DICTIONNAIRE DE THEOLOGIE CATHOLIQUE J CONTENANT L’EXPOSÉ DES LEURS DOCTRINES DE LA THÉOLOGIE CATHOLIQUE PREUVES LEUR COMMENT^ SOUS LA DIRECTION DE A. VACANT E. MANGENOT pnorresruR au grand «eminurb dk nanct professeur λ l'institut catholique pi: paiuü CONTINUE SOUP nr CELLK E. AMANN l’HOFI SSEUR A ÎA FlCÜLTE PS THEOLOGIE CITmUQUB DS ΧΖϋΝΙΤΕΙβΓΓΐ DE FnUFBOUr.O. AVEC LE CONCOURS D'UN GRAND NOMBRE DE COLLABORATEURS TOME DIXIÈME PREMIÈRE MARONITE PARTIE MESSE PARIS-VI 87. Boulevard tous Raspail, 1928 oboits nésBRvés 87 Imprimatur t Argentorati, die 26* mart» 1928. t Carolus Josephus Eugeni us Ep. Argenlinen. DICTIONNAIRE DE THÉOLOGIE CATHOLIQUE M MARONITE (ÉGLISE), brandie catholique du patriarcat d'Antioche. — Il y aura lieu d’étudier : I. Ses origines. II. Son histoire (col. 32). III. Sa cons­ titution et son état actuel (col. 120). I. ORIGINES DE L'ÉGLISE MARONITE. Pour comprendre les origines et la bit nation spéciale de cette Eglise, il convient d’étudier : I. Le personnage de saint Maron, qui a donné son nom au groupement. IL Le monastère de Saint-Maron, qui en a été le pre­ mier centre (col. 2). III. Les maronites dans leurs rapports avec les monophysites (col. 5). IV. Les maronites et leur attitude par rapport au monolhélisme (col. 8). V. Enfin, la formation du patriarcat maronite (col. 27). 1. Le personnage de saint Mahon. Un saint anachorète nommé Maron (Maroun) vivait du iv· au v· siècle sur une montagne située, selon toutes les apparences, dans la région d’Apamée de la Syrie seconde. il menait, en plein air, près d’un temple païen qu’il avait converti en église, une vie de pénitence et de prière. A peine se réfugiait-il quelquefois sous une tente de peaux, afin d’éviter les trop grandes intem­ péries du climat. Théodore!, Ileligiosa historia, xvi et XXI, /'. G’.. t. i.ΧΧΧΠ, col. ! 118 et 1131. Maron, continue Théodore!, fut bientôt connu dans toute la contrée. L’austérité de sa vie et le don des miracles dont il avait été favorisé firent de lui l’une des plus grandes célébrités de cette époque. Les foules envahirent le lieu de sa solitude. Hommes et femmes allaient solliciter sa prière ou partager sa discipline. Op. rit , xvi. ibid., col. 1118. Théodore! qui avait connu bon nombre de ses disciples décrit la vie de quelques-uns d’entre eux, tels saird Jacques le soli­ taire, saint Limité, sainte Domnina Op. cil., XXI, xxn, xxx, ibid., col. 1131-1155 et 1491-1494. Il nous apprend que la plupart des solitufres de la région de Cyr s’étalent formés ù l’école de notre anachorète, xvi, col. 1 118 1 119. Il ressort du récit de Théodorct que saint Maron était prêtre; en effet, il consacra un temple au culte de Dieu; il bénissait les malades : expressions qui, dans le langage ecclésiastique, s’ap­ pliquent d’ordinaire aux personnes revêtues du carac­ tère sacerdotal. D'ailleurs, une let tri' adressée, en •105, par saint Jean Chrysostome, de son exil de ole r. hi r it i oi. catii. (Suite) Cucuse en Arménie, à « Maron, prêtre cl solitaire χΜάρωνι πρεσβυτέρω καί μονάζοντι, EpisL, χχχνι, P. G., t. LH, col, 630, confirme la conclusion tirée de ce passage de Théodorct. On ne voit pas, en effet, à quel autre anachorète du nom de Maron Jean Chry­ sostome aurait pu écrire pour demander de ses nou­ velles et se recommander Λ scs prières. Saint Maron était doué d’une science peu ordinaire, qui fit de lui un grand directeur d’âmes. Théodorct, ibid., col. 1418. Lorsque Maron rendit sa belle âme â Dieu, l’on transporta sa dépouille sacrée â l’une des localités voisines où un temple fut élevé et dédié à sa mémoire. Théodoret. ibid., roi. 1119. I Théodorct, l’unique biographe de notre solitaire, ne nous dit rien de la date de sa mort. 11 convient de la placer vers 110. En effet, Théodorct, qui fut élevé au siège de Cyr en 123. était déjà évêque de cette ville lorsqu’il retraça la biographie de Maron. D’autre part, Chrysostome écrivait à ce dernier en 405. Or, si l’on a bâti, comme nous l’apprend l’évêque de Cyr, une grande église sous le vocable de saint Maron, il faut supposer un intervalle de quelques années entre sa mort et la construction de celle église; et on ne se trompera pas beaucoup en plaçant sa mort à la date que nous avons indiquée. II. Le monastère de Saint-Maron. — Les dis­ ciples réunis autour de Maron formèrent le premier noyau de l’ÉgHse maronite. Ils établirent le centre de leur vie au monastère dédié à la mémoire de leur maître, à savoir au monastère de Saint-Maron, situe aux environs d’Apamée (Aphamiah, l’actuelle Qafatal-Modlq, chef-lieu de la Syrie fécondé, dans la vallée de l’Orontc). Voir un document syriaque traduit et publié par E. Nau, Opuscules maronites, II, p 20-25; H. Laminons, S. J., Le Liban, 1.1, p. 118 et t. H, p. 84. L’emplacement de ce monastère devait être près de l'église élevée en l’honneur du saint. Autrement, en effet, on ne pourrait guère s’expliquer le silence qui enveloppa bientôt ce sanctuaire, devenu pourtant, comme le dit Théodoret. lieu de pèlerinage. Si, au contraire, on admet son annexion au monastère, les documents, parlant de ce dernier, n’avaient plus besoin d'ajouter une mention spéciale de l’église. Au rapport d’un historien arabe du x· siècle, Mns'oudl. le monastère de Saint-Maron était cons­ 1 3 MARONITE (ÉGLISE), PREMIÈRES ORIGINES titué par un vaste édifice, entouré de plus de trois cents cellules et possédait en objets d’or, d’argent cl en pierreries des richesses condisérables. Livre de l'avertissement, et de la révision (Kitâb at-Tanbth WalIsehrâf), édit, de M. J. De Gœje, Lcydc, 1891, p. 153, dans bibliotheca Geographorum arabicorum, vin. C’est de là que les moines maronites rayonnaient dans toutes les directions. Les documents historiques nous apprennent que ce couvent était déjà en pleine acti­ vité dans les premières années du vi· siècle. Γη mé­ moire adressé, en 517, au pape Hormisdas par les moines de la Syrie seconde porte en tète la signature d’Alexandre, archimandrite de Saint-Maron. Man>i, Concil., t. sm, coi. 125-129. Ce mémoire nous montre la violence de la persécution déchaînée contre eux par les monophyxites et l’importance de leur organi­ sation, puisque trois cent cinquante moines furent massacrés et divers couvents brûlés. D’autre part, la place où figure la signature d’Alexandre indique bien la prééminence de son monastère sur les autres. Le pape répondit à celle adresse le 10 février 518. Ibid., col. 129 et surtout col. 1023-1030. Les mêmes moines firent également aux évêques de la Syrie seconde le récit de celte sanglante persécution subie pour la cause de la foi. Ici encore, Alexandre, archimandrite de Saint-Maron, signe le premier parmi les archiman­ drites des autres monastères de la région d’Apamée. Ibid., col 11304138. Au concile de Constantinople tenu en 536 sous le patriarche Menas, le monastère de Saint-Maron était représenté par le moine et apocrisiaire Paul. Celui-ci signe avant les autres moines de la Syrie seconde, Mansi, ibid., col. 911; et, dans le procès-verbal des sessions, son nom précédé constamment celui de ces dernier*. Cf. col. 881, 929, 910, 953. De plus, à cer­ tains endroits, sa signature nous informe expressé­ ment du rang qu’occupait alors son monastère : Πχϋ/Λς... άποχριβίαριυς μονή; τού μακαρίου Μάρωνος της έξαρ/ούση; των έν τη δεύτερα Συρία ευαγών μονχστηρίων.... Col. 995, 1022. Le monastère de Saint-Maron était donc à la tête des couvents de la province, 1’ exarque · des monastères de la Syrie seconde, tout comme l’était celui de Sainl-Dalmale par rapport aux couvents de Constantinople. Or, le terme • exarque veut dire chef de fédération monastique. Voir Pargoire au mol Archimandrite dans le Diction­ naire d'archéologie chrétienne, t. î. col. 2711 et 2716; IL Lammens, op. cit., t. n, p. 91. Aussi, dans les con­ troverses doctrinales, les représentants du couvent de Saint-Maron parlaient-ils au nom du parti orthodoxe de leur région. Voir deux lettres écrites ver-» la fin du vr siècle, l'une par les maronites aux jacobiles, l'autre par ces derniers aux premiers, conservées au British Museum de Londres, Add. 12 155. fol. 163, traduites en français par F. N au dans le Bulletin de Γ Associa­ tion de Saint-Louis des maronites, Paris, 1903, p. 313 sq. et 367 sq. Cf. aussi le compte rendu d’une conférence contradictoire entre les moines maronites et le patriarche et un évêque jacobiles. tenue à Damas, en 659. devant Moawiah, dans le ms. syriaque de Londres, Add. 17 216, fol. 12. Le texte syriaque en u été publié avec une traduction française par F. Nuu. Opuscules maronites. P· part., p. 36; II· part., p. 6, Paris. 1899-1900. Cf. plus loin. col. 7. Les moines des couvents de la Syrie seconde, for­ més en corps monastique sous la direction du grand monastère maronite, pouvaient donc être appelés, à juste titre, disciples de Saint-Maron. C'est pourquoi, J'Église maronite vénère le 31 juillet, comme ses enfants, les 350 moines massacrés par les inonophysites et dont on a parlé cl-dessus. Cette tradition de Γ Église maronite ne saurait être infirmée par les mots grecs qui figurent dans les signatures des moines, apposées sur les lettres citées plus haut, le grec ayant été, à cet te époque, la langue officielle des moines maro­ nites. S. Vailhé, L'Église maronite, du i · au / \* siècle, dans les Échos d'Orient, 1906, t. ix, p. 261. Du reste, les représentants du monastère de Saint-Maron eux-mêmes portent des titres grecs. Grâce à ces documents, nous pouvons établir l'époque de la fondation de notre monastère. H convient de la placer au v· siècle, quelques années après la construction de l'église dédiée au patron des maronites. En effet, le prestige de ses moines et le rang qu’il tenait parmi les couvents de la région ne peuvent être attribués à un monastère de date récente. D’ailleurs, un historien arabe. Abou’l-Fida (t 1331). raconte (pie l'empereur Marcien fil agrandir ce mo­ nastère la deuxième année de son règne, c'est-à-dire, en 152. Cité par le P. Lammens, op. cit., t. n, p. 90; et un historien byzantin, Procope de Césarée, nous informe que Justinien le Grand en fit restaurer les murailles, renversées, sans doute, par les monophysites. De xdifle, 1. V, c. i.x. Le monastère de Saint-Maron faisait l’édification de toute la contrée, comme en témoigne une anec­ dote que l’on trouvera dans Nau, Opuscules mar., II· part., p. 20-25. Sa renommée donnait un prestige considérable à ses moines; et ceux-ci, hautement recommandables par leur science et par leurs vertus, attiraient les fidèles; de tous côtés, ils accouraient vers eux. Cette popularité déplaisait non seulement aux ennemis de l’orthodoxie, mais encore à ceux de la foi chrétienne. Aussi, tôt ou tard, ce foyer de vertu et de discipline devait-il tomber sous leurs coups. A quelle époque remonte sa destruction? Nous n'avons pas de documents nous permettant de le pré­ ciser. Sa ruine, cependant, ne dut pas avoir lieu avant la fin du ix· siècle. D’après une note ajoutée au fol. 126t> d'un ms. syriaque du British Museum, exécuté l’an 892 des Grecs (=■· 581 de J.-C.), le monas­ tère de Saint-Maron existait encore au milieu du vin· siècle. Cette note nous apprend, en effet, que ce manuscrit · entra dans la bibliothèque de SaintMaron l’an 1056 » ( - 715 de J.-C.). Cf. W. Wright, Catalogue of sijriac Mss. in the British Museum, p. 150-151. Bien plus, notre monastère se trouvait en pleine activité vers la fin de ce même siècle, ainsi qu’il ressort d’une lettre écrite à ses moines, en 791, par le patriarche nestorien Timothée Ier; cette lettre (43), conservée au couvent chaldéen de Saint-Hormisdas près d’Alqosch (diocèse de Mossoul) et dont une copie se trouve à la Vaticane, est citée par Clé­ ment J. David, Becueil, p. 200 et 205. Il était encore florissant au temps de Tell-Mahré, patriarche Jaco­ bite d'Antioche (j 815), puisque, à celte époque, on continuait de prendre les évêques maronites parmi ses moines. Ils (les maronites) ordonnent un patriar­ che et des évêques de leur couvent ». Dans Michel le Syrien, t. n, p. 511. Par contre, il était déjà détruit avant le milieu du x· siècle. L’historien arabe, Ma’soudi (f 956), nous dit qu’il · fut dévasté, ainsi que les cel­ lules qui l'environnaient, par suite des incursions réi­ térées des Arabes et de la violence du Sultan ». Op. ci/., p. 153-151. Quel était ce sultan? Certainement, un contemporain de Mas'oudi et que tout le monde connaissait. Mas'oudi, en elfct, l'ayant désigné par l’article déterminatif, ne sentait plus le besoin de le nommer. Du reste, il parait avoir connu lui-même ce monastère ; cela ressort de la description vivante qu’il lui consacre. En outre, nous pouvons citer à l'appui de celle thèse deux autres documents. Le premier est une note écrite sur le ms. syriaque do Londres, cité plus haut. Cette note a été exécutée, dit Wright, op. cit., p. 451, par une main du ιχ·-χ· siècle. Elle nous informe que ce un. qui avait appartenu au 5 MARONITE (EGLISE), LES MARONITES ET LE MONOPHYSISME monastère de Suint-Maron, fut donné a l'église de la Mère de Dieu des Syriens, dans le désert de Secte, par deux frères, Matthieu et Abraham, moines de Tagrit. Il est donc à supposer qu’il n’arriva ù ce monastère monophysltc, fondé en Égypte par les marchands do Tagrit, qu’après la ruine du couvent de Saint-Maron. L’autre document nous est fourni par le patriarche Douaïhi. Le savant annaliste, s'appuyant sur des mss. syriaques anciens, dit que le patriarcat maronite fut transféré au Liban l’an 327 de l'hégire 939 de J.-C.), sans doute à la suite delà destruc­ tion de notre monastère, qui était le siège du pa­ triarche. Annales, Val. Syr. 215, fol. LL D'ailleurs, les auteurs postérieurs à Mas’oudL qui ont parlé des monastères de la Syrie, ne font plus aucune mention de celui de Saint-Maron. Toutes ces indications nous permettent donc de placer flans la première moitié du x· siècle la destruction du célèbre monastère, berceau de !'Église maronite. C'est ce monastère de Saint-Maron qui a donné son nom au peuple maronite. L’appellation de maronites, en effet, a été appliquée non seulement aux moines, mais aux fidèles qui venaient se mettre sous leur conduite. Dans les documents syriaques anciens, on rencontre les locutions : ceux du monastère de Ma­ ron; ceux de Mar Maron; ceux de Beth Maron; ceux de Beth Mar Maron, ou encore Chalcédoniens de Belli Maron, Ces différent es locutions syriaques désignent tantôt les moines, tantôt les partisans du monastère, moines et fidèles, tout comme, dans la version syriaque des Évangiles, l'expression : ceux de Beth IIérode désigne les Hérodicns. Matth., xxiî, 16; Marc., m, 6; xii, 13. A pareilles locutions on substitua, dans la suite, le terme maronite, tout court. III. Les makonites et le monophysisme.— Les moines du monastère de Saint-Maron, nous venons de le voir, jouissaient d'un prestige et d’une autorité morale considérable. Ils prenaient une part effective dans les discussions doctrinales de l’époque cl don­ naient le ton à une notable partie de l’opinion. La lutte acharnée qu’ils avaient menée contre les monophysites leur valut de pouvoir inscrire dans les annales de leur monastère, nous l’avons vu plus haut, nombre de martyrs massacrés par ces derniers. Mais la violence de la persécution ne fit pas fléchir la vaillante troupe de l'orthodoxie. Un document syriaque de la lin du vi· siècle, contenu dans un manuscrit du British Museum, Add., 12 155, ms. exécuté au vin· siècle, nous montre les moines de Saint-Maron Λ la tête du parti orthodoxe et, dans une conférence tenue â Antioche, peu après l’an 591, aux prises avec les sec­ tateurs de Pierre de Callinice, patriarche Jacobite (1591). A la suite de cette conférence, des lettres furent échangées entre moines maronites et Jacobites, ces derniers traitant les premiers de rejetons de la vigne de Mon et de plant de la vigne chalcédonicnne. F. Nau, qui a publié une traduction française de ces lettres dans le Bulletin de l'Association de Saint-Louis des maronites (Paris, 1903, p. 348-350 et 367-381) écrit. Λ cette occasion, ce qui suit : · Nous avons transcrit â Londres, dans un manuscrit du vin· siècle, conservé au British Museum (Add. 12 155, fol. 163), un texte syriaque inédit, comprenant une lettre des moines de Beth Maron aux Jacobites avec la réponse de ceux ci, qui met en relief, une fois de plus, l'orthodoxie des moines de Saint-Maron, du νι· au vu· siècle, leurs luttes avec les Jacobites cl la prééminence dont leur monastère jouissait alors sur les monastères de la Syrie seconde. D'après cet écrit, les moines de SaintMaron. qui représentent le parti des orthodoxes, des partisans du concile de Chalcédoine cl du pape saint Ja'on, avaient eu une conférence ù Antioche avec les sectateurs de Pierre de Callinice, patriarche Jacobite I G de 578 à 591. Ceux-ci n’avaient pu leur répondre, pas même durant un délai supplémentaire de cinq jours, qu’on leur avait concédé. Ils n'avaient pa» répondu davantage à une lettre que le* moine* de Saint-Maron leur avaient fait tenir par un certain Mar Constantin. Les maronite* Philippe et Thomas redigerent alors la lettre dont nous allons donner la traduction et chargèrent Isaac et Simon de la porter aux Jacobites et de sommer leurs moines, leurs avo­ cats et leurs évêques d’y faire réponse ou de renier leurs erreurs. Le rôle des maronites dans cette affaire et leur ton envers les Jacobites montrent bien qu il» étaient les primats du parti orthodoxe comme ils avaient déjà été reconnus les primats des moine* de h Syrie seconde au concile de Constantinople en 536. Théodore, du monastère de Beth Mar Abaz, leur fil une longue réponse; il les traite de «rejetons de la vigne de Léon · et de «plant de la vigne chalcédonienne , et les accuse d’user du bâton envers les Jacobites, Toutes ces injures tournent maintenant ù la gloire des maronites, car il est remarquable que cet ennemi acharné ne les accuse d’aucune erreur dogmatique si ce n’est de ne pas professer les siennes ». Ibid., p. 313-3 11. Deux passages de la réponse des jacobite» nous montrent, en outre, l’attachement des moines maro­ nites au V· concile œcuménique, tenu en 553 : « L'empereur Justinien a encore confirmé cela, disaient les jacobiles aux maronites, dans son édit reçu au concile que vous appelez le cinquième... Interrogez, comme nous l’avons dit plus haut, le V· concile et l’empereur Justinien, et dilcs-nous ce qu’il vous répondra. · Ibid., p. 377. Sur rattachement des maronites au V· concile, voir aussi les Dix cha­ pitres de Thomas de Kaphartab (xi· siècle), fol. 87 v, 9G v· ,98 r·, 99 v», 113 v°. Il est donc évident que. Jusqu'à la fin du vr siècle, l'orthodoxie des maronite* « a été perpétuelle et ininterrompue ». S. Vallhé, L'Église maronite du F· au /.Γ· siècle dans les Échos d'Orient, 1906, t. ix, p. 260. Au vu* siècle, les maronites continuent de défendre avec la même ardeur la cause de l'orthodoxie. < Lors­ que Chosroès, roi de Perse, dit Barhebra us, eut été tué par son fils, Héraclius (empereur de Constanti­ nople) reconquit la Syrie et vint à Édcsse. Le peuple, les prêtres et le* moines allèrent à sa rencontre. Ayant admiré et louange la grande multitude des moines, il dit ά ses confidents : · Il ne faut pas nous aliéner un peuple si digne d’éloges ». Un jour de fêle étant arrivé, il descendit a notre église et fit de grandes largesses à tout le peuple : Peut-être l'ainênerait-il ainsi à adhérer au concile de Chalcédoine· Mais lorsque, a la lin du divin sacrifice, l’empereur s'avança pour com­ munier aux saints mystères selon l’usage des rois chrétiens, Isaïe, métropolite d'Édessc, dans l'ardeur de son zèle, lui refusa la communion, en disant : « SI tu n’analhématises pas par écrit le concile de Chalcé­ doine, je ne te laisserai point toucher aux mystères. » Irrite, Héraclius chassa l’évêque Isaïe de la grande église et donna celle-ci aux chalcédoniens... L’empe­ reur s’étant rendu à Mabboug (1 liérapolis), le patriar­ che Mar Athanasius alla le trouver avec douze évê­ ques. Il demanda le libelle de leur profession de foi, et ils le lui donnèrent. Après l’avoir lu, il leur adressa des éloges. Mais il les pressait sans cesse d’accepter le concile de Chalcédoine. Et comme ils n’y consentaient pas, Héraclius s’irrita et envoya dans tout son empire ce décret : « Quiconque n'adhérera pas (au concile), aura le nez et les oreilles coupés cl sa maison sera pillée. » Alors beaucoup se convertirent. Les moines de Beth Maron (maronites), de Mabboug et d’Éinèu* montrèrent leur méchanceté et pillèrent nombre d’églises cl de monastères. Les nôtres *’en plaignirent Ί MARONITE ÉGLISE . LES M ARONITES ET LE MONOTIIÉLISM E A Héracllus qui ne leur répondit pas. C’est pourquoi, le Dieu des vengeances nous délivra par les Ismaélites (les Arabes) des mains des Romains. Nos églises, il est vrai, ne nous furent point rendues, les Arabes conquérants ayant laissé à chaque confession ce qu'ils avaient trouvé en sa possession. Mais ce ne fut pas un léger avantage pour nous que d’être affranchis de la méchanceté des Romains et de leur haine cruelle envers nous. > Chronicon ecclesiasticum, t. i. col. 269271 Le récit de Barhcbræus est emprunté aux Annales de Deny.·» de Tell-Mahré, patriarche Jacobite d’An­ tioche (818-815), Annales aujourd’hui perdues, mais conservées en grande partie, dans la chronique de son successeur, Michel le Syrien ou le Grand (1166-1199), t ad. Chabot, Paris. 1899-1910, t. n. p. 357-529 et t. ni, p. 1111. Les Jacobites accueillirent avec sympathie les Arabes qui tirent la conquête de la Syrie de 631 A 636. Ils les regardaient comme les libérateurs de leur Église. De fait, voyant dans les monophysites les ennemis de la cour byzantine, les nouveaux maîtres les comblèrent de prevenances. Les maronites conti­ nuèrent cependant de combattre le monophysisme et de représenter, sans défaillance, le parti orthodoxe. Une chronique maronite de lu tin du vn· siècle nous retrace, en effet, un de ces combats, qui eut lieu l’an 659. Il s agit d’une conference contradictoire·, tenue en présence du calife Moauiah, en 658-659. entre les évêques jacobites Théodore (c’est le patriarche d’An­ tioche 619-667) et Sabocht (évêque de Kennesrin) d’une part et les maronites de l’autre. F. Nau. Opus­ cules maronites, ln part., p. 36 du texte syriaque, et II’ part., p. G de la traduction Voir aussi Th. Noldeke Bruchstûdce finer syrischen Chronik über die Zeit des Mo divin, dans Zeitsch. der deutsch. morgenl. Gesell , 1875. t. xxix, p. 82-98 (Étude avec le texte syriaque et une traduction allemande). Voir encore Brooks et Chabot (texte et traduction latine). Chronica minora, IP part., dans le Corpus scriptorum Christianorum orientalium, scriptores syri, series tertia, t. iv, Paris, 1903»p.35-57 (traduction)et p. 43-74 (texte sy riaque). Sur l’auteur de cette chronique, voir dans Al-Muchrtq (revue arabe publiée à Beyrouth), 1899, t. n, le P. Lammens, p. 265-268; Bcchara Chémaly (actuelle­ ment archevêque maronite de Damas), p. 356-358: le P. S. Ronzevalle, p. 451-460. Ainsi les maronites ne cessèrent point d’être et de se montrer en toute occasion, après comme avant la domination arabe, les ennemis irréductibles de la doctrine monophysite. Et les jacobites les tenaient toujours pour adversaires implacables de leur Église. A l'appui de celte affirmation, nous nous contente­ rons de citer deux écrivains jacobites : Habib AbouRalta, métropolite de Tagrit (tx· siècle) et le célèbre Barhcbræus. Le métropolite de Tagrit fait une dis t diction nette entre maronites et monophysites; il appelle les premiers chalcédonicns, attachés à l’im­ piété du concile de Chalcédoine. (Voir scs opuscules théologiques, parmi les mss. arabes de la Bibliothèque nationale de Paris, ms. 169, fol. 86 v*-87 r·.) Quant A Barhcbræus (t 1286), il démontre que la différence de confession entre maronites et jacobites existait encore de son temps. A propos de Théophile d’Édessc (t 785), il écrit : En ce temps (sous le calife abbaside Al-Mohdi. 775-785), s'illustra Théophile, ills de Tho­ mas d’Édc^e. C’était un astronome consommé; mai·, il partagea Vhérésie des maronites. H écrivit en syriaque une remarquable chronique, bien qu'il y calomnie et invective les orthodoxe» (monophysites). » Chronicon syriacum, p. 126-127. Voir aussi son Histoire des Dynasties, édit Salhani, Beyrouth, 1890. p. 220. Le langage de Barhcbræus montre bien que, pas plus S au xi»· qu’au sur ou ix·.siècles, les maronites n'étaient partisans de la doctrine monophysite de son Église. A ses yeux, ils étaient des hétérodoxes, autrement dit, des dyophysites ou chalcédonicns. Il y aurait donc grave injustice A vouloir accuser les maronites de monophysisme ou à prétendre que, devant les terribles menaces d’HiTaclius, ils n’ont accepté qu’apparcnimcnt le concile de Chalcédoine (CL J. David, op. cit., p. 91 sq.; J. B. Chabot. Chroni que de Michel Syrien, t. n, Paris 1901, p. 193, n. 2). Les arguments apportés à l’appui d’un monophysisme maronite sont si opposés aux données certaines de l’histoire que le patriarche syrien d’Antioche, Ignace Éphrem II Bahniani. et le P. S. Vailhé n’en tiennent aucun compte. Or. ces deux savants ne sauraient être suspectés de complaisance pour la cause de la perpé­ tuelle orthodoxie des maronites. « Les Syro-maronites. dit Mgr Bahniani, forment une branche de l’Église syrienne d’Antioche. Ils s’illustrèrent par leur atta­ chement au concile œcuménique de Chalcédoine et A la lettre du pape saint Léon, qui renferme la doctrine orthodoxe concernant les deux natures de NotrcScigneur dans l’unité d’une seule personne et qui est connue sous le nom de Tomus. » Les liturgies orien­ tales et occidentales (en arabe), Charfet (Liban), 1921, p. 407. — « Jamais on n’a accusé, dit le P Vailhé, ou du moins on n’aurait dû accuser les moines du couvent de Saint-Maron d’avoir attaqué directement la doc­ trine definie par le concile de Chalcédoine. Je souligne le mot directement, car il est indéniable que, indirec­ tement, le monothéiisme sape bien la doctrine des deux natures. Et jamais, non plus, on n’a pu les accuser d’être monothélites au vi· siècle, alors que les premiers germes de celte hérésie —en tant qu’elle se distingue du monophysisme - sont saisis pour la pre­ mière fois vers 1 année 616... Si les maronites accep­ taient la doctrine de Chalcédoine et étaient d’accord avec le pouvoir impérial de Constantinople, vers la fin du VI· siècle, il en était de même encore trente ou quarante années plus lard, de 629 à 631, pendant le long séjour que fil liéraclius en Syrie. ■ Toc. cil., p. 260. De tout ce qui précède on peut conclure que le monophysisme des maronites est une pure légende; cl que la continuité de leur orthodoxie jusqu au début du vu· siècle est reconnue par tous les historiens de notre époque. Mais l’accord de ces derniers cesse avec l’afTaire monothéllte. IV. Les maronites et le monothélisme. - L’n certain nombre d’écrivains ont attribué au monothélismc l’érection d’une Église maronite, en face des deux autres Églises de la Syrie, l’Église officielle et l’Église jacobilc. Cette question a soulevé, notamment depuis le xvn* siècle, de fréquentes cl Apres polémiques. La plupart des historiens, partisans ou adversaires de la perpétuelle orthodoxie des maronites, se sont simplement appliques à réunir des textes anciens ou modernes, à en établir la portée ou à l’in firmer, sans toujours bien faire entre eux le triage qui s’imposait. Ils ont ainsi utilisé «les documents faux ou Interpolés et en ont écarté d'autres dont l'authenticité est incon­ testable. Une autre méthode a consisté A tenter mie concilia­ tion entre les textes, et à sauvegarder la thèse de l’orthodo.tie des maronite·, en donnant nu monolho­ lisme qu’on leur attribue un sens moral, diflérent de celui qu'a condamné l’Église. Le premier qui, A notre connaissance, ail proposé cotte explication est un savant maronite du xvn· siècle, Faustus Naironus, Dissertatio de origine, nomine, ac religione maronilarum. Borne, 1679, p. 95-96. Le patriarche Domühi (t 1701) a adopté celte explication pou nlcrprétcr 9 MARONITE (ÉGLISE), LES MARONITES ET LE MüNOTHÉLISML certains textes ancien'» Défense de la nation maronite, ms. Val. syr. 396, fol. 25-27. Récemment, un arche­ vêque maronite, Mgr Joseph Darlan (f 1920), a repris l’idée du nionothélisme moral des maronites et lui a consacré un travail, écrit en arabe, sous ce titre : La substance des preuves évidentes concernant la situation du peuple maronite, du commencement du F· jusqu au début du XI U* siècle [Le Caire, 1912). La théorie énoncée par Naironus et Douaïhi, déve­ loppée ensuite par Mgr Darian, ne manque pas de fondement. Mais pour bien l’exposer, il faut tenir compte de tous les aspects du problème. 11 est néces­ saire, notamment, de mettre en relief les circonstnaces de temps et de lieu, au milieu desquelles l’Eglise maronite s’est formée, a pris conscience d'elle-même et a conduit sa destinée. En négligeant ces circonstances, en elïct, ou en les sous-estimant, on s’expose â ne rien comprendre à l’histoire des maro­ nites. et surtout à connaître bien mal leur pensée religieuse. Nous allons tâcher de préciser ici les points essentiels de cette question si débattue, en évitant de nous laisser entraîner aux détails inutiles. Tout d’abord, on pourrait dire que la discussion concernant l’existence de deux volontés dans le Christ n’arriva pas en Syrie avant l'an 727, plus d'un siècle, par conséquent, après l’apparition du monothélisnie en pays byzantin, puisque les pre­ miers germes de cette doctrine se manifestent dès 616, lors des négociations de Sergius, patriarche de Constantinople, avec Théodore, évêque de Pharon. A*. Maximi confessoris disputatio cum Pyrrho, P. (*., t. xa, col. 289, 332; cf. S. Vailhé, Sophronc le sophiste et Sophronc. te. patriarche, dans la Hevue de l'Orient chrétien, 1903, t. vin, p. 37 sq. Et voici les raisons sur lesquelles nous nous fon­ dons. — 1. — On n’ignore pas la situation de la Syrie dans les premières années du vu- siècle. Elle était devenue un théâtre de guerres et de troubles de toutes sortes. Au dehors, les attaques des Perses; au dedans, les rapines et les tueries. Le patriarche lui-même. Anastase II, ne fut point épargné, et sa mort laissa le siège officiel d’Orient inoccupé. Cf. Du­ chesne, L’Église au VI· siècle, Paris, 1925, p. 370373. H ne restait plus qu’un seul patriarche d'An­ tioche, celui des jacobites. C’était alors Athanase le Chamelier. Les Perses le couvraient d’une cer­ taine protection, les jacobites n’ayant pas cause commune avec Constantinople. Les campagnes de 622-628, couronnées par la victoire d’Méraclius sur Chrosroès, changèrent la situation : l’autorité byzan­ tine fut rétablie. Barhcbræus nous raconte comment, â la suite de cette victoire décisive, Héracllus, sans parler le moins du monde d'une ou de deux volontés dans le Christ, essaya â Edcsse et à Mabboug de faire accepter par les monophysites le concile de Chalcé­ doine. Voir ci-dessus, col. 6. Le récit de Barhebræus est relaté, avec quelques divergences, il est vrai, dans la Chronique de Michel le Syrien. Cepen­ dant, les deux chroniqueurs ont la même source d’information, les annales du patriarche Denys de Tell-Mahré. Voici le récit tel qu’il est rapporté par Michel : < L’empereur (Héracllus) s'en étant allé à Mabboug (Hlérapolis), le patriarche Mar Athanasius alla le trouver avec douze évêques... ils restèrent près de lui Λ discuter pendant douze jours. Il leur demanda un libellé de leur croyance et ils lui donnèrent celui qui est écrit plus haut. Après l’avoir lu, il loua leur croyance et leur demanda de lui donner la communion et d’accepter récrit qu’il avait fait et qui confessait deux natures unies dans le Christ, une volonté et une opération selon Cyrille. (Il s’agit de VEcthèse). Quand ils virent qu'il était d’accord avec Xestorius et Leon, ils ne l'acceptèrent pas, et Héracllus s’irrita. Il écrivit par | 10 tout son empire qu’on devait couper le nez rl 1rs oreilles et piller la maison de quiconque n adhérait pas au concile de Chalcédoine. Cette persécution dura longtemps, et beaucoup de moines adhérèrent au synode. Les moines de Bcth Maron (maronites), de Mabboug, d’Emèse cl des pays du sud laissèrent paraître leur malice : un grand nombre d'entre eux acceptèrent le synode et s'emparèrent de la plupart des églises cl des monastères. Héracllus ne permettait pas aux orthodoxes (les Jacobites) de se presenter devant lui et n’accueillait pas leurs plaintes au sujet du vol de leurs églises... » Chronique, édit. Chabot, texte, t. iv, p. 403-110; traduct., t n, p. 412. Le P. Vailhé tire de ce passage, entre autres, la conclusion suivante : · Nous voyons poindre dans les propositions faites par Héracllus au patriarche jacobite, Athanase, les idées fondamentales du monothélisme. Et ces idées, nous savons aujourd'hui que, d’accord avec Sergius, patriarche de Constantinople, Héracllus travailla â les répandre parmi scs sujets à partir de l'année 616, a lin de gagner â lui les Eglises séparées des arméniens, des jacobites et des coptes, bref toutes les fractions du parti monophysilc. Dès lors, quiconque était pour les idées religieuses de l’empereur Héracllus embrassait par le fait même l'hérésie mpnothélite, tout en maintenant la doctrine de Chalcédoine. El comme les moines du monastère Saint-Maron sont désignés nommément parmi 1rs adhérents du souverain byzantin, ils sont aussi, pur le fait même, comptés au nombre des inonothélllcs L’Église maronite, du F· au IX· siècle, dans les Échos d’Orient, 1906, t. ix, p. 261. Le passage sur lequel s’appuie le P, Vailhé condui­ rait bien à une telle conclusion. Mais le même récit tel qu'il est donné par Barhebr.eus ne l’autorise pas. Voir plus haut, col. 6, le texte de Barhcbræus. Or, nous croyons la leçon de ce dernier plus exacte que celle de Michel le Syrien. En effet, a) le texte de Michel le Syrien renferme des inexactitudes en opposition évidente avec les données historiques certaines que nous possédons sur V Ecthèse et les moines de Beth-Maron. L’entrevue de l’empereur et du patriarche Athanase (t 631) eut lieu, entre 629 et 631, bien avant la publication de VEcthèse. Composée en 636, celle-ci ne fut pro­ mulguée qu’en 638. Cf. Mansi, Concil., t. xi, col. 9. Sur la date de la mort du patriarche Athanase, voir Barhcbræus, Chronicon ecclesiasticum, t. i, col. 275276; Chronique de Michel le Syrien, texte, t iv, p. 111; traduction, t. n, p. 119. Quant aux moines de Beth-Maron, ils avaient toujours défendu la doctrine chalcédonienne. Ce ne fut donc pas à la suite de l’entrevue de Mabboug, comme le ferait croire le texte de Michel le Syrien, qu’ils acceptèrent le concile de 151. Ce texte est si peu conforme a la vérité que h P. Vailhé lui-même ajoute à cet endroit une remarque fort juste « Ccd ne doit pas s’entendre, dit-il, des moines maronites, qui recevaient le concile de Chalccdoine, ainsi que nous l’avons vu, mais de quelques couvents jacobites. » L’Église maronite, du »· au IX· siècle, loc. cit., p. 261, n. 1. b) Le même texte — d’accord sur ce point avec le récit de Barhcbræus — fait décréter par Héracllus • qu'on devait couper le nez et les oreilles et piller la maison de quiconque n’adhérait pas au concile de Chalcédoine ». Pourquoi, dans ce décret adressé à tous ses sujets, l’empereur n’a-t-il plus imposé, comme il venait d’enjoindre au patriarche Athanase et à scs évêques de l'accepter, la formule d’une volonté et d'une énergie dans le Christ? c) Tell-Mahré, nous le verrons plus loin, affirme que la question mounthélite arriva en Syrie l’un 727. 11 MARONIT E ( EG LIS E '·. LES \| \ RO ΜΊ ES ET LE MUNOTH'ÉLISME et cette indication figure dans sa chronique, reproduite par Michel le Syrien lui-même. Toutes ces raisons démontrent que le texte de TellMahré, conservé dans la chronique de Michel le Syrien, a subi, à cet endroit, des retouches et des interpola­ tions. Par conséquent, suivant le récit de Barhcbræus, il reste acquis qu'à la conférence de Mabboug il ne fut point question de monothélisme. 11 est vrai, Theophane et quelques autres chrono­ graphos après lui. comme Georges Hamartolos et Cédrénus, P. G.. t. ex, col. 836 et t. cxxi, col. 805. donnent de ces négociations de Mabboug (Hidrapolis) un récit tout différent; mais ils contiennent trop d’inexactitudes et d’anachronismes pour qu’on puisse y ajouter fol. Cf. Hefele-Lcclcrcq, Histoire îles conciles, t. ni, p. 337-338; Duchesne,/oc. n/.,p. 397, n. 2. Los textes de Théophane et des autres chrono graphes seraient-ils de moins mauvaise apparence, il n'en resterait pas moins que le témoignage d’un patriarche, tel qu’est Denys de Tell-Mahré, concernant un fait relatif a son Église, serait d’un tout autre poids que celui d’un simple chroniqueur, et, à plus forte raison, d’un chroniqueur étranger. 2. — A la conférence contradictoire tenue, en 659, devant le calife Moawiah. à Damas (voir ci-dessus, col. 7), il ne fut point question des énergies et des volontés du Christ. Or, si les maronites avaient tant soit peu admis ou professe le monothélisme, il eût été facile aux jacobitcs de prendre l’avantage sur eux, l'unité physique des volontés conduisant, par une conséquence logique, à l'unité des natures. Aussi les adversaires des maronites ne manqueront-ils pas de faire valoir cette conclusion, lorsque, plus tard, la discussion monothélite sera soulevée en Syrie. Voir Tell-Mahré, dans Michel le Syrien, texte, t. iv, p. 459160; trad., t. n. p. 494; cf. aussi Germain de Cons­ tantinople (715-730), De Iwresibus et synodis dans P. G., t. xcvm, col. 81. 3. — l'n interrogatoire subi, au VI· concile œcu­ ménique, par un certain Constantin, prêtre d'Apamée de la Syrie seconde, renforce encore nos conclusions. Texte dans Mansi, op. cil.. t. XI, col. 618-619. — Il appert de ce long interrogatoire que le prêtre d’Apamée, tout en parlant en son propre nom. cherchait à trouver un terrain de conciliation pour réunir les divers groupes qui divisaient l’Église. 11 admettait volontiers qu’avant sa mort le Christ avait bien possédé deux volontés, mais qu’il perdit sur la croix, avec sa chair et son sang, la volonté humaine. Ce dernier point, le prêtre Constantin dut l’apprendre de Macalrc, patriarche d'Antioche, qui en résidence dans quelque monastère de Constantinople, ne mit jamais les pieds en Syrie. Quoi qu’il en soit, un fait doit être retenu, c’est que le prêtre Constantin ne se réclame pa% pour son monothélisme, des chefs reli­ gieux de la région d'Apamée, centre de l'activité des moines maronites, mais de l'autorité de Macalrc. Au demeurant, si les Pères du concile avaient eu vent d’une prédication monothélite en Syrie, ils n'auraient point négligé de lui demander quelques explications à ce sujet. Pareil silence sur une ques­ tion qui agitait l’Église et l’empire est hautement significatif. 4. — Les conciles assemblés au cours du vu· siècle pour la question monothélite ne font aucune allusion à l'existence d’une telle doctrine en Syrie. Comment expliquer l'attitude des Pères, si, vraiment, il sc trou vait dans cette région quelques partisans de la nouvelle doctrine? Celte attitude serait d’autant moins com­ préhensible que l'épiscopal n'cnlcndait faire grâce à aucun fauteur de schisme ou d’hérésie, témoin l'inci­ dent provoqué, à la xvi· session du VI· concile, par Georges, patriarche de Constantinople, O dernier. 12 ayant demandé à l'assemblée de passer sous silence, dans les anathèmes, les noms de ses prédécesseurs, Sergius, Pyrrhus, Paul et Pierre, fut mis en minorité et le concile les condamna nominativement. 5. - En tin, nous avons, dans les Annales de Denys de Tell-Mahré. un passage qui, précisément, nous dit comment et à quelle époque la question monothélite pénétra en Syrie : Quoique nous ayons déjà parlé, dit-il, de l’hérésie de Maximus (Maxime le Confesseur) cl de la manière dont Constantinus (Constantin Pogonat) l’introduisit dans les Églises des Romains, après qu’elle avait été écartée par son père Constant, nous devons maintenant faire connaître le schisme qui survint parmi eux (les chalcédoniens) en celte année 1038 ( 727 de J.-C,), à propos de cette hérésie et de l’expression qui as été crucifié. Dans les pays des Romains, cette opinion régnait depuis le temps de Constantfinus], mais dans les régions de Syrie, elle n*était pas admise. Elle y fut semée maintenant par les prisonniers et les captifs que les troupes de Taiyayé (Arabes) amenaient et faisaient habiter en Syrie. Sans doute à cause de l’estime de l’empire des Romains, ceux qui sc laissèrent pervertir par cette opinion (le dyothélisme) et l’acceptèrent furent surtout les citadins et leurs évêques, et les chefs. L'un de ceux-ci était Sergius, ills de Mançour, qui opprimait beaucoup les fidèles qui étaient à Damas et à Émèse, et non seulement leur fit effacer du Trisagion l'expression ό σταυρωθείς (qui as été crucifié), mais entraîna aussi plusieurs des nôtres ù son hérésie. Cette hérésie pervertit aussi les sièges de Jérusalem, d’Antioche, d'Édcsse et d’autres villes, que les chalcédoniens occupaient depuis l’époque de l’empereur Héraclius. · Dans la Chronique de Michel le Syrien, texte, t. iv, p. 457-458; trad., t. n, p. 192-193. L’importance de ce témoignage n'échappe à per­ sonne, l’auteur de ces annales ayant été mêlé de très près aux affaires religieuses de la Syrie, à une époque assez rapprochée des événements. En effet, Dcnys, né dans la seconde moitié du vin· siècle à Tell-Mahré, village situé sur le Balikh (un affluent de l’Euphrate), non loin de Callinice, fit ses études au couvent de Kenncsré, qui était un centre de culture intellectuelle, à quelques kilomètres d’Alep. Puis, élevé en 818 à la dignité patriarcale, il gouverna l’Église jacobitc jusqu’à sa mort, survenue le 22 août 845. Cf. J.-13. Cha­ bot, Chronique de Denys de Tell-Mahré, Paris, 1895, p. ix-xxvm; Rubens Duval, La littérature syriaque, Paris, 1907, p. 388-389. On ne peut donc mettre en doute son autorité pour des choses qu’il n’avait pas d’intérêt à exagérer ou à atténuer. L'ensemble de ces documents nous mène à cette conclusion : au vu· siècle, la question monothélite n'était pas encore soulevée en Syrie. Submergée de tous côtés par les invasions arabes, coupée de commu­ nications avec le reste de la chrétienté, cette région demeurait étrangère aux discussions christologiques de Byzance. On y était resté tel qu'avant l’invasion arabe : chalcédonicn ou jacobitc, sans s’occuper le moins du monde du monothélisme ou du dyothélisme. C'est en 727 que la controverse dyothélitc y fut portée par les prisonniers des .Arabes. Cf. Darian, op. cil., p. 133 113 Voilà les faits. 1) reste à voir comment celte dis­ cussion fut comprise et accueillie par les maronites. C/cst encore le patriarche Denys de Tell-Mahré qui va nous renseigner. Au passage que nous venons de citer il ajoute : « /.es moines de Heth Maron (maronites) et l'évêque de ce couvent, et quelques autres n'accep­ tèrent point cette opinion (les deux volontés), mais la plupart des citadins et leurs évêques l'acceptèrent. Combien d’anathèmes (furent portés), combien de rixes eurent lieu Jusqu’à présent, nn ne peut l’énu­ 13 MARONITE (ÉGLISE), LES MARONITES ET LE MONOTHÉLISME 14 Eit venu au monde par miracle et merveilleusement mérer ni le supputer. Dans la discussion, les chalcé­ Dans l’union des deux nature» véritablement. doniens du parti de Petit-Maron invectivaient les ( bitment maximites (partisans de la doctrine de Maxime le Ayant une seule personne, une seule volonté 11 λ tu douConfesseur) : « Vous êtes des nestorlens, les compa­ Avcc les propriétés des deux nature·* indisisibkmrnl. gnons des patens et des juifs. Vous ne dites pas que le Les natures demeurent en une seule hypostase divinement. Christ est Dieu, qu'il est né de la Vierge, qu’il a souffert Reconnues sans désunion ni confusion. Par la nature divine, il n fait des prodiges divinement. et a été crucifié dans la chair, mais qu’il est un homme Par la nature humaine, il n enduré des souffrances humaiordinaire, une personne particulière, abandonnée (ncmrnt. au loin par Dieu, qui craignait et redoutait la mort Paul a «ht : il s’est fait semblable A nous entièrement, et criait pour cela : · Mon Père ! s’il est possible, 1 lormls le péché, l’iniquité et l’impiété, v éritnblement que ce calice passe loin de moi. toutefois que ta Ms. 396, fol. 21. volonté soit faite et non la mienne», comme si autre L’auteur de cette hymnc.il est facile de le voir, et autre étaient les volontés du Père et du Fils; c’esta pour préoccupation constante de proclamer la doc­ à-dire çu* il y aurait dans le Christ deux volontés séparées trine des deux natures, dans l’unité d’une »ctile et opposées, ou même ennemies, et en lutte l’une contre personne, mais agissant chacune pour son compte. l’autre. · Texte, t. iv, p. 158-159; trad., t. n, p. 493-494. L'on sent bien qu’il se trouve en fare de ne.sloricns Pour bien Juger de la situation des maronites ù cette et de monophy&itcs. C’est pourquoi, tout en affir­ époque, il faut sc reporter quelques siècles en arriirc mant le dogme des deux natures complètes, entiè­ et se mettre dans leur étal d'esprit. En cette période, rement distinctes l’une de l'autre. Il insiste sur les luttes religieuses avaient marque le point culminant l’idée d’une parfaite harmonie entre elles. Le Christ d'une irréductible hostilité entre les diverses confes­ est A la fois Dieu et homme; il possède une volonté sions chrétiennes du patriarcat d’Antioche. Chalcé· double, mais cette volonté est une dans ce sens que douions, nestorlens et jacobitcs formaient trois la faculté humaine est irrévocablement soumise à la Églises rivales; ils s'étaient bien organisés pour la divinité. Aussi, dans lu pensée maronite, l'unité de défense de leurs idées respectives. Il ne fallait pas volonté ne peut-elle être entendue qu’au sens mo­ toucher à leurs sentiments religieux, toujours à fleur ral, car l’auteur ne met pas en doute l’existence de d’épiderme. Les partisans des deux natures dans le la volonté humaine en tant que puissance physique. Christ, tenant le milieu entre les deux autres groupes, Autrement, comment expliquer le contexte : une pouvaient toujours craindre de dépasser la mesure, seule volonté il a eu doublement, avec les propriétés ne fût-ce quo par gaucherie ou excès de langage. des deux natures sans division, sans confusion, il s'est \ussi. un certain nombre d’entre eux abhorraient fait semblable a nous en toutes choses, hormis le toute nouveauté doctrinale, même de pure forme ou pêché? de simple expression. Le VI· concile n’ayant pu être L'n deuxième texte est emprunté a l’ancienne promulgué en Syrie, ils vivaient uniquement sur les collection canonique des maronites, traduite du définitions des cinq premiers; ils sc cramponnaient à syriaque en arabe vers 1058 de J.-G, cl connue la doctrine de Chalcédoinc et ne voulaient rien savoir sous les noms de Livre de la direction. Livre de la loi ou nu delà. Or, sur ces entrefaites, des prisonniers, Livre de la perfection. Cette collection est encore qui n’étaient investis d'aucune autorité hiérarchique, Inédite. Il en existe plusieurs exemplaires Nous cite­ arrivaient en Syrie et se mettaient à parler d’un rons celui de la Vaticane ( Vat. sijr. /3J), exécuté en dogme des deux volontés. Il n’en fallait pas plus pour 1402. Voici la traduction du texte qui concerne notre mettre le feu aux poudres. Les maronites, peu habi­ sujet : tués à un tel langage, n'y virent qu'une sorte de dualisme dans le Christ. Pour eux, c’était le nesto­ Il faut parler de l’incarnation du Christ... Nous croyons rianisme. « Vous êtes des nestorlens », disaient-ils qu’il est l’une des trois personnes glorieuses, le FUs, le aux maximites. Et alors, les chalcédoniens sc divi­ Iajqos né du Père... Il descendit du ciel... Il s’incarna, par (l'opération) du Saint-Esprit, do la Vierge pure Marie, sèrent en deux fractions, argumentant les uns contre fille de Joachim; il prit d’elle un corps... Ce corps est animé les autres, sans pouvoir sc comprendre. Ils étaient, d’une âme raisonnable, intelligente et douée de science. pourtant, d’accord sur le fond; car, ce que les maro­ // nom ressemble en toutes choses, hors le pêche... Il n une nites contestaient, ce n’était pas le dyothélisme seule personne cl deux natures Intelligentes; il est Dieu et physique dans le Christ ; ils refusaient seulement homme... Nous ne croyons cependant pas qu'il est deux, d'admettre la coexistence de deux volontés ennemies, deux Christs, deux personnes, deux volontés et deux éner­ c'est-à-dire : l'antithèse de la volonté divine et de la gies. Loin de IA! C'est un seul Jésuv-Christ. le Fil» de Dieu, le Logos qui s’incarna pour nous; une seule personne éter­ volonté humaine. Mais, dans réchauffement de la nelle. sans commencement; un homme d’Adam, ayant un polémique et de. la passion religieuse, au lieu de cher­ corps animé, sensible· Il est Dieu parfait... et homme par­ cher la solution de la difliculté. on n'avait rien tant A fait... Le» mclkitts et 1rs maronites sc divisèrent sur la cœur (pic de faire mieux valoir ses idées pour désarmer question d’une ou de deux volonté» (dans le Christ). Ix·» et acculer A l’absurde la partie adverse. De fait, tout mclkltcs confessèrent deux volontés ... les maronites une en ignorant le \ !· concile, les maronites avaient la seule...; et chacune des deux parties alléguait des arguments A l’appui de sa thèse... Les maronites disaient faux nirlpensée conforme à sa doctrine. kitrs) : Ces deux volontés que vous confessez dans Je Tel fut et tel a toujours été le fond de la pensée Christ doivent être ou conformes, ou opposées l’une A maronite. Les quelques documents que nous possé­ l’autre. Si de tout point riles >c trouvent conformes l’une dons permettent bien d’en vérifier la continuité au ή l’autre, on aboutit à une seule volonté; mais sidle, sont cours des siècles. - Le premier de ces documents opposées l’une A l’autre, il s’ensuit quce la nature divine est un missel dont sc servaient au xi· siècle les veut rr que ne veut pas In nature humaine et que la nature maronites et qui était, sinon comme ms., au moins humaine veut ce que ne veut pas In nature divine. S’il comme composition, antérieur A cette époque. Le en était ainsi, il y aurait division et opposition. (Mirtant deux (personnes dans le Christ); et alors. Γ un ion (hypospatriarche Douafhi (t 1701) a eu ce missel entre les tatique) n’cxistcniil plus, la Trinité deviendrait · quamains et nous en a conservé un passage tiré d’une ternité · et l’on sc trouverait réduit au point d< suc de hymne de lu messe des catéchumènes. Nous en donne­ Ncstoriu» et â scs opinions sur Je ( hrlst. Le* maronites rons une traduction littérale pour conserver au texte citaient Λ l’appui qud<;ues paroles du Christ, contenue» syriaque toute sa saveur originale : dans le Mdnt Evangile : Sa juirolc au lépreux : Je te veux, Le Miséricordieux, qui en Marie a habité pauvrement Et. comme homme, est sorti de sou sein humblement, 1 lorsque celui-ci vint ft lui en disant : SI tu veux, tu |»cux me guérir (Matth.. vm. 2-3). Su parole (A l'ouvrier) : IVrnd» 15 MARONITE (ÉGLISE), LES MARONITES ET LE MONOTHÉLISME le MJ lu ire qui te revient, et sa-t-cn en paix. Je neiu donner à ton compagnon autant qu’à toi (Matth., w. I I). Cette autre parole : Personne ne connaît le Père. si ce n’est le Flh et celui A qui le Fils a voulu le révéler (Matth., xi, 27)... Ces paroles montrent bien qu’il n’y a qu'une seule volonté par rapport aux choses indiquées (fol. 21 v*-31). Il est évident que fauteur de cette profession de foi n’avait pas connaissance de la doctrine du \ I· con­ cile. Pour lui. le Christ est un homme parfait comme Dieu est parfait: les deux natures divine et humaine sont trop étroitement unies en lui pour qu’on puisse s’imaginer le moindre désaccord entre elles. Aussi la base de l’argumentation est-elle toujours l’impossibi­ lité absolue d’une opposition entre les deux volontés, sans envisager particulièrement la question d’une puissance volitlve humaine dans le Christ. Le dogme des deux volontés physiques du Sauveur se trouve à l’état implicite, comme il avait etc chez d’autres chalcédoniens avant les querelles moiothelites. On n’entend pas nier l’existence de la faculté de vou­ loir humaine, puisque le Chri.t possède toute notre nature, hors le péché. Ce que l’on nie. c’est la pos­ sibilité d’un conflit qui opposerait en Jésus-Christ une volonté humaine à une volonté divine, car si les deux volontés « se trouvent conformes l une A l’autre, on aboutit à une seule volonté *; en d’autres termes, les deux volontés sont tellement unies qu’on ne saurait relever entre elles aucune distinction extérieure. Lcsquclques exemples tirés de ΓÉvangile (pour étranges que paraissent quelques-uns) font encore ressortir la pensée des maronites. Le Christ agit en Dieu comme il agit en homme. Il exprime sa volonté lorsqu’il accomplit une action divine; il l’exprime également quand il fait une action hu­ maine Ainsi, la guérison du lépreux provient, de la volonté divine tandis que l’octroi du salaire est l’œuvre de la volonté humaine. Mais celle-ci se trouve en parfaite harmonie avec la volonté divine au point que le Christ ne possède qu’une volonté dans le sens d * la chose voulue. Somme toute, ce passage du Livre de la direction nous rappelle le récit de Tell-Mahré : maronites et melkiles avaient été unis dans la même confession religieuse; ils se divisèrent sur la question des deux volontés, les maronites l’ayant comprise dans le sens de deux volontés adverses. Γη troisième texte est emprunté à l’ouvrage connu sous le nom de Dix chapitres, composé au xi· siècle par un évêque maronite. Thomas de Kaphartab. C’est un ouvrage inédit, écrit en arabe. Nous citerons l’exemplaire conservé, sous le n. 203, au fonds syriaque de la Bibliothèque nationale de Paris, exécuté en 1781 ( 1 170 de J.-C.). Généralement, on invoque cet ouvrage A l’appui de l’opinion qui croit au monoIhélisme de l’Église maronite H est certain (pie la lecture de quelques passages conduirait à pareille conclusion les esprits peu avertis de la question. Il faut le lire tout entier pour pouvoir se faire là-dessus un jugement exact. Les Dix chapitres furent adressés en 1089 à Jean IV, patriarche mclkite d’Antioche. En voici le thème général : Jésus-Christ est Dieu parfait, homme par­ fait Il nous est semblable en toutes choses, hors le péché. Il a une seule volonté, parce qu’il ne peut y avoir en lui deux volontés opposées l'une à l’autre, en d’autres termes, deux volontés dont l’une divine — celle du Père et l'autre humaine en contradiction avec elle. C’est qu’en effet le Sauveur n’a pas la volonté d’une nature souillée par le péché comme celle d’Adam déchu La nature humaine du Christ est pure de toute souillure originelle. Enfin. Il nous suffirait, pour montrer encore la continuité de la même pensée, de renvoyer A la recom­ mandation adressée par l’évêque au nouveau prêtre. 16 telle qu’elle figurait dans les anciens rituels d'ordi­ nation. Voir, par exemple, un pontifical écrit en 1507 et conservé parmi les mss. de la Vaticane, Vat. syr„ 48, fol. 63. Voilà la doctrine de !’Église maronite. On n’a Jamais nié la volonté physique de la nature humaine du Christ. C'est l’idée d’une antithèse entre les deux volontés de I’llomme-Dieu qu’on ne veut pas admet­ tre. L’expression de cette idee est confuse, plus ou moins mal venue, il est vrai; mais il faut en chercher la cause dans l’ignorance des définitions conciliaires de 680-681. Même au χι· siècle, les maronites igno­ raient tout du VI· concile. C’est encore Thomas de Kaphartab qui nous l’apprend : « Jamais. dit-il, les conciles n’ont parlé de deux volontés. » Up, cil,, fol. 88 v·; cf. aussi fol. 96 v·, 97 r*. Les maronites en étaient tellement convaincus qu’ils se regardaient comme unis par la foi aux · Francs », c'est-à-dire aux Latins et se trouvant ainsi en parfait accord avec l’orthodoxie. Voir le même Thomas de Kaphartab, op. cil., fol. 86 v·, 100 r·. C'est bien pourquoi, ils accueillirent à bras ouverts les premiers croisés qui arrivèrent au Liban en 1099, et leur rendirent de précieux services. Guillaume de Tyr, Historia, I. XXII. c. vin. /*. /.., t. ca, col. 855-856; Laminons, La Syrie, t. i, p. 212. Puis, ayant appris d’eux la doctrine du VI· concile, ils s’empressèrent de confesser explicite­ ment le dogme des deux volontés. Tel qu’il était expliqué par les Pères, ce dogme s’accordait fort bien avec l’idée que les maronites s’étaient faite de l'Incarnat ion. Voilà ce qu’on appelle la conversion des maronites, racontée par le célèbre historien des Croisades. Guillaume de Tyr! .Mais comment interpréter, diront les tenants de la thèse contraire, les documents qui témoignent tout court du monothélisme maronite? Pour répondre à cette objection, il faut classer les textes en deux catégories : les textes de provenance maronite et les ouvrages des différents auteurs qui ont parlé des maronites. Pris séparément, nous le reconnaissons volontiers, certains textes maronites, liturgiques ou autres, pour­ raient être cités en faveur du monothélisme. Mais la critique n’admet pas la citation de textes isolés: elle en exige l’étude comparée avant de tirer les conclu­ sions finales. Or, si on envisageait, dans leur ensemble, les textes proprement maronites, les éclairant les uns par les autres, si même on les rapprochait d’autres documents et qu’on les replaçât dans leur cadre historique, on aboutirait à cette conclusion ; le mono­ théisme condamné par le VP concile n'était pas celui des maronites, ces derniers ayant voulu proclamer seulement l’union morale des deux volontés dans le Christ. Les expressions peu calculées et inexactes ne sauraient être comprises autrement par quiconque aura bien examiné et confronté les divers documents relatifs à celte question. D’ailleurs, une expression mal venue, ou même une erreur positive dans un ms ne suffirait point, à elle seule, pour taxer d’hérésie une communauté ou une Église qui en ferait usage. La faute devrait être rejetée sur le copiste, attribuée à une négligence de sa part, à son ignorance, ou im­ puter nu modèle dont il aura fait une reproduction servile. En Occident, comme en Orient, les mss. étalent exécutés sans le contrôle de l'autorité et l’écri­ vain seul y engageait sa responsabilité. L'erreur pouvait s’y glisser d’autant plus facilement que les scribes cherchaient parfois à utiliser ou à accotil·* moder à l'usage de leurs Églises respectives 1rs livres ecclesiastiques d’autres communautés. Voir, par exemple, trois copies manuscrites du Nomocanop d’Ibn-AI-’Assal. copte monophyslte, adaptées aux besoins de l’Églhc maronite et dord l’une exécuter 17 MARONITE (EGLISE), LES MARONITES ET LE MONOTHELISME probablement au xm· siècle (ms. Barberini II de la Vaticane), l’autre en 1475 (ms. syr. 225 de la Biblio­ thèque nationale de Paris) et la troisième en 1550 (bibliothèque du couvent de K oral ni au Liban, citée par Darlan, op. cil , p. 224-229). Voir aussi, à la Vaticane, le ms. val. ara b. 623. C'est un ouvrage d’un célèbre écrivain copte du χιπ·-χΐν» siècle, Abou’I-Barakat, qui rapporte, à la page 230, que les Jacobites avaient remanié et adapté à leur Églis e Commentaire des Évangiles, écrit par un prêtre nestorien, Abou’l-Farag Ibn-EI-Tayyeb. Si de plus on tenait compte de la situation des maronites, petit peuple entouré d'hérétiques et d'in fidèles, bouleverse par des siècles d'oppression et de terreur, on ne serait plus étonné de rencontrer chez eux quelques tâtonnements, certaines surprises ou erreurs matérielles imputables à l’ignorance. Il ne faut jamais oublier ces circonstances de temps et de lieu quand il s’agit de porter un jugement sur la question maronite. On n’avait point d’écoles de théo­ logie, id d’autres centres de culture intellectuelle. Les menaces et les épreuves de toute sorte absor­ baient l’attention. Cependant, malgré le souci cons­ tant d’être prêt à &e défendre contre les nombreux ennemis religieux cl politiques, on ne perdait pas de vue le devoir de fidélité a l’Églisc de Home, Et c’est ce qui explique pourquoi, au cours des Ages, le clergé et le peuple maronites accueillaient toujours avec déférence les ordres et les directives du Saint-Siège. Bref, un passqgc que l’on rencontre dans un livre même ecclésiastique, ne traduit pas nécessairement la croyance de l'Eglisc à laquelle appartient l’auteur ou le copiste; cela est vrai tout aussi bien pour les catholiques que pour les communautés non catho­ liques. Quant aux auteurs anciens et modernes qui ont soutenu la thèse du monothélisme maronite, ils se sont fondés ou bien sur les apparences, ou bien sur certains textes pris séparément. Ils n’ont pas envi­ sagé l'ensemble des faits et des circonstances histo­ riques, ni uns en valeur l'étude comparative des documents. La plupart d’entre eux se sont copiés les uns les autres et beaucoup ont eu pour source directe la chronologie d'Eutychès d'Alexandrie (Sa’ld Ibn Batriq), qui n’est rien moins que sûre, notamment pour les événements dont l’auteur n’a pas été témoin. De plus, certains textes ont été interpolés, mal inter­ pret éx ou faussement attribués â des écrivains anciens. Il serait trop long de passer en revue tous les au­ teurs cl tous les textes. Il nous suffira d'en citer, à titre d’exemples, quelques-uns parmi les plus repré­ sentatifs. a) Timothée, prêtre de Constantinople (f 518) n compose une dissertation intitulée : De iis qui accé­ dant ad sanctam Ecclesiam (περί των προσερχομένων τη αγία έκκλησία). On y trouve parmi les hérétiques; Maronita·, qui quartam rl quintam, ac sextam synodum rejiciunt, ndduntque hymno Tcrsnnrtus cruci fixionem, nc unam voluntatem umunqne operation min Christo docent. Dans !’. Comlndls, Historia lueretis monothclHarum, Paris, 1648. coi. 459. Or, Timothée était encore prêtre lorsqu’il écrivit celle dissertation; il monta sur le siège de Const antinoplc en 511. Par conséquent, ce texte, se rappor­ tant à des événements bien postérieurs, ne peut être de lui. Aussi bien, il manque dans un grand nombre de manuscrits. Voir Combe Ils, loc. cit., col. IC I ; Assémanl, HHd orient., I. i. p. .509; P. G., t. Lxxxvia, col. 65, n. 53; S. Vailhé, Origines religieuses des maronites, dans 1rs Échos d*Orient. 1901, t. iv, p. 159. Toutefois. Mgr David le cite contre la thèse de la perpétuelle orthodoxie des maronites sans vouloir s’occuper de la question de son authenticité. Pour lui, le fait do le H rencontrer dans un livre officiel à l’usage de Constan­ tinople représente l'opinion de l'Eglbc grecque sur k» sentiments religieux du peuple maronite Op cil. p. 316. Mais l’inexactitude de ce texte ne peut rchupper à personne. L'auteur affirme de choses qui m trouvent contredites par les donner* positive* de l’histoire. Nous avons démontre, en effet, rattache­ ment des maronites aux IV· cl V· concile*; nous avons prouvé leur ignorance du VI·. Voila un document sur lequel on se fondait a Con­ stantinople pour taxer d’hérésie l’Église maronite. />) Saint Germain, patriarche de Constantinople (715-730), nous a laissé un traité : De huresibus et synodis, P. G., I. xcvm, col. 39-88. On y lit : Et qua* quidem hactenus commemoravi, cæ Mint capi­ tale* lurrescs, et qua inter ccrtcra* eminent ex ijnl* instar propaginum derivatas. .Jam quidam ex hi* lurretlcit. *rxln rejet ta synodo, quintani quoque subvc rtunt ; ahi, hl* duabus rejectis, quartam recipiunt, hlqur rum Jacebitis bellum gerunt; qui bos viclsslm Insanos judicant, quia quartam recipientes, reliquas duas recusant admittere; quod ii faciunt qui Maronitae Appellantur· Horum exstat monasterium in Syria· montibus aedificatum, quorum plerique omnino sextam imo et quintam qunrtnmqur synodum respuunt. Quippe qui quartam admiserit, sextam quoque amplectatur necessci *t,ii certe ratiocinio ac mente non carent; etenim sextie synodi radix, nt Ita dicam, fun­ damentum, ac firma basis, ipsa quarta r*t. h*. cit., rol. 82- Cc passage témoigne d’un manque d’ordre dans le* idées et d’unité dans la composition. Après avoir range les maronites parmi les partisans du IV· concile, l’auteur se rétracte, pour ainsi dire, et fait passer le plus grand nombre d’entre eux au camp ennemi. Puis, pour les convaincre d’illogLine à propos du VI· concile, il s’appuie sur leur attachement à relui de Lhalcédoinc. Tout cela est de nature à jeter un doute sérieux sur l'authenticité de ce texte qui serait retouché par une main postérieure, ou même Inter­ polé dans l'œuvre de saint Germain. Cette hypothèse est d’autant plus vraisemblable que le patriarche de Constantinople ne pouvait guère ignorer les polémiques doctrinales qui mettaient aux prises maronites et monophysite* et la fidélité des premiers à la cause chnlcédonienne. En outre, même l'authenticité de ce passage supposée, cela ne changerait rien à nos conclu­ sions. En effet, le texte dont il s'agit, qu’il appar­ tienne réellement à Germain ou â un autre écrivain, est en contradiction manifeste avec les faits astres de l’histoire du monophysisme en Syrie. D'aptrc part, le patriarche de (àmstantlnople a compo é son traité, à la demande du diacre Anthime, peu après avoir démlssiônné, vers le milieu de janvier 729. C’était donc ù l’époque où la question monothélltc venait de diviser le parti chalcédonicn de Syrie. Nous avons vu comment la discussion fut portée à la connaissance des maronites et dans quel sen* elle fut comprise par eux. Si Germain qui se trouvait à Constantinople avait pu apprendre le fuit de cette discussion, il ne lui était guère loisible d'en *ai*ir les nuances. Il eût fondé son jugement sur de impies bruits, colportés de loin par des penonnes de la partie adverse ou des gens peu ou mal renseignés *ur la nature du conflit. D’ailleurs, nous avons démontré qu’à relie époque les maronites n’avaient pas encore connaissance du VJ· concile. c) Dans les ouvrages de saint Jean Damascene, il est question des maronites une première fols dans le Libellas de recta sententia; puis dans la lettre a l'archi­ mandrite Jordanès De hymno Irisagio. Aux deux ouvrages, ils sont mentionnés d'un mot. Le Libellas de recta sententia est une profession de foi. rédigée vers 726 pour être adressée, au nom d'Êlie, évêque de fahroud, à Pierre, métropolite de Damas Quant a la lettre à Jordanès, elle fut compo te aprè» la mort de 19 MARONITE (ÉGLISE), LES MAROMTES ET LE MONOTHÉLISME Jean cr Bybltriisem, Botricnsem et Tripolitanum episcopa­ tus juga Libani et montis devexa, ut pnrdixinius. inhabi­ tabant, c-rantqiie siri fortes, et in armis strenui, nostris, in majoribus negotii*, quit* cum hostibus habebant frequen­ tissime, valde utiles, t ndc et de eorum conversione ad fidei sincerilntein, maxima nostris accessit Ι.τΙΙΙΙη. Maronis autem error et sequacium ejus est et fuit, sicut et sexta synodo legitur, qua· contra < os collecta esse dignoscitur, et In quo damnationis sententiam pertulerunt. quod in Domino nostro Jesu Christo una tantum sit, et fuerit ab Initio, et voluntas < t operatio. Cui articulo ab orthodoxorum 1 cclesia reprobato multa olla perniciosa nimis, postquam n ca*tu fidelium segregati sunt, adjecerunt; super quibus omnibus ducti pœnltiidlnc, nd JCcdcsinm, ut pnrdiximus. redierunt catholicam una cum jtalriarr.ha suo rl rptscopas nonnullis, qui cos sicut prius in impietate prreraserant, Ita ad seritatem redeuntibus,pium ducatum pnestiteninl. Historia, I. XXII, c. vui, P. L.t t. ca, coi. 855-856. Les historiens qui. dans la suile, ont soutenu U thèse du monothélisme maronite, sc sont lou« appuyés sur le récit de l’archevêque de Tyr. Du vivant de Guillaume, un contemporain, disent-Ds, les maronites onl abandonné l’hérésie pour faire retour à Γ Église catholique; c’est là un fait dont personne ne pourra nier ou contester l’authenticité. Le témoignage de Guillaume de Tyr mérite donc d’être étudié de près. Mais, tout d’abord, qu’il nous soit permis d’appliquer à ce texte la réponse générale aux objections tirées des auteurs anciens. L'arche­ vêque de Tyr n’eut pas l’idée d’examiner les docu­ ments syriaques et arabes pour trouver le sens donné par les maronites à l’unité de volonté dans h· Christ. Il dit lui-même dans sa préface : In hnc (Historia) vero, nullam nul Gnrcnm, mit Arabi­ cam habentes præducrm scripliimm, salis tmditlonibu» instructi, exceptis (muds qua* ipsi oculata flde conspeximus, narrationis serium ordinavimus, exordium sumentes ab exitu virorum fortium cl Dvo amabilium principum, qui n regnis occidentalibus, vocante Domino, egressi, terram promissionis, ct pene universum Syriam in manu forti sibi vindicaverunt. Ibid., rol. 212. Le grand historien des croisades avoue lui-même» en projires termes, où il a pulsé ses informations : Il les a prises d’Eutychès d’Alexandrie : Secuti pirum venerabilem Scith, filium Patricii, Alexandrinum patriarcham (Eulychès d’Alexandrie, connu sous le nom de Sa’ld Ibn Balrîq). Ibid., vol. 212. S’il nc le disait pas, du reste, il serait facile de reconnaître» sous sa plume, les expressions mêmes que le patriarche d'Alexandrie consacre aux origines des maronites. Ix· témoignage de Guillaume de Tyr ne peut donc mériter plus de confiance que celui d’Eutychès. De plus, flans les cas où l’archevêque de Tyr n’au­ rai l pas dû dépendre d’Eutychès, son information n’est pas meilleure. Ainsi, il allègue le VP concile. Or ce concile nc dit pas mol de Maron on des maronites. Mais alors comment expliquer le fait de cette con­ version relatée par Guillaume comme étant surv< nue de son temps? Tout d’abord, l’archevêque de Tyr ne dit pas qu’il en a été le témoin oculaire. X ayant pas assisté à tous les événements id . <···!. 639. La part des choses qu’il vit de ses propres yeux se réduit à peu : Solis traditionibus instructi, erceptis paucis qutr ipsi oculata fide conspeximus, narrationis seriem ordinavimus. Ibid., eoi. 212. A elles seules, ces indications doivent déjà restrein­ dre la portée et la valeur probante de ce témoignage. Mais, en passant le texte au crible d’une critique plus serrée, l’invraisemblance / 1 Mill, f. ÎV. p. 161. La vérité est qu'à cette époque, il n’y cul pas de 26 patriarche maronite nommé Luc. Jérémie monta sur le siège patriarcal en 1183; c’est lui-même qui nou« l’apprend par la note écrite de sa propre main ct que nous avons citée plus haut; il était encore patriarche en 1215, puisque la lettre .i lui adressée par le pape est de celte année; il mourut en 1230. Douaihi. Annales. an. 1230, fol. 39 r·; ms. 395, fol. 97 rMOl r*. L’histoire de celte rupture avec Rome et de la réparation du mal par Jérémie est donc Inexacte, conjecturée pour les besoin de la cause A lire de prè^ la bulle d’innocent 111, on voit que le pape n'envisage pas dans la démarche des maronites une rétractation d’erreurs dogmatiques ou de fausses doctrines. il n’a en vue que Je serment de fidelité, prêté par les maro­ nites, juxta formam solitam, (μια metropolitan! obedientiam Sedi Apostolica· repromittunt. Le chef de lEglic maronite ne fit que jurer fidélité au Saint-Siège comme l’a valent fait avant lui so prédécesseur* en 1131 el 1180-1181, Point n’est question d’une profes­ sion de foi contenant la formule d'abjuration, que l’Église impose pour la reconciliation des hérétiques. 11 y a, cependant, dans la lettre d’innocent ΙΠ. quelques expressions qui dénoteraient un veritable retour à Γ Eglise catholique. Mais ces expressions s’adressent-elles aux maronites ou bien aux grecs? Le pape s’occupe, dans cette lettre, et des maronites et des grecs : Quod de Græcorum Ecclesia et vobis nuper /actum nnvimus. Le thème qui fixe la pensée pontificale le montre encore davantage. Parlant de brebis égarées, aves errantes, le souverain pontife comprend, sous celle appellation, les chrétiens qui ne reconnaissent pas l’Égllse catholique, ni l'autorité de Pierre et de ses successeurs. Or personne n’a Jamais reproché aux maronites un manque de soumission au pape. Bien au contraire, la fidélité au vicaire du Christ donne à cette nation qui vivait au milieu de peuples non catholiques sa marque, .son unité et son existence. On a vu plus haut l’attitude qu’elle a prise ct main­ tenue en face des monophy.sitvs: on a vu aussi qu’à la veille des croisades elle proclamait encore son union avec Rome. Mais ce qui est encore plus démonstratif, c’est l’insistance avec laquelle le pape parle de la procession du Saint-Esprit. Or, sous ce rapport, nul n’a jamais élevé l’ombre d’un doute sur l’orthodoxie de la foi maronite. Il était inévitable que la lettre d’innocent III, visant deux confessions entièrement distinctes, prêtât à quelque méprise ct lais âl la porte ouverte à la discussion sur la véritable pensée du Pontife. Il faut donc faire la part de la confusion résultant nécessairement d un tel mélange. Le pape parle, il est vrai, des deux volontés dans le Christ Mais il ne fait que toucher cette question sans y Insister autrement; il la place même à la suite de certains articles de pure discipline. Ce qui prouve­ rait plutôt qu’il connaît le fond de la doctrine maronite à ce sujet. En outre, il reconnaît dans la même lettre lu légiti mité du pouvoir patriarcal exercé par les prédéces­ seurs de Jérémie : Usum quoque pallii.., solitis libi consuetudinibus approbatis, quas tu etiam et praedeces­ sores tui hactenus in Antiochena Ecclesia dignoscimini habuisse, tibi, tuisquesuccesoribus auclorifateapostolica indulgemus. Innocent III aurait-U tenu semblable langage, si. vraiment, il avait vu dans les de van ciers de Jérémie une lignée de chefs hérétiques? Aurait-il laissé intactes, s’il n’en avait pas idmis le fondement Juridique, les prérogatives du patriarche maronite, parallèlement a celles du siège latin d'An­ tioche, alors qu'on était si attaché au principe de l’unité de juridiction? Or, il reconnaît a Jérémie toute l’autorité patriarcale; il n'ap|>orte aucune rv*»triction aux prerogative.* de son siège. Mais allons plus loin : même en supposant vraie. 27 MARONITE (ÉGLISE), FORMATION DU PATRIARCAT dans la pensée du pape, la conversion des maronites, celle-ci, eu égard À tous les documents, ne pourrait dire entendue que selon l’explication que nous avons donnée ci-dessus. Le légat pont ideal aurait jugé la question suivant les apparences, sans se soucier le moins du monde d’examiner et de comparer les divers textes qui s’y rapportent; il aurait fondé son rap­ port sur pareille insuffisance d'information, cl ainsi l’erreur était commise. Malheureusement, sans tenir compte des circons­ tances que nous venons de relever, on a cité la lettre d*Innocent III en faveur de l’hétérodoxie maronite. Bien plus, celte même lettre a été utilisée pour la rédac ion d’autres bulles pontificales. Cf. Anaïssi, Bull.. p. 9-12; Dandini, apost.. p. 98-99. En résume, l’accusation de monothélisme. portée contre les maronites, provient d’un malentendu sou­ levé, au vin· siècle, entre ces derniers et les maximites, c’est-à. Chronicon sgriacum, p. 126127; Histoire des Dynasties, p. 220 et. pour le second, par Mas’oudi, op. cil., p. 151 Quant aux écrits des siècles postérieurs, ils furent perdus en partie, pour les mêmes raisons, et aussi ù cause du peu de diligence qu’on avait ù conserver les monuments du passé. Toutefois, les renseignements qui nous sont parvenus permettent encore de suivre l’évolution du patriarcat maronite dans ses grandes lignes. II. HISTOIRE DE L’ÉQLISE MARONITE. — Cette histoire étant mal connue et n’étant pas encore exposée d’une manière suivie, nous croyons rendre service en en retraçant les grands traits sous les rubri­ ques suivantes : I. Expansion des maronites du v· au xi* siècle. IL Ι/époque des croisades (col. 34). HL La domination des Mamloûks (col. 10) IV. La période ottomane (col. 50). I. Expansion ni s ma boni ils ni v ai xi· siècle, -- Groupés, à l’origine, aux environs d’Apamée de la Syrie seconde, les maronites se répandirent ensuite dans la vallée de l'Orontc, notamment à Ma’arratan-Xo'mAn. à ChaTzar, à Hamah (Émnlh ou Epipha­ nie) et à l.loms (Emèse). Maso’udi. Livre de l’aver­ tissement et de la révision, p. 153; cf. Lammens, Le Liban, t. il, p. 50. Au témoignage de Tell-Mahré, Annales. toc. cil., p. 192-496, et 511, d’Eutychès d’Alexandrie, ibid., p. 210, et de Barhebræus. Chro­ nicon ecclesiasticum, p. 269-274, Histoire des Dynas­ ties. p. 219-220. ils gagnèrent encore d’autres régions : Mabboug (Hiérapolis), chef-lieu de la Syrie troisième ou Euphralésienne, Qennesrln, Alcp, Al-’Awû$lm (ligne de forteresses allant d’Antioche ù Mabboug. élevées sous les 'Abbasidcs contre les Byzantins). Le P. Lammens ajoute qu’il devait y en avoir un certain nombre à Antioche et aux alentours de cette ville Antioche était, en effet, le chef-lieu de la Syrie pre­ mière dont faisaient partie la contrée d’Al-'Awôsim et Cyr que Théodoret mentionne plus d’une fois quand il parle de saint .Maron. Lammens. p. 50. C’est. d’ail­ leurs, conforme ά la tradition maronite. L’arrivée des Arabes changea notablement la situation des maronites. Ces derniers avaient à subir désormais, avec le sort réservé aux chrétiens, les violences redoublées de leurs ennemis religieux. Aux premiers temps, les maximites et les jacobites jouis­ saient d’une certaine influence auprès du nouveau maître, les uns A cause de leurs connaissances techni­ ques, les autres à cause de leur i mporlancc numérique et, surtout, de la haine dont ils poursuivaient les Byzan­ tins. Chronique de Michel le Syrien, t. ii, p. 431-132, 177, 180-183, 189, 190-491. 511; Barhebræus, Chron. cedes., t. i. p. 298. 3G7-370; J.-B. Chabot, La légende de Mar Bassus, p. v-vii, 61 ; Lammens, op. cil., p. 5152; Le chantre des Omiades. dans le Journal asiatique. 189 I (π), p. 220-211 ; I n poète royal ù la cour des Omiades de Damas, dans la Hcv. de l'Or. chrétien, 1903» t. vin, p. 326; La Syrie, t. i, p. 69-71, 110, 11 |, 115. 117. 121, 131. 151. Ils ne manquaient pas d’employer cette influence contre les maronites. Cf. Tell-Mahré dans Michel le Syrien, t. n, p. 511,492-196; Lammens» Le Liban, t. u. p. 51. 53. Les attaques cl les rigueurs furent telles que les moines de Saint-Maron (lurent demander l’appui des patriarches nestoriens. bien vus Λ la cours de Bagdad; cela semble ressortir de la réponse que leur adressa, en 791. Timothée l'r (t820). citée par David, op. cit., p. 200-206; cf. Darian. qui consacre un chapitre à cette réponse, La substance des preuves p. 166-178; J. Labour!, Le patriarche Timothée et tes nestoriens sous les Abbasides, dans la Hevue d’histoire et de littérature religieuse, 1905, t. x. p. 390-391. Le fait d’avoir eu recours aux chefs d’une confession hétérodoxe n’imphquc pas, pour les maronites, comme quelques-uns on! voulu le dire, une communion de foi avec les nestoriens. Les moines persécutés, ne sc trouvant pas en contact immédiat avec les chrétiens de Perse, n’avaient pas de conflit avec eux, partant, ils pouvaient, sans inconvénients 33 solliciter l'intervention de leur patriarche auprès des autorités civiles. Toutefois, ce ne pouvait être qu'un palliatif. Il fallait trouver d'autres garanties pour la sauvegarde de la foi. Et alors, les maronites prirent le parti d’aban­ donner les riches plaines de la Syrie pour se réfugier au Liban, de quitter les rives de lOrontc, où pouvaient s'épanouir les cultures les plus variées, pour des arides montagnes aux terres informes et sauvages. H. Lammens, Le Liban, I. n, p. 29,51-52. L'émigration maronite ne se lit pas tout d’un coup. Commencée dès la lin du vu* siècle, elle continua progressivement. Les maronites s’établirent d’abord dans la région du Nord, notamment au pied du massif montagneux des Cèdres; plus tard, ils pous­ sèrent vers le centre et le sud; et ainsi, peu à peu. le Liban se couvrait de cette population active et labo­ rieuse. Cependant, la partie septentrionale demeura comme le centre de leur groupement. Lammens, ibid. Le peuple maronite avait désormais sa patrie défi­ nitive. C’est à la faveur de ces montagnes qu’il vécut et qu'il vit toujours de cette vie simple, austère et laborieuse. Cf. Rislelhueber· op. rit., p. 15. 38-39. Arrivés au Liban, les maronites eurent pour pre­ mier souci d’organiser le culte. Au milieu du vin· siècle, on trouve déjà des églises maronites, telle, par exemple, celle de Mar-Mâmà (saint Mammas) à Ehden. bâtie en 719. Duuaïhi, Mandrat El^qdds (lampe du sanctuaire), t. i, Beyrouth. 1895, édit. Chartoùni. p. 103. Les nouveaux venus se trouvèrent en contact avec les populations indigènes aussi bien qu’avec certains éléments etrangers comme les Djarddjima; ils les absorbèrent pour ne plus faire qu’une seule nation. Lammens. Le Liban, t. π , p. 53-51; La Syrie, t. i. p. 81-82. La destruction du monastère de Saint-Maron et le transfert de la résidence patriarcale au Liban acti­ vèrent encore davantage le mouvement d’immigra­ tion. Les maronites, se répandant dans le pays des cèdres, y plantèrent la croix et firent de ce massif un autel chrétien. Néanmoins, une partie d’entre eux s’établit ailleurs. En effet, les documents de la première moitié du xii* siècle nous révèlent l’existence de monastères maronites dans l’Ilc de Chypre. Voir dans J.-S. Asséimmi, HibL orient., I. i. p. 307, et dans Él.-Év. Assémani, op. rit., p. xxvni-xxix. 18. la reproduction de notes écrites, en 1121,1111 cl 1151, sur des mss. conservés à la Vaticane et à la Laurcnticnne de Flo­ rence; cf. aussi Chcbli, biographie de Douai Id, p. 37. \ quelle époque remonte la fondation de ces monas­ tères? Probablement au ix· siècle, Λ la suite de la per­ sécution générale qui eut lieu, sous Al-Mamoun (813833), en Syrie et en Palestine. Bon nombre de chrétiens et d'ecclésiastiques se réfugièrent alors à Chypre, située à quelque cent kilomètres de la côte libanaise. Karalevskij. toc. rit., col. 599. Xti xi* siècle, on trouve une communauté maronite établie dans la région d'Alep cl gouvernée par un évêque, Thomas de Kapharlab (voir ci-dessus, col. 15). et nous savons qu’en 11 10 un chef maronite, Simon, prit Aïntâb qui se trouve au Nord d’Alep. Rohricht, Geschehite des Konlgreiehs Jerusalem (11001201), Inspruck, 1898, p. 220. n. 6; voir aussi Lammens, Le Liban, t. il. p, 55. Ces indications sulllscnt a montrer l’expansion des maronites en Syrie et ailleurs. Toutefois, ce fut au Liban que la grande majorité se fixa; c’est là que s’établit le centre de la vie nationale cl ecclésiastique. Les maronites avaient espéré pouvoir trouver à la faveur de la montagne une paix religieuse complète· Mais cette paix ne fut qu’intermittente et relative. | nier. DK τιιί.οι.. cathol, Arrivés dans le Liban septentrional, peu avant le* Mardaltes, au vin· siècle, ils y avaient mène une existence précaire, persécutés, décimés par les 'Abba sides (750-1098). Jusqu'à l'arrivée des Croisés, cepen­ dant que leurs communautés, demeurées dans les plaines et les cités riveraines de l’Orontc. achèvent lentement de se dissoudre · Laminons. La Syrie, t n. p. 16. 11. LT-ponvi. m.s cnois.sm s — « La Syrie· «lit M. Rislelhueber, fut pendant plusieurs siècles trans­ formée en un vaste champ clos. Centre de l'crnpirt arabe et du monde musulman sous les Oméyadcs, elle ne fut plus, sous les Abbassides, par suite du transfert de leur capitale de Damas à Bagdad, qu’une simple province livrée par son éloignement à toutes les intri· gués et à toutes les agitations. Elle devint une proie que. dans une mêlée terrible et extraordinairement confuse, les Bédouins, les empereurs byzantins reprenant l’offensive, les Turcs Scldjourides et les Croisés disputèrent tour à tour aux Khalifes I-'atiinites du Caire. Sans cesse prise et reprise, la Syrie fut. pen­ dant trois longs siècles, mise à feu et à sang. A travers des vicissitudes dont l’histoire offre peu d’exemples, et qu’elle devait a sa situation de carrefour des nations >, tantôt morcelée, tantôt unie, elle changea plusieurs fois de maîtres, mais toujours ses conqué­ rants éphémères s’y installaient en guerriers et non en colons. En présence de ces luttes continuelles, les maronites renforcèrent leur organisation militaire afin de maintenir leur autonomie relative. Et c’est ainsi que les grands propriétaires du Liban furent amenés à prendre de plus en plus le caractère de chefs qui combattaient à la tète de leurs paysans, devenus leurs soldats : l’aristocratie terrienne se transforma I en l’aristocratie militaire des Émirs et des Cheiks. Cette évolution ne fut.cn définitive, qu'une adapta­ tion des mœurs féodales et patriarcales aux impérieu­ ses exigences de ces temps singulièrement troublés. Obligés de lutter pour sauvegarder ce qui leur restait d’indépendance. les chrétiens du Liban sentirent la nécessité d’unir plus intimement leurs efforts en se groupant davantage et de se choisir parfois un chef unique afin de mieux coordonner leur défense. Tandis que la Syrie retentissait du fracas des armes, la plu­ part des événements qui se déroulaient autour d’eux ne parvinrent guère à modifier sensiblement la situa­ tion des montagnards maronites L’un cependant produisit parmi eux une répercussion considérable ; ce fut l’arrivée des Croisés. Op. cil., p. 19-20. Les maronites, nous l’avons démontré, allèrent dès la première heure au devant des Croisés. On devine l’immense joie qui les saisit à la vue de leurs frères d’OccIdcnt. vers lesquels ils avaient toujours tourné leurs regards et leurs pensées. Guides dévoués, coura­ geux et expérimentés, archers habiles. Ils furent pour les Croisés des auxiliaires particulièrement utiles. Entre maronites et f rancs, dit le P. Lammens, régna toujours la plus grande cordialité. Lu Syrte, I t. p. 218. Celle cordialité s'explique aisément quand on pense que les maronites se considéraient comme en parfaite communion de foi avec l’Éghse lalmr : Tho­ mas de Kaphartab l'affirmait a la veille des Croisades (voir plus haul, col. 16). On trouve encore une nou­ velle preuve de cette conviction des maronites dans la facilité avec laquelle ils se prêtaient a l’adoption de certains usages latins comme le port de l’anneau, de la mitre et de la crosse par les prélats, alors que les autres chrétiens d'Orient n'en voulaient rien enten­ dre. Jacques de Vjtry, c i.xxvn, dans Bongars. t. i. p. iœ»i Cette identité de foi amena de bonne heure les maronites à fréquenter les églises latines et a y célé­ brer sur les autels et avec les ornements du cierge 35 MARONITE (ÉGLISE), ÉPOQUE DES CROISADES d'Occidcnt. Voir la lettre de Fr. Gryphon, écrite de Borne aux maronites en 1169, citée par 11. Laminons, Prire Gryphon, dans la Proue tic l'Orient chrétien. 1899, t. iv, p. 91-95. C’est, sans doute, à cause de cette communion de foi qu'une place privilégiée leur était réservée dans l’organisation des Etats latins. \ enant de suite après les Francs, ils se trouvaient places avant les Jacobites et les arméniens, qui eux-mêmes précé­ daient les grecs, les nestoriens et les abyssins. Ils étaient admis dans la bourgeoisie, faveur les autori­ sant à posséder dos terres et même à jouir de certains privilèges dont bénéficiaient les bourgeois francs. » K. Bistelhueber, op. ci/., p. 58. Au rapport île Guil­ laume de Tyr» I. XXII, c. vin, l’Église maronite comptait ά cette époque près de 10 000 lidèles. Dans ce chiffre, faut-il compter les femmes? 1) nous semble que non. En effet, la coutume était alors, en Syrie, comme elle est resté ensuite durant de longs siècles, de ne pas comprendre l'élément féminin dans le recensement de la population. Un des résultats des croisades fut d’ouvrir aux ma­ ronites le chemin de Home. Leur patriarcat ayant été formé pendant que toute communication avec l’Occident leur était coupée, ils n’avaient guère pu jusque-là entretenir de relations avec le Saint-Siège. Le prin­ cipal document qui nous indique les premiers rapports établis, grâce aux croisades, entre Home et l’Église maronite, est une lettre de Gabriel Ibn-Al-Qela'i au patriarche Simon de Hadath. Gabriel écrivit à ce dernier, en 1191. pour le presser de demander, au plus tôt, la confirmation pontificale de son élection, faisant valoir Λ ce sujet la tradition maronite. « On ne peut m'objecter, dit-il. que cette coutume est une innovation, inventée par moi. Plus de quinze lettres de papes, munies de leurs sceaux, me rendent témoi­ gnage cl sont encore conservées aux archives de votre couvent. On y lit des professions de foi. vieilles de 282 ans et'plus. Votre propre profession de foi se trouve à Home où elle fut apportée par Gryphon et les FF. Alexandre et Simon. Le Fr. Jean, supérieur de Beyrouth, délégué de votre patriarche Jean Al-gâgi, avait fait de même au concile de Florence, cl avant lui Aiméric des frères prêcheurs et le cardinal Guillaume, légat du pape auprès de votre peuple. Les principaux du clergé et de la nation, le patriarche, pour lors Gré­ goire de Hâtât (de la premice moitié du xn· siècle), se réunirent en sa présence : tous attestèrent par écrit et jurèrent de demeurer invariablement attachés au siège de Home. Lorsque le roi Godefroy, après la prise de Jérusalem, envoya porter celte nouvelle â Home, a ses ambassadeurs s’étaient joints des envoyés du patriarche Joseph Al-gargasl, et ils lui rapportèrent une crosse et une mitre. Du temps de la reine Cons­ tance (femme de Robert, roi de Sicile), on commença au Liban a sonner les cloches, selon l'usage de l’église occidentale : Jusque-là on n’avait employé pour appeler aux offices que des morceaux de bois comme les Grecs. Quand celte princesse acheta pour 80.000 dinars à Jérusalem l'église de la Résurrection, le tombeau de Marie» le mont des Oliviers et le sanctuaire de Beth­ léem. elle donna aux maronites la grotte de la Croix et plusieurs autels dans les autres églises de la Ville sainte, leur permettant de célébrer sur les autels des Francs et avec leurs ornements» ajoutant en outre une confirmation pontificale de tous ces privilèges. Et dans une réunion de maronites, tenue à Jérusalem, tous s’engagèrent solennellement à rester fermement unis a la communion romaine... · Traduction du P. Lammenx» Frire Gryphon, ibid., p. 99-100. Les renseignements contenus dans cette lettre sont trop précis pour être controuvés. D’ailleurs, Ibn-AI-Qcla'î indique ses sources d’information : 1rs archives du patriarcat maronite et celles de Saint-Pierre de Rome. 36 Voir plus haut, col. 23. En outre, la vivacité de sa narration suppose que les faits relatés par lui sont assez connus pour que personne ne songe à les nier ou même à les contester. S’il en était autrement, il n’aurait pas choisi une telle base pour son argumen­ tation. Au demeurant, quelques-uns de ces faits, attestés d’ailleurs par Jacques de Vitry, ont été illus­ trés par certaines peintures qui ornaient les absides des deux églises- maronites de Ma’âd et de Bhadidal. Ces peintures, antérieures au patriarche Jérémie (élu en 1183), représentaient saint Maronei saint Cyprien revêtus du pallium et portant chacun une mitre. Elles existaient encore au temps de Douaîhi (f 1701); il nous le dit lui-même, Defense de la nation maronite, dans Chartoûnl, Histoire de la nation maronite, Bey­ routh, 1890, p. 368 n. Les anciens du village de Ma’ad affirmaient, il y a quelques années, au P. Lammens que, si Ton ôtait les décombres de leur église, on retrouverait, entre autres peintures, le portrait de saint Jean Maron. Le Liban, t. i, p. 87. Une histoire de l’Églisc maronite à celte époque serait trop incomplète si elle n'indiquait pas la liste des patriarches. Nous avons au xn· siècle Joseph Algargasl, Pierre, Grégoire de Hâlât, Jacob de Râmât. Pierre. Jean de Lehphed, Pierre, Jérémie AI-’Amchitî. Pour aucun, sauf pour Jérémie, nous ne con­ naissons la date exacte de l’élection et du décès. — Le premier est mentionné dans la lettre d'Ibn-AIQela’L citée plus haut. Il reçut d’Urbain II une lettre qui se trouvait encore, sous le pontificat de Douaîhi (+ 1704)» aux archives de la résidence patriarcale de Qannoûbîn. Douaîhi» cité par Chartoûnl dans la Chronologie des patriarches maronites. Beyrouth, 1902, p. 21, n. 2. — Le. nom de son successeur est consigné dans une note écrite en 1 132 de l’ère des tirées ( 1121 de J.-C.) au fol. 262 d’un ms. syriaque qui, au temps de Douaîhi, était conservé à Qannoûbîn, mais qui. depuis, fut transporté par Assémani à la Bibliothèque vaticane. Bibl. orient., 1.1, p. 307 et 611-612; Douaîhi, Chronologie, p. 21-22. Il figure aussi dans une inscrip­ tion syriaque faite au-dessus d’une fenêtre de l’ancien couvent de Meîphouq ou MaTfouq. Voir P. Chebli, dans la Hevue biblique. 1901, t. x, p. 588-589. - Le souvenir de Grégoire de Hâtât se perpétue grâce à la lettre d’lbn-AI-Qcla'i. que nous venons de citer, et à une inscription syriacpie de l'église de Râmât, repro­ duite par Renan, Mission de Phénicie, 1861, p. 219. — Le pontificat de Jacob de Râmât est attesté dans une note écrite de sa main, en 1 152 ( 1111), sur le ms. syriacpie cité ci-dessus. Assémani, Bibl. orient.. t. i» p. 307; Douaîhi, Chronologie, p. 22-23. — Jacob eut pour successeur Pierre. Voir une note écrite en arabe en 1 165 des Grecs (= 1151 de J.-C.) sur l’évangéliairc syriaque n. 1. conservé à la Laurenticnne de Florence, fol. 7. Él.-Év. Assémani, op. cit„ p. xxvuixxi.x et 18; cf. Darlan. La substance, des preuves, p. 302-303. - Pierre fut remplacé par Jean de Leh­ phed, auteur d’une anaphorc syria<|ue, connue sous son nom. Assémani, Hibl. or., t. i, p. 522; Douaîhi, Chronologie, p. 23-21. — Après Jean de Lehphed vient un mitre Pierre, qui, en I 190 ( 1179), conféra l’épiscopat à son futur successeur, Jérémie AI-’AmchîlL élu, en 1183, au siège <ΓAntioche. Voir ci-dessus, col. 21, la note écrite par Jérémie lui-même, (’/est le premier patriarche qui lit en personne lu visite ad limina, en 1213. Il assista au IV· concile du Lalran. Le souvenir de sa présence dans la ville étemelle a été perpétué Λ Saint Pierre du Vatican par une pein­ ture le représentant comme avant opéré un miracle. Celle peinture, restaurée en 1655 par ordre d’inno­ cent X, se trouvait encore à Saint-Pierre lorsque Douaîhi était à Rome. Douaîhi. ms. 395, fol. 98 r· et v·, et 99 r·. Cf. Mansi, Concit., L χχπ, col. 1071. 37 C'est sous son pontificat qu’innocent III adressa à l’Église maronite la bulle Quia diuinœ sapientbr. De retour au Liban, il s'employa â une œuvre de réforme liturgique, notamment à la réforme du Pon­ tifical des ordinations. Voir la lettre d'Ibn-ALQcla*! dans Douaîhi, ms. 395, fol. 98 r· ; lu bulle d’inno­ cent 111 Quia dioinœ sapientia:; la même bulle envoyée aux Maronites, par Alexandre IV, dans T. Anaïssi. Bullar.,p. 2-13; P. Dib, Étude sur la liturgie maronite, Paris (1919) p. 171. Il mourut en 1230. Douaîhi. Chro­ nologie, p. 21. Au Mit· siècle, nous trouvons, apres Jérémie, Daniel de Schâmât, Jean, Simon. Jacob, Daniel de Hadschit. Luc. — Daniel de Schâmât fut élu en 15-11 ( 1230); il vivait encore en 1236. Douaîhi, C/ironologie, p. 25.— Nous n’avons aucune date du pon­ tificat de Jean. Douaîhi atteste son existence en se fondant sur les archives patriarcales. Annales, fol. 39; Chronologie, p. 20. 21, 25. — Quant à Simon, il était patriarche en 1556 ( - 1215) et vivait encore en 1277 comme il appert de deux noies citées par Douaîhi, Chronologie, p. 25. Il reçut plusieurs lettres pontifi­ cales dont la première De supremis calorum (9 août 1246). à l’occasion d’une mission apostolique en Orient, confiée à Fr. Lorenzo da Orte. λ’οίτ plus loin, col. 38. Puis, en 1256 Alexandre IV lui adressa de nouveau, à lui, à l’épiscopat, au clergé et au peuple maronites, la bulle Quia diidnæ sapientia· qu' Innocent III leur avait déjà envoyée. Anaïssi, Bull., p. 9-13. — Le nom de Jacob, successeur de Simon, nous est donné par une inscription syriaque gravée, en 1716, au-dessus d’une fenêtre de l’ancien couvent de Meïphouq. Cf. Chebli, dans Hernie biblique, 1901, p. 209; Ghabnel. Histoire I. n. 1'· part. p. 209. — Daniel de Hadschit lui succéda et. au rapport de Douaîhi, il reçut, en 1280. la bulle de confirmation, reproduction de celle d’innocent III Quia diviiuv sapientia. Au reste, son portrait, placé dans l’église de son village de Hadschit, le représen­ tai! â genoux, revêtu des ornements sacrés et du pal­ lium pontifical, la mitre sur la tête et l'anneau ù la main, et recevant de l'apôtre Pierre le bâton pastoral. Douaîhi, Chronologie, p. 26; Défense, dans Chartoûnl, op. cil., p. 371, n. 1. — Enfin, Luc aurait succédé â Daniel en 1283. On ne connaît pas d’une manière certaine le nom de son successeur. Douaîhi, Chrono­ logie, p 17 18; Ghabnd, Igt, dt., p. 210-212. Il ne sera pas sans intérêt de rappeler ici une erreur commise dans la lecture d’une inscription syriaque de 1277, se trouvant dans le mur de l’église du couvent de Meïphouq. Douaîhi la cite — il n’a pas dû la voir lui-même - pour donner le nom du patriarche qui succéda à Simon. Chronologie, p. 25-26. Renan, qui n’est pas allé â Meïphouq, avait eu entre les mains deux copies de cette inscription. Mais celle qu’il repro­ duit dans sa Mission de Phénicie, p. 253-251. est semblable au texte de Douaîhi. Voici lu traduction qu’il en donne : < Au nom de Dieu, vivant éternelle­ ment, en l’année 1588 de l'vrc des Grecs, a été ter­ miné ce temple facobile de la mère de Dieu; qu’elle prie pour nous... » p. 251-255. Douaîhi a lu dans le mot facobile le nom du patriarche Jacob qui succède à Simon. Mais d'autres en ont conclu que Je couvent de Meïphouq aurait été un centre monophysite. Lammens. I'r. Gryphon, ibid., p. 87. Or, l’inscription porte, on peut encore le constater aisément, ’Mourio (construction) et non pas ijaqoubolo (Jacobite). Il faut donc traduire : · Au nom de Dieu... n été terminée cotte construction du coupent de la mère de Dieu... · Chebli, dans la HeDiie biblique, 1901, p. 588. Le copiste, ayant remplace le mol courent par celui de temple, a supprimé le dàlath, signe du génitif, qui doit subor­ donner couvent â construction. Malgré cela, tel qu'il est reproduit par Douaîhi et par Renan, le texte n’est I 38 pas conforme aux règles de la grammaire synaque. Les croisades donnèrent lieu, entre Rome et la Syrie, a de fréquentes ailées et venues. Nous avons cité certaines lettres pontificales adressée^ durant cette période, aux maronites. Il y en tut certaine­ ment d’autres que nous ignorons encore. En effet, au rapport d’lbn-Al-Qcla'i. les archives patriarcales contenaient, en 1194, plus de quinze lettres cnvoyie» par Je Saint-Siège. Ci-dessus, col. ?5. Nous n’tn con­ naissons que huit ou neuf. Les relations des papes axec les maronites ne sc limitèrent pas à l’échange des •ettres. Il y eut aussi, de part et d’autre, un (change de missions. Ainsi. les catholiques du Liban reçurent plus d’une fois la visite de légats pontificaux. Ce fut d’abord le légal d’innocent IL pins celui d’Irrocenl ΠΙ. Cf. plus haut, col. 23,25. En 1216, à la suite du I·' concile de Lyon. Innocent IV chargea un frère mineur. Lorenzo da Orte.de visiter en son nom diverse s Églises orientales et de régler certaines questions. Le pape annonça celte légation par la lettre De supre­ mis calorum du 9 (et non pas du 6 )août 1246, adressée aux chefs respectifs de ces Églises. Voir cette lettre et d’autres documents pontificaux concernant cette mission dans Sbaralea, Bullar, francise., t. i. p .21 122, 460-161, 175. Cf. Potthasl, Begtsta pontif. reman , t. n, n. 12546. 12630. 12636, 12637r Golubovich, Biblioteca, t. i, p. 215-216; t n, p. 349-350. Les maronites étaient compris dans cette mission; à ccttc fin, le pape envoya un exemplaire de sa lettre â leur patriarche. Sbaralea, p. 422 C'est de celte mission que datent les premières relations de l’Églisc maronite avec l’Ordre de Saint-François. Golubov.ch, Biblioteca, t. n, p 349 350. L’action du cardinal Pierre d’Anialfi, légat d'inno­ cent III, marque le début d’une latinisation ofi ciclle de la discipline maronite. Innocent III écrivait en elîet : Quin vero dictus curdlnaH», in quibusdam intellexit so* pati defectum, illuni in vobis npostoliru* auctoritatis ple­ nitudine supplere curavit, injungens... ut bime formam baptizando servetis, quod in trina immersione unica tantum dat invocatio Trinitatis; ut etiam confirmationis utamini sacramento a solis episcopis conferendo; et ne in confec­ tione chrismatis ullqtuim speciem, nisi balsamum et oleum apponatis... Qua* omnia vos, tnnquniii obedtenthe lilii, devote ac humiliter recepistis. Nos autem approbant· % præscriptu, et inviolabiliter observari mandantes, vos Fratres et Filios, quo» debita chnritate in Domino amplexa­ mur, cum Ecclesiis in vestri» provinciis constituti», sub Beati Petri et nostra protectione suscipimus, et prasentis scripti privilegio communimus, statuentes, ut pontifices in Maronitarum terminis constituti vestibus et insignii» pontificalibus sibi congruentibus juxta morem Latinorum utantur, ICcclesia· Romanic consuetudinibus se in omnibus studiosius conformait tes. Annissl, thdlar., p. 3-1. Alexandre IV et Nicolas III, nous venons de le voir, adressèrent de nouveau la même lettre aux maronites. Devant ces instances pontificales, les patriarches, comme Jérémie, Daniel de Hadsdiit, eussent voulu appliquer les instructions venues de Rome; ils tentèrent de les mettre en pratique. Douaîhi. ms. JfM, fol. 98 ; Chronologie, p. 26. Mais, en fait, la réalisation de cette réforme conçue dans un esprit de latinisation, préparée par faction des Croisés, se réduisit surtout fi quelques détails extérieurs et d'importance secondaire, nous le verrons plus loin. Ι/époque des croisades produisit une véritable renaissance dans l’Égllsc maronite. Les monuments de l’art religieux nous en fournissent la preuve, « Si l'on excepte la période romaine, à aucune autre, l'art delà construction n’a déployé autant d activité en Syrie. Dans les ports, chaque colonie marchande voulait posséder au moins, une église, ses caravansé­ rails. ses bains. De cette époque datent les nombreuse» <0 églises souvent monumentales, ensuite les forteresses qui couvrent le pays. IL Lammens, La Syrie. t. i, p. 261-262. Les maronites ne restèrent pas étrangers à cette activité artistique. Les églises de Hatloun, Mdphouq. Hella, Scheptfn. Toula, Bhadidat, M.i'ad, Khoura, Semar-Jcbaîl appartiennent à un art syrien» issu du byzantin, cl elles offriront un curieux sujet de recherches à celui qui entreprendra l’étude de l’ar­ chéologie syrienne médiévale du Liban. Hatloun et Meîphouq possèdent, en outre, des inscriptions syria­ ques dont une nous donne la date de la construction de Notre-Dame de Melphouq, où elle se trouve, et qui fut terminée en 1276. L’église de Ma'ad, ainsi que celles de Bhadidal, de Katar Schleiman et de Nantis renfer­ ment des peintures syriennes bien conservées, et d’un grand intérêt, car. de leur étude résultera,«lit M. Benan, un complément important à l’histoire de l’art byzan­ tin. · Bey. Les colonies franques de Syrie, p 79; cf. Benan. op. cil., p. 2-10. 252-253; IL Lammens. Le Liban, l. i, p. 81-99. L’église de Bhadidat, dit Benan. est digne d'attention. Elle est ancienne, et les pein turcs dont elle est ornée à l’intérieur peuvent passer pour un des spécimens les plus précieux de l’art syrien. On y distingue surtout des chérubins portant le trisagion en beau caractère estranghélo. » Op. cil.. p. 236. —- Ajoutons encore à ces églises celles de Beschkida, dc'AbdclIch, de Schâmàt, d’Edde et de Saint-Georges (I Ehden. Lammens. Le Liban, t i, p. SI. 85, 87, 89. 90, 91; Benan. p. 227. 229. 231. Ces indications suffisent pour montrer l'importance de révolution à laquelle donna lieu le contact des Croisés. La chute de Jérusalem (121 II détermina l’entrée en scène de saint Louis, roi de France. La figure de Louis IX reste très populaire parmi les maronites, cl le souvenir de son passage en Syrie est entouré, maintenant encore, de touchantes et prestigieuses légendes. Bislclhucber, op. ciL. p. 73-76. En 1251, saint Louis se décida à rentrer en France. Les prin­ cipautés chrétiennes se trouvaient alors dans un étal fort précaire : son départ marqua le début de leur rapide disparition. Les Francs formaient déjà au Liban un groupe 1res nombreux; leurs compatriotes que refoulait l'invasion ennemie vinrent les y rejoindre. Ils accouraient vers les montagnes, persuadés qu’ils trouveraient un cordial accueil auprès des maronites. De fait, ceux-ci ne manquèrent pas de répondre à leur confiance; ils leur offrirent la plus large hospitalité. Alexandre IV rend témoignage au dévouement des maronites en cette occasion. (Cité par Benoît XIV dans l’allocution consistoriale du 13 judlct 1711.) Les Francs, ayant organisé au Liban un centre de défense, essayèrent d’y tenir. Mais leur résistance ne put se prolonger longtemps. La colère du sultan d’Égypte, Balbars, sévit contre les montagnards. En 1267, le 1 faut-Liban fut désolé par les incursions de 5cs troupes. « Les troupes, raconte Makrizi (historien arabe, 1361-1 112). forcèrent plusieurs cavernes cl vinrent présenter au sultan les prisonniers et le butin. Ce prince commanda de décapiter les captifs, de couper les arbres, de démolir les églises. · Cité par le P. Gojdard. La sainte Vierge au Liban, p. 302 Devant la poussée sarrasine. les Francs furent obliges «l’abandonner peu a peu les derniers vestiges «le leur domination. Les châteaux tombèrent les uns après les autres. En 1277. seules les places «le Margot, Tripoli. Sa gel le cl Acre rés staient encore. Le ne devait plus être pour bien longtemps. A partir de 1288. chaque année marqua la chute d’une nouvelle ville. Dernier rempart «le la conquête Inline, SaintIran-d'Acre succomba peu après Parut h (1291). Bistelhuebcr, op ciL, p. 78. Les maronites groupés autour de leur patriarche, établirent à Hadcth (Liban nord) le centre de leur résistance. Mais le patriarche lui-même fut bientôt capturé et l’envahisseur considéra celle prise comme « une conquête plus importante que celle d’une forteresse considérable. Ms arabe de Paris 1704, lin du xin· siècle, fol. 91 r*-95 r\ La perte des seigneuries latines lit tourner les regards des vaincus vers l’ile «le Chypre, acquise aux environs de 1192 par Guy de Lusignan. Ce dernier ouvrit les portes «le i’île non seulement aux Francs chassés de leurs domaines, mais aux chrétiens de Syrie, qui, molestés par le vainqueur, cherchaient ailleurs un refuge. Beaucoup de maronites suivirent le mouvement d’émigration vers Chypre. Os derniers < ne se mêlèrent pas aux habitants «le l’ile. Le séjour des villes, dont ils n'avaient pas l'habitude, les effrayait. Ils préfé récent se rendre sur les hauteurs au nord de Nicosie, et là, dans un cadre qui leur rappelait leurs montagnes du Liban, ils vécurent entre eux, se livrant à la culture el gardant leurs mœurs simples et familiales. Encou­ ragée par les rois de Chypre, leur colonie no tarda pas à devenir prospère et relativement nombreuse : elle aurait compté jusqu’à soixante-douze villages. · Bistclhuebcr. op. cit,. p. 72-73; voir encore, p. 309. CL aussi Assémani, BibL or., t. iv, p. 133; Le Quien, Oriens Christianus. I. ni. col. 83-81; Bohrichl-Meisner, Deutsche Dilgerreisen nach den lleiligen Lande. Berlin, 1880. p. 52; Lammens, Le Liban, I, il. p. 56; La Syrie, l. n, ρ. 1 ; De Mas-Latrie. Histoire de Lite de Chypre sous le règne des princes de la maison de Lusignan, t. i, Paris, 1861, p. 100-110. Au rapport d’Étienne de Lusignan, ils formaient dans l’ile, après les grecs, la communauté la plus nombreuse. Choro· grafia e breve historia universale dell’isola de Cipro, Bologne, 1573, p. 31, cité par A. Palmieri dans l’art. Chypre (Église de), t. n. col. 2162. Aussi fut-il néces­ saire de leur donner un évêque de leur rit. En effet, nous savons qu’en 1310 il existait en Chypre un évêque maronite. Le Quien, toc. ciL. col. 1208. L’émi­ gration de ce peuple vers Chypre ne s’arrêta pas avec la perte de I’île par les Lusignan. Sous les Vénitiens, ils y allaient encore de toutes les parties du Liban, Douaïhi, Annales, fol. 7 I ν·-75 r·, Chcbli, Biographie de Douai hi, p. 38-39. jusqu’à l’m vas: on des Turcs (1507-1571),qui réduisit considérablement leur colo­ nie, comme nous le verrons plus loin. L'émigration maronite se porta aussi vers l’ile «h· Bhodcs. Ce fut probablement lorsque, après les croi­ sades. les Hospitaliers allèrent y établir leur centre d’action. Lammens. Le Liban, t. n, p. 56; J 1 Idaville Le Boulx, Les Hospitaliers en Terre sainte et à Chypre. Paris. I9O|. p. 272-28 1. HL La domination des Mami.ovks. - L’année 1291 marqua la perte délinitive «les derniers débris du royaume latin. Désormais, la Syrie sera sous la domination des Mamloûks jusqu'à la conquête otto­ mane (1516). Une fois de plus, le pays «les maronites se trouve sé paré de l’Occldenl. Les nouveaux maîtres, obsédés par la silhouette «les navires francs, qui ne cessaient de croiser en vue des côtes, et redoutant continuellement quelque nouvelle descente des Lutins, surveillaient d’un œil jaloux les relations de leurs sujets chrétiens avec les pays étrangers. Toute tentative de rapproche­ ment avec les anciens seigneurs «le la Syrie eût été Considérée par un maître ombrageux comme une trahison impardonnable, un complot contre la sûreté de l’Élat. Quiconque eût éveillé un tel soupçon pouvait era ndre d’attirer sur lui un redoublement de rigueur cl d’en payer cher les c.onsé«|ucncv \ oir Histoire des sultans mamloûks de ΓÉgypte, écrite en arabe par Taki· Lddin-Ahmed-Makrizi (1361-1112), traduite en Iran· çals par \f. Qualremère, t. n, Paris, 1815. p. 63-64; Chcbli, Le patriarcal maronite d’Antioche, loc cil.» J EGLISE ρ. I 40; Lammens, La Syrie, t. n, p. 1 sq.; GaudefroyDemoinbynes, La Syrie à l'époque des Mamelouks. p. cv-cxi. D’ailleurs, l’intransigeance des sultans inatnloûks à cet égard est bien marquée dans les docu­ ments officiels. Ainsi, le diplôme d’investiture qu’ils accordaient au patriarche melkite défendait rigoureu­ sement à celui-ci d'avoir des rapports avec l’étranger. Qu’il se garde soigneusement, y lisons-nous, de tenir cachée une lettre à lui adressée parmi monarque étran­ ger ou de lui écrire ou de commettre rien de pareil! Qu’il évite lu mer et ne s'y expose pas...! · Traduct. Lammens. dans la Demie de l’Orient chrétien, 1903, l. vin. p 104. Si à ces difficultés on ajoute les obstacles géographiques, les révolutions successives, les inva­ sions mongoles, on comprendra aisément pourquoi, dans la période qui va d'I rbain IV à Eugène IV, nous n’avons pas de lettres échangées entre Home cl le patriarche maronite. Il fallut attendre lu cessation du péril franc et la venue démissionnaires au Liban pour assister ù une reprise de relations si longtemps interrompues. Les Mamloûks divisèrent le pays en six gouver­ nements appelés chacun mamlakat (royaume) ou niâbat (lieutenance) : Damas, Alep, l.lamûh. Tripoli, Safad, Karak (Ί ransjordanir). Le titulaire de chaque mamlakat ou niâbat portait le nom de nâlb (vice-roi, lieutenant). Les maronites, groupés dans le Liban septentrional, s’organisèrent, une fois de plus, sous la conduite de leur patriarche et de leur clergé. Ils se divisèrent en plusieurs districts ayant à leur tête des chefs pris au sein de la nation, nommés mouqaddamin (préposés). Get le organisation, sans les mettre a l’abri des exactions, ni des persécutions, leur donnait une vci laine autonomie. Les mouqaddamin tout en relevant de la niâbat de Tripoli, administraient,à leur manière, les allaires temporelles de la communauté; leur charge devint même héréditaire. Ils étaient généralement revêtus du sous-diaconat (ordre mineur chez les maro­ nites) pour avoir, à l’église, droit de préséance sur les laïcs. Douaïhi, Annales, au. 1 I 12. 1 170,1472, fol. 68 \° et 70 v·; Debs, op. cil., t. vi, p. 159-461; Darian Les maronites au Liban, p. 78-91 et 227; Lammens, Iai Syrie, t. n. p. L 38. 69. Au xiv· siècle, le nombre des maronites devait être assez important. En clîct. à cette époque, Ludolphe de Suchcm décrivait le Liban comme couvert d’un nombre considérable de bourgs et de villages, tous habités par une immense multi­ tude de chrétiens ». Cité par Lammens, Frère Gry­ phon, loc. vit., j). 83. Les patriarches de celle période furent Simon. Jean, Gabriel de Dajjoula. mort pour la foi en 1367, et David qui prit le nom de Jean. Douaïhi, Chronologie, p. 28-29; Ghabriel, loc. ciL, p. 265-270. Au XV' siècle, la question d’Orlent reprit une place de choix dans les préoccupations romaines. Eugène IV el Callisto 111, notamment y prêtèrent une attention particulière. I ri jour ayant remarqué sur sa table une salière d’or, le vieux pontife castillan s’écria : Qu’on l’enlève pour l’Orient î De la faïence fera tout aussi bien . Cité par Lammens. Fr. Gryphon, ibid., p. 92. Les papes organisèrent un plan de conquête apostolicuplr, il y a plus de deux cent cinquante ans, se sont unis de croyance avec les Francs; en quoi ils ont été Imités par plusieurs patriarches, et, ft notre époque, par Jean Al-gfigl et. après lui, par le titulaire actuel, Pierre, demeurant au couvent de Qanoûbln. Dieu veuille vous garder dans celte union et vérifier ainsi ce que j’ai attesté ft notre suint Père le Pontife de Home ! Traduction La ri miens, ibid., p. 9-1-95. Le texte arabe de cette lettre se trouve dans DouaUii, ms. 390, fol. 117 v-lIXv*. (J. la bulle Cunctarum orbis Ecclesiarum de Léon X, 23 juillet 1515, dan» Anaissi, Bull,, p. 46. Gryphon retourna au Liban revêtu des fondions de représentant du Saint-Siège auprès des maronites et portant au patriarche le bref de confirmation. Voir la lettre Virtutum De us de Paul II. 5 août 1 169, dans \naissi, Bull., p. 22-25. Le dernier patriarche du xiv* siècle. David qui prit le nom de .lean, dut mourir vers I 101. Douadû. Chro­ nologie, p. 29; GhabricI, loc. cil., p. 269-27Û. H fut remplacé, on ne sait en quelle année, par .lean Al-jâjî ou Al-gûgî. En tout cas, celui-ci était patriarche lorsque Eugène IV lança les lettres de convocation pour le concile de l’f niun. Douaihi, Annules, an. 1 138.fol.67Ve68. 11 y envoya, nous l’avons vu, Fr. Jean, supé­ rieur des franciscains de Beyrouth, et le chargea de demander la confirmation pontificale pour son élection au siège d’Antioche. Eugène IV remit au mandataire patriarcal, avec la lettre de confirmation, le pallium, et quelques ornements d’église. Nous avons trouvé une traduction arabe de cette lettre qui est de 1 139, parmi les mss de Ia Vaticane. Vat.arab. 6 10, fol. 32-33. Frère Jean ne tarda pas ft regagner la Syrie : au mois d’octo­ bre 1 139, il débarquait ft Tripoli. La nouvelle de son arrivée se répandit ausdtôt dans le pays, si bien qu’ün grand nombre de maronites se portèrent ft sa rencon­ tre. Gel te manifestation inspira quelques soupçons au ndïb. Il crut, en effet, que 1'assemblre de Florence avait pour but de rccon<|uérir la Terre sainte. Il ht arrêter Frère Jean et ses compagnons. Informé de celle aventure, le patriarche, qui résidait à Mclphouq, dépêcha à Tripoli quelques notables de la nation. Os derniers, munis d'argent, purent convaincre le nâlb que les missionnaires ne nourrissaient aucune arrière pensée politique. Il les mil en liberté, â charge, pour eux, de se présenter ft toute réefuisition; mais il subordonna celte liberté ft un cautionnement. Frère MAKOMTE (EGLISE), DOM I NATION DES MAMLOUKS Jean et ses confrères se rendirent incontinent chez le patriarche, et, de là, après ia cérémonie de la remise du pallium, â Beyrouth. Plus tard, ayant inutilement décerné contre eux un mandat de comparution, le nul b s’irrita cl convertit son ordre en mandat d’ame­ ner contre ceux qui s’étaient portés garants de leur conduite et contre le patriarche lui-même. La solda­ tesque entra alors en action, incendiant et pillant tout sur son passage. Mais c’est surtout sur le couvent de Melphouq qu’elle exerça sa rage. Douaihi, ms. 39 7. fo. 105 v°-106r°; Annales, an. 1 139. fol. 68r°. A la suite de ces douloureux événemens. Jean Al-jâjl transféra, en 1 140. la résidence patriarcale au monastère de Qannoùbln» situé dans la vallée profonde dite Wadi Qadtcha (Vallée sainte), au pied du massif montagneux des cèdres. Douaihi. Annales, an. 1410. fol. 68r°ct v·; Chronologie, p. 30. A Qannoùbln, le patriarche pou­ vait être protégé par les précipices de la vallée, l’n voyageur de 1589, le seigneur de Villamont, a laissé une description pittoresque de ce vieux monas­ tère, devenu le centre de la vie maronite. Les voyages du Seigneur de Villamont, Lyon, 1609, p. 359. I n siècle plus tard, en 1689, un aut/e voyageur, AL de la itoque, complète cette description de Qannoùbln. L’est, dit-il un assés grand bâtiment· mais fort irrégulier, qui se trouve quasi tout construit dans le rocher : l’église dédiée à la Vierge... en est toute prise.. Le reste du bâtiment consiste en l'appartement du patriarche, qui n’a rien de fort distingué, en plusieurs chambres de religieux... le tout assés pauvre... Scs dehors ne laissent pas d’être fort unis cl scs environs fort ri ans. » Voyage de Syrie et du Mont-Liban, l. I, Paris, 1722, p. 50-52. Le monastère de Qannoùbln existe encore; il est garde comme une relique par tous les patriarches. L’est lâ que les chefs de l’Eglisc maronite vécurent pendant plus de deux siècles, continuant d’entretenir» à l’ombre de leur cloître, la flamme de la foi et le sou­ venir des Francs» leur frères d’Occident. De Qannoùbin, Jean Al-jâjl écrivit au pape pour renouveler son adhésion a x définitions conciliaires de Florence, h» remercier de scs libéralités et lui faire part des malheurs qui venaient de s’abattre sur son peuple. La lettre patriarcale fut portée â Borne par Frère Pierro de Ferraro. Eugène IV y répondit le 16 décem­ bre 1441, rendant hommage à la foi et à la vertu du patriarche, Le Bullarium maronitarum d’Anaïssi ne donne que la fin de la lettre pontificale, p. 13. Nous en avons rencontré le texte entier traduit en arabe par Ibn-AI-Qela'i dans le ms. Vat.arab. 610. On le trouve aussi en arabe dans Douaihi. ms. 395, fol. 106 v”-107. Al-jâjl mourut à Qannoùbln. en 1 115. Il eut pour successeur Jacob de l.Iadeth ou Hadath qui sortait de l’ermitage de Saint-Serge. Le nouvel élu reçut (l’Eugène IV, avec le pallium, la confirmation de son élection. Douaïhi. Annales, an. 1 145, fol. 69 r·: ms. 395, fol. 1 l lv·. Une lettre de Callisto III, 14 juin 1155, loue sa foi et son dévouement aux Intérêts de l’Eglisc. Anaïssi. Bull., p 18, Cf. Douaïhi, ms. 395, fol. 121 V>. Les Annales de Douaihi. fol. 69v·» ainsi que sa Chronologie, p. 32, placent en 1 158 la mort de Jacob de lladeth. Mais Le Qulcn qui a pourtant emprunté ce renseignement â la Chronologie de Douaïhi. traduite en latin par un prêtre maronite. Joseph Ascari. donne la date de 1 168. Oriens ehristianus, l. ni. col. 61. La leçon de la traduction est plus exacte; car Jacob vivait encore en 1462. comme il appert de deux notes écrites sur un évangélinirc conservé à la Laurentienne de Florence. Êt.-Év. Assémani. op. cit., p. 19 et 20. Neuf Jours après la mort de Jacob (8 février 1 168), on élut â su place Pierre, surnommé Ibn-Hassân. Douaïhi, A anales, an. 1 158. fol. G9 v°; ms. 395, fol. 117; Chronologie, p. 32. D’une piété profonde et d’une inté- ~___________ '*6 grile remarquable, le nouveau chef des maronites, suivant l’exemple de ses devanciers, mit en tête dr son programme la fidélité au Siège de Borne Voir la relation envoyée au pape, en 1175. par son commis­ saire auprès des maronites, Fr. Alexandre d’Xrioste, dans Marcellin de Civezza. loc. cil., p. 215. Aussitôt installé, il songea à demander la confirmation pontifi­ cale. \ cet effet, il réunit les principaux du clergé et de la nation, écrivit avec eux les lettres d’obédience» et Frère Gryphon, accompagné de deux autres fran­ ciscains. les porta â Borne. Voir plus haut, cok 13. la suite de cette mission; Douaihi, ms. 795, fol. 121 v°122. A Pierre, décédé en 1492, succéda son neveu Simon ou Simeon Ibn-Hassân de Hadcth. Mais il se passa plu­ sieurs années avant qu'il pùt être confirmé Au début, il y eut certainement négligence de sa part a notifier au pape son élection. Nous le savons par les deux lettres que lui adressèrent en 1494 Ibn-AI-Qcla’l cl Fr. Francesco Suriano, supérieur des franciscains de 'f erre sainte et vicaire apostolique pour l’Orient. Douaïhi, ms. 395, fol. 92 r° cl v; 127r°-128r«. Mais il écrivit ensuite coup sur coup, et la réponse n’arrivait pas. Douaihi, ibid., fol. 132 r·. En effet, les troubles politiques qui désolaient â cette époque l’Italie et la Syrie rendaient singulièrement malaisées les com­ munications. D’autre, part, les difficultés au milieu desquelles se débattait la papauté absorbaient trop le Saint-Siège pour qu’il prêtât l’oreille aux affaires d’Orient. C’était le pontificat d’Alexandre VI avec tout son cortège de désordres; cl la lourde succession que ce pape laissa à Pie III et Jules 11 ne leur per­ mit guère de songer à un patriarche d’un pays si lointain. Il fallut attendre l’avènement de Léon X pour avoir la bulle de confirmation. Lettre Cunctarum orbis, 23 juillet (et non pas août) 1515. Nous avons vu plus haut, col. 29, dans quelles circonstances cette confirmation fut accordée. Douaïhi représente le pays des maronites comme jouissant d’une certaine tranquillité durant la seconde moitié du XV siècle, et cela grâce â l’activité et à l’intelligence des mouqaddamtn. Aussi bien, les chré­ tiens s’y réfugiaient en grand nombre. \u seul village dcHadschitJI y avait vingt prêtres. Dans les églises de Bécharrf, la ville des cèdres, on comptait autant d’au­ tels que de jours dans l’année. La paix, quoique rela­ tive, attira la prospérité. Gelle-ci eut pour consé(|ucnce un développement de forces intellectuelles cl morales. On mulli plia les écoles; on augmenta le nombre des églises. Douaïhi. examinant les manuscrits, trouva qu’il y avait, â celte époque, plus de cent dix copistes parmi scs compatriotes. Le catholicisme lui-même s’étendit cl les conversions se multiplièrent sous le patriarcat de Pierre Ibn-Hassân. Belation de Fr. Alexandre d’/Xrioste. écrite â Qannoùbln en 1 175, dans Marcellin de Civezza. /or. cit., p. 215-216; Douaïhi, Annales, an. 1170, fol. 70 v·. Il est vrai, un mougaddam de Bécharrf, *Abd-AIMon’em Ayoub H, apporta, pendant quelque temps, des éléments de trouble dans le sein même de Γ£ghsc maronite. Imbu, des son jeune âge, de principes rnonophysites, il se déclara pour les jacobites et leur fil construire une église près de sa maison. Ceux-ci ne manquèrent pas d’exploiter en faveur de leur secte la bienveillance du mougaddam. Ayant recruté des adeptes parmi les maronites, ils voulurent étendre leur sphère d’influence. Le patriarche Pierre Ibn-Havsân s'alarma et prit des mesures pour enrayer le danger et ramener les égarés. Mais son action rencontra des obstacles dressés par 'Abd-.M-Mon'cm A bout de patience, les habitants d’i hden, réputés pour leur bravoure, recoururent a 1a force : a la suite d’un combat provoqué par *Abd-AI-Mon'rm lui-même, ils «J. inirent scs protégés en déroute ct nettoyèrent la région dc ces perturbateurs, (/était en 1188. Sept ans après (I 195)· *Abd-AI-Mon*cm mourut et le pays retrouva l’équilibre sous la conduite de son fils, resté fidèle à la foi de ses ancêtres. Douaïhi, ms. 39.5 fol. 123 r°125r°; tnna/rs, an. 1 188. fol. 7lv°-72r° et v·. Toutefois, on le comprend, la paix dont les maro­ nites jouissaient durant cette periode ne pouvait être que relative, et intermittente. Les autorités mamloùks restaient la cl les mouqaddanùn n’arrivaient pas toujours à mettre leurs compatriotes â l’abri des mesures tyranniques qu’elles édictaient. Le rapport envoyé de Qannoûb.n au pape en 1 175 par le légat, Fr. Alexandre d’Arioste. nous peint bien l’état pré­ caire dans lequel ils se trouvaient. . Dans toutes les parties du Liban, écrivait-il, ce n’est que désolation, pleurs, épouvante Sous prétexte de lever un certain tribut qu’ils appellent GJlia, ils (les agents de l’au­ torité i dépouillent ces pauvres montagnards de tout leur avoir; ensuite, ils les frappent de verges, leur infligent toute sorte de tourments pour leur extorquer cc qu’ils n’ont pas. Contre ces vexations, il n’y a qu’un recours possible : l’apostasie. Plusieurs s’y seraient laissés induire, si la charité de leur pieux pa­ triarche (Pierre Ibn-JJassàn) n'était venue à leur aide. Atterre du péril que couraient les âmes de scs ouailles, il a livré tous les revenus de scs églises pour satisfaire l’avidité des tyrans; aussi est-il sans ressour­ ce. La porte du monastère est murée; parfois il est obligé de se cacher, comme les pontifes Urbain cl Sylvestre, dans des cavernes creusées dans le sein dc la terre. Dans Marcellin de Civczza. loc. cit., P 214-215 La figure qui domine l’histoire maronite au xv· siècle est celle de Gabriel lbn-Al-Qcla'i (ou Barclcius, Bcnclaîus, Bar Qlai, QlaT). Il vit le jour vers 1 150, au village de Lehpbed de la province de Géball (Byblos). Lors dc sa mission au Liban, Frère Gryphon le choisit avec deux autres maronites pour les faire entrer dans l’ordre de saint François. Après avoir émis la profession religieuse, tous trois furent dirigés vers Venise ct Home pour compléter leurs études. \oir Fr. Francesco Sunano qui les a connus, op. cil., p. 70-71 ; Douaïhi. Annales, an. 1 171. fol. 70\ ·;ιη$. 395, fol. 121. C'étaient les premiers maronites envoyés en Occident pour raison d’études. Revenu au Liban en 1193. Frère Gabriel sc mit au service de ses compa­ triotes pour les instruire et éclairer leur foi. Il eut surtout â lutter contre les Jacobites, ct ne craignit même pas d’aller trouver ’Abd-Al-.Mon'em et dc le blâmer en face pour avoir trahi la religion dc ses pères. Douaïhi, ms. 395, fol. 130 r° cl \ En l’espace de trois ans. il écrivit jusqu’à 15G lettres pour démasquer les erreurs monophysites. ainsi qu’il le dit lui-même. Voir une lettre de lui, 5 août 1-195, dans Douaïhi. ibid., fol. 128 ν·-13(> r°. Il excella dans la composition des Zujaliût (sorte de poèmes populaires). Nous en connaissons quelques spécimens. Voir Douaïhi. tbid., foL 125 v -127 r»; Georges Manache, chorevèque maro­ nite d’Alep, dans la revue Al-Aîachriq, 1920, p. 252250. etc. 11 composa encore cl traduisit en arabe plu­ sieurs ouvrages de théologie, d’histoire, dc droit cano­ nique, etc. Voir J .-S. Assémani, /iibl. or., t. i, p. 577; Ét.-Êv. Assémani. op. cil., p. 386-387; Douaïhi, ibid.. fol. 1251 -127 r°; Annales, an. 1191. 1516, fol. 72 v· ct78v°; Le Quien, t, ni. col. 86. En outre, nous avons dc lui une version arabe de huit lettres ponti­ ficales adressées aux maronites. La version de ces lettres se trouve â la Vaticane dans le Cod. Val. urab. 640. fol. 26-37. En 1507, il (ut sacré évêque de Nicosie pour les maronites dc Chypre ct resta sur cc siège jusqu’à sa mort, en 1516. Ibn-Al-Qelâ’l fut le premier maronite qui lut les ouvrages latins concernant les origines religieuses de sa nation. Il en defendit avec vigueur la perpétuelle orthodoxie et son exemple fut suivi par les écrivains postérieurs. Il exerça une action profonde sur la vie de l’Église maronite. On le compte, a juste litre, parmi les principaux précur­ seurs de la latinisation effective dc la liturgie et de la discipline. H nous reste â dire un mot d’un événement impor­ tant du xv· siècle : la soi-disant conversion des maro­ nites de Chypre, sous Eugène IV. à l’occasion du concile de ΓUnion. Le concile était déjà transféré de Florence au Latran, lorsque le pape confia à André dc Colosses la mission d’annoncer en Orient l’union conclue ct d’en expliquer la teneur aux populations chrétiennes de ces contrées. Le pape s’exprime ainsi : Post celebratam in œcumcnico concilio Florentino, orientalis Ecclesln* cum occidentali unionem, post Aniicnonim. Jacobitarumquc, et Mesopotamia' populorum reductionem, venerabilem fratrem nostrum Andraum, archlepiicopum Colosscnscm, ad partes Orientis ct Cypri insulam destinavimus, ut el Grecos, et Armenos, et Jaco­ bites Ibidem degentes privdicationibus suis, et decretorum pro eorum unione el reductione editorum expositionibus el declarationibus, in suscepta fide confirmaret, et «pios ex aliis sectis a vera doctrina alienos tam Nestori!, quam Macarii sectatores Inveniret, monitionibus et exhortatio­ nibus ad fidei veritatem reducere conaretur. Lonstlt. Pmcdiclu.y sil Deus, 7 août 1115. dans Labbe, Condi.. t. xid, coi 1225-1228; cf. aussi Mansi, Conci/., I. xxxi />. coi. 1755-1757. Le premier devoir du légat apostolique était donc dc reconnaître les différentes sectes en question. Il dut lire les auteurs latins, tels que Guillaume de Tyr, Jacques de Vilry. pour éclairer sa religion; il vil dans les maronites des sectateurs de Macaire. Or, l’évêque maronite Élie ayant accepté comme le métro­ polite nestorien, Timothée de Tarse, la profession de fol catholique, présentée par le légat, ce dernier ne manqua pas d’interpréter celte adhésion comme une conversion dc l’hérésie et de s’en attribuer le mérite. Aussi le pape ajoute-t-il : Quod pro sua sapientia, aliisque virtutibus, quibus cum largitor gratiarum dominus insignivit, diligentissime prosecutus, post diversas mullipllccstpie disputationes, post varios tractatus, eliminata tandem ex eorum cordibus primum omni Ncstorii Impietate...; deinde Macarii Antio­ cheni impiissimi, qui quamqûam Christum verum Deum el hominem esse profitebatur, divinam tamen solum In eo voluntatem et operationem, humanitati ejus parum tribuens, esse asserebat : venerabiles fratres nostros 'limothcum métropolitain Chaldmorum, quos ad luvc. usque tempora Nestorianos, eo . comme on appelait l’émir. forte crise. Il s’ensuivit que la charge de tnouqaddam Cette tolérance et celte paix n’existaient pourtant, cessa d’être héréditaire Et alors, on vil surgir une nous le verrons plus loin, que dans les régions <»u troupe de compétiteurs se disputant auprès des Turcs l'autorité de l’émir pouvait être pleinement exercée. les fonctions de cet emploi, attribuées au plus offrant. El lorsque sa puissance se fut effondrée, les représailles On en vint Λ confier, vers 1655, le gouvernement du de ses ennemis et les détestables rivalités des partis principal district maronite, celui de BécharrL à la détruisirent son œuvre et déchaînèrent au Liban de famille métoualic ou chiite des Hamâda, qui avait nouvelles luttes sanglantes. Voir Douailn, Annales, envahi à la tête de ses coreligionnaires le Liban ann. 1633, sq., fol. 104 sq.; Jouplain, La question du septentrional, et contraint nombre de maronites ù fuir Liban, Paris. 1908, p. 121, Les métoualis, notamment, au sud de Xahr Ibrahim, l'antique fleuve Adonis, et soutenus par les pachas de Tripoli, reprirent leurs vers les villes de la côte. J.es premiers gouverneurs attaques contre les cantons chrétiens du Haut Liban Hamâda se montrèrent justes et bons administrateurs, septentrional. Celte situation activa encore l’exode mais leurs successeurs adoptèrent une conduite entiè­ des maronites vers le sud; beaucoup d’entre eux s’éta­ rement opposée, et. par leurs multiples oppressions, blirent au milieu des druses et même des métoualis obligèrent les maronites à reprendre Immigration: dont les cheikhs étaient mieux Inspirés que leurs core­ la plupart se réfugièrent dans le district du Kasligionnaires du Liban nord. Lammens, p. 93; Jouplain, rawân. Douaïhi, .4nnales, an. 1675. fol. 116 r·; Chebh. ibid . p. 121. Biographie de Douai hi, p. 99-104; Lammens, /or. ci/., p. 67-69. I Cependant, le règne de Fakhraddin ne fut pas sans lares, dont il faut rendre responsable le milieu dans La suite de ces événements et les conditions faites lequel il vivait. Lammens, /or. cit., p. 86. par les Turcs aux émirats particuliers permirent Λ La succession du grand Émir de la Montagne fut une famille libanaise, celle des Ma’n. d'agrandir le officiellement confiée aux 'Alamaddin. Mais ces der­ cercle de sa puissance. « D’où venait cette famille niers se rendirent tellement impopulaires qu’il fallut libanaise? Etait-elle d'origine arabe ou kurde? Quand, les expulser et rétablir les Ma'nides. L’émir Molham, au xvir siècle, le biographe MohibbI recueillit les (1635-1657). puis son fils Ahmad (f 1697) gouvernèrent souvenirs des Ma'nides. il les trouva en désaccord sur le Liban, mais avec une autorité précaire, sous la la généalogie de leurs ancêtres... Il est certain qu’ils surveillance étroite de la Porte. Aussi, malgré leur n'étaient ni des Tanoükhilcs, ni des nouveaux-venus désir de reprendre les traditions libérales de l’illustre dans le Choùf (Liban sud), domaine de leur famille... ancêtre, étaient-ils souvent contraints de suivre Ils semblent avoir de bonne heure adhéré aux doctrines les mœurs des pachas voisins. Dès l’année précé­ druses. Cette démarche leur assurera les sympathies dente (1658), dit l'auteur de la vie de saint Vincent, des Druses du Liban et du Wâdiltaim. Dans ce der­ un père capucin était venu du Mont-Liban à Paris pour nier district, ils concluront une alliance avec les chercher quelque remède aux vexations que souf­ émirs Cluhàb, ceux-ci musulmans et d’origine arabe. » fraient, de la part des Turcs, les chrétiens maronites. Lammens, loc. ci/., p. 66-67. Comme il connaissait le terrain mieux que personne, A l'époque de la conquête ottomane, les Ma’mdes il jugea que, pour arrêter la persécution, il fallait et étaient les premiers des émirs libanais. · Le rôle des faire déposer le gouverneur du Liban, homme égale­ maronites, malheureusement assez désunis à celte ment avare et brutal, et procurer sa place à un homme époque, fut, par la suite, ..fortement éclipsé par l’as­ considère dans le pays, et qui favorisait la religion cendant grandissant des chefs de la famille Ma'n qui chrétienne. Le projet paraissait assez beau; mais il allaient accaparer tout le Liban â leur profil. Ce résul­ avait ses inconvénients, et d'ailleurs, pour l’exécuter, tat fut le fait de la \aleur — on peut même dire du il fallait douze mille ecus, somme énorme dans un génie — d’un des leurs, Fakhr-cd-din 11(1598-1635), temps où les meilleures familles étaient épuisées. · le grand Emir de 1a Montagne, dont le règne marque H. Guys. Beyrouth et le Liban, /{elation d'un séjour l’apogée de la puissance libanaise. Échappé par de plusieurs années dans ce pays, t. u. Paris. 1850, miracle à la vengeance des troupes ottomanes et p. 45 ; Lammens, toc. cit., p. 89, 93. caché par sa mère dans le district chrétien du KcsL'émir Ahmad, petit-neveu de Fakhraddin. mourut rouan (Kasrassàn), en plein cœur du Liban, H fut le 15 septembre 1697. Avec lui s’éteJgnit la famille élevé par les soins de la famille maronite des Khazen... ma'nide. La Turquie traversait alors une crise poli­ Sous son règne, le Liban trouva une prospérité tique ardue. Occupée à défendre ses possessions en et une tranquillité jusqu'alors inconnues, qui per­ Europe, la Porte n’était pas en état d'intervenir au mirent aux lettres et aux arts d'v briller d’un certum éclat. Mais grisé par scs succès. Fakhr-ed-din aspira I Liban pour briser entièrement l'autonomie que les Ma'nides y avaient laissée et, à cet effet, imposer un a l’indépendance. Attaqué de toutes parts, abandonné émir de son choix. Au contraire, dans ses embarras par ses allies, traqué dans la haute montagne, il se multiples, elle avait tout intérêt à ménager les Libalivra a ses vainqueurs : ceux-ci le firent décapiter ù Constantinople. Sa puissance s’effondra, mais il avait I nais cl â gagner leur sympathie afin d'éviter les risques créé l'unité politique du Liban et scellé l'union des I d'une expédition militaire en Syrie. Elle dut donc se Maronites et des Druscs Kistelhuebcr. op. n/., p. 25- I contenter de la promesse d’un tribut annuel, et auto­ riser, en échange, les notables de la Montagne à se 26. Sur Fakhraddin IL voir Lammens. /oc. c/L, choisir un gouverneur. La levée des impôts était pour p. 71-90; F. Wustenfeld. L'uchr-ed-dln der Drusen/(ir*l und seine Zeitgrnossen, dans Abhandlungen der k. Gts Hic d’une importance d'autant plus grande qu'elle der W'iss. zu Gottingen, t. xxxm, 1886. jugeait son prestige assuré par le seul fait de la rentrée Sous Fakhraddin IL les chrétiens bénéficièrent des contributions. Les seigneurs du Liban se réunirent d'une large protection. Son principal conseiller, on A Sontqânyya (entre Delr el-Oamar cl Mokhlâra) peut même dire son premier ministre, fut un maronite, pour désigner le successeur r, vicaire général de l’archcvêchre de Sidon (situé dans OTTOMANE : HISTOiHE CIVILE 5G sans trop d'obstacles. L’œuvre des Man et des Clnliâb le qâlmaqâmat druse), hi mission d’aller parler de ayant été détruite, la Montagne n'avait plus d’unité leurs malheurs aux chrétiens d'Europe et de plaider politique et son organisation féodale se trouvait forte­ leur cause devant les gouvernements. Le I*. Azar ment ébranlée. Désormais, le Liban, â l’entière dis­ quitta Beyrouth Λ la fin de mars 1811. II alla tout crétion des pachas ottomans, n’est plus qu’un théâtre d'abord à Rome, puis à Naples. En 1816. il était en d'intrigues, de révoltes et de luttes. Voir un excellent France. Ayant échoué, pour des raisons d’ordre tableau de la situation tracé par P. de La Gorce, His­ politique, dans sa mission à Paris, il s’adressa à la toire du second Empire, t. ni, Paris. 1896, p. 301-301. charité française pour adoucir le sort de ses infor­ Les tristes événements do 1860 sont trop connus pour tunés compatriotes A cet effet, on fonda la Société qu’il soit besoin d’en faire ici l’histoire. Toutefois.pour de secours en javeur des chrétiens du Liban. Mais la en rappeler les horreurs, nous citerons les paroles d’un révolution de 1818 éloigna de Pans et dispersa les témoin oculaire : Nous ne voulons pas terminer la dames qui composaient cette société Cependant, portion de notre récit qui se rapporte aux événements celle-ci, propagée déjà en province, prit, dès 1851. sous dont le Liban a été le théâtre, sans faire une .sorte de le nom d'tEuvrr de Nolre^Dame de Nazareth. un nouvel récapitulation du nombre des victimes et des désastres essor a Laval, à Angers,à Caen et dans plusieurs autres matériels. Nous l’avons déjà dit dans notre préface, ce villes de Normandie. A un moment donné, l'œuvre n’est pas du roman que nous faisons, c’est de l’his­ cessa d’exister pour être reconstituée plus tard, en toire. Mais cette histoire est tellement invraisemblable 1876. sous un autre titre : Association de Saint-Louis. à force d’être odieuse, qu’il est nécessaire de placer La nouvelle association, bénie par le pape le 16 niai des chiffres sous les yeux du lecteur pour lui prouver 1877. sc développa et rendit d’immenses services au que nous n’avons rien exagéré... En tout. 7771 per­ peuple maronite. Les maronites, d'après le ms. arabe sonnes de tout Ago et de tout sexe, égorgées dans l’es du H. /*. \zar, vicaire général de Saida ( Terre-Sainte), pace de 22 jours! Quant aux dévastations, en voici le délégué du patriarche d'Antioche et de la nation maro­ relevé : 360 villages détruits; 560 églises renversées; nite, Cambrai. 1852, p 1Jn-132. \ oir aussi. p. IStklOl; 12 couvents brûlés; 28 écoles détruites, lesquelles 178-185. 189; Louis de Baudicour, La France au comptaient 1830 élèves... Ces chiffres ont une telle Liban. Pans, 1879, p. 18-96; 339-313. éloquence que l’on ne saurait rien y ajouter. F. LenorSi l’action du P. \zar pouvait alléger un peu les mant. Histoire des massacres de Syrie en I860, Paris, souffrances des maronites, elle n'en supprimait point 1891, p. 88-90. Voir aussi P. de la Gorce, loc. cil., la cause. Aussi bien, entre temps, on avait songé à p. 302 sq.; un mémoire du patriarche et des évêques l’institution, dans les villages mixtes, d’un ivakil maronites à Khourchld Pacha. 10 juin I860, dans (procureur) pour les chrétiens et d’un ivakil pour les Testa, op. cit., t. vi. Paris, 1881, p. 72-71; le P. C. de druse*. Ce n’était qu’un palliatif : une seconde guerre Bochemonlcix, Le Liban et l'expédition française en civile éclata en 1815. La Porte envoya à Beyrouth Syrie (I860-1861), Paris. 1921, p. 91 sq. ChakH) effendi, ministre des Affaires étrangères de Consterné devant pareille situation, le P. lean Turquie, et le chargea de rétablir l’ordre. La grande I.Iadj, membre maronite du madjlis, depuis patriarche, innovation qui résulta de cette mission fut la création rédigea un rapport contenant le récit détaillé des maux d’un madjlis ou Conseil mixte auprès de chaque qâlmaqdm. Les instructions de Chakib (fin octore 1815) qui fondaient sur son malheureux pays, et le lit répandre en Europe, notamment en France. Nous en déterminent la composition de ce Conseil de la manière avons rencontré une copie manuscrite, revue et corri­ suivante Un substitut de Kaimacam (qâïinaqâm). gée par l’auteur lui-même. Cf. le P. M. El-I.Ialloûny. un juge et un conseiller musulmans, un juge et un Précis historique de la province du Kasratuân (en arabe) conseiller druses, un juge et un conseiller maronites, un Juge et un conseiller grecs, un juge cl ι n con­ 1881, p. 357. L'éloquent appel d’un personnage aussi bien placé que le P. I.Iadj pour voir et suivre les évé­ seiller grecs-catholiques, et enfin, pour les Mutual!* nements, joint à d’autres informations de source (Mctoualis), un seul conseiller, vu que le juge des autorisée, souleva d’indignation l’Europe chrétienne. musulmans leur est commun. » Testa. Pecueil des traités de la Porte ottomane avec les Puissances étran­ i ( ne conférence sc réunit à Paris et décida une interI vention pour secourir les victimes et punir les assassins. gères, t. ni. Paris. 1866. p. 200-202. Les attributions ihimadjlis n’étaient pas limitées aux La France eut l’insigne honneur de voir ses soldats seules affaires judiciaires; elles s'étendaient aux affaires choisis par l’Europe pour l’accomplissement de cette noble mission. - F. Lenormant, op. cil., p. 127-128. financières et administratives. Cette organisation pou­ Dans l'intervalle, on Imagina â Beyrouth un simulacre vait paraître une mesure libérale, accordant au Liban de traité de paix entre druscs et maronites dans le bienfait d’un régime représentatif. En réalité, on l'intention de procurer l'oubli de ce qui s'était passé, de voulait donner le change. Le madjlis ne représentait rendre l’autorité turque maîtresse de la justice en qu’une sorte de rouage administratif, entièrement placé sous la coupe des autorités turques. Dès lors, il Syrie et d’exclure toute Intervention étrangère. Ce n’était pas étonnant que cette combinaison fût féconde ! traité est du 6 Juillet I860; il est signé par les deux qâïmaqdms chrétien et druse, les mokatad/ts, les en difficultés et fomentât de nouveaux troubles. membres du divan, les ouakils (wakils) et les notables. Dans sa lettre du 17 octobre 1816 au P. Azur. Mgr Abdaliad Boustani, archevêque de Tyr et de Voir ce traité dans Tesla, op. cit., I. vi. Paris. 1881, Sidon, a laissé un tableau émouvant de l’étal lamen­ p. 81-86. Les malheureuses victimes de ce pacte durent table dans lequel sc trouvaient encore les maronites le ratifier sous l'empire de la contrainte. Cependant, des régions mixtes après la nouvelle combinaison. le P. I.Iadj, malgré une violente pression exercée sur Voir la traduction de cette lettre dans 1L Gu> s. op. rit.. lui, refusa d’y apposer son cachet, \ussi bien, lorsque t. π. p. 321-336; voir aussi un appel adressé aux chré­ ce traité fut présenté à hi commission Intcrmitionale. tiens d’Europe par un comité français de Beyrouth. celle-ci, a défaut de la ratification fin juge maronite, ibid., p. 337-313, et deux autres appels envoyés aux le considéra comme non-avenu. Il nous est fort agréa­ femmes de France, le premier par Mgr Boustani luible d’enregistrer ce fait si peu connu, tout a l’honneur inême, en date du 20 décembre 1816, l'autre par les du clergé maronite Nous le tenons do la bouche de maronites des districts mixtes, 15 mai 1817, dans l'ou­ Jean I.Iadj lui-même, qui le rappelait volontiers au vrage déjà cité : Les maronites d'après le manuscrit cours de tes conversations sur les événements de 1860. arabe, du H. P. Azar... Cf le P. M. III-Haltoûny.op. cil . p 357-359; J. Dcbs, op. cit., t. vin. p. 759. Le plan des autorités turques se réalisait donc L'intervention de l’Europe et l’expédition fran­ çaise valurent â la Montagne un nouveau statut En effet. la commission établie par les puissances élabora le · Règlement organique » de 1861. Ce Règle· ment · fut revu et «jalousement amendé par la Turquie et l’Angleterre. Celte révision déforma complètement le projet élaboré par la France, lequel prévoyait en somme le rétablissement de l’ancienne organisation libanaise, sous une autorité indigène. Confirmé à plusieurs reprises par des accords internationaux, ce • Règlement constitua la charte de l’autonomie liba­ naise. telle qu’elle a fonctionné jusqu’à la guerre de 101 I. La Montagne fut constituée en moutafarrilal autonome, relevant directement de la Porte, sans passer par l’intermédiaire des pachas de Syrie... Son ancienne extension territoriale avait été réduite de plus de la moitié... Dans ces limites étriquées... la nouvelle circonscription ne comprenait plus même le Liban géographique... A sa tête se trouve placé un gouverneur chrétien, n’appartenant à aucune des nationalités libanaises. Proposé par la Porte, le choix doit être approuvé par les grandes puissances... Il réunit en sa personne toutes les attributions de l’exé­ cutif ; il perçoit les impôts, approuve les sentences des tribunaux, rendues par des magistrats indigènes. Il est assisté par un conseil administratif, élu par les habitants et représentant les diverses communautés libanaises. Le maintien de l’ordre public est confié à une troupe ou corps de gendarmerie indigène, dont des Instructeurs français assureront l’organisation. · Lammens. /or. cil., p. 187-189. Sur les instances de M. Béclard qui représentait la l'rance à la Commission européenne· I-’ouad Pacha. Haut Commissaire de Turquie, avait confié le qfilmaqâmat chrétien à un chef maronite, Joseph Karam. Cclui-cL en grand renom de courage et de vertu, jouis­ sait d'un prestige considérable dans le pays. Mais cette désignation ne plut pas au général de Beaufort d’Ilautpoul, commandant en chef de l’expédition. Voir des documents fort curieux dans C. de Rochemonteix. Le Liban cl l'expédition française en Syrie (IS60-lS6h, Paris. |··2Ι. De Beaufort avait un candidat, l’émir Madjid, petit fils du grand Bacldr, qui vivait en Égypte depuis de longues années: il voulait même le faire agréer, à la suite de l'organisation future du Liban, comme gou­ verneur suprême de la Montagne. Or, la personnalité de Joseph Karam contrariait visiblement la marche de cette combinaison. Le général mit tout en <» uvre pour écarter ce dernier, lequel, de guerre lasse, demanda à Fouad pacha d’accepter sa démission, et se retira à Ehdcn, son pavs natal. C. de Roclienmnteix. op, cil., P 168 172. 17'.· IS”. 2!»u 2*1. Pourtant, ce ne fut pas au candidat du général de Beaufort qu’échut le nouveau poste de gouverneur du Liban. Le choix se porta sur un étranger, Daoud pacha (10 juin 1861). Chrétien de nom. ambitieux, sans scrupule, sans attache dans le Liban, auquel il était étranger, dévoue uniquement à sa propre for­ tune, il avait tout intérêt à servir les passions de la Porte et à suivre scs directions, devant tout attendre de ce gouvernement. » Ibid., p. 226. Il était chargé de promulguer In Constitution et de la mettre en pratique, à titre d’essai, pendant trois ans. Il avait besoin d’un appui et il ne pouvait guère le trouver sans Joseph Karam Celui-ci. voyant que les intérêts de son pays étaient sacri liés, déclina les offres du nouveau gou­ verneur. dette attitude patriotique lui valut la prison cl l’exil. Ibid., p. 212. 213. 216-252, 262-265. Daoud, était nommé pour une période de trois ans On espérait qu'à la fin de son mandat, il serait remplacé par un maronite. Aussi bien, lorsque, en 1861, on lui renou­ vela les pouvoirs de gouverneur du Liban. Karam. * qui avait été éloigne de la Syrie, nous Muons de le voir, sc hâta de regagner son pays; il se mit a la tête de l’opposition, s’arma et aborda la lutte avec un courage et un patriotisme qui l’imposèrent au respect de l’ennemi lui-même. Mais, Λ la fin, devant des forces numériquement supérieures, il dut se retirer et quitter le Liban, sous la protection de la France; ce qui rut lieu en 1867. Le nom de Karam demeura et demeure encore populaire parmi ses compatriotes; et nous avons pu voir son corps exposé à Ehdcn, son pays natal Ef Dcb*. op. cit. t. vni, p. 728-733; Jouplain. op. cit., p 167 169 Désormais, Daoud Pacha ne rencontrait plus de résistance ouverte dans la Montagne. Toutefois, son prestige ayant sombré, il sentit qu’il ne pouvait plus tenir son poste. En 1868,11 retourna à Constantinople et le Liban ne le revit plus. C. de Bochcmonlrix, op. cit , p. 265-269. Si le nouveau statut du Liban, même apres avoir été modifié en 1861. n’est pas à l’abri de toute critique, il procura, cependant, un régime de concorde sociale entre les divers éléments de la population. D’ores et déjà, chrétiens, musulmans, druses et méloualis vivent côte à côte sans défiance, sans heurt Le meilleur éloge de cette combinaison, c’est d’avoir prouvé que le Liban était éminemment gouvernable, que scs populations... ne pouvaient Vivre et prospérer qu’en dehors du régime turc, c’est de constater qu’elle leur a valu une période de recueillement, de prépa­ ration a des destinées plus glorieuses... Cette résurrec­ tion... fut avant tout l’œuvre de l’énergie, de l’initiative des Libanais. Ils surent profiler de l’appui, de lu pro lection , leur malaise populaire. Relation de Farhât et de Qaraall maître. Ils tinrent leur promesse, implorant leur par­ dans la Chronologie dçs patriarches maronites, édit. don les larmes aux yeux. Le patriarche ne manqua pas. Chartoûnf, p. 16, en note, el p. 187 sq.; cf. Bislelhuedans de longues lettres en italien, de tenir Poullanl au ber. op. cit., p. 267. La plupart des maronites de la courant de tous les détails de ce voyage triomphal. Il contrée de Tripoli restaient en somme plus ou moins finit par se rendre à Deir-EI-Kaniar. Il y fut fort bien ouvertement hostiles à Mgr Jacques. En le reconnais­ accueilli par l’émir des dru ses devant lequel il put se sant. beaucoup d’entre eux n’avaient agi que par présenter entouré de son clergé el des principaux crainte du Saint-Siège. Et parmi ceux qui continuaient notables de sa nation, désormais parfaitement unie. · a le combattre, quelques-uns, dans leur aveuglement, BlMelhm b< r. p 269-270, ne reculaient pas devant les moyens les plus dange­ Il est certain que, dans l’affaire du patriarche reux pour leur nation. C’est ainsi qu’un maronite 'Aouad, Poullard fit preuve de beaucoup de tact, (l’AJep s’élail adressé au pacha en lui demandant de d’énergie et île dévouement. Mais il exagère un peu se saisir du patriarche pour en établir un autre à sa son role quand il déclare avoir empêché une révolte ou place. D’autres même n’hésitaient pas à rejeter la écarté un schisme avec Borne. Il le disait pour se faire responsabilité de tout ce trouble sur les Français et les valoir et obtenir une récompense de ses .services, missionnaires. Tels certains chrétiens du Kesrouan notamment un poste plus important que celui de qui, malgré leur apparente soumission, semblaient à Scïde. BKtelhueber. op. at., p. 257, 261), 268-270. En Monhenault les vrais chefs de l’opposition. Ils lui réalité, ni missionnaires, ni maronites n’avaient songé adressèrent une lettre fort impertinente. Très irrités à se .séparer du Saint-Siège. I n peuple d’une longue de l'intervention du vice-consulat de France, Ils tradition catholique ne renie pas en un jour tout son prièrent Monhenault de cesser de se mêler d’une afTairc passé. Toujours attachés à Γ Eglise, les maronites ne qui ne le regardait pas. L’autorité des Turcs, disaientcontestèrent pas l'autorité romaine, et ce fut juste­ ils. était la seule qu’ils reconnussent : ils se refusaient à ment leur souci d'obéir au pape qui amena la fin de la admettre celle des Francs » el allaient Jusqu’à crise. Un contemporain, l’archevêque Farhôt, sacré menacer le vice-consul de la justice ottomane. On peut par le patriarche Jacques lui-même, nous lindique juger à quel point la passion avait égaré quelques bien. (Cité par Chartoûnf, Chronologie des patriarches maronites pour avoir amené ces energumenos à renier maronites, p. 16 en note.) Clément XI nous en fournil ainsi tout le passé de leur nation. 1/ambassadeur luila confirmation dans un bref adressé aux maronites, mème s’était ému de ces excès. Il avait remontré aux le 18 août 1711. (Bref Magno rum animi, dans De notables de Tripoli combien ils jouaient un jeu plein Martinis, Jus pontifie., t. π, p. 302). Quocirca, disait de périls. Il était vraiment criminel de leur part de Benoit XIV à propos de ces événements. Maronite risquer faire intervenir la Porte dans leurs affaires, hoc novum suie erga Romanam Sedem obedienlio' dedealors que la communauté maronite était la seule dont runt argumentum. Allocution consistoriale, 13 juil­ le patriarche pût être nommé en toute liberté, sans let 1711. ibid., t. ni. p. 152 obligation de solliciter un firman. Ces prévisions fail­ l.cs événements venaient de reprendre leur cours lirent se réaliser. Le pacha de Tripoli chargea le normal lorsque un nouveau 'candide éclata : de graves cheikh gouverneur du pays d’Akkar (situé au nord dissensions entre deux membres les plus en vue de de Tripoli), ennemi juré des métualis, de s’emparer de l'episcopal, le neveu du patriarche, Simon 'Aouad, Mgr Jacques. Par bonheur, les neiges obligèrent sa archevêque de Damas, et ’Abdalhdi Qaraall, arche­ petite troupe â rebrousser chemin : elle dut revenir sans vêque de Beyrouth, qui nécessitèrent l’intervention du avoir fait autre chose que de découvrir les desseins du Saint-Siège. Le pape députa, en efTct. un ablegat, le pacha. Le prélat eut ainsi le temps de se réfugier dans P. Gabriel Hawa (Eva), moine maronite de l’ordre de les cavernes de la haute montagne et. pour l’en déloger, Saint-Antoine, pour le règlement de celle afTalre. il eût fallu entreprendre une guerre en règle contre les Voir les lettres Etsi quotquot. 29 Janvier 1721; Quod métualis. Ce fut la dernière alerte. A partir de ce pastoralis o/Jlcii. même date: Ex Romani Pontificis, moment... les esprits se calmèrent, Torbey et les mis­ 1,r février 1721: Cum sicut accepimus, 12 mars 1721, sionnaires aidant. Ceux-ci remirent enfin au prélat dans Anaïssi* Rail., p. 208-21 I: De Martine at , les objets du culte appartenant au patriarcal. La paix t. n. p. 342-311, t. vn, p. 97-98. Heureusement, la se rétablissait peu à peu. Bientôt Poullard, qui n’avait mission du P. Hawa rétablit la paix dans (’Église cessé de suivre avec passion le succès d’une cause maronite. Voir la lettre Exaltavimus coram Domina devenue sienne, pouvait écrire (le l,r mal 1714) au d’innocent XHL 12 février 1723. dans Anaïssi, Bull., comte de Fontchartrain : Le feu qu’on avait allumé à P 21 i-216 Tripoli contre le patriarche s’est tout à coup amorti Sous le pontificat de Jacques ’Aouad, Clément XI par la protection du Roi. > Malgré sa soudaineté, le fonda à Borne, en 1707, le monastère des Saints calme était, celte fols, durable. Le consul de Solde Pierre-et-Marcellin. (pii devait servir à In fois de mai­ continuait a surveiller les événements et à en rendre son d’étude pour les moines de l’ordre de Saintfidèlement compte. Il n’entendait plus parler des sigi­ MARONITE ÉGLISE. PATRIARCHES. WIIP SIÈCLE Antoine de la congrégation dite du Mont-Liban et d’hospice pour les pèlerins maronites. Le 18 mars 171 I. cet etablissement fut rattaché par la Propagande à l’ordre en question. Voir la lettre du cardinal Sacripante, préfet de la Congrégation de la Propagande, dans Analssi, Co//er/io, p. 111-142. Sous l’inspiration du cardinal Nicolas Spinola. l’institution fut dotée d’une règle spéciale que confirma Clément \ll, lettre In supremo militantis Ecclesia*, 1 I juillet 1732, dans Analssi, /lull., p. 227-231. cl que modifia, à deux re­ prises, Benoît N. IV. Lettres Injunctum nobis, Ί oc­ tobre 1711, et Apostolatus o/Jlcium. 8 nov. 1715, dans Analssi, Bull., p. 318-328. En 1753. la maison fut transférée près de Saint-Pierre-ès-hens où elle se trouve encore, cl placé sous le vocable de SaintAntoine le Grand. Lettre Alias porrectus nobis de Benoit XIV, 18 décembre 1753. dans Analssi, Huit., p. 317-348. Cf. le patriarche Mas*ad, op. cil., p. 161162. Enfin, nous nc saurions passer sous silence les sendees rendus indirectement â la science par Jacques ’Aouad. Il prêta, en effet, un concours efficace - les orientalistes doivent lui en savoir gré à J.-S. Assé­ mani qui, sur l’ordre du pape, était allé en Orient pour l’acquisition de manuscrits grecs, syriaques et arabes. Tous ces manuscrits sont actuellement à la . Bibliothèque vaticanc. Gf. Bibl.or., t. i, pnef , p. xt. Après un long pontificat, Jacques ‘Aouad rendit le dernier soupir au couvent de Mar-Challi|a, dans le Kasrawân, le 12 (et non pas le 9) février 1733. Voir les lettres de son successeur et du college électoral au pape et à la Congrégation de la Propagande, dans le Cod. Val. lot. 7258. fol. 208-209 et 212-213. L'élection du nouveau patriarche n’alla pas sans difficulté. Les évêques étaient divises. Deux candidats obtinrent chacun six voix, un troisième, deux et un quatrième, une. A un certain moment, une manœuvre simoniaque s'esquissa. Pour y parer, l’on cessa les scrutins, et l’on élut par acclamation Joseph Dergham El-Khazen. évêque de Ghostu. Voir la lettre adressée à la Propagande par l’un des électeurs. ’Abdallah Qaraali, archevêque de Beyrouth, 28 février 1733, dans Anaïssi. Collect,, p 143-14 1; Le Quien, Oriens chris· tianus. t. ni, col. 76. Ce fut le 25 (et non pas le 21) février 1733. au couvent de Baïfoun. dans le Kasrawàn. Immédiatement, le patriarche désigna le P. ’Abdallah Serour (Scrur). pour porter à Home les lettres électorales. Clément XII confirma Joseph ElKhazen sur le siège patriarcal et, à la postulation de Joseph Ascevolini, avocat consistorial, lui accorda le pallium. Lettre Cum nos a vinculo, 18 décembre 1733. dans Analssi. Bull., p. 232-234; voir aussi p. 235-237. L’événement principal du pontifical de Joseph El-Khazen fut la tenue, en 1736, du synode du Mont Liban. (C'est, sans doute, par distraction que M. S. Des­ landes le désigne sous le nom de concile de *AïnTraz. dans les Échos d'Orient, 1922. t. xxv, p. 321.) Cette assemblée marque une date importante dans l’histoire de l’Églisc maronite, puisqu’elle donna à celle-ci sa charte constitutionnelle. - Au lendemain de l’élection de Joseph El-Khazen. la question d’une réforme fut sérieusement agitée. La recherche d’une latinisation inconsidérée, mal comprise» le manque d'une organisation ecclésiastique définie, la suite des douloureux événements racontés plus haut, avaient jeté le trouble dans les esprits et le bouleversement dans la discipline. Le besoin de remédier aux abus se faisait grandement sentir. Dijesa del sinodo libanese celebrato d'ordine della Sarda Sede nel Monte Libano Γαηηο 1736, Home, 1741, p. 55. A la nécessité de réformer les institutions se joignait le souci d’éviter les remèdes sans effets Aussi Jugea-t-on nécessaire de s’assurer le concours de l’autorité pontificale. Cf. deux lettres adressées par trois archevêques maronites, le SII 28 février 1733. â la Propagande, dont l’une se trouve dans le Cod. Val. lut., 7262, fol. 178 et l’autre dans la Dijesa del sinodo libanese, citée plus haut, p. 55-56. Le patriarche, les évêques et les principaux du clergé séculier cl régulier écrivirent au pape, â la Propagande et Λ divers cardinaux de la Curie, demandant l’envoi de J.-S. Assémani en qualité de légat pontifical. Lettre du 28 juillet 1731. dans Synodus provincialis a Uemo D. Patriarcha Antiocheno, Archiepiscopis et episcopis, nec non clero seen lari et regulari nationis Syrorum Maronitarum una cum Hemo D. Josepho Simonio Assemano, Sedis A posto lien' Ablegato, in Monte Libano celebrata annol 736, diebus 30 septembris, prima rt secunda oclobris, Clemente XII Pont, Max., Borne, 1820. p. π. Voir ibid., p. ni, les autres lettres du 27 et 31 juillet et du 8 août de la meme année. Borne exauça le vœu des maronites et Assémani fut envoyé avec faculté de réunir, au besoin, un concile. Voir les dix erses pièces ibid., p. iii-xiv el Ana ssi. Collectio, p. 1 16-1 17. La Congrégation de la Propagande lui donna des instructions particulières touchant la réforme de plusieurs questions disciplinaires, notam­ ment la séparation des monastères de moines et de moniales, l’érection canonique des éparchies, les droits qu’on exigeait Λ l’occasion de la distribution des saintes huiles et de la collation des ordres. Muni de tous ces documents, Kssémani quitta Borne le 17 décembre 1735; mais, à cause de la mauvaise saison, il nc put arriver à Beyrouth «pie le 17 juin de l’anme suivante. De là. il se rendit à Qannoûbin, auprès du patriarche. Le l-r juillet, celui-ci lit lire ù l’église, en présence de l’épiscopat, du clergé, des notables et d’un grand nombre de fidèles, les brefs apostoliques et les lettres de la Propagande. Voir le rapport écrit par Assémani sous le litre : Belazionc delPablcguzione apostolica alla nazione de* Maroniti ncllu Siria, e Monte Libano di Monsignor Giuseppe Simonio Assé­ mani ulla S. (Congregatione de Propaganda Eide. Borne, 1711. p. 2-1 ; J.-S. Assémani, HibL juris, l. i, p. vi-vm. Le jour suivant (2 juillet), patriarche et évêques écrivirent à Borne pour témoigner de leur gratitude et de leur parfaite soumission aux ordres du souverain pontife, ('.es lettres se trouvent dans l’append. du synode du Liban, p. I 15-119. Avant de quitter la ville éternelle, Assémani avait élaboré un vaste programme de réforme; il avai même rédigé en latin, sans doute pour le soumettre ù la Propagande, le schéma du concile qu’il se proposait de réunir. Γη maronite. André Scandar, professeur à la Sapience et interprète de langues orientales près la S. C. de la Propagande, en fit une traduction arabe, terminée le 15 novembre 1735. (Gette traduction est conservée parmi les mss. de la Vaticanc : cod. Val. syr. 399.) Ge n’est pas le texte qui fut plus tard adopté. Dans l'intervalle, Assémani dut le modifier; car. lors de son arrivée chez le patriarche.il fut obligé de traduire en arabe le texte latin qu'il avait préparé. Helazione, p. 5-7. Le programme de réforme, dressé par Assémani, rencontra dans l’entourage même du patriarche, une sourde opposition. Le véritable insti­ gateur en était Elle Mohasseb, évêque d’Arka et vicaire patriarcal. Pur des manières habiles, mais peu franches, il arriva à gagner le patriarche et ceux dont la réforme menaçait les intérêts ou les commodités. Aussi les discussions préalables furent-elles longues cl laborieuses. Nous nc pouvons entrer dans le détail de leur histoire; c’est un autre travail qu’il faudrait pour les retracer. Helazione, p. 7-10. Les débats portèrent principalement sur les points suivants : monastères mixtes ou doubles, division de*· éparchies. formation du clergé, discipline des sacre­ ments, droits exigés à l'occasion de la collation des 1 ordres, de la distribution des saintes huiles, des dis- SI MABONITE ÉGLISE), P ATB 1A BL H ES, WHI'· SIECLE penses matrimoniales et de la levée des peines eccle­ siastiques. Voir Relatione, p. H sq.; le P. Fromage, Lettres edi liantes. toc. cil. p. 109, 111; un rapport conserve aux archives de l’hospice maronite de Home, public par Anaïssl. Collectio, p. 1 18. La patience intel­ ligente de l’ablégat apostolique, le bon sens du pa­ triarche cl de l’épiscopat, l’intcrvenlion prudente de deux consuls de France, M. Martin et le cheikh Naufel El-Khazen, neveu du patriarche, l’activité discrète des jésuites et des missionnaires de Terre-Sainte Unirent par avoir raison de toutes les intrigues. L’ac­ cord s’étant fait dans les commissions préparatoires sur le texte â proposer aux délibérations des Pères, Joseph El-Khazen et l’ablégat convoquèrent officiel­ lement le synode pour le 30 septembre 1736, au monas­ tère de Loaisah, dans le Kasrawàn. Synode du Liban. p. xv-xvr ; Relatione, p. 9 10. Les sessions commencèrent à la date lixée pour l’ouverture du concile et durèrent trois jours consécu­ tifs, à raison de deux par jour. Elles s’entourèrent d’une solennité toute particulière, et jamais I* Église maronite n’avait connu pareille assemblée. A côté des évêques cl des dignitaires des deux clergés séculier et régulier, siégeaient des prélats d’autres Église* orientales, des représentants des missions latines éta­ blies en Syrie et un grand nombre de chefs et d·· notables de la nation. Tous apposèrent leurs signa­ tures au texte du synode. Le patriarche, les évêques, les moines, les prélats étrangers cl les religieux latins écrivirent A Home pour annoncer au Saint-Siège la tenue et la clôture régulières du synode, en demander la confirmation et prier d’en imprimer le texte à la typographie de la Propagande. Dans les autres lettres adressées au pape et à la Propagande, le patriarche exalta le mérite d’Assémnnl. Le patriarche cl l’ablé­ gat tirent copier en plusieurs exemplaires, dûment authentiqués â l’intention des évêques, le texte conci­ liaire dont l'original arabe allait être porté à Rome. Puis, d’un commun accord, ils décidèrent d’appliquer immédiatement les mesures les plus urgentes, et notamment de supprimer ces monastères mixtes où monies et moniales vivaient côte â côte, sépares les uns des autres par une simple clôture, mais dépendant de la même autorité cl possédant les mêmes biens. Cette pratique était assez répandue en Orient, et remontait ù une époque très reculée. Nous en voyons déjà la condamnation dans la Novelle c.xxîii, 30, de Justinien cl au VIP concile œcuménique, tenu A N’icée, en 787. Mansi, Concit.. I. xin. col. 137: Théod. Balsamon, Canones Sanchr et universalis VU sgnodi. t*. C.. I. cxxxvn. col. 990-991; cl voir E. .Marin, Les moines de Constantinople, Paris. 1897, p. 11-12. Le patriarche et l’ablégat convinrent d’afTccler certains monastères exclusivement aux femmes et d’autres aux hommes. Assémani se mit à la besogne. Le pa­ triarche l’appuyait en tout. Son action nc rencontra «l’abord pas de resistance; Inals lorsqu’il arriva aux trois monastères de Άϊη-Warqa, de Mar-Chnllita (saint Artémius) et de Raïfoun. situés dans le KasrawAn, il se heurta A une opposition systématique, irréductible, menée, pour Άϊη-Warqa, par Jean Estéphan, évêque de Laodicée, et. pour Mar-Challita, par Élic .Mohâsscb, évêque d’Arka. A Raïfoun, sur l’instigation d’Élie Mohûsscb, le patriarche lui-même qui avait établi sa résidence dans ce monastère, chan­ gea d'attitude et voulut maintenir le statu quo. L’évêque d’Arka. d’intelligence avec son collègue de Batroun (Botrys). Étienne Douaïhl (Aldoense), porta même Joseph El-Khazen à prcscrjrcaux moines et aux moniales qui avaient accepté la réforme, de rétablir les monastères mixtes. C’était déjû une tactique assez hardie. Mais il y a plus grave, et; celte fo.’s, le P. Elle Felice (Ellas Sa*d), secretaire du patriarche, quelques membres de la famille El-Khazen, un missionnaire latin et un ancien élève du collège de Rome appor­ tèrent leur concours aux mécontents. Pour rendn tout accord impossible entre l’ablégat et le patriarche, Mohasscb. Douaïhi el Su'd représentèrent a celui-ci la réforme des monastères comme une tache a l’hon­ neur des religieux et de la nation tout entière, et le poussèrent à faire distribuer une véhémente protesta lion, a plus de HH» exemplaires, aux évêque», aux moines, aux moniales, aux chefs et principaux du peuple maronite, aux consuls de l'rance, aux mission­ naires latins, aux anciens élèves de Rome, a Assémani lui-même. Inspiré et poussé par de tels conseillers, le patriarche alla jusqu'A déclarer qu’il ne reconnaissait plus l’ablégat. qu’il lui enlevait toute juridiction sur les maronites et qu’il portail La flaire devant le SaintSiège. I îie pareille volte-face déconcerte. Peu expé­ rimenté dans la science du droit, impressionné par l'argumentation de ses hommes de confiance. Joseph El-Khazen sc laissa circonvenir et commit, de bonne foi sans doute, un grave excès de pouvoir. Retazionr, p. 19 cl 21. En revanche, le plus grand nombre des évêques, la grande majorité des Khazen, les 1 lobaich de Ghazir, les anciens élèves de Rome, les moines de l’ordre de Saint-Anto.nc de la Congrégation du Mont Liban, les Pères de Terre-Sainte, les jésuites, les capu­ cins et les carmes déploraient ces tristes incidents. iK désapprouvaient les remuants conseillers du patriarche et tenaient pour la séparation bien nette entre monas­ tères d’hommes et monastères de femmes. Devant une telle opposition, les conseillers du patriarche, pour donner à leurs prétentions une teinte juridique, déplacèrent la controverse en soulevant deux autres questions : celle de l’institution canonique des éparchies avec les pouvoirs cl les obligations qui en résultent, et celle des taxes relatives à la collation des ordres et à la distribution des saintes huiles. I.'application de la réforme sur ces points, disaient-ils. lésera les droits du patriarche; celui-ci, à l’exclusion des évêques, a seul juridiction pleine cl entière, il est le chef immédiat de tous les maronites, les autres pré lats ne sont que ses vicaires. Ainsi, d’un conflit d’inté rct, ils voulaient faire un conflit de doctrine. .Mais si leur théorie pouvait être acceptable avant le synode «lu Mont-Liban, elle ne l’était plus après. En tout cas, elle fut sérieusement combattue par l’ablégat aussi bien que par les autres évêques. Sur ces entrefaites, de nouvelles instructions arrivèrent de Rome, lé Saint-Siège insistait sur la mise en pratique de la reforme et son application aux articles controversés Assémani quitta la Syrie en 1738 sans avoir pu mettre à exécution les ordres du pape; Il alla visiter les maronites de Chypre où II assembla, le 7 mars de la même année, un synode diocésain dont les actes furent envoyés au patriarche, aux évêques et A la Congréga­ tion de la Propagande. De Chypre, l’ablégat se rendit en Égypte pour visiter les diverses communautés chrétiennes catholiques et non catholiques. De là, il retourna à Rome. Dès son arrivée, il présenta a Clément Nil cl A la Propagande le texte du synode du .Mont-Liban. Le pape chargea une commission de cardinaux de l’étudier. Décret de la Propagande, 27 aàût 1711, p. 173 «tu Synode du J.ibun. L< p irti de l’opposition fil entendre scs plaintes violente* jus qu’au milieu de la curie. Il était représenté a Rome, par un prêtre. Élic l’clice (Elias Sa’d). qui avait pour tant rempli au synode les fonctions de secrétaire, l.u discussion n’était plus limitée aux articles d'abord litigieux. On attaquait toute l'œuvre conciliaire, char­ geant de calomnies la personne «te l’ablégat. I lie bélier avait dû abuser du mandat à lui donne par c patriarche. Celui-ci n’eût certainement pus approuve, en celte occurrence, l’attitude peu digne d’un mandu- MARONITE (ÉGLISE), PATH IA RC II ES, ' X V 11 Ie SIÈCLE taire patriarcal. Quoi qu'il en soit, l'affaire traînait en longueur, et la querelle s'envenimait de plus en plus. On discutait encore avec ardeur la légitimité du synode lorsque Clément X 11 mourut, le 6 février 1740. La longue vacance du siège apostolique (elle dura plus de six mois), n'était pas de nature à apaiser les esprits. H était réservé a Benoit X IV dc faire justice de toutes ces intrigues. Le nouveau pape confirma la commission établie par Clément XII et dont le ponent était le car­ dinal Kezzonico (le futur Clément XIII). Après avoir examiné les articles discutés, pesé les prétentions des parties adverses et considéré les raisons invoquées pour et contre la demande d’une approbation ponti­ ficale du synode, la Commission répondit : Dilata, et r ligantur mnsorrs Intius synodi. ut referant, an sit locus dicta* approbationi, pci quomodo. Conformément à cette décision, le pape désigna trois réviseurs ; un italo-grec. le P. Bodota. écrivain à la Vaticane, et deux maronites, Gabriel l.lavxa (Exa), archevêque de Chypre, qui résidait à Home, et le P. Thomas Budi, abbé général de l’ordre de Saint-Antoine de la congré­ gation du Mont-Liban, l’un des Pères du synode, qui s'était rendu à la ville éternelle en 1740. (Nous avons lu le indum du P. Bodota dans le Cod. Vat. lut. 7 toi. fol. 320 sq.: il porte la date du 10 juillet 1711.) La révision une fois terminée, on en communiqua le résultat au pape et aux cardinaux de la Commission. Benoît Xl\ ordonna que celle-ci tint séance en sa présence, ce qui fut fait an Quirina), le 7 août 1711 : Proposita fuerunt in congregatione huiusmodi dubin, qua* M-quuntur : 1. An constet dc legitimitate dicta* synodi? 2. An canon quoad cohabitationexn prohibitam monialium seu mulierum cum monachi* sustineatur, vel quomodo moderandus? 3. An canon prohibens juitriarcha* quamcumque exactionem in distributione olei sancti parochis *us tineatur ct inerratur confirmationem? I. An canon quoad residential!! episcoporum mnronitnrum in proprii* titulis ecclesiarum episcopalium, sit approbandus, et quid quoad appendicem synodi cap. 11. in quo ndest divisio sedium episcopalium, cum limitibu* dlœcrsum maronitanim. pro distributione ruin Pontl· Μ \ Η Ο NITE É GLIS E . P A T BI A H C11 ES, 1" septembre 17II (confirmation du synode): Otium de pnrdara, 1 I septembre 17-11 (ii Assémnnl), dons Lt.-Év. Attémani, fee. til . p. 120-122; A postalfear servitutis onus, 10 février 1712, dans It Dr Martinis, Bcncdicli ΛIV /icunt. acta Mi*r nondum sloe sparsim edita nunc primum collecta, I I, Naples, 1891. p 103-105; Super ad sedandas, 10 mar* 1713. dans It. Dc Martinis, Jin pimUfic., t. in, p. 10-1-105. Les synodes antérieurs à celui du Mont-Liban se caractérisaient d'une façon générale par un achemi­ nement vers l'adoption des usages et des lois de Γ Église romaine. Le synode du .Mont-Liban consacre la plu­ part des résultats acquis, rétablit cependant sur divers articles la discipline Ancienne, reproduit différentes dispositions du concile de Trente et donne a l’Église maronite un statut complet ct définitif. Le rédacteur de ce texte synodal ne se contenta pas de libeller les lois; il voulut faire de son travail un chef-d'œuvre de science et d’érudition, a tel point que plusieurs conciles modernes de l’Orient catholique y ont puisé largement. On peut dire qu’en élaborant cette vaste législation, Yssémani a bien mérité de son Église cl de son pays. Au point de vue strictement juridique, seule la tinduction latine du synode, ayant été confirmée in lornm specifica, a force de loi pontificale. C’est pour­ tant le texte arabe qui a réglé la pratique de (’Eglise maronite jusque vers la fin du xix· siècle. En effet, de la traduction latine il n’existait qu’un exemplaire manuscrit, celui des archives de la Propagande. La première édition imprimée en fut donnée à Home en 1820. Décret de la S. C. de la Propagande, « sep­ tembre 1820. en tète de celte édition. Mais le texte arabe avait été publié en 1788. à l’imprimerie du cou­ vent de Saint-.Jean-Bapliste de Choua'r (Liban), aux frais de l’illustre maronite, le cheikh Ghundour Saïd El-Khouri, consul de France à Beyrouth. L’envoi au patriarche ct aux évêques de vingt exemplaires de l’édition romaine ne changea rien à la situation; car les prélats maronites de cette époque, sauf deux, n’avaient aucune connaissance de la langue latine. Au reste, il ne venait â l'idée de personne que le texte approuvé à Home fût different de l’arabe signé par les Pères du concile. \ oir un mémoire concernant le texte arabe, par le patriarche Mas’ad (1851-1890), dans P. 'Abboud, Biographie du patriarche Joseph Estéphan (en arabe), Beyrouth. 1911. append., p. 131I 15. Aussi, dans la pratique, on n’eut entre les mains qu’un texte conforme â l’original arabe jusqu’au jour où Mgr Joseph Najm, archevêque maronite, fit paraî­ tre, en 1900, une traduction dc l'édition romaine. Cette remarque ne sera pas sans intérêt pour celui qui voudrait comprendre certaines controverses juri­ diques soulevées au cours du xvm· ct du xix· siècle. Dans la discussion, les patriarches maronites se fon­ daient sur le texte arabe, (pii diffère parfois notable­ ment du texte latin, seul reconnu à Borne. L’élection du successeur de Joseph Dergham El­ is hazen donna lieu a des luttes qui désolèrent le clergé aussi bien que le peuple. On élut, en effet, deux patriarches, soutenus chacun par des partisans irré­ ductibles : événement’sans exemple dans les annales maronites. Les électeurs présents aux funérailles du défunt patriarche élurent, â la majorité, dès le lende­ main de l’inhumation de ce dernier, sans attendre, ni meme prévenir les absents, l’archevêque de Damas. Simon ’Aouad Mais celui-ci n’ayant point accepté, ils portèrent leur choix sur Elias Mohasseb. archevêque d’Arka. Cette seconde élection s’accomplit le surlen­ demain (15 mai) dc la mort de Joseph El-Khazen. \ oir une note écrite par le nouvel élu. Elias Mohasseb, sur un rituel d’ordinations, et citée par P. Chcbli dans la revue Al-Muchriq, 1899, t. il, p. 642. L'archevêque de Chypre ct celui de Tyr étaient absents; ils sacrèrent, avec l’assistance d’un prélat dc rit syrien, deux non- ! X VI ! Ie SI ÈC LE 8b veaux évêques afin de pouvoir procéder a l’élection d’un autre patriarche. Les voix se portèrent sur l’archevêque de Chypre. Toble El-Khazen Le* élec­ teurs de Mohasseb se prévalaient dr leur nombre. Lr» autres, se fondant sur la nullité d’une election faite au mépris de la loi. prétendaient que le droit d’élire leur était dévolu. On raisonnait mal dc part et d’autre. En tout cas. les deux compétiteurs se mirent aussitôt, au grand scandale du public, ù exercer la juridiction patriarcale. Puis, d’accord avec leurs électeur'· respec­ tifs, ils envoyèrent en cour de Home des procureurs dûment accrédités, porteurs des lettres synodales habituelles. Le Saint-Siège se trouvait donc saisi de deux élections contestées. Des trois mesures suggérées au souverain pontife, l’annulation par soie adminis­ trative des actes des deux assemblées avec ordre dr procéder à une nouvelle élection, la convocation des deux élus a Home et l'obligation pour celui dont l’élection n’aurait pas été jugée légitime dc s’y fixer, enfin la solution dc l’affaire judiciario ordine, c’est a la dernière que Benoit XIV donna la préférence. A cet effet, il confia à une congrégation spéciale de car­ dinaux le mandat d’examiner les proces-verbaux des deux élections, d’entendre les représentants des parties en cause et d'étudier les documents qu’ils fourniraient. Les dubia s’établirent sous cette forme ; /. An ulla electio sustineatur? Et quatenus neutra; li. An sit danda sanatio, et cui? Et quatenus non sit danda; 111. Quomodo providendum? La réponse devait être prononcée en présence du souverain pontife lui même. L’instruction de l’allaire une fois terminée, hi congrégation tint séance devant le pape, le 13 fé­ vrier 1713; elle proposa, Λ l’unanimité des voix, la solution suivante : Pleno auditis viris missis a pnrfati* electis, et defenso­ ribus, ne recognitis omnibus scripturis, pro utniqur juirtr productis, communi voto ccnsult, attentis peculiaribus, nc gravibus nuilitntibus, in dictis electionibus repertis, neu­ tram electionem, seu postulationem sustineri, nec c>*c locum sanationi n Heujus, ner non, cassata utra que electione, seu postulatione, per Sanctissimum Dominum Nostrum esse, juxta Micros canones, ct stylum Inconcussum Sedit Apostohcii' in similibus casibus, providendam r.x integro pro­ fatam Ecclesiam patriarchal* tn de jM-rsona slid bene sImi. et quatimus eam providerit In aliquem episcopum, provi­ sionem heri, précédente solutione vinculi cum ejus Ecclrsia, eaque omnia Congregatio submisit judicio Sanctitatis Sua·. Le pape approuva cette résolution dont (’intérêt, pour nous, réside surtout dans les motifs juridiques qui l’ont inspirée. Le cas était sans précédent dans l’histoire maronite ct aucun texte législatif ne pré­ voyait celte éventualité. (Sn outre, l’assemblée tenue, le 1 juillet 1631, chez le cardinal Pamphili (le futur Innocent N) et dont Benoit XIV lui-même nous rap­ porte les conclusions, avait déclaré que les lois géné­ rales de l’Église n’attcigmdent pas les Orientaux nisi in tribus casibus : primo, in materia dogmatum fidei*, secundo, si Papa explicite in suis constitutionibus factat mentionem et disponat de pm dictis; tertio, si implicite in iisdem constitutionibus dc cis disponat, ut in casibus appellationum ad luturum concilium. Conrtit. Allatae sunt, 2o Juillet 1755« $ l L Or, au fait, c’est le droit des Décrétale* qu’on appliqua à l’élection de l’archevêque d’Arka : Quoa si cos (il s’agit des électeurs) vocatos non fuisse consti­ terit. sed contemptos, infirmanda erit penitus electio taliter celebrata, nisi postea propter bonum pacis cura­ verint consentire. C. 28, Λ. De electione et elccli potestate, I, vi; cf. aussi ibid.,c. 36 ct 55. On (it valoir ensuite, entre autres circonstances aggravantes, la prise de possession de l’office patriannl avant la vérification par le Saint-Siège des opérations électorales ct la confirmation de l’élu. Plus graves encore étaient les S7 MARONITE ÉGLISE), PATRIARCHES, X V 11 Ie SIÈCLE causes qui viciaient l’autre élection. D’abord, on ne pouvait sc prévaloir d’un droit de dévolution, puis­ qu'on n’avait pas obtenu, au préalable, une .sentence du supérieur, cassant l'élection ou la déclarant non avenue En second lieu, l’ordination des deux évêques était illégale, et, partant, la formation d’un nouveau collège électoral contraire aux canons. En tin. Mgr de Chypre avait été élu au milieu du tumulte populaire et avec l'ingérence du pouvoir séculier. Noir Pela· zione di alcuni accidenti, p. 16-19; l’allocution de Berndt XIV au consistoire du 13 juillet 1711, dans De Martinis. Jus ponti/., t. ni, p. 152. Les deux élec­ tions furent donc déclarées milles et les droits des électeurs dévolus au souverain pontife. La législation de l’Eglisc maronite n’ayant rien indiqué touchant cette question, rassemblée cardinalice ne voyait pas comment s’en tirer autrement. On se réclamait, sans doute, du c 23, A*. De electione et electi potestate, I, vi, et de sa Glose ou du c. 18, De electione et electi potestate, i, vj, in VI·. Mais dans le cas présent, l’adaptation en était, peut-être, un peu forcée. Quoi qu’il en soit, la résolution, homologuée par le pouvoir suprême, usait force légale; elle créait un précédent juridique. En clfet, le pape, déclarant se réserver, pour cette fois, la provision du siège patriarcal, rendait toute objec­ tion inutile. Voir les brefs Quod non humana, 13 mars 1713, et Magna non minus, I l mars de la même année, dans De Martinis, Jus pontifie, t. ni. p. 96-98. Mais le lendemain, Benoit XIV se hâta de rassurer l’épiscopat maronite au sujet de scs droits électifs, ibid., p. 96-97. (’’est donc le pape qui, se substituant aux électeurs, allait pourvoir ex integro à la collation de la dignité patriarcale. Sun choix se porta sur le doyen de l’épiscopat, Simon 'Aouad. archevêque de Damas. Est ille inter episcopos maromtas decanus; aberat longe a turbarum prwsentium tumultu, gui bus se minime miscuerat; seseque a b omni ambitu alienum stenderat. cum omnem operam posuisset, ne patriarcha eligeretur Allocution consistoriale du 13 juillet 1711, dans De Martinis, Jus pontif., I m. p. 153. Voir aussi le bref Nuper ad nos, IG mars 1713, ibid., p. 99-103. Au surplus. ’Aouad était un prélat instruit et d’une doctrine sûre. Mais comment procéder à l’exécution de la vntence pontificale? Dans certains milieux de la curie, on se montrait inquiet : imposer d'office un patriarche qui n’a pas clé élu, ne serait-ce pas pour les maronites une came de schisme? On lit part de cette crainte au sou vendu pontife. Mais on raisonnait sans tenir compte du long passé d’un peuple. Les maronites, fort jaloux de leurs traditions catholiques, ne pou­ vaient guère songer à une révolte contre un ordre venu de Home. Néanmoins, le pape crut plus sage d’employer quelques précautions. I) nomma un ancien custode de Terre-Sainte, le P. Giacomo di Lucca, ablegat et commissaire apostolique aux lins de signi­ fier aux maronites les décisions du Saint-Siège Mais le P. Giacomo n’était pas a Home; la Propagande l’avait chargé d’une mission en Palestine. D'autre part, on ne voulait pas notifier aux agents des deux patriarches les mesures pontificales. On envoya â l’ablegat les brefs et les Instructions nécessaires par un homme de confiance, le P. Luigi di Caval Maggiore, également mineur observant in. Bref Nuper ad sedan­ das, 16 man 1713, dans Jus pontifie,, ibid., p. 101. Le pape le chargeait ans i par le même bref de mettre la main à l’exécution des ordres confiés au P. Felice. A ces documents, le cardinal Pctra. préfet de la Pro­ pagande. joignit deux lettres au consul de France â Sidon et au grand émir du Liban, les priant de prêter leur concours ;ï l’envoyé pontifical. Ayant reçu les instructions dr Borne, le P. Giacomo se rendit au pay* des maronites, et d s'acquitta de son 88 mandat a la satisfaction generale. Idem reverendissi­ mus ablegatus vester, écrivaient les évêques maronite» au pape, munere suo apud nos prudenter, sapienter, ac studiosissime defunctus est. Jus pontifie., p. 155. Les pourparlers ne traînèrent pas en longueur. Les Jet très pontificales étaient parties de Home au mois do mars 17 13; et le 7 octobre suivant, l'épiscopat maro­ nite se trouvait déjà réuni au couvent de Marisa pour témoigner publiquement de son obédience au nouveau patriarche et procéder à son intronisai ion rituelle, qui s’accomplit le 11 du même mois. Après quoi, plusieurs documents furent rédigés, qui attestaient la pleine soumission des maronites aux ordres du Saint-Siège : procès-verbal des actes de l’assemblée de Marisa, lettres adressées au pape par le patriarche, les évêques et la famille El-Khazcn, procuration chargeant Assé­ mani de .solliciter le pallium. Le tout fut porté à Borne par le P. Desiderio da Ca.sabasciana, secrétaire de l'ablegat Au consistoire du 13 juillet 1711, Benoît Xl\ lit l’éloge des maronites et accorda le pallium à Simon ’Aouad. Voir les Actes de ce consistoire dans Jus pontifie., t. ni. p. 151-156, et dans Anaïssi. Hull, p. 292-308. Voir aussi la Helazione di alcuni accidenti, p. 19-30; diverses lettres pontificales du 11 août 1711 et du 20 juillet 1746, dans Jus pontifie,, t. ni, p. 157159, 289-291, et dans Anaïssi, Hull., p. 308-316. La paix, ainsi rétablie dans l’Eglisc maronite, (ut de courte durée. I ne cpierelle surgit bientôt entre le patriarche et cinq évêques. Ceux-ci poussèrent l’au­ dace jusqu’à contester la juridiction de leur chef, à défendre au clergé et aux fidèles de leurs diocèses de le reconnaître, et à nommer provisoirement un vicaire ou administrateur patriarcal. Patriarche et dissidents portèrent leurs plaintes, en 1715, devant la cour romaine. La majorité numérique, qui soutenait le patriarche, était aussi la pars sanior du clergé et de la nation. Le pape députa au Liban un homme bien qua­ lifié pour rétablir la concorde, Fr. Desiderio da Casabasciana, custode de 'ferre-.Sain te. Il le chargea aussi de promouvoir l’observation du synode libanais et des différentes ordonnances pontificales, rendues à celte occasion. Voir les brefs A dilecto filio au patriarche. 10 juillet 1716; Nemini sane au P. Desiderio. 22 juil­ let 1716; Non possumus aux cinq évêques en question, et Pnrclara de constanti au clergé et aux fidèles de leurs diocèses, même date, dans Jus pontifie., t. m. p. 289-29 1. Les 28-30 novembre 1755, Simon 'Aouad réunit, obéissant à une lettre de Benoit XIV (6 mars 1751), une assemblée synodale pour assurer la mise en pra­ tique du concile du Liban. Les actes de celte assem­ blée sont dans Chartoûnl, i.cs synodes maronites, Beyrouth, 1901. p. 9-1 I; cf. la lettre de Benoit XIV. Quoniam, dans Jus pontifie., t. m. p 560-561. \u rap­ port du patriarche Mas’ad (cité par le P. Marfouche dans Al-Machriq, t. vi, p. 890), le même prélat aurait tenu un premier synode, le 12 septembre 171 L Malgré nos recherches au Liban et ailleurs, nous n’en avons pu trouver le texte nulle part. C’est sous le pontificat de Simon 'Aouad que se produisirent les premières agitations causées pur la célèbre visionnaire I lendiyé ou 1 lendiyah. De son vnii nom Anne, surnommée ensuite I lendiyé, elle naquit de la famille 'Ajevmi, à \lep, le 6 août 1720. Elevée pieusement par sa mère, elle se livra, des l'enfance, a l’enthousiasme d’une mystique exagérée, A l'âge de douze ans. elle fut admise dans la confrérie du Sacré-Cœur, fondée à Alep par les jésuites, puis dirigée par les lazaristes. A dix-huit ans. elle se mit sous la conduite fin P. Antoine Venturi, S. J. Celui-ci eut le tort de ne pas régler son mysticisme, et de laisser son esprit trop imaginatif s’enivrer d'illusions r<»ma- 89 MARONITE (EGLISE. PAT K LARCHES, X\ IIIe SIECLE nvsqucs. Malgré lout, sa dirigée acquit de bonne heure i une grande réputation de sainteté. Dès lors, on com­ prend l'in fluence considérable qu'elle put exercer dans un pays profondément religieux, facilement enclin au mysticisme, au milieu d’un peuple à la foi vive et à la piété simple. Les jésuites commencèrent par la pa­ tronner. Après l'avoir agrégée spirituellement a la Compagnie, ils voulaient la faire entrer au couvent de la Visitation, établi, sous leur direction, â ’Antoura, dans le Kasrawân. Malgré un séjour de près de huit mois chez les visitandincs, elle refusa obstinément d’y prendre le voile, persuadée d’avoir à remplir une mlsyion spéciale. Noire-Seigneur lui était apparu â plu­ sieurs reprises, disait-elle, et lui avait intimé l’ordre de jeter les bases d’une nouvelle congrégation sous le vocable du Sacré-Cœur. Ce devait être proprement le but de son action; et nous la verrons le poursuivre avec opiniâtreté. De ’Antoura, on la transféra au couvent maronite de Saint-Jean-Baptiste de Harache, situé dans la même région. Elle y passa près de deux ans. toujours inflexible dans son idée. Enfin, la congréga­ tion projetée fut fondée ù Békorki (localité voisine de Harache et de ’Antoura) et sa règle approuvée par le patriarche Simon ’Aouad et certains évêques maronltês <.‘était en 1750. Entre temps, les jésuites s’étaient déclarés contre I lendiyé cl avaient fait rappeler en Europe son direc­ teur. le P. Venturi. Naturellement, le patriarche se trous ait être le premier de ses défenseurs. Certains personnages appartenant ù d’autres communautés chrétiennes de la Syrie, l’émir de la Montagne luimême, Molham Chihâb (1732-17511, la soutenaient. Toutefois, un peu inquiet, Simon 'Aouad chargea un prêtre fort instruit. Michel ladel, de faire une enquête sérieuse sur Hendiyé et sa congrégation. Eadcl, à la suite de son enquête, rédigea un rapport élogieux. Le patriarche le publia; et dès lors. le conflit s’envenima entre lui et les jésuites. Ces derniers, portèrent la question à Home, et ne manquèrent pas de desservir le patriarche et les évêques auprès du Saint-Siège. Les choses en vinrent au point que ’Aouad se crut obligé d’interdire aux maronites, sous peine d’excom­ munication. tout rapport avec les Pères de la Compa­ gnie. Voir P. ’Abboud, Biographie de Hendiyé (en arabe), Beyrouth, 1910, p. 1-5(1; deux rapports de Fr. Desiderio da Casabasciana, ablégat apostolique, dans P. ’Abboud, Hclazioni della nazione maronita colla Santa Scdc net secolo ΛΊ7//, t. i. Beyrouth. 1909, p. 78 sq., 100 sq. Ce n’est donc pas, comme on l’a prétendu, parce que les Jésuites s'étalent déclares contre la superstition de recueillir et de distribuer en reliques le sang de Hendiyé, que le patriarche porta celte mesure. Par le bref Ad supremam du I janvier 1752, le pape blâma Simon ’Aouad de s’être prononcé dans une affaire de telle importance sans avoir, au préalable, consulté le Saint-Siège; il supprima en même temps la congrégation du Sacré-Cœur et ordonna le transfert de I iendivé dans un autre monastère. Voir le bref dans Jus. pontifie., t. m, p. 182-183. Voir aussi un autre bref Alias nostras, 15 janvier 1753, dans B. Pc Marti­ nis. Benedicti XIV acta, l. π, p. 122-121; une lettre de .1. S Assémani Λ l'archevêque d'Alcp, dans 'Abboud. /{elationi, t. i, p. 37-39 de la partie arabe. Puis, le 9 décembre suivant, il envoya auprès des maronites un ablégat apostolique, l'r. Desiderio da Casabasciana, qui avait passe plusieurs années (1713 1750) au milieu d'eux, cl le chargea de mener une enquête approfondie sur l'affaire de Hendiyé. Voir les brefs 1/asce nostras, 9 décembre 1752; Immensa pastorum et Ex ipsis aliorum. même date, dans B. De Martinis, Benedicti .V/ V uda. t. il. p. 118 120. Louvoyé pontifical arriva â Sidon vers la fin ι 90 d’avril 1753; de la il sr rendit auprès du patriarche, au couvent de Machmouchet (Liban sud), ou les cir­ constances avaient obligé Simon ’ \ouad a fixer m résidence. Le premier dé ir de l'ablegat était de récon­ cilier ’Aouad et les jésuites. Les pourparlers dans ce sens furent laborieux; mais on a tort d’attnburr les difficulté. au patriarche. Sur ce point le long rapport de l’aidégat donne toutes les précisions désirablesTexte dans P. Abboud. Hclazioni, t i, p. lOO 118 On peut y voir aussi comment le patriarche Justifie sa conduite dans toute cette affaire. La visite apostolique commença le 18 mai 1753, pour être terminée le 17 juillet vuiv.int. L’aidégat visita le couvent de Békorki aussi bien que les deux monastères de ’Antoura et dr Harache, où Hendiyé avait séjourné avant la fondation de sa congrégation du Sacré-Cœur. Le résultat de l'enquête fut très favorable a la visionnaire. \ oir une déclaration dr l’ablégal. ibid.. t. n, p. 531. cl son rapport, 1.1, p. 131 190 de la partie italienne. Dans ces conditions, on ne jugea pas â propos d'appliquer à l’endroit de Hendiyé et de son œuvre les ordres du Saint-Siège. Celte con­ duite était d’autant plus justifiée que les circonstances n'auraient guère permis d’agir autrement, /bld., t f, p. 129-131. Cependant, l'agitation ne touchait pas a sa lin; elle devait donner lieu, entre Rome et le l.iban. à d’autres allées et venues. De retour à Borne, br. Dedderio ht pari de scs impressions au souverain pontife. Benoit NIV adressa alors au patriarche la lettre Benedictus i)ei s du 12 mars 1751. Voici le passage qui concerne Hendiyé : Denique quoad dilectam in Christo filiam Annam A genu (Hendiyé ’Ajeymi) puellam Aleppinam muneris tui partes esse ducimus, ut ipsa a piis prudentibusque ani­ marum directoribus instruatur atque adsistatur, ut procul absit a publica hominum frequentia, plausu, et acclamatione, ne vel levis umbra vanitatis virtutem ipsius offendat ac periculis exponat, neque novis dissi­ diis, dissensionibus et offensionibus detur occatio. Cete­ rum si quidquam amplius hac in re opus fuerit, non omittemus fraternitati hur significare. Jus pontifie., t. m, p. 350, n. L Mais le paj>e port dans la Biographie de Hendiyé, p. 143-146. Ce (pie voyant. Je pape réunit, au mois de janvier 1755, une assemblée de cardinaux pour trancher la question, et le 25 du même mois, la Projiagande écrivait au patriarche en traitant ·*d'illusions manifestes · les cxtæes, visions et révélations de la voyante et de · crédulité » la con duitc de ses directeurs. 'Abboud, Brlazioni, t. i, p. 213; voir aussi ibid., p. 289, le rapport du cardinal Boschi de 1779. En conséquence, Benoit .XIV imposait â la voyante égarée un nouveau directeur spirituel. I r. Carlo Innoccnzo di Cuneo, franciscain de l’obser­ vance. Ibid., p. 215. Celui-ci se présenta au patriarclie qui donna des ordres conformes à la décision puntifk cale. Cette histoire ne finit pas pour autant. Hendiyé ne trouva pas la décision de son goût. Elle accepta le nouveau directeur, mais en apparence seulement. 91 MAROMTE (ÉGLISE, PATRIARCHES, car clic n’en continua pas moins scs relations avec l’ancien. Aussi le P. di Cuneo ne larda-t-il pas à quitter le couvent de Békorki. P. 'Abboud, Biographie de Jfendiné, p. 148-151, Sur ces entrefaites, le patriarche Simon *Aouad mourut à Machmouchet, le 12 février 1756; le 28. j’archevêque de Chypre, Tobie El-Khaicn, était élu à sa place selon les dispositions du synode du Liban, et préconisé au consistoire du 27 mars 1757. Les actes énédiclion et se faire réciter des prières sur la tête Et le délégué enregistre la chose comme authentique, sans remarquer combien elle cadrait mal avec le tempérament du personnage incriminé. Estéphan ne manqua pas, d'ailleurs, de protester contre de telles absurdités. Lettre â la Propagande, dans 'Abboud. Relationi. t. il, p. 514 sq. Veut-on mieux? Voici un fait attesté par un témoin oculaire et non suspect, le P. Tian (plus tard patriarche), qui, ayant terminé ses études a Home, fut désigné pour accompagner Craven dans une seconde mission dont nous parlerons plus loin. I n jour, lorsque Joseph Estéphan était privé de l'exercice de ses fonctions, Tian se trouvait à Békorki, chez le vicaire patriarcal. Celui-ci lui dit que le portrait de Hcndiyé était exposé prés du maître-autel. À l’église de Saint-Joseph de Ghosta. C’est l’église du couvent où Estéphan avait fixé sa residence. Tian s’y rendit aussitôt pour vérifier lui-même l’étrange affirmation qu’il venait d’entendre. H ne trouva à l’église aucune image qui pût offrir la moindre ressemblance avec la visionnaire. Voir la relation du cardinal Antonelli dans ‘Abboud. Rela­ tioni, t. ii, p. 592-593. Le fait serait à peine croyable, s’il n’était raconté par un personnage tel que Tian. Or le vicaire patriarcal était l’homme de confiance du délégué apostolique et sa principale source d’infor­ mation. Voir le rapport du supérieur du couvent franciscain de Hartsa dans ’Abboud, biographie du patriarche, p. 53. Vn tel détail peut édifier sur la faci­ lité avec laquelle on chargeait le patriarche. Quoi qu’il en soit, les rapports du délégué produi­ sirent les plus fâcheuses conséquences. Le 25 juin 1779 la congrégation particulière chargée par le pape d’exa­ miner et de juger cette question, faisant état des ren­ seignements fournis par l’ablcgat. suspendit le pa­ triarche de tout pouvoir d’ordre et de Juridiction, sauf celui de la prêtrise, et lui enjoignit de venir à Home pour y rendre raison de ses actes. Vn vicaire patriarcal était nommé, qui gérerait les affaires a la réserve des élections et des consécrations épiscopales. Ce décret fut confirmé par lettres apostoliques du 17 juillet 1779. Texte dans Jus pontificium, t. iv, p. 241. De toute évidence, la responsabilité de cette décision pèse lourdement sur le P. Valeriano di Prato et le P. Pietro Craven da Morelta, qui fournirent aux juges des informations erronnées. Que le patriarche Estéphan ait été trompe dans l’aflairv de llendiyé, ce n’est pas douteux. Mais de là à ie rendre responsable des singulières extravagances de la visionnaire et surtout a faire de lui le complice des scandales commis au couvent de Békorki. Il y a loin. En tout cas, Estéphan ne se départit jamais de la soumission qu’il devait au chef de l’Église. Pietro da Morelta lui-même dut l’avouer dans sa lettre au secré­ taire de la Propagande du 10 janvier 1779. Dans ’Abboud. biographie de Hendiyé, p. 264-265. Cf. aussi diverses lettres d’Estéphan dans ’Abboud. biographie du patriarche, p. 118-152; cf. aussi ibid., p. 60, 61.73 et 78-80; Relationi, t. n. p. 182-191. 503-539; cf. Ibid., la relation du cardinal Antonelli. 18 sept. 1781, t. n, p. 401-102. Pour mieux comprendre la situation, il faut se rappeler que Home se fondait, dans la question de droit, sur le texte latin du synode du Liban, tandis que le patriarche n’en possédait que l’original arabe. Or, les deux textes, nous l’avons déjà dit. présentent de notables variantes. D’où divergence de vue dans l’appréciation juridique des faits. Mais il n’empêche qu’en tout le patriarche ne cessait de déclarer qu’il soumettait son jugement à celui de Home. La meilleure preuve, c’est qu’il n’hésita pas. dès qu’il reçut la sen lencc portée contre lui, Λ se conformer à l’ordre pon­ tifical. Relation du cardinal Antonelli, 18 sept. 1781, dans ’Abboud. up. cit,, l il, p. 398 et 101, 102; Lettre d’Estéphan au préfet de la Propagande, Il juin 1780. ibid,. p. 125-126, partie arabe, p. 386-389. Quant â l lendiyé. elle reçut la récompense que méri­ taient les trouvailles de son Imagination. Rome la déclara victime d’illusions, la condamna ù rétracter scs prétendues révélations et à désavouer ses doc­ trines. qualifiées de fausses, téméraires et sentant l’hérésie. Puis on la relégua dans un monastère de tout repos. Quant ù la congrégation et à la confrérie du Sacré-Cœur,elles furent définitivement supprimées. Décrets de la Propagande, 25 juin 1779, confirmés par Pie \ I, dans Jus pontifie,, t. iv, p. 213-21 L Les maro­ nites obéirent aux ordres de Home. Mais la conduite du P. da Morelta et du vicaire patriarcal, ù cette occasion, fut d’une injustice tellement criante que le Saint-Siège dut la blâmer. Lettre du cardinal Antonelli au vicaire patriarcal et relation du même, dans ’Abboud. Relationi, t. n. p. 108-116. 150-152. 177. 510-516; Biographie de Hendiyé, p. 299-313. Hendiyé. transférée au couvent de Saïdat-EI-Haqlah (N.-D. du Champ), y termina ses jours dans des sentiments meil­ leurs et passa de vie à trépas le 13 février 1798. P. ’Abboud. Biographie de Hendiyé, p. 313-320; Biographie du patriarche, p. 1 11-1 12. L'Église maronite avait courbé le front sous le coup qui frappait son chef. Ce dernier, malgré les pénibles infirmités qui l’accablaient, se mit en route pour Home. A bout de forces, quand il arriva à Beyrouth, il s’y alita pendant 15 jours, sans pourtant renoncer à son voyage. Relation du cardinal Antonelli, dans ’Abboud. Relationi, t. n, p. 116; lettres du patriarche à la Propagande, ibid., p. 386-389 de la partie arabe; Biographie du patriarche, p. 128-131. Avant de reprendre sa route pour se rendre à Sidon, il se fit délivrer par le pacha de cette ville un laissez-passer. A propos de ce permis, délivré uniquement pour donner à sa personne toute facilité de passage, le P. Pietro da Morelta et l’archevêque Michel El-Khazen, vicaire patriarcal, trouvèrent moyen d’attribuer au patriarche des intentions perverses. Mais le cardinal Antonelli fit justice de leurs calomnies. Cf. P. ‘Abboud. Relationi, l. n. p. 117. L’infortuné patriarche pour­ suivit donc sa route Jusqu’à Sidon; à, il s’embarqua avec quatre prêtres qu’il avait choisis pour compa­ gnons. Avec sa santé délabrée depuis longtemps, par­ ticulièrement ravagée par les derniers événements, il ne put résister à la fatigue du voyage : demi-mort lorsque le navire s’amarra dans le port de Calfta, le 8 juin 1780, il lui fut impossible d aller plus loin. Il descendit â l’hospice des carmes qui témoignèrent à son endroit de beaucoup d’égards. Mais ils n’étaient pas organisés pour recevoir de tels malades. Le len­ demain, soutenu par quatre hommes, Estéphan fut conduit â cheval au monastère du Mont-Carmel. Les certificats donnés par trois médecins français, par le vicaire du Mont-Carmel et deux de scs religieux mirent le Saint-Siège nu courant de l’état lamentable de sa santé Au mépris de l’évidence* le vicaire pa- friarcnl cl Pietro da Morelta ne voulurent voir qu’une teinte dans le triste étal du malheureux et ils ne sc gênèrent pas pour proclamer leur opinion. Relation du cardinal \ntonelli, ibid., I. u, p. 119 123. Mgr Eslépban envoya à Borne, pour le représenter et défendre sa cause, les quatre prêtres qui raccompagnaient. Il leur remit, avec les documents nécessaires â sa réhabilitalion. des lettres pour le pape, le cardinal Castelli, les cardinaux de la Propagande: il écrivit aussi à Louis XVI et à son ambassadeur â Rome, le cardinal de Bernis. Quant à lui. il résolut d’attendre au Carmel la décision pontificale, mais toujours avec l’intention de reprendre son voyage si. dans la suite, son étal de santé le lui permettait. Relation du cardinal Antonelli ibid., p. 121-127; cf. aussi p. 386-395 de la partie arabe; Biographie du patriarche, p. 7G-79. Sur ces entrefaites, le vicaire patriarcal, Michel El-Kha7.cn, suivant le conseil de l’ablégat, Pietro da Morelta, convoqua, pour le 21 juillet 1780, un synode au couvent de Maïphouq. On tint, sous In présidence de l’ablégat. cinq sessions. Tous les décrets, rendus par Rome durant le patriarcal de Joseph Estéphan, y furent solennellement promulgués. Chose inutile, à la vérité, puisque ces décrets étaient déjà publiés cl appliqués. Pour faire œuvre nouvelle, on y ajouta, sous l'inspiration du delègue pontifical, quelques canons relatifs à la discipline du clergé et des fidèles. Le but de celle réunion synodale, déclaraient les Pères, était de mettre en pratique les décrets donnes ou envoyés au P. da Morelta, d’appliquer le synode du Liban et de rétablir la paix dans l’Église maronite. Au fond, ce n’était que pour assener le coup de grâce au pontificat de Joseph l-Xléphan. réduire ses fidèles partisans cl donner une occasion de chanter les louanges de l’ablégat et du vicaire patriarcal. Texte du synode dans ’Abboud, Helaztoni, t. n. p. 397 sq. de la partie arabe; relation du cardinal Antonelli. ibid., p. 130-131. Dans sa lettre du 28 juillet 1780 au secrétaire de la Propagande, Pietro da Morelta se glorifie d’avoir bien accompli sa mission et de l’avoir couronnée par la tenue d’un pareil synode. Dans 'Abboud. ibid., t. n. p. 432-433. En faisant son propre éloge, le délégué glorifiait du même coup le vicaire patriarcal, autour duquel les esprits, à son dire, s'unissaient. En d’autres termes, Estéphan troublait la paix; Michel El-Khazen était parvenu, sous les auspices du délégué apostolique· à rétablir l'ordre et la concorde. Mais Pietro da Morelta sc gardait bien d’avouer, dans sa lettre, qu’il avait dû recourir au bras séculier pour forcer les évêques à venir au synode. Voir la lettre de menace, écrite aux évêques, sur la demande de Pietro da Morelta. par le gouverneur de la Montagne, dans ’Abboud. op. cil., I. u, p. 396 de la partie arabe. Telle était la belle concorde, vantée par le délégué! mais des lettres de protestation contre l’assemblée de Maïphouq ne devaient pas tarder à par­ venir â Rome. Voir la relation du cardinal Antonelli, dans P. ’Abboud. Helasioni, t.u, p. 135-137; voir aussi /or. cit., p. 311-386. 131-135. I n peu plus loin, la même relation du cardinal Antonelli montre que la concorde dont le P. Pietro da Morelta se glorifiait d’être le principal artisan n’était qu’une invention, p. 462 sq. I ne fois le synode terminé. Pietro da Morelta reprit le chemin de Rome. De Chypre et d’Alexandrie, il adressa au patriarche, le 29 août cl le 6 octobre 1780. deux lettres peu courtoises, pour ne pas dire insolentes. 'Abboud, ibid., t il, p. 113-1 I I de la partie arabe; Bio­ graphie du patriarche, p. 125-127. Le prélat exilé lui répondit, le 1° novembre 1780. en quelques mots secs. Niais, aussitôt après, le 9 et le 10 du même mois, il adressa à la Propagande deux longues lettres qui réduisent à néant les accusations de l’ablégat ponti­ fical Texte dans 'Abboud. Bclasioni, t. π, p. 387-394; mer. * ~ oh TiiéoE, cath. | Biographic du patriarche, p 12/ 131. A Home, la vérité commençait a se faire jour peu a peu. sur Ira injustices commises contre Estéphan. Antonelli, ibid., l. n, p. 161 sq. t n détail dut contribuer a ouvrir les yeux du SaintSiège sur les agissements de l’opposition soutenue par , l’ablégat : le traitement infligé au patriarche, réduit par elle à l’indigence. Voir scs lettres a la Propagande et au cheikh Sa <1 El-Khoury dans 'Abboud. op. cit., t. n, p. 509-510 et. partie arabe, p. 450-456; la lettre du patriarche melkite. I héodosc VI Dahân, a la 1T<^pagande, 30 juillet 1782, ibid., p. 165-460. S r l’ordre du souverain pontife, le cardinal Antonelli, préfet de la Propagande, adressa, le 21 sept 1783, a Michel ElKhazen. vicaire patriarcal, un blâme énergique. Ibid , p. 510-5 IG Pourtant, le Saint-Siège ne jugeait pas encore à propos de rétablir Estéphan dans la possession du siège patriarcal. De retour à Home, en eflet, Plclro da Morelta répandait, sous forme de petits écrits pathétiques, la substance des rapports envoyés par lui du Liban, cl y déversait à pleines mains la défiance sur la personne du patriarche. On peut en juger par les quelques citations faites dans le rapport du car­ dinal Antonelli. Ibid., p. 161-406. Aussi, Λ la réunion du 18 sept. 1781, la congrégation particulière chargée par le pape de tmiter les affaires maronites ajourna-telle la réintégration du patriarche pour lui faire signer, au préalable, une formule de rétractation. Cette for­ mule, jointe à une lettre explicative, lui fut envoyée Je 29 septembre. ’Abboud, Biographie du patriarche, p. 153. Le décret d’ajournement du 18 septembre 1781 donna Heu. au Liban, a force commentaires. Les enne­ mis du prélat exilé voulaient assurer ra déchéance définitive. Ils estimèrent nécessaire de le disc réditer encore davantage; cl ils ne manquèrent pas de mettre en jeu tout ce qui pouvait exciter contre lui l’horreur de l’opinion. Le vicaire patriarcal cl scs partisans soumirent Hendiyé à un nouvel interrogatoire et lui extorquèrent contre Estéphan une déposition dictée par eux. lis surent si bien intimider la pauvre fille qu'elle répéta, devant le jury, les horreurs qu’on lui avait inculquées. Lettre d’Estéphan à la Propagande, 2 avril 1782. dans 'Abboud. Belazioni, t. ri, p 182-191. Les détracteurs avaient beau jeu, et Estéphan sem­ blait au plus bas. Dans sa résidence forcée du Carmel, Je malheureux prélat suivait tout Je mouvement. Quami la nouvelle de l’interrogatoire forcé parvint à scs oreilles, blesse dans sa dignité, outré d’être sans cesse en butte aux pires calomnies, ulcéré de se voir acculé â la misère, il écrivit, Je 2 avril 1782, une lettre véhémente au Préfet de la Propagande. Texte dans 'Abboud, op. cil., t. n, p. 182-191. A Home, on en trouva Je ton déplacé. Mais voici plus grave. La for­ mule de rétractation fut remise au patriarche, le 21 juin 1782. par le P. Hilaire de Hennes, supérieur des capucins de Sidon. Estéphan s’avise, sans arrièrepensée. d'en modifier Je texte. Voir une lettre du patriarche melkite. Théodosc VI Dahân, au préfet de la Propagande, 20 juillet 1782, et une autre d’Esté­ phan, également au préfet de la Propagande. 29 mars 1781. dans 'Abboud, op. rit., t. n, p. 465-469 cl 173171: Biographie du patriarche, p. 153-156. En outre, on l’accusa d’avoir, malgré la suspense dont il était frappé, accordé des dispenses matrimoniales et levé des censures. Enfin on prétendit qu’il avait eu recours, pour être soutenu dans scs revendications, au pacha de Sidon. Aussi, à la congrégation tenue Je 15 sep­ tembre 1783, sa réhabilitation fut-elle encore une fois ajournée Relation du cardinal Antonelli. 21 sept. 1781. dans Je P. ’Abboud. toc. cit., p. 567 sq. Ces incidents amenèrent la Propagande ïi faire procéder sur place â une nouvelle enquête. Elle désigna au choix du sou- tiof. dans l’ordre spirituel. Il convertit notamment en séminaire le couvent dc Saint-J< an-.Marou de Kafarhal (eparcbic de Géball et Batroun). Del», ibid., p. 747 et 791. Le plus grand événement du pontificat de Jean El-Hélou est la tenue du synode de LoaUah Le retour dc Pic Vil Λ Koine avait offert aux man»· nites une occasion de témoigner de la constance de leur fidélité au Vicaire du Christ; el, a cet effet, il* avaient envoyé à Home le P. Joseph Assémani pour offrir au pape l'hommage de leurs félicitations Cette démarche leur valut, avec les éloges du pape, le rapjtcl de la réforme concernant la résidence des éxéques ct les monastères mixtes et l’ordre de tenir un synode pour le reglement dc celte affaire. Bref /n communi du 1” nov. 1816 el deux décrets dc la Propagande, joints â cc bref, dans Anaïssi, /fu//., p. 470-171. Le porteur des documents pontificaux fut l’envoyé maronite luimême. Celui-ci dut arriver au Liban vers le milieu de 1817; le 15 février, en effet, il était encore à Home. Voir deux lettres de Pic V11 en date du 15 février 1817, dans Anaïssi, Bull,, p. 475-476. Après les discussion* préparatoires assez longues cl laborieuses, portant notamment sur les droits de patronat dont plusieurs couvents faisaient l’objet, les sessions commencèrent à N.-D. de Loaïsah, en présence d’AI. Gandolfi, délé­ gué apostolique. La première, du 13 avril 1818, fut consacrée a la question des monastères. On les répartit en quatre catégories : séminaires, couvents dc moines, couvents de moniales ct asceteria pour les femmes menant la vie commune sans prononcer de vœux. I ne commission spéciale fut désignée pour trancher les litiges que les droits de patronage pourraient smelter. A la deuxième ses*ion, 1 I avril, on indiqua quels cou­ vents serviraient dc résidence au patriarche et aux évêques, et l’on prit une excellente décision concernant les séminaires : le couvent dc Koumiyah (Kumjc) ser­ virait de petit séminaire national cl ’Ain Warqa serait réservé exclusivement aux études dc rhétorique, de philosophie et de théologie. Par malheur, cette déci­ sion si favorable à la bonne formation du clergé resta lettre morte. Koumiyah devint un séminaire patriarcal tout comme *Aïn-\Varqa où l’on entrait enfant pour sortir prêtre. (On trouve les pièces relatives au synode de Loaïsah dans les archives dc la Propagande, Atti de 1818.) Les actes du synode, signés par le délégué aposto­ lique, le patriarche et les évêques, furent soumis, suivant les instructions du Saint-Siège, Λ l’approbation pontificale. La Propagande y apporta quelques correc­ tions, ct quelques additions, que l’on peut remarquer dans le décret du 15 mars 1819. Pic \ 11, de vive voix d’abord, â l’audience du 1 avril, puis par lettres apos­ toliques du 25 mai. accorda l’approbation. Collectio Incensis, t. n, col. 575-580. On pourrait s’étonner que les réformes du concile du Liban, en 1736, plus d’une fois sanctionnées par Home, n'aient été complètement réalisées qu’à la suite du synode dc 1818. Le Liban ne voyait pas 1rs choses avec les mêmes yeux que la curie. Les monastères mixtes ne choquaient pas le populaire, pas plus que la cohabitation, dans un séminaire, des élèves et des religieuses dc service n’étonne actuellement les occi­ dentaux. Guère plu* que dans 1rs séminaires modernes on n'entendait parler dc scandales, et on ne voyait rien qui blessât la morale ou choquât le sens chrétien. En Orient, le souci dc la bonne tenue chez la femme ct la condition sociale qui lui est imposée écartent les dangers d’abus même parmi les gens du monde : à plus forte raison dans les monastères où fleurit la mortifi­ cation corporelle. Cf. Dandlni, op. cit., p. 67-68, 75-76. Dc loin en loin, sans doute, quelques fâcheux incidents 103 se produisirent, et c’est ce qui motiva la reforme de i 1736. Voir une lettre de trois évêques maronites, adressée à Home le 28 février 1733. dans le cod. val. lut. 7262. fol. 178 r* et v% Mais c elaient des cas isolés dont, parfois, on exagéra la portée. On pourrait citer ici quelques témoignages intéressants; contentonsnous de renvoyer aux textes suivants : une lettre du | P. Fromage, S. J., dans les Lettres édifiantes. Levant. | t. i, Lyon, 1819. p. 106 sq.; le comte Volney. Voyage | en Égypte et en Syrie pendant les années 17S3, 17si et 17SS. t. n, 1792, p. 18; H. Guys. Beyrouth et le Liban. Belation d'un séjour de plusieurs années dans ce pays. t. n. Pari . 1850. p. 185-187. Ces témoignages sont d’autant plus probants que leurs auteurs, témoins oculaires et d’un esprit observateur, ne manquent pas de relever les abus quand ils en rencontrent. Somme toute, le régime des monastères mixtes n’impliquait pas grand danger pour la vertu, pas plus que la présence de sœurs dans les évêchés et les sémi­ naires d’Occident n’entrave l’observation des vœux religieux et des obligations de l’état clérical. Dans ces conditions, les autorités locales responsables ne sai­ sissaient pas trop Γurgence de la réforme. Ils la pres­ saient d’autant moins que beaucoup d’obstacles, même d’ordre matériel, s’opposaient a sa réalisation. Voir le synode de Békorki. tenu en 1790. sess. vu. dans 'Abboud, Helazioni. t. n. p. 577-580. Au surplus, Λ l’imitation du deuxieme concile de Xiccc, le synode du Mont-Liban tolère les monastères déjà existants, mais a la condition que les moines et les nonnes habitent deux corps de bâtiments, entièrement séparés. Part. IV. c. n, n. J6. Quoi qu’il en soit, il fallut attendre l’avènement du patriarche Hobaïch pour assister A la disparition com­ plète des monastères mixtes. Sa lettre du 26 sep­ tembre 1826, adressée aux communautés de moniales et de femmes dévotes vivant a la manière des religieuses, donna au régime le coup de grâce. D’autres obstacles, d’ordre économique ou même politique, entravèrent l’application de la réforme rela­ tive à la résidence des évêques. On ne crée pas des évêchés du jour au lendemain, surtout quand les cir­ constances ne s’y prêtent pas. Nous avons dit qu’avant le synode du Mont-Liban, les évêques, considérés comme vicaires du patriarche, demeuraient générale­ ment près de celui-ci ou habitaient un monastère ou un ermitage. Ayant divisé le patriarcat en eparchies, l’assemblée de 1736 leur imposa l’obligation de la rési­ dence. A défaut de maisons épiscopales, les titulaires des nouveaux diocèses se fixèrent où ils purent, de pré­ férence dans des couvents placés sous le patronage de leurs parents ou d’une famille qu’ils connaissaient, même en dehors de leur territoire. Cette situation ne tarda pas à engendrer des inconvénients graves, si bien que le synode de *Aïn-Chaqiq, en 1786, à la demande des notables de la nation, jugea nécessaire de rétablir la résidence des évêques auprès du pa­ triarche. Text© dans ’Abboud. op. cit., t. n, p. 193 sq. Les actes de celte assemblée, on l’a dit, furent annulés par Pie VI et les évêques continuèrent d’agir comme par le passé jusqu’en 1818. Le synode de Loafsah fixa le couvent où chacun d’eux vivrait, mais il fallut attendre le patriarcal de Joseph Hobaïch (1823-1815) pour voir l’application définitive des décrets concer­ nant la résidence. A partir de 1835, les prélats maro­ nites commencèrent â doter de demeures épiscopales leurs eparchies respectives. Actuellement, la résidence est strictement observée et chaque diocèse possède son évêché Debs, Histoire de lu Syrie, t vin, p. 769-770; P. Chebii, Biographie du patriarche Douai hi. p. 40-11. Jean El-Hélou mourut le 12 mai 1823. Son succès *cur, Joseph Hobaïch (Habaisci), fut élu le 25, intro­ nisé le 29. et le P. Basile Dursun, «lu couvent arménien 104 de Koralm, partit pour Home afin d’accomplir les démarches d’usage Hobaïch n’avait ni l’âge cano­ nique (40 ans) ni la majorité des deux tiers, requise pour l’élection patriarcale. Lu Propagande, en exami­ nant le doss er electoral, constata ces defauts, suffi­ sants pour entacher de nullité l’acte du 25 mai 1823. .Mais le pape valida et confirma l’élection au consis­ toire du 3 mai 1821. Les pièces relatives à celte ques­ tion sont dans le Bullarium pontificium S, Congregat, de prop. fide. t. v, p. 1-11; Anaïssi. Bull., p. 187-501. Energique, tenace, d’une piété exemplaire et d’une pureté de vie cl de doctrine irréprochables. Hobaïch dirigea toutes ses pensées vers l’observation des canons réformateurs du Mont-Liban, l'éducation du jeune clergé et la protection de la foi catholique dans les Aines populaires, l’n danger nouveau menaçait cellc-ci : des protestants venaient d’arriver a Bey­ routh et commençaient leur propagande. Hobaïch édicta des mesures rigoureuses et brandit la menace des peines ecclésiastiques pour arrêter l’action des nouveaux venus. Le collège de Rome n’existait plus depuis 1808 Le patriarche eût voulu le ressusciter; mais les circons­ tances firent échouer ses démarches. Voir les deux brefs Magno semper. 11 janvier 1830, et E7.M dubium. 1 I juillet 1832, dans Jus pontifie., t. iv. p. 723; t. v. p. 47-18. H dut donc pourvoir à la formation cléricale avec les moyens dont il disposait sur place. Il le fit en réorganisant le séminaire de ’ Aïn-Warqa et en éri­ geant deux nouveaux, celui de Mar-’Abdo llarharaïa. en 1830. et celui de Mar-Sarkis et Bakhos (saints Serge et Bacchus), en 1832. Comme 'Aïn-AVarqa et Roumlmiyah, les deux nouveaux séminaires ont rendu a l’Église maronite de très grands services. De plus, en 1810. Hobaïch fonda et (iota la société dite des mis­ sionnaires évangéliques, laquelle, toutefois, ne lui sur­ vécut pas longtemps. Sans sc lasser, il rappelait prêtres et moines a l’ob­ servation des articles conciliaires, et. sous son ponti­ fical. l’organisation paroissiale, notamment, fit un sérieux progrès. Malheureusement. Hobaïch ne déployait pas le même zèle pour le maintien des traditions liturgiques, même de celles qu’avait sanctionnées l’assemblée de 1736. Sur scs instances, le Saint-Siège approuva l’édition d’un nouveau rituel, préparé sous le précédent patriarcat, mais que le secrétaire de la Propagande. Angelo Maï. plus tard cardinal, avait sévèrement cen­ suré. Ce rituel, il faut bien le dire, n’est pas celui de l’Église maronite. P. Dib. La liturgie maronite, p. 89101. Aux yeux des liturgislcs au moins, cette malen­ contreuse réforme du rit traditionnel projette une ombre sur ce pontificat, par ailleurs si bienfaisant. Sa droiture, sa fermeté, sa sincérité valurent ù Hobarch non seulement la vénération de son clergé et de sa nation, mais l’estime des autorités ottomanes elles-mêmes. La Porte lui accorda la faveur d’avoir un chargé d’affaires à Constantinople, et lui envoya le mcdjidié de P· classe, distinction rare à cette époque. Les soucis de l’administration spirituelle n’empê­ chèrent pas Hobaïch de veiller aux intérêts temporels de son peuple. Afin de les mieux connaître et de les gérer plus efficacement. il établit le système de deux résidences : l’une, pour l’hiver, â Békorki. et l'autre, pour l’été, dans la région des cèdres. Mais, au lieu de laisser cette dernière dans la vallée de Qannoûblu. difficilement accessible, il la transféra à Dlmân. loca­ lité voisine, dominant la vallée. Il y bâtit une église et à côté d’elle, un cloître. Les événements tragiques de 1811 remplirent les dernières années du pontificat de Hobaïch de tristesse et d’amertume. Ils fournirent aussi au patriarche. • auquel ils imposèrent do lourds sacrifices et de cruelle' 105 préoccupations, l’occasion de donner In mesure de son intelligence, de son activité, de son énergie cl de sa chanté. Les chrétiens fuyaient devant les flammes» les massacres et toutes les horreurs de la guerre civile. Il fallait les recueillir, les protéger, les faire vivre. Hobaïch se dépensa sans compter, et mérita, de ce chef, de spéciales félicitations du pape Grégoire XV1. Bref (Juum dilectus du 16 février 1811. dans ./us pontific., t. v. p. 263. Au milieu de si cruelles épreuves, une tentative s’offrit à Hobaïch. L'agent diplomatique d'une puissauce qui voulait enlever à la France sa traditionnelle influence au Liban, essaya auprès de lui des marchan­ dages fructueux. Peine perdue. Après de longs et inutiles essais, l’agent menaça le patriarche et les maronites des pires catastrophes. A quoi Hobaïch se contenta de répondre : · Les maronites ont la France dans le sang. Supposez que vous arriviez à me con­ vaincre, mon peuple me lapiderait. - Ces détails sont relatés par un contemporain, le patriarche Jean I.Iadj; voir Darian, Les maronites au Liban, p. 296-298. La déplorable transaction du double qAïinaqûmat prétendait introduire la paix au Liban. En réalité, elle prépara, comme on l’a dit ci-dessus, les troubles de 1815. Cette fois, le patriarche n’eut plus la force de supporter le choc. Frappé de paralysie, il tomba sur la brèche, comme un soldat, le 23 mai 1815. Sur le patriarche Hobaïch, voir Debs. Histoire de la Syrie, t. vin, p. 719, 769; Ghabricl, op. cit., p. 757-767; le P. Mansoûr El-Hattoûnl. op. rit., p. 253 sq.. 309-312. Nous avons aussi utilisé une biographie inédite du patriarche Hobaïch» écrite par un prêtre de ses con­ temporains. La tempête épouvantable que traversait alors le Liban empêcha le collège électoral de se réunir, suivant l’usage, le neuvième jour après la mort du patriarche. Ce fut seulement le 16 août 1815 que les évêques purent s’assembler à DImàn pour élire, le 18, l'évêque de Damas, Joseph El-Khazen Les lettres synodales portent la date du 18 et du 21; elles partirent pour Borne comme de coutume. Au consistoire du 19 jan­ vier 1816. sur la demande de Nicolas Murad, arche­ vêque maronite de Laodicée. le pape confirma le nou­ veau patriarche et lui accorda le pallium. L’élection de Joseph El-Khazen donna lieu. Il est vrai, à quelques manifestations hostiles auxquelles fait allusion l’allo­ cution consistoriale du 19 janvier 1846. Mais, grâce à sa charité exquise, à ses manières à la fois graves et aimables, que l’éclat d’une noble origine faisait par­ ticulièrement apprécier, le nouveau patriarche se concilia bientôt la sympathie de tous. Debs. op. cit., t. vin, p. 751-752; Ghabricl. op. cil., p. 768-787; Man­ soûr El-Hattoûnl, op. cit., p. 312-311 et 323; Mislin. Die Hcilifjcn ()rtr,t.i. Vienne. 1860. p. 380. Le ponti­ ficat de Joseph El-Khazen marqua un retour à la dis­ cipline dans l’administration de la pénitence. Aux termes du concile du Mont-Liban ; Sacerdos in ecclesia, non autem in priuatis xdibus confessiones audiat, nisi ex causa rationabili, t/uir quuni inciderit, studeat tamen id decenti, ac patenti loco pnrstarc. Extra ecclesiam sine necessitate, qui picnitentiu sacramentum administrauerit, sine sircutaris sit, sine regularis, et etiam parochus, arbitrio Ordinarii puniatur. Exceptis sacerdotibus, qui commode in ecclesia confiteri non possunt. Part. I. c IV. n. IO. L'oubli de cette lof et l’abus de Ia con fession hors des églises provoquèrent un décret de la Propagande, du 18 février 1851, renforçant la pres­ cription conciliaire et interdisant a tout prêtre, sous peine d'encourir la suspense iftso facto, d’entendre, hors le cas de maladie ou d’une cause grave reconnue par l’Ordinaire du lieu, la confession des fidèles dans leurs maisons Le synode du Lilian ajoutait eu même endroit Curent ordinani, ut côn/essarius habeat in ecclesia sedem confessionalem, in qua sacras confer siones excipiat, qua· sedes patent i, conspicuo, et apto ecclesia: loco posita, traie etiam perforata, inter penilentem, et sacerdotem omnino sit instructa. Le même décret de la Propagande renouvela celte prescription par rapport a la confession des femmes cl porta contre les contrevenants la suspense ipsa /acto. (>> mesures ne furent pas sans effet Ghabricl, for n/.. p. 786-787. Le patriarche El Khazeii mourut le 3 novem bre 1851. L'état politique du Liban exigeait que son successeur fût capable, â la fois, de parler ferme aux persécuteurs cl de prodiguer aux victimes le réconfort et les motifs d’espérer, l ’n prélat maronite possédait ces qualités : Paul Mas’ad. archevêque de Tarie» homme au visage volontaire et dont le regard aigu fouillait les consciences. Le 12 novembre 1851. l’épis­ copal le désigna par acclamation, et, au consistoire du 23 mars 1855, Pie IX le préconisa. Le patriarche Mas’ad, op. cit., p. 189, η. 1 ; une lettre du même pa triarche clans Anaïssi, Collectio, p. 181; .1. Debs. op cit., t. vin, p 751 Le nouveau patriarche inaugura son ponti beat par la préparation d'un concile national, qu’il tint à Békorki. au mois d'avril 1856. sous la présidence du délégué apostolique, Mgr Brunoni. Il en rédigea lui-même le texte; et. pour donner plus de solennité à cette assemblée, il y convoqua non seule­ ment les évêques, mais les supérieurs généraux et les assistants des trois ordres maronites, les recteurs des missions latines et quelques notables de la nation J. Debs, op. cil., t. vin, p. 767*768; El-Hattoûnf, op. cit., p. 321 325. Le texte de ce concile, réuni dans l’intention non seulement d’assurer l'application du synode du Liban, mais d’introduire dans scs décrets les modifications qu'exigeaient les circonstances, est par lui-même plein d’intérêt. En pratique, cependant, sa portée fut insignifiante. Le Saint-Siège, en effet, bien que le pape eût écrit au patriarche pour le louer de l’œuvre accomplie, ne confirma jamais, du moins officielle­ ment. les actes de l’assemblée, lesquels restèrent, par suite, lettre morte. Cf. le bref Gratie nobis, 2 juin 1856. dans Jus pontifie,, t. vi a, p. 256, et voir ibid , η. 1 qui renvoie h la page 232 du même volume, η. I ; Debs, op. cil., t. vin, p. 767-768. C’est, peut-être, en 1866 que la situation de I Église maronite fut la plus douloureuse. Au milieu de la tourmente, .Mas’ad se montra constamment à In hauteur de sa tâche, sc prodiguant pour adoucir les misères et usant de ses hautes qualités d’énergie et de tact pour préparer les voies à la justice et à la paix. Lorsque cessèrent les massacres, des difficultés d’un autre ordre, diplomatique celui-là. s’offrirent à lui. Sur ces difficultés, on trouvera d'intéressants détails dans C. de Kochcmontcix. op. cit., p. 171175; Debs, loc. cit., t. vin. p. 727. 732. 751 ; El-Hnttoûnl, ibid., p. 365-379. En 1867, Mas'ad se rendit à Borne pour assister aux fêtes centenaires des saints apôtres Pierre et Paul. Depuis Jérémie AI-’Amchltl (t 1230), c’était, peut-être, le premier patriarche maronite qui fit par lui-même la visite ad limina. Par contre, il ne viendra pas nu concile du Vatican, où il sc fit repré­ senter par une mission que présidait Pierre Bostâni, archevêque de Tyr et Sidon. De Home, le patriarche sc rendit a Paris où Napoléon III l'accueillit avec tous les honneurs dus à son rang. Il poursuivit ensuite son voyage jusqu’à Constantinople. Le sultan ’Abdoul-’Aziz lui offrit l'hospitalité dans un palais parti­ culier où il avait eu le soin de faire pourvoir a tout, même à l'installation d’une chapelle. Le patriarche eut l'occasion de connaître a Constantinople cl d'apprécier Franco pacha, un Alépin de rit latin. Il exprima» 107 MARONITE (ÉGLISE), PATRIARCHES. XIX* SIÈCLE 108 difficultés, la passion de créer. Par-dessus tout, dans les sphères officielles, le désir de le voir à la tête l’amour de Dieu, de l’Églisc catholique el du peuple du moiitasarri/at du Liban. Le 23 septembre 1867, il maronite. Au cours de sa carrière, Jean l.Iadj avait s'embarqua pour la Syrie; et le lο(Jannodltn. C’est là que la cour patriarcale sc trans­ porte chaque année, pour y passer la saison chaude. La grandeur de cette construction n’étonne pas ceux qui connaissent les mœurs du pays. La résidence patriarcale est la maison maronite par excellence. Le patriarche y accorde aux étrangers, comme à scs enfants, la plus large hospitalité. Les per­ sonnes qu’il accueille à sa table se comptent, à certains jours, par centaines. Aussi la gestion du domaine temporel a-t-elle toujours sa part dans les préoccupations du chef de l’Eglisc maronite. Il lui faut, du reste, prélever sur ses revenus les sommes Ill ΜΛΚΟΝΙΤΕ ÉGLISE:. LES PEHSÉCΓΤΙΟ NS qu’il destine aux œuvres, aux aumônes, à l’entretien r merit tniaginibui D. .V. Joseph Aloys Assémani P 1783/, membre de l'aca­ Jctu Christi; t, iv, /h a aeris dr Ipara Virginia Imaginibus démie pontificale· est surtout connu comme auteur du in orient·' ct occident· cullta; t. v. D< sacri* Pain itiner loris Codex liturgie us Eclesiee universcr, 13 in-P, Rome. et venerandis reliquiis, qua ad Christum dominum et ad 1719-1766. A son neveu. Simon Assémani (t 18^1). Virginem deiparam referuntur. Excerpta ex hufus nptrU de l'académie des sciences, lettres et arts de Padoue. t. P vulgavit. L Bottarius in dissertatione dr lah ranmsibus professeur de langues orientales a l'université de cette parietinis .Xicolai Alemanni recusa Borna anno AfDCC/A’Z : ville, nous devons le C.atalogo de’codici mannscritti hand exigua part ex incendio erepta. Synodus untiochena Morandarum a Jagepho Pelra Gazent orientali della biblioteca naniana, 2 in-P, Padoue, patriarcha, riusqur archirpiscopis · piscoplsque celebratu in 17X7-1792 .Monte Libano anno 1736, prtraldc Josrpho Simonin AseeL'activité des écrivains maronites du xvn· cl du mania Clrnuntis A//. ablegato aposta!tco, qui etundem xvm· siècles faisait dire au célèbre orientaliste fran­ synodum arablcr composuit, et latine reddidit. Latinum çais, Rubens buval : SI l’on excepte Reoaudot qcl. exemplar a Benedicto X /V. approbatum cl confirmatum rxtat dans sa collection des liturgies orientales, traduisit les in urchin. S. Congregationis de propaganda fide; arabicum liturgies syriaques, il faut reconnaître que c'est aux vero ad archetypum collatum, quorum concordare testantur ejusdem synodi putret, quorum subscriptiones et sigilla in maronites ct notamment a la famille des Assémani que calce occurrunt, servatum est ex incendia. revient l’honneur d'avoir initié les savants de I Eu­ 5“ Eiichologia Ecclesia? orientalis complectentia ritu* et rope aux richesses littéraires renfermées dans les ordines divina liturgia·, officiorum, sacramentorum, conte· manuscrits syriaques. Ces manuscrits n’étaient pas crationum ct benedictionum, additis doctorum uln usque Eccle­ encore très nombreux dans nos bibliothèques. J.-S. sia· opusculis nondum editis, in septem libros distributa : I. I. Assémani avait dote la bibliothèque du Vatican d’une Euchologium Ecclesia syriaca- Maronitarum; I. II. Ecclesia belle collection, qu’il tira en partie du couvent de syriaca· Jacobitarum; I. III. Ecclesia· syriaca· Xestorianoram; I. IV. Ecclesia· graca Mrlchitariim; I. V. EcclesiaNotre-Dame des Syriens, situé dans le désert de Nitrie Armcnorum; I. VI. Ecclesia· a-gyptiuca· Captorum; I. VII. (ou Scétéi en Égypte: c'est dans celle collection qu’il Ecclesia· athiopica' A byssinorum. prit les matériaux de sa Bibliotheca orientalis. Le 6· Concilia Ecclesia- orientalis sex in tomos digesta, quorum catalogue des mss. orientaux du Vatican, qu’il rédigea plurima vel integra, Del magna rx parte in lucem exeunt ex avec l'aide d'Étienne-Évode Assémani, permet­ mss. codicibus orientalibus ; t i. Concilia Ecclesia- syriaca· tait à d’autres orientalistes de continuer ct d’amé­ Maron itarum; t. n. Chalda-orum seu Nextorianorum; liorer son œuvre, mais la Bibliothèque valieane était t. in. Syrorum Jacobitarum; t tv. Copiorum; t. v. Armenoram; t. vi. Gnreorum, Albanorum, Huthcnorum. alors peu accessible aux étrangers. Les autres biblic7· Syria vetus et nova. Libri IX : t. i. Summaria Intius tf.èques de l’Eu:ope, moins riches, n’avaient pa·» Syria· descriptio; t. 11. Dr Pala sima; L ill. Ih Pha-nice; encore publié leurs catalogues, à l’exception de la t. iv. Dc .Syria ccrl< ct cuphralcsia; t. v. Dc Mesopotamia; Laurentienne de Florence, dont (Étienne) Évode t. vi. Dc Assyria; t. vn. De Cilicia; I. vm. De Arabia; Assémani avait décrit les mss. orientaux, parmi les­ I. ix. />r .Egypto; liber l ct IX cum variis fragmentis cete­ quels figurent quelques mss. syriaques. - La littéra­ rorum librorum ex incendio erepti fuere. ture syriaque, Paris. 1907, p. xi-x. Cf. A. Baumstark. S« Historia orientalis. Libri IX : t. i. Ih Syris Martknitis; t. n. De Gnvcis Mclchitis; t. m. De Drusis ct XazaGeschichie der syrischen Literatur, Bonn. 1922, p. 6. nris; t. iv. De Mahomi lanis; t. v. De Coptis; t. vi. Ih Loin de s’arrêter à la fin du xvm· siècle, celle renais­ Syris Jacobilis; t. vn. De .Elhiopibus sive Abyssinis; sance intellectuelle n'a fait que s’épanouir davantage t. vm. I)· Syris Xrslurianis; I. ix. Dr Armenia. au cours du xix·. Les séminaires et collèges nationaux 9° Dissertatio theologica de validitate ordinis ab episcopis se sont multipliés. Des congrégations religieuses irgyptiis colluti; nec non dissertationes aller, relationes et latines ont ouvert au Liban cl en Syrie d’autres eta­ vota in variis causis et dubiis Christianorum, pnesertim blissements, au premier rang desquels il faut citer orientalium. Joscpho Simonin Assrmunio a .S.S. Congrega­ tionibus dr propaganda fide et s. inquisitionis commendari ΓΙ niverslté de Saint-Joseph, fondée par les pères de solitis : qua· scripta extant in archiis earumdeni congregatiola Compagnie de Jésus. Ajoutons que le clergé doit la num. Ea autem omnia in unum congesta, centum magna formation d’une partie de son élite aux séminaires di volumina minimum conficiunt. Saint-Sulpice de France, au séminaire oriental de» 10° Grammatica syriaca absolutissima arabice exposita, jésuites à Beyrouth, au collège de la Propagande ct nolis ct vocalibus animata, ex incendio erepta. — A. Mnl, au nouveau collège maronite de Rome. Script, vet. nova collectio, L ma, p. 166-168. L L'union des Églises. Nous serions incomplet si Ajouter Ia Bibliotheca iuris orientalis canonici et civilis, nous passions sous silence la part qui revient aux 5 in-1% Rome, 1762-1766. maronites dans la poursuite de l’union des Églises Rien d'étonnnnt que J.-S. Assémani ait clé entouré Aux xvi· ct xvir siècles, se dessina, en Orient, un â Rome de respect et d’estime. Il était préfet dc la mouvement de retour vers le centre de la catholicité. bibliothèque valieane, chanoine de la basilique de Le clergé maronite y joua un rôle de première impor­ Saint-Pierre, prélat référendaire des deux Signatures, tance. Lorsque le patriarche chaldéen. Elie VI (1591* consult cur du Saint-Ollice. sigillator de la Péniten1617), envoya un délégué auprès de Paul \ pour rece­ ceric apostolique, etc. voir la doctrine de l’Eglise de Rome, le pape écrivit L’exemple de J.-S. Assémani fut suivi par scs au patriarche maronite et à l'archevêque d’Ehden, neveux. Étienne-Évodc (Stephaniis Evodius) ct Georges 'Andra (plus tard patriarche), pour les remer­ Joseph-Aloys et par son petit-neveu Simon. Étienne cier des services qu'en toute celle atTaire lui avaient Évode Assémani. archevêque <Γ \pamée. préfet de la rendus deux élèves du collège maronite de Rome. bibliothèque valieane (t 1782). après avoir étudié les Lettre Bcvcrtdur, 25 mars 1611. dans Samuel Glainil. mss. orientaux de la Laurentienne de b’Iorencc dans Genuintr relationes inter Sedem apostolicam ct Assyrio­ Bibliotheca medicem Laurcntiana· ct Palatime codicum rum orientalium seu (Jialdtrorum Ecclesiam, Rome. mss. orientalium catalogus. In-fol.. b’Iorencc. 1752. el 1902, ρ. 132-133; cf. lettre Comitantur, 25 mars 1611. édité les Acta sanctorum martyrum orientalium, 2 inibid., p. 137-138. cl voir G. E Khayyath, Syrt orien­ foL. Rome. 1718· travailla avec son oncle à la publi­ tales, seu Chaldici, Nestoriani et Bomanorum Ponti­ cation du Bibliotheca apostolicn· vaticanir codicum ficum primatus, Rome, 1870. p. 105-106. mss, catalogus, 3 ln-fol.» Rome. 1756-1759. et dressa Les maronites prirent une part active â la forma le catalogo della bibliolcca ('.htgiana, in-fol., Rome. lion de 1’1*4lise syrienne catholique. André Akidjan. 1761. On lui doit également le catalogue des mss. qui devint le premier patriarche de cette nouvelle persans el turcs et, en grande partie, celui des mss. communauté, leur doit son éducation. Né a Mardin IS), qui l’admit d'abord parmi scs moines, et l’envoya ensuite au col­ lège de Home. Le successeur d’AI-'Aqoûrî lui conféra la prêtrise et. le 29 juin 1656, le sacra évêque d’Alcp. Mais, des l’année suivante, le nouvel évêque syrien, aux prises avec de graves difficultés, dut abandonner Alcp et se réfugier à Qannoûbîn. Douaihi, le futur patriarche maronite, venait d’être ordonné prêtre, le 25 mars 1656. Il encouragea Akldjan et linit par le décider à rentrer dans sa ville episcopale. Bien plus, il l’accompagna à Alcp cl s’employa, plusieurs mois durant, a le soutenir, à l’aider, à raffermir dans leur foi les jacobites unis. Voir la lettre écrite par Douaihi lui-même au P. Pierre Mobarak (Benedictus) le 1er mai 1701. dans Debs. op. cr/., t. va, p. 308-310; Chcbli. liiographic du patriarche Douaihi, p. 21-28; D. Naqqachah. archevêque syrien d’Alcp, Λα conver­ sion des Syriens (en arabe). Beyrouth. 1910. p. 36-11 ; A. Babbath, op. cil., t. r. p. 91 sq.; 153-155; t. n, p. 78 79. 297-299. Certains auteurs, se fondant sur une relation écrite a Alcp. en 1662. par les supérieurs des missions des jésuites, des capucins et des carmes, affirment qu’à Borne Akidjan était au collège de la Propagande. Voir celle relation dans Babbath, op. cit.. t. i. p. 150 sq. Mais, en l’espèce. Douaihi, qui sc trouvait à la Ville éternelle en même temps que le futur patriarche des syriens, est une plus sûre autorité que les mis:ion· narres. Or, nous savons par lui qu’Akidjan était au collège maronite. Annales. an. 1656. fol. 112 v% Le dévouement des maronites a leurs frères des Eglises voisines ne se ralentit pas au cours du xvni· siècle. A la mort d'Athanasc IV Dabbâs, patriarche mclkile. survenue en 1721, la lutte entre Cyrille VI Tànâs et Sylvestre de Chypre, pour la possession du siège patriarcal d’Antioche, déchaîna, surtout à Alcp et cela à l’instigation du Phanar une terrible, persécution contre les mclkiles unis. C. Karalcvskij art. Alep, dans le Diction, d'hist. ct dr géogr. ccclés. Bon nombre de ces derniers se réfugièrent au Liban, auprès du patriarche maronite, alors Jacques 'Aouad. Celui-ci les accueillit et leur donna l’hospitalité au monastère de Qoshaîya, situé au fond d’une vallée, à près de deux lieues de Qannoûbin. Les mclkiles orthodoxes de Koura (Liban nord) l’apprirent cl. d’accord avec ceux de Tripoli, dénoncèrent le patriar­ che cl scs hôtes au pacha de celte ville, comme traîtres a l’empire. Jacques 'Aouad dut se réfugier, lui aussi, a Qoshaîya. Mais, grâce à l’in fluence des Khazen, il parvint à calmer la colère du pacha et dirigea ses protégés vers le Kasrawûn afin de les mettre a l’abri de toute perquisition. Peu de temps après, ce fut Cyrille VI TAnûs lui-même qui s’enfuit au Liban. L’épiscopal maronite le reçut avec un empressement fraternel. Puis, patriarche et évêques écrivirent en sa faveur a l’ambassadeur de France à Constanti­ nople. Par malheur, la lettre tomba entre les mains de Sylvestre, son rival. Sylvestre, porté sur le siège d’Antiochc par le Saint Synode de Constantinople et pourvu du firman de reconnaissance civile, accusa de trahison Jacques 'Aouad et ses évêques pour avoir pris la défense des mclkiles catholiques, soi-disant enne­ mis de la Porte. Le pacha de Tripoli envoya ses troupes au monastère de Qannoûbin. Elles le pillèrent. se saisirent des moines et du frère du patriarche et les conduisirent à la prison de Tripoli. Détenus comme criminels, ils ne furent libérés qu’à prix d’or. Quant a Jacques 'Aouad et à scs évêques, ils se cachèrent Jusqu’au rétablissement de l’ordre par les soins des Khazen. Le récit de ces événements sc trouve consi­ gné dans les registres du monastère de Qoshaîya, cité par J. Darian, Les maronites au Liban, p. 161- 120 I 171. (J le patriarche Mas’ad, op. cit., p. 82-83. Avec le même dévouement le successeur de 'Aouad mit au service de l’union le prestige de son auto­ rité. Elias Xestorianorum per universum orientem degentium patriarcha, dit L S. Assémani. qui Sedem in Afnssulana urbe, scu nova Xinive ad Tigrim habet, audita Clementis (XII) in omne Christianorum orien­ talium genus benignitatis /ama, literis insuper tam a Josepho Antiocheno maronitarum patriarcha. et a Stephana Evodio meo ex sorore nepote, archieplscopo Apamea·, anno 17-l, quam a me anno sequenti ad ipsum perscriptis excitatus, Itomanir Ecclesia· doctri­ nam, detestatis erroribus, sc profiteri, missis ad eumdem Pontificem et ad Sacrum congregationem de Propaganda Eide epistolis, significavit. Hibl. juris, t. m, p. xxxXXXI. Le même dévouement fut manifesté a l’égard des arméniens auxquels les maronites ouvrent leurs bras ». (ioiidard, op. cil., p. 180. C’est encore pour la même cause qu’on vil en Égypte et ailleurs Joseph-Simon Assémani et son neveu Éticnnc-Évodc. Le succès de leur mission nous est raconté par Assémani lui-même. Lettre au car­ dinal Fleury, dans Babbath, op. cit., t. r, p. 182; cl Helazione. p. 25-29. Ces quelques indications suffisent à montrer l’acti­ vité des maronites à promouvoir l’union. l*nc assem­ blée tenue à Alcp (Syrie) au xvm* siècle ct qui réunit les chefs des différentes confessions chrétiennes de celle ville : maronites, mclkiles, syriens, arméniens et les supérieurs des communautés religieuses latines, disaient de l’Église maronite qu’elle était le rifugio di lutte le nazioni orientali catloliche. On aurait pu ajou­ ter : et l’ouvrière du rapprochement avec les noncatholiques. Voir le compte rendu de cette assem­ blée à la Bibliothèque vatieane. mss. lat. 7259, 726*3. 726t. cité par Mgr Nehmatnlla Auad, Per la verita. Borne, 1909, p. 16. Cf. aussi Faustus Naironus. Disser­ tatio de origine, numine ac religione maronitarum. Borne, 1679. p. 18, 19; extraits du diaire des mission naircs carmes d’Alep, ad an. 1692, dans Babbath, op. cil., t.n, p. 12, 19, 50,58; le patriarche Mas'ad, op. cit. p. 81, 106; J. Debs, op. cit., t. vin, p. 171, 598, 599. 718. 719; Chcbli, Hiographir du patriarche Douaihi. ρ. 1 12-1 II; L. Chelkho, dans Al-Machriq, 1900, t. in. p, 915. Le P. Dandini voyait donc juste quand, à la suite de son voyage au Liban en 1596, il recommandait â Clément VIH le peuple maronite comme une avantgarde des missions catholiques en Orient, op. cit., p. 233-231. III. CONSTITUTION ET SITUATION ACTUELLE DE L'ÉQLISE MARONITE. — Nous étudierons succe?ivemevnt ; I. La hiérarchie ecclé­ siastique. IL La liturgie (col. 128). HL La vie religieuse (col. 132). Nous terminerons par quelques données statistiques (col. 139). 1. 1 hÉiiAHCiiii: ecclesiastique. · La hiérarchie maronite se compose, comme celle de toutes les Églises, d’ordres ct de dignités. Le synode du MontLiban, s’exprime ainsi : · Les ordres mineurs sont ceux de chantre, de lecteur, de sous-diacre; les majeurs, ceux de diacre, de prêtre, d’évêque. Les dignités sont celles d’archidiacre, de périodeule, d’archiprèlrc, de chorévêquc et de patriarche. · ll.xrv. 18. I · Les ordres mineurs ; ceux de chantre ou psalmistc. de lecteur, de sous-diacre. 1. IA ordre de chantre. La liturgie maronite n’a pas de cérémonie4 spéciale pour la tonsure; celle-ci est incluse dans l’ordination du chantre ou psalmiste : L’ordination de chantre contient chez nous la ton­ sure cléricale; l’évêque la conservera avec exactitude, car, en certains manuscrits qui proviennent des jaco- 121 M VBONITE ÉGLISE), II1ÉBABC1IIE bites ct que des ignorants prennent pour de chez nom. la tonsure est omise. Synode du Lilian. Ill, il. I La fonction du psalmistr consiste dans le chant des psaumes et des hymnes cl la lecture des livres de l'Ancien Testament, â l’exception des prophéties. Ibid., II. xiv, |0; III. n. I. 2, 6. Il reçoit aussi le pouvoir d'exorcisci D’après notre rit. l'cxurcistal est contenu dans le dernier ordre, celui (h· chantre. Quand on ordonne celui-ci, on lui donne pouvoir d’imposer les mains aux cnergumenés et de chasser les démons... Mais que nid n'exerce cet le fonction, sans une per­ mission spéciale de l’évêque. qui ne sera d’ailleurs accordée qu’aux prêtres ou. en ras de nécessite, aux diacres. * 11, xi\. 19, HL n. 6. 2. Le lectorat. Le lecteur est charge de lire les leçons prophétiques. Chez nous, les leçons scrip­ turaires sont divisées en cinq catégories ct attribuées ô autant d’ordres. La 1" comprend l'Ancien Testament, excepté les Prophetes; In 2·. les Prophètes; la 3·, les Épllres catholiques cl les Actes des Apôtres; la I·. les Épllres de Paul; la 5·, les Évangiles. Les chantres lisent la lrr, les lecteurs, la 2*; les sous-diacres, la 3·; les diacres, la P; les archidiacres, la 5·. Quand, dans une église, il n’y a que des lecteurs, ils lisent toutes les leçons, cl le prêtre, l’évangile. Quand il y a un prêtre et un diacre, le prêtre lit l’évangile Je diacre, l’épitre. Quand un diacre ct un sous-diacrc assistent le prêtre, le sous-diacre chante l'épilrc, ct le diacre, l’évangile; car l’archidiacre est supérieur au diacre par la juridiction, non par l’ordre. 111. n, 2. 3. Le sous-diaconat. - Le sous-diacrc cumule les fonctions du portier, de l’acolyte et du sous-diacrc de l’Eglise latine. L'office du sous-diacrc est de servir le diacre, de garder les portes de l’église, de sonner clochettes ct cloches, de porter le chandelier, d’allumer les lampes de l’église, de préparer l’eau cl le vin pour le service de l’autel, de prendre l’aiguière et de présenter au célébrant l’eau pour sc laver les mains et le manulcrge pour les essuyer, de laver les pales et les corporaux, de donner au diacre le calice cl la patène durant le sacrifice, en tin de lire à l’église les leçons tirées des Épllres catholiques et des Aclcs des apôtres. Ainsi, le sous-diaconat contient trois ordres qui, dans l’Eglise romaine, sont conférés séparé­ ment : l'osliariat, l’acolytal. et le sous-diaconat. HL n. 3. (’.elle énumération des fonctions du sous-diacrc est suivie de la remarque qu’on va lire cl qui fixe pour l’Eglise maronite les règles du célibat ecclésiastique : • Puisque, chez nous, le sous-diaconat est encore compté parmi les ordres mineurs, le sous-diacrc n’est tenu ni aux heures canoniques ni à la garde de la chasteté, comme y sont tenus le diacre cl le prêtre. Il lui est donc loisible, même apres I ordination, de prendre femme; si cette femme est vierge ct si luimême ne se marie qu’une fois, il pourra être promu aux degré·» plus élevés du sacerdoce. Mais si. après son ordination, il épouse une seconde femme, ou bien une veuve ou une femme déflorée, son mariage sera valide; mais tout accès au diaconat ou ù la prêtrise lui sera interdit, cl il ne pourra plus continuer ù remplir dans l’église les fonctions de son ordre Gela vaut aussi pour le chantre et le lecteur bigames. 111. n. 3. Autre­ fois. comme du reste dans les autres Églises orien­ tales, les membres du cierge séculier étaient générale ment tous mariés. C’est pourquoi, on choisissait parmi les moines les candidats à l’épiscopat. Mais après la fondation du collège de Rome, le célibat des clercs, sans être Imposé par une loi. a commence à s’introduire dans la pratique; l’établissement des séminaires a soutenu et favorise ce mouvement spon­ tané vers la continence absolue. Actuellement, les clercs séculiers sont en grande majorité célibataires. 122 On n’a pas jugé a propos d’abolir la discipline primi­ tive qui autorise l’évêque a conférer le» ordres sacrés aux personnes mariées sans leur interdire l’usage de leurs droits conjugaux. 2· Les ordres majeurs : diaconat, prêtrise, épiscopal I Le diaconat. (/est le premier des ordre majeurs dans I Eglise maronite ; il impose au clerc l'obligation du bréviaire ct le rend inhabile a contracter ma­ riage. - L’offiCB du diacre est d'assister le prêtre à l’autel, d’encenser l’église ct le peuple, de lire publique­ ment l’épitre ct l’évangile, d'apporter à l’autel le pain cl le vin au célébrant, d'agiter le /labellum pour écarter de l'autel les insectes, ct aussi pour faire honneur au célébrant ct aux mystères, de distribuer l’eucharistie aux diacres, aux clercs inférieurs cl au peuple, de baptiser solennellement en l'absence de l’évêque et du prêtre, de prêcher avec leur permis­ sion, d’être prépose par l’évêque a l'administration de la caisse de l’église. Mais, pour que les diacres n’ex­ cèdent pas leurs pouvoirs, les Pères ordonnent : 1. que jamais le diacre ne s'assoie devant un prêtre sans son ordre; 2. Que jamais il n'ait la présomption d’adminis­ trer la sainte communion aux prêtres... HI. n. L 2. La prêtrise. Nous n’avons rien de particulier a dire sur l’ordre sacerdotal Mais il nous faut toucher d'un mut l'organisation paroissiale. L’on sait qu'avant le concile de Trente on pouvait fréquemment rencon­ trer plusieurs curé» sur un même territoire. A raison des inconvénients qui en résultaient, les Pères du concile exigèrent que chaque circonscription parois­ siale possédât un unique pasteur (tes», xxiv, c. 13. De re/.}. Le synode du Liban adopta cette reforme : Ha distinguantur a b episcopo Ecclesia parochiales. ut unaqua'quc habeat proprium parochum, III. ni. 2. Toutefois, pas plus en Occident que dans le patriarcal maronite d’Antioche, la règle de l’unique curé ne fut. dans la pratique, rigoureusement observée, loan. Chelodi. Jus de personi*. Trente, 1022, n 223. p. 345; J.-B. l?errères. S. .L, Institutiones canonica, i, Barce­ lone. 1920. n. 733, p 312; A. Vcnnccrsch J. Crvusen, E[Htome juris canonici. Malines-Home, 1921. t. ι. η. 101. p. 171. cl ici l’art. Ct’Hés, t. m. roi. 2436. 11 fallut attendre la promulgation du Code pour assister à la disparition complète et définitive, dans l’Église latine, de ce système. In eadem panrcia unus tantum debet esse parochus gui actualem animarum curam gerat, reprobata contraria consuetudine et reno­ vato quohbct contrario privilegio. Can. 160, $ 2. Voir aussi une réponse de la Commission puntlticalc pour l’interprétai ion du Code dans les Acta apost. Sed.· 1922. I. xiv, p. 526. En Orient, chez les maronites cl ailleurs, on continue de voir plusieurs prêtres simultanément et également charges de prêcher la doctrine chrétienne cl d administrer les sacrements à un même peuple, sans que l’un d’eux ail l’autorité sur les autres comnie un curê sur scs vicaires. 3. L’épiscopal. (Gébaïl cl Batroun), Chypre. Damas. Héliopolis (Ba’nlbek), Tripoli de 123 MA HO NI TE ÉGLISE), HIER \ RC II IE Sx ne. Tyr et Sidon. Voir le document officiel de cette division dans append. du synode, n. 11. p. 428-129. En même temps qu’ils en tracèrent les limites, les Pères du synode désignèrent les monastères qui devaient servir de résidence à certains évêques. Mais ces couvents nc se trouvaient pas tous sur le territoire des éparchies respectives. Cette anomalie canonique, duc ù l’état politique du pays et à la situation maté­ rielle des évêques, nc disparut qu’au xix· siècle, ainsi que nous avons eu déjà l’occasion de le voir. L’institution des diocèses fut contestée, dans la suite, comme nous l’avons vu plus haut (cf. col. 82). Benoit XIV dut Intervenir pour régler définitivement celle question. Le bref Apostollca pnrdrcrssorum, du 1 1 lévrier 1742, ramenait à sept les sièges épis­ copaux en dehors 7· ct ΛΓ//· sièdr5, Beyrouth, 1923. p. 56-58; Dandini, op. cit., (élection de Joseph Hisi en 1596), p. 113-115; une lettre adressée en 1604 au pape par l’épiscopat, le clergé et le peuple maronites dans cod. vat. lal. 72SS, fol. 215-219; l’acte d'élection de Joseph AI-’Aqoùrl. dans Analssi, Collectio, p. 113-114 ; DouaThi, Annales, an. 1670. fol. 115 v· et passim. I nc quatrième procédure prépara la voie à la légis­ lation du synode du Mont-Liban : les évêques seuls désignaient le candidat, le clergé donnait son adhé­ sion ct le peuple son acceptation. Ainsi furent élus Gabriel de Blauz.i en 1701 ct Joseph Dergham ElKhazen en 1733. Voir les lettres électorales dans les c(Hi. vat. lut. 7262, fol. 1 14-1 19; et 7258. fol. 208-209 ct 212. 213. 127 Μ \RONITE (ÉGLISE Enfin le synode du Mont-Liban flxn définitivement les modalites de l'élection. Seuls les métropolites et les évêques forment le collège électoral. L’élection peut se faire par scrutin; et alors, elle sera définitive si un candidat réunit au moins les deux tiers des votants; si non, il faudra recommencer les opérations jusqu’à ce que le quantum soit obtenu : IIL vr, 8, cf. 7, $ 17. Le synode admet aussi l’élection sans scrutin, par accla­ mation; mais, dans ce cas, le candidat n’est élu que s'il réunit tous les suffrages, /bid., 7. $ 18. La période électorale s’ouvre le neuvième jour après la mort du patriarche. Les candidats doivent avoir quarante ans révolus, être au moins prêtres et réunir les autres qualités requises par les canons, /bid., 7. ί 5, 10. Le synode du Liban a précisé minutieusement le mécanisme des opérations. Ibid., 7. Le nouveau patriarche une fois élu. on fixe le jour de sa consécration. Celle-ci doit s’accomplir en pré­ sence du corps électoral, suivant un rit prévu par le Pontifical. A la suite de celle cérémonie, élu et électeurs doivent écrire au pape pour solliciter le pallium et la confirmation du nouveau patriarche. Celui ci joint â sa lettre une profession de foi catho­ lique. Ibid. Tant qu’il n’a pas reçu le pallium et la confirmation de son élection, il n’a pas la plénitude de la juridiction patriarcale. Quibus rebus, id est, diplomate pontificio et pallio, a summo Pontifice de more acceptis cl a /temo t). Patriarcha solcnnl ri lu exceptis quemadmodum ad calcem ordinationis Pairlar­ chtr in pontificali perscribitur, plena et absoluta //i suo Antiocheno patriarchatu super universam maroniticam nationem lurisdictione fungitur. Ibid., n. 7, § 22. Les droits et privilèges du patriarches sont définis au ch. vi. n. 2. de la troisième partie du synode. En voici 1’énuméralion : 1. Dro t dr préséance sur tous les primats, les mé­ tropolitains et les évêques. 2. Faire porter devant lui la croix en tout lieu sauf à Rome, ou en présence du pape ou de son légat. 3. I ser des insignes patriarcaux, notamment des vêtements de pourpre. L Écrire des lettres synodiques aux autres patriarches. 5. Juger en appel des controverses déjà dirimées dans les provinces ou 1rs diocèses. 6. Consacrer personnellement ou par délégués les métropolitains et les primats de son patriarcat et leur donner le pallium. 7. Au cas où la nécessité ou l’utilité de l’Église le demande, il peut transférer d’un siège à un autre les évêques et les métropolites, leur donner des coadjuteurs : mais ceci ne peut se faire qu’avec l’assentiment des évêques. 8. Il peut accepter la démission d’un évêque et lui donner la faculté d’entrer en religion; mais cela doit s’accom­ plir au synode des évêques. 9. Il peut connaître des causes majeures et des affaires graves des évêques de son patriarcat, à l’exception de celles qui sont réser­ vées au pape 10. Il peut recevoir les recours des évêques contre les métropolitains et ceux des clercs et des laïques contre les évêques. 11. Il lui appartient de veiller â la pureté de In foi et â l’exactitude de la discipline et. pour cela, de visiter par lui-même ou par un délégué les divers diocèses. 12. Il rassemble et préside le synode des métropolitains et des évêques. 13 II peut édicter des canons obligatoires pour les métropolitains et les évêques. IL II peut frapper de censures les évêques et les métropolitains délinquants; mais le pouvoir de les déposer est désormais réservé au pape. Le patriarche peut néanmoins, à la suite d’une décision synodale, faire enfermer l’évêque cou­ pable dans un monastère en attendant la sentence définitive du Saint-Siège. 15. Il veille à la discipline monastique, approuve les instituts religieux cl exerce sa juridiction sur tous les moines de son ressort. 10. Il peut donner l’exemption aux églises et aux monastères dans les éparchies de son patriarcat 17. Son UT I RG IE nom doit être proclamé dans la liturgie après celui du pape. 18. Il peut se réserver des cas que nul évêque ou métropolitain ne peut absoudre, et, inversement, absoudre de tous les cas réservés dans son patriarcat; il peut réconcilier à l’Eglisc les hérétiques et les schis­ matiques de n’importe quelle secte ou nation, dis penser des empêchements de mariage, soit dirimants soit prohibants, absoudre ceux qui ont été excommu­ niés. suspendus ou interdits par les prélats de son ressort, lever les irrégularités pour la réception ou l'exercice des ordres. 19. Tous les sujets du patriarche tant ecclésiastiques que séculiers lui doivent la dime. 20. Seul il peut dans toute l'étendue du patriarcal, même en présence de l'Ordinaire du lieu, bénir, pré­ sider, exercer les fonctions pontificales. 21 Seul d peut instituer des fêtes de précepte pour tout le patriarcat, imposer des jeûnes extraordinaires, dispenser, pour motif d’ordre public, des jeûnes prescrits sans, d'ail­ leurs, pouvoir les abolir définitivement. 22. Seul d a juridiction sur les rites ecclésiastiques du patriarcal, avec pouvoir de réviser ou corriger rituel, pontifical, missel et autres livres liturgiques, d’introduire de nouveaux offices, d’en supprimer d’anciens; il peut sc réserver certaines fonctions, qui seront interdites aux évêques et aux métropolitains, telle la consé­ cration du chrême; en confier d’autres meme a de simples prêtres, comme la dédicace des églises et des autels, la confirmation, l’usage de la mitre et de la crosse cl la collation des ordres mineurs; augmenter ou diminuer tel rit. à condition d’en garder la sub­ stance, et ce de l’avis des évêques et de personnes compétentes. Il est bien entendu que tout ce qui a été dit des pouvoirs patriarcaux doit se comprendre en ce sens qu’il convient de ne rien faire d'important sans le synode des évêques et des métropolitains, de même que ces derniers ne doivent rien entreprendre, en dehors de l’administration ordinaire.sans consulter le patriarche. IL La Lin kgie. Le rit maronite appartient au groupe des liturgies syriennes du patriarcat d An­ tioche. Il utilise la langue syriaque et, pour certaines parties, l’arabe. Les relations des maronites avec l’Occidcnl ont exercé une profonde influence sur la discipline de leur Église. Mais ces effets n’ont commencé à se produire d’une manière systématique, dans le domaine pro­ prement liturgique, que vers la fin du xvr siècle. Cf. ci-dessus, col. 63. Le pouvoir pontifical, les mis­ sionnaires, la plupart des maronites élevés ù Rome ont été les artisans de la latinisation. Nous en étudierons brièvement les résultats dans les principaux livres liturgiques. I. Le missel. Dans le rit syrien, comme du reste dans les autres rites. la liturgie eucharistique se com­ pose de la messe des catéchumènes et de l’anaphorc. (’Αναφορά) qui correspond au canon romain. .Mais à la différence de la liturgie latine, le rit syrien possède un nombre considérable d’anaphores de rechange composées sur le modèle de la liturgie de saint Jacques. Les maronites ont, en outre, une nnnphore particulière, celle qui commence par le mol charar, et qui a beaucoup de ressemblances avec la liturgie des chrétiens de l’empire perse, connus sous le nom de syriens orientaux'. L’ensemble des anaphoris ne se trouve pas dans un missel unique. Les missel· offrent entre eux. de ce chef, une assez grande variété. Pour ne parler que des maronites, nous citerons trois recueils mss. qui étaient en usage chez eux et qui sont conservés â la Vaticane sous les n. 29 et il du fonds val. syr., et le n. 56 du fonds syr. Borgia. Le 29, exé­ cuté en 1536. contient vingt-deux anaphores, le 1/, écrit en 1561 et 1579, dix et le .56, copié sur un coder de l’année 1527, n’en renferme que sept. Sur le rit syrien, voir Mgr Hahmanl. patriarche, syrien d’An- 130 tloche, Les liturgies orientales d occidentales, Charfel (Liban), 1924· p 151 *q. Jusqu'il la fin du xvr siècle, le missel était encore manuscrit cl, partant, les modifications qu'on cher­ cha à y introduire n'eurent d'abord qu’une diffusion restreinte. L’imprimerie aida a les généraliser. La première édition du missel fut faite à Rome en 1592. sous le litre de Missale chaldaicum juxta ritum Keele· six nationis Maron itarurn. Elle entra officiellement en vigueur en 1596, au synode tenu en présence du P. Dandini qui en avait apporté nu Liban 200 exemplaires Dandim, op. cit., p. 102 et 125; Douaïhi, Manârat El· uqdâs (lampe du sanctuaire), t. n. Beyrouth, 1896, p. 326. Elle contient 1 I anaphorcs. Les retouches importantes que le texte liturgique y a subies concer­ nent les paroles de l'institution et l’épiclèsc. Le récit de la cène était raconté en d’autres termes que dans la messe latine. Ces termes variaient,du reste, avec les anaphorcs. .Maintenant, les paroles de l’institution sont une simple traduction du missel romain. Quant à l’épiclèsc, elle est mutilée : le célébrant ne demande plus (pie le Saint-Esprit soit envoyé sur le pain et le vin pour les transformer au corps et au sang du Christ, mais pour appliquer aux fidèles les diets du sacre­ ment eucharistique. Toutefois, on rencontre encore dans trois anaphorcs les traces de l’épiclèsc primitive. Dans la première édition faite à Rome, en 1596, le diacon icon n’a pas été corrigé à cet endroit. Le diacre continue d’inviter les fidèles à se recueillir devant le Saint-Esprit qui descend sur l’oblation pour la sancti­ fier. Mais, dans les éditions suivantes, il dira que le Saint-Esprit descend sur l’autel pour nous sanctifier. La deuxième édition du missel, faite également à Rome en 1716, ne rétablit ni les formules tradition­ nelles du récit de la cène, ni l’épiclèsc. Elle supprime certaines anaphorcs de l’édition précédente et les remplace par d’autres; notamment, elle ajoute l’anaphorc dite de l’Eglisc romaine, (pii contient quel­ ques prières d’origine latine, et introduit dans la pra­ tique la liturgie des présanctifiés pour le vendredi saint. La messe des présanctifiés célébrée jadis tous les jours du carême, sauf le samedi et le dimanche, était depuis longtemps tombée en désuétude, sans laisser de traces dans les livres usuels. On voulut la rétablir, suivant l’usage romain, pour le seul vendredi saint; mais une autre anaphorc qui n'a aucun rap­ port particulier avec l’ancienne liturgie, l’anaphore charar. fut adaptée à celle cérémonie. Synode du Liban, 11, xiiî, 17. Cf. M. \ndrivu. Immixtio rt conse­ cratio, Paris, 1921. p. 225 sq.; M. Rnjji, I nc anaphorc syriaque de SMre pour lu messe des présunetifiés, dans la Heouc de ΓOrient chrétien, t. xxi. 1918-1919. p. 2539. Les anaphorcs de l’édition de 1716 restent au nombre de quatorze. Nous avons encore une troisième édition romaine en 1762-1763. Elle réduit le nombre des anaphorcs à neuf. Les éditions postérieures xéculées à Qo/.halya et à Beyrouth (Liban), en 1816, 1838. 1855. 1872. 1888, 1908, ne dépassent plus ce chiffre. Elles ont toutes le même texte pour les paroles de l'institution· celui de la messe latine, et quelques-unes conservent les vestiges de l’ancienne éplclèsc. Les éditions du Liban ajoutent des péricopcs évangéliques pour tous les jours non fériés, ainsi que pour les fêles fixes et mo­ biles. Les maronites avaient un calendrier de saints peu fourni, et les missels imprimés à Rome ne donnaient de lectures évangéliques que pour certains jours de l'année. L’élaboration d’un calendrier complet ne fut pas immédiatement suivie de l'assignation à chaque jour des péricopcs scripturaires (épltrcs et évangiles). Il était réservé à lùirhàt, archevêque d’Alcp (17251732). d'accomplir ce travail. Debs, op. cit., I. vm. p. 515-516. Les péricopcs évangéliques furent Impri­ mer. DE Illl'.Ol.. CATII. ,·τ· niées pour In première fois dans le missel de Qozhaïya. Les épltrcs forment un volume à part, qui a déjà plus de huit éditions. Ajoutons que les maronites ont adopté les ornements et les hosties de l’Eglisc latine, cl nous aurons presque tous les éléments de prove­ nance occidentale. 2. Le rituel. Le rituel lui aussi a été profondé­ ment latinisé. Mais les changements ne s'introdui­ sirent que lentement dans la pratique. L< rituel, en effet, fut imprimé beaucoup plus tard que le missel. On inséra d'abord des modifications dans les nouvelles copies manuscrites; on chargea les anciennes de ratures et d'additions. Γη maronite, Joseph El-Bâni,en témoigne dans une note écrite par lui, en 1665. sur un codex conservé au fonds syr. du Vatican, n· /#, fol. 1: cl Assémani l'atteste â son tour, dans Jiibl. Λ post. Val. cod. mss„ catalogus. t π. p. 307-308. De plus, quelques rituels conservés à la Vaticane, Vat. syr. 300 et 311, et à la Bibliothèque nationale de Paris, ms. syr. 117, en font également In preuve. D’autres latinisalcurs recoururent à un pro­ cédé plus radical. Ils traduisirent du latin une partie du rituel cl l’imposèrent a l’usage. Ainsi, nous avons vu, notamment, les rituels du baptême et de l'ex­ trême-onction, imprimés â Home avec l'office férial abrégé, en 1647. On se trouvait donc, peut-on dire, en présence d'une sorte d’anarchie qui envahissait la discipline liturgique. Le patriarche Douaihi voulut une reforme: il se mit à étudier les vieux mss. afin de réta­ blir le rit de son patriarcal. Achevé en 1691. le rituel réformé fut promulgué par une lettre patriarcale qui lui servait de préface. Le Saint-Siège approuva l’œuvre «te Douaïhi, cl la Propagande proposa de l’éditer à ses frais. .Malheureusement, le projet n’eut pas de suite. Voir les documents parmi les mss. de la \ .H .cane, Val. syr. 310, .112,11 \ at. lat.,n. 9552, fol. 37 sq., cl n. 7261, fol. 109-1 IL Les tendances latini­ santes reprirent bientôt leur cours, d’autant plus fortement que le xvni· siècle manifeste, en matière d'innovations liturgiques, une particulière fécondité. On ne se contentait plus de copier te rituel romain; on allait puiser dans les ouvrages ascétiques d’Occident de nouvelles pratiques, cl on leur assignait une place dans le domaine cultuel. En 1752 paraissait à Home un nouveau nluel inti­ tulé : Sacerdotale Ecclesia' Antiochenae nationis Maronitarum. Accentuant toujours davantage le mouve­ ment de latinisation, il reproduit entre autres cérémo­ nies et bénédictions empruntées au rituel romain, avec le rit du baptême et de l’extrême-onction, celui de la communion des malades et de l'administration du sacrement de pénitence. Par réaction, le synode de 1755 permit l’emploi du Sacerdotale seulement pour les funérailles et prescrivit au clergé de se conformer, pour le reste, au rituel de Douaïhi. Lan. 5. .Mais le decret synodal ne put arrêter le courant, déjà trop fort. En effet, le Sacerdotale était presque entre toutes les mains, et les prêtres en suivaient les prescriptions. Le rituel s’encombra même de nouvelles dévotions cul­ tuelles dont plusieurs ont pour auteur le patriarche Joseph Estéphan (f 1793). 'Abboud. Biographie du pa­ triarche, p. 239. 210; Dobs, op. cil., t. vin. p. 536-537. (ne réforme s’imposait. Γη autre Joseph Estéphan, archevêque de Cyr (1810-1823), se chargea d’en élaborer le plan. Par malheur, au lieu de s’inspirer de la méthode et de l'œuvre de Douaïhi. il enre­ gistra purement et simplement les résultats acquis et soumit son travail au patriarche El-I.lélou, Celui-ci n'eut pas le temps de s’en occuper; il mourut en 1823. Son successeur envoya le projet du nluel au SaintSiège. en 1825, pour qu'il l’approuvât et le fît impri­ mer à Rome. Angelo .Mai, Payant examiné et comparé avec celui de Douaihi. réd gea un rapport defavo X. — 5 131 MARONITE (ÉGLISE). rabie; il fit surtout remarquer que le nouveau rituel n'était pas celui dc (’Église maronite. La Propagande le retourna alors au patriarche et y joignit les réserves que les cardinaux avaient formulées a la congrégation du 21 janvier 1833. Sur de nouvelles instances du patriarche et de l’épiscopat* le rituel d'Estéphan fut enfin imprimé à la typographie dc la Propagande en 1839-1840, divisé en deux volumes dont l’un a pour titre· Rituale aliirque pin* precationes ad usum Ecclesia? Maroniticn* et l’autre. Ritus administrandi nonnulla sacra­ menta ad usum Ecclesia- Antiochena' Λ iaconitorum. Voir les documents parmi les mss de la Vaticane. Val. lut. 9SS2t fol. 39, 46, 175-177. 252-253. 259, 261. 266. 268. C’est le rituel qui est actuellement en usage. Le premier volume a été réédité en 1909 ct le second en 1897. 3. Le pontifical. Ce livre était compris dans la réforme dc Douaïhi. Λ son tour, il fut ensuite retouché ct modifié, mais sans trop subir l'influence latine. Dans l’ensemble, il reste conforme au cadre tradi­ tionnel des usages du patriarcat d’Antioche. Il existe pourtant un rit d’importation romaine, qui figure parmi les fonctions épiscopales, celui dc la confir­ mation. A la suite des ordres réitérés de Koine, l’ad­ ministration de ce sacrement a été réservée â l'évêque. Elle avait jadis fait partie, comme c’est encore la règle dans les autres églises orientales, de l'initiation chrétienne : le prêtre confirmait lui-même le nouveau baptisé. L’attribution exclusive de ce pouvoir à l'évêque a été effectivement établie au cours du xviii· siècle, notamment après le synode du Liban, tenu en 1736. Voir une lettre d'Abraham Ecchellensis dc 1651, dans Antiquitates Ecclesia* orientalis. Londres, 1682, p. -168; J.-A. Assémani, Codex lilurg., t. n. p. 350, n. 2 et t. m, p. 187-188. Ce changement dc discipline exigeait qu’un rit spécial fût assigné à la confirmation et rattaché au pontifical. On adopta celui de l’Église latine; mais il figure tantôt seul, tantôt encadré dc prières et d’hymnes plus ou moins longues. Anciennement, le saint chrême (malroun μύρον) était, suivant la discipline de l’Orient, composé d’huile cl de baume mélangés avec d’autres parfums. Voir l'énumération de ces substances dans une lettre du patriarche à Léon X, Labbe, ConciL, t. xiv, col. 318.319. Pour se conformer aux ordres du SaintSiège, les maronites étendirent encore â cette matière la pratique romaine : le chrême n’est plus qu’un mélange d'huile et dc baume. Ils avaient déjà, depuis plusieurs années, adopté cet usage lorsque le synode du Liban fut réuni en 1736. Synode. IL ni, 3. •I. I/office divin. -— La récitation privée de l'office n'est pas de règle traditionnelle dans la discipline de l’Orient; le principe est que l’ofîlcc doit être célébré au chœur. Cependant, l’obligation du bréviaire au sens occidental s'est peu à peu introduite dans les églises catholiques. Son application chez les maronites doit dater île loin, car, dans les vieux pontificaux, l’exhortai ion de l'évêque rappelle au nouveau diacre le devoir d'être assidu à l’office le malin, le soir et à minuit, et de réciter en son particulier les autres prières. C’est qu’en effet, jadis, clercs ct fidèles allaient chanter à l’église l'office de l'aurore, des vêpres et dc la nuit. Synode du Liban. Il, xiv, 31. Au rapport de Dandini qui était au Liban en 1596, les maronites avaient. Λ cette époque, l’habitude dc chanter également les autres parties de l'office. L’accomplissement de ce devoir s’était tellement ancré dans leurs mœurs, qu’ils s'étonnaient grandement de no pas voir le délégué apostolique les suivre ά l'église â toutes les heures dc la prière. Dandini, op. cil., p. 82-83. C'était encore la règle générale lorsque Richard Simon publiait, en 1675, la traduction française du Voyage du Mont- INSTITI TS R ELIGI EL N 132 Liban du P. Dandini. Voir scs Remarques. ibid.,\h 363. Cependant, avant celte date, la récitation privée de i'ofïlce avait commencé à entrer dans la pratique. Il existait déjà en effet, une édition abrégée dc l'office férial, faite à Home, le bréviaire, et, en 1633, le patriar­ che en demandait au pape 200 exemplaires. Analssi. Collectio, p. 111 ; cf. Dandini, ibid. Quoi qu’il en soit, le synode du Liban, de l’année 1736, en imposant aux clercs majeurs l’obligation «lu bréviaire, leur laisse la liberté de choisir entre I'ofïlce choral et la récitation privée. II. xiv, 31. Aujourd’hui, ils s’en acquittent généralement, comme en Occident, chacun en son particulier, mais ils peuvent toujours se servir du bréviaire férial. Les syriens réglementent l'office de deux manières. Les syriens orientaux ont introduit une certaine variété dans la disposition de ses parties; ils font exécuter, outre les psaumes quotidiens, des psaumes assignés A chaque jour. Les syriens occidentaux n'ont que peu de psaumes; en revanche, ils multiplient les homélies, les hymnes, les cantiques cl les oraisons. Le plus célèbre hymnographe de l'antiquité, dont les écrits ont enrichi les offices· est saint Éphrein. Les maronites suivent ce dernier système. Les prières canoniales sont au nombre de sept : 1. la prière du soir (vêpres); 2. l'apodypne (άπόδειπνον complies); 3. l'office dc la nuit; L l'ofîlcc de l’au­ rore; 5. tierce; 6. sexle; 7. none. ■· Lorsque l’office est célébré à l’église, on le chante à deux chœurs et on y ajoute la lecture du synaxaire et des leçons scripturaires tirées de 1'Ancien et du Nouveau Testa­ ment. La latinisation, on a pu le remarquer, affecte parti­ culièrement le rituel. L'est incontestablement une chose regrettable. .Mais, pour en juger les auteurs, il convient dc tenir compte du milieu dans lequel l'œuvre fut accomplie. Tous s'inspiraient d'une noble préoccupation, que souvent les circonstances leur imposaient : mettre hors de doute l’attachement des maronites au Saint-Siège. D’autre part, la mentalité qui dominait en Occident attribuait au rit latin une prééminence spéciale sur le rit oriental. Voir la const il. Etsi pastoralis dc Benoît XIV. 26 mai 1752, §2, n. 13. Une autre communauté catholique qui se fut trouvée à la place des maronites n’eût pas échappé à l'in­ fluence occidentale. Au reste, malgré ces modifica­ tions, le rit maronite conserve encore dans son ensem­ ble le cadre cl les caractères essentiels de la liturgie d'Antioche, III. La vie hei.igi ei*se. - - !· Instituts d'hommes. 1. Instituts à voeux solennels. — A la suite de la con­ quête de la Syrie par les Arabes, les moines maro­ nites, en butte aux vexations des envahisseurs et dc leurs ennemis religieux, affluèrent au Liban pour y chercher refuge. Transplanté sur une terre particulière­ ment favorable au recueillement ct à la méditation, le monachisme se mit à refleurir avec une vigueur nou­ velle. Il établit son centre au milieu des gorges aus­ tères de la Vallée-Sainte, la Qadîcha, qui s'ouvre au pied des cèdres pour aller ftnir à Tripoli, dans la Méditerranée. Bientôt, les couvents pullulèrent sur les collines; les ermites peuplèrent les flancs des mon­ tagnes, perchés sur les rocs surplombants ou blottis dans les cavernes. On ne visite pas. aujourd’hui, sans une émotion profonde, ces grottes silencieuses oû s'abritèrent tant de moines, d'évêques cl de patriar­ ches. Voir de la Koquc, Voyage de Syrie ct du MontLiban. t. i. Paris, 1722, p. 57-59. La réputation de ces moines dépassa les frontières de la Syrie ct attira auprès d'eux, même de la terre dc France, des hommes remarquables, tel ce gentilhomme de Provence, Fran­ çois de Chastcuil (f 1611), désireux «le vivre de leur régime et sous leur conduite. Vojr la vie de François 133 M ARON ITE (ÉGLISE), INSTITUTS R EL IG I EU X de Chusteuil duns de la Itoque, op. ci/., t. 11, p. 153262; Douaïhi· Annales, an. 1668, fol, 115 r*. Los moines se divisèrent en deux catégories : les solitaires et les cénobites. L'ascétisme était rude chez tous mais particulièrement impitoyable chez les ermites, ils se provoquaient, avec une sorte dc sainte émulation, a qui materait le mieux son corps, EsquiB sons une de ces existences (d’après Douaïhi, Annal , an. 1542, 1541, et des manuscrits de Qozhaiva). En l’année 1512, mourut saintement, muni dc la bénédic­ tion du patriarche .Moussa cl do Koriakos, évêque d'Ehdcn, le pieux ermite Younan-el-Malrili Pen­ dant cinquante ans. il avait vécu dans l'ermitage de Saint-Michel. D’une pureté dc cœur parfaite, il célé­ brait la messe chaque matin; quatre ans avant sa mort, il ne mangeait qu’une fois tous les deux jours, et, pendant le carême, le samedi et le dimanche seu­ lement. Ses jeûnes se prolongeaient encore dc la Pentecôte à Noel, de l'Épiphanie à Pâques. Il ne buvait que le samedi et faisait des prostrations jus­ qu’à se mettre tout en sueur; {rendant la semaine sainte, il en faisait 21000, et n’était surpassé en cela que par son disciple Hanna-cl-Lahfedf qui. plus vi­ goureux, allait jusqu’à 26 000... ». .1. Goudard. S. J., op. cil., p. 297. Jusqu'au début du xvn· siècle, le monachisme garda la préférence à la région de la Vallée-Sainte. A partir dc cette époque, grâce au prestige dc la noblesse maronite, notamment dc la famille ElKhazen, il commença à élargir son territoire, surtout du côte du district de Kasrawàn, qui devenait dc plus en plus le centre chrétien de la Montagne. (Sous la dénomination de Kasrawàn, on comprenait alors un espace plus étendu que celui d’aujourd’hui.) Une nuit, en 1651, trois jésuites, jetés à la côte par un naufrage et pris pour des corsaires, sont menés au célèbre Abou-Naufel (El-Khazen), qui aussitôt les établit dans ses domaines d’.Antoura (du Kasrawàn.) Les Pères sont ravis d’y trouver comme une oasis du catholicisme : Dans cette région, écrit l’un d'eux (le P. Besson, Syrie ct Terre sainte, p. 101. etc.)... la simplicité des premiers siècles y fleurit... Le naturel des habitants est bon. d'humeur fort douce. Ils ne rebutent personne, ct, ne pouvant donner ce qu’on désire, du moins ils donnent de bonnes paroles. Le blasphème est un monstre rare; on n'y parle point de vol; s’ils sont malades ou éprouvés, Ils disent que cela vient dc Dieu. Ils sont forts en Jeûnes et abstinences; les femmes y sont bien retirées... In sermon peut durer dix heures, et plus l'entretien est long, plus l’ai tent ion redouble. Les vieillards se font un bonheur dc réciter le catéchisme en public; ils se montrent friands de chapelets, médailles ou images et sem­ blables petits présents. » Joseph Goudard, S. J., op. cit., p. 171. Un autre témoin qualifie le Kasrawàn de terre d’asile pour les catholiques : « Aussi, dit-il. y voit-on beaucoup de couvents de religieux et reli­ gieuses. » Granger (1735), Arch, du ministère des Affaires et rang., 322, n. 27, cité par le P. Goudard. op. cit., p. 173; Debs. op. cit., I. vu, p. 350-354 et t. vin, p. 591-599 et 780-787; Chcbli, Biographie du patriarche Douaïhi, p. 177-18L Les monastères avaient formé chacun, jusqu'à la lin du xvn· siècle, un tout complet et autonome. Point de constitutions écrites, mais une discipline fondée sur une sorte de droit coutumier. Les moine ' ne prononçaient pas de vœux explicites, comme ils le font actuellement; ils observaient la vieille règle dc la profession tacite qui consistait dans le port de l'habit, ou l'entrée en religion selon un rit déterminé ou l’usage en vigueur. (A. Dandini (qui visita les maronites au nom du Saint-Siège, en 1596) op. cit., p. 75-76; llctazionc delt’ablegazione (en 173f>) de J.-S. Assémani, 134 p. 29-30; une relation en arabe de l'archevêque 'Abdallah Qarnali, dans Chartoûnf, Chronologie des patriarches maronites, p. 192-193; Hélyot, Diction nuire des ordres religieux, t. if, dans V Encyclopédie théologique dc Aligne, t. xxi, Paris, 1848, col. 894. Le patriarche Douaïhi, on se le rappelle, avait a cœur d'introduire dans les couvents le système des ordres d'Occidcnt. lien avait vu les avantages quand H était à Borne, cl la puissance qui résultait de l'union des monastères sous le gouvernement d'un chef unique l'avait frappé. La Providence lui envoya, pour réaliser son désir, trois maronites d’AJep : Gabriel Hawa (plus lard archevêque dc Chypre); 'Abdallah Qaraali (depuis archevêque dc Beyrouth); et Joseph El-Buln. Ils entreprirent, sous son patronage, l'œuvre dc la réforme. Ils lui soumirent d'abord leur projet, puis reçurent de scs mains l'habit monastique, le 10 novembre 1695, mais seulement ad experimentum, sans se lier encore par les vœux de religion. Cepen­ dant, quelque temps après, ils émirent, la même année, le vœu dc pauvreté. Tout en élaborant les constitutions, ils ne manquèrent pas d'en faire euxmêmes l'expérience immédiate. En 1698, quand ils eurent achevé la rédaction des statuts, leur institu­ tion comptait déjà plusieurs recrues nouvelles. Ils s'appelèrent d’abord moines aléptns, du nom de la ville des fondateurs, puis, en 1706, moines libanais de Saint-Antoine, en souvenir du pays où l'ordre se fonda. Avant d'être définitivement érigée, cette famille monastique eut a subir l'épreuve d’une grave dissension entre scs fondateurs eux-mêmes. Ga­ briel Hawa se sépara dc scs frères pour établir une autre communauté; il échoua dans sa tentative et alla se fixer à Home. Son départ rétablit la paix. Qaraali élu au poste de supérieur général, se donna la tâche dc faire approuver les constitutions. Il les soumit au patriarche Douaïhi. Après un mûr examen, celui-ci leur conféra la reconnaissance canonique, le 18 juin 1700. On peut voir l’original du document d'approbation au couvent dc N.-D. de Loaîsah. Alors seulement les moines de la nouvelle réforme pronon­ cèrent simultanément les trois vœux dc pauvreté, de chasteté et d’obéissance. P. Chcbli. Biographie du patriarche Douaïhi, p. 176-194; Hachid Chartoûnl, Histoire de la nation maronite, p. 266-268. Plus lard, on ajouta aux constitutions trois nou­ veaux chapitres, ct les moines s’astreignirent à un quatrième vœu, celui d’humilité. Le patriarche Jac­ ques 'Aouad approuva de nouveau les statuts avec ces additions, le 23 novembre 1725. Nous avons vu l'original de son décret aux archives de l'hospice maronite dc Home. CL Chartoûnl, op. cit., p. 268. Entre temps, l’institut traversa de pénibles vicis­ situdes; ses ennemis le dénoncèrent même a Home comme illegal, et la Congrégation de la Propagande le condamna. Voir la relation de Qaraali, loc. cil., p. 182-195. Aussi, pour lui donner plus de garantie, le chapitre général crut-il nécessaire dc le faire ériger en institut de droit pontifical. Le constitutions, revues et considérablement augmentées, furent donc sou­ mises au pape qui les approuva par Je bref A postu­ latus officium du 31 mars 1732. Texte du bref duns Béguin ct constitutiones monachorum syrorum maconi­ larum ordinis S. Antonii Abbatis congregationis Montis Libani, Home. 1735, p. xi. 137. Voir aussi Jus pontilicium, t. ii. p. 128-131; les constitutions sont repro­ duites. ibid., t. v, p. 381-436. Le synode du Liban Imposa dc nouveau aux communautés religieuses l'observance de cette règle. IV, u,21. En 1737 et 1710. l’abbé général ct ses quatre assistants, réunis en conseil, expliquèrent oflicicllcmcnt certains articles des constitutions et soumirent leurs délibérations au souverain pontife. Benoit XIV les ratifia par les 135 MARONITE (ÉGLISE), I NSTITUTS lettres Semper probavimus du 5 octobre 1712. Jus pontifie., L vu, p. 153-157. Sur le modèle de la congrégation du .Mont-Liban, l'archevêque Gabriel de Blauzn (plus tard patriarche), fonda une autre communauté, celle de Saint-Isaïe. Les moines de ce nouvel Institut rivalisèrent de piété et d’abnégation avec leurs frères aînés, \ussi vlrcnl-il. leur règle approuvée, en 1703. par Douaîhi. puis par ses successeurs Gabriel de Blauza, Jacques 'Aouad et Joseph Dergham El-Khazen. Chebli, Biographie du patriarche Douai hi, p. 195-196 ; Debs, op. cit., t. v i j1, p. 593-591. Le 17 janvier 1710, elle reçut la confir­ mation du Saint-Siège. Bref Misericordiarum, 17 jan­ vier 1740. Jus pontifie., t. h, p. 516, 517. Cependant, cette règle ne diffère presque pas de celle de la congre­ gatum du Mont-Liban. Ainsi, a côté des monastères autonomes, l’Eglisc maronite comptait dès lors deux ordres à maisons mul­ tiples, unies sous la crosse de deux supérieurs géné­ raux. Cf. le bref Apostolatus officium du 31 mars 1732. La Congrégation du .Mont-Liban trouva dans sa diffusion rapide et la prospérité trop hâtive de ses couvents un principe de désagrégation. Devenus très nombreux avant de posséder une tradition sufllsamment longue, les moines se partagèrent en deux camps : d’un côté ceux d'Alep, de l’autre ceux du Liban. Le conflit s’envenima tellement qu’une divi­ sion complète s’opéra entre Alépins et Montagnards (Libanais), suivie de l’élection· de nouveaux supé­ rieurs pour chacune des deux branches. Benoit XIV d’abord, puis Clément .XIII, réprouvèrent cette divi­ sion. Mais ni les instances pontificales, ni les efforts du patriarche ne purent mettre un terme à ces agita lions. Voir les lettres Supremum du 17 mai 1757; Quanta quidem, meme date: Quacumque a te, 11 avril 1759; Laudamus, 15 novembre 1760, dans Jus ponti­ fie., I. m. p. 686-689; t. iv, p. 27-28; Anaïsv. Bull., p. 375-383. Les tristes événements qui troublaient l’Eglisc maronite à cette époque contribuèrent, sans aucun doute, à l’entretien de cette animosité fami­ liale. Bref, le rétablissement de l'état primitif s’avé­ rait impossible; il fallut bien, pro bono pads, que l’au­ torité sanctionnât le fait acquis. Le bref Ex injuncto nobis du 19 juillet 1770 approuva la division faite entre \tépins et Montagnards des biens et des monas­ tères de la congrégation. Jus pontifie., t. iv. p. 161167. Désormais, ce n’était donc plus deux ordres reli­ gieux que les maronites possédaient, mais bien trois, parfait ement distincts entre eux et légitimement établis : l’ordre des moines Libanais ou Baladites ( indigènes), l’ordre des Alépins et celui de Saintîsaie, dit Antonin. Ges trois congrégations se répan­ dirent assez vite, soit par la fondation de nouvelles maisons, soit en s’agrégeant des couvents de l’an­ cienne observance. Les monastères autonomes se vidèrent peu à peu. Et, avec le temps, ils linirent par s’éteindre. En tout, ils ne possèdent plus, aujourd’hui, que deux ou trois moines. A la différence du monachisme antique» les trois ordres : Baladite, Alépin el Antonin forment chacun une société hiérarchisée avec provinces et maisons multiples, sous la direction d’un chef unique. Le cha­ pitre doit se réunir tous les trois uns pour l’élection de l’abbé général et de scs (plaire assistants. Puis, ces derniers s’assemblent à leur tour, pour désigner les supérieurs provinciaux et locaux. Le but de celte nouvelle forme de monachisme est plutôt l’ascèse pc norm cl le, et les monastères sont organisés surtout • n vue de la contemplation. Cependant, les constitu­ tions n excluent pas absolument la vie active; elles la prescrivent même dans certaines circonstances : ( aram animarum nemo ex nostris suscipiat, negue in R ELIGI EU X 136 iis, qua parochorum, aut episcoporum juris sunt, ir immisceat. Si quando autem ab episcopo, aut Hemo Domino Patriarca jussus /uerit Abbas monasterii, ut ipse, vel aliquis monachorum in monasterio, aut in vicinis sive remotis locis populum doceat, vel confes­ siones audiat, aut alia quacunque sacramenta adminis­ tret, ab eo facultatem in scriptis habere curd. Part. Il, c. v, η. 3. De son côté, le Synode du Liban règle les formes de la participation des moines aux fonctions pastorales de la façon suivante : Nul monastère n’aura charge d’âmes, mais l’évêque, en cas de besoin, pourra confier, â défaut de prêtres séculiers, une paroisse à un moine prêtre, soit temporairement soit même â vie, utiliser les moines pour les missions diocésaines, leur confier les écoles, dans les villages de façon perpétuelle, dans les villes de façon tem­ poraire... Mais les moines continueront à tenir école ouverte dans leurs couvents pour y instruire la jeu­ nesse. IV, n, 7 et vi, 5. Conformément â ces prescriptions et à ces conseils, les moines, sans perdre de vue la sanctification per­ sonnelle, qui demeure leur principale raison d’être, prêtent leurs concours aux œuvres d’apostolat ; ils confessent, prêchent, â l’occasion dirigent une paroisse, et s’adonnent à renseignement, tant primaire que secondaire. Aussi, dans les monastères, cherche-t-on de plus en plus à promouvoir, avec l’éducation reli­ gieuse, la culture intellectuelle. Sans parler des novices, les moines se partagent actuellement en trois catégories : les frères lais, les prêtres et les solitaires. Ces derniers deviennent rares. On en rencontre encore quelques-uns, qui continuent les traditions crémitiques. D'après les constitutions, il est permis aux profès, après cinq ans de profession cl avec la permission de l’abbé, de se retirer soit tempo­ rairement, soit perpétuellement dans une cellule séparée de la communauté pour s’y livrer à la prière et aux exercices spirituels. Gclte cellule aura sa clô­ ture propre. Le solitaire, s’il est valide, doit aussi cultiver le champ qui serait adjoint â l’ermitage ou faire d’autres travaux manuels utiles. Constitui., II, xni» 1. Cf. le synode du Liban, IV, n. 21,§ 20. On trouvera dans le P. Goudard, op. cit,. p. 263-261. la description édifiante el très pittoresque de la vie de deux ermites contemporains que nous avons visités nous-même à .Mafphouq (.Meïfouk). Le bien qui résulta de la réforme monastique chez les maronites ne resta pas confiné dans leurs monas­ tères ni dans les eparchies du patriarcat. Il se répandit dans d’autres églises de rit oriental. La congrégation religieuse arménienne érigée â Koraïni (Liban) en 1718, adopta les constitutions des moines maronites, deux de scs fondateurs ayant étudié el pratiqué sous la conduite de ces derniers la vie religieuse. Gf. le patriarche Mas’ad, op. rit., p. 189; Debs, op. cit., t. vin, p. 599; Ghabriel, ibid., t. n a, p. 713-71 L 11 en est de même des bosniens mclkites. Voir le P. Gabriel Naba', La juridiction sur les congrégations basiliennes mclkites, dans la revue Stoudion, 1925. I. n. p. 16. A leur lour, les moines chaldéens de Saint-I formlsdas empruntèrent leur règle aux ordres maronites. Leur fondateur. Gabriel Dcmbou, vint au Liban, dans les premières années du xix* siècle, s’initier â la vie mo­ nastique sous la direction des moines du pays. Voir Clément Joseph David, archevêque Syrien de Damas, op. cit., p 330» η. 1; cl. lorsque le Saint-Siège, en 1815, approuva l’ordre chaldéen. ce sont les consti­ tutions des maronites qu’il leur donna, en les adap­ tant â leurs besoins. Le bref Monachorum instituta de Grégoire XVI, 26 sept. 1815, et l’inslruction de la Propagande du 8 décembre de la même année, dans Jus ponli/ic., I. v. p. 356. 357 et 381-383 en note. 2 Instituts à voeux simples. - Le patriarche Ho- ■· 138 baïch, nuns l’avons dit plus haut, avail fondé une société de missionnaires. Elle ne vécut pas longtemps, mais le souvenir en resta, el le sentiment de son utilité. En 1X65, le I*. Jean Habib (plus tard archevêque de Nazareth) reprit l'œuvre de I lobaïch et créa, au couvent de Koraim. acheté aux arméniens, la Congré­ gation de ht mission libanaise maronite. Les statuts de cette congrégation, analogues, sur bien des points, â ceux des pères rédemptoristes. furent confirmés par le patriarche Mas’ad. La jeune mission progressa rapi­ dement; et lorsque son fondateur mourut, en 1891, elle était déjà florissante. Elle a pour but principal la prédication, notamment sous forme de retraites. Tou­ tefois, les Pères de Koraîm ne négligent pas les autres aspects du ministère des âmes. A Djounieh, centre important du Kasrawân, leur résidence possède une chapelle ouverte au public, et ils y exercent très uti­ lement les fonctions sacerdotales. A Beyrouth, ils dirigent le grand établissement scolaire maronite, le collège de la Sagesse. L’archevêque actuel de celte ville, Mgr Mobarak, leur a confié, en outre, les sémi­ naristes du diocèse. A Buenos-Ayres (Argentine) où se trouve une colonie maronite assez considérable» ils s’occupent du ministère pastoral, tiennent un col­ lège, dirigent une imprimerie et publient un journal en langue arabe, le Missionnaire. Partout, la confiante estime de leurs compatriotes les entoure. La réputa­ tion de leurs œuvres a suggéré à Mgr Germanos Mo’aqqad, métropolite titulaire mclkite de Laodieéc, l’idée de fonder, sur leur modèle, la Société des mis­ sionnaires de Saint-Paul. Avant de mettre son projet à exécution, en 1903. il vint étudier de près l’orga­ nisation de Koraïni. Les deux Instituts rivalisent d’ardeur pour le service de la cause catholique. 2· Instituts de femmes. A l’imitation des moines, les moniales avaient pratiqué à la fols les deux régimes solitaire el cénobitique : c'est-à-dire, comme l’explique Ét.-Év. Assémani, qu'après un certain temps de vie religieuse, on donnait aux professes qui le demandaient une cellule située près du monastère où elles restaient recluses jusqu’à la mort. Ét.-Év. Assé­ mani, Bibl. medicar calai., p. 26. Et cet auteur ren­ voie à une note écrite par le patriarche Jérémie, enregistrant la mort d’une moniale recluse, arrivée le 6 novembre 1511 des Grecs «=» 1199 de J.-C. (Celle note est sur un évangélialre conservé à la Laurenticnne de Florence; elle est reproduite par Ét.-Êv. Assé­ mani, ibid., p. xxxiii, texte syriaque, et p. 26. trad. Jat.) Le P, Eugène Koger, récollet, qui visitale Liban dans la première moitié du xvn· siècle, rencontra, auprès d’un vieux religieux, une moniale qui avail mené auparavant la vie solitaire. Op. cil., édit, de 1616, p. *129. Cf. aussi I lélyot, ibid., col. 893. On en trouvait encore quelques-unes nu début du xvm· siècle. 1 lélyot. toc. cit., col. 891. Mais bientôt, ce régime disparut; et lorsque Ét.-Év, Assémani rédigeait le catalogue de la Laurenticnne, publié en 1712, les religieuses prati­ quant la vie solitaire n’existaient plus. Ibid., p. 26. Actuellement, toutes les religieuses mènent l’exis­ tence de la vie de communauté. Elles se répartissent en trois groupes : 1. Les moniales de l'ancienne observance.— Quelquesunes se rat lâchent à un ordre de moines, les autres dépendent uniquement de l’Ordinnire du lieu. Jadis aucun couvent ne possédait de constitutions écrites; les religieuses vivaient suivant un ensemble de tra­ ditions cl de coutumes plusieurs fois séculaires. Quand furent approuvées les constitutions pour les moines, on les adapta à quelques monastères féminins. Synode du Liban, IV, m, 3. Aux autres, J.-S. Assémani, à la suite du synode du Mont-Liban, proposa d’imposer la règle écrite par Abdallah Qaraali (t 1712) pour les I I religieuses de Saint-Jean-Baptiste de Harachc. Hclaztone drlTablegazione, p. 29. Iaj concile de Loaisah, en 1X18, se rangea à cct avis et Borne approuva sa décision : Servetur a montait bus regula iam tradita a b episcopo Abdalla Caralli ('Abdallah Qaraali) Hicrapolitano, excepta obligatione turgendi media nocte ad orandum, a gua moniales dispensantur. Décret de la Propagande, 15 mars 1819, dans Jus pontifie., I. iv, l>. 579. Les moniales de l’ancienne observance sont cloî­ trées; tous les jours clics chantent le grand office et mènent une vie fort austère. Elles occupent douze monastères, dont cinq affiliés à la congrégation des moines baladitcs ou libanais cl deux à la congréga­ tion de Saint-Isaïe; les autres dépendent de l’évêque diocésain. Tous ces monastères demeurent cependant autonomes, sans qu’aucun lien canonique 1rs rattache l'un à l’autre. D'après les constitutions des moines, un ordre ne doit prendre la direction de moniales que du consentement écrit du patriarche cl de l’évêque diocésain Dès lors, la direction appartiendra à l’abbé général qui en deviendra, après le patriarche el l’évê­ que, le visiteur ordinaire. le supérieur cl le directeur. Par conséquent, il 1m appartiendra de pourvoir les moniales de confesseurs tant ordinaires qu’extraor­ dinaires. cl il pourra lui-même recevoir, s’il le veut, les confessions, el, en cas d’empêchement, désigner, parmi ses moines, un visiteur. Les divers couvents de moniales seront autonomes, et nulle abbesse n’aura prééminence sur les autres; chaque couvent sera administre par son abbesse, cl c’est l’abbé général qui sera le chef de toutes les abbesses. II, xiv, 1-2. 2. Les visitandines maronites, - Il en existe deux couvents au Liban. L’un d’eux (ut fondé à 'Antoura (Kasrawân), en 1711-1716, sous l’inspiration et la conduite des jésuites, cl avec l’approbation du patriarche Simon ’Aouad, par les principaux de la famille El-Khazen. Edifiés par la piété de ces reli­ gieuses, d’autres membres de la même famille vou­ lurent constituer, â leur tour, un couvent analogue. Ils l'installèrent dans leur maison de Zouq-Mikail, non loin de ’Antoura. et le dotèrent de leurs biens. La nouvelle communauté naquit en 1836, sous l'égide des jésuites et la direction de deux moniales venues de ’Antoura. Bien qu'elles suivent exactement la règle de la Visitation, les religieuses de ces deux couvents appartiennent à l’Églisc maronite el relèvent de la juridiction de son patriarche. La maison de ’Antoura a affecté une partie de ses bâtiments â une institution de jeunes tilles. Il en sera bientôt de même pour celle de Zouq. Sur ces deux monastères, voir une notice écrite par un lazariste, dans Al-Machriq, 1901. t. iv, p. 701-710; J. Debs, op cit., t. \m. p. 596-597 el 786-787. 3. La congrégation maronite de la Sainte-Pamille. - · L’est la première congrégation féminine, proprement active, de rit orientai, en Syrie. L’honneur de celte initiative revient à Mgr Elle Hoyek, patriarche d’An­ tioche et de tout l'Oricnt. « La fin de celle congré­ gation consiste : l3 à procurer à ses membres la perfection personnelle; 2· à donner aux jeunes tilles, en particulier à celles de la classe pauvre, une édu­ cation conforme aux mœurs cl aux principes de la religion chrétienne. En conséquence, les sœurs ouvri­ ront. surtout dans les villages, des pensionnats el des externats, où, avec l’éducation chrétienne, elles donneront aux jeunes filles une instruction en rapport avec leurs besoins et les exigences de leur pays. Elles auront, en outre, à diriger des ouvroirs, des asiles cl des orphelinats. Elles pourront ajouter, le dimanche, l’explication du caté­ chisme aux pauvres de la localité et des villages envi­ ronnants, la direction des congrégations de jeunes 139 MABOMTE (ÉGLISE'. STATISTIC·!’E filler ou dr femmes sous la dépendance du Père Direc­ teur ou des curés de paroisses. Puis, pour répondre à l’appt l de la charité chrétienne, les sœurs de la SainteFamffic devront, quand les moyens le leur permettent, diriger dr\ hôpitaux et établir» dans les centres les plus importants, des dispensaires, où les remèdes seront distribués gratuitement aux pauvres sans dis­ tinction de rites ni de nationalités. » Constitutions et règles de la congrégation maronite de ta Sainte-Famille. B< s roui h. 1Ô24, p. 6-7. Cette congrégation a donc pour objet principal de donner Λ la Jeune fille une formation religieuse, morale et intellectuelle en rapport avec les mœurs de son pays cl h· rang social de sa famille. Elle répondait â un des besoins les plus urgents de l’heure présente. Aussi s’accrut-elle rapidement et ne ccsse-t-cile de prospérer. Fondée, en 1895, à ’Ebrin, près de Batroùn (Liban), elle comptait, en 1901, une vingtaine de reli­ gieuses et dirigeait six écoles fréquentées par environ 100 élèves Lettre du patriarche, Mgr Hoyck, au Bulletin de l'crupre des écoles d’Orient, 1903-1901, t. xxn, p, 216-219 En 1921, elle possédait 70 sœurs professes, 9 novices cl une postulante, et réunissait dans ses 15 écoles, cl son orphelinat plus de 1 300 enfants. Scs constitutions, dressées sur le modèle de celles des instituts d’OccIdcnt, furent Imprimées a Beyrouth, d’abord en arabe en 1910, puis en français, avec quel­ ques modifications, en 1921. En vertu de l’approba­ tion patriarcale, en date du 18 mars 1921, cette der­ nière édition remplace la première et fait loi pour toute la congrégation. Les religieuses maronites de la Sainte-Famille s’ap­ pliquent, avec un dévouement admirable, h procurer à leurs élèves une éducation solide et pratique, en conformité avec les exigences des programmes officiels. IV. Statistique. — Il n’existe pas de statistique officielle pour l’Église maronite. Les chiffres que nous allons donner sont le résultat d’une enquête person­ nelle, faite sur place en 1921. Plusieurs n’ont, sans doute, qu’une valeur approximative. Le patriarcat maronite d’Antioche compte, à l’heure actuelle, neuf éparchies : Gebaïl (Byblos) et Batroùn (Botrys), Alep, Ba'albek (Héliopolis), Bey­ routh, Chypre, Damas, Sidon, Tripoli, Tyr. L’ensem­ ble de ces eparchies comprend 850 paroisses, 1 200 prê­ tres séculiers, en grande majorité célibataires, et le nombre total des maronites est de 100 000. Sept séminaires patriarcaux et diocésains fonc­ tionnent au Liban. Le collège de Borne reçoit des Jeunes gens de tous les diocèses du patriarcat. Le séminaire oriental de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth a toujours des étudiants maronites. En France, huit élèves boursiers sont repartis entre Saint-Sulpicc et les petits séminaires. Les moines possèdent 70 monastères ou demeures (demeure, en arabe vulgaire amlouch ou antouche, déformation du mot grec μετόχων). Les trois ordres réunis comptent 900 religieux, prêtres ou frères. A la mis, in Monte Libann celebrata, Anno 1736... Horne, 1820, cité. Synode du Liban. — 61. Testa. Recueil des traités de la Porte ottomane aver b s Pulstance* étrangère e. t. m et vî. Pari*. I860 et 1884. — 62. Willamont (Les ve>yagrs du Seigneur de}, Lyon. 1609. — 63. Volney (C.-l·.), Voyage en Egyptf et en Syrie [tendant les années 17ê3. 1791 et 17Λ3, t. r, Paris, 1822. — 61. Wright (XV ), Catalogue of syriac. Manuscripts in the British Muséum, Londres, 1870-1872. bovich, Milan, 1900, cité FL Dib. MA ROUTA DEMAYPHERQAT(SAINT). mort évéque de celte ville (appelée aussi Mayyafariquin ou Martyropolis) probablement entre 418 et 420. — L Vie. IL (Euvrcs. I. X i>.. — Les sources habituelles de l'histoire litté­ raire syriaque n’ont fourni jusqu’ici aucun renseigne­ ment sur la naissance et la jeunesse de .Xfarouta; mais un auteur musulman, le célèbre géographe Yâqout (t 1229), dans son fxitâb mu'dfam al-bouldân, édit. XVftstcnfeld. Leipzig, 1869, t. iv, p. 703-707, au mot MayyâfAriqln, donne sur l’ensemble de sa vie des informations qui méritent d’être résumées. l.e père de Marouta gouvernait la Sophène(le vilayet du DiyAr Bckr, dit Yâqout) et s’appelait Liyoutâ. De ses trois fils, les deux aînés partirent au service de l’empereur Théodore le grand (379-395), tandis que le plus jeune. Marou|a, demeurait au logis paternel et s’appliquait avec le plus grand succès â l’élude des sciences. Liyou|A étant mort. Marouta remplit sa charge, d’abord sous le règne de Théodose, puis sous son successeur Arcadius (Constantin, dans le récit de Yâqout, qui se trompe pour nxmir retenu que l’empire après la mort de Théodose I·’ fut fixé définitivement à Constantinople). Marouta. qui sc faisait remarquer par son zèle n construire églises et monastères, résidait d’abord dans la ville d'Amid; mais ayant eu à soulTrir des déprédations commises par les Perses, il choisit â une cinquantaine de kilomètres vers le nord, un empla­ cement peu accessible pour y mettre scs richesses Λ l’abri. Sur les entrefaites, une fille du roi de Perse étant tombée malade, un courtisan conseilla de recourir à l'habileté médicale de Marouta. Sapor le fait demander à Constantin (Arcadius) : Marouta xient et guérit la jeune fille. Sapor l’mvitc à fixer lui-même sa récom­ pense. Marouta répond : · la paix et la concorde ». Et il rédige un traité d'amitié entre les deux empereurs leur vie durant. Puis. lorsque Marouta est sur le point de partir. Sapor l'autorise â lui adresser une nouvelle demande. Et Marouta de répondre : Je désirerais que tu me donnes tout ce que tu as dans ton pays des ossements de ces moines et de ces chrétiens, que tes soldats ont tués. · Xyant reçu satisfaction, Marouta transporte ces reliques au lieu qu’il avait choisi pour y établir sa fortune, c’est-à-dire à Mayphcrqaf. Il va rendre compte à l’empereur des promesses de paix qu’il a obtenues, puis s’applique à la construction de la nouvelle ville, avec l’aide de l’empereur qui lui demande quelques années plus lard d’y édifier une citadelle pour en faire un bastion de la défense de ΓΕιηpire contre la Perse — Nous axons rapporté le récit de Yâqout. parce qu'il représente la tradition locale de Mayphcrqat. Notre géographe a dû visiter la ville, il en décrit les monuments, les murs, les portes, il sait que les Grecs Pont appelée Mudoursuld (Martyropolis), qu’il explique exactement « ville des martyrs ». · Il existe encore, dit-il, un grand monastère construit par Marouta sous le vocable des apôtres Pierre et Paul et dans la synagogue voisine un vase de marbre noir à l’intérieur duquel est un globe de verre contenant du sang, que Maroutn avait rapporté de Home. Ce sang. 143 MAROUTA DE ΜΛλ PHERQ \Τ que les Juifs ont dit à Yâqout cire celui de Josuc, fils de Nun. guérit de la lèpre ceux qui en sont oints; on y reconnaîtra sans doute une des précieuses reliques· comme en contenait a Borne l’autel du Sancta Sancto­ rum : du sang dc martyr renfermé dans une ampoule dc verre. Zakanyà al Qazwînl (t 1283) a reproduit dans la deuxieme partie de sa cosmographie, Kitâb âthâr al boulddn, édit. Wûslcnfcld, Gœttinguc, 18*18, p. 379, quelque chose du récit de 5 âqout. Oscar Braun, Dc ancta Marna Synodo, syrische Texte des Manda non Maipherkat... Pbcrsetzt, dans les Kirchengcschichlliche Stadten dc Knoplîcr, Schrôrs ct Sdralek. Munster, 1898, t iv. fasc. 3, p. 5, qui cite le texte dc Qazwfnl, n’en a pas découvert la source. Yâqout ne dit rien dc l'épiscopat de Marouta; n’oublions pas qu’il est musulman et ne s’intéresse à notre personnage que comme fondateur dc Martyropolls, mais il a conservé les faits caractéristiques de sa vie. sa mission en Perse, où il a fondé, pour un temps au moins, des relations d’amitié entre Perses et Ro­ mains, et son culte particulier pour les martyrs per­ sans. Ce qu’on lui a rapporté sur l’origine ct la famille dc Marouta n’est pas indifférent pour l’intelligence de sa vie : on comprend que le fils d’un homme important, ayant occupé lui-même une charge officielle, ayant en outre deux frères au service dc l’empereur ct peut-être a la cour, ail été chargé de missions à la fois diplo­ matiques el religieuses auprès des souverains sassanides. Deux fois au moins Marouta sc rendit à Ctésiphon : Socrates l’affirme explicitement. //. G’., vu, 8, P. G.. t. lxvh, col. 753 : Marouta ayant alors quitté la Perse revint à Constantinople; mais peu après il fut dc nouveau envoyé chez les Perses. On ne comprend pas comment M. Labour! a pu écrire : Socrates semble ne connaître qu'une mission de l'évêque de Maipherqat Le christianisme dans Γ Empire perse, Paris. 1901. p. 88. n. 5. Mari cl Amr, dont les témoi­ gnages nous ont été conservés dans le Livre de la Tour, connaissent également, bien qu’avec une chronologie différente, deux interventions de Marouta en Perse. La première eut lieu au plus tard en 399. Le motif de l’ambassade nous échappe: il y en avait souvent, dit Socrates (depuis que Bahram IV avait inauguré avec les Romains une politique de rapprochement). Nous ne savons meme pas si le Roi des rois, auquel Marouta fut envoyé, était Bahram IV ou Yazdedjerd Pr. dont le règne commença le 1 I août 399. Les historiens orientaux pensent que Marouta avait été appelé à la cour dc Perse comme médecin, parce que. dit Amr. tous les médecins chrétiens de cc pays avaient été martyrisés ou avaient fui, λ taris Amri et Slibir dc patriarchis Xestorianorum commentaria, édit. IL Gismondi, part. IL Rome, 1896, p. 23. trad., p. 13. Mais il vaut mieux tenir avec Socrates que Marouta avait réellement qualité d’ambassadeur: notre historien sait d'ailleurs que l'évêque délivra 5 azdcdjcrd d’une dou­ leur de tète opiniâtre ct que cette guérison merveil­ leuse fut l’origine de son crédit, loc. cil.; cf. Mari. op. cit., part. I, Rome. 1899. p. 29, trad. p. 25 sq Devenu le conseiller du nouveau Roi des rois. Marouta vint au secours des chrétientés de l’empire sassanide, si éprouvées sous Sapor H par une longue ct violente persecution (339-379) : il obtint pour elles un régime dc liberté et même, semble-t-il. de bienveillance. Socrates, Mari, Amr. loc. cit.; Chronique de Séert, Pair, Orient., t. v, p. 318 |2ü(>|. L’élection du catho­ licos Isaac eut lieu dès les premiers jours de la paix religieuse et. comme la chronologie habituellement reçue la place avant la fin dc 399, Labour!· op. cit., p. 85. n L on pensera que le dépari de Marouta pour l’Orient eut lieu avant l'avènement de Yazdedjerd. Il est probable que Marouta demeura en Perse assez longuement; Socrates et les historiens orientaux nous 144 le font voir port nul ombrage aux conseillers ordinaires du roi, échappant aux embûches des mages (pii redou­ tent les effets de son influence sur le monarque. Pour­ tant au cours dc 103 il avait regagné l’Empirc romain : il assiste aux conciliabules qui précèdent sur la rive asiatique du Bosphore le fameux concile du Chêne. C’est un accident fortuit qui nous y a révélé sa présence : un jour il marcha si malencontreusement sur le pied de l'évêque Cyrinus, que celui-ci mourut dc gangrène, après plusieurs interventions chirurgi­ cales. Socrates, //. E., vi, 15. 19, Λ G., I. lxvh, col. 709, 72! ; Sozomène, //. IL, vin, 16. ibid., col. 1557. Marouta aura prolonge son séjour dans la capitale jusqu’à la fin de la tragédie dont Chrysostome fut la victime. Vers la lin de 101. lorsque le patriarche exile était déjà arrivé à Cucusc. il écrivait à Olym­ pias : ■ N'abandonne pas l’évêque Marouta, dans la mesure où tu le peux, prenant soin pour l’arracher à l’abîme. Je liens beaucoup à lui à cause des affaires dc Perse... Epis!., xiv, /*. G’., I. lu, col. G18. On voit par ce texte que Marouta était resté parmi les adversaires de Jean; mais il ne devait pas être des plus acharnés, car Chrysostome avait eu l’espoir de le ren­ contrer ct dc son exil même lui envoyait deux lettres, recommandées à la diligence d’OIymplas. Tillcmont a cru, à cause d’une expression dc cc texte, que Marouta était allé en Perse apres les événements de *103 ct qu’il en arrivait au moment où Chrysostome écrivait à Constantinople: mais il suffît pour expliquer la curio­ sité de celui-ci qu’il lui ait été impossible d’avoir un entretien avec Marouta à la lin de *103, ce qui est très compréhensible lorsqu’on sait dans quel trouble Chry­ sostome passa les derniers mois de son séjour dans sa ville épiscopale. -Marouta avait-il eu précédemment des relations personnelles avec .Jean? Il est vraisem­ blable qu’avant d’aller en Perse il avait séjourné une ou plusieurs fols dans la capitale. Mais nous n’avons sur ce point aucun témoignage définitif. Mari parle de la participation dc Marouta à un concile qui aurait réuni cent cinquante évêques à Constantinople, pla­ çant d’ailleurs ce concile après la première mission en Orient,’/oc. cit., p. 31, trad., p. 27; Amr. p. 25, trad . р. 1 I sq. Mais le concile des 150 évêques » est celui de 381. cl aucun des documents le concernant ne mentionne Marouta. Le seul témoignage relatif à une activité dc Marouta dans les affaires ecclésiastiques de l’Empirc romain, en dehors de ce qui a déjà été rapporté,se trouve dans une information de Photius sur un concile tenu à Sldè en Bithynie contre les Messalicns, Eiblioth., cod. 52, P, G., t. cm, col. 88. Photius appelle Marouta, évêque des Sopharcniens, ou Sophcnicns, ΜαρουΟα του Σουφαρηνών έθνους, tandis que Socrates l’appelle évêque de la Mésopotamie, & Μεσοποταμίας έπισκοπος. Ces appellations confirment d'unb façon assez inat­ tendue le récit de Yâqout : c’est seulement après avoir été envoyé en Perse que Marouta bâtit à May[)herqa| (Μαίπα pour les Grecs. Plolémée. Géographie, I. V, с. xii, édit. Müller, t. n, Paris, 1901, p. 918), un éta­ blissement stable, une ville capable de donner son nom à un évêché. La date du concile de Sidè n’est pas exactement connue; Hefelc, qui en parle sous les années 388-390 met en doute son existence. I lefeleLcclcrcq. Histoire des Conciles, t. n a, p. 75. Marouta retourna en Perse pour parfaire l’œuvre commencée, après un court séjour en Occident, et toujours avec la qualité d’ambassadeur, d’après Socrates, loc. cil., P. G., I. lxvh. col. 753. Cette léga­ tion semble avoir eu un caractère permanent. Quoi qu'il en soft, Marouta était à la cour de Perse en 110; nous n'avons pas seulement pour l’affirmer le témoi­ gnage plus ou moins sujet à caution d’un chroniqueur, mais les actes du concile national de l’Eglise perse 145 MAROUTA DE MAYP1IERQAT trim In onzième année riens, au désert de Scéte, deux très anciens mss. hagiogra­ phiques, a délibérément revendiqué pour Marouta tous les actes postérieurs à Euscbe de Césarce jusqu’au récit du martyre dc saint Jacques l’Intercis inclusive­ ment (t 27 novembre I2D. L’argumentation n’est pas concluante ct il vaut mieux avouer que, dans l’étal actuel de nos connaissances, on ne saurait affirmer avec certitude ni dans un sens ni dans l’autre. Il fau­ drait d’abord, pour étudier l’authenticité des collec­ tions, distinguer entre les deux mss. du Vatican, 160 et 161. C’est ainsi, par exemple, que la passion dc saint Jacques l’Intercis, postérieure à la date proposée ci-dessus pour la mort de Marouta, ne figure pas dans le Vatic, syr. 160. Or les fol. 80-219 dc ce ms., qui for ί'ι7 MAHOUTA DE MAYPHERQAT ment la plus ancienne collection de passions connue, ont etc écrits dans la première moitié du v· siècle, car leur caractère est très proche de celui des mss. de l’Eusèbe syriaque, datés de H1 et 112; cf. Anal. Holland., 1921, t. x.xxix, p. 338. Bien que mutilé de ses dernières pages, ce recueil nous prouve que, cer­ tainement dans la première moitié et probablement dans le premier quart du v· siècle, il y eut en Mésopo­ tamie une ample collection d’actes de martyrs, orien­ taux et occidentaux. Il est tentant d’attribuer la com­ position de cette collection à celui dont l’activité â la recherche des corps saints fit donner à son siège le nom de Martyropohs : l’ambassadeur d’Arcadi us n’ignorait évidemment pas le grec, il peut donc avoir été â la fo.s le collecteur des passions persanes et le traducteur des actes occidentaux. D’autres que Marouta avaient aussi travaillé à recueillir les récits des supplices endures sous Sapor: d’après la chronique de Séert, Pair. Orient.. t. iv, p. 289 (79| :< Marouta, évêque de Maypherqaf, et le patriarche Ahay écrivirent le martyrologe de ceux qui souffrirent le martyre au temps de Sapor. » Amr et Mari, toc. cil., ne mentionnent même â ce sujet que le Catholicos Ahay. Il semble impossible également de déterminer quels chants liturgiques ont été composés par Marouta : A. Baumstark propose de lui attribuer certaines pièces en l’honneur des martyrs, qui sont chantées par les nestoriens et chaldécns catholiques aux vêpres et aux matines des jours de semaine. Gesch. dersyr. Literatur, Bonn» 1922. p. 53. Célèbre pour son amour envers les martyrs. Marouta ne le fut pas moins pour le zèle à faire appliquer en Perse les decisions de Nicée. Il est certain par les actes du concile de 110, Synodicon orientale, p. 20 sq.» trad., p. 258-260. que les membres de ce synode prirent connaissance d’une collection de canons « des 31 <8 Pères dont l’ambassadeur d’Arcadius leur apportait le texte, et jurèrent de s’y conformer. La chronique de Séert parle des canons provenant de la copie de Marouta. évêque de Maypherqat , Pair, orient., t. iv, p. 280 |70| ; 'Abdjsd parle, comme il a été dit, d’une traduction des canons et d’une histoire du concile. .J.-S. Assémani n’en avait rien retrouvé cl se lamentait de ce que ccs précieux ouvrages devaient en quelque point de l’Oricnt servir de pâture à la vermine, Bibl. orient., 1.1. p. 195: il semble bien cependant que nous en ayons récupéré quelque chose. Parmi les mss. copiés en Orient par les soins de Mgr Clément David, il en est deux, Borgia syr. 81 et 82 (autrefois A'. V/. 3 et l ) qui contiennent une série de textes canoniques. Le début du ms. 82 présente un aspect singulier : l’ori­ ginal sur lequel il fut copié, au monastère de Babban Hormizd, près Mossoul, avait scs premiers feuillets détériorés et déplacés; le copiste consciencieux, mais timide, les a transcrits bout â bout, laissant en blanc ia place des mots illisibles ou détruits. Les 115 pre­ mières pages se rapportent au concile de Nicée, et comme il s’v trouve une lettre de Marouta au catholi­ cos Isaac, on est fondé â y chercher le corpus rédigé par Marouta en faveur des chrétientés pen ânes. M. Braun, qui a publié une traduction de tout cet ensemble flans l’ouvrage mentionne ci-dessus, De sancta Marna synodo, énumère comme suit la série des morceaux dont l’enchaînement est certain, p. 13 sq. : fragments des canons 15-20 de Nicée, liste fies évêques présents au concile, lettre de l’empereur Constantin donnant l’ordre de brûler les écrits d’Arius, lettre de Marouta au catholicos Isaac, enfin 73 canons. Les pièces qui font partie de la collection, mais dans un ordre indé­ terminé sont : le symbole de Nicéc-Constiuitinople avec commentaire, qui était probablement la dernière pièce du recueil, l’explication de certains termes grecs 148 en usage dans l’Égllse, quelques développements his­ toriques sur le monachisme, un catalogue fie treize hérésies, enfin une histoire de Constantin, d’Hélène et du concile. Μ. Braun pense que ces trois derniers morceaux appartiennent â la lettre de Marouta. Mais celte lettre est-elle bien authentique, dans toutes ses parties au moins? Les difficultés ont été parfaitement discernées par M. Braun : l’histoire de Constantin et de sa mère, qui devient originaire fies environs d’Édesse, est trop loin de la vérité pour qu'on puisse l'attribuer & un évêque à peine postérieur d’un demisiècle aux événements <|ii’il rapporte et qui avait fré­ quenté la cour de Constantinople. Il est probable cependant qu’au fond du texte transmis par le ms. Borgia syr. 82 il y a quelque chose de Marouta, mais les additions nous empêchent de retrouver l’état pri­ mitif. Quant â l’explication du symbole, elle ne peut remonter au début du v· siècle, car il y est fait allusion aux controverses entre monophysites et nestoriens. Deux parties de la collection méritent une attention particulière : les 73 canons et le catalogue des hérésies. Si le contexte est seul dans le syriaque à établir une relation entre Marouta et les 73 canons, il est dit expressément dans le recueil canonique d’Abu'lfaradj *Abd Allah ibn af-Tibb (t 1013), ms. Vatic, arab. /<53, fol. 15, qu’ils furent traduits par Marouta, évêque de Mayyâfârlqîn, à la prière de mâr Isaac ». Leur fortune a été grande, car si on ne les trouve avec leur ordre primitif que dans les recueils nestoriens d’Ibn at-'J Ibb et d’Elias Djauhari (+ vers 900), ms. Vatic, arab. 167, fol. 31-52 v·, ils ont passe avec une autre distribution dans la plupart des collections cano­ niques de Syrie et d’Égypte, meikites ou coptesjacobiles, formant une partie de ce qu'on a coutume d’appeler · canons arabes de Nicée ». Cf. HefclcLeclercq, Histoire des conciles, t. i a, p. 158 sq. et n. 3. Nous n’avons pas à nous étendre sur cette question; plusieurs canons ne peuvent remonter â l’époque de Marouta. M. Braun pense toutefois que, pour aider Isaac dans la réorganisation de 1*Eglise persane, l’évêque de Maypherqat avait composé un recueil de certains règlements en usage dans ('Église d’Antioche, et que ce recueil formerait le fond de la collection actuelle. Cette thèse est à retenir. Le catalogue des hérésies, qui intéresse particuliè­ rement les théologiens parait indiscutablement au­ thentique : il ne contient aucune allusion aux contro­ verses christologiques du v· siècle.cl les hérésies qu’on y trouve sont bien celles qui pouvaient être citées par un évêque de Mésopotamie aux environs de l’an 100. Ce catalogue avait été publié flans Mansi, Concil., t. n (1759), col. 1056-1060, en une traduction d’Abraham Ecchcllensis. Mais on ne savait que penser de ce passage d’une préface au concile de Nicée tirée ex ara bids Orientalium codicibus, sans aucune indi­ cation d’auteur. La publication de Braun, en replaçant ce texte dans son cadre historique, lui conféra une nouvelle valeur; ce fut l’occasion pour A. von Har­ nack d’en réimprimer les éléments connus, traduction du syriaque par Braun et de l’arabe, interpolé, par Ecchcllensis, avec un bref commentaire historique» Der Kelzer-Katalog des Bischofs Manila von Maipherkat, dans Texte und Untcrsuch,, N. 1·., t. iv, fasc. 1 b, Leipzig, 1899. L’édition du texte syriaque manquait toujours; Mgr Kahmânî l’a publiée d’après le ms. Borgia cl un autre non lacuneux d’Alqoch, avec une traduction latine cl d’intéressantes annotations d’après les écrivains syriaques, Studia Syriaca, fasc. I, Documenta de antiquts haresibus, Charfé, 1909, p. 98103 de la pagination syriaque; introd.,p. 29-55, trad., p. 76-80. 11 y aurait peu à gagner sans doute pour rétablissement du texte dans l’examen des traductions arabes; il est bon cependant de signaler que le cat a- 149 MAROUTA DE MAYPHERQAT— MARQUARD loguc existe suns Interpolations dans le” recueil d’Elias Djauhari, Vatic arab, 157, fol. 19 ν·-21 v·, et, sous une forme moins pure, dans la Lampe r/e-i 77nèbres, c. i, § 18, Vatic. arab 623, fol. 17 ν·-20 v*; cf. art. Kahar (.S’u/m ar-Ri'dtah AbtYJ Burakâl), t. vm. col. 2293. Les hérétiques mentionnés sont les judéo-chrétiens désignés sous le nom de snbbatiens, les partisans de Simon le magicien ou simonlens, les marc ion lie*. les disciples de Paul de Samo.ate, les manichéens, les audiens (texte syriaque de Hahmânl, traductions arabes d'Éllas Djauhari et d’Ibn Kabar; photinlcns dans Ecchcllensis, nom en blanc dans Braun-Har­ nack), les borboripns, les koukéens analogues aux samaritains, les bardesanites, les ariens, eunoméens et macédoniens, les montnnistcs, les timolliécns, qui ressemblent aux apostoliques ou apolactiques d’Épiphanc, livres lxi (Harnack), enfin les cathares ou novations. J.-S. Assemani a revendiqué aussi pour l'évêque de Maypherqat, la composition d’une anaphore et d’un commentaire sur les évangiles, Bibl. orient., t. i, p. 179, mais ces écrits appartiennent à un autre .Marouta, mort évêque de Takrit en 619. Les deux personnages ont été confondus et Takrit audacieuse­ ment identifiée à Maypherqat, ibid., p. 171. Cette erreur a la vie dure, c’est ainsi qu’on la trouve dans la notice du Dictionary o/ Christian biography, 1882, l. m, p. 859; Kirchcnlexikon, 2· édit., 1893, t vm, col. 958-960. sous lasignalurc de Zingcrle; The catholic Encyclopedia, 1910, t. ix, p. 718; Enciclopedia universal ilustrada Europeo-Americana, Barcelone, t. xxxiii. p. GOG. En plus des ouvrages mentionnés dans le cours de l’ar­ ticle, voir : \V. Wright, A short history of a y ri ac httcriUurr, Londres, 1894, p. 44-16; Realencyclopadle fur protestan· ttsehe Théologie und Kirchc, t. xn, Leipzig, 1903, p. 392 sq., art.de Nestlé; Rubens Duval, La littérature syriaque, 3 éd., Paris, 1907, p. 122 sq., 159 sq.; A. Baumstnrk, Gtsehldde der syrisehen Literatur, Bonn, 1922, p. 53 sq.; O. Bardeiihcwer, Geschichte der alkirchtichcn Literatur, t. iv, Pribourg< n-B., 1925, p. 380-385. E. Tisseras r. 1.MARQUARD Léon d’Augsbourg. mort dans sa patrie le 30 janvier 1633, avait été un des religieux les plus éminents de la province observai! tine de Strasbourg, dont il fut deux fois provincial. Au chapitre général tenu à Rome le 9 juin 1612, le P. Léon était élu déflnitcur général, juste hommage rendu à sa science et ù scs nombreux mérites. Non seu­ lement il enseigna ses confrères comme lecteur général, mais il s'appliqua encore avec zèle à la conversion des protestants et publia de nombreux ouvrages de con­ troverse, tant en latin qu’en langue vulgaire. On cite de lui : Conclusiones theologica* dr sacramentis in genere, in-4·, Munich, 1597; Theses de almo eucharistia? sacramento; de anima in communi et de vegetation:, sen· sitivæ ac rationalis quidditatibus et passionibus, ibid.; de ineffabili et augustissimo Verbi incarnati mysterio, ibid., 1599; de supersubstantiali. secretissimaque divina Dei essentia, ibid., 1601; dr substantia, proprietatibus et conditionibus spirituum angelicorum bonorum cl malorum, ibid., 1603; \.riomata theologica de una, veru et sacrosancta Christi in terris Ecclesia militante, ibid., 1605; Grtaullichc Erortirung und christliche Widerle· gung, dass Martin Luther in allen und jeden mit dem Rbmischcn Papslthum strritigen Puncten gelehrt und gcglaubt habe das jenige, was slracks nach der heiltgen Apostcl Zciten in den nachst/olgenden 600 Ja hren of/entlich 1st gcglaubt und gelehrt worden : Von 1). Georg MOller, Wittenbergischen Prddicanten, anno 1606. ausgangen, anjezo uber, nach scinem Ablebcn, Jacob lieylbrunners unkatholischem Papstlhum, dem er sich, neben andern Pradicanten, unterschrieben, entgegen- 150 gcxetzl, Ingolstadt, 1607; Enumeratio methodica el compendiosa sclccttssimorum et omni exceptione mafo­ rum scriptorum totius occidentis, meridiei et orient it Ecclesiarum, quibus evidentiss imum fiteertoque probatur non tantum europeeam. sed et a/rlcanam, alexandrinam. ferosolgmitanam, anfiochenam, constantInopohtanam, aslaticam et orientalem Ecclesias, ante mille annas romaiur Ecclesia* ut capiti suo perpetuo ad/unlsse, et olclssim Petri successorem ut pastorem aecume.nlcum cis invigilasse,.., in-8·, ibid., 1609; Eoangelisches Examen und rechtmàtsige ftehorung der vermeinten christlichen Predigt, oom Be.ru/ der KirchendJener, M. Melchior Volcii Prtidicanlen bey St. Anna, ln-1% ibid., 1609; Katcchlsmus ivahrer Religion und Glaubens, darinn allex, was ein feder guterziger Christ bey diesen Religions-Streit zu bedenken, ab in eincr Summa begrifjen. Sampt angehtingten christlichen... Gebetten, in-8·, ibid., 1610; Qualiter cum hxreticis disputandum sit, et ubi vera Dei Ecclesia sit, ίη-4·, Bamberg. 1610; Katcchismus odcr wahrer christUch-und rechi evange· lischcr BegrifJ und Innhalt aller und jeder Puneien der allcin seltgmachendm ivahrcn Religion und Glaubens, Dillingcn, 1618; Augsbourg. 1629; Examen tractatus Joannis Jlenricl Hiemers prirconis lutherani de fra­ ternitate B. Maria Virginis in Reith, Dillingcn, 1619, titre donné par \\ adding d un livre publié en alle­ mand; Demonstratio catholica et universalis sancta: romamt Ecclesiae et ejusdem fidei perpetua*, in-foL, Lechhauscn, 1622. Wndding-Sbaniglia, Scriptores ord. minorum, Rome, 1906-1921; Vrlth, Bibliotheca Augustana, Alphabetum X, Augsbourg, 1793; Hurter, Xomcnclator, 3· edit., t. m. coi. 744; Minge*. Gcichichte drr Eranziskantr in Baijcm, Munich, 1896. P. Édouard d’Alençon. 2. MARQUARD Léon de Lindau en Bavière, est un des meilleurs représentants de la mystique franciscaine en Allemagne au xiv· siècle. — Il étudia à l’i nivcrsité de Paris. Le 26 octobre 1379, le pape Clément Vil ordonnait son légat en Rhénanie, Jean de Bâle, O. S. A., de lui conférer le grade de maître en théologie, ainsi qu'à Théobald d'Altkirch, O. P., quia in pluribus et diversis studiis generalibus in theologia longis temporibus studuerunt et legerunt. K. Eubcl, Bullarium franctscanum, Rome, 1904, t. vn. p. 219. Custode de Bodcnse, il fut élu en 1389. au chapitre de Strasbourg, provincial de ΓAllemagne supérieure. K. Eubcl, Geschichte der oberdeutschen (S trass burger) Minoriten-Provlnz, Wurzbourg, 1886, p. 161. En 1390, il tint un chapitre à Nuremberg, en 1391, à Essling, et le 21 juin 1392 ù Bâle. Peu .après, le 13 août, il mourut â Constance. Outre les Constitutions qu’il rédigea pour sa pro­ vince. Marquard de Lindau composa plusieurs opus­ cules mystiques en latin et en allemand. Glassberger, Analecta franctscana. Quaracchi. 1887, t. n. p. 218.219, en énumère 29, tout en omettant ceux qu’il n’a pas vu et qu’tl assure nombreux encore. Plusieurs de ces traités ont été conservés mss. : De area Xoe, Magdebourg, Bibl. d’Élat, cod. 12. fol. 157; Munich, lut. /S 729, fol. 181. — De per/ectionc humanitatis Christi, Berlin. Bibl. d’Élat, cod. Iheol. lat. MS, fol. 248, Munich, lut. S134, fol. 301, lut. IS 729, fol. 155. lat. 9022, fol. 83, Magdebourg. cod. 12. — De nobilitate creaturarum, Munich, lat. l î 17 7, fol. 153, lat. 1S 729, fol. 161, lat. S9S7, fol 300; Berlin, cod. theol. lat. 718, fol. 255. — De trono Salomonis. Munich, lat. 8937, fol 188. - De horto spirituali. Munich, lat. S434, fol. 292. — De horto paradisi. Munich, lat. 8987, fol. 290. — De filiorum Israel in .Egyptum descensione, Munich, lat. 13 325, fol. 195, lat. 9003, fol. 97. — De quinque sensibus, Munich, lat. 18 729, fol. 334, lat. 8987t fol. 360. De septem artibus, Munich, lat. 8987, 151 MARQUARD — MARSILE D’INGEN fol. 206. - De decern pnreeptis, Munich, lat. 9003, fol. 149. — De decern Ditiis eorumque rt mediis, ibid., fol. 125, < t lat. IS 729, fol. 171; De instinctibus, Munich, lat. 9003, fol. 205; De reparatione hominis, Berlin, cod. theol. tat. 36J, fol. 129; Saint-Gall. cod. 773 et "S7; Engelbcrg, Bibl. des PP. bénédictins, cod. 321, fol. 37 (écrit à Stains le 2 mai 1386). - De panis damnatorum, Berlin, cod. theol. tat. 518, fol. 238; Munich, lat. 8987, fol. 352, lat. is .29, fol. 145. — De renumeratione clericorum. Berlin, ibid, fol. 243. De quadruplici homine, Berlin, ibid., fol. 259. — De septem gradibus amoris, Berlin, ibid., fol. 267. -— De dignitate sacerdotis, ibid., fol. 230. — Interrogationes quas Deus loquitur in anima nostra, Munich, lat. 8987, fol. 259. Quant aux autres opuscules dont Glassbcrgcr repro­ duit le titre et l'incipit, les catalogues des bibliothèques d'Allemagne ne donnent point de renseignements. Outre ces traités, le cod. theol. lat. 518, fol. 251, 255, 274-314 de Berlin et le ms. lat. 8987, fol. 197, 253, 287, de Munich, contiennent aussi plusieurs sermons de Marquard, dont un sur l'immaculée conception. Ephrukranz oder Erklorung der la Gtbt tc nath der Onglnalausgabe, Augsbourg. 1889; K. Eubcl, Geschichtc, etc., p. 35, 164,228, 235,256. 341; I* Minges, O. F. M., Geschiehte di r Franztskaner in Hayern, Hnsak. .V. von l.indau. Ein Munich. 1896. p. 26. E. LONG PRÉ. 1. MARSILE DΊNGEN, philosophe et théo­ logien du xiv· siècle (t 1396).— Originaire du bourg d'Îngen, dans la Gucldrc (Pays-Bas), il vint à Paris à une date que l’on ne saurait préciser; en 1362 il com­ mence Λ · régenter > à la Faculté des Arts, où il acquerra bientôt une extrême considération. Λ deux reprises, en 1367 et 1371, il est élu recteur de ΓUniver­ sité (à celte date la fonction était trimestrielle). De son côté la < nation anglaise » à laquelle il appartenait le choisit comme procureur en 1362. 1373, 1374. 1375. Voir le Liber / rocuratorum nationis anglicic, dans Déni Ile. Auctari m chartularii l niversit. Paris., t i. Cette même ■ nation » le députe en 1368 ù la cour pon­ tificale (en Avignon) pour y porter le « rôle » de ses membres. En 1376 encore Marsile est élu comme repré­ sentant de la nation en curie. Parti pour Avignon et I II alie (que Grégoire XI regagnait alors) en mai 1377, il se trouve en curie au moment de l’élection d’Urbain VI (avril 1378); en juillet 1378 il est à Tivoli, auprès du nouveau pape, au moment où sc produisent les réunions qui vont aboutir au Grand Schisme. La lettre qu’il écrit à l'Universllé de Paris, le 27 juillet, expose que jamais les menaces de schisme n’ont été plus graves; elle ne témoigne pas d'une bien grande chaleur pour la cause d’Urbain VI. Texte dans Du Boulay, Hist. Unlversit. Paris., t. iv, p. 466, et dans Deni Ile, Chartularium l'niversit. Paris., t. m. n. 1608. On ignore ce que lit Marsile dans les années qui suivirent immédiatement; son nom ne se retrouve plus dans le Liber procura­ torum. Best certainement revenu à Paris, mais d'après Déni île, Auctarium, t. i, p. 659, n. 5, il avait quitté avant 1382. sans doute à cause des dissensions qui déchirèrent alors l’Universilé. En 1386 il est à Heidel­ berg où vraisemblablement il séjournait depuis quelque temps. Le comte palatin venait de décider dans cette ville, peut-être sur les suggestions de Marsile, la fonda­ tion d’une univer ité à qui Urbain VI donna la bulle d’érection le 23 octobre 1385. Marsile devint l’un des membres les plus actifs de la nouvelle institution dont il est à bon droit considéré comme l’organisateur. 11 l'établit sur le meme plan que l’Universilé de Paris dont il ne pouvait oublier les leçons, cl lui infusa en même temps le < nominalisme » qui régnait alors en maître sur les bords de la Seine. Professeur à la Faculté des Xrts, où il commença d’enseigner le 19 octo­ bre 1386, il fut élu recteur le 17 novembre de la même année, et fut investi jusqu'à sept fois de cette charge. D'après un texte «pie l’on va lire, il est clair qu'il a finalement abandonné les Arts pour la Théologie. Home le revit en 1389 où il vint porter à Boniface IX le rôle de l’université. La date de sa mort, sur laquelle les critiques ont été en désaccord, est fixée par un texte sans ambiguïté : Anno MCCCXCVJ, die 20* mensis augusti, obiit venerabilis Marsilius de tnghcn, canonicus Ecclesia· Sancti Andrea· Colonicnsis et the­ saurarius, fundator hujus studii et initiator, in sacra THEOLOGIA DOCTOR EGREGIUS HIC PRIMUS FORM M I’S, qui mulla volumina in theologia et in artibus nostne universitati legavit. Acta Univers. Heidelb., t. i, p. 61, cité par Wundt, Sklzse einer Gcschichtc..., p. 309,310; voir aussi G. Tœpke, Dic Matrikel, t. i, p. 645. Cette notice indique clairement que Marsile ne prit qu’à Heidelberg le grade de docteur en théologie, n'ayant fait partie, à Paris, que de la Faculté des Arts, comme le marquent tous les textes qui parlent de son séjour en cette ville. Voir G. Tœpke, loc. cit., 1.1, p. 3, n. 6. Les livres composés par Marsile avaient été légués, comme le reste de sa bibliothèque, assez considérable pour l'époque, à l’Universilé de Heidelberg. Tri thème, à cent ans de là, donne l’énumération des ouvrages du docteur qui s'y conservaient : Quiestiones Senten­ tiarum libri quatuor; Dialectica notabilis liber unus; Commentariorum in Aristotelem libri places et qinrdam alia. Il est difficile de suivre le sort de ces inss. ; mais plusieurs de ces traités ont été imprimés à la fin du xv· et au début du xvi· siècle. — 1. Les Quæsllones super IV libros Sententiarum, ont paru à Strasbourg en 1501, 2 vol. petit in-fol. (un exemplaire complet se trouve à la Bibliothèque nationale de Strasbourg. K, 2523; contrairement aux indications de Copinger, Supplement to Hain, η. 3885, il contient des questions sur les 4 livres et non pas seulement sur les 2 premiers). I lauréau dit avoir connu une édition de la Haye, 1497, contenant les deux premiers livres. — 2. Les Quiestiones cxqulsitœ in libros Aristotelis de generatione et corrup­ tione ont paru aussi a Strasbourg, 1501 (même Biblio­ thèque. E, 11 680); Hain. n 10 782, signale une édition parue a Venise, 1500, avec des corrections de M· Nicolel, docteur en médecine. — 3. Λ b breviatIones libri Physicorum cd i tic a Marsilio Inguen doctore parisiensi, signalées par Hain, n. 10 780, comme publiées s. l.n.d.; on trouve une mention, que je n’ai pu vérifier, d’une édition de 1482, et d’une édit, de Venise, 1521. 4. Quiestiones sublilissimic .Iohannis Marctlii Inguen super VIII libros Physicorum secundum nominalium viam, Lyon. 1518. Get ouvrage, au témoignage de P. Duhcm, donne la même doctrine que le précédent : mêmes conclusions, soutenues par les mêmes argu­ ments, presque dans les mêmes termes. 11 est donc très surprenant que, juste cent ans plus tard, le P. François de Petigianis, O. M., l’ait publié sous le nom de Duns Scot. J. Duns Scoti, docturis subtilis in VIII lib. Physicorum Aristotelis quiestiones cl expositio, Venise, 1617; dès lors ces Quiestiones pas­ sèrent dans l'édition des Œuvres de Scot, édit, de Lyon, 1639, t. n; toutefois Wadding, dans la préface, fit remarquer la difficulté d’attribuer cet ouvrage au Docteur subtil cl Indiqua Marsile comme l’un des auteurs probables. Sbaraglia dans le Supplementum et castigatio ad Scriptores, Home, 1806, p. 110-111, confirma que le nom de Marsile sc lisait sur d'anciens mss. et sur des éditions imprimées. Voir sur cette question, qui est définitivement réglée : P. Duhcm, Le mouvement absolu et le mouvement relatif, dans Hcvuc de Philosophie, 1908, t. xn, p. 608 sq., reproduit et tiré à pari, Montligcon, 1909, p. 123; antérieure­ ment le P. Daniels, O. S. B., a établi que. dans le traité en question, Thomas Bradwarden est cité : Dte 153 MAHSILE D’INGEN — MAHSILE DE PADOUE Unechtheit dcr dem Scotus zugeschrlebenen Schri/t Expositio.... dans Quellenbellrdge und Untersuch. zur Gcschichtc dcr Gotlesbewrise (fait partie de la collec­ tion : Beilrage zur Gcsch. dcr Phil, des M. A., I. vnr, fasc. 1-2, p. 162-161); cf. aussi E. Longpré, dans Hioista di fllosofla neo-s cotas lira, Milan, 1926, I. xvin, p. 31-35. 5. Oratio complectens dictionis clausula* ct elegantias oratorias, Heidelberg· 1199; cf. Hain, η. 10 781. -- 6. Quant à la Dialectica notabilis dont parle Trilhcme, ct qui était une révision dans le sens nominaliste du célèbre manuel de Pierre d’Espagne, elle a été imprimée (mais avec de graves modifications) par les soins de Conrad Pschlacher, Vienne, 1507, 1512, à la suite dudit traité de Pierre d'Espagne* Clarissimi philosophi Marsilil de Inguen textus dia­ lecticus de suppositionibus, ampliationibus, appella­ tionibus, restrictionibus, alienationibus et duobus conse­ quentiarum partibus. Des quiestiones sur les grands traités de logique sont attribuées aussi à Marsile par des traducteurs hébraïques. Le ms. 99J de la Bibl. mit. de Paris contient ainsi une traduction en hébreu de questions sur les Catégories et le /¥n Herménclas; cf. Histoire littéraire de la France, 1893, t. xxxi, p 728; Ad. Jellineck a eu en main une traduction hébraïque de Quiestiones sur V Isagogéde Porphyre, les Catégories ct la Rhétorique d’Aristote. Les pièces relatives au professorat de Marsile sc trouvent pour la période parisienne dans Dcniile ct Châtelain. Chartularium Universitatis Parisiensis, t. ni, ct dans l’Auctarlum, t.i; pour la période de Heidelberg, dans G. Tœpkr, Die Matrikel der Univcrsitüt Heidelberg, von IJSC bis I66Z, t. i, Heidelberg, 1884· Notices littéraires dans Trithènir.Dc scriptori bus cedesiasL, édit, de Paris, 1512, fol. cxi.ui; J. Balo. Illustrium Majoris Hritanniic scriptorum summarium, VII Ont., c. v, (ait de Marsile un Anglais trompé par le fait qu’il appartenait A la • nation anglaise de ΓΙ nivcrsilé laquelle comprenait aussi des Flamands et des Allemands; Bcllarmin. De script, ceci., édit., de Cologne, 1657, p. 230; Fabricius. Ribl. lat. nied. tt in/im. ulatis, édit, de Hambourg. 1735. t. v, p. 101. Le rôle de Marsile A Heidelberg est bien décrit dans D. L. Wundt, Skizze eincr Gcschichtc dcr Hohcnschule zu Hei­ delberg, panic dans le Magasin fur die Pfalzischr Geschichtr, 1.1. Heidelberg, 1793; le frère de ce dernier, Charles-Casimir Wundt, a consacré A Marsile une Commentatio historica. Programma d’université, Heidelberg 1775. — Les histoires générales consacrent quelques mots à Marsile : Brucker, Historia critica philosophia, t. m. Ixlpzig, 1713, p. 855 sq.; rectifications au t. vi, 1767, p. 603-610; Hauréau, Histoire de la philosophic scolastique, t. 11, p. 4S3. — Les notices les plus récentes, et bien imparfaites, sont celles de A. Budinsky, Die Universitat Paris und die Fremden an dcrsclbcn tnt Mitlelallcr, Berlin. 1876, p. 174; Béret, La Faculté de théolo­ gie de Paris, au Moyen Age, t. ni. Paris. 1896. p. 284-236; la très courte brochure de Ad. Jellineck. Marsilius ab Inghen, I.eiprig, 1859, signalée par les bibliographies, con­ tient exactement 11 lignes sur Marsile, mais elle donne en hébreu lu préface d’un traducteur rabblnique des questions de Marsile sur VIsa go g de Porphyre, 1rs Catégories et la Rhétorique d’Aristote (12 p.), In préface est d’ailleurs sans intérêt pour l’histoire même de Marsile. É. Amann. 2. MARSILE DE PADOUE (t vers 1313), défenseur du parti Impérial dans te conflit survenu entre Louis de Bavière cl Jean XXII. I. Vie. 11 Œuvres. III. Doctrines. IV. Condamnation pur l’Église. V. Influence. L Vie. — On est peu et mal renseigné sur les débuts de sa carrière. Les sources sont réunies ct discutées par N. Valois, dans Histoire littéraire de ta France, t. xxxni, p. 528 sq· I· Formation. - Marsile naquit certainement à Padouc et, comme il était susceptible d’être élu recteur de l’Universilé de Paris en 1312-1313, il semble que sa naissance doive être reportée entre les années 1270 et 1280. Le nom de sa famille se présente sous deux formes di lièrent es, entre lesquelles les biographes se 15î sont longtemps partagés. Son contemporain ct ami, Albertino Mussato, rappelle Ralmondini, et la plu­ part des historiens anciens ont retenu ce témoignage comme décisif. D’autre part, des mss. anciens de son œuvre le dénomment Menardinus ou Mainardinus, transformé parfois en Mmandrinus, ct cette version est confirmée par les bulles de provision qu’il reçut du pape Jean XXII fit ocl. 1316 ct 5 avr. 1318), où il est appelé de Mainardino. On connaît dès le xii· siècle une famille padouanc de ce nom; c’est A elle que les auteurs récents rattachent de préférence notre auteur. N. Valois, loc, cit., p. 561. Quoi qu’il en soit, Marsile lit, A l’Universilé de sa ville natale, des éludes (pii durent être brillantes. Alb. Mussato l’appelle « la lumière · de son pays, « le flambeau de la terre », Epist., xu. dans Græviuscl Burmann, Thesaurus antiq. et hist. Italia, La I laye, 1722. t. vi b, Suppl., col. 48-50, ct loue scs prodigieux succès. A la fin de son stage univcrdlairc. il hésitait entre l'exercice de la médecine ct la profession d’avocat. Encore incertain de ses voies maïs» au dire du même témoin, désireux d’argent ct de gloire, il erra quelque temps d’un endroit a l’autre. Durant l’été de 1311, il prit un instant du service dans les années germaniques qui occupaient le nord de l’Italie. C’est alors que son ami Mussato lui adressa l'épltrc qui nous fournit ccs renseignements pour le ramener aux « saintes études ·. Marsile se rendit â ces objurgations cl sc consacra désormais à la science médicale. Peut-être faut-il faire remonter a ce moment * là son entrée dans la cléricalure. Souvent contesté, le fait n’est plus contestable, puisque Marsile devaitK quelques années plus tard, être pourvu de bénéfices ecclésiastiques par le pape Jean XXH 2· Enseignement à Paris, — Un concours inconnu de circonstances dirigea vers la France les pas du jeune savant. Aucune source ne garantit qu'il ait, comme on l’a souvent prétendu, passe d’abord par Orléans pour y étudier le droit. Il se rendit immédiatement à Paris, attiré sans doute par le renom de celte université. Scs talents durent s’y affirmer de bonne heure, puisqu’il y exerçait les fonctions de recteur pendant le premier trimestre de l’an 1313. Dcniile, Chartularium Univ Paris., t. n. p. 158. Marsile séjourna quelque temps en. cour d’Avignon. Ce qui lui permettait plus tard d'invo­ quer son témoignage personnel quand il critiquait les abus de la curie. Dejensor pacts, ti. 21. En attendant, il sollicita et obtint du pape un des canonicals de l’Eglise de Padoue. Lettre de Jean XXII, en date du 11 octobre 1316, publiée d’abord par Ant. Thomas^ Mélanges iVarchéologie et d'histoire, t. il» p. 418; ana­ lysée dans Vatikamschc Aktrn zur deulschen Geschichtc in der Zeil K. Ludwigs des Bayern, Inspruck. 1891. p. 5, et G. Mollat, Jean XXIl : Lettres communes. n. 1482,1.1, p. 1 12. Une nouvelle lettre du 5 avril 1318 lui accordait l’expectative du premier bénéfice à la collation de l’évêque de Padouc qui viendrait à vaquer dans cette Église. Vatikanische Akten. p. 66, et Mol lat. n. 6819. I. n. p. 123. Malgré les scrupules de Deni fle. Chartularium, t. n. p. 158. on admet commu nénient et il faut tenir pour certain que le Marsile qui fait l'objet de ces lettres est identique à notre person ­ nage. « X’cst-il pas piquant, observe X. \ aloîs. loc. cit., p. 567. de voir Marsile de Padoue. comme d’ailleurs son collaborateur ct ami Jean de Jandun, commencer par recevoir les faveurs du pontife qu’ils allaient bien­ tôt combattre avec tant d’animosité ? » Bien ne permet de dire quand cl comment ont débuté les relations qui unissent dans l’histoire les noms de ces deux maîtres. On a souvent présenté Jean de Jandun comme l'élève de Marsile: mais à tort, car Jean était déjà un philosophe célèbre quand celui-ci arriva de Padouc. Voir J».an de Jandvn\ 155 Μ \HSILE DE PADOUE, (El \ HES t. vin. col. 76-1-765. Le seul amour des études les mit peut-être en rapport. Marsile put, en tout cas, lui procurer, à sa prande joie, la primeur du commentaire des Problèmes d'Aristote que venait de publier, en 1310, le médecin et alchimiste podouan, Pierre d'Abano. N. Valois, toc. cit., p. 551-555. Toujours est-il qu’une collaboration s’ensuivit, qui allait les jeter l’un et l’autre dans les pires aventures de la pensée cl de Taction. 3· Participation au conflit politico-ecclésiastique. — Dopais l'avènement de Jean NX IL un nouveau et très grave conflit venait de mettre aux prises I Allemagne et le Saint-Siège. Entre Frédéric d’Autriche et Louis de Bavière, qui se disputaient le trône impérial, le pape avait pris parti pour le premier. Le Bavarois maintint ses pré­ tentions et parvint à se débarrasser de son adversaire par la victoire de .MDhldorf (28 septembre 1322). Il était d'ailleurs encourage à la résistance par un petit groupe de franciscains rebelles qu’il avait recueillis sa cour. Après diverses sommations infructueuses, Jean XXII finit par prononcer contre le prince la peine d'excommunication (23 mars 1321), puis la déchéance de 1'Empire (11 juillet). Contre quoi celui-ci riposta par l'appel do Sachsenhausen, où il accusait le pape d'hérésie (22 mai de la même année). On conçoit que de tels événements aient profondé­ ment agité l'opinion, surtout dans les milieux universi­ taires où, vingt ans plus tôt, le conflit de Boniface VIII et de Philippe le Bel avait si vivement soulevé le problème de l'Églisc et de l’État. Nos deux maîtres voulurent trancher dans le vif de la question, en vue, non seulement de résoudre la crise présente, mais d’en éviter de semblables à l'avenir. A cette fin. ils conçurent un exposé de principes, où ils dénonce­ raient les usurpations de la papauté pour la ramener ù son véritable rôle et proclameraient la souveraineté de l'empereur dans l’Églisc. De leurs méditations sortit le Dc/ensor pacis, qui semble avoir été composé en juin 1321. Seul pourtant Marsile mit son nom en tête de l'œuvre commune. Antenorides ego quidam, écrit-il, I, 1 : ce qui était l'équivalent d’une signature; car Padoue passait pour avoir été fondée par Antenor. Cette circonstance et l'incontestable unité du style inspirent encore ù des auteurs récents quelques doutes sur la collaboration de Jean de Jandun. E. Emerton, The De/ensor pacis o/ Marsilio o/ Padua, Cambridge, 1920, p. 13-19. .Mais ces doutes ne sauraient tenir devant le témoi­ gnage des contemporains. Toujours est-il que .Marsile fut. sans conteste, < l’auteur principal G. Piovano, // Dc/ensor pacis di Marsilio Patavino, dans La scuola cattotica, 1922. t. xxn, p. 162. I.e même historien ramène toute la genèse de l'ouvrage, Mm/., p. 16I, ù des calculs d’intérêt. Explication trop facile pour répondre adéquatement ù la réalité des faits cl qui ne doit pas faire méconnaître la part de conviction qui préside à l'œuvre des deux réformateurs. Sans nul doute, le De/ensor paris fut dès lors adressé à Louis de Bavière, â qui il était pompeusement dédié pour l'illustration de sa race, l’éclat de scs vertus et son attachement ù la foi catholique. .Mais il resta quelque temps encore inconnu ù Paris, où, pendant plus de deux ans, les deux auteurs continuèrent en paix leurs fonctions professorales. C'est seulement au cours de l’été 1326 qu'ils disparurent subitement pour se réfugier auprès du Bavarois, tandis qu’éclatait dans la capitale le scandale de leur publication. Ils allaient mettre désormais une main active â l'application de leurs théories. Au premier abord. Louis de Bavière accueillit avec quelque défiance ccs alliés qu’il estimait sans doute compromettants et on parlait déjà, dans son entourage, de les envoyer au bûcher. Voir la suite 156 de la chronique de Guillaume de Nangis, ad an. 1326, dans Hecueil des hist, de la France, t. xx, p. 612. Mail ils ne lardèrent pas a obtenir ses bonnes grâces et Marsile devint même son médecin. L’année suivante, on le retrouve aux côtés du prince dans sa campagne d’Italie : â Trente, où, de concert avec le parti gibelin, fut décidée la marche sur Home (janviermars 1327); ù .Milan, où Louis de Bavière ceignit ht couronne de fer (31 mai), pendant quo .Marsile faisait distribuer dans tout le pays des libelles diffamatoires contre le pape. G'est dans ces circonstances que son ami Mussato lui adressait une nouvelle épilrc, Epist., xvi, dans Gneviiis et Burmann, op. cit., col. 51. pour célébrer sa puissance et inviter les Padouans ù se montrer fiers de leur compatriote. .Mais c’est aussi le moment où let deux docteurs sont assez en évidence pour être remar­ qués cl où commence contre eux cette série de condam­ nations pontificales qui sera détaillée plus bas. Pen­ dant ce temps, les événements suivaient leur cours. Entré à Home en janvier 1328, Louis de Bavière s’y faisait décerner la dignité impériale, suivant la théorie démocratique de .Marsile, par une délégation populaire. Toujours en vertu des principes du De/ensor, la dé­ chéance de Jean XXII était proclamée le 18 avril cl l’antipape Nicolas V élu Λ sa place le 12 mai. Marsile de Padoue avait reçu le titre de vicaire impérial de la ville, et il profitait de son autorité pour molester les clercs romains qui restaient fidèles au pape déchu. Bientôt il était lui-même promu par Nicolas V au siège archiépiscopal de .Milan. Mais les revers n'allaient pas se faire attendre. Car l’empereur dut précipitam­ ment quitter Home devant le soulèvement du peuple, entraînant À sa suite toutes scs fragiles créatures. Jean de Jandun mourut au cours de la retraite (ΙΟ­ Ι 5 septembre 1328). Quant à .Marsile, il n’eut sans doute pas le loisir d’occuper son archevêché et «lut rentrer en Allemagne avec son protecteur déconfit, 1° Dernières années. - Après cet éclat momentané, l'obscurité la plus complète retombe sur l'existence de Marsile. Par erreur, certaines chroniques l’ont fait mourir dès 1328. En réalité, il semble s’être retiré auprès de Louis de Bavière et avoir pris â lâche rie se faire oublier. Il sortit une dernière fois de son silence en 1312, pour soutenir la compétence de l’empereur en matière matrimoniale. Γη discours du pape Clé­ ment VI, en date du 10 avril 1313, fait allusion à sa mort. Son décès doit donc remonter aux premiers mois de celle année, ou, tout au plus, à la lin de 1312. IL CEuvhes. — Toutes les œuvres de Marsile sont relatives à ce conflit politico ecclésiastique auquel il fut si intimement mêlé. 1· De/ensor pacis. - En tête, pour l'importance aussi bien que pour la date, se place le Dc/ensor pacts, dont on a raconté plus haut l'origine. C’est un gros traité, composé suivant toutes les règles de l'École» où sont longuement exposés et justi liés les principes des nova­ teurs sur l'Églisc et l’État. La date en est assez exactement déterminée par la critique interne. · Dans la rédaction définitive, le De/ensor pacis contient des allusions ù plusieurs évé­ nements connus, ù l'excommunication de Louis de Bavière, n, 21, prononcée par bulle du 23 mars 1321, et ù la circulaire adressée par le pape aux électeurs le 26 mai suivant, n, 26. D'autre part, il prévoit et annonce seulement comme possible, ibid., l’acte par lequel Jean XXII déclara Louis de Bavière privé de scs droits Λ l'Empire. N. Valois» lue. cit., p. 569. Cet auteur a pu aboutir ù ccs précisions importantes en rectifiant sur les mss. le texte defect lieux des éditions Imprimées. Ce dernier acte de Jean NX 11 étant daté du II juillet, on a ainsi les deux points limites entre lesquels se place la rédaction du Dc/ensor. Dans ccs 157 Μ \KSILE DE P \ DOI E, ŒU\ KES conditions, continue le même historien, il est difficile de récuser le témoignage de deux nus. du xiv· siècle, qui assignent précisément à l'achèvement de ce traité une date comprise entre ccs deux termes extrêmes : Je livre fut achevé le 21 juin 1321, lit-on dans le ms. 464 de la bibliothèque impériale de Vienne cl dans le ms. Ill de la bibliothèque du chapitre de Tort ose. (’.vite date nous parait extrêmement vrai­ semblable. - X. Valois, loc. cit., p. 570. — On n objecté â cette conclusion que, dans le chapitre premier, Louis de Bavière est déjà qualifié de Romanorum Imperator : ce qui n’est vrai qu’à partir de 1328. Aussi a-t-on parfois supposé que l’ouvrage primitif fut un simple livret contenant tout juste les grandes lignes du système. L'auteur l’aurait repris dans la suite, sous la pression des événements, pour aboutir au traité actuel, qui serait postérieur au couronnement impé­ rial. AL Kit 1er, dans Theologisches l.iteruturblatt, 1874, t. IX, col. 558-560; opinion défendue encore par l’auteur dans Historische Zeitschrift, 1879, l xi.ii, p. 302-303. Keprenant toute la question sur un exa­ men complet des manuscrits, .L Sullivan relient la date de 1321, mais en émettant l'hypothèse très plau­ sible que le premier chapitre fut ajouté après le 17 janvier 1328 ou. tout au moins, que le terme imperator y fut substitué au mol rex qu’on trouve par­ tout ailleurs. The cnglish historical Review, 1905, I. XX, p. 299-300. Il n’y a donc aucune raison pour sup­ poser l’existence de deux ouvrages successifs ou pour déplacer le Defensor, qui mérite de garder son rang à l’entrée de Marsile dans sa politique de sédition. Conservé dans de nombreux mss., le Dc/ensor pacis fut Imprimé pour la première fois à Bâle, en 1522, par le protestant Valentin Curio, sous le pseudonyme de Licentius Evangelus, dont le texte a fait loi dans la suite. Il a trouvé place dans Goldast· Monarchia, 2· édit., Francfort. 1668. Lu, p. 151-312. Une édition abrégée en vue des exercices académiques en a été donnée par H. Scholz, Leipzig et Berlin, Teubner, 1911, dans la Qucllcnsammlung zur deutschen Geschichtc dirigée par E. Brandenburg et G. Scchgcr, l. ix. La direction des Monumenta Germanie? en annonce une édition critique qui n’a pas encore paru. Un très court chapitre final, négligé par les di fièrents éditeurs, a été publié d’après les mss. par K. Müller, dans Gôttinyische yclehrte Anzeiycn, 1883,1. n. p. 923925 2· De translatione Imperii Romani, — Vers la fin du De/ensor, u. 30, Marsile a l’occasion de rencontrer le thème, alors classique, de In translation de l’Empire. Il y écarte en quelques mots l’idée que le pape et ses clercs l’auraient fait auctoritate propria. Puis il con­ tinue : Hac enim translatione quantum dt facio pro­ cesserit dicturi sumus in altero quodam ab hoc tractatu seorsum. Goldast, p. 308. Ce traité spécial fut rédige par lui quelque temps après. Il accompagne généralement le Defensor dans les mss. et dans les éditions. On le trouve dans Goldast, Ibid., t. n, p. 1 17-153, mais avec la date visiblement erronée de 1313. En réalité, cet opuscule fut écrit, non pas avant, mais après le Defensor, qui s’y trouve rap­ pelé dès les premières lignes et plusieurs fois dans la suite. On n conjecturé qu’il fut écrit en Mlemagne, à la demande spéciale do Louis de Bavière. S. Blezler, Die htcrarischcn Widcrsachcr der Pùpsle, Leipzig, 1871, p. 173, suivi par X. Valois, p. 60 L Celte hypo­ thèse ne paraît guère fondée : puisqu'on écrivant son Defensor l'auteur promet déjà ce supplément. Il est assez vraisemblable d'admettre qu’il l’ait donné sans retard. L’ouvrage se compose de douze petits chapitres, qui exposent la manière dont l’Empire est passé (les Humains aux Grecs, des Grecs aux Francs, puis des 158 Francs aux Germains. < C'est une imitation, a-t-on avancé, X. Valois, p. 601, ou, pour mieux dire, une reproduction du traité composé sur le même sujet vers le commencement du xiv· siècle par Landolfo Colonna. · Voir ici t. vnr, col. 2557-2558. Seulement celui-ci présentait ccs diverses translations comme étant l’exercice des prérogatives souveraines du SaintSiège. Marsile écrit justement pour le réfuter sur ce point. Ejus scriptura in quibusdam nostra sententia dissonat, pnrsertim in quibus jura hrsit imperii secun­ dum sententiam propriam absque demonstratione suffi­ cienti. Goldast, p. 118, Il emprunte donc a son prédé­ cesseur son dossier de faits ou de légendes, souvent même son texte, mais en supprimant ou corrigeant ses interprétations favorables a la papauté. Pour lui. la translation de l’Empire fut toujours le fait des cir­ constances, quand elle ne donne pas lieu d'affirmer, au contraire, la subordination du pape a I empereur. • En somme, ouvrage de polémique, dont le mérite n’est, certes, pas celui de l’originalité », X. Valois, p. 605, mais qui reilète, en les appliquant à ce cas particulier, toutes les idées générales de l’auteur. 3· Defensor minor. — A ces deux ouvrages depuis longtemps connus les recherches de l’érudition mo­ derne ont permis d’en ajouter un troisième non moins important : savoir le Defensor minor, qui, non seule­ ment abrège le grand traité de même titre, mais le complète sur bien des points. Il est contenu dans le ms. Canon. Mise. ISS de la Bodléicnnc, fol. 70 ν·-80 r·* où il a été découvert par X. Valois, Comptes rendus de ΓAcadémie des inscrip­ tions et bettes-lettres, 1903, p. 601, puis, indépen­ damment de l'érudit français, par J. Sullivan, The english historical Review, p. 300 sq., qui n’en uti­ lise d’ailleurs que le dernier chapitre. Pour l’étude intégrale et l’analyse de son contenu, voir X. Valois, Hist. litt. de la France, t. xxxin. p. 606-616. Ce traite est encore inédit Aucun doute n’existe sur son authen­ ticité. Car. non seulement l'auteur renvoie de façon continue au Defensor pacis, mais il précise en terminant le rapport des deux œuvres De quibus omnibus, suppositis vel probatis, et commemorata et etiam expli­ cata sunt plura in hoc tractatu, ex majori Pacis defi \sohe pro necessitate tam sequentia quam deducta. Prop­ ter quod Defexsou minor deinceps vocabitur tractatus iste. — « 11 est evident qu'a un moment qu’il reste à pré­ ciser. Marsile de Padoue éprouva le besoin de com­ pléter son grand ouvrage par un certain nombre d'éclaircissements sur plusieurs points particuliers. Les points sont les suivants : la juridiction ecclésias­ tique; la pénitence, les indulgences, les croisades et les pèlerinages ; les vœux; l’excommunication cl l’inter­ dit; la primauté du pape; le pouvoir législateur su­ prême du peuple romain et de son prince; le concile général: le mariage cl le divorce. · X. Valois* toc. cit., p. 607. On voit par cet aperçu qu'après le domaine de la politique les vues novatrices de Marsile ont gagné de plus en plus celui de la théologie. Le Defensor minor est reporté par .1. Sullivan. toc. cit., p. 305, à cause uniquement de son dernier cha­ pitre que nous allons retrouver, â l’année 1312. Avec plus de raison. X. Valois, p. 615-616» fait observer que tout le contenu du livre suppose la pleine puis­ sance intellectuelle et politique de son auteur. Il en fixe, en conséquence, la composition en 1328. I· De jurisdictione Imperatoris tn causa matrimoniali — ' A quelques années de là, continue le même his­ torien. Louis de Bavière, convoitant pour son fils Louis, margrave de Brandebourg, l’héritage du Tyrol, lui fit épouser la comtesse Marguerite à la Grande Bouche, dont le mariage avec Jean, fils du roi de Bohème, avait dû être préalablement annulé ou plutôt considéré comme nul (10 février 13-12). Ce fut l’occa- 159 MARSILE DE PADOIE, THÉORIE DE L’ÉTAT sion de divers mémoires· dont l’un porte, notamment dans le ms. /, JJ, de Brême, antérieur à 1360. le nom de Marsile de Padoue. C’est une sorte d'apologie mise dans la bouche de l’empereur, établissant qu’à lui seul il appartient de statuer sur les causes matrimoniales. Elle est accompagnée de deux actes impériaux non datés, l’un prononçant le divorce entre la comtesse de Tyrol cl Jean.,... l’autre accordant dispense de consanguinité à Marguerite... ct à Louis... L'opinion la plus vraisemblable veut que ces actes soient de simples projets composés par Marsile de Padoue anté­ rieurement au second mariage ct présentés par lui, en même temps que son mémoire, à Louis de Bavière. · X. Valois, p. 617. Los pièces, éditées pour la première fois par Frchcr en 1598, sont reproduites dans Godast, Monarchia, t. n, p. 1286-1291. Bien n’était plus conforme aux principes du vieux réformateur que d’aflhmcr la souveraine autorité de l’empereur en matière de mariage. H avait déjà traité cette question dans le dernier chapitre du Defensor minor : il lui suflit d’en reprendre les doctrines ct sou­ vent meme les termes pour justifier l’acte de Louis de Bavière en faveur de son ills. Aucune raison décisive n'existe pour retarder jusqu'à cette époque le Defensor minor tout entier, que les données de la critique interne situent en toute vraisemblance quinze ans plus tôt. Mais on conçoit que rien n’ait été plus facile et plus agréable à l'auteur que d’y chercher des matériaux en vue des circonstances du moment. 5· En dehors de ces traités personnels, on a pu. non sans raison, supposer la main de Marsile dans la rédac­ tion de certains actes émanés de la chancellerie impé­ riale à cette époque agitée. Ce serait le cas pour le réquisitoire du 18 avril 1328 contre Jean XXII, N. Valois, p. 596, après K. Müller. Der Kampf Ludwigs des Batern mit der romischen Kurie, Tubingue· 18791880, t . i, p. 369, ct pour l'apologie impériale qui com­ mence par les mots Fidem catholicam, publiée par Louis de Bavière le 6 août 1338. X. Valois, p. 618. après J. Sullivan, loe. cit., p. 306-307. III. Doctius es. — Engagé par toute sa vie et son œuvre dans le conflit renaissant du Sacerdoce et de l’Empirc, Marsile de Padoue a naturellement con­ centré scs réflexions sur le problème de l’Église, de l’État et de leurs mutuels rapports. .Mais sur ce point il a déployé une vigueur de critique et une hardiesse de vues qui dépassent de beaucoup tout ce que le Moyen Age avait produit dans ce genre de polémiques. Sur tout ce qui touche à la politique au sens le plus large, c’est-à-dire à la constitution interne de l’Église et à ses relations avec le pouvoir civil, Marsile ne fut pas seulement un novateur, mais un véritable révolu­ tionnaire. Le programme très réfléchi et relativement méthodique de cette révolution est contenu dans le Defensor pacis, à propos duquel on a pu parler de • machine infernale ». G. Piovano, loe. cit., p. 16 L 11 suffit d’analyser les principaux thèmes de l’ouvrage pour en reconnaître l’extrême gravité. 1· Theorie de l’État. —- Après une sorte de préface, où il annonce son intention de travailler à la pacifi­ cation publique en rappelant les principes qui pré­ sident au gouvernement de la cité terrestre, en dénon­ çant à mots couverts les nouveaux ennemis qui la menacent de son temps, l’auteur consacre toute sa première partie à développer la théorie de l’État Il en emprunte les éléments, comme tous les penseurs de l’époque, à la Politique d’Aristote : Aristoteles phi­ losophorum eximius, ι, 3, Goldast. p. 157. En dehors de l’intérêt qu'ils présentent pour l’histoire des idées politiques au Moyen Age, ces développements posent les prémisses qui seront ensuite appliquées à la consti­ tution et a la vie même de l’Église. Mirvlr commence par exposer ’’origine et la fin 160 de la société. A côté de la fin temporelle, qui est évi­ demment la principale, il lui reconnaît aussi une fin spirituelle, savoir la poursuite du bonheur éternel promis à l'humanité par la révélation divine ct qui d’ailleurs réagit à tant d’égards sur les intérêts de la vie présente. Voir i, I et 5, p. 158 et 160. La réalisation de cette double fin est assurée par les grands corps sociaux, dont les trois plus essentiels sont le sacerdoce, l’armée et la justice. Cette incorporation des institu­ tions religieuses dans l'organisme de la cité entraîne évidemment comme conséquence le droit pour le* dirigeants de celle-ci d'intervenir dans l’administra­ tion de celles-là. Tout le régalisme ultérieur de Marsile a son germe dans cette conception unitaire de l’État, où est entièrement méconnue la transformation intro­ duite dans l'ordre politique par l'avènement du chris­ tianisme. La distribution et l’ordre de ces parties constitu­ tives du corps social appartient au pouvoir, que Mar­ sile sc plaît à désigner sous le terme philosophique et indéterminé de · législateur ». Ce pouvoir vient de D eu. directement quelquefois comme dans le cas du peuple juif, mais, d'ordinaire, a Deo tanquam a causa remota, i, 9, p. 161, c'est-à-dire par l'intermédiaire des volontés humaines. Marsile accorde ses préférences à la monarchie tempérée, et pour en choisir le titulaire, au régime électif. Du pouvoir ainsi conçu émane la loi. Elle a pour but de diriger les actes de l’homme vers le bien collectif et de suppléer aux défaillances individuelles, dont les chefs eux-mêmes ne sont pas exempts. Pour Marsile, c'est dans la volonté populaire que la loi trouve sa source et son autorité. Nos autem dicamus secundum veritatem atque consilium Aristotelis legislatorem seu causam legis effectivam primam et propriam esse popu­ lum seu civium universitatem, i, 12, p. 169, ou du moins, ajoute-t-il aussitôt pour prévenir une dilllculté, ejus valentiorcm partem per suam electionem seu volunta­ tem in generali civium congregatione per sermonem expressam. Ce qui ne laisse pas de donner une teinte sérieusement oligarchique à son esprit républicain N. Valois, p. 576. Et l’auteur de s'appliquer aussitôt à justifier la souveraine compétence de la démocratie en matière législative, i, 13, p. 171-176. Mais il faut observer que plus tard, dans le Defensor minor, il admet sans peine que cette volonté commune ne trouve nulle part de meilleure et plus sûre expression que dans la volonté de l’empereur, considéré comme l’incarna­ tion du peuple romain, qui est lui-même le chef suprême de tous les autres. N. Valois, p. 613-614. La démocratie de Marsile ne s’oppose pas à l’autocratie. Cf. Piovano, loc. cil., p. I L Au peuple également, comme interprète de l'intérêt collectif, appartient l’institution du chef de l’État ct, s'il en était besoin, sa correction ou sa destitution. Voir I, 15, p. 175-177. « Cette doctrine de la souveraineté populaire ne difïère pas substantiellement de celle qu’ont enseignée saint Thomas, Suarez, et Bellarmin. » Bien, en tout cas. ne permet de voir en lui un précurseur de l’idéal révolu­ tionnaire à la manière de J.-J. Rousseau. G. Piovano, loc. cit., p. 166-167. Tous ces principes assureraient largement la paix publique, si celle-ci n'était troublée par les empiéte­ ments de l’Église, spécialement de la papauté, que l'auteur dénonce violemment à la lin de sa première partie. Ce qui l’amène à s'expliquer sur la nature exacte de ses pouvoir·», à l’analyse desquels le reste de l’ouvrage est désormais consacré. 2e Théorie générale du pouvoir ecclesiastique. - · Marsile ne conteste pas l’institution divine de l’Église ni la juridiction qui lui revient de ce chef. Tout son efTort consiste à ramener celle-ciΛ par delà toutes les déviations ct tous les abus, à ce qu'il estime être son I fil ΜΛΙ^ΙΙ.Ι. DI. l’ADOl E, THÉOKIE DI véritable concept. Dans celte œuvre il s'attend â la persécution de la papauté et de ses complices, a la résistance d’une opinion ignorante ou prévenue, a l'opposition sournoise fies jaloux. Mais il compte sur le secours de Dieu pour accomplir son devoir jusqu'au bout. Voir i, 19 et n, 1, p. 189, 190. Son œuvre à cet égard est d'abord négative. H entend combattre la doctrine alors classique de la plenitudo potestatis, qu il expose en ces termes, ir, 3, p. 193 : Romanum episcopum, vocatum papam, judicem esse supremum... super omnes mundi episcopos seu presbyteros ct ecclesiasticos ministros alios, super omnes quoque hujus su culi principautés, communitates, collegia d singulares personas, cujusque conditionis existant Témoignage précieux, pour le dire en passant, de la manière dont se posait alors Je problème du pouvoir pontifical, que ses apologistes étendaient volontiers, sans distinctions ni réserves, au double domaine spiri­ tuel ct temporel. Ce qui amène notre novateur a l’exclure, par une réaction non moins excessive, de l’un aussi bien que de l’autre. Il ne s'agit pas, en ellel, pour lui de disserter sur le pouvoir personnel du Christ, ni sur ceux qu’il aurait pu transmettre à scs Apôtres, mais de préciser ceux qu'il leur a transmis de fait. Son exemple est une première indication, n, I, p. 195 : Christus ipse non venit in mundum dominari homini­ bus... nec principari temporaliter, sed magis subjici secundum statum et conditionem pnesentis sœculi. Aussi bien peut-on établir par l’Écriture ct la tradition qu’il a interdit aux siens toute puissance temporelle, qu’il leur a enjoint, au contraire, de se soumettre à l’autorité des princes et que les Apôtres l’ont fidèlement imité sur ce double point. Les textes invoqués par les adversaires en faveur de la plenitudo potestatis sont discutés seulement à la fin du traité. Voir n, 27-28, p. 288-302. D’où il suit, ir, 5, p. 201, qu’aucune juridiction exté­ rieure n’appartient ù l’Église de droit divin, pas même au spirituel, et que celle dont elle peut jouir lui vient de l’État, qui garde toujours le droit de la lui retirer. .Ver in quemquam. phesüythrim sut non presbyteiium, coactiuam in hoc sirculo jurisdictionem habere que inquam episcopum sine papam, nisi eadem sibi per humanum legislatorem concessa fuerit, in cujus potestate semper est hanc ab ipsis revocare. Le croyant chez Marsile s'unit au politique pour subordonner entièrement l’Église à l’Etat. Exclue du temporel, la puissance ecclésiastique se trouve ramenée ù l’ordre spirituel proprement dit, savoir l’administration des sacrements et spécialement le pouvoir des clés. Ce dernier est d’ailleur.. fort réduit, parle fail que l’auteur sc rallie à l’ancienne doctrine qui réserve a Dieu seul la rémission du péché et de la peine étemelle, absque opere sacerdotis privcedentr vel interveniente simul, n, 6. p. 20«’». Au nom de ces prémisses, Marsile tranche résolument les principaux cas que soulevait la civilisation médié­ vale. H n’admet pas que l’excommunication, n, 6. p. 207, relève de la seule autorité ecclésiastique, mais d'un juge compétent pour représenter la communauté «les fidèles, lequel consultera le clergé comme une sorte de jury. Les clercs délinquants ne peuvent pas reven­ diquer le privilège du for, n. 5 et 7, p. 201 ct 208; cf. 8, p. 212 : c’est à l’autorité civile qu’il appartient de les punir. Bien plus, l’Église ne possède ici-bas aucune espèce d’autorité coercitive; elle peut seulement exhorter et reprendre ou faire entrevoir la menace des châtiments éternels, u, 7-10, p. 210-217. La répression des hérétiques est le fait du pouvoir sé-’ulie-. Ibid., 10. p 216*219, Pour son entretien, le clergé a droit à des subsides honorables de la part des fidèles; mais il reste soumis a la loi de la pauvreté. En conséquence, il ne saurait 1HCT. UE Tlll'.OU GATII. l*2 avoir la propriété d’aucun immeuble, n, 13, p. 225231. Les biens rnis a la disposition de l’Église par la générosité des donateurs appartiennent, en réalité, a l’État; ce qui fait, n. 17, p. 251. qu’ils restent tournis de plein droit à tous les impôts. Chemin faisant, n, 11, p. 220-221, l’auteur s’est livré a une 1res vive charge contre les richesses excessives des clercsct les désordres de leur* mœurs. 3· Applications : Théorie, de lu juridiction épiscopale • Non content de restreindre l’objet du pouvoir ecclésiastique, Marsile interprète en fonction de ton régalisine le concept même de la hiérarchie. Du moment que le Christ n’a pas ni ne veut avoir de puissance temporelle, il y a lieu de se demander comment il peut être l’auteur du sacerdoce, qui repré­ sente, comme on l’a vu. col. 160. une fonction de la cité. Sa réponse est que le pouvoir d’ordre seul vient immédiatement de Dieu, encore qu’il l'accorde par l'intermédiaire de rites humains. A cet égard d’ail­ leurs, il n’y a pas de différence entre l’évêque de Borne ou tout autre ct le moindre prêtre, n, 15, p. 239. L'inégalité qui existe entre les membres de la hiérar­ chie est une institution humaine, humana institutio qua sacerdotum unus altis præfcrtur, et tout autant leur attribution a tel ou tel territoire. Marsile s'appuie, en effet, sur saint Jérôme, u, 15, p. 239-210, pour éta­ blir que les évêques ct les prêtres étaient primitive­ ment égaux : ce sont uniquement des raisons d’ordre social qui ont créé entre eux une distinction. Voir également, i, 19, p. 187. Comme pour les autorités civiles, le choix des uns ct des autres appartient à la communauté des fidèles ou au prince qui en est le légitime représentant. Hujus institutionis seu deter­ minationis prirsidis... causa /activa immediata sit el esse debeat universa ejus loci fidelium multitudo per suam electionem seu voluntatem expressam, aut ille vel illi cui vel quibus jam dicta multitudo harum insti­ tutionum auctoritatem concessit, n. 17, p. 218. Ce qui comporte logiquement le pouvoir de les révoquer cl aussi, conséquence plus curieu e, celui de les con­ traindre, en cas de négligence, à l’exercice de leur ministère. Bien de plus normal dans un système qui fait du clergé un corps de fonctionnaires nationaux. Il faut cependant prévoir le cas des communautés imparfaites, dont les dirigeants seraient encore infi­ dèles. Alors seulement, ibid., p. 250, l’accès aux fonc­ tions sacrées dépendrait de l’autorité ecclésiastique, mais avec la participation obligatoire du peuple croyant. Dans celte conception étalistc. au lieu d’être la règle, l’autonomie du recrutement hiérarchique constitue l’exception. I· Applications : Théorie de la papauté. — Tant qu’il parle du clergé ordinaire, Marsile sc montre encore respectueux ; évêques et prêtres entrent pour lui dans le cadre de la cité. Il en va autrement du pape : les conceptions révolutionnaires du novateur s’aggravent ici d’un ton franchement agressif. Comme la question est de première importance cl fournil, à vrai dire, la clé de tout le problème posé par les relations de l’Église el de l’État. Marsile éprouve le besoin de préciser ex professo les principes de sa méthode, n. 19. p. 251-256. Il ne conteste pas l’exis­ tence d’un droit divin en matière d'organisation ecclé­ siastique; mais il ne consent à le demander qu’aux Ecritures canoniques et aux décisions des conciles généraux. Parce que ceux-ci représentent la succession des Apôtres et des premiers fidèles, il faut les tenir pour assistes du Saint-Esprit. Quant aux autres docu­ ments, y compris les décrétales des papes, ce sont des textes humains et qui restent comme tels sujets ù l’erreur. Au nom de l’Écriture, Marsile afhrme l égalité pri­ mitive de tous les Xpôtres el conteste à Pierre toute X. — 6 163 MARSILE DE PADOUE, THÉORIE DE LA RAPAI TÉ primauté sur eux. Nullam poteslalem, raque minus coactioam jurisdictionem, habuit Petrus a Deo imme­ diate super apostolos reliquos, neque instituendi eos in officio sacerdotali, neque segregandi cos seu mittendi ad officium prirdicationis. Tout au plus peut-on lui recon­ naître une prééminence au sens large, due à son Age, â la ferveur de sa foi, ou peut-être, encore que ΓÉcri­ ture n’en fournisse aucune preuve, au libre choix de ses pair>. La conduite de Pierre confirme cette interpré­ tation : Quoniam beatus Petrus nullam sibi assumpsisse singulariter auctoritatem supra reliquos apostnlos inve­ nimus ex Scriptura, sed magis cum ipsis irqualitalem servasse, n, 16, p. 212. De même que Pierre s’est installe à \ntioche, les autres apôtres ont fixé à leur guise le centre de leur apostolat, sans recevoir de Pierre ni institution ni confirmation. El ce fait est un indice de la loi qui régit encore leurs successeurs. Par la s’écroulent, faute de base, toutes les prétentions du pape à une juridiction universelle. L’évêque de Home n’est d’ailleurs pas le successeur de saint Pierre. Ibid., p. 211-216. Car il n'est pas sûr que celui-ci soit jamais venu à Home : il est curieux de retrouver a cet egard dès le xiv· siècle les objections historiques que devaient reprendre Baur et son école. En tout cas, il n’y est certainement pas venu avant saint Paul. C'est ce dernier qui fut singulariler ct principaliter l’évêque de Home ct c’est à lui, par conséquent, non à Pierre que le pape a succédé. Il s'agit cependant d'expliquer l’origine de la papauté. Le fait générateur est ici, pour Marsilc. la Donation de Constantin, sur laquelle il ne se lasse pas de revenir. Voir i, 19. p. 187: n, 11, p. 221 ; 16, p. 213; 22, p. 265, ct surtout 18, p. 252-253. Tous les évôques, en effet, étaient primitivement égaux. Home néan­ moins Jouissait d’un grand prestige à cause de sa situation dans l’Empirc, du nombre et de la science de scs clercs, du souvenir aussi des apôtres Pierre et Paul, (.’est pourquoi les autres Églises la consultaient volon­ tiers ou lui demandaient de leur fournir de dignes évêques. Tout cela ne faisait qu’une sorte de droit coutumier, consuetudinaria priorilas, mais qui encou­ rageait déjà les évêques de Home, avec le consente­ ment plus ou moins tacite des autres, à des actes d'intervention de plus en plus caractérisés. Constantin acheva celte évolution en donnant au pape l’empire de tout l’Occidcnt, et le moindre doute ne vient évi­ demment pas à Marsilc sur l’authenticité d'un docu­ ment qui est la justification idéale de son régalisme. De là procèdent tous les droits spirituels et temporels dont se prévaut depuis la papauté. 5· Applications : Théorie du gouvernement central de Γ Église. - Nc faut-il pourtant pas pourvoir aux inté­ rêts généraux de la chrétienté en matière de foi et de discipline? Ses principes démocratiques conduisent tout naturellement Marsilc à charger le concile œcumé­ nique de cette mission. 11 faut, en effet, pour ce gouvernement une compé­ tence ct une autorité que la communauté des fidèles ou scs légitimes représentants sont seuls à détenir. Huic consequenter ostendo quod hujus determinationis auctoritas principalis, mediata vel immediata, solius sil generalis concilii Christianorum aut valentioris partis ipsorum vel eorum quibus ab universitate fidelium ehristianorum auctoritas luvc concessa luerit, n, 20, p. 256. — Dr ce concile non seulement les laïques ne sont pas exclus, mais ils en font obligatoirement partie en seconde ligne après le clergé: Viros eligant fideles, presbyteros primum ct non presbyteros consequenter. Les uns et les autres sont élus par les communautés, secun­ dum ipsorum proportionem in quantitate ac qualitate personarum. C’est toujours au suprême législateur humain qu’il appartient de déterminer les modalités de l'élection. Marsilc reconnaît d’ailleurs que les 164 anciens conciles étaient surtout composés de prêtres, encore qu’on y voie figurer imperatores et imperatrices fideles cum suis officialibus. L'ignorance croissante du clergé en matière religieuse lui parait exiger qu'une plus grande place soit assurée désormais à ('élément laïque. Sur les inévitables divergences des prélats ce sont les fidèles qui auront à se prononcer. La convoca­ tion du concile est réservée au suprême législateur humain *. Par où il faut évidemment entendre l'empe­ reur. N. Valois, p. 582. Marsilc en trouve la preuve dans les conciles des premiers siècles : l'ancienne his­ toire ecclésiastique vient à l’appui de ses principes régaliens. Non seulement l’autorité civile a le droit d’inviter au concile, mais elle peut y contraindre toute personne idoine ct dûment élue à cette tin. En re­ vanche, il lui appartient de faire les frais de l'assem­ blée. Toutes les matières qui intéressent la vie de l’Église entrent dans la compétence du concile. Marsilc énu­ mère nommément, avec preuves à l’appui, n, 20-21, p. 256-263, la détermination de la foi et de la discipline ecclésiastique, le prononcé «les excommunications, la répartition des bénéfices, les règles du culte cl la cano­ nisation des saints. Il continue sa doctrine en mon­ trant les inconvénients qu'il y aurait â ce «pic des points aussi graves fussent décidés par l’arbitraire d’un seul. La politique de Boniface VIII et surtout la bulle Unam Sanctam lui fournissent des exemples de ce despotisme personnel, que l’intervention tutélaire du concile a précisément pour but et aurait sûrement pour résultat d’éviter. Il conçoit néanmoins que soit institué une sorte de président de la fédération ecclé­ siastique, avec mission «le diriger les assemblées géné­ rales et d’en faire appliquer les décisions. Ce rôle devrait, en principe, être attribué au plus digne, qui serait d’ailleurs assisté par un sénat sacerdotal institué ad hoc. Marsilc ne voit aucun Inconvénient à ce que ce fût l'évêque de Home, en raison des titres histo­ riques dont celte Église a joui dans le passé, mais à condition qu’on ne veuille pas étayer celte fonction sur un droit divin inexistant. Voir n, 22, p. 263-268. En dehors de là, tout le reste est abus, contraire tout à la fois aux plans de Dieu et aux intérêts de la société. Marsllr consacre ses derniers chapitres à une âpre cri­ tique des empiétements commis par les papes, au nom d’une prétendue plenitudo potestatis, dans le double domaine spirituel ct temporel, n, 23-26. p. 268-288, puis à la réfutation méthodique des arguments scrip­ turaires, n, 27-29, p. 288-305, cl rationnels, n, 30, p. 305-308, invoqués en sa faveur. Ccl exposé doctrinal, qui remplit les deux premiers livres du Defensor, se termine par une troisième partie, beaucoup plus comte, où l'auteur condense en qua­ rante-deux conclusions ou thèses, m, 2, p. 309-312, d’une manière d’ailleurs passablement désordonnée, les principales positions philosophiques ct théologiques, théoriques ou pratiques, prises ct défendues par lui au cours de son traité. Partout s'affirme la volonté de soumettre le gouvernement de l’Église à la collectivité des fidèles ct, par celle-ci. au pouvoir civil qui en incarne les droits ct les pouvoirs. Il suffit de lire ce résumé dressé par l’auteur lui-même pour voir combien fut profonde, consciente et systématique, dans l’esprit de Marsilc, celte conception régalienne, cette étatisation de l’Église à laquelle son nom demeure attaché. 6· Quelques cas particuliers de la juridiction ecclésias­ tique. — A ce système fondamental, contenu dans le Defensor pacts, le Defensor minor apporte quelques précisions ou aggravations supplémentaires sur cer­ tains points particuliers, qu’il faut au moins indiquer en terminant, «i après le résumé qu'en donne N. Valois, p. 607-615. 165 M\BSILE DE PADOUE. CONDAMNATION Marsilc y professe In souveraineté absolue de In lui, soit divine, soit humaine. En conséquence, Γ autorité ecclésiastique ne peut rien retrancher (le la première par voie de dispense, ni rien y ajouter par voie de commandement. La seconde relève tout entière, par définition, de l'autorité civile. Par rapport à l'une et à l’autre, l’Eglise ne peut jamais porter de sanction coactivo, fût-ce pour préserver le monde entier de l’hérésie. En revanche, le vœu, qui est une promesse sacrée, doit être sanctionné par une peine, même au civil s’il s’agit d’un vœu qui intéresse d'autres hommes. Dans l’ordre proprement spirituel, Marsilc n'admet pas que la confession soit, de droit divin, autre chose qu’un conseil; mais il faut s’y soumettre tant qu’elle est ordonnée par le droit ecclesiastique. Cette confes­ sion n'entratne pas pour le prêtre le droit d'imposer des pénitences. Les croisades et les pèlerinages sont d'ail­ leurs, en soi, des œuvres médiocrement méritoires et dont l’Église, en tout cas, nc saurait mesurer la valeur. Quant à l’excommunication et ù l'interdit, ces mesures ne se justifient pas au nom du droit divin. Sur la pri­ mauté du pape, Marsilc précise · que cette croyance peut être admise... comme une coutume ct une tradi­ tion, mais non comme un dogme nécessaire au salut éternel ». X. Valois, p. 612 Elle appartient â la caté­ gorie de ces décisions prises par les conciles qui doivent être obélcs Jusqu'à révocation. 11 ne saurait d’ailleurs probablement y avoir de concile vraiment œcumé­ nique si les Grecs n’y sont pas convoqués. Le Defensor minor s'achève sur la question du mariage, où l’Église peut bien statuer, en théorie, sur ce qui est ou non conforme ù la loi divine, mais où les solutions pratiques .sont réservées au pouvoir civil. 111. Condamnation par l’Église. On a pu remarquer, au cours de cette exposition, que Marsilc de Padouc entend toujours parler en chrétien cl en catholique, qu’il emprunte scs arguments à Γ Écriture ct aux saints Pères. Pour paradoxale que la chose nous puisse paraître, ce bouleversement de la constitution ecclésiastique, qui frappe à bon droit l'historien par son caractère d'audacieuse innovation, fut proposé par son auteur comme l’expression mémo de l’orthodoxie. Les pires hardiesses de l’intelligence s’abritaient encore, au Moyen Age, sous le vêlement de la foi et de la tradition. Ce sentiment éclate d’une manière parti­ culièrement formelle dans les dernières lignes du Defensor, exhumées par K. Müller, Gutting. gelehrtc \nzeigen, 1883, p. 925, où l’on a la surprise de lire celte déclaration : Supradictis a nobis omnibus adjiciatur quod, si quid in ipsis reperiri contingat difflnitum seu aliter quomodoUbct pronunciaturn vel scriptum minus catholice, id non pertinaciter dictum est, ipsumque corrigendum atque determinandum supponimus aucto­ ritati Ecclcsur catholiciv scu generatis concilii fidelium Christianorum. Il est vrai que, jusque dans cette pro­ fession de loyalisme catholique, on retrouve les posi­ tions caractéristiques de Marsilc : c’est à l’Église. c ’csl-îi-dire au concile général, qu’il se soumet . A défaut du < concile de tous les chrétiens », c’est du moins le pape, par lui si nettement disqualifié, qui se chargea d'administrer au novateur, en vertu de la tradition catholique, la censure * qu'il déclarait souhaiter. 1· Premières interventions du Saint Siège. - Aussi­ tôt que le Defensor pads se fut divulgué et que ses auteurs se furent publiquement découverts en se réfu­ giant auprès d’un empereur déjà condamné pour hérésie, l’attention du Saint-Siège se porta sur les deux docteurs parisiens et diverses mesures préparèrent la condamnation qui n’allait pas tarder. Une première bulle contre les deux hérésiarques fut lancée par Jean XXII au cours de l’été 1326. Elle ne s’est pas conservée; mais il ressort d’extraits des 166 archives vaticancs publiées par W. Pregcr, dans les Abhandl. der histar. Classe der k. bayer. Akademie der Wise., Munich, 1886, t. xvn, p. 199. que l'évêque Albert de Passau rendit compte au Saint-Siège pour la seconde fois, a la date du 6 septembre, de la pro­ mulgation de ce document dans son diocèse. L’année suivante, une bulle fulminée contre Louis de Bavière, en date du 3 avril 1327, signale auprès de lui ces duos viros nequam, perditionis filios et maledictionis alumnos, quorum unus .Martitium de Padua et aller Johannem de Janduno se jaciunt nominari. Elle dénonce égale­ ment leur ouvrage : librum quemdam erroribus pro­ jecto non vacuum sed plenum lurresibus van is. on ajoutant que plusieurs bons catholiques l’ont déjà examiné. Ce qui suggère que le Saint-Siège n’en a pas encore pris directement connaissance, puisque le pape n'en parle que par ouï-dire : sicut fide dignorum mul­ torum catholicorum habet assertio. Bulle Quia juxta doctrinam, dans Martènc-Durand, Thes. nov. anecdot., Paris, 1717, t. n, coi. 683. Quelques jours plus tord, le 9 avril, par la bulle Dudum propter notorios, le pape frappait nos deux novateurs d’excommunication et de suspense, en même temps que les autres principaux partisans ecclésiastiques de l’empereur rebelle. Jean ct Marsilc étaient, en outre, sommés de comparaître personnellement devant le Saint-Siège dans un délai de quatre mots pour se justifier de leurs doctrines, sous peine d'être déchus de leurs bénéfices et dignités, sans préjudice des autres sanctions Jugées opportunes, eorum absentia non obstante. Marlène-Durand, ibid., col. 696-698. Faute de pouvoir signifier cette citation aux intéressés, le pape faisait afficher aux portes de Notre-Dame des Doms la bulle et les autres pièces du procès, quiv processum ipsum suo quasi sonoro prrreomo ct patulo indicio publicabunt. 11 va sans dire que les deux Inculpés se gardèrent bien d’obtempérer â cette citation. C’est donc en dehors d’eux que le pape fit procéder à l’examen du Defensor pacis. 11 semble d’ailleurs que cette afialre ait été conduite avec un soin tout particulier. La bulle définitive de Jean XXII. que nous retrou­ verons tout à l’heure, fait allu· ion aux premières argu­ mentations que nonnulli viri catholici se pro defensione fidei opponentes lirent d'abord valoir pour réfuter les erreurs des deux hérétiques. De guerre lasse, ces inter­ ventions privées ne suffisant pas, on se tourna vers le Saint-Siège pour solliciter son jugement sur une 'éric d’articles extraits de l’ouvrage incriminé. Tandem turn pnrfati quam plurts protuli neenon ct alii vin catholici... nobis certos articulos de libro pnrdicto curaverant nonnulli mittere ac per setpsos aliqui pnrscntare. De cctlc liste quelques propositions furent spéciale­ ment retenues, sur lesquelles le pape voulut conférer, en de sérieuses délibérations, non seulement avec les cardinaux et plusieurs évêques ou prélats, mais avec des spécialistes de la théologie et du droit canonique. L'érudition moderne a retrouvé le nom de quelquesuns au moins de ces consulteurs, que le pape ne nomme pas, ct le texte meme de leurs mémoires. Voir H. Scholz, l nbrkannte kirchenpolitische Streitschri/ten aus der Zeit Ludwigs des Bayern, Home, t. j, 1911. p. 1-27, ct t. π, 1911, p. 3-63. D'aucuns furent officiel­ lement saisis de la question, tels que le carme Sybert de Beck et le général des august ins, Guillaume de Crémone - - ordinairement appelé Guillaume Amidani, mais dont le nom exact semble être Guillaume de Villanu — qui déclarent répondre par ordre du pape. Mais Je cas passionnait suffisamment les docteurs pré­ sents à la Curie pour que d’autres s’y soient intéressés motu proprio, tels que le prémontré Pierre do Lutra. Il résulte de la consultation des deux premiers que les propositions examinées étaient primitivement au nombre de six. Aux cinq qui allaient être condamnées, 1G7 MAHS1LE DE PAIXH'E. CONDAMNATION el que hos auteurs citent déjà dans un texte ct un ordre à peu pré·· identiques à celui que nous connais­ sons s'en ajoutait une autre, ainsi conçue chez Syberl : Quilibet presbyter ita plene potest absolvere ab omni crimine, ab omni injuria, a quocumque periculoso statu quem homo incurrat modo quocumque, sicut papa. B. Scholz, t. n» p. L Cf. p. 17 le texte tout à fait sem­ blable donné par Guillaume de Crémone. Pour des motifs que nous ignorons, cette proposition fut écartée au dernier moment ct les cinq autres seules furent censurées dans le document définitif. 2· Huile de condamnation. — Au terme de ces études et consultations, .lean XXII se résolut à publier sa bulle Licet juxta doctrinam, en date du 23 octobre 1327, où il portait une solennelle condamnation contre les deux hérésiarques et leurs principales erreurs. Texte complet dans Martène-Durand, Thésaurus, t. ir, col. 701-716; Baynaldl, Annales eccl., ad an. 1327, n. 28-35, et Duplessis d'Argentré, Collectio judiciorum. Paris. 1728, 1.1 a, p. 301-311. Le prologue rappelle l'obligation qui incombe à l'Église d’arrêter dès le début la propagande des doc­ trines erronées, puis les multiples dénonciations qui ont été faites au Saint-Siège contre Marsile dc Padouc cl son complice Jean de Jandun. Des nombreux arti­ cles tirés dc leur livre le pape se décide à condamner seulement quelques-uns. Bien que les erreurs en soient tellement manifestes que ce soit presque vouloir éclairer le soleil au moyen d’un flambeau, il y veut néanmoins ajouter quelques considérations propres à en montrer le vice. (’.’est ainsi que le pape rapporte successivement, pour les dénoncer à l’Eglise, cinq propositions des novateurs, qu’il fait suivre chacune d’une longue réfu­ tation. Elles sont encore une fois reprises d'affilée à la lin dc la bulle, sous une forme à peu près identique, el frappées à nouveau d’une réprobation collective. On les trouve dans Denzingcr-Bannwart, n. 195-500, soi-disant d'apres Duplessis d’Argentré, mais, en réa­ lité, avec quelques modifications qui ne correspondent pas toujours exactement ni à l’une ni à l’autre des deux recensions fournies par les exemplaires imprimés du document pontifical. Nous reproduirons d’abord le texte de DcnzJnger, comme plus usuel, mais en ayant soin de marquer, à l’occasion, les petites différences qu'il présente avec celui des premiers éditeurs, dont la lecture coïncide à quelques détails près. L Quod illud quod dc Christo legitur in Evungello bcati Maltha*) quod Ipso solvit tributum Caesari quando staterem sumptum c.\ ore piscis illi» qui petebant didrachma ju&slt dari, hoc facit non condcscensive c libcrnlitatc sive plctntr *e. 1897« L n· P 593 610· 1· Controverses IhMagico· politiques. — Violemment pose sous Philippe le Bel. rouvert cl aggravé sous Louis de Bavière, le problème théorique de l’Église et de l’État ne cessa plus d’alimenter, a travers le xiv· siècle et plus lard, la pensée des spéculatifs. Il est naturel qu’on y ait cherché la part qui peut revenir dans ccs controverses à Marsile de Padouc. Sur la foi d’un mol du pape Clément VI, rapporté dans 11611er, op. cit., p.20,ct déjà connu par Conrad de Megenbcrg, loc. cit..duns Scholz, t. n. p. 361, on a sou­ vent répété que Marsile devait le principe de scs erreurs à Guillaume Occam. I J l’on a cherché a établir des liens historiques entre les deux maîtres, soit a Paris, soit ailleurs. Voir S. Biczlcr, Die litcrarischcn Widersacher der Pùpste, Leipzig. 1874, p. 35-36 et 241-242. Mais l’entière originalité de Marsile est au­ jourd’hui reconnue. N. Valois, p. 619. Bien ne prouve, en effet, qu’il ait jamais connu Occam et la critique interne, au .surplus, révèle entre leur pensée des diver­ gences considérables. Voir l’analyse faite par J. Sulli­ van, dans The american historical Jleoiew, 1897. t. n. p. 417-426. On pourrait plutôt se demander si Marsile n’a pas influencé le système d’Occam. Le maître pari­ sien s’est, en effet, mêlé aux franciscains révoltés qui remplissaient la cour du Bavarois et. parmi les erreurs de ceux-ci, Jean XXII signalait de bonne heure qu’ils soutiennent « l’hérésie qui affirme qu’il appartient à l’empereur de déposer le pape et de lui en substituer un autre ». Lettre du I janvier 1331, dans Marlène, Thés., t. n, col. 831. Cependant cette idée n’est peutêtre pas assez précise ni assez caractéristique pour signifier un emprunt, et les divergences déjà signalées ne permettent pas de conclure à une action directe de Marsile sur Occam. Il reste qu’ils ont travaillé tous deux à la même œuvre, mais avec des moyens diffé­ rents. « Comme Marsile s’inspirait d’Aristote, Occam s’inspirait de In Bible. » J. Sullivan, loc. cil., p. 125. Voir déjà Silbernagl, Ockam* Ansichtcn ùber Kirche und Staat, dans Uistorisches Jahrbuch. 1896, t. vit, p. 123133. lin tout cas. le prestige de Marsile était assez grand pour retenir spécialement l’attention des gardiens de l’orthodoxie. Déjà le fait, assez rare sinon inouï dans les annales du magistère ecclésiastique, que le pape ait voulu accompagner d’une discussion en règle cha­ cune des propositions du novateur qu’il condamnait sufllt à prouver le crédit dont celui-ci devait jouir et combien le besoin s’imposait de lui faire contrepoids. La tradition manuscrite atteste, au demeurant, que les réfutations ducs a la plume des premiers théolo­ giens pontificaux, voir plus haut. col. 16 :, se répan­ dirent en divers milieux dès le Xiv· siècle. Pour les apologistes subséquents de la papauté. Marsile reste pareillement le grand adversaire, dont la critique vient d ordinaire soutenir leurs thèses sur le droit pontifical. C’est ainsi que le franciscain Alvarez Pelayo, vers 1330» s’occupe longuement pour le réfuter de Vhieresiareha novellus. Voir De planctu Eccles ta·. ι. 68. édition de Lyon, 1517, fol. i.xxiv-lxxv. Il y revient plus tard, sers 1315, dans son Collirium ado. horescs nouas, édité par B. Scholz, op. rit., t. n. p.512511. On trouve de même la critique du novateur dans Alexandre de Saint Elpide. vers 1334 ; plus tard encore, chez Conrad de Megcnberg. (Economic". vers 1352- 1362, et Thomas de Strasbourg, avant 1353. Voir N. Valois, p. 620, et N Paulus, Thomas von Straps burg und Ludolph uon Sachsen, dans Distor. Jahrbuch. 1892, t. xiu. p. 10. H en est de même, en plein xv siècle, chez Jean de Torquem ad a. Sum. de Ecclesia. L IV. pars n, c 37. Malgré ccs réfutations. Marsile trouvait et gardait des lecteurs. On cri peut juger par le nombre assez considérable des mss. du Defensor qui nous sont par­ venus et « dont la plupart remontent au xiv siècle ». Voir N. Valois, p. 573. qui en énumère une vingtaine, cl l’élude méthodique de .1. Sullivan, dans The engllsh historical Hrvieiv. 1905. t. xx, p. 29.3-307 En même temps, des traductions en langue vulgaire mettaient l’ouvrage à la portée du grand public. I ne traduction italienne date de 1363. qui est faite elle meme sur une version française plus ancienne. Lorsque celle-ci prit quelque notoriété, le pape Gré­ goire XI %’en plaignit amèrement à la Faculté de théologie de Paris, qui ouvrit une enquête officielle, du 1° septembre au 31 décembre 1375, sans succès du reste, pour en découvrir l’auteur. Voir Chartularium Univ. Part* , t. πι. ρ. 223 l·.·?. rt X. \ alols. p < 21 -<·22 Vers la mime époque, on signale de nombreux cm prunts au Defensor dans le célèbre Songe du Vergier (1376-1377) cl le pape Grégoire XI en dénonçait l’ins­ piration dans les premiers écrits de Wvclit Cf. Sulli­ van. loc. cit.. p. 598-599. Justement suspect aux théo­ riciens du droit pontifical, Marsile devenait l’allié de tous ceux qui s’attachaient a établir ou a défendre la prépondérance religieuse du pouvoir civil. 2· Période du Grand Schisme. — En affirmant les droits de l’État sur l’Église, Marsile avait été conduit à transposer dans un sens démocratique la constitu­ tion de l’Église elle-même. Le concile général lient, à ce titre, une grande place dans son système. Il était â prévoir qu’on ne manquerait pas d'alléguer ce pré­ cédent lorsque la division persistante du Grand schisme amena tant d’esprits à chercher dans le système conci­ liaire un remède à la carence de la papauté. Beaucoup d’historiens ont été surpris de n’y pas trouver une influence très sensible de Marsile. Voir Sullivan, fer. rit.» p. 593 et 599. L’est sans doute que ses théories étaient trop visiblement contraires â fa tradition ou que les censures de l’Église l'avaient trop discrédité auprès des théologiens. On en retrouve cependant des traces assez nettes pour en rcvélir incontestablement la réalité, et le fait est d’autant plus frappant quand H s’agit d'une doctrine notoirement aussi peu catholique. L’action de Marsile s’exerça tout d’abord d une manière indirecte et lointaine, par l’inter mediane d’ouvrages nés de son inspiration, tels que le Songe du \tr<;:tr, dont l’ien<- d'AlU) faisait usage. Voir Tschaclierl. Piter von Ailli. Gotha, 1877, p. 12-13. D’autres fois aussi elle fut directe. ’Ihiern de Nlcm. par exemple, au cours de son De modis uniendi ai reformandi Ecclesiam. 14. dans IL von dvr Hardt, Cone. Const.. Li, col. 1C0-101, cite Marsile. bien que sans le nommer, comme un alter modernus magnus theologus. Il lui emprunte tout un passage dans son De necessitate reformationis Ecclesia (vers 1417). dans H. Finkc, Eorschungen und Quellen des Konstanzer Konzils, Paderborn. 1889, p. 276-277. Voir sur l’em­ prunt la note de l’auteur dans llumischc (juartuhchrift. 1893. t. Ml. p. 221-227. l’n peu plus tard, dans les remous que suscita le concile de Bâle, on a pu soupçonner envoie quelque utilisation du Defensor paris chez Grégoire de Helmburg. Voir P. Joachlmsohn. Gregor Heimburg, Bam­ berg. 1891, p. 233. Nicolas de (’.use le mentionne expressément dans son De concordantia catholica, iî. 34 (entre 1 131 et 1 134). et. bien que ce soit pour le 175 MARSILE DE PAPOUE, ΙΜΊΛΈΝΟΕ refuter, on a pu signaler dans toute sa théologie de l'ÉgUsc l’esprit mémo du Defensor. E. \ ansteenbcrghe. /.r cardinal X ténias dr Eues, Paris, 1920» p. II. Il va moins dc réserve encore chez Mathias During* dont la Confutatio primatus papæ, écrite en 1113, est pour une bonne part tissée d’extraits de Marsilc. Pour la preuve détaillée, voir P. Albert. Dit Confutatio primatus papir, dans Distor. Jahrbuch. 1890. t. xi. p. 160-178. On voit que l’œuvre de Marsilc commençait a ra­ vitailler les réformateurs ecclesiastiques du pou­ voir spirituel comme elle avait soutenu les adver­ saires politiques du pouvoir temporel. 3· Période dc la Déforme. ~ Tout naturellement, on devait être tenté dc chercher un rapport entre la doctrine de Marsilc et la grande révolution religieuse du xvr siècle. De bonne heure, les premiers adversaires de la Réforme crurent pouvoir dénoncer chez Lut her une réminiscence des erreurs du Defensor. Ce fut, en tout cas. pour Albert Pighius» Dicrarehiw ecclesiastica assertio, Cologne, 1538. v, 1. dans RoccabertL Biblioth. maxima pontificia, t. π. p. 122. l’occasion de caracté­ riser en termes très heureux l’esprit qui animait le novateur du xiv* siècle : · C’était, dit-il, un aristotéli­ cien plutôt qu’un chrétien... S’il cite (’Écriture et les sentences des saints Pères, c’est en les comprenant à sa manière... Il est d’ailleurs si âpre à l’égard des pontifes romains que, n’était la distance des temps, on pourrait se demander si c’est lui qui emprunte à Luther ses invectives ou inversement L’un ct l’autre font assaut pour se surpasser Suit une longue et véhémente réfutation, ibid., 1-16, p. 122-265. Chez, des historiens modernes également, on retrouve l'opinion que J’ecclésiologic de Marsilc coïncide avec celle de Luther. Voir Silbernagl. loc. cit., p. 127, et surtout B. Labanca, Marsilio da Padova r Martino Lutero, dans Xuova Antologia. 1887. t. lxxi, p. 209-227, qui veut, en outre, voir dans son héros un ancêtre de la Révolution. Ces coïncidences ne sont évidemment pas des preuves de dépendance. La vérité est que Marsilc dc Padoue a été parfaitement ignoré des réformateurs religieux du xvr siècle et des écrivains politiques qui, de près ou de loin, ont préparé la Révolution. Ad. Franck, dans Journal des Savants, 1883. p. 129. Si les initiateurs de la Réforme n’ont pas utilisé l’œuvre de Marsilc. leurs disciples ne tarriérent pas à voir le parti qu’ils pouvaient en tirer. Dès 1522, le Defensor eluit édité à Bâle par Licentius Evangelus. qui ne manquait pas de signaler dans cet ouvrage expressissimam horum temporum imaginem, l’image en particulier des vexations que, dès cette époque, la tyrannie romaine faisait subir aux meilleurs des Cé­ sars. Ad lectorem..., p. 363. reproduit dans Goldast. p. 312. A partir de ce moment, les éditions se succé­ dèrent rapidement. N. Valois, p. 623, n’en signale pas moins de huit jusqu’en 1692. Comme au xiv· siècle, aux éditions s’ajoutaient les traductions, Une tra­ duction anglaise par W. Marshall parut à Londres en 1535 Dix ans plus tard. 1515. Max Müller en publiait en allemand une traduction abrégée, qu’il dédiait à Olhon Henri, comte Palatin. La Réforme a toujours poursuivi parallèlement un double but, savoir: l’oppo­ sition a lu hiérarchie catholique et l'assujettissement dr l’Eglise au pouvoir civil. Pour atteindre l’un et l’autre, elle trouvait en Marsilc de Padoue un excellent auxiliaire. Rien d étonnant a ce que la même sympathie per­ siste chez les protestants actuels, comme en témoigne le grand nombre des thèses que lui consacrent les jeunes bacheliers et le lyrisme de leurs appréciations. < Marsilc, aflirme l’un d’entre eux. en mettant l'auto­ rité des Écritures au-dessus de l'autorité de l'Église, 176 délivrait la conscience humaine de l'asservissement où la tenait plongée l'Église romaine... Par sa haine implacable contre le système catholique et en parti­ culier contre la papauté, et aussi par ce besoin d'af­ franchissement qui était en lui. il avait tout ce qu’il fallait pour être un réformateur complet. » L. Jourdan. Étude sur Marsilc de Padoue. Montauban, 1892, p. 7980. - Marsilc» écrit de mime A. Ihiniut, Étude sur Marsilc de Padoue, Paris, 1892. p. 53-55. a été un réformateur religieux et c’est là le point qui nous inté­ resse le plus. Ce qu’il a combattu dans l’Église, c’est l’organisation hiérarchique,.. Et c’est pour lui un grand titre de gloire d’avoir vu la hardiesse de dire ce qu’aucun autre avant lui n’avait osé proclamer. Pour tous il reste un précurseur , art. Marsilc de Padoue, dans ΓEncyclopédie des sciences religieuses, t. xii (supplément), p. 693. ct son œuvre ne parait pas moins digne d’attention aujourd’hui qu'autrefois pour la solution dc ce problème toujours pendant que sont les relations de l'Église et de l’Élat. Sander, art. Marsilius, dans Prot. Itcalenc., t. xn, p. 371. Il y aurait fort adiré, du point dc vue théologique, sur la singulière affinité qui pousse les tenants du pur Évangile vers un système où s’accuse de toutes parts la mainmise du pouvoir laïque sur l'ordre religieux. Ces éloges n'en sont pas moins à retenir, à titre dc témoignage historique, pour montrer combien pro­ fondément la pensée de Marsilc est en opposition avec le catholicisme traditionnel. A eux seuls ils seraient une suffisante condamnation pour la doctrine qui mérita de les recevoir. (luire les histoires générales de l’Église ct de In littérature médiévales, ou Marsile dc Padoue trouve naturellement sa place, de nombreux travaux lui ont été consacrés chez les historiens, les juristes et les théologiens. Nous ne signale­ rons ici que les plus utiles et les plus importants. P Afiliru historique cl thMogique. — K. Muller, thr Kanipf Ludwigs des Bayern mit der romischcn Kurit, Tubingue, 1897; XV. Preger, Der kirchcnpotitischc Kampl tinter Ludwig drm Bmjcrn, dans Abhandlungcn der hislo· rischcn Classe der k. baycrischcn Akadcmie der IVîmc/iscliupcn, t. xiv, Munich. 1879, p. 5-70; Valikanischc Akten :iir dcutschcn Grschichtc m dtr Zut Kaiser Ludwigs dc% Bayera, Inspmck, 1891 : J. Rivière, Le problème de ΓÉglise et dc l'État au temps de Philippe le Bel, Louvain. 1926; R. Scholz. Unbckannlc kirchenpolitischc Streitschn/ten aus der Zeil Ludinigs des Bayern, Rome, t. 1, 1911; I. !1, 1911; G. Mollat, L(\ papes d*Avignon, Paris, 1912. 2 Éludes générales sur Marsite de Padoue. Ad. I tnnek. Ht/armateurs et publicistes de ΓEurope : Moyen Age et B- 109-120, 593-610; The manuscripts anil date <>/ Mandglio of Padua's Depnsor Pacis, dans The cnglish historical Review, t, xx, 1005, I». 293-307; Max Birk, Mar*itius turn Padua und A loom Pelayo, dans Jahresberlcht der hohrren Burgm‘hu'i zu Millheim, 1868; B. luibancn, Marsilio da Pailava r Mar· lino I.ultra, dans Nuova Anlnlogla, I xi.i, 1883, p. 209-227; Ad. Franck' Mursilt de Padoue (ii propos th· loin rage dr B. ludmnca), dans Journal des Savants, 1883, p. 117130; II. Finke, /.u Dietrich von Siem and Manillas von Padua, thins Rom Ische fjuarlalschrift, I. vn, 1803, p. 224227; II. .1. Wurm, Zu Mars It us van Padua, dans Historischcs Jahrbueh, t« xiv, 1893, p. 68-69; I·'. Battaglia, Iai duttrina conciliare di Marsi Io da l'adora, dans Rtcrrdir religiose, t. n, 1926, p. 236-249, I· Pelites notices universitaires. Paul Meyer, Marsilc dr Padoue jurisconsulte rl théologien du XI Ve siècle, thèse de baccalauréat en théologie, Strasbourg, 1870; A, Ihiniut, Étude sur Marsilc dr Padoue, thèse tir baccalauréat en théologie, Paris. 1892; L. Jourdan, Étude sur Marsilc de Padoue, thèse dc baccalaureat en théologie* Montauban, 1892; Br. Schockcl. Ueber Marsilius von Padua, discours prononcé nu gymnase (le Boux wilier, Strasbourg. 1877. J. KiviLm·:. MARSOLLIER Jacques (1617-1721), naquit à Paris en 1617, devint chanoine régulier dc SainleGenevière, puis prévôt cl archidiacre d’üzès ct fut envoyé par les supérieurs de la congrégation pour rétablir le bon ordre dans le chapitre de celle ville. Marsollicr se fixa à l’zès oit il mourut le 30 août 1721. Les écrits de Mar.ollier sont très variés, la plupart se rapportent à l'histoire ecclésiastique cl indirecte­ ment à la théologie. Son premier travail est VHistoire dc l’origine des dimes, des bénéfices ct mitres biens temporels de t*Église, in-12. Lyon. 1689. ouvrage curieux et très rare, dans lequel l’auteur s’est inspiré de Era Paolo (Le traité des bénéfices); il fut mis â l’index par décret du 5 juillet 1691 Puis parut ΓHistoire du cardinal Ximénès, archevêque dr Tolède il régent d’Espagne, in-12, Toulouse. 1693. réédité en 1701 et en 1739. (Journal des Savants des 22 ct 29 juin 1693. p. 221-238 cl du 31 mars 1701. p. 163165: Mémoires dc Trévoux, avril ct mai 1701. p. 507521. 673-691 ct février 1710, p. 231-250). L’écrit de Marsollicr fut attaqué dans un ouvrage anonyme intitulé : Marsollicr découvert cl confondu dans scs contradictions. - En 1693. Marsollicr publia VHistoire de ΓInquisition et de son origine, in-8% Cologne. 1693; dans cet écrit, l'auteur étudie la conduite dc l'Église â l’egard des hérétiques, l’origine et l’établissement des lois ct des procédures de ΓInquisition qui remonte au temps où les catholiques se croisèrent contre les Albigeois; il raconte l'histoire particulière de l'inquisi­ tion d’Élal de Venise cl enfin les sentiments de l’Église touchant l’excommunication et la déposition des souverains en cas d’hérésie et d’apostasie; sur ce point, Marsollicr prétend que l’Église ne peut ni excommunier ni déposer les souverains, cl les sujets ne doivent pas tenir compte de l’interdit porté dans ccs conditions par un Juge ecclésiastique. L’ouvrage fut mis Λ l'Index le 19 mai 1691 (Journal des Savants des 26 avril cl 3 mai 1691, p. 183-199). L'abbé Goujel dans son Histoire des Inquisitions, 2 vol. in-12. Cologne, 1759, n’a fait (pie reproduire, dans son t. ι·Γ, l’écrit dc Marsollicr, ct, au t. ir, Goujct raconte rétablissement de ΓInquisition en Portugal cl une relation dc l’inqui­ sition de Goa, d’après un récit du Sieur Dclhm. L Histoire d’Henri VU, roi d'Angleterre, 2 vol. in-12, Paris, 1697, cl 1721, est le chef-d'œuvre de Marsollicr, qui \ raconte l’histoire dc l’Angleterre jusqu’à la mort de ce roi, le 22 avril 150 > (Journal des Savants, 21 mars et 7 avril 1697, p. 139-150). La vie de saint François de Suies, in-1 · ou 2 vol. in-12, Paris, 1700. a été 1res souvent rééditée à Paris. Lyon cl Tours au cours du xvin· ct du xix* siècle, et elle Μ \ BSOEL1EB I7S mérite ce succès. - La vie de dom Armand Jean Le lioiithilllcr de Huncé. abbé et réformateur de la Trappe, 2 vol. in-12, Paris, 1703. 1758, souleva quelques polé­ miques (Mémoires de Trévoux, mai 1703. p. 767-791) Elle fut très vivement attaquée par dom Gervalsc, dans un écrit intitulé : Jugement critique, mais équi­ table, des vies de feu M l’abbé de Hancé, réformateur de l’abbaye de la Trappe, écrites par les sieurs Manollier et dr Maupéou. in-12. Londres, 1712. La Vie dr Hancé publiée par Marsollicr fut traduite en italien par Burlamaqui, ln-1·, Lacques, 1706. Marsollicr désormais s’inspire plus ou moins direc­ tement d’Érasme, en particulier, dans le traité Du mépris du monde et de la pureté de l’Eglise chrétienne, avec un discours de ΓEnfant-Jésus cl une lettre aux religieuses de Cambridge dc l’Ordre dc saint Prançois. qui contient un excellent éloge dc la solitude, in-12. Paris, 1713; c’est une traduction d’Érasme dans laquelle Marsollicr n’a fait que substituer un c. xn et ajouter dans la Préface un éloge d’Érasme Im-inéme (Journal des Saiumts, 20 novembre 1713. p. 616-620». Puis il publia VApologie ou la justification d’Érasme, in-12, Paris, 1713 (Journal des Savants, Il mai 171 L p. 311-317 cl Mémoires dc Trévoux, juin 1711, p. 935953). Cette Apologie fut très fortement attaquée dans le Journal de Trévoux dc juin 171 I, p. 951-972 cl mars 1723, p. 507-526. ct dans un article des Mémoires littéraires, attribué au P. Le Courraycr. Il parut aussi une Critique de l Apologie d’Érasme de M. l’abbé Mar· sollier, in-12, Paris, 1720, dans laquelle on soutient qu’Erasme est un < apostat précurseur dc Luther, qui attaque le célibat des prêtres, la divinité de JésusChrist ct qui a tronqué les Pères dont il a publié les œuvres (Journal des Savants, 15 janvier 1720. p 3337). Dans Les entretiens sur tes devoirs dc la vie civile ct sur plusieurs points de morale, in-12. Pans. 171 I cl 1715, Marsollicr prend Érasme pour modèle cl veut ressusciter le véritable esprit de la conversation; ce sont des dialogues entre divers personnages (Journal des Savants, 30 juillet 1711, p. 193-495 et Mémoire* dc Ί Tévoux, mai 1714, p. 788-798). — £a vie de la bienheu­ reuse Mère de Chantal, fondatrice, première religieuse rt supérieure de l’Ordre dc la Visitation Sainte-Marie, 2 vol. in-12. Paris, 1715, a été très souvent rééditée ct clic a été abrégée par un anonyme en 1752 (Mémoire de Trévoux, octobre 1717, p. 1563-1587). Enfin il faut ajouter l’Histoire de La Tour d’Auvergne, dm de Pouillon, in-P, Paris, 1719 et 3 vol. in-12, Amster­ dam, 1726; on y trouve racontes les faits importants des règnes de l’rançois II, Charles IX, Henri HL Henri IV, la minorité cl les premières années du règne de Louis XIII (Journal des Savante du 22 mai 1719, p. 321-325 ct Mémoires de Trévoux de mar> cl avril 1723, p. 463-480, 557-575). Michaud, Biographie universelle, t. xxvn, p. 82-83; Ihefcr, Nouvelle biographie générale, t. xxxm, col 982983;Quèrard· La France liltèrairr, t. v, p. 562-563; Ecllcr. Hiogruphir universelle, édit. Pèrcnnè*, 1812, l. vin, p. 212213; Morérl, Le grand dictionnaire, édit, de 1759, t. vu» p. 281-285 et Suppl., t. n, p. 77; Bichurd et Giraud, Biblio­ thèque sacrée, t. \vi, p. 217-218; Cliaudon et Belundine. IHclionnaire universel historique, critique ( t bibliographique, 5r édit., 1810, t. xi, p. 229-230; Ihirnd, Dictionnaire imloriquc, UUèraire cl critique, 4 I. en 6 vol. in-S-, tvignon, 1758-1762. t. ni, p. 369-370; Nicvrou, Mémoire* pour servir d l'histoire des hommes illustrées, t. vu, p. 61 67; Dupin, Biblioth que des écrivains cccUsla*liques du X\'IP siècle, t. vn, p. 15-47; Goujct, Bibliolhèqiu du Λ I /1P siècle pour servir de continuation stinence en carême. La longue préface du t. vu présente une histoire du Grand Schisme d’Ocddent tirée des meilleurs auteurs du temps. Dom Tassin : Ili.\toir< littéraire de ta Congrégation dr Saint-Maur, in-4®, Bruxelles, Paris, 1770, p. 542-563; 1·'. Lcccrf de la Vr'ville ; /hbliot/ièqur historiqur r( critiqtir «1rs auteurs dr lu Congrégation dr Saint-Maur, in-12, lui Haye, 1726, p. 298-307; Moréri, (irand Dictionnaire hixlnriqur, 1K1 MAKTfeNE — MARTIN Ier nu mot Λ/oran; Ilcrfrr, Xouw/fo biographie universelle, I. xxxm, r >1. 1002; Bulletin «r/ifaftii/v bénédictine, nipplêment Λ la ft'car lénédidinr, η.682, 042, 1170, 1172» etc.; Revue Mabillon, v, μ. 377, 115, 162; M. Va!· ry. Corres­ pondance inédite dt Mabillon ri dr Montfaucnn avec l'Italie, 3 ln-8% Paris, 1840, t. il, p. 17. J. Baudot, MARTIAL DE SAINT-JEAN-BAP­ TISTE, dmis le si» ch· Jean Lacombe, naquit vcr.i 1666 à Tulle (Corrèze, France) et prit l'habit des cannes déchaussés au couvent de Limoges. Homme de talent cl de vie Intègre, il remplit plusieurs charges dans son ordre. Il fut professeur, prieur ù plusieurs reprises, délinlteur provincial de sa province d’Aqui­ taine quatre ou cinq fols, provincial de cette même province et visiteur des provinces de Paris el de Bre­ tagne. Il mourut septuagénaire au couvent de Bo dcaux le 1·» juin 1736. Il rendit un grand service non seulement à son Ordre, mais aussi à l’histoire ecclé­ siastique et littéraire, en publiant sa Bibliotheca scrip· iorum utriiisque congregationis et sexus Carmrlitaram excalceatorum, in-4 % Bordeaux 1730, laquelle, malgré ses lacunes, constitue une œuvre importante. Cosmo do Villiers, Bibliotheca carmelitana, Orléans, 1752, t. n, col. 378-379, n. 71 ; Barthélemy de Saint-Ange cl Henri M. du Saint-Sacrement, Collectio scriptorum Ordinis Carmelitarum excalceatorum. Sas one, 1884, t. η, p. 27, η. 43; Hurler, Nomenclator, 3r éd., I. iv. col. 1263-1261; Études corm IHaims, t. sin, 1923, p. 252. P. Anastasi, de Saint-Paul, MARTIANAY Joan, bénédictin de la congre­ gation de Saint-Maur (1617-1717). — Jean Martianay naquit à Sainl-Scvcr-Cap, diocèse d'Airc, le 30 décembre 1617. A vingt ans, il entra au monastère de Notre-Dame de la Daurade à Toulouse et y Ht profession le 5 août 1668. Après ses éludes, il apprit le grec cl l’hébreu, se consacra tout entier à ΓÉcri­ ture sainte sur laquelle il donna des leçons dans les monastères de Monlmajour, de Saint-André d’Avi­ gnon, de Sainte-Croix de Bordeaux, de Notre-Dame de la Grasse au diocèse de Carcassonne, En 1687, il commença à combattre le système du P. Pezron, cis­ tercien, qui, dans son livre de V Antiquité des temps rétablie, attaquait le texte hébreu. Peu de temps après, Marlianay était appelé à Paris pour y travailler à une nouvelle édition de saint Jérôme. Il donna une idée de cc que devait cire celte édition dans un Prodrome publié en 1690. Malgré les difficultés (pie lui firent MM. Simon et Leclercq, en dépit de la maladie de la pierre dont il soutirait, dom Martianay passa toute sa vie â composer des ouvrages, auxquels il ne man­ querait que peu de chose, s’il avait su modérer sa plume mordante et réprimer une trop grande vivacité. Il mourut d’apoplexie dans l’abbaye de Salnt-Gennaindcs-Prvs le 16 juin 1717. Il avait vécu soixante-dix ans. dont cinquante passés dans la pratique des obser­ vances religieuses. La plupart des ouvrages de dom Marlianay se rat­ tachent Λ Γ Écriture sainte : F. Vigouroux, Dicltonn. de la Bible, t. iv, roi. 827. Disons seulement ici que sa polémique avec le P. Pezron aurait continué long­ temps sans une défense de l'archevêque de Paris, motivée sur celte considération (pie des libertins et des protestants se servaient des arguments de Pezron pour attaquer des vérité'* essentielles de la foi catho­ lique. On convient que, grâce à sa connaissance des langues, dont Marlianay savait à fond l’Écriture sainte et possédait bien son saint Jérôme, mais il le possédait selon son esprit particulier ; l'édition qu'il a publiée est la plus défectueuse de celles qu'ont don­ nées les bénédictins, de l’aveu même de F. Le Cerf, Bibliothèque, p. 320. · On peut dire qu'il n’a point mérité toutes les louanges que lui ont prodiguées les journalistes de Paris et de Trévoux, ni tout le mal 182 qu'en ont dit MM. Leclercq, Simon cl autres savants scs adversaires. Il semblait avoir hérité du zèle qu’avait saint Jérome pour la religion, de sa viva­ rii é à défendre scs sentiments, et du mépris qu’il fai­ sait de ceux qui n’avaient pas la faculté de sc laisser persuader par ses raisons. > Dans un tout récent ouvrage, F. Cavalière. Saint Jérôme, sa Die, soncruvre, 2 in-8·, 1922. estime que la vie de saint Jérôm · par Marlianay est riche en citations, mais trop peu cri­ tique (t. n, p. 118). — t'n autre ouvrage de notre bénédictin : La vif de soeur Magdeleine du Saint-Sarre· ment, religieuse carmélite du voile blanc... avec réflexions sur l'excellence de ses vertus, in-12, Paris, 1712, est apprécié, non sans quelque humour, par IL Bre­ mond Hist, htlér. du sentiment religieux en France, t. ni, Conquête mystique, p. 558. Dom Fassin : Histoire littéraire de la Congregatum dr Saint-Maur, in-4·; Bruxelles, Paris, 1770, p. 3x2-397; F. Ix» Cerf de la Vlévllle : BibliotMqut historique et critique des auteurs dr la Congrégation dt Saint-Maur, in-12, I-u Haye, 1726, p. 320; ! (œfer, Nouvelle biographie universelle,\ xxxrv, col. 1 ; J. B. Vanrl, Nécrotoge des religieux dr ta Congré­ gation de Saint-Maur, décédés les autres régions où l’Islam venait dc détruire l’autorité impe­ riale les discussions continuaient, ct l’on avait vu récemment arriver à Home, avec Etienne dc Dora, un certain nombre d'archimandrites el de moines palestiniens demandant au Saint-Siège de terminer la controverse. L’Afrique byzantine était travaillée par les émissaires de Constantinople, mais sa foi chalcédoniemic ne se laissai pas ébranler; en Italie, dc même, ou l’on se remettait à peine des ébranlements causés par l’affaire des Trois chapitres. De toutes manières il était indispensable que l’Église romaine affirmât, et son droit de définir la doctrine, ct sa doctrine ellemême. Le pape Martin, dès le lendemain de son elec­ tion. a dû y songer, car les Actes du concile tenu trois mois plus tard laissent l'impression que toute la pro­ cédure a clé préparée dc très près cl que rien n’a été laissé à l’improvisation. 2· Les actes emeiliaires. Par uneh vitreuse fortune, les Actes dc ce concile nous uni été entièrement con­ servés et dans une double rédaction, latine cl grecque. Texte dans Mansf, Concil., t x, col. 863 1170 Nous 187 MARTIN Ier, LE CONCILE DE 649 savons que, sitôt le concile terminé, les Actes ont été envoies en Orient; la traduction grecque qui en reste est. selon toute vraisemblance, la version originale faite pendant le concile même et expédiée aux ayants cause. Nous ne voudrions pas garantir que le texte latin, tri qu'il est actuellement publié par les grandes collections conciliaires, représente le procès verbal original des sessions. A plus d'un endroit le texte, en fort mauvais état, n'est intelligible que par com­ paraison avec le grec. On a parfois la sensation que le latin est une traduction du grec, qui n'a pas toujours été parfaitement compris. Ce phénomène n’est pas unique dans I histoire littéraire. Voir ce qui a été dit du texte latm des lettres d'Honorius, ci-dessus, t. vu, col l"L 3· Sessions conciliaires, — Le concile tint sa pre­ mière session le 5 octobre; apres quoi il y en eut quatre autres, les 8, 17, 19 et 31 du même mois. Toutes les séances furent présidées par le pape, qui dirigeait luimême toutes les délibérations; il n'y eut guère de discussions d'ailleurs, 'fout se passa comme si le pro­ tocole avait été soigneusement préparé à l'avance, sans doute en des réunions particulières, et l'on n’assiste ù aucun incident de séance. Le pape, à chaque session, prend la parole le premier, expose le point spécial qui va être traité, fait lire les documents tout préparés qui s'y rapportent ; les deux autres digni­ taires du clergé d’Italie, l’archevêque d’Aquiléc et celui P Les définitions. — Restait a dire en termes précis la doctrine «le (’Église romaine sur la question si imprudemment soulevée par les courtisans d’Héraclins. Cette doctrine s’exprimait d’une manière positive par un symbole de foi, négativement en vingt anathèmes condamnant les dix ers aspects de l'hé­ résie. L Le Symbole n’est autre que celui de Chalcédoine» ci. ci-dessus, t. n, col. 2191-2195. traduit en latin et complété par une addition importante. Le texte de Chalcédoine «lisait : ...nusquam subluta dllïcrcnlia naturarum propter unitionem, iimgtsque. Milva proprletotc utriusqiic nntunr et in unnm personam atque subidstcntinm concurrente (conhtcmur) non in duns personas partitum aut divisum, sed unum cumdemque l'ilium et unlgriiitum, Dcurn verbum. Dominum Jcsum Christum... ... la dilTércnec des deux natures n’est nullement supprimée par leur union; au contraire les attribuis de chaque nature sont sauvegardés cl concourent (Λ former) une seule personne on hypostase; (nous confessons donc) non pas un Fils partagé ou divisé rn deux |mtsonnes, mnis bien un seul et même Fils. Fils unique et Dieu Verbe, Xotre-Scîgncur Jésus-Christ... A la suite de celle phrase, le concile de 619 interca­ lait celle-ci : MARTIN Ier. LE CONi.ll.E Hl·. 649 191 rt duas ejusdem sicut i natu­ ras unita* inconfuse, itn et «tua* naturale* voluntates divinam rt humanam, et dun* naturale* operationes, divinam et humanam, in approbatione perfecta et inJiminuta rumdem veraciter »**c perfectum Deum ct hominem perfectum secun­ dum veritatem (ici en pius dans le grec ; μΖηης cr/x τής àpx&uac) eiimdem atque unum Dominum nostrum rt Deum Jesuin Christum, iitpotc solentem et operan­ tem divine et humane nos­ tram salutem. et de même que nous concoufesson* se* deux natures unies san* confusion, de même nous confessons (en lui> deux volontés naturelles, ladivincet rhumaine.et deux opérations naturelle*, la di­ vine et l'humaine, qui prou­ vent. de façon parfaite et complète, qu'il est vraiment Dieu parfait et homme par­ fait en toute vérité (ft l’ex­ ception seulement du péché), ce seul et unique Seigneur et Dieu, Jésus-Christ, lequel voulut et opéra divinement et humainement notre salut. La formule se terminait par la finale de Chalcé­ doine : sicut ante prophetic de eo et ipse nos Jesus Christus erudivit ct patrum nobis symbolum tradidit 2. Les vingt canons qui suivent ne se contentent pas de stigmatiser l’enseignement spécial du ntonothélismc, ils reprennent, pour les condamner, les diverses erreurs trinitaires et christologiques qu’à tort ou à raison l’on avait rapprochées de la nouvelle hérésie. En les transposant en positif, l’on obtiendrait un remarquable exposé de la doctrine romaine sur la Trinité ct l’incarnation. Nous ne pouvons songer à donner le texte intégral des canons, dont quelques-uns sont fort longs; le voir dans Mansi, col. 1151 sq.;Hahn, HiblMhck der Symbole, 3· édit., p. 238 sq., ct aussi dans Denzingcr-Bannwarl. Enchiridion, n. 254-27·!. Le can. 1 rappelle la doctrine tnnitaire : un seul Dieu en trois hypostases (subsistentiis) consubstan tiellrs, n’ayant qu’une seule volonté, qu’une seule opération. -- I n de la Trinité, le Dieu Verbe s’est incarne, a souffert volontairement pour nous (propter nos sponti passum); ressuscité, il reviendra juger les hommes avec la chair qu’il a prise. Can. 2. — Marie, la Vierge immaculée, est proprement et en toute vérité Mère de Dieu. (am. 3. Il faut confesser une double naissance de Jésus-Christ, l’une éternelle, l’autre dans le temps; selon la divinité. Xolre-Seigneur est consub­ stantiel au Père, suivant l’humanité,consubstantiel à *a mère (consubstantialem homini ct matri}; il est pas­ sible par la chair, impassible par la divinité, circons­ crit à cause de son corps, incirconscnt par la divinité: bref, en lui s’unissent des attributs contraires. Can. I. Bien plus curieux est le can. 5 qui donne une inter­ prétation Officielle et orthodoxe de la formule cyriltienne : unique est la nature incarnée du Verbe. Si quelqu'un ne confesse pas Can. 3. Si qui* secundum Minctos Pain * non confitetur selon les saints Pères que proprie et secundum vert- proprement rt en toute oérttr. talem unam naturam Dti unique est hi nature incar­ Verbi incarnatam, per hoc, née du Dieu Verbe, dnn* ce quod incarnata dicitur nostra substantia perfecte in Chris­ to Den rt indeminute abs­ que tantummodo iwccalo -igmlicntn, condrmnntus *it. tens que le Christ, en s’in­ carnant, a pris notre sub­ stance parfaitement ct sans aucune diminution, ft part, bien entendu, le péché : a pour but do montrer que l’admission de la double opération n’introduit pas de division dans la personne du Christ; que, des lors, le dyothéllsinc ne va pas contre le I· analhématismc cyrillien. On se rappellera que. depuis le \ · concile, on considérait les · analhématismcs comme étant la définition pro­ mulguée à fiphèse en 13 L Can. If». Si qui* secundum sceleroso* lucre tien* in |K-remptionrm, salvati* m Christo Deo essentialiter in uni­ tione ct Minctis Pati ibus pir prædientis duobus volun­ tatibus ct dunbu* ojicrntinnlbus, hoc est divina ct humana, dissensione* ei dix Islonr* insipienter mysterio ar la sauvegarde dnn* le Chrid Dieu des deux volonté* ct des «leux opération*, divine et humaine, essent tellement unies et telle* que le* saint* Pères les ont pieusement prôchèc*. introduire folle­ ment des discorde* et de* di­ visions dan* le mystère de l'incarnation, ct, dès Ion. ne veut pa*, ft rencontre de 193 MARTIN l,r «pic iKFsonm cl essentialiter tribuit eidem Ipsl Domino ct Deo nostro Jceu Christo sceundum beatum Cyrilhim. ut obtendatur Deux csic et homo idem niitundller.cond. s. l’enseignement du blcnheumix Cyrille,rapporterCMtnBellement ft une seule ct mémo personne, ft NotreSeigneur et Dieu Jésu»Christ les expressions de !’!·> niigilc ou «les npûtres, pour montrer que h' môme est naturellement Dieu et homme, qu’il soit condamné. Le canon 17 confirme les doctrines antérieurement enseignées par les Pères et les cinq conciles. A In liste déjà considérable des hérétiques déjà condamnés. Sabellius, Arius, EUnomius, Macédonius. Apollinaire. Polémon. Eutychès, üioscore, Timothée Ælurc, Sévère. Théodosc (patriarche monophysite d’Alexan­ drie en 535), Collulhus, Thémlstius, Paul deSamosalc. Diodore (de Tarse), Théodore (de Afopsueste), Nesto­ ri us, Théodule le Perse. Origène. Djdyme. Evagrius. le canon 1«. extrêmement long, joint les novateurs inonothéliles : Théodore de Pharan. Cyrus d'Alexan­ drie, Sergius de Constantinople ct scs deux succes­ seurs Pyrrhus et Paid, avec leurs écrits impies et les personnes qui, à leur ressemblance, professeraient une seule volonté cl une seule opération; semblablement VEdhèse très impie, rédigée par le feu empereur Héraclius à la suggestion de Sergius, les écrits que l’on a faits pour la défendre, les personnes qui la reçoivent; de même encore le Type criminel, scele­ rosum Typum, publié récemment, sur les conseils de Paul.par le sérénissime prince, l’empereur Constant (le texte dit ici et ailleurs Constantin, par erreur), puis­ qu’il met sur le même pied et veut ensevelir dans le même silence la doctrine catholique de la double volonté ct de la double opération, ct d’autre part la doctrine hérétique ct impie de l’unique volonté, de l’unique opération. Quiconque n’analhémalise pas ces dogmes très impies de l’hérésie, k\s écrits composés pour les défendre, et les hérétiques sus-mentionnés, Théodore, Cyrus, Sergius, Pyrrhus et Paul, rebelles à l’Églisc catholique, quiconque condamne ceux qui. par ces gens ou leurs pareils, ont été déposés ou con­ damnés. régulièrement ou non. pour n’avoir pas voulu participer à leurs erreurs et pour s’être tenus à la doctrine des Pères, celui-là mérite le même anathème. Encourent la même peine ceux qui voudraient démon­ trer que ces enseignements des hérétiques sont con­ formes à la tradition Can. 19 D’une manière générale enfin, quiconque va contre les enseignements ecclésiastiques et prétend détruire la très pure croyance, s’il persévère en ces dispositions jusqu’à sa mort, sans se repentir, qu’il soit condamné pour les siècles des siècles : .S’i quis, usque in flnem sine puni· (entia permanet luce impie ageiis, hujusmodi in sucula wculorum condemnatus sit, rt dicat omnis populus ; fiat, liat. 5· Communication des décrets. Ces documents furent signés par tous les membres du concile, l ue lettre encyclique fut aussi rédigée, résumant l’en­ semble des débats et des décisions. Jaffé, n. 2058; P. /... t. i xxxvn, col. 119. Actes et encyclique furent expédiés, à de très nombreux exemplaires, non seule­ ment en Orient, mais encore en Occident. La lettre d’envoi à saint Aimmd. évêque de Maastricht s’est conservée, Jaffé, n. 2059; le pape lui prescrivait de rassembler en synode les évêques de sa région (sans doute de tout le royaume d’Auslrasie), afin de leur communiquer les décisions romaines; après quoi \mand devrait encore obtenir du roi Sigcbcrt III (saint Sjgisbcrl), l’envoi à Rome de quelques évêques francs, qui, joints à d’autres prélats, partiraient ensuite pour Constantinople. Ainsi le basileus pour­ rait constater l’accord de tout l’Occidcnl contre le inonothélisme, Nous ne pouvons dire ce qu’il advint de DICT. DE TIIÉOE. ( ATI!. 194 MARTIN IV cette suggestion du pape, ni d’une demande analogue adressée à Clovis 11, roi de Neustrie. L’intention de Martin était de garder avec la cour de Byzance des rapports amicaux; seul le patriarche avait été anathérnatisé, la lettre, au contraire, par laquelle le pape rend compte au basileus des décisions conciliaires, est cordiale ct respectueuse. Jaffé, n. 2062. Le Siège apostolique a rempli son devoir en condamnant les vrais responsables des décrets impé­ riaux, ces patriarches qui ont, en definitive, fait endosser leurs hérésies par les souverains : Nefarie subrepentes.., ut culpam callide aliis aspergerent. En possession des Actes conciliaires, le basileus pourra juger de l’équité de la sentence rendue, et le pape ne doute pas qu’il ne se décide à condamner lui-même les hérétiques. Généreuse illusion et dont le pape Martin eut bientôt l’occasion de revenir! Sans avoir jamais été admis par l’Églfse comme un concile œcuménique, le concile du Latran de 619 n’a pas laissé d’être considéré comme jouissant d’une particulière autorité. Lors de la solution de la crise monothélite, le pape Agathon, sur le point d’envoyer à Constantinople des légats qui le représentent au VI· concile, renouvelle, dans un synode du Latran. l’exposé de la doctrine romaine telle que l’avait for­ mulée le concile de 619. Voir ce symbole du concile de 680 dans Denzinger-Bannwart, n. 288. 1° Sources. — Notice contemporaine *ur Martin Lr «tans le Liber pontificalis, édit. L. Duchesne, 1.1, p. 336-340; rctlc notice change brusquement de rédacteur sur ta fin. cl raconte d’une manière très rapide l’enlèvement du pape; pour cette dernière partie de la vie on dispose «l’abord de quatre lettres «lu pape, P. L., t. lxxxvu, col. 197-204. puis de Souvenirs (Commemoratio) rédigée par un clerc qui a accompagné le malheureux exilé, ibtd., col. 111-120. Ixr* autres lettres de Martin I r dans Jaffé, Regesta ponti/. rom.. t. î, p. 230-243; les Actes du Concile de 649 dans Mansi. Comti., t. \. rot 81 · 1169. 2· Travaux. — Outre la littérature qui sera indiquée à l’art. Μονοίiiï.usmi . voir le* différentes histoires ·» grand elfort Inutile, dit Ch. V. Langlois, qni coûta à la France non seulement de l’argent cl du sang, mui* quelque chose de la renommée d’équité que saint Louis avait acquise ■. Dans E. Lavissc, Histoire de France, t. ni b, p. 117. D’ailleurs Marlin IV, pas plus que Charles d’Anjou, ne connut ni les premiers suc­ cès de la croisade d Xragon », ni son lamentable 197 échec : Charles, après un assez long séjour en I rance, retourna dans son royaume pour y apprendre lu captivité du prime de Salernc, son Ills (mai 1284) ct mourir (janvier 1285). Martin IV lui survivait à peine trois mois. On peut juger si, dans une telle complication de la politique occidentale, le pape eut le loisir de préparer la croisade contre les Sarrasins que le concile de Lyon avait inscrite à l’ordre du Jour de la chrétienté. Sans doute, au début de son règne, il avait pressé assez vivement la collecte des décimes qu'avait ordonnée le concile. De nombreuses lettres sc rapportent a cet objet; on signalera au moins celle qui est relative à la perception en Norvège, de la dime d’Islande, des lies Faroe cl du Groenland. Polthasl, n. 21 858 ( Reg., n. 119). Mais bien des résistances se faisaient sentir surtout en Allemagne, voir Reg., n. 152-155; en plus d’un endroit l’on sc demandait si, au lieu de servir a délivrer la 'l’erre sainte, l’argent rassemblé n'irait pas aux caisses toujours vides de Charlei d'Anjou. En une circonstance tout au moins la politique de Mar­ tin IV remporta un vrai succès. Il parvint à faire triompher, contre ses Ills qui s’étaient révoltés, le roi de Castille, Alphonse X. Voir Polthasl, n.21 975 (Reg., n. 300), 22 055, 22 056. Avec les autres souverains de l’Europe les relations de Martin IV furent pacifiques; le roi Ladislas de Hongrie avait fait la paix avec le Saint-Siège; Rodolphe de Habsbourg, élu roi des Romains depuis 1273 cl reconnu au Concile de Lyon, ne vil pas s’avancer beaucoup, sous le pontifical de Martin, l'affaire de son couronnement. Les rapports avec la France furent excellents et le meilleur gage (pie le pape lui donna de sa bonne volonté fut de commencer le procès de canonisation de saint Louis. Voir Polthasl, n. 21 823 n. 84) el 21 822 (Reg., n. 85). — Très porté vers les ordres mendiants, Mar­ tin IV les favorisa de toutes manières et les employa souvent. Il mourut à Pérouse le mercredi de la semaine de Pâques, 28 mars 1285. et fut enterré dans la cathé­ drale de cette ville. Si les historiens sont généralement sévères â l’en­ droit d’un pontife trop dominé par les préoccu­ pations politiques, le peuple chrétien ne laissa pas d’admirer la dignité, on pourrait dire, la sainteté de sa vie : divers miracles, prétendent des conlcmpo rains, auraient eu lieu sur son tombeau. • Sources. Pot t hast, Regesta ponttf. roman., t. n. p. 17561795; />> Registres de Martin /V, publié* par les membres de Γ École française de Borne (pas complets). Il \ n deux biographies de Martin IV, contemporaines des événements : l’une du continuateur de Marlinus Polonus, dans Monum. Gtrm. hist., Script., t. χχιι. p. 177-1X2, l’autre par Bernard Guy, dans Munitori, Zlrr. liai. script., t. m a, col. 603-610 (1rs deux textes reproduits dans L. Duchesne, l.e Liber ponti lirait», t. n, p. 159-165); il y n aussi une notice dans Toloinée do Lacques, llislor. reeles., 1. X X IV. c. i-.xn, thins Munitori, t. m. roi. 11X5-1190; Itaynaldi, . InnafOS rcr/ri., an. 1281-1285. Travaux. — .Aucune monographie d’ensemble; notice* littéraires, toutes Insullisantes, dans Du Bouluy, llislor. I nivers. Paris, t. ni, p. 693; E.du Pin, Hiblioth. des auteurs eccUs., t. v, p. 56; l ubricius. Historia media et In/imir lati· nitatis, I. v, p. 107-193; IHstoin littéraire de la France, t. xix, p. 3X8-391. Sur les origines de Martin IV, voir Em. Choullicr, Recherches sur la vie..., dans Revue de Champagne, 1878, t. iv, p. 15-30. E. Amaxs 3. MARTIN V, pape du 11 novembre 1117 au 21 février 1 131. On a déjà exposé longuement les circonstances dans lesquelles sc produisit l’élection de Martin \ , voir l’article Constance (Concile de), I. m, col. 1211-1213, il suffira dans le présent article d’étudier certaines particularités de son pontilical 1· Ao question conciliaire. Il s’en fallait de beau­ coup que les germes de discorde introduits dans la 198 chrétienté â l’époque du Grand Schisme d’Occident eussent été étouffés par le concile de Constance qui, pourtant, avait rétabli la paix el l'union dans l’Église romaine. Au cours des divers synodes tenus a Paris sous Clément VII el Benoît X1 H, lors des conciles rie Pis? ct Λ Constance même, les passions avaient été trop violemment excitées contre la papauté pour que celle-ci n'en ressentit un contrecoup quelconque; lee esprits s’étaient trop fortement convaincus de la nécessité de la réforme de J Église c dans sa tète cl dans scs membres · pour que les papes, si habiles fussent-ils, pussent sc dérober a l'accomplissement de cette lourde tâche Enfin, sc posait le plus dangereux problème dogmatique. de la solution duquel dépen­ dait l'avenir du Saint-Siège. Dans l'étal d anarchie où le Grand Schisme avait jeté le monde chrétien, le salut étail venu de la réunion d une assemblée conciliaire qui avait enregistré l’abdication de Jean XXHl et celle de Grégoire XII, prononcé la déchéance de iknoll XIIL réglé la tenue du futur concile dans des conditions anormales et inconnues du passé, élu finalement un pape incontesté Deux décrets rendus dans les ιν· et v· .sessions du concile de Constance (30 mars cl 6 avril 1415) ainsi que dans la xxxix· (9 octobre LH 7) laissaient percevoir les intentions des Pères. Il y est dit : «Toute personne, même un pape, est tenue, peut être contrainte d'obéir aux décrets d’un concile général légitimement assem­ blé, en ce qui touche la foi, l’union cl la réforme... Moins de cinq ans après la clôture du présent synode, un nouveau concile général sera célébré; puis un troisième dans les sept ans qui suivront la clôture du deuxième; après quoi les conciles généraux *c succéderont régulièrement de dix en dix ans. Mansi, L χχνιι, col 585. 5‘h» ( l 1159. Les théologiens qui avaient présidé â la rédaction de ces décrets, réclamaient implicitement que I Église romaine fût désormais administrée par le pape sous le contrôle des conciles el que, cessant d’être une monarchie absolue, elle devint une sorte de république ou de monarchie constitutionnelle. Ces théories qu’au xv· siècle il était loisible de soutenir sans courir le risque d’être accuse d’hérésie, étaient professées ou partagées par les meilleurs esprits du temps, par un .Eneas Sylvius Piccolomini qui sera pape sous le nom de Pie 11, parle cardinal Louis Aleman qui méritera les honneurs de la béatification el aussi, détail plus piquant, pratiquement par l’élu lui-même; le cardinal Othon Colonna, après avoir reçu la pourpre d’inno­ cent VIL n‘avalt-ll pas participe au concile de Fisc, travaillé au procès canonique de Grégoire XII, donné sa voix â Alexandre V, concouru à la ruine de la for- Qu’ad viendrai I-11 de I autorité pontificale, si triom­ phaient les idées émises plus ou moins nettement à Constance ct que les faits semblaient avoir consacrées? Dépositaires d’un pouvoir restreint, les papes seraient tenus de rendre compte de leurs actes à une autorité • intermittente, mais supérieure ». ct cela à certaines époques déterminées. C’était la perte de toute liberte d’action; c’était la mise en pratique de la dangereuse théorie de la suprématie du concile sur le pontife romain. 5 eut-il jamais pape a se trouver dans une situation plus embarrassée et plus grosse de pénis? Heureusement Martin \ ne sc montra pas inférieur à la tâche. Tout d’abord la profession de foi qu’il souscrivit ne contint aucune allusion ù la doctrine conciliaire ni non plus â l’assemblée de Constance. Le 10 mai 1 118. une constitution non publiée, et qui embarrassera fort Bossuet cl les gallicans, proclama les vrais sentiments du pontife. Mécontents de la déci­ sion prise au sujet du libelle de l'alkcnberg. les ambas­ sadeurs de Pologne avaient ose en appeler au concile 199 MARTIN V futur. Martin V répliqua : · Il n’est permis à personne d’en appeler du juge suprême, c’est-à-dire du SaintSiège, du pontife romain, vicaire de Jésus-Christ, ni dr se dérober à son jugement dans les affaires de fol; celles-ci, en effet, étant plus importantes doivent être déférées au tribunal du pape. · N. Valois, Le pape et le concile, t. i, p. xxîii, Il y avait là Gerson ne s’y trompa pas une négation radicale de la supériorité du concile sur le pontife romain. Malgré tout. Martin V se conforma à la teneur du décret Frequens promulgué dans la i.v session du concile de Constance, ct convoqua dans les délais prescrits un concile général à Pavie (22 février 1123). | Quatre légats l’y devaient représenter. Les circonstances servirent à souhait le pontife; la peste sc chargea de disperser les rares prélats qui avaient répondu à son appel et qui avaient ouvert rassemblée le 23 avril 1123; les Pères se transfé­ rèrent à Sienne, choisie pour séjour par les légats. Ce détail a son prix, car il marque l’intention formelle du pape de rétablir la suprématie du Saint-Siège. A Sienne, où le concile commença ses séances le 21 juillet 1 123. la nation française montra une vive hostilité contre la papauté, en proposant des réformes attentatoires aux prérogatives dont cette dernière avait joui jusque-là; c’est ainsi qu’on émit le vœu de la suppression des taxes pontificales, des provisions apostoliques, des commendes, qu’on parla d’obliger le pape à choisir les cardinaux sur une liste de candi­ dats présentés par les nations, etc. Le programme passablement révolutionnaire des Français entraî­ nait donc l’amoindrissement notable du pouvoir pon­ tifical· Les légats du Saint-Siège comprirent le danger de pareilles tendances; à la faveur de la division qu’ils réussirent habilement à semer parmi les Français. ils prononcèrent à l’improviste la dissolution du concile, le 26 février 1 12 L La chose fut facile : le clergé de France n’avait été que très maigrement représenté; l’ambas­ sadeur du roi d’Angleterre qui était Jean de Hochetaillée, archevêque de Itouen. avait secondé les légats; quant à Charles VU, il n’avait délégué aucun représentant officiel; seule, l’I’niversité de Paris avait mandé à Sienne quelques-uns de ses plus fameux docteurs connus pour leur farouche gallica­ nisme. La nation française avait eu le dépit de voir écarter et échouer tous scs projets; elle remporta de Sienne une profonde rancœur contre le Saint-Siège; exploi­ tant habilement le besoin de réformes dont souffrait l’Église, elle releva la tête; force fut à Martin V de convoquer le prochain concile à Bàle. Lc.% bulles du 1" février I 131, qui désignaient le cardinal Julien Cesarini comme président de la future assemblée, conte­ naient des précisions importantes : le légat a latere possédait non seulement le droit de diriger la réunion, mais encore de la disperser ou d’en placer le siège dans une autre ville» voire hors d’Allemagne. Monu­ menta conciliorum generalium secuit decimi quinti. Vienne, 1857, t. t. p. G7 et t. n. p. 53. Le 21 février suivant. Martin V mourait, conscient sans doute d’avoir travaillé avec énergie à maintenir ct a restaurer les droits souverains du. Saint-Siège. Quand bien même il avait dû convoquer le concile, il avait su lui tenir tête, le diriger, le briser, au besoin, en tout cas ne jamais capituler devant lui A l’égard de*· cardinaux la politique suivie par le défunt n’avait pas varié : autant les Pères de Constance avaient projeté d’accroître leurs prérogatives et de faire attri­ buer au Sacré-Collège l’approbation de tous les actes pontificaux, autant Martin V s’ingénia à cantonner les cardinaux dans leur rôle et à les tenir à l’écart de *cs desseins. (L Pérouse, Le cardinal Aleman, p. 89-90. En un mot. il sut se montrer le chef «le l’Église. 200 2° La question bêne/iciule. La question bénéflclaie, au début du xv· siècle, revêtait une importance particulière. A la faveur du Grand Schisme d’Otddent, les chapitres cathédraux et les collateurs ordi­ naires voulurent rentrer en possessum des droiti dont le Saint-Siège les avait graduellement dépouillés, à partir du xr siècle. Ils réclamèrent avec énergie k retour au droit commun, c’est-à-dire le rétablissement des élections épiscopales cl abbatiales, et la liberté des collations des bénéfices mineurs au profit des ayants droit. Leurs suggestions furent accueillies avec empressement par les contemporains qui pen­ saient que, pour faire cesser le schisme, il convenait de supprimer aux pontifes des obédiences rivales toutes sources d’influence, en particulier la collation de* bénéfices. D’autre part, durant cc néfaste schisme, le salut avait paru venir des pouvoirs royaux. N’était· ce pas, grâce à eux. en définitive, que le concile de Constance avait eu lieu ? Celte intrusion en matière ecclésiastique comporta de graves conséquences. Ixs rois s’entremirent dans la collation des bénéfices. Ils tinrent leur clergé entre leurs mains de telle façon qu’en Europe se constituèrent des sortes d'Églhes d’État avec leurs libertés et leurs coutumes. Martin V essaya de reprendre les avantages perdus Dès le 12 novembre 1117, il rédigea de nouvelles règles de chancellerie qui tendaient à rétablir le régime en vigueur au siècle précédent. Les réserves de bénéfices et les grâces expectatives reparurent. Mais les pro­ testations que soulevèrent ces mesures obligèrent le pape à négocier avec les nations représentées à Cons­ tance. Les débats durèrent longtemps; ils faillirent tourner au tragique de telle sorte que le pape se résigna à passer, le 15 avril 1 118, avec scs adversaire* des concordats particuliers dont il a été précédem­ ment parlé. T. m. col. 1217-1219. Le concordat alle­ mand laissait aux chapitres ct aux collaleurs ordi­ naires le droit de conférer, de façon exclusive. « les dignités majeures après les pontificales dans les églises collégiales <; quant aux autres bénéfices, la collation appartenait alternativement aux papes et auxdils collatcurs ordinaires. L’alternative figura également dans les concordats espagnols, français cl italiens, mais les collalcur» ordinaires étaient plus favorisés, puisqu’ils pouvaient désigner les titulaires des digni­ tés majeures dans les églises cathédrales et collégiales, des prieurés, doyennés et prévotés conventuelles, dans les maisons comptant au moins dix religieux. Déplus, d’après le concordat allemand, la papauté s’interdi­ sait l’usage des grâces expectatives à l’égard des bénéfices réguliers et, d’après les autres concordats, relativement aux offices claustraux, possédant un revenu net inférieur à quatre livres tournois ainsi qu'aux fondations charitables. J. Sznuro, Les origines du droit d'alternative bénéficiale, p. 68-70. J· Hormis les exceptions spécifiées par les consli* tulions Ex débita de Jean XXII et Ad regimen de Benoît XII, relatives au droit de réserve, Martin \ rétablit les élections dans les chapitres cathédrauxel monacaux et promit de confirmer celles qui auraient lieu dans les églises cathédrales, les monastères exempts et les abbayes dont les revenus excédaient 20(1 livres tournois. Le concordat anglais était non moins préjudiciable au Saint-Siège, car il laissait en fait en vigueur le Sta­ tute of provisoes of benefices promulgue en 1351’ B. Huebier, Die Canstanzer Reformation und dir Concordate von t Its, p. 115 el 207. Les conventions signées en 1 H8 restreignaient con sidérablemenl l’autorité pontificale qui, au xiv· siècle, avait joui d’une omnipotence incontestable. Affaiblie par les malheurs du Grand Schisme d’Occidcnl. la papauté perdait les avantages qu’elle avait pénible 201 \| \ Il TIN V M \ RTIN DE ALCOLEA ment acquis jusque-là. Que restait-il de la thèse pro­ fessée en 1265 par Clément IV. a savoir que lui appar­ tenait « la pleine disposition des dignités, offices ct bénéfices ecclésiastiques ? Corpus juris canonici, in Sexto. lib. Ill, tit. is, Dr■ j>ro l>en 209 MARTIN DE COCHEM xiints anils du Christ. Outre les évangiles, il .se sert amplement des révélations de sainte Brigitte, ct les citations qui accompagnent le texte renvoient ù saint Bernard, saint Anselme, saint Bonaventure et â de nombreux auteurs ecclésiastiques et profanes. Les récits se terminent en une méditation suivie d'une prière. Longuement le P. Cochem s’arrête sur la Pas­ sion, ct l’on veut que son ouvrage ait eu une grande influence sur les représentations de la Passion en usage dans le Tyrol. Wackerncll, Altdeutsche Passionssplele aus Tirol, Gratz, 1897. Cette influence se fait égale­ ment sentir dans les visions de Catherine Emmerich. Dlcl-Krcitcn, Klemms Brcnlano, l’ribourg, 187«. Γην autre (ouvre importante du P. Martin.au moins quant au nombre des volumes, est constituée par scs recueils d’histoires, de légendes et d'exemples. Le pre­ mier. Dus ausserlesene History-Buch, <1 in-1*. parut suc­ cessivement. 1687. 1690, 1692, 1715; ce dernier fut imprimé après la mort de l’auteur par les soins du P. Koné de Cologne. Le livre d'histoires était suivi par Dus Lehrrelche IIistory-und Exempel-Buch, nach dem Alphabet beschrieben, I in-1·, 1696. 1697, 1699. Si ces deux premiers eurent plusieurs éditions, le suivant Die neue Legend der Heiligen, I in-P, 1708, n’en cul qu’une seule. C’est qu'on lui préférait un autre ouvrage plus court, écrit par un confrere, le P. Denis de Luxem­ bourg (t 1703). et que lui-même avait revu ct publié. Die verbesserle Legend der Heiligen, Augsbourg, 1703. Ces légendes sont empruntées aux Acta Sanctorum dont l'auteur avait les vingt-sept premiers volumes à sa disposition, aux Annales de Baronlus, cl à d’autres ouvrages hagiographiques et historiques. Le dernier recueil dont nous ayons â parler, a pour litre Historia· ecclesiastica· ex Baronio desumpta, das ist Kirchlische Historien, 2 in-P, 1691. 1706. Celte his­ toire ecclésiastique, principalement consacrée à l’Alle­ magne, s’arrête à la mort de Charlcs-Qiünt (1558), les sources faisant défaut à l'auteur. Son but est à la fois religieux et apologétique, aussi omet-il soigneusement tout ce qui pourrait nc pas édifier son lecteur. Arrivons à l’ouvrage principal du P. Cochem, celui sur la Messe. Il avait d’abord édite un opuscule latin. Affectus sub Missa eliciendi continentes claram ac perutilem instructionem de summa sacrificii Missu· pnrstantia ejusque /ructuosa auditione..., in-12. Marchtal. 1697. qu'il transformait bientôt cl qui devenait Medulla Missir super met dulcis, sive copiosa ac nervosa declaratio suprema excellentia inaxiinaque efficacia' sacrosancti Missu* sacrifici i. in-8°, Cologne. 1700. Ecrit en latin, cet ouvrage étail inutile pour le commun des fidèles, qui, comme il le remarquait avec regret, ne trouvaient dans leurs livres de messe aucun enseigne­ ment sur la dignité et l'utilité du saint sacrifice, aussi le traduisit-il en allemand: Medulla misstr germanica das ist Teutsch A less bueh, liber Hônig silss. Darin cine atissjCi hrIirhe und nachtrllckliche Erklfirung der hôchsten Fftrlrel/lichkeit und grosten Nulzbarkeii dess allerhochivûrdigsten Opffers der 11. Mess, In-8·, Cologne, 1702. C’est un exposé substantiel ct inis à la portée de tous de. la doctrine cal ludique sur la Messe. En trente cha­ pitres il en dit l’essence, la montre renouvelant les mystères de l’incarnation et de la rédemption, rem­ plissant toutes les fins du sacrifice, il en dit les fruits cl enseigne la manière de les recueillir. Pour rendre la lecture plus attrayante, il a soin d’entremêler des exemples aux explications empruntées aux Pères et aux Docteurs» aux théologiens et aux mystiques. Peu d’ouvrages ont trouve un pareil accueil et après plus de deux siècles il est toujours recherché ; les éditions passées et présentes ne se peuvent compter. Traduit mie première fois en français, avec préface du P. Monsabré, La sainte Messe, in-12, Paris, 1891, il l’était de nouveau par une religieuse Clarisse de Mazamet, MARTIN DE TORR ECILLA 210 Explication du saint sacrifice de la Messe . traduction française de A. Itugemer, Parls-Tonrnai. 1899, 11* édit , 212· mille, ibid., 1922. Il existe aussi en anglais. Cochem's Explanation o/ the holy sacrifice o/ the Mass, New-York, 1896, en italien. Spiegazionr del sanlo sacrificio della Messa, in-8·, Florence. 1909. en polo­ nais. Wyklad ofiarny Mszy, Posen. 1876. La Mess· erklûrung est le meilleur ouvrage du P. Cochem et à lui seul il lui mérite une place de choix parmi les auteurs spirituels, ct c’est lui qui a rendu son nom populaire plus (pie tous scs autres écrits. Ils sont trop nombreux pour obtenir ici même une simple mention : livres de dévotion, sous les titres les plus variés, Baumgarten, Liliengarten, Myrrhengarten, Blumengarten. Distclgarten; livres pour les malades. Era/tiges Krankenbûcldein, Grôsscre Krankenbuch; livres pour les soldats, (îebetbUchlein /iïr Soldaten*. recueils de prières pour les diflércnls temps de l’année. Heiliger Zeiten Gebetbuch, Gebetbuch für die Char· troche, de formules indulgenciées. Gùldener Himmelssehlûssel, Kostliehrs Ablassbûchlein, do chants. Eatholische Cantual, etc. On en énumère soixantetreize, sans parler des extraits, des adaptations ct des rééditions. L’influence du P. Cochem sur la vie chré­ tienne a été considérable ct profonde; elle .se fait tou­ jours sentir. Iji vie et les écrits du P. Martin de Cochem ont fait l’objet de deux études d’ensemble : hi première cM duc a une religieuse de l’Adoralion perpétuelle de Mayence. Sr Marin Bemnrdliui. P. Martin i»on Cochem. Sein Ixben, λγιζι Wirkcn, seine Zeit, Mayence, 18S6. la seconde et la principale est celle du P. Jean Ghrysostornc Schulte, O. M. Cnp., P. Martin non Ci saint Martin. H ne saurait être question de donner une bibliographie, même sommaire, de la vie de Miinl Martin. Voir pour les sources la Bibliotheca hagiografihicu lalirm des Bollandislc*, n. 5610-5666, p. 8X3-830; pour 1rs travaux et 1rs sources, l 1. Chevalier, Répertoire, lllo-bibllographic, I. n, col. 3103-3112. La source essentielle, ct A vrai dire unique, est SulpiccSévère, qui a connu jicrsonncllcnicnt l’évêque de Tours, cl lui a consacre : De vita B, Martini; Epistola’ très ; Dia­ logi; auxquels il faut ajouter deux chapitres dc VHistoriu *aera, 1. Ill, c. xi.ix-i,; le tout dans /*. t. xx. col. 157222, et mieux dans l’édit. Hulin du Corpus de Vienne, 1.1, 1866. Ilèccninient, dans un livre qui a fait quelque peu scandale. E. Bahut a attaqué la sincérité de Sulpicc : Saint Martin d< Tours, Paris, 1912 (paru en articles dans la Revue iThistoire cl de littérature religieuse, IP sèr., t. n, 1911); voir la réfutation de la thèse paradoxale dc Bahut par II. Drlrlune, dans \nalrcfa Hollandfana, 1920, t. xxxvni. MARTIN (ANDRÉ 214 p. 1-136, ct par C. Jullüin.dans Hcuuc des Etudes anciennes, t. xxiv, p. 37 sq. et XXV, p. 48 *q., et dans llitloirr de la Gaule, t, mu, Paris, 1926, p. 255 sq., 299 *q. Bon résumé dc Ui discussion duns P. Monceaux. Saint Martin, Paris, 1926, o(i l’on tiouvem une étude sommaire, mais très suggestive. A côté de Sulpicc-Sévère il faut encore men­ tionner Grégoire de Tours; dans Γ Historia Francorum, I. I, c. χχχμ-χχχμπ. xijii, il essaie de fixer la chronologie de saint Martin; lr Dr miraculis S. Martini, en -1 livres, raconte surtout la gloire posthume du thaumaturge; textes dans P. L., t. lxxj, et mieux «tans Manum. Germ, hist.. Script, rtr. mérou., t. î, p. 51, 52, et 584-661. IL Confession de foi. — Publiée en 1511 par Josse C.hllchtoue, avec la Vtta de Sulpicc-Sévère, en 151 I par Théodore Pulnumn, elle a été surtout étudiée par le carme Ί liomas Beaulxamis, qui en a donné le texte et le commen­ taire Λ la fin de son édition de la Vita de Sulpice-Sévère, Paris, 1571. Voir Histoire littéraire de la Trance, 1.1 b, 1733, p. 117; dom Ceillicr, Histoire des auteurs ^icrés et ecclesiastiques, 2 édit., L mu , p. 122-1 Zi. J*. c- . AJIANN, 10. MARTIN André (1621 1695). naqu l < Brcssulrc en 1621 et entra à l’Oratoire en 1641 ; il fut reçu â la maison de Pans le 22 août 1641 et ordonné prêtre en 1646. Il fut envoyé à Marseille où il com­ mença son cours de philosophie ct il quitta cette ville en 1652; il vint à Angers où son arrivée annonça une • révolution philosophique », car il enseignait, avec la doctrine dc saint Augustin, les théories cartésiennes. Son enseignement ct ses leçons lui suscitèrent de vives oppositions : on l'accusa dc défendre les cinq proposi­ tions dc Jansénius ct il dut quitter Angers; alors on fit courir le bruit qu’il s’était retiré à Genève; en fait, il vint à Paris au couvent Saint-Honoré ct il montra lu fausseté des accusations portées contre lui. Il mourut à Poitiers le 26 septembre 1695. Son premier écrit est Philosophia moralis Christiana. Angers. 1653, publié sous le pseudonyme dc Jean Camerarius. C'est un recueil dc textes dc saint Augus­ tin. Le t. i,r. quoique placé sous la protection de saint Augustin ct dc saint l’homas, fut mis à l'index par Innocent X, comme imbu dc jansénisme; l'auteur y étudiait les actes humains, la liberté et le concours divin. Martin poursuivit son ouvrage, sous un titre différent : Sanctus Augustinus, de cxislcntia fl veritate Det, cl sous un nouveau pseudonyme, Ambroise Victor, théologien, 1653: puis un De anima. 1656. cl enfin Dc philosophia moruli, 1658. Ccs trois petits volumes curent un grand succès ct ils furent réimprimés, consi­ dérablement augmentes, sous le titre : Philosophia Christiana, Ambrosio Victore theologo collectore. 6 vol., in-12, Paris, 1671; chacun des volumes a un soustitre : De philosophia in univmum; 2. De existentia et veritate Dei; 3. De Deo; L De anima; 5. De philoso­ phia moruli avec un appendice de saint Thomas : De voluntate et liberto arbitro; 6. De anima bestiarum, où il traite une question alors à la mode et montre, par «les textes dc saint Augustin, que ce Père aboutissait à la même conclusion que les cartésiens . les animaux ne sont que des automates ct des machines. Le pseu­ donyme Ambrosius \ ictor lui avait été donné par ses confrères de Saumur. à cause de scs triomphes sur l’hérésie, qui en firent un adversaire redouté des pro­ testants. Malcbranche parle dc lui dans scs Recherches sur la vérité, en 1664. ct déclare qu'il a puisé, dans les conversations cl les écrits d'Ambroise Victor, son goût pour la doctrine dc saint Augustin; de nos jours, l’abbé Fabre a réimprimé l’écrit de Martin, et Xourisson, dans son ouvrage. La philosophie dc saint Augus­ tin. I. î, p. vn-ix et t. il p. 226-227. a tenu grand compte de ce travail, et montre l’intluence qu’il exerça sur Malcbranche. GL L. dc Lens. I.a philosophie en Anjou, dans la Revue historique, littéraire et archéo­ logique de ΓAnjou, juin 1873, t. x, p. 362. Martin avait, nu dire des Mémoires manuscrits de Ronardg. composé une théologie, d'après les prin- 215 Μ \ B TI Ν A N I) R cipcs de saint Augustin; mais ce travail n’a jamais clé publié. L'influence de saint Augustin se fait sentir dans les thèses qu'il flt soutenir Λ Angers· en particulier dans une thèse sur la grâce, dédiée â Mgr de Buzanval, évêque de Beauvais, et cette thèse fut reprise trois fois, les 22. 26 et 30 août 1672; dans une thèse sur ht grâce des deux états, dédiée à saint Augustin, qui en fournit toute la matière; dans une thèse sur la Trinité qui expose la doctrine de saint Augustin; dans une thèse sur la Trinité et TIncarnation et une autre suc la grâce justifiante; dans une nouvelle thèse sur la grâce où on trouve exposée, en 1671, la doctrine des cinq propositions et qui fut condamnée par un décret de l'index du I décembre 1671, en même temps qu'une autre thèse sur la grâce dédiée à la Mère de la Divine grâce. Ce fut cette dernière thèse (pii valut au P. Mar­ tin une lettre de cachet et mit fin à son enseignement (8 août 1671). malgré l’intervention d’Henri Arnauld, évêque d'Angers. Michaud, Biographie universelle, t. xxvu, p. 120; Hoefer, Nouvelle biographie générale, t. xxxiv, col. 32-33; Keller, Biographie universelle, édit, l’érennè*. 18-12. t. vin, p. 225; Mon ri. fx· grand dictionnaire, édit., de 1759, t. vu, p. 299; Richard r! Giraud, Bibliothèque sacrée, t. xvi, p. 238; Dreux du Radier· Bibliothèque historique fl critique du Poitou, 5 vol. in· 12, Paris, 1754, t. iv, p. 294-29X et Histoire littéraire du Poitou, t. n. p. 225-227; l)rsessnrts. Les siècles littéraires de la Prance, t iv, p. 306-307; Célcstin Port, Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et-Loire, 3 vol. in-4', Paris cl Angers, 1X71-1X76, t. n, p. 609; Ingold, Mémoires domestiques pour servir à l'histoire dr Γ Oratoire, t. m, p. 518-529; Hurter, Nomencla­ tor. >' . (iit . I. i\. roi 118« .1. Cahheyke. 11. MARTIN Claude, bénédictin de la congré­ gation de Saini-Maur (16I9-1G96). Né à Tours le 2 avril 1619, il eut pour mère la vénérable Marie de l’incarnation, ursulinc morte au Canada. Proies de la congrégation de Saint-Maur, en l’abbaye de Ven­ dôme. l’an I642, il fut successivement prieur des abbayes de Meulan, des Blancs-Manteaux â Paris, de Compïègne, de Saint-Serge d’Angers, de Bonne-Nou­ velle de Rouen, de Marmouticr. et en même temps assistant de plusieurs supérieurs généraux. Il mourut simple religieux à Marmouticr en 1696. Dom E. Mar­ tine a écrit sa vie. Dom Cl. Martin a publié les Lettres et quelques autres traités composés par sa mere. On lui est redevable de la nouvelle édition des œuvres de saint Augustin, car après en avoir inspiré le dessein il en assura l’exécution. Il faut signaler enfin, comme étant de sa composition, les Méditations pour les dimanches, les /éries cl les principales fêles de Tannée, 2 in-4·, Paris, 1669 (elles ont été traduites en latin par dom Mezger, 4 in-12, Salzbourg, 1695). Demi Tassln, Histoire littéraire de la Congrégation dr Saint-Maur, Paris. 1770, p. 163; (loin B. Hcurlcbizc, La vie des justes dr dom Marlène, Paris, 1925, t. Il, p. 1 10; Hoefer, Nouvelle biographie universelle, t. xxxiv, p. 31. J. Baudot. 12. MARTIN DE LA MÈRE DE DIEU, carme déchaussé espagnol et auteur ascétique du xvii· siècle.— NéàCastcjôn delos Moncgros, province de Hucsca, en 1579. il entra dans l’Ordrc des carmes déchausses â Saragosse et prononça deux fois scs vieux : d’abord le 26 avril I598 et puis le l*r mai 1600, en revalidation de la première profession. Homme d une grande sainteté et d'une vie très austère et pénitente, remarquable par ses longs jeûnes au pain et a l’eau, l’usage fréquent des cilices, des chaînes et des disciplines, il stimula ses confrères à la vie tsrnrsos theologicos y politicos. Madrid, 1661. in-fol.; on y traite des translations d’évêques, des choix épiscopaux (vaut-il mieux choisir des théolo­ giens ou des canonistes, des séculiers ou des régu­ liers), du caractère des ordres militaires de Saint Jacques, Alcantara. Calatniva; mais il y a aussi une, longue consultation sur In question des blés cl farines. Quètif-Kcbunl, Scripture ordinis pru dicatorum, t. nK p. 065; X*. Xntonio, Bibliotheca hlspana nova. 2 édit.v Madrid, 1783. t. r. p. 735. É. Amans. 3. MARTINEZ DEL PRADO Jean, des frères prêcheurs, wn* siècle. Xc à VaUadoJd dans le premier quart du xvji· siècle, il entra, jeune encore, au couvent des dominicains de Ségovie. Hemarqué pour la vivacité de son esprit, il fut envoyé nu collège Saint-Thomas d’Alcala. où il enseigna bientôt la théologie avec distinction. Élu provincial d'I-Xpagne en 1662, il s’acquitta de ses fondions avec beaucoup de zèle, s’efforçant tout spécialement de donner une 219 MARTINEZ DEL PRADO M A RTYRE 220 forte impulsion aux etudes. Trop attaché aux opinions I reliquis sacramentis,deque censuris ecclesiasticis, In-fol,, de son ordre sur la conception dc .Marie, il encourut Bordeaux, 1615, Comme on le volt, les t. r, ivet v la disgrâce dc Philippe IV pour un mémoire qu’il furent imprimés par .Martinon lui même a Bordeaux. lui avait adressé au sujet d’une ordonnance royale 1611-1616, tandis que les t. n et in en trois volumes ne prescrivant aux prédicateurs de saluer, au début furent imprimés qti’après la mort de l'auteur â Paris dc leurs sermons. Marie conçue sans péché. Relégué, cl à Poitiers, en 1663. L’autre ouvrage dc Martinon dc ce chef, au Pcnon dc Francia, il n’en sortit qu’après a pour titre : Anti-Janscnius, hoc est, Selectzr dtspu· avoir adressé â la province une instruction conforme taliones dc turresi pelagzana cl scmipelagiana, deque aux ordres royaux. H mourut â Ségovic le 25 fé­ variis statibus natura· humatur et de gratia Christi Salvatoris, in quibus vera d- illis doctrina proponitur vrier 1668. Son œuvre imprimée est considérable, et comprend d’une part un cours de philosophie, dc et Cornelii Jansenii /prensis falsa dogmata refutantur, l’autre plusieurs ouvrages importants dc théologie. in-fol., Paris, 1652. Cet écrit parut sous le pseudonyme Elle a paru tout entière à Alcala. I d’Antonin .Moraines et est dédié à Louis XIV; on y 1· A la philosophie se rapportent : 1. Controversia· trouve d’abord une préface ad orthodoxos, puis une mctaphysicalcs sacra· theologize ministrzr, in-fol., Al­ dissertation préliminaire sur Janséniiis cl son Augus­ cala. 1649; 2. Dialectica· institutiones quas summulas tinus; le premier traité en XI disputes se rapporte vocant, in-8% 1650; 2· edit., 1651 ; 3. Questiones logi­ aux hérésies pélagicnnes et semipélagiennes; le second cs, in-4% 1651, 2· édit.. 1655; I. Quzrstioncs philo­ traité (disp. ΧΙΙ-ΧΓΧ) étudie les divers états de la sophia naturalis super Vili libros Physicorum, in-1·. nature humaine, considérés dans leur rapport avec 1651; 5. Questiones super II libros Aristotelis de la grâce; le troisième traite (disp. XX-XL) étudie la generatione et corruption-, in-1% 1651; 6. Quzrstioncs grâce du Christ Sauveur et spécialement la question super IU libros de anima, in-1% 1652. du libre arbitre (disp. XXX-XXXVII) ct ensuite la 2* Non moins imposante par la masse est l’œuvre prédestination et la réprobation. Le P. Martinon suit théologique : I. Theologize moralis question es przeci1*Augustinus dans scs grandes lignes. L’écrit se ter­ pua, in-fol., I. i. 1653 (auquel est annexée une disser­ mine par une triple Antislatera qui montre l’opposi­ tion de la doctrine de .lansénius avec les définitions tation sur les stigmates dc sainte Catherine de Sienne, parue d’abord comme opuscule séparé en 1652), t. n, du concile de Trente, et son accord avec les proposi­ 1656; 2. De sacramentis in genere, et in specie de bap­ tions déjà condamnées dc Bains et les erreurs des tismo ct confirmatione; dubitationes scholastica· ct mo­ hérétiques modernes. Le P. Somincrvogcl cite, en rales super II!*™ partem, q. LX-LXXI/, in-fol.. 1660; outre, deux lettres du P. .Martinon; la première est adressée au P. Belau, 11 avril 1613, et la seconde 3. De eucharisties sanctissimo sacramento et divino missu sacrificio, q, LXXUI-LXXX/It, in-fol., 1662; L Dc au P. Labbe, 21 juillet 1762. pirnitentizz sacramento a q. hxxxtr ad q. xxvtn Aiguc|MTsc, Biographie des grands hommes de ΓAuvergne, supplent., publié après la mort de l’auteur, in-fol. 1669. 2 vol. In-8% Clermont-Ferrand, 1831. t. n, p. 67; SonunerLe P. Martinez avait commencé la rédaction d’un vogel. Bibliothèque dc ta Compagnie de Jésus, t. v, col. 651· ouvrage sur l’immaculée conception où il entendait 652; Klrchcntexicon, t. vin, col. 912; Hurler, Xomcnctalar, mettre au point la doctrine dc son ordre sur le privi­ 3« édit., t. m. col. 949-950. J. Cahheyhk. lège marial, ct montrer que les diverses décisions MARTYRE. L Notion théologique d’après ponti Ileales laissaient intactes la position de saint saint Thomas d’Aquin. IL Notion canonique d’après Thomas. Seul le t. rr a paru, Xotitia veridica doctrina· Benoît XIV (col. 223). 111. Histoire du martyre dans O, P. de prirscrvatione immaculata· virginis Maria· a l'Église catholique (col. 233). IV. Valeur apologé­ peccato originali, in-1% Alcala. 1661; encore fut-il tique du témoignage des martyrs (col. 216). bientôt condamné par l’inquisition d'Espagne. Nous avons dit les inconvénients que lui attira son Memo­ L Notion theologi que d'après saint Thomas d’Aquin. Nous allons d’abord analyser la notion riale ad regem Philippum IV, que l’on trouvera dans théologique du martyre en suivant pas à pas le Doc­ Alva, Hadii solis veritatis, rad. 322. teur angélique, ΙΙ“-Π·’, q. cxxiv. On ne peut suivre Quétif-Echurd, Scriptores ordinis pmdlcatorum, t. n, une méthode plus nette, plus concise cl plus progres­ p. 621; Nicolas Antonio, Bibliotheca hispana nova, 2' edit., sive. 1.i, p. 736; Hurter, Xomenclator, 3* Cdlt., t. iv, coi. 278. 1· Le martyre est un acte de vertu, car il consiste a É. Amann. demeurer ferme dans la vérité ct la justice contre les 4. MARTINEZ DE RIPALDA, voir Hiassaut s de la persécution ; d’ailleurs des actes de vertu, PALDA. seuls, peuvent procurer la béatitude éternelle promise aux martyrs : < Heureux ceux qui souffrent persécu­ MARTIN ISTESj secte fondée par Pasqualis tion pour la justice, parce que le royaume du ciel est Martinez. Voir Pasqualis. à eux. Malt h., v. 10. Les saints Innocents semblent une exception à ce MARTINON Jenn, (Moraines Antonin) (1586principe, puisque l’Église les honore comme martyrs 1662), ué â Brioude en 1586, entra au noviciat des bien que leur martyre ne soit pas volontaire de leur jésuites le I avril 1601; il enseigna la philosophie part. Plusieurs théologiens ont essayé d’éluder l’objec­ pendant deux ans et la théologie pendant vingt ans tion en imaginant que. chez eux, l’usage du libre a Bordeaux, où il mourut le 5 février 1662. Le P. Mar­ arbitre aurait été miraculeusement avancé, mais celle tinon a laissé deux ouvrages capitaux : Disputationes assertion est gratuite, n’étant nullement appuyée theologiae quatuor tomis distinctu·, quibus universa sur la sainte Écriture. H vaut donc mieux dire que ces theologia scholastica, clare, breviter et accurate expli­ enfants obtinrent, par une pure miséricorde dc Dieu, catur. Le t. i·» fut publié par lui, in-foL. Bordeaux, 1611 et a pour objet De Dco et de angelis; le t. n. Dc une gloire qui exige chez les autres le concours delà fine ultimo, de bcatitudine hominis, dc actibus humanis, volonté. En elTel nous savons que le sang répandu de peccatis, de legibus et de gratia, In-fol.» Paris. 1663; pour le Christ équivaut au bienfait du baptême, le t. m, 1” partie. De fide, spe ct caritate, in-fol.. Poi­ nous pouvons donc dire : de meme que les mérite» du tiers, 1663 et 2' partie. Dc justitia ct pire et reliquis Christ communiqués aux enfants baptisés les rendent rirtutibus moralibus, in-fol., Poitiers, 1663; t. iv, Dc dignes de la gloire éternelle, dc même les mérites >; TiiÉou <:λ rit. 226 martyr» du Japon, étudiée par la congrégation de* rites en 1685-1687. Précisément l'édit de l’empereur du Japon, Interdisant a ses sujets tous rapports avec les Portugais, n’invoquait d’autres raisons »lnon que ceux-ci avaient introduit et favorisé le* prédlca leurs de la fol chrétienne. Cf. Gotti, />e nera Ecclesia, t i. c. m, n. 4, II. Or. le martyre consiste dans l'accep­ tation volontaire de la mort pour la foi du Christ ou pour tout autre acte de vertu rapporté à Dieu il faut donc de la part du persécuteur la haine de la foi ou de toute autre bonne œuvre en tant que com­ mandée par la foi du Christ. I Peu importe que le persécuteur soit paten, héré­ tique, ou même catholique; il suffit qu’il inflige la mort par haine d’une vertu qui peut se ramener a la foi, ainsi Stanislas de Cracovic, Thomas de Canlorbéry, Iran Népomucène furent mis â mort respec­ tivement par Boleslas roi de Pologne, Henri roi d* An­ gleterre, Wenceslas roi de Bohême qui étaient pour­ tant catholiques 2. Il n'?sl pas nécessaire que le persécuteur soit décidé par la haine de la foi; il peut se faire qu’il croie punir un vrai crime dont la victime a été calom­ nieusement chargée. Il faut alors prouver qur l'occnsateur a procédé exodio fidei Le cas s’est présenté dans les premiers temps du christianisme, puisque les chré­ tiens étaient accusés par leurs ennemis de toutes sorte* de crimes odieux, rl quoique la preuve juri­ dique n’en ail jamais été faite, il a pu arriver que les juges, en envoyant les martyrs â la mort, aient cru parfois punir de justes crimes. 3. Il n’est pas nécessaire que le persécuteur avoue expressément agir en haine de la fol; il suffit que cc soit son vrai motif, même s’il invoque un autre pré­ texte. Cf. Borellus, De regis cath. pnrstant., c. i.xxr. n. 29; Gotti, Theol., l. χιπ, q. n. C’est cc que confirme l’histoire, puisque Néron commença la persécution en prétextant l’incendie de Borne qu’il attribua lâche­ ment aux chrétiens I. Il n’est pas nécessaire que le persécuteur con­ damne expressément à mort ; il suffît que ses paroles soit interprétée* dans le sens d’une condamnation à mort. C’est le cas célèbre durol Henn d’Angleterre qui s’est défendu d’avoir expressément commande l’assassinat de saint Thomas de Cantorbcry. Saint Bernard cite un cas analogue, celui de Thomas, prieur de Saint-Victor de Pans, Epist., eux. P. /. . t. ci XXXI!. col. 319. 5. L’occasion du martyre peut venir d’ailleurs, pourvu que la cause finale soit vraiment la haine de la foi, car tout acte reçoit sa véritable espèce de sa cause finale. Ainsi le martyrologe romain célèbre au 16 mai le martyre de saint Abdas dont parle Théodorel. //. A.» V. xxxvm. Or, Abdas avait détruit Je temple consacré par les Perses au soleil, cc dont le blâme Théodore! ; mandé par Isdegcrde, roi des Perses, cl sommé de le reconstruire, il refusa et fut mis â mort II est considéré comme martyr, non pour avoir détruit ce temple, mais pour avoir refusé de le réédifier. Benoit XIV cite deux autres cas plus célèbres, étudiés de son temps, celui de saint Josaphal el celui de Pierre de Arbues; il cite également le cas plus curieux encore de la bienheureuse Camille Gentili, tuée en 1186 par son mari, pour avoir cause avec sa propre mère, Brandine Grûcic. Personnelle­ ment il était favorable a lui accorder le litre de mar­ tyre pour avoir méprisé les menaces de son mari, el avoir voulu pratiquer le commandement de Dieu qui ordonne d’honorcr ses parents, mais la difficulté de la cause provenait de l'impossibilité de prouver que cette mort injuste lui avait été infligée en haine de la foi. Comment peut-on prouver que le persécuteur agit 227 MARTYRE, NOTION CANOMQl E en haine de la foi? (Àdtc preuve peut s’administrer de différentes manières : a) Par la sentence du persé­ cuteur qui peut le dire explicitement. — b) Par la discussion entre le persécuteur cl le martyr. — r) Par les promesses faites au martyrpour l ’amener â changer de résolution. — d Par l'impunité offerte an martyr s’il consent Λ renier la foi du Christ. — e) Enfin cela peut apparaître concludenter, c’est-à-dire par mode de conclusion, ct résulter des circonstances, des actes, des démarches; par exemple, il était chrétien, il a refusé de faire quelque chose d'incompatible avec la foi ou avec la morale chrétienne. I· Conditions requises chez le martyr aua ni sa mort (c. xv). 1. Considérons d'abord le cas des enfants. Pour qu’ils soient martyrs, il suffit qu’ils soient morts pour le Christ, et cela même dans le sein maternel. Nous avons le cas célèbre des saints Innocents que l’Église a toujours honorés comme martyrs. Saint Augustin. De libero arbitrio, 1. III. c. χχπι : Etiam infantes illos, qui; cum Dominus Jesus Christus necandus qunrerdur, occisi sunt, in honorem martyrum receptos commendat Ecclesia. P. L.. t.xxxii, coi. 1301. Notons toutefois cette différence entre les enfants et 1rs adultes que ces derniers seuls auront l’auréole. Cf saint Thomas d’Aquin, In I\'IUIÏ Sent, dist. XLLX. q. v. a. 3, quæst. 2,ad 12lUM: I IM I11’, q. cxxiv, a. 1, ad1‘,m: Innocentes, sicut non pertingunt ad perfectam rationem martyrii (in quantum scilicet martyrium est actus virtutis et fortitudinis), sed aliquid martyrii habent rJ hoc quod passi sunt pro Christo, ita etiam aureolam, non quidem secundum perfectam rationem, sed secun­ dum aliquam participationem, in quantum scilicet (jaudenl, se in obsequium Christi occisos esse, ut dictum est de pueris baptizatis, quod habebunt aliquod gau­ dium de innocentia ct carnis integritate. L’auréole signi lie couronne d’or: elle désigne la joie accidentelle s’ajoutant à la joie essentielle du Ciel cl provenant dc certaines victoires éminentes. Ces victoires peu­ vent provenir de la lutte contre la chair, contre le monde mauvais ou contre l’erreur; l’auréole convient donc aux vierges, aux martyrs et aux docteurs. Or. les enfants n’ont point lutté, ils sont de vrais martyrs, mais ne peuvent avoir l’auréole. 2. Adultes. Le martyre supplée le baptême d’eau; il produit les mêmes effets. Il efface le péché originel, les péchés actuels quant à la coulpe ct à la peine; voir la préface de saint Cyprien au De exhortatione mar­ tyrii : Docentes, hoc esse baptisma in gratia majus, in potestate sublimius, in honore prxstanlius; baptisma, in quo baptizant Angeli, in quo Deus et Christus ejus exultant; baptisma post quod nemo jam peccat; bap­ tisma quod fidei noslrir incrementa consummat; bap­ tisma. quod nos dc mundo recedentes statim Deo copu­ lat. In aqmc baptismo accipitur precatorum remissio, in sanguinis corona virtutum. P. L·., t. iv, coi. 680. — El saint \uguslin. De civ. Dei, XIII. vn : Quicumque, diam, non percepto regenerationis lavacro. pro Christi confessione moriuntur, tantum eis valet ad dimittenda peccata, quantum si abluerentur sacro fonte baptismatis. Qui enim dixit : .Si quis non renatus fuerit ex aqua et Spiritu sancto non intrabit in regnum cadorum, alia sententia istos fecit exceptos, ubi non minus generaliter dixit : Qui mr confessus fuerit coram hominibus, confi­ tebor d ego eum coram Patre men, qui in cadis est ; d alio loco : Qui perdiderit animam suum propter me. inveniet eam. P. L., t. xu. coi. 381. Aussi l’Église uc prie pas pour les martyrs, elle les invoque, ct le pape Innocent III, citant saint Augustin. In Joannem, tract. Lxxxiv, a pu dire : Injuriam facit martyri, qui orat pro martyre Les théologiens discutent pour savoir si cet effet du martyre est produit ex opere operato, ou s’il est produit ex opere operantis et provient de l’acte d< charité contenu dans l’acceptation du martyre, 228 selon la doctrine fie saint Thomas, Il B, q. lxvî. a. 12, ad 2“MI : Effusio sanguinis non habet rationem baptismi, si sit sine caritate, el IP-IP*, q. cxxiv, a. 2, ad 2urn : Martyrium est caritatis ut imperantis, forti­ tudinis autem ut elicientis. Lajélan. Solo, Bellarmin, Suarez enseignent que le martyre ne justifie pas strictement ex opere operato, comme les sacrements, mais quasi ex opere operato, par suite d’un privilège fondé sur l imitation de la passion du Christ qui a promis le salut éternel à qui donne sa vie par amour pour lui. Quoiqu'il vn soit de cette discussion théorique, il faut certaines conditions pratiques : Si l’adulte est catéchumène, il doit autant que possible recevoir Je baptême d'eau avant le martyre. S’il est déjà baptisé, il doit, si possible, confesser ses péchés à un prêtre ou du moins les regretter et recevoir la sainte commu­ nion. car ces préceptes obligent de droit divin au moment de la mort, cl le martyre ne peut en dispen­ ser. C’est la doctrine de saint Thomas, In ! VQ,n Sent., (list. 1 V,q. ni, a. 3, quæst. 3. ad lum; 11 D.q. Lxvi.a. Il ; ci. Soto, In I V^Sent., dist. XV. q. I, a. 1, concl. 3 et Est lus, In /yum Sent., dist. IV, n. 21. - Les théolo­ giens se demandent si celui qui se rappelle un péché non confessé est tenu de le détester formaliter et peut être justifié par un acte d’amour dc Dieu super omnia, mais si cette discussion théorique s’applique au cas où le précepte de la pénitence n’urge pas, en cas de mort imminente, on est tenu de se repentir el de faire un acte formel de détestation de tous les péchés dont on a le souvenir. — Celui qui va mourir pour le Christ el qui n’est pas baptisé ni ne peut l’être, est-il tenu de désirer le baptême? Estius répond qu’il est seulement tenu de ne pas le mépriser, mais qu’il n’est pas tenu de k désirer puisqu’il a un moyen plus parfait d’ob­ tenir la vie éternelle. — La contrition au sens strict est-elle nécessaire? Bellarmin assure que l’aitrilion suffit comme pour le baptême d’eau; ainsi pensent Bonacina. Anaclet. Le cardinal dc Laurin dit que c’est probable, non certain. Suarez, Maurus. Hurtado tiennent qu’en pareil cas il faut .s'efforcer dc faire un acte de contrition, seul moyen sûr; Soto ct Goltl admettent, comme probable, qu’il suffit dc la contri­ tion virtuelle incluse dans la ferveur de l’acte dc cha­ rité par lequel on choisit Dieu plus que sa propre vie. Ces questions qui regardent le for interne intéressent le théologien plus que le canoniste. L’histoire nous apprend que les fidèles des premiers siècles avalent l’habitude d’aller visiter les chré­ tiens dans leurs prisons: ils leur apportaient charita­ blement des vivres, du vin mélangé de myrrhe pour les aider à supporter les tourments, il y eut même des abus contre lesquels saint Cyprien proleste dans son Épitre v. Tertullicn cite même un cas de martyr ivre, incapable de répondre aux interrogations du juge. Les diacres apportaient aux futurs martyrs la sainte eucharistie, les prêtres célébraient la messe dans leurs cachots pour les préparer au sacrifice suprême. 5· Désir du martyre, son acceptation, offre spontanée, fuite (c. xvi). 1. Est-il permis dc désirer le martyre cl dc le demander à Dieu? — Oui certes; aussi saint Grégoire, commentant le mol de saint Paul, I Tim„ nr. Qui episcopatum desiderat, bonum opus desiderat, ajoute que Paul a prononcé ces paroles à l’époque où celui qui commandait le peuple chrétien était le premier à marcher au martyre. Ainsi pense saint Thomas d’Aquin, ΗΜΓ”, q. ci.xxxv, a. t, ad V”n. D’ailleurs le Christ nous a encouragés au martyre. I Petr., n, 21. Nous avons de nombreux cas dc l’anti­ quité chrétienne qui nous montrent les aspirations les plus véhémentes vers cette preuve suprême de l’amour dc Dieu. Les théologiens n’ont aucune peine à montrer que le désir du martyre ne comprend nulle- 229 MXHTYRE, ΝΟΤΙΟΝ CANONIQUE 230 Verricelll, De apost, mission., tit. i, q. ix, sect, v, ment l'acceptation du péché commis par le persécu­ n. 13, dit que la parole dc Matth., x, 23, n’est pas un teur ni la moindre complicité avec lui. Le card, dc précepte, mais un conseil ou une permission, car la l.aurla rappelle l’auvn la plus parfaite de suréroga­ fuite est parfois préférable. Ainsi les premiers apôtres tion. E tins peut dire fort justement : Non entm pouvaient éviter la persécution sans scandale pour les desiderant actu* malos di aboli uni malorum hominum fidèles cl répandre dc la sorte l’Evangile. De même, sed, privsuppasita illorum malitia, desiderant ipsas afflictiones, quic, ut tales, a liro sunt, rt proinde borne. ceux qui sc sentent faibles : c'est cc que dit ftemigius, cite par Abulends (A Tost at ) : Licentia fugiendi con­ 2. I.’acceptation de la mort est-elle dc l’essence du venit infirmis in fide, quibus concedit pius magister, ne, martyre? - Certains ne requièrent aucune accepta­ tion de la mort. Hurtado déclare qu'un homme qui si se ultro ad martyrium protulissent, fortassis positi in tormentis negarent. dormirait ou serait aliéné serait martyr, pourvu qu'il soit juste ct qu’il soit tué en haine de la foi. Mai·» On discute le cas de celui qui a promis de revenir celle opinion est généralement rejetée comme peu en prison; est-il tenu de rentrer s’il prévoit qu’il sera conforme à Matth., xvi, 24, Qui nuit venire post me, injustement misa mort? Cajétan l'affirme, car revenir abneget semetipsum et tollat crucem suarn et sequatur me. est un acte de courage, donc un acte dc vertu, ma­ 3. Cette acceptation de la mort doit-elle être actuelle tière apte au serment; d’autres le nient, sous prétexte ou peut-elle être virtuelle ou habituelle.ou même Inter­ qu'il n’y a là aucune matière A vertu ni dc patience prétative?— L’intention interprétative ne saurait être ni de fidélité. admise, car il est moins vraisemblable de présumer 6· Provocation du persécuteur(c.xym). — En règle gé l’acceptation des tortures ct de la mort que celle du nérale,H n’csl pas permis de provoquer le persécuteur; sacrement de l'extrême-onction. L’acceptation actuelle ainsi l’enseigne saint Thomas. IP-H*. q. cxxiv, a. 1, est évidemment la meilleure. La virtuelle sufllt, c’estad 3um. La raison, c’est qu’on se rendrait coupable à-dire l’acceptation qui n’a pas été rétractée et qui de complicité et dc présomption. Pour expliquer les inline sur l’acte. On pourrait même dire que l’accepta­ cas contraires que contient l’histoire dc l’Église. il faut tion habituelle sufllt, ce qui signifie qu'on aurait autre­ invoquer une inspiration spéciale dc Γ Esprit-Saint, fois désiré le martyre, puis, sans plus y penser, on soit pour convertir les assistants, soit pour confirmer ferait quelque chose de méritoire qui entraînerait les les faibles. Mais dans la pratique, comment recon­ coups (les ennemis de la fol, comme de prêcher l’Évannaître si ccs provocations proviennent de Dieu ou au gilc. Benoit XIV cite le cas de Juvénal Ancina, évêque contraire dc la légèreté el de la présomption? On le dc Salaces, empoisonné par un prêtre â qui il avait reconnaîtra par les miracles subséquents, par la per­ reproché sa conduite scandaleuse; il ne fut pas admis sévérance dans la confession dc la fol jusqu’à la mort, comme martyr parce que l'acceptation de la mort par les vertus héroïques ct surtout l'humilité habi­ ne put être prouvée, puisqu’il avait bu la coupe sans tuelle de celui qui s'expose à la mort, enfin par les soupçonner le poison (pii le ferait mourir. circonstances ct les mobiles de cette décision extraor­ I. Est-Il permis de s'offrir .spontanément Λ la mort? dinaire. Cette manière de faire était interdite dans l’antique Benoit XIV distingue sagement entre les provoca­ discipline de l’Église, cependant étaient exceptés tions au moment même du martyre et celles qui le ceux qui avaient eu la faiblesse d’abjurer et (pii vou­ précèdent. Ces dernières sont généralement des impru­ laient réparer leur faute: d’ailleurs nous avons dc dences condamnables, qui reviennent < à tirer les nombreux exemples de martyrs (pii s'offrirent euxoreilles d’un chien qui dort ». Les premières, au mêmes aux persécuteurs et (pie l’Église n’a nullement contraire, ne font qu’affirmer l’intensité dc la foi et blâmés. Les théologiens admettent que l’inspiration du du courage du martyr, c’est le cas des Machabécs, dc saint Étienne, de tant d’autres. Saint-Esprit peut expliquer cette Initiative ainsi que plusieurs autres causes, parmi lesquelles saint Tho­ A propos du fameux canon du concile d’Elvire. mas cite le zèle de la foi et la charité fraternelle. Hurtado fait remarquer justement que si les chrétiens Verricelll exige une cause grave ct proportionnée. sont mis à mort pour avoir détruit les idoles ou les De apostol. mission , tit. De fide, q. ix,scct.iv, n. 13; il temples des païens, ceux-ci seront présumés avoir dit qu’il faut tenir compte de deux éléments : de la agi par légitime défense et non par haine dc la foL disposition de celui qül s’offre, nam in deliciis nutriLa provocation est licite s’il apparaît qu'elle pro­ tus, tamis viciis irretitus, temere lapsus periculo se vient d’une inspiration du Saint-Esprit, ou si les cir­ exponit et hic tentât Drum, ct de la fin (pill se propose : constances montrent que le serviteur dc Dieu devait Qui mini ultimate et primario martyrium intendit, agir de la sorte pour le bien de la foi ct de la religion, illicite agit, estquc id circonceltiones imitari, quare ou par commandement de l’autorité publique. — Nous finis primarius debet esse Dei gloria, fidei exaltatio, n’appellerons pas provbcation au persécuteur la pra­ persecutoris confusio, infidelium conversio, Ecclesiir tique dc certaines vertus qui peuvent attirer la per­ pax, fidelium confirmatio. sécution, comme l'acte de Toble ensevelissant les 5. Peut-on fuir Ia persécution? - -Tcrlulllen ne l’ad­ morts tués en haine de la religion. mettait d’aucune manière, mais son opinion person­ 7· Insistance du martyr, sa patience et sa constance nelle ne prévaut nullement contre l’opinion commune jusqu'à la mort(c. xsm). - l n des cas les plus intéres­ de l’Eglise. La fuite, de soi, est permise selon Matth., sants et des plus discutés est de décider si le martyre x, 23. Le Christ nous en a donné l’exemple. Saint suppose la non-résistance à la mort. Pierre. Act., χιι, a fui sur le conseil dc l’ange la prison Cc qui fait hésiter, c’est le passage de la IIMI·, ct la mort que lui préparait Hérodc. Saint Paul a q. cxxiv, a. 5. ad 3urn. où saint Thomas semble indi­ fui par une fenêtre pour échapper au roi Arélas. quer que l’on peut considérer comme martyr le soldat II Cor., xi. 33. et l’on connaît la fuite célèbre de saint qui meurt dans une guerre entreprise pour la défense Atlianase échappant aux ariens. Une pareille fuite ne de la foi. On a beaucoup discuté sur ce point pendant doit nullement être assimilée Λ une négation de la la grande guerre, ct il est pénible de constater que, fol, c’est plutôt une confession virtuelle, puisque c’est loin dc faire avancer la question, la plupart de ceux l’acceptai Ion de grands maux, comme l’exil, par qui ont pris part à cette controverse semblaient attachement à la foi. ignorer les éléments de la question, tels qu’ils sont Par contre, les évêques et ceux qui ont charge réunis avec une sage diligence cl honnêtement discu­ tés par Benoit XIV. -· Saint Thomas s’exprime d'âme, ne peuvent pas fuir si leur fuite risque d’ame­ ner la dispersion du troupeau. I*-Ilr, q. lxxxv, a. 5. plus clairement encore. In I Vn,n Sent , (list , XLIX. 231 MARTYRE, NOTION CANONinl E q. v, a. 3. qua* 4. 2, ad I lura : Cum quit propter bonum commune non relatum ad Christum mortem sustinet, aureolam non meretur : sed, si hoc referatur ad Christum, aureolam merebitur et martyr erit; iitpote, si remplibliram defendat ab hostium impugnatione, (pii /idem Christi corrumpere moliuntur et in tali defensione mortem sustineat. Ainsi Sylvius, Paludanus, saint Antonin, Capisucchi, Hurtado. Dans cette opinion, il faut une guerre entre fidèles et infidèles, non pour motif politique, mais pour cause de religion; alors ceux qui luttent pour défendre la religion contre les infidèles meurent martyrs, car la mort leur est infligée en haine de la foi. El leur résis­ tance n’est pas un obstacle a leur litre de martyr, car, disent ces théologiens, ils luttent non primario pour défendre leur vie. mais pour la cause de l’Églisc cl la vraie foi contre les adversaires du Christ ; ils ne défen­ dent leur vie que secundario en tant qu’elle est néces­ saire à l’Églisc cl ù la foi chrétienne. D’autres, trouvant peut-être celle distinction quel­ que peu subtile, réduisent le martyre à l’acceptation de la mort dans l’intervalle qui s’écoule entre la bles­ sure cl la mort, ainsi Capisucchi. ou mieux au cas de soldats chrétiens tombant entre les mains des infi­ dèles et sommés d’aposlasier, puis, sur leur refus, mis â mort, ainsi les Salmanticenses. C’est ce qui arriva vers l’an 1250, comme le raconte une lettre du roi saint Louis. Gesta Dei per Francos, l. i. p. 1199. Dans un Ideas, rien ne manque pour un vrai martyre el la lut le qui a précédé n’empêche pas le martyre. C'est d’ailleurs un cas tout différent de celui proposé par le cardinal de Lauria, d’un homme condamné â mort pour de vrais crimes par un prince infidèle cl qui déclare accepter de mourir pour la foi qu’il professe; car un tel homme n’est pas martyr, puisque celui qui le fait mourir n’agit aucunement en haine de la foi. Le cas difficile et vraiment controversé est celui de soldats qui luttent et résistent dans une guerre entreprise pour la foi. C’est pourquoi dans la cause du bienheureux Josaphal. archevêque de Polotsk, les auditeurs de la Bote firent remarquer que beaucoup de théologiens refusent d’admettre le martyre quand la victime résiste, se défend, meurt par nécessité, non par volonté, et tombe parce que ses forces sont inca­ pables de triompher de ses ennemis. Ainsi Raynaud, de Lauria. Lcssius, Maurus, Got H. La raison en est que le martyr doit Imiter le Christ qui rendit témoi­ gnage à la vérité en souffrant, non en luttant et en résistant, selon la parole de I Pctr.. xi. 23. C’est ce qu'affirme Tertullien, Adv. Marcionem, I. IV, c. xxxix. c’est le cas de saint Maurice et de scs compagnons de la Légion thebaine. Jadis un texte de saint Basile, Epist., CLXXXvm, Ad Amphilochium, décida l’em­ pereur Phocas à renoncer à demander la canonisation de soldats morts en luttant contre les ennemis de la foi chrétienne. De même on n’a jamais placé au nombre des martyrs ceux (pii moururent pendant les croisades. Il est vrai que l’on pourrait répondre qu’ils ne furent pas tués en haine de la foi. On oppose en sens contraire certaines paroles qui assimilent aux martyrs les soldats tombés pour la cause de la fol. mais rien ne force de prendre le mot martyr au sens strict dans ccs discours destinés à enflammer le zèle des combattants. Voir le cas spé­ cial de saint Procule, protecteur de Bologne, qui est minutieusement discuté. Tout le monde est d’accord pour exiger, chez le martyr, la patience cl la constance jusqu’à la fin. ainsi qu’il est dit dans l’hymne de l’office de plusieurs mar­ tyrs: Voir aussi De civ. Det, XXII. ix, 9 et X. xxi. 11 faut que le martyr ait persévéré jusqu’à la mort invicte et patienter. Mais comment prouver cette per­ sévérance? Certains admettent qu’il suffit de l'ab­ 232 sence de signe contraire, ainsi le card. Petra, le card. de Lauria. Mais il faut distinguer la persévérance interne cl la persévérance externe. La première n'est connue que de Dieu; la deuxième est soumise au jugement dr l’Églisc qui conjecture l’autre parcelle-ci. Il faut donc ((UC les paroles, les signes et les faits prouvent U persévérance externe. Telle est Indiscipline tradition* nolle de l'Églisc. Qu’on n’objecte pas l'exemple de saints vénérés pai l’J\glise comme martyrs sans qu’on ail pu constater leur persévérance jusqu'à la mort, tel saint Julien, dont saint Chrysoslomr narre le martyre, P. f/..Ι ι. col. G7I : Allato sacco, et arena completo, cum in aim scorpiones, viperas et dracones infecisset, cum illis d sanctum injecit et in mare demisit. Mais il est naturel de conjecturer la persévérance jusqu’à la mort en st fondant sur ses actes et sa conduite jusqu'au moment où il est enfermé dans le sac. Par ailleurs on pourrait objecter ce que nous avons admis plus haut que la volonté habituelle suffit pour le martyre; dès lors que penser du cas d'un homme qui a désiré le martyre, puis qui, n'y pensant plus, est tué en haine de la foi? Dans ce cas, il est évident qu’on ne peut prouver la persévérance jusqu’à la fin: mais Benoit XIV distingue sagement le martyr coram Dco cl le martyr coram Ecclesia. On peut l’être dan* le premier sens, sans l’être dans le second. Ajoutons que certains auteurs exigent pour prouver la perse vérance in I erne des miracles postérieurs à la mort; mais celle opinion ne s’impose pas, car l’Églisc qui ne juge que de l'extérieur est fondée à prouyer les senti­ ments internes par les signes extérieurs. 8* Cause du martyre ex parte martyris (c. xix-xx). · Il faut encore examiner la cause défendue par celui qui meurt. C’est celle doctrine que saint Augustin a souvent exposée contre les dona! isles qui se glori fiaient d’avoir, eux aussi, des martyrs : /lecte ista dicerentur a vobis quœrentlbus marly rum yloriam si haberelû martyrum cuusarn. Non enim felices, ait Dominus, qui mala ista patiuntur, sed (pii propter Filium hominis /wtiunlur. P. L.,t. xi.ni.col 717. Èt Chrysostome: Nam latronibus lacerantur latera, et monumentorum perfos­ soribus. et praestigiatoribus. Verum idem patiuntur d martyres. Facta quidem sunt eadem, ceterum animus tt causa, cur turc fiant, non est eadem*, coque plurinuimai discriminis inter hos et illos. Sicut igitur in illis nor. tormentum tantum expendimus, sed prius animum d causam, ob (piam cruciatus inferuntur, consideramur, et ob id martyres amamus, non quod crucientur, ad quod ob Christum cruciatus ferant ; contra latrone detestamur, non quia puniuntur, sed quod ob malefadn puniuntur. P. G., I. χιλίπ. col 871. Il faut donc mourir pour la fol, ce (pii comprend non seulement ce qu’il faut croire, mais aussi ce que la foi nous enseigne qu’il faut pratiquer, el par conse­ quent pour l’exercice de toute vertu tombant sous le précepte. C'est ce qu’on uppelle profession de foi ii fado, ci. II·1-!!1, q. cxxiv, a. 5. et lu l V,,m Sent, dist. XI.IX.q. v, a.3.ad 9un‘, et In Ep. adHom..c.\n\, leel. 7 : Patitur etiam propter Christum non solum qui patitur propter fidem Christi, sed etiam qui patitur pro quocumque jusliliir operr pro amore ('.hristi. Celui (pii confesserait la foi chrétienne par vainc gloire, pour acquérir la célébrité, pour obtenir un culte et être rangé parmi les martyrs, ne serait pas un vrai martyr, car son acte ne serait pas moralement bon. Sans doute, le mouvement de vaine gloire n’est, desvl. que péché véniel, mais ce serait péché mortel que de subir la mort dans un but de vaine gloire. Pour constituer le martyre, il ne suffit pas d’ac cepler la mort : 1. pour une vérité connue par lumière naturelle (Benoit XIV cite les cas de l’existence de Dieu el de I immortalité de l’àine, qui sont des vérité* 233 M Aim RE. naturelles, mais qui ont tint connexion intime avec la foi. cl que saint Ί hormis appelle des préambule' a la foi); 2. pour un· opinion révélée, connue par une révélation particulière 3 pour une opinion non encore définie par l’Eglisc (Benoit XIV cite l’imma­ culée conception qui était encore discutée de son temps): I. ni pour un bien et Uniquement bon : conserver le secret d’un ami; 5. ni pour une asser­ tion qu’on croit faussement appartenir à la révélation. 9· /.es /aux martyr* hérétiques ou \chismalifpic\ (c.xx). On peut distinguer deux cas, selon que l’héré­ tique meurt pour défendre son hérésie, ou qu'U meurt pour un point de doctrine commun avec la vraie fol. Le second cas est le plus intéressant, mais même alors le patient ne sera pas considéré comme martyr, car. dit Benoît N IV. même s’il meurt pour la vérité, Il ne meurt pas pour la vérité proposée par lu fol. puisqu'il n’a pas la foi. Durand admettait chez l’héré­ tique qui nie un point de foi un habitus surnaturel, mais informe de foi; cet te opinion est communément rejetée par les théologiens. Celui qui n’a pas la foi. ne peut mourir pour la foi. Benoit XIV parle ensuite de l’héré­ tique invincibiliter. c'est-à-dire de celui qui est de bonne foi dans l'erreur: s’il meurt pour un vrai point de foi, peut-il être considéré comme martyr? I cnoît X IV répond par unedislinction importante: il le sera coram Deo. mais non coram Ecdcsiu. Il le sera coram Deo. pourvu qu’il soit habituellement disposé à croire tout ce qui lui serait proposé par l'autorité légitime.car il n’est pas coupable d’après la parole de saint Jean : ΛΤ non venissem et locutus fuissem eis, peccatum non haberent, xv. 22; il ne le serait pas coram Ecclesia qui ne juge que de l’extérieur, et qui. constatant l’hérésie externe, en est réduite à conjecturer l’hérésie interne. On voit combien celle distinction proposée par l’éminent canoniste peut donner satisfaction aux plus difficile·». Mais une fois qu’elle est admise pour reconnaître comme mart yr coram Deo l'hérétique invincibiliter qui meurt pour défendre un point de doctrine commune avec la vérité catholique, ne faudra-t-il pas le recon­ naître encore s’il meurt avec la même sincérité pour défendre une assertion erronée qu’il croit appartenir au Ordo chrétien? On voit parces exemples combien la notion du martyre qui semble, à première vue. très claire et nettement délimitée, pose en réalité de nom­ breuses questions auxquelles il est difficile de répondre avec certitude. 111. Ihsrojiii: in Maiityhi·:. 1· Les temps pri­ mitifs. I. Cause des martyres. Les chrétiens vécurent durant deux siècles et demi, depuis le mas­ sacre ordonné par Néron en 61 Jusqu’à l’édit de tolé­ rance de 313. exposés a la persécution. Lu guerre reli­ gieuse connut cependant des accalmies. Ce fait de la persécution acharnée est d’autant plus surprenant que le Humain se montrait très tolérant et respectait les dieux des diverses nations. Mais les chrétiens furent d’abord confondus avec les juifs et héritèrent de l’antipathiedont souflraient ceuxci. Sers l'an 50. l’empereur Claude avait banni de Home les juifs, fudiros impulsore Chresto assidue tumultuantes. Suétone. Claude. 25. Ce ne fut qu’une courte tempête, dans laquelle les chrétiens d'origine juive furent englobés. Les Juifs furent admis de nou­ veau. mais le christianisme ne bénéficia pas de la tolérance accordée au judaïsme. car il n’avait aucun caractère national, sa foi, sa morale, son culte s’adres­ saient à tous sans distinction de race et de nationalité. En devenant chrétien, on cessait d’être romain. Le christianisme était une menace pour le culte de l’Etat et son extension risquait de ruiner le paganismeofllciel. Personne n'admettait alors que Borne, et avec elle l’Empire romain, pût subsister sans les dieux natio­ naux : ainsi s’explique que la persécution la plus HISTOIRE 23'. acharnée provint des empereurs les meilleurs rt les plus romains. Mais si les chrétiens furent poursuivis par déro­ gation à la tolérance dont les Bomain* cousTaicnt ordinairement toutes les religions, en vertu de quelle lot le furent-ils? Sur ce point les historiens discutent Duchesne parle des oi i gin en si obscures de la légis­ lation persécutrice. Les origines chrétiennes, p. 115. Certains la font remonter a Domiticn vers la lin du premier siècle (Dion Cassius, ι,χνυ. 13; Suétone. Domiticn. 10). On admet assez généralement qu’elle date de Néron, à la suite de Tertullien qui ne craint pas de l’appeler Institutum neronianum. Ad Nat. i, 7. Néron, ceci est assuré, prit prétexte de l'incendie de Borne pour l’attribuer aux chrétiens et en lit un alîrcux massacre. Tacite, Annales, xv, I f. Certains ont pensé que les chrétiens étaient pour­ suivis au nom du droll commun, comme suspects de magic, de sacrilège ou lese-majeslé, ainsi Le Blant, Les persécuteurs et tes martyrs. Pan*. 1895; (iorres. Rcutcncyctopacdie der christl. Allert Orner, I. !. p. 215; Dartiguc-Pcmu, Marc-Aurèle dans scs rapports avec le christianisme. Paris. 1897. Mais celte thèse, contraire a la tradition, est également démentie par les faits historiques; elle est aujourd'hui abandonnée. Mommsen. Der Religions!revet nach romisehem Recht, · Hislorische Zeitschrift. 1890. t. lxiv. p. 389 129, suivi par Ad. Harnack, art. Christcnrcrfnlgungcn. dans la Rcalencijclopaedie de Hcrzog-Hauck, cl Veis, Christenverfolgungen. Gcscluchte ihrer l 'rsachen tm Romerreiche. Munich. 1899. a prétendu que, pendant les deux pre­ miers siècles, les magistrats usèrent contre les chré­ tiens de leur droit de coercition. Les chrétiens pas­ saient pour des sujets dangereux à cause de leur conduite, de leurs paroles et de leurs opinions. Dès lors chaque préfet ou gouverneur pouvait user contre eux d’un droit de police illimitée, appelée coercition. La coercition ne prévoyait ni forme de procès ni peine déterminée, le fonctionnaire n’était Hé par aucune règle. Ceci expliquerait que la condamnation n’csl ordinairement basée sur aucun autre grief que le fait d’être chrétien. Cette thèse, on ne sait trop pourquoi, a été considérée par certains catholiques, comme diminuant la signification du martyre chrétien. Elle a été vivement combattue, et par des arguments qui ne sont pas tous d'ordre historique. Aussi est-on revenu, dans quelques milieux, à l’an­ cienne tradition d’après laquelle les chrétiens furent, dès le temps de Néron, condamnés en vertu d’une loi particulière proscrivant le christianisme : Chris· tianosesse non licet. Ainsi le déclare aient Tertullien· Méliton de Sardes et Sulpice-Svvère. Chron. IL 29. Mais ces affirmations sont ou bien tardives, ou bien imprécises; et la question ne semble pas résolue. Intéressante au point de vue de l’histoire, elle n’a pas, au point de vue Ihéologlque, l'importance qu’on a voulu lui attribuer. Voir ci-dessus, col. 226. ce qu’en pensait déjà Benoit XiV. 2. Les décrets de [>crsécution. Au second siècle la législation se précise en sr modérant Nous avons le texte du reserit de Trajan dans Pline. Ep.. x. 96. Le reserit adressé en 112 au gouverneur de Bithynie déconseille de poursuivre d’ofilcv. mais cornman publici deorum, imperatorum, legum, morum, natur,r totius inimici. b) Préjugés d'hommes d'Etat. — Il faut tenir compte de l’étroit formalisme du droit romain. La loi défend < la superstition nouvelle >, les chrétiens tombaient sous la loi de lèse-majcslé ( hex Julia majestatis) pour assistance aux assemblées nocturnes, pour partici­ pation à des associations interdites (hetœriir. catus illiciti), pour refus d’offrir â l’empereur l’encens el les libations en lui donnant le titre de Dieu (impietas in principes), crimes punis de la décapitation pour Ιο gens de condition élevée, du bûcher ou de l’exposition aux bêtes pour les gens moindres. Paulus. Sentent. V, xxxix, 1. Pline reprochera aux chrétiens de Bithynie leur désobéissance, leur entêtement, leur Inflexible obstination. Epist.. x. 97: Marc-Aurèle, leur opi­ niâtreté, leur superstition sans mesure. Pensées, xi.3. Valéricn dénonce les chefs d'une coalition dange­ reuse *. c) Certaines raisons personnelles. Néron fil attri­ buer aux chrétiens l’incendie de Home pour dégager sa propre responsabilité. Maximin les persécuta en haine de son prédécesseur. Alexandre-Sévère, qui Its avait favorisés. Eusèbe, //. E.. VI. xxvm; Dècc, par aversion personnelle contre Philippe; Valéricn était occultiste et fut entraîné parles délations Intéressées des devins qui avalent sa confiance. Ibid,, VII. comme par sa cupidité. Saint Ambroise. De oflk., II, xxvm. Dioclétien fut déterminé par des réponses d’haruspices, au dire de Lactance, De mort. près., xi; Galère, par les conseils de sa mère, vieille paysanne fanatique, qui avait été prêtresse. Ibid., xn. •I. Culte des martyrs. En principe, les lois romaines 237 MARTYRE, HISTOIRE privaient de sépulture he condamnés à mort; en fait cependant, les cadavres étaient accordés aux proches qui les demandaient. Avec quelle ferveur les chré­ tiens réclamaient les restes précieux de ceux qui avalent donné leur vie pour la foi ! Parfois ils les enle­ vaient en secret cl les ensevelissaient avec respect. Au jour annis en*aire de la mort, depositio, on se réunissait auprès du tombeau, cf. Martyrium Polycarpi, xvm.on célébrait le saint sacrifice rt on faisait des distributions aux pauvres. J.a liste des anniver­ saires célébrés dans chaque église sera .’e germe des martyrologes. On ne prie pas pour les martyrs. S. Augustin. Serin.. cccix, 1. on les Invoque. Des lampes brûlaient devant les tombeaux, mais il n'y a aucune confusion avec les rites païens. Cf. Vacandard. Les origines du culte des saints, dans Études de critique ct d*histoire religieuse, IIP série. Paris. 1912. L'Eglise procéda à des enquêtes, surtout depuis le ni· siècle. Quand les hérésies sc développèrent. il fallut séparer les martyrs orthodoxes des hérétiques. L'Eglise refusait de reconnaître comme martyrs ceux qui avaient provoqué la colère du persécuteur par quelque acte inconsidéré. S. Augustin. Breviculus coll, cunt donat., IU. in. 25. On sc partageait les reliques : sang recueilli sur des linges ou avec des éponges, huile des lampes brûlant près du tombeau. On se recommandait à l’intercession des héros avant et après leur martyre. On désirait cire enterré auprès d'eux. I.a superstition pouvait même sc glisser parfois, puisqu’une inscrip­ tion d’une basilique romaine proteste contre les excès d’une dévotion peu éclairée : · Ce n’est point par le voisinage du corps, c’est par l’ûme que nous devons approcher des Saints ». Bull, di arch. crisL, 1861. p. 33. 5. Nombre des martyrs. Ce nombre est impossible à évaluer, même d’une façon i pproxiinalixe, mais la tradition et l’histoire attestent qu’il fut très élevé. II. Dodwcll, Io premier. Dissert. Cyprian, ix. De paucitate martyrum. Oxford. 1684, tenta une apologie des empereurs romains et relégua les martyrologes au nombre des fables inventées parles moines. Ruinait, Acta primorum martyrum sincera et selectu, Paris, 16X9. lui répondit victorieusement. Il n’essaya pas cepen­ dant de justifier le chiffre fantaisiste de 11 millions donné par le I*. Florès, De inclyto agone martyrum, I. IV, c. in, et resultant des calculs d'Arias ct de Génébrard. ni surtout de 2 millions et d< mi pour la seule ville de Home. Gaume, Les trois Home, Paris. 1848. t. iv. p. 591, ni même de revendiquer, pour Home seule, 700 martyrs â chaque jour du calendrier. Cf. Boldctti, OsservaTioni sopra cimltcri dei SS. Martiri ed antichi cristiani di Borna, Home, 1720, p. 266. Le nombre des martyrs romains serait de 13825 d’après le Martyrologe romain, cf. Kraus, Die Blulampullen der rom. Katakombcn, Francfort, 1868, p. 35: il est réduit par le P. V. de Buck au nombre, déjà respec­ table, de quatre mille, De phialis rubricatis, quibus mart. Hom. sepulcra dignosci dicuntur observationes, Bruxi lies. 1855. p. 31 sq. Gibbon reprit en 1776 Ia thèse de Dodwcll, Decline and fall of the Boman Empire, c. xvr. suivi par Ernest Havel, Le christianisme et ses origines, Paris, 1881, I. iv.fi. I ojssicr. La fin du paganisme, Paris, 1911. t. r. p. 457, donne la note juste ; Qu'on songe que la per­ sécution, avec plus ou moins d'atrocité, a duré deux siècles ct demi, cl qu'cllo s’est étendue Λ l’empire entier, c’c si-à-dire à tout le monde connu, que jamais la loi contre les chrétiens n*a été complètement abrogée jusqu’à la victoire de l’Eglise, ct qpc, même dans les temps rie trêve el de répit, lorsque la communauté respirait, le juge ne pouvait sc dispenser de l’appliquer toutes les fols qu’on amenait un coupable à son tri­ 23* bunal. et l’on sera, Je crois persuadé qu’il ne faut pas pousser trop loin l’opinion de Dodwcll, el qu'en sup­ posant même qu'à chaque fols ct en particulier, il périt peu de victimes, réunies, clics doivent former un nombre considérable. · On oppose un texte d’Origènc. Contra Ce hum. III, 8 : « Ceux e. IL E., III, XXXIII, 2. D'innombrables marisrs dans le monde entier subirent la mort sous Marc-Aurèle. Ibid , V, i Les proconsuls cl les préfets ne pouvaient sufllre â toutes ces condamnations. Septimc-Sévire fit couler le sang à flots; on crut à la venue de l’Antéchrist. Eusèbe. VI, n. 3. Drce, que Lac tan ce appelle un monstre exécrable ». n’épargna ni âge. ni sexe, ni condition; · le sang c< ulait par torrents ·, allirme S. Cyprien, Epist., xm, Sous Gallus une multitude innombrable > de mar­ tyrs reçut la couronne. S. Cxprien, De mortalitate. Pendant son règne si court. Vulérien versa beaucoup de sang chrétien, affirme l.actance. De mort, persec., v La persécution de Dioclétien < dévasta pendant dix ans le peuple de Dieu , aucune guerre n’avait décimé ù ce point la population. Sulpicc-Sêverc. Hist, suer., II. xxxii; Orosc, Adv. pagan., \ II. xxn. Le glaive était émoussé et les bourreaux exténués devaient sc relayer. I-Zn Egypte, il n’ctail pas rare de voir sur une place ■ trente, soixante ou cent victimes sacri liées en même temps. Eusèbe» IL E., \ Hl.ix. Hcnan. L'Église chrétienne, p. 316, dit : De Néron à Commode, sauf de rares intervalles, on dirait que le chrétien vil toujours en ayant sous les yeux lu per­ spective du supplice.» Harnack exprimela même opi­ nion : · Sur chaque chrétien pendait l’épée de Damo­ clès; il avait la sensation d'être toujours sous le glaive, même si celui-ci tombait rarement. - Loc. cit., p. 315 Le nombre des martyrs fut certainement très grand dans la seconde moitié du m* *iècle. Il le fut plus encore au début du iv·. Eusèbe, VIH, iv, parle de 239 MA KT Y KE, HISTOIRE 240 milliers cl déclare que le langage humain ne saurait cat ludiques de toutes les fondions palatines ou admi­ exprimer combien de martyrs il y eut dans les villes nistratives .il condamne à l’exil 1.966 prêtres, diacres et dans les provinces; en Égypte il y eut un très et fidèles. (aux qui résistent reçoivent 550 coups, grand nombre d'hommes· μυρίοι τόν αριθμόν· sans de verge ou sont hr ùlés vifs. Apres une conférence con­ compter les femmes et les enfants. VIH, vin. tradictoire organisée entre évêques catholiques ct On connaît des exemples d’exécutions en masse : ariens qui tourne au succès des premiers, on essaye de diviser le bloc des 166 évêques catholiques en les les quarante martyrs de Sébasle, S. Grégoire de Xysse, Oratio H in XL martyres, la I egion thébaine (sur invitant â signer un serment politique habilement laquelle le dernier mot n’est pas dit), le s habitant'· d’une formulé : les uns signent, les autres refusent. Alors les ville de Phrygie enfermes dans leur église à laquelle premiers sont condamnés à l’exil pour avoir prêté serment malgré l’Évangilc qui semble l’interdire, les on mit le feu. Eusèbe, VIH, xi. 2· Après la conversion de Constantin. 1. Empire autres sont condamnés aux travaux forcés en Gorse des Penes. La conversion des empereurs ne mil parce qu’ils se sont montrés peu loyalistes envers pas lin a la persécution, elle ne lit que la déplacer. l’héritier présomptif. Victor de Vite· iv, f. La fureur Les Perses persécutèrent les chrétiens comme suspects s’exerce aussi contre les simples fidèles. Dionysia est de connivence avec les empereurs chrétiens. Les per­ dépouillée de scs vêtements, placée sur un lieu élevé ct sécutions furent engagées par Sapor II de 3-10 â 399, fouettée en public. Pendant <|ue des ruisseaux de sang par .lazgerd I,r en 120, par Bahral V en -121 ct 122, coulent sur tout son corps, elle s’écrie : « Tourmentez par Jazgerd II de 116 a 150. Sozomène. //. η, I tous mes membres, mais respectez ma pudeur. Pur affirme que, sous Sapor II, il y eut 16 000 martyrs son courage, elle donna à presque tous ses coreligion­ dont les noms furent conservés. Cf. .1. Labour!, Le naires la force de résister comme elle. Ibid., v, L Les christianisme dans ΓEmpire perse sous la dynastie sasariens essayaient de rebaptiser deforce; ainsi firent-ils sanide, Paris. 1901. Là encore le juge offrait à l’accuse pour l’évêque Habctdeum, mais « celte eau menteuse de l’acquitter pourvu qu'il consentit a renoncer à sa ne put submerger sa volonté *. Il répondit à celui qui religion; la torture était employée pour arracher par b proclamait arien malgré lui : ■ Il n’y a de crime la souffrance le désaveu de la foi! La barbarie orien­ que si la volonté a consenti! Or. ferme dans ma foi, tale inventa des supplices plus cruels que ceux infligés j’ai par mes cris confessé et défendu ce que je crois par les persécutions romaines. ct ce que j’ai toujours cru. Après que tu m’as chargé 2. Martyrs faits par les donatistes. (a- schisme de chaînes et que tu as verrouillé la porte de ma qui éclata dès que la paix eut été rendue à l’Église ct bouche, je me suis retiré dans mon cœur comme dans qui divisa l’Afrique romaine, remplit de violences le un prétoire, et là j’ai dicté aux anges les actes de la iv· siècle et une partie du v». P. Monceaux, Hist. lilt, violence qui m’était faite, cl je les ai fait lire à Celui de P Afrique chrétienne, t. iv. Le donatisme, Paris, qui est mon souverain. » Ibid., v, 12. 1912, qualifie les donatistes de · diables déchaînés ». Les ariens s’efforçaient de faire apostasier les en­ fants. SI quelques mères trop faibles conjuraient leurs Les donatistes honoraient comme martyrs ceux «les enfants d’accepter le second baptême, d’autres les leurs qui avaient succombé dans des rixes engagées exhortaient à rester fidèles au baptême qui les avait contre les catholiques, ou même ceux qui avaient été faits catholiques. C'est à ce dernier parti que tous se punis par les magistrats pour des crimes de droit com­ décidèrent, les enfants se montrant, pour une fols, mun. Ils cherchaient dans le suicide à s’assimiler aux plus courageux que leurs mères. Ibid., n, 9. Les catho­ martyrs. On en vit sc précipiter du haut des rochers, liques, restés à Tiposa en .Maurétanie, ayant refuse ou se noyer, ou sc brûler vifs, parfois en compagnie de d'apostasier, on leur coupa la main droite et la langue; leurs évêques, ou forcer des passants à les tuer, per­ Victor de Vite, v. G, affirme qu’ils continuèrent à suades qu’ils iraient ainsi droit au ciel, comme s’ils parler et son témoignage est confirmé par le comte avaient confessé la foi devant les bourreaux. Marcellin, Chron., a. 181; Procope, De bello mind, S. Optat, lie schism, donat., Ill, iv, et saint Au­ 1, vin : Victor de Thüne, Chron., a. 179, et Grégoire le gustin ions ufllnncnl que ces fanatiques liront de nombreux martyrs, évêques, prêtres, fidèles. Les cirGrand. Dialog., Ill, χχχιι. 3· Déforme. 1. La tolerance, cl les protestants. - * concellions coupaient les bras et les jambes, arra­ C'est une erreur assez répandue que la Déforme aurait chaient la langue, crevaient les yeux ou aveuglaient suscité l’idée de tolérance! L’histoire montre au con­ en versant sur les yeux de la chaux mêlée de vinaigre. traire que cette idée est née plus tant par réaction Voir dans .Monceaux le commentaire de l’ipitaphe contre le paroxysme d’intolérance occasionnée par la composée par saint Augustin pour Nabor· le diacr;· martyr. 1. iv, p. 175. Kéforme. Témoins du triste spectacle donné par ces chrétiens 3. Les ariens. Les empereurs ariens persécutèrent qui s’cntretuenl ct de l'impuissance de la violence à les catholiques fidèles à la foi de Xicéc: saint Atharésoudre les différends religieux, les hommes du nase, exile par Constance, raconte le martyre de Paul xvii· siècle et surtout du xvm· cherchent une nouvelle de Constantinople, De /uga. ni, avec ses deux secré­ formule : les uns glissent vers l’indifférentisme ct la taires. Marlynos et Marcicn, Sozomène, Ji. E., iv, tolérance qu'il inspire, les autres s’élèvent à la tolé­ 3; Valens recommença dix ans plus tard : 80 prêtres rance pratique et raisonnée. Ainsi par des voies furent embarqués sur un navire auquel on mit le (eu différentes, presque tous aboutissent à des résultats vu pleine mer. Théodorcl, il. E.. iv, 21. —Dans équivalents. 1 Afrique vimdale.il y eut des persécutions déchaînées Avant d’arriver à ce résultat, il faut constater par les ariens depuis la complète par Gcnséric qu’un bon nombre île partisans des idées nouvelles 129. jusqu’à la reprise sous Justinien. 535. Nous en répandues par la Kéforme furent décapités, pendus ou avons le récit dans V Historia persecutionis Africanaprovincia de Victor de Vile. Pendant 37 ans. Gcnséric brûlés par sentence des parlements en l’rance, de persécute dans un but partiellement politique pour l’inquisition en Bspagne et en Italie, des tribunaux de Philippe 11 dans les Pays-Bas. De même les ana­ asseoir sa domination; aussi proscrit-il l’aristocratie baptistes sont brûlés ou noyés par les villes protes­ ct l’épiscopat à cause de leur attachement pour Home. tantes de Suisse ou les princes luthériens d’Allemagne. Par contre, il donne sa confiance au clergé arien qui persécuta les catholiques tout en évitant de leur Henri VIII. croyant avoir trouvé dans l'anglicnnisinc procurer I auréole du martyre Pendant sept ans. un juste milieu entre le papisme ct le protestantisme, Ilunéric persécuta avec plus de violence. Il exclut les se montrera aussi sévère contre les anabaptistes et 2'il \ι \ktybe, les luthériens que contre les catholiques fidèles a l’autorité de Home A son tour, sa fille, Marie, exé­ cutera les anglicans avec une ardeur implacable. Hume, The History o/ England from the invasion 0/ Julius Ciesar to the Hrmintion in 16 s 8, Londres, 1762, vante « la fermeté inflexible qui leur fil braver les ct, dans son Cinquième avertissement aux protestants sur les lettres de M. Jurieu, fail remarquer combien ce cou­ rage forcené ressemble peu â lu constance véritable, toujours réglée, toujours douce cl soumise aux ordres publics, telle qu’a élé celle des martyrs ·. Mais ceci peut sembler de la polémique Aujour­ d'hui, le théologien peut juger les protestants morts pour leur convictions religieuses avec moins de sévé­ rité* et reconnaître que ceux qui moururent avec cou­ rage ct sincérité, purent avoir le mérite du martyre; néanmoins ils n’en auront point a nos yeux l'auréole. car l’Eglise reste fidèle â la sentence traditionnelle for­ mulée par saint Augustin : ('.misa, non /urna. martyrem tacit. Comme l’enseignait â la Sorbonne le futur cardinal Perraud : Il était incontestable qu’ils avaient souffert, souffert avec une invincible cons­ tance, souffert des supplices semblables â ceux que le paganisme expirant avait fait souffrir aux disciples du Crucifié. 11 y avait là un élément de séduction bien propre à troubler les consciences les plus géné­ reuses. · Le protestantisme sous Chartes IX, dans Hevue des cours littéraires, 1870. Nous pouvons appli­ quer les mêmes principes aux prêtres assermentés qui mourront victimes de la Dévolution française, expiant leurs erreurs passées par le refus héroïque d’apostasie. Si donc le théologien refuse, â bon droit, le titre de martyr à ces hérétiques morts avec intrépidité pour leurs convictions religieuses, ce n’est pas qu’il mette en doute leur courage ct leur sincérité, ce n’est pas qu’il méconnaisse l’influence profonde produite par leur mort sur ceux dont ils affermissaient ainsi les convictions erronées. Il y a des points d’histoire qui. par leur certitude, échappent à toutes les discussions théoriques. 2. Victimes des protestants. Os victimes furent beaucoup plus nombreuses que les martyrs de la Kéforme. Bossuet, Cinquième avertissement. dit fort juste­ ment : « Ceux qui nous vantent leur patience ct leurs martyrs sont en effet les agresseurs, et de la manière la plus sanguinaire. 11 nous suffit de rappeler som­ mairement les principes des réformateurs. Le doux Théodore de Bèzc affirmait avec vigueur : Libertas conscientiarum diabolicum dogma. Luther, Propos de table, m, 175, disait : Avec les hérétiques on ne doit pas discuter : il faut les condamner sans les entendre, et. pendant qu’ils périssent par le feu, les fidèles de­ vraient poursuivre le mal Jusque dans sa source, en baignant leurs mains dans le sang des évêques catho­ liques ct du pape, qui est le diable déguise. El Méhmchthon, Opéra, édit Bref schneider, I. ix. p. 177 : Il est très sévèrement commande par ΓEcriture aux magistrats politiques «le détruire en tous lieux, à main armée, les statues qui sont l’objet de pèlerinages et d’invocations, cl de punir par des supplices corporels les inguérissables qui conservent avec obstination le culte des idoles, Calvin. Lettres, édit. Bonnet, t. u. p*. 267, recommande de réprimer par le glaive les gens «distillés aux superstitions de l’Antéchrist ►. Ce sont ces principes que l’on vit appliquer contre les catholiques par les pseudo-réformateurs partout où ceux-d arrivèrent au pouvoir. C*esl ce que nous allons montrer brièvement. ai Luthéranisme· l a Kéforme s’opéra par les profanations, le sac «les églises, la destruction des HiS'ioiKE 242 monastères, le bris des images, lu confiscation des biens ecclésiastiques, l’exil imposé aux prètrc> et laïques fidèles au catholicisme. Néanmoins il y eut peu de sang versé; «les catholiques furent mis a mort a la suite d'émeutes populaires, d’attentats individuels, non de sentences judiciaires. La raison vient surtout de ce «pie. dans les contrées allemandes, il n’y eut guère de résistance a la Kéforme. dès qu'elle fut pro­ clamée par les princes. Par contre il y en eut en Suède, où Gustave Wnsa recourut â l’astuce cl a la violence; en Danemark, nu tous les évêques furent incarcérés; en Norvège, ou les évêques durent s'enfuir pour éviter un sort sem­ blable; en Islande, ou un évêque fut mis à mort. b) Calvinisme. a. Pays-Bas. Les Gueux com­ mirent des profanations ct des atrocités sans précé­ dent A la prise de Brielle (1572), les 181 prêtres qui refusèrent d’apostaster furent mis à mort. Trois mois apres, les 19 martyrs de Gorcum furent pendus. Leur admirable mort a été racontée par Estius; ils furent canonisés en 1867. b. France. Bien avant le crime politique de la Saint-Barthélemy, des massacres prémédités de catho­ liques s'accomplirent dans toutes les provinces. Nor­ mandie, Orléanais. Maine, Dauphiné. Languedoc. Pro­ vence. Les huguenots, aidés du baron «les Adrets, s’emparèrent de Lyon en l’an 1562. mirent les églises ïi :ac cl chassèrent prêtres ct moines. Le cardinal de Lorraine pourra dire au concile de Trente : < Trois mille religieux français ont subi le martyre pour n’avoir pas voulu trahir le Siège apostolique. · On peut en voir le détail dans le Theatrum crudelitatis turreticorum. Anvers, 1587. Voir, p. 12. plus de 120 personnes*mar­ tyrisées, en moins de 2 ans. dans le seul diocèse <1*An­ goulême. Citons les jésuites Salez ct Saultemouchc que Pie NI vient de béatifier. I. Blanc. Les martyrs d’Aubenas. Valence. 1906. Les cam Isard?» immolèrent un grand nombre de catholiques dans les Cévcnncs Jeanne d’Albrct décréta, en 1571. dans son royaume du Béarn l’abolition du cuite catholique. Bossuet déclare: · t ne infinité de prêtres, de religieux,de catho­ liques de tous états ont été massacrés dans le Béarn par les ordres de la reine Jeanne, sans autre crime que celui de leur religion ou de leur ordre. · Cinquième avertissement. Le culte catholique n’y fut rétabli qu’un an après l’édit de Nantes. r. Suisse. La Déforme de Zwingle et de Calvin s’imposa par la violence. Le plus illustre martyr est le capucin Fidèle de Sigmaringen assassiné en 1622 et canonisé en 1716. l’n des paradoxes les plus curieux, ne s’expliquant que par une foncière ignorance de l’histoire, est de nous voir reprocher certaines vic­ times du fanatisme de Calvin lorsque sa fureur aveugle s’étendit même sur les adversaires «lu dogme catholique. d. Hongrie, Luthériens et calvinistes se dispu­ taient la prépondérance; les catholiques furent per­ sécutés par les deux partis. Tous les chanoines de Grosswarden furent massacrés en 1566. pour avoir refusé de se marier et d’embrasser le nouvel évangile. En 1619, Kakoczy. lieutenant du calviniste Dethlcn Gabor, envahit la ville de Kaschau ct fit mourir, après les pires supplices, le chanoine Crizin et les jésuites Grodccz et Pougnicz. Ces trois martyrs ont élé béa­ tifies en 19115 cl Anglicanisme. La persécution commence en 1535 sous Henri VIII; puis loi de 1517 sous Edouard \ I; bill de 1558, de 1563. de 1571, de 1581. de 1593 sous Elisabeth, variant les peines et les délits, pour aboutir toujours finalement à la peine capitale. Jacques 11 essaya de réagir, mais indocile aux conseils de modération du pape Innocent NI. il provoqua la révolution de 1688 Guillaume 111 cl Marie remirent 243 MA HT Y KE, HISTOIRE 24'. en vigueur les lois poncent rices et y ajoutèrent celles lapidation. Saint André de Chin est décapité en 1165. On connaît des musulmans convertis qui ont subi de 1700. La reine Anne lit voter la loi de 1701 contre les catholiques d'Irlande. un glorieux mart yr, tels Martin lorniel de Tlcinecm Cependant le mouvement d'opinion qui se propage mis à mort à Alger en 1558. cinq Persans martyrisé* au xvm* siècle apporte une certaine tolérance dont à Ispahan en 1621. bénéficient les catholiques. En 1778. sous Georges III. Les esclaves chrétiens remplissaient les galère* de l’Élat à Constantinople, dans le Levant et les Élah Ledit de 1700 hit rapporté. En 1829, l’émancipation des catholiques sera obtenue. Enfin Georges V aura la barharesques. Ils pouvaient recevoir les visites de* mérite de supprimer ce que contenait de blasphéma­ missionnaires qui venaient traiter de leur rachat nu toire le serment prononcé par le roi au joyr de son leur apporter les secours religieux. Mais parfois la couronnement. tolérance faisait place à l’atrocité el plusieurs mou­ Les cruautés exercées contre les catholiques furent rurent avec courage pour la foi chrétienne. vraiment barbares : régime des prisons horribles, En I860, plus tie 10.000 maronites du Liban furent raffinement de supplices: aiguilles enfoncées sous les massacrés par 1rs Druses avec la complicité des Turcs; ongles des mains et des pieds (P. Bryant); Jean Ogilvie la France dut intervenir. En 1895-96, 100.000 armé­ privé de sommeil pendant neuf jours et neuf nuits; niens furent martyrisés par les musulmans. Pendant pour l’empêcher de dormir, on le pique avec des stylets la grande guerre la férocité de l’Islam s’exerça plu* et des aiguilles. librement encore; il y eut 1 500 000 arméniens massa­ La peine capitale appliquée aux catholiques est cré». parmi lesquels 12 évêques. celle des crimes de haute trahison; sauf les grands En 1906, près de Tunis, un parti de fanatiques vient personnages, comme le cardinal Fisher, Thomas forcer 1rs chrétiens à aposl osier. Le domestique tic Monts. Margaret Pole, qui furent décapités, les autres ferme, Del Rio Gesomino, refuse de suivre l'exemple sont pendus, mats la corde est coupée avant la mort, de ses maîtres et de reconnaître Mahomet comme un on ouvre le ventre de la victime, on lui découpe les prophète : il meurt brûlé à petit feu. entrailles lentement de manière à prolonger l’agonie 5· Schisme Gréco-Russe. Les l niâtes sont des (Chartreux de 1555). Les martyrs anglais meurent chrétiens de rite oriental qui, au xvi· siècle, abandon­ avec courage, bien plus avec humour, avec joie; aussi nèrent le patriarche de Constantinople pour revenir leur héroïsme produisit des conversions. à l’unité romaine. Ils donnèrent de nombreux mar­ Le cardinal Allen fonda en 1558 le collège anglais de tyrs, parmi lesquels saint Josaphnt Ixuncewicz, arche­ Douai.qui donna IG0 ecclésiastiques immolés pourleur vêque de Polotsk, massacré à Vitebsk en 1G23. et foi, sans compter ceux qui moururent en prison ou André Pobola. jésuite polonais, brûlé en 1657 et béa­ qui furent punis par l’exil. Le séminaire anglais de tifié en 1853. Rome, fondé en 1575, mérita le nom glorieux de Catherine II fera massacrer en 1768 les catholique Les Polonais comptent 200 000 victimes, les Russes Seminarium martyrum. !♦ Islam. — L’on a parfois exagéré l’intolérance sys­ en avouent 50 00u. Ce fut encore pire après les par­ tages de 1772, de 1793 et 1795. Huit millions de tématique de 1’Islam et l’on a oublié que Mahomet Ruthènes furent, de force, entraînés dans le schisme. avait établi comme règle d’accorder la liberté du culte, Sous Nicolas I" (1826-1855). nouvelle persécution moyennant le paiement d’un impôt, à ceux qui possé­ légale qui devient sanglante dès qu’elle rencontre une daient un Livre reconnu par lui comme saint, c’est-àrésistance : on parvint à arracher à Rome trois mil dire aux juifs et aux chrétiens. Il est également vrai que les lourds impôts exigés des sujets non musulmans lions de Grecs-unis. Il y eut de nombreux martyr*. 106 prêtres, les religieuses basilienncs de Minsk (184-1) décidèrent certains califes, plus politiques que religieux, La persécution continue sous Alexandre II (1855à s’opposer pour des raisons fiscales aux conversions 1881), s’aggrave sous Alexandre III (1881-1891) pour de chrétiens. Mais il n’en reste pas moins que le fana­ s’adoucir sous Nicolas IL I ne conséquence Inattendue tisme l’emporta souvent sur l’intérêt. La population lut l’émigration des uniales répandus par centaines dr berbère fut contrainte quatorze fois, pur la violence mille aux Étals-l’nls, au Canada, au Brésil. En 1905. des armes, d’embrasser le mahométisme, quatorze fois, l’édit de tolérance amène des retours nombreux. La elle revint à sa religion; enfin* plus de trente mille persécution bolehevlslc s’exerce indistinctement familles chrétiennes furent déportées dans le désert, contre toutes les confessions chrétiennes. et les autres n'échappèrent à l’exterminai ion qu’en se 6· Revolution /rancuise L’Eglise a attendu plus retirant dans les montagnes. d’un siècle pour examiner les martyrs de cette période Toute tentative d’un chrétien pour at tirer un musul­ troublée où les prétextes politiques se mêlaient aux man à sa foi était punie de mort. La même peine passions religieuses. Elle a fini par sc prononcer sur la atteignait tout musulman qui s’était fait chrétien, et cela jusqu’en 1855, date à laquelle la peine de mort fut réalité du martyre des 16 carmélites de Compïègne, des I filles de la charité de ( ambrai, des 11 ursulim* remplacée par le bannissement. de Valenciennes, des religicii.es dOrange, du prêtre Signalons les martyrs du ix* siècle au sud de Noël Pinot d’Angers, des trois évêques avec 188 com­ l’Espagne. Plus tard, dans le nord de l’Afrique, plus pagnons de Paris (martyrs des Garnies), et si 22 vic­ de 200 franciscains sont martyrisés dans la seule année 1201, et peu de temps après 190 dominicains. ] times de la rage révolutionnaire ont été rayée* nu dernier moment, c’est afin de supprimer tout prétexte Après la prise de Saint-Jean-d’Aere par les musulmans à discussion. La liste glorieuse (pii vient de s’OUVTlr en 1291, frères mineurs et prêcheurs restent vaillam­ est loin d’être terminée. ment en Palestine, beaucoup cueillent la palme du 7° Missions d'Asie. 1. (.lune. Le premier martyr martyre. Le célèbre Raymond Lulle est lapidé en 1315. fut le dominicain François Cnpillas (1618). Il fut suivi Au xni· siècle cinq franciscains furent décapités au de beaucoup d’autres, surtout aux xvnr et xrx· siècles; Maroc; en 1312 sept autres sont mis à mort dans le Pierre Sanz et ses compagnons massacrés en 1717, Turkestan. Antoine Neyrot. dominicain, pris par les béatifiés en 1893; Dufrcsse mort en 1815, béatifié eu pirat· s cl conduit à Tunis, a le malheur d’npostasler, 1900; Ciel mort en 1820; Perboyre, l’un el l’autre épouse une musulmane, traduit le Coran en italien. béatifiés. En 1900, la persécution des Boxers a (ail Touché par une grâce efficace, il sc convertit, 7 à 8 mille victimes. Nulle part les chrétiens n’ont failli se soumet a une pénitence rigoureuse, retourne devant les ennemis de leur foi. Le nombre des chré­ renier solennellement la fol musulmane el expie tiens a. depuis, décuplé. Rome constate officiellement sa faute par une dure flagellation suivie de la 245 ΜΛΒΤΥΒΕ, VALEUB APOLOGÉTIQI E que leur christ hmhnic arrive a l'àgc adulte, en leur donnant des évêque* Indigènes. 2. Corée. - - Lu Corée n’avait pas vu de prêtres avant la tin du xvni· siècle Dès que le christianisme y parait, la persecution commence. En 1827, on comptait déjà plus de mille martyrs I n vicariat apostolique est fondé en 1831. De 1866 à 1870, on compte 8 mille mar­ tyr* (Just de Bretcnièrcs). Dès que la liberté est rendue, les conversions se multiplient. 3. Jupon. Depuis la prédication de saint François Xavier en 1519, les persecutions sc succédèrent avec de courtes accalmies, (liions les célèbres martyrs de Nagasaki en 1622. On estime à trente mille le nombre par l’auteur «lu Dr Laude martyrum. 5 : Je l’ai bien 249 compris· un Joui que des mains cruelles déchiraient le corps d’un chrétien, et que le bourreau traçait de .sanglants sillons sur scs membres lacérés. J'entendais les conversations des assistants. Les uns disaient :< Il y a quelque chose, je ne sais quoi, de grand A ne point céder A la douleur, ù supporter les angoisses. D'autres ajoutaient : «Je pense qu'il a des enfants, une épouse est assise A son foyer. Et cependant ni l'amour pater­ nel. ni l'amour conjugal n'ébranle sa volonté. Il y a quelque chose à étudier, un courage qu’il faut scruter jusqu'au fond. On doit faire cas d'une croyance pour laquelle un homme soutire ct accepte de mourir. VollA pourquoi derrière la faux qui brisait tant . Préparation. — Les chrétiens se préparent hum­ blement au martyre : « Puisque une nouvelle persécu­ tion est proche et (pie de fréquentes révélations l’annoncent, soyons prêts et armés pour le combat. Ne laissons pas nus et sans défenses ceux que nous encourageons à la lutte, nourrissons-lcs par la pro­ tection du corps et du sang de Jésus-Christ; ras­ sasiés de la nourriture divine, qu’ils trouvent dans l’eucharistie leur sauvegarde, leur rempart contre les ennemis. · Quand l’heure de la torture ou de la mort a sonné, les martyrs y marchent avec intrépidité, mais aussi avec celte humilité profonde qui les garde de toute vaine présomption. Il était pourtant facile de céder à l’orgueil en un pareil moment! (pie l’on songe à ce contact mystérieux qui s'établit dans tout supplice public, entre le patient et le spectateur. Celui-ci nc ménage point ses éloges lorsque le condamné demeure héroïque au milieu des tourments. N’y a-t-il pas alors une singulière ivresse à se voir exposé comme un san­ glant trophée à l’admiration enthousiaste des foules? Et ne faut-il pas une vertu éminente pour nc pas s’attribuer tout le prix de la victoire? dependant, les martyrs affirment bien haut (pie, seule, la grâce divine leur donne la force de supporter la torture, cl tout le temp* du supplice, joignant l’exemple à la parole, ils ne cessent de prier avec une ardeur inlassable. Qu’il suffise de citer ici les martyrs de Lyon qui, après avoir confessé leur foi avec intrépidité et subi la torture à plusieurs reprises, non seulement nc permettaient pas qu'on les appelât martyrs, mais au milieu d’un Ilot de larmes, conjuraient les frères d’offrir à leur inten­ tion de continuelles prières pour qu'ils fissent une bonne fin. Aussi Renan, bon juge en matière d’humi­ lité, ne peut-il s’empêcher d’y voir « l’idéal du mar­ tyre, avec aussi peu d’orgueil que. possible de la part du martyr ». Marc-Aurélr, p. 310. 7. La douceur des martyrs. — La douceur des mar­ tyr* stupéfiait les païens, habitués à voir mourir la haine au cœur: or, cette douceur se manifestait dans les conditions les plus opposées à son développement; car rien ne favorise la colère comme l’injustice qu’on subit, cl il n’y a pas d’injustice plus révoltante que d’être condamné à mort quand on se sait innocent. Les martyrs se justifient, avec humilité cl fierté, de tous les reproches qu’on leur adresse au tribunal. Et cepen­ dant, malgré cette parfaite conscience de l’injustice de 253 Μ \ HT YΗ Ε leur condamnation, au lieu ct ne different sans doute pas des « hémérobapfistcs » qu’ilcgcsippe mentionne immédiatement après eux. Au début dc Père chrétienne, il y eut en effet plusieurs sectes juives où les bains ou baptêmes, soit journaliers soit du moins très fréquents·avaient une signification religieuse. Il n’est nullement invrai­ semblable que des conversions au christianisme se soient produites dans ces milieux. Les clchésaTtcs, sur lesquels le dernier mot n’est pas dit, formaient ainsi une secte judéo-chrétienne où la pratique des bap­ têmes ct immersions était fréquente. Ne serait-ce pas .î eux que pensait Hégé-sippc quand il distinguait les masbothéens des hémérobapllstcs? Ix*> λοπγγγλ anciennes ont toutes clé mentionnées dan·* l’article. Travaux modernes, — A. Ililgcnfcld, Die Ketzergeschichte des Urehrislcnthunis, Leipzig· 1884 (voir la table alphabé­ tique); P. X.l'unk, Didascalia el Constitutiones apostolorum. Paderborn, 1006,1.1, p. 31 I. η, I ; W. Brandt, Die jûdischcn Baptis men oder das religiose Waschen mid Baden im Judcnlum mit Einschluss des Judcnchrlstcntums Zeitschrift fur die A. T. Wisscnschaft, Bel heft 18. Giessen, 1910 (capi­ tal); du même, art. Masbathirans, dans .1. Hastings, Encgd.of Religion and Ethics, t. vm (1915), p. 483. É. Λμλνν. MASCARON jutes, évêque d’Agen, fils d’un célèbre avocat au parlement d'Aix, naquit à Marseille en 163-1. Après ses premieres études faites au collège des oratoriens dc cette ville, il entra très jeune dans leur congrégation (1650) el fut envoyé au collège du Mans pour professer la rhétorique, puis à Saumur pour étudier la théologie. Très bien doué pour la pré­ dication. il attira la foule dans l’église Saint-Pierre de cette ville, devenue trop petite pour le nombre de scs auditeurs; les protestants mêmes venaient l'entendre, en particulier. Tanneguy Le Evvre. père de Mme Da­ cier, qui lui applique l’éloge que Pline fait d’un ora­ teur (le son temps : Prooemiatur apte, narrai aperle, ornat excelse, postremo docet, delectat, afficit. Il prêche ensuite à Marseille, à Aix. â Nantes, à Paris dans la chapelle de l’Oratoire de la rue Saint-Honoré cl dans l’église Saint-André-des-Arts; il fait en 1666 l'oraison funèbre dc la reine Anne d’Autriche devant l'arche­ vêque de Houen, François de Harlay, qui l’aide à entrer à la cour. Mascaron y prêche l’Avent en 1666. le Carême en 1667, l’Avent en 1668, le Carême de 1669 ct 1670, l’Avent dc 1671. Il sut dire toute la vérité aux grands, tout en ménageant leur suscep­ tibilité : « Il faut, dit-il dans son sermon sur la parole dc Dieu, que vous ayez plus de pénétration que je n’ai de hardiesse; que vous entendiez plus que je ne vous dis. > Sur quoi Louis XIV fermait la bouche aux cour­ tisans offensés : ■ .Monsieur le prédicateur a fait son devoir, c’est à nous dc faire le nôtre. En 1671. le roi le nomma a l'évêché dc Tulle. Mascaron prêcha encore a la cour le Carême de cette année; les bulles ayant lardé deux ans à venir, il prononça à Paris l’oraison funèbre du duc de Beaufort ct celle d'Henriette «l’Angleterre ù deux jours d’intervalle, puis en 1672 celle du chancelier Séguier; ensuite: étant évêque de Tulle, celle de Turcnne, â la conversion duquel il avait travaillé. Mme dc Sévigné dit « n’avoir rien vu de si beau que cette pièce d’éloquence ». Il prêche encore au Louvre le Carême de 1675. 1679; en 1678 il est nommé évêque d’Agen où il travaille à la conversion des pro­ testants; sur les 30 000 qu’il y avait à son arrivée, il Μ \SSA H ELI J 25G n’en restait plus que 2 (M)0 ù sa mort ; il fonda un senti nuire, un hospice. Le roi aimait tant à l'entendre qu’il lui demanda encore l’Avent de 1679 cl 1683, le Carême de 1681, l’Avent de 169 1. Tout vieillit ici. Monsieur, lui dit-il, il n’y a que votre eloquence qui ne vieillit pas.» En 1695. il prononça le discours d'ouverture de (’Assemblée du clergé ct sc retira définitivement dan* son diocèse où il mourut le 16 décembre 1703. Mme de Sévigné mettait Fléchier au défi de le sur­ passer; I Collin les compare l’un à l'autre ; « Mascaron a beaucoup d’élégance et beaucoup de noblesse; mah il est moins orné que l’un (Fléchier), moins sublime que l’autre (Bossuet). Traité des dindes, l. n. Aujour­ d'hui, on n'oserait plus mettre en parallèle Mascaron avec Bossuet. En disant qu'il fut < populaire en son temps par ses défauts autant que par scs (piailles, subtil, enflé, mais grave et fier, avec, des éclairs d’admirable éloquence . .lacquinet a prononcé le jugement définitif. On a de lui un volume û'Oraisons funèbres, 1701; un Mandement sur la condamnation du livre de Kent Ion. Explication des Maximes des Saints, grand placard in-folio avec trois vignettes sur bois. 1697; des lettre* imprimées : deux il Baluze, dans Noies pour servir à la biographie de Mascaron, quinze lettres au même dans Lchanneur; une â Bussy-Habutin (Core. dc Bussg-Rabutin. Lalanne. 1858, l. iv. p. 316); une a Colbert dans la Correspondance administrative sons Louis XIV, t. iv. p. 98. Baluze, Historia tutrlcnsis, 1717; Bdlccombc (André dri, L'A génois illustre; Bntlervl. Mémoires domestiques, t. m, p. 282-308; Blaniplgnon. Mascaron d'après des document inédits. Correspondant du 19 niai 1870. p. «120; Bordes l.a nie de messirr Jules Mascaron, en tête des («raison* funèbres; BotigereL Hommes illustres, notice 363; Üussaud, Mascaron, Paris; Ingold, Essai de bibliogr. oraloriennt, p. 96-98; Uibènnzie, Oraison funèbre de Mascaron, Agen. 1701; Tamlscy de l-urroquc, Xotcs /tour servir à ta biogmphic de Mascaron écrites par lui-même, Paris, 1863; Ixhunncur. Mascaron d'après îles documents inédits, thèse pré­ sentée ïi In faculté de Paris, Ιλ Kochelle, Slret, 187S; .Jacquinet* l^s prédicateurs an X \ II· siècle avant BOMUd, p. 197; Ad. Pcrniud, L'Oratoire de France,.., p. 328; Ville· main. Essai sur l'oraison funèbre, dans l'édition dc* oraison* funèbres dc Bossuet, Paris, 1851. A. .MouEN. MASCOLO Jean-Baptiste y dont le nom ni transcrit en latin Masculus, naquit à Naples en 1582, entra dès 1598 dans la Compagnie de Jésus, et mourut à Naples en 1656. Longtemps professeur d’humanitn, puis de rhétorique, il s’exerça tout spécialement dans la poésie Inline, où il produisit des œuvres qui curent grand succès. Le théologien retiendra seulement ses Eruditarum tetionum veterum Patrum libri acrotv mallei, où il a réuni, surtout à l'usage des prédicateur*, les pensées cl expressions remarquables de divers auteurs ecclésiastiques. Le l. i*r. in-fol., de 800 p., paru à Venise en 16 19. est consacré à saint .TérAmc; le t.ir, in-fol. de 90(1 p., Naples, 1652, ù saint Augustin ; le l.in, in-fol. de 560 p., Naples. 1656, à saint Ambroise: un I. iv, sous un litre un peu dilh'renl. In-fol. de 250 p., Naples. 1660, est consacré ù saint Grégoire de Nazianze. Il faut encore citer : Gladius ac pugio impietatis sive persecutiones Ecclcsiœ, in-t·, Naples 1651. Tout cela sent bien la rhétorique. .Morerl, l.r grand Dictionnaire, édit, de 1759. au mot Mascolo; I c11er-Pèrermè*. Biographie universelle, au innt Masculus; Sonimcrvogrl. Bibliothèque de la Compagnie itf Jésus, t. v. col. 666-669. donne le détail des production* littéraires «le l’joileur; I hirtcr, Xomcnclator, 3· édit., t. iw. col. 1097. É. Amann. MASSARELLI Ange, prélat italien, célèbre sur­ tout par le fait qu’il fui secrétaire du concile dr trente (1510-1566) - Né à San-Severino, dans la MASSA BELLI 257 Marche d'Ancône. en 1510, il lit Λ J'I 'nivenite de Sienne ses études dc droit, la quitta avec le titre dc doctor in utroque, sc rendit n Koine où il s'efforça dc faire carrière, bien que simple laïque. Entré en 1538 au service dc Jérôme Aléander, il le suivit dans sa léga­ tion d'Allemagne. A la mort d'Alêander, Massarelli passa au service du cardinal Marcel Ccrvln, 1·» avril 1512. qui l'occupa d'abord comme bibliothécaire. Quand Marcel partit pour Trente, en qualité dc pré­ sident du concile qui allait s'ouvrir. Massarelli l'ac­ compagna (février 1515). Sans autre situation officielle, au début, que celle de secrétaire du légat, il Joua un rôle considérable dans les préparatifs de l’assemblée ct fut au courant de bien des événements. A partir du 1·' avril 1516. il fut désigné comme secrétaire provi­ soire du concile; le provisoire dura Jusqu'à la transla­ tion à Bologne (mars 1547); a Bologne (mars 1547septembre 1519) Massarelli est le secrétaire officiel. Après la prorogation dc cette assemblée. Massarelli rentre à Home, et assiste au conclave qui élit Jules 111 (8 février 1550). Nommé par celui-ci secrétaire ponti­ fical, il est envoyé à Trente en avril 1551, pour y remplir les fonctions dc secrétaire du concile qui re­ prend le 1er mai. L'assemblée ayant été dissoute en avril 1552, Massarelli rentre à Rome el reprend scs fonctions à la curie; il les continue sous l'éphémère Marcel IL son ancien protecteur (9 avril-1ermai 1555) el sous Paul IV (1555-1559). Ce dernier le nomma en 1557 évêque de Telese. Massarelli, qui était entré dans la cléricaturc au moment où Jules III l'avait nommé secrétaire pontifical, reçut donc les trois ordres sacrer le 18 décembre 1557 et fut consacré évêque trois jours après. Quand Pie IV ordonna la reprise du concile, le nouvel évêque dc Telese, qui n’avait pas quitté la curie, reprit le chemin de Trente (mars 1561),en qualité dc secrétaire dc l’assemblée; mais son rôle paraît avoir été beaucoup moins important durant celte dernière période. Le concile terminé (décembre 1563), Massa­ relli reçut l'ordre de faire souscrire par les ayants droit les pièces officielles et de transporter à Home tous les papiers intéressant le synode. Le 11 décembre 1563, il quittait définitivement Trente, pour rentrer à Home. H s'occupa dès lors de mettre au net les actes conciliaires que la curie avait d’abord l'intention dc publier. La première rédaction n’ayant pas plu à la commission cardinalice chargée de la publication, Massarelli sc remit â l'œuvre, mais ne put la mener à bien; il mourut le 16 juillet 1566, après une courte maladie. Il apparaît avant tout à l’historien de la théologie comme secrétaire du concile de Trente; et c'est un immense service qu'il a rendu de compiler les actes volumineux d'une assemblée qui dura si longtemps, ct qui s’occupa de questions si diverses. A l’art. Trente (Concite de), on étudiera la valeur de ces Actes dont Massarelli fut le rédacteur. Nous ne pouvons y insister présentement ; qu’il suffise de dire que les récents tra­ vaux sur le concile de Trente ont montré, que, dans l'ensemble, les procès-verbaux de Massarelli repro­ duisent d'une manière suffisante la physionomie des diverses séances. Non moins intéressants, peut-être, que les Actes conciliaires sont les Journaux, diaria, qui ont été tenus par un certain nombre dc témoins, ct qui ren­ seignent sur un grand nombre d'à-côté de l'assem­ blée. Or Massarelli a été un infatigable mémorialiste; dans une série dc Journaux, il a consigné, très sou­ vent au jour le Jour, les événements grands ou menus dont il a été le témoin. Os divers Journaux, dont plu­ sieurs avaient déjà servi aux anciens historiens du concile, ct dont quelques parties avaient déjà vu le Jour, viennent d’être publiés, avec tout le soin dési­ rable dans la magnifique édition du Concilium Tri· DICT. DK THÛOL. CATII. 258 - MASSILLON dentinum dc la Gcrrresgeselhchalt. On trouvera au 1.1, p. lxvih-cxxiv (à compléter par t. n, p. xv-xux), tous les renseignements désirables sur cette produc­ tion dc Massarelli. Qu’il suffise d'en donner ici un bref aperçu : Le journal η· I, diarium /um, publié 1.1, p. 149-iOI, contient les souvenirs dc Massarelli du 22 février 1545 au 1er février 1516. en latin Jusqu'au 2 mai 1545, puis en italien. Le premier journal ne fournit presque rien sur les actes des congrégations, auxquelles Massarelli n'assistait pas encore. —· Le Journal n· 2. diarium H, 1.1, p. 105-466, en latin, beaucoup moins Important, contient dans une première partie les documents anté­ rieurs au concile, puis un Journal des événements entre le 6 février 1545 ct le 11 mars 1547; il n’est alors qu'un abrégé des η·· 1 ct 3. — Le journal n· 3. dia­ rium 111, t. r, p. 467-626. en latin, va du 18 dé­ cembre 1545 au 11 mars 1547; comme il renferme dc nombreux souvenirs sur les congrégations particu­ lières, auxquelles Massarelli n'a assisté qu'à partir du l*r avril 1546, il reste â déterminer les sources aux­ quelles l'auteur a emprunté scs renseignements pour la première partie. — Le Journal n· 4, diarium IV, t. î. p. 627-873, en latin, est tout entier consacré aux sessions tenues à Bologne et va du 12 mars 1547 au 10 novembre 1542. — Les trois Journaux suivants ont beaucoup moins d'importance pour l'histoire du concile. Le n. 5, diarium V, t.n, p. 1-118, en latin, est exclusivement consacré au conclave qui suivit la mort de Paul III ct aboutit à l’élection de Jules III; il va du 6 novembre 1549 au 8 février 1550. — Le n· 6, diarium V/. t. n, p. 149-213, en latin, contient les souvenirs relatifs aux premiers temps dc Jules III, 8 lévrier 1550-8 septembre 1551, et ne sc rapporte à la reprise du concile qu'à partir du 15 avril 1551 (p. 223) où Massarelli est expédié à Trente d’extrême urgence. — Le n· 7. diarium Vil, t. n, p. 245-362, en latin, allant du 12 février 1555 au 30 novembre 1561, ne sc rapporte lui non plus aux affaires dc Trente qu’à partir de mars 1561 (p. 353), encore est-il extrême­ ment sommaire: la belle ardeur des premiers temps qui faisait rédiger à Massarelli jusqu'à trois Journaux successifs de la première période du concile est déci­ dément tombée; soit fatigue, soit ennui, soit accable­ ment, il laisse choir la plume, le 30 novembre 1561, sur une phrase inachevée. C’est à d’autres mémoria­ listes qu'il faut recourir pour la dernière partie du concile Outre la rédaction dcsAc/es, ct les Journeux, Massa­ relli, qui avait de réelles aptitudes aux travaux d’archives, el dont les contemporains goûtaient l’éru­ dition. a laissé en ms. plusieurs études sur divers points d’histoire. Le ms. 269 de la Bibliothèque Victor· Emmanuel à Rome contient des documents rassem­ blés par Massarelli. sur les pontificats d’Innocent VI, Urbain VI. Grégoire NIL Alexandre \, le concile de b’Iorencc, etc. Quatre mss. des Archives vaticanes. Arm., xi, l. 43, 44. 45 cl Varia Polit., t. 103, con­ tiennent plusieurs études du même auteur sur divers points d’archéologie et d’histoire. Dc même aussi un ms. dc la bibliothèque communale de San-Severino. Analyse sommaire dans Cône. Trident., t.i, p. xcvni-CL Étude de fond dc S. Merkle, dans Concilium TridenUnunu Diariorum, actarum, epistularum, tractatuum nova collectio, l'ribourg-cii-B., 1901, t. j. prolcgom., p. lxvih-cxxiv; cf, t. n, p. xv-xux; Hurter, Numenclator, 3· édit., t. in. col. 95-98. É. Amann. MASSILLON, prêtre dc l’Oratoire ct évêque de Clermont (1663-1742). — I. Vie. IL Le prédicateur. III. L'évêque, l’homme. I. Vu: jusqu’à la prédication a i a Cour. — JeanBaptiste Massillon est ne le 24 juin 1663 à llyères en X. — 9 259 MASSILLON Provence, dr François Massillon notaire et de Anne Drone, dans une maison qui existe encore, 7, rue Rabatou. Il commença au collège des orat oriens de cette ville scs études qu’il continua à Marseille chez les mêmes Pères qui y dirigeaient une maison depuis 1625. En automne 1681. il entra, malgré l’opposition de son père, â leur noviciat d'Aix : < Il était, dit Bougcrcl, doué des plus belles qualités de l’âme, des agréments de la personne, ayant un fond d'amabilité cl de galan­ terie. » 11 étudia ensuite à Arles la philosophie, la théologie, l’histoire, la littérature, la prédication; en septem­ bre 1681. il fait la quatrième au collège de Pézenas est envoyé deux ans après À Marseille, où il ne fait que passer, professe la seconde à Montbrison en 1687, la rhétorique en 1688; puis, à Vienne, où il demeure six ans, la philosophie et ensuite la théologie; il y reçoit les ordres sacrés, est ordonné prêtre en 1691. Il commence à prêcher, tantôt dans la chapelle de l’Oraloire, tantôt dans les paroisses de la ville; sa véri­ table carrière de prédicateur s’ouvre en 1693 par les oraisons funebres de M. de Villars archevêque de Vienne, cl de M. de Villeroy, archevêque de Lyon, et se ferme en 1723 par celle de la princesse Palatine, mère du régent. Il fait encore en 1693 un Sermon pour la bénédiction des drapeaux du régiment de Câlinât, dans lequel vibre le plus éloquent patriotisme. Il passe de Vienne à Lyon en 1695, prêche les Domi­ nicales dans la chapelle de la congrégation dédiée à la Sainte Enfance du Sauveur, aujourd'hui église SaintIMycarpe, cl quille subitement la ville pour s’enfer­ mer dans la solitude de Sept-Fonts où il ne restera, il csl vrai, que de juillet à novembre 1696. Le P. de la Tour lui confie alors la direction de la maison de Saint-Magloirv. transformée en 1620 par le cardinal de Retz en séminaire diocésain cl confiée par lui à l’Oratoirc, à condition d’y entretenir douze boursiers. C’était le premier établissement organisé en I rance d’après les prescriptions du concile de Trente. Massillon veut y reprendre et y compléter l’œuvre admi­ rable des Conférences ecclésiastiques dont saint Vincent de Paul avait été l’initiateur à Saint-Lazare. Nous avons de celle période, 1696-1697, huit Conférences aux jeunes clercs sur V Excellence du sacerdoce, la Fuite du monde, ΓAmbition, la Communion, le Ztle contre le scandale, la Vocation ù l'étal ecclésiastique, Visage des revenus ecclésiastiques, la Conduite des prêtres dans le monde. En un très digne langage, il démontre cou­ rageusement ù ccs fils de famille avides de fortune que, s’ils n’entrent dans l’Église que pour s’y faire une posi­ tion et occuper un rang, ils se trompent dans leurs calculs. Massillon ne donnera pas de modèle d’éloquence 5>lus ordonnée, plus saisissante, plus communicative; Maury dira que ces conférences sont : « plus riches en idées neuves que les sermons *. II. Lk PHÉDicsTEtn. Sept-Fonts et Saint· Magloirc avaient été deux haltes bienfaisantes entre la jeunesse et la maturité. Dévoué aux grandes chaires, Massillon ne peut plus s’y dérober; après un Carême â Montpellier, en 1698, un à la chapelle de l’Oraloire de la me Saint-Honoré, 1699; lié d'amitié avec l’abbé de Louvois, apprécié du cardinal de Nouilles, il est invité a donner l’Avcnl à Versailles en 1699. Les six sermons répartis différemment dans les éditions, sont les sui­ vants Le bonheur des justes, La vérité de la religion, La conception de la sainte Vierge, Le délai dr la converifon, Dispositions nécessaires à ta communion, HienfaiU de la naissance du Sauveur. Massillon, effrayé de l’incrédulité croissante, atta­ quait le mal dans son foyer en s’adressant au cœur, dont le dérèglement est la source première; l'impiété née de la corruption entraîne l’ébranlement de tous les principes qui font les peuples dignes cl forts. Le* 260 hommes, dit-il, sont · lâches plutôt qu’incrédules ». Le prédicateur fut moins goûte des courtisans, direc­ tement atteints, que de Louis XIV qui lui dit : < J’ai entendu plusieurs grands orateurs dans ma chapelle, j’en ai été fort content, pour vous, toutes les fois que je vous entends. Je suis très mécontent de moi-même. · De 1699 ù 1718, Massillon donne dix-neuf Carêmes dont deux ù Versailles en 1701 cl 1701 et dix Λ vents; en 1700, il prêche le Carême ù Saint-Gervais; en 1702, le Carême â Notre-Dame cl l’Avcnl ù Saint-Honoré; en 1703, le Carême à Sainl-Euslache et l’Avcnl à Saint-Germain-cn-Layc. Les sermons de ces diffé­ rentes stations recueillis par son neveu, le P. Joseph Massillon, qui en bouleversa l’ordre, composent ce qui est imprimé dans ses œuvres sous le titre de Grand Carême. Parmi ccs discours, il faut signaler celui sur la Soumission ά la volonté de Dieu, par lequel l’orateur commença sa nouvelle station devant le roi, cl par lequel il préparait la cour aux grandes vérités qui devaient être le thème du Carême; celui sur la Parole de Dieu, considéré comme un des meilleurs; sur la Samaritaine, où il montre que les gens de cour allé· guent les mêmes excuses que la pécheresse Bossuet qui l’entendit se déclara « très content »; ceux sur la Confession et la Communion, d’une sévérité qui parait excessive, mais qui s’explique par la légèreté, l’étal d’esprit de ceux ù qui ils sont adressés; dans les deux homélies sur Lazare ou le Mauvais riche, sur V Enfant prodigue, il s’ouvre, même après les Pères, une voie nouvelle dans ce genre de prédication. Massillon commença le Carême de 1701 par le ser­ mon sur les Dispositions nécessaires pour se consacrer à Dieu par une nouvelle vie, où il flétrit la passion des grands pour le luxe, les spectacles et le Jeu; le premier dimanche, il prêche sur les Vices et les vertus des grands; le mercredi suivant, en parlant de la Vérité d'un avenir, il met les courtisans en face de leurs éternelles destinées. Dans les sermons sur le Petit nombre des élus et sur VImpénitence finale, on a relevé quelques traces d’exagération doctrinale; peut-être pourrait-on dire pour les expliquer que Massillon avait été élevé ô l’Oraloire dans la crainte d’une morale relâchée et qii’il voulait en défendre les grands; s’il leur demandait beaucoup, c’est parce qu’il ne les savait que trop disposés â ne pas donner assez, Le discours sur le Petit nombre des élus est resté le plus célèbre; quand, après avoir dit que litres cl dignités ne servaient de rien, l’orateur se fut écrié : « O mon Dieu! où sont vos élus? et que reste-t-il pour votre partage? · la même scène de désolation qui s’était produite l’année précédente à l'église Saint-Euslachc se renouvela dans la chapelle de Versailles, chacun crut sa dernière heure arrisée. C’est dans ce (’.arôme que l'éloquence de Massillon atteignit son apogée; on admirait en lui une linesse, une délicatesse qui charment, qui attachent, qui enchantent. Le roi, très assidu ù venir l’entendre, le réinvita. Massillon cependant ne devait plus remonter dans la chaire de Versailles; il allait être victime des suspicions dont son ordre commençait ù être l’objet; des accusa­ tions auxquelles Mme de Maintenon n’était pas étran­ gère s’efforçaient de le faire passer pour Janséniste; les succès mêmes (le 1701 fournissaient un aliment à la Jalousie; Chamforl. Fontenelle, Maurepas affectaient sans aucune raison de soupçonner ses rapports avec de grandes et respectables familles; peut-être quelques phrases du sermon sur la Médisance visent les auteurs d’attaques odieuses. Outre les stations qu’il ne cessa de donner à Paris surtout. Carême à Saint-Paul en 1706, ù Notre-Dame en 1707, etc., il prononça quelques panégyriques dans 2G1 M ASSILLON lesquels il se propose avant tout, comme Bourdaloue du reste, l'instruction et l'édification de ms auditeurs sans mettre assez en relief la personnalité de son héros : ainsi dans ceux de saint Louis, de saint Thomas, d expose seulement les qualités d’âme sans faire valoir l'influence extérieure. On lui reproche de manquer de mouvement et de vie; Suinte Beuve fait observer qu'il entend mieux la morale que l'histoire, et que, dans ces grands sujets, il ne sait pas assez prendre son parti. Lundi du 3 octobre 1853. Massillon eut l'honneur d’etre choisi pour prononcer l'oraison funèbre de plusieurs personnages célèbres : le 21 juin 1709, à Saint-André-des-Arts, celle du prince de (’.onty, neveu du grand Condé, qui avait hérité d’une part de son génie militaire, ou passe comme un éclair du génie de Bossuet; à la Sainte-Chapelle, celle du Dauphin, mort le 11 août 1711, dont, ne pouvant mieux faire, il loua Ja bonté: la critique admira les considérations mondes et les éloges de Montausicr et de Bossuet; celle surtout dans la même chapelle de Louis XIV, où la vue de lantdc grandeurs anéanties lui Inspira en commençant ce mot sublime : Dieu seul est grand »; celle en tin, en 1723 à Saint-Denis, lorsqu’il était évêque de Clermont, de la princesse palatine épouse de Monsieur, frère du roi, mère du Régent dont il loue la sincérité dans la foi, la sollicitude devant les désordres de son fils. Ses oraisons funèbres ne sont pas comme celles de Bossuet de sublimes pages d’histoire où l’éloquence grave comme sur des tables de bronze la vie des héros, mais avant tout des études morales pleines d’applications pratiques, riches de précieuses observations et écrites avec beaucoup de finesse. Dans les deux sermons de vêt lire et les deux de pro­ fession religieuse que nous avons, dont les destinataires sont à peu près inconnues et qui ont été certainement répétés plusieurs fois, Massillon s’attache â faire voir les consolat ions de la vie religieuse, les tentations qu’on j>cut y rencontrer, les devoirs qu’imposent les trois vœux, l’alliance de justice, de sagesse, de miséricorde, que la vierge chrétienne contracte avec Jésus-Christ. La morale chrétienne y occupe aussi une grande place; il sait, à l’occasion de la cérémonie touchante à laquelle ils assistent, rappeler leurs devoirs aux parent s et amis. Massillon, écarté de la chaire royale depuis 1704, devait y remonter en 1718, mais sous Louis XV, aux Tuileries, pour un Petit Carême seulement. Le Régent qui l’avait appelé au conseil de conscience le lit nom­ mer évêque de Clermont en 1717; avant que. d’être sacré (il ne le fut que le 21 décembre 1718), Massillon prononça dix sermons de 25 minutes environ pour l'instruction du Jeune roi et des personnes de la cour. Il sut y parler en prêtre et rappeler à chacun son devoir avec une dignité et un tact parfaits. Le PetitCarême est un admirable petit cours conve­ nant au temps, aux lieux, aux personnes, le déve­ loppement des idées de Fénelon dans le Télémaque, un code abrégé des devoirs des princes. Le précepteur du roi en demanda une copie pour le faire apprendre par cœur à Louts XV, copie retrouvée par Blampignon qui s'en servit pour corriger les éditions précédentes. Le Petit-Carème fut accueilli par les applaudisse­ ments de tous, il devint le livre de chevet des personnes de la cour et de la ville qui se piquaient de goût ; Voltaire en faisait très grand cas, d’\lcmberl y voyait le chef-d’œuvre de la chaire. La critique moderne est un peu plus sévère et, tout en reconnaissant que cette prédication est « chrétienne et évangélique ·, lui reproche une trop grande absence du dogme. BruneHère, Nouvelles études critiques, série II. p. 0 sq. Si Massillon dans la chaire n’a pas la concision, la sublimité de Bossuet et de Bourdaloue, il possède l’élé­ gance, le nombre, l'harmonie qui le rapprochent de Fénelon et de Racine Pour le fond des pensées, il 2Γ>2 puise dans un cœur profondément épris de justice, des idées sur la sociologie, sur la politique où sont défendus les droits sacrés de la morale chrétienne. 11 est asurément le plus grand moraliste du xvnr siècle, presque Je seul grand, car Vauvenargnes et Joubert ne sauraient lui être comparés: par sa profonde connaissance du cœur humain, il rendait ses leçons plus prenantes et faisait rougir les grands de leur conduite. III. I/Avêqve, l’iiommi. - Sacré le 21 décembre 1718, dans la chapelle des Tuileries, Massillon fut reçu â l’Académic deux mois après, prit possession de son siège le 29 mai 1719, mais n’y résida qu’à partir de février 1721. Entre deux, il revint à Paris, à la demande du Régent» pour s'occuper des affaires de l’Église de France troublée par les querelles jan­ sénistes. Bien qu’il fut sévère en morale, plus sévère malgré les apparences contraires que Bourdaloue, Massillon ne put jamais être sérieusement accusé de jansénisme^ On a incriminé, il est vrai, quelques expressions de son sermon sur les Dispositions à la communion : « Au sortir du tribunal, la communion vous lient lieu de pénitence. Vous allez de plein pied du crime A l'autel... C’est un azyme pur; il faut être exempt de levain pour en manger... Ccs personnes du monde que les circons­ tances d’une solennité déterminent â s’approcher de TEucharistie, ont-elles quitté le vieux levain en se présentant à l’autel. > 2· réflexion. Ou bien encore : Si la communion ne fait pas naître Jésus-Christ dans nos cœurs, elle l’y fait mourir; si elle ne nous rend point participants de son esprit et de scs grâces, elle est pour nous l'arrêt de notre condamnation..„ Je parle de celte foi respectueuse qui est saisie (Tune horreur de religion à In seule présence du sanctuaire. » Mais cette rigueur s'explique trop bien par les habi­ tudes de l'auditoire, par les abus très réels qu’il faisait de la sainte eucharistie. lui conclusion du pré­ dicateur est parfaitement orthodoxe : · Vous ne voulez pas m'en exclure, dit-il â Dieu, vous voulez m'en rendre digne; vous ne voulez pas que je m’en retire» mais vous voulez que je m’y prépare. ► De même, si dans la conférence sur ht Communion, on trouve quel­ ques expressions un peu vives : < Avoir faim de la chair de Jésus-Christ, c’est trouver tout insipide, hors cette nourriture céleste », elles s'expliquent par les sentiments des jeunes clercs qui regardaient le sacerdoce comme un honneur non comme un apos­ tolat. Au contraire, la doctrine de Massillon est tnul à fait antijanséniste : Si, malgré tous les soins que Dieu a de notre salut, nous périssons; c’est toujours la faute de notre volonté et non pas le defaut de sa grâce. » Sur le délai de la conversion, H partie. « L’est Lui (Jésus-Christ) que nous honorons en elle (Marie)... c’est sa puissance que nous réclamons en réclamant celle de sa sainte Mère, et elle et nous, nous ne sommes ce que nous sommes que par Lui. · Sur la fête de Γ Assomption, IL partie. Dans l’oraison funèbre de \|. de \ illvroy, il fait l’éloge de Rome « où l'autorité de Tempin’ et du sacerdoce se trouve réunie dans la même personne ». Un seul texte pourrait rappeler les idées Jansénistes, au moins en ce qui regarde la cour de Rome · De toutes les merveilles que vous admirez, écrit-il à l’abbé de Louxois en mission à Rome, je n’envie que la consolation que vous avez de pouvoir aller prier sur le tombeau des saints Apôtres et d’y respirer les restes d’esprit que leurs cendres inspirent ; j’aimerais mieux les aller puiser là qu’au Vatican. » Lettre du 2 janvier 1701. Paulhc est d’avis que « cette lettre avec ses réflexions téméraires et ses sous-entendus peu révérencieux traduit plutôt chez Massillon 263 MASSILLON ses opinions gallicanes que ses tendances Jansénistes ». Massillon, sa prédication, p. 381. Avec non moins de conviction que Bossuet, il défendait les idées renfer­ mées dans la Déclaration de 1682 et dans le Discours sur Vanité. Il écrit au cardinal de Bissy, successeur dc Bossuet : « Le fond dc votre doctrine sur les bornes des deux puissances, leur souveraineté, leur Indépen­ dance dans l’cxcrcicc de leurs fonctions, m'a paru la véritable doctrine dc l'Église. * Lettre du 7 décem­ bre 1731. Et dans l’oraison funèbre de Louis XIV : «Home est forcée dc désavouer par un monument public le droit des gens violé ct l’outrage fait à une couronne de qui elle tient sa splendeur et la vaste étendue dc son patrimoine. » Ces idées nous choquent aujourd’hui, mais elles étaient couramment admises en France â cette époque ct Home ne les avait pas encore con­ damnées. Toute sa vie au contraire, il lutta contre le jansé­ nisme. Jeune professeur au collège dc Pézenas, il résiste ά l’évêque d'Agde qui s’opposait au Formulaire, 11 entretient dc bonnes relations avec les jésuites ct les cordeliers dc cette résidence. Si, vers 1700, il subit un peu l'influence de M de Noalllcs, celui-ci ne larde pas à lui reprocher son peu de zèle et lui préfère le P. dc la Bue pour l’oraison de son frère le maréchal. Dc 1712 à 1712, à Paris comme à Clermont, il se voue â l'œuvre dc la pacification « 11 prend le parti qui n’était point parti, celui de l’Église. · Lettre du 28 février 1728. Avant la condamnation du jansénisme par Clé­ ment XI. dans la bulle Unigenitus, 1713, il s’était employé avec autant de zèle que de sagesse à ramener M. dc Nouilles à la vérité. Avec Louis XIV et Mme de Maintenon, il avait proposé un projet d’acceptation pour déterminer l'archevêque Λ ligner la bulle; ses démarches étant restées vaines, le Ilégenl le pria en 1718 dc reprendre les négociations. Massillon présenta au cardinal un nouveau précis théologique rédigé avec l’abbé Couêt, l’évêque dc Bayonne et le F. dc La Tour. En même temps le Kégent, voulant profiter de la présence de trente évêques à Paris pour hâter la solution, ces prélats d’accord avec Massillon deman­ dèrent aux appelants de rigner le projet et obtinrent 97 signatures; Massillon pul ainsi persuader à M. de Nouilles que la rédaction était acceptée de l’épiscopat; le cardinal finit par adhérer en 1720. Les jansénistes se vengent en lançant le pamphlet : Les plaintes de la vérité contre ceux qui ont /ait fortune à Clermont; ils le calomnient violemment à cause dc sa participation au sacre de Dubois, nommé archevêque dc Cambrai, à qui, semble-t-il maintenant, on ne peut vraiment reprocher que son ambition démesurée. Voir !.. de Laborie, Correspondant, 25 janvier 1902, p. 313. A Clermont, Massillon est fréquemment l’objet des attaques des Nouvelles jansénistes; en vain, Soanen, évêque de Sencz, enfermé ù la Chaise-Dieu, excite l’agi­ tation dans son diocèse, il ne lui répond (pic par des bontés, l'engageant ù se soumettre, l’invitant dans sa maison de campagne de Beauregard. Sans sc troubler de ces difficultés perpétuellement renaissantes, il travaille à la pacification, à l’admi­ nistration de son vaste diocèse qui avait, en plus du diocèse de Clermont actuel, celui de Moulins, cl qui comptait 33 chapitres, 29 abbayes, 281 prieurés, 758 paroisses divisées en 15 archiprêtrés. Arrivé le 12 février 1721, il annonce dès le 9 avril sa visite pastorale qu’il achève en huit ans, défend les intérêts de tous, temporels aussi bien que spirituels; dans une peste qui désolait la ville de Thiers, il mérite d’être appelé par les habitants : Defensor civitatis; il demande l'illustre P. Brldaine pour donner des missions dans son diocèse, etc... Chaque année, il réunit ses prêtres dans un synode après lequel, il fait donner une retraite. 11 compose 264 pour eux scs Discours synodaux, ses Mandements, scs Conférences dans lesquels, il sc montre plus pratique et non moins éloquent que dans scs sermons prononcés à la Cour; il est difficile dc trouver langage plus persuasif, piété plus grande, compétence plus par­ faite. L’évêque y complete renseignement donné par le directeur de Saint-Magloire ; tous les devoirs dc la vie sacerdotale y sont rappelés : sancti lient ion personnelle, charité mutuelle, zèle pour tous, en parti­ culier pour les pauvres, les enfants dont il disait : « Kcgardons-les avec une espèce dc culte, comme des temples purs où résident la gloire et la majesté do Dieu. - Année* 1730. Durant les dernières années de sa vie, tout en revoyant ses sermons qu'il ne voulait cependant pas imprimer, il composait les Paraphrases morales des psaumes, dans lesquelles, sans doute, il ne faut point chercher l’érudition d’un Bellarmin; elles sont les pures ct simples illusions d’un chrétien qui s’élève vers son adorable Maître, qui bénit scs perfections, célèbre son inellable bonté, redoute sa justice, se confie dans sa souveraine clémence. Dans ces pages trop peu connues et qui. sans pouvoir être considérées comme des mémoires, révèlent cependant l’âme de leur auteur, Massillon laisse voir la sublimité dc scs sentiments : tantôt, il s’élève de la vue des créatures ù la magnificence du Créateur, a la charité dc JésusChrist, psaume vin; tantôt il célèbre les délices d’un cœur qui, livré d’abord au monde, s’en désabuse et revient à Dieu; tantôt c’est la prière d’une âme juste et innocente en proie à la calomnie: tantôt la tristesse l’envahit à la vue de l’incrédulité crois­ sante. Après sa mort on a retrouvé ces pages inache­ vées, une trentaine de psaumes seulement sont étudiés. C'est une des plus belles parties de l’héritage du grand évêque, un des chefs-d’œuvre de la littérature chré­ tienne qui peut fournir des sujets de méditations aux âmes des justes comme à celles des pécheurs. Au commenccemnt de l’année 1712, Massillon avait annoncé qu’il voulait commencer sa troisième visite pastorale: mais après le synode ct la retraite, il fut obligé, aux premiers jours de septembre, dc *c retirer à Beauregard où il mourut le 19 laissant pour héritiers universels les pauvres du grand HôtelDieu dc cette ville de Clermont ». Il pouvait dire : Mon diocèse que j’ai trouvé plein de trouble en y entrant, est aujourd’hui le plus paisible du royaume. » On ne connaît habituellement de Massillon que le grand orateur; l’évêque, l’homme sont au-dessus encore. Malgré la guerre acharnée que lui ont faite les jansénistes, malgré les insinuations malveillantes dc Sainte-Beuve, que lui-même reconnaît être sans preu­ ves, sa mémoire est sans tache. Le jugement dc Brunctière est très juste : Massillon est l’un des meilleurs, des plus aimables ct des plus vertueux en même temps dont se puisse honorer l'histoire dc notre littérature ct l’épiscopat français. » Nouvelles éludes critiques, II· série, p. 117. (Et vai s. — En 1705 parurent Λ Trévoux cinq petit* volumes contre la publication desquels Massillon protesta; ils avaient pour titre Sermons sur les évangiles de Caréw et sur divers sujets de morale; en 1744-1745, son neveu, le P. Joseph Massillon, donna une première édition dont celles dc Henouard cl Dldot perfectionnèrent la correction typographique; les autres éditions témoignent dc beaucoup d'insouciance Λ publier les œuvres d'un écrivain qui avait tant soigné le texte; Mgr Blnmpignon corrigea k Petit Carême sur le manuscrit de 1718, profita des perfec­ tionnements apportés ù Γ édition de 1745 par Henouard et Dldot, recueillit avec attention les pièces éparses dans dr» publications rares ou des feuilles f>ériodiques et ajouta dr» notes très précieuses; il ne parvint pas Λ retrouver H manuscrits; son édition est la meilleure : Œuvres compléta I de Massillon, 3 vol. in-4", Barlc-Duc. 1865. 265 MASSOBE Études· — Adry (Ixj P,), Α/αο/f/on, Hibliolhéqur ora ta­ riffine; d’AIcnilært, Uuoni Ulbruir· fl discourt acadèiniques; Bhonpignon, Λ fas λ///on d'aprct des dociinunh iné­ dits el sa correspondance, Puris, 1879; Supplément Λ ta oit d d la correspondance d< Massillon, Paris 1892; Bayle, Massillon, élude historique d littéraire, in-12, Puri*, 1867; Ikrnard. /x sermon au AI ///' t/ér/r, lri-8·, Paris; Bliard Dubois cardinal et premier ministre, 2 vol. ln-8·, Puris, 1901 ; Bougerrl, Vic de Massillon, parue dan* Mémoires /jour ternir A ridsloirc dr plusieurs hommes illustres dt Provence, I*nris, 1752, reproduite par Btampignon, t. i, p. x\ ; Brillon, Is Théophraste moderne, publié en 1701 sou* h- litre : Carac lires des RR. PP. Maure et Massillon; Bninctiêrc, Noupelles études critiques. II* série; Chateaubriand, Ir génie du christianisme, l'éloquence de la chaire; Dnngeaii, Journal; de Laboric, Une apologie du cardinal Dubois, Correspondant, 25 janvier 1902; Lnhiirix*, Cours ) est proprement le corpus de ces annota­ tions. Elle est prise aussi pour le texte lui-même en tant que constitué ct transmis en fonction des prin­ cipes dc critique textuelle ou d’exégèse qui domi­ naient cl inspiraient alors ces notations massoréliqucs. Or, ce textus he braieut receptus, emprunté pour la circonstance d’un manuscrit espagnol à massore extrêmement soigné et daté de l’an 1280, avait été imprimé déjà, apres avoir été préalablement rendu conforme à la seconde edition de toute la Bible hébraï­ que dc Naples, 1491-1 193 et donc avec plus d’une variante intentionnelle importante — dans la poly­ glotte d’Alcala, 151 1-1517, autorisée par Léon N, parallèlement à celui de la Vulgate cl des Septante que les decrets du concile de Trente, 8 avril 1516, et de Sixte-Quint, 8 octobre 1586, allaient bientôt déclarer, le premier : « authentique », le second : à recevoir et à tenir par tous ». — En face dc ces deux textes ecclesiastiques, proclamés seuls utilisables, |'un, celui dc Ia Vulgate, · dans les leçons, discussions, prédica­ tions ct expositions publiques », l'autre, celui des Septante, « pour l’intelligence plus complète de l’édi­ tion vulgate latine cl des saints Pères anciens », quelle position théologique peut ou doit tenir notre texte hébreu massorétique? Nous essayerons de marquer cette position en considérant ct en étudiant 266 ce texte au triple point de vue dc sa transmission ou tradition séculaire officielle dans la Synanogue, de son essentielle intégrité dogmatique, de sa valeur comme source pour le moins encore officieuse dc la révélation par rapport aux deux autres qu’il peut contribuer à éclairer toujours, ct souvent même, en maint détail, à éclaircir. L Tradition du texte hébreu. La Massore lt son esprit. —- Nous n'avons pas dc texte hébreu manuscrit de la Bible plus ancien que le ix·, ou même peut-être le x· siècle. Ni les écrits du Nouveau Testament, ni les Pères ou écrivains ecclésiastiques, ni le Talmud lui-même ou les Mldraschim ne citent ce texte, ou ne le citent assez souvent, ou assez longuement pour qu’il soit possible (l'instituer une comparaison fructueuse ct concluante entre lui ct ces citat ions, en vue d’en déduire l’histoire de sa transmission durant un premier millé­ naire. Mais pour remplir ce cadre nous avons juste­ ment la version latine de saint Jérôme qui, remise en hébreu, dénote pour la fin du rv« siècle un exemplaire original à très peu près identique au texte dc la Massore livré, comme on sait, au saint traducteur par la Synagogue elle-même ;et nous avons aussi la version grecque des Septante qui. à vrai dire dans le Pcntateuque seulement, nous représente pour les n* et m· siècles avant notre ère un texte hébraïque presque identique, lui encore, à celui de nos Bibles à massore. I ne part fort importante des écrits originaux de l’Ancien Testament, la Loi, se trouve donc avoir été fixée peu après sa retranscription officiellement opé­ rée par Esdras, restaurateur dc la communauté juive sur la fin du v· siècle, et n’avoir que très peu varié durant deux millénaires. L’autre part. Prophètes cl J Lagiographcs, assez différente dc la version grecque dans nos Bibles, a dû être fixée à son tour un peu plus tard, vers la fin du itf siècle dc notre ère environ, ce dont font foi ct la version syriaque, ct les versions grecques d’Aquila — celle-ci fort littérale — dc Symmaque et dc l’héodotion. dans les Hcxaplcs d’Orlgènc : leur original est bien celui qui a été tradi­ tionnellement reproduit et annoté par les scribes et les massore tes. Evite fixation graduelle du texte hébreu fut l’œuvre des Sopherim (γραμματείς), à la fois scribes ct doc­ teurs. directeurs des exercices cultuels dans les syna­ gogues, que Philon ct Josèphc nous montrent sou deux de ■ ne rien changer au texte reçu de Moïse ». Philon, dans Eusèbc, Prarp. erang., 1. VIII, c. vi, n. 9, P. G., t. XXI. col. 600-601 ; Josêphe, Cont. Apion., 1, 8. Le Talmud nous dit qu’ils furent ainsi nommes • parce qu’ils comptaient toutes les lettres dc la Loi ». Kidduschim, 30 a. Ou doit présumer que leur texte unifié, mais non toutefois exempt de légères variantes ou d’altérations, comme Je prouve la comparaison que l’on en peut faire dans h· détail particulièrement avec les targums (paraphrases) d’Onkelos et de Jonathan, avait caractère officiel. Cela se déduit, du moins, du fait signalé dans le Talmud, Taanith, îv, 2. et par Josèphc, Vila, 75, que des manuscrits des Ecritures se trouvaient déposés dans le temple à titre de manuscrits types d’après lesquels étaient corrigés les autres manuscrits. En tout cas, l’uniformité presque absolue était réalisée à la lin du n· siècle. Le Talmud ne connaît plus de variantes proprement dites dans les manuscrits des Livres saints: toute particularité de transcription, dc prononciation, de lecture, est tenue pour primitive et dite « remonter », pour la Loi. à Moïse et au Sinaï ». Nedarint, 37Z>-38 a; Sopherim, \i, 8, 9. Les sopherim ont désormais accompli leur tâche; leur texte a toutes les apparences d une recension unique issue d’un seul manuscrit; il offrait au lecteur l’aspect général suivant : 267 MASSO RE Le texte courant d'abord écrit en caractère hébréophenideiis, et graduellement retranscrit en caractères corréf, SanhMrin, 216-22 b; Megilla, i. 9, m· trouve divisé clairement en mots séparés par un intervalle, conformément au sens qui lui a été attribué tradition­ nellement. Toutefois cette division n'a pas dû être tout A fait identique dans les manuscrits. I a Massore même donne deux listes de mots qui doivent être divisés autrement que dans le texte reçu. I.es sopherim occidentaux (palestiniens) et les orientaux (babylo­ niens) divisaient différemment, par exemple, lit Reg., xx. 33; et assez nombreux sont les passages où les Septante présupposent une division en conflit avec l’actuelle. Ginsburg, Introduction to the Massoretico· critical edition o/ the he brew ttible, Londres, 1897. p. 158-162 ct 296. Les lettres finales ont été défini­ tivement adoptées. Megtlla, i, 9; Ginsburg, p. 297299. Il y il encore quelques abr/oiutions. Ginsburg, ρ. 165-170. Graduellement les consonnes quiescentes (matres lectionis) de valeur vocalfque se sont multi­ pliées pour faciliter la lecture dans un texte originai­ rement dépourvu de voyelles: mais ici encore diverses étaient les lectures dans les diverses écoles de sopherim, comme le révèlent le contrôle ou la comparaison des passages parallèles du texte lui-même, du Sama­ ritain. des Septante et anciennes versions, ct des manuscrits occidentaux ct orientaux. Ginsburg, p. 137-157· Plusieurs particularités attiraient d’autre part l’attention du lecteur. Quinze mots en tout (dix dans le Penlalcuque. quatre dans les Prophètes, ct un dans les Hagiographcs) étaient surmontés de points, sans plus d'explication. Divers documents post-bibliques en donnent la liste pour le Pentateuquc. en particu­ lier Siphra, Num., ix, 10. C'étaient : Gen., xvi, 5; xvm, 9; xtx, 33; xxxm. I; xxxvu, 12; Num., m, 39; lx, 10; xxi, 30; xxix, 15. ct Délit., xxiv, 28. Le Coder babyloniens (ms. des Prophètes, an. 916. de Saint-Pétersbourg) a trois fois la liste complétée par l’addition de : ls., xuv, 9; Ez., xij. 20 et xlvi, 22; Il Reg,, xix, 20 et Ps., xxvn, 13. L’examen soit, en premier lieu, de la raison donnée par le Siphri, soit du Samaritain et des anciennes versions où font defaut plusieurs des mots en question, prouve que l’intention des sopherim était de les exponet tier comme apocryphes el Inaulhentiqucs. Les manuscrits révèlent que la liste en pourrait être augmentée: et l’on peut dire que < ces points offrent le plus ancien résultat de la critique textuelle de la part des sopherim ». Gins­ burg. p. 318-331. En quatre autres passages : Jud., xvm. 30; Ps., lxxx. 11: Job, xxxvm, 13 et 15, une lettre dite suspendue, parce (pie placée au-dessus des autre» pour être intercalée panni les syllabes au cours de la lecture, indiquait un autre expédient des sophe rim à l’effet de marquer des variantes admises dans différentes écoles. L'une d’elles, Jud., xvm. 30, a une importance particulière au point de vue de l’intégrité du texte. Voir plus loin. Enfin, nouveau signe, et des plus anciens, imaginé pour indiquer un résultat critique : c’est le noun dit < séparé », ou · inversé », qui marquait comme de crochets ou parenthèses les neuf passages : Num., x. 35 et 36: Ps.. cvn. 23 à 28 et 10, afin d’avertir que ces passages sont transposés et hors de place. Siphra, Num., x, 35; Sopherim, νι, 1 : Sabbath, 115 M16 a. CL Septante pour Num., x. 3536. Ginsburg, p. 33*1-315. Le Talmud ct la Massore nous apprennent, au sur­ plus, que beaucoup de leçons furent introduites par les sopherim dans la lecture des textes sacrés comme partie intégrante dr ces textes, ct d'abord â litre de tradition orale, en attendant qu’elles fussent indi­ quées de manière ou d’autre a la marge. Ainsi fut Imposée la prononciation de certains mots; cc sont les 268 I miqra' sopherim, « prononciation d< scribes ·. Trie lettre (le iwconjonct if) dut être rct ranchéc au commen­ cement de deux ou trois mots dans les cinq passages : Gen., xvm, 5; xxiv, 55; Num., xxxr, 2; Ps.. xi.vuj, 26 et XXXVI. 7: cc sont les 'tttûr sâphcrtm · retran­ chement de scribes »: simple question d’élégance de style, selon Raschl, et qui n’aurait pas son appli­ cation uniquement dans ces cinq cas. Ginsburg, p. 309. Des mots durent être < lus » bien que · non écrits », qerü velâ' krttb; le Talmud en mentionne üx dans II Reg., vni, 3; xvi, 23; .1er., xxxi, 38; l, 29; Ruth, n, 11; m, 5 et 17; La Massore en ajoute quatre autres: Jud., xx, 13; Il Reg., xvm, 20; IV Reg., xix, 31 ct 37. Des manuscrits offrent même un espace blanc laissé comme ù dessein à la place de ces mots. D’autres mots, par contre. « écrits » n'étaient « pas lus *,keftb oeld' qerê*t selon le Talmud : IV Reg., v, 18; Jcr., χχχπ. II; i.i, 3; Ez., xlvhi, 16; Ruth, m, 12; la Massore du Coder babyloniens ajoute: Il Reg., xiii, 33; xv, 21; Jcr., xxxi, 11; xxxvm, 16; xxxix, 12. Le collationne ment des manuscrits pourrait allonger la liste de tous ces cas. Nedurim, 37b-38a et Ginsburg, p. 308-318. Les plus importantes de ces lectures officiellement prescrites sont les qerâln proprement dits ct les sebirin. Ici. c’est la foule envahissante. L’édition Baer du texte inassorétique relève environ quinze cents des premiers; celle de Ginsburg note, en plus, trol.s cent cinquante sebirin. Et il se découvre toujours dans les manuscrits nouvellement connus el collationnés de nouveaux ras des uns ct des autres. Il y a qeré, « â lire, » lorsqu’un mot du texte le plus souvent ou cho­ quant, ou étrange, ou incorrect, ou incompréhensible doit être remplacé par un autre plus convenable, plus naturel, plus correct, plus logique. Il y a sebfr, « opinion», dans la même occurrence, sans que soit estimée nécessaire celte substitution de mots. Toute­ fois, la frontière entre ces deux groupes est restée quelque peu flottante : dans les manuscrits cl même dans les édit Ions massorét iques qerâln et sebirin s’interchangent parfois;cllesseb/nn, dédaignés ù tort par les éditions manuelles de la Bible hébraïque, ont souvent autant cl plus d’importance que les qerâln pour la clarté du texte. Et encore cela n'a-t-il rien d’absolu: les leçons pronées par ccs lectures traditionnelles ne sont pas toujours à préférer à celles du texte, surtout quand, au lieu de reposer, comme cc dut être le plus souvent le cas, sur le témoignage de manuscrits anté­ rieurs à la fixation du texte, elles sont plutôt le fruit de spéculations théologiques. En fait, de par la déci­ sion des sopherim, nombre de ces dernières ont réelle­ ment pénétre dans le texte lui-même où elles ont définitivement remplacé des leçons primitives cl authentiques : la liste en constitue le tlqqûn sôphe· rlm, « correctoire de scribes », (pie nous étudierons plus loin. Enfin, toutes ces lectures el corrections doivent avoir été admises et enjointes en des temps fort anciens, vu que le Talmud interdit d’intn>dulrc dans la récitation publique de la Loi quelque altération du texte que ce soit, voire par déférence ct révérence envers la divinité ou par raison de bienséance. Megilla, 25 a; Schebuoth, 36 a. Voir plus loin. L’activité des Sopherim ne s’est pas limitée Λ ccs indications critiques demeurées apparentes dans leur texte. On sait qu’ils ont compté, supputé, pesé, cata­ logué à l’infini et ù divers points de vue les versets, les mots cl Jusqu’aux lettres de ce texte, avec encore beaucoup d’autres détails non toujours indifférents, tant s’en faut, bien que présentés sous des tonne* parfois énigmatiques. En énumérer simplement tous les chefs serait fort long et, eu égard ù notre but, superflu. Il suffira maintenant de dire que, dignes 1 successeurs ct fidèles disciples des scribes, les πκι«ο- MASSO K E 269 r?/r< ont enfin recueilli religh uscrni-nt toutes ces notations, cl en ont constitué des recueils spéciaux dont les chapitres déjà massore! iques du traité des Sopherim, dans le Talmud, avalent été comme les avant-coureurs; puis, qu'ils 1rs répartirent ct dispo­ sèrent Comme autant d'avertissements. ou, pour employer le terme consacré, comme une haie > protectrice (A both, m, 20), autour du texte reçu, afin d'écarter de celui-ci tout danger d’accommoda­ tion ou de correction de la part des copistes profes­ sionnels, empêchés ainsi d’altérer le texte, ou d'y introduire encore des leçons différentes. ayant sur­ vécu dans les manuscrits ou supposées par les anciennes versions. C’est en cela que résida le meilleur de l’esprit massorétlque. Garder au texte biblique toute sa pureté censée originelle, pour le moins autant qu’assurer a lu postérité tous les éléments jugés nécessaires à son interprétation, fut le but suprême de la Massore. Et il faut reconnaître qu' « elle ne pouvait mieux garantir la conservation du texte sacré que par le moyen de la méthode singulière qu’elle employa cl qui sc résume toute en ces deux mots : · compter, compiler ». « Plus naturelle eût été assurément une transcription exacte; mais le résultat eût été beaucoup plus aléatoire, car toute copie nouvelle devenait inévitablement une nouvelle source de fautes. Pas un codex-type qui n’ait eu encore, en effet, et malgré la Massore de scs marges, ses leçons particulières dans le texte, ct dans la massore elle-même ses variations, suivant les diverses écoles de massorèle.s ct les conceptions personnelles des copistes. Les conditions de la tradition ( toujours donc incertaine en quelque point) du texte hébraïque ne changèrent qu’avec l’invention de l'imprimerie. Seule la composition typographique surveillée pouvait émettre el assurer en nombre des exemplaires de la Bible en édition vraiment stéréotype. Ehrentrcu, l'ntersuchungen liber die Massora, ihre ycschichlliche Entwicklung und ihren Geist. Hanovre, 1925, p. 152. Aussi les Juifs saluèrentils avec enthousiasme la prestigieuse invention qui leur permit soudain de multiplier et de répandre au gré de leur désir la parole de Dieu dans sa pureté native; el leurs premiers typographes appliqués Λ celte œuvre curent-ils conscience de collaborer à une < œuvre sainte ». Brann, (ieschichte der Juden und ihrer Littcratur, Breslau, 1899. p. 266; Ginsburg, p. 779-780. « Nous sommes parfaitement assures — disaient en épigraphe les imprimeurs de l’édition princeps des Prophètes, de Soncino, 1185-1186 qu’il n’est point de coder écrit avec la plume aussi correct que le pré­ sent exemplaire imprimé. Nous avons certainement parmi nous plus d’un manuscrit excellent ct soigné... mais ceux-là même n’ont pas évité les fautes cl les bévues, car ce serait miracle en vérité de trouver un livre exempt de méprises. Ginsburg, p. 801-805. Encore soupçonnaient-ils bien quelques « confusions de lettres ». 11. IXTI-OIUTÉ Dt TEXTE M VSSOIIÊ HQl’E. — Les variantes actuelles de la Massore, dans le texte ou dans les marges, variantes souvent rapportées d’autres manuscrits, ou mémo expressément autori.ées de codices types connus el jouissant d’une grande consi­ dération dans les écoles (jirà'eh), · paraître devant bôs^hef, ou beschet, «honte» : Jerubbescbef, 11 Keg., Dieu »; alors que plusieurs manuscrits, le targum cl xr. 21, que les Septante, la version syriaque el la le syriaque ont aussi l’actif. Cf. au surplus. Ex., Vulgate lurent encore Jerubbaal; Ischbôschef, II Beg., xxm, 15, 17; xxxvi, 20, 23; Dent., xvi, 16; xxxi. 11 ; η, 8-15, etc. Ginsburg, p. -100-101. On sait aussi que Is., i, 12, etc. Ginsburg, p. -157-159. metek est un autre litre de .lahvé, seul vrai · roi » Aux temps machabécns. lors de la profanation du temple dc Jérusalem par Antiochus Épiphane, d'Israel : Num., xxm. 21; Dcut., xxxm, 5; .1er., xxxiii, 22; Ps., v, 3; x, 16; xxix, 10, etc., mais litre I Mach., I. 41-64, et de l’usurpation du souverain aussi des odieuses idoles des nations voisines, comme pontificat par Alcimc, vu, 1-22, Onias (IV) fils du le montrent encore les Septante (αρχών) dans les grand prêtre légitime dépossédé. Onias IIL avait bâti passages Lev., xvm, 21; xx, 2-5. Pour empêcher que en Égypte, à Léontopolis. ville de la préfecture la divinité du * roi » d’Israël ne fut atteinte et com­ d’Héliopolis, un temple à lahvé doté par le roi Ptolépromise même en pensée par une identification tou­ mée Philadelphe lui-même, et cela sinon à la grande jours possible chez, les Juifs avec la hideuse image joie des Juifs palestiniens, du moins avec leur tolé­ du · roi-idole . les mêmes scribes introduisirent la rante sympathie. Josèphe, Anlitj., xn, 9, 7; xm, 3. 1-3; hel. jud., i, 1. I ; vm, 10. 2 et 3; Coni. Apion., lecture môlek, ou mUkôrn, dans ces passages et dans n, 5; II Mach., i, 1 sq.; 1H. n, 16-18. Ceux d’Égypte, plusieurs autres tels que; III Keg.. xi.5.7.33; IV Keg., xxm. 10,13; .1er., xxxm 35, etc., d’où nous sont venus et ils étaient nombreux, purent ainsi deux siècles les faux noms propres dc divinités chananéenncs durant, 140 avant J.-C. -71 apres J.-C., adorer lahvé Moloch ct Milcon. Ginsburg, p. 159-161. dc la manière prescrite par les rites mosaïques. Comme nous l’avons marqué, la Massorc avoue par Un texte d’Isaïe, xix. 18-25, semblait prédire el ailleurs une vingtaine de corrections opérées dans le autoriser cet établissement extraordinaire parmi cinq texte. La véritable leçon primitive indiquée expres­ villes égyptiennes » dont · l’une serait appelée » en sément à la marge des manuscrits (Br. Mus., Orient., conséquence, et tout comme Jérusalem elle-même, 1379, 268 ô; 23/9. 108 a; 2365, 13« b) nous révèle « cité dc Injustice ·. Cf. Is., i, 16. C’est, du moins, la par comparaison qu’elles curent pour but dans leçon supposée par le grec des Septante: πόλις άσεδέζ l’intention des correcteurs, de sauvegarder, ici, la ( =χ héb. : haççedeq), que l’interprète d’Isaïe n’a pas transcendance de lahvé en supprimant un anthro­ voulu traduire, obéissant déjà sans doute au scru­ pomorphisme : II Hcg., xsi, 12; Ez„ vm, 17; Zach.. pule dc mettre en parallèle les deux temples, celui n, 12; .lot», vu. 20; Lam., m. 20; là, sa sainteté dc la métropole, seul orthodoxe, et celui de Léon­ contre toute offensante attribution : Num., xi. 15; topolis, bientôt suspect dc schisme. I n premier sopher Job, xxxm. 3; ailleurs, sa suprême dignité et majesté introduisit l’altération, apparemment suggérée par contre toute atteinte d’irrespect : Gen., xvm. 22; l’idée du voisinage d’Héliopolis : halteres, · du soleil », 1 Beg., m. 13; .1er., n, 11; Os., iv, 7; Mal., i. 13; leçon d’une quinzaine de manuscrits, de Symmaquc Ps . xvi,20; son immortalité : Hab., i, 12; ou encore (ήλ(ου), de la Vulgate civitas solis, dc la version h· crédit religieux d’Israël (à l'opposé de Juda) qui arabe dc Saadia ct des pins anciennes traditions, ne devait pas être, malgré l’histoire, suspecté dc Menacholh, 110 a. (Peul être l'altération fut-elle polythéisme : H Hcg., xx, 1 sq., ou dc personnes plutôt, abstraction faite de la vocalisation massorètelles que la mère dc Moïse : Num., xm 12. ct peuttique : hah(a)r(a)s « du lion » Léontopolis.) Γη on ajouter. Moïse lui-même, dans Jud., xvm. 30. autre sopher prétendit lire à son tour : haheres, < de ou le · noun suspendu sur le nom de Môscheh la destruction ; c’est notre leçon massorétique, celle (Moïse) pour contraindre à la lecture Menasscheh aussi d’Aquila, de Théodot ion, de la version syriaque, (ManasscJ lavait dc tout soupçon d’idolâtrie la ct le seul terme qui. au jugement du scribe, pût désor­ postérité du grand législateur dans son petit-fils mais convenir à cette cité d’opprobre en face du Jonathan, prêtre dr Micah,puis des Danitcs. Ginsburg, temple hiérosolymltaln restauré et rendu au culte dc p 347-363. Sans restituer les leçons originelles, la lahvé. Le targum des Prophètes, embarrassé, adopta 273 MASSOKE les deux leçons alternantes condamnant à « la desIructlon la cité de Hcth-Schcmesih . ville du soleil, Heliopolis... Voir, au surplus. Dbtionn. de la Bible, Paris, 1912. t. ni, col. 992, 993. L’Ecclésiasle soulève le problème dc l'immortalité de l'âme el le pose sous forme interrogative : · Qui connaît, dit-il. Je souille de l'homme? etl-Ce qu'il monte vraiment en haut...? », ni, 21 ; avec peut être le doute qu’il n’en est rien, mais doute provisoire el cartésien, puisque la solution afllrmatlvc est donnée plus loin, Xiî, 7 : · Le souille de ( l’homme) retourne à Dieu qui l’a donne. » Toutes les versions ont entendu en ce sens le n initial de l'hébreu, hù'ôlâh'l Mais la Massorc s’est émue quelque jour de cc semblant dc scepticisme rl a fait, par une ponctuation particulière, dc l'inter­ rogatif un relatif : «Qui connaît le souille dc l'homme. qui monte en haut...? » : ce qui sonne mieux assuré­ ment aux oreilles pics, mais n'en détruit pas moins l’harmonie de l’argumentation dans tout le passage : hà'uldh. Aucune dc toutes ces altérations, pour importantes qu’elles soient très souvent au point dc vue dc l'intel­ ligence ct dc la clarté du texte, ne détruit rien dc la croyance juive el n'y change rien dc caractéristique ou d'essentiel, il en est de meme de certaines diver­ gences parfois considérables qui existent entre notre recension rnassorétique, ct la recension hébraïque supposée par les Septante dans les Prophètes ct les Haglographcs. Le grec de I Beg., xvni,6-xix, 1, four­ nit par exemple un texte beaucoup plus court que l’hébreu, dans un récit parfaitement ordonné et vraisemblable que déparent ct affaiblissent considé­ rablement les additions visiblement postérieures faites au texte rnassorétique. Dans le livre grec de Jérémie un discours du prophète, xxv. 1-13, sert d’introduction à une série d’oracles contre les Gentils, xxv, 11-xxxi, que l'hébreu a reportés beaucoup plus loin, et dans un ordre tout différent, à la fin du livre : xlix, 34-39; xi.vi; l-u: xlvui. 1-7: xlix. 7-22: xî.ix, 1-5; xlix, 28-33; xlix, 23-27; xi.vm. Voir cidessus, t. vm, col. 819 sq. Le psaume ix (grec) alpha­ bétique a été coupé en deux dans l'hébreu, ix et x. avec suppression de trois strophes, addition d’une strophe nouvelle, ix, 20-21. ct dérangements dans l’ordre des versets. La partie poétique du livre dc Job contient dans l'hébreu rnassorétique une foule de développements qui n’existaient pas dans le texte primitif des Septante... Mais ces éléments nouveaux, apparemment introduits dans ce livre de Job et dans celui des Bois par des recenseurs s'autorisant dc textes plus complets, encore qu'ils intéressent le déve­ loppement doctrinal et l’histoire sainte, n’y modi lient rien de traditionnel ni d’essentiel, el les remanie­ ments subis par le livre de Jérémie et par celui des psaumes n’ont de portée qu’au point de vue littéraire pour le premier, et, pour le second, qu’au point dc vue exclusivement liturgique, qui paraît bien avoir dominé dans le temple et dans la synagogue l’arran­ gement de la collection. Plus grave assurément serait l’accusation portée contre les Juifs par quelques Pères des premiers siècles d’avoir altéré le texte dc l’Ancien Testament dans les passages qui étaient favorables aux chrétiens, si elle était fondée sur des faits réels. Ainsi Justin. Dial., 71, 84. /*. G., t. vi. col. 641. 673. reproche aux Juifs de lire dans Isaïe, vu, I I. νεανις * jeune fille /. au lieu dc παρθένος · vierge »; comme aussi, Ibid., 72. 73, col. 611-645, d’avoir supprimé dans le psaume xcvi, 10 (grec cl Vulg. xcv) les mots : άπό τού ξύλου, (psautier romain : Dominus regnavit λ ligno). Tertulllen. De cultu I em., i. 3, P. L., t. i, col. 1308. dit aussi que les Juifs ont retranché des Écritures plusieurs choses concernant le Messie : rejecta... codera 274 quae Christum sonant. Origènc, Ad African., 19, P, G.. I. xi, col. 69, 72, parait faire planer sur les livres hébreux le soupçon de fraude en assurant que hoc solum pro vero habendum in Scripturis divinis quod Septuaginta interpretes transtulerunt’, nam id esse solum quod auctoritate apostallea confirmatum sit. Ct. In Jerem., hom. xvi, 10, ibid., t. xm.coL 119, 452. Saint Jean Chrysostome, In Matth., hom. v, 2, P. G., t. lvji.coL 57, formule un semblable soupçon à propos d’Isaïe, vu, 14 : Post Christi adventum interpretati sunt Judirique manserunt, unde in suspicionem cadunt utpotc qui ex inimicitia sic potius dixerint (non virgi­ nem, sed puellam), ac prophetias de industria obscure converterint. - - Ajouter ici l'accusation séculaire d’avoir altéré sciemment dans le psaume xxn (xxi) 17, le mot si expressif kd'ûrû (ou kâ'rû), όρυξαν. foderunt manus meas et pedes meos, en celui, inin­ telligible, dc kâ'ûri, sicut leo. On aura remarqué déjà que pour Is., vu, 11, Justin condamne non le texte hébreu, mais la traduction grecque d’Aquila; que sa critique porte non sur la teneur elle-même, mais sur l’interprétation; ct que pour le psaume xevi, 10, la leçon a ligno, άπύ τού ξύλου, n’a dc répondant dans aucun manuscrit hébreu, ni dans aucune version faite directement sur l’hébreu : elle ne peut venir que dc la κοινή, vulgate hellénique, pro locis et temporibus et pro voluntate scriptorum, vetus corrupta editio. S. Jérôme, Epist., cvx. Ad Sunniam ct Fretellam, 2, P. L., t. xxn, coL 838. D’autre part, Tcrtullien vise simplement le livre apocryphe d’Hénoch. qu’il tenait pour canonique, ct n'atteint ainsi qu’indircctemcnt les Écritures divi­ nement rétablies, selon lui. par Esdras après la captivité. Dc son côté,saint Jean Chrysostome n’accuse nullement les Juifs de falsification du texte hébreu, mais visiblement d’avoir à dessein traduit dc manière obscure les prophéties messianiques. Quant à Origène, non seulement il ne donne aucune preuve du fait qu'ii avance, mais au témoignage de saint Jérôme, In Isaiam, vi, 9, P. L., t. xxiv. col. 99. il sc prononce, in octavo volumine Explanationum Isaiæ en faveur des Juifs. Et Jérôme lui-même, qui < soupçonnait » que les Juifs avaient retranché quelques mots du Deuté­ ronome pour échapper à la malédiction. In Ep. ad Gal., I. 11.1. xxvi. col. 357, n’est point trop affirmatif : Incertum habemus utrum Septuaginta interpretes addiderint ...an in veteri Hebraico ita juerit, et postea a Judicis deletum sit. El on peut dire en effet que la comparaison de la Bible hébraïque et dc la Bible grecque ne trahit en réalité, dans aucun cas. une alté­ ration du texte hébreu qui aurait été faite en vue de combattre les interprétations reçues parmi les chré­ tiens. Les docteurs juifs doivent vire aussi innocentés de la corruption volontaire du texte de Ps., xxn. 17. Bien que la leçon kâ'dri soit prédominante, il n’a pas manqué de · manuscrits corrects » où la leçon tradi­ tionnelle des Bibles grecques et latines, kâ'àriï, sc rencontrait dans le texte mvuie, bien que notée d’un qeré. au témoignage dc l'éditeur dc la Bible rabbinique de \ enise. 1521-1525. Jacob ben-Chayim. I. iv. Mass, finalis, lettre Aleph. Du reste la massorc du passage signale pour le mot, avec une vocalisation particulière, un « sens différent de sicut leo et en fait en conséquence, un verbe, (‘.elle de Num . xxiv, 9, ccrlilic pour le psaume la lecture kd'àrû. foderunt, au ketib. Et c’est en vain que des critiques comme Hupfeld, Die Psalmen. Gotha, 1858. I n. p. 25 ct Baer. Liber psalmorum (édit, massor.). Leipzig. 1880, p. 91. accusent Bcn-Chayim d’avoir falsifié lui-même la Massorc dans ces passages pour la gloire de Dieu cl pour plaire à son imprimeur chrétien »; car ' tout important Codex avec la Massorc reconnaît au mot 275 M ASSO RE les deux sens (donc les deux orthographes)·, y compris un manuscrit de la Bibliothèque de l'UnivcrsÎté de Halte que Hupfcld eût pu consulter. Ginsburg, p. 968971 HL VaI.EUR TIIÊOLOOIQUE IW TEXTE MASSOKÉT1QUE. *— Γη fait qui montre bien en quelle estime et autorité les Juifs des siècles post-exiiiques tenaient le texte de leurs I ivres sacrés, c'est celui des quinze passages de la Loi où les Septante, selon le Talmud et les Midraschim, modifièrent l’hébreu original, par l'effet d’une grficc octroyée à chacun d’eux » pour ampliation du sens doctrinal de ces passages : Gcn., r. l;i. 26; il 3; v. 2; xi,7; xvm, 12: xi.ix, 6; Ex., iv, 20: xn, 40; xxiv, 5 et 11 ; Num., xvr, 15; Dont., iv, 9; xiv. 7; xvii. 3 et Lev., xi, 6. Bab. Megilla, 9. Ginsburg. Jacob b. Chaytei Ibn Adontjah'x Introduction Io the Rabbinic Bible, Londres, 1867, édition avec notes explicatives cl traduc­ tion; J. Buxtorf (l’Ancieni, liberius, siuc commentarius masorethlcus, Bâle, 1620, t. n «le la Biblia maxima rabbi· niai, explication de la Massorc. histoire des innssorétes; cl Claids Masorir, explication des mots mavsorétiques, 2· édit., Bâle, 1665 et 1700; Ihxvrnat. Petite introduction d l'étude de la Massore, dans la Brime biblique, 1902, p. 551563: I ne page de la Massorc; 1903, p. 529-519: lui langue et le langage de la Massorc. A. Terminologie grammaticale; 1901, p. 521-516 et 1005. p. 203-231. 515-512; B. Lexique nmisorétique. 2* Quelques études maxsuréliqucs, Wallon, Prolego­ mena h la Bible poly glottede Londres, c. iv, dnns le Sacra· Scripturtr cursus completus de Migne. Paris, 1839, t. i, co|. 265-290; B. Simon, Histoire critique du Vieux Testa­ ment, Rotterdam, 1685.1. 1, c. x.viv sq., p. 131-159; Harris, The rise and development of the Massorah, da iitThe Jewish Quarterly Review, 1889, t i. p. 128-142; 223-257 ; St rock, Prolegomena critica in Vetus Testamentum hebr., Ixdpzig. 1873; Blau, Mason tisclie Inlersuchiingcn, Strasbourg, 1891, el M ass ordic Studies, dam The Jew. Quart. Review, 1896. t. vin, p. 313-359; 1897. t. IX, p. 122-114, 471-190; 278 M ASSOUL1E Introduction to the massorelleo-crltlcal edition of the Hebrew Bible, Londret, 1897 : 1. lui forme extérieure du texte, 11. lx texte lui-même... I-o Massorc, son origine et Ginsburg. wm développement. Histoire et description des manuscrit!. Histoire du texte imprimé; Ehrrntrru, f ‘nlrriuchungen uber die Maxiora, ihre gcirhichlllchr Entadeklung tmd ihrrn Grill, Hanovre, 1925. 3· Editions du texte avec la Massore.— Jacob ben-Chaylm, Venise, 1524-1525, édition princcp< en quatre volumes infolio. le texte avec une jMirtie seulement de la Massore, 1rs targum» d’Onkeîos et de Jonathan et les commentaires de Baschi, A ben-Erra, David Kimchi. R. Ix?v| bcn-Gerxon, Moise Kimchi et Sandia, première édition avec en marge les qcrdln et les sebtrin. Édition type de toctes les autres. Dr nos jours : A. Hahn, Biblia hebra Ica secundum edi­ tiones Jos. Athla·, Jonnnis Lciuden, Io. Simonis aliorumque, imprimis E. oan der Hooght..., 1875, avec explication de la Massorc; nouvelle édition, l^lpzig, 1893; Barr (et De­ litzsch), lx*ipzig. 1869 sq„ notes critiques pour Tétablusemrnt du texte, séries de notations mnssorétiques avec explications; (Jir. I). Ginsburg, Massordico-critical text of the hebrein Bible, 1891; 2’ édit. 1966, texte de l’édition .Jacob ben-Chayim, divisions selon 1rs anciens chapitres massorétiqurs (sedarim/, çrnl/n rt«ebirin. variantes margi­ nales des anciens codices-types cités dans la Massorc ellemême, aujo\M*d*hui jterdus, variantes autorisées par les manuscrits et 1rs anciennes versions leçons des écoles orientales et occidentales; quelques leçons de* anciennes versions non autorisées par les manuscrits... 4· Éditions de la Massorc. — FrensdorfT, Die Massora magna, première partie seulement : Maiorctischrs Wôrterbuch (der die Masora in alphabetischer Ordnung, Hanovre et Leipzig. 1876; Chr. D. Ginsburg, The Massorah compiled /rom manuscripts, alphabetically and lexically arranged, I sol. In-fol., 1880-1905. βι0οτ< (VI ASSO U LIÉ Antonin (1632-1706), né à Tou­ louse, le 28 octobre 1632. prit l’habit de iaint Domi­ nique le 21 avril 1647. Il fut prieur du noviciat, puis provincial pour la province de Toulouse; le P. Cloche l’appela à Home en 1687. et il devint assistant général; il occupa cette fonction jusqu’à sa mort le 22 janvier 1706. En 1697, il fut chargé d’examiner le livre de I-’énclon sur les Maximes des saints ((Euvrcs de Féne­ lon. édit, de Saint-Sulpicc, 1851, l.ix, p. 249, 269,270, 287. 323. 321). Le premier écrit du P. Massoulié a pour titre : Méditations de saint Thomas sur les trois voies purga­ tive, illuminative et unitity, pour les exercices de dix jours, avec la pratique des méditations du même saint Thomas, ou Traité des vertus, dans lequel les actes des principales vertus sont expliqués en particulier, in-12. Toulouse. 1678; 2 vol. in-12. Toulouse. 1700. 1703 (Journal de Trévoux de mars 1704, p. 366-374). Ces méditations sont parfois très louchantes et certaines considérai ions très profondes, spécialement sur l’amour de Dieu qui est une source de grandes lumiè­ res. L’ouvrage capital du P. Massoulid est le Divus Thomas, sui interpres, de divina motione et libertate creata, 2 vol. in-fol., Rome, 1692, 2’ édit.. 1707-1709, dédié à Innocent N. La première dissertation étudie la motion divine dans l’ordre naturel; la deuxième étudie la liberté créée et spécialement la liberté d’indifférence et la conciliation de la liberté avec la motion divine; la troisième dissertation étudie la motion divine dans l’ordre de la grâce, la grilce suffisante et la grâce efficace; enfin la quatrième étudie la motion divine dans l’état d’innocence. Dans cet écrit, Massoulié montre que la théorie de la prémol Ion physique n’est point une invention de Panez, comme le pré­ tendent les adversaires de celle thèse, et toute la seconde partie du t. n combat les théories de Jansénius. examine les cinq propositions et montre, contre l’évêque d* Y près, que la grâce d’Adam et des anges était une grâce efficace par elle-même et une motion divine, comme la grâce actuelle accordée aux hommes (Journal de Trévoux de septembre 1712, p. 15361569). L’ouvrage fut attaqué par la Eaculté de 279 MASSOULIÉ — M ASSUET 280 Douai en 1722, mais l'affaire fut portée à Home ct 581); une préface ct trois disertalions préliminaires l'écrit fut approuvé le 18 juillet 1729. étudient tout ce qui sc rapporte Λ saint Irénée : Le P. M.issoulié combattit aussi le quiétisme dans histoire des hérésies, vie et doctrine du saint, parti­ un Traité de la véritable oraison, où les erreurs des quléculièrement au sujet des mystères de la Trinité et de Γ Incarnat ion, du péché originel, de la grâce et des listes sont réfutées et les Maximes des Saints sur la sacrements. Massuet examine toutes 1rs éditions vie intérieure sont expliquées selon les principes de saint Thomas, in-12, Paris, 1699. L'ouvrage est dédié I antérieures, les discute et présente le texte le plus pur; à Noalllcs dont le P. Massoullé fait l’éloge. Dans eel I il éclaircit ct explique, par des notes, les passages écrit, composé avant l’affaire de Fénelon, dont il difficiles. Il lit cette édition nouvelle pour réfuter connaissait cependant le livre, il attaque les thèses les erreurs propagées par E. Grabe, d’Oxford, le de l’archevêque de Cambrai qui se plaint avec quelque dernier éditeur <ΓIrénée. Grabe avait, dit-on, préparé vivacité (Lettre à Chanterac, 2 janvier 1699, dans une réponse qui n’a pas été imprimée : Jrenirus ad Œuvres de Fénelon, édit, de Saint-Sulpice, 1851, I novam editionem instructus ac ad defensionem contra Massuetum paratus. Le Cerf de la Vléville a longue­ t. ix, p. 638, 639). Massoullé compléta son travail dans ment étudié le travail de .Massuet, Bibliothèque histo­ le Traité de l'amour de Dieu où la nature, la pureté et rique cl critique des auteurs de la Congrégation de la perfection de la charité sont expliquées selon les Saint-Maux, p. 329-3 HL principes des Pères, surtout de saint Thomas, in-12, Quelque temps après, Massuet publia le tome v Paris, 1703 (Journal des Savants du 12 novembre 1703, des Annales O. S. /L, in-fol., 1713, avec quelques addi­ p. 580-585 ct Mémoires de Trévoux de février 1701, tions â l'œuvre de Mabillon; dans sa préface, Massuet p. 268-289). Ajoutons enfin que le P. Massoullé donne un abrégé de la vie de Mabillon el de celle de publia un Supplément à la théologie de l'esprit el du Kuinart, scs deux prédécesseurs, qu’il défend contre coeur que le P. Contcnson avait laissée inachevée. certaines attaques; il lit aussi quelques recherches Michaud, Biographie universelle, t. xxvn, p. 239; Morérl, pour le tome vt. En lin le tome xin des A mandates Le grand dictionnaire historique, édit. 1759, t. vu, p. 328litteraria- de Schelhorm, Francfort, 1730, donne cinq 329; Feller, Biographie universelle, édit. Pcrennès, 1812, t. vui, p. 249; Richard et Giraud, Bibliothèque sacrée, lettres de Massuet au bénédictin allemand, Bernard t. xvi, p. 286-288; Quétif-Echard, Scriptores Ordinis Pae­ Pcz: ces lettres contiennent surtout des nouvelles dicatorum, t. n, col. 769-770 cl 827-829; Touron, Histoire littéraires, mais elles montrent les relations que Mas­ des hommes illustres de ΓOrdre de saint Dominique, 1719, suet entretint avec quelques chefs du parti jansé­ t. v, p. 751-773; P. Mortier, Histoire des maîtres généraux dt niste. l’Ordre des Frères Prêcheurs, Paris. 1911, t. vu, p. 258-261; Massuet a laissé quelques ouvrages inédits que l’on Coulon, Scriptores Ordinis Pnrdlcatnrum, fasc. i, 1910, trouve ù la Bibliothèque nationale : inss. français, p. 71-79; Baissons, Vie d* Antonin Massouliè dominicain, 17 260, 17 GSO, 19 664 et 18 817; ce dernier ms. ln-4·, Paris, 1717; Dupin, Bibliothèque des auteurs ecclé­ siastiques du XVIP siècle, t. iv, p. 460-172; Dictionnaire des contient les Annales de Saint· Germain-des-Prés, auteurs ecclésiastiques, I vol. in-8·, Lyon, 1767, t. m, p. 179œuvre de Kuinart Jusqu’en 1709, ct de Massuet a 180; Supplément au Nêcrologc des plus célèbres défenseurs partir de 1709. Mais le travail inédit le plus intéres­ et confesseurs de la vérité des XVIP ct XI IIP siècles. In-12, sant de Massuet est assurément celui que signale ». L, 1763, p. 15-16; Biographie toulousaine, Paris, 1823, Tassin. Durant toute sa vie, Massuet étudia les œuvres t. n, p. 29-30; Hurler. Nomenclator, 3· édit., t. IV, col. 663de saint Jean Ghrysostome ct il composa un gros In665; Kirchcnlcxicon, t. vm, col. 977-978. folio, intitulé : Augustinus gnreus, dans lequel il J. Cahiieyiu:. avait recueilli de nombreux textes de ce Père où la MASSUET René (1665-1716), naquit à Sainlgratuité ct l’efficacité de la grâce sont mises en relief. Ouen de Mancelles, près de Bernay. diocèse de Les Jansénistes ont puisé à pleines mains dans ce Lisieux, le 3 août 1665; il lit profession chez les travail de Massuet pour rédiger leur livre des liera· bénédictins à Notre-Dame de Lire, le 20 octobre 1682; pies, 8 vol., in-4·. puis il enseigna la philosophie à l’abbaye du Bec ct la théologie à l’abbaye Saint-Étienne de lécamp. Il Michnud, Bibliographie imiinrscllc, t. xxvn, p. 2^19, 240; étudia particulièrement la théologie positive ct tra­ Hœfer· Nouvelle biographie générale, t. xxxiv, col. 217; vailla â achever l'œuvre de Mabillon ct de Kuinart. Quérnrd, La France littéraire, t. v, p. (H3-611; Morêrl, Ix 11 mourut ù Sainl-Germain-des-Prés, le 19 jan­ grand dictionnaire historique, édit. 1759, t. vu, p. 329 cl vier 17U.. Suppl., t. H, p. 85; l’eller. Biographie universelle, édit. Pércnnès, 1812, l. vm, p. 250; lUchnrd cl Giraud, BiblloLe P. Massuet a publié la Lettre d’un ecclésiastique theque sacrée, t. xvi, p. 288- 289; 'Fassin, Hisloin littéraire au li. P, E. L. J. (Etienne Langlois, J.) sur celle qu’il de hi Congrégation de Satnl-Maur, in-t*», Paris et Bruxelles, a écrite aux IL P. Bénédictins de la Congrégation de 1770, p, 375-379 ct François, Bibliothèque générale des écri­ Sainl-Maur touchant le dernier tome de leur édition de vains de POnlre de saint Benoit, 4 vol. in-4·. Bouillon, 1777, saint Augustin, in-1% Osnabrück, 1699. Les invecti­ 1 n, p. 216-219 (même texte que Tassin); Le Cerf de lu Vlêves grossières qu’on trouve à la lin de cet écrit ne ville. Bibliothèque historique et critique de la Congrégation sont pas l’œuvre de Massuet (sur celte affaire, voir de Xaint-Maur, ln-12, lui Haye. 1720, p. 327-311; Nêcrologe des plus célèbres défenseur* ct confesseurs de la irrité du Ingold, Histoire de l’édition bénédictine de saint XVIIP siècle, F* partie, in-12, Paris, 1760. p. 33-34; NmiAugustin, in-8·, Paris, 1903). Puis il écrivit une Lettre velles ecclésiastiques, du 9 janvier 1740, p. 8; Dictionnaire à M. l'évêque de Baycux sur son mandement du 5 mai historique des auirurs ecclésiastiques, 4 vol. In-8·, Lyon, 1707, portant la condamnation de plusieurs propositions 1767, t. m, p. I8O; Bouillot, Biographie ardennaise, 2 vol. extrades des thèses soutenues par les B. P. Bénédictins in-S“, Paris, 1830, t. n. p. 190-197; Vnnel, Ixs bénédictins de la Congrégation de SainLMaur de l’abbaye Saintde Saint-Germain des Près ct les savants lyonnais, d’après Etienne de Caen, in-12, La Haye, 1708; dans celte leur correspondance, in-8·, Paris, 189 I, p. 289-365, et Nécrolettre, datée du 3 Janvier 1708, Massuet veut montrer I loge des religieux de la Congrégation de Salnt-Maur, décédés que les propositions censurées par M. de Nesmond I a l’abbaye de Saint-(icrmain-des-Près, in-4*’, Paris, 1896, p. 108-111 ; Th. I.cbrvton, Biographie normande, 3 vol. in-8·, sont parfaitement exactes. Mais le travail capital du I Rouen, 1856-1861, t. m. p. 51; Frère, Manuel du biblioP. Massuet est l'édition des œuvres de saint Jrénée I graphe normand, ou Dictionnaire bibliographique rl histo­ qui a pour titre : Sancti Ireruri episcopi Lugdunensis rique, 2 vol. in-8% Rouen, 1860, t. n, p. 289; Ourscl, Nomct martyris detectionis et eversionis falso cognominatu· I vclle biographie normande, 2 vol. in-8% Paris, 1886, l. u. agnitionis, seu contra luvreses libri quinque..., in-fol., p. 215; Hurler, Nomenclator, t. iv, col. 827-829; KirchenParis, 1710 (Journal des Savants du 19 janvier 1711, I lexicon, t. vm, col. 978-979. p. 29-32, ct Mémoires de Trévoux d’avril 1711, p. 557- • J. CAltnEYRIL 281 MASTBI US DE MELDOLA MASTRIUS DE MELDOLA dis frères mineur* conventuels (1602 1673).- Barthélemy Mastrins naquit à Mcldolit, en 1602. Il avait achevé scs cours de littérature et de logique et commencé ses études de philosophie, lorsque, vers l'Age de quinze ans, il demanda son entrée dans l’ordre des frères mineurs conventuels. Il prit l’habit à Césène, le 26 novembre 1617. Après sa profession, il fut envoyé A Bologne. Tout en étudiant les sciences philosophiques et théologiques, il ne négligea point les lettres ct composa un poème en l’honneur de saint Bonaventure Le 28 septembre 1621, il était fait bachelier, el en 1623 le ministre général rappelait A la charge de maître des études a Parme, puis l’envoyait de nouveau à Bologne. Maslrius ne demeura point longtemps dans celte ville. Il partit la mémo année pour Naples où il étudia sous la direction du P. Joseph de Trapani, théologien sect isle qui, le premier, en analysant la doctrine de Duns Scot sur la prédestination ct le concours divin, crut y découvrir la théorie des décrets concomitants, système intermédiaire entre le moli­ nisme ct le sentiment de Banez. Maslrius adopta entièrement les idées de Ί Tapani ct les soutint tou­ jours. Franchini, Hibliosofla c memorie letterarie di Scritlon Francescani Conventual i ch' hanno scrilto dopo l'anno 1585, Modène, 1693, p. 81-100,* P. Minges, O. F. M., Duns Skotus ünd die thomistisch-molinis· lischtn Kontrouersen, dans les Franziskanische Studicn, Münster, 1920, t. vu. p. 11-29. En 1625, Il devint étudiant au collège Salnt-Bonavcnture établi A Borne par Sixte-Quint. Là, il se lia d’amitié avec Bonaventure Bellulus de Catane et lit le projet de rédiger avec lui un cours complet de philosophie selon le système de Duns Scot, Franchini, loc. cit., p. 111-113; Hurter, S. J., Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 20; Vincenzo di Giovanni. Storia della Filosofia in Sicilia, Païenne, 1873, t. i, p. 111-116. Le doctorat obtenu, .Maslrius et Bellulus se mirent à l’œuvre et, au cours de leur enseignement à Césène, Pérouse ct Padoue, préparè­ rent leur grand ouvrage. Ils commencèrent par publier les Disputationes in libris Physicorum, Venise, 1637. Le succès fut considérable. D’autres volumes sc succé­ dèrent rapidement : In libros Aristotelis de generatione et corruptione, Venise. 1610; In libros de. cado et mundo, Venise, 1610; In libros de anima, Venise. 1613; In Organum Aristotelis disputationes logicales, 2· édit., Venise, 1616. Lorsque Bellulus dut sc séparer de Maslrius ct retourner en Sicile, l’ouvrage était presque terminé. .Maslrius l’acheva en composant ses Dispu· lationes in XII libros Metaphysics, Venise, 1616-1617, dont le second volume fut dédié au pape Innocent X. Ces divers écrits, plusieurs fois imprimés séparément, furent réunis dans les éditions complètes de Venise, 1678, 1688. Dans l’élaboration de cette œuvre très considérable, des divergences de vue étaient inévita­ bles; aussi Maslrius eut-il à soutenir de vives contro­ verses avec Matthieu Ecrchi, Scotus et Scotlstæ Delhi· tus et Maslrius expurgati a querelis Ferchivnis, Ferrure. 1650. D’autres disciples célèbres de Duns Scot, Alexandre Bossi de Lugo, Mgr Pavazzi. évêque de Ferrure, le P. Ponlelongho de l’acnza et surtout Jean Ponce, lecteur de philosophie du collège Saint-Isidore de Borne el professeur au Collège romain, discutèrent aussi plus d’une fols ses idées. Mastrius se disposait à composer un cours de théologie scion Duns Scol, lorsqu’il fut élu ministre provincial de Bologne, le 11 septembre 1617. Son triennat d’office achevé, il reprit son œuvre. Le Commentaire sur le premier livre des Sentences de Duns Scot, dédié au Card. Albizzi. parut en 1655, celui sur le second livre en 1659. Maslrius lit hommage de ce dernier écrit au pape Alexandre VIL Suivirent bientôt le troisième ct le ’lutricmc livre, Venise. 1661. En 1662, Mastriusélait Μ Λ T É B IA L ISM E ET MONISM E 282 nommé temporairement vicaire général des conven­ tuels en Italie, mais cette charge ne l'empêcha point de préparer son dernier grand ouvrage : Theologia moralis ad mentem .S’. Bonaventura et Scoti, Venise, 1671. Sans contredit · Mastrius ct Bellutus sont au premier rang parmi les grands défenseurs de la doc­ trine du Docteur Subtil, cl peu de théologiens du xvn· siècle leur sont comparables ». P. Dominique de (laylus, O. M. C., Merveilleux épanouissement de Γ École scotiste, dans Études franctsacines, Paris, 1911, t. xxv, p, 633. Mastrius mourut à Mcldola en janvier 1673. Saint Jean de Cupertino, qui le con­ naissait bien, l’avait toujours encouragé dans ses travaux théologiques. Bonn vent uni Theulus, Triumphus Seraphicus collegii S, Bonaventure, VcJlctri, 1655, p. 59, 60; S boni Ica, Supple· mtnlum ad Scriptores, Home, 1806, p. 118. E. Longpré. MASTROFINI Marc, ecclésiastique italien (1763-1813). — Né à Montc-Cornpalri, près Home, il fut ordonné prêtre en 1786, et professa longtemps la philosophie ct les mathématiques au collège de Frascati. L’ensemble de son œuvre qui est considé­ rable ressortit plutôt à la littérature cl â la philologie» nombreuses traductions italiennes d'auteurs classiques; dictionnaire des verbes italiens; pièces poétiques sur ΓAncien ct le Nouveau Testament; ou à la mathéma­ tique, Amplissimi /rutti do ra^coghersi ancora sul calendario gregoriano. Borne, 1831. Mais le professeur s'égara aussi dans la théologie; il fit paraître en 1816 une Metaphysica sublimior de Deo trino et uno, ίη-8·, où il voulait démontrer par la seule raison l'existence du mystère de la Sainte-Trinité. Voir Franzelin, De Deo trino, 4· édit., p. 256-260. Cet ouvrage suscita de graves embarras à l’auteur ct resta inachevé. — Autres écrits : Le usure, libri III, Borne, 1831». L*anima umana e i suoi stati, 1812. G. Gazolfl. Mrmaric de M. Mastrofini, Home. 1843; llœfrr. Xoui^llr biographie générale, t. xxxiv, col. 221; Hurter, .X«»menrtutor, 3· édit., t. v a, col. 1188. È. Amann. MAS U CCI Antoine, né a Naples vers 1625, entra jeune encore chez les mineurs conventuels de sa ville natale el se lit bientôt un nom parmi les lettrés de son temps. Il n’était âgé que de cinq lustres, pour parler comme lui, quand sur de pressantes instances il fil imprimer un volume de Punegirici sacri, in~t% Naples. 1650. Inscrit â T Academia degli erranti, Masuccl parait s’ètrv donne à la littérature plus qu’aux etudes théologiques, dans lesquelles cependant il sc fil apprécier par le Joan. Calvinus expugnatus, ceteriquc recentlores htvrelici profligati, dont le t. Ier parut seul, in-4·, Naples, 1680. Le second tome demeura manuscrit, ainsi que d’autres ouvrages, par suite de la mort de l’auteur, en 1682. c memorie lellcrarie di sentiori franctscani conventualt, Modène. 1693; Hurter, Nomen­ clator, 3· édit.» I. IV, col 120; Jean de Saint-Antoine, Bibltotheca universa franciscana, Madrid, 1732-1733; Toppl » Hibliotcca ncapolitanu, Naples, 1678. P. Edouard d’Alençon. MATÉRIALISME ET MONISME Le matérialisme rigoureux el conséquent est peut-être aussi rare que l’athéisme· l ne double réalité s’impose, en ellel. à l’expérience extérieure el intérieure : les corps étendus, mobiles, soumis à des lois, et la pensée, la conscience; la matière est même inévitablement, pour nous, une synthèse de sensations et d’idées, puisque c’est notre seule manière de l‘appréhender. D’où l’inextricable dilficullé du matérialisme pour présenter un système bien homogène el précis. Mani­ festement l’étendue ct le mouvement ne peuvent être la condition suffisante de l’univers total, physique Fnmchini. Bibliosufla 283 MATÉRIALISME ET MONISME. GÉNÉRALITÉS et moral; cette conception ct le donné complexe ne s’ajustent pas : d’où les amendements, les corrections * qu'il a fallu y ajouter, sans oublier un certain vague opportun dans les définitions des matérialistes. S’il était pennis de ramener â un schème trop sim­ plifié les phases principales du système, on pourrait distinguer : 1. le matérialisme ancien, qui tend à expliquer le monde par des atomes de forme diffé­ rente, qui par hasard s'entrechoquent et s’accrochent ; 2. le matérialisme moderne, qui voit dans la nature comme une mécanique savante cl dans la pensée autre chose que du mouvement, mais un parasite sans efficacité; 3. le monisme qui prétend que la matière ct la conscience furent éternellement consub­ stantielles, en quelque sorte : c’est la forme moderne du vieil hylozoîsmc. Ces trois points de vue sont d’ailleurs, en fait, assez mal délimités; parfois ils paraissent mêlés; ou bien encore l’accent est mis de manière différente; mais généralement la matière garde le rôle principal, sauf chez certains montâtes plus ou moins idéalistes. L Généralités. IL Histoire du matérialisme (col. 288). III. Appréciation critique (col. 298). IV. Le monisme (col. 315). V. Appréciation critique (col. 339). I. GénêiuutéS·— Le matérialisme est un système métaphysique qui réduit toute réalité aux éléments étendus de notre corps et des corps étrangers. Il convient de le distinguer de l’utilitarisme pra­ tique, où les intérêts de l’esprit sont sacrifiés à ceux de la chair, non moins que de systèmes généraux qui le favorisent uu même qu’il parait lui-même amorcer, comme l’empirisme, le mécanisme, le positivisme, l’évolutionnisme, le panthéisme, etc. Le matérialisme le plus radical ne serait autre chose que le système cartésien vidé de tout spiritualisme : l’étendue géomé- | trique ct le mouvement éternel, reçu par chocs, défi­ niraient toute réalité. Mais la pensée n’a pu s’y tenir. 1.· Les mobiles du matérialisme. — Ce sont les don­ nées sensibles qui longtemps ont accaparé l’attention des humains comme elles retiennent longtemps encore celle de l’enfant. Cette vieille habitude pèse sur la pensée, il faut remonter le courant pour la juger, sc demander si elle nous abuse : combien préfèrent y céder! 11 y a plus. Le monde des formes ct des couleurs garde un air d’accessibilité immédiate, une absence apparente de mystère qui donne confiance et engage l’intelligence à lu suite des sens. Naturellement nous imaginons toutes choses sous la forme de particules mobiles; le spiritualiste lui-même se doit faire vio­ lence pour ne pas se figurer la substance comme un noyau solide, et les passions de l’âme comme des chan­ gements de place. I ne inclination naturelle nous invite à accueillir une métaphysique d’imagination. Le fait constant de l’intime interdépendance du physique ct du moral nous expose ù faire dépendre tout simplement le second du premier. Parler à la foule de réalités invisibles, «ans couleur ni forme, c’est risquer fort d’être peu compris; le monde spirituel lui fait volontiers reflet de songe creux ou de lieux-com­ muns à l’usage des curés. La foule a sous les yeux les progrès indéniables des sciences physiques ct de leurs applications pratiques depuis un siècle, com­ ment hésiterait-clic? l’n autre mobile qui favorisa le matérialisme, c’est le radicalisme politique. Des monarchies ct des démo­ craties ont cru trouver en lui un allié dans leurs luttes pour s'émanciper de toute tutelle religieuse, pour la sécularisation de l’Etat. En 1818, au cours de discus­ sions politico-religicuycs au parlement de Francfort, Karl Vogt clame que toute Église constitue un obstacle à la civilisation. Chez nous, le physiologiste Paul Bert 28i n'est pas exempt de mobiles de ce genre. Cf. Cardinal Gonzalez, Hist, de la philos., t. iv, p, 226. Chez les savants, une certaine conception du rôle de l’intelligence, depuis la Itenaissance, n’a pas peu contribué â renforcer cette prédisposition naturelle. Le souci de la clarté avant tout, mais d’une clarté sensible ct imaginative, les a engagés à sc complaire dans le visible, le solide, l’événement sensible qui toujours sc répète le même et représente, dans les faits, la constance ct la loi. Poussés dans celte voie, par ce mobile autant que par des raisons mises en avant, pleins d'horreur pour le changement réel, la nouveauté véritable, qui jamais ne sc relie clairement ù l’ancien étal, pleins de mépris pour le dynamisme qui oriente les êtres, chacun selon son espèce, mais qui n’est pas clair, pas mesurable, ils ont exorcisé la qualité, principe de continuité, de progrès, pour ne plus conserver que des quantités qui s'échangent. Or, seule la matière offre ces déplacements clairs dans l’es­ pace, ces changements de lieu, ces enveloppements et ces désenveloppcments, ces échanges de mouve­ ments mesurables qui vont se répétant ct constitue­ raient l’unité, l’homogénéité foncière des différentes forces physiques. Voici donc enfin que le calcul ma­ thématique va pouvoir féconder ù l’infini les sciences physico-chimiques et biologiques ; quels espoirs sem­ blent s’ouvrir, à la condition de s'en tenir à la ma­ tière seule! Cf. Bergson : //évolution créatrice, p. 237 sq. On semble délivré de plusieurs mystères que le spiritualisme traînerait lourdement. Si la matière n’est point éternelle, si elle ne possède pas en elle-même sa raison d’être, on sc heu rie à une grosse difficulté : la création. Comment comprendre le passage du néant â l’être? Comment concevoir, qu'un vouloir divin a fait ce passage, créé le monde? Comment se faire une idée nette des rapports entre Dieu, infini, spirituel, parfait, transcendant et l’univers fini, matériel? Mais surtout comment s’expliquer la présence du mal phy­ sique et moral dans l’œuvre du Tout-Puissant ct du Tout-Bon? Souffrances des animaux qui s’entre­ dévorent, maladies ou infirmités affreuses chez l’homme, extrême lenteur de celui-ci à s'élever mora­ lement ; quels mystères! Au contraire dans le système unitaire du monde, tout paraît simple ct clair. Que dire encore des mobiles d’ordre pratique qui solliciteront toujours l'humaine lâcheté dans le sens d’une doctrine commode, en laquelle s’évanouissent l'obligation et la responsabilité mondes, le souci des jugements de Dieu! Les théories matérialistes, même de très bonne foi, procèdent donc aussi de mobiles, étrangers en partie à la science pure ou à la raison; ces dispositions subjec­ tives préparent mal â une recherche sereine du vrai, et, par elles-mêmes, elles ne relèvent plus simplement de la discussion. De plus, ù la lumière de l’histoire de la civilisation, elles apparaissent ou bien comme des conceptions des peuples enfants; ou bien au contraire comme le témoignage d’une culture décadente, tout absorbée dans les soucis de l’utile, toute limitée par une mé­ thode positive et mathématique devenue exclusive, et transformée en système total et absolu. L’une des meilleures réfutations du matérialisme tient donc dans son histoire même et dans la recherche de ses conditions d’existence, (pu, à une époque donnée, imposèrent des œillères â l'esprit humain. Scs théories ne représentent donc pas le résultat de l’effort nor­ mal de la pensée en face des faits, le progrès de cette pensée dans l’esprit humain, mais un état relati/ et momentané, une déviation de la courbe que suit l’humanité. I n certain étalage de générosité chez beaucoup de matérialistes est destiné à les étourdir sur le vide de leur âme. 283 MATÉRIALISME ET MONISME, C. É N É R A LIT ÉS 2· Conception scientifique actuelle de la matière. On admet présentement que la matière est composée de tourbillons de grains électriques. L'atome, ou élément qui entre en combinaison, serait déjà fort complexe : d'abord un noyau positif, puis une ou des couches négatives qui circulent autour du noyau, déjà mobile mais en .sens inverse. Dans l'hydro­ gène, le corps le. plus élémentaire, retrouvé d’ailleurs en tous les autres, on distinguerait l*lc noyau : ions positifs composés d’un grain plus deux grains soudés ou hélium, puis 2· un électron négatif : de celui-ci l’orbite atteindrait 53 milliardièmes de millimètre. Les noyaux sont différemment composés selon la diversité des corps simples : ce sont eux qui leur donnent leurs propriétés spécifiques; quant aux autres propriétés comme la chaleur et la lumière, on les attribue aux électrons qui sont répartis par couches granulaires successives, autour du noyau. L’hydro­ gène possède 1 électron, l’hélium 2. le cuivre 29, le platine 78, etc. On a évalué le volume de l’électron à un millième de l’atome complet d’hydrogène; le champ électro-magnétique serait 10 000 fois plus étendu que le noyau; la marche des électrons attein­ drait la vitesse fantastique de 20 000 kilomètres à la seconde; la raison des mutations et combinaisons avec leurs propriétés nouvelles serait à chercher dans le noyau; certains noyaux lourds possèdent même des électrons. On a évalué les corpuscules d’une tète d’épingle à 8 sextillions. Dans chaque unité, les éléments posi­ tifs et négatifs sc saturent et compensent leurs oppo­ sitions. Quand ils sont libérés ct non compensés, ils constituent la lumière cl la chaleur. Ainsi, par exem­ ple, lorsqu’on allumant du feu. l’oxygène de l’air sc combine au carbone du bois, des électrons perturbés, sont libérés et leurs mouvements causent la chaleur et la lumière. Les forces qui rapprochent ces atomes ct leurs granules électriques défient l'imagination. On estime qu’il faudrait l’énergie calorifique de 20 millions de tonnes de houille pour dissocier 20 kilos de charbon, c’est-à-dire pour vaincre leurs forces électro-magné­ tiques. Et pourtant les atomes auraient un diamètre compris entre 1 et 5 dix-millionièmes de millimètre. Les grains possèdent une charge électrique minima, car l’électricité n’npparall jamais que par multiples entiers de cette charge. L’électron constitue les rayons cathodiques des ampoules de Crookes et les rayons β projetés par le radium, et en général tous les trans­ ports d’électricité. La mas e du noyau d'hydrogène serait 1 850 fois celle de l’électron, partout retrouvé le même. Le diamètre maximum des noyaux n’attein­ drait que le dix-millième de l’atome complet. En résumé, les éléments ultimes de toute matière seraient donc 1. l'électron, 2. le noyau d’hydrogène ou proton. En principe, pour la transmutation des corps, il suffirait de priver leur noyau, d’un ou plusieurs noyaux d’hydrogène : récemment de l’azote on a tiré de l’hélium. Cf. Jean Perrin, Les atomes ; A Lcpape, Bulletin de ht Société de Chimie, janvier 1922; Achalme, L'atome, 1921. 3· Caractères généraux de la matière. Leibniz concevait les corps comme des systèmes de monades Inétendues ou centres de forces, mises en accord par le Créateur. Assez récemment le chimiste allemand Ostwald ramenait aussi l’étendue des corps A un jeu de forces, cl paraissait dissoudre le physique dans le psychique : l’énergie serait l’étoffe dans laquelle toutes choses seraient taillées. Toutes les propriétés de la matière proviendraient des diverses quantités d’énergie. Mais il est impossible que le mouvement ne soit pas le mouvement de quelque chose, puisqu'il va toujours d’un point à un autre, qu’il effectue tel ou tel change­ 286 ment. Il agit toujours en tel lieu et en tel temps, donc 11 relève de l'espace et du temps. Il faut bien s’arrêter à des corpusculo solides. Ceux-ci sont doués de forces. On aurait beau, en effet, considérer sans fin les trois dimensions comme telles, on n’en ferait pas sortir le changement et le temps. Si des solides géométriques étaient simple­ ment juxtaposés aucun fait nouveau ne naîtrait, fl faut bien supposer des attractions, des orientations diverses ct définies. L'explicatio* du monde com­ mence par sc donner une collocation déterminée des éléments, des rapprochements, des mouvements; la qualité · victorieuse du nombre », active ct ordonna­ trice ne fait qu’un avec la quantité : l’une nous révèle la nature de l’être cl l’autre la mesure de scs mou­ vements. Bien plus Dû voir, par exemple, entre les éléments chimiques, entre l’herbe verte et le mouton qui la broute avec appétit pour en faire sa chair, que de simples changements de place des atomes, reste une gageure, Impossible de concevoir quantité réelle sans qualité directrice. Le changement ne peut être que l’état de quelque chose; on ne saurait hypostasier la mobilité, comme paraît le faire Bergson. Que seraient un écoulement, un torrent d’états évanescents, privés d’un sujet qui établisse leur continuité? La matière nous résiste, cl d'autant plus qu'elle offre plus de masse; or comment concevoir cette resis­ tance, sinon en la rapprochant de nos propres acti­ vités orientées en certains sens? Elle se présente donc sous la forme de groupements individuel*, relative­ ment clos, bien qu'en relations entre eux cl avec le tout qui les entoure. Notre univers physique obéit, à travers ses muta­ tions, aux lois générales de la conservation de la masse ct de l’énergie et à la loi d’entropie. Les énergies chi­ miques sc muent en énergies électriques, pour rede­ venir chimiques, calori tiques, lumineuses. La physique calcule des rapports numériques entre ces mutations; elle sait qu’une grande calorie équivaut à l'effort pour soulever un poids de 423 kilos à un mètre. L'n kilogramme de glace absorbe 80 calories pour sc li­ quéfier; inversement pour sc congeler il abandonne 80 calories. Pesanteur, chaleur solaire, affinités chi­ miques sont, en quelque sorte, les poids qui font monter ou descendre le. phénomènes, No» locomo­ tives utilisent le travail du soleil, qui. aux temps carbonifères, a emmagasiné le carbone, lequel sc retrouve aujourd’hui sous tonne de mouvements, puis de chaleur rayonnée, et, au sens utilitaire du mol, perdue en prenant la temperature du milieu. Nos organes eux-mêmes sont de véritables machines, puisqu’ils transforment, par la nutrition, en mouve­ ment et en chaleur, des énergies chimiques; au sens strict, notre volonté ne leur ajoute rien. Le monde est un vaste laboratoire où circulent et se trans­ forment l’énergie et le mouvement avec régularité, depuis le règne minéral jusqu’au règne animal . Etendue, activités spécifiques, mouvements, durée, resistance, chocs, vitesse, direction, composition, décomposition caractérisent la matière. Cf. Eoullléc, Esquisse d'une interprétation du Monde, 1913, p. 43. 83; 1 lamclin. Essai sur les principaux éléments de la représentation, 1907. p. 281; Couailhuc. La liberté cl la conservation de l'énergie, 1897, p. 221; De fonquedcc. Essai critique sur l'hylrmorphisnie, 1924; Dastrc, La Vie et la Mort, 1903. 4· Présupposés critiques. Le matérialisme pos­ tule la supériorité des sens sur l’intelligence, ou encore l’origine de celle-ci dans une simple complication de l'expérience : dans ces conditions on pourrait tenter de concevoir que les corps sont les éléments exclusifs de l’univers. Mais cet empirisme est une pétition de 287 MATÉRIALISME. HISTOIRE principe. Si l'intelligence, nu contraire, fournit des connaissances absolument originales, bien que tirées de l'expérience, par abstraction et généralisation, le monde offre d’autres données que l’étendue el la solidité. La pensée saisit des rapports, des lois générates, des coordinations; or rien de ce monde spirituel, comme tel, n’est caractérisé par la configuration, la divisibilité et la couleur. Autre pétition de principe : Le matérialisme regarde l’intelligence comme un ensemble d’habitudes utiles imposées par les lois physiques, une sorte d’empreinte laissée par la matière cosmique sur notre cerveau; mais n’est-ce pas déjà au préalable sc donner l’ordre et la régularité; n’est-ce pas nous duper, « comme si l’ordre inhérent à la matière n’était pas déjà l’intel­ ligence même »? IL Bergson, L'évolution créatrice, P 166. L’associai ionisme, qui fut une conception de l’esprit modelée sur la connaissance sensible, comme un tas de faits mentaux assez analogues au tas de pierres qu’est une maison, postulait lui aussi que toute con­ naissance est réductible â la pure expérience des sens. Des lors qu'il posait l’esprit comme un objet d'étude, il en faisait tout de suite, comme si la thèse allait de soi, un objet physique! Accordons provisoirement que toutes les pensées des hommes ne sont que l'envers de mouvements, qui les suivrait, un neu cumme l’ombre suit le corps : que va-t-il donc en dériver? La relativité de toute connais­ sance, donc même de la théorie matérialiste. Alors que les savants croient trouver, par exemple, dans la pres­ sion atmosphérique l’antécédent nécessaire de la montée du mercure dans le baromètre, il sera sage de dire simplement : ces faits jusqu’alors sc sont succédé, mais pour l’avenir rien n’est décidé. Qui même nous assure que le système de pensées qu’est le matéria­ lisme correspond à la réalité? puisque, par hypothèse, il résulte, non de choix critiques et de jugements, mais seulement d’une série d’engrenages où nous jouerions le rôle d’automate conscient. Sur quoi fonder notre croyance en d’autres < moi » analogues au nôtre?. . 11 n’y a plus que des faits sans lien nécessaire, l’n système qui commence par nier l’in­ telligence peut-il sc présenter autrement que comme un tas ou une suite d’événements? Mais faire crédit il l’intelligence, c’est déjà renier le matérialisme. 5· Capitale importance de la question. — Si on a pu définir le matérialisme : l’explication du supérieur par l’inférieur, Havaisson, La philosophie en France au XIX· siècle, p. 189, de la pensée par la sensation cl de celle-ci par le mouvement, on conçoit que suivre jusqu’au bout les conséquences d’une telle concep­ tion soit moralement impossible; il est déjà assez monstrueux qu’une civilisation en accepte quelquesunes. L’histoire du monde, telle que l’eût faite cette doctrine, si l’éternel platonisme et le christianisme n’avaient continué à soulever les âmes, constitue contre elle le plus terrible des réquisitoires. Le jour où les hommes penseraient que toute admi­ ration n’est que chimère sans portée, ils n’auraient plus qu'à se replier sur eux-mêmes pour éviter au moins à tout prix toute démarche que la douleur accompagnerait. Vie amoindrie, pessimisme amer, dis­ solution sociale, en seraient les conséquences. Crève donc société 1 répéterait le sceptique, plutôt que de me faire souffrir. Pourquoi même redouter la peine de mort, qui livrerait simplement aune nouvelle série d'analyses cl de synthèses chimiques? Pourquoi les menaces des codes, les recommandations cl les reproches de l’éducateur, si finalement, il n’y a que des éléments qui suivent leur cours? Le meurtrier est assimilé à la machine qui broie en ses engrenages, et le repentir est dénoncé comme une hallucination! 288 Képondre que les mobiles psychiques font partie des conditionnements physiques, n’est point pertinent, car le jour où l’humanité serait convaincue de leur Ina­ nité, que · le vice el la vertu sont des produits comme le vitriol el le sucre », elle cesserait d'être accessible à la moralité. Le matérialisme ne peut avoir de fidèles qu’en raison de leurs infidélités mêmes au système! Comment vivre si l’on était convaincu que la beauté, la poésie, l'amour, le respect, la reconnaissance, le dévouement dissimulent, au fond, de simples tour­ billons de grains électriques? La conviction de l’ina­ nité de ces mobiles psychiques obligerait peu à peu la société à se fonder sur la force brutale, et ce serait très naturel, puisque le matérialisme met la personne humaine au rang des choses. Toute civilisation fondée sur la quantité plutôt que sur la qualité (G. Ferrero) en vient à estimer davan­ tage un bon cuisinier qu’un grand savant ou un grand artiste; elle débride les instincts et rompt la chaîne qui limitait Vanimalis homo. Balfour, Les bases de la croyance, 1901. Jamais le matérialisme n’a rien produit de grand et de durable, de susceptible d’amener la compassion et la bonté, qu’en étant infidèle à lui-même : quel art pourrait jamais vivre d’ailleurs de procès-verbaux cl de constats? On ne mutile pas l’homme impunément; sa vie est multiple, et c'est une gageure de ramener le complexe au simple et au mesurable. Toute doctrine qui rap­ pelle Hcgésias, le ■ conseille-la-mort », qui brise en nous quelque ressort naturel, ne peut être la vérité : « on va au vrai avec toute son Ame ». Cf. Friedel, Le matérialisme actuel, 1916, p. 85; Brunetiêre. Le roman naturaliste, 1m renaissance de Γ Idéalisme, Ollé-Laprunc, La Certitude morale; Le Prix de la vie. 1 L I Iistoihe nu MATÉiualisme. 1·7/antiquité. — Les primitifs imaginent le double · qui anime le corps et l’abandonne dans les rêves ou à la mort, comme un fluide subtil, analogue aux fantômes qui apparaissent dans les songes, un homonculus logé dans le corps; Homère est encore tributaire de ces Imaginations. Les premiers philosophes grecs, les Ioniens et leurs dis­ ciples, conçoivent l'univers total comme fait de parti­ cules de grandeur cl de formes diverses : l’eau, l’air, < l’indéterminé », le feu. les homœomcrics, les quatre éléments, etc., qui par leur architecture ou leurs dépla­ cements, constitueraient les différents êtres et leurs changements. Pylhagorc, le premier, qui réalise et même personnifie les nombres, met en ces éléments intellectuels, la raison des choses. Avec Démocrite, le matérialisme a trouvé son phi­ losophe (vers 160-170 av. J.-C.). Les atomes sont dos corpuscules en nombre infini, indivisibles, éternels, mobiles dans le vide infini. La diversité de la nature tient à la différence de leur taille, de leurs formes, de leur assemblage, de la vitesse de leurs mouvements et de l’intensité de leurs chocs : de là une infinité d’évo­ lutions, de groupements et de dislocations. L’âme est formée d'atomes plus subtils sphériques et lisses, répandus dans tout l’univers; quand ils s’cntre-croiscnl avec les autres, apparaissent la vie et la sensation. Le doux, l’amer, le chaud, le froid sont des illusions : seuls sont réels les atomes et leurs mouvements. D’où viennent donc ceux-ci? d’autres mouvements éter­ nels. Bien ne change absolument, car le nouveau vien­ drait du néant el y retournerait; mais seulement un édifice succède à un autre, comme des maisons di­ verses bâties avec les mêmes pierres, selon les lois nécessaires des accrochages el des chocs mécaniques. Où trouver le bonheur? Dans les plaisirs des sens? Non, ils sont trop fugaces! Modérons nos désirs, sa­ chons nous résigner, chercher le bonheur le moins coûteux, le plus durable (utilitarisme). C’est à l’âme Μ 289 \tP.iualisme, à juger de ce qui fera sa tranquille satisfaction. Quoi qu’il paraisse, le matérialisme trouvera peu trouvent leur équilibre synchronique. Le médecin J. Plogcr ramène toutes nos connaissances à des transformations de sensations, ct celles-ci â des vibrations intra-cellulaires qui paraissent tendre vers l’harmonie. La Vie el la Pensée, 1893. En accord avec l’américain Jacques Lœb, son émule, le biologiste Félix Le Dantec (1869-1917) tente de pousser â fond la mécanique des atomes. Tout d’abord, il nous rappelle qu’en toute élude la biologie donne le dernier mot, puisque l’intelligence relève de l'organisme cérébral. Science ct Conscience, 1908, p 6. Aucun finalisme n’est recevable, puisque même les faits organiques sont soumis à la mesure ct ■ sont susceptibles d’une narration mathématique ». Ibid. La vie sur terre a succédé au règne inorganique, donc elle en vient par transformation, autrement il y aurait miracle. Crise du transformisme, 1908, p. 21. Il ramène les organismes compliqués aux lois des vivants Inférieurs qui sont d’ordre physico-chimique. Il n’y a qu'une chimie pour les corps bruts comme pour les vivants. Encyclopédie Larousse, avril 1898, p. 358. (Ccd est fort équivoque, comme on le montrera plus loin : la finalité de l’âme dirige les mouvements vitaux sans troubler leur quantité atomique cl énergétique, la même en chimie physique et biologique.) La matière a la propriété de penser; celle-ci d’ailleurs est seule­ ment témoin des mouvements, sans jamais les influen­ cer (Épiphénoménisme), Tout se passerait exactement de môme dans In nature si cette propriété était absente. Traité de biologie, 1902, p. 175. < Nous sommes tous des pantins soumis au déterminisme. * Les Limites du connaissable, 1901, p. 81. Notre per­ sonnalité n’est autre chose que la somme des cons­ ciences élémentaires des atomes. Ni bien, ni mal. ni responsabilité morales, mais seulement des habitudes mécaniques héritées des aïeux, habitudes accompa­ gnées de paix ou de remords, selon qu'elles sont en synchronisme avec le milieu social. L'assimilation chez les vivants résulterait des mouvements rythmi­ ques de ceux-ci qui .s’imposeraient aux aliments digé­ rés. Mais comment vivre avec des conceptions aussi désolantes? La foi religieuse viendrait donc les contre­ dire chez tous les hommes ou à peu près. Le Dantec hd-méme, hors du laboratoire, nous rapporte Élisa­ beth Lcscur, se montrait fort sensible â la beauté des choses, à la délicatesse des sentiments cl même à la grandeur des pensées chrétiennes. Dans ce Breton, constructeur de cosmogonies (D. Parodl, op. cil., p. 51, ct Yves Delage, Année biologique, 1902, p. i.vn), il y a toute une mystique naturaliste qui adore les jeux têtus des atomes cl des nombres, comme s’il contem­ plait l’océan de l’être! En Sorbonne, lit. Habaud explique les vivants comme des ensembles de faits en équilibre instable, par suite de leurs échanges de mouvements méca­ niques avec le milieu. Éléments de biologie générale, 1920. .Marcel Boll ne volt partout que des types spé­ ciaux de mouvements rythmés qui assimilent pro­ gressivement leur milieu â ce rythme : ainsi tel cris­ tal, tel végétal façonnent les éléments de l’cau-mère 298 ou le carbone ct les nitrates à leur ronde atomique La science et l’esprit positif chez tes penseurs contem­ porains, 1921, p. 129. Cf. surtout Albert Ijing/·, Histoire du matérialisme, 2 vol,, trad, fr., 1877-79; P. Janet, Is matérialisme contem­ porain en Allemagne, 186-1. HL Λ PP H éCTATI ON CKiriQVE ου mati’.rjausme, — Le caractère souvent peu salslssable et mouvant du matérialisme est la meilleure preuve de son impuis­ sance â rejoindre le donné, â s’ajuster avec nos expé­ riences. Il finit par voir dans les corpuscules élémen­ taires des sortes de virtualités en puissance qui atten­ dent leurs conditions d’existence pour faire apparaître la vie, la sensation cl la pensée : ce qui est proprement le monisme. L’atome géométrique, tout «intellectualisé *, de Des­ cartes est manifestement un concept abstrait, inca­ pable, par exemple, de rendre compte des faits de résistance, d’impénétrabilité, de masse atomique, etc. Hammer les forces au pur mouvement local est commode pour l’imagination ct l'application de mathématiques au donné; mais c’est un pur procédé. Identifier la matière et la force reste peu clair, puisque la matière s’ofïre d’abord comme étendue, multiplicité, indifférence, el la force, au contraire, comme une source d’unité ct de distinction spécifique. A plus forte raison, il est choquant de faire de la pensée une vibration, ou bien son produit, ou bien encore son accompagnement inconnaissable et sans réelle efficacité dans notre monde. Pour échapper à ces inextricables difficultés, le posi­ tivisme croit pouvoir se limiter au domaine de l’obser­ vable et faire appel ensuite aux intuitions du cœur, aux réactions spontanées de la personnalité complète, en présence de la beauté, en relation avec la famille cl la cité : à sa manière, il nous dit donc combien le matérialisme est court de vues ct combien il mutile les êtres humains! Laissant certaines considérations pour la critique du monisme, voici le plan que nous suivrons : 1. L’être matériel offre dans son unité une dualité d’éléments. 2. L’âme ct le corps dans l’homme se présentent comme deux réalités distinctes bien qu'intimement unies. /. b Vautfi bE L'ÈTRE MATÉRIEL. — 1· Caractère artificiel du déterminisme mécanique, — Il nouspropo.se une métaphysique faussement parce des dépouilles de la science, en vue de fournir â l’esprit une expli­ cation claire, capable d’unifier toutes nos connais­ sances; il ramène les variations de la nature, chaleur, combinaisons, vie, conscience, à des variations de quantité au glissement d’un point le long d’une ligne, constaté par le baromètre, le manomètre, rtc. Toute pensée spiritualiste représenterait une foi d’apeurés en face des brutalités du système matérialiste. Il est juste de chercher le biais par où les faits sen­ sibles peuvent être mesurés el calculés; mais on nous dupe avec un procédé, qui, loin d’épuiser le réel, n’en livre qu’un aspect. Considérés d’un certain point de vue, les phénomènes paraissent des métamorphoses du mouvement, des engrenages sans fin. Mais, en vérité, chaque mouvement est dirigé, discipliné, obéit aux lois de chaque être, atome, corps, vivant végétal ct animal, etc., à leur particulière individualité : quantité el qualité caractérisent les êtres matériels. Les vivants, par exemple, se dépensent a élever des énergies à un certain potentiel, comme le jardinier qui porterait de l’eau au réservoir qui alimente son moteur, mais en les coordonnant selon leurs besoins. La feuille, comme le muscle, assimile â cct effet du carbone, mais chacun â sa manière. L’âme humaine, principe de vie, n’ajoute rien aux quantités d’énergie, mais se contente de les diriger du dedans, parce qu’elle ne fait qu’un sujet substantiel avec son corps. 299 MATÉRIALISME, CRITIQUE Les mécanistes, semblables en cela aux « réaux » du Moyen Age. réalisent les lois qu'ils croient devi­ ner, c’est-à-dire des abstractions, en nous présentant, tel 11. Taine, l’univers comme une pyramide de lois mathématiques. Depuis une trentaine d’années sur­ tout, savants et philosophes ont dénoncé le caractère commode et conventionnel de cette construction, à tel point que cette réaction a connu de graves excès, puisque certains ont même prétendu que toute loi ne serait qu’un décret libre de l’esprit humain. Mais dégageons-nous de l’hypnose scienti liste, sans nier la science et tomber dans le « fortuiti sine ·. Laissons le conceptualisme pour garder le réa­ lisme modéré de saint Thomas : il nous délivrera de ce déterminisme où sc trouve transposé l’antique Destin M. Boutroux, dont le « contingentisme » sut s’assagir, ci. De Vidée de loi naturelle. 1894, dès 1867, à Heidelberg, avail été frappé par ce fait que Socrate ne fut pas un produit mais un initiateur. Les sciences, loin d’être le pur décalque des choses, représentent en vérité la oie de l'esprit qui trouve sa joie à déchif­ fre l’apparent chaos, en y introduisant ses soucis d’ordre cl de lois. Une bonne observation est déjà une vue de l’esprit, une généralisation bien fondée, puisqu’elle est mise en relation avec un ensemble. Les faits doivent avoir un sens tout de suite; jamais par eux-mêmes ils ne façonneront une pensée. « Un fait scientifique est tout autre chose qu’un fait brut. .Entre les deux s’intercale une élaboration intellec­ tuelle : une conception générale et un système de mesures. > 11 est, en vérité, au sein de la nature un ordre profond et souple, que la physique se contente d’approcher. P. Duhcm, Physique de croyant, p. 9; La théorie physique, 1906, p. 223. Les sciences nous disent l'effort de l’esprit pour saisir l’insaisissable, pour ramener le multiple à l’un, et Je changeant nu permanent : les types et les lois. Jamais elles ne coïncident avec la nature même; et pourtant elles restent vraies, puisqu’elles en expriment une face pour nous, les fonctions durables, et qu’elles la rejoignent dans la pratique. Chacune d’elles, à son point de vue, jette son coup de filet pour ramener le permanent à travers l’espace et le temps; elles indiquent les procédés par lesquels notre esprit par­ vient à s'assimiler les choses et les êtres. La logique suppose au préalable la répartition des êtres en genres et en espèces, une universelle parenté, entre l’esprit et les choses, un monde intelligible et ordonné pour la déduction : voilà pourquoi S. Mill, au fond, y répugne. D’ailleurs de ce que Wellington ne puisse s’affranchir des conditions générales de l’humanité, il ne s’ensuit pas qu’il ne lui reste pas beaucoup de marge pour sa liberté. Les mathématiques, qui ne voient dans la nature que de la quantité homogène et mesurable, traduisent nos soucis de calculer, une adaptation des choses mêmes à notre pensée claire à limites précises. Ü La mécanique représente le caractère sous lequel il faut bien envisager le monde pour que les lois ma­ thématiques puissent s’y appliquer. Incapables de mesurer les causes, les forces, les qualités et leur mutations mêmes, nous prenons habilement un biais en mesurant l’espace parcouru, selon un temps fixé, le tout à l’aide d’unités conventionnelles. Appliquées à la physique, à la chimie et àja bio­ logie, les lois mécaniques laissent échapper l’ana­ tomie et la physiologie spécifiques des êtres : atomes, corps simples et composés, végétaux et animaux si divers, leurs habitudes spéciales régulières et stables, la fixité ou l’hérédité du type de chacun d’eux. Elles omettent que tout dans l’univers a un sens défini, depuis l’eau qui coule, le blé (pii mûrit et l’homme qui vieillit. I-a preuve, c’est que les phénomènes 300 demeurent irréversibles ; ils ne pcuvenf£rebrousser chemin; quand l’électricité redevient chaleur et mou­ vement, les conditions ont changé Une finalité, Immanente au moins déjà, conduit les êtres; or ce sens spécial des choses est absolument inexplicable, selon le mécanisme qui ne veut voir partout que de simples* changements de place. Loin de traduire de manière exhaustive le réel, il n’en est qu’une adap­ tation pour nos calculs, adaptation, dont ce réel offre d’ailleurs le fondement : scientia formaliter in mente, fundamentaliter tantum in rébus. Voici de l’eau (pii passe de 25e à 50·, un ouvrier <|ui abandonne 10 calories : peut-on dire que la chaleur de l’eau a doublé, comme le mercure a doublé en espace gradué parcouru? ou que les échanges vitaux de l’ouvrier sont identiques à l'espace de dix mètres en élévation do 425 kilos?... Ne prenons plus des sym­ boles commodes - qui faisaient dire ironiquement à IL Poincaré que, seuls, grand public et lycéens croyaient encore à la physico-mat hématique pour la photographie de l’univers. « On a voulu réduire à des actions mécaniques cl au pur mouvement tous les phénomènes physiques et chimiques, même ceux de la vie et de la pensée.. Admettons que tout phénomène soit lié à un mouve­ ment... 11 n’y a pas pour cela identité entre le phéno­ mène et le mouvement... 11 faut donc abandonner cette substance vidée de toute espèce de qualités, dont le mouvement devrait rendre compte. » Jules Tannery, Science et philosophie, 1912, p. 4, 5, 6 On ne peut meme dire avec E. Meyerson, Identité et réalité; De l'explication dans les sciences, que la marche du divers à l’identique suffise à définir la compréhension intellectuelle. Elle proclame en dehors d’elle la diversité, qu’elle est cependant bien obligée de ramener, par procédé mental, à l’identité, tels : hommes, mammifères, animaux. Elle doit reconnaître la réalité de la qualité, qui n’est pas « scientifique » pourtant. « Comprendre, ce n’est pas simplement dénaturer la qualité pour la transformer en quantité, dire que rien ne se passe, que le monde a oublié d’exister. La raison ne nie pas la réalité, elle la légi­ time. Elle ne nie pas les originalités, elle les reconnaît.» Il Delacroix, Le langage et la pensée, 1924 p. 440. Le matérialisme identifie follement la science à la nature totale. 2· Unité substantielle de la qualité et de la quantité. — Le xx· siècle conciliera qualité et quantité dans un intellectualisme sagement compréhensif : il y a au sein de la nature des activités spécifiques et non mesu­ rables. coordonnées en chaque individu Au lieu d’être un produit tardif et dont l’efficacité serait illusoire, le sens de l’ordre, l’attrait des causes finales est n l’origine : en dernière analyse la pensée a le gouverne­ ment du monde. Les lois mécaniques sont l’explica­ tion prochaine, mais non profonde cl dernière. D’abord comment la pure étendue suffirait-elle à expliquer l’impénétrabilité, l’inertie, la variété des propriétés des corps? Une portion de l’espace n’a rien en soi (pii puisse s’opposer a ce qu’une autre portion de l’espace coïncide avec elle. Elle est Indif­ férente au repos comme au mouvement. Ello ne rend pas compte de ce fait que tel corps est plus difficile A mouvoir que tel autre. A aucun litre, elle n’appelle le mouvement; aussi Descartes attribue-t-il à Dieu la chiquenaude initiale. Nous ne pouvons donc penser la matière sans l’imaginer pourvue d'appélltlons inconscientes, de forces. Or la force n’est visible ou mesurable qu’en scs manifestations ; c’est de notre conscience qu’elle semble bien sc rapprocher. · L’idéal vers lequel tend la physico-mathématique, écrit E. Meyerson, c’est la possibilité de déduire les êtres divers, des positions relatives de corpuscules homo- 301 MATÉRIALISME, CRITIQUE gènes. » Mais comment déduire du simple édifier: eau — qui provient d’un combustible cl d’un comburant qu’il devra éteindre le feu. Et les six étamines de la giroflée, el les pétales tuyautés du dahlia, cl les phases d’un embryon, et l’ambition d’un Napoléon? .. Le devenir surtout : voilà le cauchemar du mécanisme. On ne peut le déduire a priori, il contient du nouveau. Qui déduira de l'architecture atomique une muta­ tion brusque, à plus forte raison les Inventions du génie humain? Du carbone de l’air, d'abord assimilé par l'action chlorophyllienne, à la chair du mouton, cl à celle de mon corps, organe vivant d’une sensa­ tion, il y a bien autre chose que des rondes nouvelles faites des mêmes danseurs!... Imaginer le devenir, c’est le ramener à l’espace homogène, c’est le nier. L’invi­ sible, le non mesurable est au cœur des êtres. Meyer­ son. De l'explication dans les sciences, t. n, 1921, p. 319. Le mécanisme devrait aboutir A l’impasse de Γiden­ tique et de l'immobile. On n'imagine pas la causalité : elle est une qualité occulte. Des roches éruptives aux prêles gigantesques, aux nummulites, aux poissons, aux reptiles et aux oiseaux, etc., ilyailu nouveau que la pure juxtaposition atomique n’expliquera jamais. Pour comprendre l’évolution, o.i commence par se donner un certain mécanisme; puisqu’il n’est pas quel­ conque A l’origine, c’est donc que les dés sont pipés, la finalité est impliquée déjà. C). Hamelin. Essai sur les éléments principaux de la représentation, 1907, p. 281. L’unité manifeste du vivant — même monocellulairc — en sa structure et scs fonctions, son aptitude à sc réparer, à reproduire son type, quelle autre pierre d’achoppement 1 Tous les organes contribuent A la vie commune et sont solidaires; si l’un d’eux joue mal son rôle, tous les autres en souffrent. De simples cor­ puscules juxtaposés offriraient-ils jamais une telle coordination? Considérons, par exemple, ce fait frap­ pant dans l’évolution du < cerf géant ■ de l’époque quaternaire, dont les bois atteignaient jusqu’à 3 m. 50 d’envergure et alourdissaient fort la tête. A chaque étape de leur croissance dans l’espèce, ils ont exigé un crâne plus épaissi, un renforcement des vertèbres cervicales et des ligaments, etc. · Tout sc tient de façon obligatoire sous peine d’impossibilité de vivre. » Cuénot, Genèse des espèces animales, 2· édit., 1921, p. 291. A quoi bon parler des communications ner­ veuses et de l’action régulatrice des hormones »? Expliquera-t-on la victoire de la Marne par les lignes télégraphiques et les agents de liaison?... M. Guilleninot regarde la vie comme le résultat de mutations utiles, ducs au hasard, et ensuite, conservées. L’évo­ lution résulterait de myriades de hasards heureux; et on appelle cela : science positive ! La Matière et la Vie, 1 ··!·.·, Le vivant répare ses organes; par exemple, II y a néoformation des globules sanguins, des glandesel des cellules épithéliales de l’intestin; l’escargot régénère scs tentacules et sa bouche; avec un tronçon l’hydre d’eau douce régénère son corps entier. Le vivant lutte contre les microbes pathogènes el secrète A propos des antitoxines. Expliquer la fièvre parle sens de l’adaptation des organismes qui luttent pour sur­ monter un obstacle, c’est déjà faire brèche au méca­ nisme. Le vivant dans un milieu trop chaud sc refroi­ dit, par exemple, par sudation; dans un milieu trop froid, il se réchauffe, par exemple, par grelottement, pour maintenir sa température optima, tandis que le minéral simplement subit celle de son milieu. L’analyse chimique et l’observation microscopique ne décèlent que de minimes différences entre les cellules mères ou crufs des diverses espèces. Et cepen­ dant l’un d’eux devient une algue, un autre, une éponge, un autre, un poisson, etc. C’est donc que ccs cru/s différaient déjà autrement que par leur édi­ 302 fice particulaire et que quelque « idée directrice », selon le mot de CL Bernard, a conduit le développe­ ment. Chaque cellule nouvelle ne laisse filtrer dans son protoplasme que les éléments utiles A son fonctionne­ ment; elle combine sa structure avec celle des autres pour former, ici un œil, là un organe de Cortf, etc l-c vivant parait dominé par un progrès futur vers lequel il s’achemine comme vers la réalisation d’un plan. Dastre, La Vie et la Mort, 1903, p. 165 sq. Mais un plan, une idée, pour devenir une cause doivent être réali tés dans un sujet actif : revoici ta qualité. Le végé­ tal trouvant sur place sa nourriture s’y fixe; mais l’animal, qui doit la chercher, dispose d’un système scnsori-molcur installé sur ceux de la respiration, de la digestion, etc. Bergson, L'Évolution créatrice, p. 136. Voici selon un mécaniste l’explication du stade gastruta :< Les cellules de la morula, ayant cédé a leur point faible aux poussées extérieures, s’invaginent, puis soudent les extrémités de ce conduit : voila donc une sorte de petite outre!... Le cristallin sc forme tou­ jours face à la rétine; si elle se déplace 11 la suit et la prolonge; mais celte apparente finalité trouverait sa raison dans les chocs des sécrétions rétiniennes sur le cristallin!... L’araignée se jette sur la mouche comme la pierre s’enfonce dans l’eau!...» Ét. Rabaud, Éléments de biologie générale, 1921. Mais M. E. Meyerson répète A juste litre : < Ce n est pas avec des combinaisons de l’espace, extension, réduction, déplacements, chocs que l’on rendra compte de la régularité des faits biologiques. Qu’au­ rait-il pu sortir de cette homogénéité totale primitive?· Op. cit., t. ï, p. 265 . Si, comme l’avoue M. Rabaud, « l’unité fonctionnelle définit l’individu », p. 77, si chaque événement vital est conditionné par l’en­ semble, comme il le conditionne, p. 255. 261. on n’expliquc pas cette solidarité par les simples affinités chimiques des vivants, pas plus que les associalionistes n’expliquent l’unité du moi par la juxtaposition des états de conscience. Quant le mâle de la mante religieuse s’accouple avec la femelle » mûre » et non avec une autre, quand l’araignée astia viltala danse devant sa femelle, quand un lièvre s’arrête et se dissi­ mule, etc., il ne faudrait voir qu’une mécanique • contraction de leur sarcode -, sous l'action des chocs!... Puis, enfin, on préfère avouer que cela déplace les lois mécaniques connues... M. Edin. Perrier, pour éviter la cause finale, sc débat en des difficultés analogues. La Terre avant l'histoire, 1920. Les laboratoirse ont fait la synthèse de l’urée et des sucres; mais l’urée « biologique », observerai-je. est en continuité fonctionnelle avec toutes les opérations solidaires du vivant. L'urée, d’ailleurs est une issue du cercle vital, et non la vie, pas plus que les cendres et la fumée d’une bougie ne sont la lumière même. Pourquoi précisément l’œuf, en sc nourrissant» reproduit-il le type des parents? p. 102. Quel rapport entre mouvements cl joie, douleur, jugement cl choix? * ('.’est le secret de l’avenir. » p. 396. Réponse vraiment commode!... On nous dit que le besoin de voir plus loin a encourage la station verticale, parce que « l’esprit a toujours dominé la matière, si paradoxal que cela paraisse », p. 336. Étrange philosophie A tiroirs qui réintègre Ici la fina­ lité et la qualité directrice et revient au monisme. Selon M. Goblot, Traité de Logique, 1918, la convergence fonctionnelle du cœur, des poumons, du foie el des reins se ramènerait A une convenance complexe : en suivant leur propre déterminisme, ces organes se renconlreraient... Mais n’est-ce pas à la fois, réplique M. Parodi, Philos, cont. en Erance, p. 100, admettre en formule la finalité pour la nier de fait? Car, c’est précisément celle convenance soli­ daire qui est le nœud du problème. M. Goblot parle 303 MATÉRIALISME. CRITIQI E encore de la finalité du besoin qui trie, choisit, oriente, p. 365; fort bien! niais si nous retrouvons vn scs créations dc l’ordre, des lois, n’aurons-nous pas le droit de conclure à la suprématie dc la qualité sur la quantité, dc l’esprit sur la matière? «C’est l'attrait d’un idéal qui meut les forces dc l’univers, toutes psy­ chiques en leur fond · farodi, p. 195, 491. Expliquer l’œil. Pasteur ct saint Vincent de Paul par des mouvements qui s’entrechoquèrent par hasard heureusement, c’est obéir â une théorie préconçue : tel est le mécanisme. Lu qualité donne à la quantité l’unité cl la direc­ tion qui lui manquent; elle est invisible, elle échappe à la mesure, elle ne fait qu’un seul sujet avec la quan­ tité, à laquelle elle n’ajoute rien. Des journaliers bêchent une vigne, ils n’exercent que des énergies physiques ducs à la respiration ct à l’assimilation ; leur volonté sc contente dc les diriger. Corps el âme sont consubslant tellement unis cl non pas sondés; au pied dc la lettre, l’âme n’agit pas sur le corps, ou inverse­ ment, car ils ne font qu'un sujet et non pas deux êtres accolés. Comme la pensée est qualité pure, les modi­ fications quelle subit (dans les phases de la décision) sont qualitatives, celles qu’elle transmet le sont éga­ lement. Dans le mouvement, elle laisse intacte la quantité et change la direction. Elle n’aborde pas l'être par sa surface extérieure; elle le saisit parce qu'il a dc plus profond : c’est à leur source qu’elle s'empare dc scs forces... Cet empire de la pensée sur la force, la conscience l'atteste, son témoignage est irécusable. ■ M. Counilhne, S. J., La liberté el la conservation de l'énergie, 1896, p. 236, 237; Dc Munnynek, (). P., La conservation de l'énergie et ta Uberti morale; Bergson, L* évolution créatrice, p. 37. 83. 74; Driesch, La philosophie de l'organisme, 1922. Si l’on voulait pousser plus avant l’étude méta­ physique des cires matériels, il faudrait reprendre les théories aristotéliciennes dc la matière ct de la forme, de la puissance et de l’acte. La matière est déterminée par la forme pour constituer un sujet avec des pro­ priétés spécifiques; celui-ci est singularisé dans son espèce par la disposition de ses éléments physiques, sa quantité. A aucun moment les phénomènes ne sur­ gissent du néant pour s’y perdre encore sans lien, comme des météores évanescents. Dans les change­ ments accidentels, la substance fait la continuité entre Ici étals successifs; dans les changements de nature, la matière prime ou nue (ou celle-ci déjà déterminée, selon d’autres) servirait dc lien entre les deux espèces dues à la succession des formes substan­ tielles. Cf. Tonquvdcc. Revue de phil., 1921, 22, 23; Voisine, ibid., 1922, p. 586 sq. Ce n’est pas l’imagina­ tion qui doit interpréter ces formules, mais l’intelli­ gence, qui, à des faits donnés, cherche une raison suffisante. //. DUALITÉ bL L'AME ET DU COUPS DANS L'HOMME, 1 La théorie épiphénoménislc. Selon le matéria­ lisme contemporain, l’évolution aurait fini par engen­ drer la conscience psychologique, la pensée. Dieu même, qui ne serait qu’un pur idéal; comme si l’évo­ lution était une cause, un facteur, une force propor­ tionnée à ce résultat, alors qu’elle est seulement une Ini qui exprime comment certains êtres se feraient transformés. Qui plus est. la conscience accompagne­ rait le mouvement, mais ne jouirait d'aucune effi­ cacité! Reconnaissons d’abord un certain parallélisme entre le système nerveux et la conscience. Tous deux vont cause d’unité, de liaison, t ne sensation exige une réaction active dc l’un ct l’autre. Il y a action et réaction des centre-s nerveux entre eux, comme de l’imagination, de la mémoire, de l’affectivité, etc. En certains cas, les centres inférieurs (· polygone » de 304 J. Grasset) se rendent Indépendants des centres supé­ rieurs. comme certains actes s'accomplissent l ors du contrôle dc la conscience, tels les actes île certains névrosés. Les neurones sont pourvus do fibre.» affé­ rentes cl efférentes; n’est-ce pas une image de la conscience à la fois passive cl active? Le courant nerveux est plus lent ù mesure qu’on se rapproche de l’écorce grise; ainsi la réponse con dente met-elle plus de temps à s’élaborer que l'inconsciente. Plus le système nerveux est compliqué, plus rich· est la conscience dans l'échelle des êtres. En privant dc certains centres les animaux, on voit corrélativement baisser leur vie psychologique. Cette vie gagne chez l’enfant avec, le revêtement progressif des centres inférieurs par le cerveau terminal. Allons-nous donc conclure que la conscience n’est que l’image, le double, l’étal parasite du système nerveux? Rappelons de nouveau que l’âme vivante cl capa­ ble de .sentir ct de vouloir sc contente d’orienter les énergies physico-chimiques, sans jamais y ajouter. Selon le principe d’inertie. tout mouvement est précédé d’un autre mouvement, son antécédent régu­ lier. sa cause (partielle, oui). Les phénomènes bio­ chimiques du cerveau ne se métamorphosent pas en sensations pour dépenser leur énergie physique. Une vibration cérébrale a toujours comme condition cl comme conséquent un autre mouvement. La quantité d’énergie dépensée se retrouve, sauf déperdition dc chaleur, dans l’effet, qui est cause ù son tour. Ainsi le veut le principe de conservation dc l'énergie. C’est-àdire, au fond, que ce qui se retrouve sous forme de quantité, est accompagné de son doublet qualitatif, sensation, image, etc. Le principe dc continuité fonc­ tionnelle nous Invite donc à écarter comme invraisem­ blable une rupture de celte continuité physiologique par la conscience ct le vouloir. Evidemment on peut ne pas regarder ccs principes comme absolument démontrés; mais cependant nous courrions gros risque à fonder notre spiritualisme •sur leur négation. Nous devons reconnaître d’abord que parler d'action du physique sur le moral et inver­ sement rappelle vraiment trop la juxtaposition de l’âme ct du corps, selon Descaries; ce n’est vrai qu’au point de vue de la grosse analyse ct de la métaphy­ sique vulgaire. Physique ct moral s’unifient en réalité dans le même sujet substantiel, comme la quantité ct la qualité. Dans les états sensibles, sensations, images, souvenirs, désirs, physique el moral agissent syner­ giquement, comme les fondions du composé humain; ce n’est que dans les états spirituels, pensées intellec­ tuelles el morales, (pie le mental joue son rôle à part; encore est-il toujours plus ou moins accompagné d’images sensibles, et par conséquent d’étals soma­ tiques. Mais les matérialistes qui ignorent Ain foisccs concessions el ces distinctions, prétendent ne retenir cpie la réduction du psychique au physique. Pour répondre A leur théorie, il convient donc d’établir quelques conclusions. 1. Le psychique est distinct du physique. — Le sys­ tème nerveux n’offre qu’une analogie grossière avec i la conscience : celle-ci se développe dans le temps ct l’autre dans l’espace; ils diffèrent comme étendue et non étendue. Une coupure, la digestion, l’innerva­ tion autant de faits localisés ct mesurables : ainsi on trace le graphique d’un pouls fiévreux, on situe une céphalée où la tête paraît comme emprisonnée sous un casque. Mais la douleur, a fortiori l’appré­ ciation de celle-ci cl de W. James, ibid., p. 171. On saisit la duperie de la formule de Taine. Et puis que d’actes humains dépassent la sphère des simples utilités biologiques! 11 v a évidente discontinuité entre celles-ci et l’admi­ ration, le respect, l’amour humain, le dévouement désintéressé; pourtant ce sont là des faits aussi cer­ tains que les nouvements de systole et de diastole du cœur. H faut concevoir le cerveau comme un merveilleux organe capable dc recevoir des ébranlements du monde extérieur ct d’en tram mettre; mais un cer­ veau qui sente ct pense, c’est un mythe. En vérité, c’est trop fort que d’expliquer. par exemple, la décou­ verte dc la pile électrique ou des ferments, les accents lyriques de Bossuet, par la simple résultante inéca- 308 n que de mouvements en un moment ct un point déterminés! Comment un tas de cellules, elles-mêmes tas de mole cules, etc., rendront-elles compte dc l’unité, dc la con­ tinuité de la conscience? Notre caractère, par exemple, n'est-il pas en quelque sorte la condensation de notre histoire ct de notre durée? La pure matière du savant dépend, pour ses états, de mouvements antérieurs; mal£ ces étals n’ont pas d’histoire oû leur durée ait pu s’enrouler, ils n’ont que des trajectoires, résultat d’autres trajectoires. Le temps mathématique ne mord point sur eux; ct pourtant le temps réel mord sur notre durée. On peut rêver, à la manière des Einsteiniens, d’un homme qui recevrait maintenant la vision des faits du temps de César, mais il ne serait pas pour cela son contemporain : sa durée à lui marque inévitablement son vieillissement. Comment expliquer que nous vieillissions pourtant, s’il n’y a qu’à substituer des albuminoïdes, toujours à notre portée, à des urates rejetés par la vie? Bergson, L'é­ volution créatrice, p. 10. Si l’on traite les vivants de machines, il faut ajouter que celles-ci — fait bien singulier — créent leur propre forme et la réparent, puis la transmettent. Leurs organes compliqués s’appliquent à tirer parti des impressions venues du dehors. Conçoit-on un œil qui résulterait des chocs de la lumière sur les atomes de certaines cellules? Conçoit-on, par là, la synthèse d’organes qu’est déjà un infusoire ct sa continuité avec scs ancêtres? En une certaine mesure les vivants sont doués dc plasticité, ils s'adaptent, Or des varia­ tions brusques ne laissent la vie possible que si elles aident à l'accomplissement de la fonction, si elles restent en continuité avec l’état antérieur. Supposons-les insensibles au contraire, quel est le bon génie qui les additionnera pour les faire converger? Ibid., p. 7L Les rapports certains entre les divers organe* dans la série animale peuvent-ils résulter de myriades de hasards heureux? Telle la fécondation chez les phanérogames, comme chez les animaux, qui débute par la fusion dc deux demi-noyaux. 2® L'âme dans le moi humain. — L’expérience inté­ rieure nous Impose aussi bien dc dire : je mange, je digère, je sommeille, que : je sens, je pense ou je décide. Cependant c’est au sujet doué d’unité, d’acti­ vité, de continuité que nous rapportons spéciale­ ment la sensation ct la pensée. En avons-nous le droit? Certains phénoménistes ne voient que la série des états de conscience sans sujet permanent dont fis seraient les accidents. 1. L'âme est une substance, ici pas d'imagina­ tion d’un dessous, d’un noyau immuable autour duquel se joueraient les accidents. La substance est la nature Individuelle qui se manifeste parses propriétés, ses états ct scs opérations, qui perdure bien qu'elle change constamment, car scs états l'affectent très réellement. Rappelons encore que l’ûme humaine appelle présentement un corps avec lequel elle agisse de concert. Hume (1711-1776) est le père du phénoménisme moderne. « L’esprit est une sorte dc théâtre où diffé­ rentes perceptions passent et repassent... Le fonde­ ment de notre croyance à l’identité personnelle est dans cette liaison, ce passage facile de nos idées pro­ duit par les lois d’association, contiguïté, ressemblance cl causalité... Comme la mémoire produit la conti­ nuité de la succession..., elle parait la source dc notre identité personnelle. > De la nature humaine, Vî, C Selon, son disciple S. Mill : « Le concept d’un substra­ tum n’est qu’une des formes sous lesquelles celle connexion peut sc présenter à l’imagination. » Logique. 1.i, p. 63. Et Taine : < Bien dc réel dans le moi, sauf la file de ses événements... Un flux ct un faisceau dc 309 M XTÉRIALISME, CRITIQUE sensations ct d'impulsions, qui, vus par une autre face, sont aussi un flux cl un faisceau dc vibrations nerveuses, voilà l'esprit · De l'intelligence, t. i, p. 69. Et Lac.hclier(t 1919) · Nous ne sommes à nos propres yeux que des phénomènes qui }<· souviennent les uns des autres, ct nous devons reléguer le moi parmi les chimères de la psychologie Psychologie et métaphy­ sique, p. 118. Kenouvier, professa un Idéalisme ana­ logue. Ces philosophes sc lirent de la difficulté avec des mots : association, connexion, faisceau, souvenir, le, nous, auxquels il faut bien pourtant un contenu réel : cxplicilons-le. et nous redécouvrirons Vdme-sujet, comme déjà le faisait Heid. Œuvres, l. m, c. iv. Si, comme l’avouent les phénoménales, chacun de nos étals porte le cachet du moi ce sont bien les désirs d’un tel, par exemple comment expliquer, sans ce moi réel, leur · facteur commun », I l’on peut dire, et celle équation personnelle? Comment peu­ vent-ils toujours offrir ce même dedans »? Comment pourront-ils se sommer eux-mêmes, dans une vue d'ensemble sur notre vie? Ils s'associent, mais sans lien qui les groupe, comme si dix hommes qui s'i­ gnorent et prononcent chacun l’un des mots d’une phrase, pouvaient vraiment l'exprimer avec son plein sens! Omne divisibile indiget aliquo continente et uniente partes ejus. Contr. Gent., II, 65, a. 3. 1. a perpétuelle communion du courant dc cons­ cience au moi personnel indique autre chose qu’un las ou une succession, même dans le cas de conversion. Après son baptême, saint Augustin retrouvait dans son passé des éléments en continuité avec son nouveau moi. Comment concevoir que des étals disparus depuis cinquante ans soient encore présents par le souvenir, si tout s'écoule, comme Taine, aime à le redire après Héraelile? S. Mill reconnaît plus juste­ ment que c’est là un impénétrable mystère! Examen de ta philosophie de Hamilton, p. 235. 2. l.a substance de l'âme est simple. C’est-à-dire elle n’est pas composée de parlies quantitatives, ni de phénomènes psychologiques juxtaposés; mais comme son existence ne lui est point essentielle, en l’ordre métaphysique, elle reste, comme toute créature, composée d'essence et d'existence. Ci. Dc ente et essentia. La sensation, par exemple, d’un volume» d’une mélo­ die, d’une douleur, la comparaison de plusieurs sen­ sations (Euler, Lettre à une princesse d Allemagne), la déduction ainsi (pic le jugement, consistent dans la coexistence du complexe et du simple, du multiple cl de l’un. I ne mélodie ne saurait être une simple succession de notes, une douleur, un million de vibra­ tions nerveuses, un jugement, une Juxtaposition d’idées; il faut un centre unique, un comparateur sans parties fractionnées définitivement, autrement toute raison d’unité disparaît « Dès l'origine, la cons­ cience revêt ce caractère de synthèse..., une activité mentale qui lie les éléments... et suppose l’individua­ lité. » HdfTding. Psychologie, p. 62, 83, 84. Si les Alle­ mands sc sont trop laissé impressionner par l’unité des êtres qui les a orientés vers le panthéisme, les Anglais ont trop exclusivement vu leur multiplicité qui conduit à l’associationismc et au pluralisme. Synthèse, liens, rapports éprouvés en nous-mêmes, ou devinés, dans le monde extérieur exigent d’abord chez nous une unité supérieure, Boirac, L'idée du phénomène, 1891, p. 323, et cette unité ne peut être une simple forme ou une loi, clic doit être une force, une cause. Comprendre, apprendre, inventer, en effet, c’est unifier, c'est saisir des rapports ou en mettre en œuvre. Notre moi, spontanément, se croit identique à tra­ vers scs changements; celte foi, même illusoire, n'au­ 310 rait pu naître, si nous ne sommes qu’un tas défaits qui s’écoulent pour être remplacés. Dans notre moi, convergent notre présent, notre passé ct déjà notre avenir par nos espoirs, nos facultés appliquées à la même fin, nos souvenirs ct nos désirs : toujours avant tout une synthèse active d originale. Même équation personnelle chez, h· vieillard qui fut enfant; même cep foncier, même sève qui circule dans les rameaux rajeunis ou vieillis. Si donc le moi qui dit : je, est simple, cependant la multiplicité dc scs événements, a travers lesquels il se connaît, peut offrir des troubles. Tel oubliera son passé, et prenant scs désirs pour des réalités, croira à un autre moi, ou a des moi multiples ou alternants : il n’y a pas là de réelle difficulté pour l'unité du moi spirituel. Peillaubc, Les images, 1910, p. 196 sq. O qui nous montre bien le moi spirituel en pleine initiative : ce sont nos décisions. · Nous avons le sen­ timent d’aller dans le sens de la plus grande résistance, chaque fois que nous prenons une décision qui nous coûte... Les motifs inférieurs ne cessent pas de nous paraître ouvrir sous nos pas un chemin autrement aisé et doux à suivre. » \V. James : op. ciL, p. 596. Imagi­ nons un saint qui sc tait par vertu sous le scalpel du chirurgien : quelle meilleure preuve que l’esprit déborde Je corps ct que l’âme domine scs états! L’âme n’est d'ailleurs pas seulement connue média· tement, par le moyen du raisonnement, comme la cause proportionnée aux faits dc conscience, elle est d'abord atteinte directement, de manière confuse dans ses opérations mêmes. Quoi qu’en pense Kant. Crit. de la rais, pure, tr. Tissot, t. n, p. 308, on ne peut regar­ der la simplicité dc Pâme, comme équivalent peutêtre, à une résultante, à l’unité d’une direction après plusieurs impulsions au mouvement. Le moi est bien autre chose. Comment s’oiTre-t-il à l'expérience interne? Nous ne pouvons nous connaître comme per­ sonnes individuelles sans nous sentir causes relati­ vement à certains effets... Le moi s’identifie complète­ ment avec cette force agissante. » Maine de Biran, Fondements de la psychologie, œuvres inédites, p. 19; Œuvres publiées par P. Tisserand. 1924, t. m, p. 180 sq. Ce psychologue de génie a ouvert la voie, en France, à la restauration du spiritualisme en motrant que nos premiers éléments donnés à la conscience sont déjà des synthèses actives. Et Kant n’a-t-il pas dû couronner toute sa construction artificielle de • formes ■ a prion par la « conscience transcendent ale u priori », sorte dc forme suprême de toute unité pen­ sée? · L’âme sc sent comme cause dans chacun de ses actes, comme sujet dans chacune dc ses modifica­ tions. * Th. Joulfroy, Nouveaux mélanges, p. 202. Jamais, d’ailleurs, des éléments distincts juxtaposés ne pourraient avoir une telle conscience commune : celle-ci est un donné premier, non une résultante, un aggregat. P. Janet, Le matérialisme contemporain, p. 129. La physiologie contemporaine qui enseigne que le corps humain est en perpétuelle transformation par l’assimilation et la désassimilation, ajoute encore une nouvelle preuve. Aucun clément d’un enfant de dix ans ne subsiste plus chez le vieillard dc quatre-vingts ans. El pourtant le vieillard croit être encore celui qui eut dix ans. ct son équation humaine et person­ nelle a vraiment persisté. Ce n’est donc pas le corps, ni la file des étals d’âme qui peut expliquer celle continuité. On dira : les éléments se sont moulés dans le même milieu. Mais précisément qu’on explique donc ce · moule » avec des myriades de vibrations qui changent ou des événements qui s’écoulent! Pourquoi leurs liens, leurs rapports entre eux ct avec un même centre stable interne? Lorsque Taine parie d’un « po­ lypier d’images·, du moi comme d’un· ensemble d’évé- 30 M \ T ÉRIA LIS Μ E. CRITIQI'E nemcnts >, De l'intelligence, t. i, p. 3*15, il affirme et nie U même chose; il fait un effort de synthèse en niant le rentre simple qui en est la cause, sous pré­ texte qu'il ne le perçoit pas; or, de fait, nous le per­ cevons confusément dans la vie vécue. 3. Objection : L'équation entre l'intelligence et le cer­ veau. Cette « équation > sera longtemps encore la tarte à la crème du matérialisme; pourtant clic sc fonde tout bonnement sur une confusion entre la condition et la cause. L’éclairage d’une salle dépend de l’ouverture de la fenêtre et de l'état de l’atmosphère comme de l’action du soleil sur la lumière; mais celle dernière condition est pourtant seule vraie cause. I. Rapports entre le cerveau ct les manifestations de la oie psychique. — Posé le cerveau, la vie psychique est présente; sans cerveau, elle est absente ; elle varie avec l’état de celui-ci : donc il en est la cause. Ou encore la conscience offre des antécédents, des concomitants cl des conséquents cérébraux, donc elle s'avère une fonction du cerveau: voilà l'objection qui sans cesse revient. Il s on faut d’abord que l’on puisse établir une rigoureuse proportion entre l’accroissement cérébral de l’enfant ct le développement de son intelligence. Si le poids du cerveau à la naissance atteint 330 gr. ct 770 gr. à 1 an, que conclure de là? L’homme des cavernes possédait une capacité crânienne au moins égale à celle des Parisiens d'aujourd’hui, environ 1600 c. ni. c. Le mouton ct le chien disposent d’un cerveau de poids voisin, 80 gr. environ; et pourtant le second manifeste une vie psychique bien plus riche. Le cerveau de Cuvier pesait 1830 gr., celui de Broca 1181 et celui de Gambetta 1160 gr., inférieur aux pesées moyennes. Le nombre et la profondeur des circonvolutions, qui marquent le développement du cerveau, paraissent davantage en rapport avec celui de l'intelligence, comme aussi l’ouverture de l’angle facial, chez les races cultivées. Cf. Lapicque, dans Dumas. Truité de psychologie, 1923, t. î, p. 70 sq. L’intelligence ct le caractère varient avec le cli­ mat, l’âge, le sexe, le tempérament qui sont physi­ ques Cette observation offre une certaine vérité. Cependant quelle lucidité et quelle énergie chez cer­ tains vieillards! On connaît des femmes plus intelli­ gentes que bien des hommes. La race, le milieu, le moment, cette formule de Taine qui assimilait les esprits aux espèces animales, reste étrangement ap­ proximative!... Que de Malouins du temps de Cha­ teaubriand lui ressemblaient peu! Que de différences au moral, souvent entre deux frères! Est-ce que l’in­ telligence je transmet par hérédité comme le type physique?... Le corps ne saurait être assimilé à une lyre dont l’âme serait l’harmonie. D’abord quelle serait la raison de l’unité de cette lyre? Et puis la créature humaine ^alt tirer de nobles accents, de grandes vues même, d’un corps qu’un accident a lirbe Plaisante intelligence, ajoutent d’autres, que quel­ ques gouttes de chloroforme endorment, qu’un verre d'alcool fait délirer, que restaure un peu d’ammonia­ que! Un constipé est exposé à des hallucinations; 50 gr. de magnésie rendraient à l'âme spirituelle des perceptions exacte*. Comment celle-ci parait-elle idiote si le cerveau n’a pas le poids ou la forme normale? — Mais ces faits prouvent simplement une dépen­ dance que nul ne peut nier. t Le mouvement qui agit sur nos organes doit possé­ der une certaine force pour être perçu, ■ c’est le seuil de la sensation »; pour percevoir une nouvelle sensation, il faut accroître cette force d une quantité déterminée. En moyenne, un mouvement volontaire exige 13 centièmes de seconde de plus qu’un réjlexe. Donc on mesure : 1. l'accroissement des actes psychi­ 312 ques, 2. leur durée; par conséquent ces actes, dr l'ordre de la quantité, sont matériels. On ne mesure pas la sensation, mais seulement l'excitant nécessaire a l'organe animé; ensuite celui-ci dépense plus ou moins de travail musculaire dans sa réaction, sans que l’on puisse lui trouver une quantité psychique, ne serait-ce que parce que l'unité étalon resterait à découvrir. Des excitations égales peuvent être suivies de sensations fort variables selon les per­ sonnes et les moments ; l'aptitude présente à réagir, voilà une inconnue de l'organe animé pour les psycho­ physiciens de l’école de Weber et de l’cchncr. Quoi d’étonnant au temps écoulé? ('/est celui qu’exige l’adaptation des organes à la perception ct au mouve­ ment. D'ailleurs, il y a succession dans les actes de l’âme, mais aussi durée, tandis que les secondes au cadran de l’horloge n’offrent que des points successifs dans un temps mathématique homogène; il serait inexact de les assimiler : succession et durée sont deux. 2. Lésions et localisations cérébrales. Il ne peut s'agir de localiser Pâme, mais seulement les centres nerveux qui servent au fonctionnement de notre psy­ chisme. Évidemment le cerveau, et plus spécialement la substance grise de l’écorce, y ont la part tout à fait principale; des centres inférieurs peuvent aussi provoquer des réactions automatiques. Depuis les tra· vaux de Flechsig. on admet dans l’écorcegrisc, des zones d'associations intercorlicalcs et d'autres zones de pro­ jections où aboutissent les impressions sensorielles; quand ces dernières seules sont lésées, le psychisme fonctionne encore à peu près normalement : tels les souvenirs, comparaisons, etc... Si le corps calleux, qui fait le pont entre les deux hémisphères, est atteint, le sujet souffre de défaut de liaison dans les idées. Si les circonvolutions pariétales et surtout frontales ont une lésion, on observe de l’apathie, de l’hébétude, du délire et en général la perte de l’attention volontaire. .Malgré de nombreux travaux et l’accord des savants sur bien des fixations, le rôle du cerveau offre matière à de difficiles controverses pour spécialistes; mais Ven­ iente paraît se faire sur ces trois points capitaux : 1. Les divers centres agissent beaucoup plus solidaire­ ment qu’on ne l’avait pensé; « toute l’écorce est psy­ chique ». .L Grasset, Introduction physiologique à la philosophie, 1908. p. 220; Daniel Vierge, aphasique ct agraphique, se met à fort bien dessiner de la main gauche, par suppléance d’autres centres. Ibid., p. 215. 2. Le cerveau est un centre de mouvements, et non un magasin d’images; 3. Les névroses sont aussi en partie conditionnées par des arrêts de développement d’organes, des intoxications, des modifications de glandes à sécrétion interne. P. Janet, Les névroses, 1909, p. 39; Hégis et Hesnard, La Psychoanalyse, 2· édit., 1922, p. 361. Toute étude doit envisager l’homme vivant dans son unité fonctionnelle, l’n aphasique n’est pas le moins du monde un fou. Plus on s’élève vers la réflexion consciente et le choix délibéré, plus on entre dans la sphère du psychisme supérieur, avec des centres cérébraux alors différents, selon Grasset. les mêmes, selon P. Janet cl P. Marie. Dans toute infirmité psychique, c'est le cerveau qui est atteint et non pas l’âme, mais celle-ci dépend de lui pour exercer scs fondions : c’est d’ailleurs ce que nous allons encore mieux voir à propos des - mala dies » du langage. Le rôle du cerveau est de donner la communication ou de la faire attendre. » Bergen. Matière et mémoire, p. 16. Le dément manque de pensées logiques ou bien adaptées au réel; mais il est des malades qui pensent juste ct ne peuvent articuler (dysarlhriqucl). 11 en est encore qui articulent bien et ne peuvent pas parler (aphasiques) : c’est que le langage est une fonction très complexe. Les mots vus ou entendus parla 313 M Al ÉHI ALISME, CHITIQL E vue cl l’ouïe suivent le< voie ; nerveuses jusqu'aux centres cérébraux supérieurs, a travers des relais. Quand les neurones inférieur ; de l'articulation sont atteints, neurones facial, spinal el hypoglosse. Il y a paralysie labioglossolaryngce ; la zone périrolnndique de l’écorce est aussi intéressée â l'articulation. Très fréquemment l'aphasique est atteint au pied de la troisième circonvolution frontale gauche (centre de Broca). Dans la cécité verbale, le malade comprend les mots pariés, non les mots lus, ct son lobe pariétal supé­ rieur gauche est lésé. D’autres ne comprennent plus les mots entendus, et l’on observe du ramollissement & la P· cl 2· temporales gauches (surdité verbale el centre de Wernicke). Selon Pierre Marie, ces dernières circonvolutions joueraient le rôle principal dans ces trois infirmités. Comment donc concevoir les relations de la pensée ct du cerveau dans le langage? En réalité intelligence cl langage articulé sont chez nous en intime union. C’est en créant une langue que des rapports entre les êtres nommés ont été fixés; le monde a élé symbolisé par des phonèmes mis en connexion, des conceptschoses et des jugements-lois ». Puis la vie affective el la vie sociale ont scandé les phrases cl stabilisé les formules. C’est aussi en réfléchissant sur le langage spontané (pic l’intelligence a mieux pris conscience d’elle-même. Toute langue est une variation sur ce grand thème humain. Elle exprime tout le psychisme des hommes; elle exige la mise en fonction de toutes Its activités cérébrales. I n mol n’est rien; il doit cire saisi dans un ensemble, intégré dans une phrase; or chose capitale, celle-ci sc traduit aussi par un sys­ tème de mouvements virtuels dont les centres peuvent avoir souffert. Alors l’attention à la vie sc fait mal, puisque l’organe qui reliait l’individu au réel est atteint : tel cuisinier a oublié son métier; tel apha­ sique ne comprend plus le mol nager, parce que celuici n’évoque plus de mouvements désormais; tel autre souffre de confusion mentale, parce qu’il jargonne cl a perdu la mécanique des mots organiquement systématisés qui sont la forteresse de la pensée. Le cerveau ne pense pas; il esquisse une pantomime vers la vie à l’état normal, cl en celle-ci la pensée se coule; c’est pourquoi c’est lui (pii est malade dans les infirmités psychiques et non l’âme; mais celle-ci dépend étroitement de lui. Il arrive donc qu'une émo­ tion vive ramène les souvenirs soi-disant abolis : tel sait marcher pour sauver son enfant ; tel crie alleluia à la chute d’un zeppelin, puis redevient aphasique; les verbes comme plus associés il des mouvements dispa­ raissent les derniers. Le cerveau monte des mécanismes compliqués qui peuvent sc rompre; l’âme conserve des souvenirs que le cerveau filtre en réactions utiles. Quelle photographie cérébrale pourrait d’ailleurs cor­ respondre à car, mais, puisque, donc? La pensée dépend du cerveau, comme l’ex iclitude de l'horloge dépend de sa matière, bois ou cuivre, sans que celle-ci suffise à expliquer l’heure exacte. La pensée est synthèse active, unification de rapports, ce qui échappe â la matière. Peillaube. Les Images, 1910, p. 453. Dans l’aphasie de réception el compréhension ou de Wernicke, comme dans celle iV expression ou de Broca, une technique, qui nous épargnait la peine de toujours recommencer, s'effondre, laissant l'esprit dénué, comme un apprenti, en face des mots, de leur sens pratique cl de leur syntaxe : c’est le tableau de commande des mouvements qui est brisé. Cf Bergson, Matière ct mémoire, p. 173 sq.; Piéron, D cerveau et la pensée, p. 2 13; Delacroix, Ix langage et lu pensée, 1924. p. 476-587 (essentiel); J. Grasset, op. laud, p. 143 sq.. p. 795 sq.; Le paralogisme psgeho-phyiiquc, art. de Bergson, dans Ile vue de métaphysique cl de morale, nov. 1901, p. 893 sq.; Tournny, dans Dumas, 314 traité de psychologie, 1923, t.!, p. 196 · Mieux vaut ne viser qu’A rétablissement de Idealisations très larges. · I. L'âme humaine est spirituelle. «— Jusqu’à présent l’âme a élé étudiée dans son action synergique avec son corps, dans le composé humain. Mais elle jouit aussi d’opérations pour lesquelles le corps n’est plus · co­ principe »; il n’est alors que l’instrument extrinsèque dont les mouvements, au moins virtuels, amorcent des images, tandis que celles-ci sont des supports étrangers aux idées générales mêmes. C'est par celle fonction suprême que l’âme humaine sc dis­ tingue absolument de Pâme des animaux; c’est aussi par elle qu’elle garde une nature propre, capable de communier dès ici-bas à l’étemel, et de s'ordonner ainsi vers l'immortalité pour laquelle elle est faite; nous abordons vraiment le règne humain. Voir art. Ame, t. i, coi. 1029. • L’effet doit répondre à la cause. » L. Büchner, Matière et force, p. 218 : · La fonction est propor­ tionnelle à l’organisation. * K. Vogt, Leçons sur l'homme, 2· édit., p. 12; c’est-à-dire que l’on avoue en somme ce principe : l’opération suit l’être et lui est proportionnée. Or l'âme humaine, ajouterons-nous offre des opérations qui débordent les possibilités de la matière. Donc elle est immatérielle; possédant des fonctions propres, elle jouit aussi d'une nature bien a elle d’une vie originale. a) Nous concevons el nous aimons la justice, l’hon­ neur, la vertu, le droit : l’homme meurt pour que triomphent ces réalités, tellement à ses yeux elles sont précieuses et sacrées. Ce sont elles qui ont donné leur élan à toutes les civilisations. Que notre connaissance débute par l'exercice spontané de l’intelligence sur des faits sociaux où éclatent le mépris ou le respect de ccs valeurs, peu importe 1 Nous jugeons ces faits; tout un élan raisonnable, un amour intelligent les domine et les apprécie. Or rien de matériel n’apparaît, ni en ccs valeurs, ni en cet amour. Couleur, forme, mesure, poids, parties n'offrent ici aucun sens; nous sommes en plein monde immatériel, que déjà une intuition spontanée et confuse nous livre» avant les savantes analyses du moraliste. Cf. O. Habert, L'école sociologique et les origines de la morale, 1923. conclusion. b) L'idée cl Limage s’opposent radicalement. L’image, même composite cl schématique, est particu­ lière. elle a une forme ct une date; l’idée est générale, elle est abstraite ct ne date point comme telle. Aucune sensation n’épuisera jamais la richesse de ma pensée qui a saisi des rapports nécessaires dans le contingent, qui a conçu le triangle el le chêne en général. Nous dépassons toutes les possibilités du corps, particulier et contingent, bien que ccs idées aient humblement débuté par des expériences concrètes. J'ai saisi des rapports constitutifs d’une nature; j’ai deviné l’ordre éternel dans la durée variable el temporelle Cf. Albert le Grand, De anima, L II Le. xiv; Peillaube, Revue de philos., octobre 1911, p. 271 sq. D’ailleurs que l’on pense sans images, cela ne parait guère contestable. On parle devant moi d’Aristote cl de Kant, des méthodes géométriques el biologiques : je sais que je comprends ce dont il s’agit, bien que ma pensée reste implicite. N’oublions pas que l’homme jouit d’une mémoire intellectuelle. c) l’n œil directement ne peut se voir. Comment un organe localisé pourrait-il sc replier sur lui-même pour épouser tous ses propres contours, être a la fois passif el actif sous le même rapport? Or, je pense ma pensée ct j’ai l’intuition de mon activité et de son centre dynamique dans l’exercice de ma vie humaine : donc par un côté j’échappe à la matière. Cf. Contra Gentes, I. II. c. i.xvî. d) L’intelligence, parce qu'elle est Immatérielle, seule peut connaître tous les corps; la matière, qui est 315 MATÉRIALISME, GÉNÉRALITÉS SUR LE MONISME toujours tel ou tri corps, ne le pourrait par assimila­ tion; donc l’âme Intelligente possède un être propre distinct du corps. Sum. IheoL, I-. q. lxxv, a. 2 : Intel­ lectus cognoscendo fit omnia. Essentiellement l’âme est une activité qui saisit des rapports, abstrait, ’généralise; mais aussi elle pressent en eux Tordre étemel qui la ravit ct la porte aux sentiments généreux. L’homme spirituel lutte en nous contre l’homme charnel. L'animal ne con­ naît. lui, ni ces rapports, ni cet attrait spirituel, ni ccs luttes; il se meut en la région intéressée des images, ou mieux, il est nul par des attraits sensibles. Cf. Sum. theoL, IMI*, q. xm, a. 3. Depuis l'âge des cavernes le chien est resté notre humble compagnon; ct chez les homme*, quel progrès! L’animal ne peut être instruit, mais dressé seulement, par des associa­ tions d’images et d’intérêts. Au contraire. Darwin constata qu’après quelques années trois pauvres Fuégicns faisaient bonne figure ft I ondres! Descendance de l'homme, trad. Barbier, p. 66. C’est un intolérable abus de langage de parler, comme M. Bouglé, du « respect de l’autorité · ou du • remords > d’un chien, L'évolution des valeurs, 1922, p. 119. M. Guillcminot trouve dans le pigeon qui cesse sa cour quand parait le conjoint habituel · un certain respect de la possession d’autrui »; il pense que la plupart des sentiments, comme l’orgueil, le souci de l’opinion, la honte sont déjà très développés chez le chien. La matière et la vie, 1919, p. 21. C’est con­ fondre le monde des sensations ct celui de la pensée. Comprendre, juger, unir, parler abstraitement, voila le propre ‘de l’homme qu’aucun animal n’a jamais rejoint. < L’intelligence est un fait premier. Les diverses tentatives de déduction de l'intelligence ont toutes échoué... L’ordre Inhérent au monde, el dont l’empi­ risme ne peut se passer, est l’intelligence elle-même, qui de plus est l’aperccption de cet ordre. L’empirisme commence par admettre dans le monde les lois de l’esprit, pour les faire passer ensuite du dehors au dedans. Bien de plus contestable qu’une telle mé­ thode. Pour faire l’économie de Tlntelligcnce dans l’homme, on commence par la supposer réalisée dans la nature... Chez les animaux supérieurs : quelques jeux d’images, quelques lueurs de pensée confuse et indifférenciée. » Delacroix. Le langage cl la pensée, 1924, p. 87ct 99; Peillaubc. Revue de philos., oct. 1911, p 277 sq. Comment, de manière ou d’autre, ramener l’homme a n’êlrt qu’un objet matériel, un las de cellules, ellesmêmes tas de molécules, etc., quand précisément il est caractérisé par sa capacité de savoir. Objet de science, il en est aussi le sujet : il ramène les individus â leur espèce, les faits à des lois, il compare, il unit. P. Janet. Principes de métaphysique et de psychologie, 1897, t. 1, p. 383. Nous relevons de la pensée et non seulement de l'espace et de la durée. Pascal, édit. Brunschwicg, p. 188. Là est le règne humain. IV. Le monisme. - 1· Généralités en vue de circons­ crire le sujet. — L’étiquette monisme pourrait être appliquée à des systèmes fort divers. En principe, elle signifie identité foncière en nature, de tout ce que nous connaissons. A ce point de vue, le monisme peut être matérialiste, idéaliste, biologique, psychologique, athée et panthéiste, selon les cas. Le spiritualiste est monistc, en ce sens qu’il rattache tous les êtres à un Créateur providentiel; on a le droit également de travailler à concilier les lois physiques et morales, savoir ct croire, la raison ct la foi. Le Dantcc réduit toutes choses à des mouvements quantifiables. Lachelier (1832-1919), Lotze (18171881), Emerson (1803-1882), Ernest Mach (18381896), pour des raisons diverses, ramènent le Cosmos à des représentations, comme Ostwald à des mutations 316 de l’énergie. La pensée d’un Parmenide était déjà unitaire. Scion l’humanitarisme de A. Comte (1798-1857), tout le connaissable représente T ensemble des opi­ nions, des conceptions sociales d’une époque: «l’âme est fille de la Cité ·; donc l’humanité est notre mère et pour qu’elle remplisse son rôle, nous devons la servir. Durkheim (1858-1917) accentue encore cc sociologisme qui s’inspire de l’évolutionnisme et du pragmatisme, puisque nos opinions seraient dictées par les nécessités de la vie collective. Par monisme, on entendra ici les systèmes qui soutiennent que les états dr la matière comme les états mentaux, bien que parallèles, sont au fond identiques. Matière et vie, corps et âme seraient la double forme sous laquelle, à des degrés divers, sc présentent tous les êtres. L’esprit s’y définit une fonction de la ma­ tière, ct celle-ci, une représentation de l’esprit, car on ne peut les séparer. • La conscience, avec ses états multiples et cepen­ dant unis étroitement, est pour notre conception interne une unité analogue à celle qu’est l’organisme corporel pour notre connaissance externe. La corré­ lation absolue entre le physique ct le psychique sug­ gère l’hypothèse suivante : ce que nous appelons l’âme est l’être interne de la même unité que nous envisageons, extérieurement, comme étant le corps qui lui appartient. » Wundt, Psychologie, l. iî, conclu­ sion. Dans le panthéisme d’un Spinoza, comme dans celui de Fichte, Schelling ct Hégel, tous idéalistes, c'est l’Absolu qui, par un jeu fort singulier, s’épa­ nouit en notre monde; au contraire, selon le mo­ nisme, c’est plutôt le monde qui, en progressant, s'approche vers cette «limite » qu'on nomme l’Absolu. Γη monistc Idéaliste, comme J. Lachelier, entendait bien rester théiste ct catholique. L’échcc de l’idéa­ lisme ct du mécanisme, ou l’impossibilité de dériver le monde de la pensée, comme aussi la pensée du cosmos, n’a pas peu contribué à les faire identifier dans le même être à double propriété physique ct mentale. L’horreur de l’idée obscure de création, le problème du mal ct surtout la finalité immanente chez tous les vivants, plus manifeste encore, si l’on admet leur évolution générale, ont aussi favorisé de nos jours la doctrine monistc. Le monisme qui retiendra noire attention prétend trouver dans l’univers lui-même toute la raison d’être de son existence et de son progrès : c’cst un natura­ lisme systématique. Il peut s’inspirer de préférence de la biologie ou delà psychologie : de là deux groupes de doctrines. 2· Le monisme biologique de Jhvckcl. — Le relati­ visme humano-social de Comte, pus plus que « l’incon­ naissable » de Spencer, ne pouvaient satisfaire le professeur de zoologie d’iéna, Ernest Hæckel ne en 1831; la science à elle seule pourrait à la fois donner à l’homme le secret de scs origines ct de scs destinées en le réintégrant dans l’évolution générale de la nature, parce que la science nous inviterait à la couronner, selon lui, par une métaphysique cl même une religion. Création, Providence, âme libre cl Immortelle, miracle, autant de conceptions naïves ct anthropomorphiques qui oublient le déterminisme scientifique, et en sont restées à l'époque où l’on regardait encore le monde comme soumis à quelque potentat. Il serait temps de faire la synthèse de» connaissances expérimentales, en y ajoutant cc que la raison informée considérera comme leurs conditions nécessaires ct générales en vue d’éviter toute rupture dans le déterminisme naturel. En 1892, Hæckel a publié Le monisme, lien entre la I religion et la science, profession de foi d'un naturaliste; 317 MATÉRIALISME I I MONISME, LE MONISME BIOLOGIQUE ct.cn 1899. Les énigmes de lIninm, développement du premier. Ces livres très répandus font preuve d’une vaste culture, mais surtout du désir de trouver en la nature une véritable délié, formidable, étemelle, dont nous serions les métamorphoses ac tuelles, capable de s’élever jusqu’à 1i conscience d’cllc-mèmc et à l’ado­ ration de ses forces, la religion de l’avenir. D’abord qu'cst-ce que la substance matérielle, ou • l'étoffe » dont sont faits tous les êtres? Ici, Hæckel s'inspire de Spinoza. I/étendue et l’énergie avec leurs métamorphoses sont les attributs Inséparables de la substance éternelle. Énigmes, p. 219 : voilà le seul mystère qui subsiste de ceux que maintenait Dubois-Reymond, le secrétaire désabusé de l’Acadéinic des sciences de Berlin. Dans lu substance primi­ tive homogène s’est produit un double effort : I. de condensation en atomes puis en masses pon­ dérables; 2. de résistance duc à l’emprisonnement de l'éther inleraslral et interatomique. Ces deux élé­ ments éprouvent satisfaction, les uns à sc grouper les autres non; de celte lutte naissent tous les événe­ ments de la nature. Ainsi le travail dépense par l’éther libéré pour dissocier la vapeur d'eau se retrouve sous forme de mouvements, comme l’énergie solaire des temps carbonifères (pii a permis aux végétaux d'assimiler le carbone, se retrouve dans la houille ct son potentiel. Conservation de l’énergie, conservation de la masse, perpétuelles métamorphoses sans déca­ dence définitive de l’énergie utilisable (p. 283), voilà les lois suprêmes de la substance où s’éveillent aussi des virtualités psychiques, une sourde conscience (p. 252). Les phénomènes caractéristiques de la vie sont simplement les modes d’activité qui conviennent aux corps albuminoïdes et à certaines combinaisons complexes du carbone; la génération dite spontanée devient donc un postulat nécessaire sous peine d'admettre le miracle abhorré. Ainsi Hæckel prétend substituer la création natu­ relle à la création artificielle; l’homme lui-mème n’est qu’un anneau de la chaîne éternelle des êtres, car les espèces sont nées les unes des autres par transforma­ tion. sélection ct adaptation. Newton avait explique scientifiquement le monde céleste; Darwin el La­ marck ont réussi pour le monde vivant. L’homme, qui compte le pithécanthrope muet parmi ses ancêtres, appartient à la même branche généalogique que les autres vertébrés (p. 95). L’âme désigne l’ensemble de nos fonctions psychiques, qui proviennent aussi par évolution de celle des animaux cl de celles des atomes (p. 106, 127). La conscience claire est d’ail­ leurs loin de paraître coextensive aux activités psy­ chiques; elle ne se rencontre que chez les animaux pour­ vus d’un système nerveux centralise. Les « centres d’association » de Elcchslg sont ■ les véritables organes de la pensée (p. 212). La volonté n’est que la cons­ cience de nos tendances : l'amour de Pâris pour Hélène, physiquement, revenait, en somme, à l ap­ pétit d’un spermatozoïde pour un ovule, comme l'eau est due à l’attrait condensateur de l'oxygène pour l’hydrogène; le poids de l’hérédité préside austi à cette dynamique des émotions et des vouloirs. Mais comment remplir le vide creusé par la fin, encore éloignée d’ailleurs, des religions? Pur le triple culte du Vrai, du Bien el du Beau, que le christia­ nisme aurait soi-disant méprisé en dédaignant la science ct les beaux-arts, suspects d'arrêter notre élan vers le ciel, et en présentant la morale comme une soumission à un monarque imaginaire. Le monisme de Hæckel substitue donc celle Trinité réelle, imma­ nente cl humaine, à celle des théologiens. Pour lui. dit-il, la beauté est une fin en soi, non une façon de prédication morale, el le bien. la solidarité des hu­ mains, la pitié, I’altriPsme. L’État armé du monopole 318 de renseignement devrait répandre le monisme; par l’élude des religions comparées, il marquerait leurs origines naturelles ct conserverait, transposées, laï­ cisées, les valeurs pures que contenaient leurs légendes fragiles. (Inro, Lr matérialisme et la telenet, 5· M., 1890; VIgou­ rou x, Iss Idures saints et la critique rationaliste, 3· éd., 1890, t. m, p. 363-436; Revue de philosophie, articles de M. Vignon, 1904, 1905 ; Bout roux, Science et religion, 1905, p. 119-138; sur A. Comte, Revue de philos., sept. 1924. article de O. Halxrt. L’appareil scientifique dont s’entoure le monisme un certain engoûment a la mode à la fin du xtx· siècle tournèrent la tête â une Bretonne, Clémence Boyer (1830-1902). Dans son livre, La constitution du monde; Dynamique des atomes, 1960, elle reprend les idées de Hæckel. La substance éternelle se présente sous trois aspects : éthéré, matériel, oitalifère. Toute matière est au moins à quelque degré douée de sourde conscience; il n’y aurait donc aucune solution de continuité de l’atome à l’homme. La sensation, degré élémentaire de la conscience, suppose contact, donc ne peut se présenter qu’en des sujets matériels ct comme leur propriété; toute la psychologie humaine ne serait ensuite qu’une transformation de nos sensa­ tions, une évolution de cette propriété de la matière. Le Roumain Basile Conta (1846-1882) identifie la force cl la matière. Avec les atomes étemels, le vide, la nécessité, le mouvement, l’espace et le temps, il croit établir une cosmogonie monistc. La loi suprême de la nature, c’est la montée ct la descente, de l’inor­ ganique au conscient, puis inversement, La théorie de l'ondulation universelle, traduite en 1893. En chaque être d’abord, on observe celle « ondulation », de la vie â la mort, chez l’étoile, comme dans le brin d’herbe; puis les ondulations chevauchent les unes sur les autres, jusqu’à l’homme. — On voit par ce bref exposé combien l’imagination se mêle aux données scientifiques chez les monistes. Eussent-ils prnivé —- cc qui n’est pas — que l’évolution géné­ rale représente la courbe de l’univers dans l'espace ct le temps, ils n’auraient pas démontré — ce qui est pourtant la question — que cet univers possède en lui-même sa raison d’être. Plus récemment .M. IL Guillcminot, chef de tra­ vaux de Physique biologique à la Faculté de méde­ cine de Paris, résumait scs nombreux ouvrages en un volume portatif, La matière et la oie, 1917, en vue de tirer de la biologie une philosophie générale moniste d’intention. Tout d'abord, il insiste longuement sur les conditions physico-chimiques de la vie, sur les métamorphoses de l’énergie dont elle est le théâtre et sur la dégradation de l’énergie utilisable, par radia­ tion calorique, sa forme finale. Notre globe perd plus qu’il ne reçoit. Devons-nous en conclure à la fin de toute vie dans un temps éloigné?... Alors pourquoi l’univers, qui eut pourtant l’éternité devant lui, parait-il encore si loin de celle mort? Ne serait-ce pas, peut-être, parce que dispersée au sein de l’éther, l’énergie trouve enfin où sc régénérer? (p. 105). Rete­ nons cependant celte loi : plus la vie est intense el plus elle dépense. Cc qui caractérise tous les faits de la nature, depuis les faits physiques jusqu’aux faits vitaux, instinctifs et même volontaires, c’est une certaine orientation native, la loi générale d'option, La molécule d’al­ bumine, si petite, dispose d’une architecture et d’ha­ bitudes précises. Chez les visants, nous constatons ces réponses spécifiques régulières, d’un muscle, d une glande, d’une cellule nerveuse. L’instinct des animaux, comme les décisions de l’honnête homme, représentent aussi des options, des choix entre cent autres. Comment expliquer ces choix utiles à l’es- 319 MATÉRIALISME ET MONISME, LE MONISME PSYCHOLOGIQUE pècc, cette finalité? Ici, nous allons enfin saisir le secret du progrès des choses el des civilisations, la clé dc notre destinée. Toute action n été suivie de réaction, celle-ci a été plus volontiers répétée parce que plus facile; or les réactions utiles à la conser­ vation dc chaque individualité ont été conservées par elle ; sous peine dc disparition, la sélection natu­ relle les a fixées ct ces êtres mieux favorisés avec elles. L'irritabilité est la propriété essentielle des êtres organisés, or elle s’est ainsi trouvée canalisée par la force mécanique des choses. « L’option chimique due à la présence d’agents dc triage peut en principe être une option de hasard dont les effets sont tributaires du calcul des probabilités; mais elle devient fatale­ ment dirigée dans le sens de l’utilité individuelle et spé­ cifique par l'entrée en scène de la sélection naturelle. » P, 174. < L’accouplement entre l’action et la réaction est d’autant plus serré... que la réponse est plus utile à la vie. > P. 196. La mémoire du chemin parcouru devient < facilité » dc la répétition du déjà fait..., ailleurs atavisme, hérédité. » P. *207. · Ainsi l’option de hasard devient fatalement une option systématisée, puis une option imposée comme une loi, » P. 221. Ainsi s'expliquerait la sécrétion en notre corps des bactériolysincs ct des antitoxines si utilement gardée. L’homme, place au sommet de l'échelle des êtres, jouit dc la capacité d’apprécier le caractère égoïste dc ses actions ct de leur préférer librement (p. 265) celles qui favorisent la vie familiale ct sociale. L'idéal moral ct la bienfaisance sont ainsi des options naturelles fixées par la civilisation. Quelle vue magnifique, s'écrie l’auteur, que cette évolution générale des êtres, vers l’ordre social! Enseignons donc aux enfants à mettre leur joie à collaborer avec elle jusqu’au sacrifice, à respecter les grandes lois dc la vie. si méconnues par les utopies socialistes. La biologie s'est ici muée en théologie : In ea (natura) vivimus, movemur et sumus. Que de postulats cachés dans cet exposé ou l'ima­ gination se farcit de considérations scienti tiques! Continuité dc nature dc l'atome à l'homme, finalité expliquée par des myriades d’essais dus au hasard, unité dc l’atome, unité de l’organe, unité du vivant posées sans raison proportionnée, liberté inexplicable comme initiative, selon le déterminisme biologique, loi morale assimilée à une simple résultante d’essais retenus pour leur> services, à un fait’commc un autre : voilà le bilan de cc monisme. Tous les clichés dc l’école scnsualislc et utilitaire, fusionnés avec la sélection darwinienne inspirent l’auteur, qui, en somme, apporte peu de nouveau. La nature physique a ses habitudes et le vivant les emploie en les pliant à ses propres fins; mais le hasard ne peut rendre compte d’un tel ordre universel. L’intelligence ne nous serait-elle donnée que pour nous annoncer notre néant! et aussi « la mort, un jour, de tout l’univers dans l’éternel repos des éléments »? Peut-être que la science future appor­ tera · quelque baume consolateur à notre angoisse du doute · (p. 276). El après dc telles paroles dc déses­ pérance, on a beau en lier la voix pour nous enseigner a vénérer les lolsde la nature, chacun sc souvient des vers de Vigny dans La maison du Berger : On tne «lit une mère, et je sut» une tombe. Mon hisrr prend vos morts comme son hécatombe. Mon printemps ne sent pas vos adorations. 3· Le Monisme psychologique. — L Des phénoménistes Idéalistes comme African Spir (1837-1890) ct Jean-Jacques Gourd (1850-1909) sont monbtes en cc sens que rien n’existerait que nos pensées; quant à Dieu, il serait cette pensée qui échappe à toute loi, à toute condition, à laquelle nous sommes portés à tout suspendre, comme au centre lumineux ct idéal qui rystématisc nos espoirs et nos consolations. 320 Louis Lavelle, La dialectique du monde sensible, 1921, parait corriger Bergson par Bachelier ct Fichlc Le monde extérieur n’est qu'un faisceau de représen­ tations » (n· 26,72), données dans l'espace et le temps, avec le mouvement et les autres qualités sensibles. L'esprit saisit parmi ces données des rapports et il existe alors pour lut; l’âme lutte contre certaines d’entre elles qu’elle appelle .son corps, par exemple, dans la tempérance; Dieu, c’est l'intelligence pure : dans la contemplation intellectuelle, l’âme unie à Lui, comprend en Lui toutes choses (n· 259). Toute réalité serait d’ordre mental et purement dans le pré­ sent (phénoménisme) (n· 176). L’italien Robert Ardigo (né en 1828) s’arrête à nos états de pensé9, comme à l’ultime élément que nous puissions connaître : comment sortir de soi en effet? La nature même dc celte étoffe mentale nous échappe; chacun la détermine pour soi à tel moment de l’espace et de la durée. Forme même du moi, le non-moi s’ofïre comme un système de représentations qui s'associent, mais leur commun tréfonds reste inconnu. Toute distinction, toute relation ne nous offre que nos deux points de vue, physique cl psychique. La science positive est limitée aux lois des phénomènes de conscience. CL Psychologie comme science positive. Le professeur de Naples, A. Alliotta, parait sc ratta­ cher à Ardigo. Seuls existeraient les esprits, éternels en transformation morale perpétuelle. Notre desti­ née consiste en la suprématie de la pensée sur le donné psycho-physiologique el dans l’accord entre les esprits. Tout dépend de nos volontés. La mort est une renais­ sance de plus en plus élevée, selon la vie antérieure­ ment vécue; < c’est de nos efforts que la réalité attend sa perfection. » L'éternité des esprits, 1924. p. 87, 97, 133. 115. 172 2. Un noble idéalisme inspira aussi Étienne Vachcrot (1809-1897) mais, avec lui, nous quittons le sub­ jectivisme. Cc penseur maudit l’athéisme; cependant malgré de réels progrès vers le concept d’un Dieu transcendant, souvent il oscille entre le panthéisme et le monisme. Il écrit dans Γ Histoire critique de l'Ücole d'Alexan­ drie, en 1846 ; · Il est tout aussi impossible de conce­ voir Dieu sans le monde que le monde sans Dieu. » T. ni, p. 292. Cependant, tandis que pour Plotin le monde est une chute, une dégradation à l’égard dc l'Unique primordial et absolu, pour Vachcrot il nous offre au contraire < un progrès continu delà nature a l’esprit >. Ibid., p. 328. Dans La métaphysique el la science (1859), il oppose réalité à perfection. Déjà Hamilton ct Manscl, en Angleterre, avaient signalé le caractère impensable dc Dieu; la foi seule pourrait atteindre cet « Inconnaissable ». Pour Vachcrot, la perfection est, par essence, incompatible avec l’existence : elle reste toujours dc l’ordre idéal, comme, par exemple, la géométrie, la sainteté cl la justice pures. Telle figure, comme tel sage seront toujours imparfaits. Le Dieu parfait, il ne faudrait donc point le chercher dans le monde, mais dans le ciel dc la conscience. La nature est pourtant grosse de cette idée sourde qui la soulève jusqu’en l'homme, où elle arrive à la conscience d'elle-même. T. n, p. 511. l’n grand effort d’approximation sc marque dans Le nouveau spiritualisme, paru en 1881. L’au­ teur continue à considérer le Parfait ’ comme un type supérieur à toutes les conditionsdc la réalité », p. 302; mais il veut cependant un Dieu réel dont le monde serait l’œuvre éternelle. Plus de Dieu-progrès; seul le cosmos passe par les phases du devenir ct de l’évo. lution; Dieu est la cause première, la Fin dernière des êtres ct leur Providence; Il est cause dc vraies causes, ouvrier d’ouvriers. Il n’est pas le inonde I puisqu'il en est la cause... 11 reste distinct dc ses 321 MATÉRIALISME ET MONISME, LE MONISME PSYCHOLOGIQUE creations, non pas comme une cause étrangère et exté­ rieure au monde, niais en ce sens qu'il garde toute .sa fécondité, toute son activité, tout son être après toutes les œuvres qu’il crée sans les faire sortir dc son sein. Il en reste distinct en demeurant au fond dc tout ce qui passe. » P. 308. En 1894 ct en 1895, il consigne ses ultima verba sur des billets dc faire part. Il voit dans le christianisme de magni tiques sym­ boles humains, « la théologie n'est qu'une psychologie supérieure ·; la philosophie aurait pour rôle de les repenser, en fusionnant l’Ame même des diverses Églises pour la sublimer. Ollé-Laprunc, Z.7 Vachcrot, 1898, p. 87 sq. Voici à l’horizon le protestantisme libéral avec son symbolo-fidéisme. Pourquoi ce penseur généreux n'a-t-il pu s'empêcher d'imaginer l'existence et la personnalité sur le modèle des êtres finis ? Ibid., p. 99. Comme l'observait Caro : « La question est dc savoir s’il n’y a vraiment d’existence et de réalité possibles que sous la forme que l'expérience nous révèle. » L'idée de Dieu et ses nouveaux critiques, 1883, p. 255. Sans doute quand nous parlons dc Dieu, force nous est de parler la langue des hommes; pourtant autre chose est le Dieu Indéterminé des panthéistes et autre chose le Dieu ineffable dont je renonce A mesurer les perfections. Le considérer comme une sorte d’homme très puissant ct très bon, ce peut être une naïveté populaire, ce n’est point une connaissance qui res­ pecte son essence : Vere tu es Deus absconditus. En faire la force aveugle dc la nature, c’est l’assimiler à la pierre qui roule et à l’eau qui coule; l’imaginer comme une vie instinctive et inconsciente, c’est le rappro­ cher dc la plante. « De tous les symboles par lesquels on peut essayer dc le représenter, l’Ame humaine est certainement celui qui s’éloigne le moins de cc divin modèle; mais elle n’en est qu’une ombre, ct ce n’est que par des â peu près que nous pouvons conclure de nous h Lui... Quel miracle que l’Êtrc absolu ct sub­ sistant par soi-même soit incapable d’atteindre la per­ fection, et qu’un des phénomènes passagers dans lequel cet absolu sc manifeste soit capable de sc créer à soi-même l’idée dc perfection!... Quel triste ciel que ce ciel qui ne vit qu’en nous, qui naît et qui meurt avec nous et dont le seul lieu est la pensée! » P. Janet, La crise philosophique, 1865, p. 173 et 150. L’être n’est pas univoque entre l’Absolu cl les créa­ tures. Qu’csl-ce adiré? sinon que l’Absolu a en Luimême tout cc qu’il faut pour exister, qu’il contient en Lui seul la source dc l’être, en un mot que Lui seul est l'iïlre par soi. Déplus, nous ne sommes pas dualistes : grâce à Lui ct non en face de Lui ct sur le même plan — nous participons A l’être : < In eo vivimus, movemur et sumus » Act . χνπ, 28. Il possède donc la réalité en sa plénitude indéfectible. Qu’csl-ce A dire? sinon la perfection coexistensivc A l’être total. Pour­ quoi d’ailleurs le limiter à tel degré? Tel hégélien alors sera tenté de le faire partir d’un presque rien riche dc virtualités. El ce serait IA le principe de tout?... Com­ ment concevoir que l’idée agisse sur une nature qui l’ignore? Qu’on essaye de concevoir une monère sti­ mulée A sc développer par l’idée de vertébré qui n’existe pas même encore!... La personnalité de Dieu ne s’oppose pas au reste de l’univers, comme nous au non-moi. · Il est ce qui fait qu’il y a des personnes, cc qui fait que les êtres finis en participant A Lui, •ont cl deviendront des personnes. » Il est le Bien per­ sonnel, jouissant de Lui-même dans une conscience infinie, qui gouverne le monde habituellement par des lois générales conformes A sa sagesse, P. Janet, Principes de métaphysique, 1897, t. n, p. 121. Si la création est mystérieuse, La métaphysique et la science, l. u, p. 591, pourquoi la rejeter comme indigne d’un penseur? Dans tous les systèmes, celui dc Vachcrot. D1CT. DE niÉOL. CATII. 322 comme les autres, le rapport ct le passage dc l’Absolu au relatif, dc ΓInfini au fini reste mystérieux. 3. Autant que le souple esprit de Henan (1823-1892) peut avoir professé un système, on a pu appeler celuici un positivisme artiste ou féminin, beaucoup plus qu'un hégélianisme. Hégel est dogmatiste, il croit A la soumission des faits A l'idée, Bcnan est relatiüisle; pour lui nos opinions métaphysiques ct religieuses dépendent d’abord de notre constitution, surtout mentale, ct de l’étal général dc la civilisation? Malgré toutes nos sciences, nous ne pourrions jamais atteindre que l'humain, c’est-à-dire le produit de noire pensée, quand elle réagit sur la grande énigme qu’est l'univers (semi-idéalisme inconséquent). Les sciences positives ct l'histoire restent les deux disciplines qui nous permettent le mieux d’approcher, encore A notre mesure, du fond des choses. Que nous disent-elles? Un monisme fort voisin de celui dc Vachc­ rot dans La métaphysique cl la science. L’univers obéit A des lois invariables ct l’on n'a jamais constaté de dérogation A ces lois. Aucune trace dc volonté particulière ou d’une intention, en dehors de celles qui proviennent de l'intelligence des hommes. Avec le temps cl la tendance au progrès, nous possédons humainement la clé de l’explication dc l'univers. Une sorte de ressort interne poussant tout à la sac. voilà la grande hypothèse nécessaire. Il y a une conscience obscure dc l’univers, une pensée centrale qui sc forme progressivement ct dont le devenir n’a pas de limites. Le seul instrument dc nos connaissances est la science inductive. L’historien lui emprunte ses procédés ana­ lytiques cl le principe des conditions d’existence. Tout est illusion ou vanité en dehors du trésor de vérités aiîisi acquises el qui sans cesse s'accroît. L’avenir de l’humanité est dans le progrès par la science. Cf. L'avenir de la science, écrit en 18-18, publié en 1890. Les religions appartiendraient à la période mylhopoétique de l'humanité; elles révéleraient, non le fond des choses, mais les désirs el les rêves humains capables dc nous soulever de terre ct d’apaiser entre eux les égoïsmes; ce sont des créations du vouloirvivre, comme l’art d’ailleurs, si propre à nous commu­ niquer l'élan nécessaire A la vie (pragmatisme). Les philosophies tiennent à la fois dc la science ct de l’art; elles sublimisent les symboles religieux ct satisfont l’esprit à la recherche de vues générales sur le monde. Tels sont les points fixes que Bcnan maintint toujours dans le « devenir · La nature paraîtrait une sorte d’artiste qui agit par inspiration et sans aucune science. La conscience serait l’harmonie résultant du jeu de certains groupe­ ments d·· molécules; de la nébuleuse à la civilisation il y aurait continuité. Le Dieu réel, on pourrait le voir diffusé, éparpillé dans l'univers, comme son élan consubstantiel, le Dieu parfait appartiendrait à la pensée, A la catégorie de l’idéal. Après la mort, nous pouvons espérer survivre dans le souvenir de nos amis cl dans l'élan renforcé vers le vrai el vers le bien de l’humanité (Comtisine). Cc ne peut être qu’en vertu d’une hypothèse chérie (pie Bcnan franchit les trois impasses capitales pour l'évolutionnisme : le passage de la matière brute A la vie. puis A la conscience, enfin à la pensée. Bien ne prouve la pure cl simple continuité des êtres, sinon l’horreur du miracle el la foi dans le déterminisme naturel. Où trouver dans cc monisme, parti de la nébuleuse primitive, l’explication de l'unité de l’in­ dividu, de h. conscience el dc la pensée? Comment serions-nous des personnes, des centres d’initiative? Comment rapporter l'ordre du monde au jeu de forces aveugles? Une cellule vivante, l’Aine de Vin­ cent de Paul, l’esprit de Pasteur seraient le produit de je ne sais quel « nisus · immanent, aveugle X. — 11 323 MATÉRIALISME ET MONISME, LE MONISME PSYCHOLOGIQUE et sourdL.. Dans ces trois exemples, il est une unité spéciale, une synthèse active originale que l’on ne jwut déduire d’un simple groupement d’éléments. L’analyse reste impuissante pour expliquer la vie, la conscience et l’esprit humain; ce sont trois données qui ne peuvent que commencer d’emblée. Le progrès dans l'univers ne peut être contesté. Mais prêter ù la nature des Instincts dont elle serait la source première, des tendances au progrès, des facultés poétiques, n’est-ce pas simplement poser un fait obscur sans lui chercher une raison suffisante? L'his­ toire, dont les secrets ressorts sont des événements psychologiques, ne peut que les observer dans un individu, qui, lui, leur donne une physionomie â part, une continuité, une unité qui ne sauraient se passer de métaphysique; chacun, en effet, en ratta­ chant â son passé, les faits de son histoire, dépasse le point de vue des phénomènes et du devenir pour celui d’un sujet qui dure ou substantiel. Que penseraient des valeurs morales les civilisations, si elles n’y voyaient plus que l’image embellie de leurs désirs? une source de lyrisme et d enchantement, un • alcool » supérieur?... On ne peut indéfiniment pré­ férer la chasse à la prise et cultiver la vie spirituelle sans v croire. L Très éloigné du dilettantisme, au contraire, et confiant dans l'intelligence, hors de laquelle, il n’y a que la nuit · belle, mais peu sûre », Alfred Fouillée (1838-1912) a consacré sa carrière de philosophe ù repenser l'évolutionnisme spencéricn, trop mécaniste, du point de vue psychologique; il espérait formuler ainsi un évolutionnisme vraiment monistc, un sys­ tème naturaliste unitaire, dont les fondements seraient à la fois immanents et expérimentaux. L'évolidlonnisme des idécs-lorces, 1890, p. v En effet, H. Spencer laisse subsister trois termes irréductibles : la matière, l’esprit et l'inconnaisscble; ne pourrait-on, au contraire, expliquer l’univers par un ensemble d’éléments dont le caractère foncier est l’appétit \ tendance active vers leur bien (p. 296), et l’effort dans l'homme pour se libérer des chaînes de I égoïsme, par la conscience de ce qui convient à son espèce ? On a trop confondu loi avec cause, raisons. Un corps tombe selon la loi de la gravitation, mais en rasion d énergies, de poussées intérieures, p. un. La mécanique ne nous offre que des cadavres infinité­ simaux. Notre unique possibilité de connaître le monde consiste à partir de nous mêmes, seule réalité atteinte directement, pour l'imaginer d'après ce modèle; c’est ainsi qu’une équation inévitablement humaine marque toutes nos conceptions; mais il faut s’y résigner ou ne rien savoir, p. lxxii. Le mécanisme ne voit que les jeux de surface des êtres, tandis que l’effort pour garder l’être et pour l'accroître nous en livre le fond, qui en son intimité est psychique. Esquisse d'une interprétation du monde, 1913, p. 153. Ne parlons donc plus d’Idécs-rcllets, mais de conscience dyna­ mique consul»'tantielle à la matière: la cosmologie est aussi une psychologie quand on veut retrouver l’étoffe primitive dans laquelle les choses ont été taillées. Plus d'hiatus comme chez Spencer. Les élé­ ments psychiques ont existé dès le début sous une forme rudimentaire; l’évolution ne fait que les rendre plus manifestes. > L'évolutionnisme..., p. 279. Sans doute la réalité n’est pas identique à notre pensée, mais celte réalité ne saurait non plus se passer de tout clément psychique. P. 278. Tout essai de déduire la pensée du mouvement a échoué; la création ex nihilo est impensable; le mental, c’est la réalité Intérieure qui parvient âse rendre pré­ sente à elle-même, le physique la prolonge et la réalise extérieurement. Dans l’univers tout est en relation mécanique, mais aussi sympathique probablement; 324 toutes choses sont · conspirantes » parce que parentes. Au siècle futur, au Heu de dire : le psychique est l’ombre du physique, on dira ; le phydquc est l’ombre du mental, bien qu’ih soient la même réalité envisagée â deux points de vue différents. L'avenir de la méta­ physique, 1889. p. 77 ; cf C. Delmas, dans Études, mars 1891. Chaque être baigne dans le tout et en dépend. La réalité est infinie, infiniment Infinie; mais en quoi celte infinité l’empêche-t-cllc d'être en même temps une, cohérente, solidaire en l'infinité de ses parties? Non, sans doute, clic n’a pas «l’armature logique pour la soutenir comme du dehors; mais elle a une arma­ ture causale, ou plutôt elle n’a aucun besoin d’arma­ ture, étant la causalité infinie el réciproque, partout causante el causée. Par cela même, elle a sa rationalité immanente, son intelligibilité infinie qui déborde toute intelligence finie. · Esquisse, p. 209. La philo­ sophie cherche l’être intérieur des choses; elle w « représente le monde entier comme analogue a la vie consciente ou subconsciente *. Ibid., p. 212. En chaque être particulier se retrouve quelque chose du tout qui le conditionne scion l’interdépendance universelle. Notre imagination voudrait un premier commence­ ment pour s’y reposer, une limite à la division, un premier anneau aux séries causales (ou le libre arbitre d’indifférence), une substance inconditionnelle source de toutes choses; mais notre raison s’y refuse; point de source à un océan infini, point d’arrêt, mais des causes causantes et causées sans fin. Ibid., p. 189. De l’évolution nous ne possédons que quelques chaînons, mais ils sont assez nombreux cependant pour exclure le hasard cl fixer la courbe en scs grandes lignes, p. 261, cl nous sommes,sûrs qu’elle obéit â l'intelli­ gence, puisque la nôtre »*y retrouve. « L'intelligence est l’unité profonde des fonctions essentielles de l’intel­ ligence et de celles de la réalité. » P. 276. Le désordre même est une autre espèce d’ordre; même les appa­ rences, comme la brisure du bâton dans l’eau, obéis­ sent aux lois de causalité. Si le tout dépasse notre raison en chaque être et chaque fait, c’est que nom sommes simple partie de ce tout. P 297. Mais penser consiste pourtant, autant (pie possible, à unifier. La moralité consiste â s’insérer dans le déterminisme, à l’employer pour le dépasser, grâce à l’attrayant dyna* misme de l’idée-force du bien universel humain. P. 356. Si le monde avait commencé, à ce moment la Cause première aurait aussi commencé à le créer, ce qui serait contradictoire. Les religions positives représenteraient une méta­ physique mythique, ritualisle el dogmatique! la philosophie les muerait en symboles. Ainsi la parole de .Jésus : Que ton règne arrive! · devient : «pie b vertu, le bien, la charité soient! Le philosophe pro­ nonce de tout cœur ce vœu « avec l’espoir que la lumière intellectuelle se propagera â l’infini ». P. Ill Le fond «le l’être nous échappe : il est permis d’espérer Qui sait s’il n’est pas des formes de vie bien supé­ rieures à celle-ci? p. 103. Il semble donc qu'au soir de son existence (1911) Alfrv«l Fouillée ail envisagé l’univers, dont nous sommes les fils, comme emporté par un déterminisme de plus en plus conscient et «le plus en plus soumis à l’attrait du bien universel, grâce aux vertus des saints et aux lumières des sages, donc un déterminisme «pii sc dépa .se consi animent pour tendre vers l'unité «les intelligences et des volontés. Telle est probablement la forme la plus philoso­ phique du monisme chez n«», contemporains. (Vue* analogues chez A. Loisy, De la discipline intellectuelle, î 1919, p. 11 sq., |t6 ) Chez un penseur aussi averti, il sc présente comme un syncrétisme, un essai de conci­ liation de la science el des principaux systèmes méta­ physiques pour retrouver la réalité en sa plénitude. 325 MATÉRIALISME J T MONISME, LE Μ O NIS M E PSYCH O L O G f Q U E La forme primitive de la pul ntlunch J’rtr< , il Fa donc vue dans la /orne, puis dans la t»/r, la conscient* cl la pensée, en continuité. Même les Idées qui s'ordonnent et les cœurs (pii s'harmonisent sont des forces qui sc composent. D’ailleurs toute pensée du inonde qui n'iinpliqucrait pas en celui-ci quelque élément psy­ chique sentit un néant de penser. Concilier les points de vue est mu· bonne méthode, ainsi que mettre l'accent sur le mental; mais Fouillée imagine encore beaucoup plus qu'il ne croit. Son idéeforce Hotte entre le matériel cl le spirituel; phy.lque et psychique seraient affaire de degré. Esquisse. p,317; ailleurs Je physique est pour la conscience un symbole. P. XXXIV, 317. De plus, est clic une force qui cherche sa lumière, ou une lumière, mie pensée, qui soumet la force? Dans le premier cas, voici le pur naturalisme; dans le second, l'idéalisme. M. Parodi signale cette opposition mal réduite, Lu philos. contemp. en France, 1920, p. 48. Fouillée reconnaît bien la synergie que manifestent la vie et la conscience, sans leur attribuer une sub­ stance sujet, une cause proportionnée. Mlribucr à la matière primitive de telles virtualités, que celles-ci s'expHdtoron( peu à peu, de manière régulière et raisonnable jusqu'à la civilisation, ne peut que paraître une grandiose mais imaginative hypothèse. Nous avons signalé l'irréductibilité de la pensée à l’image, de celle-ci à la vie et au mouvement. Sous quelle forme virtuelle sc trouvait donc la philosophie de Platon, et l'Évangilc dans la nébuleuse? Sa conception de l’universel déter­ minisme sc concilie mai avec la morale. Sommes-nous finalement les théâtres-sujets où s’exerce l’action de l’idée attrayante du bien, ou, au contraire, des sujets capables d’initiative? Dans le second cas, on rompt avec le déterminisme, puisqu’on introduit des com­ mencements absolus; dans le premier, où est notre mérite personnel? Évidemment le théologien de la grâce dira que l’acte bon est tout entier de Dieu Cttout entier du juste; mais lui n'admet pas le déterminisme, chez Fouillée, le caractère sul juris de la personne est mal marqué. Ce n’est pas avec · un doute ultime et suprême qui concerne le caractère absolument libre ou absolument nécessaire du fond des choses >, p. 372, que l’on peut fonder l’individualité monde et respon­ sable. identifier notre vouloir-vivre avec l’essor total de l'être, combien c’est dépasser l’expérience! Fouillée a plus juxtaposé que concilié la pensée et la force. Cf. Lalande dans Revue philos,, l. i.xxm, p. I l, 72. Il a beau faire appel au mystère inévitable qui nous dérobe le fond des choses, il n’évite pas la contradiction. 5. De Fouillée, on ne peut guère séparer son beaufils Jean-Marie Guyau (1854-1888). Beaucoup plus poète que métaphysicien, trop peu .soucieux de cohé­ rence en scs pensées et d’exactitude en ses critiques, il est surtout préoccupé de faire le bilan de l’évolution­ nisme quant aux espoirs qu’il nous laisserait touchant les valeurs morales nécessaires à la vie des civilisations. Guyau crut trouver dans le sentiment complexe de la vie qui est effort, solidarité, expansion, fécondité, l’élément primitif el universel; l’expérience d’une part, mais aussi l’évolutionnisme de Fouillée lui suggèrent cette pensée non moins qu’une sorte de vibration Inté­ rieure, écho un peu affaibli de la philosophie roman­ tique. La seconde amélioration dont le matérialisme a besoin pour pouvoir satisfaire le sentiment métaphy­ sique, c’est avec la vie, de placer dans l’élément pri­ mordial au moins un germe de psychique » ... Le matérialisme devient en quelque sorte animiste et, devant la sphère roulante du monde, il est oblige de dire : elle vil... Elle est encore autre chose puisqu’elle pense en moi et sc pense par moi... Le matérialisme Croit faire de la science positive, il fait comme l’idéa­ liste de la poésie métaphysique, seulement ses poèmes 320 sont écrits en langue d'atomes et de mouvements. » L'irréligion de l'avenir, 1886, p. 133, 434. Nous nous contentons d’admettre, par une hypothèse d’un carac­ tère scientifique en même temps que métaphysique, l'homogénéité de tous les êtres, l'identité de nature, la parenté constitutive... I* monde est un seul et même devenir. Au lieu de chercher à fondre la matière dans l’esprit ou l'esprit dans la matière, nous prenons les deux réunis en cette synthèse que la science même, étrangère a tout parti pris moral ou religieux, est forcée de reconnaître : la vie.. I) n'y a pas dans l’univer» d’être pour ainsi dire entièrement abstrait de soi.., La vie par son évolution même, tend a engendrer la conscience; le progrès de la vit se confond avec le pro­ grès même de la conscience, où le mouvement sc saisit comme sensation... Vie c’est fécondité... L'égoïsme pur serait une diminution, une mutilation de soi. Aussi l’individualité tend a devenir, par son accroissement même, sociabilité cl moralité... action morale et acte de la pensée reliant l’individu à l'univers... Cette fécondité, en prenant mieux conscience de sol, se règle, se rapporte à des objets de plus en plus ration­ nels; le devoir est un pouvoir qui arrive à la pleine conscience de soi el s’organise. P. 137 sq. La plus haute conception de la mor de el de la métaphy sique est celle d'une sorte < de ligue sacrée, en vue du bien, de tous les êtres supérieurs cl même du monde ». P. 440. Mais l’évolution est aussi dissolution et mort; qui limitera l'aveugle destruction? « Quel Jupiter sera un Jour assez fort pour enchaîner la force divine et terrible qui l’aura engendré lui-même? » P. 442. L’éternité n’a pu aboutir qu'à notre monde; c'est le demi-avortement de l’effort universel. La fleur divine sera-t-elle Jamais cueillie? Il y cul progrès pourtant depuis l’âge du renne. Nous héritons de l’effort de nos pères. La nature ne connaît d’autre loi qu’une ger­ mination éternelle. Le roseau pensant peut volontai­ rement s’incliner lui-même, re pecter la loi qui le tue. On n'enchaîne pas. d’ailleurs, l’océan de la vie, il faut laisser couler le flot éternel grossi de nos larmes et de notre sang : c’est tout ce qui reste de chacun. La survivance d’ailleurs serait-elle une supériorité? L’amour finira peut-être par faire survivre réellement l’aimant dans l’aimé. Des religions, seuls subsisteraient l’inquiétude méta­ physique avec ses hypothèses, et l’appel profond de la nature vers une société meilleure des hommes entre eux et avec l’univers. L’unique source de la certitude résiderait en [’induction scientifique (Hcnan). Le prêtre ferait, pour le peuple, fonction d’artiste qui présente de hauts symboles consolants. L’idéal lui-même est peut-être un mensonge? Qui sait s’il est un univers ou bi ίι seulement des phénomènes solidaires sans aucune conspirante unité? Art. philosophie, religion : autant de créations qui nous sauvent. Croyons donc à l’effort moral qui parait soulever le monde : adorer ce n’est pas se prosterner, mais s’élever. I n jour un rayon de soleil frappa le front d'une montagne; elle l’interro­ gea sur le ciel lointain d’où il venait; mais brusque­ ment le rayon sc réfléchit dans la mer qui le renvoya dans les deux. P. 136. Voilà l’image de l'agnosticisme. Guyau répète que le doute est tout à l’honneur du sage; mais n’est-il pas dupe du scientisme d’une part et d’une poésie au vague grandiose, incapable de nourrir les générations? La tradition spiritualiste et catholique maintint son âme. à son insu, à un niveau d’où l’eût fait déchoir le monisme déterministe. Quelle confiance garder en la pensée, si elle n’est qu’une manière d’apaiser la sensibilité en quête de bonheur? Ce praginatime.ee lyrisme frémissant, que goûtait tant Nietzschéen lisant Guyau, tombent dès que s’éveille l’esprit critique. Les hommes consentiront-ils long­ temps à se duper, à se renoncer pour le bien commun, 327 MATÉBIALISME ET MONISME, LE MONISME PS\ CIIOLOGIQUE dès qu’ils seront prévenus qu’on leur n simplement versé un cordial en ces belles coupes que sont des phrases éloquentes? Tout le pragmatisme latent dans l’équivoque de Fouillée, dans le sens naturaliste de la force, a sorti son effet déprimant chez son disciple. Comment espérer conserver le respect, l'admiration, et · ce grain d’encens qui toujours brûle au cœur des hommes » (p. 99), ct la joie de collaborer à l’ordre fraternel, s’il n’est que des faits conditionnés et conditionnants? L’attrait que Guyau reconnaît dans l’homme pour l'universel, pour la vie raisonnable el bonne (p. 353) prouve en nous autre chose que des faits : l'intelligence qui les juge du point de vue absolu. Quand nous aimons, dit-il. c’est dans I*étcrneL pour la sagesse, la vertu et la bonté, p. 463; nouvelle preuve que le naturalisme est un faux point de vue. La nature qui déroule aveuglément son cours ne rend pas compte de ce fait, de ce qui fut toujours l’âme des civilisations. Celles-ci ont progressé dans la mesure où elles n’ont pas cru au naturalisme. S’il n’est que des faits : qui sera juge? Ni l’art, ni la science, nil l’amour du risque, ni la fierté stoïque en face de a mort n’ont chance d3 tendre notre vouloir qu’autant que la foi demeure dans la valeur de ces convictions. Mais si Ton nous assiiqlllc à une jeune folle, qui chaque Jour sc parc pour un fiancé de rêve, qui ne vient jamais, tout s’écroule dans le « riennisine ». Cf. Guyau, Essai d'une morale sans obligation ni sanction, p. 16 ; Fouillée, L'art, la morale et la religion d'après Guyau, 1892. 6. Si l’on s’en lient â certaines déclarations faites par IL Bergson (né en 1859) au P. de Tonquédec, sa philosophie réfuterait le panthéisme ct le monisme; d’elle · sc dégage nettement l’idée d’un Dieu créateur et libre, générateur à la fois de la matière ct de la vie ». Éludes, 20 févro r 1912. Très louable intention, mais le sens obvie des textes y répond-il? Un penseur ne peut-il s’illusionner sur le sens profond de son propre système? En 1911, Hernie de phil., octobre, M. Maritain qualifie le sys­ tème de « panthéisme athée » el « d’évolutionnisme intégral »(p. 535, 539). Avant ses lettres au P. de Ton­ quédec, écrit Parodi, « il pouvait bien sembler que sa philosophie aboutit à une sorte de panthéisme vita­ liste. » Philosophie contemporaine, p. 312. On a pu douter si la réalité dernière avec sa continuité ano­ nyme cl sa fécondité sans loi « ne nous ramène pas inévitablement à une manière de divinisation de la nature? » P.313. L’élude des problèmes moraux offrira peut-être l’occasion à Bergson de lever celte ambi­ guïté. Mais son antiintelleclualismc décidé, son senti­ ment profond de la contingence universelle el du seul droit d’être au « sc faisant » font penser au natu­ ralisme évolutionniste. Le P. Garrigou- Lagrange, O.P., écrit : « Dieu n’est plus simplex omnino et incommuta­ bilis, il est « une réalité qui sc fait à travers celle qui sc fait · (Êvol. créât., p. 269). Il n’est plus re et essentia a mundo distinctus, il est · une continuité de jaillisse­ ment » qui ne peut exister ni sc concevoir sans le monde qui jaillit de lui. Il est cet élan vital antérieur ù l’intclligenco qui se retrouve en tout devenir, plus particulièrement dans celui qu’expérimente notre conscience » Diet, apologétique, t. i. 1909 col. 951. Le cardinal Mercier a appelé cette philosophie un «devenir panthélstique ». H'uue néo-scolast., 1913, p. 272. Bergson fait suprême confiance au sentiment de la vie vécue comme Guyau ct aussi comme Ch. Dunan, Cours de philosophie, 1893-1898, p. 307; il espère y trouver de meme le tréfonds des choses. Autant il écarte la mécanique de l'évolutionnisme spcncéricn, autant H répugne au finalisme, qu’il juge artificiel; il préfère s’installer à l’intérieur même du mouve­ ment. Le contact avec soi-même, vivant ct durant, en une vie incessamment nouvelle ct créatrice, nous | 323 livrerait le mot de la grande énigme; en celle intui­ tion vécue ct primitive où l’esprit sc lord pour ainsi à re sur lui-même, il saisirait son propre dynamisme ù son jaillissement. La cosmologie devient ainsi une psychologie retournée; tout est psychique ù quelque degré; tout est fluide et changeant comme les créa­ tions de la vie et de l'instinct, comme celles du génie. Un instinct qui en chacune de ses indexions serait conscient de ses moyens aurait deviné le secret de la nature. Le moi-substance n’est plus qu’une certaine solidification fluide de ce grand courant qui soulève le monde. D’ailleurs partout ce sont des synthèses, des « touts » qui nous sont d’abord donnés, des « mul­ tiplicités-unes » 1 ihmc; tenons-nous ici Λ celles qui militent contre le inanhmc sous sa forme générale. 1· Le monisme est une hypothèse gratuite parce qu'il passe de l'ordre logique ti l'ordre ontologique. — 1 L'unité .substantielle des êtres, ou bien encore leur identité foncière de nature, cl la tendance immanente au progrès universel, sont-elles une véritable généra­ lisation de l’expérience, ou plutôt une simple vue de l'esprit, que favorisent la peur de l’idée de création ct le problème du mal? Voilà la question. Il y a un monisme vrai, celui qui s’attache à rame­ ner la multiplicité à l’unité, à trouver du haut en bas de l’échelle des êtres des analogies, des parentés; il est le propre de toute philosophie des sciences. .Je puis comprendre la constitution de la matière, même celle des étoiles, ct une bonne partie de leurs lois, partout nous déchiffrons un ordre que nous ne créons pas en notre pensée — loin de nous ce nominalisme1. — mais que nous découvrons. Nous ne sommes pas un empire dans un empire : notre intelligence ret couve ses propres lois dans tout l’univers. Il y a des lois communes entre l’amibe et l’éléphant, par exemple, mais cela ne prouve rien contre leur essentielle diversité. La trompe de l’éléphant est <. l’analogue » des pseudopodes de l'amibe; mais leur identité de nature et leur commune ascendance dans l’effort universel de la vie ne s’ensui­ vent pas le moins du monde. Il n’y aurait que dans l’idéalisme subjectif que tous les êtres —purs produits de la pensée — confondraient leur nature. Il restera toujours : a) le passage de la matière à la vie, de la vie à la sensation, de celle-ci à la pensée et à la liberté; b) la diversité des individus eux-mêmes dans l’espèce. L’unité ne doit pas faire oublier la multi­ plicité. et inversement. Le monisme parait impres­ sionné par une sorte de panthéisme que connurent les « réaux ·, au temps des disputes fameuses autour du problème des « universaux ». Il garde la secrète pensée de déduire le monde des lois générales de l’être, depuis celles du triangle jusqu’à celles qui fixent le nombre des étamines de la fleur du marronnier. Illusion ! Évi­ demment déduire, d’après la raison propter quid des choses est bien l’idéal de la science; mais que de pre­ mières données de fait Irrémédiablement obscures d'abord s’imposent! Cf. Mcycrson. De l'explication dans les sciences, 1920; O. Habert, Revue de philo­ sophie, nov. 1921. A la faveur d’un idéalisme abusif, le monisme passe spontanément de l’ordre des concepts à l'ordre réel pour les assimiler; il identifie la nature avec nos clas­ sifications: embranchements, classes, familles, etc. En bref, il parait transposer la parenté naturelle des êtres ct leur apparition progressive, saisie en gros par l’esprit ct repartie en rameaux divergents, en filiation d’un tronc unique : les êtres, en Identité cl en conti­ nuité de nature. Or il convient de rappeler l’adage thomiste : Eniversalia fundamentaliter in rebus, formaliter tantum in mente. Cf. Aristote, Mctaphys., I. VII, c.i; Vacberot surtout fut tenté parcelle assimilation : La métaphysique ct la science, t. n, p. 608, 636. Parenté logique ne prouve pas continuité naturelle. Reconnaissons que nous ne pouvons guère nous faire une idée de la nature des êtres qu’à travers notre moi ct en fonction de celui-ci. dégradé ou amplifié à l’infini, quand 11 s’agit de Dieu; pourtant, nous nous refusons à confondre analogie et identité foncière de nature ct d’origine. Notre esprit, pour une part, s’est façonné au contact des choses : · le 61 de l’analogie ne nous abandonne jamais », Fouillée, Esquisse, p. lxh; cela ne peut nous conférer le droit de conclure à je ne sais quelles virtualités originelles d’où seraient sortis le monde et l’esprit qui garderaient ainsi l’empreinte commune du tout. N’y a-t-ll pas un anthropomor­ phisme inconscient — reproche que nous retournons MONISME 332 donc — à imaginer le tout à la maniéré de la croissance d’un végétal ou d’un sentiment dans le subconscient ou l’inconscient? Qu’on ne nous oppose pas le soi-disant < morcclagc » de notre pluralisme». En un sens lout est dépendance universelle dans le cosmos : l’enfant dépend du père, le nuage du soleil, tel naufrage et ses conséquences de la marée et celle-ci de la lune, etc Mais le père ct le tils, même le soleil et le nuage gardent leur individua­ lité. Il est des individus et des personnes qui jamais ne coupent les (Ils qui les unissent au tout, mais qui cependant à leur manière circonscrivent — réellement ou artificiellement selon les unités natu­ relles ou artificielles la matière à tel lieu de l’espace ou à telle place dans le temps. Rien n’est isolé dans l’ensemble; mais qui prouvera que le clignement d'yeux d’un Parisien modifie la hauteur de la marée à Trouville? · L’expérience nous montre entre les événements cl les objets, des limites parfois flottantes et parfois nettes. Il y a dans k monde des séries entières de phénomènes qui se com­ portent entre elles comme des étrangères. » Tonqucdec, Diclionn. apoL, art. Miracle, l. ni, col. 532. Le coeffi­ cient de dilatation des corps» ne varie pas avec les phases de la lune. Durkheim a voulu voir dans l’emprise exercée par la société sur scs membres, puis l’emprise intérieure imaginée par les primitifs en forme d’esprits cl enfin de Dieu, toute l’origine du monde mental : croyances, coutumes et rites. Mais c’est aller chercher bien loin. Chaque homme naturellement se sent flanqué d’un < double » et distingue sa pensée de son bras; c’est la confiance spontanée dans un certain ordre moral, au contraire, qui a d’abord contribué à la soumission aux liens sociaux, Formes élémentaires de la vie religieuse, 1911, p. 519; Critique, dans O. 1 labcrl, L'école sociologique et les origines de la morale, 1923, p. H sq. Donc le dualisme de la matière cl de la conscience lient à notre nature et non à une illusion sociale. Selon Eu g. de Robcrty (1813-1915), Dieu soi disant cause du monde ne serait autre chose (pie le monde même et l’homme, avec en plus la négation de leur caractère fini; l’esprit serait un pur concept très épuré de la matière, et le mal un moindre bien, la condition même de celui-ci. Recherche de l'unité, 1893; Le bien ct le mat, 1896, § 19. C’est rester dupe de l’empirisme ct de notre imagerie mentale. Notre concepi ion d< l’immatériel et de Dieu, par la méthode de négation cl d’amplification, ne nous laisse plus dans le sensible. Dieu est bien pour tout spiritualiste l’Élrc transcen­ dant Notre unité dynamique, nous la saisissons dans l’expérience même de la vie intérieure; elle n’est pas un simple concept abstrait dont nous serions victimes La pensée déborde l'image et commande à la matière. 2· Le monisme est une hypothèse fausse. Au nom des ’ciences inductives on ne peut conclure à révolulionnisme radical : que de chaînons manquent qui seraient nécessaires! D’ailleurs la loi (pii exprime le développement de l’homogène à l’hétérogène a pour corrélatif la loi inverse, comme l’a prouvé M. A. La­ lande, La Dissolution opposée n l’évolution, 1899. Les énergies physiques tendent, en effet, vers une chaleur uniforme; la pensée critique et la mode cor­ rodent les instincts divers pour les assimiler à des coutumes cl des croyances générales; les individus entrent en des groupes de plus en plus universel·; λ la limite ce serait le retour à l'unité des conscience* en Dieu leur Père commun. Le surhomme même tra­ vaille à une société future de surhommes. Poussons plus métaphysiquement l’analy&e. Le monisme aboutit à faire du monde changeant l’être éternel ct par soi; du devenir, du tréfonds de la vie, 333 MATEIU \LHME ET MONISME de l'élan créateur» de l'impulsion universelle aux vir­ tualité indéfinies, il fait l’f.lre absolu. 1. Cela est contradit loin L’Etre par toi et de toute façon indépendant ne peut que posséder actuel* Icincnt toutes les perfections dans la parfaite Immuta­ bilité. 11 est l’Acle pur sans mélange de puissance. On ne peut avoir l'être à un plus haut degré que i’Elre par sol : donc la plénitude de l'être. Si le devenir constant est la loi de l'être, chacune de scs phases est nécessaire, c'est l'hypothèse; et aussi non nécessaire, puisqu'elle s’écoule sitôt née. Si loin qu'on remonte, on trouverait donc contradictoirement ce nécessaire fluent, cet écoulement sans une source, la puissance, sans l’Êtrol Comment du point de départ identique seraient sortis les individus si divers, ct la vie, la sensation, la science, la moralité ? D'abord quelle raison offrir pour expliquer le degré d’être des modes initiaux de l’uni­ vers? On reculera jusqu'à l’indétermination pure, la puissance pure; mais comment passera-t-elle à l’acte toute seule? C'est donc par la Perfection qu'il faut débuter; la puissance précède l’acte comme la cause l’effet Tout être fini est mélangé d’acte ct de puissance, de réalités cl de virtualités, c’est ce qui explique que l’on devienne savant, sage, etc. Mais l’Êlrc subsistant par soi ne comporte que la parfaite possession éter­ nelle de la perfection. La création n'amena en Dieu aucun changement. Dieu voit éternellement et par un acte unique tout ce qui devient dans {'histoire par son ordre ou sa permission. Les sciences positives parlent d’un donné de fait : le monde et ses phases; la création leur échappe; en leur ordre, rien ne sc fait de rien. Mais quand des savants prétendent ériger cet ordre de conditions cl de conditionnés, en ('Absolu, ils font de la métaphysique cl tombent sous les cri­ tiques susénoncéc?. 2. La finalité immanente s*écarte du principe de raison suffisante. — Si le gland devient chêne ct l’embryon un homme, c'est qu’un Pouvoir intelligent, transcen­ dant à la nature, y a pourvu. Comment concevoir un produit ordonné, où les forces collaborent, sont gou­ vernées vers un ordre savant dont le procédé dépasse l’action de l’ouvrier sur la machine qu’il construit — alors que la pensée ne serait qu'au point d’arrivée? Eh quoi, une pointe de ffèchc indique la présence de l’homme; cl le sous-marin-poisson, l’avion-oiseau, les organes générateurs d’électricité, la pompe qu’est le cœur, les moteurs que sont les muscles et les nerfs, etc., ne prouveraient pas qu'une pensée assiste la nature? Bouvssonle, Bataille d'idées, 192 L p. 20 sq. I n moyen ne peut être ordonné à une fin que par une cause intelligente; les êtres dépourvus d’intelligence reçoi­ vent leurs directions cl leur organisation d’un être intelligent : Dieu est ouvrier d’ouvriers, non de machines, comme fait l’homme. Qui pourra penser que les yeux ne sont pas pour voir cl les ailes pour voler, les mamelles pour allaiter? Que de conditions réunies pour former un homme au physique et au moral.’ Et celles-ci seraient le résultat de myriades de coïncidences et de hasards heureux (pii, en continuité, auraient survécu 1 C'est là heurter de front notre rai on. (J. articles Dili et Création de ce Dictionnaire cl du Dictionnaire apologétique: Paul Janet, Les Causes finales. Un plan futur.cn dernière analyse, ne peut agir que par l’intervention d’une pensée unie à une volonté. Toute conception générale des choses comporte, pour notre Intelligence, bien des côtés mystérieux; mais, entre tous les systèmes, nous devons choisir celui qui ne choque ni le principe de contradiction, ni le prin­ cipe de raison, ni les valeurs morales Sans création, Dieu s’absorbe dans la loi du monde; alors pourtant que, de toute évidence, la personnalité est au plus haut degré dans la ligne de l’être. MATHOUD 334 L'espèce de dualisme (autre forme du monisme) qui nous propose un dieu fini, incarnéen quelque sorte en la matière éternelle, pour devenir le Christ perpétuel, parce qu’il lutte contre elle pour réaliser l’ordre ct l'harmonie fraternelle, tombe sous les critiques anté­ rieurement énoncées : c’est à ce système déjà signalé chez Vachcrol que paru taussi sc référer J. Jaurès, De la réalité du monde tensiblc, 1890. Le pant » me qui souvent sc didingue assez peu de cc dualisme, paraît non moins ému par le problème du mal; cependant il aboutit à mettre le mal jusqu’en son dieu qui ne ferait qu’un avec le monde. Pourtant peut-on oublier que le mal lui-même prouve l’exis­ tence du souverain Dieu, de Celui qui subsiste pleine­ ment? Le mal, en effet, ne peut être une substance, il n’est jamais qu'une privation, un manque de rectitude dans le vouloir, s'il s'agit du mal moral. Le mal sup­ pose donc un .sujet qui est toujours bon par le côté où il est un être, où il est une cause capable d'intelligence. De ce bien partiel, on ne trouve la raison que dans le bien total — Que de fois aussi la douleur est une néces­ sité naturelle ct un mobile d'efforts, une source de détachement des choses éphémères, et de générosité du cœur, une occasion de rapprochement entre les hommes! Le fini pâtit inévitablement de son carac­ tère imparfait; mais aussi il peut se perfectionner mo­ ralement en pâtissant. Cf. X. Moisant, dans lievue de philosophie, déc. 1914, p. 332 sq.; E. Lasbax, Le pro­ blème du Mat, 1919. 3· Le concile du Vatican (sess. m, c 1) enseigne le commencement du monde, créé du néant, la distinc­ tion de substance et d’essence de Dieu et des choses créées : celles-ci n’émanent point de Lui. comme de l’être indéfini en devenir vers ses déterminations. Conclusion. — Les conceptions savantes sont en continuité avec le sens commun qui ne saurait voir dans la pensée des changements de place ou une ombre sans vertu, qui ramène à l’unité du mol la solidarité de notre vie, qui toujours admira dans la nature l’acti­ vité d’une Intelligence, qui jamais ne mit sur le même plan les simples faits ct les valeurs morales. Quel honnête homme ne se révolte ù la méprisante pensée d’un juste cl d’un criminel dont la lin dernière com­ mune serait l'infecte corruption! Avant de se séparer du bon sens de l'humanité — qui toujours répugna au matérialisme ct au monisme —encore faudrait-il avoir des preuves bien sérieuses. Comment faire de la pensée un éclair entre deux néants? On a regardé l'intelligence comme un simple produit de l’action, par une abusive interprétation des sciences, et en vertu d’un roman­ tisme diffus, pour lequel, l’ivresse de vivre pousserait le monde vers l’apaisement des désirs : c’est cette atmosphère mentale pragmatiste qui a favorisé le monisme psychologique et vitaliste. Outre les nombreux ouvrages ct articles cités : Caro, fa· matérialisme et lu science, 18<»8; J. Grasset, Les limites dr la biologie, 1903; P. Vignon, Hroue de philos 1901, 1903, 1923; Gulbcrt. Zxs Origines, 5« édit., 1923; Saulzc, Ia monisme matérialiste en trance, 1912; les articles cxcllcnts «lu Diet. apol. : Déterminisme, Évolution, Pro­ vidence, Matérialisme, Monisme, utilisés ici; Bout roux. L'idée de loi naturelle, 1893; L'évolution dans 1rs sciences morales, Krvut de philosophie, 1911 ; O. 1 label t, Ia primat de rintelUgmce, 1920·— lut meilleure critique du maté­ rialisme doit provenir de l’étude de la substance et de la causalité; on sera très bien renseigne avec Couallbac, S. J., La liberté ct la conservation de l'énergie, 1897; Ed. Thainiry, De l'influence, 1922; Garrigou-Lagrange, Lr sens commun, 3' édit., 1922. O. Habert. MATHOU D Claude-Hugues ( 1622-1705), naquit à Mâcon en 1622 cl entra dans la Congrégation de Sainl-Maur le 26 septembre 1639 Après avoir achevé ses études, il vint à Sainl-Germain-des-l rés 335 MATHOUD MATIÈRE ET FORME PANS LES SACREMENTS pour aider dom Luc d’Achéry, ensuite, il fut prieur de Saint-Pierre le Vit et de Sainte-Colombe de Sens et vicaire général de Gondrin, archevêque de Sens, qui le désigna pour faire partie de la commission chargée d'établir la censure de V Apologie des casuistes du P. Pfrot. Devenu infirme, le P. Mathoud se retira à l'abbaye de Saint-Pierre â Chalon-sur-Saône, où il unit le 25 avril 1705. L’écrit le plus important du P. Mathoud a pour litre: Bobertt Putti, S. It. E. cardtnt)lis et cancellarii, theolo­ gorum, ut vocant, scolasticorum antiquissimi, senten­ tiarum libri V/Π; item Petri Pictavtensis, Academiic Parisiensis olim cancellarii sententiarum libri V’, nunc primum tn lucem editi, ac notis et observationibus illus­ trati, in-fol., Paris, 1655. Cet écrit était dédié à Gon­ drin et fut édité en collaboration avec le P. I Iflarion Le Fcbvre de Beauvais. Le P. Mathoud y met en relief, ά la fm de l’ouvrage, la doctrine particulière du car­ dinal Robert Poilus sur le suffrage des vivants en faveur des damnés et sur la coulpe du péché qui est remise par la contrition elle-même et non point par l’absolution, laquelle remet seulement l'obligation de subir la prine éternelle et ne fait que déclarer la rémis­ sion des péchés; enfin, d’après le cardinal, l’ail rit ion conçue par la seule Crainte de la peine est insuffisante pour la rémission des péchés. Sur ce point, le P. Ma­ thoud attaque très vivement les théologiens qui sou­ tiennent une doctrine opposée, et par ailleurs, il excuse quelques opinions de Pullus devenues singu­ lières. Incidemment, Mathoud affirme (pic les moines bénédictins ont toujours fait les fonctions de la clérirature, cl au dire de Tassin, il composa, par les conseil? de l.aunoy et de Sainte-Beuve, un ouvrage considé­ rable sur ce sujet, Hiérarchie bénédictine, resté manus­ crit à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Le P. Mathoud attaqua les thèses de l.aunoy sur l'évangélisation de la Gaule; il prétend que la foi a été précitée â Sens, dès le i,r siècle par saint Savinien et saint Polcnticn, qui furent envoyés en Gaule par ♦ainl Pierre. L’ouvrage a pour titre : De vera Senonum origine Christiana, adversus Joannis de l.aunoy, theo­ logi quondam Parisiensis, criticas observationes Disser­ tatio. Adjecta est appendix adversus duas propositiones retentions in eadem Parisiens i Facultate theologi, in-1% Paris, 1687; ce théologien est Ellies du Pin qui, dans le premier tome de sa Bibliothèque ecclésiastique, avait soutenu l’opinion de Launoy. Journal des Savants du 12 juillet 1688, p. 83-87. Enfin le P. Mathoud a dressé un catalogue des archevêques de Sens. Catalogus archieplscoporum Senonensium, ad fontes historiæ nouiter accuratus, in-4% Paris, 1688, Journal des Savants, du 12 juillet 1688, p. 87-88. Le P. Lelong a critiqué ce travail cl il affirme qu'il est rempli d’erreurs. H a· ter, Nouvelle biographie générale, t. xxxiv, col. 265; MoréiL 1s grand did/onnairr, idit. de 1759, t. vu, p. 325; I dler, Biographie universelle, édit. Pérennès, 1812, t. vin, p. 251-235; Richard et Giraud, Bibliothèque sacrée, t. xvi, p. 293-291; E. du Pin. Bibliothèque ecclésiastique du XV1P siècle, t. iv. p. IIO-I50; Barrai, Dictionnaire hûforlque, littéraire d critique, I t. en 6 vol. in-8·, Avignon, 1758-1762, t. ni, p. 398; Tassin. Histoire littéraire de la Congrégation de Saint-Maur, in-4·, Paris et Bruxelles, 177o, p. 192-195 et «loin François, Bibliothèque générale des écrivains de rOrdrt de taint Benoît, I vol. in- P, Bouillon, 1777. t. D, p. 220-22.3 (même texte que Tassin); Le Cerf de I-a Xièvillc. Bibliothèque historique et critique des auteurs de la Congrégation de Saint-Maur, in-12. lui Haye, 1726, p. 311-316; Dcscssarts, Les siècles littéraires, 7 vol. in-12, Paris, 1800-1803, t. iv, p. .319-320; Papillon. Bibliothèque des auteurs de Bourgogne, 2 vol. In-fol., Paris, 1723, t. n, p. 39-10; Hurler, Nomenclator, 3· édit., t. jv, col. 898. J. Ohheyhe. MATIÈRE ET FORME DANS LES SACREMENTS. — En théologie, l’emploi des termes matière, matériellement, est presque toujours 336 corrélatif ù celui des ternies forme, formellement. On trouvera ù ces mots, voir l. v, col 511, quelles diverses acceptions peuvent recevoir, dans la langue théolo­ gique, les expressions qu'on vient de citer. Ici, nous nous attacherons uniquement a la doctrine catholique relative ù la matière et â la forme «les sacrements. Puisque, d'autre part, les particularités relatives â chacun de ccs sacrements sont interdites en cet exposé général, on se contentera de rappeler : L Le caractère doctrinal que revêt la thèse d< la matière et de la forme des sacrements dans renseignement de l’eau (c’est-à-dire par la béné­ L'absence de documents liturgiques plus anciens ne diction de Iran baptismale)... La sanctification de doit en rien nous étonner. Les paroles si expressives l’eau est ainsi considérée comme un élément du bap­ de saint Basile, dans le De Spiritu sancto, loc. cil., tême, à peu près, proportion gardée, comme la prière nous rassurent complètement sur l’origine ancienne des consécratoire du pain et du vin l’est de l’eucharistie. > riles sacrament aires : ■ Des dogmes et des enseigne­ Pourrai, La théologie sacramentairc, Paris, 1907, p. 51. ments conservés dans l’Église, les uns nous sont par­ Voir, chez les Latins, Tcrtullien, De baptismo, η. I, venus par le moyen d’une doctrine écrite; les autres P. t. i, col. 1201; S. Cyprlcn, Epist., i.xx, n. 1, 2, nous ont été transmis dans le secret par une traditon P. L., l. in, col. 1037, 1040; S. Ambroise, De mysteriis, remontant aux apôtres; les uns el les autres ont la n. 14. 20 el l’auteur du De Sacramentis, L 1, n. 18, même valeur pour notre piété. El personne ne voudra P. L., t. xvi, col. 393, 394, 122. Des assertions de ces s’insurger contre eux, personne, dis-je, qui possède auteurs, on peut rapprocher les formules latines du quelque connaissance et quelque expérience des insti­ Sacramentairc gélasicn, P, t. lxxiv, col. 1110tutions ecclésiastiques. Si nous rejetions des pratiques, 1111. Parmi les Grecs, S. Grégoire de Nysse, Oral. in qui nous ont été transmises oralement, sous prétexte bapt. Christi, /*. G., t. xi.vi.col. 589; S. Basile le Grand, qu’elles ne ‘Ont point de grande importance, nous com­ De Spiritu sancto, n. GG, P. G., t. xxxn, col. 188; mettrions l’imprudence de blesser l’évangile en ce qu’il S. Cyrille de Jérusalem, Cat., xxi (Mystag. ni), n. 3. a d’essentiel, et nous réduirions notre prédication â P. G , t. xxxin, col. 1089; dont il faut rapprocher n’èlre plus qu’un verbiage inutile... Ces paroles de les formules liturgiques de VEuchologe de Sérapion l’invocation sur le pain eucharistique et le calice de (iv· siècle), n. 19, 25, 29, dans Funk, Didascalia et bénédiction, quel saint nous les a laissées par écrit? Constitutiones Apostolorum, Paderborn 1905, t. n, Et ici nous nc nous sommes pas contentés de ce que р. 158 m|. ou des Constitutions apostoliques, I. VII, rappelle l'Apôtrc ou l’Évangile (les simples paroles с. xijii, n. 5, ibid., t. î, p. 150. On trouvera l’exposé de la consécration), nous récitons, avant et après, bien général de celle assimilation dans 'Fixeront, Histoire d’autres formules, qui sont d’une grande importance des dogmes, t. n, pour les Pères grecs, p. 162-1G3 ct pour le mystère, el que nous avons apprises par une pour les latins, p. 307-308. tradition non écrite. Nous bénissons aussi l’eau du Nous pensons que cette remarque fort Juste baptême et l’huile de l’onction; bien plus nous bénis­ n’inllrme pas la valeur de l’argument traditionnel. sons aussi celui qui reçoit le baptême. Quel écrit nous D’une part, en effet, le mot sacramentum n’avait point l’a appris? N'est-ce pas d'une tradition tacite el secrète encore, dans les premiers siècles, la signification très que nous tenons ces rites? El qui donc nous a, par un déterminée qu’il acquiert au Moyen Age; d’autre part, enseignement écrit, Instruits de l’onction de l’huile? les affirmat Ions palrisliqucs relatives à la sanctifi­ Qui nous a appris la triple immersion du catéchu­ cation de l’eau ou de l'huile par les paroles du sacra­ mène? Et toutes les autres cérémonies du baptême, mentum ne sauraient être interprétées comme si le renoncement à Satan et à scs anges, quelle écriture les paroles sanctificatrices appartenaient à ce que nous les a enseignées? N'est-ce pas plutôt une doctrine nous appelons aujourd’hui la forme du sacrement. cachée cl secrète, que nous avons reçue de nos pères Les Pères reconnaissent explicitement que la vertu qu’eux-mêmes ont conservée dans un silence exempt régénératrice el sanctificatrice (du baptême) s’exerce d’inquiétude ct de curiosité, parce que précisément ils sur le baptisé, lorsque celui-ci est plongé (dans l’eau) avalent appris à couvrir nos mystères sacrés du respect au moment où le ministre prononce la formule trinidu silence ? De la même façon qu’ils avaient prescrit, taire . Pourrai, toc. cil. Voilà le point précis, où, en dès le commencements de l’Église, l’emploi de certains dépit des questions de mots, il faut savoir saisir la rites, les apôtres, nos pères, ont prescrit de conserver vérité qui s’affirme. Et cette vérité traditionnelle à ces saints mystères leur dignité dans le secret el le s'affirme chez les Pères avec d’autant plus de force, que les Pères sont unanimes à ne point considérer I silence. ■ On est donc fondé à faire remonter jusqu’aux apôtres ct au Christ, du moins dans leurs lignes très la bénédiction de l’eau comme indispensable, le bap­ générales, les rites sacramentels, comportant des choses tême des cliniques, conféré en cas de nécessité, étant déterminées par des paroles. administré avec de l’eau ordinaire non bénite. Voir 2° Saint Augustin. - Bien que la doctrine de saint Baptî me, t. n. col. 18. Et si les Pères considèrent la Augustin n’apporte pas à la théologie sacramentairc bénédiction de l’huile comme nécessaire à la validité sa dernière perfection, ct que le mot de sacrement luides sacrements de confirmation et d’extrême-onction, même soit fort loin d’avoir sous la plume du grand doc­ il ne s’ensuit pas que cette bénédiction appartienne â teur la signification précise et uniforme qu’il possède la forme du sacrement. Ils expriment une vérité aujourd’hui, un progrès remarquable s'y affirme dans aujourd’hui encore reçue dans l’enseignement catho­ l’analyse des éléments constitutifs de ce que nous lique, ct concernant la matière elle-même de ces sacre­ appelons les sacrements Cent à saint Augustin que les ments. 4. L'argument de la tradition aux premiers siècles scolastiques rapportent la première formule didac­ prend une force nouvelle si l'on se reporte aux textes tique de la constitution des sacrements ; Accedit verbum liturgiques des iv· el v· siècles, qui contiennent déjà i ad elementum, et fit sacramentum. Pour bien coin- 345 MATIÈRE ET 1 ORME, HISTOIRE DE LA DOCTRINE prendre le sens de cette formule, il faut reprendre par le début l’analyse du concept que le grand docteur se forme du sacrement de la Nouvelle Loi. Avant tout, pour .Augustin, le sacrement est le signe sensible d'une chose sainte (signa) cum ad res divinas pertinent, sacra­ menta appelluntur. Epist., cxxxvm, n. 7, /'. A., t. xxxm, col. 527. Sacrificium visibile invisibilis sacrificii sacramentum, id est sacrum signum est. !)e civitate Dei, 1. X, c. v, P. t. xu, coi. 282. Tout sacrement comporte donc deux elements, un objet visible, matériel, (pii est le signe ct un objet invisible, spirituel, qui est signifie : Ideo dicuntur sacramenta, quia in eis aliud videtur, aliud intclligitur, P, L. t. xxxvin, col. 1216. Et encore, d'une façon plus expressive : Signacula quidem rerum divinarum esse visibilia, sed res ipsas invisibiles in eis honorari. De catechizundis rudibus, n. 50, P. A., t. xr., coi. 34 I. On voit dans ces textes (pic le mot sacrement n’est pas pris tout a fait au même sens dans les premières citations el dans les dernières. Dans celles-ci, le mot sacrement semble désigner exclusivement la partie matérielle, le signe, tandis que la réalité spirituelle, qu’Auguslin appelle parfois la vertu du sacrement. vis sacramenti est ce (pii est désigné. Sans vouloir insister sur ces nuances, il est clair qu'un rapport étroit unit l'élément matériel à l’élément spirituel. L'élément matériel comporte déjà, par lui-même, une certaine similitude naturelle avec la réalité sur­ naturelle qu’il doit désigner : Si enim sacramenta quam­ dam similitudinem carum rerum quarum sacramenta sunt non haberent, omnino sacramenta non essent. Epist., xcvm, n. 9, P. A., t. xx.xiii, coi. 363. Par leur élément matériel, les sacrements appartiennent donc aux signes naturels, dont parle Augustin, De doctrina Christiana, 1. il, η. 2, 3, P. L., t. xx.xiv, col. 36-37. Mais la volonté divine s’est servie de ce signe naturel pour y ajouter le signe conventionnel, signum datum, des choses saintes, (pic représente ou produit le sacre­ ment : « Un sacrement, dit M. Tixeronl, est donc avant tout, pour saint Augustin, le signe à la fois naturel cl conventionnel d’une chose sainte. 11 peut n'êlre que cela, et c’est en ce sens que notre auteur appelle sacrements le sel bénit donné au baptisé, De catechiz. rudib., n. 50, P. L., t. xi„ col. 3 11, les exorcismes du baptême» Serm., ccxxvn, 7*. A., t. xxxvin, col. 1100, la tradition même du symbole et de l'oraison domini­ cale aux catéchumènes, Serm. ccxxvm, n. 3, P. A., t. xxxvin, col. 1102. C’est en ce sens encore (pie les rites de ΓAncienne Loi — sauf la circoncision — qui ne faisaient qu’annoncer le Christ et le salut, sans les apporter, étaient des sacrements. Enarr. in Ps., LXXtll, n. 2, P. L·., t. xxxvi, col. 930. Mais, outre cette acception large qui en fait un simple signe, Augustin donne souvent au mol sacrement un sens plus étroit qui en rapproche la conception de notre conception actuelle. Parmi ces rites sacrés, en effet, le saint docteur en distingue un certain nombre qui ne sont pas seulement des signes d’une réalité spirituelle correspondante, mais dont la collation entraîne de plus la production de celte réalité spirituelle d’une façon certaine. Au sacramentum est attachée sa res ou virtus quand il est posé et reçu dans des conditions données. C’est, par exemple, pour le baptême, la régénération spirituelle, pour la confirmation, la personne du SaintEsprit, pour l’eucharistie, la vie, fruit de la nourriture mangée, cl d'une manière générale, la grâce qui est la vertu des sacrements, gratia qtur sacramentorum virtus est. » Enarr., in Ps. Z, .VAVit, n. 2, P. L., I. xxxvi, col. 981; In Joan, evang., tr. xxvi, n. 11, P. L., t. xxxv, col. 1611. En considérant le rite matériel du sacrement, Augustin se demande comment et par quoi il est élevé a la dignité de producteur de la grâce dans les âmes. 346 Pourquoi l'eau, en touchant le corps, purifie-t-elle le cœur? La réponse à cette question fait l'objet d'un texte classique entre tous, ct que les théologiens rap­ pelleront à l'cnvi, dans la question de la matière ct de forme des sacrements. Ce texte est un commentaire de Joa , xv, 3 : Jam vos mundi estis propter verbum quod locutus sum vobis. « Pourquoi ne dit-il pas : vous êtes purs à cause du baptême dans lequel vous avez été lavés, mais à cause de la parole que je vous ai adressée*) C'est parce que la parole purifie, elle aussi, dans l'eau. Enlevez la parole, el l'eau n'est plus que de l’eau. Mais voici que la parole s'ajoute à l'élément, el le sacrement est constitué, qui est, pour ainsi dire, une parole visible. > in Joa. evang., tr. lxxx, n. 3, /'. A., t. xxxv, col. 1810. Donc, pour saint Augustin (dont l'exégèse ici est cependant contestable) le rite sacramentel, qu’il faut distinguer tout d'abord de la res sacramenti, c’est-à-dire de la réalité spirituelle qu'il produit dans l'âinc lorsqu’il est reçu fructueuse­ ment, est composé lui-même de deux éléments, une matière ou un geste visible, ct des paroles. Les paroles donnent au geste ou a la matière la vertu sanctifica­ trice. Peu importe qu'Auguslin, après bon nombre de Pères, ail entendu, pour le baptême en particulier, la parole sanctificatrice dans un sens beaucoup plus étendu que celui que nous accordons aujourd'hui à la forme même du baptême, restreignant cette forme aux seules paroles de l’invocation trinitaire. Peut-être, dans celte « parole · qui s’ajoute à l’élément faut-il encore comprendre la bénédiction de l'eau, les exor­ cismes, les professions de foi, etc. L'important est qu'il ait expressément reconnu que l’élément ne pouvait rien produire sans la sanctification des paroles. Sous celle forme générale, l’assertion est bien le prélude et le fondement traditionnel de la doctrine de la matière el de la forme. Aussi bien. Augustin admet que. dans l’eucharistie, le pain ct le vin sont consacrés au corps et au sang du Christ par la prière mystique de la consécration. De Trinitate, 1. Ill, η. 10. P. A., t. xui, col. 874. De même, pour la confirmation, il reconnaît formellement que l’huile, même bénite par l’évêque, doit être répandue sur le front du chrétien en mode d’onction : sans huile sainte el sans onction, pas de sacrement In Joan, evang., tr., ex vin, n. 5, P. A.» t. xxxv, col. 1950, Cf. In epist. Joannis ad Parthos, tract, in, n. 5, ibid., col. 2000. Pour les autres sacrements, nous ne trouvons chez saint Augustin, aucune analyse expresse des cléments qui les constituent. Aussi bien, l'attention des Pères n'était pas portée sur ce point particulier; mais les assertions générales dont ils se servent montrent bien que, tout en ne parlant expressément que du baptême, de la confirmation, de l’eucharistie cl parfois de l'ordre (ci. S. Jean Chrysoslomc, tn Actus A post., honiil. xiv, n. 3, P. G., I. lx, col. 116), leur doctrine vaut pour tous les sacrements, conférant, par un signe sensible cfllcace, la grâce aux âmes. 3° De saint Augustin d Pierre Lombard. — Période inexplorée, dont M. Pourrai se contente d’écrire : Aussi bien, est-ce la doctrine de saint Augustin sur les éléments du rite baptismal que l’on retiendra dans la suite. Les auteurs du Moyen Age nc feront que la généraliser en l’appliquant, autant que taire se peut, aux sept sacrements. » En substance, cette allïrmalion est exacte : elle pourrait cependant comporter quelques nuances et surtout ne pas restreindre au seul baptême la considération d’Augustin ct de scs suc­ cesseurs. Fulgente de Kuspe sc contente de reprendre l’analyse d’Augustin relativement au rite sacramentel sensible ct à reflet spirituel invisible. Ideo dicuntur sacramenta, quia in cis aliquid videtur, aliud intelligitur. Epist., xii, n. 25. 26. P. L., t. i.xv, col. 392. C’est à 347 MATIÈRE ET FORME, HISTOIRE DE LA DOCTRINE propos de l'eucharistie qu* Ildephonsc dc Tolède rap­ pelle la même doctrine. Le corps du Christ, explique-til, est vraiment dans l’eucharistie. Ista ideo dicuntur sacramenta. quia in eis aliud videtur, aliud intelligitur. Quod videtur, specimen habet corporalem; quod intclligitur, (nidum habet spiritualem. Liber dc cognitione baptismi, c. cxxxvn. P. L., t. xevi, coi. 169. Il faut ensuite arriver jusqu'Alcuin, pour découvrir quelque écho des analyses august inicnncs. Mais ici au sujet du baptême, la pensée de fauteur est nette : Tria sunt in baptismatis sacramento visibilia ct tria invisibilia. Visibilia sunt sacerdos, corpus (il s’agit du corps du baptisé) et aqua, invisibilia vero Spiritus et anima ct fides. Illa autem tria visibilia nihil proficiunt /oris, si hire tria invisibilia non intus operantur. Sacerdos corpus aqua abluit. Spiritus sanctus animam fide justificat. En ne considérant que le rite sacramen­ tel, l'élément materiel n’a d'efficacité qu’autant que s’y ajoute la vertu dc ΓEsprit-Saint, c’est-à-dire les paroles sanctificatrices. Epist., xxxvi, P. L., t. c, col. 191. La même pensée, sous une forme plus géné­ rale et valable pour tous les sacrements, est exprimée par Agobard de Lyon. Cet écrivain déclare que les sacrements, même administrés par des prêtres prévari­ cateurs. sont valides... si tamen juxta regulam a Domino positam vel secundum traditionem ecclesiasticam cele­ brentur. Il y a là une réminiscence de la doctrine tradi­ tionnelle sur le pouvoir accordé à l’Eglise de déter­ miner plus expressément, là où Jésus-Christ ne l’aurait pas fait, les éléments du rite sacramentel. Ainsi admi­ nistré. même par un pécheur, le sacrement est valide, car ad invocationem summi sacerdotis, non humana virtute, sed sancti Spiritus perficiuntur inefjabiliter majestate. Les sacrements n’agissent que par la vertu du Saint-Esprit, à l’invocation du Christ. De privile­ giis et jure sacerdotum, n. 15. 18, P. L., t. αν, col. 112, 1 15. Jonas d’Orléans établit une comparaison entre le rite du baptême, l’eucharistie, el le rite dc la confir­ mation. Credendum est quia sicut baptismatis et corporis et sanguinis Domini sacramenta, per sacerdotum myste­ ria visibilia fiunt, ct per Dominum invisibiliter cons:· cranlur, ita nimirum Spiritus sancti gratia per imposi­ tionem manuum, ministerium administratum episco­ porum, fidelibus invisibiliter tribuatur. Dc institutione laicali, 1. 1, c. vu, P, L., t. evi, coi. 134. Raban Maur, parlant du baptême, de la con Urina­ tion el de l’eucharistie, écrit : Sunt sacramenta, quia o5 id sacramenta dicuntur, quia sub tegumento corpo­ ralium rerum virtus divina secretius salutem corumdcm sacramentorum operatur, unde et a secretis virtutibus oc/ sacris, sacramenta dicuntur. Quie ideo /ructuosa penes Ecclesiam fiunt, quia sanctus in ca manens Spiritus, cumdem sacramentorum latenter operatur effectum L’élément visible est donc rendu efficace par la vertu de l’Esprit-Saint qui passe pour ainsi dire dans les sacrements. Bien plus, l’élément visible doit posséder déjà naturellement une certaine aptitude à signifier l’effet produit par la vertu dc l’Esprit-Saint. Voluit enim Dominus, ut res illa invisibilis per con­ gruentiam, sed profecto incontredabilc et invisibile impenderetur elementum... Nam sicut aqua purgat exterius corpus, ita latenter ejus mysterio per Spiritum sanctum purificatur et animus, cujus sanctificatio ita est De clericorum institutione, I. I. c. xxiv, xxv, P. L., t cvn, coL 309,310. Voir sur le sacrement dc continualion, c. xxvhi, sur la chrismation, rite de ce sacre­ ment. c xxx; sur l'eucharistie, c. xxxi, col. 312-313; 314-315; 31 21. La controverse bvrcngaricnne ne nous apporte guère d élément nouveau. En ce qui concerne le corps du Christ dans l’cucharistic, les auteurs catholiques insistent surtout sur la distinction auguslinlenne du rite visible cl dc la chose invisible. Mais à côté de 348 ccttc distinction qui ne touche qu’indireclcincnl à notre sujet, tous admettent aussi que le pain et le vin sont changés au corps ct au sang par la bénédiction consécratoire. Conficitur sacrificium Ecclesiic, écrit Lan franc, sacramento cl re sacramenti, id est corpore Christi. Ce corps réel du Christ, c’est la bénédiction qui l’a consacré, benedictio consecravit. Liber de corpore cl sanguine Domini, c. x, xm, P. L, l. cl, col. 321, 423. Il est Inutile de multiplier .sur ce point incontesté les citations. Nous renvoyons simplement à Raoul I leurtevcnl, Durand de Troarn et les origines de l'héré­ sie bérengaricnne, Paris, 1912. Il· part., surtout, c. t; cl Euciiaiustic, l. v, col. 1217. Relevons sous la plume du cardinal Geoffroy, aupa­ ravant abbé de Vendôme, dans son Tractatus de corpore ct sanguine Domini Nostri Jesu Christi, P. L., t. clvii, une comparaison entre les éléments du sacre­ ment de baptême cl la consécration épiscopale. Sicut in baptismale, aqua cl invocatio Spiritus sancti sunt necessaria, qiur faciunt Christianum, itu in ordinando episcopo electio ct consecratio sunt necessitate conjuncta, qua· creant episcopum. Sicut aqua sola, aut sola invo­ catione sancti Spiritus nec baptismus fieri potest, net homo esse Christianus, etc., col. 214. Mais il est aisé de voir combien ce concept est encore imprécis. — Yves de Chartres s’en lient aux définitions augustlnienncs : Signum est res, pewter speciem quam ingerit sensibus, aliud quid ex se faciens in cognitionem venire... Sacri­ ficium visibile invisi bil: est sacramentum, id est sacrum signum; est alibi sacramentum invisibilis gratiic visi­ bilis forma. Les formules de bénédiction dc l’eau appar­ tiennent sans doute au rite du baptême, mais les paroles de l’invocation trinllaire seules sont néces­ saires à la constitution du sacrement. Panornüa. L I. c. CXXXI, CXXX. LX1II, LU, P. L., t. CLXI, col. 1071, 1052,1057. Bruno de Segni note que les paroles de la consécration proférées à la messe, non par le prêtre, mais on réalité par Jésus-Christ lui-même, changent le pain ct le vin en la substance du corps ct du sang. Expositio in I.eviticum, c. vm. Il rappelle le rite du baptême ct celui de la confirmation. In Numeros, c xix, P. L., I. clxiv, col. 308, 490. — Pour Rupert de Dculz, la matière ou substance du sacri­ fice eucharistique est double : elle est céleste, clic est terrestre. La formule baptismale, In nomine Palris et Eilii et Spiritus Sancti, est appelée sola et unica regula baptizandi, quam suo sanguine conscriptam Salvator post resurrectionem suam ct non ante, discipulis suis contradidit. Cette règle possède tant dc valeur que ne pas l’employer dans l’ablution, c’est ne pas conférer le baptême. .Mais l’ablution donnée concomitamment avec la formule régulière constitue toujours un bap­ tême valide. De divinis officiis, L II, c. ix; L X, c. v, P. L., I. clxx, col. 10, 266. Dans le Tractatus theologicus <1’1 lildebert, évêque du Mans, P. L., t. ci.xxi, le c. cl nous intéresse. Il s’agit des sacrements. En raccourci, c’est toute la théologie sacramcntalre générale. Sacramentum est sacræ rei signum, id est, sacramentum est invisibilis gratiic visibilis forma, ut in sacramento baptismi signi­ ficatur ablutio vitiorum, per illam exteriorem visibilem II faut donc que l’élément visible du sacrement pos­ sède par lui-même une signification naturelle analogue à l’effet invi ible qu’il produit. Unumquodque sacra­ mentum ejus rei similitudinem debet habere cujus est sacramentum. Mais la similitude naturelle ne suffit pas; le sacrement, pour agir, doit tenir de son insti­ tution une efficacité réelle : Sacramentum est visibilis forma gratiic in eo coltatie. non enim solummodo est signum sacro: rei, sed etiam efficientia. Voilà bien l’indice de la dualité des éléments, la matière vivifiée par la forme. Col. 11 15 sq. Iionorlus d’Autun, dans p Tractatus dc sacramento altaris, P. L., t. ci.xxn, 349 MATIÈRE ET FORME, HISTOIRE DE LA DOCTRINE 350 forma servanda est, ut in nomine Patris et lilii et Spi­ appelle, suivant la formule reçue, les paroles de la ritus Sancti baptizetur. Col. 389. Ilfaut aussi rapprocher Consécration, In · bénédiction du pain, <·. xiv, la Summa Sententiarum, ou la doctrine sarramentaire cul. 1293. Le pain et le vin sont la matière du sacrement est plus simple et plus claire A la fois. C’est surtout A de l’autel, c. xvn. col. 1295 propos du baptême que l’auteur rapproche le sacra­ Avec Hugues de Saint-Victor, nous abordons une mentum, l’élément matériel, l’eau sanctifiée, dc la élude plus précise sur la constitution des sacrements. forma baptismi, qui a été donnée par le Christ et est De sacramentis, 1. I, pari. IX, c. n, A., t. clxxvi. constituée par l’invocation trinitaire qui accompagne Il reprend tout d'abord la définition reçue : Sacramen­ l’immersion. /\vec une terminologie hésitante et tum est sacra rci signum. Ainsi compris, tout sacrequelque peu inexacte, c’est déjà la doctrine scolas­ ment comporte deux éléments, l’élément visible, et tique dc la matière ct dc la forme. Voir Hugues de matériel, qui est le rite même du sacrement. c'est-àdire le sacrement lui-même, ct l'élément spirituel, la Saist-Victor. t. vu, col. 286. rcs sacramenti. Mais cette définition est encore super­ 1° Pierre Lombard Une première systématisation ficielle. Si quis autem plenius ac perfectius quid sit de la pensé; traditionnelle est faite parle · Maître des sacramentum diffinire uoluerit, diffinire potest quod Sentences ». Pierre Lombard fait consister les éléments sacramentum est corporale vel materiale elementum constitutifs du sacrement dans les paroles et les choses. foris sensibiliter propositum er similitudine repnrsenAu début du I. IV, dist. I, après avoir rappelé ct (ans et ex institutione significans, ct ex sanctificatione expliqué les définitions reçues, d’après les conceptions continens aliquam invisibilem ct specialem gratiam. augustlnienncs, Pierre Lombard énonce la doctrine L’analogie naturelle que possède l’élément visible ne qui sera plus lard consacrée au concile dc Florence suffit pas à constituer le sacrement; il faut, dc plus, Duo autem sunt in quibus sa ramentum consistit; scilicet verba et res. Verba, ut invocatio Trinitatis; res, ut une institution positive qui lui confère la signification de la grâce que le sacrement doit produire; ct. pour aqua, oleum, el hujusmodi. On saisit immédiatement atteindre sa perfection, le sacrement doit encore rece­ * la simplification apportée par celte formule à la for­ voir, au moment même de sa dispensation, la vertu mule encore obscure d’Hugues dc Saint-Victor. En ce sanctifiante dont il communique reflet. Voici l'appli­ qui concerne le baptême, dist. III, on doit distinguer cation dc cette doctrine dans le baptême. Ibi est aquir l'ablution faite avec l’eau, ct la forme des paroles pres­ visibile elementum, quod est sacramentum et inveniuntur crites : en ces deux seuls éléments réside la constitution hæc tria in uno : représentât io in similitudine; signi­ essentielle du baptême; tout le reste du rite appartient ficatio ex institutione; virtus ex sanctificatione. Ipsa à sa solennité. Du sacrement dc confirmation, la similitudo ex creatione est; ipsa institutio ex dispensa­ forme est claire; ce sont les paroles prononcées par tione; ipsa sanctificatio ex benedictione; prima indita l’évêque lorsqu’il marque au front le chrétien avec le per Creatorem; secunda adjuncta per Salvatorem; tertia saint chrême. Dist. IV. La distinction suivante expose ministrata per dispensatorem L’eau possède ainsi la doctrine catholique sur le sacrement de l’autel. Le naturellement un effet analogue à l’effet du baptême; sacrement, c’est le corps cl le sang de Jésus sous elle purifie; mais le Sauveur est venu élever cette l’espèce du pain ct du vin. La forme du sacrement tst ressemblance lointaine ù la signification propre de la uniquement constituée par les paroles : < Ceci est mon purification de l’Ame. Que manque-t-il à l’eau ainsi corps; ceci est mon sang. » Quant au sacrement dc choisie pour être un sacrement? Accedit verbum sancti­ pénitence, Pierre Lombard ne paraît pas y distinguer ficationis ad elementum ct fit sacramentum, ut sit les paroles ct les choses. Toutefois, après avoir longue­ sacramentum aqua visibilis ex similitudine représen­ ment exposé les actes du pénitent, dist XVf-XVH, tons, ex institutione significans, ex sanctificatione l’auteur parle de la rémission accordée par le prêtre, continens spiritualem gratiam. Et l'auteur d’ajouter : dist. XVIII. Et nous retrouvons comme une synthèse Ad hunc modum in arteris quoque sacramentis tria de ces divers aspects dans la dernière partie de la lute considerare oportet. Coi. 317-319. dist. XXII, où s’agite la question du sacramentum et Lc c. vi est intitulé De materia sacramentorum. 11 rcs dans la pénitence. C’est à cet endroit que le com­ faut entendre ici, par * matière % les éléments consti­ mentaire de saint Thomas, q. n. a. 2. sol. 2. explique tutifs du sacrement. In triplici materia omnia divina comment la doctrine de la matière ct de la forme peut sacramenta conficiuntur, scilicet aut in rebus, aut in s’appliquer à la pénitence. Lc sacrement d’extrêmeluctis, aut in verbis. Le mol sacramentum est pris ici onction consiste dans l'onction extérieure, faite sur les dans un sens assez large, puisqu’il s’étend aussi aux membres du malade. Dist. XXIH. Pierre Lombard ne parle pas expressément des paroles qui accompagnent Micramcnlnux. par exemple, le signe de la croix. Toutefois, Hugues fait une observation intéressante : les onctions; mais il est hors de doute qu’il applique Cum his tribus modis sacramenta conficiuntur. Illa â ce sacrement sa théorie gê ivraie. Le sacrement de (amen magis proprie ct principaliter sacramenta dicun­ l’ordre comporte divers degrés : l’application de la doc trine des choses ct des paroles est facile aux ceremonies tur. tn quibus virtus est per sanctificationem, ct effectus dc l’ordination, par laquelle est conféré le pouvoir salutis per operationem Coi. 326-327. Dans les sacre­ sacre. Dist. XXIV. Pour le mariage comme pour la ments véritables, la parole sanctificatrice doit être pénitence, l’auteur ne semble faire aucune application prononcée oralement L’auteur parle de lu forme du de la théorie des paroles et des choses, Toutefois il la baptême, op. cit., L II, pars VI. c. n, vi, xm. mais, comme chez saint Augustin, cette expression dé .igné laisse entrevoir, dans la dist \w L où. après avoir exposé ce qu’est le mariage, viri mulicrisque conjunc.loi tout le rite baptismal (voir la même acception, maritalis inter legitimas personas, il rappelle que seul dans le XVL concile de Carthage, can. 2, DenzingerBannuarl. n. 102). le consentement des conjoints rend effective a donation D'Hugues de Saint-Victor, il faut rapprocher mutuel! des epoux. Robert Paululus, l’auteur du Dc officiis ecclesiasticis, Le progrès réalise par Pierre Lombard a donc été de ramener l’enseignement traditionnel.encore embar­ P. h., t CLXXvn. qui reprend presque textuellement les formules d'Hugues. Sacramentum aulcm in tri rassé d’expre sions confuses et hésitantes, à la formule unique des · choses ·, rcs, cl des < paroles , verba, but consistit, viddicet, in /adis, in dictis. in rebus. In comme éléments constitutifs des sacrements. A l'ex­ rebus, ut est aqua et oleum; in did is. ut est invocatio Trinitatis; in /actis, ut est submersio in aquam ct pression verba, le Maître des Sentences substitue déjà, nous l’avons constaté â plus d’une reprise, l’expres­ insufflatio, L. I, c. xn, coi. 388. A propos du baptême c. xm, on sc demande qnolle en est lu forme? Hire sion forma. 351 MATIÈRE'ET FORME, HISTOIRE DE LA DOCTRINE 5* Guillaume d'Auxerre. — Ce mot forma était donc déjà entré dans la terminologie catholique; le mol materia s'était déjà rencontré sous la plume de plus d’un auteur, lorsque la philosophie aristotélicienne lit son entrée dans la pensée religieuse du début du • xm* siècle, Bien d'étonnant que l'hylémorphismc aristotélicien, entendu dans un sens large cl analo­ gique. ait été accueilli pour exprimer la doctrine auguslinicnne dc V elementum sancti lié par le verbum. Pierre Lombard avait déjà couramment usé du terme forma Guillaume d’Auxerre, au début du xm· siècle, unifiera la terminologie. Les mots, matière et forme, dans la théologie sacrament aire, deviendront syno­ nymes, des mots, choses et paroles, éléments constitu­ tifs des sacrements. Voici comment s’exprime Guil­ laume à propos de l’extrême-onction. In I Vlim Sent., dist. XXIII. édit. Paris, 1500, fol. 283, col. I : Sicut de essentia baptismi dicuntur esse tria : scilicet materia et forma verborum ct intentio baptizandi; similiter dc essentia sacramenti eucharistia: dicuntur esse tria ; scilicet ordo sacerdotalis et forma verborum et materia scilicet panis et vinum; eodem modo in essentia hujus sacramenti dicuntur esse tria; scilicet ordo sacerdotalis et oratio fidei ct materia, scilicet oleum consecratum ab 4 episçppo, 6· La conception hylémorphisle au XI U* siècle.— Désormais, la terminologie est acquise, et Alexandre de Haies, Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin l’emploieront couramment. Le seul progrès réalisé par eux sera de chercher l’application aux sacrements dc pénitence ct dc mariage dc la théorie que l'on n’avait encore appliquée explicitement qu’aux cinq autres sacrements. Voir, sur ce progrès particulier, les articles spéciaux. Maiuage. Pénitence. Les théolo­ giens s’appliqueront plutôt désormais à justi lier par des raisons d’ordre théologique la doctrine dc la matière cl de In forme dans les sacrements de la Nouvelle Loi. Toutefois, avant de passcrà cette justification théo­ logique, il convient de faire observer qu’en emprun­ tant à la philosophie péripatéticienne les expressions de « matière » ct de « forme ·, la théologie catholique n’a introduit en sa doctrine aucun élément étranger. Il faut, en effet, considérer le sens que ces expressions revêtent dans la théologie sacrament aire. Ce sens n’est pas un concept aristotélicien, mais la notion vulgaire que nous appliquons de nous-mêmes aux œuvres d’art. Indépendamment, en cllet.de toute philosophie aristo­ télicienne, ne distinguons-nous pas, dans une statue, la matière dont elle est faite, le marbre par exemple, et la forme que donne à ce marbre le sculpteur? Nous pouvons en dire autant d’une maison, d’un vêtement, d’un chapeau, d’un vase. etc. Les théologiens, voyant que, dans nos sacrements, il existe un élément dont la signification sacramentelle est plus confuse, et un autre clément, dont le rôle est précisément de déter­ miner davantage ct d’amener à sa perfection celte signification, ont donne au premier le nom dc matière et au second le nom de forme. Sans doute la philo­ sophie aristotélicienne présentait cette terminologie toute faite, mais ne pourrait-on pas dire avec tout autant de raison que c’est à un fonds commun, celui du bon sens, que les aristotéliciens eux-mêmes ont puisé ces notions, par lesquelles ils ont désigné les éléments constitutifs des êtres materiels. C'est là le sens exact de la doctrine exposée par saint Thomas, Sum. IhcoL, Illa, q. tx, a. 7 : Dans tous les com­ posés de matière et de forme, le principe déterminant est la forme, qui est en quelque sorte la lin et le terme dc la matière... Puis donc que, dans les sacre­ ments, sont requises des choses sensibles déterminées qui en sont comme la matière, à plus forte raison est requise une forme d paroles déterminées. » Mais l’emploi de ces mots matière cl /orme ne consacre ! 352 pas plus ici le système aristotélicien dc la compos!· ton des corps, qu’aillaurs la définition de l’âme, /orme du corps. Voir ce mot, t. v, col. 650. 7° Dernière précision théologique. Elle fut ajoutée par Duns Scot, voir t. iv, roi. 1909, ct elle consiste dans la distinction d’une matière éloignée, cl d’une matière prochaine, dans le sacrement. La matière éloignée est l’élément matériel considéré en lui-même, l’eau baptismale par exemple, ct la matière prochaine, est l’application dc la matière éloignée au sujet, au moment même où le sacrement est administré : telle, l'ablution baptismale. In I Vu1" Sent., dist. Ill, q. m; dist. VII. q. i. Saint Thomas n’avait pas encore fait cette distinction, sauf pour le sacrement dc pénitence. Sum. theol., III·, q. exxxiv, a. 2. Cette distinction n été communément retenue par les moralistes. Pour les autres précisions, apportées dans lu suite, surtout en ce qui concerne les sacrements de pénitence cl de mariage, on se reportera aux articles spéciaux. «° La tradition de l'Eglise orientale. — Les expressions de saint Thomas ont été pour ainsi dire canonisées au concile de Florence. Elles ont été acceptées par les orientaux. C’est donc qu'elles répondaient à une doctrine par eux admise. On peut s’en rendre compte en parcourant les traités sacrament a! res d’un théolo­ gien de l’Église orientale, Slméon, archevêque de Thessaloniquc, mort en 1 129, quelques années avant le concile de Florence. Les rites sacramcnlaircs y sont décrits dc telle sorte qu’on y peut facilement trouver les choses et les paroles, équivalentes de la matière et de la forme. Voir P. G., t. ci.v, Dc sacramentis, De sancto unguento, col. 175-302, De sacris ordinationibus. De pivnitcnha. De matrimonio, col. 360-532. D’ailleurs, les professions de foi récentes attestent sur ce point la pleine conformité dc l'Église orthodoxe ct de l’Église romaine. Certaines formules, ne tenant pas compte du progrès accompli à Florence, se conten­ tent de promulguer, dans les sacrements, deux élé­ ments, l’un matériel, l’autre divin agissant dans la matière pour lui faire produire inslrumenlalcmcnt la grâce. Ainsi la confession de Dosithée, au synode de Jérusalem contre les Calvinistes, en 1672 : Σύγχειται δέ τά μυστή­ ρια έκ του φυσικού καί ύπερφυούς· ούκ είσ/ δέ ψιλά σημεία των έπαγγελιών τού θεού* 'Όυτω γάρ ούκ άν διενήνοχε της περι­ τομής. .. ’ Ομολογούμε 8’ αύτά είναι όργανα δρασ­ τικά τοϊς μυουμένοις χάριτος έξ άναγκής. Kimmel, Monumenta fidei Ecclesia: orientalis, léna, Or. les sacrements sont constitués par un élément naturel cl un élément sur­ naturel. Ce ne sont pas dr simples signes des promesses divines : sous cet aspect, ih ne différeraient pas dc la cir­ concision. Ce sont, nous le devons confesser, dc véri­ tables instruments confé­ rant nécessairement la grike à qui les reçoit. 1850. part. I. p. 150. La Confession de Métrophanc Crilopoulos, hlcromoine de Bérée en Macédoine, patriarche orthodoxe d’Alexandrie (t 1639), parle de matière sensible ct d’Esprit-Salnt, soit ù propos des sacrements, en gêné ral, soit à propos du baptême cl de la communion; cf. Kimmel, op. cit., part. 11. p. 89-90. Mais c'est surtout la confesson de. Moghila (dont on ail les affinités avec le texte du catéchisme du concile de Trente) qui contient les déclarations les plus expli­ cites; cf. Kimmel, op. cil., part. I. p. 171 : Ηόσα πράγματα ζητούν­ ται είς τό μυστήριον; Άπ.-Τρία, ύλη αρμόδιος ώς είναι τό ύδωρ είς τά βάπτισμα, ό άρτος καί ό οίνος είς την ευχαριστίαν, τό ελαιον, καί τά λοιπά κατά Q. — Combien de chœc* sont requises pour le vncrrmont? B. — Trois. Ιλ mallin idoine, par exemple : I eau dans le liaptèmc, le pain et le vin dans Peucharidie, l'huile et les autres élément» 353 35'. MATH.HI. 1. Γ ΙΟΗΜΕ, CONSftQI ENCES PRATIQUES τύ μυστήριον. Δεύτερον 6 Ιερεύς, ύτου νά είναι υομίαως χεχειροτονημένος ή ο επίσκοπος. Τρίτον ή έπίκλζσις του αγίου Πνεύ­ ματος, χαΐ τδ είδος των λογίων, μετά όποια ο ίερεύς αγιάζει τό μυστήριον τή δυνάμει του αγίου I ί νεύ­ ματος μέ γνώμην άποφα· σισμίνην τού νά τύ άγιάση propres h chacun des autres Micrrmcnts. Iji deuxième est le prêtre, légitimement or­ donné» ou V Evêque, Hi troi­ sième est Vtnvocalton de l’Ev prit-Saint ct lu formule solennelle dri parole». C’est pur la vertu de Γ EspritSaint quo le prêtre sanctifie par les parole-» le sacrement, Λ condition toutefois d’y apporter l'intention requise. III. — Raisons tiiéologiqui s. La doctrine de h matière ct de la forme des sacrements sc justifie théologiquement par trois principales raisons 1· Uunité de signification sacramentelle. L’emploi des expressions matière et forme pour designer les choses cl les paroles se justi fie d’une manière générale, parte que ces mots sont plus expressifs que la termi­ nologie ancienne pour montrer l’unité dc signification sacramentelle» Ils ne nous montrent pas seulement en effet la dualité des éléments constitutifs du sacrement, ils caractérisent surtout la manière spéciale dont ces éléments se complètent l’un l’autre pour former ensemble le signe sacramentel. Les mots matière ct /orme, empruntés à la philosophie aristotélicienne, désignent respectivement l'élément indéterminé ou moins déterminé et l’élément déterminant et perfec­ tionnant. Ainsi, dans un sens analogique, les choses, moins déterminées dans leur signification sont déter­ minées par les paroles dans l’ordre de la signification sacramentelle. Le sacrement est essentiellement un signe, ct d’autant plus parfait qu’il représente et manifeste plus parfaitement, plus clairement, plus expressément les mystères cachés en lui. Or. la parole est, de tous les signes, le plus excellent ct le plus important, parce (pie les hommes peuvent façonner la parole librement cl la discipliner de mille manières diverses, el qu’en outre le langage a pour but unique dc traduire et de communiquer à d’autres le monde Intime ct invisible de la pensée. Les sacrements sont des signes très parfaits, ct leur signification est une, voir col. 311. 11 faut donc qu’ils soient composés, non seulement d’élément matériel, de choses, mais d'élé­ ment formel, de paroles, (pii, plus parfaitement que les choses, expriment les réalités surnaturelles qu’elles recouvrent. Et les choses s’unissant aux paroles selon l’ordre de la signification moins parfaite à la signi­ fication plus parfaite, constituent un sacrement, pré­ cisément parce que la signification demeure une. Cf. Billot, De sacraments, Rome, 1906, l. i. p. 29, note. Il convient à ce propos de remarquer que les sacre­ ments imparfaits de l’Ancicnnc Loi consistaient seu­ lement en des actes symboliques, sans être accompa­ gnés de paroles, cl ils ne pouvaient figurer les biens à venir (pie d’une manière confuse ct obscure. Les sacre­ ments parfaits de l'Église ont donc sur eux, entre autres avantages, celui de ne pas être constitués sim­ plement par des élément s symboliques, mais dc joindre à ces éléments la parole qui est un signe plus expressif, leur permettant de figurer plus clairement, el sans laisser subsister l’ombre d’un doute, la réalité de la grâce qu’ils produisent dans l’ôme. Catéchisme du concile de Trente, part. II, c. i. n. 17. Toutefois les sacrements les plus parfaits conservent eux-mêmes le caractère d’obscurité (pii est le propre de l’objet dc la foi. Cf. S. Bonaventure. In /Vum Sent., dist. Ill, p.l, a. I, q. m. 2· l.'harmonie de la composition hylémorphisle avec la nature humaine. — Les sacrements sont destinés à la sanctification de l’homme. Or, leur composition à la fois dc choses cl de paroles, de matière et de forme, les rend plus aptes à obtenir cet effet, parce que leur signi· DicT. ni: TintoL. cath. fication frappe davantage la nature à la fois spiri­ tuelle cl sensible dc l’homme. La parole, en effet, est en quelque sorte spirituelle, car elle exprime immé­ diatement un concept intellectuel; elle vient de l’esprit ct s'adresse à l’esprit; la chose, l’élément matériel a plus d’analogie avec le corps; elle est perçue par les sens et sa puissance de signification repose d’abord sur une analogie ou proportion extérieure ct sensible. 3· Les sacrements, prolongation et instruments du Verbe incarné dans la sanctification des hommet. Mais la raison théologique la plus élevée est d'ordre chrislologiquc. Saint Thomas l’a notée en quelques mots dans l’opuscule précité et dans la Somme, I H·, q. lx, a. 6 : Verbo incarnato quodammodo confor­ matur in hoc, guod ret sensibili verbum adhibetur, sicut in mysterio incarnationis carni sensibili est Verbum Dei unitum... Sacramenta Xovæ Leqis, ab ipso Christo effluunt et quamdam similitudinem ipsius in se habent. Cette raison chrislologiquc a deux aspects, qu’ont bien notés les Salman licenses, disp. Il, dub. r, n. 2. L Les sacrements de la Nouvelle Loi sont de véritables instruments de la rédemption humaine : il est donc souverainement convenable qu’ils s’appuient sur le Verbe divin : les paroles dc la forme continuent la parole du Verbe incarné ct véhiculent pour ainsi dire son efficacité. — 2. D’ailleurs, les sacrements sont aussi des médications surnaturelles qui doivent sc pro­ portionner à la fois au médecin qui guérit ct au malade qu’il faut guérir. Le médecin, c’est le Christ, lequel est à la fois Verbe ct chair, et le malade, c’est-à-dire l’homme, est à la fois âme cl corps. Donc, il est conve­ nable que nos sacrements soient composés à la fois de choses et dc paroles : les paroles correspondent à la chair du Christ cl à l’âme dc l’homme. En ce sens, saint Thomas a écrit son admirable strophe : Verbum caro panem verum verbo carnem efficit... IV. Conséquences pratiques dans l’administra­ tion des sacrements. — 1· Du jour où le sacrement fut conçu comme un composé résultant de l’union de deux éléments constitutifs -, ordonnés à une signifi­ cation sacramentelle unique, « les conditions dc vali­ dité de l'administration des sacrement s furent énoncées avec une précision ct une rigueur inconnues jus­ qu'alors. La théorie dc la matière ct de la forme permit aux moralistes d’exposer avec beaucoup de netteté la manière dont le ministre doit accomplir l’action sacramentelle cl prononcer les formules sacrées. > Pourrai, op. cit., p. 71. Nous ne pouvons ici descendre dans des détails, mais il faut rappeler, avec un excellent théologien contemporain, les grandes lignes dc la morale catho­ lique sur ce point : 2· < Puisque la matière cl la forme, pour pouvoir constituer un tout dans l'ordre du signe (sacramentel), doivent être nécessairement unies entre elles, il faut veiller, en administrant un sacrement, à joindre la parole à la matière, afin d’en former un signe unique. Mais celte union n’est pas la meme dans tous les sacrements. Car si. par exemple, quelqu'un versait aujourd'hui de l’eau sur la tête d’un enfant ct demain ou en milieu différent prononçait les paroles, dc ces deux actions séparées ne pourrait résulter le signe unique de l’ablution sacramentelle, ct le bap­ tême serait nul. Au contraire, absolument parlant, quelqu’un peut se confesser aujourd’hui et recevoir seulement demain (du prêtre même auquel il s’est confessé) l’absolution : tout le monde estimera, en effet, que la preuve juridique de la culpabilité faite la veille et la sentence du juge portée le lendemain ne font qu'un seul et même jugement. Donc laissons de côté l’eucharistie - on peut accorder dans les sacrements de pénitence ct de mariage un intervalle X. — 12 355 MATIÈRE ET FORME - MATTHIAS BELLINTANI DE SALO plus considérable en ce qui concerne l’union de In forme ct de In matière, sans nuire A la validité du sacrement; mais, dans les autres sacrements, leur validité exige que l’intervalle qui pourrait exister entre les paroles cl l’application de la forme soit si bref, que l’on puisse encore estimer, d’après les contingences ordinaires, que runcet l’autre action ne font qu’un comme signe. Le mieux est donc que | paroles et actions soient simultanées; el cette simultanéité meme est prescrite, afin qu’il n’y ait ( aucun doute possible louchant la validité. < A fortiori, les paroles elles-mêmes de la forme ne doivent pas être séparées entre elles de telle façon quelles puissent perdre leur signification ct par là cesser de Jouer le rôle de forme. Au cas où la chose se produirait, il faudrait en juger d’après l’estimation morale qu’on peut en faire. De plus, une seule action et une seule forme peuvent en soi être suffisantes pour l’administration de plusieurs sacrements simultanés (par exemple, le sacrement de pénitence accordé à un grand nombre d’individus dans une absolution collec­ tive), parce que un seul signe peut être applique Λ des sujets multiples. Mais agir ainsi, hors le cas de nécessité est illicite, parce qu'interdit par l’Église, tout au moins sous peine de péché véniel; et ce serait péché mortel si cette manière d’agir, pouvait créer un péril de nullité du sacrement. * Ch. Pcsch, Prcclectiones dogmatica, Fribourg-en-B., 191 L t. vi, n. 35. A. Michel. 1.MATTHIAS BELLINTANI DESALO, frère mineur capucin, était né le 29 juin 1534, d’une bonne famille de Gazzanc, dans les environs de la ville dont il prit le nom. à son entrée en religion, le I octo­ bre 1551. Apres sa profession il était envoyé â Naples pour y faire ses éludes sous la direction du P. Jérôme de Pistole (voir son article); mais comme il ne pouvait supporter le climat du midi, on le transféra dans la province d’Ombrie, où enseignait le P. Jérôme de Montellore, déjà maître en théologie chez les conven­ tuels. Les progrès du jeune religieux ne démentirent pas les espérances de ses supérieurs et bientôt il devint un prédicateur de renom. Les dignités l’ai tendaient dans sa province de Milan cl ensuite dans celle de Brescia, séparée de la première en 1587. Par deux fois il fut déüniteur général, et il venait d’être élevé à cette charge, au chapitre du mois de mai 1575, quand on l’envoya commissaire général en France, ou les capu­ cins commençaient à s’établir. Saint Charles Borromée, qui l’avait en haute estime, le munissait à cette occa­ sion de lettres de recommandation pour Henri III et le nonce du pape à Paris. Bien accueilli à la cour, le P. Bellintani s’acquitta avec succès de la mission qui lui était confiée, et obtint des lettres patentes du roi, confirmant celles de son prédécesseur Charles IX el les donations de sa mère, Catherine de Medicis, il gagna aussi aux capucins la bienveillance de l’évêque de Paris, Pierre de Gondi, Jusque-là assez peu favo­ rable. Le séjour du P. Matthias en France ne dura que trois ans. Plus tard, en 1599. il était commissaire général dans la province de Suisse, el trois ans après il remplissait les memes fonctions en Autriche ct en Bohème, s’attirant partout l’estime et la vénération. Quand il revint dans sa province, au cours de l’année 1605. il était de nouveau nommé provincial, charge à laquelle il renonçait au bout de deux ans, pour se pré­ parer tranquillement à la mort, tout en continuant ses prédications jusqu’au bout. Le P. Matthias mourut nu couvent de Brescia le 20 juillet 1611; il avait soixante-dix-sept ans. Potmi les auteurs que saint François de Sales con­ seille a Philolhée. la où il lui parle de l’oraison, Intr. a la oie déo., IP part., c. i. nous trouvons le nom de Bellintani 11 avait en effet composé la Pratttca dell'ora- 356 zione mentale. Opera motto utile per quelle divote persone chc desideratio occupant nelPorazione con /rallo e gwdo, in-12, Brescia, 1573, 1571, 1575, 1580, Le premier tien de cet ouvrage est un t rail é d’oraison, dans lequel il dit les excellences ct les avantages de la prière mentale, puis indique la méthode pour la faire avec fruit; le reste du volume propose cinquante-deux sujets d’oralson, consacrés à la vie du Sauveur, Jusqu’à la mise au tombeau. En 1581 il en donnait une nouvelle édition; les huit chapitres d’introduction sont devenus vingtdeux, dont six pour démont renia nécessité de l’oraison conformément aux demandes du Paler. Il publiait alors la seconde partie, renfermant cinquante-neuf méditai ions, sur la résurrection, la descente du SaintEsprit* l’Église el les sacrements. Unis ou séparés, les deux volumes continuent à paraître, Venise, 1586, 1592. Vingt-sept ans après l'apparition de la première partie, donc vers 1600,il publia la troisième et la qua­ trième, avec des méditations sur les fins dernières, dont nous n’avons vu qu’une édition de Venise 1607. Ccs deux dernières parties ne semblent pas avoir eu le même succès que les premières, d’ailleurs la vogue s'élail arrêtée et nous n’avons plus rencontré qu’une édition de la première partie, Bcrgame, 1615. Il n’en était pas de même en France. Quand le P. Bellintani y fut envoyé, il apporta certainement son ouvrage à scs confrères italiens, qui étaient assez nombreux II faut cependant attendre plusieurs années avant de voir la première partie de la Pracliquc de Γoraison mentale ou contemplative, traduitte d'italien en français par M. Jacques Gaultier Parisien, in-16, Lyon, Arras, 1593. Peu après paraissait la Pracliquc de l'oraison, faicte française par Jacques Poussin, 2 in-12, Lyon, 1601. 1605. 1613, 1618, 1620, Arras. 1618. De son côté le P. Blancone, observant du couvent de Toulouse, traduisait la Troisième et la Quatrième partie de l'oraison mentale, 2 in-12. Paris, 1609. On les trouve encore De nouveau reveues et corrigées sur T Italien, par I. D. IL, Douai, 1610, 1611. Le chartreux Antoine Volmar don­ nait également une traduction latine des deux pre­ mières parties. Practice orationis mentalis seu contem­ plativi?, in-12, Constance, 1607; Cologne, 1609; Prague. 1682, cl un capucin do-la province de Castille les traduisait en espagnol cl les éditait en 1625, Proctica d? la oracion mental. Fervent apôtre de la dévotion aux Quarantc-hcurcs, dont les capucins étalent les propagateurs, le P. Bellin­ tani publia le premier ouvrage que l’on connaisse sur celle pieuse pratique, Tratlalo delta santa oratione dette quarante hors, net quale si con lie ne l'origine di questa oratione, alcunt essercitil da fare in quelle e gli ordtni che liene in farta, in-16, Venise, 1586?, Brescia,1588, édition différente, Borne, 1588, Pavic, 1590. Un autre chartreux, Jean Gcldernmn, en donna une traduction latine, Tractatus de sancta oratione quadraginta hora­ rum..., in-16, Cologne, 1636. Des extraits dece traité, devenu fort rare, étaient plus récemment publiés par deux anonymes, le P. Jean de Milan, capucin, Una pagina d'oro della /ede milanese, in-12, Milan, 1895, et G. Scurati, Pii trattenimenti con Gcsù in Sacramento per Torazione dette SS. Quarantore, in-16, ibid . 1896. Outre ccs opuscules mystiques, le P. Matthias en faisait paraître un autre, où il donnait la mesure dosa science théologique et scripturaire. In sermones S. I). S. llonaventunc et in euangelia de tempore a Paschale usque ad Adventum, scripturales introduc· Hones, quibus adjecti sunt sermones ipsi ejusdem S. Doctoris, in-1·, Venise, 1588. On lui avait remis pour les examiner, des sermons attribués à saint Bonaven­ ture; étalent-ils de lui, méritaient-ils d’être imprimés! Il ne donnait aucune indication sur leur authenticité, attestée par ailleurs, car on les retrouve dans l’édition des Opera omnia, l. ix, Quaraccbi, mais il les publiait 357 MATTHIAS BELLI\T\Μ DE SALO ΜΑΤΤΙΙΙ\S DE LA COURONNE 358 appelé P. Matthias en souvenir de son oncle, pour en faisant précéder civique sermon d'une Introducito éditer le Quadragesimale Ambrostonum duplex, 2 in-8·, icripturalis fort développée, qui forme elle-même un Lyon, 1621, 1625, avec un beau portrait de l'auteur veritable sermon. Comme son ms. présentait des gravé par Audran, Cologne, 1628 ct 1681, avec un lacunes, il les comblait avec des sermons du François nouveau titre, Conciones exquisitissima: in singulos de Meyronnes et un de Pierre Auriol, franciscains. Luidies quadragesima: et adventus. Une lettre du procu­ même, nous l’avons dit, était un prédicateur estime reur général de l’ordre, en date du 1 septem­ et nous en avons une preuve dans ce volume de ser­ mons, qu'il publia sur les instances du cardinal Fré­ bre 1627, nous fait savoir que la Congrégation (du déric Borromée, qui les avait entendus dans sa cathé­ Saint Office?) ne permettait pas l'impression du livre drale de Milan, Delii dolori di Christo Sig. nostro pre· du P. Matthias sur l'Apocalypse. On mentionne en effet parmi ses manuscrits une Expositio in librum dicht otto, con altrc quattro d'allrt materie, in-8% Ber­ gamo, 1598. Dans ce genre nous citerons encore VOraApocalypsis B. Joannis Apostoli, qui. dit-on, se con­ done iunebre nelto morte d'Alessandro Luzzago nobile . servait à la bibliothèque valicane par ordre de Clé­ ment VIII, mais dont nous n’avons pas rencontré de Brtsefano, Brescia, 1602» prononcée aux obsèques, le limai, ce qui n’empêche pas les bibliographes d’en traces. Sans nous arrêter â ses autres mss., aujour­ indiquer une édition de 1591. Pour lui, en effet, ils d’hui perdus pour la plupart, nous signalerons encore ont accumulé les bévues les plus grosses. un cahier de 26 feuillets, que ne mentionne aucun Vers 1587, le P. Matthias avait été chargé d’écrire bibliographe, mais dont la publication était autorisée cl de publier les chroniques ou Annales de son ordre, en 1618, Pralticaper la oratione mentale della beatissima Vergine Maria. Nous ne saurions dire s’il fut imprimé. travail dont toutes les missions qu’on lui confia ren­ daient l’exécution difficile. Il composa cependant une L'autre frère du P. Matthias, le P. Paul, se dévoua Historia capuccina, 2 ms, Ln-I·» aux archives générales, au service ries malades pendant la peste qui désola qui sont une des meilleures sources à consulter. La Milan en 1576, el il écrivit le Diatogo delta peste, publié en grande partie par F. Odorici, / due Bellintani, dans bibliothèque de la ville de Douai conserve une tra­ la Raccolta di cronisti e documenti stonci lombardi duction de l'Histoire capucine, par le P. Philippe de Cambrai, la Vaticane possède hors classement, une inediti, Milan, 1857, l. n. première rédaction autographe, Croniche dell' ultima c Compendio della vita del P. Mallia Bellintani, Bergame, ptrfdla riforma dclla religione di .S. Erancesro di frali 1650; Bernard de Bologne, Bibliotheca icriptorum ord. min. minori asservanti dctli capucini. Le P. Papcbroch, S. J., eapucctnorum, Venise, 1717; Fréd. Bon ornée, Dr sacris a publié dans les Acta Sanctorum, t. iv de mai, une nostrarum temporum oratoribus, Milan, 1632; Boverfas, Vita B. Helicis a Cantalicio, ex processibus ante annum Annates ord. fr. nun. capuccinorum, unn. 1573 et 1611, t. r 1390 italice collecta, écrite par le P. Mathias. Plein de et n, Lyon, 1632, 1639; Cozzando, Libraria Brt sciana, vénération pour sa bienheureuse compatriote, sainte Brescia, 1691; \. l)c Santi. //oraxfonr delle Quarantort Angèle de .Mérici, il en écrivit une biographie que l’on r i tempi di calamllà e di guerra, Home, 1919; Documents pour servir Ha di S. Carlo BarrotntO, t. il. ms&, imparfaits pour la plupart, dont un de scs deux Milan, 1857; Vladimir de Bergame, / cappnccint Bresciant, frères, capucins comme lui, le P. Jean Bellintani, Milan 1891; Wadding-SbaragJia. Scriptores ord. minorum, Home, 1806. publia quelques-uns. Corone spirituali per lattentione P. Édouard d’Alençon. in contemplare la Passione del Salvatore, Milan, 161 I, Home, 1616. Son ami, saint Charles, lui ayant demandé 2. MATTHIAS DE LA COURONNE un recueil de méditations, le père le renvoyait à la (a Corona), théologien et prédicateur canne chaussé Praltica delPorattone, mais le pieux cardinal voulait belge du xvu· siècle. - Né à Liège, il revêtit l’habit des quelque chose de plus concis; alors il lui olfrit ccs cannes en sa ville natale. Ayant pris le doctorat en Corane, qu'il avait composées pour son usage el il théologie à In Sorbonne, il rentra en son couvent de les donnait également au cardinal Morosini. évêque de Liège, dont il fut plusieurs fois prieur cl qu’il res­ Brescia el À d’autres peut-être. Bien placé pour être taura. De même il fut commissaire général pour les couvents belges de son ordre. Il sc distingua aussi exactement informé, le P. Jean dit qu’il ne voulut comme prédicateur. Le 18 février 1676 il mourut au jamais permetire qu’on les imprimât de son vivant, t ne traduction latine avait élé faite pour les novices couvent de Liège, qu’il avait embaumé de scs ver­ pendant son séjour en Bohême; plus tard on les tus cl surtout de son observance régulière, à l’âge de 78 ans. après 62 ans de profession religieuse. publiait en allemand, Gcistlicher Rosenkranz, ίη-12, Ingolstadt, 1616, Munich, 1623. cl en français. Sept Il écrivit un ouvrage de grande envergure d’apo­ couronnes spirituelles pour les sept jours de la semaine, logie, de théologie positivo-scolastiquc, de morale cl de droit canon : Soncfifus Eccles in- romanm in S. Elia Rouen, 1622. C’est peut-être le même opuscule que P opheta Carmelitarum protoparente figurata, seu nous avons rencontré sous le nom du P. Matthias, Expositio litteralis, mystica ct moralis sparsim a Eiercice d'amour ou de la Passion, Lille, 1633. C’est cap. ΛΓ/r libri 111 Regum usque ad cap. XUt lib. IV encore â son frère, croyons-nous, que l’on doit un Regum inclusive, sanctitatem Ecclcsiir romance deli­ autre livret, Ctili ricordi e rimedii per quelti che dalla neans, Liège, 1663 sq. Col ouvrage devait comprendre ÿiuitizia sono alto morte condannati, in-32, Salo, 161 I. 12 gros tomes in-folios; huit seulement en ont été r P. Lucien de Brescia les a réédités en appendice n I. publiés. Le t. 1 traite de l’existence, des notes, de son livre, il tome accesoad un mpribondo, in-8·, Brescia, 1723, 1730. Plus important est le Teatro del Paradiso I l’origine» de la propagation el de la maternité de l’Église romaine; le l. n de l’Église romaine ct de sa verro meditationi della celeste gloria, 2 in-8·, Salo, 1620, primauté; le t. m du pouvoir infaillible de Pierre ct que traduisit en français le P. Martial dcltioin, capu­ des pontifes romains ses successeurs en ce qui touche cin, Théâtre du paradis, ou méditations de la gloire la foi el les mœurs, du gouvernement de l’Église» etc.; céleste, in-8·, Lyon, 1629. Il publia ensuite les Essayele l. iv, de la dignité et du pouvoir des évêques; le rationi morali, in-8·, Salo. 1622, qui sont de courtes ct t. v du pouvoir judiciaire des évêques ct du droit ferventes exhortations pour tous les dimanches cl militaire des prélats qui ont une juridiction temporelle; fêles de l’année. Le P. Jean était assisté d’un neveu, 359 MATTHIAS DE LA COURONNE le t. si des missions apostoliques, de l’utilité des mis­ sions ct des vertus, privilèges, office et pouvoir des missionnaires; le t vu de lu dignité des cardinaux, légats, noncesct inquisiteurs de la foi; avec un sup­ plément pour prouver la sainteté de l’Églisc; le t, vm, montre comment l’Églisc romaine est sainte par les princes chrétiens. Les quatre tomes non publiés (L ix-xn) traitent aussi de la sainteté de l’Églisc romaine manifestée par le peuple fidèle, par la défense de la sainteté de Dieu et parles sacrements. Manillas de la Couronne publia aussi en français une l fe et miracles de S. Albert (de Sicile), Carme. Daniel de la V. M., Vinea Carmeli, Anvers 1602, p. 585; Speculum carmelitanum, Anvers, 1680,1.1. p. 328 b, n. 1352; t. n, p. 1013 b, n. 3538; p. 1106 a, n. 3921; Foppcns, IMbliolheca Belgica, Bruxelles, 1739, p. 872 b; Cosme de Villiers, Bibliotheca carmelitana, Orléans, 1752, t. n, col. 107-109, n. 111; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 88. P. Anastase de S. Paul. 1. MATTHIEU (Saint), l'un des douze apôtres, A qui la tradition ecclésiastique attribue la composi­ tion du premier évangile. Saint Matthieu figure dans les quatre listes d’apôtres que donne le Nouveau Testament, Malt h , x, 3; Marc., n, 18; Luc., vi, 15; Act., i, 13. Le premier évangile accompagne son nom de l'épithète ο τελώνης, le publicain, cl il raconte, ix, 9, la vocation d'un péager, nommé Matthieu, qui, au premier appel, quitte le bureau de la douane pour suivre Jésus. Le même épi­ sode est rapporté avec des circonstances ù peu près identiques par les deux autres synoptiques, Marc., u, 11; Luc., v, 27-28; mais ceux-ci donnent le nom de Lcvi au héros de ce récit. On ne peut sérieusement douter qu’il s’agisse dans les trois évangiles d’un même personnage. Il faut donc supposer que le publicain appelé par Jésus portait deux noms, tous deux sémitiques, car ΜαΟΟαϊος correspond à l’hébreu (peut-être abréviation de qui signifie don de Jahoé). Matthieu pourrait être, comme dans le cas de Simon-Céphas, le nom définitif donné par Jésus â son apôtre. Apart le récit de sa vocation et du repas qu’il donna aussitôt après, dans sa maison, à Jésus et à ses disciples, Matlhlcu-Lévi n’est plus men­ tionné dans aucun épisode du Nouveau Testament. Les détails que donne la tradition sur son apostolat et son martyre n’ont pas de valeur historique. De l’évangile qui porte le nom de saint Matthieu nous étudierons : L L’origine ct la composition. IL Les caractères particuliers au point de vue doc­ trinal (col, 366) L OlUOlNE LT COMPOSITION DU PREMIER ÉVANGILE. - L L’origine du premier évangile d’après la tradition ecclésiastique. Il Le premier évangile cl la critique. III. La composition du premier évangile d’après les données Intrinsèques. /. LE PREMIER EVASQlLE ET LA TRADITION. — 1· Citations ct allusions sans mention de nom d’auteur. — Pour les Pères apostoliques, les allusions certaines ou probables au premier évangile sont signalées par Funk; Patres apostotici, 2· édit., Tublngue, 1.1, p. 2-36. On en trouve dans l’épltrc de saint Clément aux Corinthiens, plus sûrement encore dans les épllres de si’ait Ignace, cl ces allusions sont plus nombreuses que celles qui se rapportent au second ou au troisième évangile. L’épflrc de Barnabe, ιν, 1 I, fait allusion à Malth., XXI!, IL avec la formule ώςγέγραπται qui caractérise les citations scripturaires. La Didaché contient de nombreuses citations de paroles de Jésus, faites d’après lr premier évangile, qui est dit l’évangile du Seigneur : Did., vm, 2 ct sq. - Malth., vi, 9-13; Dtd.w M Ü lh . wm. 15-17; Did., \\, I M.itlh., vi, 2- L 5-8. Même prédominance de l’usage du premier MATTHIEU (SAINT) 3G0 évangile dans saint Justin où l’on n relevé une qua­ rantaine d’allusions ù Matt h , le Pasteur d’Hermai, la //· Clementis, etc. De ces citations et allusions il résulte que le premier évangile, en son texte grec, était connu partout au n* siècle. 2· Témoignages patriotique* concernant la competi­ tion du premier évangile. Le témoignage le .plus ancien est celui de Papias, dans le texte célèbre cotiser· serve par Eusèbe· II. IL, III, xxxix, P. G., I. xx, col. 300, où il est question d’abord de l’évangile de saint Marc, puis de celui de saint Matthieu dans les termes suivants : Quant à Matthieu, il a mis en ordre les discours, τά λόγια, en langue hébraïque, cl chacun les a Interprétés comme il pouvait. · Toute la tradition ecclésiastique a vu dans ces λόγια l’original hébreu de l’évangile grec qu'on attribuait à saint Matthieu. Ainsi saint 1rénée, qui cite le texte grec du premier évangile et dit, Contra hares., Ill, L P. G., t. vu, col. 811, que Matthieu a donné par écrit l’cvangilc dans la langue des Hébreux, pendant que Pierre cl Paul prêchaient l’évangile à Home; Orlgène (cité par Eusèbe, //. E., VI. xxv, P. G., t. xx, col. 552) qui déclare tenir de la tradition, que le premier évan­ gile écrit est celui selon Matthieu, qui l’a donné à ceux des croyants venant du judaïsme, composé en carac­ tères hébraïques; saint Cyrille de Jérusalem, Cateck, xiv, 15. P. G., t. xxxiii. col. 881; saint Épiphane, H organisant d’avance une Église, en dehors du Loi, et que celui qui la violera ou enseignera à la judaïsme, et ouverte a toutes les nations. » violer sera le plus petit dans le royaume des deux; la Certains critiques ont attribué â l’auteur du premier mention du sabbat, xxiv, 20, suppose que la loi Juive évangile une Intention plus apologétique et polémique que dogmatique : saint Matthieu aurait visé, en l’écri­ sur ce point reste obligatoire pour les disciples de vant, tes Juifs non convertis, afin de les convaincre de Jésus; cf. aussi xxiv, 17-20, où ne figure pas l’incise: pari liant tous les aliments^ qui se trouve dans le pas­ la mission et de la dignité messianique de Jésus. Mais, sage parallèle de Marc., vu. 19. On signale d’autre s il s’était ainsi adressé aux Juifs pour les convertir, il semble qu’il n’aurait pas dû faire une si large place part, comme procédant d’un esprit analogue qu’on aux paroles sévères de Jésus contre les pharisiens, estime opposé à celui de saint Paul, certaines décla­ paroles qui ne pouvaient les disposer favorablement rations qui paraissent limiter à Israël la mission du Christ, xv, 2L et meme l'apostolat de ses disciples, pour la nouvelle doctrine. En réalité le premier évan­ gile a été composé à l’intention des communautés x, 5-6. judéo-chrétiennes, pour les convertis du judaïsme, en A ces textes, par ailleurs, s’en opposent d’autres qui vue de fort Hier leur foi au Christ, et aussi de leur four­ marquent une tendance contraire. Saint Matthieu nir des armes dans leurs controverses avec leurs reproduit la parole sur le Fils de l’homme maître du anciens coreligionnaires. De la l’insistance de l’auteur sabbat, xn. 8; sur la miséricorde qui vaut mieux sur les arguments qui pouvaient davantage toucher que le sacrifice, ix, 13 et xn. 7; surtout la déclaration sur le vin nouveau qu’il ne faut pas verser dans les juifs, il établit la messianilé de Jésus surtout en montrant qu’il a accompli en sa personne et dans sa de vieilles outres, x, 17; déclaration qui, sans doute» vie ce que les Écritures avaient dit par avance du ne vise directement que les pratiques pharisaïques, Messie; il présente le christianisme comme le véritable mais dont l’esprit annonce une rénovation .spirituelle plus profonde, qui atteindrait les observances légales développement du judaïsme, en s’attachant à prouver que Jésus n’a pas rejeté la Loi, et que son enseigne­ elles-mêmes devenues inutiles. D’autre part le pre­ mier évangile abonde en traits universalistes, en ment ne faisait que la perfectionner, d’où il résulte que ce sont les Juifs incrédules eux-mêmes qui, par paroles qui débordent l’horizon purement Israelite leur aveuglement volontaire, sc sont exclus du salut cl annoncent l’entrée des Gentils dans le royaume, où ils prendront la place des juifs endurcis, vin, 10-14; messianique, auquel les païens sont appelés à leur XXV, 13. L’Évangile devra être prêché par toute la place. Les sévérités de Jésus pour les pharisiens et les terre, xxiv. 11; xxvt, 13; xxvm, 20. L’évangéliste docteurs avaient leur raison d’être dans celte apologie qui a reproduit ces déclarations ne peut avoir été du christianisme contre le judaïsme, en montrant un judéo-chrétien, au sens strict du mot. et certains comment ceux-ci avaient mal interprété la Loi et les critiques estiment en conséquence qu’on doit mettre prophètes, et étaient mal quali liés par suite à sc poser non à son compte, mais au compte de scs sources, comme les guides religieux du peuple juif. les traits qui ont une saveur judaïsanlc, Gogucl, Intro­ 2· L'Évangile et la Loi. — Celte destination de duction au X. T., t. î, p. 137. Mais il faut plutôt sc l’évangile de saint Matthieu explique la place qui y est demander si celte apparence Judaïsanlc n’est pas duc faite aux rapports de l’Évangile et de la Loi. parlais à ce que certaines paroles de Jésus, placées La question sc posait vis-à-vis des Juifs non conver­ par l’évangéliste hors de leur contexte historique, tis; elle se posait dans la communauté chrétienne risquent de recevoir une interprétation qui en fausse elle-même, où l’on se demandait quelle attitude ou du moins en exagère la portée. Par exemple, le prendre à l’égard des pratiques du judaïsme. L’évant. 19 du c. v sur l’observation minutieuse des com­ gé iste s’est attaché â mettre en lumière l’enseigne­ mandements est placé par saint Luc, xvi, 17, dans un ment de Jésus sur ce point, et c’est le thème principal autre contexte. Les commandements dont il est ques­ du discours sur la montagne. L’idée fondamentale en tion ne sont donc pas nécessairement les plus petits est la continuité entre l’Ancien cl le Nouveau Testa­ points de la Loi de Moïse, mais de la Loi de Dieu, telle ment, qui trouve son expression la plus nette dans le qu’elle est proposée dans sa plénitude par Jésus. texte capital, v, 17 : Ne pensez pas que je sois venu On doit surtout, pour, interpréter sainement ces pour abolir la Loi et les Prophètes; je ne suis pas textes, se placer dans le moment el les circonstances venu pour abolir, mais pour parachever, πληρώσαι. où Jésus a parlé. Il devait y avoir nécessairement, du L’économie de la Loi et des Prophètes, c’est-à-dire vivant du Sauveur, et même encore quelque temps de l’ancienne alliance, subsistera dans son ensemble, après, jusqu’à l’organisation définitive de l’Eglise, une mais elle sera complétée et perfectionnée. Ce complé­ économie provisoire, ou la société religieuse nouvelle ment et ce perfectionnement ne seront pas obtenus ne sc dégagerait encore nettement du Judaïsme ni par des précisions nouvelles ajoutées à la lettre des territorialement, ni dans ses formes extérieures. commandements, comme faisaient les docteurs juifs Saint Matthieu semble avoir insisté, plus (pie les autres qui avaient surchargé de leurs commentaires minu­ évangélistes, sur les paroles de Jésus qui se rappor­ tieux el souvent puérils le texte des observances taient â cette phase intermédiaire, et parait avoir mosaïques : cette tradition des anciens, xv, 2, tradi­ voulu marquer ainsi plus nettement la continuité du tion purement humaine, xv. 9, et qui parfois abou­ tissait par son formalisme à sc mettre en opposition christianisme el du judaïsme. Son universalisme est par suite moins accentué dans l’expression que celui avec ce qui était le plus nettement exigé par l’esprit de la Loi, xv, G, Jésus la rejette. La justice de scs de saint Marc el de saint Luc. Mais il v a loin de là à disciples devra cire supérieure â celles des scribes et faire de saint Matthieu un judéo-chrétien au sens des pharisiens, v, 20, non point par une observation ordinaire de ce mot. Comme le dit très bien le P. La­ plus littérale des préceptes de la Loi. mais par une grange. op. clt.,\K ci.v, il est plutôt préjudéo-chrélien. Intelligence plus profonde, une pratique plus intérieure c’est-à-dire antérieur au moment où le judéod<*' commandements, interprétés dans l’esprit des christianisme est devenu une thèse. II est moins deux préceptes fondamentaux de l'amour de Dieu et éloigné que Marc du berceau Israélite. Il n’est pas paudu prochain, auxquels tout est subordonné dans la Loi. linicn; mais il n’est pas non plus en réaction contre Certains textes semblent aller plus loin dans le sens Paul. Il est prépaulinicn. n’ayant même pas les préoc­ du respect de la Loi, et l’on a voulu y voir une ten­ cupations dont Marc témoigne. » 3(>9 M ATTII I E I S VIST). CA BACTE B ES 1)1 3° J/sus Messie el Fils de Dieu. 1. Le iiiùne souci de présenter le christianisme comme une suite du Judaïsme· qui s'imposait à saint Matthieu en raison des premiers destinataires de son évangile. apparaît dans son insistance à montrer en Jésus le Messie, Îih de David, héritier des promesses divines et de la dignité royale. C’est cette filiation davldiqtic que vise à établir la généalogie placée en tête du premier évangile. C’est la qualité de Messie et les droits de Jésus au trône de David que mettent en relief les récits de l’enfance. On sait de plus avec quel soin particulier saint Matthieu souligne, tout le long de la vje de Jésus, l’accomplisse­ ment de ce que l’Ècriture avait prédit au sujet du Messie : il ne sc contente pas, comme les autres évan­ gélistes, de rapporter les passages de l’Ancien Testa­ ment, que Jésus lui-même avait allégués comme des prophéties sc rapportant à sa personne; il a en propre un assez grand nombre de citations bibliques dont il fait l’application aux faits de la vie du Sauveur, î, 2223; n, 6, 15, 18. 23; iv. Il sq.. vm. 17; xn, 18, 21 ; xm, 14 sq., 35; xxi, 5; xxvh, 9. Les lecteurs juifs du pre­ mier évangile devaient être très sensibles à l’argument ainsi tiré de l’accomplissement des prophéties mes­ sianiques» tandis que saint .Marc et saint Luc écrivant pour des chrétiens, moins familiers avec les Écritures el leur interprétation traditionnelle, devaient natu­ rellement lui donner moins de place. Par ailleurs, saint Matthieu n’insiste pas moins que les deux autres Synoptiques sur la valeur pro­ bante des miracles de Jésus en faveur de sa mission divine. On a même dit cju’il avait accentué plus que saint Marc le pouvoir du Christ comme thaumaturge, cl l’on a voulu voir dans ce fait une marque d’origine tardive. Mais, s’il a en propre quelques récits de miracles, et de miracles présentant un caractère un peu exceptionnel, comme celui du didrachme, xvn, 24-27, la marche de Pierre sur les eaux, xiv, 28-31, la résurrection des morts à la Passion, xxvn, 51, il omet par contre plusieurs miracles rapportes par le second évangile, Marc, î, 23-28; vu, 31-37; vin, 2226. D’autre part, certaines formules générales em­ ployées par saint Matthieu, el où l’on a voulu voir l'intention de multiplier les miracles, sont simplement des expressions vagues, qui ne visent qu’à faire res­ sortir, sans aucune précision, le grand nombre des guérisons opérées par Jésus. 2. La qualité de Fils de Dieu el celle de Messie sont étroitement associées dans l’évangile de saint Mat­ thieu, plus encore que dans les autres Synoptiques. C’est ainsi que la confession de saint Pierre a Césarée, xvr, 13-16, est présentée sous la forme : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », plus complète que celle de Marc : « ’Γη es le Christ ». ou de Luc : Tu est le Christ de Dieu. » Sans doute, c’est bien la dignité messianique de Jésus qui est, dans les (rois Synoptiques, l’objet direct de la déclaration de Pierre. Mais l’expression : Fils du Dieu vivant, ne doit pas être ici, pas plus qu’elle ne doit l’être dans l’adju­ ration du grand prêtre au jugement de Jésus, un simple synonyme de Messie. Le fait que Jésus attribue à une révélation du Père céleste la confession de Pierre indique bien qu'il y voit autre chose, quelque chose de plus profond, que dans les déclarations des possédés guéris ou les acclamations de la foule. « Ce n'est pas le terme Fils de Dieu qui doit être abaissé au niveau du mol Christ entendu dans le sens de Christ tout humain; c'est le sens du mot Christ lui-même qui doil être élevé au niveau supérieur du terme Fils de Dieu, exprimant une réalité mystérieuse cl transcendante. En sorte que l’apposition ajoutée par saint Matthieu, â supposer qu’elle ne soit pas entrée authentiquement dans la confession de suint Pierre, ce qui n'est pas PBEMIEB É\ \NGILE 370 prouve, en explique néanmoins et en prêche très exact cment le sens. · Lopin, Jésus Messie et Fila de Dieu. p. 281-285. La transcendance de Jésus s’affirme d’ailleurs net­ tement en d’autres passages caractéristiques du pre­ mier évangile. La façon dont le Maître, dans le dis­ cours sur la montagne, oppose son enseignement â celui des docteurs juifs, cl meme a celui de la Loi : « Et moi, je vous dis...» explique l’appréciation commune aux trois Synoptiques sur l’autorité exceptionnelle de cet enseignement, Mallh., vn, 29; Marc., r. 22, Luc., IV. 32 Le pouvoir souverain et universel du Christ, pour Instruire, commander et sancti lier, est formulé solennellement dans la dernière parole du Christ ressuscité, xxvin, 18 : < Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. · La formule trlnitairc qui suit : · baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », place Jésus dans la sphère de la divi­ nité. au même rang que le Père et le Saint-Esprit, et a une portée dogmatique considérable. On en a contesté l’authenticité, en particulier Conybeare. Zed· sehri/l /ûr N. T. H issenseha/t, 1901, p. 275-2*88, s'appuyant sur l’autorité d’Eusèbe. mais les objec­ tions ont été réfutées de façon décisive. Cf. J. Lcbreton. Origines du dogme de lu Trinité, 2 edit., p. 553561. On a contesté aussi l’authenticité, comme on a discuté la portée théologique de la déclaration de Jésus sur son union avec le Père, Matth., xi, 25-27. parallèle à Luc., x. 22 : ce texte capital a été étudié dans l’article Luc, t. ix, col. 991-992. 3. Les récits de l’enfance de Jésus dans saint Mat­ thieu n’ont de commun avec ceux de saint Luc que la conception surnaturelle de Jésus cl la naissance à Bethléem. Le point de vue est tout différent dans les deux évangiles. Marie paraît être le centre de ceux de saint Luc, tandis que dans saint Matthieu, c’est Joseph qui est au premier plan. On n’a pas pu prétendre, comme on l'a fait pour le troisième évangile, que l’idée de la conception virginale aurait été introduite après coup dans des récits auxquels, dans leur teneur originale, elle était étrangère. Tout le récit de saint Matthieu sup­ pose la croyance à la naissance miraculeuse du Sau­ veur, personne ne le conteste. Mais les critiques se refusent en général à admettre la valeur historique de ces récits. L’objection la plus sérieuse repose sur la difficulté de les concilier avec ceux de saint Lue. et l’on doit reconnaître qu’il y a là deux conceptions, non point opposées, mais tout de même entièrement dis­ tinct es. des origines de Jésus. Cf. sur ce point, dans Lagrange, op. cit. p. 39 sq., une noie développée, dont voici la conclusion : Nous concluons donc, non pas précisément que le c. n de ML. s’il était isolé, se présenterait avec cet aspect historique qui délie la cri­ tique. mais du moins qu’il doil bénéficier du carac­ tère de l’ouvrage entier. Si ML, qui est dans tout le cours de son évangile, un rapporteur sérieux et cons­ ciencieux des faits, a exposé ceux de l’enfance comme ayant la même réalité que le reste, nous n’avons pas le droit de lui donner un démenti. » I- l.e royaume des deux. - Le royaume ou règne de Dieu lient dans la prédication de Jésus, telle qu’elle est rapportée par saint Matthieu, une place plus grande encore que dans les deux autres synoptiques, puisque celle expression s’y rencontre cinquante et une fois, presque toujours sous la forme βασιλεία των ούρανών, qui est d’ailleurs l'équivalent dans une ma­ nière plus nettement juive, de l’expression royaume de 1 lieu· Le royaume des deux, dans saint Matthieu, présente la même diversité d’aspects, qui a été signalée dans le troisième évangile. Cf. article Luc, t.ix, col. 995-997. 1. Dans beaucoup de cas, il s’agit du royaume 371 MATTHIEU (SAINT), CARACTÈRES DU PREMIER ÉVANGILE céleste, de In vit· future, conçue comme un lieu où l’on c*t appelé, qui est préparé depuis i’origine pour la récompense de ceux qui l’auront mérité. Ceux-ci y entreront après la consommation. συντέλεια, xm. 50 (expression propre à saint Matthieu), tandis que les méchants iront dans un lieu de souffrance, auquel les allusions sont beaucoup plus fréquentes dans le premerrvangife que dans les deux autres Synoptiques, et que saint Matthieu caractérise par l'image du feu. qui se rencontre aussi, quoique moins souvent dans Marc rt dans Luc, ct par l’image des ténèbres exté­ rieures qui lui est propre, vm. 12; xxn, 13; xxv, 30. 2. Mais il y a aussi un règne de Dieu sur la terre qui est inauguré par la venue du Christ, cl dont l’annonce devra être faite â toutes les nations avant la consom­ mation des choses, xxiv, I. Ce règne de Dieu sur la terre est le royaume du Fils de l’homme, qui y viendra Λ la lin des temps. Comparer à ce sujet les textes paral­ lèles, Malt h.» xm, 28 et Marc, IX, 1 : dans celui-ci, c’est le règne de Dieu qui vient en puissance, tandis que, selon saint Matthieu, c'est le Fils de l’homme qui vient dans son royaume. Cf. encore xm, 28 et Marc., ix, 1; Luc., IX, 27. Les paraboles de l’ivraie ct du filet, xui. 17-50, propres à saint Matthieu, mettent bien en relief la composition de ce royaume : il comporte â la fois de bons et de mauvais éléments, entre lesquels l.i séparation ne sc fera qu’à la consommation par le ministère des anges. Saint Matthieu désigne les bons par une expression qui lui est propre, les « fils du royaume ; ce sont les Juifs qui, en vertu des pro­ messes faites à leur nation, auraient dû être les fils du royaume, vm, 12; mais, par suite de leur incrédulité, le royaume de Dieu leur sera enlevé, pour être donné à une nation qui en fera les fruits, xxi, 13, ct qui cons­ tituera un nouveau peuple spirituel, las vrais « fils du royaume ». xm. 38. 3. Beaucoup de critiques estiment que les déclara­ tions de Jésus, telles qu elles sont présentées dans le premier évangile, donnent, plus que dans les deux autres synoptiques, l’impression que la consommation des choses est proche, ct que la venue du Fils de l'homme dans son royaume ne tardera guère. Elle devrait même être presque immédiate, si on entend de la venue définitive et glorieuse du Christ sa décla­ ration au Sanhédrin : Désormais, à partir de mainte­ nant. άπ*άρτι, vous verrez le Fils de l’homme assis i la droite de la Puissance, cl venant sur les nuées du ciel. · Mais il ne peut s'agir ici que d’un premier avènement qui coïncide avec le retour glorieux du Christ nu ciel par la résurrection. Il reste cependant certains textes où le second avènement semble sc confondre avec* le premier, xm, 27-28, ou avec la ruine de Jérusalem, xxiv. Mais la difficulté sur ce point n’est pas plus grande pour le premier évangile que pour les deux autres synoptiques, qui présentent les événements dans la même perspective. Cf. art. Luc, col. 996-997, et art. Mabc, col. 1931. Malgré le contexte immédiat — contexte simplement littéraire d’ailleurs,car les paroles de Jésus rapportées xvi, 27-28 ont très bien pu ne pas être prononcées en même temps -- l’affirmation que certains ne goûteront pas la mort avant la venue du Fils de l'homme doit s’entendre de l’inauguration du royaume de Dieu, non de sa consommation. Car, si l’on peut cl doit admettre que 1rs évangélistes sont restés dans l’ignorance de la durée véritable du royaume de Dieu sur la terre, on ne saurait penser qu’ils ont cru qu’il durerait moins d’une génération, en présence des textes nom­ breux ct précis qui supposent une organisation dura­ ble de la société formée par les disciples du Christ. Cette dernière observation vaut spécialement pour le pre­ mier évangile, dont un critique aussi indépendant qu< M Goguel a écrit :· Bien que la perspective delà 372 parouslc n’ait pas disparu, et qu'elle domine encore certaines parties de l'évangile, celui-ci n’en est pas moins la charte d'une .société qui s’organise pour durer. · Goguel, introduction au Λ’. T., t. j. p. MO. •L De fait le caractère social, ecclésiastique, du chris­ tianisme est plus fortement marqué dans l’évangile de saint Matthieu que dans les autres Synoptiques. • Il est écrit, dit encore M. Goguel, en vue d'une Église, c’est-à-dire d’un groupe qui n besoin de règles pratiques et de directions concrètes. Les discours de Jésus, dans Matthieu, fournissent ces règles ct ces directions, sur l’aumône, vi, i l. sur la prière, vi, 5-15. sur le Jeûne, νι, 16-18. .sur le mariage v, 27-32; xix,31-12,sur la conduite â tenir vis-à-vis des enfants, xvm. 10-11, vis-à-vis des frères, v, 25-26; vu, 12, xvm, 15-22, sur l'altitude que les gens du dehors auront à l’égard de l’Église, cl sur la manière dont celle-ci devra résister et supporter sans faiblir les persécutions, x. 17-36; xxn, 21-28. Saint Matthieu est d'ailleurs le seul des évangélistes à employer le mot ô///sr, έκκλησία. Dans Mat th., xvm. 17, ce mol désigne une assemblée, qui peut être une assemblée locale, ana­ logue à la synagogue juive, ct non pas la société uni­ verselle des disciples du Christ. Mais, xm, 18, 19, où Jésus dit à Pierre qu’il bâtira sur lui son Église, le mot a évidemment le sens précis qu’il a reçu dans la tradition chrétienne. Jésus déclare qu'il établit une société, cl que Pierre en sera le chef, cette primauté, celte autorité particulière étant définies par des images l’Image de la pierre sur laquelle on bâtit un édifice el qui en assure la solidité (cf. Mat th., vn, 21-27), et l’image des clés du royaume qui lui seront confiées, avec le pouvoir de lier et de délier Beaucoup de critiques indépendants contestent l'au­ thenticité de ces deux versets, où ils voient une inter­ polation postérieure datant du commencement, ou même, selon quelques-uns, de la fin du n · siècle, Inter­ polation qui aurait eu pour but de soutenir les préten­ tions de l’Église romaine. Les raisons alléguées sont : le fait que ces versets ne figurent pas dans les passages parallèles de Marc et de Luc, l’absence de citation de ce texte chez les écrivains du ir siècle, cl surtout son caractère où se reflète, dit-on, une conception qui n’a été ni celle de Jésus lui-même, ni celle du christianisme primitif. Il faut noter d’abord, en réponse à ces objections, que la critique textuelle ne donne aucun appui à l’hypothèse de l’interpolation, le passage figurant dans tous les manuscrits, et que la critique littéraire est plutôt favorable à l’authenticité : la réponse de Jésus à saint Pierre apparaît en effet comme le complément nécessaire de la question qu’il lui a posée auparavant, ct M. Goguel, pour le citer encore, reconnaît que la déclaration à Pierre est si bien intégrée à son contexte que la seule raison qu’il y ail d’y voir une interpolation est qu'elle parait supposer une conception ecclésiastique que l’on hésite à rapporter à la période de rédaction des évangiles. · Op cit., p. 108. D'ailleurs ce n’est pas le seul endroit où saint Matthieu témoigne d'un intérêt particulier pour saint Pierre el pour son role spécial parmi les disciples : il rapporte seul deux épisodes, la marche de Pierre sur les eaux, xiv, 28-31, et le miracle du didrachme, xvn, 25-27, où cet apôtre joue un rôle de premier plan. En tous cas, et quoi qu’on pense de l’idée qui y est exprimée, le passage contesté ne peut pas avoir été composé lardi veinent, car il a un carac­ tère sémitique très net, et le jeu de mots sur le nom de Kephas n’a toute sa valeur qu’en araméen, ce qui suppose tout au moins, en admettant que ce ne soit pas une parole authentique de Jésus, que sa première rédaction a été araméenne, donc beaucoup plus ancienne que ne l’estiment les critbfues qui y voient une interpolation. Quant au mot εκκλησία dont, en 373 MATTHIEU (SAINT) — MATTHIEU CANTACUZENE son sens chrétien, on voudrait faire une création de saint Peul, il existait déjà dans 1rs Septante, où, synonyme approximatif de* συναγωγή, il désignait l'assemblée des Juifs d’une même localité : il n ext pas étonnant que de la communauté Juive il ait pusse â la communauté chrétienne; il n d'autre part (h s équiva­ lents arainécns qui ont pu être employés par Jésus lui-même. Sur l’authenticité de Malt h., xvi, 18-19, cf. BatiSol, L'église naissante ri lr catholicisme, Paris, 1909, excursus A; Fonck, Tu es Petrus, dans Jhblica, 1920. p. 210-203; Schcpcns, L'authenticité de saint Matthieu» xvi. 18, dans /lecherches de science religieuse, 1920. |>. 209-302. Γ Chez les Pirtt,— Ia*s commen­ taires d'Origéne sur saint Matthieu nous ont été conservés ■en partie : en grec, depuis xm, 30 jusqu'à xxn, 33, /♦. 6’., L xnt, col. 835-1000; dans une traduction latine, de xxn, 31 Λ xxvn, 63, ibid., col. 1000-1800; quelques autres frag­ ments, depuis col. 829; S. Jean Chrysmtomr, 90 homé­ lies sur suint Matthieu, /’. G., 1. i.vii-Lvni ; Cramer, Catena gratorum Patrum in .V. 7., Oxford, 1811, p. 1-257; S. Hi­ laire. Comm. in Eu. Matt., P. L.» t. ix. col. 917-1078; S. Jérôme, Conim. in ru. Malt.» P. L·., t. xxvr. col. 15-218; S. Augustin, De sermone Domini in monte, P. L., t. xxxiv, col. 1229-1398. 2 Au Mmjtn Age. — Ί hcophylacte. Enarrat, in Eu. Mail.» P. G.» t. exxm, col. 139-188; Euthymius, Comm. in Mull., P. G.» t. cxxix, col. 107-765; Isho'dad, Cnimn. de saint Matthieu, texte syriaque et truck anglaise, dans llorx scmitica·» Cambridge, 1911 ; S. Béde le Vénérable, /n Malt. Eu. expositio, P. L., t. xcii. col. 9-132; Babnn Maur, Comm, in Malt., P. L.» t. cvn, col. 727-1136; Albert le Grand, In Matthwuni, dans Optra» t. xx-xxi, Paris. 1893; S. 'Thomas, In Matthnum euangelistam expositio, dans 0/χτα, Paris, 1870, t. xix, et Catena aurea in Matt. Eu.» ibid., t. .xvn 3r Aux XIX· et XX'siècles. — 1 .Catholiques.— P.Schrgg. Luang, nach. Malt», Obersetzt und crklürt, Munich, 2* édit., 1863; Bisping, Erktarung des Evang. nach Matlh uns» Munster, 1861; Van Stenkiste. Commentarius in En. sec. Matlh., Bruges, 1876, 4· édit., 1903; Pillion, Eu. selon S, Matthieu» Paris, 1878; Schanz, Comm. ubtr dos Eihdcs htil. Matlhœus» Pribourg-cn-B., 1879; Knabcnluiuer, Comm. in Eu. secundum Mallhirum, Paris, 1892-1893; Oulcmans, Comm, in Eu. sec Malt., Malines, 1899; Bose, Evangile selon S. Matthieu, Paris, 1901 ;Gutjahr, Dus he t lige Evangelium nach Matthauis» Graz, 1901; Diimnler, Pas 1. Commi xTAiiu s. Evang. nach Matlhirus ûbersctzt eingeleilet und erklart» MQnchrn-Gladbnch, 1909; Dausch, Die heil. Schrift des n. Testam.» commentaire de S. 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Comme toutes les sources lin, 1886, t. n, p. 389; Olivis Lcbcn und Sehriften, anciennes assurent qu’il fut le successeur immédiat ibid., t. m, p. 130-1. De par la volonté d’Aquade Pcckam. il est inexact de fixer la date de son leclorat à Borne en 1281. ainsi qu’on le fait souvent, | sparta. Olivi fut nommé lecteur au studium generale de Florence où il exerça une grande influence sur les Anal franc., t. ni, p. 372. n. 7. En 1282, il est sûrement en charge. Dans le ms. 62 de In Bibl. comm. de Todi mystiques de la Toscane ct de l’Oinbrie. En même on lit en effet au fol. 1 v· la note suivante : Iste liber temps Matthieu révoqua, à la suite d’Arlotto de PratO, reddatur magistro Xicolao de Hoccon. anglfro, quem toutes les mesures prises par le ministre général Bonadominii' Joannes. IVtnloniensis episcopus, voluit deponi gratla contre Olivi et les Spirituels. Ehrle, loc. cit., penc< fratrem Matthirum de ordine fratrum minorum p. 387. Aquasparta promut également les éludes et lit lectorem in curia romano. Or .lean de Pontissera. de nouvelles ordonnances pour le studium de Paris, l’agent de Pcckam à Home, fut élu évêque de Win­ rappelées dans les Constitutions du 25 mai 1292. chester le 15 juin 1282 et retourna en Angle!eerre à la Iicnillc, Chart. Unio. Paris., t. n. p. 56. Il seconda On dr juillet 1282. J Pcckam. Registrant epistolarum. aussi les Intentions de Nicolas IV dans l’œuvre des edit Martin, Londres, 1882,1.1, p. 392. Le 2 août 1285, missions d’Asie. Golubovich. Ο. Ι·\ M., Bibliotheca Matthieu d’Aquasparta semble bien être encore à la bio-bibliografica della Terra santa. Quaracchl, 1906, curie où il intervient en faveur d’Offreduccio d’Aquat. , p. 323-325. l’ne relation importante sur les mis- 377 Μ Λ Ί ΊΊIJ E U IΓ A Q U A S PAR T A siom de Tartaric lui est envoyée h· 10 avril 1288. Eubcl Hull. /nine, epit., p. 165. Après une brève administra­ tion. Aquasparta lut remplacé le 29 mai 128!» par Raymond Gaufrcdl, élu au chapitre de RietL Plu­ sieurs historiens Pont critiqué ct assurent que sous lui la discipline régulière s'affaiblit notablement. Ainsi Wadding, Annales O. M., an. 128!», rt.i avait ch d. ja. SOUS Nicolas IV. l’un des trois face VIII était fort mécontent de l’alliance de Phi­ cardinaux chargés d’examiner les dossiers du procès. lippe le Bel et d’Albert d'Autriche dont Aquasparta Tosti. Histoire de Boniface VIII (trad. Duclos), Paris. connaissait les tractations voilées dès le mois de 1851. t. n. p. 117. Que. vers la lin de 1299, il ait tenté, juillet 1299, et en donnait avis à la curie cl aux am­ avec le cardinal Matthieu Orsini, de réconcilier le pape bassadeurs de Flandre. K. de Leltcnhove. loc. cil.. el les Colonna, des témoins l’assurèrent nu procès de col. 1898. Boniface VIII, Dupuy. Histoire du différend, Paris, | Ce fut au milieu de ces difficultés, ù l'heure où 1655, p. 331, mais le fait est douteux. Morghen, toc. éclatait le second différend entre le pape ct le roi rit. p. 316. Quoi qu’il en soit, le 11 déc. 1297, Aqua­ de France, que commença le jubilé de 1300. Le 6 jan­ sparta était nommé à la place du card. .Jacques Colonna vier, Aquasparta prêcha au Lalran. à l’invitation de protecteur du couvent Saint-Sylvestre in Capite, Boniface VIII, sur la suprématie du pouvoir ponti­ transféré Λ Home depuis 1281. et où l'élite de la maison fical aussi bien au temporel qu’au spirituel. Scs décla­ des Colonna s’était retirée. Sbaralcn, Bull. franc., rations ne nous sont connues que par le rapport t iv. p. 456. Peu après, le I I décembre, il était créé incomplet des ambassadeurs flamands, Jean de Mcnin ct Michel als Cloketes. Voir K. de Leltcnhove. loc. légat pontifical pour la Toscane, la Lombardie, les Marches, la Bomagne ct les diocèses d’Aquilée ct de cil., col. 1901 : « Hésolument la théologie franciscaine B aven ne. Digard. Registres, t. i. n. 2376, ct investi sc mettait au service de la papauté, à l’heure de la de pouvoirs extraordinaires, ibid., n. 2377-2382; il crise. » devait prêcher la croisade contre les Colonna dans les D’autres affaires sollicitaient aussi l'intcrventlOn du Étals de l’Église. Le 16 décembre il quittait Home Saint-Siège. Et d’abord la querelle du clergé séculier pour se rendre ù Florence. Le 11 janvier 1298, en et régulier au sujet du décret. Omnis utriusque sexus, qualité de légal, il écrivait de celte ville au provincial du IV* concile du Lalran. Boniface VIH y mil fin des franciscains de Bologne, lui enjoignant d’enrôler par la bulle Super cathedram (18 fév. 1300), Sbaraica, t. iv, p. 498-501. faite ad instantiam patris Mathci et des troupes au service de Boniface \ 111. Glordani, domini Portuensis. IL Finke, Aus den Tagcn, etc.. Acta frandscana c tabulariis Bononiensibus, p. 395-396, dans Anal, franc., 1927. I. ix. Diverses concessions IL Qucllcn, p. xi.vm. Plus grave encore était la situa­ d’indulgences établissent que, le 21 janvier el le tion politique de ΓItalic centrale, déchirée par les factions des Guelfes et des Gibelins. Le 10 jan­ 5 février, il était toujours à Florence. Le 20 février. vier 1300, Boniface VIH avait bien approuvé en Boniface VIII l’ayant chargé spécialement de prêcher consistoire un compromis de paix entre Este cl Ferla croisade contre les Colonna en Toscane et de rame­ rare, déjà conclu au Lalran le 21 décembre 1299sous ner partout la paix. Digard, l. n, n. 2878, le cardinal i’inllucnce d’A. La mission des ' capucins dc la reine » prit lin avec la disparition de celle qui l’avait créée ct la faisait vivre; « son trépas lui donna la mort ·, en 1669. Le P. Mat­ thieu revint en France et mourut au couvent de Calais, le 18 décembre 1675. J Bernard dc Bologne, Bibliotheca scriptorum ord. min. capucanontm. Venise, 1747; Cypnen de Gamache·, Memotres de |, Louvain, 1751 ct par des Theses de virtutibus theologicis, in-8·, Louvain. 1754. Le P. Waulyer n’y est pas nommé, mais persuade qu il était attaqué, Il publia les Theses theologiae 397 MAI GIS cum responsionibus ad qunstioncm insertam thesibus I aprilts 17'>l, l.ovanii, in schola augiudintana pro pugnatis, nccnon ad dissertationem theologiam dc sufflctentia attrition (s in sacramento pernltcnllii', in-84, Louvain. 1751. La question débattue était , in-8·, Paris, 1791, voir Nouvelles ecclésias­ tiques du 27 septembre 1791, p. 154-155. 402 321 ; Nouvelles ecclésiastiques de* 10 et 24 mai 1803, p. 3341; Annales de la religion, t, XM. p. 342-549 (notice et catalogue de *rs ouvrage*); Drxcssart*, Iss siècles lifté· raircs, t ! v, p. 321-325; Encgetopédie des sciences religieuses, t. IX, p. 11-15; Mon Séché, /xs derniers jansénistes depuis la ruine tir PorPlloyal, 171O-IS70,3 vol. in-8·, Pari*. 1891, t. I, p. 93-98; Gazier, Histoire générale du mouvement jan­ séniste depuis ses origines jusqu’à nos jours, 2 vol. In-8·, Pari*, 1922, t. n, p. 162; Hurler, Nomenclator. 3· édit., t. v, col. 791-792. J. Cahreybc. MAUPERTUY ( Jean-Baptist· Drouet de) ecclésiastique français (1650-1736). — Ne û Paris en 1650, il eut une jeunesse passablement dissipée; vers la quarantaine il se convertit subitement, renonça au monde ct, après avoir passé quelques années au sémi­ naire, il sc retira, simple clerc, a l’abbaye de SeptFonts en Berry', puis, à partir de 1702, en une autre solitude de la même région. Appelé à Vienne par Armand de Mont morin, il reçut de lui les ordres sacrés; â la mort de cet archevêque, 1713, il rentra à Paris, puis sc retira Λ Saint-(iermain-en-Layc où il mourut en 1736. Son oeuvre imprimée est considé­ rable et intéresse, au moins partiellement, le théolo­ gien. Elle comporte d’abord des traductions soit d’ou­ vrages anciens : I. I des Institutions divines de Laclance; Traité de la Providence et Traité de Γaumône (Adv. avarit. libri IV) de Salvien; Histoire des Goths de Jornandès; Actes des martyrs de Kuinart; soit d’ou­ vrages modernes : Traité sur le choix d’une religion de Lessius; Pratique des exercices spirituels de saint Ignace; Euphormion de Jean Barclay. Ensuite des œuvres d'histojre religieuse : Histoire de la réforme de l'abbaye de Sept-Fonts, Paris, 1702, dont l’abbé de Sept-Fonts, Eustachc de Beaufort, attaqua publique­ ment l’exactitude; Histoire de la sainte Église de Vienne, Lyon. 1708; \ ie du frère Arsène de Janson, religieux de la Trappe, connu dans le siècle sous le nom de comte de Hosemberg, Avignon, 1711. De nombreux ouvrages de piété ct d’édification : Sentiments d’un chrétien touché d’un véritable amour de Dieu, Paris. 1702, et nombreuses éditions ultérieures; Prières pour le temps de Γafflict ion et des calamités publiques. Vienne. 1709; De la vénération rendue aux reliques des saints. Avignon, 1712; Des confréries érigées en l’honneur des saints, Avignon. 1714; Le commerce dangereux entre les deux sexes, Bruxelles, 1715; La femme faible où l’on représente les dangers auxquels elle s’expose par un commerce fréquent et assidu des hommes. Bruxelles, 1715. Moréri. M grand Dictionnaire, édit, de 1755, nu mot Mauptrtiw, Fcllcr- Pércnnês, biographie universelle, nu mot .Mauperlug; Hurter, Nomenclator, 3' édit., t. iv, col. 1232. É. Amann. I I ; I Michnud, Riographir universelle, t. xxvn, p. 311-311; Holer. Nouvelle biographie générale, t. xxxiv, col. 363361; Qucrnnl, La France littéraire, t, v, p. 637-640; Feller, ! Biographie universelle, édit. Pêrtnnêt, 1842, t. vm, p. 264- I 265; Chandon cl Dclnndlnc, Dictionnaire universel, histo­ rique .critique ct bibliographique, 5· édit., 1850, t. xi, p. 319- MAUR DE L’ENFANT JÉSUS, dans le siècle Le Man. natif de Manceau (France), embrassa la réforme carmélitaine de Touraine et ill profession le 22 février 1631. Il fut adjoint au P. Marc de la Nativité, chargé par le chapitre provincial de Poi­ tiers (1647) de la rédaction des Directoires, livres devant servir à Information des jeunes religieux de lu réforme. En 1650, le P. Maur prit pari au chapitre provincial de la province de Gascogne comme assis­ tant du P. Avert an de Saint-Jean, commissaire général; il y fut élu maître des novices du couvent de Bor­ deaux. Desenu à son tour commissaire général, par délégation, il présida le chapitre provincial de Bor­ deaux de 1653 et y fut élu prieur du couvent de cette ville, charge qu’il remplit à trois reprises. Deux ans plus tard, en vertu d’un compromis avec les membres du chapitre provincial, le commissaire général. le P. Matthieu de Saint-Jean, le nomma provincial. Il remplit cette charge aussi par trois fois. Cc ne fut qu’après celte résidence prolongée dans la province 403 ΜΗ Η DE Ι/ΕΜ ANT JÉSUS - dr Gascogne, que les supérieurs de Touraine con­ sentirent enfin, le p» mai 1665, Λ son affiliation dé­ finitive A cette province, il mourut au couvent dc Bordeaux, le 19 avril 1690. Par son zélé ardent, il con­ tribua beaucoup à intensifier le véritable esprit de la réforme dc Touraine, d’abord dans la province de Touraine inc me· puis, pendant la plus grande partie dr sn vie, dans la province dc Gascogne II fut un véri­ table exemple dc toutes les vertus; il aima particu­ liérement la solitude ct l’oraison. Résidant à l’ermi­ tage de LOr mont, près dc Bordeaux, il consacrait à la prière souvent jusqu’à sept heures par Jour. Aussi Dieu le combla-t-il de scs faveurs; il fut favorise, entre autres, du don dc prophétie. On lui doit divers traités iscético-mystiques. L'auteur ne s’y occupe guère des faveurs extraordinaires, mais tend surtout â guider les Ames dans les dis erses étapes dc la vie spirituelle et mystique au moyen de la mortification, dc l’abné­ gation et de la mort continuelles. Il se montre admi­ rablement pénétré dc la doctrine du rien · de saiut Jean de la Croix, c'est-à-dire dc la mort complète A soi-même ct à tout ce qui n’est point Dieu. On con­ naît do lui : L La crèche de t'En/ant Jésus. Bordeaux, in 12; 2. Le Royaume intérieur de Jésus Christ dans tes âmes divisé en trois parties, Paris. 1664. in-12; 3. L'entrée à ta Dioine Sagesse, comprise en plusieurs traitiez spirituels, qui contiennent les secrets de la théologie my< tique, à savoir ; a) Les Irais portes du Palais de la Divine Sapience; b) La montée sprituelle contenant huit degrez; r) L'exposition des communica­ tions divines, dans les estais ct degrez de la vie mystique et spirituelle; d) le Sanctuaire de la Divine Sapience, dans lequel sont compris les plus profonds secrets de la vie spirituelle; e) Théologie chrestienne et mystique. O recueil eut beaucoup d'éditions; la P· parut à Bordeaux, 1652. in-12; le P. Pascal du Saint-Sacre­ ment. C D., en a commencé une nouvelle édition à Louvain, 1921, 1 vol. in-12; I et 5. Rf lierions sur la vie dr Notre Seigneur et Truité dc lu fidélité dc Tâmr à son Dieu parurent à la fin dc l'ouvrage précédent, édi­ tion dc Paris, 1672 et éditions suivantes. Daniel dc la V. M., Spéculum carmclilanum, Anvers, 1680, t. n, p. 1093, n. 3851; Cosine de Villiers, Bibliotheca carmclitana, Orléans, 1752, t. u. col. 126 127, n. 127; P.Pascal du S.-Sacrrnicnt,C. D., L*Entrée <1 ta Dlvinesagr tse, Louvnln. 1921, t. i, p. 5 sq. P. Anastase ei. Saint-Pape. MAURICE GAMBARINI, dc La Morra d’Asti. en Piémont, f.ère mineur capucin dc la pro­ vince de Gènes, avait revêtu l’habit religieux en 1576. Nommé professeur dc théologie, il suivait dans son enseignement, conformément A l’usage de son ordre, les Commentaires de saint Bonaventure sur les Sen­ tences, et sa réputation comme lecteur n’avait point tardé à franchir les limites de sa province. Le duc de Savoie aVant. en 1595. demandé des capucins pour 1rs opposer aux hérétiques qui faisaient des progrès dans ses Etats, le P. Maurice était un de ceux qu'on lui accordait. Il s’y employait avec zèle ct succès dans h-s environs dc Pignero), quand une grave maladie, causée peut-être par les fatigues de celte vie dc mis­ sionnaire, le contraignit au repos. Vers cette époque le cardinal dc Sainte-Séverine, protecteur dc l’ordre des capucins, jetait les yeux sur l’ancien lecteur dc Gênes pour continuer la Summa theologica S. Ronavcntunr, «font son confrère le P. Trigoso(t 1593) n’avait publié que le premier volume. Peu après toutefois, octo­ bre 1600. cédant aux instances qui lui venaient de la Savoie, il désignait le P. .Maurice comme supérieur des missionnaires de la Sainte-Maison de Notre-Dame de Compassion â Thonon Les pouvoirs très étendus qu’il recevait alors mentionnent avec éloge ses travaux pré­ cédents dans les vallées du Piémont. Le docte et vail­ MAI DICE DI PORT 404 lant missionnaire « le bon P. Maurice », comme l’appe­ lait saint François dr Sales (Lettre, cccxxvn 16 jan­ vier 1606, Annecy, 1904, t. xn/.p. 127). mourut A SuintJulien en Genevois, h· 25 septembre 1613. Le P. Maurice était un fort savant théologien, écrit l’historien des missions de Savoie. Il fit imprimer un traité des pointa de controverse, l'un 1599. que Mgr l'archevêque dc Turin lui ordonna de composer. Ce livre fut si fort estimé des théologiens, el singulière meut du H. P. In­ quisiteur général, que son Altesu· Ben ale oidonna de le faire voir au Pape Clément \ 111, qui l’approuva apres l’avoir fait examiner aux cardinaux d'Ascoli (Berner!) et llellaimin » Par un privilège du 2 juil­ let 1601, le duc de Savoie en réservait l’impression pour dix ans à Jean Dominique Torino, libraire â Turin, qui le faisait paraître cette mime année cl en 1607. Le bibliographe Kossotlo en donne ce titre, que nous n’avons pu contrôler : Cutechismo, d vera dotlrina Christiana e catholica, con il modo di /ruttuosamente occuparsi nelli ordinarii esercitü di religione chrit· lana, quali sida tient la sauta Chiesa Romana, per exsere veramente catholica et apostolica. Il ajoute cet éloge : c’est un ouvrage que l’on peut à bon droit appeler l’antidote des catéchismes pestilentiels dc Genève et des calvinistes. En cinq parties l’auteur traitait des articles dc la vraie foi. des sacrements, delà célébration des fêles, de l’invocation et de l'in­ tercession des saints, ct des textes de ('Écriture faussement employés par les novateurs. Quant aux Commentaria in quatuor libros Sententiarum S. I). S. Ronavcntunr, datés de 1595. ils furent longtemps con­ servés au couvent de l'hnniaculée-Conccplion A Gênes. Bernard de Bologne, Bibliotheca scriptorum O. F, Μ, copuccinorum, Venise, 1717; Bovcrius. Annales O. M. capuccinorum, t. u. p. 982» Lyon, 1639 ct Silvestre de Milan, Appendix ad tomum III Annalium, Milan, 1737; Bullarium O. M. capuccinorum, t. v, p. 133, Rome, 1718; Chnrle» de Genève, Histoire des missions des PP. Capu­ cin» de Savout. Chambéry, 1867; Eugène de Bcllrvaux, Sécrologc (t noirs biographique» des / m. capucins de la prou, de Savoie, Chambéry, 1902; Ferrer! Mathias de Cavaliermaggiorc. Rationarium chronographicum missionis evangetlcie a capuccinis signanter m Cailla cisalpina extreilir, Turin, 1659; F.-X. Mol lino, l capuccini genovesi, L Sate biograflche. Gênes, 1912, m. Nccrologlo, ibid., 1921; Hoch dc Cesinnlc, Stona délie missioni del cappucclni, t.i, c. v, Paris, 1867; Rossotto. Syllabus scriptorum Pidemontil, V|(indo\i, 1667. P. Édovako d’Alençon. MAURICE DU PORT (O'FIHELY)naquit en 1460, selon les uns à Clonfcrt, selon les autres à Baltimore dans le comté de Cork, Irlande. Après son entrée dans l'ordre de saint François, il étudia A i’I nivenitê d'Oxfmd. En I 188, le chapitre dc Cré­ mone le nomma régent du studium generale de Milan; trois ans après, en 1191, il devenait professeur A ΓΙ 'niversité de Padoue où l’école de Duns Scot Init­ iait alors d’un vif éclat. Dans le Holutus dominorum artistarum dc l'année 1500, Maurice du Port est men­ tionné comme titulaire de la chaire dc théologie scotiste. A. Favoro. Lo Studio di Padova nei diarii di Marino Sanato, dans le .\umrn Archivio Veneto, nouv série, n. 71-72. 1918.1 xxxvi.p 75. Le 22 février 1501, Pierre Barozi, évêque de Padoue. intercédant en sa faveur auprès dc la Seigneurie de la ville, en faisait un grand éloge : Homo doctissimo et exercitatissimo, il quale, a pidicio mio, non ha atcune pare in Italia, cavando tora li reverendi maistri Antonio Trombeta et Gratia. Favoro, loc. cit., p. 82-83. Provincial d’Irlande, Mau­ rice du Port dénonça vigoureusement au chapitre célébîé fi Borne en 1596 le ministre gênerai de l’ordre, Égide Delflni et provoqua sa démission. Wadding, Annat's Ordinis Minorurn, an. 1506, η. I. La même année, le 2G juin, Jules II le nomma à l’archevêché 405 MAURICE DU PORT dr Tuain en Irlande et le sacra lui -mime à Rome Wadding, ibid., an. 1510, n. 15. Maurice du Port ne prit pas Immédiatement possession tic son siège, niais drineurn en Italie. Le 29 mars 1512. il était «le pas sage a Padoue. Favoro. loc. rit., p. 92. La même année il assista au V· conci’e œcuménique du Lntrnn et signales Actes des deux premières sessions. Peu après il partit pour l’Irlande et mourut i Galway, le 21 juin 1513 selon W adding, le 25 mars d’après l.uhrl, Hic· rurchia catholica medii /mi, Munster, 1910, t m, P 311». Maurice du Port fut un 1res actif disciple de buns Scot. Il écrivit plusieurs commentaires sur les ouvrages du maître franciscain : Annotai tones in quvesiione* mdaphysicales Scoti, Venise, 1 197; Expositio in qua stionrs mctaphysiculcs Scott, Venise, H97; Erpoxilto in questiones dialecticas Scoti, Venise. 1505. Il édita en outre plusieurs ouvrages importants de Duns Scot ct dc scs disciples Immédiats: (imrstioncs Scoti m Aletaphijiicam Aristotelis, Ejusdem de primo principio trac­ tatus atque theoremala, \ enise, 1 197; (Jutest tones Scoti super universalibus Porphtjrii ct Aristotelis praedica­ mentis et perihermrneias ac elenchorum nccnon discipuli ejus Antonii Andrea· super libra sex principiorum Gilberti Porretant, Venise, 1500; Expos dio Antonii Andreir in Melapht/sicam Aristotelis, Venise» 1501 ; Libri / V Seni. scripti Oxonienxis I), Scoti, Venise, 1506. Ces diverses éditions ne sont pas sans mérite. Maurice du Port a été tenu en grande estime par les théologiens de son temps. Eck. De prirdeslinatione, s. !.. 1513, cent. L n 35. La douceur de son caractère lui a valu le litre honorifique de fl os mundi. VV adding. Annales, an. 1510, n. 15. I ranchinl, (). M. Conv.. Hibtiosofia e memorie letterarie dtgti icrittori /ranctscaitl conocnluali, Modéne, 1693. p. 15I ; Jean de S. Antoine, Ihbliolheca universa /ranciscana, Madrid, 1732, t. u, p. 357-358; Little. The Grey Friars (η Orprd, Oxford, 1892, p. 267-268; D’Alton, Ai. O* Fihtly, art. dc la Catholic Encyctopcrdia, 1911, t. xi. p. 221; Sbanlca, Supplementum ad Scriptores, édit. Mardccchln. Home, 1921, t. Π, p. 212-213. E. Loncphé MAORISTES. De l’avis de tous les érudits, la Congrégation de Saint-Maur, de l’ordre de saint Benoit n. pendant plus de cent cinquante ans, rendu des sendees signalés dans le domaine des sciences sacrées et profanes. Étendue, variée et féconde, sui­ vant les expressions de Ch. Langlois, l’activité des Maurislcs mérite d’être relevée dans ce Dictionnaire, où les plus marquants d’entre eux ont eu déjà ou auront dans la suite, une notice spéciale. Ce qu’il importe dc faire ressortir ici, au risque de quelques répétitions, ce sont les résultats d’ensemble, obte­ nus par un travail intellectuel dont l'organisation fut dotons points excellente, qu’il s’agit d’aller explorer les archives des bibliothèques en France ou à l’étran­ ger, dc mettre ensuite en œuvre les copies et les notes recueillies, dc publier en lin des traités d’érudition ou des collections de textes précieux. L'œuvre pourtant ne se réalisa pas sans des difllcultés qui en rehaussent le mérite : les obstacles vinrent des querelles religieuses de l'époque auxquelles bon nombre dc maurislcs furent mêlés, et parfois aussi du défaut d’entente par­ faite pour l'exécution des travaux. Il est curieux d’en­ tendre un dom dc Sainte Marthe se plaindre du déclin des éludes au moment même où un Mabillon, un Montfaucon et tant d’autres avec eux étaient dans toute l'ardeur du travail. Il n’en reste pas moins établi qu'aucune compagnie religieuse, aucun groupe­ ment dc savants n'a égalé la Congrégation dc SaintMaur. ne peut même se vanter dc l’avoir suivie à une assez longue distance. A l’heure actuelle, beaucoup d'érudits trouvent à s’instruire el se documenter dans MAI R 1ST ES 406 les manuscrits des maurislcs, sauvés du pillage dc la Révolution, ct conservés dans les bibliothèques de Paris ou dc la province. Avant dc dire ce que furent les travaux des mau­ rislcs nous donnerons : I. I n aperçu historique sur la Congrégation de Saint-Maur; IL L’exposé du jan­ sénisme au sein dc lu Congrégation (col. fil); III. Une description de la formation des religieux el de l'or­ ganisation du travail intellectuel (col. 117); IV. Les travaux des maurislcs (col. 123). L Aperçu historique sur la Congrégation de Saint-Maur. - La Congrégation bénédictine de Saint-Maur lire son origine de celle dc Saint-Vanne à Verdun, où dom Didier de la Cour, profès dc 1575, avait opéré une reforme en 1600;unie à la commu­ nauté de Moycnmoullcr en 1601, celle dc Verdun forma une congrégation à laquelle une bulle dc Clé­ ment VIII en 1601, donna l’existence canonique sous le nom des Saints-Vannect-Hydulphe. En peu d’an­ nées la nouvelle congrégation groupa plus dc qua­ rante monastères. Plusieurs maisons de France vou­ lurent s’y agréger, entre autres Saint-Augustin de Limoges, Saint-Junicn de Noaillé, Salnt-Faron de Meaux; mais comme la Lorraine n’appartenait pas à la France, il y cul des difllcultés ct l’on résolut d’éri­ ger en l'rance une autre congrégation. L’instrument dont sc servit la Providence pour l’exécution de cc dessein fut un jeune religieux dc l’ordre de Cluny, dom Laurent Renard (ou Besnard) alors prieur du Collège de Cluny à Paris, cl docteur rn Sorbonne. Ayant trouvé son prieuré dans un état déplorable, il demanda ct obtint des religieux lorrains pour son collège. Parmi ceux-ci sc distinguaient dom Athanase dc Mongin et dom Colomban Regnier. Au chapitre général de Saint-Mansuy a Toul. en 1618, la demande des Français fut agréée par les'Lorrains, dom Laurent Renard fut désigné pour faire les demarches néces­ saires, ct, dès le mois d'août, il obtenait de Louis XIII des lettres patentes; les bénédictins réformés français purent tenir leur premier chapitre au couvent des Blancs-Manteaux : on nomma dom Martin Tesnière président de la Congrégation de Saint-Maur. Dom Laurent Renard, un de scs assistants, ne larda pas à mourir (1620). Peu de temps après, arrivait du Lan­ guedoc à Paris dom Tarrisse, désireux d’établir la réforme bénédictine dans les couvents dc sa région : né à Ccsscnon dans l’Hérault, en 1575,11 avait «l’abord appartenu à la Congréga· ion des Exempts ; il venait aux Blancs-Manteaux réclamer les conseils des religieux. A force d’instances, il obtint que deux Pères, dom Colomban Regnier et dom Placide le Simon raccom­ pagneraient à Toulouse el rapporteraient au chapitre général de Jumièges, ce qu’ils auraient vu. Grâce à la générosité du cardinal dc La Valette, archevêque, un séminaire bénédictin fut établi a Toulouse Dom Tarrisse y entra en juin 1G23, se soumit de nouveau aux épreuves du noviciat, obtint que son prieuré de Ccsscnon serait uni ù Saint-Maur el fit profession le 29 juin 1621; il prit alors le nom de Grégoire. Suc­ cessivement prieur de la Daurade ù Toulouse, en 1627, de Saint-Junien de Noaillé près de Poitiers en 1629, il fut envoyé l’année suivante au chapitre général tenu V endôme, où on le nomma déllnllcur. La Congrégation dc Saint-Maur, jusqu’à cette date, avait été gouvernée par des supérieurs qui avaient le litre de président du régime, ils étaient renouvelés tous les trois ans : tel fut le cas de dom Martin Tesnière, de 1618 à 1621 cl de 1621 à 1627. de dom Golomban Regnier, de 1621 à 1621, de dom Maur Dupont, de 1627 à 1630. Ces présidents du régime résidaient au couvent des Blancs-Manteaux dont ils étaient prieurs. Élu au chapitre général de Vendôme pour sdccédcr à dom Maur Dupont, dom Grégoire Tarrisse 407 Μ A E R 1ST ES. A P E R Ç U 11ISTO R IQ l E eut le titre de supérieur général ct établit sa résidence Λ Saînt-Germaln-des-Prés en 1631, quand les moines de Chczal-Bcnolt se furent retirés. En 1618, la Congrégation naissante de Saint-Maur n’avait pu, faute de ressources, obtenir une bulle d'érection. Grégoire XV. en 1621, accorda la remise des droits à payer, l’rbain VIII. en 1628, donna une bulle de confirmation; au cours de ces dix années, les chapitres généraux procédèrent régulièrement à l’élec­ tion du Président du régime qui pouvait Cire maintenu dans sa charge pendant trois ans. On ne tarda pas à constater que ces changements trop fréquents avaient bien des Inconvénients. En vue d’y remédier, dont Grégoire Tarrisse, avec une discrète lenteur, élabora un nouveau corps de Constitutions qui fut d’abord mis â l’essai, ct ne fut définitivement arrêté qu’après avoir reçu les su tirages presque unanimes des inté­ ressés. au chapitre général de 1615. Les Constitutions de Saint-Maur comprennent deux parties : L les Déclarations ayant pour objet la disci­ pline régulière : elles exposent la règle de saint Benoit ; 2. les constitutions proprement dites ou lois du gouver­ nement. Pour toute la congrégation il y a au sommet un Supérieur général avec deux assistants; la France ayant été partagée en six provinces, chacune de ces provinces eut un visiteur; il y eut dans chaque monas­ tère un prieur. Tous les trois ans devait se tenir le chapitre général, dont le pouvoir était souverain : nomination à toutes les dignités, pouvoir législatif, pouvoir exécutif, l'n représentant choisi par chaque communauté et nommé conventuel, allait siéger au ctief-licu de la province avec les prieurs, ct cette assemblée nommait quatre délégués. Ccs vingt-quatre membres joints aux six visiteurs, aux deux assistants et au supérieur général formaient un total de trentetrois membres qui constituaient le chapitre général. Pendant la tenue de l'assemblée, toutes les charges demeuraient suspendues : on nommait un président ct huit capitulants qui composaient avec lui le défi­ nitoire. Le général était rééligible à perpétuité, les visiteurs ct prieurs ne pouvaient pas rester plus de six ans dans leur emploi; transférés ailleurs, ils repre­ naient leur rang de profession. Les changements de province & province n’étaient pas ordinaires, ceux d’une maison à une autre étaient plus fréquents, on considérait, avant tout, l'intérêt général. Dans chaque maison, il y avait un prieur investi par le chapitre général. Son conseil ou séniorat était formé de quatre de ses confrères, deux à son choix dont le premier devenait le sous-prieur, les deux autres nommés par la communauté, dont le premier prenait le litre de doyen. Ce petit sénat préparait ct discutait les pro­ jets dont l’adoption revenait au seul prieur ct ces projets étalent soumis à l’assemblée capitulaire. Les autres charges dépendaient du prieur. Notons en lin dans les constitutions, le soin d’assurer la pratique de la pauvreté : pour chaque moine, une cellule dont l’unique mobilier se composait d’un lit dur et grossier, d'une table de bois ct de deux chaises de paille; l'obligation du silence rigoureux en dehors des récréa­ tions; la célébration de l’ofllce dont personne n’était dispensé, sauf le cas de maladie ou de raisons graves; l'application au travail intellectuel qui devait pro­ curer à l’ordre bénédictin une gloire unique durant les deux siècles que vécurent les mauristes. A la mort de dom Tarrisse, on lui donna pour suc­ cesseur dom Jean Harel, lequel, originaire de .Jumiègcs, avait f ût profession en 1620 aux Blancs-Manteaux. Il fut élu au chapitre général de Vendôme en 1618 ct gouverna douze ans; il obtint d’être déchargé en 1660 ct fut remplacé par dom Bernard Audcbert. Limousin d’origine, profè> a Saint-Junicn de Noaillé en 1620, celui-ci gouverna la congrégation de 1660 à 1672. 008 Homme d’action et aussi homme d’étude, il prit un vif intérêt au développement des travaux scientifiques au sein de la congrégation de Saint-Maur. Il a laissé des instructions concernant l’organisation du travail, a écrit des mémoires qui renseignent sur l’histoire de la congrégation de 1612 à 1651. Archives de la Prance monastique, t. xi, avant -propos, p. v-ix. Sous son généralat parurent les cinq volumes des Acta sanctorum comprenant les trois premiers siècles bénédictins; par son ordre on commença à travailler à l’édition des œuvres de saint Augustin. \ sa mort (en 1675), on comptait 3 000 religieux en 178 monastères gagnes à la réforme. Dom Vincent Marsolle, qui lui succéda, fut supé­ rieur général de 1672 à 1681. Originaire de l'Anjou, il avait élé quelque temps religieux de l’ontevrault, avait fait profession comme bénédictin de Saint-Maur à Sainl-Melaine de Bennes en 1613. Au moment de son élection en 1672, il reçut les félicitations du car­ dinal Bona, puis du roi de Pologne, alors abbé de Saint-Gcrmain-des-Prés. En dépit des inquiétudes el des difficultés qui ne lui manquèrent pas, il mit tous ses soins à ce que les religieux fussent appliqués â d’utiles travaux, comme la révision des ouvrages des Pères; il poussa activement l’édition de saint Augustin, bien qu’il eût été auparavant opposé a cette entreprise; il en confia la direction d’abord à dom Delfau, cl ensuite à dom Blampin; quand cette édition eut obtenu du succès, il appela dom Constant pour en dresser les tables; il prit l’initiative de faire travailler à l’édition des œuvres de saint Ambroise, en confia la direction à dom Du Frisdic el chargea dom Gerbcron de travailler aux œuvres de saint Anselme. Il conçut la première idée du Monasticon gallican de dom Michel Germain, puis le projet de la Bibliotheca maxima Patrum ou commentaire de l’Écrilure sainte avec des extraits des Pères et des Conciles. Il rédigea tout un programme qu’il remit aux six autres visiteurs pour que la besogne fut partagée entre les provinces. Il veilla néanmoins à ce qu’une telle activité au travail ne fût nuisible ni â l’obser­ vance régulière, ni à l’assistance aux offices divins. 11 se montra soucieux de vivre en bonne confraternité avec les autres ordres religieux, particulièrement avec les jésuites qui avaient déjà manifesté leur hostilité contre les mauristes. Dom G. Mommole, H dation des actions mémorables des quatre premiers supérieurs géné­ raux de la congrégation de Saint-Maur et de quelques autres supérieurs de la meme congrégation.rcsïvc manus­ crite. Bibl. Nat.. fonds franc. 19 622. Les supérieurs généraux qui suivirent avaient été formés par ses soins; ils rencontrèrent bien des ob­ stacles, dont leur prudente fermeté et leur austérité de vie leur permirent de triompher. Dom Michel Bro­ chet, natif d’Orléans, profès en 1627 à Saint-baron de Meaux, prieur de Saint-Germain à trente ans, demeura constamment à Paris sous les quatre pre­ miers supérieurs généraux. Malgré son grand âge, Il fut élu en 1681 pour succéder à dom Vincent Mar­ solle el mourut en 1687. Dom Claude Boitard, origi­ naire de l’Anjou, profèsà Saint-Augustin de Limoges, était l’un des assistants de dom Brachct; il lui suc­ céda comme supérieur général en 1687. Il (ut main­ tenu dans celte charge jusqu’en 1702, d’autres disent en 1705, où il devint assistant de dom Simon Bougis, son successeur. Le dernier originaire de Séez en Nor­ mandie, avait fait profession à Vendôme sous dom Marsolle, alors prieur; Il fut élu supérieur général en 1702 (ou 1705), gouverna avec sagesse jusqu’en 1711, où il fut déchargé, ct mourut simple moine à SaintGermain en 171 L Dom Arnoul de I.oo, originaire de Rouen, avait fait profession à .lumièges en 1663; les années 1690 à 1708 où il fut prieur à Saint-Germain 409 M AU K 1ST ES, A P E B Ç U JIISTO HIQ U E furent la période la plus brillante de l'histoire de l'ab­ baye ct aussi la plus féconde. Devenu supérieur géné­ ral, il n’eut pas le temps d'appliquer les règlements qu'il avait proposés contre le jansénisme; son généralat ne dura que deux ans, de 1711 a 171 L Charles de ΙΊ lostallerie. originaire du diocèse de Chartres, avait fait scs éludes chez les jésuites et les orat oriens; il fil profession à Vendôme en 1659. Comme prieur ct comme visiteur, il encouragea de tout son pouvoir les études littéraires; en 1712, il sc préoccupait du projet d'un Dictionnaire historique de l'Ordre bénédictin. Durant son générnlat qui fut de sept années, de 1711 à 1720, il demeura fidèle à son rôle de protecteur des études, faisant agrandir la bibliothèque de Saint-Germain, voulant qu’on ras­ semblé! (les matériaux pour une histoire monastique, dont la.direct ion confiée à dom Guillaume Roussel passa ensuite à dom Rivet. Mais de graves difficul­ tés surgissant après la publication de la bulle Uni· jtnitus, vinrent entraver son action durant tout le cours de son généra lat; d’une orthodoxie au-dessus de tout soupçon, il eût voulu faire accepter la bulle par tous scs religieux; mais celle tâche fut rendue impossible par l’attitude du cardinal de Noallles, archevêque de Paris; d’autre pari.la congrégation de Saint-Maur, menacée de suppression par des enne­ mis acharnés, était fort desservie à Rome par le pro­ cureur général, dom Philippe Raffier, qui.s’était donné tout entier aux jésuites, 'fous les efforts du supérieur général durent se borner â réparer les fâcheuses démarches, à protéger la congrégation contre les jalousies cl les défiances du dehors, contre les impru­ dences du dedans. Cependant, en 1717, on projetait une nouvelle édition des Historiens de France; confiée à dom Martène. clic fut interrompue cl ne put être reprise que plus lard par dom Bouquet. Un voyage d'exploration accompli par Marlène cl Durand dans les bibliothèques d’Allemagne et des Pays-Bas en 1718. procurait une ample moisson de documents. Un acte d’appel, lancé par le cardinal de Noailles en celle meme année 1718 amena une recrudescence dans l’opposition à la bulle; la majeure partie des bénédic­ tins de France renouvela l’appel : dom de 1’1 lostallerie n’y pouvait rien. Déchargé de ses fonctions en 1720, il mourut l'année suivante. H cul pour successeur dom Denis de Sainte-Marthe, né à Paris en 1650, profès à Sainl-Melaine de Rennes en 1668; il rendit des services signalés comme prieur de Bonne-Nouvelle de Rouen, s’occupa de l'édition de saint Grégoire, intervint pour défendre ses con­ frères attaqués dans l’édition des œuvres de saint Augustin. Il fut supérieur général de 172(1 à 1725. Il cul pour successeur dom Pierre Thibault qui. de 1725 à 1729, s’appliqua avec zèle à faire accepter par les religieux de son ordre la bulle Z niyenilus. C'est aussi l’altitude que prit son successeur Jean-Baptiste Alaydon. Celui-ci, avant son élection comme supé­ rieur general en 1729, avait fait opposition à la bulle. \u retour du chapitre qui l’avait élu. il trouva à Orléans l’ordre de s’arrêter dans celte ville el de n’en point sortir. Dom Vincent Thuillier fil des efforts pour obtenir que la cour rappelât à Paris, dom Alaydon el celui-ci, après des tergiversations, finit par accepter la bulle,ce qui rendit plus difficile l’exercice de sa charge; les chagrins occasionnèrent sa mort survenue en 1733 Son exemple fut un acheminement vers la soumission officielle de la congrégation. Cf. Le cardinal de Fleury, dom Alaydon cl dom Thuillier, dans Rev. bénédictine. Γ.·"'». ! xxvi. p. 325. Sous dom Hervé Ménard, qui fut supérieur général de 1733 à 1736, l’abbaye de Saint-Germain eut des démêlés avec la cour de Rome; dom Ménard y fit preuve d’une grande fermeté. Il faut placer ici le 410 superiorat éphémère de dom Claude Dupré qui, proclamé d’une voix unanime en mai 1736, mourut le 30 décembre suivant. Voir Revue Mabillon, 1908, t. iv. De 1737 à 1754, dom René Laneau fut supérieur géné­ ral . au moment de la mort de dom Bernard de Montfaucon (f 1711), il reçut une lettre de condoléance du cardinal Quirini. De 1754 b 1756, le supérieur général fut dom Jacques (alias Nicolas Maumousseau). Dom Marie Joseph Delruc fut supérieur général de 1756 à 1766; on a de lui une fort belle lettre datée du 27 Juillet 1762, ct dans laquelle H offre les services des religieux de sa congrégation pour les recherches histo­ riques exposées dans le plan des travaux littéraires ordonnés par Sa Majesté. Voir Revue bénédictine, 1898, t. xv, p. 317. Mais son généralat fut marqué par un acte dune haute gravité: le 15 juin 1765, 28 religieux de l’abbaye de Saint-Germain adres­ saient au roi, par l'entremise de M. de Jarcntc, évêque d’Orléans, une requête dans laquelle ils se plaignaient des pratiques introduites dans l’ordre bénédictin, d'un habillement singulier et avili aux yeux du public, d’austérités étrangères, disaient-ils, a In lettre de In règle. Gel acte de religieux rougissant de leur habit, de leur nom el de leurs observances fit scandale : il renouvelait l’agitation au sein de la congrégation de Saint-Maur. Dès le 23 juillet suivant, dom Dclruc et le régime de la congrégation présentaient au roi une autre requête dans laquelle la démarche des 28 était blâmée très fortement. Le chapitre général tenu Λ Saint-Germain le 28 septembre 1766 fut orageux. On élut comme supérieur général dom Pierre François Boudier. prieur du Bec, qui avait protesté contre la requête des 28. Il fut décidé que les Constitutions seraient révisées, et la nouvelle rédaction fut unani­ mement approuvée par le chapitre général de 1769. Poréc, Histoire de T abbaye du Bec, l. n, p 507-513. Le supérieur général adressait cette rédaction à toutes les maisons des mauristes exprimant l’espoir qu'elle mettrait fin aux dissensions intérieures. Mais le mal avait déjà jeté de profondes racines. Pour faire refleurir les études dans la congrégation de SaintMaur, le chapitre général de 1767 avait établi un Bureau de littérature, en vue d’exécuter cl perfectionner un plan d’études. Dom Boudier en était le président de droit; en 1769. ce bureau fut supprime par ordre du roi. De 1772 à 1778. le supérieur general fut dom René Gillot, né à Bar-le-Duc, profès à Saint-Faron de Meaux en 1735; il avait collaboré avec dom Ilervin el dom Bourottc à la collection des Conciles de France; il mourut à Saint-Germain en 1787. Dr 1778 à 1781, le supérieur général fut dom Charles Lacroix. Des scis­ sions continuaient à se produire. Au chapitre général de Marmouticr. en 1781, il y eut des reclamations contre l’admission des députés de Normandie; dom Moussu fut élu supérieur général le 17 mai 1781 sans qu’il fût tenu compte du dissentiment. L’Assemblée du clergé de 1782 voulut prendre les moyens de rame­ ner la paix. Un arrêt du Conseil d’Etat du roi, du 21 juin 1783. convoqua un chapitre extraordinaire ù Saint-Denis pour le 9 septembre; dom Mousso refusa de s’y rendre cl fut destitué. Son appel à Rome fut frappé de nullité. Bien des irrégularités furent com­ mises dans le chapitre de Saint-Denis. On crut remé­ dier au mal en élisant, le 5octobre 1783. dom Ambroise (Jievreux. comme supérieur général. Celui-ci devait être le dernier; après avoir rétabli l’ordre cl la paix, il faisait reprendre le travail intellectuel, quand la Revo­ lution le chassa de son monastère. Il se réfugia momen­ tanément chez une parente, fut pris, enfermé dans l’Église des Carmes cl massacré le 2 septembre 1792 avec deux autres bénédictins, dom Barreau de la Touche el dom Massey. Tous trois ont élé béatifies •ill MAURISTES. INFILTRATIONS JANSÉNISTES avec les Martyrs de Septembre, le 16 octobre 1926. Pour bien connaître l’histoire de la congrégation de Saint-Maur. il faut savoir encore que. de 1623 a 17X3, elle cul A Koine des procureurs géné­ raux dont plusieurs jouèrent un rôle important, l.e procureur était assisté d'un socius qui lui servait de secrétaire et parfois aussi le suppléait. Ces procu­ reur! généraux furent : dom Placide Le Simon de 16X3 a 1661; puis apres une interruption de quatre années : dom Gabriel Hainhart, de 1665 à 1672; dom Antoine Durban de 1672 A 1681; dom Gabriel llambarl, pour la seconde fois, de 1681 à 1681; dom Claude lùsllonnot, de 1681 A 1699; «loin Bernard de Montfaucon, de 1699 à 1701; dom Guillaume Laparrc, de 1701 A 1711; dom Philippe Bailler, «le 1711 A 1716; «loin Charles Conrade de 1716 À 1725; dom Pierre Maloet, de 1725 à 173.3. Dom Claude de Vie. «pii avait clé socius de 1701 A 1715, fut désigné par le chapitre «le 1733 pour remplir les fonctions «le procureur général; il mourut en janvier 1731 cl. de fait, la procure fut supprimée. L. Lecomte. Les deux dernier* procureurs généraux, dans Revue Mabillon, année 1920-1921, t. x-xi. p. 291. IL Le jansénisme des maliustes. - Avant d’aborder la période très brillante de l’histoire des Mauristes, pendant laquelle, de 16.30 A 1725 surtout, on vit la forte organisation des études donner «le si merveilleux résultats, il faut dire quelques mots «le cette autre période déplorable pendant laquelle, de 1725 A 1780, le jansénisme vint détourner de leurs travaux un certain nombre de ces hommes en qui l'étude entretenait l’esprit de piété el de fidélité A leurs observances. L'histoire du jansénisme à Salnt-Gcrmain-des-Prés, dit M Vanel, Les bénédictins de Saint-Germain-des Prés et les savants lyonnais, ln-8% Paris, 1891, p. 231, | reste encore A écrire : il y faudrait le dépouillement de la volumineuse correspondance manuscrite, qui dort dans les rayons de la Bibliothèque nationale. Dom Paul Denis, O. S. B., s’était livré A celte tâche, il y a une vingtaine d'années, el il a publié d’intéressants extraits «les Lettres des mauristes, dans la Revue Mabillon; la mort ne lui a pas laisse le temps «le pour­ suivre son travail, ni de réaliser le dessein qu’il expri­ mait ainsi dans une note. Revue Mabillon, 1909-1910, I v, p. 351 : · .l’espère que le loisir me sera donné un jour d’établir, en me basant sur des documents irré­ futables, que les bénédictins de Saint-Maur, auxquels on a tant reproché d’etre jansénistes, étaient, à «le rares exceptions près, beaucoup moins encore fau­ teurs des erreurs doctrinales qu'antagonistes déter­ minés des jésuites Les longues querelles relatives à l'édition de saint Augustin, ou à la Diplomatique de Mabillon, le rappel du procureur gênerai, exigé par le confesseur «le Louis XIV, pour la seule raison «lue le religieux bénédictin était trop considéré A la cour de Home (il s’agit de «loin Guillaume Laparre en faveur auprès de Clément X L Revue Bossuet, t. v, p. 221-225), la confiscation, au profit de la Compagnie, «le quan­ tité de prieurés de l'Ordrv. d'autres rivalités encore avaient créé entre les deux familles religieuses une animosité qui «lura jusqu’à la Involution. * Le jansénisme eut «leux phases principales : la première le montre avant tout, comme un système théologique avec des polémiques ordinairement «loclrinalcs; elle se termine â la paix «le Clément IX en 1669; on y rencontre les grands noms de Jansénius et d'Arnaud, elle est marquée par la condamnation des cinq propositions en 1653, sous Innocent X, cl parle /ormutaire d’Alexandre VU en 1665. I. n seconde phase qui commence aux dernières années du xvn· siècle, révèle, dans le jansénisme, un parti d'opposition poli­ tique, parlementaire el phUosophico-rcligicuse. Le 012 nom de Quesnel y émerge avec son livre des Réflexions morales, condamné par la bulle Unigenitus en 1713; c'est alors «pie l’on vil un bon nombre de religieux mauristes se ranger parmi les appelants. 1· Durant la première phase, il parait bien que l'accu­ sation «l'être janséniste ne fut pas Justifiée en ce qui concerne les bénédictins de Saint-Maur. Noui ne relè­ verons pas ici les attaques an sujet de l’édition dé saint Augustin; il en a été «pieslion à diverses reprises dans ce dictionnaire (voir les mots Blampix, Langlois, Mabillon). Ajoutons seulement quelques détails caractéristiques. Voici ce qu'on relève dans la correspondance de dom \ntoine Durban, procu­ reur général A Borne, sous le supériorat «le dom Vinrent Marsolle : On est en 1679; présentés au pape Innocent XL les deux premiers volumes «le l’édition des œuvres «le saint Augustin sont reçus avec la plus grande satisfaction, et pourtant la renommée de cet ouvrage a suscité contre la congrégation une Incroyable Jalousie de la part «le certaines gens. Après la mort du cardinal de Bel/., ami sincère et dévoué protecteur «les mauristes, les haines sc déchaînèrent; on prétendit que le texte «le saint Augustin avait été corrompu A dessein et retouché témérairement dans le but de favoriser les erreurs «lu jansénisme. Ainsi le fait d’avoir imprimé dignetur pour dignatur, fut dénoncé, au souverain pontife, comme une preuve que les mauristes voulaient combattre son infaillibi­ lité, alors que ce changement «l’un a en e venait tout simplement de l’inadvertance «l’un typographe. Tout un mémoire, concernant celte faute d'impression, lut remis nu supérieur général par l'archevêque «le Paris» au nom du P. «le la Chaise.·. Le meme Père, confes­ seur du roi. accusail auprès «le i’archevêque de Paris, le su péricu r gé néral d'être J ansénist c. à cause d’un index de livres de spiritualité où quelques ouvrages d’au leurs jansénistes étaient cités avec éloge; pourtant cet index n’avait pas édité sous le gouvernement de dom Marsolle et II y était complètement étranger. Dom P. Denis, La correspondance de dom Antoine Durban, dans Revue Mabillon, 1910-1911, t. vî, p. 200-203. Le mémo procureur général, dom Durban, connut d'autres ennuis : ainsi, un ordre royal prescrivit son rappel en l’rance. L’ordre royal avait été sollicité par le P. de la Chaise el l’ambassadeur du roi a Borne : dom Durban était, bien A tort, rendu responsable des retards apportés à la sécularisation de l’abbaye d’Ainay; «le plus, il avait, disait-on, pris nettement parti contre le gouvernement français dans la très grave aÎTairc de la régale, alors qu’il avait observé la défense «le s’en mêler, intimée par son supérieur général. A l’occasion «te ce rappel, il avait même clé «pieslion de supprimer l’olllcc de procureur général en cour de Home. Sur les vives représenta­ tions des supérieurs majeurs, le roi renonça a ce projet; dom Gabriel I-’lambarl fut envoyé pour rem­ plir celle chaçgc : c’était pour lui la seconde fois; entre autres recommandations» on lui faisait celle de dissiper le soupçon de jansénisme constamment renou­ velé contre les mauristes. Ibid., p. 209-210, Les premiers supérieurs généraux avaient tout fait cependant pour écarter ce soupçon, il est bon de rap­ peler à ce sujet qu’en 1650, sous «loin Jean Hnrcl. la congrégation «le Saint-Maur n'avait voulu sc jeter . dans aucun parti sur les disputes de la grâce, remettant le tout au jugement «le l’Eglise; «lès 1658, avis avait été donné aux visiteurs «le retirer «les monastères le livre de Jansénius cl autres du temps. En 1652, quand I la bulle d’innocent X contre les cinq propositions fut imprimée à Paris, le supérieur général en lit acheter des copies cl envoyer par tous les monastères. Les I mémoires du R. P. dom Bernard \udebcrt, dans Archives fl 413 de la France monustique, l. xi, Paris 1911, p. 176 «e Inquiet des projets de Louis XIV (pii, dès 1672. voulait mur d’un seul coup à la congrégation do SaintMaur, par mesure Impérative, les abbayes non encore réformées du royaume, puis tous les monastères de l’étroite observance de Cluny, dom Vincent Marsolle s’y était opposé de tout son pouvoir; il ne voyait pas de moindres inconvénients à entreprendre la réforme des monastères d’Italie. Il était soucieux de vivre en bonne confraternité avec les ordres religieux, parti­ culièrement avec les jésuites, qui déjà avaient mani­ festé leur hostilité. Durant les deux années qu’il fut procureur général à Home, dom Bernard de Montfaucon eut encore â défendre l'édition bénédictine de saint Augustin; il le lit avec une verve extrême ri une absence de ménagement qui déroula ses adver­ saires; il n’avait gardé aucune mesure, les jésuites surtout avaient eu fort à se plaindre de su vivacité. E. de Broglie, Mabillon cl la Société de l'abbaye de Saint-Germain, 2 in-8·, Paris, 1888, l n, p. 272. Cependant il se montra l’un des partisans décidés de la bulle Unigenitus el. avec ses disciples, désignés sous le nom de Bernardins. il eut une grande influence sur le changement de dom Vincent Thuillier. Cf. E de Broglie, Bernard de Montfaucon cl les Bernardins (171S-17M), 2 in-8% Paris, 1891, t. î, p. 13, et l. n, 2· C'est durant la seconde phase du jansénisme, où, après la condamnation du livre de Qucsncl, on voit paraître les Constitutionnaires et les Appelants, que les mauristes se compromettent dans celle fâcheuse dispute. Il y a cependant de l’exagération dans la façon dont s’exprime A. Gazier. A l'entendre, les bénédic­ tins de Saint-Maur et ceux de Saint-Vanne avaient été les premiers à rejeter la bulle Unigenitus, parce qu’elle ruinait l’autorité des Pères de l’Église, et, quand il fut possible de protester officiellement, ils entrèrent en foule dans la voie de l’appel au concile. A leur tête se trouvaient leurs supérieurs el les plus savants de leurs confrères. A. Gazier, Histoire géné­ rale du mouvement janséniste, t. n. p 320. J. B. Vanel est beaucoup plus dans la note juste, quand il fait celle remarque ; · certainement, nulle part ailleurs, on ne trouverait associés dans l’étude et vivant sous le même cloître des partisans aussi décidés de la bulle Unigenitus, que dom B. de Montfaucon par exemple ou dom Thuillier, et des appelants aussi irréductibles que dom Gcrbcrun, dom Durci ou dom Louvarl. 11 arrivait même que deux compagnons de labeur, tels que les fameux dom Marlène cl dom t rsin Durand, unis dans leurs éludes, dans leurs voyages et dans leurs publications, se séparaient dès qu’il s’agissait des controverses du temps. · .L-B. Vanel, i.cs bénédictins de Saint-Germain-des-Prés et les savants lyonnais, 1891, p 233-231. Dans une élude sur le Journal (ou relation) de dom Claude de Vie, socius du procureur général à Borne (1701-1715), M. Ilyrvoix de Landosle. présente ce nuuriste comme un janséniste dissimulé, en corres­ pondance avec les plus opiniâtres appelants; il nous expose à celle occasion la situation des bénédictins à Home, les difficultés qui leur venaient de la pari du roi et des jésuites. Au moment de l’élection de dom Amoul de Loo, comme supérieur général en 1711, cet auteur constate la bienveillance du pape Clément XI envers la congrégation : la régularité et les labeurs des mauristes édifiaient le Saint Père. Sans doute, dit M. Hyrvoix. les mauristes étaient gallicans; tout bon français l'était alors. Quoi que le monde ignorant suppose a priori, les jésuites ne l’ont guère cédé, à cet e5’ard, aux bénédictins, sous Louis XIV, el même jusqu'à la suppression de leur compagnie... Quant au jansénisme qui envahit la congrégation des bénédic­ tins de Saint-Maur nous en parlerons sans ambages. Les jésuites, sous la pression du pouvoir césaricn par­ venu en France à son apogée, ont laissé s’amoindrir leur rôle de milice d'élite du souverain pontife... Péné­ trée. plus qu'il n'est bon, du sentiment de son utilité» la Compagnie en est venue parfois à perdre la notion du juste en usurpant, par des moyens plus ou moins détournes, les domaines de l’ordre monastique. Louis XIV. en haine des jansénistes, proches parents des calvinistes, et si activement mêlés pendant sa minorité, à l’insurrection véritablement républicaine delà Fronde, s’est beaucoup confié aux protagonistes de l’école adverse, qui flattaient de toute façon l’au­ torité absolue du prince. Quoique les deux célèbres confesseurs que leur Compagnie lui fournil, le trèï gallican P. de la Chaise et le P. Le Tellier, meilleur catholique, fussent très différents d'altitude. les jésuites par l'intermédiaire de l'un et de l'autre surent énormément profiler de la bienveillance de leur tout puissant pénitent; il faut admettre que ce ne fut pas toujours pour leur concilier celle des autres religieux. Repue Mabillon, t. n, 1906, p. 23-19. La constatation, faite par un laïque, ne manque pas d'être significa­ tive; elle nous aidera à plaider les circonstances atté­ nuantes, en faveur des mauristes, imbus de jansé­ nisme. Assurément on rencontra parmi eux de fou­ gueux partisans de l’appel contre la bulle, mais l’on n'est pas en droit de dire que ces appelants furent le plus grand nombre, encore moins qu’ils furent enga­ gés dans ccltc voie par leurs supérieurs. Au moment où parut la bulle Unigenitus, en 1713. le supérieur général dom de l’Hoslallerie devait user d’une grande circonspection, n’ignorant pas que la congrégation des mauristes était vue d’un fort mauvais ail par l’entourage Immédiat du pape, et souvent décriée à la cour de France par des adversaires irréductibles. Il ne pouvait ignorer complètement (pic. dans l’audience du 8 juin 1713, le P. Timothée de la Flèche avait remis à Louis XIV. un mémoire qui promettait la publica­ tion de la constitution Unigenitus dans un avenir très rapproché, tout en exprimant des craintes qu elle ne fût pas reçue comme il convenait en France. Un des articles de ce mémoire était ainsi conçu : Γη des moyens les plus efficaces cl les plus prompts d’arrê­ ter le cours d’un si grand mal serait de supprimer la Congrégation de Saint-Maur, que tout le monde sait être la source la plus féconde de l'erreur. Ce coup d au­ torité arrêterait le cours du mal; vous savez depuis longtemps que j'en ai formé le dessein, mais je ne puis réussir, si Sa Majesté n’entre de concert avec moi dans cette bonne oeuvre, · Pas une seule fois, pourtant, l’or­ thodoxie de dom Charles de ΓΙ lostalicrie ne put être soupçonnée au cours des luttes doctrinales qu allait déchaîner la Constitution Cela ne l'empêchait point d'ailleurs, en écrivant A un ami el confident, de lancer quelques pointes contre les jésuites, qui depuis long­ temps déjà étaient sur bien des sujets les adversaires intraitables des bénédictins. Revue Mabillon. t. v. p. 353. 351. Durant tout sou généralat qui dura jus­ qu'en 1720. dom de ΓΙ lostalicrie connu! des difficul­ tés que dom Philippe le Cerf a exposées exactement, encore qu’il soit un janséniste ardent, dans son /fistoire de la Constitution ( nigenitus, en ce qui regarde la Congrégation de Saint-Maur, in-12. Utrecht, 1736. Des châtiments sévères furent infligés par le roi pour briser les premières résistances; dom Jean \ uroqueaux, des Blancs-Manteaux, fut arrêté et empri­ sonné à la Bastille; dom Georges Poulet, gravement compromis, n’attendit pas qu’on vint l’arrêter pour se réfugier dans les Pays-Bas et s’embarquer ensuite pour le Canada. 415 MAI RISTES, INFILTRATIONS JANSÉNISTES \ la suite matériaux nécessaires aux grandes entre­ prises littéraires de la congrégation, ce solitaire demeura toujours calme et doux, le plus actif au tra­ vail. le copiste infatigable, l’érudit au coup d’œil prompt et perspicace, parlant peu, ne se faisant jamais valoir. Il fut toujours l’enfant soumis à l’autorité de l’Église; dom Buinart qui fut, après la mort de dom Michel Germain, le compagnon dévoué de scs dernières années, dit en pariant de la dernière préface écrite par Mabillon pour le t i\’ des Annales bénédictines : « C’est comme le suprême acte de foi de l’écrivain, plus que jamais attaché à l’Église. Ge pieux solitaire, qui avait remué plus de do umcnLs que personne ct avait enseigné â sa génération l’art de distinguer ceux qui étaient vrais de ceux qui n’étaient que des falsifica­ tions. croyait fermement, avec cet instinct supérieur des gens de génie, que c’est grandir la science que de la consacrer à Dieu. > Ce qui entoure sa personne comme d’un reflet de véritable grandeur, c’est la persévérance ct l’ardeur du plus rude travail de l’esprit mises nu service de la défense des idées morales les plus élevées. D’une activité personnelle vraiment prodigieuse qu’il conserva jusqu'à la fin de sa vie, Mabillon m sc fit pas faute de faire appel à la collaboration de ses frères. Il fut l’àme de ce foyer intellectuel qu’était l’abbaye de Saint-Germain el. par son exemple, entre­ tint l'émulai ton chez ses confrères. Dom Estiennot. qui passa des années à Home, fut pour Mabillon un actif pourvoyeur des documents dont celui-ci avait besoin. Entre tous ces travailleurs régnait la plus grande charité quand il s’agissait de se prêter un mutuel concours pour mener à bien une œuvre entreprise D’ordinaire on les voyait associés deux ou trois en­ semble pour un même travail; bien qu’avec des caractères dilïérents et des tendances souvent oppo­ sées, ils mettaient en commun leurs lumières, pré­ parés qu’ils étaient a faire abstraction d’cux-mêiiirt par une sérieuse formation intellectuelle cl le res­ pect de la discipline régulière. 2. L influence, exercée par Mabillon à Sainl(ienmiin-dcs-Prés. va se continuer durant la première moitié du xvm· siècle par les soins de dom Bernard de Montfaucon (1655-1742). Dans ce bénédictin, devenu, à son tour, la gloire de l’érudition française, nous retrouvons un travailleur actif el infatigable, cf. art. Montfaucon, un chef el un maître qui sut découvrir de robustes ouvriers littéraires, les mettre l en valeur, les tenir groupés autour de sa personne 421 MAUBISTES <>!<<; \ N is \TIU.X MU THAVAIL danser groupe qu’on appela, de son vivant. Γ Xwdénüe dts Bernardinu. Maître. Montfaucon le fut par ses qua.ilés de Ira valUeur acharné. Dans un mémoire qu’il rédigeait sur la tin de sa vie, en 1739, il révélait lui même son secret : Je ne dois pas omettre, écrivait il. que Unis ou quatre ans avant de partir pour ΓItalie (c’est-àdire vers 1695). je m’étais fort appliqué A l’hébreu. au syriaque et à l’arabe, et que j’employais plusieurs heures du jour â l’étude de ces langues Je continuais aussi en même temps la lecture des historiens grecs, Hérodote. Thucydide, etc., et des historiens cccléslasliqucs, Eusèbe. Socrate. Sozonicne. etc. J’em· p'nvais treize ou quatorze heures par jom à lire et a écrire. comme j’ai toujours fait Jusqu'à présent. » Maître, il le fut encore pur le don de sc faire aimer. Ucc sa science profonde, son incroyable facilité de travail, il avait beaucoup d’esprit et bcaucup de cour. Aimable, vif. gai. aimant a lire, bon et tendre sous des dehors un peu rudes, il avait tout ce qu’il faut pour réunir les hommes autour de sol. leur Inspirer cr mélange d’affection et de respect qui achève d‘as­ surer leur dévouement ; il savait vite discerner celui â qui il avait affaire ct mesurer sa capacité Scs défauts mêmes étaient de ceux qui attirent au lieu d’éloigner. D’une modestie que rien ne pouvait troubler, que son savoir meme entretenait, parce qu’il en voyait les limites, il aimait à faire briller les autres, fût-ce â scs propres dépens : il affectionnait surtout les jeunes gens et sc mettait â leur disposition avec une inépuisable complaisance. Ce qui acheva de lui donner une place â part dans l’abbaye de Saint-Germain, ce fut son altitude dans les querelles suscitées par la bulle Unigenitus. Dès le debut, il sc montra nettement hostile â toute tenta­ tive de résistance A la cour romaine. Autrefois, à Borne incinc, il avait été le plus chaud défenseur de l’édition bénédictine des œuvres de saint Augustin; mais II ne m· plaisait point aux querelles thcologiquc.s : il avait a la fois un trop grand esprit, un cœur trop droit, pour se laisser prendre aux subtilités jansénistes. Au lieu d'adhérer ά l’appel de la bulle comme beaucoup de se confrères, il accepta purement et simplement les décidons pontificales. Bien plus, il s’efforça de détour­ ner de l’appel ceux qui l'entouraient; n ce point de vue, scs efforts eurent d’heureux résultats et le parti janséniste s’en montra fort Irrité. En 1720 après l’élec­ tion, comme supérieur général, de dom Denys de Sainte-Marthe, qui avait été appelant, Montfaucon, pour rassurer Borne, écrivit au cardinal Paolucci : • Je prends sur moi d'affirmer que le P. de Sainte Marthe fera tout au monde pour sc concilier les bonnes grüm du souverain pontife el s'efforcera d’amener tous les membres de notre congrégation à lui obéir. Et. chose digne de remarque, dans ces agitations, aucun écrit, pas même le plus petit, n’est sorti de notre congrégation où cependant les écrivains ne font pas defaut. Borne garda le si rncc. dom de Sainte Marthe, l’année même où il fut élu. révoqua son appel, em­ ploya tout son crédit à ramener ses religieux il la soumission, Montfaucon l’aida de son mieux. Tout en ό prononçant ainsi pour la bulle, .Montfaucon avait soin de ne s’engager dans aucune polémiqua person nellv; uniquement occupé Λ scs travaux d’érudil, il s’y tenait enfermé à dessein et n’en sortait pas. Il était homme A imposer silence aux imprudents qui eussent voulu Introduire dans les réunions de ses disciples, les discussions irritantes sur les querelles religieuses du moment S’il n’eut pas la piété douce el humble qui s’alitait xi bien chez Mabillon au savoir le plus émi­ nent, .Montfaucon était un ponctuel observateur de sa règle, attentif â sc faire éveiller le matin pour l’assis­ tance a l’office. 422 Dans le groupement des religieux qui se fit autour de lui, on vit des religieux aux caractères fort différents, aux opinions bien tranchées. A la physionomie nettement marquée, allant parfois jusqu’à la bizarre­ rie; vu l’influence du maître, tout cela ne nuisit en rien à l’œuvre de ces travailleurs qui savaient faire abnégation de leurs idées personnelles Ainsi nous apparaissent parmi les principaux : dom Martin Bouquet, travailleur Acharné, capable de mener à bien, A force de patience, les œuvres les plus longues et les plus ardues; janséniste obstiné, appelant et réappclnnt, il ne voulut jamais recevoir la bulle ; doin Jacques Martin offrant avec le précédent le plus complet contraste : ce fut l’un des plus originaux écrivains de l’abbaye, préoccupé des origines de la Irance. cl avec cela hébraisant distingué. Excellent homme et religieux fervent, il sc prononçait avec pas­ sion en faveur de la bulle Unigenitus ct était l’ami des Jésuites; dom Simon Mopinot, entré chez les béné­ dictins plus encore par goût du cloître que par amour de l’élude, était un latiniste distingué; sa préface à la publication de dom Coustant sur les Lettres des papes lit l’admiration des connaisseurs; dom Claude de Vie cl dom Joseph Vaisselle, deux bernardins à la physionomie bien caractérisée, s’illustrèrent par b publication de V Histoire de Languedoc. L’union de ces deux noms nous amène à faire celle fcinarquc, une fuis pour toutes : l'usage chez les bénédictins d’avoir un compagnon d’études, un ami du cœur, un aide dans le travail, devint plus fréquent au cours du xvm· siècle. On se mettait ainsi par petits groupes de deux’ ou de trois ensemble, on poursuivait en commun les mêmes études; souvent meme l’union était si complète que, l’humilité aidant, tout nom propre disparaissait sur le fruit des efforts mis en com­ mun. El cela, nonobstant des idées tout opposées : ainsi dom de Vie et dom Vaisselle avaient un carac­ tère fort dissemblable, le premier habile diplomate, ne s’effrayait pas de la plus rude besogne, lr second pieux et zélé sc tenait en dehors des querelles de l’époque bien qu’il fût ardent janséniste; il se soumit néan­ moins avant de mourir. Dom Charles de la Bue ct dom Vincent Thuillier, tous deux pleins d'entrain, plus jeunes et plus animé* que les autres, apportaient de la gaieté dans le cercle «les bernardins : le premier fut le disciple chéri de Montfaucon. le rival de son maître pour la connais­ sance du grec; le second fut célèbre surtout par la part active qu’il prit aux controverses théologiques du moment; <1 abord appelant janséniste, il changea sous l’intluence de .Montfaucon, révoqua son appel avec éclat cl s’attira la haine du parti. Dom Bernard lui-même, tout grave qu’il fût.applaudissait a l'entrain qu’ils menaient dans la petite société. Dom Guillaume Leseur complétait le très aimable groupe; dom Lobi· neau. l'historien de la Bretagne, était un intraitable érudit, n’aimant que le travail et dans le travail la vénté historique : à l’abbaye, un l'avait surnomme le I7rc s^rupuleuXt pan e que rien n’avait pu le décider A joindre à son ouvrage un mémoire tendant à réta­ blir l’existence d'un fabuleux roi de Bretagne. Conan Mériadec. dont les Buhan prétendaient tirer leur ori­ gine. On ne peut que mentionner ici rapidement, parmi les autre Bernardins, dom Pierre Guarin, qui rédigea deux grammaires hébraïques el un dictionnaire hébreu-latin; dom Joseph Doussot, actif el modeste collaborateur de Montfaucon; dom l-’élix llodin. contl· nualcut du Galliu Christiana; le vieux dom Marlène, étonnant de travail jusque dans la plus extreme vit illesse, avec doin l ’rsin Durand son compagnon, janséniste avoué; dom Maur Dantine ct doin Prudent Muran, deux érudits de gland talent, également 423 MAURISTES, TRW AUX jansénistes; dom Louis La Taste, le plus redoutable adversaire du parti. Celle reunion de bénédictins * inspirait toujours de l'exemple des devanciers pour k goût ct la passion même de l’érudition; cependant, au vvni· siède, la liberté d’esprit était devenue plus grande, 1rs querelles religieuses jetaient parmi ces savants la division qui, à la longue, leur deviendrait funeste. Jusqu’il la tin de sa vie, Mont faucon demeura le centre de la docte Académie et maintint la cohésion de ses cléments sa réputation incontestée de grand savant, <1 homme d’esprit, d’excellent religieux, le pinçait au-dessus des querelles sans cesse renais­ santes du jansénisme; les tenants des anciennes tra­ ditions bénédictines continuèrent à sc grouper autour de lui De nouveaux visages vinrent remplacer les disparus les uns, comme Doussot, Le Maître, Eavcrollcs étaient les modestes coopérateurs de dom Ber­ nard, les autres continuaient les grandes entreprises littéraires de la congrégation ou cherchaient â ouvrir des voles mm velles à l'érudition française. Dans cette dernière catégorie sc placent un Jean Bavcrdy, le plus habile homme de la congrégation pour déchiffrer cl collationner les manuscrits; un dom Joseph CafflaüX, préparant pendant de longues années un ouvrage sur les généalogies des vieilles familles françaises, un dom Jean Dm in. doux et aimable, a l’esprit si orné et si juste que plusieurs de nos pères le consul­ taient ct lui donnaient même leurs ouvrages à exami­ ner avant de les envoyer à l’impression », est-il dit, de lui dans le .Wcro/of/r de Saint-Germain-des-Prés. Bibliothèque Nationale, fonds français, 16 861, fol. 187. Le bénédictin a composé lui même plusieurs ouvrages auxquels, par humilité, il n’a point voulu mettre son nom. Il a travaillé à la collection des Conciles de France, dont il y avait près de six volumes à mettre au jour quand on le chargea de la bibliothèque après la mort de dom Lcmeraull 11 aimait tellement l'étude qu’on ne le trouvait jamais sans un livre a la main. Nous serions entraînés bien loin si nous voulions parler ici des travaux de dom Grenier sur la Picardie, de Guillaume du Plessis sur la ville cl les évêques de Meaux, de dom Tassln el dom Touslaln sur la diplo­ matique. IV. Iksvacx ois mai nisu s. las mauristes, au point de départ de leurs travaux, ne semblent pas avoir eu un plan aussi vaste (pie celui qui fut réalisé par eux dans la suite L’objet primitif fut rie faire connaître les grandeurs passées de 1 ordre bénédictin, ce qui nous a valu la publication des \cta Sanctorum ordinis sancti bene­ dicti (1668-1701), conçue par Luc d’Achéry, dirigée par Mabillon. continuée par Buinart. Elle s’arrête au xir siècle : la Mlitc en manuscrit est à la Bibliothèque nationale, fonds «le Saint -Germain Tout y est â louer, écrit A. Mollnler, Les sources de l'histoire de France : Introduction générale, n. 233. la correction des textes, l’excellence des notes, l’ampleur ct la science des savantes dissertations; rarement la critique de Mabil Ion ct de scs collaborateurs a été en défaut. A côté de celte œuvre monumentale, il y a les Annales ordinis sancti benedicti, excellente histoire critique de I institut bénédictin; des publications de textes comme les Vetera analecta, les Itinera d’Italie et «l’Allemagne; les Acta martyrum stneera de T. Bui­ nart. recueil des textes hagiographiques ‘le la primi­ tive Lghsc Vint ensuite la grande entreprise des éditions pntristiques. Comme nous l’avons fait remarquer dans I aperçu historique, l’élan, dans cette direction, fut donné principalement par dom Vincent Marsolle, quatrième supérieur général de la congrégation; dési­ reux d’occuper utilement scs religieux, il voulut leur 42 'i faire réviser les ouvrages des Pères de I Eglise, il favo­ risa l’édition rcémont «les répétitions de noms, car beaucoup de nos num i tes ont pr«xluit des œuvres dans ces «liver^ s branches cl l'on en trouve plusieurs groupés autour d'une même œuvre sous ht direction d'un chef; on n’en verra «pie mieux de quelle activité étalent capables «es ouvriers. 1* Rcrilure sainte. L'œuvre scripturaire sent i exposée plus sommairement, ayant sa place au Die· 425 Μ \( BIST ES, ΤΒΑ\ \UX (ionnatre de la Bible. — Dom .1. \n»arl (1723 1790), cf. Ikrlièrc-W ilhvlm. p 16 ct Dictionnaire dr ta Bible, t i. col. 656 : Expositio in canticum canticorum Sato mo/iB, ln-12, Paris. 1771. Doni Er. Aubert (1619 1679 ou 1081), ci. Berlivrc Wilhelm, p. 19, avait rom mencé un Commentaire sur toute Γ Ecritun sainte tiré principalement des œuvres de saint Augustin; par obéissance il abandonna h» lecture de ce saint doc leur cl son travail. Dom M. Danlinc (1688 1716), rf. BcrlièrcWiihclin, p. 116; une notice dans Vigou­ reux, Dictionnaire dr tu Bible, t, n, col. 167. Les psaumes traduits sur l'hébreu avec des notes, Paris, 1739, 3* édit. 1710 (parurent «I nbord sous l’anony­ mat) Dom Th. Dufour (16131617), cf. BcrlièreWilhelm, p. 185 : Lingua· hebraicir opus grammaticum (um hortulo sacrarum radicum A credit exercitatio rabbtnlcaad Eetionem sine punctis, cum opusculo de arcanis, Hplirhqiic mystici* hebneorum, Paris, 1612; celte grammaire fut estimée des savants et eut plusieurs éditions. D’après Tassln, p. 31, il composa aussi une Paraphrase sur le cantique des contiguës; un Essai de (ommentuire sur tes psaumes. Il avait adhéré au projet d’une reedition de la Polyglotte de M. Lejay, mais y renonça parce qü’on nc voulut pas accepter scs vues mr In préparation. Dom P. Guarln (1678-1729), cf. Bcr.léie-Wilhelm, p. 269, parfait grammairien, entreprit de publier : Grammatica h'braica, ex optimis qua? hucusque prodierunt collecta, ac in usum monacho­ rum 0. S. B. t Congé. S. Mauri potissimum elaborata, Paris. 1717. el 2 m-1 1721; Lexicon hebraicum et (hMuhbiblicum, 2 in-1% Paris, 1716; son travail va de λ à m Indus. Les sept lettres suivantes sont de dom Nie. Le Tournois (1676-17 11 ) ; les deux dernières de dom l’h. (iirardel (1718-1751). La préface est de dom J. Martin qui fit l’éloge de P. Gunrin. Ce dernier pro­ jetait encore de publier le texte hébreu de la Bible rn face duquel un religieux de Saint-Germain aurait placé la version des Septante. Dom Bob. Guénird (1811-1715), cf. Beriière-Wilhelm. p. 270. a publié L'abrégé de la sainte Bible, en forme de questions ct d* rtpotues familières, tin de différents auteurs, 2 in 12. Rouen 1707 : l’ouvrage a eu plusieurs éditions de 1711 a 1730, dont une en latin publiée à Anvers, Associé a dom Delfau pour Ledit Ion des œuvres de saint Aiijtuslin, il trouva le texte de VDpus imperfectum contre Julien. Ces deux père·, ayant été soupçonnés d'avoir composé le livre intitulé : L'abbè comme ndatatre. furent séparés et exilés de Saint-Germain. Dom I. Martianay (1617-1717). Did. BtbL. t. iv. col. 827, rl cl de^us, col. LSI, a divers traités sur PEcritnre uinle : Di la connaissance et de ta vérité de TÉcriture mainte, I in 12. Paris. 1691; Continuation du premier traité, solution des difficultés, Paris, 1699; Suite des entretiens du traité... second traité du canon des livres de la uifnte Écriture depuis leur première publication jusqu'au concile de Trente. Paris, 1703; Traité métho­ dique ou manière d'expliquer Γ Écriture par le moyen de troll ryntaxen, propre, figurée, harmonique, Paris, 1701; Harmonie analytique de plusieurs sens cachés et rap­ ports inconnus de ΓΛ. et du A Testament, avec une explication littérale de quelques psaumes, le plan d une nundlr edition de la Bible latine. Pari*., 1708; Essais de traduction, ou remarques sur les traductions franço/jw» du X T., Paris, 1709; Le Nouveau testament dt \ -S. J.-C trad, en français sur la Vulgate, Paris, 1712. Truitt des vanités du siècle, trad, de S. Jérôme, •Ht de ton commentaire sur l'Ecclésiaste, Paris. 1715; Méthode sacrée /tour apprendre el expliquer T Écriture, Paris, 1716; Psautier en trois colonnes, selon la Vul­ gate, Bruxelles, 1716. De pus, comme, éditeur des œuvres de saint Jérôme, d a donne Défense du texte hébreu et de la chronologie de la Vulgate, contre te livre de T Antiquité des temps rétablie, Paris, 1689; Conti­ 4 2G nuation tir la défense ... Paris, 1693; Démarques sur /« vemion italique tir Γévangile dr saint Matthieu qu'on a découverte dans de fort un iens manuscrits, Parb, 1695; ce* remarques font siiih ή la Vulgata antiqua latina et Hala nersio euangelii see. Matlhirum. e vetustissimis erutu monumenti*. Paris, 1695, Dom J. Mar (* 1702). Bobert, p. 60, signale comme étant delui, Psautier suivant l'ordre des pueaurnes traduit seton l'hébraïque et la Vulgate, illustré tur chaque pseaumr d'un clair, docte et relevé sommaire... ms. de la BibL de Tours. Dom Jacq. Martin (1681-1751), cf. cidessus, col. 217. Lta explications de plusieurs textes difficiles de TÉcrilure sainte, 2 in-1% Paris, ne purent être mises en vente Λ cause de leurs bizarreries. Cependant le Journal de Tréooux compte ce redgieux parmi les plus illustres écrivains de la congrégation de Saint-Maur. — Dom J. Mège ( 1625-1691 ) a publié ; Le psautier général ou les pseaumes de la confession traduits en français, Toulouse, 1671; Explication ou paraphrase des pseaumrs de David tirée des saints Pères ct des interprètes, Paris, s. d. — Dom de Montfaucon (1655-1711). a sur l’Écriture sainte : La vérité de l'histoire de Judith, Paris. 1690 cl 1692; IIexapto­ rum qua supersunt (hebr. grec tat.) ex ms. ct ex libris editis eruit ct nolis illustravit, B. de Montfaucon Accedunt opuscula quo dam anecdota. 2 in-fol., Paris, 1713. — Dom J. (». Morillon (1633-1691) est auteur de Paraphrases sur le livre de Job. en vers français, Paris, 1668, et Tours. 1679. sur TEcctésia^te, Paris. 1670; sur Tobie, Orléans, 1674, ct Paris. 1675; son poème. Saint Joseph ou l'esclave fidèle, lours 1679, fut supprimé à cause de quelques passages trop libres. Dom P. Snbbathicr ( 1682-1712). Son œuvre capi­ tale a pour litre : Bibitorum sacrorum versio retus italien ct ctriera- qua cumque m codd m^s. et anti quo­ rum libris reperiri potuerunt, 3 in fol.. Brims, 1713; elle ne fut imprimée qu’après sa mort Dom Clémencct, qui en rédigea la préface, y fait un bel éloge de l’auteur ct le présente comme un parfait religieux. \ux références données sur ces religieux, on peut ajouter E. Mangenol : t es travaux des bénédictins de Saint-Maur. de Saint-Vanne et de Saint-Bgdulphe, sur 1rs anciennes versions latines de la Bible. Amiens, 1889. 2e Patrotogie. C’est ici particulièrement que les mauristes ont fait éclater leur supériorité. Dom Luc d’Achéry (1609-1685). Avant lui les œuvres de Lanfranc n’avnienl jamais été imprimées; il les copia, les recueillit, en donna une édition avec notes et observations, table generale sous ce litre : B. I.anfrunci Cantuarienstis archiepiscopi et Anglin· primatis, O. S B., opera omnia qua- reperiri potuerunt. m fol., Paris, 1618; Venise, 1715; Suri. d’Achéry, cl. Berlivre-W jlhelm, p. 2-8. et ici l. i. col 310. - Dom A. Benugendre (1628-1708), ci. Bcrlierv-Wilhvlin. p. 32: Ven. Ilildcbrrli, primo Cenomanensis episcopi, deinde Turonmsis archiepiscopi opera, tam edita quam inrdita. Accesserunt Murbodt Bedonensis episcopi opus­ cula, in fol.. Paris, 1708; dans une préface pleine de candeur, l’éditeur déclare que ses notes ont été revues par dom Bené Massucl il est pa Ucullèremciit digne d’éloges pour avoir entrepris ce travail dans sa vieillesse. A l’occasion de quelques passages d’Hildeherl assez mal entendus, il sc declare ouver­ tement contre le jansénisme. — Dom Ί h. Blampin (1610-1710), cf. Bcrliirc Wllhr’m. p. 15. ct ici l. n. col. 903. \vant lui, dom I Delfau eut la direction de l’édition des œuvres de saint Augustin, mais comme on lui attribua le livre : L'abbt cammendatairc, il en fut retiré en 1675 el exile ù Londcvcnec. Ce fut donc dom Blampin qui lui succéda el avec l’aide des reli­ gieux que nous allons nommer publia 5. Aurelii Augustini opera emendata studio monachorum O. S. B., congregationis S Mauri. Il t. en 8 in fol., Paris, 1681· 427 MAI RISTES, THAN AUX 1700. Les volumes parurent successivement dans l’ordre suivant tout d’abord en Î681. le t. iv. puis en 1683» le t. v, en 1685» les I. vi el vit, en 1687. les t. i rt n, en 1688, les L vin ct ix, en 1690, le t. x et en 1700» le t. xi. En 1689 on réimprima les lu ct n sous la date de 1679: mais A l’insu de dom Blampin on y laissa beaucoup de fautes. Cette édition de 1689 se reconnaît ù l’épître dédicatofre, t. i. Au t. x. dans plusieurs exemplaires sc trouve l’analyse du livre de la Correction rt dr la Grace d'Arnaud, pièce qui fut supprimée par ordre de M. de llarlay. Les éditions subséquentes furent nombreuses. A signaler celle d'Anvers de 1700-1701, 12 tomes en 0 in-fol. : elle contient au l. x l’analyse d’Arnaud et un Appentis AuffUsttniana; celles de Venise, 1729. 1735. et 18331862 sont une réimpression de la première édition de Paris; celle de Bassano, en 1807 a 18 vol. in-K Dans la Collectio SS. Ecclesiae Patrum, Pans, 1836, on compte 13 vol. in-8» En 1836-1839, l'éditeur baume donna avec la collaboration des bénédictins de Solesmcs VEditio Parisina altera, emendata rt aucta, lit. en 13 in-8·; Aligne dans sa Patrologic latine, en 1811, a donné 10 vol. in-t·. Les collaborateurs de dom Blampin furent dom P. Constant (1651-1721 ), qui fut chargé des tables ct dom G. Guesnié (1647-1722). Ce dernier est fauteur de la table générale des ouvrages de saint Augustin; dom Constant après avoir tout relu, ajouta beaucoup de choses qui avalent clé omises dans les tables particulières, ct fit insérer la table des sermons faussement attribués au saint docteur. Dom H. Vaillant (1619-1678) de concert avec dom .L Du l'rische (1611-1693), avait fait la traduction latine de lu vie de saint Augustin qui fut placée au t. xi. .1. Alabillon composa en 1700 la préface générale pour laquelle il s’attira de vifs reproches, parce qu’ayant ménagé les ennemis de la doctrine de saint Augustin, il mécontenta scs plus zé’és défenseurs. Voir art. Ai a ni i.r.ox.Dom Nie. Coysol (1726). prit soin de l’impression ct se donna la peine de corriger les épreuves. — Dom Coudant (1651-1721). cf. Berlière-W ilbelin. p. 1 12. a édité les œuvres de saint Hilaire de Poitiers, précédées d'une vie d'Hihiirc d’apres scs écrits ct d’anciens monuments, puis de la vie du suint par Venance For­ tunat : S. Hilarii Picluidensis opéra studio monachorum O.S. 7/.,in-fol., Paris. 1693. Cclteédilion fut considérée comme l'une des meilleures de celles données par les bénédictins. Dom Constant eut a défendre son œuvre; d'où ses V indicite mss. codd. a P. P. Barth. Germon impugnatorum, cum appendice in (pio S. Hilarii qui­ dam loci ab anonymo obscurati d depravati illustran­ tur... Paris. 1706. et Vindicia Det. codd. confirmatic, in quibus plures Patrum atque conciliorum illustrantur loci..., Paris. 1715. Dom AL Didier (1666-1716). apris avoir enseigné la théologie, entreprit une nou­ velle édition de Tertullien : l’affaire n’aboutit pas. Plusieurs autres bénédictins s’y employèrent, dom Mopinol. dom L-1L Malinghen. dom Duret, dom P Henri la difliculté était de réunir les manuscrits. — Dom Du Frische (1611-1693). cf. Berlièrc-Wilhelm, p 185, de concert avec dom Le Nmirry, travailla a l’édition des œuvres de saint Ambroise : .S’. Ambrosii Mediolanensis episcopi opera ad manuscriptos codices vatic anas, gdlicanos, brlgicas, necnon ad editiones veteres emendata slud, et labore monachorum O. S. B., e congregatione S Mauri, 2 in fol.. Paris. 1686-1690. Dupin l’a jugée correcte. I tic réédition préparée par dom Le Nourry el dom L Carré passa ensuite ù dom I Lemer.iull qui fit imprimer le premier volume, ct mourut en 1756. Dont J. Garct (1627-1691), cf. Berbère-Wilhelm. p. 236. a édile Cnssiodore : Magni Aurelii Cassiodori senatoris opera omnia in ll tomos distributa, ad fidem mss. cod. emendata et unda cum indicibus, 2 in-fol., Paris et Rouen, 1679. —Dom 428 J. Garnier (1670-1725). cf. Bcrlicre-Wilhelm.p.237.(ut chargé de donner une nouvelle édition des œuvres de saint Basile; aidé île dom Favcrolles (1652-1721) il publia à la suite d’une ample préface : S. Basilii opera omnia qur exstant, vel quit* ejus nomine circumferuntur, gr. et lat. op. ct studio doni J. Garnier, 1730 d P. Ma­ ran,*3 in-fol. 1721-1730; dum Maran qui a édité le 3* volume a cru devoir refaire en entier la traduction des lettres. Dom G. Gcrberon (1628-1711), cf. Ber­ bère-Wilhelm, p. 215 et ici, t vi, cul. 1290, ardent cl fougueux janséniste, a édité S. \nsrlrni opera omnia necnon Eadmeri, monachi cantuariensis historia... d alia opuscula, in-fol., Paris, 1675; celte édition est loin d’etre parfaite; Aligne, P. !... t. ci.vnicux. l’a reproduite avec beaucoup de fautes. Dom F. Lou- ' vard (1661-1739), cf. Berlicre-A\ ilhehn, p. 407 cl ici, L IX, col. 968, publia Prospectus nome editionis S Grc· gorii .Xazianzeru, Paris, 1708; son manuscrit, pour les œuvres du saint docteur» fut remis ù dom Alaran, qui ne put mener l’entreprise a bon terme; dom Clémen­ ce! (ΐ 1778) édita seulement le premier volume, som sur le* grandes persét iitions ■ta huit premiers siècles de l ’fig!ise pour prémunir fr* |idHa contre la séduction ct la violence des novateurs, 21η·12. La Haye, 1733 ; De l’autorih des miracles dans IÉglise, Paris, s. d. ; ) : La me de sainte Etiphrostne. V. M., patronne de Tabbnqc de Saint-J can de Rcaulicu les Compïègne tirée des anciens auteurs et trad, en vrr* français, Paris, 1619; La vie de uiint Valéry, en vers latins ct français, Paris, 1659; l.a vie de sainte Marquerfie en vers fran­ çais Paris, 1669. Dom L Bugnol tt 1673) : Sacra elogia sanctorum IL S R versibus redacta, Paris, 1663. Dom !r. Chaz.nl (t 1729) : Office de ta translation et de I Illation de S. Renaît, s. I. n. d . Heures à l'usage de la congrégation de l'Enfonce de Jésus, s I. n d Dom A. Loblneau (f 1727) : Histoire ou \ ie des saints de llretagne et de personnes d'une éminente piété de cette province avec une addition à T Histoire de Rretagne, m-ful Bennes, 1723 et 17’23. rééditée par M. Très toux, 5 in-8·, Paris, 1836-1838. Dom li. Ménard (t 1641) : Martyrologium sanctorum O. S. R. duobus Vi2 observationum libris illustratum, in quibus continentur mullorum sanctorum viter nunquam hactenas edite et priectara alia antiquitatb monumenta, Paris, 1629; J)f unico Dionysio Areopagita Athenarum et Parisiorum episcopo, adversus J l.aunoy discussionem miUitiamv rcsporiMonis diatriba, Paris, 1613. Dom G. Millet (t 1617) : Js trésor sacré, on Inventaire des saintes reliques rt autre* précieux joyaux de l'église et du trésor de Tabbaye de Sainf-Denys en France, Paris, 1038; Vindicahr Eeclestir Gallicantr de suo \reopagita Dionysio gloria, Paris, 1638; Ad dissertationem nuper evulgatam de duobus Dionysiis responsio. Paris, 1612. Dom l·'. Ponuncraye (t 1687) : La vie et tes miracles dr .S’. Romain, archevêque de Rouen, avec un discours de Tanciennr procession du corps sacré faite fous les ans en l'église de Saint-Godard, Bouen 1652. Dom T. Bmnart (f 1709): 3 cta martyrum primorum sincera.., m-1”, Paris. 1689; traduit en français par Drouet de Maupcrtuy sous ce titre véritables actes des mar­ tyrs, 2 in-8 . et 2 in-12, Paris, 1708; Historia persecu­ tionis vandalicir. in It part, distincta, in-8", Paris, 1694. Dom 11 \ aillant (t 1678) : tn nova transla­ tione corporis S. Itencdicti apud Floriarum epinicium, Paris, 1663; l'asti sacri. , Paris, 1671. Dom G. Vi­ dal (t 1760) : Lettres critiques... sur la vérification des prétendues reliques de S. Germain d'Auxerre,s !.. 1702. Dom G. Viole (t 1669) : l.a vie de sainte Reine, V. M avec son office ct un catalogue des reliques de l'abbaye dr Flavigny, Paris, 1619; La vie et les miracles de saint Germain, évégur d'Auxerre, aire un catalogue des hommes illustres de la ville et du diocèse, Paris, 1656. — Anger, /λ dépendances de SaintGermiUt-des-Prés, 3 ln-8·. Pans, 190t>-1909; t*. Bcrtl^re. Lzj Biiii.io<;n\i*iin rarmpondaith liltérams des bénédictins de Saint-Maur: Lettres médites des bénédictins de Saint Maur, dans Revue bénédictine, 1889, t. m, p. 512. 1907, t. xxiv, p. 115; .1. Bvsse, O. S. B., Iss fondateurs dt la congn gallon de SaintMaur, dans Revue des sciences ecclésiastiques, 1902. t. n, p. 111,230, 552; Dom Beau nier. Recueil historique det archetdchés, éi^éches, abbayes et prieurés de France, dans Archiver dr la France monastique, I. n , IJgugé· 1906; lù dr Broglie, Mabillon et la Société de Tabbaye de Saint-Grrmain-drsPrés, 2 In-8·, Paris, 1888; du même, Rernard de Montfaucon et les Rernurdlns ( 17J*-17ÎO}, 2 In-8 , Paris, 1891; Chnvan de Malan, Ribhothèque des écrivains de la ronqrcgation de Saint-Maur, Le Mans, 1881 ; \ Dantter, Rap­ port sur la corrcs/tondance inedite des bénédictin* de SaintMaur, l*aris, 1857; A. de la Bordcric. Cornspondance hittorique des bénédictins bretons, Paris. 1880; th. «le lui ma. Ribliuthèque des etrivains de la congrégation dr Saint-Maur. Paris, 1882; l'rançols, O S. B., RibliothCque generale de* écrivains de Contre de saint Renaît, I in-1 , Bouillon. 1777; Duret, Catalogue des livres composés par tes religieux de Saint-Germutn-drs-Pris ct auteur* de la congrégation de Saint-Maur. dans Bouillart, Hisloirr de-Tabbaye royale de Tiaint-Germain. Paris, 1721; E. (îigas. I.ettrrsdc* bénédictins dr la congrégation de Saint- Maur (lfiil-171 i). 2 in-8 . i op< nhiiguc. 1892. 1893; llehot. Histoire de* ordres reli­ gieux rt militaires, Paris, 1792. t. m. p. 288; B Kukula. Du Mauritur Ausgabc dr* Iugu.xtinii*, \ icnne. 1890-1898, Le < · ri do la Viéslllc, Ribliolhrqur historique et critique des auteurs etc la congre galion de Saint- Maur, Di Haye, 1726; Le t’ointe, l'histoire littéraire dt la France, pur dom Rivet. ··!< , dims Revue Μο/ί/Λή. Γ“Η>, l. il, p 210 ’ t 1907» I m. p. 22 sq.. 13 I sq.; Mnctùirthx, 7 ht lives o/ the principal irriter* <>/ the nmgrrgation uf Saint- Maur, l.ondrv-, 1868; IC. Mnngriiot, Lis travail c dt > bcm du tin* dr Saint- Maur, de Saint- \ unnr el Saliit-Hydiitphc *ur tt * ancirnnt* ih rsions dr la Rible, \mlcn>, 1883; E Mnrtêne, la vit dr* justes, publiée par dom lleurtelu/r. dans \nhiv·* de la I nmct monastiqm ,t \ xmi-x x\in. x \\. I iguge. 1921-1926; Merc er. iiIiIh· de Saint-Leger. Remarque* criliqtns *ur la biblio­ thèque generale th* écriiKiins de l'ordre de Sumt-Rf noit... adressées aux rédacteur* de ΓEsprit des journaux et insé­ rées dan* et journal, octobre rl novembre 1778; B. Pez. Riblittlheca bcncdiclino-inuiiriana, \ugsbourg, 1716; Porcr (abbé). Histoire dt Tabbagr du Rtc. 2 in-8 , Evrvux, 1901; Revue Mabillon, publice par dom Bcase, rie , nnmx-s 1905 ί'ι.Ί MA U RIST ES — MAI ROPOIS rl «q ; l . Ilnbert. Supplement d Vhistoirc littéraire dr la (vnyrtgalfon dr Saint-Maur, Pnrh, 1881; Γ. Housmmiu, />ι·η Gregoire Tarrisst, premier supérieur général dr la eongregation dr Saint-Maur, Part*, 1921; A. Slcard, l.rs élu­ da claniques avant la Ré^diition, Paris 1887; II. Stein, /.<· prrmirr ii/p?nrur général dr la congrégation dr Saint-Maur, dons ΛγγΛρπ dr la France monastique, t. v, l.lgugé. 1908; Ta* llabique des canons. Leur nombre est considérable cl ils sont encore presque tous inédits. A quelques exceptions près, ils sc rapportent aux fêtes liturgiques. Quelques-uns ont passé dans les livres liturgiques de l’Église grecque. Signalons le canon en l'honneur de l'ange gardien, dans le Grand Horologe; le canon en l'honneur des trois hié­ rarques, dans les Menées, au 30 janvier, l’n autre canon en l'honneur des mêmes saints a été publié par les Bollandistes dans le t n de juin des Ada Sanctorum. Voir ces deux canons sur les trois hiérarques dans P. G., t. xxix. col. 355 sq. La seule bibliothèque de Vienne, codd. theolog. greec, 290 et J09, contient 28 canons paraclétlques cn l'honneur de NoireSeigneur; 67 canons en l’honneur de la sainte Vierge, Il canons en l’honneur de saint Jean-Baptiste. Pitra, Hymnographie de T Église greéque, p. 83. en signale 8 en l'honneur de saint Pierre, et Barth 8 autres sur saint Joseph l’Hymnographc Cf. J. Drfisekc, for cit., p. 163-165. L’inventaire complet dc ces pièces dans les sources manuscrites est encore loin d’être dressé. Les canons de Jean mériteraient de voir le jour, non seule­ ment pour leur intérêt littéraire, liturgique et doctri­ nal. mais aussi pour les renseignements historiques qu'on pourrait \ puiser, attendu que plusieurs se rapportent aux événements politiques cl religieux ainsi qu’aux personnages célèbres de son temps, lai perte de la Chroniqu· qu'il avait commencée serait ainsi cn partie compensée. 3· I.es lettres de notre auteur publiées dans le recueil de Lagarde sont au nombre dc 77. Leur valeur litté­ raire et historique n'est pas médiocre. Elles nous ren­ seignent . en particulier, sur quelques épisodes de la vie ct sur le caractère dc leur auteur. I4 Enfin Jean .Mauropous a laissé une pièce hagio­ graphique ; la Vie de saint Dorothée le Jeune, son contemporain, fondateur du monastère dc Ixluhokonmn, dans le Pont. Publiée d’abord par les Bollan distes dans le t.i de juin des Acta Sanctorum, p. 591 sq.. reproduite dans /< G.. I. cxx. col. 1051-1074, elle a été rééditée par de Lagarde d’après le Vatic, gr.rr 676. En 1881. Papadopoulos Kéramcus a publié sous le nom de Jean Mauropous, dans la Μαυρογορδάτειος βιβλιοθήκη, p. 38-15. un panégyrique du saint moine Baras ou \ aras, fondateur du monastère de Pci ru» a Constantinople, έγκώμιον είς τόν όσιον καί Οεόφορον πατέρα ημών Βάραν. Mais il ne semble pas que celte attribution puisse être maintenue, s’il csl vrai, comme l’alHnnc ticlzcr. dans la Zeitschrift /ûr udssensch. Théologie, t. x\ix, p. 59 sq.. que le monas­ tère cn question ne fut fondé que sous Alexis Comuène (1081-1118). U faudra songer ù Jean, métropo­ lite d'Euchanela, en Thrace, qui vivait justement sur la lin du xr siècle. I Eoirtnx nus ο t \ ki s. L'édition la meilleure ct In plus complète des œuvres de Jean Mauropous est celle de Paul de Ijignnle : Jo/in/im* Kuchaiturum mdropoltlir, qunr in πη/icc Vnliruno gr 57t> su/tenunt.,.., Johannes ihdtiQ, S. J., descripsit. Paulux dr Lagarde edidit, Gœttingiic, 1882, p. 1*288. Elle poiut d'abord dans !<"» .t bhandlungcn der Μ \ (J ROPÜl S .MWIML DE CHRYSOPOLIS (SAINT) Gottingir Gcvlbchafl, hist- pbil. Ctasie, 1881. t. xxvni, p. 1-288, Comme le titre l’indique, elle avait été préparée j*ar le jésuite Jean Bollig. Voir sur celte édition les cri­ tiques de S. Lnmbro*, Deutsche Littcralur-Z.eitung, 1883. t iv, p. 737-739; celles de K. .1. Neumann, Thrologische Littrr-Zetl., 1886, p. 565 sq.. celles de \V. Fischer, Stndien sur byzontinischcn Geschichte des XL Jahrhundtrts. Pro­ gram. n· 19.', des Konigt. Gymnasiums su Plauen, celles de V. Vassilievsktl, Journal du Ministère de ΓInstruction publique, Sflint-l’étcniboiiig. 1882. t. ccxxu, p. 388-100; Matthieu Bust. Joannts nutropolitani Luchaitcnsis versus iambici, Eton. 1610, et /*. G., t. exx, col. 1119-1200; Acta Sanctarum Junit, 1.1, p. 593 sq., cl P. G., t. cxx. col. 10511071; Λ, Italien ni, Sylhge monum. de immacuL concept. R. Maria Virginis, Borne. 1851. t. n, p. 528 sq., et P. (L, t. cxx, col. 1075-111 L II. Travaux. Michel Pscllos, Panégyrique de Jean Mauropous. éd. .1. Sathns. M^xcnrmtr. ÿtô/toO/.xr, t. v. 1876, p. I 12-167; l'abridus. Hibliothcca grrrea, édit. Mariés, I. un, p. 627-637; P, Uinibcciiis. Conimcnlarii dt biblinth. Vindobon., t. v (éd. Kollar), p. 66 sq.. 560 sq.; G. Droves. Johannes Mattrapas, Hingraphischr Sludic, dans Slltnnien ans Maria-Laach, t. XXVI, 1881, p. 150-170, In meilleure notice biographique avec celle de J, Drascke, Johannes Mauropus, dans In dyzantinlsche Zeitschrift, I. n. 1893, p. 161-193; Knnnlmclicr. Geschichte der byzantintschcn Literalnr, 2' édit.» Munich, 1897, p. 171-172, 7-10-711; N. Skabalanovitch, /xi science byzantine et les écoles au V/· siècle (en russe), dans In Inclure chrétienne, t. i, 1881, parle des lettres de Jean Mauropous; Xrlbur Berndt, Joannes Mauropus, Gcdtdilc aiisgewahlt und mrlrisch ubcrsctzl, Plauen, 1887 (traduction Allemande de quelques poésies de .Iran Mauropous. choisies dans le recueil dr Paul de Igigardr); E. Ijuncrnnd, La fête des trois hiérarques dans l'iïghse grecque, dans le Dessarione, t. iv, 1898, p. 161176; l’itra, llqninugraphit de Γftglhe grecque, p. 61 sq.; C. Emrreau, llyrnnugrapht byzantin!, dans 1rs Échos «ΓOrient, 1921, t. xxiît, p. 107-198. Jean Mauropous n été canonisé au moins par son neveu Théodore, cublculairc ct notaire Impôt In), qui a compose tout un olllcc ou akulouthie nsec canon, contenu dans le Palat, grirc. I3S (de 1299), fol. 211 v«-216 s-. libri sex, 6 vol. in-12. Home, 1676-1679. qui recou­ vrent une bonne partie de la théologie : Dieu, un cl trine (I. ι-m); fondements de la morale (I. iv); grâce et mérite (t. v); vertus théologales (l. vi). Quelque* années plus tard il reprenait son œuvre sous une forme un peu dillerenle : Opus theologicum in tres tomos distributum, in quo pro ciputt totius theologitr capita accurate pertractantur, qui parut après la mort de l’auteur. 3 Vol. in-fol.. Rome, 1687; t. 1. surtout relatif â la vie divine; L n. fondement de la morale, vertus théologales, justice; t. m, incarnation, sacrements en général cl sacrement de pénitence. Sylvestre Maur peut compter comme un des bons représentants de la théologie classique de la Compagnie au xvn* siècle; s’il est moins connu, et aussi moins original, que Gré­ goire de Valencia et que Jean de Lugo, il n’en reste pas moins un auteur fort estimable. Il y a une notice importante sur Sylvestre Maur en tète «lu t. i «le ropus theologicum; en voir un court résumé en tète de l’édit ion de 1885 Aristotelis opera; Soinincrx ogcl. liibliotluqur dr la Compagnie de Jésus, t. v, col. 765-769; Hurler, Xouicnelalor, 3' édit., t.iv, col. 311. É. Amann. MAXENCE Joan, l’un des moines scythes, voir Scy lues (moines). 1. MAXIME BERTANI de Valence en Pié­ mont, frère mineur capucin de la province de Milan, vivaildans la première moitié du xvm· siècle. Par un sort commun â plusieurs de ses confrères qui s’em­ ployèrent à écrire les Anrudes de leur ordre, il n’a trouvé personne pour s’occuper de sa mémoire. On rapporte seulement qu'il fut un prédicateur de mérite, cl sa mort csl mentionnée au nécrologe de la province â la date du 3d'Aristote a été réimprimé récemment par les soins puccinl dtlla prooinda Milaiifsr, C.rênic, 1898; \rcn)hgio rie F Ehrle. avec l’aide de plusieurs collaborateurs, ddla pnudncia dt S. Garto in Lombardia, Mihm, 1910, I vol. in-1", Paris. 1885-1886, t. i : Logique, Rhéto­ P. ÉuouAiiD d’Alençon. rique, Poétique; t. n : Ethique, Politique, Écono­ 2. MAXIME DE CHRYSOPOLIS «ni mique; t. m · Phy lque; t. iv : Traité De anima et MAXIME LE CONFESSEUR (SAINT). Métaphysique. Ia> récents éditeurs ont laissé de coté I Vie. 11. E< rit s. 11 L Doctrine. les traités aristotéliciens relatifs aux sciences natu­ L Vie. Les renseignements sur saint Maxime de relles et À la mathématique, que Sylvestre Maure avait Chrysopolis sont contenus dans la Sancti Maximi vita tussi commentés Théologien, l'auteur a laissé deux ac certamen, les Ar/r. de son martyre, œuvre d’Anas ouvrages c m*idéribl··' Qunrstionum theologicarum I tasc, auxquels il laut joindre 1 lii/pomnesticon, tou- 449 MAXIMK DE CHRYSOPOLIS OU MAXIME LE CONFESSEUR documents qui sc trouvent en tête de l'édit ion des œuvres de Maxime par Coinbefis, Paris, 1675, /< G.» t xc, ct enfin les lettres de saint Maxime lui meme. Le premier de ces documents est l’fi uvrc d’un admi­ rateur postérieur qui a utilise, consciencieusement du reste, les Actes susdits, en racontant les dernières années de son livras, mais a dû suivre certaines conjec­ tures au sujet de su jeunesse et de sa lutte contre l’hérésie. Les autres documents sont dr première valeur, tout à fait contemporains; Ils servent â contrô­ ler, à corriger au besoin, la biographie anonyme. De la comparaUon ct de l’examen critique de ces sources, résulte k tableau suivant de la vie du saint. Maxime naquit en 58<> à Constantinople d’une famille illustre, et reçut une éducation très soignée: vers l’âge de 30 ans, il fut appelé à la cour d’I lérac lius pour y remplir les (onctions de premier secrétaire. Quelques années plus tard, vers 613-611. il renonçait â la glofrc du siècle et s'enfermait au couvent de Chrysopolis en face de Constantinople. Plus lard, en 626, il fuyait devant l’invasion perse cl passait les mers. Est-ce Chrysopolis qu’il abandonnait ainsi, est-ce une autre résidence plus éloignée de la capitale, on ne sait. L’absence de .Maxime dura fort longtemps, peut-être même fut-elle définitive, malgré les dé­ marches qu’il fit pour rentrer dans son couvent. Le lieu de refuge de Maxime fut sans doute l’Afrique. C’est là que nous le trouvons avec Sophronc, le futur patriarche de Jérusalem, avant les commencements publics du monolhélismc. Il assiste probablement aux efforts de Sophrone à Alexandrie pour abolir le pacte d’union nionénergisle. En 633 ou 63 L Maxime, qui $c trouve alors loin de la capitale, reçoit un écrit volumineux de Pyrrhus qui cherche â l’engager dans le monénergisnie. Maxime se défend assez faiblement el demande un supplément d’explications; il loue même Sergius dont la sentence a procuré la paix de l’Églisc. Ces éloges montrent que Maxime n’était pas encore entré en lutte contre la nouvelle doctrine. En effet, c’est apres VEdhèse, el pour défendre les deux volontés, comme il nous l’apprend lui-même, que le saint s’est séparé de Pyrrhus, vers fi 40-64.1. Jus­ qu’alors, c’est uniquement contre le monophysisme qu’il dirige sa polémique. En 611, nous constatons encore la présence de Maxime en Afrique, où il appa­ raît l'ami et le conseiller du préfet Georges, En juil­ let 615, a lieu, à Carthage, en présence du patrice Grégoire, la célèbre conférence avec le patriarche déchu Pyrrhus, à la suite de laquelle celui-ci s’avoue convaincu el accepte d’aller porter à Home sa pro­ fession de fol orthodoxe. Avant de se rendre dans celte ville, .Maxime provoque en Afrique plusieurs conciles antlmonothélilcs auxquels il assiste. Vers la fin de 616. il est an centre de la chrétienté. Il ne dut pas être étranger à la convocation el à la tenue du concile du Lalran, présidé par Martin Irr (619); mais, simple moine, il n’apparalt pas dans les délibérations conciliaires. On voit seulement le nom de Maxime moine au bas d’une supplique des moines présents à Home présentée aux Pères du concile. La force publique impériale vient l’arracher de Home, ainsi que le pape Martin pour faire taire les seules voix qui dans l’empire proclament l'orthodoxie. En 653, Maxime est â Constantinople, en compagnie des deux Anastase, l’un, son disciple, l’autre, Fapocrlsiuire romain. Il y subit plusieurs interrogatoires, où il confesse la vraie fol. Le premier cul lieu entre sep­ tembre 651 cl mai 655 On-l’y accusa, sans pouvoir le prouver, d’avoir trahi les intérêts de (’Empire. Il n’en fut pas moins condamné à l’exil, à Byzlns. A Byzfas meme, le 21 août, commença un second inter­ rogatoire. Cc fut plutôt une conférence théologique sur les deux volontés, ou .Maxime eut tous 1rs avanDICT, PE TIIÉOL. CATIIOU 450 luges, si bien que l’envoyé de l’empereur, l'évêque Théodore, en vint à parler, sincèrement ou non, de refaire sans tarder l’union avec Home. Ce n’était pas la cc qu’on voulait, cl Maxime, le 14 septembre, s’entendait condamner à l’exil cl à la prison à Perbéra. On le ramena en 662 à Constantinople pour y subir un dernier assaut. Peine perdue. Il fut alors condamné à l’exil perpétuel, el conduit au pays des Lazes. Séparé de ses compagnons el enfermé au château de Schcmarum, il y mourut Je 13 août de la même année. Malgré l'affirmation de son biographe, il apparaît fort douteux que saint Maxime ail jamais été higouniène, et le litre d’abbé qu'on lui attribuait n'étail sans doule qu’une appellation respectueuse. Et si c’est bien lui qui signe dans la supplique des moines au concile du Lalran, comme il est infiniment pro­ bable, l’on doit ajouter qu’il n’était pas prêtre non plus. Tout son ascendant était fait de sa science ct de sa vertu. Sur le cadre chronologique que nous venons de tracer, voir notre exposition détaillée, Notes d'histoire rt de chronologie sur la vie de saint Maxime le Confes­ seur, dans les Échos d’Orienl. 1927, t. xxvr, p. 21-32. IL Œuvres. — Malgré une vie agitée. Maxime eut une grande activité littéraire. On peut classer ses écrits en cinq groupes : écrits exégétiques ; commen­ taires des Pères; écrits théologiques de controverse; écrits de contenu ascétique ct mystique; cents litur­ giques et divers Nous donnerons ici les références à Coin béfis, dont la pagination est reproduite dans Migne (le 1.1 de Combéfh t. xc de P. G., le t. n de Co mb é fis t. xa de P. G.) Pour les ouvrages qui ne sont pas dans Combélls, nous nous référons directe­ ment â P. G. Ie Écrits exegétiques. — Maxime cherche surtout dans l’Écrilure des leçons morales. Le texte sacré n’est le plus souvent pour lui qu’un point de départ pour des considérations ascétiques et mystiques. Le plus important des écrits de cc genre est celui intitulé : 1. Quaestiones ad Thalassium in locos Scripturæ difficiles, Comb., I. i, p. 1-296, qui s’ouvre par un traité sur le mal. Cet ouvrage est un de ceux qui donnent la plus haute idée de la puissance d’esprit el de l’originalité du saint ; les scholies qui accompagnent les chapitres sont d’un auteur inconnu du xi· siècle. 2. Quwstiones, interrogationes ft responsiones, connu aussi sous le nom de Quaestiones ct dubia, t. i. p. 300331. 3. Expositio in Psalmum LIX (Deus, repulisti nos); l’auteur y déploie une exégèse où les nombres Jouent un grand rôle. L Orationis dominica· brevis expositio, 1.1, p. 331-356, où Fauteur fait correspondre chaque demande du Pater â un degré ou état de ln vie chrétienne, 5. Ad Theopemptum scholasticum, sur (rois passages du Nouveau Testament, t. î. p. 635-640. 6. Fragments divers dans les Chaînes qui n’ont pas encore été réunis. 2· Commentaires des Pires. - Les Pères commentés par Maxime sont Denys le Mystique et saint Grégoire de Nazianze. Le premier surtout fut commenté avec un soin reli­ gieux, dans la persuasion où était notre auteur de l’identité du personnage avec l’Aréopagile converti par saint Paul. Ce fut Maxime qui fixa pour ainsi dire d une manière définitive l’interprétation catholique des œuvres de Denys. Plusieurs écrits furent consacrés à cette lâche : 6. Scholia in beati Dionysii libros (Hie­ rarchic céleste, Hiérarchie ecclesiastique, Xoms divins. Théologie mystique), précédés d’un prologue el d’une έρμηνείχ λέξεων. On les trouve avec la traduction latine de Lansselius dans P. G., t. iv, col. 1 1-526. 7. Scholia in epistolas Dionysii, ibid., avec la traduction de Cordier, col. 527-576. 8. Sancli Maxinu Confessoris de variis difficillimis locis SS. PP. Dionysii cl Gregorii Xa:ian:mi ad Thomam vintm X. — 15 451 MAXIME DE CHRYSOPOLIS OU MAXIMI’ LE CONFESSEUR sanrîum. sur quatre passages des discotirs de saint Grégoire de Naxinnzc De F///O. el un passage d’une lettre de Denys à Gaïus. P. G., t. xa, col. 1031-1060. 9. Ambigua in Gregorium Nazianzenum ad Joannem Ctfzicl nrchiepiscopum, ibid.. col. 1061-1417. 3* Écrits théalogiques et de controverse. — Maxime a touche a beaucoup de sujets théologiques dans scs divers ouvrages. mais il a consacré, peut-on dire, la plus grande partie de son activité à la défense du dogme christologiquc. Plusieurs de ces écrits sont dirigés uniquement contre le monophysisme cl ont été composés probable­ ment avant l’entrée en lutte contre le monothélismc, vers 610-641. Ce sont : 10. De duabus Christi naturis. (>mb„ t n, p. 76-78. 11. De qualitate, proprietate et differentia ad Theodorum presbyterum in Mazur io, t. π, p. 134-140; 12. Une défense du concile dc Chnlcédolnc, t. π, p. 110-1 12. 13. Capita dc substantia seu essentia et natura, deque hypostasi et persona, l. n. p. 113 116. II. Epistola ad Joannem cubicularium de rectis Ecclesia· decretis, et adversus Severum turret icam. t. π, p. 250-291 15. Ad Petrum illustrem oratio brevis seu liber adversus dogmata Severi, I. n, p. 291-307, écrite avant lavenemcnt de Sophronc au patriarcal, car il y est question de lui comme moine. 16. Ad ennuient epistola dogmatica, t. n, p. 307-313. 17. De communi el proprio, h. e., de essentia et hypostasi ad Cosmum diaconum Alex., I. n, p. 313-331. 18. Une autre lettre au même, l. n, p. 334-336. 19. Ad Julianum Alexan­ drinum de ecclesiastico doqmatc quod attinet ad Domi­ nicam incarnationem, l. π, p. 336-339. 20. Ex persona Gcorgii laudatissimi pnrfecti Africæ ad moniales quæ Alexandria? a fide catholica discesserant, t. n, p. 339312. Les écrits énumérés de 14 à 20 occupent dans la collection des lettres éditées par Combéfis la série xn· XIX. Mais c’est surtout contre le monothélismc que le grand moine eut à lutter. A cette question sc rapporte un grand nombre d’opuscules ou de fragments : 21 Ad Marinum epistola de duabus in Christo voluntatibus, t. π, p. 1-17. 22. Ad Marinum ex tractatu de operatio­ nibus et voluntatibus, t. n, p. 18-27. 23. Ad Geargium presbyterum ac hcgu menam de Christi mysterio, l. u, p. 27-31. 24. Trois courts fragments contre les monothéliles ; Super illud : Pater, si fieri potest, transeat a me calix, t. u, p. 32-34. 25. Tomus dogmaticus ad Marinum diaconum in Cyprum insulam missus, t. xi, p. 34 16. 26. Ad episcopum Nicandrum, dc duabus in Christo operationibus, t. n, p. 16-58. 27. Ad catholicos per Siciliam constitutos, t. u, p. 58-69. 28. Ad Marinum presbyterum Cypri, écrite de Carthage, t. n, p. 69-72. 29. Defloratio ex epistola scripta ad Petrum illustrem, ou il est question de Pyrrhus, de divers papes, de Sophronc, écrit sous le pape Théodore, mine pré­ cieuse dc renseignements historiques, l. u, p. 71-76. 30. Vana? definitiones, t. n, p. 78-81. 31 Spiritualis tomus ac dogmaticus adversus Deradi i Ecthesim. ad Stephanum Dorenscm episc., t. n, p. 81-98, écrite de Home avant que parût le Type de Constant (618). 32. De duabus unius Christi Dei nostri voluntatibus, t. n, p. 98-114. 33. Distinctionum ct unionum defi­ nitiones. I. u, p. 115-116. 34., Theodori byzunlini monothdihr qua stiones cum Maximi solutionibus, t. u, p. 116-123. 33. Tonuit dogmaticus ad Marinum presby­ terum, t. n. p 123-131. 36. Fieri non posse ut dicatur una in Christo voluntas, t. n, p. 116-149. 37. Capita decem de duplici voluntate Domini ad orthodoxos, t. n. p 119-151 38. Ex quæstionibus a Theodoro monacho propositis, t. n. p. 151. 39. Dioersæ definitiones SS. Patrum de duabus operationibus Domini, t. n, p. 151-158. 10. Disputatio cum Pyrrho, le plus impor­ tant des écrits de Maxime contre le monothélismc, 4. u. p» 159-195. 41. Epistola ad Pyrrhum presbyterum 452 et hegumenum, t. n. p. 313-317, écrite en 634; Maxime n’avait pas encore pris parti dans la querelle. 42. Quelques courts fragments, l. n, p. 31-32 cl 151. On peut aussi rattacher à la classe «les écrits anliinonothélites de Maxime : 13. Les Actes de la conférencedc Byzias entre Maxime et Théodosc, évêque dc Césaréc de Bithynie, t. î, p. xi.iv-i.vhi. Des écrits de Maxime louchant la Trinité, il ne reste que : II, l’ne lettre à Marin, prêtre de Chypre, où il a un passage sur la procession du Saint-Esprit, t. n, p. 70, notre auteur y justifie la formule latine FiUoque; 45. I n fragment ex opere LXI1I dubiorurn ad Achridir regrm, l. r, p. 671, el l’explication du pre­ mier texte de saint Grégoire de Xazianze mentionné plus haut sous le numéro 9. Au sujet dc l’âme humaine, saint Maxime a laissé un opuscule plein de doctrine : 46. De anima (nature el propriétés de l’âme), t. n, p. 195-200, et deux lettres : 17. Ad archiepixcopum Joannem, animam esse incor­ poream, t. u, p. 238-213; 18. Ad Joannem (ou Jorda­ nem), animam a morte intelligere, nec ullam ex facul­ tatibus quæ insunt a natura amittere, l. n, p. 243-247. 4· Ouvrages de contenu ascétique el mystique. — Outre les commentaires de Γ Ecriture et de Denys cités plus haut, Maxime a composé plusieurs ouvrages Abut directement ascétique. En premier lieu vient : 19. Le < discours ascétique » Liber ad pietatem exercens άσζητιζ.ύς), I. I, p. 363-393, dialogue entre un abbé et un jeune moine sur les principales obligations de la vie religieuse. 50. Les Capita de charitate, 1.1, p. 394-160, au nombre de 100, divisés en quatre centuries, forment comme un appendice du livre précédent. 51. Les Capita theologica et oeconomica, 1.1, p. 461-511. 52. Alia capita 243, t. î, p. 610-671 53. Ad Georgium prafectum .1 /rlea­ ser mo hortatorius, t. u, p. 201-218. 51. Trois lettres à Jean le cubicuhdre, Dc charitate, t. n, p. 219-231, Dc tristitia secundum Deum, t. π, p. 231-235, Cur alii aliis divino judicio pnvsint homines, t. n, p. 253. 5·» Ouvrages liturgiques. - 55. Mystagogia, ouvrage sur le symbolisme de la liturgie, t. u, p. 489-527. Cet ouvrage a connu de nombreuses éditions, cl jusqu’à une traduction turque en caractères grecs, publiée â la suite des Proverbes de Salomon à Constantinople en 1799, in-8·; l’écrit de Maxime, Σερ’.φ Γζκληστφ ρουχανιετ μανεσ., occupe la seconde moitié du livre p. 73-132. Γη résumé grec a été fait Supplements aux ouvres des taints Pèr7ησι; ci; την πιρι τη»·/ χωριζονσών τάς δύο Τ.’ζζλησ.α, πιζριχρχικήν xi·. ίγζυζλιον τή; Τζζ/ησ'α: Κωνσταντινουπόλεως ύπο Μ. Μ. Πρόος zxOoζ.κού. 1895, πι-8'. 183 page*; Dépense à la letlrr patriarcale et synodale de ΓEglise dt Constantinople sur les divergences qui divisent les deux Eglises par Μ. M. (traduction du grec), Constantinople, 1896, in-8·, 201 pages. Notices nécrolo­ gique* sur le P. Maxime, dans In Kxûo/.z ·, ΈπΟιώ^σις. 1910. et dan* le llullclin du Vicarial A postaliquc’de Constan· tinoplc, 1911. V. Grumel. 6. MAXIME LE PÉLOPONÉSIEN. polimille et prédicateur grec de la lin du xvr siècle ct du commencement du xvu·. — On connaît fort peu de chose de sa vie. Né dans le Péloponèse. Manuel sc fit moine de bonne heure sous le nom de Maxime. En 1590. nous le trouvons protosyncclle de la métro­ pole de Chio. Il devient ensuite archidiacre de Mélèce Pigas. patriarche d’Alexandrie. Après la mort de celui-ci (1601), il est ordonné prêtre (1602). En 1620, il est établi à Jérusalem. Nous Ignorons la date de sa mort. Le principal ouvrage de Maxime est un long traité polémique contre les Latins écrit en grec vulgaire, que publia Doslthée, à Bucarest, en 1690, sous le titre suivant : Εγχειρίδιου κατά του σχίσματος παπιστών, 210 ρ . avec une préface de Doslthée lui-même, où les Latins sont fort maltraités et où est rééditée la fable de la papesse Jeanne. Un sous-titre indique la division de Pous rage : 1· Sur la primauté du pape, περί τής νεωτερισΟείσης αρχής του πάπα. ρ. 4-138. A l’école de Méhec Pigas, Maxime avait puisé une haine vio­ lente de la papauté. Près des deux tiers de son Manuel MAXIM E DE TU RI N (SAINT) W ont pour but de ruiner les preuves de la primauté de saint Pierre et du pape, d’établir que l’Égllsc n’a pas de chef suprême visible, que la cause du schisme est la primauté romaine; 2· Sur la procession du SaintEsprit, qui est examinée très brièvement, llcpl τής έκπορεύσεως του άγιου I (νεύματος, ρ. 139-112; 3'Stir 1rs azymes, ΙΙερΙάζ ύμων, ρ. 1 13-159; 4* Sur le change­ ment ou la transsubstantiation des saints mystères. Περί μεταβολής ήτοι μετουσιώσεων των μυστηρίων (question de l’épiclèse), ρ. 159-171; 5· Sur le feu du purgatoire, Περί του καθαρτηρίου πυρός. ρ. 171-183; 6· Sur la béatitude des saints : s'ils ont déjà reçu la promesse, IIcpl άπολαύσεως των δικαίων, τουτίστιν άν έλαοον την έπαγγελίαν, ρ. 181-210. Le traité, on le voit, roule sur les points controversés au concile de Florence. C’est avant tout une œuvre de vulgarisation. C’est pourquoi la procession du Saint-Esprit y tient si peu de place. Doslthée lit distribuer gratuitement l’édition aux fidèles instruits; elle est aujourd’hui d’une extrême rareté. Le même motif de propagande explique pourquoi on en fit sans retard une traduction roumaine en caractères cyrilliques, qui lut imprimée au monastère de Snagov, en 1699, aux frais du voRode dOungro-Valachic. On signale, parmi les écrits inédits de Maxime, un Kyrakodrornion ou Decucil d'homélies pour tous les dimanches de l'année, et un Hecueit de passages de ΓAncien Testament ayant Irait au mystère de ΓIntarna­ tion: Συλλογή χρήσεων πο/άών έκ ΙΙαλαιας Γραοξς μαρτυρουσών την ενσαρκον του Σωτηρος οίζόνομιαν. Fabricius, Bibliotheca grtrea, id. Hariis, t. xi, p. 522, cpii reproduit la courte notice de Démélrius Procopios,dans son opuscule écrit en 1720 : Έπιτιτμτ,μινη έπαρΛμτ,σις των ζατά τον παρνλΟοντα αίφνα λογίων 1 οαιζών; Λ. K. Démétmcopoulos, ’Ορθόδοξος’Ελλάς, Leipzig, 1872. ρ. 116; C. N. Salhas, Νιοίλληνιζή φιλολογία, Athènes, 1863, ρ. 22 L Sur l’édition de Γ Έγχιι^ίδιον κατά τού σχίσμ«τοζ πατηττών. voir Legi and, Bibliographie hellénique du XVIP siècle, t. ιν, p. 175-178; Hodos et Bianu, Bibliografta roinanesca veche, Bucarest, 1903, p. 297-298; A. Pal­ mieri, DosiUo patrlarca greco di Gcrusalcmme (1641-1791), p. 81-86. M. JüOllî. 7. MAXIME DE TURIN (Saint) (v siècle), — On est mal renseigné sur le curriculum vite de ce personnage, qui fut évêque de Turin au v siècle. Gennade, qui semble avoir de son œuvre écrite une connaissance sérieuse, est moins Informé de scs per­ sonalia, puisqu’il le fait mourir sous Honorius ct Théodosc II, par conséquent avant 123, alors que très certainement Maxime vivait encore en 165. A celte date en effet l’cvêquc de Turin signe, le premier après le pape Hilaire, les actes d’un concile romain. Mansi, Concit,, t. vu, col. 965, cf. 959; de même, en 151, il souscrivait en huitième Heu les Actes d’un concile de Milan. Ibid., I. vi, col. 1 13. Par ailleurs, dans l’yn de scs sermons, Maxime parle du martyre des saints Alexandre, Marlyrius cl Slslnnius, massacrés à Anaunia (Trente) en 397, comme d’un événement dont il a été le témoin oculaire. Serin., i.xxxî, P. L, t. lvh, col. 695. Il faut donc qu’il soit né entre 380 cl 385, et probablement dans les Alpes rhétiques. Nous ne savons rien d’autre sur sa vie; son œuvre écrite témoigne d’un grand zèle pour combattre en son dio­ cèse les restes encore vivaces des supcrslillons païennes; clic montre aussi qu’il a rassuré scs lidèk* au moment où l’invasion hunnique menaçait l’Italie 451; elle laisse en somme l’impression d’un pasteur tout dévoue à son peuple el très conscient de ses devoirs. L’œuvre assez volumineuse de Maxime (clic com­ prend le t. Lvn tout entier de la P, L.) est exclusive­ ment oratoire. Malgré les divisions factices que les divers éditeurs ont prétendu y établir, les honuliir, 465 MAXIME DE TURIN (SAINT) k$ sermones, les tractatus sont tous de même nature. Ccsontdcs sermons, ou plus exactement des thèmes dt sermon, car il n’en est guère qui dépassent, deux petites colonnes de la Palrologie. Ces brèves esquisses où l'évêque marquait les idées principales qu’il allait développer no permet lent donc pas de se faire une idée complète du talent oratoire de Maxime; du moins donnent-elles l’impression d’une grande variété dans le choix des sujets, d’une réelle habileté à décou­ vrir et à exploiter les thèmes populaires. Elles ont été divisées, avons-nous dit, par les éditeurs modernes en trois catégories : homélies, sermons et traités. Les hunelies, au nombre de 118, sont réparties entre le temporal (63). et le sanctoral (19) où figurent les fêtes des saints Étienne, Jcnn-Bnptistc, Pierre et Paul, Laurent, Eusèbe de Verceil, Cyprien et les martyrs de Turin, Octavius, Adventius et Solutor, A quoi viennent s’ajouter 36 homélies de Diversis, où l’on remarquera celles sur la tradition du symbole (n. 83), sur les angoisses causées par l'invasion hunniquc(n. 86-89), sur l’éclipse de lune (n. 100), sur les usages supersti­ tieux du l,r janvier (n. 103). Les sermons, au nombre de 116 sont pareillement répartis entre le temporel (55), le sanctoral (38) : sainte Agnès, saint JeanBaptiste, les saints Pierre et Paul, Laurent, Cyprien les frères Machabécs, les mart yrs d’Anaunia, et divers autres martyrs, et enfin 23 pièces De Diversis, parmi lesquelles on retiendra les n. 101 ct 102 sur la perma­ nence de pratiques idokUriques. A la suite prennent place trois Tractatus sur le baptême, explication des cérémonies de l’initiation aux néophytes, correspon­ dant aux trois premières catéchèses mystagogiques de saint Cyrille de Jérusalem. Les deux traités qui viennent ensuite et qui ont été Intitulés : Contra paganos ct Contra Judœos n’ont aucun droit de figurer parmi les œuvres de Γévêque de Turin; on en dira autant des Expositiones de cupitulis euangeliorum, qui, nous le dirons plus loin, sont delà mémo plume que les deux Tractatus précédents, Vn appendice enfin rassemble 3b sermons ct 3 homé­ lies dont l’appartenance à Maxime est considérée connnc douteuse parles éditeurs même (le sermon vn·, col. 853 sq. figure aussi parmi les (ouvres de saint Ambroise, à tort d’ailleurs. Explanatio symboli ad initiandos, P. L., t. xvu, col. 1155), enfin deux longs traités sous forme d’épitrcs adressées Ad amicum •xijrolum, qui sont imprimées aussi parmi les œuvres loauthcntiques de suint Jérôme. EpisL, vi ct vu·, P. L, t. XXX, col. 61-195. Enfin pour délimiter plut exactcincnl l’œuvre de Maxime, il convient d’en retrancher au moins les textes suivants : Huntil. cvni, P. L, t. tvn, col. 502 ((pii est de saint Pierre ( hrylologue, t. lu, col. 339); Scrm., n, col. 533 (reprodui­ sant saint \ugustin, (Juœst evang., n, 41, t. wxv, col. 1357);Serai,. lvi„ sur sainte Agnès, col. fill, dont îillemont avait déjà contesté l’appartenance à Maxime, cl (pie les bollandistes donnent à saint Ambroise: Scrm., j.xxu, sur saint Laurent, col. 67 fi (qui est de saint Léon, Scrm . i.xxxv, l. uv, col. 135). Il est vraisemblable d’ailleurs qu’un examen plus attentif de In produel Ion oratoire attribuée à Maxime, découvrirait d’autres pièces encore de provenance étrangère ou douteuse. L’ensemble néanmoins ne laisse pas de présenter un tout homogène, et c’est bien le même style, les mêmes idées générales, la même manière qui se retrouvent dans la plupart des morceaux de ractudlc édition. Il n’est pas impossible non plus que divers sermons de Maxime soient encore dissi­ mulés sous d’autres noms aussi bien dans les mss. que dans les éditions. Toutefois certaines pièces récemment publiées comme étant de Maxime par C. IL Turner, dans le Journal o/ theological studies, t. χνι, p. 1 fil-176; M A XI MIX 466 p. 31 1-322; t. xvu, p. 225 232, se sont révélées, à plus ample examen, comme étroitement apparentées aux deux Tractatus contra paganos ct contra juditot, ct aux soi-disant Expositiones dr capitulis eiangeliorum, avec lesquels elles figurent d’ailleurs dans le ms. de Vérone LL Dans une étude fort habilement menée, dom Capclle a montré que tous ces morceaux apparte­ naient a un même auteur, arien militant, qui n’est autre que l’évêque Maximin. Vn homlllain de l'éofguc arien Maximin, dans Itevue bénédictine, 1922, t. x'x.xiv. p. 81-108. Voir l’art. Maximis. Débarrassée de tous çes corps étrangers, l’œuvre de Maxime de Turin mérite de retenir l’attention de l'historien de la théologie. Bruni, dans la seconde partie de sa préface, reproduite dans P. L , t. tvn. col. 41-127· a rassemblé avec beaucoup de diligence et un esprit suffisamment critique les témoignages relatifs aux institutions, aux pratiques, aux dogmes chrétiens qui abondent chez ce prédicateur. Il reste­ rait à relever ct les renseignements fournis par lui sur l’état religieux ct moral des populations de l’Italie au milieu du v· siècle, ct les arguments auxquels les croyait accessibles un orateur populaire, cl la façon parfois très prenante dont il leur exposait renseigne­ ment chrétien. Il conviendrait enfin d’instituer un parallèle entre Maxime ct scs deux contemporains le pape saint Léon et Pierre Chrysoîoguc. avec Césaire d’Arles aussi, qui le suit de près. Avec ces divers auteurs il a bien des traits de ressemblance. L Editions, — C’est peu A peu que Vest produit le rassemblement des pièces qui ont chance d’appartenir A Maxime. Schünemann a retracé l’histoire compliquée des édition» de cet auteur dans sa Bibftôtbrni historico· litteraria, t. n, p. 618, reproduit dans P. G., t. t.vu, col. 177 sq. Ιλ première édition séparée (plusieurs homélies lisaient déjà paru en divers recueils) \il le jour A Cologne· en 1533. chrjt J. Gymnicus; il faut signaler aussi une édition parisienne de 1618, ou Maxime figure entre saint l^on et saint Pierre Chrysoîoguc, ct les conti finitions importante» apportées par Mabilton dans le Muscum ihif. 1678, t. n. p. 1-31, par Mura tort nu t. iv des Anecdata, 1713. p. 1-117; par 1rs tra­ vaux des bénédictins relatifs aux seimons de *aint Augus­ tin ct de saint Ambroise. C’est en utilisant tous ces tra­ vaux que Bruno Bruni put réaliser en 1781. sur les encou­ ragements de Ile VI, sa magnifique édition; c’est cette édition qui est reproduite dans P. Z... t. t.vu. 2. Xoticcs littéraires rt tnUMUx. — lui notice de Gvnnndr, Dr vir, Ul,, 40, P, t. Lvm, col. 1081, bien qu’ci rouée pour cc qui concerne la date oLilunirc dr Maxime, est de première importance pour la restitution de son œuvre; il resterait A retrouver l’ouvrage qui est Indiqué par celle phrase : .Srd cl dt capitulis t range h oc uni cl dr Actibus apostolorum multa sapientir exposuit, depuis que les Z:xposihonts dt capitulis coungcliorum sont passées au compte de l’évêque iirirn Maximin. — Les autres notices littéraires anciennes sont négligeables : Honorius d’Autun, I rithèmc (qui recopie Gcnnadc), Bellarmln. l abncius. Notices im­ portantes dans Ccillicr, Histoire des auteurs saens cl eccle­ siastiques (il y a intérêt A comparer le» deux éditions, P* édit., t. xiv, p. 602, et t. xviu, p. 98; 2*édit., 1861. t. x, p. 319-329); dans l c>sler-Jungmann. Instil. l'atrul.A. n b, p. 256-276; Banlcnhcsser, Gcsrh,dcr altktrchl, Till., t. iv, 1921, p. 610-G13; Krüger, dans Schanr, Gcsch derrûmlschen Litt., t. iv b, 1920, § 1217. — C. Ferrcri, S. Massimo oescoi’o di Torino, cenni storiei c virsioni, Turin. 1838. É. Amaxn. 1. MAXIMIN, évêque arien (fin du tv , début du v* siècle). — La personnalité de cet évêque est encore entourée de bien des obscurités, bien que diverses découvertes toutes recentes aient attire sur lui un regain d’attention. Nous procéderons ici en partant des données les plus certaines, pour aboutir à celles qui restent encore conjecturales. 1· Le contradicteur arien de saint Augustin. — En 127 ou 428 eut lieu à Hippone une discussion publique sur la question trinitaire. entre Augustin et un évêque arien nommé .Maximin. Le procès-verbal 467 Μ \ XI Μ I X dr cette conference contradictoire s’est conservé parmi les œuvres d’Augustin : Collatio cum Maximino arianorum episcopo, P. L., t. xui, col. 709-712. Ι/évêque d'Hippone n’ayant pas eu le temps neces­ saire pour développer tous ses arguments les reprit dans un ouvrage qu’il publia ultérieurement : Contra Maximinum turreticum arianorum episcopum libri dno. ibid., col. 743*811. Quelques renseignements sur le contradicteur d’Augustin nous sont fournis tant par le début du procès-verbal, col. 709, que par le sermon cxl du même Augustin. Ce dernier porte le titre : Contra quoddam dictum Maximini arianorum episcopi, qui cum Segisoullo comite constitutus in Africa blasphemabat. T. xxxvm, cnl. 773. En lin Possidius, dans sa Vita Augustini, ajoute des indications qui coïncident avec les précédentes. C. xvn. t. χχχπ. col. 48 11 résulte de tout ceci que Maximin avait accompagné sur la terre africaine un contingent got h. commandé par le comte Sigisvult, que la cour de Havenne y avait expédié pour combattre la révolte du comte Boniface. Voir Prosper, Chroniam, a. 127, dans Monum. germ, hist., Λ uct. antùpiiss.. t. ix, p. -171. et Chronica gallica, a. 121, ibid., p. 658. Aumô­ nier, si l’on peut dire, de ce corps expéditionnaire golh, dont les hommes et les chefs étaient ariens, Maximin avait été encouragé par Sigisvult à faire en Afrique de la propagande en faveur de l’arianisme. Il avait provoqué à une conférence publique un prêtre catho­ lique, nommé Éraclius, lequel, ne se sentant point de force, avait fait appel à Augustin. De ces données l’on conclura (pie Maximin, malgré son nom romain, était vraisemblablement. lui aussi, d’origine gothique; que dès lors il faut chercher sa patrie dans les régions danubiennes, où les Goths, convertis au christianisme arianisant par U!fila, étaient venus s’établir au milieu du iv· siècle. Voir J. Zeiller, Les origines chrétiennes dans les provinces danubiennes, p. 116 sq. 2· L'auteur de la Dissertatio Maximini contra Amiirosii μ. - Si la précédente conjecture est exacte, on ne doit pas s’étonner de voir ce Maximin très au fait des événements religieux qui se sont déroulés, durant le dernier quart du iv siècle, dans la meme région danubienne. On sait avec quelle vigueur saint Ambroise, évêque de Milan, y avait mené la lutte contre l’arianisme. En 375, il avait réussi à donner un successeur catholique à Genuinius, évêque de Sir­ mium. acquis au symbole de Bimini; el le concile qu’Ancinius. ce nouvel élu, n’avait pas tardé à réunir, avail contribué à promouvoir dans tout V Illyricum une réaction nicéenne, bien nécessaire après les longues années de la domination homeenne. Un peu plus tard, en septembre 381, le concile d’Aquilée continuait l’œuvre d’assainissement ; deux évêques Illyricus, Palladius de Ballaria, et Secundianus de Slngidunum, n'ayant pas voulu renoncer à l’homéisme, avaient été déposés. Lu situation d Auxence, évêque de Durostorum, avait été ébranlée, elle aussi; et celuici. contraint d'abdiquer ses fonctions, se réfugierait en 383 a la cour de l'impératrice Justine, où il ne tarderait pas à créer de sérieux embarras à saint Ambroise. Or cr> deux événements sont vivement exploités contre Ambroise de Milan dans un texte qui s’est conservé d’assez curieuse façon. — Dans les marges supérieures, latérales et inférieures du Parisin. lut. S907, lequel contient, entre autres, les deux premiers livres du De fîdc de saint Ambroise et les Actes du concile d’Aquilée» on trouve, d’une écriture nettement di fît rente de celle du ms. quoique à peu près du mime âge, un texte latin où revient fréquemment la phrase Maximinus episcopus dicit. Ce texte est d’ail­ leurs en fort mauvais état, ct il est impossible d’en 468 déchiffreriez premières lignes. Beprcnnni d’andcnnci tentatives, le plus récent éditeur, Er. Kaulhminn, a fini par reconstituer un texte à peu près lisible qu'il a proposé d’appeler Dissertatio A taximini contra Ambro­ sium. La dernière pari le du titre est Justifiée par les violentes invectives adressées par l'auteur à l'évêque de Milan. On remarquera d’ailleurs que celle diatribe accompagne précisément les textes ambrosiens qu’elle entend réfuter. Il s’en faut d’ailleurs que celte œuvre, même en tenant compte des mutilations du texte, soit un chef-d'œuvre de composition et de style. On peut y distinguer néanmoins trois parties. La première, fol. 298 r«-303 v·, discute la procédure suivie, à l’instigation d’Ambroise, par le concile d’Aquilée, dont elle reproduit partiellement les actes; la deuxième fol. 303 ν·-3ΐ ! v·, est introduite par une phrase où l'auteur annonce qu’il va justifier Palladius par divers témoignages, ct d'abord par une lettre d'Auxencc de Durostorum sur la vie et les doctrines d’Ulfiln. Celle lettre se termine par une courte profession de fol du premier évêque golh. que l’auteur de In dissertation fait suivre d’une longue amplification sur la lettre d’Auxencc. Cette première déposition en faveur de Palladius était suivie d’autres témoignages que le scribe se proposait sans doute de reproduire plus lard, et pour lesquels il a laissé disponibles les marges des fol. 312 r*-336 r·. Allant sans doute au plus pressé, il n repris dans les marges du fol. 336 r*(où commence dans le texte principal du ms. les Actes du concile d’Aquilée) une discussion entre Palladius ct Ambroise, fol. 336r337 r·, qui appartient évidemment à la même œuvre antiambrosienne que le début. Celle discussion est, à coup sûr. un fragment des Actes d’Aquilée, mais à partir du fol. 337 v·, jusqu’à la fin, fol. 319 r·, elle prend l'allure d’une invective serrée ù l’endroit d’Ambroise ct de la doctrine qu’il a fait prévaloir au concile de Sirmium de 375. Les avis sont partagés sur l’appartenance de celte dernière pièce. Est-elle une production de Maximin lui-même, comme l’a pensé Er. Kaufïmann, ou bien une longue citation faite par lui d’un ouvrage spécial de Palladius contre Ambroise? Cette dernière hypothèse, proposée d’abord par L. Sallet, et à laquelle s’est rangé J. Zeiller, nous semble la plus probable. La solution de ce petit problème a quelque impor tance pour fixer la date de la Dissertatio. Si l’on admet en eflet que Maximin est i’auteur de la diatribe finale contre Ambroise, il faut placer la composition de tout l'ensemble avant la fin de 381, puisqu’il y est parlé du pape Dama.se (t H décembre 381) comme s’il était encore vivant, fol. 311 r° et v·. Si Maximin.au contraire, ne fait que transcrire ici un texte de Palla­ dius, la composition de la Dissertatio peut être retardée de quelques années, sans que l’on puisse beaucoup dépasser 397, date de la mort d’Ambroise : on ne polémique guère contre un mort avec l’acharnement < ditl'»2crsunne, cl, sauf l'exception de .L Stiglmayr. tout le monde est d’accord aujourd’hui pour y reconnaître non une traduction, mais une œuvre originairement composée en latin. Ce commentaire est un travail extrêmement remar­ quable, qui mériterait, tant du point de vue de l'exé­ gèse que de celui de la doctrine une étude approfondie. Avec une grande habileté l’auteur fait sortir du texte évangélique et les enseignements moraux qu'il com­ porte, et les leçons doctrinales qui s’y peuvent rat­ tacher. Préoccupai ions de moraliste et soucis de polé­ mique contre la doctrine de .Xicêc sc partagent l’au­ teur. Aussi bien la doctrine de Bimini, qu’il expose parfois sur un ton de singulière piété, traverse-t-elle» au moment où il écrit, un fort mauvais pas. Mais Dieu nc l’abandonnera pas. ni ceux qui lui sont fidèles malgré tout; le triomphe de la vérité sur l’erreur est certain, les adversaires de la saine doctrine finiront tôt ou lard par recevoir le châtiment mérité. Tout cela dit d’ailleurs sur un ton de grande modération, par quelqu’un qui parle d'autorité el semble jouir parmi ceux qu’il exhorte d’un prestige incontesté. Une partie des homélies semble avoir été prononcée de vive voix; d’autres sont adressées par écrit à une commu­ nauté dont l’auteur se trouve momentanément séparé. La date de composition est relativement facile à déterminer. L’ensemble remonte â une époque où la doctrine homéenne est en recul devant une réaction catholique appuyée par l’autorité civile. Ce nc peut guère être, bien qu’on l’ait soutenu, la periotic qui suivit en Italie et en Afrique la conquête byzantine du vi· siècle; divers Indices (doute sur la canonicilé de la II* Joannis, ignorance des écrivains ecclésiastiques postérieurs ù saint Jérôme, de certaines institutions ecclésiastiques) empêchent de s’arrêter à une date aussi basse. Mieux vaut remonter jusqu'aux dernières années du iv· ou au début du \· siècle, alors que sc prononce la réaction catholique inaugurée par Thcodosc le Grand. La patrie semble d’abord plus difficile à retrouver; pourtant, éliminées dix erses hypothèses, il semble qu’il faille s'arrêter aux provinces les plus orientales de l’Empire où se parlait le latin. « Si i’aulcur, dit J. Zelllcr,est de culture romaine, lia vécu dans une région où s’et aient introduits des éléments barbares : les allusions que renferme son Commentaire à la vie politique, sociale et économique, telle qu’il a pu l’observer autour de lui, dénotent un homme au courant des mœurs germaniques. Il parle de l’élection des rois el des royautés contemporaines; il semble vivre au milieu de gens qui nc pratiquent que la guerre ou l’agriculture cl Ignorent le commerce; il mentionne 471 MAXIMIN — MAXIMIN D’AIX I u>agc gothique dr donner aux enfants des noms sus­ ceptibles de leur conférer les qualités qu’on leur souhaite. Mais, dans le même endroit, il appelle barbar.T gentes les peuples qui sc distinguent par ccs pratiques. S'il est lui-même Germain de naissance, c’est donc un Germain dr l’Empire, un Germain civilisé ou degermanhé. » /-es origines chrétiennes, p. 178. Tous ccs indices nous invitent à chercher vers la Thrnee ou la Mésic la patrie de notre auteur, en ccs régions où Valens avait cantonné les premiers Goths. Dam ccs conditions, pense M. Zciller, il semble que l’on ait quelque droit d'attribuer à Maximin, l’auteur de la Dissertatio contra Ambrosium, la paternité de VOpus imperfectum. Les autres auteurs de cette région que nous connaissons (assez mal, d’ailleurs) sc trou­ vent exclus : ΙΊΩΙα, Pnlladiusje second Auxcncc, par des considérations chronologiques diverses. 1 teste donc Maximin. « Il lut un écrivain fécond puisque, outre le développement de la Dissertatio de Palladius contre Ambroise, nous possédons de lui une Disputatio contre saint Augustin, ct que, l’évêque d’Ilippone ayant renouvelé la controverse dans un traité spécial, Maxi­ min promit et vraisemblablement publia une réplique dont le texte ne s’est pas conservé.» Ibid., p. 173. Mais l'auteur de VOpus imper/ectum est aussi un écrivain fécond; il avait composé (il nous en avertit lui-même, P G., t. i.vi, col. 680,726, 802) des commentaires sur Mare ct Luc; il polémique contre la doctrine nicécnne de la mime façon que le contradicteur d’Augustin; il utilise, semble-t-il, un texte biblique analogue. Mais, surtout, il a un point de doctrine commun avec lui el qui lui semble particulier; le contradicteur d’Augustin cl Vauteur de VOpus imper/ectum nient tous deux la conception du Christ par l’opération du Saint-Esprit. Comparer Op. imper/., P G. t. lvî. col. 631, cl S. Au­ gustin, Contra Maximinum hvrrlicum, II, xvn. 2, P. t. xm, col. 781. On entendra que, de part et d’autre, est niée non la conception virginale, mais le fait qu’elle s’est accomplie par l'œuvre de l’Espril. Créature du Eils. qui lui est supérieur, la troisième personne n'a pli que sanctifier Marie, niais c’est la Sagesse de Dieu (autrement dit le Verbe) qui s’est édifié le temple où il a habité. « Concluons, ajoute J Zciller, qu’il y a de très fortes présomptions pour que VOpus imper/ectum soit sorti de la plume de t’évéque Maximin. · Ibid., p. 180. A vrai dire, dom Capello ne se rallie pas ù cette démonstration Le bagage littéraire de Maximin qu’il vient d’enrichir de tout ce qui lui avait été ravi par Maxime de Turin, ne lui semble pas autoriser l’attri­ bution à cet auteur de VOpus imper/ectum. I.a compa­ raison entre les sermons du ms. de Vérone el les homélies de VOpus, ne plaide guère, il faut l’avouer, pour l’identité d'auteur. Dom Capelle signale d’une manière générale que la manière n'est pas la meme; quïn particulier la préoccupation pratique de mora­ liser, m apparente dans les homélies, ne se retrouve guère dan^ les sermons, beaucoup plus tournes vers la parénèse a tendance dogmatique. Il y a plus. Une comparaison attentive entre les passages parallèles de* homélies dr VOpus et des serinons de Vérone, nous a montré qu’il n’y a Jamais de rencontre entre les deux textes dans l’explication du même passage évangé­ lique Les passages sont, a la vérité, assez rares; par un malheureux hasard, il se trouve, en efïct, que les péricopcs expliquées dans les sermons figurent rarement dans les homélies. Mais il est bien extraordinaire que, dans la demi douz aine de textes évangéliques qu'expli­ quent en commun les sermons ct les homélies, il n’y ait aucun rapprochement, ni d’expression, ni d idée entre les deux développements. Sans doute, un prédicateur développant un thème évangélique n’est pas obligé de sc répéter chaque fois, mais il est presque 472 impossible que telle idée favorite cl bien caractéris­ tique ne revienne pas sous une forme ou sous une autre. Comparer : Matlh., v. 14; P. L.. t. Lvn.col.82l, et P. G., t. lvi, col. 685-680; Matlh., n. Il : Journ.of theol. stud., f. xvi. p. 162, cl P. G., col. 612; Matlh., m. 15; J. T. S., p. 161. cl />. G„ col. 658; Matlh., n, 16 sq. ; J. T. S., p. 313, i l P. (L. col. 611. Par contre une comparaison générale du style du Contra paganoi (édit Turner) ct de VOpus imper/ectum se montrerait plus favorable, nous’semblc l-il, â l’identité des auteurs. H reste neanmoins que les divers ouvrages que nom venons sommairement d'étudier appartiennent û coup sùr à une même famille. C’est ce qui justifiera leur groupement sous le nom de Maximin, groupement tout provisoire, en attendant que de nouvelles recher­ ches aient permis d’éclairer ce point d’histoire litté­ raire. Les textes dont il u été question an cours de l'article ont été publiés comme suit : lut Dissertatio Maximini, par Er. lûiufTmann, Ans der Schale des Wul/da : Auxexn Doaosrom.Nsis ι:ι·ι<Τιί.λ ni. hdu, vita i t obitu Wvl· ΠΙ.Α! , ini Zusammetihang der Dissertatio Maximjm contra Ambrosium, Strasbourg, 1899; les traites ct ser­ mons provenant du ms. de Vérone par G. IL Turner dans le Journal of theological studies, voir énumération des pas­ sages, col. 469; VOpus imper/ectum in Matthirum, dans P. G., I. i.vt. col. 611-916; le Sermo arianonim, dans P. L, t. xî n, col. 677 sq.; les Sermonum arianorum fragmenta anti­ quissima (d’après Mai, Vêler, script, noua collect., t. m L p. 208) dans P. L., t. xm, col. 59 . · »2. Les travaux importants ont été signalés np cours de l'article; renseignements plus complets et abondante biblio­ graphie dans J. Zciller, Les origines chrétiennes dans les provinces danubiennes de l'Empirc romain, Paris, 1918, p. 171-505. Voir aussi O. Bardvnhcwcr, Gcsch. der althrchlichen Lileratur, t. iv, 1921, p. 179 sq.; Itauschcn-WItUg. Grundnss der Patrologie, 9* édit., 1926, p, 345. É. Αμλνν. 2. MAXIMIN D’A IX. frère mineur capucin de la province de Provence, se nommait au siècle Pierre Glgols et appartenait ù une famille d’avocats. Entré jeune encore en religion, le 25 septembre 1624, il mou rait â Aix en 1687, après avoir rempli dilTérentes charges dans son ordre. En 1667 paraissait à Mons la célèbre traduction du Nouveau Jest ament, commencée par Antoine Le Maistre el roui innée par son neveu Isaac Le Maistre de Saciet Antoine Arnauld. Attaquée dès son apparition, condamnée par l’nrchevéque de Paris et le Conseil d'État avant de l’être par Clé­ ment IX, le 20 avril 1668, la traduction fut défendue par Arnauld cl Nicole. Le P. Maximin composa contre elle e! ses défenseurs un ouvrage qui rencontra des oppositions meme avant de voir le jour. Bien que muni de toutes les approbations ofllciclles, l’auteur se vit rçfuscr le Privilège du roi pour l’impression, et ce ne fut cpie deux ans après l’avoir achevé qu’il put le faire paraître hors de LTance. Il a pour titre Réflexions sur les vérité: évangéliques, contre les passages que les tra­ ducteurs de Mons ont corrompus dans le Nouveau Tes­ tament de Nostre. Seigneur lésus Christ, traduit en /conçois, selon Pidition Vulgate, avec les différences du Grec : et les Réponses gui détruisent la Défense de la traduction du mrsme Nouveau Testament imprimé à Mons, gui anéantit la plupart des articles de la Foy, et des Sacrements de ΓÉglise, in-4·, Trévoux, 1681. L’auteur y fait voir les erreurs doctrinales que favo­ rise celle traduction. Le livre du P. Maximin irrita In jansénistes, qui trouvaient chez ics capucins de nom­ breux ct vigoureux adversaires; aussi l’un d’eux. Jean Barbier d’Aucour, publia sous le voile de l’ano­ nyme un Mani/este au la préconisation en vers burles­ ques d'un nouveau livre intitulé Réflexions sur les vérilez éiHingéhques, contre la traduction et les traducteurs de Mons, par les R. P. Capucins de Provence, Biorti. 1681, 1683. Ce poème burlesque est un tissu de vul 473 Μ A X I Μ I N D’ Δ 1 X glires injures contre le P. Maximin cl scs confrères. • Leur rage ne fut point assouvie, écrit le 1*. Callxtc de Brlgnolcs, ils attaquèrent la forme de cet ouvrage cl ils parvinrent par leurs brigues à le faire regarder comme un ouvrage suspect, parce qu’il avait été Imprime dans les pays etrangers. Ils surprirent une lettre à M. Le Tellier, chancelier de France, par laquelle il ordonnait au Provincial des capucins d’en saisir tous les exemplaires cl de les envoyer a M. de Morand, intendant de Provence. Celle lettre datée du 21 janvier 1682 eut son effet ct rendit cet excellent livre assez rare. > AcharJ, Dictionnaire historique des homme* Illustres de PrOrtncc, Alx, 17854877 (art. Henri dr la Segne); Bernard de Bologne, IJIbllolhtca scriptorum ord. min. capucclnorum, Venise, 1717; Hurler, Nomenclator, 3· édit., t. >v, col. 160, P. Edouahd d’Alençon. MAYER Christophe, né a \ugsbourg en 1564, entra dans la Compagnie de Jésus en 1582, et ensei­ gna les diverses sciences ecclésiastiques ù Passau. Brixen, Gratz ct Menue. Il mourut en cette dernière ville le 11 octobre 1626. Il reste de lui un volume de controverses contre les protestants qui eut sa célébrité ct fui souvent réimprimé. Octo fidei controversia ob quoi solas plerique hoc tempore difficultatem habeant redeundi ad Ecclesiam manifeste catholicam, I vol. in-8·, Cologne, 1622; Vienne, 1622; Nuremberg, 1626; Cologne, 1627. On y traite successivement des œuvres, de la communion sous les deux espèces, de la présence réelle, du purgatoire, du culte des saints, des images, des reliques, enfin de la tradition. Lupcnius, Btbliolh. realis theologica, t. n. p. 656, en signale une traduction allemande de 1629 : Scchs streitige Rtliglonspunctcn durinn manche ans tehen und eben durum catholiseh zu merden bedenckcn tragen. De fait, l’académie de Leipzig demanda ù Jean i lofer de réfuter l’ouvrage, (pii lui paraissait fort dangereux pour la cause luthérienne. Or l’étude que lit Jean Ifofer de l’argumentation de Christophe Mayer le convertit lui-même au catholicisme; il se lit même jésuite, comme le narre agréablement Mgr Itaess, Die Convertiten, t. v, p. 387-398. Sommcrvogcl, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, t. v. col. 799; Hurler, Nomenclator. 3’ édit., Lui, col. 738-739. É. Amann. MAYNARD, docteur en théologie et chanoine de Sainl-Sernin de Toulouse, avait publié, à Nantes, 1720, des Lettres d'un théologien catholique où il Invi­ tait les réformés Λ entrer en conférence avec lui sur In religion, Armand de la Chapelle, pasteur de l’Eglise wallonne de la Haye, ayant répondu, le chanoine fil paraître : La religion protestante convaincue de faux dans ses règles de foi particulières, 2 vol. in-12, Paris, 1710, ouvrage qui est fort loué par le Journal des Savant <. 1711. p 62. Hlchard et Giraud, Dictionnaire des sciences eccléslasligues, edit, de 1821 ; JOchcr-Kotcrraund, Gclehrten-t^xicon. t. iv, 1813, qui commet une assez Jolie bévue, répétée par Hurler, Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 1107. E. Amann. MAYOL Joteph, frère prêcheur (xvn· siècle). Natif de Sainl-Maximln, il fit ses études théologiques au couvent d’Avignon, puis enseigna dans divers collèges dominicains du midi de la France, en même temps qu'il donnait carrière à un réel talent de prédi­ cateur. Il mourut eu 1701 après avoir rempli d’impor­ tantes charges dans son ordre, notamment celle de provincial de Toulouse. Fin lettré ct, comme dit son contemporain Echnrd, Musci ac librorum cultor assi­ duus, Mayol était un théologien précis el profond. Ces deux qualités dont la rencontre est peu commune firent le charme de sa personnalité ct assurèrent le succès de divers opuscules qu’il composa, en particulier de son MAZOLINI '•74 Abrégé de la dévotion du Rosaire de (a Mère de Dieu. in-12, de 192 pages, qui eut cinq éditions en six ans (1679-1685). Mais Joseph Mayol est surtout connu pour sa Summa moralis doctrin.r thomlslicæ circa decem prex­ cepta decalogi : Item virtutum theologicarum fidei, spei et raritatis, vitiaque illis opposita, nec non circa propo­ sitiones morales de hac materia ab Ecclesia damnatas, variis in locis sparsas, fjuic omnia ad rigidam scholas­ tica' disputationis trutinam ponderantur, juxta in­ concussa luttssimaque doctoris ungelici D. Thomæ Aquinatis dogmata, cujus vera mens inter laxiores rt rigidiores novellistarum opiniones media dependitur, Avignon. 1704. in-4·, Êchflrd néglige de préciser qu'il s’agit de deux volumes, l’un de MO pages ct l’autre de 36G pages, imprimés sur deux colonnes en caractères très serrés. Il s’agit même de bien davan­ tage que d’un simple exposé du Décalogue. En vrai thomiste, Mayol part d’un traité complet des vertus théologales, avant d’aborder la vertu générale de jus­ tice ct les vertus particulières que suppose chaque précepte du Décalogue. Il étudie, à la manière de saint Thomas dans sa Somme, les vices correspondants à chaque vertu et il entre, de plus, dans des considé­ rations pratiques appropriées aux préoccupations des cas ui s tes modernes. Dans cette vaste synthèse morale, il en veut surtout à ces casulsles auxquels, dit-il, il ne répugne pas « de Botter à tous les vents de la doc­ trine · pourvu qu’ils réussissent â < aduler · les hommes. Avec quelque préciosité, il explique qu’il vogue, entre Charybde ct Sylla, sur la mer agitée par la querelle du jansénisme ct du laxisme. Quélif-Éehard, Scriptores ordinis pnrdira for mn. Paris, 1721, l. u, p. 7G5; Hurler, Nomenclator, Λ· édit., t. iv, col. 911. M.-.M. Gorce. 1. IVIAYR Antoine, né à Nesselwang (Bavière) en 1673, entra dans la Compagnie de Jésus en 1689, el fut longtemps professeur de théologie scolastique aux universités de Fribourg-cn-B. el d’Ingolstadt. Il mourut en 1719. - Son œuvre imprimée, assez volu­ mineuse, comprend : d’une part deux cours complets, l’un de théologie scolastique, en 8 vol in-8·, publié a Ingolstadt de 1729 à 1732 (édit, en 2 vol. in-fol. ibid . 1732), l’autre de Philosophia peripatetica, en I vol. In-4·, Ingolstadt, 1739 (réédit, à Venise, 1715, ct à Genève, I vol. in-fol.); d’autre part deux traités spé­ ciaux : Tractatus theologicus de primo ct secundo adventu Christi Domini, cjiisquc vita in terris, item de gestis ac privilegiis li. Virginis ac plurium Salinatoris nostri consanguineorum aut familiarium, in-8·, Ingolstadt. 1712; Quastiones theologiae de contritione, in-l·, ibid., 1716. Sommcrvogcl. Bibliothèque de la Compagnie de JésiiA, l.v.col. 807; Hurter, Nomenclator, 3· èdil., t. iv, col. 1337; E Amvxs. 2. MAYR Antoine, de la Compagnie de Jésus (1710-1772), a laissé un De locis theologicis, veru reli­ gione ct Ecclesia, in-8·, Augsbourg, 1771. Sommcrvogcl, Ribliothèqiir, t. v, cui. 809. E. Amann. IVI AZOLINI Silvestre, DIT SILVESTRE PR I ERI AS, (on trouve aussi les orthographes Mazzolini ct Mozolini), frère prêcheur plémontuis (1 156-1523).— H naquit en 1156 à Pricrio, près d’Asll, et prit â quinze ans l’habit dominicain au couvent de Gênes. Scs qualités religieuses cl intellectuelles lui valurent rapidement le magistère en théologie. Il devint donc régent du collège des dominicains à l’université de Bologne et y fut par l’éclat de sa parole un professeur célèbre. Le sénat de Venise rechercha ses services cl l’on sc demande s’il n’a pas enseigné plusieurs années à {’université de Padouc. Prieur à 475 MAZOLINI Milan, a Vérone, .4 Cônie, supérieur majeur de sa congrégation de l’une ct l'autre Lombard tes en 1508, de nouveau prieur à Bologne en 1510. on le retrouve en 1511 à Borne où il avait été appelé par le pape Juk-s IL En 1515 comme la charge de Maître du Sacré Palais était vacante, le pape Léon X. sur les conseils du cardinal Cajctan, confia celte charge, par bref du 15 novembre, à Mazolini qui devait l’occuper jusqu'à ce qu'il mourut de la peste en 1523. La dernière page du Confiait ex angelico docture S. Thoma primum volumen de Mazolini, contient la liste dc scs ouvrages ; Commentarium m spheram; In theorien* planetarum, Venise, 1515: Trxlum dialec­ tic*, Venise, 1196; Brevissimum epitoma Capreoli; Aliud epitoma Capreoli ejusdem cum additionibus opinionum ct notabilium, Crémone, I 197; Aurea Rosa, Bologne, 1503; Questiones ad Euangelia; Vita de la scraphica el /eruentissima amatrice di Jesu Christo salvatore tanta Maria Magdalena ricotta cum moite nove historié. Milan, 1519; Parvum confessionale; Magnum confessionale; Trialogum de B. Magdalena in spelunca. Milan, 1519;Scu/e del sanlo amorc, imité d'Henri Suso; liefagio di sconsoluti, également imité d'Henri Suso; Trialogum in Sol; Vitu di la gloriosa regina del cielo per modo historiale; Summa Summarum quir Silvestrina dicitur nuperrime magna cum dili­ gentia recognita adjectis etiam adnotatiunculis et nume­ ris hactenus non impressis, 1519, in-1·, P pars., p. 790 II'pars.,p. 777; Libellumdcsublevatione infirmantium; Breve compendium de secundis intentionibus, Bologne, 1599; Brevis tractatus de exorcismis, Bologne, 1573; Quivstiuncula de teterna veritate propositionum in materia naturali; Breve opusculum de judicio temerario ad illustrem D. Matthaeum Standardum; Definitiones omnium legum ad fratrem Thcramum de Janua; Consi­ lium de Monte Pietatis; Consilium de facto retrovendendi; Sermones pnedica bites; Opusculus de immolatione agni spiritualis et sacrificio nova* legis; Malleum contra Scosticas; Opus de irrefragabili ct authora veritate Roman* Ecclcsiic Romaniquc pontificis contra Murti­ num Luthcrum ordinis Eremitarum ct sunt libri 1res : 1. De ipsa quam diximus veritate in sc, 2. De ea quantum ad efficaciam ejus in Murtinum, 3. Porte erit Epitoma dictorum; il est porté au litre : Z/ι praesumptiones Martini Lulheri conclusiones de potestate papic dia­ logus, Rome, 1518; Errata ct argumenta Lulheri recitata detecta ct copiosissime trila, Rome, 1590, in-l·; . Replica ad eumdem Luthcrum; Epitoma responsionis ad eumdem Luthcrum; Conflati ex angelico doctorc I) Thoma primum volumen, Pérouse, 1519. Il faut ajouter à celle liste : De Strigimugarum damonumque mirandis libri 1res, una cum praxt exactissima cl ratione formandi processus contra operas, Borne, 1521; Dialogus de S. Paulo, Rome, 1516; La sacra historia de S, Agncse da Montepollciano delTordln· de prcdicadori, Bologne. 1511. On a attribué aussi a Silvestre Prierias un commentaire des Sentences, une défense dc la doctrine de saint Thomas, un traité du naître, vivre ct mourir, une introduction à la logiqud, d’autres traités contre Luther. On a même mis sous son nom, en manière de dérision, un violent libelle d’inspiration luthérienne. Mazolini Prierias, comme maître du Sacré Palais, avait fait partie dc la commission chargée d’examiner le cas de l’humaniste Rcuchlin. Tout naturellement il fut le premier a prendre part à la polémique catho­ lique contre Luther, dès que celui-ci cul promulgué, le 31 octobre 1517. les quatre-vingt-quinze thèses qui firent scandale. Par-dessus la question des indulgences, Luther attaquait toutes sortes d’abus réels ou pré­ tendus. La papauté romaine elle-même était raillée, et seul un léger voile de catholicisme apparent masquait sur ce point la profondeur dc l'hérésie. En celle 47G affaire compliquée, Prierias vit très juste. Il discerna que la plus fondamentale des doctrines luthériennes était celle qui. sous couleur «le limiter le pouvoir du pape relativement aux indulgences, battait en brèche la suprématie de la primauté romaine. Léon X de­ manda lui-même à Prierias dc prendre position, en orthodoxe, contre l’hérésie naissante. Prierias imagina un dialogue qui visait spécialement les privsurnptuosus Martini Lutheri conclusiones de potestate papir, et attaquait directement la doctrine de Luther à propos dc l’Église romaine. L'ouvrage était solide, rempli d’arguments de bon sens, mais de composition rapide ct d’un ton non seulement vif, mais fort piquant. Écrit, dit-on, dès 1517,11 fut répandu par l'imprimerie à tra­ vers l’Allemagne el l’Europe dans le courant dc 1518. Certains auteurs ont décrié ce premier traité de Prierias contre le luthéranisme naissant. Pallavicini, dans son Histoire du concile de Trente, I. I, c. vi, n. 3, a élevé de violentes critiques dont le P. Hurler s’est fait l’écho : * L’argumentation de Prierias sc ramène au simple argument d’autorité, disent-ils. Elle ne repose sur aucun contexte solide. Son style est dur et négligé. » Il est plus exact de dire qu’il n’y avait pas encore, sur la matière, les précieuses définitions du concile du Vatican pour éclairer la fol des théologiens cl des fidèles. Dès la première attaque des protestants, on ne pouvait demander à la première riposte de Silvestre Prierias une teneur absolument scientifique. Il est déjà intéressant de constater qu’il s’est trouvé, au début même de l’apostasie dc Luther,. un scolastique dc race pour frapper au point faible par un recours pertinent à l’Écrilure et à la Tradition. D’ailleurs, Prierias n’avait pas voulu composer un traité didactique, mais une rapide réfutation où, pour les besoins de l'exposé et dc la contradiction, l’ordre même des I hèses de Luther n’avait pas à être respecté. Prierias s'en explique dans sa dédicace au pape : tant que Luther n’irait pas plus loin, il se bornerait à énoncer les justes principes opposés aux erreurs nou­ velles. Ces principes, énonces par Prierias avec la plus grande clarté et la plus absolue orthodoxie, sont au nombre de quatre : sur la nature de l’Église, surin plénitude des pouvoirs spirituels du pnpe> surΓinfail­ libilité de l’Église, sur le concile el le pape. Acces­ soirement, Prierias donne une excellente théorie des indulgences. Enfin, il se propose de poursuivre ’sa démonstration, si Lui hcr poursuit son erreur. Luther était trop avancé dans son évolution anti­ catholique pour entendre humainement raison. La contre-attaque brusquée de Silvestre Prierias le mit au comble «le la fureur, il reçut son écrit des mains du cardinal Cajctan alors à Augsbourg, dans le courant d’août 1518. Le cardinal Cajctan lui remit également une assignation, signée de Girolamo Ghioriicci ct de Prierias lui-même, ordonnant à Martin Luther de se rendre en cour «le Rome, pour répondre aux imputa­ tions d’hérésie et de mépris dc l'autorité du SaintSiège. Soixante jours de délai lui étalent laissés pour comparaître. Luther n’alla pas à Rome el il adressa au Dialogue de Prierias une réponse où il le couvrit d’injures personnelles. Le maître du Sacré Palais, vilipendé comme théologien officiel de la papauté et comme juge en matière doctrinale, eut pourtant la longanimité de n’opposer, en celte même année 1518, qu'une réplique d’un ton conciliant el où les attaques personnelles contre lui-même n'étalent pas relevées. Prierias publia ensuite un Epitoma, résumé de son écrit précédent et préface d’un autre écrit plus vaste qui devait paraître en 1520. Avant même que l’ou­ vrage projeté ne parût, Luther avait riposté parla plus vigoureuse négation de la papauté qui se pût imaginer. « Si ce que dit Prierias sur l’autorité du pape, écrit-il, est conforme à l’opinion du pape ct des 477 Μ AZOLIN! cardinaux, il faut proclamer publiquement que l'antéçhrist siège dans le temple de Dieu, et que la Curie romaine est la synagogue de Satan... Si le pape ct les cardinaux n’étoulTcnl pas celte bouche dc Satan (c’est-à-dire Prierias), moi, Martin Luther, Je romprai d’avec l'Église romaine, le pape cl les cardinaux comme étant l’abominai ion dc la désolation dans le winllicu.-Edit.de Weimar, t. vi, p. 328. · Enfin parut à Home le 17 mais 1520 le grand ouvrage attendu de Prierias, Errata et argumenta Martini Lulheri, qui devait être promptement réédité À Florence en 1521, ct à Home en 1527. H est divisé en trois livres dont le troisième n’est qu’une réédition ûeVEpitoma. Dès le début, Prierias avait vu que la querelle des indulgences n’avait été qu’un prétexte, ct que le vrai conflit portait sur l’autorité du pape. Aussi, plus que jamais reprenait-il les quatre the es fon­ damentales dc son premier Dialogua. Luther négligea dc répondre à celte œuvre considérable. De son côté Prierias avait dil ce qu’il avait à dire. Il n’y revint plus. On a prétendu que Léon X avait clé mécontent dc l’attitude prise par Prierias dans celte dispute contre Luther, où le pape avait pourtant engagé lui-mème notre théologien. On a tout lieu dc croire au contraire que Léon X s’en montra satisfait. L’ouvrage définitif de Prierias contre Luther comporte une lettre dc félici­ tations du pape datée du 10 juin 1519. Au service de la papauté attaquée par Luther, Silvestre Prierias avait consacré toutes ses forces ct tout son temps, laissant inachevé, comme il l’explique lui-même, son Con/tatum a angelico doctore S. Thoma, la grande œuvre dc toute sa vie. Son mérite était d’autant plus grand qu’il se sentait vieilli et au terme dc sa carrière. L’examen des ouvrages théologiqucs dc Prierias nous n conduit Λ cette conclusion, que les principes de ce théologien sont toujours strictement conformes areux de saint Thomas cl de son école. Prierias ne cherche pas à subtiliser et à faire des distinctions nou­ velles à propos de toutes les difllcullés possibles. Plus synthétique qu’analytique, son esprit saisit plus clairement les ensembles qu’il n’éprouve le besoin d’interpréter les détails. Ce fut sa force et aussi sa fai­ blesse dans la polémique contre Luther. S’il se fait l’éditeur deCapréoius, c’est en l’abrégeant, et si beau­ coup de scs écrits sont considérables par leur longueur, c’est qu’il y traite de sujets extrêmement vastes par eux-mêmes. On doit citer comme plus remarquable son Aureo Rosa super Euangelia totius anni, recueil d’homélies émouvantes précédé d’une importante dis­ sertation sur les divers sens de l’Écrilure selon saint Thomas. Son Conjlati ex angelico doctore S. Tho­ ma primum volumen, établi sur le plan de la Somme ThMoyiquc de saint Thomas, est, en 600 pages très serrées de grand format, un lumineux traité De’Deo UnoclDeo Trino. Ce vaste commentaire, s’il avait été poursuivi, eût-il égalé Prierias ù Cajélnn cl à Jean de saint Thomas? Il serait téméraire de l’afllrmcr, el, en tout cas, notre auteur n’a pas dépassé la première partie dc la P pars. De Sih»r,3’édit . t.n.col. 1189, Kirchentexikon, t.viiî, 1893; Melchiorri, Annotes minorant, t xxt.nd an. 1578, n.66-78; Pastor, Gesch, der Piipslr, t. v», p. 30C, η. I ; Wadding-Sbnraglia.S'criptorijonfinisnunoriim.Homc. 1906-1921. P. Édouard d’Alençon MÉDISANCE - L Qu'est-ce que médire? IL Façons de médire. IIL Gravite dc la médisance. IV Péché de ceux qui l'écoulent. V. Réparation. 488 Le prochain a droit à sa renommée; or on la lui dérobe par la détraction C'est un vice malheureuse­ ment trop commun. Il v a des gens dont le palais est ainsi fait qu’il ne peut souffrir les douceurs, qu'il se plaît, au contraire, à savourer les amertumes ct les acidités. Bien plus nombreux sont les esprits mal veillants ou légers, pour qui la louange d'autrui, h récit du bien sont chose insipide, insupportable, ct qui, par l’effet d’un goût dépravé, aiment les chronb niques scandaleuses, les propos médisants, font leurs délices des conversations qui entament la réputation du prochain. Entretcnez-les de sujets pourtant dignes d’intérêt, mais que vous n’aurez point relevés par quelque censure des défauts d’autrui, ils deviennent muets, ils .s’endorment; donnez à vos paroles un Ion dénigrant, quelque saveur médisante, aussitôt ils s’éveillent, ils s’animent, ils sont subitement élo­ quents. I. Qu'est-ce que médire? — La detraction sc produit sous deux formes, la calomnie el la médisance. La calomnie a la spécialité des imputations fausses cl mensongères. La médisance consiste à découvrir sans nécessité les fautes ct les défauts du prochain. 1* Par fautes ou défauts, on entend surtout ici des fautes et des défauts d’ordre moral, de nature par conséquent à ruiner clans les autres l'estime à laquelle il a droit, une réputation justement acquise, ou qu’il n'a point mérité de perdre. Des défectuosités dr nature, soit physiques, soit intellectuelles, où le libre arbitre n’entre pour rien, ne sont pas proprement matière à médisance car elles n'enlèvent rien à la bonne renommée de quelqu'un. Toutefois il convient de n’en parler, de ne les faire connaître qu’avec une extrême prudence. Manifestées, publiées sans discer­ nement, elles ne font peut-être rien perdre à autrui dc sa valeur morale, mais elles ne laissent pas. rn général, de lui causer dc la peine, ou même quelque nuire préjudice. Ce sont la des distinctions délicates cl sages dont une conscience droite, sérieuse ct timo­ rée, sait tenir pratiquement compte. A part donc cette réserve qu'il importe dc ne point perdre de vue. une manifestation des fautes ou des défauts du pro­ chain, telle qu'il en résulte pour lui une réelle dimi­ nution d'estime, ou une atteinte à sa bonne renom­ mée, voilà ce qui donne vraiment à la médisance son fond de malice. La réputation est un dc ces biens impalpables, im­ matériels qui n’ont de réalité que dans la pensée drs hommes; c’est de notre imagination ou de notre esprit seuls qu’ils tirent ce qu’ils ont d'effectif. Quoi qu’il en soit de leur consistance ou de leur solidité, on les évalue souvent un grand prix; et pour ne parler que dc la réputation, d’aucuns la préfèrent aux richesses ù la vie même Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée j, dit un proverbe d’une vulgaire, mais profonde sagesse. Quoi d’ctonnanl? La réputation est une extension, un prolongement dans l’esprit des autres dc notre personnalité; par elle nous vivons en autrui d’une vie d’honneur cl d’estime. Cette sorte dc vie civile cl sociale qu'on appelle la renommée, chacun trouve un plaisir naturel a la posséder, à la faire naître ct grandir. Il y a plus, c’est presque tou­ jours un instrument dc prospérité materielle, une condition d'influence, un élément nécessaire dc suc­ cès, que tout le monde a intérêt de garder, que d’au­ cuns même onl le désir dc conserver intacts. A quelle funeste erreur donc se laissent entraîner ceux qui médisent d’un cœur léger! Leurs paroles frappent l’air un instant, s’envolent et passent; c’est 5 quoi ils font seulement attention; mais une chose à laquelle ils négligent trop dc ré fléchir, c’est que leurs paroles tiennent du vol cl dc 1 homicide. Elles vont dévaster chez les autres l’estime duc au prochain el avec elle 489 MÉDISANCE v détruire tous les biens dont clic est le nécessaire fondement, elles vont y tuer le souvenir respecte, honoré par lequel ce prochain y vivait d’une seconde \ic. 2' La renommée d’autrui est chose sacrée cl digne de respect: il est necessaire pourtant d'ajouter : tant que des raisons supérieures n’autorisent point à la sacrifier. l’ne clause restrictive entre dans la de fini­ tion reçue : la médisance consiste à découvririons néces«tlé. 11 y a. par conséquent, des riconstanccs où il est permis ou c’est même un devoir dc parler, l/aniendcmtnl d’un coupable, que l’on n’espère guérir qu'en le dénonçant A ceux qui en ont la charge, un conseil â demander à une personne prudente, ou mémo par­ fois, quoique plus rarement, le motif seul de consola­ tion, un dommage à éviter ou pour soi nu pour d’autres, la raison du bien général, tels sont quel­ ques-uns des cas qui méritent d’être pris en consi­ dération ct peuvent l’emporter sur la réputation d'autrui. Ce sont là de légitimes exceptions que In justice ct la charité ne condamnent point, dont une conscience timorée sait apprécier la valeur, qu’elle ne confond point avec une coupable démangeaison dc parler. II. Façons de mi.ihiu . Voilà définie la médisance toussa forme la plus simple. Ne lui croire qu’un seul visage, ce serait mal la connaître. Il y a tant dc ma­ nières détournées, tant de façons ingénieuses dc mé­ dire; c’est un art que d’aucunes gens pratiquent avec une certaine coquetterie. La médisance formelle, à visage découvert, parce qu’elle est trop grossière ou trop odieuse ne saurait manquer d’inspirer de l’éloi­ gnement ct du mépris. Que fait-on? On la cache sous de belles apparences de modération, de sincérité, de compassion ou de zèle; c’est le moyen le plus sûr de ménager les oreilles et de capter l’attention des gens timorés. II n'est pas nécessaire pour médire de parler beaucoup ni même d’ouvrir la bouche. A défaut dc la voix, un geste, un signe, un coup d’œil, un sourire suffisent, en disent, en font deviner sou­ vent beaucoup plus long qu’un discours. La conver­ sation amène à parler de quelqu'un, on vient à pro­ noncer seulement son nom. au grand étonnement dc vos interlocuteurs qui ne savent rien, vous haussez les épaules, vous secouez, la tête, vous marquez un air de mépris, ou «le pitié, c’est déjà médire. Le médisant ne s’attache pas toujours à raconter le mal, il déprécie également le bien ou le diminue. Quelque voix s’élève-t-elle par hasard pour louer autrui, il témoignera par des signes non équivoques, voire mémo un silence désapprobateur, qu’il désavoue l’éloge; ou bien il s’y associera, mais avec un accent si peu sincère qu’un blâme serait moins cruel que relie louange Ironique et forcée. Un autre procédé, mauvais autant qu’habile, el dont Its simples sont la dupe, consiste à couvrir d’abord de fleurs ceux qu’on a dessein dc noircir. On les loue, on les élève, on les encense, peut-être au fond sans ajouter foi à l’honneur qu’on leur rend, a coup sûr afin de mieux réussir à les éclabousser. Que de converulionscommencées sur le Ion de la louange aboutissent Λ ce petit mol, nuits, où les gens honnêtes n’ont pas de peine à reconnaître le signal d’une délFac­ tion. Les éloges accréditent la médisance cl la font passer comme une marchandise dc contrebande. Aussi cruelle est la pitié, aussi coupable est la dérision dc ceux qui commencent à témoigner une hypocrite compassion envers ceux qu’ils onl résolu de mordre. Ils ont l’air de ne parler qu’à regret el comme forcés par une impérieuse nécessité; on dirait qu’entre leur conscience qui leur commande dc parler et l’amour qu’ils font mine d’avoir pour le prochain, il y a une lutte véritable engagée; à dire vrai, ces 490 paroles d’intérêt cl de zèle qu'ils ont d ins la boucle n’ont souvent pour but, en dissimulant le poison, que dc le faire avaler plus sûrement. La plaie n’en est que plus profonde, plus envenimée, plus difficile à guérir. D’autres fois un sc borne à des interrogations habile­ ment posées, à des doutes semés négligemment, avec une indifférence voulue, a des paroles, irréprochables en elles-mêmes, mais perfides, en ce qu'elles insi­ nuent. Interrogations, doutes, insinuations qui tien­ nent en éveil l'esprit dc ceux qui écoutent, aiguisent leur curiosité, font travailler leur imagination cl souvent leur font concevoir plus dc choses qu’un long discours. Enfin il y a certaines formules générales, pleines dc réserve, dc réticence, dc mystère, mais aussi dc perfidie coupable que la médisance affectionne : « On ne peut pas tout dire; ne parlons pas de cela; que de choses je sais là-dessus; je ne veux pas faire le médi­ sant; si on savait ! · Les expressions ct d'autres sem­ blables. qu’elles aient pour but de faire travailler les imaginations ou même qu’elles soient simplement le fait de l'imprudence, sont pernicieuses, elles ont pour effet quelquefois plus sûrement que la vérité pleinement connue, de ruiner la réputation du pro­ chain. Il est d’ailleurs trop facile par là dc glisser de la médisance dans la calomnie. Car souvent que savent ut retiennent ces mystérieux détracteurs? Bien. Le vague dc leurs paroles peut très bien ne cacher autre chose que la méchanceté de leur cœur. On ne saurait non plus avoir trop de mépris pour cette formule de la médisance anonyme : On dit. Qui, on? Peut-être personne, peut-être aussi la foule des sols; certainement un lâche qui ne veut point assumer la responsabilité de ses paroles. C’est qu’en effet un des caractères les plus saillants dc la médi­ sance, est la lâcheté. On ne médit que des absents; or n’est-ce pas le propre d’un lâche de s’y attacher, dc les déchirer parce qu’il les sait dans I impossibilité de sc défendre. 11 y aurait sinon plus dc charité ou de justice, du moins plus de courage cl de dignité à leur jeter une injure à la face Saint Augustin, dans un distique fameux, avait interdit sa table à ceux qui sont assez lâches pour mal parler des absents. Cependant la médisance, si elle nuit à ceux contre qui on la dirige, sc retourne également pour leur faire encore plus dc mal, contre ceux qui l’ont mise nu jour, III. (iiiAviTÊ di: la médisance. - La médbance peut-elle constituer une faute grave? Oui. répondonsnous. Quelles conditions suffisent donc à la rendre mortellement coupable? Voici là-dessus quelques éclaircissements utiles. Il n’est pas rare de rencontrer des gens qui s’accu­ sant d’avoir médit, ajoutent aussitôt que ce fut sans intention, sans malice. On devine leur erreur. Les propos médisants pour eux n’ont de réelle portée (pic s’ils prennent leur source dans quelque mauvais sentiment. La haine, la vengeance, la jalousie ou même le simple besoin dc parler, telles sont les sources auxquelles d’ordinaire la médisance s’alimente; pour ceux dont nous parlons, seuls les motifs qui tiennent de l'animosité, rendent les paroles coupables; la légèreté qui ne sait rien taire, excuse à peu près tout. Que dire cependant d’un enfant qui, tirant dc l’are, s’amuserait à viser des personnes amies, au risque de les blesser grièvement, quoique sans inten­ tion meurtrière? On n’aurait pas de paroles assez sévères pour son cruel jeu. l’ne flèche, parce qu’elle part d’une main amie, est-elle moins funeste? D'où qu'elle vienne, le résultat est le même. Le résultat, c’est à quoi doil surtout prendre garde celui qui médit. Celui-là commet une faute grave dont les paroles, yuels que soient (railleurs la pensée 491 MÉDISANCE ou /<· sentiment qui les inspirent, sont de nature à entamer notablement la réputation d’autrui, qui le pré­ voit au moins confusément, ct sans de sérieuses rai­ sons, malgré tout, sc les permet. Qu'une intention mauvaise, une rancune, une jalousie attentive ύ recueillir ct à propager cc qu'elle sait de répréhen­ sible dans le prochain, communiquent aux propos médisants un excédent, une nouvelle espèce de malice, c’est incontestable; mais il n’est pas néces­ saire pour que la faute soit mortelle, que ce soit la passion, la méchanceté, la vengeance ou tout autre motif inavouable, qui ait dicté les paroles. Il suffit qu’elles aient pour lu réputation du prochain quel­ que conséquence grave, qu'elles lui causent quelque notable préjudice, qu’on l’ait prévu, ct que malgré tout ou n’ait pas craint d’en assumer la responsa­ bilité. I n autre sujet d’excuse est celui-ci : « Ce n'est point moi qui ni dit telle chose le premier. » Mauvaise raison qui ne diminue pas la faute ct qui ne vien­ drait même pas ù la pensée, si l'on avait pratiqué davantage cc conseil de l’Écriture : · Audisti verbum adversus proximum tuum, commoriatur in te, vous avez entendu quelque parole contre votre frère : hiltvs-la mourir en vous.» Soyez un de ces puits perdus où tous les bruits expirent, et les paroles entendues n’auront jamais d’écho, elles n’iront pas sc réper­ cuter indéfiniment, portées par tous les souilles de l’air. Ce n’est point vous qui avez dit telle chose le premier? Vous êtes le premier, assurément, par rapport û tous ceux qui la tiennent de vous ct vont la répétant à votre suite. «J’ai dit peu de chose, mais les autres sont partis de là pour déchirer le prochain. » C'est encore une excuse que parfois on allègue. Que de réunions où chacun n’attend qu'un signal pour ouvrir la bouche el tailler à belles dents, dans la réputation d’autrui! On sent qu’il y a de l'électricité en l'air et qu’une étincelle suffirait pour déchaîner l'orage, on s’aperçoit que les langues, prisonnières du silence, démangent furieusement cl que, semblables à des eaux a peine contenues entre leurs digues, elles menacent de tout envahir, de tout dévaster. Quelque esprit léger, imprudent, donne le signal attendu, il est respon­ sable de l’incendie qu’il allume el d'où le prochain sort dépouillé, abimé. Il n’a dit qu'un mol peut-être, mais celte parole dont il a prévu le funeste résultat, a produit un débordement de propos nu’disants où la reputation du prochain a sombré : la faute est gr ave. Le caractère de gravite de la médisance, y a-t-il en pratique quelque moyen de le reconnaître? Oui; mais sur ce point les juges les plus avisés hésitent parfois, tant il y a de circonstances dont il faut tenir compte. Nature et importance des fautes ou des défauts révélés; honorabilité cl credit de ceux qui parlent; valeur morale· crédulité, malveillance ct nombre dr ceux qui écoutent; condition, autorité, dignité ct charge de ceux dont on médit ; profondeur de l'impression qu’ont produite les paroles diffamatoires : retentissement qu’elles peuvent avoir; chagrin pré­ sumé qu’en éprouveront ceux qui en sont l'objet ; dommages matériels el pécuniaires qui en sont la suite; occasions avantageuses, facilité d’accomplir le bien qu’elles font perdre : autant de choses qui méri­ tent d’entrer en ligne de compte, qui peuvent sin­ gulièrement modifier, augmenter la gravité des propos midisants. Qui pourrait calculer au juste la somme de malice qui entre dans une détraction? On ne saurait en concevoir trop d'effroi, après les paroles el les com­ paraisons dont l’Écriture sc sert pour les flétrir. 4 Les médisants ne posséderont pas le ciel », assure 492 l’apôtre saint Paul; les détracteurs sont odieux cl dignes de In mort·, dit-il ailleurs; < le médisant est en abomination aux hommes », Usons-nous nu livre des Proverbes. Langues taillées en rasoirs cl en rasoirs aigus, glaives affilés, flèches trempées dans une liqueur amère, morsures de serpents, cc sont quel­ ques-unes îles virulentes expressions par lesquelles, afin d’en inspirer plus de haine, l’Ecriture carac­ térise ct flagelle le vice de la médisance. IV. PÉCHÉ DE CEUX QUI ÉCOUTENT OU N'EMPÊ­ Ce SOIlt les Oreilles complaisantes qui font le succès de la detraction. Il y a donc péché ù écouter la médisance avec plaisir, avec une complaisance Idle qu'on parait approuver celui qui médit, qu'on l'encourage même à dire tout cc qu'il sait : - continuez, vous m'intéressez.» Approuvant extérieurement le détracteur, on sc rend complice de sa faute; comme lui on pèche contre la justice ct la charité, et l’on contracte solidairement avec lui l'obligation de réparer le tort fait au pro­ chain. li en serait autrement si, tout en écoutant avec intérêt la médisance, on ne disait ni on ne faisait rien qui pût être pris pour une approbation positive. On pécherait assurément contre la charité, mortel­ lement, en matière grave, vénicllcmcnt, en matière légère, mais non contre la justice, ni sans qu’il résulte non plus le devoir de réparer. Différent encore est le cas de celui qui prête l’oreille ù la médisance comme à une chose nouvelle ou curieuse, sans se réjouir cependant du dommage qu’en éprouvent les personnes en cause. Sa faute n’est que vénielle. S'il avait quelque motif raison­ nable d’écouter, afin d'apprendre à mieux connaître les gens dont on parle, il serait exempt de tout péché même léger. Y a-t-il pour quelqu’un une obligation d’empê­ cher la médisance? Les supérieurs, en charité el en justice, peuvent être tenus d'office, par leur étal ou une sorte d’engagement tacite, de protéger ct de défendre la réputation de leurs subordonnés contre les calomniateurs. En ce qui regarde la médi­ sance. ils sont également obligés de l'arrêter, quand ils le peuvent facilement ct sans inconvénient. Le supérieur ou de celui qui médit ou de celui duquel il entend médire, pèche assurément contre la charité, s’il tolère les propos médisants qu'on se permet en sa présence, pouvant commodément les empêcher; ct.s’il s'agit d’un supérieur de l’ordre temporel, Il pèche contre la Justice. Rarement les particuliers sont tenus sub gravi d'empêcher la médisance même grave. Saint Tho­ mas estime que la crainte, la fausse honte, ou même la négligence, excusent d’ordinaire du péché mor­ tel ceux qui ne l’arrêtent pas, pourvu qu’ils n’aient aucun plaisir a l'entendre, Summa theoL, II·-II*, q. Lxxiii, a. 4. C’est une opinion très commune, nu rapport de saint Alphonse de Llguori, que le devoir de la correction n’oblige pas sous peine de péché mortel vis-a-vis de celui qui lient des propos médi­ sants, Theologia moralis, I. Ill, η· 981. Sait-on jamais quel sera l'effet d’un avertissement même charitable? Peut-être celui qu'on reprend devant d’autres s'offensera-t-il? N’est-il pas ù craindre que le détracteur, au lieu de retirer cc qu'il a dit, ne le répète, au contraire, avec plus de force? C’est pour­ quoi, d’ordinaire, il suffit, pour éviter toute faute même vénielle, de témoigner que la médisance déplaît ou en se retirant, ou en gardant le silence, ou en changeant la conversation, ou en prenant un air sérieux. I V. Réparation. — La médisance tient du vol; I car elle dérobe au prochain sa réputation. Comme CHENT PAS EA MÉDISANCE. ---- 493 MÉDISANCE le vol donc, dont elle portage l'injustice, elle crée un devoir, celui de restituer. L’obligation est stricte, rigoureuse; elle découle de ce principe d'équité naturelle qui défend de nuire au prochain ct qui ordonne, après quelque dommage à lui causé, de le rétablir dans son premier état, qui ddrohtl alicui rei, ipse se in luturum obligat Le médisant, dit l’Écriture. s’oblige pour l’avenir. Et à quoi s’obligc-t-ll? A rendre l’honneur qu'il n enlevé, i refaire les réputations que sa langue n déchirées, ravagées, â réparer même tous les dommages maté­ riels ou autres qu’il a causés par sa faute. Le voleur parfois peut sc trouver dans l’impossibilité de rendre; s’il n’a plus rien. Dieu content de son repen­ tir, lui lient compte de sa bonne volonté. Diffé­ rente est la situation du médisant; tant qu’il a une langue dans la bouche, si difficile que soil l’accom­ plissement de ce devoir, il est en son pouvoir de restituer sinon totalement, du moins en partie cc qu’il a fait perdre. L'obligation est stricte, rigoureuse. Il faut ajou­ ter : elle est trop rarement accomplie, quelquefois malheureusement impossible... Pourquoi rarement accomplie? Et d’abord parce que la volonté manque. Quels sont ceux d’ordinaire qui cultivent la médi­ sance? Ne faut-il pas les chercher surtout parmi les orgueilleux, les haineux, les jaloux, les vindicatifs, lien coûte trop à ceux-là de sacrifier leur passion ct de remetire en honneur un prochain dont ils ont médit pour mieux le fouler aux pieds. La répa­ ration d’un vol a lieu souvent, par intermédiaire, la reparation d’une médisance est affaire personnelle, die n’est meme possible qu'aux dépens de l’honneur de celui qui l’assume. Iront-ils ces détracteurs, plus jaloux de leur propre réputation que respectueux de celle des autres, s’avouer coupables, se décerner un brevet authentique d’injustice ct de méchanceté, de légèreté imprudente, se donner un certi lient de mauvaise langue?—Pourquoi encore rarement accom­ plie? Parce qu’on n’a pas de repentir sincère des propos médisants, parce qu'on n’en fait pas sérieu­ sement pénitence. On les prononce légèrement; ils sont encore plus vite, plus facilement oubliés que dib. Les voleurs, dit-on, les grands voleurs surtout ne sc confessent pas. Les médisants se confessent-ils? Ou, s’ils sc confessent, le font-ils autrement que par des accusations vagues, générales, enveloppées, qui retiennent la vérité prisonnière. — Pourquoi enfin, parfois malheureusement impossible? Eh! parce qu’il s’agit d’imposer silence à la renommée, parce qu’il s’agit d’arracher de l’esprit ct de la tête des autres h mauvaise opinion qu’ils ont conçue du prochain. Est-il au pouvoir de quelqu'un de replacer dans la pensée d’autnii ce souvenir honoré, respecté du prochain qu’on en a d’abord chassé? Mitant vau­ drait essayer de rendre à une étoffe brillante el déli­ tait l’éclat ct la fraîcheur qu’une tache lui avait fait perdre. Quelle que soit la réparation, chacun gardera des paroles entendues quelque fâcheuse impression ou tout au moins quelque soupçon, quelque doute. Voir Diffamation, t iv, col. 1300Si difficile à remplir que soit le devoir de la répa­ ration, malgré l’impossibidlé parfois d’y satisfaire pleinement, les médisants n’en sauraient être tota­ lement dispensés. C’est à raison de cette obligation que l’Esprit-Snlnl nous avertit de bien veiller sur notre langue et de ne pas la laisser parler à tort à travers, afin de ne pas rendre notre salut impossible et désespéré. Ils ont méchamment dévoilé, impru­ demment mis à nu les défauts el les fautes du pro­ chain. qu’ils cherchent, mais sans une nouvelle injustice, sans sc servir du mensonge, à les couvrir MÉGANCK 494 à nouveau d’un manteau protecteur, d’un voile discret; ils ont dit, parlant d’autnii, le mal; qu’ils sc fassent les fervents apologistes du bien. Qu’ins­ truits par l’expérience, ils apprennent enfin à parler des autres avec réflexion, jugement et charité. Saint Thomas Summa theologica, Π*-IP*, q. LxxmLxxiv, a. 1.2; q. i.xxv, a. 1; Thoma* G outlet, Théologie morale, l*ari«, 1815, I. I, p. 515-554; Clément Marc, InstUulionei morales Alphonsiarur, Home, 1885, t, r, n. 11951209; Soldin, Summa theotogitr moralis, Fntpnick, 1911. Dt prirceptls, n* 644-654; Sebastian!, Summarium Ihrologhr moratis, Turin, 1918. n· 344-347; Serti Ila nges Im phi­ losophie morale dr saint Thomas d'Aquin, l*ari«. 1916, p. 261-263; et, d’une manière générale, 1rs vnnonnaircs A. Thouvenin. MÉGANCK Françolt-Dominique (1684 1775), naquit à Mcnln le 27 mal 1691, fit ses humanités dans sa ville natale ct sa philosophie à Louvain en 1710; puis suivit les cours de théologie d’Opstraet et reçut les ordres a Tournai. Il partit en Hollande le 15 février 1713, cl devint un des plus zélés parti­ sans de Quesnel. L’archevêque Barckman le nomma chanoine d'Utrecht ct il fut doyen du chapitre. 6 octobre 1751. C’est en cette qualité qu’il essaya de gagner aux théories des jansénistes hollandais un soos-dlacrc de Bouen, Pierre Leclerc; mais l’obs­ tination de celui-ci força la communauté d’Utrccht à réunir un concile le 13 septembre 1763. Méganck fut nommé rapporteur du concile ct il attaqua très vivement les thèses de Leclerc sur les propositions de Jansénius, sur la primauté du pape, le témoignage des Pères ct l'autorité de l’Églisc dispersée, la supé­ riorité des évêques, les excommunications ct les indulgences. Le concile janséniste suivit, en cette occasion, la conduite des congrégations romaines que les jansénistes critiquaient si vivement, pour l’examen des ouvrages estimés dangereux. Méganck mourut à Utrecht le 12 octobre 1775, cl son corps fut dépose à Eginont où avaient été placées les cendres du P. Quesnel. Tous les écrits de Méganck sont favorables au jansénisme. On peut citer : Propositionum in Cons­ titutione Clementis Papie XI, ab exordio dicta. Unigenitus. damnatarum collatio cum quibusdam sacra Scriptura locis, ac sanctorum Patrum testi­ moniis, In-8’, Lilio. 1716. Son ouvrage le plus connu est la Réfutation abrégée du livre qui a pour litre : Traité du schisme, oil Ton justi fie, par le seul /ait de la dispute de saint Cyprien arec saint Étienne, lis éoéques ct les théologiens qui refusent d'accepter la Constitution Unigenitus de Clément XI, du crime de schisme que leur impute Tautcur de ce Traité, in-12. s L, 1718; d'après Méganck. les évêques ont encore plus raison epic saint Cyprien de s'opposer à Borne, car il s’agit présentement de plusieurs points impor­ tants soit pour la foi. soit pour la morale, soit pour la discipline; d’ailleurs il est absolument faux que la majorité des évêques ait accepté la Bulle. Le Traité du schisme, ainsi attaqué par Méganck, avait été publié en 1718, par le P. Longues ai. sous les aus­ pices du cardinal d’Alsace. Méganck prit ensuite part aux discussions du jour dans les trois écrits sui­ vants : Dé/ense des contrats de vente, rachctables desdeux côtés, communément usités en Hollande, ou Ré/lcxions sur la lettre de M***, docteur de Sorbonne du 25 mars 1730 à M, Van Erkcl. in-P, Amsterdam. 1730; Suite de la dé/ense des contrats de rente ruchetables, in I·, Amsterdam. 1731. enfin Remarques sur la lettre de Mgr l'évéque de Montpellier à M, Van Erkcl au sujet d'un écrit qu'il avait envoyé à cc prélat, intitulé Suite de la dé/ense des contrats, in- P. Amsterdam, 1731. Par ces traites, Méganck. d’accord avec la plupart des jansénistes, s’élève contre les contrats de vente rachctables, ct identifie le prêt à intérêt avec l’usure. '<95 MÉGANCK — MÉKHITAR ύί)ί> La lettre sur lu primauté de \aint Pierre et de scs sue- I situé Λ 16 kilomètres nord ouest dc sa ville natale. 11 eesseurs, in-12. Utrecht, 1761 ct 1772, est dirigée y prit l’habit monastique et. par une exception assez contre Pierre Leclerc, janséniste appelant. Mcganck fréquente dans certaines Églises orientales dissi­ veut montrer que la primauté du pape est une pri­ dentes. il fut ordonné diacre dès l’âge dc quinze ans mauté d’autorité, de juridiction ct qu’elle est d’ori­ (1691). Peu de temps après, poussé par le désir d’aug­ gine divine. Nouvelles ecclésiastiques, du 21 mai 1761. menter scs connaissances, il se rendit .ή Etchmladzln, p. 81-81. Ce traité, qui donne un formel démenti a la centre religieux le plus important de l'Arménie el conduite de Méganck. fut attaqué par le P. Pinel. siège du catholicos (patriarche), parce qu'on lui avait t.\ oratoricn. dans l’écrit intitulé : /le la primauté du représenté ce monastère comme la source la plus riche pape, in P. La Have. 1769. et Londres. 1772, l'écrit dc la science ecclésiastique. Cependant, la rencontre de Pinel fut critiqué par les Nouvelles ecclésiastiques qu’il fit à Erzéroum d'un missionnaire catholique, du 21 mars 1770, p. 15-16, cl traduit cn latin cn 1782. puis celle d’un gentilhomme arménien qui avait dans une édition dédiée .t l’empereur .Joseph H, in-8·. voyagé cn Europe, lui inspirèrent un vif désir de Vienne, 1782. connaître la science occidentale dont il n’avait que des données très vagues. A son retour, il se fixa au Michnud, Biographie universelle, t. xxvn, p. 500; Ho fer, monastère de Passen, où l’évêque supérieur lui confia Nouvelle biographie générale, t. xxxiv, col. 718; Quérnrd, la surveillance de l’Église et l’éducation des enfants. Ιλι l'ranct littéraire, t. si, p. 14; Goetlinls, lectures relatives Il en repartit bientôt pour dc nouveaux voyages, a ihisloirt des lettres, des sciences (t des arts en Belgique et particulièrement en Syrie. A Alcp il se lia avec un dans tes pays limitrophes, t. 1, Bruxelles, 1810. p. 370-387; jésuite, le P. Antoine Beau voiler, qui le fit entrer dons Delvenne, Biographie du royaume des Pays· Bas ancien et moderne, 2 vol. in-8*, Liège, 1829, t. n, p. 139; Vnndcpnlte, l’Église catholique et lui conseilla de se rendre à Rome Biographie des honunts remarquables de la Flandre occi­ Le jeune Mékhitar, qui n’avait encore qu’une idée dentale, 4 vol, ln-8·, Bruges, 1813-18-19, t. iv, p. 98-105; très imparfaite de la science occidentale, vit dans ce Suite du nécrologe des plus célébrés défenseurs ct amis de la projet de voyage un moyen sûr de la connaître ct de vérité du XVIIP siècle, depuis 1757 jusqu'à 1778, t. vu, l’approfondir. Muni d'une lettre du missionnaire, U sc p. 182-185; Nouvelles ecclésiatiques du 9 octobre 1776. mit cn route, mais une grave maladie dont il fut p. 161-162; Biographie nationale dc Belgique, t. xiv, atteint ù Chypre l’obligea â renoncer à son dessein Bruxelles, 1897, p. 286-290. (1695). Il revint ù Si vas ct fut ordonné prêtre à l’ûge .J. CaRREYRE. de vingt ans (1696), au monastère de Sourp-Ntchan MEINDARTS Pierre Joan (1684-1767), né à (Sainte-Croix), situé à 4 kilomètres â l’ouest dc la Groninguc (Pays-Bas), le 7 novembre 1681. entra a ville. Il lut les traductions arméniennes des saintes (Oratoire de Malines, puis h Louvain; il fut ordonné cn Écritures ct des Pères grecs ct syriens, parcourut la Irlande cn 1716. Vicaire à Rotterdam, il fut élu arche­ région environnante pour prêcher, et reçut cn 1699 vêque (schismatique) d’Utrechl, le 2 juillet 1739, ct la crosse et le titre de vardapel (docteur). sacré le 9 juin 1740 par Varie!. Ce fut lui qui créa Une de ses grandes préoccupations était l’union les évêchés su (Ira gants de Harlem cn 1712 ct de de son Église avec Rome. En 1700 il se rendit à Cons­ Deventer cn 1757. Il fut en relations avec les jansé­ tantinople dans l’intention d'y fonder un collège pour nistes français, cn particulier, avec l’évêque d’Auxerre, ses compatriotes, mais il n’eut pas le temps de réaliser dc Caylus. Il convoqua ct présida le concile d’Utrechl ce projet. Il s’établit dans le quartier commerçant en septembre 1763. 11 mourut le 31 octobre 1767. de Galata cl fit dc l’église Saint-Georges le centre de Voir Utrecht. son apostolat. Les succès croissants dc scs prédica­ Mcindârts a toujours eu une grande influence dans tions lui amenèrent des disciples, mais son ardeur pour l’Église janséniste d’Utrechl. mais il a relativement le catholicisme lui suscita des ennemis. La situation peu écrit. On peut citer : Lettres sur les aflaires de était alors difficile pour les Arméniens unis à Rome, l'Église, I novembre 1755; Lettre à Benotl XIV, à cause des persécutions dont ils étaient l’objet delà 13 février 1758, pour justifier sa conduite; Mandement part du patriarche Éphrem et de son successeur Avédu 2i nui 1758, sur la mort dc Benoît XIV; Bccueil dik. Mékhitar jugea prudent dc disperser scs disciples de témoignages en laveur de Γ Église catholique des ct se retira lui-même au couvent des capucins, sous la Provinces-Unies, in-4% 1763, ct 2 vol. in-12, 1763; protection de la France. L'acharnement de scs enne­ Actes dit concile d’Utrecht, de 1763; ils furent traduits mis devint tel qu'il n'y fut bientôt plus en sécurité. cn français ct condamnés par Rome le 30 avril 1765; Apres s'être mis sous la protection dc la sainte Vierge Lettre au pape au sujet du concile d’Utrechl, 10 octo­ avec ses disciples, il leur donna rendez-vous en Moréc, bre 1766, dans laquelle Mcindârts réclame contre les alors territoire vénitien, où Ils devaient le rejoindre jugements de Rome. t f. Picol. Mémoires pour servir ù par petits groupes. 11 se rendit d’abord à Smyrnc. au l'histoire ecclésiastique pendant le XVIII· siècle, t. iv, couvent des jésuites, puis â .Modon, cn Marée, où il P 231-232. (ut fort bien accueilli par les autorités vénitiennes. Michnud, Biographie universelle, t, xxvn, p. 528; Ibtdcr, C'est là qu’il sc fixa el qu'il groupa de nouveau scs Nouvelle biographie générale, t. xxxiv, col. 771 ; Nouvelles disciples qui avaient réussi à fuir de Constantinople ecclésiastiques de* 16-23 mai 1768, p. 77-81; Delvenne·, par des chemins divers. Il attribua le salut de tous à Biographie du rogaiinu des Pays-Bas ancien et moderne, Marie et se mil une seconde fols sous son patronage, 2 vol m S . IJ.-gc. 1829, t. il. p. 139. le 8 septembre 1702. Les Vénitiens lui ayant donne J. Carreyre. MÉKHITAR religieux et savant arménien quelques propriétés, Mékhitar songea à transformer sa pieuse société cn congrégation régulière. Le pape catholique, fondateur dc la Congrégation des Mékhl(’dément XI la confirma en 1712, mais en substituant laristcs (1676-1719). H naquit a Sivas (Anatolie), l'an­ la règle de saint Benoit a celle dc saint Antoine que cienne St baste, le 7 février 1676, de deux pieux Armé­ l’on avait suivie jusqu’alors. En même temps, U don­ niens dissidents de celle ville, Pierre ct Charlstan, nait à Mékhitar le litre d’abbé. Trois ans plus tard, dont il fut Tunique enfant. H reçut nu baptême !e nom de Manouk auquel il ajouta plus tard celui de Mékhiles Turcs envahissaient la Morce et cn chassaient les tar (consolateur), quand il embrassa la vie religieuse. Vénitiens. Au mois d’avril 1715, Mékhitar ct scs reli­ Son goût pour l’étude sc manifesta de 1res bonne heure. gieux, recueillis par la flotte du gouverneur dc h Quand II cul appris les* premiers éléments â l’école Moréc, Angelo Emo, débarquaient à Venise. Sur les de deux religieuses, il alla perfectionner .son instruc­ 1 instances de Clément XI, la Serénlssmc République tion au monastère de Cornur Vanq (Couvent-Rouge). I leur céda ù bail l’ile de Saint -Lazare, ancien lazaret 497 M É Κ Η IT Λ B M É K HIT Λ B 1ST ES ruines d un lazaret. Tout était organisé en 1710. Les mékhitaristes n’a­ vaient pas attendu cc moment pour travailler efficace­ ment au relèvement dc leur nation. L'imprimerie que Mékhitar avait installée dans le couvent envoyait en Turquie les ouvrages de science ct dc religion qu’ils composaient dans leur solitude, ct des missionnaires allaient porter les lumières dc la vraie foi en Asie Mineure. A la mort dc Mékhitar (1719), la congréga­ tion comptait 11 prêtres ct 13 frères convcrs. Vingtquatre ans plus tard, ils sc séparèrent pour former deux branches différentes, qui existent encore aujour­ d’hui. I. Mékhitaiustes de Venise. ·— Mékhitar eut pour successeur Étienne Melkom ou Mclkior, originaire dc Constantinople. Le nouvel abbé voulut modifier les constitutions, cc qui amena de profondes dissensions. Le chapitre général dc 1772 fut très agité et les oppo­ sants, sous la conduite du P. Babighian, se séparèrent pour former une congrégation distincte. Nous en reparlerons plus loin (Mékhitaristes de Vienne). Melkom mourut en 1800 ct laissa le gouvernement de la congrégation â Aconcc Kôver, ne en Transylvanie, où se trouve encore aujourd'hui une forte colonie arménienne. Aconcc prenait le pouvoir cn des temps difficiles, à cause de la conquête de la Vénétie par les armées françaises. Pour éviter la dispersion des reli­ gieux el la vente des biens du monastère, il imagina de faire reconnaître Saint-Lazare comme une aca­ démie. La nationalité des mékhitaristes, les travaux littéraires et scientifiques auxquels ils se livraient depuis plus d’un demi-siècle, aplanirent les difficulté·» cl Bonaparte leur accorda la reconnaissance désirée. Ils purent ainsi continuer cn paix leurs travaux apos­ toliques. Aconcc obtint de Borne le litre d’archcvèque, attache depuis celle époque a celui d'abbé de Saint-Lazare (18 mai 180-1)· Sukias de Sonia! lui succéda cn 1821 en celle double qualité. Cc fut lui qui donna la plus vive impulsion aux travaux litté­ raires el scientifiques des religieux. Il prêchait d'ail­ leurs d’exemple, car il fui un écrivain distingué ct publia de nombreux ouvrages. Il fonda les deux col­ lèges nationaux de Venise el dc Padoue. - A sa mort (1S46), il fut remplacé par Georges llunnuz, auteur dc traductions arméniennes fort nombreuses de classiques anciens et modernes. — La congréga­ tion de Venise fut gouvernée pendant près d’un demisiècle (1876-1921) par Mgr Ignace Ghiurckian. qui lui donna un plus grand développement. 11 réorganisa l'imprimerie, qu'il dota dc machines perfectionnées» restaura cl agrandit l’église du monastère el fonda plusieurs missions en Turquie, missions qu’il eut la douleur de voir À fieu près toutes disparaître nu cours de la guerre mondiale. La congrégation de \ enise reçut sous son gouverne­ ment de nouvelles constitutions que Borne approuva pour six ans, le 6 août 1909. Elle est gouvernée par l’abbé-archevêquc. assiste d’un Conseil de dix mem­ bres nommés par le chapitre général. Elle sc recrute exclusivement parmi les Arméniens. En général, on préfère prendre de jeunes enfants dc manière à faire toute leur éducation dans le monastère. Quand ils ont termine leurs études classiques, c’est-à-dire vers la dix-septième année, ils entrent au noviciat cl conti- 499 MÉKHITAR 1ST ES nurnt à étudier la rhétorique, le latin ct les sciences. Puis ils consacrent plusieurs années à la philosophie et Λ la théologie, après quoi ils sont ordonnés prêtres et appliqués à divers emplois avant d'être envoyés en mission. Quand ils quittent le monastère ils reçoivent le titre de oartapet (docteur). Les religieux portent une double tunique à manches larges ct le manteau à capuchon, le tout de couleur noire. Ils gardent la barbe longue, comme tous les moines orien­ taux Leur nombre a bien diminue dans les quinze dernières années. En 1910. ils étaient 65 prêtres ct 30 moines; en 1925, ils ne comptaient plus que 39 prêtres, 6 clercs ct 7 convcrs. Quatre des leurs ont clé massacres par les Turcs de 1915 à 1918. Depuis la dispersion des Arméniens à travers le monde, causée par la guerre mondiale, leur recrutement devient de plus en plus difficile. Leurs œuvres ont également diminué d’importance cl de nombre. Le monastère de Saint-Lazare à Venise reste le centre de la congrégation, la résidence de i’abbé-archevêque. Il possède une vaste imprimerie, une bibliothèque de plus de 30 000 volumes, une collection de 2,000 manuscrits arméniens dont le P. Basile Sarguissian a entrepris le catalogue raisonné (le premier volume a paru en 1914 ct renferme les manuscrits de l'Ancicn et du Nouveau Testament, in-4·, xx pages cl 838 colonnes). Outre les multiples ouvrages qu’ils publient ct dont nous parlerons plus loin (on en compte déjà plus de 800 en arménien ct 200 en diverses langues européennes), les Mékhitaristes de Venise font paraître, depuis 1813, une revue mensuelle d'histoire cl de littérature très appréciée des connaisseurs, le Pazmavêp (le Polyhistor). Ils exercent aussi un ministère actif, desservent à Venise même la petite église de la Sainte-Croix, construite aux frais des Arméniens, et dirigent deux collèges en Italie, celui de Venise, collège Baphaélian, fondé en 183G grâce aux libéralités d’un riche Arménien de Madras, et un autre à Milan. Un troisième, le collège Mouradian, fondé à Padoue en 1831, installé à Paris de 1846 à 1878. fut uni plus lard à celui de Venise. En Turquie, il y avait en 1911. en dehors de Constan­ tinople. plusieurs missions à Ismidt (Nicomédie), Bagtchédjik, Trcbizondc, Mouch. Van. Bit lis. 11 ne leur reste plus que le collège Saint-Grégoire-rilluminatcur à Constantinople; encore a-t-il beaucoup perdu de son importance depuis le triomphe des nationa­ listes turcs (1922). Les Mékhitarislcs ont dû également abandonner leurs missions de Theodosia cl de Simféropol en Crimée et de Salmas en Perse. A Borne, le pape Grégoire XV I leur donna l’église de Saint-Biaise, cl l'hôpital pour les Arméniens qui lui est annexé. Le but poursuivi par Mékhitar en fondant sa con­ grégation a été en grande partie réalisé, car elle a res­ tauré la littérature arménienne et conservé à sa nation les trésors de connaissances accumulés par les ancêtres, elle a initié les jeunes générations aux littératures cl aux sciences de l’Occidcnt. Nous avons indiqué plus haut, col. 197, les principaux ouvrages de Mékhitar. Scs disciples ont brillamment continué l’œuvre com­ mencée ct acquis chez les Arméniens, catholiques cl dissidents, et dans le monde entier, une réputation méritée de culture littéraire ct scientifique. Nous ne prétendons pas donner ici la liste complète des livres composés par ceux de Venise ct qui dépassent le millier; nous nous contenterons d'indiquer les prin­ cipaux auteurs ct les meilleurs de leurs ouvrages. Remarquons d’ailleurs que ccs derniers sont surtout < onsacrés à l’histoire, à la lillcrarure et aux sciences. Les écrits proprement ecclésiastiques des mékhita­ rislcs, quoique assez nombreux, ne sont le plus sou­ vent que des traductions ou des adaptations d’ou­ vrages orient aux ou occidentaux, anciens ct modernes. 500 On y trouve cependant d’excellentes éditions armé· nicnnes de l’Ancicn cl du Nouveau Testament, et de multiples manuels de pieté en turc ou en arménien. Pour la théologie proprement dite, signalons Avédikian, Sopra la processione dello Spirito santo dat Patre c dal Filio, Venise, 1821, ouvrage très estimé. Les mékhitarislcs ont surtout étudié la patrologie. Ils ont donné des éditions pratiques des anciens auteurs arméniens, comme Moïse de Khorène, Zénobc de Glak, Elisée, Lazare de Pharbe, Fauste de Byzance, etc. Ils ont publié les œuvres du catholicos Jean Otznéti ou le Philosophe, du vin· siècle, Dom. Johann is philosophi Ozniensis Armeniorum cutholici opera per R. P. J.-R. Aucher, Venise, 1831, les œuvres poétiques du catholicos Ncrsès de Claj (xvn· siècle), Venise, 1830, les œuvres en prose du même, édition Cappcletti, Venise, 1833, etc. Ils ont donné de nombreuses traductions des Pères grecs, comme l’IIexaméron de saint Basile, les Lettres de saint Ignace d’Antioche, des traductions d’ouvrages grecs et syriaques dont l’original avait disparu, et qui ne se conservaient plus que dans les versions armé­ niennes. Ils ont édité des livres liturgiques, comme la Liturgia Armena, transportata in ilaliano, du P. Avé· dikian, Venise, 1832, The Armenian Ritual, du P. Issaverdentz, 4 voL, Venise, 1863-1876. L’ouvrage d’histoire le plus important est celui du P. Michel Tchamtchenian, Histoire de Γ Arménie, 3 vol., Venise, 1781-1786. Le P. Allchian a public Haïabadoum, histoire de l’Arménie, en deux parties, Venise, 1901-1902, où la critique est malheureusement en défaut. Le même auteur publia aussi divers tra­ vaux de géographie, comme la Topographie du district de Chlrag, 1891, VAlrarad, 1890, le Sissagan, 1893, le Sissouan, 1895, etc. Longtemps avant lui, le P. Indjidjian avait donné la Description de Γancienne Armé­ nie, 3 vol., Venise, 1835, ct les Recherches archéologiques sur T Arménie, 3 vol., Venise, 1835. Le P. Sarguissian avait publié la Topographie de la Grande et de lu Petite Arménie, Venise, 1864. Citons encore Aivazovski, Sel h, ct tant d’autres, qui ne s’occupèrent pas .seulement d’histoire ct de géographie armé­ niennes, mais publièrent des ouvrages d’intérêt plus général et qui sont particulièrement appréciés. Les mékhitarislcs de Venise se sont préoccupés de fournir à la jeunesse arménienne des livres classiques, non .seulement de littérature, mais encore d’histoire, de géographie, de sciences mathématiques ct natu­ relles. Outre les auteurs nationaux dont ils ont donné mainte édition, ils ont traduit en arménien de nom­ breux ouvrages grecs et latins, cl de multiples œuvres modernes en diverses langues européennes. Les ques­ tions de linguistique les ont également passionnés. Aussi ont-ils fourni un nombre considérable de dic­ tionnaires, de grammaires ct d’études variées sur la langue arménienne. Plusieurs d’entre eux se sont révé­ lés des poètes remarquables, comme les frères Hurmuz, dont l’un, Mgr E. Ilurmuz. traduisit l’Enéide ct les Églogucs de Virgile, et donna un poème, le Jardin, en quatre chants. Le P. Alichan a publié plusieurs volumes de poésies anciennes et modernes ct en a composé lui-même un grand nombre, (Eurrts poétiques, 5 vol., 1857-1858, Souvenirs de la patrie arménienne, 1869-1870, etc. Le même auteur a publié des éludes critiques de divers auteurs arméniens anciens. Mgr Sukias de Somal, dans son Quadro delta letteratura armena, Venise, 1829, donne, siècle par siècle, une idée Juste et raisonnée des produits de la littérature arménienne. Celte rapide esquisse suffit à montrer l’activité lit­ téraire et scientifique des mékhitarislcs de Venise depuis deux siècles qu’ils existent. On en aura une Idée plus complète en parcourant l’ouvrage du P. Ar- 501 M Él< ΠΙΤΑ JUSTES lènc Gazikian, Nouuelle bibliographie arménienne, Venise. 1909. 11. Mîkiiitaiusti.s de Vii-.nni . Ils forment une branche séparée de la congrégation de Venise. Mdkom, successeur de Mékhitar. ayant voulu faire des changements dans les constitutions, un certain nombre de religieux s’y opposèrent. Le chapitre général de 1772 ne parvint pas â rétablir raccord entre les deux camps. Les opposants furent expulsés ct allèrent fonder à Trieste une maison qui compta bientôt 19 prêtres. L’impératrice Maric-Ί hérèse les prit sous sa protection, ct c'est ainsi que se forma, en 1773, la nouvelle congrégation. Pie VU lui donna un abbé général en 1803 dans la personne du P. Babighian. Les biens de ccs religieux ayant été vendus sous la domination napoléonienne, ils cherchèrent un refuge à Vienne, où ils étaient invités a s’occuper de la colonie arménienne de celte ville (1809). Le bienheu­ reux Clément Hofbauer, rédemptoriste, prit en main leur cause et les aida puissamment, -Après le premier abbé-archevêque, Babighian (1773-1827), ils furent gouvernés par le P. .Ariste Azarian qui releva In congrégation ct la fit prospérer. Leurs constitutions lurent approuvées provisoirement par Pie IX en 1852 cl définitivement, avec quelques modi lient ions, Γ Uon Mil, le 23 janvier 1885. Les mékhitarislcs de Vienne se consacrèrent, comme leurs confrères de Venise, au relèvement intellectuel cl moral des Arméniens. Ils s’intéressèrent tout d'abord à ceux qui étaient fixés en Autriche-Hongrie, parti­ culièrement en Transylvanie, ct fondèrent des mai­ sons à Trieste, à Xcussatz. à Petcrwardeln, puis ils songèrent à ceux de Turquie et s'établirent à Conss tantlnoplc, A Smyrne. à Aïdin, etc. Pour les missiondOricnl. ils firent un cITort considérable dans la pre­ mière moitié du xix siècle. I.’Associai ion pour la propagande des bons livres, fondée par eux, répandit, de 1830 à 1850, 115 989 volumes; malheureusement elle fut obligée de se dissoudre, au bout de vingt ans, faute de ressources suffisantes. Les mékhitarislcs de Vienne ont publié plus de 500 ouvrages en arménien ou en turc Leur maison généralice se trouve toujours à Vienne, ou réside l'abbé-patriarchc. Il y a un collège, des cours de théologie, un splendide musée d’histoire naturelle, une collection numismatique de 15 900 pièces, une bibliothèque de 35 000 volumes et une grande impri­ merie qui édile des livres en plus de cinquante langues difTérentcs. En 1891, les mékhitarislcs de Vienne oui commencé la publication, non encore achevée, du catalogue (le leurs manuscrits arméniens Ils font paraître également une revue arménienne fort appré­ ciée, le Handh Amsorya. En 191 I. ils possédaient en Turquie : A Constantinople, un lycée, â Smyrne, une école mpérieure ct une paroisse, A Aïdin· une paroisse. Ih n’ont pu conserver qu’une résidence A Constanti­ nople. Les missionnaires qui évangélisaient l'intérieur du pays, à Erzéroum, à Trébizonde, etc., ont dû se retirer. En 1925. trois Pères se sont établis au Plrce pour s’occuper des Arméniens immigrés en Grèce. Quelques mékhitarislcs de Vienne habitent la G aile le; Ils ont un couvent A Lemberg et s’occupent des Armé­ niens de celte province. La congrégation a diminué depuis quelques années, car le recrutement devient déplus en plus difficile. Au fieu de 35 prêtres et de 15 frères qu’elle avait en 191(1, elle ne compte plus en 1025 que 28 prêtres. I clercs. I convcrs et un novice. Les mékhitarislcs de Vienne ont fourni un efiort littéraire et scientifique presque aussi grand que leurs confrères de Venise. On trouve chez eux quelques ouvrages de théologie, comme le De fidei symbolo, quo Arment utuntur, du P. (’alcrginn. Vienne, 1892, d’autres de liturgie, comme l.a liturgie des Arméniens MÉLANCHTHON 502 du même. L'étude des sources de l’histoire nationale cl la publication des textes p.Hrislfques ct autres ont occupé des hommes remarquables, comme les PP. Dachian, Daghbachian, Dcr-Poghossian, Kalcmkiarian, Tchakédjlan, etc. Le P. Dachian s’est également fait un nom dans la paléographie arménienne, J.a littéra­ ture ct les sciences n’ont pas été non plus négligées. Les PP. Ménécbian, Vardanian, Akinian, Kalcmkiarian ont brillé ou brillent encore dans ce domaine, il est sorti de l'imprimerie de Vienne de nombreux livres classiques arméniens rt des manuels scolaires divers. On peut donc affirmer que, si leurs œuvres sont moins connues que celles de leurs confrères de Venise, les mékhitaristes de Vienne n’ont pas moins contribué, pour une large part, au relèvement de leurs compa­ triotes et permis à la science occidentale de faire des progrès nouveaux dans la connaissance de l’Orienl ancien ct moderne. Tchamtchcntan, Histoire de ΓArmenie (en arménien) 3 fn-4·, 1781-1784)·, Compendiose nohzie sulla congrcgazione det monachi Arment Afechitaristi, Venise, 1818; Neumann, Versuch clner Gescbichte der armenlschcn Literatur, nach tien Werken d/r Mechttaristen fret bearbritet, m-16, Leipzig, 1836; P. Minas Nuriklan, Il servo di Dio Abbate Atechttar, Fondatorr del PP. Mcchlturisti (Padri Arment Btmdictini) di Venezia, dl Vfcna, sua vita et suai tempi. Home, 1914; Notice sur le couvent arménien de Saint-Lazare de Venise, 1921; P. Arsène Gazikian, Nouvelle bibliographie arménienne (en arménien), Venise. 1909; Kalemkiarian. I ne esquisse de Γactivité litlérairt-typoijraphiqitf dt la congrégation méchitarisle à Vienne (en arménien». B. Jamx. MÉLANCHTHON Philippe (1197-1560), ami et associé de Luther dans l’œuvre , il la trouvait trop peu catégorique Enders, Lulhers Ürtc/ufcchsel, t. tx, p. 133; 21 juil­ let 1530; Dans la suite des négociations, Mélanchlhon fléchit davantage encore, et tout particulièrement dans une lettre au légat Campcggio (6 juillet 1530). C. /L, l. if, col. 168 sq. (’.elle lettre est pleine de formules de soumission; pour les désaccords doctrinaux, ils n'existaient qu’en apparence : Dogma nullum habe­ mus diversum ab Ecclesia Romana (!) coi. 170. Les semaines suivantes, il engagea son parti à n'insister que sur deux points : la communion sous les deux espèces.ct le mariage des prêtres. Puis il sc ressaisit ct écrivit 1 \pologie de la Confession d'Ausgbourg (1530-1531); il y est plus catégorique que dans la Confession elle-même. Il est vrai que, quand il la retoucha ct y milia dernière main, c’était déjà plu­ sieurs mois après la diète. Tous ceux qui avaient vécu les négociations d’\ugsbourg emportaient de Mélanchlhon la même impres­ sion scs hésitations doctrinales étaient peu dignes de l’auteur d'une profession de fol, ct scs habiletés étalent inconciliables avec la loyauté, Dans la Confes­ sion et V Apologie de la Confession, lorsqu’il parle de la just i lient ion par la foi, il sc recommande hautement de saint Augustin. C’était un mensonge formel; dès cette époque, Il savait fort bien que saint Augustin n'était pas pour celle théorie (ci-dessus, article Luther, t. tx, col. 1256). Après la diète d’Augsbourg, il put s'adonner à 504 loisir à scs fondions de professeur. En 1532, il publia son Commentaire, sur l Ej tire aux Romains; il y dis­ tinguait nettement la justification. sentence exté­ rieure de Dieu sur nous, et la sanctification ou chan­ gement intérieur. A celte époque, il reçut des offres réitérées de venir en Pologne, en France cl en Angle­ terre. Il aurait sans doute accepté de se rendre dans l’un ou l’autre de ces deux derniers pays; mais son électeur s’y opposa. En 1529, à Marbourg, puis en 1531 à Cassel, il sc rencontra avec les sacramcntaircs Zwingle ct Buccr; il finit par pencher de plus en plus du côté des sacra­ ment ai res (ci-après Relations avec Luther). Les années suivantes, en dehors de ses relations avec Luther (ci-après), il y a peu de points saillants à noter dans sa vic. Il songea à la réunion d’un concile avec les catholiques, projet auquel il fut tantôt favo­ rable ct tantôt opposé, ù la tenue de synodes entre protestants, auxquels il était plus favorable que Luther. Après la mort de Luther (nuit du 17 au 18 fé­ vrier 1516), Mélancht hon resta comme le chef du luthé­ ranisme, mais chef souvent contesté et harcelé. Plu­ sieurs de scs coreligionnaires ne cessèrent de s’élever contre ce qu’ils quali fiaient d’apostasies : concessions aux catholiques ou plutôt au bon sens dans la théorie de la justification; concessions sur des points de culte, etc. De plus on plus, Mélanchlhon avait incliné vers l’utilité religieuse des œuvres. Dans V Intérim d’Augs­ bourg (1518), révisé par lui à Leipzig, on les décla­ rait nécessaires au salut. De là, les protestations de Nicolas d’Amsdorf, de Mathias Flaclus Illyricus, de Nicolaus Gallus, Schnepf. Stolz, Aurifabcr et autres. Dans 1'Intérim. Mélanchlhon avait aussi concédé beaucoup de points du culte catholique : l’usage des vases ct des ornements sacrés, des cierges, du latin, le bréviaire cl les jeûnes, les sacrements de la confir­ mation et de l’cxlrêmp-onclion, celui de la pénitence, quoique non dans le sens câtholique.la messe, mais sans la croyance à la transsubstantiation, le culte des saints el des images. H regardait ces points comme indifférents : adiaphora. « La vraie doctrine évangé­ lique , sc disait-il, suffirait à renseigner le peuple sur ce (pie ces rites avaient de fâcheux. Hachis, Gallus cl autres protestèrent vivement contre cette prétendue indiiTerence. En 1552, Mélanchlhon aban­ donnait Vlnterim. Toutefois, la lutte ne finit vrai­ ment qu'avec la Formule de concorde de 1577 : Solida declaratio, art. 10 : chaque Église recevait le droit de se servir de ces rites ct objets selon sa convenance. En même temps se poursuivait la lutte sacramcntaire. Finalement, là »-ncore, Mélanchlhon essaya de garder une position intermédiaire entre Calvin cl les luthériens, et naturellement ne parvint à contenter personne. Sous des formes diverses, cette lutte, comme les précédentes, sc continua jusqu’à sa mort. Aux dis­ ciples de Mélanchthon on donna le nom de Philippistes. A l’origine, ce nom leur vint de Flaclus cl autres adversaires, et comportait un sens satirique. II devint quelque peu synonyme de cryptocalvinistc. En 1551, il pensa aller au concile de Trente. A celle fin, il écrivit la Confession saxonne, sotie de reproduc­ tion adoucie de la Confession d'Augsbcurg. Il se rendit jusqu à Nuremberg; mais au mois de mars 1552, il était de retour à Wittenberg. De plus en plus, les infirmités étaient devenues crucifiantes. La mort de sa femme (1557) ct de plu­ sieurs amis avait accru ses tristesses. Souvent, dans ses dernières années, il soupirail après l’union dans son Eglise; il répétait le mot du Sauveur dans saint Jean : Qu'ils soient un comme noüs sommes un. » C’était vouloir la quadrature du cercle. Enfin, le 505 MÉLANCJITHON, LA .JUSTIFICATION 19 avril 1560, il rendit le dernier soupir. Il fut ense­ veli a côte de Luther, dans la chapelle du château de Wittenberg. Trois grands peintres nous ont laissé le portrait de Mélanchlhon : Jean Holbein, dans un petit médaillon maintenant au musée dc Hanovre; Albert 1 Mirer, dans une gravure sur bois, de 1526; ct Lucas Cra­ nach, ou plutôt les artistes de son atelier, en plusieurs répliques. Sa physionomie fait quelque peu penser à celle de Benoit Labre. Ce n’est qu'à force d'énergie, de régularité cl de sobriété qu’il put sc maintenir dans s., vie de travail. Il était désintéressé ct fidèle a scs amis. Dans scs écrits ct ses propos, il y a moins de laisser aller que chez Luther. D’ailleurs, d’autres cotés de son caractère sont beaucoup moins à son éloge. Avant tout, chez cet auteur d’une Profession de foi fameuse, I on a à regretter l’instabilitic de la croyance sur des points importants de la doctrine chrétienne, et plus encore le manque de sincérité. A Augsbourg, on sc demandait s’il voulait tromper les catholiques ou abandonner les protestants. De plus en plus, il pencha vers les sacra­ ment aires, mais il s’en cacha avec dissimulation. Pourtant, il supportait fort mal la contradiction, ctfut loin d’etre toujours d’une douceur parfaite: en 1510, par exemple, il poursuivit de sa haine et de ses injures le pauvre et doux visionnaire Gaspard Schwcnkfcld. En résumé, Mélanchlhon a été un grand humaniste, neurasthénique, jeté malencontreusement sous l’in­ fluence de Luther ct dans les luttes de la Réforme. IL Philosophie et théologie. - - Mélanchlhon a embrassé tout le savoir de son temps. Ge savoir, il semble le posséder sans peine; il le communique d’une manière facile et naturelle. Mais ce savoir n’a ni grandes envolées, ni vastes horizons : Mélanchlhon ne fait pas penser au delà de ce qu’il sait; c’est un bon vulgarisateur, L’uni viderem res magnas et necessarias divinitus patefactas esse in nostris Ecclesiis per viros pios ct doctos, duxi materias illas in variis scriptis sparsas colligendas esse ct quo­ dam ordine explicandas, ut facilius percipi a juvenibus possent. Hanc operam ct hoc vehit pensum debere me in hoc scholastico munere, quod gero, Ecclesiic fulica· bum. C. R., I. XXI, coi. 311 (1535). Vulgarisateur, Mélanchlhon a partagé les illusions de son temps. Il a cru fortement à l’astrologie. En 1558, il répugnait fort à accompagner son électeur en Danemark : dans ks étoiles, il avait lu qu’il ferait naufrage. Filialement le voyage n’eut pas lieu. Comme Luther, il croyait fermement à la fin très prochaine du monde. Mélanchlhon a été « le Précepteur de l’Allemagne, Practplor Gernianiæ ». Précepteur par les nombreuses universités qu’il a réformées on fondées ; Wittenberg, Tubinguc, Leipzig. Bostock, Heidelberg, Francfortsur-l'Odcr, Marbourg, Kœnigsberg, léna Précepteur parses manuels el ses methodes, par les Idées qu'il a vulgarisées; dans les humanités, en philosophie ct en théologie, son influence domine toute la période de l’orthodoxie. Dans les humanités: en Saxe, par exemple, sa Grammaire latine a été en usage jusqu'en 1731. En philosophie: dans le monde luthérien alle­ mand, ses manuels de philosophie ont prévalu jus­ qu'à Leibniz et à Wolf. En théologie: il a codifié et assagi la doctrine de Lut hcr; cette codification a duré jusqu’au piétisme el au delà (1550 à 1700). Dans ce multiple enseignement, ce n'est pas à la spéculation qu’il vise, c’est à la pratique; c’est là la caracléristisque, caractéristique assez terne, que lui reconnais­ sent tous scs biographes. Contrairement à Luther, Mélanchthon écrit mieux tn latin, cl mcinc en grec, qu’en allemand, t ne difficulté dc parole, une santé fragile lui interdi­ saient les grands éclats d’une élocpience dc tribun. 506 Dans ce dictionnaire de théologie, nous nous arrê­ terons aux cinq points suivants : L La philosophie de Mélanchlhon ; 2. Ses idées sur la justification; 3. Scs idées sur l’ftglise cl le pouvoir temporel; L Ses relations avec Luther; 5. Scs relations avec les catho­ liques. 1· Philosophie. - L'initiation de Mélanchlhon à la philosophie sc fit d'après les deux courants de la philosophie scolastique; à Heidelberg, d'après la via antiqua, autrement dit le réalisme thomiste; Λ Tubinguc, d’après la via moderna, autrement dit le nominalisme. Un moment, à Wittenberg, il suit Luther, il plaisante sur Aristote ct la philosophie en général. (1518-1522). Didyrni Faventim oratio, février 1521, G. R., 1.1, col. 301 sq.; Advenus theologorum Parisinorum decretum pro Luthero apologia, juin 1521, C. R., t. I, col. 100 sq. Mais bientôt il se reprend; le 20 décembre 1524, il écrivait à Spalatin : Sed heus tu homo theologus philosophari coepisti! nescis hoc tempore quantum cum philosophia theologis bellum sit? Ego summo labore curaque eam tueor; non aliter atque aras nostras ac focos solemus. C. R., t. r, coi. 695. Aux environs de 1530, il commença à écrire ses manuels de philosophie; en 1528, les Dialectices libri IV, qui eurent rapidement huit éditions, etc. Dans ces ouvrages, il est aristotélicien. D’Aristote il a gardé le goût de l’obsenation, de la constatation des faits; volontiers, il étudie la nature physique. Du reste, d’une manière générale, il goûtait les vuel modérées ct la logique d Aristote. C. R., t xi, col. 282 (153G); col. 123 (1538). D’Aristote, néanmoins, il élimine toute la métaphysique; il a vu Aristote au travers de Cicéron ct de scs traités pratiques de reli­ gion ct de morale, le De Fato, le De natura Deorum, le Dc officiis. Comme la doctrine catholique, Mélanchlhon est pour Punite du savoir humain. Aujourd’hui, il y a une tendance à disjoindre et même à opposer trois ordres dc vérité : la vérité philosophique, fondée sur la raison, la vérité religieuse, que l’on nomme plutôt vérité théologique, el que l’on fonde sur la tradition, en lin la vérité mystique, fondée sur l’expérience intime. Celte disjonction remonte aux nominalistes; à la lin du xm* siècle. Duns Scot en pose les prémisses. ct. dans la première moitié du xiv*. Guillaume d Oc­ cam, l’a fait explicitement enseigner. Luther, son disciple, l’a encore accentuée; d’une manière fou­ gueuse. il a oppose la raison à la foi. De celle théorie, les protestants modernes ont tiré des conséquences extremes; ils ont particulièrement excelle à dissocier la doctrine contenue dans la Bible, el les données dc l’expérience religieuse personnelle. Aristotélicien, Mé­ lancht hon ne tombe pas dans cette dissociation. Dans la recherche de la vérité, toutes les sciences devaient s’unir, ct finalement contribuer à former < l’honnéle homme » et le chrétien 2· La justification. - Penchant vers Aristote, Mé lanchthon était plus que Luther porté à s’intéresser à l’intelligence. C’est ce qui se manifeste dans son concept dc la foi. Là aussi sans doute, il marche à la suite dc Luther; il conçoit la foi comme une confiance : fiducia miseri· cardia* divinir. Loci communes, cd. dc 1521, c. Dc justi­ ficatione et fide; — A> quis suspicetur tantum notitiam esse addemus amplius ; est velle el accipere oblatam promis­ sionem remissionis peccatorum ct justificationis. Apo toy ia Confessionis Augustiuur, K. 69. Toutefois, c’est avant tout l’élément intellectuel que Melanchlhcn voit dans la foi ; Fides est assentiri universo verbo Dei, nobis trudito, atque ita ct promissioni grui1er; el est fiducia acquiescens in Deo propter mediatorem. C. R., t. xxiii, coi. 155 ; Explicatio Symboli Niccni, edit, dc 1561. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, 507 MÉLANCHTHON, L’ÉGLISE il fixa la théologie de l’orthodoxie luthérienne (155017ΠΜ). Humaniste, Mélanchthon devait être porté à croire à la bonté native de l’homme. De fait, il prise beaucoup la morale d’Aristote, celle des stoïciens et plus encore celle de Cicéron. Entre ces morales antiques el la momie chrétienne il nc devait pas percevoir de diffé­ rence appréciable. La grande supériorité de la morale chrétienne, le précepte de tendre vers Dieu par l'amour, n’avait sans doute pas fixé son attention; pour lui, l’a vantage du christianisme, c’était la rémission des pêches Apologia, B. 62. Aussi, entre l’homme déchu cl le chrétien, il nc sera pas porté comme Luther à voir un abîme. Epitome philosophia' moralis, P* édit., 1538, C. JL. t. xvï, col. 21 sq.; 2· édit., 1550, sous le titre Ethlcxe doctrinæ elementa, C. H., l. xvi.col. 165 sq. A la suite de Luther, il enseigna d’abord une som­ bre prédestination ct la négation absolue de la liberté humaine; c’est la doctrine de la première édition des Lieux communs de théologie : Quando quidem omnia, qu,r eveniunt, necessario juxta divinam praedestina­ tionem coemunt, nulla est voluntatis nostra libertas. Cap. De hominis viribus adeoque de libero arbitrio. Peu à peu. il adoucit celle théorie sauvage. En 1527, dans son Instruction pour la visite des Églises, Dieu n’est déjà plus l’auteur du péché, ct l’homme reçoit une certaine liberté, pour ce qui touche à * la justice civile ·. C il., t. xxvi, col. 27; éd. de 1528, en alle­ mand, l’édition définitive, C. /L,t. xxvi,col.78. Dans lu seconde édition des Lieux communs, en 1535, la liberté humaine est encore plus affirmée. Sans doute, deux ans après, il signe les Articles de Schmalkaldc comme « pieux ct chrétiens »; or, dans ces articles, Luther niait la liberté Mais, dans scs écrits personnels, il sc ressaisissait; en 1S18. dans une nouvelle édition de ses Lieux communs, il en venait à accepter pour la liberté une définition peut-être semi-pélagienne : lacullas applicandi se ad gratiam. C. iv, De humanis viribus seu de libero arbitrio; ci-dessus, article LvTiii.n, col. 1290. Sur ce point capital, ce sera la dernière expression de su pensée. Libre, l’homme devait avoir une part à sa justifi­ cation. De fait, dans la seconde édition des Lieux communs (1535), Mélanchthon énonce trois causes de la justification : Verbum, Spiritus sanctus et voluntas, non sane otiosa, sed repugnans infirmitati sua·, cap. De humanis viribus... Dès lors, il nc séparera jamais les bonnes œuvres de notre justification; en 1536, par exemple, dans un Commentaire sur l'évangile selon suint Jean, il dit qu’elles sont une condition nécessaire de celle justification. De là le nom de Synergisme que l’on donnera à sa théorie de la justification. Ce point d'arrivée est aux antipodes de celui de Luther. Dans ses Locf communes de 1535, son discours De Philosophia, de 1536, son Epitome philosophia mora­ lis, de 1537. il étudie les rapports de la philosophie et de la théologie. La philosophie est l'interprète de la Lui, la théologie, l’interprète de l’Evangile. Luther se plaisait à opposer la Loi et l’Évangilc; pour Mélanchthon, au contraire, la Loi prépare la vole à ΓEvangile. C. JL, t. xxm. vol. 8 sq. (1552). La loi, lumen nutum, nous conduit jusqu’à la connaissance de Dieu. Pour ce qui est de la religion el de la morale, le péché a troublé et affaibli les forces naturelles. C'est pourquoi la révélation a dû de nouveau rotmulgutr la Loi, nul animent par le Décalogue. La révélation n’est pas seulement une nouvelle promul­ gation de la Loi, elle en est le complément et le couronnement. C. JL, t. xm, col. 651 (1517), etc. Aussi la philosophie est-elle inférieure â la théologie cl doit-elle lui être soumise. Comme on le voit, c’est a peu près la doctrine traditionnelle catholique. A l'opposé de Luther, Mélanchthon a condensé scs 508 idées théologiques dans un manuel didactique. C. IL, l. xxi; Phll-Kolde, Loci communes, 3· édit., 1900. Ce manuel a eu trois éditions principales : en 1521, en 1535 cl en 1512. En 1521, il Γintitula ; Loci communes rerum theologicarum, seu hypolyposes theologica’. En 1535, il l’appela simplement·: Loci communes theolo­ gici; c’est le litre que l’ouvrage garda jusqu’à la fin. Pour l'ordonnace des matières, Mélanchthon suit à peu près les Sentences de Pierre Lombard. Mais les diverses éditions subirent des remaniements impor­ tants; comme on vient de le voir, elles nous don­ nent notamment un résumé de l’évolution des idées de l’auteur sur le libre arbitre et futilité des œuvres. En 1521, sur ces deux points, comme du reste sur tous les autres, il enseigne intégralement la doctrine de Luther. Invictus libellas, écrira Luther en 1525, non solum immortui itate, sed et canone ecclesiastico dignus. De servo arbitrio, éd. de Weimar, t. xviu, 1908, p. 601. En 1535, il adoucit sa négation de la liberté, ct commence a enseigner ce que plus lard on nommera le Synergisme. En 1518, dans une addition de l’édition de 1512, il en vient à declarer acceptable une définition inspirée d’Érasme ct qui tend au semipélagianisme (col. 507). 3· L*Église, en face de la Iliblc, des inspirations privées ct du pouvoir temporel. —A l’origine, Mélanchthon, lui aussi, fut pour l’Église invisible. C’est encore ce concept qu’en 1535 il donne dans la seconde édition des Loci communes : Ecclesia proprie et principallkr signi /Icat congregationem justorum, gui vere credunt Christp et sancti/icantur spiritu Christi, cap. De Ecclesia. 11 ne rejeta jamais complètement celte doctrine. Mais peu à peu, ct beaucoup plus encore que Luther, il pencha vers une Église visible : Ecclesia visibilis est artus amplectendum Evangelium Christi et recte uten­ tium sacramentis, in guo Deus per ministerium Evan· getii est efficax et multos ad vitam ivlernam regenerat. C. K., t. xxi, coi. 826 (1515). On sent du reste aussitôt la faiblesse de celte définition; qu’est-cc que le vrai « Évangile ; el quel est le bon usage des sacrements·? Cet Évangile cl cet usage varieront avec chaque pro­ testant; autant dire que chaque protestant constituera son Église. Dans l’Église de Mélanchthon, comme dans celle de Luther, tous les vrais chrétiens sont prêtres. C. JL, t. xm, col. 1158 (1553-1555). Dans celte communauté, il est vrai, il faut une organisation; l’on gardera donc les formes de l’administration catholique, el jusqu’à l épiscopat, C. IL, l. iv. col. 627 (9 nov. 1511); t. ix, col. 937 (!·' oct. 1559). Mais celte hiérarchie nc vient pas de l’institution de Jésus-Christ ; elle sort unique­ ment des besoins de la communauté, et c’est de la communauté qu’elle reçoit scs pouvoirs religieux. En effet, Mélanchthon, comme Luther, s’en tint toujours au rejet d’une autorité doctrinale dans l’Église. Pour nous transmettre ct nous expliquer la révélation. Dieu ct Jésus-Christ ont pris trois canaux : la Bible, la Tradition avec l’Église, les illuminations privées. Avec Luther, Mélanchthon accepte la Biblect les illuminations privées, il rejette la Tradition cl l’Égiise. C'est ce que déjà il disait dans ses thèses pour le baccalauréat en théologie : Quod catholicum, pnrter articulos, guos Scriptura probat. non sit necesse alios credere. Deinde, conciliorum uuctorit dem Scrip­ turae aut tantale rmci. (.. H., t. i, coi. 138; PliltKolde, Lcci, 3- édit., 1900, p. 251 (19 sepi. 1519). C’est ce qu’il ne cessa de dire dans la suile, par exemple, dans les Loci communes, 2· et 3· édit., cap. De Ecclesia, De Libertate Christiana, etc., cl dans le De Ecclesia et auctoritate verbi Dei, (L H., t. xxm, col. 595 sq. (1539) En conséquence,Mélanchthon attachait une impor­ tance singulière à la connaissance de la Bible. Il aida 509 MÉLANCHTHON, RAPPORTS AVEC LUTHER Luther dans sa traduction, ct il sc réjouissait grande· mrnt de ce travail. C. /L, l. xi, col. 710. 720 (15-16)· On comprend aussi qu’il ait été le père de la théologie historique cl de l’histoire «les dogmes; il aimait à considérer les dogmes moins dans leur côh révélé que duu les dllïércnles manières dont l‘intelligence humaine les avait saisis. Comme l’Église de Luther, celle de Mclanchthon est sous la dépendance de l’Etat; le prince est custos non idiun secundo- tabula? sed eliam prima:. C. IL. t. xxi, col. 553 (1535); de menu·. I xvi, col. 91 (153$). Princeps est custos utri usque tabula: legis : cette formule demeurera célèbre dans le luthéranisme; le prince peut cl doit s’occuper, non seulement des sept der­ niers commandements, qui regardent nos relations ivccnossemblables, mais aussi des trois premiers, qui regardent nos relations avec Dieu. En 1539 apparaî­ tront les consistoires ; à côté d'ecclesiastiques, ils comp­ teront des laïques. Les meilleurs des laïques auront même à décider de la doctrine. C. /L, t. iv, col. 518, Ik abusibus Ecclesiarum emendandis (1511). Dès lors, que peut signifier l’article 28 de la Confession d'Angsbourg : Non commiscenda: sunt potestates ecclesiastica d chilis, It. 38, Müllcj-Koldc, Dir symbolhchen Btehee. 11* édit., 1912. p. 63. En pratique, ce sera une belle formule livresque. 4· Mâànchth m et Luther. - I >éjà, dans les pages qui précèdent, il a souvent été question de Luther; il est impossible d’écrire une page sur Mélanchthon sans (pie le souvenir de Luther apparaisse. Toutefois, il est utile de presenter un resumé de leurs relations. Chez Mélanchthon, ces relations allèrent de l’enthou­ siasme à une sombre résignation. Le 17 avril 1520. il écrivait : » J’aimerais mieux mourir que de me séparer d’un tel homme. » C. /?., 1.1, col. 160. El vers la lin de la même aimée : · Martin est plus admirable que je nc le saurais dire. » C. /L, t. 1. col. 261. De son coté, Luther estimait Mclanehlon « un homme admirable, ou plutôt un être à peine retenu dans les liens de l’humanité ·. IL L. Enders. Luther's Hrie/ioechsel. l.îfp. 322(11 déc. 1518). Dans les premières années de son séjour a Wittenberg, Mélanchthon se tint donc étroitement aux côtés (le Luther et dans sa dépen­ dance. Ainsi, c’étaient deux jeunes gens qui diri­ geaient la Réforme allemande; en 1520, Luther avait trente-sept ans, el Mélanchthon, vingt-trois. .Mais peu à peu les divergences apparurent. D’abord, une différence de nature. Pendant le séjour de Luther à la Warlbourg (mai 1321-mars 1522), Mélanchthon commença à montrer sa tendance à l'indé­ cision ct à l’anxiété. Puis, vers 1523 1521, des diver­ gences de pensées ct d’inclination. En 1525, Mélanchthon regrette vivement le mariage de Luther. « C’est un homme très léger, écrit-il alors a Camerarius; avec une grande habileté, les religieuses [qu’il a fuit sortir de leur couvent] l'ont entoure de Içurs filets, ct elles l’y ont fait tomber. (16 juin 1525). Dans Déni Ile-Paquier, Luther et le Luthéranisme, 191 L I n, p. 119. La même année, dans la lutte entre Érasme et Luther sur le libre arbitre» Mélanchthon resta plutôt spectateur, il était déjà moins porte vers le serf arbitre, dont Lut lier avait surtout trouve la preuve dans scs violentes impulsions intimes. De plus en plus, comme on l’a vu, Mélanchthon pencha vers le Synergisme, c’est-à-dire vers la colla­ boration de l’homme avec Dieu dans Pieuvre du salut (col. 507). A coté du libre arbitre ct do l'utilité des (tuvres pour le salut, un autre point devait peut-être veparer davantage encore Luther cl Mélanchthon : (Ή la question de la présence réelle de Jésus-Christ tie Sacrement .autrement dit dans l’eucharistie. Avec des restrictions, Luther était pour la présence réelle; Zwingle la niait, el son opinion rappelait à 510 Luther le nom abhorré de Carlstadt, qui avait soutenu la mime négation. En 1529, luthériens ct sacramentaires, Luther, Mélanchthon, Zwingle, (Ecoîampade, Bucer sc rencontrèrent â Marbourg (1-1 octobre). I )ans ce premier colloque, Mclancht hon se tint complè­ tement du côté de Luther. Mats, peu après la diète d’Augsbourg, des raisons politiques ct doctrinales le lirent changer d’avis, et sc ranger plutôt du côté des sacrament aires. C’est en ce sens qu’il inclina a Cassel, en 1531, dans son colloque avec Bucer; en 1536, dans les discussions qui précédèrent la Concorde de Witten­ berg. C. /?., t. m, col. 75 sq. En 1537, de nombreuses lettres à Cam rarius, à Veit Diet ich et autres sont remplies de plaintes cl de tristes pressentiments. A ce moment, c’était à la fois sur les œuvres et sur la Cène que portail le désaccord. En 15(1, â propos de la Cène el de son contenu, Luther en vint à exprimer haute­ ment son mécontentement, et Mélanchthon à sc demander s'il n'allait pas être obligé de quilter Wit­ tenberg : Hic quamdiu esse possum ignoro. C. IL, l. v, col. 178 (8 sept. 1511). Dam le même sens en lin, nous avons la terrible lettre à Carlowftz, du 28 avril 1518. Wittenberg el son université élaicnl tombées sous la domination de Mau­ rice de Saxe, alors allié de l’empereur. Dans cette situa­ tion si nouvelle, comment Mélanchthon pourrait-il continuer d’enseigner? Oh! répond mélancoliquement le professeur, je saurai garder le silence; ce ne rnc sera pas diflicile : Tuli etiam antea servitutem pane deformem, cum sarpe Lutherus magis sua natunc. in qua φιλονειχία erat non exigua. quam vel persomr siur vel utilitati communi serviret. C. IL, I. v,coL880. fl y axait plus de deux ans que Luther étail mort; dans le cœur de Mélanchthon quel souvenir alïrcuxî El que l'on se souvienne que nous avons devant nous un lettré discret, pour qui un mol à l’emporte-pièce est un coup d’Etat : En apparence, toutefois, l’accord avait subsisté, s’uninnaul dans des circonstances importantes cl dans les écrits publics. En 1539. Mélanchthon s'unit à Luther pour permettre à Philippe, landgrave de Hesse, d’avoir deux femmes légitimes À la fois; à Holhcnbourg, le I mars 1510, il assista même à la cérémonie du second mariage. Quelques mois après, l’afTairv s'ébruita. Alors, mais fait digne de remarque, alois seulement Mélanchthon tomba malade; à lui aussi, comme à Luther (Li tulh, l. ix. col. 1178). l'auto­ risation elle-même avait donc laissé la conscience fort tranquille. En 1515. Luther écrivait une préface pour la col­ lection de scs œuvres latines; il y célèbre encore les Lieux communs de Mélanchthon, quelques change­ ments qu’ils eussent subis. Opéra talinawii argumenti. 1853.1.1, p. 15. De son côté, le 19 février, le Icndcmaii' de la mort de Luther, Mélanchthon disait à scs élèves Obiit auriga et currus Israel, qui rexit Ecclesiam in hac ultima senecta mundi. C. /L, l. vi. coi. 59. Quelques jours apres (22 février), il prononçait son oraison funèbre. C. IL, l. xi. col. 726-73 L O discours, il est vrai, est sans grande chaleur; mais en Un les confi­ dences privées avaient beau être am?res; de part ct d'autre les éloges publics avaient persisté. En outre, quelques mois après la mort de Luther, en tête du t. n «le ses œuvro latines, Mélanchthon publiait la biographie du Réformateur. D’ailleurs, le désaccord avait-il été total et prt· fond? Il avait peul-itrc attaqué les nerfs ct la sensi­ bilité plus «pie l’intelligence el le coeur. Si Mélanchthon riait resté à Wittenberg, à côte de Luther, était-ce uniquement à cause dis liens de famille, d’une certaine accoutumance, cl de la crainte de l’inconnu? Au contraire, les panégyristes ajoutent ; < Mélanchthon était dominé, fasciné par Luther. Sous dus dissent!· 511 MÉLANCHTHON, RAPPORTS A\EC LE CATHOLICISME menh de surface demeurait une attache profonde au i grand Réformateur. > Il sc peut ; dans cette impossibi­ lity de s'échapper, il y avait peut-être je ne sais quel ascendant exercé par le tribun sur l’intellectuel sans flamine, je ne sais quelle fascination physique s’impo­ sant a la fatigue du neurasthénique. lit sans dente aussi Luther eut-il toujours un reste d’attache pour l’ami des jours de lutte; jamais en public il ne s’échap­ pa contre Mélanchthon à des attaques violentes comme il en dirigea contre Carlstadt, Münzer, Érasme, ct tant d’autres. Pour Luther. Mélanchthon avait été l’ami des pre­ miers jours; plus lard, il n’avait jamais brisé avec lui; cc sont scs lettres qui contiennent scs plaintes, et dans l'ensemble sa correspondance resta ignorée des contem­ porains. Il n’y a donc pas à s'étonner qu’après le mort de Luther, il ait été considéré comme le succes­ seur du Réformateur ct comme le chef de la Réforme allemande. On comprend que Lut hcr ct Mélanchthon ne se soient pas séparés : ils se complet aient merveilleuse· ment l’un l’autre. Les Lieux communs el lu Confession (CAugsbourg sont le complément de V Appel ù la Noblesse allemande ct du rejet de la bulle Exurge. En 1529, Luther exprimait heureusement la tâche de Mélanchthon ù côté de la sienne : Je suis né pour lutter cl tenir la campagne contre les bandes ct les démons; c’est pourquoi mes ouvrages souillent la tempête ct la guerre. Je dois déraciner les arbres avec leurs troncs, tailler les haies avec leurs épines, et combler les marcs stagnantes. Je suis le rude bûcheron qui doit frayer cl tracer la roule en pleine forêt. Alors maître Philippe s’avance discrètement cl sans bruit; il se livre au plaisir de bâtir cl de planter, de semer et d’arroser; Il fait valoir ainsi les dons heureux que Dieu lui a départis. Éd. de Weimar, t. xxx /», p. 68-69. Luther est le torrent descendant des montagnes. Mélanchthon. le ruisseau serpentant dans la plaine 5· Mélanchthon et ΓÉglise catholique. — Souvent les catholiques ont cherché â ramener Mélanchthon à l’Églisc. En 1521. Mélanchthon était à Bretten, chez sa mère; le légat Campcggio, qui était alors a Stuttgart, lui envoya son secrétaire, Frédéric Nausea. Cette tenta­ tive n’eut aucun succès. En 1528, Jean Faber, prédica­ teur du roi des Romains Ferdinand, lui offrait une place a la cour impériale, s’il voulait abandonner la Béfonne. En 1530, à la diète d’Augsbourg, Mclanchlhon lit lui même a Campcggio des avances étranges, qui mettent sa bonne foi en fâcheuse posture (ci-dessus. col. 503). De 1530 ù 1537, André Éridus, humaniste, ami d'Érasme ct évêque en Pologne, l’invita plusieurs fols a venir auprès de lui.cl à abandonner Luther. En sain Jean Cochlæus, le seul catholique que Mélanchthon ne put tromper, m ttalt-il Ériclus en garde contre le caractère fuyant de son correspondant. Mélanchthon ne Ül jamais de réponse nettement négative. La correspondance ne sc termina qu’avec la mort d'Éricius. Ces mêmes années-là (1531-1539), Campcggio, Méandre, Vergcrio, Bracclto multiplièrent des démarches du même genre. Avec tous, Mélanchthon avait des mots polis et onc­ tueux. pour berner un dignitaire ecclésiastique, il n’en faut souvent pas davantage. En France, depuis sa mort, on a assez fréquemment opposé sa modération aux violences de Luther. Bossuet avait tracé la voie dans son Histoire des variations, I. V. Sous cette modération ct ces tractations avec les catholiques, que se cachait-il ? Sans doute, le regret de la scission, peut-être du remords. En mourant, le père de Mélanchthon avait conjuré les siens de ne jamais sc séparer de l’Églisc ·. Neuf Jours avant sa mort. 512 Mélanchthon rappelait celle parole à son entourage. Protest. Rcalenci/clopadic, 3· édit., 1903, art. .WA lanchthon, p. 531. On connaît aussi le langage qu’il aurait tenu a sa mère. Sur ce point il y a deux versions. L'une est de Floriinond de Hæniond, //histoire de la naissance, progrès et décadence de. Γhérésie de cc siècle, I. 11, c. IX, Bouen. 1629, p. 186. 187. Mélanchthon était sur son lit de mort; sa mère lui avait demandé quelle était la meilleure religion, celle des ancêtres ou la nouvelle. Mélanchthon avait répondu : Une plausibilior, llla securior; · la nouvelle doctrine est la plus plausible, mais l’autre est la plus sûre. » Celle version est évidem­ ment à rejeter. La mère de Mélanchthon mourut longtemps avant son lils, en 1529; ct Floriinond de Bæinond est un historien sans critique. L’autre version est plus plausible; elle se rapporterait a l'un des deux voyages de Mélanchthon à Bretton, en 1521 ou mieux en 1529. Au printemps de 1529, Mélanchthon alla de Spire, où se tenait la dicte, â Bretten, sa ville natale, où vivait sa mère. Sa mère lui aurait témoigné son trouble : au milieu de toutes ces discussions, à quoi s’en tenir? Mélanchthon lui aurait répondu « de conti­ nuer â croire cl â prier, comme elle avait fait jusque-là, sans se laisser troubler par toutes ces discussions ct ccs conflits. » Melchior Adam, Vita theologorum, 1620, p. 333, dans Grisar. Luther, I. ni, p. 228. Mais chez Mélanchthon la modération venait d’une nature faible et timide, d’une santé épuisée qui devait s’interdire les grands éclats; à quoi s’ajoutaient sou­ vent des préoccupations d’habileté politique. Pour scs réminiscences catholiques, elles n'allaient pas au delà d’émotions littéraires. Dans le fond, il réprouva toujours le coté superstitieux > du culte catholique, ct le coté < tyrannique > de sa hiérarchie. Aussi a-t-on pu dire avec beaucoup de raison qu’avec ses faux-fuyants ct sa douceur apparente, Mélanchthon était plus dangereux que Luther. Grisar, Luther, !. n, p. 268. Vraisemblablement, la tendance de Mélanchljion aux positions intermédiaires cachait une certaine indi­ fférence à l’égard du dogme : à quoi bon tant de luttes sur des rites, ou même sur des points de doctrine! Plus loin, plus profondément, il y a l’union intime de l'âme avec Dieu : c’est le seul point essentiel: Avide exspecto illam lucem, in qua Deus erit omnia in omnibus, et procul aberunt sophistica cl sycoplianlica, C. R., t. IX, col. 898 (A Buchholzcr, 10 août 1559). (’.'est là, semble-t-il, la tendance qui permet le mieux de comprendre la raison des sinuosités de Mélanchthon; dans In théologie, cct humaniste fut toujours quelque peu dépaysé. C’est aussi celte ten­ dance (pii fait le mieux saisir la raison de son oppo­ sition profonde à l’Églisc catholique. L'Eglise catho­ lique ne goûte pas celle altitude dégagée à l’endroit des dogmes; c’est pourquoi, malgré des apparences contraires, Mclaneht lion a toujours été aussi éloigné que Luther d’un retour au catholicisme. Pourtant Mélanchthon voulait l’unité de la doctrine, cl pour maintenir celle unité, il entendait établir des moyens pratiques : profession de fol et surveillance doctrinale. Gomment ccs institutions s'allient-elles avec l’indilTércnce doctrinale qui serait sa tendance profonde? La Rochefoucauld répondra : ■ L’imagina lion ne saurait inventer tant de diverses contrariétés qu'il y en a naturellement dans le cœur de chaque personne Par la demande profonde du sentinant religieux, par son éducation catholique. Mélanchthon sent la nécessité d’une doctrine; par le besoin de garder un lien d’union entre les protestants, H en arrive a l’inditïércnce à l’endroit des dogmes, à la reli­ gion du sentiment. El. elles aussi, ses tendance I propres le conduisaient dans la même direction; clics M ÉLA NCHT HON 513 I'amenalenl Λ comprendre la religion sous la forme d’une vague union myst que avec le divin. î. Œvvfu.s ni. Mi lanchthon. — Édition* Incomplètes : Bik. 1MI; Wittenberg, 1502-1651; K. Brrlschneider et BmdttiJ, dans le Corpus Reformatorum (C. /t], t. ι·χχνηι , Leipzig. 1831-1800, publication incomplète ct défectueuse; soir d-apris Supplementa... 1910...; IL Bindsdl, ΡΛ. Afe· Imchlhonls fpislotw, judicia, consilia, etc.. Halle, 1871; K. et W. Krafft, Bricfc und Do kumente uns der /.cit drr Htformation, Elberfeld, 1875; K. Hart felder, Melanchthoninna yicdagogica, Leipzig. 1892. Dans le volume Juj loucher... ■ Quelques renseignements complémentaires sur ces hérétiques sont fournis par un texte anonyme, De Melchisedeciani* et Theodotianis et AUhingqnis, contenu dans les mss. Paris, grive. 361, fol. 13, et Coislin. 39, fol. 270, de la Bibliothèque nationale de Paris. D’après ce texte, œuvre d’un érudit qui connaît les anciens hérésiologucs, les hérétiques en question prétendent que Mclchisédcch est une grande puissance supérieure au Christ; quelques-uns d’entre eux l'iden­ tifient même à Dieu le Père. Tous observent le sabbat, pratiquent la divination et la magie et invoquent les démons. Nous n’avons malheureusement aucune donnée historique qui nous permette de suivre les vicissitudes de la secte. La notice sur les Athinganes est le dernier texte qui parle d’hérétiques melchisédécicns. Nous avons essayé de montrer ici combien ce nom servait à recou­ vrir de spéculations varices, cl sans lien entre elles Les spéculations sur Mclchisédcch sont d’ailleurs ante­ rieures à Théodotc, viles sc sont longuement pour­ suivies après le vu· siècle. Nous n'avions pas ici à faire leur histoire, mais seulement à nous demander leur influence sur la constitution de systèmes hérétiques. L. Dorgcshis, Historia critica Melehiscdccti, Bcm?. 1706; Dom (Lalrnct, Dissertation sur Melctiisèdech, dans le ( <>ηι· mentaire littoral de tous les livres de TA. et du X. T., Parts, 1726, t. vm, p. 636-612; M. Frledlflnder, La seele dr Mrl· chis dcch ctCÉpttre aux Hébreux, dans Ht vue des Etude* luioes, 1882, I. v, p. 1-26, 183-198, 1883, t. vi, p. 187-199; A. Harnack, Lehrbueh der Dognicngcschlchte, t. I, F édit., Leipzig, 1909, p. 713, 715; J. Ί ixeront, La théologie anltnl· céennr, 9· édit.» p. 331-352; (». Hardy, Mclchisédich dans h tradition patrislique, dans Hernie biblique, 1926, p. 196509; 1927, p. 25-15. G. Baiidy. MELCHITE (Église) Les chrétiens 1 Syrie qui restèrent fidèles à la doctrine de Chalcédoine reçurent par dérision, de leurs compatriotes monophy sites, le surnom de malkânijia ou impérialistes (du syriaque malka, roi, empereur), parce qu’ils accep­ taient les définitions dogmatiques en honneur à la cour de Constantinople. Plus tard, les auteurs arabes musulmans employèrent aussi la forme nudkdnyhi, mais les chrétiens adoptèrent celle, plus arabe, de melki, pluriel melkiin, d’où l’on a tiré Melchde A part une faible minorité d'origine grecque (marchands, colons,soldats ou fonctionnaires) les mclchilcs étalent de race syrienne, comme les monophysites ct les maronites. Les orthodoxes, c’est-à-dire ceux d’entre eux qui n’ont pas fait leur union :»vcc Home, s’inti­ tulent aujourd'hui Roûm ou Humains, au sens byzantin du mot grec ’Ρωμαίο’.. Les catholiques ont conservé le nom de inclchitcs, qui leur est souvent donné à titre 517 M ELCIUTE exclusif, bien qu'il convienne également aux ortho· 1 doxes. CL C. Charon, L'origine ethnographique des mdkifa, don» les Échos d’Orient, 1908, t. xi, p. 82-91. Nous nous conformerons a la l radit ion commune en ne parlant que de ΓÉglise mclchltc unie à Rome. P Les origines. I/hérésie monophysite était devenue au vi* siècle la doctrine religieuse de presque toute la Syrie, surtout apres l'organisation de l’Églisc dissidente appelée Jacobite, du nom de son fondateur Jacques Baraddai Les catholiques ne comprenaient qu’une minorité grecque ou fortement hellénisée qui continuait a demander ses directives h Constanti­ nople Tant (pie dura la domination des empereurs byzantins, leur situation demeura satisfaisante, malgré l’hostilité des hérétiques. Les invasions perses de 510, 576, 606, G13-615, avaient cependant causé bien des dévastations. L'arrivée des Arabes musulmans, en 635, rendit précaire la position des melchites, soup­ çonnés par leurs nouveaux maîtres de se faire les agents des Byzantins, tandis (pie les Jacobites accueil­ laient les envahisseurs avec plus ou moins de sympa­ thie pour se débarrasser de la domination détestée de Constantinople. Il s’ensuivit une émigration grecque considérable qui diminua fortement le nombre des fidèles. C. Karalexvskij, art. Antioche, dans le Diction­ naire d’histoire d de géographie ecclésiastiques, l. m, col. 589-90. Les premiers temps de l’occupation arabe ne virent cependant point de persécutions proprement dites. Si le Coran fut enseigné aux Syriens et si les chrétiens furent assujettis ù un impôt spécial, les califes permirent aux diverses confessions de s’orga­ niser librement eu communautés autonomes, système que les Turcs imitèrent plus tard. La persécution ne commença que vers la lin du vn· siècle. 11 y eut de ce fait plusieurs vacances du siège patriarcal d’Antioche ct quelques-unes furent de longue durée, comme celle de 702 à 742. Les Byzantins réussirent ù occuper Antioche pendant plus d’un siècle (969-1085) ct rétablirent l’autorité du patriarche dans la Syrie du Nord. 2· Le schisme. — Les melchites avaient toujours suivi, même sous la domination arabe, les diverses phases de la politique religieuse de l’empire byzantin. C’est dire (pie leur union à Home dépendait de la cour de Constantinople, puisque c’était par elle qu’ils conservaient quelques relations avec l’Occident. Beau­ coup de leurs patriarches et de leurs évêques étaient d’ailleurs grecs ou de formation byzantine. Le schisme de Michel Cérulairc (1051) lit sentir ses funestes effets jusqu’en Syrie. Si le patriarche Pierre 111 hésita A suivre son collègue de Constantinople, il n’en fut pas de même de son successeur. Théodose 111 Chrysobergès, partisan avéré de Cérulairv, nommé au trône d’Antioche probablement en 1057. L. Bréhier. Le schisme oriental du XI* siècle, Paris, 1899, p. 231-236. Les relations avec Home devenaient d'ailleurs diflldlcs. Les patriarches de cette époque furent pris exclu­ sivement parmi le clergé byzantin, dont ils avaient naturellement les préventions antilatines mises en honneur par Phot lus et Michel Cérulairc. Le bas clergé, entièrement indigène et souvent ignorant, subissait l'influence de ses chefs. Le régime instauré par les croisés augmenta encore l’hostilité des mclchitcs contre Home. Depuis rétablissement d’un patriarche latin Antioche, les titulaires grecs rési­ daient le plus souvent à Constantinople, d’où ils diri­ geaient le mouvement antiromain. L’un d’eux, Théo­ dore IV ViUchnrclouin, de la famille de ce nom et passé ù l’orthodoxie grccqftc, souscrivit cependant à l’union proclamée au concile de Lyon en 127 L Rentrés en Syrie après le départ des croisés, les patriarches grecs d’Anl loche résidèrent en divers lieux, surtout après la ruine de la ville. C'est probablement Pa- ÉGLISE) 518 côine 1° qui transporta le siège À Damas, dans la seconde moitié du xiv· siècle. 3· Tentatives d'union. — Dorothée P* (1434-351151) sc ht représenter au concile de Florence par Isidore, métropolite de Kiev, acquis h l’union. Il semble que les décisions du concile furent bien accueillies en Syrie. Malheureusement le voyage que le métropolite de Césarée de Cappadoce, Arsène, fit a Jérusalem en 1143 détruisit en grande partie cette bonne Impression ct l’union fut éphémère. Allât tus, Dr Eedcsia orientalis ct occidentalis perpetua consen­ sione, Cologne, 1648. 1. 1JL c. v, col. 938-942. Le pape Calixte III, tout h l’idée de reprendre Constantinople aux Turcs, chercha à se ménager des alliances en Syrie ct y envoya en mission Moïse Giblel d’origine française ct probablement de rite byzantin. Moïse fit des ouvertures d’union au patriarche Michel I! ct gagna à la cause de Home Joachim, évêque d’Épi­ phanie (Hama), en 1156. Il écrivit de Chypre à Marc 111, frère cl successeur de Michel 111, une longue lettre sur le même sujet cl lui envoya un discours de Grégoire Mammas, patriarche catholique de Constan­ tinople. En février 1457, il vint trouver Marc III ct linit par le décider à faire l’union. t’n synode local rétablit le nom du pape dans les diptyques. Marc ΠΙ sc mil en relations avec Calixte III. Son successeur, Joachim II d’Épiphanie, était déjà catholique. A peine élu, il sc rendit en Palestine, on 11 eut une longue conférence avec les patriarches Marc d’Alexan­ drie ct Joachim de Jérusalem, qui sc prononcèrent tous deux pour la reconnaissance du pape. Moïse Glblet, devenu le mandataire des trois prélats, se rendit à Rome pour remettre à Pie II leur acte d'union (1459). Cette démarche collective n’eut malheureuse­ ment pas de résultat durable, sans doute à cause du manque de relations suivies entre l’Oricnt cl l’Occident. La conquête de la Syrie par les Ottomans, en 1516, ne changea pas la situation des Églises chrétiennes, sauf que le patriarche œcuménique de Constantinople, devenu par la volonté des sultans le chef spirituel ct temporel des orthodoxes de l’empire, fit tous ses efforts pour établir en Syrie une hiérarchie purement grecque. S’il réussit assez souvent pour le siège patriar­ cal, il ne put jamais en faire autant pour les sièges I épiscopaux, qui restèrent toujours en nombre plus ou moins grand entre les mains des indigènes. De nouvelles relations sc créèrent entre Rome ct la Syrie dans la seconde moitié du xvi» siècle. Gré­ goire XI H avait envoyé en Orient un prêtre maltais, Léonard Abel, pour travailler à l’union des Jacobites qui venaient de lui faire des ouvertures cl faire accep­ ter la réforme récente du calendrier (1583). Léonard, créé évêque titulaire de Sidon, se mit en relations avec le patriarche d'Antioche. Joachim V, qui éluda sa réponse sous prétexte de s’entendre avec scs collègues d’Alexandrie et de Constantinople, puis avec Mi­ chel \ 11, qui souscrivit la profession de foi qu’on lui présenta, voir Abri (Léonard), dans le Dictionnaire d’histoire et dr géographie ecclésiastiques, 1.1. col. 69. 70. I Le vieux prélat mourut avant d’avoir pu travailler sérieusement pour la cause de l’union. Les tentatives de rapprochement ne reprirent qu'avec le xvu· siècle. Melècc Ixarmi. devenu arche­ vêque d'Alcp en 1612. se préoccupait de réviser les traductions arabes qui supplantaient de plus en plus les syriaques. Pour atteindre ce résultat. Il entra en relations avec Rome, afin d’obtenir des livres grecs cl de bons traducteurs. La Propagande, nouvellement fondée, répondit avec bienveillance, mais ne crut pas devoir encore accorder ce qui lui était demandé. Les jésuites ct les capucins s'établirent A Alcp en 1625, les cannes en 1626 ct travaillèrent également au rap- 519 MEI.CUITE (ÉGLISE) — MÉLÈCE D’ANTIOCHE prochcmcnt des esprits. Le P. Queyrot, jésuite, eut bientôt la confiance de l’archevêque, dont l’archi­ diacre, Michel Baja. enseignait l’arabe aux mission­ naires latins. L’idée de l’union fit par ccs moyens de rapides progrès, â tel point qu’en 1631 le patriarche Ignace III Atyyé, qui sc reconnaissait coupable de la mort de son compétiteur Cyrille IV Dabbûs, pria les capucins d’inicrvcnir Λ Rome pour obtenir l’absolu­ tion de son crime ct aussi des secours pécuniaires pour son Église. Le 5 juillet 1631, la Propagande répondit qu’il fallait d’abord accepter l’union. Mélèce Kanni devint patriarche en 1631 sous le nom d’Euthyme IL 11 emmena avec lui à Damas le P. Queyrot ct lui laissa liberté complète de prêcher dans les églises. Il envoya ensuite à Rome le prêtre Paeôme pour demander l'union. Paeôme revint avec une profession de foi que lui avait remise la Propagande, mais Euthyme II, ne pouvant payer une forte somme que lui réclamait le pacha de Damas, avait dû sc retirer à Alcp ct donner sa démission. 11 mourut d’ailleurs au début de 1635. Paeôme, chargé par la Propagande de négocier avec Euthyme III le Chiole, n’obtint probablement aucun resultat. Les cflorts du P. Queyrot (f 1653) avaient gagné à la cause de l’union plusieurs milliers de inelchites. Le patriarche Macaire III (1617-1672) s’inté­ ressa ù cc mouvement ct envoya sa profession de foi à Rome en 1661, mais sans oser la rendre publique. Il avait de trop bonnes relations avec les chefs de l’ortho­ doxie et avec la cour de Moscou pour s’exposer à les perdre. Sa succession amena des troubles par la compé­ tition de plusieurs prélats. Athanase III, élu en 1685, crut fortifier sa position en faisant profession de foi catholique. Il y réussit et, le 16 juin 1687, la Propa­ gande confirma son élection. Cet acte ne mit pas fin à ses démêlés avec Cyrille V. En octobre 1691, il sc retira devant son compétiteur ct obtint en retour le siège d’Alcp. Innocent XII annula la convention passée entre les deux prélats ct demanda à Athanase de reprendre le trône patriarcal. Par ailleurs, l’arche­ vêque d’Alcp, qu’il aurait fallu déposer pour donner son siège à Athanase, envoya sa profession de foi à Rome, en même temps que Macalrc de Tripoli, converti par les capucins de celte ville (1698). La cause de l’union faisait de rapides progrès, parti­ culièrement à Damas et â Alcp, qui étaient les deux centres principaux d’apostolat. En 1701, elle gagna Baalbek ct Beyrouth, dont les évêques, Parthénios ct Sylvestre, faisaient leur profession de foi. Le neveu d’Euthyme II Kanni, Euthyme Saïii, (pii avait été l’élève du P. Queyrot, s’était rallié à Rome en 1681, un an après être devenu archevêque de Tyr. La plu­ part des adhésions épiscopales restaient secrètes ct aucune rupture n’existait entre le patriarche ct scs suflraganls unionistes. C’était reflet de la méthode adoptée par les jésuites d’obtenir le plus grand nombre possible d’adhésions secrètes pour créer un mouvement sérieux au moment opportun. Cependant Cyrille V voyait d’un mauvais œil les tentatives d’union et frappait de suspense les prêtres qui fai­ saient profession de foi romaine. Cc n’est qu’au début du xvm· siècle que des tentatives furent faites pour donner aux catholiques une organisation particulière. Le 6 décembre 1701, l’archevêque de Tyr, Euthyme Salli, obtint de la Propagande un reserit qui le nom­ mait administrateur de tous les melchltes unis de Syrie qui étaient gouvernés par des prélats orthodoxes. Il sc préoccupa immédiatement de trouver des prêtres capables d accroitrc le mouvement qui portail les populations vers Rome. En 1697, neuf religieux du monastère de Balamand, près de Tripoli, avaient fondé au village de Chouéir, dans le Liban, la Congré­ gation basilicnnc chouérite. Euthyme Saïil jeta, en 1708, les fondements du monastère de Saint-Sauveur» 520 près de Sidon, berceau de la Congrégation de ce nom De son coté, Rome travaillait Λ préparer des prêtre» instruits dans son collège grec de la Propagande. Le plus célèbre de ceux qui y étudièrent à cette époque fut Séraphin Tûnûs, neveu d’Euthyme Saïfl, moine de Saint-Sauveur, qui sc Ht l’apôtre de l’union dans le diocèse d'Acrc. Euthyme Saïfl développait le mouve­ ment dans toutes les réglons du patriarcat. Le consul de France λ Sidon, Pouilard. profita des bonnes rela­ tions qu’il avait avec Cyrille V pour l’amener â l’union. 11 y réussit en 1716. La voie avait du reste élé préparée par l’influence du P. Lorenzo Cozza, custode de Terre sainte. P. Livarrio Ollger, 0. E. M., Vila e diarii del card. Lorenzo Cozza, Quaracchi, 1925, p. 56-57. Une difficulté sérieuse faillit compromettre cette soumission. La Propagande avait confirmé, en 1687, l’élection d’Athanasc III cl celui-ci était tou­ jours en vie. Bien que son catholicisme fût très dou­ teux, il semblait difficile de le déposséder de son titre. En 1717, la Propagande lui demanda d’y renoncer, mais il sc garda bien de le faire. Elle se décida, le 9 mai 1718, ù reconnaître Cyrille V, qui mourut le 16 janvier 1720. — La suite de l’histoire de l’Église melchite a dé donné ù l’art. Antioche, t. I, col, 1117. Pour plus de détails voir l’art, cité ci-dessous de C. Karalevskij. A. d’Avril, Les Grecs Melkltes, dans la Revue de l'Oritnl chrétien, t. m, 1890, p. 1-10; C. Choron, L'Lglhe grreque melkite catholique, dans les Échos d’Onenl, t, iv, 1900-1901, p. 268-275, 325-333; L'origine ethnographique des melkltn, ibidem, t. xi, 1908, p. 82-91; A. Fortescue, The untaîe eastern Churches, Londres, 192.3, p. 183-191; C. Karalevs klj, article Antioche, dans le Dictionnaire d'histoire <1 de géographie ecclesiastiques, t. m, col. 585-6-16. R. Jams. 1. MÉLÈCE D’ANTIOCHE, ainsi nommédt la ville dont il fut évêque de 3G1 à 381 (les anciens texto donnent les deux graphies Μελέτιος ct ΜελΙτιος; celte dernière semble avoir pour elle les témoignages les plus sûrs).— Le nom de Mélèce rappelle surtout à l’his­ torien la situation troublée qui sc perpétua durant toute la seconde moitié du iv· siècle dans la capitale de l’Orienl, et qu’on est convenu d'appeler, très impro­ prement d'ailleurs, le schisme mélétien d'Antioche, l’n bref résumé de cet épisode a été donné à l’art. An­ tioche, 1.1, col. 1103. Mais le schisme mélétien eut de telles répercussions dans le domaine théologique, il a été exploité en des sens si divers, qu’il convient de l’étudier ici avec un peu plus de details. 1. La situation à Antioche en 360. IL L’élection de Mélèce cl celle de Paulin. III. Les cflorts pour réduire le schisme. IV. Flavicn el l’extinction définitive du schisme anliochien. L La situation a Antiochi: en 360. — L'Égibe d'Antioche avait été la première troublée parla réac­ tion antinicécnnc, menée par Eusèbe de Nicomédleet les amis d'Arius. Voir Aiuanisme, t. i, col. 1802 sq. Dès 330, l'évêque saint Eustnthe, vigoureux adver­ saire de l’arianisme, avait été déposé, sous divers pré­ textes, et exilé en Thrace, où il ne tarda pas à mourir (probablement avant 337). A sa place la coterie cusébienne installait successivement des prélats qu’elle pouvait croire dévoués à scs idées, sans que toutefois leur hétérodoxie fût sensiblement plus accentuée que celle de nombreux évêques de la région. Les fidèles d’Antioche s'étaient de très bonne heure divisés sur la question de l’attitude ù prendre par rap­ port aux évêques (pilleur furent ainsi imposés. Ne par­ lons pas des neutres ou dès tièdes, prêts ù toutes lt» compromissions. Mais les orthodoxes mêmes n’étaient pas unanimes. La plus grande partie, s’appuyant Ace qu’il parait, sur une consigne donnée par Eustatbe, accepta, tout suspects qu’ils fussent, les pasteurscusc- 521 MÉLÈCE D’ANTIOCHE biens, quitte à maintenir vigoureusement contre eux l’orthodoxie nlcéenne Par ailleurs un petit groupe de fidèles sc sépara, avec quelque fracas, de l'ensemble de la communauté. Fidèles au souvenir d'Eustnthe, ils furent désignes sous le nom d'eustalhien* ct for­ mèrent dès lors une petite Eglise, Eglise encore incomplète, il est vrai, puisqu’elle était dirigée par un simple prêtre, nommé Paulin. L’intransigeance la plus absolue y fut bientôt à l’ordre du jour; on affect ail d’y englober sous le meme anathème tous ceux, quels que fussent leurs sentiments intimes, qui sc rangeaient sous la houlette des pasteurs suspects. Pourtant les catholiques unis (nous appelons ainsi avec F. Cavallera, ceux qui reconnaissaient la hié­ rarchie établie) ne laissaient pas de s’inquiéter de la pénétration à Antioche des idées antlnicéenncs. L’évê­ que Léonce (344-358) surtout marquait à l’égard de l’arianisme à peine larvé de son disciple Aétius, voir, 1.1, col. 516, une complaisance qui devenait compli­ cité. Nous ignorons si le parti catholique comptait un certain nombre de dignitaires ecclésiastiques. En tout cas la direction eiTeclivc lui était donnée par deux laïques, faisant depuis longtemps déjà profession d’as­ cétisme, appelés l’un et l’autre à de hautes destinées : Diodore, qui sera un Jour évêque de Tarse et Flavicn qui montera sur le siège même d’Antioche. Pour le moment, en ccs dernières années du règne de Cons­ tance, où il semblait que la foi de Nlcée, en Orient, eut partout le dessous; ils maintenaient, autant que faire sc pouvait, dans le troupeau catholique les principes mêmes de l’orthodoxie, et leurs efforts contribuèrent, à coup sûr, à préserver Antioche d’une submersion totale par la vague antinicéennc. Telle était donc la situation à Antioche vers 360. Sous des prélats hostiles à la foi de Nlcée se rangeaient aussi bien des fidèles qui partageaient leur défiance a l’endroit du consubstantiel que des orthodoxes demeurés fidèles au concile de 325. A leur gauche, des ariens exaltés, qui n’allaient pas larder à connaître ou avaient déjà connu les rigueurs impériales. A leur droite, des nicécns intransigeants, serrés autour de Paulin, opposés à toute collusion avec qui n’était pas de leur bord. Il faut ajouter que cette chapelle dissi­ dente pouvait se vanter d’un semblant de reconnais­ sance officielle par l’Église. Quand.cn 316, saint Allianase rappelé de son second exil était passé à Antioche, c’était chez les custathicns qu’il avait célébré la synaxe liturgique, pour eux, qu’il avait, sans succès d’ailleurs, demandé à l’empereur la concession d’un lieu de culte. Hulin, IL E .. I. xix. /’ /... t. xxi.cq! 192. résumé par Théodore!, 11.ixct complété par Sozomène, 111, xx P. G., t. lxxxii.coL 1021 ; t. i xvn.col. 1001. II. L’élection de Mélèce et celle di Paulin. Les années 360 à 363 allaient compliquer encore cette situation. Trois Églises se constitueraient a Antioche, ayant chacune à leur tète un évêque. 1· Élection de Mélèce. — Antioche, comme nombre d’autres sièges, avait subi le contre-coup des multiples revirements qui avaient successivement donné la faveur impériale aux anoméens, aux homéousiens, fina­ lement aux homéens. Cf. Arianisme, t. î, col. 1821 sq. L’évêque Eudoxe, un homéen qui. en 358, avait réussi a sc faire transférer de Germanide sur le siège d’An­ tioche, avait été victime de la réaction homéousienne déclenchée par Basile d’Ancyrc. Exilé en Arménie, déposé à Sélcucie en 359. il avait été remplacé par Annianos. Mais, peu de temps après, l’homéisme triom­ phait à Sélcucie. où Annianos, à peine élu, était déposé, pulsù Constantinople, en360. Tandis que les homéou­ siens étaient décimés, les homéens s’installaient au pouvoir. Le 27 janvier 360, Eudoxe remplaçait sur le siège de Constantinople Macédonius exilé. De ce chef Antioche demeurait sans évêque. 522 Elle n’était pas seule dans ce cas, ct le parti homéen fut obligé de pourvoir aux nombreux sièges vacants. S’il fallait prendre au mot l’historien anoméen Philo­ storge, IL E., V, j, édit. Lidez. p. 66, il aurait procédé de telle sorte que, presque partout, aux homéousiens exilés auraient succédé des prélats défenseurs du consubstantiel. Exagération d’homme de parti 1 Cc qu’il faudrait dire plutôt, c’est que bien des choix de cette année 360 furent influencés moins par des ques­ tions de doctrine que par des considérations de per­ sonne; et il se trouva finalement, résultat «assez inat­ tendu, que plusieurs des évêques promus par les homéens étaient plus rapprochés de l’orthodoxie nicécnnc que les gens auxquels ils succédaient. Ce fut le cas à Antioche. Acace de Césarée, le grand chef du tiers parti fit élire un certain Mélèce. On n’est pas très au clair sur les antécédents du personnage. Originaire de Melitène, dans la Petite Arménie, il n’apparaît guère dans l’histoire avant 358. Saint Épiphanc le considère comme un homéen, à la remorque d’Acacc de Césarée, Herres., lxxiii, 23, P. G., t. xi.ir, col. 445 A. opposé à des homéousiens comme Basile d’Ancyre, Georges de Laodicée, Eustathe de Sébastc. Cc dernier ayant élé déposé, peut-être à Mélitène en 358, Mélèce fut élu comme son successeur. Ixs difficultés qu’il rencontra à Sébastc l'amenèrent à sc retirer à Béréc (Alcp). Théodoret, IL E.9 II, xxvn, P. G.91. Lxxxn, col. 1080 D. Figura-t-il au concile de Sélcucie, et signa-t-il le formulaire homéen? Épiphane insinue qu’il l’a fait, Herres., lxxiii. 23, com­ parer col. 4 15 A cl col. 4 18 B; Socrates ct Philostorge l’indiquent expressément. IL E., IL xuv, P. G., t. lxvii, col. 356; IL E.9 V, i, édit. Bidez, p.67. Mais les témoignages de ces deux derniers sont viciés par de graves erreurs chronologiques; cl quant à l’auteur du Panarion, il est bien curieux qu’il ne donne pas le nom de Mélèce dans sa liste des signataires de Sélcucie; ibid.9 n. 26, col. 152-453. La question reste donc au moins douteuse; il peut sc faire que, pour une raison ou pour l’autre. Mélèce n’oit pas élé convoqué au concile. S’il ne faisait plus fonction d’évêque en 360. on comprend aussi qu’il n’ait pas eu l'occasion de signer la formule élaborée à Niké, ct promulguée à Constantinople. De la sorte on s’explique qu’il ait été considéré par Acace comme étant de son parti, sans pourtant qu’il ait donné des gages précis à la coterie homéenne. Sur celle question très difficile, voir les appréciations divergentes de F. Loofs, art. Meletius, dans Protest. Healenc.. t. xn.p. 553, ct de F. Cavallera, Le schisme d'Antioche. note I), Antécédents de Mélèce, p. 91-97. Il nous semble, pour notre compte, que l’élévation de Mélèce au siège d’Antioche doit être attribuée au grand désir de paix religieuse que l’on avait un peu partout, après les révolutions successives des années précédentes. On voulait voir à l’œuvre des hommes nouveaux, moins compromis, moins nettement embri­ gadés dans les partis anciens. Mélèce devait être dans le cits. Alep, où il s’était retiré, n’est pas éloignée d’An­ tioche. ct dans la capitale de l’Orient l’ancien évêque de Sébastc était connu comme un homme pacifique, modéré. Il fut reçu avec enthousiasme par la majorité de lu population chrétienne; seuls les custathicns lui firent grise mine cl continuèrent leurs réunions sépa­ rées. 2· Premier exil de Mélèce et formation du groupe mélétien. — Mais il était inévitable que des mécon­ tentements n’éclatassent un jour ou l’autre dans le troupeau quelque peu bigarré qui sc rangeait sous la boulet le du nouvel évêque. Certaines mesures admi­ nistratives, se rapportant de près ou de loin à la ques­ tion religieuse, indisposèrent la partie arianisanle de la communauté; surtout un célèbre discours où Je 523 MÉLI'ICE D’ANTIOCHE nouvel évêque exposa, en faisant l’exégèse du texte de Prov , xm, 22. sa doctrine sur la génération du Verbe, montra clairement que, si condescendant qu’eût été jadh Mélèce Λ l’endroit des hautes personnalités homéennes, il ne laissait pas de professer une foi où les nlcéens pouvaient se reconnaître. Cc discours a été conservé par Épiphane, Harts., lxxih, 29-33, P. G., t. xui, col. 457-465; on a beaucoup discuté l’étiquette théologique qu’il convient dc lui accoler; 1·’. Loofs, lot. rit., et E. Schwartz, Zur Geseh. des Athanasius, p.361, n. 2, déclarent, sans ambages, le discours homéen; F. Cavallern, op. cit., p. SI sq., le lient pour ortho­ doxe, cl ces appréciations contradictoires ne font que refléter des divergences bien plus anciennes. Il nous paraît qu’étant données toutes les circonstances dc temps ct dc lieu, le discours est une manifestation voulue en faveur dc la fol traditionnelle. S’il n’emploie aucune des formules autour desquelles sc disputaient les théologiens, il affirme tout cc qu'affirmait le Credo de Mcée, il répudie toutes les interprétations ambi­ guës, qui, dc près ou de loin, frisaient l’arianisme. D'ailleurs F. Loofs lui-même est bien forcé de convenir que l'arrivée de .Mélèce ù Antioche avait étélepoint de départ d’un mouvement en faveur de la foi nicécnne. Le discours en question s’harmonise de tous points avec cette constatation. L’empereur Constance, qui séjournait pour lors ù Antioche, avait assisté à cc sermon. On comprend de reste qu’il ait fait entendre que Mélèce était désor­ mais impossible. L'évêque fut exilé à Mélilènc sa patrie ct remplacé tout aussitôt par un arien de la première heure, Euzoius, Jadis condamné par Alexan­ dre d’Alexandrie avec les premiers adeptes d'Arius. Cette fols les orthodoxes d’Antioche ne pouvaient plus hésiter; ils rompirent définitivement avec les arianlsant.s de toutes nuances. Sous la conduite dc Diodore ct de Flavien, ils formèrent un groupe compact : cc furent les fidèles de Mélèce, les mélétiens, comme on s'habitua à dire. Il semblait tout naturel que ces ortho­ doxes se réunissent tout aussitôt aux vieux eustathiens, que gouvernait Paulin. Leur antipathie commune ô l’endroit des ariens, leur commune adhésion à la même foi traditionnelle auraient dû rapprocher 1rs deux groupes. Les mélétiens, paraît-il, proposèrent la fu­ sion; leurs propositions furent repoussées avec hau­ teur par les custathiens, qui se jugeaient seuls ortho­ doxes, seuls purs de toute compromission. Il arrivera donc que, pendant de longues années, les catholiques d’Antioche vont se trouver divisés en deux factions rivales, bientôt fort animées l’une contre l’autre. Le schisme, si Improprement dit méléticn, était com­ mencé. 3* Élection de Paulin et affermissement dit schisme. — Ce schisme allait bientôt se constituer dc façon définitive. L’avènement dc Julien avait amené le rappel de tous les évêques exiles par Constance. Dc la lointaine Arménie, Mélèce au printemps de 362 se mettait en chemin pour venir reprendre la direction de son trou­ peau. \ Alexandrie, Athanase était rentré beaucoup plus vite, et le cotfcilc rassemblé par scs soins, en mars 362, prenait les mesures propres à ramener la paix religieuse, en précisant certains points de doc­ trine, en réglant aussi les questions de personnes. On y reconnaissait entre autres que les deux formules, en apparence opposées, de V unique hypostase (hypostase étant synonyme d'ouste) et des trois hypostases (hypo· stase Dant synonyme de personne) étaient suscepti­ bles l’une ct l’autre d’une explication orthodoxe, ct que chacun était libre dc garder sa terminologie tout en s'en tenant aux expressions nlcécnncs. Ceci avait son application directe a Antioche, où les eustathiens se réclamaient de la vieille formule dc l’unique hypo­ 524 stase, tandis que les mélétiens, pour éviter tout soup­ çon de sabellianisme préféraient user de l’expression trois hypostases. Non moins sage avait été à Alexan­ drie le règlement des questions personnelles. Au lieu d’exclure impitoyablement de leur communion tout les évêques ayant signé quelque profession douteuse, les orthodoxes déclaraient que tous les évêques dc fui correcte à qui on aurait extorqué des signatures pour­ raient, en les répudiant, être maintenus dans leurs fonctions. Pour Antioche, où celte question de signa­ ture ne semblait pas sc poser, le concile insistait vive­ ment sur la nécessite de rétablir l'union entre custathiens et mélétiens. Sans mettre les deux groupes exactement sur le même pied (il était plutôt question pour les eustathiens de recevoir les mélétiens), on engageait les premiers Λ ne pas exiger pour l’union des conditions excessives et déraisonnables; mais on ne considérait pas, à coup sûr, les mélétiens comm· des hérétiques revenant ù résipiscence. Ccs diverse» stipulations sont conservées dans la pièce inexacte­ ment nommée Tomus ad Antiochenos, parmi let œuvres d’Athanase, P, G., t. xxv, col. 796-809; cette pièce renferme bien plutôt les instructions données aux deux délégués que le concile envoyait ù Antioche. Sur place, ces personnages, â savoir Eusèbe de Verceil ct Astérius de Pétra, prendraient toutes mesures convenables pour faire l’union det catholiques. Or, quand ils arrivèrent ù Antioche, l’irréparable était consommé. L’intransigeant évêque de Cagliari, Lucifer, voir ici t. ix, col. 1032 sq., les avait précédés. Après quelques efforts pour rétablir la paix entre les deux groupes orthodoxes, il avait cru mettre un terme aux discussions en consacrant évêque, au mépris de tous les canons, le prêtre Paulin, qui dirigeait la com­ munauté eustathlenne; celle-ci était de ce chef promue ù la dignité d'Église. Oui. mais d’Église dissidente,car. serrés plus que jamais autour de Mélèce, qui juste à cc moment rentrait d’exil, les mélétiens déclaraient ne reconnaître d’autre chef que lui. Eusèbe dc Verceil ne put que constater l’imbroglio, ct partit pour l’Occidcnt, sans être entré en communion ni avec l’un ni avec l’autre des partis. On a dit ailleurs cc qu’il était advenu dc Lucifer. IIL Les efforts pour réduire le schisme. — Cette situation anormale delà capitale dc l’Orient ne pouvait laisser indifférents les amis de l’orthodoxie. Une fois passée la rapide tourmente du règne de Julien ΓΑ post at, des efforts vont être faits, de divers côtés, pour réunir en un seul corps les catholiques d’Antioche et les opposer aux ariens dont la fortune allait durer encore jusqu’en 378. Nous allons briève­ ment esquisser ccs tentatives, qui d’ailleurs n’abou­ tirent pas. 1· Athanase et Mélèce. Le concile d’Antioche de MJ. — L’empereur Jovlen, au retour de l'expédition dc Perse où il avait remplacé Julien, avait convoqué Athanase ή Antioche, en septembre-octobre 363. Or­ thodoxe lui-même, il témoignait par ailleurs une grande révérence à l'endroit de Mélèce. L’occasion était bonne d’amener un rapprochement entre les deux évêques. Athanase ht connaître ù Mélèce son désir d’entrer en communion avec lui. Saint Basile, de qui nous dirons tout a l’heure la grande amitié pour Mé­ lèce, n’hésite pas à reconnaître que, dans la circons­ tance, l’évêque d’Antioche, mat conseillé, repoussais main qui se tendait. S. Basile, Epist., lxxxix, 2, P. G, t. xxxn. col. 172 A. ('.e fut une lourde faute, car Alhanasc se tourna vers Paulin, et le reçut à sa communion moyennant signature du Tornus ad Antiochenos. Dé­ sormais l’Eglise d’Alexandrie aura partie liée avec la communauté schismatique de Paulin. L'influence dont Alexandrie jouissait en Occident ct spécialement i 525 MÉLÈCE D’ANTIOCHE Koine, passera au service «les adversaires de Mélèce. I S’il est vrai qu’Athannso ne manifesta jamais une ani­ mosité spéciale à l’endroit dc l'évêque d’Antioche, son successeur Pierre, élu en 373, ne manquera aucune occasion de présenter au pape Dnmase Mélèce ct ses amis connue des hérétiques. Or rien n’était plus inexact. Tout 1’eifort dc Mélèce, I au contraire, depuis 363, tendait à regrouper les ortho- | (loxes, à leur adjoindre ceux qui, dans les années pré­ cédentes, étalent tombés par faiblesse ou par préjugé, ù former, en définitive, ce parti nouveau qui, accep­ tant les décisions dc Nicéc, les expliquant par cer­ taines précisions devenues nécessaires, devait fina­ lement triompher de toutes les tendances onani­ santes. Cette «virvre commençait a un concile réuni à Antioche a l’automne de 363, au moment même où Athanase, qui malheureusement n’y put prendre part, était encore dans la ville. On y vit figurer, aux côtés dc Mélèce, Acace et plusieurs dc ses amis. Socratis, 111, xxv; Sozomène, VI, iv. P. G., t. i.xvii, col. 152 B; col. 1302 C. Mélèce leur lit .signer une confession dc foi confirmant celle de Nicée, acceptant Vhomoousios, en tant qu’expliqué par Vhomoiousios, et faisant des trois hypostases le complément utile, nécessaire même, de la formule nicécnne. Il convient d’ajouter que dc vieux orthodoxes trouvèrent fort mauvaises ccs expli­ cations; un pamphlet anonyme ne tarda pas à cir­ culer sous ce titre: Réfutation de Phypocrisie des amis de Mélèce el d'Eusèbe de Samosate sur l'homoouslos. έλεγχος ύποκρίσεω; των περί Μελέτιον καί Ευσέβιον τον Σαμοσατέα κατά του όμοουσίου; II figure parmi les œuvres d’Athanase, /’. G., t. xxvin, col. 85-88. On sait comment cc regroupement des forces ortho­ doxes aboutit en 366 à la réconciliation avec le pape Libère d’une bonne partie de l’épiscopat oriental. Voir art. l.tnLnr, t. ix, col. 636 au bas. Il est remarquable néanmoins que le nom de Mélèce ne ligure pas dans la liste des évêques, qui avaient député à Home Euslathede Sébasle ct scs deux collègues, ct auxquels le pape accorda la communion romaine. JnfTé, RegeSta. n. 228. 1·’. Loofs. art, cit.. en tire la conclusion que la défiance des homéousiens (ce sont des gens de cette nuance qui ont fait à Borne la démarche en question) persistait encore à l’endroit de Mélèce, toujours classé par eux parmi les homéens. Ce n’est pas impossible: ccs questions d’amitiés et dc groupements ont joue un grand rôle en toutes ces affaires. L’absence de Mélèce a Tyane et sur la liste des évêques avec qui Libère entra en communion peut néanmoins s’expliquer autrement. Cavallera estime, op. r/L, p. 135. que, si Mélèce n’était pas A Tyane, c’est peut-être qu’il était encore exilé: il fait observer de plus qu’il s’y trouvait de scs amis, signataires du concile d’Antioche dc 363. Voir la note 11 : Les adhérents de Mélèce. p. 209,210. Dc fait, quand saint Basilc.cn 371. entre­ prendra dc faire reconnaître Mélèce par Athanase, il tirera cette conclusion delà lettre apportée de Home par Sylvain dc Tarse, «pie les Occidentaux ont reconnu le bon droit de Mélèce. EpisL, i xvn. dernières lignes. P. G., t. xxxn, col. 128 B. Avouons pourtant que ce’a aurait pu être plus explicite, ct que l’on ne peut affir­ mer que cette reconnaissance était dans les intentions de Borne. 2· Basile ct Mélèce. Les négociations avec Rome. — C’est si vrai, que, pendant près de dix ans. les démar­ ches sc multiplieront pour faire admettre par le pape le bon droit de Mélèce. Sans doute le remplacement de Libère par Dnmase (366-381) a pu changer les dispo­ sitions du Siège romain a l’endroit de l’évêque d’An­ tioche. Le fait aussi que Dnmase a été renseigné sur les affaires de l’Orient à peu près exclusivement par des adversaires dc Mélèce. explique l’attitude plus que 526 réservée du pape à l’egard dc celui-ci. Tout cela ne sc comprendrait pas néanmoins si, dès 366, on avait à Home considéré Mélèce comme un ferme représen­ tant de l’orthodoxie, et comme le seul évêque légi­ time de l’Eglise antlochlcnnc. Mais cette came va être prise en main par saint Basile lui-même, ordonné évêque de Césarée de Cappadoce en 370. Devant le renouveau dc la persé­ cution homéenne qui, après un premier essai en 365 (Mélèce avait été exilé dc 365 à 367), reprenait plus active que Jamais en 370 (Mélèce est dc nouveau exilé en 371), Basile estime qu’il faut tout d’abord faire l’union de tous les orthodoxes. A cette condition seule l’Eglise (l’Orient pourra obtenir l’appui dc ΓOc­ cident el l’intervention dc Valentinien auprès dc son frère Valens. Et dans la capitale dc l’Orient, l’union ne peut sc faire qu’autour dc Mélèce; pas un seul ins­ tant Basile n’envisage la possibilité dc la reconnais­ sance dc Paulin. El si l’on songe aux susceptibilités de l’orthodoxie de Basile, il faut bien conclure qu’il a reconnu en Mélèce, quoi qu’il en fût dc scs antécé­ dents, un ferme soutien de la foi nicécnne. D’ailleurs les exils .successifs dc l’évêque d’Antioche, en 360, en 365, en 371, exils auxquels il est condamné par Const ance ct par Valens, n’étaient-ils pas une garantie de la pureté de son orthodoxie? Si, jadis, il avait été l’ami d’Acace, la communauté des souffrances le rap­ prochait maintenant des néo-nicéens. Celte confiance dc Basile ne se démentira jamais. Elle l’engage, dès 371, dans une première négociation avec Alexandrie pour la reconnaissance de Mélèce. EpisL, i.xvt. t.xvn, i.xix, P. G., t. xxxn, col. 121 sq. Athanase répond a cette démarche en envoyant un prêtre de son Église pour s’entendre avec Basile. Celui-ci décide alors de dépêcher à Home même, un diacre de Mélèce, Dorothée. Il supplierait le pape d’envoyer sur place des personnages qui ramèneraient à l’unité les Églises cl « feraient connaître très exac­ tement au pape ceux qui étaient la cause du trouble afin qu’il sût avec qui, à l’avenir, il conviendrait d’entrer en communion ». Epist., lxx, col. 133-436. ('elle demande sera inlassablement répétée par Basile au cours des années suivantes : que Home sc ren­ seigne plus exactement sur l’état des choses en Orient, qu’elle n’accorde sa communion qu’à bon escient. Une enquête faite sur place par des person­ nages qualifiés ne pourra que démontrer le bon droit de Mélèce, les torts réels de Paulin, les graves suspi­ cions qui pèsent sur l’orthodoxie de ce dernier, quand seront révélées certaines de ses amitiés. Toutes ccs idées se retrouvent dans une lettre rédigée par Mélèce en 372. et qu’il proposa, avant de l’envoyer à Borne, à la signature d’un grand nombre de ses collègues. Elle ligure parmi les lettres de saint Basile, Epist., xot» col. 477-181. Il s’en faut que Basile ait d’abord obtenu gain de cause. Sous ne pouvons entrer ici dans le detail des longues et difliciles tractations qui lassèrent à plu­ sieurs reprises la patience dc l’évêque de Césarée, cl lui arrachèrent sur l’attitude du pape Damase des appré­ ciations plus que sévères Cf. surtout Epist., ccxv, col. 792. \ Home, en effet, on ne semblait pas se rendre un compte exact de la situation; de plus en plus, on considérait Mélèce et son groupe comme des gens plus ou moins suspects, qui seraient trop heu­ reux de se réunir à l’Eglise en souscrivant des formu[ (airesct en renonçant ù leurs prétentions, (’/est ce qui transparaît clairement dans plusieurs documents romains dont E«L Schwartz nous parait avoir donné la véritable exégèse, loc. cit., p. 365 sq. Le premier est une synodique d’un concile romain, probablement de 372, qui répond à la première démarche de Basile, et parait bien lui opposer une fin de non-recevoir. 527 MÉLl'CE D’ANTIOCHE lettre Confidimus, dans P. L., t. xm, c<>|. 317 sq. voir surtout le passage Unde advertit. col. 319 B. L· second semble répondre .i la deuxième ambassade di Basile en 371. Fragment Ea gratia, ibid,, col. 350-352 dont le dernier paragraphe est. Λ l’estimation d’Ed. Schwartz, une mordante critique des prétentions de Mélècc. Les fragments qui suivent : Illud sane mira­ mur, col. 352, et Xon nobis guidguam, col. 353, ct qui semblent des réponses à des instances ultérieures dc Basile, faites par le concile romain de 377, condamnent au point dc vue dogmatique, les erreurs d'Apollinaire et des pneunntomaques. Mais ils ne sont pas plus satisfaisants pour Basile ct ses amis au point de vue des questions personnelles: ni Eustathe de Sébaste, dont il pressait l’explicite condamnation, ni Apolli­ naire devenu si compromettant pour Paulin n’y sont nommément désignés. Γη peu auparavant, en 375, une démarche tout à fait significative de Home avait montré vers qui allaient ses préférences. Un prêtre de Mélècc, Vital, s’était laissé séduire par les doctrines d’Apollinaire et avait pris la direction d’un groupe assez important qui se réclamait de l’évêque dc Laodlcée Sozomène, Vf, xxv, P. G., t. lxvh, col. 1357 B. Sur les difficultés qu’on lui ΠΙ de divers côtés, Vital partit pour Home, soumit son enseignement à Damasc, qui, provisoirement rassuré sur son orthodoxie, lui donna des lettres dc communion, mais en réservant la décision dernière à Paulin. Lettre Per filium meum Vitalem, P. L., t. xm. col. 556-557. La portée de cette lettre dépassait d’ailleurs singulièrement le cas par­ ticulier qu’il s'agissait de régler; elle constatait que s'unir à Paulin c’était entrer en communion avec Home, et par le fait reconnaissait officiellement celuici comme l'évêque légitime d'Antioche. Ainsi la question dc Mélècc, loin dc progresser, recu­ lait plutôt au fur ct à mesure que sc multipliaient les instances de Basile ct dc scs amis. L’attitude du pape en 378 sc marquerait au mieux, s’il faut en croire Ed. Schwartz, dans un document émané d’un concile romain, tenu cette année-la cl qui condamna de façon précise les erreurs enfin démasquées d’Apollinaire. Lettre Post concilium Xicicnum, P. L., t. xm. col. 358361. On y lit, col. 360-361 le développement suivant : Eos guogue gui de Ecclesiis ad Ecclesias migraverunt tamdiu a communione nostra habemus alienos, quamdiu ad eas civitates redierint in quibus primum sunt constituti. Quod si alius, alio transmigrante, in locum viventis est ordinatus, tamdiu vacet sacerdotis dignitate, gui suam deseruit civitatem, guamdiu successor ejus quiescat in pace. Schwartz comprend (cl Quesncl l’avait déjà soupçonné) que celle formule générale vise le cas parliculier dc Mélècc : < Que celui-ci retourne à S .‘baste et y attende patiemment la mort de l'évêque actuellement vivant! » En cette même année 378, la cause de Paulin recru­ tait un précieux adhérent. Saint Jérôme, retiré depuis quelques années au désert dc Chalcis, cl qui avait deux fois déjà écrit au pape Damasc, de manière assez défavorable pour les mélétlens (Epist., xv et xvi, P. L·, t. xxn, col. 355), recevait à Antioche, des mains dc Paulin, l'ordination sacerdotale. Il s'en souviendrait les années suivantes, quand il rempli­ rait â Borne, auprès de Damasc les fonctions de secrétaire. 3· La pacification dc l'Orient. Le concile de Constan­ tinople. — La défaite et la mort de Valens à Andrinople, le 9 août 378, marquent la tin de la persécution arienne Gratlen rappelait aussitôt les exilés, et dès i fin de celle année, sans doute, Mélècc rent rail dans l. vi ville épiscopale. L'arrivée d’un général nommé Sapor, charge de faire restituer aux catholiques les églises cl les autres Mens usurpés par les ariens, lui donna l’occasion de se poser en chef des orthodoxes 528 î d’Antiochc. Théodore!, //. E., V, n et m, P. G., t. lxxxu, col. 1197-1201, place cette visite, semblet-il, en 379, el fait envoyer Sapor en Orient, non par Théodose mais par Gratlen lui-même. C'est donc dès 379 qu’aurait eu lieu devant l’envoyé impérial le débat entre les diverses confessions sc prétendant toute» catholiques, apollinaristes de Vital, pauliniens ct mé lélicns, ct réclamant les églises laissées libres par l’ex­ pulsion des ariens. Les apollinaristes furent écartés sans peine; Mélècc proposa tout simplement à Paulin de faire l’union des deux parties du troupeau; toib deux administreraient in sulidum l’Église, à la mort du premier d’entre eux, le survivant serait seul évêque. Paulin ayant rejeté la proposition, les églises furent attribuées à Mélècc (cette date de l’arrivée de Sapor est reportée par Gava lier a en 381,op. cit., p. 211. n. 1. 215, n. 2. Nous croyons devoir conserver lerccil de Théodorct). Mais pour garder la paisible possession des bien» restitués, il était nécessaire que Mélècc exprimât son adhésion aux doctrines professées par le pape Damasc Cela fut fait dans un synode qu’il réunit à Antioche .1 l’automne dc 379 et qui groupa cent cinquante évê­ ques; Mélècc rédigea une lettre à laquelle sc réfère le concile dc Constantinople dc 382, cf. Théodore!. //. E, V, ix, P. G., t. lxxxu, col. 1216 D, cl qui devait con­ tenir une profession de foi conforme aux décisions des conciles romains des années précédentes. 11 n’en reste plus que les premières signatures, en tête celle dc Mélècc. P. L.,l. xni, col. 353. Mais Tcxccrplcur qui les a recueillies ajoute: Similiter ct alii CXLV! orientales episcopi subscripserunt, quorum subscriptio in authen­ ticum fiodie in archivis romanir Ecclesiic tenetur. La reconnaissance de Mélècc par l’autorité civile était une indication pour l'Églisc romaine. Elle s’in­ clina devant le fait accompli. Une trace de cette acceptation s'est conservée dans une allusion posté­ rieure d’un concile italien. Dans saint Ambroise, Epist., xm, 2; voir ci-dessous. Bien d’ailleurs ne s'opposait à cette démarche, qui était la conclusion naturelle de toutes les tractations précédentes. Ainsi la com­ munion était rétablie entre Damasc ct Mélècc. Celuici du reste allait jouer en Orient un rôle prépondé­ rant, comme président du .concile réuni à Constan­ tinople, par les soins de Théodose en 381. Il ne ver­ rait pas d'ailleurs la fin du concile, étant mort d’une brève maladie vers le milieu de mai. Théodose qui lui avait marqué la plus grande confiance voulut entourer scs funérailles d’honneurs extraordinaires. Le transfert du corps de Mélècc dc Constantinople à Antioche fut littéralement un triomphe. Sozomène, H. K.. VIL x. P. G., t. i xvii. col. 1111 B. IV. L'élection de Flavîen. L’extinction du schisme» — La mort dc Mélècc aurait dû être la lin du schisme d’Antioche. La séparation des catholiques en deux factions rivales persévéra néanmoins à la suite d’une fausse manœuvre dont il faudra vingt ans pour détruire les conséquences. 1· I/éhclion de Flavicn comme évoque d’Antioche. — Il semblait naturel dc terminer une fois pour toutes les rivalités antiochiennvs, en évitant de donner un successeur à Mélècc et en reconnaissant Paulin comme Tunique évêque. Les Decident aux (ct Borne sans doute) avaient jadis recommandé celte solution de bon sens dans une lettre que nous n’avons plus, mais à laquelle fait allusion la synodique d’un concile ita­ lien dont nous parlions tout à l’heure : Scripseramut dudum, ut, quoniam Antiochena civitas duos habertl episcopos, Paulinum algue Meletium, quos fidei conci­ nere putabamus, aut inter ipsos pax et concordia salvo ordine ecclesiastico conveniret; aut certe, si quis eorum allero superstite decessisset, nulla subrogatio in defundi locum superstite altero gigneretur. S. Ambroise, Epist., 529 MÉLfcCE D'ANTIOCHE 530 élevé au siège de Constantinople. Mais, comme le fait xm. 2, P. L. (édit. 1815), t. xvi, col. 950 B. Grégoire remarquer L. Duchesne, Histoire ancienne de l’Eglise, de Nazianze, devenu par la mort de Mélècc président t. n, p. 610, η. 1, ni Théodoret, H. E., V, xxin, du concile de Constantinople, sc ralliait pleinement h l. lxxxii, col. 1249, ni Socrates, H. E., V, xv, t. lxvht, cette vue. S’il fallait en < roirc Socrates, V. v, recopié col. 601. ne mettent cette réconciliation de Home ct par Sozomène, Vil, ni, P. G., t. lxvii, col. 569 ct d’Antioche en rapport avec l’installation de Chryso1121, des précautions auraient déjà été prises à An­ slome dans lacapilalc. 11 est plus indiqué de placer cet tioche pour éviter qu’une élection épiscopale eût lieu à événement en 394, comme une suite toute naturelle la mort de l’un des deux concurrents. Voir une dis­ du concile dc Césarée. Aeaee dc Bérée conduisit à cussion de ces propos dans Cavallcra, op. ci/., p. 232Borne une députation du clergé d’Antioche, à laquelle 243, qui conclut, avec raison, à l’inexistence du pacte sc joignit, envoyé par Théophile, un prêtre d’Alexan­ dont parlent les deux historiens. drie, Isidore. Cette légation eut un plein succès ct Mais tous les efforts faits par Grégoire dc Nazianze Flavicn fut définitivement reconnu par Borne. Au pour faire triompher cette solution pacifique se heur­ même temps ou à peu près, Év agrius mourait ct Fla­ tèrent à la passion d’un grand nombre des membres vlen parvenait à empêcher qu’on lui donnât un suc­ du concile. Tant de griefs s’étaient accumulés contre cesseur. Dc fait, comme de droit, il demeurait ainsi Paulin, que la majorité conciliaire ne jugea ni digne, seul évêque d’Antioche. Best ait à rallier autour de lui ni même prudent ou possible, d’imposer à la grande la petite Église désormais sans pasteur. Ce ne fut pas masse de l’Église d’Antioche la reconnaissance dc chose facile, étant donnée surtout l'intransigeance que l’évêque schismatique. Vainement Grégoire menaçamontrait Flavlen a l’endroit dts clercs de Paulin ct t-il dc donner sa démission, si l’on entrait dans cette d’Évagrius qu’il s’agissait de ramener. Il entendait en vole. On passa outre à ses objurgations ct on le laissa effet tenir pour milles les ordinations reçues par eux. sc retirer. Voir S. Grégoire de Nazianze, Carmen de Ainsi le schisme local fut long à réduire; Flavlen, vita. vers 1572-1870, /*. G., t. xxxvn, col. 1158 sq. (t lo t) n’en vil pas la fin. ct son successeur Porphyre Le concile ayant décidé de procéder à l’élection du connut encore dc plus graves difficultés. Ce fut seule­ successeur de Mélècc, les évêques du diocèse d’Orient, ment sous Alexandre, en 413 que l’accord sc réalisa sitôt l’assemblée dissoute (juillet 381), se réunirent à définitivement. « Scs exhortations persuasives, dit Antioche, ct ordonnèrent Flavlen, qui jadis avait été Théodoret, réunirent les oust at liions au reste du corps le soutien de la communauté orthodoxe, ct que Mélècc de l’Église, à la grande joie des fidèles, à la confusion avait ordonné prêtre (sans doute vers 363). des juifs, des ariens ct des quelques païens qui res­ Ainsi la division se perpétuait Paulin sc réclamant taient encore à Antioche. » H. E., V, xxxv. t. lxxxu, de l’appui des Occidentaux, qui dc fait ne lui fut pas col. 12G5. Le schisme d’Antioche était terminé, il avait ménagé, Flavicn fort de l’adhésion des Orientaux qui duré quatre-vingt-cinq ans. serait solennellement renouvelée au concile dc Cons­ Conclusion. — Cet épisode douloureux a été exploité tantinople de 382. Cf. Théodoret, V, ix, P. G., de bien des manières. — On y a cherché des arguments t. lxxxu, col. 1212. Gratlen, puis Théodose essayèrent à l’appui dc la construction bien hypothétique qui vainement dc remédier à cette absurde situation. On veut voir dans les néonicéens, groupés autour de aurait pu espérer que la mort dc Paulin y mettrait Basile, des penseurs qui donnèrent des définitions dc un terme. 11 n’en fut rien. Avant dc disparaître, Nicée. une interpret alien nouvelle, toute différente dc 388, celui-ci imposait les mains à Evagrlus pour qu’il celle qu'en avait proposée leurs premiers défenseurs. lui succédât. Ainsi le schisme continuait. Cette fois L’alliance de Basile, a-t-on dit, avec un homéen tel les anciens amis dc Paulin s’irritèrent. Ni Alexandrie, que Mélècc. à peine rallié à l’homéousianisme, n’est· ni Home ne reconnurent le nouvel évêque. Voir cllc pas un signe que la pensée de l’évêque dc Césarée S. Ambroise, Epist., lvi, 2, P. L., t. xvj. col. 1170, évoluait sur un plan tout différent de celui où sc mou­ Cela ne voulait pas signifier pourtant qu’ils accep­ vait Athanase? L’opposition durable entre Alexand ie taient Elavicn comme l’évêque incontesté, ct plu­ (ct l'OccIdent) d’une part, ct d’autre pa t Basile cl sieurs tentatives furent faites, vainement d’ailleurs, Mélècc, ne tcnioigne-t-cllc pas que l’on avait dans les pour amener celui-ci à soumettre à un concile la vali­ deux camps une conscience plus ou moins obscure des dité dc son élection. Cf. S. Ambroise, Epist., uv. divergences qui séparaient les esprits? lvl L’Occident dès lors continua pendant quelque D’autres ont exploité contre la primauté romaine temps à ne pas reconnaître Flavlen. le schisme anliochicn. Ils insistent avec complai­ 2· L’extinction définitive du schisme. — Cependant sance sur et fait qu’un personnage tel que Mclêcv, saint Ambroise qui, depuis quelques années, s’inquié­ aujourd’hui qualifié de saint par les Latins comme tait vivement dc celle affaire, avait demandé à Théo­ par les Grecs, a pu vivre si longtemps en dehors dc phile d’Alexandrie dc s’entendre avec Flavicn. après la communion de Borne, a pu présider, sans avoir été s’être concerté d’ailleurs avec le pape Sirice, Epist., reconnu par le pape, le concile dc Constantinople. Ils lvi, 6, 7. Ces démarches aboutirent à la convocation montrent, avec une secrète satisfaction, Elavicn por­ d’un concile à Césarée de Palestine, où 'rheophile tant allègrement l’exclusive de l’Occident cl dc Borne, d’ailleurs s’abstint de paraître, mais qui arrangea sc dérobant à toutes les sommai ions qui lui sont finalement les choses et déclara, « pour se conformer faites, dc s’expliquer, ne sc ralliant à Home que quand aux vues du pape Sirice », ne reconnaître qu’un seul les premières avances lui sont venues du pape Sirice. évêque â Antioche, le religieux évêque Flavicn. Texte Ce n’est pas ici le lieu de discuter toute la ques­ conservé par Sévère d'Antioche, voir E. W, Brooks, tion du néo-nicénlsme et des changements que l’entrée The sixth book o/ th· select tetters o/ Severus, traduct. en ligne des Cappadocicns aurait amenés dans l’inter­ anglaise, t. π a, 1903, p. 223. Bien (S'étonnant done prétation de Vhomoousios nicécn. Pour ce qui concerne que l’on voie, peu de It mps après, à l’automne de 391, le cas particulier dc Mélècc. Il suffira de faire remar­ Elavicn ct Théophile fraterniser en concile à Constan­ quer que saint Basile ne fait alliance avec lui, quels tinople. qu'aient clé scs antécédents, qu’après avoir eu des Quant à la réconciliation dc Flavlen avec Borne, signes évidents de l’orthodoxie du nouvel évêque. Le elle dut voir lieu sensiblement à la même dale. Il est concile d’Alexandrie en 362 reconnaissait, dc son côté, vrai que Sozomène, //. VIH, ni, /’. G., t. lxvii, la légitimité des formules dont usaient, pour exprimer col. 1520 C, la renvoie a quelques années plus lard, et le mystère de la Trinité, les mélétlens d’Antioche. en fait honneur à la charitable entremise de saint Athanase, en 363, était tout disposé à mettre sa main Jean Chrysoslome, après que celui-ci eut été, en 398, 531 MÉLÈCE D’ANTIOCHE — MÉLÈCE DE LYCOPOLIS dans celle de Mélèce ct à travailler de concert avec lui à la pacification religieuse de l’Oricnt. Seules des questions de personne ont empêché cette alliance de sc réaliser. Mais le seul fait que l’évêque d’Alexandrie l’ait crue possible témoigne assez qu’il ne percevait aucune opposition foncière entre la pensée de Mélèce ct la sienne. Et quant à la question des rapports de .Mélèce avec Home, Il faut sc garder d’en juger en les rapportant â nos conceptions actuelles de l’Église et de la hiérar­ chie des pouvoirs. L’autonomie très réelle dont jouis­ saient à cette époque les grands sièges épiscopaux n’excluait pas, tant s’en faut, la reconnaissance de la suprématie romaine. Tous les efforts de saint Basile pour amener Home à exprimer clairement qu’elle est en communion avec Mélèce ne témoignent-Ils pas de l’importance que l’Oricnt attachait a cette commu­ nion? Paralysé par les multiples difficultés intérieures où II sc débattait, retardé par les renseignements incomplets ou même inexacts qu’il recevait, le pape Dama.se ne sc pressait pas de faire la démarche si ardemment demandée par Basile. Mais II n’exprimait pas non plus qu’il retranchait Mélèce de sa commu­ nion; finalement, ct avant le concile de Constanti­ nople, l’Occident et Home signifiaient qu’ils accep­ taient le fait accompli, la coexistence provisoire des deux évêques, avec l’espoir que cette situation anor­ male prendrait bientôt fin. Où voit-on que les ques­ tions de principe soient ici en cause? d comment ne pas reconnaître ici, tout simplement, un de ces nom­ breux problèmes dont il faut attendre la solution du temps, el aussi de la bonne volonté el de la souplesse des hommes? I ne bibliographie complète du schisme niéléticn serait énorme, tant cette histoire a eu de ramifications. On en trouvera une esquisse dans I'. (ûivallcni, Le schisme d’.tnt loche (/V·-V* siêefe), Paris, 1005, p. xni-xi\,rt aussi p. 1031, essai de classification ct «le discussion (1rs sources. A Compléter par une courte élude d’Ed. Schwartz, Znr Geschichtc des Athanasius, n, publiée dans les \achrichtcn non der A. Gcsells. der W’issensch. do Gœttlngue, 1901, p. 350-391, h laquelle nous avons cru devoir emprunter quelques sug­ gestions. Postérieurement ont paru I.'hlstidre ancienne de Γ Église . Texte dans Tischendorf, Apocalypses apocry­ phe, Ix.'ipzig, 1866, p. 121-136. Cette indication même semble, comme le prologue tout entier, être d’origine latine, cl dater de l’époque où les récits apocryphes relatifs à l’assomption ont commencé à circuler en Occident. On sait que le Décret dit de Gélose proscrit le Liber qui appellatur transitus id est assumptio S. Marier, mais sans parler de Méiiton. 4. De passione S. Joannis eoangehstæ. — Le nom de Méiiton évêque de Laodicêe (sic) se lit également en tête d’une passion de saint Jean, qui a été publiée dès le xvn· siècle, puis dans Fabricius, Cod. apocr. .V. T., t. ni b, p. 604-623 ct. plus récemment, en 1875. dans la Bibliotheca Catinensis, t. n b, p. 66-72. Méiiton expose, dans le prologue, la doctrine impie de Lcucius, qui a écrit les actes des apôtres, Jean, Thomas ct André : De virtutibus quidem plurima vera dixit, de doctrina vero multa mentitus est; ceci pour expliquer le travail auquel il s’est livré : expurger les Actes de Jean des fausses doctrines, tout en conservant leur récit. Th. Zahn a bien montré qu’il s’agissait ici d’un rema­ niement de l’histoire de Jean, racontée par les Acta Johannis de Leucius, Acta Joannis, Erlangen, 18S0, p. xvn sq. 5. Catena in Apocalypsim. — Un ms. de la Biblio­ thèque universitaire d’iéna, n. 142, contient une chaîne sur l’Apocalypse introduite par cette notice. Incipit liber Milothonis super apokalypsim b. loannis apostoli, qui a été imprimée à Paris en 1512, mais sans le nom de Méiiton. Cet écrit de date très tardive, prouve au moins, chose surprenante, que le nom du vieil évêque de Sardes n’était pas complètement inconnu ù la fin du Moyen Age; celle compilation daterait en effet des débuts du xiv· siècle. Conclusion. — Débarrassée de toute cette végéta­ tion parasite, l’œuvre de Méiiton se réduit donc pour nous Λ bien peu de choses, et il faut beaucoup d’ingé­ niosité pour se risquer ù écrire une notice sur la théologie de Méiiton. Lo seul point qu’il convienne de relever, c’est la précision remarquable pour l’époque de sa doctrine chrislologiquc. Les fragments conservés par Anastase le Slnaïte, d’une part, les débris, assez importants du sermon sur la passion, d'autre part, X. — 18 MÉLITON DE SARDES MÉNAHD 548 montrent qu’il existait, dès cette époque, des formules bien sur Simon que sur son disciple auraient besoin exprimant d'une manière assez heureuse l’existence d’être critiqués. Voir Simon le Magicii n. Pour 1« en Jésus-Christ d’un double élément, divin ct humain: doctrines mises par saint Irénée au comple de Me­ c’est déjà presque la terminologie dyophysitc. Si l’on nandro ct .sur la place qui lui reviendrait dans le était plus assuré que Tertuilien a connu l’œuvre développement général de la gnose, voir l’art. Gnos­ ticisms, t. vi, col. 1443. entière dc Million, on pourrait être tenté d’attribuer à l’influence de l’évêque de Sardes certaines formules É. Amann. bien frappées du docteur africain. Il est donc regret­ 1. MENARD Claude,érudit français(1571-1652). table que l’ensemble dc la production considérable de — Né â Sauinur, il termina son éducation chez les Méliton, production qui,pk* sa variété et son étendue, jésuites dc Paris, fil son droit à Toulouse el sc prit de goût pour les chroniques et les vieux livres. Pourvu en fait justement penser Λ celle de Tertuilien. ail été la victime d’un aussi complet naufrage. 1598 de la lieutenance de la prévôté d’Angers, il se maria, mais continua Λ mener une vie très pieuse ct L Texti s et f nmoNs.— Nous avons indiqué, pour cha­ très mortifiée. Ven» 1608, il se défit de sa charge pour cun des fragments conservés, l’endroit ou les rencontrer. être plus libre dans la pratique dc la dévotion ct dans On les trouvera groupes au mieux dans Otto, Corpus apalogetariim chrtstianorum, t. IX, léna, 1872, p. 374-178, 497scs recherches d’ordre historique; en même temps il 512; pour le ll:st /rorprô· qui n’y figure pas, utiliser de travaillait, de concert avec l’évêque d’Angers, Charles iréférmce In recension dc Harnack, Texte und Un ten., .Miron, à la réforme dc plusieurs monastères. Sa femme t. χίΛ. p. 421·. étant mortc en 1637, il entra dans les ordres cl reçut II. Travaux. — On peut négliger toutes les anciennes la prêtrise cette même année. Il mourut le 20 jan­ histoires littéraires; les bibliographies signalent le mémoire vier 1652 au château d’Ardennc en Corzé. Sn produc­ dc F. Piper, dans 1« Thcologivdie Studicn und Kritikrn. tion littéraire qui fut considérable ct est restée en 1838, t. XT. p. 54-154. qui peut encore rendre des services. Iji question d’ensemble c*t traitée au mieux par A. I fnrgrande partie Inédite est surtout d’ordre historique, n»ck, Die Utberltefcrung der gricchischcn Apotogeten, dans ct intéresse particulièrement les annales dc l’Anjou Texte und Untenuchungcn, t. i, (asc. 1, 1883, p. 240-278, Signalons, dans un domaine plus théologique l’édition reproduit presque textuellement dans Altehrixllichc Litedes deux premiers livres dc VOpus imperfectum contra ratur, t. I, 1893, p. 216-251; ct. Chronologie, t. 1, 1896, Julianum de saint Augustin : Sancti Augustini contra p. 358 sq., 517 sq., 522. Travail d’ensemble aussi dans secundam Juliani responsionem operis imperfecti libri K. Thomas, bfetlto non Sardes, Osnabrück, 1893 (thèse), duo priores nunc primum editi, in-8·, Paris, 1617. Lc mediocre; dans un art. de Salmon du Did. of Christian Bio­ graphy, t. m. p. 894-809; dans Part, de E. ITcuvzhrn, Pro­ ms. utilisé appartenait à la bibliothèque du chapitre test. Itealenci/clopodie, t. xn, p. 564-567; la notice de d’Angers; il passa depuis â la bibliothèque dc Col­ O. Hnrdenhewcr, Allkirchltehe Literatur, t. r, p. 546-557. bert, ct les bénédictins l’ont collationné pour leur Sur l’apologie syriaque, l’étal de la question est bien édition. Sancti Hieronymi Stridoniensis, indiculus de donné dans Thcoph. I Ibrich, Die pseudo mclilonischc Apo­ luvresibus Judtcorum, in-8·, Paris, 1617. Mentionnons, logie, dans les Kirchengcschicht. Abhandlungcn dc Sdniau moins à litre de curiosité, ses Jlecherches ct adoto lek, 1906, t. iv, p. 69-148; mais la démonstration tendant A sur te corps de saint Jacques te Majeur, in-8·, Angcis. attribuer Γ ouvrage A Ilardesanc, laisse place A bien des cri­ tiques; ct. F. Hanse, dans Texte und Uni., t. xxxiv, fnsc. 4, 1610, où l’auteur entreprend de prouver que le corps 1909, p. 67-72. dc saint Jacques repose dans la crypte dc la collégiale Iji controverse sur In Clavis a perdu læaucoup de son Saint-Maurllle d’Angers. Dans le domaine de l’édifi­ intérêt; l’essentiel a été dit d'abord par Pi Ira. dans le cation, L'âme dénote et son chariot, Paris, 1619; L'al­ Spicii. Sotesmensc, t. n, 1855, ct les Analecta sacra, t. n, liance de la crèche aoec la croix, Paris, 1620. 1884, puis en sens inverse par O. Hottmanner ct I.. Du­ chesne, Bulletin critique, 1885, p. 47-52, 196-197, ct par Morèrl, Le grand dictionnaire, édit, dc 1759, t. vn, O. Rnttmanner, dans ThenL Quartahchrift,1896. t. txxvni, p. 432; lîœfcr, Nouvelle biographie générale, t. XXXir, p. 614-629. col. 912-913; Hcduc de PAnlou, 1852; I lurter, Nomenclator, É. Amann. 3’ édit., t. ni, col. 1096. É. Amann. 1. MELLIN I Dominique, litterateur italien. (1540-1610), né A Florence, secrétaire de Jean Strozzi, 2. MÉNARD Huguos, bénédictin français, 1585qu’il accompagna au concile de Trente en 1562, puis 1644. — Nicolas Hugues Ménard vint au monde â gouverneur de Pierre de Médicis, fils de Cosme Ier. Paris, l’an 1585. Il prit l’habit religieux en l’abbaye Dc sa production littéraire qui fut considérable le bénédictine dc Saint-Denis le 3 février 1608, mais ne théologien ne retiendra que l’œuvre suivante : In Ht profession que le 10 septembre 1612. Pendant cet veteres quosdam scriptores christ iani nominis obtrectaintervalle. Il alla étudier en Sorbonne ct voulut, avant tores libri quatuor, in-fol., Florence. 1377. recueil dc tout.apprendre les langues grecque el hébraïque,pour toutes les attaques publiées dans l’antiquité contre le avoir l’intelligence des saintes Ecritures. Il s’adonna christianisme. pendant quelque temps à la prédication ct à l’ensei­ gnement du catéchisme. Il embrassa In réforme au Hoefer, Nouvelle biographie générale, t xxiv, col. 852. monastère dc Saint-Vanne cl y lit dc nouveau pro­ É. Amann. fession le 5 août 1611. Après quelques années, pen­ 2. MELLINI Snvo, nonce dc Clément X à la dant lesquelles il enseigna la théologie et la rhéto­ cour d’Espagne, créé cardinal par Innocent XI en rique. il entra A Saint -Gcrmmn-dcs-1 Tés, où dégagé 1681, mort en 1701, prit part h la campagne antlgnllides soins d'une classe, il sc donna tout entier à In pra­ cane suscitée par la Déclaration de 1682. en publiant tique des exercices réguliers, ii la lecture des saints une dissertation que le P. d‘Aguirre (le futur cardinal) inséra dans sa Defensio cathcdræ sancti Petri, in-fol., Pères, des conciles, dc l’histoire ecclésiastique. D’une mémoire prodigieuse, il n’oubliait rien de ce qu’il avait Salamanque, 1683. lu. Il avait en même temps une grande humilité, sa Horter, Nouvelle biographie générale, t. xxxiv, col. 853; mortification ct son obéissance pouvaient servir de Hurter, Nomenclator, 3· édit., t rv, col. 690, n 3. É. Amann. modèle aux plus parfaits. La frayeur qu’il avait delà MÉNANDRE, gnosUque syrien du rf siècle. mort l’engageait à demander à Dieu la grâce dc mourir — Saint Justin le fait naître au bourg de Capparétée, I subitement, et. dc fait, sa mort fut presque subite, en Samarle, le donne comme un disciple dc Simon, le I quoique non imprévue. En acceptant dc travailler à fait aller a Antioche où par ses prestiges magiques il I une nouvelle édition de son martyrologe bénédictin. aurait séduit bien du monde. Apol., i. 26; cf. 56, P. G.. I il avait déclaré qu’il ne verrait pas la tin dc ce travail. t. vi, col. 368, 413, Tous ce» renseignements, aussi Il mourut le 20 janvier 1611, Agé seulement de cln- 549 MÉΝΛ K D quonte-sept ans. Billes du Pin a parlé avec éloge de son érudition ct dc sa Justesse d’esprit. · Les remarques de «loin Ménard, ajoute-t-il, sont pleines de recherches curieuses et «pii viennent a son sujet. Il avait joint â la science une grande humilité ct une singulière piété; il s'était acquis une estime générale des habiles gens dc son temps. - Bibliothèque des auteurs ccrlésiastiques du XVIh siècle, 11· part., t. n, p. 218. Les o uvres dc dom Hugues Ménard se rapportent presque toutes â la liturgie : on en trouvera l’énumé­ ration dans dom Tassin : Histoire littéraire de la Con­ grégation de Saint-Maur, p. 22 28; dans F. Le Cerf. Bulletin historique et critique..., p. 357-360; dans C. dc Lama. Bibliothèque des écrivains de. ta Congé, de Saint-Maur, n. 9-13. Nous ne nous occuperons Ici que dis ouvrages où l'on trouve des renseignements sur la théologie ct la patriotique. Le plus important ouvrage que dom Ménard ait fait imprimer est le Sacramenlairc du pape saint Gregoire le Grand, publié sous ce titre : Divi Gregoni popæ hujus nominis primi, cognomento Magni, liber Sacramentorum notisque et observationibus illustratus, in-4·, Paiis, 1612. Il s’est servi surtout du ms. de Corbie, qui porte le nom de Missel de saint Éloi. quoique re manuscrit soit seulement du début du IX· siècle. Les notes ct observations éclaircissent plu­ sieurs points dc la discipline de l’Église sur les sacre­ ments : ainsi à l’occasion du jeudi saint, dom Ménard rapporte tout au long quelle était la manière de célé­ brer ce jour-là dans les églises cathédrales de Bouen ct dc Peints. Pour l’administration du baptême, il rap­ porte un écrit de Théodulphc d’Orléans, ou interpré­ tation morale sur l’ancienne manière de conférer le baptême. D’après la confession d’un saint Bulgcnce, on voit qu’on sc confessait .seulement en général dc ses péchés sans rien spécifier de particulier. Cette confes­ sion sc faisait publiquement. Trois formules donnent une idée dc la manière dont on administrait le sacre­ ment de l’cxtrêmc-onclion. Launoy avait publié une dissertation pour prouver contre dom Millet (pie Denis l’Aréopagite est différent de saint Denis de Paris. On trouve le même sentiment chez le P. Sirmond. S. .L Dom Ménard l’avait partagé tout d’abord; mais, après examen, il se persuada que l’Aréopagite était le même que le premier évêque dc Paris. C'est ce qu’il établit dans son De unico Dionysio areopagita Athenarum el Parisiorum episcopo, adversus Joannem de Launoy. diatriba, ln-8·, Paris. 1613. Il ne sc nommait pas dans cette première édition, mats en 1644, après la mort de dom Ménard, on y mit son nom. Les recherches el l’érudition de l’auteur n'ont pas convaincu les savants. Ayant découvert dans un manuscrit de Corbie l’épître attribuée a saint Barnabé par les anciens Pères de l’Église, dom Ménard avait préparé un travail qui parut seulement après sa mort, sous ce titre : Sancti Barna bte (ut fertur) Epistola catholica, ab antiquis olim Ecclesiis Patribus sub eiusdem nomine laudata et usurpata. Hanc primum e tenebris eruit notisque et observationibus illustravit R. P. Hugo Menardus, monachus Congr. S. Mauri. Opus posthumum, in-l·, Paris, 1615. Dans l’avis au lecteur, dom Luc d’Achéry donne un abrégé dc la vie dc dom Ménard, et fait un bel éloge de ce Père. J. Baudot. MENDO Andrô de la Compagnie de Jésus (1608-1684). — Né à Logroùo (Espagne), il entra au noviciat en 1625, professa les sciences ecclésiastiques à Salamanque, fut recteur d’Oviedo, du séminaire Irlandais «le Salamanque, cl censeur de ΓInquisition d’Espagne. Nomme prédicateur du roi, il accompagna le due d’Ossuna en Catalogne cl dans le Milanais. 11 mourut à Madrid le H mal 1684. Dc son enseigne­ ment il subsiste quelques ouvrages de théologie M E N G HI 550 morale : 1. Bulbe unieta· eruebda etucidatio. in-fol., Madrid. 1651; 2· édit., Lyon. 1669, explication très ample dc la célèbre bulle relative aux dispenses dc l’abstinence; la discussion de divers cas de conscience amène l’auteur à s'élever â des questions plus géné­ rales, 2. Statera opinionum benignarum in controversiis moralibus circa sacramenta ac pnecepta Decalogi et Ecclesiic, in-fol.· I.yon, 1666. mis 5 l'Index le 30 Juil­ let 1678 et le 14 avril 1682, pour son laxisme, 3. Epitome opinionum moralium, tum earum quiz eerbe sunt, tum quoc certo probabiles el in praxi tuto teneri possunt. in-8·. Lyon, 1674; 2· édit., Venise. 1676; 1689. Au droit canonique se rapporteraient les deux ouvrages suivants : 4. Dc jure scholasticorum et universitatis, sive acadrmico. in fol., Lyon, 1668, curieux pour l'étude des coutumes universitaires ; appendice intéressant sur le serment fait par les maîtres ct les élèves de défendre la doctrine de l'immaculée conception. Mendo avait déjà fait paraître en 1651 un court mémoire en espagnol sur la déflnibilité de ce dogme. 5. De ordinibus militaribus disquisitiones canonic*, theologica et histone* pro foro interno et externo, i η-fol.. Salamanque, 1657; Lyon, 166.8, dont il parut aussi une adaptation espagnole, Madrid, 1682. I-c séjour de la cour inspira aussi au P. Mendo un traité de poli­ tique â l'usage des souverains : Principe perfecto, ministros ajustados; documentas politicos y morales en emblcmas, in-4·, Salamanque, 1657; 2· édit.» Lyon. 1662. Il a publié aussi diverses α-uyres oratoires ct un petit opuscule d’édification : Crisis de Societatis Jesu pietate, doctrina et fructu multiplici, in-12. Lyon, 1666. Sotnrncrvogeî. Bibliothèque dc la Compagnie de Jésus, t. v 1894, col. 892-897; Hurter, Xomenclator, 3· édit., t. nr col. 615. 1, MENDOZA Alphonse d®, moine augustin espagnol, fut a Salamanque un brillant élève de Louis de Léon, dont il assura quelque temps la suppléance. Promu docteur en 1586, il mourut, jeune encore, en 1591. Antonio connaît de lui une Helectio de universali Christi dominio ac regno quod rerum habet ct qua Deus et qua homo est. composée pour obtenir le grade de docteur cl publiée en 1588, à Salamanque, puis à Cologne. 1603; des Quaestiones quodlibetic*, Sala­ manque. 1588; enfin une Quasiio. dédiée à l’évêque de Braga : .An tota Magorum historia tredecim tantum a natali Christi diebus absoluta fuerit? Antonio, Bibliotheca hispana nova. 2· édit., Madrid, 1788, t. i. p. 36. 2. MENDOZA Louis d®, moine cistercien du couvent espagnol de Spina, mort vers 1612, a écrit une Summa lotius theologi* moralis septem arboribus comprehensa, Madrid. 1598. .Antonio, Bibliotheca hlspana noru. 2· édit., t. it, p. 50; Hurter, Xomcnclalor, 3· édit., t. ni, coi. 596. 3. MENDOZA tado de Mendoza. P|«rr® Hurtado d·, voir ilUR- MENQHI Jérôme, mineur observant de la pro­ vince dc Bologne, né â Viadana vers 1529, mort dans le couvent de sa ville natale le 9 juillet 1609, après soixante uns de vie religieuse, s’est mérité le titre dc père de l'art d’exorciser, il est dit, sur l’inscription placée près de son tombeau, le premier des exorcistes dc son siècle : ù son nom seul les démons prenaient la fuite; aussi ce fut grande joie à sa mort parmi les milices infernales. Le P. Mvnghi s’était adonne d’une façon toute spéciale ù l'étude dc la démonologle ct il publia «l'abord un Flagellum deemonum exorcismos terribiles, potentissimos et efficaces, remediaque proba­ tissima ac doctrinam singularem in malignos spiritus 551 MENGHI — MENNONITES 552 expellendos, facturas el maleficia fuganda de obsessis ι nites parce qu'ils furent réorganisés par Mcnno Simo­ corporibus complectens, cum suis benedictionibus et nis, qui après la période troublée qui dura de 1522 u omnibus requisitis ad eorum expulsionem. in-8% 1535, précisa leurs doctrines. Bologne. 1577.1578. 1581, Macerata. 1580 ct Mayence, I. L'organisateur. — Mcnno. fils do Simon, né 1582. dans Io Malleus maleficarum. Il le fit suivre du vers 1196 à Witmarsum près de Francckcr dans la Fustis daemonum. adjurationes jormidabiles et efficaces Frise occidentale, était devenu en 1532 curé de sa ad malignos spiritus jugandos de oppressis corporibus ville natale. La lecture des écrits de Luther, de Bucer humanis, ex sacr.r Apocalypsis /onte. Dariisque sancto­ ct des autres réformateurs ébranla sa fol dans le rum Patrum authoritatibus haustas complectens, in-8% dogme de la transsubstantiation. Lorsque les anabap­ Bologne. 158-1. Unis ou séparés, le Flagellum et le tistes, dont les violences fanatiques s'étaient déchaî­ Fustis curent ensuite de nombreuses éditions, qu'il nées à Munster, curent été durement réprimés en serait superflu de citer. Le premier étail précédé d’un 1535, c'est à lui que les frères Ubbo cl Diétrich Phi­ expose doctrinal cl de règles sûres pour les exorcistes: lipps vinrent, avec David Joris, proposer de se mettre l’auteur jugea utile de développer cette partie de son à la tête des anabaptistes modérés cl assagis. Il accepta livre, cl il composa dans ce but un Compendio delet sc sépara publiquement de l’Eglise catholique en Carte essorcistica e. possibility dette mirabili e stupende 1536. Ayant renoncé à sa cure, il sc lit baptiser par operationi delli demoni e de'i malefici con i rimedii Ubbo Philipps et devint prédicateur itinérant, visi­ opportuni all*infirmi(à malefie tali, in-8% Bologne, tant ct organisant dans la Frise, le Holstein, le Meck1579, 1580. Pressé de faire imprimer ce travail avant lembourg ct la Livonie de petites communautés ana­ de l’avoir achevé. Mcnghi en compléta les trois livres baptistes qui réprouvaient les procédés de Jean de par l’addition de nouveaux chapitres, ibid., 1582 Sur Lcyde et les violences de Münster. de nouvelles instances II y ajouta trois nouveaux livres, Son principal ouvrage, composé en 1539, est le qui forment la Parte seconda, nella quale si trotta della Livre fondamental sur la doctrine rédemptrice du Christ. natura degti Angeli cosi buoni. come rei.... ibid., 1591, Ses écrits, tous en hollandais, ont été recueillis pour la Venise, 1601. Accueillis avec faveur, ccs ouvrages première fois en 1600; la meilleure édition est celle étaient quelque peu tombés dans l’oubli quand la ‘1 \mslcrdam, 1681. S. C. de l'index condamna les deux premiers le 7 juil­ Il fut exilé de la Frise orientale en 1512 par édit impérial, cl s'établit en Hollande après bien des péré­ let 1701, cl le troisième le 17 janvier 1709. grinations (Groningue, Emden, Cologne, Frise occi­ Toutefois la démonologie n'occupait pas exclusive­ ment le P. Mcnghi. Religieux de vie exemplaire, très dentale). Mcnno garde les principaux dogmes catholiques en zélé pour l'avancement de ses confrères dans la perfec­ tion de leur oint, il composa pour eux un Hortus deli­ essayant de les amalgamer avec les principes ana­ ciosus fratrum minorum omnium fructuum copiosissi­ baptistes. Pour lui, le péché d'Adam sc perpétue; sa mus ad scientiam rerum saluti necessariarum et ad conséquence est la mort; cependant chacun n’est condamné que pour son propre péché ct non par suite implendam professionem propriam, in-8% Bologne. 1590, 1591. dont il donna une traduction en langue du péché originel. La liberté a un grand prix, elle a vulgaire, Giardlno delicioso, ibid., 1592. Il traduisit une haute importance pour la justification, qui nc également en italien la Summa angelica de son confrère s'opère pas seulement par la foi, mais aussi par l’obéissance, par les bonnes œuvres, les bons conseils, le B. Ange Carlelti de Chivasso, in-4% Bologne, 1591, ct il publia dans la même langue le Tesoro celeste della l’aumône, la visite des malades, preuves ct fruits delà gloriosa Madré di Dio, Alaria vergine, in-1% ibid.. 1607. foi. La foi qui justi Ile change le cœur el fait d’un homme injuste un véritable juste. Le Christ n’a Ins­ La renommée de Mcnghi avait passé les limites de sa province; apprécié par d’illustres personnages, il titué que deux sacrements : le baptême, pour les adultes, pour ceux qui croient ct qui font pénitence, n’était pas inconnu du pape. Passant par Perrare en 1598. Clément VIII ordonnait au ministre général de ' cl la cène. Il a promis le ciel aux enfants sans le bap­ le substituer comme provincial nu P. Théodore Lazzatême. Les sacrements sont des actes extérieurs ct sen­ sibles qui nc font qu’exprimer cl représenter la vertu -rinl. qu’il déposait. 29 octobre. Le chapitre réuni le sancti hante découlant incessamment du Christ, mais 22 septembre 1600. ayant élu un autre ministre, le qui ne la communiquent pas. Une cérémonie néces­ même pontife commandait de rétablir Je P. Mcnghi, saire est celle du lavement des pieds des frères voya­ dont le triennat n’était pas achevé. Il gouverna jus­ qu’au 1·' février 1602; alors Clément VIH lui donna geurs. L’Égiisc est la continuation du royaume du un successeur. Christ; elle a des anciens et des predicants que les premiers confirment en leur imposant les mains. Dans Mtkhlorrl, .AnnakJ minorum, t. χχιν,ηη. 1609, n. xxxm; un sens général, tous ceux qui sont rachetés appar­ Hyacinthe Hcconl, Strie croriologlco-bioqraflca de( mlnislri tiennent à l’Église, h l'alliance de Dieu. Il faut rece­ provinciali della prou. di Bologna, I*nnnc. 1903; Waddingvoir dans la communion de l’Église ceux qui veulent Sbaraglln, Scriptores ordinis minorum, Rome, 1906-1912. faire pénitence. L’autorité vient de Dieu; nous devons P. Edovaiu» d’Xlcnçon. MENNONITES. - On désigna d’abord sous le respect ct l’obéissance aux supérieurs en tout ce qui n’est pas contraire à la parole de Dieu. La guerre et les le nom général d’anabaptistes les protestants qui serments sont absolument Interdits aux chrétiens. n'admettaient pas la validité du sacrem ml de bap­ IL Divisions entre î.i:s dîsopli.s. — La doctrine tême administré aux enfants ct par conséquent en de Menno nc présente aucune consistance dogmatique exigeaient la réitération. Voir Anabaptiste, t. i, et par conséquent ne possède aucune force de cohésion. col 1128 sq. Partant d’une interprétation trop abso­ Les dernières années de sa vie furent empoisonnées par lue du texte de saint Marc, xvi, 16 : · Celui qui croira des discussions entre scs adhérents. Ainsi Batlcnburg cl sera baptisé sera sauvé; celui qui ne croira pas sera parlait encore de saisir le glaive d’Elic, d’extirper les condamné ·, ils concluaient que, la fol étant requise impies, d'ériger un nouveau royaume des croyants pour le baptême, ce sacrement nc peut être va Mo­ ment donné qu’a ceux qui sont capables de donner tandis que David Joris pensait qu’il viendrait un leur libre assentiment. Ils sc nommaient eux-mêmes temps où tous les princes de la terre déposeraient libreen Suisse et dans le midi de l'AUem igne Taûjer. c’est- « ment leurs couronnes, mais qu’il fallait les tolérer jus­ qu’alors ct leur obéir. à-dire bapltsean. et dans les Pays-Bas doopsgezinde, c’est-à-dire personnes ayant une manière de voir spé­ D'autres dissidences s’élevèrent encore contre la ciale lur le baptême. On les appela plus tard mennodoctrine de Menno relative à l'incarnation du Verbe, 553 MENNONITES à la défense du divorce, dissidences momentanément aplanies dans la réunion d'Emdcn en 1517, qui déter­ minèrent le maître à publier divers opuscules. Mais le schisme devint complet à l’occasion des dis­ cussions qui s’élevèrent sur la validité de l'excommu­ nication ecclesiastique, entre ceux qui admettaient et ceux qui rejetaient la direction fanatique des premiers anabaptistes. Menno s’expliqua dans deux lettres en faveur de l’excommunication pour les cas graves, mais seulement après trois avertissements, et en admettant la réintégration des pénitents. Il ne put empêcher, en 1551, la separation du parti de l’excom­ munication rigoureuse (Flamands) ct du parti plus modéré (Allemands). a cause fut de nouveau débattue en 1557 dans une I. nombreuse assemblée tenue à Strasbourg,ct Mcnno se laissa entraîner par DI ét rich Philipps à l'opinion la plus rigoureuse, qui frappait d'excommunication les fautes les plus légères; cela entraîna la rupture de toute communion avec les mennonites de Moravie, de Suisse, de Souabc ct du Brisgau, lesquels refusaient d’adopter une rigueur qu’ils reprochaient au papisme. Mcnno ne survécut pas longtemps à ce schisme; il mourut le 23 janvier 1559 à Wùstenfold (Hollande); d’autres le font mourir en 15G1 à Oldeslo (Holstein) dans la maison de campagne d’un gentilhomme qui l’avait mis à l’abri de la fureur des baplistes. Ceux-ci étaient considérés par les réformés aussi bien que par les catholiques comme des ennemis de l’ordre public· Ainsi le corps de David Joris fut brûlé publiquement, le 23 août 1556, à Bàle où il s’était retiré, depuis 1511, sous le nom de Jean de Bruck. Une opposition les divisa, dès 1551, en /ins (Fla­ mands ct Frisons orientaux) ct grossiers (Watcrlnnder, Frisons occidentaux). Les uns tenaient rigou­ reusement à l’ancienne organisation ct furent appelés Dompcler, parce qu’ils exigeaient dans le baptême la submersion complète (ondcrdompcling) tandis que les autres toléraient certains adoucissements. En 1567, les deux partis chargèrent deux de leurs maîtres, Jean Willems et Lubhcrt Gerardi, d’arriver à un compro­ mis, mais ils n'nboutircnt d'abord qu’à rendre leur schisme plus complet. Cependant peu à peu le besoin d’union sc fit sentir ct détermina la rédaction d’écrits symboliques. Le premier fut celui des W atcrlàndcr, rédigé en 1580 par Jean Hies ct Lubbcrt Gérard!. Il fut suivi de celui dOutcrman, maître mennonile d’Harlem, qui parut en 1626 et fut signé par dix-neuf maîtres. Il fut remis aux États généraux ct procura la liberté de conscience aux mennonites des Pays-Bas. La commune d'Amsterdam prit l’initiative de pro­ curer l’union. En 1627, une circulaire déclarait que nul ne pouvait refuser aux Flamands comme aux WaterRinder le véritable signe des enfants de Dieu, c’est-à-dire la foi opérant par la charité; dès lors, quelle parole de la sainte Écriture défendait aux deux partis de faire la paix? Une autre lettre, appelée Présentaiion, succéda en 1629; elle conviait sérieusement a l’union de tous les Enfants de Dieu dispersés. Ces écrits reçurent le nom d'Olivier de la paix et amenèrent en 1630 la réconciliation des Frisons et des Allemands. Mais une division bien plus profonde, parce que d’origine dogmatique, sépara en 1661 les galenistes (du nom de leur chef, Galenus, médecin d'Amsterdam) ct les apostooliques, disciples d’un autre médecin d’Amsterdam, ApostooL Ces derniers conservaient fidèlement la doctrine de Menno sur la Trinité ct l’incarnation; tandis que les premiers étaient à ten­ dance socinlcnne et piétlstc. On les appelait aussi lamistes, d’après leur lieu de réunion (1 amm = agneau). Apres de vaincs tentatives d’union en 1687 et en 1709, une certaine fusion administrative fut réalisée en 1811, MENSING 554 facilitée par le fait du glissement des uns comme des autres vers l’incrédulité. III. Situation présente. — Aujourd’hui, les mennonites jouissent partout d’une complète liberté reli­ gieuse. Leur nombre total sc monte, d’après leur dire, à 250 000, dont 50 à 60 000 en Hollande (127 com­ munautés, 1 10 pasteursh 18000 en Allemagne, 70000 en Husslc, 80000 aux États-Unis, 2 000 au Canada. Mais ces chiffres sont certainement exagérés. Ceux de la Russie méridionale proviennent de la Prusse occiden­ tale dont ils commencèrent à émigrer en 1783. Ils y ont acquis de grandes richesses près de la mer d’Azof. Des décrets spéciaux des empereurs les exemp­ taient du service militaire; mais, en 1871, ce privi­ lège a été aboli, ce qui a amené des milliers d’émigra­ tions aux États-Unis. Les mennonites sont d'ailleurs en Amérique depuis la fondation de New-York. Ix*ur première église s’organisa, en 1683, à Germantown, près de Philadelphie. Ils se trouvent surtout dans la Pensylvanie, l’Ohio, 1’Indiana et le Canada. Les mennonites Amish, appelés d’ordinaire Omish, apparurent d’abord en Alsace (1693). Ils nc voulaient pas de boutons à leurs vêtements, et de là ils furent nommés lue/lier ou mennonites à agrafes, tandis que les autres étaient connus sous le nom de knap/ler ou mennonites à boutons. Les mennonites sc distinguent nettement des ana­ baptistes primitifs en ce qu’ils ont renoncé à toute prétention de réformer l’Etat. Leurs revendications sont d'ordre purement spirituel, ct ils s'efforcent d’ap­ pliquer les principes de charité ct d’amour contenus dans Γ Évangile. Ils répudient la guerre cl le service militaire, la vengeance des injures, le serment sous toutes scs formes, ils réprouvent le divorce, excepté pour le cas d’adultère. Iis rejettent en principe l’auto­ rité civile comme contraire au royaume du Christ, mais ils l’acceptent en fait comme une institution neces­ saire jusqu’à l’accomplissement des temps. L’Égiisc est la communauté des rachetés, et pour conserver sa pureté originelle elle doit être soumise à une forte discipline ecclésiastique. Leurs anciens et leurs prédi­ cateurs remplissent gratuitement leurs fonctions. Leur culte sc compose de prières, de chants et de prédica­ tions. Les deux sacrements, baptême ct eucharistie, ne sont que des symboles extérieurs. I e baptême s’administre presque universellement par affusion. I a communion sc célèbre deux fois par an; elle est pré­ cédée, dans la grande majorité des églises d'Amérique, par le lavement des pieds. Suivant la doctrine de Zwingle, ils ne voient dans la Cène qu’un repas com­ mémoratif. Les mennonites n’accaptent p:s les fonctions publi­ ques qui lest bliger. ient à prêter serment ou à infliger des cl Aliments. Ils n'en appellent jamais aux tribu­ naux. En Amérique, comme dans la plupart des pays d’Europe, ils sont presque tous fermiers. ILSchyn. J/ütorm christtanarum qui mennonitn appel­ lantur. Amsterdam, 1729; Historiée mennonitarum plentor deductio, Amsterdam, 1729; A. Brans, Ursprung der Men· noniten, Amsterdam, 1891; Horsch, Geschichte der Men· nonitcngcmcinden, Amsterdam, 1890; art. Menno el Mm· non tien de la ProL Kcalencyclopudie. t. xn. 1903, p. 586616; art. Mennonites, dans Encyclopedia o/ Religion and Ethics de J. Hastings, 1913, t. vin, p. 551-531. t n Mcnno· nilisches Eextkon. publié par Chr. llegc ct Chr. Netl.a com­ mencé de paraître en 1913, I ran c fort-sur-le-Main; <-n 1926 Il en est rendu nu commencement de la lettre G. B. Hedde. MENSING Jean, frère prêcheur allemand (xvi· siècle). — Originaire soit de Magdcbourg, soit de Zutphcn, Mcnsing entra en 1495 dans l'ordre de saint Dominique. Il obtint scs grades de théologie à Magdcbourg en 1515 ct à Wittenberg en 1517. 1 uis i se rendit à l'université de Francfort-sur-l’Odcr. 555 MENSING — MENSONGE C'était l’époque où Luther commençait à proclamer ses thèses novatrices. Mcnsing prit immédiatement parti contre lui. A Magdebourg, en 1522, il commença une campagne de prédication contre l'hérésie nais­ sante. Il ne réussit d’ailleurs pas; les luthériens étant devenus maîtres de la ville en 1521, il dut sc retirer. Mcnsing avait alors pour protecteur le prince Georges d’Anhalt, encore catholique à cette date, ct qui ménagea un refuge au fugitif dans le duché d’Anhalt à Dessau. Mcnsing y remplit les fonctions de prédica­ teur de la cour. C’est là qu'en 1526, il publia un ouvrage adressé à la noblesse de Saxe pour l’encourager Λ garder la foi catholique : Von dem Testament Christt unseres Herren und Seligmachers, s. L, 1526, ln-4% ct un autre ouvrage directement contre Luther sur la messe : Von dem Opfler Christi yn der Messe, s. !.. 1526. A la lin de cet ouvrage, Mcnsing prend â parti deux reformés, l’ancien franciscain Fritzhans ct l'ancien prévôt d'Halberstadt, Ebenhard Weidcnsec. Cette polémique dura longtemps ct Luther luimême· qui y prit part, ne fut pas un des moins grossiers. Mélanchlhon aussi l'attaqua. Mcnsing ne s'émut guère des colères qu’il soulevait et publia assez rapidement divers écrits assez considérables. Grundtliche unterrichte. IFos eyn /pommer Christen von der h. Kirchen, von der Vetern 1ère und h. schri/t halle n sol, aus gotllchen Schri/llen gezogen und beschweret, s. !.. 1528, in-l·. Beseheidt ob der Gtaube alluyn on aile gale werke, dem menschen genug sey zur setigkeijt, Leipzig, 1528. in-1·. Von der concomitanlien und ob J. Christus., ym Sacrament seyns waren heyligen leibs und b tuts volkommen sey, s. I. (Francfort), 1529. Vormeldunge der umvahreneil lutherscher clage, die zu eyner besehununge yres l'ngehorsams : yre gewissen, Evangelium und Gottes wort... /urwenden, mil antzeygunge, wte die Weltliche Oberkeil yn sachen die religion bclangen, eyn au/ sehn haben soil, Francfort, 1532, cl enfin un ouvrage latin particulièrement travaillé cl dirigé contre Mélanchlhon, VAntapnlogiu. vers 1531. Mcnsing a attaqué tous les points de la doctrine luthérienne, aussi bien les thèses sur la justification que celles sur la communion sous les deux espèces. Il a surtout porté son cflort sur la théologie de l'Église et de la papauté. Il a compris que cc qui avait le plus besoin de réforme, c’était les fîmes des prêtres ». Il a reproché beaucoup au clergé de son époque de sc complaire dans des historiettes miraculeuses ridi­ cules ct d'ignorer la théologie. l’aulermonch, le moine de Paul, comme les luthé­ riens appelaient Mcnsing par dérision, avait quitté la cour de Dessau en 1529 pour être professeur à l’uni­ versité de Francfort. En 1531 il devint provincial des dominicains de Saxe ct, en 1539, évêque auxiliaire d’Halbcrstadt. Il mourut vers 1510. Paulus, Die deutschcn Domlnikamr im Kamp/c gegen Luther, Fribourg-rn-B., 1903, p. 16-47; llurtcr. Nomen­ clator, 3· ôllt., t. il, col. 1426-1427; Mortier, Histoire des Maîtres généraux dr l'ordre des frères prêcheurs, t. v, p. 471-473; Quètif-Ecluird, Scriptores ordinis pradicatorum, t. n, p. 81, 85. M.-M. Gouce. MENSONGE, — On exposera d’abord la doctrine traditionnelle sur le mensonge; on envisagera ensuite certains cas dans lesquels il est difficile d’appliquer intégralement la doctrine traditionnelle ct qui ont porté des théologiens à la modifier de diverses manières. I. Doctrine traditionnelle. — /. xorroN et espèces. — 1· Notion. On donne communément du mensonge la définition suivante : mentir, c’est parler contre sa pensée avec intention de tromper. C'est parler ou employer d’autres moyens équiva­ lents pour affirmer quelque choses, écrire, faire des 556 signes de tête ou autres. Le sens moral commun sa même plus loin et appliquerait volontiers l’épithète de menteur à quiconque déguise sa pensée, manque de franchise, ne sc montre pas ce qu'il est : l’hypocrisie, la dissimulation, la fourberie sont des formes lances du mensonge. Parier contre su pensée, et non simplement contre la vérité : une affirmation objectivement fausse ne sera pas mensonge si celui qui affirme croit dire la vérité, non /allii ipse, sed fallitur, dit saint Augustin, Enchiri­ dion, c. xviîi, P. L., t. xi., col. 210 ; cl inversement on peut mentir tout en disant la vérité sans le savoir — Mais d’autre part, il s’agit d’une parole contraire à cc que l’on pense. Autre chose est parler contre sa pensée, ct autre chose ne pas livrer toute sa pensée. La franchise défend à l’honnête homme d’allinner ce qu’il croit faux; elle ne lui ordonne pas d’étaler à la curiosité d'Indilférents ou d’hostiles scs pensées intimes, scs sentiments ou scs projets; il y a dans l'âme une portion réservée où tout le monde ne pénètre pas; se confier à tous sans discernement ne serait plus de la franchise, mais une sotte et puérile naïveté. Avec intention de tromper. C’est un des éléments qui font la malice du mensonge d’après le sens morel commun. On déleste le mensonge, parce qu’il trompe ceux qui le croient; on perd confiance dans le menteur parce qu’il a abusé de cette confiance pour tromper. Et partout où cette intention de tromper fait défaut, le sens commun ne voit pas de mensonge. Des récits légendaires, des fables, des romans, des plaisanteries, des affirmations paradoxales ne sont pas des menson­ ges, parce que personne ne peut s’y tromper el que leur auteur veut, non induire scs auditeurs en erreur, mais les amuser, les intéresser ou les instruire. Le peuple ne verrait pas de mensonge dans la plaisan­ terie de · l’âne volant » qui scandalisait saint Thomas. Il ne voit pas davantage de mensonge dans certaines formules communément reçues et employées pour éviter poliment des visites importunes, pour écarter sans éclat des emprunteurs indiscrets ou pour se dégager de questions gênantes. Ce n'est pas mentir que de répondre : je ne sais pas, à l’indiscret qui vous ennuie; ou : je n’ai pas d’argent, au solliciteur qui vous obsède; pas plus que de faire dire à un visiteur que Monsieur est sorti, ou d’assurer de son dévouement un correspondant qui vous est indifférent. On ne se trompe pas â de pareilles formules ; elles ne sont qu’une manière polie de se défendre contre des indiscrétions. Celle notion commune du mensonge est tradition­ nelle chez les Pères ct chez les théologiens. Il suffit de citer saint Augustin cl saint Thomas. Saint Augustin en donne diverses définitions qui, sous des formes variées, ont un sens identique, llle mentitur qui aliud habet in animo el aliud verbis vel quibuslibet significationibus enuntiat. I)c mendacio. 3, /'. t. xî , coi. 488. Nemo dubitat mentiri eum qui nolens /alsum enuntiat causa /allendi; quapropter enuntiationem /alsam cum voluntate ad fallendum prolatam mani/estum est esse mendacium. Ibid.. 5, col. 491. Mendacium est /alsa significatio cum volun­ tate /allendi. Contra mendacium. 26, ibid., col. 537. Omnis qui mentitur contra id quod animo sentit loquitur cum voluntate /allendi. Enchirid., c. xxn. ibid., col. 243. Saint Thomas ne s’écarte pas de celle définition, tout en analysant davantage le concept de mensonge. Il y a, dit-il, dans le mensonge trois éléments : une fausseté matérielle, qui est l’opposition entre la parole ct la pensée; une fausseté formelle, à savoir la volonté de dire autre chose que cc que l’on pense; une fausseté effective, l’intention de tromper. Ce dernier élément n’est pas essentiel au mensonge. pertinet ad per/ectionem mendacii, non autem ad speciem ejus. De sorte quo le mensonge se définirait ainsi ; 557 MENSONGE Rado mendacii sumitur a /ormali /ais (tate, ex hoc scili~ t cet quod aliquis habet voluntatem /alsum enuntiandi; unde et mendacium nominatur ex eo quod contra men­ tem dicitur 1P-114, q. ex, a. i. Le P. Scrtillangcs a fort clairement souligné ia différence un peu subtile qui existe entre la définition donnée par saint Ί bornas ct celle qu'admet suint Augustin : « Trouvant sur son chemin la définit ion d’Augustin : Enuntiatio /abi cum voluntate ad /ullendum proluta, il la commente par une traduction bienveillante quo la tradition n’a pas toujours maintenue, il traduit : Le mensonge est une énonciation /ausae avec une volonté qui se porte à falsifier ct non pas qui se porte a tromper. Que si l’on trouvait celte traduction un peu forcée, suint Thomas l’abandonnerait sans trop de peine; mais alors il dirait : la définition d’Augustin est extensive, non formelle; on y introduit l’effet propre du mensonge qui csl de tromper en effet, au lieu de s’en tenir â son essence. » La philosophie morale de saint Thomas d'Aquin, Paris, 1916, p. 301. 2· Espèces. — 1. Saint Augustin énumère huit espèces de mensonges, qui sont plutôt des degrés de culpabilité du mensonge d’après l’effet voulu par le menteur. De mendacio, 25, P. L,, t. XL·» col. 505 Le plus grave, celui auquel nulle excuse ne saurait être apportée, est celui qui est fait in doctrina reli­ gionis, terme assez vague en lui-même; ce serait tout mensonge qui pourrait entraîner le prochain dans l’erreur religieuse, non seulement de la part de ceux qui sont officiellement docteurs en religion, mais aussi dans les relations ordinaires de la vie; c’est probable­ ment aussi cette sorte de mensonge que saint Augustin visera dans le Contra mendacium, le mensonge du catholique qui se ferait passer pour hérétique, afin de pénétrer les secrets de la secte ou pour toute autre raison. Vient ensuite le mensonge qui nuit à quel­ qu’un sans que ce mal soit compensé par une utilité correspondante, ut ct nulli prosit et obsit alicui. En troisième lieu, le mensonge nuisible à quelqu’un, mais utile â un autre, ita prodest alteri ut obsit alteri. Puis le mensonge que l’on commet sans autre intention que de mentir, pour le seul plaisir de tromper : c’est le mensonge dans sa nudité, quod merum mendacium est. En cinquième lieu, le mensonge fait pour plaire, pour amuser, pour intéresser, placendi cupiditate de suavi­ loquio. Viennent ensuite les mensonges qui pourraient paraître excusables parce que, sans nuire à personne, ils ont un but d’utilité, soit pour éviter ù autrui une perle d’argent, soit pour lui sauver la vie, soit pour préserver son honneur. « Cela fait huit espèces de mensonges, dont la malice va décroissant depuis le mensonge nuisible à Dieu jusqu’au mensonge utile spirituellement, sans que jamais cette malice s’étei­ gne. » Sert illanges, op. cit., p. 305. Saint Thomas men­ tionne et accepte celte division du mensonge; mais il en ajoute deux autres. I1*-1I®, q. ex, a. 2. 2. il y a, dit-il, une division qui considère le men­ songe dans son essence, (pii est de dire le contraire de sa pensée. Certains mensonges exagèrent, d’autres diminuent cc que l’on croit la vérité. Aux premiers, il donne le nom de jactance, (pii consiste en ce que homo verbis se extollat, ibid., et q. exn, a. 1; aux seconds, celui d'ironie, per quam aliquis de sc fingit minora. Ibid., et (f. cxni, a. 1. 3. l ne autre division (pii est devenue plus classique, bien qu’elle sc rapporte aux Intentions du menteur plus qu’au mensonge lui-même, distingue le mensonge pernicieux qui sc propose de nuire Λ autrui, le men­ songe joyeux qui a une certaine excuse dans le désir d’intéresser, le mensonge officieux qui a une excuse plus sérieuse dans l’utilité que l’on recherche pour soi-même ou pour le prochain. « Otte division tradi­ tionnelle n’est pas, on le voit, une division du men­ 558 songe en tant que mensonge, mais du mensonge en tant que péché, c*c$t-à dire qu’elle note des degrés de malice. A moins qu’on ne préfère dire : c’est une classification selon les causes, les causes qui font mentir. · Sertillange*, op. cil., p. 304. ir. malice 1jü messos oe.—1-0 que dit TEcriture — Dans l’Ancien Testament, le mensonge est souvent dénoncé comme un des caractères de 1 impie, par exemple: Ps.,Lvn(Vulg.Lvnri,13;Dleu hait le menteur, Prov., vr, 17; il l’a en horreur, Prov., xn, 22; il le fera périr, Ps., v, 7: Prov., xix, 5, 9. Les honnêtes gens sc gardent de mentir · Job se vante de ne pas mentir ct de même Éllu, Job, xxvn, 4 et xxxvi, 4. El c’est prudence en même temps qu honnêteté, car le mensonge ne reste pas impuni, Eccll., vn. 13; sa punition dernière, c’est la mort de l’âme : Os quod mentitur, occidit animam, Sap., i. 11 Le Nouveau Testament ne procède plus autant par menaces contre le menteur, mais plutôt par exhor­ tations à la parfaite sincérité. La morale chrétienne abhorre la duplicité ct la déloyauté; l’esprit du Christ est un esprit de droiture ct de vérité. 11 faudrait que les disciples de Jésus fussent tellement amis de la sincérité qu’une seule de leurs affirmations valût tous les serments. Matth., v, 37. Le mensonge vient du diable; c’est lui qui, menteur dès le commencement, est le père du mensonge, Joa., vin, 44. Jésus, lui, dit la vérité; il s’en fait gloire, Joa., vm, 40, ct ses ennemis le reconnaissent, Matth., xxn, 16. Il n’est donc pas étonnant que saint Paul exige chez les disciples la parfaite droiture du Maître; ct c’est pourquoi il les met en garde contre le mensonge : · Renonçant au mensonge, parlez selon la vérité, chacun dans ses rapports avec le prochain, car nous sommes membres les uns des autres. » Eph., iv, 25. « N’usez point de mensonge les uns envers les autres, puisque vous avez dépouillé le vieil homme avec scs œuvres ct revêtu l’homme nouveau. » Col., m, 9. L’Apocalypse enfin, dépeint la gloire des sincères ct maudit les menteurs : au ciel, ceux qui forment le cortège de l’Agncau sont ceux dans la bouche desquels ne s’est pas trouvé le mensonge », xiv, 4; ct par contre les menteurs sont compris dans la malédiction qui atteint les grands pécheurs : « Dehors les chiens, les magiciens, les impudiques, les meurtriers, les idolâtres cl quiconque aime le mensonge et s’y adonne. » xxn. 15. 2· Cc que disent les Pères. — Des paroles si formelles de l’Écnturc devaient trouver leur écho dans la tradi­ tion chrétienne; Jésus el les Apôtres ont trop nette­ ment exige l’esprit de droiture pour que les Pères aient pu ne pas condamner le mensonge. On croit toutefois trouver chez eux une double tendance. 11 y a les irréductibles, ceux qui considèrent le mensonge comme tellement blâmable en lui-même qu’on ne doit jamais se permettre de mentir, même de la manière la plus bénigne, même pour procurer le plus grand bien. Et il y a les modérés, ceux qui, tout en condamnant le mensonge et en réclamant la loyauté, admettent cependant certains mensonges que les circonstances semblent autoriser, que la vie sociale rend presque inévitables» 1. I-a tendance sévère est, â dire vrai, celle de la presque unanimité des Pères. Le représentant le plus autorisé est saint Augustin. Non pas qu’il affirme avec pleine certitude cl sans hésitation que tout mensonge est condamnable. 11 sait que la question est loin d’être claire. 11 l’avoue au début de son livre De mendacio : Latebrosa est enim nimis (qutcstio) cl quibusdam quasi cavernosis an/ractibus sape intentionem quxrcntis eludit, ut modo velul elabatur c manibus quod inventum erat, modo rursus appareat el rursus absorbeatur. P. L , t. xl. coi. 187. 11 répète la même constatation dans ΓΕ/ιI chin dion : Hic difficillima et latebrosissima gignitur 559 MENSONGE quæstio de qua jam grandem librum... absolvimus, utrum ad officium hominis justi pertineat aliquando mentiri, c. xvm, coi. 240. Et d'autre part, quand il donne son avis, malgré les fortes raisons dont il l’appuie, il le présente comme une opinion personnelle plutôt que comme une doctrine certaine ct sans appel : Mihi pidetur. Enchirid., ibid. Saint Augustin traita d’abord celte question dans un opuscule, De mendacio, composé vers 395. 11 déclare dans scs itetractationes, 1. 1, c. xxvn, t. xxxn, col. 630, que cc premier essai ne l’a pas satisfait cl qu’il eût voulu le supprimer de scs œuvres, quia et obscurus et anfractuosus et omnino molestus mihi videbatur. Jamais cependant il ne dit que la doctrine ne lui en parait pas exacte. Il eut plus tard l’occasion de revenir sur la question. La secte des prisdllianlstes faisait des adeptes; grâce à son organisation en société secrète, il était très diillcilc de dépister scs membres qui avaient pour principe de se déclarer catholiques quand on les interrogeait ; il y avait bien un moyen : c’était dc feindre d’être priscillianislc pour connaître les secrets dc la secte, pour dépister scs agents, pour dénoncer ses partisans. Cc but dc défense des Ames n’élail-il pas suffisant pour légitimer le mensonge ou la série dc mensonges dans lesquels il fallait s’engager? Plusieurs l’avaient pense. Saint Augustin, questionné à ce sujet, répond par son traité Contra mendacium, composé vers 120. El enfin, en 421, il revient sur la même question dans son Enchiridion, c. χνπτ et xxii. Ccs trois ouvrages sc trouvent rassemblés dans P. /,., t. XL. La réponse dc saint Augustin ne pouvait guère hésiter. Il s’est dépeint sans le .savoir, en posant un jour cette splendide demande. Quid fortius desiderat anima quam veritatem^ Tractatus in Joanncm, xxvi. 5, t. xxxv, coi. 1609. Cette Ame passionnément éprise dc vérité, désirant la vérité plus que tout, c'était la sienne; comment cùl-il compris que l’on pactisât avec le plus léger mensonge? Aussi, c'est avant tout parce que le mensonge est en lui-même opposé à la vérité qu’il le condamne : Mendaciorum genera multa sunt, queo quidem omnia universaliter odisse debemus. Nullum est enim mendacium quod non sit contrarium veritati. Nam sicut lux el tcncbnr, pietas ct impietas... vita et mors, ita inter se sunt veritas mendaciumque contraria. Unde quanto amamus istam, tardo illud odisse debemus. Cont. mendae., 4, t. xl, coi. 520. Donc, quels que solent les mensonges, quelque excuse qu’on veuille leur accorder, il les condamne tous, puisque cc sont des mensonges. Qu’il soit en matière religieuse, comme ceux des catholiques qui faisaient semblant dc se convertir à l’hérésie, qu'il soit proféré par méchanceté ou pour rendre sendee, qu’il soit dit par manière d’amusement, tout mensonge est mauvais, parce qu'il est mensonge, parce qu’il est opposé â la vérité. Il l’est encore parce qu’il détourne dc sa fin natu­ relle ct voulue par Dieu la parole, qui nous a été donnée pour exprimer notre pensée el non pour la déguiser. Verba propterea sunt instituta, non per qux homines se invicem fallant, sed per quæ in alterius quisque notitiam cogitationes suas perferat. Verbis ergo uti ad fallaciam, non ad quod instituta sunt, peccatum est. Enchirid., c. xxn, coi. 243. Mauvais en lui-même, rien ne peut dès lors légiti­ mer le mensonge. 11 n’est pas permis de commettre un péché, alors même que cc serait pour procurer un bien ou pour empêcher le prochain de commettre des péchés plus graves Contr. mend., 19, col. 530 ; Enchirid., c. xxn. col, 243-244. La bonne intention diminuera la culpabilité du mensonge, elle ne la supprimera pas. Contr. mend., 19, col. 529-530. A vrai dire, ces mensonges faits par bonne intention 560 troublent le saint docteur dans la sereine logique dosa sévérité. En y réfléchissant davantage, c'est à peine s’il ose définitivement les condamner. Multum faten­ dum est propinquare justitia:, et quamvis reipsa non­ dum, jam tamen spe atque indole animum esse laudan­ dum qui nunquam nisi hac intentione mentitur qua vult prodesse alicui, nocere autem nemini. Contr. mend., 33, col. 541. Malgré tout cependant, la perfection A laquelle doivent tendre les chrétiens répugne au men­ songe. Les enfants dc la cité chrétienne sont des fils dc vérité; pour en être dignes, ils doivent s'efTorcer dc mériter l’éloge dc l’Apocalypse, xiv, 5 : < Dans leur bouche ne s'est pas trouvé le mensonge. » Si donc il leur arrive dc mentir, même pour le bien, que, loin dc s’en vanter, ils s’en humilient et qu’ils demandent pardon : H is filiis supernæ Jerusalem el sancta: civitatis a ternn si quando, ut hominibus, obrepit qualecumque menda­ cium, poscunt humiliter veniam, non inde quierunt insuper gloriam. Ibid. Quoi qu’il en soit, saint Augus­ tin préfère s’en tenir à la sévérité; il sait bien que celte condamnation absolue du mensonge le met en contra­ diction avec les mœurs qui l’absolvent avec une exces­ sive facilité; mais il aurait peur de faciliter, par une doctrine trop indulgente, cette invasion du mensonge qu’il déplore. Et il conclut : Λ ut ergo cavenda mendacia recte agendo, aut confitenda sunt pœnitendo; non autem, cum abundant infeliciter vivendo, augenda sunt d docendo. Cont. mend., 41, coi. 517. Pour résumer avec toutes ses nuances l’opinion de saint Augustin, nous ne pouvons donc nous contenter de dire simplement qu'il condamne le mensonge sans restriction. Dans certaines circonstances, il voit bien que futilité d'un mensonge léger peut en compenser la malice aux yeux dc beaucoup dc gens. Pour lui, il n'accepte pas celle tolérance. En ccs conjonctures, un homme ordinaire mentirait sans scrupule, puisqu’il s’agit, par exemple, dc sauver la vie ou l’honneur d’un · innocent; ct sans doute il ne pécherai! pas. Un chré­ tien ne le fera pas. Jamais dc mensonge pour lui; car son idéal plus haut et la morale plus parfaite dc l’Évangilc lui imposent une droiture plus absolue. Le mensonge ne serait pas digne dc lui; il serait péché pour lui, péché qui peut devenir très léger, mais suffit A faire éviter tout mensonge. Telle fut la doctrine non seulement dc saint Augus­ tin, mais dc la très grande majorité des Pères. Leurs témoignages sont reproduits et commentés par L. Thomassin, Traité de la vérité et du mensonge, Paris, 1691, surtout p. 75-190. Et pourtant, parmi les textes amoncelés par le savant oratorlcn, quelquesuns rendent un son moins net, et on peut y décou­ vrir une tendance moins intransigeante; il faut la dégager pour exposer avec impartialité la pensée dc l’antiquité chrétienne sur le mensonge. 2. Cette deuxième tendance ne présente pas une masse imposante dc représentants comme la première. El pourtant elle sc réclame, en Orient, de Clément d’Alexandrie, d’Origènc et de saint Jean Chrysostome, en Occident dc saint I lilairc ct dc Casslen. On trouvera leurs textes dans Thomassin, op. cit., p. 130 sq.. 153 sq., 163 sq., 177 sq Cc n'est pas, on voudra le remarquer, une réaction en faveur du mensonge : celui-ci est trop évidemment en opposition avec l’esprit dc droiture que recommande Γ Évangile, pour qu’aucun docteur chrétien pût songer à le justifier. Tous, sans exception, tiennent à inspirer à leurs auditeurs ou A leurs lecteurs une haute idée dc la sincérité ct une profonde horreur pour le mensonge. Clément d'Alexandrie, par exemple, trace dans scs Stromales, 1. VII, c. vni, P. G., t. ix, col. 471, le tableau du gnostlqujc, c'est-à-dire du chrétien parfait; ct il lui donne comme caractéristique la sincérité. Saint Hilaire rappelle que la loi constante et univer­ 561 MENSONGE selle est de s’élever à Dieu, cl qu’on ne peut aller à Dieu, l’éternelle vérité, si on ne conformo â la vérité ses actes cl scs paroles. Tract, in ps. Λ7 v, 9, P. L.t t. ix, col. 301. Seulement, s’ils condamnent le mensonge, ils savent qu’il y a des cas où la vérité peut être funeste à celui qui la dit ou à d'autres. Saint Augustin lui-même hésite devant la condamnation de certains mensonges nécessaires ou utiles, tels que la conscience des plus honnêtes gens ne les condamne pas. Ceux-ci n’hésitent pas, et, d’accord avec le sens moral commun, disent que le mensonge n’est plus alors un péché. Saint Hilaire indique quelques-uns de ccs cas : « Il arrive que le respect scrupuleux dc la vérité soit difficile; en certaines circonstances, le mensonge devient néces­ saire ct la fausseté utile; ainsi nous mentons pour cacher un homme à quelqu’un qui veut le frapper, pour ne pas donner un témoignage qui ferait condam­ ner un innocent, pour rassurer un malade sur sa guérison. C’est le cas d’appliquer le conseil dc ΓApôtre ct d’assaisonner de sel notre conversation (Colos., iv, 6). » In pS. -V/ r, 10. t. ix, col. 305. Ces exemples montrent a quels cas saint Hilaire entend réserver la permission de mentir. Cc sont des cas, non pas absolument rares, mais néanmoins excep­ tionnels, où le mensonge ne lésera en aucune manière les intérêts du prochain, où. au contraire, des Intérêts très graves demandent qu’on ne dise pas ha vérité, parce qu’elle aurait des conséquences funestes. En semblables circonstances, un honnête homme sait bien qu’il n’a pas tort de ne pas dire la vérité; pour prendre le cas le moins grave, Il n’ira pas dire bruta­ lement à son ami malade que les médecins l’ont condamné sans espoir. Saint Hilaire et les autres lui disent simplement qu’il n’a pas à s’inquiéter et qu’en un tel cas la loi de vérité ne l’oblige plus. Cette tolérance ne doit donc pas être entendue comme une apologie du mensonge, pas plus que comme un désaveu de la morale évangélique, mais seulement comme une expression de cc que dicte la conscience non faussée Nous retrouverons d’ailleurs plus loin des cas sem­ blables ct il nous faudra les discuter. Pour expliquer leur pensée, plusieurs de ccs Pères recourent à une comparaison qu’avait déjà employée Platon, Dc Hepubl., 1. III, Œuvres complètes (trad. Cousin), Paris, 1831, t. ix, p. 129. 11 en est du mensonge comme d’un poison qui, pris sans discernement ct en quantité notable, est nuisible, mais qui devient un remède sauveur si on l’emploie à petites doses cl sur les indications d’un habile médecin. C’est cc que disait Origène dans ses Stromales, aujourd’hui perdues, dont un passage a été conservé par saint Jérôme, Apol. cont. Rufin, î, 18, P. L., t. xxni, col. 412. C’est ce que Casslen expose ù son tour : Itaque taliter dr mendacio sentiendum atque ita de eo utendum est, quasi natura ei insit ellebori, quod si imminente exitiali morbo sumptum luent, fit salubre, exterum absque summi discriminis necessitate perceptum, pressentis exitii est. Collât.. XVII, c. xvn. P, L.t t. xux, col. 10G2. 11 était utile de signaler celte légère divergence dans la ligne dc la tradition; nous y trouvons comme une ébauche des théories plus compliquées qu’échafau­ deront les théologiens cl les moralistes pour résoudre certains cas où on ne saurait, sans nuire au prochain ou sans manquer à un devoir grave, dire la vérité. 3· Enseignement de saint Thomas, — Après avoir défini le mensonge et en avoir analysé les éléments, saint Thomas étudie la moralité du mensonge, IIMI*, q. xc, a. 3 ct L Sa doctrine peut sc résumer en ccs quatre idées : 1. Le mensonge est mauvais de sa nature. Cette affirmation qui a pour elle l’autorité de la sainte Écriture et celle dc saint Augustin, s’appuie sur le 562 but pour lequel In parole a été donnée à l’homme* La parole est essentiellement destinée à signifier la pensée intérieure. C'est par conséquent la profaner et la détourner de sa fin que dc la faire servir à déguiser la pensée. Art. 3. Le mensonge utile n'est donc pas plus licite que les autres. Mauvais par sa nature, puisqu’il contredit le plan du Créateur, le mensonge ne peut devenir bon par son but : Et ideo non est licitum men­ dacium dicere ad hoe quod aliquis alium a quocumque periculo liberet, Ibid., ad 4em. Bien plus, le mensonge joyeux, pure plaisanterie que l'on dit sans intention de tromper, â laquelle les auditeurs ne croiront pas, quamvis ex intentione dicentis non dicatur ad fallendum, nec /altat ex modo dicendi, a sa malice, si atténuée soitvllc. Ibid., ad 6®®. 2. Celte condamnation absolue du mensonge, qui rejoint la tradition augustinicnne, admet cependant une restriction. Après avoir dit qu’aucun but d'utilité ne saurait autoriser à mentir, saint Thomas ajoute : Licet tamen veritatem occultare prudenter sub aliqua dissimulatione. A. 3, ad 4α®. Ces paroles, trop vagues pour que l’on puisse déterminer les applications que le saint docteur prévoyait comme légitimes, laissent cependant une place possible aux théories postérieures. C’est dans cc sens que le P. Scrtillanges les entend : « N’est-il pas évident que la prudente dissimulation dont parle saint Thomas doit pouvoir rencontrer, lorsqu’elle est nécessaire, son moyen adéquat? Or le silence, le refus de répondre à une question injuste ou indiscrète ne sont pas toujours cc moyen. Il est des circonstances où ne pas répondre, c’est répondre en un certain sens. Le répondant est « embarqué ·, dirait Pascal. Le seul moyen verbal qui demeure alors pour donner satisfaction ù la vertu, c'est de proférer une apparente fausseté qui sera, au vrai, une vérité diplomatique, une vérité de convenance. » La philo­ sophie morale de saint Thomas d’Aquin, p. 308. 3. Quelle est la gravité du péché de mensonge? Saint Thomas répond à cette question dans l’article 4. Cc péché peut être mortel, par l’objet sur lequel il porte : induire le prochain en erreur sur Dieu, la reli­ gion ou la morale, serait une faute très grave. Il peut le devenir encore par le but que sc propose le menteur, s’il a. par exemple, l’intention de nuire gravement au prochain dans sa personne, dans scs biens ou dans sa réputation. En dehors de ccs cas, le mensonge est un péché véniel. C’est en particulier de celle manière qu’il faut apprécier les mensonges joyeux ou officieux, à moins qu’une circonstance exceptionnelle ne les rende gravement scandaleux. Ad 5utu. L A quelle vertu s’oppose le mensonge? Non pas directement à la vertu de justice, sauf dans le cas du mensonge pernicieux; mais ù la vertu dc veritas, de véracité : Mendacium directe et formalitcr opponitur virtuti veritatis. Λ. 1. Or la véracité n’est pas la justice, mais seulement une vertu dérivée, ct même d’assez loin, dc la justice : elle s'y rattache seulement in quantum ex honestate unus homo alteri debet veritatis manifestationem. Q. αχ, a. 3. Ccs derniers mots ont leur importance pour l’étude des cas spéciaux dont nous traiterons plus loin. 4· Conclusions. — 1. L’Église n’a pas laissé corrom­ pre la belle morale de loyauté parfaite qu’elle a reçue du Christ ct des Apôtres. Comme eux. elle continue à condamner le mensonge. Ce ne sont pas scs docteurs ou ses théologiens qui ont dit le cynique mot d’ordre : • Mentez, mentez hardiment >; ct ils ne peuvent pas davantage être rendus responsables de l'hypocrite déloyauté dc Tartufe. Peut-être n’cst-il pas superflu de faire cette remarque; car il arrive que des esprits malveillants, pour avoir mal compris ou généralisé à tort, jettent sur la monde chrétienne le soupçon de déloyauté. 563 MENSONGE X L’Église, en condamnant le mensonge, est d’accord avec la conscience morale; car le mensonge n'est pas seulement oppose à la loi dc l'Évangile, il est condamnable dans sa nature. Il est une profana­ tion de la parole qui a pour but de communiquer à d’autres scs pensées intérieures. Il est funeste au point de vue social : la société, en effet, repose sur la con­ fiance mutuelle dans la parole; le mensonge, surtout généralisé par la tolérance des moralisles, détruirait cette confiance ct transformerait la société en une lutte entre des roueries ct des déloyautés. 3. L'Église établit cependant une grande diffé­ rence dc gravité entre les mensonges. Elle est, ici encore, en plein accord avec la conscience. Il y a des mensonges devant lesquels on s’indigne, et il y en a devant lesquels on sourit, avec quelque ironie; les mensonges joyeux, les vantardises, les exagérations, etc., sont de ceux-ci; les mensonges pernicieux, destinés à nuire nu prochain cl inspirés par la méchanceté sont de ceux-là. 4. Il y a mime des mensonges que la conscience morale, si elle n’est faussée par des préjugés, ne réprouve pas, ct pour lesquels elle a une extrême indulgence : ce sont les mensonges officieux, ceux qui, sans nuire à personne, sont employés dans le but dc rendre service au prochain : le sentiment de bonté qui est à l'origine de ces mensonges les fait volontiers excuser. L’Église n’a pas cette indulgence. Pour elle, le mensonge est toujours mensonge, toujours blâma­ ble; clic redirait volontiers la parole de saint Augustin, et demande à scs fidèles une loyauté plus parfaite que les autres hommes ne la pratiquent. C’est seulement dans des cas spéciaux, en particulier pour ce que nous pouvons appeler provisoirement le mensonge nécessaire, que 1rs théologiens n’osent plus condamner. Ce sont ces cas que nous allons étudier avec les théories diverses que les théologiens ont imaginées pour les résoudre. II. Cas spéciaux et théories diverses. —/. Λ£XAbQV/s MitLJ WSAIMS. - 1· Quels sont ces cas? — 1. Ce sont, avant tout, les cas où il est nécessaire de ne pas dire la vérité, sous peine dc causer au pro­ chain un dommage très grave, ou dc trahir un très grave devoir. Quelques exemples feront comprendre notre pensée. Une de ces femmes admirables qui sc sont donné comme tâche, pendant la guerre, de faire évader des prisonniers au péril dc leur vie, est surprise par une patrouille ennemie au moment où elle va franchir la frontière avec son petit groupe de protégés. On la soupçonne depuis longtemps; on l'arrête, on l'in­ terroge. Si elle avoue, si seulement elle hésite, c'est la mort certaine pour elle ct pour ceux qui l'accom­ pagnent. SI elle nie, elle risque de mener à bien son œuvre héroïque. Que peut-elle, que doit-elle faire? Nier pour sauver des vies humaines qui sc sont con­ fiées à elle? c’est un mensonge. Dire la vérité? c’est ligner l'arrêt de mort de scs protégés. N'est-cc pas son devoir évident dc ne pas dire la vérité, et, puisqu'il faut qu'elle réponde, dc répondre hardiment contre la v6iU ■ Γη homme est poursuivi par une bande dïmculiers qui veulent le tuer. 11 se réfugie dans une maison où on le recueille, où on le cache. Personne ne l’a vu, mais on a des soupçons. On perquisitionne, on inter­ roge. Que peut faire, que doit faire l’ami charitable? S’il avoue, s’il u seulement Pair d’hésiter, il perd l’innocente victime; Il sc sera fait le pourvoyeur des assassins. Et pourtant Kant, dans sa logique recti­ ligne ct Inhumaine, soutenait que le devoir dc la vérité primait tout, même en ce cas. Dans un petit écrit : D'un prétendu droit de mentir par humanité, • il maintient très énergiquement l’obligation absolue 564 de dire la vérité, même dans le cas où le mensonge pourrait sauver la vie d’un homme. Mais, objecte Bcnj. Constant, la vérité n’est duc qu'à ceux qui y ont droit : on peut la refuser à un meurtrier qui cherche un homme pour l’assassiner. Au dessus de ce droit, répond le philosophe allemand, s'élève le devoir vis-àvis dc soi-même cl dc l’humanité en général, de ne jamais appliquer vainement la faculté de penser à autre chose qu'à la vérité, el ce devoir est absolu. » Ruyssen, Kant, dans la coll. Les grands philosophes, Paris, 1900, p. 257, note, l ue pareille solution est dc nature à déconsidérer la morale. Le bon sens est, lui aussi, une règle de conduite. Les principes les plus justes deviendront odieux, si on les applique avec celle rigidité, sans souci des circonstances ct dc la réalité complexe; car leur application heurte alors le sens moral. Kant peut conduire scs raisonnements aussi logiquement qu'il veut; le bon sens n’hésitera pas à qualifier celui qui aura ainsi livré à la mort, fût-ce par scrupule, l’homme qui s’était confié à lui : il l'appellera un traître. Pendant la guerre, un officier est fait prisonnier. L’ennemi se doute qu’une attaque sc prépare; il interroge l'officier sur les projets dc l'étal-major. Une hésitai ion à répondre équivaudra à un aveu. L’officier doit-il, peut-il, pour ne pas parler contre la vérité, trahir son pays? Le bon sens, ici encore, proclame que le devoir absolu est de ne pas renseigner l'ennemi, et, s'il /aut absolument parler, dc nier la vérité. Et enfin se sont les cas classiques du confesseur inerrogé sur le secret dc la confession, du médecin ou d'autres interrogés sur des secrets professionnels, dc l’ami questionné sur le secret confié ou promis. 2. Dans tous les cas que nous venons dc voir, il y a obligation de taire la vérité et, dans certaines cir­ constances, de parler contre la vérité. Il peut sc rencontrer d’autres cas, moins tragiques, dans les­ quels, si le bon sens ne dit plus qu'on a le devoir dc parler contre la vérité, il dit au moins qu’on a le droit dc le faire. Quel est celui qui se croira coupable si, à un parent gravement malade pour lequel il n’j a plus d’espoir, il exprime encore une confiance qu’il n'a plus? Et si, obsédé par d'indiscrètes questions, on ne peut poliment se dispenser dc répondre, sera-t-on taxé de péché, si on ne révèle pas à l’indiscret scs affaires secrètes, ses projets, scs fautes, scs secrets de famille, etc., qui ne le regardent pas? 2· Conditions supposées. — Nous ne disons pas que, dans tous ces cas et une foule d’autres semblables, le devoir dc ne pas falsifier la vérité soit complètement aboli. Il subsiste, en ce sens au moins qu’on est tenu de sc mettre le moins possible en opposition avec la vérité. Donc, pour que l'on puisse répondre comme nous avons dit. il faut certaines conditions : 1. Il y a des matières sur lesquelles tout mensonge serait un mal pire que tous les maux a craindre ct s’oppose­ rait nu plus grave devoir. C'est ce que les Pères onl appelé le mensonge in doctrina religionis. Aucun motif n'autorisera un chrétien à renier sa foi ou à entraîner son prochain dans l’erreur sur la foi ou la morale.— 2. Nous supposons que l’on est interrogé; sinon, on a toujours la ressource ct par conséquent le devoir de ne rien dire; on ne prendra donc pas l'initiative d’une parole contraire à la vérité. —3. Il faut aussi que l’on ne puisse échapper â l’interrogatoire que par une réponse fausse. Si on peut ne pas répondre, ou éluder la question par une réponse évasive, si on peut sans trahir le secret faire remarquer à son interlocuteur l'indiscrétion dc scs demandes, on a le devoir dc le faire. 3· Théories imaginées pour expliquer les solutions du bon sens. -— En présence de ces cas où le bon sens 5G5 MENSONGE exige «les solutions difficilement conciliables avec la doctrine générale sur le mensonge, les moralistes on essayé diverses theories que nous ne faisons qu’énu­ mérer pour le moment : 1. Restriction mentale et équivoque. — La doctrine traditionnelle est intégralement conservée : le men­ songe est une parole contraire à la pensée ct il n’est jamais permis dc mentir On parlera contre sa pensée, puisqu'on est obligé dc le faire, ct cependant on essaiera de ne pas mentir. Pour cela, ou bien on em­ ploiera une expression ambiguë que l'interlocuteur interprétera mal (équivoque); ou bien on sousentendra dans la réponse un mot ou plusieurs mots, dont l'absence extérieure induira le prochain dans l'erreur, dont la présence dans l’esprit rétablira la conformité entre la parole et la penser. On n’aura pas dit de mensonge, et cependant on n’aura pas dévoilé la vérité. 2. Droit à la vérité. — Ici la dé Unit ion traditionnelle du mensonge est modifiée. La parole contraire à la pensée n’est plus mensonge défendu que si le prochain avait droit i\ la vérité, si en lui cachant la vérité on lèse son droit. Dans les cas que nous avons exposés, le prochain n’ayant aucun droit, quelle que soit la réponse, elle ne sera pas un mensonge ou alors elle sera un mensonge permis; ce sera un /alsiloquium, non un mendacium, ou encore un mensonge psychologique, non un mensonge moral, un mensonge matériel, non un mensonge formel. 3. Mensonge licite en certains cas. — D'autres théologiens, s’écartant de la doctrine traditionnelle sur la moralité du mensonge, pensent que le mensonge n’est pas intrinsèquement mauvais, qu’il peut devenir licite en quelques circonstances. I. Can/lit de devoirs. - - D’autres en lin acceptent toute la doctrine. Le mensonge est une parole en désaccord avec la pensée et un tel désaccord est mauvais. Il y a donc toujours une obligation de parler selon sa pensée. Mais si cette obligation se trouve en conflit avec une obligation de degré supérieur ou de gravité supérieure, c’est l’obligation moindre (pii doit céder. I" Valeur morale de ces théories. — Il est assez de mode, dans certain camp, d’accuser de déloyauté la théorie des restrictions mentales : elle autoriserait à mentir presque toujours, et, ce qui est pire, à mentir sans franchise; elle constituerait un moyen commode dc tourner la loi et de tromper Dieu en trompant le prochain. Cette accusation, assez courante depuis les Provinciales, est d’autant mieux accueillie qu’on l’étcnd à toute la morale chrétienne, que l’on repré­ sente ainsi comme une morale d’hypocrisie et de dis­ simulation. Ccln est inexact. Le sens moral n’est pas plus oblitéré chez les partisans de la restriction mentale que chez les autres moralistes. On peut abuser de celte théorie comme des autres, el en fait on en a abusé. Mais, en somme, les moralistes, à quelque école qu'ils appar­ tiennent, sont pour l’ordinaire des gens dc sens droit. Ils volent (pie la doctrine qui condamne rigoureuse­ ment le mensonge s'applique mal à certains cas; ils essaient dc trouver des explications qui accordent à la fois les exigences du sens moral el celles de la logi­ que; mais ils n’ont pas pour autant le désir d’appliquer leurs théories autrement que ne l'exige le bon sens. Aussi leurs applications ne varient pas sensiblement d’une école à l’autre : cc sont à peu près les mêmes exemples cl les memes solutions pratiques; seule la théorie explicative est differente. C’est l’observai ion très sage (pic fait Tanqucrcy, Synopsis throl. mor. cl pastor., Paris, 1921. L m, p. 181, note L Génicot avait déjà fait remarquer que c'est souvent une simple question de terminologie : A’on est enim incommodum 56« > si rudes mendacia licita appellant quæ a theologis communius restrictiones late mentales vocantur. Theol. moral, institut., η. 416, Louvain, 1902, l. ι ρ. 394. z/. t.P.8 TM&0RIM. — 1· Équivoque et restriction mentale. — 1. O que c'est. — On use d'équivoque quand, un mol ayant deux sens, celui qui l’emploie a en vue un sens qui est exact, mais prévoit «pic l’auditeur l’entendra dans un autre sens qui ne l’est pas. On use dc restriction mentale quand on prononce une formule qui, telle qu’elle, est fausse, en la complétant mentale­ ment par une addition qui la rend vraie. La restric­ tion est stricte mentalis quand l’auditeur n’a aucune donnée qui lui permette de la soupçonner; elle est late mentalis quand des circonstances extérieures peuvent le mettre sur la voie de la vérité. On trouvera des exemples chez tous les théologiens moralistes. 2. Usage légitime. — En soi, rien n’empêche d’user d'équivoque ou de restriction mentale dans les cas où l’on n’est pas obligé dc dire la vérité. Il ne faut cepen­ dant pas que cc soit au détriment de la loyauté qui est la loi ordinaire des relations humaines. Certains théologiens ont certainement dépassé les limites permises. Dc là les critiques dc Pascal dans les Provin­ ciales, ix· lettre; dc la aussi la juste défaveur que la théorie des restrictions mentales a rencontrée chez la plupart des moralistes non théologiens. L’Église a réprimé quelques abus en condamnant les propositions suivantes : < 26. Si quelqu’un, seul ou en présence d’autres personnes, interrogé ou parlant de sa propre initia.ive. par manière de récréation ou pour tout autre motif, jure n’avoir pas fait une chose qu'en réalité il a faite, en sous-entendant à part lui une autre chose qu'il n’a pas faite, ou un moyen autre que celui qu’il n employé, ou toute autre addition exacte, il ne ment pas cl n’est pas coupable dc par­ jure. · · 27. I n motif suffisant pour employer ces amphibologies existe chaque fois qu’il est nécessaire ou utile d’agir ainsi pour sauver son corps, son honneur, ses biens de famille, ou pour tout autre acte de vertu, de sorte que l'on croie expédient el utile de cacher la vérité. - - 28. Celui qui a été promu à une magis­ trature ou a une emploi public, grâce a une recom­ mandation ou à un présent, peut user de restriction mentale pour prêter le serment exige d’ordinaire par ordre du roi dans les cas semblables, sans avoir egard à l’intention dc celui qui l’exige; car nul n’est obligé d’avouer une faute secrète. » Condamnation portée par Innocent XI, le 2 mars 1679. Dcnzingcr-Bannwarl. n. 1176-1178. Voir aussi l’art. Lvxismi, I. ix, col. 77. Ces decisions semblent au moins atteindre les rectriclions mentales confirmées par serment, contrai­ rement â la pensée de Noldin, Summa theologia.· moralis. De præcrptis, n. 610. Les théologiens vont plus loin ct exigent d'ordinaire deux conditions pour qu'on puisse user de restriction mentale : il faut une raison proportionnellement grave pour légi­ timer l’erreur où l’on fait tomber le prochain; il faut «pie la restriction ne soit que late mentalis cl qu'un homme prudent et attentif puisse la recon­ naître. Celte deuxième condition, dont on ne tient pas toujours suffisamment compte, est sévère; par elle, la théorie des restrictions mentales, malgré les préju­ gés qui courent sur son compte, est plus exigeante que les suivantes, qui en pareil cas autorisent hardiment le mensonge. 3. Critique. - Celte théorie a le mérite de respecter la doctrine la plus stricte de la tradition : elle repose tout entière sur le principe que le mensonge ne peut jamais être permis, pour quelque raison que ce soit; elle s’ingénie pour (pie l’on évite le mensonge, même dans les cas où l’on n’csl pas tenu â la vérité. Toutefois, en dehors des théologiens, elle est, à 567 MENSONGE juste litre, sévèrement appréciée, ct il semble que, mime parmi les théologiens» il y ail une tendance à la laisser de côté; voir, par exemple, Tanquerey» op. cf/„ p. ISO sq.; Vcrmecrsch, Restriction mentale et mensonge, dans le Diet, apotog. de la foi cathcl., t. iv, col. 957. On lui fait d’ordinaire les reproches suivants : o) Celui qui use de restriction mentale ne respecte pas In vérité. La parole, en effet» n’est pas seulement l'expression de la pensée, elle en est surtout le véhicule; c’est pour exprimer aux autres mes pensées intérieures qu’elle m’a été donnée par Dieu, cl le mensonge con­ siste précisément à exprimer à autrui autre chose que ma pensée. Peu importe ma parole intérieure; la parole extérieure seule est à considérer, puisque seule elle est vraiment une parole. Or la restriction mentale, par définition, reste intérieure et inexprimée; elle ne modifie pas la parole en tant qu’expression extérieure de la pensée. Il reste donc qu’avec ou sans restriction mentale, la parole demeure fausse; la pensée que je formule extérieurement n’est pas la pensée que j’ai dans l'esprit; je pense une chose et j'en dis une autre; c’est un mensonge que je profère; malgré mes habiletés pour échapper au mot, je n'échappe pas à la chose. Qu’on retourne la théorie comme on le voudra, elle a une allure de pharisaïsme, prétendant concilier le respect extérieur de la loi et sa violation intérieure. b) A supposer même que la théorie soit exacte, elle n’csl pas pratique, parce qu’elle n’est pas à la portée de tous. Un homme habile, au courant de la théologie ct assez avisé pour trouver instantanément la restric­ tion qui convient, pourra s’en servir. Mais elle laisse désarmés les gens simples, peu roués, à l’esprit insuffisamment subtil qui ne sauront pas à temps trouver le biais qui les tirera d’affaire. Les pauvres gens qui n’ont que· l’esprit de l’escalier » seront réduits à dire des mensonges dans les cas où ils ne peuvent dire la vérité. La théorie des restrictions mentales n’est pas faite pour eux. 2· Théorie du « droit à la vérité ». — 1. Ce que c'est. — Voulant d’une part échapper à ces Inconvénients ct, d’autre part» justifier les décisions du bon sens qui ordonne ou pci met en certains cas de parler contre sa pensée, Grotius et Pufendorf imaginèrent une nouvelle théorie du mensonge. Pour eux, le mensonge ne résulte plus simplement de la discordance entre la pensée et la parole; ils y firent intervenir, comme élément essen­ tiel, le droit du prochain à la vérité. Le mensonge est défendu; mais il n’y a mensonge que dans le cas où celui qui parle lèse l’auditeur dans son droit. Cette théorie est en faveur chez presque tous les mora­ listes non théologiens, en particulier chez les uni­ versitaires. Certains théologiens ont commencé à l’admettre, par exemple, Tanquerey, op. cit., p. 180. 2. Critique. — La théorie du droit à la vérité a pour grand avantage son utilité. On ne peut nier qu’elle rende parfaitement compte du droit que l’on a. dans les cas cités, de ne pas dire la vérité. Mais : ci) Elle repose tout entière sur une définition du mensonge qui n’a aucune attache dans la tradition ct que le sens commun n’a pas admise. Et il parait peu normal de fonder une théorie morale sur une défi­ nition que l’on a inventée seulement pour y construire rette théorie. b) On ne dit pas assez en quoi consiste ce droit du prochain lésé par le mensonge. Est-ce un droit extrin­ sèque a la vérité elle-même? Je comprends que le droit du prochain soit lésé dans le mensonge perni­ cieux; Je comprends encore que le prochain puisse avoir des droits spéciaux à recevoir une réponse exacte le juge qui interroge un témoin a droit à la vérité, el de mime le supérieur νίβ-à-vis de son infe­ 568 rieur, le père vis-à-vis de son enfant, le confes­ seur vis-à-vis de son pénitent; celui qui entend une instruction religieuse, uneconfércnce morale ou sociale, a droit à n’êtrc pas trompé. Mais si ce n’est que cela, le mensonge ne sera-t-il plus défendu dans les conver­ sations ordinaires où aucun intérêt spécial n’csl engagé, où aucun droit spécial n’intervient? Et si on dit que, même dans les relations ordinaires ct banales, le prochain a droit à la vérité, il semble que le pro­ blème reste intact : le mensonge est simplement ct toujours défendu. — Il y a donc des précisions à appor­ ter pour que celte théorie résolve tous les cas. 3· Théorie qui nie la malice intrinsèque du mensonge. - 1. Ce qu'elle est. — Avec quelque timidité, certains théologiens ont pensé pouvoir abandonner la thèse augustinienne qui condamne tout mensonge comme intrinsèquement mauvais; ainsi une brochure inti­ tulée : Étude sur la malice intrinsèque du mensonge par un professeur de théologie, Paris, 1899; l’Ami du Clergé n’a pas caché sa sympathie pour cette position dans un article net el fortement motivé, 1900,p. 74*1 sq. Pour ces théologiens, le mensonge est défendu, mais non d’une manière tellement essentielle ct foncière qu’il ne puisse devenir permis dans certains cas, où d’autres considérations interdisent de dire la vérité ou permettent de ne pas la dire; ils ne voient dans le mensonge ni une immoralité essentielle, ni un outrage positif à Dieu, du moins dans les circonstances ordi­ naires; « ct dès lors, à ne s’en tenir qu’à la pure ques­ tion du mensonge simple in se (ils le tiennent) pour licite, in gravibus circumstantiis, en tant que désordre matériel conscient, per accidens autorisé, comme l'homicide ». Ami du clergé, 1900, p. 715. 2. Critique. — On ne peut invoquer contre cette théorie, ni aucun argument théologique démonstratif, ni aucune raison absolument convaincante. Il semble qu’on ait le droit de s’en servir, en prenant ses précau­ tions pour qu’elle ne donne lieu à aucun abus, el surtout en la complétant par d'autres considérations. Scs partisans d’ailleurs n’ont pas manqué de le faire. 4· Conflit des devoirs. — 1. Exposé. — Certains moralistes font appel aux principes qu’énonce la morale générale pour résoudre les cas où des devoirs sont en conflit apparent. Cf. Noldin, De principiis theologia moralis, η. 205 sq., Inspruck, 1920, p. 231 sq. Je me trouve en présence de deux obligations que je ne puis remplir en même temps; accomplir l’une, c’est forcément sacrifier l’autre. Si je dis la vérité, je trahis un secret qui ne m’appartient pas, ou je cause la mort d’un homme; si je veux garder le secret ou sauver la vie de mon prochain, il faut que je sacrifie la vérité. Entre ces deux devoirs, il me faut nécessaire­ ment choisir ; je choisirai le plus important; je sauve­ rai la vie du prochain; c’est un devoir qui prime le devoir de diic la vérité. Cf. Boulenger, La morale, Palis, 1920, p. lit sq. 2. Critique. — Celte manière de voir, bien qu’assez nouvelle en théologie, parait très juste et pennct de résoudre bien des cas. Toutefois elle n’csl pas suffi­ sante, parce qu’elle ne rend pas compte de toutes les solutions. Ce n’est pas seulement en présence d’un devoir supérieur que je puis parler contre ma pensée. Je le dois alors; mais dans d’autres cas où je pourrais très licitement dire la vérité, où aucun devoir ne me l’interdit, je sais que je n’y suis pas obligé, par exem­ ple pour échapper à des interrogations indiscrètes cl ne point révéler mes fautes ou certains secrets per­ sonnels. Ici encore, la t héorle a besoin d’être complétée pour rendre compte de tout. lit. CONCLUSION. — En combinant avec la doctrine traditionnelle ces diverses théories, qui ne se contre­ disent pas, mais se complètent, il est possible d’édi­ fier une doctrine du mensonge, à la fois logique, 569 MENSONGE franche et répondant à toutes les difficultés pratiques. ■ Elle se résumerait en ces quelques propositions : 1. Le mensonge est une parole dite contre sa pensée avec intention de tromper. 2. C’est aller contre la lin voulue par Dieu que de faire servir au mensonge la parole qui nous a été donnée pour exprimer notre pensée. 3. La raison d’être de la parole n’est pas de donner à la pensée un vêtement sensible, mais d'être pour elle un véhicule. Par la parole, l’homme exprime sa pensée ù d’autres hommes. El c’est pourquoi le mensonge est essentiellement ad ahum On ne ment pas quand on se parle à sol-même; on ne ment qu’en parlant ù d’au­ tres hommes. L’opposition du mensonge au dessein de Dieu n’est donc pas une opposition abstraite; il faut la comprendre en ce sens que le mensonge s’oppose à la vérité qui doit se trouver dans toute parole humaine, in quantum ex honestate unus homo alteri debet veritatis manifestationem. IIMI·, q. αχ, a. 3. L A l’obligation de dire la vérité au prochain corres­ pond chez le prochain un droit à recevoir la vérité. Ce droit est lésé par le mensonge. 5. Le mensonge est donc péché parce qu’il est une violation de la vertu de véracité qui s’impose à tout homme ex honestate; il est d’abord, et par essence, un manquement envers nous-même, outre que, par cor­ rélation, il lèse le droit du prochain à n’êtrc pas trompé. G. Mais il y a des cas où, par sa faute, le prochain se prive de ce droit. Celui qui. par des interrogations indiscrètes, en dehors de toute mission ct autorité spéciales, prétend pénétrer sur un terrain qui m’est réservé et m’arracher mes secrets, n’a plus de droit à ce que je lui réponde et je n’ai plus le devoir de répondre selon la vérité. Contre son incursion injus­ ti liée, j’ai au contraire le droit de me protéger. Je me protégerai par le silence, par le refus de répondre, si je le puis; mais si je ne puis me dispenser de répondre, ma parole, quelle qu’elle soit, vraie ou fausse, ne lésera plus aucun droit, ne me fera violer aucun devoir. 7. Dans l’hypothèse précédente, j’avais le droit de ne pas dire la vérité. Il peut arriver que j'en aie même le devoir. Même interrogé par quelqu’un qui. de soi cl dans les circonstances ordinaires, aurait le droit de le faire, si je ne puis répondre sans nuire gravement à un tiers innocent, mon devoir est tout tracé : en présence de deux obligations qui se contredisent, J'obéirai à celle (pii domine, et pour ne pas sacrifier la vie d’un homme. Je n’hésiterai pas â sacrifier la vérité. Le bon sens m’y oblige ct les principes qui régissent le cas de conflit des devoirs m’y autorisent. 8. Il est évident que ce sont lù des cas exceptionnels, auxquels il faut des solutions exceptionnelles. Us ne peuvent amoindrir la grande loi de sincérité que la raison Impose à tout homme, que l’ÉvangUe propose comme idéal à tout chrétien : Sit sermo vester; Est est; non, non, Matt h., v, 37. L. Godefroy. MERATI Qnôtan Mario (1668-17 II), théalin de Venise, fut d’abord professeur en diverses mai­ sons de l’institut, puis finalement consulteur de la Congrégation des Biles, dont il fut une des lumières; il mourut à Borne le 8 septembre 1711. On a do lui un grand ouvrage d’apo!ogétlquc : ha verita delta religione cristiana dtmostrata nei suoi fondamenti, nei suot caralteri, pregi, misteri c dogmi contenuti nella professione della vera fede; ragionamenti potentiel, 2 vol. in-f% Venise» 1721. Mais notre auteur reste surtout célèbre comme liturgistc. En 1736-1738» il publia une nouvelle édition très améliorée du The­ saurus sacrorum rituum de Gavant!» I vol. in-4·, Rome; cl en 1710 des Noiw observationes et additiones ad Gavant i commentaria in rubricas missalis et bre­ Μ ERBES 570 viarii romani. 2 vol. in-1% Augsbourg. 1710; autres éditions à Venise. 1744, 1719, 1823. Jôchcr-Rotermund, GeltMen 1stikon, 1813, t. iv, col. 1711 ; Hœfcr. Nouvelle biographie générale, t. xxxv, col. 2; Hurtrr, Nomenclator, 3· édit., t. îv, col. 1650 »q. É. Amans. MÉRAULT DE BIZY Athana·© René» prêtre de l’Oratoirc (1741-1835),né a Paris, fit son éducation au collège de Juillyet entra ensuite dans la congré­ gation. Dès l’âge de vingt-cinq ans. Il fut appelé à diriger la maison d’institution. A la Révolution fran­ çaise, Il refusa de prêter le serment exigé par la Constitution civile du clergé et fut forcé de quitter Paris pour se retirer à Orléans ou il avait des parents. Emprisonné en 1793 et relâché seulement après le 9 thermidor, il resta dans la ville cl devint en 1805 vicaire général de l’évêque Bernier qui le mit à la tête du grand séminaire. Possesseur d’une grande fortune, il en consacra une notable partie à fonder à Orléans plusieurs établissements religieux ct charitables. On a de lui plusieurs ouvrages où il essaie de faire l’apo­ logie de la religion chrétienne, surtout par les paroles de ses adversaires : Les apologistes involontaires ou la religion éternelle prouvée et défendue par les objections mêmes des incrédules, Paris, P· édit., anonyme, 1806, 2· édit., signée, 1820, in-12; livre dans lequel, comme ajoute le sous-titre < par des preuves claires ct sen­ sibles, par des raisonnements simples ct faciles à saisir, on réfute victorieusement les objections les plus connues de l'impiété ». Les Apologistes ou la religion chrétienne prouvée par ses ennemis comme par ses amis, Orléans, 1821, suite du volume précédent; Conspira­ tion de l’impiété contre l’humanité, Paris. 1822, in-8·; Voltaire apologiste de la religion chrétienne, in-8·, 1826; Rapport sur l’histoire des Hébreux rapprochée des temps contemporains, Orléans, 1S25, in-12; Instructions pour la première communion. Orléans, 1825; Mères chré­ tiennes; combien leur zèle est nécessaire au succès de l'éducation, supplément aux instructions pour la première communion, Paris, 1830; Enseignements de la religion, Orléans. 1827, 5 vol. In-12; Preuves abré­ gées de la religion offertes à la jeunesse avant son entrée dans le monde, Paris, 1829; Recueil des Mandements sur l'instruction des peuples ct méthode à suivre pour l’enseignement de la religion, Paris, 1830, in-12. Ces ouvrages assez bien écrits manquent quelquefois de plan et de méthode. Mérault mourut à Orléans le 13 juin 1835. ..tmi de la Religion, 1835, t.u.p. 662; t.m. p. 273. 305; Ingold, Essai dr bibliographie oraioriennt, p. 110-111 ; L*Or­ léanais du 17 Juin 1835 convicrc à Mérault un article de M. Hue; Portraits cl histoire des hommes illustres, 1835; Quérard. La France littéraire, t. vi, p. 54. A. Moin s. MERBES (Bon do) (159S-IG81). naquit a Montdidier vers 159S ct entra à l’Oratoirc vers 1630. Il enseigna dans plusieurs collèges et quitta l’Oratoirc en 1613. Il devint alors professeur de rhétorique nu collège de Navarre cl il s’adonna à la prédication; i puis il fut principal du collège de Monldidlcr. A la demande de l’archevêque de Beims, Charles Maurice Le Tellier, il composa une théologie morale. 11 mourul. le 2 août 1684. au collège de Beauvais. Mcrbcs n’a publié qu’un seul écrit, mais un écrit qui valut Λ son auteur une légitime réputation : Summa Christianaseu Orthodoxa morum disciplina ex Sacris Litteris, ex Sanctorum Patrum monumentis, Conciliorum oraculis. Summorum denique Pontificum decretis, fideliter excerpta, in gratiam omnium ad aedificationem corporis Christi (quod est Ecclesia) incumbentium elaborata, 2 vol. in-foL, Paris, 1G83. Dans cet écrit dédié à l’archevêque de Reims, Mcrbcs veut donner des règles certaines pour la conduite des hommes dans 571 MERBES — MERCORI tous les états de la vic chrétienne; il étudie la cer­ titude ct la probabilité, le péché, la foi, cl diverses questions relatives aux vertus cl aux vices, enfin les sacrements en général ct en particulier. C’est une Somme de théologie morale, en opposition avec les théories des casulstes, utile pour les üdélcs ct aussi pour ceux qui sont appelés aux fonctions du minis­ tère sacre; on y t rouve parfois des traces de jansénisme (Journal des Savants, du 17 mai 1683, p. 85-86). L’ouvrage a été réimprimé, 4 vol. in-12, Turin, 17701771. Michaud, Biographie universelle, t. xxvm, p. 6; Hœfcr, N. uvelle biographie générale, t. xxxv, col. 3-4; Feller, Bio­ graphie universelle, 611t. Pérennés, 1842, t. vm, p. 333; Moréri, /x grand dictionnaire historique, édit. 1759, t. vu, p. 465; Richard ct Giraud, Bibliothèque sacrée, t. xvj, p. 438; Dictionnaire historique des auteurs ecclésiastiques, 4 vol. in-12, Lyon, 1767, t. m, p. 189-190; Nfcéron, 3/émui/rs, t. xxx, p. 18-50; Battcrcl, Mémoires domestiques pour servir ά Vhistoire de l'Oru foire, édit. Ingold cl Bonnardtt, t. n, Paris, 1903, p. 279-281; Féret, La Faculté de théologie de Paris, Epoque moderne, t. v, Ihiril, 1907, p. 372-373; Hurler, Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 603601. J. CaRRKYRE. 1, MERCATOR Qerard. célèbre géographe, cosmographe ct mathématicien, le fondateur de la cartographie moderne, né ù Rupclmonde (Flandre orientale) en 1512, mort ά Duysbourg en 1591. — Il a droit de figurer dans ce dictionnaire pour quelquesunes de scs œuvres qui louchent aux sciences sacrées. Alors qu’il était encore étudiant à l’Université de Louvain, il avait composé, en 1533, un traité De mundi creatione et fabrica, où, méditant les problèmes soulevés par les premiers chapitres de la Genèse, cl les conilits au moins apparents que présentait avec la philosophie naturelle d’Aristote le récit biblique, il s'efforçait d'y trouver de raisonnables solutions. Bien que l’ouvrage n’ait pas alors vu le jour, Gérard ne laissa pas d'être inquiété, ct partit quelque temps pour Anvers. Il ne tarda pas à rentrer ù Louvain où bientôt il fonda un atelier de cartographie. Des soupçons néanmoins continuaient à peser sur lui, ct il fut mêlé en 1544 au procès des bourgeois de Louvain, qui aboutit a un certain nombre de condamnations capitales. Son Innocence fut reconnue, mais le géographe préféra transporter sa maison à Duysbourg où il terminera sa vie. En 1593, tout près de mourir, il mettait la der­ nière main à son œuvre de jeunesse, qui, dans sa pensée devait figurer en tête de V Atlas qu’il préparait. Cette œuvre monumentale parut l’année après sa mort : Atlas sive cosmographiae meditationes de fabrica mundi et fabricati figura, in-fol., Duysbourg, s. d.; la dissertation De mundi creatione cl fabrica en forme l'introduction, p. 3-32; elle vaudrait d’être étudiée. Ce fut a cause d’elle que l'Atlas fut mis à l’index, par décret du 7 août 1603; il y figurait encore en 1891, mais il a disparu depuis la révision de Léon XIII en 1900. De même en a disparu une autre œuvre de Mercator, Chronologie, hoc est temporum demonstratio ab initio mundi usque ad annum IMS, ex eclipsibus et observationibus astronomicis, 1568, mis à l’index en 1569, cl qui figure dans l’index d’Innocent XI sous ce titre : Chronologie Gerardi Mercatoris, qua a Sleidano el damnatis aulhoribus sumpta est, nisi emen­ detur. Au contraire VEvangellca historia quadripartita Monas, sive harmonia quutuor euangelistarum, Duys­ bourg. 1592, est restée indemne. Nous n’avons pas â discuter Ici les sentiments catholiques de Mercator, mais nous ne croyons pas que l’on puisse souscrire au jugement sommaire de Hurler, qui. après avoir admis cet auteur dans la l1· édit, du Nomenclator, l’a finale­ ment rayé du cadre des écrivains catholiques â la 3·, t. m, col. 277, n. 1. 572 notice do Wiiuvrnnans, dans Biographie nationale de Belgique, 1897, t. xiv, col. 372-420; cf. Allgimeme deulschc Biographie, t. xxi, 1885, p. 385-396. K. Amann. Excellente 2. MERCATOR Roynlor, polémiste catholique (xvn· siècle). — Né à Emmerich (alors du duché de Clèves). Key nier K renier, dont le nom latinisé est devenu Mercator (que les bibliographes français ont traduit en Marchand), fil scs éludes à Kculen.au col­ lège hollandais de Léonard Masius; H devint prêtre ct licencié en théologie. D’abord vicaire à Gouda, puis, en 1631. curé ù Ley de, il fut nommé par l’arche­ vêque d’Utrccht, Kovenius, archiprètrc de la province du Rhin. Il mourut de la peste, ù Leyde, le 20 sep­ tembre 1636. 11 a publié Examen vert catholicismi, oppositum thesibus Tremonianis Chnstophori Schciblcri Lutherani, ln-1% Cologne, où il discute les thèses exposées par Christophe Scheillcr. professeur à Dortmund, dans son Liber de antiqua catholica fide, 1627, sa Fides antiqua catholica de eucharistia, 1627, sa Manuductio ad antiquam catholicam fidem, 1628. Mercator polémiqua aussi contre Denys Spranckliuiscn, prédicateur calviniste à Delft de 1625 à 1650. Ce dernier écrivant exclusivement en flamand, l’écri­ vain catholique lui envoya, dans la même langue, un Emplâtre pour ouvrir et purger les yeux du docteur aveugle Dcnys Spranckhuisen. Il a compose aussi des Scholia in V libros Moysis ct sequentes S, Scripturit libros usque ad Huth, qui sont demeurés manuscrits. Valèrc André, Bibliotheca belgica, p. 788; Foppcns, Bibl, belgica, t. n, p. 1058; Jôcher, Gelehrten- Lt x ikon, t. m. 1751, col. 454; Van der An, Biographisch Woordenbook der Nederlandtn, t. xn a, p. 625. É. Amann. MERCHIER Guillaume, théologien de Lou­ vain (1572-1639). — Né à Ath (Hainaut), il fit à Louvain scs éludes de philosophie el de théologie, ct fut reçu docteur en 1605. Nommé professeur ù la chaire royale de scolastique en 1611, il occupa cet emploi jusqu’à sa mort, 6 août 1639; par deux fois il fut élu recteur en 1610 cl en 1630. 11 reste de lui : Commentarius in Z//“m S. Thoma, a quœstione LX, de sacramentis, censuris, irregularitate, indulgentiis, purgatorio et extremo judicio, in-fol., Louvain, 1630. Un commentaire sur la 1Λ est resté inédit. Valêrc André, Bibliotheca btlglca, Louvain, 1643. p. 329-330; Paquot, Mémoires pour servir a Γ histoire lillt· rairc des Pays-Bas, l. vn, p. 106-109; Biographie nationale de Belgique, t. xiv, 1897, col. 431; Hurler, Nomenclator, 3· édit., t. m. col. 883. É. A MANN. MERCORI Julos, frère prêcheur italien (t 1669) — Né ù Crémone, professeur de théologie mi couvent dominicain de Naples, inquisiteur à Mantoue, censeur général du Saint-OIÏIcc ù Milan ct, le cas échéant, mêlé a des afïairrs politiques pour le compte de Cré­ mone sa patrie, il fut surtout un moraliste. 11 mourut en 1669. II a laissé trois ouvrages comme témoignages de sa doctrine : Basis totius thcologiir moralis. Hoc est, Praxis opinionum limitata adversus nimis emol­ lientes, aut plus ir.quo exasperantes jugum Christi, Mantoue, 1658, in-fol., 300 p. ; Solutiones trium nodo­ rum in opere de opinionum praxi limitanda agentium juxta censuram 1). N. de N. ductoris parisiensis, Pavic, 1663, in-4·, 130 p.; Apocrisis pro doctrina de probabilitate Prosperi Fagnani adversus Apologiam .Iohannis Caramuel, Pavic. 1664, !n~l·. On ne sait si Mercori a mis à exécution son projet d’écrire une Summa casuum conscienda· in singulis materiis juxta benignam ct simul tutiorem partem ex universa opi­ nionum multitudine. Ennemi du laxisme, Mercori n’attaqua pourtant pas en polémiste les opinions d’Escobar, de Caramuel, de Pasqualigo. C'était un théologien de caractère doux ct qui se mouvait avec 573 MERCORI — MÉRITE une paisible compétence dans le domaine de la monde spéculative. Amis ct adversaires se sont complu â louer son esprit et son talent. Ce qu*H pouvait garder de tutiorisme était tempéré de beaucoup d'optimisme thomiste, ct il n'avait rien de la rigidité janséniste. Aucune monographie n'a été jusqu'à présent consacrée Λ ce théologien qui fut pourtant justement réputé. Hurter, A’onirndnfnr, 3· édit., t. iv, col. 288-289, ne fait que repro­ duire la trop courte notice de Qtiétlf-Echard, Scriptores ordinis pr.rdicalorum, t. n, p. 029. M.-M. (fOBCi . MER INERO Jean, naquit à Madrid en 1600. Il entra dans l’ordre franciscain a seize ans ct, scs études achevées, enseigna la théologie au couvent de San-Diego d’Alcula, l’un des plus grands centres de la scolastique espagnole au xvn· siècle. En 1629, il y publiait son premier ouvrage : Commentaria in uni­ versam Aristotelis dialecticam juxta Duns Scoti, doc­ loris subtilis, mentem. Lecteur jubilé, il devint ensuite gardien du couvent de Madrid, puis provincial de Castille. Jean de Saint-Antoine. Biblinfheca universa /ranciscana, Madrid. 1732, t. n, p. 190. En 1639, au chapitre célébré à Borne, il fut élu ministre général ct le pape Urbain VIII confirma son élection par le bref Cum sicut du 20 juillet. De Gubernatis. (irbis seraphicus, Borne, 1682, l. i, p 237-8; Charles Marie de Pérouse, Chronologia historico-legalis ord. seraph., 2· édit., Borne, 1752, t. ni a, p. 6-50. Ce choix cepen­ dant ne plut pas ù Philippe IV, roi d’Espagne, qui favorisait la nomination du P. Guerra. Mid informé par son représentant ct le duc d’Olivarès, el croyant l’élection de Merinero irrégulière ct anticanonique, le roi lui interdit tout séjour en Espagne ainsi qu’à scs électeurs. Mais ce malentendu fut bientôt dissipé et Philippe IV reçut à la cour le nouvel élu avec de grands honneurs. Merinero promulgua les statuts du chapitre de Rome par sa lettre In pnrcelsa. Pendant six ans, il gouverna l'ordre séraphique avec zèle, gran­ dement favorisé par Urbain VIII ct Innocent XI. Holzapfel. Manuale historiæ ord. Fratrum minorum, Eribourg-cn-B., 1909, p. 283-5. En 1615, il fut rem­ placé par Jean Mazzara de Naples, élu au chapitre général de Tolède. Merinero. de caractère humble el doux, n’aspirait qu’à rentrer dans l’ombre; mais le roi d’Espagne, Philippe IV, le nomma à l’évêché de Ciudad Bodrigo el peu après au siège de Valladolid. 1616-1663. Gnms. Series episcoporum, p. 89; Guberna­ tis, loc. cil., p. 258. Merinero mourut en 1663, en renom de sainteté, plerisque episcopus sanctus appella­ tus. Les ouvrages de Merincro sont considérables. Il publia un cours complet de philosophie scotlste très estimé : Cursus integer philosophia juxta Docloris subtilis Joannis Duns Scoti mentem quinque volumi­ nibus Aristotelis logicam parvam et magnam, octo libros de physico auditu, duos libros de ortu et interitu. 1res libros de anima copiose et accurate complens, Madrid, 1659. Un autre de ses écrits a pour objet la délinibililé de l’immaculée conception : Tractatus de conceptione Deipara* Virginis seu de hujus articuli definibditate, Valladodid. 1652. Pendant son généralat il écrivit les deux opuscules suivants : De reformatione ordinis srraphici, Madrid, 1611; Commentarium in regula S. Clara*, Madrid, 1612. Après u mort de Meri­ ncro, des amis qui conservaient pieusement sa mé­ moire, éditèrent à Madrid en 1668 son Cursus theolo­ gicus juxta mentem Docturis subtilis. Le t. t·* traite de la science et de lu volonté de Dieu, de la prédestina­ tion ct de la Trinité, le t. n, de la béatitude, des actes humains et du péché actuel. Les autres ouvrages de Merinero sur l’incarnation ct la grâce, conservés manuscrits au couvent d'Alcala, n’ont pas été publiés. Il faut le regretter. · Merincro, dit le P. Dominique 574 de Cayltis, O. M. C.. mérite d'être compté parmi les meilleurs scolastiques espagnols. » Sa science et l’éclat de scs vertus honorent grandement l'école de Duns Scot. Nicolai Antoine, Bibliotheca hlspuna nova, 2* édit., Madrid, 1783, t. I, p. 742; Van den Haute, Brevis historia ordinis Minorurn. Home, 1777, p. 338; Othon dr Pa vie. f/Aquitaine séraphique. Tournai, 1907, t. tv, p. 80-90; Dr Caylu», Merveilleux épanouissement de Γ École scotistr, dnn* Études franciscaines. Par h, 1911, t. xxx. p. 309-310; Lopez, A pontes bibllogea picot, dans Archiva Ibero- Americano, Ma­ drid, 1917, t. fv, p. 106; Pou y Marti, Index regestorum fami tin? Ullramontantr. dans Archivum franciscanum histo­ ricum. Quaracchi, 1919, t. xn, p. 283-283, 344-548. E. Lonopré. MÉRITE. — Du latin meritum, le mot français mérite sc rattache à la racine mereor, qui a donné aussi demereor et promereor. Ce dernier terme devait prendre plus tard, dans la langue théologique, la nuance d’un mérite plus complet : primitivement il semble à peu près synonyme des autres. Suivant le génie de la langue latine, ccs verbes ont un sens actif ct sc disent, par conséquent, de la personne qui mérite ou des actes qu'elle produit. Mais le participe auto­ rise aussi le sens passif ct désigne la chose méritée. Cette dualité d’acception a persisté dans les langues modernes. 11 n’est pas inutile d’observer que le grec ne dispose pas d’un terme proprement analogue. Le substantif αξία a bien une signification équivalente au latin meritum, ct c’est ainsi que l’on trouve les expressions παρά, κατά ou πρός αξίαν extra ou secundum meri­ tum. Mais ce terme n’a déjà pas la même souplesse et le verbe correspondant fait défaut. Cette particu­ larité du vocabulaire ne laisse pas d’avoir son impor­ tance pour l'histoire de la doctrine elle-même. Avant de passer dans la langue religieuse, ccs divers termes étaient courants dans le langage pro­ fane. Mereri était d’abord susceptible d’un sens large : suivi d’un nom de personne à l’accusatif, il signifiait : apaiser, fléchir quelqu’un, ou déterminer scs faveurs. Plus souvent il s’employait avec un nom de chose : mériter un honneur, un blâme, ct c’est de ce sens pré­ cis que dérive le substantif meritum. Dans ce cas. il désigne proprement le rapport d’un acte moral à une sanction appropriée. Par extension, il arrive aussi à signifier la réalité môme, c’est-à-dire l’acte qui est à la base de ce rapport. En lui-même, ce terme était neutre, c’est-à-dire absolument indépendant de la qualité du résultat. Eor collini, Lexicon, t. iv, p. 107. Chez les auteurs profanes, on le trouve, en effet, employé dans les deux sens. Divinum et immortale meritum, disait Cicéron en par­ lant des soldats morts pour la patrie, Phil., m. 6. El de même Suétone, Aug., 45 : Pro merito adstantium quemque honoravit. Mais Cicéron écrivait ailleurs. Sext.. 17 : Casar a me nullo merito alienus, où · mérite · se rapporte à une mauvaise action. Ainsi Ovide, 111 Pont., m. 70 : Xam gravior merito vindicis ira fuit. La même neutralité s’observe chez les Pères. C'est ainsi que saint Augustin parle encore dans la même phrase de meritum supplicii aussi bien que de meritum precmii. De div. quaesi. LXXXl 11, q. lxviii. 5, P. L.. t. XL, col. 73. Seule une épithète pouvait préciser de quel mérite il s'agissait : c’est ainsi que les expressions meritum bonum, meritum malum, sont courantes sols sa plume. Voir, par exemple, De gratia ct lib. arbi­ trio, v, 12 el vi. 13 I I. P. L.. t. xtjv, col. 8SS-S9U. Lt concile de Trente ne craint pas encore de commettre un pléonasme en parlant de bona merita, νι· session, can. 32, Denzinger-B., n. 812; cf. c. xvx, n. 809. Cependant on devait arriver à distinguer ccs deux réalités si différentes par des tenues différents, < mérite > étant réservé aux œuvres bonnes et à leurs. 575 MÉRITE, POSITION DU PROBLÈME suites, tandis que, pour les œuvres mauvaises, était créé, par opposition, le terme péjoratif dc < démérite». Le premier témoin connu de celte distinction est un poète latin du v· siècle, Claudius Marius Victor, Cbm. in Gen., nt, 448, P. L., t. lxi, col. 961 : Quanti fit meriti divino errdere Verbo, Demeriti contra quanti non credere... Au Moyen Age, le parallélisme dc ccs deux expres­ sions était couramment reçu, témoin l’usage qu’en fait saint Thomas, Sum. theol., P-II®, q. xxi, a. 3-1 : Utrum actus humanus, in quantum est bonus tv/ malus, habeat rationem meriti vel dementi ? Grâce à celte distinction, dont l’esprit ne peut plus aujourd'hui sc défaire, le mérite arrive à prendre, surtout dans la langue vulgaire, la signification d’une valeur réelle dans l’ordre du bien. Mais, en soi. c’est un terme dc relation, qui désigne le rapport d’un acte moral à scs suites normales, quelles qu’elles soient. L’idée qu’il évoque tient le milieu entre une relation physique appuyée sur des causes naturelles et ce qui serait une simple consécution accidentelle. A la différence de la première, le mérite appartient à l’ordre moral; mais, à l’inverse de la seconde, il est fondé en raison, il signifie donc, non pas ce qui est ou n’est pas, mais ce qui doit être : il est un litre inhérent à nos actes en vue d’une rétribution propor­ tionnée; il correspond au droit en matière dc sanc­ tions. Mais il est clair que cet aspect extérieur ct relatif suppose une dignité intérieure en proportion, un état spirituel dont le droit à la sanction est la juste consé­ quence : dc ce chef, la notion dc mérite est insépara­ blement liée à celle dc valeur. Ainsi entendu, le mérite est un élément constitutif dc la vie morale ct sociale. On ne conçoit pas un acte humain qui ne soit porteur d’une valeur intrinsèque ct n’assure à son auteur un titre réel à en recueillir les fruits, bons ou mauvais suivant le cas. Devant notre raison, le bien mérite à celui qui l’a fait louange et récompense, dc même que le mal lui vaut blâme ct châtiment. L’ordre social consiste précisément en ce que celle loi soit pratiquement observée. Faut-il appliquer également cette notion dans l’ordre religieux? D’une part, il n’est rien de plus rationnel tout â la fois el dc plus instinctif que de concevoir Dieu comme le gardien et.au besoin, D vengeur dc l'ordre moral. C’est pourquoi la conscience humaine, si souvent choquée par le spectacle de l’in­ justice, attend dc lui qu’il rémunère les mérites à la mesure de chacun. A la base dc celte foi se trouve la conviction élémentaire que nos actes, bons ou mauvais, sont en situation d’être rémunérés devant lui. La psychologie cl la théodicée s’unissent donc pour donner au mérite une place essentielle dans nos relations avec Dieu. D’autre part, comment ne pas tenir compte que Dieu est l’auteur dc notre être avec tout ce qu’il peut avoir di bon? Même dans l’ordre naturel, toute conscience éclairée d >it bien reconnaître que nos bonnes œuvres sont, en somme, son œuvre. Prétendre à une récom­ pense, sc prévaloir d’un mérite devant lui, ne serait-ce pas le traiter comme un étranger à qui nous ne devons rien, alors qu’en réalité il est le maître à qui nous devons tout ? Cette difficulté s’aggrave dans l’hypo­ thèse d’un ordre surnaturel, pour celte double raison que l'action prévenante ct concomitante dc la grâce y est une absolue nécessité, cl que la récompense attendue est d’un caractère plus transcendant. Ainsi le sentiment religieux ne semble-t-il pas faire un devoir de nier le mérite que le sentiment moral impose d'affirmer? Sur ces données intrinsèques d’un problème déjà par lui-même osez délicat sont venues sc grc lier, par 576 surcroît, toutes les complications dc la controverse, La Bétonne était logiquement conduite par tous ses principes sur la grâce et la justification à prendre parti contre le mérite. Elle n’y a pas manqué. Dès la première heure, en effet, cette notion est devenue une dc ses plus puissantes machines de guerre, en lui permettant de formuler contre l’Église le grief de pélagianisme. Encore aujourd’hui scs défen­ seurs n’ont pas désarmé sur ce point ct un théologien que nous rencontrerons souvent au cours dc cette élude a pu écrire : « Cette position [négative ) ù l’égard du concept de mérite est tellement liée à toute l’es­ sence du christianisme évangélique, que les catho­ liques y trouvent avec raison le point proprement central de la contradiction religieuse qui oppose les deux confessions. » IL Schultz, Der siltliche Bcgrifl des Verdienstes, dans Theol. Studicn und Kriliken, t. L.xvii, 1891, p. 597. Et il est aisé de comprendre combien cette lutte dc quatre siècles a dû répandre sur ce problème de confusions et de préjugés. Soit qu’ils aient subi l’influence du protestantisme, soit qu’ils obéissent à l’action dc causes parallèles, certains milieux orthodoxes d’Orient professent une semblable opposition à la doctrine catholique du mérite. Voir S. Tyszkicwicz, H 'arum venverfen die Orthodoxen unserc Vcrdienstlehre (d’après le théo­ logien russe S. Zarin, Ascetism, Pétersbourg, 1907, p. 156 sq.), dans Zeitschrift fûr katholische Théologie, t. xu, 1917, p. 100-406. Il s’agit, par conséquent, d’interroger la révéla­ tion chrétienne dans son ensemble sur l’immense question dc la valeur des œuvres humaines devant Dieu. Par sa pratique ct sa pensée générale, l’Église avait depuis longtemps résolu en une synthèse har­ monieuse l’apparente antinomie de l'ordre moral cl dc l’ordre religieux. C’est cette foi que le concile dc Trente a définie contre les négations dc la Bétonne, cependant que l’Écolc s’appliquait à l’entourer des précisions ct explications voulues pour mettre au point les données diverses du cas. Il en résulte une doctrine du mérite, qui complète cl couronne le dogme catholique dc la grâce. Comme tout le système du surnaturel dont elle fait partie, celte doctrine vient au terme d’une longue élaboration, mais qui a dans la révélation divine son point dc départ ct son guide. On peut montrer, en effet, comment l’Êcriturc en a fourni les matériaux, que la tradition palristique el médié­ vale a progressivement analysés, en attendant que l’Église elle-même la dressât comme un élément dc sa fol à l’encontre du protestantisme qui lui en contes­ tait la légitime possession. — I. La doctrine du mérite dans l’Ecrilure. II. Dans la tradition palristique (col. 612). III. Au Moyen Age (col. 662). IV. A l’époque de la Réforme (col. 710). V. Après le concile de Trente (col. 761). I. LA DOCTRINE DU MÉRITE DANS L’ÉCRI­ TURE.— Dominés par leur attachement exclusif au langage dc la Bible, les anciens théologiens protestants accordaient beaucoup d'importance polémique au fait que le terme dc « mérite >· n’est pas scripturaire. A ce vocable d’invention humaine Calvin reproche: en effet, d'être tout à la fois inutile et malheureux. Cuperem eam servatam fuisse semper inter christianos scriptores sobrietatem ne usurpare, quum nihil opus foret, extranea a scripturis vocabula in animum induxis­ sent, quae multum pararent offendiculi, fructus mini­ mum. Inst. chrtt. (édit, de 1539), x, 50, dans Opera, édit. Baum, Cunitz et Kcuss, t. j, col. 769; le passage sc retrouve encore textuellement dans l’édi­ tion définitive (1559), m, 15, 2, ibid., t. n, col. 579. Aussi les controvcrsislcs catholiques sc donnaientils beaucoup dc peine pour montrer que ce terme n’est 577 MÉRITE, DOCTRINE DU JUDAÏSME pas absolument étranger aux Écritures. Non desunt testimonia sacra· Scriptura·, répond Bellarmin, ubi ejusmodi nomen vel aperte contineatur vel unde facili negotio deducatur Dc justificatione, I. V : De meritis operum, c. n, dans Opera, Paris, 1873, t. vi, p. 344. Comme preuve directe, il cite surtout Eccll., xvi, 15, d’après Ia Vulgate, en s’efforçant de prouver que le grec κατά έργα est bien rendu en latin par secundum meri­ tum operum. Mais l’intérêt ne serait-il pas précisé­ ment d’expliquer pourquoi la nuance précise dc la traduction manque dans l’original? Il sc réclame encore de llcbr., xm, 16 : Talibus hostiis promeretur Deus, en reconnaissant d'ailleurs que ce verbe est synonyme d’apaiser : ce qui, dès lors, enlève à ce texte tout droit dc figurer au dossier littéraire dc la question. A plus juste titre il relève les passages comme II Thess., i, 5; Apoc., ni, 4 et xvi, 6. où sc trouve le nomen dignitatis. Car, observe-t-il, quod nos dicimus mereri, dicunt (ira ci άξιούσΟαι, id est dignum esse, ct meritum vocant άςίαν. Mais il reste que, pour voisines qu’elles soient, ces deux idées ne sont pourtant pas de tous points identiques ct qu’icl encore le terme propre dc mérite n’est pas employé. Aussi l’auteur dc le chercher, en définitive, sous l’idée de récompense, où il se trouve équivalcmmcnt contenu. En réalité, celle question dc mots n’a qu’un mince intérêt, s’il est vrai que l’Écrilure exprime véritable­ ment la chose. Or c’est ce qui ne souffre pas la moindre difficulté, quand on prend le mérite, ainsi que le demande la logique, au sens d’une valeur morale dont le droit à la sanction est tout À la fois le signe ct la conséquence. Merces ct meritum relativa sunt, note avec raison Bcllarmln, ibid., p. 345. Dc même, saint Thomas d’Aquin avait déjà dit : Meritum et merces ad idem referuntur. Sum. theol., IMI®, q. extv, a. 1. C’est d'après cette méthode qu’il faut chercher les fonde­ ments bibliques dc la doctrine du mérite. Dès lors, cc n’est plus d’un ou dc quelques textes isolés que la preuve dépend; car il en est peu ou pas qui aient, en cette matière, un relief spécial. Il s’agit plutôt d’un vaste courant à capter, partout diffus dans l’Écriturc, où sc définit en traits multiples ct convergents la relation des œuvres humaines aux récompenses divines. De sorte que la preuve gagne ici en complexité cc qu’elle perd en précision. Ne s’agit-il pas, en somme, dc marquer le rôle respectif dc Dieu ct dc l’homme par rapport au salut? Pour les protestants, la question doit se résoudre par l’affir­ mation exclusive de l’action divine. ■ L’Écriture tout entière, Ancien el Nouveau Testament, écrit. Aug. Grétillat, est une protestation contre la prétention de l’homme... d’instituer en face de la justice divine des rapports autres que ceux que la grâce divine ellemême a librement créés el consentis. ■ Exposé de théologie systématique, Paris, 1890, t. iv, p. 385. Au contraire, l’Église catholique estime avec raison rester fidèle à l’Écrilure en affirmant que celle initiative divine n’exclut pas la collaboration du libre arbitre humain et la valeur normale des œuvres qu’il produit. Sur une matière qui louche au point le plus profond dc la vie religieuse, il faut évidemment s’attendre à rencontrer des nuances différentes suivant les époques cl les milieux. D’une manière générale, un progrès incontestable sc manifeste, à cet égard, du judaïsme au christianisme, progrès qui coïncide avec la marche même dc la révélation Cependant, sous le bénéfice préalable dc la grâce dc Dieu qui ne perd jamais scs droits ct dont la prépondérance est mise progressive­ ment en lumière, il n’est pas trop malaisé d’apercevoir que la valeur des œuvres humaines, dont la claire affirmation caractérise, d’un commun accord. l’Ancicn Testament, sc confirme en s’épurant dans le Nouveau. — I. Données dc l’Ancicn Testament. II. EnseigneOICT. DK Tlléou CATIIOU 578 ment dc Jésus (col. Γ93). IIL Doctrine des .Apôtres (col. 602). I. Données de l’ancien Testament. — Une para­ bole célèbre, Luc., xvnt, 9-14. met en contraste la superbe du pharisien fier de scs œuvres et l’humilité du pubJlcaln repentant. D’autre part, pressé par le besoin dc revendiquer l’indépendance de l’Évangile, saint Paul souligne en traits énergiques l’opposition dc la foi cl dc la Loi. Sur ces bases la dogmatique protes­ tante aime construire une philosophie dc l'histoire reli­ gieuse aux contours tranchés, qui sc ramène à l’anti­ thèse de l’Ancicn ct du Nouveau Testament. En regard dc celui-ci, celui-là est la période sacrifiée, où régnerait la « propre justice des Juifs », qui devait être « combattue par Jésus et saint Paul ». A. Gré­ tillat, op. cit., p. 370. Bien qu’elle puisse favoriser Jusqu’à un certain point la tâche dc la théologie catholique, cette syn­ thèse est trop superficielle pour être admise comme dc tous points exacte. On en retiendra que le protes­ tantisme renonce pour sa conception de l’Évangile à l’appui dc la religion juive. Mais un pareil hiatus dans le développement de la révélation divine n’est-il pas bien peu vraisemblable a priori? En réalité, si la part dc l’homme est particulièrement accentuée dans l’Ancicn Testament, il s’en faut que celle dc Dieu en soit absente. La Véritable Imperfection dc la religion judaïque lui vient plutôt dc cc qu’elle est encore peu ouverte à la recherche des biens éternels ct qu’elle envisage moins la destinée des individus que celle de la collectivité. Mais la loi qui règle le sort de celle-ci vaut aussi pour chacun dc scs membres et ne tarde pas, du reste, à leur être formellement appli­ quée. Ainsi les relations entre Jahvé et son peuple esquissent, au moins dans ses grandes lignes, une doctrine générale du mérite. El si les horizons dc l’Ancicn Testament sont dominés par la perspective des sanctions terrestres, comme celles-ci sont déjà des rémunérations divines, tout cc que nous savons de son rôle préparatoire Invite à penser que les principes qu’il pose à cet égard régneront également dans la sphère supérieure des intérêts éternels, aussitôt que les âmes seront capables d’en faire le principal dc leurs préoccu­ pations. Avec saint Paul. Gai., m, 21. Il reste bien vrai de dire que. pour fixer les rapports religieux du Créa­ teur cl dc la créature, la Loi n’est que le · pédagogue » cl non pas le maître définitif; mais encore est-il qu’à ce litre inférieur ses leçons ne seront point perdues, parce que Dieu même en était déjà l’auteur. Elles sc développent sur un double terrain : celui des doctrines el celui des résultats, qui correspond au double aspect, objectif et subjectif, sous lequel le mérite humain peut être envisagé. 1· Doctrine du judaïsme. — Quoique lu Bible tout entière ail pour trait distinctif d’être surtout une litté­ rature d’action sortie de la vie religieuse ct destinée à réagir sur elle, certains dc ses livres présentent un caractère plutôt didactique, sinon spéculatif, et reflètent davantage cc qu’on peut appeler le côté doctrinal du judaïsme. Les enseignements qu’ils ren­ ferment et les faits qu’ils rapportent contribuent égale­ ment à traduire un certain esprit que l’histoire y retrouve et qu’ils curent pour but d’inculquer à leurs premiers lecteurs. 1. Principes généraux dc ta révélation judaïque, — En réunissant les souvenirs que la Genèse a retenus dc la période patriarcale ct les données déjà plus explicites que les autres parties du Penlatcuque nous fournissent au sujet de la Loi, c’est-à-dire cc que la tradition juive a dc plus ancien et de plus fondamental, on voit se dessiner une philosophie religieuse où Dieu ct l’homme ont chacun leur rôle à jouer. X. — 19 579 MÉRITE, DOCTRINE DU JUDAÏSME a) Part de Pauvre humaine. — Si l’anthropologie n’est pas au premier pian du judaïsme, elle découle nettement de sa théodicée. En effet, une des notions les plus essentielles à la religion Israélite est, sans conteste, celle de la justice de Dieu. Voir Jugement, t. vm, col. 1734-1735. Cet attribut sc manifeste en cc que sa conduite envers les hommes ne procède pas du caprice ou de la faveur. Suivant des formules de date postérieure, mais qui répondent à la foi la plus primitive d’Israël ct sont régulatrices de tout son développement, Jahvé, loin de faire « acception de personnes », Dcut., x, 17, est un Dieu qui rend à chacun selon scs œuvres, I Reg., xxvi, 23. Ce qui veut évidemment dire que ccs œuvres, puisqu’il en tient compte, ont une valeur à scs yeux. En effet, le rapport logique des actes humains à leur sanction préside à la sentence qui suit la chute origi­ nelle. « Puisque tu as fait cela, dit Dieu au serpent, lu seras maudit entre tous les animaux. » De même pour Adam : « Puisque lu as écouté la voix de ta femme » ct mangé du fruit défendu, « le sol sera maudit à cause de toi ». Gen., in, 11 ct 17. Un peu plus loin, s’il est écrit que « Jahvé porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande », tandis qu’il détourna sa face des oblations de Caïn, ibid., iv, 5, la suite montre bien que c’est à cause des dispositions différentes des deux frères. Ainsi, plus tard, c’est parce que · la méchanceté des hommes était grande sur la terre » que Jahvé les veut détruire tous par le fléau du déluge ct, si « Noé trouva grâce aux yeux de Jahvé », c’est parce qu’il était « un homme juste ct intègre», en un mot parce qu’il « marchait avec Dieu ». vi, 5, 8-9. Noé lui-même ne sc conduit pas autrement lorsqu’il maudit Cham pour son irrévérence cl bénit Sem ainsi que Japhct pour le respect dont ils ont fait preuve envers lui. îx, 22-27. Qu’il s’agisse de récompense aussi bien que de châtiment, la Providence divine obéit à la même loi morale qui règle les rapports des hommes entre eux. Dans la suite, celte corrélation continue à sc vérifier en maints épisodes significatifs. Les Sodo­ mites sont frappés à cause de leurs crimes, xvm, 20. Ruben ct les autres fils de Jacob sc sentent punis pour avoir péché contre leur frère Joseph, xui, 21-22. Au contraire, il n’est pas jusqu’aux sages-femmes égyptiennes qui ne soient récompensées pour le bien qu’elles ont fait aux Hébreux en sauvant leurs garçoni Ià . 1,20-21. Si grand est le prix des justes devant Dieu que la considération de leurs bonnes œuvres peut retenir sa juste colère à l’égard des méchants. Cette loi de compensation s’affirme avec un admirable relief dans In scène touchante où Abrah un marchande auprès de Jahvé le salut de Sodomc. Gen., xvm, 23-32. S’il s’y fût trouvé cinquante, quarante-cinq, quarante, trente, vingt ou seulement dix justes, Jahvé eût épargné la ville coupable ■ à cause d’eux ». Cette puissance d’in­ tercession appartient surtout aux grands serviteurs de Dieu tels que Moïse, qui en fit l’épreuve lorsque le peuple fut tombé dans l’idolâtrie au pied de la mon­ tagne, Ex., xxxn, 11-14, 30-32, ci. xxxiv, 8-9, ou eut murmuré contre Jahvé dans le désert. Num., xxi, 7-8. Telle étant, si l’on peut dire, la condition naturelle des hommes devant Dieu, l’alliance vient leur conférer un litre nouveau. Abraham, qui était déjà l’élu de Jahvé, reçoit l’assurance d’un surcroît de bénédictions pour lui avoir consenti le sacrifice de son fils unique. «Toutes les nations de la terre seront bénies en la pos­ térité, parce que lu as obéi à ma voix. » Gen., xxii, 18. L’alliance avec Israël prend de même la forme d’un contrat bilatéral, Ex., xxiv, 3-8, dont la portée avait été précédemment exposée en ccs termes : « Voici, 580 l'envole un ange devant toi... Tiens-toi sur tes gardes devant lui ct écoute sa voix... Si tu écoules sa voix et si tu fais cc que je le dirai, je serai l’ennemi de tes ennemis ct l’adversaire de tes adversaires. » Ex., xxm, 20-22. Cc qui sous-entend comme contre-partie que le peuple sera châtié s’il devient Infidèle. En un mol, l’adoption divine étant posée, c’est désormais la conduite du peuple qui doit déterminer la conduite de Dieu. A cet engagement initial sc réfèrent tous les commentaires postérieurs qui remplissent le Deuté­ ronome. Voir, par exemple, v, 28-33; vi, 10-25; xi, 13-17, 26-28; xxvin, 1-65; xxix, 19-xxx, 7, 15-18. Il ne s’agit là que de promesses collectives. Mais de la prospérité ou des épreuves qui atteignent la nation scs membres sont évidemment appelés à ressentir le contre-coup. On rencontre d'ailleurs l’affirmation du même rapport à propos de préceptes individuels. « Honore ton père et la mère, prononce le Décalogue, Ex., xx, 12, cf. Dcut., v, 16, afin que tes jours se prolongent dans le pays. » Cc qui importe, quel que soit le cas, c'est que les œuvres de l'homme y soient données comme la cause déterminante de la direction que doit prendre la Providence de Dieu ct deviennent la mesure de ses effets. b) Part de la grâce divine. — Il s’en faut néanmoins que cette part de l'homme, sur laquelle il fallait tout d'abord insister, soit la principale, ni moins encore la seule. Les théologiens protestants s'évertuent à disqua­ lifier, au nom de la révélation biblique, certaine < théorie mercenaire consistant à établir une parité de rapports entre la prestation humaine ct la rémuné­ ration divine ». A. Grétillat, op. cit., t. iv, p. 408. Conception simplifiée pour les besoins de la cause, contre laquelle ils dressent ensuite à plaisir tout ce que l’Écriture enseigne du souverain domaine de Dieu sur l'homme, de la libéralité ct de la transcendance de scs dons. Il n'est pas douteux que ccs vérités n'appar­ tiennent aux couches les plus profondes de la foi juive; mais seul l’esprit de controverse les peut mettre en opposition avec la doctrine du mérite, dont elles ne font, en réalité, que préciser les conditions. Une méthode objective consiste, au contraire, à constater la coexistence de ccs deux courants. Cc qui oblige à y voir les deux aspects complémentaires d'une seule ct même révélation. A cc titre, il est intéressant de saisir une première affirmation de la grâce divine, pour incomplète qu'elle puisse être encore, dès cette période primitive, où le rôle des œuvres humaines est si fermement indiqué. Pour cc qui concerne l'humanité patriarcale avant Abraham, phase qu'on peut pratiquement faire coïncider avec ce que la théologie postérieure devait désigner sous le nom de « loi de nature », il n'y a pas d’indication précise sur cc point. Une suggestion générale est pourtant déjà fournie par le récit de la création. Du moment que l’homme tient de Dieu toutes les puissances de son corps cl de son Ame, n'est-il pas logique de rapporter, en dernière analyse, à la même source tous les biens qui peuvent en décou­ ler? En revanche, l’idée de grâce se fait absolument nette, dans le cadre propre à l’Anclen Testament qu’il ne faut jamais perdre de vue, aussitôt que surviennent les promesses spéciales au peuple de Dieu. Toutes sont initialement suspendues à l'élection gratuite d’Abraham, Gen. xiii, 1-3; cf. xiii, 14-17; xv, 4-6; xvn, 3-10, qui est ensuite renouvelée ct précisée en la personne de Jacob, ibid., xxv, 23. Plus tard, un nouvel élément de libéralité apparaît avec la déli­ vrance du joug égyptien. Ex., xv, 13; cf. Dcut,, mi, 7-8; vm, 11-16. D’une manière plus générale, Jahvé peut dire, pour affirmer scs libres cl incontestables 581 MÉRITE, DOCTRINE DU JUDAÏSME Initiatives : « Je fais grâce ù qui Je fais grâce ct miséricorde â qui je fais miséricorde. · Ex., xxxm, 19. Parole que devait reprendre saint Pau!, Boni., ix, 15, et qui suffirait Λ faire voir combien est profonde, sous leurs Indéniables différences, la continuité reli­ gieuse entre les deux Testaments. A cette grâce radicale, de laquelle dépendent tous les mérites de la race élue, s’ajoute le fait accidentel de scs perpétuelles Infidélités. Car, dès le Sinaf, Israël sc montre · un peuple au cou raide », Ex., xxxn, 9, cf. xxxm, 3 ct xxxiv, 9, qui irrite par scs révoltes le Dieu qu’il devait servir. Aussi reçoit-il cet avertissement : · Ne dis pas en ton cœur : c’est à cause de ma justice que Jahvé me fait entrer en possession de cc pays. » Dcut., ix, 4; cf. vin, 17. La seule cause positive ici relevée pour expliquer l’entrée du peuple dans la terre promise relève de la justice commutative, savoir la méchanceté des Chananéens; mais on voit ailleurs que la gloire de Dieu lui-même y est intéressée. < Pourquoi, prie Moïse, les Égyptiens diraient-ils : C'est pour leur malheur qu'il les a fait sortir? » Ex., xxxn, 12. · Considère que cette nation est ton peuple. » Ex., xxxm, 13; cf. Num., xiv, 13-17. A quoi sc joint la fidélité qu’il doit à scs promesses cl le souvenir des ancêtres : « Souvienstoi d’Abraham, d'Isaac et de Jacob, tes serviteurs, auxquels tu as dit en jurant par loi-même : Je multi­ plierai votre postérité comme les étoiles du ciel. · Ibid., xxxn, 13. La mention des pères, qui est un hommage à leurs mérites, ne fait que mieux souligner le démérite des fils. Ainsi le sentiment ému des miséricordes divines doit toujours tempérer, en Israel, la confiance qu'il peut ct doit avoir en scs œuvres. Pour réels qu’ils soient, scs mérites ne sont ct ne peuvent jamais être indépendants de Dieu, qui lui a donné ct lui maintient le moyen de les acquérir. Toute la vie religieuse du peuple juif sc développe dans la suite sur la base de cette double conviction. 2. Application au peuple. — Comme toujours dans l’Anclen Testament, c'est aux destinées collectives du peuple que ccs prémisses fondamentales de sa foi vont tout d'abord s'appliquer. a) Livres historiques. — Bien n'est plus connu que la philosophie dans laquelle les écrivains sacrés enca­ drent tour à tour les événements de leur histoire natio­ nale. Chaque fois que le peuple devient infidèle à son Dieu, il est invariablement puni; mais il retrouve la miséricorde de Jahvé aussitôt qu’il sc retourne vers lui. Dans cette perspective, la corrélation est absolue ct va, pour ainsi dire, de plain-pied entre la faute et le châtiment. · Il s’éleva une autre génération qui ne connaissait point Jahvé, ni cc qu'il avait fait en faveur d’Israël. Les enfants d’Israël firent alors cc qui déplaît à Jahvé cl Ils servirent les Baals... La colère de Jahvé j'cnllarnma contre Israël. 11 les livra aux mains des pillards qui les pillèrent... Partout où Ils allaient, la main de Jahvé était sur eux pour leur faire du mal comme 11 l’avait dit. > Jud., n, 10-15. Le morcellement du style hébraïque ne doit pas Induire en erreur : entre les deux phénomènes II n'y a pas seulement succession, mais lien intime. < Puisque celte nation, déclare Jahvé, a transgressé mon alliance..., je ne chasserai plus devant eux aucun ennemi. · Ibid., 20. El plus loin, m, 12 : « Les enfants d’Israël lirent encore ce qui déplaît Λ Jahvé, ct Jahvé fortifia Églon, roi de Moab, contre Israël, parce qu’ils avaient fait ce qui déplaît à Jahvé. » C’est dire que la conduite sévère de Jahvé est provo­ quée pa les fautes des Israélites ct suppose un démé­ rite de leur part. Inversement la délivrance est toujours présentée 582 comme une libre initiative de la bonté divine. Le mérite n’a pas à Intervenir ici, cl pour cause. Mais il n'est pas exclu pour autant d'une manière totale. Car Jahvé attend tout au moins les gémissements de son peuple pour lui venir en aide.Voir »ud.,n, 18; ni, 15; îv, 3; vi, 6-8; x, 10, 15-16. On ne peut demander autre chose à des coupables que cc geste de détresse, qui signifie déjà un commencement de conver­ sion; mais ils ne sont pas dispensés de ce minimum. N'est-ce pas laisser entendre que celte contrition, si imparfaite soit-elle, n’est pas dénuée de toute valeur? Les livres historiques postérieurs se développent sur un rythme sensiblement identique et autorisent les mêmes conclusions. b) Livres prophétiques. — Avec les prophètes nous rencontrons un enseignement déjà plus explicite, dont l'avenir messianique forme l'objet central. Il est à peine besoin de rappeler avec quels accents de tendresse ils s'accordent à célébrer les grâces de Dieu sur Israël, qui leur servent de point de départ tout à la fois pour lui montrer son ingratitude ct l'exciter à la confiance. Dans le passé, c'est l’élection du peuple, qui résulte uniquement d'un choix béné­ vole, complétée par le grand miracle de l’exode. Os., xi, 1; Jér., xi, 4, et, plus expressément, Mal., i, 2-3, qui sc retrouve chez saint Paul. Bom., ix, 13. Bienveillance initiale suivie d’une protection amou­ reuse qui suggère les comparaisons les plus délicates : Israël est pour Jahvé comme une fiancée, Os., i, 10; n, 24 = Rom., ix, 25-26; Ez., xvr, 3-14; comme une vigne, Is., v, 2-4, ou un troupeau, Ez., xxxrv, 6, qui furent l'objet des soins les plus attentifs. Cette Providence qui veilla sur les origines d'Israël sc continue à l’égard de ses destinées présentes. Malgré scs crimes, Jahvé veut encore en laisser subsister tout au moins un « petit reste ». Is.,i, 9; vi, 13; x, 20-22; xxvin, 5. A ces « réchappés d’Israël » sont promises les plus larges bénédictions. Is., iv, 2-6; ix, 1-6; xiv, 1-4; er., xxni, 2-8; xxiv, 4-7. Il est bien clair, d'après toutes ces prémisses réunies, qu*Israël ne saurait revendiquer aucun droit et que tous les biens qu'il est appelé à recevoir sont, en définitive, autant de faveurs gratuites de Jahvé. Néanmoins la loi générale subsiste qu’il y a un rapport constant entre la conduite de Dieu et celle de son peuple. Elle est fort bien exprimée dans le discours que le prophète Azarias tient au roi Asa : • Jahvé est avec vous quand vous êtes avec lui...; mais, si vous l'abandonnez, il vous abandonnera. > D’où suit cette conclusion pratique : · Vous donc fortifiez-vous ct ne laissez pas vos mains s'affaiblir; car il y aura un salaire pour vos œuvres. » II Par., xv, 2-7; cf. Is., xl, 10; Jcr., xxxi, 16. Aussi bien est-ce un lieu commun, chez les prophè­ tes, que de présenter les malheurs d'Israël comme la punition de ses péchés. Am., ni, 1-2, 13-15: iv, 4-12; Os., iv, 1-10; Is., i, 21-26; v, 18-25; Jcr., v, 23-29; vu, 16-20. Réciproquement sa délivrance est subor­ donnée â sa conversion. D'où non seulement les appels réitérés à la pénitence que font entendre tour à tour les hommes de Dieu, par exemple, Is., i, 16-18 ct Joel, n» 12-17 — ce qui déjà permet de supposer que cet acte ne saurait être inutile — mais ces engage­ ments exprès où le retour à Jahvé est une condition assurée de succès. · Si cette nation sur laquelle j'ai parlé revient de sa méchanceté, je me repens du mal que j'avais pensé lui faire », dit Jahvé dans Jer., xvm, 8. Cf., ni, 22; iv, 1-2; Is., lv, 7. Les païens eux-mêmes, quand ils sont ainsi disposés, bénéficient du pardon divin, comme en témoigne l’apostolat classique de Jonas à Ninive, ni, 1-10. A n'en pas douter, le droit à la récompense est moins strict que le droit au châti­ ment; mais celui-là n'est pas non plus négligé 583 MÉRITE, DOCTRINE DU JUDAÏSME 584 à laquelle en reste soumise la permanence. Ibid., 25. Deux formules symétriques expriment cc double aspect de la providence de Jahvé sur son peuple. ! De cette condition In réponse de Jahvé, ibid., ix, 3-9, fournit un commentaire explicite, qui se résu­ Plus sensible Λ l’initiative divine, Jérémie priait en ccs merait assez bien dans la formule populaire · donnanttermes : « Fais-nous revenir vers toi, ô Jahvé, ct nous donnant ». reviendrons. » Lam., v, 21. Zacharie, au contraire, Est-il besoin de dire que cette loi, sur laquelle les insiste sur le rôle de l’homme, !, 3, ct lui reconnaît écrivains sacrés reviennent avec tant d’insistance â même la priorité : « Revenez ù moi, dit Jahvé des cause du rôle théocratiquc dévolu aux rois d’Israël, armées, ct je reviendrai à vous. * Il sulïit de se souvenir ne saurait leur être personnelle? Aussi bien qu’aux que le concile de Trente devait un jour reprendre chefs elle convient au peuple tout entier ct donc aux et rapprocher, au sujet de la justification, ces deux individus qui le composent. Le même texte suggère, aphorismes complémentaires, sess. vi, c. v, Denzingeren termes déjà très nets, celte généralisation Indé­ Bannwart, n. 797, pour s’assurer qu’on ne fait pas finie. · Juge tes serviteurs, dit Salomon, ibid., vm, 32; fausse route en allant chercher une première esquisse condamne le coupable ct fais retomber sa conduite de la doctrine du mérite dans les vues directrices, sur sa tête ; rends justice à l’innocent et lrailc-lc selon d'après lesquelles les prophètes expliquaient la con­ son innocence. ■ Dans une sphère plus modeste, mais, duite de Jahvé à l’égard d’Israël. en somme, du même ordre, Noémi disait également 3. Application aux iiïdividus. — Bien que la pensée à scs belles-filles, Ruth, i, 8 : « Que Jahvé use de religieuse d’Israël se soit toujours attachée de préfé­ bonté envers vous, comme vous l’avez fait envers rence au sort de la collectivité, le point de vue indi­ ceux qui sont morts ct envers moi. » viduel n'est pourtant pas entièrement exclu de son Λ propos des souverains, on aperçoit donc une horizon. Déjà la seule logique obligerait à dire que les règle générale du gouvernement providentiel. Si les destinées de la nation commandent nécessairement hommes doivent à un don de Dieu cc qu’ils sont icicelles de ses membres, ct surtout que ses obligations bas, il dépend de chacun d'y persévérer ou d’en déchoir ne sauraient être remplies que par eux. Cette conclu­ par leur conduite personnelle ct, de toutes façons, sion est tellement obvie que, chacun à sa façon, histo­ leurs œuvres ne se perdent pas. riens et prophètes commencent à la tirer. b) Livres prophétiques. — Parce qu'ils étalent essen­ a) Livres historiques. — En raison de leur but, les tiellement des prédicateurs, les prophètes devaient livres historiques n'avalent pas à donner des leçons avoir plus que personne l'occasion de rappeler aux de morale individuelle : il leur suffisait de celles qui particuliers leurs devoirs en vue du royaume qu'ils ressortent spontanément des faits. Cependant leurs avaient mission d'annoncer. écrits les mettaient au moins en contact avec la per­ Autant ils sont ardents à raviver dans le peuple la sonnalité des rois ct chefs du peuple, auxquels ils foi aux espérances messianiques, autant ils sont appliquent tout naturellement la loi fondamentale fermes pour les subordonner à des conditions morales. de la nation. La conversion du cœur ct la pénitence qu'ils réclament A la base de leur élévation, se trouve une élection de la nation entière ne sauraient avoir de sens que toute gratuite de Dieu, comme on le voit pour Saûl s'il incombe aux individus de les réaliser. C’est donc d'abord, I Rcg., ix. 15-20, ct ensuite pour David, chacun des Israélites qui doit tout à la fuis, avec ibid., xv!, 1-12. Cf. II Rcg., vn, 8. Si, plus tard, Saûl Zacharie, i, 3, éprouver l’obligation de se convertir est réprouvé, c'est uniquement pour scs fautes : « Je et, avec Jérémie, Lam., v, 21, prier Dieu qu’il le me repens d’avoir établi Saûl pour roi, prononce convertisse. Par réaction contre l’abus trop réel du Jahvé, ibid., xv, 11 ; car il se détourne de moi ct il n'ob­ sentiment de la solidarité dans le peuple, il est notoire, serve point mes paroles. » De même sont rigoureu­ voir Jugement, t. vm, col. 1742, que les prophètes sement punis les crimes de David, II Rcg., xn, 14; insistent volontiers sur le sens des responsabilités indi­ xxiv, 10-15; I Par., xxi, 7-11, puis de Salomon, viduelles. Voir Jcr., xxxi, 29-30, ct surtout Ézéchicl, III Reg., xi, 9, et de leurs divers successeurs. xvm, 4 sq., qui conclut son exhortation par ccs mots, Les bienfaits divins à leur endroit comportent une ibid., 30 : « Je vous jugerai chacun selon scs voies. » première part de grâce, savoir la volonté d’affermir Cf. ix, 10; Jcr., xvn, 10; xxv, 14; xxxn, 19. â jamais la race de David. II Rcg., vn, 12-29. Mais En conséquence, le salut messianique n’est pas on peut déjà supposer qu'à cette promesse bénévole applicable à tous automatiquement, mais à ceux-là la fidélité du saint roi au service de Jahvé n’est pas seulement qui en seront trouvés dignes. « Slon sera étrangère. Aussi rappelle-t-il lui-même à son fils sauvée par la droiture ct ceux qui s'y convertiront Salomon que sa bonne conduite sera la condition seront sauvés par la justice. Mais la ruine atteindra nécessaire et suffisante des bénédictions de Dieu sur tous les rebelles ct les pécheurs, ct ceux qui aban­ son règne. III Rcg.. n, 3-4. La même promesse est donnent Jahvé périront, · Isaïe, i, 27-28. C'est pour­ faite à Jéroboam, ibid., xi, 38, accompagnée de sem­ quoi le prophète, tout en s'adressant au peuple en blables menaces en cas d’infidélité. Ibid., xm, 21-22; général, y distingue diverses catégories. 11 s’élève en xiv, 8-10, 16. Toute l'histoire postérieure de la royauté justicier contre les pécheurs de tout rang pour leur se déroule d’après cc schéma. Jusqu’en cette économie que semble dominer une annoncer les châtiments implacables de Jahvé. Voir v, 8-9; ix, 7-10; x, 1-4; xxvm, 14-22. Aux justes, au loi de stricte rétribution, la grâce de Dieu ne cesse pourtant pas de s’alïirmer. Salomon eût déjà mérité contraire, il promet < la rétribution de Dieu ». xxxv, par ses idolâtries le sort de Saûl : si Jahvé lui épargne 4. Cf. xxm, 2 I ; xxx. 18. celte complète réprobation et se contente de lui Si le point de vue national semble dominer davan­ tage dans Jérémie, c’est qu’il ne voit pas à faire annoncer la division de son royaume, c’est, dit-il, · à cause de David mon serviteur ». III Reg., xi, 12-13, beaucoup de différence parmi les membres du peuple. Tous seront châtiés, parce que tous lui paraissent 32, 36. Providence paradoxale au regard de la Justice, mais qui rappelle, d’une part, que la miséricorde ne coupables, vi, 10-15. « Parcourez les rues de Jérusa­ perd jamais ses droits et, de l’autre. Invite ceux qui lem, fait-il dire à Jahvé, v, 1, par réminiscence évi­ en bénéficient à une salutaire humilité. dente de la prière d'Abraham pour Sodnmc; regardez, Ces divers sentiments sont comme synthétisés dans informez-vous, cherchez dans les places s’il s'y trouve la prière que Salomon adresse à Jahvé au moment de un homme, s'il y en a un qui pratique la justice, qui la dédicace du temple. On y trouve rappelée, avec s'attache à la vérité, et je pardonne à Jérusalem. » l’élection de David, III Reg., vm, 15-16, la condition Cependant Jahvé distinguera entre les captifs de 585 MÉRITE, RÉSULTATS PRATIQUES DU .JUDAÏSME Babylone, xxiv, 1-5, comme le voyant distingue entre les figues bonnes ct mauvaises d'un même panier. Avec Ézéchlel, le discernement «tes individus s'af­ firme en pleine lumière. Quoique Jahvé soit profon­ dément Irrité contre tout le peuple, v, 5-17 ct vn, 2-1, il remarque dans Jérusalem < ceux qui soupirent et qui gémissent à cause de toutes les abominations qui s’y commettent · : ceux-là reçoivent une marque spéciale sur le front, qui leur vaudra d'être épargnés, ix, i-G. Ainsi, quand viendra l’heure de la délivrance, il se fera un triage parmi les exilés, xx, 38 : la partie fidèle retrouvera les bienfaits de l’alliance, tandis que, pour les autres, Jahvé fera « retomber leurs œuvres sur leur tête ». xi, 21. En somme, devant la grande grâce du salut mes­ sianique tout comme dans le cours ordinaire de la Providence, la moralité humaine compte aux yeux de Dieu. Qu’il s'agisse du peuple ou des individus, ils doivent s’attendre â la juste punition de leurs fautes cl ne peuvent escompter la possession des biens que la bonté divine leur réserve que s’ils ont soin de les conquérir au prix de leurs efforts. Sans doute ne serait-il pas de tout point exact de dire que les rap­ ports de Dieu avec les hommes se règlent suivant une loi de justice; car la miséricorde y intervient de toutes parts, en cc double sens que le châtiment est au-des­ sous de la culpabilité et plus encore la récompense audessus des bonnes œuvres. Mais il reste que Dieu est essentiellement donné comme un rémunérateur cl que son altitude, si l’on peut ainsi dire, est fonction de celle qu’Israël prend à l’endroit de scs volonté’. Cc rôle des actions humaines n'cst-il pas l'affirmation pra­ tique de leur valeur, c'est-à-dire, en d'autres termes, du mérite qui revient à leur agent? Vainement opposerait-on que cette Providence divine se déroule principalement dans l’ordre tem­ porel. Peu importe Ici l’objet : cc qu’il faut retenir, c’est la loi posée à cc propos. Si l’application en est encore restreinte, cette limite lient uniquement à l’insuf­ fisance du développement religieux dans l’ancienne Loi; mais le fondement moral sur lequel elle repose permet de s'attendre à cc qu’elle trouve tout autant sa place dans l’ordre plus élevé des biens spirituels, dès «pic la phase des ombres disparaîtra devant celle des réalités. 2· Résultats pratiques du judaïsme. — En attendant, celle économie imparfaite devait régner pendant de longs siècles sur le peuple de Dieu. Divers indices permettent tout au moins d’entrevoir quelle sorte de fruits elle y produisait. 1. Littérature canonique. 11 n’est pas de docu­ ments plus précieux â cet égard que ccs livres du canon qui tendaient à organiser la vie religieuse d’Israël ou qui sont l’expression vécue de son développement. L’âme juive y apparaît avec une complexité où se révèle l'action des divers courants qui alimentaient sa fol. a) Culte juif. — Dans toutes les religions, la litur­ gie est une des formes et une des sources les plus Importantes de la piété. Le "cérémonial juif était particulièrement riche à cet égard. Il est, par malheur, difficile de savoir avec exactitude quelle impression pouvait résulter de ces rites sur les âmes, cl il est pro­ bable a priori que chacune en prenait à la mesure de ses dispositions spirituelles. Aussi Importe-t-il de se mettre en garde contre les schématismes contradic­ toires (pii apportent Ici des systèmes tout faits. Tout cc qu’on peut entreprendre avec quelque vraisem­ blance, c’est d’analyser l’esprit général «pii anime cc rituel ct qu’il tendait sans nul doute â communiquer. Puisque l’alliance du peuple avec Jahvé avait pris le caractère d’un contrat, il était dans la logique de celle Idée qu'une sorte de cahier des charges vint 586 déterminer, dans le détail, sous forme de clauses réglementaires, les obligations d’Israël envers son Seigneur. La Loi n'a pas d'autre but. Établie sur la ferme notion du Dieu unique ct transcendant, elle entourait cette fol monothéiste d'un réseau d’obser­ vances aussi abondantes que rigoureuses. Certains actes étaient commandés : circoncision, offrandes, sacrifices ct fêtes annuelles. D’autres étaient inter­ dits, parmi lesquels, â côté de fautes morales, figu­ rait un certain nombre de souillures purement maté­ rielles. Pour les unes cl les autres, une procédure d’expiation était prévue. Le tout étant ordonné par Jahvé lui-même cl donc le moyen assuré de lui plaire. Or la Loi, qui plongeait scs racines dans la plus ancienne tradition religieuse d’Israël, prenait une place croissante dans sa conduite et ses sentiments à mesure qu’il était moins infidèle à Jahvé. Après l'exil surtout, quand elle eut été l'objet d'une promulgation solennelle en vue de renouveler l'antique alliance, II Esd., vm-x, elle devint une règle de plus en plus respectée et obéie. Il est certain que» par sa nature même, la Loi était un code de pratiques extérieures plutôt qu'une « intro­ duction à la sic dévote ». La tentation pouvait aisé­ ment venir aux Israélites de s’arrêter â la lettre de ses prescriptions cl de se croire agréables à Dieu par le seul fait de les avoir matériellement observées. Ce formalisme, qui s’épanouit chez les pharisiens de l’Évangilc, dut exister de bonne heure. Dans Isaïe. XXIX, 13, Jahvé se plaint que le peuple l'honorc seu­ lement · de la bouche cl des lèvres ». Quand il s’agis­ sait de pénitence, beaucoup se content alant de déchi­ rer leurs vêtements, alors que c'est le cœur qu’il eût fallu déchirer. Joël, n. 13. Et si Jahvé peut s’écrier. Is., i, Il : < Qu'ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices? », c’est évidemment que beaucoup se per­ suadaient l’avoir par là suffisamment honoré. Aussi cette dernière période du judaïsme, où s’af­ fermit le règne de la Loi et qui coïncide avec le tarissement de l’inspiration prophétique, est-elle appe­ lée par les historiens « la nuit du légalisme ». Voir Judaïsme, t. vin, col. 1G36-1638. Les théologiens protestants y trouvent le type de l'altération la plus grave et la plus grossière du principe religieux, celle qui consiste « à placer la condition de la justification dans l’œuvre extérieure issue de la force naturelle donnée une fois à l’homme par le créateur et réputée comme^tcllc méritoire devant Dieu ». A. Grêtillat, op. cit.9 l. iv, p. 370. Cependant on ne perdra pas de vue que le forma­ lisme populaire est condamné par les auteurs mêmes qui en signalent l’existence : cc qui veut dire que la conscience religieuse d'Israël α toujours été prémunie contre son invasion ou invitée à se guérir de scs atteintes. Au surplus, il est injuste de ne voir dans un système que ses défauts. Saint Paul a dénoncé l’im­ puissance religieuse de la Loi et la confiance en leur propre justice qu'elle développait chez ses fidèles. Celte polémique ne saurait passer pour une vue his­ torique de tout point complète, et l’abus trop réel qu’un certain nombre de Juifs faisaient de la Loi ne doit pas empêcher de reconnaître que d’autres ont pu en faire un bon usage. Pour bien des âmes, la Loi a dû signifier la volonté de Dieu cl ses pratiques éveiller des sentiments de véritable religion. Le symbolisme des sacrifices était assez obvie pour donner ou traduire le sens du péché ct susciter le repentir qui en obtient refïaccmenl. Il n’est pas jusqu’à leur répétition même, Hebr., X. 1-2. cf. vu. 27 et ix. 25, qui ne pût faire naître au cœur une impression d’insuffisance cl, par conséquent, d’humilité. Si ces hautes leçons ne furent pas entendues par la masse, pourquoi voudrait-on qu’elles soient restées inaccessibles a tous? 587 MÉRITE. RÉSULTATS PRATIQUES DU JUDAÏSME Ainsi, rien qu’à regarder la Loi ct les observances cultuelles qu’elle impose, on pourrait déjà soup­ çonner que la vie religieuse d’Israël ne fut pas aussi exclusivement vouée au pliarisaTsme qu’on sc plaît parfois à l’imaginer au profit dc certaines thèses, il reste d'ailleurs que d’autres sources venaient compléter celle-là, ct, au besoin, cn suppléer le déficit. b) Morale juive — A côté du Lévitique, il ne faut pas oublier, cn effet, que la Loi offrait le Décalogue cl que les prophètes furent des moralistes intrépides, qui mirent toute leur énergie à censurer les vices du peuple ct à ranimer cn lui la conscience dc scs devoirs. • Lavez-vous, purifiez-vous, s’écrie Jahvé; ôtez dc .devant mes yeux la méchanceté dc vos actions; cessez dc faire le mal. apprenez à faire le bien. » Cela fait, • venez cl plaidons... Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige. » Is., î, 16-18. Une corrélation est bien établie, à n’en pas douter, entre les œuvres des enfants d’Israël ct les bénédictions dc Dieu; mais cc sont des œuvres d’ordre éminemment moral qui leur sont demandées. Celte éthique, partout sous-jacente à la religion juive, fait l’objet spécial des livres sapientiaux. Non pas qu’ils s’occupent précisément dc dresser un cata­ logue précis d’obligations pratiques, mais plutôt dc réunir des conseils cl des maximes propres â diriger ou stimuler l’action Individuelle. Par où ils ne repré­ sentent que mieux l’inspiration morale du judaïsme. Malgré son pessimisme, qui le porte à souligner la vanité de l’effort humain, ct cet implacable réalisme qui le fait insister de préférence sur les anomalies que révèle cn apparence la marche du monde, l’Eccléslaslc n’oublie pourtant pas que · Dieu jugera le juste ct le méchant; car il y a un temps pour toute chose ct pour toute œuvre ». in, 17. CL vm, 6. Aussi son dernier mot e>t-il pour dire, xî, 16-15 : · Crains Dieu ct observe scs commandements... Car Dieu amènera toute œuvre cn jugement, au sujet dc tout ce qui csl caché, soit bien, soit mal. > Dans les Proverbes, le principe de la justice divine s'affirme dc la manière la plus ferme : « Les yeux dc Jahvé sont en tout lieu, observant les méchants ct les bons · xv, 3. Cf. xxiv, 12 : * Ne rendra-t-il pas à chacun scion scs œuvres? » Cette Providence juslidêrc s’applique aux collectivités : · La justice élève une nation, mais le péché est la honte des peuples. » X!v, 31. Cf. xv!, 12. Plus encore s’exerce-t-elle sur les individus. « La crainte de Jahvé augmente les jours, mais les années des méchants sont abrégées. » En effet, « la voie dc Jahvé est un rempart pour l’inté­ grité. mais elle est une ruine pour ceux qui font le mal ». x, 27, 29. — Sur la base dc cette théodicée une morale s'élève, où la moralité des œuvres humaines s’achève cl sc fixe en dc justes rétributions. « L’homme bon fait du bien à son âme, mais l’homme cruel trouble sa propre chair. Le méchant fait un gain trompeur, mais celui qui sème la justice a un salaire véritable. Ainsi la justice conduit à la vie, mais celui qui pour­ suit le mal trouve la mort. Ceux qui ont le cœur pervers sont cn abomination devant Jahvé, mais ceux dont la vole est intègre lui sont agréables. Certes le méchant ne restera pas impuni, mais la race des justes sera sauvée. · xi, 17-21. Ci. m, 33; xn, 2-3; xm, 16. 21. Il est vrai que ces rétributions divines s’exer­ cent encore · sur la terre », xi, 31; mais cc qu’il faut Ici retenir, c’est que les œuvres ; Ps., cxxix, 3 : « Si tu gardais le souvenir des ini­ quités, ô Jahvé mon Seigneur, qui pourrait subsis­ ter? > Λ côté dc ces textes épisodiques, mais d’autant plus significatifs, cst-il besoin dc rappeler cette hymne au repentir qu’est le psaume Miserere? L’ensemble du peuple doit d’ailleurs s’inspirer des mêmes sentiments que les individus. Ps., i.xxvm, 8-11. En définitive, le psautier traduit tour à tour ct avec une égale énergie la confiance que l’homme de bien est autorisé à mettre cn ses bonnes œuvres devant la justice dc Dieu, ct l’humilité dont il ne peut se défendre au souvenir de scs péchés. L’une ou l’autre dc ces impressions domine suivant les circonstances; mais l’une ct l’autre y coexistent sans sc contrarier ni sc détruire. Par où l’on peut voir que l’attitude complexe du croyant juif n’était pas, à tout prendre, tellement différente de celle qui csl la nôtre encore aujourd’hui. Ce même dualisme sc constate cn d’autres passages, qu'on peut assimiler aux Psaumes pour leur carac­ tère dc témoignages psychologiques. L'apologic’dc sa propre Innocence se retrouve sur les lèvres de David, 11 Hcg., xxn, 21-17, de Jérémie, xv, 15-18, et, à plus forte raison, dc Job. Voir vi, 30; xm, 23; xxm, 3-5; xxxi, 1-35; cf. xxxm, 8-9. Néanmoins les contradic­ teurs du patriarche ne sont pas les seuls à rappeler que tout homme doit se sentir pécheur, iv, 17; xi, 4-6 : lui-même a des mots dc profonde humilité, ix, 2-3, 590 15. Jérémie confesse également les péchés du peuple, xiv, 7, cl trouve des accents qui font déjà penser à ceux dc saint Paul pour dire, ix, 23 24 : « Que le sage ne sc iflorifle pas de sa sagesse.,; mais que celui qui veut se glorifier se glorifie d'avoir dc l'intelligence et dc me connaître, dc savoir que je suis Jahvé. » « Cc n'est pas à cause dc notre Justice que nous te pré­ sentons nos supplications, dit à Dieu Daniel, ix, 18; c'est à cause dc tes grandes compassions. » Les dures leçons dc l’exil inspirent à Esdras de semblables sen­ timents, I Esdr., ix, 6-15, ainsi qu’aux autres rapa­ triés. Il Esdr., ix, 6-37. On voit que l'âme juive n'était pas à ce point absor­ bée par la recherche et la contemplation de ses mérites personnels qu'elle n’en sentit déjà l’insuff sance. La préoccupation des bonnes œuvres ct la juste estima­ tion dc leur prix allaient de pair chez elle avec la perception, au moins confuse et sporadique, de ce qu'elle devait à la grâce de Dieu. Des principes géné­ raux que fournissait la révélation Judaïque chacun tirait des applications proportionnées à son niveau spirituel. .Mais, au total, ici comme ailleurs, l’Évangilc aurait moins à d truire qu’à perfectionner. 2. Littérature rabbinique. — S’il fallait un confir­ matur aux conclusions qu’autorisent ces données de l’Écriturc, on le trouverait dans la théologie que les écoles rabbiniques allaient plus tard en tirer. Il est vrai que cette littérature est chronologiquement pos­ térieure à l’essor du christianisme; mais on ne sau­ rait douter qu'elle ne se réfère à des traditions plus anciennes. Or, à défaut d’une systématisation propre­ ment dite, on y rencontre d’assez nombreux aperçus où la doctrine du mérite est déjà touchée sous scs principaux aspects. Voir F. Weber, Jûdische Théologie, p. 277-306, ct, Ici même, Judaïsme, t. vin, col. 16271628. a) Rôle de la grâce. — Bien qu’elle n’y soit pas la plus apparente ni la plus développée, la part dc Dieu n'y est pas entièrement méconnue. Elle est une conclusion dc la souveraine indépen­ dance du Créateur à l’égard de son œuvre. < Dieu dit à .Moïse : Je ne dois rien à la créature; tout ce que l’homme fait est (le résultat d’un) commandement. C’est donc par grâce que Je lui donne. Non que Je doive quelque chose à n’importe quelle créature; c’est par grâce que je leur donne, car H est écrit, Ex., xxxm. 19: A qui je suis favorable, à celui-là Je suis favorable et de qui J'ai pitié, dc celui-là j’ai pitié. > Tanchuma, Eth., 3. Cf. Schemoth rabba, c. 45, où il est question d’un trésor d’où Dieu tire par pure grâce ce qu’il donne à ceux qui bénéficient dc sa miséricorde. Les plus grands et les plus saints des patriarches sont eux-mêmes soumis à cette loi. A propos de Gen., xxiv, 12. on lit dans Reresch. rabba, c. 60 : · Tous ont besoin de la grâce, même Abraham à cause duquel... la grâce se meut à travers le monde. Lui aussi, il avait besoin dc la grâce. » Il est vrai, selon la remarque de 1·'. Weber, op. cit., р. 301, que « de telles affirmations voisinent immédia­ tement avec la doctrine du salaire et qu’on n’en tire pas les conséquences (qu’elles comporteraient J. Dieu a plutôt, dans l’ensemble, ainsi réglé les choses que ses grâces dépendent des actions antérieures de l’homme. La voie ordinaire du salut est que chacun s’en rende digne par sa conduite : la grâce est la voie extraor­ dinaire. ■ Ainsi en est-il également pour le peuple. « Si vous n’avez aucune justice, je vous rachèterai à cause dc moi-même . prononce Jahvé, dans Schemoth rabba, с. 30. Cf. Ruth rabba, i, 6 ; « Si Israël en est digne, Dieu procède à son salut; mais, même s’il n’en est pas digne. Dieu le sauve à cause dc son grand nom. » Pour imparfaite qu'en soit la notion ct réduite l’importance, il n’en reste pas moins significatif que, 591 MÉRITE, RÉSULTATS PRATIQUES 1)1 môme dans la conception rabbinique, la grâce divine ait sa part. b) Rôle du mérite individuel. — Il n’est pas douteux cependant que la prépondérance ne soit Ici franche­ ment accordée au mérite de l’homme A chaque précepte divin correspond une rémunéra­ tion déterminée; pour chaque bonne action Dieu a un trésor spécial. Schemdh rabba, c. 15. C’est pour­ quoi la Thora contient plusieurs prescriptions, pour qu’Israd puisse multiplier scs droits â la récompense. Maccoth, 23 b. Si le salaire de chaque commandement n’est pas connu, c’est pour que l’homme ne sc jette pas sur ceux qui en comportent un plus élevé. Debarim rabba. c. 6. Ce qui d’ailleurs entraîne comme conséquence, note très justement F. Weber, op. cit., p. 302, que < la pensée de la récompense ne soit pas l’unique règle dc la conduite humaine ». En tout cas, ibid., p. 303, « l’accomplissement du devoir a le carac­ tère d’un don fait â Dieu et la récompense est une rétribution de Dieu ». Toutes les œuvres de la Loi donnent Heu à un mérite, mais dans la mesure des charges qu’elles imposent. Les plus faciles auront une récompense : a /ortiori celles qui réclament des sacrifices ou font courir des dangers. Tanchuma, Bo 11. De toutes la plus importante est l’observation du sabbat : elle remplace la dime pour les Juifs de la Diaspora. · Si quelqu’un consacre quelque chose au sabbat, le sab­ bat ne manquera pas dc le lui payer. » Schabboth, 119 a. L’aumône a une valeur toute particulière, parce qu’elle est une œuvre surérogatoire. Voir sur ce dernier point W. Bousset, Die Religion des Juden· turns, p. 395. Le mérite s’applique d’abord à la destinée indivi­ duelle. A celui qui les accomplit avec fidélité les bonnes œuvres assurent, bien entendu, les bénédic­ tions de la vie présente, mais aussi dc la vie future. La théologie rabbinique distingue entre le capital ct les revenus : « Celui-là est réservé pour le monde à venir, tandis que dc ceux-ci on profite dès mainte­ nant. » F. Weber, op. cit., p. 305. Et il est bien évi­ dent que dc ces deux formes dc rétribution la pre­ mière est la plus importante. « ici-bas celui qui observe les commandements ne sait pas quel salaire lui sera donné dc ce chef. Dans l’autre monde, quand il verra ce salaire, il en sera étonné; car le monde entier ne le peut comprendre. » Schemoth rabba, c. 30. Mais là ne se borne pas le rôle du mérite : Dieu en a fait un des ressorts de sa Providence, dc telle façon que ses actes les plus solennels dans l’histoire du salut ont pour condition les bonnes œuvres des saints. < Une chose en entraîne une autre; c’est ainsi que la conduite de Dieu se règle d’après celle de l’homme. » Bammidbar rabba, c. 11. « Abraham avait une telle dignité devant Dieu que c’est en vue dc lui qu’il créa le monde. » Peslkta, 200 b. Mais le mérite dc Noé soulève des contestations : d’aucuns tiennent qu’il fut assez grand pour sauver le monde au moment du déluge, tandis que d’autres le trouvent insuffisant pour cela. Beresch. rabba, c. 29 30. Ainsi les événements de l’Exodc ont leur cause, au moins partielle, dans l’attachement dont témoignait le peuple pour la loi de Jahvé. Dc môme en sera-t-il pour la suprême rédemption qui l’attend à l’avenir. Voir F. Weber, p. 307-311 Un fait cependant procède dc la pure libéralité divine, tout comme la pluie et les astres du ciel : c’est le don de la Thora. Schemoth rabba, c. 11. Jusque-là c’est la grâce qui régnait cl Israël n’avait encore aucun mérite; c’est depuis lors seulement que sa conduite détermine celle dc Dieu à son endroit. Bammidbar rabba, c. 12. Ce qui veut dire que, jusqu’en cette théologie mercantile, où tout sc règle entre Dieu el JUDAÏSME 592 l’homme suivant la stricte procédure du doit et de l’avoir, un certain soupçon se fait jour qu’à la base de tous nos mérites il faut présupposer un libre engage· ment divin. c) Rôle dc la solidarité et réversibilité des mérites. — On n’aurait pas une idée complète du judaïsme rab­ binique si l’on n’ajoutait que la notion desolidarité, déjà constatée dans les plus anciennes couches dc la Bible, voir plus haut. col. 579, y avait pris un déve­ loppement considérable, en vue de remplacer ou de majorer, suivant les cas, les mérites individuels. Voir l . Weber, op. cit., p. 292-302. Celte idée s'applique d’abord et surtout aux mérites des anciens Pères. Jean-Baptiste devait gounnander, Matlh., ni, 9, ces Juifs qui se fiaient, pour échapper à la colère divine, sur ce qu’ils étaient des fill d’Abraham. Celte conviction populaire reflétait exac­ tement la doctrine des écoles. « Dc même que le sar­ ment est soutenu par le roseau, ainsi l’est Israël par le mérite dc la Thora, qui fut écrite au moyen d’un roseau. Et de même que le sarment s’appuie sur un tuteur de bois sec, tandis que lui-même est verdoyant, ainsi Israël s’appuie sur le mérite dc ses pères, bien qu'ils soient morts. » Wajjikra rabba, c. 36. Aussi la communauté peut-elle s’appliquer la parole de l’Écriture, Cant., i, 5 : Nigra sum sed formosa. « Je suis noire, dit-elle, par mes propres œuvres, mais belle par l'œuvre de mes pères. * Schemoth rabba, c. 23. Par ces « pères » il faut entendre éminemment Abraham, Isaac et Jacob. Élle ne fut exaucé sur le Carmel que lorsqu’il eut rappelé leurs noms. Schemoth rabba, c. 4 L Mais il faut également y ajouter tous les justes qui les ont suivis, depuis Moïse ct David jus­ qu’aux rabbins les plus récents que leur renom dc sain­ teté avait rendus particulièrement vénérables. Wajfl· kra rabba, c. 2. Tous ces mérites réunis forment un capital qui est pour Israël comme un bien de famille; c'est pourquoi les Juifs sont instamment mis en garde contre les alliances avec les races étrangères qui leur en feraient perdre le profit. A ce commun trésor chacun, du reste, est invité à joindre sa part de mérites supplémentaires. « Si quelqu'un veut recevoir une récompense pour scs moindres bonnes actions, son mal ne lui sera pas pardonné. C'est un criminel qui ne laisse rien à ses enfants... Si les premiers pères avaient reçu leur salaire en ce monde..., d'où viendrait le mérite dont béné­ ficient maintenant leurs héritiers? » Schemoth rabba, c. I L De ces tendances diverses, toujours complexes, souvent confuses, on conçoit que pussent résulter les états d’âme les plus dilïérents. Le Nouveau Testa­ ment nous porte à considérer surtout, dans le ju­ daïsme, scs abus ou ses défaillances. D'instinct on pense tout d’abord au pharisien classique, dont l’Évangile a tracé le portrait, Luc., xvm, 11-13, cf. Matth., xxm, 23-28, cl dont tout l'horizon sc borne au formalisme des pratiques extérieures. Saint Paul a popularisé le type du juif dévot, 11er dc sa race ct de sa fidélité à la Loi, qui attend de Dieu le salaire dc scs œuvres. Rom., n, 17; ιν, L II serait injuste cependant de ne regarder qu’à ces produits inférieurs d’un judaïsme rétréci ou dévié. On n'oubliera pas que le Christ a aussi rencontré sur son chemin de ces « bons Israélites > dans lesquels il n’y avait pas d’artifice, Joa., i, 17 ; de ces docteurs qui savaient ramener toute la Loi au double commandement qui prescrit l’amour dc Dieu par-dessus toutes choses ct du prochain comme soi-même, .Marc., xn, 28-31; de ces âmes droites et saines, comme celle du jeune homme riche, Matlh., xix, 16-22, qui n’avaient plus qu’à s’élever au suprême renoncement que comporte l’Évangile. Si trop de branches stériles déparent le vieux tronc 593 MÉRITE DE JÉSUS : PRINCIPE DU SALUT d'Israël, cf. Luc., xm, 6-9 cl Matlh., in, 10, pourquoi ne pas tenir compte de ers Heurs délicates qu’il suffit au maître do voir, Marc., x. 21, pour les aimer? Aux côtés mêmes du pharisien orgueilleux cl superficiel, n’csl-cc pas l’ancienne Loi qui fournit à Jésus le type du publicain pénitent? Malgré toul, l’Ancien Testament ne représente qu’une forme encore imparfaite dc la révélation. Son rôle fut surtout d’accentuer l’aspect éthique des rela­ tions de l’homme avec Dieu. De ce chef, bien que l’idée de grâce n’en soit pas complètement absente, la première place y est accordée Λ la notion des œuvres ct du mérite qui en est la conséquence. C’était là une vérité dc valeur éternelle, ct qui devait survivre, parce que liée à la notion même de l’ordre moral. Mais 11 y avait lieu dc mettre plus nettement à la base des d· stinées Individuelle-», cette élection ct cette miséricorde divines qu'lsrael n’appliquait guère qu’au sort de la collectivité. Il fallait surtout détacher les âmes des espérances terrestres pour tourner leurs aspirations ct leurs efforts vers les biens de l’au-delà. Cette spiritualisation de la foi ct dc la vie religieuses sera l’œuvre du Nouveau Testament. Mais, dans la poursuite de ces tins supérieures offertes à l’activité humaine par la révélation évangélique, les lois fonda­ mentales qu’avait posées l’Ancien Testament, sur la nécessité, la valeur el la récompense de nos bonnes œuvres, garderont leur place et développeront leur jeu. IL Enseignement de Jésus. - Par opposition aux ténèbres du judaïsme, l’Évangile, d’après la dogmatique protestante, serait l’avènement dc la pleine cl définitive lumière. Tandis que là dominait la Loi et le culte servile dc scs préceptes à fins inté­ ressées, ici rayonnerait dans toute sa pureté l’affir­ mation de la grâce, el d’une grâce tellement souve­ raine que l’homme n’aurait plus qu’à se l’approprier avec amour. Au lieu dc ce contraste absolu, les faits révèlent une véritable continuité. Il n’est pas douteux que l’Évangile ne mette au premier plan les libres initiatives de Dieu ct, par suite, ne réagisse d’autant contre les prétentions du pharisaïsme en tout ce qui concerne le salut. Mais l’œuvre divine appelle ici encore l’œuvre humaine, bien loin de s’affirmer à son détriment. De même que le judaïsme a tout au moins entrevu que Dieu est pour nous l’auteur de tous nos biens cl que l’âme religieuse doit sc sentir par rapport à lui dans un état dc perpétuelle dépendance, le Christ, en don­ nant à celte vérité son plein relief, ne manque pas dc la compléter en ajoutant tout ce que ces faveurs divines imposent d’obligations, tout ce qu’elles font naître d’espérances. El c’est ainsi qu’aux diverses phases de ce qui est éminemment une économie de grâce, on peut voir la considération de l’homme intervenir. 1· Principe du salut : Don de ΓPtmngile. - Il est notoire que la foi messianique sc résumait, pour les juifs pieux, dans l’attente du salut, quelle que pût être d'ailleurs la diversité de leurs conceptions à cet égard, cl que cette aspiration se nuançait d’une parti­ culière impatience à mesure qu’approchait la « pléni­ tude des temps ». A cet élan des âmes fidèles l’Évangile fut la réponse. Dès sa naissance, Jésus avait été salué comme « sau­ veur ».Luc., n, 11 el 30. Cette même conviction inspire ensuite tout son ministère public ct fonde la foi des premiers croyants. Saint Pierre prêchait devant le sanhédrin : « Il n’est pas sous le ciel d’autre nom (que celui dc Jésus) qui soit donné aux hommes pour être sauvés », Act., iv, 12, cl saint Paul devait bientôt écrire dc l’Évangile, Bom., i, 16, qu’il est une vertu de Dieu pour le salut de quiconque croit ». Bien n’est 594 donc plus important que dc voir dans quelles condi­ tions sc présente cette première et fondamentale manifestation du plan providentiel. L Don initial de Dieu. — Or c’est à Dieu qu’appar­ tient ici incontestablement l'initiative. • Dieu a tellement aimé le monde, lit-on. Joa., ni, 16, qu’il a donné son Fils unique » · Non que nous ayons aimé Dieu, commente l’Apôtre, I Joa., iv, 10 : c’est lui qui nous a aimés ct nous a envoyé son Fils. » CL ibid., 14. Pour saint Paul également, c’est < Dieu qui envoie son Fils dans la ressemblance d’une chair de péché ». Bom.. m, 3. Ce mystère est un de ceux qui relèvent uniquement de son bon plaisir et ne saurait avoir d’autre fin que « la louange de la gloire de la grâce dont 11 nous a gratifiés en son bien-aimé ». Eph.» I, 6. Sans présenter d’affirmations aussi dogmatiques, les Synoptiques, à n’en pas douter, suggèrent sous forme concrète la même Impression. Déjà pour les Juifs fidèles dont l’Évangile de l’enfance rapporte les sentiments, l’avènement du Messie, dont ils ont la joie dc saluer l’aurore, est un acte de la seule miséri­ corde divine. Luc., i, 51, 68, 72, 78. Jésus, lui aussi, sc donne comme un < envoyé », et sa mission vient au terme dc toutes les avances que Dieu n'a cessé jus­ que-là dc faire à son peuple. Matlh., xxi. 33-39; xxm, 34-37. En lui, c’est le Père qui révèle sa personne ct ses éternels secrets. Ibid., xi, 27; xm, 16-17. Non moins que l’origine de son message, le milieu auquel Jésus l'adresse de préférence en fait ressortir le caractère dc miséricordieuse bonté. Dès le début de son ministère, à la synagogue dc Nazareth. il s’ap­ plique les paroles prophétiques par lesquelles Isaïe, lxi. 1-2, décrivait l’époque messianique comme une année jubilaire, qui serait marquée par l’évangélisa­ tion des pauvres gens, la guérison des âmes meurtries, la délivrance des captifs, le soulagement des oppri­ més. Luc., iv, 17-21. Plus lard, il réserve son minis­ tère aux < brebis perdues de la maison d’Israël ». Matlh., xv, 24; cf. x. 6. Car ce sont les malades ct non pas les bien portants qui ont besoin du médecin. Ibid., ix, 12. — Qu’il s’agisse de l’ensemble de l’huma­ nité ou de ses destinataires immédiats. l’Évangile se présente comme un bienfait divin d’où le mérite dc l'homme est absolument exclu. 2. Conditions individuelles d'application. — De même la répirllllon individuelle de celte première grâce semble tout d'abord porter le caractère exclusif d’un don gratuit. Ce n’est pas à tous indistinctement, mais à un petit nombre dc privilégiés, qu’il est « donné de connaître les mystères du royaume . Matth., xm. 11. Non seu­ lement il y faut une révélation d’en haut, ibid., xm. 17. mais la distribution de cette lumière divine obéit à des lois qui renversent l'échelle commune des valeurs. Elle est refusée aux sages et aux prudents dc ce monde pour être accordée aux tout petits. Matth., xi, 25. Les « fils du royaume · s’en voient frustrés, tandis que des étrangers en profilent. Ibid., vm. 12; cf. Luc., iv, 25-27. * Les publicains et les prostituées vous précéderont dans le royaume », déclare Jésus aux pharisiens. Matth.. xxi, 31. Pro­ gramme en apparence déconcertant, qui ne s’applique pas seulement dans la parabole des «deux hommes qui montent au temple pour la prière >, Luc., xvm, 8-14, mais dont les exemples de Zachée le publicain, ibid., xix, 5-9. el dc la pécheresse. Ibid., vu, 37-49, tendent à faire une vivante réalité. Cf. Joa., iv, 16-29. Suivant l’aphorisme proverbial retenu par Joa., m. 8, « l’es­ prit souille où H veut ». Il s’en faut néanmoins que la gratuité des voies divines soit synonyme d’arbitraire. Car l’appel des publicains et des courtisanes est évidemment subor- 595 MÉRITE. ENSEIGNEMENT DE JÉSUS : TERME DU SALUT donné à leur conversion. Le publicain de la para bole fait au moins un acte d’humilité, Luc., xvm, 13; celui dc l'histoire répare largement scs injustices et donne aux pauvres la moitié dc scs biens, ibid., xix, 8, et, si la courtisane reçoit son pardon, c’est < parce çu'ellc a beaucoup aimé ». Ibid., mi, 47. Dc même la réprobation des · fils du royaume » a pour cause leur Infidélité, cf. Matth., xxîi, 8, dont la repentance des autres a précisément pour but de faire ressortir l’ano­ malie. Tout ce que ('Évangile veut marquer ici par ce contraste, c’est que les dispositions réelles des âmes ne so^t pas toujours conformes à cc que leur tenue extérieure semblerait de prime abord devoir faire supposer. Pour tous, en effet, une condition est indispen­ sable, savoir la pénitence. .Après Jean-Baptiste, .Matth., m, 2, Jésus ouvre par là sa prédication Ibid. iv, 17. Les reproches qu’il adresse aux villes infidèles des bords du lac, ibid., xi, 20, la leçon menaçante qu’il tire du figuier stérile, Luc., xm, 3-9, indiquent suffisamment que cet acte est à la portée dc chacun. Voilà pourquoi l’attitude des hommes à l’égard dc l’Évangilc commande celle dc Dieu à leur endroit : la pénitence des Ninivitcs Jugera l’incrédulité dc la . génération présente. Matth., xn, 41. Il n’est pas jusqu’aux décrets les plus généraux de la Providence divine qui ne tiennent compte des œuvres humaines : si le royaume est enlevé aux Juifs pour être transféré aux païens, ibid., xxi, 43, c'est que ces derniers sont « une race qui en fait les fruits ». Qu’il s’agisse là dc · fruits » présentement constatés ou seulement augurés pour l’avenir, l’idée est toujours la même, savoir que les dons de Dieu sont étroitement conditionnés par les œuvres dc l'homme. Autre eût été le sort des Juifs, s'ils avaient marché suivant « le peu dc lumière », Joa., xn, 35, cf. ix, 4, qui était encore en eux. Ccs œuvres elles-mêmes dépendent pour une large part de notre bonne volonté. Si personne ne vient au Christ que par un · don du Père », Joa., vi, 44 ct 65, chacun n'en a pas moins le devoir et le moyen dc sc porter vers lui. De même que la semence tombe sur tout le champ, la parole de Dieu s'adresse à toutes les âmes dont quelques-unes la font fructifier tandis que la plupart la laissent perdre, Matth., xm, 18-23, sans qu'il y ait à cette inégalité d’autre cause que la différence dc leurs dispositions. < Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre », ibid., 9 et 43 : cette formule d’allure énigmatique semble faite pour mar­ quer ce qui revient à l'homme jusque dans le mys­ tère des appels divins. 1) y a plus, et l’on peut entrevoir qu'il existe un certain rapport entre l’acceptation dc l’Évangilc ct la vie antérieure. Si tant d’hommes préfèrent les ténèbres à la lumière, c’est parce que ■ leurs œuvres sont mauvaises ». Au contraire, celui qui « fait la vérité », c’est-à-dire dont · les œuvres sont faites en Dieu », vient à la lumière, Joa., ni, 19-21 ; cf. vu, 17. C’est ainsi que le scribe qui met au-dessus dc tous les holocaustes l’amour dc Dieu ct du prochain s’entend dire par le Maître, évidemment comme récompense : • Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. » Marc., xn, 34. De cc cas il faut manifestement rapprocher celui du jeune homme riche, ibid., x, 21, que Jésus aima pour l’avoir trouvé fidèle à la Loi bien comprise. Si les exemples du publicain et de la pécheresse semblent faire fi de toute préparation humaine à la grâce dc la fol, ceux-ci en montrent, au contraire, l’importance et le prix. On ne rendrait pas justice à la complexité dc l'Évangilc si. à côté du don divin qu’il signifie, on oubliait d’apercevoir l’élément humain qui en conditionne normalement l'application. 596 2· Terme du salut : Don du royaume. — Bien loin I d’être une fin en soi, l'Évangffe n'est qu’un moyen I en vue du royaume. Il n'est donc pas étonnant que le I même dualisme préside à ces moments solidaires du I salut. 1. Gratuité du royaume. — En effet, le royaume est tout d’abord présenté comme le suprême don dc Dieu. » Réjouissez-vous, petit troupeau, parce qu'il a plu à votre Père dc vous donner le royaume. » Luc., xn, 32. Et quand Jésus parle de cc royaume que le Père des­ tine à scs élus · depuis le commencement du monde », Matth., xxv, 34, ou encore de cc livre sur lequel les siens doivent sc réjouir que leurs noms soient écrits, Luc., x, 20, on entrevoit un mystère dc prédestina­ tion qui relève dc la seule bonté divine. La prière sacerdotale dc Jésus, dans Joa., xvn, 6, 14-16, 24, cf. xv, 16, développe explicitement la même idée. Cette élection est un acte souverainement libre ct gratuit de la part de Dieu. On le devine à travers l'histoire dc l’enfant prodigue, puisque le cadet cou­ pable et dissipateur est, en fin de compte, aussi bien traité, sinon mieux, que son aîné resté fidèle. Luc., xv, 22-32. Mais cc caractère s'affirme surtout dans la parabole des ouvriers de la vigne. Matth., xx, 1-15. Quelle que soit l’heure où ils ont commencé leur tra­ vail, le père dc famille leur alloue à tous également un denier ct, contre le journalier qui murmure au nom de l’équité naturelle, Il réclame le privilège dc sc montrer bon. D'où cette conclusion paradoxale, qui résume la morale de l’apologue : « Ainsi les derniers seront les premiers et les premiers les derniers. » Ibid., 16; cf. xix, 30. On ne saurait marquer avec plus dc force que le don du royaume n'est pas soumis aux règles dc la Justice distributive. • La parabole du maître qui a loué des ouvriers pour sa vigne, cc it P. Batiffol, L'enseignement de Jésus, Paris, 1905, p. 166, ct qui les récompense en donnant autant aux derniers venus qu’à ceux dc la première heure, est une parabole que l’évangéliste applique au royaume des deux, et qui témoigne que Dieu revendique le droit dc faire dc son bien cc qu'il veut. On a dit avec raison que l'antinomie dc la grâce divine ct dc la liberté humaine, que saint Paul mettra en pleine lumière, est impliquée dans l’évangile du royaume ». El l'on volt que c'est dans la prépondé­ rance dc la grâce qu'en est ici cherchée la solution. 2. Rapport du royaume aux actes humains. — Au risque dc dérouter notre besoin dc systématisation, il sc rencontre que le même Évangile donne à la contre­ partie un non moindre relief, en faisant du royaume la suite ct la récompense dc nos bonnes œuvres. Cette logique apparaît avec une particulière abon­ dance dans le sermon sur la montagne. Matth., vt 3-12. Toutes les béatitudes y sont conçues dc telle sorte que les pauvres ct les affligés, les purs, les misé­ ricordieux ct les doux y sont proclamés < bienheu­ reux » en raison du bonheur céleste qui les attend ct que cc bonheur leur est réservé précisément parce qu’ils ont été affligés ct pauvres, doux, purs ct misé­ ricordieux. J Or cc qui est ici affirme surtout des épreuves l’est ailleurs tout autant des œuvres positives. Celui qui fait la volonté du Père entre au royaume, ct non pas celui qui s’écrie : « Seigneur, Seigneur. » Matth., vn, 21. Le royaume est promis à la simplicité ct à la pureté du cœur qui font ressembler l’homme ù l’enfant, ibid., xvm, 3; à l’aumône qui échange les richesses périssables d’Ici-bas contre les trésors du ciel, Luc., xn, 33-34; à la continence des eunuques volontaires. Matth., xix, 12. · Ccs premiers traits, note P. Batiffol, op. cit., p. 159-160, font entrevoir le royaume comme un but que l'on atteint par une démarche morale; mais il est clair que la conversion n'est vraie qu’autant » 597 MÉRITE, ENSEIGNEMENT DE JÉSUS : MOYENS DU SALUT qu’elle dure. » .Ainsi le royaume devient le terme d’une vie tout entière dirigée selon l’esprit dc l’Évangilc. Dès lors, le royaume ne peut qu’avoir le caractère d’une rétribution. Deux paraboles symétriques, celle des talents, Matth., xxv, 14-30, et celle des mines, Luc., .vix, 12-27, tendent à montrer que la Joie qu'il réserve sera proportionnée au bon vouloir dc chacun. Sans doute ici encore la liberté divine affirme scs droits, puisque le serviteur qui avait le plus reçu est également celui qui recevra avec plus dc surabon­ dance. Mais, au total, il y a corrélation pour les servi­ teurs fidèles entre la récompense obtenue ct le tra­ vail produit, comme pour le serviteur négligent entre son incurie et le châtiment dont il est l'objet. Dans les deux cas, les œuvres de la vie comptent au même titre en regard des destinées éternelles. · Suivant la mesure d’après laquelle vous mesurerez vous serez mesurés à votre tour. » Matth., vu, 2. Ainsi, dc même que l’Évangilc est un bienfait que l’homme peut préparer ct doit faire fructifier, le royaume dont il nous promet la possession, tout en étant un don dc la libéralité divine, peut ct doit être conquis par nos efforts. Mais, du moment que Dieu veut compter avec nos œuvres, n'cst-cc pas dire qu’elles ont une valeur devant lui? Et c’est par là que, dans une doctrine toute dominée par la grâce, l’idée dc mérite vient légitimement s’insérer. 3· Moyens du salut : Don de la justice. — Pour recon­ naître le don dc l’Évangilc ct préparer le don du royaume, un renouvellement de la vie est indispen­ sable, dont la conversion du cœur est le point de départ ct la · justice · le terme idéal. 1. Aspect négatif : Critique du pharisaïsme. — Dans le milieu historique où s’est développé l’Évangilc, la prédication dc cette < justice » a d'abord un carac­ tère polémique cl s’oppose au pharisaïsme ambiant, qui sert à la définir par opposition. Au lieu dc con­ damner Irréductiblement le mérite des œuvres, comme le veulent les protestants, cette critique permet, au contraire, d’en saisir la véritable signification. Il n’est pas douteux que la parabole du pharisien el du publicain ne soit dirigée contre ceux · qui sc croyaient assurés d’être justes ·; mais on n’oubliera pas que l'évangéliste ajoute aussitôt : < ct qui mépri­ saient les autres ». Luc., xvm, 9. Si la première phrase pouvait, à la rigueur, paraître condamner toute pré­ tention à la « justice » ct prendre, dc cc chef, une portée dogmatique absolue, la seconde y Introduit une nuance morale qui la ramène sur le terrain du relatif. Il ne s’agit pas ici dc Juger un système, mais de censurer un défaut. Dc fait, la prière du phari­ sien porte en elle un double vice, celui de traduire une suffisance orgueilleuse : » Je ne suis pas comme le reste des hommes », et, par surcroît, dc l’appuyer sur des œuvres purement extérieures comme l'acquit­ tement des jeûnes ct des dîmes. En regard, mieux vaut l’attitude du publicain, qui avait sans doute des fautes plus graves à se reprocher, mais qui s’hu­ milie en sc proclamant « pécheur ». < La comparaison, dit fort bien le P. Lagrange, Évangile selon saint Lue, Paris, 1921, p. 478, est entre deux personnes, non entre deux justices. » Jésus n’a pas un mot sur ou contre les pratiques dont se prévaut le pharisien : il blâme seulement l’orgueil qui le porte à s’en vanter. Ailleurs le Christ insinue que celte « justice » des pharisiens est illusoire, mais sans quitter encore le domaine des simples faits. · Vous êtes dc ceux, leur dit-il, qui sc font passer pour Justes devant les hommes; mais Dieu connaît vos cœurs, car cc qui est élevé parmi les hommes est une abomination devant Dieu. » Luc., xvi, 15. · Leur erreur religieuse, explique le P. Lagrange, op. cit., p. 439, c’est d’apprécier ce que Dieu compte pour rien et dc s'en faire un argu­ 598 ment pour établir leur Justice. Ils posent donc pour justes, ct tout cela : richesse, bonne réputation, art de sc faire valoir, constitue une très haute façade, mais une façade aux yeux des hommes, non aux yeux dc Dieu qui voit le dedans et qui déleste cette élé­ vation. » Tout cc qui peut ressortir de ce reproche, c’est, ici encore, une leçon d'humilité. Cet orgueil des pharisiens s’accompagne assez naturellement dc vainc gloire. Ils aiment faire osten­ tation devant les hommes dc leurs aumônes, dc leurs prières, dc leurs macérations. Matth., vi, 2, 5, 16. A quoi Jésus oppose, ibid., 2, 3-4,6, 17-18, le pré­ cepte de faire le bien · dans le secret », de telle sorte qu’il soit connu dc Dieu seul. Cc n'est pas déprécier les œuvres, c’est plutôt les consacrer, que d’inviter à la pureté d'intention qui leur assure leur véritable valeur. Encore faut-il ne pas prendre le change sur leur nature. Indépendamment dc ccs défauts dc surface, le plus grand tort des pharisiens consiste dans leur formalisme. Attentifs aux observances légales, ils négligent le service effectif dc Dieu. Soucieux d'éviter la moindre souillure rituelle, ils laissent subsister le péché dans leur cœur. Cc n'est pas qu’ils ignorent la Loi; mais, outre qu’ils la surchargent de leurs inter­ prétations au point d’en faire un insupportable far­ deau, « ils disent mais ne font pas ». A l’encontre de cette hypocrisie, Jésus demande le culte · en esprit ct en vérité », Joa., iv, 23-24, c’est-à-dire la pratique sincère des commandements ct la fuite du péché. Matth., xv, 1-20; xxm, 1-33. • L’imperfection dc la morale du judaïsme », telle du moins que la comprenaient cl la pratiquaient les pharisiens, · tient à cc qu'elle est un catalogue de préceptes ct dc prohibitions au lieu de créer dans l'homme intérieur un cœur bon. C'est au dedans du cœur des hommes qu'il faut mettre la lumière et l’énergie. » P. Batiffol, op. cit., p. 114-115. Et c’est ainsi que l’Évangilc s’oppose au pharisaïsme sans qu’on puisse alléguer contre l’usage des œuvres ce qui est dit des abus qui en défigurent la pratique. Au contraire, serait-il excessif d’induire que la censure de ccs défauts est une recommandation dc la morale dans la mesure même où elle vise à une rectification dc la moralité ? 2. Aspect positif : Rôle ct valeur d s œuvres. — Aussi bien est-il à peine besoin dc démontrer que la religion du Christ sc traduit par l’obligation d’un plus strict assujettissement aux lois dc l’ordre moral. a) Données évangéliques — D’une part, en effet, ■ l’Évangilc ne répudie aucun des préceptes du décaloguc : il les confirme, il les nuance, mais surtout il en fait une loi intérieure ». P. Batiffol, op. cit., p. 113. Il y ajoute, d’autre part, sa note spécifique sous forme d'exigences plus hautes. « Le discours sur la Justice nouvelle, qui sc lit dans le premier Évangile, Matth., v, 20-48, est tout entier l’antithèse dc cc que la monde juive impose ct dc cc que Jésus réclame. Il s'ouvre sur cette déclaration : « Si votre justice ne l'emporte pas sur celle des scribes ct des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des deux. · Et il se clôt par celle-ci : · Soyez donc parfaits, vous, comme votre Père céleste est parfait. ■ Batiffol, op. cit., p. 116-117. Autant dire que l’Évangilc n'est rien s’il ne doit devenir une école dc vie meilleure. El celte règle n’en est que plus exigeante dès là qu’on fait intervenir l’amour. · Si vous m’aimez, gardez mes commandements. » Joa., xiv, 15. Cf. xm, 13-15, 35; xv, 8-17. Cela étant, serait-il possible que cet effort fût dénué dc valeur? La question ne sc pose même pas : d’em­ blée le Christ assure une récompense aux œuvres dont il prêche la nécessité. En effet, la sanction des actes 599 MÉRITE, ENSEIGNEMENT DE JÉSUS : MOYENS Dl humains est on rapport immédiat et logique avec l’ins­ piration morale de leurs auteurs. Parce qu’ils obéis­ sent au désir dc la vainc gloire, les pharisiens ont déjà • reçu leur récompense ». Matth., u, 2, 5, 16. Au contraire, c’est Dieu même qui < rendra » aux fidèles le bien qu’ils auront fait pour lui seul. J bid., 1. 4, 6, 18. L’ne première rétribution a lieu dans la vie pré­ sente par l’ciïct propre du bien accompli. Dès les Synoptiques, on trouve, sous forme concrète, quel­ ques indications du bonheur que l'œuvre sainte entraîne nécessairement à sa suite. N’est-ce pas déjà beaucoup que de sc savoir les « fils dc Dieu * en imi­ tant sa conduite, sans compter la joie dc faire par là glorifier son nom? Matth., v, 16 ct 45. Le quatrième Évangile surtout donne à ce mysticisme un déve­ loppement considérable en identifiant la vie éter­ nelle au service présent dc Dieu ct vice versa. Voir Joa., vi, 57; x, 10; xiv, 15, 19-21; xv, 4-6; xvn, 3. Cependant, dans un Évangile tout orienté vers les perspectives dc l’au-delà, il faut s’attendre à cc que le bien prolonge scs ciïcts bienfaisants jusque dans l’éternité. Voilà pourquoi le chrétien est invité à sc faire « un trésor dans le ciel ». Matt h., vi, 20. Cf. xix, 21 ; Marc., x, 21 ; Luc., xn, 33. Tandis que l’homme aux aspirations terrestres cherche à obliger ceux qui peuvent le lui rendre ici-bas, le disciple du Christ fera du bien aux pauvres gens, qui sont incapables d’user dc retour, n'escomptant pas d’autre rétribu­ tion que celle qui aura lieu < à la résurrection des justes». Luc., xiv, 14. Les grandes épreuves assurent • une récompense abondante dans le ciel », Matth., v, 12; mais les moindres bonnes actions auront aussi la leur, ne fût-ce que le fait d’avoir donné un verre d’eau fraîche à l’un des fidèles au nom dc Jésus, ibid., x, 42. Entre toutes, l’aumône a un prix tout particulier : « Donnez et l'on vous donnera. » Luc.. vi, 38. Cf. xi, 41; xn, 33; xvi, 9. A plus forte raison le renoncement total que propose {’Évangile : il assure ■ le centuple » ici-bas et, par surcroît, « la vie éternelle ». Matth., xix, 27-29. Par où l’appel aux œuvres rejoint le thème déjà étudié, col. 595, des conditions préparatoires au royaume. En même temps que l’idée contenue dans ces textes, il n'est pas inutile de remarquer le carac­ tère des termes qui servent à l'exprimer. Non seu­ lement la vigueur en égale la simplicité, mais ils sem­ blent choisis pour marquer, sous la forme la plus étroite qui soit possible, la relation dc l'œuvre à la récompense. Dans saint Luc, xiv, 14, il est parlé de « rétribution », άνταποδοΟήσεταί σοι, ct celle que Dieu réserve au bienfaiteur désintéressé des pauvres est un acte du même ordre qu’aurait été le leur s’ils avaient eu les moyens de l'accomplir : δτ·. ούζ έχουσιν άνταποίουναί σο·.. Chez saint Matthieu, v, 12 cl x, 42, cl saint Luc, vi, 23, 35, il est question de « salaire », μισθός. Pris dans toute leur rigueur, l’un ct l'autre de ces termes sembleraient indiquer un rapport dc stricte justice. Sans les presser jusque-là, on ne peut méconnaître qu’ils énoncent de la manière la plus ferme la valeur objective inhérente à nos œuvres cl qu’ils en font un véritable litre par rapport au bonheur céleste. Le mérite cst-il autre chose? Au demeurant, cette économie de juste rétribution n’est pas seulement un fait : clic intéresse les attri­ buts dc Dieu. Dc même, en effet, que jadis pour Jahvé, il est écrit du Fils dc l’homme qu’il viendra · rendre à chacun selon scs œuvres », αποδώσει έκάστω κατά την πράξνν αώτου, Matth., χνι, 27. Principe qui se retrouve ailleurs pratiquement Inclus dans les sen­ tences du dernier jugement. Ibid., xxv, 34-36; cf. Joa, v, 29. Rien n’est plus significatif, pour montrer l’accord des deux alliances, que de retrouver dans SAU T (Ό0 l'Évangile cette formule caractéristique de l’Ancien Testament. Dans les deux cas, c’est la justice divine qui apparaît au premier plan; mais, dans les deux aussi, elle se manifeste par le respect du mérite humain : les deux vérités vont toujours de pair dan* l’économie de la révélation. b) Objections protestantes. — Pour échapper à celte conclusion, il est classique, chez les protestants, dc distinguer entre salaire ct récompense, celui-là seul impliquant une sorte dc dette qui supposerait un mérite, tandis que celle-ci ne signifierait qu’un acte libéral dc l’amour divin, t’n père peut promettre ct donner à son fils une récompense sans qu'il soit besoin d'admettre que l’enfant ait sur clic un droit. Cette distinction, derrière laquelle s'abritaient déjà Mélanchthon, Loci communes, édit, dc 1543, dam Corpus Rejorm., t. xxi, col. 798-799, ct (ailvin, Inst, chr., édit, dc 1539, x, 77-80, dans Opera omnia, édit. Baum, Cunitz ct Bcuss, t. î, col. 792796, sc retrouve encore chez des théologiens modernes, tels que A. Grélillat, Exposé dc théologie systématique, t. xv. p. 422, cf. t. m, p. 283-284, cl H. Schultz, Der sitlliche Begrifj des Verdicnstes, p. 14. « SI on la prend dans son ensemble, écrit cc dernier, la concep­ tion de la vie qui émane dc Jésus rend impossible l'idée d’un rapport juridique entre Dieu ct ses enfants. Pour lui, la valeur dc la conduite repose toujours sur le fait qu'elle exprime une intention dirigée vers le royaume des cieux. La récompense s'applique à la personnalité qui sc révèle dans l'œuvre, mais non pas à l’action comme telle. » Est-il besoin dc dire que cc prétendu « rapport juridique » dc l’homme à Dieu est un mythe forgé par l'esprit de controverse? L'objection atteindrait en plein l’idée d’un mérite indépendant et qui s’im­ poserait, pour ainsi dire, à Dieu du dehors : elle n'cfllcurc même pas la conception catholique d’un mérite dont Dieu est le premier auteur ct qui ne vaut qu'en vertu dc scs promesses. Dc même, parler de < la personnalité qui sc révèle dans l’œuvre », c’est réclamer cet élément moral qui seul donne à nos œuvres leur prix, par opposition nu formalisme phari­ sien qui ne regarderait qu'à la matérialité des actions. Mais c'est aussi reconnaître indirectement que les actes accomplis dans ces conditions — ct tous les chrétiens sont d'accord sur leur nécessité — portent en eux-mêmes un principe réel dc valeur dont la récompense est la consécration. Il n’est donc pas possible dc sc dérober devant celte logique élémentaire qu'en promettant le ciel à nos bonnes œuvres Jésus en affirmait implicitement la dignité propre et, par vole dc conséquence, le carac­ tère méritoire devant Dieu. Aussi bien l’enseigne­ ment indéniable de l’Évangile sur la récompense des œuvres semble-t-il embarrasser les théologiens protestants, si l’on en juge par les efforts qu’ils pro­ diguent périodiquement pour l'accorder avec les principes de l’orthodoxie selon la Réforme. Voir la bi­ bliographie· N’csl-cc pas dire par là-même (pie la doc­ trine catholique du mérite y trouve à bon droit son point d'appui? 3. Appréciation subjective des cruvrcs. — Dc ces principes qui commandent l'activité humaine au regard dc la grâce divine se dégage une pédagogie pratique. Quelques traits supplémentaires de l’Évan­ gile en éclairent la direction, qui complètent rensei­ gnement de Jésus sur la valeur objective des œuvres par l’indication précise de l’importance qu’il convient à chacun de leur attribuer. Contre la confiance excessive que les Juifs étaient tentés de mettre dans les mérites de leurs pères, il est certain que le Christ accentue le sens de l’indlvi■ dualisme dans l’alîaire de salut. « Aux yeux dc Dieu 601 DOCTRINE DE SAINT PAUL l’Amc individuelle est l’unité. Il faut rappeler la parole dc saint Jean Baptiste aux pharisiens ct aux siidducécns : · N'essayez pas de dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père » Matth., ni, 9, Ni le sang d’Abraham, ni la justice selon la loi, ne sauraient plus rassurer l'homme sur cc qu’il doit â Dieu. » P. Batifiol, op. cit., p. 113. G’esl pourquoi Jésus pro­ clame rindliTérencc de la famille, Matth., xn, 48-50, du voisinage, Luc., xm, 26-27, voire même des cha­ rismes. Matth., vu, 22-23. « Si vous êtes les fils d'Abraham, faites donc les œuvres d’Ahraharn » Joa., vin, 39. Une seule chose compte, qui est d’accomplir la volonté de Dieu : c’est uniquement d'après scs œuvres que chacun sera traité au dernier jour. Voir Jugement, t. vin, col. 1752-1753. Cc qui n’exclut d’ailleurs pas la média’ ion rédemptrice dc Jésus, Matth., xx, 28 ct xxvi, 28, ni son intervention devant Dieu au profit de ceux qui l'auront dûment confessé ici-bas. Matth., x, 32. Cf. ibid., xvm, 20; Joa., xiv, 14; xv, 16; xvi, 23-24. Dans ces perspectives d’une stricte responsabilité personnelle on s'étonnerait de ne pas voir apparaître le sentiment dc notre indignité. Quelle que soit son insistance à présenter Dieu sous un aspect paternel et à nous suggérer, en conséquence, des dispositions de fils à son endroit, dans la prière même où il nous Invite â le saluer comme « notre père qui est aux deux », Jésus nous interdit d’oublier les « dettes » dont nous avons toujours â solliciter la rémission. Matth., vi, 12. La parabole du maître ct des serviteurs, ibid.t xvm, 23-35, suggère que nous devons nous tenir à son égard pour des débiteurs insolvables ct préparer par la miséricorde à l'égard de nos frères celle dont nous aurons nous-mêmes besoin. En dehors même dc la considération dc nos fautes, line faut pas perdre dc vue ce que nous devons â Dieu par le fait dc notre dépendance. « Qui dc vous, s’il a un serviteur qui laboure ou garde les troupeaux, lui dira quand il rentre des champs : Va vite te mettre â table? Mais ne dira-t-il pas plutôt: Prépare-moi à souper ct ccins-toi pour me servir jusqu’à cc que j'aie mangé cl bu; après quoi tu mangeras et boiras toimême? Doit-il dc la reconnaissance â ce serviteur dc cc qu’il a exécuté scs ordres? Dc même vous, quand vous avez fait tout ce qui vous est ordonné, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait cc que nous devions faire. » Luc., xvn, 7-10. On aurait ici, d’après la théologie protestante, le texte régulateur des relations entre l’homme ct Dieu. • Sentence classique » pour s’opposer · aux éternelles prétentions du mercenaire », écrit A. Grétillat, op. cit., t. iv, p. 385, après Calvin, Inst, chr., x, 51, col. 770. IL Schultz s’en prévaut également, loc. cit., p. 15 : · Du moment que Jésus sc plaît à pré­ senter le rapport dc Dieu aux siens sous l’image du maître el de scs serviteurs, la notion d’un salaire ct d’un mérite au sens strict est exclue par là meme. Un serviteur au sens de l’antiquité ne peut acquérir aucun mérite... Le maître peut le récompenser; mais ceci reste, au fond, un acte de son bon plaisir. » A cette exégèse tendancieuse il suffit d’opposer le sens littéral ce la parabole. Elle s’appuie, observe le P. Lagrange, sur les usages du temps en matière de service, · que Jésus ne blâme ni n’approuve, cl qui servaient seulement de terme de comparaison ». Tel étant le cadre, voici le sens de la partie narrative. • Le maître sait bon gré â son serviteur de remplir son office; mais il ne lui doit pas une reconnaissance spéciale pour avoir accompli scs ordres. Il n’est pas question du rapport des œuvres avec le salaire, encore moins du mérite des œuvres. Le serviteur qui continue son service la journée terminée n’est pas un salarié, mais un esclave. Entre le maître ct lui nul contrat. · 602 La partie morale doit s'entendre suivant la même ligne. · Quoique les serviteurs ne représentent pas les hommes, ni le maître Dieu â la façon d’une allé­ gorie, «cpendant il est fait application des rapports entre maître et serviteurs à ceux des hommes envers Dieu... Le Sauveur ne refuse pas d'admettre qu'on ait observé tous les commandements... Il ne dit pas non plus que ce soit peu de chose, encore moins qu'on demeure pécheur maigre cela. Il invite simplement les Apôtres a s'établir dans des sentiments d’humi­ lité, exprimés par la formule : nous sommes des ser­ viteurs, à/pelot, inutiles... Le mot ne doit pas être analysé en toute rigueur, ni surtout comme un verdict de la part dc Dieu. Les serviteurs dc la parabole n'avaient point été inutiles dans la rigueur du terme; mais ils devaient s'estimer inutiles, et, comme l’humi­ lité doit avoir un fondement réel, cc fondement est indiqué : « nous avons fait cc que nous devons faire ». On n'a point coutume de s’enfler pour cela... Voir ici « le non mérite des œuvres » (Godet) ou « l’infériorité dc la simple pratique des commandements * (Maldonat), c’est introduire dans l'exégèse des précisions théologiques étrangères au sujet. · Évangile selon saint Luc, p. 455-457. Cf. Knabenbauer, Eo. sec. Lucam, Paris, 1905, p. 487-489. Ainsi la parabole et sa conclusion ne veulent être qu’un correctif à l'orgueil humain. Loin de contredire la doctrine du mérite affirmée par ailleurs, elles apportent au principe dogmatique cc qu'on pourrait appeler le complément d’un directoire moral. Il n'est pas question dc demander à l'Évangile une systéma­ tisation de tous points arrêtée : il suffit que la valeur des œuvres humaines y soit reconnue ct que, sous le bénéfice dc la grâce qui les environne dc toutes parts, elles soient néanmoins partout prises en considération dans l’économie du salut Individuel pour que la fol dc l’Église apparaisse en légitime continuité, non seulement avec la lettre de l'enseignement dc Jésus, mais avec l'esprit qui en ressort. III. Doctrine des Apôtres. — En présentant ΓÉvangile au monde, les Apôtres étaient amenés à le mettre en rapport avec l'activité humaine dont il venait tendre toutes les énergies en vue du royaume des deux, il s’agissait pour eux dc justifier au regard des juifs ct des païens les droits de l’économie nou­ velle â laquelle ils entendaient soumettre leurs intel­ ligences, dc consoler ou stimuler les chrétiens au nom des espérances qu’autorisait leur foi. C'est ainsi que, sans être nulle part traitée in extenso, la question du mérite des œuvres revient souvent dans leurs écrits ct finit par y être touchée sous la plupart de scs aspects. 1· Suint Paul. — Dans sa vie comme dans sa doc­ trine, le pharisien converti qui est devenu l’apôtre saint Paul est, à n’en pas douter, le témoin par excel­ lence de la grâce divine. C'est à tel point que la Réforme a toujours émis la prétention de mettre sous son patronage ses thèses les plus paradoxales sur la vanité des œuvres ct la justification par la seule foi. Pour écarter ces interprétations tendancieuses, il suf­ fit de rétablir l'équilibre de sa pensée en distinguant les divers plans où elle sc meut. L Avant la justification. — Une des originalités les plus marquantes de saint Paul, et qui fait de lui le docteur éminent du surnaturel, est la systématisation qu’il esquisse pour la première fols de l’état de l’huma­ nité en regard de l’économie chrétienne. Deux affirma­ tions complémentaires définissent sa position à ccl égard : Impuissance de l’homme â se justifier, sou­ veraine gratuité de notre justification dans le Christ, l’une et l’autre ayant pour commun résultat d'exclure toute idée d’un mérite préparatoire â la justice ct à la foi qui en est le principe. 603 MÉRITE, DOCTRINE DE SAINT PAUL Le début de l’ÉpItre aux Romains développe ex pro/esso celte vue synthétique de l’histoire religieuse. Aux païens, qui avaient à leur disposition la loi natu­ relle, il reproche de n’en pas avoir tenu compte et de s'être laissé choir dans la plus grossière immoralité, i.18-ir, 16. Favorisés des oracles divins, ni, 3, les juifs n'en ont pas mieux profité; car ils n’ont pas mis en pratique la Loi qu’ils sc glorifient de posséder, n, 17 in, 8. Ainsi, non seulement les hommes n'arrivent pas à sc justifier par eux-mêmes, mais ils sont tous gravement coupables, n, 9-23.< L'Écriture, comme le dit ailleurs l’Apôtre, Gai., ni, 22, a renfermé toutes choses sous le péché, pour que la promesse qui vient de la fol au Christ Jésus fût donnée à ceux qui croient. » De cette égale indignité des deux groupes humains il suit que leur justification est absolument gratuite. Rom., ni. 24. · Nous sommes sauvés par grâce au moyen de la foi, ct non par nous-mêmes ; car c'est un don de Dieu ct qui ne vient pas de nos oeuvres, afin que personne ne sc puisse glorifier. » Eph., n, 8-9; cf. Tit., ni, 5. A quoi il faut joindre, pour voir jusqu’où s'étend cette gratuité, ce que saint Paul ajoute ailleurs sur le redoutable mystère de la prédestination. Rom., mii, 29-30; ix. î1-17. Ces principes étant posés pour tous les hommes en général, saint Paul sc plaît ù insister sur le cas des juifs, pour affirmer à leur adresse l’insuffisance des oeuvres purement légales. Rom., m, 20, 28; Gai., n, 16. Affirmations derrière lesquelles on devine une polémique contre la conception qui réduirait le salut à une sorte de marché. Rom., iv, 2-4. Plus que cela, c’est la Loi clic-même qui devient pour ses adeptes une occasion de mal faire, soit à cause de la multitude de scs exigences. Gai., m, 10-12, soit parce qu’elle donne la connaissance du précepte sans accorder la force de l'accomplir. Rom., mi, 7-25. Voir Justification, t Mu, col. 2049-2067. On sc méprendrait d’ailleurs à étendre immédia­ tement à tous les juifs ou à tous les païens la doctrine de saint Paul sur le paganisme ct le judaïsme comme systèmes. L'Apôtre ne sc place pas Ici au point de vue psychologique pour apprécier l'état réel des indi­ vidus, mais au point de vue dogmatique pour juger la valeur des deux économies. < Dans le Christ Jésus, la circoncision ne sert de rien ct pas davantage le prépuce, mais bien la foi qui opère par la charité. · Gai , v, 6; cf vî, 15. Au contraire, quand il condamne les païens qui, ayant connu Dieu, « ne l'ont pas honoré comme tel », Rom., i, 21, quand il les blâme de n’avoir pas suivi les indications de leur conscience au sujet des crimes dont ils se rendent coupables, Ibid., 32, ce qu’il leur reproche, au fond, n’cst-cc pas l’absence d’œuvres? Dans la suite, ibid., n, 7, 13-14, 26, il envisage sans y contredire l'hypothèse d’un gentil qui observe les préceptes de la loi naturelle. Il semble tout d'abord plus sévère pour les juifs, qui mettent leur confiance dans les » œuvres de la Loi ■ et, par là, s’obstinent à poursuivre une Justice propre qui leur fait tourner le dos à la Justice de Dieu. Rom., X. 3; cf. ïx, 30. Mais ceci encore ne vise que l'abus de quelques-uns, voir Lagrange, Êpitre aux Romains, Paris, 1916, p. 253, celui que l'Apôtre avait carac­ térisé plus haut, iv, 4, comme la prétention d’ac­ quérir devant Dieu un titre secundum debitum, ct n’interdit pas de supposer que certains puissent pra­ tiquer avec profil une Loi bien comprise. Alors la circoncision sert à quelque chose, n, 25 : c’est la cir­ concision du cœur qui fait le véritable Juif, celui « qui ne se montre pas » au dehors el · qui tient sa louange non des hommes mais de Dieu ·. L’Apôtre eût-il pu tenir ce langage si cet idéal représentait une impossi­ bilité? 604 Dans ces systèmes impuissants il peut donc y avoir place pour des vertus individuelles. En les suppo­ sant réalisées, quelle en serait la valeur nu regard de l’accession Λ la fol chrétienne qui est le seul principe efficace du salut? Saint Paul ne semble pas s'être posé la question. Attentif à souligner de préférence la grâce de Dieu, il se plaît A rappeler aux convertis la déchéance morale dont la profession de ('Évangile les a retirés. I Cor., vî, 11 ; Eph , n, 3-4,8; Col., ï, 13. Mais ceci ne dépasse pas la simple constatation d'un fait. Du moment que les bonnes œuvres sont possibles pour les non-chrétiens, elles ne peuvent pas ne pas avoir leur prix. L'Apôtre reconnaît que le vrai juif est agréable h Dieu, ού ό έπαινος... έκ του Gcgj, Rom., ii, 30, qu’il peut, ct tout autant le païen, obte­ nir · gloire ct honneur ct paix » au jugement divin, ibid., 10, c’est-ù-dirc, en sommet atteindre le salut. 11 n'est donc pas contraire à sa pensée d’admettre que la gratuité de la justification n’est pas incom­ patible avec une certaine préparation de leur côté. Aussi bien voit-on ailleurs, Act., xvu, 23-24, que le même saint Paul ne craint pas de s'appuyer sur la religiosité des Athéniens pour leur annoncer le Dieu qu'ils honorent sans le connaître. N'est-ce pas laisser entendre que celte bonne volonté, quelque confuse qu'elle soit, les met néanmoins sur le chemin de la vérité? Plus nettement, les prières ct aumônes du cen­ turion Corneille sont mises en rapport direct avec sa conversion. Act., x, 1-4, 31, 35. Autant il serait excessif de chercher lù un mérite proprement dit, autant ne faut-il pas négliger l’indication qui s’en dégage. Ces louches concrètes achèvent de préciser ce que saint Paul laissait tout au moins entrevoir du rôle et de l'efficacité relative des œuvres pour acheminer les âmes à la grâce de la foi. 2. Après la justification. — En regard du triste tableau de ce qu'est l'humanité sans le Christ, saint Paul dessine en traits éclatants celui des cflets qu’y développe l’action puissante de son esprit. Ce n'est pas ici le lieu de montrer que l’Apôtre conçoit la grâce comme une régénération intérieure de l’âme, voir Justification, t. vin, col. 2067-2075; il suffit de mar­ quer les conséquences qui en découlent sur l’impor­ tance ct le mérite des œuvres. Rien n'est plus notoire que l'insistance de saint Paul à réclamer du chrétien une conduite conforme â sa foi. La vie morale est pour lui profondément enra­ cinée dans le dogme. C'est parce que l’âme justifiée possède en elle l'esprit de Dieu qu'elle doit montrer au dehors les œuvres qui en sont le < fruit ». Gai., v, 22. Ensevelis avec le Christ par le baptême, nous devons ressusciter avec lui ct « marcher dans une vie nouvelle ». Rom., vî, 4; cf. vu, 12-14. Le grand malheur pour nous serait de · recevoir la grâce de Dieu en vain ». II Cor., vî, 1. En faisant de nous les · fils de Dieu », Rom., vm, 14, ces œuvres saintes nous font également scs « héri­ tiers · ct les « cohéritiers du Christ ». Ibid.. 17. Saint Paul glisse sans transition de cette réalité présente â cette espérance future. · Affranchis du péché, deve­ nus les esclaves de Dieu, vous possédez le fruit que vous en retirez pour la sainteté, ct la fin est la vie éternel c. Car la solde du péché est la mort, tandis que le don de Dieu est la vie éternelle. » Rom., m, 22-23. Il y a donc continuité de nos œuvres â leur sanction dans l'au-delà. Ce dernier texte indique pourtant une nuance, depuis longtemps remarquée, entre la sanction du bien ct celle du mal. En effet, l’Apôtre y parle de < solde », τα όψώνια, uniquement à propos de la mort, tandis que la vie éternelle y est qualifiée de · don gracieux », τό χάρισμα του Θεού. « Le chan­ gement de tournure est voulu, observe à ce sujet le P. Lagrange, op. cit., p. 158, el a été noté par saint 605 MÉRITE, DOCTRINE DE SAINT PAUI Augustin. » Π Pétait même déjà par Orlgènc. Voir plus bas, col. 627 ct 650. · Les protestants en concluent que Paul exclut le mérite. Mais les mérites dont parlent les catholiques sont des mérites acquis sous l'influence de la grâce. » C'est dire que, si ce passage invite ù ne pas oublier ce qu’il y a de gratuit dans le don de la vie éternelle, il n'empêche pas de reconnaître, à condition qu’il soit constant par ailleurs, le carac­ tère méritoire de nos œuvres à son endroit. Or il n’est pas douteux qu’il n’y ait corrélation, aux yeux de l’Apôtre, entre notre vie d’ici-bas el nos destinées futures. Il en est ainsi déjà pour le Christ, qui fut couronné de gloire à cause de son sacrifice. Phil., n, 8-9. De même en sera-t-il pour nous: • Ce que l’homme aura semé, il le moissonnera. » Et cette règle vaut pour la « vie éternelle », tout autant que pour la « corruption ». Gai., vi, 7-8; cf. Horn., vin, 13. Aussi bien ailleurs, ct cela dans un contexte nettement eschatologique, saint Paul parle-t-il expressément de < récompense », μισθός, I Cor., m, 8,1-1, le même mot qu’il écartait, Rom., iv, 1, à propos des œuvres qui précèdent la justification. Mais est-il besoin de noter que, si l’idée de récom­ pense n’exclut pas du tout la bonté chez celui qui l’accorde, elle implique nécessairement un certain titre chez celui qui la reçoit? Celte valeur objective de nos actes est, du reste, formellement rattachée par saint Paul â l’attribut divin de justice. Il faut sc souvenir, en effet, qu'un Jour doit sc manifester « le juste juger de Dieu », διζαιοκρισία του Θεοΰ, qui rendra à chacun selon scs œuvres », άποδώσει έκάστω κατά τά έργα αύτου. Et ceci comporte la double alternative de «la vie éternelle à ceux qui sc livrent avec persévérance aux bonnes œuvres » ct de In colère à ceux · qui, indo­ ciles à la vérité, sont dociles à l'injustice ». Rom., n, 5-8; ci. Il Cor., v, 10; xi, 15; il Tim., iv, 11. « C’est, note le P. Lagrange, op cit., p. 15, le principe fonda­ mental de la sanction morale, dans le Nouveau Tes­ tament comme dans l’Ancien. » Et c’est aussi, par le fait même, la consécration du mérite qui en fait la base. Cf. I Cor., iv, 5, où il est dit à propos du der­ nier jour : Τότε ό έπαινος... έκάστω άπά του Θεού. Λ propos de ce «juste jugement de Dieu », l’Apôtre énonce encore la même loi dans 11 Thess., i, 5-7: «...Dieu veut vous rendre dignes de ce royaume pour lequel vous sou lirez, είς τά καταςιωΟήνα*. υμάς της βασιλείας. Car il est juste aux yeux de Dieu de renvoyer l’afflic­ tion, άνταποδουναι, a ceux qui vous affligent ct de vous accorder à vous, les affligés, le repos avec nous. » « Dieu, expose fort bien F. Prat, La théologie de saint Paul, Paris, 10· édition, 1925, p. 136. nous ménage l’épreuve pour nous rendre dignes de la couronne; en l’accordant, il fait acte de justice; il exerce un jugement aussi Juste qu’en la refusant aux impies; des deux côtés, il y a rétribution. On ne saurait dire plus clairement (pie le royaume de Dieu se con­ quiert, sc gagne, se mérite. Certes, on travestirait la pensée de Paul en supposant que le mérite, tout réel, tout personnel qu’il est, puisse être le fait de nos seuls efforts. C’est Dieu qui, après nous avoir mis en main le pouvoir de mériter, nous excite ct nous aide à en faire usage... 11 n’en est pas moins vrai que le mérite est nôtre ct nous crée un droit véritable auprès de Dieu. » C'est pourquoi le céleste « héritage » reçoit ailleurs, Col., m, 21, le nom même de ■ rétribution »: Είδότες ότι άπά του κυρίου άπολήψεσθε την άνταπόδοσιν τής κληρονομιάς. « Visiblement, conclut avec raison H. Schultz, toc. cil., p. 13, Paul n’a ressenti aucune difficulté dans ces conceptions (pii pour les réfor­ mateurs, dans leur systématisation de la pensée paulinlenne. sont devenues difficilement assimilables. · 606 On peut mime entrevoir qu’il y a une certaine proportion entre nos œuvres et les degrés de la récom­ pense. Car la gloire qui attend Ica hommes à la résur­ rection est inégale, I Cor., xv, 41-12, ct cette inégalité ne saurait avoir d’autre cause que le travail ou la générosité de chacun. Ibid., m, 8; Il Cor., ix, 6; Eph., vî, 8. Il reste, au demeurant, qu’on ne saurait établir de commune mesure entre nos humbles efforts el la gloire qui en est le lerme, soft à cause de la trans­ cendance propre à celle-ci, I Cor., n, 9, soit parce que nos épreuves momentanées d’ici-bas ne sont rien en comparaison d’une béatitude sans fin. Rom., vm. 18; II Cor., iv, 17-18. El par là s’accuse encore ce qu’il y a de grâce jusque dans la récompense que nous sommes admis à mériter. De ces principes découle une pédagogie spirituelle, dont saint Paul esquisse çù cl là les grandes lignes. Parce que le salut est entre nos mains, nous devons • abonder en toute œuvre bonne », II Cor., xx, 8, cf. Gai., vî, 9, avec la ferme assurance que « notre effort n’est pas vain dans le Seigneur ». I Cor., xv, 58. Mais aussi, parce qu’il est entièrement subordonné à la grâce, ce n’est pas en nous-mêmes, mais en Dieu qu’il convient de nous glorifier. I Cor., r, 31; II Cor., x, 17-18; cf. Rom., xi, 17-24. Et parce que nous sommes des êtres fragiles, il y a toujours lieu pour nous de travailler « avec crainte ct tremblement ». Phil., n, 12. C’est entre ces deux pôles également cer­ tains de sa foi que l’âme chrétienne doit sc tenir, sans que la confiance en Dieu doive lui faire mécon­ naître sa propre responsabilité el, réciproquement, sans que celle-ci puisse lui faire perdre de vue celle-là. 3. Exemple personnel de PApôtre. — Ces divers aspects théoriques du mérite des œuvres sc reflètent dans l’âme de saint Paul. L’Apôtre s’est assez sou­ vent et assez vivement dépeint au cours de ses épilres pour offrir, si l’on peut ainsi dire, le type du chrétien dans la variété de scs sentiments à l’égard de Dieu. Nul n’a reconnu avec plus de force et d’émotion reconnaissante la part de Dieu à l'origine de sa voca­ tion. Gal., i, 15, ct de sa persévérance. Il Cor., xri. 9. Mais, s’il doit tout à la grâce, il sait également qu’elle n’est pas demeurée stérile en lui et qu’il a « travaillé plus abondamment que personne ». I Cor., xv, 10. C’est pourquoi il ne craint pas, lui aussi, de « sc glo­ rifier un petit peu » ct d’énumérer avec une noble fierté les labeurs, les traverses, les Joies et les fruits de son apostolat. II Cor., xi, 16-xn, 10; cf.vî, 1-10. Longue apologie dont H s’excuse sans pour cela y renoncer, cl dont l’accent spirituel rappelle celui du psalmislc <|ui celebre scs œuvres pour plaider son innocence. Voir plus haut, col. 588. Ici encore le sentiment de la grâce el l'humilité qu’elle inspire n’empêche pas le légitime témoignage que la bonne conscience se rend à elle-même. De ses œuvres l’Apôtre recueille tout d’abord avec la satisfaction de remplir dignement son minis­ tère et d’en constater les résultats, I Cor., ix, 18; Rom., xv, 16-19; Il Cor., vu, 1; xn, 12. le bonheur de se sentir uni au Christ d’un incomparable cl indis­ soluble amour. Rom., vin, 35-39, d’être à lui à la vie et à la mort. Ibid., xiv, 8; cf. I Thess., v, 10. Mais, comme l’athlète dans le stade, I Cor., ix, 2427, il est aussi soutenu par l’espoir de la « couronne incorruptible » qu’il attend pour prix de scs efforts el il écarte, ibid., xv, 32, la pensée que ceux-ci aient pu être inutiles en vue de l’éternité. ■ Personne, en effet, n’est couronné sans avoir régulièrement com­ battu », II Tim., n, 5; mais, < si nous sommes morts (avec le Christ), nous vivrons avec lui el, si nous participons à scs souffrances, nous aurons aussi part a son règne ». Ibid., 11-12 C’est pourquoi, en voyant approcher l’heure de sa tO7 MÉRITE, DOCTRINE DE SAINT JACQUES mort, suint Paul aime s’entretenir dans cette espé­ rance, I! Tim.,iv, 7-8: < J’ai combattu le bon combat, j’ai termine ma course, j’ai conservé la foi. Il me reste à recevoir la couronne de justice que me décernera en cc jour-là le Seigneur, le juste juge, ct non seule­ ment ;» moi. mais à tous ceux qui ont aimé son avène­ ment. » L’expression · couronne de justice -, ό τής δικαιοσύνης στέφανος, est sans doute une tournure hébraïque pour dire que cette couronne est justement méritée. En tout cas, elle est associée à l'idée du · juste juge el attendue comme une rétribution de sa part, βν αποδώσει μοι... ό δίκαιος κριτής. Quand bien même l’Apôtre ne le dirait pas expres­ sément, chaque crm ont lidèlc aux obligations de sa foi aurait le droit de professer une semblable assu­ rance. De même que l’enseignement de saint Paul montre comment la notion du mérite humain entre sans la fausser dans l’économie dogmatique du chris­ tianisme, son exemple en autorise cl règle l’usage dans la vie pratique du chrétien. 2· Saint Jacques. — Longtemps il fut â la mode, chez les théologiens protestants, de mettre en oppo­ sition saint Paul cl saint Jacques sur la place qui revient aux œuvres dans le système du salut, ('elle antithèse classique est d’ailleurs de plus en plus aban­ donnée par les défenseurs de l’orthodoxie scion la Réforme, qui ne craignent plus aujourd’hui de recon­ naître l’accord substantiel des deux Apôtres. Voir Justification, t. vin, col. 2204-2206. Aussi bien cslil évident que la diflércncc indéniable de leur langage ne tient pas â une divergence de fond, mais à la diver­ sité de leurs points de vue respectifs. 1. Hôte de* oeuvres. — Tandis que saint Paul csl un spéculatif quisc penche volontiers sur le mystère des voles divines en matière de justification, un polémiste aussi qui veut rabattre les prétentions des juifs aussi bien que des Gentils, saint Jacques est un simple pasteur d’âmes, qui s’adresse en moraliste A des chré­ tiens pour leur apprendre ou rappeler leurs devoirs. Voir Jacques (Saint), t. vin, col. 260-270. Cc point de vue moral s’accuse dès les premières lignes de l’épltrc ct ncsc dément pas un instant dans la suite. Il est d’ailleurs impossible de saisir le moindre essai d’ordre logique dans la succession de ses thèmes; mais on ne peut pas sc méprendre sur leur caractère exclusivement pratique. L’auteur expose tout d’abord la vertu bienfaisante de l’épreuve, I, 2-18, puis la nécessité de conformer sa vie à la parole entendue, 19-27. D’où il passe à la « loi royale * de la fraternité sans · acception de personnes », n, 1-13, â l’obliga­ tion de réfréner sa langue, in, 2-12, de pratiquer la concorde et la charité, m, 13-iv, 7, aux devoirs spé­ ciaux des riches v, 1-11, Dans la trame un peu lâche de celte parénèse, exactement entre le développement sur la fraternité chrétienne et celui qui roule sur le gouvernement de In langue, vient s’insérer le passage célèbre, n, 14-20, sur la foi cl les œuvres. La nécessité des œuvres ressortait déjà du chapitre premier, où l’auteur exhorte ses lecteurs a ne pas écouter seulement la parole de Dieu mais à la mettre en pratique, i, 22, et ramène la vraie religion à la pureté de la conscience et à la misericorde envers les affligés. i, 27. Il y revient Ici avec une plus grande insistance pour en marquer le rôle par rapport ù la justification. «Que servirait-il, mes frères, si quelqu'un prétend avoir la fol sans asoir les ouvres? La foi le pourra-t-elle sauver? » Telle est la thèse fondamentale de I’Apôtrc, n, 14, qu’il établit d’abord sur la raison, n, 15-19 : la fol sans 1rs œuvres est une « fol morte », au lieu que la présence des œuvres traduit celle de la fol; puis sur l’Écriture, n, 20-26 : Abraham ne fut justifié que pour avoir consenti au sacrifice d’Isaac ct la courtisane 008 Itahab le fut aussi pour sa charité envers les messagers d’Israël. La justification dont parle Ici saint Jacques n'est pas la même dont traite saint Paul. Celui-ci se prccoccupe de la genèse de la foi; celui-la de son utilisation cl des conditions nécessaires pour obtenir, à la lin de la vie, miséricorde devant Dieu. La diffé­ rence manifeste de leur objectif interdit d’admettre entre les deux apôtres la moindre contradiction. Voir Jacques, t. vm, col. 279-281, et Justification, col. 2075-2076. Tout ce (μι’on peut raisonnablement conclure, c’est quesaint Jacques, conformément a son but pratique, insiste sur l’obligation de traduire sa foi en actes ct, parmi les di fièrent s aspects du chris­ tianisme, s'attache de préférence à son aspect moral. 2. Valeur des alivres. — Déjà cette recommanda­ tion des œuvres morales en indique, en gros, la valeur. Elles donnent le moyen de · se sauver », n, 14 : par elles on devient ■ ami de Dieu », ir, 23 ; comme Abraham et Rahab, on est · justifié ». n, 21, 23-25, Ailleurs on voit que celui qui travaille à la conversion d'un pécheur couvrira par cet acte de miséricorde · la multitude de ses péchés ». v, 20. Ces divers biens représentent dès maintenant une réalité : celui qui s’adonne aux œuvres trouve déjà son bonheur dans son action meme. i, 25. Mais, par delà cette vie passagère, l’Apôtre porte aussi ct surtout son regard sur l’avènement du Seigneur qui approche, v, 7-8. C’est évidemment en vue de cc juge­ ment divin que les œuvres ont, à scs yeux, tellement d’importance. · Elles nous y vaudront la couronne de vie promise par Dieu à ceux qui l’aiment. » l, 12; cf. n, 5. Saint Jacques dit «couronne de vie», τδν στέφανον τής ζωής, exactement comme saint Paul disait « couronne de justice ». Voir plus haut, col. 607. Plus nettement (pic celui-ci, il précise que celte « couronne » est subordonnée à la promesse divine. Mais, pour l’un cl l'autre, comment serait-elle une récompense s’il n’y avait pas de notre pari quelque chose pour la mériter? 3. Conditions des œuvres. — Non seulement saint Jacques recommande les œuvres, mais il indique çà cl là en quelques mots les conditions qu’elles suppo­ sent. Ces traits fugitifs achèvent de fixer sa position par rapport au mérite humain. Évidemment la part principale ct déterminante revient ici à notre bonne volonté. Il n’est pas besoin d’insister sur cc pragmatisme moral de saint Jacques, puisqu’il constitue l'âme de tout son ensei­ gnement. A la suite du Maître, Matth., vu, 21, cc qu’il sc préoccupe surtout d’obtenir, cc sont des réalisa­ tions, γίνεσϋε ποιηταΐ λόγου, i, 22. Mais cet cfîort spirituel ne va pas sans le secours de Dieu. Dès le début, il invite scs lecteurs qui ont besoin de la sagesse à se tourner vers Dieu par la prière, i, 5. Car la vraie sagesse, comme il l'indique plus loin, m, 17, « vient d’en haut». D’une manière générale, c’est du Père des lumières que descend tout don parfait. î, 17. El c’est ainsi (pic l'action dont saint Jacques sc fait énergique­ ment le prédicateur est, en définitive, à base de grâce. Sans compter qu’il ne nous laisse pas le droit d’oublier l'abondance el la persistance de nos man­ quements. m, 2. De ccs deux facteurs présents à son esprit il n’en csl pas moins certain que l’Apôtre souligne plutôt le premier. · Approchez-vous de Dieu, s'écric-l-ll à la manière des anciens prophètes, ct il s’approchera de vous. Purifiez vos mains, pécheurs... Humiliezvous ct il vous élèvera ». iv, 8-10. Ce qui ne veut pas dire qu’il attribue à l’homme l'initiative de son salut, mais uniquement qu’il insiste sur Pc (Tort personnel qu’il s’agit d'obtenir. Ailleurs il apparaît suffisamment G09 MÉRITE, DERNIERS ÉCRITS DU NOUVEAU TESTAMENT que tout ce qu’il y a de bon chez nous est un don de Dieu. Par où ic moralisme de saint Jacques sc trouve rejoindre le mysticisme de saint Paul. 3e Autres témoins de l'Église apostolique. Chez les derniers écrivains du Nouveau Testament, le mérite des œuvres tient une place encore plus épisodique. Mais on relève aisément les mûmes tendances fonda­ mentales à travers cc que leurs écrits peuvent çà ct U fournir d’indications. 1. Êptlre aux Hébreux, — SI elle sc distingue des autres lettres de saint Paul par les procédés litté­ raires, l’Épllrc aux Hébreux n’en diffère aucune­ ment par la doctrine. Λ l’impuissance ct a la caducité du judaïsme le but principal de fauteur est d'opposer le salut qui vient du Christ. Pour s’en approprier le bienfait, il demande la foi, dont les derniers chapitres affirment l'impor­ tance et décrivent le rôle. Mais cette foi doit être féconde : sans traiter expressément de la justification, l’écrivain complète son exposé dogmatique par des exhort allons morales, où la part de l’action humaine trouve tout naturellement sa place. · Exdtons-nous les uns les autres, dit-il, x, 24, ù une émulation de charité ct de bonnes œuvres. » Cf. xn, 28; xin, 15. Ces bonnes œuvres sont efficaces pour le salut. A la différence des sacrifices périmés de l’ancienne Loi, < ce sont de telles victimes qui sont agréables à Dieu ». xiii, 16. C'est pourquoi elles nous obtiennent scs béné­ dictions. Λ ccs chrétiens qui avaient déjà connu l’épreuve ou compati à la persécution de leurs frères l’auteur dit par manière d’encouragement : « Ne per­ dez pas votre confiance, qui vous assure une grande rémunération », έχει μεγάλην μισθαποδοσίαν. x, 35; cf. xi, 26. On remarquera cc terme intraduisible μισΟαττοδοσια, qui suggère avec tant d'énergie l'idée de salaire compensateur. En regard, il avait parlé un peu plus haut, x, 29, du châtiment mérité par ceux qui auront méprisé le Fils de Dieu, χείρονος άςιωΟήσεται τιμωρίας ό τδν υίδν τού Θεού καταπατήσας. De part ct d’autre, c'est la même loi de rétribution qui s’accuse. Et il est à peine besoin de noter que l’cxcrcicc en est tout entier conçu en fonction des fins dernières. Cf. xi, 35. Non qu’il faille oublier la part primordiale de Dieu â la source de nos actes. L’Épttre se clôt par cette bénédiction d’accent tout paulinien, xm, 20-21 : « Que le Dieu de paix... vous dispose à toute œuvre bonne pour accomplir sa volonté cl fasse en vous ce qui lui plaît par Jésus-Christ , ποιων έν ήμίν τδ εύάρεστον ένώπιον αύτού. Mais, cette prémisse étant supposée, nos œuvres ont une valeur telle que la justice divine elle-même est intéressée à la reconnaître. Les chré­ tiens sont autorisés à compter sur la récompense. • Car, ajoute l'auteur inspiré, vi, 10, Dieu n'est pas Injuste au point d’oublier votre œuvre ct l’amour que vous avez montré pour son nom, en ayant servi et servant encore les saints. » 2. Éptlres de saint Pierre. — Au cours de ses deux épltrcs, saint Pierre a plus d'une fois l'occasion de revenir sur les œuvres. L’Apôtre en fonde tout d’abord la nécessité sur la sainteté du Dieu que les chrétiens ont reçu la grâce de servir, cl il leur applique au sens réel, I Petr., i, 15-16, la prescription de Jahvé qui présidait aux rites de l'ancienne Loi : · Soyez saints, parce que moi je suis saint. » Lev., xi. 41; xix, 2; xx, 7. Cette raison morale sc complète d’une raison mystique, quand on songe au lien qui existe entre le Christ ct les fidèles. Élevés par lui à une sorte de dignité sacerdotale, ils doivent, en conséquence, avoir à cœur d* · offrir des victimes spirituelles, agréables à Dieu par JésusChrist ». I Petr., n, 5. A quoi s'ajoute un motif apo­ logétique : la bonne conduite des croyants doit être DICT. DE THÉOU CATH. 610 assez patente ct assez incontestable pour fermer la bouche à leurs détracteurs. Ibid., n, 11-12; in, 16. Est-il besoin de dire que ces œuvres ne sont pas perdues? » Si elles existent chez vous, enseigne l'Apô­ tre, H Petr., i, 8, elles ne vous laisseront pas inactifs ni stériles pour la connaissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Cc que le contexte invite à entendre de sa suprême manifestation cschatologiquc. Elles sont, en effet, la condition pour entrer · dans l’héri­ tage incorruptible, sans tache el inaltérable, qui nous csl réservé dans les deux ». I Petr., î, 4. Aux presbylrcs qui auront dignement rempli leur ministère l’Apôtre promet, ibid., v, 4, «la couronne indéfectible de gloire », τδν άμαράντινον της δόςης στέφανον. C'est évidemment la même récompense qui s’applique au commun des fidèles. Ainsi que dans saint Jacques, v, 20, l’aumône a la vertu spéciale, I Petr., iv, 8, de « couvrir une multitude de péchés ». Celte économie n'est d'ailleurs pas arbitraire : elle est liée à la fol en la justice de Dieu qui, suivant la formule classique, « juge suivant l’œuvre de chacun », τδν...κρ(νοντα κατά τδ έκαστου έργον, ι, 17 ; cf. ιν, 5. où l’on volt que les pécheurs auront à · rendre leurs comptes », ct il Petr., î, 12, où ils reçoivent · le salaire de leur iniquité », κομιούμενοι μισθόν αδικίας. Sans nul doute la récompense qui attend les justes, ibid., m, 13-14, doit être comprise dans le même sens, sinon avec la même rigueur. Aussi l’Apôtre de condure, II Petr., 1, 10-11 : « Hâtez-vous d’affermir votre vocation ct votre élec­ tion. » En ajoutant ici : per bona opéra, la Vulgate ne fait que résumer le contexte qui précède immédia­ tement, ibid., 5, où il est question de Joindre à la fol la vertu. « C’est ainsi, en effet, que vous sera large­ ment départie l'entrée dans le royaume éternel de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. » 3. Écrits johanniques. — Obligé de reconnaître que « le postulat d’après lequel les œuvres de l’homme ont leur récompense est tout à fait général » dans le Nou­ veau Testament, H. Schultz, Der silUiche Begrifl des Verdienstes, p. 13-14, croit du moins pouvoir en excepter le « cercle johannique ». Non qu’il n’ait été, lui aussi, « tout au moins effleuré » par celte concep­ tion ; mais elle était, au fond, incompatible avec ses principes. Ici, en effet, « la foi donne déjà la vie éter­ nelle comme possession ct comme espérance ». Dès lors, « ce que les chrétiens obtiennent n’est pas un salaire..., mais la confiance filiale en l’amour du père, qui n’est pas séparable de leur qualité de fils ». Tel est bien le trait dominant de la doctrine johan­ nique; mais on se gardera pour autant de transfor­ mer en opposition cc qui n’est qu’une nuance dans la présentation de la commune fol. a) Apocalypse. —11 faut, en tout cas, mettre dans un rang à part l'Apocalypse, où l’idée de rétribution s’affirme plus que partout ailleurs. Écrivant pour des chrétiens persécutés, le voyant est amené à leur remettre sous les yeux les compen­ sations que leur réserve la justice divine. Dieu csl pour lui essentiellement celui qui · scrute les reins cl les cœurs », qui « rend à chacun selon ses œuvres », n, 23. S'il va venir bientôt, c’est en justicier, ο μισθός μου μετ' εμού. xxn. 12. Et ce principe ne vaut pas seulement pour la « bêle » cruelle qui s’est enivrée du sang des saints ct devra payer au double tout le mal qu’elle a fait, xvm, 5-6 : il s’applique également aux justes, qui attendent de Dieu le · salaire » de leur fidélité, ήλθε5/ ... ύ καιρός ... δούναι τδν μισθόν τοΐς δούλοις σου. χι, 18. Cette espérance ne sera point déçue. A l'ange de l'Église de Smyrne, comme prix de sa persévérance, Dieu assure « la couronne de vie », n, 10, ct les autres Églises reçoivent de semblables promesses, u, 17; X. — 20 611 MÉRITE. SYNTHÈSE DE LA DOCTRINE SCRIPTURAIRE m. 5, 11, 21; ci. xxi, 17. Des maintenant, ces morts sont · heureux », parce qu* · ils se reposent dc leurs fatigues », et la raison en est que < leurs œuvres les suivent ». xiv, 13. Aussi l'auteur dit-il des saints dc Sardes qu’ils sont « dignes », άξιοι, dc la gloire éter­ nelle, ni, 4, comme plus loin, x\i, 6, des persécuteurs qu'ils sont « dignes » de boire du sang puisqu’ils en ont versé. Manifestement le mérite dc l’homme est ici tellement bien affirmé qu’il y manque seulement le mot. Λ) Épttrrs de saint Jean, — Conformément au ton du quatrième Evangile, c’est, au contraire, le mysti­ cisme qui déborde des épi très johanniques. Ix but dc la vie chrétienne est ici d'entrer en union, κοινωνία, avec le Père ct son Fils Jésus-Christ. I Joa., I, 3. < Hester avec le Père ct le Fils », c’est le suprême bonheur que Dieu a promis aux siens, el « cette pro­ messe qu’il nous a faite, c’est la vie éternelle ». Ibid., il, 24-25. Or la foi anticipe déjà cette récompense. • Celui qui a le Fils n la vie; celui qui n’a pas le Fils île Dieu n'a pas la vie. Je vous ai écrit cela pour que vous croviez au nom du Fils dc Dieu. » Ibid, v., 12-13; cf. 20-21.’ Mais, ..u lieu dc s'opposer au souci dc la morale, cc mysticisme l'cntralnc comme conséquence. Parce que Dieu est lumière, nous devons, nous aussi, fuir les Œuvres de ténèbres. I Joa., i, 5-7; cf., n, 11. Dieu sc révèle dans le Christ : celui qui prétend le connaître doit observer les commandements de celui-ci, marcher comme il a marché lui-même. En un mol, le moyen dc montrer qu’on a la véritable charité dc Dieu, c'est dc suivre sa parole. Ibid., n, 4-6. Or à l'amour dc Dieu l’amour du prochain est étroitement connexe. Par conséquent, « celui qui n’est pas juste n’est pas dc Dieu, ct pas davantage celui qui n'aime pas son frère ». Ibid., in, 10; cf., iv, 7-8, 21 ; Il Joa., 6. Fruits cl preuves dc la vie divine en nous, ces œuvres morales dont la charité est le principe nous assurent la possession dc Dieu. Tandis que « le monde passe..., celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement ». Ibid., n, 17. Et il ne faut pas sc mé­ prendre sur la réalité qu'expriment ces paroles abs­ traites : il s'agit pour nous dc pouvoir nous présenter avec conllancc · au jour du jugement », «v, 17. Or, en vue dc celte lin, notre fidélité pratique à l’amour de Dieu est l’unique moyen. « Restez en lui, mes petits enfants, afin que, lorsqu’il apparaîtra, nous ayons confiance cl ne soyons pas confondus par lui au jour dc la parou.de· » Ibid., n, 28. Do ccttc « confiance » saint Jean ne dégage pas ici la conclusion, qui, du reste, s'entend assez d'cllcmême. H le fait en propres termes dans sa seconde c pitre : · Prenez garde à vous-mêmes, a On dc ne point perdre le fruit de votre travail ct dc recevoir une pleine récompense », (va ... μισθόν πλήρη άπολάβητε, H Joa., 8. D'où l'on peut induire que l'amitié dc Dieu dont jouit dès ici-bas l'Ame régénérée est déjà une · récompense », mats encore incomplete, ct qui doit recevoir sa · plénitude » dans le bonheur dc l'éternité. Ainsi les réalités présentes sont raccordées aux espérances futures, de telle sorte que la mys­ tique dc saint Jean, loin d’cxclurc l'idée dc la rétri­ bution éternelle, l'appelle comme terme cl, avec elle, cette valeur dc nos œuvres qui en est le présupposé. Il y a donc, au total, identité foncière entre les Apôtres, comme il y a continuité dc leur doctrine à renseignement dc Jésus cl, d’une manière plus généIralc, entre la nouvelle cl l'ancienne Loi, sur les rap­ ports essentiels dc Dieu avec l’homme ct dc l’homme avec Dieu. Les contrastes allégués à plaisir par la dog­ matique protestante sc laissent résoudre en une par­ faite harmonie. SI la part de la grâce est, à n'en pas douter, mise eu plus grand relief depuis l’Évangile, 612 il s'en faut qu’elle fût inconnue dans l'Ancicn Testiment cl toutes les substructions morales dc celui-ci sc retrouvent dans celui-là. Des protestants eux-mêmes finissent aujourd’hui par sc rendre à ccttc évidence. < Lorsque le christia­ nisme entra dans le monde ct y trouva sa première expression, écrit II. Schultz, loc. cit., p. 9-10, dans les cercles dirigeants du judaïsme aussi bien que chez les porte-parole de la civilisation hellénique, on acceptait comme allant de soi l’idée d’une Providence divine qui décide suivant les règles du droit et, par consé­ quent, du côté de l’homme, celle d’un < bon ou mau­ vais mérite »... Avec la foi en Dieu comme représen­ tant de i‘ordre moral dans le monde, la conclusion paraissait aussi naturellement donnée qu’il récom­ pense ou punit d’après les règles du droit humain. Et ccttc foi cache en elle le droit inaliénable dc la convic­ tion qui nous fait admettre la souveraineté dc l'ordre moral dans l’univers. Ainsi ce postulat appartient au patrimoine religieux que la communauté chrétienne a emprunté à la culture religieuse et morale qui régnait jusque-là. Elle n’a pas eu le moindre motif dc le transformer de fond en comble... Ce que nous lisons sous ce rapport dans le Nouveau Testament, à titre dc simple postulat qui n’a pas besoin d’autres preuves, sur la récompense et le châtiment des œuvres n'est pas autre chose, en substance, que l'expression dc la piété commune en Israël. » Mais, si telle est l’inspiration fondamentale dc la révélation judéo-chrétienne, comment échapper aux conséquences qui s’ensuivent sur la valeur objective et le caractère méritoire des actes dc l’homme? Il est vrai, comme l'observe le même IL Schultz, loc. cit., p. 16, < que le Nouveau Testament parle bien de récompense, mais non pas de mérite ». L'Ancien Tes­ tament n’en parle pas davantage ct personne ne dis­ convient pourtant que cette idée ne ressorte dc son enseignement sur les œuvres. Dc même en est-il pour le Nouveau. Vainement y chercherait-on un exposé abstrait d'anthropologie théorique; mais, sous la forme concrète qui est dans le style de l’Écrilure, des principes y sont inclus que la réflexion ne peut pas ne pas en dégager. El rien ne servirait d’arguer que le christianisme dc Jésus et des Apôtres exalte la part de la grâce dc Dieu à l'origine de nos actes bons, qu’à l'encontre dc la suffisance pharisaïque il prône le repentir ct l'humilité, qu'il oppose aux calculs Intéressés d'une religion mercenaire les libres élans ct la douce confiance de l'amour filial, si l'on n’ajoutait qu’il Incorpore toute la moralité humaine au service de Dieu et, par là-même, consacre cette dignité intrinsèque dc nos actes que toutes les langues désignent sous le nom de mérite. Alors, mais alors seulement, on conçoit que Dieu veuille tenir compte dc nos œuvres, que nous soyons jugés d’après elles el que la gloire éternelle en SOit h* fruit. C’est à la tradition qu’il était réservé d’exprimer en concepts précis la doctrine dogmatique impliquée dans l’enseignement moral des Écritures, en vue d’ana­ lyser la nature exacte, les conditions et le rôle du merite humain. Mais ce travail d’inventaire ne ferait que lui donner la connaissance plus explicite de la vérité simple et féconde dont la révélation biblique contenait déjà tout le dépôt. II. LA DOCTRINE DU MÉRITE DANS LA TRADITION PATRISTIQUE Il appartenait à l’Église (le faire entrer dans la pensée cl la vie dc scs fidèles les données diverses de l’Écrilure sur la valeur des œuvres humaines ct la place qu’elles doivent tenir dans la préparation personnelle du salut. Celle incor­ poration, comme on peut s’y attendre en pareille matière, s’est faite surtout d’une manière pratique, 613 MÉRITE, PÈRES APOSTOLIQUES c’est-à-dire par la direction même que l’Église donnait à la piété de ses enfants Mais le besoin ne devait pas sc faire sentir avant longtemps de classer ct équilibrer les éléments respectifs du cas. Aussi chercherait-on en vain à l’époque patrlstique, même sous forme d'ébauche, une systématisa­ tion que rien n’appelait. C'est seulement en groupant les déclarations occasionnelles et relevant les indices épars que l’on peut retrouver la doctrine des Pères sur le mérite. Dès lors, l'obligation s’impose d'une particulière prudence avant de prêter à ces témoins dc l’ancienne Église des synthèses qu’ils n’ont pas eux-mêmes conçues, Sous le bénéfice de cette réserve, il n’est pas difficile d’apercevoir de quelle manière ferme et constante s'affirme l’orientation catholique de leur pensée. Quand vinrent les controverses du xvr siècle, les protestants ont souvent chicané sur le sens cl la fréquence du terme mérite chez les Pères. Au rapport de Bellarmin, Dc justificatione, I. V : Dc ineritis operum, c. i, Opera omnia, t. vi, p. 311. Bucer aurait même avancé qu'il leur était totalement inconnu. On verra sans peine que rien n’est moins exact et qu’il ne fut pas de mot plus familier tout au moins à la théologie latine. Au demeurant, c’est surtout la chose qui importe. Or il n’y a pas de doute possible sur leur conviction relativement à la valeur des œuvres du chrétien justifié. La controverse pélagiennc elle-même n’a rien intro­ duit d’essentiellement nouveau sur ce point. Tout au plus peut-on dire qu’elle a fourni l’occasion d’affir­ mer plus nettement la part nécessaire de la grâce à la source du mérite humain. Mais, au fond, à peine marque-t-elle une étape dans la marche continue dc la tradition catholique dont il nous faut suivre la forma­ tion et le développement. — I. Le christianisme pri­ mitif : ly-n· siècles. II. L’Église du in· siècle, (col. 619). III. L’Église du iv· siècle (col. 628). IV. La contro­ verse pélagiennc (col. 639). V. Après saint Augustin (col. 651). L Le christianisme piumitif : ι·»-ιι· siècles. — Esclaves de leur dogmatisme et insensibles au mou­ vement historique, les anciens polémistes protestants croyaient pouvoir opposer à la tradition catholique le témoignage des Pères, surtout des plus anciens. Il leur suffisait pour cela de réunir quelques textes disparates qui semblent supprimer ou réduire le mérite de l’homme, sans prendre garde à tous ceux qui en impliquent par ailleurs la réalité. C’est contre une argumentation de cc genre qu’est dirigée la discussion dc Bellarmin, De justificatione, I. V, c. vi. Opera omnia, t. vi, p. 355-357, à laquelle s’opposent, du côté de l’orthodoxie luthérienne, les longues réfutations dc J. Gerhard, Con/essio catholica, 1. 11. p. m, art. xxm, c. 8, édition de Francfort, 1679, p. 1533-1511. el Loci theologici, loc. XVIII, c. vin, n. 121. édition Cotta. Tubinguc, 1768, t. vin, p. 117-150. Aujourd’hui, au contraire, les protestants recon­ naissent assez volontiers que la tendance catholique s’affirme de « bonne heure » chez les Pères. F. Lich­ tenberger, art. Mérite, dans Encyclopédie des sciences religieuses, t. ix, p. 89. Mais ils rachètent cet aveu en la présentant comme une déviation par rapport aux principes chrétiens. « S'ils n’est pas douteux que cet esprit pharisalquc qu'avait dû combattre saint Paul méconnaissait ct altérait l’idée fondamentale de l’Évangile, la plus ancienne littérature Issue du paganochristianismc, celle des Pères apostoliques el des Apologistes, nous montre cependant que l’Évangile fut tout aussitôt ct comme involontairement intro­ duit dans les cadres rigides dc la notion dc mérite. J. Kunze, art. Verdienst, dans Protest. Ilealencyclopûdie, t. xx, p. 501. Nous avons assez vu par l’ctude 614 directe des textes la complexité dc l’Évangile pour pouvoir recueillir sans arrière-pensée cet hommage rendu à la continuité dc la tradition catholique. Tout au plus voudrait-on maintenir une diversité dc tendances ct d’esprit entre l’Orient ct l’Occidcnt. Fortement charpentée par Tertullien, la théologie du mérite serait restée depuis une des caractéristiques du catholicisme latin, tandis qu’une tournure plus mystique et donc plus détachée des œuvres humaines aurait toujours présidé à la pensée ct à la vie reli­ gieuse des Grecs. En attendant dc voir à quoi sc ramènent ces nuances et dc sc rendre compte qu’elles ne constituent pas une opposition, il faut rappeler comment s'affirment, dès les premiers siècles, les principes catholiques reconnus communs à tous. DiiTérents à bien des points dc vue par leurs préoc­ cupations doctrinales el le caractère dc leurs œuvres, les Pères des deux premiers siècles sc ressemblent en ccci qu'ils reflètent en toute paix et simplicité la foi dc l'Eglise sur une matière pratiquement liée a toute la vie chrétienne sans que rien amenât encore a en préciser le concept. A cet égard, · l’ancienne Église n’a ni éprouvé dc difficulté ni tenté dc systématisa­ tion. A côté de la grâce dc Dieu, l’acquisition d’une récompense pour l’action dc l’homme apparaît comme chose naturelle ct qui va dc soi. » H. Schultz, Der sittliche Begrifl des Verdienstes, p. 17-18. 1· Pires Apostoliques. — On peut d’autant plus s’attendre à voir sc vérifier celte observation générale chez les Pères Apostoliques que les petits écrits qui nous restent d’eux ont un but tout parénétique et moral. Il n’est pas dc témoins plus qualifiés pour nous faire connaître cc que fut sur ce point le christianisme primitif. 1. Témoins anonymes. — Un groupe distinct est fait dc deux écrits anonymes qui remontent à la fin du Ier siècle ou au début du second. — Premier en date de tous les catéchismes, la Didacht débute par le thème classique des deux voies, où sont classées les œuvres qui conduisent à la vie ct celles qui mènent à la mort. Didaeh\ i-vi. Résultat qui suppose, sans que l’idée soit formellement exprimée nulle part, que ces œuvres constituent la base du jugement divin que l’auteur évoque en terminant devant ses lecteurs. J bid., xvi. — Cc même développement reparaît dans l’Épftre dite de Barnabé, xvin-xx. pour aboutir à cette conclusion d’un incontestable moralisme ; « 11 est donc bien pour l’homme qui connaît les commandements du Seigneur d’y marcher selon qu’ils sont écrits. Car celui qui les accomplit sera glorifié dans le royaume dc Dieu: celui, au con­ traire. qui choisit les autres périra en même temps que ses œuvres. Voilà pourquoi 11 y a une rvsurcction, voilà pourquoi une rétribution ». διά τούτο άνταιτόδομα, XXI. 1. Plus haut, l’auteur avait dit expressément qu'au jour du jugement chacun recevra selon scs œuvres. « S’il est bon. sa justice le précédera; s’il est mauvais, le salaire de son iniquité est devant lui. » iv, 12. La corrélation des deux actes oblige, de toute évidence, à concevoir également comme un salaire » la récompense des actes bons. 2. Saint Clément. ■ D’inspiration toute pratique sont aussi les écrits qui portent le nom de saint Clément, mais avec des vues plus complètes sur la psychologie de l’âme chrétienne devant Dieu. a) Lettre aux Corinthiens. Seule est aujourd’hui retenue comme authentique la lettre célèbre à l’Eglise de Corinthe. Elle tend tout entière à détourner les chrétiens des « œuvres vaines », ix. 1, cl à leur recommander les autres. Il n’est pas inutile d’observer qu’aux yeux de l’auteur les bénédictions qu’Abraham et les patriarches reçurent de Dieu ont, à bien des égards, le caractère d’une récompense. « A cause de su 615 MÉRITE, PÈRES APOSTOLIQUES foi ct de son hospitalité, un fils lui fut donné dans sa vieillesse. » C’est aussi · Λ cause de son hospitalité et de sa piété » que Loth a pu échapper ù la destruction de Sodomc. x, 7, ct xi, 1. On voit dans quel sens devait s’orienter la piété des chrétiens ù qui ces saints personnages sont donnes comme modèles. Aussi sont-ils invités à travailler de toutes leurs forces à « l’œuvre de justice », xxxm, 8, ct cela non plus seulement en vue de faveurs terrestres, niais aussi des biens éternels. Car l’auteur fait entrevoir tout aussitôt, avec Isaïe, xi., 10; Lxn, 11, et Apoc., xxn, 12, l’approche du jugement où Dieu va rendre à chacun » selon son œuvre ». Ibid., xxxiv, 3. Cf. χχνιιι, 1, et ux, 3, où Dieu est appelé « l’examinateur des œuvres humaines ». — Néanmoins, bien que nous ayons à « nous justifier en œuvres et non en paroles », notre louange · doit être en Dieu ct non pas provenir de nous-mêmes ». xxx, 3 et 6. Car < nous nc sommes pas justifiés par nous-mêmes, ni par notre sagesse, notre intelligence, notre piété ou nos œuvres, mais par la foi, grâce à laquelle le Dieu tout-puissant nous a tous justifiés depuis l’origine ». xxxn, 4. A quoi s’ajoute le sentiment de nos misères, qui nous oblige toujours ù paraître devant Dieu en suppliants. « Dieu... Juste en tes jugements, lit-on dans la formule liturgique conservée à la fin de la lettre, i.x, 1-2,... pardonne-nous nos iniquités cl injustices... N'impute pas tout le péché de les serviteurs ct servantes, mais purific-nous dans la vérité... » Ces données diverses s’unissent sans sc contredire. Devant le chrétien, · une porte de justice est ouverte qui mène à la vie ». Il s’agit d’« y entrer, d’y diriger son chemin dans la sainteté cl la justice ». Mais tout cela sc fait < dans le Christ ». cl, quand il s’agit de pécheurs comme le furent les Corinthiens, ils doivent tout d’abord < sc jeter aux pieds du Seigneur et le supplier avec larmes de nous pardonner, de nous réconcilier avec lui, de nous rétablir dans notre bonne ct pure conduite d'autrefois ». XLvm, 1. b) Secunda Clementis. — En tète de l’ancienne homélie éditée sous le titre de deuxième lettre de saint Clément aux Corinthiens, s’affiche l’affirmation dogmatique que notre salut est un bienfait que nous devons au Christ Rédempteur. Mais tout aussitôt, î, 3, l’auteur de nous exhorter Λ le payer de retour. • Quelle rétribution lui donnerons-nous ou quel fruit digne de ce qu’il nous a donné? » Ce « fruit » n’est autre que celui de nos œuvres saintes, qui nous vaudront d'être confessés par lui devant son Père, n, 2. Plus loin, il donne nettement la vie éternelle comme une récompense, vin, 1 ct G ; cf. xx, 2-1. « Ainsi donc, mes frères, conclut-il, xi, 5-7, persévé­ rons dans l’espérance pour obtenir notre salaire, tvx καί τύν μισθ’/y κομισώμεθχ. Car il est fidèle celui qui a promis de rendre à chacun selon scs œuvres. Si donc nous faisons la Justice devant Dieu, nous entrerons dans son royaume ct nous recevrons les promesses. · Mais l’accomplissement de ces · pro­ messes » est, comme on le voit, subordonné à notre « justice ». Ici encore la part de Dieu cl de l’homme ne se séparent pas.— Comme œuvres plus profitables, l’auteur recommande spécialement le travail de la sanctification des autres ct de nous-mêmes — « car, dit-il, c’est la rémunération que nous pouvons rendre au Dieu qui nous a créés », xv, 2 — cl l’aumône. • Le jeûne, en eiTcl, est meilleur que la prière, ct l’aumône l’emporte sur l’un ct l'autre ». xvi, 4. • Faisons donc la justice, poursuit-il, xîx, 3, pour être sauvés au moment de la fin. » 3. Saint Ignace ct saint Potycarpe. — Pasteurs d’âmes, saint Ignace d'Antioche ct saint Polycarpc de Smyrnc devaient tout naturellement accentuer plus que personne le côté moral du christianisme. 616 a) Saint Ignace. De fait, saint Ignace nc veut pu qu'on soit seulement chrétien de nom, mais de vie Magn., iv. Cf. Horn., m, 2. Il s'agit de · glorifier Jésus-Christ qui nous a glorifiés », Eph., u, 2, cl c’at pour en donner les moyens que ses épllrcs au mysti­ cisme ardent s’achèvent toujours en conseils de morale. Voir Ignace d'Antioche, t. vn, col 709-710. « De deux choses l’une, écrit-il aux Éphésiens, xi, I : ou craignons la colère Λ venir, ou aimons la grâce présente, pourvu que nous soyons trouvés dans le Christ Jésus pour la vie éternelle· » — Celle vit éternelle nous est proposée comme une récompense dont l’attrait doit nous inviter au bon combat. • Lù où plus grande est la peine, [plus grand) est It profit. » Polyc,, i, 3. Mais les moindres actions elle»mêmes nc sont pas perdues : c’est ainsi qu’lgnaw prie Dieu de « rendre » aux Smyrniotcs, ix, 2, lei services qu’il en a reçus. Bien n’empêche d’ailleun, comme le saint martyr en donne l’exemple, Trull.. xir, 3 ct Phil., vm, qu’il faille toujours compter sur la miséricorde de Dieu et la prière de nos frères pour être justifiés. Bcllarmin, De meritis operum, c. iv, p. 319, se contente de citer quelques lignes de Dom., iv, 1, où Ignace ferait allusion à son prochain martyre comme ù un mérite aux yeux de Dieu. Mais J. Gerhard, op. cil., n. 12 i, p. 1 17, a eu beau jeu de relever contre lui que tout autre est le sens de cette parole : < Laissezmoi, s'écrie l'évêque d’Antioche, devenir la pâture des bêtes, par lesquelles il m'est donné d’aller à Dieu. » II n'y a pas lieu d’insister sur ce lapsus el moins encore d’en tirer argument, alors que tant d’autres textes expriment nettement la pensée de saint Ignace sur les œuvres et leur valeur. b) Saint Potycarpe. — Non moins ferme est h doctrine de son ami ct correspondant saint Polycarpe. < Celui, dit-il, Phil., n, 1, qui a ressuscité k Christ dos morts nous ressuscitera aussi, si nous faisons sa volonté et marchons dans scs commande­ ments. » Et encore, v, 2 : « Si nous lui sommes agréables dans la vie présente, nous recevrons [de lui] la rie future. Car il a promis de nous ressusciter cl, si nous menons une conduite digne de lui, de nous associer ù son règne. ■ La pensée des comptes à rendre doit donc nous inciter à « servir Dieu avec crainte ct respect », vi, 3, sans oublier, vm, 1, que « le gage de notre justice c’est le Christ ». Une valeur toute spéciale s'attache au martyre pour le nom chrétien : Ignace, Paul et les autres n’ont pa< couru en vain ct il nc faut pas douter qu’ils nc soient maintenant auprès du Seigneur dans le lieu qui leur est dù. Ibid., ix, 2. 4. Hermas. — De tous les Pères apostoliques, Ilcrmai est communément donné comme le meilleur représen­ tant du christianisme populaire, celui, par conséquent, < chez qui la piété chrétienne revêt un caractère entièrement légal ». F. I ichtenbcrgcr, art. Mérite, p. 89. Aussi bien peut-on dire que le Pasteur tout entier, en raison de son but moral et réformateur, est consacré à la doctrine des œuvres, qu’il s’agisse des charges morales qu’impose au chrétien la profession de son baptême ou des pénitences laborieuses aux­ quelles il est tenu pour obtenir, s’il y a Heu, le pardon de scs péchés. Voir Hermas, t. vî, col. 2282-228G. Les œuvres normales sont constituées par la fidèle observation des commandements divins, qui assure la vie éternelle, Sim., x, ct l’auteur, pour montrer qu’elle est possible, insiste sur le libre arbitre que nous avons reçu de Dieu. Λ/and., xn, 3,5-5,1. Elles valent à qui les accomplit la vie éternelle comme récom­ pense : le Pastcur volt déjà Dieu qui vient « rendre â ses élus avec beaucoup de gloire ct de joie la promesse qu’il leur a promise, s’ils observent scs lois ». Vis., 617 MÉRITE. PIRES APOLOGISTES, SAINT IRÉNÉE r, 3, 4. — Parmi ces * lois % les circonstances ramènent à faire une place particulière à celle qui prescrit la confession de la foi par le martyre. Sim., ix, 28,5-6. Il insiste également sur le devoir de l'aumône qui incombe aux riches, « sachant que ce qu’ils font pour le pauvre trouve sa récompense auprès de Dieu ». Sim., iî, 5. Le serviteur du père de famille est déjà élevé au rang de cohéritier < pour le travail qu’il a fait »àla vigne de son maître; à plus forte raison quand lise montre liberal envers ses compagnons. Sim., v, 2. Hennas profite de ce dernier apologue pour signaler aussi les œuvres surcrogatoircs comme source d’un plus grand mérite : · Observe, dit-il, les commande­ ments du Seigneur ct tu seras agréable à Dieu ct lu seras inscrit au nombre de ceux qui gardent la loi. Mais, si tu fais quelque chose en dehors du comman­ dement divin, tu acquerras une gloire plus abondante et tu seras plus glorifié auprès de Dieu que tu ne l'eusses été sans cela. » Ibid., in, 3. Comme œuvre de ce genre, il avait signalé plus haut le renoncement à un second mariage. Mand., iv, 4, 2. Son exhortation finale, en qui se résument toutes les autres, est celle-ci : · Faites donc le bien pour recevoir une récompense du Seigneur. · Sim., x, 4, 4. Conclusion toute pratique, qui rappelle à la lettre celle de l’homélie clémentine citée plus haut, col. 615, ct qui montre combien l’Église apostolique fut sou­ cieuse d’associer au mvsticismc chrétien la culture du sens moral. Il n’est pas inutile de faire observer qu’on ne remarque à cet égard aucune différence entre l’Orient ct l’Occident. ■ La juxtaposition de la grâce ct de la rétribution selon le mérite, jointe à l’habitude de mesurer la récompense d’après la difficulté de l’œuvre cl son caractère non obligatoire qui caractérise dans la suite le catholicisme vulgaire, domine déjà sans aucun doute en Orient depuis le milieu du second sleek·. > IL Schultz, loc. cil., p. 20. Cette constatation d’un historien protestant nous garantit d’avance que la même communauté d’inspiration entre les deux parties de l’Église nc manquera pas de se véri­ fier également plus tard. 2° Pères apologistes. — A la différence des Pères apostoliques, les apologistes, qui furent pour la plu­ part des philosophes, sont surtout des spéculatifs ct leurs œuvres s’adressent d’ordinaire à < ceux du dehors ». Double raison pour qu’il n’y ait pas à leur demander beaucoup d’éléments d’information sur les réalités de la vie chrétienne. Les principes de leur doctrine permettent tout au moins de reconnaître dans quel sens elle continuait à s’orienter autour d’eux. L Saint Justin, toujours attentif à établir la valeur du christianisme en regard des écoles profanes, insiste, contre le fatalisme des stoïciens, sur la liberté de toutes les creatures. Privilège qui donne à chacune le moyen d’être l’arbitre de sa propre destinée. · Dieu, en effet. ayant voulu que tous, anges ct hommes, soient doués de liberté et d’autonomie, les a créés capables d’accomplir ce qu’il leur a donné la puis­ sance de faire. Si donc ils choisissaient ce qui lui est agréable, il les garderait exempts de corruption et de peine. Que si, au contraire, ils faisaient le mal, il les châtierait suivant sa volonté. : Dial., 88, /V G., t. vî, cul. 685-688. En vertu de ce principe. Justin nc conclut pas seulement que les coupables seront justement » punis pour leur péché. Apol., n, 7, col. 156; ci. ibid., 14, col. 468. La récompense des bons est mise par lui en rapport non moins strict avec la (piaillé de leurs actes. · S’ils se montrent dignes du plan de Dieu par les œuvres, nous avons appris qu’ils obtiendront de vivre et régner avec lui, soustraits à la corruption ct à la souffrance. » Apol., i, 10,col. 340-341. 618 Ainsi < les châtiments ct les punitions, mais aussi les récompenses, sont répartis à chacun au prorata de ses œuvres ·, ζατ* άςίαν των πρχςεωυ έκαστου. Le chrétien ne connaît donc qu’un - destin inévitable»; c’est que < ceux qui choisissent le bien recevront la récompense qui leur est due, τά ίςιχ έπ.τίμ.χ, ct de même ceux qui font le contraire, le châtiment mérité.. Apol., i, 43, col. 392-393. 2. — On trouve chez les autres apologistes de semblables revendications du libre arbitre el pour le même motif. — · Dieu seul est bon par nature : l’homme le devient par libre choix, de telle sorte que le méchant soit justement puni, puisqu'il s’est per­ verti lui-même, ct que le juste reçoive les louanges méritées par ses bonnes actions. · Talien, Oratio. 7, ibid., col. 820. Cf. Athénagore, Legatio, 24, col. 918. Pour Théophile également, le premier homme avait été fait libre : « Si donc il avait observé les comman­ dements de Dieu, il aurait reçu de lui l’immortalité comme récompense. > El la même capacité nous est aujourd’hui rendue par la divine miséricorde. Ad Autot., n, 27, col. 1096. Voir J. Rivière, Saint Justin et les apologistes du second siècle, Paris, 1907, p. 195207. C’est ainsi que de l’altitude pratique dont témoi­ gnent les Pères apostoliques, les apologistes confir­ ment la persistance ct dégagent philosophiquement la raison. 3· Pères anti-gnostiques. — A la lin du n* siècle, le danger gnostlquc allait amener saint Irénéc à repren­ dre ct défendre cette même position. 1. Anthropologie de saint trente.— Toute la théodi­ cée et l’anthropologie de la Gnose aboutissait à « une division du genre humain en catégories distinctes et fermées, chez lesquelles le salut est moins une affaire d’initiative libre ct personnelle que la consé­ quence d’une condition première dont on ne saurait s’affranchir ». J. Tixcront, Histoire des dogmes, t. i, 7· édit., Paris, 1915, p. 199-200. Celte tendance au fatalisme explique pourquoi saint Irénéc a mis à défendre le libre arbitre el ses œuvres, contre ces chrétiens égarés, la même ardeur que les apologistes avalent déployée contre les philosophes païens. Pour l'évêque de Lyon, il n’y a pas d'hommes naturellement bons ou naturellement mauvais : la différence des destinées est duc tout entière à l’usage différent que chacun fait de sa liberté. Liberum eum fecit Deus ab initio... Posuit autem in homine potestatem electionis..., uti hi quidem qui obedissenl juste bonum sint possidentes, datum quidem a Deo, servatum vero ab ipsis. Qui autem non obedierunt juste non invenien­ tur cum bono et meritam pernam percipient. Contr. hier.. IV, χχχνπ, 1. P. G., t. vu, col. 1099. Où l’on volt que, pour être un « don de Dieu ». la récompense céleste ne laisse pas d’être la juste rémunération de nos libres efforts. El c’est pourquoi il nous faut, pour être sauves, cum vocatione justitiir operibus ador­ nari. IV. xxxvi. G, col. 1095. La couronne doit même nous paraître d’autant plus précieuse, IV, xxxvn,7,col. 1104, qu’il faut plus de luttes pour la conquérir. 2. Thtodicte de saint Irtnte. — Vn autre principe mène saint I renée à la même conclusion : celui de la justice divine. Avec une insistance significative il revendique la possession de cet attribut pour le Dieu suprême, à l’encontre de Marcion, non moins que de lu bonté. Voir, par exemple. IIL xxv, 2-3, col. 968969; IV, xxvii, 1, col. 1060-1061. — De celte justice le jugement sera la manifestation, justo judicio Dei ad omnes irqualiter perveniente et in nullo deficiente. V, xxiv, 2, col. 1187. Car là il sera rendu à chacun selon ses œuvres. Après avoir rappelé la description évangélique du grand jour, d’après Matth., xxv, 31-41, l’évêque de Lyon conclut : U nus et idem Pater muni- 619 MÉRITE. TRADITION OCCIDENDALE : TERTULLIEN 620 tage d’offrir un dépouillement très complet cl trh jestissime ostenditur,,, préparons utrisque quit sunt méthodique des textes. Elles donnent par la le moyeu apta, quemadmodum et unus judex utrosque in aptum de voir comment Tertullien a mis sur la tradition mittens locum. générale de l’Églisc l’empreinte de son génie parti­ Ccs sanctions et destinations < appropriées * ne sup­ culier. posent-elles pas un mérite chez celui qui les reçoit? a) Le terme de mérite. — On doit tout d’abord à Quelques lignes plus bas, on en devine presque le Tertullien la première attestation, sinon la création, mot sous la gaucherie de la traduction, Qui ergo du tonne précis qui manquait encore â la langue regnum praeparavit justis Pater, in quod assumpsit chrétienne sur ce point. Filius ejus dignos, hic et caminum ignis pmparaolt L’Idée qui paraît fondamentale chez lui, cl en cela in quem dionos mittent... angeli. IV, xl, 2, coi. 1113. il fait écho à la plus pure foi traditionnelle, est cell· El Γοη remarquera le parallélisme qui fait que, pour des rétributions futures. En effet, le principal de la ré­ lui, cette < dignité » existe aussi bien en vue de la vélation confiée aux prophètes lient pour lui dans U récompense qu’en vue du châtiment. La parabole de la semence, allégoriquement interprétée des âmes communication de la loi divine et dans l’annonce du jugement qui aura lieu ad utriusque meriti dispunc­ humaines, lui permet ailleurs d’alllrmcr que cette tionem, ΛροΙ., 18, P. /.., 1.1, col. 431-435. Dogme capi­ récompense elle-même est proport tonnée â la dignité » tal dont il est heureux de saisir l’intuition dans les de chacun. Car la vision béalifique sera mesurée καθ’ mouvements spontanés de 1’ « âme naturellement ώς άςιοι ίσονται οίδρώντες αυτόν, et, d’une manière chrétienne ». Ibid., 17, col. 433; De testimonio anima, 2, générale, omnibus divisum esse a Patre secundum quod ibid., col. 685. Voilà pourquoi il s’élève plus tard aver quis est dignus aut erit. V, xxxvi, 1-2, coi. 1222-1223. ironie contre l’étrange théodicée de Marcion, qui veut Il ne faut pas oublier cependant que ccs rétributions ravir au vrai Dieu l’attribut de justice. Adv. Marc., finales sont subordonnées au don gratuit de l’appel I, xxvn, t. π, col. 303-305; cf. IV, xvn, col. 429-130. divin. La parabole des invités aux noces fournit à Entre les justes eux-mèmes celle loi de justice établit saint Irénée l'occasion de le rappeler expressément une inégalité proportionnelle à la valeur de chacun ct do marquer, en conséquence, la nuance qui distingue Quomodo multœ mansiones apud Patrem si non pr·» la conduite de Dieu envers les Justes ct les pécheurs. varietate meritorum? Quomodo ct stella a stella distabit Gratuito quidem donat in quos oportet, secundum autem in gloria nisi pro diversitate radiorum? Scorpiace, (>, meritum dignissime distribuit adversus ingratos el non sentientes benignitatem ejus justissimus retributor. t. π, coi. 157. Cf. De patientia, 10, t. i, coi. 1376 : Par jactum par habet meri tum, et Lib. ad Scapulam, IV, xxxvi, G, coi. 1090. il est remarquable que le 4, coi. 782 : Majora certamina majora sequuntur terme meritum soit ici réservé aux coupables ; mais prremia. cette particularité de son vocabulaire ne doit pas faire Il n’y a là de nouveau que l’introduction du terme méconnaître que, pour l’évèquc de Lyon, le concept de mé ltc s’applique ( gaiement aux saints. technique de « mérite ». Tertullicn le rencontre tout naturellement sous sa plume pour exprimer le titre Sous des formes différentes, qui tiennent aux tem­ péraments ou aux circonstances, tous les témoins du subjectif qui motive de notre part la diversité des sanctions divines. Et ceci prouve combien profon­ christianisme primitif sont d’accord pour demander dément celte notion est liée à celle de récompense. des œuvres au chrétien justifié par la grâce divine et affirmer que son salut en dépend. Tout l’essentiel du La précision de la langue latine ne fait ici que dégager mérite tient en celle double affirmation. explicitement le rapport qui restait implicite dans le langage plus simple et plus direct de l’Écriture IL L’Église du m· siècle. — Sur cette base commune la théologie naissante du m·siècle ne tranche ainsi que des premiers Pères. Ce progrès de l'analyse guère que par l’abondance des témoignages ct la ct du vocabulaire allait rester acquis pour toujours précision croissante des concepts en Occident; il n’est pas contestable que Tertullicn 1· En Occident. — A l’Églisc latine le « génie positif » en soit le plus ancien témoin et sans doute le principal de ses représentants, Tlxcront, op. cit., t. i, p. 110. ouvrier. b) Le cadre du mérite. - Mais, loin de rester une ainsi que la rigueur juridique de la langue dont ils disposent, assurent, à cet égard, une incontestable sorte de bloc erratique, cette idée est encadrée dans supériorité. Elle s’affirme chez scs deux premiers un système cohérent. Tous les historiens sont d’accord docteurs : Tertullicn cl saint Cyprien, qui, sur cc pour relever l’esprit Juridique dont s’inspire la théo­ point comme sur bien d’autres, allaient créer dès le logie de Tertullien ct qui se reflète dans son langage. premier jour les formules de l'avenir. « Les rapports entre Dieu cl l’homme, d’après J. Tixc1. Tertullien. — < Étrangers à la spéculation philo­ ront, op. cit., 1.i, p. 109, sont présentés par lui comme sophique ct proprement religieuse, dominés par un des rapports de maître à serviteur et en entraînent moralisme étroit mais puissant, les Latins ont eu, les conséquences. » < Tout le christianisme, écrit de depuis le commencement, la tendance à faire descendre son côté K. Seebcrg, Lehrbuch der Dogmengeschichtf, la religion dans le domaine du droit. » A. Harnack, t. r, Leipzig, 1908, p. 353, tombe chez lui sous le Lehrbuch der Dogmengeschichte, 4· édition, Tublnguc, point de vue de la loi. » Voir les nombreux textes 1909, t. n, p. 179. D'où la grande importance qu’ont réunis dans cc sens par A. 1 larnack, Dogmcngcschichte, t. ni, p. 16-19. chez eux les concepts juridiques de satisfaction ct de mérite Le « Juriste Tertullien » serait de cette tendance C'est ainsi (pie Dieu est avant tout regardé comme le législateur ct l’Évangllc comme l’expression de sa le premier témoin, cl, pour une bonne part, l'auteur volonté sur nous. Le bien consiste essentiellement à se responsable. Celte vue synthétique de l’historien berlinois est conformer à son vouloir et non pas à chercher cc qui demeurée régulatrice pour les auteurs protestants. nous est utile : Neque enim quia bonum est auscultare H Schultz s'y réfère en tête des pages qu'il consacre debemus, sed quia Deus praecepit. Ad exhibitionem â Tertullicn, loc. cil., p. 24-28, et la thèse du obsequii prior est majestas diuinir. potestatis, prior est D’ K.-H. Wirth. Der BegrtfJ des « Meritum » bei auctoritas imperantis quam utilitas servientis. De Tertutlian, Leipzig, 1892, reprise peu de temps après prvnitentia, I, l. i, coi. 1234. Parce que maître souve­ comme première partie de son étude intitulée : Der rain, il appartient à Dieu d’être aussi le suprême Vcrdienstbegrtfl in der christlichen Kirche, Leipzig, rémunérateur. Bonum jactum Deum habet debitorem, 1892, semble écrite tout entlère^pour l’appuyer. Ccs sicutl ct malum, quia judex omnis remunerator est causa. Ibid., 2, col. 1230. deux monographies, la dernière surtout, ont l’avan­ 621 MÉRITE, TRADITION OCCIDENTALE : TERTI LLIEN De noire port, cc droit à la rémunération sc traduit aussitôt pour Tertullien en catégories Juridiques, presque commerciales. Si l’acte bon nous vaut un mérite qui fait de nous les créanciers de Dieu, bonum lactum Deum habet debitorem, Pacte mauvais, au contraire, nous rend ses débiteurs. De orat., Ί, t. i, col. 1162. Mais nous avons le moyen d’éteindre cette dette par les compensations de la pénitence : Picnilenti* compensatione redimendam proponit impuni­ tatem. lie punit., 6, t. i, col. 1237. Tertullien introduit ainsi logiquement l’idée de satis/actio, qui signifie parfois la fidélité normale aux préceptes de Dieu, De orat., 18, t. i, col. 1178, cf. 23, col. 1192, mais surtout la réparation qui lui est duc en cas de péché. A cc titre, elle comporte des œuvres laborieuses, des afflictions volontaires, dont le De pKnitenlia trace le tableau en même temps qu'il en développe les motifs ct les fruits. Voir surtout 7, 10-11, t. i, col. 1240-1212, 1214-1217. Cf. De resur­ rectione carnis, 8, t. n, col. 806. c) Le principe du mérite. — On a retenu, d’ordi­ naire, comme principale caractéristique de Tertullien cette présentation juridique du christianisme, qui n’intéresse guère, en réalité, que la forme de sa doctrine, dont la substance n’est autre que le fond permanent de l’Évangilc el de toute religion. En tout cas, outre ce développement en surface, la théologie du mérite a reçu de lui un développement en profon­ deur d’une tout autre importance. Non content, en eflet. d’affirmer la réalité du mérite, Tertullien a déjà dégagé cc qui en forme le principe. La plus simple réflexion suffisait à dire que le mérite suppose la liberté et que la liberté engendre à son tour le mérite. Tertullien, lui aussi, revendique dans ce sens l’existence du libre arbitre. De anima, 21-22, t. i, col. 727-728; Ado. Marc., H, vi, t. n, col. 317-318. Mais de plus il y montre en quelques mots une source objective de valeur. Non est borne et solidiv fidei sic omnia ad voluntatem Dei referre... ut non intelligamus esse aliquid in nobis ipsis. De exhort, castitatis, 2, t. n, col. 964. Et ceci ne vaut pas seulement pour le mal. dont notre théologien déclare aussitôt, ibid., col. 965, qu’il vient ex nobis ipsis, mais encore pour le bien : Quadam enim sunt dioinic libertatis, quirdem nostrtr operationis. Ad uxo­ rem, i, 8, 1.1, col, 1100. 11 n’est pas inutile d’observer que protestants el catholiques, cf. Schulz, p. 24, ct Tixeront, p. 408-409, s’accordent à reconnaître que Tertullien proclame la nécessité de la grâce pour tout acte bon. Voir, par exemple, De anima, 21, t. n, col. 727; De patientia, 1, l. n, col. 1361. Mais on voit que la part de la Cause première ne lui fait pas oublier celle de la cause seconde. El c’est de quoi l’orthodoxie protestante sc montre à bon droit choquée. · L’élé­ ment anti-chrétien dans celle doctrine du mérite sc montre en cc que... l'activité de l’homme apparati, à côté de la grâce de Dieu, comme un facteur absolu­ ment autonome, cl de si éminente valeur que la béatitude n’est plus seulement pour l’homme un présent divin, mais un salaire auquel ses actions donnent un droit fondé. » Wirth, op. cil., p. 58. C’est Justement par là que Tertullicn doit compter dans la tradition catholique comme un des plus heureux interprètes de la foi chrétienne, dont le premier peut-être il analyse en philosophe le fondement. . Vcrfailfic, op. cil., p. 116, n. 30. Origine quitte donc le terrain précis des œuvres préparatoires à la justification sur lequel sc tenait saint Paul. Il pense aux œuvres cn général, même et surtout â celles qui suivent le don de la grâce, et, préci­ sément pour cc motif, il leur refuse le droit â une rému­ nérât ion ex debito. Comment parler de justice dès lors que nos actes bons ne sont que l’utilisation d'un capital divin7 Notre théologien tient tellement â cette idée qu'il ne voit pas d’autre moyen pour sauver celte merces secundum debilum qu'affirme ici l'apôtre que dc l'ap­ pliquer, cn dépit du contexte, au cas des damnés. Car, à leur endroit, sc réalise bien la stricte justice : Quibus utique quasi debita poena pro mcrcede iniqui­ tatis exsolvitur. Mais elle ne saurait exister pour les élus. — En confirmation de sa thèse, Origènc Invoque un autre texte de saint Paul, Rom., vi, 23, dans l'in­ terprétation duquel il apporte la même rigueur d’exé­ gèse que plus lard les dogmatici en s de la Réforme : Stipendia, inquit, peccati mors d non addidit ut similiter diceret : Stipendia autem justitia: Dita iderna, sed ait : Gratia autem Dei vita .γτεκνα, ut stipen­ dium. quod utique debito et mercedi simile est, retri­ butionem pana esse doceret et mortis, vitam vero aeter­ nam soli gratia: consignaret. Ibid., coi. 961. il va dc soi que les protestants n’ont pas manqué d'exploi­ ter â leur profit cc texte. Voir Gerhard, Loci theologici, loc. XVIII,c. vm, n. 105, édition Cotta, t. vin, p. 108. A plus furtc raison, à la suite de Rom., vm, 18, Origène n'admet-il pas qu’on parle dc proportion entre les épreuves d’id-bas ct la gloire future. Tandis que les consolations présentes nous sont données secundum mensuram, la récompense du ciel est au delà dc toute mesure, parce que d’ordre transcendant. In Rom., vu, 4, col. 1108-1109. Néanmoins il reste que nos bonnes œuvres ne sont pas perdues. Car. non seulement elles entraînent comme récompense l’augmentation dc la grâce : Si autem inanem non jeceris gratiam, multiplicabitur tibi gratia et tamquam mercedcm boni operis gratiarum multitudinem consequeris, ibid., vm. 7. coi. 1179, mais clics nous valent cn retour la vie éternelle : Quurmtibus, inquit, gloriam et honorem ct in corrupiio nem (Rom., π, 7) pro boni operis patientia vita iderna dabitur. Ibid., n, 5, coi. 880. Cf. coi. 881 : Inquisitor hujus gloria:... per patientiam boni operis citam consequitur /demam. ct ibid., Ί, col. 887 : Per patientiam boni operis... vita aderna reddetur. Il reste donc, au total, que les réllcxions critiques : ORIGÈNE 62s d’Origènc sur la valeur du mérite n'en ébranlent aucunement la réalité. c) Problème Idéologique du mérite. — Ces doux séries d'affirmations en apparence contradictoires nous laissent néanmoins en présence d'une sorte d’anti­ nomie, où nos bonnes œuvres sont tout â la fols ct ne sont pas un titre à la gloire céleste. Pour la résoudre, on peut tout d’abord observer, avec C. Vcrfalllie, op. cil., p. 116-117. qu’Origènc conteste seulement â nos mérites une valeur en stricte justice, ex debito. Ce qui signifierait qu'il cherche uni­ quement à préciser le degré du titre dont il reconnaît l'cxistcncc. La raison cn est que tout cc que nous avons est un don de Dieu, et celte dépendance nous interdit toute prétention à un rapport de justice à son endroit Sciendum sane est quod omne quod habent homines a Deo gratia est. Nihil enim ex debito habent. In Rom, x, 38, t. xiv, coi. 1287. Cependant cotte explication n’épuise peut-être pas la pensée d’Origènc. Son dernier mot étant pour rattacher la vie éternelle à la « seule grâce », n’est-ce pas le fondement Intrinsèque du mérite humain qu’il semble mettre cn cause, dès là que la grâce cn est nécessairement le principe? Il est remarquable, cn tout cas, que sa pensée s'arrête à un point d'interrogation, au lieu dc s'achever cn réponse. Ainsi donc il n'est pas douteux qu’Origènc a soulevé le problème fondamental que pose la doctrine du sur­ naturel. ct ceci fait honneur à l’acuité dc son sens théologique. La solution eût consisté à montrer, comme le fera saint Augustin, voir col. 650, que la valeur du mérite réside précisément cn cc qu’il est un fruit de la grâce, un produit combiné de l’action divine ct de notre libre coopération. On voit d’ail­ leurs qu’Origènc tenait cn main les éléments dc ccttc synthèse, quand il rappelle, d’après I Cor., ni, 6-7, l’exemple classique dc la plante qui pousse moyennant le travail du jardinier qui l’arrose ct de Dieu qui lui donne l'accroissement, exemple auquel il ajoute pour son compte celui du navire qui échappe à la tempête grâce aux efforts des matelots ct à la puissance dc Dieu qui le ramène au port. De peine.. III, i» 18, P. G., t. xi, col. 289-292. Mais il ne semble pas en avoir fait l’application à la question précise de la valeur de nos œuvres qui avait si nettement traversé son esprit. En même temps qu’il témoigne de la tradition catho­ lique cn matière dc mérite. Origène inaugure l’ana­ lyse théologique sur ce point, el, s’il n'a pas lui-même entièrement résolu le problème, il cn a du moins saisi les données plus clairement que personne avant lui,et fait les premiers pas sur le chemin où l’on devait cn chercher plus tard la solution. Par la pénétration de son génie spéculatif, Origène avait donné à la théo­ logie grecque une avance notable sur l’Oecidcnt, que cclui-d ne devait pas rattrapper avant saint Augustin III. L'Éouse du iv· sifeci.E. — II fallait insister sur le ni· siècle, puisqu’il est unanimement reconnu que les positions essentielles sont prises dès cc moment-là par les Pères cjui représentent le mieux les tendances respectives des deux parties dc la chré­ tienté. Ce qui nous donne le droit dc nous en tenir à quelques indications sur la manière dont ces posi­ tions initiales furent conservées par les Pères du siècle suivant. 1· En Occident. — Autant la critique protestante sc montre généralement sévère pour les Pères latins du m· siècle, autant elle témoigne à ceux du iv· des égards imprévus. Ceux-là n’auraient fondé le catholi­ cisme qu’au détriment dc l'esprit chrétien : au con­ traire. un peu de christianisme reparaîtrait avec ceux-ci. Ici encore, A. Harnack a donné le ton. « Dans l'œuvre dogmatique des théologiens latins du tv· siècle «29 ΜΙλΗΓΓΕ, TRADITION OCCIDENTALE : SAINT HILAIRE, SAINT AMBROISE écrit-il, o» volt reculer dans une certaine mesure cet esprit du christianisme occidental qui avait trouvé sa plus puissante expression dans le De opere d eleemo­ synis de saint Cyprien. Mais, bien qu'il recule, il reste encore dominant. ■ Dogmengrschichte, t. ni, p. 51-52. Nous sommes suffisamment fixés sur la valeur dc ces synthèses cn ce qui concerne le m· siècle pour cn retenir seulement l’impression que l’équilibre de la pensée catholique au iv· doit être bien constant, puisque nos adversaires eux-mêmes peuvent à peine le méconnaître. Aussi bien peu dc faits seraient-ils plus difficiles à contester. 1. Saint Hilaire, - « Par rapport à Hilaire, Fôrstcr a montré, Théol. Studien und Kritiken, 1888, p. 615 sq., que, malgré sa dépendance des Grecs, il ne répudie pas les préoccupations pratiques ct morales des Occiden­ taux. » Harnack, Ibid., p. 51, n. 2. Il faut donc s’atten­ dre à rencontrer chez lui la notion dc mérite; mais on ne nie pas qu’elle reste subordonnée Λ celle de grâce. Schultz, loc. cil., p. 41-42. a) Héalilé du mérite. — Mereri ejus est qui sibi ipsi meriti acquirendi auctor exsistat. De Tri n., xi, 19, P. /... t. x, coi. '113. C'est en prenant le mérite dans cc sens strict que l’évêque dc Poitiers cn fait pour cha­ cun dc nous une obligation : De nostro igitur est beata illa aterni(as promerenda prirstandumque est aliquid ex proprio. In Matth., \ί, 5, t. IX, col. 953. Cf. De Trin., IX, 17, t. x, col. 319. Aussi bien cn avons-nous les moyens; car c’est pour «cela que Dieu nous a donné le libre arbitre : ...Ut præmium sibi voluntas bonitatis acquireret d esset nobis hujus beatitudinis projectus atque usus ex merito. In Ps. H, 16, t. ix, coi. 270. D’où la nécessité des bonnes œuvres, parmi lesquelles, contrairement aux rectriclions dc H. Schultz, toc. cit., p. 42, on voit qu’il fait leur place aux pratiques de l’ascétisme. In Ps. .VC7, 1Ü, l ix, col. 500; cf. In Ps. LXIV, 6, col. 116-117; in Matth., v, 2, ibid., col. 913. (’.es œuvres sont d’une importance telle que, pour Hilaire, notre élection sc fait ex menti delectu. In Ps. ΛΛ7Γ, 5, t. ix, col. 115. Déclaration qui appartient Λ cctlc catégorie dc « propositions que nous quali lie­ rions actuellement dc semipélagicnnes i,J. 'Fixeront, Hist, des dogmes, t. n, p. 282, voir là-dessus Part. Ηιι.λιηε, t. vi, coi. 2119-2151, mais qui ne laisse pas dc doute sur la valeur réelle que l'évêquc dc Poitiers reconnaît à nos mérites devant Dieu. La gloire céleste a pour les saints le caractère d’une rétribution : Vitam retribui stipendiis sanctitatis, In Ps. CXLH, 13, t. ix, col. 842, et, contrairement à Origène, voir plus haut, col. 627, il colnpare sans scrupule leur situation à celle du bon ouvrier qui, la journée finie, peut réclamer à bon droit « comme une dette » le denier convenu : lientus qui a mane usque ad noctem laborans pactum denarium tamquam debitum postulat. In Ps. CX Λ7Γ, 11, coi. 725. b) Valeur pratique du mérite humain, — A celte légitime confiance cn nos bonnes œuvres Hilaire «cependant oppose un double correctif. C’est, d’une part, le sentiment dc nos péchés, qui laissent toujours une large place à l’exercice de la miséricorde : Non enim Ipsa illa justitiae opera sufficient ad perfectæ bratitudinis meritum nisi misericordia Del diam in hac justitia· voluntate humanarum demutationum d motuum vitia non reputet. In Ps. L!, 23, t. ix, coi. 522. Cf. In Ps. c.v.vai, 4, coi. 770. Et c’est aussi le fait que tous nos mérites dépendent de la grâce : Neque enim beata' illius uitir n ternitatem consequi merito suo poterit (Λο/ηο| nisi miserationibus ejus qui pater miserationum est provehatur. In Ps cxvtn, liti., x, 15, coi. 569, 570. Voir J. Tixeront, Hist, des dogmes, l. n, p. 281. De toutes façons, à l’arrogance insensée des chrétiens qui réclament Je salut « comme une chose duc » : 630 nos vero salutem tanquam debitum postulamus. In Ps. CXVHi, lilt, χιχ, 3, col. 626, Il oppose la conduite des véritables saints, représentés par le Psalmlste, qui, au lieu d'étaler scs mérites, commence par recon­ naître son indignité ct ne veut compter que sur la divine miséricorde. Ibid., 3-6, col. 626-628. Cf. In Ps. C.v»7//,litt. M, 3-1, col. 511; lltl. xv, 5. col. 601, lilt. m, 1-2, col. 517 Mais le besoin de la miséricorde n’exclut pas le mérite, pas plus que celui-ci n’empêche celui-là : Habuit quidem... hoc justitia oereeundiæ ut quidquid illud sibi beatitudinis sperat id pro magnificentia Dei potius ... quam pro merito suo postulet. Sed tamen prae­ ferens honorem el misericordiam Dei : merendi quoque id per se non exclusit officium. Nam cum vivificandus sit, vivificandus tamen est in /equitate. In Ps CXUI, 13, coi. 842. Sur le terrain pratique cl religieux où se meut toujours la pensée d’Hilaire, les titres respec­ tifs de Dieu ct dc l’homme sc conditionnent sans sc léser. 2. Saint Ambroise. — De même cn est-il, avec une note théologique peut-être plus étudiée, chez l’évêque dc Milan. — Il y a déjà dans saint Ambroise, « dc l’augustinisme avant Augustin ct plus encore », d’après A. Harnack, Dogmengeschichle, t. n, p. 51. « Avec lui, la doctrine dc ses prédécesseurs commence à s’incorporer dans une conception évangélique fort accentuée dc la grâce dc Dieu, qui est cn dernière analyse inconciliable avec la notion dc mérite. » Incompatibilité dont il n’eut pas la moindre cons­ cience. Car · ccs principes n'empêchent pas Ambroise dc retenir la conception traditionnelle. Et il cn fut toujours ainsi dans le catholicisme précisé par lui et par Augustin. D’une part, on y trouve la complète négation dc tout mérite au sens absolu, la reconnais­ sance dc la libre grâce de Dieu comme source unique dc notre salut, mais aussi, d’autre part, la ferme con­ viction que, précisément par cette libre grâce, un mérite nous est rendu possible, au moyen duquel nous pouvons et devons obtenir notre salut par voie dc juste rétribution.» H. Schultz, p. 34-35. Uu plus brièvement, avec F. Loofs, Dogmengeschichle, p. 338 : • Malgré son accentuation de la grâce, il accepte encore, comme TcrtuJIien, entre Dieu ct l’homme l’idée d’un rapport fondé sur le salaire. » Le* textes Justifient largement cette impression de témoins peu suspects. a) Kéalité du mérite. — En diet, saint Ambroise répète à l’cnvi, suivant la foi commune, que les desti­ nées éternelles de chacun sont commandées par scs mérites : Nonne evidens est meritorum aut praemia aut supplicia post mortem manere? De officiis, I, xv, 57, P. L, (édition dc 1866), t. xvi, coi. 41. Dieu est essentiellement pour lui le remunerator meritorum. Exp. in Ps. CXVHI, semi, n, 7, t. xv, col. 1276. Et c’est pourquoi il n’y a pas d'injustice dans ses jugements : Pro actibusfhominis remunerationis est qualitas. Exp. in Luc., vm, 17, t. xv, col. 1869. Ce qui ne s'applique pas seulement aux pécheurs, mais également aux Justes. Ibid., vn. 118, col. 1817. Cf. Expos, (n Ps. CXVHl, serin, vu, 17, t. xv, col. 1354; De Caln d Abel, II, 1.x, 31, t. xiv, col. 375; De Noe d area, vn, 16, ibid., col. 389; Epist., xun, 9, t. xvj, col 1180. Pour ce motif l’évêque de Milan place la prévision de nos mérites à la base dc notre prédestination : ... Patrem.., non petitionibus deferre solere, sed meritis, quia Deus personarum acceptor non est... Non enim ante pnrdestinauit quam praesciret, sed quorum meri­ ta pnrscivit eorum prirmia pnrdestinavit. De fide, V, vi, 83, t. xvi, coi. 692-693. Cf. In Luc., m, 30, t. xv, coi. 1685. D’où aussi l’inégalité des dons divins : Ubi diversa merita, praemia diversa. Lib. de Joseph pair.. 631 MERITE, TRADITION OCCIDENTALE : SAINT AMBROISE, SAINT JEROME 632 Au surplus, tous nos mérites dépendent de la grâce: χπι, 76, t. XIV, col. 702. Non pas qu'Ambrolse ignore grâce lointaine de la rédemption, Enarr. in Ps. xuu, que le bien porte en lui-même sa récompense, Enarr. 47, t. xiv, col. 1165; grâce prochaine qui est nécessaire in Es. r, 17, t. xiv, col. 972, mais son esprit se porte pour préparer en nous notre bonne volonté. In Luc., plus volontiers sur la récompense extérieure qui nous I, 10, t. xv. col. 1617. Cf. ibid., n, 84, col. 1665. Voir attend pour nos efforts. Et nos mercenarii sumus qui J. Tixcront, Hist. des dogmes, t. n, p. 281-282. Il n’y ad mercedem laboramus et hujus operis nostri mercedem a donc pas lieu de sc vanter : Nemo ergo sibi arroget, speramus a Domino. Epist., n, 12, t. xvi, col. 920. nemo de meritis, nemo de potestate se jactet, mais plutôt Aussi, pour exprimer tout à la fois cette souveraine d’imiter la modestie de l’Apôtrc : Sed magis minuere justice de Dieu ct cette valeur de nos œuvres devant operis sui pretium et meriti sui gratiam. Cependant lui, a-t-il volontiers recours à l’image populaire de la l’obligation reste de nous créer des titres solides au balance. Consideranda statera qua singulorum /acta regard de l'éternelle justice : Ergo, quia examinandi trutinantur.,. Pendet singulis nostrorum statera merito­ sumus, sic nos agamus ut judicio probari mercamur rum. Ibid., 14, 16, coi. 921. Et il est clair que le poids divino, in Ps. CXVIH, serm. xx. 14-16, t. xv, coi. 1565. de nos fautes s’oppose à celui de nos mérites : meritis Car, si nous sommes tout d’abord justifiés par la obstare delictum. In Luc., in, 38, t. xv. col. 1G8S. grâce, non ex operibus sed ex fide per gratiam suam Il s’agit, en conséquence, défaire pencher la balance nobis peccata donavit, la couronne doit ensuite être du bon côté. Cavendum est ne plura peccata sint quam conquise au prix de nos efforts : Admonet multa nobis opera virtutum... Omnia utique nostra quasi in trutina ponderantur. A pol. proph. David., n. 24. t. xiv, coi. 901. et gravia certamina esse proposita, ut nemo nisi qui Nos bonnes œuvres ont, à cet égard, une valeur 1 legitime certaverit coronetur. Enarr. in Ps. XUH, 1, d’échange, qui compense le démérite de nos fautes. l. xiv, coi. 1139-11 II. Pour saint Ambroise comme pour scs prédécesseurs, Ibid., vn, 36-40, col. 905-906; ix, 49. col. 911. Cf. Enarr. in Ps.XUll, 46, t. xiv, col. 1164-1165. Toute l’ordre moral fait partie intégrante du mysticisme chrétien. spéciale est la vertu de l’aumône, qui fait de Dieu notre débiteur. De officiis, I, xi, 39, t. xvi, col. 38. 3. Autres Pères latins du ιν· siècle. — Quelques Dans cette voie, Ambroise ne recule même pas devant témoignages suffiront ù montrer comment on retrouve l'expression paradoxale de venalis Dominus. Lib. de le même rythme chez les autres interprètes de la Elia et jejunio, xx. 76,1, xiv, col. 759. —Rien déton­ tradition latine. nant à ce qu’il présente la récompense promise comme a) L'Ambrosiaster. — Soutenu par le texte de saint un droit pour le bon serviteur. Vult etiam conveniri Paul, VAmbrosiaster n’est pas suspect d’oublier la |Dtus], ut si quis proposita secutus virtutibus prwmia primauté de la grâce et son absolue gratuité : Gratia bene certaverit /ructum renumerationis exspectet, quin donum Dei est, non debita operibus. In Pom., xi, 6, etiam exigat... Non usurpatione speravi quic ut spera­ P. L., t. xvn (édition de 1866), col. 155. Mais il reste rem ipse jecisti. Servus sum, exspecto alimentum a que, sur cette base, chacun sera jugé d’après scs Domino; miles sum, exigo ab imperatore stipendium; œuvres. In Rom., xm, 2, col. 171. Car Dieu doit à sa vocatus sum, postulo ab invitante promissum. Enarr. Justice de traiter ses créatures â la mesure de leurs in Ps. CJTI7//, serm. vn, 3-4, t. xv, coi. 1348-1349. mérites : Deum conditorem mundi providenter et curiose Il serait difficile d’exprimer en termes plus nets la operis sui merita requirere fateatur... Unumquemque valeur objective de nos œuvres ct l’on aurait presque le proprio merito aut remunerat aut condemnat. In Eom., droit, même en observant que les titres de l’homme n, 3 et 11, coi. 67 et 70. Cf. In II Cor.,\'i, 12-13, coi. 318. supposent une promesse préalable de Dieu, d’y dénon­ Unusquisque pro operibus suis mercedem accipiet. cer quelque excès, si ces fortes affirmations ne com­ Bien loin que la grâce exclue le mérite, c’est elle portaient visiblement une bonne part d’image ct ne qui nous impose l’obligation et nous fournit le moyen trouvaient ailleurs leur contrepoids. d’en obtenir : Non est gloriandum nobis in nobis ipsis, ô) Appréciation pratique du mérite. — Ainsi que sed in Deo, qui nos regeneravit... ad hoc ut bonis operi­ chez saint Hilaire, deux considérations entrent en bus exercitati quic Deus nobis jam renatis decrevit pro­ ligne de compte pour mettre au point notre atti­ missa mercamur accipere. In Eph., n, 9-10, coi. 100. tude devant Dieu. b) Marius Victorinas. — C’est aussi Ia doctrine de C’est d’abord, du côté subjectif, le sentiment de saint Paul qui inspire au rhéteur Marius Victorinus nos misères qui doit accompagner celui de nos mérites, des accents encore plus nettement augusliniens. 11 mais aussi la disproportion même de la récompense, insiste sur la gratuité absolue de notre justification : La justice des jugements divins ct la balance où sont Non enim nobis reddidit meritum, quippe cum non hoc pesées nos œuvres, examinat ct Irutinat Deus mérita meritis nos accipimus sed Dei gratia ct bonitate. In singulorum..., in statera singulorum jacta pensantur, Eph., n, 7, P. L., t. vin, coi. 1255. Cf. ibid., nr, 7-8, sont précisément ce qui invite saint Ambroise à rap­ coi. 1261. Il n’en reconnaît pas moins qu’après celte peler que nous avons tous besoin de miséricorde : grâce initiale il y a pour nous possibilité de mérite : Quis enim nostrun^sine divina potest miseratione sub­ Cum esse possit meritum ex officio et religione, ex casti­ sistere? Quid possumus dignum pramiis jacere cirlestate et abstinentia. Cependant ce mérite même n’est tibus?... Quo tandem hominum meritum defertur ut pas notre œuvre propre :... Etiam cum esse possit meri­ hire corruptibilis caro induat incorruptionem? D’où tum...; non enim neque operibus vestris potest. Voilà celte conclusion : Non ergo secundum menta nostra, pourquoi il n’y a pas à se vanter de ce qui est en sed secundum misericordiam Dei coelestium decretorum nous un don de Dieu : Nescio quomodo enim qui operi­ in homines jorma procedit. In Ps. txvu/, serm. xx, bus suis redditum meritum putat suum vult esse, non 40-42, t. xv. coi. 1573-1571. Cf. Exhort, virg., mi, 44. prostantis, et hire jactatio est. Ibid., n, 9, coi. 1256. t. xn. coi. 364 : Ultra meritum laboris remunerationem Cf. i, 14, coi. 1247 : Gratia est quse meritum nostrum. suis donare consuevit. L'humilité de David convient, à c) Saint Jérome. Dans ses derniers jours, saint plus forte raison, à des pécheurs comme nous, quibus Jérôme eut déjà l'occasion de défendre les droits de la grâce contre les pélagiens el 11 aboutit, dans celte wfjragalur nulla prorogativa meritorum. In Luc., ili, 37, I. xv, col. 1687. Ce qui prouve qu’il faut voie, âdes formules du plus pur augustinisme: Coronat entendre sans doute cum grano salis ce qu'il dit ailleurs [Deus] in nobis ct laudat quod ipse operatus est. Dialog, du roi prophète pénitent : In ipsa quoque offensione contra pelag., in, 6, P. L., (edition de 1865), t. xxm, gratiam divino miserationis emeruit. Enarr. in Ps. col. 601. Néanmoins il met si peu en doute la valeur XXXVII, 15, P. L., t. XIV, col. 1063. de nos actes qu’il parle â leur sujet de premium cl do 633 MÉRITE, TRADITION ORIENTALE : SAINT JEAN CHRYSOSTOME corona. Ibid., m. 1 ct 5, col. 597 et 601. Ailleurs il disserte contre Jovinlcn afin de prouver que l’inégailé des destinées éternelles, soit entre les bons et les méchants, soit surtout entre les Justes eux-mêmes, suppose une diversitas meritorum. Ado. J win., u, 25-28, t. xxm, col. 315-325. D'où il dégage cette conclusion pratique, ibid., 32, col. 329 : Jam nostri laboris est pro diversitate virtutum diversa nobis pra-mia pneparare. Cependant la pensée du jugement divin éveille en son âme de redout abies appréhensions : St nostra consideremus merita, desperandum est. In Isaiam, 1. XVII (c. lxiv, 8), t. xxiv, col. 625. Elles sont moti­ vées par le déficit radical de nos œuvres : Quia nullum opus dignum Dei justitia reperietur. Ibid., 1. VI c. xm, 6-7), col. 209. Entre les Pères latins du ιν· siècle ct ceux du ni·, commune est manifestement la tradition dogmatique sur l’existence du mérite à côté de la grâce qui en est la condition. Le seul trait qui leur appartienne en propre, c’est une plus grande attention accordée aux répercussions psychologiques de la doctrine ct le souci qui en dérive de moderer la confiance que peut provoquer le mérite, par le souvenir de tous les élé­ ments subjectifs ct objectifs qui sont propres à en réduire la valeur. ■ Il semble, écrit J. Tixeront, Hist, des dogmes, t. h, p. 28i. que la rigueur pure­ ment juridique de Tertullien soit adoucie, surtout chez ceux de nos auteurs qui ont étudié les Grecs, par ce sentiment fréquemment exprimé que nos mérites, quels qu’ils soient, sont très mêlés de démérites, qu’ils sont en partie le fruit de la grâce ct restent en somme fort au-dessous de la récompense qui nous est promise, si bien que, à tout prendre, cette récom­ pense est PefTet moins de nos mérites que de la miséricorde de Dieu. » Origène avait soulevé le problème théorique du mérite dans ses rapports avec la grâce. Voir col. G28. Sans le suivre sur ce terrain, les Occidentaux s'appli­ quèrent â en mesurer le retentissement pratique sur la vie religieuse des âmes. De part ct d’autre, c’était un progrès dans l’analyse, un premier contact de l’intelligence religieuse avec la diversité des éléments que cette importante notion fait intervenir. 2e En Orient. — Chez les Pères Orientaux, la ter­ minologie reste comme toujours moins précise et les développements moins nombreux. A cela près, on relève dans leur pensée au sujet des œuvres les mêmes traits essentiels. 1. Saint Jean Chrysostome. — Bien qu’il attache très peu d’importance à la tradition grecque, H. Schultz, loc. cil., p. 18-20, veut du moins en retenir saint Jean Chrysostome, comme étant l’in­ terprète classique des conceptions développées dans l’Église orientale ». Or il trouve que, chez lui, « la grâce n'exclut pas la récompense de nos travaux », voire même ■ la récompense en justice ». En faut-il davantage pour que le patriarche de Constantinople doive être compté comme un nouveau témoin de la foi catholique au mérite des actes humains? n) Réalité du merite. — De fait. « renseignement de saint Chrysostome sc ressent... naturellement des préoccupations de l'auteur, avant tout prédicateur cl moraliste, dont le râle est de pousser ses auditeurs à l’effort personnel ». J. Tixeront. Hist, des dogmes, t. n, p. 1 16. Sans donc oublier la part qui revient â Dieu, il éprouve plutôt le besoin d’insister sur celle qui nous échoit el sur les espérances légitimes qu’elle autorise. « Quand tu entends parler de grâce, ne pense pas (pie par là soit supprimée la récompense due â la bonne volonté, τδν άπδ τής προαιρ£σεως μισθόν. L'apôtre parle de grâce, poursuit-il, non pour déprécier cet effort volontaire, mais pour couper court à toute 634 tentation d’orgueil. » In Rom., hom. n, 3, P. G., t. lx. col. 404. Cette » récompense · est assurément tout d’abord celle que la vertu trouve en elle-même dès ici-bas. De resur., mort., 3, t. L, col. 122; Erp. in Ps. CXXVH, 3, t. i.v. col. 359-370. Mais c'est aussi et surtout la gloire céleste. Les pécheurs ne peuvent être récompensés qu’ici-bas du bien qu’ils ont pu faire. De Lazaro, hom. m, 1, t. xlvhi, col. 997. Au contraire, les Justes ont devant eux l'éternité et doivent y porter ferme­ ment leurs espérances au milieu des épreuves ou des injustices de ce monde. Voir, par exempte. Erp. in Ps, IV, 10, t. lv, col. 55; In Ps. v/l, 8, ibid., col. 93; In Matlh., hom. xm, 5, t. lvh, col. 215-216; hom. xxxiv, 3, ibid., col. 102. Leur récompense sera d’autant plus élevée que plus grande fut sur la terre leur constance dans le bien. In I Cor., hom. xuii, 3, t. i.M, col. 371-372. Si aucune espérance n'est plus chère au chrétien, c’est qu'elle engage la foi même en la justice divine. Ici-bas les situations sont encore confuses, parce que provisoires; elles seront rétablies au jour du Jugement : L'homme s’y tiendra seul avec ses œuvres, afin d'y cire condamne pour elles ou couronné pour elles. · Erp. in Ps. ΧΙΛΊΙΙ, 6, t. lv, col. 508. Les païens euxmêmes ont cru aux rétributions futures, των ένταΰΟα γινομένων άντίδοσις. A plus forte raison des chrétiens n'en sauraient-ils douter. < S’il y a un Dieu, ct il y en a un, tout le monde conviendra qu’il est juste. Et s’il est juste, on accordera qu’il doit rendre aux uns et aux autres selon leur mérite, αποδώσει τά κατ’αξίαν, Ce qui entraîne comme conséquence l'existence d'une, autre vie, où tous recevront « la rémunération qui leur convient », την προσήκουσαν άντίδ ,σιν. De Lazaro, hom. iv, 3-1, t. xi.vni, col. 1011. < Alors seulement, lorsque chacun aura reçu selon scs mérites, τά κατ’ αξίαν, éclatera la justice de Dieu. » De diabolo tenta· tore. hom. n, 8, t. xux, col. 258. Dans cette reddition de comptes, < toutes nos actions, grandes ou petites, nous seront comptées ». Ad Theod. lapsum, i, 9, t. xlvu, col. 287. Mais si celles qui sont dues en stricte obéis­ sance, έξ οφειλή:, y seront récompensées, à plus forte raison les œuvres surérogatoircs, qui relèvent seulement des conseils divins. De pian., hom. vi, 3. t. xux, col. 318. Toutes ensemble nous donnent droit ù une véritable rétribution. « Innombrables sont les endroits où Chrysostome, se référant au Nouveau Tes­ tament, parle de μισθός, αμοιβή ou 1μοι6αί, άντίδοσις, άνταπόδισις, στέφανος, βραβεία. » Η. Schultz, loc. cil., p. 19. Il est vrai que la récompense est bien supérieure â nos travaux. Exp. in Ps. XUX, 5, t. lv, col. 249; In Matth., hom. xv, 5, t. lvu. col. 226; hom. lxxvî, 4, t. Lvm, col. 699; In Rom , hom. xiv, 4, t. lx, col. 528529. Mais cette considération, loin de diminuer notre merite, ne sert qu’à stimuler notre effort. C’est aussi parce qu’il nous promet beaucoup plus que sous l’ancienne Loi que Dieu peut nous demander davan­ tage. De virg., 81, t. xlvhi, col. 595-596, In .Matth., hom. xvi, 5, t. lvu, col. 245. è) Appréciation subjective du mérite. — Ces principes, qui fondent la réalité dogmatique du mérite, se com­ plètent. chez saint Jean Chrysostome, par quelques indications propres à marquer la place qui lui revient dans la vie spirituelle du croyant. Avant tout il s'applique à combattre chez ses audi­ teurs la tentation de l’orgueil. Et d’abord une raison de fait interdit à qui que ce soit de se glorifier, c’est que le jugement de Dieu n'est pas encore intervenu et que celui des hommes ne compte pas. Mais, en admettant que nos merites soient effectifs, une raison de droit empêche de s’en prévaloir. Généralement peu explicite sur la grâce, voir Jean Chrysostome, t. viu, fi.35 MÉRITE, TRADITION ORIENTALE : SAINT CYRILLE DE JÉRUSALEM col. 678-679, le saint docteur l’est d’une manière abso­ lue pour affirmer, dans un développement d’allure tout august inicnnc, que ce que nous avons dc bien est en nous un don de Dieu. < Mettons que tu es digne de louange... : même alors il n’y a pas lieu dc t'enfler. Car lu n’as rien en propre, ayant [tout] reçu dc Dieu. Pourquoi donc feindre d’avoir ce que lu n’as pas? Tu l’as néanmoins, et d’autres comme loi. Mais lu l’as pour l’avoir reçu, ct non pas ceci ou cela seulement, mais tout ce que lu as. Car ccs bonnes actions ne sont pas de toi : elles viennent dc la grâce dc Dieu... Qu’as-tu, dis-moi, que lu n’aies reçu? Quel est le bien que lu as fait de loi-même? Tu ne saurais le dire. Mais tu l’as reçu ct tu en lires vanité? Il fallait, au contraire, t’humilier pour cela. Carre qui t’est donné n’est pas à toi, mais au donateur. Si, en effet, tu l’as reçu, tu l’as reçu de lui. Et si lu l’as reçu dc lui, cc bien n’était donc pas à toi. El si tu l’as reçu sans qu'il fût à loi, pourquoi t’enorgueillir comme si c’était la propriété ? » In 1 Cor., hôm. xn, 1-2, t. xu, col. 97-98. Quand il s’agissait dc mettre l’âme chrétienne à l’abri de la vaine complaisance en ses propres mérites, saint Jean Chrysostomc n’avait qu'à «’Inspirer dc saint Paul. 11 fait œuvre plus personnelle en dénon­ çant un moindre défaut, dont son expérience lui avait sans doute appris la réalité : celui dc la cupidité spiri­ tuelle qui porte à n’envisager les œuvres que sous l'angle du profit. Pour que nos actions soient méri­ toires, il faut, bien entendu, les accomplir avec la pure intention dc plaire à Dieu. In Matth., hom. xix, 2, t. lvii, col. 275-276. Mais il y a plus : c’est devant Dieu même qu’il les faut oublier. A plusieurs reprises, l'orateur s’élève contre ccs chrétiens médiocres qui ne songent qu’à la récompense, pour leur mettre sous les yeux la grande loi du bien désintéressé. « On te propose dc faire quelque chose qui plaît à Dieu, cl lu te préoccupes de la récompense?... Vraiment tu ignores ce que c’est que dc plaire à Dieu. Si tu le savais, tu estimerais qu’aucune autre récom­ pense n'égale celle-là. · Mais, cc coup d’œil jeté sur l’idéal, l’auteur dc continuer : « Ne sais-tu pas que ta récompense augmente quand lu fais le bien sans obéir à l’espoir dc la récompense? ■ /Jr compunctione, n, 6, t. xi.vn, col. 420. Voir dc même In Matth., hom. πτ, 5, t. lvii, col. 37-38: < Ne nous vantons pas; mais disons-nous inutiles pour devenir utiles... Plus nous faisons de bonnes actions, moins nous devons en parler. Ainsi nous acquerrons une 1res grande gloire devant les hommes comme devant Dieu, et non pas seulement de la gloire devant Dieu, mais une grande récompense et rétribution, μισθόν καί άντίδοσιν μεγάΖην. Ne réclame donc pas de récompense, si tu veux en obtenir une... Quand nous faisons le bien. Dieu ne nous est débiteur que pour nos bonnes œuvres; quand nous croyons n’avoir rien fait de bien, il est notre débiteur beaucoup plus encore pour cette intention que pour nos actes. » En un mot, « plus grande e.st la récom­ pense quand on n’agit pas pour la récompense. Parler dc scs bonnes actions ct les compter avec soin est le fait d’un mercenaire plutôt que d’un bon servi­ teur Il faut donc tout faire pour le Christ el non pas pour la récompense.., Aimons-le comme il faut : c'est déjà une grande récompense. > In Horn., hom. v, 7, t. xi., col. 431. Cet appel au désintéressement spirituel est la note caractéristique de Jean; mais on voit qu’il aboutit a suggérer aux chrétiens une meilleure conception dc leurs intérêts. Non seulement ce mysticisme sup­ pose la foi au mérite; mais, en l’épurant de tout élé­ ment trop égoïste, il ne peut el ne veut que l'affermir. 2. Autres Pères Grecs du /V· siècle. - Il n'y a aucune raison de supposer que, sur un point aussi 636 élémentaire, Jean Chrysostomc puisse constituer une exception. Dc fait, les témoignages ne manquent pas. où l’on peut voir que la réalité du mérite humain s'affirme tout autant chez les autres représentants de la tradition grecque, sinon toujours sous une forme directe ct théorique, au moins sous la forme implicite ct pratique des justes sanctions que Dieu réserve à nos actes dans l'éternité. a) L’Adamantins. t n premier témoignage sut celte affirmation indirecte, mais formelle, du mérite nous est fourni, dès les premières années du siècle, par l'écrit anonyme qui a reçu le nom énigmatique d'Adamantius. « Il ressort de la Loi el de l’Evangile que chacun recevra selon ce qu’il a fait envers son frère. · De recta in Deum fide, i, 16, édition van dc Sande Backhuyscn, dans le Corpus de Berlin, 1901, p. 32. Plus loin, ibid., n, 5, p. 66, on lit en termes encore plus précis : < Employer le terme de jugement signifie le discernement des bons et des mauvais, c'est-à-dire la récompense (des bons) selon leur mérite, τδν κατ’ αξίαν αύτών μισθόν, la condamnation des méchants ct des impies. Il est donc évident que le jugement qui doit avoir lieu selon l’Évangilc par Jésus-Christ, dans lequel seront discutées les secrètes pensées des hommes, comportera la rémunération méritée dc la justice ct de l’injustice », κατ’ αξίαν δικαιοσύνης τε καί αδικίας ποιήσεται την άνταπόδοσιν. Ces déclarations occasionnelles, jetées en passant dans un écrit dc controverse qui porte sur un tout autre objet, traduisent avec une parfaite clarté la foi géné­ rale de l’Églisc. Elfes montrent comment la croyance aux rétributions divines est inséparablement unie à la valeur des œuvres humaines, c'est-à-dire que le dogme du jugement postule celui du mérite comme base. b) Saint Cyrille de Jérusalem. — Λ plus forte raison saint Cyrille de Jérusalem peut-il passer pour un écho fidèle de la foi commune, puisque ses catéchèses s'adressaient à des catéchumènes. Or, avec la foi pure, il réclame d'eux les bonnes œuvres; < car la bonne doctrine sans les bonnes œuvres n'est pas agréable à Dieu. » Cat., iv, 2, P. G., t. xxxin, col. 45G. Elles sont possibles, parce que notre âme a été créée libre, et c’est pourquoi Dieu applique à nos actes des sanctions appropriées. Ibid., 21, col. 481. Il n’en faut pas atten­ dre la réalisation dans cette vie, qui est encore le temps de l’épreuve. Mais la conscience morale en requiert la nécessité. « Tu as différents serviteurs, les uns bons, les autres mauvais. Évidemment tu honores les bons et tu frappes les mauvais. Si tu es juge, lu loues les premiers ct lu châties les seconds \insi toi, qui n’es qu'un mortel, tu as souci d’observer la justice, et Dieu, le roi éternel de tous, s’abstien­ drait dc répartir de justes rétributions? · Cat., xvm, 4, col. 1021. Les sanctions éternelles, dont Cyrille rappelle ici le fondement, sont donc, pour lui, à n’en pas douter, des applications de la justice distributive, τδ της δικαιοσύνης άνταποδοτικόν, cl ceci vaut pour les récompenses aussi bien que pour les châti­ ments. Mais est-il besoin dc dire que celte < rétribu­ tion » future, κρίσις καί άνταπόδοσις μετά τδν κόσμον τούτον, ne se conçoit pas sans quelque chose à rétribuer? A l’attrait dc cette récompense notre catéchètc, en moraliste pratique et qui s’adresse au commun des fidèles, ne craint pas de demander un levier d’action. « L'espoir de la résurrection, avait-il dit quelques lignes auparavant, est la racine de toute la bonne conduite. Car l’attente du salaire, ή προσδοκία της μισΟαποδοσίας, fortifie l’âme en vue des bonnes œuvres. » Ibid., 1. col. 1017. Tandis que Jean Chrysostomc s’attachait à réfréner, sans d’ailleurs l’interdire, la préoccupation m MÉRITE. TRADITION ORIENTALE : LES CAPI’ADOCIENS de la récompense A venir, Cyrille dc Jérusalem l’utilise sans réserves. Pédagogie différente, mais qui procède, au fond, de la même fol. c) Saint Basile. — C’est encore la môme note pra­ tique ct concrète que fait entendre l'évêque de Césarée. Pour lui, le jugement divin est éminemment un acte de rétribution, ή δικαία κρίσις της άνταποδόσεως. Moralia, ι, 2, P. G.t t, χχχι, col. 700. En conséquence, il faut sc préparer par l'aumône un trésor dans les ciel, ibid.. xlvii, 1, col. 768. « Car notre conduite ici-bas est un viatique pour l'avenir : celui-là donc qui par scs bonnes œuvres rend gloire ct honneur à Dieu sc pré­ pare à lui-même un trésor dc gloire et d'honneur selon les principes d’une juste rétribution »,κατά την δικαίου τούκριτού άνταπόδοσιν. liom. in Ps. «XJ »7//, 1, t. χχιχ, col. 281 ; De Spir. sancto, χχιν, 55, t. xxxn, col. 169. En effet, « nos œuvres nous conduisent chacune Λ la lin qui leur est propre : les bonnes au bonheur, les mauvaises à la damnation éternelle ». Hom. in Ps. iH. 1, t. xxix, col. 416. Aussi, dans scs lettres de direction, n’hésite-t-il pas à faire appel à la pensée dc la récompense pré­ parée à nos bonnes œuvres. » Epist.. cccxvni, t. xxxn, col. 10G5. « Sou viens-toi du Seigneur, écrit-il à une dame, cl, ayant toujours devant les yeux notre sortie dc cc monde, organise ta vie de manière à préparer ta défense auprès du juge incorruptible ct à te donner par les bonnes œuvres confiance devant lui. » Eplst.. ccxcvi, col. 1040. Bien entendu, cet effort personnel relève tout entier dc la grâce divine. « Je t’exhorte, dit la lettre voisine, EpisL. ccxcvn, col. 1041, à l’œuvre du Seigneur, afin que le Dieu saint, après t'avoir fait la faveur dc conduire tes jours en toute piété ct gravité, te rende digne des biens à venir. > Celte intervention nécessaire dc la grâce précise le caractère exact des rétributions divines. « A ceux qui ont loyalement combattu en ccttc vie est offert un repos éternel, qui ne leur est pas accorde dans la proportion due à leurs œuvres, mais octroyé selon la grâce d’un Dieu toujours libéral envers ceux qui espè­ rent en lui », où κατ’ όφείλημα των ίργων άλλα κατά χάριν του μεγαλοδώρου Θεού. Hom. in Ps. CXtv. 5, l. χχιχ, col. 492. Les protestants sc sont emparés dc ce texte contre la doctrine catholique. Voir Bcllarmin, De meritis operum, c. vi, p. 355. Mais Basile ne fait qu'afllnncr ici la disproportion dc l'éternelle récompense par rapport à nos œuvres, sans nier la valeur réelle dc rcllcs-ci. La preuve en est que la libéralité divine est subordonnée au bon combat du chrétien. Quelques lignes plus haut, ibid.. 3, col. 189, il avait dit que, d’après l’Écriture, < ni la miséricorde de Dieu ne va sans jugement, ni le jugement sans miséricorde ». En effet, ses jugements tiennent compte dc notre faiblesse plutôt que dc la stricte justice, ct, - quand il fait miséricorde, il mesure avec discernement scs faveurs à ceux qui l’ont mérité », έλεών κεκριμένως έπιμετρεϊ τοις άςίοχς τούς οίκτιρμούς. C’est dire que les nuances dont saint Basile entoure l’affirmation du mérite en supposent le fait. d) Saint Grégoire de Nazianze. - Quoiqu’il n’ait aucunement déserté le terrain des applicat ions morales, saint Grégoire de Nazianzc semble avoir davantage porté son attention sur les conditions théoriques du mérite. Après avoir défendu avec saint Paul la nécessité dc la grâce, qui, en définitive, rapporte · tout à Dieu », Oral.. xxxvn, 13, P. G., t. xxxvi, col. 300, il reven­ dique avec la même énergie le libre arbitre, qui nous permet de tirer quelque chose dc notre propre fond. Car, dit-il, un bien dc nature est sans gloire, tandis que celui qui vient de la volonté est digne d’éloges. » Ibid.. 16, col. 301. Voilà pourquoi l’homme est soumis à l’épreuve. < Ainsi les espérances éternelles ne sont 638 plus seulement un don de Dieu, mais la récompense de la vertu. Et cc fut l’effet d'une souveraine bonté de faire que le bien fût aussi nôtre, ct non pas seule­ ment semé en nous par nature, mais cultivé par notre volonté ct les efforts en sens divers de notre libre arbitre. » Oral., n, 17, t. xxxv, col. 425-128. fl est rationnel, dés lors, que les rétributions divines soient pesées dans les balances de la Justice, άυταπόδοσιν τοίς δικτίοις τού θεού στχϋμοΐς. Orat., xl, 45, t. xxxvn, col. 424. Cf. Corm.. 1. Π, sect, ί, 12, v. 6-7, ct I. II, sect, n, 1, v. 329-331, t. xxxvn, col. 1166 ct 1174-1175. Grégoire s'efforce même dc montrer que celle loi dc justice s’applique au texte évangélique qui semblerait moins que tous le comporter, savoir la parabole des ouvriers de la vigne. Car, à l’entendre, les dernier-venus ont racheté l'insuffisance de leurs travail par l'ardeur de leur bonne volonté, par la confiance dont ils ont fait preuve en se laissant em­ baucher sans avoir convenu d’aucun solaire, ct, au total, Ils n'ont pas, comme les premiers, fait preuve de mauvais caractère en murmurant contre le père dc famille. Ora!., xl 20, t. xxxvi, col. 385. Cf. Oral. xm, t, t. xxxv, col. 937-940. D’ailleurs, cette rétribution dc nos œuvres ne doit pas être conçue comme un acte tout extérieur ct mécanique. Parlant en philosophe d’un philosophe, Grégoire a bien dégagé le dynamisme interne dont elle est le terme normal. < La première dc toutes les bonnes actions est dc louer le b «en. Car dc la louange procède le zèle, du zèle la vertu de la vertu le bonheur. * Orat.. xxv, 1, t. xxxv. col. 1200. Bonheur qui com­ mence sans nul doute en cette vie, mais qui doit s'épanouir dans l'autre, lorsque la lumière divine éclairera nos âmes « à la mesure de leur pureté ». Oral., xl, 45, t. xxxvn, col. 424. Cf. ibid.. 5-6, col. 364365. Autant du reste est certaine la récompense dc nas bonnes œuvres, autant il nous appartient dc n’en pas foire état. Comme Jean Chrysostomc, voir col. 635. ct avec une plus grande précision philosophique. Grégoire fait consister la perfection dans le désin­ téressement. « Il est plus agréable aux chrétiens de souffrir pour la vraie foi, quand bien même tout le monde devrait l’ignorer, qu'aux autres de jouir dans l’impiété. Car nous avons très peu souci de plaire aux hommes et tous nos désirs vont à obtenir l’honneur qui vient de Dieu. Plus encore, ceux du moins qui sont vraiment philosophes et amis de Dieu aiment l’union au bien pour le bien lui-même, ct non pas pour les honneurs qui les attendent là-haut. La seconde forme du bien est, en effet, de faire quelque chose en vue de la récompense, comme la troisième est de fuir le mal par la crainte du châtiment. » Orat.. iv, 60, t. xxxv, col. 581-584. Cc qui n’empêche évidemment que ccttc récompense aussi bien que cc châtiment ne soient objectivement fondés. Le détachcfiient personnel auquel nous devons tendre par rapport à la sanction de nos œuvres en implique la valeur et devient luimême une œuvre de plus grand prix. r) Saint Grégoire de Xysse. — Encore plus pénétré do platonisme que saint Grégoire de Nazianzc, l'évêque de Nyssc ne veut, lui aussi, connaître qu* « un seul bien · : savoir « la perpétuelle joie dans le bien qui naît des bonnes œuvres ». Mais cette « joie » s’épanouit dans une double sphère. · Car l'observation des com­ mandements réjouit dès maintenant par le moyen dc l’espérance celui qui s’adonne à la pratique des œuvres bonnes. Ensuite, en lui obtenant la jouissance des biens espérés, elle accorde proprement la joie à ceux qui en sont dignes, lorsque le Seigneur dit à ceux qui ont fait le bien : · Venez, les bénis, prendre possession de l'héritage qui vous fut destiné. » In Ecclesiast.. hom. vm, P. G., t. xuv, col. 735. Cette 639 MÉRITE, DOCTRINE PÉLAGIENNE phraséologie volontairement abstraite d'un prédica­ teur qui veut donner un vêtement philosophique aux réalités de sa foi signifie que le jugement divin est une économie de justice, où le bien fait ici-bas trouve la complète rémunération qui lui est duc. Aussi Grégoire le délinil-il ailleurs, suivant la formule usuelle, comme l’acte où · Dieu rend à chacun selon son mérite *, κρίσ.ς έζάστω τό κατ’ άςίαν νέμουσα. In Ps. vr9 t. xuv, col. 612. Cf. De pauperibus amandis, hum. i, t. xlvi, col. 461. Au total, entre la théologie grecque ct la théologie latine au iv· siècle, on peut relever certaines diffé­ rences dc ton. Les Grecs, ici comme toujours plus portés xers la spéculation, parlent volontiers un lan­ gage philosophique ct l’absence même d’un terme technique qui corresponde exactement à celui dc « mérite · ne contribue pas peu à rendre leur pensée moins arrêtée dans scs formes que celle des Occiden­ taux. Mais aucun d’entre eux n’a perdu de vue ces principes constitutifs du christianisme, qu’à la foi doivent correspondre les œuvres et qu’à ces œu- | vrcs est réservée une juste rétribution. Prémisses morales où la doctrine du mérite humain est néces­ sairement Impliquée et d’où plusieurs l’ont dégagée de la manière la plus explicite. Rien, en tout cas, ne permet dc voir chez les Orien­ taux, ne fût-ce qu’à titre de germe, < cette séparation de la religion ct dc la moralité > que leur impute R. Scebcrg, Dogmengeschichle t. n, p. 322. « L’avan­ tage du christianisme occidental, écrit dc son côté A. Harnack, Dogmengeschiclue t. m, p. 52, est une conception plus vivante dc Dieu, une forte impression dc notre responsabilité devant un Dieu qui est aussi le juge, une conscience de Dieu comme puissance morale qui n’est contrariée ou dissoute par aucune spéculation sur la nature. Mais cet avantage est racheté de la pire façon par le concept juridique dc la rétribution ct la doctrine pseudo-murale du mérite. » Cette prétendue opposition entre les deux parties de l’Église est une création pure ct simple de l’esprit polémique, tout autant que cette appréciation lour­ dement péjorative dc la tradition catholique dont clics attestent à la fois la profondeur et la continuité. 11 y a non moins dc passion confessionnelle, mais plus de vérité historique, à reconnaître, avec IL Schultz, loc. cit., p. 20-21, que les principes du « catholi­ cisme vulgaire » dominent l’Orienl aussi bien que rOeddent depuis le milieu du second siècle. Auprès dc cet accord fondamental, de quel poids peut bien peser la constatation dc quelques différences acces­ soires? S’ils ne parlent pas la même langue, Grecs et Latins professent la meme foi en ce caractère moral du christianisme dont le mérite n’est, en somme, qu’un aspect et l’on a vu que cette ferme revendication ne va déjà plus, chez les uns comme les autres, sans certaines nuances de psychologie propres à en sauve­ garder le caractère religieux. IV. La conthovehse pélagienne. — Avec le péla­ gianisme apparaît un facteur nouveau, dont l’in­ fluence allait sc faire sentir sur toute la pensée chré­ tienne des temps postérieurs, en vue d’établir plus nettement les mérites humains sur la base de la grâce divine qui passe désormais au premier plan. 1· Doctrine pélagienne. — De la tournure ratio­ naliste que le pélagianisme imprimait à toute l’an­ thropologie chrétienne la doctrine du mérite ne pou­ vait manquer de ressentir le contre-coup. 1. Notion du mérite. — En raison, soit dc sa clarté propre, soit dc l’usage depuis longtemps reçu, il semble que le concept dc mérite n’était pas suscep­ tible, au v· siècle, d’être compris de deux façons différentes. Il faut pourtant signaler au moins un cas où il prenait, dans la langue pélagienne, une signi- 640 fleation singulièrement élargie. Après avoir parlé dt l'innocence originelle, innocentiam in qua fuerat (Λο/ηο] conditus, Julien d’Éclanc ajoutait, dans un texte qu’a retenu saint Augustin, qu'elle peut être perdue par notre libre défaillance ct qu’aucune conversion nr saurait la rétablir. Nam, etsi possibilitas revertendi ad bonum commissa iniquitate non pereat, tamen certum est NEiUTü.M innocenti.!:, cum qua humanum proadd exordium, voluntatis vitio deperire. Dans S. Augustin, Cont. Julian, opus imper/., vi, 19, P, L„ t. xlv. col. 1512-1513. L'observation est d'une incontestable justesse. Ce qu’il y a dc curieux, c'est que l’auteur emploie le terme « mérite » pour designer cet état primitif et à jamais irremplaçable que nous ne nous sommes pas donné. Il n’y a pas la moindre raison de soupçonner ici une équivoque. Car les pélagiens n’avaient aucune intention de dissimuler la confiance qu’ils faisaient à la volonté humaine ct à la valeur de ses œuvres. Quand donc Julien parie, comme ici, dc meritum innocentia: à propos d’une qualitas cum qua /actus est homo, il faut en conclure que, pour lui du moins, et concept pouvait parfois correspondre à l’idée générale d’un bien précieux, quelle que pût en être l’origine. D'ordinaire, au demeurant, ce mot garde chez lui son acception courante ct désigne la valeur morale qui résulte de nos actes libres. C'est ainsi qu’il écrit : Nos dicimus peccato hominis non natune statum mutari sed meriti qualitatem, et cette parole vient justement dans un contexte où il évoque, avec l'Apôtre, II Cor., v, 10, le compte que nous devrons rendre dc nos actes au jugement divin. Ibid., i, 9G. col. 1112. Pélage écrivait dans le même sens, Epist. ad Demetr., 17. P. L., t. xxxm, col. 1110 : Dispares sunt in regno aviorum per singulorum merita mansiones. Ainsi donc, sur la notion du mérite, catholiques ct pélagiens étaient en plein accord. 2. Source du mérite. — Ce qui est caractéristique du pélagianisme, c’est qu’il rapportait ce mérite aux seules forces de l'homme, à l’exclusion de la grâce. Pelagiani dicunt ab homine incipere meritum per liberum arbitrium, cui Deus subsequent gratia retribuat adju­ mentum. S. Augustin, Contra duas epist. pelag., IV, xi, 30, t. xi.iv, col. 633. Tout le monde, en effet, convient que Pélage insis­ tait avant tout sur la liberté. Voir J. 'Fixeront, Hid des dogmes, t. n, p. 438-14 Û. et F. Loofs, art. Pela­ gius, dans Protest. Healcncyclopùdic, t. xv, p. 751-752. Et ceci répondait évidemment chez lui à un besoin d'action : Quoties mihi de institutione morum et sancite vitir conversatione dicendum est, soleo primo humana natune vim qualitatemque monstrare et quid efficere possit ostendere, mais aussi à une conception specu­ lative : In hac ulriusque partis libertate rationabilis animie decus positum est. Hinc, inquam, totus natura nostnr honor consistit, hinc dignitas. Et dc celte « dignité · ontologique il ajoute aussitôt que découle ce mérite dc nos bonnes œuvres qu’il tient par-dessus tout à souligner : Hinc denique optimi quique laudem merentur, hinc premium. Epist. ad Demetr., 2-3, t. xxxm, col. 1100. 11 n’y aurait dans cette revendication qu’un lieu commun du christianisme le plus élémentaire, si elle ne sc produisait au détriment de la grâce. Non pas que Pélage écartât absolument ce terme; mais il est unani­ mement reconnu que la grâce ne signi hait pour lui que les dons naturels de Dieu ou les secours extérieurs qui nous viennent des exemples du Christ dans l’Évangile, tout au plus une aide supplémentaire ad /acilius operandum. Voir 'Fixeront, op. cit., p. 111-145. CL F. Loofs, art. Pelagius, p. 756 : < Cette grâce sans laquelle rien dc bon ne se fait, cette communication I intérieure d’une force surnaturelle, celte participa­ 641 MÉRITE, DOCTRINE PÉLAGIENNE tion au divin bonum esse, en réalité Pélage ne la con- t naît pas. » Aussi· même après avoir affirmé ce qu’il appelle la grâce, finit-il, en dernière analyse, par proclamer sans restrictions que tout le bien que nous pouvons faire a sa source en nous : In voluntate et of.trt bono laus hominis est.,. Quod possumus omne bonum facere, dicere, cogitare, illius est qui hoc posse donavit, qui hoc posse adjuvat; quod vero bene vel agimus wl loquimur, vel cogitamus, nostrum est. Dans S. .Augus­ tin, De gratia Christi, 1, iv, 5, t. xuv, coi. 352. Cf. Ibid., II, xm, 14, coi. 391 : Bonum et malum quo lauda­ ntes vel viluperabiles sumus non nobiscum oritur sed agitur a nobis. Voir encore Epist, ad Demetr,, 10, P. L,, l. xxxm, coi. 1107 : Hive in tua potestate sunt et vere propria. Car, suivant le mot célèbre dc Julien, la liberté nous émancipe à l’égard de Dieu : Libertas arbitrii qua a Deo emancipatus homo est. Dans S. Augustin, Contra Julian, opus imperf., i, 78, t. xlv, col. 1102. Formule, reconnaît A. Harnack, Dogmengeschichle, t. ni, p. 198, qui est, · au fond, une protestation contre toute grâce ». Or, « elle est proprement la clé dc tout son système. L’homme créé libre est indépendant dc Dieu sur toute la ligne. 11 n’a plus â compter avec Dieu, mais seule­ ment avec lui-même. » Voir également Tixcront, op. cit., p. 438, ct ici meme l’art. Augustin, t. I, col. 2381-2382. Non esse liberum arbitrium, disait crûment Célcstius, si Dei indigeat auxilio. Dans S. Augustin, Dc gestis Pelagii, xvm, 42, t. xuv, col. 345. 3. Rôle du mérite, — Tele étant les moyens dc l’homme, cette conception retentit sur l’économie entière de la vie ct dc la Providence surnaturelles. a) Acquisition dc la grâce. — Et d’abord il dépend de nous de mériter les secours divins dont nous pouvons avoir besoin. La grâce n’est plus un don gratuit, mais la réponse de Dieu au mérite dc nos œuvres. Gratiam qua justificamur non gratis sed secundum merita nostra dari dicant, témoigne saint Augustin, Contra duas epist. pelag., III, vm, 24, t. xuv, col. GOG. Cf. De dono persev., n, 4, t. xlv, col. 99G; Epist., ccxiv, 3, t. xxxm, col. 969; Epist., exav, G, col. 87G. Il n’y a pas de doute sur l’application dc ce principe à l’acquisition de la grâce dans le déroulement de la vie chrétienne. Ostcr dit [beatus Jacobus], écrivait Pélage â propos de Jac., iv, 7, quomodo resistere debea­ mus diabolo... ejus |Dr/| faciendo voluntatem ut divi­ nam etiam mercamur gratiam. Epist. ad Demetr., 25, t. xxxm, coi. 1117. Saint Augustin n’a pas eu tort dc relever ce passage ct d’y lire : Apertissime dicit gratiam secundum merita nostra dari. Dc gratia Christi, I, xxn, 23, t. xuv, coi. 371. Et encore Cont. duas epist. pelag., II, vm, 17, ibid., col. 583 : Volunt pra cedere in homine ut adjutorio gratia dignus habeatur ct merito ejus non tanquam indebita tribuatur sed debita gratia retribuatur. Cf. Contra Jul., IV, m, 15, ibid., col. 744. Supposer le contraire serait, au dire de Célcstius, prêter â Dieu une injustice : Dei gratiam secundum merita nostra dari, quia, si peccatoribus illam det, videtur esse iniquus. Dans S. Augustin, De gestis pelag., xiv, 30, t. xuv, coi. 337. La logique du système obligeait â placer également l’initiative dc l’homme au début même de la vie chré­ tienne, c'est-à-dire à la base dc la foi, que chacun peut cl doit mériter par le bon usage dc son libre arbitre. Aux infidèles Pélage reconnaît liberum arbitrium per quod ad fidem venire possent ct Dei gratiam promereri. Ceux qui n’usent pas de celle faculté en sont respon­ sables devant Dieu; ceux-là· au contraire, qui en usent bien auront leur récompense : Hi vero remune­ randi sunt qui bene libero utentes arbitrio merentur Domini gratiam. Paroles rapportées par saint Augustin, niCT. DE THLOU CAIII. M2 I)f gratia Christi, I. χχχι, 34, t. xuv, col. 376-377, ct d’où celui-ci déduit â juste titre : Manifestum est eum dircre gratiam secundum merita dari, quamlibet eam vel qualemlibet significet, quam tamen aperte non exprimit. Nam, cum eos remunerandos dicit qui bene utuntur libero arbitrio et ideo mereri Domini gratiam, debitum eis reddi fatetur. Cf. De gratia et Ubero arbi­ trio, \, 10-11, t. xuv, coi. 887-888. A ces allégations de saint Augustin on a voulu opposer, F. Loofs, art. Pelagius, p. 753-755, et Dogmengesehichte, p. 421, le commentaire de Pélage sur les épllres dc saint Paul, qui s'est conservé sous le nom dc saint Jérôme. L’auteur, en effet, y affirme maintes fols, avec l'apôtre, la gratuité dc notre Justification : Sine ulla operum actione per baptismum [justificati], quod omnibus non merentibus gratis peccata donaoit. In Horn., m, 24, P. L., t. xxx (édition dc 1865), coi. 686. Les < œuvres * s’entendent ici au sens précis de ces gratia: opera dont il est question aussitôt après, col. 687, ct pour lesquelles la fol est tout d’abord néces­ saire : Ad hoc fides prima ad justitiam reputatur ut de prreterito absolvatur, et de pro senti justificetur, et ad futura fidei opera præparetur. In Korn., iv, 6, ibid., col. 688. Cf. In Eph., n, 8, col. 865 : Non meritis prioris vitre sed sola fide [soZca/i], sed tamen non sine fide. Il ne s’agit donc pas, pour Pélage, dc sainteté ni dc · méri­ tes » proprement dits avant le baptême. En ce sens, ct en ce sens seulement, la grâce initiale dc la vie chré­ tienne est gratuite. Mais il reste qu’elle est du moins subordonnée à la · fol ». Or on a vu que celle-ci dépend du bon usage dc la liberté, donc aussi indirectement la grâce qui en découle. Possunt quidem dicere, argu­ mentait â bon droit saint Augustin, remissionem pec­ catorum esse gratiam quit nullis précédénti b us meritis datur... Sed nec ipsa remissio peccatorum sine aliquo merito est si fides hanc impetrat. Epist., exav, c. m, 9, t. xxxm, coi. 877. L'évêque d’Hippone n’a, par conséquent, pas fait tort à son adversaire en lui reprochant dc suspendre toute la vie spirituelle à la valeur de l’effort humain. b) Prédestination. — En conséquence, il ne pouvait être question d’une véritable prédestination chez les pélagiens, mais seulement d’une prescience. Præsciebat ergo Deus, ait Pelagianus, qui futuri essent sancti et immaculati per libera voluntatis arbitrium, et ideo eos ante mundi constitutionem in ipsa sua praescientia qua tales futuros esse praescivit elegit. Elegit ergo, inquit, antequam essent, prédestinons filios quos futuros sanctos immaculatosque préscivit. S. Augustin, De prodest, sanctorum, xvm, 36, t. xuv, coi. 987. Celte mime prescience des mérites humains com­ mande, tout autant que la gloire, la distribution des charismes les plus exceptionnels. Unumquemque hominem omnes virtutes posse habere ct gratias, ensei­ gnait Célcstius, S. Augustin, De gestis Pelagii, xiv, 32, I. xuv, col. 339. Et Pélage en tout cas, ibid., déclarait devant le synode de Diospolis : Dicimus donare Deum ci qui fuerit dignus accipere omnes gratias sicut Paulo apostolo donavit. A son dire, l’Apôtre aurait mérité la grâce même dc l’apostolat : Per pdele primum servitium meruit apostolatum. In Bom., !, 1. t. x.\x, col. 669. 11 n’est pas jusqu’au Christ à qui les pélagiens n’aient accordé l’honneur de mériter le privilège de l’union hyposlatique. Secundum cos cnim, témoigne saint Augustin, Cont. Julian, opus imperf., iv, 84, t. xlv, col. 1386, non a Verbo Dei homo susceptus est ut ex virgine nasceretur; sed, natus ex virgine, suit postea voluntatis virtute profecit et fecit ut a Verbo Dei susciperetur, non talem ac tantam voluntatem illa susceptione habens, sed ad illam susceptionem tali et tanta voluntate perveniens. Nec Verbum caro factum est in utero virginis, sed postea merito X· — 21 643 MÉRITE. SAINT AUGUSTIN : CONDITIONS DU MÉRITE ipHiis hominis cl ejus humante volunlariæque virtutis. Ce nestorianisme radical prouve combien Pelage voulait que du mérite créé tous les dons divins fussent dépendants. 4. Valeur du mérite.— Parce qu'ils accordaient Λ la liberté une sorte dc toute-puissance, les pélagiens pouvaient sc montrer exigeants Λ son endroit. C’est ainsi qu’ils estimaient que l’homme peut ct doit atteindre par lui-même à l’exemption dc toute faute, En disant : Filias Dei non posse vocari nisi omni modo absque peccato /uerint effecti, Célcstius laissait entendre clairement que cet idéal n’a rien d’impossible. Si pourtant il nous arrive dc tomber dans le péché, nous pouvons, continuait-il, en mériter le pardon par la pénitence : Quoniam pænitentibus venia non datur secundum gratiam et misericordiam Dei, sed secundum merita et laborem eorum qui per p/enitentiam digni fuerint misericordia. Rapporté dans S. Augustin, De gestis Pelagii, xvm, 42, t. xuv, col. 345. il est. vrai que Pelage, ibid., 43, ne suivait pas son disciple sur ce point. Tout au moins rien ne s’opposait à cc que tous les pélagiens pussent admettre sans la moindre restric­ tion la pleine valeur du mérite des fidèles : Dicunt pelagiani hanc esse solam non secundum merita gratiam qua homini peccata dimittuntur, illam vero quæ datur in fine, id est æternam vitam, meritis procedentibus reddi. S. Augustin, De gratia et libero arbitrio, vi, 15, ibid., coi. 890. Aussi étaient-ils d’accord avec les catholiques pour parler de retributio ct dc præmium à propos de la vie éternelle. Epist. ad Demetr., 11-12, P, L., t. xxxm, col. 1107. Naturellement la pratique dc la virginité et les autres œuvres dc simple conseil sont la source d’un mafus pnrmlum, ibid., 9, col. 1105, ct la gloire comporte des degrés suivant les mérites dc chacun. Ibid., 17, col. 1110. Cependant il est curieux d’observer que le même texte dc saint Paul, Horn., m, 23, qui avait déjà frappé Orlgène, voir plus haut col. G27, ct qui allait frapper encore saint Augustin, voir plus bas, col. 650, amenait Pélagc à dire que la vie éternelle n’est pas proprement un salaire, mais une grâce : Non enim nostro labore quæsita est, sed Del munere condonata, in Hom., vi, P. L., t. xxx, col. 700. La considération intéressée de cette récompense tenait même une grande place dans la direction dc Pélagc, si l’on en juge par cette conclusion dc son épllrc : Omne opus leve fieri solet cum ejus pretium cogi­ tatur et spes priemi i solatium est laboris... Considera, qutrso, magnitudinem prirmii tui... Episl. ad Demetr., 28. coi 1119. Sauf les excès dc Célcstius, celle impor­ tance attribuée aux œuvres humaines n’aurait, d’ailleurs, rien que de normal, si elle n’oiïrait à sa base une grave lacune. On parle beaucoup dc · mora­ lisme ». chez les historiens protestants, pour caracté­ riser ct flétrir tout à la fols la doctrine pélagicnnc. Voir Loots, art. Pelagius, p. 758, ct Harnack, Dogmengeschichie, t. m, p. 168. En réalité, l’Église avait tou­ jours eu le sentiment très vif des exigences morales que comporte la profession du christianisme : cc qui est propre à l’hérésie, c'est dc méconnaître la nécessité préalable dc la grâce cl dc ne compter que sur l’homme seul pour en obtenir la réalisation. 2' Doctrine de saint Augustin. — Malgré sa tendance à présenter le pélagianisme comme · le développement logique du rationalisme chrétien », Dogmengeschichtc. t m, p 170, X. Harnack, est bien obligé dc recon­ naître que le système constituait « une nouveauté », en ce sens qu’ · il laissait tomber, en fait, l’élément mystique de la rédemption que l’Église avait toujours maintenu en même temps que la doctrine dc la liberté ». Ibid., p 20L Contre cette incontestable ct si grave 6« < nouveauté » il n'est pas étonnant que l’Églhe Alt réagi. Il fut donné à saint Augustin d’être, à cet égard, son principal porte-parole, Sans être aux premières lignes de la controverse, h doctrine du mérite y tenait par trop de liens pour ne pas gagner d’importantes précisions à l'effort déployé par l'évêque d'Illpponc pour mettre in tuto les vérités capitales du surnaturel chrétien ct en ébaucher la systématisation. 1. Conditions du mérite. — En présence d’un sys­ tème où le libre arbitre tenait la première place, à tel point que l'homme y devenait indépendant de Dieu, saint Augustin s’attache avant tout à montrer le rôle primordial ct nécessaire de la grâce. Cc n'est pas ici le lieu d'exposer sa doctrine générale sur ce dogme. Voir J. Tixcront, Hist, des dogmes, t. n, p. 482-491,ct, dans ce dictionnaire, l’art. Augustin·, t. î, col. 23832392. Il sufllt de noter les points par où elle sc relie à la question spéciale du mérite, comme condition préala­ ble ct absolument requise à la valeur éventuelle de tout acte humain. a) Nécessité dc la grâce. — Même avant la chute, la grâce eût été nécessaire à l’homme pour mériter. Tout en reconnaissant que la gloire lui fût alors reve­ nue per meritum, alors qu'il ne l'obtient plus aujour­ d’hui que per gratiam, Augustin précise aussitôt : Quamvis sine gratia nec tunc ullum meritum esse potuis­ set. Enchir., 10G, P. L., t. xl, coi. 282. Entre les deux étals dc l’humanité, il y a donc une difTércncc; mais, même dans l’état dc justice originelle, la créature eût été soumise à celte loi fondamentale qui fait dépendre tous scs mérites dc Dieu. A plus forte raison cette dépendance s'accusc-t-clle aujourd'hui, alors que notre libre arbitre est devenu l’esclave du péché. Voir Tixcront, t. n, p. 478-480. On ne peut donc jamais parler dc mérite humain sans sous-entendre la grâce de Dieu qui le précède ct le produit. Ne forte dicas : Promerui ct ideo accepi. Non putes te promerendo accepisse qui non promerereris nisi accepisses. Gratia processit meritum tuum; non gratia ex merito, sed meritum ex gratia... Omnia merita pnvccdis, | Detis], ut dona tua consequantur merita mea. Serm., clxix, 3, t. xxxvm, coi. 916-917. Cette nécessité de la grâce n’est d’ailleurs pas seule­ ment accidentelle, mais essentielle ct donc perma­ nente : Plane cum data fuerit gratia, Incipiunt esse etiam merita nostra bona, per illam tamen. Nam si se illa subtraxerit, cadit homo, non erectus sed pnrclpitatus libero arbitrio. D'où il suit que c'est à Dieu qu’il faut rapporter tout ce qui fait la valeur de nos œuvres : Quapropter, ncc quando cerperil homo habere merita, debet sibi tribuere illa sed Deo. Dc gratia ct lib. arb., vi, 13, t. xuv, coi. 889. Cf. De prod. sanet., v, 10. ibid., col. 968 : Nihil huic sensui tam contrarium est quam de suis meritis sic quemquam gloriari tanquam ipse sibi ea fecerit, non gratia Dei. b) Gratuité de la grâce. — Il ne suffisait pas dc celte affirmation générale. Car les pélagiens accordaient, dans un certain sens, la nécessité dc la grâce divine, mais en ajoutant que nous pouvons ct devons l'obte­ nir par nos libres efforts. Rien ne heurte davantage le sens religieux d’Augus­ tin que celte prétention. Il estime que, si Pélagc ne l'cùt désavouée devant le synode dc Dlospolls, il n’aurait pas évité l'anathème : De gratia et lib. arb., v, 10, l. xuv, col. 887-888. Pour lui, en effet, c’cst un axiome que la grâce cesse d’être la grâce si elle n’est absolument gratuite : Debita gratia... fam nec gratia, quia nisi gratuita non est gratia. De gratia Christi, I, XXXI, 34, t. xuv, coi. 377. Per veram gratiam, dit-il, ailleurs, Epist., ci.xxxxa, 12, t. xxxm, coi 820. hoc esi gratuitam. Cf. Enarr. in Ps. Cflf, serm. ni. 9, t. xxxvn, coi. 1364 : gratia dicitur, gratis datur. Voir là-dcssus 645 MÉRITE, SAINT AUGUSTIN : CONDITIONS DU MÉRITE J. Tixcront, Hist. des dogmes, t. n, p. 189-195, ct, Ici même, l'art. Justification, t. vm, col. 2096. Et cc principe vaut évidemment tout d'abord pour la grâce initiale de la redemption. Neque enim merita nostra praecesserant pro quibus Filius Dei more· rtlur; sed magis, quia nulla erant merita, magna erat misericordia. Enarr. in Ps. r.rx.rr, 2, t. xxxvn, coi. 1082. Cf. Enarr, in Ps, LXV, 4, t. xxxvi, coi. 788. Avec l'Apôtrc, saint Augustin oppose ce dogme à la suffisance des Juifs qui attendent le salut de leurs o uvres propres. Enarr. in Ps. XUX, 31, ibid.,co\. 585. Mais non moins gratuites sont ct doivent être toutes les grâces individuelles dont l'œuvre du Christ est la source. A propos de Horn., vn, 22-25, où l'Apôtrc en appelle à la « grâce de Dieu » pour résister à la loi des membres qui se révoltent contre la loi dc Dieu, saint Augustin de commenter : Quare gratta? quia gratis datur. Quare gratis daturi quia mérita tua non praeces­ serunt, sed beneficia Del te provenerunt. Enarr. Il in Ps. XXX, serin. î, G, t. xxxvi, col. 234. Cf. Contraditas epist., pelag., II, vu, 15, t. xuv, col. 582. De cette thèse capitale l'évêque d'Hipponc s'est souvent appliqué à fournir la preuve. Il la demande aux textes dc l’Ancien ct du Nouveau Testament, tels que Ps. lxxîx, 8; υχχχιν, 5-7; Joa., vi, 66, qui rapportent à Dieu la conversion du cœur ct le com­ mencement même dc la bonne volonté, mais plus encore au témoignage dc saint Paul. Voir, dans cc genre, De gratia el Ubero arbitrio, v, 10-vi, 15, t. xuv, col. 887-891, où sc lit cette conclusion générale, vi, 13, col. 889 : H is et talibus testimoniis divinis probatur gratiam Dei non secundum merita nostra dari, quandoquidem non solum nullis bonis verum etiam multis meritis malis praecedentibus videmus datam et quotidie dari videmus. Cf. Enchir., 30-32, t. xl, coi. 216-248. A celte affirmation les pélagiens objectaient la fol, la prière ct autres bonnes œuvres, qui sont demandées au pécheur pour sc convertir. Mais Augustin de répli­ quer en montrant que tout cela est encore en nous un fruit dc la grâce. Voir ccttc démonstration ex pro/esso, dans Epist., exav, G-19, t. xxxm, col. 876881, où l’on peut lire, au sujet dc la foi, 9, col. 877 : Ipsam fidem non humano... tribuamus arbitrio nec ullis procedentibus meritis, quoniam inde incipiunt bona quæcumquc sunt merita, sed gratuitum donum Dei esse lateamur; puis, à propos dc la prière, 16, col. 879 : Ipsa oratio inter gratiœ munera reperitur. D'où saint Augustin peut â bon droit conclure, au terme dc ces analyses : Quod est ergo meritum hominis ante gratiam, eum omne bonum meritum nostrum non in nobis laciat nisi gratia? Ibid., 19, col. 880. Cf. Epist., ccxiv, 4, Ibid., col. 970. Sur la question spéciale de la fol, voir de même De gratia Christi, I, xxxr, 31,1, xuv, col. 377: Illud unde incipit omne quod merito accipere dicimur sine merito accipimus, id est ipsam fidem. De toutes façons, le mérite dc l’homme sc ramène â un don de Dieu. Cf. Epist., clxxxvi, 10, t. xxxm, col. 820 : ffisum hominis meritum donum est gratuitum, nec a Patre luminum, a quo descendit omne datum opti­ mum, boni aliquid accipere quisquam meretur nisi accipiendo quod non meretur. c) Conséquence : Prédestination tante praevisa merita ·. — Du moment qu'il faut rapporter â Dieu l’initiative dc tout cc qu'il y a dc bon en nous, notre salut éternel ne relève pas dc la simple prescience, mais d’une véritable prédestinât ion. Étant également compris dans la massa damnata, tous les hommes n’avalent dc droit qu'à la mort étemelle : Pretium quod nobis debebatur supplicium est. Enarr. in Ps. LXX, serin, it, 1, t. xxxVî, col. 891. Cf. Epist., exav, 5 ct 14, l. xxxm, col. 875, 876, 879. D’où il suit que tout élément dc distinction entre eux relève dc la pure grâce divine, ct non pas de leurs 646 mérites qui n’existent pas : Vocatio non meritorum nostrorum sed benevolentia· el misericordite Del est. Enarr. In Ps. r, 17, t. xxxvi, coi. 89. Cf. Enarr. in Ps. LXV, 5, ibid., col. 788; De corr. et gratia, vn, 12, t. xuv, col. 923 : Discernuntur non meritis suis, sed per gratiam mediatoris, hoc est In sanguine secundi Adam justificati gratis. Voir encore De prad. sanet., v, 10, ibid., col. 968; Epist., clxxxvi, 12, l. xxxm, col. 820; Epist., cxc, 9-12, ibid., col. 859-861. Un des arguments favoris dc saint Augustin était, à cet égard, le cas des enfants morts en bas âge, dont quelques-uns ont reçu le baptême, tandis que les autres n'ont pas eu cette faveur. Les pélagiens invo­ quaient ici la prévision des mérites qu'ils auraient acquis s’ils avalent survécu. Contre celte hypothèse déraisonnable l'évêque d'Hipponc a beau jeu de conclure â la gratuité absolue dc la prédestination. Voir Epist., exav, 33, t. xxxm, col. 886; De Genesi ad litteram, X, xvi, 28, t. xxxiv, col. 420; De dono persever., xn, 31, t. xlv, col. 1011 ; Cont. Julian, opus imper/., n. 101, ibid., col. 1181-1182. D’autres fols, Il invoque aussi l'exemple du Christ, sans insister d'ailleurs sur l'étrange pré-ncslorlanlsmc auquel aboutissait la logique des pélagiens. Nullis enim operum meritis pracedentibus in tantam celsitudi­ nem subvecta est humana natura ut totum simul Verbum et caro, hoc est Deus et homo, unigenitus Filius Dei dice­ retur. Enarr. in Ps. cvni, 23, t. xxxvn, coi. 1442. Cf. Enchir., xxxvi, 11, t. xl, coi. 250. Une fois au moins, les deux cas sont rapprochés dans l'armature d’un même raisonnement : Ubi venitur ad parvulos el ad ipsum mediatorem Del et hominum..., omnis deficit p» œcedentium gratiam Dei humanorum assertio merito­ rum, quia ncc illi ullis bonis praecedentibus meritis discernuntur a exteris ut pertineant ad liberatorem hominum, nec ille ullis humanis praecedentibus meritis, cum ct ipse sit homo, liberator /actus est hominum. De praed. sanet., xn, 23, t. xuv, coi. 977. Jamals encore un cfTort aussi méthodique n'avait été fait pour subordonner à la grâce dc Dieu tout ce que les œuvres humaines peuvent avoir de valeur. 2. Héalité du mérite. — < Celle revendication delà grâce n’empêche pas saint Augustin de regarder la réalisation ciTccllvc du salut, sauf pour les cas excep­ tionnels. comme une rétribution, conforme aux lois dc la justice, des mérites que la grâce met le croyant â même d’obtenir. Loin d’être d'accord avec les réfor­ mateurs. il ne considère pas la vie éternelle comme un don gratuit de la grâce... D’après lui, la grâce rend l’homme juste... ct lui donne la force dc s'acquérir par scs mérites un droit strict â la récompense éternelle. » l L Schultz, toc. cit., p. 39-40. Un des traits qui accusent l’esprit catholique d'Augustin, d’après A. Harnack, Dogmengeschichte, t. m, p. 86, est qu' « 11 a retenu la doctrine du mérite courante dans l’Églhe depuis Tcrtullicn ct Cyprien ». Plus lourdement, dans la suite, ibid., p. 231, l’auteur ct, après lui, E. Loots, Dogmengeschichle, p. 112, ci. p. 393 ct 134, écrivent que l’évê­ que d’Hipponc payait par là son tribut au » catholi­ cisme vulgaire ». C'est assez dire combien nette est sa position. a) Principe du mérite. — De fait, saint Augustin affirme â maintes reprises la loi élémentaire de justice en vertu de laquelle chacun doit être Jugé selon scs œuvres. Voir, par exemple, Dc spir. et lilt., xxxm, 59, t. xuv, col. 239; De gratia et lib» arb., vm, 19 et ΧΧΙΠ, 15, Ibid., col. 892 ct 910-912. A quoi il ajoute seulement, contre les pélagiens, que chacun rendra compte de scs œuvres clfcctlvcs, non dc celles qu’il aurait pu faire s'il avait vécu plus longtemps. Epist., ccxvn. 16, t. xxxm, col. 984. Voir Juofment, t. vm, col. 1798. 11 s’ensuit que la vie éternelle a le caractère d'une 647 MÉRITE, SAINT AUGUSTIN : NATURE DU MÉRITE « récompense > : Ecce retribuit mercedem his bonis operibus. Serm., cccxxxm, 5, t. xxxvni, col. 1466. Augustin n'hésite même pas à parler de « dette · : Reddet ergo justus judex. Non enim opere inspecto potest negare merccdcm, Ibid., 2, col. 1464. \ oir de même Scrm., ccxcvn, 5, col. 1361. Ce qui, bien entendu, ne doit pas s’entendre d’une acte de justice commutative : Quid dedimus Deo quando totiim quod sumus et quod habemus boni ab ilio habemus? Nihil ergo ei dedimus. 11 s’agit d’une obligation basée sur la promesse de Dieu. Debitor enim jactus est, non aliquid a nobis accipiendo, sed quod ei placuit pro­ mittendo. Sous le bénéfice de cet engagement divin, nous sommes ensuite autorisés à en « exiger » la réalisation, lllo ergo modo possumus exigere Dominum nostrum ut dicamus : Redde, quod promisisti quia jecimus quod jussisti. Serm., clvui, 2, ibid., col. 863. A la base de celle dette, il faut donc reconnaître un droit de notre part, que l’évêque d’Hipponc désigne couramment sous le nom de < mérite ». Corn hinc exieris, recipieris pro meritis ct resurges ad recipienda qua· gessisti. Serm., clxx, 10, ibid., col 932. Le litre créé par nos œuvres est aussi réel en vue de la récompense qu’en vue du châtiment; car les hommes ressusciteront ad recipienda pro bonis meritis præmta, pro malis luenda supplicia. De prred. sanet., xn, 24, t. xuv, coi. 977. Voir de même Enchir., αχ, 29, t. xl, coi. 283. C'est pourquoi il faut reconnaître pro meritis prœmiorum etiam gradus honorum atque gloriarum. Dc civ. Dei, XXII, xxx, 2, t. xi.i, coi. 802. Le sens indéniable dc ces déclarations doit servir A interpréter celles qui sembleraient indiquer, entre nos actes ct leur sanction, un rapport tout extrin­ sèque, celle-ci par exemple : ...Ut post bona merita consequatur coronam qui post merita mala consecutus est gratiam. De gratia et lib. arb., vi, 14, t. xuv, coi. 890. Non seulement nos merites précèdent, en fait, la récompense; mais on a vu qu’ils en sont, en droit, la raison et la mesure. Aussi saint Augustin avait-il énergiquement réclamé le libre arbitre, contre les manichéens, comme facteur de nos destinées. De actis cum Felice, n, 37, t. xui, col. 537-539. Pendant la controverse pélagicnnc, il est amené A Insister d'autant plus sur ce point que sa doctrine dc la Providence surnaturelle pouvait donner à quelques esprits superficiels une Impression contraire. C'est pourquoi II ne veut pas affirmer la grâce sans ajouter aussitôt que le mérite en est le fruit. Et parvulis subvenit quorum nulla merita dici possunt, et majores pnevenit ut habere aliqua merita possint. Epist., cxc, 12, t. xxxin, coi. 861. Cf. Epist., exav, 6, ibid., col. 876 : Nullane igitur sunt merita justorum? Sunt plane, quia justi sunt. Sed ut justi jierent merita non fuerunt. Celte conclusion n'est pas arbitraire ; elle est le seul moyen dc sauvegarder la Justice du jugement divin !... Non quia nullum est meritum, vel bonum piorum, vel malum impiorum. A linquin quomodo judicabit Dominus mundum? Epist., ccxiv, 4, ibid., coi. 970. Le mérite n'est pas moins nécessaire du côté de l’homme, pour assurer sa pleine béatitude : Quid eam [animam] jaciet beatam nisi meritum suum et pramium Domini sui? Sed et meritum ejus gratia est illius cujus pramium erit bcatitudo ejus. De Trln., XIV, xv, 21, t. xui, coi. 1051-1052. Le moins qu’on puisse dire, c'est que l'affirma­ tion de la grâce a toujours, chez Augustin, celle du mérite comme complément. b) Application. — A la lumière dc cette escha­ tologie, toute la vie présente s’éclaire d’un jour moral. Saint Augustin est d'accord avec scs adversaires pour dire que c’est ici-bas le temps de mériter, u l'on veut parvenir ù la récompense : Hic enim mmls comparari, ibi autem prarnia reddi fatemini. Cori. Julian, opus imperf., it, 101, I. xi.v, col. Utt Cl De per/. justitia, vm, 17, t. xuv, col, 299, sont, A cel égard, les mérites suivant les Intcnlkj Epist., xcin, 6, I. xxxni, col. 324. De toute évidence, il faut d'autant plus avoine dc multiplier les mérites qu’il s'agit pour nous de réparer le déficit dc nos fautes. Le grand objet 4t nos efforts doit être de rétablir A notre profil L balance de nos comptes spirituels. Venturi in conspectum ejus : loquantur ibi pro nobis open nostra et ita loquantur ut superent offensiones ntdru. Quod enim amplius fuerit hoc obtinebit, vel ad panan si peccata meruerint, vel ad requiem si opera bona. Serm., ceux, 4, t. xxxviii, coi. 1199. Parmi cos « bonnes œuvres », une place dc choix revient à l'aumône, dont il est précisément traité dans ce sermon : Quotidianis vulneribus... est medicini in bonis operibus misericordia*. Ibid., 3, col. IDS. Mais il faut y faire entrer tout autant l’obéissante normale â la loi divine ct, en cas de péché, la péni­ tence : le chrétien est invité A pourvoir A son salut per mérita obcdientiie ct per satisfactionem pxnilenlia. Scrm., cccu, 7, t. xxxix, col. 1543. On sait que la prière suffit pour les minima ct quotidiana peccata, mais que, pour les fautes graves, il faut recourir aux salutaires rigueurs dc l'cxomologèsc ecclesiastique Voir Augustin, t. i, col. 2426-2430. La foi elle-même constitue déjà un mérite, en tant que libre adhésion au message divin : Neque enim nullum est meritum fidei. Epist., exav, 9, t. xxxm, coi. 877. Cf. Retrad., I, xxm, 3-4, t. xxxn, coi. 622; Expos, quarumdam prop, ex epist. ad Horn., 62. t. xxxv, coi. 2080. Néanmoins l'évêque d'IIipppone ne perd jamais de vue la considération de notre fondamentale misère. Dc notre chef, nous ne méritons vraiment que la supplices éternels : Si quarts quod merueris, attende peccata tua... Si peccatorum meritum quarts, quid occurrit nisi supplicium? Obliviscere ergo meritu tua, ne tibi jaciant in corde terrorem. Serm., ceux, 3, t. χχχνπι, col. 1198-1199. Cf. Ann. in Job, xxxvn, t. xxxiv, col. 870-871; Enarr. H in Ps. ΙΠ/, 7-9, t. xxxvi, col. 262-264. Au contraire, le fait que tous nos mérites dépendent dc la grâce nous oblige A en rapporter toute la gloire A Dieu : Meritis suit nihil tribuent [justi], non tribuent totum nisi mise­ ricordia· tua·. Enarr. in Ps. C.XXA/.X, 18, t. XXXVD, col. 1814. C’est un des thèmes sur lesquels saint Au­ gustin so plait A revenir au cours de ses œuvres parénétiques ou autres. Voir Enarr. in Ps. XUX, 30, t. xxxvi. col. 584; Enarr. in Ps. cXLH, 5-6, 12, t. xxxvH, col. 1848 ct 1855; Quast, in Heptateu· chum, il, 153, t. xxxiv, col. 648; Cont. duas epist. pelag., IV, vî, 15, t. xuv, col. 619-620. Ainsi le mérite ne doit pas nous faire oublier la grâce, ni la grâce le mérite. Les deux sentiments s’unissent dans la conscience chrétienne, tout comme les deux actions dc Dieu et dc l’homme s’unissent dans la réalité. 3. Nature du mérite. — Qu’il suffise aux exigences dc la fol d'affirmer ainsi côte A côte la grâce ct h liberté, comme A la direction élémentaire dc la vie spirituelle dc rabattre en conséquence les préten­ tions de l’orgueil humain, c'est l'évidence même. Aussi bien la plupart des Pères jusqu’ici n'ont-ils pas éprouvé le besoin d’aller au delà. Mais un esprit aussi curieux que celui d’Augustin ne pouvait man­ quer d'apercevoir le problème spéculatif que posent ces deux affirmations complémentaires. Aussi bien, non content de les juxtaposer A maintes reprises comme ses prédécesseurs, de les opposer aux erreurs 649 MÉRITE, SAINT \UGISTIN : ESSENCE DU MÉRITE do l’hérésie ou de les proposer à la meditation des Ames fidèles, a-t-il entrepris, à l’occasion, de les synthétiser. Témoin par excellence dc la fol catho­ lique, il en devient ainsi le théologien. Non qu’il ait abordé nulle part l'analyse méthodique du mérite mais dc ses vues éparses une doctrine sc dégage qui représente un effort des plus intéressants — le premier dans l’histoire et, à bien des égards, peut-être le plus heureux — pour réaliser en toute sa profondeur la complexité de cette notion et l’encadrer dans un système cohérent de l’ordre surnaturel. a) Principe : Colla iteration de Dieu et de l’homme. — Saint Augustin est tellement préoccupé d'affirmer la part de Dieu dans nos bonnes œuvres qu'il ne semble plus, au premier abord, y rester de place pour la nôtre : Nemo habet de suo nisi mendacium ct pecca­ tum, Si quid autem homo habet per itatis atque justitiir, ab illo fonte est quem sitire debemus in hac cremo. In Johan., tr. v, 1, t. xxxv, coi. 1411. .Jusque dans les sermons adressés du haut de la chaire au commun des chrétiens, l’homme est parfois réduit, en apparence, A un rôle purement passif. Agis si agarts, et benc agis si a bono agaris. Scrm., cxxvnt, 9, t. xxxvni, col. 718. Mais on volt ailleurs que la grâce est une cause premiere, qui, loin de le supprimer, appelle ct suscite notre concours. Sans nul doute les justes ont le devoir dc tout rapporter à Dieu du bien qu'ils peuvent faire : Non suam justitiam justi volunt constituere... magnificando scilicet et jactando opera sua tamquam ipsi jaciant, cum Deus sit qui operatur in eis qui bona operantur. Ils n'en ont pas moins l’obligation ct le moyen d’accomplir les commandements de Dieu... Mandata ejus exquirant, ut ab eis illo adju­ vante compleantur. Entre Dieu ct l’homme il y a donc coopération. Quando enim cum Spiritu Dei operante spiritus hominis cooperatur, tunc quod Deus /ussit impletur. I.c rôle de la Justification n'est pas seulement négatif : clic s'épanouit en une création d’énergie spirituelle en nous. [Gratia Dei] non solum operatur remissionem peccatorum, sed etiam cooperantem sibi jacit hominis spiritum in opere bonorum /actorum. Aussi le dernier mot dc la vie chrétienne est-il celui-ci : Credere in Deum, credendo adharere ad bene cooperandum bona operanti Deo. Enarr. in Ps. IIΛ 17/, 8, t. xxxvi, col. 988. Dans cette coopération, il est d’ailleurs bien évi­ dent que le rôle principal revient ù Dieu. C’est ce qu’un autre texte dc semblable inspiration met encore mieux en relief. Nemo quasi tribuat Deo quia est et sibi tribuat quia justus est... Totum illi da, in toto ipsum lauda... Quid ergo? nos non bene operamur? Imino operamur. Sed quomodo? Ipso in nobis ope­ rante, quia per fidem locum damus in corde nostro ei qui in nobis et per nos bona operatur. Enarr. in Ps. (XUV, 10. t. xxvn, coi. 1875-1876. Pour secondaire qu’elle soit, la part dc l’homme n’en est pas moins réelle, ct c’est là le principe qui fonde notre mérite en même temps qu’il permet d’en préciser exactement la notion. b) Application : Essence du nitrite humain. — Du moment que la cause seconde possède une activité propre, distincte sinon indépendante de Dieu, il y a une place logique, dans le système chrétien, pour l’appel â notre effort moral ct pour la valeur des œuvres qui en résultent. C’est pourquoi Augustin peut sans contradiction, non seulement prêcher les devoirs de la vie commune ct les pratiques dc la vie parfaite, mais reconnaître que nos bonnes actions constituent en notre faveur un véritable titre â la récompense. Il faut aux historiens protestants les préjugés incurables dc la Réforme pour s’étonner qu’il emploie couramment le terme de · mérite » ct, â G50 propos dc la vie éternelle, ceux dc merces et dc premium qui lui sont corrélatifs. Cependant, puisque tous nos mérites sont le fruit de la grâce et d'une grâce absolument gratuite, il reste qu'il faut, en dernière analyse, les considérer eux-mêmes comme des dons divins. Quisquis tibt enumerat vera merita sua quid tibt enumerat nisi munera tua? Conj., IX, xm, 31, t. xxxn, col. 778. Voir encore De Trtn., XIII, x, 11, t. xuî, col. 1024 : Ea quai dicuntur merita nostra dona sunt ejus. C’est qu'ils restent, en réalité, des produits de la grâce qui se développe sur elle-même ct aboutit à son terme : Non gratiam Dei aliquid meriti pnrcedil humani; sed ipsa gratia meretur augeri, ut aucta mereatur perfici. Epist., clxxxvt, 10, t. xxxm, coi. 819. Le même principe vaut pour la récompense qu’ils nous obtiennent; en les couronnant, Dieu ne fait que couronner ses propres dons. Si ergo Dei dona sunt bona merita (ua, non Deus coronat merita tua tamquam merita tua, sed tanquam dona sua. De gratia et lib. arb., vi, 15, t. xuv, coi. 891. Il n’csl pas. d’après A. Harnack, Dogmengeschichte, t. in, p. 86, dc formule plus caractéristique de la pensée augustlnicnnc. Dc fait, l'évêque d’Hipponc ne sc lasse pas dc la reproduire sous des formes à la fols identiques et variées. Voir Enarr. in Ps. LXX, scrm. n, 5, l. xxxvi, col. 895; Enarr. in Ps. xcvin, 8, t. xxxvn, col. 1264; Epist., exav, 19, t. xxxm, col. 880; Scrm., clxx, 10, l. xxxvm, col. 932. Il est particulièrement curieux de voir Augustin demander à saint Paul, dans une touchante prosopopée, la permission de lui appliquer cette règle : Quocirca, o beate Paule, magne gratiæ prirdicator, dicam, nec timeam... : redditur quidem meritis luis corona sua, sed Dei sunt merita tua. De gestis Pelagii. xiv, 35, t. xuv, coi. 341. Cf. Serm., cccxxxui, 5, t. xxxvni, coi. 1466 : Da veniam. Apostole, propria (ua non novi nisi mala... Cum ergo Deus coronat merita tua, nihil coronat nisi dona sua. Voir encore, dans le même sens, Serm., ccxcvn, 5-6, col. 1361-1362. Or, si l’on prend garde à la signification théolo­ gique dc cette formule, on verra que, dans ces divers développements, elle a partout une portée double. Autant elle interdit ù l’homme de s’imputer la récom­ pense dc scs œuvres, autant elle l’autorise à l’escomp­ ter. Si elle limite la valeur du mérite humain, la grâce de Dieu en est aussi le ferme fondement. En conséquence, la vie étemelle a tout â la fois, pour les justes, le caractère d’une dette ct d’une grâce; mais c’est, en définitive, ce dernier qui domine. L'évêque d’Hpponc s'en explique en toute précision à propos du texte où saint Paul , Rom., vî, 23, pré­ sente la mort comme le stipendium peccati cl la vie éternelle comme une gratia Dei. Sur quoi Augustin d’observer qu’on s'attendait à ce que l’Apôtre. par symétrie autant que par logique, parlât aussi de stipendium pour la vie éternelle. Car elle l’est eu réalité : Quia, sicut merito peccati tanquam stipen­ dium redditur mors, ita merito juslitiæ tanquam stipendium vita uterna. S’il a évité cette expression, c'est pour ne pas donner prise â l’orgueil humain. Car cette vera justitia cui debetur vita æterna ne nous vient pas de nous, mais dc la grâce, conclut-il. Quapropter, o homo, si accepturus es vitam irternam, justitia quidem stipendium est, sed tibi gratia est cui gratia est et ipsa justitia. Epist., exav, 20-21, t. xxxm, coi. 881. Mais ccttc justitia n'est qu'une autre forme du mérite, à propos duquel est instituée toute cette discussion. Aussi saint Augustin écrivait-il quelques lignes auparavant : Undc et ipsa vita trierna, qute utique in fine et sine fine habebitur et ideo meritis 651 MÉRITE. CO N TRO V E R S E S E M i- P É L Λ GIE N N E pnrcedentibus redditur, tamen quia eadem merita quibus redditur non a nobis parata sunt per nostram sufficientiam sed in nobis /acta per gratiam, etiam ipsa gratia nuncupatur non ob aliud nisi quia gratis datur; nec ideo quia non meritis datur, sed quia data sunt et ipsa merita quibus datur. /bid., 19. coi. 880-881. Augustin tient suffisamment à cette théologie et à cette exégèse pour y revenir ailleurs en termes analogues. Ainsi, par exemple, dans le De gratia et libero arbitrio, \ί, 19-ix, 21. où sc lit, dans un sembla* ble schéma, cette précision de la valeur inhérente au mérite : Si vita bona nostra nihil aliud est quam Dei gratia, sine dubio et vita a'terna, qua bona vita redditur, Dei gratia est. Et ipsa enim gratis datur, quia gratis data est illa cui datur. Scd ilia cut datur tantum­ modo gratia est ; here autem quo: illi datur, quoniam premium ejus est, gratia est pro gratia, (anquam merces pro justitia, ut verum sit, quoniam verum est, quia reddet unicuique Deus secundum opera ejus. Ibid.., vm, 20, t. xuv, coi. 893. I Dans la grâce elle-même, il y a donc deux degrés : la grâce pure ct simple, tantummodo gratia, ct la grâce de rétribution, gratia pro gratia, ou, en d’autres termes, merces pro justitia, qui implique un titre de notre part, savoir les bonnes œuvres accomplies au moyen de la première. Voir encore Enarr. in Ps. xxxt, term, n, 7, t. xxxvi, col. 262, 263; Enchir., 107 t. XL, col. 282. Ainsi la grâce n’empêche pas le mérite, qui lui doit toute sa valeur, ct l’on peut, sans compromettre la souveraine initiative de Dieu, reconnaître â l’homme pour ses œuvres un droit à la céleste récom­ pense, parce que c’est, en somme, de Dieu qu’il le | tient. Origènc avait posé ce problème à propos des mêmes textes et presque dans les mêmes termes, mais sans parvenir à le résoudre. Voir col. 628. Une théo­ logie plus affinée du surnaturel en fournit à saint Augustin la solution, qui marque dans l’analyse théorique du mérite le plus important progrès que cette doctrine ait encore enregistré. Sur ce point comme sur tant d’autres, la scolastique ne devait faire, plus tard, que monnayer à l’usage de tous le riche capital augustinicn. V. Après saint Augustin. — Depuis le v· siècle, l’in fluence très inégale de la controverse pélagienne ct de la théologie de saint Augustin trace une ligne de démarcation de plus en plus nette entre l’Oricnt et lOccident. 1· Théologie latine. — « Il serait superflu, écrit H. Schultz, loc. cit., p. 41, de poursuivre le développe­ ment théologique |au sujet du mérite) chez les écri­ vains occidentaux postérieurs â saint Augustin. Car Ils sont tous, en gros ct en détail, dominés par scs conceptions. » Dans ce triomphe général de la doc­ trine augustinicnnc, la controverse scmi-pélagicnne elle-même prend â peine la portée d’un incident. I 1. Fol commune de ΓÉglise. — Moralistes plutôt que théologiens, principalement préoccupés d’ailleurs par les controverses christologiques, les premiers successeurs de saint Augustin ne font guère que refléter les données communes de la fol catholique sur le mérite. a) Saint Pierre Chrysologuc présente le ciel comme la récompense de la vertu, premium virtutis, ct il invite ses auditeurs à s’acquérir des mérites en consé­ quence : Quo possitis in collectis manipulis meritorum ad /ructum centesimum pervenire. Serm., cxix, P. L., t. ui, coi. 526. Cf. Serm., clxx, coi. 646. Mais ii les Invite aussi à Imiter l'humilité du saint roi David : Quia non confidebat de meritis, ad auxilium miseri­ cordia convolavit. Serm., xlv, col. 326. C'est que tous nos mérites dépendent de la grâce de Dieu : Nos prater luam gratiam nihil habemus, per quam stamus... et sine qua jacemus, deficimus et perimus. Sms., I xcvn, coi. 473. b) De même, saint Léon le Grand exhorte lu chr tiens ad pietatis opera. Serm., ix, 2, P. L., I. m, col. 162. Pour lui, ccs · œuvres · sc résument dim h trinlté liturgique : prière. Jeûne, aumône. Sara, ! xîi, 4, col. 175. L'aumône est l'objet d'une insistai I toute particulière : Multis divinarum Saiptumn testimoniis edocemur quardum eleemosynarum méritai et quanta sil virtus. Serm., vi, coi. 157. Cf. Strut, m, 2, coi. 181 : Concupisce justum misericordia lutw el ademi qiucstus sectare commercium, il faut d'aUltun moins regarder, pour en apprécier le mérite, à h somme donnée qu’à la bonne volonté du donateur De quibuslibet substantiis, quarum utique non ura mensura est, potest esse par meritum. Serm., xj, 2, coi. 168. Cf. Serm,, xx, 3, coi. 190. Ces divers mérites .seront reconnus par Dieu il Λ’terna retributione. Serm., vu, col. 159. En cornéqucncc, le royaume céleste a le caractère dun præmium. Serm., xm, col. 172. Nos moindres bonne œuvres, nos intentions elles-mêmes, y trouveront leur récompense : Dominus noster tam pius opem nostrorum arbiter, tam benignus est æstimalor a etiam pro calice aqua: jrigida: sit privmium redditura Et quia justus inspector est animarum, non impcndiua solum operis sed etiam affectum est remuneralurv operantis. Serm., xiv, 2, coi. 174. Mais, comme nous sommes malgré tout dcspécheun, il faut ajouter que la récompense sera de beaucoup au-dessus de nos mérites : Exaltabitur super judicium misericordia et omnem retributionem justitia: tram* rendent dona clcmcntiæ. Serm., xi, 1, col. 167. Il va sans dire que nos mérites tels quels sont entièrement subordonnés à la grâce : grâce lointaine de la rédemp­ tion, qui nous fut accordée par pure miséricorde, quando nemo poterat de suis meritis gloriari, Serm., χχχιπ, 1, col. 241 ; cf. Serm , xux, 3, col. 303; Serm., lxvh, 3, col. 370; mais aussi grâce immédiate, quæ unicuique principium justitiœ ct bonorum /oni atque origo meritorum est. Epist., i, 3, coi. 595. Dt toutes façons, il faut rapporter à Dieu nos œuvra bonnes, sous peine d'en perdre le mérite : Sam ornni se merito laude dispoliat qui de studiis industrie suæ in se magis quam in Domino gloriatur. Serm, lxix, 3, col. 419. Cf. Serm., lv, 5, col. 325. L'intérêt de ccs témoignages est de montrer une fois de plus comment l’Eglise a toujours uni sans peine, sur le terrain de la vie pratique, les deux concepts de grâce et de mérite. D’autres allaient reprendre les problèmes spéculatifs qui résultent nécessairement de leur union. 2. Controverse semi-pélagienne. — Sur la portée des principes opposés par saint Augustin au péla­ gianisme une controverse complexe ne tarda pas À s’engager, dont il nous suffira de retenir Ici les points qui intéressent proprement la doctrine du mérite ct les actes du magistère ecclésiastique dont die fut l'occasion. a) Première phase. — De son vivant même, l’évêque d’Hippone put faire l’expérience des réactions oppo­ sées que suscitait dans les esprits son système de la grâce. Les uns en déduisaient que la grâce supprime la liberté ct, par voie de conséquence, le mérite de nos œuvres. Cette double erreur s’étalt répandue parmi les moines d’Adnimètc :... Eo quod quidam in nobis sic gratiam praedicent ut negent hominis esse liberum arbitrium el quod est gravius — on remarquera cc comparatif — dicant quod in die judicii non iit redditurus Deus unicuique secundum opera ejus. I S. Augustin, Epist., ccxiv, 1, P. L., t. xxxiu, coi. 969. I Dans sa réponse, l’évêque d’Hippone s’applique 653 MÉRITE, CONTROV ERSE SEMI-PÉLAGIENNE â montrer que la grâce de Dieu tend, au contraire, ù susciter nos œuvres :... I t, cum venerit Dominus reddere unicuique secundum opera efus, inveniat opera nostra bona qutv pro·paravit Deus, ibid. Une lettre suivante rappelle les mîmes principes et pré­ cise que bons ct méchants seront jugés secundum propria· voluntatis merita. Epist., ccxv, 1, coi. 971. Pour de plus amples explications, le saint docteur composa ses deux traités De gratia et libera arbitrio. De correptione et gratia, ct la question ne semble pas avoir eu d’autres suites. Inversement, les moines marseillais prenaient la défense du libre arbitre contre la doctrine august Inienne de la prédestination. Le salut, à leurs yeux, devait s’expliquer par la prescience de nos œuvres, cum voluntaria devotioni remuneratio sit parata, et la grâce, qui nous est nécessaire à cette fin, était subor­ donnée au mérite de la fol, merito credulitatis. Sinon, il n’y aurait plus de stimulant à l’effort moral : Removeri Haque omnem industriam tollique virtutes, si Dei constitutio humanas præveniat voluntates. Lettre de saint Prosper d’Aquitaine, dans S. Augustin, Epist., ccxxv, 3 ct 6, col. 1003, 1005. .Jean Cassicn reste pour nous aujourd’hui un incontestable témoin de cette tendance. Tout en protestant contre l’erreur pélagienne, Collât., xm, 16, P. L., t. xux, col. 912, ct proclamant les droits suprêmes de la grâce : summam salutis nostra· non operum nostrorum merito sed catesti gratin deputan­ dam, ibid., 18, col. 915-946, cf. 1. col. 899, il affirme avec énergie l’importance du libre arbitre ct lui reconnaît le pouvoir de produire un premier commen­ cement de bonne volonté, dont la grâce de Dieu vient ensuite assurer l'achèvement. Ibid., 8, col. 912-913. Unde, conclut-il â l’opposé de saint Augustin, caven­ dum est nobis ne ita ad Dominum omnia sanctorum merita referamus ut nihil nisi quod malum atque perversum est humamr ascribamus natura·. Ibid., 12, col. 927. Cependant, entre la rémunération divine ct le mérite de nos œuvres, il reste toujours une immense disproportion : Quantumlibet enisa fuerit humana fragilitas, futura* retributioni par esse non poterit, nec ita labori tus suis divinam imminuit gratiam ut non semper gratuita perseveret. Ibid., 13, coi. 931. Telles étaient les doctrines de cc qu’on a dénommé plus tard, non sans impropriété, le semi-pélagia­ nisme. L’évêque d’I lipponeprit expressément position contre elles dans ses (leux traités De praedestinatione sanctorum et De do no perseverantia:. Après la mort de saint Augustin, ses principes furent repris ct défendus par saint Prosper d’Aqui­ taine. 11 reproche â Cassicn de retomber, bon gré, mal gré, dans le pélagianisme ct n’admet aucune espèce de mérite avant ou sans la grâce : Impium est velle meritis ante gratiam existent! bus locum facere. Liber cont. collât., nr, 1, P. L., t. u, col. 222; cf. ibid., xi, col. 242-213; In Ps. C.\ldl, I, col. 106. Cepen­ dant la grâce de Dieu n’empêche pas nos œuvres d'être méritoires : Habebant isti fidem, habebant et opera charilatis qua nec laude poterant carere nec merito. Cont. collât., xvi, 2, coi. 260. Mais ce mérite même est un don de Dieu. Ibid. Cf. Episcoporum auctoritates, 5 et 9, col. 297, 210. De cc pur augustinisme on Ht un parfait résumé dans le Carmen de ingratis, 982-985, col, 146 : SI quid enim recti gerimus Domine, auxilinntc Ίο gerimus. Tu corda moves, tu vota petentis Quæ dare vis tribuis, servans largita crcansque Dc meritis merita, ct cumulans tua dona coronis. On trouve également la nécessité de la grâce affirmée ct longuement démontrée dans l’anonyme De vocatione omnium gentium, I. 23, P. L., t. u, col. 676-678. Cf. ibid., 18, col. 671 : Ab ea gratia #>54 incipientibus meritis quam accepere sine mentis. Mais celle grâce même engendre, comme on le voit, le mérite chez ceux qui la font dûment fructifier : Datur unicuique sine merito unde tendat ad meritum, et datur ante ullum laborem unde quisque mercedem accipiat secundum suum laborem. Ibid , n, 8, coL 692. Cf. ibid., 35, col. 720 : Deus ergo his quos elegit sine mentis dat unde ornentur et meritis. Et frustra dicitur quod ratio operandi non sit in electis, cum etiam ad hoc ut operentur electi sint. Aussi la gloire celeste dépend-elle tout à la foi* du propos divin el de nos cflorts !... L t per laborem operum, per instantiam supplicationum, per exercitia virtutum fiant incrementa meritorum, ct qui bona gesserint non solum secundum propositum Dei sed etiam secundum sua merita coro­ nentur. Ibid., 36, col. 721. Ainsi, loin de nuire au mérite, la doctrine augustinicnnc de la grâce aidait ses fidèles interpretes à la mieux enraciner. Sans avoir provoqué aucun acte officie) du magistère ecclésiastique, cette première phase de la controverse scmi-pélagicnnc n’en a pas moins donné naissance a cc célèbre Indiculus de gratia Dei qui fixe les posi­ tions de l'Église romaine en regard de l’augustinisme. On y recommande d’éviter les questions trop subtiles; mais dans cc nombre n’entre pas celle du mérite, sur laquelle sont, au contraire, rappelés et fermement affirmés les principes du surnaturel chrétien. D’une part, à la base de tous nos mérites il faut placer la grâce. C.8. Quod omnia Mudla e! omnia opéra ne merita vinc­ lorum ad Del gloriam laudrmque referenda sint, quia nemo aliunde el placet nisi ex co quod ipse donaverit. Denzingcr-Bannwnrt, n. 13·. Que toutes 1rs affections toutes les œuvres ct mérites des saints doivent être rap­ portés à la gloire et louange de Dieu. Car personne ne lui pla»t qu’au moyen de ce qu’il a lui-même donné. Mais, d’autre part, ccs dons de Dieu peuvent ct doivent devenir nos mérites, moyennant notre coo­ pération. (.. 12... Non dubitemus ab ipsius gratin omnia ho­ minis merita pra veniri. Quo utique auxilio et munere Dei non aufertur liberum arbi­ trium. *c, un peu plus loin, la même prémisse pessimiste lui sert seulement â mettre en relief le besoin de recou­ rir A la miséricorde divine. Omnis humana justitia injustitia esse convincitur, répète-t-il, si districte judicetur. L’âme religieuse doit donc toujours imiter l’exemple dc Job ct dire : Etsi ad opus virtutis excre­ vero, ad vitam non meritis sed ex venia convalesco. Ibid., xvni. 28, eoi. 875. Cf ibid., xxv, 37, col. 878 : Quid superest nisi ut recta quir agimus sciendo nes­ ciamus, ut lure d reda irslimcmus et minima'! Il n’en est pas moins vrai que cc qui caractérise la pensée de saint Grégoire le Grand, c'est son insistance â marquer, sous l’action de la grâce, la réalité ct la valeur de l’œuvre humaine. K. Scebcrg. Dogmengeschichte, t m, p. 10. Cc qui lui vaut naturellement, de la part des historiens fidèles au dogmatisme de la Béformc, le reproche de semi-pélagianisme. E. Loots, Dogmengeschichte, p. 116 et 119. Cf. Harnack, t. m, p. 266. Mais n’est-ce pas. au contraire, par là qu’il se révèle comme l’interprète du dogme catholique dans toute son harmonieuse complexité? 659 MÉRITE, DERNIERS PÈRES GRECS e) Cette doctrine de saint Grégoire sc retrouve chez les écrivains postérieurs. Déjà saint Isidore de Séville a recueilli parmi ses sentences » le texte rapporté ci-dessus de Moral., WHI, XL, 63. où il est dit que c'est la grâce qui fait en nous Je mérite qu’elle doit ensuite récom­ penser. El comme pour mieux sauvegarder la part nécessaire de l'homme, l'auteur d’ajouter celle glose, qui d'ailleurs est sans doute une citai ion prise en un au Ire endroit : Sciendum quod et nostra sit Justitia in his qua recte agimus ci Dei gratia, eo quod per eam mereamur. Hac enim et dantis Dei et accipientis est hominis. Sent, II, v, 5, P. L., t. lxxxiii, coi. 601. On voit assez sous quelles in fluences allait se déve­ lopper la théologie du Moyen Age, qui nc cessa pas de s'alimenter en idées et en textes auprès de ces vulgarisateurs. Elle devait y puiser cet augustinisme complet, qui, loin de sacrifier le libre arbitre à la grâce, demande à leur perpétuel concours le fonde­ ment du mérite humain. 2· Tradition grecque à partir du F· siècle. — Autant l’Église latine s’est passionnée pour le problème an­ thropologique, autant l’Église grecque s’y est, dans l'ensemble, montrée peu sensible. Il s'ensuit que cette fin de l'âge palristlque, qui, chez les Occidentaux, fut si riche en controverses el si féconde en résultats, n’a guère fait que laisser les Orientaux sur leurs anciennes positions. On a pu leur faire grief d’avoir insuffisamment réalisé le dogme de la grâce, bien qu’ils en affirment incontestablement la nécessité. Voir Tixcront, Hist, des dogmes, t. ni, p. 212-214. C’est dire, en tout cas, combien ils sont peu suspects de méconnaître la valeur de l’œuvre humaine. Mais, en général, leur théologie du surnaturel nc semble pas marquer de progrès bien appréciable sur les énonces généraux dont se contentaient la plupart des Pires antérieurs. 1. Chez les mystiques. — On fait, d’ordinaire, grand état, chez les protestants, de l'opuscule compose par l’ermite Marc « à l'adresse de ceux qui pensent cire justifiés par leurs œuvres ». P. G., t. lxv, col. 929966. Non seulement les anciens polémistes, comme Flacius Illyricus, l’inscrivaient parmi les (estes veritatis, mais des historiens modernes, tels que Th. Fickcr, Der MCnch Marcus cine rejormatorische Stimme a us déni S. Jahrhundert, dans Zeitschrift /tir die historische Théologie, l. xxxvin, 1868, p. 402430, en voudraient faire un précurseur de la Réforme. Voir là-dessus J. Kunze, Marcus Eremita, Leipzig, 1895, p. 2 el 65, ct Ici l’art. Marc L'ermite, t. ix. col. 1964. Quelques-unes, en effet, de scs « maximes » sem­ blent, au premier abord, rendre un son absolument défavorable à la notion de mérite. Non content d’in­ sister sur l’action prépondérante de la grâce, Opusc., n. 23, 56. 108. 168, col. 933, 937, 947 cl 956. il rappelle que nous devons nous considérer comme des ser­ viteurs inutiles » ct il en conclut : « Le royaume des deux n’est donc pas le salaire des œuvres, mais une grâce de Dieu préparée à scs fidèles serviteurs. Ibid., 2, col. 929. Car · le maître nc doit pas de salaire à ses serviteurs » et, puisque le Christ est mort pour nous, comment voudrions-nous tenir que « l’adoption nous est duc » ? La gloire ne l'est pas davantage. · Quand lu entends l'Écrlture dire qu’il doit rendre à chacun selon scs œuvres, [note qu‘) elle ne dit pas des œuvres dignes de la géhenne ou du rovaume, mais des œuvres de foi ou d’infidélité, que le Christ doit rendre à chacun, non comme partenaire d’un contrat synallagmatique, mais comme Dieu notre créateur et rédempteur. » Ibid., 18, 19. 21, col 933. D’ailleurs. · si tout le bien dont notre nature <$t capable nous sommes tenus de le faire tous les ceo . jours, que pourrons-nous rendre à Dieu pour des faults [ antérieures? » Ibid., 42, col. 936. Sa direction spirituelle est conforme à sa théologie. I Marc prêche le désintéressement le plus absolu. I < Celui qui fait le bien et cherche une rétribution nc sert pas Dieu, mais sa propre volonté. » Ibid, 54, col. 937; cf. 22. col. 933. < 11 y en a qui, en obser­ vant les commandements, s’attendent â ce que cette fidélité fasse contrepoids à leurs péchés dans la balance; d'autres comptent sur la miséricorde divine au nom de celui qui est mort pour nos péchés. On cherchera quels sont ceux qui pensent juste. > Ibid., 131, col. 949. Conclusion volontairement énigmatique, mais sur le sens de laquelle le contexte ne laisse pas le moindre doute. Pourtant notre mystique réclame énergiquement les œuvres. Voir Opusc., i, 88 ct 201, col. 916 el 929; Opusc., n, 13, 50. 85, col. 932, 937, 944. « La semence nc pousse pas sans la lerre el sans l’eau : ainsi l'homme nc profite pas sans les efforts volontaires et le secours divin. > Opusc., n, 63, col. 940. Comment ces œuvres pourraient-elles nc pas avoir leur récompense? · Les travaux entrepris pour la piété sont suivis d’une rétribution. ■ Ibid., 51, col. 937; cf. 121, 137, 174, col. 948, 952, 957,; I, 26, col. 908-909. Il est même permis à l'âme de s’encou­ rager dans la peine par l’espoir de cette récompense. Voir r, 157, ct n, 61, col. 924 ct 940. D’où il suit que Marc nc veut, en somme, que tenir un juste milieu entre deux extremes. « 11 y en a qui s’imaginent avoir une foi saine sans observer les commandements; d’autres, parce qu'ils les obser­ vent, attendent le royaume comme un salaire qui leur est dû : les uns et les autres ont manque le royaume. » Opusc., n, 17, col. 932. Ce que le vieil ermite grec tient à exclure, c'est l’illusion d’un droit strict appuyé sur les seules œuvres de l’homme : en quoi il représente un point de vue cher aux mys­ tiques de tous les temps ct dont tout chrétien doit tenir compte. Peut-être n’est-il pas exempt de quelque exagération dans l’insistance qu’il met à l’accentuer. En tout cas, ses formules intransigeantes ont parfois alarmé les gardiens de l’orthodoxie. Voir les témoi­ gnages de Bell arm in et autres, rapportés, d’après les anciens historiens catholiques, dans P. G., t. lxv, col. 896 ct 899-900. Mais rien n'autorise â le présenter comme un adversaire absolu du mérite humain bien compris. 2. Chez les théologiens. — Quoi qu’il en puisse être, au demeurant, de ce mystique solitaire, des docteurs plus représentatifs témoignent de la direc­ tion normale suivant laquelle le grand courant de la théologie grecque continuait à sc développer. a) Saint Cyrille d’Alexandrie se plaît à rappeler comment Dieu voulut donner le libre arbitre â scs créatures ct les soumettre à la loi de l’épreuve, pour que chacune fût ensuite châtiée pour scs fautes ou récompensée pour ses vertus. Voir In Joan., 1. IX (xm, 18), P. G., t. lxxiv, col. 129; Cont. Julian., 1. V, t. lxxvi, col. 744. Les chrétiens nc sont pas dans d’autres conditions, sauf que la régénération surnaturelle qu'ils ont reçue leur impose de porter des fruits plus abondants. Voilà pourquoi, sur la base de l'adoption divine qui est sa conception fondamentale, voir Cyrille d’Alexandrie, t. ni, col. 2516 2517, le saint docteur invite les fidèles à la pratique des œuvres. De ador, in spiritu et veritate, 1. XVIl, t. Lxvni, col. 1076-1077 ; Glaph. in Gene­ sim, iv, 6, t. lxix, col. 204-205. C’est d’après ces œuvres que le Christ viendra nous juger. In Zach., 105, t. exxii. COL 248-249; In Luc., v, 8, ibid., col. 729; In Joan., 1. II. I (m, 36), l. i.xxm, col. 285. Or les sanctions de ce jugement auront le caractère 661 MÉRITE, LE MOYEN AGE d’une véritable rétribution : « Comme des ouvriers, les hommes y recevront le salaire convenable ·, άνα)όγως ώσπερανεί έργάται, την άντιμισθίαν άποληψδμενοι. /n Joan., 1. II, 9 (v, 30), t. i.xxni, col. 385. Le patriarche d'Alexandrie consacre ailleurs tout un long développement à justifier celte proportio­ nalité des récompenses futures. De àdor. in spiritu el veritate, 1. XVI, t. txvm, col. 1029-1035. b) Pour saint Isidore de Pélusc également, bien que les récompenses divines soient toujours de beau­ coup supérieures à nos peines, Epist., iv, 136, P. G., I. lxxvih, col. 1217, il reste que « chacun recevra sa récompense auprès de Dieu selon son effort ». Epist., i, 13, ibid., col. 88; cf. i, 197, col. 309; iv, 18, col. 1068. Même note chez l'ascète saint Nil, Epist., m, 5, P. G., t. lxxïx. col. 368. c) Théodore! a sur ce point des affirmations tout â la fols plus nettes et plus nuancées. D’une part, il porte très haut l'estime des œuvres humaines. « Grand, dit-il, est le prix de la justice : elle nous donne de l’assurance auprès de Dieu. · In Is., i.vm, 9, P. G., t. i.xxxr, col. 457. A la péni­ tence il accorde le pouvoir de contrebalancer le péché. In Ps. .r.r/F, 18, t. lxxx, col. 1011. Les œuvres surérogatoircs ont, à ses yeux, une valeur toute par­ ticulière, parce qu’elles dépassent les exigences strictes de la loi. In Ps. ex vin. 108, ibid., col. 1856. Cependant, en raison de sa transcendance, la vie éternelle est une grâce ct non pas une salaire. Tout comme saint Augustin, col. 650, ct Origène, col. 627, il lit cette idée dans le texte de saint Paul, Rom., vî, 23. < Car la vie étemelle, glose-t-il, est un don de Dieu. Alors même qu’on aurait pratiqué une parfaite justice, des peines temporaires n’équivalent pas à des biens éternels. » In Rom., vî, 23, t. i.xxxu, col. 113. d) Il s’en faut du reste que tous les mystiques fassent exception. Témoin cet aphorisme incidem­ ment émis par saint Jean Climaque : « Celui qui demande quelque chose à Dieu au-dessous de son mérite, παρά την έχυτοΰ αξίαν, recevra sans nul doute nu delà de scs vœux. » Et le pieux auteur de citer à la suite l’exemple du publicain, qui sollici­ tait seulement la rémission de scs péchés ct reçut la justice, puis celui du bon larron, qui implorait tout juste un souvenir du Sauveur ct obtint d’entrer le premier en paradis. Scala paradisi, xxv, P. G., t. lxxxvui, col. 1000. Cf. ibid., schol. 35, col. 1012. Son livre entier n’a d’ailleurs pas d’autre but que de prêcher l’effort spirituel cl il va de soi que la céleste récompense est par lui nettement donnée comme la « compensation » de nos sacrifices ici-bas. Ibid., xxvi, col. 1032. Toute cette théologie grecque se reflète ct sc résume dans ces petits recueils de textes réunis sous le titre de Sacra parallela cl qui se sont répandus sous le nom de saint Jean Damascène. Or l’un d’eux a pour objet d’établir que « Dieu rend à chacun ce qui lui est dû » ct l’autre que la récompense est · en propor­ tion de nos œuvres ». Sacra par., Htt. E, 10, P. G., t. xcv, col. 1521-1521; lilt. K, 11, t. xevi, col. 83-88. Au terme près, c’est évidemment tout le fond de la doctrine du mérite. Mais il est non moins clair qu’elle est réduite aux positions essentielles de la fol. Bien loin de s’attacher à recueillir pour les féconder les principes posés par les grands docteurs des m· et iv· siècles, la théologie grecque semble les avoir laissés entièrement tomber. L’Occident, au contraire, apparat! comme tout illu­ miné ct réchauffé par les grandes doctrines de saint Augustin. Et l’on a vu que ses premiers successeurs en ont déjà fait leur profit, en attendant que la sco­ lastique y trouvât les éléments de la synthèse qui restait encore à constituer. 662 1IL LA DOCTRINE DU MÉRITE AU MOYEN AGE. — Par rapport à la théologie patrlstique, la scolastique présente tout au moins une indéniable originalité de méthode. Tandis qu’en général les Pères ont abordé les pro­ blèmes relatifs â la fol sans plan préconçu ct comme au hasard des circonstances, les théologiens du Moyen Age ont entrepris l’exploration systématique du dépôt révélé. Il s’ensuit que les questions qui restaient éparses chez ceux-là, ct dont il faut chercher les fragments au cours de leurs œuvres exégétlques ou oratoires, tendent, chez ceux-ci, à s’organiser en traités méthodiques. Le seul fait de ce rapproche­ ment devait favoriser la rigueur des analyses et la clarté des synthèses. Ce progrès sc fait plus qu’ailleurs sentir dans les doctrines qui, pour être restées à l’arrière-plan des grandes controverses, sinon tout à fait en dehors, sc présentaient dans un état parti­ culièrement dispersé. Ainsi en est-il pour la théologie de la grâce en général ct du mérite en particulier, qui peut être considérée, dans une large mesure, comme une création du Moyen Age. Des problèmes nouveaux affalent, d’ailleurs, surgir devant l’esprit des théologiens. Il est unanimement reconnu qu’une des principales acquisii inns de la théologie médiévale sur celle de l’antiquité est la distinction plus explicite du naturel et du surnaturel. Voir Augustinisme, t. i, col. 2531. Ce qui devait entraîner comme conséquence le souci de préciser plus exactement la valeur des œuvres humaines dans chacun de ces deux ordres, puis de mieux en marquer le mutuel rapport. Alors que la spéculation de saint Augustin sc mouvait toujours sur le plan absolu de la grâce, au point de sembler n’en pas connaître d’autre, la préoccupation s’impose désormais du plan naturel qui en est la base ct lui sert normalement de préparation. D’où la double obligation également logique de respecter la différence de ces deux ordres ct d’en établir l’harmonie. Sous l’action convergente de ces deux causes, à mesure que sc constituait la méthode scolastique ct en fonction de la phllosohic générale qui présidait à la pensée des diverses écoles, la doctrine du mérite allait recevoir au Moyen Age. tant pour le fond que pour la forme, un développement décisif, qui la mène­ rait au point où nous la trouvons encore aujour­ d’hui. — I. Période de préparation, IL Période d’apogée (col. 678). L PÉRIODE DE PRÉPARATION. — Ce progrès, qui devait être surtout l’œuvre de la grande scolastique, est déjà préparé par l’effort de ses précurseurs 1· Affirmation dogmatique. — Il serait aussi fasti­ dieux que superflu de longuement rechercher, à travers les écrivains du haut Moyen Age, l’ai tes­ tation de la doctrine traditionnelle du mérite, qui nc fait de doute pour personne. Quelques indications suffiront à le montrer. 1. Courants généraux. — D’une part, c’est, en effet, le moment où la morale chrétienne se condense de plus en plus, à l’usage des jeunes races barbares, en observances ecclésiastiques, où les canons pénilentlels établissent, en cas de faute, des tarifs minu­ tieux d’œuvres réparatrices, cependant que l’Église entre dans la vole de ces commutations qui devaient conduire aux indulgences. Voir Schultz, toc. cit., p. 2-15-250, après Harnack, Dogmengcschichte, t. m, p. 326-329. C’est assez dire que le mérite humain ne risque pas d’être oublié. Mais, d’autre part, la grâce nc l’est pas davan­ tage. Les protestants eux-mêmes veulent bien recon­ naître que les tendances scml-pélagienncs sont moins sensibles en cette période qu’elles nc le seront plus lard et qu’Auguslin est le maître auquel on se tient : €63 MÉRITE, ANALYSE THÉOLOGIQUB : SAINT ANSELME il faudrait seulement parler de « crypto-seni{péla­ gianisme ».!·'. Loofs. Dogmengeschichte. p. 539-510. Cc qui est une manière maussade ct agressive de rendre hommage à l’équilibre doctrinal qui distingue alors In théologie catholique. Ainsi trous c-t-on chez l’abbé Smaragde, â côté 9 MÉRITE, ANALYSE THÉOLOGIQUE : ABÉLARD tlnlcn et Gratlcn, morts simples catéchumènes, cl il en généralise aussitôt la portée pour les païens qui ont précédé l’avènement du Christ. Si hi post Evangtlii traditionem, sine fide Jesu Christi vel gratia baptismi, (anta flpud Deum ex ardeaetie vllir meritis obtinuerint, quid de philosophis ante adventum Christi, lam fide quam vita clarissimis, diffidere cogamur ne indulgentiam sint assecuti, aut eorum vita et unius Dei cultus.,, magna eis a Deo dona lam in hac quam in /utura vita non acquisierit... t Ibid., col. 1205-1206. Ainsi il y a place pour des « mérites » avant le baptême, et qui peuvent obtenir à ceux qui les possi­ dent les « dons de Dieu · dans la vie future aussi bien que dans la vie présente. Cc rapprochement exclut la possibilité de réduire ces divines récompenses à des biens temporels : c'est bien, ici encore, la béatitude éternelle qui est accessible aux mérites des philoso­ pher païens. 11 n’est pas Jusqu'aux grâces d'exception qui ne puissent devenir l’objet de cc mérite, témoin le cas des Sibylles, qui ont mérite le don de prophétie par leur virginité Sibyllæ ex virginitatis sute decore spiritum meruerunt prophelltc. Nouvel argument en faveur de la récompense obtenue par la vertu des philosophes : Quid mirum... si magna apud Deum promeruerit tanta philosophorum abstinentia ct conti­ nentia? D’autant plus qu’ils n’avaient pas de pré­ curseurs pour les entraîner dans cette voie Cum luce tanta laudabiliora in cis videantur ct majori repu­ tanda merito quanto minus ad hire aliorum praedica­ tione uel exemplis incitati sunt, sed propria ratione ct naturalis legis instructione commoti. Ibid., col. 1202. Λ propos de cette doctrine, on a parlé d’un acheminement vers la notion de meritum congrui. II. Schultz, loc. cit, p. 259. C’est trop peu dire; car cc que l'auteur entend ici établir, c'est que les phi­ losophes, ayant trouvé dans leur propria ratio les principes de vérité et les règles de vie que nous tenons de la révélation, en ont suffisamment profité pour mériter tout comme nous la récompense éternelle. Du moment qu’il accorde aux sages du paganisme la même foi qu’aux chrétiens, n’est-il pas rationnel qu’il leur reconnaisse les mêmes droits? Il ne s’agit donc pas, dans la pensée d’Abélard, de leur faciliter l’accès â l’Évangile en considération de leurs œuvres, mais plutôt de dédoubler ù leur profit l'économie de la grâce, dont le bénéfice est étendu par lui en dehors des frontières du christianisme aussi bien qu’audedans. Cc hardi rationalisme ne pouvait pas survivre ct n’a pas survécu. 11 n’en a pas moins contribué à retenir la réflexion des théologiens postérieurs sur les bonnes œuvres accomplies avant la justification ct qui peuvent servir de loin à la préparer. b) Mérite des fidèles, — A plus forle raison Abélard n’a-t-il pas de doute sur le mérite des chrétiens. Le texte de saint Paul, Rom., n, 6 : Reddet unicuique secundum opera ejus, est aussitôt glosé par lui : ld est tribuet ci quod meruerit. Gar, ajoute-t-il, secun­ dum qualitatem operum est qualitas retributionis. In Hom., I. I, c. n, coi. 810. Saint Bernard a pu lui reprocher de compromettre la nécessité de la grâce par la part trop grande qu’il faisait au libre arbitre ct l’une de scs erreurs condamnées au concile de Sens est celle-ci : Quod liberum arbitrium per sc sufficit ad aliquod bonum. Dcnzinger-Bannwarl, η. 373. 11 est possible que cette impression ait pu sc dégager de certains passages, tels que In Hom., 1. IV. c. ix, col. 917 918, où il s’cITorcc de montrer comment l'acceptation de la grâce dépend de nous ct sc produit sine novo divinic grutier prive unie dono. Ailleurs cependant il définit la grâce comme un donum gratuitum, id est non ex pnrcedcntlbus meritis collatum, ibid., 1. I, c. i, col. 797, ct l’un des frag­ 670 ments conservés de son apologie contre l’abbé de Clalrvaux, Opera, édit. Cousin, t, n, p. 731, rncl nette­ ment cette grâce A l'origine du tout premier acte d'amour qui nous tourne vers Dieu : Ipsa emm dilectio... effectus ipsius Dei sive donum ejus est et ejus imputanda est gratin, antequam etiam nihil salutis possimus promereri. D’une manière générale, Il professe que tout nous vient des mérites du Christ, de plenitudine cujus nos accipimus et qui nobis meritis suis impetravit quidquid boni habemus. In Rom , I. II, c. v, col. 863. En tout cas, sa formule de sou­ mission affirme sans ambages l'absolue nécessité de la grâce prévenante. Fidei confessio, dans P. L·., t. ci.xxvm, col. 107-108. Mais ccttc foi au mérite surnaturel, dont il n'avait jamais cru ni voulu se séparer, soulevait devant son esprit deux gros problèmes spéculatifs : Quxstio de gratia Dei et meritis hominum hoc loco se ingerit quit sint videlicet merita nostra, eum omni i bona ejus tantum gratia tribuenda sint?On a reconnu la vieille question du mérite et de la grâce qui fut déjà posée par Ori­ gine, voir plus haut col. 627. L'autre est plus nouvelle cl propre sans doute à notre théologien : Qutrrendum est in quo merita nostra consistant, in voluntate scillcd tantum an etiam in operatione..., ct utrum opus exterius... meritum augeat? In Rom., 1. 111> c. iv, coi. Sil-M2. La solution de ce double problème est par lui remise à son traité d'Éthique. Malheureusement l’ouvrage conservé sous ce titre ne contient rien sur le premier, qui eût été de beaucoup le plus intéres­ sant. A défaut du maître, nous pouvons du moins entendre là-dessus un de scs fidèles disciples, l’auteur anonyme de V Epitome theologiæ Christiana*. Sa réponse semble accuser une irréductible antinomie entre les deux concepts de grâce ct de mérite : Cum de meritis turc disseramus, quasi nulla esse videntur quia gratia meritis usque adeo repugnare videtur quod, cum omni j ex gratia sint, merita non existant. On ne peut y échapper qu’en admettant un bon mouvement propre au libre arbitre : Xisi dicamus quod homo ex se etiam per liberum arbitrium ex natura sua habeat diligere ct ei adhaerere, non possumus vitare quin gratia merit s nostris priejudicare probetur. Epitome, 34, ibid., col. 1755-1756. Pour plus d’éclaircissements, l’auteur renvoie au passage déjà cité du commentaire surl'Épître aux Romains, 1. IV, c. ix, où Abélard expose comment, sous l’action delà prédication chrétienne ct sans l’in­ tervention d’aucune nouvelle grâce, le libre arbitre réagit diversement suivant scs bonnes ou ses mauvaises dispositions. C'était un premier essai, à tendance molinlstc, pour éclaircir cc redoutable mystère de la grâce ct de la liberté qui devait tant occuper la théologie moderne. Il sufïlt de noter ici que la doc­ trine du mérite en fut l’occasion, sans sc dissimuler d’ailleurs que la solution esquissée pouvait difficile­ ment sembler suffisante tant qu’elle n’était pas com­ plétée par une théorie intégrale du concours divin. Notre théologien s’est expliqué plus explicitement sur le second problème, qui engageait toute la psy­ chologie du mérite. Après avoir posé le pour et le contre sur cc point dans le Sfr ct non, 142, coi. 15851587, il prend lui-même franchement position, à plusieurs reprises, pour dire que tout le mérite réside dans la volonté ct que l’œuvre extérieure n’y ajoute rien. Voir In Rom., 1. I, c. n, col. 810; Ethica, 7-8, col. 650 651. ct un texte semblable de sa Theologia, relevé par saint Bernard, Capitula hær. P. Abâtardi, xii, P. L., t. CLXXxit, col. 1052-1053. Cf. Epitome, 31. col. 1751 1755. Sous le coup des censures ecclésiastiques, il expli­ quera plus lard, Fidei confessio, col. 107-108, qu’il 671 MÉRITE, ANALYSE THÉOLOGIQUE : SAINT BERNARD ct juste damnaretur, aut bona maneret e merito ιαίn'entendait viser par là que le cas exceptionnel où la varetur. Ibid., xi, 36, coi. 1020. Cf. In Cantica, serm. volonté ne peut pas atteindre son terme normal : L.xxxi, 6, t. ci.xxxm, coi. 1 173 1174 Inde homo ad A’ec quidquam meriti apud Deum deperire si borne promerendum potis. Omne etenim quod feceris bonum ooluntatls affectus a suo prœpediatur effectu. Mais il malumvc, quod quidem non facere liberum fuit, mtrilo semble bien n'avoir pas évité toute exagération ou ad meritum reputatur... Ubi autem non est Ubertas toute équivoque sur cc point. C'est pourquoi le nec meritum. — Quel que puisse être par ailleurs le concile de Sens a pu, sans lui faire dc tort, condamner mysticisme de saint Bernard, on voit qu’il repose tout la proposition suivante : Quod propter opera nec metior d'abord sur les bases fermes dc l'ordre moral. nec pejor efficiatur homo. Denzinger-Bannwart, n. 380. b) Nature du mérite, — Mais, avec le fait dc la Voir Adélard, t. i, col. 47-48. Jusqu'en scs erreurs ou ses imprudences, la théo­ liberté qui est la part dc l’homme, il faut aussi poser celui de la grâce, qui représente la part non moins logie d’Abélard est révélatrice des curiosités qu'é­ veillaient, ici comme ailleurs, les premières applica­ nécessaire dc Dieu. Saint Bernard revendiquait pt·· tions de la méthode dialectique. La voie était ouverte fols celle-ci au point de sembler compromettre aupru dc ses auditeurs, comme il en témoigne lui-même, h dans laquelle la scolastique allait désormais s’avancer réalité de nos mérites : Quid mercedis speras vtl à grands pas. pramii, lui objectait-on, si totum jacit Deus ' De gratia 3. Saint Bernard. — Autant Abélard incarne le génie dialectique dc ]'École naissante, autant saint ct lib. orb., n, 1, l. clxxxii, col. 1001. Son traité n’a Bernard représente au mieux les tendances mystiques pas d'autre but que de dissiper cette apparence d'antinomie, en établissant la nature ct les conditions du Moyen Age. En conséquence, il est incontesta­ du mérite humain. Voir Bernaud (Saint), t. n, col. blement enclin à effacer l’œuvre dc l’homme devant celle dc Dieu el, dc cc chef, il n’est pas d'auteur dont 784. Tu forte putaveras tua te creasse merita, lua passe les protestants sc réclament plus volontiers. Scs textes salvari justitia. Λ l'adresse d’un contradicteur qu’il occupent une large place dans les dossiers antica­ suppose animé dc ces sentiments, il va donc démontrer tholiques des vieux polémistes luthériens, voir J. Ger­ l'égale nécessité dc la grâce ct dc la liberté, la solu­ hard, Loci theol., loc. XVIII, c. vni, n. 106, édit. tion du cas étant dans le consentement que celle-ci Cotta» t. vm, p. 114-116, ct les historiens modernes donne à l’action préalable dc celle-là. Quad ergo a lui témoignent encore, à cet égard, une significative solo Deo ct soli datur libero arbitrio tam absque con­ sympathie. Voir Justification, t. vm, col. 2121sensu esse non potest accipientis quam absque gratia 2122. Il suffit pourtant dc prendre sa doctrine dans dantis. Ibid., 1 2, col. 1002. toute sa teneur pour sc rendre compte qu'elle ne Au terme dc son exposé, saint Bernard en arrive sort pas des cadres traditionnels. à reprendre, à sa façon quelque peu subtile, la doc­ a) Réalité du mérite. — Selon les données communes trine augustinicnnc qui fait du mérite un don de dc la foi et dc la morale chrétiennes, l'abbé dc ClairDieu : Libero arbitrio nec extra ipsum quaratur damna­ vaux enseigne la valeur des œuvres de l’homme ct tionis causa..., nec ab ipso salutis merita quod sola leur souveraine importance. Cc que Dieu nous deman­ salvat misericordia... Proinde non ei a se..., sed desur­ dera au dernier jour, cc sont des mérites ct non pas sum potius a Patre luminum descendere merita puten­ des miracles. In Asc. Domini, serin, i, 2, P. L., tur. Ainsi donc on ne peut rien attribuer à la liberté t. cLxxxm, col. 300-301. Et ces mérites sont tels qui vienne d'ellc-mêmc; mais les dons dc Dieu n’en qu’ils donnent lieu à une remuneratio, bien que nos sont pas moins destinés à devenir véritablement notre souffrances d'un jour soient très peu proportionnées bien. Dona sua quiv dedit hominibus in merita divisit à la gloire éternelle. Serm. de diversis. i, 7-8, ibid., el pramia, ut et prasentia per liberam possessionem col. 541-542. nostra interim fierent merita, ct futura per gratuitam Toutefois saint Bernard semble réserver le mérite sponsionem exspectaremus, imo expeteremus ut debita. aux œuvres dc surérogation : Si fiant digna esse Ibid., xm, 42-43, col. 1024. On remarquera cette pramiis, non tamen suppliciis si non fiant, tandis précision dc vocabulaire qui réserve le nom dc qu’en accomplissant les œuvres dc précepte nous ■ mérite » aux dona prasentia. Quelques lignes plus restons des · serviteurs inutiles · : Impleta gloriam bas, on lit ces termes formels : Bona vire sunt merita. non merentur, et damnant contemptorem et auctorem Cc qui n'empêche pas ces « dons présents » d'être non glorificant... Si solis contenti estis prœceptis..., cn rapport réel avec l'éternité, puisqu’ils nous per­ liberi quidem estis a debito, non tumen pro merito mettent, sous le bénéfice des promesses divines, de gloriosi. De præcepto et disp., xv, 42 43, t. clxxxii, l’espérer, voire même dc la réclamer < comme un col. 884, Ailleurs cependant il ramène la gratia dû ». Tout au plus peut-on discerner entre les deux merendi à trois éléments qui se trouvent dans tout cette nuance que la récompense csl doublement acte moral : In odio praeteritorum malorum et con­ gratuite, puisque, cn plus dc la grâce qui en csl le templa pnesentium bonorum et desiderio futurorum. principe, elle implique un libre engagement du côté Dom. VI post. Pent., serm. m, 6, t. clxxxui, col. 344. dc Dieu. Mais, celle double condition une fois réalisée, Et nous verrons bientôt qu’il ne pose pas d’autre il y a un vrai mérite de notre part, c'est-à-dire un condition pour le mérite que notre libre consente­ litre à la récompense promise : Del sunt procul dubio ment à la grâce. Sous peine dc lui prêter la plus com­ munera tum nostra opera quam ejus praemia, et qui plète inconsistance, il faut donc admettre que les sc fecit debitorem in illis jecit et nos promeritores ex œuvres surérogatoircs dînèrent des autres, à scs yeux, his. Ibid., molrs par la nature que par le degré ct que, si elles S'il peut cn être ainsi, c'est qu’il y a dc notre part sont une source privilégiée dc mérite, elles n’en sont collaboration à la grâce de Dieu. Ibi itaque Deus pas la condition sine qua non. homini benigne merita constituit ubi per ipsum el C'est pourquoi l’abbé dc Clalrvaux affirme avec cum ipso boni quidpiam operari dignanter instituit. énergie l'existence ct les privilèges du libre arbitre :... Hinc... promeritores regni nos esse privsumin us qued Ubi necessitas est, libertas non est; ubi libertas non per consensum utique voluntarium divino: voluntati est, nec meritum ac per hoc nec judicium. De gratia ct conjungimur. Ibid., 45, col. 1026. En effet, cc consen­ tib. arbitrio, n, 5, t. clxxxii, col. 1004. Par là notre tement qui fait tout le mérite, consensus in quo cmne volonté est sui quodammodo juris, dc manière à meritum consistit, est encore une grâce dc Dieu, mais pouvoir sc sauver ou sc perdre par elle-même : Qua­ aussi un fruit dcnotre liberté: Consensus et opus, etsi tenus nonnisi sua voluntate aut mala fieret [erru/ura] non ex nobis, non jam tamen sine nobis. Il faut distin­ MÉRITE, ANALYSE T1IÉ0L0GIQUE : SAINT BERNARD 673 674 guer, avec saint Paul, Phil., il, 13, le penser, le vouloir cujus omnis gloriatio impar est causa... Nam et de ct te faire. Le premier vient de Dieu ecu); le dernier meritis quid sollicita sit, cm de proposito Dei firmior peut souvent procéder de mobiles peu moraux; c'cst suppetit securiorque gloriandi ratio? A sa suite et â dans le second que consiste essentiellement le mérite : son exemple, chacun doit s’en remettre à Dieu, qui Tantum medium nobis reputatur in meritum. Notre saura toujours accomplir ses desseins : Faciet, faeiet, vouloir, en elle!, est toujours nécessaire ct, sans tom­ nec deerit suo proposito Deus. Sic non est quod jam ber dans l’exagération commise par Abélard, voir quaras quibus meritis speremus bona... Sufficit ad col. 670, l’abbé de Ciairvaux admet sans peine lui meritum scire quod non sufficiant merita. Mais l’ora­ aussi, qu’il peut parfois être suffisant : Valet itaque teur d'ajouter, comme pour parer a un reproche de intentio ad meritum, actio ad exemplum, ibid., xiv, quiétisme, que nos mérites n'en sont pas moins néces­ 46, col. 1026. saires : Sed, ut ad meritum satis est de meritis non C'est que le don dc la grace a pour effet de restau­ præsumere, sic carere meritis satis ad judicium est... rer notre liberté. Entre la creatio ct Ia consummatio, il Merita proinde habere cures : habita, data noveris... y a place pour la reformatio·, et c'est là que gît notre Perniciosa paupertas penuria meritorum; prsrsumptio mérite, parce qu'à la différence des deux autres ce autem spiritus fallaces diviliee... Felix Ecclesia, cui moment de notre histoire spirituelle comporte un nec merita sine præsumptione, nec præsumptio absque élément qui dépend de nous : Sola quœ nobiscum quo­ meritis deest. Mais de ces deux dangers que sont dammodo fit propter consensum voluntarium nostrum in l'indigence cl la présomption, il semble bien que l’abbé merita nobis reputabitur reformatio. De là procèdent, de Ciairvaux redoute surtout le dernier, puisqu’il cn effet, les diverses œuvres saintes : lime, cum continue : Habet unde pnesumat, sed non merita; habet certum sit dioino in nobis aditari Spiritu, Dei sunt merita, sed ad promerendum non ad praesumendum. munera; quia vero cum nostra voluntatis assensu, Ipsum non praesumere nonne promereri est Ibid., nostra sunt merita. Ibid., 49 50, col. 1027 1028. serm. i.xvni, 6, col. 1111. Mais, dans l’ensemble, c’est la part dc Dieu qui En dehors de ces considérations, qui sont plutôt domine. Car la gloire ne nous est due que parce qu'il d’ordre moral ct pratique, saint Bernard s’applique nous l’a promise : Promissum quidem ex misericordia, ailleurs à marquer, d’après Born., vin, 18, les limites sed tamen ex justitia persolvendum. La « couronne dc théoriques du mérite cn lui-même par rapport à la justice · dont parle l’Apôtrc, II Tim., iv, 8, s’entend gloire qui cn est le terme : De æterna vita scimus quia < de la justice dc Dieu ct non de la sienne propre » : non sunt condignæ passiones hujus temporis ad futu­ Justum quippe est ut reddat quod de bd; debet autem ram gloriam, nec si unus omnes sustineat. Neque enim quod pollicitus est. Et hive est justitia de qua præsumit talia sunt hominum merita ut propterea vita æterna apostolus promissio Dei. De même, la bonne volonté debeatur ex jure aut Deus injuriam aliquam faceret qui nous a fait participer à celle justice ct mériter nisi eam donaret. Nam, ut taceam quod merita omnia cette gloire est encore un don de Dieu : Si ergo a Deo dona Dei sunt, ct ita magis propter ipsa Deo debitor est voluntas est, et mentum... Deus igitur auctor est meriti quam Deus homini, quid sunt merita omnia ad tantam qui d voluntatem applicat operi et opus explicat volun­ gloriam Ainsi le mérite est frappé d’une double tati. Pris en eux-mêmes, « cc que nous appelons nos insuffisance, et parce qu’il est lui-même un don du mérites >, eu quæ dicimus nostra merita, ne sont ljue Dieu qui le rémunère, et parce que celle rémunéra­ des germes d’espérance, des indices de predestination tion est immensément supérieure à sa valeur. Notons cn passant que le thème était depuis longtemps ct, nu total, via regni, non causa regnandi. Ibid., classique. On peut saisir la même note, à propos du 51, COL 1028-1030. Tout en reconnaissant, avec l’Église, que la vie même texte dc saint Paul, chez Haymon. In Horn . surnaturelle résulte d’une coopération entre Dieu ct vm, t. cxviî, col. 431; saint Bruno, t.cun, col. 72; l’homme, on voit que saint Bernard s’applique dc Hervé, l. clwxî, col. 708. toutes scs forces à faire ressortir la prédominance dc Celle humble reconnaissance n’est cependant qu’un début, initium quoddam et relut fundamentum celui-là sur celui-ci. Autant sa théologie dc la grâce laisse place au mérite, autant il est certain qu’elle fidei. Il ne suffit pas, cn effet, d'admettre que nos la réduit à son minimum. péchés ne peuvent nous être remis que par Dieu, si nous n'avons l’assurance qu'ils nous sont remis effec­ c) Valeur du mérite. — Ces principes spéculatifs tivement. Dc même, quel que soit le déficit de nos expliquent l’altitude pratique de dépréciation dont mérites, encore est-il qu’il faut cn avoir. Ha de meritis l’abbé de Ciairvaux ne se départ presque jamais à quoque, si credis non posse haberi nisi per ipsum non l’égard du mérite humain. sufficit, donec tibi perhibeat testimonium Spiritus veri­ Avec tous les mystiques, il détourne l’ûmc de s’ap­ tatis quia habes ea per illum. In Annunt. IL Marite, puyer sur elle-même : Periculosa habitatio eorum qui in meritis suis sperant; periculosa quia ruinosa. In serm. i, 2-3, t. clxxxiii, coi. 383-384. Ps. ac, serm. i, 3, t. ci.xxxm, coi. 188 A l'encontre Quelque insistance qu’il mette à réduire les mérites humains, on voit que l’abbé dc Ciairvaux n’entend de ce pharisaïsme, il prêche l’abandon total à Dieu : pourtant pas supprimer l’obligation d’en acquérir. Predendat ulter mentum...; mihi autem adhurere Deo bonum est, ponere in Domino Deo spem meam... Hoc Du reste, les mérites du Christ sont là pour cn com­ enim totum hominis meritum, si lotam spem suam bler les lacunes. Saint Bernard, cn effet, ne peut comprendre le désespoir de CaTn, Gen , iv, 13, nisi ponat in eo qui totum hominem salium fecit. Ibid., quod non erat de membris Christi nec pertinebat od serm. ix, 5, el xv, 5, coi. 218-219, 216. Ce mysticisme ardent, où l’œuvre de l’homme s’ef­ eum de Christi merito, ut suum praesumeret, suum face devant celle de Dieu, s’exprime cn accents parti­ diceret quod illius est, lanquam rem capitis membrum culièrement vifs dans ses sermons sur le Cantique des [suum dicit\. C’est définir par contraste la position cantiques. Non est quo gratia intret in quo meritum du chrétien, qui peut el doit s’approprier, cn tant que occupavit... Nam, si quid de proprio inest, in quantum membre du corps mystique, les mérites de son divin est. gratiam cedere Uli nrcesse est. Deest gratiκ quidquid chef. Aussi l’orateur de s’écrier, au nom dc celte meritis deputas. Nolo meritum quod gratiam excludat. solidarité sainte : Meum proinde meritum miseratio Itorreo quidquid de mea est ut sim meus. In Cant., Domini. Non plane sum meriti inops quamdiu ille serm. ι.χ\Η, 10, ibid., col 1107. miserationum non fuerit. Quod si misericordi» Domini Dans le sermon voisin, les mêmes vues s’appli­ mulhr, multus nihilominus ego in mentis sum. In quent à l’Église : Felix in sua universitate Ecclesia Cant., serm. lxi, 4-5, ibid., coi. 1072-1073. mer. db TiiéOL. catiiol. 675 MÉRITE, PREMIERE SYNTHESE • Λ cette époque pas plus qu’aujourd’hul, écrit du haut Moyen Age H. Schultz, loc. rit., p. 261, la piété catholique ne trouvait de contradiction entre h doctrine augustinienne de la grâce et la doctrine du mérite. Même quand on attribue tout â la grâce, le but suprême qu’on poursuit est encore la rémunérarion du mérite selon les règles de la justice. » De cet étal d’âme il n’est pas de témoin plus représentatif que l’abbé de Clafrvaux. Tout au plus peut-on dire qu’il insiste de préférence sur la grâce. Mais ce mysticisme n’est pas seulement une vive expression de cette pieté chrétienne qui continuera toujours â survivre sous l’armature rigide de l’Ecole: il offre en lui-même un intérêt théologique. Par là saint Bernard sc rattache, en effet, à la tra­ dition de saint Anselme cl, plus loin encore, de saint ; Augustin. Or il n’est pas peu curieux de constater que cette préoccupation mystique sc trouve rejoindre, par un autre chemin, les scrupules dialectiques d’Abélard, col. 070, pour compléter ct, au besoin, corriger ce que la considération exclusive du mérite humain aurait pu entraîner d’excessif. 3· Premier essai de synthèse : Pierre Lombard. — II restait â dégager ces éléments épars ct à les insérer dans un cadre scolaire pour les soumettre à l’inves­ tigation méthodique des théologiens. Ce fut l’œuvre de Pierre Lombard. Sans doute les matières relatives â la grâce restent encore dispersées en divers endroits du livre des Sentences; mais, en dépit de cette expo­ sition fragmentaire, « la doctrine du mérite ne s’y présente pas moins, dans ses grandes lignes, telle qu’elle devait rester la propriété définitive du catho­ licisme ». IL Schultz, loc. cit., p. 264. Et comment l’importance de cette constatation ne serait-elle pas décuplée par le fait que cet ouvrage allait servir de m. Pour qui n’est pas aveuglé par les préjugés dc la Héforme. elle définit plu tôt. avec une parfaite précision, la ligne suivant laquelle le sentiment moral rejoint ici le sentiment religieux. Le mérite ainsi entendu devient, non seulement possible, mais réel. Car l’homme contribue par ses œuvres à réaliser ccttc gloire dc Dieu qui est la fin de tout l’ordre créé : Deus ex bonis nostris non quxnl utilitatem, sed gloriam... Et ideo meremur aliquid a Deo, non quasi e r nostris operi bus aliquid ei accrescat, sed in quantum propter ejus gloriam operamur. Ibid., ad 2um. D’ailleurs, ce fondement théologiquc du mérite n'est pas incompatible avec sa raison d’être anthropo­ logique · Gloriosius est homini, enseigne saint Bona­ venture, obtinere beatitudinem per merita quam sine meritis... Et quoniam Dominus in conferendo premium non tantum attendit sute liberalitat is manifestationem, immo etiam gloriæ nostra: promotionem, hinc est quod maluit nobis dare sternam beatitudinem per imple· tionem mandatorum et meritum obedietdia: quam nullo merito procedente. In iSent., dist. XXXVII, a. 1. q i, t. m, p. 814; cf. ibid., dist. XVIII, a. 2, q. i, p. 387; /n /7ura Sent.. dist. V, a. 2, q. i, p. 151. Ces deux raisons connexes permettent de com­ prendre que le mérite appartienne à l'économie chré­ tienne de la révélation. 683 MÉRITE CHEZ LES SCOLASTIQUES : HE ALITE DU MÉRITE principaliter a gratia, quia gratia.,, dirigit Ufaa 2. Condilions générales du mérite, — Pour devenir arbitrium in exercitio virtutum. Voir dc même Qim une réalité, le mérite suppose deux conditions soli­ in Epistolas Pauli : In Hom.,<\. au, P. L.i.axxt daires, savoir la liberté dc l'homme ct la grâce dc col. 460. Dieu Le râle du libre arbitre est, en soi, si peu contes­ En un mot, c'est l'axiome fondamental du canton table, il était alors si peu contesté qu’on ne sc don­ dc Dieu et ς 654 en marque bien l'intime solidarité : Gratta est dans l'état d'innocence In lIun' Sent., dist. XXIX, ad hoc piyd faciat hominem Deo acceptum...; est etiam a. 3, q. u. t. u, p. 707 \ oir à ce propos un groupement ad hoc id opus a libero arbitrio egredieris sil meri­ considérable dc textes empruntés aux scolastiques torium apud Deum. Cf. Hugues de Strasbourg t'D, postérieurs dans Altcustnig, Lexicon theol., art. Actus meritorius, Anvers, 1576, fol. 5. Comp. theol. ner it., v, 13, p. 162 : Opera meritoria tota­ liter sunt a gratia el totaliter sunt a libero arbitrio, licet Au total, la réalité du merite n’a rien que de normal (K> MÉRITE CHEZ LES SCOLASTIQI ES: DIVERSES SORTES DE MÉRITE quand on admet cette intime collaborat ion de Dieu et dc l’homme qui e«t, dans l'économie de In foi chré­ tienne telle que l’a toujours conçue l’Église, le tenue supreme de l’ordre surnaturel. Dès lors, on peut dire dc l’École en général ce qu’un écrivain protestant a dit de saint Thomas : · Toute la religion y est dirigée vers le mérite comme luit final, et cependant 11 semble que la doctrine august inicnnc de la grâce y soit pleine­ ment maintenue. · J. Kunze, art. Verdlenst, p. 503. Bien entendu, comme l'observe H. Schultz, p. 282, « un chrétien évangélique trouvera (pie cette doctrine est une altération de l’Évangile ·. · Mais, continue l’auteur, il persuadera difficilement à un catholique sincère qu’elle n’est pas august inienne, qu'elle enlève au Christ son honneur, qu’A l’encontre de la grârc elle attribue Λ notre propre effort humain une partie tout au moins dc nos mérites au bonheur. ■ En dépit du scepticisme dont procède ce jugement, c’est au catho­ lique, A n’en pas douter, que l'examen impartial des faits donne raison. 3· Dioerses sortes de mérite. — A cette doctrine commune, dont elle assurait ainsi la mise en œuvre méthodique, la scolastique allait ajouter une impor­ tante précision, en distinguant diverses variétés de mérite. Toute notre théologie actuelle sur ce point est dominée par la distinction entre le mérite de condigno ct de congruo. Or c’est au xm· siècle que l’on voit pour la première fols apparaître ces notions. Il faut d'au­ tant plus en remarquer l'a/èncinent que cette nomen­ clature nouvelle est tout A la fois l'indice ct la cause du progrès accompli sur le fond par l’analyse plus exacte de ce rapport fondamental entre l’homme et Dieu qu’il s'agit avant tout d’exprimer. 1. Aperçu historique. — Bien ne serait plus instruc­ tif que de reconstituer l’histoire de ces termes, dont l’importance est à peine moindre pour la question présente que ceux qui, dans d'autres cas, sc sont Incor­ porés à la définition même du dogme. Faute dc don­ nées suffisantes, on devra malheureusement s’en tenir à quelques indications. a) Époque patristique. — Pour la formule de condi­ gno, il semble que la lettre a pu en être suggérée, sinon fournie, par l’Écrilure. Sans parler, en effet, de textes comme Tob„ ix, 2, ct Esth„ vi, 11, où l’adjectif condignus est employé dans son sens commun sans relief spécial, il apparaît ailleurs dans un contexte qui peut davantage faire penser nu mérite. On lit dans 11 Mach., iv, 38, à propos du sacrilège Andronicus : Domino illi condi­ gnam retribuente pernam, et surtout dans Horn., vm, 18 : Non sunt condigna; passiones hujus temporis ad luturam gloriam. Dans les deux cas, le mot évoque bien l’idée de proportion stricte, dc mérite rigoureux, mais en soi, si l’on peut ainsi dire, et sans aucune idée de précision comparative par rapport à une autre espèce qui le serait moins. Ce terme est passé avec le même sens dans la langue patristique. On ne s’étonnera pas que l’influence litté­ raire de l'Apôlrc se fasse sentir à cet égard dans le commentaire dc Pelage, où l’on lit, en effet, sur Rom., vm. 18: Nihil posset homo condignum pati gloria cstlcsU, /’. t. xxx (édit, de 1865), coi. 708. Cf. In II Thess., i, coi. 912 : Scientes nullam passionem esse condignam. Mais d’autres s’en servent également. Ainsi lilaslrius parle de condigna sententia à propos de la condamnation portée sur Adam par Dieu, /tares., 111, Z*. L.. t. xn, col. 1238, cl, au sujet du Jugement divin sur l’humanité, dc secundum peccatum condigna rrpensio. Ibid., 125, col. 1252. Un peu plus loin, le mol voisine avec celui de mérite : Debemus... currere... non cum pro sumptione ct jactantia, quasi nostra virtute ct justitia condigna, ut non Christi mercamur salvari clementia. Ibid., 128, col. 1256. G86 Novation connaît formellement, au terme de la des­ tinée humaine, et prirmia condigna et merita pernarum. De Trln., 1, /'. L., t. m, col. 914. Et de même saint Fulgencc : Futurum [tempus] justæ retributioni servat (Deus] quo unusquisque pro qualitate credulitatis et operis condigna... recipiat. De remiss, peer., n. 21, P.L., t. i.xv, coi. 572, sam prétendre évidemment par là contredire saint Augustin, qui écrivait des damnés : Non tanta quanta digni sunt par narum atrocitate eru­ cturi De cio. Dei. XXf, xxiv, 3, P. Λ., t. xu, col. 739 Il ressort de ces exemples que le terme condignus désigne le mérite tout court, en tant qu’il répond à une loi dc justice, ct non pas encore une branche spé­ ciale dans ce genre commun. En tout cas, celui dc congruus, qui devait devenir plus tard son corrélatif, est encore son équivalent. Témoin le même Fiiastrius, qui présente les élus comme mereedem congruam adepturi, /heres., 150, col. 1290. Cf. Prudence, Cathemerinon. xr, 110, P. L„ t. ux, col. 900 : Meritis repen­ det congrua. Aussi les deux sont-ils assez souvent unis en couple comme manifestement synonymes, el cela non pas seulement dans des formules de pure amplification sans intérêt doctrinal, comme celle, par exemple, de saint Léon, Serm., xlvh, 1, p. L., t. uv, col. 295, mais à propos des sanctions divines. C’est ainsi qu’on peut lire dans saint Augustin, De lib. arb., III, xn, 35, P. Z.., t. xxxH, col. 1288 : Dei potestas... omnibus congrua et condigna retribuens. Cf. S. Eulgcnce, Ad Monim., i, 14, P. L., t. i.xv, col. 163 : Considerata operum qualitate, illa credamus a Deo prsedcstinata qutr misericordiae i>tl irquilati divime condigna repe­ ctuntur et congrua. Et encore De remiss, peee., n, 19, coi. 570 : Quisquis ostenderit cuilibet... denarium jussu Domini datum digne congrueque speret cuilibet .. regnum calorum largitate Domini con/erendum. Il n'y a pas davantage à faire état, avec R. Sceberg, Dogmengeschichle, t. m, p. 115, d’expressions telles que condigna satisjadio ou condigna pirnitentia, qui reviennent assez souvent dans les livres pénilenliels du haut Moyen Age. Voir, par exemple, Réginon de Prûm, De synod, causis et discipl. ccd., i, 303, et u. •129, édit. \\ asserschleben, Leipzig. 1840, p. 110 et 381; Burchard de Worms, Decret., n, 229, ct xix, 3, /*. L., t. cxl, col. 664 cl 950. Il ne s’agit en tout ceci que dc la proportion entre l’œuvre salisfactoire et les exigences du code ecclésiastique. Isidore de Séville, Difjer., i, 361, P. Z... I. lxxxhj, col. 47. se préoccupe bien dc préciser la nuance des deux verbes meruit et promeruit ; mais, sur la notion même de mérite, il ne semble pas avoir la moindre curiosité. C'est d'une autre source que devait plus tard sortir le progrès. b) Moyen Age. ·— En sc livrant à l’imalyse du mérite, la dialectique médiévale n’allait pas tarder, en effet, à y découvrir d’importantes nuances. Car, s'il est essentiellement un titre devant Dieu, il s’en faut qu’on puisse toujours lui reconnaître la même rigueur. La ré flexion théologique devait faire surgir des distinct Ions dans un concept général qu’on s’était contente jusquc-IA d’envisager en gros. On trouve un premier exemple de cette direction sous la plume d’un disciple d’Abélard, Roland Bail· dinclli, le futur Alexandre 111. A propos du Christ, l’aulcur fait incidemment celte remarque : Dicimus itaque quint Christus meruit et ipse solus vkro nomine Mi.m xdi MEKUIT. A. Gicll, Die Senlcnzcn Jlolands, bTIbourg-en-B., 1891, p. 181. ('.equi comple le plus ici, ce n'est pas tant la liilférvncc établie entre le Christ el le concept meme de mérite qui lui sert de base. Par le fait qu’il distingue le mérite proprement dit, pero nomine merendi meruit, l’auteur suppose nécessairement l’existence d’un autre, auquel con­ 687 MÉRITE CHEZ LES SCOLASTIQUES : DIVERSES SORTES DE MÉRITE. vient le même · nom » encore qu’il soit plus Impar­ fait. Car on entend bien que Boland ne veut pas nier le mérite dc la créature, auquel il faisait allusion à propos des anges, ibid., p. 91. Dc cc mot fugitif il faut seulement retenir la tendance dont il procède : un besoin d’analyse commençait Λ sc faire sentir qui conduisait à soupçonner dans le mérite diverses caté­ gories. fl est peu probable que cette préoccupation ait été propre à notre auteur. Pour justifier son observation, il se réfère à l’autorité dc saint Hilaire, qu’il cite en ces termes : Ad hoc ut quis vero nomine merendi mereatur necesse est ut in se habeat secundum quod possit mereri, et ut se auctore mereatur, ct ut habeat pre sc a guo possit premiari. En réalité, le texte d’Hilaire auquel il fait allusion est beaucoup moins explicite. Mereri enim,écrit celui-ci. De Trim, xi, 19, P. /,„ t. x, col. 413, cjus est qui sibi ipsi meriti acquirendi auctor existât. Il s’agit donc d’une parole qui s'était déjà transformée chez les glossnteurs qui la convoyèrent jusqu’au xn· siècle. Cette élaboration traduit, par conséquent, un obscur travail théologique dont notre auteur est à la fois le témoin el l’héritier. En vertu de la même loi, tout porte à croire qu’il eut également des successeurs. Mais l’état actuel dc nos informations sur les sources de la théologie mé­ diévale ne nous permet pas d’autres précisions. On lit bien chez Robert Pullus, Sent., I, 11,P. L., t. clxxxvi, col. 702-704 : In corpore agimus, ut post corpus et item recepto corpore condigna recipiamus. Le pseu(Ιο­ ί fugues de Saint-Victor semble déjà plus précis, quand il écrit sous l’inOuencc de saint Paul : Merita sanc­ torum... ad tam excellentem gloriam promerendam non sunt condigna. Qu rest. in Hom., 202, P. L., t. ci.xxv, col. 481 il ne parait pas cependant que rien ici dépasse encore le sens objectif que I on a vu déjà courant chez lc.s Pères· L’analyse théologique, nu contraire, reprend visi­ blement ses droits chez Alain de Lille, qui frôle déjà les formules aujourd’hui reçues. Après avoir défini le mérite au sens « propre · : Mereri proprie notat exigere, il en distingue aussitôt une variété de second ordre : Notat congruum esse; unde dc beata Maria Virgine dicitur quod meruit portare Salvatorem, non quod hoc exigerent ejus merita, sed quia ad hoc ratione innocentia /uit congrua. Dist. diet, theol., au mot mereri, P. L., t. ccx, coi. 857. Deux points sont ici nouveaux, d’abord la distribution du mérite sur deux plans distincts : celui dc la stricte exigence ct celui dc la simple convenance, puis, pour désigner le plan infé­ rieur, l'adoption du terme congruus, qui s'oppose ainsi au terme condignus déjà communément reçu pour le premier. Il ne manquait à notre théologien que d’ins­ tituer entre ces deux expressions la symétrie qui était au fond de sa pensée cl dc les projeter dans l’abstrait pour loucher le but qu’allaient atteindre les docteurs dc l’âge suivant. Il doit du moins être retenu pour s’en être approché plus que personne avant lui. Vers le commencement du xm· siècle, la terminologie que les efforts du xn· laissaient entrevoir et tendaient à préparer apparaît d’un usage courant dans Γ École, salts qu’on puisse dire, même approximativement, qui t'en est servi le premier. Après avoir défini cl ana­ lysé le mérite en général comme retributionis obliga­ torium, Guillaume d'Auvergne ajoute aussitôt cc ren­ seignement : Dixerunt autem magistri ct dicunt adhuc quia meritum quod di/finivimus est proprie el recte atque stricta ratione meritum, ct vocatur hujusmodi meritum condigni. Alia vero intentione dicitur meri­ tum congrui, el hoc non est nisi dignitas vel ydoneitas qua aliquis dignus vel ydoneus est ut aliquid ei /iat. De mentis, dani Opera, édition de Nuremberg, 1496, fol. ccxxix, n 80 C. L'attestation est ici formelle dc In division binaire qui devait prévaloir cl l’on ru. quera que l’évêque dc Paris la donne tout a h h , comme ancienne, dixerunt magistri, et commis dicunt adhuc. On n’a pas Jusqu'à présent de η.,τ pour contester ce témoignage, pas plus que de nwr. pour le vérifier. Cependant on trouve, à côté, la trace pmhtiifc de nomenclatures plus complexes. Saint Bonm turc adopte assez régulièrement la triple divisionr meritum congrui, digni et condigni, Le meritum est celui du juste qui mérite pour un autre et, dect chef, répond à une catégorie intermédiaire : Ad ç.v tiam allen promerendam non omnino ex condift) \justus operatur] quia peccator omni bono est indigna nec solum ex congruo quia justus dignus est exaudiri. In Pirn Sent., dist. XLI, a. 1, q. i, 1.1, p. 729. Cf./n ///wm Sent., dist. I V, a. 2, q. π, t. ni, p. 107. La même triple division est retenue par le Corn^ndium theologica ver Halls, v, 11, p. 161, qui la don?/ comme < générale » : Priefuti tres modi merendi gint raliter habentur. Il en connaît cependant d’autres, mn qui peuvent sc ramener à ce cadre : Unde si alii im< niuntur, ad eosdem ires reduci poterunt. En effet, Alexandre de I lalès, Sum. theol., p. IIP, q. xvi, m 1. parlait aussi de meritum interpretativum pour le cas de celui qui fait une œuvre bonne avec une Intention mauvaise, tandis qn’ailleurs celte expresston semble, d’une manière plus générale, synonyme de meritum congrui. Ainsi, par exemple, p. IIP, q. ι.χιχ,ιη. 5,a.2 Meritum interpretativum appellatur quando non ut aliqua condigni tas in recipiente et tamen ci exhibit Deus donum suum ex sua libcralitate acsi Ulepcr opère meruisset. Saint Bonaventure conserve encore b première acception. Elle s’entend assez d’ellc-mêmt; si Dieu récompense une action de cc genre, c’est qu’il 1* « interprète · comme si elle était réellement méri­ toire alors qu'elle ne l’est pas. In ///uin Sent., did. XVIII. a. 1. q. n, t. m, p. 383. Mais cc n’est évidem­ ment là (pi’une variété du mérite de congruo ct l’on peut en dire autant du meritum digni. Aussi ces subdivisions n’onl-elles pas survécu. Saint Thomas, qui connaît encore le meritum interpretatum dans son Commentaire sur les Sentences, h Sent., dist. XVIII, q. î, a. 2, Opera, édit. Vivès, t. ix, p. 275, ne semble plus vn tenir compte dans la suite. Partout ailleurs il s’en tient aux deux espèces actuellement reçues, et sa grande autorité n’a sans doute pas peu servi à accréditer la classification définitive en mérite de condigno ct dc. congruo. 2. De/inition thcologique. - - Sur le concept exprime par ces termes l’École ne montre pas le moindre désaccord. Il faut partir de ce principe (pic le mérite en général est un droit qui relève dc la justice, el que la Justice suppose une certaine proportion entre un acte humain ct ses suites. Quand cyllc proportion est une égalité, c’est le mérite strict ou de condigno; sinon, c’est le mérite de congruo. Telle est la notion qu’en donne très nettement saint Thomas. Dicitur aliquis mereri ex condigno quando invenitur arqualitas inter pnrmium et meritum secundum rectam lestimationem; ex congruo autem tantum, quando talis icqualitas non invenitur, sed solum secundum libr.ralitatem dantis munus tri­ buitur quod dantem decet. In //u,n Sent., dist. XXVII. q. i, a. 3. Opera, t. vm, p. 366-367. La différence essen­ tielle est ici que dans la grâce : Perseverantia via: non cadit sub merito, quia dependet solum ex motione divina quit; est principium omnis meriti. La généralité absolue de cette réponse semblerait exclure même le simple mérite de congruo. Cependant le Docteur angélique reconnaît ici l’efficacité de la prière et équipare le. cas à celui du pécheur qui sollicite le pardon d’un autre pécheur : Etiam ea quie non meremur orando impetra­ mus. Nam et Deus pccccatores audit peccatorum veniam petentes quam non merentur... Et similiter perseveranti ic donum aliquis petendo a Deo impetrat vel sibi vel alii, quamvis sub merito non cadat. Ibid., ad lum. Ailleurs, distinguant la via orationis de la via meriti, il donne comme exemple de la première le cas du juste qui obtient à un pécheur la grâce de la conversion : Sicut quod unus homo impetrat alteri primam gratiam. In JY^smt., dlst. XLV.q.n, a. 1. sol. 1, t. xi, p. 366. Or. d'après la Somme, I4-II·, q. cxiv, a. 6. c’est là, comme on l’a vu. col. 698, le type même du mérite de congruo. Il y a donc tout lieu de croire que le mot seul manque â propos de la persévérance finale, sans que le Docteur angélique prétende par là nier la chose, que toute la logique de son système semble plutôt appeler. Quoi qu’il en soit, au demeurant, de flottements inévitables, la théorie du double mérite est parfaite­ ment ferme dans la théologie du xm· siècle, et les points secondaires qui divisent les docteurs sont de peu d’importance auprès de ceux qui les unissent. Si la valeur des œuvres humaines est inégale suivant qu’elles procèdent ou non d’un principe surnaturel, elles ont toutes leur prix à leurs yeux. C’est pourquoi les historiens protestants leur adressent à l’cnvi le reproche de scmi-pélaglanlsmc, comme d’ailleurs à l’Eglise tout entière dont ils sont les témoins, ct saint Thomas lui-même, bien que censé le plus augustinien de tous, n’échappe pas à ce grief. F. Loots, Dngmenqeschlchte, p. 552. découvre chez lui tout au moins du • crypto-scmipélngianisme » ct Ad. Harnack, plus brutal, parle même à son sujet de pélagianisme tout court. Dogmengesehichte, t. m, p. 650; cf. p. 612-613. Jusqu’à travers la passion de dénigrement qui les Inspire ct les déformations flagrantes qu’ils trahissent. 700 ces gros mots et ce vain schématisme ne laissent L· pas apercevoir combien large cl harmonieuse, par np port aux horizons rétrécis de la Réforme, est la vhic· du plan divin que la foi catholique suggérait à l’esprit médiéval? 5· Valeur du merite. — Sur cct accord fondamenül on voit pourtant se dessiner dès le xm· siècle el t'ac. ccntucr dans la suite des divergences spéculatives quand il s’agit de préciser exactement le caractère du mérite et le dernier mot de sa valeur. Les courant» généraux qui traversèrent la scolastique allaient la faire sentir leur action 1. Système réaliste. — Du moment que le nirnl< signifie essentiellement un droit à la récompense, h conception la plus obvie est assurément celle qui consiste à le tenir pour une valeur, non seulement objective, mais intrinsèquement proportionnée à son résultat. Il suffit pour cela de sc représenter la grâce qui en est le principe comme une réalité d'ordre onto­ logique et c’est ce que toutes les écoles du xm· siècle faisaient couramment a) École dominicaine. — Ce réalisme, qui caractérise toute la doctrine du surnaturel dans saint Thomas, voir Justification, t. vm, col. 2126, se répercute logiquement .sur la notion du mérite. L’idée fondamentale du Docteur angélique est qu< le mérite de condigno, le seul auquel soit dû proprement ce nom, suppose une proportion entre l’œuvre hu­ maine ct la récompense divine. Or cette proportion existe pour ainsi dire de piano, moyennant la grâce qui est en nous : Quiedam proportionis vqualitas inve­ nitur inter Dcum pnvmiantem et hominem merentem, dum lam*n... meritum etiam sit per talem actum in qua refulgeat bonum illius habitus qui divinitus infunditur, Deo nos consignans. In Ilum Sent., dlst. XXVII, q. i, a. 3. t. VOT, p 3G7. Cf. ibid., a. 5, ad 3um, p. 370 : ftr gratiam infusam constituitur (/tomo) in esse divino; unde, jam actus sui proportionali efficiuntur ad prome­ rendum augmentum vel perfectionem gratia. La Somme, IMF®, q. extv, a. 1, précise que tout mérite de notre part suppose, au préalable, une ordi­ natio divina. Mais, sur la base de ce décret, nos œuvre·' surnaturelles ont, sans autre considération, une valeur réelle, parce qu'elles sont le fruit de la grâce. C’est pourquoi saint Thomas expose, ibid., a. 3, que nous pouvons mériter proprement la vie éternelle : Secun­ dum quod procedit (opus meritorium] ex gratia Spi­ ritus sancti, sic est meritorium vitiv ivterme ex condigno : sic enim valor meriti attenditur secundum virtutem Spi­ ritus Sancti moventis nos in vitam æternam. A côté de l’Esprlt-Saint, qui est la grâce Incréée, il faut aussi faire entrer en ligne de compte le don créé qu’il dépose en nos âmes : Attenditur etiam pretium operis secun­ dum dignitatem gratia: per quam homo consors factus divina: natura adoptatur in lilium Dei, cui, debetur hereditas er ipso jure adoptionis. On ne saurait mar­ quer plus fortement le rapport intrinsèque de conti­ nuité qui unit nos mérites à leur terme et, par consé­ quent, mieux exprimer l’absolu réalisme de leur valeur. Il s’ensuit que nos bonnes œuvres nous don­ nent une véritable créance sur Dieu. Non pas que Dieu puisse devenir notre débiteur, mais parce qu’il sc olun(atis tanquam meritorium, quando elicitur ab habente caritatem, ita Deus potentia sua absoluta posset acceptare cumdem motum voluntatis etiamsi non infundat caritatem. In P*m Sent., dlst. XVII, q. i et ii. Cf. Quodt., vi, a. 1. Il n’y a pas sur ce point de voix discordante chez les divers représentants 703 MÉRITE,SA VALEUR CHEZ LES SCOLASTIQUES : SYSTÈME NOM INA LISTE du nominalisme. Voir C. Feckcs, Die HechtjertigungsMire des Gabriel Btel und... der nominalistichcn Schule, p. 83,91,97,102-103,111-119. — Le mérite secundum quid de l’école réaliste achevait, avec le nominalisme, de giiwcr dans le relatif. b) Consequences : Mérite « de condigno ». — De cette conception du mérite découlent des consé­ quences sur son rôle ct sa valeur. Elles achèvent de caractériser les positions de l’école nominaliste au regard de l'histoire et de marquer le sens de son influence. Il semble tout d’abord que la théorie de l’accep­ tation doive annuler le mérite proprement dit. En effet, on a pu dire que le nominalisme tendait ù ramener toutes nos œuvres au simple mérite de con­ gruo. Tel est le jugement porté par A. Harnack, Dogmengeschichte, t. m, p. 653, n, 1, sur la doctrine d'Ockam. Or le même reproche a été formulé à l’adresse de Scot, non seulement par des protestants, JL Schultz, toc. cit., p. 296, mais aussi par des catho­ liques. J. Schwane, Dogmengeschichte, t. m, p. 329. La position exacte de celui-ci est sans doute plus subtile. Car c’est un fait incontestable qu’il admet, lui aussi, à plusieurs reprises ct sans la moindre hésita­ tion, que l’homme peut mériter au sens propre du terme. Témoin cette foi mule, où il réclame comme suprême condition de l’acte méritoire Vordinatio hujus actus ad vitam a ternam (anquam meriti condigni ad pronium. Opus Oxon., loc. cit., n. 22, p. 963. Cf. Report. Paris., loc. cit., n. 10, p. 97, où il parle de nos œuvres comme d’une cause objective qui nous donne devant Dieu primo habilitatem acceptationi ct'postea [accepta­ tionem] de condigno secundum potentiam ordinatam. Avec les nuances d idée ct de langage propres au système, le mérite de condigno n’en est pas moins ici conservé. Bien d’etonnant, dès lors, à cc que Scot puisse dire que la rémunération de l’acte méritoire relève, jusqu'à un certain point, de la justice : Cm secundum regulas divina justitia: judicatur vita aterna reddenda. Opus Oxon., loc. cit., n. 18, p. 958. Cf. Quodlib., i\. xvn, n. 3, t. xn, p. 4G 1 : Actum meritorium specialiter accep­ tat in ordine ad aliquod bonum juste reddendum pro eo. En conséquence, il lui arrive de nous accorder un droit à la gloire : droit suspendu chez, le juste qui a péché, secundum jus sed suspensum; droit de plein exercice chez le juste qui meurt en étal de grâce : dignus est propinque quia habens jus non suspensum. Opus Oxon., 1. IV, dist. XXil, n. 12, t. ix, p. 461. Cependant on ne perdra pas de vue (pie nos titres restent subordonnés à l’acceptation divine et encou­ rent, de cc chef, une indéniable précarité. [Dcns| uoluit ipsum [odum] esse meritum qui, secundum se conside­ ratus, absque tali acceptatione diuina secundum stric­ tam justitiam non fuisset dignus tali pmmio ex intrin­ seca bonitate quam haberet ex suis principiis. Aussi Ia récompense est-elle nécessairement supérieure au mérite de celui qui l’obtient : Jdeo be ne dicitur quod semper Deus pramiat ultra meritum condignum, uni­ versaliter quidem ultra dignitatem adus qui est meri­ tum. quia quoti ille actus sit condignum meritum hoc est ultra naturam el bonitatem actus intrinsecam ex mera gratuita acceptione divina. Opus Oxon., 1. I, dist, XV11, q. m, n. 26, t. v b, p. 965. Tous les nominalistes sont restés Üdèles, dans la suite, à cette doctrine du Docteur subtil. Voir, pour Biel, C. Feckcs, op. et/., p. 82 sq. • N’ait cette diminution théorique de la valeur des' oeuvres humaines devant Dieu, comme le fait ob­ server assez exactement, dans l'ensemble, il. Schultz loc. cit., p. 296-297, n'a pas d’autre résultat pratique que d'accentuer la confiance dans le mérite. » En effet, continue l’auteur, « Scot, lui aussi·—ct l'on peut en : , dire autant de l'école nominaliste tout entière — dk fermement d'avance que Dieu a ordonné le· chtm humaines de telle façon que partout c’wt le mtnt· ct la récompense, une règle juridique par coiucqu-t, qui décident de notre béatitude. Le mérite a parte! sa place sur les chemins de la vie éternelle... Si tout mérite n’est proprement qu'un mérite de congru et n’obtient sa récompense que par une accepta de Dieu, toutes les différences disparaissent qui.cba les thomistes, restreignaient encore la confiance en nos œuvres propres. Dieu peut considerer cornu· mérite un acte, tel quo la simple attrition, qui n’nt pas inspiré par le pur amour. Toute œuvre mora’cqu procède de la liberté humaine et de sa grâce, il peot la tenir pour un mérite de condigno, digne de la récom­ pense éternelle. Ainsi s'élargit, en fait, l’importance du mérite... ct rien n’empêche que l’homme puisse mé­ riter tout son salut depuis le commencement il Dieu l'a une fois voulu. » c) Conséquences : Mérite < de congruo ». — Si h doctrine nominaliste de l’acceptation divine n’est pa, à tout prendre, défavorable au mérite de condigne, cpii garde dans le système sa place el son importai» traditionnelles, elle est certainement favorable au mérite de congruo, qui n’a reçu nulle part un relie! aussi accentué. En effet, la part de la préparation humaine à It grâce est ici de plus en plus large. Voir Justification. t. vm, col. 2128-2129, ct l'école nominaliste scmontre ù ce point généreuse pour la nature qu’on a po se demander si elle ne compromettait pas la nécessité d’un secours divin surnaturel. Aussi le grief de «néo­ pélagianisme » est-il classique â cet égard chez les histo­ riens protestants. Loofs, Dogmengeschichte, p. 596,612. 615. Il s’est même trouvé des théologiens catholiques pour le formuler a l'adresse de Scot, Schccbcn, Handbuch der kath. Dogmatik, t. n, p. Il l, ou du moins dt son école. F. Hûnermann, Wescn und Noluvndigkeit der aktuellen Gnade nach dem Conzil von Trient, p. 5. Non content, en effet, de reprendre les doctrines communes de l'ancienne école franciscaine, voir plus haut, col. 691, sur le libre arbitre considéré comme une gratia gratis data ct sur la communis injluentia de Dieu qui suflirait a fonder le caractère surnaturel d’un acte, le Docteur subtil manifeste partout, à n’en pas douter, l’intention de porter à leur maximum les forces de l’homme cl la valeur de ses œuvres naturelles. A cet optimisme la thèse de l’acceptation venait fournir une justification théologique : du moment que nos mé­ rites surnaturels eux-mêmes ne valent que par le bon plaisir de I ieu, rien ne l'empêche d’accepter aussi bien les actes de la simple nature qui deviendront méri­ toires par le fait, (.’est à ce point (pic P. Minges, tout en s'efforçant de disculper Scot des tendances pelaglcnres ou scmi-péhigienncs qui lui sont imputées, se voit obligé de reconnaître que sa doctrine de la grâce actuelle présente beaucoup el de graves lacunes. Die Gnadenhhre des Duns Scotiis, Munstcr-cn-W., 1906, ρ. 88. Il espère cependant pouvoir montrer que sa pensée sur la nécessité el la gratuité du secours divin â la base de nos premiers mouvements vers le bien est suffisamment correcte ». Ibid., p. 66; d. I p. 101. On doit tenir compte tout d’abord de la position très nette prise ù maintes reprises par le Docteur subtil contre le pélagianisme et le seml-pélaglanlsme. Voir Minges, op cit., p. 56-66, et, ici même, Duns I Scot, t. tv, col. 1899-1901. Pour lui, comme pour saint Augustin, la grâce est toujours un don essen­ tiellement cl nécessairement gratuit... (irafia non esset gratia quia esset ex meritis. Opus Oxon., I. H, dist. V, q. ί, η 2„ I. vi. ρ. 505. Cf. Ke port. Paris., I. IV, dist. II, i q. ί, η. 1. où sc lit cette objection : Gratia gratis datur, 703 MÉRITE, SA VALEUR CHEZ LES SCOLASTIQUES: SYSTEME NOMINALISTE non meritis redditur, dont l'auteur· dans sa réponse. ibid., n. 11. accepte entièrement le principe : Quando dicitur quod gratia non gratis datur si meritis redditur, dico quod verum est si merit is accipientis redditur, t. XI,p. 574 el 577. Cf. Deport. Paris., 1. I, dist. XVII, q. i, n. 5. t. xi, p. 94 : Actio meritoria non est in potes­ tate nostra nec naturalibus meremur, quod erat error Pelagii. Deces principes on peut voir que Scot fait occasion­ nellement l'application aux actes bons qui relèvent de notre nature : Existent in peccato mortali, quantum· cumque se disponat, cum ad hoc se disponere non possit sine gratia, ut dicis, sequitur quod erit obstinatus, quia non poterit ab illo resurgere sine gratta. Deport. Paris., 1. HI, dist. XV! ii. q. n, n. 2, t. xi. p. 491. Il est vrai que cette assertion est émise à propos de la grâce sanctifiante; mais le contexte indique assez bien que la grâce actuelle est comprise dans son rayonnement. Ailleurs, du reste, se lit cette déclaration d’une absolue netteté : Prima gratia datur homini si vult se disponere per liberum arbitrium, quod potest quilibet pi r adju­ torium grati x datum quœ omnibus viatoribus datur. Quast. mlscell., IV, n. 17, t. in, p. 461. Ces prémisses générales doivent être sous-entendues à tout cc que le Docteur subtil enseigne par ailleurs au sujet du mérite de congruo. Minges, op.cit., p. 88-97. Il faut, du reste, sc rappeler aussi que toutes les préparations que l'homme peut ct doit faire ne sont, pour Scot, que de simples dispositions à la grâce. Son plus enim potest peccator viator malus nisi se disponere ct tunc dabitur sibi gratia a Deo qua bene postea agit. Opus Oxon., I. II, dist. VII, q. un., n. 16, t. vi, p. 570. Encore c.st-il que, pour quelques-uns du moins, ccs dispositions elles-mêmes relèvent du mérite de congruo. Cette idée s’exprime dans un passage souvent discuté sur l'altrilion naturelle : A ut de peccatis commissis bene se habet [peccator], quantum potest ex naturalibus, vel male. Si bene, hoc est displicet sibi quantum tenetur ex naturalibus, ex congruo mere­ tur GRATIAM GRATIS DATAM. Et si bene utitur IpSU, cito dabitur sibi gratia gratum faciens. Deport. Paris., 1. Il, dist. XXVIII, q. un., n. 9, l. xi. p. 377. Sur quoi P. Minges, op. cit., p. 75 et 99, fait observer avec rai­ son que le Docteur subtil ne fait ici que rapporter une opinion émise par 1 Icnri de Gand, Quodl., V, q. xx. Mais, du moment qu'il s'abstient de la combattre, n'estce pas dire qu’elle répond, dans une cert aine mesure, â sa propre pensée? D’où il suit que le mérite de congruo ne s’appliquerait pas seulement aux œuvres anté­ rieures à la grâce sanctifiante, faites avec le secours de la grâce actuelle, mais encore aux actes morale­ ment bons qui préparent et obtiennent l’octroi de celle-ci. S’il peut y avoir quelques doutes sur la pensée de Scot â cet égard, il n'y en a plus pour la plupart de bcs disciples. Comme toujours, Biel est ici particu­ lièrement nflirmatif : Anima obicis remotione ac bono motu in Deum ex arbitrii Ubertate elicito primam gra­ tiam mereri potest de congruo. In I/uu' Seni., dist. XXVII, a. 2, conci. 4. C!. In 1 Sent., dist. XIV, q. n. a. 1, n. 2, où l’auteur invoque ù l’appui de sa thèse quelques textes classiques de l’Ecriture : /acli., i, 3; Jac., iv, 8; Apoc., m, 20. De fait, cepen­ dant, l’homme reste en tout cela sous l'action de la grâce, tout nu moins médicinale ; mais, en soi, les œuvres moralement bonnes suffisent pour créer ù leur auteur un mérite de congruo. Voir C. Feckcs, Die Hcchltertigungslcl.re des Gabriel Diet, p. 37-43, 8485. L’auteur affirme ù tort, ibid, p. 39, que « cette doctrine, quoi qu’il en soit de la conviction subjec­ tive de Biol, est â peine, ou mieux, pas du tout com­ patible avec la doctrine de l’Eglisc ». Du reste, celte conception de Biel lui est commune dict. de tiiéol. catii. 706 avec les représentants les plus qualifiés de l'école nominaliste. On la retrouve chez Durand de SuintPourçain, tn Zum Sent., dist. XVII, q. n; au moins une fois chez Ockam, In Pitn Sent., dist. I, q. n; puis chez Hobvrr Holkot, Adam Wodham, Jacques Alniain. En revanche, d’autres docteurs de ce groupe requièrent la grâce actuelle, même pour le simple mérite de congruo. Ainsi Henri de Hesse, Jn ZZem Sent., dist. XXVI, q n, c. 1; Marsile d’Inghem, qui admet la possibilité naturelle de mériter la grâce seulement pour l’état de nature intègre et non pour la nature déchue. Jn JIQXn Sent., q. xvm, a. 3. Grégoire de Bimini combat formellement l’opinion contraire comme entachée de pélagianisme, In lZucx Sent., dist. XXVI-XXVI1I, q. i, a. 1 : Nemo potest mereri primam gratiam de condigno nec etiam de congruo contra aliquam sententiam modernorum. Voir sur ce point C. Feckcs, op. cit., p. 91-110, 124-138. On devra donc réformer de cc chef les conclusions géné­ ralement acquises chez les historiens de la pensée médiévale, qui ne connaissaient jusqu’ici qu'un nomi­ nalisme uniforme, schématisé d’après ses représentants les plus absolus. Il n'en reste pas moins qu’en général la théologie nominaliste restait portée à élargir le plus possible les conditions suffisantes pour le mérite de congruo. Cc qu’elle gagnait en étendue, celle doctrine était d’ail­ leurs loin, comme bien on pense, de le perdre en fer­ meté. Tout au contraire, la formule Facienti quod in se est n'y est pas seulement conservée ct commentée, mais glosée d’adverbes expressifs qui en soulignent la valeur. · Généralement parlant », suivant la rcniar que du P. Weiss, dans Denifle, Luther et Luthéra­ nisme, trad. Paquicr, t. m, p. 171, n. 3, l’adage y est ainsi conçu : Facienti quod m se est Deus infallibiliter ou bien necessario dat gratiam. Voir les textes groupés dans Altcnstaig, lexicon theol., art. Facere quod in sc est, ct Mentum de congruo, fol. 109 ν·-110 r*, 193 v·. Dans le même sens, Biel aime présenter l’œuvre humaine comme dispositio ultimata nécessitons ad formam. Voir C. Feckcs, op. cit., p. 41. Non que celte précision fût chose absolument nouvelle, puisqu'on la trouve déjà chez Alexandre de Halès, Sum. theol., p. III·, q. lxix, m 5, a. 3, ct chez saint Thomas, Sum. theol., IMl·, q. cxxi, a. 3. qui l’interprètent, l’un et l’autre, dans le sens de l’immu­ tabilité propre au plan divin. Cc qui suffit pour mettre la théologie nominaliste à l’abri du reproche d’erreur que lui adresse C. Feckcs, p. 43. Mais le fail de sa plus grande généralisation dans la théologie du xiv· siècle n’en est pas moins significatif d’une ten­ dance. 11 doit être particulièrement retenu quand on sc rappelle l’influence considérable du nominalisme sur les premiers réformateurs. Au total, sous une forme ou sous une autre, le mérite de l’homme a toujours sa place obligatoire dans l’économie du surnaturel, à côté de celui du Christ. Témoin cette affirmation synthétique de Bid : Licet Christi passio sit principale mentum propter quod confertur gratia, apertio regni ct gloria, nunquam tamen est sola ct totalis causa meritoria. Palet quia semper cum merito Christi concurrit aliqua operatio lanquam meritum de congruo vel de condigno reci­ pientis gratiam vel gloriam. Coll, in Sent., HI. 19. a. 1, conci. 5. Seuls les protestants peuvent s'offusquer de cc < concours » entre Dieu ct l’homme, qui est la base même de tout le dogme catholique. Il n'en est pas moins vrai que, sur cette fol commune de 1Ί glisc. le nominalisme met ici sa marque spéciale, en plaçant sur le même pied d’importance, sinon de valeur, le mérite de condigno cl le mérite de congruo comme causes partielles du salut. X. — 23 î J , I ■ 707 MÉRITE, SA VALEUR CHEZ LES MYSTIQUES 3. Tendances pessimistes des mystiques. — Quelle que fût par ailleurs la différence dc leurs principes spéculatifs, réalistes ct nominalistes étaient pratiquement d’accord sur cc qu’on pourrait appeler un certain optimisme surnaturel, qui les portait à sou­ ligner l'importance cl à consacrer didactiquement la valeur du mérite humain. Au contraire, les esprits à tournure mystique suivaient une vole inverse et s’attachaient de préférence à humilier l’homme devant l'infinie sainteté de Dieu. En raison dc cc pessimisme, les anciens protestants ! croyaient pourvoir saluer en eux des < témoins dc la vérité » cl les historiens modernes, sans sc contenter d’appréciations aussi simplistes, leur accordent à tout le moins une visible sympathie. Voir A, Harnack. Dogmengeschichfe., t. m, p. 421-155, ct 1·'. Loofs, Dogmengeschichte, p. 621-623, après A. Ritschl, Die christliche Lettre von der Recht/ertigung und Versôhnung, 2· édit., Bonn, 1882, 1.i, p. 117-111. En dehors de ccs partis pris confessionnels, il est certain que la litté­ rature des mystiques représente un courant spécial, qui, sans être le moins du monde opposé à la doctrine I catholique du mérite, sert à marquer les limites dans lesquelles les âmes religieuses en ont toujours contenu i l’appréciation. Aux textes généraux déjà cités comme i expression dc ccttc tendance, voir Justification, t, vin, col. 2123-2126, il faut ajouter quelques témoi­ gnages plus précis. a) Œuvres ascétiques. — C’est évidemment dans les écrits destinés à nourrir la dévotion que cc pessi­ misme doit surtout s'affirmer. En pareille matière, il ne saurait être question d’écoles, mais de tendances, qui s’accusent en traits plus ou moins vifs au hasard des occasions. On sc contentera d'en relever Ici quel­ ques spécimens, dont l’exploration méthodique dc ccttc vaste littérature ne manquerait évidemment pas d’enrichir le nombre. Dans le petit volume populaire où I I. Déni fie a groupé en une sorte d’anthologie, malheureusement sans Indiquer scs sources, la llcur dc ses lectures à travers les mystiques allemands du xiv· siècle, se trouve, dès les premières pages, un chapitre assez I étendu sur < la corruption dc notre nature ». II. Dcnifie, Dus christliche Lebcn, 4· édit., Graz. 1895, p. 13-18. Plus loin, il conxic l’homme à « l’humble I connaissance dc sol-même », p. 60 67. ct l’invite à mettre en Dieu sa confiance à l’heure de la mort, p. 333-337. Il n’est pas, en effet, de thèmes plus fré­ quents sous la plume des mystiques; mais il n’en est pas un non plus qui ne tende d'une façon ou de l'autre à rabaisser l'estime que l'âme pourrait avoir dc ses propres œuvres. Tel est le but que Ludolphc le Chartreux assigne précisément à ses célèbres méditations sur la vie du Christ Caved prudenter fidelis peccator, y lit-on dès le prologue, ut nunquam, in quocumque statu fuerit, ' confidentiam in meritis suis habeat, sed tanquam men dicus pauperculus omnino nudissimus ad eleemosynam dominicam mendicandam semper vacuus accedit. Et qu’on ne croie pas à une pieuse fiction; l’auteur veut qu'on l’entende à la lettre : Hæc autem faciat, non quasi ex humilitate ficta merita sua abscondens, sed certissime sciens quoti non justificabitur in conspectu Dei omnis vivens. Vita Christi, prolog., édit de Lyon, 1510, col. 5. Chez sainte Brigitte, le Christ sc plaint également de l’orgueil humain : Sic homines per superbiam suam volant ascendere in calum, et non confidunt in me sed in se Revelationes, i , 53, édit, dc Borne, 1606, p. 87. Un peu plus loin, le mal est Indiqué «l'une manière plus précise : Nam sunt quidam qui meritis suis obti­ nere credunt ex Ium.. Alii sunt qui operibus suis satisfacere Deo putant pro excessibus suis. Quorum omnium error omnino damnabitis est. Ibid., rv, 20 I p. 261. Le remède est, en conséquence, de tenir p.,;? rien nos mérites, encore qu'ils soient nécessaires : .Vein bonis operibus nostris debemus confidere, w quantumcumque magna sint, quasi nulla reputet debemus, licet necessaria sint ; sed cum humilllalt ipe. rare debemus in sola misericordia Dei. Ibid., vi 69 p. 582. Le mépris dc l’œuvre humaine s'affirme sans h moindre compensation dans ccttc fameuse Thtohjh i Germanique dont Luther devait faire un dc scs livres dc chevet. « C'est une grande folle pour l’homme el h créature de penser qu’ils savent ou peuvent quelque chose par eux-mémes, et particulièrement de penser qu’ils savent ou peuvent quelque chose qui leur per­ mettrait de beaucoup mériter ou obtenir auprès de Dieu. De ccttc façon on fait injure à Dieu, pour qui sait bien comprendre. » Theologia deulsch, il, édit. R Pfeiffer, Stuttgart, 1855. p. 188-189. Même note chez Jean Wessel, Dc magnitudine pai· sionis, 11, 46, dont A. Kltschl, op. cit., p. 131, détache ces phrases significatives : Gloria nostra est in wlo Deo suam in nobis caritatem commendante... Qui Εοαηgetium audiens credit..., quantalibcl pro consequende faciat ct patiatur, non sua opera, non se operantem extollit ; sed, propensus in eum quem amat, nihil sibi ipsi tribuit qui scit nihil habere ex se... Vere omnu justitim nostrm vclut pannus menstruata, ut vere non tam justi sed mere injusti plcctendique convincamur. De ces formules aujourd'hui oubliées on rappro­ chera celles que nous lisons encore dans Vlmilalion de Jésus-Christ, I, vu, 3 : Non superbias de operibus bonis, quia aliter sunt judicia Dei quam hominum, cui stepe displicet quod hominibus placet. Et de même, Ill, ix, 2, où Dieu s'adresse ù l’âme en cçs termes: Nihil ergo tibi de bono adscribere debes, nec alicui homini virtutem attribuas; sed totum da Deo, sine quo nihil habet homo. Ego totum dedi : ego totum rehabere volo. C'est surtout au moment dc paraître devant Dieu que ccs humbles dispositions sont dc mise. Des for­ mulaires ad hoc s'efforçaient dc les inculquer aux mourants. Un des plus importants et des plus carac­ téristiques est celui qui porte, sans peut-être beau­ coup de garanties, le nom dc saint Anselme, que d'innombrables éditions ou traductions mirent, au cours du Moyen x\gc, entre les mains du clergé parois­ sial dans tous les pays. Le thème dc toute l’exhorta­ tion est d'opposer aux œuvres mauvaises dc l’homme la confiance exclusive dans les mérites du Christ cl tout spécialement de sa mort. En voici la partie cen­ trale : ...In hue sola morte totam fiduciam tuam constl· tue; in nulla alia re fiduciam habeas... Hac sola It totum contege, hae morte te totum involve. Et si Dominus Deus voluerit te judicare, dic : Domine, mortem Domini nostri Jesu Christi objicio inter meet judicium tuum; aliter non contendo tecum... Si dixerit tibi quia meruisti damnationem, dic : Domine, mortem Domini nostri Jtsu Christi pono inter te et mala merita mea, ipsiusque meritum ojjcro pro merito quod habere debuissem nec habeo. Admon. morienti, P. L., t. CLvm, coi. 686-687. L’inspiration commune de ccs divers témoignages est manifestement de réduire l’appréciation pratique du mérite humain par le sentiment vécu dc son déficit. b) (Euvres exégétiques. — On saisit en maints endroits la même tendance dans les productions les plus populaires de l’exégèse médiévale, qui, sans être aussi répandues que les œuvres proprement ascé­ tiques, peuvent ct doivent en être rapprochées à ce point dc vue. Les protestants sc réfèrent volontiers à quelques gloses de Nicolas dc Lyre C’est ainsi qu’on y peut trou1 ver sur Joan., x, 12: Gloria calestU non dicitur proprie 709 MÉRITE, NÉGATIONS DE LA RÉFORME merces, sed tantummodo large, in quantum omne quod | rtdditur in præmlum laboris dicitur merces. Kalio autem hujus est quia hereditas distinguitur a mrrcede prupric dicta, sicut filius cui debetur hereditas distin­ guitur ab operario conductitio cui debetur merces. Glo­ ria autem adestis redditur fidelibus sicut hereditas liberis; propter quod non habet rationem mercedis. Biblia sacra, Bâle» 1507, t. v, fol. 216 v% Encore faut-11 tenir compte que, même pour les fidèles, la gloire est entièrement hors de proportion avec leur nature : Salas teterna excedit totaliter facultatem hu­ mante natures; propter quod non potest cam attingere nisi ex largitate divintc misericorditc. In Tit., in, 5, ibid., t. vi, fol. 130 r·. Mais le pessimisme trouvait surtout un aliment tout Indiqué dans le texte d'isafc, lxiv, 6 : Facti sumus sicut immundus omnes nos ct quasi pannus menstruata untvcrsæ justitiæ nostræ. Nicolas dc Lyre l’entend, au sens historique, des Juifs seulement; mais d’autres lui donnent un sens absolu ct l’appliquent aux œuvres des chrétiens. A cc titre, cette formule réaliste revient très sou­ vent sous la plume de saint Bonaventure. Voir In f/um Sent., (list. XVII, a. 2, q. ni, t. n, p. 6G7; Corn, in Luc., xi, 31, t. vu, p. 287; Opusc., xvn : Serrno sup. reg. Fratrum minorum, 19, t. vm, p. 443; De sabbato sancto, serin, i, 2, t. ix, p. 2G8 ; De sanctis Angelis, semi, v, p. G22 ; De Assumptione, scrm. v, p. 699. Denys le Chartreux l’interprète, lui aussi, de omnibus quasi generaliter, ct voici le commentaire qu’il en donne : Omnia opera nostra, interiora et exteriora, bona d meritoria, tantis sunt imperjeclionibus vitiisque per­ mixta ut comparari possint panno menstrui /luxu polluto. Et hoc potissimum verum est si referantur justitia: nostræ ad sincerissimam atque immensam Dei puritatem. A l’appui de son interprétation, l’auteur de rappeler quelques textes du même ordre, tels que Job, xv, 15; xxv, 5-6; Luc., xvn, 10. En regard, les textes où nous sommes conviés ù la perfection s’en­ tendent de perfectione ct sanctitate secundum modum parvitatis humanas pensata, videlicet humanas condi­ tionis infirmitate, cui modica aquilas reputatur pro magna. Enarr. in Isaiam, art. 93, Opera omnia, t vm, Montreuil, 1899, p. 746-747. Cf. Enar. in Lucam, art. 40, t. xn, p. 137 : Quid nobis incumbit, qui in tam multis o/Jendimus ut ea ipsa quic forsan implemus præcepta tam imperfecte implemus, ita ut, juxta Isaiam, universas fuslitla nostras sint quasi pannus menstruativ? Au demeurant, pour ne pas majorer â l’excès, comme l’ont fait trop souvent les théologiens de la Réforme, la portée dc ccs déclarations pessimistes familières aux mystiques, on ne perdra pas dc vue ces observations très judicieuses dc Ritschl, op. cit., ρ. 120-121. « C’est depuis saint Bernard l’originalité du catholicisme latin que d’unir l’appréciation des bonnes œuvres en tant que mérites et la neutralisation des mêmes œuvres par la considération de la grâce. ...Voilà pourquoi, chez les catholiques, une double direction est possible : celle dc la justice des œuvres, qui se rattache à la première exigence, ct celle, inver­ sement, dc l’abandon à la grâce dc Dieu, qui provient de la seconde. · On n'oubliera d’ailleurs pas que i Taulcr, comme les autres ascètes cl mystiques du Moyen Age, quand il suggère dc renoncer à la valeur de nos mérites, s'adresse A des chrétiens avancés en lainteté cl par là-même précisément chargés dc mé­ rites ». Il n’y a donc pas lieu d’opposer entre eux mysti­ ques et scolastiques. D’autant que les mêmes auteurs sont souvent, à l’occasion, l’un et l’autre. Les nuances incontestables qui distinguent leurs exposés ne tien­ nent pas à une opposition dc doctrines, mais seulement à une tournure différente des esprits. Étant donné que J 710 le christianisme complet intéresse tout à la fois le sens moral ct lo sens religieux, n’ot-ll pas naturel que scs représentants, suivant leur vocation spéciale ou leur ministère, sc montrent sensibles dc préfé­ rence tantôt à cclui-cl tantôt à celui-là? Le Moyen Age a connu ces deux tendances, comme du reste les connurent ct les connaîtront toutes les époques; dans l’École elle-même il y eut des controverses spé­ culatives, mais sans que personne songeât à se mon­ trer surpris de cette inévitable ct bienfaisante variété. C’est que plus fondamentale encore était l’unité des Intelligences ct des âmes dans la ferme possession dc la foi catholique en la dignité dc la grâce, en la valeur et en la nécessité des œuvres qu'elle inspire. Des divergences qui sc manifestent à cet égard entre les auteurs ct les écoles on peut ct doit dire, avec J. Kunze, art. Verdienst, p. 505, qu'elles ne sont que dc simples opinions théologiques sans importance, du moment que l’œuvre du Christ est ici conçue, contrairement au protestantisme, non plus comme « la base permanente » — on entendra exclusive dc toute coopération dc notre part — « mais comme la condition éloignée du salut ». 11 fallut, en effet, la Bétonne pour briser l’harmonie dc ccs éléments soli­ daires que l’Église n'avait jamais cessé de maintenir ct que le génie dc l’École venait d’organiser en un système cohérent dc l'ordre surnaturel. IV. LA DOCTRINE DU MÉRITE A L’ÉPOQUE DE la réforme. — Au cours des discussions pré paratoircs dans lesquelles les Pères dc Trente étu­ diaient le futur décret sur la justification, l’archcvêque d’Aix avait l’occasion dc constater que le seul mot dc mérite était de ceux qui avalent tout particulièrement le don d’c.xcitcr l'aversion des luthé­ riens : ...Nomen ipsum meriti lutheranis tam odiosum et abominabile, quelques lignes plus loin : (am execrabite. Séance du 1er octobre 1546, dans Conc Trid., t. v, édit. Ehscs, p. 449. Ccttc Impression d'un con­ temporain est un témoignage de premier ordre sur l’attitude des réformateurs à l’égard du mérite. 11 est vrai que, plus tard, un dc leurs plus impor­ tants théologiens, Martin Chemnitz, devait dire, Exa­ men conc. Trid. : De bonis operibus, q. iv, édit, dc Francfort, 1596, t. i, p. 185 : In hanc senlentiam nostri etiam a vocabulo meriti non abhorrent, sicut etiam patri­ bus usitatum fuit, et que ce texte est repris sans la moindre réserve par un représentant non moins fidèle dc la plus stricte orthodoxie protestante, J. Gerhard, Loc. theol., 1. XVIII, c. vin, n. 88, édit. Cotta, t. nn, p. 81. Mais ccttc affirmation s'entoure chez eux dc distinctions telles qu’en conservant le mot ils suppriment visiblement la chose. On ne saurait contester que la Réforme ne soit historiquement marquée par un mouvement dc vive opposition â l’égard du mérite. Et c'est de quoi, bien entendu, scs partisans veulent lui faire honneur. « La Réformation, rétablissant le véritable rapport entre la justification ct la sanctification, entre lu foi ct les œuvres, a ruiné l’idée d’un mérite quelconque attri­ bué à l’homme. Ses théologiens enseignent que la Justice personnelle dc Jésus-Christ nous est imputée par la foi, c'est-à-dire par la ferme persuasion dans laquelle nous sommes que nos péchés nous sont pardonnés par scs mérites, tellement qu’il suffit d’avoir cette ferme persuasion pour être justifié en effet. Les bonnes œuvres découlent dc la fol, comme les fruits dc l'arbre, sans qu’elles puissent conférer à l'homme le moindre mérite. Tout en lui, le commencement, la suite et la fin, est l’œuvre dc la grâce divine que nous assimilons sola fide. » Art. Mérite, dans F. Lichten­ berger, Encyd. des sciences religieuses, t. ix, p. 90. Gf. J. Kunze, art. Verdienst, p. 50G : « La Réforma- 711 MÉRITE, LUTHÉRANISME PRIMITIF : LUTHER lion fut proprement une lutte contre la doctrine du mérite. » En effet, la notion de mérite tenait de trop près ù celle de justification pour ne pas subir le contre-coup des modifications profondes que le protestantisme imprimait â celle-ci. Celte opposition devait avoir pour résultat, en même temps que de faire surgir une immense littérature de controverse, d’amener l'Églisc à définir la foi traditionnelle qu’elle avait jusquc-ΙΛ possédée en pleine paix. — I. Doctrine de la Réforme. II. Opposition catholique (col. 728). III. Défi­ nition du concile de Trente (col. 735). L Doctrine de la Réforme. — Tout le système protestant de la justification par la foi seule, que nous avons exposé en son lieu, voir Justihcation. t. vm, col. 2132-2154, entraînait comme contre-partie, sinon comme point de départ, une hostilité radicale envers la doctrine catholique des œuvres et, par conséquent, du mérite qui en est le fruit. Cependant l’inévitable réaction de l’esprit chrétien contre le mysticisme des­ tructeur du premier jour, pour ne rien dire des tem­ péraments qu’imposaient les nécessités d’ordre ecclé­ siastique et politique, allait ramener peu à peu ce que la théorie semblait exclure absolument. Adversarii, notait déjà Bellarmin, quamvis initio valde conternptim loquerentur de operibus bonis, paulatim lumen ccrperunt nonnihil eis attribuere. De justi/., I. V, c. i, Opera, t. vi, p. 343. De cette évolution la doctrine protestante du mé­ rite porte partout la trace. Au lieu de cc développe­ ment rectiligne que la logique faisait attendre ct que la teneur de scs partisans voudrait parfois lui attribuer, clic présente des combinaisons ct des retouches, où l’on devine le besoin obscur de satisfaire aux exigences inverses de la foi traditionnelle cl des principes nou­ veaux. Il importe donc Ici, plus que jamais, de distin­ guer, en l’exposant, les époques el les familles, pour y noter cc que chacune, sur le fond commun de la Réforme, peut offrir de plus ou moins grande origina­ lité. 1· Luthéranisme primitif. — C'est dans les mani­ festes personnels des réformateurs allemands, soit principalement dans les premiers écrits de Luther ct de Mélanchthon, qu’il faut chercher la physionomie originelle du protestantisme, alors qu’il jaillissait en pleine vie de ccs âmes passionnées, ct ignorait ou dédai­ gnait encore les palliatifs qui viendront bientôt en arrondir les angles trop saillants. 1. Doctrine de Luther. — Élevé dans le triple culte de la foi catholique, de l’ascétisme monacal ct de la théologie nominaliste, Luther s’en est peu à peu détaché, sous la pression de scs expériences subjec­ tives, pour y substituer le nouvel Évangile de la jus­ tification par la seule fol. Placée par sa nature même au centre de cc drame, la doctrine du mérite ne pou­ vait qu’en suivre le mouvement. a) Avant la rupture. — Dans les écrits qui remon lent à la période catholique de sa carrière, Luther reflète, avec les principes de la fol commune, les posi­ tions essentielles de la théologie médiévale. C’est ainsi, bien entendu, qu’il affirme que notre salut est dù à la pure miséricorde de Dieu. Voluntarie, inquit (Jac., ι, 18), genuit nos verbo veritatis..., hoc est gra­ tuito liberoque beneplacito, non nostro merito neque dignitate. Sermon de 1512, dans Luthers Werke, édit, de Weimar (désignée dorénavant par le siglc W.), t. i, p. 10. Dans son commentaire du ps. lxxxiv, il s’élève avec énergie contre les « hypocrites » qui vou­ draient s’appuyer sur leur propre justice : Veritatem Dei non ex pura gratia promittentis estimant per quam justificentur, sed ex merito sue just it ie precedente eam requirunt, cl il leur oppose le fait de notre rédemption absolument gratuite par l’avènement du Christ : 712 Quod Christus venit el natus est promissio sola fuit d non meritum. Dictata sup. PsalL, ps. lxxxiv, 12, W, l. iv, p. 17. Mais tout cela ne signifie rien de plus que l'affirmation du dogme catholique de la grâce. Aussi bien Luther admet-il qu’à l’application per­ sonnelle de celle grâce initiale nous pouvons cl devons nous préparer. Pour caractériser ccttc préparation, il accepte sans hésiter le mérite de congruo. Celte expression, qui sc trouve incidemment dans ses gloses sur les Sentences, 1. II, (list. XXVI, c. vm, W., t. ix, p. 72, est adoptée ex professo et très exactement rat­ tachée à la tradition médiévale dans le commentaire sur le Psautier : H inc recte dicunt doctorcs quod homini jacienti quod in se est Deus infallibiliter dat gratiam et, licet non de condigno sese possit ad gratiam prxparare, quia est incomparabilis, tamen bene de congruo propter promissionem istam Dei et pactum misericor­ dia!. Diet. sup. PsalL, ps. exui, 1, W., t. iv, p. 262. Voir de même ps. cxvm. 17, ibid., p. 312. 11 est vrai que celte préparation elle-même relève de la grâce pour chacun de nous, exactement comme l’avènement du Christ pour l’ensemble du genre humain : Sicut humanum genus recepit Christum non ut justitiam suam sed ut misericordiam Dei, quantum­ libet congrue sese disponebat, ita quilibet gratiam ejus gratis accipit quantumlibet sese congrue disponat. Diet, sup. PsaL, ps. cxvm, 41, ibid., p. 329. Cf. ibid., 149, p. 376. .Mais, sous le bénéfice de celte action divine, la valeur de nos œuvres n'en est pas moins réelle. — A plus forte raison pouvons-nous mériter; la gloire. Sans nul doute, nos mérites ne sont jamais que des dons de Dieu; Luther semble avoir une pré­ dilection pour le distique médiéval, voir col. G95, qui schématisait cette doctrine augustinienne. Voir ses gloses marginales sur le livre des Sentences, 1. II, disl., XXVII, c. vn, W., t, ix, p. 72, ct sur les ser­ mons de Tauler, ibid., p. 99. De même, il n’admet à l’égard de la céleste récompense qu'un mérite dr congruo. Diet. sup. PsalL, ps. cxni, 1, W., t. iv, p. 262. Mais cc nominalisme aigu, qui eut scs repré­ sentants aux meilleures époques du Moyen Age, voir col. 690, ne l’empêchait pas de professer l’idée de la plus stricte rétribution. C'est ainsi que la parole du Psalmist c : Retribue servo tuo, peut fort bien, d'après lui, être entendue dans cc sens : Fac ut rétribuas, ut meritum habeam cui premium jiat et retributio in patria. Did. sup. PsalL, ps. cxvm, 17, W., t. iv, p. 313. Cà et là pourtant sc manifeste une tendance incon­ testablement pessimiste : Justitia nostra agnoscatur nihil esse nisi peccatum et pannus menstruata: ac sic potius justitia Christi regnet in nobis, dum per ipsum ct in ipso confidimus salvari, non ex nobis. Ibid., 163, p. 383. Cf. ps. cxlii, 1, ibid., p. 443 : Peto de peccatu redimi... per fidelitatem promissi tui..., non in merito meo. Dans deux sermons de la meme époque (3 ct 24 août 1516), Luther éprouve le besoin de critiquer la définition de l’espérance donnée par Pierre Lom­ bard, voir coL 678, ct d’opposer la confiance en Dieu seul à la confiance aux œuvres. Sermons pour les xi· ct xiv· dimanches après la Trinité, W , t. i, p. 7071, 84-85. Son commentaire sur l’Épilrc aux Romains (avril 1515-octobre 1516) caractérise fort bien celte période de transition. Comme le reconnaît F. Loofs, Dogmengeschichte, p. 708, après Déni Ile, Luther et le luthéra­ nisme, trad. Paqulcr, t. n, p. 410-112, Luther y admet encore, même pour les païens, une préparation à la grâce : Quicumque, legem implet est in Christo ct datur ci gratia per sut prieparationem ad eamdem quantum in sc est. In Rom., n, 12, edit. Picker, Leipzig, 190S. I. n, p. 38. Cf. ibid.. Il, p. 12 : Per aliquam bonam operationem rrga Deum, quantum ex natura potuerunt, 713 MÉRITE, LUTHÉRANISME PRIMITIF : LUTHER meruerunt gratiam ulterius dirigentem eos. Son quod gratia pro tali merito data cis sil..., sed quia ad eam sese gratis recipiendam sic prcparavcrurd. Et ced sc réfère ù une loi générale de la Providence : Son enim dabitur gratia sine ista agricultura sui ipsius. Ibid., in, 21, p. 93. Cf. m, 5, p. 71 : Per ipsa tanquam prepa· ratoria tandem apti et capaces fleri possimus justifie Dei; m, 22, p. 91 : Xec opera procedentia nec sequentia justificant..., precedentia quidem quai préparant ad justitiam, sequentia vero quia requirunt jam factam pistificationem. Il lui arrive même une fois d’cm· ployer, à tout le moins au sens large, le mot de mérite : .Sic humiliati et impios... nos confessi mereamur jus tificari ex ipso, ut, 17, p. 81. Mais déjà on voit percer un peu partout le pes­ simisme le plus radical. 11 n’y a que des stulti, des Sawtheologen, pour imaginer · que l’homme puisse par ses seules forces aimer Dieu par-dessus toutes choses et accomplir les préceptes, nu moins quant à la sub­ stance de l’acte, sinon quant à l’intention de celui qui les a portés. » iv, 7, p. 110: cf. vm, 3 et ix, 16, p 187 el 225. En réalité, invita est [voluntas] ad bonum, prona ad malum... Ideo recte dixi quod extrinsecum nobis est omne bonum nostrum, quod est Christus, iv, 7, p 11 1. Aussi nos bonnes œuvres elles-mêmes sont-elles cou­ pables devant Dieu : ...Si judicio Dei offerantur, pec­ cata sint ct inveniantur... liene operando peccamus, nisi Deus per Christum nobis hoc imperfectum tegeret ct non imputaret. D’où il suit qu’il n'y a pas plus de place pour le mérite que pour le péché véniel : Ex quo patet quod nullum est peccatum veniale ex substantia ct natura sua, sed nec meritum. Ibid., p. 123. Au service de sa thèse, Luther ne manque pas, bien entendu, d’utiliser le texte d’Isaïe, lxiv, 6, ibid., p. 122, et xi, 4, p. 256. Ccs sentiments éclatent au grand jour dans sa fameuse Quicstio de viribus et voluntate hominis sine gratia (1516)· où l’auteur énonce celle thèse : Homo, Dei gratia exclusa, prirccpta ejus servare nequaquam potest, neque se vel de congruo vel de condigno ad gra­ tiam pricparare. D’où il conclut : Homo quando facit quod in se est peccat, cum nec velle aut cogitare cx seipso possit. W’., t. r, p. 147-118. Voir de memo Ia Disputatio de Heidelberg (1518), ibid., p. 373-371. Dans un ser­ mon de la même époque, on peut lire celle invective contre le mérite de congruo, que naguère le réforma­ teur admettait sans difficulté : Impiissimi sunt qui docent nos paratos esse debere merito congrui atque ii plus diabolo fugiendi sunt. \\\, t. iv, p. 612. Parii du catholicisme traditionnel, Luther a évolué vers une conception personnelle qui enlève aux œuvres humaines toute sorte de valeur. C’est dans celte voie nouvelle qu’il va désormais avancer rapidement. b) Depuis la rupture.— Tous les principes de Lui her devaient, en effet, le porter à la négation du mérite. Un des théologiens protestants qui l’ont étudié de la manière la plus objective inet bien en évidence cette logique intérieure de son système. « La grâce est pour lui la souveraine activité de Dieu en tant qu’elle est bonté rédemptrice. Si l’on se met cc fait devant les yeux, on comprend que Luther devait être intimement opposé au concept de mérite. Si Dieu fait tout..., le mérite de l’homme est exclu sous toutes scs formes el dans toutes les directions. Ni on ne peut faire d’actes méritoires de congruo avant la réception de la grâce, ni, après l’avoir reçue, mériter de condigno la vie étemelle... Dieu donne et fait tpul, cl l’homme reçoit : il n’y a aucune place pour le mé­ rite entre l’homme et Dieu. » H. Sccberg, Dogmen· geschichtc, t. iv, p. 151-152. Son anthropologie, toute dominée par les sombres perspectives de la chute, ne s’y oppose pas moins que sa théodicée. · De même que le mérite est entièrement exclu par la considé­ 714 ration de la souveraine activité divine, il l’est aussi par l’idée de la corruption complète de l'homme. · Ibid., p, 168. Il faut en dire autant de sa christologie, ibid., p. 194, où la satisfaction et les mérites du Christ sont exaltés au point de supprimer les nôtres. On peut y ajouter également sa conception toute nominaliste de la grâce, qui n’est plus une réa’lté intérieure, mais la simple bienveillance de Dieu, favor Dei, dont la fol nous donne la conviction. « Dès là que le sentiment de cette • grâce divine · forme ct doit former la base durable de toute piété, il n'y a plus aucune place pour des mérites. · J. Kunze, art. Verdienst, Inc. cit., p. 507. Celle logique intérieure du système luthérien n'a pas manqué de porter scs fruits. Dans scs Operationes in Psalmos (1519-1521), ps. v, 12, le réformateur s'élève plus que Jamais contre les justitiarii, qui, a la suite de P. Lombard, veulent faire reposer notre espé­ rance sur le sentiment de nos mérites. Ex qua sententia quid aliud potuit sequi quam ruina universae theologiir, ignorantia Christi rt crucis ejus et obltvin, ut apud Hieremiam queritur. Dei diebus innumeris. W., t. v, p 163. Λ quoi il oppose son système de la justi­ fication, qui place en Dieu seul tout notre espoir, spes purissima m purissimum Deum. Ibid.,p. 16B. Non pas qu’il veuille encore éliminer entièrement le terme de mérite, mais la chose y est manifestement réduite à rien. Sunt itaque menta et nulla merita in nobis : sunt quia dona Dei sunt el opera ipsius solius ; nulla sunt, quia non plus de illis possumus praesumere quam ullus novissimus peccator in quo nondum aliquid operatur DtUS. Ibid., p. 169. Vers la même époque, son premier commentaire sur l'Épflrc aux Galates (1519) lui fournit l’occasion de dénoncer l’illusion cl l’erreur des chrétiens qui s’imaginent pouvoir compter sur leurs mérites cl mettent tous leurs soins à s’ qu’il paraissait opportun d’envisager en matière de Justification, p. 2X1-282. La première était relie du pélagianisme : Natura nostra... propriis viribus... potest se disponere, acquirere et mereri justitiam apud Deum. Mais la plupart des autres visaient le protestantisme el quelques-unes ont trait à notre question, en dénonçant, soit le pessi­ misme total de la Kéforme : Quod omnia opera justi­ ficati sint peccata et infernum mercantur, soit les conséquences qu’il comporte en matière de mérite : Quod opera bona sequentia justitiam eam tantum signi­ ficant nec justi ficum, id est justitia* augmentum meren­ tur. Quod opera justi non merentur vitam irternam. Ainsi la question du mérite était mise pratiquement â l’ordre du jour, soit à propos des œuvres qui pré­ cèdent la Justification, soit à propos de celles qui la suivent. Du 5 au 13 juillet, on délibéra sur la · première Justification ». Les sentiments émis par les Pères un peu à bâtons rompus furent ainsi résumés à la séance du 1I juillet, p. 338 339 : Gratia Dei adjuti disponunt sc [adiilli\ ad gratiam subsequcnkm. Il ne peut cire question d’autre chose : Opera praecedentia nihil jaciunt nisi pru parationem quam tam et dispositionem. Mais cette < disposition » doit être maintenue, quand il s’agit des œuvres inspirées par la foi : Opera praxedentia fidem nihil conferunt, subsequent"! prieparant. El, d’un mot, par rapport à la · seconde justifica­ tion · : Opera disponunt tantum hanc primam justifi­ cationem, secundam merentur. Il y cul une seule voix discordante : Quidam dixit, note le même résumé, p. 339, opera ante justificatio­ nem facta nihil omnino /arere neque etiam disponere, sed tutum tribuendum bonitati et pietati divinie. Tolle avait été, en ellel, la position prise, le 10 juillet, p. 325, pur l'évêque de Bcllunc, Jules Contarini, tri­ butaire en cela des idées de son oncle le cardinal. Au dire de Scveroll, Diaria, t. i, p. 88, ceci parut peu orthodoxe A l'ensemble du concile. J. Contarini avait élé précédé dans celte voie, le 6 juillet, par l’évêque PICT. DE THÉO!.. CATHOL. DÉCHET 738 de La Cava, Jean Thomas Sanfclice, qui insistait pour ramener ccs dispositiones ad justificationem A des /ructus Spiritus Sancti, p. 296, et écarter toute espèce de mérite A cet égard. En dehors de ces pessimistes attardés, les Pères furent d’accord pour dire que nos bonnes œuvres, celles du moins qui sont faites sous l’in fluence de la grâce actuelle, préparent efficace­ ment l’àmc à la justification cl sont nécessaires A cc litre. l'n certain nombre se refusent a aller plus loin, témoin l’évêque de Eellrc, p. 297, dont la formule Intentionnellement restrictive est relevée dans le ré­ sumé de Massarelli, ou encore celui de Cas tell am are : Opera ante justificationem sunt necessaria, non meri­ toria, p. 299, ct celui de Vaison. p. 301 : Opera proce­ dentia justificationem aliquo modo ad eam faciunt, non quia justificationem impetrare mereantur. D’autres cependant, comme l'archevêque d’Aceren/.a, p. 289, croient pouvoir parler, en général, d’œuvres méritoires cl plusieurs adoptent sans hésiter la formule classique : mérite de congruo, tels les évê­ ques de Majorque, p. 291, de Sinigagùa, p. 292-293, de Badajoz, p. 321. De même plus lard le général des conventuels, séance du 22 juillet, p. 369. L'est aussi sans nul doute la pensée de l’évêque des Canaries, qui écarte le mérite de congruo pour les œuvres faites tn puris naturalibus, c’est-à-dire sola generali gratia Da, mais enseigne qu’avec la foi el la charité qui en est la suite opera merentur justificationem, p. 329-330. Il allait même si loin dans cette voie, au dire de Sevcroll, Diaria, t. î, p. 89, qu’il parut « presque tomber dans l’erreur des pélagiens ». Suivant une autre dis­ tinction, qui ne semble pas avoir eu beaucoup de partisans, l'évêque de Castellamare réserve le mérite de congruo aux opera concomitantia ipsam justifica­ tionem. p. 299. A la séance du 20 juillet, p. 363, le même Père devait reprendre le même terme dans son sens usuel. En traitant de la première justification, plusieurs Pères avaient déjà, cédant à la logique du sujet, anti­ cipé sur la seconde. Seul l’évêque de La Cava, confor­ mément à son système, se prévaut de saint Bernard, voir plus haut, col. 672, pour réduire notre mérite au seul fait de notre libre consentement, p. 295. Tous les autres insistent sur le caractère pleinement niériloire des œuvres faites en état de grâce : par exemple, Γarchevêque d'Acerenza. p. 289 290, l'évêquc de Vaison, p. 302. Quelques-uns tiennent d’ailleurs a marquer, avec saint Augustin, que nos mérites sc ramènent a un don de Dieu : par exemple, les évêques de Sinigagiia» p. 293, ct de Motula, p. 306. Mais cette idée trouvait surtout sa place dans les débals sur la seconde justification, qui curent lieu du 15 au 23 juillet. L’évêque de La Cava y lit encore profession de minimising : Ea tamen |oprra] merentur quatenus merita Chrisfi nobis condonantur, ρ. 317. L’est sans doute en développant le même thème, à la séance du 9 juillet, que l’évêque de Wor­ cester. au dire du secretaire Marcus Laureus, p. 383, avait paru nier le merite des cvustcs post justitiam. A la même séance du 17 juillet, l'évêque de l’eltre, p. 317, essaya, en une formule subtile, de s’accom­ moder à cette vue : Nostra opera, quatenus condonatur nobis ut sint meritoria per menta Christi, sunl meri­ toria. Pour l’ensemble des Pères, cette application des mérites du Christ s’entend d’une application active, qui devient génératrice de nos propres merites. A peine quelques-uns s’en tiennent-ils à des for­ mules vagues el se contentent de dire que, par nos «euvres, nous obtenons ou recevons la vie éternelle Voir, par exemple, l’évêque d’Ascoll, p. 350; l’arche­ vêque de Cambrai, p. 351; les évêques de Majorque. d’Albe, de Vaison, de Némosie, p. 360-361, de Ber- X. — 24 739 MÉRITE Al CONCILE DE TRENTE : ÉLABORATION DC DÉCRET tinoro, p. 365. La plupart parlent franchement dc mérite el de mériter; mais l’évêque des Canaries rap­ pelle que nos mérites reposent sur la miséricorde divine : Misericordia Dei fit ut opera nostra aliquid mereantur, p. 366. A quoi celui de Hucsca ajoute men­ tion du pacte qu’ils supposent : Mercedem operibus bonis ex Dei pacto a liberalitate debitam consequetur, p ·|··7. Le général des seniles fait entendre la note scoli.ste : Opera bona sunt meritoria vitx u ternn· quatenus Deus illa acceptat, non quatenus nostra, p. 371. Il est à remarquer que la même théologie n’avait pas em­ pêché précédemment, p. 316, l’archevêque d’Armagh d’admettre un mérite de condigno. D'autres le fai­ saient Intervenir d'emblée : tels les évêques dc Bosa el dc Lanciano, p. 361. On en rencontre chez l’évêque dc Slnignglia, p. 349, cette variante atténuée : Gloria et honore [justificatus] benignitate Dei digne corona­ bitur. Ici encore, l’évêque de Caslellamare se plaît aux distinctions subtiles : Quatenus ex libero arbitrio et gratia Dei justificante [proveniunt opera], et hac sunt de congruo meritoria et de condigno targe ad beatitudinem ipsam.,.; quatenus procedunt de Spiritu Sancto, sunt de condigno, p. 363. De toutes les réponses la plus profonde tout â la fois et la plus traditionnelle fut celle de .Jérôme Séripando. Il commence par faire observer que cette question soulève une magna dubitatio, quand il s’agit d’accorder ici la part dc l’homme et dc Dieu. Sa solu­ tion s’inspire des principes de saint Augustin cl de saint Bernard, dont il rapporte les textes les plus caractéristiques : Dico quod, sicut vita uterna merces dicitur in sacris literis et gratia, sic opera dici possunt merita, sed debent etiam dici dona. Séance du 23 Juil­ let, p. 373-371. Doctrine résumée par Massarclli, p. 370 el 381, en cette formule nerveuse, qui fut tou­ jours un des principes régulateurs de la théologie catholique en la matière : Merces id est meritum. Les mêmes vues président à la réponse du général des carmes, p. 376-377. (pii ajoute un petit exposé très substantiel pour montrer, à l’adresse des protestants, que nos mérites ne nuisent pas au mérite du Christ, puisqu’ils en procèdent. Cette première consultation des Pères du Concile a l’incontestable intérêt de faire entendre, avec les prin­ cipes essentiels de la foi catholique, toute la gamme des opinions théologiques reçues en matière dc mérite. Mais, par lÀ-mêmc, la plupart des réponses associaient la vérité chrétienne à des sylèmcs ou formules d’école, dont le concile, en travaillant à fixer son enseignement, allait tendre à se détacher de plus en plus. 2. Elaboration du décret : Projet du 24 juillet, Après ccs premières séances, consacrées pour ainsi dire â l’inventaire de la question, cl où les réponses sc produisaient encore un peu au hasard, il s’agissait d’arrêter la discussion sur un texte précis. Tel fut le but d’un premier projet, œuvre, semble-t-il, de l’ar­ chevêque d’Armagh cl du franciscain Véga, qui fut remis aux Pères le 24 juillet et ne tarda pas d’ailleurs a être entièrement écarté. a) Texte,— Bien qu’il n’en soit à peu près rien resté dans le décret définitif, il n'est pas inutile dc voir comment s’y présentait la doctrine du mérite. On y rappelait tout d’abord qu’il ne peut rire ques­ tion dc justice en nous que sous le bénéfice préalable dc l'œuvre rédcmptrli e : hi merito Ipsius Christi Jesii,,, radicatur et /undatur omnis justitia justorum, c. 1. p. 383. En conséquence, à l'encontre des pélagiens, on nfhrmalt la stricte nécessité dc la grâce pour méri­ ter la vie éternelle el, d'un mot. In vanité du mérite humain quand 11 s'agit d'être justifié : In hac enim lustificatione, merita hominis tacere debent ut sola Christi gratia regnet, c, 8-9, p. 386-387. Cf. ibid., c. 11 : 740 Propriis tiberi arbitrii viribus... nemo potest... crtderr, sed neque mereri ut sibi detur quod credat. Cependant il faut, pour être Justifiés, des disposilions de notre part. La foi est la première cl la prin­ cipale : Sine ea nullus ad justificationem sufile tenter disponi potest. Elle n’est pas la seule d’ailleurs; mais, chez qui ne met pas obstacle à son développement normal en œuvres de charité, adducit ad impetrandam justij'tcalionem. e. 12, p. 388. C’était indiquer en termes discrets la nécessité de la préparation humaine a la grâce, mais sans en préciser exactement le rôle ou la valeur. Une fois obtenue la justice, les œuvres ont pour effet de l’accroftre : Per bona opera augeri coram Dca justitiam semel habitam, c. 14, p. 389. Ce qui amenait logiquement un canon spécial sur le mérite. D’après la manière générale adoptée dans le projet, la doctrine catholique y est énoncée tout d’abord sous une forme négative : Si quis dixerit, de bonis operibus justificati hominis loquens : Superba vox est meritum, .4. .S’. Cel anathème était ensuite justi lié par un exposé positif, où se lit tout d’abord la réalité du mérite : Verum enim est meritum operum illorum, quia, duce gratia, comite voluntate..., non modo augmentum gratiir sed et gloriam irtermr vitm per ea ipsa qui vere justificati sunt promerentur quatenus in Deo sunt jacta. En effet, la vie éternelle offre ce double caractère d’être tout d’abord une grâce, mais ensuite une rétribution : Gratia dicitur quia, nisi gratia merita pnvcess isset, non esset meritum cui gloria tribueretur; sed post gratiam jam corona..., et illis [operibus] non modo dari std reddi... pnvdicatur. Dès lors, rien n’cmpêchc de tra­ vailler ici-bas dans la vue et l’espoir de cette rémuné­ ration éternelle, modo primum locum sibi vindicet caritas atque ideo Deus, c. 15, p. 389, Il était assez étrange comme méthode d’accrocher toute la doctrine du mérite à la censure d’un dicton protestant, de provenance inconnue, el qui ne tou­ chait, au demeurant, que l’aspect le plus superficiel de la question. Mais le commentaire Justificatif se déroulait ensuite suivant une marche parfaitement synthétique : réalité du mérite, fondée sur les deux facteurs, divin el humain, qui le produisent ; caractère de la vie éternelle qui en est la conséquence; usage de cette espérance dans la vie morale. Sauf celle dernière idée, toutes les autres entreront dans les formes postérieures du décret, mais expri­ mées en d’autres termes el dans un ordre différent. b) Discussion. - Cc projet n’avait suscité dc la part des théologiens consulteurs (pie des observations insignifiantes. Dès cc moment-là pourtant, p. 393. le vœu fut émis, que nous retrouverons plus lard, de voir ajouter au chapitre du mérite le texte dc saint Paul, Il Cor., iv, 17. Mais le fond et la forme du décret proposé avaient recueilli pleine approbation. — Il en fut autrement chez les Pères, pour des raisons d’ailleurs qui intéressaient plutôt l’allure générale du décret que le détail dc son contenu. Aussi la discus­ sion a-t-elle, en général, peu de portée théologique ct particulièrement sur le point qui nous concerne. L’évêque de Lnnciano, p. 101, trouvait superflue la condamnation du pélagianisme au c. 8; mais le cha­ pitre du mérite recueillit le placet de l’évôquc d’A.scoll, p. 112. Fidèles aux doctrines de leur ordre, les deux généraux des observant ins et des conventuels s’ac­ cordèrent à réclamer en faveur du merite de congruo. Séance du 17 août, p 109-110. Au total, cc premier projet s’effondra sans rémission sous les coups des critiques qui lui vinrent dc partout et les travaux de rassemblée ne reprirent qu’un mois plus lard sur un texte absolument neuf. 3 Elaboration du décret ; Projet du 23 septembre. · Œuvre personnelle du cardinal Cervino, qui le rédigea 741 MÉR1TL \l (OXt.ILl. DE TRI.ΝΤΕ : ÉLABORATION DU DÉCHUT d’après deux brouillons successifs fournil* par Jérôme Séripando, en date du 11 cl du 19 août, puis lui fit subir diverses modifications suivant les consultations privées des Pères et des théologiens, cc nouveau pro­ jet fut soigneusement préparé au cours dc trois ou quatre longues .semaines d'études pour être enfin Sou­ nd» a rassemblée le 23 .septembre. A la différence du précédent, il marque une étape importante sur la vole du décret définitif, ti) Texte.- Avant la justification. Il faut avant tout sauvegarder les droits supérieurs de la grùcc. C'est pourquoi on rappelle tout d'abord ifu'il n'y a dc salut pour l'humanité que dans ct par Jésus-Christ : elle ne peut sortir de l’injustice que par l’application du • mérite de sa justice , c. ni, p. 421 ; cf. c. vu, p. 123, formule où l’on sent la terminologie spéciale dc Séripando, liée à sa conception de la double justice, cl qui ne fut pas conservée. Dc même, les grâces individuelles de conversion dont bénéficient les adultes sont accordées nullis nostris existent! bus meritis. Il y a lieu cependant à une pnrparatio seu dispositio de notre part. C. vi, p. 422. l.a valeur de cette · préparation était indirectement suggérée un peu plus loin, quand, pour expliquer que notre justification reste gratuite, le texte ajoutait : Quod quidem in co sensu interpretandum est queni per­ petuus Ecclesia catholica consensus tenuit et expressit, ut scilicet a justificatione ipsa opera omnia fidem pre­ cedent ia et ea quoque qua... cum fide aliqua fiunt TANQUAM PROPHIE MERITA EXCLUDANTUR. C. VII, p. 423, Même nuance dans le canon correspondant : Si qui* impium quibuscumquc suis operibus praecedentibus dixe­ rit posse proprie et nere justificationem mereri coram Deo, ita ut illis debeatur gratia ipsa justificationis, A S. Can. 5, p. 126. Le texte ainsi conçu comportait deux affirmations : l'une théologique, savoir que les œuvres prépara­ toires A la justificat ion ne sont pas < proprement des mérites; l’autre historique, savoir que telle fut la pensée constante dc l’Église. Il est à remarquer que l’adverbe proprie ne figurait pas dans la rédaction de Séripando, qui disait absolument : tanquam mérita excludantur, p. 821 cl 829. Exclu avant la justification, le mérite proprement dit s’impose après. Voilà pourquoi le chapitre final du projet lui était expressément consacré. ... In Christo Jan justificatis rt in accepta gratia usque in finem per­ severantibus proponenda est ni ta n terna tanquam gratia filiis Dei et heredibus regni promissa ct tanquam mer­ ces.., bonis ipsorum operibus et meritis debita. Pro­ ponenda videlicet est perfecta illa et consummata justi­ tio corona quam... exspectabat Apostolus a justo judice qui reddet unicuique secundum opera ejus. Qua expectatione neque propria justitia statuitur, neque ignoratur aut repudiatur justitia Dei. tum quia opera bona justo· nim quibus vita irlcrna redditur a justitia Dei, hoc est gratia seu caritate qua Deus eos justos fecit, proveniunt, quie rd sicut semen Dei cujus vis frudum wlcrna vita dignum producere potest, tum vero quia non alia quam ipsius fustithr... ratione fiunt in homine fons aquor salientis in tutam a ternam. C. xi, p. I2G. Ce texte provenait à peu près littéralement de Séri­ pando. p. 831-832. Les seules modifications notables portent sur la dernière phrase. A propos de la grâce, cclui-ci marquait, en termes d’école, que nos œuvres en procèdent tanquam principali causa ; le rédacteur officiel a laissé tomber cette expression scolastique. La dernière proposition y était conçue en ces termes passablement obscurs : ...tum vero quia hac ipsa Dei justitia... non alta quam bonorum operum ratione fit in homine fons aqua salientis, etc. A cello construction laborieuse, qui faisait porter tantôt sur les œuvres tantôt sur la justitia Dei l’accent dc ces deux phrases, 742 destinées à être corrélatives, succédait, pour le plus grand profit de la clarté, une rédaction plus simple dont les opera bona justorum restaient tout a la fols le scid sujet logique ct grammatical. Quand au fond, la particularité la plus saillante dc cc texte consiste en ce que le mérite y est seulement touché in obliquo. A peine le mot y figure-t-il dans un complément indirect pour qualifier In nature de la récompense : mrrres... operibus et meritis debita. Le fait n’est pas moins à noter, puisque IL Rückert, op. cil., p. 237, déclare ne pas l'y trouver du tout. Contrairement au projet du 24 Juillet,c'est la promesse dc la couronne étemelle réservée a nos œuvres qui est ici au premier plan : d'où l'on remonte au mérite par induction. Moins conforme aux lois de la logique abstraite, celte méthode correspond plus exactement aux modalités de la révélation chrétienne sur ce point : c'est sans doute pourquoi elle devait prévaloir F'uis ccttc vérité générale y est appuyée sur l’exemple ct la doctrine dc saint Paul : on sait que toujours le concile aima rattacher scs définitions a l'enseignement dc l’Écrilure. Enfin, le chapitre sc termine par une sorte d'apologétique du mérite, destinée à montrer que cette notion ne crée pas à l'homme une propria justitia au détriment de la justitia Dei. Car de nos mérites celleci reste la cause efficiente : A justitia Det... prove niant ct la cause formelle : Xon alia quam ipsius justitier ratione fiunt fons oqusr satientis. Ce sont donc a peu près les mêmes thèmes que dans le premier projet, mais présentés sous une forme plus doctrinale. L’usage pratique du mérite dans les fins de notre vie morale ct la question du désir dc la récom­ pense qui manquent ici se retrouvent plus haut, à la fin du chapitre sur l’observation des commandements. C.ix. p. 125. Un canon contre les erreurs protestantes couron­ nait celle exposition : St guis hominem justificatum et vivum Christi Jesu membrum effectum dixerit non mereri bonis operibus vitam idernam, aut bona opera justo­ rum ita esse dona Dei ut per ejus gratiam non sint etiam bona merita, A. S. Can. 21, p. 127. La première proposition en est prise littéralement dans le texte dc Séripando. Quant a la deuxième, elle ramène une formule uugustinicnne toujours dc mise en la matière cl qui. de cc chef, est restée dans la dernière rédaction du décret. Mais elle chasse une phrase complémen­ taire, qui faisait l’apologétique du merite. Nam, déclarait Séripando ü l’adresse dc qui nierait le mérite du chrétien Justifié, gratiam Christi extenuat, quam ad hoc iton extendit ut membris suis... vim tri­ buat operandi opera digna vita· artemo· re muneratione. Lan. 8, p. 833. Vue dogmatique non moins simple que profonde, exprimée d’ailleurs ici en termes très heureux, el à laquelle il est regrettable que le rédacteur officiel n’ait pas trouve le moyen de faire un sort. — Tel est le texte sur lequel, suivant la méthode reçue, les théologiens d’abord, puis les Pères, allaient avoir ù délibérer. b) Discussion du projet : l.c mérite avant la justifica­ tion. Sans parler de quelques details dc minime importance, les débats se concentrèrent vite autour dc deux points principaux. Ce fut d’abord la phrase initiale du c. vu, col. 711, qui, tout en ayant l'air d’exclure seulement le péla­ gianisme. posait, en réalité, sous cette apparence inoffensive, tout le problème du mérite de congruo. Elle se heurta, de ce chef, ù de vives ct persistantes critiques. Des deux assertions qu'elle contenait, d’aucuns attaquèrent simplement la première, qui engageait ici le perpetuus Ecclesia· catholicae consensus. Véga faisait déjà des réserves ù ce sujet dès la séance du 27 septembre, p. 431 ; elles furent reprises extra congre- 743 MÉRITE AU CONCILE DE TRENTE : ÉLABORATION Dl gationcm par le docteur Navarra, p. 139, ct, en assem­ blée, par l'évêque de Vérone, p. 159. Mais la discussion porta beaucoup plus encore sur la seconde, qui, en écartant le mérite « proprement dit · avant la justi­ fication, semblait indirectement consacrer l'existence d’un mérite inferieur. Les dominicains principalement firent opposition à cet adverbe proprie qu’ils estimaient tendancieux. Ainsi, dès le 28 septembre, le portugais Gaspard Rcy (a Regibus), p. 131, cf. p. 136, tandis que son confrère Jérôme d’Azambuja (ab Oleastro) demandait que cc mot fut introduit nu c. vî, dans la formule nullis nostris meritis, par symétrie avec le canon 5. Mais l'as­ saut fut surtout longuement mené, à la séance du 30. par le prieur Jean d’I dîne, au nom dc saint Paul el aussi des déclarations antérieures du decret sur notre salut dans le Christ qui signifient, à son dire, Vexclusio eujuscumque meriti, p. Il 1-112. Plusieurs Pères abondèrent dans le sens dc ces théologiens. Non opus est quidquam innuere de merito congrui, faisait observer prudemment l’évêque de Naxos, p. i'»2. Celui d'Acda, Robert de’ Nobili, est encore plus résolument hostile, cum meritum ct debi­ tum et diametro contradicant gratuito sive gratis dato, [). 155. D'autres exprimèrent simplement leur non placet sans le motiver : ainsi l’évêque dc Lanciano, p. 161, et l’abbé Lucien, p. 473. Le 7 octobre, les abbés voulaient seulement adoucir la formule en celle-ci : Quamvis bona fateamur [opera], tamen merita esse nega­ mus, p. 175. Mais, le lendemain. Jérôme Séripando exprimait sa défaveur en ces termes lapidaires : Si opera illa aliquo modo sunt merita, gratia aliquando non est gratia, p. 189. Cependant la formule contestée trouva des défen­ seurs. Pour la sauver, Véga proposait celte précision : proprie menta, quibus gratia debeatur, excludantur, p. 138. tandis que le mineur Jean du Conseil suggérait plutôt une addition positive : cum etiam sint utilia joprru) cl disponant ad justificationem, p. 132 : cf. p. 139. Cette dernière suggestion devait être présentée à rassemblée, le 7 octobre, par le général des observan­ tius. p. *171. L’évêquo de Castellamare eût même souhaité le terme necessaria, p. 161, tandis que celui dc Céos se fût contenté de dire : licet faciant ad dispo­ sitionem, el l’archevêque d’Aix : quamvis plerumque ad justificationem consequendam disponant ct pnvpa­ rent, ρ. 117. Au lieu de ces palliai ifs, le général des conventuels porta nettement la question sur le terrain théologique cl sc fit. non sans quelque vivacité, l'interprète de ht doctrine reçue dans l’Écolc : Mutti censu Tarant particulam illam : tanquam proprie, etc. Quos ego satis admiror, cum omnes theologi, excepto Gregorio Ariminensi cx ordine eremitarum, ponant ista merita impropria, secundum quid, interpretation, sive, ut uno verbo dicam, merita de congruo, distincta a meri­ tis propriis, veris, gratuitis ct dc condigno. Ante ergo justificationem nemo negat ex theologis, ut dixi, bona ista ct menta impropria, licet quicumque excludat ea tanquam merita propria. Séance du 7 octobre, p. 480. (’.’est ainsi que cette petite incise du projet deve­ nait le champ clos sur lequel s'affrontaient, suivant leurs préférences théologiques, partisans ct adver­ saires du mérite de congruo. Le canon 5 devait natu­ rellement être traité en conséquence, p. 508; mais il ne semble pas avoir été l'objet d’observations bien spéciales, sauf dc la part du mineur Jean-Baptiste Moncalvius, p. 132, el du docteur séculier Navarra, p. 110, qui en voulaient faire préciser quelques expressions. c) Discussion du projet: Le mérite apris la justifi­ cation. — \ côté de la discussion sur les œuvres pré­ DÉCRET 7« paratoires à In grâce, où .s’opposaient nettement deux écoles rivales, celle que provoqua le dernier chapitre du projet, relatif aux œuvres consécutives à la justi­ fication. se déroule dans un ordre un peu dispersé et sans tendances bien definies. Γη petit mouvement d’opinion se produit surit dossier qu’il convient d'annexer à In question. Jean du Conseil réclame de nouveau, p. 132 et 139, h· texte paullnlcn II Cor., iv, 17. qui parait également s’im­ poser à l’archevêque d’Aix, p. ILS. Au contraire, It texte sur lequel sc terminait le projet, de Joan., iv, 11, ne semble pas ad rem au dominicain Barthél^mj Miranda, p. 132, ainsi que plus tard à l’archcvêqur de Torres, p. 151, et à l’évêque dc Badajoz, p. 167. Mais il est défendu par l'évêque de Bosa, d'après l’usage qu’en ont fait les mail res, p. 161. A sa place, le mineur Vincent Luncl propose une addition dt caractère théologique : ...Justitia· ratione provenientis ex merito Christi, p. 131. L'évêque de Sinigagiia vou­ drait qu’on accroche à vitam iclcrnam la formule augustinienne : in qua coronat in eis Dominus dona sua, p. 463. Plus Importantes sont les réserves formulées çà ct là au sujet dc la dernière phrase, qui, sous prétexte de mettre in tuto la justitia Dei, en faisait la seule raison formelle de nos mérites : Non alia quam ipsius justitiiv... ratione punt [opera bona] in homine jons aqua salientis. Elle devait déplaire à Luiriez, qui vou­ drait y voir mention de pacto divino ou la supprimer, p. 433. Au lieu de la forme exclusive : non alia.., ratione, le mineur KIchard du Mans propose la forme positive : tum vero quia ipsius justitia' ratione,]). 137. Salmeron voulait seulement enlever la seconde con­ jonction tum vero, p. 438 : ce qui eût fait de celte proposition une simple annexe de la précédente, ct prouve (pic l’auteur ne saisissait pas. ou ne goût ail pas, la nuance qu'elle exprime a roté d’elle. Bien (pie ces observations soient pour la plupart de pure forme, elles dénotent le sentiment obscur que ce texte ne donnait pas satisfaction. Le général de. serviles en marque déjà mieux le point vulnérable, quand, au lieu de dire : a justitia Dei.,, proveniunt (opera), il propose lout simplement : a gratia Del, p. 491. Dans le même sens, l'évêque de Castellamare trouve que l’expression non alia ratione quam ipsius justitiiv, a l’air d’exclure le Christ el le don de sa grûcc inhérente à notre âme : ce qui revenait à dénoncer ici. non sans raison, une répercussion Indéniable du sys­ tème de la double justice. En conséquence, il suggérait de dire : non alia ratione quam ipsius justitiæ seu gra­ tin· dependentis a gratia Christi, p. 495. Le canon correspondant suscita également quel­ ques légères remarques. Jean du Conseil demande qu’on ajoute un complément à bona mérita, pour pré­ ciser qu'il s’agit dc l’homme, p. 439. Le même théo­ logien tenait pour super lins les termes per ejus gra­ tiam, tandis (pie d’autres souhaitaient (pie fût ren­ forcée la mention dc la grâce el des mérites du Christ, ne videamur nude asserere merita nostrorum operum quem idm alum pclagiani, p. 509. D’après l'évêque dc Syracuse, il eût fallu y introduire le rappel de la pro­ messe divine, comme au c. xi. el, au besoin, l’expri­ mer dans un canon spécial, p. 466. L'archevêque d’Aix le trouvait surchargé de gloses inutiles, voire même nuisibles, p. 4 19. Au lieu de ces périphrases méticu­ leuses. qui. à force d’être circonspectes, finissaient par laisser une Impression d’incertitude, il eût aimé celle formule tranchante : Qui dixerit opera bona justorum non esse bona merita ipsorum, anathema esto. D’accord avec quelques-uns des consultent, tel Laine/., p. 138, il demandait qu’on y ajoutât un mit de merito aug­ menti gratine 11 fut suivi sur ce point par Jérôme Séripando, p. 490. "ifà mérite ai concile de trente On verra dans la suite que h· nouveau projet fut conçu dc manière n faire droit a In plupart dc ces menues observations. <0 Consultation des théologiens sur la fustice imputée fl la certitude la grâce. - En attendant, un déliât complémentaire allait s’ouvrir dont les résultats impor­ taient davantage encore à la question du merite. Les précédentes discussions avaient révélé des divi­ sions profondes, chez les Pères du concile, sur la jus­ tice imputée et la certitude de la grârc Pour tirer au clair ces deux points, les légats décidèrent dc les soumettre à une consultation spéciale des théologiens, qui en délibérèrent du 15 au 26 octobre. Deux questions précises leur furent posées, p. 523. La première était relative au problème dc lu double justice soulevé par Séripando, voir Justification, t. vin. col. 2182-2181. Utrum justificatus gui operatus td opera bona ex gratia rt auxilio divino..., ita ut reti· nuerit inhivrcntcm justitiam..., censendus est satisfe­ cisse divinu justitiir ad nu ritum ct acquisitionem vita: irttrnœ? Il s'agissait de savoir quelle est la valeur dc la justice (pic l’homme peut acquérir ici-bas au moyen dc la grace cl si elle est par elle-même un titre à la gloire, ou s'il faut encore qu’elle soit supplémentée, au der­ nier montent, par une nouvelle imputation dc In jus­ tice du Christ. Où l’on soit que le mérite était appelé à servir dc pierre dc touche pour apprécier le système dit dc la double justice. Il devait aussi venir assez naturellement â propos de la seconde question : l'truni aliquis possit esse certus dr sua adepta gratia secundum pnesentem justitiam 9 La première touchait au problème théorique du mérite humain, la seconde à celui de son appréciation pratique. Sur ces deux points, les théologiens abondèrent en longues dissertations, dont il suffît dc dégager ici les principaux traits qui concernent la question présente. La très grosse majorité sc prononça contre la double justice cl la plupart trouvèrent un argument direct a cette tin dans le fait du mérite, en montrant que la réalité de celui-ci serait compromise par la théorie nouvelle. Ce raisonnement est très nettement pré­ senté par le premier d’entre eux, le mineur Vincent Luncl : Dicere justi ficatum hujusmodi ante tribunal Christi ad Uri misericordiam et Christi justitiam rursus confugere oportere est : opera , pour lui opposer cc qu’il appelle assez curieusement la catholicorum sententia, Calvin a donné ici le ton. dans son Antidote contre ρ. 227, ainsi conçue : Negamus aut extra gratiam rw le concile de Trente (1517), par la manière dont il merita dc congruo, aut in gratia dc condigno, imo ullo s’efforce de jeter le ridicule sur la doctrine catholique du mérite. Suivant le rite de la controverse, les Pères mado esse merita nisi abusive atque adeo traduch vocabulo a propria et nativa significatione in aliam; du concile y sont traités tour à tour dc moines igno­ uno verbo, nullo jure meriti operum teneri Deum aut rants, d’ânes ct de pourceaux. Au fond. Calvin leur reproche tria... quæ terri non debent errata : savoir peccatorem vocare, ad gratiam, aut vocato, imo accepto in gratiam, sive augmentum gratia reddere, sive vitam d’oublier la défectuosité de nos actes, quæ nobis inhurct vitiositas, qui nous oblige d’avoir recours a aternam, sive in vita aeterna augmentum gloria. la miséricorde divine; dc méconnaître qu’une seule Ccttc thèse est d’une limpidité qui n a d’égale que faute contre la loi compromet tou·, .les mérites que son intransigeance. Elle représente le calvinisme strict nous aurions pu recueillir par ailleurs; d’appuyer avec une perfection qu'on trouverait difficilement sur nos œuvres le principal de notre confiance. ailleurs. D’autres, au contraire, reprenaient à la lettre les Sans doute le réformateur ne peut ignorer que le concile met précisément le chrétien en garde contre formules atténuées de Mélanchthon. Ainsi Jean cc dernier défaut : Verbo uno prohibent ne nobis I lenri I lehfdcggcr, qui commence ù porter contre le mérite l’exclusive en apparence la plus absolue : N» fidamus. Mais de ce fait il ne tient plus ensuite aucun nullum omnino meritum agnoscimus, sive de congruo compte : Tertius error longe deterrimus, quod salutis in justificando, sive de condigno in justificato. Mais, le fiduciam ab operum intuitu suspendant, ou. comme s’exprime, avec un certain pittoresque, la traduction dogme protestant étant sauf, la réserve suit immé­ diatement : In reconciliatis equidem bona opera qiur française : · Ils pendent la fiance de nostro salut au fiunt ex fide, habent prirnua tum spiritualia tum tempo­ croc dc nos mérites. Cependant Calvin ne veut pas ralia ex misericordia Dei et paterna acceptatione prop­ qu'on mette en cou c la nécessité des œuvres, ni la ter Christum. Et l’auteur doit bien avouer que ces réalité de la récompense qui leur est promise ; Nihil récompenses ont reçu dans le passé le nom dc mérite, porro controvernæ est quin exhortandi sint ad bona opera fideles, ct proposita etiam mcrcede stimulandi. Hoc appellarunt pu Patres meritum, meram nimirum consecutionem pnrmii. Quant au mérite proprement Acta synodi Tndcnttnie eum antidoto, dans Opera dit, il ne saurait en vire question : De vero autem, omnia, édit. Baum, Cunitz et Reuss, t. vu, col. 171proprio et legali merito, cui merces addicatur ex condi473. gnitate interna, sive dependenter sive independenter a Le canon 32 y est pareillement rétorqué au nom de pacto, nos quivstionem negamus. Cane. Tridentini saint Augustin, quia nihil aliud est quod dicitur meri­ anatome histonco-theologica, Zurich. 1672, t. î, p. 259. tum quam gratuitum Dei donum. Et le concile est Dans la seconde édition de cet ouvrage, publiée en naturellement accusé de sacrifier la part nécessaire 1090 sous le litre de Tumulus Trid. concilii, la doc­ de la grâce : Non ergo crepare sinamus patres istos trine conciliaire est longuement discutée dans le meritum a gratia separando perperam lacerantes quod même sens Ad sess. vi, q. xxi-xxm, p. 516-518. vere unum est. Ibid., col. 485-486. Toutes invectives Le genevois l r. Turrctin veut également distin­ qui n’ont guère qu’un intérêt psychologique pour j montrer comment les passions de la controverse * guer deux sens du mérite cl il reconnaît que les ancient 769 MÉRITE DANS L’ÉGLISE CATHOLIQUE: ACTES DU MAGISTÈRE 770 formulaires protestants en ont usé au sens impropre. Institutiones theol. elencticar, loc. xvn, q. v : De men to operum, 2, Genève. 1689, t. π, p. 777. Quant nu mé­ rite proprement dit, il l’écartc absolument pour les raisons suivantes, ibld., 7, p. 779 : Nullum poste dur! meritum in homine apud Deum quali buseumque ope­ ribus, nec de congruo nec de condigno. 1. Quia non sunt indebita, sed debita... 2. Nullum est nostrum, sed omnia sunt dona gratae... 3. Non sunt perfectu, sed Dariis adhuc turvis inquinata... L Non sunt aqualia gloria lutura... 5. Merces qun illis promittitur est gratuita et indebita. Car. dit-il plus loin, ibid., 21, p. 78G : A mercede ad meritum non valet consequentia. Et l'on remarquera que cc principe de méthode est exacte­ ment l’opposé de celui qu’adopte, après saint Tho­ mas, voir col. 682, le concile de Trente, voir col. 739. Les œuvres restent néanmoins nécessaires tanquam medium ct via ad salutem possidendam, ibid., q. ni. 3; p. 768. Ce rôle attribué aux œuvres, encore qu’on leur refuse toute valeur méritoire, est un des points qui ont permis à Mathias Schneckenburger, Vcrgleichende Darstellung des luthcrischen und re/ormierten Lehrbegrifls, édition posthume par E. Gùdcr, Stuttgart, 1855, t. î, p. 74-91, dc mettre les théologiens réformés en oppo­ sition dc tendances avec les luthériens. Mais on ne saurait sc dissimuler qu’il ne s’agit là que de nuances dans une commune hostilité à l’égard dc la doctrine catholique. Dc tous on a pu dire, sans doute à cause des demiaveux qui leur échappent, que, « au lieu de mener â une connaissance approfondie de l’essentielle anti­ thèse évangélique, ils sc meuvent exclusivement dans les limites dc la position une fois prise ». H. Schultz, loc. cit., p. 5G8. Ils n’ont, en tout cas, rien fait pour la rendre hospitalière ou seulement équitable envers la doctrine dc l'Égiisc, alors même qu’ils y reviennent par bien des côtés. Get étal d’esprit agressif et dédai­ gneux est resté Jusqu’à nos jours celui dc leurs suc­ cesseurs. Il a même débordé au delà des cercles pro­ prement théologiques et c’est dans ces vieilles tradi­ tions dc controverse qu’il faut sans nul doute, par le canal dc Kant, chercher la source dc ccttc animosité persistante, doublée d’une foncière incompréhension, que tant d’esprits qui sc croient modernes ne cessent d’entretenir à l’égard des principes ct des pratiques dont s’inspire l’Égiisc en matière dc moralité. II. Dans l’Église catholique. — En regard de ccs négations protestantes, la doctrine catholique en arrivait rapidement, de son côté, à l’état que nous lui connaissons ct (pii inspire l’enseignement classique par la voie d’innombrables manuels. 1· Actes du magistère. — Tous les principes essentiels ayant été poses par le décret du concile dc Trente, l’Église n’a plus eu dans la suite qu’à les défendre contre les erreurs secondaires survenues au cours des temps. 1. Contre Mis, — Parce qu’il méconnaissait la distinction entre l’ordre naturel cl l’ordre surnaturel, Baïus en venait à professer (pie les œuvres de l’homme donnent droit à la récompense céleste < en vertu d’une loi naturelle ». D’où il suit qu’après la rédemption il ne serait pas besoin dc la grâce sanctifiante pour qu’elles devien­ nent méritoires : il suffît de leur conformité à la loi morale. En conséquence, les sanctions futures ont le caractère d’une stricte rétribution, pour nos actions bonnes aussi bien que pour les mauvaises, cl les justes ne reçoivent pas une récompense plus grande que leurs mérites. Cc système, destiné à mettre en lumière les droits du surnaturel, le faisait pratiquement dispa­ raître ct, par un étrange renversement des positions historiques, l’hérésie dc Déluge eût consisté à réclamer DICT. DE THIÏOL. CATII. pour le mérite la nécessité préalable d’une grâce d’adoption à un état divin. Voir F.-X. Jansen, Datus et le balanisme. Essai théologique, Paris-Louvain, 1927, p. 85-89. Les principales propositions de Balus furent sévère­ ment censurées par Pic V (Bulle Ex omnibus afflictionibus, 1·' octobre 1567). Elles sont réunies ct expliquées à l’art. Baies, t. n, col. 74-81. 2. Contre les Jansénistes. — Tandis que Baïus assi­ milait étroitement l’état du chrétien régénéré â celui du premier homme, Jansénius s’appliquait à les distinguer. D’après lui, Adam, ayant une volonté encore saine, n’avait besoin que d’une grâce extérieure. Les bonnes actions procédaient de son libre arbitre comme cause principale; mais, par une suite logique, elles n’avaient qu’un < mérite humain », tandis que les nôtres sont maintenant des « mérites dc grâce » qui ont une valeur divine. Voir Jansénius, t. vin, col. 383-384. On retrouve cette distinction erronée à la base dc la 34· proposition de Quesnel, condamnée par la bulle Unigenitus. Denzinger-Bannwart, n. 1384. Gratia Adami non produ1-a grâce d’Adam ne pro­ celait nisi merita humana. dDisait que des mérites hu­ mains. Cette condamnation, qui tend directement à main­ tenir l’identité dc l’économie surnaturelle à travers les temps, a indirectement pour résultat d’affirmer, comme l’Église l’avait déjà fait contre Baïus, la stricte nécessité de la grâce pour mériter la vie éter­ nelle. Mais, sous l’action dc cette grâce, l’homme a sa part de coopération. Jansénius la compromettait gra­ vement par sa doctrine de la délectation victorieuse. Voirt. vin, col. 400-401. Comme cependant il tenait, suivant la foi commune de l’Église. à sauver la respon­ sabilité humaine, il aboutissait à dire que la liberté intérieure ou psychologique n'est plus nécessaire, depuis la chute, pour mériter ou démériter; l’absence dc contrainte extérieure suffît. Grave erreur qui sapait les fondements même de la vie morale : aussi fut-elle notée comme < hérétique » par Innocent X. C’est la troisième des cinq propositions. Texte dans Denzin­ ger-Bannwart, n. 1091; pour le commentaire, voir Jansénius, t. vin, col. 485-491. 3. Projets du concile du Vatican. -— Dans l’exposi­ tion de la foi catholique que le concile du Vatican se proposait de promulguer, à l’encontre des erreurs modernes, un petit chapitre sur la grâce était prévu. La doctrine du mérite y eût été touchée en ces termes : Sicut autem formalis causa justitia? chrisliamx est here justitia Dei qua nos justos facit. ita per eamdem gratiam adoptionis jit ut virtutum supcmaturales actus sint actus filiorum, meritorii tum gratix augmenti tum vit.r a terme. Un canon était proposé contre le pélagianisme radical dc la philosophie rationaliste : Damnamus eorum doctrinas... qui dixerint vigore natura: rationalis absque viribus gratia: posse nos velle aut perficere bonum aliquod sicut oportet ut disponat ad justitiam Christianam vel perducat ad regnum. Schema... de doctrina catholica, c. xvm, dans Collectio Lucensis, l vu, coi. 518. Une note Jusi i ficati ve des théologiens exposait que ce texte était à l’adresse de « ceux qui ne distinguent pas la justice chrétienne de la rectitude morale natu­ relle ». D’où il suit que la nature aurait par ellemême la force d’accomplir des actes salutaires. 11 s’agissait donc dc mettre in tuto les droits de l’ordre surnaturel. Le mérite de la vie éternelle n’appelait aucune explication spéciale. Au contraire, à propos dc la préparation à la justice que le canon mettait sur le même pied, il était précisé que la grâce est nécessaire pour obtenir une disposition positive, ou X. — 25 771 M É R IT E D Λ N S L’É GLIS E C AT 1IOL l QÜ E: Μ Ο Γ V E M E N T T i IÉ O L O GIQ U E 772 merite de congruo, mais non pas pour une simple disposition négative. Ibid., adn. 43, col. 552-553. Celte transcendance de tout l’ordre surnaturel par rapport à celui de la nature était reprise d’une ma­ nière encore plus explicite dans le nouveau texte sur lequel devait délibérer la Députation de la foi : Quemadmodum enim hæc ipsa vita [/rferno], ita omnis dispositio ad eam. utpote super naturam posita, ex gratuito miserentis Dei beneficio est. En conséquence, il ne saurait y avoir dc mérite que par la grâce : Hire ipsa opera bona, quæ gratia antecedente, comitante et subséquente fiunt, vitev aternir meritum non habent nisi ex illo sanctitatis dono quo justi cum Christo consociati sunt. Ibid., col. 1636. Le Schema reformatum, c. v, ibid., col. 561, se con­ tentait de recueillir ces formules générales, sans qu’il y fût fait état de la suggestion d’un Père qui deman­ dait, ibid., col. 1669, le canon suivant : Si quis dixerit ad opus quodeumque meritorium vitre irterniv non requin gratiam sanctificantem, A. S. Cc projet de définition fut arrêté par la proroga­ tion du concile et subsiste seulement à titre de docu­ ment officieux. En admettant qu’il fût arrivé ù terme, on voit qu’il n’eût ajouté à la doctrine catholique définie au concile de Trente qu’une plus claire affir­ mation de l’ordre surnaturel dans lequel le mérite vient s’insérer. 2· Mouvement théologique. — Si aucun problème vraiment nouveau n’est venu, depuis le xvi· siècle, solliciter l’attention des théologiens catholiques, ceuxci trouvaient toujours devant eux les problèmes sou­ levés par la Kéforme, que l’activité doctrinale de ses défenseurs ne cessait d’aviver. Ces attaques réitérées ont provoqué un mouvement non moins actif de défense, dont il reste à retracer la direction et à recueillir les résultats. 1. Controvcrsistes. — Dans la grande bataille déchaînée par les réformateurs autour de la justifi­ cation cl dc ses suites, l’Église eut aussi ses cham­ pions. L’elforl de ces controverslsles relève surtout dc la théologie positive. Sans s’interdire les considéra­ tions rationnelles cl les précisions théologiques, dont la dialectique insidieuse des adversaires faisait sentir le besoin, il s’agissait surtout de défendre contre eux les bases de la foi, en la montrant appuyée sur l’Écrilure el la tradition dont on invoquait volontiers le témoignage. Dc celte controverse anti-protestante l’œuvre dc Bcllarmin reste le principal monument. En tout cas, elle .suffit â montrer quel genre d’enrichissements la théologie catholique doit à cette vaste littérature dont elle est le plus remarquable spécimen. La question du mérite y vient au terme de lu controverse relative a la justification. Guntrov. de justi/., I. V : De meritis operum, dans Opera omnia, édit. Vives, t. vi, p. 313386. Résumé dans .L dc la Servière, La théologie de Hellarmin, Paris, 1908, p. 705-723. Ces pages sont tout entières dirigées contre les protestants. L’auteur n'est d’ailleurs pas sans remarquer la nuance d'ambiguïté que présente ici leur opposition. Adversarii, dit-il des luthériens, quamuis initio valde contemptim loquerentur de operibus bonis, puulatim tamen cceperunt nonnihil iis tribuere. El il note que Calvin les suit sur ce point : In re cum lutherunis consentit, in verbis discrepat. Mais, ne videantur omnino consentire papislis, ils cor­ rigent leur volte-face par duo temperamenta ; c'est que nous ne saurions mériter la vie éternelle proprement dite el que la valeur dc nos mérites leur vient, non ex... propria dignitate quasi re vera sint justa..., sed ex fide rt indulgentia Dei. En regard de cette double erreur, son but est de prouver opera bona justorum vere ac proprie esse merita, et merita non eujutcumque pnrmii sed ipsius vitir veterna contra sectarios omnes. t. p. 343-311. Ainsi le principal dc lu démonstration porte sur la réalité du mérite, dont les deux aspects distingués ci-dessus sont traités simultanément. Bcllarinln l’éta­ blit do façon méthodique sur l’Écrilure, c. ii-ni, puis sur la tradition des Pères, c. iv. A ce problème dog­ matique l’auteur rattache diuv quæsliuncula breeforu d’ordre plutôt psychologique : una de fiducia merltorum, altera de intuitu mercedis, c. vii-ix. La préoccu­ pation dominante de la controverse n’empêche pui Bcllarmin d’entrer ensuite pour son compte dam l’examen des questions théologiques soulevées par le mérite. Il en étudie d’abord les conditions objectives, en insistant sur le libre arbitre, la grâce dc Dieu, la promesse divine, x-xiv, pour terminer sur la charité qui en est la condition subjective, c. xv. Quatre cha­ pitres sont ensuite consacrés ù la nature du mérite, en vue d’établir que nos bonnes œuvres méritent la vie étemelle de condigno, c. xvi, el cela non solum ratione pacti sed etiam ratione operum, c. xvn-xvni, bien que d’ailleurs la récompense reste toujours supra condi­ gnum. Enfin l’auteur aborde brièvement la question des objets accessibles à notre activité méritoire, C. ΧΧ-ΧΧΠ. Dans celle analyse théologique, Bcllarmin s’ins­ pire de préférence des principes posés par saint Tho­ mas, qu’il ne sépare d’ailleurs pas de saint Bonaven­ ture, les deux étant par lui quali liés dc principes theologorum. A leur suite, il professe une conception absolument réaliste du mérite ct lient à écarter la théorie de Vacceplatio soutenue par Scot, encore qu’il reconnaisse très loyalement : Distal hœc opinio lon­ gissime ab luvresi lulheranorum, c. xvn, p. 379. Celle adhésion de l’illustre cardinal à la thèse réaliste n’a sans doute pas peu contribué au déclin dc la concep­ tion adverse dans la théologie moderne. Quel que soit l'intérêt de ces pages consacrées au problème spéculatif du mérite, la véritable originalité de Bcllarmin est dans le dossier positif de preuves qu’il réunit, au préalable, à l’appui de cette doctrine. Comme il convenait en face des protestants, la démonstration scripturaire y est particulièrement soi­ gnée. Pas plus que personne en son temps, l’auteur n’a cure de l’ordre chronologique. Néanmoins, par un sens très exact du problème, il se concentre sur le Nouveau Testament el il en exploite avec vigueur tous les textes el toutes les idées qui peuvent être favo­ rables à la valeur des œuvres humaines. La preuve dc tradition se réduit à une énumération dc témoignages; mais ce c. iv, joint au c. vi, qui réfute les objectiones ex Patribus, fournit des données sutllsamment étendues pour prendre contact avec l’esscnt ici de la pensée patrisliquc.Comine du reste cette ques­ tion est de celles qui n’ont guère connu de dévelop­ pement, la dialectique de Bcllarmin a ici facilement gain dc cause ct met généralement sur la vole dc la bonne interprétation. En somme, la doctrine catholique du mérite sor­ tait de celle étude clairement expliquée et solidement appuyée. Les assauts que n’ont plus cessé de diriger contre elle les théologiens postérieurs dc la Kéforme, qui prennent tous régulièrement pour objectif celte partie des Controverses, ne sont dis pas un hommage rendu à sa valeur? 2. Théologiens scolastiques. Ces problèmes spé­ culatifs, que les controvcrslsles abordaient en pas­ sant, forment, au contraire, l’objet principal sur lequel continuait â s’exercer l’activité de l'École. Ainsi, dans Suarez, le mérite occupe en entier le 1. XII, le dernier de son vaste traité dc la grâce. Opera omnia, édit. Vlvès, t. x, Paris, 1858, p. 1-265. Toutes les questions rationnelles sur les conditions ct l’objet du mérite, la nature et les qualités des actes méritoires, y sont débattues in extenso. Après 773 MÉRITE, SYNTH I S E DO CT HIN A L E avoir réservé le meritum excellentia vcl, ut a bonis theologis appellatur, meritum de rigore justitia, qui r>t propre au Christ, l'autour restreint son étude au meritum commune seu tn/ertoris ordinis, le seul qui nous soit accessible. Il est (railleurs remarquable comtae méthode qu'il n’éprouve aucun besoin de s’arrêter au mérite en soi : dès son premier chapitre, l’auteur va directement nu mérite de condigno, qui le retient pendant la plus grande partie de son traité, c. l-xxxi, p. 5-222. I ne deuxième partie, plus courte, c. xxxii-xxxvm, p. 222-265, porte sur le mérite de congruo, ct sc développe dans un cadre de tou» points symétrique à la première. Certains protestants ont relevé que Bellnrmin parle à peine du mérite de congruo et ont cru y voir un signe d’embarras. Voir D. Charnier, op. cit., t. m, p. 229. La raison en est plutôt que la controverse, qui reste son point dc vue dominant, l’amenait à se concentrer sur le problème proprement dogmatique. Suarez fournit la preuve que l'Écolc no renonçait pas nu mérite de congruo et le fait qu'il se présente chez lui, dans une synthèse théologique bien équili­ brée, comme une réalité parallèle au mérite de con­ digno, celui-ci étant le type idéal dont l’autre est rcluti quadam participatio, Pral., p. 5, est, à n’en pas douter, particulièrement propre à en accentuer le relief. Dami un cadre plus personnel, Bipalda rencontre à maintes reprises le mérite sur son chemin nu cours de sa copieuse monographie Dc ente supernaturali. Il faut signaler d’abord son analyse de la psychologie des actes méritoires. I. III. disp. LXX’HI-LXX, édit. Palmé, Paris, 1870, t. i, p. 580-608, (pii précède le traité du mérite proprement dit, I. IV. disp. LXXIXCX’I, t. ir, p. 1-296, où tous les problèmes afférents a celte matière sont abordés en long el en large. A quoi il faut joindre ce qu’il dit ailleurs sur la relation de nos ouvres naturelles avec le mérite, soit de condi­ gno, soit de congruo, L I. disp. XX-XX II. t. r. p. 82137. Le mérite dc congruo lui paraît admissible pour les actes préparatoires à la justification, mais seule­ ment dans la mesure où ils sont accomplis sous une influence surnaturelle. I. IX', disp. LXXXX 11, sect, n, l.n, p. 187-192, cl c’est dans ce sens qu’il interprète le fameux adage : Patienti quod in sc est, L L disp. XX, t I, p. 150-192. Ces expositions puissantes de deux maîtres égale­ ment .illustres ont l’avantage dc faire connaître les positions prises par l’Eco’e, dont chacun se préoccupe dc dresser aussi exactement (pie possible le tableau. On n’y a guère ajouté depuis ct c’est à l’une ou l’autre dcccs sources (pic nos manuels puisent, d’une manière plus ou moins prochaine, la plupart de leurs rensei­ gnements. 3. Apologistes modernes. Sans les mettre sur le même plan d’importance que ces maltics dc l’Ecole, il faut accorder une mention spéciale aux vues de quelques modernes dont les protestants ont voulu faire étal. Mœhlcr est le type de ces apologistes (pii, tout Ί\ le qualificatif de bonnes œuvres que si elles sont accomplies dans une union réelle de vie avec le Christ, el elle ne parle de l'accomplissement dc la loi qu'autant qu’on en trouve la force dans l’union avec le Christ... Celle proposition : le chrétien doit mériter la vie étemelle veut dire qu'il doit en devenir digne par le Seigneur; qu’entre le ciel et l’homme il doit s'établir une liaison intime, un rapport aussi étroit qu’entre le principe ct la conséquence, c’est-à-dire entre la sanctification ct la glorification. Puisque la justice est inhérente au fidèle, profondément enra­ cinée dans son âme, Il s’ensuit que le salut de l'homme, ente sur celte justice, se développe et croît par les bonnes œuvres. » De même l'augmentation de la grâce signifierait que < plus le chrétien pratique le bien, plus il collabore avec la grâce, plus il donne à la grâce prise sur lui... L’exercice d’une faculté en déploie les forces; et qui n’a pas enfoui son talent, mais l’a fait fructifier, en recevra plusieurs autres. » Die Symbolik, 6· édit., Mayence, 1872, p. 197-203; résumé dans G. Govau, Mcehler, Paris, 1905, p. 229231. Dans cette manière dc ramener le mérite à un rap­ port organique entre l'acte humain et sa récompense, dc subordonner la valeur de l’œuvre à celle de l'ou­ vrier, IL Schultz, loc. cit., p. 566, a voulu voir « une transformation du dogme de l’Église sous l’influence dc la théologie évangélique. » Et il ajoute que, sur ce terrain moral, tous les chrétiens pourraient se trouver d'accord, bien que, pour un catholique, · cette vie dans le ciel doive être considérée comme une condition préalable pour jouir du ciel même », tandis que, pour le chrétien évangélique, clic en est seulement la garan­ tie. C'est dire que l’apologétique de Mœhlcr respecte le caractère essentiel du dogme catholique ct n’est, en somme, qu’une manière de l’exposer avec plus de profondeur, en montrant à quelles réalités répond le vocabulaire exlrinsécislc dont le langage populaire se contente trop souvent. X’oir dans le même sens les vues intéressantes suggérées, à propos du mérite du Christ, par L. Richard, Recherches de science reli­ gieuse, 1923, p. 205-206, cl retenues par E. Masure, Revue apologétique, t. xuv, 1927, p. 25-26. Il n’y a donc pas ici de conception proprement nouvelle, moins encore de tendance hétérodoxe. Bien n’est plus classique en théologie que de voir dans la grâce le germe dc la gloire. Ce mysticisme ne saurait être surprenant que pour des imaginations protes­ tantes, où domine le préjugé dc la corruption humaine. Pour tout catholique conscient de sa foi, c’est une donnée qui s’ajoute aux autres sans les supprimer ct dont la théologie du mérite peut à bon droit tirer parti. 3· Synthèse doctrinale. \u terme de celle his­ toire, il y aurait lieu de placer une systématisation théologique dont cc passé même fournit çâ cl là tous les éléments. Cc travail a été fait dans une large mesure â l’article Coxonuo (de), CONDIGNO (de), l. m, col. 1133-1152. Il nous suffira de rappeler ici, en quelques traits succincts, les principes communs à tous les catholiques sur le merite en général. 1. fondements du mérite. — Une notion centrale comme celle du mérite lient forcement à toute la doctrine de l’ordre naturel cl surnaturel. Si les pro­ testants lui témoignent une telle hostilité, c’est par suite dc leur système dogmatique des rapports entre Dieu ct l'homme, Un dogme anthropologique inverse donne, nu contraire. Λ l’Eglise le droit ct le devoir de l’affirmer. Tout le protestantisme est dominé par une concep­ tion absolument pessimiste dc la déchéance originelle. En perdant l’amitié divine, l’homme est tombé dans un abîme de désordre cl de corruption. Non seule- Ίϊ'> MÉRITE, SYNTHÈSE DOCTRINALE : RÉALITÉ DU MÉRITE ment son intelligence et sa volonté sont incapables du moindre bien, niais son être moral tout entier est vidé par la concupiscence, dont il ne peut pas plus éviter les atteintes que corriger les effets. C’est pour­ quoi Luther proclamait tout d’abord avec une Apre logique que toutes les œuvres de l’homme ne sont et ne peuvent être que des péchés. Les disciples ont discrètement réagi sur ce point contre la verdeur du luthéranisme primitif, en donnant les œuvres comme utiles, voire même nécessaires au salut, mais sans cesser d’apppuyer avec insistance sur les imperfec­ tions ct souillures qu’elles présentent. A cet état dc misère constitutive la grâce elle-même ne porte que très imparfaitement remède. Car elle n’a pas pour résultat de régénérer nos énergies spiri­ tuelles, mais seulement de nous imputer les mérites du Rédempteur, qui incident à l’abri dc la colère divine ceux qui sc les approprient par la foi. Ainsi nos œuvres restent toujours sans valeur, encore que Dieu, dans sa pure miséricorde, veuille bien les rému­ nérer. El il faut qu'il en soit ainsi, sous peine de retomber dans le pélagianisme, qui soustrait l'homme Λ la grâce pour ne plus faire dépendre le salut que de ses libres efforts. L’Église professe des principes absolument con­ traires. Snu.s oublier le péché originel ct les blessures graves qui en sont la suite, elle enseigne que, dans son fond, l’homme reste néanmoins sain. Pour affai­ blies qu’elles soient, son intelligence reste capable de connaître le vrai ct sa volonté de réaliser le bien moral. Voir Péché originel. Les poussées instinc­ tives de la concupiscence ne sont pas en elles-mêmes des péchés, ct il dépend de nous d’en arrêter l'in­ fluence pernicieuse au seuil dc l’acte conscient. Il y a place, de cc chef, pour des actes qui, sans atteindre une perfection qui n'est pas dc ce monde, soient sufllsammcnl conformes à la volonté de Dieu pour n’êlre pas sans quelque valeur devant lui. Sur cette rectitude foncière dc notre nature vien­ nent ensuite sc greffer les don-» les plus larges du sur­ naturel. La grûce (pic Dieu nous accorde signifie, non seulement la pleine rémission dc nos péchés, mais la restauration intégrale de notre être spirituel. Elle assure à notre âme une participation réelle à la vie même de Dieu et dc son Christ. Voir Justification, t. vm, col. 2217-2222. Dès lors s’applique l’adage : Operatio sequitur esse. La sève divine qui anime le chrétien donne à scs actes une dignité supérieure ct lui permet dc fructifier dans l'ordre surnaturel. Il ne s’agit pas Ici de justifier ces divers enseigne­ ments. Leur simple exposition suffit & montrer com­ ment ils rendent possible, voire même normale, la doctrine catholique du mérite, dont ils constituent les indispensables postulats. 2 Réalité du mérite. — Sur la base dc ces pré­ misses dogmatiques, l’Ég.ise affirme le mérite comme une réalité. En vertu du subjectivisme qui préside à tout leur système de la justification, les protestants sc placent ici d’emblée sur le terrain psychologique cl, d’ordinaire, ne parviennent pas à en sortir. Fidèle à son point dc vue dogmatique, la théologie catholique, au contraire, sc préoccupe avant tout de déterminer In valeur de l’homme et de ses actes dans l’ordre chrétien. a) Notion du nutrite, — Quelques explications sont tout d’abord nécessaires sur le concept même du mérite, qui ne laisse pas d’être assez complexe et demande, en conséquence, à être soigneusement pré­ cisé. Dans le langage usuel, le mérite évoque souvent l'idée d'un droit strict à une juste rétribution, ct c’est toujours dans cc sens absolu que les protestants le prennent pour le déclarer inacceptable. O caractère 7?, d’exigence juridique suppose un contrat cl uc ivq rait, de toute évidence, exister qu’entre pcnonn* entièrement libres et égales l'une par rapport à | l’autre. Les services échangés dans ces conditions, parce qu'ils ne sont dus â aucun litre, peuvent crt» à celui qui les rend un droit en justice sur celui qui le reçoit. Mais le cas ne se vérifie plus, même entre la hommes, chaque fois qu'il existe dc l'un à Vautre quelque lien de dépendance, comme, dans la concep lion antique, entre le maître el le serviteur, ou, pour toute conscience humaine, entre le père cl son enfin!. Ainsi en est-il, à plus forte raison, dc l’homme pirapport à Dieu. Cependant, là où il ne saurait y avoir dc droit la sens proprement juridique, on peut concevoir un titre établi sur l’équité. Encore qu’ils soient dus, les bom offices d’un enfant lui donnent un certain droit à uœ récompense de la part de son père. Voilà pourquoi, s’il ne peut être question pour nous d’acquérir sur Üku un droit strict qui le constituerait notre débiteur, il y a néanmoins place, positis ponendis, pour un litre moral à une rétribution. Suivant la doctrine classique de saint Thomas, Sum. theol., P-II*», q. exiv, a. I, l’homme n’est jamais en situation d’avoir par rap­ port aux récompenses divines un mérite absolu, sim pliciter, mais seulement un mérite relatif ou secundum quid. Il suffit d’avoir devant les yeux celle précision fondamentale pour faire tomber, par suite d’une igttoratio elenchi, une bonne partie des critiques fonnu lées contre la doctrine du mérite. Ne faut-il pai tou’ d’abord avoir soin de prendre ce concept auscnsmfm dc l’Église qui le fait sien? Une seconde confusion non moins grave découle, chez nos adversaires, de ces prémisses tendancieuses. C’est qu’ils ne veulent connaître, pour obtenir ct mérite tel quel, d’autre moyen que les œuvres surirogaloires. Dès lors, la doctrine catholique est solida­ risée avec la conception sommaire d'une morale j compartiments, qui nous permettrait dc faire à Dieu sa part cl d’exiger un salaire pour tout surplus qui nous aurions fourni au delà du quod justum. Suivant une expression de IL Schultz, loc, cit., p. 567, méri­ toire serait synonyme dc « supra-moral ·. Contre quoi l’auteur a beau jeu de protester ensuite, ibid., p.5M590, au nom dc la vraie religion qui comporte le don total à Dieu de l’être créé. Or cet échafaudage polémique croule par la bise. Car l’idée de réserver un caractère méritoire aux œuvres de pur conseil est si peu celle dc la théologie catholique que Suarez la signale comme une qusefan singularis opinio. Il ne cite en sa faveur (pie l’aulorili de Denys le Chartreux ct il l'écarte, pour son compte, avec ce verdict péremptoire : Hire sententia nonsolujr temeraria est. sed etiam, ut ego existimo, erronea. Sam imprimis contrarius est communis consensus theok* gorum, quos propterea rejerre non est necesse. Bien loin d’être un obstacle au mérite, le précepte lui parait, au contraire, toutes choses égales d’aillcun, une circonstance propre à l'augmenter. De merito, c. v, 1-1, Opera, t. x, p. 25-27. Et si l'on objecte qu’un acte ainsi commandé est déjà dû à Dieu, il reste à répondre avec saint Thomas Sum. theol., D-Il”, q. exiv, a. 1, ad lll,n, que l’homme y a son mérite quia propria voluntate id jacit quod debet. Parole profonde en sa simplicité d'où il résulte que l’homme dispose, par sa propria voluntas, d’un pouvoir en quelque sorte créateur et que c’est h cc qui fait le prix dc nos œuvres devant Dieu. Ce qw nous est demande, ce que nous pouvons toujoun offrir ct cc qui compte par-dessus tout, cc n’est pas précisément l’action elle même, mais l'intention de l’agent, où s'affirme la part de notre personnalité. ili M É B IT E, S Y NT m':SE DOCTRINALE Ainsi, nu lieu d'être étranger à l'ordre moral, le mérite en est, tout au contraire, la suprême expres­ sion. Eo ipso, écrit expressément Suarez, quod [opiu] bonum est et liberum. habet aliquam dignitatem mora­ lem ratione cujus el est dignum laude et. quatenus bene fit, cedit aliquo modo in gloriam Dei... Apud Deum autem moralis bonitas prircipuc spectatur ex parte operis, quia Deus... ex bonis nostris operibus non quierit utilitatem sed gloriam, quie ex bonitate operum resultat et a nobis dari Deo censetur quatenus propria voluntate ea libere jacimus. Loc. cit,, 5 el 7, p. 27-28. En vertu de ce principe, Ic minimum de mo­ ralité est sullisanl pour assurer un minimum dc mé­ rite. C’est ainsi que Ripalda, avec beaucoup d'autres, admet, contre Suarez, op. cit., c. n, 7-11, p. 14-15, un meritum pura· omissionis chez celui qui s'abstient seulement de faire le mal. De ente supern., L IIL disp. LXX, t. i, p. 591-608. A fortiori le mérite accompa­ gne-t-il tous nos actes positivement bons : sa perfec­ tion en qualité el en quantité, si l'on peut ainsi dire, est fonction de notre attachement A la loi du bien. Il va sans dire que les œuvres de conseil peuvent aussi donner lieu au mérite; mais c'est parce qu'elles rentrent, elles aussi, dans la pleine extension de l’ordre moral et religieux. Car cc qui n'est pas pro­ prement imposé sous peine de faute peut cependant être suggéré à la générosité de chacun par cette loi générale, illimitée dans scs applications, qui porte l’âme a sc dévouer tout entière au service du Dieu qui lui a tout donné. Ici encore, le mérite dc ces œuvres tient, non pas précisément à leur qualité propre, mais à la volonté (pii en inspire l’accomplissement. Et si elles nous paraissent avoir plus de mérite — cc qui n’est pas toujours vrai en réalité — c’est uni­ quement parce que cette propria voluntas qui est le principe de toute vie morale trouve l’occasion dc s’y affirmer avec plus d’éclat. b) Fait du mérite. — C'est dans ce sens que l’Église enseigne la possibilité et la réalité du mérite comme fruit dc la justification. Nous avons fait remarqué!* en son temps, voir plus haut, col. 757, que le concile de Trente s’est contenté de définir que nous pouvons - mériter véritablement » et, do propos délibéré, s’est abstenu de faire entrer dans sa definition les tonnes d’école qui quali lient cette vérité. La nuance dc cet enseignement et l’échelle de valeur qui en découle n’ont pas échappé aux théolo­ giens postérieurs. Domines posse, écrit Suarez, vere ft proprie ac simpliciter apud Deum mereri ex gratia icu per gratiam operando : hire conclusio sub his ter­ minis est de fide. De merito, c. I, 5, p. 6. Posse homines mereri apud Deum, absolute loquendo, de condigno rt secundum aliquam justitia: ivquilatem : hire assertio non est de fide, quia sub his terminis non est definita; est tamen omnino vera et valde consentanea principiis fidei. Ibid., 10, p. 8. Sans donc Interdire ù l’Écolc de poursuivre ses déductions sous sa propre respon­ sabilité, l’Église impose seulement à notre fol dc reconnaître à nos œuvres une valeur telle que l’on puisse parler d’un véritable mérite devant Dieu. Avant toute preuve positive, cette doctrine repose sur une évidente analogie dc la foi qui suffirait par elle-même à l'établir. La valeur objective des actes humains est, en effet, une des bases les moins contes­ tables de l’ordre moral, el c'est pourquoi la raison est d’accord avec la conscience pour attendre que Dieu leur attache de justes sanctions. Voir S. Thomas, Sum. theol., I·-!!"1, q. xxi, a. 3-4. Mais, si le mérite appartient ainsi au fond le plus essentiel dc la Pro­ vidence naturelle, ne serait-il point paradoxal au pre­ mier chef d’imaginer que l’ordre surnature) obéisse à d’autres lois? Le mysticisme de la Réforme sc com­ plaît dans cette dissociation : l’Église, au contraire, RÉALITÉ 1)1 MÉRITE admet dans les deux cas la continuité d’un même plan rationnel, ct l'on voit tout l’avantage que lui confère celte position devant l’intelligence qui cherche à construire un système ordonné dc l’univers. Dc fait, la révélation divine confirme ici dc tous points ces postulats de la raison. Sans doute l’Écri­ ture entière tend à exciter le sentiment religieux en inculquant avec force que tout cc que nous pouvons avoir ou recevoir dc biens est un bienfait dc la bonté divine, cl cette conviction, que Γ Évangile devait sur­ tout développer, n’est pas étrangère à l’Ancien Tes­ tament. Mais, en même temps, l’homme est partout invité à l’effort personnel en vue dc conformer sa conduite à la volonté dc Dieu ct, dans le Nouveau Testament où Dieu est donné comme un père, ce service obligatoire sc nuance d’amour sans rien per­ dre de sa rigueur. Cet appel à la vie morale ne supposc-t-il pas la valeur dc scs résultats? Voilà pourquoi la notion du mérite humain est expressément comprise dans l'affirmation perma­ nente dc la justice dc Dieu, qui doil « rendre à chacun selon ses œuvres >. Formule régulatrice dc l'ancienne Loi, voir Jugement, t. vm, col. 1735, qui se retrouve à la lettre dans l’Évangilc, Matth., xvi, 27, et dans saint Paul, Rom., n, 6. Aucun fait ne saurait mieux illustrer l'identité de la foi religieuse dans les deux Testaments. 11 n'est pas d’artifice auquel l’exégèse protestante n’ait recouru pour se dérober a celle évidence. Contre l’implacable clarté des textes, on a prétendu qu il ne saurait y avoir de parité entre la sanction divine du bien el du mal. Véritable paradoxe si la Justice est un attribut dc Dieu. Plus subtilement on a voulu dis­ tinguer entre l’idée dc mérite ct celle de récompense: comme si l'affirmation de celle-ci n’impliquait pas nécessairement celle-là! Toutes échappatoires qui sen­ tent le système préconçu et se trouvent condamnées par là-même. Rien ne peut faire qu'en professant la parfaite Justice du Jugement divin l'Écrlturc ne donne à la valeur des œuvres humaines sa suprême consé­ cration. Aussi bien celte vérité est dc celles qui sc sont main­ tenues sans progrès réel à travers toute la tradition chrétienne. Sans doute la théologie grecque, moins bien servie sur ce point par les ressources de sa langue, s’en est-elle ordinairement tenue aux simples énoncés de la révélation scripturaire. Mais la théologie latine a reçu dès la première heure le terme dc mérite, qui a l’avantage de les traduire d’une manière plus nerveuse el, pour cc motif, n’a plus cessé d'avoir cours. Chemin faisant, commençait l’analyse des conditions du mé­ rite, cl les spéculatifs, depuis Origènc Jusqu’à saint Augustin, relevaient la mystérieuse collaboration qu'il demande entre la volonté dc l’homme ct la grâce de Dieu. La t héologic médiévale a recueilli paisiblement ces données traditionnelles pour en faire une plus rigoureuse systématisation. En s’inscrivant avec fougue contre celte doctrine de l’Écolc, la Réforme avouait indirectement sa rupture avec le passe le plus authentique de l’Église elle-même. Du point de vue théologique, la dignité que pro­ cure à l'âme la grâce de la régénération non seulement permet mais impose de reconnaître la réalité du mérite. Car un principe surnaturel agit désormais en elle : Si autem, comme l'enseigne saint Thomas, loqua­ mur dc opere meritorio secundum quod procedit ex gratia Spiritus Sancti, sic est meritorium vitir irternir ex condigno; sic enim valor meriti attenditur secundum virtutem Spiritus Sancti moventis nos in vitam u ternam. Sum. theol., IM1®, q. cxiv, a. 3. Ce qui est dii ici pour justifier le mérite de condigno vaut, â bien plus forte raison, pour expliquer le mérite tout court. Voir de même Suarez, c. !, p. 10 : Sicut gratta ha bet pro- MÉRITE. SYNTHÈSE DOCTRINALI portionem cum vita æterna tanquam cum ultimo fine, ita . opera grolia' habent proportionem ct condignitatem cum eodem line tanquam media, ct illi maxime proporlionata. Λ cette doctrine les protestants ne cessent d’oppo­ ser les droits de Dieu, auxquels elle ferait concurrence. Mais, s’il en était ainsi, comment pourrait-on admet­ tre le mérite du Christ? Calvin a connu de ces extré­ mistes : Etsi latentur salutem nos per Christum consequi, nomen (amen meriti audire non sustinent quo putant obscurari Dei gratiam. Inst. rei. christ., 1. II, c. xvn, 1, Opera, t. n, coi. 386, et n’en a pas moins affirmé, sous réserve de l’initiative qui revient a la Cause pre­ mière, la valeur méritoire de l’œuvre du Sauveur. Regula enim vulgaris est, ajoute-t-il a\ec raison, quæ subalterna sunt non pugnare, idcoque nihil obstat quominus gratuita sit hominum justificatio ex mera Dei misericordia et simul interveniat Christi meritum. On ne saurait mieux dire; mais la logique n'imposet-cllc pas d’appliquer à l’homme le même principe ? La grâce ne s’oppose pas davantage au mérite du simple chrétien, quand on la conçoit avec l'Église comme une étroite collaboration entre Dieu et l'homme, où d’ailleurs celui-ci est l’agent secondaire et celui-là le principal. Quamvis, comme l’expose en excellents termes Bellarmin, in opere bono quod nos, Deo jurante, jacimus nihil sit nostrum quod non sit Dei, neque aliquid sit Dei quod non sit nostrum, sed totum /aciat Deus et totum jaciat homo, tamen ratio cur id opus sit dignum vita æterna tota pendet a gratia. De mentis operum, c. v, Opera I. vr, p. 351. Rapprocher, ainsi que le fait A. Grélillat, Exposé de théologie systématique, t. iv, p. 370, du pharisaîsme grossier ou du pur pélagianisme, qui ne s’attachent qu’à < l’œuvre extérieure », comme une « seconde alté­ ration » du principe chrétien, · plus subtile, plus savante et plus spécieuse », la doctrine « qui place la condition de la justification, non pas dans l’œuvre propre.;, mais dans l’œuvre produite par la grâce » est une de ces déformations que les passions de la contro­ verse expliquent sans les excuser. Car, entre l'œuvre naturelle de l’homme laissé à ses propres forces et celle qui est le fruit de la grâce, cc n'est pas une simple nuance qu’il faut reconnaître, mais une différence du tout au tout. L'activité surnaturelle de l'homme peut ct doit être méritoire, parce qu’elle est intrinsèquelent divinisée. Il n’y a pas lieu, non plus, de voir dans le mérite humain une atteinte portée à l’œuvre rédemptrice; car celle-ci en est la source ct ne montre (pie mieux son efficacité en devenant féconde. Nam merita homi­ num, pour citer encore le même Bellarmin. non requi­ runtur propter insufficientiam meritorum Christi, sed propter maximam eorum e/Jlcaclam. Meruerunt enim Christi opera apud Deum, non solum ut salutem conse­ queremur, sed ut eam per menta propria consequeremur. Ibid. On retrouve ici une fois de plus celte philoso­ phie générale de la Cause première qui, loin de s’ap­ pauvrir, nous révèle davantage sa richesse Infinie en associant la cause seconde à sa toute-puissante acti\ ité. En regard de cc plan surnaturel selon la foi de l’Église, où < toutes choses sont restaurées dans le Christ », Eph., l, 10, H. Schultz est bien obligé de concéder à ses adversaires, loc. cit., p. 567. (pie la conception protestante « manque de grandeur ». Tandis que la rédemption stérile de la Réforme diminue tout à la fois l’homme el Dieu, la doctrine du mérite grandit en même temps l’un et l’autre. Celte perfection Intrinsèque n’est pas négligeable ct s’ajoute comme un harmonieux complément à l’appui décisif que la foi catholique trouve dans les sources de la révélation. CONDITIONS DU MÉRITE 7<) 3. Conditions du mérite. - Encore ed-ll quenï porte quel acte ne saurait être méritoire. L* cûrZ lions requises pour le mérite en achèvent le αιχψ A la base, il faut tout d’abord supposer un en;/' ment divin. Dans l’ordre humain déjà, on ne hum concevoir de mérite qui s’impose auprès de quelqu. 1 qui n’aurait pas.au préalable, consenti à l'accepte ] A plus forte raison en est-il ainsi devant Dieu.ttli. particulièrement en matière de biens surnaturels qn dépassent nos capacités natives. Meritum bomln.. apud Deum, enseigne saint Thomas, esse non /. comnit fondement de nos espérances : ...Proponenda ed ri.'i æterna... tanquam merces ex ipsius Dei promioion* reddenda. Sess. vr, c. xvi, Denzinger-Bannwarl, n. 809. Il n’est d’ailleurs pas indispensable d’imaginer qw cet engagement prenne une forme contractuelle. On peut le concevoir comme suffisamment Inclus dim Je fait tout gratuit de notre vocation surnalurd'e, dont Dieu nous accorde normalement les moyens c nous l'assignant comme fin. Ut videtur, non rcquiritu: a parte Dei promissio /ormalis retribuendi qua end distincta ab ipsa ordinatione Dei qua nos reddit sortes divinie naturm et ideo concedit gratia dona i? opera nostra sint intrinsece proportionata cum ultint fine obtinendo. .1. van dcr Meersch, Tract, de diriez gratia, Bruges, 1900, p. 351. Du côté de l’homme, le mérite suppose l’étal de grâce. En effet, seule la sève surnaturelle peut fruc­ tifier pour la vie étemelle ct y donner droit. VoiU pourquoi le concile de Trente n’admet l’homme à mériter (pie sous la condition d’être · le membre vivant du Christ », c. xvi, ct can. 32, DenzingcfBannwarl, n. 809 el 812. Contre Baïus, l’Eglise a précisé que celte vie divine doit s’entendre d’une possession effective de la grâce sanctifiante. Prop. 12. 13, 15 cl 17, Denzinger-Bannwarl, n. 1012-1017.1>< cc fait saint Thomas donne une double raison : râlwft accidentelle pour l'humanité déchue, propter mentum peccati; raison essentielle, fondée sur l’ah solue transcendance de la vie éternelle par rapport aux forces de notre nature. Sum. theol.. Ml*, q. exiv, a. 2. Pour le commentaire de cette doctrine, voir Bellarmin. De meritis operum, c. xn-xm, p. 366· 370; Suarez, De merito, c. xiv, p. 81 89; Ripalda. L IV, disp. I.XXVIII. I. n. p. 37-19. - Effet de la grâce* sanctifiante, le mérite doit logiquement disparaître avec elle. Celle ruine des titres surnaturels antérieure­ ment acquis est une conséquence certaine du péché grave. On s’est demandé s’ils revivent dans l’âme qui rentre en grâce. Le moins qu'on puisse dire, c’est que rien dans la notion de mérite ne s’oppose, en droit, à cette réviviscence. Quant à la question de fait, elk dépend de la conception générale que chacun adopte sur les lois de la Providence surnaturelle et l’cdlca cité plus ou moins grande des moyens de relèvement qu’elle met à notre disposition II est clair que h I doctrine de la réviviscence, en même temps qu’elle 781 MÉRITE, SYNTHÈSE DOCTRINALE est consolante pour l’Amc, relève l'efficacité de l’abso- i lut Ion sacrament elle ou de la contrition parfaite. Cette double raison lui assure la faveur du plus grand nombre «les théologiens. Sous cette Influence surnaturelle peuvent ct doi­ vent, bien entendu, sc développer toutes les dispo­ sitions subjectives nécessaires pour que l’œuvre humaine soit agréable à Dieu. Il faut donc un acte libre et moralement bon. De plus, comme il s’agit d’un mérite surnaturel, cet acte doit procéder de la grâce actuelle, c’cst-à-dirc d’une impulsion divine qui le mette en rapport avec cette fin. Voir Chr. Pcsch, op. fi/., p. 217-256; J. van dcr Mccr&ch, op. cit., p. 359-361. Quelques théologiens ont demandé comme condi­ tion sine qua non que l’acte méritoire soit produit par la vertu de charité. Plus tard les jansénistes ont abondé dans cc sens. Suarez écarte cette opinion comme trop exigeante. Opinionem hanc nullo modo probandam aut tolerandam censeo, quia parum consen­ tanea videtur Scripturis, ct communi sensui Ecclesia et Patrum, nimiumque coarctat merita sanctorum, prê­ ter Dei magni licentium et largitatem ac convenientem providentiam. De merito, c. vni, 9, p. IL La plupart des théologiens modernes adoptent ce sentiment cl demandent seulement que nos actes soient rapportés virtuellement à Dieu comme notre fin dernière. Cc qui, d’après les derniers commentateurs de saint Thomas, comporte seulement deux conditions : nempe habitualem ordinationem hominis ad Deum per charitateni ac operationem cum intentione finis operis qui sil referi bilis in Deum. .L van der Meersch, op. cit., p. 369. Par application des mêmes principis, il n’est pas nécessaire que nos actions soient proprement inspi­ rées par un motif de foi : il suffit que le motif en soit moralement honnête. Voir J. Mûllcndorf, Dus Glaubensmotiv als Bedingung der Verdienstlichkeit nach dessen positiven Bctveisen untersucht, dans Zeitschrift fûr kath. Théologie, 1893, t. xvn, p. 496-520. Le degré du mérite varie à la mesure de ccs dispo­ sitions de l’agent humain. Dans cette appréciation, l’œuvre elle-même compte sans doute pour sa part. Cependant la plus ou moins grande difficulté qu’elle présente n’est ici qu’un clément accidentel. Après saint Thomas, Sum. theol., b-IIn, q. xx, a. I, Suarez défend comme étant · l’opinion commune des théolo­ giens » l’idée que la réalisation extérieure de l’acte n’ajoute rien, en soi. au mérite de la bonne volonté, sauf que, de fait, celle-ci trouve là. d’ordinaire, une occasion de mieux montrer sa vigueur ct sa persévé­ rance. De merito, c. m, p. 28-37.Cc qui donc est déci­ sif dans la valeur du mérite, c’est la dignité de la personne ainsi que la (piaillé de ses actes et de scs sentiments. Voir J. van (1er Meersch, op. cil., p. 36136-1, el J. MOIlcmlorf, Das Mass des \ erdienstes in den einrelncn Wcrken, dans Theoloqisch-praktische Quar* tabehri/t, 1909. t. i.xii. p. 13-55. 301-313. Par où le mérite se trouve une fois encore situé dans les plus pures réalités de l’ordre moral. De ccs diverses conditions, celles qui regardent l’agent doivent toujours être réalisées; mais celles qui sont relatives à la promesse divine cl à Pacte humain peuvent l’être d’une manière plus ou moins parfaite. C’est ce (pii autorise In distinction, devenue classique depuis le Moyen Age, entre k mérite proprement dit ou de condigno cl le mérite de simple convenance ou de congruo. I. Objet du mérite. — Pas plus que n’importe quel acte n’est méritoire, n’importe quel bien ne peut être mérité. L’objet du mérite sc détermine logiquement d’après les lois qui président à (’économie générale du salut. OBJET DE MÉRITE 782 a) Du mérite en soi. — Fruit suprême et dernier épanouissement de la vie divine en nous, le mérite doit d’abord être considéré comme un élément objec­ tif (pii complète la doctrine du surnaturel. Le mérite est essentiellement coordonné au dogme de la grâce. Or l’Eglise enseigne, contre les pélaglens, que la grâce est absolument gratuite et, avec elle, la prédestination qui n’en est qu’un aspect. De ce chef, Il faut donc exclure du mérite la grâce de la première justification ct toutes celles qui la préparent. Cette douille vérité est formellement rappelée par le concile de Trente, sess. vi, c. v et vin, Denzinger-Bannwart. n. 797, 801. La grâce est â la base du mérite, qui sans elle ne saurait exister. Ibid., c. xvi, n. 809. En vertu de cc principe fondamental, aucune bonne œuvre, même après la justification, ne saurait donner droit à la grâce d’une conversion éventuelle en cas de faute, ni à des grâces toujours efficaces et moins encore a la dernière de toutes, la persévérance finale. Ibid., c xm. n. 806. On ne peut tout au plus concevoir sur ces divers points qu’un mérite de congruo. Sous réserve de celte souveraine initiative divine qui commande le début ct le terme de notre salut, l’âme une fols introduite dans l’ordre surnaturel peut mériter tout cc qui a le caractère d’une récompense. Dans cette catégorie il faut tout d’abord faire entrer l’accroissement de la grâce sanctifiante. Saint Bonaventure n'admettait pas, a cet égard, de mérite proprement dit. In 1 /uta Sent., dlst. XXV11. a. 2, q. n, voir plus haut. col. 692. La thèse contraire est soutenue par saint Thomas, Sum. theol., b-II*, q. exiv, a. 8. ct par l’ensemble des théologiens mo­ dernes. Voir Suarez, De merito, c. xxv, p. 154-157. Cette question est pratiquement tranchée par le concilv de Trente, qui parle de · vrai mérite > à propos de l’augmentation de la grâce comme de la vie éter­ nelle. can. 32. n. 842. La grâce, dans l’économie chrétienne, est le germe de la gloire : voilà pourquoi, en méritant l’accroissèment de celle-là, le chrétien peut mériter également celle-ci. Voir Hipalda, I. Ill, disp. XC. t. n. p. 197238. Quoi qu’il en soit, en effet, du judaïsme, qui s’at­ tarda trop souvent aux promesses temporelles, dans la révélation chrétienne c’est toujours la vie éternelle que Dieu promet comme récompense à la fidélité de scs bons serviteurs. Récompense d’ordre absolument transcendant et qui. de cc chef, est une grâce, de toutes la plus grande et la plus précieuse. Les pro­ testants n’en veulent retenir que cc caractère; mais ils se mettent par là en formel désaccord avec les mêmes sources de la révélation, qui la donnent comme but ct comme terme aux efforts de l’homme Id-bas. Il faut donc, avec le concile de Trente, c. xvi, Denzingcr-Bannwart, n. 809, lu regarder en même temps tamquam gratia... misericorditer promissa et tamquam merces... fideliter reddenda, en ce sens que Dieu a voulu nous donner le moyen d'obtenir par voie de mérite le bonheur auquel il nous appelle par pure grâce. Quant à dire avec Mélanchlhon cl son école que nous mériterions, à défaut de la gloire ellemême. d’autres biens spirituels dans la vie présente el future, c’est une distinction sans consistance, que rien n’autorise dans ('Écriture ni dans la tradition et qui n’est qu'un médiocre expédient pour sauver contre l’évidence des faits les postulats d’un système. Plusieurs théologiens du Moyen Age répugnaient à parler Ici d’un mérite de condigno, voir col. 690, el Bellarmin témoigne que ces scrupules survivaient encore, au moins pour des raisons d’opportunité, chez quelques auteurs de son temps. De meritis operum, c. xvi. p. 376. Mais contre eux il peut affirmer : Communis autem sententia theologorum admittit sim­ pliciter meritum de condigno. Quit sententia verissima 783 MÉRITE. SYNTHÈSE DOCTRINALE : OBJET DU MERITE est. Voir dc même Suarez, De merito, c. xxvm, p. 171189. Bien que ccttc question d’écoîc ne soit pus tran­ cher par le concile dc Trente, la formule wre mereri qu’il adopte est, à n’en pus douter, bien propre à incliner dans cc sens la pensée des théologiens. C’est d’ailleurs le cas dc sc rappeler, comme on l’a fait observer plus haut, col. 774, à propos de Maehler, que la grâce ct la gloire signifient, au fond, la conti­ nuité d'une même vie divine. Bien donc n’oblige à concesoir la récompense comme un don tout extérieur ct arbitraire. Quoi qu’il en soit du langage populaire, où domine nécessairement l’image, le mysticisme ct la théologie catholiques sont d’accord pour professer ccttc conception organique dc la béatitude qu’on voudrait nous opposer au nom dc la conscience mo­ derne. H. Schultz, foc. cit., p. 592-595. Seulement il reste Λ maintenir que l’œuvre humaine entre dans ce processus à titre de condition et de moyen. C’est pour­ quoi le mérite, au lieu d’être « exclu de l’ordre mo­ ral », ibid., p. 591, en est, devant la raison comme devant la foi, un élément constitutif. Il n’est question en tout cela que dc mérite indivi­ duel, c’est-à-dire du fruit que l’œuvre sainte procure à son agent. La réversibilité des mérites sur des tiers est un problème spécial dont la solution est commandée par les règles que suggère le dogme de la communion des saints. b) Du mérite par rapport à nous. — Telle étant la portée objective du mérite, il reste à se demander quelle place lui revient dans la conduite de notre vie. Les protestants ne savent guère en voir que ce côté subjectif. C’est, en réalité, le plus secondaire et la théologie catholique l’explique sans peine par la simple application des principes dogmatiques déjà posés. D’une part, puisque le mérite est une réalité, rien ne peut faire que le chrétien n’ait pas le droit d’en tenir compte. Et ceci l’autorise tout d’abord, sous la seule condition dc subordonner son appétit de bonheur au service désintéressé de Dieu, à faire entrer la recherche dc la récompense dans les fins de son acti­ vité morale. Tel est le principe posé par le concile dc Trente, c. xi, Denz.ingcr-Bannwart, n. 804; cf. can. 20 ct 31. ibid., n. 830, 811. L’application est affaire dc psychologie et IL Schultz lui-même veut bien reconnaître, toc. cit., p. 593, que la perspective des compensations futures n’est pas sans quelque utilité pour soutenir l’homme dans les rudes sentiers du bien. Voir là-dessus Bellarmin, Dc meritis operum, c. mu IX, p 301-363. A plus forte raison, une fois le bien accompli, l’âme peut-elle s’entretenir dans une ferme assurance que < son effort n’aura pas été vain devant le Seigneur ». I Cor., xv, 58. En douter serait faire injure à Dieu lui-même. Ilebr., vi, 10. C’est pourquoi l’apôtre par excellence dc la grâce ne craint pas d’attendre la « couronne de justice » due à ses travaux. II Tim., n’, 7 Tous les chrétiens peuvent ct doivent partager le même sentiment, il ne s’agit plus ici d’un calcul intéresse, mais d’une fol profonde en la divine Pro­ vidence, où le triomphe objectif ct nécessaire du bien ne sc sépare pas des avantages qui doivent en découler pour ceux qui l’ont fidèlement accompli. Mais, en même temps, dc celte ferme espérance tout élément dc complaisance personnelle doit être banni. Car le chrétien conscient de sa fol ne saurait oublier que scs mérites sont l’œuvre dc la grâce, ct dc « dogme l’expérience de chacun permet dans une large mesure dc constater pratiquement la profonde vérité. Au surplus, comment pourrait-il perdre de vue le souvenir dc sa misère ct les exigences dc la divine justice? O double motif de défiance est rappelé par le concile de Trente, c. xvi, Denzinger-Bannwart, 784 n. 810. Il explique l'humilité dont les saints ont tou­ jours fait preuve ct qui se retrouve, en properlion même dc leur sincérité, chez les plus modestes croyants. Aucune religion ct aucune Eglise ne sont à l’abri de ce fléau spirituel qu’est le pharisabme; mais on ne saurait, sans la plus flagrante injustice, rendre l’Église catholique responsable d’un mal que tous ses principes tendent au contraire à prévenir ou à corriger. Dans l’ordre de la grâce comme dans l’ordre de la nature, le grand mystère est toujours celui des rap­ ports entre le fini cl l’in Uni. L’histoire dc la pensée religieuse aussi bien que de la pensée philosophique est faite des poussées alternatives de systèmes qui pèchent, à cet egard, tantôt par excès, tantôt par defaut. Tandis que les uns compromettent la part de l’homme, les autres méconnaissent trop celle dc Dieu. Au lieu de sacrifier l’un à l’autre ces deux agent* solidaires du salut, l'Église catholique s’applique à les unir. De cette union, qui inspire tout son système de la grâce, lu doctrine du mérite n’est qu’un cas particulier, qui soulève les mêmes problèmes, repose sur les mêmes principes ct peut, quand elle est bien comprise, s’autoriser des mémos bienfaits. Historiquement et logiquement la question du mérite est liée à celle dc la justification. Dès lors, toute la biblio­ graphie de cc dernier article, voir t. vin, col. 2224-2227, convient également h celui-ci. Il suffira dc signaler ici les rares études dont le mérite forme l'objet spécial, ou du moins principal, en notant une fois pour toutes que h plupart viennent d’auteurs protestants ct portent, en conséquence, In trace de leurs partis pris confessionnels. 1. Études msToniQur.s.— \° Eludes générâtes. — L Maté­ riaux chez les controvcrsistes des xvi· et xvn· siècles Parmi les protestants, les plus représentatifs sont : Martin Chemnitz, Examen concilii Tridrntini, édit, dc Francfort. 1596, t. r, p. 171-188; J. Gerhard, I.oci theologici, loc. XVIII: De bonis operibus, c. vm : De meritis bonorum operum, édit. Cotta, Tublngur, 1768, I. vm, p. 80-168; Daniel Charnier, Panstralia: catholictv, L XIV: De operibus, Francfort, 1627, t. m, p. 226-252. — Chez, les catholiques, le plus abordable et le plus précieux reste toujours Bellarmin. De iustiflcattonr, I. V : De meritis operum, dans Optra omnia, édit. Vivês, Paris, 1873. t. Vi, p. 313-386; résumé dans .1. de la Scrviêre, La théologie de Bellarmin, I*aris 1908, p. 705-723. 2. Hcnscigncments épars dans les histoires modernes des dogmes. — a) Chez les protestants, on pourra surtout consulter: A. Harnack. Lrhrbuch der Dogmengeschichle, I· édit., lubmguc, 1909-1910; F. Loofs, Leit/aden zum Studium der Dogmrngcschichtr, P édit., Halle, 1906; K. Sceberg, Lrhrbuch der Dogmengeschichte, ïxlpzig» 1908-1917. Hésumé synthétique par .1. Kunze, nri. Verdienst, dans Protest. Healcncgclopüdie, Leipzig, 1908, t. x.x, p. 500-508. ·—- b) Chez les catholiques: J. Schwane, Histoire des dogmes, traduction française par A. Degert, Paris, 1909-1915; .L Tixeront, Histoire des dogmes, Pari*, 1909- 1915. 3. Etudes d'ensemble. — II. Schultz, Der siltUchc lïcgrifl des Verdienstrs und seine Antuendung au/ dus Verstândnis des Werkes Christi, dans Thrologische Studicn und Kritlktn, 1891, t. i.xvn, p. 7-50, 215-311. 551-611; résumé par B. S. Franks, dans .L Hastings, Encyclopedia of Religion and Ethics, art. Merite, Edimbourg. 1915, t. vm, p. 561565; St. Tyszkicwlcz, Waruni venverfen die Orthodoxen unserc Verdtensttehre, dans Zeitschrift fur katholische Théologie, 1917, t. XU, p. 400-406. 2* Monographies. - - 1. Période scripturaire. — F. Weber, Die judische rhéologie, Leipzig, 1897; W. Bousset, Die Religion des Judentums irn neutrstamcntlichrn Zeitaller, Berlin. 1906; E. l’obac, I~e problème de la justification chez saint Paul, Louvain, 1908; B Hartmann, X. Paulus und S. Jacobus uber die Rechtfertigung, Fribourg-en-B., 1897; H. Neumeister, Die neulcRamenlIlchr Lehre vom Lohn. Halle, 1880; B. XVcIss, Die la-hrt Christi nom Lohn, dans Deutsche Zeitschrift fiir christliche Wlsscnschaft und christ· fiches tsben, 1853, t. iv, n. 40 12, p. 319, 327, 335-338; P. Mehlhom, Der I^hnbeqriff Jesu, dans Jahrbücher fùr protcstantischt Théologie, 1876, p 721-731; O. t’mfrid. Die 785 MÉRITE — MERLIN Dhrc Jrsu υοπι lx>hn nach den Sfjnoptlkern, dans 7h«oFogische Studirn a us Wurtemberg, 1886, t vu. p. 163-186; J. Nettling, Die neutt-slamentilehc Lthre vont Lohn, dans Thcologischc Arbcitm de» rheinischen ivisscnschaftlichcn Prcdigrrt* reins, 1886, t. vu, p. 57-90, 2. Période palristique. — K. H. Wirth, Der « Verdienst *Bcgrif] fri der christlichcn Kirche, t. ! : Der · Verdienst ·IPgrifl bel Tcrtulllan, Leipzig, 1892; t. n : Der Verdienst— Bt griff bei Cyprian, Leipzig, 1901; C. Vcrinillic, Ln doctrine de ta justification dans Origine d'après son commen­ taire de ΓBpitre aux Domains, Strasbourg, 1926. 3. Période médiévale. — K. Hehn, Dus Westn der Gnade bei Alexander Daleshis, Leipzig, 1907; G. Bozllkovlr, Sancti Bonavcnluru doctrina dr gratia cl libero arbitrio, Maricnbnd, 1919; J. StuHcr, Die entfernte Vorbcreilung au/ die Rcchlferligung nach dem ht. Thomas, dans Zeitschrift fur katholische Théologie, 1923, t. xlviî, p. 1-21. 171-181; It. Mitzkn, Die Lrhrc des ht. Donaocntura non der Vorbe­ reitung auf dit heitigmachrnde Gnade, ibid., 1926, t. L, p. 27-72, 220-252; J. Rivière, Sur l'origine des formules DE CONDIGNO, DE CONURUO. dans Bulletin de littérature teelésidstiqur, 1927, p. 75-89; Quelques antécédents palristiques dr la formule PACIEN T! QUOD i N SE EST, dans Revue des sciences religieuses, 1927, t. vu, p. 93-97; Saint Tho­ mas ct le mérite DE CONGRUO, ibid., p. 641-649; Parthénius Minges, Der Wcrt der guten Werke nach Duns Scot us, dans Thcologischc Quartalschrift, 1907, t» lxxxix, p. 7693; Beitrag zur Lthre des Duns Scotus ùbrr das Werk Christi, ibid., p. 268-279; C. 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Hüncrninnn, IVcsrn und Notu'endigkcil der aktucllcn Gnade nach dem Konzil von Trient, Paderborn, 1926; St. Elises, Der Ante il des Augustinergenerals Séripando an dem Decret uber die Rechtfertigung, dans Rômische Quartalschrift, 1909, t. xxm, section historique, p. 3-15; B. Hartmann, Das Trtdentinum uber die Rechtfertigung, dnns Théologie und Glaubc, 1913, t, v, p. 55-60. H. Exposés systématiques. — S. Fh ornas d'Aquin, Sum. theol,, F-H®, q. xxi, n. 3-1, ct q, exiv; Suarez, De gratia, I. XII: De aurito, dans Opera omnia, edit. Vlvès, Paris, 1858, t. x, p. 1-265; Ripalda, Dc ente supernatu­ rali, Mit. Palmé, Paris, 1870; J. van der Mccrsch, Trac­ tatus de divina gratia, Bruges, 2· édit., 1923; Chr. Pr»ch, Prirleclioncs dogmaliar, t. V, I* Mit., l’ribourg-cn-B., 1916, p. 210-268; L. IJlbauchc, Leçons dc théologie dogma­ tique, t. n : L'homme, p. 322-343; J. Müllcndorf, Die llinordnung der Werke auf Golt nach dem hl. Thomas, dnns Zeitschrift für katholische Théologie, 1885, t. ix, p. 1-16, 209-240; Die Vcrdienstlichkett der guten Werke der Gcrechtrn nach dem ht. Thomas, ibid., p. 123-171; Das ubcrnaturlichc Moliv als Hcdingung der Verdiensllichkcit nach drin hl. Thomas non Aquin, ibid., 1893. t. xvn. p. 42-78; Das Glaubcnsmotiv als Hcdingung der Vcrdienstlichkett nach (lessen post liven Brtveiscn untmucht, ibid., p. 496-520; Ein Verglcich ztvischrn dem elgentlichen und dem uneigentlichen Verdienstr (Meritum de condigno et de congruo), ibid., 1901, t. xxv, p. 69-84; Das Mass des Vcrdlensles in den einzclnrn Wcrkcn, dnns Theologisch-praktische Quartalschrift, 1909. t. i.xn, p. 43-55, 301-313; It. Schmid, Ueber der Xotivendigkeil der guten Mcinung, ibid., 1898, t. U, p. 772-789. J, Rivière. MERLER Jacques, dont on trouve aussi le nom sous la forme Mrrlo, et qui est aussi désigné sous le surnom da Jacobus fforstius, naquit à Horst, près de Rurcmonde (Limbourg hollandais), le 21 juillet 1597, fit scs humanités à Cologne, où il prit le grade de maître ès arts en 1616 ct, après avoir étudie la théolo­ gie dans la même ville, fut ordonné prêtre en 1621. 786 Nommé par François de Lorraine, pour Ion doyen de la métropole de Cologne ct évêque de Verdun, à la cure de Notre-Dame in Pasculo, en 1623, U administra ccttc paroisse avec beaucoup dc zèle, jusqu'à sa mort, 21 avril 16-14, Il laissa une grande réputation dc piété, dc charité ct dc dévouement. — Son œuvre écrite, qui est considérable, comporte un très grand nombre d’ouvrages ct d’opuscules dc piété, don! plusieurs sont restés inédits. Le Manuale pietatis, paru à Cologne en 1675 comme appendice du Paradisus aninue Chris­ tianas, imprime en 1630, du vivant de l’auteur, a été traduit en français sous le titre : Heures chrétiennes tirées dc ΓÉcriture sainte et des saints Pères... par y/, fforstius, Paris, 1685; ccttc traduction, œuvre de Nicolas Fontaine, de Port-Royal (f 1709) fut condam­ née par plusieurs évêques de France, comme suspecte dc jansénisme. — Merler a dirigé l’édition du com­ mentaire d’Estius sur les épllres dc saint Paul. Mais la théologie lui est surtout redevable d’une édition de saint Bernard, qui dépassa, de beaucoup, celles qui avaient paru jusque-là : S. Bernardi... vita et opera novis curis ad mss. codices recensita, 2 vol., in-fol., Cologne, 1641 ; cette édition a servi de base à celle dc Mabillon.— D’inspiration analogue est l’ouvrage intitulé: Septem tuba: orbis Christiani ad reformationem eccle­ siastics disciplina: instituendam excitantes, Cologne, 1635; c'est un recueil dc sept opuscules des Pères : Dc consideratione dc saint Bernard, De cura pastorali dc saint Grégoire, De sacerdotio dc saint Jean Chrysostome, Dr vita contemplativa de saint Prosper, Canon episcopalis dc Pierre dc Blois, (Euvres dc Salvicn. — Le Viator Christianas, 2 vol., in-12, Cologne, 16-16, est une édition de divers traités mystiques de Thomas a Kempls, à commencer par Vfnutation ; il a été traduit en français par l’abbé de Belleganïc, Paris, 2 vol., 1698-1700. ' IL Crombach. S. J., Veri cl pit sacerdotis idea, seu vita R. D. Jac. Merlo flordii, Cologne, 1661; J. F. Foppcns, Bibliotheca belgica, 1739, t. i, p. 526-523; J. Ilnrtzh.etin, Bibliotheca cohncnsis, 1717, p. 148-150; Pnquot. Mémoires pour servir d Thisloirc littéraire des Pays-Bas, t i, 1763, p. 285-295; Biographisch Woordenbcek der .\ederlandcn de Van der An, Haarlem, t. xn a, 1869, p. 658-660; Hurter, N'omenclator, 3* édit., t. ni, col. 1090. p AmaNX 1 .MERLIN Charie»(1678-17l7), né à Amiens (?), entra dans la Compagnie dc Jésus en octobre 1694; après avoir enseigné les humanités, il fut appliqué à l’élude dc la théologie qu’il enseigna avec beaucoup dc succès; il mourut à Paris, au Collège Louis-lc-Grand (ancien Collège dc Clermont) le 22 novembre 1717.— Théologien de valeur, le P. Merlin avait entrepris dc continuer, avec le P. Oudin, les Dogmata theologica de Pctau; ce travail n’a pas vu le jour. -Comme plusieurs dc ses contemporains, catholiques ou protestants, le P. Merlin s’émut du danger que constituait pour la foi chrétienne le Dictionnaire de Bayle, qui avait paru pour le première fols en 1695 ct dont les éditions sc multipliaient, en s'amplifiant. Il en entreprit une réfutation en règle, mais il ne fit paraître que des fragments dc cc grand ouvrage : L Réfutation des critiques de M. Bayle sur S. Augustin, Paris, 1732, réimprimé dans P. L., t. xlvii, col. 883-1111; de cet ouvrage est paru en 1737 une seconde édition en 2 vol. sous le titre : Véritable clef des ouvrages dc S. Augustin, ou réfutation des écrits de M, Bayle sur S. Augustin avec une dissertation touchant la nature de la Lay de Moyse,— 2. Apologie de David contre la Satyre que M. Bayle a faite des actions de ce saint roi, Paris, 1737. —3. l ue série d’articles dans les Mémoires de Trévoux, de 1735, 1736, 1737. 1738, 1739 et relatifs aux sujets suivants : martyre de saint Abdas, Arnobc, Orlgène (à propos de l’art. .Marcionitcs dc Bayle), Lactancc, la polygamie des patriarches, saint Amal. chius. saint Basile, saint Chrysostome. Abel, Caïn, · Anvers, 1563. — 3. Dc confessione sacrantentali tt (t purgatorio, Anvers, 1563. — 4. De veneratione satt| Abraham. Éllc, Abélard et Bérenger, saint Bernard. larum reliquiarum tt dc exomologcsi seu confession I Les ouvrages suivants sont d’ordre plus strictement sacerdoti facienda, Anvers, 1561. — 5. De pienlltnla théologiques. — 4. Examen exact ct détaillé du fait publica et solrmni, Anvers 1564. — 6. De fuqiaulj d*Honorius, s. 1., 1742. — 5. Dissertation sur les miracles consuetudine htvrclicoruni, Anvers 1564. —7. De hxn· contre les impies, s. !.. 1742. — 6. Traité historique el licis deferendis et accusandis, Anvers, 1564. — 8. i dogmatique sur les paroles ou les /ormes des sept perduellis, sive rerum publicarum perturbator, Louvain, I sacrements, Paris, 1745, réimprimé dans le Cursus 156*1. — 9. Catechismus pivnilcnlium, Louvain. 1561 1 hcologiie dc Mlgnc, t. xxi, col. 121-286. 10. Bemonstrance oft bctvys van het purgatoir (preuve* Hœfer. Nouvelle biographie générale, t. xxxv. col. 84-85; de l’existence du purgatoire), Louvain, 1566. - IL/k ί Sommervogcl, Btblioth. de la Comp. de Jésus, t. v, col. 976979; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. iv. col. 1039. 1404. rogationibus, peregrinationibus, hymnis ct soltmalbiu É. Amxns. supplicationibus, Louvain, 1566. — 12. Vanden Ittg· 2. MERLIN Jacques, docteur dc la Faculté de lighcn... sacrament des autaers, Anvers, 1567. — IX théologie dc Paris (t 1541). — Né â Soinl-Victurnicn Imagines mortis cum epigrammatis cuique figure (Haute-Vienne), il ht ses éludes à Paris, au Collège dc subfcc lis, ad hac medicina anima, Cologne, 1567, Navarre, et fut promu docteur en 1509. 11 fut successi­ les Images en question sont la reproduction de h vement curé dc la paroisse dc Montmartre, puis cha­ Danse de ta mort de Holbein. — I L De sonda enut noine dc Notre-Dame, dont il devint grand péniten­ cjusque religiosa adoratione, Louvain. 1568. — 15. cier cn 1525. La vigueur avec laquelle il dénonça les Theatrum conversionis geni ium lotius orbis, sive chtb· complaisances dc la Cour pour les premiers luthériens no logia de vocatione omnium populorum, Anvers, 1572 lui attira l’animosité dc François I·', qui, en avril 1527, Vnlèrc André, Bibliotheca bclgica, Louvain, 1613, p. 83le fit enfermer à la prison du Louvre; Merlin n’en 84, .1. F. Foppcns, Bibl, bclg., Bruxelles, 1739, t. 1, p. 99; sortit que deux ans plus tard, en avril 1529. et fut L Wadding, Scriptores O. M., Home, 1650, p. 40; S. Dirks exilé Λ Nantes, d’où il fut rappelé en juin 1530. Histoire littéraire et bibliographique des frères mineurs dt L’évêque dc Paris le nomma alors vicaire général, l'observance cn Belgique, Anvers, 1S86, p. 93-95; Biographie curé dc Sainte-Madeleine ct archipretre; il mourut le nationale dc Belgique. É. A MANN. 2 octobre 1541 ct fut enterré à Notre-Dame. En 1512 le docteur publia la première édition (latine), des MERSENNE Marin, de l’ordre des minime œuvres d’Origènc, 2 vol. in-foL; ΓApologie qu’il fit (1588-1618). — 11 naquit au bourg d’Oisé, le 8 sep­ paraître dc la doctrine d’Origènc en 1521 lui attira les tembre 1588. 11 fit ses études principalement au collège foudres dc Noël Beda. qui pensait que les erreurs des jésuites de la Flèche, où il eut pour condisciple luthériennes y trouveraient quelque appui. Le bouil Descartes. Plus lard, il fréquenta la Sorbonne, cl en lant syndic s’en expliqua dans un Dialogus contra 1611 entra chez les minimes du couvent dc Nigcon Apologiam, qui fut approuvé par la l'acuité, d’où près de Paris. Le 28 octobre 1613, il fut ordonné prêtre procès devant le Parlement dc Paris entre les deux alors qu’il sc trouvait au couvent de la Place-Royale. adversaires, dont on trouvera les pièces essentielles Au bout d’un an il fut envoyé à Nevers où il resta dans Duplessis d’Argent ré, Collectio judiciorum, l. π, cinq ans, professant la philosophie ct la théologie p. ix-x. — Outre les œuvres d’Origènc, Merlin publia avant de revenir définitivement â Paris au couvent de celles dc Richard dc Saint-Victor, Paris, 1518. de la Place-Royale dont il devait faire un centre dc vie Pierre dc Blois, 1519, dc Durand dc Saint-Pourçain, intellectuelle. Jusqu’à sa mort survenue cn 1648, 1508, réédité en 1515. —Il eut aussi l’idée dc réunir les l'influence de cet humble religieux devait être, en textes conciliaires ct publia : Generalia cl particularia effet, considérable. Il exerça cette influence par scs rela­ concilia, 2 vol. in-fol., Paris, 1534, réédités à Cologne. tions ct par scs ouvrages dont quelques-uns seulement 1530, 2 vol. in-8·, ct à Paris, 1535, 2 vol. in-8·. Sur intéressent directement la théologie. Il fut lie avec cette première collection conciliaire, encore bicnimpartout ce qui comptait dans le monde scientifique du faitc, voir F. Salmon, Traité de V étude des conciles règne dc Louis XIII, avec le père de Biaise Pascal et cl de leurs collections, 2* édit., Paris. 1726, p. 288-290, Pascal lui-même, dont il présenta à Descartes I’Fmîu 495, 520, 585, 724-729. Enfin Merlin publia six sur les coniques, en lui faisant remarquer quo l’auteur homélies cn français sur le Missus est, Paris. 1538. « avait passé sur le ventre à tous ceux qui avaient .1. I-nunoy, Régit Navarra· ggmruuii parisiens fs historia, traité le sujet avec lui ». Cf. Brunschwicg, dans ton I. Ill, c. xxxir, dans Opera omnia, Cologne, 1732, I. iv a. édit, des Pensées ct opuscules de Pascal, Paris, 1914, p. 607-608; E. du Pin, Nouvelle bibliothèque des auteurs p. 42. En retour Pascal porta sur son ami le jugement ecclésiastiques, édit, dc Mons. I. xiv, 1703, p. 160; P. Férct, suivant dans son Histoire dc la roulette : · 11 avait un La Faculté di théologie de Paris et ses docteurs les plus talent particulier pour former de belles questions. Il célébrés. Epoque moderne, t. it, Paris, 1901, p. 185-187; a donné ainsi l'occasion dc plusieurs découvertes qui Imbart dc In Tour. Les origines de la Réforme, Paris, 1914, peut-être n’auraient jamais été faites s’il n’y eût excité t. iiî, p. 258 sq.; Horter, Nomenclator, 3- édit., t. n, les savants.» Cf. 'famlscy de Larroquc. Ecs corresfwn· col. 1332. dants dc Pciresc, Paris et Mamers, 1894 (Lettres É. Amann. M ERM ANN US Arnold (t 1578), dont le nom inédites du P. Martin Mersennc). est aussi écrit Mcrsmans ct Mcermun, est originaire Le P. Ililarion de Costc donne, dans la Vie du d’Alost (Flandre); il entra dans l’ordre des frères P. Mersennc, théologien, philosophe et mathématicien, mineurs, ct (ut successivement définitcur. lecteur ct Paris. 1649, la liste complète des personnages avec provincial; il mourut de la peste à Louvain, le lesquels le P. Mersennc fut cn relations. Il nous 5 septembre 1578, nu couvent de son ordre. Écrivain sulllra dc citer, après Pascal et Descartes, les noms dc fécond, il fut surtout un polémiste, défendant la Gassendi ct d’Huyghens. D’autres, comme Robcrval doctrine et les pratiques catholiques contre le protes­ ct Myn. lui cène est rattachée au dernier repas de Jésus avec d’abord caché, et qui ensuite sc manifeste. Voilà ce qnt ses disciples, lequel n’eut rien d’un festin pascal. Elle Jésus aurait béni à la cène en disant : « Ceci, l’aphlb· est un mémorial de la mort du Christ. Au cours de la menon, est mon corps. Je suis le Messie. > Il n’est peutl nuit qui précéda la passion, dans le pain que Jésus i être pas inutile de montrer à quelles extravagante» rompit au début du repas, dans le vin qu’il bénit ù la fantaisies aboutissent aujourd’hui même les savants fin, il montra comme un symbole de son corps qui de·qui cherchent hors des chemins battus les origines de vail être brisé parla mort ct de son sang qui allait bien­ la cène. tôt être répandu; en même temps il signifia qu’en qua­ C’est sur un sol plus ferme que Volker appuie m lité de victime il allait mourir pour son peuple, ct iconstruction. Mysterium und Agape, Gotha, 1927. Au ainsi sceller la nouvelle alliance annoncée par les pro· cours de la dernière cène, repas d’adieu ct festin pascal phèles. Par l’imitation de ccttc cène, la communauté pris avec les Douze, Jésus sachant que sa fin était chrétienne commémora cette prophétie ct son accom­ proche leur prédit par la distribution du pain ct du plissement, ainsi que la résurrection du Seigneur et vin qu’il subirait une mort violente. Elle est pré­ son avènement futur. Cette conception de Paul n’est sentée par lui comme une condition requise pour que pas piimitive. 11 avait reçu de l’antique tradition le puissent se réaliser les espérances d’Israël. Ainsi s’estrécit primitif de la cène, tel qu'on le lit chez Marc. il soumis à sa passion pour ceux qui voyaient en lui Mais, il le déclare lui-même : c’est à cause d’une révé­ le Messie. Jusqu’il son retour ils doivent demeurer lation du Seigneur, c'est en extase que lui avait été unis entre eux, et c’est pour que cette unité se main­ découverte celte signification nouvelle. tienne que Jésus leur enjoint ale réitérer la cène, Plus antique est la notion de la cène dont dérive comme un repas de communion religieuse ct frater­ l’anaphorc de Sérapion. Elle est attestée par les Actes nelle. Pour obéir ù cet ordre, les premiers chrétiens célé­ des Apôtres ct par la Didachè. On la retrouve aussi brèrent la fraction du pain. Mais, quand ils sc sépa­ dans certains écrits apocryphes d'après lesquels l’eu­ rèrent des Juifs, ils furent amenés à découvrir dans charistie ou bien s’opère par la seule fraction du pain l’eucharistie le symbole d’une alliance nouvelle : Le ou bien sc célèbre, non avec du vin, mais avec de l’eau vin de la coupe représenta le sang du Christ dans lequel (Actes de Pierre, de Jean, de Thomas, etc.). aurait été scellé entre Dieu ct le peuple choisi qui rem­ En cette cène primitive, il n’était pas fait allusion plaçait Israël un pacte substitué à celui du Sinaî, à la mort du Christ ni à l’institution par lui de l'eu­ Ainsi prit-on l’habitude de faire de la cène un équiva­ charistie. Croyant que le Christ était vivant, les pre­ lent des sacrifices de Γ Ancien Testament : sans être mières communautés chrétiennes sc réunissaient pour un banquet funèbre ni une agapc, elle unit alors les sc mettre au cours d’un repas en communion avec lui, premiers fidèles entre eux et avec le Christ glorifié : de même que les disciples mangeaient avec Jésus his­ de même autrefois l’antique repas sacrificiel faisait torique avant sa mort. Un membre de l’assemblée entrer les Israélites en rapport avec Jahvé cl formait bénissait le pain, le rompait, le distribuait. Les mets d’eux une famille religieuse. étaient simples. On buvait d’ordinaire de l’eau, rare­ Survint Paul. 11 essaya de faire disparaître tous les ment du vin. A la fin, une coupc de bénédiction pou­ obstacles qui empêchaient pagano- et judéo-chrétiens vait circuler entre les convives. Tel était le repas du de s'asseoir à la même table. D’autre part, npôtre des vivant du maître. El, maintenant encore, on estimait Gentils, il dut combattre les sacrifices oîlcrts aux que Jésus était présent au milieu des siens en esprit. idoles cl montrer dans la cène chrétienne cc que les Il l’avait promis : si deux ou trois disciples étaient païens cherchaient en vain dans les rites idolâlriqucs. réunis en son nom, lui-même se trouvait avec eux. Il fut donc amené à concevoir la cène à la manière d’un Tout naturellement, le petit groupe fidèle sc prenait à sacrement : par la communion au pain et au vin les croire que bientôt, comme le Fils de l’homme de Daniel, fidèles croient recevoir une nourriture cl un breuvage le Christ reviendrait sur les nuées du ciel pour réta­ spirituels, c'est -à-dire des forces qui font vivre selon blir sur terre le royaume messianique. Aussi prenaitl'esprit. Et parce que tous les chrétiens participent on part à cc repas avec allégresse : Le président de à un même pain, à une seule coupe, la cène les rappro­ table prononçait le Maranatha, < Venez Seigneur Jésus», che tous sans distinction de race ni d’origine en un ct les assistants répondaient par les acclamations de seul corps, celui du Christ glorifié. Les communiants VHosanna. entrent en communion avec lui, comme les Juifs parPuisse glissèrent des Idées nouvelles. Jésus avait dit I tlcipenl à l’autel cl les païens aux idoles, c’est-à-dire que, pour offrir un sacrifice au temple, on devait avoir aux démons. un cœur libre de toute haine. On exigea cette condi­ Le quatrième évangile présenta, lui aussi, dans la tion pour le repas de communauté. Ainsi, hors de Jéru­ I réception du pain ct du vin de la cène, le rite religieux salem. on fut entraîné â le concevoir comme un sacri­ I par lequel les chrétiens communient entre eux ct avec fice. Cette idée admise, nombre de corollaires suivirent. le Christ. Les conceptions primitives cl dérivées du A la cène fut attribuée une clllcacilé pareille à celle judaïsme passèrent à l’arrière plan. Cc que les religions d?s sacrifices de l'ancienne Loi, une vertu expiatoire. à mystères prétendaient assurer à leurs fidèles, l’union Les mots furent tenus pour sacrés : en eux habitait le intime à la divinité ct la vie étemelle, voilà cc qui fut nom, la /oret du Seigneur ct par la communion elle pas­ au premier plan : Celui qui mange la chair du Christ sait dans celui qui s'en approchait saintement : il vit en lui cl il ne mourra pas. La cène devint le mys­ recevait dans l'eucharistie, la vie éternelle. tère des cominunaulrs chrétiennes, elle fut donc tenue Faut-il mentionner une explication toute diflépour l’acte suprême du culte divin. rente des paroles de la cène, récemment proposée par A l’âge poslapostoliquc, peu de changements dans Elder : Das (elite Abendmalil, dans Zeitschrift /dr die le rite. Certaines sectes substituèrent au pain de l’eau, A'. T. Wissenschaft, 1925. p. 161.162 ct 1926. p. 5-37? mais aucune ne sc contenta de la fraction, du sacre­ Le rituel juif de la Pâque aujourd’hui en usage ordonne ment du pain. Quant aux croyances, elles continuèrent de déposer, le soir «le la fête, dans la célébration du l’évolution attestée déjà par le quatrième évangile. repas liturgique, trois pains azymes : Kohen, I.ëot, L'idée juive de l’alliance lendit à disparaître. On 801 MESSE DANS l/ÉCKITUKE, ÉTAT DE LA QUESTION demanda de plus en plus ù l'eucharistie cc que les paie s cherchaient dans les religions à mystères : la rédemp­ tion du péché, la délivrance de ses châtiments, la vic­ toire sur les puissances malfaisantes, l’union mutuelle des participants, la vie des convives avec le Dieu sau­ veur présent nu repas. Au pain cl nu vin furent attri­ bués ccs effets, non parce qu’une transsubstantiation aurait fait d’eux le corps ct le sang du Christ, mais parce qu'ils sont les véhicules des vertus divines ct des dons célestes. I/agape n’apparaît pas encore. On la découvre seulement â l'époque de Tertullien, de Clé­ ment d'Alexandrie, de la Tradition apostolique el des Canons de saint Hippolyte. Des abus survinrent, aussi disparut-elle bientôt ou ne fut-elle maintenue qu’aux banquets funèbres (Constitutions Hippolytines) ou aux repas offerts à des pauvres (Diduscalie cl Constitutions apostoliques). Faire connaître ccs hypothèses les plus récentes, n'est pas seulement nécessaire pour que le problème du sacrifice de la messe d’après l’Écriture ct les pre­ miers chrétiens puisse être posé comme il doit l’être aujourd’hui. 11 suffit ù un historien des origines auquel sont familiers les textes du Nouveau Testament, des Pères ou des liturgies primitives de confronter leurs dépositions avec ccs essais, pour qu’aussitôl sc décou­ vre tout ce que ces constructions éphémères ont de discutable ut de fragile, cc que certaines d’entre elles offrent d’audacieux el d’extravagant. Le catholique relève non sans une véritable satis­ faction dans les moins fantaisistes de ccs systèmes, ceux d’un Lielzmann ou d’un À’œlker par exemple, cl même dans ceux d’un Loisy ou d’un Welter, de nombreuses affirmations qui se rapprochent des doc­ trines traditionnelles. Il le constate : ce n’est plus aux doctrines du Moyen Age, aux Pères de la grande époque ou ù saint Cyprien qu'on fait remonter la transformai ion de la cène en un sacrifice : dans le qua­ trième évangile cl dans saint Paul, c'est-à-dire au i·' siècle el jusque vers l’an .50, on veut bien recon­ naître une parlie considérable des affirmations que les catholiques n’ont cesse d’y découvrir. On con­ damne donc avec eux des thèses qu'ils n’ont cessé de réfuter. Sans doute, on estime que ces antiques témoins ont ajouté à la pensée de Jésus el ont fuit du repas d’adieu un sacri Hcc. un sacrement, un mystère. Mais l’historien qui lit ccs affirmations sait qu'on ne peut les appuyer sur aucun document do l’époque. Il s'en aperçoit : elles supposent la mutilation arbitraire de certains textes ou encore l’oubli d’une partie de leur contenu; elles découlent de l’importance excessive accordée sans raison suffisante à un document aux dépens des autres, parfois même à des témoignages moins anciens, peu clairs et très suspects, par exem­ ple à des apocryphes du n· siècle préférés aux Synop­ tiques cl à saint Paul. Ou bien encore on croit pou­ voir expliquer les Institutions chrétiennes primitives soit par des liturgies de beaucoup postérieures, soit par des rites que lus premiers fidèles avalent en abomina­ tion, les mystères païens, mais on est obligé «l’ajouter que le rite chrétien n’en est pas un décalque, qu’il con­ serve une originalité singulière ct s'est assimilé ce qu’il a emprunté. Bref, non seulement le catholique, mais tout savant sérieux, qui sait d'après quelles méthodes rigoureuses sont explorés les autres domaines de l’hlsloirc, ne peut (pie sourire lorsqu'il voit certains cri­ tiques contemporains prétendre savoir mieux que Paul et les chrétiens de la première génération ce que pensait Jésus. 2· Définition du sacrifice d'après ΓAncien Testa­ ment. Comment les témoins de l’événement com­ prirent lus paroles et les gestes de Jésus, voilà cc qu'il ' importe avant tout de savoir. Aussi semble-t-il Oppor- · DICT. DE τηέοΐ.. CATII. 802 tun, sinon nécessaire, de chercher quelle conception ils avaient du sacrifice. Nos définitions modernes sont pour eux sans intérêt. Ils ont tenu la cène pour un sacrifice, si en elle leur ont apparu les signes auxquels ils reconnaissaient un tel rite. Enfants d’Israël, ils avaient entendu parler des obla­ tions présentées à Dieu par des personnages de l’Ancicn Testament : nul doute, toutes ces offrandes leur semblaient être autant de tributs. En chacune l’homme sc dépouillait d'un de ses biens ct le présentait à Dieu comme à son maître, toujours afin de l’honorer ou de le remercier, parfois pour l’apaiser ou sc concilier ses bonnes grâces. Cc dernier souci apparaissait sur­ tout dans le sacrifice des victimes animales : là le sang était offert parce qu'en lui résidait la vie, Gen., ix, 4, c'est-à-dire le don par excellence, le plus apte aussi a représenter notre personne. Les contemporains du Christ savaient encore que par le sang des sacrifices s'étalent scellées des alliances. Abraham ct Jahvé avaient conclu un pacte d’amitié en passant à travers deux moitiés de victime comme pour être unis par la même vie s'échappant de l’un et l’autre morceau. Gen.. xv, 7Ί8. Cette manière de contracter alliance était signalée plus tard par Jérémie, xxxiv, 18-20. Au Sinaî, pour que s’opérât l’union d’Israël avec Jahvé. le sang des mêmes victimes avait été versé en partie sur l’autel ct en partie sur le peuple. Ex., xxtv, 3-8. Les contemporains de Jésus ne connaissent pas seulement par les traditions juives les sacrifices d’êtres vivants. Ils en offrent de diverses sortes. Dans tous les principaux, ceux des quadrupèdes, on trouve les cinq rites suivants : l’animal est présenté devant Dieu, Lev., i. 11; le donateur « met la main sur la tête »; immédiatement la victime est égorgée à la face de Jahvé, tout son sang est aussitôt recueilli par les prêtres qui le répandent à l’autel; enfin 11 y a une cer­ taine combustion : tantôt le tout, tantôt une partie, toujours au moins la graisse est réservée à Dieu, donc livrée aux flammes. Si, dans l’holocauste, tout fume sur l’autel en com­ bustion d’agréable odeur, dans les ieldmim ou sacri­ fices pacifiques, une partie des chairs est mangée par le prêtre, une autre par les donateurs qui doi­ vent être purs pour la consommer Ils sont Invités par Jahvé à s'asseoir à sa table, dans sa maison cl à manger un morceau des viandes qu’ils ont offertes à leur Dieu. Ils partagent ainsi le même mets, devien­ nent scs amis cl ses familiers. Si dans les sacrifices expiatoires pour le péché (hattaf) ou pour le délit (’dsrfm) rien n’est consommé par les donateurs, jugés sans doute indignes de communier à des aliments sacres, du moins une partie des chairs est mangée par les prêtres qui doivent être purs et qui coopèrent à l’œuvre de la réconciliation. Cc qui dans ces sacri lices expiatoires est surtout à relever, c’est l’emploi du sang. Le prêtre ne se contente pas de le verser au pied de l’autel comme il fait dans l’holocauste et les paci­ fiques. Celte fois il l’emploie pour des aspersions plus ou moins nombreuses, plus ou moins solennelles, selon la gravité de la faute. Elles se font sur le voile du Saint des Saints, aux quatre coins de l’autel des parfums ct au pied de celui des holocaustes. 'Luis étaient les rites. Comment les comprenait-on? A coup sûr. le sacrifice apparaissait d’abord comme un présent, un tribut. Tout est à Dieu. Le fidèle lui réserve, lui offre une partie de ses dons el peut alors Jouir du reste, (/est ainsi que, par le sacrifice, il rend hommage à la toute-puissance divine el qu’il la remer­ cie de ses bontés. Par lui encore il se concilie les faveurs de Jahvé qui daigne même lui offrir un festin à sa propre table. Enfin, si l’Israélite n offensé Dieu, il prouve par un présent son regret, sa soumission, cl Dieu hd rend sa bienveillance ; le sacrifice adore cl X. — 26 S03 MESSE DANS L’ÉCRITURE, LA DERNIÈRE CÈNE rend grâces, il est impelratoirc ct a une vertu de pro· piliation : par lui on entre en communion avec la divi­ nité. Mais pourquoi l’usage du sang, pourquoi en tout sacrifice est-il entièrement réservé pour l’autel, pour­ quoi dans les rites expiatoires sert-il à de si nom­ breuses cl solennelles aspersions? La réponse est dans rÉcriturc : ■ L’âme de la chair est dans son sang. · Lev., xvu, 11, IL Voir aussi Gcn., ix, t el Dent., xn, 23 : « Le sang, c’est la vie », don immédiat de Dieu qui seul a le pouvoir ct le droit de le donner et de l’ôler. Elle est d’une manière indiscutable le plus précieux des biens. On comprend aussitôt pourquoi aucune autre offrande ne semblait plus apte à honorer Dieu cl à exalter sa puissance, â le remercier cl à concilier scs faveurs aux mortels. Mais le sang apparaît surtout doté d’une vertu expiatoire. C’est encore l’Écrilure qui l’affirme. « L’âme de la chair est dans le sang ct je vous l’ai donné pour l’autel », dit le Seigneur, « alla qu'il servit d’expiation pour vos âmes. » Lev., xvn, IL Le cou­ pable par sa faute a mérité un châtiment. Kepenlant, il le reconnaît ct, pour exprimer son regret, pour payer sa dette, pour satisfaire à la justice divine, il con­ damne un animal â la mort qu’il devrait lui-même su­ bir; le sang, c’est-à-dire la vie de celte victime, remplace auprès de Dieu le sang, la vie du pécheur. C’est ce que montre bien le rite de l'imposition des mains : l’homme transfère sur la victime sa faute, sa culpabilité, son obligation de subir la peine capitale. Ce geste montre qu’il y a solidarité entre l’offrant cl le donateur, que la vie de l’animal est substituée ù celle de l’homme. C’est ainsi que les contemporains de Jésus comprenaient la vertu expiatoire du sang. Médcbiclle, L’expiation dans ΓAncien et le Nouveau Testament, Borne, 1921, t. i. p. 125-158. Pour eux donc aucun doute n’était possible. Il y avait sacrifice quand, pour honorer Jahvé. un Israélite renonçant à ses droits sur un animal déterminé par le rituel léviliquc ct sc substituant celle victime par l'imposition des mains, la tuait pour répandre son sang a l'autel cl offrir à son Dieu par la flamme la totalité ou une partie de ses chairs. Que le donateur fût ensuite invité â manger une portion de ce qui était inmolé, il entrait alors dans l'intimité de Jahvé, en communion avec lui. Le sang pouvait aussi, moyen­ nant des aspersions déterminées du Saint des Saints ct de l’autel, avoir une vertu expiatoire. Oui, mais pour les contemporains de Jésus la vic­ time ne devait-elle pas être un animal? Le sacrifice humain était sévèrement condamné comme une abo­ mination cananéenne. Deul., xn, 29-31. Cependant tout Israélite le savait : un jour Dieu luimême avait exigé d'Abraham qu'il lui offrit en sacri­ fice son fils unique Isaac. El parce qu’il n’avait pas hésité â le faire. Abraham avait été béni, avait obtenu une nombreuse postérité en laquelle devaient être bénies toutes les nations de la terre. Gcn., xxu, 16-18. Sans doute, un bélier avait été substitué à Isaac. Mais, comme le fait observer la littérature rabbinique (voir Médebitlle. op. cit., p. 261 sq ), le sacrifice avait été en fait admis par Dieu ct Abraham avait bien offert le sang de son fils unique. L’exemple donné par le père des Juifs ne pouvait être oublié, il ne le fut jamais. On pouvait même trouver dans les Écritures l’an­ nonce d’un autre sacrifice humain. On lisait dans Isale le récit des souffrances ct de la mort du servi­ teur de Jahvé. un. 3-12. Pourquoi, victime d’un jugement inique », est-il « humilié », · châtié », mal­ traité », · transpercé ·, « broyé »; pourquoi cet homme de douleurs, familier de la souffrance » est-il < arra­ ché de la terre des vivants cl mis à mort »; pourquoi 80·', est-il « compté panni les pécheurs » el frappé de Dieu »? Ce n’est pas à cause de ses fautes : « Il n’y a pas d’injustice en ses œuvres, ni de mensonge en la bouche », il est innocent ». Le prophète le répète douze fois de suite : le serviteur de Dieu a souffert pour autrui. « 11 a offert sa vie en sacrifice pour le péché », il s’est chargé des iniquités des multitudes », « el il a intercédé pour les pécheurs ». Alors Jahvé a fait « retomber sur lui l’iniquité de tous ·. L’est ainsi que ce juste « a pris sur lui nos souffrances », s’est chargé de nos douleurs ■ et * s’est livré à la mort ». Voilà pourquoi il a été « transpercé pour nos péchés, broyé pour nos iniquités ». En réalité < le châtiment qui nous sauve, a pesé sur lui ». On le sait, l’exégèse et la théologie juives n’ont pas accordé à celte prophétie l'ai lent ion que lui donnent les chrétiens. Elles n’y ont pas vu l'annonce de h mort rédemptrice du Messie. Voir Médcbielle, op, al, p. 283 sq. Cependant l’oracle d’Isaïe n’était pas inconnu de la première génération chrétienne. Les allusions ct les citations des livres du Nouveau Tes­ tament suffiraient à le démontrer. Ce texte pouvait donc préparer les contemporains de Jésus à ne pas rejeter la pensée d’un sacrifice pour le péché, dont la victime aurait été un juste se substituant aux pécheurs. Ce concept d’ailleurs était déjà certainement accueilli dans certains milieux juifs. Le second livre des Machabées relate cette prière du plus jeune des sept martyrs : < Quant à moi, ainsi (pie mes frères, je livre mon corps et ma vie pour les lois de mes pères, suppliant Dieu d’être bientôt propice envers son peuple : puisse en moi ct en mes frères s’arrêter la colère du Tout-Puissant, justement déchaînée sur toute noire race. » vu. 37. Dans un ouvrage non cano­ nique, mais qui nous relate les croyances des Juifs au r' siècle de notre ère, dans le IV· livre des Macha­ bées, celte pensée se trouve exprimée en termes plus clairs encore. Éléazar adresse à Dieu la prière sui­ vante : - Tu le sais : alors que j'aurais pu me sauver, je meurs pour la Loi, dans les tourments du feu. Sois propice à ton peuple, en te contentant du châtiment (pie nous souffrons pour eux. Fais de mon sang l’ins­ trument de leur purification et prends ma vie en échange de la leur IV Mac., vî, 28-29. Aussi l’auteur du livre, pensant à ce martyr ct à scs émules, les sept frères ct leur mère, fait leur éloge en ccs termes : • Par eux le tyran a été châtié cl la patrie purifiée, car leur vie a été comme la rançon du péché du peuple, cl par le sang de ces hommes prédeux, par leur mort expiatoire, la divine Providence a sauvé Israël aupa­ ravant accablé de maux. » xvn. 21-22. Si un contemporain des Apôtres cl des premiers chrétiens a exprimé de telles pensées, il faut bien admettre qu’il n’était pas impossible aux disciples de Jésus de comprendre ou de recevoir pareille doctrine, d’admettre l'existence d’un sacrifice où le sang versé serait celui d’une victime humaine, d’un juste s’olfranl à la mort pour le salut de ses frères. Deux problèmes doivent être étudiés ici, à la lumière des textes bibliques pris en leur sens littéral cl expliqués par eux-mêmes : Au cénacle la veille de sa mort, au cours d’un repas d’adieu pris avec scs disciples, Jésus institua-t-il un sacrifice? — Trouvet-on dans les premières communautés chrétiennes un rite qui était tenu pour un sacrifice? II. Le iu.pas d'adieu du Ciiiust fut-il un sacri­ fice? — Pour répondre à cette question· nous in­ terrogerons tant les récits de la cène que d’autres passages du Nouveau Testament. I- Les récits de (a cène. 1. Saint Paul, I Cor., xi, 23 sq. (années 55-58). - 23. Pour mol. j’ai appris du Seigneur el je vous l’ai aussi enseigné. Le Seigneur 805 MESSE DANS L’ÉCRITURE, LA DERNIÈRE CÈNE Jésus, In nuit où 11 fut livré, prit du pain. 24, ct après avoir rendu grâces, il le rompit ct il dit : Ccd est mon corps, pour vous. Faites ccd en mémoire de mol. » 25. De même (il prit) aussi la coupe après le repas, disant : « Cette coupe (est) la nouvelle alliance en mon sang. Faites cela toutes les fois que vous boirez, en mémoire de mol. » 2. Saint Matthieu, xxvi, 20 sq. (avant 70). Pen­ dant qu’ils mangeaient, Jésus ayant pris du pain ct ayant prononcé une bénédiction le rompit ct, l’ayant donné aux disciples, il dit : « Prenez, mangez, ced est mon corps. » 27. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâces, il la leur donna, disant : Buvez en tous, car ceci est mon sang de la nouvelle alliance, répandu pour plusieurs en vue de la rémission des péchés. 29. Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où j'en boirai avec vous du nouveau dans le royaume de mon Père 3. Saint Marc, xiv, 22 sq. (entre 10 ct 70). 22. El pendant qu’ils mangeaient. Jésus ayant pris du pain ct prononcé une bénédiction, le rompit ct le leur donna cl il dit : < Prenez, ccd est mon corps. · 23. El ayant pris une coupe, ayant rendu grâces, il la leur donna el ils en burent tous. 21. Et il leur dit · Ccd est mon sang de l’alliance, répandp pour plusieurs. 25. En vérité, je Vous le dis, je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’au jour où j’en boirai du nouveau dans le royaume de Dieu. » I. Saint Luc. xxn, 15 sq. (entre 60 et 70). 15. El il leur dit : · J’ai désiré d’un vif désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. 16. Car je vous dis que je ne la mangerai plus jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. · 17. Et ayant pris une coupe, ayant rendu grâces, il dit : « Prenez ceci et parlagez-lc entre vous. 18. Car je vous dis que désormais je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que le règne de Dieu soit venu. » 19. El ayant pris du pain, ayant rendu grâces, il le rompit et le leur donna disant : Ceci est mon corps donné pour vous, faites ceci en mémoire de moi. 20. Et de même la coupe après le repas, disant : < Celle coupe (est) la nouvelle alliance dans mon sang répandu pour vous. Pour bien poser le problème, notons d’abord ce qui est hors de discussion. Il est clair que la cène est le dernier repas du Christ avec scs Apôtres. Elle a lieu la nuit où Jésus lut livré. Il annonce qu'il va souffrir, donner son corps ct verser son sang. Le contexte con­ firme ccs données. Ainsi l’alïlrment les quatre témoins. Cette mort du Christ est même préfigurée. Sur le pain, Jésus dit : Ceci est mon corps, il présente lu coupe comme le calice de son sang. Celle double formule, celle distinction si expressive de deux éléments qui ne peuvent être séparés l’un de l’autre sans que l’homme perde la vie, ces mots qui font penser tout naturelle­ ment a une mort violente, à une immolation, donnent à entendre que le Christ aura le sort d'une victime. De nouveau. Paul cl les Synoptiques concordent. Ils ne se contentent pas de nous montrer dans la cène un symbole de Jésus mourant. Les quatre auteurs affirment aussi (pie du pain el du vin de la cène le Christ a fait son corps et son sang, pour les oflrir en nourriture et en breuvage aux Apôtres. Voir Eucharistie, col. 1031 sq Enfin, la cène complète l’immolation de Jésus. Sur ce point encore les divers récits se confirment mutuellement. Lorsqu'ils man­ geaient le pain, buvaient le sang de l'eucharistie, les Apôtres recevaient le corps ct le sang (pie le Christ devait offrir pour eux sur la croix, de même (pie les Israélites leurs contemporains participaient aux vic­ times de certains sacri lices. En d’autres termes, la cène fut un repas d’adieu; repas figuratif d'une immolation ; repas de communion 806 à une victime; et partant repas complémentaire d’un sacrifice. .Mais la question ici posée est tout autre. Lu cène elle-même lut-elle un sacrifice? a) /.e Christ offre a Dieu ce qu'il distribue aux Apôtres. — D'après les quatre récits, Jésus affirme que son corps est pour les Apôtres (Paul), qu il est donné pour eux (Luc). De même il déclare que son sang est répandu pour les Douze (Luc), pour plusieurs ( Mathieu, Marc). Ainsi le Christ fait savoir publiquement qu’il s'offre à Dieu. Car son langage ne signifie pas seulement : Voici mon corps cl mon sang que je vous distribue · Jésus dit à la fols qu’il les donne aux Apôtres et qu'il les donne pour eux. La différence des deux concepts apparaît à merveille dans la formule de Luc : Ayant pris du pain... Jésus... le donna aux Apôtres en disant : « Ceci est mon corps donné pour vous. » /Vins! le même verbe est employé mais en deux sens différents. Le troisième Évangile écrit : Jésus distribua aux Douze son corps, que pour eux il offrît à Dieu. La parole que Paul ct Luc font prononcer sur le pain : « Ced csl mon corps pour vous », ct de même les mots : répandu pour... », employés pour le vin par les trois Synopti­ ques, ne permettent aucune hésitation. Jésus proclame qu’il se donne à son Père au profit des siens. Si l'tmmo talion sanglante ne doit avoir lieu que plus tard, des maintenant, à la cène, la victime s'offre a Dieu, non seulement par la pensée, le cœur ou un acte de volonté, mais par un geste et des paroles extérieures solen­ nelles et assez remarquées pour que le souvenir en ait été consigné dans l’Evangile ct par saint PauL b) Le Christ s'offre à Dieu pour le salut des Apôtres ct de beaucoup. Aucun doute n’est possible sur le sens des mots : « Ccd est mon corps pour vous ». Jésus déclare que son corps ct son sang sont donnes a la place (υπέρ) de la vie des Apôtres. 11 va réaliser les paroles que rapportent Matthieu, Marc ct Paul : « Le Fils de l’homme est venu... donner sa vie pour la redemption de beaucoup », Matth., xx. 28. pour leur « rançon. Marc., x, 15. Et « le Christ est mort pour tous · (υπέρ). H Cor., v, 15; Dieu Γα fait pour nous (υπέρ) péché, c’est-à-dire sacrifice pour le pèche ((lutta D. Si donc Jésus déclare que son corps est pour les Douze, qu’il est donné pour eux. pour beaucoup, que son sang est répandu pour plusieurs, personne ne peut se méprendre sur le sens de celle affirmation Des exégètes peu suspects de complaisance pour la tradi­ tion catholique le reconnaissent : Ccs mots signifient que le corps du Christ csl livré à la mort pour le salut de scs disciples Loisy, Les Évangiles synoptiques, Paris, 1908, p, 532. < Jésus s’assimile à une victime Immolée* » Gogucl, L'eucharistie, des origin?* jus· qu'à Justin martyr, Paris, 1916, p. 192. Les mots : rompu pour vous. I Cor., xi, 24, répandu pour vous. Luc., xxn. 20. viennent s’ajouter à la formule d insti­ tution de la cène ct lui communiquent la note sacri­ ficielle. · Will. Le culte, t. t. Strasbourg. 1925, p. 91. • ...Au dernier repas, lorsque le Christ, par la compa­ raison du pain cl du vin. prépare scs disciples à sa mort, il en exalte le caractère sacrificiel. » Volker, op. cit., p. 27. A coup sûr. le sang du Christ n’est pas sépare du corps au cenacle. Il ne le sera que sur la croix Mais déjà au cours de son dernier repas en compagnie de ses apôtres. Jésus par une déclaration publique entendue de Dieu ct des hommes, livre son. corps cl son sang ù la mort pour te salut de ses disciples, il sc met en étal de victime et commence ainsi sa passion. J. Brinklrinc. Der Messop/crbegriff in den ersten drei Jahrhundcrtrn. Fribourg en-13., 1918, p. 23 sq. c) Le Christ s'offre pour la rémission des péchés. — Le récit de saint Matthieu donne à ccttc affirmation 807 MESSE DANS L’ÉCRITURE, LA DERNIÈRE CÈNE du Christ encore plus de précision ct de force. D’après lui. aux mots : « Ceci est mon sang répandu pour plu· sieurs ». Jésus ajoute « en vue de la rémission des péchés », Comme tous les Juifs, les Douze connaissaient fort bien les sacrifices expiatoires. Ils savaient que, si le sang remet les péchés, c’est quand il est offert en sacri­ fice. D’autre part, ils ne pouvaient hésitera croire que, si Jésus leur annonçait pareille faveur, il la leur accor­ dait. Ils l’avaient entendu dire à des malheureux : Vos péchés vous sont remis. » Mat th., ix, 2; Luc., v, 20; vu, 47. L’effet avait été produit à l’instant meme. Donc les mots : · Ceci est mon sang répandu pour plusieurs en vue de la rémission des péchés * devaient suggérer aux apôtres la pensée que c’était chose faite. Sans doute, la victime n’était pas encore mise à mort; mais elle se livrait au Père pour que son sang fût répandu en vue de la rémission des péchés. Si déjà cette faveur était obtenue, c’est qu’alors même déjà commençait le hattà'f, le sacrifice expiatoire qui devait ètre consommé au Calvaire. d) Les participes « donné, immolé » prouvent-ils que le Christ se donne et s'immole à la cène elle-même ? Un grand nombre de théologiens et d’exégètes sou­ lignent l’emploi par Jésus non du futur mais du pré­ sent :estdonné, est immolé, dans toutes les formules que nous ont transmises les divers récits. L’original grec porte en effet : < Ceci est mon corps donné, διδόμενου, pour vous », cl non pas « qui sera donné pour vous * (Luc); mon sang pensé pour vous, έκχυνόμευου», ct non pas qui sera versé pour vous. » Donc, font-ils observer, c’est au moment même où Jésus parle que déjà il se livre en sacri lice. « Schanz remanpie avec raison, dit Lagrange, Évangile selon saint Luc, Paris, 1921, p. 511, la force de ce participe présent. C’est dès maintenant que le corps est donné, évidemment pour être immolé; el si l’immolation doit avoir le caractère d’un sacri­ fice, ce sacri lice est d’ores el déjà celui du Sauveur. · De même « le sang est répandu, au présent, représen­ tant le futur quant à la réalité des fails... .Mais, dès ce^ moment, cette effusion est envisagée comme un sacri­ fice, et c’est en qualité de sang versé que le sang de Jésus figure dans la coupe, le sang dont parle l'Exodc à l’occasion de l’ancienne alliance étant le sang des victimes ». Lagrange, Évangile selon saint Marc, Paris, 1911. p. Celte interprétation est assez communément admise et il faut reconnaître qu’elle s’appuie sur la gram­ maire : le participe présent ne désigne pas le futur, surtout lorsqu’il est l’attribut d’un verbe qui est luimême au présent. Tel est le cas : · Ceci est, mon sang répandu, έκχυνόμευου »... « Ceci est, έστιυ, mon corps..., donné, διδόμενου. » Lamiroy. De essen­ tia..., Louvain, 1919, le prouve longuement, p. 206208. Il fait appel aux grammaires du Nouveau Testa­ ment (Moulton. Bobcrlson, Blass-Dcbrunner). Il mon­ tre que les textes de l’Écriture où on a cru observer que le participe présent était employé pour le futur, ont été allégués à tort. D’autre part, le cardinal Billot, De sacramentis, Home, 1896, p. 597. fait observer â bon droit que, si la Vulgate a traduit le présent έκχυνόμευου, par le futur effundetur, on n’est pas obligé de lui donner la préférence : Nous sommes tenus de croire que dans les passages dogmatiques, elle ne contient aucune erreur; mais nous avons le droit de penser qu’elle ne rend pas toujours la force du texte original. A cette preuve tirée de l’emploi de participes qui ne sont pas au futur, on a opposé certaines objections. La langue employée à la cène n’était pas le grec, les participes présents. διδόμενου, έκχυνόμευου, Ira· (luisent-ils exactement les paroles de Jésus ’ De plus, la mort du Christ était proche, elle aura lieu quelques heures plus tard. Le présent ne pouvait-il pas être employé pour désigner un acte qui allait prcsqu’auuj. tût s’accomplir? D’autre part, à l’époque où les Synop­ tiques écrivaient, l’eucharistie était célébrée : on v représentait la passion du Christ comme un fait accom pli : sous l'influence des formules employées alon.lt> évangélistes n ont-lls pas clé portés à mettre au pri­ sent les paroles de Jésus? Enfin, il est difficile d’ex­ pliquer comment à la cène le sang du Christ fulvene Aussi le constate-t-on sans surprise : des hommes qui certes savaient le grec, saint Jean Chrysostomc par exemple, Hom. in Malth., P. G., t. i.vin, col. 738, don­ nent ici au participe le sens d’un futur ct font parler Jésus du sang qu’il devait verser sur la croix Après avoir présenté celte remanpie, le P. Lcbreton, art. Eucharistie, dans Dictionnaire apologétique, t. i, col. 1564, conclut que ■celte discussion a peu de conséquence; l’une et l’autre interprétation, ajoute-til, sauvegarde et le caractère sacrificiel de l’eucha­ ristie et sa relation essentielle à la mort du Christ· Bien n’est plus vrai. Ou bien, on laisse au parti­ cipe présent sa signification obvie, ct alors force «t d’admettre que Jésus présente son corps comme déjà immolé au cours même de la cène, son sang comme répandu en sacrifice non seulement sur la croix, mal» au cours du repas d’adieu. Ou bien on attribue aux mots : < donné, répandu pour vous · le sens d’un futur. Le Christ annoncerait donc la mort expiatoire du Calvaire; mais déjà, il ferait savoir à la cène quu l’instant meme où il parle, il se livre à son Père afin d'être mis à mort pour ses disciples. Offrir ainsi son corps el son sang, c’est poser le premier acte de l’im­ molation qui se continuera au Golgotha. e) Le Christ dit-il en termes exprès que le fait d( s'offrir en nourriture le constitue à l'étal de victime ’ — Jadli, pour le démontrer, Eranzelin a proposé un argument ingénieux, mais (pii pourtant n'est plus guère présenté aujourd’hui. Cc théologien fait observer que, d’après certains manuscrits, la formule de Paul sur le pain est la sui­ vante : · Ceci est mon corps rompu pour vous ». ύζέ; ύμώυ κλώμενου. 11 croit donc pouvoir construire le raisonnement qui suit : D'après l’Apûlre, Jésus dit: « Ceci est mon corps mis à votre disposition en l’état de nourriture à la manière du pain que partage le père de famille pour le distribuer. » Or, la formule de Paul ne peut contredire celle de Luc, puisque toutes deux expriment une même pensée du Christ ; cl cet évan­ géliste fait dire à Jésus « Ceci est mon corps donné pour vous, διδόμενου », c’est-à dire ■ livré pour vous en sacrifice ». Ainsi serait-il démontré (pie Jésus s’im­ mola non seulement quand il mourut pour nous, mais encore quand il se mit à la disposition de ses disciples en l’état de nourriture. Il fut donc victime à la cciic aussi bien qu’à la croix. Commo la passion, le repas d’adieu fut un sacrifice. Franzclln, Trad, de ss. eucha­ ristia: sacramento et sacrificio. Borne, 1899, p. 362. A ce raisonnement, on pourrait faire plus d’une objection. 11 suffit d’observer que sa base est peu solide : on s’accorde aujourd’hui à considérer 1rs divers participes, κλώμενου, διδόμενου, ajoutés à la formule de Paul : · Ceci est mon corps pour vous », comme des gloses explicatives mal attestées par les manuscrits el qui ont été imaginées pour compléter une finale abrupte, expliquer un texte elliptique. Voir Eucharistie. t. v, col. 1053. f) Le Christ offre à la cène le sacrifice qui scelle une nouvelle alliance C’est au contraire en faveur du caractère sacrificiel du repas d’adieu un argument de la plus haute valeur, (pii sc dégage du lien mis par le Christ entre l’effusion du sang el la conclusion d'une alliance. Les quatre témoins attestent cette pensée. Selon Matthieu cl Marc, Jésus a dit : « Ceci est mon 809 MESSE DANS L’ÉCRITURE, LA DERNIÈRE CÈN sang dr l'alliance. · Paul ct Luc placent sur les lèvres du Christ cette phrase : · Cette coupe (est) la nouvelle alliance en mon sang. » Or, les apôtres connaissaient par les fieri turcs ct les usages liturgiques les sacrifices de l’alliance. Ils savaient que le sang d'animaux avait cimenté l’union d’Abraham et de Jahvé. Gen.» xv, 18. Ils n’ignoraient pas qu’au Sinai des holocaustes avaient scellé l’alliance d’ismel cl de son Dieu. Ex., xxiv, 3 sq. Cc symbo­ lisme apparaissait dans tous les sacrifices, surtout dans les rites d'expiation. Parce que les fautes fai­ saient perdre l’amitié du Seigneur, sans cesse des aspersions offraient à Jahvé, dans le sang de victimes bien choisies, la vie même du pécheur en réparation de ses offenses. La liturgie solennelle du Kippour... donnait le ton aux rites les plus humbles mais sem­ blables de chaque jour. En projetant sur les ex­ piations particulières, images réduites de la grande expiation collective, l’idée de la substitution..., elle apprenait au pécheur, chaque fols qu’il offrait une hattâ't, que Dieu, il la vue du sang, voulait bien consi­ dérer les péchés comme transmis à la victime et punis par la mort ; qu’il daignait prêter l’oreille aux protestations d’amour el de dévouement que les aspersions faisaient retentir dans le sanctuaire. Ainsi renouvelait-il sans cesse son alliance avec les membres de son peuple. Médcbicllc, op. cit., p. 288. Si ces pensées étaient familières aux Douze, on devine comment ils comprirent les paroles du Christ : Ceci est mon sang dr t’alliance. Cette coupe est la nou­ velle alliance en mon sang. Il leur fut impossible de ne pas croire que Jésus s'offrait à Dieu en victime pour expier leurs fautes par sa mort, et que déjà, pour accom­ plir le rite traditionnel, il faisait à la face du Père l'aspersion de son sang contenu dans la coupe. Le Christ livrait à Dieu et à ses disciples la victime qui devait sceller la nouvelle alliance entre l’Israël évan­ gélique cl Jahvé. J. Brinklrinc, op. cit . p. 21-22, 2V2G. Afin même qu’il fût Impossible aux apôtres de ne pas saisir le sens de l’acte dont ils étaient les témoins. Jésus voulut employer à la cène les paroles même dont Moïse s’était servi pour le pacte du Sinaï, et qui devaient être du nombre de celles que les pieux Israé­ lites ne pouvaient oublier. Le législateur de l’antique alliance avait envoyé des jeunes gens offrir à Jahvé des holocaustes el des sacrifices d’action de grâces. Puis, il avait répandu sur l’autel la moitié du sang des victimes. Après quoi il avait lu le livre de l’alliance en présence du peuple (pii répondit : - Tout ce qu’a dit Jahvé, nous le ferons. Alors Moïse avec l’autre moitié du sang avait aspergé Israël en prononçant ccs mots : « C'est le sang de l'alliance que Jahvé a conclue avec vous sur toutes ces paroles, t Ex , xxiv, 8. La meme déclaration est prononcée à la cène : Ceci est mon sang de l'alliance. Tout concorde : Déjà Jésus avait promulgué son Évangile, la nouvelle loi de Dieu, el les Douze l’avalent acceptée: force était bien de le croire : si les paroles étaient les mêmes, c’est que les rites étaient semblables. Comme autre­ fois sur le SinaT, de même à ce moment au cénacle une alliance était scellée en un sacrifice. Il est impossible de donner au mol διαθήκη le sens d’amitié quelconque, de simple union fraternelle. H n’est pas un synonyme de κοινωνία. Comme le fait observer Lietzmann, op. cit,, p. 225, si des exégètes de langue allemande ont pu être tentés de confondre les deux termes, c’est parce que le mot Bund signifie A la fols alliance et union. Mais le terme employé par Jésus et Ici traduit n’avait pas cette signification. L'Écriture ne l’emploie pas pour désigner la simple amitié, la fraternité, mais une convention, un pacte, ld, l'allusion Indéniable à la scène de l’Exode, xxiv, 8, 810 rend toute hésitation impossible : · Dans le sang de Jésus-Christ est conclue une alliance. » faite pensée se trouve aussi clairement exprimée par la formule de Marc (ct Matthieu) que par celle de Paul (et dr Luc). Puisque l’alliance est conclue quand le sang asperge l’autel ct le peuple, Jésus dit donc ces mots : • Je suis la victime dont le sang est versé pour vous... afin dr sceller une nouvelle alliance avec Dieu. » Lietzmann. op. cil., p. 221 Sans doute, celle victime n’avait pas encore été mise â mort, quand elle parlait ainsi, mais parce qu’elle était le Christ lui-même, il fallait bien que Jésus fit de son vivant ce qui jadis avait pu suivre l’offrande des holocaustes, Comme celui des victimes du Stnaî, son sang devait couler à la lettre sur la croix pour être répandu sur le peuple nouveau. Mais puisque Jésus est le nouveau Moïse cl fait lui-même l’aspersion, elle précéda l’effusion totale cl mortelle du Calvaire. Aussi le Christ ne dit-il pas : Ceci est mon sang, celui de l'alliance à venir, mais Ceci est mon sang de l'alliance. Matthieu et Marc. De même on ne lit pas dans Paul cl Luc : < Cette coupe (est) la future alliance dans mon sang >. mais bien : « Cette coupe (est) la nouvelle alliance en mon sang. * En écoulant ces mots, les convives de la cène durent sc rappeler que le pacte antique avait été conclu au moment précis où Moïse avait tenu le même langage : Ceci est le sang de l'alliance. Puisqu’il était répandu sur eux comme un moyen de les unir à Dieu, le sang du Christ, à l’instant même ou Jésus le présentait comme celui du nouveau pacte d’amilic. devait être déjà d’une certaine manière celui d’une victime expiatoire. Il fallait donc qu’à cc moment même Jésus se consti­ tuât en état d’immolation. H devait alors, non seu­ lement par le désir, mais par un acte extérieur cl public, apparaître comme hi victime des temps nou­ veaux. Il n’y a ni deux hosties, ni deux sacrifices : mais à la cène commence l’holocauste qui au Calvaire doit être consommé. De la Taille, Mysterium fidei. Pans. 1921. p. 53-51. On a prétendu, il est vrai, que le mol διαθήκη ne signifiait pas alliance mais testament. Luther avait déjà fait celte remarque : De captivitate babylonica. édit. Weimar, t. vî, p. 523. Nombre dexegètes pro­ testants et de critiques non catholiques ont adopté cette opinion. Récemment, elle a clé de nouveau défendue par Dibcllns, Eine l'ntcrsuchung ûber die An/dnge der christllchen Religion, Leipzig, 1911, p. 88. Pour démontrer cette thèse, on allègue des passages parallèles, dit-on, où le mot διαθήκη a le sens de testa­ ment. ainsi Luc., .\xn, 29. ct lleb., ix, 15. On fait encore observer que les versions latines ont traduit dans les récits de la cène διαθήκη par testamentum, ct que les inscriptions el les papyrus donnent toujours cc sens à ce mot. Ccs arguments démontrent-ils cc qu’on veut en conclure? Le premier texte allégué, celui de Luc. semble ne rien prouver : l’évangéliste rapporte ces mots de Jésus : · Je vous prépare, διατίθεμαι, un royaume, comme mon Père me l’a préparé, SdOcro. » (’.es paroles ne donnent en réalité aucun renseigne­ ment sur le sens de la formule de la cène. Personne n’a jamais nié d’ailleurs que le mot διαθήκη ne signi­ fie parfois testament. Tel est le sens, à coup sûr, qu’il a, dans 1 Icbr., ix, 16 : « Là où il y n un testament, διαθήκη. Il est necessaire que la mort du testateur intervienne. » Mais dans le même développement, quelques lignes plus haut cl un peu plus bas, il semble bien nécessaire de traduire autrement ce même terme. L’épltre parle « des transgressions commises sous la première διαθήκη ». îx, 15. fa sont évidemment celles de l’ancienne alliance. On retrouve la même expression au î. 18. Un peu plus loin encore aucun doute n’est possible. L’auteur 811 MESSE DANS L’ÉCRITURE, LA DERNIÈRE CÈNE reproduit la phrase dc l'Exode : Voici le sang de l'alliance (διαθήκης), que Dieu a conclue avec vous » v 20. Il est difficile de découvrir une preuve qui d< montre .mieux que le mot διαθήκη signifie dans l'Écriture tantôt alliance cl tantôt (extument. On peut même se demander si parfois il n’exprime pas en même temps ces deux notions. Ainsi le contexte seul permet de fixer le sens. Cf. Lamirov, op. cit., p. 181185. Sans doute, le mol διαθήκη dans les inscriptions et les papyrus ne signifie pas alliance. Mais il suffit qu’il ait ce sens dans l'Écriture. L’objection tirée du fait que Ia Vulgato a traduit ce mot par fardus ct non par testamentum n’est pas plus recevable. Jésus n‘em­ ployait ni le latin ni le grec. Pour connaître sa pensée, Il faut se rappeler quel est le sens du mol traduit dans les Septante par διαθήκη. Ce terme berit est bien connu. Pris au sens religieux, tantôt il signifie ordonnance, toi, règlement divin, tantôt il désigne une alliance, l'union avec Dieu. Il est facile de voir com­ ment les deux sens sont connexes : une alliance fait loi pour les deux contractants; un ordre met en bonnes relations celui qui commande cl celui qui obéit. Les Septante ont constamment rendu bertf par διαθήκη, ordonnance, disposition, et non par συνθήκη, acte, convention. On a donné dc cc fait une explication fort plausible : l’alliance de Jahvé avec Israël n’est pas un contrat entre égaux. L’un est le maître, l’autre le serviteur. Alors meme que, par pure bonté. Dieu s’engage à l'égard dc son peuple, il fait l’offre, il impose des conditions, il commande l’obéissance, il punit les révoltes. On comprend donc à merveille que le mot διαθήκη ait été préféré pour la traduction dc bertf. Soucieuses dc rendre littéralement la pensée biblique, les versions latines devaient naturellement être portées à traduire cc terme par testamentum. Encore ne l'ont-elles pas fait toujours. Précisément dans la parole dc l’Exodc par laquelle Moïse pro­ mulgue l’antique alliance, berit est rendu par tordus, • Eccf sanguis laederis : Volet le sang de Valliance. » Ex., XXIV, 8. La conclusion s'impose. U est impossible d’affirmer que le mot διαθήκη dans l'Écriture signifie exclusi­ vement cl l ou jours testament. Pour connaître sa signi­ ficat ion exacte, il est nécessaire d’examiner le con­ texte. de tenir compte de toutes les circonstances cl de suivre les bonnes règles d’interprétation du langage humain. Or, dans les deux récits de la cène, ceux dc Paul ct de Luc. à côté du mot διαθήκη, testamentum, se trouve le mot καινή, novum. Il y a donc ici quelque chose qui se substitue, non à un testament, mais à l’antique contrat conclu entre Israël ct Jahvé. Il faut tra­ duire : (’.cite coupe est la nouvelle alliance » D’autre part, la ressemblance totale, l’identité absolue qu’on relève entre la phrase de Moïse ct celle de Matthieu ct Marc oblige à conclure que dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’une convention de Dieu avec son peuple. Donc il est impossible que dans la formule de la cène le mot διαθήκη ne désigne rien qu’un testament. Ou bien on doit croire qu’il signifie alliance ct pas autre chose; ou mieux, puisque berit peut vou­ loir «lire aussi bien disposition que pacte; puisque l’Épttrc φοχ Hébreux, for cit. (voir encore Gai., m, 13-17). semble présenter les paroles de Jésus au repas d’adieu a la fols comme avant conclu un nouvel accord entre Dieu cl Israel cl comme ayant trouvé leur accomplissement par la mort du Christ ou en lin. puisqu'on doit * tenir compte du sens normal » du terme διαθήκη, on est autorisé à voir dans le sang dc Jésus celui d’une alliance nouvelle qui est son testa· ment Lagrange, Évangile selon saint Marc. p. 355. Ce n’est d’ailleurs qu’une question dc nuance. » On a 812 déjà fait observer avec raison < qu’l! est facile de passer d’un sens à l’autre et que beaucoup d'écrit aim catholiques (Bossuet par exemple) se sont phi a mnn trer dans l’Eucharistie le testament du Seigneur. Lebreton, Diction, apol., art. Eucharistie, col. 1565. Volker reconnaît que ces mots doivent s'expliquer par le récit de l’Exode et il conclut, lui aussi, qu’est annoncée ici une alliance dans le sang, dans le samlice du Christ. Mais il ajoute ; Est-il vraisemblable que Jésus lui-même ail fait de sa mort un équivalent des sacrifices rituels juifs et de tous leurs effets? Etant donnée la position prise par le Maître à l’égard du service du Temple, il apparaît comme souverainement invraisemblable qu’il oit attribué à son supplice cette conception à la fois judaïque et cultuelle· L’agonie de (icthsémani établit d’ailleurs le contraire. La déclaration : « Ceci est le sang de la nouvelle Alliance » ne peut pas émaner dr Jésus, elle exprime la foi dc la communauté primitive vingt ans après la cène, lorsqu'elle eut abandonne le culte du Temple.» Op. cit., p. 12. On le voit, cette affirmation est une hypothèse gratuite. L’auteur ne démontre pas et il ne pourra jamais prouver qu’à sa mort Jésus dut prendre par rapport à l’ancienne alliance l’attitude qu’il avait adoptée pendant sa vie. Volker est meme oblige, pour établir sa thèse, de nier l'authenticité des paroles du Christ et il ne le fait pas pour des motifs dc critique textuelle. Son opinion se heurte à un fait historique indéniable : c'est à Jésus ct non â scs disciples que toute l’antiquité chrétienne attribue la fondation du Nouveau Testament. Quant au récil de Gclhséiuani, il ne contredit vn rien les mots : Ceci est mon sang dt l'alliance. Jésus a fort bien pu prononcer celle phrase cl demander ensuite â son Père que s'éloignât de lui It calice, surtout s'il faisait suivre celte prière de l’accep­ tation du bon plaisir divin. Mais si Vôlker a tort dc faire remonter l’origine de ccs mots aux premières communautés chrétiennes ct non à Jésus, il a raison d’écrire : «Dès que cette pensée fut admise, la cène, le repas du Seigneur, fut assimilée aux sacrifices du temple, et on lui attribua toutes les vertus qu’avaient les antiques offrandes : par clic on glorifiait Dieu cl on lui rendait grâces, on l’apaisait ct on sc le rendait favorable. Par elle, on entrait en communion Immédiate avec Jahvé. » Op. cit., p. 15-50. Vôlker a aussi raison dc le faire remarquer : Les mots : < Ceci est mon sang de l’alliance », supposent nécessairement qu'à l’époque où ils étaient prononcés, donc dès la première génération chrétienne, le sacrifice s’opérait sous les deux espèces et non pas seulement avec le pain, comme le croit Liclzmann. S'ils ont été prononcés par Jésus, on doit conclure qu’il avait insti­ tué l'eucharistie sous les deux espèces. Le sang était un élément essentiel pour la conclusion d'une alliance calquée sur celle de l’Ancienne Loi. Op. cit., p. 13. 44. //) Le Christ ne dit-il pas, d'après saint Luc, que la co ü pii de l’alliance est répandue pour les Douze, donc (pic la ci ne est un sacrifice*! Étudiant de plus près la formule que le troisième évangile fait prononcer par le Christ sur le vin. certains auteurs ont cru y découvrir une nouvelle preuve de l'immolation du Christ à In cène. La phrase est la suivante : Τούτο ποτηριού ή καινή διαθήκη bj τώ αίματί μου, το ύπέρ υμών έκχυνόμευον. Aux premiers mots, ever est la coupe, τούτο τύ ποτη­ ριού, faut-Η rattacher les derniers qui sont au même cas. τύ υπέρ ύμών έκχυνόμενου, répandue pour oom? ILc sens serait alors : Celle coupe versée pour vous esl la nouvelle alliance dans mnn sang. Un bon nombre d'in­ terprètes — et cc ne sont pas seulement des théolo­ giens catholiques, mais encore des grammairiens ou des critiques indépendants — adoptent cette traduction. 813 MESSE DANS L’ÉC H IT LUE, LA DERNIERE CÈNE Voir De la Taille, op. cit., p. 37, note 2 et Lainlroy, op. cil., p. 210-211. Il est alors naturel de conclure: • Mon song tel qu'il eut dans la 'coupe, mon sang a ta cène déjà el non pas seulement sur ht croix est celui d'une victime, d’un sacrifice. Sans doute, il n'y a pas de différence entre celui qui est versé au Calvaire cl celui qui l’est au repas d’adieu. Mais au Golgotha, ce n’est pas une coupe qui n été répandue pour les apô­ tres. Le Chris! par les mots cités plus haut ferait donc allusion au sacri lice de la cène. C'est dc celte oblation qu’il parlerait en disant : « celle coupc versée pour vous est la nouvelle alliance dans mon sang, « ('elle traduction est contestée. Bien qu’étant nu nominatif, le dernier membre dc la phrase, το ύπέρ υμών έζχυυόμευον, pourrait se rapporter au mot qui le précède immédiatement, αίματι; car si cc der­ nier est nu datif du moins est-il du même genre, il est neutre. La phrase signi Ocrait donc : « Ccttc coupe est la nouvelle alliance dans mon sang lequel est versé pour vous. » Telle est l'interprétation que propose le P. Lagrange. Évangile selon S. Luc, p. 515, ct elle n’est pas seulement la sienne. L’argument ne peut plus alors être présenté. Quelle est la bonne version? Il est difficile de le savoir, car la phrase de Lue, étrange à premiere vue, s'explique par son origine. Le troisième évangéliste, comme le fait observer P. BatilTol, L'eucharistie, 8· vd., Paris, 1920, p. 131. semble bien avoir ajouté à la for­ mule de Paul : Cette coupe est ta nouvelle alliance dans mon sang, la lin de la phrase dc Marc : · répandu pour beaucoup ». (Il a écrit pour vous comme il l’avait fait en parlant du pain et Λ l’imitation dc l’apôtre ) Pourquoi a-t-il ainsi juxtapose l’une cl l’autre locu­ tion? Est-ce pour affirmer que la coupe et non pas seulement le sang est répandue, en d’autres termes pour al tester que la cène est déjà un sncrillcc? Est-ce pour un autre motif? Aussi longtemps que cette ques­ tion n’aura pas été résolue, il sera impossible de tirer dc cette particularité du texte une preuve en faveur du caractère sacrilicicl de la cène. /i) /.<· Christ s'ofjrr pour Sire sur la croix l'agneau pascal dc la délivrance. — La cène peut cire rap­ prochée d’une autre institution, la PAque juive, et ccttc comparaison permet de mieux comprendre ce que fut le repas d’adieu. Inutile de vouloir résoudre ici des problèmes fort discutés : quel jour dc nisan Jésus-Christ lit-il avec les Douze au cénacle le repas dont les Synoptiques nous ont conservé le souvenir? A-t-il observé toutes les prescriptions du rituel juif? Si oui. comment a-t-il soudé au festin pascal l'institution de l’eucharistie? Il suffit dc relever les paroles indiscutées que nous a conservées l'Écriture et les faits indéniables qu’elle nous rapporte. Si Matthieu et Marc, dans leur récit du dernier repas de Jésus avec ses disciples, ne signalent pas en termes exprès l’accomplissement du cérémo­ nial de la fêle Juive, du moins tout aussi fortement que Luc, ΧΧΠ. 8 cl 13, ils nous font savoir que le banquet du cénacle fut célébré sur l’intention de Jésus dési­ reux dc < manger la PAque avec ses disciples ». Marc., XIV. 12-16: Matth., xx\i, 17-19. Quant au troisième évangéliste, il n, dans sa relation dc la cène, repro­ duit une parole du Christ manifestant de la manière la plus expresse cette volonté: J’avais un grand désir dc manger cette PAque avec vous. » xxn, 15. Ainsi Jésus meurt dans la semaine où les Juifs célèbrent cette fête. Il est lui-même, dit Paul, notre agneau pas­ cal immolé pour nous. I Cor., v, 7. On ne peut donc en douter : la cène ne fut pas sans aucun rapport avec la fête juive. Ou bien Jésus, respectueux de la Loi jusqu'au bout, a voulu, avant de célébrer l’eucha­ ristie. accomplir une fois encore entièrement la PAque légale : telle est l’opinion commune parmi les catho­ 81'. liques; ou bien il l’a < remplacée par l’institution d'une PAque nouvelle qui ne pouvait sc substituer à l'an­ cienne sans que celle-ci fût rappelée ct comme célébrée dans celle qui lui succédait, l'agneau pascal étant inu­ tile quand le Christ sc donnait lui-même en nourri­ ture. > Lagrange. Évangile selon S. Marc, p. 337. Pour prétendre qu’il n'y a aucun rapport entre le repas d'adieu de Jésus et la PAque juive, Lictzmann. op.ril., p. 211-213, il faut supprimer les affirmations très claires des Synoptiques ou leur dénier sans aucune raison toute valeur : ccttc opinion n'est pas près dc s'imposer. Voir Vôlker, op. cit., p. 17 sq. Or, si a l'origine l'immolation de l'agneau pascal fut, d’après la Loi, le rite qui permit la préservation des premiers-nés d’Israël, si elle devint dans la suite un mémorial de délivrance, elle fut en même temps un sacrifice. L'Exode, xn, 27, le déclare formellement : « Quand vos enfants vous diront : Que signifie pour vous cc rite sacre? vous répondrez : c'est un sacrifice dc Pâque en l’honneur de Jahvé qui a épargné la maison d’Israël lorsqu’il frappa l'Égypte. » On trouve une affirmation semblable dans Ex.. xxxiv. 25. Les écrivains du Nouveau Testament, Marc, xiv, 12, Luc, xxn, 7 el Paul, I Cor., v, 7, parlent eux aussi dc l'immolation dc la Pâque, ils emploient pour la dési­ gner le verbe qui dans les Septante traduit d'ordi­ naire le mot sacrifier. Ex., xn, 27. Voir Berning, Die Einsetzung der h. Eucharistie, Munster. 1901. p. 149; Touznrd. La Pâque juive, dans Revue pratique d'apologétique, 1911. t. xvn, p. 32 sq.; Lamiroy, op. cit., p. 62; Picot, art. Agneau Pascal dans Suppl, au Diet, de la Hible. t. î. col. 157-158. Donc, la mort de Jésus est un sacrifice, l’immola­ tion d’un agneau pascal. Brinktrine, op. cil., p. 31-33. C’est bien cc qu’affirme saint Luc. Il nous rapporte ce que Jésus dit avant d'instituer l'eucharistie : « Je ne mangerai plus celte PAque jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’au moment où le règne de Dieu sera venu. » 5 a-t-il allusion aux joies des élus dans l’autre monde? On peut ct on doit même le penser. Car Jésus avait comparé le bonheur ultraterrestreaux jouissances d’un banquet, Mallh., vin. 11; puis, peu après l'institution de l’eucharistie, il devait faire aux apôtres ccttc promesse : « Je vous prépare un royaume comme mon Père me l’a prépare, afin que vous mangiez el buviez, à table dans mon royaume, et que vous soyez assis sur des troncs pour juger les tribus d'Isiael. - Lue., xxn. ·■*. Pourtant cette explication â elle seule ne permet pas de comprendre complètement la parole du Christ. Sans doute, la pleine réalité se trouvera dans l’éter­ nité bienheureuse après la résurrection >. Mais, si le royaume de Dieu ne se réalise complètement qu’au ciel, il commence déjà sur la terre. Jésus l’a dit maintes fols. Donc, en ce monde déjà, la figure de la PAque doit disparaître devant une réalité plus par­ faite. \ la presentation de deux cléments juifs, l’agneau et la coupe de vin. le troisième évangéliste fait succéder immédiatement le don du corps cl du sang du Christ. Le parallèle est indéniable. « Luc... n’a parlé de la PAque juive que pour lui donner son congé ct dans les termes qui en faisaient plus expressément la figure de In PAque nouvelle, c’est-à-dire de l'eu· charislic. ■ Elle est vraiment « la réalité divine qui dans le royaume de Dieu donne sa plénitude à la fête antique. Le règne du Très-Haut commence ici-bas pour s'achever au ciel. Les paroles de Jésus dans saint Luc embrassent les deux perspectives; mais la pre­ mière, celle dc la terre, a déjà une réalité qui accom­ plit la PAque Juive. » Lagrange. Évangile selon S. Luc, p. 512-513; Berning, op. cit., p. 1 19-151. Ccttc vérité sc manifeste si bien que les critiques les plus in dépen- 815 MESSE DANS L’ÉCRITURE, LA DERNIÈRE CÈNE 816 (Unis s’accordent avec ia théologie la plus orthodoxe . d’adieu : l’annonce dc la trahison dc Judas ct l'initl· lut ion dc l’eucharistie. Ils consacrent un aussi long pour le reconnaître. L’évangéliste considère évidem­ développement ù la relation dc l'un (Matth., xxvî, 20ment la dernière cène comme une fête pascale; il voit 25; Marc., xiv, 18-21) ct de l’autre fait (Matth., xxvî, dans l'eucharistie elle-même une PAque dont la réa­ 26-29; Marc., xiv, 22 25). listes introduisent tous deux lité apparaîtra lorsque le royaume de Dieu sera venu. par la même formule : Pendant qu'ils mangeaient, I.cs paroles : · Je vous dis que je ne la mangerai plus comme s’ils voulaient opposer la malice du traître a jusqu’à cc qu’elle s’accomplisse dans le royaume de la bonté du Sauveur. Luc s'étend davantage sur les Dieu · ne sont pas à prendre pour une simple allusion conversations tenues au cénacle. Mais en premier lieu aux joies du royaume éternel... » ou au salut des ct aussitôt après la présentation du pain el du vin hommes dans le ciel. < Mais il s'agit surtout dc cette eucharistiques, il fait annoncer par le Christ la trahi­ PAque» de celle que Jésus va célébrer en ce moment, son de Judas, xxu. 21-23. Paul ne parle dc la cène que c’est-A-dire de la PAque eucharistique. C’rsf celle-là qui a son accomplissement dans le royaume de Dieu. » pour en rappeler l’origine et la sainteté afin de com­ I.oisv, Les Évangiles synoptiques, t. n, Ceffonds, 1908, battre les abus dc Corinthe; il n’avait donc pas à men­ tionner les circonstances étrangères à l’institution de p. 526. l'eucharistie ct qui ne confirment en rien sa thèse. Ainsi, a l’agneau immolé sur la croix les Douze Néanmoins, il ne put s'empêcher d’écrire lorsqu’il participent au cours dc la cène. Il faut donc que le voulut Indiquer la date dc la cène : < Ce fut dans la corps el le sang de l’eucharistie consommés par eux nuit où Jésus tut livré. · I Cor., xi, 23, comme s’il soient ceux d’une victime. On ne mangeait pas de était impossible dc séparer le repas d’adieu dc la viandes immolées à la divinité si auparavant l’animal trahison de Judas. auquel elles avaient appartenu n’avait pas en fait D’autre part, cet événement fit certainement souf­ été offert en sacri Dec. Or, à cc moment de la cène, le frir Jésus. Les disciples eux-mêmes en furent protonChrist n'a pas encore été mis à mort. Jésus n’a pas dément attristés. Le langage du Christ révèle ce qu’il rendu son dernier soupir. C’est donc pour un autre motif que déjà son corps cl son sang consommés par endure : La main de celui qui me livre est avec mol à les npôlres sont ceux de l’agneau pascal; c’est parce cette table... Le Fils de l’homme s’en va, mais malheur à celui par lequel II est trahi, il vaudrait qu’a cet instant ils onl été offerts à Dieu par le Christ mieux pour eût homme n’êlrc pas né. * Matth., xxvî, pour l'immolation sanglante du Calvaire. (.es pensées ne sont pas seulement celles de théolo­ 21; Marc., xiv, 21 ; Luc., xxu, 21. Impossible d’ailleurs que Jésus soit insensible à cet événement. Bien dc ce giens croyants. Personne ne les a peut-être exposées qui est humain, à l’exception du péché, ne lui est avec plus de force cl de clarté que A. Loisy, op. cit., étranger. D’ailleurs aussitôt après la cène, alors qu’il p. 523. « L’idée qui domine le récit de la cène dans les n’a encore été soumis à aucun mauvais traitement, il Synoptiques est que l’eucharistie devient la vraie éprouve de Vungoisse et il déclare que son âme est PAque des enfants de Dieu, le vrai sang de l’alliance; triste jusqu'à la mort. Matth., xxvî, 37-38. Pourtant il el l’eucharistie est cela, parce qu’elle figure el qu’elle n’était alors soumis qu'à des souffrances morales, mais est, en quelque façon, le Sauveur immolé pour le salut elles sont représentées comme très douloureuses. SI des hommes, comme l'agneau pascal a clé immolé Jadis pour le salut d'Israël... Celle conception de l'eu­ le mol passion a un sens, on doil soutenir qu’il peut leur être appliqué. Elles débilitèrent son corps, clics charistie est déjà dans saint Paul. La notion de sacri­ fice y est aussi apparente que celle dc la communion contribuèrent avec tous les supplices postérieurs à le à Jésus. ► faire mourir, elles furent un des coups qui l'ont tue. Le Christ est noire PAque à la cène : donc là déjà il A (îethsémani déjà, « la sueur de Jésus, dit l’Evangile, devint comme des gouttes de sang qui coulaient jus­ est l’agneau immolé pour noire délivrance. Or, puis­ qu’il ne l’csl pas encore par l’effusion du sang, il l’est qu’à terre. · Luc., xxu, I L Ainsi encadrée entre la trahison de Judas ct l’agonie par le don dc sa vie à son Père pour l’holocauste sur du Jardin des Oliviers, l’institution de l’eucharistie la croix. Bien dc plus juste que le mot cité plus haut : donnée par Jésus aux Douze, alors qu’il sait, qu’il l’eucharistie est la vraie PAque des enfants de Dieu. parce qu'elle est en quelque sorte le Sauveur immolé déclare devoir être abandonné d’eux, Matth., xxvî,31, renié par Pierre, Matth., xxvî, 31; Marc., xiv, 30: pour le salut des hommes. Le sang ne coule pas encore; Luc., xxu, 31. cl trahi par Judas, ne peut pas n’avoir mais déjà il est versé par le don du Christ el l'accep­ pas été accompagnée d’une profonde tristesse. Non tation de Dieu. î) L'acte de lu cène est expressément présenté seulement Jésus annonça son immolation, s’offrit en comme une partie intégrante du sacrifice de la passion. holocauste, institua un mémorial de sa mort ct fil participer scs disciples au nouvel agneau pascal; mais - Ne peut-on pas aller plus loin ct montrer déjà dans déjà son cœur saigna, déjà ce fut la passion, déjà com­ le repas d’adieu un sacrifice, parce qu’il est donné comme le premier acte de la passion sanglante du mença et sc continua le sacrifice qui sc consommera sur ( hrist · la croix. C’est là, dit Bérulle aux protestants, « ...le premier A coup sùr. la mort de Jésus fui la partie essentielle pas de Jésus pour aller à la mort, soit intérieure­ dc son immolation, l’acte qui, selon le mot prononcé ment en la pensée dc son cœur, soit religieusement en par le Sauveur, lui-même, consomma l’holocauste. Joa., xix, 30. Est-ce à dire que le seul moment où le Christ la cérémonie qu’il institue, soit extérieurement en partant du cénacle pour aller au jardin où il devait exhala son dernier soupir fut celui où s'opéra son oblation sanglante? Comme on l’a toujours cru. ct verser son sang... cl où l’ennemi avail son rendez­ ainsi que le prouve le mot traditionnel qui la désigne, vous pour le prendre et le conduire au Calvaire·,. Vu comme le montrent à merveille tous les évangélistes. ct considéré que le Fils dc Dieu n’aura pas attendu In passion sc composa dc toutes les souffrances phy­ de s’offrir à la mort le seul instant de sa souffrance, ct siques cl morales qui amenèrent la mort dc Jésus. que sa charité aura prévenu et désarmé la malice cl la rage des Juifs, cl que nous le voyons en ce dernier Saint Thomas, par exemple, la fait commencer à la trahison de Judas. Sum. theol., llla, q. lxxxiii, a. 5, souper n’avoir nuire propos en la bouche avec ses apôtres que dc sa mort cl de sa passion, et qu’il la ad 3«®. Or. dans chacun des récits dc la cène, la pensée dc voyait présente au cœur cl au dessein dc Judas qui était avec lui en la même table el qu’il faisait même la passion est mise en un puissant relief. Matthieu el Marc ne font connaître que deux épisodes du repas I lors un mémorial perpétuel de cette souffrance, cl qu’il 817 MESSE DANS L’ÉCRITURE, LE SACERDOCE DU CHRIST 818 bolisée. Déjà clic était ratifiée par Dieu comme l’avait donnait Λ celte PAque nouvelle et chrétienne le même agneau qui devait mourir pour notre rédemption à la été le sacrifice d'Isaac avant d'être accompli. D’ail­ leurs, puisque déjà les Apôtres recevaient un morceau croix... faut-il donner la géhenne à vos esprits pour dc la victime ct buvaient son sang, c'est qu’à ret ins­ vous faire croire qu’il a plu A Noire-Seigneur en Pacte tant même, d’une certaine manière, l’immolation de de son testament de se souvenir de sa mort, cl en Jésus était commencée. Dc même qu’autrefois sur le présenter à Dieu l’offrande et l’acceptai ion volon­ Sinaï le sang sacrifié avait aspergé l’autel ct le peuple, taire? Discours ir. Du sacrifier de la messe célébré en dc même une partie du sang de Jésus devait aller A ΓÉglise chrétienne, c. xn, Œuvres complètes, éd. Mignc, Dieu ct une partie être répandue sur les fidèles qui le Paris. 1856, p. 700-702. buvaient : tel est bien le rite dc l'alliance cl dc l’expia­ /) Est-il démontré encore par l'agonie de Gethsémani tion. Ainsi encore comme en certains sacrifices, tandis que l'acte de la cène a constitué Jésus à l'état de vie· que des membres de la victime étaient réserves au lime pour le sacrifice sanglant? — Lé P. de la Taille, feu pour rester la part de Dieu ct d'autres consommés non content de mettre fort bien en valeur l'argument soit par les prêtres, soit par eux cl les donateurs, qui précède, op. cil., p. 85-88, croit pouvoir le complé­ admis les uns el les autres à l'honneur d'être les ter de la manière suivante. convives de Jahvé et d? participer A son festin. de Après la cène, â Gethséniani. Jésus dit ces mots : même le corps du Christ était appelé A devenir par • Mon Père, s’il est possible, que cc calice s'éloigne de une mort volontaire cl violente le bien prove du mol; cependant qu’il ne soit pas fait comme Je veux, Très-Haut, ct cc même corps était servi aux apôtres niais comme vous voulez. · Matth., xxvî, 39; cf. Marc.» qui entraient ainsi dans la communion la plus intime xiv. 36; Luc., xxu, 12. Donc, A ce moment, le Christ qu'il est possible d'imaginer ct avec Jésus et avec voit qu’il lui faut boire une coupe dont il désirerait Jahvé. Les Douze qui furent témoins dc la première qu’elle s’éloignât. Or. au contraire, avant la cène, il cène assistaient certes â un acte inouï, sans précé icot. paraissait pleinement libre et très désireux de sc Pourtant ils y retrouvaient ce qu’ils étalent habitués donner pour nous. Pourquoi ce changement? Parce A voir en tout sacrifice, el ils pouvaient comprendre qu’au repas d’adieu, Jésus s’est livré en holocauste à qu’à ce moment même commençait l'immolation son Père ct que cette oblation a été acceptée. Il est rituelle des temps nouveaux. donc obligé d’exécuter, quoi qu'il lui en coûte, cc qu’il 2· Autres textes néotestam:ntaires. — Trouve-t-on a promis. Celte explication concilierait des textes en dans d’autres récits du Nouveau Testament des textes apparence contradictoires, les uns où 11 est affirmé que qui confirment ou qui nient le caractère sacrificiel Jésus s’est offert librement A une mort que son Père attribué au repas d’adieu par Paul cl les Synoptiques? ne lui avait pas imposée par un précepte proprement — 1. Le quatrième Évangile. — Il est certain que les dit; les autres (pii louent son obéissance dans sa pas­ formules de l’institution ressemblent fort A certaines sion el sur la croix. De la Taille, op. cit., p. 89. paroles prononcées par Jésus dans le discours sur le Cc raisonnement est ingénieux. Mais peut-on le pré­ pain de vie. Les phrases Mangez, ceci est mon corps. senter sans dépasser le témoignage des Synoptiques? Buvez, ceci est mon sang, concordent avec les mots : Ils nous affirment que, dans sa prière. Jésus fait appel à Celui qui mange nu chair et celui qui boit mon sang... la toute-puissance de son Père, qu'il exprime le désir dc Joa., vi, 56. Dc même la promesse : Le piin que je ne pas boire la coupe de la passion, mais qu'en même donnerai, c'est nu chair pour lu vie du monde, Joa.» vi, temps il déclare soumettre sa volonté humaine à la 51 (52 dans la Vulgate), fait penser A la déclaration de volonté divine. C'est beaucoup assurément, mais c’est Jésus présentant le pain aux Douze : Ceci est mon corps tout. Aussi d’innombrables commentateurs ont lu donné pour vous. Luc., xxu, 19. colle prière sans jamais soupçonner qu’elle affirme le Jésus déclare-t-il donc aussi dans le quatrième caractère sacrificiel de la cène. Elle ne l'attesterait évangile que sa chair est A la cène offerte en sacrifice? d’ailleurs que si, avant l’institution de l’eucharistie, Les commentateurs el les théologiens qui l’affirment Jésus ne s’était pas encore offert à son Père; si. jus­ invoquent la promesse citée plus haut ; « Le pain que qu'à ce moment, il était libre de s’immoler sur la je donnerai est ma chair pour la vie du monde. · vj. croix, s’il lui avait été impossible de faire auparavant 51 (52). Celte leçon est celle qui est le mieux attestée, la prière de Gelhsémani. En était-il ainsi? Les Synop­ le plus communément admise (Von Soden, Nestle. tiques ne le disent pas, ils ne donnent aucune réponse Vogels. Loisy, Lagrange). Il en est deux autres. L’une à cette question. Il semble donc impossible de démon­ d’elles exprime un mot qui est sous-entendu dans la trer par la seule teneur de la supplication de Jésus A leçon précédente : · Le pain (pie je donnerai c’est ma Gethséniani que la cène fut un sacrifice. chair que je donnerai pour la vie du monde. » Ce texte Ai Conclusion. — Porce est de le constater : après qu'on retrouve en certains manuscrits a été adopté avoir écoulé le langage et vu le geste dc Jésus, les par Maldonat cl Tischendorf (7· édit.), l’ne autre Douze durent croire qu'il offrait un sacrifice. Le Christ leçon rend la pensée plus claire, mais n’est attestée renonçait, en l’honneur de Dieu auquel il s’offrait, à des (pic par le Sinaïtiens cl Tertulllcn : « Le pain que Je biens qui lui appartenaient. A ceux qui étalent davan­ donnerai pour la vie du monde est ma chair. » Elle tage sa propriété, A son corps, A son sang ct A sa vie. est proposée par Tischendorf (8» edit, de Gebhardt) La victime n’était pas une de celles que nommait la loi cl par Calmes. On est tenté « d’y voir un arrangement antique, mais elle avait plus de prix encore, elle était pour aboutir A plus de netteté . Lagrange, Évangile pure entre toutes, elle était celle qu’avait entrèvue Isaïe. Comme jadis les animaux étaient officiellement I seton S. Jean. Paris, 1925, p. 183. Que l’on choisisse l’une ou l'autre lecture, il est amenés dans le temple, Jésus se présentait solennelle­ certain qu'il est parlé en cette phrase de l’eucha­ ment A la face de Jahvé. C’était bien comme toutes les ristie el de la passion, Lagrange, loc. cit.; les deux victimes dc l'ancienne Loi pour être substitué A autrui: idées sont «étroitement associées ». Loisy, Le quatrième Jésus se livrait pour les Douze, A leur place ct A leur évangile, Paris, 1921. p. 212. Cette affirmation est profil, il substituait sa vie à la leur. Aussitôt son sup­ démontrée dans l’art. Euchaiustik, l. v, col. 997-998. plice commençait : la souffrance n’était encore que Une relation est établie entre trois termes : pain, morale mais déjà, comme toute douleur, elle portait chair, vie du monde. — Il en est deux, l’eucharistie cl atteinte aux forces physiques dc la victime. Bien plus, le corps du Christ qui sont donnés pour identiques : si Jésus ne versait pas en fait immédiatement tout son pain - chair. Les trois leçons s’accordent A Ic’reconsang, si son corps n’était pas aussitôt mis A mort, du naltre. Mais A quoi doit être rapportée ta idc du monde? moins l'immolation prochaine était annoncée, sym- 819 MESSE DANS L’ÉCRITURE, LE SACERDOCE DU CHRIST Est-ce Immédiatement au pain? On s’en souvient, c’est ce que prétend la 3· leçon citée plus liant : · Le pain que je donnerai pour la vie du inonde, c’est ma chair . Si on l’accepte, on est tenté dc soutenir qu'à la cène déjà Jésus s’est offert en sacrifice et qu’en présentant son corps sous les apparences du pain, il l’a livré pour le salut des hommes. Ainsi pense Calmes qui adopte cette lecture. Il conclut : · Dans celle phrase... sc trouvent confondues les prédictions de la passion et la promesse du pain eucharistique, et cela sans qu’il y ait équivoque; car l'eucharistie est, en même temps qu’un sacrement, un véritable sacrifice, un mémorial de la mort de Noire-Seigneur JésusChrist. » Évangile selon S. Jean, Paris, 1901, p. 252253. Pourtant mémo sous celle forme : « Le pain que je donnerai pour la vie du monde, c'est ma chair », la phrase de Jésus ne pourrait-elle pas faire allusion non à l’oblation de la cène, mais à l'efficacité salutaire du pain eucharistique en chacun des communiants? Jésus annoncerait alors le sacrement sans parler du sacri lice. On peut poser la question, et II est difficile, à la seule lumière du texte biblique, de la résoudre Si au contraire on préfère l’une ou l’autre des deux premières leçons, c'est immédiatement à la chair que sc rapporte la vie du monde. On lit alors : Le pain que je donnerai, c'est ma chair. Puis on sous-entend ou on ajoute les mots : que je donnerai, cl en lin on termine ainsi la phrase : pour la vie du monde. Cette fois ce qui est offert pour le salut des hommes, c'est le corps : le sacrifice dc la passion est directement annoncé. Faut-il conclure qu’il n’est pas parle dc l’eucharistie comme d’une oblation? Cc serait peut-être aller un peu vite. Des exégètes détachés de toute confession religieuse sont d’accord avec les croyants pour recon­ naître que dans le contexte domine la pensée du Christ donné en nourriture comme chair cl sang dans un état de mort. Il faut en effet observer que dans les versets suivants, 53-56, Jésus insiste sur la séparation des deux cléments, images dc son immolation : quatre fols il parle de l'eucharistie comme de l'acte par lequel on mange sa chair el on boit son sang. Pourquoi d’ailleurs assoclc-t-il dans la même phrase le pain au corps donné pour la vie du monde? S'il avait voulu seule­ ment affirmer l’identité dc cette nourriture avec sa chair réelle, il aurait pu dire : le pain que je vous don­ nerai, c’est ma chair que vous voyez, ma chair née de Marie, etc... Puisqu'on contraire il assimile cet aliment au corps immolé pour le salut des hommes, c’est, semblc-t-ll, que l’eucharistie ct la passion sont une même chose, donc un même sacrifice; c’est qu’à la cène comme au Calvaire est offerte à Dieu la chair du Christ, ici sous l’apparence de pain, là sans voile et sous sa foi me naturelle. La phrase elle-même semble l'exiger, ajoutc-t-on : Qu'il soit sous-entendu (pre­ mière leçon) ou exprimé (deuxième leçon), le verbe donner s’y trouve en réalité deux fois. Le pain que je donnerai, c’est ma choir que je donnerai (ces trois mots sont sinon expressément répétés du moins exiges par le sens) pour la vie du momie. Or le même verbe employé deux fols à si faible distance doit avoir le même sens dans l'un ct l’autre cas. Conclusion : Puisque la chair donnée pour la vie du monde c’est celle qui est offerte ù Dieu en sacrifice, donc le pain que Jésus donnera, c'est l’aliment eucharistique offert a Dieu en sacrifice. En d’autres termes, le corps du Seigneur distribué aux Douze est à la cène déjà pré­ senté a Dieu comme la victime qui doit être immolée sur la croix. Dc la Taille, op. cil., p. 79-81. Ces raisonnements sont ingénieux, mais un peu subtils. En tes admirant, on est tenté dc sc demander si tout cc qui est ainsi découvert dans le texte dc Jean s’y trouve réellement. Jésus Insiste sur les deux élé­ ments nourriture el breuvage : ne serait-ce pas tout 820 simplement parce qu'en fait le fidèle doit accomplir les deux actes : manger son corps et boire son oing? De ce que le Christ, dans une même phrase, annonce l’eucharistie el la passion, faut-il conclure qu’il enseigne par ces mots l'identité de l’immolation delà croix ct du sacrifice de la cène? Ne peut-on pas expli­ quer autrement la Juxtaposition des deux promesses’ Plus d’une hypothèse peut être imaginée. Le P. La­ grange propose la suivante : · Le pnln donne la vie à chacun... L'immolation de la chair... donne la vie ju monde. » Op. cit., p. 183. Bien de plus naturel que cc rapprochement dans les discours du c. vi qui décrit les divers moyens par lesquels Jésus nourrit les âmes. Quant à l’impossibilité d’attribuer dans la même phrase au verbe donner deux sens différents ct dc com­ prendre ainsi le texte : « le pain que je distribuerai aux Douze est la chair que j’offrirai à Dieu pour le salut du monde », elle existerait, peut-être, si Jean était un écrivain classique, soucieux d’éviter toute redite équivoque ct toute obscurité. Veut-on avoir la preuve que les auteurs bibliques emploient a faible distance le même verbe donner pour lui faire signifier deux actes différents, une première fois dis tribuer aux hommes el une seconde offrir ù Dieu, 11 suffit de sc rappeler saint Luc : Jésus < ayant pris du pain, ayant rendu grâces, le rompit ct le leur (aux disciples) donna (distribua) disant : Ceci est mon corps donné (offert à Dieu) pour vous. Luc„ xxn, 19. En réalité, après avoir ainsi pesé le pour cl le contre, force est dc conclure : D’après saint Jean, pain chair du Christ x ic du monde. Mais comment le pain est-il la vie du monde, c'cst ce (pie l’auteur ne nous a pas dit en termes exprès. Il est un grand nombre d’autres termes du qua­ trième évangile où des critiques, Loisy par exemple, ont cru découvrir des allusions à la cène. Déjà il a été dit quel cas il faut faire de ces rapprochements ingé­ nieux, mais dont la plupart sont discutables. Voir art. Eüciiaiustik, I. v, col. 1068-1069. Γη passage du quatrième évangile doit pourtant être souligné, le c. xvn, qui contient la prière dite sa­ cerdotale. Sans doute, Lagrange a pu écrire à bon droit : · Supposer avec Loisy» que cette supplication < peut être l’eucharistie particulière d’un prophète, c'cst se moquer. ■ Évangile selon saint Jean, Paris, 1925, p. 384. Toutefois, on l’a fait observer : entre ce morceau ct les plères eucharistiques de la Didachl· (ix-xx) il reste quelques analogies » cl ce chapitre a pu être présenté comme un modèle des anaphorcs chrétiennes primitives. < Jésus y parle — déjà des Pères de l’Église l’avaient remarqué —comme grand prêtre, comme médiateur entre Dieu et les apôtres. Il expose à son Père qu’il a terminé son œuvre propre et il lui recommande de la continuer par ceux qu’il lui a donnés ct qu’il a formés pour cela, dans l’unité dc la doctrine qu’il leur a enseignée et dans l’amour que le Père a pour Lui. » Lagrange, op. cit., p. 135. Ce langage ct cette attitude sacerdotale, ces paroles qui ont pu Inspirer les improvisateurs ou les rédacteurs des antiques liturgies du sacrifice, ne donnent-ils pas à penser qu’à In cène Jésus a vraiment fait acte dc prêtre, offert à Dieu pour les siens le corps et le sang qu'il devait immoler sur la croix? I ne parole dc cette prière sacerdotale encourage a le croire. Jésus dit. xvn, 19 : · Je me consacre moi-même pour eux (les Apôtres) afin qu'ils soient eux aussi consacrés en vérité.» Le verbe employé est άγιάζω, I « rendre sacré », mot qui sert pour désigner la sancti­ fication du pontife el celle des victimes. Aussi des anciens ct des modernes s'accordent-ils à reconnaître que par cette phrase Jésus déclare s'offrir en sacri­ fice. Voir De la Taille, op. cit , p 88. qui cite comme 1 tenants dc cette interprétation saint Jean Chryso- 821 MESSE DANS L’ÉCRITURE, LE SACERDOCE DC CHRIST ktomc, saint Cyrille d'Alexandrie, Bupert, saint Tho­ mas, Cujct nn. Ainsi pensait Bossuet. Parmi 1rs contem­ porains on peut encore nommer Knabenbauer, Calmes, Durand. Loisy. Voir le commentaire de Lagrange. < Je me sanctifie pour eux afin qu'ils soient sanctifiés. » Le sens est le suivant : Prêtre et victime, je m'offre h Dieu comme une chose sainte pour les apôtres, afin qu’ils trouvent en moi la sainteté dont ils ont besoin pour être h leur tour prêtres et victimes. Le sacrifice dont il est parlé ici est û coup sûr celui de la croix : ainsi le comprennent généralement les commentateurs dc cc passage. Il faut bien noter toutefois que Jésus ne dit pas : Je nie consacrerai, mais je nie consacre. Il est donc tout naturel rt légitime dc penser qu* < ù cc moment même », Lagrange, op. cit.. p. 118. le Christ sc voue a Dieu pour être l’agneau pascal immolé sur la croix. Ainsi d’apres le quatrième évangile, le pain de vie est présenté comme donné pour le salut du monde; et cc peut être, non seulement À cause de son action dans l’âme des communiants, mais aussi parce qu’à la cène déjà Jésus s’offre en sacrifice : sa prière sacerdotale ct notamment la phrase où il sc pose en prêtre et en victime semblent bien l’attester. 2. L'Èpltre aux Hébreux. — Le concept du Christ pontife sc retrouve dans VÉpttre aux Hébreux. Jésus y est déclaré grand prêtre selon Γordre de Melchisédech ct partant supérieur à tous les ministres de l’ancienne loi. Chaque année, le souverain pontife d’Israël, en la fête de l'expiation, pénétrait dans le Saint des Saints pour y obtenir par l'aspersion d’un sang animal une purification dc ses fautes ct de celles du peuple, qui était toujours à recommencer. Le Christ, grand prêtre seton l'ordre de Melchisédech, est entré par sa mort dans le ciel ct, en montrant son sang à son Père, il obtint une fois pour toutes la rémission dc tous les péchés, scella une nouvelle ct meilleure alliance dc Dieu avec les hommes. Tel est le thème que développent six chapitres de cette lettre, v-x. On voit aussitôt l'importance du titre dc grand prêtre selon l'ordre de Melchisédech. Aussi l'auteur ne sc contente-t-il pas de l’attribuer à Jésus. Pour justi­ fier le rapprochement, il montre comment sc res­ semblent ces deux pontifes. Ils ont mêmes fonctions, celles de prêtre du Très-Haut, de roi dc justice (Mclchisédech) et de paix (Salem), vn, 1-2. L'un apparaît, l’autre est sans origine ni tin. vn. 3. Aucun ne naît dc la tribu sacerdotale, vn, 13-1 L Tous deux sont supé­ rieurs à Lévi et à l’ordre d’Aaron, vn. 1-10. Chacun est unique en sa série, il est sans successeur, vu, 22-21, ct n’a offert qu’un sacri lier. vn,27.Ni l’un ni l’autre n est Investi du sacerdoce par la loi de descendance char­ nelle, vit, 16; ils sont l’objet d’une vocation divine. En faveur du Christ, il y eut un serment de Dieu, comme jadis pour Abraham au temps de Melchlsêdech. vi. 13 20; vu, 20-21. C’est ce que l’épllrc expose longuement, v-vu. \ussi peut-elle dire que Jésus est grand prêtre à la ressemblance de Melchisédech. vu. 15, ct réciproquement que ce dernier a été pareil IU 1 ils . On conclut que la cène sc célébrait au cours d’un repas collectif, marqué au coin d’une sainte joie et dépourvu de tout faste. Ou bien, on distingue les deux locutions: rompre le pain et prendre la nourriture. Le livre des Actes raconte alors que les premiers chrétiens prient au Temple, ct que dans leurs maisons ils rompent le pain, c’est-à-dire célèbrent la cène. Puis l’auteur ajouterait que < ces deux devoirs accomplis, les fidèles recueillent le fruit dc leur double fidélité. Le nouvel Israël mange son pain cn Hesse, glorifiant Dieu et uni a son peuple. ■ Bongy, t.a célébration de l'eucharistie au temps des apôtres, dans Cours et conférences des semaines liturgiques, 1926, p. 183, Lou­ vain, 1927. D’après l’une ct l’autre explication, la fraction du pain désignerait ici la cène. C’est l’inter­ prétation proposée déjà dans cc Dictionnaire. Eucha­ ristie, col. 1067, el à laquelle l’auteur reste fidèle. L’opinion contraire était signalée, op. cit.,co\. 1068. et H faut reconnaître qu’elle est celle d’un grand nombre d'exégètes. Le livre des Actes ferait seulement savoir ici que les premiers fidèles prenaient leur repas en commun dans plusieurs maisons avec joie et simplicité de cœur. Pourtant si Luc ne voulait ici parler que de la nourriture ordinaire, il eût été assez inutile de dire que les chrétiens ne mangeaient pas au Temple mais dans leur maison. Rongv, loc. cit.; Volker, op. cit., p. 31. 2. A Trous (Ad., xx, 7-11). — Vers l’an 38,l’Apôtre est û Troas avec des compagnons de voyage. « 7. Or, le premier Jour dc la semaine, comme nous étions réunis. συναγμένων, pour rompre te pain, κλάσαι άρτον, Paul, devant partir le lendemain, s’entretint avec ceux ci (les disciples) et il prolongea son discours jus­ qu’à minuit... 11. Paul rompit le. pain et mangea, puis il parla longtemps encore Jusqu’au jour: après quoi il partit. Sur ce texte, voir Eucharistie, col. 10591060. L'auteur le marque en termes exprès : on est réuni (c’est la syntue) pour la fraction du pain, xx, 7. Sans doute, Paul parle pendant toute la nuit. Bien n’est plus naturel : les chrétiens de Troas sont heureux 828 dc l'entendre le plus longuement possible, car il part le lendemain. Il s’entretient donc familièrement avec eux. διελέγετο, d’abord jusqu’à minuit. Puis, après la chute et la résurrection d'Eutychus, dc nouveau, la fraction du pain une fois faite, Paul converse, όμάήσχς. jusqu’à l’aurore avec les fidèles qu'il allait quitter Mais quel qu'ait été le prix cl l’intérêt de cet entretien pour les disciples de Troas, le livre des Actes dit for­ mellement que la réunion eut lieu à cause dc la frac­ tion du pain, (let acte mentionne deux fois csl pré­ senté comme l’essentiel. Des discours de Paul il est dit seulement qu’ils eurent lieu à celle occasion. Cc qui est nu centre, c’est le rite eucharistique» la réitération de la cène. Il faut observer que cctle fraction n’est pas un acte extraordinaire, exceptionnel et qui s’accomplit uni­ quement à cause du passage de l'Apotre. Le contraire est affirmé en termes exprès : « Le premier jour de la semaine, est-il écrit, comme nous étions réunis pour rompre le pain. · Ces mots ne permettent aucun doute : l’acte s’accomplit régulièrement une fois par semaine. C'est Paul qui le préside, il rompt le pain. Puisqu'il accomplit lui-même ce geste, à Troas, on voit que l’acte lui était familier, ne lui paraissait nullement étrange, mais tout naturel. Déjà par la lecture dc cc seul texte on est amené à conclure que la fraction du pain s’opérait dans toutes les Églises où passait Γ \|>oî re. Conclusion. Assurément, le livre des Actes ne nous renseigne pas au gré de nos désirs sur ce qu’était la fraction du pain. Son témoignage est pourtant des plus précieux. D'abord nous constatons que l’action csl en usage aux tout premiers jours de l’existence de l'Église, alors qu’elle fréquente encore le Temple. Déjà les chrétiens ont un rite particulier. Ils l’accomplissent à Jérusalem dans les milieux judéo-chrétiens, et aussi dans les Églises fondées par Paul el où sont admis les païens. L'usage est donc universel. Or, l’auteur même des Actes nous apprend dans son Évangile ce que rap­ porte aussi la première épître aux Corinthiens, c'est que Jésus, après avoir rompu le pain à la dernière cène, avait ordonné à ses disciples de faire cet acte cn mé­ moire dc lui. Nul doute, la fraction des premiers chrétiens est la reproduction de celle du repas d’adieu. Si la première fut un acte sacrificiel lié à l’immolation du Calvaire, la seconde l’est donc aussi, (.elle conclu­ sion admise, on s’explique à merveille l’importance de cc rite, on comprend pourquoi avec la prédication des apôtres et la vie en communauté », il donne son originalité au nouveau peuple dc Dieu. Act., Π. 12 De même, l'antithèse entre les prières du Temple ct la· fraction du pain se justifie à merveille : ici les sacri­ fices lévitiqucs. là cc qui les remplace, l’oblation nou­ velle. ♦ Chaque jour les chrétiens étaient assidus d’un même cœur au Temple ct rompaient le pain dans leurs maisons... Si vraiment cc geste est l’équivalent du sacrifice juif, on explique mieux que par toute autre hypothèse les heureux elTcts que le livre des Actes attribue à cc rite : il glorifie Dieu, d ménage aux fidèles joie et simplicité de cceur. Act., n, 46. Enfin, on com­ prend pourquoi cet acte sc répète si souvent, « chaque jour ». Act., n. 16. ou du moins une fois par semaine. Act., xx, 7 : il lient la place des sacrifices qu’Israel répétait perpétuellement. Aussi, même si la commu­ nauté a la bonne fortune de rerevoir un grand apôtre, elle ne supprime pas la fraction pour pouvoir consa­ crer tout le temps où elle demeure avec lui à recevoir I scs enseignements. Cc rite s’accomplit comme d'ordi­ naire ct c’est lui-même qui le préside. Bcprcnant une opinion déjà soutenue (Brandi cl Gogucl), Lietzmann, op. cit .p. 239, conclut de l’cm1 ploi des seuls mots fraction du pain dans le Livre des 829 MESSI·: DANS L’ÉCRITURE, ΙΛ CÈNE CHRÉTIENNE : SA NATURE Actes que, d’après l’auteur cl les fidèles dont il rapporte les usages, la cène sc célébrait alors sans bénédiction de la coupe. On l’a fait observer, cc silence n’est pas négation. De tout temps on a. pour abréger, désigné un ensemble de rites par l’un d’entre eux, le premier, le principal ou même un autre. C’est ainsi que le mot messe des Catholiques désigne cn vertu do l’usage toutes les paroles el tous les rites du sacri­ fice eucharistique alors que. par son origine et au sens étymologique, il ne fait allusion qu’à un seul acte. De même si on parle simplement de la manducation de l’agneau pascal, on ne nie pas que tous les autres rites prescrits aient été accomplis. Puisque le livre des Actes ne donne pas une description complète dc toutes les opérations dc la cène, il n’a pas à mentionner la coupe. I/explication de son silence n’est-elle pas des plus simples? Les mots fraction du pain et cène avaient même signification. Volker, op. ci/., p. 38. 3· Saint Paul ct la cène chrétienne. - Saint Paul nous apprend que les Corinthiens se réunissaient en assemblée, 1 Cor., xi, 18, 20, 33, 31; ils prenaient les uns â coté des autres dc la nourriture, xi, 20-22, 33-3 L el ils croyaient ainsi manger le repas du Seigneur, xi. 20. Si l’Apôtre leur reproche les fautes qu’ils com­ mettent à celte occasion, il se garde bien de leur inter­ dire celle assemblée. Il veut seulement qu’cllc soit cc qu’elle doit être. Aussi leur rappelle-t-il le véritable sens de l’acte qu’ils accomplissent. Pour leur en montrer la sainteté, il leur enseigne qu’il a son origine dans le geste et les paroles de la cène. Après avoir distribué le pain, le Christ a dit : · Faites ceci en mémoire de moi. * La meme recommandation a été donnée par lui après qu'il eut fait circuler la coupc de vin. (’.’est donc pour répéter les paroles, pour réitérer l’acte du Christ sur les deux éléments que l’assemblée a lieu, xt. 23-25, que les fidèles mangent ce pain ct boivent ce vin. xi. 26-29. S’il en est ainsi, le langage de Paul montre que, non seulement la communauté de Corinthe, mais toutes les Églises doivent réitérer le repas du Seigneur. L’Apôtre pour inviter ses correspondants à le faire, n’invoque pas des considérants qui vaudraient pour leur communauté seulement. On doit manger le pain cl boire le vin sur lesquels sont prononcées les paroles du Sauveur, parce qu’il a lui-même ordonné de le faire. C’est donc une loi générale qui s’impose à tous les disciples. Λ toutes les Églises. Ainsi le texte dc l’ÉpIlre aux Corinthiens nous oblige Λ conclure que saint Paul donnait n toutes les chré­ tientés fondées par lui l’ordre dc réitérer le repas d’adieu. Il nous enseigne aussi ce qu’on doit voir en ccl acte. Amené à défendre aux chrétiens de prendre part aux banquets sacrés qui accompagnaient les sacrifices païens cl où l’on mangeait des viandos consacrées aux idoles. Paul écrit, x, 1 I : C’est pourquoi, mes bienaimés frères, fuyez l’idolAtrlc. 15. .le vous parle comme à des hommes intelligents. Jugez vous-mêmes ce que je vous dis. 16. Le calice de bénédiction quo nous bénis­ sons n’esl-ll pas communion au sang du Christ? Le pain (pie nous rompons n’est-il pas communion au corps du Christ? 17. Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes un seul corps, tout en étant plusieurs, car tous nous participons à ce pain unique. 18. Regardez Γ Israël selon la chair : Ceux qui mangent les victimes ne sont-ils pas participants de l’autel.’ 19. Que dis-je donc? Que l’idole est quelque chose ou que la viande immolée aux idoles est quelque chose ? 20. (Non), mais que la victime immolée par les païens, ils l’immolent au démon cl mm à Dieu, Or, Je ne veux pas que vous entriez en communion avec le démon. 21. Vous ne pouvez pas participer à la table du Seigneur cl ù la laide du démon. 22. Ou bien, provoquerez-vous la 830 jalousie du Seigneur? Sommes-nous plus forts que lui? » Déjà, une étude approfondie de ce morceau l’a prouvé, saint Paul affirme que les fidèles, en partici­ pant au pain et à la coupe dc la cène, communient véritablement au corps et au sang du Seigneur. Eucharistie, col. 1041-1052. Reste à examiner si ce développement atteste le caractère sacrificiel de la cène chrétienne. Γη premier fait ne semble pas discutable : saint Paul oppose aux viandes mangées apres certains sacrifices païens ou juifs le pain que les fidèles rompent à la table du Seigneur, x, 16, 22, et ce qu'its boivent dans la coupe du Seigneur, x. 16, 21. · Au repas sacrificiel des païens ct des juifs correspond chez les chrétiens la cène. » Lietzmann, op. cit., p. 180. 227. En conséquence, ct ce fait admis, la conclusion ne parait pouvoir être mise en doute par personne ; les mets dont il s’agit, ceux de la réitération de 1a cène primitive, les aliments eucharistiques sont · quelque chose qu’on peut assimiler a une Ουσία ·. Afio. La synthèse du dogme eucharistique chez saint Paul, Revue biblique, 1921, p. 323. « Dès IA qu'il met la cène cn parallèle avec le sacrifice de l'Ancien Testament, saint Paul donne cn même temps à entendre que, d’une certaine manière, elle a pour les chrétiens pris sa place. · Volker, op. cit., p. 78. Autre argument qui prouve la même vérité : le païen qui. dans les banquets des sacrifices, mange des viandes consacrées aux Idoles, εΰωλόθυτον, x. 19, entre cn communion avec les demons, x, 20. L’Israélite qui consomme une partie d’un animal offert en sacri­ fice, Ουσία, est en communion avec V autel. Saint Paul emploie ce dernier mot soit à la place du nom de Jahvé que, par respect. les juifs d’alors évitaient le plus possible de prononcer, soit parce que la transcendance du Dieu d’Israël ne permet pas dc penser qu’on com­ munie avec lui directement, mais autorise seulement a penser qu’on reçoit un mets de sa table, soit enfin a cause dc rémittente sainteté de l’autel juif. Matth., xxin. 18, 20. Qu’importe d’ailleurs le motif pour lequel ce mot a été employe; ce qui csl sûr, c'est que la man­ ducation de la victime juive fait entrer en rapport non seulement avec une pierre sacrée, mais avec Jahvé luimême : le contexte le démontre ct d’ailleurs celle conception était communément admise cn Israël. Pourquoi les idolothyte» mettent-elles en relation avec les démons, et 1rs victimes juives avec Jahvé? L Apôtre le dit : Parce que les premières ont été offertes en sacrifice aux demons, les secondes â Jahvé. Donc puis­ qu’il y a un troisième repas sacré, celui des chrétiens, et qu’il fait lui aussi, d’après saint Paul, entrer en rap­ port avec Dieu, c’est que les mcls consommés ont été offerts en sacrifice a Dieu. Le pain que nous rompons est communion au corps du Christ. x. 16, la coupe dc bénédiction est communion au sang du Christ, x. 16. parce que ces mets sont des Ουσία, des aliments immo­ lés Λ Dieu. La « double comparaison avec les sacrifices païens ct judaïques montre bien que la participation du chrétien au corps el au sang de Jésus-Christ était une participation ù un sacrifice réel, cl que le pain rom­ pu cl mangé, le calice béni cl bu avaient été offerts en sacrifice, aussi bien que les animaux immolés à Jéhovah par les Juifs cl aux idoles par les païens. » Mangenot, ail. \ι 11 !.. I ι. coi 2576 Quelle est celte oblation ù laquelle l'eucharistie fait ainsi participer les fidèles? A coup sûr, d’abord celle de la croix. D’après saint Paul, le Chris! fut « la vic­ time propitiatoire par son sang -, Rom., m, 25. ct « l'agneau pascal immolé pour nous ». ICor.,v. 7. Il s’est • livré à Dieu pour nous comme une oblation el un sacrifice d’agréable odeur·. Eph., v. 2. Aussi l’Apôtre le dit-il formellement aux fidèles : Toutes les fois que 831 MISSE DANS L’ÉCBITl BE, LA Cl ■.NE CH B ÉTIENNE : SA NATURE 832 vous mangez ce pain cl que vous buvez ce vin (de In la pierre sacrée du temple de Jérusalem étaient Immo­ cène chrétienne), vous annoncerez la mort du Sei­ lés Λ Jahvé des sacrifices : doue sur celte tablr du gneur. » I Cor., xi, 26. Seigneur que possèdent les chrétiens sont placée»*·» victimes. Et comme d'autre part il est bien établi que l’auteur affirme la participation réelle du chrétien au · pain L’autre antithèse n’est pas moins suggestive. I { unique » de tous les fidèles, au vrai corps cl au vrai table du Seigneur est aussi opposée ά la table du sang du Sauveur, déjà il faut admettre qu’à la cène démons, x, 21. Gel le dernière est, d’après l’fariturc. les disciples de Jésus reçoivent la chair qui jadis l’autel païen où I on opère des sacrifices, hak menace s’offrit d’une manière sanglante sur le Calvaire. les hommes qui « ont oublié la montagne sainte el Mais l’eucharistie n'est-elle un repas sacrificiel que dressé une table ù la Fort une (d’après la Vulgate) τφ par une commémoraison, un rappel, une représenta- | δαιμονίω τράπεζαν (d’après les Septante) pour offrir des tion symbolique de la mort du Christ sur la croix? libations ». l.xv, 11. Le mot désigne donc bien Ici f’otyd Saint Paul ici veut-il dire seulement que le fidèle en sur lequel on sacrifie. Les auteurs profanes parlent eux réitérant la cène primitive mange le corps et boit aussi de tables qui sont employées comme auteli dan» le sang qui ont autrefois constitué l'oblation du Gol­ le culte privé. Lamiroy. op. cit., p. 202, n. 2. Pour gotha? .Non, à n’en pas douter. La comparaison de montrer que ce mol désigne un objet sur lequel sont l’apôtre va plus loin. Ce que consomment les païens, placées simplement non des viandes à manger, mais c’est une viande qui, non seulement a été immolée, des victimes à immoler, on peut encore faire l’observation suivante. Dans les papyrus qui invitent à des mais qui garde cc caractère au moment où on la mange, festins où sont servies des viandes consacrées aux c’est l’idololhylc. De mime, après les sacrifices dits pacifiques, les juifs participent aux chairs de la vic­ idoles, les convives sont priés de se rendre non ù b time et ccs chairs restent au moment même où on table, τράπεζα, mais sur le lit, κλείνη : Charémon te s’en nourrit,des viandes sacrées. Elles sont des hosties, prie, le convie pour diner sur le lit, cl; κλείνην, du seigneur Sérapis, dans le Sérapéion, etc. » Ou encore Ουσία, elles re sont même mangées que pour ce motif, < Antonios. fils de Plolémaios. te prie de dîner sur le lit, parce qu’elles ont cc caractère. cl; κλείνην, du Seigneur sérapis, chez Clodios, fils de Si donc la comparaison de Paul a quelque valeur, Sérapion. etc... » Grenfell et Hunt, The Oxyrrinchiu voici cc quelle atteste : Le corps el le sang du Christ Papyri, Londres, 1898-1904, t. r, n. 110; t. m, n. 523. en connut nion desquels entre le fidèle à la cène, n’ont On est donc amené à conclure que les mots table pas été seulement immolés jadis sur la croix. Mais, à la des dînions désignent l’autel des païens où est immolée table ct dans la coupc du Seigneur, ils sont encore à la victime, cl non cc sur quoi elle est placée pour être l’état de victime, Ουσία. La présentation des deux mangée. S’il en est ainsi, ce qui dans la même phrase éléments, l’un solide, l’autre liquide, l’emploi des deux lui est expressément opposé, la table du Seigneur, doit formules, l’une où est mentionné le corps, l’autre qui être non pas l’objet sur lequel sc trouvent le corp* parie du sang, aident les fidèles à mieux comprendre cl et le sang du Christ, mais celui sur lequel ce corps avoir du moins en figure ce caractère de chair immolée. cl ce sang sont constitués ù l’état de victime. Ουσία, que revêt le Christ à la cène. Et parce qu’il 11 est impossible de ne voir dans cet autel que h n’est pas comme le pauvre animal des rites païens ct croix sous prétexte que là seulement Jésus fut mis a juifs un être sans âme, parce que dans le sacrifice mort. Car Paul, dans la même phrase où il parle de h comme dans tout acte de religion l’élément moral est le table du Seigneur, a d’abord mentionné comme étant plus important, parce que le serviteur de Jahvé » offre sur le meme plan la coupe du Seigneur. Or, cette der­ sa vie pour le péché » cl « intercède pour les coupables », nière se rapporte à la cène seule et non au Calvaire. Is., un, 12; pane que l’Evangile est le culte nou­ veau. celui par lequel le Très-Haut est adoré en esprit I Donc, il faut aussi admettre que la tablr du Seigneur est ici l’ob.ct sur lequel lu corps et le sang du Sau­ ct en vérité, on est autorisé à tirer celte conclusion : veur sont constitués en l’état de victime pour être en tout lieu où Jésus est à l’état d’hostie, que ce soit ensuite consommés par les fidèles. à lu cène ou sur la croix, ct que l’Écritiire le dise en Mais ce rapprochement ne crée-t-il pas à son tour termes formels ou non. il fait à Dieu l’offrande de sa une nouvelle difficulté? La table et la coupe du Seigneur vie et de sa mort, de sa chair et de son sang. sont juxtaposées dans une même phrase, x, 21. Le pre­ Ainsi, d’apres la première Épllrc aux Corinthiens, mier mol ne fait-il pas penser seulement au repas, puis­ l'eucharistie» la réitération par les chrétiens de cc que le second ne désigne qu’un breuvage? Les idées qu’a fait le Christ au repas d'adieu est un banquet d’autel, de victime el de sacrifice seraient ainsi exclues. sacrificiel, un festin où la victime de la croix, le corps Gomme on l’a fort judicieusement observe, même ’die et le sang du Sauveur apparaissent en l’état d’immola­ mol τράπεζα désigne directement le saint repas com­ tion. état que souligne la dualité des éléments repré­ posé de la chair el du sang du Sauveur . ce terme fait sentatifs ct des formules prononcées, état dans lequel Jésus ne peut être sans s’offrir intérieurement ù son image et il présente à l’esprit l’idée d’un objet, pareil à Père. Brinktrir e, cp. c/L, p. 34-38. celui sur lequel est immolée la victime offerte aux A l’appui de cet argument on trouve un confirmatur idoles. Le calice d’ailleurs peut fort bien suggérer la dans la locution table du Seigneur, τράπεζα κυρίου, qui pensée d’une coupe de libation comme la table appelle est employée ici, x, 21. En effet, d’après l’Ancicn Tes­ ici la notion du sacrifice. tament, le mot table, s’il n’est pas pris dans un sens pro­ Bien ne s’oppose donc à ce que ce terme τράπεζα fane mais religieux, signifie autel. Les cas sont fort désigne au moins d’une manière indirecte, « mais réel­ nombreux, par exemple : Ez., xu, 22; xuv. 16; Mal.,r, lement et certainement l'autel chrétien ·, < une table 7, 12. A noter surtout l’Exode, où ce tenue est em­ sur laquelle le corps cl le sang de Jésus-Christ ont été ployé seize fols pour désigner la table des pains de pro­ offerts un sacrifice et sur laquelle lus chrétiens viennent position. c’est-à-dire Vautel sur lequel on les déposait recevoir culte divine nourriture. Mangenol. loc.cit. Aussi est-il tout naturel de penser que la table du Sei­ Que si enfin on sc refuse à tirer des seuls mots · table gneur, c’est son autel cl de conclure qu’il y a un sacrifice du Seigneur celle conclusion, ou si, malgré tous les chrétien. De nombreux commentateurs ont fait celte arguments présentés, on ne veut voir en cet objet que remarque. Voir Lamiroy, op. cil., p. 191-195; Allô, eu sur quoi sont déposes le pain corps ct la coupc Ming de Jésus, on ne peut pas refuser d’admettre ce qui est op. cil., p. 324. affirme non par deux mots, mais par tout le morceau I) semble bien d’ailleurs que celle table du Seigneur s’oppose à l’autel juif, au θυσιαστήριον, x, 18. Sur I ici étudié. Gc qui est déposé sur cette table est l'équl- 833 MESSI· DANS L’ÉCRITURE, L ÉI’ITRE AUX HÉBREUX valent des viandes immolées aux Idoles par les païens ou à Jahvé par Israel, c’est donc le corps ct le sang à l’étal de victime, le corps et le sang offerts à la divinité. Les commentaires dont saint Paul un peu plus loin dans la même épllrc encadre le récit du repas d'adieu, 1rs recommandations qu’il adresse aux Corinthiens pour assurer sa digne ct sainte réitération confirment celle conclusion. A trois reprises il rappelle (pic les disciples sont tenus de faire de nouveau cc qui a été accompli ù la cène, xi, 24. 25, 26. Là, le Christ présent avait donné son corps pour tes Douze, ct présenté ά son Pire le sanq qui sur la Croix (tenait sceller la nouvelle alliance. Donc Jésus, dans la cène chrétienne, sc mani­ feste comme ayant été jadis mis à mort ; cl pendant que paroles et rites rappellent et figurent exté­ rieurement la séparation de son corps cl de son sang, il olïre encore une fois à son Père son immolation de la croix. On comprend alors le sens profond du mol de l'Apôt rc : * Chaque fols que vous mangez cc pain cl que vous buvez ce vin. vous annoncez la mort du Seigneur ». xi, 26. La recommandation de s'approcher • dignement de la cène, xi, 27. l’ordre de s’éprouver avant de recevoir les aliments sacrés, xi, 28, les menaces et les châtiments dirigés contre les indignes qui communient au corps du Christ sans le discerner, xi, 29, 30, tout peut s’expliquer, sc Justifier par ce seul fait que l’eucharistie donne vraiment aux fidèles la chair et le sang de Jésus cl que le profaner c’est se rendre coupable contre le corps du Seigneur . xi, 27. Mais il faut convenir que préceptes cl sanctions se comprennent mieux encore si la cène est un repas sacrificiel, si la victime du Calvaire s’y retrouve pour de nouveau se donner aux hommes ct s'offrir à Dieu. Qu’on se rappelle les croyances juives et renseigne­ ment de l’Anclen l’estamenl : » Quant à la chair du sacrifice pacifique, tout homme pur pourra en manger Celui qui mangera la chair du sacrifice des pacifiques (ictàmim) appartenant à Jahvé, en ayant une impu­ reté. celui-là sera retranché de son peuple. Et celui qui louchera quelque chose d’impur, souillure d’homme ou animal impur, ou toute autre abomination impure el qui mangera de la chair de la victime paci­ fique appartenant à Jahvé sera retranché de son peuple. » Lev., vu, 19-21. Des critiques croient devoir expliquer par des infil­ trations du paganisme ce que dit saint Paul des châ­ timents infligés par Dieu aux Corinthiens coupables d’avoir profané le repas du Seigneur : « C’est pour­ quoi il y a parmi vous tant de gens malades cl qu’un bon nombre sont morts. > xi, 30. Il est bien plus natu­ rel de se rappeler cc que raconte si souvent l’Anclen Testament des punitions qui frappaient les profana­ teurs des choses saintes. L'antique menace, bien connue de Paul cl 1 suffit de renvoyer le lecteur à l’examen qui a été fait de cette hypothèse. Eucha­ ristie, t. v, col. 1083 sq. i· L'Épttre aux Hébreux. — Cette lettre contient-elle des aflinnations qui empêchent ou qui permettent de voir dans la réitération de la cène un sacrifice? Nul doute: des textes formels de celte lettre ensei­ gnent que le Christ, prêtre unique de la loi nouvelle, s'offre comme victime unique, par une oblation unique pour nous obtenir le pardon de nos péchés. Jésus est « le grand pontife parfait », îv. 14: il l est pour l'éter­ nité selon l'ordre de Mclchlsédcch vi, 20, vn, 21. Tandis que · les prêtres Juifs étaient nombreux, parce que la mort ravissait à chacun d’eux sa dignité, le Christ demeurant à jamais, possède un sacerdoce qui ne passe pas ». vn, 23 24. 11 n’a donc pas besoin d’offrir chaque jour des sacrifices d’abord pour scs propres péchés, ensuite pour ceux du peuple; car il l’a fait une fois pour toutes en s'offrant lui-même ·. vn. 27. « Lorsqu’il se présenta en qualité de grand prêtre des temps à venin... il entra une fois pour toutes avec son propre sang dans le sanctuaire, (nous) ayant acquis une rédemption éternelle... Cc » sang du Christ qui, par le moyen d’un esprit éternel, s’est offert lui-même sans tache a Dieu, purifiera nos consciences des œuvres mortes... » ix. 11-11 Jésus n’a pas dû s’offrir lui-même à plusieurs reprises, de même que le grand prêtre entre chaque année dans le sanctuaire avec du sang qui n’est pas le sien, autrement il aurait été obligé de souffrir plusieurs fois depuis la création du monde. « Mais il s’est montré une fois, dans les derniers âges pour abolir le péché par son sacrifice... Il s’est offert ainsi une seule /ois pour faire disparaître les fautes de la multitude. · ix. 25-28. « Les sacrifices juifs étaient incapables de purifier parfaitement el d’ôler les péchés », x, 1, 2. I. 11. < le Christ nous a sanctifiés une /ois pour toutes par l’oblation de son corps x. 10. « Par une oblation unique. Il a rendu parfaits pour tou­ jours ceux qui sont sanctifiés, x. 1 1. Ce langage est des plus clairs. Il atteste d’abord que Jésus est le seul souverain pontife de la nouvelle loi. Les grands prêtres Juifs se succédaient pour deux motifs : parce qu’ils étaient soumis à la mort, cl parce qu'aucun des sacrifices offerts par eux pendant leur vie ne suffisait pour sanctifier à jamais Israël. Or Jésus, au contraire, a Immolé une victime qui a obtenu la rédemption éternelle », ix. 12, ct il est · toujours vivant ·. vu. 25. il est le < célébrant du sanctuaire céleste », vm. 2; il y est · entré avec son sang », ix, 12, pour y demeurer le médiateur d’une alliance nou­ velle cl meilleure ». vin. 6; ix, 15. Présent à la face de X. — 27 835 M ESSE 1) ANS I/ É C II IT L B E, L’ÉPITRE Al X 1IÉJHIEI X Dieu pour nous ·, ix.2l. · assis à sa droite », x, 12, « il intercède sans cesse en notre faveur ·. vn, 25. Deuxième affirmation : Le Christ a offert une vic­ time unique, son corps et son sang. 11 n’y a pas cl il ne saurait y avoir pour le chrétien d'autres hosties. Nom­ breux étaient les animaux qui, sous la loi juive, pou­ vaient être immolés au Seigneur el il y avait aussi des oblations mm sanglantes. Mais « le sang des taureaux et des boucs était incapable de faire disparaître les péchés », x, I; les sacrifices de la loi ne pouvaient donner la perfection pour toujours », x. I ; Dieu • n’agréait pas ces holocaustes, ces offrandes pour le péché, ces oblations et ces victimes diverses ». vin. 5-7. < Le corps que le Créateur a formé au Christ », vm, 5-10, « le sang » qu'il lui a donné, ix, 12. Il, .Jésus • lui-même », telle est la seule victime de la loi nouvelle. Et en On, à plusieurs reprises cl dans les termes les plus formels, il est dit qu'une fois pour toutes celle seule hostie des temps nouveaux a été offerte par l'unique souverain pontife des chrétiens. En Israel, les mêmes sacrifices étaient toujours à répéter parce qu’ils étaient imparfaits. Ainsi le grand prêtre recommen­ çait chaque année le rite de l’expiation dans le Saint des Saints. Mais puisque Jésus s’est offert lui-même sur la croix, pour entrer ensuite avec son sang dans le ciel, il a donc présenté à Dieu une victime < sans tache », ix, 11; apte à purifier les consciences du premier coup, une bonne fois ct pour toujours, ix. IL Puisque son sang » versé sur le Calvaire ct introduit ainsi dans le tabernacle céleste a détruit le péché, ix. 25-28, on peut dire qu'il < a obtenu une rédemption éternelle ix, 12. Aussi l’Épltrc aux Hébreux déclare· l-cllc en termes exprès et à neuf reprises différentes que le Christ n’a pas à « s’offrir plusieurs fois », que son oblation sur la croix est « unique ». ιν, 11 ; vu, 27; IX, 12; IX, 25, 26. 28; x, 10. 12. 1 1. Cet écrit enseigne-t-il que la réitération de la cène a le caractère d'un sacri lice? C’est ce que nous recher­ cherons dans un instant. Mais s’il le dit ou le laisse entendre, déjà un point doit demeurer hors de toute contestation : cette oblation ne fait qu’un avec celle de la croix; elle ne tend ni à la remplacer, ni à In compléter; la victime doit être la même, la seule hostie qui ail de la valeur aux yeux des fidèles, le corps el le sang du Christ; el enfin, les officiants de cet acte nc sauraient Intervenir que pour être les porte-paroles, les représentants de l’unique pontife des chrétiens, Jésus, seul grand prêtre de la nouvelle Loi. Ceci posé, reste à voir si l’Épltrc aux Hébreux attri­ bue le caractère d’un sacrifice à la réitération de la cène, telle (pie la célébraient certainement les chrétiens à l’époque où cct écrit fut composé. La réponse à celle question dépend du sens qu’on attribue à la phrase : Nous avons un autel dont ceux-là n’ont pas le droit de manger qui font le service du tabernacle, xm, 10. Or. il est impossible de discuter celte proposition en l’iso­ lant de son contexte. Le voici : xm, 7. Souvenez-vous de vos guides (pii vous ont annoncé la parole de Dieu el considérant quelle a été l’issue de leur vie, imitez leur foi. 8. Jésus-Christ est le même hier et aujourd'hui. Il le sera éternellement. 9. Ne vous laissez pas emporter par des opinions diverses cl étrangères, car il est bon d'affermir son cœur par la grâce cl non par des aliments qui n’ont servi de rien à ceux qui s’y attachent. 10. Nous avons un autel dont n’ont pas le droit de manger ceux (pii font le sendee du tabernacle. 11. Car sont brûlés hors du camp les corps des animaux dont le sang offert en sacrifice pour le péché est porté dans le sanctuaire par le grand prêtre. 12. (L’est pour cela que Jésus, lui aussi, devant sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert hors de la porte. 13. Sortons donc tous du camp pour aller à lui, en portant son opprobre. IL Car nous n’avons «j.; point ici de cité permanente, mais nous cherchons crih qui est à venir. 15. Par lui donc offrons sans crue a Dieu un sacrifice de louanges, c’est-à-dire le fruit de* lèvres qui honorent son nom. 16. Et n'oubliez pas h bienfaisance el la libéralité, car par de tels sacrifia» on se rend Dieu favorable. » t n critique contemporain a donne de ce morreau une Interprétation toute nouvelle. D’après 0. Holtz­ mann, Der llebracrbrief und dus Abendmahl, dans Zeitschrift fùr die N. T. Wissenschaft, 1909, p. 251260, l’épitre combattrait une doctrine cl une tendance étrangères au christianisme, doctrine qui attribuerait à l’eucharistie, el non à la grâce, une force spiri­ tuelle, tendance à présenter la communion comme un repas de sacrifice ou les fidèles mangeraient la chair du Christ offert en victime sur la croix. Au ♦. 9 serait dénoncée l’erreur : les fidèles sont invités à ne pas se laisser entraîner vers des opinions contraires à la loi primitive, à ne pas croire (pie l'on affermit son cœur par certains mets, alors (pie seule la grâce peut fortifier notre âme. Or, fait observer 1 lollzmann, il ne peut êln· question ici ni des idolothytos, ni des aliments purs de la loi mosaïque, ni des viandes des sacri lices juifs, puisqu’on ne mangeait aucune de ces nourritures pour fortifier son coeur. Si plusieurs chrétiens croyaient pou­ voir consommer de tels aliments, ce n’était pas pour y trouver une puissance spirituelle. Donc, le mets auquel on attribuait la puissance d’affermir l’âme, au lieu de réserver cet effet à la grâce, ne peut être que l'eu­ charistie. A celte erreur, la lettre, dans les versets qui suivent, oppose l’enseignement chrétien primitif. Comme l’a maintes fois ailleurs affirmé l’épllrc, le Christ est une victime expiatoire qui s’est offerte pour le péché, vn, 27; vm, 3; ix,26,28; x, 12. En cet endroit même est rappelée celte doctrine : Jésus a versé son sang pour sanctifier le peuple, xm, 12. Or la loi défen­ dait de manger les viandes des victimes offertes en sacrifice expiatoire, on les brûlait hors du camp. xm. 11. Il n’y a pas eu d’exception pour la chair du Christ Il a étd mis à mort, lui aussi, hors de la ville, xm. 12 Donc on nc doit pas sc nourrir de son corps. Les chré­ tiens ont un autel, θυσιαστήριον, il est vrai. Mais c’est le Christ en personne, puisqu’il est sacrificateur ct vic­ time, Ουσία, ('.eux qui font l'office du · tabernacle », en d’autres termes du « temple pneumatique du Nou­ veau Testament », c’est-à-dire les chrétiens, n’ont donc pas le droit de manger de cct autel, xm, 10* Le faire, c’est abandonner la doctrine primitive. D’après elle les disciples de Jésus n’ont qu’un sacrifice, une vic­ time, un autel, ceux de la croix, oblation unique et définitive, comme le répète maintes fois l’Épltrc aux I lébreux. Le culte des chrét tens se compose donc exclu­ sivement de la louange et de la prière, xm, 11, de l’aumône ct de la charité, xm. 16. Sans aller aussi loin, sans découvrir dans celte lettre une attaque contre l’usage de la communion el contre la croyance au caractère sacrificiel de la cène chré­ tienne, plusieurs critiques entendent comme t). Holtz­ mann le t. Il) : « Nous avons un autel dont n’ont pas le droit de manger ceux qui font le service du taber­ nacle. » Pour eux aussi, les personnes ici désignées sont les chrétiens cl non les prêtres ou lévites juifs. Ces derniers en effet n'avaient nul désir de participer â l'eucharistie. L’auteur n’avait pas à leur dénier ce droit; il est par trop évident qu’ils nc le réclament ni ne le possèdent. Le sens est donc le suivant : Nous avons un autel dont les chrétiens n’ont pas le droit de manger. Sans doute, l’épUre n’ignore pas l’eucharistie et nc se propose pas de la combattre, mais elle nc volt dans la cène ni un sacri lice, ni même un repas, au cours duquel les fidèles recueillent le bénéfice de la mort du Christ. « On ne mange pas de ce qu’il y a sur l'autel chrétien... puisque le seul sacrifice qui procure le 837 MESSE DANS l/ÉCRITl RE salut ·, c’est l’oblation du Christ victime par le Christ prêtre Les fidèles n'ont qu'a chanter les louanges de Dieu ct A pratiquer la charité : tels sont les sacrifices de leur culte. Hévillc, Zzs origine* dr l'eucharistie, Paris. 1908, p. 70. 71; (iogucl, L'eucharistie dm ori­ gines à Justin martyr, Paris, 1910, p. 21 R. La plupart néanmoins des Interprètes anciens et modernes de toute école s'accordent au contraire pour alllrmer qu'au *. 10 Fépîtrc dénie, non aux disciples du Christ, mais aux prêt reset lévites juifs le droit de manger de l'autel chrétien. Mais beaucoup, parmi les exégète catholiques qui traduisent ainsi ce verset, ajoutent pourtant qu'il n’est pas parlé en cc passage d’un sacri lice eucharistique. L’autel dont le sacerdoce mosaïque est écarte, mais auquel peuvent participer 1rs fidèles serait, d’après certains protestants du xsl· siècle, les oblations qui étaient apportées à la cène, puis distribuées aux ministres et aux pauvres Celte opinion semble abandonnée depuis longtemps. D’ordinaire, pour ceux qui ne croient pas découvrir ici une allusion a un sacrifice eucharistique, le sens est le suivant : les chrétiens ont un autel dont prêtres et lévites n’ont pas lr droit de manger, c’est la croix à laquelle participent 1rs fidèles lorsqu’ils reçoivent les fruits de la Passion ou sont incorporés à Jésus. Celte opinion est celle de la plupart des protestants ct même de plusieurs catholiques : S. Thomas, in Epistolam ad Hebrwos, xm, 10, Opera omnia, édit. Vivès, l. xxr. p. 729: Est lus, Commentarium in epistolas sancti Pauli et reliquorum apostolorum. Cologne, 1631, p. 1081; ct un certain nombre d’historiens, exégètes ct théologiens modernes. Voir la liste dans P Hacnsler, Zu Hcbr., XtH, 10, dans liiblischc Zeitschrift. 1913. t. xi, p. 103-109. Parmi eux. il faut citer surtout Benz, Geschichte des Messopfcrbegrifls, Erisinguc, 1902, l. i, p. 112 sq.; Wieland. Der norircntiische Ôpferbtgriff, Munich. 1909, p. 16 sq. A l’appui de celte opinion, ces auteurs ont fait valoir avec certains des arguments déjà exprimés les considérai ions suivantes. L’Épltrc aux I lébreux ne parle nulle part ailleurs de l’eucharistie el n’y fait même pas allusion. Il serait étrange (pie subitement elle entretint ces lecteurs de la cène des fidèles, sujet qui semble sans rapport avec les thèmes généraux développés dans la lettre. Au contraire, l’auteur a étudié longuement le sacrifice de la croix. C’est donc encore à ce dernier (pie doit sc rapporter ce qui est dit de l’autel chrétien. On est d’autant plus porté à le croire (pic. dans ce morceau, certaines affirmations s’appliquent en fait à la mort de Jésus, \insi, au ï. 12 il est écrit que le Christ versa son sang hors de la porte pour sancti lier le peuple, xm, 12. Il semble donc impossible que le mot autel employé un peu auparavant cl au cours d’un meme développement, ne désigne pas la croix ou sa victime. Or, si ce terme doit être entendu au sens figuré, le verbe manger lui aussi qui se trouve dans la même phrase nc peut pas être pris Λ la lettre. Jésus, dit-on encore, est présenté comme crucifié hors de la Mlle, c'est-à-dire dans un endroit où il nc pouvait y avoir d'autel proprement dit. Le mol ne doit donc pas s’entendre ici au sens propre Enfin, l’épître invite les fidèles à sortir hors du camp pour aller ù Jésus, xm, 13 Celle (ois de nouveau, les lecteurs sont mis en présence d’une figure, puisque le Christ n’est plus depuis long­ temps attaché à la croix en dehors de la porte de la rille. C’est donc en un sens spirituel qu'il faut entendre tout le verset. Puisqu'on réalité, il n’y a pas d’autel proprement dit, en réalité aussi, il n’y a pas non plus manducation. Tout ici est figure Cette opinion et les divers arguments sur lesquels on l’appuie ne rallient pas tous les suffrages. Que l’Épltrc aux Hébreux, dans ce passage, parle d’autel I L’ÉPITRE Al X HÉBREUX 838 chrétien, c’est-à-dire d’un sacrifice dans lequel le fidèle mange la victime de la croix, ou que du moins il soit fait A celle doctrine une allusion indirecte », Batiffol, op. cit., p. 111. c’est ce qu’admettent · la plupart des catholiques ». Larnlroy, op fit., p. 229, n. 3. Certains protestants même, bien qu’ils aient sur l’origine et la nature de la messe des conceptions très différente* des nôtres, croient pourtant qu’iri l’épître parie non seule­ ment de la croix, mais aussi de la cène chrétienne. Drach, Epitres de saint Paul. Paris, 1871, p. 797, citait comme ayant jadis adopté cette opinion les noncatholiques Bôhme, Bûhr, Ebrard. BOckeri, Fausset. On peut encore nommer Westcott. The Epistle to the Hebrews, Londres, 1906, p. 439 sq.; Goetz. Die heilige Abendmahhfrage in Hirer geschieMIlchcn Entuncklung, Leipzig. 19(17, p. 195: Hammond. Notés on the sarrifinal aspect of the holy Eucharist, Oxford. 1913. p. 23 sq. Il semble bien que cette Interprétation soit la vraie. Pour le démontrer, pour résoudre toutes les diffi­ cultés, II est nécessaire de suivre p.xs à pas la marche de ta pensée. On ne saurait a priori déclarer ce travail inutile, en prétendant qu’il ne peut être parlé en ce morceau de l'eucharistie parce qu’il n’en est pas question ail­ leurs. Nous sommes dans la partie morale, vers la fin de la lettre. LA sont recommandées plusieurs vertus que l’épître n’a pas nommées antérieurement : la cha­ rité fraternelle, la pureté conjugale, le mépris des richesses, l’obéissance aux supérieurs spirituels. Il est donc impossible de soutenir sérieusement qu’en cc passage le sacrifice eucharistique ne doit pas être mentionne sous prétexte qu’auparavant l’auteur l’a passé snus silence. Cette doctrine se relie même mieux que d’autres, dont pourtant il est ici parié, aux thèmes généraux qu’a exposés la lettre : le Christ est média­ teur, prêtre selon l’ordre de Mclchisédech. victime dont le sang expie le péché. Il semble bien d ailleurs que l’Épîlreaux Hébreux fasse en d’autres endroits allusion à l’eucharistie. Voir plus haut, coL 821 sq. Que recommande ici l’auteur? Après avoir invité les chrétiens A garder la foi de leurs chefs el de leurs apôtres, une foi toujours pareille â elle-même parce que le Christ est immuable, xm. 8. il les met en garde contre les doctrines différentes de celles qu’ils ont reçues el qui sont étrangères au christianisme, contre ces enseignements erronés qui attribuent non A la grâce mais A certains aliments, βρώμασν?, le pouvoir de for­ tifier le cœur. Prétendre que l’eucharistie est le mets contre lequel l’épître tient en garde ses lecteurs, c’est supprimer de la phrase où cette nourriture e*t men­ tionnée toute une proposition très claire Le t. 9 ne désapprouve pas des mets quelconques. On y Ht celle déclaration : * Il est bon d'affermir son cœur par la grâce cl non par des aliments qui n'ont servi de rien ά ceux qui y ont eu recours. Sur le sens de ces derniers mots aucun doute n’est possible. Pour l’auteur de l’Épîtrc aux Hébreux, la nourriture qui n'a servi de rien à ceux qui y ont eu recours. ce sont des mets recom­ mandés par la loi mosaïque, aliments purs ou viandes immolées en certains sacrifices. Or. il est impossible de rapporter βρώμχσιν (aliments) à un usage chrétien et le reste de la phrase A une pratique juive. · Gogucl, op. cit.. p 219-220. A l'objection de O. Holtzmann : les Israélites nc consommaient pas ces mets pour fortifier le cœur, il est déjà possible de répondre qu’en évitant une souil­ lure légale et surtout en communiant aux viandes offertes A Jahvé. ils voulaient se donner de la confiance, ils affermissaient leur âme, ils fortifiaient leur coeur. C’est meme exactement ce que raconte l’Evangile : On y voit des juifs mettre leur assurance dans les rites exté­ rieurs et non dans la pureté morale, dans l’amitié de Dieu, dans les dispositions intimes de l’âme. Au 83ύ MESSE DANS L’ÉCRITURE, L’ÉPÎTRE AUX HÉBREUX contraire, la communion eucharistique n’a jamais clé considérée par le chrétien comme supplantant la grâce, s’opposant à elle cl la rendant inutile. Tout autre csl la doctrine des fidèles. Par la communion eucharistique, on obtient la grâce ct ainsi on tortifie son cteur. Le quatrième évangile enseigne qu’on · mange la chair du Fils de l’homme » pour demeurer dans le Christ, pour avoir la vie, la vie. par lui, la vie éternelle. Ce pain du ciel est le salut du monde. Joa., vi, 5*2-58. Il peut ainsi donner la /orer du coeur, Ce n’est donc pas la confiance en l’eucharistie que condamne l’épître. c’est la foi superstitieuse qui attribue une efficacité imaginaire à des aliments recommandés par la loi juive. Alors tout naturellement suit le fameux verset : « Nous avons un autel dont ceux qui font le service du tabernacle n’ont pas le droit de manger. » Consolezvous, chrétiens, semble écrire la lettre, ccs viandes recommandées parla loi et dont certains juifs font tant de cas, vous n’avez pas à les regretter, vous possédez mieux. Les deux pensées s’appellent et sc complètent à merveille. Car c’est bien ainsi qu’il faut entendre le verset cité plus haut. Le traduire par les mots : Nous avons autel dont les chrétiens n’ont pas le droit de manger, serait commettre un < contresens ». Batiffol, op. cit., p. 11 L La véritable signification des termes employés par l’épître apparaît Immédiatement : Ceux qui /ont le service du tabernacle n’ont jamais été les disciples de Jésus, mais bien les membres du sacerdoce juif. Plus encore que nous, les destinataires de l’épître, venus d’Israël au christianisme, le savaient, et ils étaient incapables de comprendre autrement ces mots. A huit autres endroits, le mot tabernacle est employé dans l’épître : il désigne ou les tentes sacrées dont la loi de Moïse avait prescrit l’érection, vm. 5; ix, 2, 3, 6, 8, 21, ou le sanctuaire véritable, plus grand el plus parfait, construit non par la main d’un homme, mais par Dieu, celui du ciel, vin, 2 el ix, Il, ou le Christ apparaît comme prêtre à jamais. Nulle part, ni dans cette lettre, ni dans d’autres écrits du Nouveau Testa­ ment, les fidèles ne sont appelés ministres du taber­ nacle * ol τη σκηνη λατρεύοντες. Au contraire, pour désigner les prêtres Juifs, l’épître les appelle · ceux qui font le service d’une image, d’une ombre des choses celestes », οίτινες ύποδείγματα καί σκιά λατρεύουσιν των έχουρζνίων, νπι, 5, c’est-à-dire exactement, puisque d'après l’épître, la loi est l'ombre des biens à venir, x. I. ceux qui font le service du tabernacle de la terre, image de celui du ciel. 0. Holtzmann fait sourire quand, pour justifier sa traduction il écrit : < Le tabernacle, c’est Ici le temple pneumatique du Nouveau Testament. - Il ne suffit pas de le prétendre, il faut le démontrer. Réville et Goguel, il est vrai, croient le prouver en faisant observer que cette proposition les prêtres jui/s n'ont pas le droit de manger de l'autel chrétien, serait dépourvue de sens et inexplicable, puisque tout le monde le sait; el puisque d’ailleurs nul Israélite ne réclame celte faculté. L’épître parlerait donc pour ne rien dire ct pour repousser une requête qui n’a Jamais été présentée. Vu contraire, il est très facile de découvrir à la phrase ainsi entendue un sens fort plausible et qui s’harmonise à merveille avec l'idée générale de l’épître el le contexte immédiat. La lettre aux Hébreux, on le sait a été rédigée pour consoler, pour encourager à la persévérance des chrétiens «l’origine juive qui pou­ vaient être tentés de regretter le culte mosaïque et auxquels il fallait montrer la supériorité de la nou­ velle alliance, du nouveau sacerdoce, du nouveau sacrifier. Rien de plus naturel, rien de plus adroit donc que celte affirmation, Nous aussi, chrétiens, nous avons un autel, un autel que les Juifs ne possè­ dent pas. un autel auquel prêtres el lévites ne peuvent «0 participer. Nous n’avons rien à leur envier. Ib powraient au contraire nous Jalouser. A eux, il csl inter­ dit par la Loi, Lev., xvi, *27, de consommer les viandes offertes en sacrifice pour le péché. Ils sont tenus delei brûler hors du camp. EL nous, au contraire, bien que notre victime soit elle aussi expiatoire, bien qu’elle ait à ce litre versé son sang pour sanctifier le peuple bxi de la porte de Jérusalem, xm, 12, nous avons le droit de manger de notre autel. Voilà bien ce que donne clai­ rement à entendre l’épître. L’auteur n’écrit pas pour apprendre aux juifs qu’ils ne peuvent participer a l’autel chrétien. 11 n’a pas l’intention de leur dénier un droit qu’ils ne réclament pas. Il exalte la supé­ riorité de l’économie nouvelle, selon laquelle les plus humbles fidèles sont mieux traités que ne relaient wus la loi mosaïque les juifs les plus pieux, les prêtres et le grand pontife lui-même. Dans le verset ici étudié, tout mol doit être souligné. Le verbe manger ne peut être pris au figuré, puisque dans la phrase précédente, il est parlé d’aliments réels, ÿ. 9, et véritablement consommés, puisque dans la proposition suivante il s’agit de victimes proprement dites, celles dont le prêtre juif n’a pas le droit de sc nourrir ct qu’il faut brûler. Donc, dans la phrase qui sc trouve entre ccs deux affirmations, le verbe manger doit s’entendre à la lettre. , ,i Le sens du mot autel n’est pas moins facile à déter­ miner. L’Épitre aux 1 lébreuxl’emploie une autrefois, vn, 13. Elle donne à ce terme le sens qu’il n dans tousles passages du Nouveau Testament, el ils sont nombreux, où il désigne l’autel de la terre, ce sur quoi on dépose les offrandes et on immole les victimes: c’est aussi ce à quoi en certains sacrifices Israël est autorisé à par­ ticiper. Le mot ne peut désigner les oblations pré­ sentées a l’autel par les fidèles en faveur des ministres sacrés. Ce fut lâche aisée pour les anciens exégètes d’établir celle vérité contre les protestants du xvr siècle, tels «pic Bèzc. Il s'agit ici d’une nourriture (pii fortifie le cœur, que le sacerdoce juif ne peut consommer, qui n’est déposée ni dans le trésor, γαζοφυλάκιον, ni dans les mains du prêtre, ni dam un autre réceptacle, mais sur l’autel, ct à laquelle tous les chrétiens ont le droit de participer. Voir Corneille de la Pierre, in Epist. ad Hebrews, xm, 10. dans les Commentaria in Scripturum sacrum, Paris. 1876. t xn. p. 519. Puisque l’unique victime expiatoire de U nouvelle loi csl le Christ, les fidèles ont pour autel sa croix el ce sur quoi ils trouvent la chair du Christ offerte pour les nourrir el affermir leur âme. Que si on rapproche les deux mots en une seule locution manger de l'autel, la même conclusion s’impose. Autant pour les chrétiens venus de la syna­ gogue celle expression csl claire, bien choisie, adé­ quate à la pensée, si elle veut dire que les fidèles com­ munient vraiment â une victime, autant elle eût été pour eux non seulement étrange, Inattendue, trop sub­ tile, en un mol difficile à comprendre, si l’auteur s’en était servi pour enseigner (pie le chrétien participe aux fruits de la passion ou qu’il doit s'incorporer a Jésus crucifié. Enfin, on n’a pas le droit de l’oublier, ccs mots sont les expressions techniques dont usent les premières Églises pour désigner le repas sacrificiel de la cène. Le verbe manger est celui qu'emploient Paul. Matthieu cl Jean pour décrire la communion eucharistique. El n’y a-t-il paX synonymie entre la locution de l’Épître aux Hébreux, man ger de l'autel, cl celle delà P· Épttrc aux Corinthiens, participer à l'autel? On l’a justement remarqué : Les mots θυσιαστήριον i; οΰ φχγεΐνούκ ίχουσιν ne doivent pas être entendus abstraction faite du vocabulaire eucharistique du quatrième évan­ gile cl de la P’ Épttrc aux Corinthiens, ou tout autant de saint Ignace d’Antioche, ils Impliquent une alla- 841 MESSE I) \NS L’ÉCRITURE. l’épître aux hébreux sion indirecte à l’eueh/irislie. » BatilTol, op. . Goguel. op. cil., p. 218; Kéville, op. cit., p. 71. Ccs explications embarrassées pêchent contre la logique. Si l’épître défend aux chrétiens de manger de leur autel, elle combat l’usage universellement reçu cl ce fait est plus qu'invrai­ semblable, il est Impossible. La lettre n’enseigne pas d’ailleurs qu’il y ait simili­ tude complète entre les offrandes pour le péché en usage chez les Juifs ct l’immolation du Christ sur la croix. Elle reconnaît même que le contraire est vrai. Ainsi les victimes Juives cl aient égorgées dans le tabernacle où s’opérait le sacrifice cl brûlées hors du camp, loin de l’autel. Jésus, au contraire, non seule­ ment versa son sang hors de la porte, mais là encore il offrit son sacrifice: car si l’épître déclare que, dès son entrée en ce monde, le Clirist voulut sc présenter à Dieu, x. 5, clic montre le rite expiatoire du péché dans l'offrande de sa mort et l’cfluslon de son sang, ix, 11-15, 22, 26-28. Que conclure? sinon que tout n’est pas identique dans les sacrifices mosaïques ct dans celui du Christ? La prudence nous invite à ne pas chercher de ressemblances en dehors des deux similitudes que l’épître nous signale : le sang de Jésus comme celui des victimes pour le péché fut oflert pour la purification du peuple: et de même que les animaux immolés dans le tabernacle étaient brûlés hors du camp, ainsi le Christ fut crucifié hors de Jérusalem. L’Epîtrc aux Hébreux ne pousse pas plus loin la comparaison : imi­ tons sa réserve. La lettre ajoute : · Puisque le Christ mourut hors de la porte, sortons du camp pourallenï lui. · xm. 13. Cette fols encore, l’auteur passe avec art d une phrase ù l'autre. Nous sommes en face d’une idée nouvelle : les lecteurs sont invités à quitter te judaïsme, mais cette pensée se dégage de la precedente : Jésus fut crucifie hors de la porte. De ce qu’ici le langage est à prendre au sens figuré, il n’y a pas lieu de conclure que les mots autel ct manger ne doivent pas être interprétés à la lettre. Les destinataires de l’épître n’ignoraient pas (pie le peuple juif n’habitait plus sous la lente. SI l’épître aux I lébrcux parle souvent de labermule cl de camp, c’est parce qu’elle cite des prescriptions légales contenues dans le Pental cuque et où sc trouvent sans cesse ccs deux mots. Mais nul lecteur ne pouvait s’y tromper. Chacun savait que le tabernacle était de­ venu le temple ct que le camp avait fait place à la ville. D’autre part, puisqu’il n’efait pas défendu ù des chré­ tiens d’habiter à Jérusalem, on ne pouvait se mépren­ dre sur le sens de l’appel donné par l’épître : sortir du camp, aller à Jésus. On était Invité à quitter la reli­ gion juive pour le christianisme. \u contraire, nous croyons l’avoir prouvé, les mots manger de l'autel chré­ tien ne pouvaient être compris des lecteurs de la lettre comme signi fiant : recueillir les fruits de la passion Dans un cas, il y n une figure qu’expliquent les faits dans le second, il y aurait énigme peu intelligible. Pourquoi faut-il sortir du camp, quitter le judaïsme ct aller au Christ en portant son opprobre? xm, 13. 843 MESSE DANS I/ÉCRITURE, L’ÉPITRE AUX HÉBREUX Parer que nous n’avons pas ici dc rite permanente. Les épreuves ne (lurent qu'un temps, et il n'y a pas lieu dc s’attarder en une Jérusalem dont nous devrons un jour sortir. Au contraire, nous aspirons à la cité qui doit venir, au ciel où est Jésus, xm, 1 I. Par lui donc, 8·.' χύτου eel·/, 0/Irons à Dieu un sacrifice de louange en tout temp*. c'est-à-dire le /ruit de lèvres qui rendent hommage à son nom. xm, 15. Ae négligez pas la bien· (aisance et la mutuelle charité. Car c'est à ces sacrifices que Dieu prend plaisir, xm, 16. A coup sûr, non seulement pour quiconque nie le caractère sacrificiel de l’eucharUtic, mais pour les exé­ gètes qui se refusent à le voir attesté en cc passage, la tentation est toute naturelle d’exploiter ces déclara­ tions et de dire : l'unique hostie du chrétien, ou du moins la seulc'dont parle l’ÉpIlre aux I lébreux, la seule qui soit agréable à Dieu, c’est celle dc leur âme : prière cl charité. Mais pour trouver cette affirmation dans le texte, il faut l'y mettre. L’épllre parle en elTcl du sacrifice de louange. Elle donne le même nom à la bienfaisance ct à la communion ou amour mutuel, et elle déclare qu’en ces oblations sc complaît h* Seigneur. Mais nulle part il n’est dit que nos prières el nos actes de charité sont les seuls sacrifices des chrétiens. Pour bien saisir la pensée, il importe de ne rien ajouter, dc ne rien retrancher. L’épllre a donné ce conseil : quittons le camp, le judaïsme, afin d’af/er ù Jésus victime expiatoire et de nous diriger ainsi vers la cité future où il habile cl à laquelle nous aspirons. La lettre ajoute : Par lui donc offrons à Dieu un sacri· fice de louange en tout temps. Ainsi la prière recom­ mandée n’est pas celle du fidèle laissé à lui-même. Il est invité faire passer sa louange par Jésus, média­ teur du Nouveau Testament, grand prêtre des chrétiens, pontife éternel, tou (ours vivant. afin d'intercéder en laveur de ceux qui pur lui vont à Dieu, vu, 25. On le volt, la pensée s’harmonise pleinement avec les thèmes généraux développes dans la lettre. On peut sans doute admettre que le sacrifice de louange, mentionné ici, est toute prière du chrétien présentée à Dieu par le Christ. Elle est en un certain sens un sacrifice, puisqu’elle constitue une offrande faite au Très Haut. Déjà un psaume faisait dire à Jahvé ces mots : « Est-ce que je bois le sang des boucs? Offre en sacrifice l'action dc grâces... Celui qui offre en sacrifice l'action de grâces m’honore. ■ Ps. xux (Vulg.), 11, 23. Ainsi encore d’après les Septante, Osée invitait Israël à offrir le /ruit de ses lèvres, xiv, 3. Ce langage est à la lettre celui qu’on retrouve dans l’ÉpItrc aux Hébreux : · ... Offrons à Dieu un sacrifice de louange, c’cst-a-dire le fruit de lèvres qui rendent gloire à son nom. » xm. 15. Plus qu’aucune autre, la prière du chrétien peut être appelée une oblation. Pour par­ venir à Dieu, ne passe-t-elle pas par le pontife de la nouvelle Loi. n'cst-elle pas ainsi unie à l'offrande qu’il fait de son sang? De même, la charité par laquelle l’homme se dé­ pouille cl se prive de ses biens en faveur de ses sem­ blables pour plaire au Très-Haut mérite d’une cer­ taine manière le nom de sacrifice. Plus d'une fois déjà, les livres de ΓAncien Testament l’avaient reconnu en des termes qui ressemblent a ceux de l’épllre. Citons seulement ce passage : « Rendre grâces, c’est une obla­ tion de fleur de farine cl pratiquer la miséricorde, c'est offrir un sacrifice de louange. O qui plaît au Seigneur, c'est qu'on s’éloigne du mal » Eveil.» xxxv, 3-5. L’ÉpItre aux Hébreux demanderait donc aux fidèles sortis du Judaïsme « de ne pas oublier . xm, 16, les plus beaux conseils de l’Ancien Testament, les plus voisins de l'Évangilc, mais elle ajouterait que. devenus chrétiens, les Israélites de la veille doivent faire passer par Jésus ces hymnes de louange, ces sacrifices du 8U cœur. Il n’y a dans cette recommandation ainsi entendue rien qui soit incompatible avec l'existence d un autel dont les fidèles ont le droit dc manger. Ile noi jours encore, les prêtres catholiques ne croient pas « contredire et en fait ne s'infligent aucun démenti quand, après avoir conseillé aux fidèles d'assister au sacrifice eucharistique et d'y communier, ils les exhor­ tent à la piété et à l’affection mutuelle. Plus d’une fois il leur arrive d’employer les expressions même de l’épllre et dc presser les chrétiens d'offrir à Dieu hun louanges par le Christ, de présenter au Très-Haut le sacrifice d’un cœur contrit et humilié, ou encore de consacrer, d'immoler à leurs frères leur temps ct leur travail, leur fortune et leur «œur. Cette interprétation n’est pas irrecevable. Mah on peut aussi, sans forcer le sens du texte, soutenir que le sacrifice dc louange recommandé Ici est l’eucharistie. Plusieurs commentateurs anciens et modernes font pensé. Voir De la Taille, op. cit., p. 193 sq., qui nomme Van Galen, Salmeron, L. Tena, Corneille de la Pierre,le commentaire inséré dans le Cursus Scripturio sacra dc Migne. Tel parait bien être aussi le sentiment do Drach, op. cit., p. 798. Des non-cathollqucs mêmes tiennent cette opinion pour soutenable, comme l’a remarqué Goetz, Die hculiye Abendmahlsfrage in ihnr gcschichtlichcn Rnluucklung, Leipzig, 1907, p. 195197. La supposition n’est pas gratuite. La lettre affirme dans une phrase précédente que les chrétiens ont un autel, elle parle ici de leur sacrifice. Comment ne pu rapprocher ces mots, le θυσιαστήριον el la Ουσία! D’autre part, deux des thèses les plus importantes de l’épllre, thèses non seulement énoncées plus d’une fols mais longuement établies, affirment que le Christ est Vunique pontife de la nouvelle Loi, Tunique victime agréable au Très-Haut. La phrase offrons à Dieu pur lui un sacrifice de louange peut très bien signifier : Présentons au Très-Haut par l’uniquo grand prêtre l’unique vict ime, son corps cl son sang. Le mol donc, ούν, qui accompagne l’invitât ion «par lui donc offrons s s’explique alors bien mieux. Il vient d’être observé que les chrétiens ont un autel : donc qu’ils s’en sen·ont 1) a été rappelé <|ue Jésus a versé son sang pour puri­ fier son peuple; donc présentons ce sang par lui à Dieu. On le volt» celte exégèse a le mérite de relier davan­ tage entre elles les propositions voisines cl qu’on n’a pas le droit de dissocier les unes des autres. EUo s’accorde fort bien avec les doctrines caractéristiques de l’épllre. Elle donne aux mots une minutieuse jus­ tesse cl une véritable plénitude de sens. Le mot sans cesse, δνά παντός, ne fait pas obstacle à celle interprétation. Sans doute il est recommandé d'offrir en tout temps le sacrifice dont il est Ici parlé. Or l’eucharistie peut être célébrée non seulement une fois comme la Pâque juive, mais elle l’était alors chaque dimanche au moins, ou peut-être même plus souvent, toutes les fois qu’une occasion favorable se présentait. Le mot en tout temps » ne signifie é\idemment pas que le sacrifice de louange par le Christ doit être offert sans interrupt ion. D’ailleurs, même M on entend celte locution non de l’eucharistie, mais de l’aumône et de la prière individuelle du chrétien, on convient «pie la lettre n'ordonne pas de les faire à tout Instant du jour et de la nuit. La phrase <|ui suit ne s’oppose pas davantage à celle nijudère d’entendre le texte, peut-être meme la recommande-t-elle. · Offrons, est-il dit, un sacrifice dc louange à Dieu, c’est-À-dire le fruit des lèvrts qui rendent hommage à son nom. · Les Interprètes rappro­ chent volontiers ces mots de la parole du prophète Osée déjà reproduite, ct qui se lit ainsi dans 1rs Sep­ tante : « Dites au Seigneur votre Dieu... nous vous donnerons en retour le fruit de nos lèvres. · xiv, 3. Or» 845 MESSE DANS I. ÉCH IT l B E. L ÉI’ITBE AUX HÉBREU X la cène chrétienne était instituée en mémoire de Jésus pour ni tester la nouvelle alliance el lu rémission des péchés. Maith., χχνι, 26*28; Mare., xiv, 21 ; Luc., xxn, 19-20. A aucun autre moment, nulle part ailleurs, 1rs lèvres des lidèles ne louent davantage ct avec plus de piété le Très-Haut. C’est par cet acte qu’on célèbre le mieux scs bienfaits. Aussi, dc très bonne heure, l’eucha­ ristie fut appelée l'action de grâces, le sacrifice dr louange. Et c’est en la célébrant que les fidèles s’unis­ sent pour glorifier Dieu. On comprend donc que. pour la recommander, l’Apôtre ail écrit ces mots : Pur le Christ offrons à Dieu le ‘orps rt le sang de Jésus, sacri­ fice de louange, c'est-à-dire /ruit de nos lèvres qui rendent hommage au Très-Haut. Certains commentateurs ont même fait observer que, l’eucharistie s’opérant par la répétition des mots du Christ à la cène, clic est bien le produit, l'œuvre des paroles prononcées au milieu des prières qui glorifient Dieu. Si donc l’épltre parle d’elle ici, on s’explique fort bien qu’après l’avoir nommée sacri lice de louange, elle l’appelle le fruit des lèvres qui rendent hommage au nom du Seigneur. Il n’est pas jusqu’à la recommandation faite aussi­ tôt après de pratiquer la bienfaisance et la charité mut m ile qui ne semble plus opportune. Déjà l’épltre a loué celte vertu ; il semble bien qu’elle ait tout dit en posant cette règle : · Persévérez dans l’amour fra­ ternel. xm. 1. Elle a même signalé plusieurs appli­ cations touchantes de ce principe : « N’oubliez pas l’hospitalité. Quelques-uns, en la pratiquant ont. à leur insu, logé des anges. Souvenez-vous des prison­ niers comme si vous-mêmes étiez prisonniers el de ceux qui sont maltraités, puisque vous êtes vousmême dans la chair, xm. 2-3. Pourquoi donc la lettre parle-t-elle de nouveau de la charité? Pourquoi le fait-elle en une simple phrase qui se place sans aucune transition après un conseil de piété? Pourquoi appelle-t-elle celte vertu un sacri­ fice. une Ουσία, lorsqu’elle a enseigné qu’il n’y a pour les fidèles qu'une seule victime? Autant il est diffi­ cile de répondre ù ces questions, si on croit que la prière ici recommandée est la supplication individuelle du chrétien par Jésus, autant il est aisé dc tout expli­ quer. si on admet qu’en cet endroit l’épllre parle de la cène chrétienne, du sacrifice eucharistique. Car les documents les plus anciens nous apprennent qu’on y faisait une collecte, des offrandes el qu’en certains milieux, à Corinthe par exemple, le repas du Seigneur était lié à un banquet fraternel On comprend alors que l’épllre en parlant de l’eucharistie ait donné au lecteur un conseil : quand vous prenez part â ce grand acte, ■ n’oubliez pas la bienfaisance cl la charité mutuelle ·. Soyez généreux à la collecte. Par cette aumône, el peut-être aussi par le repas fraternel, mettez en commun, κοινωνία, vos biens ct vos vies. Celle conclusion est alors des plus naturelles. Sans doute l’aumône a été appelée un sacrifice déjà dans l’Anclon Testament, voir plus haut; mais elle l’est surtout lorsque par elle le fidèle unit son offrande à l’oblation eucharistique, lorsqu’il présente à Dieu son aumône avec le sang dc Punique victime. A la lettre, elle est alors un sacrifice agréable à Dieu. Rapprochées les unes des autres, toutes ces re­ marques donnent une réelle valeur à l’opinion qui voit dans celte partie dc l’épltre une mention du sacri­ fice eucharistique, et c’est avec raison, semble-t-il, qu’un auteur non catholique écrivait : · Il pourrait bien y avoir ici. comme Spit la l’a remarqué, une allu­ sion à la cène considérée comme sacrifice, car In notion de sacrifice fut Λ la cène, dc bonne heure déjà, étroi­ tement unie avec ce dont il est parlé Ici. In confession du nom de Jésus, la louange el l’action de grâces, la bienfaisance cl la charité mutuelle. - Goctz» op. cit.. p 196-197. ftf6 Que fait le Christ au moment où s’opère l'eucha­ ristie? l.’Epllrc aux Hébreux répond à cette question en des termes qui ne laissent place à aucune équivoque. Elle l’enseigne et le démontre : il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de sacrifice au ciel. Parce que l’obla­ tion dc Jésus fut unique, elle doit le rester. La thèse contraire des sociniens se heurte non pas à un mot, à une phrase isolée, mais à une doctrine fondamentale qui est au cœur même dc la lettre, et qui dans le système théologique dc l’auteur apparaît comme la pièce maîtresse. Longuement, avec complaisance, sans craindre de descendre jusqu’aux menus détails, l’épltre compare la mort du Christ au grand nie dc l’expiation annuelle du Yom Kippour. I ne fois l’an, le grand prêtre juif entre dans la deuxième tente, dans la seconde partie du tabernacle », ix. 7, dans le Saint des Saints où au milieu dc son peuple trône la majesté divine. S’il peut y pénétrer, c’est · parce qu’il porte du sang offert par lui pour ses propres péchés ainsi que pour ceux du peuple ». ix. 7. Il en asperge le propitiatoire d’or ou entre les chérubins Jahvé a fixé en Israël le trône dc sa majesté. Mais, parce que le sang des animaux ne peut que · procurer la pureté de la chair ■» ix, 13, parce qu’il est « incapable d’enlever les péchés ». x, I, il est nécessaire dc renouveler cc rite chaque année, x, 1-1. Aussi grands prêtres cl victimes sc succèdent sans cesse pour le renouvellement pério­ dique d’une expiation qui est toujours à recommencer. Au contraire, les chrétiens ont pour pontife suprême Jésus « qui ne meurt pas ». vn. 21 et qui < parfait, n’a pas besoin dc sacrifier d’abord pour scs fautes personnelles ». vu, 27. Il a offert l’unique victime agréée de Dieu, son propre corps x. 1-10. Puisque cet le oblation fut elle-même excellente, puisque le Christ ne peut être mis à mort plusieurs fois, puisque son sacrifice a du premier coup » donné le panton ».x. 18, purifié les consciences», ix, 14, «aboli le péché , îx, 28. ■ réalisé l’alliance », x, 15-16. «obtenu la rédemp­ tion éternelle. » ix, 12, « rendu parfaits ceux qu’il a sanctifiés », x, 11, l’oblation ne peut, ne doit pas être réitérée. C’est la conclusion à laquelle aboutissent tous les raisonnements ct l’épllre ne sc lasse pas ’apiu\s les livres du Nouveau Testament la i haction hucharisttqui ? — 1· Était-elle partie d’un repas plus ample? — Jésus avait institué reucharislie au cours d’un repas d’adieu. Or les communautés primitives avalent reçu l’ordre de réitérer ce qui s’était fait au cénacle. 8W MESSE DANS I/ÉCRITI RE. LA CÈNE CHRÉTIENNE : SES RITES Sc crurent elles obligées d’encadrer dan* un repas la traction du pnlii? On sc rappelle la description des premiers jours du christ! an hune que nous a laissée le livre des Actes, n, 12. « Los fidèles persévéraient dans la doctrine des apôtres cl la vie commune, dans la fraction du pain ct les prières. 13... Tons les croyants étalent ensemble et avaient tout en commun. 15. El Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et ils en partageaient le pro­ duit entre tous, selon que chacun en avait besoin. 46. Tous les jours ils étaient assidus d’un même cœur au Temple et rompant le pain à la maison. Ils prenaient leur nourriture avec joie ct simplicité de cœur, louant Dieu cl trouvant grâce auprès de tout le peuple. » Comme il a clé observé plus haut (col. 827), la pre­ mière fois certainement ct peut-être aussi la seconde, la fraction du pain désigne la célébration de l’eucharis­ tie. D’autre part, le livre des Actes souligne fortement le fait que les premiers chrétiens vivaient en commun. 11$ avaient donc des repas collectifs. Le fait n’a d’ail­ leurs rien d’étrange. On sait que les juifs en pèleri­ nage à Jérusalem se réunissaient volontiers pour prendre leurs repas, le fait est allesti· par Josèphc. Cf. Schürer. Geschichte des jüdischen Volkes im Zeitaltcr Jesu Christi, 4· edit.. Leipzig, 1909, p. 143 sq. Les apôtres sont des Gallléens et parmi les convertis de la première heure on compte des étrangers. Leurs frères dc Jérusalem habitués à recevoir les pèlerins ont donc dû les inviter à leurs tables. Enfin, le livre des Actes insiste sur l’esprit de charité qui anime les premiers disciples; puisqu’ils mettent leurs biens en commun, il est tout naturel qu’ils se soient réunis pour prendre leurs repas. La fraction du pain eucharistique s’y plaçait-elle comme au cénacle, où elle avait été partie du banquet d’adieu? Le texte ne le dit pas formellement. Mais on l’admet d’ordinaire el avec raison ce semble. A côté en effet dc la fraction du pain, le livre des Actes signale la vie en commun, n. 42, ct les repas des fidèles. U, 16. On est au lendemain même dc la première cène et dans la ville où elle a eu lieu. Le souvenir en est bien vivant, cl on a dû être tenté d'imiter aussi parfaite­ ment (pie possible ce que Jésus avait ordonné dc réi­ térer. Les fidèles prient au Temple cl dans leurs mai­ sons. Ils n’ont pas d’églises où ils pourraient célébrer les rites de l’Israël nouveau. On est donc plus natu­ rellement porté à unir la fraction du pain à un repas. Il est encore assez facile de le faire, parce que le nombre des chrétiens n’est pas considérable. Aussi les adversaires même de l’existence d’une agape ù l'ûge apostolique consentent-ils à reconnaître qu’à Jéru­ salem. dans les tout premiers jours, la cène chrétienne a pu être célébrée au cours d’un repas. La fraction eucharistique du pain el la bénédiction de la coupe qui l’accompagnait, se distinguaient alors du reste de la cène, comme au cénacle les mêmes rites accomplis par Jésus s’étaient dilïércncics des autres services «lu ban­ quet d’adieu. Batiffol, op. cit., p. 117-118. Mais on ajoute, cl déjà des raisons «l'ordre pratique suffisent à établir le bien fondé de celle observation : quand à Jérusalem le nombre des chrétiens augmenta, il devint difficile sinon impossible dc maintenir la vie en commun. 1rs repas collectifs dc tous les membres de l’fëglise locale, \ucun autre texte ne les signale Nous pouvons conclure, écrit Thomas, art. A gape. Supplé­ ment au Dictionnaire de la liiblc, I. I, col. I II. que le repas communautaire que l’on a voulu appeler l'agapc primitive, à Jérusalem même, n’a jamais eu qu’un caractère provisoire, fortuit qui s’explique tout natu­ rellement par les circonstances dc la première commu­ nauté chrétienne... - Il semble certain que le cas dc Jérusalem ne peut pas être allégué pour établir l'exis­ tence d’une coutume générale de toutes les commu­ 850 nautés. Enfin, comme le remarque Vôlker. op. cit., p. 31-35, il n’est pas démontré qu'à ccs repas eucharls tiquez des tout premiers chrétiens avalent lieu les distributions dc nourriture aux veuves dont le livre des Actes parle au chapitre vt, 1-6. Les deux institu­ tions pouvaient ne pas se confondre, La fraction du pain réapparaît à Troas. Act., xx. 7 On ne voit pas si le rite avait lieu au cours d’un repas fraternel des fidèles. Les partisans même de l'exis­ tence d’une agape apostolique l’avouent : < Cc texte ne parle que dc la fraction du pain sans faire aucune allusion au souper. Avait-Il lieu néanmoins? Nul n’est en mesure de le dire. · Leclercq, art. Agapes. Diet, d'archéologie. Paris, 1907, Lia, col. 781. La longue durée de la réunion commencée le soir et terminée le lendemain à l’aurore s’explique, sans qu’il soit nécessaire de la considérer comme consacrée à un festin. Les fidèles de Troas ne pouvaient pas sc lasser d’entendre l’Apôtre. L’accident causé par la chute, la mort cl la résurrection d’Eutychus n’a pas été sans imposer une Interruption notable. Sans doute pour faire savoir que l’Apôtre a mangé le pain dc la fraction, le livre des Actes dit qu’il l’a goûté, γοσχuc-λ;. Or il emploie ce mot en un autre passage pour désigner un repas ordinaire. Mais ici ce verbe est si intimement rapproché du terme fraction que le sens n’est pas douteux. La phrase : « Paul ayant rompu le pain el l’ayant goûté . xx. 11, ne peut que signifier : l’Apôtre mangea lui-même ce qu’il venait de distribuer aux assistants. Rien donc ici ne prouve que la cène eucharistique s’insère dans un repas proprement dit. Certaines circonstances semblent insinuer le contraire. « Nous étions réunis pour rompre le pain ». est-il écrit, xx. 7, donc seulement pour cet acte. Paul < s’entretient avec les disciples cl prolonge son dis­ cours jusqu’à minuit ·. xx. 7. Dans un repas ordinaire, il y a d’habitude une convcrs.ilion plus générale. Eutychus est assis sur la fenêtre, «il est accablé de sommeil ». xx. 9 : ces circonstances s’expliquent mieux s’il écoule un discours que s’il mange. C’est après minuit seulement qu’a lieu la fraction du pain. xx. 11. Il esl difficile de l’associer à un repas «lu soir, à moins d'admettre que le repas du Seigneur présidé par Paul ail élé un plantureux cl interminable banquet. L'apôtre aurait-il toléré en sa présence cl approuvé par sa part Icipat ion un tel abus? Les graves avis qu’il donne à la communauté de Corinthe permettent d’en douter. Là. un repas proprement dit était uni à la fraction du pain. Le fait esl certain, puisqu’il motive les obser­ vations de saint Paul. I Cor., xî. 17 : Je ne vous fais pas compliment «le ce que vos réunions ne lournent pas à votre profit, mais à votre dommage. 18. Pre­ mièrement, quand vous tenez votre assemblée, j’apprends qu’il sc forme parmi vous des groupes séparés... 20. Lors donc que vous vous réunissez en­ semble. ce n'est pas le repas «lu Seigneur que vous mangez. 21. En effet, chacun en se mettant à table, commence par prendre son propre repas et l’un a faim tandis que l’autre s’enivre. 22. \ avez-vous pas vos maisons pour manger el boire? Ou méprisez-vous l’église de Dieu cl voulez-vous faire honte à ceux qui n’ont rien? 23. Que vous dirai-je? Vals-jc vous louer? En cela, non, je ne vous loue certes pas. Suit la des­ cription «lu repas du Seigneur. Puis l’Apôtre ordonne aux fidèles de la reitérer dc telle manière qu’ils annoncent la mort dc Jésus. Il veut donc qu’ils s’éprouvent avant dc manger le pain de la fraction ct avant dc boire la coupe «lu Seigneur, afin qu’ils ne les reçoivent pas indignement el pour leur condamnation, ï. 21-32. Saint Paul conclut. 33 : \insi donc, mes frères, lorsque vous vous assemblez pour le repas, attendez-vous les uns les autres. 34. Si quelqu'un a faim, qu'il mange à la maison. » ί 851 MESSE DANS L’ÉCRITl RE Tous les interprètes de ce morceau s’accordent Λ le reconnaître : l’habitude d’unir la cène eucharistique À un repas profane avait à Corinthe provoqué de graves abus. Les fidèles formaient des groupes dis­ tincts. Ils ne s'attendaient pas les uns les autres. Chacun consommait scs propres provisions. Les uns étaient trop bien pourvus ct les autres avaient faim. Certains ne rougissaient pas de s’enivrer. Cf. Prat, op. cit.. t i, p 167. .Mais, sur l’attitude que prend saint Paul en face de ccs désordres, l’accord est loin d’être complet. Les his­ toriens qui croient à l’existence d’une agape primitive, ou du moins d’un repas profane dans lequel sc plaçait la fraction eucharistique, soutiennent que saint Paul sc contente ici de condamner les abus sans exiger qu’on cesse d’unir la cène à un banquet fraternel. L’Apôl re ordonne aux fidèles de s’at l entire pour commencer le repas, xi, 33; de ne pas former des groupes qui s'isolent les uns des autres, xi. 18; de mettre en com­ mun leurs provisions, xi, 21; d’éviter tout excès, xi. 21-22. Plutôt que de commettre pareils abus, on doit manger cl boire dans sa maison avant de sc rendre à l’assemblée chrétienne, xi, 22. 3-1. En un mot. l’Apôtrc veut que le banquet fraternel ne soit pas en opposition flagrante ct grossière avec le repas du Seigneur qui doit suivre. Il réglemente l’agape, donc il ne la ré­ prouve pas. S’il agit ainsi, ne peut-on pas supposer quelle est en usage non seulement à Corinthe, mais dans les autres chrétientés fondées par Paul? C’est une • des institutions du siècle apostolique ». Prat, op. cit., p. 10G. 11 y a là une · pratique très répandue, celle d’un repas semi-liturgique pris en commun el dont la loi fondamentale est l’égalité de traitement entre les convives cl la frugalité des mets qu*on y prend ». Leclercq, op. cit., col. 785. Sans doute, les fidèles ont voulu reproduire plus parfaitement le repas d’adieu du cénacle; ou encore des coutumes chères au monde antique se sont introduites dans l'Église : l’agape serait une Imitation chrétienne soit de repas juifs, par exemple du Kiddusch, soit des festins de collèges, de corporations, soit même des usages religieux qui accom­ pagnaient la manducation des viandes sacrifiées aux idoles. Au contraire, P. Batiffol, op. cil., p. 100. Ladeuze. Pas d'a gape dans la première èpitre aux Corinthiens, dans Ileuue biblique, 1901, p. 78-81 ; Thomas, loc. cit., soutiennent que saint Paul interdit absolument · l’usage d’unir la cène à un repas collectif de la com­ munauté chrétienne. L’Apôtre commence par déclarer que les réunions de Corinthe ne sont plus le repas du Seigneur, xi. 20. Aussi oppose-t-il à ce qu'il condamne· au festin fantaisiste ct déformé, la cène normale ct prescrite, celle du Christ, c’est-à-dire uniquement la communion au pain rompu cl au vin béni, xr, 23-25. Voila, est-il affirmé à deux reprises, ce qu’il faut luire, en mémoire de Jésus, xi. 21. 25; c’est l’acte qui annonce la mort du Seigneur, le reste est tout à fait déplacé. Saint Paul n’examine pas si les intentions des Corin­ thiens ont été bonnes, s’ils ont voulu reproduire plus complètement la cène primitive. Il sait seulement qu'ils ont tort, cl déclare ne pouvoir les louer pour leur initiative si malheureuse ct dont les conséquences ont été déplorables, xi, 22. Si l’Apôtrc avait condamné seu­ lement les abus, aurait-il dit : · N’avez-vous pas vos maisons pour manger cl pour boire? Avez-vous l’inten­ tion de mépriser l’église de Dieu? xi, 22, cf. 31. Ces mots censurent-ils seulement l’ivresse et la glouton­ nerie, les scissions cl la vanité? Ne condamnent-ils pas aussi l’usage d’unir à la fraction eucharistique un repas profane collectif? Les conseils que donne l’Apôtrc pour remédier à la situation ne semblent pas moins clairs. Paul demande aux fidèles de s’attendre les uns les autres. xi.33.Si elle s’applique à un repas proprement dit, relie recom­ mandation ne supprime pas. dit on. les Inconvé­ nients provenant de l’inégalité des commensaux et des apports qu’ils pouvaient faire au repas commun, elle les accentue el les souligne. Thomas, op. dt. col. 15tf C’est donc pour commencer le repas du Sei­ gneur. la fraction eucharistique du pain, que les fidèle* doivent s’attendre. L’observation qui suit vend, elle aussi, très significative : · SI quelqu’un a faim, qu’il mange à la maison. · xi. 31. En d’autres termes, le repas du Seigneur n'est pas fait pour nourrir, rassa­ sier les convives, mais uniquement pour rappeler y mémoire, annoncer sa mort. faire participer les lidèlesâ son corps cl à son sang, xi. 21-26. Aussi doit-on dire que l'usage d’unir la cène du Christ à un repas profane n’est pas une coutume introduite par saint Paul dam toutes les chrétientés fondées par lui : c'est une pra­ tique locale et non universelle, abusive el non légi­ time, suggérée peut-être par · le mauvais exemple des associations religieuses païennes », Batiffol, loc. cil, cl non par un commandement du Christ ou des apôtres. Il doit disparaître. A coup sûr, les remarques faites par les adver­ saires de l’agape apostolique universelle ne sont pas négligeables. Toutefois, quand on lit les recommanda­ tions de l’Apôtrc. un doute surgit : Si Paul avait voulu interdire absolument toute association d’un repas ordinaire à la cène eucharistique, n’aurait-il pas fait connaître sa volonté en termes moins ambigus cl plus impératifs? La solution ne serait-elle pas la suivante: saint Paul rappelle ici que l’essentiel, ce qui seul importe, c’est le repas du Seigneur, la fraction du pain el la bénédiction de la coupe eucharistique, les gestes qui reproduisent ceux de la cène primitive. Le reste, le repas proprement dit. n’est qu’accessoire, n’a pas de valeur et peut devenir dangereux; en fait il a engendré de déplorables abus. L’Apôtrc les condamne sévère­ ment et veut qu’ils disparaissent. H ne croit pas encore pouvoir interdire absolument le repas propre­ ment dit. Mais le principe qu’il a posé entraîne sa dis­ parition. Puisque seul le repas du Seigneur a de futi­ lité, de la valeur, une raison d’être, le reste est condamné à disparaître. Volker, op. cit., p. 77. Celte hypothèse admise, le cas de Corinthe apparaît comme un fait isolé el purement local. Cc qui est certain,c’est qu’on ne trouve Ici aucune trace de l’agape propre­ ment dite, telle qu’on la rencontre beaucoup plus lard, c'est-à-dire un repas de charité olïcrl par la commu­ nauté chrétienne à ses pauvres ou à une catégorie de malheureux. L’Apôtre ne dit pas un mol d’une telle institution ni pour la louer ni pour la combattre. Peut-être est-il encore question d'agapes dans Jud.t V, 12 et dans II Prie, n. 13. Encore n'est-il pal absolument démont ré que le texte porte, άγάπαις, aga­ pes et non άπάτανς, voluptés. SI on préfère la première leçon, reste à déterminer (fuel est le sens du mot en cet endroit. S’applique-t-il à la charité ou aux repas fra­ ternels? Cette seconde signification étant admise, on n’est pas plus avancé, puisque le contexte ne dit pas si ces agapes étaient unies ou non à la fraction eucha­ ristique du pain. 2° Quand et où se célèbre la fraction eucharistique des chrétiens? — C’est le soir venu, dans la null, I Cor., xi. 23. qu'eut lieu le dernier repas du Christ avec les Douze, avant sa mort. I n seul texte nous renseigne en termes exprès sur le moment où sc célèbre la cène chrétienne, celui qui raconte la fraction à Troas. Elle eut lieu pendant la nuit \cl„ xx. 7, sq. I) en était sans doute dr même à Corinthe. Pour cc motif pro­ bablement l'Apôtre rappelle que la cène primitive fut célébrée la nuit, non certes dans une nuit d’amu­ sement el d’ivresse, mais dans une nuit tragique entre toutes, celle ort le Christ /ut livre, xï. 23. Enfin, à I I 1 853 MESSE DA\s L’ÉCIUTI KE. LA CI NE CHHÉTIENNE Jérusalem dans les tout premiers temps, puisque la cène chrétienne élail unie Λ un repas, Il est probable aussi qu’elle sc célébrait le soir : on allait au Temple pendant le jour. En cette ville, à l'origine, on peut croire que la fraction sc célébrait quotidiennement καΟ’ήμέραν Aci., η, 11». Toutefois le fait n’est pas absolument sûr. (‘.es mots se lisent dans le verset où un bon nombre de commentateurs ne veulent pas voir l’eucharistie. Même si on entend de la fraction du pain ct non des repas ordinaires la phrase où se trouve la locution • chaque jour ■·, peut-être ne sc rapport e-t-elle qu'a la fréquentation du Temple : - Quotidiennement ils persévéraient d'un seul cœur dans la fréquentation du Temple et, rompant le pain à la maison, Ils prenaient leur nourriture avec allégresse et simplicité de cœur. · A Troas, les fidèles sc réunissaient te premier jour de la semaine, le dimanche, pour la fraction du pain, xx, 7. On peut croire qu'il en était ainsi dans les chrétientés qu’avait fondées saint Paul : c'est cc Jour-là en effet qu’on devait mettre ά part l’argent pour la collecte. I Cor., xvî. 2. Où se lient l'assemblée? I.c livre des Actes, n, 16, relate que les chrétiens sc réunissent chez des particu­ liers. dans des maisons privées. Il nomme une de celles où s’assemblent les fidèles : c’est la demeure de Marie, mère de Jean .Marc. Act., xn, 12. A Troas, les chrétiens sont réunis en un troisième étage, dans une chambre assez vaste pour qu’il y ait beaucoup de lampes. Act., xx, 7-9. La communauté de Corinthe s’assemble en une église ·. I Cor.. Xf, 18. Saint Paul oppose ce Heu aux maisons privées où les fidèles mangent et boivent. Toutefois, pour qu’il puisse parler ainsi, pas n’est besoin de supposer que les fidèles possèdent soit un édifice soit une chambre exclusi­ vement réservée au culte, ce que nous appelons aujour­ d’hui une église. Il suffit que ce mot désigne une assem­ blée officielle, même si elle se lient dans une maison privée qui sert à d’autres usages. 3· Comment à la cène chrétienne faisait-on, en mémoire du Christ, ce qu'il avait /ait à la cène? De même que Jésus avait présidé le repas d’adieu, ainsi Paul ù Irons dirige l’acte qui le renouvelle, il · rompt le pain . Act.. \\. il. Du pain cl du vin étaient préparés Nous avons dit ce qu’il fallait penser de l’audacieuse conception d’après laquelle l’eucharistie primitive ne se compo­ sait que \NS L’ÉCRITU R E, Ι.Λ CÈNE CHRÉTIENNE : SES RITES dans l’ordre où elles se suivaient au temps de I apo­ logiste. on peut le croire raisonnablement pour le motif suivant : Λ l'origine, un très grand nombre de fidèles, ceux qui venaient du Judaïsme, avalent antérieurement à leur conversion fréquenté la synagogue. Dans les pre­ mières années, plusieurs s’y rendaient encore, après être devenus disciples dc Jésus, Certains d’entre eux y prenaient même la parole el y prêchaient le Christ Ainsi faisait Paul à Damas, dans file de Chypre, & Antioche de IMsidie, Iconium, Thessalonique, Bcréc, Corinthe, Éphèse. Act., ix, 20; xm, 5, 11, 13; xiv, 1; xvn. I. 10, 17; xvm. 1, 19. 26. Rien dc plus naturel ni de plus habile, rien aussi dc plus légitime. Jésus avait lui-même donné l'exemple, Luc., iv, 16. Les exercices religieux qui s'accomplissaient à la syna­ gogue n’avaient rien dc répréhensible, au contraire. Mais, parce que les premiers fidèles durent sc grouper entre eux pour les lectures el prédications, prières ct rites spécifiquement chrétiens, parce que l’Église locale admit lot ou lard dans son sein des néophytes venus du paganisme, parce qu’enfin la Synagogue un jour ou l’autre blasphéma Jésus, puis excommunia scs disciples, les convertis abandonnèrent peu à peu les offices religieux d’Israël pour ne plus se réunir qu’avec leurs coreligionnaires. Les juifs de la veille furent tout naturellement portés à introduire dans leurs assemblées tout ce qu’ils pouvaient garder de la synagogue. A coup sûr, des changements s’imposèrent ; • à la Bible juive sc joignirent bientôt sur le pupitre du lecteur, les écrits du Non veauTcsl ament, entre les­ quels un relief spécial fut donné à l’évangile ». Les croyances nouvelles in Huèrent sur le texte des prières ct des homélies, le choix des leçons bibliques el des cantiques sacrés. Tandis que la célébration du sacri­ fice juif ne pouvait s’accomplir qu’au Temple, les chrétiens furent obligés par l’ordre du fondateur de leur religion de réitérer en leurs assemblée l’oftrande eucharistique. Ainsi, en ajoutant quelques éléments nouveaux,· l’Église accepta en bloc tout le service reli­ gieux des synagogues ». Duchesne, Origines du culte chrétien, Paris. 1889, p. -18. Ceci étant, que l’on examine de nouveau l’ordre des cérémonies dc l'assemblée chrétienne, tel que le décrit saint Justin. Si on excepte l’acte final, les collectes, tout ce qui se passe depuis le moment où on donne le baiser de paix (n. 6, 7, 8, 9, 10) est spécifiquement chrétien, et l’ordre dans lequel sc déroulent tous les actes de celte seconde partie est command? par les circonstances : il ne peut pas être (liftèrent. Restent les premières operations : or. on l’a remar­ qué, elles étaient en usage dans le service du samedi matin. Voir SchOrer, op. cïf.. p. 150-163; Elhogen, Der fûdische Gottesdienst in seiner geschichl lichen Ent· wicklung, Leipzig. 1913. On y trouve : Réunion le sabbat; Lecture dc la loi et des prophètes; Homélie; Bénédiction» ct prières pour toutes les classes de personnes; Prière pour la paix. Certaines similitudes apparaissent. On a donc conclu qu'à l’âge apostolique, au moment où l’Église se détachait du monde Juif, elle a dû lui emprunter pour la première moitié du service religieux l’ordre des opérations du service dc la synagogue, celui qui était encore suivi au temps de saint Justin. Aux operations qui étaient communes aux juifs et à eux, les chrétiens n’ont eu besoin que d’ajouter la cène eucharistique proprement dite. Donc, si on énumère d’abord, selon l’ordre adopté par l’apologiste, la série des actes religieux attestés par le Nouveau Testament pour les faire suivre de la prière eucharistique telle que 862 la prescrivent les autres récits dc la cène, on obtient les grandes lignes dc La messe avec les deux services (pii, dès l’origine et jusqu'à nos jours, se succèdent dans toutes les liturgies. Il y a d’abord la préparation appelée aussi messe des catéchumènes, simple forme christianisée de l'ancien sendee dc la synagogue. Vient ensuite la synaxe eucharistique dite messe des fidèles. Les détails, prières, attitudes, gestes, varient avec les siècle» et pays Des arrangements multiples, de nombreuses variantes ont produit les diverses litur­ gies : toutes remontent Λ ce même type primitif. For­ tescue, La messe, études sur la liturgie romaine, trad. Boudinhon, Paris, 1921, p. 10-11; Cabrol et Leclercq, Monumenta Ecclesia: liturgica, Paris, 1900, l. i, p. xix-xxxn, Cabrol, Origines liturgiques, Paris. 1906, p. 330-333; Baumstark. Die Messe im Morgenland, Munich. 1906, p. 21-26; Vom gcschichtUchen Werden der Liturgie, Fribourg, 192.3, p. 13 sq. Peut-on pousser plus loin les comparaisons, rap­ procher les prières ct usages chrétiens primitifs de formules et de riles juifs de l’époque, par exemple dc ceux de la Pâque ou du Kiddousch, c’est-à-dire du repas dc la veille au soir du sabbat? Déjà on a démontré l’originalité absolue cl irré­ ductible dc cc qui caractérise la cène chrétienne : l’emploi des mots Ceci est mon corps, ceci est mon sang, prononcés sur le pain el la coupe eucharistique : on ne trouve rien d’équivalent ni dans la Pâque ni dans le Kiddousch. Cf. Eucharistie, col. 1110-1112; E. Mangenol. f/n soi-disant antécédent juif dc Pencha· ristie, dans Rame du clergé français, 1905, t. lvh. p. 385 sq., reproduit dans Les évangiles synoptiques, Paris. 1911. p. 135 sq. Quant à la liturgie qui encadre les deux formules prononcées sur le pain cl la coupe, les auteurs mêmes qui ont voulu la comparer avec les cérémonies du rituel pascal (Probst, Bickell. Thibaut) ou avec celles du Kiddousch (Von der Golz, Drews, Kauschen), justifient leur sentiment, non par un examen de textes bibliques, mais par l’étude d’autres documents (par exemple la Didachè ou les Constitutions apostoliques). SI on ne considère que les écrits du Nouveau Tes­ tament. il est, pour plusieurs raisons, impossible dc prouver que les prières ct usages non essentiels de la cène apostolique se rattachent à ceux des juifs. D'abord. H n’est pas démontre qu’à cette époque, chez les premiers disciples, des formules cl des rites officiels soient uniformément répétés dans toutes les églises ou dans plusieurs, ou dans l’une d’elles. Dc plus, s’il y en a. les écrits bibliques ne nous les font pas connaître avec précision : on peut tout au plus affirmer (voir plus haut) que certains passages du Nouveau Testament nous donnent une idée de ce qu'était la prière de l’époque. D’autre part, sur l’âge, la teneur primitive, l’étendue de l'emploi de certaines prières juives, on est loin d’avoir des renseignements indis­ cutables. Enfin, comme le fait observer Fortescue, op. cit., p. 100. ■ il est dangereux de pousser la compa­ raison avec un groupe quelconque de prières juives, et de conclure que cc groupe de prières est le proto­ type de la liturgie chrétienne .. parce que des formules identiques ou assez semblables les unes aux autres reviennent sans cesse dans tous les services religieux des Juifs ». A coup sûr. on peut, sans avoir besoin d’appuyer celte affirmation sur aucun témoignage primitif, être certain que les premiers chrétiens venus du judaïsme ont été tout naturellement portés à employer dans la liturgie de la cène les formules dont ils avalent jusqu’alors fait usage, les formu’es qu’ils savaient par cœur, les formules qui ne contredisaient en rien les doctrines nouvelles et avalent même pu être prononcées par le Christ. « Mais quels services uni 863 MESSE DANS LES P ERES ΛΝΤΕΝΊ CEENS 11. LA MESSE D’APRÈS LES PÈRES, JUSQU’A exercé Je plus d'influence ct quels sont les points I L État de la question. Il De» de dependance, on ne saurait le dire. · surtout si ! SAINT CYPRIEN origines au milieu du n· siècle (col. 865). IH. Use on ne consulte que les écrits du Nouveau Testament. conde moitié du n· siècle (col. 895). IV, L'Crient Fortescue, ice. cil. jusqu’au milieu du nr siècle (col. 918). V. L’Occi­ Nous ne crly l.'irf arlst in the Chrt lion ('hurch, I ondre·. étrangère* au christianisme primitif sc glisser dans les 1901, rt W. P. P( terson, art. S Op. ciLf p. 60. pour rompre le pain, συναχθέντες κλάσατε. Thibaut. La liturgie romaine, Faris. 1924, p. 33, a essayé de Observons d'abord que l’action de grâces ou démontrer que la locution grecque traduite par les eucharistie avec traction du pain, dont parle xiv, mots < le jour dominical du Seigneur doll se 1, correspond à Vaetion de grâces ou eucharistie des comprendre ainsi : ♦ selon ’c précepte dominical du c. ix et x (ix, 1, 2, 3; x. 1, 3, 4) accompagnée elle Seigneur ». Celte interprétation ne parait pas aussi de la /raction du pain (ix, 3, 4). L’auteur a très s’imposer. Au reste, comme l’observe Thibaut, du bien pd, en deux passages distincts, parler du même moment que l’assemblée est prescrite, clic devait objet. Il avait une raison de le faire. Les c. ix et x se trouvent dans la partie liturgique où sont exposées avoir Heu le dimanche r. En vue de cette assemblée, la communauté doit les règles relatives au baptême, au jeûne, au Pater; se choisir des évéques et des diacres, afin qu’ils y il csl tout naturel que les prières de l’eucharistie y fassent pour les fidèles < le service liturgique des soient elles aussi insérées ; on la célébrait après le bap­ prophètes et des docteurs ». xv, 1. Gette expression tême. Quant nu c. xiv, il se place nu milieu d’ordon­ ne satisfait qu’imparfaltemcnt notre curiosité. Cepen­ nances disciplinaires relatives à la vie de la commu­ dant deux points sont hors de doute. D’abord il nauté chrétienne, et où souvent il est question des faut distinguer dans l’assemblée chrétienne d’une assemblées. C’est donc bien là (pic l’auteur devait, part des assistants, d’autre part des personnes qui semble-t-il, sans reproduire â nouveau cette fols les font le service liturgique, xv, I. Dans les Septante cc prières â réciter, faire connaître l’obligation de tenir mot désigne le culte public, le service des prêtres chaque dimanche une réunion eucharistique. Ainsi ct des lévites.SI n’impoite quel fidèle pouvait accom­ le rite ■ décrit au c. xiv n’est pas autre que celui des c. ix et x ». Lietzmann. op. cit., p. 232. C’est plir tout cc qui doit avoir Heu au coins de la synaxe d'o’llcurs ce P. G. t. xn, col. 957. Il faut donc comprendre ainsi la prière de la Didachè : « Nous te rendons grâces pour le mq sacré dc Jésus ton serviteur que tu nous a fut connaître par Jésus ton serviteur. · Struckrnanu, Dit Gegemvart Christi, p. 11. Cette phrase s’explique fort bien à cc inomeal L'officiant vient de bénir la coupe, il a rappelé h parole de Jésus : « Ceci est mon sang. » Donc, lied tout naturel que les assistants répondent : · Nous h remercions, ô notre Dieu, pour le sang dc Jésus qi? tu nous as fait connaître par les propres paroles ά Jésus. » Il n’est pas jusqu'à la doxologic : «A tolls gloire dans les siècles », qui ne se retrouve dam In écrits du Nouveau Testament : Horn., xi, 36; Gai, i, 5; PhiL, iv, 2ü, II Tim., iv, 18; llcbr., xm, 21 j. Suit une formule d’eucharistie pour le pan rompu, ix, 3 : · Nous te rendons grâces, â notre Dieu, disent les assistants, pour la vie ct la science que tu nous as fait connaître par Jésus ton serviteur «.Suit immédiatement la même doxologic :< A toi la gloire dans les siècles. · Celte fols encore on ne peut que constater combien cc texte est différent de celui des bénédictions Juives prononcées sur le pain à l'ouverture du sabbat. Klein, op. cit., p. 135-136. < Sois loué, Éternel, notre Dieu, roi de l’univers, qui fais produire le pain à II terre. » Mischna, Bcrachoth. vi, 1. Comme le dit Lietzmann, de tels rapprochements il n’y a pour ainsi dire rien à tirer. Op. cil., p. 231, n. L De nouveau, demandons aux écrits du Nouveau Testament le sens de la prière de la Didachl. Id encore, Dieu est appelé comme dans l'Êvangfc notre Père. Une seconde fois, il est dit que Jésus son serviteur nous a fait connaître un don. Puisque précédemment il a été parlé de la révélation par le Christ de son propre sang par scs paroles, la symétrie des phrases semble exiger que cette fols il soit hit allusion aux mots du Christ par lesquels 11 month dans le pain son corps. C'est cc que conUrine l’examc-n des paroles prononcées par les fidèles : < Nous le rendons grâces pour la vie el la science. » La chair du Christ est appelée dans le IV· évangile le pain de vie, vi, 19. la pain vivant, vi, 51, le pain qui donne h vie, vi, 51, 53, 51, 57. 58. Et celte vie, dit jfcm d’après saint Jean, consiste à connaître le Père el celui Hcmmer, ton Église puisse être rassemblée des extrémités dc op. cit., p. ij. Remaniant cc passage, l’auteur des la terre dans ton royaume. » Constitutions apostoliques, vu, 26, n’a pas hésité A Peut-être cette fois le rapprochement qu'on a établi entre cette prière ct des formules juives est-il croire qu’il s’agissait ici, non d’un repas, mais dc la un peu moins gratuit. Lietzmann. op. cit.t p. 235, communion. Or il « était mieux placé que nous pour cite ces textes anciens : « Élève une bannière pour comprendre le sens de la Didachè. » Goguel, op. ciL, rassembler des quatre coins de la terre tous nos j). 233. Tout ce qui précède, tout ce qui suit montre exilés en notre pays. — Béni soit Jahvé qui réunira d’ailleurs que la Didachè ne mentionne ni un festin les dispersés dc son peuple Israel. » Il est permis purement profane, ni un banquet religieux quel­ d’admettre que les convertis venus du judaïsme ct conque, mais un repas où est mangée une eucharistie, habitués à réciter des prières semblables pour le ix, 5, où sont reçus un aliment ct un breuvage spi­ retour des Juifs de la dispersion en Palestine, aient rituels. x, 3. Voir λ biker. Mysterium und Agape, éprouvé le besoin de les conserver plus ou moins Gotha, 1“27, p. 106-107, modifiées, mais dites désormais au profil du nouveau Néanmoins le mot s’explique encore bien mieux peuple de Dieu. Que tous scs membres cl toutes ses si on admet que dans le milieu auquel était destinée Églises dispersées sc réunissent dans le royaume la Didachè, l’eucharistie sc célébrait au cours d’un messianique A la manière dont les grains de blé repas commun ct fraternel. Il cn avait été ainsi à sont associés en un seul tout, l'aliment eucharistique. Jérusalem ù l’origine. Cette habitude existait aussi Tout naturellement, on se rappelle la parole dc à Corinthe. Qu’on la tienne pour légitime ou abu­ saint Paul : « Puisqu’il y a un seul pain, nous formons sive. qu’on attribue son origine à une initiative des un seul corps, tout en étant plusieurs. » I Cor., x, fidèles dc cette Église ou à un ordre primitif dc son 17. Cependant il faut avouer que le terme de compa­ fondateur, le fait est indiscutable. Ce qui s’est passé raison n’est pas le même, et que si l'apôtre pense ici cn Grèce ne s’est-il vu nulle part ailleurs? Dans les Λ l’unité mystique du corps du Christ qu’est l’Église, communautés où parut la Didachè n’a-t-on pas pu Ιλ Didachè évoque plutôt la pensée de la fusion future vouloir reproduire plus complètement la première dc tous les chrétiens, de toutes les communautés cène, ou profiter dc l’usage juif du repas plus ou moins dans le royaume eschatologiquc. Néanmoins, il y religieux pris cn commun pour y célébrer l'eucha­ a une idée semblable à relever dans l’un et l’autre ristie? Ainsi s’expliquerait le mot rassasier. Il faut cas. Le rite eucharistique, d’après la Didachè comme bien en convenir : « l'expression μετά τά έμπλησΟηνας d’après saint Paul, est un symbole d’unité catholique x. 1. se prête admirablement soit A la théorie dc ct un moyen dc l’obtenir. — La doxologic un peu l'agape jointe A l’eucharistie, soit a la théorie d’un plus longue < A lui la gloire ct la puissance», ix, 4, repas semi-liturgique sans attache à l'eucharistie. · sc retrouve dans I Pclr., v, 11, ct Apoc., i, 6. Hcmmer, op. cit., p. ij. Or, cette dernière hypothèse /. A cet endroit sc place une remarque importante, ne peut être admise : Tout montre qu’en cet endroit ix, 5 : Pour manger, pour boire l'eucharistie, il faut la Didachè parle de l'eucharistie, dc sa célébration ct être baptisé. C'est à ce sujet que le Soigneur a dit : dc son contenu, de la communion cl des dispositions «Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens ». Cc der­ qu'elle requiert. Ne voir ici qu’une agape, un repas nier mol est dans Matth., vu, 6. plus ou moins religieux. A plus forte raison un ban­ Cette observation était-elle faite A haute voix quet profane, c’est ne tenir aucun compte dc don­ comme plus tard le Sancta sanctis prononcé avant nées très claires et irrécusables. Mais, au contraire, la communion? Ou bien les prières sont-elles ici admettre que la communion était liée à une cène coupées par une rubrique, par l’énoncé d’une règle chrétienne, c'est mieux expliquer le mot rassasier morale? Il est difficile de répondre A la question. et peut-être se préparer â comprendre plus facilement Publiée ou non, cette défense montre que Vcuchales prières qui vont suivre. n. Après que les fidèles sc sont rassasiés, ils pro­ riitie dont il est parlé n’est pas un repas religieux noncent deux actions dc grâces cl une supplication quelconque. Si elle était une agape, on pourrait moins facilement lui appliquer le mot dc Matth., vn, 6 : · Ne pour l’Église. donnez pas les choses saintes aux chiens. » Le sens La première formule est ainsi conçue : · Nous est dos plus clairs. De même qu’en Israël la viande te rendons grâces, ô Dieu saint, pour ton saint nom que tu as fait habiter dans nos cœurs, pour la connais­ des sacrlflccs n’était pas Jetée aux animaux, de même, sance, la foi ct l’immortalité que tu nous a révélées puisque l'eucharistie est un sacrifice pur, xiv, 1, 3, l’infidèle ne doit pas y participer. par Jésus ton serviteur. Gloire A toi dans les siècles! » Noter qu’apres la communion le mot saint est immé­ Avait-il le droit d’assister au rite chrétien sans diatement prononcé, qu’il l’est deux fois: « Père saint ·, communier? Le texte ne résoud ni ne pose la question. Si on songe A cc qu’enseigne la Didachè dc la sainteté • pour ton saint nom ». Rien ici du trisagion, malsla du rite, xiv, si on sc rappelle que In participation d’un répétition du mot pourrait rappel 1er la liturgie eucha­ disciple du Christ on lutte contre un de ses frères ris­ ristique. D’autre part, comme au c. xiv, l’attention que de souiller le sacrifice de tous, xiv, 2, Il est diffi­ dc l’auteur et par lui celle du lecteur sont attirées sur cile d’admettre que la présence d’un infidèle ait pu l’attribut de pureté. Tout dc suite réapparaît le voca­ être tolérée pendant que s’accomplissait l’eucharistie. bulaire du IV· évangile : « Père saint. · Joa., xvn, 11. Il faut même observer que Jésus employa ces mots m. C’est à ce moment que pour employer l'expres­ sion de la Didachè, les fidèles sc rassasiaient. Qu'en­ dans la prière sacerdotale prononcée par lui A la dernière cène, et où certains critiques ont voulu tendre par ce mot? On a dit qu’un pareil terme ne pouvait désigner voir une eucharistie ou un type d'eucharistie. l’eucharistie, la communion, mais devait s’appliquer Si on n’avait célébré qu'une agape, un banquet reli­ à une agape, A un repas proprement dit. â une opé­ gieux. il eût été normal de remercier d’abord de la ration qui apaise la faim (Zahn, Weizsàcker, Haupt, nourriture et du breuvage. Au contraire, s’il y a eu Fleming, Réville). Il a été répondu que ce même communion, on comprend mieux que pour elle avant 875 MESSE DANS LES PLI S ANCIENS TEXTES : LA DIDACHÈ 8/ tout les participants expriment leur gratitude. < Nous et assure pour toujours la vie en Jésus-Qrit te rendons grâces, ô Père saint pour ton saint nom Eph., XX, 2. Voir encore un papyrus inédit de Beta que tu as fait habiter dans nos cœurs. » Le nom de cité par Lielzmann, op. cil., p. 257, el qui parle dû Dieu, c'est sa force, son esprit, sa vérité, quelque remède d’immortalité, φάρμακον άΟανασίι;. d^a chose de sa personne. Llclznmnn, op. cit., p. 235. Le antidote de vie. άντίδοτον ζωής. Père les a fait habiter en nos cœurs. Cette locution Ln (loxologie déjà relevée ; Gloire ù toi dam L· est aussi Juste que claire pour désigner k» participation siècles, sépare celte prière de la suivante. Celko au corpset au sang du Fils de Dieu. Plusieurs textes exalte la création par le Tout-Puissant de l'univm de l’Anclen Testament l'établissent : Dieu /ait habiter en l’honneur de son nom; le don qu’il a fait au son nom là où il a son séjour, sa demeure, son trône, hommes de la nouniturc el de la boisson; enfin k son temple. Ainsi on‘iit dans Jérémie.vu,' 12: «Allez bienfait dont il les gratifie vn leur accordant parue à ma demeure qui était â Silo, où j’avais autrefois serviteur un aliment rt un breuvage spiritual aki fait habiter mon nom. · Semblablement il est dit dans que la vie éternelle. Aussi la Didachè conclut-elle « Ézéchiel, xun, 7 : · Fils de l’homme, c’est le lieu de invitant les chrétiens ù rendre grâces pour de te : la mon trône où j'habiterai au milieu des enfants largesses qui mettent si fortement en relief la puis­ d’Israël. » De même, dans 1 Esdr., vi, 12, il est dit du sance de Dieu. temple que Dieu « y fait résider son nom >. Et dans La présence de celte prière est une nouvelle preim Néhémic, i, 9, la Palestine est appelée le lieu que Dieu que la Didachè ne décrit;pas un repas chrétien distinct «a choisi pour y faire habiter son nom ». Quand on a de l’eucharistie. Dans toutes les liturgies, on Irvurt rappelé ces textes, il est impossible de ne pas com­ une formule plus spécialement consacrée ù l'acü® prendre ainsi la Didachè : < Nous te rendons grâces, de grâces. C’est la prière eucharistique par excellent ô Père saint, pour avoir fait de nos cœurs ton séjour, la On y remercie le Très-Haut de la création et de loa demeure, ton trône, ton temple. - On ne saurait expri­ ses bienfaits. Ne possédons-nous pas ici k· type k mer plus clairement le concept de communion. plus ancien de celte solennelle supplication? C’est encore cc qu'on est obligé de conclure, si on Parmi les dons de Dieu est spécialement signalé rapproche ccs mêmes paroles de la Didachè de la l’octroi de la nourriture et de la boisson qui suitrcprière eucharistique ou sacerdotale que, d’après saint tent notre corps. Ensuite seulement sont exalta Jean. Jésus prononça lors de la dernière cène. Les l’aliment el le breuvage spirituels. Cette distinction, similitudes sont frappantes. Jésus le déclare: 11 a cette mention expresse des deux dons ne sont-ello manifesté le nom du Père ù ses disciples. Joa., xvn. pas motivées par le fait que, dans les milieux où 6. Il le leur a fait connaître, a lin qu'il soit lui aussi ai parut la Didachè, le lile de la communion eucha­ eux. xvn, 26. En ce nom, il les a conservés pendant ristique est encore uni à un repas, à une cène propre­ qu’ff était autc eux, xvn, 12. « et maintenant, Père ment dite. Si les fidèles viennent de rassasier cl leur saint, gardez-lcs en ce nom, a lin qu’ils ne fassent corps et leur âme, le langage de la Didachè s’explique qu’un comme nous. » xvn, 11. — Ainsi dans le nom du encore mieux, les chrétiens sont alors tenus de remer­ cier expressément ct pour la nourriture matérielle Père s’accomplit la communion des disciples entre eux ct avec le Verbe fait chair qui habite parmi nous, i, 1 1. el pour la nourriture spirituelle. C’est encore dans le meme langage du IV· évangile (’.elle dernière est un bien propre aux chrétiens que sont décrits par la Didachè les fruits de cette « Aux hommes Dieu a donné la nourriture.-; i nous », baptisés, à nous seuls ’ il a octroyé un alinwr.1 présence de Jésus : · Nous le remercions, pour et un breuvage spirituels, ainsi qu’une vie étemelle la connaissance, γ/ώσεω;, ct la foi. πίστεως, ct l'immortalité, άΐανχσίας. que tu nous a révélées, par son serviteur ». Ces mots s’entendent-ils seule­ γνωρίζειν , par Jésus ton serviteur. » Voilà bien ce ment de la foi et de la gnose? Non, scmblo-l-il, car qu'apporte le Christ, d’après la prière johannique de déjà il en a été expressément parlé. L’antithèse entre le don spirituel ct la nourriture materielle sc comprend la dernière cène : J’ai manifesté votre nom aux hommes que vous m’avez donnés, xvn, G. Je le leur mieux s’il est question ici de l’a iment el du breuvap· ai fait connaître, γ/ωρίζε.ν. 26. Ils savent à présent, eucharistiques. Ils sont vraiment les mets que Dieu le Père nous a donnés par Jésus, son serviteur. C'est γ/ώσ.ς. que tout ce que vous m’avez, donné vient lui qui à la dernière cène nous en a dotés. Ileininer, de vous, 7, que je viens de vous, 8 el que vous m’avez op. cil., p. xi.vni. (’.elle fois encore, les mots employés envoyé. 8. Aussi ont-ils cru, π’.σης, 8. et d’autres rappellent le vocabulaire de saint Jean : < Travail!» croiront en moi 20. C’est dire qu’ils obtiendront la non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui vie éternelle, ζωη αΙώνιος »· άΐανασία, car la vie étemelle, dit Jésus, c’est qu’ils vous connaissent, demeure en vue de la vie éternelle. » vî, 27. Une nouvelle doxologie nous avertit (pic la prière γιώσις, le Père, le seul vrai Dieu et celui qu’il a envoyé xvn, 3. Et le c. vi de saint Jean, où est linit ct (|u’une troisième commence. Cette dernière promi, le p tin de vie, l’eucharistie, affirme aussi est une supp ication pour l’Eglisc. Elle débute par que, si l’on mange de celte nourriture, on ne meurt les mots : Μνήσίίητι, Saumcns-tm. C’est done le premier pas, vi, 50; on uit éternellement, vi, 51. Ainsi dans la type «les prières liturgiques dites Memento. El dam scu’c prière dite à la dernière cène par le Christ toutes les liturgies postérieures se trouve une ou ct conservée par saint Jean apparaissent tous les plusieurs supp’ications pour la communauté, pour mots de la Didachè, toutes les idées qu’elle exprime. l’Églisc. l.a présence «le celte prière n attcstc-l-cllepas Cet écrit nous fait donc bDn connaître ici Pacte aussi «pie la Didachè ne décrit pas une simple agape, «pii commémore le dernier repas du Seigneur et «pii un repas religieux quelconque? Nous sommes en face mat les disciples en communion avec lui comme les d'un service eucharistique, avec ou sans repas. douze l’ont été au cénacle. Dans cette prière, «le nouveau il faut relever la On se convaincra davantage encore qu’il n’y a parenté «les formules avec les expressions johannlques pas seulement ici un repas fraternel ct religieux, une I « Souvicns-toi, Seigneur, de délivrer ton Égiise de ag ipe, si l’on observe que, dès la plus haute anti­ tout mal ». x, 5. Ainsi · cl c’est toujours dans la quité, d’autres documents signalent comme un diet prière cucharistifpie «le la denricre cène rapportée on lit : < Je ne vous de l’eucharistie la vie étemelle. Xinsl fait presque nu I par le quatrième évangile même moment saint Ignace d’Antioche : Il parle ‘ demande pas «le les ôter du monde, nnh de les d’elle comrn* d’un remède d’immortalité, φάομχκο/ . garder du mal. · xvn, 15. ■ « Sou viens-toi, Seigneur, d’un antidote qui préserve de la mort ’ continue la Didachè, de rendre Ion Église pir|aüe M ESSE dans ton amour, » x, 5. Et Jésus, celle fois encore dans la même prière eucharistique de saint Jean, dit : < Que mes disciples « soient parfaitement uw, ct que le monde connaisse que vous les avez aimés comme vous m'avez aime. » xvn, 23. La même prière de la Didachè s’achève par celle dernière supplication ; El rassemble la des quatre vents, celle (Église) sancti liée dans ton royaume que lu lui as préparé. » (.elle conclusion est loute naturelle. Après avoir demandé pour l’Églisc les grâces dont elle a besoin sur terre, les fidèles solli­ citent l’union finale de ses membres dans le royaume. Un sait que dans toutes les liturgies postérieures sc trouve une anamnèse. Pour faire l’acte eucharistique, l’action de grâces en mémoire du Seigneur, on réca­ pitule ses principaux mystères. Un grand nombre de liturgies, toutes celles d’Orient, mentionnent avec la passion, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, l'attente du dernier avènement. D’autres rappellent l’ascension par laquelle le Christ est monté à la droite du Père pour préparer en son royaume une place â ses disciples. On peut donc être tenté de voir dans la Didachè une ébauche de cette partie de Vanamnèse. Cette circonstance nous confirme dans la conviction que le rite ici décrit est bien une eucharistie cl non un simple repas fraternel plus ou moins rc igieux. Il est naturel que le vœu eschatologique de la Didachè ressemble aux déclarations du Christ sur le dernier avènement. On lit, Matth., xxrv, 31 : « Le Fils de l’homme enverra scs anges... et ils rassem­ bleront ses élus des quatre vents. » Et le même évangéliste appelle l’endroit réservé aux justes à la lin des temps : « le royaume qui ieur a été préparé dès l’origine du monde. · Matth., xxv, 34. Mais, même en cette partie des prières de la Didachè, on relève un nouveau trait de ressemblance avec la supplication eucharistique prononcée par Jésus à la dernière cène et conservée dans le IV· évangile. Il y est demandé (pie le Père « sanctifie les disciples, xvn, 17. « Pour eux, dit encore Jésus, je me sanctifie, afin qu’eux aussi soient sanctifiés en vérité. · xvn, 19. Or, celle Église que les chrétiens de la Didachè demandent au Père de rassembler des quatre vents, ils l’appellent précisément la sanctifiée. Le mot fait sans doute allusion à sa pureté morale; mais, si on le rapproche, el on a le droit de le faire, de la déclara­ tion dr Jésus, la phrase devient : K assemble dans ton royaume cette Église sanctifiée, parce que le Christ s’est offert pour elle en sacrifice. » On voit (comme celle affirmation est â sa place au cours d’une cérémonie qui elle-même, d’après la Didachè, est • un sacrifice ». A la lin du Pater, dans la Didachè, se trouve la doxologie qui suit la prière : < Hassemb!c-la des quatre vents du ciel... » Dans les deux endroits, on lit les mêmes mots : Car â toi est la puissance et la gloire dans les siècles. ■ Faut-il conclure que l’orai­ son dominicale avait sa place dans le rite relaté par la Didachè? C'est, sinon démontré, du moil’s vrai­ semblable. Le breton, La prière dans Γ Église primi· tire, dans Recherches de science religieuse, 1921, p. 1 f. L'originalité des trois oraisons que fait dire la Didachè par les fidèles après qu'ils se sont rassasiés. apparaît dans un éclat saisissant, si on les compare, comme la fait Klein, aux bénédictions quotidiennes de la table jadis en usage chez les Juifs, telle qu’on les trouve dans le Talmud et qui remontent à une très haute antiquité. L'action de grâces d'Israël pour remercier Dieu des aliments est la suivante : « Sois loué, ύ Éternel, roi de l’univers qui nourris le monde par ta bonté, en toute grâce rt miséricorde. 11 donne le pain â toute 878 chair. Car sa miséricorde est étemelle. » La formule correspondante de la Didachè remercie le Maître Tout-Puissant d'avoir créé P univers en l’honneur de son nom, de donner aux hommes nourriture ct bois­ son, afin qu’ils rendent grâces, cl enfin d'accorder aux fidèles un aliment ct un breuvage spirituels, ainsi que la vie éternelle par son serviteur Jésus. · On le voit, les ressemblances verbales sont insigniflantes. El entre les idées, quelles différencesI La grandeur du bienfait matériel est mieux exprimée : pour les chrétiens, l’univers n’est pas seulement nourri, mais créé. Ils énoncent le motif dernier des largesses divines. Ils exaltent Γaliment spirituel du chrétien el rappellent qu’il leur a été donné par Jésus. En second lieu, les Juifs remerciaient Dieu < pour le don d’un pays spacieux, exquis et magnifique, pour la sortie de l’Égypte ct la délivrance de l’esclavage, pour l'alliance marquée dans leur chair, pour sa loi el scs commandements, pour la vie donnée par grâce et miséricorde. » On a essayé de rapprocher cette formule de la première partie de la prière d’action de grâces de la Didachè. Ou bien on ne découvre rien de semblable, ou bien on est obligé de conclure que les chrétiens venus du judaïsme ne sc sont souvenus de leurs antiques prières que pour les transformer totalement. Israël remercie Dieu d’avoir invité scs aïeux a résider en Palestine, les fidèles rendent grâces au Père de cc qu’il fait habiter son nom dans leurs cœurs. Et cc don s’oppose encore à une autre faveur que célèbrent les juifs, celle de l'alliance divine marquée dans leur chair. A hi Loi, aux commandemente, sont substituées la gnose, la foi cl l’immortalité. Quant à la dernière prière, il est naturel d’admettre que les fidèles de la Didachè, juifs de la veille, ont vu la pensée de transformer une demande pour Jérusalem cr une supplication pour l'Église. Mais les deux fort aies sont tout à fait différentes. ■ Prends pitié d'Israë >. dit le juif. Le chrétien sait que Dieu l’a fait : aussi lui demande-t-il seulement de se sou­ venir de l’Église. Et il ne peut rien emprunter â son ancien langage : « Prends pitié, Éternel, notre Dieu, d’Israël ton peuple, de Jérusalem ta ville, de Sion séjour de ta souveraineté, de David ton oint cl de sa maison cl de son royaume, de ton grand ct saint temple d’où ton nom est connu. Notre Dieu, notre père, notre pasteur, nourrissons, soigne-nous, gardenous, libèrc-nous! · C’est à peine si quelques mots peuvent cire passés d’une prière dans l’autre, encore ont-ils pris un sens nouveau : Libèrc-nous, non plus du joug étranger, mais de tout mal. Ce qui est saint, cc n’est pas le temple, mais VÉglise. Le royaume auquel pense le chrétien n’est pas celui de David, mais celui que Dieu lui a préparé. Si on souligne ccs contrastes, si on se rappelle, au contraire, (pie la plupart des phrases, des mots de la Didachè font écho â des paroles évangéliques cl en particulier au discours prononcé par Jésus à la der­ nière cène, d’après saint Jeun, on est obligé de conclure que la nouveauté toute chrétienne des prières est indéniable: les convertis se sont souvenus des formules anciennes pour les vider ou les dépasser; à l’antique repas juif succède l'eucharistie chrétienne la plus authentique. Volker, op. cit., p. 106. o. Les prières précédentes closes par une doxolo­ gie un peu plus longue, la Didachè porte ces mots : Vienne la grâce et (pic cc monde passe! Hosanna au Dieu de David! Si quelqu'un est saint, qu’il vienne! Si quelqu’un ne l’est pas, qu’il fasse pénitence. Muran atha. Amen. · x, 6. La grâce dont on souhaite la venue pourrait consis­ ter dans les dons, la faveur de Dieu. Lletzmann, op. cit., p. 237, propose de voir dans cc mot χάρις un 879 MESSE DANS LES PLUS ANCIENS TENTES : LA DIDACHÈ synonyme de λόγος. C’est donc le Seigneur qui Dans les textes les plus anciens, nous Usons edit serait ainsi appelé. La phrase sc présenterait fort parole de Christ : · Je ne boirai plus du fruit de h bien : < Vienne le Seigneur et que ce monde passe. » vigne jusqu'à ce que le royaume de Dieu soit mt On s’est demandé s’il ne fallait pas rectifier la (jusqu’à ce que je le boive à nouveau dans te royaux proposition suivante ct lire : < Hosanna au fils de de mon Père) », Matlh., xxvr, 29; Marc., xiv, 25; David! » Certains éditeurs l’ont au, cl ont ainsi Luc., xxn, 18. Et saint Paul écrit : « Toutes les fol· reproduit ici l'aedamation des Hameaux, telle que que vous mangez ce pain..., vous annoncez la mort la rapporte Matth . xxi, 9. 10, avec qui s’accorde si du Seigneur jusqu'à ce qu9il vienne. » ICor., xj, 2i souvent la Didachè. Peut-être cependant est-ce pour D’autre part, dans les liturgies postérieures, on troim tenir compte de Ta remarque du même évangile, xxii, exprimée la pensée de l’avènement du Seigneur, c, puis pour le pain. Vient la communion. Seuls les baptisés mangent et boivent de l'eucharistie. Gc rite est-il encadré dans un repas fraternel qui rappelle la cène primitive? Peut-être, mais on ne saurait l’affirmer avec certitude. Après qu’ils se sont rassasiés, les fidèles rendent grâces. Trois prières sont récitées par eux ou en leur nom : la première est une post-communion. La seconde ressemble à ce qui. dans les liturgies postérieures, constitue la prière eucharistique proprement dite : action de grâces pour les bienfaits de Dieu, création ct nourriture ordinaire, aliment spirituel ct vie éternelle. La troisième est le premier type d’un Memento ct recommande à Dieu l’Église. On y trouve comme dans les anamnèses futures la pensée de l’avènement du Christ. Le tout est terminé par des acclamations eschatologlqucs récitées peutêtre par l’officiant. Plus probablement elles font partie d’un dialogue entre lui ct le peuple ou du chant des fidèles. Enfin on relève un morceau du Sanctus ct un Amen final de la foule. 2· Saint Clément de Dome (entre 95 et 98). — Dans l’Église de Corinthe, un schisme s’était pro­ duit. Quelques meneurs (xi.vn. 5-6) avaient soulevé la masse des fidèles. Plusieurs prcsbylrcs irrépro­ chables avaient été destitués. L'évêque de Borne. Clément, Intervient pour rétablir la paix et défendre les droits des pasteurs légitimes. Il le rappelle donc, xl-xuv ; « Nous devons faire avec ordre tout ce que le Maître nous a prescrit d'accomplir en des temps déterminés. Or, Il nous a ordonné de nous acquitter des offrandes et du service divin, προσφοράς καί λειτουργίας. non pas au hasard ct sans ordre, mais en des temps ct des heures déter­ minés. Il a fixé lui-même par sa volonté souveraine â quels endroits ct par quels ministres ils doivent s’accomplir, afin que toute chose se fasse saintement selon son bon plaisir et soit agréable â sa volonté. Donc, ceux qui présentent leurs offrandes aux temps marqués sont favorablement accueillis ct bienheureux : car, â suivre les ordonnances du Maître. Ils ne font pas fausse route. Au grand prêtre dans l’Anclenne Loi des fonctions (liturgiques) particulières ont été conférées; aux prêtres on a marqué des places spe 883 MESSE DANS LES PLUS ANCIENS TEXTES : SAINT CLÉMENT 884 ciales; aux lévites incombent des sendees (diaconics) op. cit., p. 226. Au reste co terme est complété propres : le laïque est lie parles préceptes faits pour les ici nar celui d'offrande qu’il est Impossible d’entendre en un sens purement spirituel. Des oblations symbo­ laïques. « Frères, que chacun de nous, à sa place propre, liques. des sentiments intérieurs, des prières privées, plaise à Dieu, εύσρεστείτω (leçon du ms. C adoptée des vertus individuelles ne pourraient être l’objet par Harnack, Knopf, Funk, Henuner; le ms. A porte d’un règlement officiel et public. Il n’y aurait pas A εύ/αρστείτω, fasse l'eucharistie, c’est le texte des ’ définir par qui. où cl quand ces offrandes doivent éditions Lightfoot, Gebhardt-Harnack) par une être faites. L’intervention de la hiérarchie ne sc bonne conscience ct sans transgresser les règles comprendrait pas. el il serait Impossible de déter­ imposées à son office (à sa liturgie), agissant avec miner, dans l’exercice de ce culte individuel cl gravité. Car on n’cflre pas partout, frères, les sacri­ intime, les rôles divers de l'évêque, de scs assistants fices perpétuels ou votifs, ni les sacrifices pour le ct des laïques. Bauschen, L'eucharistie ct la péni­ tence, trad. Decker cl Bichard, Paris, 1910, p. 81; péché ou pour le délit, mais seulement à Jérusalem. Et là encore, on n'oflre pas le. sacrifice en tout lieu, De la Taille, op. cit., p. 223. < Les ττροσφοραί désignant quelques chose d’autre que les λειτουργίαν ne mais dans le panis du temple, ù l’autel... Les Apôtres peuvent se rapporter aux prières. 11 doit donc être nous ont été envoyés par le Seigneur Jésus-Christ, cl question ici de sacrifices. » Goguel, op. cit., p. 226; Jésus-Christ a été envoyé par Dieu... Ayant reçu Volker, op. cit., p. 132; Brinklrine, op. cit., p. 71-76. les instructions de Notrc-Scigncur Jésus-Christ, Wieland lui-même, op. et!., p. 50, est obligé de ils allèrent annoncer l'évangile... Prêchant â travers reconnaître que les mots offrandes peuvent s’entendre les villes ct les campagnes, ils éprouvèrent leurs au sens littéral. Mais il ajoute quo, si l’on admet celle premiers convertis ct les instituèrent comme évêques interprétation, il faut voir en ces oblations les dons el comme diacres des futurs croyants... Ensuite, ils que les fidèles apportent à l’office divin pour la posèrent cette règle qu'après leur mort d’autres sustentation des prêtres el des pauvres. A l’appui hommes éprouvés succéderaient à leur ministère... de cc sentiment, l’auteur invoque le témoignage de Ceux qui ont été ainsi mis en charge par les apôtres et saint Justin ct de la Didachè. Mais, même si dans les plus tard par d’autres personnes investies d’autorité... divers textes allégués il est vraiment question d’au­ qui ont send d’une façon irréprochable..., à qui tous mônes — el cc n’est pas démontre, cf. De la Taille, ont rendu bon témoignage depuis longtemps, nous op. cit., p. 221 et Lamiroy, op. cil., p. 218 — il ne s’en nc croyons pas juste de les rejeter du ministère. suit pas que tel est le sens ici. Que celle pensée ne El cc nc serait pas une faute légère pour nous de soit pas exclue, on peut l’admettre. Mais Clément de déposer de l’épiscopal des hommes qui ont présenté Home parle aussi de l’eucharistie considérée comme un tes oblations d’une façon pieuse ct irréprochable, » sacrifice rituel. Il compare les liturgies de l’évêque ά (Traduction llemmer, Les Pères apostoliques, t n.) • celles du grand prêtre », les rites chrétiens aux Nul nc le me : saint Clément parle du culte chré­ sacrifices juifs, offerts dans le parvis du temple à tien. 11 affirme que des < règles », des « prescriptions » l'autel, sacrifices pour le péché ou pour le délit, sacri­ déterminent la manière dont il doit sc célébrer, ct fices votifs ct perpétuels. L’expression employée par empêchent que le service · s’accomplisse au hasard l’évêque de Home : présenter des offrandes ou des ct sans ordre ». Ce sont des · ordonnances du Maître », dons, vient de l’Ancicn Testament ct là elle veut dire l’expression de son · bon plaisir » cl « de sa volonté sacrifier et non pas faire l'aumône. Plusieurs fois. souveraine ». Si on les suit, · on nc fait pas fausse l’Épltrc aux Hébreux elle-même donne ù cette locu­ route », cl « tout sc passe saintement ». tion le sens de présenter une victime proprement dite: Ces règles visent le temps où on doit faire les offran­ ■ Tout prêtre est établi pour offrir des dons ct des des : Clément nc précise pas. Son langage fail penser sacrifices pour le péché. » v, 1, cf. vm. 3. Qu’à la aux attestations d’autres écrivains chrétiens sur la rigueur il ne soit pas interdit de faire désigner ici célébration de l'eucharistie le jour du Seigneur. par les mots dons tout cc qui csl présenté à l’Église, 11 y a aussi des prescriptions sur l'endroit où doit sc prière cl aumône comprises (bunk), du moins ne faut-il célébrer le service divin. L’évêque de Home ne juge pas exclure ce que ces mots signi lient avant tout pas à propos de les citer. Mais le contexte montre que chez les écrivains bibliques, l'oblation rituelle, le d’après lui, comme selon saint Justin, il y a obliga­ sacrifice proprement dit. Brinklrine, op. cil., p. 76, n. 1. tion de présenter les offrandes dans les assemblées Qu’on relise d’ailleurs tout le texte : il parle du où la hiérarchie lient sa place. rôle liturgique des ministres, de fonctions qui leur Sur le rang ct les droits des ministres sacrés — le appartiennent, el A eux seuls, de par la volonté de but de la lettre l’exigeait — Clément s’exprime avec Dieu ct de l’Église, d’une charge qu’on n’a pas le autant de précision que d’énergie. Le Maître a fixé droit de leur enlever si leur conduite a été sans lui-même « par quels ministres · les offrandes cl reproche, de préceptes différents de ceux qui s’im­ liturgies doivent se faire. 11 a envoyé les apôtres, qui posent aux laïques, d'une discipline qui doit être â leur tour choisirent évéques et diacres, puis déter­ observée saintement. Bien ne désigne mieux le sacri­ minèrent quels seraient leurs successeurs : des hommes mis en charge par les supérieurs légitimes, avec fice ct ceux qui l'opèrent. Au contraire, ces expres­ sions paraîtraient beaucoup trop fortes, si elles signi­ l’approbation de l’Église, pour faire le service cl pré­ fiaient seulement que les membres de la hiérarchie senter les oblations. » Les ministres du temps nou­ veau correspondent à ceux de l’Anclcnne Loi dont chrétienne reçoivent des aumônes pour les distribuer. l'institution remontait elle aussi à Dieu : grand pontife, Ailleurs, c. ut, saint Clément affirme de Dieu qu’il prêtres et lévites. On nc peut donc sans faute n’a nul besoin de nos dons et quo le seul sacrifice A grave les déposer, si leur conduite est sans reproche lui offrir, c’est la louange et la contrition. Ces paroles De quel sendee, de quelles offrandes parle Ele­ nc peuvent nous Induire en erreur. Clément rapporte ment? Wieland, Der vorirenüische Opferbegrif], des paroles de psaumes connues, admises par tous Munich. 1909, p. 49, a d’abord proposé de ne voir ici ceux qui ont cru ct qui croient au sacrifice de la messe, que les fonctions ecclésiastiques en général. Mais paroles qui démontrent seulement la nécessité de comme le fait observer Batiffol, op. cit., p. 53, le dispositions saintes dans les donateurs de sacrifices, mot liturgie · est pris aux Septante où il désigne le paroles par lesquelles il n’a pas voulu contredire cc service des prêtres ct des lévites », le service du temple qu’ii écrit lui-même sur les offrandes rituelles des ct de l’autel, celui des sacrifices. Voir aussi Gogucl, temps nouveaux. Cf. Lamiroy, op. cit., p. 241 «85 MESSE LANS LES PLES ANCIENS TEXTES : SAINT CLÉMENT Sans doute. Clément ne dit pas si la célébration de l'eucharistie sc rattache au repas d'adieu ct à la mort du Christ. Il n’allinnc pas en termes exprès que ce sacri Hcc est expiatoire. L'auteur n'avait pas À étu­ dier ces questions, cl son silence ne prouve pas qu’il ignore ou nie cc qu’il n’a pas à enseigner. Il apporte des arguments à l'appui d’une thèse, ct il laisse de côte cc />. al., p. 51. Plus discutable est le caractère de prière eucha­ ristique attribue par Duchesne, Origines du culte chrétien, Paris, 1908. p. 50, à la longue supplica­ tion que contiennent les chapitres lix-lxi. On la trouvera traduite soit dans Duchesne, op. cit., soit dans l'édition citée de 1 leminer. Tandis , DiaL, cxvn 1 ; de « l’aliment qui s'appelle eucharistie ». Apol. lxvi, 1. Cet acte, le président l'accomplit » autant qu’il a de force ». Apol., lxvh, 5. Ccs mots semblent prouver que l'officiant a le devoir Φ· « faire de son mieux » et partant le droit dc choisir les paroles qui lui semblent les plus expressives, les plus puissantes, pour exprimer les sentiments dc l'assemblée chrétienne ct les siens. Une faculté d'improviser les for­ mules lui est donc reconnue. Évidemment, il ne peut choisir que des mots qui répondent au but poursuivi. Il y a un thème traditionnel, les mots seuls varient. Si les présidents adressaient des centaines dc fois celle prière, ils étaient inévitablement amenés â répéter les mêmes formules, dont un grand nombre devait leur être suggéré par l’Écriture. Le thème dc la prière ne nous est signalé qu’en deux mots : Le président « adresse louange et gloire au Père dc l'univers . Apol., lxv, 3. Le renseigne­ ment est maigre, mais il est très clair. Il établit une différence radicale entre celle prière ct la supplication collective dc l’assemblée où tous ont prié pour tous Celte fois on s’adresse à Dieu uniquement pour le louer, pour le glori lier. — Λ cet hommage d’adora­ tion, sc joint l’action de grâces. Elle est abondante, c’cst-à-dirc assez longue. Justin nous apprend que le président rendait grâces à Dieu pour le don du pain et de la coupe, Apol., lxv, el aussi · de cc qu'il a créé le monde, avec tout ce qu'il contient en vue de l’homme, ct dc cc qu'il nous a délivrés du péché dans lequel nous étions nés, cl dc cc qu’il a détruit par un anéantissement absolu les principes cl les puissances (malfaisantes) par celui qui a été fait passible scion sa volonté ». Dial., xu, 2. Si on admet que Dial, xm doit lui aussi s’entendre dc l'eucharistie, à l'énumération des dons pour lesquels on rend grâces doivent s'ajouter la vie ct la santé, les vicissitudes des saisons. Mais, comme on le constatera, il est au moins fort douteux que cc morceau s'applique à l’eucharistie Cette action dc grâces du président ct dc l'assemblée est une anamnèse. L’eu charistle s’opère «en souvenir du Christ ct dc la cène », A; ol., i.xvî, 3, · en mémoire I de la passion qu’il a endurée afin dc nous délivrer du péché ». Dial., XU, 1 ; cxvn, 3. On fait en rendant grâces · · le pain en souvenir de son incarnation pour I ceux qui croient en lui ct pour qui il a souffert, la I coupe en souvenir dc son sang. » Dial., lxx, I. I Dorsch, Der Opfercharakter der Eucharistie einsl I und jetzt, et quelques autres ont c-sayé dc sou­ tenir que le mot faire signi liait ici sacrifier. Il 901 MESSE AU DEUXIÈME SIÈCLE : SAINT JUSTIN est difficile de le prouver. Cf. Brinktrinc, op. ci/., p. 91-92. Et il en est ainsi de par l'institution du Christ. Six fois, il est parlé dc l’ordre donné par Jésus d’accomplir ccttc eucharistie. .Justin ne sc contente pas dc le dire, il le prouve par « les Mémoires des apôtres qu'on appelle Evangiles ». En ces écrits ils nous ont rapporté • qu’il leur avait clé ainsi prescrit : Jésus ayant pris du pain avait rendu grâces en disant : Faites ceci en mémoire de moi, ceci est mon corps. » Et ayant pris la coupe semblablement, il avait rendu grâces en disant : « Ceci est mon sang, t.xvr, 3. Comme on le volt, Justin ne reproduit ici mot à mot la narration d'aucun des témoins de la cène. Mais on sait qu'il a connu nos évangiles canoniques. Jacquier, Le Nouveau Testament dans T Église chrétienne, t. i» 1911, p. 10G. Comme d’autres écrivains chrétiens, Clément d'Alexan­ drie par exemple, l'apologiste ne sc croit pas obligé de citer textuellement leurs paroles. Il est moins préoccupé des mots (pie dc la pensée. Il estime qu’elle est conforme à celle des apôtres. Un rappel quelconque dc la mort du Seigneur sutu­ rait â la commémorer. A la cène chrétienne, Il y a plus. Cc souvenir est évoqué non par une simple lecture ou uniquement par une prière, il l’est â l'occasion de l’action dc grâces sur le pain ct la coupc ; les textes cités plus haut l'affirment expressément. Comment les comprendre? Nul doute, il y a mémoire dc Jésus, de son Incarnation ct dc sa mort, parce que le Jésus jadis incarné ct immolé pour notre salut redevient présent grâce â l’eucharistie du pain et du vin. Là même où 1 apologiste décrit le rite, il propose la vérité dans les termes les plus clairs, les plus réalistes. Ce pain et ce vin ne sont pas « du pain vulgaire ·, < un breuvage vulgaire », mais la chair ct le sang dc Jésus fait chair », pareils à « la chair ct au sang · que prit le Verbe dans l’incarnation. Et Justin prouve cette vérité par les paroles du Christ : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. > i.xvi» 3. Voir Eucharistie, t. v, col. 1128; Struckmann, Die (iegcnivart Christi in der heiligen Eucharistie, Vienne, 1905, p. 49-63. Comment le pain ct le corps cessent-ils d’être une nourriture vulgaire pour devenir le corps cl le sang du Christ? Justin répond:·Cet aliment est eucharistié par une parole de prière gui vient dc lui », c'est-à-dire de Jésus. Apol., i.xvi, 2. Aucun doute n’est possible, ces paroles qui remontent au Christ, cc sont celles qu’il a prononcées lui-même à la cène cl que Justin reproduit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Apol., i.xvi, 3. L'apologiste l'affirme en termes formels, lxvi : Il compare le Verbe qui a fait l’incarnation, διχ λόγου θεού σαρκοποιηΟεΙς Ιησούς Χριστός, au verbe (pii opère l'eucharistie» της fit’ευχής λόγου τού ζχρ’βύτου εύ/ζρισΟείσαν τροφήν. Ou bien, on croit que le Logos, le Verbe désigne dans les deux cas le Fils de Dieu ct on traduit : < De même que, fait chair par le Verbe dc Dieu, Jésus-Christ eut une chair pour notre salut, dc même l’aliment eucharistié par la prière du Verbe gui vient de Dieu est In chair cl le sang de Jésus », cl l'unique formule connue de nous à laquelle ce titre peut être donnée, ce sont les mots du Christ cités par Justin : Ceci est mon corps. Ou bien on estime que, dans le premier terme de comparaison, le Logos, le Verbe désigne une personne divine, et que dans l'autre il s'applique à des paroles, à des mots. Mais, puisqu’ils viennent dc Jésus, ils sont ceux qu’il a prononcés lui-même cl que rapporte en cet endroit l'apologiste : Ceci est mon corps. Ou enfin on pense que dans les deux endroits le Logos, le Verbe, désigne une parole de commandement qui produit des effets merveilleux. Justin dirait donc : « De même que Jésus-Christ, fait chair pi r une parole de Dieu, a pris une chair pour notre salut, de meme l’aliment 902 eucharistié par une parole dc prière qui vient dc Jésus est la chair ct le sang de Jésus. » Quelle que soit l’hypothèse admise, la conclurion est le même : la parole, la prière qui rend la chair de Jésus-Christ présente sur l'autel, ce sont les formules ; Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Fortescue, op. cit., p. 31 sq.; P, Batiffol, op. cit., p. 29, fait remarquer que des non-catholiques, par exemple, Drews, Swete, adoptent cc sentiment. Cette présence dc la chair el du sang du Christ font de la commémoraison du Sauveur un sacrifice Le pain ct la coupe dc l'eucharistie sont devenus le corps de l’incarnation et le sang de la passion, ct nous pouvons ainsi les offrir en action de grâces au Père. Telle est l'oblation chrétienne. « L'offrande de farine prescrite pour ceux qui sont purifiés de la lèpre était une figure du pain de l'eucharistie qu'en souvenir de la passion... Jésus-Christ nous a prescrit de faire aim que nous rendions grâces. » Dial., xu, 1. Nos < sacrifices, c'est le pain de l'eucharistie el semblable­ ment le calice dc l'eucharistie ». Dial.. xu, 3. Saint Jus­ tin répète avec insistance cette affirmation. Pour lui « les sacrifices que Jésus a prescrit d'offrir, ce sont ceux qui par l'eucharistie du pain ct de la coupe sont présentés par tous les chrétiens ». Dial., cxvn, 1. < Cc sont, dit encore l’apologiste, les seuls qu’il ait ordonné aux chrétiens de faire, dans la commtmoraison de leur aliment sec ct humide où est rappelé le souvenir de la passion. » Dial., cxvn, 3. Citons une dernière formule encore plus claire : < l-cs prières et les eucharisties faites par des personnes dignes sont les seuls sacrifices parfaits ct agréables. · Dial., cxvn, 2. Cf. Brinktrinc, op. cit.. p. 91 sq. Us sont offerts par le nom de Jésus. Dial., cxvn, 1. Justin exprime encore deux autres fois celle pensée: il déclare qu’il n’est pas une seule race d’hommes où • au nom du crucifié des prières et des eucharisties ne soient faites au Dieu maître de l’univers ». Dial., cxvn, 5. Même remarque dans la description de rassem­ blée chrétienne. Le président prend le pain ct le vin, « exprime louange el gloire au Père par le nom du Fils ». Apol., lxv, 3. Bien de plus vrai, puisque Jésus est présent. C’est sans doute ce qui fait l’excellence des sacrifices chrétiens. Ils sont ceux qu'avait prédits Malachle, Dial., xu. 2 el 3. donc ceux qui glorifient le nom dc Dieu, Dial., xu, 3, ceux qu’il accepte, Dial., cxvn, 1, les seuls qui, parfaits, lui sont agréables. Dial., cxvn, 2, ceux qui se font en toute nation Dial., ex vu, 5. Il ne faudrait pas laisser sans le souligner un mot, glissé en passant par l'apologiste dans sa description de l'assemblée chrétienne, mais qui n’a pas dû être écrit sans raison. Il observe que le président «exprime louange cl gloire au Père de l’univers par le nom du Fils et de F Esprit-Saint t. Apol., lxv, 3. Cette courte mention de la troisième personne divine donne à croire que déjà elle était nommée par l’officiant au cours de sa prière. Les paroles de Jésus cucharistiaient le pain et la coupe; mais c’est par le Fils cl l’Esprit (pie le sacrifice était présenté au Père. Ne faut-il pas voir là une vague allusion, sinon à une épiclèse, du moins à un usage, à une prière ou forme d’oraison qui lui donna naissance? Il n’est pas nécessaire dc discuter l'hypothèse d’après laquelle Faction de grâces serait à rapprocher <&s simples prières dc la table. Le président ne remercie pas Dieu uniquement pour la nourriture quotidienne, mais pour tous les bienfaits de la création, pour toutes les grâces ducs au Kédempleur. Son acte est une offrande, un sacrifice. Batiffol, op. cil., p. 22-23. Pour un autre motif encore il est impossible de confondre les prières ct actions de grâces dont parle Justin avec des prières de table, un Benedicite. En réalité il n’y 903 MESSE AU DEUXIÈME SIÈCLE : SAINT JUSTIN 905 naissance. Donc, il n’y a pour les chrétiens que a pas dc banquet, pas d’agape, rien qui les rappelle des sacrifices de prières. de près ou de loin. Batiffol, op. cit., p. 18; Hardy· art. Justin (Saint), ici, t. vm, col. 2271-2272. l.e mot Peut-être y a-t-il lieu de faire à cette argumentation une réponse péremptoire. Le texte en question parle, nourriture, τροφή,employé pour désigner l'eucharistie, Apol., LXVI, 1, l’affirmation que les corps sont nourris non de l’eucharistie, mais des repas ordinaires cl des prières que les chrétiens font â leur occasion. Lamiroy, par le pain ct le vin, Apol., lxvî, 2. ne doivent pas op. cit., p. 27 sq. En fait la plupart des historiens re­ nous donner le change. < Du pain et une coupe d’eau noncent à se servir dc ce chapitre pour découvrir h mêlée dc vin ne pouvaient pas constituer un repas doctrine de Justin sur l’eucharistie. D’abord il n’est pour un groupe aussi nombreux que devait l'être la parlé ici ni du pain ni de la coupe. Or, dès que Justin communauté de Borne au temps de Justin Martyr. » fait mention de l’eucharistie, ces deux mots apparais­ Goguel, op. cit., p. 272, 317. On ne trouve dans Γ Apologie aucune trace d’ugapc. Vœlker, op. cit., sent. D’autre part, les dons pour lesquels le chrétien remercie sont d’ordre purement naturel, cc sont des I». 103. faveurs qui toutes intéressent le corps ct l’existence Plus spécieuse est l’hypothèse de Wieland d’après présente : création, santé, propriétés des êtres, vicissi­ laquelle l'eucharistie de saint Justin n’aurait été qu’un sacrifice de prières. Mensa et confessio, p. 51 sq.; tudes des saisons. » Tout autre, on s’en souvient, est l’énumération des bienfaits pour lesquels le président Der vorirenaische Opferbegri/J, p. 76 sq. Il est vraiment rend grâces en faisant l’eucharistie. Sans doute la Impossible dc comprendre ainsi les textes cites plus création n’est pas exclue, mais 11 est parlé de la déli­ haut. Justin assimile l’eucharistie à l’offrande dc vrance du péché, dc la victoire sur les mauvais esprits farine; elle est le sacrifice prédit par Malachic ct qui Dial., xi.i, 1. Tous les anciens témoins de la liturgie remplace les antiques oblations. Dial., xlî, 1, 2, 3. sont d’accord avec Justin pour l'affirmer. Enfin, il est Ces divers rites ne sont pas dc simples prières. L’apo­ logiste déclare que les chrétiens offrent quelque chose. I â observer qu’avant de faire connaître rassemblée Dial., cxvn, 1. Ils ne se contentent donc pas dc réciter j dominicale, l’apologiste écrit, Apol., lxvii, 2 : < Έπί ou d’improviser les formules d’oraison. Justin précise : I πασί τε οίς προσφερόμεΟα, dans tout ce que nous offrons ou dans tout cc que nous mangeons, nous ♦ Les sacri lices qui par l’eucharistie du pain et dc la bénissons le Créateur par son I ils, Jésus-Christ, coupe sont offerts. » Dial., cxvn, 1. Bien de plus clair ni dc plus décisif : il n’y a pas ici que des prières, elles , ct par l’Esprit-Saint. » Ces mots ne peuvent viser sont inséparables d’un aliment, d’une créature maté- , l’eucharistie, puisqu’ils précèdent immédiatement la description de l’assemblée chrétienne. C’est donc riellc ct c’est par elle (pie se fait l'oblation. Il faut aux repas ordinaires qu’ici fait allusion saint Justin. aussi souligner l’emploi répété des locutions : · Le pain dc reucharistic que Jésus-Christ Notre-Sdgneur nous . Or, il se sert des mêmes expressions au c. xm : a prescrit dc faire, ποιαΐν. » Dial., χι,ι, 1. Mêmes exprès- | < Έφ’οΙς προσφερόμεΟα, dans ce que nous prenons, nous bénissons le Créateur par son Elis Jésus-Christ slons dans Dial., lxx, 4 ; cxvn, 2, G. Comme le fait et par l’Esprit-Saint. » Puisqu’il y a identité de observer Batiffol, op. cit., p. 23, n. 2, ces expressions ♦ donnent a comprendre que la prière prononcée n’est j formules, on peut conclure que la circonstance signalée est la même. Dans l’un et l’autre cas, il pas tout, ct si elle n’est pas tout, la théorie de i larnack ct de Wieland est inadéquate; quoi qu’il en soit I s’agit d’un repas ordinaire. Toute l’argumentation d'ailleurs du sens de Ούειυ donné à πονείν.» Voir aussi de Wieland s'évanouit. Au contraire, certains critiques ou historiens ont Dc la Taille, op. cit., p. 218-219; Brinktrinc, op. cit., pensé que le c. xm s’applique non à des repas ordi­ p. 91-105, et surtout Lamiroy, op. cit., p. 278-281. naires, mais à l'eucharistie. Récemment Thibaut. Dc même dans la description qu’il donne du rite, op. cit., p. 10 sq., a soutenu cette opinion. Elle parait l’apologiste ne dit pas que le président prie, mais peu probable. Même si on l’admet, Il n’est pas néces­ « qu’il prend le pain ct le vin ct qu’il loue Dieu, puis lui rend grâces >. Apol., lxv, 3. Il y a des prières, mais ' saire de conclure que saint Justin n’admet que des elles euchansticnt l'aliment cl l'offrent à Dieu. Apol., i sacrifices de prières. Qu’est-il affirmé en effet? Que Dieu n’a besoin ni de sang, ni dc libations, ni d'encens, lxvî, 2; lxv, 5; lxvii, 5. en d’autres termes qu’il ne veut ni des sacrifices des Wieland croit pouvoir s’appuyer sur Apol., xm. On ne peut discuter cc texte sans le citer. « Quel i païens, ni dc ceux des Juifs. Que si ensuite Justin n’indique comme moyen d'honorcr le Très-Haut que homme sensé ne le reconnaîtrait : ils ne sont pas des des prières et des vertus, son silence sur le pain ct la athées ceux qui adorent le Créateur de l’univers. Sans doute, nous déclarons comme on nous l’a enseigné | coupe ne pourrait pas être tenu pour une négation Sans doute, H affirme que, pour honorer Dieu, il qu’il n’a besoin ni dc sang, ni dc libations, ni d’encens. suffit de s'offrir Λ soi-même ou de présenter aux Mais, en tout cc que nous mangeons, nous le louons, pauvres les créatures de I)lcu. Celte remarque n'oblige autant qu’il est en notre pouvoir, par des paroles dc prière et d’action de grâces, pour le bienfait dc la s nullement à croire que seuls existent des sacrifices de prières. Conclusion : ou bien H n’est pas parlé Ici du création pour tout ce qui aide à garder. une bonne pain et de la coupe eucharistiques, mais de repas ordi­ santé, pour les propriétés des êtres divers et les vicissi­ tudes des saisons, et en raison de la foi que nous avons I naires; s’il en est ainsi, on ne saurait dégager de ct en lui, nous le prions afin de devenir immortels. I texte aucune preuve contre le caractère sacrificiel On nous a en effet appris que cette seule manière des éléments eucharistiques. Ou bien on croit que saint Justin désigne Ici le pain ct la coupe de ras­ dc t’honorer est digne dc lui, à savoir de ne pas détruire par le feu ce qui a été créé par lui pour notre semblée chrétienne; mais il estime que le chrétien sc nourriture, mais de nous l’offrir pour nos besoins l'offre pour la mettre â profit et qu’alnsi en utilisant ct ceux des pauvres cl, l'âme reconnaissante, dc Je le don de Dieu il l’en remercie. Il y aurait donc à côté célébrer par des cérémonies spirituelles et des hymnes. delà prière une action de grâces. Si on ne peut con­ Wieland fait observer qu'ici Dieu est représente clure de celte seule affirmation quo l’eucharistie est comme n’ayant besoin d’aucun sacrifice proprement un sacrifice, on ne saurait s’en servir pour démontrer le contraire. dit : les chrétiens ne lui offrent donc que des < prières », des < actions de grâces », « des louanges », * leur foi t) Quand le président a terminé l'eucharistie, tout It ct leurs supplications ». Pas d’immolation rituelle peuple présent pousse l'exclamation : Amen. Apol., destructive de scs dons. Pour t'honorer, on les distri­ lxv, 3; cf i.xviiî, 5. — Il n’est nullement dit que cet bue aux pauvres ct on en fait bon usage avec recon­ Amen soit nécessaire pour la validité des actes accom- 905 MESSE AU DEUXIÈME SIÈCLE : SAINT JUSTIN ’ 908 plis par le président. Cct ainsi soit-il atteste seulement . et ceux qui sont dans les chaînes et les étrangers qui la solidarité des fidèles cl dc l'officiant. L'acclamation sont de passage. Bref, il a cure dc quiconque est dans prouve qu’il parlait bien en leur nom el que son eucha­ Je besoin. » lxvii, 6. ristie est aussi leur eucharistie.Mais Justin le déclare : Le texte sc suffit. li y a des aumônes et non une Les prières et l'action dc grâces sont achevées par celui agape. Elles ne sont pas obligatoires ct chacun donne qui préside, au moment où le peuple répond : Amen. cc qu'il veut. Cc qui est recueilli par les collecteurs Apol., lxv, 3. est porté par eux â celui qui préside, à l’évêque, et /) Quand celui qui préside a fait reucharistie ct que c'est lui qui secourt les malheureux de toute categorie. huile peuple a répondu, les ministres que nous appelons L’acte est lié au sacri flee du pain et ac la coupc. Il diacres distribuent à tous les assistants le pain de le complète cl l'achève. Justin a mis en relief le côté l'eucharistie, le vin et l'eau. Apol., lxv, 5; cf. lxvii, 5. social dc reucharistie. Ι/assemblée est une cérémonie — Ici intervient un nouveau ministre. A côté du qui relie les fidèles entre eux. Cette union est favorisée peuple, du lecteur, du président qui est l’évêque ou par la rencontre en un même Heu de tous les chré­ un prêtre, son délégué, nous voyons le diacre. Comme tiens. Ils sont réunis en qualité de frères. Ils sc donnent on l'a observé, la réunion a un caractère rituel bien le baiser de paix ct ainsi sc réconcilient ou sc rappro­ marqué. Chacun a son rôle déterminé. Aux diacres il chent davantage s’il est besoin. Il y a communauté de appartenait dc distribuer les éléments eucharistiques. foi. Tous prient ensemble pour tous, d'abord pour Les frères recevaient les deux especes. chacun des assistants, mais aussi pour les membres Saint Justin fait savoir à quelles conditions celte de l’Église qui sont absents. Le peuple entier s'unit faveur est accordée. « A personne il n’est permis de au président qui fait les prières ct l’action de grâces prendre part à cette nourriture, s'il ne croit vrai ce (l’eucharistie) au nom de chacun ct de la collectivité; que nous enseignons, s’il n’a été baptisé du baptême chacun et la collectivité répond : Amen. Tous les de la rémission des péchés ou de la nouvelle naissance, assistants participent à un même banquet spirituel, ct s’il ne vit comme le Christ l'a prescrit. - Apol., lvi, tous reçoivent le même aliment, le Logos, fait chair L Cf. Didachè, ix, 5; xiv, 1. pour passer en notre chair, ( cl aliment est envoyé aux Dc cette participation au pain ct à la coupe, quels absents afin qu'eux aussi soient unis â l’Église. sont les effets? Saint Justin les décrit d’un mot : L'exercice de la charité se trouve donc tout à fait « Par cet aliment eucharislié notre chair ct notre à sa place. Ihiisque les chrétiens sont frères, ils le sang sont nourris κατά μεταβολήν, en vue d’une deviennent davantage, ils fraternisent en mettant transformation. > Bon nombre d'interprètes (Weizsâ­ leur bien en commun. Ainsi encore ils observent le cker, Engelhardt, Loots, Gœlz. Struckmann, Batiffol, précepte du Maître : « Faites ceci en mémoire de moi. · Bardy) estiment que le changement obtenu pour A ses disciples Jésus a donne la nourriture de la cène, notre chair et notre sang, c’est l’acquisition de l’im­ sa chair ct sa personne. Les cliréticns mirent du pain mortalité. Prétendre qu'il est parlé ici dc la simple ct ils s’offrent eux-mêmes aux indigents. digestion naturelle (Réville), c’est vouloir que Justin Welter, on le sait, veut aller beaucoup plus loin ait exprimé sous une forme presque incompréhensible cl faire de cette offrande le sacrifice chrétien primitif. une pensée très simple ct sans intérêt. Au contraire, Chacun, à l'origine, apportait pour la cène chrétienne l’autre interprétation se justifie pleinement. Il est les mets à consommer. Afin de prévenir ou de corriger naturel que la chair du Logos incarné dont parle les abus, dont parle I Cor., xi, 20 sq., on transforma l’apologiste confère à celui qui la reçoit scs propriétés. ces libres apports individuels en une offrande Goguel, op. cil., p. 275. Ce don est d'ailleurs celui sur collective et rituelle qui, devenant avec le temps lequel l'attention se porte alors avec complaisance : toujours plus solennelle et sc surchargeant d'actions de grâces, de manento des donateurs, de supplications Justin est l’écho d’Ignace, Eph., xx, 2: φάρμακον pour eux et pour autrui, prit la forme d’un sacrifice. αθανασίας; de la Didaché, x, 2 : ύπέρ της γνώσεως *al En ce passage on saisirait une trace du rite primitif, πίστεως καί αθανασίας. Cf. Joa., vi, 51-59. A côté dc cette immortalité du corps, sc placent du sacrifice alimentaire. En vérité, il est difficile de trouver une affirmation les effets proprement dits du sacrifice. Il loue Dieu et qui démente davantage les textes. Quiconque lit le glorifie son nom. Apol., lxv, 3; Dial., xlî, 1. Il lui Dialogue constate aussitôt que, pour Justin, le sacri­ rend grâces pour le bienfait de la création cl la grâce de la rédemption. Apol., i xv, 3, 4, 5; lxvii, 5; xu, 1 ; fice, c’est l’action de grâces sur le pain ct la coupe, que ce sacrifice est le seul prescrit, le seul agréable a lxx, 4. Puisqu'il est agréable à Dieu ct accepté par lui, Dial., cxvn, 1, il est apte à obtenir ù tous cl à I Dieu. Ces affirmations sont répétées avec une insis­ tance singulière cl qui ne laisse place à aucun doute. chacun cc qu’ils ont demandé pour eux ct pour autrui : D’autre part, si on étudie les deux récits de V Apologie, bonne vie cl salut, Apol., lxv, 1, el la continuation des on volt aussitôt que ce sacri flee de l’action de grâces dons pour lesquels le président n remercié. Dial., du pain et de la coupe est terminé avant qu’ait lieu xu, 1. la collecte finale. Enfin, l’examen dc celte dernière k) Par les diacres on envoie aux absents leur part du prouve qu’elle n’est pas un sacrifice. A cct acte de pam et du vin dc l'eucharistie. Apol., lxvii, 5, cf. charité Justin ne donne même pas ce titre en un sens Apol., lxv, 4. ('.cite coutume atteste combien la métaphorique, comme le font parfois ('Écriture et célébration de l’eucharistie est un rite de toute les écrivains catholiques anciens et modernes. Il ne l’Eglise, accompli par le président au nom de chacun parle que dc secours, d’assis/ance, dc dons, de collectes. cl auquel chacun doit participer. Sont évites même les mots qui pourraient tire équi­ 0 La collecte. C’est sans doute d’elle qu’il est voques, désigner soit un acte rituel, soit une œuvre parlé en la phrase finale de la description de l’eucha­ charitable, par exemple le mot offrir. La collecte est ristie qui suit le baptême : · Ceux qui possèdent d’ailleurs libre : donne qui veut. Il n’y a donc pas secourent tous ceux qui sont Indigents. Nous nous ici un sacrifice de l'assemblée chrétienne, une obla­ assistons toujours les uns les autres. » lxvii, 1. La tion de tous les fidèles. seconde relation est très claire, très précise : · Ceux Il est vrai qu’en un autre endroit de la même qui sont dans l’abondance et qui veulent (bien le faire) Apologie, au c. xm, Justin opposant les coutumes donnent chacun ce qu’il veut selon son gré; ce qu’on chrétiennes aux usages juifs ou païens écrit : « On recueille ainsi est porté à celui qui préside et il secourt les orphelins ct les veuves, et ceux qui sont dans l'indi­ nous a en effet appris que cette seule manière de gence par suite dc la maladie ou dc toute autre cause. l'honorer est digne de lui : à savoir dc ne pas détruire 907 MESSE AL DEUXIÈME SIÈCLE : LES APOLOGISTES 908 par le feu ce qui a été créé par lui pour notre nourri­ sang, de l'odeur ou de la fumée des victimes. Il est pour lui-même le parfum le plus suave, car on ne ture, mais de nous Vofjrir pour nos besoins cl ceux des saurait ajouter ù sa plénitude. Voulez-vous lui faire pauvres cl, l'âme reconnaissante, de le célébrer par des cérémonies spirituelles ct des hymnes. » Mais, comme l'offrande la plus agréable de toutes? Essayez de con­ naître celui qui a étendu les deux et les a déroulés nous l’avons montré, il n’est pas certain que cc chapitre parle de l'eucharistie : l'opinion contraire comme une sphère immense, qui a établi la terre comme un centre et réuni les eaux dans la mer, semble bien établie. Peu importe d'ailleurs : On le qui a séparé la lumière des ténèbres ct orné d'astres voit par tout le contexte, les dons de Dieu que s’o//re le firmament, qui a fait produire toute semence â la le chrétien à lui ct à scs frères, au lieu de les offrir à terre, qui a créé4 les animaux et formé l'homme. Dieu, cc sont les animaux qu'il mange ou dont il donne Qu est-il besoin d’hécatombes pour le Tout-Puissant? une part au prochain.au lieu de les sacrifier, de les Elevez vers lui des mains pures : c’est une victime non détruire par le feu. Bien ici ne permet de découvrir sanglante, un culte spirituel qu’il vous demande. » de prétendus sacrifices d'offrandes alimentaires qui Legct., xm, P. G'., t. vî, col. 916. auraient lieu à l'assemblée chrétienne. En ce texte, Apollonius (martyr sous Commode 180-192), dans Justin « raille les sacrifices païens, les effusions de l'apologie qu’il prononça devant le tribunal ct qu'on sang, les libations ct les offrandes d'encens; il leur croit avoir retrouvée, tient le même langage : < Je oppose l'usage droit des créatures sanctifié par la présente un sacrifice non sanglant ct pur, mol ct tous distribution des aumônes ct les prières d'action de les chrétiens, au Dieu qui est le maître du ciel, de la grâces au Créateur. Les offrandes alimentaires terre ct de tout cc qui a souille de vie, sacrifice qui se ne sont pas mentionnées. Coppens, L'offrande des fait surtout par des prières. » Texte und l ntcrsuch., fidèles duns la liturgie eucharistique ancienne, dans t. xv, fasc. 2, e. vm, p. 98. 11 souhaite aussi que son Cours ct conférences des semaines liturgiques, t. v, juge offre à Dieu un sacrifice de prière et d’au­ Louvain, 1927, p. 112. De cc que dit Justin des collec­ mône, c. xijv, p. 126. tes qui suivent l’assemblée eucharistique, lxvii, 6. Dans VÉpttre à Diognètc (n* siècle?) on lit, c. ni : écrit Vœlker, op. cit., p. 132. on ne peut rien tirer en c... Les Juifs en croyant que Dieu a besoin de leurs faveur de la théorie de Weller. sacrifices font un acte d'extravagance plutôt que de Conclusion. —A l’assemblée chrétienne, les paroles religion. Car celui qui a créé le ciel, la terre ct tout prononcées par Jésus à la cène sont redites par le cc qu'ils renferment... n’a nul besoin de cc qu’il président sur le pain et sur une coupe de vin mélangé donne lui-même à scs créatures : cclles-cl ne peuvent d’eau. Elles en font la chair du Logos incarné, le sang s’imaginer sans folle qu'elles lui rendent un service de Jésus crucifié. Ainsi est commémorée la mort du quelconque. Si donc les Juifs croient faire grand hon­ Sauveur pour les hommes. Cet acte est un sacrifice, neur à Dieu par le sang de leurs victimes, i) ne me celui qui a été prédit par Malachie ct institué par paraissent différer en rien de ceux qui accordent le Jésus, celui qui est en usage chez les chrétiens dans même hommage â des divinités insensibles; non moins tout l'univers, le seul qui soit agréable à Dieu. C'est en que ces derniers, ils s’imaginent donner quelque chose effet celui qui loue et glorifie son nom. celui qui cons­ à Dieu qui n'a besoin de rien. » Funk, Patres Apos· titue l'action de grâces, Veucharistie, pour tous les tolici, Tubinguc, 1901, t. i, p. 391. bienfaits, bienfaits de la création comme de la ré­ Minucius Félix (entre 175 et 197, si on estime demption. C'est donc celui auquel les chrétiens assis­ VOctainus antérieur Λ V Apologétique de Tcrtulllcn; — tent chaque dimanche, celui auquel on ne peut par­ après cette date, si on admet l'hypothèse contraire) ticiper si on ne professe pas la vraie fol, si on n'a fait une observation semblable. « Offrirai-je au Sei­ pas été baptisé, si on ne mène pas une vie conforme gneur comme hosties et victimes ce qu’il a produit à la loi chrétienne. C'est celui auquel on rattache à mon usage de telle sorte (pie je lui renvoie son bien­ tous les grands actes de la nouvelle religion : lecture fait? C'est de l'ingratitude. Puisque l’hostie à offrir des saints Livres, homélie, prière collective de tous c’est une âme bonne, une intelligence pure cl un lan­ pour tous, réconciliation fraternelle, aumône en gage sincère, celui donc qui observe l’innocence, faveur des indigents. C'est celui auquel chacun com­ supplie Dieu. Qui respecte la justice, présente â Dieu munie, d’abord en s’unissant au président qui prie une libation; qui s'abstient de la fraude, sc rend Dieu pour tous, et en répondant Amen â son action de propice ct (pii arrache un homme au péril, Immole la grâces, mais plus encore en recevant de la main des meilleure victime. Voilà nos sacrifices, voilà cc qui est diacres le corps et le sang du Christ, transmis aux voué à Dieu, r Oct., xxxn, P. L., t. m. col. 351. absents eux-mêmes pour les unir à l'assemblée : cc On le voit à la seule lecture, ccs textes n'établissent pain ct ce vin, chair incorruptible du Logos, font nullement (pie la cène chrétienne n’est pas un sacri­ passer dans la chair des fidèles l’immortalité. 2· Affirmations de plusieurs apologistes de l’époque fice. Ils affirment (pie Dieu n’a besoin ni de sang.nl de libations, ni d’aucun être matériel; que nous sur le caractère purement spirituel du sacrifice chrétien. n’avons pas à lui rendre cc qu’il a tiré du néant pour — Certains défenseurs de la cause chrétienne ont, notre usage; que nul objet sensible n’est digne de sa comme saint Justin, déclaré que tout le culte, toutes les oblations des fidèles consistaient dans la prière majesté; qu'en un mot rien de créé ne saurait lui être offert (Aristide, Athénagorc, Épltrc à Diognètc, Minu­ ou la vertu. On a parfois voulu conclure de cc langage que, pour eux et leurs coreligionnaires, la cène n’était cius Fé’ix). Mais à In cène, les chrétiens ne présentent pas un sacrifice. Récemment encore. Wieland pré­ pas à Dieu du pain vulgaire ct une coupe banale de tendait qu’Arlstide ct Athénagorc n’avaient connu vin. C’est la chair, c’est le sang du Fils de Dieu et non que l’oITrande de la prière. Dcr vorircnâisrhe Opferceux d’une créature (pii sont l’objet de l’oblation. begriff, p 65, Il suffit de lire les textes pour découvrir On n’attribue donc pas au Très-Haut le désir ou le la véritable pensée de ccs apologistes. besoin de se nourrir à la manière des mortels. On Aristide (vers 110) déclare que Dieu < n'a nul besoin n'a pas ’a prétention de l'enrichir d’un objet qui d'hosties, de libations ou d’autres objets visibles ·. I lui manque, de lui rendre le plus léger service ou ApaL, i.cf, xm. dims Texte und l ntersuch., 1893, t. iv, t d’augmenter sa perfection, son bonheur. On ne rejette fftSC 3. p β, 32 aucun de scs bienfaits : le chrétien communie à 1* , Athénagorc (vers 176-178) écrit : « Si nous n'offrons chair ct au sang du Christ en les offrant à Dieu. Les pas a Dieu les mêmes sacrifices que vous, c’est que le apologistes ne condamnent donc nullement le sacrifice Père et créateur de toutes choses n’a nul besoin du I de l'autel. 909 MESSE AU DEUXIÈME SIÈCLE : SAINT IRÉNÉE De même, s'ils s'accordent â désapprouver toute oblation sanglante, tonte offrande faite par la main des hommes (.Athénagore, Apollonius, Épltre à Dlognète), ils ne disent rien qui désapprouve le rite en sage dans l'assemblée chrétienne, rite qui ne com­ porte la mise à mort d'aucun être vivant, rite qui requiert sans doute l'action d'un officiant créé, mais qui pourtant s’opère en réalité, comme le dit saint Justin, par Jésus-Christ ct en son nom. En lin, l’éloge par les apologistes de sacrifices non sanglants et d’oblations mentales, l'affirmation que pour les chrétiens l’unique offrande c’est la prière, la fol ou d'autres vertus (Athénagorc, Apollonius, Minucius Félix) ne contredisent nullement la thèse de l'existence du sacrifice de la messe. Des hommes Dieu n'attend ct il ne peut obtenir que des supplications, des louanges et des actes de vertus. Déjà sous l’Ancienne Loi, on les appelait des sacrifices ct les apologistes en leur donnant cc nom ne faisaient que commenter nos saints Livres. Dans l’eucharistie il y a aussi une opération morale, l'acte par lequel on offre la chair et le sang de Jésus; on peut donc l'appe­ ler une prière, car c’est par une prière qu’elle s’accom­ plit. Ce qui est agréable ά Dieu, cc n’est pas le corps en tant que corps, le sang comme sang, mais oe corps ct cc sang unis à Pâme de Jésus, à ses dispositions inté­ rieures, à sa sainteté. Enfin les fidèles ct l'officiant lorsqu’ils assistent à cet acte ou en sont les ministres ne peuvent plaire à Dieu que s'ils sc présentent avec leur foi, leur piété, leur vertu. Cf. Lebreton, Diction, opolog., art. Eucharistie, t. i, col. 1576-1577. De la Taille, op. cit., p. 228-229; Lamiroy, op. cit., p. 269 sq.; Brlnktrine, op. at., p. 111 sq. On est bien obligé d’admettre la justesse de ccs remarques si on se souvient du langage de saint Justin. Lui aussi, il s'exprime comme les autres apologistes ct cependant pour lui l’eucharistie est un sacrifice, celui qui remplace les oblations rituelles de l’Ancienne Loi ct qui a été institué par Jésus-Christ. Bien plus, comme on l'a fait justement remarquer, on trouverait chez des écrivains chrétiens postérieurs d’un ou de plusieurs siècles cl qui, de l’aveu dotons, voient dans la messe un sacrifice proprement dit ct non pas seule­ ment une prière, des déclarat ions tout à fait sembla­ bles à celle des apologistes sur le culte purement spirituel des chrétiens. De la Taille, op. cit., p. 228, nomme par exemple saint Basile, saint Grégoire de Nazhmze, saint Ephrern, Théodore! et, parmi les latins, saint Hilaire et Zenon de Vérone. Pourtant une question se pose. A ceux qui les accusent de n'avoir pas de sacrifice, pourquoi les apologistes ne répondent-ils pas : Nous en avons un, l'eucharistie? Bccourir à la loi de l’arcane parut longtemps commode. Mais son existence â celle époque n’est pas démontrée. Voir Batiffol, art. arcam . t. i, col. 1738 cl sq. D'ailleurs, Justin ne cachait rien Λ personne. On peut toutefois admettre que, par prudence ou religion, d’autres apologistes se tenaient sur la réserve cl craignaient do livrer les choses saintes aux chiens. Il faut avouer d'ailleurs qu’il n'était pas facile d’ex­ pliquer à des païens comment l’eucharistie était un sacrifice. Aux fidèles des idoles qui leur offraient des mets ou Cc sacrifice n'en est pas un. Il csl une dernière explication, L’histoire est d’ac­ cord avec la théologie catholique pour affirmer que les chrétiens ont peu Λ peu acquis des connaissances progressivement plus claires ct moins imprécises, plus explicites cl moins discutées de vérités révélées dès I 910 l’origine, mais qui n’étaient pas textuellement affir­ mées dans l'Écriture ou enseignées en termes exprès par les Apôtres. A l’époque des premiers apologistes, les fidèles possédaient les écrits de .Malachie, les évangiles ct les lettres de saint Paul. Dès l'origine, les chrétiens rompaient le pain el participaient à la coupe eucha­ ristique, ils le faisaient en mémoire de Jésus pour rendre grâces, commémorer la passion ct participer au corps et au sang Immolés sur la croix. De ces textes, de cet usage, Justin ct Irénéc concluaient sans hésiter que le repas religieux chrétien est un sacrifice proprement dit. Leur langage prouve que beaucoup de leurs con­ temporains tiraient la même conclusion. Mais cc corollaire sc dégageait-il avec la mtrne évidence dans l'esprit de tous les fidèles? Puisque m l'Écriture, ni le symbole de fol ne disaient en termes formels : L'offrande du pain et du vin par l'Mque ou le prftre est un sacrifice, il csl tout naturel d'admettre que celte vérité n'était pas alors aussi clairement perçue, aussi explicitement admise, aussi universellement professée qu'elle le deviendra un peu plus tard, par exemple à l’époque de saint Cyprion. Si donc certains apolo­ gistes ne l'opposaient pas aux païens, c'était peutêtre parce qu'eux-mêmes ne la connaissaient pas avec certitude, ou parce que cette notion n’étant pas expli­ citement professée par tous, ils ne pouvaient la pré­ senter comme la pensée commune a tous ceux qu'ils défendaient. Brlnktrine, op. cit., p. 126. Au contraire, ils devaient tout naturellement être portes à réfuter leurs adversaires en leur montrant que la Divinité ne réclame ni nourriture ni parfum. Cette idée leur était très familière. On la trouve en des textes scripturaires d’une ironie el d’une force inou­ bliables pour qui les a lus. Ps. xirx (Vulg.) 8-11; L, 17-18; 1$ . i, 12-13; Jercm.. vi, 20; Amos. v, 22. Venus du judaïsme ou du monde païen, les premiers chrétiens devaient sc répéter souvent à eux-mêmes ccs pensées pour se démontrer qu’en réalité ils n’étaient pas athées. De semblables notions sc trou­ vaient d’ailleurs chez les philosophes grecs, surtout chez les stoïciens. Cf. Bohr, Gnechentum und Chris· tentum, dans Bibl. Zeit/ragcn, v· l olgc, fasc. 8, p. 16 sq.. Munster, 1912; Kroll, Die Lehrcn des Dermes Trismcgtstos, dans Beitrùge zur Geschichte des Mitte!· alters de Bàumkcr, t. xm, fasc. 2-4, p. 238 %q.. Muns­ ter. 1911. Or. les apologistes de celle époque étaient moins des avocats que des philosophes. Donc ils phi­ losophaient, aux païens ils opposaient les penseurs païens : c’était de bonne guerre. Aucun moyen ne leur paraissait meilleur pour fermer la bouche aux ennemis du nom chrétien. Brlnktrine, op. cit.. p. 125. 3· Saint Irénee (t vers 202-203; le Contra hivrtses a été composé entre ISO et 198). 1.Les textes. L'évêque de Lyon est amené Λ parler à plusieurs reprises du sacrifice chrétien, mais i) est quelques passages où il en traite ex professa. a) ( ' : t hures . ! IV. < xxn. η. |·$# G.. L vu, col. 1023-1024. - Le texte est tout ù fait classique el de capitale importance : Les Juifs n’ont pas com­ pris quels sacrifices Dieu réclamait, mais Jésus par l’institution de l'eucharistie a enseigné la nouvelle oblation, lui recommençant le geste du Maître, l’Église réalise la prophétie de Malachie. b) Cont. hxres., I. IV, c. χνπι,η. 1-6, col. 10 21-1029. — Le texte est plus important encore, car il esquisse toute une théorie du sacrifice, soit en général, soit chez les Juifs, soit chez les chrétiens. L'offrande faite ù Dieu ne vaut que pour autant qu’elle est le signe des dispositions intérieures. En particulier elle doit mani­ fester une foi parfaite et sans contamination d’hérésie. Les diverses aberrations doctrinales des sectes contem­ poraines sont en contradiction avec les pratiques mêmes du sacrifice eucharistique. 911 MESSE AU DEUXIÈME SIÈCLE : SAINT IRÉNÉE 912 c) Cont. hares., I. IV, c. xxxm. 2, col. 1073. — In­ mann, op. cit., p. 66-88; Batiffol, op. cil., p. 173-183. compatibilité entre le marcionisme et la doctrine La présence réelle du corps et du sang du Christ n’est pas douteuse. sur l'eucharistie. d) Cont. lucres., I. V, c. n,2-3, col. 1121-1127. — Un tel rite n’a pu être institué que par le Christ * Incompablbilitc entre les hérésies qui nient la résur­ Irénée l’afllrme : · Jésus prit du pain... rendit grâces rection de la chair et la doctrine sur l’eucharistie. en disant : Ceci est mon corps; il saisit ensuite h A ces textes il convient d’ajouter la Lettre an pape coupe... et déclara qu’elle était son sang. » IV, xvn, 5. Victor, relative à l’affaire quartodéci mane, conservée La même affirmation sc retrouve en deux autres par Eusèbe, //. E., 1. V, c. xxiv, n. 12 sq., P. G., t. xx, passages, IV, xxxm, 2, ct V, π, 2. C’est ainsi que lr col. 500 sq. Elle rapporte la visite faite par Polycarpc Christ enseigna aux apôtres Voblation du Nouveau au pape Anicet ct comment, malgré la persistance du Testament, leur donna le moyen d'offrir à Dieu les pré­ dissentiment sur la question pascale, έκοινώνησαν mices dc ses créatures. IV, xvm, 1. Dieu veut que nom έαυτοΐς, καί έν τη παρεχώρησευ ό ’ Ανίκητος lui fassions cette offrande, IV, xvm, 6; il faut donc την ευχαριστίαν τω ΙΙολυζάρπω, ce que l’on traduit que nous la lui présentions. IV, xvm, 1. L'Église obéit à cette prescription. Ayant reçu d’ordinaire : « Anicet céda (la célébration de) l’eucha­ ristie â Polycarpc. > · - La meme lettre rapporte (pie des apôtres cette oblation, elle la présente dans tout les anciens papes restaient en bons rapports avec les l’univers. I\, xvn, 5. Seule elle peut l’offrir. M les tenants dc l’usage asiatique et leur envoyaient l’eucha­ Juifs, ni les hérétiques ne sont aptes à faire cette oblation, IV, xvm, 3, qui est vraiment < l’offrande de ristie. Ibid., col. 505. l’Église ». IV, xvm, 2, 5, 6. Par celte manière dc parler. 2 Doctrine de saint Irénée. - -a) Analyse : les diverses affirmations doctrinales. — Relevons d’abord les aflirIrénée n’entend pas signifier que chaque clirétien mations de saint Irénée sur le sens desquelles aucune peut consacrer l’eucharistie, puisqu’à Rome, c’cst Vévéquc Anicet ou son délégué, un autre chef (l’Église, discussion ne semble possible. Dans le rite chrétien de l’eucharistie figurent du pain et une coupc. Cont. Polycarpc de Smyrne, qui fait l’opération. L’eucha­ hures., IV, xvn, 5; xvm, 4; xxxm, 2; V, n, 2. Celle-ci ristie est envoyée non par des particuliers à des parti­ contient du vin. Irénée parle du cep de la vigne qui culiers, mais par des presbytres, ceux de Rome, aux produit la matière dc l'eucharistie. V, n, 3. A ce vin fidèles des Églises quartodécimanes, qui étaient dc est ajouté un autre élément qu'Irénéc ne nomme pas. passage dans la ville. Et Irénée nomme < ceux qui mais qui évidemment est dc l’eau : il parle plusieurs dirigent l’Église : Anicet, puis I lygin, Télcsphore, fois du mélange dc deux liquides dans la coupe. IV, Xystus. Lettre ά Victor, fr. m. Le rôle dc la hiérarchie xxxm, 2; V, u, 3. Déjà il volt dans levin une figure et ses droits sont ainsi expressément signalés. Mais, parce que l’offrande est faite au nom de tous, elle dc la divinité; l’eau représente sans doute à scs yeux apparaît comme celle de l’Église, ct Irénée peut dire le siècle, la nature humaine. V, i, 3. L’évêque de Lyon le répète au moins trois fols : d’elle : · Nous la présentons, elle est notre oblation à • Le pain provenant de la terre et recevant l'invocation chacun.» de Dieu, n’est plus du pain ordinaire, mais l’eucha­ C’est un sacrifice. Les termes déjà cités le prouvent. ristie. composée de deux éléments, l’un terrestre cl Les mots offrir ct oblation si fréquemment employés l’autre céleste. » IV, xvm, 5. « Le calice avec son par saint Irénée désignent vraiment chez lui un acte mélange et ce dont on a fait du pain reçoivent la parole rituel ct ils doivent s’entendre au sens littéral cl de Dieu et deviennent l'eucharistie, corps du Christ. » technique, en usage chez les Juifs et dans le inonde V, n, 3. « Le ccp dc vigne ct le grain dc blé donnent contemporain d’Irénée. Ces offrandes succèdent aux des mets qui recevant la parole de Dieu deviennent l'eu­ sacrifices d'Israël, IV, xvn, 5, et peuvent leur être charistie, c’est-à-dire le corps et le sang du Christ. » assimilés ; « Il y avait chez les Juifs oblation cl il en V, u, 3. Sur le sens des mots parole ou invocation est dc mê re chez les chrétiens; il y avait des sacrifice* de Dieu ·, voir art. Épiclèse euciîaiustique, t. v, dans le peuple de Dieu et il yen a dans l’Eglise. La qualité seule est changée... (Le qui a été réprouvé, cr col. 233· Ce qui est sûr, c’est que i’cilct produit ne n'est pas Pacte d’oilrir. IV. xvm, 2. L’oblation chré­ saurait être attribué à la récitation de n’importe quelles paroles. Il y a « une prière arrêtée et tradi­ tienne est celle qu’avait prédite Malachie, IV, xvn, tionnelle >. Batiffol, op., cit., p. 182. Il semble néces­ 5, le · sacrifice pur > et qui doit être offert dans saire d’admettre qu’elle est la même partout, puisque l’univers entier pour glorifier Dieu dans toutes les Polycarpc, évêque dc Smyrne, venant à Rome peut y nations. IV, xvn, 6; xvm, 1, 3. C’est aussi « l’oblation être invité par l'évêque de cette ville Anicet à y célé­ du Nouveau Testament», IV, xvn, 5, donc celle qui brer l’eucharistie à sa place. Lettre d’irénée à Victor. primitivement a fondé et qui maintenant commémore l’alliance conclue dans le sang dc Jésus entre Dieu Les mots déjà cités nous apprennent ce qu’est l’eu­ charistie: Le corps ct le sang du Christ. V, u, 3. Cette ct son peuple nouveau. Aussi ce sacri lice glorifie-t-il le Père par Jésus-Christ* affirmation se retrouve encore ailleurs.· Le Seigneur a déchiré, écrit saint Irénée, que le pain est son corps, le I IV, xvn, 6. Notre olfrandc rend honneur à Dieu ct lu1 prouve notre affection. IV, xvm, 2. Par elle, nous lui calice son sang.» IV, xxxm,2. L’évêque de Lyon repro­ faisons action de grâces pour ses bienfaits, IV, xvn, l, duit les mots dc 1 (‘or., x, 16 : « La coupe est commu­ nion à son sang, le pain communion à son corps. » I xvm, 1, 3, L 6, en lui présentant les prémices des créatures, IV, xvm, ct même en lui donnant tous nos V, n, 2. Deux lignes plus loin, on trouve une affir­ mation semblable, en termes plus expressifs encore, si I biens. IV, xvm, 2. c’est possible : < Jésus l’a déclaré : le calice... est son Mais olfrir ainsi au Très-Haut un tribut qui lui est propre sang, le pain .. son propre corps qui nourrit agréable, c’est pour nous-même un honneur et un profit. IV, xvm, I, 3; en retour, Dieu nous accorde scs notre corps. > V, u, 2. Dans le paragraphe qui suit, bienfaits. IV, xvm, 6. Ainsi le sacrifice sanctifie la l'allirmation revient quatre fois : l’eucharistie est création, IV, xvm, 6; en y participant par la commu­ appelée < corps du Christ », il est affirmé que notre nion, noire chair reçoit la vie ct l’immortalité. V,n,3 chair est » nourrie du corps et du sang du Seigneur ·, Cette dernière vérité est une de celles sur lesquelles que notre nature s’alimente a la coupe (pii est son »ang · et croit par le pain · qui est son corps ·; enfin l'évêque de Lyon insiste davantage. En lin le sacrifice de nouveau l’eucharistie est appelée corps et sang du symbolise cl entretient l’unité de l'Églisc. Lettre ou Christ. V, n, 3. Sur le sens précis de ces mots, voir ici I pape Victor. Pour que ses heureux effets soient obtenus, de* art. Eucharistie, col. 1129-1130, de plus Struck- 1 913 MESSE AU DEUXIÈME SIÈCLE : SAINT IRÉNÉE dispositions mondes sont nécessaires. Comme don de l’Église, le sacri lice nouveau est agréable à Dieu, car clic l'offre « avec simplicité ». IV. xvm, 4. il n'y a pas opposition entre sa croyance ct son sacrifice, contrairement a ce qui se passe chez les sectes héré­ tiques. IV, xvm. 5. A leur tour, les fidèles doivent offrir les prémices des créatures avec une doctrine pure ct une foi sans hypocrisie, une ici me espérance et une ardente clmrité. IV, xvm, 4. Il faut qu’ils craignent Dieu ct qu’ils aient a l’égard du prochain les senti­ ments requis, Enfin, ils sont tenus dc présenter leurs oblations non à la manière des esclaves, mais comme des enfants, avec Joie, ct générosité, librement. IV, xvm, 2. Dieu veut qu’ils offrent ainsi fréquemment ct sans cesse leurs dons à l’autel et dans le temple du ciel. IV, xvm, G. Sur les rites dc l'assemblée chrétienne, Irénée ne donne pas beaucoup d’indications. Voir Fortescue, op. ci/., p. 36, 37. Il met en relief les trois principaux actes : l'offrande, la récitation de la parole de Dieu qui fait du pain le corps du Christ,ct enfin la communion qui donne l’immortalité à notre chair. b) Lu conception du sacrifice chrétien dans !renée : erreurs de Ren:, Wetter ct Wieland. — Il serait difficile de contester ce que nous venons de relever. Tout est parole formelle de saint Irénée lui-même. Mais un problème difficile se pose : Qu’est-cc qui constitue pour lui le sacrifice pur de la Nouvelle Loi? Parce que l'évêque dc Lyon répète avec insistance que l’eucharistie donne à notre chair l’immortalité, Renz, op. cit., t. i, p. 191 sq., conclut que pour lui le sacrifice est dans le repas, ou du moins dans sa prépa­ ration. Nulle part on ne trouve dans Irénée pareille proposition. A coup sûr, il se plaît â montrer dans le corps du Christ un principe de résurrection et de vie éternelle pour notre chair. V, n, 2-3. Mais il signale en cette efficacité un fruit dc la communion et non un sacrifice. Au contraire, tout lecteur des c. xvn et xvm du I. IV ne peut s’empêcher d’observer qu’Irénée parle sans cesse d'oblation, et que ce mot est pour lui syno­ nyme dc sacrifice. Il le dit d’ailleurs en termes formels : < Jésus prit du pain, rendit grâces ct dit : ceci est mon corps. De même il saisit la coupe ct déclara qu’elle était son sang. C'est ainsi qu’il enseigna la nouvelle oblation du Nouveau Testament el qu’il donna le moyen Wofjrir A Dieu les prémices dc ses créatures. C’est de cet acte que parle le prophète Malachle lors­ qu’il prédit le sacrifice pur ct universel. » Cf. Bauschcn, op. cil., p. 68. Il serait facile d’apporter d’autres preuves îi l’appui de cette proposition. Un second problème se pose aussitôt : Quel est l’objet ainsi offert à Dieu? Afin d’établir que le sacri­ fice chrétien primitif était une simple oblation alimen­ taire. 1’ollrande des mets nécessaires au repas sacré dos fidèles ou utiles aux indigents, Wetter. Das christlicite Opter, Gœttinguc, 1922, p. 92 sq., croit pouvoir s’appuyer sur le témoignage de saint Irénée, IV, xvn, 5-6; xvm, 1, 5, 6 Mais il est évident pour tout lecteur des textes allé­ gués que l’évêque de Lyon ne fait fias offrir ù Dieu le simple sacrifice des aliments qui sont présentés nu Très-Haut, Le pain devenu le corps, la coupe devenue le sang du Seigneur, telle est, d’après Irénée, la nouvelle oblation du Nouveau Te lament. IV. xvn. 5. Il ajoute que le sacrifice pur prédit par Malar hic fait glorifier Dieu par Notre Seigneur dans tout l’univers. IV. xvn, 5-6 : de telle» expressions ne s’expliquent pas si l’offrande des chrétiens consiste uniquement dans la présentation de mets utiles nu repas collectif dcdldèles. Les chrétiens, dit encore Irénée. offrent au Seigneur • tout ce qui est à eux . IV. xvm, 2 : ces mots ne sont pas d’une interprétation facile, mais il est sûr qu’ils désignent tout nuire chose que le sacrifice d’un peu de I 914 et de pain vin. Autre opposition entre ce texte et l'interprétation de Wetter : les buts assignés à l'of fran de chrétienne, honorer Dieu,! ui rendre grâces et lui témoigner de l'affection. IV, xvm, 1-1, dînèrent de la fin proposée par le critique moderne : apporter les mets dc la cène. El puis, comment expliquer l'in­ vitation faite aux chrétiens de faire parvenir leurs dons • sur l'autel céleste , IV, xvin, 6, s'ils n’offrent que du pain et du vin* Sans doute, Irénée parle sans cesse de l’oblation des prémices; mais il ajoute aussitôt que ces créatures deviennent le corps ct le sang du Sei­ gneur, ct c'cst ainsi en qualité de prémices du monde régénéré qu’elles sont présentées à Dieu. Ce mot convient à merveille pour désigner le Christ, - premierné d’un grand nombre dc frères », Bom., vin. 29, ■ premier-né de toute créature », Col., î, 15, < premierné d’entre les morts », Col., i, 18, < premier-né du Père introduit par lui dans le monde ». Hcbr., i. 6. Cc n’est pas au pain ct au vin en tant que créatures que convient cc terme de prémices auquel Irénée semble attacher tant d'importance. De la Taille, op. cit., p. 209-212. Pourtant, au c. xvm du I. IV, s'il faut en croire Wetter, Irénée semble ne plus penser au corps ct sang du Christ. IV, xvm, 3 sq. Il ne le mentionne plus Les fidèles deviennent les sacrificateurs. Si guis... ofierce tentaient. Mais il n’est pas possible d'isolcr deux ou trois phrases de tout cc qui les précède et des autres affirmations très claires d’Irénée sur l’offrande de l'eucharistie, corps ct sang du Seigneur. Au reste, l’évêquc de Lyon n'affirme nullement ici que tout chrétien est prêtre. En cc morceau il traite des dépo­ sitions intimes necessaires au fidèle pour que son oblation soit agréée dc Dieu : donc, il est naturel qu’à cet endroit Irénée ne parle pas du corps et du sang du Christ. Si.cn quelques phrases, il ne parle plus delà chair du Sauveur, ce n’est nullement pour lui substi­ tuer le pain cL le vin. mais bien pour exposer soit les enseignements de l’Écriture, soit des principes moraux sur ce <|ui donne sa valeur au sacrifice. Wetter luimême d’ailleurs semble s’en apercevoir, et il avoue que dans Irénée on trouve en germe toute la doctrine sur le sacrifice. Voir Coppcns. op. cit., p. 109-110, 119. Wieland a bien compris que, pour Irénée, les pré­ mices à offrir, c’est le pain et le vin devenus le corps et le sang du Christ. Mais il accuse l’évêquc de Lyon d’avoir été un novateur. Avant lui, on ne connaissait qu’un sacrifice véritable ct proprement dit. celui dc la croix, une seule victime et un seul prêtre, le Christ. Les fidèles n’offraient que des oblations spirituelle.·» : actions de grâces, prières, vie sainte. Le corps et le sang du Christ n’étaient pas présentes à Dieu par l’homme, mais donnés par Dieu à l’homme. Avec saint Irénée tout change : il fait abstraction de la mort du Christ sur la croix. Désormais le chrétien devra présenter â Dieu un objet visible; ce sera le pain ct la coupe, corps ct sang du Christ, prémices de la nature régénérée. Soutenir que saint Irénée oublie le mystère de la croix ou ne fait pas à la rédemption la place qui lui revient, c’est nier l’évidence. Nous n’avons pas a exposer ici la solériologie dc l’évêquc de Lyon : elle n’est pas laissée dans l’ombre, forme un tout important et sc rattache à renseignement soit des Livres saints, soit des premiers écrivains chrétiens, Même quand sainr Irénée parle de l’eucharistie ct de l’offrande des prémices, il se garde bien d’ou­ blier la croix. Deux fois il le déclare : le pain et le vin, corps et sang du Christ sont l’oblation du Nouveau Testament. IV, xvn, 5. Ces mots rappellent évidem­ ment les paroles de Jésus au repas d’adieu : < Ceci est la coupe de l'alliance,· Irénée fait allusion au sang du Calvaire dans lequel fut scelle le pacte conclu entre 915 MESSE AU DEUXIÈME SIl CLE : SAINT IRÉNÉE Dieu ct son nouveau peuple. C’est encore à cc mys­ tère que pense l'évêque de Lyon quand il compare les sacrifices des Juifs à ceux des chrétiens : les pre­ miers étaient des oblations d’esclaves. les seconds sont des offrandes de créatures libres. Or, on sait que d’après saint Irénéc la rédemption a payé la rançon dc notre liberté. Il faut donc admettre que, dans sa pensée, le sacrifice chrétien de prémices est celui qu’ofirc un monde racheté par le Christ. Il n’aurait pas été possible sans l’incarnation et la mort du Sei­ gneur. Irénéc lui-même d’ailleurs affirme la connexion des mystères du salut ct de l’eucharistie : Si la chair n’est pas sauvée, le Seigneur ne nous a pas rachetés avec son sang, ct ainsi la coupc de l'eucha­ ristie n’est pas communion à son sang. * Irénéc insiste sur cette pensée. 11 la répète deux fois encore au même endroit : · Le Verbe de Dieu vraiment incarné nous a rachetés cn son sang... Nous avons en Jésus par son sang la rédemption avec la rémission des péchés. » V, π, 2. On voit par ce développement que l'offrande de l’eucharistie fait passer dans la chair et le sang dc l'homme, avec la chair ct le sang du Bédemptcur les fruits dc sa mort : la vie éternelle. Il reste vrai qu’Irénéc parle sans cesse de la créa­ tion. 11 ne peut pas dire que nous offrons à Dieu quel­ que chose, ct il est incapable de mentionner l’eucha­ ristie sans faire observer que cette oblation, ce corps et cc sang du Christ, viennent du pain et du vin, dc fruits dc notre sol, d’êtres de notre monde, tirés du néant par Dieu et qui lui appartiennent. — Cette Insistance, qui est une véritable nouveauté, s’explique fort bien. Irénéc écrit contre des hérétiques. Certains, les rnarcionites, prétendaient que le Père n’était pas l’auteur de ce monde. Irénéc» leur pose celte question : « Pourquoi faites-vous l’eucharistie? Pourquoi offrezvous au Père ce qui n’est pas à lui, des êtres dc notre monde créé, ct dont vous semble/. croire qu’il est cupide? » D’autres hérétiques, les Valentiniens, vili­ pendaient notre univers qui serait œuvre dc faiblesse, d’ignorance ct dc passion : mais alors, leur fait obser­ ver l'évêque dc Lyon, puisque l’eucharistie est une de ces créât mes que vous méprisez, pourquoi Γ offrezvous à Dieu? Le grand adversaire des gnostiques est hanté par le souvenir dc ces erreurs, voilà pourquoi il fait cc à quoi n’avaient pas besoin dc penser les écrivains antérieurs : il ne nomme ni les dons ni l’eucharistie sans ajouter : · ils sont partie dc la créa­ tion. ct partant ils condamnent votre erreur. « Aux hérésies nouvelles, Irénéc oppose donc une manière toute nouvelle de présenter une doctrine des plus anciennes et que le christianisme avait héritée , ήγιασμένην, ici employé, achève de le démontrer. Déjà nous avons cru, en étudiant le IV· évangile, pouvoir lui attribuer ce sens. Joa., xvm» 19. Clément écrit ailleurs que le Christ immolé comme notre agneau pascal a pour nous été sanctifié, ύπέρήμων άγιαζόμενος, en d’autres termes que sa mort sur la croix fut un sacrifice. Strom., V, x, t. ix. col. 101. On le constatera : les Africains de la même époque entendent ainsi le mot latin sanctificare. Il est naturel de conclure que l’eucharistie, comme l’oblation de Mclchisédcch et la passion du Sauveur, est aux yeux de Clément un véritable sacrifice; quant aux déclarations de Clément relatives aux oblations spirituelles prières cl vertus, seules agréables au TrèsHaut, elles s’expliquent comme celles des apologistes, déjà rencontrées. Voir Strom., VII, ni, vi, t. ix, col. I17 sq.. 439 sq. A relever encore quelques indications liturgiques : « Ceux qui distribuent l’eucharistie, selon l’usage, invitent chacun du peuple à prendre sa part/» Strom., I, i, t. vm, col. 692 B. Sur celte communion un autre renseignement nous est donné. Le Christ parle ainsi au fidèle : « Je suis celui qui te nourrit. Comme pain, je me donne moi-même : qui me goûte ne fait plus l'expérience de la mort et chaque jour je me donne en breuvage d’immortalité. » Quis dives salv., xxiii, t. îx, col. 628. Il y a donc dans l’assemblée où se célè­ bre l’eucharistie le peuple et les officiants. Parmi ccs derniers, il en est qui sont chargés de distribuer la communion. Chacun des assistants est invité à la recevoir, non seulement par le Christ, mais encore par la hiérarchie : peut-être le distributeur usait-il déjà d’une formule consacrée, pareille au Sancta sanctis. Le fruit de l’eucharistie que signale Clément est celui qu’ont fait connaître tous les écrivains antérieurs: l'immortalité. Enfin, nous apprenons que ce don peut être reçu chaque jour. Sur l’effet de cette nourriture, et sur une autre particularité du rite, on recueille des données en un développement un peu moins clair, mais précis sur ccs deux points : · Double est le sang du Seigneur. Car l’un est charnel, c’est par ce sang que nous sommes rachetés de la corruption; et l’autre est spirituel, c’est par ce sang que nous sommes oints. Boire le sang de Jésus, c’est participer ù l’incorruptibilité du Seigneur. L’esprit est la force du Verbe comme le sang l’est de la chair. Analogiquement donc, le vin sc môle à l’eau ct l'esprit à l’homme. SI le vin trempé rassasie la foi, l’esprit Introduit en l’homme l’incorruptibilité. El l’union des deux, à savoir du vin ct du Verbe, est appelée eucharistie, grâce vénérable ct belle. Ceux qui selon la foi y participent sont sanctifiés corps et Ame, In volonté du Père formant mystérieusement le divin mélange de l’homme avec l’esprit ct le Verbe. » Prrdag., II, U. t· vm.coL 409 sq. A coup sûr. plus d’une proposition de ce morceau n’est pas facile à interpré­ ter. Il est certain du moins qu id Clément atteste 920 l’usage de mêler de l’eau au vin dans Pcuchariitle. 11 déclare aussi que le sang du Christ nous fait parti­ ciper à l'incorruptibilité du Seigneur, nous sanctifie corps et Ame. Pour Clément donc, l’eucharistie est une offrande rituelle, un sacrifice institué par le Christ. On y renouvelle la cène, l'offrande par Jésus du pain cl du vin trempé d’eau. Le rite s’opère selon un règle­ ment fixé par l’Église el par les soins d’une hiérarchie distincte du peuple. Le fidèle qui participe à cette nourrit me ct à ce breuvage, mange ct boit Jésus luimême. 11 est sanctifié, corps d âme. Le sang du Christ lui assure 1*immortalité. On a essayé d’enlever au mot offrande, προσφορά, le sens de sacrifice. 11 désignerait la présentation par les fidèles à l'évêque des dons destinés à l’eucharistic ou au soulagement des pauvres. Wieland, Opferbegriff, p. 119; Wetter, Altchrist. Liturgien, Ln, p. 95-96. Sans doute Clément parle en maints en­ droits soit de l’agape, voir Volker, op. cil., p. 153160, soit des banquets spirituels du chrétien, du gnoslique. Mais il ne lie pas les repas amicaux ct cha­ ritables des fidèles A l'eucharistie. \ ôlkcr, loc. cil,, p. 160-161. Pour les agapes dont parle Clément les fidèles apportent des offrandes, mais l’auteur ne dit pas qu’elles constituent le sacrifice chrétien, elles sont un acte de charité. Cet usage n’explique en rien pourquoi Clément appelle le rite qui s’opère sur le pain ct levin, une προσφορά, une oblation rituelle, ni pourquoi il l’assimile au sacrifice de Mclchisédech. Wetter ne peut recourir au témoignage de Clément qu’en forçant les textes. Voir Coppcns, op. cit., p. 112. Reste un autre morceau attribué au même écrivain et dont le contenu mérite l'attention. Toutefois l’au­ thenticité n’en est pas certaine. C’est un commentaire de Luc., xv, P. G., t. îx, col. 760-761. 11 y est parlé d’un veau gras qui est immolé, θύεται, veau qui est encore appelé un agneau ct pas un petit, mais un très grand, l’agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. Comme une brebis, il est conduit à l’immola­ tion. C’est une victime, θύμα, pleine de moelle, dont toute la graisse, scion la loi sacrée, est devenue la part de Dieu : tout entier il a été consacré, voué au Sei­ gneur. Il est si élevé, si grand... qu'il rassasie ceux qui se nourrissent ct jouissent de lui : car cette chair est du pain, ct puisqu’elle est l’un ct l’autre, clic s’oflrc à nous pour être mangée. Lors donc que les fils sc présentent. Je Père leur donne le veau qui est immolé, θύεται, puis mangé. L’exégèse de chacun des mots de ce morceau n’est pas sans difficulté, mais le sens général ne semble pas discutable. Le Christ est pré­ senté comme la victime qui fut immolée sur la croix, pour être à la fois offerte à Dieu cl consommée narles fidèles sous la forme du pain eucharistique. C’est donc sa chair immolée en sacrifice que le Christ donnerait aux communiants. Si cette affirmatiop émane de Clé­ ment d’Alexandrie, elle complète fort bien ce qu’il dit de la προσφορά, de l’oblation rituelle et du sacrifice des chrétiens. Cf. Lamiroy, op. cit., p. 296 sq.; De la Taille, op. rit., p. 226-227. Sur d’autres détails purement liturgiques à glaner dans Clément d'Alexandrie (lecture des prophètes ct de l'Évangllc, chants et hymnes, prières de suppli­ cation, baiser de paix, usage de flambeaux, Sanctus), on consultera Fortescue, op. cit., p. 39-40; plus d’un texte allégué d’ailleurs appelle des discussions. 2· Origine. (t 251 ou 255), — On sait que le grand docteur alexandrin cède sans cesse à la tentation d’allcgoriscr : il lui arrive donc de parler en un sens spirituel de l’offrande et du sacrifice, du pain cl du vin, même du corps et du sang de Jésus-Christ. Ne seront pas cités Ici les textes où il n’est pas certain 921 MESSI·, cm:Z LES ALEXANDRINS: ORIGÈNE qu'Origène ait en vue l'eucharistie proprement dite des chrétiens. Il affirme qu'elle est un bienfait du Christ cl remonte à lui, comme a son auteur. < SI tu montes avec lui (le Sauveur) au cénacle pour liter ht Pâque, il te donne le calice de la Nouvelle Alliance, il te donne aussi le pain de la bénédiction ( de l’culogic), il te donne son corps ct son sang. » Zn Jerem., hom. xvm, 13, P. G., t. xm, col. 189 (traduction Batiffol; texte corrigé ici par celui de l’édit. Kloslcrmann, du Corpus de Berlin, Origenes Wcrke, t. in, p. 1G9). On relève donc, ù côté de l'affir­ mation de la présence réelle, l’emploi de la locution biblique d’après laquelle le sang du Christ a scellé le pacte d’alliance entre Dieu cl le nouvel Israël. Voir encore une allusion à l’institution, In Matth. comment, 85, P. G., t. xm, col. 1734. Le docteur alexandrin a eu l’occasion dans son traité Contre Crise de compléter la précédente décla­ ration ; « Beudant grâces au Créateur de l’univers, écrit-il, nous mangeons te pain que nous {lui) offrons avec actions de grâces el prières pour ccs dons; iis sont alors devenus un corps par hi prière, quelque chose de saint qui sancti lie ceux qui en usent avec une intention saine. * Cont. Cels., vm, 33, P. G., t. xi, col. 1565. < Celse, écril encore Origène, veut que nous offrions des prémices aux dénions. Pour nous, c’est à celui qui a dit : « Que la terre fasse germer la verdure », que nous offrons des prémices ct que nous portons nos prières, ayant un grand pontife qui a pénétré dans le ciel, Jésus, Fils de Dieu. > Ibid., vm, 31, col. 1565. < Non, nous le déclarons, ajoute-t-il, nous ne sommes pas des hommes au cœur ingrat. Sans doute, nous ne sacrifions pas, nous n’accordons pas de culte ù des êtres (pii sont nos ennemis, bien loin de nous octroyer leurs bienfaits. Mais A l’égard du Dieu qui nous a comblés de faveurs... nous craignons d’être des ingrats. c signe de cette reconnaissance envers Dieu, c'est ce I. pain qu’on appelle l'eucharistie.* Ibid.,vi i,‘57, col. 1601 La suite de ce développement prouve mieux encore peut-être que l’oblation de cet aliment n’est pas une simple prière de louange, mais Pacte rituel par excel­ lence, le sacrifice réserve A la divinité. < Bien plus, écrit Origène, si nous savons que les anges ct non les démons sont préposés A la production des fruits de la terre ct â celle des animaux, nous les louons et les déclarons bienheureux... mais nous ne leur rendons pas l’hommage qui est dû à Dieu. Car, ni Dieu, ni eux... ne le voudraient. Au contraire, ils nous approuvent beau­ coup plus de ce quo nous évitons de leur offrir des sacrifices (pie si nous leur en présentions. · Ainsi les chrétiens présentent quelque chose à Dieu, et lui réservent un culte (pii est pour lui seul. Il s’agit ici d’une véritable oblation rituelle, puisqu’elle s’oppose â celle que les païens font aux démons el aux louanges que nous rendons aux bons esprits. C’est une offrande de prémices : on retrouve ici le mol de saint Irénéc. Elle est un sacrifice. Ce qui est offert, c’est le pain de l'eucharistie. Il est le signe de notre gratitude envers Dieu. Car la prière fait de lui un corps saint cl sancti­ fiant : c’est A coup sûr la chair du Seigneur qui est ainsi désignée. Pendant que nous l’offrons, nous ren­ dons grâces nu Créateur de l’univers : de nouveau la pensée d’Origène rejoint celle d’frénée. Puisque Jésus est le grand pontife du ciel, c’est par lui, en raison de sa présence â nos côtés et près de Dieu, que nous remercions 1«' Très-Haut de ses faveurs. Mais ce pain, après avoir été offert A Dieu, est mangé par nous avec remerciements et prières. Bien de plus naturel, car ce pain nous sancti lie. A condition toutefois que notre intention soit saine. La similitude entre celte courte synthèse eucharistique cl celle d’frénée apparaît Indéniable. Les idées se rejoignent el certains mots essentiels sont identiques. 922 Sur la manière dont l’eucharistie est efficace, Origène exprlmcclairrmentiapensée. Ce qui sanctifie l’homme, ce n’est pas la manducation en tant que telle, c’est la conscience qu’on a en se livrant a celle opération. < Puisqu’il s'agit du pain du Seigneur, l'efficacité en est perçue par qui en use, A condition qu'il participe à ce pain avec un esprit pur, avec une conscience pure. Donc le fait même de ne pas manger de ce pain sanc­ tifié par la parole de Dieu ct l’invocation ne nous prive d'aucun bien, cl manger ne nous fait abonder d'aucun bien; car la cause de la privation est notre malice, nos péchés, ct la cause de l'abondance est notre justice, nos bonnes actions. » In Matlh., torn, xi, 14, t. xm, col. 918 sq. De nouveau nous sommes en face de la pensée qu’exprimait Irénéc ; « ce n’est pas le sacrifice qni sanctifie l'homme, c’est la conscience pure de l'homme qui sanctifie le sacrifice. » La pensée d Ori­ gène est semblable : il n’y a qu'une légère difference commandée par le sujet : le docteur alexandrin cent manger là où l'évêque de Lyon avait mis offrir. Les deux idées sont connexes : xancfa sanctis. Dans le même morceau, trois fois à quelques lignes de distance, Origène parle du pain sanctifié par la parole de Dieu et l'invocation. Cette locution exprime donc avec exacti­ tude sa pensée. Déjà le témoignage de Clément d’Alexandrie invite u voir dans ce mol sanctifié comme un terme technique synonyme de sacrifié. Nous saisissons de plus ici une nouvelle similitude entre la formule d’Origènc employée trois fois ct celle d’frénée, redite clic aussi a trois reprises. Les memes paroles doivent exprimer une pensée semblable. Cette parole de Dieu qui est une prière prononcée sur le pain, (cf. Selecta in Ezcchiel, vu, 22. t. xm, col. 793 : έπχύχεσΟαι τω της εύχαριστίας désigne sans doute les mots du Christ à la cène.encadrés dans une prière ct considérés eux-mêmes comme une prière, puisqu’ils appellent le changement du pain au corps du Christ. Tel était déjà le langage de saint Justin. Batiffol, op. cil., p. 278. Autre trait de ressemblance entre Origène et Irénée. On n’a pas oub ié la pensée sur laquelle insiste tant l’évêque de Lyon : le sacrifice nous revient, il est accueilli par Dieu qui en retour accorde ses bienfaits. Voici maintenant ce que dit Origène : « Ce que nous avons donne a Dieu, il nous le rend, avec ce que nous n’avions pas auparavant. Dieu exige ct demande de nous qu’il ait l’occasion de donner... Debout donc prions Dieu, afin que nous soyons dignes de lui offrir les dons qu’il nous rendra, de telle sorte qu’à la place des biens terrestres, il offrira les biens célestes dans le Christ Jésus.» In Luc., hom. xxxix, l.xm, col. 1900. Les deux écrivains chrétiens ont été amenés par l'élude de la Bible â la même conclusion. Leur langage désigne ù merveille l’eucharistie sacrifice, pain qu’on offre â Dieu el qu’il nous rend; nous apportons une créature terrestre, cl elle devient le Christ» nous l’offrons et recevons en retour les biens célestes, le Christ lui-même que nous mangeons. Nous voudrions vire renseignés davantage sur les effets du sacrifice. Comment le pain sanctifié et devenu un corps saint, nous sanctifie-t-il ? Origène ne fournit pas une longue réponse, mais elle dit tout. Parlant des pains de propositions de (’Ancienne Loi, il fait celte remarque : Si tu reviens à ce pain qui est descendu du ciel ct qui donne au monde la vie» ce pain de proposition que Dieu a proposé comme une propitiation par la foi en son sang, et si tu regardes cette commémoraison dont parle le Seigneur quand il dit : « l’ai tes ceci en mémoire de moi », tu découvriras que c’est celte commémoraison seule qui rend Dieu propice à l’homme. » in Lcvit., hom., xm, 3, t. xn. col. 517. La formule csl des plus heureuses. Irénéc avait enseigné (pie le sacrifice nous attire les bienfaits 923 MESSE CHEZ LES ALEXANDRINS : ORIGÈNE de Dieu; Origène expose la même idée, mais rattache en termes exprès i’cfiel à la cause, les fruits du sacri­ fice chrétien a ceux de la passion. Il trouve les mots de l’avenir : le rite est propitiatoire parce qu'il commé­ more le sang du Christ. Ailleurs encore il a souligné l’union qui existe entre la passion el l’eucharistie. < Lorsque tu verras les peuples venir â la foi, les églises s’élever, les autels recevoir non plus le sang des animaux, niais le sang précieux du Christ.,. » In Jesu Nave, hom. n, 1, t. xn, col. 835. Il n’y a pas à sc servir de cc passage pour établir l’existence chez les chrétiens d’autels pro­ prement dits semblables à ceux qu’ont les païens : il n'y en a pas, dit Origène A Celsc, ils seraient pour nous des abominations. Conte. Cels., vni, 20, t. xi, col. 1518. Mais le contexte montre qu’lci le docteur alexandrin met en parallèle les victimes juives ct la victime chrétienne, Jésus, l’oblation de l’une ct l’oblation de l’autre. Il ne pense pas seule­ ment A l’immolation sanglante de la croix, mais au rite qui la commémoré, A ce qui se passera, quand les païens auront la /oi. Une troisième fois d’ailleurs cette valeur que le rite eucharistique tient de son rapport avec la passion est affirmée par Origine : il a parlé du rite propitiatoire par le sang des animaux qui existait chez les Juifs, ct il ajoute : « Mais loi qui es venu au Christ, pontife vrai, lequel par son sang t’a rendu Dieu propice et l’a réconcilié avec le Père, ne t’arrête pas au sang de la chair, mais rends-toi compte plutôt de ce qu’est le sang du Verbe el enlcnds-lc lui-même te dire : « Ce • sang est le mien qui sera répandu pour vous en vue « de la rémission des péchés. » Celui qui a été initié aux mystères connaît la chair et le sang du Seigneur. » In Lcnit., hom. ix, 10, t. xn, col. 523. Il serait difficile de dire plus clairement que le rite chrétien remplace les sacrifices propitiatoires d’Israël, en commémorant ct en faisant passer en nous le sang du Verbe, du Pontife éternel, jadis versé sur la croix ct aujourd’hui offert à Dieu, comme l’était autrefois celui des victimes lévltlques. Ainsi l’originalité de la conception d’Origènc vient précisément, on Je voit, de celle pensée que la cène rappelle la croix. C’est donc bien A tort que Wetter. op. cit., t. ir, p. 96, a cru pouvoir découvrir en Origène le prétendu sacri flee alimentaire des premiers chré­ tiens. Le docteur alexandrin ne connaît qu’une seule oblation : celle du pain sanctifié par la prière cl l’action de grâces, devenu ainsi un corps saint et sanctifiant. On ne saurait faire d’Origènc le par­ tisan d’une conception qui n’a jamais été celle des chrétiens, cl qui aurait été pour eux un scandale, celle de l’existence d’un sacrifice du pain cl du vin. Comme Irénéc, Origène parle d’une offrande de prémices, mais celles-ci nc sont présentées qu’après avoir été sanctifiées, qu’âpres être devenues le corps ct le sang du Christ. Plus qu*Irénéc mémo, Il établit que le rile eucharistique est en rapport intime avec celui de la croix, avec l’immolation physique du Sauveur. Cette constatation vaut la peine d’être soulignée. On sait que, d’après Lictzmann, il y aurait eu deux types primitifs d’eucharistie : l’un d’eux, repré­ senté par Vanaphorc de Serapion, serait propre à l'Êgypte, où Paul n’a pas créé d’Égliscs, s’opposerait A celui des chrétientés visitées par l’Apôlrc, que Vanaphorc d’Ilippolyte nous conserverait. Or, affirme Lielzmann, dans le rite égyptien primitif, il n’y avait pat de mention de la mort du Seigneur cl l’auteur n’hésite pas, pour prouver sa thèse, A voir dans la commémoraison de la passion que contient aujour­ d’hui Vanaphorc de Sérapion une interpolation. Op. eit., p. 178-180; 190-196: 238; 219 sq. On peut constater que celle audacieuse chirurgie n’est nulle­ 92'i ment justifiée par la tradition égyptienne. Ce qui caractérise au contraire la conception eucharistique d’Origènc, cc qu'on ne trouve chez aucun autre écrivain ancien aussi fortement affirmé, c’est la rela­ tion entre la passion et le rile chrétien. 11 est un second Irait qui donne au témoignage d’Origènc son originalité. Plus (pie personne il insiste sur la sainteté de l’eucharistie. Voir Struckmaim, op. cit., p. 1 16-151. Uatifiol, op. cil.,p. 263-269, a souligné cinq passages très Importants où. dans les termes les plus clairs, le docteur alexandrin rappelle les disposi­ tions exigées du communiant, les motive par l’Îûriturr cl des arguments de raison, menace des pires châti­ ments les fidèles (pii ne discerneraient pas le corps du Seigneur. Ces textes sont surtout précieux pour démontrer la présence réelle : il n’y a donc pas h les examiner ici. Mais ils confirment ce (pie nous savons déjà : l’eucharistie, la communion cl le rite sont pour Origène la chose sainte par excellence, τά άγια. Pour dire que le pain est offert en sacrifice, Origène dit qu’il est sanctifié. Pour faire savoir ce qu’il devient grâce à celle opération, il affirme que c’est un corps saint. Enfin pour montrer quels sont ses fruits, il le présent! comme sanctifiant. Les anciens Pères, même Irénéc, avaient insisté surtout sur la nie éternelle. Par U même ils disent tout, car, si le corps du Christ fait de nous des immortels, il divinise notre chair, notre nature. Origène met l’accent sur la sainteté. 11 exige donc une grande pureté morale de qui­ conque approche de l’eucharistie. Le fidèle reçoit dam scs mains le corps du Seigneur, il le porte avec vénéra­ tion, avec toute sorte de précaution, pour nc pas en laisser tomber la plus petite parcelle, pour que rien de consacré nc sc perde. Si pareil malheur arrivait par négligence, < on sc tiendrait à bon droit pour cou­ pable ». In Exod., hom. xin, 3, t. xn, col. 391. Cc n’est pas seulement la communion faite par un pécheur qui est une faute, c'est aussi l'offrande par lui du sacrifice : • Celui-là est inconsidérément à l’intérieur du sanc­ tuaire de l'église qui, après une union illicite, sans sc soucier de l’impureté de sa personne, consent à prier sur le pain de l'eucharistie : un tel acte profane le sanctuaire el produit une souillure. » Selecta in Ezcch., vn, 22, t. xm, col. 793. Qu’il s’agisse ici de la faute du ministre ou de celle du fidèle qui unit sa prière à celle du célébrant, cc (pii est affirmé, c’est la sainteté requise non seulement pour communier, mais déjà pour prendre part aux mystères. Les liturglstcs ont cru pouvoir relever dans Ori­ gène un assez grand nombre d’allusions à la liturgie eucharistique : lectures de la Bible, homélie, hymnes, prières, baiser de paix. Sanctus, emploi d’une anaphore ayant des ressemblances avec celle de la liturgie de saint Marc el qui. comme celle dernière, compren­ drait : une doxologic, des prières de louange à Dieu remercié pour la création et la rédemption, des inter­ cessions pour toutes sortes de personnes, la demande de pardon des péchés, une doxologic finale. La commu­ nion est faite sous les deux espèces ct on reçoit debout le pain consacré dans sa main, on l’emporte parfois hors de l’assemblée pour se. communier. Lu formule : Sancta sanctis serait employée. On a même cru pouvoir découvrir dans certaines paroles d’Origènc des for­ mules pareilles à des textes de Vanaphorc que contient la liturgie de saint Marc. Voir L’orleseue, op. eit., p. 40-15, qui fait observer avec raison qu Origène ayant été aussi en Palestine, certains traits cites par lui peuvent être des allusions à la liturgie de cc I pays. I Conclusion. — D’après Origène, les chrétiens offrent I à Dieu ct à lui seul une oblation de prémices, un sacrifice, celui du pain el du vin sanctifiés par la prière I ct l’invocation, devenus ainsi un corps saint ct sancti- 925 MESSE CHEZ LES AUTRES ORIENTAUX fiant, celui dint le sang a été versé sur la croix pour rendre Dieu favorable aux hommes. Le rite chrétien commémore cct acte, et ainsi il acquiert une valeur propitiatoire au profit île ceux qui s’en approchent avec une conscience pure. L'est la conception d’Irénéc; mais l’alexandrin souligne (lavantago le rapport de h cène cl de In passion, cl il insiste plus que personne sur la pureté requise de qui s’approche du Saint des Saints. 3· Denys d*Alexandrie (f 263). — Dans une lettre au Pape Xyste II. Denys «l’Alexandrie lui expose les scrupules d’un chrétien qui a été baptisé par les héré­ tiques, et (pii maintenant se demande ce que vaut son baptême. · lia entendu l’eucharistie, il y a répondu Amen avec les autres, fl s’est présenté à la table, il n étendu les mains pour recevoir le saint aliment, il l’a reçu, il a participé longtemps au corps el au sang de Notrc-Sclgneur Jésus-Christ... ct maintenant il n’ose plus approcher de la table et cc n'est qu'avec peine qu’il assiste aux prières...· Dans Eusèbc, IL E., VU, lx, /*. G., t. xx, col. 653« Denys attribue une telle puissance de sancti fiention à l'eucharistie qu’il croit qu’elle a en fin de compte suppléé le baptême. La description liturgique vaut la peine d’élrc remarquée. 11 y a d’abord une prière d’action de grâces du prési­ dent. Suit l’Anicn du peuple. On sc présente à la table cl on étend les mains pour recevoir l'eucharistie. Dans une autre lettre (à Basilide, cf. Eusèbe, H. E , VII, xxvi, 3) qui a été conservée par les canonistes grecs, Denys étudie Indelicate question de la pureté corporelle requise du communiant. Dans l’exposé des solutions, il parle de la ■ maison du Seigneur », de la «table sainte » et de la manière dont était dislribuée la communion : le fidèle la recevait dans sa main, puisqu'il · touchait le corps cl le sang du Seigneur ·. P. G., t. x, col. 1281, 1281. 1288. ct mieux dans (·.. L. Felloe, The letters and uther remains o/ Dionysius of Alexandria, Cambridge, 1904, p. 102. — Enfin dans une lettre à Fabius d’Antioche, Denys est amené à dire qu'en punition de fautes très graves, par exemple de l'apostasie, les fidèles étaient excommuniés. 11 raconte comment un de ceux qui avaient été soumis à celle peine, étant sur le point de mourir, obtint son pardon. II envoya pendant la nuit son petit-fils appeler un prêtre. Celui-ci, malade, nc put venir. On remit à l’enfant une parcelle de l’eucharistie, en lui ordonnant de la mouiller el de la faire passer dans la bouche du vieillard. Dans Eusèbc, II. E., VI, xuv, P G., t. xx. col. 629. Ainsi les aliments de la cène sont chose sacrée dont on prive les grands pécheurs. L’eu­ charistie est le lien qui met le fidèle en rapport avec la communauté. Enfin elle est le viatique porté aux malades cl sans lequel ils nc veulent à aucun prix mourir. Sans doute il faut admettre qu'on a déjà la coutume de garder en réserve l’eucharistie. Il est intéressant de noter combien Denys insiste sur la sainteté déjà si fol lement exaltée par Origène. On refuse, très longtemps el jusqu'à la mort, l’eucharistie â un apostat; enfin on se préoccupe même de la pureté corporelle qui convient au communiant. Un dernier détail liturgique : il semble bien quo Denys fasse allusion aux prières dites pour les empe­ reurs : « Nous vénérons le Dieu unique cl créateur de toutes choses, (pii a donné l’empire aux très pieux augustes Volérlen cl (milieu, nous lui offrons de conti­ nuelles prières pour leur empire, afin qu'il demeure ferme cl Inébranlable 1 )ans Eusèbc, IL E., VII, xi, 8; ci. Fortescue, op. cit., p. 46. 4· Firmilicn de Césaréc (t 268). — Dans sa lettre à saint Cyprlcn, P. L., t. m. col. 1101 sq., Firmilicn dénie aux hérétiques le pouvoir d'imposer les mains, de baptiser et de /aire quoi que cc soit saintement cl spiri­ tuellement, ibid., 7, donc sans doute d’accomplir l’eu­ 92G charistie : Tel avait été aussi le sentiment des Pères de Galatie, de Cilicic cl de Cappadoce réunis au concile <ΓIconium C'est la fameuse doctrine que soutenait Cyprlcn cl que condamna le pape Etienne. Firmilicn raconte aussi le scandale causé par une femme qui sc disait prophétessc : « Fréquemment, écrit l’évêque de Césaréc, elle a osé cc qui suit : faire croire que par l'invocation non méprisable clic sancti­ fiait le pain ct faisait l'eucharistie, qu'elle offrait le sacrifice au Seigneur sans prononcer la formule sacrée de la prédication habituelle» : Etiam hoc frequenter uir.a est, et invocatione non contemptibili sanctificare panem et eucharistiam lucere simularet, ct sacrificium Domino sine sacramento solit e prxlicationis. Ibid., 10. Batiffol, op. cit., p. 300, propose de corriger ainsi : Sacrificium Domino non sine sacramento solitx prxdicitionis offerret, et il donne à pncdic ilio le sens de prex, prière eucharistique. Firmlllen dirait alors que cette femme prétendait offrir le sacrifice eucharistique en usait des paroles sacramentelles consacrées par l’usage. La proposition est ingénieuse, mais il faudrait admettre que l’évêque de Cçsarcc redit ici cc qu'affirme déjà la phrase précédente, Inoocatione non contemptibili sanctificare se panem et euchinstiam /acere simularet. Quoi qu’il en soit, l'eucharistie est pour Firmilicn un sacrifice que nous offrons au Seigneur; elle s’accomplit quand le ministre sacré par une formule traditionnelle consacre le pain. Firmlllen s’indigne encore contre ceux qui, après avoir reçu des hérétiques un baptême invalide, ont la témérité, par une communion illégitime, de toucher le corps ct le sang du Seigneur. Quelle n’est pas leur faute et celle de ceux qui les admettent! » Ibid., 21. Cc texte s’accorde avec celui de Denys d’Alexandrie pour nous apprendre comment était reçue la commu­ nion : on déposait le corps et le sang du Seigneur entre les mains du fidèle. Ces quelques fragments nc permettent pas à coup sûr de retrouver cc que pouvait avoir d’original la conception de Firmilicn. On peut noter toutefois qu’icl encore le concept mis en relief, c’est celui de la sainteté. On sanctifie le pain, il faut être sans hérésie pour qu’on puisse le faire saintement,cl les ministres du sacrement doivent être assez saints pour nc pas permettre à ceux qui n’ont pas été sanctifiés par un baptême valide, de toucher le corps ct le sang du Seigneur. 5· Didascalie des Apôtres (entre 250 et 300, Palestine ou Syrie). — On y relève de précieuses données sur le rite eucharistique. Par le ministère des évêques, le fidèle < participe à la seule eucharistie de Dieu ». n, 33, édit. Funk, Pader­ born, 1906,1.1, ρ. 116. Les chrétiens sont donc invités à sc rendre aux réunions liturgiques; ils sont sans excuse si le dimanche ils nc viennent pas * entendre la parole de salut et sc nourrir de l’aliment divin qui demeure éternellement ». n. 59, p. 172. Ils doivent apporter à l’évêque les offrandes sur lesquelles celui-ci prélève In matière du sacrifice, le reste étant destiné aux pauvres, n. 26. p. 102. Aussi l’auteur adresse-t-il a tous l’appel suivant qu’il est nécessaire de reproduire dans le texte, vî. 22, p. 376 : Vos vero secundum eoanyclium ct secun­ dum Sancti Spiritus virtutem ct in memoriis congregan­ tes (le syriaque met ce verbe à l'impératif) vos et sacra­ rum Scripturarum facite lectionem et ad Deum preces indesinenter offerte, et eam quiv secundum similitudinem regalis corporis Christi est acceptam eucharistiam offerte, tum in collectis vestris quam etiam ct in coemeteriis ct in dormientium erilibus, panem mundum prxponentes qui per ignem factus est, ct per invocationem sanctifi­ catur, sine discretione (sans hésitation, syr.) orantes offerte pro dormientibus. A cet important passage, il faut ajouter un dernier texte où il est dit que ('Esprit qui reçoit l’oraison de 927 MESSE EN OCCIDENT : SAINT HIPPOLYTE celui qui prie, c*t la voix qui se fait entendre dans les Écritures ct sanctifie l'eucharistie. L'auteur conclut que la femme, même au moment critique du mois, ne doit pas sc priver dc la communion. Elle possède l'Esprit, donc elle peut recevoir le [fruit de l'Esprit, le pain sanctifié par l'Esprit. vi, 21, p. 370. Dc cet ensemble de textes sc dégage tout un petit traité sur l’eucharistie. Elle est une offrande rituelle. L'auteur ne la confond nullement avec l'oblation des fidèles ct l'en distingue. Il parle dc l’offrande de l’eu­ charistie du corps du Christ ct dc la présentation d’un pain pur, panem mundum prœponcnles. Lo sens de ce verbe n’est pas douteux, il est l’équivalent de προσ­ φέρετε, Batiffol, op. cit., p. 291; Lamiroy, op. cit., p. 321, n. 2. A noter encore qu'offrir est employé en un endroit sans complément direct, encadré dans un contexte qui oblige à lui donner le sens dc · sacrifice » orantes offerte pro dormientibus. L'eucharistiesc célèbre le dimanche, peut-être même plus souvent, puisque, dans un pas sage où il est parlé d’elle, on mentionne une prière qui se fait sans cesse. Du moins les fidèles sont sans excuse s’ils ne viennent pas à la réunion du dimanche. Le rite sc célèbre dans les assemblées ordinaires à l’église, mais aussi dans les cimetières, peut-être aux funérailles, in exitibus (le mot est obscur, Nau, La Didascalie, Paris, 1902, p. 157) cl aux anniversaires : est-ce le sens dc in memoriis? Les fidèles apportent des dons sur lesquels une part est réservée pour les pauvres. Une autre devient la part du sacrifice. C’est le pain cuit au feu. 11 y a une lecture privée dc la parole du salut, le dimanche du moins. Puis ont lieu des prières. C’est l'évêque qui fait l'eucharistie, mais il agit au nom dc tous: aussi tous sont-ils invites à offrir avec lui : offerte. 11 prie. L’Esprit qui déjà s'est fait entendre par les Écritures reçoit ccttc prière, · il sanctifie le pain » cl avec lui « l'action de grâces ». On peut donc dire qu’elle est « son fruit ». Ainsi offre-t-on « une eucharistie agréable et qui est Λ l’image du corps royal du Christ. » L’action dc l'Esprit est soulignée plus qu'elle ne l'a été par les écrivains antérieurs. L’équivalent du mot antitype est aussi appliqué pour la première fois à l’eucharistie. Batiffol, op. cit.. p. 292. Autre renseignement non moins intéressant et qui n’a pas encore été relevé en Orient : on offre pour les morts, offerte pro dormientibus. Cette recommanda­ tion s’ajoute à ce qui est dit de l’eucharistie agréable à Dieu, pour démontrer qu’on attribue à l'offrande chrétienne une heureuse efficacité. L'assemblée ménage d’ailleurs aux fidèles une faveur non moins précieuse : ils y communient. Le dimanche, ils doivent sc nourrir de l’aliment divin qui demeure éternelle­ ment. En vérité, il serait difficile dc trouver plus dc choses en moins dc mots : la Didascalie rappelle cl complète toutes les dépositions des écrivains orientaux anté­ rieurs sur le sens du rite eucharistique. V. En Ocqdent, jusqu'à saint Cyprien (milieu du m· siècle). - 1· Saint Hippolyte (t peu après 235). — Dans ce qui nous reste de ses traites, on trouve dc rares mais d'utiles renseignements sur le rite eucha­ ristique. Le Commentaire sur le Cantique en parle comme du sacrifice nouveau, donc de celui qui s'oppose aux oblations juives, ct qui est comme elles une oblation proprement dite, celle qu’avait prédite Malachlc. In Can!. m, I. dnns Texte und Unters., t. xxnt, fasc. 2, p 66. Une autre affirmation confirmo la précédente : • Quand l’Antéchrist viendra, alors disparaîtra le sacrifice. Ουσία. et la libation, σπουδή. qui sont main­ tenant offerts, πρσσφερομένη, à Dieu dans toutes les nations. · Comment. In Daniel, iv, 35. édit, du Corpus de Berlin, t i u. p 260, CL De Antichrhto, 43, t. i if, 1 928 p. 27. Ainsi dans la même phrase se trouvent trois mots techniques employés chez les Juifs ou les païens pour désigner le sacrifice proprement dit. C’est bien de lui qu’il s'agit, puisqu'il est parlé d'oblation prédite par Malachlc comme devant être offerte pour tous les peuples, ct du rite qui cessera au temps de l’Antéchrist, alors que la prière, la mortification, l’aumône ne sem­ blent pas appelées à disparaître. D’ailleurs la parole d’Hippolyte fait allusion au texte de Daniel, tx, 27 : « Il (le Christ) confirmera son alliance avec un grand nombre dans une semaine et au milieu de la semaine cesseront Voblation et le sacrifice, et l’abomination dc la désolation continuera jusqu’à la consommation d la fin. » Or, le prophète juif parlait du sacrifice propre­ ment dit en cet endroit. Sur cette oblation chrétienne, les phrases citées nt nous donnent à peu près aucune indication. Hippo­ lyte atteste qu’il y a sacrifice et libation. Les chrétiens offrent donc un aliment solide et un breuvage : « le pain et le vin que nous a préparés le Christ.» In Trop., tx. 1-5, édit, de Lagarde, p. 199. Ce pain, c’est le corps du Christ, In Gcn., xxxvm. 19. édit, dc Berlin, t.i b, p. 36, sa chair divine qu’il donne à manger, In Proc., tx, 1-5, édit, de Lagarde, p. 199, ■ chair céleste à laquelle l’humanité souhaite d’unir sa propre chair ». In Cant., m, -I, Texte und Unters., t. xxin, fuse. 2, p. 66. Ce vin, délicieux entre tous, Jn Cant., i. 5, p. 31, c’est le sang précieux que le Sauveur nous donne a boire pour la rémission de nos péchés. In Proc., ix. 1-5, éd. de Lagarde, p. 199, · sang qui est le gage delà vie éternelle pour quiconque s’en approche avec humilité ». Jn Gen., xxxin, 19, édit, de Berlin, 1.1 b, p. 36. On voit que la matière du sacrifice chrétien n’est pas pour Hippolyte le pain ct le vin en tant que ataturcs. Le mol chair céleste vaut la peine d’être noté : il fait penser aux prières qui demandent que l’obla­ tion eucharistique soit transportée sur l’autel du ciel, afin qu’ensuite nous y participions pour trouver en elle les dons divins. C’est la rémission des péchés cl la vie étemelle qu’obtient le fidèle par l’eucharistie, ccs grâces sont présentées Ici, non comme les fruits du sacrifice, mais comme les effets dc l’union dc notre chair à la chair du Sauveur, si nous la recevons aver humilité. Telles sont les données (pie nous recueillons dans les ouvrages dc saint Hippolyte parvenus jus­ qu'à nous. Mais on sait que dans ces dernières années, les travaux de Schwarz ct de Connolly ont permis dc restituer à Hippolyte l’anaphore qui sc trouve dans V Ordonnance ecclésiastique égyptienne (icgyplische Kirchenordnung). Cette attribution semble aujour­ d’hui communément admise. 11 est à noter (pie celte anaphorc suit le rite de l’ordination de l’évêque ct qu’elle sert pour une concé­ lébrât ion faite par le nouvel élu ct les prêtres. Les diacres apportent l'oblation. Suit le dialogue entre le célébrant cl le peuple. L’évêque : Dominus cum omnibus vobis. — Le peuple : ('.uni spiritu tuo. - E. Sursum corda vestra. P. Habemus ad Dominum. E. Gratias agamus Domino. — P. Dignum el /ustum. L'évêque dit alors suivi par ceux qui l'assistent, episcopum pnveuntem sequentes : Nous te rendons grâces, Seigneur, pour ton cher Flli Jé*us-Chrht, que dans les derniers Jours tu nous «t envoyé pour Sauveur’et B6h nipfrur, messager dc ta ' volonté. Il est le Verbe ton Inséparable, par lequel tu as tout fait ct cela le fut pleinement agréable. Du ciel tu l’as envoyé dnns le sein d'une vierge. Il n été fait chair, porté dans ms cntraill» s, H s*y est Incarné. Il a été manifesté ton fils né «le l'Esprit-Saint et de la Vierge. Pour accomplir ta volonté et t’acquérir un peuple salut, il a étendu ses 929 MESSE EN OCCIDENT : TERTULLIEN mains pendant mi passion a lin de délivrer d<· hi souffrance ceux qui croient en toi. Il s’ot livré volontairement h ht douleur pour abolir hi mort, briser les liens du diable, fouler au pied l’enfer, illuminer les justes, établir le statut (nouveau) ct manifester hi résurrection. « Prenant le pain, te rendant grâces, il n dit ; < Prenez mangez. Ceci est mon corps qui sera brisé pour vous. · • Pareillement aussi (prenant) la coupe, il a dit : · Ceci est mon sang qui est versé pour vous. ■ • Quand vous faites cela, v ous faites ma commémoration. » • Nous rappelant donc. Λ/cmorei (gtfur, mi mort ct sa résurrection, nous Polirons le pain ct le calice, te rendant grâces parce que tu nous as jugés dignes dc nous tenir devant loi et de te servir. « Et nous demandons mie tu envoles ton Saint-Esprit sur l'oblntlon de In sainte Eglise, cl que, la ressemblant en un seul tout, tu donnes Λ tous les saints qui communient d'être remplis du Saint-Esprit pour être confirmés dans la fol dc la vérité, afin que nous te louions ct te glorifiions par ton Fils Jésus-Christ, par lequel h toi soit gloire ct honneur. Père ct Fils avec le Saint-Esprit dans ta sainte Eglise ct maintenant ct dnns les siècles des siècle*. Ainsi *oit-il. · Traduction dc dom Cabrol, art. Hippolyte, dans Diction. iCarchrol., t. VI. col. I 116. Suit une oraison pour la bénédiction de l’huile avec réponse du peuple. Nous n’étudions ccs textes que pour en dégager la théologie d’I lippolylc. L'eucharistie chrétienne est pour lui un sacri Ilee qui commémore la première cène ct la passion du Christ. Il y a offrande du pain ct du calice, mais du pain cl du calice après que l'officiant a rappelé les actes et les paroles du Christ à la première cène. Après quoi vient une invocation à l’Esprit· Saint, une épiclèsc, mais elle ne demande pas que le pain cl le vin deviennent le corps el le sang du Christ. Elle supplie Dieu d’envoyer son Esprit-Saint sur l'oblation dc la sainte Église afin que les communiants soient remplis dc lui. Ainsi les trois personnes inter­ viennent el chacune a son rôle. Le Père a envoyé le Fils cl par lui il nous a créés, il a opéré notre salut; Jésus a lui-même accompli cette œuvre ct la continue par l’eucharistie; le Saint-Esprit doit l’achever dans l’Église cl en chaque fidèle. C’est la hiérarchie qui célèbre. L'évêquo préside, mais il y a concélébration : les prêtres le suivent. Tous parlent au nom du peuple entier : l’oblation est celle dc l’Église, oblationem Ecclesia sancta. Cc sacri­ fice est institué pour rendre grâces au Père par le Fils. Le rite est une eucharistie au sens étymologique : le bienfait dc la création n’est pas totalement oublié, mais il n’est rappelé que d’un mol et rattaché ù la personne du Christ : · Nous te rendons grâces pour ton cher Fils Jésus, le Verbo inséparable de loi par lequel tu as tout fait. » Les dons de Dieu sur lesquels on insiste sont l’incarnai ion et la mort du Christ, la rédemption de l’humanité, l’appel des fidèles à la foi, à l'Église ct A la résurrection. Le sacrifice est aussi impétratoire : on demande spécialement pour l’Église l’union de ses Ills, sans doute et sur (erre el dans le royaume ù venir, puis pour chacun des participants l’Esprit-Saint, el par lui la confirmation dans la foi, la grâce de louer el de glorifier Dieu. Dom Connolly estime que les prières qui suivent ne sont pas d’I lippolylc, mais remontent en partie au moins à une époque voisine de la sienne. Nous ne les étudierons pas d'ailleurs vn liturgiste, mais en théolo­ gien. L’évêque et les assistants demandent que les mystères sanctifient les fidèles, les fortifient, les déli­ vrent de tout mal et augmentent leur foi. Autant d’effets attribués au saint sacrifiée, fl semble bien qu’on attendait de lui tous les dons, comme le prouve la post-communion : « Que la réception des saints mystères ne soit pas pour notre condamna­ tion, mais pour le salut de l’âme cl du corps. · Cette onaphorc d’I lippolylc ù laquelle les liturgiste* OICT. DE IllÉOL. CATIIOL. 930 accordent tant dc valeur n’est pas moins importante pour le théologien; elle lui révèle une doctrine sur le sacrifice chrétien reçue A Home dans la première moitié du ni· siècle. 2· Le pape Corneille dans sa lettre A Fabien, évêque d’Antioche, raconte le fait suivant : Quand Novation célèbre Vcucharislie, il exige des assis­ tants qu’ils Jurent de lui rester fidèles. Ils doivent pour obtenir la communion prononcer cc serment avant dc recevoir le pain consacre. Dans Eusèbe, 11. E., VI. xun, 18. A noter l’expression employée par Corneille pour dire célébrer l'eucharistie, ποιεΐν τας προσφοράς, faire les offrandes rituelles, le sacrifice. 3· Xovatien. — On ne découvre à peu près rien chez lui Peut-on relever une allusion au Sanctus? Dc Tri­ nitate, vm, P. £., t. m, col. 899. Il est permis d’en douter. Fortescue, op. cit., p. 50. Faut-il rapprocher dc formules liturgiques bien connues un ou deux textes de Novalicn (énumération des bienfaits dc Dieu)? Drews ct C. Weymann l’ont pensé. Voir Fortescue. op. cil., p. 50, 86. Dans le De spectaculis dc pseudo-Cyprien, attribué par plusieurs érudits à Novalicn, on relève un passage qui offre un certain intérêt. L’office eucharistique est appelé le dominicum. On y reçoit la chair du Christ, el il est à noter qu’en trois lignes, l’auteur l’appelle une fois le sanctum corpus, une autre fois le sanctum. Même insistance donc sur la sainteté que chez les Orientaux ct les Africains dc l’époque. El les fidèles ont l’habitude, ut assolet, d’emporter cc corps avec eux : l’un d’eux ne s'oublie-t-il pas jusqu’à ne pas s’en dessaisir quand il sc rend au spectacle cl à un établissement de péché. De spectaculis, dans Cypriani opera, edit. Harte), t. ni, p. 313. I· Tertullicn (t vers 210-215. Son dentier ouvrage connu, le De pudicitia, esl de 215-222). — L Le rite chrétien est un sacrifice. — Tertullicn appelle les exer­ cices dc l’assemblée eucharistique ; sacrificiorum oratio­ nes, les oraisons des sacrifices. De oratione, 19, P. L., t. i (édit., dc 1844), col. 1181, el la communion, une participation nu sacrifice. Ibid., col. 1183. De même il sc sert du mol · offrir » pour désigner le rite chrétien ct on volt qu’il pense alors à une oblation proprement dite; il observe que les époux veufs of]rent le sacrifice pour leur conjoint défunt. De monogamia, 10. t. n. col. 912; Dc exhortatione castitatis, 10; l. η, col. 926. 11 rappelle que dans l’assemblée chrétienne les femmes n’ont pas le droit dc faire l'oblation, offerre. Dc celandis virginibus, 9, l. n, col. 902. 11 note que, comme dans le christianisme, on célèbre dans les mystères dc Mithra l'oblation du pain. De prescript., 10, l. n, col. 55. On relève même en Tertullicn une phrase où les deux mots sont unis : le dimanche on o/lrc le sacrifice. Dr cultu /(rminariun, n, IL 1.1, col. 1329. C’est le rite préfigure par l’oblation dc l’ancienne Loi, pour la guérison dc la lèpre. Ado. Marcioncm, IV, ix, l. u, col. 375. Plusieurs fois Tertullicn reproduit la prophétie de Malachic, mais c’est surtout pour montrer dans le sacrifice pur qui est prédit, la prière d’un cœur innocent ou les louanges accordées à Dieu. Adv. Marc., 111. xxn; IV, i, t. n. col 353, 362. 2. Ce rite a été institué par le Christ. — Jésus a nommé le pain son corps, Adv. Marc., IV, xl, t. n, col. 160, cl il a transformé le vin en une chose sacrée. Dc anima, 17, t. n, col. 676. Ayant pris du pain cl l’ayant distribué aux disciples, le Christ en a fait sa chair par ccs mots : Ceci est mon corps. Adv Mure., IV, xl. t. n. col. 160. Ainsi le · corps du Christ est une espèce dc pain », in pane censetur (sur le sens de ce mot : A. d’Alès, La théologie de Tertullicn. Paris, 1905, p. 366; Batiffol, op. cit., p. 216). Voir encore De oral., 6, t. i, col. 1160. X. — 30 931 MESSE EN OCCIDENT : TEHTUI.LIEN 932 3. Quelle espèce de sacrifice ? — Tertullicn ne se pose Tertullicn s’indigne non seulement contre 1rs sculp­ pas la question. Les noms qu’il donne à l'eucharistie teurs d’idoles qui distribuent, mais aussi contre ceux nous font connaître quelque peu sa pensée. Pour (pii reçoivent, pour s’en communier, le corps du lui. elle est le « corps du Seigneur», De idol., 7, l. i, Seigneur en des mains qui donnent un corps aux col. 669; De oral., 6. I. i, col. 1160. «son corps et son demons. De idol., 7, 1.i, col. 669. De même, reprenant sang », De resur., 9, t. n, col. 806, le repas du Seigneur la parole de saint Paul, il n’admet pas que le fidèle ou de Dieu », Ad uxorem, n, 4,1. i, col. 1291 ; De pud., mange le repas de Dieu ct le repas des démons. Dt 9, t. n, col. 998. Tertullicn l’appelle encore « le dévot sped., 13, t. î, col. 616. Il ne veut pas que le commu­ niant passe de l’Églisc de Dieu à l’Églisc du diable, service . De oral., 28. t !. col. 1195. giste fait savoir, que les chrétiens n'ont pas de rites 10. Célébration du sacrifice, — Le dimanche est le pareils à ceux des païens el de ΓA nefen Israël, pas jour saint qui est sanctifié par la célébration de l’eu­ d'objets matériels, de victimes animales, de sacri­ charistie. dominica solemn ia. Defuga, 11, t. n.col. 119; fices sanglants. Il suffit de lire les textes : « J'offre à De anima, 9, t. n, col. 659. Cet ofllcc peut avoir lieu Dieu une hostie opime ct plus précieuse, celle qu'il aussi les jours de station, donc les mercredis et vendre­ m’a demandée; c’est la prière venue d'un cœur pudi­ dis : Tertullicn n’approuve pas qu’à ccs dates on sc que. d’une âme innocente et de ΓEsprit-Saint, ce prive de la communion pour ne pas rompre le jeûne. ne sont pas des grains d'encens.., les larmes d'un Au contraire, qu’on sanctifie la station par la parti­ arbre d'Arabie... ni deux gouttes de vin, ni le sang cipation aux saints mystères. Il est d’ailleurs facile d'un bœuf... Vous offrez vos dons par des prêtres d’associer la piété avec le jeûne. Pendant le sacrifice remplis de vices ct vous regardez les entrailles des de la station, on recevra le corps du Christ, puis pour ne victimes au lieu de l’âme du sacrificateur. » Apol., pas rompre le jeûne, on emporte chez soi l’eucharistie. 30. t. I, col. 411-115. — · Telle est l’hostie spirituelle El on communie plus lard, à l’heure où il .est permis qui a aboli les anciens sacrifices... Nous sommes les de prendre de la nourriture. De oral,, 19, 1.1, col. 1183. vrais adorateurs, les vrais prêtres, qui, priant en esprit, On célèbre encore l'eucharistie à l’anniversaire de la offrons en esprit la supplication propre à Dieu cl qui morl des martyrs, De cor., 3, t. U,col. 79, cl du décès lui est agréable, celle qu’il a cherchée, qu’il s’est des chrétiens. De monog., 10, l. n, col. 912; De exhort, choisie, une nouvelle forme de l'oraison du Nouveau cast., 2, l. n, col. 926. Un texte de Tertullicn autorise­ Testament. · De oral., 28, t. i, col 1191. Voir encore rait peut-rire à penser qu'on disait la messe chaque Ad Scapulam. 2. t. t, col 700 : · Nous sacrifions comme jour, quotidie, De idol., 7, t. i, col. 6G9; Adv. Marc., Dieu l’a ordonné, par une prière pure. » Dr même, on IV. xxvi, t. π, col. 125; en tout cas, c'était de bon lit, dans le De sped., xm, t. î. col. 616: « Parte que les malin, De corona, 3, t. n, col. 79, antelucanis cortibus, démons ct les morts sont une seule et même chose, nu point du jour. Baliflol, op. cil., p. 211. nous nous abstenons de l’une et l’autre idolâtrie, et Le lieu où sc célèbre l’eucharistie est appelé par nous ne méprisons pas moins les temples que les monu­ ments, mous ne connaissons pas d’autel, nous n’ado­ Tertullicn · l'église » de Dieu. De sped, 25. t. i. col. 57. Il y a un autel, «l’autel de Dieu ·, près duquel on sc rons pas de statue, nous ne sacrifions pas, nous ne tient. De oral., 19, t. i, col. 1182. On ne doit pas y faisons pas de festins funèbres ct nous ne mangeons monter avant d’avoir fait la paix avec ses frères. Ibid., ni les mets des sacrifices, ni ceux des banquets en 11, col. 1166. On y porte l’Iiost ic spirituelle de la prière. l’honneur des morts. ■ Ibid., 28. col. 1191 ; De exhort, cast., 10, t. il, coi. 926; (’.es affirmations sont formelles. D’après Tertullien, De jejunio, 16. I. n, col. 976. I n texte parle aussi · des Dieu a rejeté les sacrifices par lesquels on lui offre des âmes des martyrs qui sous l’autel reposent dans la créatures, par exemple ceux d’Israël ou ceux des paix », attendant avec confiance lu justice de Dieu, païens. Pour le chrétien, il n'y a pas d’idoles ni d’au­ revêtues de robes blanches, Jusqu'à ce que d’autres tels, pas de culte des morts, pas de banquets sacrés. complètent leur glorieuse société, Scorpiace, 12. t. n, Les fidèles remplacent toutes ces formes impures ct col. 117. On a conclu que 1rs corps des martyrs étaient inefficaces de dévotion par la prière, Ce mot n’exclut placés sous l’autel. Il semble plutôt que ce texte nullement le sacrifice. Aujourd’hui encore, nous reproduise simplement la parole de l'Apocahpse : vi, appelons la messe une prière, la principale de toutes. 9-11. Du prêtre qui la célèbre on dit qu’il est l’homme de lu Avec plus d’à propos, les historiens de la liturgie prière, et si on attribue à ce rite une efficacité, ont relevé chez Tertullien de nombreux renseigne­ c’est parce qu'il csl une prière. Tertullicn avait le ments de détail sur le rite eucharistique. I·'. Cabrol.art. droit de tenir le même langage. D’ailleurs, dans les Afrique du Diction, d'arch., I. I. col. 593; b'ortescue, expressions citées plus haut, il en est qui semblent op cit., p. 52 sq. A la messe des catéchumènes on faire allusion à l’eucharistie. Il est affirmé par exemple trouve les leçons d’entrée, le chant des psaumes, que les anciens sacrifices sont remplacés par une l’homélie, les prières. De anima, 9, P. L., t. i, col. 660, prière qui est le propre de Dieu, qui lui est agréable, •avec les frères », De oral., 18,1.1, col. 1176-1178; elles qu’il a réclamée lui-même, qu’il a prévue pour lui cl se font debout, les mains élevées. Apol., 16, t. i. qu’elle est la nouvelle forme du Nouveau Testament, 935 MESSE EN OCCIDENT : SAINT CYPRIEN prière qu’on porte à Could d qui nous obtient tout de lui. Si on ne peut pas dire avec certitude que cette description désigne l’eucharistie, on est obligé de reconnaître que cette interprétation demeure très probable. Dc même les mots de la lettre au païen Scapula que Tcrlullicn n’avait pas besoin d’initier aux mystères chrétiens, cl qui aurait mal compris une description plus précise du rite, semblent bien eux aussi désigner en termes voiles l’eucharistie. Sacri- I fleamus... quomodo pnecipit Deus, pura prece. Est-cc à dire que le rite chrétien est une simple oraison sans offrande? Nullement. On a pu le voir, Tertullicn emploie très fréquemment le terme offrir. II y a prière dite sur le pain ct le vin, ct elle opère cc qu’a fait jadis celle du Christ : le corps ct le sang du Seigneur, Ado. Marc., IV, xl, l. n, col. 460*461. Voilà | cc qui constitue le sanctum, la chose sainte, l’cucharistic, voilà donc cc qui est offert à Dieu. Cette obla­ tion elle-même est une prière ct Tertullicn peut lui donner cc nom. Mais cc n’est pas une prière quel­ conque, c’est une prière d’offrande. A plus forte raison est-il impossible d’admettre que pour lui le sacrifice chrétien soit une oblation dc pain et dc vin. Cette pensée est en contradiction formelle avec la conception de Tertullicn. 11 affirme avec la plus grande énergie que les fidèles n’o firent pas en sacrifice des créatures, animaux ou végétaux. Sans doute, comme l’a fait saint Justin, il parle des aumônes qui accompagnaient l’eucharistie. Les chrétiens ont une caisse. Il le reconnaît. Chacun verse une modique offrande, une fols le mois ou lorsqu’il le veut, mais uniquement s’il le peut ct si cela lui plaît. Les sommes recueillies servent à l’entretien ct à la sépulture des indigents, à l’assistance des orphelins, des vieillards ct des naufragés; de même les détenus condamnés pour la foi sont soutenus par les secours des fidèles. Apol., 39, 1.1, col. 170. Bien dans les affirmations de Tertullicn sur ces offrandes des fidèles ne fait penser à un sacrifice d'aliments, tel que l’a imaginé Wetter. Cc n’est pas davantage ce que nous apprend Tertulllen des agapes qui permet dc découvrir une telle oblation. Les chrétiens ont des repas communs, dit-il. Les pauvres en profitent. Bien de grossier, ni d’immo­ deste. Avant le repas, on prie Dieu, chacun mange scion sa faim, on boit comme il convient à la vertu, sans dépasser la juste mesure. Car on désire être en état d’adorer Dieu pendant la nuit. On s’entretient donc comme si on était en sa présence. Après qu’on s’est lavé les mains, les flambeaux sont allumés. Cha­ cun est prié de chanter quelque cantique. Suit une prière cl on sc relire. Bien ici d’un sacrifice. C’est bien plutôt, comme le dit Tertullicn, < une école dc vertu % de pieuse fraternité. Pour le chrétien, l’obla­ tion est un acte tout différent, c’est « l'œuvre sainte · par excellence. Cc n’est plus un simple banquet fraternel, mais le « repas du Seigneur ». 11 y a, non un simple service matériel d’édification ct de charité, mais un hommage rendu à Dieu. A une institution humaine même très louable, se substitue « l’œuvre divine ·. Les offrandes des fidèles sont assurément un exercice de vertu très recommandable, mais on constate que bien au-dessus d’elles sc place l’oblation du Seigneur Jésus. Enfin, quiconque lit Tertullicn avec attention constate que nulle part il ne présente la communion comme le sacnlicc proprement dit. Cf. Lamiroy, op. cit.. p, 313-314. 5· Sain! Cyprien (t en 258). — L’évêque dc Carthage a composé la plus ancienne étude que nous possédions sur le rite eucharistique : c’est la lettre à CéclUus, son collègue de Bilhra. Epist., lxiii. Sou­ vent H en parle dans scs autres écrits. Avec toutes les données qu’il nous a laissées, on peut plus facile­ 93ύ ment encore qu’avec les textes dc Tcrlullicn compo­ ser un petit traité du sacrifice chrétien. Il n’y a pas lieu de montrer ici qu’aux yeux de saint Cyprien l’eucharistie contient le corps ct le sang du Seigneur. Voir Struckmann, op. cit., p. 279 sq.; Batiffol, op. cit., p. 227 sq.; A. d’Alès, La théologie de saint Cyprien, Paris, 1922, p. 262 sq.; art. Euchahistie, l. v, col. 1132. Nous n’étudierons ici que le rite eucharistique. 1. Éléments et forme consécratoire. — il y a du pain ct une coupc, Cyprien ne cesse de le dire. Dans le calice, on verse du vin mêlé d’eau : toute la longue épflrc lxiii est écrite pour le démontrer. P. L., I. iv, col. 373 sq., ct mieux dans l’édit. Hartcl, du Corpus de Vienne, t. m b, p. 701-717. (Nous citerons unique­ ment celte édition, où la numérotation des lettres n’csl pas toujours conforme à celle de P. L.) Un nbus s’était introduit en certaines églises d’Afrique : on célébrait l’eucharistie, non avec du vin. mais avec de l’eau. L’évêque de Carthage oppose à cette coutume la tradition de l’Evangile ct des Apôtres. 11 faut renouveler cc que Jésus-Christ a fait 1 ct 2. Déjà l’Ancien Testament, par scs ligures (Noé, Mclchisédcch) ct par les enseignements des prophètes, 3-8, annonçait que Jésus se servirait de vin ct non d’eau. Le récit de la cène montre comment ccs oracles se sont réalisés. 9-10. Cyprien fait valoir ensuite les graves raisons qui motivent l’emploi dc deux éléments. 11-15. Il conclut qu’on doit s’ins­ pirer uniquement des leçons et de l’exemple du Christ, cl il réfute les objections des aquariens. 16-19. Comment ce pain ct celle eau cessent-ils d’être des éléments profanes, revêtent-ils un caractère religieux, deviennent-ils le corps ct le sang du Christ'.’ Par h prière du célébrant : Cyprien parle de celte oraison que lui-même prononce, précis nostrœ; il montre en elle la partie solennelle du rite, solcmnibus adimpletu. Dc lapsis, 25, Hartcl, l. m a, p. 255. Ailleurs encore, il se sert dc termes semblables pour désigner cc qui donne à l’acte sa valeur, orationes ct preces. Eplit, lxv (ol. lxiv), I, Hartcl, t. ni b, p. 725. Voir encore Dc unitate Ecclcshc, 17, IL, t. ni a, p. 225. D’autre part Cyprien cite les paroles par lesquelles le Christ a déclaré que le pain était son corps cl k vin son sang. Epist., lxiii, 9, 10, IL, t. m à. p. 70# 709. Et dans cette même lettre où il reproduit les mots employés par le Christ à la cène, il insiste avec une extrême énergie sur la nécessité pour le prêtre dc faire cc que Jésus-Christ a fait. On peut donc penser que, comme l’attestent d’ailleurs les deux plus anciennes anaphores connues, celle d’Ilippolyte cl celle de Sérapion, la prière eucharistique dc Cyprirn redisait sur le pain ct le vin les paroles de Jésus : «Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » L'évêque dc Carthage croit-il que l’Espril-Salnl donne à ces mots leur efficacité? On peut sc le deman­ der. Au cours d’une phrase dans laquelle il dénie à ceux qui ont perdu la foi le pouvoir de sanctifia Pobtalion, il justifie son sentiment par celle pensée Commenta urail-on celle puissance, là où n'tst pas VEsprit-Saint ? Mais, en cet endroit même, l’action dc la troisième personne de la sainte Trinité n’est po séparée de celle de la seconde : la stérilité de la prière des officiants qui ont abandonné la foi s’explique aussi parce que le Seigneur ne leur est pas favorable : Quando nec oblatio sanctificari illic possit ubi Spiritus Sanctus non sit. nec cuiquam Dominus per ejus tvjHones ct preces prosit qui Dominum ipse violavit. Epist, lxv (ol. lxiv), 4, IL, t. ni b, p. 725. 2. Le rite eucharistique est un sacrifice propremuü dii. — Cyprien ne cesse de l’affirmer en des termo qui ne laissent aucun doute sur sa pensée. Pour lui, l’eucharistie est, au sens littéral ct tccb- 937 MESSE EN OCCIDENT : SAINT CYPRIEN nique, un sacrifice proprement dit. De lapsis, 16, 25, 28, IL, I. ni a, p. 248, 255, 257; Epist., lxiii, 1. 4, 5t 9,14. 17, IL, t. m A, p. 701,704, 708, 712, 71 1; Epist., lxxii, 2. ibid., p. 776; Epist., LXxm, 2, ibid., p. 780. Sont sacrifices cl le rite accompli par le Christ à la cène et tous ceux par lesquels les chrétiens le repro­ duisent. Sans doute, il arrive A saint Cyprien d’em­ ployer ce mot en un sens figuré, comme on l’a fait avant lui cl comme on le fera toujours. Il écrit que la paix entre les chrétiens est le meilleur des sacri lices. Dt dominica oratione, 23. JL, t. m a, p. 285. Mais il sufllt de comparer cc texte aux autres ct on voit aussi­ tôt en quel cas le mol a un sens rituel. L’évêque de Carthage emploie presque aussi sou­ vent les tenues offrir ou oblation. Le Christ a offert, Epist., lxiii, 4, II., t. m b, p. 703, ct nous aussi nous offrons. Epist., xxxvn (ol. xv), 1, ibid., p. 576. L’objet de Voblation, cc qui est olTcrt, c’est aussi bien le pain ou la coupe, Epist., lxiii, 4, 9, 13, ibid., p. 703, 707, 711, que le corps ou le sang du Seigneur, id., 9, p. 708; Epist., lxv (ol. lxiv), 4, p. 725; c’est une passion du Seigneur, passio est enim Domini sacrifi­ cium quod offerimus, Epist., lxiii, 17. p. 711, c'est un sacrifice, id., 9, 14; les deux expressions techni­ ques, sacrificium el offerre, sont rapprochées dans la même phrase, par exemple : si in sacrificio Dei fratris el Christi vinum non offerimus, Epist., lxiii, 9, p. 708; in sacrificio quod Christus obtulit. Id., 16, p. 712. 11 est un troisième mot qui exprime la même pensée, le verbe sanctificare rendre saint cc qui était profane, faire du pain le sanctum, la chose sainte par excellence : In calice dominico sanctificando, Epist., lxiii, 1, p. 701 ; tacrificium Domini cum legitima sanctificatione cele­ brari. id., 9, p. 708; nec oblatio sanctificari illic possit. Epist.. lxv (ol. lxiv), 1. p. 725. Les recommandations de la liturgie sur la nécessité dc réserver les choses saintes aux saints peuvent expliquer l’emploi dc ce mot. D’ailleurs, les plus anciens documents chrétiens, la Didacht par exemple, insistent sur la pureté morale nécessaire au communiant. A l’époque dc saint Cyprien, il semble, on l’a constaté, qu’en Orient ct en Occident, l’attention se fixe avec complaisance sur cette pensée : ce n’est pas seulement l’évêque dc Carthage, mais Tertullicn et les Alexandrins qui font du mol sanctifier un synonyme de sacrifier. Toutefois, si on observe le souci de Cyprien d’écarlcr dc la com­ munion les indignes, on est tenté de croire que personne plus que lui n’a vu en elle le Suint des saints. Mieux encore que ccs noms, les affirmations de saint Cyprien sur l'eucharistie démontrent qu’à ses yeux, clic est un sacrifice proprement dit. Il oppose le sanctum Donum, l’opération sainte, la coupe ct la table du Seigneur, aux victimes cl aux autels du démon, les sacrifices païens aux sacrifices chrétiens. Dc lapsis, 2, 15, 25, IL, t. in a, p. 238. 248, 255. Dc meme l’évêque de Carthage déclare qu’aux animaux Immolés sous l’ancienne Loi sc substitue le sacrifice de louange cl de justice des temps nouveaux prédit par les proplu tes, notamment par Malachie. Testimoniorum, i, 16. I L, l m a. p. 49-50. 11 applique à l'eucharistie les paroles du Léviliquc. vu, 20. sur les oblations rituelles juives : «L’Ame qui en étal d’impureté aura mangé de la chair du sacrifice pacifique appartenant à Jnhvé sera retranchée du peuple. » De lapsis. 15. IL. Lui a, p. 248; Testim., m,9l. II., I. ma, p 176. Plus significatif encore est un autre rapprochement : l e sacrifice du pain ct du vin dc Mclchisédcch est aux yeux de Cyprien une figure de celui que le Christ devait offrir avec les mêmes éléments, faisant ainsi succéder A l’image la pleine et parfaite réalité. Epist., lxiii, 4. IL, l. ni b, p. 703. De même, écrit encore 938 l’évêque de Carthage, le livre des Proverbes, ix, 1-2, annonce le sacrifice du Seigneur, ses hosties, son autel et scs apôtres, lorsqu’il parle dc la Sagesse qui édifie une maison, taille scs colonnes, immole scs victimes, mêle son vin cl dresse sa table. Id., 5, p 704. Aussi le Christ csl-ll présenté comme Γ « auteur ct le docteur de ce sacrifice », en qualité dc maître « li a commandé ct agi », < il a fait el il o enseigné ». Id., 1, p. 701. «Jésus-Christ, Notrc-Seigncur cl notre Dieu, est lui-même le nouveau prêtre de Dieu le Père ct il s’est le premier offert en sacrifice à Dieu le Père. » Id., 14. p. 713. C’est ainsi qu’il · a fait l’oblation du pain cl du vin, dc son corps ct dc son sang ». Id., 4, p. 703. Pour le démontrer, Cyprien fait appel aux témoi­ gnages dc l'Evangile et de l’Apôtre. Il reproduit les paroles dc l’institution, Id., 9, 10, p. 708, telles qu’on les lit dans Matth., xxvi, 28 sq., cl dans I Cor., », 23-26. Dans cc (lender morceau, on trousc l’ordre donné par Jésus dc renouveler la cène. Cyprien rap­ pelle avec insistance cette règle : · 11 faut obéir au Christ, faire cc qu’il a fait, cc qu’il a ordonné défaire », « cc qu’il a prescrit d’accomplir en mémoire dc lui ». Il est nécessaire dc « le suivre », « d'imiter son acte », « d’offrir ce qu’il a offert », «dc poser le rite tel qu’il l’a posé ». Id., 1, 2. 10, 14. p. 701, 702, 709, 712. Alors le prêtre remplit vraiment le rôle du Christ quand il reproduit l'action du Christ. « S’il offre dc la manière dont il volt que le Christ n lui-même offert, il offre alors dans l’Eglisc à Dieu le Père un sacrifice vrai el auquel rien ne manque, sacrificium verum et plenum. » Id., 14. p. 713. 3. Qui offre le sacrifice? — Saint Cyprien parle de sa propre oblation : Sacrificantibus nobis, precis nostrum De lapsis, 25. IL. I. in a, p. 255. Pourquoi se sert-ll ici du pluriel, alors que. dans le même récit, deux lignes plus haut, parlant dc lui. il emploie le singulier pressente ac teste me ipso, toc. cit. Sans doute parce qu’il y avait concélébration, tous ceux qui étaient revêtus du sacerdoce s'unissaient A Cyprien lorsqu’il offrait l’eucharistie. A maintes reprises, il parle du · sacrifice célébré par le prêtre», sacerdos. De lapsis, 26, p. 256. Lorsqu'il l’offre comme il doit le faire, il est vraiment le repré­ sentant officiel du Christ. Epist., lxiii, I I, IL, t. m b, p. 713. Le prêtre a aussi le pouvoir de designer nom­ mément à l’autel des personnes pour lesquelles il prie el auxquelles s’appliquent les fruits du sacrifice. Epist., i.xiî (ol. i.x), 5. p. 701; i (ol. i.xvi), 2, p. 466467. Quiconque est revêtu du sacerdoce a encore le pouvoir d’accomplir seul le sacrifice, en l’absence de l’évêque el sans concélébrer avec ul. C’est si vrai qu’il peut bien arriver Axles prêtres, presbijteri, d’abuser de cc droit. Saint Cyprien blâme sévèrement ceux qui accomplissent cet acte dans des conditions illicites. Ils ont offert pour des chrétiens apostats non récon­ ciliés. Epist., xv (ol. x), 1, IL, I. m b, p. 514; ils ont fait le sacrifice en leur nom. les ont admis à la commiu nlon. leur ont donné l’eucharistie. Ibid.; cf. xvi (ol. ix), 2, 3. p 519. Cyprien parle de celle faute avec · très grande dou­ leur »; il y a eu manque de respect à l'egard de Dieu ct violation dc l’évangile, oubli de l’honneur dû A l’évêque el A son siège, mépris de la volonté des confesseurs dc la fol el profanation dc l’eucharistie I.oc. cit. L’évêque dc Carthage ne considère pas toutefois ces sacrifices comme nuis. Mais il dénie toute validité à des obla­ tions offertes par certains prêtres. Il écrit dc Novation : « Cc frère ennemi, méprisant les évêques ct abandon­ nant les prêtres dc Dieu, ose ériger un autre autel... profaner par de faux sacrifices la vérité de l’hostie du Seigneur. » De unitate Ecclesiiv, 17, IL, l. ni a, p. 226. • Il offre contre le droit » ct · hors dc l’Eglisc s’arroge 939 MESSE EN OCCIDENT : SAINT CYPRIEN une apparence de vérité Epist., lxxiii, 2, H., t. ni b, p. 779. « Comment (les Novations) peuvent-ils mener â bien cc qu’ils font ou obtenir de Dieu quelque chose par leurs tentatives illégitimes, eux qui traînent contre Dieu cc qui ne leur est pas permis. · Core, Dat han cl Abiron rebelles ont subi la peine de leurs crimes. Et les sacrifices irréligieusement ct illicite­ ment offerts contre le droit établi par l’ordre de Dieu n’ont pu être ratifiés ni devenir efficaces. Epist., i.xix (ol. î.xxvi), 8, p. 756. Donc les oblations des schis­ matiques sont < fausses ct sacrilèges ». Epist., lxxîi, 2, p. 776. Cyprien n’accorde pas plus de valeur aux sacri­ fices offerts par les apostats, Basilide, Martial ct Fortunatien. Epist., lxvh, 2, 3, p. 736, 737. Pour détourner le peuple de cc dernier, il fait observer < que l'oblation ne peut pas être sanctifiée là où n’est pas le Saint-Esprit, et que le Seigneur ne secourt pas quelqu’un en raison des oraisons et des prières de celui qui a lui-même outragé le Seigneur. Epist., i.xv (ol. lxiv), 4, p. 725. · L’eucharistie, c’est l’huile sanc­ tifiée à l'autel et dont sont oints les baptisés. Or celui qui n’a ni autel, ni Église ne peut sanctifier celte créa­ ture qui est l’huile. Cotte onction spirituelle ne peut avoir lieu chez les hérétiques, puisqu’il est établi que chez eux l’huile ne peut être sanctifiée, ct que l’eucha­ ristie ne peut être faite. » Epist., lxx, 2, p. 768. La même doctrine se trouve dans une lettre de Cyprien au pape Corneille qui exprime non seulement la pensée de l'évêque de Carthage, mais celle de soixante el onze de scs collègues réunis en concile dans la métro­ pole de l'Afrique en 256. Voici cc que « d’un consente­ ment ct de par une autorité commune ■ ils avaient décidé : · Les prêtres ou les diacres qui, ordonnés d’abord dans l’Églisc catholique étaient ensuite devenus perfides el révoltés, comme aussi ceux qui, contrairement à l’ordre du Christ, avaient été par une ordination profane introduits dans la hiérarchie chez les hérétiques par des pseudo-évêques ct des antéchrlsts, ccs hommes qui en /ace de l'autel unique et divin ont osé offrir des sacrifices faux ct sacrilèges, s'ils /ont pénitence, ne pourront être reçus qu'à la condition de communier ù la manière des laïques.., ils ne doivent pas, étant de retour parmi nous, garder les armes d’ordina­ tion ct d’honneur avec lesquelles ils se sont révoltés contre nous ». Epist., lxxîi, 2, p. 776. Nul doute, d’après les textes cités, le sacrifice offert par les personnes dont parle Cyprien est sans fruit, sacrilège, il ne saurait être profitable », proficere, 11 · n'obtient rien », impetrare, le Seigneur ne secourt pas, nee prosit, ceux pour lesquels il est offert. Mais les affirmations de Cyprien vont plus loin : celte oblation est nulle, n’existe pas, nec potuerunt rata esse, elle est fausse, /alsa sacrificia. Chez les hérétiques il ne peut pas y avoir d'eucharistie. Les textes reproduits plus haut visent le cas de Novaticn ct de ses disciples, en d’autres termes des Schismatiques ou encore celui des prêtres (pii ont apostaslé, tombant ainsi dans l’hérésie la plus com­ plète ct sc séparant de ΓÉglise qui. à son tour, sc sépare d’eux. Afin de ne pas dépasser l’affirmation contenue dans ces témoignages, nous n'oserions pas généraliser. Nous ne voudrions donc pas écrire, avec P. Batiffol, que. d’après saint Cyprien, «le pouvoir de sanctifier l’oblation est un pouvoir que le ministre indigne a perdu parson indignité·. Op. cit., p. 216; i/Église nais­ sante et le catholicisme, Paris, 1909, p. 153-151. L’évê­ que de Carthage applique ù la consécration de l’cuchatistic ce qu’il enseigne de l'administration du baptême : le ministre séparé de l’Églisc par l’hérésie ou le schisme a perdu ion pouvoir d'offrir validement le sacrifice. Cyprien ne dit pas si à scs yeux tout prêtre coupable de faute grave est atteint de la même Impuissance. L'erreur de saint Cyprien signalée ici découle comme 940 une conséquence naturelle de sa théorie sur l'Église. Elle est pont lui < la dépositaire des pouvoirs de Jtsus· Christ cl la dispensatrice de scs grâces. > Tlxcront. Histoire des dogmes, I. i, Paris, 1909, p. 388. Seule donc, par les ministres qui sont en communion avec elle, par ceux qui ne sont ni schismatiques, ni Cri­ tiques, ni apostats, ni excommuniés, elle peut valide· ment soit administrer les sacrements, soit offrir k sacrifice. Mais il ne découle pas du même principe que toute faute grave entraîne pareille conséquence Un texte de Cyprien expose à merveille sa pensée : Commentant les paroles de Γ Écriture d’aprèslesqudln on doit manger un agneau pascal, par maison d nepas en jêler la chair dehors, Ex., xn, 3-1, IG, il dit : • L’agneau était le signe du Christ. II n’y a qu’une maison dans laquelle on puisse le manger, l.a chair est le sanctum, les mets sacrés du Seigneur ne peuvent pas être jetés dehors, et pour les croyants il n’y apa» d’autre maison où on mange l'eucharistie que l'unique Église. » De unitate Ecelesiœ, 8, IL, t. ni a, p. 217 11 est sûr que saint Cyprien exige une rie et dei dispositions saintes de celui qui fait Vauvre sainit du Seigneur, le sanctum Domini. Epist., ι.χν (ol. lxiv) 2, 4, IL, t. m b, p. 723, 725. Une brève formule dit tout : Oportet enim sacerdotes cl ministros qui altari et sacrificiis obscruiunt, integros atque immaculatos aie Les mots sc lisent dans la lettre, par laquelle Cyprien communique au pape Étienne les dispositions prisa par le concile tenu à Carthage en 256. Epist., lxxîi, 2, p. 776. Le diacre présente la coupe aux fidèles qui assistent au sacrifice. De lapsis, 25, 1 L, t. ni a, p. 255. Les chré­ tiens offrent eux aussi l’oblation en un certain sens: Pendant que s’accomplit l’eucharistie cl que l'officiant récite » la prière solennelle pour sanctifier Je pain d le vin », ils gardent le silence. De oratione dominico, 4. I L, t. m , en leur nom, enfin on ne peut pas leur accorder l’eucharistie. Telle est la triple peine appliquée à ces coupables ct (pic rappelle à pluslcun reprises saint Cyprien. Les trois actes sont expressé* ment indiqués : communicent cum lapsis, et offeranl, eucharistiam tradunt, Epist., χνι (ol. ix), 3, //.. Uni, p. 519; cum lapsis communicare ccr.pissc ct oflerre pro illis, ct eucharistiam dare, Epist , xvn (ol. xi), 2, p. 522; ofjere pro illis et eucharistiam dari. Epist,, xv (ol. x), 1, p. 514. Ces Interdictions sont très graves. Cyprien les motive par les considérations les plus capables de faire réfléchir ceux qui transgressent ces règles canoniques, catholiques apostats ou prêtres trop com­ plaisants pour eux, loc cit. : on commet un «crime». • on envahit le corps du Seigneur, on lui fait riolcnces 9 il MESSE EN OCCIDENT : SAINT CYPRIEN De lapsis, 15, 16, 25, JL, t. m a, p. 247*255. La faute de l’apostat qui communie parait à saint Cyprien plus grave que son reniement. / 11 n’y a dans cotte formule aucune allusion aux paroles dc la cène. L’insistance sur les différentes appellations de Jésus csl significa* live : c’est le · nom du Christ qui surtout csl invoqué, glorifié pour qu’on le connaisse, cl sans doute pour qu’il 950 passe ainsi dans les communiants avec toute sa puis­ sance. La formule rappelle quelque peu Vanamnèse : on commémore, on sc souvient que le Christ est entré par la porte, qu’il est ressuscité, qu’il est la voie ct la racine de l’immortalité. Le rite est appelé une offrande rituelle, donc un sacrifice. « Ayant rompu le pain (Jean) le distribua à chacun dc nous tous, a chacun des frères, leur adressant la prière d’être dignes dc la grâce du .Seigneur el de la très sainte eucharistie. H y goûta lui-même aussi en disant : « Que celle part me soit avec vous cl la paix soit avec vous, bien-aimés. » La coupc n’est pas mentionnée en cct endroit, observe Batiffol. op. cit., p. 196. C’est exact. Mais en un autre passage cité plus haut, 84, p. 192, il est question dc la nourriture et du breuvage. Ailleurs encore, Il semble bien qu'il soit fait allusion au calice consacre. Jean comparait devant Domiticn. Pour montrer la puissance du nom de Jésus il fait apporter du poison qu’il verse dans une coupe pleine d’eau. Sur cc breuvage il prononce une invocation qui le rend inoflensif : · En ton nom, Jésus-Christ, fils de Dieu, je boirai cc calice que lu rendras suave : mêle ton Esprit-Saint au poison qui est dans cette coupe, ct fais dc ce liquide un breuvage de sic cl dc salut pour la santé de l’âme ct du corps, comme un calice d’eucharistie, ποτήριον ευχαριστίας. » 9, p. 156. A coup sûr, cc qui est décrit ici, n'est nullement la cène, le rite religieux de l’offrande ou dc la commu­ nion des fidèles. Mais Jean exprime le vœu que la coupe empoisonnée soit pour lui cc qu’est « le calice d’eucharistie », une source dc vie ct dc salut pour la santé dc l’âme ct du corps. Cc passage serait donc une allusion à l’usage d’un calice à la cène. Slrackmann, op. cil., p. lui. note 31. Les Actes dc Pierre (première moitié du m· siècle ou même plus haut, voir É. Amann, art. Apocryphes du Nouveau Testament, dans Suppl, au diction, de la Bible, 1.1. col. 198) font deux ou trots allusions au rite eucha­ ristique. Au c. ni. Il csl simplement dil que des chré­ tiens « s’affermirent dans la fol, pendant trois jours cl jusqu’à la cinquième heure du quatrième, priant les uns ct les autres avec Paul, offrant l’oblation, orantes invicem cum Paulo, oblahonem ofjerentes. 11 semble bien que le rite désigné ici est reucharistie. offrande rituelle cl collective. Lipsius-Bonnel, t. i, p. 48; voir aussi L. Vouaux. Les Actes de Pierre, p. 214-215. 11 est décrit ailleurs d’une manière un peu plus précise, c. 2 : · Les frères, est-il dit. offrirent alors à Paul du pain et de l eau. pour le sacrifice, afin que, la prière ayant été faite. Il le distribuât à chacun. Parmi eux sc trouvait une certaine Bufine qui voulait donc elle aussi recevoir l’eucharistie des mains de Paul. Bernph de l’esprit de Dieu. Paul lui dit, comme elle s’approchait : « Bufine, tu ne t’approches pas de l’autel en personne digne de le faire; lu le lèves non d’auprès de ton mari, mais d’un amant el lu essayes dc recevoir l’eucharistie dc Dieu. Aussi. voici que Satan, après avoir bouleversé ton cœur, le jettera par terre sous les yeux de ceux qui croient dans le Sei­ gneur... Mais, si tu te repens, celui qui peut effacer les péchés ne manquera pas de te libérer de celui-ci... > Lipsius-Bonnet, p. 46; Vouaux, p. 231. Aussitôt Butine tomba paralysée de la moitié gauche dc son corps. — Ainsi les fidèles apportent en offrande ce qui servira pour le sacrifice, pour l'autel. C’est du pain et de Peau. L’apôtre prononce sur ces éléments la prière. Les mets ainsi consacrés sont ensuite distri­ bués aux assistants. La dignité de vie est requise chez le communiant; l’impureté, mais non la vie conjugale, ôte aux fidèles le droit de s’approcher de l’autel. Les coupables d'ailleurs peuvent faire pénitence. 951 MESSE DANS LES SECTES HÉRÉTIQUES Cette eucharistie sc célèbre aussi après le baptême. C. 5. Llpslus, p. 50; Vouaux, p. 260. Pierre vient de conférer ce sacrement à Théon. l ’n jeune homme leur est apparu qui leur a dit : « Paix à vous. » Alors Pierre prit du pain et rendit grâces au Seigneur de l’avoir jugé digne de son saint ministère et de l’apparition de ce jeune homme : « Très bon ct seul saint, c’est toi (dit-il) qui nous apparus, ô Dieu Jésus-Christ, c’est en ton nom que (Théon) vient d’être lavé, marqué de ton signe saint, aussi, toujours en ton nom, je lui fais part de ton eucharistie, afin qu’il soit ton parfait ser­ viteur, sans reproche pour l'éternité. Et comme ils mangeaient, ils se réjouissaient dans le Seigneur... » Il n’est question en cc passage que du pain. Mais le fait ne prouve pas que l’eau soit exclue. Car cc récit est très court, i) ne reproduit nullement, on peut le cons­ tater, des formules liturgiques ct ne donne pas une description détaillée du rite. L'auteur ( au moins celui de l’arrangement final) qui, un peu plus haut, c. 2, a nommé le pain ct l'eau. ne semble nullement vouloir sc contredire. L’nc dernière mention très courte sc trouve dans le fragment copte des Actes de Pierre, édit. Vouaux, p. 227. l’n dimanche, à .Jérusalem, Pierre parle à une foule. Puis « louant le nom du Seigneur Christ, il leur partagea à tous le pain ». Ici non plus, la coupe n’est pas mentionnée. Est-ce parce qu’elle n’était pas en usage ou seulement parce que l’auteur rappelant l'eucharistie par une seule phrase, croit avoir assez désigné le rite tout entier en parlant de la fraction du pain? Il est difficile cl même impossible de déter­ miner laquelle de ccs deux réponses est la vraie. Les Actes de Thomas (on est porté à en placer la com­ position au m· siècle, en Syrie; voir É. Amann. Suppl, au diction, de la Bible, t. i, col. 503) parlent en un grand nombre de passages de l'eucharistie. Cf. Struck­ mann. op. cil., p. 105-110. L’apôtre Thomas dit au roi Gundaphorus et à son frère Gad : «Je me réjouis... de m’unir à vous pour cette eucharistie el eulogie du Seigneur. 26, édit. Lipsius-Bonnet, Acta. t. n ft, p. 1*11 : « Ayant rompu le pain, il les lit communier tous deux â Vcucharistic du Christ. » 27. p. 113. l ue autre fois encore, Thomas leur « rompt le pain de l'eucharistie cl le leur donne en disant : Cette eucharistie vous sera, ίσται ύμΐν αύτη ή βύχαριστία, en miséricorde cl pillé, non en jugement cl punition. » 29, p. 1 16. De même après avoir délivre du démon une possédée. l’Apôtre la reçoit ainsi que d’autres dans la religion chrétienne. Puis il fait apporter par son diacre une table, qu’il recouvre d’un linge blanc, il y dépose le ’ pain de l’culogic · et fait cette prière : · Jésus, qui nous as rendu dignes de participer à l’eucharistie de ton saint corps et de ton sang, voici que nous venons approcher do ton eucharistie ct invoquer ton saint nom. Viens maintenant et unis-toi ft nous. > Il y a donc ici une éplclèsc adressée au Christ. Bolger, op. cit.. p. 56. Suit une prière gnostique. Puis l’apôtre trace la croix sur le pain cl commence ft le distribuer. Il le donne d’abord ft la femme, disant : t Ceci sera pour loi en vue de la rémission des péchés et des transgressions éternelles. » 19-50. p. 165 sq. Un jeune homme coupable d’un crime a reçu Peucharistie. En punition ses mains se dessèchent. 61, p. 167 Le texte semble bien attester ici que le pain consacré était dépose entre les mains du communiant. Mygdonia se convertit cl demande le baptême. Elle ordonne qu’on lui apporte de l’eau, un pain ct de I huilc. L’apôtre lui fait une onction et la baptise. Puis il · rompt le pain ct, prenant une coupe d'eau. Il lui donne la communion au corps du Christ el ft la coupe du Fils de Dieu, ct il lui dit : Tu reçois ton sceau qui t’obtiendra la oie éternelle. » 121, p. 231. Siphor, sa femme et sa Idle sont baptisés par l’Apôtre. Il place 952 ensuite un pain sur la table, le bénit en disant : < Pain de vie, que ceux qui en mangent demeurent Incor­ ruptibles, άφθαρτοι. Pain qui rassasies les Ames affamées de bonheur, c’est toi qui as daigné recevoir le don, afin que nous arrive la rémission des péché», el que ceux qui le mangent deviennent immortels. Nous t’invoquons, loi, le nom de la mère, mystère ineffable des principes et des puissances cachées : nous t’invoquons au nom de Jésus. * Et il dit : « Vienne la force ct la bénédiction, cl que le pain soit pénétré, afin que toutes les âmes qui tj auront part, soient déli­ vrées de leurs fautes. » Et ayant rompu (le pain), Il le donna à Siphor, ft sa femme et ft sa fille. 133, p. 210. L’azancs csl baptisé. L’apôtre prend du pain et une coupc, les bénit el il dit : Nous mangeons ton saint corps qui a été crucifié pour nous, ct nous buvons ton sang qui a été verse pour nous en vue du salut. Que ton sang devienne pour nous le salut, et que ton sang soit pour la rémission des péchés. · Puis il rompt l’eucharistie, la donne et il dit : < Que cette eucharistie devienne pour vous le salut, la joie cl la santé de vos âmes, et ils répondirent : Amen. » 158, p. 268. — Le rite eucharistique est donc d’usage courant. 11 se célèbre toujours après le baptême. En certaines descriptions il n’est parlé que du pain, mais dans deux autres est mentionnée la coupe. Le second livre de Jcù (m· siècle. Égypte) fait apporter au Christ deux cruches de vin et des bran­ ches de vigne. Alors Jésus dispose une offrande, Ουσία; il place < une cruche de vin ft gauche de l’of­ frande ct l’autre ft droite... » Les disciples sc tiennent devant l'offrande. Jésus est debout et en face d'elle. Il étend un linge de lin, y dépose une coupe de vin, puis des pains en nombre égal ft celui des disciples. Il prononce ensuite une formule d’invocation avec mots magiques, et demande que par un prodige l’eau du baptême de vie soit versée dans l’un des vases de vin. L’opération s’accomplit. Les disciples s’ap­ prochent Jésus les baptise, leur donne l’offrande, προσφορά. el les marque du sceau. Aussi sont-ils dans une grande joie pour avoir reçu le pardon de leurs péchés cl être devenus héritiers du royaume de lumière. Éd. C. Schmidt. Koptisch-gnostische Schrijlen. t. i, Leipzig. 1905, p. 308 sq. Dans le quatrième livre de la Pistis Sophia, ouvrage apparenté au précédent et de peu postérieur, on re­ trouve une description du meme rite. Jésus déchue ft scs disciples qu'il a apporté dans le monde le feu, l'eau, le vin et le sang. « Le feu, l’eau et le vin sont pour la purification (les péchés, le sang csl un signe ft cause du corps humain que j’ai pris Ift où est Barbclos la grande puissance du Dieu Invisible... L’est pourquoi j’ai pris une coupe de vin, Je l’ai bénie et je vous l’ai donnée en disant : · Ceci est le sang de l’alliance qui sera versé pour la rémission de vos péchés. » Jésus fait alors apporter du feu ct des rameaux de vigne. Il place sur eux l’offrande, προσφορά, dispose ft droite et ft gauche deux cruches de vin ct autant de pains qu’il y a de disciples. Jésus se tient ensuite devant l’offrande, προσφορά. ct fait une invocation pour obtenir aux disciples la rémission des péchés dont un signe nouveau dans l’offrande sera le signe. Ibid., p 2 12 2’. I. Faut-il voir dans les Homélies clémentines un remaniement romain ou syrien fait au iv» siècle d’un ouvrage composé au troisième, el qui synthétiserait deux écrits plus anciens et pouvant remonter vers 200 (W altz cl Harnack)? Si oui, il y a lieu de relever ici les traits suivants : Pierre après avoir conféré le baptême, rompt le pain pour l’eucharistie; l’ayant saupoudré de sel. U le donne d'abord ft la mère, puis ft ses fils qui mangèrent en commun avec elle ct l louèrent Dieu. Horn., xiv, 1, éd Lagarde, p. l it. La 953 MESSE DANS LES SECTES HÉRÉTIQUES présence du sel sur le pain est encore signalée à plu­ sieurs endroits (Attestation de Jacques qui précède les homélies, § 4, p. 8). Le coin muni ant prend sa part du sel, Horn., iv, <>, p 58. il y a la communion au sel, άλών κοινωνία, Hom , χιν. 8, p. 1 11. Batiffol. op. cil., p. 192. η. 2. croit que le sel est ici un symbole d’incorruplibililé. Un autre écrit bien postérieur, le .Martyrium Matthici, a élé présenté par Llpslus comme le reste d'un travail auquel au troisième siècle on aurait sou­ mis une légende d’origine gaostique. Après la mort de l’apôtre, le ciel invite l’évêque Platon cl le peuple â chanter V Alleluia, à lire les évangiles, à offrir en sacrifice, προσφοράν, le pain sacré el trois raisins qu'on pressurera sur la coupe · Unissez-oous à mol, comme le Seigneur Jésus a enseigné l'offrande, προσφοράν, venue d'en haut. > I/évêque et le peuple défèrent à cette invivation du ciel. Platon « offre tes oblations, προσφοράς, pour .Matthieu, on y prend part et on loue Dieu. Lipsius-Bonnct, Acta, t. n a, p. 252, 251. Ailleurs il est dit qu'après le baptême du roi, l’évêque « fait la bénédiction cl l’eucharistie sur le pain sacré et la coupe avec son mélange de liquide. > Puis après avoir goûté lui-même les espèces consacrées, il les présente au roi en disant : < Que ce corps du Christ ct celle coupc, son sang versé pour nous, devienne pour toi rémission des péchés en vue de la vie. · Ici se retrouvent toutes les notions signalées par les écrivains de la grande Église : il y a un rite chré­ tien traditionnel enseigné par Jésus-Christ el qui est une offrande rituelle, un sacrifice. Après certains actes, par exemple Yalleluia et l’évangile, l’évêque accomplit l’eiilogle ct l'eucharistie sur le pain et sur le calice rempli de vin et d’eau : celle prière fait du pain le corps du Christ el de la coupe son sang. Cc sacrifice s’offre pour les morts. Les fidèles vivants y participent et y louent Dieu : l’évêque les communie en Icursouhailant qucce corps et ce sang leur apportent la rémission des péchés cl la vie. Tout cela est très orthodoxe, mais ces divers trails ont tonies chances d’avoir été ajoutés dans les remaniements postérieurs. C’est encore à l’époque antérieure à saint Cypricn qu’on peut rapporter la passion de saint Pionlus. prêtre martyr de Smyrna. On y lit que cc confesseur ct scs compagnons, après avoir fait une prière solen­ nelle, prirent le samedi du pain sacré ct de l’eau, /acta ergo oratione solemni, cum dic sabbato sanctum panem ct aguam degustavissent. 3, dans Ituinart. Acta martyrum sincera, Batisbonnc, 1859. p. 188. Ces mets semblent bien être l’eucharistie (Tillemont, Jülicher. Batiffol, Lietzmann). Enfin, nous savons par saint Cypricn que de son temps encore il y avait des aquariens en Afrique. Nous connaissons par l’évêque de Carthage les rai­ sons qu’ils met talent en avant pour justifier leur conduite, En temps de persecution, l’odeur du vin peut trahir les communiants: il n’est pas conforme Λ l’usage de boire du vin le malin : on le prend le soir, au souper; le Christ usa de vin parce qu’il fit la cène le soir; leurs prédécesseurs ont agi ainsi; certains textes de l’Écriture recommandent l’usage de l’eau et lui attribuent des effets salutaires. Hpist., i xm, 8, 9, 15, 16, 17, llartel, t. ni b, p. 708 sq. Ainsi l'usage aquarlea n’est pas motivé par des considérations d’as­ cétisme prohibitif. I/encratisme a pu être en Afrique aussi la cause qui lui a donné naissance, mais si l’usage s’est maintenu, on a. au temps de saint Cypricn, oublié le motif qui l’a fait introduire à l’origine. Harnack a souligné tous les textes où il est dit que l’eucharistie est célébrée avec du pain et de l’eau. Il a même cm (voir col. 898). mais à tort, pouvoir por­ ter sur sa liste le témoignage de saint Justin. 11 conclut ainsi : 1rs deux usages celui des aquariens et l’autre 954 coexistent dès l’origine et au cours de» premiers siècles. Donc pour les premiers chrétiens les éléments importaient peu : à leurs yeux l’eucharistie était un repas avec mets solide ct liquide. On est donc amené à croire que le Christ à la cène primitive n’avait pas donné en nourriture et en breuvage son corps et son sang, mais sanctifié l’action de manger ct de boire. Hamack. JJrot und Wasser, die cucharistischen Elemente bel Justin, Leipzig, 1891, dans Texte und Entersuch., l. vn, fasc. 2; x'oir en sens contraire Zahn, Theolog. Littéralurzeitung, 1892, t. xvn, p. 373-378. Il a été démontré que Justin ne devait pas être mis au nombre des aquariens(voir plus haut). Si on accorde à leur usage l’ampleur qu’il a eue, sans le restreindre ni l’augmenter, on est obligé de le constater, ce sont des sectes, des groupes hérétiques ou suspects qui l’ont adopté. La grande Église l’a toujours rejeté, c’est pour elle une hérésie. L'emploi du vin mélangé d’eau csl attesté pour Home par Justin, pour la Gaule ct l'Asie par Irénéc, pour l’Égypte, ΓItalie, la Grèce, la Syrie, la Palestine par Clément d’Alexandrie, pour l’Afrique enfin par Tcrtullien cl Cyprien. Cf. Dôlger, op. cil., p. 51 sq. Une deuxième constatation s’impose : plusieurs de ces groupes étaient a tendance encratique; c’est donc leur rigorisme ct non le souvenir de l'institution primitive qui les portait à prohiber le vin : leur rigorisme moral ne leur permettait pas de l’employer. Voir Batiffol, art. Aquariens, dans Diction, d'archéol., t. !, col. 2618-2650. Dépassant encore d’une certaine manière Harnack, Lietzmann vient de soutenir, op. cit., p. 238-249, que l’eucharistie primitive ne sc composait que de pain. Pour le démontrer, il invoque tous les textes anciens où il est dit qu’elle était consacrée avec de l’eau, il en rapproche même ceux où il est parlé du miel cl du lait donnés aux néophytes, loc. cit., p. 218. note 7. et le passage des Actes des saintes Perpétue ct Félicité, ou en vision le Pasteur remet ù Perpétue du fromage. 11 conclut que, primitivement, un professait à l’égard de l’élément eucharistique ajouté au pain une grande indifférence. « C’est donc, écrit-il. parce qu’à l’origine cette seconde espèce n’existait pas. > La réfutation qui a etc faite de l’opinion de Harnack peut être reproduite ici. L’usage aquaricn, pour avoir élé plus répandu que l’on ne pensait jadis, est loin d’avoir l’importance que lui donne l’auteur; il csl impossible de préférer une coutume qui n'apparalt guère que dans des groupes suspects ou hérétiques, a l’usage atteste par tous les écrivains de la grande Église. Celle coutume d’employer de l’eau ne trouve d’ailleurs pas son origine dans l'indifférence du public et de ses chefs ù l’égard du second élément. S'il csl une vérité qui est hors de doute, c’est que ni les catho­ liques, ni les aquariens ne tenaient le choix du liquide pour peu important : les premiers condamnaient sévèrement l’emploi de l’eau, cl les seconds se refu­ saient énergiquement ù user du vin. Quant à la vision de Perpétue, il est Impossible VH Conclusions. - Des témoignages étudia découle cc qui suit : 1” Dès l’origine, l'eucharistie ou action dc grâcesest célébrée dans toutes les communautés qui hono­ rent Jésus. Nous ne connaissons qu’une exception : les docctes ne peuvent que s’abstenir de participer ô la chair du Verbe, puisqu’ils ne croient pas à sa réalité. Leur cas ne démontre donc nullement que la cènesoil une institution surajoutée à l’évangile primitif. 2· Que celle eucharistie ait été instituée par Jésus, c’est ce qu'afllnnenl cn termes exprès Clément dc Home, Justin, Irénéc, Clément d’Alexandrie, Origène» Hippolyte, Terlullien et Cyprien. Ces huit derniers écrivains rattachent la cène chrétienne au dernier repas pris par le Christ dans le cénacle avec ses(disciples. D’an­ tiques monuments paraissent bien attester, eux aussi, que l'eucharistie remonte au Seigneur. Cf. Ici Hour, Euciiaiustie d’aphès les monuments de l'antiquité cunÉiiEN.xE, t. v, col. 1196. On peut même soutenir que ce fait est admis de tous les chrétiens. Chacun des témoins de l’eucharistie, alors même qu’il n’est pas amené à parler dc son origine, la présente comme une institution essentielle du christianisme. L’Église ct les fidèles ne pourraient pas la supprimer : elle émane d’une autorité supérieure à la leur. 3· Aussi l’eucharistie des catholiques ressemble-telle toujours et partout à la cène chrétienne que décrivent saint Paul cl les Synoptiques : On y trouve non seulement du pain, mais une coupe. Il est même impossible de démontrer qu’en dehors de la grande Église en un groupe quelconque le pain était seul en usage. D’antiques monuments confirment cette pro­ position et prouvent l’usage du pain et de la coupe. Hour, art. cit., col. 1196-1197, 1205. 4· Chez les catholiques, dès l’origine, le liquide employé dans l’eucharistie a été du vin auquel on mélangeait de l’eau. Telle est encore la matière dont usaient certaines sectes, par exemple, les Valentiniens, les gnostiques du second des Livres de Jéû et dc la l Ustis Sophia. Mais l’usage aquarien a été assez répandu et fort tenace. Il est signalé chez les ébionilcs, chez Marcion et ses disciples, chez Tatien, chez les dissi­ dents attaqués par Clément d’Alexandrie, dans les milieux d’où viennent les Actes de Pierre et ceux de Thomas, ainsi que le Martyre de Pionlus, enfin, chez des Africains dc l’époque de Cyprien. Les écrivains catholiques réprouvent très énergiquement cette cou­ tume et la déclarent hérétique. Les tenants dc cet usage n’essayent pas de le justifier cn le déclarant primitif. Les aquarians que combat l’évêque de Car­ thage mettent en avant divers prétextes. Il semble bien que l’usage aquarien ail été d'abord commandé par un rigorisme excessif : il n’est donc pas primitif. Certains monuments de la plus haute antiquité, par exemple l’inscription d’Aberclus, attestent l'emploi du vin dans l’eucharistie. Bout, art. cit., col. 1196-1197 cf. art. Abehcius, l. i, col. 57 el 65. 5· Au cours de l’eucharistie interviennent des Offi­ ciants qui accomplissent un service liturgique réservé à eux seuls. C’est ce que montrent tous les textes, ceux des catholiques ct ceux dos sectes. Clément dc Home el Ignace insistent sur cette pensée. Il y a un président qui fait l’eucharistie (Justin). C’est l’évêque (Didachl·, Clément de Home, Ignace, Irénéc, Didascalte, Hippolyte, Terlullien, Cyprien) avec lequel peuvent concélébrer les prêtres (Hippo lyle, Cyprien). Il arrive aussi ù ces derniers d’opé­ rer seuls (Ignace, Denys d'Alexandrie, Terlullien, Cyprien); mais il faut que ce soit sur délégation de l’évêque (Ignace) ou conformément à ses prescriptions (Cyprien). Les diacres sont les collaborateurs dc l’évê­ que, du président. Un de leurs offices est de distribuer I aux fidèles l’eucharistie (Didachï, Clément de Home, 957 MESSE DANS L’ANTIQUITÉ : CONCLUSIONS 958 Aucun autre texte de l’époque n’exprime pareille nacc, Justin, Clément d'Alexandrie, Cyprien). pensée. D’ailleurs la prière ainsi dotée dc vertu par Sans doute, la Didachè reproduit des prières et des Γ Esprit peut être l’oraison : Ceci est mon corps. actions de grâces de tous les assistants, mais elle ne Dans plusieurs écrits émanant dc milieux suspects fait pas célébrer la fraction du pain ct la bénédiction ou hérétiques (Actes de Jran, de Pierre, dc Thomas, de la coupe par les simples fidèles. Pour le sacrifice, livre, de Jrîï) l’eucharistie s’opère non seulement par pour la fraction, elle ordonne qu’on choisisse avec soin les mots du Christ, mais par dus invocations. Mais elles des évêques et des diacres qui rempliront l’office des sont si variées, si étranges, si teintées de gnosticisme ministres itinérants des premiers jours, docteurs ct ou dc magie, qu’il est impossible dc recourir a elles prophètes. Tertullien lui-même, bien que, devenu pour découvrir le rite primitif. 11 est â noter d’ailleurs montanlsle, il tienne tous les Iniques pour prêtres, ne que ces invocations ne s'adressent pas â l’Espritleur reconnaît le droit d’user de leur sacerdoce que Saint. s’ils se trouvent au nombre dc trois.dans un groupe 7· Qui peut prendre part â l’eucharistie, c’est-àoù il n’y a aucun fidèle gratifié par l’Eglise d'une dire y assister, y communier et l’offrir avec le investiture spéciale, pour accomplir les fonctions litur­ président, car les trois rites sont alors régulièrement giques. Tous les témoignages s’accordent à exiger des minis­ unis ? Tous les écrivains catholiques sont d’accord pour tres de l'eucharistie une grande sainteté : ils doivent exiger une grande pureté, tous insistent sur la sainteté être irréprochables. Avec la bonne conscience Clé­ du rite. D’abord il est nécessaire qu’on soft baptisé, ment dc Koine reclame d’eux la gravité, l'observation donc qu’on ait la fol. Sous-entendue par tout le des règles imposées à leur office. monde, celte condition est plus d’une fois affirmée Mais les mêmes auteurs qui attestent le rôle litur­ (Didachè, Justin, etc.). gique propre â la hiérarchie affirment que l’action Dc plus, une vie irréprochable est requise. Chaque de grâces est un acte dc toute l’Eglise. 11 cn est ainsi auteur exprime celte pensée â sa manière, insiste parce que le président accomplit ses fonctions dans sur telle ou telle disposition; mais partout le même l’assemblée des fidèles, parce qu’il s’exprime en leur souci dc pureté morale sc retrouve. La Didachè convie nom ct prie non seulement pour eux, mais pour les les saints. Qui ne l’est pas. doit faire pénitence. Tous absents et tous les frères; parce que les assistants lui les assistants sont invités a confesser leurs péchés. répondent : Amen; enfin parce qu’ils apportent la 11 faut encore qu’on sc réconcilie avec son ennemi. matière employée pour l’eucharistie. Ainsi, sans sc Ignace demande que les fidèles soient soumis à contredire, les écrivains chrétiens affirment à la fois l’évêque, ainsi qu’au collège presbytéral, soutenus que l’eucharistie est faite par la hiérarchie et qu’elle par la grâce, animés par la foi, pleinement unis â est offerte par les laïques. Jésus-Christ. Justin rappelle que, pour participer à Il est encore attesté que l’action de grâces a Heu l’assemblée chrétienne, on doit vivre comme le Christ au nom de Jésus (Justin). On rend grâces au Père l’enseigne. Irénée réclame une doctrine pure ct une par le FÛs (Hippolyte), par lui cl par le Saint-Esprit fol sans hypocrisie, une ferme espérance et une ardente (Justin). Quand le prêtre offre, H y a oblation dc toute charité : il faut craindre Dieu et avoir â l’égard dc ses l’Église unie à Jésus-Christ, comme l’eau l’est au vin frères les sentiments prescrits. Enfin il importe que (Cyprien). Nous présentons nos prémices ct nous adres­ l’offrande soit faite avec joir cl liberté. Origène requiert sons nos prières, ayant un grand pontife qui a pénétré une intention saine, un esprit pur, une conscience dans le ciel (Origène). sans tache. Hippolyte demande l’humilité. Tertullien 6· Tous les textes sont d’accord pour nous apprendre cl Cyprien ne sont pas moins sévères : ils insistent que le président fait l’action dc grâces sur ce qui est plus que personne sur la sainteté dc l'cucharistle. offert. Il eucharistie le pain et le vin. L’évêque de Carthage redit maintes fois que. pour Happclons les formules les plus fameuses : L’ali­ prendre part aux saints mystères, il faut être cn règle ment est eucharistie par une parole de prière qui vient avec l’Église cl se réconcilier avec elle par les exercices de Jésus, écrit Justin. Trois fols Irénéc affirme que le réguliers dc la pénitence publique, si on a été séparé pain et le vin recevant l’in vocal ion, la parole de Dieu, d’elle comme l’ont été par exemple les apostats. En deviennent l’eucharistie, corps et sang du Christ. temps dc persécution seulement celte discipline peut D’après Origène, les dons dc la cène sont transformés s’adoucir. Dc même Finnilicn ne veut pas qu’on laisse par la prière en un corps, cn quelque chose dc saint s’approcher dc l’eucharistie ceux qui ont reçu le qui sancti Ile. baptême des hérétiques. Nous savons même par Denys Si on laisse aux mots leur sens obvie, si on observe d’Alexandrie que l’interdiction de communicren raison que les écrivains chrétiens rattachent l'institution dc d un crime, par exemple dc l’apostasie, peut durer la cène au dernier repas du Seigneur, si on sc souvient jusqu’à la mort. que Justin, (Jument d’Alexandrie, Origène, Hippo­ Ce respect de l’eucharistie fait exiger du corps luilyte, Terlullien et Cyprien, pour expliquer le ritc même une certaine dignité. Tertullien condamne ceux chrétien, rappellent les paroles de Jésus : Ceci est qui fréquentent les fêles païennes ct les assemblées mm corps, on est obligé dc conclure que ce n’est pas chrétiennes. Il veut qu’â domicile on prenne l’eucha­ par une invocation â l’Esprit-Saint, mais par les ristie avant toute autre nourriture. Nous savons aussi paroles même du Sauveur que s’opère l’eucharistie. qu'en Orient on se demande si la femme au moment Voir art Épici èsi . t. v, col. 232-233. critique du mois peut communier: Deny s d’Alexandrie Au reste, l’unique anaphore de celte époque par­ répond par la négative et la Didascalie est d avis venue jusqu'xï nous, celle d’Hippolyle, fait prononcer contraire. On sc souvient enfin qu’Origènc cl Tertul­ par l’évêque sur le pain el le vin lus mots : Oci est lien recommandent instamment de ι c rien laisser mon corps, ceci est mon sang Aussitôt après, l’officiant tomber de l’eucharistie. dit ; Nous Coffrons le pain et le calice, te rendant grâces. Les antiques monuments chrétiens confirment les C’est ensuite seulement qu’est récitée une invocation témoignages des Pères : sur les fresques, le baptême A l’Esprit-Saint. Encore ne demande-t-clle pas ù précède l’eucharistie; Peclorius d’Aulun n'invite à lu celui-ci qu’il eucharistie les éléments, mais qu’il recevoir que la race divine du Poisson céleste. Cc mets descende sur eux pour qu’en y participant les fidèles sacré n’est servi qu'aux · amis ·, dit Abcrcius. Hour, reçoivent aussi l’Esprit-Saint. La Didascalit lui attribue art. cit., col. 1199. Meme dans les écrits d’origine une action sur le ritc lui-même. L’Esprit-Saint reçoit l’oraison de celui qui prie et il sanctifie l’eucharistie. suspecte ou hérétique, on trouve des affirmations sur 959 MESSE DANS L’ANTIQUITÉ : CONCLUSIONS la nécessité du baptême ct des dispositions morales avant la communion (Actes de Jean, de Pierre, de Thomas). L'eucharistie peut encore être utile aux absents. N’cst-ellc pas l’offrande dc l’Église : aussi y prie-t-on pour elle (Didachè, Justin, Hippolyte, Cyprien). On y recommande aussi à Dieu spécialement certaines per­ sonnes autres que les assistants, par exemple, des membres de la hiérarchie, des confesseurs en prison, des bienfaiteurs, des ennemis, des pénitents. On solli­ cite des faveurs dont bénéficient même des personnes qui n'appartiennent pas à l’Église : la paix et la tran­ quillité publique, la conversion des pécheurs et des infidèles. C’est par application de cette coutume qu’on ima­ gine dc désigner spécialement un ou quelques fidèles pour lesquels l’eucharistie est spécialement offerte. Cyprien reconnaît au prêtre le droit de faire cette application : ce ne doit être évidemment qu'au profit de fidèles en règle avec l’Église. Tertuilien atteste le même usage. De la même manière le célébrant peut offrir l'eueharlstlc pour certains morts désignés par lui; Tertuilien et Cyprien qui signalent cet usage, ajoutent qu’il est ancien. Cette fois encore, l’évêquc de Carthage rappelle que des règles dc l’Église ne permettent pas dc faire cette application au profit de tous les défunts : il en est qui sont exclus. 11 faut donc être mort dans la paix dc l’Église. La Didascalie nous apprend qu’en Orient aussi on offre pour les défunts. Les Actes de Jean, nous signalent la fraction du pain par l’apôtre et les frères, sur le tombeau dc Drusiana, le troisième jour après sa mort. Nous savons aussi par le Martyrium Polycarpi, qu'on célébrait l'eucharistie à l’anniver­ saire du décès des confesseurs. L’usage est encore attesté par la Didascalie, Tertuilien et Cyprien. En faveur de l’existence dc l’antique coutume d’offrir le sacrifice pour les morts, il semble qu'on peut aussi invoquer le témoignage d’antiques monuments chré­ tiens. Cf. hour, art. cit., col. 1202-1203. 8· Sur les effets du rite eucharistique, dès l’origine jusqu’à saint Cyprien, les écrivains chrétiens tiennent le m.'mc langage. Celte cérémonie est action de grâces et prière, elle honore Dieu ct sanctifie l’homme, elle plait au ciel dt profite à la terre. Tous les anciens témoins montrent dans cet acte un hommage de reconnaissance offert à Dieu. Les fidèles lui expriment leur gratitude et pour les divers bienfaits de la création énumérés en détail ou rappelés d’un mol. ct pour les dons apportés par Jésus-Christ au cours de sa vie cl dans sa passion. Rendre grâces ainsi, c’est sans doute remercier; mais par là même c’est adorer Dieu, le louer, le glorifier, lui offrir le cuite qui n’est dû qu’à lui. On attribue à l’eucharistie ces effets. Par elle aussi, cl sans doute parce qu’elle plaît a Dieu, le fidèle croit pouvoir obtenir de nouveaux bien­ faits pour lui el pour autrui. Qu’il en soit ainsi, c’est cc que démontrent pleinement les affirmations de tous les écrivains dc l’époque; l'usage de recommander a Dieu pendant la cérémonie les assistants, d'autres personnes ct toute l’Église; enfin l’habitude d’offrir l’eucharistie pour des vivants ct des morts déterminés. Qu’cspère-t-on obtenir? Si on examine les afllrmatlons très générales des textes, il faut répondre que dc l’eucharistie les fidèles attendent tout cc qu'ils peuvent légitimement désirer pour eux ct l’Église. Notons parmi les faveurs escomptées la rémission des pêchés, le salut, l’entrée dans le royaume : non seule­ ment des témoignages précis l’attestent, mais la pra­ tique des sacrifices pour les morts suffirait à l’établir. Souvent aussi on signale comme un fruit de l’cuchaistie la sainteté, la victoire sur le demon, un vie 960 pure ct l’union à Jésus-Christ. L'eucharistie a auul pour effet l’accroissement de la charité fraternelle; elle unit les chrétiens sur terre el demande qu'ils soient rassemblées dans le royaume céleste. 11 est d’autres faveurs qui semblent plutôt devoir être attri­ buées à la communion proprement dite ; la vie éter­ nelle, l’immortalité du corps, la joie d’une sainte ivresse que signale Cyprien, le bonheur dc goûter k uin délicieux ct l’ali ment doux comme le miel dont parient Hippolyte. Pectorius d’Autun el Abcrrius Au reste, puisqu’aux origines quiconque assistait aux saints mystères, y participait, on ne distinguait pas, avec la précision des théologiens modernes, les effets du sacrifice et ceux de la communion. 9· Que celle eucharistie ne soit pas une simple prière, c’est cc que prouvent déjà avec l’emploi du pain et du vin, l’intervention d’une hiérarchie dotée de pouvoirs réservés à elle exclusivement. Ce rite est un sacrifice proprement dit. Ainsi est-il nommé par la Didachè, Justin, Origènc, Firmilicn, Hippolyte, Tertuilien et Cyprien. D’autres auteurs, Clément de Home, Clément d’Alexandrie, Corneille cl la Didascalie montrent dans l’eucharistie une offrande rituelle et liturgique; Ignace ne peut la nommer sans parier de l’autel chrétien. Ce sacrifice est analogue à ceux dc l’Ancicnnc Ix>i ct leur succède (Didachè, Clément dc Home, Justin, Origènc, Hippolyte, Tertuilien et Cyprien). 11 a été figuré par celui dc Melchisédech (Clément d’Alexan­ drie cl Cyprien); c’est le sacrifice pur annoncé par Malachie (Didachè, Justin, Irénée, Hippolyte, Cyprien). Il semble bien aussi que chez plusieurs écrivains anciens la locution sanctifier le pain, le rendre saint, ait le sens de le vouer à Dieu, dc le sacrifier (Didachè, Clément d’Alexandrie, Origènc, Denys d’Alexandrie, Firmilicn, Didascalie, Tertuilien ct Cyprien). Dans des écrits apocryphes eux-mêmes sc trouvent des expressions semblables : l'eucharistie est une offrande rituelle (Actes de Jean, Pistis Sophia), un sacrifice (Actes de Pierre et II· lion de Jéû). A noter encore un monument de la plus haute antiquité (pre­ mière moitié du n· siècle). Dans une des chapelles des Sacrements, à la catacombs de Callisto, à côté de la scène dite dc la consécration ct de celle du repas eucharistique, est représenté le sacrifice d'Abraham. Des juges très sùrs(Rossi, Wilpcri, Marucchi, Leclercq, Bour) n’hésitent pas à conclure que l’artiste fait allu­ sion au caractère sacrificiel de l'eucharistie. Cf. Hour, art. cit., p. Sans doute, Clément de Home, Justin, Aristide, Allié uigore, Apollonius, Γ Kpitre à Diognète, Minucius Félix. Clément d’Alexandrie cl Tertuilien déclarent que les chrétiens n'offrent pas dc sacrifices à la Divinité pour satisfaire à ses besoins. Mais cc qu’ils repoussent ainsi, c’est l’oblation conçue à la manière païenne ri déjà réprouvée par l’Ancien Testament. Pour établir que ces écrivains ne nient pas l’existence d’un sacrifice chrétien, il suffit d’observer que. trois d’entre eux l'affirment très clairement : Justin, Clément d’Alexan­ drie el Tertuilien. 10· Pourquoi l’eucharistie était-elle tenue, des ori­ gines à sal it Cyprien, pour un sacrifice ? Assurément, cc n’est pas parce qu’elle est une offrande de pain el de vin \ucun texte ne permet dc voir un sacrifice dans Pacte des fidèles donnant à la hiérarchie, apportant à l'assemblée ce qui était néces­ saire pour l’eucharistie ou l’agape, la subsistance du clergé ou 1 entretien des pauvres. Tout cc que nous savons du rite chrétien primitif condamne cette hypothèse. Les antiques témoins dc I eucharistie ne paraissent pas soupçonner davantage qu’il y a en elle destruction 961 MESSE BANS L’ANTIQUITÉ : CONCLUSIONS d’une victime, Wieland a pu aisément Je démontrer. Il a eu tort de conclure que l’eucharistie était une simple oblation dc prières. Des textes nombreux ct formels montrent qu'elle est un sacrifice proprement dit. Comment ? Certes les premiers chrétlens n'ont pas disserté sur l’essence du sacrifice de la messe, comme l’ont fait les théologiens postérieurs au concile dc Trente. Pourtant, il est difficile d'admettre qu’ils ne savaient pas cc qu'ils voulaient dire, quand ils attri­ buaient ù l’eucharistie le caractère d’une oblation rituelle. Un fait est certain ct domine tout. Dès la plus haute antiquité, il a été admis ct affirmé que la cène chrétienne sc rattache au dernier repas pris par Jésus avec les Douze, la veille dc sa mort. D’autre part, quatre des principaux témoins de l'eucharistie à cette époque, les seuls qui offrent des éléments dc réponse à la question ici posée, Irénée, Origènc, Hippolyte ct Cyprien. s’accordent à présenter d’une manière complète ou imparfaite une même synthèse. D'après l’évêquc de Lyon, pour rendre grâces â Dieu, l’Église lui présente dans l’eucharistie ce que Jésus lui a offert au cénacle, son corps ct son sang, prémices du monde racheté par leur immolation sur la croix. Un tel don, si ceux qui le font au Très-Haut ont les sentiments requis, ne peut que lui être agréable. Aussi Dieu dalgne-l-ll nous le rendre, ct nous man­ geons la chair du Christ qui nous donne 1’iinmortalité, la vie divine. Origènc exprime de semblables pensées, parfois en des termes identiques. Les chrétiens rendent grâces â Dieu en lui offrant les prémices dc ses dons, le pain qui dans l’eucharistie devient le corps saint offert Jadis par Jésus lui-même au cénacle, corps, dont le sang a coulé sur la croix pour le salut des hommes. Si nos dispositions sont cc qu'elles doivent être, pendant que nous prions ainsi, Jésus, notre grand pontife qui a pénétré dans le ciel sc Joint à nous; nos dons alors no peuvent qu’être agréés. Mais Dieu ne nous demande que pour avoir l’occasion de donner; il nous rend cc que nous lui offrons, ct il y ajoute ce que nous ne lui avons pas présenté. A la place des bien terres­ tres, il nous communique les biens célestes dans le Christ Jésus. Nous le recevons et le sang du Sauveur nous devient propitiatoire. Hippolyte ne s'exprime guère différemment. Dans l’anaphore qu’il nous a conservée, l'officiant redit sur le pain cl le vin les mots : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Il sc souvient donc dc la passion que Jésus a offerte par ccs paroles à son Père. Mais Use rappelle aussi la résurrection, dit l’anaphore. L’officiant pense donc aussi à la chair dc Jésus qui est au ciel. L’esprit fixé sur ccs souvenirs, il rend grâces en offrant le pain et le vin sur lesquels a été prononcée la parole dc Dieu. Ccs dons sc confondent avec celte chair céleste du Christ dont Hippolyte dit ailleurs qu’<> cite l'humanité souhaite unir sa propre chair. Aussi l'officiant demandet-il alors dans son amiphore que Dieu envoie sur l’obla­ tion son Esprit-Saint pour que les fidèles par la communion en soient remplis. Ne sont-ce pas encore des pensées semblables qu’on découvre en Cyprien ? D’après lui, dans l’eucharistie l’Église fait ce qu’a fait le Christ. Or, il a offert sa passion en laquelle le peuple chrétien lui était intime­ ment uni, comme l’eau l’est au vin. L’eucharistie est donc un sacrifice parce que la hiérarchie, cl par clic l’Église tout entière, présente â Dieu le corps ct le sang immolés Jadis sur la croix; corps et sang d’abord offerts â la cène où les Douze avaient communié pour y participer. Telle avait été l’oblation du Nouveau Testament, enseignée et ordonnée par Jésus : telle est donc aussi celle des chrétiens et de l’Église. Voilà PICT. DE TH 1.0!.. CATIf. 962 pourquoi sans doute, Cyprien dit qu’ils offrent non seulement la passion, mais encore la résurrection, non seulement la chair morte du Calvaire, mais la chair vivante du ciel h laquelle s’unit notre chair, comme se mêlent dans le calice les éléments dc l’eucharistie. Ainsi que trouve-t-on dans ces quatre témoins dc la croyance antique, sinon la conception suivante : Le rite chrétien reproduit la cène primitive. Ici comme là, les disciples du Christ et Jésus offrent au Père son corps ct son sang, la victime du Golgotha. Le don ne peut qu’être agréé de Dieu; mais après avoir été reçu par lui, il nous revient, chargé de bénédictions célestes que nous recevons par la participation à cc qu’ont reçu les Douze, au pain ct au vin devenus corps ct sang du Christ. Ainsi pensent les quatre écrivains de l'antiquité qui seuls nous renseignent quelque peu sur la manière dont on concevait alors le sacrifice. D’autre part, Cyprien, c’est l’Afrique, Origènc l’Égypte el la Pales­ tine, Irénée la Gaule ct l'Asie» Hippolyte enfin Home. Cc dernier nous livre sa pensée en reproduisant une anaphorc, la plus ancienne que nous possédions et où sc trouvent exprimés non seulement son ‘cnliment personnel, mais les croyances reçues dans son milieu. Il semble donc bien qu’on ne s’avance pas trop en présentant ccs conceptions comme celles qui ont des chances dc ressemider aux idées reçues â l’ori­ gine sur cc qui fait dc l’eucharistie un sacrifice. A l’appui de cc sentiment, plusieurs considérations peuvent être invoquées. Cette théorie admise, on comprend fort bien pourquoi, chez tous les auteurs anciens, le rite chrétien est tenu pour agréable à Dieu ct utile à Vhcmme\ pourquoi tous voient en lui action dc grâces ct prière. L’eucharistie est donnée au Père, puis nous fait retour. Elle est. comme on dit alors : sacrifice d'action de grâces ct sacrifice d’alliance. (‘elle conception est aussi la synthèse de toutes 1rs données du Nouveau Testament. On y retrouve les affirmations de Paul el des Synoptiques sur cc que Jésus a fait à la cène cl sur ce qu’il a ordonné de réitérer; la doctrine dc PÉpitrc aux Hébreux sur la médiation du Christ nu ciel; renseignement de la Première aux Corinthiens sur la communion · au corps du Christ, analogue à la participation d’Israël ά l’autel juif ct des païens aux viandes immolées aux idoles. Les premiers chrétiens ne devaient-ils pas d'ailleurs tout naturellement concevoir ainsi l’oblation eucha­ ristique ? Pour des païens ou des juifs dc la veille, pour les hommes des premiers siècles, le mot sacrifice avait un sens précis; on offrait alors a côté d’eux des oblations rituelles, auxquelles beaucoup avaient jadis participé. Or le païen voulait donner ù la Divinité des aliments, des libations, des parfums. Elle les agréait, les récompensait par des faveurs, parfois même elle invitait â sa table son adorateur. Le juif présentait â Juhvc les victimes prescrites pour lembe grâces ct obtenir des bienfaits. En certains sacrifices, le Sei­ gneur ne so réservait qu’une part de l’offrande et rendait l’autre â son serviteur. Dc plus, l’alliance mosaïque avait été conclue par l'effusion sur le peuple du sang des victimes. L'es hommes auxquels ccs notions étaient familières ct qui n’avaient jamais conçu autrement le sacrifice, ne pouvaient voir dans l'eucharistie que le don fait A Dieu pour lui plaire, ct par Dieu A l’Église pour la sancti lier. Dernier argument : A coup sûr. les premières litur­ gies, si on excepte l’anaphore d'HIppolyle, nous sont parvenues dans des écrits postérieurs à saint Cyprien. Mais ccs documents (Cuchologe de Sérapion, II· ct VIII· livre <'cs Constitutions apostoliques etc...) reproduisent des textes qui sont plus anciens. Cc qui se trouve dans tous peut vraisemblablement être X. — 31 903 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE DU IV® AU XV® SIÈCLE tenu pour remontant à une très haute antiquité. Or, partout, après avoir redit sur les aliments choisis par le Christ à la première cène les mots prononces par lui en ce dernier repas, l'officiant offre à Dieu, en action de grâces, le pain ct la coupe, corps ct sang du Christ, alin que ces dons soient agrees du Très-Haut, ct que remplis de scs bénédictions ils soient ensuite par la communion une source de bienfaits célestes pour les fidèles. Nous croyons donc pouvoir l'affirmer : cette concep­ tion est celle qu'expriment les plus antiques liturgies, celle qui s’accorde avec le langage de tous les anciens écrivains chrétiens cl quo plusieurs d’entre eux énon­ cent en termes formels; clic csl en lin celle qu’on obtient si on fond en un seul tout les données du Nouveau Testament : les Synoptiques, la Première aux Corinthiens, l’Épitre aux Hébreux. A l'auteur de cct article ct du précédent qui a eu le constant souci de ne jamais substituer sa pensée â celle d'autrui, peutêtre scra-l-il permis, au terme de son travail, d’ajou­ ter d’un mol qn’â son humble avis cette théorie sur l'essence de sacrifice de la messe, est, de toutes, la moins subtile ct la plus facile à justifier, li moins surchargée de concepts étrangers au christianisme primitif, ct la plus respectueuse des enseignements révélés sur l’unité du sacerdoce cl du sacri lice de Jésus; c’est celle qui lui semble avoir été celle des premier chrétiens, dos apôtres cl du Christ. Nulle part peut-être cette conception n’est mieux exprimée que dans un document vénérable ct dont certaines parties, nous l’avons observé, sont plus anciennes que Tertullicn ct Cypricn, les prières du Canon romain après la consécration : Sc souvenant de la passion, de la résurrection el de l’ascension de Jésus-Christ, le peuple chrétien, par le célébrant, offre au Père la seule victime digne de lui, le pain ct le vm devenus le corps ct le sang de son Fils. 11 est demandé que cette offrande soit agréée, comme l’ont été les dons d'Abel, le sacrifice d'Abraham cl l'oblation de Mclchisédcch. Qu’elle soit donc portée par l’Ange de Dieu sur son sublime autel, en présence de la divine majesté, afin que, participant ή cct autel pour recevoir le corps ct le sang du Christ, les tidèles soient remplis de toute grâce et de béné­ diction céleste. Ce morceau fait connaître en même temps des conceptions très anciennes cl la foi d’aujourd’hui n'exprlmc-t-il pas les croyances de toujours? Ne sont pas mentionnées ici les monographies consa­ crées A l’étude d‘un écrivain particulier : elles sont citées au cours du développement consacré A cct auteur. Impos­ sible aussi cl inutile de mentionner tous les ouvrages géné­ raux de théologie, d'histoire ct de liturgie. I. TnAVaux CATHOLIQUES, — I». BUHfol, Etudes d'histoire el de théologie positive, I!· série. L'eucharistie, la présence réelle et la transsubstantiation, 8· édit., Paris, 1920 ; du même. art. Aquariens, dans Dictionnaire d*archéologie chré­ tienne rt de liturgie t. 1, 1907, col. 26-18 ; J. Brlnktrinc, Der Mtssupfcrbcgriff tn dm erslen zioei Jahrhunderten, Fribourg-cn-B., 1918; F. Cabrol, /xi origines liturgiques, Paris, 1906; O. Casei, Oblatio rationabilis, dan·» Tubinger Ihrol. Quartabchrilt, 1917-1918, p. 119 ; du même, Dus Gedachlnis des llerrn in der altchristlichen Liturgie, Fribourg-en-B.; du même. Die Liturgie als Mystrrienfeier, dans Ecclesia Orans, t. îx, Fribourg. 1923 ; I. Coppcns, L'offrande des fidèles dans la liturgie eucharistique ancienne, dans Cours el amférences des semaines liturgiques, I.ou vain, 1927, t. v, p. 93 sq. ; É. Borsch, Altar und Opfcr, dans Zeitschrift fur kalhol. Théologie, 1908, t. xxxn, p. 307-352 ; du même, Der Opfercharukter der Eucharistie einst und frtzl, Inspruck, 1909 ; du même, Aphortsrnen und Erivàgungen sur Beleuchtung des vomicanischen Opferbegrtffs, dans Zeitschrift fur kalhol. Théologie, 1910, t. XXXTV, p. 71· 117 ; L. Duclicsnr, l~es origines du culte chrétien, P édit., Paris, 1908 ; Λ. Fortescue, Ixi messe, étude sur la liturgie romaine, trad, par A. Boudinhon, 2’ édit., Paris, 1921 ; 964 A. llupprrlz, Ueber den Opferbegriff der drei ersten chriitll· chen Jahrhundcrtc, dans Der Kathotik, 1908, t. xxxvn, p. 131 sq., 1909, t. xxxix. p. 126 sq , 188 sq.; II. Ijuniroy, De essentia ss. missa· sacrifiai, Louvain, 1919; J. 1 ^bre­ ton, art. Eucharistie, dans le Dictionnaire apologéliquf de la foi catholique, 1910, L i. col. 1518 sq. ; F. Probd, Liturgie der erslen drei chnstlichcn lahrhundcrtc, Tubfagur, 1870 ; G. llauschen. L'eucharistie rt ta pénitence durant In six premiers siècles dr Γ Eglise, trad. Ricard, Paris, 1910 ; I·’. S. Benz, Die Gcschichle des Mcssop/erbegrifft oder dtr aile Glaube und die urum Theorien uber das Wcscn dei unbluligm Opfers, Frisinguc. 1901; A Sch cl wilier, D.e Eleniente der Eucharistie in den rrsten drci Jahrhunderten, «Inns Forschungcn xur christlichm Literalur und Dogmen· gesehichte, t. ill, fuse. I, Mayrncc, 1903 ; A. Schmid, Dr. Wieland Franz, Mensa und Confessio, dans Der KalhoHk, 1900, t. xxxn'. p. 235 sq. cl Mayence, 1906; A. Struckmann, Die (iegrniuart Christi tn der helllgen Eucharistie nach dm schri/tlichcn Quellcn tier i ornimatschen /.cit, Vienne, 1905; M. de la Taille, Mysterium fidei. De augustissimo corpora et sanguinis Christi sacrificio cl sacramento cluddattona L in 1res libros distincta·, Paris, 1921; J.-B. Thibaut, La liturgie rornainr, Paris, 1921 ; A. Vacant, Histoire de la conception du sacrifice de ta messe dans I'Eglise latine,'Lyon. 1891 ; I’. Wieland. Mensa ct confessio, Xtudten liber dtn Altar der allchristlichcn Liturgie. 1. Der Altar der ivrkons· tantinischcn Kirche, Munich, 1906 ; du même Der vomicanischc Opferbegriff, Munich, 1909; A. Schmid. Eruudenmg, dans Der Kathohk, 1906, t. xxxiv, p. 399 el Dr Wieland, Eingesandl, dans Der Kathohk, 1908, I. xxxvm, p. 463. II. Thavai x non catholiques. — On trouvera sur les ouvrages parus avant 1913, îles indications dans la bibliographie de Particle Eixuiaiustie d’apiii s les idurs, t. v, col. 1183, ct aussi dans celle de l'article Evciiahlstii n'APiif.s la sainte ÉCHilUilR, t. v, col. 1120-1121, comme aussi au cours de ce dernier article, col. 1021-1030. Sur les ouvrages parus depuis 1913, voir la bibliographie de l'article Messe d'apiiès la sainte ÉcairuiiE. cl ce qui a été dit de ces écrits au cours de ce dernier article. I C. RVCH. III. LE SACRIFICE DE LA MESSE DANS L’ÉQLISE LATINE DU IV· SIÈCLE JUSQU’A LA VEILLE DE LA RÉFORME. “ I. Les Pères des iv· ct v· siècles. II De saint Augustin à saint Gré­ goire le Grand (col. 976). 111. De saint Grégoire à l’époque de Charlemagne (col. 981). IV. Les débuts de la Renaissance carolingienne (col. 9J3). V. La controverse eucharistique du ιχ· siècle (col. 1009). VI. La controverse bérengarlennc du χι· siècle (col. 1027). VIL Les résultats acquis à la fin du xi· siècle (col. 1031). VII L Les débuts de In scolastique (col. 1037). IX. Les grands théologiens du xm·siècle (col. 1052). X. Les continuateurs aux xiv· ct xv siècles (col. 1068). I Les Pèbes du ιν· El nu v siècle, plus pahticv1.IÈIU.MENT SAINT AmBKOISE ET SAINT AUGUSTIN. — Depuis la mort de saint Cypricn, jusqu'à l’époque de saint Ambroise cl de saint Augustin, la question du sacrifice eucharistique tient relativement peu de place dans les écrits des Pères d’Occidcnl. A cela rien d’élonnanl : l’église vil en possession tranquille du mémorial institué par le Sauveur ; elle a conscience de posséder un autel, un sacerdoce, un sacrifice. Les Pères de l’époque précédente, saint Irénéc, saint Cypricn surtout, l’ont dotée d’un lan­ gage précis pour enseigner aux fidèles le sens du mystère eucharistique. Il suffit à scs évêques, à scs commentateurs d'utiliser ce langage pour expliquer aux chrétiens le sacri lice qu'ils ont sous les yeux. (’.c que fut ce témoignage pratique rendu par les Pères d’Ocddent au caractère sacrificiel de l’eucha­ ristie, nous le percevons à travers les réflexions de saint Hilaire sur le réalisme de la chair eucharistique, les allusions de saint Optai do Milève, les commen­ taires de saint Jérôme, de Γ \mbrosiastcr, surtout à travers les homélies de saint Ambroise ct de saint Augustin. Le témoignage de res Pères mérite d’être 965 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, SAINT AMBROISE 966 relevé, non point seulement pour sa valeur intrin­ ritalis est.,. Memoria enim redemptionis nostra: est, ut sèque qui est grande* mais aussi pour l'importance redemptoris memores majora ab e.o consequi mereamur. qu’il a eue dans la formation de la croyance ct de la f Cor., xi, Ρ.Λ., l. xvn, coi. 242 el 213. théologie du Moyen Age ct pour la place qu’il a tenue C'est surtout par la communion au corps et au dans les controverses postérieures. sang du Christ que nous figurons le bienfait rédemp­ 1· En Gaule, - Saint Hilaire de Poitiers (t 366) teur cl que nous nous l’approprions. Enfin le memorial est un écho de l’Église d Orient aussi bien que de eucharistique doit être célébré exactement comme il celle d’Occidcnl : a ce titre son témoignage sur le a été institué par le Seigneur pour ne pas être indigne mystère eucharistique est doublement intéressant. de lui. C’est dire, avec la tradition, que le mystère de S’il insiste surtout sur la réalité de la chair eucha­ l’autel est la reproduction de la cène. ristique, voir art. Euciiaiustie, t. v, col. 1151 ct 2. A Milan. — Saint Ambroise (t 397). — Comme IIiLAini;(Sm/i/), t. vi. col. 2452, il n'est point sans faire saint Cyrille par ses catéchèses a Jérusalem, saint des allusions claires au caractère sacrificiel de celle Ambroise, a Milan, sc fait l’écho de la tradition catéchair. Indépendamment des textes où il assorte les chétique cl liturgique de son Église dans le De myste­ Idées d’autel.de sacrifice et de prêtre, il faut citer Ici riis. H s’y préoccupe de donner à son peuple l’intelli­ ceux où il parle de la table des sacrifices. In ps. gence des mystères chrétiens. De ce livre el des autres LXVIII, 19, /*. I. îx, col. 182, du caractère ct de ouvrages de saint Ambroise se dégage une doctrine reflet de l’aliment que l’on y trouve. | assez explicite sur le sacrifice eucharistique. C’est un aliment immolé, donc sacrificiel, vert L'eucharistie y apparaît comme un mémorial de la pascha agni sanguine liberandus immout, vere in passion dans lequel le Sauveur lui-même, par l’action azymis sinceritatis i.pui.s run... Comment l’eucha­ mlracu’cusc de sa parole mise dans la bouche du ristie est-elle une immolation, saint Hilaire ne le dit prêtre, convertit le pain ct le vin en son corps cl en point. Ce qui le préoccupe, c’est de marquer le lien son sang pour offrir ce corps ct ce sang en vue du d’unité non seulement moral, mais physique, qu’elle salut des fidèles. établit entre le Verbe ct nous, rt entre tous les fidèles. a) Caractère relati/ du sacrifice eucharistique. — Ce De Trim, I. VIII, c. xm, P. L., I. x, col. 245 ct 246. ' caractère csl insinué dans le De mysteriis, c. ix, 53, Plus lard saint Augustin en appellera à la doctrine P. L,, t. xvi (édit, de 1845), col. 407, où le corps d’Hilalrc sur la chair du Christ contre Julien d’Éclanc. eucharistique consacré par le prêtre est présenté Opus imp, c, Jid„ VI, 33, P. L., t. xi.v, col. 1587. comme le sacrement de la chair qui a été crucifiée : 2· En Italie,— 1. A Rome, — Saint Jdrôme (t 120). Vera utique caro Christi quit crucifixa est, vere ergo Quoique saint Jérôme n’ait tenté nulle part dans scs carnis illius sacramentum est. Il apparaît plus nette­ écrits de donner une explication complète du mys­ ment dans le De fide où saint Ambroise, comme l’Amtère eucharistique, il est cependant, du fait des nom­ brosiater, nous montre dans la communion même l’an­ breuses allusions contenues dans ses commentaires, un nonce figurative de la mort du Seigneur. Le corps ct témoin du réalisme sacrificiel tel que, sans doute, on le sang eucharistiques y sont appelés les mortis le comprenait dans l’Église de Home à son époque. dominiez sacramenta. En les recevant, nous annon­ La passion du Christ csl au centre de tous les çons la mort du Seigneur. De fide, IV, x. 124. t. xm, sacrifices. Mclchisédcch est une image du Christ à la col. 611. cène ct l’annonce du mystère de son corps ct de son b) Caractère rdel ct efficace de ce sacrifice. — Relatif sang : Melchisedechqui jam tunc in typo Christi panem à la passion, le sacrifice eucharistique n’en est pas cl vinum obtulit, et mysterium Christianum in Salvatoris moins réel. sanguine et corpore dedicavit. Episi., xlvi. 2. P, L„ Très explicite en faveur de la réalité de ce caractère t. xxii, coi. 484; In Matth., I. IV, c. xxvi, 26, sacrificiel csl le commentaire du ps. xxxvm où I. xxvi, coi. 195. — Le Sauveur lui-même ù la cène a l'idde de l'offrande du corps du Christ à l’autel comme présenté l'eucharistie comme une image de sa pas­ à la cène est si fortement mise en relief. Videmus sion : quod in typum suiv passionis expressit Adv, nunc per imaginem bona, et tenemus imaginis bona. Jov., n, 17, l. xxm, col. 311. Vidimus et audivimus offerentem pro nobis sanguinem Aujourd’hui la liturgie eucharistique lire sa dignité suum; sequimur ut possumus sacerdotes. Etsi nunc de ce qu’elle csl le culte de la passion : quit ad cultum Christus non videtur offerre, tamen ipse offertur in dominica· passionis pertinent non quasi inania, sed terris, quando Christi corpus offertur, ima ips* offerre ex consortio corporis et sanguinis Domini eadem qua manijestatur in nobis, cujus sermo sanctificat sacri­ corpus ct sanguis majestate veneranda. Ibid, Ce n’est ficium quod offertur. Et ipse quidem nobis apud Patrem point là un mémorial vide : la victime du sacrifice advocatus assistit; sed nunc eum non videmus; tunc quotidien de l’Église/c’csl le Sauveur. Vitulus sagi­ videbimus, cum imago transierit, veritas venerit... Ascen­ natus qui ad pirnilenlis immolatur salutem, ipse Salva­ de, homo, m ocium... Videbis triernum atque perpetuum tor csl cujus quotidie carne pascimur Epist., xxi, 26, sacerdotem, cujus hic imagines videbas, Petrum, Pau­ t. xxii, coi. 388. A> miretur lector, si idem ct princeps lum... In Ps. XXXVIII, 25, 1. xiv, coi. 1051. Ainsi esi, et vitulus, rt aries, el agnus. In Ezcch., I. XIV, le sacrifice des prêtres à l’autel imite comme il peut c. xi.vi, 12, t. xxv, col. 162. C’est la vraie Pâque qui le sacrifice du Christ offert à la cène. C'est trop peu nous fait manger la chair du véritable agneau, ct dire: il y a identité de victime cl de prêtre à l’autel nous fait passer ainsi des choses terrestres aux choses el à la cène : « Le corps du Christ csl offert : l’idée sacri­ cé!cslcs. In Matlh., I. IV, c. xxvi, t. xxvi. col. 195. ficielle est ramassée en un seul mot. Ambroise Insiste, L'Ambrosiaster rencontre la question de l’eucha­ le Christ offre lui-même son corps, puisque la parole ristie dans l'exposition du passage classique, I C.or.. du Christ sanctifie le sacrifice offert *. P. Batiffol, xi, 23, 29. - Il voit dans le mystère de l’autel un l/eucharistic, 7· édit., p. 311. mémorial vivant de la passion salvi tique où l’on ('elle offrande s'exprime clairement au dehors par mange et boit la chair cl le sang qui ont été offerts la parole efficace du Christ à In cène, répétée par le sur la croix, où l’on participe en mémoire, in typum, prêtre au moment delà consécration. C’est la puis­ du bienfait de la rédemption au calice mystique du sance miraculeuse de cette parole, semblable à l’effi­ sang pour la protection du corps et de l’âme. C’est cacité de la puissance créatrice, qui convertit la un mémorial efficace et non un repas ordinaire : Osten­ nature des éléments au corps cl au sang du Christ. dit illis (Christus) mysterium eucharistia? inter coman­ De mysteriis, c. ix, t. xvi, col. 106. Cette offrande dum celebratum non comam esse; medicina enim spi­ consiste invisiblement pour le Christ â intercéder 967 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, SAINT AMBROISE comme prêtre éternel pour nous auprès de son Père en lui représentant sa mort : Apud Patrem advocatus assistit. In ps. ΧΧΧΓΠ/; ci. In ps. .v.r.r/.v, 8, t. xiv, col. 1060 : Quid enim tam proprium Christi quam advocatum apud Urum Patrem adstarc populorum mortem suam of]erre pro cunctis? A l’idée d’offrande, le passage suivant ajoute l’idée d'immolation pour caractériser cc qui se passe sur l’autel. Atque utinam nobis quoque adolentibus altaria, sacrifictum deferentibus assistat angelus... Non dubites assistere angelum, quando Christo assistit, quando Christus immolatur. In Lue., 1. 1, 28, t. xv, coi. 1515. A l’autel nous est seni l’agneau immolé sur la croix : Audi dicentem : Pascha nostrum immolatus est Christus. Et considera quemadmodum parentes nostri in figura diripientes agnum manducabant, significantes Domini Jesu passionem cujus quotidie vescimur sacramento. In ps. xit/t. 36, t. xiv, coi. 1107. C’est donc par sa passion que le Sauveur est devenu une chair Immolée; on dira sans doute qu’il est immolé tous les jours, mais dans cc sens seulement que sur l’autel sa chair immolée est mise à notre disposition. Le sacrifice de l’autel est eflicnce, il a pour but de remettre les péchés : Ante agnus offerebatur... nunc Christus offertur, sed offertur quasi homo, quasi recipiens passionem, el offert se ipse quasi sacerdos, ut peccata nostra dimittat, hic in imagine, ibi in ventate, ubi apud Patrem jus nobis quasi advocatus intervenit. De officiis, I, xi.vm, 238, t. xvi. coi. 91. Dans la célébration de l’oblation, le Sauveur res­ taure le fidèle du festin de son corps en qui se trouve • la rémission des péchés, le gage de In protection éternelle et de la divine réconciliat ion ». In ps. XCVIU, 18, t. xv, col. 1311. La communion produite par l'oblation sacrée persévère au delà du tombeau; c’est ce que signifie le dépôt fait sur les tombes de l’ali­ ment divin : Supra sepulchre majorum quadam pona­ mus quit* lector agnoscis, infidelis intclligcre non debet: non quod cibus imperetur aut potus, sed sacra: obla­ tionis veneranda communio reveletur. In Lue., L VII, 13, t. xv, col. 1710. Saint Ambroise parait bien, l’un des premiers à notre connaissance, donner à l’ob'ation de l’autel le nom de · messe ». On trouve cc mol dans une lettre d’Ambroise â sa sœur; il lui raconte l’irruption des ariens dans une église où il célébrait les saints mystères. Cette expression, d’après le contexte, parait bien désigner le service eucharistique, ct non pas seule­ ment la liturgie des fidèles en général : il s’agit en effet de la liturgie dominicale après le renvoi des caté­ chumènes... Ego tamen mansi in munere, missam /acere caepi. Dum offero, raptum cognovi..., amarissime /tere et orare in ipsa oblatione Deum carpi. Ephi., xx, I ct 5, t. xvi, coi. 995. Missa semble bien ici inter­ changeable avec oblatio. 3. A lirescia. ~ C’est une doctrine catéchétique très proche de celle de saint Ambroise que saint Gaudentius, ami ct contemporain de l’évêque de Milan, enseigne dans une homélie à ses fidèles. Il y expose en dehors de la présence des catéchu­ mènes la tradition de son Église, telle que la doivent connaître les néophytes. Aux anciens sacrifices où l’on immolait plusieurs victimes en figure de la passion il oppose la vérité du sacrifice céleste institué par le Christ; il n’y a plus maintenant qu’une victime Jadis immolée qui aujourd’hui refait, vivifie ct sanctifie les âmes : Ergo in hac veritate qua sumus, unus pro omnibus mortuus est; et idem per singulas ecclesiarum domos, in mysterio pants ac vini, reficit immolatus, vivificat creditus, consecrantes sanctificat consecratus. De Exodi lectione, serm. n, P. L.,l. xx, coi. 855. Telle est, énoncée avec une précision catéchétique, la part active du Christ à faute). C’est sa puissance créatrice 968 qui fait du pain ct du vin son corps cl son sang. Ibidem. Il y a dans le sacrifice eucharistique un élément figuratif ct une réalité vivifiante. Le symbole sensible, c’est le pain et le vin qui représentent la passion Le Sauveur a choisi ces éléments à raison de leur aptitude à figurer le mystère du Calvaire. A la suite de saint Cyprlcn, l’évêque de Brescia rappelle que le vin représente le sang de la passion, que le pain est par lui-même une figure du corps crucifié ct du corp» mystique du Christ. La réalité offerte sous ces sym­ boles est un « don inénarrable » que l’on ne peut appré­ cier sans la foi el une préparation morale; c’est Ir gage de la présence du Christ. Jusqu’à la fin du monde, le Christ a voulu que les prêtres célébrassent ccs mystères, afin que prêtres cl fidèles tous les jours aient sous les yeux l’image de la passion cl s’en appro­ prient les mérites : exemplar passionis Christi anti oculos habentes quotidie, et gerentes in manibus suis, ore etiam sumentes ac pectore, redemptionis nodrx indelebilem memoriam teneamus. Ibid. Ccs mystères nous dispensent le viatique de notre vic terrestre. L’auteur du De sacramentis (voir Euciiaiustu, col. 1157), contemporain de Gaudentius, écrit peutêtre ù Rayonne vers la fin du iv· siècle : il sc fait dans son livre l’écho et le commentateur non seulement du De mysteriis de saint Ambroise, mais encore de la tradition liturgique de Home, cujus typum in omnibus sequimur et formam. Dr sacram., in, 5, P. L., t. xvi, coi. 133. Chez lui, comme chez Ambroise, « l’accent est mis sur la consécration - - le terme est destiné à devenir technique la consecratio est opérée miraculeusement par les paroles que le Christ a le premier pronon­ cées ù la cène ». P. Batitfol, op. cit., p. 319. Mais il ne sc contente point de souligner cette action mira­ culeuse; les formules du canon qu’il cite, le commen­ taire dont il les accompagne sont l’expression de la fol traditionnelle en la réalité sacrificielle de l’cucliaristlc. (.cite réalité sc traduit dans l’idée d'offrande qu’il exprime soit dans le canon cité, soit dans le corps du livre. Fac nobis hanc oblationem ascriptam, oflt· rimus tibi hanc immaculatam hostiam... Et petimus et precamur ut hanc oblationem suscipias. L’auteur voit cette offrande sacrificielle figurée par Mclchlsédcch, quando obtulit sacrificium, v, I, col. 115. Cette offrande prescrite par le Sauveur aux apôtres est destinée ù perpétuer représentâtivement ct effi­ cacement ce qui s’est accompli sous leurs yeux. Erprésenlativement : les éléments du pain et du vin sur l’autel, soit avant, soit après la consécration, sont une figura corporis et sanguinis Christi : Sicut enim mortis similitudinem (Bom., vi, 5) sumpsisti, ita etiam similitudinem pretiosi sanguinis bibis, ut nullus horror eruor is sit et pretium tamen operetur re­ demptionis. iv, 20, col. 113; v, 25, coi. 152. — Efficace­ ment : Ce n'est point en effet un simple rappel du mystère, puisque sous la similitude du précieux < sang», le fidèle en communiant Λ la victime reçoit • le prix de la rédemption ». A la manducation du corps eucharistique est attachée la rémission des péchés: Qui manducaverit hoc corpus, fiel ei remissio pecca­ torum. iv, 21, 28, col. I l l, 116. Manger cc corps, c’est annoncer la mort rédemptrice, mais c'est aussi participer en cct aliment à la substance divine insé­ parable de la chair du Christ. 3· En Afrique. - Saint Optat de MHève, dans son ouvrage contre les don at ist es, De schismate, VI, i, P. L., t. xi, col. 1065, 1066, ne fait que des allusions, mais combien claires, à l'autel, au sacrifice du corps du Christ, à la descente du Saint-Esprit sur lesoblub, aux fruits du sacrifice eucharistique. Le crime des donatistes est d’avoir renversé les autels, in quitus 96‘) MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, SAINT AUGUSTIN d iws aliquando obtulistis, in quibus ct vota populi d membra Christi portata sunt. Ces allusions expres­ sives témoignent nettement de la foi de l’Eglise d'Afrique au iv· siècle au réalisme sacri Uriel du mystère eucharistique. Saint Augustin. Pas plus que ses prédécesseurs, l'évêque d'Hippone n’eut à prendre part à une con­ troverse eucharistique. Aussi ne consacre-t-il aucun traité ex professait la doctrine de l’Église sur ce point. 11 n’en reste pas moins que le mystère de l’autel tient une grande place dans sa pensée et scs écrits. Augustin est amené à en parler fréquemment soit pour en Instruire les néophytes au lendemain de leur baptême, soit pour faire comprendre à ses fidèles le sens ct la portée du sacrifice dont ils vivent, soit pour commen­ ter les passages de l’Ecriture ou il en est question, soit pour rappeler la doctrine de l’Eglise dans ses controverses avec les pélagiens, avec les manichéens et les donatistes. C'est sans doute surtout dans scs sermons ad infan­ tes, dans les homélies sur saint .Jean, dans la Cité de Dieu que l’on trouvera son enseignement systéma­ tique; mais pour se faire une idée complète de sa doctrine, il ne faudra négliger ni les sermons, ni les homélies sur les psaumes, ni les écrits de controverse où il expose sa pensée sur la religion, les sacrifices cl l’Eglise, corps du Christ. Saint Augustin nous apparaît dans toutes ces œuvres en continuité avec le passé touchant la doctrine du sacrifice eucharistique. Il a connu el utilisé les écrits de Basile, de Grégoire de Nazlanze, deChrysoslomc. Par Hilaire de Poitiers qu’il loue pour sa doctrine sur la chair eucharistique du Christ. Opus imp. contra Julian., VI, 33, P. L., I. xlv, col. 1587, il reçoit l’in fluence d’Origènc. Ambroise, Optai de Mllève lui ont fait connaître une doctrine où l’idée réaliste de la chair eucharistique ct celle de l’identification du sacrifice de la croix ct du sacri­ fice eucharistique sont fortement marquées. De saint Ambroise, il nc semble pas cependant avoir connu le De mysteriis; Grégoire de Nysse, avec sa théorie sur la conversion eucharistique, lui paraît aussi inconnu. Cf. K. Adam. Die Euchar (slidehrc des heil. Augustin, Paderborn, 1908, p. 37-61.— Il est surtout le témoin de l’Eglise africaine, le continuateur de Cyprlcn cl de Tcrtullien. G’est par eux qu’il faut l’expliquer. Mais, s’il a hérité de leurs idées. Il faut dire qu’il a enrichi grandement celle doctrine et l’a marquée de l’empreinte de son génie. Par son ensei­ gnement sur le sacrifice eucharistique comme par scs autres doctrines, il est un maître de premier plan pour les théologiens de l’Occidcnt. La conception augustienne du sacrifice eucha­ ristique se dégage tout naturellement de cc qu’en­ seigne le docteur d’I lippone sur le sacrifice en général, sur le sacrifice absolu de la croix et les sacrifices rela­ tifs qui s’y rapportent. a) Le sacrifice en général. Le sacrifice a pour but de nous unir à Dieu. Aussi, le vrai sacrifice c’est toute œuvre accomplie dans cette lin : Verum sacrificium est omne opus quod agitur ut sancta societate inlurreamus Deo. De civ. Dei, X, vi, t. xu, coi. 283. Cette union se produit par les sentiments intérieurs delà volonté. Là est l’élément principal du sacrifice. Le sacrifice visible est le sacrement, c’est-à-dire le symbole sacré du sacrifice Invisible: Sacri fidum ergo visibile invisibilis sacrificii sacramentum, id est sacrum signum est. Ibid.. \, v, coL 282. Dieu, qui repousse le sacrifice d’un animal égorgé, veut le sacrifice d’un cœur contrit, et le sacrifice qu’il veut est représenté parle sacrifice qu’il ne veut pas... Ce que tous appel­ lent sacrifice est le symbole du vrai sacrifice. Ibidem. De cc point de vue, la miséricorde est un vrai sacri­ 970 fice. L’homme voué .à Dieu est un sacrifice en tant qu’il meurt au monde afin de vivre pour Dieu. Notre corps mortifié par la tempérance en vue de Dieu est un sacrifice... La cité rachetée dans son ensemble, c’està-dire la société des saints, est le sacrifice universel dont Jésus-Christ est le grand prêtre, el dont le sacrement de l’autel est le signe et qui est offert pour faire de nous le corps d’une tête si noble. Ibid., X, vi, col. 284. b) Sacrifice absolu cl sacrifices relatifs. - Le .sacri­ fice par excellence est celui qui a été offert par JésusChrist sur la croix : dans ce monde, en effet, rien de pur à offrir pour les hommes : seule la chair innocente du Christ pouvait être une victime agréable : seipsum obtulit mundam victimam. Enarr. in Ps. CXL1X, n. G, l. xxxm, col. 1953. Jésus a ainsi réconcilié ct uni l'homme à Dieu de la façon la plus étroite : Idem ipse unus verutque mediator, per sacrificium pacis reconcilians nos Deo, unum cum illo maneret cui efferebat, unum in se faceret pro quibus offerebat, unus esset ipse qui offerebat, et quod offerebat. De Trin., IV, xiv, t. xuî, coi. 901. Le sacrifice du Calvaire est au centre de toute l’éco- . nomie des sacrifices anciens ct nouveaux. Ceux de l’Ancicn Testament l’annonçaient, celui du Nouveau le commémore: «Tous ces sacrifices ont de diverses manières symbolisé le sacrifice unique dont nous célé­ brons la mémoire. » Contra Faustum, VI, v, t. xui, col. 231. « Toutes les choses qui sont appelées sacri­ fice ont lieu a la ressemblance d’un certain ντο! sacrifice... Les unes en sont des contrefaçons... les autres annoncent le seul vrai sacrifice qui devait être offert pour les péchés... .Maintenant de cc sacrifice consommé les chrétiens célèbrent la mémoire par la sacrosainlc offrande el participation du corps et du sang du Christ, unde pim peracti ejusdem sacrificii memoriam celebrant sacrosancta oblatione et partici­ patione corporis ct sanguinis Christi. · Ibid., XX, xvin, coi. 382, voir aussi xxi. col. 385. Qu’il n’y ait eu qu’une seule immolation réelle de la grande victime, celle du Calvaire, ceci ressort nette­ ment de l’Épltrc à Boniface: « Est-ce que le Christ n’a pas été immolé une seule fols en lui-même, el pourtant est-ce qu’il n’est pas immolé tous les jours par les peuples en sacrement, en sorte que l’on nc ment pas lorsqu'on répond qu’il est immolé? Si en effet les sacrements n’avaient pas quelques rapports avec les choses dont ils sont les sacrements, ils ne seraient pas du tout des sacrements » Epist., xcvit, 9, t. xxxnn col. 363. Ce texte sc retrouvera chez presque tous les auteurs du Moyen Age; il est classique. Nous sommes ici dans l’ordre du signe visible. sur la croix, il y avait une immolation réelle, à l’autel nous avons la représentation commémorative de cette immo­ lai ion, Le sacrifice chrétien est par rapport au sacri­ fice de la croix, un sacrifice relatif commémoratif. c) Le sacrifice eucharistique : Sa réalité. - Si le sacrifice eucharistique est essentiellement un mémo­ rial. voir De div. querst., xi, 2. t. XL, col. -19. il n’est point pour cela une commémoralson purement ver­ bale ct figurée de la passion, c’est l'oblation réelle ct véritable du corps du Christ, tête et membres, c'est la participation réelle au corps ct au sang de JésusChrist, source de vie. a. L'eucharistie oblation réelle de la victime de la croix, tête ct membres La pensée de saint Augustin sur ce point est dominée d’une part par celte idée fondamentale que l’Église est le corps mystique de celle tète qu’est le Christ historique, cl de l’autre par l’idée que dans tout sacrifice l’offrande visible svmbolise le sacrifice invisible. a) Aspect symbolique de la réalité invisible. — Le symbolisme de la messe est double : il est relatif au 971 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, SAINT AUGUSTIN 972 corps du Christ tout entier tête ct membres. Les élé­ dans leur fureur ont répandu, et que, convertis, ils ments eucharistiques signifient tout d’abord l’offrande reçoivent comme prix de leur salut », elle est l'expres­ et le sacrifice du Calvaire : « Par ces objets le Seigneur sion sensible, mais 1res réelle, de l’immolation de l’Église qui sur l’autel ne fait qu'une seule cl même a voulu nous rappeler, commendare, son corps ct son sang répandu pour nous, pour la rémission dc nos chose avec le victime du Calvaire. péchés. Serm,, ccxxvn, t. xxxvni, col. 1099. «Sous En les configurant au Christ prêtre, le baptême la (orme d’esclave, le Christ a mieux aimé être sacri­ associe intimement les fidèles à son sacerdoce ct leur fice que de recevoir le sacrifice : il est le prêtre donne qualité pour offrir avec lui le sacrifice de la puisqu’il offre, il est aussi l’oblation: Per hoc ct messe ( sans préjudice d’ailleurs dc l'action du prêtre sacerdos est ipse offerens, ipse et oblatio. Et il a voulu qui bénit et consacre les éléments eucharistiques). que le sacrifice quotidien de Γ Église fût le signe de cette Enarr. in Ps. ΑΛ17, 2, t. xxxvi, col. 200. réalité. > De cio., X, xx, t. xu, col. 298. C’est à l’autel que l’Église, corps du Christ, apprend Les éléments eucharistiques sont aussi l’expression du Sauveur qui est sa tète, à offrir : « Étant le corps sensible, la traduction visible dc l’offrande dc l’Église : de cette tête, l’Église apprend elle-même à s’offrir < Nous sommes tous un seul corps dans le Christ : par la tète. Les sacrifices anciens des saints étalent voilà le sacrifice des chrétiens. C’est cc que l’Église les symboles multiples et variés de ce vrai sacrifice. » célèbre dans le sacrement de l’autel où il lui est ensei­ De cio., X. xx, t. xu, col. 298. Cc qu’elle offre, c’est gné qu'elle est elle-même offerte dans la chose qu'elle elle-même incorporée à la victime du Calvaire. » Ici offre. · De cio., X. vî, t. xu, col. 281. tout le corps rejoint activement son Chef dans une Le symbolisme expressif des offrandes eucharistiques unique immolation » G. Gasque, L'eucharistie tl It est surtout expliqué par Augustin dans ses sermons corps mystique, Paris, 1925, p. 74. Ad infantes, cclxxh, ccxxvn, ccx.xix. C’est ù la « Le sacrifice le phis glorieux, le plus excellent qui lumière de cc symbolisme dc l’eucharistie, figure du puisse lui être offert, c'est nous-même, c’est-à-dire corps mystique du Christ, que l’on comprend les sa cite. Mystérieuse réalité que nous célébrons dans expressions suivantes : « C’est votre mystère que vous nos oblations bien connues des fidèles. » Dc cio., XIX, recevez; c’est cc que vous êtes que vous ratifiez en ΧΧΠΙ, 5, t. xu, col. 655. · Toute la Cité rachetée, c’estrépondant :amen.» Serm., cclxxh, t. xxxvni,col. 1247; à-dire l’assemblée des fidèles ct la société des saints, ccxxix, col. 1103. est le sacrifice universel offert à Dieu par le grand β) Λα réalité invisible. Sous ce symbolisme com­ prêtre qui s’est offert pour nous dans la passion pour plexe sc cache la double offrande réelle du corps du faire de nous le corps d’une tête si noble. Tel est le Christ et dc scs membres. sacrifice des chrétiens : être tous un seul corps en Jésus-Christ, el c'est cc mystère que l’Église célèbre L'oblation dc la victime jadis immolée. — A l’autel en effet comme sur la croix, Jésus-Christ est prêtre dans cc sacrement de l'autel où elle apprend à s'offrir et victime. C’est là qu’il sc révèle prêtre selon l'ordre cllc-mtme dans l'oblation qu'elle fait à Dieu. > de Mclchisédcch « Le livre de l’Ecclcsiaste dit que le De cio., X, vi, t. xu, col. 284. seul bien dc l’homme est dc manger ct dc boire. De Le corps mystique ainsi offert comprend tout d’a­ quoi vraisemblablement parle-t-il, sinon dc ce (fui bord les fidèles vivants : « Les choses vouées sont les concerne la participation à cette table que le prêtre choses offertes à Dieu, surtout l’offrande du saint médiateur du Nouveau Testament nous présente, selon autel, sacrement par lequel est exprimé le vœu très l'ordre de Mclchisédcch avec son corps et son sang. ardent selon lequel nous nous vouons à rester dans le A la place de tous ces sacrifices anciens, son corps est Christ. C’est le sacrement dc ceci que nous tous nous offert et il est distribué aux participants. > De cio., sommes un seul pain, un seul corps. · Epist., exux, XVil, xx, 2, t. xli, col. 555, 55G. 16, t. xxxm, col. 637. Il renferme aussi les fidèles Que le corps offert sur l’autel et dist ribué aux fidèles décédés dans le Christ : les martyrs lui appartiennent. • Pour ce qui est du sacrifice lui-même, c’est le corps soit bien le corps jadis immolé, ct non seulement le corps mystique, ceci ressort du contexte el d’autres du Christ; il n’est pas offert à eux (les martyrs),car passages. eux-mêmes sont cc corps. ■ De cio., XXII, X* L xu. C’est le corps que le Verbe s’est bâti dans le sein de col. 772. Ainsi, c’est l’Église tout entière qui s’unit la vierge Marie. Ibid. C’est le veau gras, jadis immolé étroitement à son chef sur l’autel dans une seule ct par les Juifs, maintenant offert ct consommé dans même oblation. la célébration dc l’eucharistie. Quirst. eo., IL xxxm, On comprend de cc point de vue augustinlcn de t. xxxv, col. 13If». C’est l’aliment sacrificiel qui nous l’oblation du corps mystique la merveilleuse unité du fut préparé par les Juifs au jour de l’immolation du sacrifice chrétien et son identité avec celui du Calvaire. Calvaire : ceux-ci, en tuant le Christ, nous préparèrent • L’unité de l’Église chrétienne ne se laisse pas partager notre repas sans le savoir. Serm., cxn, 1,4,5, t. xxxvni, en plusieurs hosties cl en plusieurs sacrifices. Tous ces col. 643 sq. C’est le repas dans lequel les Juifs vien­ fragments d’holocaustes, si nous pouvons ainsi dire, nent boire le sang que, sous l’empire dc la fureur, ils font partie d’un seul holocauste d’une plénitude uni­ ont répandu. Serm., lxxvh, 4, ibid., col. 485. verselle. Tant de victimes ne sont que les membres C'est · le sacrifice de notre prix», où l’on distribue d’une victime unique qui célèbre sur la croix son « In sainte victime ». Saint Augustin en parle à l’occa­ oblation sanglante, ct dans l’eucharistie son oblation sion de la mort de sa mère. Celle-ci v assistait durant non sanglante, cl qui s’incorpore toute oblation, san­ sa vie tous les jours, car elle savait que là était distri­ glante ou non, dc scs membres comme des éléments buée la sainte victime. Con/., IX, 27, 32, 36,t. xxxii, de sa propre Immolât Ion. » Thomassin, De Verbo c·»! 775-778. incarn., L X, xx. n. 4, édit Vivès, t. iv, p. 388. C’est donc dans les textes les plus divers, empruntés b. L'eucharistie participation réelle au corps et au à différentes époques dc la vie du saint Docteur, que sang du Christ - Dans sa description du sacrifice s’affirme sa foi traditionnelle en l’oblation réelle à eucharistique, Augustin unit souvent l'idée dccommu­ l'autel dc la victime jadis Immolée au Calvaire. nion à celle d’offrande: Corpus ejus offertur et partiel· L'oblation du corps mystique. — Mais sur l’autel pani i bus ministratur. Vilnius offertur Pain el pasdl Jésus n’est pas seul à s’offrir, c’est bien le corps mys­ totum domum, etc. tique tout entier, chef ct membres, qui offre el qui L’offrande étant celle du corps jadis immolé, la s’offre. La messe, en d’autres termes, n’est point seule­ communion sc fait à cc corps Immolé. Ce n’est donc ment le sacrifice du corps ct « du sang que les Juifs point seulement une participation subjective à un 973 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, SAINT AUGUSTIN symbole, c’est la participation à une réalité vivifiante Qui vult vivere habet ubi vivat, habet unde vivat, accedat, credat, incorporetur ut vivificetur. In Joan., tr. xxvi, 13. t. xxxv, col. 1613. Les enfants qui sont encore incapables de comprendre un symbole, de faire un acte de foi, ne peuvent avoir la vie, sans avoir participe au corps eucharistique. Serm., clxxiv, 7, I. xxxvni, col. 911 ; De pccc. nier., 1, 26 et 27. t. xuv, col. 121. Ainsi, du fait de cette participation h ia victime jadis Immolée, se réalise l'incorpora!Ion vivifiante, l’agglutination des membres du corps du Christ L.. t. uv, col. 333-333.- 2. Il n’y a qu’une seule oblation, un I seul sacrifice qui conduit à leur perfection tous les I anciens sacrifices, et qui amène jusqu’aux croyants la 977 MESSI·; DANS L’ÉGLISE LATINE, LA FIN DU \c SIÈCLE vie qui vient du Calvaire. Λ une etiam, carnalium sacri· fidorum varietate cessante, amnes differential hostia· rum, una corporis ct sanguinis lui implet oblatio. Serm., lix, l. i.tv, coi. 311. C'est toujours la meme victime qui est offerte aujourd'hui ct qui le fut autre­ fois, et qui nous applique maintenant les fruits de l’oblation du Calvaire. Voir aussi Epist., ix. - -3. On doit réitérer dans une même journée l’offrande du sacrifice, lorsqu’à raison d'une affluence trop grande on n’a pu satisfaire ù la dévotion de tout le peuple par un premier sacrifice. Epist., ix, 2, l. uv, col. 626 et 627. — I. Saint Léon emploie dans la même épltre ix, au passage cité, le mol missa pour désigner la litur­ gie eucharistique : sur le mot missa employé dans le même sens, voir Innocent I*r, Epist., xvn, 12, P. L., I. xx, col. 535. 2· A Italienne. - Saint Pierre Chrysologue (f 150) n’offre que des allusions, mais pleines de doctrines, à l'eucharistie sacrifice. En quelques lignes sont évo­ quées ù la fois l’identité de la victime de la croix et de la victime de l’autel, la continuité qui existe entre l’incarnation ct l’eucharistie, l’efficacité de la commu­ nion à la victime de l'autel. Serm., lxvii, P. L·., t. lu, col. 392. 3e Sud de la Gaule. — Jean Cassien (f 135), comme saint Pierre Chrysologue ù Knvcnne, afllnne la foi traditionnelle à l'identité du sacrifice de la cène, de la croix et de l'autel; il montre l’efficacité de ce vrai sacrifice qui arrache les Ames à l'enfer pour les élever au ciel. De ccenob. inst.,\. III, c. m, P. L., t. xux, col. 121. Gennade (2· moitié du v* siècle) dans un parallèle entre le martyr et le communiant, fait allusion au caractère commémoratif de l'eucharistie, De eccl. dogm., c. t.xxiv, P. !... t. i.viii, col. 997. Fauste de liiez (t 192) est un des écrivains du v· siè­ cle dont le langage eucharistique est le plus précis; il a lu saint Cyprien, saint Augustin, surtout saint Ambroise. L’homélie Magnitudo qui lui est attribuée représente une tradition doctrinale qui est en partie grecque ct en partie ambrosienne; c'est «le langage ambroslcn mis au point des controverses du temps de saint (’.vrille ». P. Batiffol : Nouvelles etudes docu­ mentaires sur la sainte eucharistie, dans Revue du Clergé Français, t. lx, p. 510. On a dit à l’art. Euchahistib, col 1180, combien son langage est precis en ce qui concerne le miracle de la conversion substantielle qui s'opère â la consé­ cration. Il ne l’est pas moins touchant le sacrifice de l’autel, son caractère commémoratif, son efficacité essentiellement relative A celle du sacrifice du Calvaire, sa nature qui consiste dans Voffrandc de la rédemption. Et quia corpus assumptum ablaturus erat ab oculis nostris... necessarium erat ut nobis in hac dic sacra­ mentum corporis ct sanguinis sui consecraret, ut cole­ retur vel jugiltr, jure per mysterium, quod semel offe­ rebatur in pretium; ut quia quotidiana ct inde/essa currebat pro hominum salute redemptio, perpetua esset redemptoris oblatio, et perennis illa victima viveret in memoria et pr.rsens semper esset in gratia. Vera, unica et perfecta hostia fide existimanda, non specie ; nec exterioris censenda visu hominis, sed interioris affectu... Horn. Magnitudo, P. L., I. xxx, coi. 272. Ainsi, nous célébrons à l’autel, sous le voile du mystère ce qui a été offert une fois sur la croix pour notre rançon: c’est l'offrande perpétuelle de la ré­ demption pour que la vief ime éternelle vive sans cesse dans le souvenir, et soit toujours présente avec la même efficacité Oblation de la victime du Calvaire, la messe dans son acte central, la consécration, est l'œuvre du prêtre invisible qui opère, par les paroles efficaces de l’institution, la conversion miraculeuse des éléments en son corps et en son sang. 978 La fortune des idées ct des formules de Fauste de liiez sera très grande au Moyen Age ; voir M. Lcpln, IJidée du sacrifice de la messe, Paris, 1926, p. 11-47. Les défenseurs du réalisme eucharistique utiliseront cet auteur qu’ils citeront sous le nom d’Eusèbc d’iùnèsc, pour exposer l’idée de conversion substantielle. Saint Avit de Vienne518), dans sa lettre a Gondebaud, nous renseigne surtout sur la signification du mot missa... Missam /acere veut dire d’une façon générale renvoyer : on faisait le renvoi non seule­ ment dans les églises mais dans les prétoires. Epist., !, P. L., t. Lix, col. 199. C’est ainsi que le mol était employé depuis longtemps pour désigner le renvoi des catéchumènes du service eucharistique. S. Augustin, Serm., lxix, 8, P. L., t. xxxvm, col. 32L Voir Roll manner, Veber neutre und altère Dculungen des WorUs Missa, dans Tiïbinger thcol. Quartalschrift, 1883, p. 531-557; Fortescue, l.a messe. Etude sur la liturgie romaine, trad. Boudinhon, p. 526-528; Batiffol, leçons sur la messe, p. 166 ct 167. On le retrouve employé dans le même sens au début du vi· siècle par un concile de Lérida en 521, can. 4. Mansi, Coned., t. vm, col. 613. L’évêque de Vienne aime à sc représenter le mystère chrétien comme la prise de possession par le peuple fidèle de l’héritage que le Christ lui a laissé par testa­ ment. Ce testament nous livre non pas scs biens seule­ ment, mais sa substance, son corps ct son sang. C’est à la veille de sa mort qu’il a institué l’ordre de ce libamen étemel. Ex sermone de natali calicis, P. L·.. t. ux, col. 321. En comparant dans un poème la messe a la man­ ducation pascale, il laisse entendre que l’un ct l’autre repas sacrificiel supposent une immolation. De quelle nature, il ne nous le dit point : IU cognosco tuam salvanda in plene figuram. Lt quocumque loco sanctus mactabitur Agnui, \tque cibo sanctum porrexerit hostia corpu* Rite sacrum, celebret vitre pro missa sequentis. Poem., v, P. 1.., t. lix, coi. 360* D. Matianus le scolastique (vi· siècle). — Par la tra­ duction des homélies de saint Jean Chrysos tome qu’il exécuta à l’instigation de Cassiodore, cet auteur va faire connaître aux théologiens latins In riche doctrine de l’illustre commentateur grec sur le sacri lice eucha­ ristique. En particulier, la jmssage de l'hom. xvn qui aborde la question de l’unité du sacrifice chrétien vn devenir classique. D'après l'ÉpIlrc aux Hébreux, nous n’avons qu'une seule hostie, cl elle n’a clé offerte qu’une fob. Comment cependant pouvons-nous l’olfrir tous les jours? Voici la réponse de Jean Chrysostome : l’unité de sacri­ fice sc tire de l’unité de victime; c’est toujours la même victime qui est offerte a l’autel et sur la croix Il faut citer le texte : In ChrixtO semtl oblata est (hostia potens nd Minimi sempiternam). Quid ergo nos? Nunc per singulos dlr* offer Imus : offerimus quidem, sod «d recordationem facien­ tes mortis ejus; ct ιιηα est hac hastln. non mult*. Quotnodo unn est et non multæ? Et quia scrnel oblata est Illa, oblata est In sancta sanctorum: hoc autem sacri fictum exemplar est illius. Idipstim semper offerimus; n»*c nunc quidem alium agnum, crastina alium, sed semper idlpsum. Proinde unum c*t hoc sacrificium··. I nus ubique est Christus, et hic plenus existent cl illic plenus, unum corpus. Sicut enim qui ubique offertur unum conuts est. Ita etiam ct unum *acrilicium. Pontifex nutem noster ille est qui hostiam mundan­ tem nos obtulit. 1p«ani offerimus ct nunc, qu.r tunc obbita quidem consumi non potest. Hoc nutem quod nos facimus, in commemorati inem quidem fit ejus quod factum est. «Hoc enim facite, inquit, in meam commemorationem. » Non aliud sacrificium sicut pontifex, sed htlpsuni semper facimus magis autem recordationem sacrificii operamur. Enarratio in epistolam ad Hcbriros, hom. xvn, 3, P. (λ, l. lxiii, coi. 319-350. 979 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE. LA FIN DU \'c SIÈCLE Sur In fortune dc cc texte chez les théologiens i postérieure, voir Lopin, op. cit., p. 13 ct 4L 4· En Afrique. — Saint Fulçcnce de Ruspe. — Tandis que les auteurs précédents, à la suite dc saint Ambroise, s’en tiennent au réalisme liturgique cl insistent sur In présence à l’autel de la victime du Calvaire, l’évêque de Huspe, aussi fidèle disciple dc saint Augustin dans sa doctrine eucharistique que dans son enseignement sur la grâce, vn encore accen­ tuer le point dc vue de son maître et envisager tout particulièrement la messe comme l'oblation du corps mystique du Christ. A travers ses écrits, le sacri flee eucharistique nous apparaît par rapport à la croix comme une commémoraison ct une action de grâces, par rapport aux fidèles comme l’acte de l’Esprit-Saint qui les incorpore au Christ. a) La messe commémora ison et action de grâces de Γimmolation passée. — Le sacrifice dc l’Église est essentiellement commémorai if ct figurai if d’une immo­ lat Ion passée; c’est pourquoi il est d’abord une ad ion dc grâce pour l’immolation rédemptrice. Ideo in ipso sacrificio corporis Christi a gratiarum actione incipimus ut Christum non dandum, sed datum in veritate mons­ tremus, et in eo quod gratias agimus Reo in oblatione corporis et sanguinis Christi, cognoscamus non adhuc, occidendum Christum pro nostris iniquitatibus, sed occisum ntc redimendos nos illo sanguine,sed redemptos. BpM.t \iv, 44. P. / . t. lxv. coi. 432 C. Même idee dans le Dc fide, I. I, GO, col. G99 :/n Ulis enim carnalibus victimis, significatio carnis fuit quam... ipse fuerat oblaturus, in isto autem sacrificio, gratiarum actio et commemoratio carnis Christi quam pro nobis obtulit. b) L'activité de Γ Esprit-Saint dans te sacrifice eucharistique en vue de l'incorporation des fidèles au Christ. — Saint Augulin avait déjà faits allusion à l’intervention de l’Esprit-Saint dans le sacrifice. Cidessus, col. 971. Son disciple fut amené à préciser le sens, la nature, les conséquences de celte intervention. Fulgcncc se pose ci professo la question dc savoir pourquoi Ton demande à la messe l’envoi dc l’EspritSaint. Cur scilicet si omni Tiinitati sacrifictum offertur, ad sanctificandum oblationis nostrtv munus. Sancti Spiritus tantum missio postuletur; quasi vero ipse Pater Deus sacrificum sibi oblatum sanctificare non possit; aut ipse Filius sanctificare nequeat sacrificium corporis sui quod offerimus nos... aut ita Spiritus Sanctus ad consecrandum Ecclesia* sacrificium mittendus sit, tanquam Puter aut Filius sacrificantibus desit? Ad Monimurn, Π, vi, P. L., t. lxv, coi. 181. On demande cd envoi, répond-il. pour que l’Esprlt vienne mettre dans le cœur des fidèles les dons d’unité d de charité; ainsi contribuera-t-il à édifier le corps mystique du Christ, comme il a fait naître son corps historique du sein de la vierge Marie. Ipsa ergo gratia spiritalis per unitatem pacis et caritatem corpus Christi per dies singulos aedificare non desinit, qua· in utero Virginis donum sapientia* quod est caput hufus corporis lubricavit. Ibid.,\, col. 189. Ainsi nous donnera-t-il d’être les membres véritables dc cc corps mvsllquc dont nous possédons l’expression sensible sur l’autel. Dono autem raritatis hoc nobis confertur ut hoc in veri tale, simus quod in sacrificio mystice celebramus. Ibid. Bref, l'activité sacrificielle do l’Esprit-Saint â lu messe est ordonnée à l’édification progressive dc ce corps mystique du Christ. C’est le développement d’un des aspects dc la doctrine augustinienne. Saint Fulgcncc, Λ la différence des Grecs, sciait sur l’activité «le l’Esprlt touchant la conversion des cléments eucha­ ristiques. L’Idée dc conversion substantielle est en dehors dc sa perspective, comme elle avait été en dehors dc celle de saint Augustin. Γ80 Cette doctrine de l’incorporation des fidèles au corps mystique du Christ par l’Esprlt entraîne pour Eulgence des conséquences touchant la portée des sacrifices qui sc font en dehors de l’Église, cl touchant la nécessité dc l’eucharistie pour le salut. Ceux qui sont séparés du corps mystique ne peuvent avoir l'Esprit qui réside dans l’Église : leurs sacrifices sont donc privés de l’action sanctificatrice de cet Esprit divin et ne peuvent vire acceptes dc Dieu. Solius enim Eccle­ sia- Deus delectatur sacrificiis qutr sacrificia Deo facit unitas spiritalis. Ad Monim., II, xi, coi. 191. Pour devenir eux-mêmes un sacrifice agréable à Dieu cl l’offrir, les hérétiques et schismatiques doivent revenir à l’unité catholique. Il, xn col. 192. Saint Eulgence semble bien étranger ici à l’idée qu'un schismatique, en prononçant les paroles sacra­ mentelles, puisse consacrer validement le corps du Christ. Il se tait tout au moins sur cette question précise. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est l’incorpo­ ration mystique au Clirist qui lui apparaît impossible en dehors de l’unité catholique. En tout ceci, n’est-il point dans la tradition dc l’Église africaine, d’un saint Cyprien en particulier pour qui il n’y avait point dc baptême valide en dehors de l’Eglise catholique? Il faudra les analyses dc la théologie classique au xi* et nu xn· siècle, louchant les distinctions à faire entre validité el efficacité du sacri­ fice, entre corps historique ct corps mystique du Christ, pour faire la lumière complète sur la question de la valeur des sacrifices en dehors de l’Église. Voir M. de la Taille. Mysterium fidei, c. vî, p. 395-130. I ne autre conséquence de la doctrine dc Eulgence sur l’incorporation mystique par l’Esprlt, c’est la façon dont il comprend la nécessité de l’eucharistie.— L’Esprit-Saint a déjà commencé son œuvre d’incor­ poration du fidèle au Christ par le baptême; aussi point n’est absolument besoin du sacrifice eucharis­ tique pour obtenir le salut d’une âme déjà unie nu Christ par ce sacrement. Le baptême en effet nous fait déjà membres du Christ, non seulement participant, mais hosties dc son sacrifice. Notre incorporation est commencée de ce fait. Le baptisé par la régénération devient cc qu'il vient chercher à l’autel : fit quod est de sacrificio sumpturus altaris. Epist., xn, 24-26, col. 390-392. Nous avons ici un écho de la doctrine augustinienne dans les sermons Ad infantes. I.'évêque de Ruspe, de fait, cite ici tout un de ccs sermons, iol ·ι et 392. Ainsi, dans le pratique, le fidèle mourant avec le seul baptême ne se trouve point privé dc In partici­ pation du sacrement eucharistique, quand il sc trouve être lui-même déjà par le baptême ce que se sacrement signifie, un membre du corps du Christ. Quando ipse hoc quod illud sacramentum significat invenitur, coi. 392. L’insistance «le saint Fulgcncc ù metire en relief l’idée «le l’oblation du corps mystique, ct à voir dans l’incorporation au Christ le but principal de l'eucha­ ristie, l’amène à laisser dans l’ombre l’aspect réaliste de la pensée augustinienne louchant l’oblation du corps «lu Christ Jadis immolé. Il ne méconnaît pas pour autant cet aspect ; il sait affirmer à l’occasion la portée salutaire du sacrifice «le l’autel : Sacramentum corporis sui rl sanguinis dedit quad ad salutem fidelium oportebat institui. Epist., xiv. 13, col. 131. II distingue dans l'eucharistiecomme deux réalités «lonl l’une nor­ malement produit l'autre : In participation objective nu corps el au sang «lu Christ, et In commémoraison subjective de la passion. Xam et ipsa participatio corporis et sanguinis Domini, cum ejus panem man­ ducamus et ralireni bibimus, hoc utique nobis insinuat ut moriamur mundo et vitam nostram habeamus cum < .hristo in Deo... Sic fit ut omnes fideles qui Deum et proximum diligunt, etiamsi non bibant calicem corporer 981 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, SAINT GRÉGOIRE passionis, bibdht tamen calicem dominior caritatis. Contra Fabian., fnigm. χχνιιι, col. 789-790. III. De saint Ghécioihb a l’î poque de Ciiaiili.magne. - Parmi les écrivains ecclésiastiques dont Je témoignage sur le sacri Dec de la messe mérite d'être relevé â ccttc époque soit pour sa valeur propre, soit pour l'autorité qu'il a exercée sur les âges suivants, il faut citer tout d’abord saint Grégoire le Grand, puis saint Isidore dc Séville, le vénérable Bêde ct Je pseudoGermain. On ne peut méconnaître non plus l'in fluence dc la piété populaire sur le mouvement théologique à rette époque. \· Saint Grégoire le Grand (t 601). — Moraliste plus que théologien spéculatif, plus soucieux de transmettre au peuple chrétien dans ses Homélies ct Dialogues les vérités substantielles qu’il a recueillies b l’école d’un Augustin ou d’un Ambroise, que de pousser encore l'analyse dc ccs doctrines, Grégoire excelle à les envisager sous leur aspect pratique. C’est ainsi qu’admirablemcnt adapte au caractère du peuple et du clergé dc l’époque, il fait ressortir avant tout devant eux l'efficacité dc la messe pour obtenir les grâces les plus diverses, ct en particulier la délivrance des âmes du purgatoire. Par les enseignements, les récits ou légendes dc scs Dialogues ct dc ses Lettres, il ouvre une nouvelle voie qui sera fréquentée par tout le Moyen Age. Enseignements et récits, si souvent cités, contribueront beaucoup à faire l’éducation eucharis­ tique des générations suivantes. Sur leur influence, voir Ad. Franz, Die Messe im deutschen Mittelalter, p. 1-10, et Lepin, op. cit., p. 40. 41. 1. Signification du mot · messe >. — Le mot de messe, que nous avons vu employé par A vil au sens dc congé cl de renvoi, reçoit au temps dc saint Grégoire ct même avant ce pape l’acception que nous lui connais­ sons aujourd’hui. C’est alors qu'il commence â devenir l’expression technique du sacrifice eucharistique. Grégoire l'emploie sous sa forme plurielle : missarum solemnia. Voir P. Batiffol, Leçons sur la messe, p. 107. La forme plurielle missæ, missarum solemnia, se main­ tint au Moyen Age, pense Fortescue, peut-être comme un souvenir des deux anciennes m issir, celle des caté­ chumènes et celle des fidèles. La messe, p. 527. Plus éclairantes sur le caractère sacrificiel de l'eu­ charistie sont les expressions suivantes que l’on retrouve souvent sous la plume de Grégoire : immolatio sacræ oblationis, hostiam salutarem immolare, offerre sacrificium victima· salutaris, hostiam sacra· oblationis immolare, oblatio sacramenti, ofjcrre sacra mysteria. Voir Dialogues, passim, surtout IV, LV, lvii, lvhi, îjx, /.., t. ι.χχνιι, col. 416 sq. 2. Nature ct efficacité dc la messe. - On trouve â la fin des Dialogues un passage classique qui dit clai­ rement In nature et l'efficacité du sacrifice eucharis­ tique : Il nous faut donc â fond mépriser le siècle présent, el ollrir a Dieu chaque jour un sacrifice dc larmes, chaque jour l'hostie de sa chair cl de son sang. Car voilà la victime unique qui sauve l’âme de la mort éternelle, qui renouvelle mystérieusement la mort dc ce I lls unique, qui, bien que ne pouvant plus subir la mort depuis sa résurrection, el quoique vivant d’une vie Immortelle ct Incorruptible, est cependant immolé de nouveau pour nous dans ce mystère de l’oblation sacrée. C'est bien en effet son corps que l’on v reçoit, sa chair qui est partagée pour le snlul du peuple, son sang qui est répandu, non plus par les mains des infidèles, mais dans la bouche des croyants. Songeons donc ù cc qu’est pour nous ce sacrifice qui pour notre pardon reproduit sans cesse en l’imitant la passion du I i’s unique. Car. qui donc parmi les fidèles pourrait en douter? Λ l’heure dc l’immolation, les deux s’ouvrent â la voix du prêtre, les chœurs des anges sont présents Λ cc mystère de Jésus-Christ. 982 Le ciel ct la terre sont associés; c'est l’union entre ici-bas et là-haut, l’unité entre le monde visible ct l'invisible. Mais il est nécessaire qu’en accomplissant ces choses nous nous Immolions nous-mêmes dans la cont rit ion du cœur : car nous qui célébrons les mystères de la passion du Seigneur, nous avons le devoir d’imi­ ter ce que nous accomplissons. Alors vraiment l’hostie sera offerte a Dieu pour nous, lorsque nous nous serons faits nous-mêmes l'hostie» Dial., I. IV, c. lviiî, ux, Λ L., t. i.xxvn, col. 425, traduction Lepin, op. cit.. p. 40 ct 81. Même idée sur l'efficacité toute spéciale du sacrifice de l'autel. Hamit, in Ev., I. 11. xxxvn, 7, t. lxxvi, col. 1278 I) : Mactemus in ara ejus hoitias placationis... Singulariter namque ad absolutionem nostram oblata cum lacnjmis... hostia suffragatur, quia is qui in se resurgens a mortuis, jam non moritur, adhuc per hanc in suo mijderio pro nobis iterum patitur. Nam quoties ei hostiam suer passionis ofierimus, toties ad absolutionem nostram passionem illius reparamus. Ccs deux textes vont à montrer l’efficacité du sacri­ fice de la messe pour les vivants. C’est en partant du principe qu'il vaut mieux sc libérer â l'égard dc la justice divine soi-meme de son vivant que d’attendre d’autres sa libération après sa mort, que saint Grégoire est amené à dire comment le sacrifice dc l’autel peut servir à cette libération. La raison dc son efficacité sc tire de sa nature qui comporte une double immolation sacrificielle : celle de la victime du Calvaire, ct celle des fidèles qui doivent imiter la passion. Cc n’est point à dire que la messe renouvelle effectivement l’immolation sanglante du Calvaire, le Christ ne meurt plus. Il ne subit aucune modification réelle, il est incorruptible, mais elle imite, elle reproduit par mystère, c’est-à-dire par manière dc symbole expressif, la passion du Seigneur, elle comporte sur l’autel au moment de l’immolation quo­ tidienne la présence dc la victime jadis immolée en vue d'unir le ciel â la terre. Le caractère représentatif de l’immolation eucha­ ristique consiste en ce fait que le corps du Christ est pris ct partagé pour le salut du peuple, que son sang est répandu dans la bouche des fidèles : · C’est donc a la communion que le saint docteur voit réalisé It rappel sensible de la passion. · Lepin, op. cit., p. 87. Saint Grégoire aime à illustrer celte doctrine dc l’utilité du sacrifice pour les vivants par des exemples : entre autres celui dc celte femme qui faisait offrir le sacrifice pour son mari captif et obtenait que les liens du prisonnier tombassent tous les jours â cette heure. Dial., IV, i vu. l. lxxvii. col. 124. A la suite dc salut Augustin, le grand pape montre aussi l'efficacité (le la messe, pour les défunts. Il lofait avec d’autant plus d’insistance que s’épanouit alors davantage dans la conscience chrétienne, la croyance â la communion des saints ct au dogme du purga­ toire. « Le dogme du purgatoire, en sc dégageant complètement â l’époque que nous éludions, entraîne comme conséquence une estime de plus en plus grande de la messe comme sacrifice expiatoire el propitia­ toire, el comme moxen dc soulager les défunts. Saint Grégoire a sur ce point donné, surtout par ses Dia­ logues. une impulsion décisive. A l’interrogation dc Pierre : Quidnam ergo esse poterit quod mortuorum valeat animabus prodesse? le pape répond · Si culpa· post mortem insolubiles non sint, multum solet animas etiam post mortem sacra oblatio hostiar salutaris adfuvare, ita ut hanc nonnunquam ipsa· defunctorum animer expetere videantur, et il raconte immédiatement à l’appui de son assertion deux traits dont le second est l’origine de la dévotion du trentaln grégorien Dial., IV, i.v. Celle indication dc saint Grégoire a été suivie et elle a dû contribuer pour sa part â Introduire r 983 MESSE DANS L’ÉGLISE , SAINT IS I DO KE 98', 2° Saint Isidore de Sémite (t 636). - A côté de saint l'usage des messes basses ou privées qui font leur apparition vers son époque. » Tixeront, Histoire des Grégoire, l'évêque de Séville esl un des maîtres les plus écoutés du haut Moyen Age sur la théologie dc la dogmes, 3· édit., t, m, p. 386. messe. 3 la misse apostolique. — Nous n’avons pas à nous On doit chercher chez lui moins un système person­ occuper ici dc l’activité liturgique du grand pape; nel d’idées bien liées sur l’eucharistie sacrifice qu’un mais il faut souligner du point dc vue théologique ce écho autorisé des témoignages des Pères, et particu­ qu’il dit dnns sa lettre à Jean de Syracuse sur la place lièrement de saint Augustin touchant celte question. du Pater à la messe, aux origines et à son époque. Il procède à cc sujet, selon sa méthode habituelle, Epist., IX. 12, t. Lxxvn, col. 957. « Nous disons la par voie d’analyse d’étymologies ou de définitions. prière du Seigneur immédiatement après le canon, C’est ainsi qu’on trouvera sa pensée sur la messe mox post precem, parce que c’était la pratique des dans une explication des notions connexes dc sacrifice, apôtres dc consacrer l’offrande du sacrifice, oblationis d’oblation, de sacrement. Isidore connaît encore le hostiam, par cette seule prière, ad ipsam solummodo mot missa dans le sens de renvoi : Missa, tempore orationem; aussi il me paraissait bien regret table que sacrificii, est quando catechumeni /oras mittuntur. nous dussions dire la prière, precem, que quelque Elgin., X I, xix, 4, P, L., t. i.xxxn, coi. 252. l.a messe savant a composée sur l’oblation sans avoir à dire est pour lui le vrai sacrifice des chrétiens. Jubilamus la prière transmise par notre Rédempteur, sur son in illo scilicet vero sacrificio, cujus sanguine satoatus corps ct son sang, et ipsam traditionem quam Redempest mundus. De cccl. of]., I, xiv, t. lxxxiii.coI. 752. tor noster composuit super ejus corpus et sanguinem non diceremus, > Ce sacrifice institué par Jésus-Christ à la cène consiste pour nous à faire cc que le Maître a fait. Il nous parait clair (pie saint Grégoire oppose Ici Ibid., I, xvm, col. 754. 1/eucharistie est un sacri­ la propre prière du Seigneur, le Pater, ù la prière, le fice parce qu'elle comporte une sanctification, une canon, composée par un savant, scholasticus. On peut sacri fication, une consécration des éléments oflcrls. en conclure qu’aux yeux de Grégoire cette prière Le sacrifice, en cITct, fait passer une chose de l’état • le canon — composée par un scholasticus n’a pu profane à l’état sacré. être employée par les apôtres, puisqu’elle n’existait Le sacrifice est ainsi appelé, en tant que chose faite pas alors. Saint Grégoire n’a point ici la pensée que sacrée (quasi sacrum factum) parce que, par le moyen le texte du canon est d’origine apostolique. d'une prière mystique, il est consacré en mémoiredc la Il semble clair aussi qu’à Rome au temps dc saint passion du Seigneur pour nous. Nous appelons donc Grégoire on ne disait pas le Pater sur l’hostie consacrée, sur son ordre corps ct sang du Christ ce qui, étant pris quoiqu’au temps de saint Augustin on le disait déjà des fruits dc la terre, sc trouve sanctifié et devient en Afrique. C’est le pape Grégoire qui a inauguré à sacrement par l’opération invisible de l’Esprit de Dieu. Rome l’usage dc le dire aussitôt après le. canon. Pour Ce sacrement du pain ct du calice, les Grecs rappellent quelle raison a-t-il fait ce changement? Il semble nous eucharistie, cc qui signifie en latin bonne grâce. Et le dire en déclarant que les apôtres consacraient en qu’y a-t-il dc meilleur que le corps ct le sang du Christ? récitant seulement l’oraison dominicale, qu’il oppose Etgm., VI, xix, 38, t. i.xxxii, col. 255. nettement à la prière liturgique courante. Amalaire, Ainsi la messe comme sacrifice supposera d’abord sur la foi de cette lettre, n’hésitera pas à admettre le une oblation du pain et du vin que l’on apporte sur pouvoir consécratcur du Pater. Liber officialis, IV, xxvî, Bibl. nat., cod. lat. 9421, d’après M. Andricu, l’autel en vue de les sacrifier c’est-à-dire de les rendre sacrés : Fertum enim dicitur oblatio quir altari offertur Immixtio et consecratio, p. 34 et 35. On sc souviendra et sacrificatur a pontificibus, a quo offertorium nomi­ encore longtemps dc cette prétendue consécration apostolique par la seule récitation du Pater chez les natur. Ibid., 24, col. 254. llturgistcs postérieurs : ainsi Honorius d’Autun, Cc n'est point ici une oblation quelconque, mais une Gemma anima·. III. xevi, P. L., t. clxxh, col. 6G7 et oblation sacrificielle. On peut offrir en effet des dons d'argent ou proprement un sacrifice. 11 s’agit ici d’un 668; un missel du xir siècle de Colmar cité dans sacrifice, sacrificium autem est victima, et quacumque \ndrieu, p. 31 et 35, n. i; ainsi encore Demon dc cremantur in ara, seu ponuntur. A la messe, il s’agit Reichenau, P. L., t. CLxrr, col. 1055 à 1057. On pour­ d’une consécration du pain ct du vin qui peut être rait aisément multiplier ccs exemples, qui se retrou­ dite immolation : Immolatio ab antiquis dicta co quod veraient Jusqu’au xv· siècle. in mole alturis posita victima cicderctur, unde el mactatio Aussi de nombreux savants. Bona, De la liturgie, post immolationem est. Nunc autem immolatio pani trad. I.obry, Paris. Vivès, 1874, 1.i, p. 117-119, L. Du­ ct calici convenit, libatio autem tantummodo calicis chesne, Origines du culte chrétien, 4· édit., p. 187, n. 2, Vacant, Histoire dc la conception du sacrifice de oblatio est, Ibid, 31. Comment sc fait cette consécration? Par In vertu Ia messe, p. 25, Fortescue, La messe, p. 478, J. Brinktrinc, Der Messopfcrbcgriff, admettent-ils l'interpré­ ! de l’Esprit-Saint qui opère, durant la sexta oratio, entre le Sanctus ct le Pater, la · conformation » de tation proposée par les llturgistcs anciens ct voient dans cette assertion de saint Grégoire une méprise du ' l’oblation au corps ct au sang du Christ. /)e reel, offlc., I. xv, t. i.xxxiii, col. 752-753. Saint Isidore n’écarte grand pape. Probst cependant est d’un avis différent ;il volt dans ipsa oratio une allusion au canon; parce que, point par là l’utilité et la nécessité des paroles de l’ins­ titution. De substantia sacramenti sunt verba a sacerdit-il, lorsque saint Grégoire veut parier du Pater il ajoutc toujours l’épithète dominicale. Voir Fortescue dote in sacro prolata mysterio scilicet : Hoc est corpus p. 178. Mgr Batiffol adopte celte manière dc voir. meum. Epist., vu, ad Redemptum, t. i.xxxui, col. 905. Au terme de la consécration des éléments, il y a le L'eucharistie, "· éd., p. 353; de même Cascl, dnns Jahrbuch ffir Liturgienioissenschaft, Munstcr-cn-W., , sacrement du corps du Christ : Sancti ficata tamen per 1921. p. 176 Spiritum Sanctum in sacramentum divini corporis Quoi qu’il en soit de cette opinion sur la messe transeunt be reel, offtc., I,lvih, I. i.xxxiii, 4. col. 755; apostolique, il reste que le grand pape est à l’aurore du ' cf. Etym., \ I, xix, 38. t. i.xxxn, col. 255. Dans la Moyen Age le théologien dc l’efficacité du sacrifice 1 communion, les fidèles recevront la réalité invisible, eucharistique : II est l’initiateur du mouvement qui la virtus divina qui sc cache sous les apparences vi­ va pousser le clergé el les fidèles à envisager spécula­ sibles du pain ct du vin : Cette réalité, qu’isldorc tivement la messe surtout dans scs effets, cl à chercher nomme conformation du sacrement avec le corps pratiquement à mieux s’en approprier les fruits. du Christ ·, c’est le corps du Christ, manifestum est 985 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, SAINT BÉDE enim eos vivere qui corpus ejus attingunt. De ccd. off , l,xvm,8, I.lxxxiii coi. 756. Isidore regarde le sacri­ fiée dc la messe non seulement comme utile aux Vivants dans la communion, mais comme utile aux fidèles défunts pour la rémission de certains de leurs péchés : il en appelle pour rétablir aux paroles du Maître. Matlh., xn, 32, Λ la coutume apostolique et à saint Augustin, De duitate Dei, XXI, xxiv, et De cura pro mortuis, c. i ct xxvni. Dans l'ensemble de sa doctrine, il s'inspire surtout du Docteur d’HIpponc. Avec lui, il insiste sur le rôle de l’Esprit-Saint d’une part, de la prière mystique d’autre part, dans la consécration des éléments. Plus nettement que lui il met en relation l’idée dc consécration avec l’idée foncière du sacrifice. En résumé, d’après Isidore de Séville, la messe est un sacrifice en tant qu’elle est < la sanctification », la < consécration », · la sacrilication » des éléments eucharistiques offerts sur l'autel, par la vertu du SaintEsprit au moment dc la prière mystique. Ccttc consé­ cration a pour effet d’élever les éléments à la dignité dc sacrement du corps du Christ, de donner aux fidèles la réalité et la vertu dc cc corps, dc remettre les péchés des fidèles qui sont en purgatoire. Elle est faite en mémoire dc la passion. Cette définition est anthro­ pocentrique, elle va à nous dire beaucoup plus ce qu’est pour nous Je .sacrilice dans scs effets, qu'à expliquer ce qu’il est par rapport à Dieu. 3· Hède le Vénérable (t 735). - Esprit encyclopé­ dique comme Isidore de Séville, comme lui disciple de saint Augustin, il est avec lui l’une des voix écoutées qui font connaître aux théologiens dc l’époque caro­ lingienne d’abord, aux écrivains du Moyen Age en­ suite, les vérités traditionnelles sur la messe. Dans ses Homélies ct Commentaires, il tend surtout à mon­ trer dans la messe la perpétuelle commémoraison qui rappelle symboliquement ct efficacement la pas­ sion el la mort du Christ. 1. La messe commémoraison symbolique dc la pas­ sion. - Le symbolisme des éléments consacrés est développé dans le sens august inien el isidoricn; Bède insiste comme scs prédécesseurs sur la nécessité de mêler l’eau au vin pour que le tout symbolise l’offrande du corps mystique. In Luc., 1. VI, P. L., t. xen, col. 597 ; voir aussi De lubern., I. 11, c. n, t. xa, col.428; Exp. m Leu., vu, t. xa, col. 343. Geisehnann. Die Eucharistie le lire der Vorscholastik, Paderborn. 1926, p. 18. cite une série de textes où Bède pousserait très loin ce symbolisme cl présen­ terait les sacrements, et particulièrement l’eucharistie comme une compensation » de la présence personnelle du Sauveur. « Pour Bède, écrit-il, les sacrements sont un remplacement (Ersatz) de la présence personnelle. Ils sont le manteau laissé sur terre par Elle. En mon­ tant au ciel le Maître a laissé à l’Eglise les sacrements, les signes de l’humanité qu’il avait prise (HomiL, I. Il, ix, P. L , t. xcjv, col. 180). L’eucharistie, elle aussi, est un remplacement (Ersatz) dc la présence personnelle. Le mystère eucharistique est aussi le tombeau vide du malin dc Pâques. Les anges qui entourent le mystère du Corps du Christ sont les consolateurs dc notre regret de ne pas trouver le corps du Seigneur (HomiL, 1. IL iv, ibid., col. 151, 152). · Nous expérimentons, d’ailleurs, positivement la présence de la divinité du Sauveur dans l’eucharistie. Si au lendemain de sa résurrection il n’est plus présent par son humanité qui est au ciel, il est présent divi­ nitus, par sa divinité qui remplit le ciel ct la terre, à tous ceux qui le désirent. Il nous sera ainsi présent particulièrement dans la fraction du pain, cum sacra­ mentum ejus corporis, casta ac simplici conscientia tumimus. HomiL, I. II, hi, t. xciv, coi. 118. — Si les saintes femmes cherchaient avec tant d’ardeur le 986 corps mort de Noire-Seigneur, combien plus convientil que nous, qui le savons ressuscité des morts, monté aux deux, partout présent par la présence de sa divi­ nité, qui potentia divin# majestatis ubique prirsenlem cognovimus, nous nous tenions avec révérence sous scs regards cl célébrions ainsi ses mystères' lbid„L II, fv, col. 150. Dans ccs passages, Bède évidemment ne parle point de multilocation d'un même corps, mais d’ubiquité dc la divinité du Sauveur; il semble qu’il oppose ici l’ha­ bitation localisée du corps du Christ au ciel, â l’omni­ présence de sa divinité sur la terre : il s’orienterait ainsi, du moins dans ces textes, vers « un spiritualisme excessif ». Geiselmann, op. cit., p. 49. Mais il ne faut pas que ces textes, qui semblent faire abstraction dc la présence de la victime du Calvaire à l’autel, fassent oublier d’autres textes très clairs, où Bède affirme qu'à l’autel nous offrons le coq»s ct le précieux sang qui nous a rachetés, corpus sacrosanctum et pretiosum Agni sanguinem quo a peccatis redempti sumus, denno Deo in projectum nostrir salutis immolamus. Ibid., I. II, i, coi. 139. 2. La messe comme mémorial efficace de la passion. La messe est un sacrifice dont celui de Melchisédech était la ligure, « que Jésus-Christ a offert le premier, ct qu'il a confié à l'Eglise pour qu'elle l’offrit perpétuelle­ ment en rémission des péchés ». Hexaem ,1. Ill, t. xa, col. 151. Comme à la cène ct au Calvaire, le Christ est offert sur l’autel in remissionem peccatorum. Sans doute, le baptême remet aussi les péchés, HomiL, I. I, xiv, t. xav, col. 75. mais l’efficacité spéciale du sacrifice dc la messe pour effacer les péchés lui vient de cc qu’il contient, ct dc cc que l’on y reçoit le corps et le sang rédempteurs. Cum panis et vini creatura in sacramentum carnis et sanguinis ejus ineffabili Spiritus sanctificatione transfertur, sieque corpus et sanguis illius non infidelium manibus ad perniciem ipsorum fun­ ditur et occiditur sed fidelium orc sumitur ad salutem, i bid. Pour conférer aux éléments sacrificiels cette effica­ cité, il faut une double action divine : celle dc l’EspritSaint qui les sanctifie, celle du Christ présent sur l’autel qui les consacre. Jésus... altaribus sacrosanctis inter immolandum, u Ipote proposita consecraturus adesse non dubitatur. In Luc., I. VI, t. xcir, coi. 597 D. Bien d’étonnant qu’au tenue de celte action, il y ail sur l’autel comme aliment offert aux fidèles la chair de la victime jadis immolée au Calvaire» convivium, caro ct sanguis. In Gen., ιν, xxxi, t. xa. col. 217 D et 259 B; In Samuel, I. I, c. n, I. xa. col. 506 C; HomiL, I II. xxui, t. xav. col. 261. Cette partici­ pation au corps et au sang du Christ est d'une si haute valeur que. sans elle, il n'y a pas dc vie éter­ nelle. Hexaem., I. III. t. xa, col. 151 C. Il n’y a donc point dc doute, Bède esl un témoin dc la doctrine du réalisme sacrificiel de la commémo­ raison eucharistique. On peut souligner chez lui le souci august inien de dist inguer ont re le sacramentum et la virtus sacramenti, d’établir un étroit parallèle entre le baptême et l’cucharislic. de concevoir le contenu du sacrement de l’eucharistie comme une vertu; le fait aussi dc parler avec insistance de l’absence du corps du Christ ici-bas d’une part, cl de l’omni­ présence active de sa divinité surtout dans la fraction du pain d’autre part ; tout cela dénote sans doute une tendance à voir surtout dans l’eucharistie l’aspect spiritualiste ct dynamique. Mais ne voir que cet aspect serait méconnaître ce réalisme traditionnel qu’il reçoit dc scs prédécesseurs, ct particulièrement de la liturgie : il utilise en même temps qu* August in. Ambroise. Grégoire, Isidore de Séville et d’autres; dans son milieu il trouve la liturgie 987 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LE PSEUDO-GERMAIN 988 romaine, le sacra men taire grégorien, les Onlines romani, ’ chc ce qui se passe durant le rite de la con/ractio cl de la commixtio. Ce rite complète la consécration ct a des livres du type gélasieii. Il est ainsi a la fois l’écho vivant de ce réalisme liturgique el traditionnel, et des pour l’auteur une importance considérable : Conjractio vero et commixtio corporis Domini tantis mysteriis tendances spiritualistes dynamiques de l'augustinisme. La messe est pour lui le sacrifice dans lequel l’église, declarata antiquitus sanctis Patri bus /uit, ut dum sacerdos oblationem con/rangeret, videbatur quasi ange­ instrument de l’action divine du Fils et de l’Esprillus Dei membra /algentis pueri cultro concidere et Saint, offre ce que Jésus-Christ a offert â la cène : le sanguinem ejus excipiendo colligere, ut vivacius cre­ pain ct le vin destinés à devenir le corps et le sang du derent, Epist., i, coi. 91 A. Christ. Ccs éléments consacrés deviennent le sacrement « Ln confraction de l’espèce du pain faite par le du corps du Christ pour la rémission des péchés, le célébrant n'est pas pour notre liturgisle simplement salut des vivants et des fidèles défunts. Non seule­ un rappel du geste du Sauveur rompant le pain a la ment ce sacrifice rappelle la passion, mais il en commu­ cène afin de le distribuer aux apôtres : la confraction nique les fruits. C’est un mémorial efficace : la sacrolui suggère que le corps du Christ csl coupé comme sainte oblation du corps du Christ, une participation avec un couteau pour que le sang en soit recueilli réelle à la victime du Calvaire; ce n’est point un dans le calice. 11 attribue ce symbolisme â îles saints renouvellement de l’immolation réelle de la croix, Pères qu’il dit anciens. P. Batiffol, Éludes de liturgie, mais un rappel figuratif de cette immolation. p. 270. Nous avons ici une conception ultra-réaliste I· Le pseudo·Germain (fin du vu* siècle). — Les de l'immolation de l’autel : elle est loin de la conception deux lettres liturgiques qui passent pour être l’œuvre symbolique d’un saint Augustin et d’un saint Gré­ de saint Germain de Paris (milieu du νι· sièc'e) ne goire; elle est en dehors du grand courant traditionnel sauraient cire de cc personnage. qui voit dans le sacrifice de l’autel non une immolation Dom \\ il mart a relevé la dépendance de ces lettres réelle, mais le rappel symbolique de l’immolation du ή l’égard du De ecclesiastici* officiis d'Isidore, voir Calvaire. Pour justifier cette interprétation, l’auteur art. Germain de Paris, dans le Diction. d'archéol. déclare qu’elle a été expliquée anciennement aux chrél., t. vi, col. 1101 ct 1102.— De plus ces lettres saints Pères par des miracles. Il en appelle au témoi­ citent les Dialogues de saint Grégoire, L IV, c. lviu, gnage de la version latine des apophtegmata Patrum P. L., t. lxxvii, col. 127. Comparer ccs mots de faites par les Humains Pelage et Jean autour de l’an­ Grégoire, Summis ima sociari, terrena cœlestibus jungi, née 660. Voir Ile vue bénédictine, 1922, t. xxxiv, p. 185, ad sacerdotis vocem ados aperiri, avec ccs expressions ct Verba seniorum, dans les Vitse Patrum, I. V, sect, du pscudo-Gcrmain : quia tunc adestia terrenis mis­ xvm, 3, P. L., t. i.xxm, col. 978-979. Il y est question centur et ad orationem sacerdotis adi aperiuntur. Epist., i. P. £., t. lxxii, coi. 91 B. Ce n’est pas saint d’un vieil anachorète qui ne croyait pas ù la présence (irégoirc qui csl le plagiaire : le passage cité de lui est réelle. Ses frères lui démontrèrent que telle n’est pas trop cohérent pour être fait de pièces rapportées. la foi catholique. L’anachorète ne sc rendit pas et demanda un miracle qui fût une révélation du mystère 11 reste que la dépendance soit du côté de notre auteur: eucharistique. Le dimanche, quand les pains furent celui-ci est donc postérieur à saint Grégoire qui écrit ses Dialogues vers 593. 11 ne peut tire saint Germain posés sur l’autel, les assistants virent comme un mort en 576. Les lettres du pscudo-Gcrmain, posté­ enfant gisant sur l’autel. Et comme le prêtre étendait les mains pour rompre le pain, un ange du ciel des­ rieures aussi à Isidore de Séville, seraient de la fin cendit ct, ayant un couteau à la main, il coupa ccl du vu· siècle : quelle que soit d'ailleurs leur date enfant cl il recevait son sang dans le calice. Le vieil exacte, elles reflètent probablement une liturgie ermite s’approcha pour communier ct il reçut lui traditionnelle dans le milieu de Bourgogne ct nous en donnent l’interprétation. seul de la chair ensanglantée el il crut. Ses frères lui • Les lettres ont pour dessein premier, voire unique, dirent : » Dieu connaît la nature de l’homme ct quelle de révéler les mystères, materia, carismata, de déclarer ne peut se nourrir de chair crue : c’est pourquoi il le sens spirituel, les raisons profondes des rites ct des transforme son corps en pain et son sang en vin pour usages quelles retracent. * A. Wilmarl, art. cité, ceux qui le reçoivent avec foi, » Celte explication, col. 1065. Premières manifestations d’un courant matérielle, massive, plutôt imaginative trouvera sans allégorique dans l'interprétation de la messe qui se doute quelques échos dans la suite. On retrouvera le récit des Vitie Patrum à côté d’autres récits dans retrous era dans Amalaire. La messe nous y apparaît dès les premières lignes Pas chase; mais Pnschase n’en tirera point les conclu­ comme la somme des charismes, comme l'oblation sions que lire pscudo-Gcrmain. Plus tard, la conception de particules de chair du Christ correspondant nux faite en coin mémo raison de la mort du Christ pour le salut des vivants ct le repos des défunts, col. 89 A. parties du pain rompu sur l’autel attirera les sar­ 11 faul relever ici du point de vue théologique l’incasmes de Bérenger. Les théologiens anlibérengariens Ilucncc isidoricnne, ct la conception originale de se garderont bien de défendre cette vue matérialiste, contraire à la meilleure tradition. L’interprétation de l’auteur sur la confraction envisagée comme une immolation réelle faite par un ange. pscudo-Gcrmain qui conçoit la messe comme une 1 Influence isidorienne. — La partie de la messe qui immolation réelle opérée par un ange, n’est donc fondée va du Sanctus nu Pater est centrale : c’est l’heure de que sur un récil légendaire et s’écarte des conceptions l’oblation. Les paroles du Christ y opèrent « la trans­ communes des Pères latins louchant l'immolation formation > du pain en son corps ct du vin en son figurative de l’autel. sang, panis vero in corpore, rt vinum transformatur in 5* Doctrine rl piété : leur influence respective dans la sanguine, dicente Domino, coi. 93 A. multiplication des messes, l'apparition des messes 2. La messe comme immolation réelle, oeuvre d'un votives, la spécification des intentions. — On n’aurait ange. — A propos de In messe pascale, l’auteur parle qu’une idée Incomplète de l’importance du développe­ d’un ange qui vient bénir la matière du sacri hcc, tout ment de la doctrine de l'efficacité de In messe à la de même que la résurrection du Christ eut un ange Ün de l’ûgc patristique, si l'on ne tenait compte de pour témoin : Angelus Dei ad secreta super altare tanl’inilucncc de la piété chrétienne comme facteur de cc quam super monumentum descendit, et ipsam hostiam développement. benedicit instar illius angeli qui Christi resurrectionem • Les premiere évêques tenaient, semble-t-il, à préevangelizavit. Epist., n, cnl. 96 D. ( senior à Dieu tous les fidèles et tous leurs vœux réunis Celt de même à l'activité de cet ange que se ratta- » sur le même autel. Aussi, ά l'époque des Pères, célé­ 989 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE LA El N DE L’AGE PATRISTIQUE 990 brait-on un petit nombre de messes. Le synode d'Au­ xerre, tenu en 578, défendait encore de dire deux messes le même jour au même autel... Jusqu'au χιι· siècle on recommandait ensemble â la messe toutes les inten­ tions des assistants et des bienfaiteurs de l’Égllse. Voir concile de Lérldn en Espagne tenu en 066, canon 10. · Vacant, Histoire de ta conception du sacri /ice de lu messe, p. 26. Si la messe publique, présidée par l’évêque entouré de la communauté chrétienne, offerte pour les besoins spirituels et temporels de toute l’Ég.isc, de la cité ct particulièrement des offrants, restait en quelque sorte la règle idéale, rendue vivante et expressive par les prières même de la liturgie, il fallait cependant pour la pratique multiplier les messes, pour donner aux populations la facilité d’y assister; il fallait aussi répondre aux besoins légitimes des fidèles qui vou­ laient qu’on célébrât des messes à leurs Intentions. Plus le peuple connut el apprécia la valeur de la messe, plus il vou’ul s’en approprier personnellement les fruits De là, à côté des messes stationales, les messes privées. Nous les voyons apparaître à l'occasion de l’anniversaire d’un défunt dès le temps de Tertullien. Saint Augustin y fait allusion, ct recommande cet usage. Enchiridion, ex. « La messe célébrée dans les cimetières sur la tombe d’un défunt à l’anniversaire de la mort est le type de la messe privée, par contraste avec la messe stationale. Des messes privées peuvent être célébrées ailleurs que dans les cimetières et à d’autres intentions que les défunts » P. Batiffol, Leçons sur la messe, p. 4L C’est ainsi, nous l’avons vu, qu’un fidèle demande à Augustin de lui envoyer un prêtre pour offrir la messe à ses intentions particulières. Vers le milieu du v* siècle, l’auteur du De promissionibus et prædictionibus, parle d’une messe d’action de grâces pour la délivrance d’une possédée. IV, x, P. £., t. i.i. col. 842. Voir aussi l’allusion â une messe pro liberatione populi, dans Grégoire de Tours. De gloria martyrum, .xiii, P. L., t. lxxï, col. 718. Ainsi était-on amené tout naturellement à une spécialisation des intentions, ct plus tard à l’élab issemcnl des messes votives pour exprimer ces intentions particulières. Il n’est pas difficile de déduire des prières de la messe dans les Constitutions apostoliques, où elles se trouvent réunies dans une même demande, toutes les différentes intentions qui s’exprimeront ensuite sépa­ rément dans des messes votives spéciales. D’après la liturgie des Constitutions, on prie pro pace, pro familia, pro episcopo, pro infirmis, pro dœmoniaco, pro serenitate acris, pro frugibus, pro vivis, pro defunctis, pro pien itent i bus, pro rege, Voir Eranz, Die Messe im deulschen MHteloltcr. p. 166. Cette créai ion des messes votives pour exprimer les Intentions particulières du peuple commence avant que ne soit réunie la collection du sacrament aire léonlcn, lequel en effet en contient déjà un certain nombre. Le gé'asien marque un riche développement du nombre de ces messes : il en contient soixante. Que ces messes soient à rattacher nu fond primitif du gélasicn ou «latent des vr el vu· siècles, elles mani­ festent les besoins de In vie des cloîtres et de In piété populaire en face des calamités publiques ou des misères individuelles. La liturgie gallicane et le sacra­ ment aire grégorien connaissent aussi ces messes. Sur les messes votives, voir Eranz, op, rit., p. 114 à 154. Ln sped lient ion des intentions devait entraîner la multiplication des messes. Celle-ci dut se faire plus grande encore du fait de l’importance croissante accor­ dée par la pieté chrétienne nux fruits de la messe. Tout contribuait, au début du Moyen Age, à mettre en relief cette importance, et le développement de In foi au purgatoire, et la croyance bien vivante au dogme de la communion des saints, el la doctrine ainsi que les récits «le saint Grégoire. C’est alors, du vr nu ix· siècle, que s’exercent le* influences décisives qui amènent a généraliser l'usage «pii s’est perpétué jusqu'à nous : celui d'offrir chaque messe pour une intention spéciale. Ixs fidèles, convain­ cus que chaque messe étant un sacrifice propitiatoire ct impôt ratoirc a une valeur déterminée aux yeux «le Dieu, auront à c«eur de faire offrir autant de messes qu’ib ont d’intentions spéciales. Dans leur piété pour les âmes du purgatoire, iis aiment à faire oflrir une série «le messes pour leurs défunts. D’ou la pratique de multiplier la célébration privée. D'autre part, la dévo­ tion, le pieux désir d'accomplir aussi souvent que pos­ sible une action si sainte stimuleront aussi les prêtres à la célébration privée. L'acceptation enfin d'un honoraire pour cette célébration devait naturellement agir dans le même sens. On connaît des cas de célé­ bration quotidienne des le vr siècle. Dans les siècles suivants, la pratique se répandit largement. Voir Eortescue» op. cit., p. 245. C’est ainsi que, sous la pression delà logique vivunt· de la piété populaire, guidée d’ailleurs par la doctrine des théologiens, s'accomplissait une évolution qui a produit des effets très importants pour la liturgie, le droit canonique el même l'architecture religieuse. « L'antique système de l’assistance de tout le clergé avec communion ou même concélébration fut rem­ place depuis le haut Moyen Age par la messe séparée dite par chaque prêtre isolément. » Eortescue. op. cit., p. 211. i 6· Conclusions : L’idée du sacrifice de la messe d'après les Pères latins du / > · ou 7Λ« siècle.— Les Pères dont nous venons d'analyser les textes eucharistiques, sauf saint Augustin, chacun pris à part, ne révèlent qu’un aspect de la doctrine sacrificielle : celui qu’ils exposent à l’occasion d’un commentaire, dune homélie; aucun ne songe à donner er professo un exposé syn­ thétique de la doctrine complète de l’Égllse sur le sacrifice eucharistique. Cependant, leurs textes éclairés les uns par les autres, envisagés dans leur ensemble, représentent comme le grand courant de la tradition patristique latine sur le sacrifice de la messe. Ils vont prendre, du moins les principaux, un relief exceptionnel dans hi théologie des trois siècles sui­ vants. Théologiens el prédicateurs y trouveront l’ex­ pression concrète de la foi de l’Églisc ct la norme pra­ tique de leur enseignement. C’est dire qu’il y a tout intérêt à en essayer la synthèse après en avoir présenté l’analyse. De cc point de vue, on peut dégager les conclusions suivantes : t. L’eucharistie contient un sacrifier. C’est une idée «pie l’on ne discute pas; les Pères la reçoivent de la tradition. 2. Le sacrifice eucharistique csl essentiellement un mémorial du sacrifice de la croix; il inaugure, comme dit saint Jérôme, le culte de la passion; il est. d'après tous les Pères, essentiellement relatif au sacrifice de la croix. 3. A ce titre de mémorial, il suppose dans le passé l’immolation rédemptrice qui est unique; son rô’e csl de la représenter symboliquement, d’en continuer l’oblation, d’y faire participer les fidèles, d’en commu­ niquer les effets, d’en perpétuer ainsi efficacement le souvenir. I a) La messe immolation purement mystique ou repré· sentalioe de Γimmolation réelle du Calvaire. - Tous les Pères, aussi bien saint Augustin que saint Ambroise, aussi bien saint Isidore de Séville que saint Grégoire le Grand, parlent d’une immolation à l’autel. Mais quelle idée faut-il se faire de cette immolation? Ils ne connaissent qu’une immolation réelle rédemp- 991 MESSE D\NS L ÉGLISE LATINE. LA FIN DE L’AGE PATRIST1QUE 992 trice, suffisante pour nous mériter le salut, c’est celle qui fut consommée au Calvaire. Le Christ désormais ne meurt plus; il est incorruptible. Ce n'est pas seule­ ment l’idée d’immolation sanglante, ou de mise à mort effective qui doit être écartée nettement dc l'eucha­ ristie; c’est toute idée d’une modification quelconque qui affecterait réellement le corps du Christ, à raison dc son immolation sur l’autel. Qu’on prenne l’un après l'autre les témoignages que nous avons cités, aucun Père ne parait soupçonner qu’il faille chercher dans l'état du Christ eucharistique un amoindrissement ou un changement quelconque qui pourrait équivaloir, d'aussi loin qu’on voudra, à une réalité d'immolation. ■ Lepin, op. cit., p. 85. Il ne peut être question dans l’action accomplie à l’autel que d’une commémoraison dc l’immolation sanglante réalisée sur la croix. Cette action comporte une simple image ou ligure d’immolation. Saint Augus­ tin parle de l’immolation < en sacrement ». c’est-à-dire en similitude; saint Grégoire dira que l’immolation dc l’autel sc fait per mysterium, c’est-à-dire par manière dc mystère, dc symbole expressif, qu’elle comporte une imitation dc la passion du Sauveur. Saint Ambroise avait parlé, lui aussi, de l’immolation du Christ prêtre à la cène. Or le Christ, à la cène, ne s'immolait point réellement, mais offrait la victime qui devait être immolée. Seul le pseudo-Germain sc représente imaginai ivcment, dans le rite dc la contraction, l’action de l’ange comme un acte d’immolation réelle. En quoi le sacri lice eucharistique est-il une commé­ moraison figurative du sacrifice de la croix? Certai­ nement d'abord par le symbolisme du pain ct du vin qui représentent le corps du Christ rompu cl son sang répandu. La plupart des Pères ont insisté sur ce symbolisme. Saint Ambroise, saint Grégoire ct ceux qui l’ont suivi semblent placer aussi le rapport de l’eucharistie à l'immolation sanglante du Calvaire dans la commu­ nion. Encore faut il reconnaître que saint Grégoire parle dc la consécration comme de « l’heure de l'immo­ lation ». Saint Isidore rattache l’idée dc commémoraison de la Passion à la consécration : 11 est consacré en mémoire de la passion pour nous », dit-il dans sa défi­ nition du sacrifice. De même Bède dans son homélie xiv, P. L., t. xciv, col.75 A: « A l’autel est reproduit un mémorial dc la passion. · Mais comment? Par la consécration sais doute dont il est parlé dans le contexte, mais aussi par la communion dont notre auteur parle dans les mêmes termes que saint Grégoire. SI ces Pires ont une tendance à faire état dc la consécration pour y trouver une représentation sen­ sible de la Passion, il faut reconnaître, avec M. Lepin, qu’ils n'indiquent aucunement la manière dont la consécration réaliserait cette figure. Du symbolisme dc la double consécration qui semble poser d’abord le corps, puis le sang à part comme t iré du corps, les Pères latins ne sc sont pas préoccupés. b) Lu messe oblation de la victime jadis immoler au Calvaire et présente sur l'autel. - Plus importante dans la perspective des Pères est l'idée d’offrande pour expli­ quer le caractère sacrificiel du memorial de l’autel Lu parole dc saint Augustin contre Fauste, Unde jam christluni peracti ejusdem sacrificii memoriam cele­ brant sacrosancta oblatione corporis ct sanguinis Christi, cf. coi. 971, ne résume pas seulement sa pensée cl celle dc scs disciples, elle exprime une vérité traditionnelle. Saint Ambroise, comme son disciple, met l’essentiel du sacrifice dans l’offrande. Pour les deux grands docteurs, à l’autel c’est l’oblation dc la même victime qui a été offerte à la cène et sur la croix. Nous offrons à la messe le corps immolé el le sang versé dans la forme où le Christ l’offrit à lu cène, cl nous a donné le pouvoir de l’offrir. Nous l’avons vu et entendu à la cène offrant son sang, dil saint xXmbroise, ct nous l imitons comme nous pouvons dans l’offrande de son corps. Nous faisons ce que le Christ a fait à la cène, dit saint Isidore, hoc jit a nobis quod Dominus jecit. Et Bède déclare que Jésus-Christ a le premier offert le sacri lice de son corps à la cène, et nous laisse l’ordre dc l’offrir. A la cène, l’oblation était faite dc la victime qui allait être immolée; à l’autel, l’oblation est faite de la victime qui a été immolée. Il y a une différence cependant : le Christ a offert lui-même à la cène : à l'autel il offre, par l’Église. Encore faut-il affirmer de sa part un certain rôle sacerdotal à l'autel comme à la cène et au Calvaire. Le Christ est à la fois prêtre et victime de notre sacrifice quotidien, · celui qui offre et cequi est offert », dil saint Augustin. Comment est-il prêtre à l’autel? Sans aucun doute parce qu’il a donné aux prêtres le pouvoir de l’offrir, mais aussi, selon certains Pères, parce qu'il < s’offre lui-même ». Saint Ambroise, le pseudo-Eusèbe d’Émèsc ont insisté spécialement sur son activité sacerdotale à l’autel et l’ont considérée comme actuelle. Cette activité parait liée à la consé­ cration, car, d’après saint Ambroise, le Christ se révèle offrant quand la parole sanctifie le sacrifice offert : /pse ofjerre mani/estatur in nobis, cujus sermo sanctifleat sacrificium quod offertur. Elle s’exerce parti­ culièrement dans l’intercession du ciel. < A prendre à la lettre les expressions de l'évêque dc Milan, ce qui se passe sur notre autel terrestre serait l’image dc cc qui sc réalise sans voile dans la vérité du ciel. · Lepin, op. cil., p. 91. Faust c de liiez ct Bède le Vénérable attribuent au Christ « prêtre invisible » l’œuvre de la consécration, ct paraissent de ce fait présenter celle consécration comme l’acte sacrificiel par excellence. Saint Augustin, tout en attribuant comme saint Ambroise la consé­ cration à la reproduction sur le pain ct le vin des paroles et des gestes de la cène, Cont. litter. Petit., u, 69, envisage surtout la part très active de l’Église dans l’oblation du sacrifice de l'autel. Le rôle sacerdotal du Christ s’exerce surtout dans la volonté du Sauveur manifestée par l’institution dc l’eucharistie jamais rétractée et toujours persévé­ rante, de faire offrir par l’Église son corps cl son sang, cl dans la collation du pouvoir de l’offrir. Sous cctlc impulsion divine l’Église est prêtre ct victime à l’autel, Lepin. op. cit., p. 95. Dans cette perspective palrislique du sacrifice oblation, quel est le rôle de la consécration? Elle csl tout au moins l'acte surnature) voulu par le Christ qui rend présente Ja victime offerte sur l’autel : elle conditionne logiquement l’oblation de celte victime. Pour les Pères qui voient dans la consécration un acte sacerdotal du Christ elle est plus. L’idée dc sacer­ doce étant corrélative à celle de sacrifice, on en conclura que le sacrifice eucharistique est réalisé par le fait même de la consécration. Isidore de Séville en expliquant la notion de sacrifice par l’idée dc consé­ cration conduit aussi à voir dans Pacte proprement consécraleur la raison fondamentale du sacrifice. Do même les Pères qui insistent sur les rapports d’iden­ tité de l’oblation delà messe ct do l’oblation de la cène, sur la nécessité d’offrir avec les paroles de l’institution comme le Christ a offert, nous induisent à la même conclusion. Comment ont-ils conçu · le rapport entre la consé­ cration qui rend le Christ présent, l’immolation mystique qui affecte sa présence, et l’oblation qui so fait de lui : sont-cc trois actes réellement distincts. 993 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LA RENAISSANCE CAROLINGIENNE ou sont-ils réunis en un seul pour ne sc distinguer que formellement? » Lepin, p. 91. Ils ne sc sont pas posé ce problème; Ils ont vu l’importance centrale de la consécration au sacrifice de l’autel, puisqu'ils l'ont attribuée A l'activité divine du Christ ct dc l’EspritSaint, mais ils n'ont pas eu la préoccupation dc définir cc sacri lice. c) Zxi /zrssc participation au corps du Christ. — Mémorial du sacrifice du Calvaire, le sacri lice de l’autel no l’est pas seulement par l’oblation dc la victime de la croix, il l’est aussi par la participation réelle à celte victime dans la communion. La communion est en effet, à coté de la consécration, un des sommets de la messe. Comme l'oblation dc la cène, celle de la messe est orientée naturellement vers une communion à la victime offerte. Cc n'est pas â dire cependant (pie. pour les Pères, le sacrifice dc la messe ne soit constitué avant la communion. Cc que saint Augustin dit dc la valeur du sacrifice dc la messe pour les défunts, les possédés, ce que saint Grégoire rapporte de cette valeur pour les prisonniers, pour les absents, montre que le sacrifice de la messe possède du fait dc sa seule oblation, indépendamment dc la com­ munion dc ceux qui y sont intéressés, sa valeur pro­ pitiatoire ct impélratoirc. La communion ne constitue pas mais complète le sacrifice de la messe. d) La messe communication dc la vertu rédemptrice dc la croix. — Tous les Pères s'entendent à distinguer entre l’oblation rédemptrice qui mérite une fois pour toutes le salut, ct l'oblation dc la messe qui applique aux vivants el aux défunts le prix de la rédemption. La réflexion théologique ct la piété populaire prenant dc plus en plus conscience de cette valeur dérivée dc In croix cl reconnue au sacrifice dc l’autel, les messes sc multiplient. e) La messe participation subjective au mystère de la passion. — Les Pères aiment enfin A insister sur la nécessité d’ajouter, au cours dc la messe, A la partici­ pation objective au sacrifice du Calvaire par l’offrande ct la communion, la participation subjective des fidèles parle souvenir du mystère de la croix et la pratique dc la charité chrétienne. Le fidèle apprend du Christ sur l’autel à s'offrir lui-même. ■ Puisque nous célébrons les mystères dc la passion, il nous faut imiter cc que nous faisons, donc nous immoler nous-mêmes dans la contrition du cœur. Alors l'hostie sera vraiment offerte à Dieu, quand nous serons faits nous-mêmes celte hostie. » Os paroles de saint Grégoire résument bien la pensée dc la tradition ct particulièrement dc saint Augustin sur la nécessité dc celle participation subjective au mystère de la passion. IV. Lis débuts de ea Bi naissance caholinoienne.— Le mouvement théologique de cette époque reçoit son orientation de la réforme carolingienne : celle-ci sc fait sur le terrain liturgique et patrislique. C’est dire qu'elle n’est point ordonnée ù la spécula­ tion, mais demeure, comme la pensée dc la liturgie ct des Pères, d’inspiration surtout pratique. Ce n’est point tout pour Charlemagne d’introduire en son empire la liturgie romaine; il veut en fain· donner l’intelligence au clergé el au peuple. Dc là naît ou du moins sc développe sous son Inspiration, un nouveau genre d’écrits théologiques : I’Expositio missu. On s’efforce d’y saisir le sens des mots ct des cérémonies de la messe. A cette enquête, les théologiens apportent des états d’esprit diffé­ rents ; méthode allégorique avec Amalaire qui traite chaque mot, chaque cérémonie de la messe comme un mystère A expliquer, méthode plus sobre, plus objee- i live avec Morus qui interprète davantage la messe ù la lumière des Pères. G’csl dans les différentes Expositiones missa dc la première moitié du ix* siècle | DKT. DE TIIÉOL. CATIIOL. 994 qu’il faut chercher l'expression dc la théologie cou­ rante d’après laquelle étalent alors formés les prêtres Plus important encore que l'influence liturgique est le retour à la tradition patriotique. La théologie dc l'époque est essentiellement positive. Il lui suffit d’abord d’être un écho; elle répète dans scs compila­ tions cc qu’ont dit les anciens, sant songer à mettre de l'unité dans l’exposé varié de leurs doctrines. Mais bientôt va sc poser le problème de leur harmonisa­ tion; dans le cercle érudit dc Charles le Chauve, la question sera de savoir quelle est la part dc figure et de vérité qu’il faut reconnaître dans le mystère de l’autel, d'après l'enseignement des Pères. Pour répondre à cette question, les textes dc saint Augustin ct de saint Ambroise surtout, d’autres textes palrisliqucs aussi vont être étudiés, confrontés bien des fols. L’un des fruits principaux de la controverse inaugurée au milieu du ιχ· siècle, et terminée seulement par la condamnation de Bérenger au xi· siècle,sera de mettre en meilleur relief l'accord des Pères dans l’affirmation du réalisme sacrificiel de l'autel. 11 faut noter enfin une troisième influence qui s’exerce aussi dans un même sens réaliste et pratique : c'est celle dc la piété chrétienne. Tout imprégnée qu’elle est de la pensée reçue de la tradition, a savoir que l'eucharistie est le moyen par excellence d’incor­ poration au Christ et dc propitiation pour les vivants ct les morts, elle est pénétrée de plus en plus d’un vif désir dc s’assurer les fruits dc la messe : elle multiplie les oblations et par le fait les messes privées. Or cc mouvement qui se développe surtout au ix· siècle a sa répercusion chez les théologiens. L'im­ portance accordée aux fruits de la messe s’accuse dans leurs écrits, on y envisage la messe surtout dans scs fins et scs effets. On parlera souvent du sacrifice eucha­ ristique comme d’un mémorial, comme d’une figure, mais dans cette atmosphère vivante dc la piété de l'époque» il ne pourra être question d'un mémorial vide. A l’autel, on reconnaît sans doute qu’il y a bien la commémoraison d'une immolation passée, la figure dc cc corps céleste qui sc révélera un jour dans la gloire, la ligure aussi du corps mystique qu’est l’Église, mais l’on n’oublie point que, sous ce mémorial figuratif, il y a la réalité du corps du Christ qui vient s’offrir pour son Église et se donner aux âmes pour sc les incorporer. Aussi longtemps que la réflexion théo­ logique sc développera sans perdre contact avec la piété qui véhicule le réalisme traditionnel, aussi long­ temps les théologiens seront unanimes â défendre ce réalisme. Cc n’est qu’en dehors dc cette atmosphère, en contradiction avec la pieté du vulgaire, comme dira Bérenger, que la vérité du sacrifice eucharistique sera mise en discussion et deviendra un problème. Il n’y a pas lieu de dresser ici une nomenclature complète des travaux de cette époque qui ont rapport au sacrifice eucharistique; ce serait pour une bonne part répéter cc qui a été dit à l’art. Eucharisth , col. 1209-1221 et 1232. Il suffira d’analyser les princi­ paux témoignages concernant le sacrifice que l’on trouve dans les traités liturgiques, recueils canoniques et travaux Dc corpore et sanguine Christi. Ie Charlemagne et son entourage. —- L Charlemagne ne s’est point contenté seulement de donner un élan nouveau à la réforme liturgique inaugurée sous Pépin le Bref; lui-même, à l’occasion, a exposé sa propre pensée sur la messe; il s’est préoccupé surtout do promouvoir chez les prêtres el le peuple une intelli­ gence plus profonde du mystère de l’autel. Dans les Livres carotins écrits sous son inspiration, on le voit s’élever incidemment contre des expres­ sions qui tendraient A compromettre le réalisme sacri­ ficiel : « Le Christ, dit-il, u placé le mémorial de sa très sainte passion non dans une image ou œuvre X. — 32 995 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LA RENAISSANCE CAROLINGIENNE 996 d’art quelconque, mais dans la consécration de son ι le pain, le vinct l’eau sont la matière du sacrifice eucha­ corps cl de son sang. » II. xxvn, P. L , l. xcvm, ι ristique. Epist., xc, t. c, col. 289. col 1091. et IV, XîV, coh 121 L 3. Les plus anciennes expositions dc la messe. Écrites sous l’impulsion de Charlemagne qui voulait Les questionnaires qu’adresse l’empereur aux évê­ ques. les enquêtes qu’il fait auprès d’eux suscitent des faire donner au clergé des paroisses une meilleure Intel­ réponses qui sont dc véritables traites dc théologie. ligence des prières du sacrifice, ces compositions Parmi elles, l’une des plus remarquables, celle de offrent un spécimen curieux des connaissances théo­ Théodulphe d'Orléans, louche à la question du sacrifice logiques ct liturgiques que l’on estimait Indispensables de la messe : Hoc mysterium sacrificii Ecclesia ceteau prêtre; elles sont ainsi des témoins de la conception brat offerens panem, propter panem verum qui de civlo que sc faisaient de la messe les prêtres et les fidèles au début du ix· siècle. descendit, vinum pro eo qui dixit : Ego sum vitis vera, ut per visibilem sacerdotum oblationem et invisibilem Ces expositions anonymes s’inspirent toutes plus ou Sancti Spiritus consecrationem panis et vinum in cor­ moins des idées théologiques d’Isidore de Séville. poris ct sanguinis Domini transeant dignitatem. De a) /.'exposition Phimum in ordine, P. L„ ordine baptismi, xvm, P. L., t. cv, coi. 210. t. cxxxviu, col. 1173-1187, la plus ancienne sans doute des compositions de cc genre, parue vraisem­ Ainsi le sacrifice de l’autel emporte autre chose qu’une visibilis oblatio·, il est une invisibilis S incti Spi­ blablement avant 819, voir Geisehnann, Die Euchuristielchre der Vorscholastik, p. 71 et 75, s’inspire ritus consecratio, qui aboutit à faire passer le pain et le incontestablement en son exorde des chapitres corres­ vin cn la dignité du corps ct du sang du Christ, et â pondants du traité de saint Isidore sur les offices faire dc cc corps l’aliment de nos âmes, le moyen d’in­ ecclésiastiques. A. Wilmart. art. Expositio missu du corporation physique au Christ, ut in corpore Christi Diction, d'arch., t. v, col. 1021. La glose elle-même trajecto el ille tn Christo mancat, cl Christus in co. C’esl du canon est aussi de même inspiration. Même notion sous des expressions originales la doctrine tradition­ du sacrifice : Sacrificia, id est sacra facta, quia prece nelle ramassée cn quelques mots. mystica consecrantur in memoriam pro nobis dominies 2. Alcuin, n’ist point seulement aux côtés de Char­ passionis. Loc. cit., col. 1178 D. Même affirmation de lemagne le meilleur ouvrier dc la réforme, le premier 1’intcrvcnlion dc 1’Esprit dans celte consécration; lilurgistc de son temps; il se révèle aussi, dans scs même caractéristique du sacrifice comme mystère de commentaires et dans scs lettres, exégète et théologien grâce divine; même conception augusliniennc du corps curieux de posséder une juste idée doctrinale dc la mystique du Christ. En commentaire dc ces mots du messe. canon : ut nobis corpus et sanguis fiat dilectissimi Esprit profondément traditionnel, préoccupé de ne Filii, nous lisons : id est ut nos efficiamur corpus ejus point s’égarer dans les profondeurs des questions, il ct nobis divinitus tradat in mysterio divinie gratine sc contente de reproduire les sentences des Pères. Epist., ci.xv, P. L., t. c. col. 431 l >, ci. Epist., ad G.slam I panem qui de acto descendit, ut sicut visibili pane cl potu reficitur corpus, ct invisibili animus noster recree­ et lUch trudam, col. 711 B, Ses autorités sont saint tur ac potetur. CoL 1180 I). La consécration y appa­ Augustin d’abord, puis saint Grégoire, saint .Jérôme, raît comme l’acte central du sacrifice, elle est le fait Bède son compatriote, saint Jean Chrysostome dont des prêtres seuls. CoL 1182 A. Le Supplices demande il utilise largement le commentaire dc l’Épltre aux l’acceptation du sacrifice ct en retour l’effusion dc Hébreux. Dans le sien, il insiste surtout sur les rap­ grâces dans la réception du corps et du sang du ports dc la messe avec le sacrifice dc la croix, ct les Christ, · car c’est le Christ notre paix que nous explique à la lumière dc l’homélie xvn de saint Jean Chrysostome. recevons ». Col. 1185 B. b) L'exposition Dominus voihscu.m, P. L., I. cxi.vh, Le sacri lice de la croix v apparaît comme le sacrifice col. 191-200, renferme, comme la précédente une glose absolu, unique cl perpétuel, parce que parfait. Il est littérale du canon : elle offre avec celle-ci des coïn­ parfait, parce que l’oblation sanglante faite une fois cidences frappantes tenant â une dépendance directe pour toutes par le Christ souverain prêtre, est suffi­ ou indirecto, Cf. Wilmart. art. cité, col. 1021. sante pour nous sauver â jamais. In Hcbr., t. c, Elle définit à peu près de la même façon le sacrifice: col. 1007, 1068, 1077,1051, 1078, 1081; Epist., clxv, sacrificia sunt quæ cum orationibus consecrantur. col. 434. (Lol. 191 D. A la différence de la première exposition La messe n’est pas moins un sacrifice, identique elle met cn relief dans son commentaire dc la consé­ à celui dc la croix, mais relatif cependant. Elle cration l’idée de conversion miraculeuse. Col. 196 B. comporte l’oblation de la victime unique du Calvaire; dc la l'unité ct l’identité du sacrifice chrétien sur la | Tandis que l'oblation nous appartient, la consécration croix ct sur tous les autels : est l’œuvre divine, le fait du Père : Nos rationabiliter Elle est relative à l’immolation dc la croix qu'elle offerimus, Pater omnipotens sanctificat. Ipse voluit commémore cl dont elle applique les fruits; il ne per nos panem et vinum offerri sibi et ipsa divinitus peut être question pour le Christ d’être de nouveau consecrari. Coi. 196 \. Enfin le commentaire du Nobis immolé. Offerimus quidem sed ad recordationem jacien­ quoque peccatoribus indique en termes précis le but dam mortis ejus... Hoc autem sacrificium [erucis ] propitiatoire du sacrifice. Col. 197 D. exemplar est illius... Non aliud sacrificium sicut pon­ r) L'exposition Quotiens contra se, P. L„ t. xc.vi, tifex, sed idipsum semper jacimus ; magis autem recor­ col. 1481-1502, est antérieure à Amalalre. L’auteur, dationem sacrificii operamur. In /lebr., x, 1, t. c, pour donner une idée du mystère eucharistique, cite coi. 1077 BC. longuement le beau texte du saint Grégoire : llxc Ce n’est point cependant une nuda commemoratio, namque singulariter victima.,., Dialog., L IV, c. l.vm, puisque la messe comporte la présence de la victime P. L., t. Lxxvii, coi. 125. Il complète son commen­ Jadis immolée et possède dc ce chef une valeur de taire cn faisant appel â l’idée isidorienne de mystère. propitiation et d’intercession. Epist., xu, l. c, col. 203 Derrière le prêtre visible qui commence la consécra­ A, In Joan., I. V, c. xxxi, col. 915, etc. Confiant dans tion après le Sanctus, il y a l'action invisiblect secrète celte valeur, Alcuin (simple diacre) demande dans dc l'Esprit qui consacre et opère l'effet du sacrifice : presque toutes scs lettres à scs amis prêtres de ne quam consecrationem corports et sanguinis dominici point l’oublier dans leurs intercessions au memento. semper in silentio celebrat quia Sanctus in eis manens Notons enfin qu'AJeufn a l'occasion dc rappeler à Spiritus eumdem sacramentorum latenter operatur effic­ certains qui voulaient offrir du sel â l’autel, que seuls tum. Coi. 1496 B. 997 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, AMALAIRE DE METZ Ainsi s’accordent ces différentes expositions A met Ire cn relief l’œuvre divine dc la consécration comme le point central dc la messe. 2· Amalaire de Met: et Morus de Lyon. Il faut considérer ensemble ces deux auteurs qui ont été amenés à s’opposer l’un ή l’autre. L Amalaire (t 837). 'fandis que les anciens au­ teurs à'Expositions de la messe s’attachaient A faire du canon une glose littérale h la lumière des Pères, Amalaire inaugure une Interprétation nouvelle, selon h méthode allégorique ct symbolique; sur son rôle liturgique, voir Diction, d'arch., t. i, col. 1323-1333» ct ici, 1.1, col. 933. Nous avons à marquer sa place dans le mouvement théologique du ix· siècle. On se méprendrait sur son role, si l’on ne voyait dans le prêtre de Metz que le créateur d’un courant relativement nouveau dans l'interprétation des prières de la messe, que le propagateur de vues assez ori­ ginales touchant certains modes extraordinaires dc consécration; il est aussi et d’abord un témoin érudit dc la tradition patrisliquc touchant le sacrifice eu­ charistique. On cherchera surtout l’expression de sa pensée dans le De ecclesiasticis officiis, I. Ill, c. ν-χχχνπ, P. I. cv, col. 1108-1157. Cet ouvrage fut écrit vers 827, puis retouche vers 832 après un second voyage à Home cl un assez long séjour A Corbie. — Les Eclogæ de officio missœ, ibid, col. 1315 sq., écrites postérieurement cl quelques lettres : Epist. ad liantgarium, co\. 1333, ad Gunlradum, col. 1336, complè­ tent nos renseignements sur la doctrine. Sur la valeur des Eclogæ comme sources de sa pensée, voir Ephe­ merida liturgicæ, 1927, t. xu, fasc. 1. a) Aspect traditionnel de son témoignage sur le sacrifice de la messe. — Disciple d’Alcuin, Amalaire est comme lui très attaché aux Pères ct particulièrement à saint Augustin. Il l'affirme lui-même. De eccl. off., Dræjalio altera, col. 988. Scs autorités sont, à côté de saint Augustin, saint Isidore de Séville, Bède, saint Gré­ goire et surtout saint Cyprien, Suivant leur doctrine, la messe consiste essentielle­ ment pour lui dans la reproduction dc la cène, selon l’ordre du Christ, et dans cc sens il cite saint Cyprien. Dr eccl. off.. 1. HI. c. xxiv, col. 11 10 C. Aussi regarde-t-il comme la partie essentielle dc la messe la consécration, faite en vue demetire sur l’autel l’aliment des fidèles, chants ct lectures n’axant qu'une importance secondaire. Ibid., Ill, pr.eL, col. 1101 Dans cette perspective, les cérémonies de la messe ne sont (pic le vêlement du corps du sacrifice : elles reproduisent successivement ce que le Seigneur a ordonné dc faire cn peu dc mots. Ainsi l’action dc grâce sc fait au t ere dignum ct justum est, la consécra­ tion par le récit même de la cène, la fraction avant la communion. Bcproduction dc la cène, la messe comporte des liens très intimes avec la croix. Pour les décrire. Ama­ laire trouve des expressions pleines el heureuses : die csl la continuation, dans son identité, du sacrifice dc la croix : Quoniam una hostia Christus oblatus est [>ro justis et injustis, idem sacrificium permanet m altari quod ante positum est. Ibid.A V.xxiv.col. 11 10. Elle n’en est pas moins la commémoraison figurative de la pas­ sion, In sacramento... passio Christi in promptu est. 111. xxv,col. 1111 B. Voiraussi Pra/alio altéra, col. 989 AB. Le prêtre A l’autel est le représentant du Christ. A lui seul comme tel d’offrir le sacrifice. Col. 1132 B. Cc n’est point qu’Amalnirc méconnaisse la part active (pic doivent prendre les fidèles au sacrifice. Disciple dc saint Augustin, il ne se contente point. A la suite du maître, de marquer l’union des fidèles au Christ dans une même oblation; dans cette oblation I sacrificielle (pii sc déroule au cours dc la messe, il ’ 998 détermine la part active dc l’Église ct celle du Christ. De Γoffertoire jusqu’à la consécration, c'est l’oblation dc ceux qui sous la figure du pain ct du vin, qu'ils apportent A l'autel, s'immolent mystiquement; c’est le sacrifice des par/aits, car. détachés dc toute affection terrestre, les fidèles offrent à Dieu avec les anges un sacrifice du cœur. De cedes, off., 1. HI, c. xjx. xxi, xxm. col. 1126-1138. Après l’oblation des fidèles, celle du Christ, le sacrifice universel qui rend présente sur l’autel la victime du Calvaire : Hic credimus natu­ ram simplicem panis et vini mixti, verti in naturam rationabilem, scilicet corporis et sanguinis Christi. III, xxiv, coi. 1141 B. — La fin dc Ia messe du Nobis quoque peccatoribus jusqu’à la communion prépare par le sacri fice intérieur du repentir sacrificium pernitentium, ct consacre par la communion l’incorporation des fidèles au Christ. Par la messe, nous forçons le Seigneur en quelque sorte à sc souvenir du prix infini de son sang ct à nous l'appliquer. Le sacrifice de l'autel, comme ses prières l'indiquent, possède une efficacité divine en faveur de l’Église, des offrants, du célébrant. Ill, xxm, col. 1138 D. L’Ancien Testament lui-même nous renseigne, d’après Amalaire, sur les causes en vue desquelles nous devons offrir le sacrifice : pro votis, pro spontaneis, pro peccato, pro regno, pro sanctuario, pro Juda... Hl, xix, col. 1127 C. b) Vues nouvelles sur le caractère figurati/ de la messe; oppositions qu'elles rencontrent. Leur succès au Moyen Age. — D’un principe fondé en tradition à savoir que la messe commémore et représente la passion, Amalaire fut amené à faire des applications nouvelles, ingénieuses parfois, très souvent contes­ tables. Dès que l’on regardait les paroles de saint Paul, quotiescumque manducabitis... mortem Domini annun­ tiabitis, comme un précepte dc sc souvenir de la passion, «il était naturel de penser que l’Église avait établi les cérémonies qui précédent ct qui suivent la consécration, pour l'aider (le prêtre) a l’accomplir. On se trouvait ainsi amené A chercher dans les céré­ monies dc la messe un tableau destiné à rappeler la mort et même la vie de Jésus-Christ. * \ iicanl, ap.cil., p. 30. Tout y poussait Amalaire, el le goût des fidèles pour un symbolisme naïf, el les inspirations de son imagi­ nation ardente, ct la curiosité dc pénétrer à fond le sens mystérieux des cérémonies, sans le frein d une raison critique qui sût confesser ses ignorances. Cf. la fin de la préface, col. 992 I). Ainsi, sans tenir compte de I ori­ gine des div erses prières liturgiques, vit-il dans la messe une image dc toute la vie de Jésus-Christ depuis su naissance jusqu'à son ascension. L'entrée de l’évêque dans l’Église lui rappelle la venue du Christ sur cette terre. III, v, col. 1108. L’introït ct le Kyrie lui font penser même A la préparation de la venue du Messie par les prophètes. Il rattache au Gloria in excelsis la naissance du Sauveur, à l’épi tro la prédication dc saint Jean-Baptiste, à l’évangile In prédication du Sauveur lui-même, col. 1113. Avec l’offertoire commence l’interprclation d’une autre période de la vie du Christ : la passion el les événements (pii la préparent. Le Dominus vobiscum par lequel s’ouvre cette partie rappelle l’entrée triom­ phale de Jésus A Jérusalem, col. 1128; la déposition des oblats, la visite au temple oû le Sauveur sc pré­ sente A son Père pour son immolation future, col. 1128, la préface, l’hymne d’action de grâces après la cène avant la passion, col. 1133. Les trois premières onüsons du canon rappellent les trois prières du Christ au Jardin des oliviers. On s’attendrait A cc que l’auteur continuât son interprétation allégorique pour le récit dc l’institu- 999 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, AMALAIRE DE METZ Üon, à cc qu’il regardât la double consécration séparée du pain ct du vin, comme une image expressive de la séparation réelle du corps ct du sang sur la croix. Il n’en est rien. Amalaiie explique cette partie de la messe comme l’imitation, la répétition littérale des paroles et des gestes du Christ à la cène, en vue de la conversion du pain ct du vin au corps ct au sang de Jésus-Christ. La partie suivante est interprétée au point de vue du symbolisme de la passion : à VUndc cl memores, le Christ rendu présent avec son corps ct son sang parait monter en croix, au Supplices te rogamus, l’inclination profonde du prêtre représente le Christ penchant la tête pour rendre le dernier soupir, col. 1112. Le Nobfc quoque peccatoribus prononcé à haute voix au milieu du silence du canon, exprime le cri et le dernier soupir du Sauveur mourant; les demandes du Pater marquent le repos de sa sépulture. La fraction de l’hostie rappelle l’incident du Christ ressuscité rompant le pain avec les disciples d’Emmaûs, en même temps qu’elle désigne les trois états de son corps sacré, col. 1153 et 1154, ct Eclogæ, col. 1328. Voir Vacant, op. cit., p. 30, 31 ; Lopin, op. cit., p. 118 ct 119. On sait que le symbolisme attribué à la fraction de l’hostie fut particulièrement contesté. Amalairc expliquait la signification des trois fragments dans lesquels le prêtre partage l’hostie, en disant que le corps du Christ a une triple forme : tri/orme est corpus, col. 11511) : le corps né de la vierge Marie ct ressuscité représenté par le fragment mêlé au calice, le corps qui est sur la terre, représenté par le fragment qui sert à la communion, enfin le corps qui gît dans les sépultures représenté par le troisième fragment qu'on laissait sur l'autel. · A bien l’entendre, sa pensée n’est point théologiquement erronée. Le corps du Christ en tant que semblable à nos corps mortels, envisagé à trois Instants différents de son existence, avait eu réellement un triple aspect, une triple apparence. Mais il n’eût pas fallu en faire un corps triforme. L’expression était équivoque; elle devait froisser des susceptibilités et provoquer des polémiques. » Heurtevent, Durand de Troarn, Paris, 1912, p. 174. Pourra fortune de la phrase d’Amalairc sur le corpus tri/orme, voir art. Eucharistie, col. 1211 à 1213. Amalairc fut attaqué par Florus dans trois lettres, P. L., t. exix, col. 71-96, ct par Agobard, évêque de Lyon, Liber contra libros quatuor Amatorii abbatis, P. L., t. αν, col. 339-350. Scs adversaires lui repro­ chaient d’avoir attribué trois corps différents à JésusChrist, d’avoir admis le stcrcorianisme, ct d’avoir expliqué la messe d’une façon ridicule : il fut condamné pour scs expressions malheureuses sur le corpus tri/orme ct son stcrcorianisme au synode de Quierzysur-OIsc en 838. Florus cependant n’avait pu faire censurer la méthode allégorique comme telle avec l’ensemble des explications qu'elle inspirait à Amalairc. Aussi le mouvement qui avait poussé le liturgiste de Metz à chercher le signe sensible de la vie ct surtout de la passion dans le canon de la messe, allait sc développer à travers le Moyen Age. Bemold de Constance dans le Micrologue, Honoré d’Autun, Rupert de Deutz, Guillaume de Saint-Thierry, Pierre le Vénérable déve­ lopperont un symbolisme analogue. On retrouvera de même une partie des explications d’Amalairc dans René d’Auxerre, Othlon de Saint-Emmeran, Odon de Cambrai. Ilildebcrt du Mans, dans les ouvrages sur le sacrifice de la messe d’Innocent III, d'Albert le Grand, de saint Bonaventure, dans le commentaire du Livre des sentences ct la Somme théologique de saint Thomas, III·, q. i.xxxm, a. 4, ct dans beaucoup d’explications de la messe jusqu’à nos jours. Cf. Lepin, 1000 op. cit., p. 118-121 ; Vacant, op. cit., p. 34, 35. Sam doute, le courant secondaire que représentent les liturgis tes symbolistes à la suite d’Amalairc n’a point enrichi le dogme, ni fait progresser la connaissance objective du sens littéral des prières de la messe; il faut du moins lui reconnaître le mérite d'avoir main tenu bien vivante devant Pâme Imaginative des fidèln du Moyen Age cette idée vraiment traditionnelle qu’il a diffusée : la messe commémore en le représentant le sacrifice de la croix. Amalairc a lui-même reconnu les déficits ct le côté subjectif de la méthode quand, interrogé au synode de Qulcrzy sur l’origine de certaines de scs vues nou­ velles, il répondit qu’il les avait tirées de son propre fonds ct non des saints Pères, in suo spiritu se legisse respondit. Florus, Opusculum de causa fidei, P. L·., t < \i\. coi. 82 c) Explication théologique de la liturgie des présanc­ tifiés. — Sur cette question, voir l’excellent ouvrage de M. Andrieu : Immixtio ct Consecratio, que nous résumons. La liturgie des présanctifiés est un service de com­ munion avec l’eucharistie réservée d’une précédente célébration. C’est en somme la fin de la messe, à partir du Pater inclusivement, voir Fortescue, op cil., p. 249. Importée d'Orient, cette liturgie fut d’abord adoptée à Borne, puis incorporée au sacramentalre gélaslcn; elle pénétra avec lui dans le royaume des Francs. « L’office des présanctiffés répondait à un désir de piété : il permettait de communier au jour anniversaire de la passion, tout en respectant l’an­ tique tradition qui interdisait d’offrir le sacrifice pendant les deux derniers jours de la grande semaine. » Andrieu, op. cit., p. 21 ; Innocent I*r, Epist., xxv, 7, P. L., t. XX, col. 555. En vue de la communion sous les deux espèces, on réservait tout d’abord le pain el le vin consacrés. Dès le début du îx· siècle, la liturgie des présanctifiés ne comporte plus que la préconsécra­ tion du pain. Le vendredi saint le calice apporté sur l'autel ne contient que du vin ordinaire. Avant la communion un fragment de pain consacré est plongé dans le calice. C’est cette forme de la liturgie qu’Amalaire avait sous les yeux ct qu’il entreprit de commen­ ter dans le De ecclesiasticis ofiiciis en expliquant VOrdo romanus de la semaine sainte. 11 donne de cette liturgie des interprétations diverses dans les éditions successives de son livre : Première explication : Théorie de la consécration par contact. — Dans la 1'· édition on Ht, I. I, c. xv, après une courte description de la cérémonie : Sanc­ tificatur enim ninum non consecratum per sanctificatum panem, et postea communicant omnes, d’après Hiltorp, De divinis catholicis o/ficiis, Paris, 1610, coi. 1445, cité dans Andrieu, p. 34. Amalairc témoigne ici qu’il croit à la consécration du vin par le contact du pain « sanctifié ». Il n’y a pas de doute : suivant la tradition ancienne le verbe sanctificare désigne ici la consécration eucharistique. Voir les textes du ni· au xn· siècle rassemblés par Andrieu, p. 38-41. Ô Deuxième explication : Théorie de la consécration par le Pater. Amalairc ayant découvert la lettre de saint Grégoire le Grand à Jean de Syracuse, voir ci-dessus col. 983, y trouva l’idée de la consécration par la seule récitation du Pater qui aurait été pratiquée par les apôtres. Dès lors < Amalairc n’hésite pas à admettre le pou­ voir consécratcur de l’oraison dominicale. Et comme VOrdo romanus prescrit de la réciter le vendredi saint à l'office des présanctiffés, notre liturgiste en conclut qu’il ne serait pas nécessaire de réserver le corps du Sauveur à la messe du jeudi saint. La récitation du Pater suffirait à consacrer le pain, comme elle suilli 1001 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, FLORUS DE LYON ù consacrer le vin. Pour ce dernier, Amalairc ne parait plus songer au rôle sanctificateur du rite de Vimmixtio : Similiter et dubitatio aufertur de dic Parasceues dr qua aliqui dubitant utrum in ea corpus Domini consecretur an non. In eadem die apostolica consecratio recolitur quic tantum dominicam orationem super corpus ct sanguinem Domini dicebat, igitur nisi esset admo­ nitum ex Romano ordine ut reservaretur corpus Domini a quinta ferta usque in sextani, non esset necessarium reservari, quoniam sufficeret sola oratio dominica ad consecrandum corpus, sicut sufficit ad consecrandum vinum ct aquam. IV, xxvi, dans le Codex lat. 9421 de la Bibi, nationale. Andrieu, p. 35. Troisième explication : Interdiction par la tradition romaine de « célébrer les sacrements » pendant les deux jours qui précèdent Pâques. — A la suite d’un voyage ΰ Home où il put s’instruire directement de la bouche même de l’archidiacre, Amalairc fut amené à mo­ di (1er considérablement scs premières vues sur la liturgie des présanctifiés. Le vendredi saint ni le pape, ni les assistants ne communiaient; dès lors les deux premières explications devenaient inutiles, si l’on voulait s’en tenir ù la tradition romaine. Aussi écrivit-il dans l’édition définitive de I, xv : In superius memorato libro [ordine Romano] inveni scriptum ut duo presbyteri afferant post salutationem crucis corpus Domini quod pridie reservatum fuit, ct calicem cum vino non consecrato quod tunc consecretur ct inde communicet populum. De qua observatione interrogavi romanum archidiaconum ct ille respondit : In ea statione ubi apostolicus salutat crucem nemo ibi communicat. Qui juxta ordinem libelli per commix­ tionem panis et vini consecrat vinum, non observat tra­ ditionem Ecclesia, de qua dicit Innocentius isto innuo SACKAMENTA PENITUS NON ( ELEBRA1U. P. L., I. CV, col. 1032. Ainsi ce serait aller contre la tradition de l’Église que de continuer désormais à consacrer le vin par l’immixtion de l’hostie, non pas que, sur l'efficacité consécratoire du rite du mélange, la pensée d’Ama­ lairc fût changée, mais parce que cc serait, < célébrer les sacrements >, malgré la défense d’innocent I*f. — Semblablement l’édition définitive sc tait, pour la meme raison, sur la consécration par le Pater. Ceci n’empêche pas que l’on sc souviendra encore longtemps de la « messe apostolique » c’est-à-dire de l’idée de la prétendue consécration par la seule réci­ tation du Pater que la lettre de saint Grégoire avait inspirée à Amalairc. La théorie amalariennc de la consécration par con­ tact est de toute évidence injustifiable, n’ayant point de racine dans la spéculation théologique antérieure. Exprime-t-elle cependant une idée propre à Ama­ lairc? De cc que nous trouvons sous la plume de cc liturgiste la plus ancienne expression de cette théorie, 11 ne s’en suit pas qu’il en soit l’inventeur. Et du fait que cette théorie ne lui fut jamais reprochée, on peut conclure qu’elle ne choquait point, ct devait être une donnée du milieu. Si elle n’a pu naître de la spécula­ tion désintéressée des théologiens au courant des vues palrisllqucs, elle a pu être suggérée par des besoins pratiques ù une époque où l’on avait des idées fort imprécises au sujet de la théologie sac ram en taire, peut-être au vin· siècle. Depuis longtemps, en vue de la distribution de la communion sous les doux espèces, on mélangeait le précieux sang au vin ordinaire dans les églises de Home; depuis le jour où avait cessé la réserve du vin, on « sanctifiait » le calice ù lu messe des présanctifiés par l’immixtion d’une parcelle d’hostie, de même pour faire communier en viatique pratiquaiton l’usage de l’hostie trempée dans du vin. Voir M Andrieu, p. 5-152. On devait réfléchir sur ccs usages ct en chercher une explication plausible. Ama­ lairc, ù la suite d’autres sans doute, crut la trouver 1002 dans la théorie de la consécration par contact. Grâce ù l’influence de scs ouvrages, cette théorie fut vite popularisée, on la rencontre chez le pseudo-Alcuin. Liber de divinis officiis, P. L., t. a, col. 1211; chez Bemold, Micrologies, c. xix, P. L., t. eu, col. 989; chez Rupert de Deutz, De divinis officiis, I. VI, c. xxnr, P. L., t. euxx, col. 167 sq. Cc ne sera qu’au xn· siècle, quand les théologiens auront énoncé avec netteté les conditions essentielles de la consécration eucharistique, que la théorie sera l’objet d’une protestation formelle ct d’une condamna­ tion définitive. Cette théorie d'ailleurs ne fut jamais universellement admise. · Une multitude de livres du haut Moyen Age, tels que ceux de Paris, de Cluny, sont entièrement muets sur les effets consécratoires de l'immixtion.» M. Andrieu, p. 245, cf. p. 153-184, les livres liturgiques contraires ù la théorie de la consé­ cration par contact. 2. Florus (t 860). — En face de l’interprétation souvent subjective, allégorique, d’Amalairc, le savant diacre de Lyon ne sc contente point d’une critique purement négative; il propose, à son tour, une inter­ prétation plus objective, plus réaliste, plus strictement traditionnelle des prières de la messe, tout d’abord dans son Expositio missa, écrite vers 835, P. L·., t. exix, col. 15-72, puis un peu plus tard dans scs trois Opus­ cula adversus Amalarium, ibid., col. 71-95. Il caractérise très heureusement sa méthode dès le début de son exposition, col. 15 ct 16. Son œuvre ne sera pas seulement une compilation, mais une utilisation judicieuse des écrits des Pères et des anciennes liturgies en vue non plus d’une exposition purement littérale, mais d’un commentaire du sens profond et de l’esprit du texte. C'est la transition entre l’ancienne Expositio missa ct les traités De corpore et sanguine Domini. La pensée de l’auteur s’y meut surtout dans le cadre de la tradition augustinienne sur le sacrifice chrétien; Florus y insiste particuliè­ rement sur l'excellence, le caractère commémoratif, les conditions de réalisation et l'efficacité du sacrifice eucharistique. a) Excellence du sacrifice nouveau. — Son intro­ duction au commentaire du canon établit cette excel lonce par rapport au sacrifice d’Aaron. Elle ressort de la qualité du prêtre et de la victime de ce sacrifice nouveau : c’est Jésus-Christ, le Verbe anéanti dans l’incarnation et obéissant jusqu’à la mort pour devenir dans son humanité notre sacrifice et notre nourriture. Expos., 3, col. 17. C’est donc par lui que l’Église offre a Dieu ses demandes et ses louan­ ges. 22, col. 33. Comme prêtre, il continue éternelle­ ment son interpellation médiatrice en présentant devant son Père son humanité. 4, col. 18-20; 23, col. 31. L’activité sacerdotale du prêtre du Nouveau Testament ne sc perpétue pas seulement nu ciel, mais sur terre dans le sacrifice commémoratif de la messe. b) Caractère commémoratif du sacrifice chrétien. — Florus ne se contente point de souligner fortement dans les termes de saint Fulgence, le caractère central du sacrifice de la croix el le caractère commémoratif du mystère de l’autel, 4, col. 20; 17, col. 30; il cherche à déterminer comment sc fait cette commémoraisun de la croix à la messe. Elle ne consiste point comme le pense Amalairc en une représentation symbolique do la vie et do la passion du Christ; elle ne se fait point en raison des paroles prononcées, mais en raison des mystères qui s’accomplissent sur l’autel : lllius ergo panis ct calicis oblatio mortis Christi est commemoratio et annuntiatio quæ non tam verbis quam mysteriis ipsis agitur, per quæ nostris mentibus mors illa pretiosa altius ct fortius commendatur. 63, col. 54. Ccs mystères non seulement évoquent, représentent le sacrifice 1003 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, ELORUS passé, mais le renouvellent en quelque sorte, ct nous en appliquent la vertu. Ils révoquent par le pain, ct le mélange de vin et d'eau qui représentent la passion, ils le rappellent en remettant devant notre esprit la charité divine qui a inspiré le sacritlce dc la croix, 62 et 63, col. 54 ct 55; ils le représentent surtout d’une façon réaliste en mettant à la disposition des fidèles sa force viviliante par l’oblation qui se fait à l'autel du corps du Christ, ct par la participation à cc corps jadis immolé : quia in participatione corporis ct sanguinis sui, vivificam suam mortem nos annuntiare voluit. 6-1, coi. 55. Sur l’autel sc trouve la véritable oblation en laquelle le Christ est oflcrt, 58, col. 51, le calice dans lequel le sang immmaculé est contenu. 60, col. 53. Là, on reçoit l’hostie vraie et perpétuelle qui commu­ nique la vertu salutaire dc la passion. 59, col. 51. I.’oblation commémorative dc l’autel ne comporte point évidemment d'immolation réelle. In oblatione.., cognoscamus non adhuc occidendum Christum... sed occisum. 17. coi. 30 . c) Conditions de réalisation du sacrifice chrétien. Floras les résume dans son 1·' opuscule contre Amalalrc : Simplex e frugi bus panis conficitur, simplex e botris vinum liquatur: accedit ad hire offerentis Ecclcsiæ fides, accedit mystica: precis consecratio, accedit divina virtutis infusio; sicque miro et ineffabili modo quod est naturaliter ex germine terreno panis ct vinum efficitur spiritualiter corpus Christi, id est vita et salutis nostra mysterium... Corpus igitur Christi, ul pnvdictum est, non est in specie visibili, sed in virtute spiritali. Opusc., î, 9, e·»!. 77 D< a. Hôte de /’Église (accedit ad hac offerentis Ecclesia fides), — L'Église tient un grand rôle dans l'action sacrificielle : c'est elle tout entière qui offre, en raison dc sa participation au sacerdoce du Christ. Voir l'explication des mots qui tibi offerunt hoc sacrificium laudis. Expos, missa, 52. col. 18. A côté de l’oblation dc la passion ct en union avec elle, l’Église par les prêtres s’offre elle-même avec ses adorations, sa dévo­ tion, car tous élus ct mortels sont le sacri lice de l'image agréable à Dieu. Ibid., 58, col. 50. Dans un riche commentaire du Supplices ts rogamus, à la lumière dc saint Augustin, Florus montre comment le sacrifice de la terre se raccorde à celui du del. L’autel sublime Invisible, d’où Dieu reçoit un sacri lice éternel dc louanges, c'est l’ensemble des élus, anges ct hommes, qui aident les fidèles de la terre à offrir leur oblation; à ccl autel unique nous sommes unis ici-bas par la fol, en attendant l’union dans la contemplation, car toute la cité rachetée, c’est-à-dire l’immense assem­ blée des saints est offerte à Dieu en sacrifice universel par le grand prêtre du ciel. Ibid., 66, col. 58 cl 59; Opusc., n, 16, col. 91. Telle est aux yeux dc Florus la nécessité dc l'union avec l’Église pour l’offrande sacrificielle, qu’en dehors de celte union, Il n’y a pas dc vraie sacrifice : quia vert sacrificii extra catholicum Ecclesiam locus non est... Expos., 53, col. 49 B. b. Rôle de la prière consécratoirc (accedit mystica precis consecratio). ·— Certaines expressions dc Florus semblent être un écho dc l’idée isidorlcnne d'après laquelle la prière consécratoirc va du Sanctus au Pater. Voir l'explication des premiers ct des derniers mots du canon, Expos., 42, col. 43; 73, col. 6t. Il reconnaît pourtant une importance capitale aux paroles du Christ dans la consécration, el marque en des formules très claires la part principale du divin prêtre, ct la part subordonnée des prêtres humains ct dc l’Église dans l’action consécratoirc ct l’oblation. Sans les paroles ct la vertu du Christ pas de consécration : Sine quibus... nulla pars Ecclesia conficere poter I... DE LYON 1004 Christi ergo virtute rt verbis consecratur et consecra­ bitur. 60, coi. 52 C. Le Père consacre et accepte l’oblation sanctifiée par le Fils. Celui-ci la lui transmet, Interpelle pour nous dans son humanité, et sc fait propice à nous dans sa divinité. 43, col. 4 L 11 est le médiateur unique par qui l’oblation dc l’Église peut arriver au Père : Quod ergo offert Ecclesia, offert per ilium. 50, col. 47 A, Le Supplices semble être un moment solennel de la prière consécratoirc : Fit... aliquod incomprehen­ sibile. .. ut per angelica ministeria ct supplicationes tanguani de sublimi altari divina majestatis conspectibus offerantur, cum adstantibus sibi ministris cxlestibus, Christus, ut proposita consecret adesse credendus esi 66, coi. 60. /Ainsi l’action sacerdotale du Christ s’exerce à l’autel dans la consécration comme telle; d’une oblation actuelle du Fils dc Dieu par lui-même à la messe, notre auteur ne dit rien. A l’autel le prêtre humain offre ct supplie en imitant cc qu'a fait le Christ : Ille sacerdos vice Christi vert fungitur, quidquid Christus fecit imitatur ct sacrificium verum el plenum tunc offert in Ecclesia Deo Patri si sic incipit offerre quomodo ipsum Christum videt obtu­ lisse. Opusc., ii, 16, coi. 91; cf. Expos., 43, col. 41. c. Pôle dc Γ Esprit-Saint (accedit divina virtutis infusio). L'Esprit-Saint met dans le sacrifice sa vertu divine : Petimus ut hoc Spiritu luo sanctifices, ul quod nostra humilitatis geritur officio tunc virtutis impleatur effectu. Expos., I l, col. IL Ainsi au terme de cette action harmonieuse dc l’Église, du Christ ct de l'Esprit-Saint sc trouve sur l'autel la victime en qui le sacrifice de la croix non seulement est représenté, mais renouvelé, répété, imité, de nouveau mystiquement immolé, sans que pour cela la victime jadis immolée connaisse une mort nouvelle. Expos., 63, col. 55; 59, col. 62. C’est le très vrai et unique sacrifice des chrétiens, 16, col. 30, où l’on boit le sang qui a coulé du côté du Christ,63,col.55, où l’on reçoit le Christ lui-même en nourriture... praparuvil cibum seipsum, 59, col. 52; Opusc., n, 7, col. 85, ct 8, col. 88. Il n’y faut point voir en effet le corps du Christ selon le mode d’être matériel qu’il avait ici-bas, il faut le concevoir comme une puissance vivifiante dc l’ordre spirituel : Prorsus panis ille sacrosancta oblationis corpus est Christi, non materie vel specie visibili, sed virtute ct potentia spirituali... Opusc., i, 9, coi. 77. Cette terminologie prépare celle de Hatramne. d. Efficacité du sacrifie.9 chrétien. — Ce sacrifice a une valeur salutaire qui s’étend à tous ceux qui appar­ tiennent nu corps du Christ, vivants cl défunts. Expos., 68, col. Gl. Le commentaire du memento des vivants est encore fait dans la perspective des messes à inten­ tion collective. Ibid.. 51» col. 17. Conclusion. — De celte analyse on peut conclure que l’œuvre de Horus constitue un des témoignages les plus solides ct les plus riches qui aient été rendus ù la doctrine du sacrifice eucharistique au ιχ· siècle. Par scs qualités de méthode cl de fond, il méritait dc s’im­ poser à la méditation des théologiens ct liturglstcs du Moyen Age. En fait, nous le retrouverons utilisé dans la suite par plusieurs auteurs. Les ouvrages publiés aux x· et xi· siècles ne furent guère que des compila­ tions de Florus et d'Ainalairc. Encore faut-il consta­ ter que l'aire d’influence du diacre lyonnais est moins grande que celle d'Ainalairc; peut-être faut-il l’attribuer à cc que. par son élévation doctrinale ct sa méthode sévère, Florus parlait moins à l’âme ima­ ginative des fidèles dc son temps que le symboliste Amalaire. 3* Haban .Maur avant la controverse paschasienne. — Abbé de Fulda, puis archevêque de Mayence, le disciple I d’Alcuin travailla toute sa vie à mettre ses vastes I 1005 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, RABAN MAUR connaissances au service de l'éducation du clergé d'Allemagne. C'est le but qu'il poursuit tout particu­ lièrement dans le De institulionnc clericorum, P. L., t. cvn, col. 293 120. et dans le Liber de sacris ordinibus, t. exil, col. 1106-1192. il est amené à y traiter ex pro/esso dc la messe : De inst., I. I, c. xxxi, xxxu et xxxm (I'additio de missa, col. 321 est tirée d’Amalaire, De sacris ordinibus, c. xix); il le fait suivant sa manière habituelle en compilateur à la science vaste, mais d’emprunt. Dom Wilmart n montré, art. Expositio missir du Diction, d'arch., col. 1029, comment Kaban est tributaire des deux anciennes Expositions ano­ nymes : Primum in ordine ct Dominus vobiscum, ci-dessus, col. 996. De cette compilation on peut tenter dc dégager la pensée propre de Kaban en s'aidant des homélies, commentaires ct lettres du infime auteur. Voir Gcisclmann, Die Eucharisticlehre, p. 105-122 ; Kenz, op. cil., p. 671-673; Franz, op. cit., p. 399-401. Après avoir rappelé le sens étymologique, De inst., I, xxxu, t. ( vu, col. 322, ct la définition isidorienne du sacrifice de la messe, ibidem, col. 321, l’abbé de Fulda sc plaît à mettre en relief l’aspect commémoratif ct dynamique du sacrifice eucharistique. 1. Aspect commemorati/ de la messe. — La messe est essentiellement le mémorial du sacrifice de la croix, memoria redemptionis nostrir, In 1*™ ad Cor., Xî, t. cxn, col. 103 B; elle l’est à la façon d’un sacrement qui est à la fois signe ct application d’une vertu dérivée dc la rédemption. Signe évocateur d’un fait passé, clic remplit par rapport à l'immolation du Calvaire le rôle que remplissait la Pâque juive par rapport à l’immolation de l’agneau pascal à la sortie d’Egvptc. In Matth., I. VIII, t. cvn, coi. 1105-110G. Comme la cène, elle évoque le mystère dc la croix qu elle célèbre : Dc inst., 1. xxxi, t. cvn, col. 316; cf. In Levit., I. VI, c. xxi, t. cvm, col. 502. Si le mélange d’eau el de vin signifie le sang cl l’eau qui sont sortis du côté du Christ, De inst., I, xxxi, l. cvn, col. 316, la fraction du pain rappelle le brisement de son corps, In Matth., I. VIII. t. cvn. col. 1106 A. le calice et la patène l’ensevelissement du Seigneur. Ik sacris ord., χιχ, (, cxn. col. 1179 B. Le pain, fait dc plusieurs grains, el le vin. fndt dc plusieurs grappes, font pensera l’unité des fidèles, tandis que le mélange d'eau et dc vin figure l’incorporation des fidèles au Christ. De inst., 1. xxxi, t. cvn, col. 320 C. Là pourtant n’est point le sens profond dc la messe; il faut dépasser l’aspect sensible, évocateur du passé, pour atteindre In réalité salutaire qui sc cache sur l'autel, el qui établit les relations profondes entre le sacrifice eucharistique el celui du Calvaire. In Lev., I. Il, c. xi, t. cvm, col. 331; 1. VI.c. xvm, col. 193. A l’autel cl sur la croix, il y a identité de victime; l'autel est la demeure du corps du Christ. In Lev., I. VL <·. xvn, coL (88 L’est la que sont offerts et dis­ tribués la chair et le sang du Christ. In Josue, I. Ill, c. xvn. t. cvm, col. 1108, et In I Cor., xi, t. cxn, col. 105. De là l’unité du sacrifice de la croix fondée sur l’unité dc victime. Haban Maur l'affirme en des tenues empruntés à Jean Chrysoslome. In Hebr., 1. XW1II, C. X, t < xu, col. 780. A la suite d’Augustin et de Cyprien, il marque l’inti­ mité du lien (pd existe entre la messe. I incarnation ct la rédemption : Ad hoc enim incarnatus est ut immolaretur ; carnem autem c/us quit inepta erat ad comedendum ante passionem, aptam cibo post passionem fecit. Si enim non fuisset crucifixus, sacrificium corporis e/us minime comederemus, comedimus nunc cibum, sumentes ejus memoriam passionis. In Lev., I. I. c. n. I. cvm, coi. 259. Ici. comme dans un autre texte emprunté ή saint Ambroise, le caractère commémoratif 1006 dc la messe est rattaché surtout à la communion. Cf. In I Cor., xi, t. cxn, col. 103. Cc n’est point qu’il confonde messe ct communion. Communier n’est point célébrer le sacrifice; ainsi le vendredi saint l’on communie sans célébrer pour cela le sacrifice dc la messe : De inst., L il, c. xxxvn, i L. cvn, col. 349. En résumé, célébrer la messe, c’est offrir cl accomplir exactement cc que le Seigneur a I fait à la cène en mémoire de sa passion. De inst., L χχχπ, l. cvn, col. 322 B. 2. Aspect dynamique de la messe. — Malgré le réa­ lisme sacrificiel Immanent aux textes qui viennent d’être cités, malgré l’affirmation d’une conversion miraculeuse du pain ct du vin au corps cl au sang du Christ empruntée & l'ancienre Expositio missir. Domi­ nus vobiscum, De sacris ord in., χιχ, t. cxn, col. 1184 ct 1185, la pensée dc Kaban resterait orientée en un certain nombre dc textes vers une conception sym­ boliste dynnmistc du sacrifice de la messe. Voir Gcisclmann, op. cit., p. 113-122. Dans cette per­ spective, la conversion opérée par la consécration impliquerait plutôt une élévation du pain ct du vin consacrés ù une plus haute dignité ct fonction qu’une transformation radicale de leur être : Hare dona sunt visibilia, sanctificato per Spiritum Sanctum, in sacmmentum divini corporis transeunt. De inst., I, xxxi, I. evil, col. 319 A; In Eccli., 1. VII, c. vm, I. ax. col. 992 B. Par analogie avec l’incarnation, Kaban concevrait l’eucharistie comme une sanctification cl pénétration par la grâce des éléments qui persistent : Quia tu saneh flcasti corpus tuum, quando hominem in Deum assumpsisti ct nunc sanctifica hunc panem, ut corpus tuum fud Dc sacris ord., xix. t. cxn, coi. 1186 D; quem videlicet panem certi queque gratia sacramenti, priusquam / range ret, benedixit, quia naturam huma­ nam quam passurus assumpsit ipse... gratia diviner I virtutis implevit. In Matth., 1. XIII, t.cvn, coi. 1106 A. Par analogic avec les autres sacrements, baplime ct confirmation, il verrait dans l'eucharistie un double élément : la réalité sensible symbolique et la grâce attachée à cette réalité, la créature corporelle cl la vertu spirituelle, Valimcntum corporis ct la virtus qui produit l’incorporation au Christ. De inst., I. xxxi, t. cvn, col. 316-318. En raison dc cette série de textes. Gcisclmann pense que Kaban n’est point arrivé à harmoniser deux conceptions du mystère eucharistique qui tendent logiquement A s’opposer : Tune réaliste, impliquant la conversion substantielle, ne serait chez l'abbé de l-’u’da que superficielle, l’autre symboliste et dynamlste représenterait mieux la tendance profonde de sa pensée. Il reste que Kaban dans dc nombreux textes, empruntés à scs ouvrages les plus divers, professe le réalisme le plus net. au point que le sang rédempteur et le vin consacré sont regardés par lui comme iden­ tiques ct produisent les mêmes etïets : La vavît in vi\o sTotAM suam carnem suam in sanguine passionis, sive sanctam Ecclesiam illo \ίν<> qui pro mullis effunditur in remissionem peccatorum. In Gen., 1. A l. c. xv. t. csn, coi. 666 C. Cependant, lorsque la question se posera nettement dc savoir si le corps qui est sur l’autel est identique au corps histo­ rique, il la résoudra plutôt dans le sens du symbolisme dynnmistc, ct qualifiera d’erreur l’opinion » de quelquesuns qui ne pensent pas sainement du corps ct du sang du Seigneur», d’après laquelle le corps eucharistique serait identique nu corps qui est né de Marie : Cui errori quantum potuimus ad Egilum abbatem scri­ bentes, de corpore ipso quid vert credendum sit aperui­ mus. Pénitent., xxxm, t. ex. col. 493. Sa conception d’ensemble sur l'eucharistie le classera parmi les adversaires de Pnschase. 1007 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, WALAFRID STRABON 4· Walafrid Strabon (t 819), disciple de Ruban, s'inspire comme son maître dans sa doctrine siir la messe surtout de saint Augustin : avec Ruban, il aime à envisager la messe comme mémorial salutaire de la rédemption. De rebus eccl., xvi, P. /.., t. exiv, col. 936 ; j In Lue., xxii, 19, col. 338; In l Cor., xi, 23, col. 539. Voir Gcisclmann, op. cit.9 p. 122-126. Il faut souligner ici le souci et le sens de l’histoire vraiment extraordinaire pour son époque qu’apporte Walafrid dans l’élude du sacrifice chrétien. Sa réflexion Ihéologiquc porte d’une part sur la messe primitive et son évolution, d’autre part sur la messe telle qu’on la célèbre au milieu du ix· siècle. 1. La messe primitive. — La reproduction de la | cène, telle est la partie essentielle de la messe. De rébus eccl., xvi, t. exiv, col. 639. Aussi les apôtres ct ceux qui les suivent offraient-ils la messe sans toutes les cérémonies extérieures ct prières que nous avons aujourd’hui. D’après la tradition des anciens, cette messe ressemblait à cc que nous voyons aujourd’hui le jour du vendredi saint avec cependant en plus le commémoraison de la passion : elle comprenait ainsi ictte commémoraison, l’oraison dominicale, la fraction ct la communion. Ibid., xxi, col. 9-14 AB. A ces prières ct cérémonies essentielles les Grecs et les Latins ajoutèrent ensuite cc qu’ils jugèrent convenable. Après l’assertion de Walafrid concernant le noyau central de la liturgie primitive, on nc peut voir dans l'intervention d’Alexandre Ier au sujet du canon, telle qu’il la comprend, qu'une prescription spéciale pour mieux ordonner la partie de la messe qui commé­ more la passion ct non une insertion absolument nouvelle de cette commémoraison dans le canon. Ibid., xxii, col. 919. 2. La messe contemporaine. — Walafrid décrit au c. xxii de son œuvre la messe telle qu’il l’a sous ses yeux. C’est la messe romaine. L’action ou canon en est la partie essentielle. On appelle cette partie action, parce qu’on y fait les sacrements du Seigneur,canon, parce qu’on y trouve la norme régulière de la confec­ tion de ces sacrements, xxn, col. 950 A. La messe légitime est celle où assistent le prêtre, le répondant, l’offrant, le communiant : la composition des prières de la messe l’implique el le démontre. Notre auteur connaît cependant (les messes dites par le prêtre seul, sans servant, sans assistant; on peut penser, dit-il, que dans ces messes, que l’on appellera plus tard solitaires, il y a comme coopérateurs ceux pour qui le sacrifice est offert, ou les fidèles censés présents dont le prêtre tient la place lorsqu’il dit certaines réponses, xxn, col. 951. I Mais la réflexion théologique de l’auteur sc concentre sur deux problèmes que pose la pratique de l’époque : la multiplication des oblations ct des messes. Multiplication des oblations. — Le mouvement de piété qui entraînait depuis longtemps les fidèles à demander qu’on célébrât des messes à leur inten­ tion spéciale paraît s’être amplifié encore â l’époque de Walafrid Strabon. Celui-ci nous apprend, en eflet, que de son temps certains fidèles plus attentifs au nombre des oblations qu'à leur valeur salutaire, pas­ saient d’une messe à l'autre pour présenter autant d’offrandes qu'ils voulaient recommander d’intentions, xxn, col. 918. Il blâme ceux qui font ainsi leurs obla­ tions inordinate, ct rappelle qu’il vaut mieux assister à la messe tout entière que d’y faire une offrande et partir sans attendre la lin : agir ainsi, c’est laisser son offrande inachevée. Multiplication des messes. — La multiplication des oblations entraînait la multiplication des messes ; plusieurs prêtres sc mirent, en effet, à dire deux ou trois messes par jour pour satisfaire aux demandes 1008 des fidèles el à leur propre dévotion. Tous cependant n'agissaient point ainsi et certains s'en tenaient à une seule messe par jour. Celte pratique variée impli­ quait des appréciations théologiques différentes sur la valeur de la messe. Walafrid les analyse fort bien «Certains, dit-il, ne célèbrent la messe qu’une fois par jour, pensant (piece seul souvenir de la passion suffit à toutes les nécessités; d’autres jugent plus convenable de réitérer, deux, trois et même autant de fois qu’ils le peuvent dans cc même jour, croyant fléchir h miséricorde de Dieu d’une manière d’autant plus efficace qu’ils célèbrent plus souvent cc mémorial de la passion du Sauveur. Ces derniers s’appuient probablement sur l’usage de l’Église romaine qui dit deux ou trois messesdans une même solennité,comme cela a lieu dans le jour de la Nativité du Seigneur ct aux fêtes de quelques saints. En quoi, je ne vols rien d’absurde. » xxi, col. 913. A celte occasion, il rappelle d’une part l’exemple du pape Léon III (t 816) qui disait quelquefois sept ou neuf messes par jour, ct d’autre part celui de saint Boniface (f 755) qui ne disait qu'une messe par jour : c’étaient deux hommes également recommandables. Aussi Walafrid reconnaîtil à chacun la liberté d’agir suivant sa conscience, xxi, col. 913. Même jugement large ct nuancé sur la croyance à la nécessité d’une intention spéciale exclusive pour obtenir les grâces spéciales demandées. Cc serait, pense-t-il, une erreur assez grave de croire que l’on nc peut recommander ensemble à la messe toutes les intentions de ceux pour (pii on offre le sacri flee, comme si, pour obtenir les grâces demandées, on devait nécessairement offrir une oblation particulière pour une intention spéciale, prier uniquement pour les vivants ou pour les morts, car nous sa ons, dit-il, la valeur universelle du sacrifice de la messe, xxn, col. 918. Affirmer le contraire eût été condamner la pratique de l’intention collective des offrants reçue dans l’ancienne Église. Les commentaires des Expositio missiv, y compris celui de Florus, ne connaissent encore que celle-là. Mis en présence du courant de piété qui pousse de plus en plus les fidèles à sc persuader (pion obtient plus sûrement les grâces pour lesquelles une messe est offerte exclusivement, Walafrid ne le condamne pas, mais le comprend, pourvu qu’il s'inspire de la dévo­ tion, ct non d’une méconnaissance de la valeur uni­ verselle du sacrifice. Quod si cui placet pro singulis singulatim offeree, pro solius devotionis amplitudine et orationum augendarum devotione id faciat, non autem pro stulta opinione qua putet unum Dei sacramentum non esse generale medicamentum, xxn, coi. 918. La même conscience de la portée générale de la messe lui fait rappeler que le sacrifice de l’autel n’est point seulement utile à ceux qui offrent el communient, mais à leurs amis qui partagent leur foi ct leur dévo­ tion. xxn, col. 951. Ainsi, au moment où se multipliaient de plus en plus les oblations cl la célébration des messes privées, où l’on avait tendance à ramener la piété eucharistique à des vues trop individualistes, Walafrid sut-il oppor­ tunément rappeler le principe de la portée générale du sacrifice chrétien, mettre en garde la piété des fidèles contre les déviations faciles, cl marquer l’accord essentiel du nouveau courant avec les principes tradi­ tionnels qui inspiraient l’usage reçu communément jusqu’alors des intentions collectives. Nous verrons comment l’usage de dire plusieurs messes par jour, afin de satisfaire aux demandes des fidèles, entraînera des abus à l’avenir cl sera combattu I alors par 1 Église. Mais un usage déjà pratiqué au I temps de Wal ifrid sc perpétuera et sera de plus en plus accrédité dans I Église : celui d’offrir chaque messe loœ MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LA CONTROVERSE DE IX® SIÈCLE 1010 envisager ensuite à leur lumière le mystère de l’autel pour une Intention spéciale, cl de recevoir pour celle comme une œuvre divine, et comme une réalité intention une offrande en nature ou en argent. complexe à double aspect. V. La CONTROVERSE EUCHARISTIQUE DU IX· SIÈCLE. a) Principes directeurs de sa théologie de la messe. — Le traité Dr corpore et sanguine Domini de Paschasc La théologie de Paschase sur cc point est dominée Hadbert, abbé de Corbie en Picardie (t 851 ou «60) par sa conception d'ensemble sur la théodicée ct les marque une date importante dans l'histoire du déve­ réalités sacramentelles. loppement théologique de la doctrine eucharistique. Le principe générateur de sa doctrine, mis en relief A l’art. Eucharistie on a souligné cette importance dès la première page de son traité, c’est le dogme de pour l’histoire du dogme dans son ensemble; il reste la toute-puissance divine. De corp., i, 1, col. 1268. à en montrer la portée pour la théologie du sacrifice La messe est une œuvre de cette toute-puissance. de la messe. Sans doute, la question qui se pose au Tout sacrement par ailleurs est une réalité à double milieu du ιχ· siècle nc vise pas directement le saint aspect ; l’un extérieur qui tombe sous les sens, c’est sacrifice; il s’agit de marquer la part de vérité cl de la figure, l'autre invisible qui sc cache sous cet figure qui sc trouve dans le mystère chrétien, de extérieur symbolique c’est la vérité. Illud fidei sacra­ savoir si le corps eucharistique est identique au corps mentum... jure simul veritas et figura dicitur, ut sit historique du Christ. Mais qui ne volt que. plus on figura vel character veritatis quod exterius sentitur; insistera sur l’aspect vérité de cc mystère, plus aussi veritas vero quidquid de hoc mysterio interius recte l’on mettra en valeur le réalisme sacrificiel du mystère, inteltigitur aut creditur, iv, 2, coi. 1278 Dans ccttc plus au contraire on insistera sur son aspect figu­ ratif, sur la distinction entre le corps eucharistique perspective, la messe est l’œuvre divine dans laquelle sous la ligure de ce qui sc passe à l’autel sc cache ct se et le corps historique, sur la présence in virtute ou in potentia verbi, plus aussi l’on glissera vers une con­ révèle à la fols la vérité de l’oblation actuelle de la victime du Calvaire. ception symboliste dynamistc de la messe? b) La messe oeuvre divine. — En tant qu'œuvre de Tandis (pie Paschasc avec Hinemar, en utilisant la toute-puissance divine, elle réclame notre foi largement l’héritage du passé, en complet accord avec comme les miracles de ΓAncien Testament. Dieu l’a la liturgie ct la piété de tous, vont préciser ct déve­ voulu ct il l’a dit : il n’y a sur l'autel après la consé­ lopper la conception réaliste du sacrifice de l'autel, cration, sous la figure du pain ct du vin que la chair d’autres auteurs, Batramne, Baban Maur, l’auteur ct le sang du Christ, identique à la chair qui est née anonyme des Dicta cujusdam sapientis, P. L·., t. cxn, de la vierge Marie, i, 2, col. 1269. col. 1510-1518, Jean Scot Érigène, Druthmar, vont C’est l’œuvre de la Trinité tout entière, xni, 1, s’opposer aux idées proposées par Paschasc ct défen­ col. 1315. Pour la comprendre, il faut l’envisager dre une conception du sacrifice de la messe plus ou dans la lumière des œuvres divines : passage de la mer moins apparentée à un symbolisme dynamistc. Cette Bouge, conception virginale, multiplication des pains, controverse n’aura de conclusion dogmatique qu’au création. Pour la saiùr. il faut la voir à travers la xi· siècle avec la condamnation de Bérenger. Nous figure qui la signifie, i, 3; iv, 3. en suivrons la répercussion jusque-là. Nous mar­ c) La messe réalité complexe sous son double aspect : querons aussi les réactions réciproques de la doctrine figura ct veritas. — a. Son aspect figurati/. — Tout cc ct de la piété à cette époque. que l’on voit à l’autel, matière du sacrifice, action du 1· Début de la controverse. — 1. Paschasc Hadbert; sa doctrine surtout d'après le De corpore. — L’abbé de prêtre, tout a une fonction figurative. Le double symbolisme des cléments constitutifs Corbie est à la fois un continuateur cl un initiateur. du sacrifice, soit par rapport au corps ct au sang Comme ses prédécesseurs, Alcuin, Amalaire ct du Christ, soit par rapport au peuple fidèle est exposé Floras, il nc veut point faire œuvre personnelle; d’après les Pères au c. x : Cur in pane et in vino hoc comme eux il utilise l'œuvre du passé. A son disciple mysterium celebratur? Quant au mélange de vin ct Placide, en exposant sa méthode, il énumère les doc­ d'eau, c’est pour nous figurer la passion, 1 eau ct le teurs catholiques dont il a reproduit la lettre ou l’esprit, sang sortis du corps du Christ que les Apôtres ont utilisé renseignement : Cyprien, Ambroise. Hilaire, institué ce rite, xi, 1, col. 1307. Augustin, Jean Chrysos to me, Jérôme, Grégoire (le L’action du prêtre à l’autel est. elle aussi, figure de Grand), 1 lésichius. Bède, De corp., prol., P. L.. t. exx, ce qui s’est passé sur la croix et de ce que fait encore col. 1268. aujourd’hui le souverain prêtre à l'autel Sans doute 11 ne sc contente point cependant de récapituler c’est le prêtre visible qui bénit, fait action de grâces, le passé, il Inaugure un nouveau genre littéraire (pii immole, rompt le pain consacré, le distribue aux donne plus à la réflexion théologique el à la synthèse fidèles, mais son action n’est que figurative ct secon­ que les anciennes expositions de la messe. Le De daire; derrière lui, il faut voir l’action divine du sou­ corpore est le premier d’une longue série d’ouvrages verain prêtre dont il est l’instrument. Ainsi, dans la qui cherchent à donner l’intelligence du mystère non consécration, n’est-il qu’un interprète : Sacerdos non plus en glosant plus ou moins littéralement les prières ex se dixit quod ipse creator corporis et sanguinis esse de la messe, mais en synthétisant la pensée des Pères possit, quia si hoc posset. quod absurdum est. creator autour des problèmes (pii sont alors agités. creatoris fieret, xn, 2, col. 1312. Ainsi dans la distri­ Deux questions visent directement le sacrifice : bution de la communion n'est-il qu'un figurant Quid sit inter immolationes veterum figurasque lega­ derrière lequel le vrai prêtre agit cl discerne les bons lium et inter sacramentum corporis et sanguinis? el les mauvais communiants, vm, 3. col. 1288. v, coi. 1280, 1281. Quid necesse luerit quod semel C’est encore l’aspect figuratif qui est mis en relief gestum est in re. Christum quotidie immolari, vel quid lorsque Paschasc parle d’immolation mystique : boni tribuant lute mysteria digne accipientibus? ix, Christus mystice immolatur, ιχ, 1. col. 129L Celle coi 1293-1291. - Si l’on ne trouve point chez Paschasc immolation mystique s’oppose à l'immolation en soi la question du sacrifice traitée dans son ensemble, il qu'elle commémore. « Lorsque nous confessons, dit-il, est facile cependant de dégager sa conception sacri­ que le Christ est immolé chaque jour en mystère, cette ficielle tant du De corpore (pie de ses œuvres posté­ afllrmation se rapporte à cc qui est célébré sous forme rieures ; Expos. in Matth., L N If, c. xxvi, ibid., de sacrement, et (pii n'a été réalisé qu'une seule fois, col 875 sq ; Epist. ad l'rudcgardum, ibid, col. 1351savoir lorsqu'il a 'été immolé en personne pour le 1366. Pour y réussir il faut d’abord rappeler les principes directeurs de sa théologie de hi messe, salut du monde. La mort du Christ n'est pas réitérée Ifît MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, PASCHASE IIADBERT en fait, mais il est immolé chaque jour en mystère afin que nous recevions dans le pain ce qui a été suspendu à la croix, ct dans le calice ce qui a coulé du côté du Christ. » Epist, ad Frudeg., col. 1353. Voir aussi De corp., îx, 1, 6, col. 1293, 1297. Par quelle partie dc la messe est figurée à l'autel l’immolation du Calvaire? Il ne parait pas que Paschase sc soit posé la question. Tout au plus peut-on conclure d'un passage du Dc corpore, xix, 3. col. 1328, qu’il met en rapport la consé­ cration avec l'idée de production du Christ à l’étal dc victime apparemment immolée. Mais ici sa pensée va plutôt Λ la figuration de la passion par le calice dont le contenu fait penser au sang répandu : sanguinis vero in calice ac si in passione /usus est. Il n’établit point de rapport entre le calice du sang cl le corps juxtaposé. Aussi faut-il conclure, avec M. Lopin, que l’idée d’une immolation figurée par l’acte de sépara­ tion du corps cl du sang est loin de l’esprit dc Pas­ chase. b. Son aspect réel et divin. — Derrière le prêtre visible ct l’ensemble des rites extérieurs, il faut voir par la foi la vérité qui sc cache, m, 2. col. 1275. Celte vérité c’est le corps ct le sang du Christ identiques avec son corps historique, c'est ia personne du Verbe incarné, prêtre, victime, autel du sacrifice eucharistique. Le Christ est le prêtre véritable du sacrifice chré­ tien dans la vertu dc l’Esprit. C’est le souverain prêtre selon l’ordre dc Mclchisédcch qui consacre, crée, offre, distribue la victime à l’autel et interpelle pour nous. Ce rôle sc manifeste surtout à la consécration : celle-ci est le point culminant dc la messe; elle s’opère in sacerdotio Christi, χπ, 1, col. 1311. Vue par rapport au Christ qui l’opère par sa parole dans la vertu dc l’Esprit, elle est une création : in verbo et virtute Spiritus Sancti nova pt creatura in corpore creatoris ad nostra: reparationis salutem, xn, 3, edi. 1312; cf. iv, 1, coi. 1277, Efficace comme la parole : crescite et multiplicamini, la parole divine accompagnée dc la bénédiction et de la fraction produit une nouvelle créature, xv, 1,2, col. 1322,1323, et Exp. in .Matlh , I. XII. c. xxu, col. 892. C’est dans la vertu de l’Esprit que s’opère cette o uvre semblable à l’incarnation : Voluit in mysterio hunc panem et vinum tree carnem suam et sanguinem consecratione Spiritus Sancti potentialiter creari, crean­ dos vero quotidie immolari, ut sicut de Virgine per Spiritum vera caro sine coitu creatur, ita per eumdem ex substantia f anis ac vini mystice idem corpus et sanguis consecretur, iv, 1, coi. 1277. Du point dc vue des éléments qui reçoivent l’action divine, celte opération est une conversion radicale du pain et du vin au corps cl au sang du Christ, xx, 2; xv, 1, col. 1330. 1322 ct passim. Le rôle du Christ prêtre s’affirme aussi dans la communion. On ne peut recevoir la chair du Christ que dc sa main, la prendre que là où elle est. sur l’autel dc son corps, vm, 1,3; xm, 1, col. 1286, 1288, 1311. Comme prêtre enfin .Jésus-Christ s'ofjre actuellement à l’autel ct interpelle pour nous : Se Patri offerendo, idoneus exorator intervenit, vm, 8 coi. 1293. Le Christ victime. - Au terme de faction sacerdotale du souverain prêtre à la messe, il y n le x rai corps ct le vrai sang du Christ identique à son corps historique, produit sur l’autel pour y être offert et vraiment immolé quoiqu’tu mystère. C’est la thèse centrale de Paschose. Voir n, iv, v. vn ct x. La messe est la répétition dc l’oblation du Calvaire, quoique celle-ci seule soit rédemptrice, ix. 1, col. 1293. Quoiqu’il n’y ait pas d’immolation suivie de mort à l’autel. Il y a cependant une véritable immolation in mysterio : non enim jam moritur, sed tamen in mysterio veraciter immolatus in ablutionem delictorum comeditur, ii, 3, coi. 1271. 1012 Le mystère eucharistique ne mérite proprement ce nom qu’à condition qu'il y ait à la messe une mise en état dc victime de la chose offerte. En fait, on dit que le prêtre immole à l’autel, parce que le Christ est mis à l étal dc victime, victimatur, soit comme une hostie pour le péché, soit comme un aliment sacri­ ficiel de salut. Non enim immolatio recte dicitur juita proprietatem nominis et verbi, nisi ct mactatio vichmic consequatur. Attamen in pane isto ct vino sacerdos recte immolare dicitur quoniam in eo Christus ut ita latear, Deo Patri in hac oblatione, ac si hostia pro peccatis nostris seu in cibo salutis victimatur. Exp. in Matth., xxvi, coi. 891 1). Voir aussi Epist. ad Erudeg., coi. 1358 C. L’identité de victime à la Croix et sur l’autel crée l’unité d’immolation. Expositum, col. 1358 CD. En quoi consiste cette Immolation réelle quoique mystérieuse qui n’aboutit point à la mort de la victime, mais à sa mise en état de nourriture? On peut le déduire de quelques expressions dc Paschase, Elles sont d’un réalisme qui tranche sur la tendance des théologiens antérieurs à chercher dans l’eucharistie un rite seulement figuratif de l’immolation sanglante du Calvaire. Ainsi la phrase suivante : ls qui jam non moritur, adhuc per hanc (hostiam) in suo mysterio pro nobis iterum patitur. Nam quoties ei hostiam sua passionis offerimus, toties nobis ad absolutionem nos­ tram passionem illius reparamus. De corp., ix, 11. coi. 1302 B. A la prendre à la lettre, elle impliquerait que le Christ dans le mystère eucharistique endure dc nouveau sa passion, patitur. Ainsi encore les récits dc miracles eucharistiques que Paschase présente comme révélateurs du mystère. Tel le prodige où saint Basile est montre au moment dc la communion tenant un enfant entre scs mains ct le partageant aux fidèles, xiv, 2. col. 1317. Telle l'histoire racontée par l’abbé Arsénius, citée déjà par le pseudo-Germain, d’après laquelle l’ange au moment de la fraction immole le Christ enfant cl reçoit son sang dans le calice, xiv, col. 1318-1319. Toutes ces expressions cl Images témoignent par elles-mêmes d’un ultra-réalisme. Il faut les corriger sans doute par celles où notre auteur déclare que le Christ a une seule fois souffert dans sa chair, ix, 5, col. 1297 B. que cc qui sc passe à l’autel est spirituel» Epist. ad Frudeg., col. 1356 B, qu’il réprouve enfin l’idée d’un partage du Christ en morceaux : l.'nus idemque C hrh tus consumi non potest dentibus, nee dividi per partes. Ibid., col. 1358 A. De tout cet ensemble de textes il résulte cependant que l’immolation du Christ à l’autel pour Paschase n’csl pas seulement figurative, elle est réelle; elle implique une mactatio, une mise en état dc victime • qui est instituée à scs yeux par le fait que le Christ est rendu présent à l'état de nourriture. Cette façon dc concevoir les choses, il faut en convenir, diffère Wilmart, art. cit., col. 1206. La plupart du temps, cet auteur sc contente de transcrire le texte de Florus; c'est dans une de scs rares additions ù ce texte, qu'il introduit sa théorie des rapports entre le corps eucharistique ct le corps historique, même l’ex­ plication de ceux-ci par l’ubiquité du Verbe : Quia sicut divinitas Verbi Dei una est, quic totum implet mundum, ita licet multis locis ct innumerabilibus diebus illud corpus consecretur, non sunt tamen multa corpora Christi, neque mulli calices, sed unum corpus Christi cl unus sanguts cum eo quod sumpsit in utero Virginis ct quod dedit apostolis. Divinitas enim Verbi replet illud quod ubique est et conjungit ac facit ut, sicut ipsa una est, ita conjungatur corpori Christi et unum corpus ejus sit in veritate De celebratione missu?, P. /.., t.a.col. 1260. On retrouve des idées semblables dans le commen­ taire de la première aux Corinthiens, P. L., t. cxvn, col. 567-575, qui figure dans P. L., sous le nom d’Haymon d'Albcrstadt, mais pourrait être de Bcmi. 1C24 Même souci en effet de mettre en relief la vérité du corps qui est offert sur l'autel. Cum jam licet pardi videatur, in veritate corpus Christi est, coi. 572 1); même conception, mais plus explicitement affirmée, de la constitution du corps eucharistique fait de pain ct d'une vertu divine : Panis quem quotidie consecrant sacerdotes in Ecclesia, cum virtute divinitatis quit illum reptet panem, verum corpus Christi est, co\. 572C; même conception de la divinité omniprésente comme principe d'unité entre le corps eucharistique ct le corps historique : Divinitatis enim plenitudo quit fuit in illo, replet ct istum panem, el ipsa divinitas quit implet cu lum ct terram, ipsa replet corpus Christi quod a multis sacerdotibus per universum orbem sanctificatur, el facit unum corpus esse, coi. 564 C; même conception enfin de l'unité du corps mystique, fruit de la com­ munion au corps eucharistique. Ibid. Cette théorie, loin d’expliquer comme la tradition le faisait, l’unité du sacrifice chrétien par l’identité absolue de la victime présente sur l’autel avec la victime du Calvaire, présuppose la différence du corps eucharistique ct du corps historique, sc fonde sur une théorie dynamiste qui supprime en fait la présence du vrai corps du Christ à l'autel, pour n’admettre comme victime du sacrifice chrétien qu’un pain pénétré d'une vertu divine : c’est la divinité même du Verbe qui, immanente par son ubiquité jadis à la victime du Calvaire et maintenant ù tous les pains consacrés, unifie par sa vertu omniprésente toutes la hosties du sacrifice chrétien. 2. Explication de l'unité du sacrifice chrétien par l'identité du corps du Christ offert sur la croix cl à l’autel. — Celte théorie est surtout présentée par Bal hier, évêque de Vérone (t 974), à la fin de son ouvrage : Excerptum ex dialogo confcssionali. Bathicr y recommande et y transcrit quadam excerpta ex opus­ culis cujusdam Paschasii Hadbcrti. P. L., t. cxxxvi, col. 444 A. C’est bien, en effet, la doctrine paschaslcnnc de l’identité du corps du Christ à l'autel cl à la cène qui sc dégage de l'ensemble de ses écrits. Proloquio­ rum, L III, 16, P. L., t. cxxxvi, col. 231 : Sgnodicaad presb., iv, ibid., col. 557A : Qui ergo panis, ipse esi agnus, qui agnus, ipse Christus, qui Christus, ipse est Pascha, qui Pascha, ipse pro nobis immolatus. 11 faut noter cependant les hésitations de sa pensée sur l’objectivité du sacrifice des Indignes. Touchant l'objectivité du sacrifice dignement offert, point de doute ; Nam de digno o b ta to sacrificio, quod caro sil nihil hnsilo. Sur l'objectivité du sacrifice des indignes, il avoue sa perplexité. Cependant, appuyé sur les témoignages de saint Jean Chrysostome et de saint Augustin, il conclut dans le sens traditionnel à une objectivité identique dans les deux cas : Hoc itaque sensu nu hi videtur idem esse hoc sacrificium bono quod malo, digno quod indigno, sed non idem prastarc. De contemptu canonum, i, 21, P. L., t. cxxxvi, coi. 510. On retrouve chez l’évêque de Vérone un écho de la pensée amakiricnne sur l’importance du Pater, dans la consécration eucharistique : Cum vero ilia specialissime oratione censeretur oblatio populo porri­ genda, ubi Deo dicitur · Pater noster. I bid., col. 51 ΙΑ. Quoi qu'il en soit de ces deux derniers points, il reste que Bathicr est un excellent témoin du réalisme sacrificiel de la messe au x· siècle. Voir dans le même sens Gézon de Tortonc, dans le traité cité plus haut. 3. Explication ultra spiritualiste des rapports du sacrifice de la croix ct de celui dt l'autel : Thèse de la distinction entre le corps historique du Christ et le corps eucharistique. - Comme représentant de celte idée, il faut citer Aclfrlc (t vers 1020). Cet auteur se fait l’écho, à la fin du x· siècle, de la pensée de Balramnc sur la non-identité du corps 1025 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LES AUTEURS DU Xe SIÈCLE 1'26 eucharistique ct du corps historique du Christ. S’il parle de conversion du pain ct du vin /n corpus spiri­ tuale, in sanguinem spiritualrm. Epist. ad Wulfslanum. dans J M. Bout h, Scriptorum ecclesia*, opus­ cula, 3' édit., Oxford, 1858, l. π, p. 107-168, il la conçoit à la façon de Balrammc ct voit sur l'autel un coq)S tout dirérent de celui qui était sur ht croix: .Von est idem corpus quo passus est, dit-il clairement. Non est corpus Christi corporaliter,sed spirilualiler, non corpus illud quo passus esi, sed corpus illud de quo locutus est : Hoc est corpus mi-.um. Ccs phrases et d'autres qui équiparent l'eucharistie avec la nourri­ ture spirituelle du désert révèlent en Aelfrlc un héritier de la pensée de Batnirnne, un théologien qui compro­ met comme lui la vérité du sacri flee de la messe el son Identité avec celui de la croix. On pourrait relever des tendances semblables dans un traité anonyme du ix· ou du x· siècle: Itesponsio cuiusdam de corpore cl sanguine Domini, publié par L. d’Achéry, Spicilegium, Paris, 1723, p. 119 sq., ct dans les écrits d’Alton de Verceil, In Epist. 1, ad Corinth., xt, P. L., t. cxxxiv, col. 379. Voir Geiselmann. Die Eucharistielchre, p. 263-267. I. Essai de synthèse des explications précédente* par Hériger (t 1007). — L'abbé de Lobbes est un esprit conciliateur qui connaît fort bien la controverse suscitée au temps de Paschasc, ct continuée sous ses yeux touchant la question de l’identité du corps eucha­ ristique avec le corps historique du Christ. Il en voit la portée chez ses contemporains. De corpore et san­ guine Domini, i, P. L., t. cxxxix, col. 180 B. 11 en sait la complexité â raison de la diversité des opinions des Pères, mais il estime que ces diversités doivent sc réduire à l'unité. Ibid., col. 179 ct 180. Il en fait con­ naître objectivement les partenaires principaux, d’un côté Paschasc avec l’appui de nombreux Pères ct parti­ culièrement de saint Ambroise, de l’autre Baban dans la lettre à Égil ct Balramne avec l’appui de saint Jérôme, et l'autorité de saint Augustin. En faveur de la thèse de l’identité, il cite Ambroise, le pape Léon, Basile (en réalité saint Jean Chrysostome), le pape Grégoire (le Grand); en faveur d’une certaine diversité il apporte le témoignage de Jérôme, de Fulgcncc el d’Eusèbe d’Émèsc (en réalité l'austc de Biez). Loin d’en conclure comme certains de ses contemporains ά une opposition de ccs autorités, il affirme au contraire qu’elles sc complètent. Hoc dici figurate, et tamen corpus Christi esse in ucrilate. Ibid., iv, col. 182 B. Il ne lui suffit point de marquer l’état de la question, il en propose une solution qui aboutit ù un essai d’explication de l’unité de sacrifice de la messe. Celte solution s’inspire tout ù la fois de la pensée de Paschasc en ce qu'elle affirme l'identité de la chair eucharistique et de kl chair née de la vierge Marie, de celle de Balramne en cc qu’elle ne néglige point l’aspect svmboliquc du mystère de l’autel, de celle de la lettre â Egil, et de pseudo-Primasius, en ce qu’elle leur emprunte leur formule pour expliquer l’unité complexe cl organique des trois corps du Christ. Hérigcr défend le réalisme traditionnel de Paschasc contre les exagérations du symbolisme de Balramne, Exaggeratio, Codex gandav. 909, fol. 33 : O Katrarnne, hic prirlermisisti : Liquet, inquit Ambrosius, quod pnrtcr natura' ordinem Virgo generavit, et hoc quod conficimus cx virgine est. Voir aussi fol. 10, Dümmlcr, Nettes Archio, t. xxvi, p. 755. Il n’a pas de peine xi montrer que les expressions symboliques des Pères ne vont pas contre cc réalisme eucharistique, mais font connaître un autre aspect vrai du nn stère : figura est, dum panis ct vinum extra videtur, ventas autem dum corpus et sanguis Christi in veritate Interius creditur. De corp.,i\·, P. L , l. cxxxi.x, coi. 182 C. DICT. DP TIIÉOL. CATH· Il reconnaît cependant que Ia thèse de l’identité absolue chère a Paschasc a besoin d’étre expliquée. Il la commente en empruntant les termes de la lettre ή Égil (voir d-dessos, col. 1016) qui Insiste a la fois sur ; l'unité organique des trois corps historique, eucharis­ tique el mystique et sur leur» aspects divers lbid.,xu, col. 186. Il insiste encore plus loin .sur celte distinctio sacrificii dans un schéma figuratif, dont il donne l'explication suivante : Christus inconsumpti bilis, irives ci bilis, dat ab ipso eucharistiam sumendam, ves­ cendam, datam ex ipso; Ecclesia corpus ejus sumens, vescens, accipit ab ipso datam. Ibid., vnr, coi. 186. Ainsi au sommet et à la source de l'organisme unique de la vie surnaturelle, il y a le vrai corps ressuscité, inséparable de la divinité, au centre le cnrps eucha­ ristique qui, par le contact mystérieux opéré au Jubé hire perferri entre l’hostie et le Christ glorifié, pontife, hostie et autel de sacrifice, devient « connature! et conforme à celui-ci », puis le corps mystique des fidèles qui. par la communion du corps eucharistique, est établi en connatundité avec le corps ressuscité. Que la conformité, la connaluralité ou unité du corps eucha­ ristique soit a entendre dans le sens d’une identité mystérieuse de cc cnrps avec le corps historique du Christ, cela résulte de l’ensemble de la doctrine d’Hériger. Ccttc identité de la victime de l’autel avec le corps historique du Christ fonde l’unité du sacrifice de la messe. Pour établir cette unité, Hérigcr en appelle au témoignage d’un sage : Sed, ut ait quidam sapiens, non ob hoc plurts carnes vel corpora, sicut nec multa sacrificia sed unum, licet a multis offeratur, per loca diversa et tempora. Quia divinitas Verbi Dei, quer una est et omnia replet et tota ubique est, ipsa facit, ut non plura sint sacrificia, sed unum, licet a multis offe­ ratur, et sit unum corpus Christi cum illo quod suscepit m utero virginali. Vere enim credendum est in ipsa immolationis hora, cados aperiri et illud angelico minis­ terio in sublime deportari altare quod est ipse Christus, qui et pontifex et hostia, contactuque illius unum fieri. Ibid., vin, coi. 187. • Toutes mes recherches pour identifier celte cita­ tion sont demeurées jusqu’à présent sans résultat ». écrivait dom G. Morin, au sujet de ce texte, Revue bénéd., 1908, t. xxv. p. 11. Gcisclnunn y voit une citation libre de Bemi d’Auxerre. Die Eucharistielchre. p. 275. Celle citation nous paraît mieux encore s’iden­ tifier pour la plus grande partie avec le passage du pseudo-Primasius cité plus haut, col. 1023. Hérigcr, comme cc dernier, fait reposer son argumentation, en faveur de l'unité du sacrifice chrétien, sur l'ubiquité du Verbe, existant tout entier partout le même, insé­ parablement uni ù un seul corps qui est identique ù celui que le Christ n pris dans le sein de la vierge NIarie. Par cet appel au principe de l’ubiquité du Verbe, Hérigcr sc rapproche de ceux qui soulignent par ailleurs la diversité entre le corps eucharistique ct le corps historique: il reste que. maigre ces explications assez, obscures, il est au début du xi· siècle un témoin de la doctrine traditionnelle défendue par Paschasc touchant l’identité du corps historique ct du corps eucharistique. Il se fait aussi le défenseur direct de la doctrine de cc théologien louchant la nature du sacrifice de l’au­ tel; il montre qu’elle n’implique point de nouvelles soullranccs ct une nouvelle passion du Christ, comme le prétend ù tort l’anonyme de la lettre â Égil. Ibid., ix. col. 187. 5. Défense de la doctrine sur le caractère sacrificiel de la messe contre les cathares : Gérard de Cambrai et le synode d*Arras. - - En dehors des questions d’écoles qui portent sur l'unité ct la nature du sacrifice eucha­ ristique, l’activité théologique s’exerce au cours du 33 1027 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LA CONTROVERSE BÉRENGARIENNE 1028 χι· siècle, contre des erreurs radicales qui vont jusqu’à rejeter le sacerdoce, la présence réelle et le sacrifice dc la messe, jusqu’à demander la destruction des églises el des autels. Raoul Glaber (t 1050) nous fait connaître quelques-uns de ces hérétiques exécutés à Orléans en 1022. Histor., I. Ill, c. vn, P. L., l. cxlii, col. 659. En 1025, Gérard, évêque de Cambrai, tient contre eux un synodo à Arras. Les Actes dc ce synode expo­ sent la docti inc dc l’Eglise en face dc l’erreur opposée. Les hérétiques prétendent ne reconnaître dans le sacrement de l’autel que ce que les sens nous y révè­ lent nisi qued corporis oculis intuetur, et hoc tanquam vile negotium respicit. Acta synodi Atreb., P. L.. t. cxui, col. 1311 I). En face de cette erreur, évêques et fidèles professent que le sacrement du corps et du sang du Christ est le gage dc notre rédemption, qu’il contient la même chair que celle qui est née ct qui a souffert, que le mystère eucharistique ne peut être consacré que sur un autel saint. Ibid., coi. 1312 B. Les Actes insistent sur le caractère sacrificiel de ce mystère en définissant la messe selon la formule isidoricnnc. La messe est â lu fois le mémorial d’une chose passée ct une réalité présente : Quod quidem sacrificium de pane el vino cum aqua, ineffabili sancti­ ficatione, cruce ct verbis illius in altari consecratur dumque passionis et resurrectionis atque in avium ascensionis ibidem salutifera memoria agitur, verum ac proprium corpus ipsius Domini ct sanguis verus ac proprius efficitur quamvis aliud esse videatur. Ibid., col. 1278 I). Voir aussi, col. 1281 B, le commentaire des mots : Hoc facite in meam commemorationem. L'autel est sacré; c’est l’image du sépulcre du Christ sur lequel le sang du véritable agneau est offert. Ibid., col. 1287 C. Sans doute il y a un mystère en cc que le même agneau, partout oflcrt et consommé, reste intact ct vivant;il faut s’y soumettre en croyant fidèle. Les Ames plus sensibles aux choses visibles qu’aux réalités invisibles en trouveront d’ailleurs la révélation dans les miracles eucharistiques. Ibid., col. 12X1 sq. VL La CONTROVERSE BÉKESGAIULNXE DU XI* SIÈCLE — L’activité théologique est excitée au xi· siècle el au commencement du xn· siècle par la controverse de Bérenger. La doctrine de l’archidiacre de Tours tend a ruiner la conception réaliste du mystère eucharisti­ que; aussi donne-t-elle lieu à de nombreuses réfuta­ tions qui vont mettre en un meilleur relief l’idée tra­ ditionnelle de la vérité du sacrifice chrétien. Voir art. Eucharistie, col. 1217-1216, et art. Bérenger, l. n. col. 722. 1· Bérenger. - 1. Origine de sa doctrine. — - La controverse provoquée par Bérenger n’est que In reprise dc la discussion ouverte jadis devant Charles îc Chauve. · Ihitilfol, L’eucharistie, p. 380. Bérenger systématise cl accentue, en effet, les idées de Ratramnc qu’il connaît sous le nom de Jean Scot; tandis que Lunfranc son adversaire est le défenseur des Idées de Paschasc. · ingelram dc Chartres m’a appris, écrit-il à Lanfranc, un bruit qui court. Il paraîtrait que lu vols avec déplaisir, bien plus, que lu as qualifié d’hérésie les idées de Jean Scot sur le sacrement dc l’autel, idées par lesquelles il s'écarte dc la manière dc voir dc Paschasc que tu as adoptée.... Examine sans mépris cc que je dis. Si Jean Scot dont nous approuvons les idées eucharistiques te paraît hérétique lu dois également fain· des hérétiques d’Ambroise, dc Jérôme, d’Augustin, sans parler dc tous les autres. » P. L., t. cl, col. 63. Traduction d’après Hcurtcvent, Durand de Troar n, p. 130. Ainsi, dès le début dc la controverse, Bérenger établit scs positions sur la ligne de Balramne cl en appelle aux mêmes autorités que lui. 2. Sa conception symboUslc-dynuinlsle de l'eiieharltlit. — Quoi qu’il en soil des idées précises qu’il soutient alors, il fait l’impression à sis contemporains d’avoir une conception syinbollste-dynanilste du mystère eucharistique. Adelmann de Liège (t 1062), dans une lettre De eucharistiie sacramento publiée en entier dans Heurtevent, op. cit., p. 287-303, lui reproche son symbolisme: De corpore el sanguine Domini sentire videaris... non esse verum corpus Christi... sed figuram quamdam d similitudinem. P. 288. Même reproche chez le moine zVnaslase (t 1086) dans une lettre à l'abbé Gérald. De veritate corporis et san­ guinis Domini : post consecrationem panrm esse mate­ rialiter, et corpus Domini figuraliter tantum ct non vera­ citer. P. L., t. cxlix, coi. 133 C. De même Wolphehne abbé dc Bruinvillcr (t 1091), dans une lettre à Méginhard. De sacram, eucharistiie, P. L., t, cliv. coi. 113. Aux yeux de Hugues de Lan gros (t 1051), l’un des premiers adversaires de Bérenger, celui-ci soutient qu’il n’y a sur l’autel qu’une vertu salutaire du corps du Christ, et non identiquement ce corps : le sacre­ ment dc l’autel n'est le corps du Christ que ob solam salutis potentiam, per potentiam simile. Ik corp, d sang. Christi, P. L., t. cxlh, col. 1327 ct 1328. Voir aussi Durand de Troarn dans son De corp, el sang. Christi, vers 1058, I. I. P. L., t. cxlix, col. 1377. D’ailleurs les définitions que donne alors Bérenger du sacrement et du sacrifice dans sa réponse à Adel­ man n sont toutes orientées vers le symbolisme, par exemple celle-ci : Sacrificia visibilia signa sunt invi­ sibilium sicut verba sonantia signa sunt rerum. 3. Conséquences de cette conception touchant le sacrifice de la messe. - a) La messe n’implique point la pré­ sence sur l’autel de la victime jadis immolée. Entre le symbole qui est le sacrifice visible ct In réalité invisible qu’il signifie, Bérenger met toute la distance du ciel à la terre. En cflet, le corps du Christ dans sa réalité n'est nulle part ici-bas, mais seulement au ciel jusqu’au jour du jugement; dire le contraire c'est aller contre les prophéties dc David, contre les saints apôtres Pierre cl Paul, contre les Ecritures authentiques. De sacra corna, éd. Vischer, 1831, p. 157 ct 119, etc. On conçoit que, dans ccttc perspective, la conception traditionnelle qui voit dans la messe une œuvre mira­ culeuse de transsubstantiation soit ruinée. Bérenger s'insurge contre cette conception défendue par Lan­ franc, au nom meme de la justice divine, il est incom­ patible avec la religion chrétienne d’admettre la dis­ parition du pain ct du vin sur l’autel ct l’apparition du corps du Christ, P. 91. Le sacrifice dc l’Eglise, loin de comporter une dis­ parition des éléments par la consécration, entraîne de cc fait une élévation de ces éléments à une dignité nouvelle, celle dc sacrement ou symbole salutaire du vrai corps du Christ qui est au ciel : Omne quod sacretur necessario in melius provehi, minime absumi per corrup­ tionem subjecti. P. 1 16 ct 218. Le canon de Ia messe témoignerait dans ce sens, p. 277; si Ic sacrifice dc l’autel comportait à un moment donné In disparition du pain cl du vin, le Christ ne serait plus le prêtre selon l’ordre dc Mclchlsédcch; il n’offrirait plus vrai­ ment le pain et le vin. P. 125. Ainsi, les éléments du sacrifice, par le fait dc leur consécration, deviennent des objets sacrosainls, por­ teurs d’une vertu divine, p 127. 230. significatifs par leur similitude d’un objet qu’ils ne contiennent pas, le corps historique du Christ Le pain de l’autel est la chair du Christ, comme le Christ est la pierre angu­ laire : Panis altaris est corpus Christi, eo locutionis dicitur genere, quo dicitur : Christus est summus angu­ laris lapis. P. 145, 191. Aussi Bérenger défend-il 102!» MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LA CONTROVERSE BÉRENGARIENNE 1030 comme l’expression dc la vérité les mots de Katramne condamnés à Verceil : quæ in altari consecrantur esse figuram. signum, pignus corporis et sanguinis Domini. P. 37 ct 43. 6) // n'g a qu'une seule oblation au sens absolu. Le Christ ne s’est oflcrt véritablement qu’une fols; le sacrifice dc l’Église ne peut être qu’un mémorial par rapport nu sncrillcc passé : L na est Ecclesia: hostia cl non multæ... quia semel oblatus est Christus, sacrificium vero Ecelesiie exemplum est sacrificii Christi. Entendre ces expressions d'un renouvellement par l’Église dc l’offrande de la victime présente sur l’autel, jadis immolée nu Calvaire, cc serait multiplier le Christ. P. 131 et 191. Entre les sacri lices dc l'Ancien Testament el celui dc l’Église, il n’y a d’autre distinction que celle dc signes différents; les anciens étaient le symbole d’une chose à venir ; l’immolation du Calvaire, le sncrillcc dc l’Église est la commémoraison dc ccttc chose. P. 13. Bref le sncrillcc de l’Église est un pur mémorial. • Le pain et le vin subsistent après la consécration comme ils existaient avant. Ils sont appelés chair ct sang du Seigneur, parce que, célébrés dans l’Église en mémoire de la chair cruci liée ct du sang répandu, ils nous rappellent le souvenir de la passion du Seigneur, ct en le rappelant nous invitent à cruci lier incessam­ ment noire propre chair avec scs vices el scs convoi­ tises. » C’est en ces termes que la théorie est résumée par Lanfranc, De corp., xxn, P. L., t. cl, col. 110. Dans la logique de cette conception, il n’y a point dc place pour une communion réelle au corps ct au sang du Christ. Bérenger rejette ccllc-ci comme un fiagitium : le sang du Christ nous est proposé dans la communion dc la même façon que dans le baptême, non sensuallier. P. 222. La communion consiste à sc reposer, A se complaire par la fol, par le souvenir dans l'incarnation ct la passion du Verbe, acquiescendo sibi in incarnatione ct passione Verbi. P. 251, 255; p. 223, et aussi p. 71, 218. Il y a dans ccs textes non seulement toutes les apparences, comme le dit Heur· lèvent, mais l'affirmation nette et d’ailleurs cohé­ rente avec l’ensemble du système, d’une communion purement spirituelle, A l’occasion de la manducation du pain consacré qui ne contient point, mais symbolise le corps du Christ. Par cette communion, le fidèle reçoit venr natura* Christi virtutem, mais non le corps du Sauveur. P. 250. Voir Hcurtcvent, op. cit., p, 213. Ainsi Bérenger, tout en conservant certaines maniè­ res traditionnelles de parler de la messe, les vide de leur contenu. Il fait du mystère dc l’autel un pur mémorial salutaire; par sa conception symboliste, dynamiste.il compromet, bien plus.il détruit la notion traditionnelle de la vérité du sncrillcc eucharistique, dc l’unité cl de l'identité de celui-ci avec le sncrillcc du Calvaire. 2“ Réponse des théologiens ct du magistère écrit· siastique. - En face dc Bérenger qui prétend s’auto­ riser dc la dialectique, de l’exégèse cl dc la tradition des Pères pour rejeter ce qu'il appelle l’erreur de Paschase eX du vulgaire, l’Église va réagir par la voix des théologiens et le magistère des conciles. En dehors des auteurs cités plus haut qui firent entendre In réfutation de In première heure, il faut nommer surtout Durand de Troam, Lanfranc, Gullmond d’Aversn, Alger de Liège, voir Euciiaiustie, col. 1218, 1228. 1230; Lopin, op. rit., p. 17-20. Ccs auteurs ne sc contenteront point d’nfllnncr In doctrine de la transsubstantiation; A l’erreur de Béren­ ger qui fait du pain cf du vin le seul objet du sacrifice dc la messe, Ils opposeront l’affirmation traditionnelle dc la présence du Christ sur l’autel comme victime du sacrifice eucharistique, cl mettront ainsi en meilleur relief In vérité dc cc sacrifice. Ils sc préoccuperont aussi de déterminer la part qu’il faut faire à l’élément figuratif cl commémoratif dans sa célébration. L /.a vérité du sacrifice eucharistique : Son unité d son identité avec celui de la cène ct du Calvaire. - Dès 1018, Hugues de Langres insistait contre Bérenger .sur la valeur religieuse dc la vérité de la présence per­ sonnelle du Christ a l’autel : là se trouve, par un miracle dc transformation rapide et invisible, Celui en qui sont toute choses. Il y est comme prêtre, victime, autel ct tabernacle. De corpore et sanguine Christi, P. A , l. exur, col. 1329 et 1332. Durand de Troarn, comme l’évêque dc Langres, est préoccupé dc sauvegarder la même doctrine centrale. Dès le début dc son De corpore. Il dénonce le symbo­ lisme de son adversaire. P. L., t. exux, col. 1377. Il lui oppose la doctrine réaliste des Pères, Ambroise, Eusèbe, Bède, non aliqua phantasmatis vacua imagine, c. xix, col. 1405, non per cassam veritatis figuram, c. m, COl. 1382 D. Par la parole du Christ, le sang qui nous a rachetés est rendu présent sur l’autel, col. 1397 D. L’oblation de la victime du Calvaire peut être répétée sans préjudice pour l’unité cl la vérité du sacrifice rédemp­ teur. La chair du Christ η’α-t-clle pas été deux fols offerte par le Christ lui-même, à la cène et sur la croix, la première fois in sacramento, la seconde fois in pretio? m, col. 1381. Par les paroles Hoc /acite, le Christ n’a-t-ii point ordonné de reproduire sur l’autel son oblation : ut me videre spiritualiter, sentire præsentialiter, habere valeatis indubitanter? m, col. 1381. Ainsi a-t-il institué l’unique sacrifice chrétien en vue dc la propitiation des péchés : unicum ac speciale instituit sacrificium quo et Deus mundo propitietur et mortalis infirmitas quotidianis eum sceleribus ostendens reconciliationem. ii. coi. 1381. Lan/ranc, dans son traité De corpore ft sanguine I Damini, écrit vers 1070, discute avec vigueur les assertions de Bérenger sur le sacrifice eucharistique. Celui-ci avait ainsi décrit la messe : Sacrificium Eccle­ sia' duobus constat, duobus conficitur, visibili et invi­ sibili, sacramento et re sacramenti; quir tamen res, id est Christi corpus, si esset prie oculis, visibilis esset sed elevata in cadum sedensque ad dexteram Patris usque in tempora restitutionis omnium catto devocari non poterii, cité par Lanfranc, De corp., x, P. L., t. données à ccs olliccs. Que ce. ne fût là qu’une tolérance, c’est ce que démonti» ut les decrets c anionique squi,abolissant tout privilège de cc genre, défendent absolument qu’aucun 1001 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, DÉBUT DE LA SCOLASTIQUE 1042 prêtre dise la messe étant seul el sans quelqu’un qui Tandis que les théologiens de l’âge précédent pui­ lui réponde. · Cardinal Bonn, /><· la liturgie, t. i, saient leurs documents soit dans les manuscrits des p. 151-155, Paris. 1871. I ères, soit dans des chaînes ou des florilèges, soit déjà c) L'acte. essentiel de l'oblation eucharistique. — dans les recueils de Béginon de Prflm et de Burchard Le moment de la consécration csl comme l'âme du de Worms, ceux de l’âge suivant Iront chercher dans sacrifice : Cum ad summi sacramenti verticem, cum ad les œuvres d’Yves de Chartres et de Gratien une docu­ ipsam perventum est sancti sacri pel i mentem, disparet mentation de première importance sur l'eucharistie sermo. Bupert, l)c div. of]., II, vm, P. L., t. clxx, en général, ct le sacrifice de la messe en particulier. col. 39. > ves de Chartres (t 1116), traite de la messe dans le La prière Supplices te rogamus n pour les liturgisles Decretum cl la Pancrmia. de cette époque, comme pour leurs prédécesseurs, une La deuxième partie du Decretum a pour objet le importance toute spéciale; elle marque l’acceptation sacrement du coq»s du Christ et la messe : De missa de l'oblation : Hic oblata, ibi accepta, non mutatione et aliorum sacramentorum sanctitate. Quelques titres loci..., sed quia Deus csl ubique non pt loci mutatione, de chapitre ont directement rapport à l’idée de sacri­ ut conjungatur Deo de pane facta carb... Hostiam per· fice; ainsi le c. vi : .Von mentiri eum qui dicit Christum ferri in sublime altare quod est nisi oblationem nostram impassibilem et immortalem quotidie in sacramento conjungi Verbo, uniri Verbo, peri Deum, ct per eam immolari. On y montre, surtout d’après l’Épltre à nos in Deum assumi et vota nostra acceptari. Odon. Boniface de saint Augustin, qu’il ne peut être question à l’autel que d’une immolation figurative. Decretum. Expos, in canonem, 7*. L., t. clx, col. 10G7 A. En dehors de la consécration normale par les II, iv, L., I. ci.xi, col. 136-140. Ainsi le c. ix, qui paroles de Noire-Seigneur, le Micrologus, à la suite définit le sacrifice d’après Lan franc : Sacripcium d’Amalairc, reconnaît pour le vendredi saint la consé­ Ecclesiæ duobus confici, duobus constare : id est visibili cration par contact : Xam ordo romanus in Parasceve elementorum specie, et invisibili Domini nostri Jesu vinum non consecratum cum dominica oratione ct Christi carne et sanguine. Ibid., col 152-160. Xlnd Dominici corporis immissione jubet consecrare, ut les c. xi-xv qui traitent de la matière du sacrifice. populus possit plene, communicare, xix, P. L., t. cu, De même le c. xv qui marque la raison d'être de la col. 989. En rappelant les prières prononcées le commémoraison de. la passion a la messe. vendredi saint sur le corps du Christ, Honoré déclare Plus riche encore, au point de vue de la messe, est qu’autrefois était ainsi célébrée la messe apostolique. la Panormia. Les titres suivants mettent bien en Gemma, III, xcvi. P. L., t. clxxii, col. 668. relief les questions qui préoccupaient alors les écoles, d) Le but commemoratiI et figuratif de l'oblation lis sont tirés du L 1, De sacramento eucharistie et de eucharistique. — Les liturgisles développent les vues celebratione missarum : c. cxxxvn. Sacramentum et res d’Amalairc sur le but commémoratif de la messe. sacramenti sacripcium perficiunt; c. cxxxix, Quid Bupert. De div. of]., II, x, P. L., t. clxx. col. 42. signiPeat fractio hostiae et sanguinis potatio, (var. Dum Le canon entier, d’après le Micrologus, commémore hostia frangitur, passio Christi ad memoriam reducitur) ; la passion du Seigneur. Le prêtre y lient les mains c. exu, Carnis et sanguinis comestio et potatio domini­ étendues moins pour marquer la dévotion de son âme ca mortis est commemoratio ; c. exui et exun. Quo­ élancée vers Dieu (pie pour y signifier l’extension du modo intclligcndum est Semel immolatus r.sr Chris­ corps du Christ sur la croix. Les cinq conclusions tus KT QUOTIDIE IMMOLATUR? C. CXUV, Hostia qUir semel immolata est, in recordatione sutr mortis quotidie identiques per Dominum font penser aux cinq bles­ sures. ct l’inclination profonde du prêtre pendant le offertur, col. 1075-1077. Il s’agit surtout dans ccs Supplices rappelle le Christ inclinant sa tête pour chapitres de mettre en relief le caractère commémo­ mourir, xvi. P. L., t. cu, col. 987. On retrouve le ratif cl figuratif de la messe. • Quant à la doctrine des Pères, alléguée sur divers même symbolisme chez Honoré d’Autun, Gemma, I, xlvj, 7\ t. clxxii, col. 558. De même Bupert, points, elle est censée empruntée tout particulière­ De div. off., II, xn, xv, xvi. t. clxx, col. 43, 15, 16. ment à saint Ambroise et à saint Augustin. Mais, sous le nom de saint Ambroise, un trouve cité, c. exuv. Celui-ci insiste surtout sur le caractère représentatif le célèbre passage du commentaire de l'Épltre aux des signes de croix. 1 lébreux que nous savons être de saint Jean Chry• Le symbolisme exposé par Bupert est repris d’un sostome. Sous le nom de saint Augustin ct avec bout à l'autre par Étienne de Bcaugé qui sc contente de le condenser en formules plus nerveuses ct plus référence à la lettre de l’évêque d’Hippone à Boniface, on voit reproduit, c. exun. non plus le texte de cette pieuses. C’est sans doute sous l’influence de cc sym­ lettre, mais le commentaire qu'en a donné Lan franc. bolisme mystique appliqué à la liturgie, que Guillaume Comme extrait du livre des Sentences L. IV, dist. XII, n. 7, P. L., t. cxai. col. 866, (L’est dire que l'immolation réelle du Calvaire est le sacrifice par excellence, que la messe n’est sacrifice que par sa rela­ tion essentielle ■ au vrai sacrifice » accompli une seule fois sur la croix. Elle est un sacrifice relatif, souvenir ct image du véritable sacrifice constitué par la mort rédemptrice dc la croix. La représentation sensible dc l’immolation passée ne consiste point dans une modification sensible qui affecterait le Christ impas­ sible, soit au moment de la consécration, soit au moment de la fraction cl dc la communion. Ibid., n. 5, col. 865. Pierre Lombard ne volt point encore dans la double consécration l’image expressive de la séparation du corps cl du sang qui eut lieu au Cal\ aire. Si la séparation des espèces l’intéresse, c’est au point dc vue de la communion ct de l’effet rédempteur signi­ fié. Jésus-Christ, cn choisissant le pain et le vin comme éléments du sacrifice, a voulu montrer qu’il a pris la nature humaine tout entière, corps ct àmc, afin dc la racheter tout entière. Dist. XI, n. 6, col. 863. Il place surtout la représentation sensible de l'immo­ lation du Calvaire dans la fraction cl la communion. Dist XII. n. 6. col. 806. 2. La messe comme oblation de Γ Eglise. — Mémorial cl représentation sensible de l'unique immolation réelle du Calvaire, la messe n’est point seulement une image dc sacrifice. D'accord avec l'ensemble de la tradition, le Lombard reconnaît en elle un sacrifice réel. Sous l’aspect commémoratif ct représentatif «le la messe se cache une réalité sacrificielle : l'offrande de la victime du Calvaire. < Le passage si remarquable dc saint Jean Chrysostome, reproduit par le Maître des Sentences ne contient pas seulement l’idée «l’un rappel de la mort soufferte sur la croix, recordatio; il v est aussi question d’une « offrande » de la victime autrefois immolée, offerimus, offertur. L’immolation, scmblc-t-on nous dire, est passée; mais la victime csl présente, cl son oblation actuelle. Or cette double réalité de la présence de la victime et de son actuelle oblation parait bien être ce qui constitue hic el nunc un vrai et réel sacrifice, malgré qu’on ail une simple image commémorative dc l’immolation. · (Les paroles «le M. Lopin, op.cit., p. 153, expriment bien la conclusion du Maître des Sentences lui-même; « De là il ressort que ce qui se passe à l’autel est un sacrifice ct est appelé ainsi à juste titre. Le Christ a été offert une fois, cl il est offert chaque jour, mais d’un manière différente autrefois cl aujourd’hui. · Dist. XII, n. 7, col. 866. Le concile dc Trente adoptera la même formule. L’identité d’oblation fonde l’identité dc sacrifice; de part et d’autre, c’est toujours la même victime offerte. La différence entre le sacrifice de l’autel cl celui de la croix réside dans le mode de l'oblation. Sur la croix, le Christ s’est offert lui-même une fols en hostie efficace dc rédemption d’une façon san­ glante: sur l’autel, nous l'offrons et nous nous offrons conjointement avec lui, victimes d’un seul cl même sacrifice non sanglant, dans le but «le faire dériver 1047 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, PIERBE LOMBARD 1048 Jusqu’à nous la vertu dc la croix. Dist. VIH, n. 4, rail citer ici Lolhnlre dc Segni, le futur Innocent III, col. 857; dist. XI» n. 7, col. 864; dist. XII, n. 7. De sacrofancto altari mysterio, />. L„ t. ccxmi. col. 866. col. 774-916. Comme son livre est aussi spéculatif Pierre Lombard, comme Pierre le Vénérable, comme que liturgique, nous l’ét miterons plus loin comme un les august iniens, souligne le rôle actif de l’Église écho de l'enseignement à la fois scolastique cl litur­ à l’autel : il en tire des conclusions sur la validité gique sur la messe à la veille du IV· concile du dc la messe. Au sein de l’Église catholique» quelle Latran. que soit la qualité morale du ministre, le sacrifice a) Conception de la messe. - Tous ccs auteurs s’accomplit... quia Spiritus Sanctus vinificat. En dehors mettent en relation le sacrifice de l’autel avec l’immo­ de l’Église, pour les excommuniés ct les hérétiques lation sanglante de la croix, mais c’est pour affirmer, notoires il re peut être question de célébrer valide* à la suite de Pierre Lombard cl de la tradition, que ment : ceux-ci ne peuvent parler au nom de l’Église. l'immolation dc l'autel n’est que sacramentelle, repré­ Autre raison : La messe, dit le Lombard, suppose nu sentative, figurative de celle du Calvaire. Uostia dicta Jubé lire perferri l’intervention des anges; l’héré­ est immolatio quod isthie Christus sacramentaliler immotique et le schismatique ne peuvent escompter celte letur, quod in ventate Semel pro peccatis nostris in cruce intervention : Ex his colligitur quod hivreticus a catho­ est immolatus. Jean Bcleth, Rationale, c. xi.n, lica Ecclesia praeistis nequeat hoc sacramentum confi­ t. car, col. 51 : Sicard, Mitrale, I. VI, c. xm, l. ccxni, cere, quia sancti angeli... tunc non adsunt quando coi. 320. Iteret teas vel schismaticus hoc mysterium temere cele­ Robert Paululus, il est vrai, semble faire appel â brare prasumit. Dist. XIII, n. 1. coi. 868. (.elle l’idée de destruction pour éclairer la notion de sacri­ conclusion erronée sera rejetée par la théologie pos­ fice eucharistique. Il divise la messe en trois parties téric un . qui représentent comme trois actions ou trois formes Tandis que le Maître des Sentences met surtout en du sacrifice. La première va dc l’offertoire au Qui évidence le rôle du prêtre comme mandataire de pridie, c’est l’oblation du serviteur. Elle consiste pour l’Église dans l’oblation eucharistique, il se tait sur les le serviteur qui est l’homme à renoncer au pain ct au rapports dc celui-ci avec le prêtre invisible. Le Christ vin pour l’offrir à Dieu. En offrant ainsi les principaux dans (elle perspective apparaît prêtre du sacrifice aliments de sa vie, l’homme semble détruire cette chrétien, surtout en ce qu’il fait offrir, sur son ordre, vie, s’immoler, puisqu’il renonce à ce qui la soutient par l’Église l’oblation de son corps ct de son sang et ne veut désormais tenir que de Dieu cc qui lui est rendus présents sur l’autel par la vertu de ses paroles. strictement nécessaire. Par cette union personnelle a L’cnsemb’e dc la doctrine est d’inspiration augusl’immolation du corps ct dc l’ômc du Christ, il devient tlnienne. participant de la passion. La victime secondaire qui Conclusion. — La vérité du sacrifice eucharistique est l’homme s’associe ainsi mystiquement,par l’immo­ est tout à fait indépendante d’une immolation actuelle lation intérieure que figure le renoncement au pain dc la victime offerte. Dépend-elle, du moins, d’une ct au vin, à l’immolation de la victime principale jadis représentation sensible de l’immolation passée? réalisée au Calvaire et figurée maintenant sur l’autel. M. Lcpln pense que non : l’essence du sacrifice eucha­ Ce que fauteur veut inculquer ici, c’est l’union étroite ristique, d’après lui, est constituée par autre chose du peuple chrétien ô l’oblation du Sauveur : panemet qu'une immolation réelle ou figurative, savoir par vinum offerendo gun· in victu vitn· animulis principa­ l’oblation réelle du Christ réellement présent dans lia sunl, seipsos et sua omnia, id est totum suum vicium le sacrement. Op. cil., p. 156. offerre dicantur. De off. cccl., II, xxix, P. L., t. clxxvii, C’est, semble-t-il, ne point tenir assez, dc compte coi. 130. CL aussi col. 428. du premier aspect dc la pensée du Lombard, selon Après l’oblation du serviteur, vient l’oblation du laquelle la messe est appelée sacrifice, parce qu'elle est corps ct du sang du Christ, du vrai et parfait sacrifice la représentation du sacrifice dc la croix. Cet aspect que le prêtre terrestre offre dans la vertu d’en haut. n’exclut point le second : celui-ci le complète. Pour C. xxxu ct xxxm,col. 131 cl 432. Cette seconde partie notre auteur, comme pour ses prédécesseurs, la messe du sacrifice trouve son couronnement dans une troi­ est une réalité complexe à double aspect, l’un exté­ sième action qui sc fait par la coopération du monde invisible : Rogat sacerdos per manus angeli sui, vide­ rieur ct visible, l’autre intérieur et invisible, tous deux essentiels. Par son extérieur, pain et vin, frac­ licet custodis, secti m eo sacrificium perferri, ul virtuti tion ct communion, elle est surtout rappel ct représen­ sacramenti ipsius communicet, ut per corpus Christi tation de la passion; par sa réalité profonde, elle est quod in culo est cl dc altari visibili in (erra suscipitur, oblation actuelle; substantiellement identique â celle ad summam propitiationem Dei perveniat et ei uniri du Calvaire. L’idée de la messe, telle que l’a décrite mereatur..., c. xxxiv, coi. 433. le 5’nitre des Sentences, pourrait ainsi se définir : Sicard de Crémone s’inspire d’Ainalairc dans son L’oblation par l’Église sur l’ordre du Christ,du corps explication sMnboliquc dc la messe, el dc Rupert dans ct du sang du Seigneur, présents sur l’autel sous les sa conception de la victime du sacrifice eucharistique. signes commémorât ifs de l’immolation passée, en vue A l’exemple dc ce dernier, il distingue une doub’c d'appliquer aux fidèles la vertu de cette immolation substance du sacrifice, l’une matérielle ct terrestre. rédemptrice. Mitrale, 1. Ill, c. vi, P. L., t. ccxm, col. 116. La sub­ 3· Les successeurs Immédiats de Pierre Lombard. — stance divine, c’est le Verbe. Ad prolationem istorum 1. Les liturgistcs. — Durant la seconde moitié du verborum hoc est COBPus mia m, panis divinitus transXU· siècle, plusieurs auteurs traitent dc la messe au subslantiatur in carnem ; divina enim materialis point de vue liturgique : Jean Bcleth vers 116(1 substantia hujus sacrificii est \ erbum quod ad elemen­ dans le Rationale divinorum officiorum, c. xxxiv-ui, tum accedens perficit sacramentum; sic Verbum carni P. L., t. car. col. 43-58; Robert Paululus (t 1178), unitum efficit hominem Christum. Ibid., col. 129 B. De crrremoniis, sacramentis, officiis et observationibus b) Critique dc la consécration par contact; messe des ecclesiasticis, I. 11. c. xi-xu, P. L„ t. clxxvii, col. 116présanctifiés et messe apostolique. — L’attention que 438; Pierre h Peintre, vers 1170, Tractatus de sacro· les théologiens de l’époque donnaient de plus en plus sanctis venerabilis sacramenti eucharistia· mysteriis, a la question du moment préris ou dc la forme dc la P L., t. ccvn. coi. 1135-1151; Sicard de Crémone consécration, leur conviction de plus en plus raisonnée (t 1215), .Mitrale seu de officiis ecclesiasticis summa, que cette forme consiste uniquement dans les paroles : I. Ill passim. P. L., I. ccxni, coi. 89-148. On pour« Cet i est mon corps > devaient amener les liturgistcs1, à 1049 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LES SUCCESSEURS DU LOMBARD leur suite, à reviser lu vieille conception de la consé­ cration par contact, rt à se faire une idée plus théolo­ gique dc la messe des présancl ifiés et dc la messe Apostolique. C’cst ainsi que, d’après Robert Paululus, les apôtres, ne consacraient pas uniquement par l’oraison domi­ nicale, mais prononçaient auparavant la formule trans­ mise par le Sauveur. De off. eccl., II, xi, t. CLXXvn, col. 116. Jean Bcleth rejette expressément la croyance ù la consécration par contact. Il accepte la phrase sanc­ tificatur..., Mais il l’interprète en faisant une distinction que les progrès dc la terminologie vont rendre clas­ sique. Sanctifier, cxpliquc-t-li, n’est pas synonyme dc consacrer. Il faut donc renoncer à croire, quoi qu’en disent certains auteurs, que le vin du calice à la messe des présancl ifiés soit changé au sang du Christ : Est enim differentia inter consecratum et sancti ficatum. Consecratum dicitur quod in consecratione, ut ita dicam, transsubstantiatur. Sancti ficatum vero est quod per verborum significationem efficitur sanctum sine aliqua transsubstantiatione. Dation., c. xcix, P. L., t. cai, coi. 101 A. Voir Andrieu, op. cit., p. 47 sq. Jean Bcleth sera désormais suivi par ceux qui connaîtront la théologie dc l’École· Toutefois pendant longtemps encore la théorie amalaricnne subsistera dans des milieux moins éclairés. Mais celte doctrine ne pourra que disparaître avec une meilleure connais­ sance de la tradition, incompatible qu’elle est avec les principes formulés par les théologiens catholiques sur la forme unique et nécessaire de la consécration eucharistique. Andrieu, p. 51. c) Témoignage et jugement sur la pratique des messes sèches d uirArjAi.Es.— Jean Bcleth témoi­ gne dc la pratique des messes sèches à son époque; il ne la condamne pas : Neminem debere uno eodemque die duas celebrare missas cum uno sacrificio, vel cum duobus, sed unam cum sacrificio, el au am siccam. Ilation., c. li, P. L., t. ecu, coi. 58. La messe sèche était une messe sans offertoire, ni consécration, ni communion. Elle s’était introduite sans doute pour donner satisfaction à la piété des fidèles (pii réclamaient un nombre dc messes dc plus en plus grand. L’Église, pour empêcher les abus qui sc glissaient dans l’usage de la pluralité des messes, avait bien fait des lois restrictives, voir art. Binage, t. n, col. 893 et 891. Mais la dévotion indiscrète des fidèles cl des prêtres cherchait une compensation à ces restrictions dans la pratique de misses qui contenaient les prières ordinaires de l'office sauf le canon. Plus tard Durand dc Mende (t 1296) dans son national décrira ainsi celte sorte de messe : * Personne ne peut célébrer deux messes avec un seul sacrifice, ou une seule messe avec deux sacrifices... Le prêtre peut aussi célébrer une seule messe avec le sacrifice, et une mitre sèche On dit messe sèche, parce que, si le prêtre ne peut pas consacrer parce qu’il a peut-être déjà célébré, ou pour une autre cause, il peut, après avoir pris l’étolc lire l’épltre ct l’ivanglle, dire l’oraison dominicale ct donner la bénédiction; de plus, si par dévotion ct non par superstition, il veut dire tout l’ofllcc dc la messe sans offrir le sacrifice, qu’il prenne tous les vêlements sacerdotaux et qu’il célèbre la messe dans son ordre jusqu'à la fin de l'offrande, passant outre la secrète qui appartient au sacrifice. Mais il peut dire la préface. Cependant, qu’il ne dise rien du canon, qu’il n’ait ni calice ni hostie, el qu’il ne dise, ni ne fasse rien de ce qui se dit ou se fuit sur le calice ou sur l’eucharistie. national, traduction Barthélemy, I. VI, c. I, n. 23. I π. p 12 ct 13 On peut deviner à quels abus pouvait prêter cette pratique utilisée par des prêtres cupides. Pierre le Chantre met en garde scs contemporains contre clic; il montre le vide des messes sèches : Missa sicca quit 1050 est sine gratia et humore confectionis euchariitiæ non celebratur pro fidelibus Verbum abbreviatum, c. xxix, /·. i.t. c.cv, col. 106. La messe sèche fut usitée sur la mer (missa nautica) lorsque le mouvement du bateau rendait la célébra­ tion dc la véritable messe dangereuse ou impossible. A condition que l’on ne vole dans celte messe qu’une prière ct non un sacrifice, la chose en sol n’était point absolument condamnable. D’après Fortescue • les chartreux ont encore ua nudum officium qui est tout simplement une messe sèche « ct, d’après le tra­ ducteur de cet auteur, < la bénédiction des Hameaux au missel romain est un exemple classique de messe sèche. Mais la première partie de l’ofllce du vendredi saint n’csl-clle pas une messe sèche y compris la prière des fidèles? » Fortescue, La messe, p. 252. Les messes bi· ou trifaciales. — C’est par contre un détestable abus que Pierre le Chantre dénonce avec force dans l’usage des messes doubles ou triples, missæ bifaciatx, trifaciale Elles consistaient ei ci que le célébrant disait d’abord deux ou plusieurs fols la messe jusqu’à la préface, ct ajoutait une seule fols le canon pour compléter le tout. < Pierre assigne pour principe â cet abus l’avarice de certains prêtres qui, sachant bien qu’il ne leur était point permis de célébrer plusieurs fois dans un jour, imaginèrent cette inser­ tion dc plusieurs tnessss afin de satisfaire à la dévo­ tion de plusieurs personnes qui demandaient qu’on célébrât pour elles, ct dc toucher ainsi plusieurs hono­ raires. » Cardinal Bona. De la liturgie, l. I, p. 176. Pierre condamne celte pratique comme monstrueuse ct contraire à l’institution ct à la pratique de l'Église. Verb, abbrev., c. x.xix. col. 101. Voir aussi Ad. Franz, Die Messe im deulschen Mittelalter, p. 73-86. 2. Les théologiens. — a) Les premiers disciples dc Pierre Lombard. Bandinus ct Pierre de Poitiers envisagent la messe sous le même angle que le maître, et insistent comme lui sur le caractère représentatif ct symbolique de l’immolation de l’autel. < Dc même qu’une peinture représente cc dont elle est l’image, ct (le même que l'image reçoit le nom dc la chose qu’elle signifie,... ainsi l'immolation eucharistique porte le nom de l’immolation vraie qui n’a eu lieu qu’une fois. · Pierre de Poitiers, Sentent, I. V. c. xm. P. L., l.’ccxi, roi. 1256 1). b) Beaudoin de Cantorbérg (t 1190), drus son Liber de sacramento altaris est plus original. En recherchant la signification des sacrifices de l’ancienne Alliance, « il donne une interprétation que nous retrouverons plus tard chez un bon nombre dc théologiens, cl quo plusieurs prétendront appliquer au sacrifice en général, au sacrifice de l’eucharistie en particulier ·. M. Lopin, p. 160. Celle généralisation, toutefois est loin de sa pensée. a. Les sacrifices anciens.— D’après lui, ceux-ci signi­ fiaient trois choses : la faute dc l’homme, le châtiment de l’homme, la grâce du pardon. Ils avaient donc sur­ tout un sens expiatoire. L’homme par sa faute était coupable dc mort ; la loi ne lui demandait point cepen­ dant dc s’immoler, mais d’offrir le prix de sa rédemp­ tion. Par la mort des victimes que l’on immolait en quelque sorte à la place de l’homme, celui-ci sc pro­ clamait coupable et digne de mort pour sa faute. De suer. ait., P. L., t. ccjv, col. 617 L'Immolation sanglante dos victimes symbolisait ainsi l’idée d’expia­ tion. b. sacrifice du Christ ne tire point cependant sa valeur dc la crucifixion cllc-mèmc comme destruction; il vaut comme œuvre d’amour : In illa effusione sanguinis non solum operata est persequentium ini­ quitas, sed operata est ct Salvatoris chantas,,. Non iniquitas, sedehuritas operata est salutem... Ihcc Christi chiritas in morte Christi fuit violentior quiun Judieo· 1051 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LES GRANDS SCOLASTIQUES um ifliqailat,.., Tradidit et se Filins, et hoc ex charitate. tbid., col. 668. Saint Thomas s'inspirera de la même pensée dans sa théologie du sacrifice rédempteur. c. I.e sacrifice eucharistique ne comporte point, enfin, pour lui, de destruction : Baudouin insiste, en sc recommandant de saint Augustin commenté par Lanfranc, sur le caractère figuratif de l'immolation de l’autel : immolatio hmc non est occisionis, sed signi­ ficationis et reprœsentationis. Ibid., col. 772 P. Cet auteur sc tient donc, en definitive, comme le remar­ que .M. Lcpln, op cit., p. 161, sur la position très simple de Pierre Lombard ct de scs disciples. c) Innocent ill. — Le traité De sacro altaris mysterio libri sex, P. L., t. ccxvn, coi. 773-916, de Lothaircdc Segni (Innocent III, t 1213) est à la fois, par rapport Λ la théologie du xn* siècle, un écho ct un reflet, et par rapport à la théologie de l’Agc suivant une source souvent consultée. Plusieurs chapitres decet ouvrage ont un rapport direct au sacrifice de la messe. L’auteur y insiste sur la part active de l’Église. A la suite de Pierre Lombard, il rappelle que le prêtre ofTrc le sacrifice, non point en son nom propre, mais au nom de toute l’Église. L. I i L c. vet vî, col. 813 cl 815. « Hors de l’Église, dit-il. on n’oflrc point validement le sacrifice de la messe. Extra unitatem Ecclesiiv non est locus offerendi sacrificium unitatis. C. ix, col. 818 D. Il met aussi en relief cette vérité traditionnelle que le sacrifice rentre dans le culte de latrie et qu’il n’est offert qu’à Dieu seul. C. v, col. 813. Acte d’adoration, il s’adresse egalement aux trois personnes de la Tri­ nité. C. vm, col. 817. Il est oflert pour tous les fidèles, vivants ct défunts, appartenant nu corps de l’Église, en vue de leurs biens spirituels cl temporels, le tout pour le salut éternel. III, v, vi et vu, col. 843-846. La consécration en est le cœurct le point culminant, cor divini sacrificii. IV, i, col. 851. Innocent III ne songe point d’ailleurs à présenter la double consé­ cration comme une image de la séparation du corps et du sang de .Jésus-Christ. Il voit cette image dans les cérémonies liturgiques instituées par l’Église. C’est pour mettre devant nos yeux celte image que l’Église a joint aux paroles de la messe des signes nombreux. Dansjc canon les paroles ont surtout trait à la consé­ cration, les signes à l’histoire de la passion. Ainsi les signes qui sont faits après la consécration sur le corps divin du Sauveur, représentent ce qui s’est passé durant la semaine sainte Jusqu’à In mort du Seigneur. V. n. col. 888. Bref, la messe est le mémorial salutaire qui figure, représente, rappelle le sacrifice sanglant du Calvaire, non seulement parce qu'elle est dans ses cérémonies l’image physique de la passion, mais parce qu’elle contient la victime de cette passion et nous en applique les mérites. III, iv, col. 812 et 813; IV, xliii, col. 883 et 884. d) Les conciles et les professions de foi du XII· siècle. — L’Église sans doute n’a point au xn· siècle à inter­ venir comme au xi· par une série de réunions conci­ liaires contre une erreur eucharistique semblable à celle de Bérenger; elle a cependant occasion de tou­ cher à la question du sacrifice de la messe dans les décrets on professions de fol qu’elle édicte surtout contre les cathares. Ainsi, au concile de Lumbers près d’AIbi, en 1176, on rappelle en face de l’hérésie que seul le prêtre a pouvoir de consacrer le corps du Christ, on affirme la vertu toute-puissante des paroles consccrnlolres, malgré l’indignité du ministre, on déclare que le corps du Christ ne peut être consacré que dans les églises. Mansi, Concit., t. xxn, col. 162, 163. En 1210, le concile de la province de Sens tenu à Paris condamne les amauriciens : ceux-ci, en vertu d’une erreur connexe à leur panthéisme, affirmaient 1052 la présence du Christ sous les accidents du pain el du vin avant les paroles de la consécration, qui ne produiraient pas, mais constateraient seulement la présence réelle. Ibid., col. 809. Un décret synodal d’Odon de Paris Implique une décision ferme sur h· moment de la consécration ct de l’élévation : Pricdpitur presbyteris ut, cum in canone missic inca'perint qui pridie tenentes hostiam, ne elevent eum slatim nimis alte, ita quod possit ab omnibus videri a populo, sed quasi ante pectus detineant donec dixerint : hoc est corpus meum, ct tunc elevent cum ut possit ab omnibus videri. Ibid., col. 682. En 1208, Innocent III, dans une lettre à l’évêque de Tarragone, mentionne une profession de foi imposée aux Vaudois. Elle vise à la fols l’objet, le prêtre et les conditions de validité du sacrifice de la messe, quelles (pie soient les dispositions morales du célébrant. Mais celui-ci doit être prêtre, et prononcer avec une intention fidèle· les paroles traditionnelles. Epist., c.xcvi, P. t. ccxv, col. 1511. Enfin la définition portée par le IV· concile du Lalran formule et résume nettement la doctrine précisée ct défendue par les théologiens de l’époque contre les erreurs bércngarlenncs et vaudolses, soit au point de vue delà transsubstantiation, soit au point de vue du sacrifice. Γηα vero est fidelium universalis Ecclesia, in qua idem ipse sacerdos et sacrificium Jesus Christus... Et hoc utique sacramentum nemo potest conficere nisi sacerdos qui fuerit rite ordinatus. Mansi, Concit., t xxn, coi. 982. Nous avons là, rappelé dans une incidente, comme en passant, l’essentiel de la doctrine traditionnelle sur la vérité du sacrifice de la messe. La messe est une œuvre divine, potestate divina, où le Christ est prêtre el victime tout à la fois. Le ministre humain de ce sacrifice est le prêtre ordonné selon la volonté du Christ. IX. Les grands théologiens du xiii· siècle. — La longue période qui va du IV* concile du Latran â l’apparition de l’erreur protestante ne connaît point de controverse (pii intéresse directement le sacrifice eucharistique. A la fin du xiv siècle ct au commencement du xv, Wiclcf et Jean Huss propageront sans doute des erreurs eucharistiques: mais celles-ci viseront sur­ tout la transsubstantiation et n’attaqueront pas direc­ tement la messe. Aussi les questions de vérité ct d’essence du sacrifice eucharistique ne sont-elles point traitées ex professo par les théologiens de cette époque, comme elles le seront plus lard au moment de la controverse protestante. L’attention ct l'effort rationnel se portent vers l’exposé précis de la doctrine sacramentelle de (’eucharistie cf vers l’interprétation rationnelle de la transsubstantiation; Ils ne vont point a établir une synthèse achevée, définitive, qui, à la lumière d’une théorie générale sur la religion ct le sacrifice, donnerait une définition précise de la messe. Les meilleurs théologiens de celte époque se con­ tentent, soif à l'occasion de l’étude des sacrifices anciens, soit dans leur analyse du sacrifice de la croix el de celui de l’autel, de résumer ct d’approfondir renseignement de leurs prédécesseurs; Us ramassent ainsi les matériaux, posent 1rs bases, tracent les lignes de l’édifice futur beaucoup plus qu’ils nc l’achèvent ct nc le couronnent. Parmi les principaux ouvriers d( cette œuvre lente d’élaboration théologique, on peut distinguer des précurseurs, puis des chefs d’école. 1” Les précurseurs. — Dans cc commencement du I xnr siècle,si fécond en commentaires des.SVn/rncrsct en œuvres synthétiques encore inédites, on peut signaler quatre précurseurs Immédiats de l’Ange de (’École : Alexandre de Halés (f 1215). Guillaume d’Auvergne I (■ 121'9, saint Bonaventure ( t 127 I), et le bienheureux Albert le Grand (+1280). Voir leurs articles el Lcpln, 1053 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LES GRANDS SCOLASTIQUES op. cit., p. 164 et 165. Ils font progresser l'analyse théologique de la messe, soit en approfondissant la notion du sacri lire, soit en précisant l’idée d’oblation ct d'immolation eucharistique. 1. La notion générale de sacriflee. — Alexandre de Halés s'inspire ù la fois de saint Augustin et de saint Isidore d»· Séville dans sa théorie du sacri lice. De l’évêque d’I llppone il cite cette définition : Sacri­ ficium ergo visibile invisibilis sacrificii sacramentum seu sacrum signum est. Summa, 1114, q. i.v, mcinbr. 4, a. 1. A sa suile, il insiste sur le sacrifice intérieur; do là celte belle formule Urée de saint Augustin : « L'homme consacré au nom de Dieu, en lant qu’il meurt au inonde pour vivre à Dieu, est un sacrifice », p. IV·, q. i, membr. 6, a. 2; de là cette distinction d’un double sacrifice dans le mystère de la croix : Sacrifl· cium Christi ad nostram redemptionem duplex fuit spirituale et corporale. Spirituale /uit sacrificium devo­ tionis et amoris salutis humani generis, quod sacrifi­ cium obtulit in mente. Corporale /uit sacrificium mortis quam sustinuit in cruce vel qiur repnesentatur in sacra­ mento. P. Ill··, q. J.V,mcinbr. 4, a. δ, ad 2um. Il reprend aussi la définition d’Isidore de Séville, mais pour la compléter. « Le sacrifice est une oblation qui à la fois devient sacrée par l’offrande et qui consacre ou sanc­ tifie Voflrant pourvu qu'il soit bien disposé. » P. IIP, q. i.v, mcinbr. 4, a I. Guillaume, évêque de Paris, dira à peu près dans les memes tenues : sacrifier, c’est offrir pour rendre saint ct le don offert, et celui qui offre, ct celui pour qui on offre. De legibus, c. xxiv, Opéra, Paris, 1671, t. i, p. 72. * C’est donc l’oilrande qui est la raison essentielle du sacrifice: de la chose offerte, elle fait une chose sacrée, en la transférant au domaine de Dieu. Lcpln, op. cit., p. 171. L’idée n’est pas nouvelle; nous l’avons trouvée chez saint Ambroise, saint Augustin et ses disciples: mais elle va prendre, à partir du xm· siècle, un relief nouveau dans la théologie de la messe cl s’adjoindre plus intimement la considéra­ tion de sanctification de l’offrant. Gettc idée d'offrande va dominer de plus en plus jusqu’à Vasqucz. Vacant, op, cit., p. 39. Alexandre de Halés ct Guillaume nous révèlent le sens qu’ils attachent à l'oblation sacrificielle surtout par leur interprétât ion des sacrifices anciens: 'Ceux-ci ont été institués en premier Heu pour le culte cl l’i αηneur à rendre à la divine majesté. En second Heu, parce qu’ils signifient le véritable sacrifice, savoir le sacri lice universel du Hédemplcur et le sacri lice spé­ cial de l’âme fidèle. Troisièmement pour donner aux hommes une forte impression de la justice divine, car par cela même qu’ils offraient et égorgeaient des ani­ maux, ils se reconnaissaient dignes de mort. Enfin, ces sacrifices étaient agréables à Dieu, parce qu’ils inspiraient confiance en la miséricorde divine par l’amour de la bonté. Les sacrifices faisaient pour ainsi dire des hommes les commensaux de Dieu, et la com­ mensal! lé est bien la plus étroite des unions, le plus efficace moyen d’intimité. Aussi, comme Dieu nc pou­ vait communier à ceux qui lui offraient le sacrifice, envoyait-il parfois le feu du ciel et celui-ci consumait ct mangeait en quelque sorte, à sa place, la part qui lui était offerte. P. 111% q. i.v, membr. I.a. 2. Guillaume de Paris expose les mêmes idées on des termes à peu près identique. De legibus, c. xxiv, 1.1, p. 72. Il insiste sur le sens de l'immolation des victimes comme signi ti­ ent rice de la justice et de la miséricorde divine. « De même que cet animal est entre mes mains ct que je peux, à volonté, le tuer ou l’épargner» ainsi nous sommes entre vos mains et par justice vous pouvez nous mettre à mort pour nos péchés, ou nous faire miséricorde.· Plusieurs théologiens, après le concile de Trente, fonderont sur cette considération toute une théorie du 1054 sacrifice-destruction. Il faut remarquer, avec M. Lcpln, que Guillaume de Paris, tout comme Alexandre de Halés, · énumère quatre fins du sacrifice : l'adoration, l’action de grâces, l'union. La réparation ou satisfac­ tion à la justice n'en est qu’un élément partiel, non le principal, encore moins l’essentiel ». Le pin, p. 176. Le fait est que l’évêque de Paris nc fait point entrer cette considération dans la définition générale du sacri­ fice; l'élément essentiel qui constitue d’après lui celte définition,c’est l’offrande. 2. L'oblation eucharistique. — a) Son objet, 1-c sacrifice eucharistique, pour nos auteurs, consiste essentiellement dans une oblation, l’oblation du Christ jadis immolé, cl offert actuellement en union avec son corps mystique sur l'autel. C’est là ce qui le constitue différent de tous les autres symboles salutaires, c’est là cc qui en fait l’efficacité. a. Elle est l'offrande de Jésus lui-méme. — Collatio gratiæ majoris efficacia? vel minoris non esl causa qu ire corpus Christi est præsentialiter in hoc sacramento, sed reprxsentatio divina passionis cam iteratione oblationis qua ipse pratens corporaliter Patri offerebatur; quo­ niam non posset oblatio iterari, nisi præsens esset in sacramento cupis oblatio in ipso iteratur. Alexandre de Halés, Summa. p. IV4, q. x. membr. 7, a. 3. Guillaume, de son côté, établit qu’une âme exempte de péché, pleine de vertu, serait un sacrifice parfait, parce qu'elle serait comme un parfum d’agréable odeur, et un brasier de charité offert à Dieu. De legibus, c. xxvin, p. 100. Telle fut l’âme de Jésus sur la croix. tbid., p. 101. Or. c’est rcitc même victime jadis immolée qui esl oflerte parle prêlrv à l’autel pour la sanctification du peuple : « De tous les sacrifices que le prêtre peut offrir, Jésus-Christ, prêtre souverain, esl lui-même le plus digne d’être agréé de Dieu et de l’apaiser : le Christ est en diet tout consumé des feux de sa charité ct pour l’cxcdlence de sa sainteté même très agréable à la majesté divine. » De sacram, euchar., c. u, p. 135. Selon la définition générale du sacrifice, l’oblation du Christ faite à la messe sanctifie tout k peuple chrétien. < L’oblation de la victime jadis immolée sur la croix reste la seule oblation convenable de la Loi nouvelle », dit saint Bonaventure, Breviloquium, art. VI. c. ix, édit, de Quaracchi, t. v, p. 274 a. En tant que la messe contient celte oblation, elle esl un mémorial vivant. Comm. in Lucam, c. xxn, n. 27. I. vn. p. 517. Albert le Grand Insiste lui aussi sur l’offrande eucha­ ristique de Jésus-Christ à Dieu, mais surtout en la distinguant de l’état d’immolation où Jésus a été constitué sur la croix par l’iniquité des Juifs. U le fait en répondant à la question classique : Est-ce que le Christ est Immolé en chaque sacrifice? » Le Christ, dit-H, est très véritablement immolé chaque jour en cc sens qu’il est offert en sacrifice. Car l'immolation signifie l’acte d’oblation du côté de lu chose offerte, ct le sacrifice signifie le même acte du côté de i’clTet pro­ duit. D'où, comme du côté de la chos? offerte, l’obla­ tion jadis faite demeure toujours capable d’être renou­ velée, en renouvelant l’acte de cette oblation nous immolons cl sacrifions toujours. Il n'en vn pas de même de la crucifixion. Celle-ci ne sig fille point l’acte d’oblation du côté do la chose offerte, mais plutôt l’horrible forfait des Juifs, et il n’y a pas lieu de le renouveler. On comprend dès lors dans quel sens notre immolation n’est pas purement représentative, mais réelle. L’immolation vraie implique deux choses : une chose immolée el son oblation. L’oblation n’est pas purement représentative, mais renouvelée en toute vérité; pour la mise à mort cl la crucifixion il n’en va pas de même; elle n’est que rappelée, que figurée. » In l V“®, dlst. XIII, a. 23, édit. Vivès, Paris, 1891, t. xxix, p. 369. 1055 MESSE DANS l/ÉGLISE LATINE. LES GLANDS SCOLASTIQUES Le sacri Hcc dc la messe ne consacre pas seulement l’offrande mais sancti île ceux pour lesquels il est offert. Par rapport aux sacrifices anciens, Albert appelle la messe < le seul sacrifice de vérité, parce que seule elle produit ct contient en elle-même par la grâce du corps ct du sang dc Jésus-Christ ce qu’elle signi Ile, cl parce que seule elle renferme la source d’une abondante sanctificat Ion. » Dc sacram, euchar., dist. \. iv, t. x\i, p. 350. b. Le sacrifiet eucharistique est aussi Γο/Jrande du corps mystique du Christ. — C’est la pensée de tous nos auteurs. Albert le Grand la fait valoir tout spécialement. (L’est encore la merveille du plan divin, dit-il que l'hostie de notre sacrifice ne fasse qu’un avec ceux pour qui elle est offerte, car en s’offrant à son Père, le Christ offre tous ceux dont il a pris la nature, qu’il a purifiés de son sang el qu’il s’est incorporés. > Dc sacrum, euchar., dist. V, m, l. xxi, p. 90. A la suite dc Cyprien et dc scs successeurs, avec ses contemporains, Albert rappelle dans ce sens le sym­ bolisme du pain ct du vin : c’est celte idée mère dc l’union de l’Église à l'oblation du Christ qu’il montre impliquée dans les prières de la messe. Ainsi voit-il dans les trois prières du début du canon ce qu’il appelle une triple communion de l’Église à la victime offerte, dans l’élévation non seulement l’offrande du corps du Christ, mais aussi l'offrande de tous ceux qui lui sont unis, dans la prière Jubé hire per/erri, cette demande « que l’Église militante, corps mystique du Christ, étant unie à ce vrai edrps qui est contenu dans le sacrement, monte vers l’autel de la majesté divine pour lui être offerte dans la gloire, comme elle est offerte Ici dans la grâce du sacrement. » A/., dist. VI, i, n. 6, p. 103; voir Lepin, op. cit., p. 181 et 182. On comprend que, dans cette perspective, la com­ munion Joue un rôle très important dans le sacrifice puisqu'elle réalise parfaitement l'incorporation dc l’Église à son chef. Elle est, selon Alexandre de Halès, i le complément du sacrifice ». Summa, p. IVa, q. I, membr. 2, a. I. Telle est l’oblation sacrificielle qui sera offerte ici-bas aussi longtemps que durera Je monde ; d’ailleurs, selon la doctrine augusliniennc, Alexandre ajoute : « Ce sacrifice demeurera au ciel, là où ne cessera pas l’action dc grâces; là sc perpétuera l’universel sacrifice qu’est l’assemblée des saints, offerte par le grand prêtre à Dieu le Père. » P. IV·, q. i, membr. G, a. 2. c. Le prêtre. — Le prêtre principal de la messe c’est le Christ. Mais, tandis que Guillaume cl Albert le Grand aiment à voir à la messe principalement l'of­ fice du Christ, Alexandre dc Halès préfère, à l’exemple de Pierre Lombard, montrer le Christ · offert s par l’Église, c'est-à-dire par le prêtre au nom de l’Église. Tel est aussi le langage habituel de saint Bonaventure. Lepin, op. cil., p. 189. Le prêtre visible a un rôle dépendant el subordonné a l’autel. De sa dépendance à l'égard de l’Église Guillaume d’Auvergne lire une conclusion contes­ table : les apostats et les hérétiques ne consacrent pas validement, nihil agunt ex parte Ecclesia' catholica ca/us neque nuntios, neque ministros st gerunt, neque ex parte perfida.· /actionis. De sacram, ordinis, c vi. En quoi il ne fait que rester fidèle à une opinion depuis longtemps reçue. Voir M. dc la Taille, Mystenam fidei, c vn, p. 395-125. Albert le Grand au con­ traire. In IV"m, dist. XIII, q. xi, a. 30, el saint Bonaventure, In / Vuro, dist. XIII, a. 1, q. t, vont faire prévaloir le principe que tout prêtre consacre validement s’il en a l’intention cl observe la forme dc Γ Église. d. La valeur. - L'oblation eucharistique n’a qu’une valeur dérivée de l'oblation du Calvaire; mais elk lov, possède toute l’efficacité de celle-ci. Du premier point dc vue, Alexandre de Halès dira : « L’Immolation p. 93. Mais k contexte nous révèle que l’immolai ion vraie, l’immo­ lation mystérieuse, la mise à mort spirituelle de la messe ne comporte rien autre chose que l’oblation de la victime jadis immolée, sous un signe représentatif de la passion. Nos théologiens sont moins unanimes dans la dési­ gnation des signes sensibles qui figurent l’iingiolntion passée. Alexandre de I lalès cherche ces signes dans la consécration, particulièrement dans la consécration du sang. « Pourquoi, se demande-t-il, le sacrement dc l’eucharistie est-il consacré sous deux espèces? Il y en a, dit-il, plusieurs raisons. La première est le double motif de l’institution de ce sacrement. 11 a été institué d’abord pour l’accroissement dc la charité, et cela est signifié par le sacrement du corps du Christ sous l’espèce du pain... En second lieu pour la mémoire du bienfait dc la rédemption laquelle s’est accomplie par l’effusion du sang du Christ. » Sum., p. IV·, q. x, membr. 2, a. 2. Ainsi la consécration du sang est-elle mise en rapport symbolique avec la passion du Sau­ veur. Il ne s'agit point ici de montrer dans la sépara­ tion comme telle des deux espèces l’image dc la sépa­ ration du corps et du sang du Christ, mais de présenter la consécration du vin comme une image du sang répandu. A la suite de saint Grégoire, de Lanfnmc, Alexandre voit le signe de l'acte même d’immolation dans la communion · Lorsque l’hostie est rompue, lorsque le sang coule du calice dans la bouche des fidèles, qu’cst-il signifié, sinon l’immolation du corps du Christ en croix et l’effusion du sang dc son côté. » Sum., p. IV·, q. xi, membr. 2, a. L Albert le Grand expliquera la présence d’un double élément sur l'nute! par la nécessité de figurer l'ali­ mentation spirituelle complète. Dc sacram, each., dist. VI, tract, n, c. i, p. 102. Comme signe représen­ tatif de la passion, il signale seulement l’élévation do l'hostie : · Parce signe est rappelé sans cesse à notre souvenir comment il a été élevé sur hi croix ct n attiré tout à lui · Id., (list. VI, tract, ι, η. 3, p. 93. En résumé, les précurseurs de saint Thomas s’accor­ dent a trouver le trait essentiel dc la messe dans l'obla­ tion du corps et du sang du Christ jadis immolé. Fermes sur le caractère purement figuratif ou commé­ moratif de l’immolation du Christ Λ l'autel, ccs théolo­ giens paraissent aussi incertains quo leurs devanciers de cc qui constitue à la messe cette figuration ou comméinoraison sensible. Lepin, op. cit., p. IGG. 1057 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, SAINT THOMAS 1058 2· Iss chefs d'école dc la théologie ct de la liturgie. —· du Christ, en cc que par cc sacrement nous sommes La seconde moitié du xm· siècle , l’ftgc d’or dc la faits participants du fruit dc la passion. Dc là ce qui scolastique, voit fleurir deux chefs d’école dont l’in· est dit dans une secrète d’un dimanche : «Chaque fois fluence fut Immense, saint Thomas (t 1274) ct Duns qu’est célébrée la mémoire de celte hostie, s’exerce Scot (t 1308). A côté d’eux vers la lin du siècle parait l’œuvre de notre rédemption. » Sous le premier rap­ un grand liturgistc qui lui aussi, dans son domaine, port, on peut dire que le Christ était Immolé mémo exerça sur les Ages suivants une maîtrise incontes­ dans les hosties figuratives dc l’Ancien Testament. Mais sous le second rapport, il est propre à ce sacre­ table. L Saint Thomas d'Aquin. · - En ce qui concerne ment que le Christ soit immolé dans sa célébration. « Ibid. l’eucharistie, il est surtout le théologien de la trans­ substantiation, el le poète dc l’olllce du très Saintβ) En quoi consiste à la messe cette représentation Sacrement; du sacrifice dc la messe, il ne s’csl occupé commémorative de la passion 1 — Tandis qu'AJbcrt le qu’en passant. Mais cc qu’il en a dit résume avec bon­ Grand n’avait cherché cc rappel figuratif que dans heur l’enseignement traditionnel, porte la marque dc l’élévation, cl avait critiqué avec force le mou­ la précision et dc la clarté de son génie, ct dc plus offre vement allégorique venu d’Amalaire Jusqu'à lui, voir un thème très suggestif aux théologiens qui l’ont suivi. Ad. Franz, op. cit., p. 470-173, saint Thomas, à la suite d’Amalaire, d'Innocent III, ct dc scs successeurs, On trouvera sa pensée sur le sacrifice dc la messe exprimée surtout dans son comment aire de la 1'· Épitre cherche dans l’ensemble des cérémonies dc la messe comme un tableau de la passion. Tout en effet à la Aux Corinthiens, dans celui des Sentences, cl dans la Somme théologique. Pour la saisir, on peut analyser messe concourt à nous donner dc la passion une vive impression; les paroles prononcées, les gestes, la d’abord son enseignement direct sur le sacrifice eucha­ matière du sacrifice, le prêtre, l’autel, le calice. Les ristique, l’interpréter ensuite à la lumière dc sa paroles n’évoquent point évidemment les gestes des doctrine sur le sacrifice en général ct sur les sacrifices .Juifs à l’égard du Christ : le Sauveur n’est point historiques en particulier. a) Enseignement direct sur le sacrifice eucharistique. crucifié a l'autel; elles rappellent seulement les actes de Jésus-Christ vis-à-vis de son Père; l’oblation sacri­ — La pensée de saint Thomas sur la messe gravite ficielle, voilà ce qui dure, car l’hostie offerte est autour des deux idées suivantes : l’idée de représen­ étemelle; elle a été offerte jadis par le Christ, elle est tation ou de comméinoraison dc la passion d’une part, offerte maintenant par scs membres In 1 Vurn,di$t. XIL l’idée d’oblation d’autre part. En cela saint Thomas cxp. textus. A coté des paroles, les gestes eux aussi sont continue le point dc vue complexe de Pierre Lombard. représentatifs : ainsi les multiples signes dc croix faits L’eucharistie, dit-il, a le caractère dc sacrifice, sur l’hostie et le calice, les inclinations, l’extension des parce qu’elle est une représentation ou une commébras après la consécration, tous ces sy mboles sont expli­ moraison dc la passion du Seigneur dans laquelle fut le qués d’après la tradition allégorique, non seulement vrai sacrifice: Hoc sacramentum habet triplicem signi· dans les écrits de jeunesse, mais dans la Somme, IIP. ficationem : unam quidem respectu pmteriti in quan­ q. i.xxxm, a. 5. Saint Thomas résume l’explication tum est commemorati oum dominica· passionis in qua des signes de croix par ccs mots qui marquent bien fud verum sacrificium ct secundum hoc nominatur la relation profonde dc la messe au calvaire : Potest sacrificium. III4·, q. i.xxm, a. 4, corp, et nd 3uro; et autem brevius dici quod consecratio hujus sacramenti q. ι.χχιχ, a. 7. et acceptatio hujus sacrificii et /rudus ipsius procedit L’eucharistie a aussi le caractère dc sacrifice en ex virtute crucis Christi, d ideo ubi< umque fit mentio tant qu’elle est offerte : Hoc sacramentum simul est dc aliquo horum, sacerdos cruce signatione utitur, sacrificium ct sacramentum : sed rationem sacrificii ibid , ad 2um. habet in quantum offertur; rationem autem sacramenti La double matière du sacrifice, d'abord en elle-même, in quantum sumitur. Ibid., q. ι.χχιχ. a. 5. ct aussi dans son oblation, dans sa consécration el à la a. La messe est une représentation de la passion. — communion, évoque elle aussi la passion : Oportuit ergo Saint Thomas recherche à quel litre elle l’est ct com­ ad dominicam passionem repnrsentandam, seorsum ment. propont panem ct vinum, quit sunt corporis d sanguinis a) A quel titre ? Elle l’est doublement, comme sacramentum. Catena aurea in .Maith., xxvi, 8. Même Image expressive de la véritable immolation réalisée idée. III·, q lxxiv.ü. 7, ad 2ut ·; voir aussi In ZV^1’, au Calvaire, et comme participation aux fruits de celte dist. XL q. IL a. 1 : El idco separutim in hoc sacramento immolation. offerri debet signum corporis et signum sanguinis, Elle est d’abord l’image expressive dc la passion. duplici materia existent!. ■ Selon la parole de saint Augustin à Simplicianus, Saint Thomas déclare cependant, comme le remarque on a coutume de donner aux images les noms des M. Lepin, cello représentation réalisée plus essen­ objets qu’elles représentent : ainsi en contemplant tiellement dans la consécration, en tant que le corps et un tableau ou une fresque nous disons : voilà Cicéron le sang du Christ y apparaissent rendus présents et voici Salluste. Or la célébration de cc sacrement, séparément l’un dc l’autre. Lopin, op. cit., p 18G. on l'a dit plus haut. q. ι.χχιχ. a. 1, est une image H s’agit bien, en effet, de la consécration comme représentative de la passion du Christ qui est la telle, comme partie précise el distinctive de la messe, vraie immolation : Imago quadam est repnvsentatiiHi dans les textes suivants : Ixcpnrscntatio dominica- pas­ passionis Christi, queo est vera ejus immolatio. C’est sionis agitur tn ipsa consecratione hujus sacramenti, in pourquoi la célébration de ce sacrement est appelée qua non debet corpus sine sanguine consecrari. III·', immolation du Christ. De là ce que dit saint Ambroise q. I.XXX, a. 12. ad 3um; q. l.xxvi. a. 2, ad lun‘ : sur l’iipllre aux I lebreux : · Dans le Christ a été offerte Hoc valet ad reprie sen tandam passionem Christi, in une seule fois l’hostie qui a puissance pour nous sauver qua seorsum fuit sanguis a corpore separatus, unde â jamais. Et nous donc, n'offrons-nous pas tous les et in forma consecrationis sanguinis /it mentio de eju< Jours? Oui, mais en souvenir dc sa mort. » IIP, q. txxxiii, a. 1 De ce point de vue la messe est figu­ effusione. Le calice représente le sang a l’étal répandu ct séparé. III·, q. lxx.xhi. a. 2, ad 2um. rative dc l’immolation du Christ comme les sacrifices L'importance reconnue à la double consécration anciens. Mais elle est dc plus une participation aux fruits comme image expressive de la separation du corps el de l'immolation du Calvaire. La messe est aussi appelée du sang du Christ, n’empêche pas le Docteur angé­ Immolation * sous le rapport de l’effet de la passion lique de montrer dans le rite de la fraction et dans celui mer. de thîol. catii. X. — 34 1059 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, SAINT THOMAS de la communion sous les deux espèces une image dc la passion. Ill· q. lxxvii, a. 7; q. i.xxiv, a. 1 : In hoc sacramento quod esl memoriale dominici* passionis, seorsum sumitur panis ut sacramentum corporis, ct vinum ut sacramentum sanguinis. L'autel lui-même, lout comme la célébration de l'eucharistie dans son ensemble, fait penser à la pas­ sion. Sicut celebratio hujus sacramenti est imago repré­ sentâtiνα passionis Christi, ita altare, est repnusentativum cruris ipsius, in qua Christus in propria specie immolatus est, i I Ia, q. lxxxiii, a. 1, ad 2um. De même le prêtre visible ne fait que figurer le prêtre insiviblc au nom ct dans la vertu duquel il consacre. C’est ainsi que le Christ est à la messe quodammodo prêtre cl hostie. Hl·, q. i.xxxiii, a. 1, ad 3um. Ainsi donc, la représentation sensible de la passion est attachée à l'ensemble dc la messe, mais plus particulièrement. à la consécration. A raison de cc caractère figuratif, la messe est appelée, est dite un sacrifice, clic possède la raison essentielle de sacrifice. Ce n’csl là cependant qu’un aspect de l’eu­ charistie. à. La messe est une oblation sacrificielle -On peut affirmer sans crainte, avec M. Lopin, op. cit., p. 189, qu’aux yeux de saint Thomas, l’oblation tient une place nécessaire cl importante dans le sacrifice de la messe. Cela résulte de la façon dont le saint Docteur parle dc l’objet, du prêtre cl dc la valeur de l’obla­ tion eucharistique. a) L'objet de l'oblation. — Au commencement de la messe, pour saint Thomas, comme pour la liturgie, il y a tout d’abord l'offrande matérielle du pain el du vin qui est nôtre avec sa faiblesse, cl qui est destinée à devenir le corps du Christ par la consécration. I)j cc point dc vue de l'oblation initiale le docteur angé­ lique parle du vin qui est offert à part, par là s’expli­ que cc qu’il dit de l'offertoire : Sic igitur, populo prieparato, conscquentur acceditur ad celebrationem mysterii, quod quidem et offertur ut sacrificium, ct consecratur ct sumitur ut sacramentum. Unde primo peragitur oblatio, secundo consecratio materia oblata, tertio ejusdem perceptio. III·, q. lxxxiii, a. 4. II oppose ici 1’offertolre, partie de la messe où sc fait l'oblation sacrificielle à la consécration et la commu­ nion, qu'il met plutôt en rapport avec le sacrement. Mais, rcmarquons le, il ne s’agit ici que d’un aspect, l’aspect initial, visible du sacrifice. Sous cet aspect il y a la réalité invisible, l’oblation principale de la victime du Calvaire : Sacerdos in persona omnium sanguinem offert et sumit. 111·, q. i.xxx, a. 12, ad 3“®; il y a l’unique hostie du Nouveau Testament qui fonde l’unité dc sacri lice. III», q. i.xxxiii, a. 1, ad lum. A quel moment précis s’accomplit celte Offrande principale dc la victime ? Saint Thomas ne semble point préoc­ cupé dc résoudre cette question. Sans doute il écrit : Hoc sacramentum perficitur in consecratione eucharistia in qua sacrificium offertur. 111«, q. lxxxii, a. 10. Mais, comme le contexte l'indique, par consécration notre auteur entend plutôt ici l’acte dc confection du sacre­ ment dans son ensemble que le moment précis, que la partie centrale dc la messe opposée aux autres parties. Consecrare entre Ici en parallèle avec baptizare; il esl pris par saint Thomas comme synonyme de celebrare. Abstinere 'a consecratione équivaut à a celebratione abstinere. La confection du sacrement esl ici opposée à l’usage du sacrement. La préoccupation ne va donc point à détenu hier le moment précis où s’opère à la messe le sacrifice, mais à montrer la néces­ sité qui s’impose au prêtre non chargé d’âmes dc célébrer quand même, car s’abstenir de consacrer, c’est-à-dire de célébrer, serait par le fait s’abstenir du sacrifice. Pourquoi? Parce que c’est dans la consé­ cration, c’est-à-dire dans la confection du sacrement lOGG qu’est offert le sacrifice. Dc là, on conclura seulement quo l’oblation du sacrifice est inséparable dc la confec­ tion du sacrement. Cc n’est qu'lndlrectemcnt, du fail que, pour saint Thomas, le moment essentiel dc la confection du sacrement se trouve dnns le moment précis dc la consécration, que l'on déduira que l’obla­ tion principale du sacrifice a lieu à cc moment. Saint Thomas laisse d’ailleurs entendre qu'au Supra qu» propitio, le sacrifice esl accompli : Petit hoc sacri fl* cium peractum esse a Deo acceptam. III», q. lxxxiii, a. t. Enselgne-t-il à la suite dc saint Augustin et de scs disciples l'offrande de l’Église à côté dc celle du Christ dans le sacrifice de l’autel? 11 faut reconnaître tout au moins que, si le saint Docteur fait allusion a ccttc doctrine, il n'a point mis dans une lumière aussi vive que ses prédécesseurs augustiniens ccttc vue traditionnelle et liturgique. En commentant les prières qui concernent à la messe l’union de l’Eglise ct du Christ, il est plus préoccupé dc présenter ccttc union comme un effet du sacrement que comme une matière dc l’oblation sacrificielle, q. lxxiv, a. 1, 6. β) Le prêtre de l'oblation. — Le Christ n’csl point seulement offert comme hostie sur l’autel; Il esl d’une certaine façon le prêtre de l’oblation eucharistique. Le sacrifice dc l’autel n'est point autre en effet que le sacrifice de la croix, il en est la commémoraison : Sacrificium quod quotidie in Ecclesia offerlur non est aliud a sacrificio quod ipse Christus obtulit, sed ejus commemoratio, unde Augustinus dicit, in I. X, De civi­ tate Dei, c. XX : « Sacerdos ipse Christus offerens, ipse et oblatio, cujus rei sacramentum quotidianum esse voluit Ecclesia: sacrificium. » III», q. xxn, a. 3, ad 2°“. Comment concevoir ce rôle sacerdotal du Christ à la messe? Eaut-il considérer son oblation comme simplement virtuelle, en tant que l’intention ct le mérite dc son sacrifice historique continuent à valoir devant Dieu, à la façon d’un acte moral unique jamais rétracté, ou bien peut-on la concevoir comme actuelle, c’est-à-dire comme un acte nouveau répétant le premier? Saint Thomas, en fait, ne dit expressément nulle part qu’à l’autel le Christ s'offre actuellement luimême : il ne semble connaître d’oblation actuelle du Christ que celle jadis réalisée au Calvaire ct que s’ap­ proprie l’Église: Et hoc modo semel oblata est per Christum quod quotidie per membra ipsius offert possit. In IV^ sent., dist. XII, expos, text. C’est le même point de vue dans la Somme, où il traite du sacerdoce éternel du Christ. Dans l’office dc ce sacerdoce il distingue deux choses : l'oblation elle-même du sacrifice sur la croix, et la consomma­ tion du sacrifice qui consiste à amener le monde entier à obtenir la fin du sacrifice, c'est-à-dire l’union à Dieu. Il n’y a point à renouveler la mort. In passion, la vertu dc Punique oblation qui dure éternellement· 111», q. xxn, a. 5, corp, el ad 2l,m : Licet passio et mors Christi non sint iteranda, tamen virtus illius hostite semel oblatic permanet in icternum. Il n’y a qu’à appli­ quer cette vertu, qu'à faire participer l’Église à l’obla­ tion du Christ, qu'à communiquer aux fidèles le vrai sacrifice du Christ. Enfin saint Thomas souligne aussi d’une part l’unité de l’oblation faite par le Christ luimême, cl d'autre part la multiplicité des oblations faites parses membres. III44, q. lxxxiii, a. 1. Pourquoi le Sauveur demeure-t-il cependant à l’autel le prêtre principal, et pourquoi le prêtre humain n’est-il seulement qu’un mandataire? Parce que celui-ci n’agit, ne parle qu’au nom ct dans la vertu s ct du sang du Christ. C’est du moins cc que l’on peut conclure de ccs paroles : Hoc ergo tenendum est quod corpus Christi, ut est primum signatum specie panis rt contentum, non inclu­ dit animam, nec accidentia nec sanguinem. In JVua sent., dist. X, q. iv, t. vm, p. 532. d. Rapports des doctrines de Duns Scot et de saint Thomas. — Quoi qu’il en soit de ce détail, il reste que Duns Scot, comme saint Thomas, voit dans la messe, avec la tradition, une représentation objective de l’immolation du Calvaire et une oblation renouvelée de ccttc immolation. .Mais, plus que le Docteur angélique, il pousse l’ana­ lyse de la distinction qui existe entre la représenta­ tion ct la chose représentée; plus que lui, il met l’accent sur l’idée d’oblation comme trait essentiel du sacrifice eucharistique, plus loin que lui et ses prédécesseurs, il pousse jusqu’à scs conséquences extrêmes l’analyse de ccttc vérité traditionnelle si fortement énoncée dans l’ÉpItre aux Hébreux : // n'y a qu'une oblation du Christ faite par lui-méme, pour assurer d’une manière absolument satisfaisante le salut; en consé­ quence la messe qui sc répète à travers le temps et l’espace ne peut être qu'un sacrifice subordonné à celui de la croix, c’est Voblation, lesacrtficc de Γ Eglise. Sans doute, dans l’un ct l’autre sacrifice c’est toujours la même victime qui est offerte : de ce point de vue il y a identité absolue entre la croix et I autel. C’est le sentiment commun de la tradition. Mais au point de vue de l'initiative immédiate du sacrificateur, il n’y a qu’identité relative. Saint Thomas l'avait déjà noté d’un mot, soit en présentant le sacrifice du Calvaire comme seul offert par le Christ et celui de l'autel comme offert par les membres de son corps mystique, soit en répondant à l’objection qui niait l’identité des deux sacrifices par une distinction : Sacerdos gerit imaginem Christi in cujus persona ct virtute pronuntiat ad consecrandum et ita quodammodo idem sacerdos ct hostia. Duns Scot va s’appliquer à caractériser davantage la différence qui existe entre l’oblation du Christ et l’oblation de l’Églisc. ct à analyser la part respective du Christ et de l’Églisc à l'.mtcL A l'autel, le Christ n'est pas le sacrificateur immédiat. Autrement, une seule messe équivaudrait à la passion : Unius missiv celebratio nguivaleret passioni Christi, si idem esset offerens immediate et oblalin. Quodl.,xx. n. 22. t. xii, p. 529. Comme l’a remarqué le P. de la 'raille. Esquisse du mystère de la foi, p. G8 et 69, clic est assurément ignorée de saint Thomas aussi bien quo de Duns Scot, étrangère à toute la tradition scolastique aussi bien qu'à la tradition patristique (du moins à la tradition augustinienne) l’opinion qui multiplie les offrandes personnelles du Christ de messe en messe. · S’il y a intervention personnelle, réitérée, du Seigneur en qualité d'oblatcur actuel ct formel, d'oblatcur qui répète son geste d'oblation indéti- 1067 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LA THÉOLOGIE NOMINALISTE nimcnt, comment échapper à cette conclusion que le sacri lice de nos autels est coordonné ct non pas subor­ donné Λ celui de la Rédemption, car enfin le Christ n’est pas au-dessus du Christ, ni cc qu’il ferait aujour­ d’hui moins digne que cc qu’il lit alors. » Ccs paroles du P. de la Taille, Esquisse, p. 68, sont un écho fidèle du sentiment dc Scot. Elles no vont nullement à exclure le rôle sacerdotal du Christ à l’autel. Pour Scot, le Christ y demeure sacrificateur médiat, en ce sens qu’il donne le pouvoir ct l’ordre d’offrir. Mais, sous cette réserve que l’Église agit en dépendance du Christ, c’est Λ elle que revient le rôle d'offrir immédia­ tement la victime jadis immolée sur la croix. Étant donnée la loutc-suilisancc de l’oblation unique offerte au Calvaire pour la rédemption du monde, le Sauveur n’a plus à agir par une nouvelle démarche personnelle et propre procédant dc lui à son Père ·. Dc la Taille, p. 70. Il ne reste plus à l’Église qu’à s’approprier pour l’offrir elle-même directement, en application de la vertu rédemptrice, la victime jadis offerte au Cal­ vaire : elle le fait tous les jours en dépendance ct en vertu dc l’acte oblatcur qui préside aux siens, qui les domine, qui les contient et les pénètre, ct les com­ plète leur donnant l’efficace, ct ce qu’il ont d'unité à travers le temps ct l’espace. » Dc la 'rallie, Esq., p. 69. Dc la conception de Scot sur la nature du sacrifice eucharistique découlent naturellement des consé­ quences touchant la valeur ct la validité dc la messe. b) Valeur et validité de la messe. - Parce qu'offerte immédiatement par le Christ au Calvaire, l’oblation dc la passion a une valeur infinie. Parce qu’offerte par l’Eglise ct acceptée en raison du mérite général dc celle-ci, la messe n’a pas la meme valeur que le sacrifice dc la croix : cette valeur est finie. Quodl., xx, n 22, p. 515. Elle correspond au mérite dc l’Église : Patel ex dictis quia virtus sacrificii non adicquatur valori efus qui continetur in sacrificio, sed corresponde! merito in Ecclesia, non adicquatur merito passionis Christi, sicut dictum est inferius, sed pro tanto ad illud plus accedit pro quanto illam passionem specialius représentât, ct ita virtute illius specialius Deum placat ct bonum impetrat, quantum ad meritum commune. Had., p. 635. En conséquence, una missa dicta pro duobus non lanium valet hoc modo isti quam valeret si pro eo solo diceretur. Quodl.· xx, n. 51, p. 517. Quant à la validité dc la messe, elle dépend essen­ tiellement de la volonté dc l’Église au nom de laquelle le sacrifice est offert. Que vaut alors la messe d'un hérétique ou d’un schismatique dont la volonté est séparée dc l’Église? Pierre Lombard avait soutenu qu’un tel prêtre ne consacre pas valldemcnt, puisqu'il n’offre point au nom dc l’Église. Saint Thomas, cri­ tiquant à juste titre cette opinion, au nom de l’inamlssibîlilé du pouvoir d’agir in persona ct in virtute Christi attaché à l’ordination, en avait conclu à la validité des messse dites par les hérétiques et les schismatiques. Duns Scot distingue : « Les prêtres séparés de l’Église, dit-il. consacrent, mais ils n’offrent pas vraiment, car consacrer ct offrir sont choses sépa­ rables et séparées. L’oblation n’est pas de l'essence de la consécration. L’eucharistie, en effet, peut être consacrée sans qu’elle soit nécessairement offerte. Ainsi on offre l’eucharistie non consacrée à l’offer­ toire cl c’est le sacrifice, non le sacrement, dc même que 1 hostie consacrée gardée dans la pyxlde est sacre­ ment, sans être là pour le sacrifice. In /Vum sent., dist XIII, q. n. n. 5. t. vm. p. 811. Ainsi l'hérétique pourra consacrer valldemcnt. car il peut avoir l’in­ tention dc faire cc que fait l’Église, par là qu’il veut faire d’une façon générale cc qu’a fait le Christ. 11 n’offre point cependant le sacrifice, puisqu'il est séparé de ΓÉglise en la dépendance dc laquelle il 1068 devrait offrir. — Cette opinion subtile de Scot sur l’invalidité du sacrifice des prêtres séparés do l’Église n’aura point d’avenir et sera éliminée do la théologie. Conclusion sur la conception sadiste du sacrifice eucharistique. — On admirera sans doute la logique de cette conception qui explique si bien tout cc qui est impliqué dans la tradition augustinicnnc sur l’eu­ charistie comme sacrifice de l’église. 11 faut reconnaiIre cependant que les vues de Scot sur la messe n'enveloppent point d’une façon adé­ quate et explicite tout le champ de la tradition. On n’y trouve point interprétées les affirmations si nettes dc suint Ambroise, de Paschasc, d’Hincniar sur l’activité permanente du Christ à l’autel et au ciel où il continue à * s’offrir d’une certain façon, cl à présenter à son Père son humanité comme victime glorifiée. Tout un courant de la tradition demeure de ce fait en dehors de sa synthèse. De même cette synthèse dans son appréciation de la messe tient uniquement compte du sentiment de celui qui offre (l’Église), et non du prix dc cc qui est offert. Incomplète de ces différents chefs, elle a du moins le mérite de mettre en excellent relief le carac­ tère subordonné, relatif du sacrifice de l’Eglise, par rapport au sacrifice unique du Christ : Celui-là per­ pétue celui-ci en le représentant, en le commémo­ rant, en l’appliquant. X. Les coNTiNUATEuns des uhands scolastiques aux xiv· et xv* sri-CLES. — La longue période qui va du commencement du xiv· à la lin du xv· siècle est. pour le sujet dc la messe, une époque de transition : elle offre dans son ensemble peu d’originalité,peut-être parce qu’elle est moins connue que les précédentes. Les théologiens dc cette époque se contentent ordinaire­ ment de transmettre les idées traditionnelles qu’ils trouvent présentées chez Pierre Lombard, saint Thomas ct Duns Scot. La théologie dc la messe n’offre point pour eux un intérêt nouveau; aussi leur suffit-il d'exposer la doctrine courante. A l’occasion cepen­ dant, ils émettent sur la nature ou la valeur dc la messe des vues fragmentaires qui précisent heureuse­ ment telle ou telle idée antérieure. Ie Les sources. - - On serait tenté d’aller chercher leur pensée dans les nombreux commentaires édités ou manuscrits du livre qui continue à être le manuel des écoles : les Sentences de Pierre Lombard. Voir la liste de ces commentaires. Lepin, op. cit., p. 214-221, et Hurler, Nomenclator litterarius, 3· d, Opera, p*. 116-117. Nicolas de Cues fait ici un écho magnifique à la définition de saint Augustin : Sacrificium Christianum multi unum corpus sumus. Gabriel Biel connaît la définition de Gerson aussi bien que celle de saint Augustin, il pense qu’en somme celle-là revient à celle-ci : Sacrificium cultus quidam est soli Deo debitus... sive, ut alii dicunt, est oblatio facta Deo in recognitionem supremi dominii, et redit in idem. Expos., Icci, lxxxv, fol. 252 d. Les ana­ lyses du théologien de Tubinguc vont à approfondir cette notion d’oblation sacrificielle, et à marquer le rapport qui existe entre l’oblation unique du Christ au Calvaire, et les multiples oblations de l’Églisc à l’autel. Cc rapport est sous certains aspects un rapport d'i­ dentité. - Biel le souligne avec les expressions de saint Ambroise : Ecce dicit B. Ambrosius quod unum est sacrificium quod obtulit Christus et quod nos offerimus quamvis non eodem modo offeratur. Lect. ijv, fol.. 113. Ailleurs il dit que la messe contient le même sacrifice : In l Vum sent., dist. VIII, q. i. Il entend ici par sacri­ ficium le sacrifice au sens passif, c’est-à-dire la chose offerte en sacrifice. La raison de l’identité du sacrifice de l’autel avec celui de la croix, c’est en effet l'identité de victime offerte sur l’autel aux mômes tins que sur In croix, à savoir l’apaisement de la justice divine offensée, et l’imploration du salut éternel. Voilà pourquoi notre messe est à bon droit appelée un sacri­ fice. In /vum sent., (list. XII, q. n; Expos., lect. lxxxv, fol. 253d. Cependant entre l'oblation de l’autel cl celle du Calvaire, il y a des différences qui touchent à l'offranet à la chose offerte. A la croix, c’est Jésus-Christ lui-même qui offrit en personne et tout seul par une démarche actuelle, immédiate, allant jusqu’à la mort et obtenant une fois pour toutes la rédemption : Semel oblatus est in s cmet ipso Christus, tantum quotidie immolatur in sacramento quod ita intclligendum est quia in manifes­ tatione sui corporis semel in cruce pependit, offerens scipsum hostiam vivam, passibilem et mortalem, vivo­ rum et mortuorum redemptionis efficacem. Lect. lui, fol. 1 13. Dans ce sens il n’y a qu’une seule oblation, qui n’est pas à répéter par le Christ lui-même actuelle­ ment, immédiatement, formellement à chaque messe : Nostra oblatio non est reiteratio sme oblationis. Led. Lin, fol 1 13. Maintenant à l’autel, c'est l’Églisc qui I offre conjointement au Christ : agrégée comme un corps à la tête, elle entre en participation active au sacerdoce du Christ pour offrir la victime jadis immo­ 1074 lée sur la croix, et s'offrir avec celle-ci afin de s’appro­ prier les fruits de la rédemption. La messe est l’acte sacerdotal du corps mystique. Bief développe celle doctrine auguslinicnnc, lect. lxxxv, fol. 253d, en commentant le texte : Jloc est sacrificium Christia­ norum : mulli unum corpus sumus. Otte action de l’Églisc ne s’exerce point toutefois à l’autel sur le môme plan que celle du Christ : celle-là est subordonnée à celle-ci en tant qu’elle n’agit que par sa vertu. En revanche, cc n’est plus la personne du Christ qui offre par elle-même à l’autel comme sur la croix; à la messe elle n’offre que par notre entre­ mise; c’est encore le Christ, mais par nous. Biel, avec plus de précision encore que scs prédécesseurs, déve­ loppe celte idée traditionnelle : la messe est le sacri­ fice de l’Églisc. il distingue à l’autel un double offrantl’un qui offre immédiatement et personnellement, l’autre qui offre médialcmcnt et principalement. Le premier c’est le prêtre qui consacre; l’autre, celui qui offre médlatcnicnt cl principalement, c'esf l’Églisc : Primas est sacerdos consecrans et sumens sacramentum quia ita in persona sua auctoritate tanlum divina hare perficit quæ nemo alius in sic offerendo secum concurrit; offerens vero mediate ct principaliter est Ecclesia militans in cujus persona sacerdos offert cujus est in offerendo minister. Est enim hoc sacrificium totius Ecclesia:. Lect. xxvi, fol. 50d. Ainsi, il n’y a pas de messe proprement privée; en chaque messe, c’est bien l’Églisc tout entière qui tient comme offrante le rôle principal, ct qui, par le fait, est intéressée. De In part de la chose offerte, il y a aussi une différence. Au Calvaire In victime offerte fut effective­ ment immolée; dans l’oblation de l’autel, on commé­ more sans la renouveler l’immolation passée en In représentant ; non propter iteratam mortem, sed per mortis semel passir rememorati cam repraesentationem. Leet, xxv!!, fol. 51; cf. lect. uiî, fol. 113 : Ab ipso quidem oblatum est in mortem, a nobis non in mortem, quia Christus resurgens ex mortuis jam non moritur, sed in mortis recordationem offertur a nobis. Unde nostra oblatio non est reiteratio suæ oblationis, sed reprxsentatio. Bref, l’unité du sacrifice chrétien n’exclut pas selon Biel une certaine pluralité. L’unité se prend de la chose offerte en sacrifice, numériquement une, tou­ jours la même de la croix à la messe, du fait que l’immolation effective du Calvaire a constitué une fols pour toutes la victime de l’autel : « Notre victime, c’est celle qu’a faite le Calvaire cl qu’éternise le ciel. » M. de la ’raille. Esquisse, p. 21. Elle se prend aussi de l’unité du geste oblateur du Christ, en tant qu’il n’est point répété indéfiniment par lui, mais suffit surabondamment à parfaire la rédemption. Elle sc prend enfin de l’unité du corps mystique qui agit dans l’oblation d’une façon conjointe et subordonnée à l’action du Christ au Calvaire. La multiplicité vient de In diversité des oblations de l’Églisc à travers l’espace ct le temps; celle diversité n’est point étran­ gère à l’unité du sacrifice du Calvaire, puisqu'elle ne Lut (pic commémorer cc sacrifice, contenir et offrir la même valeur, en appliquer les fruits. La messe est essentiellement le sacrifice de l’Églisc qui perpétue celui du Christ au Calvaire, en se subordonnant à lui pour nous l’appliquer. In / Vom sent., dist. VIII, q. t. 2. Valeur du sacrifice eucharistique. — Los vues de nos auteurs sur la nature de la messe comme oblation de l’Églisc essentiellement subordonnée à l’unique oblation rédemptrice du Calvaire entraînent des consé­ quences pratiques touchant l’appréciation, les fadeurs ct l’utilisation de la valeur de la messe. Elles leur per­ mettent de critiquer justement les erreurs plus ou moins répandues dans le peuple louchant la valeur du sacrifice chrétien. 1075 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LA THÉOLOGIE NOMINALISTE a) Leur appréciation de la valeur de la messe. — Tous s’entendent à proclamer qu’elle ne produit pas la rédemption opérée une fois pour toutes au Calvaire. Elle nous en applique les fruits. Tous reconnaissent sa grande valeur pour nous réconcilier avec Dieu cl nous unir a lui : ■ Elle csl offerte à Dieu, dit Richard de Médiavillu, pour nous I réconcilier avec lui ou nous unir avec lui plus forte­ ment » In I VwnsenL, dist. XIII,a. l»q.n, Ι.ιν,ρ. 161. | C’est la doctrine traditionnelle exposée selon l’esprit de saint Augustin ct de saint Thomas. On retrouve aussi les mêmes idées et les mêmes termes que chez saint Thomas dans Durand de SaintPourçain : < En tant qu’elle est un certain sacri lice très agréab’e à Dieu, la messe a une vertu salisfacloirc, pour remettre la peine due par celui pour qui elle est offerte, qu’il s’agisse de péché mortel ou de véniel, qu’il s’agisse des vivants ou des défunts. » in JV"™ sent., dist. XII, q. iv, n. 5, fol. 279. Pour Biel, c’cst un sacrifice qui ne peut qu’être agréable à Dieu en tant qu’il émane, par l’intermé­ diaire du lieutenant qu’est le prêtre humain, du Sau­ veur, prêtre principal. Led. lxxxv, foi. 253d. Plusieurs, toutefois, déclarent que la valeur de la messe csl limitée; elle ne peut être infinie comme la valeur du sacrifice de la croix. Elle est limitée, d’après Durand de Saint-Pourçaln, ù la mesure de la dévotion du ministre qui offre, du bon plaisir divin el de la disposition de celui pour lequel elle csl offerte. Ibid. Elle ne peut cire infinie, déclare Biel, car la messe est un acte qui émane immédiatement de l’Église cl de son représentant le prêtre, et à ce titre sa valeur csl finie. Quant à la valeur qui lui vient de l’inslilutlon du Christ, clic est aussi finie : l’eucharistie contient sans doute la grâce infinie; mais sa valeur satisfactoire reste finie. Le mérite de l'oblation du Christ à la messe est moindre que sur la croix : à la croix, le Christ s’esf offert immédiatement â la mort rédemptrice: à l’autel l'offrande du Christ est renou­ velée, mais par nous; son immolation n’est point renouvelée, mais seulement représentée. Qui douterait que sa mort effective ne soit d’un plus grand prix que la représentation de celle mort? Longe minus est meritum oblationis Christi m sacramento missæ quam luerit ejus in cruce. In cruce enim Christus se immediate obtulit.... in officio autem missic idem : acri fictum est et oblatio, non propter iteratam mortem, sed per mortis semel fxissie rememoratioam repricsenlationcm. Quis autem dubitat esse majoris efficacité mortem semel in sanguinis effusione... Patris conspectui offerre quam tantum mortis semel passir memoriam. Leet. xxvn, fol. 51 d. Biel en conclut que, plus le fruit limite de la messe sera divisé entre un plus grand nombre, moindre sera cc fruit pour chacun. Ibid., fol. 55 c. b) Les sources de cette valeur. — La messe tire sa valeur d’une part de l’œuvre accomplit, ex opere operato, d’autre part de la personne du célébrant, ex opere operantis. a. Valeur ex opere operato. — En ce qui concerne l'œuvre accomplie : oblation, consécration cl commu­ nion, Biel distingue encore deux sources de mérite, l'une qui tient b l'institution du Christ, l'autre qui tient à la sainteté de l’Église qui offre. En vertu de l’institution, le Sauveur s’est déterminé à attacher â la messe certains effets gratuits cl salu­ taires : c'est-à-dire la rémission des péchés cl la grâce sanctifiante. Dès lors, meme si, par Impossible, il n’y avait aucune sainteté dans l’Église, la messe garderait encore son utilité du fait de son institution. Lcct. xxvi, fol. 50 (L Mais la messe comme sacrifice lire principalement sa valeur de la sab.leté de l’Église qui l’offre. Biel, À la suite de saint Thomas ct de Duns Scot, part 1076 de cc principe que dans tout sacrifice Dieu tient davantage compte du sentiment de celui qui offre que du prix de cc qu’il offre. C'est ainsi que le sacri­ fice de la croix fut très agréable à Dieu, parce qu’il émanait du cœur de son File. Il en eût été au rcment si les Juifs l’avaient offert. C'est ainsi que l’cucharistic n’est pas précisément accueillie comme sacri­ fice, à raison de son contenu d’une valeur d’ailleurs incomparable, mais à raison de la sainteté de son oblation par l’Église : Eucharistia non pexcise ratione rei contenta plene acceptatur sed oportet quod sit oblata. Hoc enim bonum in eucharistia contentum quantum reservatur in pyxide et quantum offertur in altari sed tantum non uquiualrt Ecclesia reservatum in pyxide et oblatum in officio missa·. Ultra igitur bonum contentum in eucharistia ad hoc quod proficiat Ecclesia, requiritur oblatio, et ad hoc quod oblatio sit placita et accepta, requiritur quod offerens sit placens et acceptus. Ibid. A ce litre d’oblation de l’Église universelle, le sacri­ fice de l’autel sera toujours agréable à Dieu; car la sainteté de l’Église qui offre par le prêtre est indé­ fectible, malgré scs inévitables fluctuations. Dans la mesure où variera celle sainteté, variera aussi, à un moment de l’histoire ou à l’autre, la valeur de la messe. Lcct. xxvi, fol. 51. Adrien VI (t 1523) soutient les memes principes sur la source principale de la valeur du sacrifice, en examinant la question de la messe d’un mauvais prêtre. Il distingue entre la valeur du sacrifice en lui-même ou de l’oblation, et celle des prières adressées à Dieu au cours de la cérémonie pour les vivants cl pour les morts. Le sacrifice eucharistique lient une valeur propre du fait qu’il csl offert au nom de l’Église universelle cl de la part de celle Église : Aliud est de valore sacrificii seu oblationis quit· ibi fit, ct aliud de valore orationum qua Domino porriguntur pro vivis el defunctis. Primum enim valet ex opere operato... Omnis missa fit vice universalis Ecclesia ct ejus com­ missione, et ideo ipsius missic alius est valor ministri exsequentis, ct alius cx parte Ecclesia committentis. In 1 Vu® sent., Paris, 1528, fol. 28 b. b) Valeur cx opere operantis. — A côté du rôle indé­ fectible de l’Église dans l’oblation du sacrifice, il y a le rôle du célébrant. Selon le degré de ferveur de celui-ci, la messe sera plus ou moins agréable à Dieu. Il est évident que la messe d’un bon prêtre est meil­ leure que celle d’un mauvais prêtre. Mais quelle que soit la malice de celui-ci, il restera toujours que l’Église offre par lui. Du fait que la messe demeure le sacrifice de l’Église universelle, elle sera toujours agréable à Dieu. Biel, Expos., led. xxvi, fol. 50; xxvn, fol. 53. c) Utilisation de cette valeur. — Bien que la valeur essentielle de la messe ne vienne point du mérite personnel «lu célébrant, c’est à celui-ci pourtant d’appliquer, de dispenser ses fruits, à raison de la place qu’il tient dans l’Église et de l’ordre qu’il a reçu. Le célébrant non est tantum nuncius cl organum sed etiam minister et dispensator Led. xxvi, fol. 50 b. C’est à lui que tout d’abord revient d’une façon très spéciale une part du sacrifice : celte part lui appartient plus qu’à personne : elle est à lui avant de pouvoir être communiquée aux autres par charité. Ibid., fol. 51 a Mais, d’une façon très générale, la messe I profite à toulc l’Ég’ise; le célébrant rc peut exclure personne, mais doit renfermer tous ceux qui appar­ tiennent à I Église dans son intention habituelle. L’Église seule peut restreindre l’ampleur de la prière du prêtre. En retranchant du corps mystique ceux qu’elle excommunie elle les retranche de la participaiion aux grâces du corps eucharistique Encore I faut-il reconnalln que, s’ils sont excommuniés injus» 1077 MESSE DANS L'ÉGLISE LATINE, LA THÉOLOGIE NOMINALISTE tentent cl s’ils demeurent par la charité dans k corp* mystique, ils continuent, en vertu mémo de leur appartenance devant Dieu à ce corps, de participer à scs grâces ct à sa vie. Le prêtre ne doit point nommer les excommuniés au cours du sacrifice, mais il peut très bien par charité prier en particulier pour leur conversion. Enfin, tout naturellement, la messe est utile â ceux pour qui elle est spécialement o (Te rtc. Ibid. On dit : spécialement cl non très spécialement; car l’ordre de la charité veut que le fruit de la messe aille d'abord de. cette façon très spéciale a celui qui offre. Elle ne leur est pas seulement utile d’une façon très générale, â la façon dont clic est utile â tous les mem­ bres , on lit celte formule : Prima (virtue) est quia si aliquis daret pauperibus omnia quæ haberet., tantum ei non prodesset sicut si digne audiret unam missam Secunda virtus est quod infra auditionem misstr antnur consanguineorum non patiuntur penam in purgatorio. Tertia virtus, quia in/ra auditionem missic non efficitur se ner nec infirmabitur. - Quarta virtus quod post auditionem missa- omnia qutr sumuntur magis conveniunt naturæ quam antra. — Quinta virtus est quod missa plus petit coram divina majestate quam omnes orationes gtur fiunt in toto mundo, quia est oratio Ecclrsitu Srxta virtus est quod una missa cum devo­ tione audita in vita plus valet quam centum post vitam... Ccs formules vont se précisant ct sc développant : I 1078 certaines complent douze fruits de la messe. Voir le ms, de Saint-Gall 419. fol. 286, cité dans Franz. Die Messe im deutschen Millelalter : Die Frücht' der Messe, p. 15, .59. Elles insistent de plus en plus sur les bénédictions temporelles attachées au sacrifice. Bref, elles forment, comme le remarque Franz, un mélange de vérité cl d’erreur, d’espérances fondées, cl de folles illusions, de pieuses pensées cl de supersti­ tion dangereuses. Elles insistent sans doute sur ’a nécessité des bonnes dispositions chez ceux qui entendent la messe. Cependant le peuple sans culture qui les entendra oubliera facilement les dispositions requises pour ne retenir que la sûreté des résultats promis. Ccs abus ou ccs déviations de l’appréciation populaire fourniront bientôt â Luther matière à de faciles plaisanteries. β) Réaction des théologiens contr: ces abus. — Ce matérialisme du peuple el parfois de certains clercs dans l’appréciation du rôle de la messe devait provo­ quer une réaction critique chez les évêques calholi ques réformateurs, chez les mystiques et les théolo­ giens. Nicolas de Cues, aux vues si hautes sur la messe, ne pouvait, dans scs synodes, que s’attaquer à ccs superstitions, el détruire les légendes sur lesquelles elles prétendaient s’appuyer. Voir Bickcll, Synodi lirixincnses sæcuti XV. Inspruck, 1880, p. 41 a 46. Les mystiques Taulcr ct Eckhard, avec leur souci d’intérioriser, de spirituallrer la religion, tout en appré­ ciant sainement la haute valeur de la messe, ne pou­ vaient que blâmer l’erreur de ceux qui donnaient une trop grande estime à l’assistance tout extérieure au I sacrifice. Voir Linsenmcyer, Gesehichte der Prcdigt in Deutschland von Karl dem Gr. bis zum Ausgang des 14. JahrhundcPs, Munich, 1886 De même le chancelier Gerson va protester contre celle matérialisation de la messe dans son petit écrit : Quicdam argumentatio adversus eos qui publice volunt dogmatizare seu prxdicart populo, quod si quis audii missam, in illo die non erit coicus, nec morietur morte subitanea el talia multa. Opera, t n, p. 521-523. il dénonce ces superstitions comme · un retour au ju­ daïsme ·. Il les montre dénuées de tout fondement en Écriture el en raison; il invite scs lecteurs à se délier des textes des Pères que l’on apporte en leur faveur, el qui sont probablement inaulhentiqucs. Tout ceci, sans préjudice pour la valeur réelle de la messe, dont il célèbre l’ampleur universelle dans son traité ix sur le Magnificat, t. iv, p. 419 sq. Nicolas Jauer (t 1437) et Denys le Chartreux (t 1169) s’élèvent aussi énergiquement, en Allemagne, contre une appréciation superstitieuse de la messe Voir A. Franz, Der Magister Kicolaus Magni de Jaioor, Fribourg, 1898, p. 187; Denys, Contra vitio superstitionis, art. 9, Cologne, 1533, p 613. De même Busch, le réformateur dis monastères du nord de l’Allemagne : De reformatione monasteriorum, dans Geschichtsqucllen der Provinz Sachsen, t !V b p 729. Gabriel Biel dans sa lect xvî, fol. 29, 30, énonce les principes très prudents qu’il faut suivre dans la lutte contre ccs usages superstitieux : recommander au peuple beaucoup de simplicité ct de droiture dans scs intentions; il lui suflil en somme de s’unir à toutes les intentions d< l’Église; qu’on lui apprenne à éviter les vaines observances, qu’on le mette en garde surtout contre l’idée des recettes infaillibles pour sc concilier Dieu ou les saints Biel en ap|>cllc sur cc point à Gerson dans son traité De directione coniis. Il faut citer aussi VExplicatiomissæ de Paul Wann, mort vers 1500. où cet auteur attaque avec vigueur les usages superstitieux qui viennent s’ajouter aux rites com­ mandés par l’Église. Voir le ms. lat, 116$ I de la Biblio- 1079 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, LA THÉOLOGIE NOMINALISTE Chèque d’État de Munich, fol. 60, 61, ct Franz, Die Messe* . p· 304*307. b. Dépréciation de la râleur de la messe. — a) Ten­ dances à mésestimer la messe, — A la tendance qui portait le peuple à exagérer la valeur ex opere operato dc la messe cl é oublier sa valeur ex opere operantis, s’opposait, dans certaines Ames qui s’apparentaient plus ou moins aux anciennes sectes vaudoises, la ten­ dance à méconnaître celte valeur ex opere operato, et à ne tenir compte que dc la valeur ex opere ope­ rantis du sacrifice eucharistique. Dans ccs milieux vaudois répandus en Italie, en France et en Allemagne, on rejetait comme inutiles certaines cérémonies dc ’a messe, ainsi (pic l’usage des vêtements sacerdotaux ct on contestait la valeur dc la messe pour les défunts. Voir Huck, Dogmcnhistorlschcr Beitrag zur (ieschiclde der Waldcnser, 1897, p 18, et DoJlingcr, Bcitriige zur S'dengesch., t. n, p. 310, n. 79 ct 80 : Item omnia verba sacra missæ dicunt et credunt esse superflua ct nihil ad missæ offi­ cium pertinere exceptis solis verbis consecrationis ct Pater noster. Item dicunt ct credunt presbyteros cele­ brantes toties peccare quoties dicunt et exprimunt nomina sanctorum in Missa; p. 313 : Item dicunt omnia verba missæ ct omnia paramenia ad missam spectantia esse de errore pnder verba consecrationis; p. 307 : Item dicunt d credunt vigilias, missas et orationes eccle­ siasticas et quirlibet alia suffragia Ecclesiae pro defundis /acta nullius esse roboris; p. 298 : Dicunt diam quod licet malus sacerdos non confle ia l propter peccata sua, tamen in ore ipsius hærel ict recipientis conver­ titur in carnem Christi propter merita sua. Voir 1’Explicatio missæ du ms. lut. 377 (1366) de Munich, cité dans Franz, ibidem p. 310 On trouve des opinions de ce genre reprochées à Jean de Wcscl, en 1179, dans un jugement de l’inqui­ sition dc Mayence. · Le Christ, disait-il, n’a pas parlé de sancti lier des fêtes; il n’a donné d’autres prières que l’oraison dominicale... Mais la messe s’est bien alourdie dans la chrétienté. Saint Pierre célébrait la messe en consacrant après récitation du Pater ct en se communiant lui-même ct les autres, et tout était expédié. Aujourd’hui il faut qu’un prêtre vous reste debout, au froid, une heure et plus, à sc ruiner la santé. » Ort vinus Gratius, Fasciculus rerum expeten­ darum ac fugiendarum, Cologne, 1535, fol. 163 Dans ces propositions l’auteur incriminé n’attaque pas directement la doctrine ecclésiastique dc la messe; il sc contente d’exalter d’une façon exagérée ce qu'il croit avoir été la messe apostolique. Il est comme un dernier écho de l’opinion depuis longtemps critiquée d’Amalaire sur la messe primitive. Plus scabreuses sont les opinions du théologien Wessel Ilarmcnss Gansfort, voir Wessdii opéra, Gronlnguc. 1611, p. 818, 819. 11 part d’un principe excel­ lent : l.a messe doit être pour ceux qui y assistent une commémoraison du sacritlcc du Calvaire dans la con­ templation dc la passion. Mais il en tire des consé­ quences exagérées : obligation, sous peine de péché, de ne faire aucune autre prière que celles qui rappel­ lent In passion. Ibid., De sacramento Eucharlstiæ et audienda missa, p. 658. Autre conséquence : la valeur de la messe se mesure au degré d’union de l’assistant avec la passion du Sauveur. Ce n’est point dc l’honoraire donné, dc l’IntcntIon du célébrant que dépeint cette valeur, elle tient au degré dc compassion de l'assistant : Habet enim missa unicuique quantum spirlta'iter immutatur et proficit, non quantum desiderat qui celebrat Ibid., p. 818. Wessel attaque l’opinion reçue, d’après laquelle une messe n moins de valeur lorsqu’elle est offerte pour plusieurs au Heu de l’être pour une seule personne. Le rayonnement du soleil dc la passion 1080 est aussi puissant, quel que soit le nombre de ceux qui s’y réchauffent. Dans cette pcspccllvc, la messe ne servira aux Aines du purgatoire que dans la mesure de leur compassion en vertu du principe : Missa nihil prodest nisi compotienti. Ces Ames ont-elles une compassion parfaite, la messe ne leur est pas néces­ saire : Patet quia perfecte compati, perfecte amure est. Perfecte amans solio dignior est quam purgatorio, sive celebretur, sive non celebretur, animie in purgatorio quanto patiendo profecerint, tanto conrcgnabunt. Aliena compassio, puta celebrantis, non pro mensura hostia, non pro mensura compassionis, non pro mensura devoter intercessionis arbitrante suffragatur existentibus in purgatorio. Opera, p. 919, cité dans Franz, p. 313. Une telle doctrine insiste tellement sur le facteur dévotion, sur la valeur ex opere operantis do l’assistance A la messe, qu’elle méconnaît parfois la valeur en sol du sacri lice chrétien. Bcconnaissons pourtant que nulle parole de Wessel ne va à nier le caractère sacri Uriel de la messe. β) Opposition catholique à ces opinions. — Ces opi­ nions sont en contradiction aussi bien avec la théolo­ gie classique qu’avec la pratique de l’Église ct la piété populaire qui s’en inspire. Aussi théologiens, clercs, fidèles sont-ils unanimes à reconnaître une valeur ex opere operato A la messe. La tendance serait plutôt, nous l’avons vu, chez le peuple à exagérer cette valeur ct à oublier l’autre facteur de l'efficacité de la messe : les dispositions morales dc ceux qui y assistent et pour qui elle est offerte. Mais la raison ne p< rd pas scs droits. La théo­ logie classique d’un Gerson et d’un Bld est attentive A défendre contre toute fausse appréciation la part respective de l’un et l'autre facteur dc l'efficacité de la messe. Ce qu’était alors la doctrine commune sur ccs points, A la fin du xv· ct au commencement du xvi· siècle, nous le saisissons particulièrement dans l’article Missa du lexique théologique d’Altcnslalg. Cet ouvrage, publié d'abord A llagucnau en 1517, fut souvent réédité dans la suite; il reflète la pensée des théologiens alors classiques : Hugues dc SaintVictor, Pierre Lombard, saint Thomas, Duns Scot, Richard de Médiavilla, Brulcfcr, Bid, Gerson, Pierre d'Allly (le cardinal de (.ambrai) y sont cités. On y saisit en quelques phrases précises la doctrine courante sur les origines et le développement dc la messe, sur la valeur respective dc scs cérémonies, sur la part qui revient au prêtre dans l’efficacité dc celles-ci. Altvnslaig, Vocabularius thrologiæ, llaguc­ nau. 1517. fol. 152. A la suite dc Hugues de Saint-Victor. Dc sacra­ mentis, 1. Il, part. VIII, l’auteur fait remonter à saint Pierre la célébration dc la première messe, A saint Jacques ct A saint Basile dc Césaréc, In disposition ordonnée du sacrifice : ordinem cclebrandæ missæ, à d’autres les additions qui ont été faites ad decorem et solcmnitatrm. Wcc saint Bonaventure, In IVum sent., dist. XIII, q. iv, il fait différence dans la messe entre l’essentiel qui est toujours acquis, quelle que soit la valeur morale du célébrant, et l’accIdcntcl qui varie scion les dispositions dc celui-ci. 11 concède, de cc point dc vue, que mieux vaut donc la messe d’un bon prêtre, qui provoque davantage A la dévotion. « Ft si quelqu'un préfère entendre la messe d’un prêtre dévot, je crois qu'il fait bien, pourvu toutefois qu’il croie que pour l'essentiel celle messe ne dé­ passe point en valeur celle que célèbre un pécheur. » Il rappelle la juste formule de Richard, In /V^01 sent., dist. XI H, q. vin : A'o/i habet efficaciam ex opere operato solum sed ex sanctitate et devotione ope­ rantis. 11 note enfin la valeur symbolique des vêtements 1081 MESSE DANS L’ÉGLISE LATINE, A LA VEILLE DE LA RÉFORME 5, 7* édit . 1920; c'est Λ celle dernière, sauf contre Indication, que se rapportent les réfé­ rences; du même, leçons sur la Messe, P edit., 1918, 8 édit., 1922; K. Adam. Die Eucharlstielehre des hriligen Augustin, dans les Forschungcn zur rhristlichen /.iteratur und Dogmcn­ geschichte, t.xiv; J. 'fixeront, Histoire des dogmes, Paris, 1909-1912, 3 sol.; .L I ebreton, art. Eucharistie du Diction, apologét.; Adrien Fortescue, / a messe : Elude sur la liturgie romaine, traduit par Bovdinhon. Paris, 1920; M. de la 'I aille. Mgstcrium fidei : De augustissimo corporis ct san­ guinis Christi sacrificio atque sacramento elucidations! 50 m 3 libros distincta·, Paris, 1921 ; du même, Esquisse du minière de la foi, suivie dt quelques éclaircissement^, Paris, 1921; M. Andrieu, Immirtio cf consceralio, Paris. 1921; J. Gclsclmann, Die Eucharisllclehrt dcr Vorscholaslik, dans les Eorschnngen nir chrtsllichcn Litrratiir und Dagmcngeschichle, t. xv. Paderborn, 1926; M. Lepin, L'idée du * sacri pce de la messe d'apres les théologiens depuis l'origine 1085 MESSE ET RÉFORMATEURS, LUTHER Juxqu'd nos fours, 1926. Paris; on trouvera dam ce nuigistnd ouvrage non seulement une anthologie de· morceaux les plus Importants de la littérature patriotique ct théolo­ gique concernant b sacrifice de la messe, non seulement une analyte aussi complète que possible de In pensée des Pères cl de·» théologiens dans son développement touchant l’idée de ce sacrifice, muh une synlbèuc qui, fondée sur cette analyse, contribue encore, même après le chef-d’œuvre du Père «le la 'faille. Λ mieux faire comprendre la messe, ct Λ mieux saisir parmi les opinions théologiques contempo­ raines celle qui est en continuité plus profonde avec la tra­ dition ancienne. 2® Ouvrages non cathoRgucs, — C. G. Gore, Dissertations on siibied.t connected crith the 1 nearnation 9 3· édit., 1907; du même. The Rodg o/ Christ, 3· édit., Londres, 1903; F. Loofs, I.ellJaden zum Studium dcr Dogmcngeschichte, 4· édit., Halle, 1906; du même» art. Abendmahl, dans Protest. Realencgclopiidle, t. i; A. Harnack, I.chr bach dcr Dogmengeschichte, P édit., Fribourg, 1910; R. Sccberg, Lehrbuch dcr Dogmengrschichtc, 3' édit., Leipzig, 1913; F. Kiiltcnbusch,ait. Afc.ur, dans Protest. RcatencgclopûdU, t. X!i; IL Lawson, //eucharistie duns .sntnt Augustin, «Ians Revue d'histoire ct de littérature religieuses, nouv. sér , L vî, 1920, p. 99 sq.. 172 sq.; F. Wiegnng. Dogmengeschlchte des Miltclaltcrs und dcr NeiKcit, Leipzig, 1919; G. Wetter, Altchrlstliche l.iturgien : L Dos chrhtliche Mysterium, (îœtlingue, 1921; H. Dus chiistliche Opfer, 1922; IL Lietz­ mann· Λ/esse und Hcrrrnmahl. Eine Studie zur GesMehte dcr Liturgie, Bonn. 1926. A. GaüDEL. IV. LA MESSE DURANT LA PÉRIODE DE LA RÉFORME ET DU CONCILE DE TRENTE. — Jusqu'ici la doctrine catholique du sacrifice de la messe n’a pas rencontré sur son chemin de sérieuses oppositions. D’où il suit qu’autant elle s’installe paisi­ blement dans la spéculation des écoles, autant elle tient peu de place dans les actes ecclésiastiques offi­ ciels, le magistère ordinaire suffisant à maintenir ct à propager une croyance que personne encore ne contes­ tait. Avec la Réforme, au contraire, allait surgir l’opposition la plus directe ct la plus violente : ce qui fournirait à l’Eglise l’occasion de dresser en face de ses contradicteurs la définition solennelle de sa foi. — I. Négations de la Réforme, il. Réaction de la théologie catholique (col. 1099). III. Définitions du concile de Trente (col. 1112). i. Négations ni. la Réforme. De graves dissen­ timents éclatèrent, dès la première heure, entre les réformateurs sur le sens el la valeur de l’eucharistie. Mais tous, luthériens ou sacrament aires, furent d’accord pour refuser A la messe le caractère sacri­ ficiel (pie la chrétienté lui avait toujours reconnu. Voir M. Lepin, //idée du sacrifice de la messe d'après les théologiens, p. 211-252; l’r.-S. Renz. Die Geschichte des Mcssop/er-lJegri/Js, t. n, p. 1-35. /. ÉGLISES LUTHÊRIEXXES.— H était réservé à la Réforme allemande tout A In fois de déchaîner la guerre contre l’Église catholique el d’organiser les communautés acquises au nouvel Évangile Si la pre­ mière tâche autorisait le radicalisme doctrinal le plus complet, la seconde appelait quelques ménagements â l’égard des usages reçus. La position théorique cl pratique des Églises luthériennes sur la messe se res­ sent de celle double inspiration. 1 · Doctrine de Luther. Tous ses principes ct toutes scs passions de réformateur s’accordaient chez Luther Λ lui faire rejeter la doctrine traditionnelle de la messe. Voir Lî’Titi r, t. îx. col 1305-1306 Aussi ce point est-il un de ceux sur lesquels il devait particulièrement s’acharner. La raison en est qu’il avait le sentiment de s’attaquer par 1Λ, non pas A un détail seulement, mais A la pierre angulaire de la citadelle catholique. Triumphata missa puto nos totum papam triumphare, affirmait il dans son écrit Contra Jlenricum regem Angltic (1522). édit, de Weimar (désignée dans la suite sous le sigle W.), t. x b, p. 220. L’importance de l’enjeu explique aisément la violence do l’assaut. 1086 1. Débuts de la Réforme. — Prêtre et moine. Luther avait, non seulement étudié, mais vécu h doctrine de l’Église sur le sacrifice de la messe. Auvsi a-t-on pu en relever de multiples échos dans les écrits de sa période catholique. J. Kostlin, Luthers Théologie, 3· édit., Stuttgart, 1901,1.1, p. 96-98. l’n trait cependant semble déjà suggérer la direction de ses tendances futures. Luther n’admet pas que la communion eucharistique soit séparée de la parole de Dieu. Diet. sup. Psalt. (1513-1516), ps. ex, W., I. iv, p. 236 : Simul enim sacramentum et Etmngelium est sumendum. D’où il concluait. Decem prxcepta... prædicatu populo (1518), W., t. i. p. 111-115: Ideo non licet missam perficere sine euangelio, prtoalam privato, publicam publico. Voir de même son explication du Pater en allemand (1519), W., t n, p. 112. Mais ceci ne signifie pas qu’il élève encore de doute sur la réa­ lité du sacrifice de la messe. Kostlin, op. cil., p. 116. 11 n’y a pas Heu d’insister sur le fait que Luther donne parfois à la messe le nom de sacrifia uni laudis. Voir, par exemple. Did. sup. Ps., xux, 1 et 1 1, W., t.m, p. 280,282-283. Car cet aspect 1res réel n’empêche pas qu’elle en présente aussi d’autres et le réformateur admet, aux mêmes endroits, que la messe agit ex opere operato, encore qu’il incite a y ajouter le sacrifice personnel. Dans un sermon en langue allemande sur le SaintSacrement. imprimé en 1520, W„ t. vî, p. 78-83, Luther gardait encore le silence sur la question de sa valeur sacrificielle. Kôsthn, op. cit., p. 263-261. Mais il n’allait pas tarder à marquer son opposition à cet article de la foi catholique. Sa conviction était déjà faite dans son célèbre ser­ mon sur les bonnes œuvres (1520), W’., I vt, p. 231, où il l'esquisse en quelques mots cl annonce pour plus tard un plus long développement. Cc fut l’objet d’un sermon spécial · sur le Nouveau Testament, c’est-àdire sur la sainte messe >, qui parut la même année. Ibid., p. 353-378. L’auteur y soutient l’idée que de concevoir la messe comme un sacrifice est · le pire des abus >, p. 365, qu’elle n’est pas autre chose qu’un tes­ tament, c’est-à-dire un bienfait reçu de Dieu, ct non pas\nie offrande faite à Dieu. Il n’y a IA de sacrifice que dans les prières d’action de, grâces que nous adressons à DieîTcnwreconnaissance des Bfèns reçus de lui. El Luther de sc référer A l’époque primitive où les fidèles portaient A l’église des dons en nature, que le prêtre bénissait ct sur lesquels ifprônonçiin une orai­ son eucharistique. De cet usage il \oil une survivance dans le rite de l’otTcrtoirc: mais, à partir de IA, rien dans la messe n'atteste qu’elle soit un sacrifice. La même doctrine sc fait jour dans le De captivitate babylonien (1520), où il mentionne comme « troisième captivité du Saint-Sacrement le fait qu’il soit conçu comme une bonne œuvre ct un sacrifice. Ibid., p. 512. D’après lui. il ressort de l’Écriture que la messe est d’abord cl avant tout un testament, c’est-à-dire pronüssio remissionis peccatorum a Deo nobis fada, et talis promissio guic per mortem Filii Dei firmata sit, p. 513, promesse qui s’accompagne d’un signe sensible, savoir le sacrement du pain et du vin, p. 518, mais qui ne saurait avoir d’autre but ni d’autre effet que d’exciter 1 en nous la foi qui justifie. P. 517-520. C’est donc une prétention impie que de vouloir en faire une bonne œuvre applicable aux autres, p. 521 : ce caractère peut tout au plus convenir aux prières dont la messe est l’occasion. P. 522. Elle n’est pas davantage un sacriflcejlo Christ n’a pas célébré un acte rituel, mais (jin repas; tout ce qui s’est ajouté depuis à cette sim­ plicité de la première cène n’est qu’un cérémonial sans valeur. La même conclusion résulte des prémisses antérieurement établies sur l’essence de la messe : Repugnat missam esse sacrificium, cum illam reci· 10S7 I . S ) MESSE ET RÉFORMATEURS, LUTHER piamus, hoc vero demus. P. 523-521. Si quelques for­ mules dc la liturgie parlent encore dc sacrifice, il faut l’entendre des oraisons qui accompagnaient jadis le nie dc l’offrande ct qui lui ont survécu. P. 521-525. fl est d’ailleurs notable que l'âpreté même de son opposition oblige le reformateur à convenir que la tra­ dition lui est contraire. Est longe impiissimus ille abusus, s’écrie-t-il dès le début de son attaque, ibid., p. 512, quo /actum est ut /ere nihil sit hodie in Ecclesia receptius ac magis persuasum quam missam esse opus bonum et sacrificium... Hem arduam ct quam /orte sit impossibile convelli aggredior, ut qua,* tanto suculorum usu firmata omniumque consensu probata. Cf. p. 522523 : Inaudita ct stupenda dico... Jam ct alterum scanda­ lum amovendum est... quod missa creditur passim esse sacrificium quod offertur Deo. In quam opinionem et verba canonis sonare videntur... Accedunt his dicta sanctorum patrum, tot exempla tantusque usus per orbem constanter observatus. Tout cela n'en est pas moins par lui résolument écarté. Quid mihi de multitudine et magnitudine errantium? Fortior omnium est veritas. P. 522. Si cette doctrine de la messe marquait une réaction systématique â l'encontre des idées reçues, elle ne tendait pas encore à modifier les habitudes dc la vie chrétienne. Au peuple le réformateur faisait toujours une obligation d’« entendre la messe · le dimanche et il prenait même, contre la fréquentation déjà excessive des petites chapelles, la défense des anciens canons qui prescrivent l’assistance â la messe paroissiale. Decem prxcepta, W.,t.i,p. 413.11 n’interdisait pas davantage aux prêtres dc célébrer, pourvu qu’ils interprétassent les formules du missel dans le sens de sa théologie du sacrifice» ct qu'ils n’eussent pas d’autre but que de communier les fidèles ct dc prier pour eux. Les messes privées lui paraissent acceptables pour la dévotion personnelle du prêtre au même litre que la commu­ nion pour les laïques. Même les · messes votives » ne sont pas condamnées, ni l’honoraire qu'elles comportent, pourvu que le ministre sc garde dc pré­ tendre par là offrir un sacrifice, et dirige son intention sur les prières qu'il adresse à Dieu pour les vivants ou les morts. C’est seulement dans le cas contraire que Luther sc dresserait contre lui au jugement dc Dieu. De captio, bab., \\\, t. vî, p. 521-525. Bien que l’application en fût restreinte au domaine spéculatif, des principes n’en étaient pas moins posés, dont l'in fluence n’allait pas tarder à sc faire sentir sur le terrain des faits. 2. Développement de la Déforme. — En effet, il ne s’agirait bientôt plus d’interpréter seulement la messe, mais de la supprimer. Ici le premier signal ne fut pas donné par Luther lui-même, mais par les augustius dc Wittenberg. Sans doute, dès le l‘r août 1521, lettre à Mélanchlhon, dans E. L. Enders, Luther's ÎJrieftvcchsel, n. 119, t. m, p. 208, le réformateur encourageait scs partisans à restaurer Vinstitutiim Christi, (’/était, diMÜt-il, sa première pensée pour le moment où il reviendrait parmi eux el, dès maintenant, il sc pro­ posait dc ne plus jamais dire, pour son compte, de messe privée. Mais son Internement à la Wart bourg lui interdisait alors les initiatives pratiques. En attendant, son confrère Gabriel Zwilling, devenu prédicateur des augustins au couvent de Wittenberg, s'élevait cn chaire contre l’abus des messes cl, le 29 septembre, fêle de saint Michel, commençait à introduire dc graves modifications dans la liturgie traditionnelle, cn vue dc rétablir l’ancienne pratique de la messe célébrée par un seul prêtre, ainsi qu'à dis­ tribuer la communion sous les deux espèces. Ces actes soulevèrent quelques oppositions, ct le prince Frédéric le Sage Ht ouvrir une enquête, suivie d’une confé­ 108s rence, pour ramener les moines à la raison. Mais les idées de Zwilling faisaient rapidement leur chemin, à tel point que le prieur Hell interdit la célébration des messes privées dans l'église conventuelle, cn même temps qu’il y ordonnait l’usage du calice pour les laïques. Bientôt la ville entière fut cn ébullition. Mélanchlhon se montrait favorable à cette réforme ct déclarait ne voir dans les messes privées nisi merum ludibrium, mera sccna. Lettre du 9 octobre à W. Link, éditée sous le nom de Bugenhagen el faussement rap­ portée à l’an 1527 dans Corp. He/orm., t. !, col. 894-895. A son tour, Université accueillait des thèses dc plus en plus hardies, et Mélanchlhon y soutenait une série de 65 propositions, ibid., col. 477-481, qui, sans loucher aux côtés pratiques du problème, déniaient à la messe, suivant les positions antérieure’· de Luther, tout caractère dc sacrifice en insistant sur le sacerdoce universel. Sur l’histoire dc cette période, voir l’exposé fait par les éditeurs de Weimar, t. vm, p. 399-406. L’annonce de ces événements lit tressaillir l’âme dc Luther dans sa solitude : il en exprima sa joie ct son approbation dans son traité Dc abroganda missa privata, ibid., p. 41 1-476. dont la préface est datée ex eremo, die omnium sanctorum, soit le 1·· novem­ bre 1521, cl qui fut livré au public cn Janvier dc l’année suivante. Il félicite ses confrères de s’être attelés à la destruction dc ce scandale que sont les messes privées, cum sit ferme caput omnium. W., t. vm, p. 412. Dans celte œuvre urgente sa dissertation vient leur donner du renfort. Une protestatio initiale rappelle encore une fois le principe de sa méthode : il ne s’agit pas d’invoquer les traditions, même les plus respectables, mais dc suivre l’enseignement de Dieu dans les Écritures. Non, inquam, quœritur ut sancti vixerint aut dixerint, sed ut vivendum Scriptura dictet. Non dc /acto sed de jure quiestio nobis est. Sancti errare potuerunt docendo el peccare vivendo : Scriptura errare non potest docendo nec credens illi peccare potest vivendo. P. 114. 11 s'appli­ que donc à montrer comment l’Écriture ne connaît d’autre sacerdoce que celui du Christ, auquel parti­ cipent également tous les chrétiens. D’où il suit que la prétention d’ériger la messe en sacrifice ne saurait être qu’une impiété : Missas quas sacrificia vocant esse summam idolatriam et impietatem. P. 417. On ne peut en attribuer l’origine qu'à Satan : Quicquid citra Scrip­ tura* autoritatem fit. pnesertim in iis quæ pertinent ad Deum, id manifestum sit ab ipso Satana profectum esse. P. 126. Le seul sacrifice autorisé par Γ Ecrit ure, en dehors de la croix, est celui de notre mortification ct de notre pénitence. P. 420-421. Ces prémisses dogmatiques sont suivies d’une deuxième partie, consacrée à la messe elle-même, où Luther reprend avec plus de détail la théologie cucliaristique esquissée dans ses précédents ouvrages, en vue dc montrer que la cène, étant un testament cl un repas dc communion, ne saurait être un sacrifice. P. 131445. Puis il s’attache à la réfutation des arguments invoqués par les catholiques, p. 445-157, l’un des prin­ cipaux, à son sens, étant celui des prétendues appari­ tions rapportées par la légende, qu’il ramène à des œuvres démoniaques. Après quoi le traité dévie cn invectives contre l’autorité pontificale. On volt que la réprobation du sacrifice dc la messe est absolue el qu’il n’est plus question, comme dans le De captivitate babylonien, de lui conserver cc carac­ tère cn raison tout au moins des prières que le prêtre y prononce. Cette nuance marque le progrès qui s'est accompli chez Luther dans le sens dc la négation totale. Par voie dc conséquence, il n'admet plus de célébration eucharistique, si ce n’est en vue dc la com­ munion. le prêtre célébrant devant se faire, lui aussi, communier par un autre. Le mieux serait donc de sup* . 1089 MESSE ET RÉFORMATEURS, SYMBOLES LUTHÉRIENS primer toutes les messes, privées ou publiques, telles qu'elles sc font maintenant ct de consacrer seulement l'eucharistie, à l’exemple du Christ, pour la distribuer aux fidèles. En tout, cas, si un prêtre veut absolument, extra exemplum Christi, dire la messe pour se commu­ nier lui-même, qu'il ait soin de n'être jamais seul et de donner egalement la communion à d’autres. Ibid., p. 138-139. l’n peu plus loin, ibid., p. 157, Luther sc montre plus déterminé : Cuni ergo ex his omnibus probetur, conclut-il, missas nonnisi Satanas operatione et com­ muni errore mundi in sacrificia versas esse adversus Evangelium et fidem et caritatem, quæ hae machina abolentur, tota fiducia abroganda· sunt universa· nobis qui Christiani esse volumus. X la place, il faut établir un service unique aussi rapproché que possible dc la dernière cène : ... Curandumque ut rursus ad /ormam et institutionem Christi quam proxime accedamus, scilicet ut singulis dominicis diebus, et iis solis, et unica tantum eucharistia consecretur, sicut modo fit in die Pascir. Pour donner à son manifeste une plus grande exten­ sion, Luther cn publia une édition allemande, Vom Missbratich der Messe, W„ t. vm, p. 177-563. Aussitôt qu’il eut retrouvé la liberté de son action publique, il ne cessa plus de s’élever cn chaire contre la messe, d’agir auprès des princes cl des Églises pour en obtenir la suppression. Voir dans l’édition de Weimar, l.xvni, p. 8-11, l’indication des sources relatives à cette cam­ pagne, qui aboutit, en 1525, ô la publication d’un nouveau pamphlet, Vom Greuel der Stillmesse De l’abomination dc la messe basse »), ibid., p. 22-36. Dans l’intervalle, pour fournir un directoire positif â scs fidèles, il avait publié une Formula missor et communionis (1523), t. xu, p. 205-220, qui fut bientôt traduite cn allemand par Paul Speratus ct obtint le plus vif succès. En attendant la vernacula missa qu’il appelait de ses vœux, p. 210 cl 218, le réformateur se contentait d’une sélection dans les rites ct prières de la liturgie reçue, de manière à cn retenir quir para et sancta sunt, p. 211, mais cn ayant bleu soin d'exclure tout cc qui sentirait le sacrifice. Il n’est même pas opposé aux ornements, modo pompa ct luxus absit. P. 214. Déjà cependant quelques essais avalent eu lieu çà cl là de messes cn idiome national. Voir J. Smend, Die cvangelischcn deutschen Messen bis su Luthers Deulschcr Messe, Got lingue, 1896. L’uniformité souf­ frait dc ces initiatives divergentes. C’est pourquoi Luther fut prié de composer un modèle qui pût être universellement adopté. Sur ces préliminaires, voir la note des éditeurs de Weimar, t. xix, p. 44-52. Cette I «messe allemande , ibid., p. 72-113, fut prêle à Noël 1525 cl officiellement introduite dans les Églises à partir dc 1526. Voir A. Drews, art. Gottesdienst, dans IL Gunkcl-O. Scheel, Die Religion in Gcschichte und Gegeruvart. t. n, col. 1576-1577, et P. Wolff, art. llauptgottesdlenstordnung, ibid., col. 1875-1880. Avec la théologie de la messe, Luther finissait donc par cn modifier également la liturgie. Sa réforme attei­ gnait ainsi tout à In fols la notion du sacrifice eucha­ ristique dans le dogme et sa place dans le culte chré­ tien. Il est vrai que, pour ne pas heurter les habitudes , populaires, bien des formes extérieures y subsistaient encore du cérémonial traditionnel: mais CC n’étaient plus que des apparences vidées de leur contenu. 2· Symboles officiels, — Aussitôt (pic vint pour la Réforme l’heure d’affirmer .*cs doctrines, à l’encontre de l’Église, en professions solennelles do fol, un point aussi essentiel dc son programme ne pouvait pas ne pas y entrer. I. Confession d'Augsbourg (1530). — En effet, la messe fait l’objet d’une exposition très étendue, sinon très explicite, dans la Confession d’Augsbourg, qui fut DICT. DE TltÉOU CATH. 1090 la première en date ct reste le symbole le plus impor­ tant des Églises luthériennes. Con/. Aug., n, 3(« art. xxiv dc l'édition allemande), dans J.-T. Mùllcr, Die symbolischen liiicher der evangelisch-luthcrhchen Kirche, 11· édit., Gütersloh, 1912, p. 51-53. Nulle part peut-être la rédaction dc cc célèbre docu­ ment n’est plus habile ni plus modérée. La messe he figure pas dans la première partie, consacrée aux articuli fidei pnecipui, mais seulement dans la seconde, parmi les articuli in quibus recensentur abusus mutati. après la question de l’usage du calice pour les fidèles ct celle du mariage des prêtres. Cc qui est évidemment calculé pour laisser entendre qu’il s’agit là de pro­ blèmes purement disciplinaires. Falso accusantur Ecclesiae nostrrr quod missam abo­ leant. Relinetur enim missa apud nos et summa reve­ rentia celebratur. Déclaration rassurante! On pousse meme le scrupule jusqu’à proclamer un conformisme liturgique à peu près complet : Servantur ct iist/a/x ceremonia fere omnes. La seule différence est que des chants cn langue vulgaire y sont ajoutés aux hymnes latines, ct rien ne saurait être plus naturel tout à la fois ct plus bienfaisant. Après cela, le peuple y est invité à la communion ct préparé à la recevoir par dc pieuses instructions sur le prix du sacrement. Pareil culte csl évidemment fait pour procurer la gloire dc Dieu et le bien des âmes. D’où celle conclusion légè­ rement ironique : Itaque non videntur apud adversarios missir majore religione fieri quam apud nos. Après ccttc profession positive de religion eucha­ ristique, la Confession sc fait agressive sur les abus dont souffre l’Église sur cc point. C est un vieux grief dc tous les bons chrétiens, publica et longe maxima querela omnium bonorum virorum, que beaucoup de prêtres célèbrent la messe tantum propter merredem aut stipendium, ou bien contra interdictum canonum. Pour couper court à cc désordre, il n’y avait pas de moyen plus efficace que d'abolir les messes privées, quum jere nulla privata missiv nisi quastus causa fierent. La Réforme n'aurait pas eu besoin dc prendre celle initiative si les évêques n’avalent si longtemps toléré des abus contre lesquels ils n’ont pas eu le cou­ rage de réagir. Qui sait si les malheurs actuels dc l’Église ne sont pas le châtiment dc ces sacrilèges impunément multipliés? Fortasse dat pernas orbis lam diuturna profanationis missurum. Le mal s’est aggrave par suite de certaine concep­ tion théologique, aux termes de laquelle le Christ aurait satisfait pour le péché originel cl Institué la messe comme oblation pour les péchés quotidiens. D’où est venue l’idée courante que la messe aurait une vertu expiatoire : lime manavit publica opinio quod missa sit opus delens peccata vivorum et mortuorum ex opere operato. Il est intéressant de noter qu id la Réforme rend un involontaire hommage à la croyance commune cn la valeur sacrificielle de la messe. Sur la fol de quelles autorités ou de quelles légendes cette publica opinio est-elle rattachée à une sotériologie qui res­ treindrait l'œuvre rédemptrice du Christ au péché d’origine pour réserver les autres au sacrifice des autels*? La théologie catholique n’est pas responsable dc cet te étrange division, proposée par quelque docteur sans autorité. Toujours est-il que par ce biais s’introduit la dogmatique protestante de lu messe. A la foi catholique ainsi présentée on reproche d’être doublement en contradiction avec les Écritures. Car. d’après Hcbr., x. h) ct 14, la passion du Christ vaut non solum pro culpa originis sed etiam pro omnibus reliquis peccatis. De même saint Paul enseigne que nous sommes Justifiés par la foi : cc qui exclut que nous le puissions être ex opere missarum. I.a messe n’a pas d’autre signification que celle d’un sacrement * , ‘ 1091 MESSE ET RÉFORMATEURS, SYMBOLES LUTHÉRIENS propre â nous rappeler les bienfaits du Christ ct A ras­ surer par là nos consciences. C'est pourquoi la Réforme reste fidèle A l’usage d’une seule messe publique, una communis missa, célébrée en vue dc la communion, ct l’on ne sc prive pas de rappeler que telle fut le pratique de la primitive Église. En somme, il n’y aurait de différence entre les catholiques et les pro­ testants que pour le nombre des messes : Tantum numerus missarum est dissimilis. Divergence d’autant moins condamnable que cette réduction se justifie propter maximos et manifestos abusus, et que les messes conservées le sont avec un cérémonial presque identique, maxime quum publient ceremonia: magna ex parte similes usitatis serventur. On voit que tous les moyens sont pris pour donner le change. Dc la foi catholique la Confession d’Augs­ bourg feint dc ne viser que les abus, tandis qu’elle insiste avec une visible coquetterie sur les cléments qu’elle retient du dogme ct du culte traditionnels. Qui pourrait néanmoins sc dissimuler que cette affec­ tation d’archaïsme liturgique prenait les allures d’une | véritable révolution ct masquait une attaque dc fond contre la réalité du sacrifice eucharistique? Sous pré­ texte de reviser des opinions d’école, c’est la foi même de l’Église qui était mise en question. Tous les arti­ fices de langage ne sauraient pallier le fait évident que la Réforme donnait ici son adhésion formelle aux négations les plus brutales de son fondateur. 2. Apologie dt^SlclanchthoiT'.)— Rédacteur de la Con­ fession d’Augsbourg. Mélanchthon assuma la charge dc l’expliquer et de la justifier A l’usage du public. Dans scs Loc/ theologia, édit, dc 1521, Corp, He/., t. xxi, col. 221, il avait lui-même déjà pris A son compte, en une sorte dc résumé sommaire, la dogma­ tique luthérienne de la messe. Le commentaire de V Augustana allait lui fournir l’occasion d’un exposé plus personnel et plus approfondi. Apol. Conf., art. xxiv, dans J .-T. Müller, op. cil., p. 218-270. Naturellement, l’auteur commence par protester, au nom dc son Église, de son respect pour la messe : ITicjandum est nos non abolere missam, sed religiose relinere ac defendere. P. 248. Quelques lignes lui suf­ fisent pour expliquer l'introduction de chants en langue vulgaire, et tout autant le retour à l'ancien usage de la messe publique. 2-8, p. 218-219. Le prin­ cipal dc son exposition porte ensuite sur la question dc savoir si la messe est ou non un sacrifice. Le qui revient, d’apres lui. à sc demander si elle est capable dc remettre leurs fautes ou leurs peines aux vivants ou aux défunts pour lesquels elle est appliquée. Manière tendancieuse dc poser le problème et qui permet aussitôt d’opposer au pharisaïsme des œuvres la doctrine chrétienne de la justification : Impossibile est consequi remissionem peccatorum propter opus nostrum ex opere operato, sed fide... 12, p. 250. Rien que cette remarque lui paraisse suffisante a priori pour trancher le débat, il n’en prend pas moins la peine dc lui consacrer une longue et minutieuse discussion. il parait que jusque-là tous les contradicteurs de la Réforme ont négligé l’essentiel, savoir de définir le sacrifice : Tantum arripiunt nomen sacrificii vel ex Scripturis vet ex Patribus. Postea affingunt sua somnia, quasi vero sacrificium significet quidquid ipsis libet. 15, p. 251. En vue de mettre fin acet ingens tumultus verborum. 9. p. 250, il donne tout d’abord du sacrifice la définition suivante : Ceremonia vel opus quod nos Deo reddimus ut cum honore afficiamus. Dans ce genre il y a fieu dc distinguer deux espèces : sacrifice propi­ tiatoire. qui apaise la colère divine ct obtient la rémis­ sion des péchés; sacrifice eucharistique, qui est offert par l’âme déjà réconciliée pour rendre grâces A Dieu dc ses divers bienfaits. Ibid., 18-19, p. 252. Dc cc concept l’application parait A l’auteur des 1092 plus obvies. Il n’y a de sacrifice propitiatoire que la mort du Christ; les prières et bonnes œuvres des fidèles ne sont et ne peuvent être que des sacrificia taudis. L'une ct l’autre de ces assertions sont longue­ ment justifiées par l’Écrilure. Mélanchthon leur demande tout spécialement la réprobation des pra­ tiques extérieures au profil du culte spirituel. 22-31, p. 252-256. En restant fidèle à ce dernier par la pré­ dication de l’Évangile el la pratique des sacrements, la Réforme réalise le précepte du juge sacrificium, tandis que les catholiques s'absorbent dans le forma­ lisme de vaines cérémonies. 35-51, p. 256-260. Quant aux textes qui annoncent un sacerdoce cl un sacrifice nouveaux, ils s’entendent uniquement du Christ. 52-59, pi 260-262. Autant Mélanchthon s'étend sur l’Écrilure, autant il est laconique sur la tradition. Non ignoramus, avoue-t-il, missum a Patribus vocari sacri fici um. Mais ce langage s’explique sans peine par la double notion du sacrifice ci-dessus distinguée : Hi non hoc volunt missam ex opere operato conferre gratiam ct applicatam pro aliis mereri cis remissionem peccatorum.,. Ubi leguntur hiec portenta verborum apud Patres? Sed aperte testantur se de gratiarum actione loqui. 66, p. 263. Celle solution est appuyée sur la théorie protestante du sacrement el du sacrifice, celui-là ne pouvant signi­ fier que le soulagement des consciences où il excite la foi, celui-ci l’action de grâces pour les bienfaits de Dieu. Tel est le cadre auquel il faut ramener tout cequei les Pères disent de l’eucharistie. 68-77, p. 261-265. Le terme d’oblation et autres semblables que la liturgie applique parfois à la messe s’entendent pareillement, non... proprie de corpore et sanguine Domini, sed de toto cultu, de precibus cl gratiarum actionibus. 88, p. 267. Cette discussion générale est suivie d’une sorte d’épilogue complémentaire sur le point spécial dc la messe pour les défunts. A cette croyance si chère aux catholiques l’auteur oppose d’abord le silence des Écritures : Nulla habent [adversarii nostri 1 testimonia, nullum mandatum ex Scripturis. 89, p. 267. Puis il lui est facile de l’écarter au nom des postulats dogma- . tiques déjà posés : Quum missa no^^Ü^disJÿcfig, nec pro perna nec pro culpa, ex opere operato sine fide, ’ sequitur applicationem pro mortuis inutilem esse, 92, p. 268. Les textes liturgiques qui semblent lui vire favorables visent uniquement la prière pour les morts: Scimus veteres loqui dc oratione pro mortuis quam nos non prohibemus. 91, p. 269. Mais la prétention d’attri­ buer A la messe une valeur satisfacloirc lui paraît une telle injure à la passion du Christ cl à la justitia fidei qu'il ne sait la comparer qu’au culte des Raal en Israël. Au demeurant, il reste persuadé que ce baalitieus cultus durera jusqu'au dernier jour. Du moins les vrais disciples de l’Évangile auront-ils élevé leur pro­ testation contre cette impiété. 96-98, p. 269-270. Ainsi la négation du sacrifice de la messe, que la Confession d’Augsbourg insinuait plutôt qu'elle ne l'énonçait ex professo, est érigée par VApologia en thèse formelle. Voir çà et là d’autres pointes polé­ miques, par exemple, m, 167, p. 138; xn, 15, p. 169; xv. 10, p. 212. En s'attaquant sans cesse â la conception qui lui accorde une efficacité ex opere operato, Mélanchthon est. d’ailleurs, loin de représenter exactement les positions catholiques Mais, avec cette théorie d'école, ce n’en est pas moins le dogme lui-même qu'il prétend éliminer. En dehors du sacrifice ainsi conçu, il n’admet qu'un sacrificium laudis. A dessein 1’Augustana, témoigne-t-il, 11. p. 251, a évité ce termo propter ambiguitatem. S’il le reprend lui-même, comme Luther en avait donné l’exemple, c’est en l’accompa· I gnant dc commentaires qui lui enlèvent toute équl- 1093 MESSE ET RÉFORMATEURS, ZWINGLE voquc cl en font une formule commode pour donner une apparence de satisfaction aux témoignages tradi­ tionnels qui parlent dc sacrifice à propos dc la messe, alors qu'on en supprime visiblement la réalité. 3· Témoignages postérieurs. · 11 suffira dc quelques indications pour montrer que la Kéforme n'a plus abandonné, à l'égard dc la messe catholique, celte attitude agressive. En 1533, Lui hcr publiait contre la « messe borgne » un nouveau pamphlet plus passionné que les précé­ dents : Von der WinKclmcsse und P/affenweihe, W., t. xxxvm, p. 195-256, qui fut aussitôt traduit en latin par Juste Jouas, De missa privata et unctione sacer­ dotum. Wittenberg. 1531. I/ouvrage offre cette parti­ cularité (ie s’ouvrir par une dispute avec le diable, Ibid., p. 197-205, qui sc livre à une âpre critique dc la messe privée sans que le réformateur soit capable dc rétorquer pertinemment scs objections. A l’encontre des controversistcs catholiques, qui se sont copieuse­ ment égayés de cette singulière lucta cum diabolo, des apologistes protestants ont pris soin de montrer qu’il s’agit là d'un simple procédé littéraire et non d’une expérience vécue. Voir A. Freitag, Ueber die Enluitlrfe Luthers zu den Schriften Von der Winkelmesse, etc., Liegnitz, 1905, p. 16-18. La violence dont Luther y faisait preuve parut choquante, même à quelques-uns de ses partisans, voir une lettre d'Amsdorf en date du 28 janvier 1531, dans Enders, Luther's Jirie/ivechscl, t. ix, p. 342. cl on l’accusa de reprendre à l’egard de l'eucharistie le radicalisme de Zwingle. Aussi jugea-t-il bon de s'expliquer sous la forme d’une lettre publique a l’un de scs amis, W., t. xxvm, p. 262-272. où il déclare réserver ses censures à l'idolâtrie papiste sans vouloir porter atteinte à l’usage légitime du sacrement tel que la Kéforme l’avait conservé. Toujours éloigné de ccs excès dc plume, Mélanchthon s’appliquait à maintenir sa physionomie doctrinale à la foi de la nouvelle Église. Dans les remaniements qu’il fil subir à ses Loci theologici, la question dc la messe prit une plus grande place; mais l’auteur sc contente d’y résumer, sans modifications sensibles, l’exposition de Y Apologia, Voir Loc. theol,. édit, de 1535, dans Corp. He/., 1.i, col. 180-185; édit, dc 1513, ibid., col. 871-876. L’occasion allait, d'ailleurs, bientôt sc présenter, pour les dirigeants de la Kéforme, dc formuler une nouvelle confession de foi. Invités par le pape Paul III à un concile qui devait se tenir à Mantouc, les protes­ tants d’Allemagne répondirent par les · articles de Smalcaldc», fcvrie; elle attente à la vertu de la croix, qui est notre unique sacrifice; elle fait perdre aux hommes le souvenir de la mort du Christ; elle empêche d’en reconnaître les fruits salutaires; elle modifie le caractère delà cène, en prétendant faire un don à Dieu de ce qui est un don de Dieu. 2-7, col. 1052-1056. Chemin faisant, 3. col. 1051. il écarte en quelques mots la conception catholique, en faisant observer que le sacrifice du Cal­ vaire n’a pas besoin d’être reproduit, ct ne comporte pas d’autre application que le fait de prêcher l'Évanglle et de célébrer la cène. La messe privée, c’est-à-dire, quel que soit le nombre des assistants, celle qui nc comporte pas de communion, lui parait particulièrement contraire à llnstnùtion divine ct il nc manque pas de (aire remar­ quer quod hæc perversitas puriori Ecclesia incognita fuit. 9. col. 1057. Cependant il lui faut bien avouer que les » anciens » ont parlé de sacrifice à propos de la messe. Mais Calvin assure que cc n'est pas au sens des papistes : Simul exponunt se aliud nihil i nielli gere quam memo­ riam veri illius d unici sacrificii quod in cruce peregit Christus. Tel serait, en particulier, le cas de saint Augustin : Passim apud cum repcries non alia ralione vocari cernam Domini sacrificium nisi quod est memoria, Imago, testimonium illius singularis, veri d unici sacri fici i. 10, coi 1058. Encore est-il que, pour eux, la messe nc signifiait pas une image vide : Nescio quam repditæ aut saltem renovata immolationis faciem eorum cerna prie se ferebat. Malgré tout, Calvin consent à ne pas incriminer cc langage, parce qu'il n'entendait pas unico Domini sacrificio vel minimum derogare. Tout au plus regret lc-t-ll qu'on ait voulu donner à In pure institution du Christ une couleur sacrificielle tirée de Γ Ancien Testament 11, col. 1059. On voit que, dans la mesure où scs préventions lui ont permis de la saisir, la notion traditionnelle de la messe finissait par nc pas inspirer à Calvin, tout au moins en théorie, de trop profondes répugnances. Il reste né mmolns le mot de sacrifice, dont le réfor­ mateur ne peut nier l'usage. Pour arracher cette arme 1097 MESSE ET RÉFORMATEURS, CALVIN aux mains de scs adversaires, I) nc trouve rien de mieux que de reprendre l’exégèse de Mélanchthon. Voir ci-dessus, col. 1091. Le sacrifice se divise en propi­ tiatoire et eucharistique. Dans le premier sens, Il n'y a pas d’autre sacri lice que la mort du Christ : cc qui lui fournit l'occasion «l’une nouvelle charge contre la vénalité ct l'impiété des messes catholiques. 11-15, col. 1061-1062. Mais, au sens biblique de louange, cc terme peut convenir à la célébration de l’eucha­ ristie : Hujus generis sacri ficin carere non potest cana Domini» in qua, dum ejus mortem annuntiamus ct gra­ tiarum actionem referimus» nihil aliud quam offerimus sacrificium laudis. 17, col. 10G3. A celle condition, on peut éviter les abominations sacrilèges de la messe ct la ramener à la pureté de scs origines : Missam in selectissima sua» et qua maxime venditari potest» inte­ gritate acceptam» sine suis appendicibus» a radice ad fastigium» omni genere impietatis, blasphemla, ido­ lolatria?» sacrilegii scatere. 18, coi. 1061. Nulle part Calvin n’a rien ajouté d'essentiel à cet exposé de l’Institution chrétienne. On en trouve un résumé populaire dans son Petit traicté de la saincte Cène» 1511, ibid.» t. v, col. *148-450. Il semble pourtant avoir été inquiet du parti que l'on pouvait tirer de la cène évangélique au profit de la messe. Contre quoi il affirme avec véhémence qu'entre ces deux faits « il y a autant de convenance qu’entre le feu et l’eau ». Refor­ mation pour imposer silence à un certain belistre, 1556, t. ix, col. 131. Expression qui se retrouve dans le sermon xxm sur Daniel, t. xij, col. 561. Comme mani­ festations plus importantes de sa persistante ani­ mosité contre la messe, qu’il suffise de citer : Interim, t. vu, col. 574-581, suivi de Verœ Ecclesia reformanda? ratio, ibid.» col. 640-651 ; Epistola de fugiendis impio­ rum sacris, t. v, coi. 255-259, 261; Epistola de sacer­ dotio papali, ibid.» col. 288. 296, 301-302; Quatre ser­ mons : Serm. l contre t'idolâtrie, t. vm. col. 384-388; De necessitate reformandae Ecclesiic, t. vr, coi. 488; Sermons sur le Deutéronome, xi.v, t. xxvi, col. 430; Com, in I Cor., xi. 24. t. xi.îx, col. 485-486, 190. On voit que In négation du sacrifice eucharistique est un thème non moins fécond chez les réformés qu’il nc le fut chez les luthériens. Chez les uns ct les autres, l'identité de In thèse entraîne celle des arguments ct les mémos habitudes polémiques développent de semblables passions. 3· Symboles officiels. Quelques-unes des nom­ breuses confessions de foi où les Eglises réformées essayèrent de fixer officiellement leurs croyances font une place spéciale 5 la réprobation de la messe. Ainsi en est-il de la Confession de Zurich (1523), formulée sous l'in fluence immédiate de Zwingle. On y reproche aux < prêtres » d’avoir transformé la messe en sacrifice « depuis plusieurs centaines d'années ». Suivent, à l'appui de cc grief, les textes scripturaires ct les raisons dogmatiques qui sont censés établir qu'il n’y a pus d’autre sacrifice pour le chrétien que celui de la croix. E.-E.-K. Müller, Die Rekcnntnisschri/tcn der reformierten Kirche, Leipzig, 1903. p. 26-28. En même temps qu’ils affirment leur foi, les protestants éprouvent le besoin d’argumenter contre celle de l’Eglise. Voir de même les thèses de Berne (1528). vî. ibid., p. 30, ct la Confessio tetrapolitana (1530), xix. ibid.» p. 73 71. I.Helvetica posterior (1562) réserve la question de savoir si la messe, apud veteres, fut tole­ rabilis an intolerabilis, mais nc laisse pas douter qu’elle ne fût. dans l’Eglise actuelle, un abus qu’il était urgent d’extirper. Ibid., p. 213. Genève parle un langage encore plus violent. D’nultant que la messe du pape a esté une ordon­ nance mnuldicto ct diabolique pour renverser le mistère de ccstc saincte cène, nous déduirons qu’elle nous esl en exécration comme une idolâtrie condamnée 1098 de Dieu. · Confession de Genève (1536), xvi. ibid., p, 114, Le Catéchisme de Genève s’abstient de ces ana­ thèmes, mais conforme résolument la même négation. Ibid., p. 150-151. On y pose la question formelle : Ergo non m hunc finem instituta esl cerna ut Deo Filii sui corpus offeratur? La réponse est non moins nette : Minime. Solus enim ipse... hanc prorogativam habet. At(pie hoc sonant ejus verba quum ait : « Accipite et ' manducate. » Neque enim ut offeramus corpus suum, sed tantum ut vescamur hic pracipit. Chez les presbytériens écossais, on repousse pareil­ lement Γ · opinion · des papistes qui veut faire de la messe un sacrifice : liane nos eorum doctrinam velut contumeliosam adversus Jesum Christum rejicimus et detestamur. Conf. Scotica, xxn, ibid., p. 261. Cf. p. 264. où sc lisent ces formules de réprobation : Diabolicam missam, sacrilegum sacerdotium, abominandum pro vivorum morluorumque peccatis sacrificium. Dans l’Eglise anglicane, la réprobation de la messe prend une forme plus dogmatique sans être moins déterminée. Un seul petit article lui est consacre dans la série des 39 qui forment la célèbre Confession de Westminster (1562-1563). Art. xxxi, ibid., p. 517. On commence par y rappeler les prémisses doctrinales qui commandent toute la question, savoir la valeur déci­ sive ct exclusive du sacrifice de la croix : Oblàtio Christi semel facta perfecta est redemptio, propitiatio ct satisfactio... Neque praeter illam unicam est ulla alia pro peccatis expiatio. Au nom de ces principes, la con­ ception catholique de la messe est écartée comme un blasphème : Unde missarum sacrificia, quibus vulgo dicebatur sacerdotem offerre Christum in remissionem ’panx aut culpx pro vivis ct defunctis, blasphema fig· menta sunt et pernihosx impostura. Les protestants hongrois sc montrent particulière­ ment agressifs : Missa papistica horrenda idotalria... Eit enim in sacrificio missa papistica? idolatria, Christi illusio, panis adoratio, gratix Dei el meriti Christi suppressio. Asserere missam tollere peccata omnia el conversionem, pxnitentiam viribus hominum fieri posse esl occasionem dare ad omnia scelera. Contre quoi on allègue l'autorité de Dan., Xi, 38, celle du Christ sur­ tout qui a fait de la cène un sacrement ct non un sacri­ fice, celle aussi des Pères. En eflet, Batres cornant memoriam sacrificii propitiatorii dixerunt,... non ipsam salutem ut nugantur sacrificuli... Batres ignorarunt missam papislicam. D’où il suit que la messe nc sau­ rait être qu'une Invention diabolique : Tota doctrina exlestis ct ritus missx a diabolo per papas et indoctos homines corrupta el immutata sunt impio et temerario ausu. Confession d'Erlauthal (1562), ibid., p. 305-306. Les enseignements évangéliques sur le culte < en esprit ct en vérité » imposent egalement la même conclusion : Turpiter errant sacrificuli Baal, qui Christum, panem ct vinum offerre et sacrificare se fingunt in missa» cum nostra oblatio sit spiritualis. En regard de ces formules qui ne dînèrent entre elles que par le degré de violence et d’injustice, la Confes­ sion gallicane (1559) fait preuve d’une honorable dis­ crétion. On n’y trouve pas d’article spécial sur la messe; mais il n’est pas douteux qu’elle nc soit indi­ rectement visée dans ces déclarations tendancieuses sur l’œuvre rédemptrice : » Nous croyons que par le sacrifice unique que le Seigneur Jesus a oflcrl en la croix nous sommes réconciliez a Dieu... Aussi nous protestons «pie Jesus Christ est notre lavement entier et parfait. » Conf, gallic., xvn, ibid.» p. 225. Voir de même xxiv, p. 227, qui réprouve l’intercession des saints cl continue : · Nous rejetions aussi tous autres moyens que les hommes présument avoir pour sc racheter envers Dieu comme derrogeans au sacrifice de la mort ct passion de Jesus Christ. » L’a. xxxvi relatif Λ la cène, ibid., p. 230-231, sc contente de la 1099 messe, \dversaires catholiques de la réforme présenter comme un sacrement. La messe y est écartée par simple prétérit ion. Voir de même la Confessio belgica (1561), xxr ct x.xxv, ibid., p. 210 cl 247. Une parfaite unité de tendances sc manifeste donc à travers la diversité de ccs formules, dont le seul intérêt est de montrer avec quelle résolution les Églises réfor­ mées, aussi bien que les Églises luthériennes, sc sont systématiquement établies sur les positions doctri­ nales que leurs fondateurs respectifs avaient adoptées dès l'origine. A l’expression officielle de leur foi les unes ct les autres ne sc privent d’ailleurs pas, à de rares exceptions près, dc mêler d'acrimonieuses cri­ tiques, où s’affirme la virulence de leurs préjugés confessionnels. La messe est un dc ccs points dont la !:< !<>nnc ne sut jamaiÎîraitcr avec mesure. En laissant de côte CCs violences, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles n’avancent pas la cause du nouvel Évangile et qui seraient plutôt un signe de sa faiblesse, il reste que le protestantisme a cru voir dans l'idée de l’oblation eucharistique un attentat Λ l’unique sacrifice du Christ, et dans la pratique dc la messe une des formes les plus aigues du pharisaïsme des œuvres. Voilà pourquoi tous ses postulats dog­ matiques ct toutes scs préventions ecclesiastiques devaient le dresser contre la doctrine catholique sur co point. On a vu si la Réforme s’est dérobée à la logique dc scs principes constitutifs. Mais ni l’intrépidilé dc son dogmatisme, ni l'âpreté de ses polémiques ne peuvent pallier l’amputation que cette opposition brutale au sacrifice dc la messe faisait subir au passé chrétien. II. Ri ACTION DE LA THÉOLOGIE CATHOLIQUE. — Entre l'explosion de la Réforme ct la xxn· session du concile dc Trente, qui devait dêliniclxLdocIrine catho­ lique dc la mcssc^près (Tun dcnu-siècïcïs’cst écoulé, pendant lequel les théologiens durenTassurer à eux seuls la défense dc la foi. Ils ne faillirent pas à cc devoir. /. FitlUClPAUX TÉMOINS. — Toto jam decennio infinita picne volumina ediderunt adversarii de. sacri­ ficio, constatait déjà Mélanchthon dans son Apologie dc la Confession d'Augsbourg, xxiv, 15. J .-T. Müller, Die symbollschen Ditcher, p. 251. S’il en était ainsi après dix ans, que ne faudra-t-il pas dire des trente qui ont suivi? II serait manifestement aussi inutile qu'impossible de prétendre établir la liste complète dc ces infinita volumina. Qu’il suffise d’indiquer ceux qui furent les plus célèbres et qui peuvent, à distance, nous sembler les plus importants. 1· Apologistes du premier jour. — Parmi les défen­ seurs dc la cause catholique, il faut faire une place spéciale aux volontaires de la première heure, à qui revint l’honneur dc soutenir le choc de l'assaut mené par les protestants contre le sacrifice de la messe. On a vu, en diet, que, pour agiter plus efficacement l’opinion, Luther publia sur la question plusieurs pamphlets successifs, soit en latin, soit en allemand. Les réponses ne manquèrent pas du côté catholique ct, naturellement, c'est surtout en Allemagne qu'il faut les chercher. A ces passes d’armes, avec les grands controvcrsistcs dc l'époque dont les noms sont bien connus, dc plus modestes champions ont tour à tour pris part. En publiant les œuvres de Luther, les édi­ teurs de Weimar ont pris soin dc relever les principales tout au moins des ripostes dont elles furent l’objet. Le rappel dc ccs publications aujourd’hui bien oubliées aura tout au moins l’avantage dc montrer cc «pie fut alors la vivacité de la lutte. C'est en 1520 que parut le premier manifeste dc Luther contre la messe, sous la forme d’un sermon en langue allemande intitulé : « Du Nouveau Testament, c'est-à-dire dc la sainte messe. » L’année suivante, 1100 Jean Cochléü en entreprenait déjà la réfutation, dans un grand traité qui ne put voir le jour qu'en 1523 : Clos und Comment... uff CL1111 Articklen gmgen uss einem Sermon Doc. Mar. Luterss von der heiligen Mess und neuem Testament. Dès le mois de septembre dc la même année, l’auteur y ajoutait un petit sup­ plément : Glos und Comment au/ den Xlll Artickel von rechtem Mess. .Malgré les promesses du titre, plu­ sieurs des articles extraits de Luther n'y sont, parait-il, pas glosés, pour faire court, el le ton de la controverse, suivant les habitudes de l’époque, y est violent Jusqu’à la grossièreté. Édit, de Weimar, l. vî, p. 351-352. A l’adresse du public lettré. Luther publiait en même temps son De captivitate babylonien (1520), qui provoqua, en France, la Determinatio théologie» facultatis Parisiensis (avril 1.521) el, en Angleterre, la fameuse Assertio septem sacramentorum (1521), qui valut à Henri VII1 le litre de Defensor fidei. Luther ayant riposté dans son opuscule Contra Henricum regem Anglia: (1522) s’attira l'intervention d’un plus sérieux adversaire, John Fisher, évêque dc Rochester, qui lui opposait en 1523 son Assertionis lutheranœ confutatio. En Allemagne, Jean Cochléc méditait un grand ouvrage sur l'eucharistie, qui devait compter trois livres, mais ne put jamais voir le jour. Il fut tardivement ct imparfaitement remplacé par Henri Helmesius, Captivitas babylonica Martini Lutheri ex ipsissimis sacra Scripfurtc sententiis plane dissoluta (Cologne, 1557). Édit, dc Weimar, t. vî, p. 191-195. Sans être Punique objet dc ces divers traités, la question de la messe y occupe une grande place, tant chez Luther que chez scs contradicteurs. Pour le De abroganda missa privata (1522), la pre­ mière réfutation vint de France. Josse Clichtouc le vise principalement dans le second livre dc son Antilutherus (1521), intitulé : Contra abrogationem missiv quam inducere molitur Lutherus. Edit, de Wei­ mar. t. vm, j). 409. En Allemagne, c’est seulement un peu plus tard que Jean Mensing lançait coup sur coup contre ce traité, en allemand d’abord, puis en latin, les quatre opuscules suivants : Von dem 'Testament Christi, puis Von dem Opffer Christi (1526); Dr sacerdotio Eccksi» Christi catholica... adversus Martini Lutheri dogmata, præsertim libello suo infando < De abroganda missa » malesuado de mon e prodita, et Examen scripturarum atque argumentorum qutc adversus sacerdotium Ecclesia: libello · Dc abroganda missa > per Murtinum Lutherum sunt adducta (1527). Dédaigné par Luther, cet obscur adversaire fut combattu par Jean Fritzhans de Magdebourg : IVus die Meszsey (1527). A l'adaptation allemande du même libelle : Vom Missbrauch der Messe (1522) le dominicain Jean Dietenberger oppo­ sait une réponse, composée dès 1521, mais (pii ne devait paraître qu'en 1525 : Wider das unehristllch buch Mari. Luth, von dem missbrauch der Mess. Édit, dc Wcim.ir. t. \m. p. 177-179. Contre la Formula miss/e et communionis (1523), c’est d’abord Jérôme Emser de cc sacrifice et sa convenance avec celui tic la croix : la raison d’être du sacrifice dans l'économie religieuse y était longuement revendiquée. De l’oblation eucharistique, largement comparée A celle dc l’Ancien Testament, le troisième chapitre exposait les fruits et l’application. Toutes les questions 1118 d’ordre pratique étaient enfin bloquées dans le qua­ trième. Cà ct là le texte ne manquait pas de réprouver les négations ou innovations correspondantes des réformateurs. Les canons suivaient pas à pas les articles qui avaient servi de base A la discussion conciliaire, sauf que quelques-uns dc ceux-ci, savoir les n* 1,3 el 10, étaient dédoublés, sans doute pour en rendre la rédac­ tion moins complexe. Mnsi les dix articles primitifs donnaient naissance à treize canons, mais qui respec­ taient l’ordre ct jusqu’à la lettre dc ceux-là. b) Destinées. — Cc document n’eut guère le temps d’être mis en discussion. Quelques avis cependant nous sont parvenus. Dès le 20 janvier.il recueillait l'approbation enthou­ siaste de l’évêque dc Vienne, Frédéric Nausea, qui. sans vouloir jxarlcr en flatteur, assure-t-il, n'en épuise pas moins à son endroit toutes les forme» ct redon­ dances du lyrisme ecclésiastique. Le Plat. p. 397. Cependant les critiques directes ou les projets d’amen­ dement ne lui auraient sans nul doute pas manqué, comme en fait foi le mémoire dc l’électeur de Cologne. Ibid., p. 405-412. Mais les affaires du concile étaient, dès lors, en train dc suivre un autre cours. En effet, le 23 janvier, des ambassadeurs du prince protestant Maurice dc Saxe étaient annonces, qui promettaient, soub le bénéfice d’un plus large saufconduit. d’envoyer au concile une députation dc leurs théologiens. Sur quoi rassemblée résolut de surseoir à la publication des projets préparés, pour qu'on pût, au préalable, fournir aux adversaires l'occasion dc sc faire entendre. Theiner, p. 617-648. Ccs déci­ sions furent otllcicllcment publiées à la session du 25 janvier, qui avait tout d’abord été choisie pour la promulgation des décrets dogmatiques. Ibid, p. 651. Dès le 21 janvier, deux orateurs wurtembergeois avaient présenté une profession de foi. Ibid., p. 648. On attendait les autres luthériens avec impatience; mais ceux-ci ne se pressaient pas. Aussi la session prochaine, fixée tout d’abord au 19 mars, dut-elle être encore une fois prorogée, ibid., p 653-654. ct les délibérations suspendues. Entre temps, les événe­ ments politiques prenaient une tournure inquié­ tante, dc telle sorte que Jules 111 décida la suspension du concile. Ce fut le seul objet de la session du 28 avril, où rassemblée, malgré l’opposition de douze Pères, entérina purement ct simplement le décret pontifical. Theiner, p. 659. Au surplus, la maladie s’en mêlait Les membres de l’assemblée sc dispersèrent donc un peu de tous côtés et le concile fut Interrompu sine die. Celte nou­ velle Interrupi ion devait durer près dc dix ans. 2· Deuxième délibération (juillet-septembre 1562). — Quand le concile fut rouvert par Pie IV (Janvier 1562), il mit tout d’abord ù son programme divers projets dc réformes pratiques. Le dogme n’y apparut qu’à In xxi· session (16 juillet), avec le problème de la communion sous les deux espèces. Aussitôt après fut mise ô l’ordre du jour la question de la messe, ct les travaux furent menés si rondement qu’en moins de deux mois la définition dogmatique était prête pour la promulgation. Voir Benz, p. 139-176. Le texte officiel de ccs actes est publie dans Cone. Trid., t vin : Act. pars V*, édit. Ehses.p. 718-981. On y peut suivre jour par Jour, suivant le témoignage que sc rend le concile dans son texte définitif, c. ix, p. 961, In préparation cl l’élaboration de notre décret past multos graoesque Ids de rebus mature habitos tractatus. L Travaux préparatoires des théologiens. - Suivant a marche adoptée aux précédentes sessions, les Pères du concile commencèrent tout d’abord par solliciter les lumières des theologi minores. 1119 MESSE AU CONCILE DE TRENTE, HISTOIRE DU DECRET a) Methode de travail. — Dès le 19 juillet, treize articles étaient soumis aux discussions dc ccs der­ niers. P. 719. Au lieu d'être, comme en 1551, des pro­ positions empruntées aux docteurs du protestantisme, il se présentaient sous la forme théologique dc ques­ tions. «Sauf ccttc différence de rédaction, la matière en était à peu près la même, mais dans un ordre moins rigoureusement logique. On y posait tout d'abord (n. 1-2) la question fondamentale dc savoir si la messe est un sacrifice et si, en l’affirmant, on fait tort au sacrifice de la croix. Puis il s’agissait dc l’institution dc cc sacrifice ct dc scs fruits possibles (n. 3-1). Venaient ensuite les problèmes pratiques : messes privées, addition d’eau au vin. prétendues erreurs du canon, usage dc la consécration à voix basse, de la langue latine, des messes en l’honneur des saints, des vêtements ct cérémonies liturgiques (n. 5-11). Les deux questions finales (n. 12-13) revenaient aux pro­ blèmes dc fond, en invitant à sc demander si l'immo­ lation du Christ est Identique au fait qu’il sc donne à nous en nourriture, si la messe est seulement un sacri­ fice dc louanges et d’action de grâces ou aussi de pro­ pitiation. Pour aller plus vite en besogne, une méthode de travail plus stricte qu’autrefois était minutieusement déterminée. P. 720. Tous les consultcurs ne seraient pns appelés à donner leur avis. Parmi les théologiens dc Sa Sainteté, les légats en choisiraient quatre : deux séculiers cl deux réguliers. Trois seraient pris parmi les théologiens des princes, au choix dc leurs ambassa­ deurs; un seul parmi les théologiens des cardinaux légats, quatre au plus parmi ceux des évêques, trois dans les divers ordres réguliers désignés par leurs supérieurs. Chacun dc ces théologiens ne pourrait parler au maximum qu’une demi-heure, sous peine d’être interrompu d'office par le maître des céré­ monies, ct il leur était recommandé dc se tenir plutôt en dessous. La matière leur était également délimitée : un premier groupe dc dix-sept étudierait les sept premiers articles, tandis que les autres sc prononce­ raient sur les suivants. Aux uns et aux autres il restait toujours permis de présenter des communi­ cations écrites sur ce qu’ils n'auraient pas pu traiter de vive voix. En meme temps, deux commissions furent nommées par les légats. P. 721. La première aurait à rédiger l'expose doctrinal et les canons relatifs à la messe, Elle se composait dc neuf prélats : Pierre Guerrero, arche­ vêque dc Grenade; Léonard Marini, dominicain, archevêque de Lanciano; Jean Antoine Panlhusa, évêque dc Littcrc; Jean Jacques Parba, augustin, évêque de Terni; Gaspard Casale,également augustin, évêque dc Lclria (Portugal); Pierre Danès, évêque de Lavaur; Antoine Gurronicro ou Corrionero, évêque d’Alméria; Jérôme Trevisano, dominicain, évêque de Vérone; François Zamorra, général des obser­ vantius. La seconde commission, dont faisaient par­ tie sept prélats, était chargée dc réunir les abus en matière de messe. Quelques membres de l’assemblée proposèrent alors, p. 722, nu lieu d’ouvrir un nouveau débat, de repren­ dre purement et simplement le décret déjà préparé en 1552. Cette manière de voir ne fut pas suivie pour la raison qu'olors le concile n’avait plus que 70 Pères, tandis qu’il en comptait aujourd’hui 180. Il semble qu’il y ait eu aussi quelques réclamations au sujet du temps réservé aux théologiens consultcurs. Les légats défendirent leurs prescriptions limitatives : quad tills adimitur Patribus additur. Néanmoins la mesure ne fut pns suivie dans toute sa rigueur. Le jésuite Sal­ meron s’y déroba le premier, voulant avoir la liberté di dire quanto si sentisse dettar dalla Spirilo, ct bien d’autres après lui. /bid., p. 722, n. 3; cf. p. 751, n. 2. Du 1120 moins en resta-t-il la consigne suffisamment observée d’une certaine concision. à) Aperçu des opinions. — C'est dans ces conditions que les consultcurs commencèrent leurs travaux, k mardi 21 juillet, pour les poursuivre, au cours de qua­ torze séances, jusqu'au 4 août. Procès-verbal, Ibid., p. 722-751. Suivant le programme fixé au début, les sept premiers articles occupèrent les dix premières séances jusqu'au 29 juillet, p. 722-711, tandis que les quatre dernières furent consacrées aux six autres. Cette proportion répond assez exactement à l'impor­ tance des problèmes soulevés. Ainsi qu’on pouvait s’y attendre, c'est surtout l’article premier qui retint l’attention dc nos théolo­ giens : il motiva, comme dix ans plus tôt, d’abon­ dantes dissertations sur le fait du sacrifice eucha­ ristique. Salmeron donna l’exemple, le 21 juillet, en développant ce thème per duas continuas horas... docte et pie. P. 721. Dans la suite, il rencontra dc nombreux imitateurs. Toutes les variétés d’argumentation scrip­ turaire, patristique, canonique ou rationnelle, y furent tour à tour abordées. Peut-être y peut-on remarquer une plus grande place qu’autrefois faite à la preuve dc tradition. Pierre de Soto, le 22 juillet, en détendait le principe : d’autres s’attachèrent à en montrer l’application, en particulier, le 26, p. 733-731, Diégo de Païva, qui sc mit en mesure dc prouver, contre les protestants, que le sacrifice dc la messe ne fut pas inconnu à l’Église des quatre premiers siècles. Le portugais François Forciro accordait a la tradition tellement d’importance que, sans elle, les paroles dc la dernière cène ne lui paraî­ traient pas suffisantes pour établir l’institution du sacrifice eucharistique par le Christ. Séance du 21 juil­ let, p. 731-732. Déclarations un peu imprudentes qui choquèrent l’assemblée, et que son compatriote Diégo dc Païva prenait soin d’amender à la séance du sur­ lendemain. P. 733. A la démonstration de la foi catholique s’ajoutait naturellement la réponse plus ou moins copieuse aux objections. Un des premiers, l'espagnol Gaspard de Villalpando y fait état, pour discréditer scs doctrines, des entretiens de Luther avec le démon. Séance du 29 juillet, p. 739. L'argument devait être repris par Lainez, le 6 septembre. P. 888. Cette discussion fit aussi apparaître quelques diver­ gences. La première ct la principale porta sur la rela­ tion du Christ à Melchisedec : Salmeron l’avait placée à la dernière cène, 21 juillet, p. 721; il fut combattu, le lendemain, p. 725, par le séculier espagnol François Torrès, qui la voulait plutôt rattacher à la croix. Opi­ nion qui devait être longuement réfutée, le 27, par le portugais Melchior Cornelius, lequel s’appliquait à prouver que Melchisedec a offert un véritable sacri­ fice, type du sacrifice eucharistique. P. 735. Sur les fruits de la messe, l'espagnol Ferdinand de Bcllogiglio critiquait, nu passage, la doctrine de Cajétan, ut non applicetur nisi iis qui meruerunt ut eis applicetur, p. 730, sans probablement sc rendre compte qu’il atteignait par là saint Augustin. Mais, dans l’ensemble, les consultcurs ne lirent guère que reprendre, chacun à sa façon, les positions classiques de la théologie. Une fois mise in tulo la réalité du sacrifice dc la messe, la réponse aux autres questions allait dc soi. La plupart des théologiens n’en parlent même pas et ceux qui en traitent ne le font qu’en quelques mots. A propos de I institution du sacrifice eucharistique, on peut retenir ccttc opinion, émise par Diégo dc Païva, p. 731, ct que nous avons déjà rencontrée, voir plus haut. col. 1108:5/ etiam Christus non insti­ tuisset eucharistiam uti sacrificium, potuisset Ecclesia eam constituere, quia sacramentum et sacrificium non I sunt inter se contraria. 1121 MESSE AG CONCILE DE TRENTE, HISTOIRE DU DÉCRET La discussion du deuxième groupe dc questions commença le 29 juillet ct occupa seulement quatre séances. Elles ne soulevaient pas^cn effet, dc problème important. Nos consultcurs n’eurent aucune peine h justifier les pratiques de la liturgie catholique atta­ quées par les protestants; mais aucun ne semble avoir qualifié d’hérétiques les positions dc ceux-ci, comme l’avaient fait généralement les commissaires dc 1551. I A noter que l’espagnol François dc Sanctio admettait ' trois langues liturgiques, p. 7 13, savoir: le latin, l’hé­ breu ct le grec, en souvenir du titre dc la croix. Forcément les questions 12 et 13 ramenèrent le problème de la réalité du sacrifice eucharistique : dc ce dernier article César Ferrant faisait remarquer avec raison qu’il était identique au premier. P. 741. A cc sujet, le même François de Sanctio écarte les prières du sacrifice proprement dit, cum debeat esse res quæ Deo dicatur ct offeratur et comedatur, p. 743, et le mineur Alois de Borgonovo définit en ccs termes le rapport de la messe au Christ, p. 745: Missa autem, Ucet a sacerdote celebretur, tota tamen Christi actio est ct nihil nisi Christi nomine in ea agitur. M aisle problème avait été suffisamment étudié par les précédents con­ sultcurs. Aussi la discussion fut-elle vite terminée. Chemin faisant, quelques théologiens, comme Pierre de Solo, p. 726, et le jésuite Jean Cuvillon, p. 738, n. 2, avaient attiré l’attention du concile sur les abus relatifs à la messe. On a vu qu’une commission spéciale avait reçu mission d’en faire le recensement. 2. Discussion des Pères du concile : Projet du 6 août. — Ces travaux préliminaires des consultcurs fournirent aux commissaires chargés de la rédaction les éléments d’un projet qui fut rendu public le G août. 11 sc compo­ sait de quatre chapitres et de douze canons, p. 751-755, le tout suivant dc très près 1’ordre ct parfois le texte préparé les 18-20 janvier 1552. La discussion s’ouvrit quelques jours après cl ne remplit pas moins de dixscpl séances, du 11 au 27 août. p. 755-788, au taux de deux séances par jour*ù partir du 22. <î) Forme du projet. — Dès le premier jour, Louis Nuccius laissait prévoir à un correspondant que cette exposition serait · maltraitée », per esscr troppo longa. P. 751, n. 3. En effet, cette observation était formulée dès le 11 par le patriarche d’Aquiléc, p. 755 : Prolixitas non videtur convenire dignitati synodi, neque rationes reddi debent. Au grief superficiel de longueur s’en ajoutait un plus fondamental sur le caractère de justification que présentait le texte projeté. L’opinion du patriarche fut reprise le même jour par l’évêque dc Bossano. J.-B. Cas· tagna, qui se donna la peine d’énumércr. p. 758-759, tous les inconvénients qu’il y avait pour l’autorité du concile à préciser scs considérants. Tel semblait aussi être l’avis de l’archevêque de Sorrento, quand 11 disait, p. 757 : Non addantur auctoritates; sufficit auctoritas Ecctcsiic. Mais d’autres opposaient rue le rôle du concile est également d’enseigner. Ainsi l’évêque dc Ciltà. p. 780. cl celui de Lucques, p. 783 :... Cum præcipue munus concilii sit non solum determinare articulos fidei sed docere. Dece conflit théorique dépendait le sort qu’il conve­ nait pratiquement dc faire à l'exposé doctrinal qui ouvrait h· decret. Le patriarche d’Aquiléc voulait . qu’on le supprimât entièrement el plusieurs Pères, dans la suite, se rangèrent à cet avis radical. Il est curieux que cette partie du texte fût lAchéc même par des membres de la commission qui en avait assumé la rédaction, comme, par exemple, l'archevêque de Lanciano. P. 758. A sa place il proposait aliqua præ· fatiuncuta. Solution mitoyenne qui devait recueillir dc nombreux suffrages : præfatio nuda uno solo capite distincta, précisait l’évêque de Lavant. P. 773. I.’évêque dc Vollurara prenait même la peine dc soumettre PICT. DK THÉO!. CATIIOL, 1122 au concile un spécimen dûment réduit. P. 770. Cependant la doctrina ne manqua pas dc défenseurs. Un des commissaires, l’archevêque de Grenade, rappe­ la qu’il en existait une dans le projet dc 1552 el qu’il y aurait inconvénient à paraître la renier; on paraîtrait avoir peur. Séance du 11 août, p. 756. De même l’évêque de Lésina, p. 768, cl celui de Lucera. P. 770. L’évêque d’Ortuni ouvrait son âme Λ des craintes encore plus hautes : A lias cogitarent omnes defuisse nobis rationes ad stabiliendam catholicam veritatem. Séance du 23, p. 778. Tout au plus l’évêque de Modène deman­ dait-il qu’on fil suivre cette doctrina d'une note qui lui laisserait une autorité moindre que celle des canons. Séance du 19, p. 767. Celte suggestion resta d’ailleurs isolée, et tout autant la proposition faite par l’évêque d'Orviéto, qui, trouvant les canons nimis nudi, deman­ dait qu’on ajoutât ù chacun sua declaratio et doctrina. Séance du 26, p. 785. En tout cas, les avis étaient à peu près unanimes sur la longueur excessive du texte proposé. Seul l’évê­ que dc Nocera appelait de scs vœux doctrina quæ uberrima fiat. P. 783. Chez la plupart des autres Pères, on retrouve comme une sorte de refrain le désir qu’elle soit brevior et dilucidior. b) Fond du projet : Le sacrifice dc la cène. — Une seule question grave fut débattue, mais qui eut le don dc diviser autant, semble-t-il, que de passionner les Pères du concile : c’était de savoir, comme en 1552, s’il faut ou non tenir la cène pour un véritable sacri‘ flcc. Il parait qu’il y avait eu force discussions à ce sujet parmi les membres dc la commission. Lettre dc Louis Nuccius, en date du 6 août, citée p 751, n. 3. Pour éclairer son jugement, le cardinal Séripnndo avait réuni ou fait réunir un dossier, encore inédit, p. 786, η. 4. dc textes favorables à l’opinion affirmative; mais il était lui-même acquis à la thèse contraire. C’est probablement sous son Influence que, « malgré l'accord des théologiens en ccs séances préparatoires », Lepin, p. 302, le chapitre i du décret attribuait au Christ l'institution du sacrifice eucharistique cl la fixait à la dernière cène, mais sans dire qu’il eût, â ce moment lâ, offert lui-même un sacrifice. La prétérition était trop remarquable pour n’vlre pas remarquée. Dès la première séance, les opinions s’entrecho­ quèrent. Tondis que le cardinal Madruzzo demandait qu’on interprétât les paroles Hoc facile, comme signi­ fiant que le Christ venait d’offrir le sacrifice qu’il ordonnait de renouveler ct que l’évêque d'Otrante rappelait le précédent de 1552. \oir plus haut. col. 1116, l'archevêque de Grenade cl l’évêque de Braga tenaient ccttc doctrine pour Insuffisamment certaine el, par conséquent, son insertion pour superline. P. 755-757. La thèse affirmative semble avoir eu de beaucoup le plus grand nombre dc partisans. Elle était notam­ ment soutenue, le 13, longa oratione, par l’évêque de Capo d’Istria, p. 762; le 18. par I évêque dc Paris, Eustache du Bellay. P. 765-766. Vers la lin des débats, l’évêque d’Alife éprouvait encore le besoin d'y consa­ crer une démonstration en règle, séance du 26, p. 781, ct les séances se clôturèrent le 27 sur une très ample déposition faite dans cc même sens par le général des Jésuites. Jacques l.ainez. P. 786-788. La seule diffé­ rence notable consistait en ce que les uns sc conten­ taient de revendiquer en général le caractère sacri­ ficiel de la dernière cène, tandis que les autres, la plupart mémo, en affirmaient expressément la valeur propitiatoire. Ainsi les évêques de Zengg en Croatie cl de Ficsolc. p. 768. de Paris, p. 765, de Lciria, dont les explications s’étendirent sur les deux séances du 19 ct du 20 août, p. 768-770, ct bien d'autres. Aux arguments théologiques d’aucuns enjoignaient de politiques. Bappclant le projet de 1552, l’évêque X. — 36 1123 MESSE AU CONCILE DE TRENTE, HISTOIRE DU DÉCRET de Sainte-Agathe continuait, séance du 17, p. 764 : Quod si non apponeretur, videremur modo non idem sentire et ex consequenti sentire cum lucreti cis qui id negant. Plus brutalement, l’évêquo de Coïmbre avait dit. le 13, p. 763 : Qui contrarium tenet sumit argumenta hareticorum, ajoutant contre toute evidence : Cum nullus catholicorum id asserat. Un peu plus modéré dans ses expressions, Laincz devait dire pareillement, p. 786-787 : Xcmo contradicit nisi primo Lutherus ct ejus sequaces. Jusque dans le sein du concile, les contradicteurs ne manquaient pourtant pas. Témoin des sentiments de la commission, dont il faisait partie, l'archevêque de Lanclano déclarait, le 11, p. 758 : De oblatione Christi in cerna omissa est quia id non habetur in Scriptura neque in traditione, A cct argument négatif s'en ajou­ taient de positifs. La principale question portait sur le caractère expiatoire de la cène, qui paraissait à plusieurs attenter au sacrifice de la croix. Ainsi l’évêque de Vcglia, séance du 18, p. 766 : Xulla enim oblatio expiation fuit nisi illa crucis. Le prélat ne voulait, au mieux, voir dans la cène qu’une oblation au sens large : Dici autem potest aliquo modo oblatio illa actio Christi in crena, sicuti aluc Christi actiones, non autem verum sacrificium. Par mesure de transaction, un certain nombre auraient consenti à parler d’un sacrifice d’action de grâces. Ainsi les évêques de Braga, p. 757; de Brugnato, p. 761; de Ségovie, p. 765; de Modènc, p. 767768. D’autres, en tout cas, ne sc croyaient pas sûrs de pouvoir aller plus loin. Tels les évêques d’Adria, p. 771; de Larino, p. 772; de Fûnfklrchcn, p. 777, ct de Luni-Sarzana, p. 783. Bien entendu, des réponses étaient exposées à ces difficultés ou scrupules et l’on exposait, comme le fit, le 18, l’évêque de Paris, p. 765-766, que le caractère expiatoire de la cène lui venait de cc qu'elle fut un seul ct même sacrifice avec celui de la croix. Plus subtile­ ment. p. 778. l’évêque d’Alméria distinguait entre sacrificium expiatorium ct reconciliatorium ou recon· ciliativum, c'est-à-dire rédempteur; cc dernier n’étant autre que celui du Calvaire, la cène peut néanmoins constituer un sacrifice expiatoire ou propitiatoire par anticipation. « Mais il est visible, note Lepin, p. 303, que les objections produites ont impressionné l’assemblée. » Le généra) des servîtes, J.-B. Miliavaca, résumait assez bien le pour et le contre, â la séance de 26, p. 786 : Christum sc obtulisse in cerna multis rationibus comprobavit; contrarium vero defendi posse ostendit, in quam partem ipse declinavit, ct multo minus quod non obtulerit expiatorie. Dans ces conditions, il semblait à l’évêque d’Orcnse, le 22, p. 771, que la bonne règle était de s'abstenir : Xon ponantur incerta pro certis. Position réservée qui avait toutes les sympathies de Séripando, ibid., η. I. Voir dans le meme sens, p. 781, le vœu de l’évêque de Sutri C'était comme le premier acte d’un débat que nous verrons sc ranimer. c) Fond du projet : Questions subsidiaires, — On a cherché à surprendre la notion du sacrifice eucharis­ tique qui se faisait jour dans ccs discussions, pour conclure que. pas plus que de celles qui s’étaient pro­ duites dix ans plus tôt. il n’en ressort de précise. Pour éclairer le caractère sacrificiel de la cène, l’idée la plus nettr que l’on voit sc produire, c’est qu’elle est le commencement de la passion. Xam in cante obla­ tione cfTperat pati, notait l’évêque de Paris. P. 765. A la diflércncc de la croix, l’évêque de Campagna, Marc Laureis, y reconnaissait tout au moins · une douleur de contrition ». Séance du 21 août, p. 773. Ce qui amenait plusieurs Pères â déclarer que la vie tout entière du Christ eut en soi le caractère d’un sacri­ fice. Ainsi Ici évêque de Le tria, p. 769-770; de Ségorbc, 1124 p. 774; de Léon, p. 777, el Jacques Lalncz, p. 787. Mais la question de ce qui fait l’essentiel du sacri­ fice de la messe et In raison de sa valeur expiatoire ne fut pas davantage tranchée, malgré le désir exprimé par l’évêque de Vcglia. Séance du 18, p. 766. On y parla beaucoup d’oblation, niais généralement sans en préciser la nature. L’évêque d'Alméria voulait qu’elle fût distincte de la consécration, séance du 23, p. 777778, tandis que celui de Tortosa soutenait, le 25, p. 781-782, que les deux actes sont identiques. Mais d’aucuns semblent déjà réclamer autre chose. Ainsi Laincz, quand il définit le sacrifice, p. 787 : consecratio cum aliqua mystica actione. Cette ■ action mystique », que le général des jésuites ne définit pas davantage, était ainsi précisée, le 22, par l’évêque do Léon, André Cuesta, p. 777 : Missam esse sacrificium hac ratione quia Christus aliquo modo moritur ct a sacerdote mactatur. Xam sacerdos cx vi sacramenti separat corpus a sanguine, licet per con comitantium utrumque simul sit cum anima et divinitate. • Au concile même, fait remarquer Lepin, p. 317, il ne semble pas que l'orateur ait fait beaucoup d’im­ pression. Aucune voix ne fait écho a la sienne. » Le nom de cct évêque espagnol n’en doit pas moins être retenu comme un des premiers témoins de cette théorie du glaive mystique » qui devait sc développer après le concile. Voir sur lui F. Rcnz, p. 203-210, qui le rapproche de Lcssius. Sur cc problème spéculatif, on ne relève donc pas, dans l’ensemble, de changement appréciable par rapport à l’état de choses antérieu­ rement constaté. Voir plus haut, col. 1116. En outre, le projet du 6 août suscita plusieurs observations de détail. On y entendit les habituelles réserves sur la langue liturgique. P. 766 et 768. L’évê­ que d’Ostuni ne voulait pas qu’on parlât de foi au sujet de l’usage (pii consiste à mêler un peu d’eau nu vin du sacrifice. Séance du 23, p. 779. Un plus grand nombre s’opposaient à ce que l'on condamnât ceux qui prononcent le canon à haute voix. Voir les évêques de Naxos, p. 756; de Braga, p. 757; de Calamon, p. 768. Sur quoi l’évêque de Caorle rappelait, p. 761, le cas de la messe (l'ordination. L’évêque de Nîmes était d’avis qu’il fallait, tout en les tenant pour licites, restreindre les messes privées. Séance du 24, p. 779780. Beaucoup de remarques portèrent sur les canons, dont la principale était que leur ordonnance ne corres­ pondait pas à celle des chapitres, que le canon 5, en particulier, n’y était expliqué nulle part. Os obser­ vations, faites dès le 11 par le cardinal Madruzzo ct adoptées par l’évêque d’Olranlc, p. 755, furent souvent répétées dans la suite. D’autres, comme l’évêque de Lavant, p. 773, ct celui de Mazzara, p. 776, propo­ saient de grouper les deux ou trois derniers canons en un seul. Plus théologien, l’évêque de Nîmes, Bernard del Benc, s’opposait à ce qu'on sanctionnât d’un ana­ thème le canon 10, relatif à la célébration en langue vulgaire, ct il notait avec raison, d’une manière plus générale : Xeque omnes canones icqualiter anathemate damnandi sunt, cum aliqui sint erronei, aliqui scandalost, etc. Séance du 24, p. 780. Des suggestions positives furent aussi faites sur ccs divers points, qui n’ont plus aujourd’hui d’intérêt du moment que le projet du 6 août allait être pure­ ment cl simplement abandonné. 3. Discussion des Pères du concile: Projet du 5 septem­ bre. — Sur la question du sacrifice de la messe un problème imprévu était venu sc greffer, lorsque, le 22 août, p. 775-776, l’empereur avait fait olficiellcmcnl demander la communion sous les deux espèces pour les laïques. Cette délibération, qui commença le 27 août pour sc continuer jusqu’au 6 septembre, p. 788-909, n’intéresse pas notre sujet. 1125 MESSI·: Al; CONCILE DE TRENTE, HISTOIRE DU DÉCRET Entre temps, les coniinksaircs s'étalent mis Λ l’œuvre pour rédiger mi nouveau décret conforme aux desiderata des Pères. Il fut prêt le 5 septembre, p. 909-912. Du précédent 11 ne retenait que le plan général; mais l'ordonnance ct la rédaction en étaient entièrement nouvelles. Suivant le désir unanime, il sc présentait sous une forme plus courte ct plus simple Les trois longs chapitres d’exposition dogmatique y étalent réduits à deux. Suivaient six chapitres touchant les problèmes d’ordre pratique, dont chacun ne com­ prenait que cinq ou six lignes et parfois moins encore. Un dernier chapitre servait de préface à neuf canons, qui sont faits ù peu près des mêmes matériaux que ceux du 6 août, mais plus condensés ct répartis d’une manière plus logique. C’est cc projet qui allait devenir quasi instantanément le décret définitif. La discussion commença le 7 septembre ct put s’achever le jour même. P. 912-915. Γη des opposants, l’évêque de Modènc, Cilles Eoscarari, informant ironi­ quement le cardinal Moronc de questo bet miracolo, l'expliquait par cette circonstance que les Pères, n’ayant pas eu assez de temps pour étudier le texte soumis à leur appreciation, s’en étaient pour ainsi dire débarrassés par des placet de complaisance. Lettre du 7 septembre, citée p. 915, n. 2. Quoi qu’il en soit de celte insinuation, toujours est-il que l’approbation fut à peu près complète ct unanime. Un point, comme il fallait s’y attendre, réveilla les dissentiments antérieurs : savoir la question du sacri hcc du Christ ù la dernière cène. Suivant les préférences de la majorité, la commission avait intro­ duit dans son premier chapitre l’allirmalion de cette doctrine dans les mêmes termes que nous y lisons main­ tenant. Ce succès ne suffisait pas encore au cardinal Madruzzo de Trente, qui souhaitait que le verbe obtulit y fût renforcé des deux compléments pro nobis el verum sacrificium. Beaucoup de prélats se rallièrent dans la suite à cct amendement. Les adversaires furent les mêmes epic dans les dis­ cussions précédentes, savoir surtout l’archevêque de Grenade, les évêques de Braga et de Modènc. Au témoignage de celui-ci, p. 915, n. 2. pour ménager les opposants, la commission avait repris ailleurs dans le projet du G août, p. 731, la formule mitigée : ut est patrum (ou plurimorum patrum) sententia et l’avait appliquée au sacri lice de la cène. Mais les légats au­ raient fait sauter celle parenthèse. Beaucoup de Pères émirent le vœu qu’elle fût rétablie. A cc premier objet de discorde un second vint s’ajou­ ter. Le projet contenait un canon 3. qui aggravait le canon 4 du texte précédent, pour dire que le Christ avait < institué prêtres » ses apôtres par les paroles : Hoc /acitc, Contre quoi l'archevêque de Grenade lit valoir que cette question regardait plutôt le sacrement de l’ordre, ct qu'au surplus elle était fort discutée entre théologiens. Aussi proposait-il de faire disparaître cc canon. Son sentiment fut partagé par un bon nombre d'évêques, notamment ceux de Braga, de Messine, de Terni, de Ségovie, de Vcglia, do Modènc, de Calamon, de Vieil. d’Orense, de Léon, d’Oslunl, de Cit tà San Severo, de Ecltrc, avec lesquels d’autres prélats sc déclaraient plus ou moins complètement d’accord. Mais la majorité se montra favorable au projet tel qu’il était proposé, Évidemment le concile avait hâte d’aboutir. Outre ces deux problèmes de fond, la séance du 7 septembre fit surgir, comme toujours, des amende­ ments assez nombreux sur divers détails de rédaction. La plupart furent pris en considération par les commis­ saires, ct c’est de là que proviennent les minimes dilïérenccs que cc projet présente avec notre texte actuel. Mais rien ne fut changé sur la question du sacrifice de la cène, ni sur l’ordination des apôtres. 1126 A la séance du 16, p. 954-956, l’archevêque de Grenade, soutenu par l’évêque de Braga, essaya d’une suprême tentative sur ce dernier point. Il attira l’atten­ tion des Pères u/, antequam dogma fidei constituant, omnia prias diligenter et mature considerare oeUnt. Happchint, en conséquence, la diversité des opinions chez les théologiens et les Pères de l’Église, il demandait que l’afTalrc fût remise à la session prochaine, où elle pourrait être plus amplement débattue. Cette intervention souleva un gros incident. La majorité voyait une sorte d’injure à prétendre revenir sur une question déjà tranchée par le concile; mais l’arche­ vêque de Grenade avait aussi quelques partisans. Entre les deux groupes s'échangeaient les cris et les objurgations; les Pères avaient quitté leurs places pour discuter les uns avec les autres ou faire le siège des légats : ce n’était partout que tumulte et confusion. Cependant, nu milieu de cc que l’évêque de Modène appelait avec quelque emphase des accidenti terri­ bilissimi, p. 955, n. 1, le cardinal Hosius finit par obtenir un moment de silence et s’efforça de se poser en médiateur. Après avoir rappelé à l’ordre l’assemblée trop houleuse, il essaya de montrer que les divergences n’étalent, en somme, qu’apparentes. Car les paroles de la cèno donnaient aux apôtres le pou­ voir sur le corps naturel du Clirist, tandis que celles qui suivent la résurrection visaient la juridiction sur son corps mystique. Pour tirer au clair cette situation confuse, les légats demandèrent aux Pères de se prononcer individuelle­ ment. Quelques-uns demandèrent que la question fût renvoyée; d'autres souhaitaient qu’on usât de formules moins précises ou qu’on fit état de la distinction exposée par Hosius. Mais il y eut une grosse majorité de placet. En conséquence, il fut résolu qu'aucun chan­ gement ne serait fait au texte proposé. 4. Le chapitre des abus, — Dans l'intervalle de ces délibérations dogmatiques, la commission de sept prélats nommée pour s'occuper des abus relatifs à la messe avait poursuivi activement sa tâche. Elle tint séance les 21, 25, 26, 31 juillet, 5 et 8 août. Ce Jour-là, elle put remettre au cardinal légat Hercule de Gon­ zague, archevêque de Manloue, un long mémoire, p. 916-921, qui fut ensuite résumé en un plus court, p. 921-921. à la date du 24 ou du 25. Les abus, ramenés à deux genres principaux, savoir la superstition ct l’avarice,y étaient rangés sous les rubriques suivantes: de la messe elle-même, du célébrant el des ministres, des ornements, du lieu, du temps, des assistants. Toutes sortes d’observations y étaient colligées, qui donnent un jour assez curieux sur les mœurs de l’épo­ que. Il y est question pour les blâmer de préfaces apocryphes, de messes sèches ou célébrées plusieurs fois par jour. On relève l’abus des messes en série fixe ou (pii comportent un nombre déterminé de cierges. Des prêtres baissent la tête en élevant l’hostie, jusqu’à . empêtrer celle-ci dans leur chevelure, ou risquent de renverser le calice à force de vouloir le montrer. Aux paroles ct gestes liturgiques ils en ajoutent de leur cru; les uns célèbrent avec une indécente précipitation, les autres avec une importune lenteur; il y en n qui lèchent le patène après la communion ou qui souli­ gnent les paroles de la consécration comme s’ils pré­ tendaient ajouter quelque chose à leur valeur. Les premières messes sont le prétexte à de véritables festins el beuveries, les linges trop souvent sales cl les ornements mal tenus. D’autre part, on laisse s’intro­ duire dans l’église des mendiants ou des chasseurs avec leurs chiens ct leurs éperviers. On apporto à l’autel des cadavres en pleine putréfaction. Nos commissaires sc scandalisent même que les franciscains célèbrent les pieds ct les jambes nus. Au milieu de ces remarques plus ou moins Impor- f 127 MESSE AU CONCILE DE TRENTE, LE DÉCRET : TENEUR DOGMATIQUE tantes, apparaissent quelques suggestions appropriées aux controverses de l’époque. On se demande, p. 918, s’il ne vaudrait pas mieux réduire le nombre des messes pour ne pas les avilir ct s’il n’y aurait pas lieu de pré­ voir, à la messe solennelle dans les couvents ou les cathédrales, que quelques-uns des ministres commu­ niassent toujours avec le célébrant. De ces matériaux réunis pêle-mêle par les commis­ saires fut composé un projet cn neuf canons, qui fut soumis ù l’examen des Peres le 10 septembre, p. 926928, à la suite du projet sur la réforme générale des clercs. On y censurait le marchandage des honoraires, Vinane simulacrum des < messes sèches », la célé­ bration dc plusieurs messes par jour, la substitution de messes votives à la liturgie régulière. En revanche, on y prescrivait la création par les évêques dc fonda­ tions pour les défunts. La messe ne devait être célébrée que dans un lieu saint, avec des ornements et des vases sacrés cn bon état. On ordonnait aux prêtres d’avoir & l’autel une tenue décente, dc ne pronon­ cer les paroles liturgiques ni trop haut ni trop bas, ct on leur interdisait de faire appel à la musique pro­ fane. Défense spéciale était faite d’admettre à l’église les excommuniés ou les pécheurs publics. La discussion de cc projet commença dès le 10, concurremment avec celle du décret dc réforme. Cc dernier semble avoir absorbé toute l'attention des Pères, qui se contentent sur l’autre dc quelques rares réflexions, la plupart approbatives. Seul l’évêque de Vcglia avait l’air de regretter qu’on eût si peu retenu des remarques faites par les commissaires et prenait la défense des « messes sèches », lorsqu’elles sont inspirées par la dévotion. P. 932 933, Le vœu le plus intéressant, parce qu’il devait aboutir, fut relatif à la fonne du décret. Dès le 10, p. 928, l’archevêque dc Grenade souhaitait qu’on le ramenât à · un seul canon général ». Celte idée fut défendue également le lendemain par l’évêque de Ségovic, qui remit à celte fin un modèle, p. 932, dont le décret olficicl semble s’être beaucoup inspiré. L’évêque dc Vcglia proposa, lui aussi, p. 933, un semblable conirc-projet. Cependant l’évêque de Eûnfklrchcn tenait ù ce que les canons restassent distincts. P. 935. Mais les avis furent tellement nombreux ct concordants en vue d’une simplifica­ tion plus synthétisée que l’assemblée résolut d’en tenir compte. Le carme Diego de Léon ne fut pas suivi, quand il demandait, p. 938, de supprimer toute cette question des abus. En conséquence, le 14 septembre, p. 910, un nou­ veau texte fut rédigé, qui reçut des approbations à peu près unanimes et devint, a quelques légères modi­ fications près, le décret définitif. Les jours qui sui­ virent furent occupés par la difficile question du calice, ct tout fut enfin termine pour la xxn· session, qui devait avoir lieu le 17. 5. /,<1 ΧΧΠ· session. — Sous la présidence des cinq légats pontificaux, l'archevêque d’Olrante donna lecture du décret, suivi des canons, p. 959-9G2, ct les secrétaires recueillirent le vote individuel des prélats. Jusqu’en cc moment solennel sc manifestèrent les oppositions dont nous avons rencontré la trace tout le cours des débats. L’archevêque dc Grenade avait, paralt-il, résolu tout d’abord de ne pas sc rendre à la session, mais il y fut mandé d'office par les légats. P. 963, n. 5. A l’appel dc son nom, il remit un papier où il s’élevait encore une fois contre le canon 2 relatif â l’ordination des apôtres, ct contre la mention intro­ duite au chapitre premier dc l’oblation de la cène. Cette même double protestation fut également for­ mulée par les évêques de Veglia et de Ségovic. Les trois évêques d’Orense, d’Ostuni et dc Lucqucs bornèrent leurs réserves au canon 2. Enfin une objec­ tion spéciale fut adressée par le seul évêque de Ségovic 1128 au canon 3, qui définit que la messe peut s’appliquer pro peccatis, pomis, satisfactionibus ct aliis necem· talibus. Pareille extension lui paraissait aussi dange­ reuse que peu justifiée. Donne note fut prise de ces diverses protestations, qui figurent encore aux Actes du concile, p. 963-965. Mais le décret, auquel l’immense majorité des Pères était favorable sans restrictions, n’en resta pas moins acquis. En même temps fut promulgué le décret sur les abus en matière de messe. Texte p. 962-963. Une seule remarque fut formulée ά son endroit par l’évêque de Lavello, p. 464, qui demandait qu’on y exprimât formellement le droit pour les évêques d’accorder la permission de l'autel portatif. 11 ne fut d’ailleurs pas tenu compto de cette observation et le texte prépare par la commission fut adopté tel quel. Un décret de réforme et un autre destiné à réserver au Souverain Pontife la difficile question du calice achevèrent les travaux de la xxn· session. //. doctrine du décret. — Autant fut longue la préparation du décret sur le sacrifice dc la messe, autant est relativement simple la doctrine dont il contient la définition. Ie Partie dogmatique. — Son premier ct principal objet est d’affirmer, à l’encontre du protestantisme, la foi catholique au sacrifice des autels. Cc qui devait amener secondairement quelques explications apolo­ gétiques cn réponse aux plus graves des critiques adres­ sées à l’Église par les réformateurs. 1. Protocole. — Comme dans tous les documents de ce genre, quelques phrases protocolaires tendent à énoncer l’intention qui préside à cc décret. a) Prologue. El le ressort en premier lieu des lignes succinctes qui lui servent de préface. Sacrosancta œcumenica ct genendis Tri den tina syno­ dus. in Spiritu Sancto legi­ time congregata, pnesldcnt i bus in ea eisdem Apostoliexe Sedis legatis, ut vetus abso­ luta atque omni ex parte perfecta do magno eucha­ ristia* mysterio in sancta catholica Ecclesia fides atque doctrina retineatur et in sua puritate, propulsatis errori­ bus atque hæresibus, con­ servetur, de ea quatenus verum ct singulare sacrifi­ cium est. Spiritus Sancti Illus­ tratione edocta, lure quæ sequuntur docet, declarat ct fidelibus populis prædicnnda decernit. Qn alieni, Thesaurus, n. 1806. I.c saint concile cccumc· nique et général, régulière­ ment réuni h Trente dan* l’Esprit-Saint, sous la prési­ dence des mêmes légats du Siège Apostolique, pour que l'ancienne foi et doctrine nu sujet du grand mystère de l'eucharistie soit retenue au sein de lu sainte figlhe catho­ lique dans toute sa plénitude et son absolue perfection, pour qu'elle y soit maintenue dans sa pureté ii l’encontre des erreurs el des hérésies, [la voulant aussi envisager) cn tant que véritable ct sin­ gulier sacrifice, instruit par les lumières de l’Esprit-Saint, enseigne (sur cc point ). pu­ blie ct ordonne dc prêcher aux peuples fidèles cc qui suit. Ce prologue, qui reproduit textuellement le projet du 5 septembre, a surtout pour but de rattacher le présent décret à celui dc la xm· session. La notion du mystère eucharistique ne serait évidemment pas complète si, après le sacrement, on n’y considérait encore le sacrifice. Sur ce point, en cfïct, il y a aussi < une foi ct une doctrine qu’il s’agit de maintenir intactes, · des erreurs ct des hérésies » auxquelles il importe dc barrer le chemin. Le concile se contente ici de cette lointaine allusion Λ la Déforme. C’est ù l’Église qu’il va maintenant s’adresser, au nom du Saint-Esprit dont il détient l’autorité et reçoit les lumières. Fort dc cc mandat surnaturel, le concile sc propose d’· enseigner · (docet) et de publier » (declarat) cc qu’un chrétien fidèle doit tenir au sujet de l’eucha­ ristie envisagée comme sacrifice. Ces paroles doivent 1129 MESSE AU CONCILE DE TRENTE, LE DÉCRET : TENEUR DOGMATIQUE évidemment être rattachées a cc qui était dit un peu plus haut de la · foi » à garder ct des · hérésies * à combattre sur le « mystère de l’eucharistie ». Ainsi la messe est formellement incluse dans cc dépôt divin dont l’Église sait avoir la gardc. La nature dc cet oh cl et la teneur des formules employées Λ son endroit s'accordent à faire du texte qui va suivre une solennelle expression du magistère ecclésiastique. En conséquence, le décret devra servir de norme â la prédi­ cation : cette mesure pratique achève d’en indiquer la souveraine valeur. b) Canons. — De cc prologue qui ouvre le décret il faut rapprocher le c. ix qui le termine cn introdui­ sant les canons destinés à lui servir de complément. Quia vero advenus vetorem hanc in sacrosancto Evangcllo, apostolorum tra­ ditionibus sanctorumque Pa­ trum doctrina fundatam fidem hoc tempore multi disseminati sunt errores, multaque a multis docentur atque disputantur, sancta synodus, post mullos graVcsquc his dc rebus mature habitos tractatus, unanimi omnium consensu quæ huic purisslmm fidei sacræquc doctrinæ adversantur dam­ nare et a sancta Ecclesia eliminare per subjectos lios canones constituit. Denzingcr- Bannwart, n. 217 ; Cavnllcni, Thesaurus, n. 1095. Mais parce que, à ren­ contre de cette vieille foi fondée sur le saint Évangile, les traditions des apôtres et lu doctrine des saints Pères, beaucoup d’erreurs ont été répandues de notre temps, qu’on voit se produire cn grand nombre toutes sortes d’enseignements et de dis­ putes, le saint concile, après avoir mûri cette matière en dc nombreuses ct graves délibérations, d’un accord unanime, n résolu dc con­ damner ce qui s’oppose à cette très pure fol ct sainte doctrine et dc l’éliminer de la sainte Église par les canons ci-après. Cc texte confirme de tous points l’impression qui résultait déjà du prologue, savoir que les précédents chapitres avaient pour but ct pour objet de promul­ guer la foi dc l’Église. Le concile prend meme ici la peine d’en rappeler expressément les sources : « Évan­ gile », « traditions des Apôtres » — celle-ci est une addition par rapport au projet du 5 septembre — « doctrine des Pères ». On ne saurait mieux marquer que cet exposé doctrinal sur la messe appartient à la révélation. Mais cette · foi > est aujourd’hui menacée par une profusion d'« erreurs » : ce terme plus théologique a été substitué au mot libelli que portait le texte primitif. Le contexte oblige à prendre dans le même sens les «enseignements » ct < disputes » dont la mention suit. 11 s’agit évidemment là des polémiques soulevées par les adversaires, ainsi que des doctrines disséminées par eux, el non pas du paisible travail des écoles catholiques. Après cn avoir mûrement délibéré, le concile veut opposer quelques canons à celles dc ces erreurs qui lui paraissent porter la plus grave atteinte à la foi dc l’Église. Comme dans les autres décrets, nous avons Ici une série de définitions négatives, qui complètent la doctrine positive des chapitres. Il y n donc lieu dc réunir, pour les éclairer l’une par l’autre, ces deux parlies solidaires d’un meme enseignement. 2. Walilc du sacrifice eucharistique. — Tout l’essen­ tiel de la foi catholique sur la messe est indiqué dès le prologue, quand le concile y affirme sa volonté de définir qu’elle csl un verum ct singulare sacrificium. a) Exposition de la doctrine catholique. — A cc dogme fondamental sont consacrés le premier chapitre cl les deux premiers canons, c’est-à-dire la partie dc beaucoup la plus substantielle du décret. Sans nul doute pour mieux marquer la place du sacrifice eucharistique dans l’économie dc la révéla­ tion, le décret débute par quelques lignes dc synthèse dogmatique sur les deux grandes phases du culte reli­ gieux selon le plan divin. L’ancienne Loi n’avait qu’un 1130 sacerdoce imparfait cl qui ne pouvait aboutir a la • consommation ». C'est pourquoi Dieu a voulu lui substituer le sacerdoce du Christ, seul capable de parfaire l’œuvre dc notre sanctification. Il s’agit d’em­ brasser dans toute sa plénitude cette fonction sacerdotale du Sauveur. Une seule vaste phrase, d’une extraordinaire densité, cn rappelle, classe et enchaîne les moments successifs. I* igitur Deus ct Dominus noster, etsi semel wipMim in meracis morte Intrrcrdcnfc Deo Patri oblaturus erat ut «lemam illic redemptionem operaretur, quia tamen per mortem sacerdotium ejus cxtingiiendum non orat, in cama novissimo, qua nocte tradebatur, ut dilecta? spon­ sa? su» Ecclrsi» visibile, sicut hominum notura exigit, relinqueret Mtcrificium, quo cruentum illud semel in cnice peragendum rcpnrscnt aretur, ejusque memoria in finem usque »®culi permane­ ret, atque illius salutaris virtus in remissionem eorum qua· a nobis quotidie com­ mittuntur peccatorum appli­ caretur, sacerdotem secun­ dum ordinem Melchisedec se in «ternum constitutum declarans, corpus ct sangui­ nem suum sub spccicbus panis ct vini Deo Patri obtu­ lit ac sub canimdcm rerum symbolis apostolis, quos tunc Novi Testamenti sacerdotes constituebat, ut sumerent tradidit, et eisdem rorumque in sacerdotio successoribus ut ofTcrrcnt pnrccplt per bare verba : Hoc fact te in meam commemorationem, uti semper Ecclesia catholica intellexit ct docuit. Denzingcr-Banns*ari, n. 938 ; Cavallcra, n. 1087. Ainsi donc, bien que notre Dieu et Seigneur dût s’offrir lui-même une seule fols Λ Dieu son Père par ta mort sur l’autel de la croix, en vue d'y réaliser une rédemption étemelle, cependant, parce que son sacerdoce ne devait pas s’éteindre par lu mort, a la dernière cène, la nuit même oü 11 était livré, pour laisser à son épouse bien aimée Γ Église, comme le réclame la nature humaine, un sacrifice visible propre à représenter ce sacrifice san­ glant qui allait s'accomplir une fois pour toutes sur la croix, Λ cn prolonger le sou­ venir Jusqu’A la fin des siè­ cles. ainsi qu’à en appliquer la vertu salutaire à la rémis­ sion de nos pêche quotidiens, se déclarant lui-mèmc comme prêtre établi pour l’etcmlté selon l’ordre de Melchisedec, il offrit h Dieu son Père son corps el son sang sous les espèces du pain ct du vin, les distribua sous ces mêmes symboles aux Apôtres qu’il établissait alors comme prê­ tres du Nouveau Festamcnt, ct leur donna, à eux ainsi qu’à leurs successeurs dans le sacerdoce, l’ordre dc les offrir par ces paroles : Faites ceci cn mémoire de moi, commel’Églisecatholique l’a toujours comprit ct enseigne Quatre thèmes consécutifs forment la charpente de ce long développement : affirmation du sacrifice unique de la croix, sa perpétuation dans l’Église par un rite visible, première oblation du sacrifice eucha­ ristique à la dernière cène, mission donnée aux apôtres ct à leurs successeurs dc l’offrir à leur tour. C’est visi­ blement la messe qui cn forme le centre, dont le concile veut exposer Ici la signification dogmatique ct l’insti­ tution historique. A la base dc tout le dogme du salut. Il faut placer l’oblation sacerdotale du Christ sur la croix. Pour répondre aux Imputations protestantes, le concile ne manque pas dc noter cn passant, d’après Hebr., ix. 12 el 26. qu’elle devait être unique ct son effica­ cité à Jamais définitive. C’est en quelques lignes une ébauche dc l’économie rédemptrice sous son aspect de sacrifice expiatoire, comme ailleurs, sess. vi. c. vu. Denzingcr-Bannwart. n. 799. le concile l’avait pré­ sentée sous son aspect de mérite cl dc satisfaction. Bien loin de rester solitaire, le sacrifice dc la croix est destiné, selon les plans de Dieu, à sc continuer sous une forme rituelle dans la famille chrétienne. De cc fait le concile signale une double raison : raison christologique, pour établir la perpétuité du sacerdoce du Christ sur la terre; raison ecclésiologique, pour donner à l’Église le sacrifice visible dont notre nature a besoin. A l’occasion de celte dernière sont énumérées les principales fins qui justifient l'institution du sacri­ fice eucharistique, savoir dc « représenter » le sacrifice 1131 MESSE AU CONCILE DE TRENTE, LE DÉCRET : TENEUR DOGMATIQUE unique de la croix, d’en perpétuer le souvenir, d’en appliquer les fruits à nos défaillances de tous les Jours. 11 n’est pas inutile d’observer que toute cette phi­ losophie dc la messe est orientée vers le sacrifice dc la croix, qui reste dans l’Église la seule valeur abso­ lue, celui des autels n’ayant pas d’autre but que d’en raviver la mémoire et d'en monnayer les effets à notre profit. Nous retrouverons cette idée au c. n, qui montre en détail comment le sacrifice dc la messe se compose des mêmes éléments que celui de la croix et lui em­ prunte toute son efficacité. Le premier acte dc cette oblation rituelle remonte A la cène. Malgré les oppositions que l’on a vu se pro­ duire au cours des discussions préparatoires ct s'affir­ mer jusqu'à la dernière heure, le concile a voulu maintenir la doctrine traditionnelle sur ce point. • Mais, note très justement Lepin, p. 301-305, eu égard aux réserves ct aux hésitations d’un grand nombre, on s’abstient dc caractériser l’oblation en question, et l'on sc borne à cette mention très simple : que le Christ < à la dernière cène, dans la nuit où il était livré, offrit son corps ct son sang, sous les espèces du pain et du vin, à Dieu son Père ». On remar­ quera que le mot de sacrifice, rtîalgré les instances dc quelques Pères, n'y est même pas prononcé; mais le verbe obtulit indique très suffisamment la pensée dc l’Église à cet égard. A propos dc cette doctrine, on a parlé d’< imbro­ glio théologique ». F. Chaponnière, art. Messe, dans Encyclopédie des sciences religieuses, t. ix, p. 108, qui ne prend d’ailleurs pas la peine do justifier cette imputation. Sans doute l’auteur pense-t-il à la difficulté classique dc comprendre comment la cène pouvait être un sacrifice alors epic l'immolation réelle du Christ sur la croix n'avait pas encore eu lieu. Mais il est aisé dc concevoir qu’elle en puisse être l’an­ ticipation, comme nos messes actuelles en sont le renouvellement. Cette objection formaliste une fois résolue, l'affirma· tlon conciliaire sur le caractère sacrificiel de la cène est absolument normale. Du moment que l'offrande du pain ct du vin par le ministère dc l’Église constitue un sacrifice, l'analogie dc la foi n’cxlgc-t-cllc pas de reconnaître le même caractère à l’acte par lequel le Christ a lui-même Inauguré cc rite? C’est pourquoi le concile a voulu que la chaîne des oblations eucha­ ristiques fut expressément soudée à ce tout premier anneau. Un léger détail de rédaction distingue ici le texte définitif de celui qui fut présenté le 5 septembre. Celui-ci disait, p. 909 : ul se sacerdotem secundum ordinem Melchisedec in ivternum constitutum osten­ deret et, par là, semblait faire entrer cette intention dc réaliser le sacerdoce typique dc Melchisédcc dans les fins primaires de l'institution eucharistique. Au lieu dc trancher ainsi la question de droit, le texte actuel sc contente d’exprimer un fait : sacerdotem secundum ordinem Melchisedec se,., declarans. Sans doute les auteurs du décret sc sont-ils souvenus des discussions qui avaient eu lieu sur ce point en 1552, voir col. 1115, bien que personne ne semble les avoir réveillées au cours des dernières délibérations. Cc que le Christ a fait. Il a donné aux siens mandat de le refaire en son nom. Voilà pourquoi, â l’adresse probablement des réformateurs qui voulaient confon­ dre les deux, le concile tient à séparer la communion des apôtres de l’ordre qui leur est Intimé par ces paroles : Faites ceci en mémoire de moi. Par où le renouvellement de la cène devait manifestement avoir le caractère d'oblation sacrificielle qu’il lui avait lui-même conféré. En raison de son Importance, cette institution du sacrifice eucharistique est exprès- 1132 sèment appuyée, après l’Écrilure, sur l’autorité de l’Église, qui · l'a toujours ainsi compris ct enseigné», sans autre précision d’ailleurs que cc rappel indé­ terminé. Mais comment pourrait-il en être ainsi sans que les apôtres aient en même temps reçu la dignité sacerdotale, qui est indispensable pour offrir un sacri· lice? C’est sans nul doute cette logique qui a fait introduire ici l’ordination des apôtres et imposé au concile l’obligation de l’y maintenir, ainsi qu'au canon 2, en dépit des protestations tenaces que nous avons vu se produire à cc sujet. Ainsi le texte de l’insti­ tution eucharistique : Hoc Incite in meam commemora· (Ionem est officiellement interprété comme signifiant à la fois l'origine du sacrifice et du sacerdoce chré­ tiens. Cet exposé fondamental est suivi d’une phrase qui reprend la synthèse dogmatique esquissée au début, et montre comment celte institution du Christ réalise l'harmonie des deux Testaments. Nam, celebrato vetere Pascha, quod in memoriam exitus de /Egypto multitudo filiorum Israel immolabat, novum instituit Pascha selpsum ab Ecclesia per sacer­ dotes sub signis visibilibus immolandum in memoriam transitus sui ex hoc mundo ad Patrem. En effet, après avoir célé­ bré le Pâque ancienne, que la multitude des enfants d'Is­ raël immolait en mémoire de la sortie d’Égypte, il a insti­ tué la Pâque nouvelle, savoir sa propre personne qui devait être immolée sous des signes visibles par l’Église au moyen des prêtres en mé­ moire ct pareillement profitable au apôtres ». L’Église y reste fidèle pour rehausser la défunts. La même doctrine est reprise, à peu près dans majesté du saint sacrifice ct, par ces signes visibles, les mêmes termes, à la fin du canon 3, Denzingerexciter les âmes à la contemplation des sublimes réa­ Bannwart, n. 950, et Cavallera, n. 1096, qui la fait lités qu’il contient. D’où l'anathème porté au canon 7 précéder de quelques mots — ramenés ici du canon 1, où ils figuraient dans le texte de septembre contre la formule de Luther qui dénonçait, dans tous ccs gestes ct pratiques, irntabula impietatis magis — pour dire, à l’encontre des protestants, que quam officia pietatis. A quoi il faut joindre la première l’oblation eucharistique ne profite pas < uniquement proposition du canon 9. qui interdit de « condamner le à celui qui la reçoit par la communion ». Pour le rite de l’Église romaine en vertu duquel une partie commentaire, voir Fruits de la messe, t. vi, du canon ct les paroles de la consécration doivent sc col. 933-936. dire à voix basse ». L’Église ne pouvait que défendre Du moment que la messe est un véritable sacrifice, les prescriptions liturgiques que l’usage avait fini l’Église ne pouvait pas ne pas lui reconnaître, toujours par consacrer. par application du sacrifice de la croix, celte valeur d) Messes privées. — Luther, on le sait, était tout propitiatoire qui est le principal bienfait que l’huma­ d’abord parti en guerre contre les messes privées. nité religieuse ait cherché dans cette institution, cl Depuis, la Réforme officielle affectait de s’opposer uni­ la communion des saints prescrivait d’en étendre le quement à cet usage, au nom de la tradition primitive profit aux morts non moins qu’aux vivants. cl des tins du sacrifice qui exigeraient la commu­ 5. Modalités du sacrifice eucharistique. — Tant de nion des fidèles. Le concile s’explique à cc sujet calomnies avaient élé déversées par les protestants au c. vî. sur la doctrine catholique de la messe, ct la manière On souhaiterait certes que tous les assistants com­ dont elle était pratiquée par l’Église que le concile muniassent à chaque messe. Non solum spirituali n voulu redresser tout au moins les principales. A affectu sed sacramentali etiam eucharisties perceptione cette apologétique sont consacrés les c. iii-vin ct les est une precision significative, ajoutée nu premier canons 5-9 du décret. Denzlngcr-Bannwart, n. 911projet, en vue de dissiper toutes les équivoques sur 916, 952-956; Cavallera, Thesaurus, n. 1039-1091, 1096. le rôle normal de la communion dans l’ensemble du a) Λ fesses en Γhonneur des saints. Si « l’Église sacrifice chrétien. Mais les messes où le prêtre est seul à communier, loin d’être condamnables, méri­ a coutume de célébrer parfois quelques messes en tent, au contraire, toute approbation. Car. au lieu l’honneur et mémoire des saints, elle enseigne que cc d’être des « messes privées*, HUe quoque missa: vere n’est pourtant pas à eux que le sacrifice est offert, communes censeri debent. Deux circonstances leur mais à Dieu seul qui les a couronnés » (c. m). assurent cc caractère, savoir la communion spirituelle Le canon 5 ajoute que ces messes ont pour but, en même temps (pic d’honorcr les saints, d* » obtenir i du peuple ct le rôle du ministre, qui sacrifie, non pas en son nom seul, mais au nom de tous. Il y a donc lieu leur intercession auprès de Dieu ». C’est pourquoi l’anathème est lancé contre qui traiterait cette pra­ de condamner (can. 8) ceux qui les tiennent pour « illicites » cl prétendent les supprimer. tique d’■ imposture ». 11 n’est pas douteux, en effet, De cet enseignement on retiendra l’insistance (tue que la doctrine catholique cl la liturgie qui en est met l’Église à unir le sacrifice ct la communion dans l’expression n’excluent jusqu’à la possibilité de cette l’économie do son culte aussi bien quo de sa foi. C’est idolâtrie dont se scandalisent les protestants. Le cha­ évidemment sur les mêmes règles que les fidèles doi­ pitre primitif disait en outre que, par ccl hommage. vent modeler leur dévotion. l’Église entend recommander les saints ù notre imi­ e) Mélange d'eau dans le vin du sacrifice. — Au tation. Ces mots ont été supprimés, sans doute comme c. vu, le concile rappelle que l’Église ordonne aux n’étant pas ad rem. b) Canon de la messe. — Non contents de s’attaquer prêtres de mêler un peu d’eau au vin du calice. Cette pratique était déjà longuement justifiée dans le au sacrifice eucharistique en général, les réformateurs décret aux Arméniens, Denzlngcr-Bannwart, n. 698 : avaient criblé de leurs critiques le canon de la messe, les Pères de Trente en résument les arguments, mais el n’y voulaient voir qu’un tissu d’erreurs el d’implé- 1139 MESSE AU CONCILE DE TRENTE, PARTIE DISCIPLINAIRE sans recourir â l’autorité des Fausses Décrétales, L’In­ tention de l’Église est de rester par là fidèle à cc qu'on croit être l'exemple du Seigneur; puis de commémorer le symbolisme de l’eau qui jaillit de son coté avec le sang sous la lance du soldat, Joan., xix, 14; enfin d’affirmer l’union des fidèles du Christ, en vertu du symbolisme des eaux énonce dans Apoc., xvn, 1 et 15. Dans le canon 9, la dernière phrase condamne ceux qui désavoueraient cotte pratique < comme contraire à l'institution du Christ ». /) Langue de la messe, — Enfin le c. vm règle la question alors brûlante de la langue liturgique. · Bien que la messe contienne de grands enseignements pour le peuple fidèle, il n’a pas paru expédient aux Pères qu’elle, fût célébrée couramment en langue vulgaire. » Le concile réserve d’ailleurs expressément à cet égard les anciens rites qui ont reçu l’approbation de l’Église romaine. Pour répondre aux besoins des fidèles — ct celte préoccupation sc comprend d’ellc-mème, sans qu’il soit besoin d’y voir, avec Ad. Harnack, Dogmengeschichte, t. ni, P édit., p. 705, · une certaine influence de la Béforme » — il impose aux pasteurs d'âmes l’obligation de lire et d’expliquer de temps en temps, « surtout aux dimanches et fêtes », l’une ou l’autre des prières liturgiques. Après avoir ainsi réglé la question pratique, le concile, au canon 9, porte l'anathème contre qui­ conque dirait que « la messe doit être célébrée uni­ quement en langue vulgaire ». Pareille assertion serait, en effet, un intolérable désaveu infligé à sa conduite séculaire. (’.cite Justification de la discipline ct de la liturgie catholiques complètent la synthèse doctrinale conte­ nue dans les deux premiers chapitres du décret. En une matière qui touche de si près â l’ordre de In vie réelle et où la Béforme multipliait les insinuations ct les attaques, le concile de Trente a mis le même soin â exposer la doctrine de l’Église, ct à montrer que sa pratique officielle n’avait rien qui autorisât le reproche d’oublier ou de ternir la foi dont elle fait profession. 2· Partie disciplinaire, — En même temps que cette constitution dogmatique, le concile publiait un Decretum de observandis ct evitandis in celebratione mis­ sarum, Texte dans Ehses, p. 9G2-963. C’était l'abou­ tissement de l'enquête menée sur ces · abus » dont la Béforme faisait tant d’état, ct contre lesquels l’Église n’avait pas moins à cœur de se prémunir. 1. Prologue. — Quelques phrases préliminaires énoncent les principes dont le concile entend s’inspirer. A la sublimité de la fol catholique doit évidemment répondre une religion en conséquence. Quanta cum adhibenda %il Qucl soin il faut apporter à ut sacrosanctum xntssæ sacri­ cc que le saint sacrifice de la ficium omni religionis cultu messe soit célébré avec toute nc veneratione celebretur, la religion ct le respect pos­ qubit facile existimare pote­ sibles, cclui-Rt peut aisément rit qui cogitavit maledictum le concevoir qui a pensé que in sacri* litteris eum vocari maudit est appelé dans les qui facit opus Dei négligente r saintes Lettres celui qui ( Jcr, xbvin, 10). Quod sl accomplit l’œuvre de Dieu necessario latemur nullum avec négligence. Si donc nous nécessaire­ aliud opus adeo sanctum ac reconnaissons divinum u Christi fidelibus ment qu’aucune autre œuvre tractari posse quam hoc nc peut être faite par les tremendam mysterium, quo chrétiens qui soit aussi sainte vivifica illn hostia qua Deo ct divine que ce redoutable Patri recoaciliati sumus In mystère, oü cette hostie vivi­ altari per sacerdotes quoti­ fiante par laquelle nous die immolatur, satis etiam avons été réconciliés avec ■Pimrct omnem operam el Dieu le Père est immolée diligentiam In eo p< nendam tous les jours sur l'autel par rsM? ut quam maxima heri les prêtres, il apparaît suiTipotest interiori conii* mundi­ samment qu’il faut mettre tia et puritate atqur exte- toute son application ct (tilt- 1140 rioris devotionis uc pictnlh genre Λ ce qu’elle soit ncconispeefe peragatur. plie avec le maximum de propreté et de pureté inté­ rieures dans le cœur ct de dévotion extérieure ct de piété au dehors. Mais force est bien de reconnaître quo cet Idéal nc fut pas toujours réalisé cl que des désordres se sont introduits qui nc conviennent pas â la dignité d’un si auguste sacrifice. A ces maux le concile veut éner­ giquement porter remède. Ut et debitus honor et cultus ad Del gloriam ct fide­ lis populi ædlficationcin res­ tituatur, decernit sancta synodus ut ordinarii locorum episcopi ea omnia prohibere atque c medio tollere sedulo curent ac teneantur. qun· vel avaritia, idolorum servi­ tus. vel irreverentia, quæ ab impietate vix sejuncta esse potest, vel superstitio, verse pietatis falsa imitatrix, in­ duxit. En vue de rendre ù Dieu l'honneur et le culte qui lui sont dus pour sa gloire ct pour l’édification du peuple fidèle, le saint concile décrète que les évêques ordinaire* des lieux aient soigneuse­ ment cure cl soient tenus d’interdire et de faire dispa­ raître tout ce (pic l’avarice, qui est le service des idoles, ou l’irrévérence, qui est Λ peine séparable de l'impiété, ou la superstition, qui est la fausse imitatrice de la vraie piété, ont introduit. Le concile compte donc sur la vigilance des Ordi­ naires immédiatement responsables. Ils sont avertis et sommés de prendre les mesures nécessaires pour rétablir le culte de Dieu dans sa pureté, en corrigeant tous les désordres qui peuvent lui porter atteinte. Les dispositions qui vont suivre nc veulent être que des directives données aux évêques dans l’œuvre qui leur incombe, ct en vue de laquelle le concile nc pré­ tend que les stimuler. 2. Dispositi/. - - Suivant le plan logique proposé, le 11 septembre, par l’évêque de Ségovic, Martin Pcrez de Avala, les abus dénoncés par le concile sont rame­ nés à trois chefs principaux : avarice, irrévérence, su­ perstition, dont chacun reçoit ensuite un bref déve­ loppement. Car il s'agit ici de suggestions plutôt que de longues énumérations qui ne sauraient être com­ plètes. Au titre de l’avarice, on interdira les salaires ct pactes de toutes sortes exigés pro missis novis cele­ brandis, Il résulte du travail fourni par les commis­ saires, p. 91H et 922, que le concile entend prohiber ici un abus très spécial, savoir la coutume qu’avalent certains évêques ct chapitres, de prélever une espèce d’impôt sur les premières messes. De même il faut arrêter ces demandes trop instantes d’honoraires, qui finissent par être exactiones potius quam postulationes, ct, d’une manière générale, tout ce qui sentirait la simonie ou l'amour excessif de l’argent. Pour éviter l'irrévérence, on n’autorisera pas à célébrer les prêtres vagabonds et inconnus; on nc laissera pas servir à l’autel ou assister au saint sacrifice les pécheurs publics et notoires. Les prêtres ne pour­ ront pas célébrer dans les maisons particulières, mais seulement dans les locaux désignés par les Ordinaires et visités par eux. Encore devront-ils attendre aupa­ ravant que l’assistance ait manifesté le recueillement ct la piété convenables. On évitera dans les églises les musiques ou chants lascifs, les actions profanes de toutes sortes, les entretiens inutiles, les promenades, les bruits ct les clameurs. Car la « maison de Dieu · doit toujours être el paraître une · maison de prières. » En vue de couper court à la superstition, des mesu­ res seront prises, avec sanctions à l’appui, pour que les prêtres ne célèbrent qu’aux heures voulues cl n’Int rod ul sent pas dans la mes e d’autres cérémonies ct prières que celles qui sont approuvées par l’Église. On t 1141 MESSE Al CONCILE DE TRENTE, PORTÉE DU DÉCRET écartera donc le déplorable usage des messes ou des cierges en nombre fixe, en ayant soin d’enseigner au peuple quel est cl d’où provient le fruit du saint sacrifice. Les fidèles seront également avertis d’aller souvent à leur paroisse, au moins les jours de diman­ che ct de fêles. Ces dispositions sc terminent par une clause juri­ dique qui en indique à nouveau le sens, et donne aux évêques pleins pouvoirs pour y ajouter toutes celles qu’il jugeront utiles : Hæc igitur omnia, quœ summntim enumerata sunt, omnibus locorum Ordinariis Ita pro|>onuntur ut non so­ lum ea Ipsa, sed qmecumque alia huc pertinere visa fue­ rint, Ipsi pro data sibi a sacro­ sancta synodo potestate nc etiam ut delegati Sedis Apnstolicæ prohibeant, man­ dent, corrigant, statuant atque ad ea inviolate ser­ vanda censuris ecclesiasticis nliisquc pœnls, quœ illorum arbitrio constituentur, fide­ lem populum compellant. Non obstantibus privilegiis, exemptionibus, appellationi­ bus ct consuetudinibus qui­ buscumque. Toutes les mesures qui viennent d’être Ici sommai­ rement énumérées sont pro­ posées aux Ordinaires respec­ tifs de telle sorte que, non seulement pour elles moi» pour toutes celles qui leur pa­ raîtront tendre ù la même fin, en vertu du pouvoir qui leur est accordé par le saint concile ct aussi comme délé­ gués du Siège apostolique. Ils puissent Interdire, ordonner, corriger, décider cl, pour les faire observer inviolablemcnl, porter des censures ou autres peines ecclésiastiques Λ leur discrétion en vue d’y contraindre le peuple fidèle. Ce nonobstant tous privi­ lèges, exemptions, appels et coutumes, quels qu’ils soient 1142 édit. Vlvè», Paris, 1872. I. iv, p. 296-434, qui suivent l’ordre même tique de l’autel, pure représentation sensible du i sacrifice de la croix, joue le rôle de simple condition: l’essence du sacrifice résidant dans l’oblation ellemême que Jésus a faite depuis son incarnat ion dc sa vie, dc sa mort, ct de ses mérites. Encore que ccs courants cl tendances ne sauraient présenter - on le. verra par la suite - des explica­ tions adéquatement distinctes de l'essence du sacrifice de la messe, et qu’on ne puisse retenir d’une façon exclusive aucun d'entre eux. ils constituent un mode de classification commode, auquel, pour plus de clarté, i il convient dc s’arrêter. 1145 MESSE, THÉORIE DU SACRIFICE REPRÉSENTATIF II. — pm miïm: conception générale : la messe, 1146 dents dc scs persécuteurs et cngloutiz de la mort qui SACRIFICE EN RAISON DÜN ACTE REPRÉSENTATIF DU le rangea dans le tombeau. » Méditations des mys­ S A CRI FI CK DE LA CROIX. /. RoRMU LES ENCORE tères de nostre sain de foy, Paris, 1610. part. VI, Générales. — 1· Rite de la fraction.— Melchior médit, xu, 3· point, t. n, p. 652. On rencontre des pensées analogues chez le P. Coter, Institution Cano (f 1560) reconnaît que la consécration appar­ catholique, Paris, 1610, c. L, t. n, p. 1233. Cf. Lepin, tient essentiellement nu sacrifice eucharistique. Seule, op. cit., p. 351. en effet, elle réalise la chose offerte a Dieu. L’oblation 3· Rite de la double consécration. — Quelles que qui suit (l/nde cl memores) est égale mont indispensable, soient leurs préférences pour les systèmes particuliers, car tout sacrifice implique l'ofTrandc. Mais, puisque la plupart des théologiens catholiques considèrent h d’après saint Thomas, à l’offrande doit s’ajouter, pour double consécration comme l'acte essentiel du sacri­ constituer le sacrifice une certaine action (aliquid) exercée à l'égard des choses offertes, il faut chercher fice eucharistique. Nous étudierons le développement en quoi consiste cette action : Ejus verba non obscura de ccttc doctrine, d’abord chez ceux qui, fidèles à la sunt, écrit Cano, sacrificium proprie did cum circa conception traditionnelle des anciens scolastiques ne res oblatas aliquid fit. Qua ni rem illo etiam confirmat, ut voient dans le sacrifice eucharistique qu’une repré­ quum panis frangitur d comeditur. L'exemple apporté sentation du sacrifice du Calvaire, immolant mysti­ par saint Thomas, · le pain qu’on rompt et qu’on quement Jésus-Christ. En général, ces théologiens mange », suggère à Cano la solution suivante : le rite restent fidèles à l’explication dc Cajctan, voir col. 1109, accompli par le prêtre après le Pater, lorsqu'il rompt ct sc contentent dc la développer ou de l’interpréter. l’hostie consacrée ct en détache une parcelle qu’il Mais les interprétations accusent souvent des diver­ gences accentuées ct donnent naissance à des systèmes mélange au précieux sang parait bien représenter le corps du Christ brisé sur la croix. La fraction esl donc différents. Relevons Ici ceux qui, les premiers d’ailleurs le rite symbolique, spécifiquement constitutif du sacri­ selon l’ordre chronologique, sc tiennent encore dans fice. Sans doute, la consécration et l’oblation sont des généralités cl n’accusent pas encore de système nécessaires au sacrifice eucharistique... Bien plus, la bien déterminé. Disons qu’ils proposent, comme raison du sacrifice eucharistique, la séparation sacramentelle communion elle-même achève dc perfectionner cc sacrifice, moins parce qu’elle détruit la victime que du corps ct du sang, symbolisant la mort réelle du Christ parce qu’elle est, surtout en cc qui concerne l’espèce sur la croix. 1. Salmeron (f 15S6) définit le sacrifice : Actio du vin, représentative du sang répandu au Calvaire. Aussi, la « consomption des espèces conslitue-t-cllc mystica, a Deo instituta, et per ejus sacerdotem minis­ trata, rem sensibilem Deo soli sacrum faciens, atque l'achèvement du sacrifice. Seule, cependant, la frac­ ei offerens, ad fructus... percipiendos. Comment, in tion dc l’hostie constitue le ritc mystique qui ajoute le caractère sacrificiel à l'oblation du corps ct du evang. histor..., Madrid, 1601, tract, xxix. Pour lui, la consécration seule réalise l'action mystique, consti­ sang du Christ à la messe. Dc locis, 1. XII, c. xm. tutive du sacrifice. En effet, dès l’instant que le pain Prise dans son intégrité, la théorie de Melchior Cano et le vin sont consacrés, le Christ existe sur l’autel à lui est restée personnelle. La place qu’il accorde à la titre de victime, eo ipso quod fit consecratio, Christus fraction dc l’hostie dans le sacrifice n’est plus agréée immolatitio modo (remarquons l’expression empruntée par aucun théologien moderne. Eslius ct Grégoire dc ù Cajctan) ibi existit El voici la solution du problème : Valenda feront mention dc la fraction comme d’un • Le sacrifice de l’autel, en soi, ne consiste pas dans clément sacrificiel à la messe; mais ils ne le considé­ le changement qui donne nu Christ le mode d’ëtro reront pas comme acte distinct dc la consécration. 2· Rite de ta communion. — Dominique Soto ' sacramentel, mais dans ce fait que le Christ s’y trouve (f 1560) abandonne la considération dc la fraction. ! à la façon d’une victime immolée, non pas simplement dans sa présence sacramentelle, mais dans celle préLe sacrifice dc la messe étant, avant tout, l’offrande dc sen ce sacnimentellcinent divisée par la difference des Jésus-Christ à son Père, suppose comme fondement espèces. Le Christ est immolé, parce qu’il existe soils la présence réelle par la consécration et Implique l’obla­ des espèces différentes... Dans la consécration est tion du corps et du sang consacrés. Mais consécration réalisée l’action mystique qui sacrifie le Christ véri­ et oblation ne suffisent pas. ISaliquid circa res oblatas tablement. ». Il n'est pas nécessaire d’ailleurs que la n’existe pas encore. Retenant, lui aussi, l’un des exem­ ples proposés par saint Thomas : « pain béni, rompu i mort réelle de la victime intervienne dans tout sacricl mangé », 1). Soto Insiste sur la manducation. La I fice ; le Christ s'offre présentement dans le ciel ct il s’est offert pendant toute sa vie mortelle, cl cela communion lui parait constituer l’élément proprement sacrificiel dc la messe; seule, en effet, elle réalise par­ citra mortem... Mais, même en admettant que la mort faitement la représentation de l'immolation du Christ. » de la victime soit dc l’essence du sacrifice, elle ne manque pas dans l'eucharistie, puisqu'elle s’est pro­ In I V11'11 St ni.. dis! \ III, q. h. û· L duite antérieurement, ù la croix... Certains théolo­ Qu’on remarque le point de vue exact dc Solo. Nous entendrons, certes, d’autres théologiens placer giens résolvent la difficulté en disant que, par la force des paroles, la consécration sépare le corps du sang, dans la communion, soit l’essence, soit une partie essentielle du sacrifice eucharistique. Mais l'identi­ el que la mort devrait s’ensuivre, si la loi dc conco­ mitance naturelle ne s’y opposait. (Salmeron, fait fication dc leur opinion avec celle de Soto n’csl pas possible. Ces autres théologiens tel. par exemple, I ici allusion A l’explication fournir au concile de Trente par Cuesta, évêque de Léon, voir col. 1121.) Mais celle Bellarmin considèrent la communion comme un réponse n’ajoute rien de nouveau à cc qu’on a déjà acte tendant de sol à la destruction dc la victime. répondu : la séparation n’csl qu’apparente ct repré­ Soto considère simplement la communion comme un rite représentatif dr la passion cl de la mort du Sau­ sentative. Ce qu’il faudrait plutôt dire, c’est que la mort d’une victime vivante ct animée, offerte A Dieu veur sur la croix el, A ce litre, apportant A l’oblation sous son espèce propre, doit être effective cl réelle dc la messe, mi caractère spécifiquement sacrificiel. pour qu’existe le sacrifice; mais il n’en est plus de D’après M. Lepin, on trouve un écho de l’opinion même < quand lu victime Immolée est offerte sous une dc Soto dans les Méditations du P. Louis du Pont espèce d'emprunt, sub aliena specie, inanimée ct (f 1621) : * En ce sacrement, Jésus-Christ luy-mcsme représente sa mort ct sépulture, quand il est mangé et dépourvue de vie, comme le Christ l'est sous l’espèce divisé avec 1rs dents ct quand il est avalé dans Pes to­ du pain, el surtout si la victime offerte sous l’espèce macli, en souvenir dc cc qu'il fut hache et deschiré des I d’emprunt, ne peut être capable d’immolation réelle 1147 MESSE, LE SACRIFICE REPRÉSENTATIF : LES PRÉCURSEURS 1148 et de mort. Ainsi en est-il, en effet, du Christ toujours dissectus, mactatus, ct ad cibum potumque idoneus, ac immortel...· Ibid., tract, xxxi. proinde incruente immolatus... En somme, malgré fallu· 2. Salmeron interprète largement la pensée de saint sion à Ia destruction de la victime (destruction toute Thomas touchant faction sacrificielle : aliquid circa figurative dans la théorie de Bay), nous sommes encore res oblatas. D'autres auteurs tiennent pour la nécessité en face de l’explication de Salmeron; sous les cspècci d'une immutation réelle ct physique, qui cependant, d’emprunt, l’immolation de la victime ne saurait en cc qui concerne la messe, adoptent la thèse dc être que mystique ct figurative. l’immolation purement représentative dans la sépa­ 5. Estius (t 1613) demeure dans le même sillage, ration sacramentelle. tout au moins dans son Commentaire sur les Sentences et dans celui sur la Première Epitre aux Corinthiens. Pierre dc Ledesma. O. P. (t 1616), présente la défi­ nition de Bcllnnnin comme le reflet dc la doctrine Il définit le sacrifice : Oblatio ret externa in agnitionem communément admise. Et cependant, il recourt à divina· majestatis summique dominii, certo ritu, cum l'immolation figurative, résultant dc la double consé­ ipsius rei immutatione /acta. In /Vu,n Sen/.,dlsp. XXII. cration. Il rappelle d'abord que « l’hostie consacrée est § 12, Douai, 1616, p. 167. Bien que fimmutation dc offerte, avec une certaine immutation, par le prêtre... la chose offerte entre dans la notion qu’il relient du ct que plusieurs autres rites sacrés sont exercés autour sacrifice, il adopte, en cc (pii concerne la messe, des espèces eucharistiques ». Mais, quand il s’agit de l’interprétation large du texte de saint Thomas ; rendre raison dc l’élément proprement sacrificiel, aliquid circa res oblatas. · L’offrande du Christ ù la il ne parle pas d’autre manière que Salmeron. < Le messe sous les espèces du pain ct du vin doit être Christ s’est offert à son Père sur la croix d’une façon appelée sacrifice, à cause de certaines actions qui sont douloureuse ct sanglante. Sur l’autel, il s’offre, non /ailes à son égard, el dont la première el la principale pas en souffrant réellement, mais d’une façon non est la consécration. » Pourquoi la consécration est-elle sanglante. Son sang n’est pas réellement séparé de son l’élément principal du sacrifice? Parce que, répond corps, sinon par mode de représentation ct de signe, Estius, « par la consécration nous obtenons la repré­ marquant (par la séparation sacramentelle) la sépara­ sentation du Christ sur la croix, en tant que le corps tion réelle qui s’est effectuée à la croix entre le corps cl le sang sont consacrés séparément, ou même l’un ct le sang. · Theologia moralis, Cologne, 1630, Trac­ sans l’autre. » Démarquons en passant l’hypothèse du tatus dc augustissimo eucharistiir sacramento, c. xvn. sacrifice réalisé dans la consécration sous une seule 3. C’est encore dans le même sens que Guillaume espèce. Allen (t 1591) développe son explication. Ce théolo­ Sur cc point particulier il s’explique nettement dans gien définit le sacrifice : Exhibitio seu oblatio alicujus le commentaire sur I Cor., xi, 26 : « Bien que la repré­ rei sensibilis per aliquam ejus rei confectionem, con­ sentation de la mort du Seigneur soit plus expressive versionem aut mutationem, ipsi Deo, ad natura tributum dans les deux espèces sacramentelles séparées, clic persolvendum, in agnitionem supremi In nos dominii existe d’une façon sufllsante, si l'espèce du pain csl summique beneficii, /acta. Opus aureum : de sacra­ présentée sans l’espèce du vin; le corps du Seigneur y mentis in genere, dc eucharistia sacramento, de apparaît en effet exsangue, el. en cela, réside assez sacrificio eucharistia, Douai, 1693, 1, II, tit. i, c. i, clairement une représentation de la mort du Calvaire. · p. 508. Mais, lorsqu’il doit appliquer la notion du Dans le commentaire du t. 24, il admet que la frac­ sacriflce à la messe, il en parle comme Ledesma, comme tion soit aussi, conjointement avec la consécration, une Salmeron. Il conçoit, non une immutation physique représentation du sacrifice sanglant cl, parlant, qu’elle dc la victime, mais une simple immolation sacramen­ constitue un élément secondaire, mais réel, du sacri­ telle rappelant le modum imnwlatitium de Cajétan. fice. Cf. In / V,im Sent., loc. cit. Dans la consécration seule se trouve toute l’essence Dans son Commentaire sur TEpitre aux Hébreux, du sacrifice. Allen avait écrit au c. xm, p. 551, celte Estius semble rapporter faction du Christ dans l’eu­ phrase significative : in eorum duorum, hoc est carnis charistie au sacrifice éternel qu’il offre dans le ciel. ct sanguinis separatione... consistit vis hujus mysterii, Voir plus loin, col. 1191. ut in eo solo cernatur dominica passionis repra sentatio. 6. Il faut passer rapidement sur un certain nombre Ainsi donc. « cc n’est que sacramentellcmcnt que les dc théologiens ct d’auteurs spirituels qui s’en tiennent parties de l’humanité de Jésus, corps ct sang, sont à faffirmation générale de la représentation sacra­ séparées ct, à l'instar d’un corps mort, peuvent être mentelle du sacrifice sanglant. Citons, d’après M.Lepin, mangées, portées, touchées, rompues, répandues ·. op. cit., p. 150 sq. : Denys l’étau, S. J. (t 1682), id . ibid. Theologica dogmata. De incarnatione Verbi, Bar-IeL Jacques de Bay (t 1618) propose, lui aussi, sa Duc, 1867, I. XII. c. xiî, n. 3, 6; c. xiv, n. 5, 14-15; définition du sacrifice. Oblatio jacta Deo per immuta­ François dc Harley, archevêque dc Rouen (t 1653), tionem alicujus rci, in signum legitime institutum a manière de bien entendre la messe de paroisse, l. divina excellentia et reverentia. Ou bien encore : Paris, 1685, p. 162; P. Laymann, S. J. (t 1664), Oblatio externa, per rci alicujus sensibilis immuta­ Theologia moralis, Lyon, 1703, 1. V, tract, v, c. 1, tionem, immediate Deo in ejus supremi dominii n. 1; Louis Mairal, S. J. (f 1661), Disputationes in nostricque subjectionis projessionem, jacta. De vcn. Sum. S. Thonuv, Paris, 1633, disp. XXXVI, sect. iv. eucharistia sacram, et sacri/., Paris, 1626, I. III, c. n. Mais il faut faire une place à part, en raison de sa La messe est un sacriflce parce que « le Christ Impassi­ haute valeur théologique, ù Jean de Saint-Thomas, ble y daigne souffrir el cire Immolé derechef d'une O. P. (t 1611), qui clôt dignement la série des auteurs manière sacramentelle ct non sanglante, en tant que qui s’en tiennent encore à informulé générale dc l’im­ son corps est placé par Dieu sur l’autel, vraiment et molation mystique constituée par la séparation sacra­ réellement, mais séparément, sous l’espèce du pain mentelle du corps ct du sang. C'est dans son Cursus ct sous l’espèce du vin. cl que son sang, par une consé­ theologicus, au commentaire dc la III4, q. lxxxiii, cration distincte, est placé sous l’espèce du vin. Car disp. XXXII. à la fin dc l’a 2, n. 40, que cc théologien celte séparation du corps ct du sang sous des espèces expose in qua actione consistit sacrificium eucharistiir propres à la nourriture, ct au breuvage constitue une in quantum sacrificium. Xprès avoir rapporté diverses oblation vraie el réelle du Christ ct un renouvelle­ opinions, qu’il critique, il prend position et opte pour ment non sanglant de la passion. · Ibid., c. xv. Il la consécration seule. · Je dis que la raison essentielle y a donc ici flgurc d’immolation réelle : Vi verborum du sacrifice consiste dans la consécration considérée consecrationis ipse Christus exhibetur incruento ritu non absolument, mais en tant qu elle sépare sacra- 1149 MESSE, LE SACRIFICE REPRÉSENTATIF : VASQUEZ 1150 ne se produise aucune immutation de la chose offerte, mcntcllcmcnt et mystiquement le sang d’avcc lc on y trouve cependant la signification essentielle au corps. C'est pourquoi le sacrifice requiert essentielle­ sacrifice, la marque, le signe, nota existent in re, de ment la consécration sous les deux espères, (Kemarnotre reconnaissance dc la toute-puissance divine, tout quons ici l’opinion de la nécessité de la double consé­ comme dans le sacrifice absolu, cl ainsi au sacrifice cration.) Les autres actions, ct surtout la communion, relatif convient formellement le caractère sacrificiel, peuvent appartenir ù l'essence du sacri lice subsidiai­ aussi bien qu’au sacriflce sanglant el absolu. » Ibid., rement ou indirectement, d·· connotato et in obliquo, n. 26. ou tout au moins à l'intégrité du sacri lice, parce que Cc n’est pas tout. Au c. vm, n. 66, Vasquez fait une celte participation et communion à la victime est remarque capitale : « Il faut observer, dit-il, que dans voulue comme une conséquence du sacrifice eucha­ le sacrifice commémoratif qui est appelé en toute ristique. » Et quelle est lu raison formelle du sacri­ fice dans la consécration? El pourquoi la consécra­ vérité ct propriété sacrifice, il ne serait pas suffisant de trouver un simple signe dc la mort d'une victime, tion seule appartient-elle à l’essence du sacrifice? si ce signe ne contenait pas réellement la victime même C’est : · parce (pic ce sacrifice est le même que le dont est représentée la mort. Sans la présence de cette sacrifice de la croix, seule la manière de l’offrir est victime, il ne serait pas possible d’affirmer que, sous differente, comme l’enseigne le concile dc Trente. la représentation de sa mort, elle est offerte en sacri­ Il faut donc que ce sacrifice soit accompli par le fice, ni que le sacrifice commémoratif est un vrai prêtre tenant la place de la personne même du Christ, sacrifice; il faudrait plutôt y voir un simple signe, une de telle sorte que le Christ soit le prêtre principal, et simple représentation du sacrifice 11 faut donc que que les prêtres soient simplement ses ministres et ses la victime, dont est représentée la mort, soit elle-même causes instrumentales. Donc, cette action constituera le signe de sa mort. Par exemple s’il fallait tenir pour le sacrifice, dans laquelle se rencontreront les deux vraie la doctrine hérétique qui nie la présence réelle conditions suivantes : tout d’abord, cette action devra du corps et du sang du Christ sons les espèces du d’une façon parfaite ct expresse représenter l'effusion pain ct du vin, et si la substance du pain ct du vin du sang du Christ, effusion sanglante sur la croix, sacramentelle et mystique dans la séparation sacra­ existait encore après la consécration, la messe pour­ rait bien représenter la mort du Christ, mais on ne mentelle; ensuite, elle devra essentiellement être faite saurait affirmer que le Christ y est offert réellement au nom du Christ. Or. ccs conditions ne sont réalisées en sacrifice Tout ce qu’on pourrait dire, c'est qu’il dans aucune autre action que dans la consécration, y est oITcrt d’une manière figurative, cl que son immo­ considérée comme on a dit... » U. THÉORIES PARTICULIÈRES. — 1· Théorie dite lation comme sa mort y sont simplement en image ou de Vasque: : La consécration représentative de l'immo­ représentation · Disp CCX XII c. vm, n. 66. I ors lation réelle du Calvaire et sacri fice relatif. — 1. Vas­ donc que nous disons que la raison formelle du sacri­ fice exige l'immolation dc la chose offerte, 11 faut quez, S. J. (t 1601). est bien dans la ligne doctrinale comprendre que celte chose est affectée d’une immu­ qu’on vient de tracer. tation, sinon dans le sacrifice relatif, du moins dans e S’il accepte la définition des recentiores (c'est-à-dire sacriflce absolu. Dans le sacrifice relatif, en effet, il Bellarmin el Suarez.), son originalité consiste d'abord suffit de commémorer l'immutation survenue autre­ à déclarer nettement que cette définition ne saurait être appliquée au sacrifice eucharistique. Dans l'eu­ fois dans la chose olîerte. de façon que ce mémorial charistie, en effet. aucune immutation réelle. La com­ marque vraiment la toute-puissance de Dieu sur la vie comme sur la mort. En ce qui concerne l’eucha­ munion n’est ni de l’essence, ni partie essentielle ou ristie. Il suffira donc de commémorer la passion et la même intégrale du sacrifice. Nous n'avons pas à suivre mort du Sauveur, vraiment et réellement présent ici Vasquez dans sa polémique, souvent fort juste, contre les thèses adverses : retenons qu'après avoir sur l’autel, pour qu’il y ait véritablement immolation et sacrifice. » Ibid., n. 67. critiqué Suarez (lequel, dans sa définition du sacrifice, En fonction décrite théorie. Vasquez place l’essence accueille l’idée d’une immutation réelle cl. sut non du sacrifice « dans la seule consécration ct de telle memor, dans l'explication du sacrifice de la messe, sorte qu’aucune autre action n’appartienne même à déclare que celte immutation n’csl nullement requise), son intégrité ». C. v. n. 30. La consécration seule Vasquez maintient que l’immutation ou même la const it « y l’essence du sacrifice, · en tant que par elle destruction réelle est requise dans tout sacrifice, en tant (pie le sacrifice a pour but dc signifier la toute- se trouve réalisée sur l’autel, par le corps et le sang du Christ consacrés, une représentation du sacrifier puissance de Dieu, auteur de la vie ct de la mort, arbitre souverain de l'existence ou de la non existence sanglant jadis offert sur la croix » C. vu, n. 57. Suit l'explication traditionnelle, que nous connaissons des êtres. In l!l*'u part. Sum. S. Thomsr, Lyon, 1631, déjà, avec l'accent mis sur la représentation de la disp. CCXX, c. π. n. 15; c. m. n. 18-21. Bien plus, le mort du Calvaire par la séparation sacramentelle sacrifice matériellement considéré consiste, non dans du corps et du sang. Disp. CCXX1H. c. iv, n. 37; l'offrande de la matière soumise ù l'immutation, mais cf. disp. CCXXII. c ix. n. 97. Et ici Vasquez esquisse dans Varie même de l’immutation; formellement, une explication que nous retrouverons poussée plus le sacrifice ne sera que la marque de notre reconnais­ avant chez les partisans de l'immolation virtuelle : sance du souverain domaine de Dieu donnée par les paroles dc la consécration sont la cause efficiente l'immutation de la chose offerte, nota existens in re de la séparation figurative ct du sacrifice; elles jouent qua profitemur Deum auctorem vita· et mortis. Ibid., le rôle du glaive qui met à mort la victime. 1 )isp. CCX XII. η. 25. Et cependant, comme scs devanciers. Vasquez c. tx, n. 12. Λ ce compte, le sacrifice n'existe que si la consécration sous les deux espèces est réalisée. confesse que le sacrifice eucharistique fait exception C. v. n. 30. au principe dc l’immutation réelle; à la messe, le On le volt, deux parts sont & faire dans la théorie Christ demeure inchangé. Pourquoi cette exception? vasquézienne; dans l’une, l’auteur ne fait que recueillir C’est ici que Vasquez apporte une explication nouvelle les éléments traditionnels de la représentation du qui fait l’originalité de sa thèse. Il distingue deux sortes sacrifice sanglant de la croix par la séparation sacra­ de sacrifices: - le sacrifice absolu, qui n’est pas commé­ mentelle du corps ct du sang; dans l'autre, il introduit moratif d'un autre, ct le sacrifice relatif ou commémo­ ratif, dont le seul exemple que nous ayons est, d ail­ des éléments nouveaux en vue de résoudre la diffi­ leurs, lv sacrifice de l’autel. Et, bien qu’en cc sacrifice I culté posée par l’élément sacrificiel de l'immutation 1151 MESSE, L’IMMOLATION VIRTUELLE : LESS1US 1152 Parmi dc plus récents disciples de Vasqucz,M. Lepin, dans un sacrifice où la victime demeure sans change­ p. 604-606, cite IL Lesêtre (t 1914) dans son livre ment. On pourra trouver plus ou moins heureuse la La foi catholique, Paris, 1911, c. xxm, n. 3; le P. Lcbresolution du sacrifice purement relatif, contenant la lon, dans le Diction, apolog. de la foi catholique, victime même du sacrifice absolu dont il est la repré­ art. Eucharistie, t. i, col. 1582-1583 ; Golzmann, Dos sentation figurative; on devra reconnaître cependant eucharistische Opfer nach der Lehrc der 'ûltcrn Scho­ que celte solution répond à une préoccupation théolo­ lastic (catalogué, à tort semble-t-il, par M. Lamiroy gique très légitime. 2. Les disciples. — Nous citerons brièvement quel· parmi les disciples de Suarez), Frlbourg-en-B., 1901, p. 91; Schepens, S. J., Comment la messe est-elle un ques noms, renvoyant pour plus dc détails à l’ou­ vrage de M. Lepin : François Véron (f 1619), dans sa sacrifice? dans la Nouvelle revue théologique, 1907, Règle de la Roy catholique, Paris, 1616 (éditée en latin p. 491. dans le Cursus theologicus de Migne, t. i), c. n, § 1 1; 3. De la théorie vasquézionne, il faut rapprocher l’explication mise en relief récemment par .Mgr CoghC. Honcaglia (t 1737), Universa moralis theologia. lan, Dc ss. eucharistia, Dublin, 1913, p. 466, et celle Vienne, 1736. tract. W ill, q. n, c. i; et, au xix· que propose le Dr Adalbert Sonda, Synopsis theolo­ siècle, Perrone, IL dc Welle, ct, dans une certaine gia· dogmatica· specialis, t. n, Fribourg-cn-B., 1922, mesure, dom Souben. § 291, η. 5 : « Le sacrifice sanglant de la croix est dit a) Le P. Perrone, S. J. (t 1876), après avoir rappelé absolu, parce qu’il ne dépend d’aucun autre; il la définition commune du sacrifice, reconnaît que cette définition ne plaît pas à tous les théologiens. possède en propre sa matière éloignée el prochaine ainsi que sa forme. L’acte d’oblation, que le Christ Personnellement, il accepte volontiers la position dc en croix posa lui-même, avait été Immédiatement, Vasqucz ct résume ainsi sa pensée : · Nous avons précédé de l’immolation du corps du Christ, c’est-àdéclaré que reucharistie csl un sacrifice relatif ou dire des blessures dont la suite nécessaire ct prochaine commémoratif. Or, deux éléments sont requis cl devait être la mort. Le sacrifice de la messe est dil suffisent pour constituer la raison formelle d’un tel relatif parce qu’il emprunte au sacrifice de la croix sacrifice : la présence réelle du Christ dans l’eucha­ ristie, la représentation dc la mort dc Jésus-Christ, non seulement la victime, mais encore l’immolation, en témoignage de la toute-puissance dc Dieu, maître à laquelle il rapporte, d’une manière non sanglante, dc la vio et dc la mort. Le premier point a été prouvé la victime aujourd’hui ressuscitée. Le Christ placé sous les espèces séparées devient à la messe l’expression contre les sacrament aires cl personne, parmi nos adversaires, ne peut révoquer en doute le second; objective de l’intention juridiquement inhérente à car tous les protestants non seulement concèdent, l’acte d’oblation, intention qui sc propose de transfé­ mais affirment eux-mêmes que la consécration sous rer au souverain domaine de Dieu le Christ lui-même, un double symbole, pain ct vin, faite séparément comme s’il était encore immolé sur la croix. Et celte signifie la séparation réelle du corps et du sang qui intention appartient à l’acte sacerdotal par lequel le s’est produite à la mort du Christ. De plus, celte repré­ prêtre, énonçant la formule consécraloire, demande sentation ct, par conséquent, celle relation à l’immo­ au nom du Christ la réalisation physique de la trans­ lation faite en la croix, étant Intrinsèque à la consécra­ substantiation ct, parlant, la réalise lui-même mora­ tion. la consécration possède intrinsèquement par elle lement. Elle n’appartient pas à l'acte divin qui réalise la raison formelle d’un sacrifice véritable et propre. physiquement la transsubstantiation ; car l’action Protect theologica· : de eucharistia, pars posterior, η. 211. sacrificielle est faile, non pas par Dieu, mais par le b) Dans le Dictionnaire encyclopédique de la théologie prêtre.» catholique, trad, par Gôschler, Paris. 1870, B. de Welle, Sous ces formules contournées, l’auteur reconnaît (t 1885) reprend la thèse de Vasqucz. « La messe, reproduire la thèse de Vasqucz, corrigée toutefois, dit-il, · n'est pas un sacrifice absolu, mais un sacrifice schoL 1 : « L’idée vraie, sur laquelle insiste Vasqucz, relatif, c’est-à-dire que dans chaque messe ce n’est c’est Art. Messe, t. xv, p. 10, 15. l'immolation virtuelle, On reproche à la thèse dc c) Dom Souben exposant les trois thèses de Vasqucz. Vasqucz Mais finalement notre auteur ajoute l'explication dc Lessius : Quia quantum n. 7. La destruction de la victime confère plus de est ex vi verborum consecrationis, corpus ct sanguis perfection au sacrifice, mais il parait suffisant que la matière offerte subisse en l’honneur de Dieu quelque sistuntur et exhibentur ut seorsum, unum ab altero, sicut in cruce separatus /uit sanguis a corpore, atque ita immutation, par laquelle soit signifié le souverain Christus mystice et incruente immolatur. In 111*°*, domaine de Dieu sur toutes choses. Ibid. La doctrine dc l’inunutation réelle trouve, avec Lessius, son q. Lxxxm, n. 1, quxst. n. conci. 3 a. Cf. q. uxxiv, a. 1. conci. 2. Malgré les flottements de sa pensée. explication, meme dans le sacrifice eucharistique. Sans doute, dans les Projectiones de sacramentis Sylvius parait devoir être inscrit à l’école dc Lessius et censuris, la pensée de Lessius semble encore hési­ Cf. Lamiroy. op. cit., p. 153, note 3. 3. Le dominicain Thomas Léonardi (t 1668) admet tante. 11 oscille entre les thèses suarézienne ct la distinction vasquézicnne du sacrifice relatif cl du vasquézicnne, ou plutôt il les unit, en y ajoutant cer­ tains éléments empruntés à Melchior Cano ou à Domi­ sacrifice absolu. Mais sur l’essence même du sacrifice de la messe, sa pensée reproduit le système dc Lessius. nique Soto. A la messe, dit-il en substance, la consé­ Prévis seu methodica refutatio totius operis Dorsclutani, cration réalise le sacrifice; elle apporte, en effet, un Bruxelles, 1661, thèse ix. Même note, plus accentuée véritable changement dans la matière offerte en la encore, chez le jésuite Gaspard Hurtado (t 1646), transsusblantianl au corps ct au sang, changement qui insiste sur h· point essentiel par où la thèse de qui, plus que tout autre, marque le domaine souverain l’immolation virtuelle se différencie de l'immolation dc Dieu. Mais la consécration est aussi l'essence du mystique représentative, telle que l’a proposée sacrifice, parce Qu'elle place séparément le corps ct le Vasquez : Par la force des paroles de la consécration, sang sous les espèces sacramentelles et signifie l’effu­ sion du sang A la croix. Le premier point de vue con­ le Christ est immolé comme une victime, mais d’une façon mystique ct non sanglante... La consécration cerne le sacrifice comme tel ; le second concerne le sacri­ est réellement une immolation mystique, non parce fice eucharistique en tant qu’il est représentatif du sacrifice dc la croix. Ibid.. n. 31-32. Cf. De jure ct justi­ qu’elle représente simplement la mort sanglante du tia, Louvain, 1605, 1. IL c. xxxvm, dub. n. Mais très I Sauveur (quoiqu’il soit vrai en fait qu’elle la repreprobablement aussi la communion appartient au sacri­ I sente), mais elle est dite une mise A mort mystique du ! Christ, parce que, sans être une immolation physique, fice. Ibid., n. 33. elle existe d’une façon cachée et mystérieuse en tant Dans le traité De perfectionibus moribusque divinis, que réalisée en Jésus-Christ par la force de la signi­ composé vers 1690, la pensée de Lessius évolue. 11 fication des paroles consécraloircs. » Tractatus de abandonne Suarez et. retenant quelques expressions sacramentis et censuris, Anvers. 1661; Tractatus de dc Vasquez, dépasse ce dernier auteur dans le sens de l'immolation virtuelle. Le changement dc la sub­ sacrificio missæ, disp. I, difflc. vm. On cite également le capucin Louis de Caspc de Sarngossc (t 1647), dans stance du pain ct du vin au corps ct nu sang de JésusChrist ne retient plus son attention: il n’est plus ques­ son Cursus theologicus, Lyon, 1613, tract, xxm. disp. L sect. n. La même thèse se retrouve encore ct très tion de la communion. La consécration y est envisagée, comme chez Vasquez. en tant qu'elle réalise la sépa- I expressivement chez Gabriel de Ilenno, S. J. (t 1701). Dc missa sacrificio divino..., Salamanque, 1658. part. ration sacramentelle du corps cl du sang. Mais Lessius, I. disp. HI. sect, m, n. 48. Cet auteur explique que la dépasse Vasquez. Pour ce dernier, vi verborum, seul séparation sacramentelle est suffisante pour constituer le corps sc trouve sous l’espèce du pain, seul le sang le sacrifice, car « bien qu’elle ne soit en réalité qu’un sous l’espèce du vin. Dès lors, bien que par concomi­ tance, le Christ soit tout entier sous l'hostie ou dans le simple changement local, la signification des paroles et l’action qui en résulte tendent à la division du calice, il n’en est cependant pas moins vrai que la corps el du sang, et, conséquemment, de l’âme d’avec séparai ion sacramentelle est une représentation de la le corps et le sang, sous les espèces du pain ct du vin. mort de la croix, où fut réelle la séparation. Cf. Disp. Or. cette division causerait la mort physique et natu­ CCXXHI, c. iv, n 37. Pour Vasqucz, la séparation relle. si. en vertu de la loi de la concomitance, le sang sacrament elle csl donc essentiellement représentative. ne devait sc trouver avec le corps sous l’espèce du Lessius va beaucoup plus loin et considère que par pain, et pareillement l’Ame. » la force des paroles, la séparation sérail effective, si •I. Gonct. au xvn· siècle (f 1681), cl Bilhiart, au la loi de concomitance ne s'y opposait. L’est par accident que la separation effective n’est pas réalisée : le Christ ( xvm· (t 1767), ont attaché leur nom A la thèse dc l’im­ molation virtuelle. csl immolé mystiquement; il est détruit virtuellement. Non obstat veritati hujus sacrificii quod non fiat reipsa u) Gonct, avec runivcrsallté des thomistes de son separatio sanguinis a carne; quia n» i st quasi pnn l époque, définit expressément le sacrifice par l’idée accipi s*s propter concomitantium partium. \am qnan· . d immutation : Sacrificium est oblatio rei sensibilis, BICT. DIC TlirtOL. CATK. X. — 37 1155 MESSE, L’IMMOLATION VIRTUELLE : LESSIUS cum illius immutatione. Manuate Ihomislarum, Lyon, 1680. tract, iv, De eucharistias sacramento, c. xn, $ L Et comment sc réalise, à la messe, l'immutalion? Non certes par la mort réelle du Christ, mais peut-être par la communion, à coup sûr par la consécration : • L’action qui sépare le sang de la substance d’un être vivant y cause un changement ct détruit cct être. Or,la consécration,en elle-même et par la verlu des paroles, sépare le sang du corps de Jésus-Christ ; car, par la consécration du pain, le corps seul est rendu présent, par la force des paroles,<4 le sang seul par la consécration du calice; en sorte que, relative­ ment à la consécration, ce n’est que par accident, dès qu elle est faite, que le sang se trouve dans le corps de Jésus-Christ. Donc la consécration, autant qu’il est en elle» immole, mactat, Jésus-Christ sacramcntelle­ ment ct mystiquement, ct il s’y fait une certaine effusion mystérieuse du sang par le glaive des paroles, comme dit saint Cyrille. » Clypeus : De eucharistia: sa­ cramento, disp. NI, a. 2, n. 45; cf. Manuale, toc. cit.,§2. b) Billuart définit aussi le sacrifice par l’immutation : De eucharistia: sacramento, diss. VIH, a. L Mais il n’est pas nécessaire que la destruction s’opère complè­ tement; il suffit, pour qu’existe le sacrifice, que la victime offerte soit placée dans un état nouveau et amoindri, sufficit quod res novo et deteriori modo sis­ tatur, reçoive un changement dans le sens de sa destruction ou de sa détérioration : Ibid., ad obj. 2 cl ad obj. 3. Qu’on ne sc laisse pas tromper ici par des expressions qui font songer à la thèse de Bellarmin et même de Do Lugo. Billuart ne conçoit pour le Christ d’autre amoindrissement ct d’autre destruc­ tion que la séparation sacramentelle. Mais il entend, à la façon de Gonet, son guide préféré, cette séparation sacramentelle, vi verborum, dans le sens de l’immola­ tion virtuelle. Et. pour exposer son opinion, il emploie les expressions mêmes de Gonet. 5. L’école dominicaine semble avoir accueilli, dès le xvii· siècle, presque comme une doctrine de famille, l’opinion de l’immolation virtuelle. Citons: P. Labat (f 1670), Cursus theol., Toulouse, 1661,De sacramentis, disp. V, dub. n ; Contenson (t 1674), Theologia mentis et cordis, Paris. 1875. I. XI, part. IL dissert. Il, c. n; N. Alexandre (f 1724), Theologia..., Paris, 1714, De eucharist, I. II, a. I; le cardinal Gotti (t 1742), Theologia scholastico-dogmatica..., Bologne, 1727-1735, tract, vin, q. i; Drouin (t 1740), De re sacramentaria contra perduelles hasrcticos, Venise, 1757, I. V, t. i, p. 173 sq.; ct, au xix· siècle. Monsabré qui donne une description très oratoire en même temps que très théologique du sacrifice ainsi compris. Exposition du dogme catholique, Carême, 1881, 70· conférence, Le sacrifice. Enfin, le R. P. Ihigon, soit dans scs Tractatus dogmatici, t. in. Paris, 1927, soit dans son livre. La sainte eucharistie, Paris, 4· éd.. 1922, reprend et vul­ garise la thèse de Gonet ct de Billuart, la distinguant nettement, comme l’avait fait au xvu· siècle Gaspard Hurtado, de la thèse de Vasquez. Pour le P. Hugon, la thèse vasquézicnne de l’immolation purement représentative ne suffit pas. Comme la messe est plus qu’un sacrifice relatif, elle doit à la fois repré­ senter la séparation, opérer la séparation virtuellement cl appliquer les fruits de la passion < Que la double consécration représente la séparation accomplie sur la croix et qu’elle applique les fruits du Calvaire. c’est accordé par toutes les écoles; voyons comment elle renouvelle ct produit virtuellement la séparation. Nous «avons, d'une part, que les paroles sacramentelles réalisent uniquement cc qu’elles signifient, ct, d’autre part, que les paroles de la première consécration signifient seulement la présence du corps, ct les paroles de la seconde consécration seulement la présence du 1156 sang; nous concluons que les paroles de la première consécration ne réalisent par elles-mêmes que la pré­ sence du corps et que les paroles de In seconde consé­ cration ne réalisent par elles-mêmes que la présence du sang; en vertu des paroles, il devrait y avoir sur l’autel le corps sans le sang, el le sang pareillement sans le corps, et le corps sans l'âme principe de vie. Donc, les paroles, par elles-mêmes, comportent la sépa­ ration, et, si la séparation n’a pas lieu, c’est qu’elle est empêchée par la loi de la concomitance... · La sainte eucharistie, p. 313-31 L Gf. Tractatus : De sanc­ tissima eucharistia, q. ix, a. 2, n. 13. 6. En dehors de l’école dominicaine, la thèse de Lcsslus-Gonct-Billuart est encore défendue par un certain nombre d’auteurs. Citons, parmi ceux dont la tendance est le plus accen­ tuée. Erassen (t 1711), Scotus academicus, Paris, 16721677, t. iv : La messe est un sacrifice, parce qu’elle est l’immolation non sanglante de Notre-Sclgneur JésusChrist. Celte immolation · consiste, premièrement, en ce (pie Jésus-Christ est rendu présent dans l’eucha­ ristie comme s’il était mort...; deuxièmement, en cc que, en verlu des paroles, le sang do Jésus-Christ est mis séparément de son corps, et que, dans le sacrifice non sanglant de la messe, il se fait une effusion mystérieuse du sang par le glaive des paroles, commo dit saint Cyrille... parce que, en vertu des paroles, le sang csl placé seul sous l’espèce du vin séparé du corps, el il en serait très réellement séparé, si JésusChrist, dans son état d’immortalité, n'était incapable de souffrir et de mourir. ■ Appendix de sacrificio missæ, р. 599-602. On pourrait allonger cctlo liste de quelques noms, notamment de ceux de Huygens de Louvain (t 1702), Conferentüv... part. II, Louvain, 1690, De eucharistia, с. π. η. 1 ; de Gervais Pizzurnc de Genes, Cursus theologi­ cus, Milan, 1682, part. IV,q. xxm, concl. vi ; de Habert (t 1718), Compendium theologiic dogmaticæ cl moralis..., Venise, 1770, tract, de eucharistia, q. ni. Mais, pour mon­ trer combien la thèse de Lessius était alors communé­ ment admise, il suffira de citer l’autorité de deux caté­ chismes, celui d’Aix, publié par M. de Brancas, en 1738, cl celui de Mâcon, publié par M. Moreau, en 1755. Le premier explique que l’immolation de l’autel est représentative de la séparation réelle qui fut faite sur la croix. « en ce que par la consécration séparément faite du corps de Jésus-Christ sous l’espèce du pain ct du sang de Jésus-Christ sous l’espèce du vin. JésusChrist est rendu présent sur nos autels, comme dans un état de mort, pour être Immolé; en sorte qu'en vertu des paroles de la consécration prononcées par les prêtres, le corps seul de Jésus-Christ se trouverait sous l’espèce du pain, rt son sang seul sous l’espèce du uin, si Jésus-Christ pouvait encore mourir réellement... · Le second, pour caractériser l’immolation de l’autel, emploie les expressions : immolation vraie, mais commencée; et il les explique ainsi : « Le corps cl le sang de Jésus-Christ devant sc trouver séparés par la force des consécrations séparées, s’il n’y avait une autre vertu, ccs deux consécrations ont de leur part toute la vertu de l’immolation ct en ont tout l’effet requis pour le sacrifice, qui est de témoigner par le glaive auquel la victime est soumise, le pouvoir ct le domaine de Dieu sur la vie de toutes créatures. · Au XIX· siècle, parmi les disciples de. Lessius, M. Lepin, op. cit., p. 602, range Wilmers, S. J., Précis de la doctrine catholique, Tours. 1896. p. 389, cl E.-P. Bourccau. La messe, étude doctrinale, historique et liturgique Paris, 1912. p. 18, 3· Théorie de la séparation sacramentelle, plaçant le Christ sous une apparence externe de mort cl réalisant [ainsi par l’immolation mystique, la signification symI bolique propre au sacrifice. — Trois nuances parti 1157 MESSE, L'IMMOLATION MYSTIQUE : BOSSUET 1158 En effet, par la force des paroles, sous l’espèce du culièrcs distinguent cette théorie des précédentes. pain sc trouve uniquement le corps du Christ, el D’abord, la séparation sacramentelle n’est pas seulement un symbolo de ia mort passée du Christ; les autres parties de l’humanité du Sauveur n’y sont elle place actuellement le Christ sous une apparence que par concomitance... Ainsi donc, par la force des externe de mort cl. de cc chef, celte explication ajoute paroles ct, conséquemment, en vertu de leur action quelque chose â la thèse de Salmeron cl do Jean de comécratoire et sanctifiante, le Christ est présenté Saint-Thomas. Ensuite, l’action qui place ainsi le comme mort, dans la séparation de son sang et de Christ sous une apparence externe de mort, réalise son corps. » Ibid., q. lxui, n. 1. Pasqualigo rattache actuellement en lui Γ immolai ion mystique, laquelle celte doctrine à Vasquez cl à Lessius; ct de ce dernier ne peut être entendue d’une simple représentation de il rappelle la thèse de l’immolation virtuelle. Mais il l’immolation réelle de la croix, mais constitue le propose ensuite son explication personnelle : Licet sacri lice offert sur l’autel, el, de C· chef, cette explica­ sufficeret... repraesentatio destructionis /actæ in cruce tion précise ct complète celle de Vasquez. Enfin, si les (thèse de Vasquez), intervenit etiam realis destructio, in paroles de la consécration, par leur force propre, sépa­ qua /undatur representation; nempe destructio secun­ rent sncramcntellement le sang du corps cl réalisent dum modum tuendi sub speciebus. Ne croyons pas ainsi dans le Christ-hostie V habitum externum mortis, cependant à un nouveau mode d’être affectant intrin­ elles n’iraient point cependant, par elles-mêmes, sèquement le Christ. Nam cum sub una existât ratione jusqu’à la séparation effective du sang ct du corps, corporis, et sub aha ratione sanguinis, fit qu.rdam cl, de cc chef, celle explication rcsle en deçà de la destructio ratione modi essendi, nam per ipsum sanguis thèse de l’immolation virtuelle. habet modum essendi seorsim a corpore et corpus seorsim Les défenseurs de cc système insistent moins d’ail­ a sanguine, qui quidem roulis est, et convenit corpori leurs, en exposant la notion du sacrifice, sur la néces­ et sanguini secundum esse replicatum ex vi actionis sité de l’immolation d’une victime,que sur la signi­ realis physica·. Cc mode d'etre nouveau est donc la fication symbolique (tu sacrifice extérieur par rapport séparation sacramentelle, physiquement réalisée par au sacrifice intérieur; par là, ils atténuent, dans la la consécration : Jline per hunc modum essendi, théologie du sacrifice de la messe, l’apparente contra­ exhibetur Christus per modum mortui sub speciebus... diction qu’on ne manque pas de relever chez ceux Ihcc autem exhibitio sufficit ad protestandum totum id quod protestari posset realis destructio, nempe qui, adoptant la définition de Bcllarmin ou quelque autre définition similaire, proclament à la messe totalem submissionem respectu Dei et recognitionem suprema· majestatis et alia hujusmodi. Cette protes­ l’existence d’une immolation purement représentative ou mystique. En regard de cette thèse, nos manuels tation de soumission ct de dépendance absolue à l’égard de la divine majesté, ce n’est pas seulement citent habituellement trois ou quatre noms d'auteurs contemporains, Billot, Tanquerey, Labauche, Glhr, l’Églisc qui In fail par son sacrifice, c’est encore, c'est surtout Jésus-Christ, prêtre principal, qui s’offre ct Van Noort. En réalité, nous sommes Ici en face d'une doctrine très traditionnelle, dont, immédiatement s’immole en sacrifice sur l’autel. Le grand mérite de Pasqualigo a donc été de réduire après le concile de Trente, Salmeron avait recueilli presque tous les éléments. Autant et plus peut-être la nécessité ct le mode de l’immolation, à ce qui csl rigoureusement exigé par la signification symbolique que la thèse de l’immolation virtuelle, cette explica­ du sacrifice extérieur. Ce point de vue sera à retenir tion pourrait revendiquer le patronage de saint Thomas. pour préciser la portée exacte des affirmations ana­ Au xvu· siècle, deux théologiens ont contribué à logues que nous recueillerons plus loin chez les théolo­ maintenir en honneur cette explication que les opi­ giens de l’école dite française, sous le patronage des­ quels on place la thèse du sacrifice-oblation. nions différentes risquaient d’éclipser et de faire 2. Bossuet fient la même doctrine que Pasqualigo. oublier. En Italie, Pasqualigo; en France, Bossuet. Sans doute, quelques-unes de ses expressions feraient 1. Zacharie Pasqualigo, théatin de Vérone (f 1664), songer à l’immolation virtuelle; mais, en réalité, il établit tout d’abord que le sacrifice « est un signe admet dans la consécration une immolation mystique sensible destiné à manifester le sacrifice intérieur par consistant dans la séparation sacramentelle qui revêt lequel nous nous offrons à Dieu en victimes ». Et le Jésus-hostie d’une apparence, d’un étal extérieur de sacrifice intérieur consiste en ce que l’homme se mort. donne tout entier à Dieu, de qui il tient tout et au a) Tout k* texte de la célèbre Exposition de la doctrine service duquel il doit se dévouer. Cc sacrifice inté­ de Γ Église catholique sur le sacrifice de la messe, est rieur a donc pour objet l’excellence de la fin dernière, à citer : vers laquelle tout doit être dirigé en signe de l’hom­ mage dû à Dieu; el le sacrifice extérieur signifie Étant une fols convaincu* que les paroles toutes puis­ cette excellence el manifeste, de la part de l’homme, santes du Fils de Dieu opèrent tout ce qu’elles énoncent, le pieux sentiment de sc donner tout à Dieu. De nous croyons avec raison qu’elles eurent leur effet dans In sacrificio nova· legis, Lyon. 1662, tract, r, q. vi, n. 7, 8. cène aussitôt qu’elles furent prononcées; et. par une suite nécessaire, nous reconnaissons la présence réelle axant la Pris en soi, indépendamment de (’Institution positive manducation. Ce* chose* étant supposées, le sacrifice que qui en détermine les éléments, le sacrifice ne requiert nous reconnaissons dans PcucharisUo n’a plu* aucune donc pas la destruction de la victime. On pourrait le difficulté particulière. définir: Cultus sensibilis expressivus totalis dependentia' Nous avons remarqué deux actions dan* co mystère, et subjectionis practico modo respectu Dei. Ibid., q. xiv. qui ne laissent j»as d’être distinctes, quoique Tune sc rap­ n.3. Mais, en vertu de l’institution qui en détermine les porte ft l’autre. ï-n première est la consécration, par laquelle éléments, le sacrifice Implique une certaine humilia­ le pain ct le vin sont changés nu corps et au sang, et la seconde est la manducation, par laquelle on y participe. tion destructive de la chose offerte, /bid., n.7. L’Ins­ Dans la consécration, le corps ct le sung sont mystique­ titution du sacrifice de la messe requiert celte immu­ ment séparas, parce que Jésus-Chrht a dit expressément : tatiori destructive. En quoi consistera donc Ici l’élé­ Ceci est mon corps ; reri est mon sang cc qui enferme une ment sacrificiel? Notre auteur ne s’écarte ici de Vas­ vive ct efficace représentation de la mort violente qu’il a quez ct de Lessius que dans la mesure où cela est soufferte. Ainsi le Fils de Dieu est mis sur la sainte table, nécessaire pour établir sa thèse : · Disons que l'immu­ en verlu de Ccs paroles, revêtu des signes qui représentent su tation ou destruction de la victime au sacrifice de la mort: c’est cc qu’opère la consécration : ct cette action messe existe en ce que, par la force des paroles. Il se religieuse porte avec sol la reconnaissance de la souverai­ neté do Dieu, en ‘tant que Jésus-Christ présent y renoufait une certaine séparation du sang d’avec le corps. 1159 MESSE. L’IMMOLATION MYSTIQUE : BOSSl ET ▼rile ct perpétue en quelque sorte la mémoire de son •bêfosancc jusqu'à la mort de la croix, si bien que rien ne lui manque pour être un véritable sacrifice. On ne peut douter que cette action, comme distincte de la mandu­ cation, ne soit d’cllc-même agréable A Dieu et ne l’oblige Λ nous regarder d’un œil propice, parce qu’elle lui remet devant les yeux In mort volontaire que son Fils blen-almé n soufferte pour 1rs pécheurs, ou plutôt elle lui remet devant lej tjeux son Fils mime, sous les signes de celle mort, par laquelle il a été apaisé. Tous les chrétiens confesseront que la seule présence de Jésus-Christ est une manière d’intercession très puissante devant Dieu pour tout le genre humain, selon cc que dit TApôtre. que Jésus-Christ se présente et paratl pour nous devant la face dr Dieu, Hrbr., xi, 21. Ainsi nous croyons que Jésus-Christ présent sur la sainte table en celte figure de mort intercède pour nous et représente continuellement ù son Père la mort qu’il a soufferte pour son Eglise. C'est en ce sent que nous disons que Jésus-Christ s'offre d Dieu pour nous dans l'eucharistie ; c’est en celte manière que nous pensons que cette oblation fait que Dieu nous devient plus propice, ct c’csl pourquoi nous l’appelons propitia­ toire. Lorsque nous considérons ce qu’opère Jésus-Christ dans cc mystère, et que nous le voyons par la foi présent actuellement sur la sainte table avec ccs signes de mort, nous nous unissons A lui en cct état, nous le présentons à Dieu, comme notre unique victime ct notre unique propitiatrur par son sang, protestant que nous n’avons rien à offrir Λ Dieu que Jésus-Christ ct le mérite infini de sa mort. X’oiu consacrons toutes nos prières par cette divine offrande cl, en présentant Jésus-Christ A Dieu, nous apprenons en même temps A nous offrir A la Majesté divine en lui ct par lui comme des hosties vivantes. Expo· sillon, η. 1 I, Œuvres, édit. Outh nin-Chalandre, Besançon, 1836, t. vm, p. 639. Encore que dans les formules oratoires dont Bossuet enveloppe ailleurs l’exposé de la même doctrine, voir Explication de quelques difficultés sur les prières de la messe, n. 17. t. ix, p. 332, on croirait retrouver quelque concession faite à l'explication de Bellarmin, il faut néanmoins tenir que Bossuet n’a pas fait d’éclectisme. Il rejette d’ailleurs expressément la thèse bellarminicnne dans la I.élire IX au ministre Ferri, t. îx, p. 100. Tout le monde connaît le magnifique passage des Méditations sur l'évangile, La cène, Ir· partie, 57· jour, où Bossuet condense sa pensée. « Pour impri­ mer sur ce Jésus qui ne meurt plus le caractère de la mort qu’il a véritablement sou fierté, la parole vient qui met le corps d’un côté, le sang de l’autre, ct chacun sous des signes différents. Le voilà donc revêtu du ca­ ractère de sa mort. cc Jésus nut refois not re viet ime par l'efiusion de son sang, ct encore aujourd’hui victime d’une manière nouvelle par la séparation mystique de cc sang d’avec ce corps. ■ T. m, p. 351. On trouvera la même doctrine dans l’Explication de quelques diffi­ cultés sur les prières de la messe, n. 8, et surtout n. 17, où l’auteur touche de plus près ù l’exposé du dogme. • Ce sacrifice est dans les paroles par lesquelles le pain est changé au corps, ct le vin au sang avec une image de séparation et une espèce (apparence) de mort... D’où il résulte que l’essence de l’oblation est dans la présence même de Jésus-Christ en personne, sous cette figure de mort, puisque cette présence emporte avec elle une Intercession aussi efficace que celle que fait Jésus-Christ dans le ciel même, en offrant les cicatrices dr ses plaies. Je ne prétends pas nier par la que l'oblation ne soit aussi expliquée par d’autres actions du sacrifice... (élévation, fraction de l’hostie) : surtout la consomption du sang présente à l’esprit une Idée de sacrifice .. C’est tout cela joint ensemble qui consomme notre sacrifice, très réel par la présence de li victime actuellement revêtue des signes de mort, mats mystique et spirituelle.,., où le glaive c’est la parole, où la mort ne sir rencontre qu’en mystère... » Œuvres, t. ix. p. 332. h) La doctrine de Bossuet a été. au xvin· siècle el de HW nos jours, mal interprétée. Il convient d'insister Ici .sur son véritable sens. a. Premièrement, Bossuet affirme, sans aucun doute possible, avec toute la théologie catholique, quo l'im­ molation mystique de la messe est l’image très expres­ sive de l’immolation réelle du Calvaire. Mais il affirme également que cette immolation n’est pas simplement une image; car clic suppose la présence actuelle dr Jésus sous l’hostie et sous le vin, et elle place actuellement Jésus sous des signes de mort. .Ainsi donc, les termes : le Fils de Dieu revêtu des signes qui représen­ tent sa mort ; le Fiés de Dieu sous tes signes de celte mort; Jésus-Christ présent sur la sainte table en cette figure ou avec ces signes de mort... ne doivent pas s’en­ tendre de la simple séparation des espèces sacramen­ telles, séparation qui représenterait d’une manière vive el efficace la mort violente soufferte au Calvaire, ct ferait paraître Jésus devant Dieu, en état, en figure sous des signes de mort : c’est le corps, c’est le sang, mystiquement séparés, qui portent en eux l’image de la mort endurée sur la croix. b. Deuxièmement, en plaçant « l’essence du sacrifice dans la présence même de Jésus-Christ en personne, sous une ligure de mort ·, Bossuet n’entend pas nier que l’essence du sacrifice soit primordialcment dans l’acte de séparation mystique du corps et du sang: < L'essence de l’oblation, dit M. Lepin commentant. Bossuet, est, non précisément dans l’acte de sépara­ tion mystique du corps et du sang, mais dans la pré­ sence même de Jésus Christ en personne sous celle figure de mort.» U idée du sacrifice, p. 509. On met ainsi dans la pensée de Bossuet une opposition (pic contre­ dit le contexte, puisque quelques lignes plus haut, l’illustre évêque a écrit cette phrase significative : « Et vous voyez que... ce sacrifice est dans les paroles par lesquelles le pain est changé au corps et le vin au sang avec une image de séparation et une espèce de mort. · Et si quelque doute pouvait encore subsister sur la vraie pensée de Bossuet, il suffirait de sc repor­ ter ù d’autres passages parallèles de scs œuvres polé­ miques contre les protestants : « Jésus-Christ a fait consister cc sacrifice de l’eucharistie dans la plus parfaite expression qu’on pût imaginer du sacrifice de la croix. C’est pourquoi il a dit séparément : Ceci est mon corps ct Ceci est mon sang, renouvelant mystiquement par des paroles, comme par un glaive spirituel, avec toutes les plaies qu’il a reçues dans son corps, la totale effusion de son sang, ct encore que ce corps et ce sang, une fois séparés, dussent être éternellement réunis dans sa résurrection..., il a voulu néanmoins que cette séparation faite une fois à la croix, ne cessât jamais de paraître dans le mystère de la sainte table. C'est dans cette mystique séparation qu'il a voulu faire consister l'essence du sacrifice de l'eucharistie. * Traité de lu communion sous les deux espèces, II· partie, n. 2. El qu’on n’objecte pas qu’il s’agit de l’état où sc trouve Jésus, non de l’action qui le place en cet étal. Car, dans ΓExplication, Bossuet identifie expressément · celte immolation *, « cette consécration », cc sacrifice », qui est dans les paroles, etc., cl au n. 20, il dit explicitement de la cène qu’il s’agit de Taction, où JésusChrist · mettant son corps d’un côté et son sang de l’autre, par la vertu de sa parole, s’exposa lui-même aux yeux de Dieu sous une image de mort el de sépulture ». Et enfin, pour dissiper les derniers scrupules, il suffira de citer ce passage de la lettre ix au ministre Ferri, l. îx, p. 400 : • L’essence du sacrifice consiste précisément dans la consécration, c'est-à-dire dans Tachon par laquelle le ministre, ou plutôt Jésus Christ même, rend son corps cl son sang présents, etc. » c. Troisièmement, il n’est pas exact d’identifier, dans la pensée de Bossuet, présence réelle · ct « sacri- 116i MESSE» L’IMMOLATION MYSTIQUE : BOSSUET 1162 de scs plaies ct des marques qu’il conserve encore, flee · , de façon à établir tine sorte d’équation cons­ dans la gloire, de son immolation sanglante... 11 tante entre ccs deux choses. Sans doute, Bossuet est à peu près dans cc même état sur la sainte table, insiste sur la présence eucharistique, comme sur le pivot de toute la discussion relative au sacrifice. lorsqu'on vertu de la consécration, il y est mis tout Mais, s'il parle ainsi, c'est que la présence réelle vivant, mais avec des signes de mort, par la sépara­ par la transsubstantiation rt telle que renseigne Γ Église tion mystique de son corps d'avec son sang. » Expli­ catholique, est le fondement, le principe Explication de différents points de controverse, t. îx, p. 387. tenant qu’on offrait Jésus-Christ comme riant au ciel, il faudrait avoir oublié cc qu’on a vu t int de En bref, oblation-immolation réelle et sanglante à fois, que ce qu’on offrait, on le formait sur l'autel des la croix; oblation-immolation actuelle mais mystique, dons qu'on g apportait, c'est-à-dire du pain ct du vin. » à l’autel, la seconde n’impliquant pas l’insuffisance de Explication de la messe, n. 9. p 327. C’est pourquoi la première, mais continuant l’intercession et la pro­ il n’y a pas ombre de difficulté a dire que ce sacrifice pitiat ion du Calvaire. Cf. Exposition... n. 15, l. vm, est un sacrifice de pain et de vin. pane qu'il se fait p. 631; Fragments, IV, De l’eucharistie, n. 17. id., de l’un et de l’autre. Id., n. 13. — 11 faut donc tenir p. 713, el surtout Explication de la messe, n. 25, t. ix, fermement que Bossuet envisage que le sacrifice de la p. 338, où Bossuet explique par la prophétie de Mnlamesse est l'oblation du corps et du sang du Christ, chie le sens précis du mot oblation appliqué ù l’eucha­ actuellement rendus présents sur l’autel par la consé­ ristie : Oblation non-sanglante, présent où il n'y a pas cration du pain ct du vin, et mystiquement séparés de victime égorgée. c) Cette mise au point de la pensée de Bossuet sous les espèces sacramentelles, Jésus-Christ étant revêtu, par cette séparation mystique, «les signes de nous permet d’étudier chez le même auteur le rapport mort représentant son immolation sanglante au Cal­ de l’oblation eucharistique à l’oblation de Jésus nu vaire et réalisant présentement son immolation mys­ ciel. Dans les derniers passages auxquels nous nous tique sur l’autel. sommes référé, le deuxième sens du mot · offrir · d) l n dernier point de doctrine catholique du Christ sur l’autel, la séparation croix, se distingue adéquatement du sacrifice du Calvaire. sacramentelle donne au Christ un aspect de mort, Trois points concentrent la démonstration: a. Le quia solum corpus sine anima et sanguine non intelliconcile dc Trente affirme qu’un seul ct même sacrifice gtlur vivere, ncc solus sanguis sine anima ct corpore. fut accompli à la cène el est accompli â la messe; dc Theologia moralis, Paris, 1866. De sacramentis, I. VI, sorte que c’est à la dernière cène que, sans aucun part. H, q. i, 2, n. 3. Même sens, même terminologie doute possible, il faut aller chercher non seulement chez I'erraris (t 1760). Prompta bibliotheca, v® Sacri­ l’institution, mais encore la première et prototype ficium, η. 43 : In ipsa consecratione per diversas species célébration du sacrifice dc la messe, d. — L’oblation per se et id verborum corpus velut mortuum et sanguis de la cène, d’après le concile de Trente, non seulement oelul effusus incruente repraesentatur; cf. η. 54. On ne peut être tenue pour une. partie essentielle ou retrouve également la même doctrine (encadrée toute­ intégrale du sacrifice dc la croix, mais, nu contraire, fois d'explications subsidiaires empruntées à d’autres on doit reconnaître qu’elle s’y oppose en tous points, systèmes) chez F. Babin, principal rédacteur des ut quæ ei per omnia opponatur ; elle s’y oppose commo Conférences ecclésiastiques du diocèse d'Angers (1716), le représentatif au représenté, comme le mémorial à Paria 1778, t. m, p. 243. l'objet qu’on doit perpétuellement commémorer, 4 II faut arriver & la fin du xix· siècle pour trou­ comme cc qui, Jusqu’à la fin. sc renouvellera et conti­ ver, avec le cardinal Billot, un défenseur dc la doctrine nuellement sc reproduira, selon le précepte du Christ, dc l’immolation mystique, telle que Bossuet l’avait à cc qui devait être une seule fois accompli, sans réité­ enseignée, dans toute sa pureté, au xvn· siècle. ration possible, c. -Le concile de Trente (et cette u) Comme Pasqualigo, Billot élargit la définition remarque est capitale) reconnaît non pas seulement encore ce corps ct cc son# après qu’ils sont consacrés, ne U fail que pour accomplir une troisième oblation, par laquelle elle t'offre elle-même. Le prêtre commence le premier, ct Λ l’exemple de Jésus-Christ, qui a été tout ensemble le sacrificateur et la victime, il s’offre lui-même avec son oblation ; c’est cc que signifie la cérémonie d’étendre les mains sur les dons sacrés, comme on fait un peu avant In consécration. Autrefois dans l’ancienne loi, on mettait In main sur la victime (Lev., i, 4; m; vni, 14, 15. etc.), eu signe qu’on s’y unissait ct qu’on sc dévouait Λ Dieu avec elle ; c’est ce que témoigne le prêtre en mettant les mains sur les dons qu’il va consacrer. Tout le peuple pour qui il agit entre dans son sentiment, et le prêtre dit alors au nom de tous : .Vous vous prions, Seigneur, de recevoir celte oblation de notre servitude et de toute votre famille, où nous apprenons, non seulement Λ offrir avec le prêtre les dons proposés, mais encore à nous offrir nous-mêmes avec eux. L’nndennc cérémonie, oh chacun portait lui-même son oblation, c'est-à-dire son pain cl son vin, pour être offert ù l'autel, confirme ccttc vérité. Car outre qu’offrir à Dieu le pain ct le vin dont notre vie est soutenue, c’est la lui offrir elle-même comme une chose qu’on lient dc lui, et qu’on veut lui rendre, les saints Pères ont remarqué dans le pain et dans le vin un composé de plusieurs grains de blé réduits en un ct de la liqueur dc plusieurs raisins fondus ensemble; ct ils ont regardé ce composé comme une figure de tous les fidèles réduits en un seul corps pour s’offrir ft Dieu en unité d’esprit... Quoique cette cérémonie d’offnr en particulier son pain ct son vin ne subsiste plus, le fond en est immuable ! el nous devons entendre que ce sacrifice doit en effet être offert par tous les fidèles ft l’autel, puisque c’est toujours pour eux tous que le prêtre y assiste. Mais lorsque les dons sont consacres, ct qu’on offre actuel­ lement ή Dieu le corps présent du Sauveur, c’est une nou­ velle raison de lui offrir de nouveau l’Église, qui est son roq>s en un autre sens, ct les fidèles qui en sont les membres. Il sort du corps naturel de notre Sauveur une impression d'unité pour assembler ct réduire en un tout le corps mystique ; ct on accomplit le mystère du corps de JésusChrist, quand on unit tous ses membres pour s’offrir en lui ct avec lui. Ainsi Γ Eglise fait elle-même une partie de son sacri fcc, de sorte que ce lacrifhe n'aura jamais sa perfection toute entière qu'il ne soit offert pa* des saints. Id., n. 36, p. 346-347. Π65 MESSE, L’IMMOLATION MYSTIQUE : BILLOT 1166 quam semel.,. pertulit in cruce (p. 633). C’est très exac­ une, mais deux Immolations du Christ, l’une sanglante, tement la position dc Pasqualigo et dc Bossuet. surin croix, l’autre non sanglante, dans le sacrement. Comme Salmeron, d’ailleurs, Billot pose en principe . Voilà les trois points, continue l’auteur, tirés de que le sacrifice dc l’eucharistie, parce qu'il est offert in lu doctrine du concile de Trente, qui nous permettent specie aliéna, ne requiert pas d’immolation sanglante. d’apporter à la question posée une solution... 11 faut c) Quelques mots relatifs à la communion du célé­ donc en inférer que le sacrifice de la messe n'est pas brant montrent bien que le savant théologien n’a le même que celui de la croix, mais que cc sont deux pas omis un dernier ct très important aspect du sacrifices, différents et par le nombre et par l'espèce : sacrifice. Les partisans du sacrifice-oblation insis­ le sacrifice consiste dans l’oblation; les différents tent fréquemment sur le commerce intime que le modes d’oblation feront donc les sacrifices différents. sacrifice établit entre l’homme et Dieu. Billot rapSi donc on rencontre fréquemment des textes qui pclle que la communion doit être jointe à l’oblation paraissent affirmer le contraire, il faut les entendre sacrificielle de la messe, et cela par la nature même en cc sens que, par une métonymie assez commune, des choses, quia consecratio ponit victimam sab specie­ le sacrifice y est pris pour la chose sacrifiée. Mais, en prenant le sacrifice pour l’action sacrificielle même, bus cibi et potus, ac per hoc, ordinrm died ad sumptio­ nem ut ad complementum sacrosancti illius commercii il est clair, ct au delà de l’évidence, que ne peuvent quod sacrificantes habemus cum Deo, P. 623. constituer un sacrifice unique, ni numériquement, ni spécifiquement, les oblations dont la raison intrinsèque 5. La grande autorité de Billot a remis en honneur sc manifeste à nous comme composée d’éléments oppo­ l’explication dc Salmcron-Pasqualigo-Bossuet. Elle a conduit Glhr de l’opinion dc Franzclin, que cet auteur sés entre eux d’une manière contradictoire : oblation sanglante et oblation non sanglante; immolation où avait primitivemnt professée à Fribourg, en 1877, à celle de l’immolation mystique, qu’il enseigna depuis intervient la mort dc la victime, ct immolation qui ouvertement (1897), se référant directement à Pas­ s’accomplit sans (pie la victime souffre quelque dom­ qualigo, dont il reproduit en note deux passages mage réel; sacrifice dont la nature n’affirme qu’une fols expressifs. « D’une façon sacramentelle, quant aux pour toutes la possibilité, ct sacrifice qui a été institué signes extérieurs, le sang de Jésus-Christ est séparé précisément pour être renouvelé sur tous les points dc son corps et par conséquent répandu... Celte sépa­ de 1’univers, par toutes les générations, ct jusqu’à ration sacramentelle du corps ct du sang dc Jésusla fin du monde. Nous ne rejetons pas pour autant Christ; cette immolation mystique suffit pleinement ce que d’autres ont affirmé touchant l’unité du sacri­ pour exprimer, d’une manière effective et symbo­ fice du Christ. Nous confessons volontiers qu’il faut lique, la disposition intime du Sauveur eucharistique, admettre une certaine unité ct mémo, en son genre, prêtre ct hostie, c'est-à-dire pour accomplir le véri­ une unité extrêmement étroite. Nous ne disons point table sacrifice. Et vraiment le sacrifice est essentiel­ que le sacrifice dc la croix ct le sacrifice dc la messe lement un signe extérieur cl symbolique du sacrifice sont disparates, comme s’ils n’avaient entre eux Intérieur, ct pour cette signification l'effusion mystique aucune liaison intime. Loin de nous celte pensée. du sang sur l'autel produit le même effet que cette Mais, si nous rejetons très résolument entre eux une effusion effectuée sur la croix. Cette immolation non unité spécifique el a fortiori numérique, nous affirmons sanglante ct sacramentelle dc l’Agnrau eucharistique d'autant plus fortement une unité d'ordre. Cette unité établit un sacrifice réel dc Jésus-Christ sous les d’ordre consiste en ceci : le sacrifice de la messe suppose espèces étrangères du sacrement. L’eucharistie est un essentiellement le sacrifice de la croix; il offre la même sacrifice mystique et sacramentel, ct en même temps victime que le sacrifice de la croix, mais d’une façon effectif ct réel : Mystica nobis Domine prosit oblatio non sanglante et sous un revêtement sacramentel (Miss. rom.). » qui exprime l’immolation sanglante de la croix. En Glhr note ensuite comment la messe n’est pas un conséquence, tout entier, le sacrifice de la messe se sacrifice purement relatif : · La double consécration réfère à celui dc la croix, dont il est la représentation peut être considérée sous deux aspects différents; et le mémorial perpétuel. · c’est d’abord l’immolation mystique du Sauveur appe­ d) Ccs principes posés. Billot rejette l’opinion de lant sur l’autel son corps ct son sang, d’où résulte un ceux qui placent l’action sacrificielle dans la consé­ sacrifice proprenfent dit; c’est ensuite la représenta­ cration en tant qu’elle serait : 1· avec certains auteurs tion sensible du sacrifia* du Calvaire. Une seule et (Tanner) la destruction de la substance du pain ct dc même opération, la transsubstantiation des deux élé­ celle du vin; 2· avec Suarez, la destruction dc la ments réalise le caractère d’un sacrifice à la fols absolu même substance, mais conjointement avec la produc­ cl relatif, c’est-à-dire d’un sacrifice véritable en sol, tion du corps et du sang du Christ; 3· avec De Lugo, mais qui, par sa nature intrinsèque, se rapporte nu la position du corps ct du sang de Jésus-Christ, sacrifice de la croix cl le reproduit sous nos yeux. · c’est-à-dire du Christ lui-même en un état amoindri Dans sa conclusion. Glhr Insiste sur la part prise et diminué; I· avec Lessius, une Immolation virtuelle; par Jésus-Christ dans l'immolation actuelle de In 5· avec Vas Critique ct catholique, Paris, 191 L t. m, p. 236-237. HL Deuxième conception générale : La messe, SACRIFICE EN RAISON D’UN CHANGEMENT RÉEL APPORTÉ DANS LA MATIÈRE OFFERTO OU DANS LA victim! . Pour mieux répondre aux critiques pro­ testantes contre l'existence du sacrifice de la messe, un certain nombre de théologiens postérieurs au concile de Trente ont cru devoir ne pas s’en tenir à la conception d’un acte sacré, représentatif de l'immola­ tion réelle du Calvaire; mais ils ont voulu, jusque dans le sacrifice eucharistique, retrouver l’élément d’immulallon réelle, de destruction partielle ou totale de la victime qu'ils insèrent dans leur définition du sacrifice. La théorie du sacrifice relatif, I immolation mys­ tique, l’immolation virtuelle elle-même ne suffisent point; il faut, dans la chose offerte, un changement réel qui tende à sa destruction. Mais comment conce­ voir en Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’adorable vic­ time de l’autel, ce changement destructeur? Le Christ, présent sous les espèces sacramentelles, esl désormais impassible el glorieux. Là se trouve donc le point difficile de la thèse, et c’est à résoudre cette diffi­ culté que tendent les efforts des théologiens de cette école. Sans doute, ccs théologiens admettent la doctrine qu’on a exposée précédemment : la consécration est sinon l’unique élément essentiel de la messe, du moins l’élément principal de l’essence du sacrifice eucharis­ tique. Tous reconnaissent l’existence de l’immolation mystique, non sanglante, constituée par la séparation sacramentelle du corps et du sang sous les espèces du pain et du vin. Mais, ainsi que le déclare Bellarmin, ccttc doctrine ne parait pas satisfaire l'esprit au point de lui apporter un apaisement complet. Est-ce là le dernier élément du sacrifice ou faut-il pousser plus loin encore l’analyse théologique’? Deux courants se partagent celle deuxième concep­ tion générale. Certains, considérant que le Christ est impassible sous les espères sacramentelles, refusent de le soumettre à une Immutation destructive; cette 1169 MESSE, LE SACRIFICE-IMMUTATION : SUAREZ iniiiiutal ion affectera donc uniquement les substances du pain et du vin, soit considérées en elles-mêmes, soit considérées dans l’acte même de la transsubstantia­ tion qui sc termine par la production du corps ct du sang de Jésus-Christ. D'autres chercheront a démon­ trer (pie l'existence sacramentelle apporte au corps et au sang de Jésus-Christ un changement réel, compa­ tible avec l’impassibilité glorieuse dont le Sauveur jouit présentement. /. ΓΚΕΜΙΕΚ COULANT. TUASE LH L'IHMUTATIOB UÈHLLE AFFECTANT LE PAIN LT LH VIN. — 1· Le changement affecte seulement la substance du pain et du Pin qui disparaissent dans la transsubstantiation. Sous cette forme, la thèse a été présentée par de rares théologiens. Signalons au moins Tanner ct Rlcheomo. 1. Tanner, S. J. (f 1632), définit d’après saint Tho­ mas, I“-ll®, q. xxm, a. 1, le sacrifice par l’immutatlon destructrice : Theologia schoL, Ingolstadt, 1627, disp. V, De religione, q. ni, dub. i. Celte définition doit trouver son application dans l'eucharistie. Or, la chose offerte dans l'eucharistie parait à Tanner contenir trois éléments : la substance du pain ct du vin, leurs espèces ou accidents, le corps cl le sang du Christ, c'est-à-dire le Christ lui-même. < Le sacrifice consistera essentiellement dans l’action consécratoire, par laquelle est offert ct détruit l'élément matériel de l’oblation; cl celle action convient admirablement à la consécration. Par la consécration, en effet, le pain ordinaire et terrestre devient, les apparences demeurant les mêmes, le pain vivant cl céleste; par elle est détruite d’une façon admirable toute la sub­ stance du pain cl du vin, et cela, selon l'intention de l’Églisc ct du célébrant, pour proclamer l'excellence et la majesté divine, dont la toute-puissance éclate dans l’une et l'autre consécration. ■ Si la double consécration est nécessaire, c’est en raison, non pas de la signification qui s’attache au sacrifice, mais de la représentation de la passion que Jésus-Christ a voulu réaliser à la messe. De ss. eucharistia et de. sacrificio missie, disp. V, q. ix, dub. n. 2. La thèse de Kichcome, S. J. (t 1625), est toute différente, bien (pic partant d’un principe analogue. — Dans le sacrifice eucharistique, tout le changement, toute l’immolation affecte les espèces eucharistiques, mais s’étend au corps ct au sang de Jésus contenus réellement sous les espèces par une sorte de communi· ration des idiomes. Thèse fantaisiste au premier chef, à laquelle nul théologien sérieux n’a fait accueil, mais (pi'il faut néanmoins signaler d’après le texte même de l’auteur : La vraie essence de celle réelle immola­ tion consiste aux espèces du pain el du vin, soubs lesquelles Jésus-Christ est contenu, el à raison desquelles il est immolé, par la communication qu'il i; a entre icelles espèces cl son corps. Et comme nous disons que Dieu a vrayement enduré, qu il est mort, qu’il est ressuscité, à cause de la communication des propriétez, entre la divinité el l’humanité, combien qu'il n'y eût (pie l’humanité à qui ces qualités appar­ tinssent, de mesme nous disons icy que son corps est vrayement rompu, qu'on le voit, qu’on le touche, qu’on le mange, parce (pie tout cccy se faict vrayement aux espèces, qui sont un sacrement avec son corps ; et parce que l’estrc des espèces du pain et du vin est un estre et un estât mort, el sans Ame. nous disons aussi que Jésus-Christ prend un tel estre, sc donnant en viande rt breuvage, qui est un estre mort. Item, parce (pie l'immolation emporte privation de quelque vie, Jésus-Christ aussi se despou i lie d’une sorte dr vie visible et perceptible aux autres, sans intérêt de son immortalité... La saincie messe, déclarée ct détendue contre h s erreurs sacramenlaires de nostre temps..,, Bordeaux. 1600, I. Ill, C. xxxv. 1170 2· Le changement aflecte le pain et le vin, mais en tant qu'ils sont transsubstantiés au corps et au sang du Christ : Thèse dite de Suarez. Celle thèse, qui est généralement présentée comme celle de Suarez, a été proposée avant lui, L Les précurseurs. — a) Bains (f 1589), dans son De sacrificio, c. x, sc réfère à certains théologiens qui placent le sacrifice dans l’immolation de la victime, ct cherchent A la messe quelle peut être i’immutation, l’immolation possible. Et Balus donne son «vas ; Quemadmodum in sacrificio populi veleris vitulus ct oivrns sacrificium dicebatur. quia id erat quod occisione erat sacrificandum, el occisus, quia erat hostia jam immolatione sancti ficata..., sic etiam in eucharistia sacramento, panis et vinum sacrificium dici possunt, tanquam illa a quibus ipsa mactatio sumit initium... Et ipsum Christi corpus et sanguis sub specie panis et vini contenta dicuntur sacrificium, tanquam res in quas fit sancta mutatio. Op. cit., c. x. Sur les insuffisances de cette théorie, voir M. Lepin, op. cit., p. 359. b) François Torres (Turrianus), S. J. (t 1584), pro­ fesse nettement la thèse de l’immolation mystique. Apostolic# constitutiones, Anvers, 1578, 1. V, c. xvm; 1. VIII, c. xiv. El cependant, fidèle à la conception de l’immutatlon réelle et physique dans le sacrifice, il veut, pour l’eucharistie, trouver un changement dans la matière offerte. Cur non sil et dicatur sacrificium mutatio ista mystica panis et vini pro nobis /acta in idem corpus quod pro nobis mortuum /uit. L. VIII, c. xiv. Mais il n’y a encore chez Torrès qu’une simple indication : le véritable précurseur de Suarez fut c) Mathieu van dor Galen ouGalcnusff 1573), auteur d’un De ss. misstc sacrificio, Anvers, 157-1. Sa défini­ tion du sacrifice veut être précise et complète : Sacrificium proprie esse actionem, qua hostia ita adfi· ciatur atque immutetur ut neque ab immolatione seu mactatione, neque a crematione eristat aliena; effera· turque ad sua· quidem cotendissima majestatis, noslrx autem, hoc est mortalium sacrificantium, subjectionis, opis ejus necessaria·, grutitudinis dcetarandie, ac venir optatr, cum per animi votum, Ium per religiosas preces ct dccenlissimas ceremonias, sanctissimam professio· nem C. vi. De celte définition, il faut retenir que le sacrifice, mémo le sacrifice eucharistique, ne se peut concevoir sans un changement intrinsèque à l’hostie. Or. il est impossible de concevoir un changement dans le Christ lui-même à l’autel. Supposer cc changement possible, même par le rite simplement figuratif de la fraction, c’est s'exposer a tomber en de multiples absurdités. C. vn. Celui qui règne glorieux A la droite du Père ne jwut subir le moindre changement local : inutile donc d’invoquer la thèse d’une présence nou­ velle, d’un mode d’être nouveau acquis par le Christ dans l’eucharistie. D’ailleurs, supposer un changement intrinsèque en Jésus-Christ, c’est attribuer a l’eucha­ ristie, indépendamment de la croix, une efficacité particulière, que toute la tradition rejette. Enfin, introduire quelque changement dans le Christ, c’est lui Infliger un abaissement incompatible a\ec sa gloire. Au sentiment de Van der Galen, écrit M. Lepin, op. cit., p. 365, l’immolation constitutive du sacrifice eucharistique ne peut être cherchée que du côté de la matière première de l’oblation, le pain cl le vin. Elle est à identifier avec la consécration, en tant <|ue la consécration est acte de transsubstantiation. Le pain cl le vin sont convertis au corps et au sang du Christ; vollA l’unique changement qui sc laisse découvrir à l’autel. Mais il est impossible de s’en tenir là; la messe apparaîtrait comme étant purement ct simplement un sacrifice de pain et de vin. Or. l’hostie véritable et proprement dite, offerte à Dieu sur l’autel, cc ne sont pas les aliments matériels; c’est, sous leurs apparences, le Christ lui-même. C'est donc, semble-t-il, sur le 1171 MESSE, LE SACRIFICE-IMMUTATION : SUAREZ Christ que doit porter directement l’acte d'immuta- . lion, s’il est proprement l’acte sacrificiel. Cctlc induc­ tion est cependant jugée par l’auteur contraire à la réalité des faits. » Ne pouvant sc résoudre à abandon­ ner le concept dc sacri fice-lmmutatlon, Van der Gftlen fait appel à une donnée complémentaire : < Le sacrifice de la messe consisterait, non uniquement dans l’immutation substantielle du pain et du vin, mais aussi, ct même principalement, dans cc qui termine cette immutation : savoir l'oblation du Christ lui-même, rendu présent sous les espèces du pain ct du vin transsubstnntiés, avec représentation sensible dc son immolation passée, par le fait de la distinction 'des deux espèces. * Cf. Van der Galen, op. cil., c. vu. On remarquera, présupposée à ce système, la doctrine de l’immolation mystique du Christ, par le fait de la distinction sacramentelle du corps el du sang sous les deux espèces. 2. La thèse proprement suarézienne. — Le véritable Initiateur dc la thèse est Suarez (t 1617). Commentaria in ///“» partem 1). Thonuc, q. lxxxiu, a. 1, disp. LXXV, De essentia sacrificii missœ, édit. Vivès, t. xxi, p. 618 sq. Λ l’exposé dc la question de l’essence du sacrifice de la messe, il consacre six sections, dont nous condenserons la doctrine. a) Le Christ tout entier est-il la chose offerte dans le sacrifice de la messe (sect .1)? — On pourrait croire que l’oblation porte sur le seul pain et le seul vin, matière du sacrifice, η. 1. Mais la doctrine certaine et com­ mune est que le Christ est la chose tout d’abord et principalement offerte cn ce sacrifice, n. 6. Les paroles prononcées par le Christ à la cène suffisent à elles seules à prouver la vérité de cette assertion. Mais le Christ est offert à la messe, non sous son apparence propre, n. 7. mais sous les espèces sacramentelles, n. 8. C’est ici que Suarez commence à développer son explication. Le Christ existant sous les espèces sacra­ mentelles est la chose offerte à la messe, comme le terme du sacrifice, non comme la matière présupposée au sacrifice. C’est la consécration qui constitue le sacrifice; or, le Christ n’est présent sous les espèces sacramentelles qu’en vertu de la consécration. Les espèces font donc intrinsèquement partie de la chose offerte dans cc sacrifice. La victime doit être visible. Or, le Christ n’est visible que par les espèces, n. 9. Enfin, le pain et le vin sont offerts comme la matière du sacrifice et quant à leur substance ct quant à leurs accidents, la substance, matière disparaissant, les accidents, matière demeurant après la consécration. Ne faut-il pas d’ailleurs dans tout sacrifice une matière qui reçoive quelque changement de l’action sacrifi­ cielle? n. IL b) Suarez étudie ensuite (sect, n), par quelle action Xotre-Sciijncur a accompli le sacrifice à la dernière cène - 11 cn compte six : oblation du pain ct du vin, consécration du corps et du sang, distribution du corps et du sang â scs apôtres, oblation à Dieu du corps et du sang, fraction et commixtio, enfin, com­ munion du prêtre lui-même. c) Dc toutes ces actions, on peut se demander (sect ni), si l’oblation qui précède et si celle qui suit la consécration, si la fraction, si la distribution de l’eucharistie appartiennent â l’essence du sacrifice. Et la réponse est négative. d) Suarez en arrive (sect, iv) a établir la doctrine commune : la consécration appartient essentiellement au sacrifice. Dc multiples raisons obligent ô l’admet Ire, tirées dc la volonté du Christ, lequel institua le sacri­ fice cn consacrant le pain cl le vin et en imposant à ses disciples le précepte dc renouveler cette consécra­ tion en mémoire dc lui; et cette raison ex natura rei est confirmée par cc fait que la consécration csl la représentation la plus expressive dc la passion du 1172 Christ, duni corpus et sanguis ex vi verborum separata consecrantur; — du sacerdoce de la nouvelle Loi, dont le principal pouvoir concerne précisément la consécra­ tion du pain ct du vin nu corps et au sang du Christ; cf. Cone. Trident., icss. xxm, can. 1 du témoignage unanime des Pères; de la nature même de la consé­ cration, acte sacré par excellence, el bien propre A constituer le sacrifice; du prêtre principal qui est à la messe le Christ; dc la comparaison avec les autres rites de la messe : si la consécration n’appartenait pas à l’essence de la messe, quel autre rite constituerait donc le sacrifice essentiellement? La communion seule ne saurait être l’essence du sacrifice, car il deviendrait impossible de distinguer le sacrifice du sacrement, — enfin si l’action sacrificielle était indépendante de la consécration, cl si la consécration n’était que prérequise à l’action sacrificielle sans lui appartenir intrinsèquement, on pourrait à la rigueur séparer l’un de l’autre; or, cctlc séparation n’est pas même conce­ vable : la messe des présanctifiés n’est pas un véritable sacrifice. e) Du moins la communion appartient-elle ù l'essence du sacrifice (sect, v)? — Suarez sc prononce nette­ ment : Sola consecratio est sufficiens el de. se apta, ut possit imponi, ut in ca tola essentia alicujus sacrificii consistat. Et cette réponse lui paraît très certaine : < La consécration fournit un fondement suffisant à toute la signification tant mystique que morale requise pour le sacrifice. > Et de plus, « on peut y trouver une reconnaissance suffisante du culte souverain dû à Dieu, comme à l'auteur de toutes choses. > L’explica­ tion dc cette deuxième raison louche de très près au système particulier dc Suarez : < Par cette action, dit-il, il sc produit une Immutation dc choses, admi­ rable et surnaturelle, ct celte immulation a pour fin d’offrir à Dieu, ct mieux, dc rendre présente sur l’autel cn son honneur, une chose très noble ct parti­ culièrement agréable pour lui, c'est-à-dire le Christ lui-même, Homme-Dieu », n. L Mais il faut admettre que la consécration est faite cn vue de la communion, qui complète ainsi le sacrifice. En conséquence, la participation du prêtre â l’oblation, est très proba­ blement dc droit divin, n. 16. Dans celle sect, v, Suarez revient sur l’assertion qui spécifie sa thèse ct y insiste à plusieurs reprises. Parmi les raisons qu’on apporte pour comprendre dans l’essence du sacrifice la communion elle-même, on dit qu’il est de l'essence du sacrifice que la victime soit livrée à la destruction ou tout au moins à une muta­ tion. Donc, la communion semblerait requise, dans le sacrifice eucharistique, pour atteindre ce but. El Suarez répond que · seule la consécration suffit à l'immolation requise dans le sacrifice. Mais com­ ment? On peut répondre cn premier lieu qu’à la messe sc produit le changement réel de toute la sub­ stance du pain cl du vin. Mais cc n’est pas dire assez. D’une part, en effet, la principale chose offerte n’est pas le pain, mais le Christ; d’autre part, le pain luimême n'est pas complètement détruit par cc change­ ment puisque les espèces demeurent; ainsi l’holocauste ne parait pas entièrement consume. Enfin, le change­ ment qui affecte le pain ct le vin n’est pas sensible, alors que l’immolation de la victime dans le sacrifice extérieur doit être sensible. Aussi d’autres donnent-ils une solution différente. Dans l’eucharistie, disent-ils, il ne sc produit aucune immutat ion réelle; on y trouve une immolation mystique, cn tant que, par la force des paroles, le corps et le sang sont consacrés séparément représentant ainsi la mort sanglante du Christ, laquelle fut un véritable holocauste; or, l’immolation mystique n’est pas une immulation réelle, une destruction de la victime, mais seulement I un signe, une représentation dc la réelle destruction », > 1173 MESSE, LE SACRIFICE-IMMUTATION -.SUAREZ ai. 2. La véritable explication a déjà été donnée, ct Suarez la reprend, n. G. Dans notre sacrifice, réalisé par une action surna­ turelle el divine, bien (pie la substance du pain ct du vin soit détruite, cependant ce qui est principalement voulu, c’est F « effect ion », et pour ainsi dire, la «pré­ sentation · du corps et du sang du Christ sur l’autel •et en l’honneur de Dieu. Aussi la chose offerte cn ce .sacrifice est-elle principalement et surtout le Christ lui-même, terme de l’action sacrificielle. Il n'est pas nécessaire que la matière soumise au changement soit toujours la chose offerte, quand le terme dc l'action sacrificielle est recherché principalement cl en vertu même de l’action sacrificielle, ct dans l’intention dc celui qui offre le sacrifice; surtout lorsque ce terme est •en soi plus digne el plus apte à rendre Λ Dieu le culte qui lui est dû, n. 6. Sans doute, l’immutation n’atteint pas le Christ lui-même, mais ici l’action productrice du corpset du sang du Christ, par rapport à l’objet du sacrifice, joue avantageusement le rôle de la destruction dans les autres sacrifices. L’objet du sacrifice n’est-il pas avant tout de manifester la soumission ct l'amour de l’homme à l’égard de la majesté de la bonté divine; la destruc­ tion, la combustion dc la victime n’étalent qu’un moyen propre à atteindre ce but, n. 8. I) En dernier lieu (sect, vi), Suarez examine si la consécration d'une seule espèce serait suffisante pour constituer le sacrifice, ou si les deux consécrations sont requises. — Après avoir rappelé les diverses solutions, Suarez donne son avis. Jésus-Christ aurait pu certes instituer une consécration sans l’autre; en fait, il a voulu les deux consécrations. Leur union est-elle, d’après l'institution du Christ, requise pour qu’existe le sacrifice? Suarez répond : La consécration est un sacrifice cn tant qu’elle comporte une destruction mystique ct, par la force des paroles, la séparation ■du corps cl du sang. Tout cela est requis pour l’essence du sacrifice; il semble donc (pic le coqis ne puisse être consacré séparément du sang, n. 6. Donc, pour que cc mystère soit absolument et simplement un sacrifice véritable, tel (pic Jésus-Christ Γη institué, la double consécration est essentiellement requise, n. 7. Et, comme troisième conclusion, Suarez en revient à sa thèse sur l’essence du sacrifice : l’action essentielle dc cc sacrifice inclut dans la consécration, cn tant qu'elle contient la transsubstantiation du pain ct du vin au corps ct au sang du Christ, ces deux termes : 1· la destruction du pain cl du vin dans leur substance, cl 2· la présence du Christ sous les espèces sacramentelles, qui, tous deux, appartiennent ù l’essence du sacri­ fice, n. 12. 3. L'école de Suarez a) A la flu du xvi· siècle, le cardinal Tolet, S. J (t 1596), présente de réelles affinités avec Suarez. Dans sa définition du sacrifice, il se préoccupe de traduire exactement la pensée dc saint Thomas ; le sacrifice, dit-il, est la présentation exhibitio, d’une chose sensible en l’honneur de Dieu, propter Deum. 'Trois éléments le constituent : la chose sensible; un certain changement affectant celle chose, cn vue de rendre honneur à Dieu : destruction, béné­ diction ou tout autre acte accompli sur la victime; enfin l’obl.dion de celle victime à Dieu. Si aucun chan­ gement π'affecte la chose offerte, il n’y a plus sacri­ fice. mais simple oblation. In ///'m part., q. i.xxxm, controv. i. En ce (pii concerne la messe, la consécra­ tion des deux espèces forme le sacrifice entier cl parfait, tout au moins dans son essence. Il n’y manque, en effet, rien dc ce qui est requis pour le sacrifice : lu chose sensible est ici le pain ct le vin ; il y a changement dans cette chose, la transsubstantiation; enfin ce changement est opéré en l’honneur dc Dieu, parce que mémorial de la passion du Sauveur. La consécration Π 74 . sous une seule espèce ne constituerait pas Je sacrifice parfait de l’eucharistie. Ibid., controv. v. I b) Bccanus (f 1621), ou, de son nom flamand» Van dor Brock, part aussi de la notion du sacri θεο­ ί immulation : De essentia sacrificii est ut res oblata aut destruatur totaliter aut immutetur : < Le sacrifice dc Ia messe ne coni lent pas seulement une immolation mystique; il faut l’envisager aussi comme conversion réelle du pain et du vin au corps et au sang de JésusChrist. La raison en est que ce sacrifice est réel ; donc il requiert une réelle action sacrificatoire, laquelle ne peut consister dans un simple signe ou une simple représentation. La raison de sacrifice à la messe est donc dans la consécration en tant que telle et qu’elle est représentative de la mort et dc la passion du Christ. * Summa theol. schol. : de sacramentis, Lyon, 1655, part. Ill, tract, n, c. xxv, q. n, n. 17. c) Bon nombre de théologiens présentent des expli­ cations analogues : le carme François de BonneEspérance (t 1677), Commentarii tres in universam theologiam scholasticam, Anvers, 1662, tract, vi : De sacramentis, disp. IX, dub. m, resol. 5, n. 53 : Conse­ cratio habet rationem sacrificii precise sub ratione conversionis, sive prout est destructiva substantia? panis ct vini, ac corporis Christi sub speciebus panis et sanguinis sub speciebus vini constitutiv Disp. L, sert. v, subs. 4. Adam Burghaber, S. J. (t 1678), sc réfère à Ar­ riaga. Theologia polemica.... Fribourg-cn-Suissc, 1673, part. IL conlrov. i.xxm, De sacrificio missa:. part. 1. n 2. //. nrrxtfWR cooraa't. rntsr. dk rzj/j/rr.tr/o.v xèillr Arr. cTAXr jèsob-chiubt lvi-müme.— ici encore, deux tendances générales : L’une, à laquelle Bcllarmin a attaché son patronage, cherche l’immulation réelle dans la consécration, en tant qu’elle pré­ pare la communion, ct dans la communion elle-même qui consomme la destruction réelle dc Jésus euchariwtié L’autre, h laquelle De Lugo a attaché son nom, cherche, de plus, un amoindrissement réel dc la per- 1.176· sonne même de Notre-Scigneur. Mais ces deux ten­ dances se retrouvent rarement pures de tout alliage chez les autres théologiens, qui y apportent des nuances assez variées. 1· Le sacrifice consiste essentiellement dans la cotisé· crution. en tant qu’elle prépare la victime et même dans la communion qui la détruit et la consume : Thèse dite de Bcllarmin. — (.'elle thèse se rencontre déjà en quelques théologiens antérieurs à Bcllarmin. L Avant Bcllarmin. — Nous avons dit plus haut, volrcol. 1145, pourquoi Cano ne saurait êtrer attaché à celle école, dont le véritable fondateur est Bcllarmin. Cependant il faut reconnaître que, tout aussitôt aprèsle concile de Trente, quelques théologiens, convaincus que le sacrifice comporte une immutation réelle exercée sur la chose offerte, ont voulu trouver dans la consécration une immolation réelle du Christ. Timi­ dement sur ce point, I fessels, dont la théorie sc résume plutôt dans l'oblation, voir plus loin, col. 1193,. esquisse une explication sur la manière dont le Christ reçoit, dans la consécration, un véritable changement : Per consecrationem non tantum panis et vini substantia (etsi impercepti biii1er) transmutatur, sed ct corpus Domini alium quemdam subsistendi modum accipit, quem prius non habebat : nempe quod jam sub forma panis subsistat. A quoi correspond cc nouveau mode d’existence sous l’espèce sacramentelle, Ilessels ne le précise pas. 2. Thèse de Bellarmin. - La question controversée avec les protestants est celle-ci : La messe est-elle un vrai sacrifice? . A l’encontre des définitions larges du sacrifice, le cardinal Bcllarmin (f 1621), dans ses Controversia: de missa. I. V, Opera. Paris, 1870, t. i, p. 296 sq., rappelle que « dans l’usage de l’Écriturc, tout sacrifice est une oblation, mais toute oblation n'est pas un sacri­ fice; en effet, en plus de l’oblation il faut le change­ ment, la consommation de la chose offerte, c. n. On connaît la célèbre définition du sacrifice, laissée par Bcllarmin : Oblatio externa facta soli Deo. qua. ad agnitionem humanæ infirmitatis ct professionem divinæ majestatis, a legitimo ministro res aliqua sensibilis et permanens ritu mystico consecratur ct transmutatur. Le point capital est que l'oblation sacrificielle transforme l'objet offert, cet objet devant être détruit, c’est-à-dire tellement changé qu'il cesse d’être ce qu'il était auparavant, c. m. Cc concept du sacri­ fice, pleinement réalisé dans la mort du Christ sur la croix, se vérifie-t-il à la messe? La réponse à cette question el aux objections des protestants fournit à Bcllarmin l’occasion d’exposer sa théorie sur l’essence du sacrifice de la messe : < Parmi les diverses actions dont se compose le rite eucharistique, l’oblation du pain el du vin qui pré­ cède la consécration, l’oblation qui suit la consécra­ tion, la fraction dc l’hostie sont nécessaires à l'inté­ grité du sacrifice; elles no sont point de son essence.» Deux actions seulement sont de l’essence du sacrifice eucharistique, la consécration cl la communion du prêtre. Le cardinal rejette l'opinion de ceux qui volent dans la seule consécration tous les éléments d’un sacri­ fice; ces théologiens admettent une immolation vir­ tuelle, parce que vi verborum le corps du Christ seul, sans l’àine et le sang, et le sang, séparé du corps» commencent à être sur l'autel; seul, l’état glorieux où sc trouve présentement le Christ empêche la sépara­ tion effective du corps, du sang et de l’àmc, c. xxvn. • Une telle explication n’est pas suffisante au point que l’esprit puisse s’y reposer pleinement. Eneffel.un vrai et réel sacrifice requiert une mort, une destruc­ tion vraie el réelle do la victime immolée; la consécra­ tion ne fait pas une mort vraie et réelle, mais seuleI ment une mort mystique Dire que la consécration 1177 MESSE, LE SACRIFICE-DESTRUCTION : BELLARMIN 1178 fondamentale dc Bcllarmin. Toutefois, Grégoire sc pourrait d'cilc-inême donner la mort, mais que l'état sépare radicalement dc Bcllarmin sur un point tout glorieux du corps du Christ empêche cette mort, c’est aussi fondamental. Pour lui, l’idée de destruction dire que cet étal glorieux empêche le sacri hcc. Sous n'entre ni dans la définition du sacrifice, ni dans l'ancienne loi. si un prêtre, dans le temple, avait porté l’application qu’on doit en faire ù la messe. La consé­ ù un animal un coup capable de l’immoler, mais qu’à cration est la partie essentielle, qui donne a la messe raison d’un empêchement quelconque, l’animal n’eût son caractère sacrificiel, parce qu’elle rend présents, pas clé Immolé, il n’y aurait pas eu accomplissement, sous les espèces sacramntclles, le corps cl le sang du mais seulement volonté du sacrifice.» Ibid. Bcllarmin Christ. d’une manière qui les rend aptes à être pris en donne alors sa propre théorie. Dans la consécration, on trouve trois choses duns lesquelles consiste vrai­ nourriture et en breuvage. Mais d'autres éléments sacrificiels, moins importants, existent dans le sacri­ ment et réellement le sacrifice : 1· un objet profane fice : fraction, communion. En ce qui concerne la devient sacré; ainsi, le pain est changé nu corps du communion, la raison en est évidente, puisque selon Christ; 2· cet objet, dc profane devenu sacré, est le XII· concile de Tolède, le prêtre doit participer à la offert à Dieu .sur l'autel; 3· enfin, «par la consécration, l’objet sacré, offert à Dieu, est ordonné à un change­ victime. b) Au ΧΠΡ siècle, Bellarmin fait école. — Citons ment, à une destruction vraie, réelle, extérieure, requise essentiellement pour le sacrifice. Par la consécration, comme partisans de la communion, partie essentielle en effet, le corps du Christ prend la forme d’une nour­ du sacrifice de la messe : Nicolas Coeffcteau. O. P. riture; la nourriture est faite pour être absorbée ct. (t 1623), Apologie, Paris, 1622, article Du sacrifice de la par là même, changée et détruite. Sans doute, le corps messe, n. 7 (voir les textes dans Lepin, op. ri/., p. 392393): Fabricius Pignatelli, S. J. (t 1656), De monte du Christ n’éprouve ci lui-même aucun dommage, cl ne perd pas son être naturel, lorsque l’eucharistie propitiatorio, sine de sacrosancto Eccksue sacrificio, Paris, 1660, I. Ill, q, v, η. 1; Bonacina (t 1631), est consommée; mais it perd son être sacramentel el Opera de morali theologia, Venise, 1706 : De eucharistia, cesse d’être réellement sur l’autel; il cesse d’être une q. ult.» punct. n (à la consécration et à la communion, nourriture sensible. » Voilà pourquoi la communion cet auteur ajoute n. 6, l’oblation vocale); G. Mahler du prêtre, elle aussi, est dc l’essence du sacrifice, * car, (t 1701), Theologia doctoris subtilis D. ScotiZug, dans toute l’action dc la messe, il n’existe pas d’autre 1702,1. IV, De eucharistia, q. ix. Plus tard, le scotiste destruction réelle de la victime que la communion ct une destruction réelle de la victime est requise pour Maslrius, O. M (t 1673), suit pas à pas Bellarmin, Dispul. theol. in I V Sent., Venise, 1675,1. IV, disp. IV, qu’il y ait sacrifice. · Ibid. CL .1. dc la Scrvièrc, La théologie de Bcllarmin. Paris, 1908, p. 135-137. Cette q. iv, el dans sa définition du sacrifice, η I. ct dans la conception du sacrifice eucharistique. La consécration explication présente le grand avantage de répondre directement aux objections protestantes. On accepte est partie essentielle, · plus principale · magis princi­ leur notion du sacrifice, basé sur l’idée de destruction; palis La communion est partie essentielle, nécessaire pour expliquer l’immutation dont doit être affectée la on établit qu’une destruction de l’hostie a réellement lieu à la messe. La théorie bellarmlnienne devait être victime. Ysamberl (t 1612), Disput. m ///·“, Paris, 1639, appelée â un grand succès près des théologiens. ad g. Lxxxm, disp. I, propose du sacrifice une défi­ 3. L*influence de Bellarmin. — a) Λ la fin du nition analogue à celle de Bcllarmin : nécessité d’une -D7· siècle. — M. Lepin, op. cil , p. 387 sq.. fait immutation réelle de la victime pour attester la touteremarquer que les contemporains de Bellarmin n'ndop puissance de Dieu sur la vie et la mort ct maître tèrent pas sa thèse purement et simplement; ceux qui dc l’existence comme de la non existence. De en acceptent la substance y mêlent des considérations là, en ce qui concerne l’eucharistie, il proclame la étrangères, Toutefois, on retrouve l’élément essentiel de la thèse bellarmlnienne, la consomption de la vic­ nécessité de la destruction de l’hostie pour réaliser celte signification essentielle du sacrifice. La consécra­ time par la communion, chez Henriquez (t 1608), tion est donc dc nécessité essentielle, mais il est indis­ Summa theologiic moralis, Mayence, 1613. I. IX. c I, pensable d’y joindre la communion du prêtre qui seule n. 2-9. Cet auteur intercale entre la consécration ct la réalise l’immutation réelle en consommant la victime communion un troisième élément essentiel, l’oblation offerte. Disp III. a 2. 1 vocale, n. 3-4. L’évêquc de Hodrz. Abclly(f 1691), admet lui aussi D’autres auteurs se contentent de faire une allusion que l’idée de destruction est incluse dans la notion bienveillante à l’explication du grand controverslste : du sacrifice l'essence du sacrifice eucharistique sup­ tel P. de Ledesma, cf. supra, col. 11 17, op cit , e. xvn. pose donc el la consécration qui amène la victime sur D’autres enfin la considèrent comme une opinion rece­ l’autel, cl la communion qui l’y détruit ct l’y consume vable, sans s’y rallier explicitement : tel Azor(f 1603), en quelque façon. Medulla theologica, Paris, 1662, Institutiones morales, Lyon. 1625, I. X.c. xtx. sect, xi, § 1 Nous rattacherions plus volontiers ù Bcllarmin le Il convient de s’arrêter sur le C.unus theologicus des jésuite Grégoire de Valencia (t 1603). De rebus fidei hoc tempore controversis, Lyon, 1591 : Dc ss. misstr Salmanticenses. Le traité De eucharistiic sacramento (Cursus, Paris. 1882, L xvm) n pour auteur Jean sacrificio, 1 I, c. n. Sans doute cet auteur se complaît Lianes de l’Annonciation (t 1701). Cet auteur définit dans l’opinion de ceux qui pensent que non seulement le sacrifice, disp. XIII, dub. r. n. 2 : Oblatio /acta Deo la consécration, mais la bénédiction, mais la fraction cl la commixtio, la communion surtout sont néces­ /ht immutationem alicujus rei, in signum supremi saires à l’oblation du sacrifice eucharistique. Toutefois, super omnes res dominii ex legitima institutione. Il la consécration est la partie principale, qui constitue s’agit de prouver dans le sacrifice dc la messe l'exis­ tence d’une iminulahon. Au n. 9, Jean Lianes écrit : essentiellement cc sacrifice cl lui donne son caractère spécifique, en tant que, par la transsubstantiation du < A la messe convient la définition du sacrifice... pain et du vin au corps et au sang, elle fait que, L’immutation de la chose offerte s’y trouve, car la d'une manière mystérieuse, que nous appelons sacra­ consécration comporte cc changement. > Le changement mentelle, le Christ est contenu sous les espèces du pain opéré dans le Christ par la consécration, c’est l’exis­ cl du vin, sic ut sumipossiLToutc la force dc la t hése de tence sacramentelle doublée dc la séparation mystique Grégoire porte sur cette Idée : la consécration opère la vi verborum. Mais le théologien dc Salamanque est transsubstantiation en vue de la communion; ct c’est trop bon thomiste pour trouver là un mode réel en cela que réside le sacrifice. Telle est bien la pensée d’être affectant intrinsèquement le Christ. Aussi sc 1179 MESSE, LE SACRIFICE-DESTRUCTION : BELLARMIN rallie-t-il. dub. in, ÿ ni, n. 29-30, à une autre solution. La communion du prêtre appartient à l'essence du sacrifice, parce qu'il est de l’essence du sacrifice que la victime ou la chose offerte soit affectée d’un changement réel. Il'faut donc que le Christ contenu sous les espèces du pain et du vin reçoive une humil­ iation réelle. Mais la présence sous les espèces n’ap­ porte aucun changement dans le Christ lui-même et ainsi le Christ demeure sans changement jusqu’à la communion du célébrant. Donc, la communion du célébrant est requise essentiellement pour qu’il y ait sacrifice. C’est, on le voit, la solution de Bellarmin, sous le patronage duquel se range Jean Lianes, Une mention particulière est duc à Ph. Gamache (f 1625). Ce sorbonlstc, tout en rattachant étroite­ ment son explication au principe posé par Bellarmin, la présente cependant sous une forme plus compréhen­ sive. Pour lui le sacrifice comporte une immutation physique de la victime, afin de signifier le pouvoir suprême de Dieu sur la vie cl sur la mort. Summa theo~ logica, Paris, 1627, In 11lam p., De sacrificio missa·, c. n. Comment cette définition générale trouve-t-elle son application à la messe? Gamache fait état de la seule consécration, laquelle renferme une mutation, non seulement le changement du pain et du vin au corps ct au sang, mais encore un changement dans le Christ lui-même, dont l’humanité est produite et passe, tout au moins secundum quid, de la non-exis­ tence à l’existence, au moment où la consécration rend Jésus présent sur l’autel, où il n’était pas aupa­ ravant, c. iv. Mais cc n’est pas assez. La consécration Inclut un rapport très certain à la réelle destruction ct consomption du corps ct du sang du Sauveur. On sait d’ailleurs que les espèces sont naturellement vouées à la corruption; d’où il suit que le Christ y est contenu d'une /açon qui le voue fatalement à la corruption et à la destruction. On le volt, le principe posé par Bellarmin est élargi dans la conclusion (pi’on en tire. Gamache ajoute ensuite, sans s’y arrêter personnellement, l'explication de Lcssius, c. iv. D’autres théologiens du xvn· siècle, tels Casai, Martinon, Platcl, Th. Raynaud, aux explications de Bellarmin ajoutent celles du cardinal De Lugo, Nous les retrouverons plus loin. c) Au XVlti* siècle, un seul théologien, matyd'autorité, reprend la thèse de Bellarmin dans son intégrité. C'est saint Alphonse de Liguori (f 1787). Il part de la définition commune, comportant l’Immutatlon; rap­ pelle ensuite le dogme qu’il formule selon les grandes lignes de son système, savoir : · Par la consécration et par la communion, le Christ est immolé mystiquement et ainsi, à la messe, on trouve l’immutalion requise pour le sacrifice. » Theologia moratis, I. VI, tract, m, c. m, dub. i, n. 301, édit. Gaudé. Paris, 1909, t. hi, p. 283 sq. Saint Alphonse rappelle, n. 305, les opinions relatives à l’essence du sacrifice de la messe. Précé­ demment, 1. Ill, n. 310, il avait laissé entrevoir qu’il se rallierait ù l'opinion plaçant l’essence du sacrifice dans la seule consécration. Mais, ici, il se rétracte cl adopte l'opinion de Bellarmin, Touniely, Soto, Bonaclna : litre sententia dicit essentiam eucharistia: consistere partialiter in consecratione et partialiter in sumptione : in consecratione enim ponitur victima ct in sumptione consumitur. Saint Alphonse admet cepen­ dant comme une opinion très probable que les deux consécrations sont requises pour qu’existe le sacrifice, lequel doit être commémoratif du sacrifice sanglant offert sur la croix. La thèse de saint Liguori a été retenue au xix· siècle par les Hguoricns. Cf. Marc, Instil, morales. Borne, 1880. t. U. p. 129; î. Acrtnys, Theologia morulis lucta doctrinam A. M. de Ltgorio, Tournai, 1898, t. iî, 1180 p. 70; J. Hermann, Instit. théologien· dogmatiar, Rome, 1908, t. n, p. 581-583. L La thèse de Bellarmin, adaptée à lu consideration de la seule consécration comme élément essentiel du sacrifice eucharistique.- Un grand nombre de théolo­ giens, tout en retenant le principe formulé par Bellarmin, ont adapté ce principe à la thèse communément reçue de la seule consécration constitutive du sacrifice eucharistique. Nous signalerons ici les principaux : a) Viva, S. J. (t 1710), définit le sacrifice à la ma­ nière de Lcssius, mais suppose que l'immolation vir­ tuelle ne sutfit pas; la définition requiert une immola­ tion réelle. Toute l’action sacrificielle réside dans la consécration, et la communion n’est pas même partie intégrante. « Rien d'étonnanl, écrit-il, que la même action produise la victime et simultanément l'immole el la sacrifie... Le Christ, par le fait même qu’il est placé sous les espèces du pain ct du vin, s’y trouve à Tétai d'aliment, destiné à une prochaine destruction. Par la communion, en ellel, il cesse d’être sacramcntcllement présent. Ainsi, il est immolé et sacrifié. * Une nuance sépare Viva de Bellarmin et lui permet de ne retenir que la consécration comme élément constitutif du sacrifice. Pour lui, l’état de nourriture auquel est amené le Christ sous les espèces sacramen­ telles, l’affecte hic et nunc, au moment de la consécra­ tion. Donc, l’immutation est déjà réalisée en lui avant la communion. Cursus thcologico-moralis, t. i. De sacramentis, Padouc, 1723, part. V, q. v, a. 1. b) Même doctrine chez Hollzclau. S. J. (t 1783),. l’auteur du traité du Verbe incarné et des sacrements dans la Theologia Wirceburgensis, Paris, 1880. Il se tient prudemment dans la ligne tracée par Bellarmin ct rectifiée par Viva : · Par la force des paroles, le Christ est immolé symboliquement, en ce que, par la force des paroles, le sang csl séparé du corps. Mais de plus, il est placé sous les espèces dans un état pour ainsi dire de mort, orienté qu’il csl vers sa destruc­ tion : il y est placé à l'état de nourriture ct de breu­ vage, destinés à être consommés, cl même, dans le but de disparaître, aussitôt réalisée la corruption des espèces. » De eucharistia, p. 391. c) Plus timide ct plus éclectique est Thomas de Charmes (t 1765). Chez lui aussi, la thèse du sacrifice suppose l’immolation réelle de la victime. Theologia universa..., Nancy, 1759 : De sacramentis, dissert. IV, c. n, q. i. Toute l'essence du sacrifice csl dans la consécration. Mais, dans la q. m, il rajeunit l’explication de Bellarmin-Viva : Per consecrationem ponitur Christus in statu proximo ad reatern destruetionem, nam producitur sub speciebus, ut, iis corruptis, Christus non solum mystice, sed realiter destruatur quoad esse rcproductum. La double consécration est néces­ saire, non ex natura rei, mais par suite de l’institution divine. Au xix· siècle, dans la même dépendance de Bcllarmin, corrigé par Viva-I lollzclau, il faut citer le capucin Albert Knoll (a Bulsano), Instit. theologiae, Turin, 1868. Toutefois, dans sa définition du sacrifice, cet auteur nie que la destruction réelle de la victime, telle qu’elle se pratiquait dans certains sacrifices de l'Anclen Testament, soit nécessaire. Part. IV, sect, n, § 611. L’application de cette doctrine est tout autre qu’on l’aurait pu attendre. Knoll reprend l'explication de Lcssius, complétée par Bellarmin et Viva. Par les paroles de la consécration, il est fait à l’hostie l'Immulation requise ct sufllsanle pour le sacrifice; non seu­ lement parce que la consécration ellectue la séparation mystique du corps ct du sang, mais encore parce que, sous les espèces du pain et du vin, le Christ, devenu nourriture et breuvage, est destiné à une véritable, ; réelle ct extérieure immutat ion cl destruction. I De celle solution, on pourra rapprocher celle de 1181 MESSE, LE SACRIFICE-DESTRUCTION : BELLARMIN 1182 détruite en sa substance, soit équivalente, là où la Mgr Orazio Mazzella, Pr&'lecl. scholastleû-dogmaticr, I destruction atteint plutôt le mode d’être extérieur de Koine, 1905, t. iv, n. 237. 5. Un rajeunissement de la thèse de Bellarmin-Vivala chose sacrifiée... Or, la victime du sacrifice eucha­ ristique est le Christ lui-même, qui est immolé, non Holtrclau : //. Lamiroy. - C’est dans la lignée théoloplus en lui-mémc ct d’une manière sanglante, mais glque précédente qu'il convient de placer M. Lamiroy, d’une façon mystique. Il est immolé d’une façon non pour le système qu’il propose dans sa thèse, De essentia sanglante sous l’espèce ou signe visible, selon la for­ ss. missir sacrificlo, Louvain, 1919. Sans doute, mule du concile de Trente. Cette immolation non san­ Lamiroy rejette expressément l’explication de Bellar· min, parce qu’elle place en réalité l’essence du sacrifice glante ct mystique, par laquelle le Christ lui-même est vraiment sacrifié, non en lui-même et sous son espèce eucharistique dans la communion, cc qui contredit propre, mais dans le sacrement ct sous une espèce et l’institution de l'eucharistie. ct la tradition cons­ tante dans l’Église. Toutefois, il accepte le principe d’emprunt, est celle-là même que nous déclarent les paroles de l’institution. Dans la consécration, le Christ qui a guidé Bellarmin, et corrige la thèse du grand con trovers is le A la façon de Viva ct de Holtzclau revêt un état d’immolation, statum immolatitium, qui (qu’il ne cite d’ailleurs pas). La notion essentielle du sc manifeste en cc que le corps du Sauveur peut être sacrifice comporte, pour Lamiroy, une destruction mangé, ct son sang jicut être bu. La consécration place le Christ sous la forme de victime équivalcmment réelle ou équivalente de la chose offerte. Sacrificium est oblatio, qua per destructionem ipsius otia· humaner, immolée, car elle le rend présent sur l’autel et l’y place aut rei sensibilis et permanentis, vitam humanam en un état tel, que son corps devient vraiment nourri­ ture sous l’apparence du pain comme le corps d’une repriesentantis cique substitute, a legitimo ministro peractam, supremum Dei dominium agnoscitur. P. 102. victime animale immolée, ct que son sang devient Et 1’autcur spécifie que ■ cette destruction peut être vraiment breuvage, sous l’espèce du vin, comme s'il réelle, lorsque la chose offerte est détruite dans sa était répandu. » substance par occasion ou combustion, ou équivalente, • Nous ne disons pas que la raison formelle du sacri­ fice eucharistique réside en ce que le Christ est rendu quand, par exemple le vin ou le lait est répandu A terre ct ainsi est détruit, non dans sa substance, mais présent sous les espèces du pain et du vin; nous n’affirmons pas que la raison du sacrifice réside en ce dans son mode ou sa forme extérieure. que le Christ est réduit A l’état de nourriture ct de Pour Lamiroy, « l’action sacrificielle est réalisée boisson, car celle considération relève plutôt de la essentiellement dans la consécration des espèces », raison formelle du sacrement que de celle du sacrifice.· p. 416; c’est la doctrine qui ressort des textes scrip­ Mais la raison formelle qui fait le sacrifice essentielle­ turaires relatifs à l’institution, et de la nature même ment réalisé à la consécration existe · parce que le du sacrifice eucharistique, offert au nom et en la per­ Christ, sous les espèces sacramentelles, est placé en sonne du Christ. La communion n'appartient pas A un état extérieur de mort et de destruction, état mani­ l’essence du sacrifice, mais elle est de l’intégrté de festé en cc que le corps peut être mangé et le sang peut l’oblation sacrificielle. Part. IIP, sectio î, a 1, § 1, p. 116. Puis il réfute les arguments de ceux qui pro­ être bu P. 131. On le voit, c’est l'hypothèse, à peine remaniée de fessent que la communion appartient A l’essence du quelques nuances nouvelles, de Viva, de 1 lollzclau, sacrifice, § 2, p. 419 sq. Il s’agit de Bellarmin.de de Thomas de Charmes. C’est donc toujours le prin­ De Lugo et de leur école. Au § 3, p. 123 sq., il réfute cipe de Bellarmin, mais dont l’application est res­ ceux qui placent l’essence du sacrifice de l’eucharistie treinte à la seule consécration. dans la seule communion. Parmi les anciens auteurs, 6. En marge de Bellarmin; la théorie du sacrificeLamiroy ne cite, d’après Vasquez. que Ledesma. banquet : le sacrifice réside dans le banquet, accompli Mais, parmi les auteurs contemporains, il s’attaque par la communion, mais apprêté dans la consécration. — principalement A la théorie du sacrifice-banquet de S’inspirant άσ la forme des sacrifices antiques des Benz cl de Bellord. Voir plus loin. Enfin. § 1, le sacri­ Juifs ou des païens, dans lesquels une part était fice de la messe n’est pas réalisé par l’oblation vocale réservée pour servir de nourriture A l’homme, ainsi distincte de la consécration, ni par la fraction de devenu le commensal de la divinité, quelques auteurs l’hostie. L’a. 2 va au vif du problème qui nous occupe : veulent envisager le sacrifice de la messe comme II y est question de la raison formelle du sacrifice dans constitué par la communion, dans laquelle le repas la consécration même. Le texte de Luc., xxn. 19-29 et s’accomplit, et par la consécration, où le repas est les textes parallèles de Matth.. xxn. 26-28; Marc., préparé. C’est, nu fond, toujours l'idée de Bellarmin, xiv, 22-21; I Cor., xi, 21-25, démontrent que le corps mais présentée sous un aspect très particulier. cl le sang du Christ sont offerts en véritable sacrifice : a) L'idée du sacrifice-banquet, appliquée A In messe, « DéjA les Pères ct les liturgies primitives affirment a été proposée par Mgr James Bellord, vicaire apos­ que la célébration de cc rite eucharistique était une tolique de Gibraltar, dans The notion of sacrifice ct immolation du Christ non sanglante ct mystique... dans The sacrifice of the Nem Lena, dans Eccles lasticat Mais il faut remarquer qii’ < Immolation mystique » Heriem, 1905, t. xxxiii, p. 1-LI; 258 273. La mort du n’est pas synonyme d’· immolation dans la séparation Christ nu Calvaire ne constitue pns, indépendamment « sacramentelle du corps du Christ d’avec son sang ». de la cène, un sacrifice véritable. L’essence du sacri­ Celte dernière formule, que depuis longtemps de nom­ breux théologiens considèrent comme synonyme de la fice du Christ se trouve dans le repas de la cène, dont première, n’atteint en réalité qu’un seul aspect la messe est la reproduction. « LA. dit-il, il n’y a en vérité, ni mort, ni symbole de mort. L’emploi des. l'aspect représentatif, du sacrifice eucharistique... Mais nous démontrerons que la séparation sacramen­ deux espèces distinctes n'est pas pour figurer l’immo­ telle n’est pas suffisante pour fonder un véritable lation sanglante du lendemain, mais seulement pour sacrifice. » Et celle démonstration est faite dans la représenter la double matière d’un banquet complet, réfutation des thèses divergentes, notamment de celle aliment ct breuvage... Quand bien même le calice se serait éloigné, A la suite de la prière au Jardin, et du cardinal 1 Billot . Voici comment Lamiroy conçoit son système : quand Jésus n’aurait pas souffert la mort, la dernière « Nous savons que, dans la consécration, en même cène serait encore un plein ct parfait sacrifice. » temps que se réalise le sacrement, est offert le sacri Trad. Lepin, op. cil., p. 619. fice. Or, un sacrifice véritable suppose une véritable b) Cette théorie du sacrifice-banquet a élé exposée, destruction, soit réelle, IA où la chose offerte est J avec des nuances différentes, par Fr. S. Benz, Die· 1183 MESSE. LE SACRIFICE-ANÉANTISSEMENT : DE LUGO Geschichte des Messop/er-BcgrifJ', oder der alte Glaube and die neuen Theorien liber dus Wcscn des unblutigen Op/en, Dillingen et Frisinguc, 1902. Dans cc volumi­ neux ouvrage, le professeur de Breslau entreprend un inventaire de la tradition pat ris tique ct théologique au sujet du sacrifice de la messe. Voici comment M. Lopin présente le système de Bcnz : Appuyé sur In tradition, Bcnz critique, non moins vive­ ment cpic Rcllord, la thèse qui place l'essence du sacrifice dan* une immolation ou une destruction de la victime, ct met au contraire en évidence le caractère essentiellement relatif du sacrifice de l'autel par rapport h l'immolation sanglante de la ernix. A l’entendre, il n'y a de vrai et réel sacrifice du Christ que celui de la croix. Iji messe n’en est qu’une représentation, parce qu’elle n'est qu’une figure de l'unique sacrifice sanglant. Néanmoins, elle est appelée justement un vrai ct propre sacrifice, h raison de la pré­ sence réelle du corps ct du sang du Christ. Telle a été, d’après Bcnz, la seule notion ndinisc dans l’antiquité chré­ tienne ct au Moyen Age, cl c'est aussi la seule juste. A son sens, comme à celui do Schechen, de Gihr ct de Seinsanc, la théorie du sacrifice-destruction a été inspirée aux théo­ logien* catholique* par les besoins mal compris de la controverse protestante: elle est en désaccord avec l’an­ cienne doctrine traditionnelle. Non content de souligner de la sorte la relativité du sacri­ fice de la im *sc, Bcnz prétend également justi her son caractère essentiel de sacrifice par sa qualité de Imnquct sacré. Toutefois, au lieu d'identifier purement ct simple­ ment le sacrifier avec la communion, comme Bel lord, il le voit réalisé déjà dans la consécration, en cc que, par le consécration, l'hostie une fois Immolée sur la croix ct pour­ vue actuellement des signes sensible* de cette Immolation passée, est apprêtée en nourriture pour le banquet qui doit suivre. Autant qu'on peut préciser la pensée de l’auteur,., le sacrifice de la messe consisterait donc, à la fois, dans la communion ct dans la consécration, par la raison que l’une ct l’autre servent h opérer la sanctification ou la sacrifica lion de l’homme, c'est-à-dire son union avec Dieu. — D'abord la communion. Car · il nc faut pas dire que le service eucharistique est le sacrifice non sanglant du Christ et qu’il sc termine par un repas ; mais bien plutôt : le sacri­ fice eucharistique est de son essence un repas, qui a un caractère de sacrifice. Or, d’une façon générale, cc repas seulement a caractère de sacrifice, qui associe directement Λ la Divinité, par conséquent donne h celui qui ne vit pas encore dans une union parfaite avec la Divinité, de s’appro­ cher plus prés de cette perfection. Dans l’autre vie, la jouissance de la Divinité n’a plu* la signification de sacri­ fice, puisqu’elle ne sanctifie plu* les non-saint*, mais garde ct béatifie les saint* dim* la sainteté. Mais, sur terre, la participation h la table de Dieu est un acte sacrifica). Cc serait s’écarter de* vues de l’ancienne Fglisc de sc repré­ senter la communion comme étant avant tout une descente de Dieu vers les hommes ; clic est h concevoir beaucoup plutôt comme une ascension des hommes vers Dieu, comme une action par laquelle les hommes sc sanctifient librement ct spontanément. Ainsi le repas eucharistique *c distingue d’un repos terrestre ordinaire, ct aussi du repus céleste, précisément en cc qu’il n’est pas premièrement un acte de jouissance, mais un acte fuir lequel l’homme sc sanctif r. et *c sacrifie lui-même : un acte de sacrifice. · Op. cil., t. n, p. 500. De la communion ainsi entendue, la consécration est inséparable, car c’est elle qui rend présent le Christ sous In forme Où 11 doit servir à l’nliincntation sacrée des fidèles, c’est-à-dire, comme parle l’auteur, Λ leur sanctification et à h ur sacrificaliori. · Ce n‘e*t pas, dit-il, «pie la communion naît aussi un caractère sacrificiel, ni que le sacrifice non sanglant nc soit cssrnticllcnu nt un repu* sacré ; c’est sim­ plement (pie,de parla volonté du fondateur. In préparation de cc rrpas, ou d·' *<·* élément*, const Hue en fait hi pre­ mière fKirtic du sacrifice. Mais *1 l’on demande pour qui fa préparation de l’aliment, qui ne sera jamais regardée pourtant comme partie intégrante d’un repas, a été intro­ duite Ici dans le repas même, et de telle sorte que, sans elle. Je repu* porterait un autre nom, voici la réponse : c’est parrt que ce repas est le sacrifice non sanglant du Christ ct des chrétiens. I-r sacrifice non sanglant suppose que in victime dont la chair ct le sang doivent être mangée et bu, n’est pas immolée présentement, mais a dû être immolée 1184 déjà auparavant, donc qu'elle existe déjà comme aliment formel, et n seulement besoin d'être rendue présente d’une façon qui témoigne de son Immolation sanglante anté­ rieure. Bcndre présente la matière du repas sous une forme qui figure ou reproduit sensiblement sa sacrificat Ion anté­ rieure : voilà en quoi consisti* la préparation du repas; voilà cc que signifie l’acte de In consécration. Iji consé­ cration n’est donc pas formellement la mise à mort dr l'Agneau de Dieu qui doit être mangé ; elle rend seulement présent cel Agneau déjà mis à mort auparavant ; ct c’est pourquoi elle est un élément essentiel du repas lui-même ; elle est un acte de repas. · Ibid., p. 501. Ainsi, · consécration ct communion sont, de par leur essence, des actes d'union, l'accomplissement du sacre­ ment de l'union, ct pour autant des actes sacrificiels ·. « Dan* l'une et l’autre, nous voyons le Christ, unissant scs membres avec lui, ct par là même le* saerifiant. Seulement, dans la consécration, h· Christ est rendu présent à l’étal de nourriture devant l’homme : la sanctification de l'homme par le Christ est objective. Dans la communion, elle est subjective, parce que le Christ entre dans l'homme luimême pour le nourrir et le sacrifier. · Ibid., p. 502. Dés lors, · l’essence de l'acte sacrificiel en cc qui regarde l'eucharistie doit sc définir ainsi : l’essence formelle du sacrifice non sanglant du Nouveau Testament consiste en l'accomplissement objectif et subjectif du sacrement de la communion, par le moyen du corps ct du sang de JésusChrist, réellement présents sous les apparences du pain et du vin. · ■ Et si l’on demande quel est, dans cc sacrement sacrificiel, ou dans cc sacrifice sacramentel, l’acte essentiel­ lement sacrificiel, nous répondrons : il est objectivement dans la consécration ; subjectivement, dans la communion à la chair ct au sang du Seigneur. · Ibid., p, 503. — Lcpln, op. cit., p. 620-623. 2· Le sacrifice consiste essentiellement dans la consé­ cration, en tant qu'elle place le. Christ lui-méme en un état d'amoindrissement : Thèse dite de De Lugo. — La thèse de Bellarmin suppose toujours dans une certaine mesure que l’immutation requise par le sacrifice n'atteint pas le corps réel du Christ, mais simplement le corps, en tant que placé sous les espèces sacramen­ telles. Ou mieux, les espèces seules sont directement affectées par l’immutation. La catégorie de théolo­ giens que nous allons étudier prétend (pie l’immula­ tion doit atteindre directement le corps du Christ luimême. A partir de la deuxième moitié du xvn* siècle, en France surtout, les théories cartésiennes appliquées à l'eucharistie viendront donner h cette opinion un complément de relief. 1. Avant De Lugo. — a) Un précurseur de De LugO est Gaspard Casai (t 1585) évêque de Leiria. En regard de la définition vague (pie saint Thomas donne du sacrifice : A liquid circa res oblatas. 11 place une autre définition du même théologien. III·1, q. xlv, a. 3 : Aliquid factum in honorem proprie Deo debitum, ad eum placandum. L’idée de sacrifice expiatoire cl propitiatoire requiert une destruction réelle. Pen­ dant toute sa vie, Jésus dans chacune de scs actions a pu offrir un sacrifice véritable, mais le caractère sacrificiel de l’expiation du Christ apparaît surtout ct sans conteste possible à la dernière cène, « institu­ tion admirable et Inouïe, par laquelle le Christ place son propre corps sou* les espèces du pain cl son propre sang sous celles du vin, cherchant toujours... à rendre honneur à Dieu ct à apaiser sa justice à notre endroit ». De sacrificio mhsic, Venise, 1563. I. I, c. xix. Il faut que l'eucharistie, continuation de la cène cl mémorial de la croix, s accomplisse modo immolatitio, c. xîi, ce cpii se fait par la séparation sacramentelle du corps cl du sang II s’agit maintenant d’expliquer comment cel t e separat ion sm ramcntelle produit l'immolation cl le sacrifice. C’est ici que Casai pré­ lude à De Lugo Le Christ, dit-il, avait dans son être naturel la faculté de voir, d entendre, de sentir, de goûter, de loucher, comme chacun sait. Or, tel qu’il est dans le sac rement il n’a phis rien de cela, au juge­ ment de Scot II nc volt, ni n’vnlcnd, ni nc sent, ni nc 1185 MESSE, LE SACRIFICE-ANÉANTISSEMENT : DE LUGO goûte, ni ne touche. 11 est donc là en manière d’immo­ lation et de sacrifice, modo immolatitio el sacrifico, puisqu'il est là privé de scs actes vitaux, nc peut exercer aucune de ces multiples opérations vitales pour lesquelles l’homme doit sc servir d'un organe corpo­ rel,... Le mode selon lequel le Christ est dans le sacre­ ment est donc bien un mode d'immolation, modus inimolalitlus, car c’est en quelque sorte un mode de mise à mort, modus morti fleatus, en tant que, privé de scs actions vitales, le Christ, de cc chef, est en quelque façon, mis à mort. · Id., c. xix. A cette explication fondamentale, Casai en joint deux autres : le corps et le sang dans l'eucharistie sont destinés à devenir nourriture cl breuvage, ct, d’ailleurs, en soi, le mode d’existence sacramentelle est un mode non matériel, mais miraculeusement impose au corps et au sang du Christ. Id. Quoiqu'il en soit de la véritable pensée de Scot, il faut retenir de la these fondamentale de Casai, qu’elle comporte un amoindrissement réel dans le Christ : c’est sa caractéristique. b) Le précurseur immédiat de De Lugo fut Mal· derus (Jean van Maldercn) (t 1633), professeur à Louvain, puis évêque d’Anvers. Pour Maldcrus, l’immutation du sacri lice doit être destructive. De virtutibus theol. et justitia, ad Anvers, 1616, tract. X, c. ni, du b. j. Il n’admet pas comme suffisante pour le sacrifice, l’immutation morale; il faut, penset-il, une immutat ion physique, réelle, par laquelle la victime « reçoive un état amoindri incluant d’une cer­ taine façon soit destruction soit cessation d’être » : status declivior, telle est l’expression qui fera fortune dans l’école de De Lugo. Sans s’arrêter à la destruction du pain ct du vin, changés au corps el au sang de Jésus-Christ, Maldcrus trouve l’immolation destructive dans le fait « que le Christ Seigneur, qui naturellement est homme vivant, inapte à devenir nourriture et breuvage, à moins d’être mis à mort, reçoit dans l’eucharistie comme une nouvelle existence de mort, dans laquelle il peut être mangé, et son sang peut être bu, comme s’il était tué. » Nous en resterions encore ici â la thèse bellarminienne; mais Maldcrus ajoute une explication nou­ velle (pii transforme cette thèse. Le guas/ mortuus, tanquam occisus indique qu’il n’y a pas à la messe d’immolation sanglante; cl pourtant il y a véritable sacrifice. Le sacri lice réside en cc que le Christ» par la séparation sacramentelle, se présente comme sous un revêtement de mort. Mais ce n’est pas encore assez. Dans une explication assez embarrassée, Maldcrus tente de démontrer qu’à l’autel le Christ, sans être mis à mort, souffre ce qu’il a souffert Λ la croix, ct plus encore. Sur la croix, l’àine fut séparée du corps; mois elle demeura intacte el le corps nc connut pas la cor­ ruption Sur l’autel, le Christ s’abaisse dans sa condes­ cendance au point de se livrer comme nourriture et breuvage; lui même demeure intact et sans corrup­ tion, mais, par la corruptibilité des espèces sacramen­ telles, il se voue à la perte totale de son existence sacra­ mentelle, son Ame ne devant pas plus préserver son corps de celte disparition selon I existence sacramen­ telle. (pie si elle nc lui était pas unie, son corps nc devant pas plus conserver le sang, qui cependant par la loi de concomitance lui demeure uni, que si le sang était réellement répandu. 2. La tld se de De Lugo. — Le cardinal De Lugo, S. J. (i 1660). Identifie sacri Hcc el immolation ou (lest ruc­ tion : Dicimus de ratione sacrificii esse quod sit pro­ testatio i Itms excellentiic divi me qua dignus est ut in ipsius cultum vita nostra destruatur, sive ture protestatio fiat per reatem destructionem propriic vitee, sive per destructionem alterius rei, per quam noster affectus ezp'icetur quando destructio propria non licet vel non mer. pe rniiOL. catii. 1186 expedit. De. vcn. eucharisttir. sacramento, dans Opera, Paris, 1892, t.iv, disp. XIX, sect, i, n. L Tout sacrifice requiert donc la destruction de la victime, ct c’est en ce sens qu'il faut comprendre saint Thomas, Sum. hcot., II·-!Ie, q. lxxxvî, a. 1. Ibid., n. 7. De Lugo examine ensuite les diverses explications fournies du sacri lice de la messe. Sect. m. Il réfute successivement l’hypothèse de l’oblation vocale, soit avant (offertoire) soit après la consécration (Vnde et memores), n. 37, car le sacrifice doit comporter une action réelle, distincte des paroles, n. 38; l'hypothèse de Cano, plaçant le sacrifice dans la fraction de l’hostie, la fraction n'étant qu'une cérémonie litur­ gique non universellement admise, hypothèse d’ail­ leurs abandonnée de tous, n. 39-10; il démontre ensuite que la thèse, plaçant de manière exclusive l’essence du sacri Hcc dans la consécration est h seule fondée, la seule à retenir, n. 11-15; qu’il faut donc rejeter l’explication de ceux qui font constituer le sacrifice dans la communion, n. 16-19. On doit cepen­ dant reconnaître que de graves raisons, ct en particu­ lier l’autorité de saint Thomas, inciteraient Λ ad­ mettre que la communion soit une partie essentielle du sacrifice. Dans la sect, iv, De Lugo examine les différentes opinions théologiques expliquant comment la consé­ cration appartient a l’essence du sacrifice. Il rejette : l’opinion de ceux qui disent que la consécration dé­ truit, en l’honneur de Dieu, la substance du pain cl celle du vin : une telle explication est Insuffisante à l’égard du sacrifice du corps cl du sang de JésusChrist. n. 51 ; — l’opinion de Suarez, plaçant à la con­ sécration l’essence du sacrifice, par le fait de la dispa­ rition du pain et du vin en vue de la production du corps ct du sang, principale matière offerte n Dieu : celte opinion esl d’ailleurs contraire au sentiment com­ mun des théologiens, n. 52-53; — l'opinion de Vasqucz, niant que la destruction de la victime soit requise dans le sacrifice relatif ou commémoratif : la représentation du sacrifice n'est pas le sacrifice, n. 51-60; — l’opinion de l’immolation virtuelle ensei­ gnée par Lcssius, et déjà réfutée par Vasqucz, celle immolation n’étant qu’une image d’immolation ct non une immolation réelle, n. 61-63. Dans la sect, v, De Lugo expose sa solution. Tour hii, la consécration et la communion appartiennent à l’essence du sacrifice, de telle manière cependant que l’action sacrificielle substantielle se trouve déjà réa­ lisée à la consécration, n. 61. Pour expliquer celle action sacrificielle substantielle, il remarque qu’il n'est point nécessaire que la destruction de la victime soit une corruption substantielle, physique ou métaphy­ sique, de son être; il suffit que le résultat de Paction sacrificielle soit de placer la victime en un étal telle­ ment amoindri, statum aliquem decliviorem, qu’on la puisse humainement estimer détruite, n 65-66. < Cela supposé, il devient facile d’expliquer comment, par la consécration même, le corps du Christ est sacrifié Bien (pie la consécration ne le détruise pas substan­ tiellement· on peut l’estimer détruit, puisqu'il est place en un état si amoindri qu'il esl rendu inapte aux actes de la vie corporelle el apte à divers autres usages propres à la nourriture. Donc, à l'estimation humaine, cc corps est exactement comme s’il était un véritable pain, préparé en nourriture aux hommes. Un tel changement suffit certes à constituer un sacri­ fice », n. 67. - El pourtant, la communion, elle aussi, appartient à la substance el à l'intégrité du sacrifice, car elle consomme la destruction de la victime. El il ne répugne pas qu’une victime subisse, dans le même sacrifice, une double destruction. De Lugo apporte ici l’exemple de la victime offerte en holocauste, d’abord mise à mort, ensuite brûlée, n. 68. La messe des pré X. — 38 1187 MESSE, LE SACRIFICE-ANÉANTISSEMENT : sanctifiés n’est pas un sacrifice, mais un complément de sacrifice, n. 69. Donc, à In messe, le sacrifice dure jusqu’à la communion, tout comme les holocaustes duraient après l’occision des victimes jusqu’à leur combustion, n 72. La messe est le sacrifice offert par le Christ, prêtre principal; mais il n est pas nécessaire que le Christ concoure Λ/rd nunc el d'une façon physique a l’action du sacrifice : le Christ ofire vraiment son corps et son sang à l’autel, en ce que le prêtre son ministre, en vertu de l’institution, offre le corps cl le sang au nom du Christ, dont il n’est que le délégué ct le substitut. Sect, vn, n. 93. D’après celte doctrine, la validité du sacrifice offert sous une seule espèce serait assurée, et la consécration, valable. Cependant jamais on ne peut sc dispenser de consacrer sous les deux espèces, parce que iT-’gllse n’a pas le pouvoir de changer le pré­ cepte du Christ. Or, le Christ a voulu que la messe comportât la consécration sous les deux espèces, afin de représenter ainsi sa passion et sa mort. Sect, vm, η. 106; cf n. 112. 3. //influence de De Lugo, les théories composites des XVII· et xvm· siècles. — Aux xvn· et xvni· siècles, Γ · école · de De Lugo à proprement parler, n’existe pas, mais l’in fluence de ce théologien est considérable. Les innombrables auteurs qui proposent à celle époque des expl irai ions composites et éclectiques du sacrifice dc l’eucharistie, insèrent, pour la plupart, dans leur système, l’idée maîtresse du système de De Lugo, le status declivior. a) Mêlant les explications de I.cssius, Bellarmin cl De Lugo, le cardinal dc Richelieu (f 1642), dans son ouvrage : Les principaux points de la /oy catholique défendus contre reserit adressé au roy par les quatre ministres de Charenton, Paris, 1G29, p. 130-131. s’exprime ainsi : « Le changement qui se fait en l’eucha­ ristie consiste en cc que Jésus-Christ, qui subsiste au Ciel en sa propre espèce, est eslably en terre sous l’espèce est ran gère du pain ct du vin cl sous l’appa­ rence de la mort. Qu’en cet estai, il soit sous l’appa­ rence el l’espèce de la mort, il paroist en cc qu’il est privé d’apparence dc vie en plusieurs sens, ct par cc qu’ou ne voit aucune action, en luy, ct parce que, par la force des paroles sacramentelles, son corps cl son sang sont cstablis sous des espèces séparées, ainsi que, par la mort qu’il a soulTcrl en croix, ils ont été réellement séparez : par ce enfin que les espèces qui le voilent sont comestibles ct que, d’ordinaire, on ne mange aucune chair qui ne soit morte... » b/ Martinon, S. J. (t 1662), semble sc rallier d’abord à la thèse du sacrifice représentai if de Vasqucz, expliquée par l’immolation mystique dans la sépara­ tion sacramentelle. Disput. Mrolorpca·, Bordeaux. 1615, disp WW 111. sr.-t. IV. n. 41. Mais, à la thèse vasqué/.ienne, il ajoute un complément d’explication : mortuo quodam minio positum et tendente ad destruc­ tionem. Et, pour expliquer cet étal dc mort, tendant à la destruction, il adopte pleinement la thèse lugonicnne. < C’est vn ce sens que nous disons que le corps cl le sang du Christ sont moralement détruits dans l'eucharistie, en tant que, par la force des paroles, ils sont placés sous les espèces du pain ct du vin en un étal (l’amoindrissement, in statu dcctioinri, étal d’inap­ titude quant a leurs fonctions naturelles cl humaines, étal de tendance à la consomption et à la destruction... Enfin, il v a immolation mystique du Christ lui-même, en tant que. par la force des paroles, le corps est placé sous l’espèce du pain cl le sang sous l’espèce du vin, pour représenter la séparation faite de l’un ct dc l’autre à l.i croix dans la mort du Christ· · Sect. i, n. 7. c) L’cxpllc tlion de De Lugo sc retrouve - jointe Λ celle de Less lus — chez Georges de Rhodes, S. J. (t 1601), Disput. theologiae scholasticx, c. n, Lyon, DE LUGO 1661, tract, x, disp. Il, q. n, sect, i et sect, n; chez le frère du cardinal, François De Lugo (f 1652), lk missa, Venise, 1653, c. n, q. n, n. 34; chez Thomas .Muniessa (t 1696), Disput. scholastics, Barcelone, 1689. t. n, disp. XXXIH, sect, iv, n. 40; ccs deux auteurs également jésuites; el, au xvni· siècle, chez le jésuite Paul Antoine (t 1743), Theologia univena..., Paris, 1742 : De eucharistia, c. in; jointe à celles do Suarez el dc Lcssius, chez Plaid, S. J. (t 1681), Synopsis cursus theologici, Douai, 1706, pari. V, c iv. Une mention spéciale doit être accordée au jésuite Théophile Raynaud, qui renchérit encore sur Dc Lugo pour décrire l’abaissement du Christ dans l'eucha­ ristie : « Dans l’eucharistie, quel abaissement! le Christ s’est humilié et a choisi un état de si profonde abjection, qu’à moins de miracle, il doit y demeurer inanimé à l’instar d’un tronc ou d’une souche : pour lui, plus d’acte d’intelligence en raison des idées pré­ cédemment acquises; plus de vouloir consécutif à la connaissance antérieure; plus même de sensation; impossible de se mouvoir; il est là, comme s’il ne jouissait plus d’aucune faculté intellective, sensitive ou même motrice. Jésus y est réduit à un étal pire que celui de la croix, puisqu'au milieu des tourments du Calvaire, il jouissait du moins dc scs facultés. L’état eucharistique esl donc d’une extreme misère ct d’un anéantissement plus profond encore que celui dc la croix. * Candelabrum sanctum..., dans Opera, Lyon, 1775, t. vi, Eucharistica, sect, m, c. v, n. 19, 23; cf. n. 5. d) Dans l’exposé de son système, Platcl, au xvn* siècle, avait indiqué un point de vue particulier, qui se ressent des théories cartésiennes sur l'essence des corps. < On peut comprendre, écrit-il, l’annihila­ tion ou l’immutation réelle du Christ dans l’eucharis­ tie, en ce sens que le Christ acquiert un nouveau mode d’être, qui parait tendre à l’annihilation, puisqu’on vertu dc ce mode, le Christ est réduit à un point », loc. cit. Voir Descaiites, t. iv. col. 555-560. Celle idée est acceptée par nombre dc théologiens, qui la juxtaposent aux explications du cardinal dc Lugo. Citons Fran­ çois Henno (t 1713), Theologia dogmatica el scholas­ tica, Douai, 1705-1713, l. n, tract, iv, disp. Xl, q. m; Jean de Ulloa (f 1725), Theologia scholastica, Augsbourg, 1719, disp. VIII, n. 8, 9; cf. disp. Il, c. i. On pourrait inscrire parmi ces théologiens tous ceux qui ont expliqué l’eucharistie d’après les principes car­ tésiens, encore qu’ils n’aient pas parlé explicitement du sacrifice de la messe. Voir Euciiakistiqubs (Acci­ dents), t. v, col. 1433 sq. c) Au xvir siècle, une place à part doit être faite â Tourncly ct surtout à son continuateur Collet. Tourncly (t 1729) reprend en substance l’opinion de Bellarmin, à laquelle il ajoute des considérations relevant de la pensée dc Dc Lugo. Sa définition du sacrifice implique In destruction ou tout au moins l’immutation de la victime. De eucharistie sacramento, Paris, 1729, q. mil Tout d’abord Tourncly s’approprie la doctrine exposée par Bossuet dans V Explication... de la messe, cl dans VExposition de la doctrine catho­ lique : immolation mystique par la séparation sacra­ mentelle tu verborum. Mais II y ajoute le point de vue de Bellarmin : Il se fail dans la consécration une Immulalion dc l’hostie, en ce que le corps du Christ est placé en manière d’aliment, cl son sang en manière de breuvage; or, la nourriture est ordonnée à la man­ ducation cl, conséquemment, au changement et à la destruction. > Ibid , concl. v, p. 239. Mais ce n’est pas encore assez. Tournelx s’empare de la thèse dc De Lugo pour l’appliquer au sacrifice eucharistique. < D’autres répondent enfin, cl leur sentiment me plaît davantage, que le Christ < si Immolé, mis à mort dans I le sacrement dc l’cucharislic mystiquement ct mora- IIS!) MESSK, LE SACRIFICE-ANÉANTISSEMENT ; FRANZELIN lenient, soit parce que la consécration, autant qu’il est en elle et par la force des paroles, sépare le sang du corps du Christ et ainsi, bien qu’en réalité elle ne divise pas le Christ, elle tend cependant à sa destruction; soit parce que le Christ esl revêtu dans l'eucharistie d’un étal de mort, privé qu'il y est des fonctions natu­ relles ct de l’usage dc ses sens externes. En consé­ quence. la communion, non celle du peuple, mais celle du célébrant est une partie essentielle du sacrifice. » La théologie de Bossuet inspire également Pierre Collet (t 1770), continuateur de Tourncly; mais la doctrine de Collet, prise dnns son ensemble, est elle aussi un mélange d'opinions sc juxtaposant sans grande cohésion. · La consécration, par clic-même et par la force des paroles, sépare le sang de Jésus-Christ d'avec son corps. En vertu des pandes, en effet, la consécration met le corps seul sous l’espèce du pain cl le sang seul sous l'espèce du vin. De là les Pères recon­ naissent dans le sacrifice de l’eucharistie une effusion mystique du sang qui sc fait par le glaive dc la parole, comme le dit saint Cyrille, cc que Bossuet a exprimé en termes énergiques... » Puis, Collet démontre que toute l’essence dc la messe réside dans la consécration cl la consécration se fait par immolation, soit que celte immolation consiste dans la séparation mystique du corps et du sang, comme nous l’avons dit jusqu’à présent, soit qu'elle consiste, suivant le sentiment d’autres auteurs, dans cette réduction de Jésus-Christ à un point, réduction grâce à laquelle il est mis sur l'autel en un certain état de mort. La consécration est faite pour témoigner que Dieu est auteur dc la vie ct dc la mort, auteur de la vie en cc que Jésus reçoit par la consécration une existence ou mode d’être qu’il ne possédait pas auparavant ; auteur dc la mort, en cc que, par la consécration, Jésus revêt un état de mort qui doit se terminer par une sorte de destruction de lui-même dans la communion. Instil, theologiae, Paris, 1779, l. iv, p. 683. Les dernières paroles de Collet laisseraient supposer qu’il est partisan de la thèse bcllanninicnne : or, dans la concl. v (p. 679), il la réfute expressément : la communion ne fait pas partie dc l’essence du sacrifice; elle n’en est que partie inté­ grante, et il en apporte comme raison que la commu­ nion n’affecte la victime d’aucun changement : sumptio rem oblatam non Immutat. Il accepte plus complètement l’opinion singulière dc la reductio ad punctum. L’immolation mystique lui paraît Insuffi­ sante à produire une véritable ct actuelle immutation, laquelle est précisément empêchée par l’étal glorieux du Christ. •f. Une déformation dc la thèse lugonienne : le cardinal Cicnfucgos. - l ue mention très particulière doit être réservée au cardinal Alvarez Cicnfucgos (+ 1739), jésuite espagnol. Cet auteur part de lu définition du sacrifice adoptée par les Salmanticenses : Oblatio facta Deo per immuta­ tionem alien jus rei sensibilis in signum supremi illius in res omnes dominii idtiv necisque, ex legitima aucto­ ritate. Mais, parmi toutes les theses qui ont été pro­ posées pour expliquer l’immutation dans le Christ eucharistie*, Cicnfucgos n’en trouve aucune pleine­ ment satisfaisante. Aucune ne tient un compte suffi­ sant dc l’immutation réelle due au sacrifice. Vita abscondita..., Koine, 1728, disp. V, sect. I, η. 1-23. Le cardinal croit avoir trouvé la vraie solution ct la propose sous celte forme : Jésus-Christ, devenant pré­ sent par 1 i consécration, ne jouit pas seulement en son Ame d’un mode de connaissance supérieur, indépen­ dant des sens, ainsi qu’on s’accorde à le reconnaître, mais, par un privilège extranaturcl, dû à la puissance divine qui élève de la sorte son humanité, il Jouit dc l’exercice de ses sens externes eux-mêmes; Il entend nos gémissements, il voit nos larmes (sur la proba* I 1190 : bililé théologique dc ccttc hypothèse, voir art. Cjenfuegos, t. n, col. 2512; Franzclin, Tractatus I de st. eucharistia? sacramento et sacrificio, Rome, 1879. ' ρ. 179; Hugon, La sainte eucharistie, p. 181, ct Tract. I dogm., Paris, 1927, t. ni. p. 380,385), «Le Sauveur donc aussitôt après la consécration, commence à exercer quelques actes de cette vie sensitive, puis, par un acte libre de sa volonté humaine, suspend ccs actes vitaux, sacrifie par conséquent la rie sensitive qui en dépend, pour les reprendre dc nouveau à la communion du I pain el du vin, laquelle symbolise la résurrection. Et c’est dans ccttc suspension provisoire dc ses actes sensitifs que réside la raison formelle du sacrifice non sanglant. > Sect, m, n. 37. Dans la discussion des opinions, nous ne reviendrons pas sur la thèse de Cicnfucgos, laquelle, par sa singu­ larité même échappe à toute classification. M. Lepin, à qui nous en avons emprunté l’exposé (op.ed., p. 524), apprécie ainsi cette hypothèse : Arbitraire et invéri­ fiable. Cf. Franzclin, op. cit., p. 402, note 1 ; Hurter, Theologia dogmatics compendium. Inspnick. 1893, : t. hi, p. 377; Billot, De sacramentis, Home, 1924, 1.1, p. 622. Ajoutons que Cicnfucgos applique son hypothèse au sacrifice du Christ dans le ciel, sacrifice qu’il estime réel dans toute la rigueur du terme. Cc sacrifice consisterait dans la suppression volontaire de toute vie actuelle dans le corps physique dc Jésus-Christ Disp. \ II, sect i. ; 2. n 9. 5. Le renouveau de la thèse lugonienne au J/J· siècle: Franzclin. — La thèse dc De Lugo, laissée dans l’ombre depuis le xvm· siècle, reparaît soudain à la fin du xix·, avec grand éclat, dans renseignement du Collège romain, renouvelée cl mise en relief, par le I cardinal Franzclin, S. J. (t 1886). Dc son traité De ss. eucharistia? sacramento ct sacrificio, 3* édit. Home, 1878, le cardinal a consacré la deuxième partie nu sacrifice en général rt au sacri­ fice de l’eucharistie en particulier. L’ordre même des thèses mérite de retenir l’attention, parce qu’il fait voir le lien intime qui existe entre le sacrifice de la croix cl celui dc l’cucharislic. Le Christ s’est sacrifié au Calvaire, sc substituant à l’humanité pécheresse (th. v). Dès l’incarnation, il a été constitué prêtre pour s’ofîrir à Dieu comme victime pour nos péchés; mais sur la croix, il s’est ofTcrt actuellement en un sacrifice véritable ct proprement dit (th. vi). La consommation du mérite ct de la satisfaction du Christ pour nous a été réaliser au Calvaire (th. vu); et pourtant ce sacri­ fice unique cl sanglant, consommant le mérite du Sau­ veur, n’cxclut pas un sacrifice perpétuel destiné à appliquer les mérites de la croix (th. vni). Ainsi, très naturellement, Franzclin passe du sacrifice de la croix au sacrifice dc l’eucharistie, dont il démontre la vérité, par la perpétuelle et universelle tradition (th. ix). par la prophétie de Malachic (th. x). par les paroles dc l’institution (th. xi). 11 étudie ensuite la valeur propitiatoire dc la messe, ct montre la raison de la valeur propitiatoire el impétraloire (th. xnxm). 11 aborde enfin, en trois thèses (xîv-xvt), le pro­ blème de l’essence du sacrifice de la messe. a) Dans la thèse xiv, Franzclin sc demande com­ ment, dans l’cucharislic, se vérifie la définition du sacrifice en général, afin dc démontrer la vérité du sacrifice de l’autel Or, dans la thèse n, il avait ainsi défini le sacrifice : Oblatio Deo /acta rei sensibilis per ejusdem rcalem mit nqiiivalenlcm destructionem legi­ time instituta,àd agnoscendum supremum Dei dominium simulquc pro statu lapso ad profitendam divinam justitiam hominisque reatum expiandum. La thèse χιν est proposée pour délimiter, dans la question de l'essence du sacrifice de la messe, le point de vue dog­ matique et le point de vue simplement théologique. 1191 MESSE, THÉORIE DU SACRIFICE-OBLATION En void le sommaire : < Puisqu’il faut croire que la . célébration de l'eucharistie est un sacri lice véritable ct propre, il faut pareillement croire que tous les élé­ ments constituant l’essence du sacri lice en général se retrouvent dans cc sacriflce spécial. El pourtant la foi ne saurait nous apprendre, ni quelles sont préci­ sément les notes essentielles du sacrifice en général, ni en quel élément l’essence «lu sacrifice eucharistique doit être uniquement placée. Ils confondent donc l’objet propre dc la foi catholique avec l’objet.de lu déduction ou dc l'analyse théologique, ceux qui abu­ sent des divergences existant entre théologiens sur la forme et l'csscicc du sacrifice eucharistique, pour attaquer leur unanimité dans la foi à la vérité dc ce sacrifice. » Autre chose est d'affirmer dogmatiquement que l’eucharistie est un sacrifice, autre chose est de dire en quoi consiste ce sacriflce. La question an sil ne saurait être assimilée à la question quomodo sit. b) La thèse xv rappelle la vérité suivante : le sacri­ fice non sanglant de la messe est relatif au sacrifice sanglant de la croix, el celte relativité même ressort de la nature dc l’eucharistie et de la forme sous laquelle Jésus-Christ l’a Instituée. A cc propos, Franzclln fait observer que l’idée énoncée en celle thèse ne doit pas être confondue avec les explications de Vasquez cl de Lessius : « Être un sacrifice relatif, dil-ll, signifie ici deux choses : tout d’abord, être, en sol, un sacrifice véritable ct proprement dit. possédant toutes les qualités essentielles à la nature du sacrifice; ensuite, el de plus, présenter une relation à un autre sacrifice, relation essentielle à ce sacriflce particulier, mais non au sacrifice en général. * P. 387. Gomment le sacriflce eucharistique est relatif au sacrifice de la croix, Franzclin l’a déjà démontré plus haul. Il ne lui relc donc à déclarer que la raison formelle sous laquelle la messe est un sacrifice véritable et propre­ ment dit. c) C'est l’objet dc la th. xvi. Il faut d’abord rejeter I comme insuffisantes les explications de Vasquez, de Lessius, comme défectueuse celle de Suarez, qui laisse do côté le veritable aspect du problème. L’explication la plus plausible semble être celle que Do Lugo a mise en relief. La victime offerte dans le sacrifice eucharis­ tique, c’est le corps cl le sang du Sauveur, c’est le Christ lui-même rendu présent sous les espèces du pain ct du Vin. L’essence du sacrifice est donc dans la consécration, (fui réalise celte présence. · Nous disons, ajoute Franzclin, que le Christ revêt l’état de victime par le fait même qu’il sc constitue dans l’état ct le mode d’existence sacramentelle, dans l’état de nour­ riture et de breuvage. Et il le démontre par les paroles de l’institution, par le témoignage des Pères el de la liturgie et par l’autorité d’un grand nombre dc théologiens... Dans cet état el ce mode d’existence sacramentelle, il est hors de doute que se vérifie la notion du sacriflce. Ne s’agit-il pas, dans le sacrifice, de proclamer le souverain domaine de Dieu ct d’apaiser sa justice? Or, cette double signification du sacrifice ne peut être réalisée que par la destruet ion de la victime, destruction physique ou destruction morale équivalente, capable d’exprimer notre dépen­ dance absolue vis-à-vis de Dieu et notre devoir d expiation. Dans la messe existe celte destruction équivalente à la suppression de l’cxlstencc el de l'usage des fonctions naturelles. Le Christ est comme anéanti. A ce sujet, Franzclin a écrit une page plus éloquente que convaincante (p. 103), où il accentue les expressions déjà employées par De Lugo, mais où l'assurance «lu ton masque à peine la faiblesse démons­ trative. G. Les disciples et émules de Franzclin. — L’Influence et I autorité du cardinal Franzclin ont réalisé autour de sa théorie le phénomène que nous avons vu sc 1192 reproduire, plus récemment, autour de la théorie du cardinal Billot. Nombre de disciples cl d'admlraleoh s’y sont ralliés immédiatement ct avec enthousiasme Citons, dans la Compagnie dc Jésus: Hurler, Tht^ giæ dogmatics compendium. Inspruck, 1893, t. m, p. 110; sous une forme plus sobre cl plus adoucie. Dc Augustinis, l’un des successeurs de Franzclin an Collège romain, De re sucramentaria. Home, 1889,1.1, thèse xvi; B. Tepe, Instil, theologiae. Paris, 18%· De ss. eucharistia, q. m, c. i, n. 337, 37G, avec ten­ dance à concevoir la consécration comme incluant déjà la deslruction finale de la communion; Sien· trup, Prælcct. dogmatica' de Verbo incarnato. Inspruck, 1896, part. Il, th. xcv; en dehors delà Compagnie: Lambrecht, De ss. missir sacrificio. Louvain, 1885. p. *207; Einig, Tract, de ss. eucharistiæ mgsttrio. Trêves, 1888, p. 139; et, parmi les auteurs qui, sans prendre position, lui sont favorables : Pohle, Lchrbucy der Dogrnalik, Paderborn. 1912, t. m. p. 399; Hein rich-Gutberlct, Dogmatischc Théologie. Mayence, 1901, I. ix. p. 868; Gallacher, Th·· formai essence o/ the holy sacrifice of Mass, dans Ecclesiastical Review, 1913, I. xlviii, p. 513-530. Dans maints ouvrages dc spiritualité, la thèse de Dc Lugo-Fninzelin est reprise avec l’insistance des dévelop­ pements oratoires auxquels elle se prête si facilement. Cf. J.-M. B iathier, /x sacrifice dans le dogme cntholiqur el dans la oie chrétienne, Lyon, 1886, c. vu ; A. Tesnlêrv. Manuel de Γadoration du Très Saint-Sacrcmmt. P série, Paris, 1880. p. 53-56 : Somme dc la prédication cucharii· tique. P· partie, 4· conférence ; Chanoine Bcaudcnom, Méthodes ct formules pour bien entendre la messe, Paris, 1905, 1.1, p. 18-53 ; Formation d l'humilité, 6* édit., p. 359360, etc., etc. On retrouve également comme un écho dc la thèse lugoniennc, accolée à la thèse de Lcssius-Gonct, dans 1«· P. Monsabré, foc. cil. Voir col. 1155. conception générale: La messe, SACRIFICE EN RAISON DE L’OBLATION, FAITE A L’AUTEL, DU SACRIFICE AU I REFOIS OFFERT PAR JéSUS-ClIlUST.— HL Troisième Les partisans dc ce système font valoir que l’idée du sacriflce-immutation est une idée relativement récente dans la théologie, rt qu’on peut en assigner l'origine vers 1551, dans l'interprétât ion étroite que Kuard Tapper donne de la définition vague du sacrifice par saint Thomas d’Aquin, ct qu’avant le concile de Trente nul n’avait songé à chercher une immulalion réelle dans le sacrifice eucharistique. Sans doute, pour la plupart des auteurs dc cette catégorie, il n’csl pas question dc rejeter l’immolation mystique que la tradition tout entière reconnaît dans l'eucharistie. Mais, au lieu de définir le sacrifice par l'immutation, ils sc prononcent pour · une notion générale du sacrifice construite sur l’idée d'oblation. avec accompagnement d’une immutat ion simplement mystique. La séparation du corps et du sang du Christ a l’autel serait une action purement symbolique ou un rite, qui enveloppe l’oblation du Sauveur, et c’est en l'oblation faite sous cet aspect rituel que le sacri­ fice de la messe résiderait proprement ». Lepin, op. cit., p. 728-729. Λ dire vrai, les théologiens que nous avons recensés jusqu’ici considèrent l’oblalion comme essentielle nu sacrifice : le prêtre offre h Dieu une victime immolée en son honneur. L’immolation de la victime en l'hon­ neur de Dieu comporte l'offrande, el l'offrande est sacriflce par l'immolation, réelle ou mystique, dc la victime. Ainsi l'explique le catéchisme du concile dc Trente: Omnis sacrificii tn co est. lit offeratur. De eucharistiir sacramento, n. 71. Mnis, tandis que les théologiens partisans du système du sacrifice-immola­ tion (ont de l'immolation même (immulalion réelle ou immutation mystique) la différence spécifique (sacriI flee) du genre oblation, les partisans du sacriflcc-oblaI lion font, comme l’écrit M. Lepin, de l’oblation sacri- 1193 MESSE, LE SACRIFICE-OBLATION : LES PRÉCURSEURS 1194 tldclle unesimple condition L’oblallon est celle qu’une un partisan du sacriflcc-oblalion. Dans le be sacrafols pour toutes Jésus-Christ n faite au Calvaire; mentis disputationes, des Opera theologica, Paris, 1677, De eurhanstiu: sacramento, part. Ill®, il définit mieux encore, Jesus-Chrisl a commencé cette obla­ tion dès le premier instant de l'incarnation et l'a le sacrifice, non par l’immolation. mais par l'oblallon : continuellement renouvelée durant sa vie mortelle, ct (jblatio sensibilis ret senstbiblis facta seti bco, ad celle oblation persévère encore éternellement dans agnitionem humana: infirmitatis ac natari?, et ad pro­ le ciel. L’immolation mystique du corps ct du sang fessionem divinir majestatis, a legitimo ministro, ritu sacraincnlcllemcnt séparés sous les espèces du pain ct aliquo mystico. A la croix, on trouve la mise a mort du vin,ne fait donc que situer sur l'autel, en y amenant sanglante de la victime. Λ la cène, qui précédait la croix, il n’y eut que la consécration ou l’oblation de la Jésus rituellement Immolé, l'oblallon que le Sauveur a faite de sa mort el dc sa passion ct qu’il renouvelle victime à immoler. Dans l’eucharistie, c’est la même oblation, avec la même représentation sensible de perpétuellement dans h· ciel. Celte théologie du sacri lice sc réclame de la défi­ l’immolation : 1« termes dont Jésus-Christ se sert dans nition même de saint Thomas : Sacrificium proprie l’évangile pour marquer que son corps est présente­ dicitur quando circa res oblatas aliquid fil. Il n’csl ment donné, son sang présentement répandu, Luc.,xxn pas question d’un changement réel apporté à l'hostie 19. 20; cf. 1 Cor., xr. 21-25, ne peuvent s’entendre que du sacrifice, mais seulement d’une cérémonie ou d’un d’une oblation : Magis earum probo sententiam, qui rile extrinsèque, laissant l’hostie intacte et non interpretantur « funditur · id est effertur, sccrifcatur... modifiée. Cum de corpore dicitur : quod pro vobis datur, non potest Les auteurs qu’on cite en faveur dc cette opinion esse sensus : quod pro vobis datur ad edendum, sed : quid pro vobis sacrificatur. Ergo, et cum de sanguine sont scrupuleusement recenses par M. Lepin. Nous suivrons la lisle de cet auteur · ajoutant parfois, dicitur : qui pro vobis effunditur. Ccmmentarius retranchant plus souvent — pour nous arrêter aux in quatuor evangelistas, Lyon, 1607. In Malth., XXVI, 26. noms principaux. Et, dc l’examen des textes, nous verrons dans quelle mesure l’opinion du sacrifice4® Vn autre point dc vue, sur lequel insistent fré­ oblation leur doit être attribuée. quemment les partisans du sacrifice-oblation, c’est /. AU AI/· SIÈCLE ; QUI LQUÈS TRAITS ÈÈ LA l’étroite dépendance du sacrifice de l’autel ct du sacri­ thèse DU SACRIPI CK-ObLATioN. — p Parmi les pre­ fice céleste, l’un ct l’autre continuation du sacrifice dc la croix. Ce point de vue particulier avait été miers théologiens ayant ébauché la théorie du sacri­ fice-oblation, on cite Jean Hessels (f 1566). Tout en amorcé, aussitôt apris le concile dc Trente, par Jean dc Via (t 1582), Jugis Eeclcsiœ catholica: sacrificii.., acceptant que le sacrifice comporte une immutation defensio, Cologne, 1570, p. 466. destructive, cc théologien re trouve dans l’eucharistie 5® Estius, voir col. 1148, dans son Ccmmcntmre tic qu’une image d'immolation en un sacrifice réel. La l'Êfttre aux Hébreux, mi, 17, établit, lui aussi, ce seule mutation qu’on puisse trouver dans l'eucharistie parallélisme et cette dépendance. Des paroles de et qui concerne la victime elle-même, c’est le nouveau l’Apôtre, il résulte que le Christ esl appelé prêtre pour mode d'existence sous les espèces, mode d’existence l'éternité, en raison dc sa puissance, de son office ct de que Jésus-Christ n’avait pas auparavant. Par elleVeffct qu’il obtient. En raison de sa personne, il est le même, la présence eucharistique ne serait pas un sacri­ prêtre par excellence. En raison de son office, il est fice expiatoire, et donc un sacrifice proprement dit, si toujours près du Père, intervenant pour nous; ct le elle ne sc référait par l’immolation mystique au sacri­ Christ remplit son office éternellement, c'est-à-dire fice sanglant de la croix.L’intercession du Fils s’offrant jusqu’à In fin du morde, tant qu il y aura des élus a dans le ciel à Dieu son Père, semper vivens ad inter­ conduire à leur salut. Et (cite Intervention ne va pellandum pro nobis, n’csl un sacri lice qu’en vertu pas sans une oblation; l’oblation fait partie de l'office du sacrifice accompli sur le Calvaire. En réalité, Λ la sacerdotal. Continuellement il montre au l’ère cl lui messe, la consécration place sur l’autel le corps ct le offre pour le salut des élus son humanité propre et scs sang du Christ, quo nous pouvons ainsi offrir à Dieu. blessures. Enfin, en raison de l’effet obtenu par le Catéchismes, Louvain, 1663, p. 575 sq. sacrifice jadis offert ui c fois sur la croix, le Christ a été 2° Faut-il trouver dans la doctrine de Suarez cl dc constitué à tout jamais cause dc notre rédemption Van der Galon, voir col. 1170 sq,, quelque germe dc la el de notre salut; sous cet aspect, le sacrifice dc la doctrine du sacrifice-oblation? M. Lepin le pense ct croix lui-même peut être appelé étemel. s’exprime ainsi : On volt (Suarez) au cours dc son On Je voit, Estius arrête le sacrifice céleste ù la lin argumentai ion déclarer assez nettement qu’une du monde. Ce sacrifice, pour lui. i.c semble pus devoir immutation réelle n'est pas necessaire; il peut suffire se prolonger dans l’éternité, puisque l’effet que Jésus de quelque autre action sacrée faite « circa rem obla­ en attend est obtenu la réunion des prédestinés dans tam ·, et il faut bien traduire ici autour de la victime; le royaume des cicux Mais ce n’est pas tout ; · Sur ou que, si l’immutation réelle doit intervenir dans la la terre, le Christ encore mortel avait offert un don materia ex qua, elle n’est pas requise dans l’hostie et une victime à Dieu, le don de lui-même dans l'eucha­ principale et proprement dite qui en résulte. Finale­ ristie à la dernière cèrc, I hostie de son humanité mise ment, il observe que la signification morale jugée essen­ à mort sur ht croix Aujourd’hui qu’il est immortel, il tielle au sacrifice, savoir la proclamation de la souve­ continue d'offrir le mime don dc l’eucharistie depuis raineté de Dieu, peut être procurée aussi bien par le levant Jusqu’au couchant par ses vicaires, les un acte û'effection ou dc production que par un acte prêtres, el il continue d’offrir au ciel la même victime, (l’immutation réelle ou de destruction, surtout quand il en tenant toujours sous les yeux du Père el pour notre s’agit d’une · effect ion surnaturelle ·, qui vn Λ pré­ propitiation son humanité, autrefois attachée ù la senter a Dieu, ad prostandum Deo, l’hostie la plus croix, blessée cl mise à mort. > capable de lui plaire et de t’honorer. · (/était évidem­ //. au a 17/·stÈCLp. — La thèse du sacrifice-obla­ ment en vue de sc ménager celte dernière réponse que tion prend définitivement corps, surtout parmi les l’illustre théologien, dans les explications de sa défi­ nition du sacrifice, avait glissé l’idée d'effection. » théologiens de l’école française. M. Lepin rattache ù l’idée du sacrifice-oblation la grande autorité de Bos­ Op. cil., |>. 372-373. suet. Voir ci-dessus, col. 1158 sq. Quant aux autres 3® Plus explicitement, Maldonat (+ 1583) insiste sur le caractère d’oblation dans le sacrifice cl.A toutes les auteurs cités en faveur de celte thèse, il convient époques, ce théologien-exégète a été considéré comme d’examiner ici et la doctrine qu'ils ont défendue el les 1195 MESSE, LE SACRIFICE-OBLATION : L’ÉCOLE FRANÇAISE 1196 rapports de cette doctrine avec la notion du sacrifice- I une simple représentation du corps et du sang de Jésus-Christ immolé sur le Calvaire; c'est le corps cl oblation. le sang mémo dc Jésus-Christ immolé sur l’autel. 1· Autorités douteuses en faveur du sacrifice-oblation. Quant à l’immolation, réelle (c’est-à-dire sanglante) L Le cardinal Du Perron. — L'autorité de ce grand sur la croix, elle est à l’autel representative du sacri­ controversiste a été mise en avant en faveur de la thèse fice de la croix. Mais celle immolai ion représentative du sacrifice-oblation, au xvm· siècle. Host donc néces­ n'est pas seulement la séparation extérieure des saire de rapporter la doctrine de cc théologien. espèces; elle est un acte véritable, et cet acte consiste Du Perron, en effet, semble exclure du sacri Hcc de dans la consécration, dont les paroles, qui sont la la messe tout acte d’immolation présente, pour ne forme du sacrifice, divisent sacramentellement Je retenir que l’immolation passée, mais réelle, de la corps el le sang de Jésus-Christ. On le voit, le car­ croix, sous une oblation renouvelée autant de fois que dinal Du Perron parle, en somme, comme Salmeron sc renouvelle le sacri lice de la messe. « Le sacrement ou Vasque/,· du corps du Christ est le corps du Christ en deux 2. Le cardinal de Bérulle, fondateur dc l’Oratoire. — diverses manières : l’une vraie ct réelle, en tant qu’il a) Exposé. — l’n troisième élément de la thèse du sc réfère au corps du Christ vivant, animé, glorieux; sacrifice-oblation, clément qu’on rencontre déjà chez l’autre, simplement figurative et représentative, en Gaspard Casai, voir col. 1181, est mis en relief par tant qu'il se réfère au corps de Christ considéré Bérulle : l’oblation faite par Jésus-Christ, seul prêtre comme corps immolé, c’est-à-dire constitué en l’être de son sacrifice au Calvaire, n’existe pas seulement au actuel de corps occis, mort ct inanimé. » Du Saintmoment dc la passion : cette oblation a été inaugurée Sacrement de ΓEucharistie, Paris, 1622, I. H, c. m, à l'instant mime de l'incarnation. En même temps p. 433. El encore : « L’oblation de l’eucharistie... est que par le mystère de l’incamal ion, la vraie et unique une même oblation avec celle de la croix, tant à cause hostie du Père est préparée el séparée du commun des de l’unité dc la victime, qu’à cause dc l’unité de hommes el consacrée par l’onction de la divinité, elle l’occision dc la même victime. Car ni la substance de est offerte el présentée à Dieu par l’oblation que Jésus la victime ne sc multiplie point en chaque eucharistie, fait dc soi-même en entrant dans ce monde: « La nais­ comme faisaient les Juifs, mais demeure toujours une sance du Christ est proprement un mystère d’offrande en nombre; ni l’occision de la même victime ne sc ct d’adoration. » Discours de Pestât ct des grandeurs dc multiplie point non plus, comme faisaient les sacri­ fices juifs, où chaque oblation répétée avait son occi­ Jésus, discours xi, a. I, dans Œuvres complètes, édit. sion particulière; mais la même seule et unique occi­ Aligne, Paris, 1856, col. 360-361. Cette oblation, inaugurée par Jésus dès le premier instant de son sion de Jésus-Christ faite en la croix, sans se réitérer, sinon par représentation en mémoire, image ct figure, existence, se continue d’une façon permanente. Vie sert dc fondement commun à toutes les oblations de Jésus, c. xxvi. Toutefois, dans la pensée du car­ subséquentes..., de sorte que nôtre sacrifice, quant à dinal, l’oblation ne saurait constituer un sacrifice si elle n’était accompagnée d’une immolation. Il la chose offerte, est le même sacrifice que celui de la explique celte immolation, commencée dès l’incarna­ croix; et, quant à l’occision, est le même représsntatition, par un commentaire de Phil., u, 7 : Œuvres de vcment, c’est-à-dire: l’image, la mémoire, la représen­ piété, ι,νιπ : Dc la pénitence du Fils de Dieu, η. L Id., tation du même sacrifice. » Œuvres diverses, Paris, 1633, p 312; rf p 516,852. col. 1030. L’immolation ainsi comprise, par Pacte dc Maintenant le cardinal controversis le n’admet-il renoncement Inauguré à l’incarnation, se continue dans la messe qu’une représentation de l’immolation pendant toute la vie mortelle du Sauveur pour sc sanglante dc la croix, représentation contenue dans la consommer à la croix. Cf. La source de la mort et pas­ séparation sacramentelle des espèces; ou bien cette sion de Jésus est l'amour qu'il nous porte, η. I ; i.xxii, Dc la dévotion du vendredi; des rapports des trois prin­ séparation sacramentelle manifeste-t-elle pour Du Perron une immolation présente, représentative dc cipaux mystères du Fils dc Dieu; son incarnation, sa passion ct son eucharistie. l’immolation passée? La deuxième interprétation A la cène, Bérulle conçoit le sacrifice dc Jésus-Christ semble ne faire aucun doute, car Du Perron déclare expressément que < l’oblation quotidienne de l’Église comme l'offrande d’une immolation non plus conco­ mitante, mais prochaine, el l’oilrandc de celle immo­ contient la vérité ct l’image du sacrifice de la croix; lation prochaine el réelle sc fait sous les signes d’une la vérité quant à l’essence de la victime; l’image et la immolation toute sacramentale * cl · mystique »: ligure, quant à l’oc/e d'immolation. » Œuvres diverses, p. 516, L’immolation représentative est donc, selon « Le même Fils dc Dieu, en ce divin banquet,a voulu prévenir l’oblation visible cl sanglante de la croix par le cardinal, un acte d’immolation, donc une chose cette clîusion sacrament ale ct immolation mystique présentement effective et réelle, quoique sa réalité en l'eucharistie. El si nous observons les moments de ne soit pas de même nature que celle de la chose Celui C. vi, p. 87. e. —Si parfait soit-ll, le sacrifice de la croix n’est qu’une partie du sacrifice complet de Nolrc-Scigneur. « Il est le sacrifice de la rédemption et du mérite »; Jésus < y apaise par son sang la colère de Dieu et satisfait à sa justice, en portant la peine, le supplice el la malédiction due aux pécheurs. Il y expie le péché et y meurt pour le salut du monde ». Mais cc sacrifice « ne donne pas encore actuellement (aux hommes) les grâces et les bénédictions dont il csl la source; il les y prépare cl les dispose à les recevoir. . Il mérite tout, mais il ne donne ct n’applique rien. » C vm. p. 93-96. « I.a nécessité du sacri lice de la messe parait donc visiblement, en ce que nous devons néces­ sairement participer à l’oblation que Jésus-Christ a L'ÉCOLE FRANÇAISE 1200 faite de lui-même en la croix, et communier â la vic­ time qu’il y a offerte pour nous », p. 97; ainsi le sacri­ fice de la messe, sacrifice d'application ct de sanclb fleati on, donne et applique tout, mais il ne mérite rien. P. 9G. /. — Toutefois, partie du sacrifice complet de Jésus-Christ, la messe est elle-même un sacrifice par­ fait : la sanctification s’y trouve, < puisque c’est le même corps de Jésus-Christ sanctifié cl consacré dès le moment de l’incarnation el qui, par sa résurrec­ tion, est encore sanctifié cl consacré à Dieu d’une autre manière plus parfaite. ■ L’oblation s’y trouve, car selon Hebr., x, Foblation faite par Jésus-Christ de lui-même dès son entrée en cc monde a été faite une seule fois, cl · par conséquent c’est une oblation per­ manente, qui dure toujours, el qui nous oblige de dire que toutes 1rs oblations qui se remarquent dans les divers étals de la vie du Fils de Dieu, ne sont qu’une même oblation, cl qu’il n’y a jamais eu qu'une seule oblation du corps de Jésus-Christ; oblation qui s’est faite dans le sein de sa très sainte Mère dès le premier moment de son incarnation, qui n été par­ faite en la croix, qui sc continue dans la messe, el qu sera éternellement dans le ciel. » Ibid,, p. 100. g. — Si l’oblation de soi-même faite par JésusChrist à la messe u’csl que la continuation de l’obla­ tion faite jadis dès l’instant de l’incarnation, clic ne saurait cependant exister sans l'intervention du prêtre, ministre de Jésus-Christ, et qui célèbre la messe. Jésus s’ollre par scs ministres. C. v, p. 80. Le rôle du prêtre visible à la messe est de produire, par la consécration, Jésus-Christ par la même action cl par la même vertu, par laquelle son Père l’a ressuscité. Et rien de choquant en cela puisque le prêtre ne pro­ duit Jésus-Christ sur l’autel que comme instrument; et la vertu de l’instrument n’est pas différente de celle de sa cause principale. C. vu, p. 92. h.— Celte oblation, à la messe, csl saerffee, puisque selon saint Paul il n’y a qu’une seule oblation du Christ qui est sacrifice. El, à la messe, celte oblation se fait par la consécration. Tout le passage du P. de Condren sur ce point est à citer : < On peut trouver facilement qu'il y a oblation de Jésus-Christ en la messe, si on considère les paroles dites par Jésus-Christ au rapport des évangélistes : « Ceci csl mon corps, qui est donné pour vous. » Voilà évidemment une oblation du corps de Jésus-Christ, non faite aux apôtres, mais à Dieu pour les apôtres. De même dans ces autres paroles de Jésus-Christ : « Ce calice est la nouvelle alliance en mon sang, lequel calice sera répandu pour vous; ou, selon le grec, qui est répandu.» Voilà un sang répandu dès lors pour les apôtres en la rémission des péchés; voilà une effusion de sang cpii précède cell»· de la croix. Vous voyez dans ccs paroles qu’il y a deux donations du corps de JésusChrist : l'une à Dieu pour le monde, quod pro voius datur, qui est donné pour vous ; l’autre au monde pour Dieu : accipite i r comedite, prenez et mangez. La première est le sacrifice; l’autre est la communion du sacrifice. Remarquez de plus que ccs paroles des évangélistes sont toutes des termes de sacrifice. Enfin, l’oblation est meme bien plus expresse à la messe que sur la croix; car en la croix, elle ne parati point, ct on ne lit nulle part dans les écrits des évangélistes que Jésus-Christ sc soit offert sur la croix; au contraire, vous n’y voyez qu’un meurtre et qu’un sacrilège, ct celte oblation y est couverte du massacre horrible d’un homme crm iflé II n'y a que saint Paul qui depuis nous ait enseigné cette, oblation que Jésus-Christ a faite de lui même la croix ; au lieu que dans l’institu­ tion dr l'eucharistie cl du mystère de la messe, JésusChrist dit lui-im me très clairement qu’il est offert pour scs Apôtres cl pour pludie· cl offert dans le 1201 MESSE, LE SACRIFICE-OBLATION : L'ÉCOLE FRANÇAISE temps même qu'il parle. Il y a donc oblation du corps de Jësus-Christ en la messe cl oblation réelle, quoique cachée sous les signes. (L’est la manière de sacrifice (pii convient à l’état présent de l’Églisc. » C. vm, I». ιοί 102. b - - Mais < l’immolât ion se trouve aussi à la messe: car Jésus-Christ y est immolé, non pas d’une manière sanglante, mais d'une occision sacramentelle et mys­ térieuse. Kl sa résurrection n’exclut pas tout â fait cet état de mort, qui suit de l'immolation. Au contraire, la résurrection contient la mort de JésusChrist comme déjà accomplie ct parfaite... 11 est donc vraiment dans la messe l'Agncnu mis à mort : Agnus occisus, H y est en état de mort, n’ayant plus la vie qu'il avait sur la terre : outre les autres manières qui sont marquées par les théologiens, comme de cc qu’il ne fait aucune action extérieure de vie, ni aucun usage de scs sens el de son corps. » P. 102. Dans ce dernier texte, le P. de Gondrcn ne parait pas prendre parti entre les différentes explications de l’immolation du Christ à l’autel. 11 fait même allusion à une doctrine enseignée expressément dans l’édition de 1677, el mise, dans l’édition de 1G97, sur le compte d’un auteur étranger : « Pour expliquer en quelle manière JésusChrist est en état de mort au ciel et en la messe, un auteur a eu celte pensée : que la mort est la privation de la vie présente, et que, quand Jésus-Christ csl ressuscité, il est demeuré privé de celle même vie mortelle et passible, etc. > C. v, p. 82. Voir, pour le rapprochement des textes, Lepin, op. cit., p. 478-479. Mais dans un autre texte (également remanié dans l’édition de 1697, voir Lepin. p. 180-181), le P. de Condrcn semble adopter purement ct simplement la thèse de l'immolation mystique : · Jésus-Christ porte (sur l’autel) cet étal de mort où les Juifs Pont mis sur la croix, en tant qu'il s’y offre lui-même comme immolé une fois sur la croix, cl que c’est en mémoire et en vertu de celle immolation qu’il y csl aussi Offert par son Église; et cet état d’immolation cl de mort y est marqué et représenté par la séparation mystérieuse du corps et du sang sous les espèces différentes du pain et du vin séparément consacrées.. Si vous me demandez s'il s’y fait une effusion de sang, comme en la croix, je vous réponds qu’il s'y fait une effusion du même sang quant à la substance, mais diffé­ rèrent en tant qu’il est renouvelé par la resurrection. Et celte effusion s’est faite en la cène, Luc., xxn, 20: car selon le grec, il y est parlé d’une effusion présente du calice. Cc n'est pas une effusion qui sc fasse visi­ blement et hors des veines de Jésus-Christ comme sur la croix; c’est dans la bouche et dans le cœur des communiants qu’elle se fait; et c'est une effusion réelle, mystérieuse, sacramentelle, sacrificale et sanc­ tifiante. » C. vu, p. 90. /. — Le P. de Condrcn ne manque pas de marquer l’étroite relation qui existe entre la messe et le sacri­ fice céleste de Jésus-Christ. En réalité, c’est le même sacrifice du Christ qui se continue parallèlement nu ciel ct sur la terre : La seule différence qu’il y n, c’est qu’cncore que l'hostie y soit aussi réellement présente que dans le ciel, cc n’est pas toutefois d’une manière visible. C. v, p. 80-81. Dans le ciel, comme sur l'autel, Jésus apparaît tanquam occisus. Malgré la gloire dont Jouit son humanité sainte, il se présente à Dieu en état de mort, état Justifié par cc qui lui reste des cicatrices de ses plaies. Ibid., p. 82. Gf. c. vm, p. 103. b) Conclusion. — Les affirmations du P. de Condrcn sont tellement claires qu’on peut conclure avec Bivière, dans sa Défense (voir col. 1217), 1.1, p. 121 : « Le P. de Condrcn non seulement ne restreint pas fessence du sacrifice de la messe à la seule offrande de l'immolation de la croix, mais H enseigne positivement que Jésus-Christ est sur l’autel dans un état de mort 1202 ct de victime par une immolation particulièrect non sanglante, el que cette immolation qui représente celle du Calvaire cl qui en renouvelle la mémoire, consiste dans la séparation mystérieuse de son corps ct de son sang sous les espèces différentes du pain ct du vin séparément consacrées. Il ne dit pas seulement en général, comme certain* auteurs : Jésu.-Christ csl immolé sur l’autel; il explique encore cc que c’est que celle Immolation. Il ne |a réduit pas a la sépara­ tion extérieure de* espèces : C'est, dit-il, une sépara­ tion mystérieuse du corps cl du sang de Jésio-Christ même sous les espèces différentes du pain ct du vin séparément consacrés. » En réalité, nous retrouvons ici la doctrine du cardinal de Ilénifie et de Bossuet. El, pour fortifier celte conclusion, il suffirait de rap­ peler que le P. de Condrcn à plusieurs reprises affirme rident ité du sacrifice de la croix et dr celui de h messe, en tant que dans l’un et l'autre sacrifice est offerte la mime victime, Jésus-Christ Immolé sur la croix, est présent ù l’autel et y est offert comme ayant été immolé sur la croix pour nous. P. 90. · La messe est le même sacrifice que celui de la croix, la mime victime y étant offerte. · C. vin, p. 95. A vrai dire. le sacrifice de la croix n’est pas réitéré dans le sacrifice de la messe; mais c'est le même sacrifice offert d’une manière qui n’est plus sanglante pour participer et communier au sacrifice sanglant. Ibid , p. 95. En somme rien de particulier dans la doctrine du P. de Condrcn n'autorise à classer cet auteur panni les défenseurs du concept de sacrifice-oblation dans le sens exclusif où nous l’avons exposé. Le P. de Condren, comme le cardinal de Bertille, retient la thèse de l’essence du sacrifice eucharistique placé dans l'acte de la consécration, en tant que cet acte contient l’oblation de Jésus placé sous un état de mort par l’immolation mystique. En dégageant cette doctrine de l’opinion quelque peu arbitraire des cinq parties du sacrifice — opinion qui n’est pas essentielle à la thèse du P. de Condren. voir Jésus-Christ. I. vm» col. 1310 — nous avons la doctrine courante au xvn· siècle, telle que Bossuet l’a si exactement exposée. I Jean Jacques Olier (f 1657), fondateur de SuintSulpice, est un disciple du P de Condrcn. Sa doctrine eucharistique est renfermée principalement dans le petit volume. Explication des cérémonies delà grand’· messe de paroisse selon l’usage romain, Paris» 1657. Nous suivons ici l’édition de Clermont-Ferrand. 1835r a) Exposé. — Comme le P. de Condrcn, M Olie. admet que le sacrifice de Jésus-Christ, dans sa pléni­ tude. comprend plusieurs parties. H passe sous silence la consécration, mais retient l oblation, l’immolation, la consommation et la communion. Op. cit., I IL c. iv, p. 69 sq.; 1. \ II. c. n. p. 220 sq.; e v, p. 238 sq. Reprenant une idée émise par le P. de Condren (mais que l’éditeur de celui-ci parait avoir corrigée, voir col. 1201 ). M. Olier affirme que la consommation de l'immolation sanglante du Calvaire a été réalisée par la résurrection, · où, non content d’être mort el de s’être privé de la vie pour l'amour de son Père. (Jésus) a voulu se consommer totalement en Dieu et retourner en lui..., périr à son prendor état ct cesser d’être à cette première vie el à cette première' génération qui l'assu­ jettissaient aux infirmités de lachair.ct qui lui faisaient porter la ressemblance du péché. » Traité des saints ordres, Paris. 1672. édit, de 1831. Ill· part., c. v. p. 385. L’immolation réelle du Calvaire se prolonge donc dans le ciel et constitue le sacrifice céleste qu’offre éternellement le prêtre éternel. La pensée de M. Olier rejoint ici celle du P. de Condren. L’oblation de Jésus a commencé avec l’incarnation cl. si on la considère dans toute son étendue, se prolonge dans l'étcniité. Explication, I. VI, 1203 MESSE, LE SACRIFICE-OBLATION : L’ÉCOLE FRANÇAISE c. n. p. 175 sq.; ci. préface, p. 11-12. Toutefois, tandis qur sur terre, .Jésus s’est oiTert en état de contrition el d’humiliation» dans le ciel, il s'offre dans un étal glorieux. « Il ne sc présente pas â Dieu comme pré paré a la mort, qui est le premier état de l’hostie, mais comme une hostie une fois immolée ct déjà consommée en Dieu. Il s’offre · dans un étal immortel,impassible, spirituel et divin, qui est l'état dont il jouit dans le ciel avec tous les bienheureux consommés dans la même gloire ct dans un même feu que lui, lesquels il offre en sacrifice avec lui à son Père. » L. VII, c. i, p 213’211. Comme le P. dc Condren, M. Olicr considère la messe comme étant le sacrifice du paradis,· offert en même temps sur la terre puisque l’hostie qui s’y pré­ sente csl portée sur l’autel du ciel, et il est différent seulement en cela qu'il sc présente ici sous des voiles et des symboles, ct là il est offert à découvert ct sans voile. · Préface, p. 12. Toutefois, lorsqu’il s’agit de préciser en quoi consiste l’essence du sacrifice eucha­ ristique, la pensée de M. Offer, toujours substantielle­ ment fidèle à celle du P. dc Condren, csl cependant moins explicite. Aussi bien, une explication des céré­ monies dc la messe ne saurait présenter la rigueur d’exposition d’un traité théologique. Néanmoins, au I. VII, c. n, De la consécration. on peut retrouver les trails principaux dc la théologie bérullienne. La consécration constitue à proprement parler l’immola­ tion dans'le sacrifice eucharistique, puisqu’elle repré­ sente sacramcntcllcmcnt la séparation du sang d’avec le corps : « Le prêtre, après avoir prononcé les mêmes paroles que Noire-Seigneur prononça instituant cet adorable mystère, met par la vertu des paroles sacramcntales le corps à part el le sang à part sous les diverses espèces du pain el du vin, qui représentent Je corps et le sang dc Jésus-Christ séparés; cl qui ainsi signifient la mort dc Noire-Seigneur, cl expriment la seconde partie du sacrifice, à savoir l'immolation de la victime, où le sang était répandu ct les parties du corps divisées. » Toutefois, l'immolation de la messe est essentiellement figurative·, en réalité, Jésus sc trouve dans l'eucharistie* avec la gloire dont il jouit au ciel : « Encore que Noire-Seigneur soit mis sous les espèces extérieurement figuratives de la mort, il y est toutefois dans sa gloire ct consommé dans le feu dc Dieu, comme il le fut aux mystères de sa résurrection ct de son ascension... » La conclusion, c’est que ■ le prêtre, prononçant les paroles de la consécration, représente le Père éternel qui engendre son Fils au jour dc sa résurrection dai s le tombeau, et qui l’en­ gendre encore tous les jours dans le repos de sa gloire ct le consomme en lui avec béatitude. · b) Discussion. — Λ prendre à la lettre cet exposé, on croit y retrouver une double Influence, celle de Vasqucz, en ce qui concerne hi separation sacramen­ telle, figurative de la mort réelle du Christ, ct celle de Suarez, en ce qui concerne la production du corps cl du sang, c’est-à-dire, de Jésus-Christ lui-même sous les espèces sacramentelles. L’influence du P. de Con­ dren est plus vive encore, surtout lorsque M. Offer applique à l’eucharistie les divisions proposées par le théologien de l’Oratoire. ct notamment quand il insiste sur la consommation de l’hostie du sacrifice dc la croix ct de l’autel dans ct par la gloire divine. Cc qui ne l’empêche pas de rester très fidèle à la doc­ trine traditionnelle louchant l’état dc victime dans lequel Jésus sc trouve à l’autel : « Noire-Seigneur a voulu être mis en état d’hostie en son Église : tanquam agnus occisus. afin dc renfermer dans cct état tous scs mystères, et dc faire servir au bien el a l’avan­ tage de l’Église, tout cc qu’il a jamais fait dc plus grand et dc plus saint... Notrc-Sclgncur a voulu même que cr mystère fût un mémorial de ses souf­ frances ct de sa mort, comme du mystère qui a acquis 1204 et obtenu de Dieu que les mérites de sa vie et de tous scs mystères nous fussent appliqués, et passassent à nous par la communion : ct.cn l'instituant, il nous a donné espérance de jouir des biens de sa mort cl dc sa vie, et nous a fait espérer dans une confiance parfaite que nous obtiendrions, par ce divin sacrifice el rot adorable sacrement, tout ce que peuvent et la vie cl la mort d’un fils sur l’esprit d’un père... » L. VII, c. iv, p. 237-2318. Étal d'hostie. c’est-à-dire de victime, voilà comment le Jésus consommé dans la gloire du Père est rendu présent sous les espèces eucharistiques; et c’est cet étal d’hostie qui rend la messe efficace pour l'application des mérites dc la croix. Sur l’essence du sacrifice de la messe, la théologie de M. Olicr ne va pas plus loin : elle est muette, par exemple, sur le point précis de savoir si la séparation sacramentelle est simplement représentative de l'im­ molai ion passée de la croix, ou significative d’une immolation présente, simplement mystique. Par contre, le fondateur de Saint-Sulpice projette dc vives lumières sur l’union de l’Église au Christ dans l’obla­ tion de l'autel. L’Église qui s’unit au Christ dans l’oblation du sacrifice, c’est d’abord l’Église du ciel, ainsi que le proclament les prières liturgiques ellesmêmes. Au Communicantes. · non contents de vous offrir tous nos devoirs, dit le prêtre à Dieu, nous vous offrons encore en Jésus-Christ tous ceux des bienheu­ reux; nous vous offrons la religion de la sainte Vierge ct de tous les saints, ct ce grand sacrifice d'eux tous, qui sont tous une hostie avec Jésus-Christ, el qui veulent bien n’en faire qu’une avec nous par le moyen de Jésus-Christ... » L. VII, c. i, p. 219. C’est aussi ct en conséquence l’Église de la terre qui ne sc contente pas d’adhérer à l’oblation du Christ cl de l’Église du ciel, mais qui entre elle-même en participation du sacrifice de son Chef. · Ibid., p. 211. La communion est parti­ culièrement représentative de celle union du corps mystique dc Jésus-Christ avec son chef dans l'eucha­ ristie; elle est « comme une union à l’Hostie pour la dilater, pour faire un plus grand sacrifice, cl pour faire de tous les offrants el adorateurs autant de victimes à Dieu. » L. VIII, c. m, p. 276; cf. p. 271 ct, en général, tout le chapitre. Sous ce dernier aspect, la messe « est la continuation du sacrifice de Jésus-Christ, consommé en son Père nu jour dc la résurrection, el communiant son Père au jour de son ascension...; mais c’est un sacrifice pré­ venant le sacrifice universel de toute l’Église consom­ mée en Jésus-Christ, ct montant dans le ciel au jour du jugement ct du sacrifice universel, » lorsque l’Église tout entière « ne sera qu’une hostie dc louange avec Jésus-Christ . L. III, c. I. p. 11 I. 5. Divers oratorirns. Nous retrouvons encore l'influence du P. de Condren chez plusieurs théolo­ giens du xvn· siècle. — u) Le troisième supérieur de l'oratoire, François Bourgoing (t 1662). insiste comme de Condren sur l’extension du sacrifice de JésusChrist à toute son existence terrestre et glorieuse ; < Dès le premier moment de su vie et de son entrée au monde. Ingredient mundum, dit l'Apôtrc, Ilebr., x, 5, en qualité de prêtre et dc souverain prêtre. Il s’est offert ct présenté à Dieu son Père en sa chair mortelle, comme une victime destinée à la mort. ICI depuis, il a toujours continué ce sacri lice de soi-même Jusqu'à la dernière consommation qui s’est faite en la croix. » Préface... (des) Œuvres complètes du cardinat de liéculte, édit. Migne, Paris. 1856, col. 107. — b) Le P. Desmares (t 1687). auteur présumé du traité Du sacerdoce de Jésus-Christ (première partie du Trait? du sacerdoce et du sacrifice de féxus-Chrht. publié sons le nom du P. de Condren, voir col. 1198), établit que jé irist a · cé !<· s.k « i «i· on l'ordn d< Melchisédcch, c'est-à-dire le sacerdoce éternel, en proion- 1205 MESSE, LE SACIUnCE-OBLATlON : L’ÉCOLE FRANÇAISE 1206 Toute la différence est dans h manière, ct non dans la géant le sacrifice dc sa mort ou plutôt en le consom­ substance du sacrifice. > mant dans le ciel : « La mort par le sacrifice de la croix Λ vrai dire, ers textes insistent sur l’unité qui relie est donc pour Jésus le moyen, non seulement dc fonder en la personne du Christ et dans son sacrifice sanglant la nouvelle alliance en nous rachetant, mais encore dc toutes les autres oblations du (Jïrisl ou de son cnrps consommer et de perfectionner son œuvre sacerdo­ mystique. Mais que le P. Qucsnel accepte l'idée d’une tale. · C. ni, p. 36, 38. il faut donc reconnaître que immolation mystique à la meese, on n'en saurait < outre la première oblation que Jésus-Christ a faite douter, en lisant scs Prières chrétiennes, pour la fête dc lui-même avant sa mort, pour transférer ct porter du Saint-Sacrement : « Vous demeurez sur la terre avec sur lui la peine dc nos iniquités, il en faut encore recon­ les pécheurs, ô Jésus, en l'état d’hostie fl de victime... naître une seconde, qui s’est faite ù son entrée dans le cl ce sacrifice que vous avez accompli une seule fois ciel, qu’il y continue toujours par lui-même, el que sur le Calvaire d’une manière sanglante, vous l’offrez les prêtres font aussi sur la terre en son nom cl en sa encore tous les jours... Vous renornv/er n tous moments, personne, et qu’ils y feront Jusqu’il la fin des siècles aux yeux dc notre foi. fo mort que roua y avez ofjcrte dans le sacrifice île reucharistie. (’.ette oblation est pour nom. » Et dans l'ouvrage, De la piété envers «comme une commémoration de sa mort, accompagnée dc la prière sacerdotale, par laquelle... il demande à Jésus-Christ : · Considérez, dit-il plus explicitement Dieu (pie sa satisfaction nous soit Imputée et vraiment encore, que le sacrifice dc la messe est le même que le appliquée pour la rémission réelle de nos offenses, ct sacrifice dc la croix; car c’est le même prêtre ct la pour notre réconciliation avec lui cl pour notre entière même victime, avec cette différence : 1 · qu’à la croix, et parfaite sanctification. » P. 41-42. Il est assez diffi­ Jésus-Christ n été offert d’une manière sanglante, ct que le sang n coulé visiblement de ses veines; mais que cile, sur un simple passage d’un traité qui, de toute dans le sacrifier dc la messe, Tefjusion ett mystérieuse. évidence, doit faire corps avec la deuxième partie, sacramentelle ct sanctifiant 1rs âmes, mais toutefois dont l’auteur est le P. de Condren, de formuler l’opi­ réelle et véritable; 2· que le sacrifice de la croix expie nion de l’auteur de la première partie. Dans le texte les péchés du monde, mais qu’il n’applique point 1rs que nous avons cité, il n’est question que d’oblation, •cl d’oblation d’un sacrifice que Jésus lui-même offre grâces. > 6. Denys Amclole, l’historien du P. de Condren au ciel. — r) La troisième et la quatrième partie du (t 1678), deux ans avant la publication dc Vidée Traité publié sous le nom de P. de Condren, sont en du sacerdoce, fait paraître un Abrégé de théologie, Paris, réalité du P. Qucsnel (t 1719). Cct auteur étudie, 1675, où Von retrouve toutes les idées du P. dc Con­ part. Ill, c. x et xr, comment toutes les parties ct dren. Pour Amdote, ccqui fit la valeur du sacrifice de conditions du sacrifice dc Jésus-Christ seront per­ la croix, ce fut moins l’immolation sanglante que fectionnées dans lç ciel. » Dc plus, tout le thème exposé l’oblation intérieure qu’en fit Jésus-Christ, Cf I. \ I, par l’auteur développe cctlc pensée que le sacrifice c. xxxv. Il admet, ou ciel, l’existence d’un vrai sacri­ de la religion chrétienne doif être quelque chose de fice, par lequel Jésus continue de s’offrir, représentant tout spirituel el de tout divin. C. i. C’est par la charité au Père le prix dc sa mort. C. XU Et de la vérité de •que tout ce que fait le chrétien est un véritable sacri­ ce sacrifice célote, il lire la vérité du sacrifice de fice, soit sur terre, soit au ciel, où la charité parfaite reucharistie, par voie d’analogie. Ibid. — Eu quoi fait la consommât ion du Christ entier, (a* thème four­ consiste la vérité du sacrifice eucharistique? En ce nit d’éloquents et pieux développements sur l’union dc l’Église au Christ « dans le sacrifice, sur la terre ct qu’il est oblation. Immolation, consommation. « L’im­ molation y csl aussi, parce que nous présentons à Dieu dans le ciel. C. n. Mais, on le volt immédiatement, l’Agneau qui a effacé nos péchés; cl il a voulu que ce nous sommes ici assez loin de la question théologique fût son corps, comme séparé mystiquement du sang, dc l’essence du sacrifice de la messe. Le P. Qucsnel qui fût l’offrande nécessaire de notre sacrifice. ■ aborde plus directement cette (pieslion dans quelques !.. IX, c. vn. Sans doute, celte immolation ne saurait passages des Hé/(trions morales. Les partisans du sc comprendre ni même exister en dehors dc { Immola­ .sacrifice-oblation client deux passages du P. Qucsnel tion de la croix, noire sacrifice < étant de sa nature c i leur faveur. A propos de Hebr., ix.25, Qucsnel fait commémoratif dc celui de la croix et dc tout le mys­ celte réflexion : « Si Jésus-Christ n’eût offert son tère de l’incarnation ·; néanmoins il faut dire que · par propre sang, rien ne pouvait nous réconcilier avec Dieu. la mémo puissance par laquelle Jésus s’est intérieu­ L'unité dc ce sacrifice adorable, qui consiste dans rement sacrifié sur la croix, il sc sacrifie extérieurement l’unité dc la victime cl dans l’unité de son Immola­ lui-même sous des signes sensibles ·. tion, n’empêche pas la multiplicité dc l’oblation : 7 On accorde que Thommsin (t 1695) a surtout mis multiplicité qui se réduit elle-même à l’unité dans la en relief l’idée de l’oblation commencée sur terre par personne do Jésus-Christ. par qui, avec qui ct en .lbid.,n. 15, Lepin, op. cit., enseigne que Jésus-Chrilt s'immole sur nos autels, p. 511. Donc, rimmolalion à la messe consiste unique- mais celle expression, jetée en passant, doit être ment pour les Conférences, dans la représentation comprise comme relie des (Conférences delà Kochelle du corps et du sang consacrés séparément sous les cl expliquée selon les exigences du contexte. « Le espèces; mais ce qui fait l'essence du sacrifice, c’esl sacrifice de la messe est en même temps une eonunémoToblalion présente de la victime autrefois immolée. A ration el une continuation du sacrifice de la croix, celle doctrine fondamentale, se Joignent dans les C'est une commémoration, parce que l'immolation de Conférences d'autres considérations fort justes, que la victime n'y est pas actuellement faite, mois seulement nous avons déjà recueillies de la bouche de Ifossuct représentée par la distinction des espèces du pain ct du et rencontrées dans la théologie des Orat oriens : vin, dont l’une représente le corps de Jésus-Christ mort, commencement du sacrifice de Jésus-Christ au pre- el l’autre son sang comme séparé du corps. La messe est mlcr instant de l'incarnation ; continuation du sacri- une continuation du sacrifice de la croix, parce qu’on lice de la croix dans l'éternité par l'oblation que le y oflre le même corps de Jésus-Christ immolé sur la Christ renouvelle sans cesse devant Dieu de sa per- croix,comme Jésus-Christ l’offre dans le ciel.» Instruesonne el de sa mort; union de ('Église à son chef dans lions théologiqucs et morales sur l’oraison dominicale, l’offrande du sacrifice de la messe. Ibid., n. 23,25, 22. etc . Paris, 1708, p. 123-121 L’allirmalion principale des Conférences fut, au HL AV xvtll· 81&CLE. — 1· Continuation de la début du xvin· siècle, l’objet de vives critiques;elle fut théologie de l’Oraloire - - L Gaspard Jueiin (t 1713). attaquée par de la Drone, évêque de Mirepoix. Sixième On peut rattacher au P. de Condren cette pensée instruction pastorair sur le sacrifice de la messe, 1710, exprimée par Jucnin : « corps cl le sang de Jésusp. 16 : « Il n’est nullement nécessaire, écrit le prélat, Christ ne sont pas changés intrinsèquement dans que la mort de la croix intervienne autrement qu’en l’eucharistie; mais ils sont changés extrinsèquement, représentation dans le sacrifice de l’eucharistie : cl c’est-à-dire relativement au lieu. . Cc changement vouloir l’y rappeler en l’unissant par le sacrifice inté- extrinsèque suffit pour un sacrifice proprement dit. rieurà l’oblation extérieure qu’on y fait de Jésus-Christ. carie Christ ne saurait être présent quelque part, sans sous prétexte qu’il n’est pas toujours nécessaire que s’offrir à Dieu le Père, sans sc présenter pour nous l’immolation de la victime soit faite en même temps devant sa face. · Est-ce suffisant pour affirmer que que l’offrande, pourvu qu’ellessoicnt réunies l’une avec Jucnin place au premier plan du sacrifice cucharisJ’autre par le sacrifice intérieur du prêtre et d i pe uple. tique 1 idée d'oblation, laissant Γidée d immolationnu comme ont fait d ms ces derniers temps de très habiles second? Jucnin est en réalité un disciple de Lessius, théologiens (en marge : Conférence de La Rochelle, avec, en cc qui concerne la nécessité delà double consc­ ii. 23). c’est non seulement faire dépendre le sacrifice cration pour le sacrifice, une légère teinte de lugoextérieur de l’Église d’un sacrifice intérieur, dont il nistne. peut n'ètre pas accompagné, mais encore confondre A la suite du texte qu’on vient de rapporter, cct en quelque sorte dans la manière d’offrir, contre la auteur écrit en effet :* Par la consécration, le corps cl décision du concile de I renle, les deux sacrifices de le sang sont séparés mystiquement, puisque par 1» l'eucharistie et de la croix, sans autre avantage que de force des paroles le corps seul est mis sous l’espèce du pouvoir trouver dans le sacrifice de l'eucharistie une pain, et le sang seul sous l’espèce du vin. » Institut. destruction réelle qui n’y doit pas être. » theologies, Lyon, 1705, l. vu, p. 318. Cette séparation 2. Nicole. — Gcttc critique de l’éveque de Mirepoix mystique « omnu· in état de m<»rt pour Jcmjv atteint aussi Pierre Nicole. Au texte rapporté par Christ : · Il y csl, en effet, comme mort, au moins M. Lepin. op. cit., p. 515. on ajoutera ce passage bien extérieurement. » .Mais encore, ce n’est point là le plus expressif : < Il n’est pas necessaire que l’immoladernier mot de l’explication de Juenln. Nous le trou­ fion el l’oblation de la victime se fassent en un même vons dans sa Théorie et pratique des sacrements, Paris, temps; et la diversité «les temps auxquels 1rs actions 1713. 1.1, c. m, p. 406 : ♦ On veut bien supposer (a· sc passent ne fait pas «pie cc soient de différents sacri- qui néanmoins n'est pas) qu’il faut qur la victime ficcs. Le Grand-Prêtre, après avoir égorgé le victime, meure dans un sacrifice parfait; mais il n’csl pas néccscmporlait le sang dans le sanctuaire où il entrait une saire que cette mort soit réelle el véritable, il suffit fois l’an. Celte oblation et celte immolation ne compo- au contraire qu’elle soit mystique el representative salent qu ii i même sacrifice, quoique faites en des C'est aussi cc qui sc fait dans l'eucharistie, dans la temps différents. El c’est ce qui arrive dans le grand consécration de laquelle Ir corps de JésuvChrist serait sacrifice, dont tous 1rs autres ne sont «pic des figures. séparé de son sang, si I rial d’immortalité où JésusL’immolation de la victime s’est faite une fois sur le | Christ est dans le ciel le permettait, carpar la vertu Calvaire, mais l’oblation de la victime a commencé, dès I ct par la force des paroles, vl verborum, par lesquelles l’entrée de Jésus Christ au monde, ct continuera dans l’eucharistie est consacrée, le seul corps du Sauveur toute l’éteraité. C’esl aussi ce «pii sc fait dans le sacri- csl rendu présent sous les espèces du pain, cl le seul fier de l’atilcl. Car on y offre, à la vérité, Jésus-Christ sang sous les espèces du vin. Cependant, par accident. présent sur nos autels; mais on l’y offre comme immolé cc même Corps ct ce même sang sc trouvent réunis sur la croix, passio est Domini, dit saint Cypricn. sacri- suus chacune des deux espèces, parce qu’fis sont réelfirium quod offerimus. C’est une continuation de l'ohla- leincal unis dans le ciel, et... qu’lis sont inséparables; tion «pic .Jésus Christ y a commencée. Ainsi, c’esl cl c’est cc que les théologiens appellent cire présent le même sacrifice, comme il est très bien expliqué dans par concomitance, t Cf. Commentarius historicus et dog· les C.onft rcnccs de ta Rochelle. Cc seraient deux sacri- I maliens de sacramentis, Lyon, 1717, dissert. V, q. u. c. n, p. 285. fices. s’il y avait deux immolations; mais n’y ayant Jucnin est toutefois quelque peu infidèle à la pensée qu'une même immolation et une même victime, quoique l'oblation soit faite par diverses personnes, cl de Lcssius, dans la question de In nécessité des deux en divers temps, ce n’est qu'un même sacrifice; ce qui consécrations. Toujours dans la Théorie et pratique des sacrements, t.i, p. 112: · Il n’est pas certain, dit-il. fait dire nu concile de Trente, qu'il n'y a que la manière d'offrir Jésus-Christ «pii soit différente : sola de certitude de fol catholique, que la consécration des offerendi ratione diversa. · Instructions théologiques et deux espèces soit requise pour l’essence du sacrifice. 1211 MESSE. LE SACRIFICE-OBLATION : L'ÉCOLE FRANÇAISE Estlus (voir col. 1118) croit le contraire probable. Car, dit-il, par la consécration d’une seule espèce, JésusChrist est rendu présent..., comme mort, puisque son seul corps, vi verborum, est rendu présent sous les espèces du pain, ct son seul sang sous les espèces du vin ; car 11 n y a sous les espèces, vi verborum, que cc qui est clairement exprimé par les termes dont la consécration est composée. Mais quoique la consécration des deux espèces ne soit pas, selon la doctrine d’Estius, de l'essence du sacrifice, elle est néanmoins de droit divin de son intégrité; de telle sorte que l'Églisc ne peut pas dispenser pour consacrer une seule espèce...» 2. Jacques-Joseph Duguet (t 1733). — On retrouve également un point important de la doctrine du P. de Condrcn, celui du sacrifice céleste, chez l’oratorien Duguet, en ce sens qu’il Insiste sur l’oblation céleste du Christ. Dissertations théologiques et dogma­ tiques, Paris, 1722, dissert. 11, sur l'eucharistie, part, n, n. 68. Mais cc point de vue doit dire complété. Duguet est de l’école de Bossuet et de Condrcn en tout ce qui louche a l'immolation mystique qui constitue le sacri­ fice de l’autel. On pourrait multiplier les citations. • (Jésus-Christ) a pu s'immoler après sa mort, puis­ qu'il a pu s’immoler avant que de mourir... Il a pu joindre une immolation réelle à la mémoire de son immolation passée, comme il a pu joindre une immo­ lation très réelle b une immolation anticipée. » (On remarquera l’immolation réelle de l'eucharistie, mise en parallèle avec l'immolation très réelle de la croix)... Explication du mystère de la passion, part. Il, a. 3, c. xvn. Ct. a. 5, c. xxii. El enfin, a. 7, c. xxiv : « Nous devons (â l’eucharistie) la perpétuité de l’oblation de Jésus-Christ; nous lui devons la perpétuité de l’excr cice de son sacerdoce; nous lui devons Γ1 lostie qui s’est immolée une fois pour nous sur le Calvaire et qui s'immole sans cesse pour nous sur nos autels. Duguet unit, on le voit, très intimement l’immolation san­ glante, très réelle, du Calvaire ct l’immolation réelle, non sanglante ct mystique, de l’autel, la seconde renouvelant la première. Toutefois, il parle nettement de deux immolations. Cette opinion a reçu dévelop­ pements cl précisions dans la ■ Lettre de M. Duguet à M. de Mirepoix », t. vt, lettre 8. Voir Défense de la Dissertation sur la nature et l'essence du S. Sacrifice de de la messe (par Rlvlèrc-Pelvcrt), Paris, 1781, t. n, p 277 sq. 3. Le iiturglsle Pierre Le Brun (t 1729) suit de très près le P. de Condrcn dans son exposé des conditions du sacrifice : acceptation de la victime par les prêtres; son oblation à Dieu; changement ou destruction affectant la victime; enfin consomption. Explication littérale, historique el dogmatique des prières et des céré­ monies de la messe, Paris. 1343. Traité préliminaire : Du sacrifice el des préparations prescrites pour Toflrir, n. 16, 17. Il accueille aussi l'idée de l'oblation perma­ nente du Christ, oblation commencée avec l’incarna­ tion, continuée sans interruption à travers tous les mystères de la vie cl de la mort de Jésus, ct se perpé­ tuant dans le ciel el parallèlement sur la terre. Ibid., n. 16; cf. part. IV. De la messe, art. 2. § 2. Il met ega­ lement en relief l’idée de l'union de l’Eglisc avec son chef dans l’offrande du sacrifice, Tr. prélim., n. 20. Mais, chez Le Brun encore, nous constatons que l’essence du sacrifice eucharistique est placée dans l’immolation de la victime. Le Brun le fait en combi­ nant la théorie de Lcssius ct celle de De Lugo : < Dans les holocaustes ct dans les sacrifices pour les péchés et pour les délits, la victime était immolée cl égorgée; elle changeait d’élat. Ici le pain cl le vin sont changés au cnrps ct au sang de Jésus-Christ, qui est immolé et comme en état de mort sur l’autel parce qu’il est privé des fonctions de la vie naturelle qu'il avait sur la terre, et parce qu’il y est avec des signes de mort par la 1212 séparation mystique de son corps d’avec son sang„ ainsi que saint Jean voit devant le trône du ciel l’Agneau vivant, puisqu’il était debout, mais en même temps comme immolé et comme mort, â cause des cicatrices de ses plaies el des marques de son immola­ tion sanglante qu’il conserve même dans la gloire. » Ibid., n. 17. •1. On retrouve nombre d’idées du P. de Condrcn chez l'évêque de Toulon Louis-Albert Joly de Choin (t 1759), < A la suite du P. de Condrcn, écrit M. Lepin. op, cil., p. 555, de Choin conçoit le sacrifice de JésusChrist comme une immensi· réalité, qui a commencé à son incarnation, s’est développée en sa passion, en sa résurrection, en son ascension, et sc continue éter­ nellement au ciel. La liturgie même de la messe lui parait exprimer celle vérité (Cf. Instructions sur le rituel, Paris, 1829: Du sacrifice de la messe, t.i, p. 295.). D’après de Choin, comme d’après de Condrcn, l’élé­ ment proprement const il ut if de ce grand sacrifice de Jésus-Christ (l’eucharistie)... c’esl l’oblation. Or, celle oblation sc renouvelle, et par conséquent le sacrifice de Jésus-Christ se reproduit chaque jour sur nos autels. Toutefois, écrit de Choin, la messe «n’est pas une simple mémoire el représentation de la mort de Jésus-Christ, c’esl une oblation véritable et propre,, quoique non sanglante et mystique, de Jésus-Christ réellement présent et immolé sous les espèces du pain ct du vin,.. Dans la consécration, le corps el le sang sont mystiquement séparés, parce que Jésus-Christ a dit séparément : Ceci est mon corps, ceci est mon sang; cc qui enferme une vive et efficace représentation de la mort violente qu’il a soufferte. Ainsi le Eils de Dieu est mis sur la sainte Table, en vertu de ces paroles,, revêtu designes qui représentent sa mort.» Et encore: • Le glaive est la parole qui sépare mystiquement le corps ct le sang; ce sang par conséquent n’esl répandu qu’en mystère, la mort n’intervient que par représen­ tai ion. Sacrifice néanmoins véritable, en cc que JésusChrist y est véritablement contenu ct présenté â Dieu sous celle figure de mort... · De l'eucharistie consi­ dérée comme sacrifice, édit, de 1718, t. i, p. 61, 63, 56. Et dans l’instruction sur le sacrifice de la messe, déjà citée : « Le prêtre, y lit-on, fait l’immolation mystique de la victime par la consécration séparée du corps et du sang de Jésus-Christ sous l’espèce du pain ct du sang de Jésus-Christ sous l’espèce du vin. Il fait cette consécration au nom et en la personne de Jésus-Christ, dont il emprunte les paroles, ou plutôt il n’est que l'organe de Jésus-Christ, qui parle cl consacre par sa bouche. » 5. Benoit XIV (f 1758) est un dernier exemple de la possibilité d’unir certaines idées chères à l’école oratorienne à la thèse du sacrificc-immolalion. Sur l’essence du sacrifice, Benoît XIV se rapproche de Toumely dont il accepte les idées. Le sacrifice n’existe pas sans destruction ou immutation de la victime. A la messe, il y a destruction, soit en cc que les espèces sacramentelles sont consommées, soit en cc que, par la consécration du pain, le corps est placé sous l’hostie et le reste de l’humanité de Jésus-Christ par concomi­ tance, par la consécration du vin, le sang est mis dans le calice avec, par concomitance, le corps, l’ôme, la divinité de Jésus-Christ ; soit en ce que, dans le sacri­ fice eucharistique, le Christ, (pii est la victime, est détruit non dans son cire substantiel, mais dans son être sacramentel. De sacrosancto missa sacrificio, dans Migne, Cursus theologicus, l. xxm, 1. II, c. xvi, n. 22. « Interprétant la prière Suscipe sancta Trinitas, el la triple mention qui y est faite de la passion, de la résurrection ct de l’ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Benoît XIV s’exprime dans les mêmes termes que l’évêque de Toulon. A son sens, les trois grands mystères sont mentionnés, comme constituant 1213 MESSE, LE SACRIFICE-OBLATION : L’ÉCOLE FRANÇAISE la totalité du sacrifice du Christ : ut totum exprimatur i Christ! sacrificium; ou plutôt, comme représentant scs I trois parlies principales ’. priccipua' sacrificii partes. Car, dans le sacri lice du Christ, comme dans ceux de la Loi ancienne, on distingue : ht séparation ou sanctifi­ cation de la viclime. qui a lieu h l'incarnation ; l'obla­ tion de la victime, qui a Heu dès sa naissance; son immolation, réalisée n la croix; son inflammation ou consomption, réalisée dans la résurrection ct l'ascen­ sion au ciel; enfin la communion du peuple ù la vic­ time (pii so fait en la Pentecôte. » Lepin, op. cit., p. 557, citant Benoit XIV, op. cit., 1. Il, c. xi, n. 5. On retrouve en ccs assertions comme un écho dt la doc­ trine du P. du Condrcn; mais, nous l’avons dit, à celte doctrine Benoit XIV superpose, comme de Condrcn lui-même, la thèse de l'immolation mystique du Christ dans la double consécration : · La consécra­ tion d’une seule espèce forme un sacrement, mais non un sacrifice; car Jésus-Christ a institué l'eucharistie comme sacrement en (orme de victime égorgée, d celle larme ne se trouve que dans la consécration de l une d l'autre espèce. Car. comme parlent les théologiens, dans la consécration du pain, par la vertu des paroles, le corps est mis séparé du sang et, dans la consécration du vin, le sang est mis séparé du corps; et par là est représenté le sacrifice sanglant que Jésus-Christ a ofierl sur la croix par l’ellusion de son sang ct par la séparation d’avec son corps... ■ Op. cit., L 11, c. xvi» n. 83. 2· Un excès dans la théorie du sacrifice simple oblation : Γerreur du P. François Le Courrayer (t 1776). — Vers 1716, quelques théologiens français ct anglais tentèrent un rapprochement entre l’Églisc catholique ct ΓÉglise anglicane. En 1723, sans doute en vue de favoriser celle union, parut à Nancy, sans nom d’auteur, un livre, imprimé à Bruxelles, Dissertation sur la validité des ordinations des Anglais et sur la succession des évêques de l’Église anglicane. L’auteur était le P. Le Courrayer. chanoine régulier de SainteGeneviève. Deux Idées fondamentales sont à retenir de cet ouvrage : 1· les évêques actuels d’Angleterre remontent sans interruption aux évêques du temps de la Déforme, lesquels ont été tous régulièrement ordonnés; 2· la différence de croyance relative au sacerdoce el au sacrifice n’est pas suffisante pour infir­ mer la validité des ordinations. Celle double thèse, el principalement la deuxième relative au sacrifice de la messe, trouva de nombreux contradicteurs parmi les théologiens de l'époque. Il faut citer dom Gcrvalse, abbé de la Trappe, i lardouin, mais surtout le P. Michel Lcquicn, O. P., Nullité des ordinations anglicanes ou Réfutation du livre intitulé : Dissertation, etc., Paris, 1725, el Vivant, docteur en Sorbonne ct chancelier de l’Églisc de Paris, Dissertation contre les erreurs du P. Le Courrayer, Paris, 1728. En 1726, Le Courrayer avait répondu au P. Lequlcn, par une Défense de la Dissertation sur ta validité des ordinations des Anglais, Bruxelles, 1726. Les manuels théologiques de l’époque consacrent un chapitre ù la controverse. Voir Collet, Tractatus de eucharistia, part. II. c. m. § 1; Bllluarl, De sacramento ordinis, dissert, m, a. 2, appendice, etc. Voir ici art. Le CounnAYKR, I. ix, col. 113. De cette controverse, nous ne retiendrons Ici que ce (pii concerne l’essence du sacrifice de la messe. Le Courniyer la place dans l’oblation de la mort sanglante de Jésus-Christ, à l’exclusion d’une immo­ lation mystique actuelle sur l’autel. Sur les rapports de la question du sacrifice eucharistique et de la validité des ordinations anglicanes, voir De la Taille, The eucharistie Sacrifice in the light of a recent docu­ ment, dans (ircyorianum, 1926, p. 97. 1. Thèse de Le Courrayer.— ■ Saint Ignace, Terlullicn, saint Cypribn, el tant d’autres ne reconnaissent 121'i point de sacrifice dans la celebration de nos mystères, dans un autre sens que celui du sacrifice représentatif d commémorat if... < Les catholiques, autorisés par l’usage perpétuel de l’Églisc, soutiennent que l'immolation réelle n'étant point nécessaire au sacrifice» on doit recon­ naître dims ΓÉglise le sacrifice propre de Jésus-Christ, et que ce nom lui convient en rigueur. Les protestants, nu contraire, accoutumés de régler le langage des Églises sur une logique plus scrupuleuse, prétendent que n'y ayant de sacrifice, a parler exactement, qu’où se trouve une Immolation réelle, on ne doit point qualifier ainsi l’eucharistie, quoiqu ils y reconnaissent, comme nous, la représentation ct la mémoire de la mort de Jésus-Christ, l’oblation de son sacrifice ct l’application de scs mérites» ils reconnaissent donc, au fond, la même chose que nous. « Les Anglais pourraient reconnaître le même sacri­ fice que nous dans la célébration de l'eucharistie, quand bien même ils rejetteraient la réalité de la pré­ sence. Je soutiens que ce n’est pas sur celte présence de Jésus-Christ dans l’eucharistie, qu'est fondée l’idée du sacrifice... On peut admettre le sacrifice sans admettre la présence... Nos meilleurs conlrovcnistcs n’ont jamais tiré l’idée de sacrifice dans l'eucharistie que de la mémoire ct de la représentation de la mort de Jésus-Christ. » Propositions censurées par l'Asscmblée du clergé de 1728. Quelques explications tirées de la Défense... préci­ seront encore la pensée de Le Courrayer : Le concile (de Trente) appelle la célébration de Pencharislie un sacrifice» ut Ecckiinr rdinqucrrt sicrificinm parce que, le sacrifice consistant dans l’offrande d’une victime immoler, ct la passiotf de Jésus-Chrirt demeurant toujour* présente, toutes 1rs fois qu’on offre cette victime, autant de fols offre-t-on le sacrifice de Jé*us-/.hrid.». Mais cc sacrifice n’est pas un sacrifice renouvelé, puisque Jc'üsChrht ne meurt qu’une fois. Cc n’est p.ns un sacrifice continué ou suppléé, puisqu'il a eu toute sa perfection ct son complément dans la mort de Jésus-Christ, (.’est seule­ ment un sacrifice représenté quo cruentum illud \rmel in cruce peragendum repra-tenlardur ; un sacrifice rappelé» e/usque memoria in l.nem usque irruit permaneret ; et un sacrifice appliqué, atque illius salutaris virtus applhnrctur. On trouve donc dani l’eucharistie un vrai sacrifice» en cc sens qu'on y fait à Dieu l’oMufion d'une mort tou/our» pré­ sente, mortem annuntiabitis. Mais comme celle mort ne so réitère point, ce sacrifice n'est que la représentation d’un autre, //oc facite m meant commemorationem. Defense de ta DtMertati< η, I. IV, c. IV, p. 157-1 58. · Si le concile ajoute que ce sacrifice n’est point une commèmarahon toute nue, ce n’est point pour établir l’essence du sacrifice sur la présence dr Jésus-Christ : c’est pour marquer qu’il ne s’agit pas ici d’un simple rappel de la mort de JCsu>-Christ a notre souvenir, mais de l’offrande que nous faisons Λ Dieu de ce souvenir, afin qu’en faveur de cc qu’il a souffert il ait pilié de nom» comme l’explique le cardinal Du Perron. · //•(d., p. I 18. Le Courrayer conclut : · L’offrande de la mort étant tout cc qu’il y a de réel dans le sacrifice, cette offrande est aussi réelle sans aucune presence physique du corps, comme avec cette présence» |uircc que la mort do Jésus-Christ ne sc trouve pas moins réellement offerte dam In supposition d’une absence physique, quo dans la pré­ sence ; et, l’objet étant aussi réel, le sacrifice subsiste éga­ lement avec les deux opinions. Toute l’erreur du P. Ine­ quita vient de cc qu'il confond le sacrement avec le sacri­ fice. Le sacrement Λ la vérité est fondé sur la presence ; mais le sacrifice ne l’est que sur lu mort. · Ibid., p. 189. Donc, « si la reconnaissance du sacrifice d<« Jésus-Christ n’est fondée que sur l'offrande de sa mort, représentée par In consécration des symboles, il s’ensuit que les Anglais, qui admettent comme nous cette offrande et cette repré­ sentation. ct qui l’ont toujours admise, pourraient recon­ naître le même sacrifice que nous (Uns la célébration do l'eucharistie quand bien meme ils rejetteraient la réalité de In présence. · Ibid., p. 1G2. On le voit, la thèse de Le Courrayer, quant ù l'essence du sacrifice eucharistique, revient essentielle- 1215 MESSE, LE SACRIFICE-OBLATION : CONTROVERSES DI ment à nier la nécessité de la présence réelle, mais dc plus l’existence d’une immolation actuelle, mémo simplement mystique, pour ne conserver que la repré­ sentation. par la separation des espèces, de l’immola­ tion de la croix. 2. ht position des adversaires. - - a) Contre Le Courrayer, le P. Lequlen affirme la thèse catholique de la nécessité de la présence réelle, fondement de l’oblation véritable ct actuelle du corps el du sang du Sauveur, cachés sous les apparences du pain et du vin ». Op. cit., part. 11, c. i, t. n, p. 9. Mais il insiste également sur l'immolation mystique qu’im­ plique actuellement cn Noire-Seigneur, cette obla­ tion de son corps ct de son sang : « Dc celte vérité, que Jésus-Christ est tous les jours immolé et ojjert. véritablement et réellement, quoique mystiquement, sur nos autels..., il s’ensuit nécessairement qu'il y a dans l’Église chrétienne un vrai sacerdoce qui est une parti­ cipation de celui de Jésus-Christ. » Ibid., p. 7. Ici immolation cl oblation sont synonymes, ou plutôt, s’impliquent mutuellement. Deux lignes plus loin, cn effet, le P. Lequien parle du ministère des prêtres, par lequel le Christ « continue dc s'immoler et dc s'offrir pour nous. · D’ailleurs, cet auteur, dans les Instructions chrétiennes sur les sacrements, Paris, 1731, fait profession expresse d’enseigner la thèse de l’immolation virtuelle : « La mort que Jésus-Christ a endurée sur la croix, sc renouvelle dans le sacrifice dc la messe d’une manière mystique, parce qu’en vertu des paroles, vi verborum, ainsi que parle la théologie, son corps est séparé de son sang, comme il le fut à sa mort, quoique par mie concomitance nécessaire, ils soient maintenant inséparables.» b) Vivant serre peut-être encore de plus près la position de Le Courra yen Vite page particulièrement expressive de cc théologien est a citer cn entier : On donne, dit-il, le nom de sacrifice A la victime qui est A sacrifier, ou qui est déjà sacri liée, cl A l’offrande qui est faite dc cctto victime. C'est cn cc sens que Jésus-Christ est appelé notre sacrifice ct qu'en quelque temps cl cn quelque lieu que Jésus-Christ s'offre, lui qui s'offre partout ou il csl, celle offrande peut porter le nom dc sacrifice, dans le sein dc Marie, A chaque moment dc la vie de JésusChrist, au ciel, dans l'eucharistie, pendant tout le temps que restent les saintes espèces sous lesquelles il est ren­ fermé· Mais cc n'est pas précisément dans cc sens et sous celle acception du nom dc sacrifice que la sainte messe n été définie être un vrai sacri lice. Ce nom lui a été donné dans le même sens qu'au sacrifice de la croix, A cause de l’action qui s'y fait cl qui y sacrifie ct immole Jésus-Christ véritablement ct proprement, mais d’une manière nonsanglante ct mystique, au lieu qu'elle n été sanglante ct corporelle sur la croix. Kl c'est encore ici Jésus-Christ, comme sur la croix, qui sc sacrifie cl s’immole, parce que cc sont ses propres paroles, prononcées cn son nom par le prêtre tenant mi place, (pii font cette immolation mystique, qui sont le glaive qui separe mystiquement le corps cl le sang ; rien dc Ici n’est nu ciel. Jésus-Christ n’y csl sacrifié ou immolé ni d’une manière sanglante, car il n’y meurt pas ; ni d’une manière mystique, car il n’y n plus dc mystère. Tout y est dévoilé, sans symbole ct sans ligure ; ce qui a engagé le cardinal de Bichclleu (après avoir prouvé que Jésus-Christ étant toujours prêtre, doit en conséquence, avoir toujours un sacrifice A offrir) A conclure en ces termes que cc sacrifice est celui dc la messe : Jésus-Christ ne pou­ vant sacrifier nu ciel, doit par nécessité sacrifier par scs ministres cn terre, s’il y a un autre sacrifice quo celui de la croix, qui est ce qu’enseignent tous les Pères. Principaux points, c. vi, p. 165, 160; Dissertation contre les erreurs du Père Ijt Cournvjrr, p. 18 sq. c) L'évêque dc Marseille, de Bclzuncc (t 1755), rectifie lui aussi l’erreur de Le Çourrayer sur l’essence du sacrifice eucharistique. » La Foi, dit-il, apprend aux enfants de 1 Église (pic l’on offre à Dieu dans le sacri­ fice de la messe, et que l'on y immote le même JésusChrist qui est mort sur La croix, le meme qui vit ct XV I II* SIÈCLE 121« règne dans le ciel; que ce n'est point seulement la mémoire de sa mort, mats encore Jésus-Christ lui-même, qui y est offert cl immolé, cache sous les espèces el appa­ rences du pain el du vin. · Instruction pastorale contre tes erreurs du P. Le Courruycr, 1727, p. 22. Et, répon danl â une lettre du P. Le Çourrayer, le même prélat lui écrit : · Convenir avec vous que ces mots immolation mystique signifient immolation représentative, serait cn vérité pousser la complaisance bien loin; et vous ne pouvez exiger de moi que je reconnaisse qu’ils ne peuvent naturellement signifier autre chose qii'immo­ lation mystérieuse, qui, pour dire incompréhensible, n'en est pas moins réelle. Je ne dis pas que 1’imniolatlon de Jésus-Christ n’est pas représentative, mais je dis qu'elle csl représentative cl réelle tout à ta fois, t 3. Condamnation par l'épiscopat de la thèse du P. Le Çourrayer. — a) Le cardinal de Nouilles, dans son Instruction pastorale contre les erreurs de Le Çourrayer. 1727, rappelle en ces termes la doctrine catholique : • Le sacrifice de la messe est le meme que celui de la croix, puisque, pour nous servir des paroles du concile. sur la croix et sur l’autel c'est une seule et même hostie; c'csl le même pontijc qui s'est offert alors sur ta croix, qui s'offre aujourd'hui sur l'autel par le ministère de prêtres, ct qu'il n'y a de différence que dans la manière de l'offrir. Sess. xxn, c. n. Jésus-Christ s'offrit sur le Calvaire d’une manière sanglante; il csl offert sur nos autels d’une manière non sanglante. Jésus-Christ fut immolé sur le Calvaire par sa mort actuelle et par l’effusion de son sang; présent et vivant sur nos autels, il y est immolé d'une manière mystique ct qui représente la mort. Jésus-Christ s’offrit sur le Calvaire d’une manière visible, en expirant â la vue du peuple juif; sur nos autels, la victime n’est aperçue que par la fui, Jésus-Christ csl caché A nos yeux sous les apparences du pain et du vin; Je sacrifice est cependant extérieur et visible, puisque Jésus-Christ s’offre sous les sym­ boles qui frappent nos sens. » P. IL Le cardinal ajoute ensuite l'explication théologique suivant laquelle l’immolation non sanglante de Jésus-Christ sur l’autel consiste dans la séparation mystique du corps et du sang, el. sur cc point, fait sienne l’explication dc Bossuet. b) Outre 32 propositions censurées (on a rapporté ci-dessus celles qui concernent directement la pré­ sente question), l’Assemblée du clergé du 22 août 1727 fait une déclaration dc foi catholique dont voici les deux passages principaux : < 11 faut, selon la foi catho­ lique, reconnaître dans le sacrifice de la messe, non une simple offrande d’une mort passée, mais l’offrande véritable d'une victime réellement présente; ct, cn tant que présente, actuellement offerte à Dieu par le prêtre. C’est ce qn’énoncent ces paroles sacrées du canon : Nous ressouvenant, ô mon Dieu, dc la bienheu reuse passion de Xotrc-Sciynrur, de sa résurrection cl dc sa glorieuse ascension, nous offrons à votre infime majesté, une hostie pure, sainte cl sans tache, que nom avons reçue de vos mains, le pain sacré de la vie tier nelle ct le calice du salut. Ce n’csl donc pas seulement la mémoire cl la mort de Jésus-Christ que nous offrons a Dieu; c’est le corps ct le sang de Jésus-Christ même, actuellement présents, el mis dans un état do victime sous les sacrés svmboles. » Censure des livres du Frère Pierre-François le Çourrayer, etc., Paris, 1727. p. 18. El, quelques pages plus loin, les évêques expliquent comment la présence réelle csl le fondement du sacrifice eucharistique : Jésus-Christ, dit le concile de Trente, sess. xxn, c. t, afin de nous laisser un sacri­ fice qui représentai son sacrifice sanglant sur la croix et qui perpétuât la mémoire de sa mort, a offert son corps et son sang sous les espèces du pain ct du vin et a com­ mandé aux prêtres de l'offrir. · Le mystère dc la pré­ sence réelle a donc été institué par Jésus-Christ pour 1217 MESSE, LE SACRI EICE-OBL.-VITON : CONTROVERSES OU XVIII· SIÈCLE 1218 qu’il y eût un sacrifice véritable, ct une offrande réelle i dans l'eucharistie : ut relinqueret sacrificium, corpus obtulll, rt ut offerrent priecepit, C’est-â-dire que la pré­ sence réelle est le moyen employé par Jésus-Christ pour faire dc l'eucharistie un sacrifice véritable; ct par conséquent cc sacrifice est dépendant dc la pré­ sente réelle, et la présence réelle est le fondement essentiel du sacrifice tel qu'il a été Institué par J.-C., quoique l'idée du sacrifice, outre la présence réelle, renferme essentiellement une immolation non san­ glante. C’est ce que le saint concile a fait encore entendre, lorsqu'il a déclaré que notre sacrifice doit sa qualité de propitiatoire ù la presence réelle de Jésus-Christ, qui sur nos autels nous rend Dieu propice par l’offrande qu’il y fait de son corps et dc son sang. Et parce que le même Jésus-Christ, dit le concile fibid., c. n) qui s'est offert lui-même une fois sur l'autel de la croix avec effusion de son sang, est contenu et immolé sans effusion de sang dans ce divin sacrifice qui s'accom­ plit à la messe, le saint concile dit et déclare que cc sacrifice csl véritablement propitiatoire. » Il suffira de souligner ici deux pensées caractéris­ tiques dans la déclaration des cardinaux, archevêques ct évêques : 1° Il est de foi que le sacrifice de la messe comporte l'oblation d'une victime réellement pré­ sente; 2· L’idée du sacrifice eucharistique renferme essentiellement une immolation ion sanglante. 3· La controverse Plowden-PiDière. — Cinquante ans plus tard, ces déclarations sen iront de point de départ ù une vive controverse où sont aux prises des parti­ sans du « sacrifice-oblation » ct un défenseur convaincu du « sacrifice-immolation ». Vn ecclésias­ tique d’origine anglaise mais d’éducation française, François Plowden (t 1787), publia un Traité du sacrifice dc Jésus-Christ, Paris, 1778, 3 vol. Il y enseigne que la réalité du sacrifice eucharistique consiste, non dans l’immolation, mais dans l’oblation faite ù Dieu dc la victime immolée, ct que le sacrifice de In messe n'est que l’oblation dc l'immolation faite autrefois, sur la croix. Ce livre suscita des divisions entre théologiens « appelants ·. L’un d'eux, l’abbé Rivière, dit Pcivert, écrivit contre Plowden une Dissertation sur la nature ct Tesscncc du sacrifice de la messe, un vol., Paris, 1779. Divers écrits, au nombre dc quatorze, furent publiés par les amis de Plowden contre Rivière. Celui-ci prépara en réponse une longue Defense de la dissertation sur la nature ct Tesscncc du sacrifice dc la messe, publiée en 3 vol. quelques mois après la mort de son auteur, Paris, 1781. Cf. Michaud, Biographie universelle, art. Plowden (François). 1. Exposé de la thèse dr Plowden. — L’auteur accepte la définition dc Bcllarmin, mais remarque qu’elle fait difficulté ά l’égard dc ce qui est dit dc la des­ truction ou du changement de la chose offerte. » La réponse apportée par un grand nombre dc théo­ logiens, savoir que « par la double consécration il sc fait une espèce dc séparation du corps et du sang dc J.-C., ct par conséquent une sorte d’immolation ou dc destruction, » ne parait pas suffisante, car la • séparation n’étant pas réelle, mais cn figure, le sacri­ fice ne serait que représentatif cl non réel ». Et Plowden propose une explication « beaucoup plus simple » : Puisque... la messe est un même sacrifier avec celui dc la croix, ct n’en csl que la continuation, il est inutile d'y chercher une Immolation du corps sacré dc J.-C. autre que celle (pil s’est faite sur le Calvaire. 11 y a eu une immolation sanglante dc l'humanité sainte de J. C. sur la croix; ct dans la messe il sc fait une véritable oblation dc cette même humanité qui a été Immolée, et qui est réellement rendue présente dans cet état d'immolation, quoique d’une manière non sanglante, par les paroles de J.-C. que le prêtre prononce; cc qui sufllt pour conserver A la messe la qualité dc sacrifice réel et véritable... Admettre une DI CT. DE TliÙOL. CA7HOU autre immolation réelle que celle (du Calvaire), ce serait déprécier la valeur Infinie du sacrifice unique qui nous n rachetés, et le réduire A la condition des anciennes vic­ times, dont l’immolation souvent renouvelée démontrait l’impuissance, selon saint Paul. Il est vrai que des théologiens... admettent dans le sacrifice dc la messe une espèce d’immolation appelée mystique ou mystérieuse, rt qui consiste dans 1rs paroles sacramentelles, qui, prononcées séparément sur le pain et sur le vin. pour les changer au corps et au sang de J.-C., auraient la vertu dc les produire séjairé*, si cela était possible : mais comme cet effet est Incompatible avec l’état d’un corps ressuscité, Impossible ct Immortel, elles ne servent qu’à représenter celte separation réelle, et A nous mettre tous les yeux, d’une manière sensible, et sous des signes dc mort, le corps ct le sang dc J.-C. vivant; a peu près de même que la réunion des deux espèces dans le calice, après la fraction de l’hostie, sert à représenter sa résurrection... (.ette immolation réelle cl unique, qui ayant commencé dès le premier instant de son Incarnation, a duré toute sa vie, et s’est terminée à la lin sur la croix par difTércnts supplices ct par la séparation réelle de l'Amc et du corps de J.-C., subsiste perpétuellement dans le ciel ct sur nos autels, par la persévérance des mêmes dispositions qui ranimaient dans chaque circonstance de ses souffrances ct de sa mort, ct dans l'oblation réelle et toujours subsistante qu’il cn fait continuellement A la majesté divine? Puis, rappelant d’après l’Épttrc aux Hébreux, le sacrifice céleste dc Jésus-Christ, Plowden ajoute : Le sacrifice que J.-C. offre dans le ciel est parfait, est le même que celui que nous offrons. Or il est certain que dan* le ciel, oü II ne peut sc trouver ni ombre ni figure, le sacrifice ne peut consister que dans l'oblation que J.-C. continue dc faire A Dieu de son immolation consommée sur in croix, et qui persévère éternellement dans les mêmes sentiments cl les mêmes dispositions... C’est donc dans l'oblation que nous faisons de cette unique immolation que consiste essentiellement le sacrifice que nous offrons A Dieu sur nos autels. Mais... Il a voulu attacher sa présence et l’oblutlcn qu'ü fait de lui-même entre les mains de son Eglise, aux paroles qui, prononcées par ses ministres sépa­ rément sur le pain ct sur le vin. rendent son corps et son sang, son Ame et mi divinité présents sous ces symboles, qui, étant séparés, paraissent sans vie... (Part. ΠΙ, c. 1, a. I. p. 374-386.) 2. Les critiques faites par Bivièrc. — a) La thèse du sacrifice-oblation telle que lu formule Plowden ren­ ferme, dit Rivière, une triple équivoque roulant sur les termes suivants : victime, immolation réelle, obla­ tion. a. Jésus-Christ ne saurait être, sur l’autel, en état dc victime tel qu’il était au Calvaire : il faut doncr pour réaliser actuellement le sacrifice, que Jésus soit victime, À l’autel, d’une manière mystérieuse ct sans effusion du sang : Mais nos adversaires ne veulent point de cet état mys­ térieux de victime; ils le regardent comme un être de raison.Lorsqu’ils disent que Jésus-Christ est victime sur l’autel, ccs paroles ne signifient donc pas dans leur bouche que Jésus-Christ y soit cn état dc victime, mais seulement qu’il y conserve le nom. In qualité et la vertu d’ancienne victime ressuscitée, ct qu’il y rappelle, par la séparation drs espèces, l’idée de cet ancien état de victime Minglantc : ou, si quelques-uns conviennent que Jésus-Christ même est en élut dc victime sur l’autel. Il* n’cntrndenC par ces mots qu'une simple disposition intérieure de son cœur... b. L’autre équivoque... roule sur le terme réel. (Les adversaires) trouvent mauvais que nous admet­ tions une Immolation réelle de Jésua-Christ dan* le sacri­ fice dc la messe, et ils insinuent que. par cctlc immolation réelle, nous n’entendons ou ne pouvons entendre qu’une Immolation Minglontc; ou que, si nous prétendons donner le nom dc réelle à une immolation non sanglante, nous raisonnons comme des insensés... Dc cc que l’immolation dc la misse est représentative, s'ensuit-il qu’elle n'ait aucune réalité? Nos adversaires le pensent. Sont-ils en cela d’accord avec la doctrine de l’Église? L'Immolation Minglantc de Jésus-Christ sur la croix était une action réelle; ...une action réelle peut être 1219 MESSE, LE SACRIFICE-OBLATION : CONTROVERSES DI XVHI” Sll-CLE représentée de telle ou telle manière par une autre action réelle... Or, quoique rimmolation de la messe, en tant que représentative, n'ait point In même réalité que celle de la croix, puisque Jésus-Christ ne meurt point sur l'autel, et qu’il est mort sur le Calvaire, elle a cependant une réalité particulière ct propre il la manière dont elle représente l'immolation sanglante... Elle consiste dans la séparation mystérieuse ct sacri ileale du même corps ct du même sang qui ont été séparés sur la croix d’une manière sanglante....; die n une réalité particulière ct propre Λ l'ordre mystérieux dans lequel elle s'opère... C'est en cet unique sens que... nous avons donne le nom d'immolation réelle h l’immolation non sanglante de la messe. c. Une troisième équivoque a pour objet le terme obla­ tion : Cette expression o/frande, oblation, sc prend pour une offrande Intérieure ou extérieure; l’une peut être faite sans l’autre, mais l’oblation extérieure no peut être agréable A Dieu sans l'offrande intérieure. L’Écriture, les Conciles, les auteurs ecclésiastiques de tous les siècle «entendent, par • oblation extérieure ·, la seule dont il s’agisse ici, oa l’ac­ tion d’offrir, ou la chose qui csl offerte, ou enfin l’une ct l'autre. c’est-A-dirc l’offrande cl la chose que l’on offre. Tantôt ils parlent d’une simple oblation sans victime actuel­ lement Immolée, telle que les oblations que Jésus-Christ faisait de lui-même avant sa Passion ou celles qu’il fait continuellement dans le ciel; tantôt ils font mention de l’offrande de la victime présente ct en état de victime, et alors ils ont en vue ou l'oblation sanglante de JésusChrist sur la croix, ou l’oblation non sanglante de JésusChrist sur l’autel. Enfin, après l’action sacrificale, ils appel­ lent encore oblation la victime qu’on a offerte h Dieu par cette action, jusqu'il ce qu’on y ait participé. Il faut dis­ tinguer, si l’on veut éviter les méprises,ccs divers sens (pie les monuments ecclesiastiques donnent au terme « obla­ tion ·. C’est cc que les Brochures (des adversaires) n’ont eu garde de faire; elles n’y auraient pas trouve leur compte. Ceux Disput. theologica .... De sacramentis, disp. VIII, q. vm, a. I, Québec, 1922, р. 108. Ainsi donc, il n’y a pas de différence spécifique entre le sacrifice du Calvaire ct celui de l’autel, mais une simple répétition numérique de la infime oblation. Id., ibid. Et par là, on doit dire que « la raison propre du sacrifice de la messe est. simpliciter ct speci­ fice, la même que celle du sacrifice de la croix; secun­ dum quid ou quoad modum, elle consiste dans la maclation mystique. · Id., ibid., p. <101. Le cardinal Léplcier s’inspire visiblement de Mgr Paquet dans son Tractatus de sanctissima eucha­ ristia, part. II. De sacrosancto sacrificio eucharistico, Paris, s. d. (1917), a. 3-6. II établit tout d’abord que le sacrifice eucharistique esl substantiellement le même que le sacrifice de la croix, dont il nc diffère que par le mode d'obation : même prêtre offrant, même vic­ time offerte, même oblation sacrificielle. A. 3. Puis, il démontre, a. I, que « la raison essentielle du sacrifice eucharistique consiste dans la consécration de l’une ct l’autre espèce ·. Bien nc manque à la consécration h cct égard : elle esl par excellence la représentation de la passion du Seigneur; elle en contient au moins implicitement l’oblation; enfin, elle implique la muta­ tion essentielle au sacrifice. Cette mutation existe de plusieurs chefs : mutation dans le changement du pain et du vin au corps et au sang; mutation dans le mode d’existence sacramentel qu’acquiert le Christ; mutation surtout, en ce qüe, par la vertu des paroles, le corps et le sang sont placés et manifestés séparé­ ment l'un de l’autre, comme ils le furent en réalité à la croix. L’auteur conçoit celte immolation mystique â la façon de Lessius et de (lonet, dont il rapporte l’explication. Il admet donc pleinement la théorie de l’immolation virtuelle. P. 93-91. Aussi la double consécration lui semble-t-elle nécessaire pour réaliser le sacrifice, η. Il, p. 98. Dans l’article 5, l’auteur serre de plus près la question de la raison formelle du sacri­ fice eucharistique, et prend pour thème le début du с. n de la sess. xxn du concile de Trente : In divino hoc sacrificio quod in missa peragitur, idem ille Christus continetur et incruente immolatur, qui in ara crucis semel se ips am cruente obtulit. Il estime que ni I’opl don de Vasquez, ni celle de Su irez, ni celle de Lessius, ni celle de Dr Lugo, ni celle de Cleafuegos ne peuvent expliquer le sacrifice eucharistique, el il expose sa solution, n. 8, résumée dans la proposition suivante : Kalio essentialis sacrificii eucharislici eadem substan­ tialiter et specifice est ac ratio essentialis sacrificii crucis, sola existente differentia quoad modum « Le sacrement de l’autel est identique substantiellement au sacrifice de la croix, dont la raison formelle fut l’immolation faite une fois pour toutes au Calvaire. Donc, la raison formelle du sacrifice de l'autel consiste, non dans une immolation quelconque, mais dans cellelà même qui fut faite sur la croix. L’immolation mys­ tique cependant, qui est réalisée à l’autel, parfait le sacrifice quant à sa signification, ce qui ne pourrait se soutenir, si elle n’était un signe ou un symbole affirmant l’immolation faite jadis sur la croix. Cette immolation mystique est réalisée par la consécration distincte du pain cl du vin. Mais il ne faut pas placer la raison formelle du sacrifice dans l'immolation mys­ tique, puisque, ainsi qu’on l’a affirmé, celte raison essentielle consiste eu cc que, sur l’autel comme au Calvaire, nous avons même victime, même offrant, même oblation. Donc, la consécration de l’une et l’autre espèce doit être tenue, en vertu de I institution du Christ, comme la condition requise, dans l’économie présente, pour qu’existe le sacrifice ct sans laquelle il n’y a pas de sacrifice possible. Donc, l'immolation du Christ sur la croix demeure virtuellement dans le sacrifice de l’autel, de la même manière que la semence demeure dans la plante; el de celte immolation de la croix, le sacrifice de la messe tire sa propre raison for­ melle. El par la, la mort du Christ sur la croix, par suite de l’intention même qu’a eue le Christ, possède une véritable influence actuelle sur chacun des sacri­ fices eucharistiques qui sc célèbrent au cours des âges : ainsi, la vertu sanctificatrice que le Christ a donnée a l’eau, une fois pour toutes, dans la collât ion du bap­ tême, influe virtuellement sur l’eau,chaque fois que le rite sacramentel est accompli. · P. 112-113. De celte explication assez nouvelle, il ressort que la messe est essentiellement constituée par l’offrande de l’immolation passée du Christ, el que celle offrande est rendue possible par le fait de l’immolation virtuelle du corps et du sang eucharistique. 9· Très voisines sont les idées exposées, souvent avec feu cl poésie, par Mgr Mac-Donald, ancien évêque de Victoria, dans The sacrifice nf the New Law, publié par The ecclesiastical Ileivieiv, décembre 1905, et surtout dans The sacrifice of the Mass, in the light of Scripture and Tradition, Londres cl Saint-Louis, 1921 (Préface de Mgr Léplcier). L’immolation ou la destruction de la chose offerte parait à Mgr Mac-Donald un élément essentiel du sacrifice; mais l’élément formel doit être placé dans l’oblation. El, puisque le sacrifice esl un acte de culte public, l’oblation devra être liturgique ou rituelle. Le sacrifice, en conséquence, doit se défi air: « L’offrande â Dieu par un prêtre d’une victime Immolée» » The sacrifice of the Mass, p. 11. Ainsi, dans le sacrifice de la croix, l'immolation du Christ esl l'élément matériel; l'élément formel, l’oblation litur­ gique ou rituelle qui donne à l’immolation d’être un sacrifice ne se rencontre qu’à la cène. De telle sorte que c'est l'oblation liturgique de la cène qui fait de l’immolai ion du Calvaire un sacrifice véritable. P. 93. La messe étant un seul el même sacrifice avec la cène ct la croix, il faut v trouver une seule et même action sacrificielle. Dans la messe, on trouve la même Immolation qu’a la croix. C’est, en effet, l’immolation du Calvaire qui > est offerte; ct l'on trouve également la même oblation qu’à la cène, la consécration rc tou vêlant l'offrande du cénacle : « La messe, aux yeux de l'Église qui l’offre, n’est pas un nouveau sacrifice, un sacrifice autre que celui du Calvaire, mais c'est l’offrande renouvelée (the offering again) du même sacrifice une fois offert sur la croix. » P. 80. Donc, la messe « est un sacrifice en vertu de l’offrande liturgique 1235 MESSE, LE SACRIFICE-OBLATION : THEORIES CONTE M PO R A I N ES 1236 Jadis accomplie par îc Christ, ct de sa mort sur la croix dont cette offrande liturgique fit une vraie Immolation en lui imprimant le caractère propre du sacrifice ». P- 77. L’acte de consécration réitéré à chaque messe ne doit pas être considéré comme une nouvelle action du Christ ; c'est toujours l’action jadis accomplie à la cène qui perpétue le sacrifice. Ainsi, Il faul dire que la messe est non seulement spéci­ fiquement, mais encore numériquement un seul ct même sacrifice avec celui du Calvaire. * Il est évident que l’auteur dirige ses attaques « contre une doctrine d’absolue dualité qui multiplie cl les immolations effectives du Christ-victime, et les Interventions oblatrhcs du Christ-prêtre ». Néanmoins scs formules un peu absolues ont laissé penser à quelques critiques que sa thèse s’accorderait peu, au moins en certains points, avec le concile de Trente. Cf. Vincent Mac-Nabb, O. P.t .1 nrw» theory of the sacrifice of the Mass, dans The Irish ecclesiastical Record, juin 1921. Mais l’interprétation bénigne du P. de la Taille cl du cardinal Lépicier est parfaite­ ment admissible. Cf. Gregorianum, 1926, p. 163. En ce qui concerne le sacrifice du ciel, Mgr MacDonald est assez hésitant : · C’est une question très débattue, écrit-il, de savoir si l’oblation que le Christ fait nuclei est sacrificielle au sens strict. Saint Paul semblerait supposer que oui... Quand donc le Christ, venu comme grand prêtre des choses futures, à tra­ vers le tabernacle plus grand et plus parfait, non fait de main d'homme, c’est-à-dire incréé. ni avec le sang de boucs et de taureaux, mais avec son propre sang, entra une fols pour toutes dans le lieu saint, après une rédemption parfaite, il fit au dedans du voile l’obla­ tion rituelle du sacrifice achevé hors du sanctuaire. Cc n'est pas un nouveau sacrifice qu’il offrit alors, mais le même une fois offert sur la croix, tout comme ce n'est pas un nouveau sacrifice qui s’offre chaque jour ici-bas. mais le même qui fut offert alors. Op. ciL, p. 55-56. Ainsi se trouve sauvegardée l’unité parfaite du sacrifice du Christ. 10° L’explication du P. Christian Pesch. S. .L, reprend, en les précisant, les assertions de Mgr Paquet ct du cardinal Lépicier. La conciliation tentée entre la thèse de l’immolation et celle de l’oblation est peutêtre ici plus complète encore. Prn-lccl. dogmaticte, FribOurg-cn-B., 1901, t. vi, De sacramentis, tract, iv. De eucharistia, sect, tn, De sacrificio missa. L’auteur expose tout d’abord les notions générales de sacrifice, n. 831-851. Il relate la définition habi­ tuelle : Oblatio substantia sensibilis per aliquam ejus immutationem Deo legitime /acta, ad ostendendam agni­ tionem suprema ejus majestatis ct vita necisque abso­ luta potestatis, n. 835, définition d'ailleurs assez attaquée de nos jours, ct dont tous les cléments ne sont pas également certains 1) faut, dit-on, dans le sacrifice une humiliation de la chose offerte. Mais celte immutat ion est-elle nécessairement constituée par une destruction réelle, physique ou équivalente (égor­ gement d'un animal, effusion d’un liquide), ou bien suffit-il d’une simple consécration morale de la chose offerte? Le problème reste discuté entre théologiens, n. 811; quoiqu’il en soit de cette controverse, une choicest certaine, c’est que, si Dieu a institué un sacri­ fice. ce sacrifice renferme tous les éléments qui lui sont essentiels. Le P Pesch pose ensuite un prin­ cipe que nous avons déjà trouvé sous la plume de M Rhlère et qui est reconnu par tous les théologiens : la distinction dans le sacrifice de l’élément formet el de l’élément matériel. L'immolation de la victime est l’élément matériel; l’oblation sensible de la victime immoler est la forme physique ou réelle du sacrifice N 8-12 l’n argument péremptoire de celte vérité, c'est le *atrifitc offert par le Christ au Calvaire, sacri­ fice véritable entre tous. Or, le Christ ne s’est pas immolé lui-même, mais /7 s'est lui-méme oflcrl à Dieu par T Esprit-Saint, comme une victime sans tache. Hebr., ix, I L Donc, cette προσφορά par laquelle le Christ offrit an Père céleste la mort qui lui était donnée par ses bourreaux, est la raison formelle du sacrifice de la croix, ld., n. 813. Passant plus loin à la question de l’essence du sacri­ fice de l’eucharistie, n. 886-916, le P. Pesch applique les principes formulés dans les préambules. Il rappelle tout d’abord que la messe est, de par l'institution du Christ, un sacrifice essentiellement représentatif du sacrifice de la croix,n. 886-891 ; mais elle est également, en sol. un sacrifice vrai et absolu. En tant que tel, on peut se demander en quel élément consiste l’essence de la messe. Et cette question présente un double sens; tout d’abord, quel est l’objet de ce sacrifice? ensuite, quelle en est l’acte proprement sacrificiel? Le Christ lui-même est la chose offerte dans le sacrifice delà messe: mais, parce qu’il y est offert dans son être sacramentel, le pain et le vin dont la substance doit être changée en la substance du corps et du sang et les espèces sacramentelles, sous lesquelles le Christ est offert, appartiennent aussi quoique accessoirement à la matière du sacrifice. N. 893-891. Le Christ est offert, mais non par une oblation verbale, ni dans la fraction de l’hostie, ni par le mélange des espèces, ni par la communion des fidèles. La communion ellemême du prêtre, quoi qu’en aient pensé certains théo­ logiens. n’appartient pas à l’essence du sacrifice, ni nu sens dr Bellarmin. ni au sens plus récemment proposé par Bellord et llenz. N. 895-897. Selon l’opinion de beaucoup la plus commune, seule la consécration constitue l’essence du sacrifice. Mais sous quel aspect doit-elle être dite l'action proprement sacrificielle de la messe? Pesch montre que l’action sacrificielle requiert trois choses : une victime, l’immolation de celte vic­ time ct son oblation. Or. ces trois choses existent précisément dans In consécration; bien plus, la consé­ cration a ceci de particulier que, ne présupposant pas sa victime existante, elle la produit comme telle, et même la produit dans un état d’impassibilité. N. 902. Par la consécration, le Christ est placé â l’état de victime.cn tant que par la force des paroles le sang est placé séparément du corps sur l’autel, ct il n’est pas besoin de chercher d’autre humiliation dans la vic­ time. comme l’ont tenté, à tort semble-t-il, De Lugo, Franzelln et d’autres. N. 905-908. Ainsi donc, le sacri­ fice de la messe, selon sa raison formelle, ne consiste pas dans la destruction physique de la victime, mais dans le rite par lequel cette destruction sc trouve ordonnée au culte divin ct à la satisfaction pour nos péchés. En d’autres termes, la raison formelle du sacri­ fice, c'est l'oblation. N. 913. Et Pesch (le conclure : Bien que la destruction physique de la victime soit unique, il y aura donc autant de sacrifices différents qu’il y a de manières différentes d’oblation... Dans le sacrifice eucharistique, le Christ est offert à Dieu sacramenlellement et vraiment; cl parce que cette oblation n’est pas fictive ou imaginée ou mimée, mais quelle est vraie, par elle, la satisfaction fournie à Dieu sur la croix lui est vraiment offerte et est vrai­ ment appliquée aux hommes. Ibid. El voici la synthèse théologique de Christian Pesch: Il apparaît ainsi comment la messe est un sacrifice véritable. Elle contient ta victime, le Christ; elle ren­ ferme l'immolation réelle de cette victime, immolation faite autrefois à la croix, immolation passée sans doute dans l’ordre physique, mais moralement Inséparable du sacrifice de la messe. Elle renferme également l'obla­ tion sensible, car la force des paroles sacramentelles qui placent le corps ct le sang sous des espèces diffé­ rentes. réalise l’immolation mystique, par laquelle est ■M 1237 M E S S E, L E S A CR ί E1C E - 0 B L Λ TIO N : T H É 0 RI ES C 0 N T E Μ P O I< AIN E S 1138 sensiblement représentée ct offerte l'effusion réelle du sang, qui fut autrefois faite sur la croix pour honorer ct apaiser Dieu. Rien ne manque donc pour constituer un véritable sacrifice. S'. 014. Ainsi, le sacrifice de la messe est le même (pie celui de la croix, si l'on considère rident ité de la victime et du prêtre principal. Mais les actions sacrificielles de l’un ct do l’autre sacrifice diffèrent spécifiquement, en raison dr l’olïnm! Immédiat, de la signification mys­ tique ct de la lin du sacrifice. Et parce que les choses sont spécifiées par leur raison formelle, il semble qu’on doive avec Suarez affirmer que le sacrifice de la messe ct le sacrifice de la croix sont spécifiquement diffé­ rents. Disp. LXXVI, sect, ι, η. I sq. Quant aux diffé­ rents sacrifices de la messe, il faut les dire numérique­ ment distincts entre eux, puisque numériquement dis­ tinctes sont les actions sacrificielles. N. 91 fi. C’est, on le voit, la conciliation entre les deux thèses de l’immolation mystique et de l’oblation. 11° La thèse du P. Maurice de la Taille, S. J. — La thèse du sacrifice-oblation a été récemment présentée avec un grand luxe d’érudition par le P. de la Taille, professeur à l’institut catholique d’Angers, puis a l’Université grégorienne, à Rome : Mysterium fidei. De augustissimo corporis ct sanguinis Christi sacri­ ficio atque sacramento, Paris, 1921. L’exposé de la thèse se fera autour de quatre chefs principaux : l’idée du sacrifice en général: le sacrifice de la cène ct de la croix: le sacrifice céleste; le sacrifice de la messe. Quelques remarques sur certains aspects de la thèse seront ensuite nécessaires. 1. Exposé. — a). L'idée du sacrifice en général. — L’auteur distingue deux aspects du sacrifice : l’aspect latrcutiquc et l'aspect propitiatoire. Envisage selon le premier aspect, le sacrifice rend à Dieu les devoirs de l’adoration, de l’action de grâces, de la prière; envisagé selon le second aspect. Il vise à satisfaire à la justice divine par l’expiation du péché. Elucidat io i, p. 3. 9. Tout sacrifice propitiatoire est latrcutiquc par certain côté; cependant certains sacrifices ont une fin prédominante de propitiation, tandis que d’autres ont principalement en vue l’adoration; d’où la division des sacrifices en latrcutiqiics et propitiatoires. Pour le P. de la Taille comme pour Suarez, le sacrifice latreutique ne requiert pas la destruction de la victime : il .faut donc, sur ce point, rejeter l’opinion de Vasquez, Bellarmin, De Logo et de nombre de modernes, d’après laquelle le sacrifice ne saurait marquer la reconnais­ sant· par l’homme de la souveraineté de Dieu, maître de la vie et de la mort, que par un acte de destruction sensible : « La destruction des œuvres de Dieu, l’extinction de la vie ou de l’être, n’a rien en soi qui puisse honorer le Dieu Créateur, Providence et fin dernière de toutes choses : témoin la parole du Christ lui-même : Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des virants. Luc., xx, 38. D’où la sentence si pleine de sagesse de notre Irenée : La gloire de Dieu, c'est l’homme vivant. Adv. lueres., 1. IV, c. xx, n. 7, P. G., t. vu, col. 1037. . El. !, p 10. Le sacrifice latrcutiquc, devant exprimer extérieu­ rement l'offrande Intérieure que l’homme doit faire de lui-même à Dieu, Implique un acte extérieur ct rituel qui rend sensible cette offrande. El. i, p. 6, 10. Tout le sacrifice latrcutiquc est dans cet acte extérieur de consécration, ou plus exactement de donation symbo­ lique : < aucune destruction n’y csl nécessaire; il suffit, comme dit saint Thomas, d’une certaine action exercée Λ l’égard des choses offertes, en signe de leur transfert du domaine humain en la possession de Dieu. » Ibid., p. 10. Ainsi, l’idée la plus générale qu’on puisse se faire du sacrifice le place ù la fois dans la catégorie des • signes · : exprimer extérieurement notre offrande intérieure, ct dans le genre donation * : donation d’un bien extérieur exprimant celle offrande. « Tout sacrifice est un don. » El, xxvit, p. 342. Dans le sacrifice propitiatoire intervient un élément spécial : la destruction ou V immolation ou immutation de la victime, traduisant notre volonté de satisfaction el de réparation. El. i, p. 10, 11. Mais encore faut-il observer que cette immolation ne constitue pas pro­ prement l’essence du sacrifice propitiatoire : on le volt d’après le Lévitlque, où l’occision des animaux des­ tinés au sacrifice était laissée parfois à de simples laïcs, tandis que l’oblation des victimes était réservée aux seuls prêtres »; on le voit surtout par l’exemple du Christ qui ne s’est pas mis à mort lui-même, mais s’est seulement offert a Dieu en se livrant aux Juifs déicides. El. I, p. 11. Donc, tout comme le sacrifice latrcutique, le sacrifice propitiatoire contient essentiellement un acte de donation ou d'oblation, par lequel la victime est transférée en la jouissance de Dieu : acte de donation complété par un acte d’immedation. dont la significa­ tion est proprement propitiatoire. Ainsi, même là où il y a Immolation, l’oblation est nécessaire pour qu’existe le sacrifice. Sans doute, il n’est pas indispensable que cette oblation sensible sc distingue réellement de l'immutation de la chose offerte; il suffit qu’elle apparaisse impliquée dans le rite même de l’immolation ou de Γ immutat ion. Mais, si elle est distincte de l'immolation, elle devra · consis­ ter en une certaine action apte a signifier une donation et une dédicace ou consécration. C’est le cas des sacri­ fices où l’immolation n’est pas le fait du prêtre : un acte spécial d’oblation à Dieu, accompli par le prètre, sera alors nécessaire; et cet acte d’oblation devra être nécessairement extérieur, sensible, rituel, liturgique : une parole ne suffira pas pour réaliser l’oblation, il faudra une action. > EL î, p. 9. 10; cf. el. ix. p. 110. Enfin l’oblation sacrificielle doit porter, soit sur une victime qu’on immole, soit sur une victime précédem­ ment Immolée, soit sur une victime À immoler posté­ rieurement. Oblation et immolation sont également requises pour conférer l’état de victime ; Sacrificium ergo integratur proprie ex duobus : nimirum et actu (externo) offerendi ct immolatione, quippe quia victima vel offeratur immolanda, vel offeratur immolatione, vel offeratur immolata. Neque oblatio, neque immolatio, secundum se solam sumpta, sufficit ad statum viclimie conferendum, sed requiritur utroque, El. i. p. 11. L’acceptation divine et la communion de l’homme à la victime ne sont plus que des compléments acces­ soires à ces deux actes essentiels du sacrifice. Cf. un article du même auteur dans Gregorianum. mars 1928. b) Le sacrifice de la cène et de la croix. — C’est â dessein qu’on unit ici la cène et la croix. La passion et la mort du Christ furent un sacrifice véritable : c’est la thèse classique dont l’auteur ne s’écarte pas. Mais où trouver, dans le sacrifice du Calvaire. Voblation rituelle essentielle au sacrifice? Conformément aux principes généraux, il faul distinguer dans le sacrifice du Christ au Calvaire deux éléments, l’un visible, l’autre Invisible. En mourant sur la croix, le Christ voulait se dédier lui-même et nous consacrer avec lui au culte ct à la louange de Dieu, détruire nos péchés cl faire une juste réparation d’honneur a Dieu. Mais les sentiments intérieurs demandent à être traduits à l’extérieur d’une manière concrète ct sensible dans un acte extérieur, public qui les exprime. Cet élément visible comporte : d’abord une victime, qui est Ici le Christ lui-même; ensuite l’immolation de celte victime, immolation ici réalisée par la passion et la mort du Sauveur; enfin Voblation et l’oblation rituelle de la victime : oblatio sacrificalis, non... qualiscumque. sed... involvens directionem doni in Deum, ct quidem, ut (alis, manifestata externe. Ces deux derniers mots visent l'opinion de Cnjétan, In III·'™, q. xlvih, 1239 MESSE, LE SACRIFICE-OBLATION :TIIÉORIES CONTEMPORAINES 1240 a. 3, affirmant que Pacte d’oblation purement inté­ rieure du Christ a suffi pour son sacrifice. La plupart des Pères cl des théologiens enseignent que l’oblation du Christ sur la croix apparaît en ceci : le Christ, qui pouvait éviter la passion et la mort, les a subies volontairement, s’offrant do lui-même ct librement A leurs assauts. Mais, remarque le P. de la Taille, cet to acceptation volontaire et libre demeure encore un acte purement intérieur. Si parfait soit-il, un acte intérieur d’acceptation ne saurait suffire à déter­ miner un sacrifice : pour qu’il y ail sacrifice, il faut un acte extérieur qui soit une offrande visible et rituelle de la victime à Dieu. Ccttc oblation liturgique, le Christ Γη nécessairement faite, puisqu’il a oflcrt un véritable sacrifice. Il faut donc chercher quand et où le Christ a accompli cet acte. El. n, p. 29. Celte action sacrificielle et sacerdotale, le Christ ne l’a pas accom­ plie nu jardin des Oliviers, lorsqu’il n renversé d’un mot les soldats; il ne l’a pas accomplie sur la croix, lorsqu’on mourant, il poussa un grand cri : il montra par là qu’il souffre ct meurt librement, mais il ne fait pas d’oblation. 11 ne l’a pas accomplie non plus, ct pour la même raison, lorsqu’il disait : Non mea voluntas, sed tua fiat, ou lorsqu’il faisait sur la croix la prière que devait reprendre saint Étienne : /n manus tuas commendo spiritum meum. En appeler à l’ensemble des péripéties de la passion cl dc la mort ne conduit pns davantage à une oblation rituelle, car tout cela eût pu se trouver sans qu’il existât un vrai sacrifice : les martyrs qui sont morts dans des condi­ tions analogues n’ont offert qu’un sacrifice impropre­ ment dit; la mort du Christ, au contraire, constitue un sacrifice véritable. Or, il est dc l’essence du sacrifice d’être par lui-même discernable... Le sacrifice doit, de lui-même, apparaître tel. Le sacrifice qui serait totalement indéterminé quant à son être sacrificiel ne pourrait être connu par luimême, ct, par conséquent, serait inapte à signifier, cl en fin dc compte, ne serait pas un sacrifice. Or, cette indétermination dans l'être sacrificiel existe, si les mêmes éléments peuvent exister sans sacrifice. Donc, tout l’ensemble de la passion du Sauveur ne peut spécifier celte passion dans le genre sacrifice. El. n, p. 31 En réalité, l’offrande du sacrifice a été faite à la cène. La cène ct la croix sc compénètrcnl mutuellement pour former le sacrifice unique de Jésus-Christ. L’immolation a lieu sur la croix; mais l’oblation litur­ gique de la victime a eu lieu au cénacle. 11 n’y a pas deux sacrifices successifs, mais deux éléments du même sacrifice. Faite formellement au cénacle, l’obla­ tion liturgique persiste virtuellement el donne à toutes les péripéties de la passion cl de la mort du Christ la qualité ct la valeur d’un vrai sacrifice. Inver­ sement, les souffrances de la passion ct de la mort librement acceptées par Jésus-Christ sont la matière de l’oblation rituelle faite â la cène. Ainsi est réalisée « l'imité numérique voir col. 1228. Ils trouvent confirmation dc cet argu­ ment dans les expressions du concile dc Trente, lequel explique la consécration par l’oblation ct l’oblntion par la consécration. Cf. sess. xxn, c. n; sess. xxm, c. i, can. 1. Salmanticenscs, id., n. 26. b. — Sous la loi dc grâce. le sacerdoce comporte essentiellement le pouvoir dc consacrer. Mais l'acte principal répondant au sacerdoce est le sacrifice. Si donc le prêtre est constitué prêtre essentiellement par le pouvoir dc consacrer, il faut dc toute nécessité que le sacrifice comporte essentiellement la consécration. La même relation qui existe entre le sacerdoce et le pouvoir de consacrer existe entre le sacrifice ct la consécration. Ici encore, les théologiens s’appuient sur le concile de Trente, sess. xxm, c. 1 : Sacrificium ct sacerdotium ita Dei ordinatione conjuncta sunt, ut utrumque in omni lege existant. Cum igitur in Novo Testamento sanctum eucharistia; sacrificium visibile ex Domini institutions catholica Ecclesia acceperit, jatcri etiam oportet in ca novum esse. visibile ct exter­ num sacerdotium. Et canon 1 : S/ quis dixerit non esse in Novo Testamento sacerdotium visibile et externum, vel non esse potestatem aliquam consecrandi ct o/Jcrcndi verum corpus ct sanguinem Demini, a. s. Dcnz.-Bannw., n. 957. 961. Suarez montre le lien intime qui unit ces deux argu­ ments. Disp. LXXV, sect, iv, n. 2. 11 ne suffit pas, dit-il en substance, dc montrer que le pouvoir sacer­ dotal est un pouvoir dc consacrer; Il faut également ajouter que, dans le sacrifice eucharistique, la consé­ cration comporte l’oblation essentielle au rite sacrifi­ ciel. Et Suarez démontre que telle est la vérité, non seulement parce que la Tradition tout entière l’a ainsi compris, mais encore parce que la nature même du sacerdoce exige que le pouvoir dc consacrer soit aussi et conjointement le pouvoir d’offrir. Autrement le sacrifice pourrait être conçu comme divisible en deux éléments. Un prêtre pourrait consacrer; un autre pourrait offrir à Dieu la victime consacrée. Dans quel acte serait le sacrifice? Sans doute, ajoute Suarez, n. 3, on pourrait théoriquement concevoir une sépa­ ration effective des deux pouvoirs; mais leur union inséparable dans le sacerdoce chrétien est un signe très probable que les deux pouvoirs sont en réalité une seule et même chose. c. — La messe est une représentation el un mémorial du sacrifice du Calvaire : dogme défini au concile dc Trente, sess. xxn, c. 1. Donc, la partie dc la messe où le sacrifice dc la croix sera le plus parfaitement représenté ct commémoré, ne peut pas ne | as appar­ tenir à l’essence du sacrifice eucharistique. Or, c’est à la consécration que sc trouvent Je plus parfaitement réalisées ct la représentation ct la commémoration dc la croix, par la séparation sacramentelle du corps ct du sang, laquelle n’est pas une séparation purement métaphorique ou figurative, mais une séparation mystérieuse qu'explique la force des paroles cons6 1249 MESSE, DONNÉES THEOLOGIQUES: VALEUR DE LA CONSÉCRATION 1250 question : Utrum totus Christus sit res oblata in missæ cratoircs, vi verborum. Sulmanllccnses, toc. cit., n. 26; sacrificio? En affirmant que le Christ est bien l’objet Gond, toc. cit., n. 47. premier cl principal dc l’oblation dans le sacrifice Cf. Van Noort,De sacramentis, 1.1, n. 175. Solution qui nous permet de montrer, en lurmonlsant entre eux les divers aspects de la même vérité, comment l’oblation permanente du Christ se concilie avec son oblation actuelle, incluse dans chaque messe. A chaque messe, en effet, la transsubstantiation est produite effectivement : par Dieu, comme cause principale, par l’humanité du Christ, comme cause instrumentale immédiatement unie a la divinité, par le ministre, comme cause instrumentale séparée, mais subordonnée au Christ. Mais à chaque messe aussi, cl parallèlement à celte activité instrumentale, le prêtre souverain qu’est Jésus-Christ renouvelle, en les continuant simplement, les sentiments qui l’ont animé au Calvaire, et le prêtre visible, s’unissant au Christ, dans une communion de sentiments semblables, offre, au nom de l’Église qu'il représente, avec le corps réel ct le sang du Christ, le corps mystique tout entier, confondu avec le Sauveur dans la même immo­ lation mystique. Les Salmanticcnscs ont bien mis en relief cette dualité d’action du Christ (et de son prêtre visible) dans le sacrifice eucharistique : < De même que le Christ concourt instrumenlalement par son humanité à chacune des conversions ou transsubstan­ tiations qui se font dans l’Église, ainsi il pense à chacun de nos sacrifices, les veut, les offre à Dieu, par conséquent, en est, comme prêtre principal, l’offrant Immédiat, d’une oblation formelle, actuelle ct élicile. > Disp. XIII, dub. m, n. 50. De I.ugo accepte substan­ tiellement cette doctrine; mais il la présente d’une manière beaucoup plus vague. Disp. XIX, n. 95. 2· L’essence du sacrifice eucharistique est dans la seule consécration, ù l'exclusion de toute autre partie de la messe. — Cette assertion constitue, dans sa teneur générale, une simple opinion plus probable. Toutefois les opinions exclues ne jouissent pas toutes de la même probabilité. Tandis, en effet, que le rite de la communion du prêtre est considéré par d'excel­ lents auteurs comme appartenant à l'essence du sacrifice sans cependant en être le seul élément, les autres rites, bénédiction, fraction, oblation verbale, communion des fidèles, etc... sont exclus de l’essence de la messe par l’unanimité morale des théologiens. Les opinions anciennes et mêmes récentes qui ont pu être émises à ce sujet doivent donc être considérées comme improbables. 1. 11 ne saurait être question de faire entrer dans l’es­ sence du sacrifice eucharistique les ornements, les céré­ monies extérieures, les prescriptions liturgiques ajoutées par l’Église au cours des siècles. Les objections soule­ vées à cc sujet par quelques-uns des premiers Kéformateurs, notamment par Chemnitz, manquent totale­ ment de base. Aucun catholique n’a jamais enseigné cette absurdité, cl tous professent que les addi­ tions faites par l’Église à l’institution du Christ sont des ornements extrinsèques cl accidentels du sacrifice. Conc. «le Trente, sess. xxr, c. v, Denz.-Bannw., n. 913; can. 7, id., η. 951. 2. La distribution de la communion aux fidèles n'est ni le sacrifice de la messe, ni une des parties essentielles de ce sacrifice. Le concile de Trente, ibid., c. vi el can. 8, Denz.-Bannw., n. 911, 955, se contenti de condamner la doctrine qui taxe d’illicéité la célé­ bration des messe privées, sans communion des fidèles. Mais, par là même, il laisse très clairement entendre que la messe privée, même celle où aucune communion n'est distribuée aux fidèles, est toujours un sacrifice véritable et complet. La théorie du sacrifice-banquet csl donc à rejeter. L’explication proposée par Mgr Bellord dans The cccl. Review souleva Immédiate­ ment la réprobation de nombreux théologiens qui la réfutèrent dans le périodique même où elle avait paru. The ecclesiastical Review, 1905, l. xxxm, ρ. 378 sq.; 157 sq.; 513 sq.; (M2 sq.; 1906, I. xxxiv, p. 51 sq. Mais l’opinion voisine, qui placerait l’essence du sacrifice dans la seule communion du prêtre, mérite 1253 MESSE, DONNÉESTIIÉOLOGIQUES: VALEUR DE LA SEULE CONSÉCRATION 1254 une attention plus particulière, bien qu’elle ne puisse revendiquer comme patrons, parmi les grands théolo­ giens, que Dominique Soto, voir col. 11 15, ct peut-être Ledesma. Et encore, Solo et Ledesma ne représentent qu’imparfaitement cette opinion, puisque, pour eux, la consécration et l’oblation sont essentiellement prércqulses ù l’acte sacrificiel de la communion. a) Faiblesse des arguments de la thèse du sacrifice-com­ munion. — a. Les paroles dr Γinstitution semblent indiquer que prendre, manger cl boire le corps et le sang constituent le sacrifice: Prenez, mangez, ceci est mon corps; buvez, ceci est mon sang. — Ces paroles, qui démontrent directement que l’essence de la messe est dans la consécration, voir ci-dessus col. 1247, prouvent aussi que l’immolation mystérieuse du Sau­ veur à la consécration n un rapport direct à la commu­ nion. La participation à la victime est la suite natu­ relle du sacrifice. b. — Saint Augustin, De civitate Det, L XVII, v, n. 5, a écrit : Ideo id dixit, manducare panem; c. quod est in nono Testamento sacrificium Christianum. P. L., I. xij, col. 53G. - Ccs paroles ne signifient pas que l'essence du sacrifice chrétien réside dans la man­ ducation du pain devenu le corps du Christ. Elles signifient que le pain consacré, devenu corps (ct le vin, devenu sang), sont le sacrifice auquel les chrétiens participent dans la communion. Saint Augustin Oppose les victimes de l'Anclen Testament que Dieu avait données pour nourriture â la maison d’Aaron, au pain eucharistique qui est la victime des chrétiens ct que Dieu leur donne pour nourriture spirituelle. S’il fallait tirer une conclusion de cc texte, elle serait défavorable à la thèse qu’on prétend y rattacher Car. si les anciennes victimes devaient être, en tant que telles, immolées avant d’être données en nourriture à la mai­ son d’Aaron, le corps ct le sang du Christ doivent pareillement avoir été déjà immolés à la messe avant de servir d’aliments à l’Ame par la communion. c. — Un texte de saint Grégoire le Grand n’est pas mieux appliqué. Pro nobis iterum Christus, dit cc Père, in hoc mysterio sacrir oblationis immolatur; ejus quippe \ui corpus sumitur, ejus caro in populi salutem partitur, ejusque sanguis in ora fidelium funditur. Dial., 1. IV, c. i.Vîn, P. L., t. lxxvh, coi. 425. — Le saint Docteur propose simplement en cc texte l’une des principales raisons pour lesquelles Jésus-Christ s’immole sur l’autel : «C’est, dit-il, afin que les fidèles participent ù sa chair sacrée. » Mais il est si éloigné de croire que c'est dans celte participation a la chair de Jésus-Christ que consiste son immolation non san­ glante, qu’il ajoute, dans cc même texte, (pic le moment où sc fait celte immolation est celui de la consécra­ tion : Immolationis hora ad sacerdotis vocem. d. — On en appelle encore ù saint Thomas, appor­ tant, pour faire comprendre In notion du sacrifice, l’exemple du pain rompu, béni el mangé. Sum. thcol., 1ID, q. lxxxv, a. 3.— Mais, d’une part, ces exemples du pain, rompu, béni, mangé, ne sont que des exemples apportés pour faire comprendre cc que peut-être l'acte accompli circa rem oblatam pour transformer la simple oblation en sacrifice véritable; et, d’autre part, la doctrine de saint Thomas, proposée cx pro­ fessa, csl lmp nette pour qu’il puisse y avoir le moindre doute. b) Impossibilités de la thèse du sacrifice-communion. — a. — Si le sacrifice A la messe n’était autre que la manducation, Jésus-Christ ne serait en étal de victime qu’au moment de la communion du prêtre cl des assistants, ct il ne serait non plus en cet étal de victime qu’au moment de la communion du prêtre el des assistants. Or, la royauté cal ludique sanction­ née par la liturgie suppose que nous adorons JésusChrist sur l’autel après la consécration, non seulement comme présent, mais encore comme hostie pure, hostie sainte, hostie sans tache. b. — Dans cc système, les prêtres n’immoleraient Jésus-Christ que pour eux-mêmes, et non pas pour les fidèles. Et d'autre part, chacun, en communiant deviendrait consécrateur, soit dans la messe, soit hors de la messe, s’il communiait sans y assister, et JésusChrist s'offrirait lui-même en sacrifice, par le ministère des uns et des autres. Ce qui est contraire à l'enseigne­ ment de la tradition tout entière. c. — Enfin, la communion pouvant être distribuée par le diacre, on aurait un sacrifice sans l’intervention du prêtre. 3. L'oblation verbale qui précède la consécration, â l’offertoire, ne saurait être considérée comme l’essence du sacrifice. Les théologiens qui croyaient ces prières anciennes ont réfuté à l'envi cette thèse. Il nous suffira de remarquer que ccs prières et cérémonies sont relativement récentes et n’appartiennent pas à la partie vraiment traditionnelle de la messe. Voir Suarez, disp. LXXV, sect, ni, n. 1; cf. Bellarmin, V, c. xxvn, quarta propositio; De Lugo, disp. XIX, sect, m, n. 38; Salmanlicenses, disp. XIII, dub. n, § 1, n. 21 ; Gonct, disp. XI, a. 2, n. 30; etc. 4. Il faut encore exclure de l’essence du sacrifice les rites, les prières et cérémonies qui sc font à la messe entre la consécration et ta communion. Et cela pour des raisons soit communes à tous ccs rites, soit particu­ lières â chacun d’eux. a) Faisons communes. — Trois principcs.de valeur assez inégale proposés par Jean de Saint-Thomas, disp. XXXII, n. 35-37, peuvent diriger la discussion : Lc premier, c’est que le sacrifice de la messe est offert par le prêtre agissant au nom du Christ. D’où il suit immédiatement que devront être réputées non essentielles toutes les actions faites par le prêtre en son nom personnel ou au nom de l’Église. Lc deuxième, c’est que la messe est célébrée selon le rite de Mclchisédcch, qui prit le pain et le vin comme matière de son sacrifice. Aussi faudra-t-il éliminer de l'essence de la messe toutes les actions accomplies sur une seule des deux espèces, par exemple sur le pain. Le troisième ct le principal est que l’essence du sacri­ fice doit sc trouver dans le rite qui confère à la célé­ bration eucharistique d'être le mémorial cl l’image de la passion. Aussi ne pourra-t-on pas placer l’essence du sacrifice eucharistique, même partiellement, en un rite qui, par l’institution même de Jésus-Christ, ne présente pas une vive image de l’oblation sanglante du Calvaire. Cf. Billot, op. cit , Ih. uv. En vertu de ces trois principes, on éliminera facile­ ment tous les rites sans exception qui sc rencontrent entre la consécration ct la communion, soit parce qu’ils n’ont pas été institués par le Christ, soit parce qu’ils ne sont pas accomplis au nom du Christ; soit parce qu’ils ne concernent qu’une espèce sacramentelle et non l'autre, telle la fraction de l’hostie; soit enfin parce qu’ils ne représentent pas la mort sanglante du Sauveur : tel le mélange des espèces. D’ailleurs, il faut considérer que tous ces rites, d’après le Missel romain, peuvent parfois être omis, sans pour cela qu’il manque rien de substantiel au sacrifice. Missale romanum. De de/eclibus in celebratione missarum occurentibus, tit. ni ct iv. b) liaisons particulières. — Les misons générales nous font éliminer tout rite dont Jésus-Christ ne serait pas l'auteur. Or, déclare judicieusement Jean de Saint-Thomas, comment connaître l’institution du Christ, sinon par le fait de l’emploi qu’en a fait le Christ ù la cène, fait attesté par la narration évan­ gélique? Dans cette exclusion se trouvent comprises la plupart des actions accomplies par le célébrant après la consécration : · l'oblation verbale, qui suit immédia­ 1255 MESSE, DONNÉES THÉOLOGIQUES : ROLE DE LA COMMUNION t ement; l’élévation de l’hostie ct du calice pour les faire adorer au peuple; les bénédictions qui sc font sur le sacrement cl autres rites semblables. · Loc. cit., n. 36. Ne retenant que les rites accomplis par le Christ lui-même à la cène, Jean de Saint-Thomas s'arrête à la bénédiction, à la fraction de l’hostie, ct à la communion. La question de la communion faisant l'objet d’un paragraphe spécial, voir ci-dessous, nous nous contenterons de retenir les doux premiers gestes du Sauveur, reproduits par le prêtre à l'autel, bene­ dixit, /regit. a. — La bénédiction du pain et du vin à la consécra­ tion ne constitue pas une partie essentielle du sacri­ fice. S'il s’agit, en effet, de la bénédiction qui se fait immédiatement avant la consécration du pain ct du vin, comment cc rite pourrait-il appartenir au sacri­ fice, puisque le corps et le sang du Sauveur ne sont pas encore présents sur l'autel? Et si l’on entend par « bénédiction ■ la consécration elle-même, la difficulté n'existe plus. C'est dans ce dernier sens, d’ailleurs, que saint Thomas expose le récit de saint Paul, Com­ ment. tri Cor., xi, 21, lect. v. b. — La fraction du pain (laquelle, à la messe, est faite après le Pater) ne saurait, quoi qu'en aient pensé Cano el Grégoire de Valencia, voir col. 1145, 1177, constituer un élément essentiel du sacrifice eucharis­ tique. Au point de vue théologique ct spéculatif, ce rite s'exerce à l’endroit de la seule espèce du pain; il ne peut donc, d’après la raison exprimée en second lieu, constituer une action vraiment sacrificielle. Liturgiquement, cc rite peut être omis sans que le sacrifice en souffre. Rubrica: missalis, § 10, η. 10. De plus, Suarez fait remarquer, ct ce peut être juste, que la fraction, à la cène, fut antérieure à la consécration, donc, elle ne pouvait appartenir à l’essence du sacri; flee. Cf. Sahnanliccnses, loc. cit., n. 24 ; Suarez, loc. cil.sect, m, n. 3; Mais l’on ne saurait oublier que l'anti­ quité chrétienne a attaché à ce rite une très grande importance, comme étant l’image de la passion. 5. Reste la seule controverse intéressante : l.a communion du prêtre /ait-elle partie de l'essence du sacrifice? Nous ne disons plus, comme tout Λ l’heure : constitue-t-elle, à elle seule, l'essence du sacrifice? 11 s’agit de savoir si le sacrifice requiert essentiellement non seulement la consécration, mais encore la communion du célébrant. Et l’on sait que l’opinion affirmative a rencontré de puissants défenseurs dans la théologie catholique : Bellannin, les Salman licenses, De Lugo, saint Alphonse de Liguori, etc. a) De multiples raisons nous /ont exclure la commu­ nion de l'essence du sacrifice eucharistique (Opinion à notre avis plus probable).—a. — La communion n'est pas faite au nom du Christ, ct le prêtre n’y lient pas la place de la personne même du Sauveur. Bellannin a senti la difficulté : · Peu importe, dil-il, que la con­ somption de l'eucharistie ne sc fasse pas en la personne du Christ, lequel est cependant le prètre principal. Car, si le Christ ne sc mange pas lui-même ct ne consomme pas immédiatement le sacrement, il peut cependant être considéré comme s'il le consommait, puisqu'il se livre pour être consommé. C'est ainsi que, dans le sacrifice de la croix, le Christ s'est vraiment sacrifié, parce qu’il s’est offert à la destruction, bien qu'il ne se soit pas lui-même mis à mort de scs propres mains et qu’il ail laissé agir la main de ses bourreaux. » De missa, I. I, c. xx vu.* Réponse bien peu convain­ cante : livrer â autrui un aliment que cet autre doit consommer, cc n'est pas du tout suffisant pour qu'on puisse dire de quelqu'un qu’il consomme cet aliment. D'ailleurs il est inexact de dire que le Christ a offert son sacrifice sur la croix, parce qu’il s’est ofiert aux bourreaux. Le Christ a fait plus que s’of­ frir. Il s'est vraiment sacrifié lui-même, faisant acte 125G de son pouvoir pour permettre qu'on l’immolât. b. — Mais il faut aller au fondement même de l’opi­ nion contestée : les théologiens qui s'y rallient pré­ tendent que la communion est indispensable à la destruction ou immutation requise pour qu’existe le sacrifice. C’esl là, nous l’avons vu, la raison fondamen­ tale apportée par Bellannin, col. 1176; les Sahnantlc en scs, col. 1178; saint Alphonse de Liguori, col. 1179, De Lugo, col. 1185, etc. Or, ce fondement est des plus fragiles. Il est très vrai que le sacrifice doit exprimer publiquement noire dépendance vjs-à-vls de Dieu; mais il n’est pas prouvé que cette signification doive être réalisée au sacrifice de la messe par la destruction ou l’immutation du corps et du sang du Christ. Et puis, de quelle destruction, de quelle immutation pourrait-il être question ici? On verra bientôt que toute la destruction ou l’immutatlon concevable porte uniquement, d'après les théologiens que nous avons cités, sur l’être sacramentel de Jésus-Christ; et nous constaterons aussi que ce point de vue est contestable. De ce chef déjà, le fondement apparaît bien caduc. Mais il y a plus. Il est très certain que, dans le sacri­ fice, la chose offerte, la victime doit être offerte à Dieu : sans celle oblation, le sacrifice perd sa signi­ fication symbolique. Mais si l’oblation est essentielle dans le sacrifice, il la faudrait retrouver dans la commu­ nion. · Or, peut-on affirmer qu’une chose est vraiment offerte à Dieu dans l’acte même par lequel celle chose est consommée par l’homme en vue de sa propre uti­ lité? Ce qui est consommé n'est pas, dans l’acte même de sa consommation, offert ; et réciproquement. »Blllot, op.cit., th. uv. —Bellannin, De Lugo, les Salmanticenses tentent de renforcer leur argument par la com­ paraison de l’holocauste. «L’holocauste réclame essen­ tiellement la consomption de la victime ou de la chose offerte. Donc, le sacrifice eucharistique comporte, comme partie essentielle, la communion. Salmanlicenses, η. 30. Mais cette comparaison est plus ingé­ nieuse que solide. La combustion de la victime com­ portait, certes, un rite bien apte à signifier le sacrifice intérieur de l’homme. Mais où trouver, même initiale­ ment, ce rite expressif dans la manducation sacramenlelle?Dc tous temps, en effet, les hommes ont participé au sacrifice par la communion : Ceux qui mangent des victimes, ne participent-ils pas ù l'autel ? dit saint Paul, I Cor., x, 18; jamais cependant ccttc commu­ nion n'a été considérée comme l’essence même de l’o­ blation; mais, au contraire, l’oblation de la victime une fols fuite, on célébrait le banquet sacré en signe de la paix ct de l'union qui doit régner entre Dieu ct les hommes. Ainsi, à la messe, avant comme après la consécration, les paroles liturgiques expriment l'obla­ tion; mais quand arrivent les prières qui précèdent immédiatement la communion, il n’est plus question d'oblation; la paix seule est annoncée, demandée, donnée, précisément parce que l’homme est admis à la table de'Dicu, qu’il est élevé à la participation des choses divines, qu’il est inscrit dans la société de Dieu. b) Tout?fuis, la nature même du sacrifice exige que la communion du célébrant soit annexée à la consécration, de telle manière qu’elle ne puisse jamais, même par dispense de l’Églisc, en être séparée. Les théologiens expriment ordinairement cette vérité en disant que la communion est partie intégrante de la messe : Etsi non sit pars constitutiva sacrificii qua talis, illud tamen crlrinsece complet ac perficit : hinc etiam vocatur pars integratis sacrificii. Van Noorl, De sacramentis, t. i, n. 461. La nature même du sacri­ fice de la messe exige qu'il en soit ainsi, et les théolo­ giens modernes, sur ce point, ne font que reprendre les multiples affirmations de la tradition el développer la raison théologique apportée par saint Thomas, Sum. theol., IIP, q. i.xxxii, a. 4 : « L’eucharistie est 1257 MESSE, DONNÉES THÉOLOGIQUES: ROLE DE LA COMMUNION un sacrifice. Or, quiconque offre un sacrifice, doit y participer, parce que le sacrifice extérieur est le signe du sacrifice Intérieur par lequel on s'offre soi-même à bleu. Ainsi, en participant nu sacrifice, le prêtre montre que le sacrifice Intérieur lui appartient. De même... le prêtre doit lui-même prendre cc sacrement avant de le dispenser au peuple ·. Ici, la nécessité de la communion en vue de la destruction de la victime ne se pose plus; il s’agit uniquement de la nécessité de In communion en vue de réaliser l’effet du sacrifice qui est d’unir le prêtre, les fidèles ù Dieu dans la participation à la victime. El cc complément néces­ saire achève de réaliser parfaitement le svmbole exprimé par le sacrifice lui-même. Ccttc pensée fort juste sc retrouve au fond des opinions qui assignent ù la communion du prêtre un rôle essentiel dans le sacrifice eucharistique : dégagée de l’idée d’une desti­ nation nécessaire au sacrifice, cette conception appa­ raît pleine de vérité et de profondeur : ct ç’a été le grand mérite de Viva et de Hollzclau de corriger en ce sens la théorie de Bellannin. La meilleure formule qu’on puisse donner de ccttc conception est peut-être celle de Suarez · Ordo ad sumptionem est de essentia sacrificii eucharistici. Disp. LXXV, sect, v, n. 16. Cet ordre de la consécration ù la communion est-il de droit ecclésiastique ou de droit divin? Certains auteurs modernes tranchent sans hésiter la question en faveur du droit divin. Cf. Lépicicr, De ss. sacrificio eucharistico, q. π, a. 4, n. 11. Van Noort est peut-être plus exact en formulant quelques réserves : Ceteroquin, dit-il, non constat, utrum communio celebrantis neces­ saria sit ex lege dioina, an ex lege ecclesiastica cum fundamento juris dioini tantum, n. 461, note 4. Cc dernier auteur s'appuie sur Suarez, toc. cit. Ce théolo­ gien estime que, dans les documents ecclésiastiques, rien n’autorise à relier la communion ù la consécra­ tion par un précepte divin formel. Le concile de Trente lui-même sc borne à déclarer que « la coutume fut toujours dans l’Églisc que les laïques reçussent la communion des prêtres, ct que les prêtres célébrants sc communiassent eux-mêmes », et que « ccttc coutume doit à bon droit être conservée, comme descendant de la tradition apostolique ». Scss. xm, c. vm. Denz.Bannw., n. 881. Bien, en ce texte, qui déclare de droit divin l’ordre de la consécration Λ la communion, la tradition apostolique elle-même ne comportant pas nécessairement un droit divin. Le concile entend sim­ plement définir la licéité de la communion du prêtre par lui-même, can. 10, id., η. 892. Certaines indica­ tions permettent cependant de conjecturer que le droit divin, contenu dans l’institution positive du Christ, est peut-être ici en jeu. D’abord, jamais l’Églisc ne dispense le prêtre de communier A la messe qu’il célèbre; bien plus, si le célébrant vient ù manquer, par maladie soudaine ou par mort. Immédiatement après la consécration ct avant la communion, un autre prêtre, même sans être ά jeun, doit se substituer A lui pour achever le sacrifice ct communier. Rubriae missalis, fit. x. n. 3. Mais, même en admettant le droit divin, il ne s’ensuit pas que la communion appartienne Λ l'essence du sacrifice eucharistique: car elle demeu­ rerait, de droit divin, liée à la consécration unique­ ment comme complément nécessaire, mais extrin­ sèque. Suarez, loc. cil. c) Los objections sont facilement solubles. —a. — L'Églisc, dit-on, applique encore le fruit du sacrifice apres la consécration, puisqu’elle intercale dans la deuxième partie du canon la mémoire des défunts. Or, si toute l’essence du sacrifice était dans la consé­ cration, il ne serait plus temps de recommander ù Dieu les défunts ù cet endroit de la messe. On ne saurait dire que l’Églisc applique après la consécration le fruit du sacrifice. C'est au prêtre, d’ail­ 1258 leurs, qu’il appartient de faire ccttc application. En tant que ministre du Christ, le prêtre applique le fruit produit par le sacrifice ex opero operato, et il doit faire ccttc application, non seulement ù l’intention qu’il forme lui-même librement, mais encore à toutes les Intentions générales exprimées dans l’ordinaire de la messe. Or, cette application est incluse dans la volonté de faire ce que fait l’Églisc; aussi, ccttc volonté pré­ supposée, la messe est appliquée, A l’instant même de la consécration, Λ toutes les Intentions de l'ÉglIse, quel que soit le moment liturgique, avant ou après la consécration, où ccs intentions sont exprimées. Outre l’application du fruit ex opere operato, il faut aussi dans la messe considérer l’impétration du prêtre, priant soit en son nom personnel, soit au nom de l'Églisc; cl ccttc impétration sc produit dans toutes les prières publiques et privées qui accompagnent le rite principal. Aussi la rubrique dit-elle expressément : • Le (célébrant) prie quelques instants pour les défunts pour lesquels il entend prier », mais clic ne dit pas : « Il forme son intention pour appliquer Je fruit ex opere operato de la messe. · Suarez, loc. rit., n. 15; Billot, op. cit., p. 623. b. — Les prières liturgiques elles-mêmes semblent exclure l’opinion qui tient que l’essence du sacrifice est réalisée dans la seule consécration. D’une part, en effet, « immédiatement, après la consécration... au souvenir de la passion (unde et memores) nous rappelant la mort..., ct aussi la résurrection et la glorieuse ascension dans le ciel, nous offrons l’hostie, le pain très saint de la vie éternelle ct le calice du perpétuel salut. » Grivet, op. cit., p. 39. D’autre part, à la messe des présanclifiés, où n’existe pas la consé­ cration, nous prions Dieu d’avoir pour agréable notre sacrifice. Il faut donc que la communion, tout au moins partiellement, intervienne dans Lessen ce du sacrifice. Objection cent fols réfutée, ct à la solution de laquelle Bossuet a donné un magnifique commentaire. A la consécration, le sacrifice de Jésus-Christ, l'obla­ tion qu’il fait à Dieu de son corps et de son sang, est accompli. Mais le sacrifice de l’eucharistie n’est pas seulement le sacrifice de Jésus-Christ; il est encore celui de tout son corps mystique s’unissant ù lui ct s'immolant avec lui. Le sacrifice extérieur de Jésuseucharistie est l’expression parfaite du sacrifice inté­ rieur par lequel les fidèles doivent témoigner, en union avec la divine victime, leur dépendance et leur amour à l’égard de Dieu. C’est de cc sacrifice Intérieur, de ce sacrifice du corps mystique qu’il est question dans les prières liturgiques. Voir le développement de cette pensée, Explications de quelques difficultés sur les prières de ta messe, n. 36-37. Ainsi, A la messe des présanctifiés, qui, selon l’avis unanime des auteurs, ne saurait être considérée comme un sacrifice, nous demandons A Dieu d’avoir pour agréable notre sacri­ fice, lequel, même en l’absence du sacrifice extérieur de Jésus eucharistie, ne doit jamais cesser d’exister. c. — Dans tout sacrifice, la victime doit être d’abord préparée ou amenée, ct ensuite immolée. Or, c’est par la consécration qu'à la messe la victime est pré­ parée ou amenée; il faut donc une nuire action rituelle pour achever le sacrifice par l'immolation de la victime. — S'il s’agissait de I immolation sanglante d’une victime mise à mort, l’argument pourrait avoir quelque valeur. L’immolation sanglante, en effet, présuppose la présence de la victime. Mais le sacrifice eucharis­ tique. quelle que soit d’ailleurs l’opinion qu’on pro­ fesse sur son essence, ne possède, avec ces sacrifices sanglants, que des rapports lointains ct purement analogiques. El, à ce sujet, il convient de rappeler que si la transsubstantiation, en tant qu elle rend présents le corps ct le sang du Sauveur, est une action 1259 MESSE. DONNÉES THÉOLOGIQUES : LA DOUBLE CONSÉCB \TiON' 12(X) de l'immolation de la Croix; mais cctlc représenta­ qui a Dieu seul comme cause principale, la même tion ne serait plus censée publique, officielle », el c’est action.cn tant que sacrificielle, c'est-à-dire,cn tant que là, uniquement, semble-t-il, cc qui empêcherait symbole cl attestation dc notre hommage, de notre la présence réelle continuée des deux espèces conser­ soumission ct dc notre amour vis-à-vis dc Dieu, a le vées simultanément, d’être un sacrifice. Ajoutons que prêtre comme cause principale : vérité déjà expliquée plus haut, voir col. 1251. Voir, pour la discussion la rubrique du Missel prévoit le cas où, la consécra­ tion ayant été invalide, le prêtre arrivé à la commu­ des arguments, les auteurs favorables à l’opinion ici nion, reprend simplement, pour réaliser le sacrifice combattue, notamment les Salman· icenses, disp. XIII, inexistant, les formules consécraloircs el passo ensuite dub. n, f 3 ct 4; De Lugo, disp. XIX, sect, v ct vi. Immédiatement à la communion. La permanence du , et il faut bien traduire ici : autour de la victime; ou que, si l’immutation réelle doit intervenir dans la materia ex qua, elle n’est pas requise dans l’hostie principale et proprement dite qui cn résulte. Finalement il observe que la significa­ tion morale jugée essentielle au sacrifice, savoir la proclamation dc la souveraineté dc Dieu, peut être procurée aussi bien par un acte (Reflection ou dc pro­ duction, que par un acte d immutation réelle ou dc destruction, surtout quand il s’agit d'une · efiection « surnaturelle, qui va à présenter à Dieu l'hostie la • plus capable de lui plaire ct de J’honorcr ». C’était évidemment en vue de sc ménager cette dernière réponse, ajoute M. Lepin, que l'illustre théologien, dans scs explications dc la définition du sacrifice, avait glissé l’idée (Reflection, que rien ne semblait alors justifier, et qui rappelle le langage dc Melchior Cano. Mais, pourquoi avoir maintenu dans la définition dc principe l’idée complètement différente d’immutation, sauf à insinuer après coup qu’elle n’est pas absolu­ ment nécessaire? » Op. cit., p. 372-373. 3. Bellarmin accepte l'idée dc sacrifice-destruction. Une destruction réelle a lieu à la messe, la destruction de l’hostie par la communion. Ainsi la communion est la consommation du sacrifice. Cette explication sc heurte tout d’abord à la doctrine qu’on a exposée précédemment ct déclarée très pro­ bable : la consécration seule appartient à l’essence du sacrifice. Mais nous avons vu, d’outre part, que plu­ sieurs disciples dc Bellarmin ont corrigé la thèse du maître ct l’ont adaptec à la considération de la seule consécration, comme élément essentiel du sacrifice eucharistique. Viva ct Holtzclau sont les principaux représentants de cette adaptation. M. LamiroyJ a donné une dernière perfection à la thèse de Bellarmin-Viva, voir col. 1181. «Dans la consécration, le Christ revêt un état d'immolation, qui sc manifeste en cc que le corps du Sauveur peut être mangé, et son sang peut être bu... La consécration place le Christ sous la forme dc victime équivalemment immo­ lée, car elle le rend présent sur l’autel et l’y place en un état tel. que son corps devient vraiment nourriture sous l’apparence du pain, comme le corps d’une victime animale immolée, cl que son sang devient vraiment breuvage, sous l’espèce du vin, comme s’il était répandu. » L’idée d’un ordre réel à la manducation suffit à Justifier ici le concept de sacrifice-destruction. On doit sc demander si cette explication est bien solide. Elle prêle à dc graves critiques, non seulement sous la forme que lui a donnée Bellarmin, mais même avec l’amendement qu'y introduisent Viva, Holtzclau ct Lamiroy. Celte réduction du corps et du sang du Christ à l'état dc nourriture cl de breuvage ne pré­ sente en soi aucun caractère sacrificiel. Elle est ordon­ née à l’usage que nous faisons dc reucharistic pour nous-mêmes, mais ne sc rapporte en aucune manière 1263 MESSE, CRITIQUE DU S ACIU F1CE-IΜ M UT AT 10N au culte publie dû à Dieu. A l’égard de cette destina­ tion du corps et du sang» destination qu’on dit être renfermée dans l'acte do la consécration, peuvent être formulées toutes les critiques que nous avons recueillies plus haut contre la communion elle-même considérée comme élément essentiel du sacrifice. D’ailleurs, il est inexact que la communion, consi­ dérée soit en elle-même, soit comme préparée dans la consécration, réalise la destruction qu’on prétend nécessaire au sacrifice. La destruction n’atteint ici que l’être sacramentel du Christ; elle n’est que la cessation de la présence réelle sous les espèces qui se corrompent; le changement est tout entier du côté des espèces, et n’implique pas plus un sacrifice à la communion, qu’il n’en comporte quand les espèces sont corrompues par une décomposition chimique quelconque en dehors de la messe. L L'explication dc De Lugo et des théologiens qui l’ont suivi ou même dépassé n’est pas plus acceptable, quoi qu’en ait pensé Franzelin. On sait que cette explication nous présente le Christ réduit, non seule­ ment à la condition dc substance alimentaire, mais encore, à cause de cette condition même, à un état inférieur, dans lequel le Sauveur est privé de l’exercice naturel do ses facultés sensibles. Les théologiens imbus des principes cartésiens accentuent encore l'amoindrissement du Christ sous le rapport dc la quintité : le status declioior, pour eux, se complique d’une réduction ad punctum. \ cctlc explication — qui a satisfait tant de théolo­ giens dc marque — on oppose plusieurs raisons qui semblent convaincantes. a) Tout d’abord, ce status declivior, cette réduction ad punctum, celle privation de l’exercice des facultés sensibles, tout cela est-il bien dans la réalité des choses? On a le droit d’en douter, t Le Christ, écrit fort justement M. Lepin, op. cit., p. 721, est incontes­ tablement présent sur l’autel dans l’état glorieux qu’il possède au ciel. 11 est donc impassible ct ne peut subir aucun abaissement ni changement réel. Le fait d’être mis sous les espèces d’aliments grossiers, inertes et corruptibles ne lui ajoute ni ne lui ôte rien. L'humilité, l’immobilité, la corruptibilité sont le propre de ccs espèces d’emprunt; elles n’affectent en aucune façon son être personnel. Il n'y a donc aucune modification, à plus forte raison aucune destruction ou diminution du Christ par le fait dc la consécration. » Le corps du Christ, dans l'eucharistie, reste vivant, organisé, avec tous ses accidents, notamment sa quantité, et scs facultés cl propriétés. Le concile dc Trente nous fait une loi expresse de croire que « Notre-Seigncur est tout entier sous l’espèce du pain ct sous chaque partie de cette espèce, tout entier sous l’espèce du vin ct sous toutes les parties de cctlc espèce », sess. xm, c. m et can. 3, Dcnz.-Bannw., n. 876, 885, ct Benoit XIV Insère cct artlclc’de foi dans la profession imposée aux Orientaux : < Sous chaque espèce ct sous chacune des parties de l’une et l’autre espèces, après la séparation, est contenu le Christ tout entier. » Dcnz.-Bannw., n. 1469. Il ne manque donc au corps de Jésus-Christ rien de ce qui appartient à son inté­ grité. Ce n’est pas ici le Heu de disserter sur le mode de présence du Christ dans le sacrement; qu’il sulllse de rappeler la doctrine du concile dc Trente : « Il n’y a pas contradiction entre ccs deux faits, que NotreSeigneur continue toujours d’être au ciel, assis à la droite du Père, selon sa manière naturelle, ct que néanmoins il nous soit présent en plusieurs autres lieux pir sa substance et d'une manière sacramentelle. C’est D un mode d'être que nous pouvons à peine exprimer par des paroles; mais, que cela soit possible a Dieu, la raison éclairée par la fol nous le fait com­ 1264 prendre, ct nous le devons très fermement croire. · Sess. xm, c. i, Dcnz.-Bannw., n. 871. S’il en est ainsi, comment peut-on parler d’amoindrissement, d’état inférieur et surtout dc réduction ad punctum! Voir Eucharistie, t. v, col. 1132 sq. De plus, à moins de vouloir établir que le Christ présent dans l’eucharistie n’est pas le Christ vivant ct immortel qui règne dans le ciel, il faut reconnaître que le Christ, même voilé sous les espèces eucharisti­ ques, exerce tous les actes de la vie humaine. Il est d’ailleurs parfaitement inutile d’entrer à cc sujet dans les subtiles distinctions, formulées par certains théo­ logiens entre les actes vitaux ne dépendant pas, ct les actes vitaux dépendant des puissances organiques. Voir Ilugon, La sainte eucharistie, p. 175, sq. En bref, l’opinion de De Lugo parait contradictoire, en cc qu’elle prétend que la même humanité du Christ peut être, en un lieu, le ciel, vivante el glorieuse, et simultanément en un autre lieu, l’autel, morte ct réduite à l’état inférieur d’une substance inanimée ct comestible. b) Mais cc n'est pas tout. Il manque à cette concep­ tion du sacrifice eucharistique de répondre sufflsamment à la description qu’en donne le concile dc Trente : quo cruentum illud semel in cruce peragendum reprae­ sentaretur. Sess. xxn, c. i, Dcnz.-Bannw., n. 874. Ici, l’argument que nous avons déjà tourné contre Bellarmin ct son école retrouve toute sa force contre la conception lugonienne du sacrifice. Cette conception en effet n’évite pas le grave inconvénient déjà signalé : la messe alors n’est plus la représentation du sacrifice de la croix. L'immolation du Calvaire a consisté dans la séparation du corps ct du sang, non pas dans un anéantissement physique ou inoral qui aurait rendu le Christ impropre aux fonctions de la vie humaine. Si le sacrifice eucharistique est une descente à cct état inférieur, il est d’un ordre tout singulier, sans rapport nécessaire avec la croix. c) Autre conclusion défectueuse : dans cc système, la consécration sous les deux espèces ne serait plus nécessaire. Le sacrifice consistant en un amoindrisse­ ment du Christ, se trouverait tout aussi bien réalisé sous une seule espèce que sous les deux. Or, cette conclusion ne semble pas acceptable. Enfin, au témoi­ gnage même du concile de Trente, la messe a été préfi­ gurée par les sacrifices anciens, sous la loi mosaïque et même sous la loi de nature; elle renferme éminem­ ment, comme leur consommation et leur perfection, tous les biens signifiés par ces anciens sacrifices. Sess. xxn, c. I, Dcnz.-Bannw., n. 939. Il faut donc, entre la messe ct ces sacrifices, trouver une certaine analogie, tout au moins dans la manière d’offrir le sacrifice. Or, on ne saurait concevoir cette analogie dans la privation des fonctions naturelles, et des condi­ tions naturelles de l’existence. D’ailleurs, d’une façon générale, il convient d'affir­ mer l’opposition dc la conception du sacrifice-destruc­ tion, ct de la conception que les scolastiques avaient jadis formulée touchant le mystère du sacrifice eucha­ ristique. Ceux-ci admettent une immolation mys­ tique à l’autel, mais le Christ n’y est pas fait vic­ time; il y est offert, victime immolée à la croix. Toute théorie admettant un changement réel apporté à la victime eucharistique est donc en dehors dc la tradi­ tion théologique anlétridcntine. 2e il faut maintenir Γexistence d'une immolation mys­ tique, appartenant à l’essence du sacrifice. — Dc cc que la destruction ou l’immutation réelle dc la victime ne peut trouver place au sacrifice eucharistique, il ne faut pas conclure que la conception de cc sacrifice se trouve essentiellement et adéquatement vérifiée dans la seule oblation qu’à la messe le Christ cl, au nom du Christ et de l’Eglise, les prêtres font du 1265 MESSE, OBI, ATION ET IMMOLATION MYSTIQUE corps cl du snug sacramentcllemcnt séparés sous les espèces du pain ct du vin. Sans doute, nous offrons Λ la messe la victime autrefois immolée â la croix cl, on le rappellera bientôt expressément, le sacrifice de la messe est essentiellement relatif au sacrifice du Calvaire. Mais il s’agit de savoir si cette oblation de la victime autrefois immolée n'implique pas, en outre ct actuellement, une immolation nouvelle dc la même victime, Immolation non sanglante, mystérieuse ct représentative de l'immolation sanglante de la croix. La réponse à cette question précise nous obligera non seulement à la discussion de l’opinion du sacrifice simple oblation, mais encore â une reconstitution positive. I nc telle reconstitution, avec les arguments qui l’appuient, ne saurait s’imposer absolument. En une matière obscure où beaucoup d’opinions demeu­ rent libres, on ne peut proposer qu'une simple dis­ cussion théologique, laquelle, espérons-le, fournira les éléments d'une synthèse nécessaire entre les deux aspects de la thèse traditionnelle, oblation et immo­ lation mystique, aspects qu’on ne saurait disjoindre l’un de l’autre, ct dont l’un ne saurait être accentué et mis en relief au détriment de l’autre. Mais notre réponse elle-même ne sera suffisante qu’aulant qu’elle éta­ blira : 1« que le concept du sacrifice-oblation, pour être exact et complet, doit impliquer, à l'autel même, une nouvelle immolation du Christ, immolation non sanglante et. par conséquent, distincte dc l'immola­ tion sanglante dc la croix; 2· que celte immolation, pleine de mystère, possède une réalité objective dont la séparation des espèces sacramentelles n’est que la manifestation sensible; 3· que cctlc immolation mys­ tique n’est pas seulement la condition de l’oblation faite par le Christ de lui-même à l’autel; mais que, comme l’oblation, elle appartient â l’essence du sacrifice. 1. Le concept du sacrifice-oblation pour (Ire exact ct complet, implique, à l'autel même, une immolation du Christ, immolation non sanglante ct par conséquent distincte dc l'immolation sanglante dc la croix. — Les partisans du sacrifice-oblation, excluant (à bon droit d’ailleurs) une immolation « réelle », c’est-à-dire des­ tructive, dc Jésus-Christ à l’autel, admettent que l’idée d’immolation a été introduite dans le concept théologique du sacrifice de la messe uniquement par analogie lointaine avec les sacrifices dc l’Anciennc Loi, dans lesquels « la destruction de la chose ofTertc, ou tout au moins son changement, tendait à signifier le souverain domaine de Dieu sur les êtres créés ou sa suprême justice à l'égard de l’homme pécheur ». Que cette destruction ou immutation soit apte à posséder une telle signification, nous en demeurons d’accord; ct que l’idée d’immolation ait été intro­ duite dans le concept du sacri lice par analogie aux sacrifices anciens, nous n’en disconvenons pas. Mais là n’est pas el ne peut être le véritable fondement dogmatique dc l’immolation que l’on affirme être requise pour la vérité du sacrifice eucharistique. Ce fondement dogmatique est ici et ne saurait être- que renseignement authentique de l’Église. Or, sur l’immo­ lation du Christ, dans le sacrifice eucharistique, le concile dc Trente a fait une déclaration expresse, sess. xxn, c. n : Le même Jésus-Christ qui s'est offert luimême sur l'autel dc la croix avec effusion de sang, est contenu ct immolé sans effusion dc sang dans cc divin sacrifice, qui s'accomplit d la messe. Ce texte, à moins d’en mutiler le sens obvie, est péremptoire, ct il convient d’insister sur la distinction apportée par le concile entre l’immolation de la croix ct l'immolation de l’autel : La première est sanglante, la seconde est sans effusion de sang. Incruente immolatur qui in ara crucis... seipsum cruente obtulit', l’immolation san­ glante s’est faite une fois pour toutes, semel, l’immo­ 1266 lation non sanglante, à l’autel, par le ministère des prêtres, sc renouvelle chaque jour, in altari per sacer­ dotes quotidie immolatur-, l’immolation sanglante est passée, seipsum cruente obtulit, l'immolation non sanglante est actuelle, et sc reproduitchaque fols qu’est offert le sacrifice de la messe sous les espèces du pain ct du vin, incruente immolatur... seipsum ab Ecclesia per sacerdotes sub signis visibilibus immolandum. Donc, s’il est exact de dire que la victime dc l’autel n’est pas autre que celle du Calvaire ct que JésusChrist continue à l'autel l’état victimal de la croix, il n’en faut pas moins affirmer que cct état victimal dc la croix, remémoré, représenté, signifié sous la division des espèces sacramentelles, constitue, pour le Christ lui-inême, une immolation nouvelle et dans un certain sens réelle. Ainsi s’expliquent les asser­ tions conciliaires distinguant à la fois et unissant en la même victime la double immolation du Calvaire ct de l’autel : Una eademque victima, idem nuncofjerens, qui seipsum m cruce obtulit, sola offerendi ratione diversa. 2. Ce premier point établi à l'aide des textes de Trente (sess. xxn, c. r, n, ct décret De observandis et evitandis in celebratione missæ), il nous faut préciser que cette immolation pleine de mystère possède une réalité objective dont la séparation des espèces sacra­ mentelles n'est que la manifestation sensible. Le principe qui domine toute la discussion est celui-ci : le sacrifice de la messe est un sacrifice essen­ tiellement ordonné au sacrifice dc la croix, dont il est la représentation, le mémorial, la reproduction : en conséquence, l’immolation de Jésus â l’autel, en relation essentielle avec l’immolation dc la croix, doit^être conçue analogiquement à cette immolation sanglante; elle possède donc une réalité, dont la nature mystérieuse ne nous est connue quejpar voie d’ana­ logie avec l’immolation dc la croix. a) L’antécédent ressort des déclarations mêmes du concile dc Trente : Quoique Jésus-Christ Noire-Sei­ gneur Dieu dût une fois s'offrir lui-même à Dieu son Père en mourant sur l'autel de ta croix pour g opérer la rédemption éternelle, néanmoins, parce que son sacerdoce ne devait pas être éteint par la mort, pour laisser à l'Église su chère épouse un sacrifice visible (tel que la nature de l'homme l'exige), par lequel ce sacrifice sang­ lant, qui devait s'accomplir une fois sur la croix fût repré­ senté, la mémoire en fût conservée jusqu'à la fin des siècles, et la vertu salutaire en fût appliquée pour la rémis­ sion des péchés quotidiens; dans la dernière Cène, etc. Par ce texte de la session xxn, c. !, la messe nous apparaît comme la représentation, le mémorial du sacrifice sanglant, mais une représentation, un mémo­ rial vivant, dont la vertu agissante applique les mérites du sacrifice de la croix. Bien plus, si l’on considère le sacrifice eucharistique du côté du prêtre principal et de la principale victime, Jésus-Christ, nous savons que le même Jésus-Christ qui s'est offert une fois luimême sur l'autel de la croix avec effusion de sang contenu et immolé sans effusion de sang dans le divin sacrifice qui s'accomplit à la messe...; que c'est le même qui s'offrit autrefois sur la croix, qui s'offre encore à présent par le ministère des prêtres, la seule différence étant dans la manière d'ojjrir Sess. xxn, c. n. Ainsi donc, la messe n’a dc réalité et de valeur que par la croix, et si Jésus-Christ n’avait clé prêtre et victime au Calvaire, il ne pourrait réitérer son sacri­ fice à l’autel. Mais, nonobstant la diversité des immo­ lations, ou plutôt, à cause même dc cette diversité dans la manière dont elles sont réalisées» le sacrifice de Jésus, sanglant à la croix, non sanglant à l'autel, demeure un. Co dogme de l’unité du sacrifice du Christ repose, on l'a vu, sur l’identité du principal prêtre et de la victime principale. C’est là la doctrine de saint 1267 MESSE, OBLATION ET IMMOLATION MASTIQUE Thomas : Una es/ hostia, quam Christus obtulit ct quam nos offerimus; ita est unum sacrificium. Sum. theol.. III*. q. lxxxdi, a. 1. A la messe même prêtre ct même xictimc qu’au Calvaire; donc, même sacri­ fice. La manière d’offrir le sacrifice est différente sous un triple aspect : d’abord Jésus seul a offert le sacrifice du Calvaire, ct il offre le sacrifice de la messe par scs prêtres; ensuite le sacrifice de la croix n’a été offert qu’une fois, sans pouvoir être réitéré; la messe se réitère, et surtout enfin le Christ s’est offert sur la croix d’une manière sanglante; sur l’autel, il s’offre sans effusion de sang. Loin d’être préjudiciable à l'unité du sacrifice du Christ, celte manière différente d’offrir à la messe la même victime qu’au Calvaire explique seule le rapport essentiel et Intime unissant la messe à la croix. Car. si le sacrifice de la messe s’offrait de la même manière que celui de la croix, Jésus-Christ mourrait une seconde iois.il y aurait nouveau sacrifice sanglant, anéantissant celui de notre rédemption, comme insuffisant, inutile. C’est donc» en raison de la manière différente dont se fait l’oblation, que le sacrifice eucharistique peut conser­ ver ct marquer son rapport intime et essentiel au sacrifice du Calvaire. b) Or, celte unité de sacrifice, s'affirmant dans le rapport intime ct essentiel du sacrifice de la messe au sacrifice de la croix, ne peut exister que si l’immo­ lation eucharistique, dont le concile de Trente affirme l’existence, csl conçue ellc-nn’mc en relation intime ct essentielle avec l’immolalion de la croix. Il ne saurait être question à l’autel d’une immolation univoque à celle du Calvaire : Je concile de Trente l’exclut expres­ sément : Incruente immolatur, qui seipsum eruente obtulit. Mais line saurait être question non plus d’une formule, au sens scolastique du mot, purement equi­ voque : le rapport Intime et essentiel de la messe Λ la croix s’y oppose, non moins que la déclaration expresse du concile de Trente. Le concile a parlé ^'immolation non sanglante : il a marqué par la la réelle analogie qui existe entre l’immolation eucha­ ristique el l’immolation de la croix. Pour éviter cette conclusion, Il faudrait donner à un texte formel une interprétation arbitraire, métaphorique, opposée au sens naturel des mots, contrairement â ce que les théologiens ont toujours entendu et exposé. D’ailleurs toute interprétation excluant l’hypo­ thèse d’une immolation actuelle et présente du Christ nu sacrifice de l'autel est éliminée par le texte même du concile : a. — La présence réelle de la victime autrefois immolée ne suffit pas. en effet, â expliquer les termes de la déclaration conciliaire. L’Assemblée du clergé de 1727 l’expose clairement. Voir col. 1216. La pré­ sence réelle, cl la présence réelle par la transsubstan­ tiation sous les deux espèces, est le principe d’où suit nécessairement le sacrifice, ainsi que l’explique Bos­ suet, voir col. 1158. Le concile de Trente distingue nettement la présence réelle, continetur, de l’immola­ tion sacrificielle, incruente immolatur. Paroles décisives, affirmant ct l’immolalion et la présence réelle, et, par le rapprochement des deux tenues dans le même membre de phrase, donnant à l’immolation le sens objectif, réaliste en quelque sorte, que tout le monde reconnaît à la présence. b. — Pour éviter ce sens obvie, clair ct. semble-t-il. Indiscutable de 1’aifirmation conciliaire, il faudrait user de subterfuges que n’autorise pas une saine exégèse du texte. Aujourd’hui encore on a retrouvé l'interprétation proposée jadis par Plowden el ses partisans : d'après eux, la messe serait une simple offrande de Jésus-Christ autrefois immolé sur la croix. La messe est cela, sans doute, et nul n’y contredit; mais elle est cela en tant que sacrifice relati/, en mettant 1268 toutefois l'accent sur relatif. Mais, en tant que sacri­ fice actuel, elle comporte aussi une immolation pré­ sente du Christ, ainsi que le marque l'opposition que nous avons relevée dans les termes memes dont use le concile : Idem ille Christus continetur ct incruente immolat nr, qui in ara crucis semel se ipsum cruente obtulit. Non seulement le concile distingue l'immola­ tion sanglante de la croix et l'immolation non sang­ lante de la messe, mais il avait déjà dit, quelques lignes plus haut, que Jésus-Christ sc donne pour être immolé lui-même par les prêtres sous des signes visi­ bles : Seipsum per sacerdotes immolandum sub signis visibilibus. Paroles décisives, dirons-nous derechef, qui marquent expressément une immolation présente et distincte de celle de la croix; une immolation actuelle qui tous les jours sc renouvelle, qui s’opère par le ministère des prêtres el doit sc perpétuer jusqu’à la fin des siècles. c. — Du moins prendra-t-on le ternie immolation dans un sens métaphorique, ou tout au plus dans un sens purement figuratif? Immolation non sanglante» est-ce le synonyme de · simple figure, rappelant l’immolation réelle qui a élé restreinte à la croix »? Telle était déjà, nu xvm· siècle, une des interpréta­ tions fournies par les partisans de Plowden. Ceux-ci fanaient remarquer, que dans les textes conciliaires, le terme immolé ne pouvait avoir partout la même signification. L’immolation sanglante, certes, est une immolation réelle; l’immolation non sanglante est une immolation métaphorique ou simplement figurative. On leur répondit que c’était aller contre la déclara­ tion même du concile de Trente que d’interpréter l’immolation mystique de la messe dans le sens d’une simple figure d’immolation, figure résidant dans la séparation des espèces sacramentelles. Au fait, le concile de Trente déclare que Jésus-Christ lui-même est immolé a la messe par le ministère des prêtres sous des signes visibles, seipsum per sacerdotes immo­ landum sub signis visibilibus. Il déclare que le même Jésus-Christ qui s’est offert sur la croix avec effusion de sang, est contenu et immolé sur l'autel sans effusion de sang : Idem ille Christus qui in ara crucis seipsum cruente obtulit, in hoc divino sacrificio continetur ct incruente immolatur. Enfin, il déclare que celle hostie vivifiante est tous les jours immolée par les prêtres, vivifica illa hostia quotidie per sacerdotes immolatur. Comment concilier ccs paroles avec la prétendue immolation purement figurative? Si c’est sur le corps et sur le sang même de Jésus-Christ présent dans l’eucharistie que s’opère celle immolation, la res­ treindre à la seule séparation extérieure des espèces, n’est-cc pas changer la doctrine du concile? Il dit expressément que c'est sous les signes visibles que sc fait cette immolation non sanglante du corps et du sang de Jésus-Christ, sub signis visibilibus et non point dans ccs signes mêmes. Sans doute, ccs signes rendent sensible l’acte d'immolation qu’ils dérobent à nos yeux, mais ils sont incapables par eux-mêmes d’immolation quelconque. d. — Enfin — dernière considération nécessaire pour montrer l'insuffisance du système du sacrificeoblation exclusif de l'immolation — il nous parait difficile d'interpréter le terme immoler dans le sens d’offrir. C’est, tout d’abord, changer sans raison le sens obvie des mots. Sans doute, il faut reconnaître que, dans aucun des canons relatifs au sacrifice de la messe, ne sc rencontre le terme immolation, immolé. kl, seuls les canons 1 ct 2 peuvent nous intéresser. On y parle d’oblation du sacrifice, d’oblation du corps ct du sang du Christ. Mais i) est clair qu’en parlant du sacrifice offert, du corps et du sang offerts, le concile entend la célébration du sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ, tel que Jésus-Christ lui-même l’a 1269 MESSE, OBLATION ET IMMOLATION MYSTIQUE 1270 idée plus précise du terme représentation. Représen­ Institué. Cette célébration comporte non seulement tation csl pris ici comme synonyme de ressemblance, l'oblation au sens strict du mot, mais encore l’immola­ de répétition, de renouvellement d’une action passée. tion. Le concile considère Jésus-Christ a l’autel comme une victime immolée mystiquement, ct cc concept, Ce terme pourrait donc signifier ou bien une simple expressément marqué dans les chapitres doctrinaux, image, qui représente d’une manière morte ct ina­ csl sous-entendu dans les canons, D'ailleurs, le caté­ nimée un événement ancien, ou bien une action qui chisme du concile de Trente, qui peut aider â deter­ ressemble à cet événement passé et qui le retrace ct miner jusqu'à un certain point la pensée du concile, le renouvelle de telle ou telle manière. Or, la représen­ affirme que les Pères de Trente ont défini que Jésustation qui se fait, a la messe, du sacrifice de la croix, Christ établit prêtres les apôtres, par ers paroles : renferme l'une et l’autre de ccs deux significations, Faites ceci en mémoire de moi, et leur ordonna, à eux selon qu’on l’applique au mystère même qui s’opère el à leurs successeurs dans le ministère eucharistique, sur l'autel, ou aux symboles sous lesquels ce mystère d’DlMOLEH et d'OFFiuii son corps, ut ipsi (apostoli) s’accomplit. Si l’on considère l'immolation mystérieuse et qui eis sacerdotali munere successuri erani corpus de Jésus-Christ sous les espèces du pain et du vin, ce ejus immolarent el offerrent. De eucharistia* sacra­ n’est point une simple image, qui représente l’immo­ mento, n. 71. Au n. 69, le catéchisme nous exhorte â lation sanglante de la croix, mais une action très concevoir le sacrifice eucharistique comme éminem­ réelle, par laquelle cette immolation sanglante est ment agréable ù Dieu, surtout si on compare l’adora­ actuellement retracée et renouvelée sans effusion de ble victime qu’est le Christ aux victimes des anciens sang. Si, au contraire, on ne considère que la sépa­ sacrifices : At vero hæc victima si rite et legitime ration extérieure des espèces, c’est un tableau sans immoletur, quant grata cl accepta Deo sit, ex hoc action et sans vie, mais qui cependant montre cc qui colligitur. Si enim veteris legis sacrificia... ita pla­ sc passe sous cc voile sacré, qui rappelle la mémoire cuerunt Domino..., quid nobis sperandum de eo sacri­ du mystère de la croix, ct qui rend, par cette peinture ficio, in quo ille ipse immolatur atque on i.nrun, de expressive, le sacrifice de la messe extérieur et sen­ quo cadestis vox bis audita est, etc... Et, plus loin encore sible. Le concile de Trente réunit ces deux sens sous η. 73 : Si puro corde, accensa fide... hanc sanctissimam un seul point de vue. Il établit d'abord que le sacrifice hostiam immollmus ct offeramus, dubitandum non de la messe représente celui de la croix et il explique est, quin misericordiam Dei consecuturi simus... tout de suite ce qu’il entend par celte représentation. Ces textes si clairs montrent que, tout au moins La personne même de Jésus-Christ, dit-il, est immolée dans la pensée des théologiens contemporains du sur l’autel sans effusion de sang, ct ccltc immolation concile de Trente» immoler et offrir ne sont pas s’opère sous des signes visibles, seipsum sub signis entièrement synonymes. visibilibus immolandum : paroles qui montrent claire­ c. - -Toute la difficulté est de concevoir ce que peut ment que la représentation véritable ct proprement être, la réalité objective d'une telle immolation. El ici dite qui, à la messe, sc fait du sacrifice de la croix, encore, avant toute chose, rappelons le sens précis consiste avant tout dans l’immolation non sanglante du mot < réel » que nous accolons à rimmolation de Jésus-Christ même sur l’autel, ct que les symboles, eucharistique. Réelle ne signifie nullement sanglante, par la séparation extérieure qu'ils offrent aux yeux des destructive, comme d’aucuns le pensent par­ assistants, ne font que manifester cette représenta­ fois. Réelle, ici» ne s'oppose pas même à figura­ tion, la rendre palpable et sensible autant qu'elle tive. A la croix, l’immolalion réelle, c'est-à-dire peut 1’être. sanglante ne saurait être dite figurative; mais à la c. La réalité de l'immolation non sanglante de l'autel messe, l’immolation mystique, bien que figurative ne peut exister que dans l'ordre surnaturel. — L’immo­ de celle de la croix, possède sa réalité propre. El nous lation de Jésus-Christ à la messe étant réelle, au sens ajouterons, avec Billot, que l'immolation mysti­ où on l’a expliqué, elle doit exister dans un certain que, tout en n'étant pas l’immolation réelle au sens ordre. Or, l’ordre naturel est ici impossible, car une do sanglante el effectivement destructive, n’en est Immolation réelle dans l’ordre naturel serait une immo­ pas moins « un véritable ct réel sujet de la significa­ lation sanglante. Il faut donc que celte immolation tion symbolique qui csl la forme propre du sacrifice ·. existe dans l’odrc surnaturel. Cc n’est donc pas seule­ Op. cit., p. 637. ment une simple figure d'immolation, qui n'a rien c) Cette confusion dissipée, il nous reste à déter­ de mystérieux, mais une immolation miraculeuse, miner la ligne dogmatique, dans laquelle, sans encore étonnante cl incompréhensible. Ainsi, il faut avant descendre aux précisions des opinions théologiques, il tout éviter de concevoir l’immolation sanglante de faut chercher la réalité objective de l’immolation la croix ct l'immolation non sanglante de l’autel, mystique. comme deux espèces d immolation appartenant au a. L'immolation non sanglante de la messe appartient même ordre de choses. Chacune est réelle, mais en son à l'ordre du mystère. — Les théologiens l'ont appelé ordre. Dans l’ordre naturel, l’immolation de la croix mystique, précisément parce qu’elle sc rapporte au est réelle, c’est-à-dire sanglante; et, dans cet ordre mystère de la transsubstantiation. Mystique signifie l’immolation de l'autel n’est pas réelle, puisqu’elle •donc ici caché, obscur, impénétrable. Sans doute, cc est non sanglante. Mais dans l’ordre surnaturel, où sens n'est pas exclusif de la représentation que l’immo­ elle se produit, l'immolation non sanglante possède lation de l’autel comporte à l'égard de l’immolalion une réalité mystérieuse, qui se concilie avec l’étal de la croix. Mais, on soi, l’immolation eucharistique glorieux de Jésus-Christ dans le ciel. C’est en s atta­ chant à ce point de vue surnaturel que les adversaires est d’abord mystérieuse : b. Lu réalité mystérieuse de l'immolation non sanglante du P. Le Courraycr affirmaient que · l’immolation non comporte une représentation de l'immolation sanglante sanglante de Jésus-Christ à la messe est en même de la croix. — La foi, nous l’avons vu, enseigne qu'il temps représentative ct réelle ». Voir col. 1215. d. Celte réalité consiste dans la séparation sacramen­ y a deux immolations de Jésus-Christ : l’une sanglante telle du corps et du sang de Jésus-Christ. — Cette sur la croix, l’autre non sanglante sur l’autel, ct conclusion n’est pas formulée a priori; mais elle qu’elles ont entre elles un rapport essentiel. Il est résulte à la fois des données de l’Écriture et des décla­ donc nécessaire que l’immolalion non sanglante de rations du concile de Trente, sur le sacrifice eucha­ la messe représente l’immolation sanglante de la croix ristique. Jésus-Christ, déclare le concile, la veille de ct qu’elle lire de celle immolation sanglante toute son sa passion, institua prêtres scs apôtres et leurs sucexcellence ct sa vertu. Il faut toutefois sc faire une 1271 MESSE, OBLATION ET IMMOLATION MYSTIQUE censeurs, afin qu’ils célébrassent jusqu’à la fin du monde le sacrifice même (dc son corps et de son sang mus le» espèces du pain et du vin) qu’il venait d’offrir; et il leur en donna l’ordre par ccs paroles : Fuites ceci ea mémoire de moi. Et le concile ajoute immédia­ tement que .Jésus, en ordonnant à ses apôtres et à leurs successeurs d'offrir cc sacrifice, s’es/ donné lulmême pour être immolé par leur ministère sous des signes visibles. Or, c’est là cc que signifient les paroles dc la consécration dans le divin sacrifice. Jésus-Christ ne dit pas seulement a la cène : « ceci est mon corps, ceci est mon sang »; mais il ajoute, selon saint Luc, ceci est mon corps gui est livré pour vous; ceci est man sang gui est répandu. Le texte grec dc saint Paul dit dc même au présent : ceci est mon corps gui est rompu pour vous. Expressions qui, dans leur sens propre et naturel, ne peuvent s’entendre que d'un sacrifice actuel, où la victime est immolée, el immolée par la séparation mystérieuse du corps el du sang, telle que la signifient les paroles de la double consécra­ tion. Comment l'immolation s'opère-t-elle dans la consécration? Le concile dc Trente apporte ici encore une lumière nécessaire. Il distingue, sess. xm, c. m, deux causes de la présence réelle do Jésus-Christ dans l’eucharistie; l'une qui change le pain en son corps, ct le vin en son sang, par deux actes diiTérents : c’est la vertu même des paroles dc la consécration, ois verborum; l’autre par laquelle l’âme de Jésus-Christ el son sang sont unis à son corps, el son âme et son corps sont unis à son sang : c’est l'union naturelle el la concomitance, connexio naturalis el concomitantia, par laquelle ccs parties sont réunies en un tout vivant. Le eorps de Jésus-Christ, dit Icjconclle, est sous respice du pain en vertu des paroles de la consécration, ct son sang sous l'espèce du vin... Toute la substance du pain est changée en la substance du corps de JésusChrist, el toute la substance du vin en la substance de son sang. El il ajoute : Le corps de Jésus-Christ est aussi sous l'espèce du vin, et son sang sous l'espèce du pain, et son âme sous l'une el sous l'autre, non pas a la vérité en vertu des paroles de la consécration, mais en vertu de cette liaison naturelle ct de cette concomi­ tance, par laquelle ces parties en Notre-Seigneur JésusChrist gui est ressuscité des morts, et gui ne doit plus mourir, sont unies entre elles. Il en est de même de la divinité, u cause de son admirable union lujpostatiguc avec le corps et l'dme de Notre-Selgneur. Si l’on veut pénétrer le mystère eucharistique, il faut rapprocher des chapitres concernant le sacrifice ce chapitre concernant le mode de la présence réelle. Cc n'est pas sans dessein que l'Église a exprimé, dans les termes qu’on a lus, sa foi en la présence réelle. C’est parce que, selon le mode de présence réelle insti­ tué par le Christ, la messe est avant tout un sacrifice; la divine victime y esl contenue, mais encore ct sur­ tout Immolée, continetur et immolatur, dit le concile. Et co n’est pas seulement par la séparation des espèces sensibles qu'il faut expliquer le langage du magistère; car ce langage suppose quelque chose de plu>. C’est le corps même dc Jésus-Christ et son corps seul qui, ea vertu des paroles de la consécration se trouve sous l'espèce du pain; c’est le sang même de Jésus-Christ et son Mng seul qui, en vertu des mêmes paroles, se trouve sous l’espèce du vin; ct c’est dans celte sépa­ ration mystérieuse el sacrificielle que consiste pro­ prement l’immolation non sanglante, qui représente d u ic manière si vive et si efficace Γimmolation san­ glante de la croix. Ainsi, par la seule élude attentive de la révélation Interprété· par le concile de Trente, nous aboutissons a U 5 dation admise aujourd’hui par un grand nombre de 4tbèologlec divin? sacrificio... idem illc Il s’agit ici, en effet, d’une chose offerte rendue sensible Chritias continetur et incruente immolatur. Ibid., c. n, uniquement par les paroles prononcées à la consécra­ n 0|Q tion et par les espèces sacramentelles qui la recouvrent. Quelque effort qu’ils aient accompli en faveur de Par la consécration, I»! Christ — qui esl cette chose ta thèse vasquédenne, les partisans contemporains offerte - devient présent sur l’autel, le corps sacrade ce système ne sont pas parvenus à combler la mcntcllomcnt séparé du sang sous l'espèce du pain, lacune signalée avec tant de force par De Lugo. Vas­ lesangsacramenlcllement séparé du corps sous l’espèce que.’ admet Γ immolation mystique; mais, en réalité, du vi i; en tant que rendus extérieurement sensibles son explication ne tient compte que de la représenta­ par les paroles el p ir le sacrement, ni le sang u’cxlsle tion s r.isible qu’elle comporte sous l'espèce du pain, ni le corps u’cxlsle sous l’espèce 2 Lu n alité de l’immolation mystique, affirmée par du vin. De cette séparation sacramentelle résulte lecncib de Trente, au sens où nous l’avons exposée, I pour le Christ lui-même un revêtement de mort el de 1277 MESSE, SACRIFICE EUCHARISTIQUE ET SACRIFICE CÉLESTE souffrance qui, sttns l'atteindre dans son humanité désormais glorieuse et impassible, présente cependant Λ Dieu cctto humanité sous les marques extérieures do in passion qu'elle endura au Calvaire. Et c’est dans cette présentation que consiste l'immolation non sanglante, représentative do l'immolation sanglante ainsi que l’alllrmc le concile de Trente. Cette immolation mystique suint pour que l’obla­ tion faite a la messe par le Christ do son corps et de son sang suit un véritable sacrifice. Ce revêtement de mort, en effet, non moins que la destruction réelle d’une victime, est apte à réaliser la signification sym­ bolique propre nu sacrifice : En vertu des paroles du prêtre, le corpset le sang sont sensiblement représentés comme séparés : devant son Eglise, Jésus apparaît dans un état de mort. 1st cela suffit pour rappeler ct représenter i\ Dieu pour nous la valeur in Unie de la croix, avec les adorations actuelles de Jésus; cela sulllt pour slgnilier et représenter devant Dieu les hommages ct les expiations de l’Église dont Jésus est le chef religieux et la victime; cela suffit donc pour constituer un très réel sacrilicc. » J. («rimai. Le sacer­ doce et le sacrifice de N.-.S’. J.-C., Paris, 1923, p. 238. F. LE S V'juncr EVCIIAHISTIQUE LT LE BACE/EfCE céleste. — Nous pourrions nous dispenser «l’aborder Ici cc problème subsidiaire qui n'intéresse qu'indircctcment la question de l’essence du sacrifice eucharisti­ que. Mais on a tellement insisté en ces derniers temps sur l’étroite connexion qui existe entre le sacrifice du ciel et le sacrifice de l'autel, qu'il parait utile de rappeler an moins quelques principes. 1· Il semble peu conforme ur nous «lins le ciel, ct s’il l'offre en intercéd int pour notre salut, il no dérogedonc pas à son sacrifice deI A melote. Abrégé de théologie. Paris, 1675. I. VI. c. XL. 3. Le rapprochement du sacrifice céleste et de la messe est utile également a la pieté ct surtout ù la piété sacerdotnlo : car il non» fait comprendre la néces­ sité. pour le corps mystique du Christ, «te demeurer uni à son chef sur terre, afin d’être participant a sa gloire dans le ciel; ct le prêtre, chargé par devoir d’état «le réollser, de m ilntenir, d’nccrollre cette union des membres à leur chef, y trouve indiquées les exigence» surnaturelle» «le sa sublime vocation A la consomma­ tion céleste du sacrifice de Jésus, les élus, déjà en possession «le la gloire, sont intimement unis. Car Jésus, dans cette consommation de son sacrifice, in­ troduit son corps mystique déjà racheté ct sauvé par lui. et maintenant glorifie. Solidaires de Jésus, les membres «le ce corps mystique ressusciteront en Lui et par Lui; ils sont déjà glorifiés en Lui et par Lui. C’est en Jésus ct par Jésus que »o fera l'incorporation totale en Dieu do l'hiim inité rachetée, sauvée, glori­ fiée. el la victoire complète de Dieu sur le péché. Or. dans l’oifrandc du sacrifice euch iristlquc, le corps mystique, encore sur lu terre, doit être uni à son chef. La contemplation du sacrifice céleste nous montre dès lors cette union se poursuivant dan» le ciel p ir l’union «les élus au prêtre souverain, consommant son » icriflce dans In vie éternelle. Cette vérité profonde nous fait comprendre que nos actes, unis à ceux de Jésus, à l’autel, ont un prolongement nécessaire «lins le sacri lice céleste de notre prêtre souverain. Nos prières, nos satisfactions, nos mérites sont donc olfcrls à Dieu, par le Médiateur suprême, dans cc sacrifice céleste, et par Lui présentés à la fois comme les clfcts du sacrifice sanglant «lu Calvaire ct les parties inté­ grantes de l’hostie offerte à l’autel cuchnriMique. Bien plus, l'union du Christ glorifié aux saints vivant dans la gloire et participant activement à son sacri­ fice céleste exige que nos prières, nos mérites, nos satisfactions soient présentés à Dieu en union avec les prières et les adorations des élus. C’est ce qu'exprime la liturgie par ces paroles du canon, sur lesquelles les vieilles explications de la messe attiraient l’atten­ tion : Supplices te rogamus, omnipotens Deus, /ube luoc perferri per manus sancti angeli tui in sublime altare tuum... 1279 MESSE, SYNTHÈSE THÉOLOGIQUE: LE SACRIFICE DELACROIX 1280 r/. si s ruts/: £r COSCLUSiax. — i · /.r sacrifice en général ; sacrifice proprement dit et sacrifice impro­ prement dit. — Avant tout, ct pour éviter des confitlions rappelons, que le ternie * sncrillcc » se prend en deux acceptions différentes, acception strictest accep­ tion large. 1) faut distinguer le sacrifice proprement dit ct le sacrifice improprement dit. 1. Sacrifice proprement dit. — C’est l’acte principal du culte public, par lequel la société reconnaît ct proclame le souverain domaine de Dieu. Cet acte public ct solennel est toujours symbolique dc l'hom­ mage souverain à rendre à Dieu, hommage d’adora­ tion primordialcmcnt et avant toute hypothèse de péché, mais aussi hommage d’expiation ct de répa­ ration, dans l’hypothèse de la chute. Écartons ici comme superflues les discussions théologiques sur la nécessité ou non nécessité d’une destruction dc la victime en cas dc sacrifice propitiatoire et expiatoire. Nous atlirmons simplement que la « chose · offerte à Dieu doit toujours, sinon en elle-même ou par sa destruction, tout au moins dans la manière dont elle est offerte, symboliser la dépendance dc l’homme vis-à-vis dc Dieu. Ainsi, le sacrifice dc Jésus-Christ à la croix, qui fut par excellence l’acte solennel du culte public rendu au nom dc l’humanité pécheresse, sym­ bolise, lui aussi, la dépendance ct l’hommage rendu par ccttc humanité à Dieu. Tout sacrifice, acte du culte public, est donc un acte, symbolique. L'acte symbolique qui constitue le sacrifice est ordinairement un acte rituel, parce qu'il est réglé par la loi liturgique. Néanmoins, il faut, contrairement à l'affirmation du P. de la Taille, faire une exception pour le sacrifice par excellence offert par Notre-Seigneur Jésus-Christ sur le Calvaire. Ici, en effet, l'acte symbolique est constitué par l’oblation même des souffrances et de la mort endurées par le Sauveur; la cause directe dc ccs souffrances et dc cette mort, l’action déicide des bourreaux, ne saurait à aucun titre rentrer dans la catégorie des rites sacrés. Sacrifice d’un genre si particulier qu’il doit rester unique dans les annales de l’humanité, le sacrifice de la croix est symbolique, mais non rituel. Le svmbolismc même dc l’acte sacrificiel n’a de valeur morale qu’autant (pic le sacrifice extérieur répond aux sentiments intimes de ceux qui l’offrent. Ccs sentiments intimes : adoration, donation de solmême, réparation, expiation, etc... forment le sacrifice que saint Augustin appelle sacrifice invisible, dont le sacrifice extérieur est le sacrement, c’est-à-dire le signe sacré. De civitate Dei, 1. X, c. v, P. L., t. xu, col. 282; que saint Thomas appelle le sacrifice inté­ rieur ou spirituel, signifié par l’extérieur, 11·-II®, q. lxxxv, a. 2. Aussi bien, le culte extérieur n’a dc valeur religieuse qu’en tant qu’il est la manifes­ tation du culte Intérieur. Donc, le sacrifice, pour être agréable à Dieu, doit exprimer avec sincérité ct vérité les sentiments du sacrifice intérieur. Aussi saint Augustin afflrmc-t-il que dans ccs sentiments inté­ rieurs se trouve le vrai sacrifice. Et cc sont ces « vrais » sacrifices qui nous permettent de nous unir nu prêtre souverain qui s’offrit lui-même en sacrifice sur la croix lbid.,c. v, vî. col. 283-281. Le sacrifice de Caïn, contredisant ses sentiments intérieurs, ne pouvait être agréable a Dieu. Cf. I. XV, c. vu, col. 133: Lépicicr, D< sacrosancto sacrificio eucharistico, p. 41. 2. Sacrifice improprement dit. — Quelle que soit l'excellence morale ct la nécessité du sacrifice intérieur, il faut bien se garder dc le considérer comme le sacri­ fice proprement dit. Le sacrifice proprement dit est I acte principal du culte public, acte par lequel la société reconnaît ct proclame le souverain domaine de Dieu. Il ne peut être offert à Dieu que par un délégué sacré dc la société, le prêtre. Or. tous ccs éléments man­ quent au sacrifice intérieur qui, par conséquent, n’est appelé sacrifier que par analogie. L’analogie qui existe entre les acrifice intérieur —· lequel n’est qu’un sacrifice improprement dit — cl l’acte public du sacrifice proprement dit, ne doit pns nous faire oublier que la primauté appartient nu sacrifice intérieur, lequel seul par lui-même présente une valeur morale, et qui, à ci· titre, apparalt comme l’analogiini princeps, l’acte extérieur du culte public ne pouvant être, sous cc rapport, qu’un analogue secondaire ct dépendant. Il faut, de plus, observer que la notion de sacrifice improprement dit s'applique non seulement au sacri­ fice intérieur qui marque les sentiments par lesquels l’àinc se soumet et se voue à Dieu, mais aussi aux actes extérieurs commandés parces sentiments, lorsque ces actes n’ont pas le caractère officiel, social et sacré, qui sont la caractéristique du sacrifice proprement dit. C’est en ce sens large que nous avons entendu saint Augustin définir le sacrifice : Onine opus quod agitur ut sancta societate i n hicrea mus Deo. Et c’est de celte définition large que part saint Thomas pour démontrer que « la passion du Christ a opéré par mode de sacrifice t. Ill·1, q. χιλιιι, a. 3. Qu’il soit constitué par une volonté intérieure dc soumission, d’abandon, dc dépendance, qu’il com­ porte un acte extérieur manifestant ccs sentiments, le « sacrifice », qui n’est pas l’acte cultuel offert par le prêtre au nom dc la société pour attester le domaine souverain dc Dieu, n’est encore, au sens théologique du mot, qu'un sacrifice improprement dit, bien qu'en ccs sentiments religieux réside l’élément qui apporte au sacrifice proprement dit sa valeur morale. 2· Le sacrifice rédempteur offert par Jésus-Christ. — Ccs principes admis par tous rendent extrêmement facile l’application qu’il convient d’en faire au sacri­ fice rédempteur offert par Jésus-Christ. 1. Il est exact dc dire que le Christ s'est oflcrt en < sacrifice » dès le premier instant île l’incarnation. Dès cet instant, il dit à Dieu : Me voici, je viens pour faire, 6 Dieu, votre volonté, llebr.» x, 9. Cc sacrifice, il l’a offert dans une disposition habituelle de sa volonté qui ne s'est jamais démentie au cours dc toute sa vio terrestre : toutes scs actions ont été inspirées par cette volonté. Saint Thomas développe magnifique­ ment cette pensée dans la Somme, III·1, q. xxxiv, a. 2, 3; q. xlvi, a. 2, 3, l; il la résume en trois for­ mules qui se superposent en se complétant, q. xi.vm, a. 1, ad lum, ad2um, ad 3urn. Aussi n’est-il pas surpre­ nant dc rencontrer, au concile dc Trente, des Pères qui la mettent en relief : la vie tout entière du Christ inaugure le sacrifice rédempteur qui ne trouve cepen­ dant sa consommation qu’au Calvaire, toutes les actions du Sauveur étant ordonnées vers ccttc consom­ mation. Voir les textes dans Lopin, op. cit., p. 306-307. Après le concile de Trente, un des théologiens les plus affirmatifs sur ce point est Gaspard Casai. 11 déclare que le Sauveur nous a mérité le salut dès le premier instant dc sa conception, qu’il a continué Λ le mériter pendant toute sa vie, dans sa prière, scs enseignements, scs jeûnes, scs autres bonnes œuvresct toutes les adversités par lui supportées. Et 11 sc demande si tout cela fut « par mode de sacrifice · : «Je ne vois, répond-il» aucune raison de le nier; je vois dc multiples raisons de l'affirmer: notre souverain prêtre principal, tous les jours et tout le temps dc sa vie de chair mortelle, c’est-à-dire passible, a exercé son office d’oblation ct n’a Jamais cessé de l’exercer.» De sacrificio missæ, Venise, 1563, I. î, c. xîx. On le remarquera toutefois : il n’est pas question de sacrifice proprement dit. Sous la plume dc ccs auteurs, comme sous celle de saint Thomas, la trame tout entière dc la vie du Christ est un sacrifice vrai, I 1281 MESSE, SYNTHÈSE THÈOLOGIQUE : LE SACRIFICE DE LA CÈNE au sens où saint Augustin l’entendait; niais non pas encore l’acte cultuel el social qui constitue le sacrifice au sens strict du mol. Et c’est encore en ce sens large qu’il faut sans aucun doute entendre les assertions relevées chez les théolo­ giens de Γ École française aux xvn· ct xvm· siècles. Quelques textes nous en convaincront. En réalité, toute la vie du Christ fut un sacrifice^ selon le cardinal dc Bérulle. Vie dc Jésus, c. xîx, parce que l’oblation qu’en a faite le Sauveur « est, à la fois, offrande continue dc l’immolation future ct offrande incessante d’une immolation actuelle, qui prépare ct commence ά réaliser déjà celle qui se consommera au Calvaire ». Lepin, op. cil., p. 465. De meme, le J*, de Condren : • Pour cc qui est du sacrifice de la Nouvelle Loi, qui est le sacrifice de Jésus-Christ, il faut savoir que toute sa vie, depuis le premier moment de l'incarnation jusque dans l’éternité, est le sacrifice véritable figure par ceux de la loi ancienne et par tous les autres. » L'idée du sacerdoce, 11· part., p. 80. Mais l’on sait que, pour Condren, si la consécration du sacrifice unique de Jésus-Christ commence à l'incarnation, l'immolation n’en a été faite qu'à la croix. L’oblation que le Christ a faite dc lui-même dès l'incarnation est un sacrifice, pared1 que, dès l’origine, le Christ s’est oflcrt · pour être immolé ». Cette direction imposée à toute la.vie du Sauveur vers sa passion ct sa mort en croix est marquée plus explicitement encore par M. Ollier : · Nolrc-Seigncur, venant au monde, s’est une fois oflcrt à Dieu son Père en qualité d'hostie dans le sein dc la très sainte Vierge, comme sur un autel, pour être un jour immolé et consommé à la gloire de sa divine majesté... » Explication des cérémonies, I. VI, c. n. Les mêmes assertions sc retrouvent chez Thomassin, Bossuet et nombre d’autres auteurs de ccttc époque. Toute la vie de Jésus-Christ fut un sacrifice, parce qu’elle était la préparation de l’immo­ lation de la croix, cl que les dispositions habituelles que Jésus y fit paraître devaient donner au sacrifice consommé au Calvaire son mérite et sa valeur redemp­ trice. Cf. M. dc la Taille, dans Gregorianum, mars 1928. 2. Mais de là à affirmer que seules ces dispositions intérieures forment l’essence du sacrifice rédempteur, il y a un abîme. Le sacrifice proprement dit, oflcrt sur la croix, exige dc plus l'immolation sanglante, telle (pic l’a prévue ct imposée Dieu le Père, el telle que l’a voulue librement le Verbe incarne. Sans doute, les dispositions intérieures du Christ pouvaient suffire, à cause de la dignité de sa personne, pour expier nos crimes, si son Père l'eût ainsi réglé; mais, de plus, Dieu n voulu qu'il offrit cc sacrifice visible. Cc n’est pas seulement à la volonté dc mourir, mais encore à. la mort effective du Sauveur qu’il a attaché la rédemption des hommes : ainsi la mort dc JésusChrist cl l'oblation dc cette mort précieuse qui en était inséparable, étalent aussi essentielles dans l’ordre dc la Providence, que les dispositions intérieures (pii les animaient. La mort du Sauveur n’est donc pas à l'instar d’un simple rite extérieur, et pour ainsi dire étranger à l’essence du sacrifice de la croix: c’est le sacrifice même, l’nction particulière que Dieu exigeait pour réparer l’ontrage fait à sa gloire, expier nos crimes, rendre à sa souveraine majesté l’honneur que le pécheur avait prétendu lui ravir : cl c’est là cc qu’avec la théologie catholique on doit appeler le sacri lice strictement dit de la rédemption. 3e Le sacrifice dc la cène. — L La cène est le même sacrifice que la messe. dont clic /ut la première célébra­ tion — Celle vérité se trouve équlvalcmincnt enseignée par le concile dc Trente : Jésus donc... <> la dernière cène... se déclarant constitué pour rélernité prêtre selon l'ordre de Mctchisédcch, offrit à Dieu son Père son corps et son sang sous les espèces du pain el du vin. Aux DICT. DK TIIÉOl.. CATHOL. 1282 apôtres qu'il constituait alors les prêtres du Nouveau Testament, ct a tous leurs successeurs dans le sacer­ doce, il donna Tordre d'offrir ce corps et ce sang sous les symboles des mêmes éléments, parces paroles : · Faites ceci eii mémoire de moi ». Dans cc texte, le concile distingue cc que fit le Christ ù la dernière cène et ce qu’il commanda à ses apôtres dc faire. Ce qu’il ht, c’est l'offrande a Dieu son Père, dc son corps ct de son sang sous les espèces du pain ct du vin. Cc qu'il commanda a ses apôtres, en les constituant prêtres du nouveau Testament, ct à tous leurs successeurs dans le sacerdoce,c'estdc renouveler la même oblation du corps ct du sang sous les mêmes symboles. En d'autres termes la messe est la même oblation du corps ct du sang de Jésus-Christ ct renouvelle la cène qui fut son prototype. 2. L'oblation de la cène n'est pas une partie du sacrifice sanglant de la Croix : bien qu'intimement liés, la cène et le Calvaire sont deux sacrifices distincts. — Nous avons déjà rappelé ccttc vérité À propos de la thèse du P. dc la Taille, voir col. 1245. Les termes du concile de Trente ne laissent place à aucun doute : Jésus donc... — quoique devant s'effrir à Dieu le Père une seule /ois sur Γ autel de la croix... — parce que cependant son sacerdoce ne devait pas Téteindre par sa mort, afin dc laisser à l Église son épouse un sacrifice visible, etc... Si le concile avait reconnu dans l’obla­ tion dc la cène une partie constitutive ct initiale du sacrifice de la croix, il aurait parlé ainsi : « Jésus..., parce que devant s’offrir sur l’autel dc la croix, etc. » Celle terminologie montre combien est fondée l’opi­ nion quasi unanime des théologiens postérieurs au concile, opinion qui tient l’oblation dc la cène comme distincte de celle du Calvaire, et n’en constituant pas une partie essentielle ou intégrale. M. Lepin, qui a exposé longuement le sentiment des théologiens sur ce point, rappelle· op. cil., p. 692. qu’ils présentent la cène · comme une oblation proprement sacrificielle, ct s’efforcent d’en determiner le rapport avec la croix. Plusieurs ont songé a une oblation actuelle, portant sur une immolation également actuelle du Sauveur, c’est-à-dire à un commencement réel de la passion : et c’est en cela que la cène leur a paru être un vrai sacrifice. Quelques-uns ont vu celle oblation et cette immolation réalisées dès avant la cène, au cours de la vie terrestre du Sauveur, ct meme depuis son ori­ gine. La plupart sc sont arrêtés à l’idée d’une oblation réelle présente, se rapportant à une simple représen­ tation anticipée dc l’immolation future. Or, meme parmi ccs derniers, nous n’en avons trouvé aucun pour qui l’oblation faite à la cène ail été proprement l’oblation du sacrifice de la croix, c'est-à-dire un acte si essentiellement constitutif du grand sacrifice rédempteur, que, sans lui, l’immolation du Calvaire aurait manqué de ce qui en fait un sacrifice réel ct proprement dit. » Toutefois, la cène et le Calvaire sont intimement liés La mort sur la croix, sans doute, n’avait pas besoin de la cène pour être un sacrifice complet et véritable; mais la cène dépend essentiellement dc la croix, comme le symbole et la représentation dépen­ dent de la chose à représenter cl à symboliser. 3. Comme la messe, dont elle est le prototype, la cène est un sacrifice essentiellement relati/ au sacrifice san­ glant du Calvaire. — Sans doute, le sacrifice de la cène représente la mort du Christ comme future, encore que cette mort soit imminente; ct à la messe, c’est une mort passée que commémoré le sacrifice. Mais ccttc différence est tout extrinsèque cl accidentelle. En soi, en effet, la cène représente, tout comme la messe, la mort du Christ; que celte mort, par rapport à la première, soit future, par rapport à la seconde, soit passée, c’est une différence en dehors dc la signifi- X· — 41 1283 MESSE, SYNTHÈSE THÉOLOGIQL’E : LE SACBIEICÈ EUCIIA BISTIQI E cation seulement ia même chose olïertc, mais encore Je même Hugon, op. cit., p. 327. Les théologiens sc contentent mode d'oblation, qui est la transsubstantiation. Mais généralement d’affirmer cc caractère, comme une la messe ct le sacrifice de la croix, et dans leur rite, vérité dc foi, admise sans discussion. Cf. Cône, dc et dans la façon dont ils sont offerts, diffèrent en Trente, sess. xxn, can. 3. quelque muniere d'espèce, bien qu’à proprement b) Sacrifice eucharistique. — · Dans le sacrifice dc parler, ils ne présentent pas entre eux dc différence spé­ l'autel, Jésus-Christ est animé des mêmes sentiments cifique. > Et l’auteur fait appel ù l’autorité dc Gonet, de reconnaissance qui l’embrasaient durant sa vie disp. XI, a. 2, n. 67. < En un autre sens cependant, ct sa passion, à la sainte cène, sur le Calvaire. Le ajoute le P. Hugon, la messe, la cène ct le sacrifice dc la croix sont dits numériquement distincts, puis­ don qu’il présente à son Père en échange dc tous les qu’ils comportent des actions sacrificielles differentes. bienfaits accordés au genre humain est, comme sur la croix, son corps très noble, son sang très précieux. 11 y a autant de messes numériquement distinctes qu’il y a dc célébrations ou d’actions distinctes. > On le La sainte messe est donc un sacrifice d’action de remarquera. Van Noort avait appelé l’immolation grâces excellent ct infiniment agréable à Dieu; il forme du sacrifice; plus exactement, ct d’une manière contre-balance complètement tous les bienfaits divins plus conforme aux conclusions dc cet article, Hugon dont le ciel ct la terre sont remplis. Jésus-Christ luitrouve dans l’immolation l'aspect materiel du même offre le sacrifice eucharistique pour remercier sacrifice. pour nous ct suppléer aux imperfections dc notre Par ccs citations que l’on pourrait multiplier, cf. reconnaissance. Mais nous l’offrons aussi avec lui Pègucs, op. cil., p. 117, ct (pii toutes en des sens diffé­ dans ce même but : car cc sacrifice est notre propriété. > rents se montrent hésitantes sur la réponse précise à Gihr, op. cit., § 19; tr. fr., 1.1, p. 161-162. Cette vérité donner, on saisit quelle difficulté les théologiens est également dc foi. Cf. Cône, dc Trente, toc. cit. éprouvent à résoudre le problème. C’est qu’en posant c) Uniquement, comme tel, offert à Dieu. — Cf. Cône, la question dc l’unité ou dc la dualité spécifique du dc Trente, sess. xxn, c. in, can. 5; voir col. 1137. sacrifice dc la croix el du sacrifice eucharistique, on Précisément parce que la messe est, par rapport à pose un problème en des termes qui le rendent inso­ Dieu, sacrifice latreutique et eucharistique, · il suit luble. Tous les théologiens sentent bien d’où vient la que cc sacrifice peut légitimement être offert en difficulté dc la solution : c’est que la messe, sans la l’honneur des saints, c’est-à-dire pour rendre grâces croix, ne serait pas un sacrifice; c’est que la messe à Dieu au sujet de leurs victoires. » est essentiellement relative à la croix; c’est qu’il est 2. Efficacité par rapport aux hommes. — a) Question par conséquent impossible dc comparer, quant à l’es­ préalable de terminologie. — Certains auteurs, notam­ pèce, deux sacrifices dont l’un est essentiellement ment le cardinal Billot, font observer que le concile dépendant de l’autre, ct qui lire toute sa valeur ct sa de Trente, sess. xxn, c. n ct can. 3, a défini l’efficacité signification de celui dont il dépend. propitiatoire de la messe, sans parler dc son efficacité 11 semble donc impossible de résoudre la question impétratoire. Non qu’il puisse y avoir difficulté sur la de l’unité du sacrifice du Christ autrement que par chose elle-même, tous admettant que la messe possède la formule dogmatique, vague ù dessein : In missa... par elle-même la valeur de prière; mais, dans l'état idem ille Christus continetur et incruente immolatur, actuel dc l’humanité, l'impétration suppose la pro­ qui in ara crucis semel se ipsum cruente obtulit... pitiation. Billot, op. cit., p. 637-638, note. — Beau­ Una eademque hostia, idem nunc offerens sacerdotum coup de théologiens suivent la terminologie plus facile ministerio... sola offerendi ratione diversa. et plus claire dc De Lugo. disp. XIX. sect. ix. η. 1 ΙΟ­ VL Efficacité. — Ce dernier sujet, complément Ι 13, et acceptent, en parlant de l'efficacité de la messe, de cc qui précède sur la nature du sacrifice dc la de distinguer la valeur impétratoire ct la valeur messe, a reçu des théologiens postérieurs au concile propitiatoire. — D’après les uns, la propitiation ainsi dc Trente, do longs développements. Les controverses distinguée dcl'impétration, concerne plus particulière­ portant sur des points assez secondaires, la partie ment l’apaisement à donner à Dieu à cause dc nos positive dc cc chapitre théologique sc trouve fort péchés, en vue d’en obtenir la rémission quant ù la réduite. L’ordre logique semble exiger qu’on traite coulpc ct quant à la peine; ct l’impétration concerne tout d’abord de l'efficacité du sacrifice eucharis­ plus spécialement les autres bienfaits dans l’ordre tique, considérée eu soi, puis des bénéficiaires dc spirituel ct temporel, en vue du salut. Bcllarmin, celle efficacité. 1. VI. c. ni; Van Noort, op. cit., n. 487-488. Mais selon i.bfficacitü du FAcmncK luchakistiquf cosd’autres, qui suivent ici le sentiment dc De Lugo, le StbÜHÊB Λ'.ν 50/. — - Trois subdivisions sont ici néces­ pardon dos fautes ct la rémission des peines peuvent saires: 1· Efficacité par rapport ù Dieu (sacrificelatrcuêtre obtenus à la messe, et par mode de propitiation, ct tique el eucharistique), et par rapport à l’homme par mode d’impétration, la propitiation étant d’abord (sacrifice propitiatoire ct impétratoire); 2· Efficacité nécessaire pour apaiser la colère divine, l'impétra­ limitée ou illimitée; 3· Mode d’action ex opere operato. tion inclinant ensuite Dieu à nous accorder les moyens 1· Efficacité par rapport à Dieu et par rapport de faire pénitence ct à nous pardonner. Dc Lugo, à l'homme, — 1. Par rapport à Dieu. - - Encore qu’ils loc. cil., n. 158; ï'ranzelln. De sacrificio, th. χιπ; ne conçoivent pas comme nous la portée du culte Ch. Pesch., op. cit., n. 927. Voir le développement de latreutique ct eucharistique, les protestants ont sur­ cette position dans Gihr, op. cit., § 20 cl 21. Cc n’est pas tout. Certains théologiens, tout en tout méconnu la valeur propitiatoire dc la messe. Néanmoins, les théologiens rappellent en quelques rapportant ccs nouvelles distinctions à l'efficacité 1291 MESSE, EFFICACITÉ propitiatoire, distinguent la valeur proprement pro­ pitiatoire de l.i valeur expiatoire et dc la valeur satisfactoire. · Le sacrifice est appelé propitiatoire, parce qu’il apaise la colère divine, incline Dieu a nous redon­ ner son amitié et Λ nous remettre la peine due à nos fautes. Pc là trois aspects : en tant qu’il nous rend favorable Dieu offensé, le sacrifice est spécialement propitiatoire; en tant qu’il obtient la grâce pour effacer la coulpe, laver la souillure de l’âme. il est expiatoire; en tant qu'il est le paiement de nos dettes à la justice infinie, il est satisfactoirc. La propitiation est consi­ dérée avant la rémission du péché, parce qu’elle rend propice celui qui aurait le droit dc punir; l’expiation vise surtout l’ablution intérieure de l’âme; la satis­ faction vient après la justification et regarde la solu­ tion dc la dette. · Hugon, op. cit., p. 328. D’autres auteurs distinguent dans un sens légèrement différent, l’aspect propitiatoire de l’aspect expiatoire : le sacri­ fice est propitiatoire en tant qu’il nous obtient les grâces nécessaires Λ la rémission des péchés mortels; il est expiatoire, en ce qui concerne les péchés véniels. Cf. Cappello, Dc sacramentis, t. i, n. 572; Noldin, De sacramentis, n. 172 c. — Plus communément on identifie propitiatoire et expiatoire. Cf. Gihr, /oc. cit. En tant que la valeur propitiatoire ou expiatoire se distingue de la valeur satisfactoirc, il faut retenir que le sacrifice do la messe est dil propitiatoire parce qu’il possède lu vertu d’apaiser Dieu quant au péché luimême; il est dit satisfactoirc. parce qu’il possède la vertu de remettre, tant aux vivants qu’aux défunts, la peine temporelle due aux péchés déjà pardonnés. Le concile de Trente distingue les peines des satis­ factions, sess. xxu, c. n, précisément parce que les peines du Purgatoire sont à proprement parler non des satisfactions, mais des satispass ions. b) Efficacité impétratoire. — a. Doctrine. — L’efllcaclté impétratoire de la messe (en supposant Dieu apaisé), est présentée par l’ensemble des théologiens comme une vérité de foi, résumant l’enseignement de l’Écriture, I Tim., n, 1, 2, des Pères (voir surtout S. Cyrille dc Jérusalem. Cat., xxtn, n. 8, P.G., t. xxxm, col. 1116). Mais le principal argument d’autorité est renseignement de l’Église se manifestant dans les liturgies, qui toutes, a la messe, prescrivent des prières pour les diverses nécessités, même d’ordre temporel. Parmi les raisons théologiques, celle qu’avait for­ mulée Bcllarmin, cf. supra, a été unanimement accueil­ lie : Si cucharisticum sacrificium vim habet Deum placandi ac illum nobis adhuc inimicis propitium red­ dendi, quidni poterit et illum movere ut nobis amicis ac sibi perfecte reconciliatis uberrima gratiarum dona, imo ct externa ac temporalia beneficia, quatenus hæc anima: saluti prodesse possint, tribuat? Léplcier, op. cit., q. m, a, I, n. 4. Mais, de plus, la messe est comme une prière en action de Notrc-Selgneur Jésus-Christ. La messe « est une prière en action, une œuvre suppliante, ct par lu elle possède nu suprême degré les qualités necessaires pour toucher le cœur do Dieu et le déter­ miner à nous ouvrir le trésor dc scs grâces. Sur l’autel, Jésus-Christ. le grand-prêtre, s’immole et plaide pour nous en représentant à son Père sa mort douloureuse ct ses mérites, afin dc le gagner en notre faveur. * Gihr, op. cit., } 21. Ajoutons, conformément aux principes rappelés cl-dessus, voir col. 1281. que IcChrlsln’cst pas le seul offrant à l’autel. Le prêtre, son ministre, offre ct prie au nom do l’Église qu’il représente. Donc, à la prière du Christ se joint également la prière de toute l’Eglise. A celte prière officielle s’adjoint encore la prière per­ sonnelle du prêtre et celle des fidèles unis nu prêtre. A ces titres divers, la messe possède une véritable FRUITS DU SACRIFICE 1292 valeur impétiatolrc. Développements dans S. François de Sales, Introduction à la vie dévote, I P partie, c. xiv; S. Alphonse, La Messa, consideratione V“. En bref, le sacrifice de la messe vérifie éminemment la parole expressive de saint Augustin : Christus orat pro nobis, ut sacerdos noster; orat in nobis, ut caput nostrum; oratur a nobis, ut Deus noster. Enarr., in ps. LXXXV, n. 1; P. L., t. xxxvn, coi. 1081. b. Difficulté. — Le suffrago .— t ne deuxième série d'arguments est empruntée aux Pères ct aux Liturgies. On les trouvera à chaque page des articles consacrés à leurs témoignages. c. — L'argument de raison théologique est en géné­ ral ou passé sous silence ou exposé très brièvement. Le P, I lugon le résumé ainsi : - I* La notion fondamen­ tale du sacerdoce requiert que le prêtre offre des dons ct des sacrifices pour les péchés. Hebr., v, 1-3. Si l’Eglise du Christ ne se conçoit pas sans un sacerdoce visible, elle ne peut manquer du sacrifice véritable dc propitiation grûce auquel la coulpe est effacée, la peine remise ou diminuée; 2 la voix du sang a tou­ jours une éloquence Irrésistible, et que dire quand c’est le sang d’un Dieu ? Il doit être souverainement I 1294 propitiatoire, le sacri fice où le prêtre plaide pour l’hu­ manité coupable; il est souverainement satistactoire, i l’acte liturgique par lequel sont appliqués des mérites d’une valeur infinie. Cette somme immense de satis­ faction rédemptrice fut versée sur le Calvaire; nous la touchons maintenant cl nous la faisons nôtre, grâce au mystère de nos autels. · îm sainte eucharistie, p. 330-331. Cf. Léplcier, op. cit , q. ni, a. 3, n. 8-9. 2· Efficacité limitée ou illimitée. —- Pour résoudre cette question, il faut considérer le sacrifice à un double point dc vue: comme sacrifice dc Jésus-Christ, comme sacrifice de l’Église ct subsidiairement du prêtre. 1. Effl tdU de li mew comm* sacrifice de JésusChrist. — a) Distinctions préliminaires. — Considérée en soi, la messe possède une valeur infinie, in aclu primo, puisqu’elle est le même sacrifice que le sacri­ fice dc la croix. La question qui sc pose présenlement concerne la seule efficacité actuelle, valeur in aclu secundo, du sacrifice de la messe. Le fruit de la messe est l’effet réellement opéré par l'efficacité actuelle du sacrifice. — D'autre part nous n’envisageons pas l'efficacité dc la messe, en tant que sacrifice lalreutique et eucharistique, qui est certainement infinie in aclu secundo : cc sacrifice, pour Dieu lui-même, sera tou! jours infiniment agréable. Il s'agit donc de l’effica­ cité de la messe, en tard que sacrifice propitiatoire et impétratoire. Mais, ici encore, plusieurs remarques s'imposent. La question de l’efficacité infinie dc la messe peut sc I poser soit au point de vue de l'intensité, c’est-à-dire par rapport aux fruits que percevra tel sujet déterminé en faveur de , Sent., disl. XLV, q. n, a. 4, sol. 3, ad 2um; et sol. 2, arg. sed contra. Somme toute, la conclusion de Billuart parait sage : U traque (sententia) est probabilis, et quamvis in secundam propendere videar, agnosco tamen neu­ tram esse certam, sed quamlibet pati suas^diflicultales. Loc. cit. c. Conclusions pratiques. — Puisque l’opinion de Cajétan est probable, le célébrant qui doit offrir spécialement la messe à l’intention qu'on lui a fixée, agira sagement en appliquant aussi la messe, par une intention secondaire, ct sous la condition de ne léser aucun des droits de ceux pour qui il est obligé de célé­ brer, pour tels ou tels autres, ct même pour tous les vivants ct les défunts. Cf. Ami du Clergé, 1912, p. 235, ct Galtler, La messe en seconde intention, dans Nouvelle revue théologique, 1907. Puisque, de l’aveu de tous, une plus grande dévo­ tion appelle un fruit plus abondant, prêtres ct fidèles devront s’efforcer de s'approcher de l’autel avec plus de piété ct d’amour, afin de recevoir plus de grâce. 11 est, en soi, plus profitable de faire célébrer pour soi-même des messes de son vivant qu’après sa mort. En diet : 1· le vivant est certain, s’il est en disposi­ tion convenable, de participer â tous les fruits de la messe, et d’obtenir non seulement les grâces spiri­ tuelles, mais encore les secours temporels qui lui permettront de bien vivre cl d’augmenter beaucoup sa gloire éternelle. D’autre part, il n’est pas absolu­ ment certain que tous les fruits de la messe puissent être appliqués aux défunts. 2· 11 y a un mérite plus grand pour le vivant qui sc prive de l'honoraire de la messe. 3· Le vivant peut assister à la messe qu’il fait célébrer pour lui et, de cc chef, participer à son offrande ct recevoir ainsi des fruits plus abondants. Enfin, 4· « La célébration de la messe est plus cer­ taine : l'expérience ne démontrc-t-cllc pas que souvent il devient impossible d’acquitter les messes après la mort de celui pour qui elles devraient être dites, soit à cause des dispositions injustes de la loi civile, soit â cause de la malice ou de l’insouciance des héri­ tiers ou de ceux qui devraient s’en occuper. » Cappello, De sacramentis, i, n. 607. Cf Benoit XV, Bref Sodalitatem, 31 mai 1921. c) Le fruit de la messe est-il infini quant à son inten­ sité? - 11 s’agit, rappelons-le, du fruit considéré dans son application actuelle. Or, il n’y a pas de doute que, sous cet aspect, le fruit de lu messe ail une inten­ sité limitée. L’Églisc ne permet-elle pas qu’on renouvelle, même fréquemment, l'offrande du saint sacrifice à la mime intention : libération d'une âme du purgatoire; Dicr. DE TlIÉOL. CATHOL. conversion d'un pécheur; recouvrement de la santé; éloignement d'un fléau, peste ou guerre, etc.? Or. L'Église ne le permettrait pas si le sacrifice offert une seule fois devait nécessairement nous obtenir les biens implorés ou écarter de nous les maux redoutés. D'où vient la limitation du fruit de la messe, consi­ déré quant à son intensité ? a. — La plupart des auteurs estiment que celle limi­ tation provient d’une volonté expresse de JésusChrist. Le sacrifice eucharistique ne peut nous pro­ curer les bienfaits de la rédemption que dans la mesure établie par Dieu. Dans la distribution de ses faveurs. Dieu exige, en règle générale, notre coopération. L’étendue des fruits de la messe est donc fixée par Dieu, pour chacun de ceux qui en profitent, eu égard â scs dispositions. Avant tout, il faut donc faire entrer en ligne de compte la part du bon plaisir de Dieu ct de la volonté miséricordieuse de Jésus-Christ. Il faut aussi, en second lieu, considérer la disposition de celui à qui est appliqué le fruit du sacrifice. Cette opinion pense s’appuyer sur le concile de Trente qui parle de l'application par la messe de la vertu de la croix. Or, qui dit application dit détermination el dès lors restriction. Pasqualigo, op. cit., tr. i, q. exix. Cf. Sporer, Theol. sacrum., part. Il, c. iv, sect, m, 3. b. — Mais un certain nombre de théologiens estiment qu’il est impossible de concevoir une taxation divine préalable aux dispositions du bénéficiaire de la messe. D’après eux, la limitation du fruit de la messe provient uniquement de la capacité du sujet, en raison de ses dispositions. 11 faut donc, avant tout, faire entrer ici en ligne de compte ccs dispositions mêmes. Les thomistes font remarquer que c’est la le sens obvie de saint Thomas, Sum. theol., 111*, q. lxxix, a. 5. Cf. Gonet, loc. cit., n. 83. · Si la messe est en elle-même ct relativement à sa fin d’une effi­ cacité infinie, quelle raison aurions-nous de supposer une taxation préalable limitant ccttc efficacité ? De plus, puisque l’cflet des sacrements sc mesure uni­ quement sur les dispositions de ceux qui les reçoivent, le fruit de la messe ne doit également être limité qu’en raison de l’état de ceux pour qui est ofierl le sacrifice et de la manière plus ou moins parfaite de cette application. » Billot, op. cit., p. 653. Cf. Analecta ecclesiastica, t. iv, dissertation du P. Maurus Kaiser, O. P. Entendons ici celle manière plus ou moins parfaite de l'intention plus précise ou plus confuse du prêtre, comme il a été expliqué plus haut, nous souvenant toutefois qu'il n’appartient pas au prêtre de limiter, par son intention, le fruit de la messe, comme il appartient au pape ou a l'évêque de limiter l’indulgence qu’il accorde. Cf. Gonet, loc. cit. 11 est facile de déclarer en général que l’application finie du fruit de la messe est en raison de l'excellence des dispositions de ceux pour qui est offert le saint sacri lice. 11 est plus difficile de déterminer en parti­ culier pour chacun des bénéficiaires en quoi consiste précisément la dévotion requise pour une plus complète participation au fruil du sacrifice. « S'il s’agit des défunts, leur plus ou moins grande capa­ cité pourra être conçue soit en raison du plus ou moins d’intensité de leur charité actuelle, ou encore en raison du plus ou moins de soin qu’ils auront apporte, au cours de leur vie terrestre, â sc procurer l'offrande du saint sacrifice. En ce qui concerne les vivants, l’ex­ plication est plus facile : on peut, en cflel, considérer en eux differentes conditions selon les différents fruits dont ils sont capables : coopération directe au sacrifice, soit en procurant sa célébration, soit en y assistant, soit en y participant de toute autre manière; ou encore foi plus ou moins grande, espérance de sc libérer du péché grâce â la vertu du sacrifice, etc. » Billot, op. cit., p. 652. X. — 41· 1299 MESSE, EFFICACITÉ : MODE D’ACTION 2. EfîieacWde la messe, comme sacrifice de l’Église. — On sait que la messe est le sacrifice non seulement du Christ, mais encore de son corps mystique tout entier. Voir d-dessus, col. 1281. Sous ce point de vue, la valeur et l'efficacité de la messe dépendent de la dignité des mentes cl de la sainteté de l’Église. Ce qui fait dire à Bossuet que « ce sacrifice n’aura jamais sa per­ fection tout entière qu’il ne soit oflert par des saints ». Explication de quelques difficultés..., n. 36. Considérée sous cet aspect, la valeur de la messe sera toujours finie et limitée, parce que l’Église n’est jamais infini­ ment sainte. Cf. Lambrecht, /)e ss. missa· sacrificio, Louvain, 1885, part. IV, c. i, § 2, 3. L’impétration de l’Église sera d’autant plus favorablement accueillie de Dieu que sa sainteté — qui sc compose de la sain­ teté de ses membres — sera plus parfaite. De telle sorte qu'il faut demander sans cesse ù Dieu de · puri­ fier nos cœurs, ut Ecclesiæ tux preces, quæ tibi gratæ sunt, munera deterentes, fiant expiatis mentibus gra­ tiores (Secrète de la férié v après le iv· dimanche de Carême). Mais la sainteté de l’Église n'est pas le seul clément qui intervienne pour nous permettre do juger de la puissance impétratoire du sacrifice. « Outre le sacri­ fice, l’Église offre ù Dieu des prières ct des cérémonies qu’elle y a jointes. Tous ces rites sont accomplis au nom de l’Église ct agissent puissamment sur le cœur de Dieu... La forme différente de la messe peut donc augmenter accidentellement la puissance Impé­ tratoiro du sacrifice oflert au nom de l’Église ct la diriger d’une façon toute spéciale vers un but parti­ culier. Eu dehors du degré de sainteté de l’Église, les prières particulières ct le rite entier du sacrifice influent donc sur l’étendue ct la nature des fruits obtenus par la médiation de l’Église. » Gihr, op. cit., p. 119. En principe donc, ct par rapport au fruit accidentel, une messe solennelle aurait une plus grande valeur ct une plus grande efficacité de la part de l’Église qu’une messe basse; une messe votive, célébrée pour un motif suffisant ct dans une intention conforme â son carac­ tère, ct très particulièrement la messe de Requiem dite pour les défunts, serait plus efficace, pour le but qu’on sc propose, que la simple messe du jour. Cf. S. Thomas, Suppl., q. lxxii, a. 9, ad. 5am; Pasqualigo, De sacrificio novæ Legis, tract. î, q. CXXXi, ct q. cclxxxvu; Gihr, op. cit., p. 150-152. 3. Efficacité de la messe, comme acte personnel du prêtre et des fidèles qui participent au sacrifice. — Lc prêtre qui célèbre, les fidèles qui assistent, qui ser­ vent, qui ont fourni l’honoraire ou les objets néces­ saires, accomplissent l’action la plus sainte du culte : a ce titre, leur acte, comme toute autre bonne œuvre, possède — d’une façon limitée sans doute, nuis très réelle - - force impétratoire, valeur salisfactolre ct méritoire. D’après la doctrine de l’Église, • le fruit impctratolre et le fruit satisfactoirc seuls peuvent être recueillis et gagnés pour autrui. Lc fruit méritoire est personnel et ne peut être appliqué à d'autres. Ccs trois fruits, étant ex opere operantis, ne sont recueillis dans toute leur étendue que par ceux qui sont en état de grâce, agissent avec une intention pure, avec fol ct respect. Ces remarques fournissent le% éléments nécessaires pour résoudre la question de la valeur de la messe célébrée par un prètre indigne. Λ considérer le sacrifice en soi. la valeur est la même, parve que c est le même prêtre principal ct la même victime dont la sainteté n’est pas ternie par les minis­ tres vnillléa. Cf. Conc.Trid,, sess. xxn, c. i, Dent-B., n 939 « Si I on considère seulement la valeur de la personne privée el des prières privées qu’elle offre -n même temps que le sacrifice, Il est manifeste que U du suint curé d'Ars vaut mieux que la messe du pauvre prêtre tombé... Mais ce point de vue est 1300 tout secondaire, ccttc valeur tout accidentelle, vu que le célébrant no sc dépouille jamais de sa per­ sonnalité officielle, et que sa faute ne peut rejaillir sur les autres, ni leur nuire moralement tant qu'ils ne se font pas scs complices. » llugon, J.a sainte eucha­ ristie, p. 229. Toutefois, un point reste controversé. Le prêtre visible offre le sacrifice non seulement au nom du Christ, mais encore au nom de l’Église. Son action, comme ministre de l’Église, est sans doute acciden­ telle par rapport à son ministère principal ; mais l’effet de cette action ministérielle secondaire sc pro­ duit indépendamment de scs bonnes ou mauvaises dispositions personnelles. On se demande donc si cct effet secondaire et accidentel, mais produit cependant (par rapport aux mérites du prêtre) cx opere operato, voir plus loin, n’est pas accru ou diminué en raison de sa sainteté ou de son indignité. La plupart des auteurs le nient, selon la doctrine qu’expose le P. llugon. Cf. Suarez, disp. LXXIX, sect, viu, n. 10. Mais certains auteurs admettent que le fruit de la messe produit par l’action ministérielle du prêtre agissant, au nom de l’Église, dont il fait partie, subit des accroissements et des diminutions suivant la valeur morale du célébrant. Le P. de la Taille, qui fait de la messe l'oblation propre de l’Église, ne peut que se rallier à celte dernière opinion, invoquant l’autorité de Galenus, de Henriquez et de Facundcz, S. J., ct surtout de Pasqualigo. Mysterium fidei, El. xxvn, a. 1. 3· Mode d'action. — 1. Action « cx opere operantis » el « ex opere operato ». — Les effets de la messe sont produits ex opere operato, s’ilssont causés en raison même de l'institution ct de l’cflicaclté du sacrifice eucharistique, indépendamment des mérites de ceux qui l'offrent visiblement, prêtres et fidèles; cx opere operantis, s’ils sont concédés eu égard à ccs mérites. Celte distinction nous permet d’éliminer de notre considération le mode d’action ex opere operantis, c’est-à-dire provenant des dispositions du célébrant et des fidèles qui concourent à la célébration du sacri­ fice. Ce mode d’action, en effet, rentre dans la caté­ gorie plus générale de Vopus operantis qui s'attache ù nos prières, bonnes œuvres, mérites, satisfactions. Ainsi le problème est restreint au mode d’action ex opere operato. Ce mode d’action existe très certaine­ ment dans la messe, considérée comme l'oblation du Christ. L'opus operatum découle ici tout entier de la dignité infinie de Jésus, indépendamment des mérites soit du célébrant soit des fidèles. Faut-il également admettre cc mode d’action dans la messe considérée comme l'oblation de l’Église ? La prière de l’Église, corps mystique du Christ, est par elle-même, abstrac­ tion faite des dispositions de tel célébrant ou de tels participants, très efficace; mais d’autant plus efficace que les mérites ct la dignité des membres actuels de l’Église sont plus grands. En soi, reflet de la messe, considérée comme oblation de l’Église, csl donc pro­ duit ex opere operantis, et certains auteurs n'admettent pas qu’on puisse le caractériser autrement. Cf. Cap­ pello, op. cit., n. 571. Cependant cet effet est, dans son ensemble, indépendant des mérites du célébrant, ct donc, en une certaine façon très exacte, on peut le dire cx opere operato. 2. Considérée comme sacrifice latreutiquc et eucliG· astique, la messe, soit comme oblation du Christ, soit comme oblation de l’Église, produit toujours, ex opere operato et d’une manière infaillible, son effet d’adoration ct de remerciement à l’égard de Dieu. Aucun obstacle, en effet, ne peut provenir de la part de Dieu, à qui s'adressent ces hommages. Cette vérité est incluse dans l'affirmation générale du caractère latreutiquc et eucharistique de la messe. 1301 MESSE, EFFICACITÉ : MODE D’ACTION 3. La messe, considérée comme sacrifice impétratoire d propitiatoire, produit-elle ses effets · ex Opere operato· d infailliblement? — C'est la double question, qu'il reste à résoudre, a) En quoi consiste l'effet produit « ex opere operato » ù la messe? — Telle est la question fondamentale dont la solution domine tout le problème. On la trouve clairement exposée par le P. de ia '1 aille. Mysterium fidei, El. xxvt § 1 : « L'opus operatum du sacrifice, écrit-il» n'eet pas Vopus operatum du sacrement. Le sacrifice, en effet, ne consiste pas â recevoir de Dieu, mais à oiTrir à Dieu. Dans le sacrement, nous sommes passifs; dans le sacrifice, nous sommes actifs. De là naît la diversité dans Pcx opere operato des fruits du sacrifice ct des fruits du sacrement. Dans le sacrement, ce fruit consiste en une sanctification de notre âme, opérée par Dieu; dans Je sacrifice, cc fruit consiste en un apaisement, une satisfaction qu'on offre à Dieu. Lc fruit du sacrifice, réalisé cx opère operato tant qu’on le voudra, ne pose donc en nous, par soi-même, rien qui ressemble à un don infus, comme la grâce. Le sacrifice intervient simplement à titre de cause morale : il rend à Dieu la louange due, il lui offre une juste compensation pour les fautes commises, ct ainsi l’accès de la divine miséricorde nous est de nouveau ouvert, soit pour nous justifier, soit pour nous maintenir dans le bien, soit pour nous conduire à plus de perfection. En un mol, le fruit produit ex opere operato par le sacrifice ne peut, en toute hypothèse, comporter que ceci : que Dieu, en considération du sacrifice qui lui est offert, ct non pas simplement à cause de notre dévotion, soit disposé et en quelque sorte obligé à nous donner des gages de sa miséricorde, et de la façon qui convient à l’état et à la condition de chacun de nous. Ce fruit est donc antérieur à l’action des sacrements... Il ne faut donc pas exclure de Topns operatum du sacrifice, à l'instar de certains théologiens, par exemple Suarez, disp. LXXIX, sect, n, n. 6 sq., l'impétration sacri­ ficielle, comme si, de la messe, ne pouvait suivre, cx opero operato, que la propitiation ou la satisfaction. Tout au contraire, il faut dire que Je sacrifice eucha­ ristique opère de la même façon en tant qu’impétratoirc ct en tant que propitiatoire. Lc sacrifice tout entier est, en effet, une sorte de prière en action. Lc sacrifice du Christ fut une prière en action ayant pour objet d’obtenir, non pour lui, mais pour nous qu’il représentait, des bienfaits qui ne nous étaient pas dus. Or, la prière sacrificielle du Christ fut efficace près de Dieu. Dieu a publiquement manifesté qu’il l’avait eue pour agréable, en ressuscitant le Christ d’entre les morts. C’est alors, en effet, que fut défi­ nitivement sanctionné le pacte en vertu duquel l’hostie offerte par le Christ était agréée pour la fm que cette oblation poursuivait. Mais cette impétration efficace du Christ, nous nous l'approprions en offrant,à l'autel, l’hostie même qu'est le Christ présent sacraxncntelle­ ment. 11 en résulte qu’en dehors de notre propre prière, l’impétration de notre souverain prêtre, déjà ratifiée cl exaucée par Dieu « eu égard à sa profonde sou­ mission > (Hcbr., v, 7), monte ainsi, jusqu’au ciel par nos propres mains, ct que là, d’une manière perma­ nente, elle nous obtient tous les biens que le Christ autrefois a demandés pour nous en sacrifiant à celle intention sa vie. Et l’impétration sacrificielle de la messe est donc dite agir ea opere operato, en tant qu elle renferme cl rend pour ainsi dire nôtre la prière du Christ, qui est comme un titre marqué au sceau éter­ nel de la divine gloire. 11 n’y a donc aucune difference à établir entre l'efficacité ex opere operato de la messe, sacrifice Impétratoire ct sacrifice propitiatoire; c'est de la même façon que la messe nous approprie l’im­ pétration ct la propitiation du Christ; ct la propi­ 1302 tiation n’a pas plus d'efficacité que l’impétration pour réaliser Immédiatement son effet en nous. > L'effet produit ex opere operato par la messe, effet infaillible, immédiat ct certain, c'est donc de présen­ ter a Dieu le sacrifice même du Christ, ct, par ce sacri­ fice, l’impétration de notre Sauveur, laquelle, par rapport à nos fautes, s’offre à Dieu comme une propi­ tiation et une satisfaction. b) // · ex opere operato de la messe, par rapport au fruit que nous en rdirons réellement. — La messe a donc toute efficacité pour obtenir de Dieu les biens que nous lui demandons. Mais nous les obtient-elle en fait? Elle présente à Dieu le titre que nous a acquis le Christ; il reste ù sc demander si Dieu nous donne infailliblement les biens représentés par cc litre. Or, si du côté de la cause de l’impétration, c'està-dire des mérites et du sacrifice de Jésus-Christ, l’effet de la messe est absolument infaillible, il n’en est pas de même si on considère l'objet de l’impétra­ tion et le sujet auquel elle doit profiler. CL billot, op. cit., th. lv, coroll. 1. Aussi devons-nous examiner le problème quant aux personnes (vivants ou défunts), cl quant aux biens demandés. a. Les vivants. — a) Biens, obfd de l’impétration proprement dite. — On peut les ramener à cinq caté­ gories de biens : grâces de conversion; victoires sur les tentations; occasions opportunes de bonnes œuvres et par là moyens de progrès spirituel; pro­ tection spéciale de la Providence dans les besoins spirituels ct temporels; biens temporels de tous genres pouvant servir, selon les desseins de Dieu, à notre salut. 11 est trop clair que l’effet de l'impétration, quant à tous les biens qu’on vient d’énumérer, n’est pas infaillible et dépend en quelque façon du bon plaisir divin. En ce qui concerne, en effet, les grâces d’ordre temporel, il faut toujours sous-entendre deux condi­ tions, savoir : leur utilité, leur accord avec les lois de la Providence. Dieu n'a pas établi dans l’Église un moyen ordinaire d'obtenir infailliblement des mira­ cles. En ce qui concerne les autres bienfaits d’ordre spirituel, la réponse ne saurait être uniforme. La grâce de la conversion demandée pour tel pécheur peut être rendue impossible pur l’obstination même de celui-ci. Les justes obtiendront avec plus de facililité les grâces d’ordre spirituel demandées pour eux au saint sacrifice : mais qui dira si les grâces demandées sont précisément celles qui importent le plus à leur salut ? Remarquons d ailleurs que l’augmentation de grâce ne sera jamais qu’un effet médiat de la messe, en tant que la messe obtiendra au juste des grâces actuelles qui accroîtront son mérite par des œuvres nouvelles. Cf. De Lugo, disp. XIX, n. 150. β) Biens, objet de la propitiation. — En tant que propitiatoire, Je sacrifice de la messe tend a effacer les péchés, à détourner les maux communs et privés que Dieu voudrait infliger aux hommes comme châ­ timents; à écarter les peines bien plus terribles encore de l’ordre spirituel, que Dieu, dans sa justice, u décrété d'infliger au pécheur, à moins d’être, apaise à son sujet. Mais ce fruit propitiatoire doit être expli­ qué. Dieu, Justement indigne à cause des péchés commis, refuse au pécheur les secours plus abondants, qui l’amèneraient à résipiscence. Mais, par l’offrande du sacrifice, Dieu est apaise ct confère des secours par lesquels l’homme pécheur est amené à la pénitence ; indirectement, en vertu de la propitiation qui apaise la colère divine et ôte ainsi l'empêchement aux grâces plus abondantes; directement, en vertu de l'impé­ tration, qui sollicite immédiatement Dieu de concéder ccs secours. Cf. De Lugo, disp. XIX, sect, xx, n. 141. il faut de plus noter que le sacrifice de la messe remet 1303 MESSE, EFFICACITÉ : APPLICATION les péchés, non immédiatement, niais média tcmcnt, en tant qu'il obtient au pécheur des grâces qui provo­ quent en son âme de pieux mouvements, la disposant a obtenir rémission des fautes commises. Suarez, sect. m, n. 7; De Lugo, loc. cit., n. 137 sq. El cela ne vaut pas seulement pour les péchés mortels, mais pour les fautes vénielles, scion une opinion autrefois considérée comme plus commune, aujourd'hui admise dc tous. Aucune raison théologique, valable cn effet, ne peut être apportée pour interpréter le canon du concile de Trente dans un sens different pour les péchés mortels ct pour les péchés véniels. Cf. Suarez, sect, v, n. 3 sq.; De Lugo, loc. cit.. n. 152; S. Alphonse, Dc eucharistia, n. 311, ct tous les auteurs modernes. γ) Biens, objet de la satisfaction. — En tant que s itisfactoire, le sacrifice de la messe efface la peine temporelle qui reste encore après le péché pardonné, ct, en général, remet les autres peines volontairement acceptées que le juste pourrait offrir pour racheter dès ici-bas les peines des pécheurs. Mais il est évident que ce fruit ne saurait être acquis que par les âmes en étal de grâce. De plus, il semble exact d'affirmer que celle rémission peut n’être que partielle, propor­ tionnée aux dispositions du sujet et dans la mesure qui plaît à la libéralité divine. Sur tous ccs points, on consultera avec profil Cappello, op. cit., n. 573575. b. Les défunts. — Les âmes du purgatoire étant toujours dans une disposition parfaite pour recevoir les fruits de la messe, il est indubitable que la messe produit toujours ct d'une façon infaillible en elles scs effets d’impétration et de propitiation. Ce qu'on demande, en effet, pour les âmes du purgatoire n'est expressément que cc qui a été déterminé par le Christ dans l'institution même du sacrifice : la rémission des péchés. Toutefois, il reste à expliquer comment l’Église autorise ct mémo recommande l’offrande multipliée du sacrifice pour un même défunt. On en a dit un mot plus haut, â l’occasion de l’intensité limitée du fruit de la messe, voir col. 1297. Mais ici il semble opportun de proposer une considération nouvelle, issue de la distinction apportée par certains théologiens entre la valeur propitiatoire ct la valeur proprement satisfactoire de la messe, la première sc référant à l’apai­ sement offert a la colère divine, la seconde relative ù la rémission de la peine temporelle due au péché déjà pardonné. Ce point de vue a été mis en relief par le P. Cappello, De sacramentis, 1.1, n. 621, 5. Cet auteur rappelle tout d'abord que la peine temporelle peut être immédiatement remise en raison de l’efficacité proprement salisfactoirc dc la messe. Mai , ajoute-t-il, < cette peine temporelle n’est remise que s’il n'existe dans l’âme aucun obstacle à cette condonation. SI l’obstacle existe, il doit être préalablement enlevé par le fruit propitiatoire qui apaise Dieu; à cause de cer­ tains péchés ou de certaines négligences dont les défunts se sont rendus coupables sur terre, la justice divine a pu décider, qu'en punition dc ces fautes, les suffrages des vivants, les satisfactions personnelles, les indulgences, les satisfactions des messes célébrées n’atteindront et ne soulageront tel ou tel défunt, que si ses exigences sont d’abord satisfaites. Ce qui peut se faire, soit par les souffrances endurées par l'âme du défunt, soit par les bonnes œuvres offertes par les vivants, précisément cn vue d'apaiser Dieu. El parmi ces bonnes œuvres, le sacrifice de la messe tient la première place. » « S'il en est ainsi, dit Lehinkuhl, Theologia moralis, t. li, n. 238, rien d’élonnant si parfois de nombreuses messes sont nécessaires, si les indulgences ne suffisent pas pour délivrer telle âme déterminée du purgatoire. Car celte âme demeure absoute de ses fautes, mais comme accablée dans les ténèbres épaisses de la colère el de la justice divines. 1304 Or, il faut d’abord dissiper ccs ténèbres par une propi­ tiation intense ct continue. · Conclusion. — En résumé, la messe n'a d'autre efficacité ex opere operato que l'impétration et la propitiation. Si la messe, ex opere operato, présente à Dieu des satisfactions surabondantes, l’application effective de ccs satisfactions n’est plus ex opere operato : elle dépend du bon plaisir de Dieu et dc l’acceptation que Dieu veut bien cn faire non seule­ ment dans son infinie miséricorde, mais encore dans son infinie justice. //. nÈXÊFlCIAUlHS DE CETTE EFFICACITÉ. — On peut envisager 1· le fruit très général; 2e le fruit très spécial ou personnel; 3· le fruit spécial ou moyen ou ministériel. C’est surtout à ce dernier point de vue que se pose la question des bénéficiaires du fruit de la messe. 1· Helatiuement au fruit très général. — Cc fruit, acquis à toute l’Église, sc répand sur tous les membres, vivants ou morts, du corps mystique de Jésus-Christ, qui ont besoin de la grâce. Et même ce fruit parvient, par des voies Indirectes cl dans une mesure moindre, à ceux qui sont hors de l’Église, mais qui sont encore appelés â entrer dans son sein ou à y rentrer s'ils cn sont sortis. On considère que les membres du corps mystique de Jésus-Christ qui contribuent le plus au bien général de l’Église, ses pasteurs, comme le pape, les évêques, les prêtres, reçoivent une plus grande partie dc ce fruit. Toutefois, on ne saurait dire si ce fruit très général s'étend effectivement â tous les membres de l’Église cn particulier. 11 y a aussi, entre théologiens, diversité d’opinion touchant la nature des bienfaits renfermés dans ce fruit très général. Tous concèdent qu’il s’agit au moins des bienfaits objet de l’impétration. S'agit-il aussi des bienfaits objet de la propitiation el surtout de la satisfaction ? Certains le pensent. Cf. Valencia, Commentarii (heol. in Sum. S. Thomæ, Venise, 1G08, t. iv, disp. VI, q. xi, punct. i; Vasquez, In 111Λίη Sum. S. Thomæ, disp. CCXXXI, c. vi; Gotti, Theol. scholast. dogmatica, tract, vin, q. n, dub. t, § 3; Tanner, Theol. scholast., De eucharistia, disp. V, q. ix, dub. iv, n. 98; Stcntrup, Soteriologia, th. cxm. Mais d'autres le nient. Cf. Suarez, disp. LXXVIII, sect, π, η. 3. La plupart des auteurs modernes ou contemporains considèrent qu’il est certain que le fruit très général comporte un effet impétratolre; qu’il est plus probable qu’il s'y trouve un certain effet propitiatoire; mais que l’effet satisfactoire, déjà épuisé dans le fruit spécial, doit en être éliminé. Voir Cappello, n. 577, ct les auteurs cités par lui. Mais cette dernière assertion ne se justifie par rien. Quoi qu’il en soit, on doit dire que «ce fruit général, de la part dc Jésus-Christ ct de l’Église, parvient im­ médiatement aux fidèles, sans qu'une détermination expresse du prêtre soit nécessaire, mais par le fait seul de son ministère à l'autel. Les excommuniés, exclus dc la communion des saints, n'y ont point part. Les fidèles cn état de péché mortel le reçoivent dans une proportion beaucoup moins grande que les justes, plus étroitement unis au corps mystique dc Jésus-Christ ». Gihr, op. cit., p. 189. La coopération par l’offrande de l’honoraire, par l’assistance au sacri­ fice, doit être particulièrement mentionnée. Certains auteurs appellent même < spécial · le fruit attaché à cette participation plus immédiate cl le distinguent du fruit ministériel. Cf. Noldln, Schmidt, De sacramentis, n. 173 b; Cappello, n. 578. Suarez regarde comme pieux et probable le sentiment qui soutient que ceux qui offrent actuellement le saint sacrifice avec le prêtre et par le prêtre, perçoivent un fruit impétratoire ct satisfacloire ex opere operato. Disp. LXXIX, sect, vm, n. 5. 1305 MESSE, EFFICACITÉ : APPLICATION 2· He lalivem ut au /ruit personnel ou très spécial. — Cj fruit va au prêtre qui célèbre. < En vertu de son ordination, il a qualité ct mission pour offrir le sacri­ fice au nom dc Jésus-Christ et dc l’Église Non seule­ ment il est véritable sacrificateur; mais, d’après la volonté do Jésus-Christ ct de l’Église, il immole aussi d'uua manière expresse pour lui-même. Pour ccs deux motifs, la messe doit lui profiter abondamment comme sacrifice expiatoire ct impéiraloirc. · Gihr, op. cil., p. 192. Cc fruit arrive au célébrant par le fait même de son action sacerdotale, indépendamment de sa volonté, dc telle sorte que même s’il n’y songe point, il le perçoit. Il est à la fols impétratoirc, propitiatoire, salisfactoirc nu sens où nous avons expliqué ces ternies, CL Suarez, disp. LXXiX, sect, vm, n. 4 sq.; De Lugo, loc. cit., n. 232, sq.; Sporer, Theologia moralis, De eucharistia, c. n, De sacrificio in communi ct missa in specie, n. 255; D’Annibale, Summula theologice mora­ lis, t. m, § 260, note 18; Gasparri, Tract, canonicus de sanctissima eucharistia, t. n, n. 35; Lahousse, De sacramentis, De eucharistia, n. 280; etc. Cf. Cappello, op. cit., n. 579. Une controverse s’est élevée entre théologiens uu sujet de l’application du fruit très spécial. Cc fruit est-il tellement personnel au prêtre qu’il ne puisse être, par celui-ci, appliqué à d’autres personnes? De très /ares théologiens ont affirmé la possibilité dc cette application à autrui, ct admettaient même que le prêtre, pour l’application dc cc fruit qui lui appartient cn propre, pût recevoir un honoraire spécial. En tant qu’elle admet comme licite la perception dc cet honoraire spécial, cette opinion est condamnée par Alexandre VH, proposition 8, Denz.-Π., n. 1108. Au simple point de vue théorique, elle n’a aucune appa­ rence de probabilité. 3· Helatiuement au fruit spécial ou moyen ou minis­ tériel. — En identifiant ici spécial ct ministériel, nous nous conformons ù la terminologie ordinairement reçue. 11 s’agit du fruit réservé â ceux cn faveur desquels le sacrifice dc la messe est spécialement offert. Le prêtre a la libre disposition de ce fruit; seul, il peut l’appliquer ù lui-même ou à autrui. L'obligation d’appliquer cc fruit à telles personnes déterminées peut provenir dc différentes causes. En général, elle nail ou de la loi de l’Église (messes pro populo, messes du 2 novembre), ou dc la volonté du prêtre qui s’oblige par l’acceptation de l’honoraire. Voir à cc mot, t. vn. col. «0. Puisqu’il est nécessaire de faire intervenir ici la volonté libre du célébrant, les théologiens étudient au préalable les conditions dc l’application valide du fruit spécial dc la messe et ensuite la double catégorie de personnes, vivants ct défunts, cn faveur desquelles celle application peut être faite. 1. Conditions de l'application valide du /ruit minis­ tériel de la messe. — Les théologiens les réduisent à trois. a) Cette application résulte d une intention au moins habituelle ct implicite du célébrant. C’est nu célébrant seul qu'a été donnée par le Christ le pou­ voir d’offrir le sacrifice. Cf. prop. 30 du synode de Pistole, condamnée par Pic VL Denz.-B., n. 1530. Donc, il est nécessaire que le célébrant ait l'intention d’appliquer la messe à telle ou telle personne. L’inten­ tion habituelle suffit, car l’application dc la messe est faite par mode dc donation : or, une donation une fols faite demeure valable, même si l’on n’y songe plus actuellement ou virtuellement, jusqu’à révocation. Cf. Benoit XIV, De ss. missa sacrificio, 1. ΙΠ, c. χντ, η. 5; De Lugo, Dc sacramentis, disp. VIII, sect. Vf, n. 96; Suarez, disp. XIII, sect, m, n. 5, ct les autres auteurs dc morale cités par Cappello, n. 599. Par suite, l’opinion dc Vasquez ct de quelques autres requérant une intention virtuelle, est ù rejeter comme 1300 trop sévère. Cf. Vasquez, op. cil., disp. CXXXVJII, c. vï, n. 71. L’intention habituelle dont il est question ici peut être simplement implicite, c’est-â-dlre confuse et générale cn soi, mais contenue en une autre inten­ tion déterminée. C’est, par exemple, le cas du reli­ gieux prêtre, célébrant un certain nombre dearnesses aux intentions dc son supérieur : ce dernier seul connaît d’une façon déterminée les personnes en faveur desquelles est offert le sacrifice. Et plus simplement encore, c’est le cas du célébrant ad intentionem dantis. Quoique l’intention seulement habituelle ct implicite soit suffisante, cn pratique, autant que faire se peut, il faut avoir soin d’avoir une intention explicite et même actuelle ou tout au moins virtuelle. Ce principe général permet de résoudre plusieurs questions proposées par les casuUtes : a. L’intention formulée par le diacre avant la réception du sacerdoce ct non rétractée est toujours valable, et de cette intention peut dépendre validement l’application des messes célébrées par le nouveau prêtre, b. L’applica­ tion peut être faite de cette manière longtemps avant la célébration des messes, un mois avant, sans scru­ pule, affirme l’unanimité des auteurs. Cf. Lehmkuhl, n. 188. Et meme, s’il est constant que l’intention n’a pas été modifiée, on ne voit pas pourquoi ne serait pas valable l’intention formulée un an avant, Cappello, n. 600, dix ans avant, Lacroix, Theologia moralis, 1. VI, part. Il, n. 205; Sporer, Icc. dt., n. 345. c. L’application faite à l’intention de Dieu ou dc la Vierge est douteuse. Il faut, cn effet, préciser le sens dc cctlc expression : · à l’intention de Dieu ou de la Vierge ». Si le prêtre, en formulant une intention de celle sorte, détermine lui-même au moins implicite­ ment la personne à qui doit être appliquée la messe, l’application faite en ccs termes est valable. Exemple : « J’applique cette messe à celui ou celle pour qui Dieu ou la Vierge veut que je l’applique. » L’application serait invalide si le prêtre laissait le soin dc l’applica­ tion même de la messe â Dieu ou à la Vierge» car c'est à lui seul que Jésus-Christ, instituant le sacrifice, a confie cc soin. En pratique, quand on applique une messe aux intentions* de Dieu ou de la Vierge, c’est la première acception qui est sous-cnler duc et l’appli­ cation est ainsi valide. Cappello, n. 6C0. 603. ct les auteurs par lui cités d. Si le prêtre, oubliant une intention une fois formulée, cn formule une autre, on considère généralement comme prédominante ct par conséquent devant être retenue, cette seconde inten­ tion, a moins que, au moment même où il formulait sa première intention, le prêtre ait voulu expressé­ ment que, même cn cas d’oubli, clic continuât à prévaloir. En cc cas, la première intention doit être considérée comme prédominante ct valable. Lehmkuhl. n. 188; Génicot-Salsmans, n. 219. Même en ce cas, affirme en sens contraire Gasparri, n. 168, la deuxième seule doit être retenue. Quoi qu’il cn soit, cn cas dc doute, « il suffit que le prêtre d*sc la messe pour celle des deux intentions à laquelle il n’a pas encore satis­ fait, ct que Dieu connaît. » Cappello, n. 608. b) L'application de la messe doit être faite au moins avant la consécration, puisque i’essence du sacrifice réside très probablement dans la double consécration. Tout d’abord, il convient dc séparer les choses cer­ taines des incertaines. Si l’application de la messe était faite, la messe une fois terminée ou même après la communion, elle serait très certainement nulle. Cf. Suarez, disp. XI11, sect, m, n. 6. Faite après la consécration, mais avant la communion elle serait, d’après Gasparri, n. 470, probablement nulle. Cappello l’estime, cn ce cas, certainement nulle, n. 601, confor­ mément aux conclusions dogmatiques sur l’essence du sacrifice, celte essence ne pouvant, même avec une simple probabilité, être placée dans la