'».
2° Objet cl issue de celte première controverse pascale.
Le De Pascha de Méliton est perdu el Eusèbe ne nous
a fait connaître ni l’objet, ni l’issus du litige qui
troubla l’Église de Laoclicée sous le proconsulot de
Sergius Paulus. Toutefois, un fragment du De Pascha
d’Apollinaire de lliéropolis, conservé par la Chronique
pascale, nous permet de suppléer au silence d’Eusèbe;
car, comme Laodicée ct Hiérapolls étaient voisines
l’une de l'autre et Apollinaire contemporain de Mill
ion, il est probable que le De Pascha de l’évêquc de
Hiérapolls vise, lui aussi, la controverse de 165. Dans
ce fragment, Appollimdre blâme certains chrétiens «qui
’ par Ignorance soulèvent des querelles », qui prélen-
1969
PAQUES. LES PREMIÈRES CONTROVERSES PASCALES
1950
dent que le 1 1 (nisan) le Seigneur mangea l'agneau
déférence pour Polycarpe, lui céda sa place pour la
avec ses disciples et qu'il souilrit le grand Jour des célébration de l'eucharistie. Ensuite, ils se séparèrent
azymes (le 15 nisan). ils expliquent Matthieu scion cn paix, et. toute l’Église était en paix, ceux qui obser
leur sentiment. Mais ce système n'est pas conciliable vaient (le 14 nisan) comme ceux qui ne l’observaient
avec la loi; il introduit une contradiction dans les pas. » Voir celte lettre d'I rénée A Victor dans Eusèbe,
évangiles... Le 1 I (nisan) est la vraie Pâque du Sei H. E., V, xxiv, P. G., t. xx, col. 500 sq.
gneur, le grand sacrifice; à la place de l'agneau, le
11 ressort de cette lettre qu’à Home, dès le pontifi
Fils de Dieu. P. G., t. xcii, col. 80.
I cat de Xyste, donc dès le premier quart du n· siècle,
Ces chrétiens, blâmés par Apollinaire, prétendaient on ne suivait pas l’usage quartodéciman, ct toute la
donc que Jésus était mort le grand jour de la Pâque situation, telle que la décrit la lettre de l’évêque de
juive (15 nisan) parce que, selon leur interprétation
Lyon, nous amène â admettre que la fête de Pâques y
de l'évangile de saint Matthicu.il avait mangé l'agneau était célébrée le dimanche. Toutefois, si les dirigeants
pascal avec ses disciples la veille de sa mort, chose de l’Église romaine ne toléraient pas l’observance
qu’il n'aurait pu faire que le 14 nisan. Le vieil évêque quartodécimanc chez leurs fidèles, ils ne la condam
<1'1 liérapolis leui réplique (pie la date du 15 nisan pour naient pas chez les autres, puisqu’ils envoyaient l'eu
le supplice de Jésus était inconciliable avec la loi charistie aux chrétiens originaires des Églises quartomosaïque et ne pouvait être soutenue sans introduire déci mânes, qui séjournaient à Home. Voir, sur l’inter
une contradiction dans les évangiles, c’est-à-dire entre prétation de cc passage, la note de Duchesne, La ques
l'évangile de saint Jean, qui allirme formellement que tion pascale au concile de ATicce, dans Hernie des questions
le Sauveur est mort le jour de la Parascève, veille du historiques, 1880, p. 12.
grand sabbat, et les évangiles synoptiques.
Anicct essaya bien d’amener Polycarpe à renoncer
Clément d'Alexandrie allirme que c'cst le traité de à l’usage quartodéciman, lors du passage à Home de
Méliton
Quelle que soit la signification exacte de ce passage
breuses analogies de fond cl de forme existant entre les
deux ouvrages. C’est ainsi que le Chroniqueur se discuté, la tradition la plus ancienne a fait du scribe
Esdras l’auteur des Paralipomènes, aussi bien que du
rattache aux données généalogiques de P et les
livre qui porte son nom; la critique récente, si elle
poursuit dans l'intention évidente de rattacher son
adm·! généralement l’unité de redaction pour l’en
propre récit au passé, c’est-à-dire aux temps mosaïques,
a celui des patriarches cl au commencement de l’his semble Chronlques-Esdras-Néhémie, se refuse à faire
d’Esdras l’auteur ou le compilateur de l'œuvre. Étant
toire de toute l’humanité. Il apporte le même Intérêt
que l’auteur de P au développement des institutions données scs préoccupations cl ses préférences, son
cultuelle* cl, de même que ce dernier avait groupé loyalisme envers la dynastie davidlque cl son intérêt
tout ce qui, d’après l’idée dominante de la commu pour la tribu de Lévi et plus spécialement pour les
chanteurs cl les musiciens, intérêt qui se manifeste
nauté juive de son temps, était regardé comme l’œuvre
dans ses propres additions tomme dans les textes
de Moïse ou de son époque en fait d’institutions
qu’il choisit, on n supposé, non sans raison, que le
cultuelles, ainsi attribue-t-il a David tout ce qui. du
Chroniqueur appartenait à l’un ou à l’autre de ces
sanctu lire de Jérusalem et de son culte, ne pouvait
groupes ou du moins les louchait de fort près.
être reporté â Moïse et était alors tenu pour Institut Ion
Quant a l’époque où 11 vtv dt.lcs indications fournies
dasldiquc. L’intention de continuer le travail de I’
par le livre Im m· me sans permettre de la fixer avec
n’apparaît pas moins dons le but poursuivi de part
1985
P A R A LI POM ÈN ES (LIVRES DES). TEXTE ET VERSIONS
1986
toute la précision souhaitée, oliront du moins les élé pondérante de la législation sacerdotale, mais encore
ments sufllsanls d’une détermination approximative.
on s’aperçoit qu’il s’est écoulé du temps depuis l’épo
Le decret de Cyrus qui marque la fin des Parollpo- que d’Esdras cl que les institutions ducs à ce dernier
mènes est daté de la première année du règne de ce ont jeté leurs racines dans le sol cl revêtu déjà l’aspect
roi; l’ouvrage n’est donc pas antérieur à cette date, vénérable que donne l’ancienneté. En d'autres teimes.
537. Puisque Pauvre du chroniqueur se poursuit
le Chronistc n'est pas un contemporain d’Esdras, un
dans les livres d’Esdras et de Néhémic, seconde partie témoin et un collaborateur de scs efforts réformateurs.
de son livre, c’est encore après l’époque des événements
Il appartient à une époque plus récente, où la vie
qui y sont racontés qu’il faudra reporter la date politique el religieuse de la communauté juive,
de composition des Parallpomèncs, c’est-à-dirc au marquée du sceau sacerdotal, r pris un caractère stable
moins un siècle plus tard. La double indication,
et définitif. » L. Gautier, op. cit., p. 216-247.
fournie par la généalogie de David et la liste des
La conclusion de cct ensemble de considérations
grands prêtres, oblige à la retarder davantage. La semble donc bien s’imposer : l’œuvre du Chroniqueur
généalogie de David, I Par., ni, 19-24, sc poursuit, en
appartient à une époque relativement récente qu’on
ellet, jusqu’à la sixième génération après Zorobabcl ne saurait, selon toute vraisemblance, faire nmonter
(537) ; en compt ant t rente ans pour une général ion, c’est au delà des dernières années du iv® siècle.
jusqu’à 350 environ qu’il faut descendre ou même,
VI. Texte et versions. — La date relativement
s’il faut en croire les versions grecques, syriaques et tardive de la composition des Parallpomèncs cl le
latines, jusqu'à 200, puisque la généalogie s’y pour fait qu’ils furent moins lus et, par suite, moins souvent
suit jusqu’à la onzième génération. On fait observer, recopiés que la plupart des livres de l’Ancien Testa
toutefois, que la durée d’une génération pourrait ment, auraient dû assurer une transmission de leur
être comptée de vil gt ans seulement cl que la leçon
texte meilleure que celle qui aboutit a la tradition
des versions n’est qu'une interprétation de l’hébreu.ne maxsorétlquo. Sans doute, les î ombreuses listes de
constituant pas, de ce fait, une base d’argumentation noms propres, surtout dans les neuf premiers chapitres
bien solide; peut-être même faudrait-il voir déjà dans du Ier livre, où le contexte ne pouvait guère aider le
l’hébreu un n maniement rédactionnel. Steuernagcl. copiste, sont l’occasion de maintes erreurs textuelles,
Einleitung, p. 393. D’après la seconde indication, non moins que les indications numériques, mais les
fournie par la liste des grands prêtres. Il Esd., xn, parties narratives n’en sont point non plus exemples.
10, 11, 22, qui va jusqu’à Jcddoa ou Jedda, trois ou
Peut-être en faut-il faire remonter la responsabilité
quatre générations après Êliasib, le contemporain de à l’introduction tardive des Parallpomèncs dans le
Néhémic, II Esd., xm, 1, 28, et dont Josèphc fait canon cl à la liberté de transcription qui, jusque-là,
un contemporain d’Alexandre le Grand. Antiq. jud., en fut la conséquence.
XI, vu, 2; vm, 2, la rédaction des Parallpomèncs
Ie Hébreu.— Les manuscrits hébreux ollrcnt peu de
pourrait trouver place dans la seconde moitié du variantes; celles-ci ne sont d'ailleurs pas d’un grand
iv* siècle. Pour les autres éléments d’information, secours pour la reconstitution du texte. Cf. Bacr, Liber
recueillis dans les livres d’Esdras et de Néhémic, voir Chronicorum. Les passages parallèles des anciens
Ici, t. v, col. 532.
livres canoniques et leurs versions apportent à la
Des sources utilisées par le Chroniqueur on a éga critique textuelle des Parallpomèncs une aide précieuse.
lement tiré quelques conclusions touchant l’époque Pour les noms propres en particulier, la comparaison
de la composition de son œuvre. Les livres de Samuel avec les autres livres de la Bible révélera maintes
et des Bois, d’après les citations qui en sont faites altérations de ccs noms. Cf. Friedlander, Die Verùndans les Parallpomèncs, supposeraient un état du texte dertichkeit der Namen in den Stammlisten der Hùcher der
assez tardif, soumis déjà à des remaniements d’après Chronik, Berlin, 1903. De la même manière telles
le code sacerdotal, cf. Ill Reg., vu, 48; in, 3..., ou indications numériques pourront être rectifiées. Il
chargé d’additions postérieures à l’exil, ci. H Reg., Importe de noter, toutefois, au sujet des corrections
xxi, 18-22; III Reg., vu, 17.., xn, 21-24, xxu, 4... possibles, que bien des changements ne sont pas le
De même pour les généalogies, I Par., i-ix, certains fait d'une erreur, mais d’une intention bien arrêtée du
de leurs éléments proviendraient des parties les plus Chroniqueur, qui, utilisant un texte déjà altéré, le
récentes du Pentaleuque, telles que Gcn., xi.vi, 8..., retouche en vue de l’améliorer. La tâche de la critique
Exod., vi, 16..., Num., χχνι, et certaines institutions
textuelle dans les Parallpomèncs n’est pas, selon une
cultuelles seraient empruntées aux éléments se juste remarque, de restaurer le texte de la source
condaires du Code sacerdotal, II Par., xxx, 2, et originale citée, mais de rétablir le texte tel qu’il
Num., IX, G; Il Par., xxxi, 3, el Num., xxvm-xxix; | sortit de la main du Chroniqueur. Curtis,
our des motifs très
gieuses dans le inonde entier que toute tentative graves ». L'éducation de la pureté, p. 13. D'&ulrrs
d'apostolat serait vouée à l’échec; car que faire en sont plus loin encore ct condamnent toute restriction
pareilles circonstances pour assurer la pérennité de
volontaire à la natalité; ainsi, lu Ligue pour la vie,
l’Église, sinon procréer des enfants qui entretien avec Paul Bureau. 11 y a là. croyons-nous, une exagé
draient le flambeau de la fol en attendant des jours ration; s’il ne faut pas sous-estimer hi procréation ct.
meilleurs? L’exercice de la Chasteté parfaite demeu- par un reste de manichéisme, la regarder comme sim
2007
PARENTS. DEVOIRS GÉNÉRAUX
2008
détail des obligations qu’implique l’amour des parents
pour leurs enfants, disons seulement qu’elles peuvent
sc grouper sous trois chefs : les parents doivent vou
loir du bien à leurs enfants, ils doivent leur faire du
bien, ils doivent écarter deux le mil. En d’autres
termes, ils leur doivent un amour spécial de bienveil
lance el dc bienfaisance, celui-ci comportant un aspect
positif, le bien à faire, cl un aspect négatif, le mal à
écarter.
Sont, par conséquent, péchés des parents tous les
DE LEURS ENFANTS .* LES AIMER, LES ÉDUQUER.
actes contraires à ces devoirs cl toutes les omissions
I· £« parents doivent aimer leurs enfants. — 1. Exis à la fois volontaires et injustifiées.
tence de l'obligation. — La loi d’amour est dc droit
3. Son étendue. — La loi d’amour est générale; elle
naturel; elle sc manifeste dans l’instinct. On sait les s'étend à tous les enfants et demeure toujours, parce
soins vigilants dont les animaux entourent leurs petits : qu’elle résulte du fait dc la paternité cl dc la mater
ils travaillent à les abriter, veillent sur eux, leur pro nité, cl non du besoin ou du mérite personnel dc l’en
curent la nourriture qui leur est nécessaire, les défen- ; fant. Les parents doivent aimer leurs enfants indé
dent au besoin ct les initient souvent Λ la vie en leur pendamment dc leurs qualités physiques, intellec
apprenant à sc passer d eux.
tuelles ou morales ct malgré leurs défauts; ils doivent
Le môme instinct existe dans le genre humain : il
les aimer en tant qu’ils sont leurs enfants ct parce
sc manifeste déjà par anticipation dans la jeune hile qu’ils le sont. A cc litre, ils leur doivent à tous un
par le besoin dc sc dévouer ct chez le jeune homme amour égal, même à ceux qui sont nés hors du ma
par celui de protéger; mais il acquiert sa pleine inten- 1 riage.
sité chez le père ct la mère, à tel point que ceux qui
Mais il s’agit là d’un amour dc volonté, d’une dis
en sont dépourvus sont considérés comme des mons position à leur vouloir et à leur faire également du
tres. La raison dc cet instinct est claire : les petits 1 bien, ainsi qu’à écarter également d'eux le mal. Pareil
sont faibles, incapables dc se suffire, pour un temps amour n’empêche pas les parents d’aimer en tel enfant
plus ou moins long, ct cela est vrai surtout dans le certaines qualités ct en tel autre certaines autres qua
genre humain : l’enfant a besoin dc soins vigilants ct lités; il ne s’oppose pas aux préférences intimes qu’ils
d’amour pour vivre et se développer normalement;
peuvent éprouver pour le caractère cl le naturel dc
d'autre pirt, les petits sont quelque chose dc leurs l’un plutôt que pour ceux dc l’autre; il ne saurait leur
ascendants : l'amour de leurs enfants, leur chair et défendre de trouver en celui-ci plus dc qualités qu’en
leur sang, destinés à les perpétuer est, chez les parents celui-là ct, en conséquence, de le trouver plus aimable.
qui sc survivent en eux, une forme dc l’instinct dc
D’autre part, vouloir également du bien n’implique
conservation. L’instinct qui porte les générateurs à
pas qu'ils veuillent à tous les mêmes biens; mieux
aimer leur progéniture, étant naturel, est voulu par vaut, au contraire, que, dans leurs desseins bienveil
Dieu.
lants, ils tiennent compte des dons dc chacun. Faire
Simple loi de l’être pour l’animal, inscrite dans sa
également du bien n’implique pas qu’ils le fassent à
nature et réalisée par scs réflexes, l’amour devient
tous de la même manière; ils ont à tenir compte, en
pour l'homme un devoir qui s’impose à sa volonté effet, du tempérament ct des dispositions particulières
libre. Utiliser ses facultés supérieures pour étoulTcr de chacun. Enfin, écarter également le mal ne signifie
l’instinct paternel ou maternel ct sc soustraire aux pas prendre à l’égard dc tous des mesures identiques,
obligations qu’il entraîne serait, de la part dc l’homme, puisque la diversité dc leurs défauts ct la variété des
un crime contre nature. Mais l’homme ne doit pas sc
dangers auxquels ils peuvent être exposés requièrent, nu
borner à respecter en lui la loi d’amour, ni même à contraire, une grande diversité dans les interventions.
mettre au service dc l’instinct scs facultés propres : il
2° Les parents doivent entretenir cl éduquer leurs endoit plutôt suivre les indications dc la nature en dis farits, c'est-à-dire travailler au développement progressif
ciplinant en lui-même les énergies instinctives pour et harmonieux de tout leur être pour en faire des hommes
les mettre au service d’un amour humain, c'est-à-dire et des chrétiens. — 1. L'obligation. — Dc par le droit
volontaire ct intelligent.
naturel, l’éducation des enfants est un droit et un
C’est cc que les moralistes expriment en disant que devoir de la famille. · La nature, écrit saint Thomas,
l’amour des parents pour leurs enfants doit être : ne vise pas seulement à la génération dc l’enfant, mais
a) vrai ct interne, c’est-à-dire personnel, inscrit dans le aussi à son développement ct à son progrès, pour
cœur; b) bien ordonné, c’est-à-dire Intelligent ct rai l’amener à l’étal parfait de l’homme en tant qu’homme,
sonnable dans toutes scs manifestations; c) généreux, c’est-à-dire à l’état de vertu. » Sum. theoL, Ill*,
c’est-à-dire volontairement dévoué ct prêt au sacri q. xi.r, a. 1 ; ct le même docteur ajoute : · Le père est le
fice. Telle est la loi. Voilà pourquoi l’amour paternel principe dc la génération, dc l’éducation ct de la dis
et maternel, qui sont seulement des faits chez l’animal, cipline, et dc tout cc qui sc rapporte au perfectionne
relèvent chez l’homme dc la vertu; cl pourquoi, par ment dc la vie humaine. > IIW-II®, q. en, a. 1 ; · le
contre, c’est pour celui-ci un péché de ne pas aimer
fils est par nature quelque chose du père... il s’ensuit
scs enfants, à plus forte raison de les haïr.
que, dc droit naturel, le fils, avant l’âge de la raison,
La vertu qui est ici en cause n’est pas seulement la est sous la garde dc son père. Cc serait donc aller
charité· qui règle les rapports des individus entre eux contre la justice naturelle, si l’enfant, avant l'usage dc
ct doit s’étendre à tous les hommes. La famille est. la raison, était soustrait aux soins dc scs parents, ou si
dans 1 humanité, une unité à part; les liens matériels l’on disposait de lui en quelque façon contre leur
si intimes ct si particuliers qui unissent scs membres
volonté. · II·-!!·, q. x, n. 12.
créent des devoirs uniques en leur genre, qu’on appelle
Ccttc doctrine dc saint Thomas a passé non seule
ment dans les thèses de tous les théologiens, mais dans
devoirs dc famille, et la vertu qui en règle l’exercice
ne s’identifie avec aucune autre : e’est la piété, dont l’enseignement pontifical. Nous n’avons pas à rappeler
ici comment elle a été battue en brèche, dc nos jours
saint Thomas fait une des parties potentielles de la
surtout, et comment elle ne cesse de l’être, soit par
justice. L’amour des parents pour leurs enfants relève
les théories communistes ct socialistes énergiquement
de ccttc vertu.
2. Ce qu'elle comprend. — Sans entrer ici dans le condamnées p.ir Pic IX (encyclique Quanta cura.
plerncnt tolérée par Γéglise, il ne faut pas non plus la
surestimer et vouloir faire du catholicisme, selon
l’expression dc P. .Mélinc, < une force populatrice de
soi » : au-dessus de l'accroissement numérique dc
l'humanité, l’Églisc a toujours placé ct placera tou
jours son accroissement spirituel. Il est bon, d’ailleurs,
que l’acte procréateur n’émane pas du seul instinct
ou de la passion, mais qu'il soit régi, comme les autres
actes humains, par la raison.
IL Devoirs généraux des parents a l'égard
2009
PA K ENTS. DEVOIRS GÉNÉRAUX
2010
8 déc. 1861, Dcnzlngcr-Bannwart, η. 1691), soil paries ment transitoire, n’est elle-même qu’un moyen, ils
entreprises toujours plus audacieuses dc la société doivent enseigner à l’enfant « ce qu'il doit être pour
civile. En défendant les droits dc la famille, les papes atteindre la lin sublime en vue de laquelle il a été
ont du même coup rappelé ses devoirs. < Les dis sont créé ·; ct l’on peut dire, avec Pic XI, encyclique
quelque chose du père, connue une extension dc la Rappresentanti in (erra, qu’ · il ne peut y avoir de
personne p itcrnelle..., dit Léon XIII, Rerum novarum, véritable éducation qui ne soit tout entière dirigée
15 mai 1891, donc le pouvoir du père est dc telle vers cette fin dernière ». Léon XIII affirmait de même,
nature qu'il ne peut cire ni supprimé, ni absorbé par encyclique Sapientia Christiana, 10 janv. 1890 : · De
l’Etat, p iree qu il a avec la vie elle-même un privilège par la nature, les parents ont le droit de former leurs
commun. · Pie XI, dans l'encyclique Rappresenlanti enfants, mais ils ont dc plus le devoir de mettre leur
in terra, 31 déc. 1929, parle de « la famille Instituée I instruction ct leur éducation en parfait accord avec la
immédiatement p ir Dieu pour sa lin propre, qui est la fin pour laquelle ils les ont reçus par un bienfait de
procréation et I éducation des enfants», ct. aprèsavoir Dieu. » Les parents doivent donc, pour remplir parfai
reproduit le texte dc saint Thomas sur le père, principe tement tout leur devoir, donner a leurs enfants une
dc l’éducation comme de la génération, il ajoute : · La éducation chrétienne.
L’étendue dc leur obligation est clairement signifiée
famille reçoit donc immédiatement du Créateur la mis
sion et conséquemment le droit de donner l éducation par le canon 1113 du Codex juris canonici : Parentes
à l'enfant... · Le droit est donc fondé sur le devoir; gravissima obligatione tenentur prolis educationem tum
et c’est pour cela qu’il est inaliénable. Cf. Léon XIII, religiosam et moralem, tum physicam et civilem pro
viribus curandi, et etiam temporali eorum bono provi
encyclique Ofl'icio sanctissimo, 22 déc. 1887.
2. Sa grain té. — Faut-il, après cela, souligner la gra dendi.
3° Les parents doivent se préparer à l’accomplissement
vité de l’obligation qu’ont les parents d’éduquer leurs
enfants? issue du droit naturel, elle est grave ex genere de ces devoirs. — L’existence d’un devoir, surtout d'un
suo. S. Alphonse, Theol. mor., 1. III, n. 336; Noldin, devoir d’état, entraîne une obligation subsidiaire, qui
n. 293. Le Codez juris canonici l’impose même comme est dc se préparer à le bien remplir. Pour aimer et
très grave : Parentes gravissima obligatione tenentur éduquer leurs enfants comme il faut, les parents
prolis educationem... pro viribus curandi, can. 1113. doivent :
1. Bien comprendre cc qu’est l’enfant, soit en luiC’est aussi l’expression qu’emploie Pie XI quand,
dans l’encyclique Rappresentanti in terra, après avoir même, soit par rapport à eux. En lui-même, l’enfant
déploré la décadence lamentable de l’éducation fami n'est pas seulement < quelque chose d’eux », leur chair
cl leur sang; il est une créature que Dieu aime ct es
liale à notre époque, il conjure les pasteurs des Ames de
tout metire en œuvre pour rappeler aux parents leurs time; il est en outre, après son baptême, doué d'une
vie surnaturelle qui doit le conduire nu ciel. Pour ccs
« très graves obligations ».
En raison de la gravité dc ce devoir. « il ne serait deux raisons. Il faut l’estimer, l'aimer, le respecter et
pas permis, écrit saint Thomas, à quelqu’un qui aurait le mettre à même dc prendre son essor. Par rapport ù
des enfants, d’entrer en religion, sans sc soucier aucu- scs parents, il n’est pas seulement une source possible
ncmcnl de la charge qui lui incombe, c’est-à-dire sans dc joies et d’honneur, mais un dépôt dont ils auront
avoir pourvu, d’une façon ou d'une autre, à leur édu à rendre compte à Dieu, un champ de travail et une
source de mérites. Le père el la mère, auxiliaires dc
cation ». Sum. theol., IIs-11·1'. q. clxxxix, a. 6.
Le Codex juris canonici, can. 512, § 2, déclare dc Dieu dans l’œuvre de la génération, sont destinés par
même illicite l’admission, dans un ordre religieux, des lui à être la providence terrestre dc leurs enfants; c’est
parents dont les soins sont encore nécessaires à leurs en s'acquittant de leur mieux dc ccttc mission qu’ils
enfants pour les élever ou les éduquer : parentes quo se sanctifieront cl feront leur salut.
2 S’armer de toutes les ressources humaines sus
rum opera s it ad liberos alendos vel educandos neces
saria ; il prévoit même des peines contre les supérieurs ceptibles dc leur faciliter la tâche. La puériculture, la
qui admettraient ccs parents au noviciat : Superiores psychologie de l’enfant cl de l’adolescent, la science
religiosi qui candidatum non idoneum contra privscrip- dc l’éducation peuvent leur être d'un grand secours.
turn can. 642... ad noviliatum receperint... pro gravi Que les parents cherchent dans ces diverses disciplines
des lumières, des règles dc conduite, des conseils :
tate culpæ puniantur, non exclusa ofllcii privatione.
qu’ils utilisent pour cela la conversation ct la lecture,
Can. 2111.
Les raisons qui fondent le devoir d’entretenir el sans négliger d’enrichir leurs connaissances par l’ob
d’éduquer les enfants sont assez générales pour en servation cl l'cxpéricncc personnelles. D’excellents
traîner une obligation, même dans le cas de naissance livres sont faits spécialement pour eux. qu'ils se pro
curent l’un ou l’autre; des sociétés ont été créées pour
illégitime.
les aider, qu’ils n’hésitent pas à recourir à leurs ser
Au cas où les parents feraient défaut, l’obligation
incomberait, de par le droit naturel, aux ascendants, vices, cl s’inscrivent par exemple à ΓAssociation du
c’cst-à-dire aux grands-parents; et, dans l’état actuel mariage chrétien.
3. S’appuyer sur la grâce. L’œuvre que les parents
dc nos mœurs, d’abord du côté paternel, puis du côté
ont ù accomplir est en quelque sorte divine; cc n’est
maternel.
3. fitendue de l'obligation. — Le devoir d’éduquer pas trop, pour s’en bien acquitter, dc toutes les res
les enfants n’est pleinement réalisé qu’en assurant leur sources dc la vie spirituelle. La prière leur donnera
développement harmonieux dans tous les domaines : l’intelligence surnaturelle des besoins les plus pro
physique, intellectuel, moral et religieux. Les éduca fonds de leurs enfants et des movens de les satisfaire;
teurs ne doivent donc pas avoir en vue principalement elle créera en eux l’inébranlable confiance qui assure
leur intérêt personnel, encore qu’ils soient les premiers lu continuité des efforts et la joie au travail; elle leur
à profiler dc la bonne éducation qu’ils donnent; ils obtiendra le secours et la bénédiction du Tout-Puis
doivent, au contraire, scmettre nu service des enfants sant. gage assuré du succès.
el viser à faire d’eux des hommes et des chrétiens.
•P Les parents doivent traiter leurs en/ants à la fois
Ils formeront des hommes, s’ils préparent les en avec autorité ct affection. - 1. Avec autorité. — Le mot
fants, qui normalement sont appelés à leur survivre, auctoritas vient dc auctor. Au sens plein du mol, l’au
à mener sans eux leur vie terrestre, en sc rapprochant
torité appartient à Dieu, auteur de tontes choses. Iciautant que possible dc l’idéal humain qui esl inscrit
bas, toute autorité vient de lui cl l’homme n’y a droit
dans leur nature. Mais, puisque celle vie, nécessaire que s’il l’a reçue dc lui. Or, en faisant participer les
2011
PARENTS. DEVOIRS SPÉCIAUX
parents à son action créatrice, Bien leur a communi
qué l’autorité sur les enfants dont ils sont avec lui
les auteurs. Dc droit naturel, l’autorité sur les enfants
revient donc aux parents; et elle ne peut appartenir
à d’autres que par délégation de ceux-ci ou de Bien.
Cette autorité, qui est un droit, est aussi un devoir.
Les parents ne Payant pas reçue pour eux-mêmes, ils
ne peuvent y renoncer; ils doivent l’exercer, en raison
même dc sa nécessité. Les enfants ne peuvent être ni
préservés, ni formés s’ils sont rebelles à l’action des
parents; pour qu’ils subissent leur influence, il faut
qu’elle s'exerce avec force ct qu’ils soient disposés à
s’en laisser pénétrer. Or. la force du commandement
est en raison directe de l’autorité, cl la docilité est fille
du respect inspiré lui-même par l'autorité. C’est pour
quoi .Mgr Dupnnloup disait de l’autorité qu’elle est la
chose fondamentale dans l’éducation. De l’éducation,
1.1, p. 1. Les parents doivent donc user de leur auto
rité.
Ils doivent aussi savoir la faire accepter. Pour y
arriver, ils affirmeront dc bonne heure leur autorité ct
l’imposeront, afin dc donner â l’enfant des habitudes
de dépendance et d’obéissance; ils l'appuieront sur
l'autorité supreme dc Dieu, dont ils sc montreront
toujours re pe tueux, soit dans leur langage, soit dans
leur conduite; ils l’exerceront de façon raisonnable,
c'est-à-dire avec calme, fermeté ct réflexion, sans la
mettre jamais au sendee de l’égoïsme ou de la pas
sion; enfin ils en useront ù bon escient, évitant dc la
gâcher par des interventions incessantes ou incohé
rentes, ct avec le souci de laisser à l’enfant une juste
liberté qui lui permettra dc développer sa propre per
sonnalité.
2. Avec affection. — L’amour des enfants est néces
saire chez les parents pour les aider à s’acquitter de
leurs autres devoirs. Lui seul peut inspirer ct soutenir
le dévouement de tous les instants que requiert
l'oeuvre dc l'éducation; lui seul peut donner la clalrc
intelligence du petit être qu’il s’agit dc connaître ct
dc comprendre, dans ses qualités comme dans scs
défauts, pour le bien former; lui seul peut tempérer
utilement la rudesse de l’autorité ct donner la délica
tesse dc touche qui permet les interventions utiles ct
opportunes.
Mais il ne suffit pas que l’amour paternel et maternel
existe chez les parents; il faut que les enfants le sen
tent. Une atmosphère d'affectueuse sympathie favo
rise le développement ct l’épanouissement de leurs
facultés naturelles, comme l’air ct la lumière favori
sent celui de la vie physique; elle dispose, en outre, les
enfants à supporter sans aigreur des interventions
souvent pénibles pour leur amour-propre, à les
accepter avec confiance, à les mettre à profit avec
courage.
III. DEVOIRS SPÉCIAUX DES PARENTS ENVERS LEURS
— Les devoirs généraux dont nous avons
parlé se précisent pratiquement ct sc déterminent en
devoirs spéciaux, dont certains concernent le corps de j
l’enfant, d’autres son âme, d’autres enfin son établis
sement.
1· Devoirs relatifs au corps. — 1. En règle générale,
les parents sont tenus de procurer à l’enfant tout cc
qui est nécessaire pour la conservation de sa vie cl de sa
santé, et d’écarter dc lui tout cc qui pourrait nuire à
l’une ou a l’autre. Ce devoir commence dès le moment
de la conception, peut-être même avant, ct dure jus
qu’au jour où l’enfant est capable dc sc suffire à luimême. Il ne s’imposerait plus tard ct Jusqu’à 1 a mort
que si. pour une raison ou j our une autre, l’enfant
était tombé dans l’absolu dénuement.
Avant la naissance, les parents doivent éviter, non
seulement toute manœuvre abortive qui ferait d’eux
directement des criminels, mais encore tout cc qui
mnfants.
2012
peut indirectement amener la mort de l’enfant ou sn
naissance avant terme, dans des conditions dr viabi
lité très diminuées; ainsi les fatigues excessives, le*
longues courses en auto, l’abus des boissons alcooli
ques. Ils doivent éviter même tout cc qui peut agir
de façon délétère sur le sang ou le système nerveux dr
l’enfant ct nuire par là au bon équilibre dc son tempé
rament ; ainsi, les excès dans le boire ou le manger, le
défaut de sommeil, une vie troji agitée. A ccs devoirs
négatifs s’en ajoutent d’autres, positifs, pour la future
mère : prendre une nourriture saine ct fortifiante,
s’assurer un repos suffisant, se donner un exercice
modéré, etc. Les sages prescriptions de l’hygiène cl de
la médecine deviennent pour elle affaire dc conscience
cl même dc justice, car elle n'est pas seule en cause cl
l’enfant qu'elle porte a des droits.
Après la naissance, les parents doivent fournir à
l’enfant l’habitation, la nourriture, le vêlement, l’exer
cice qui lui sont nécessaires, ct cela dans des conditions
d’hygiène suffisantes pour lui procurer la santé. C'est
là un devoir envers le corps, cl donc indépendant dc la
valeur intellectuelle ou morale dc l'enfant. Il csl fondé
sur cc que les parents doivent, autant que possible,
rendre leurs enfants physiquement capables, non seu
lement dc vivre, mais de sc subvenir plus lard à euxmêmes, dc créer ct d’élever à leur tour une famille.
Il est fondé, en outre, sur l’incontestable importance
dc la santé, au point dc vue psychologique ct moral.
On sait, en effet, que la santé est source de joie,
d'épanouissement pour l’âme, dc générosité,cl qu'elle
dispose ainsi à la vertu. L’enfant qui souffre est, au
contraire, morne, triste, sombre, il devient facile
ment susceptible, exigeant, égoïste; d’autre part.cn
raison même dc son état dc santé on sera amené à
le contrarier le moins possible, on n’osera guère répri
mer en lui les penchants mauvais, on suivra scs capri
ces; ainsi, indirectement, la mauvaise santé dispose
au vice.
2. tt est donc défendu aux parents d'abandonner leurs
enfanis. — Un tel abandon constitue une faute grave à
un double point dc vue, négatif cl positif. D’abord,
il implique une renonciation dc principe totale à
l'accomplissement d'une série de devoirs, c’est donc
un grave péché d'omission. Puis, il expose l’enfant à
dc sérieux dangers, pour sa vie parfois, en raison des
conditions même de l’abandon, pour son éducation
souvent, puisqu'il csl privé de l'atmosphère où nor
malement elle doil sc faire, pour sa réputation tou
jours, car l’enfant trouvé sera suspecté, non seulement
de naissance illégitime, mais de lares physiques ou
morales, parce qu’on ignore scs ascendants ct son
hérédité.
Les principes généraux dc la morale permettent
Cependant d’admettre des circonstances atténuantes ct
même d« s excuses : cc sont l’impossibilité physique duc
à une extrême pauvreté, ct l'impossibilité morale résul
tant d’une crainte grave des parents pour leur vie ou
leur réputation. La seule illégitimité de l’enfant con
stitue probablement, au jugement de saint Alphonse,
un juste motif d’abandon. Theol. mnr., L HI, n. 3360.
La question sc pose, dans ccs cas, de savoir à quoi
restent obligés les parents.
Ils ont évidemment à prendre toutes précautions
utiles pour obvier autant que jiossible aux dangers
que nous venons dc signaler. Afin de sauvegarder la
santé ct la vie dc l'enfant, ils choisiront le Heu et le
moment dc l'abandon dc telle sorte que l’enfant ne
souffre ni dc la faim, ni des intempéries ct ne tarde
pas à être trouvé. En vue dc son éducation, iis veille
ront à cc qu’il tombe en bonnes mains ct soit recueilli
si c’cst possible, dans une maison religieuse ou un
orphelinat catholique.
Ils ont en outre à compenser, dans la mesure du
2013
I
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A
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1
,
PARENTS. DEVOIRS SPÉCIAUX
possible, le dommage causé nu prochain ou Λ la société
par leur défaillance. Ils doivent donc indemniser le
particulier à la charge duquel serait tombé leur enfant
abandonné, ou l'institution qui ne pourrait entretenir
l’enfant sans détourner de leur fin les biens qu’elle
possède, par exemple un hospice dont tous les revenus
sont destinés, de par la volonté dc\ fondateurs, à se
courir des vieillards.
Mais que penser du cas. très fréquent denos jours,où
l’enfant aurait été recueilli dans une maison d’enfants
trouvés? Beaucoup de moralistes jugent probable
qu’il n'y a pas alors dc dommage cl donc qu’il n’y a pas
lieu ù restitution, parce que les maisons dccc genre ont
précisément pour but de sauvegarder la vie des enfants
dc familles pauvres et l’honneur des parents riches.
Obliger ceux-ci ù payer les dépenses d’entretien de
leurs enfants abandonnés pour échapper ù la honte
serait, disent-ils, les forcer à sc découvrir (S. Alphonse
de Liguori, Noldln). D’autres cstiment.au contraire,
que cc raisonnement pèche par la base. Sans doute,
pensent-ils, il y aurait danger pour les parents d’être
découverts si leurs paiements devaient être périodi
ques cl étaient mentionnés dans des registres dc comp
tabilité; mais le danger devient chimérique, aujour
d’hui surtout où il y a tant dc moyens d'opérer des
transferts d’argent, si les parents s'acquittent dc leur
dette par le versement anonyme d’un capital ou par
des largesses faites dc temps ù autre dc manière ù
fournir une compensation générale. Pour notre part,
nous ne croyons pas qu’il y ait ici obligation en stricte
justice quand les fondateurs ct donateurs n’ont rien
exigé formellement dc In part dc certains bénéficiaires
de leur œuvre, mais qu'il y a obligation en vertu dc
l'équité, car II ne convient pas que des riches fassent
entretenir leurs enfants par la charité cl qu’ils dimi
nuent ainsi des ressources qui pourraient être em
ployées Λ étendre les bienfaits d’une institution. Le
devoir des parents ne saurait d’ailleurs être modifié du
fait de l’abandon, même légitime: sinon l'inconduite
se trouverait favorisée ct donc encouragée.
3. Ln nourriture. — a) Dans la première enfance,
la mère est obligée dc nourrir elle-même son enfant
quand elle le peut (per se tenetur). C’est en cflel le
vœu de la nature el par conséquent de Dieu; c’est
l’intérêt dc l'enfant cl c'est celui de la mère.
En fait, les mammifères nourrissent leurs petits ct
la nature donne ù la mère du lait aussi longtemps que
son enfant en mira besoin; la fonction de nourrice est
â cc point Inséparable dc la maternité que, pour avoir
une autre nourrice, (I faut chercher une autre mère.
L'nllnltcmcnt peut d’ailleurs être considéré comme un
complément dc la maternité; la mère qui nourrit
achève dc communiquer Λ son enfant son sang ct sa
chair. Tout cela indique assez le plan providentiel et
trace nettement à la mère son devoir. D’autre part,
le lait est la première nourriture qui convient ù l’en
fant, et le lait maternel est dc beaucoup celui qui est
le plus approprié ù ses besoins, soit par sa composition
chimique, soit par sa température normale, soit par
la manière dont il est transmis sans risque dc souil
lure. Enfin, la mère a intérêt Λ nourrir son enfant,
tant au point dc vue physiologique qu’au point dc vue
psychologique. S’il faut en croire les médecins, ii est
Imprudent pour elle dc s’allranchir du devoir naturel
dc l’allaitement, et y renoncer équivaut souvent à
mettre en péril sa propre santé. Au contraire, la mère
qui nourrit trouve dans cette fonction d’indicibles
joies; elle crée entre elle ct son enfant des liens nou
veaux (Léon Xlll, encyclique In
précautions exigées seront d’autant plus strictes que scrutabili, 21 avril 1878), de créer chez leurscnfants des
le danger de perversion sera plus grand. La nature de habitudes de soumission à Dieu, de droiture dans la
ces précautions ressort de celle du péril auquel il conduite el les paroles, de possession de soi, de dévoue
ment au devoir : Longum iter per prsecepta, breve el
s’agit de parer. Ce seront, par exemple, un complément
d’instruction ou d'éducation donné dans I école même, efficax per exempla. Au contraire, les exemples mau
ou hors de l’école, dans les catéchismes ou les cercles vais. surtout quand ils viennent des parents et sont
d'études religieuses; un contrôle assidu des livres em fréquemment répétés, ne peuvent que fournir à l’en
ployés ou des cours professés; une réfutation sérieuse fant des occasions de pécher, jeter le trouble dans son
des erreurs ou des fausses maximes qui viendraient à âme el peu à peu le pervertir; ils sont toujours une
être enseignées. Le Saint-Siège lui-même a montré la faute, et qui peut devenir très grave.
voie ft suivre, dans les décrets par lesquels il a dé
Il ne suffit pas que les parents donnent le bon exem
claré que désormais les etudiants catholiques anglais ple. ils doivent veiller ft ce que l’enfant en soit entouré
pourraient fréquenter les universités d Oxford et de et u’en reçoive pas d’autres. Leur vigilance écartera
Cambridge. Saint-Office, 26 mars 1895; Congrégation autant que possible de son regard les images ou les
de la Propagande, 17 avril 1895. En France, des orga spectacles plus ou moins indécents et leur substituera
nismes sont nés, qui peuvent être d’un grand secours des tableaux qui portent ft la vertu; clic mettra hors
aux familles : les externats de lycéens, tenus par des de la portée de l’enfant les lectures dangereuses et lui
prêtres, et les associations catholiques de parents en fournira de bienfaisantes; elle le détournera des
d’élèves.
mauvais camarades et lui en procurera de bons, au
Il va sans dire qu'en aucun cas les parents ne pour contact desquels il deviendra meilleur.
raient envoyer leur enfant dans des écoles où seraient
Cette action individuelle peut et doit être de tous
directement cl irrémédiablement menacée sa foi ou les instants; elle revêt d'ailleurs, selon les circons
sa vertu; el que, s’ils le faisaient, l’enfant aurait le tances. des modalités très diverses. 11 y faut beaucoup
d’intelligence et de tact, beaucoup d’attention, de
devoir de leur désobéir. \ oir École.
b) L'action individuelle. — L’instruction peut sc persévérance, de dévouement cl de coeur.
c) Les sacrements. — Plus délicate que toute autre, la
donner collectivement dans les écoles. L’éducation
morale cl religieuse est beaucoup plus œuvre d’action formation morale cl religieuse de reniant trouve un au
individuelle; c’est pourquoi elle revient presque exclu xiliaire particulièrement puissant dans les sacrements.
a. Le baptême. — Un des premiers devoirs des pa
sivement ft la famille. En tous cas, die ne peut guère
sc réaliser parfaitement en dehors de celle-ci. Les rents est de faire baptiser leurs enfants. Puisque ce
moyens qui sont ft la disposition des parents pour sacrement est nécessaire nu salut et que, sauf in
exercer celte action sont d’ailleurs multiples.
extremis, il ne peut être conféré ft l’insu des parents,
a. La correction. — L’enfant a des defauts que sou ceux-ci n’ont pas le droit d’en priver ceux auxquels
vent il ignore. L’est Λ scs parents de les lui signaler et ils viennent de donner le jour; ils doivent, au contraire,
de les réprimer avec fermeté, dès le plus jeune ûgc, leur assurer aussitôt que possible le bienfait de la
en sc souvenant qu’ils trouvent parfois un terrain régénération cl de la grâce. Le rituel romain invite le
favorable dans certaines dispositions physiologiques, prêtre à les presser de faire baptiser leurs enfants le
et qu’il y a, par suite, une · thérapeutique des péchés jour même de leur naissance, ou le lendemain au plus
capitaux ». Négliger habituellement de corriger l’en tard. Différer le baptême sans raison suffisante est au
fant n’est pas seulement faiblesse de la part des moins une négligence; le remettre longtemps est une
parents, mais grave manquement Λ leur devoir.
faute; exposer l’enfant ft mourir sans l’avoir reçu est
< Celui qui ménage la verge hail son Ills, mais celui
une faute grave.
1)1 CT. DB TIIÉOL. CATIIOL.
T. — XI — 64
2019
PARENTS. DEVOIRS SPECIAUX
Quand l'enfant sera en Age de le comprendre, on lui
parlera du baptême qu’il a reçu, des promesses qui y
ont été faites pour lui, de la vie surnaturelle qu’il y
a acquise.
b. La pénitence. — La confession annuelle est obli
gatoire pour tout fidèle, de l’un et l’autre sexe, quand
il est arrivé à l’âge de discrétion, c’est-à-dire de raison.
Can. 906. Les parents sont responsables de l’accom
plissement de ce devoir par leurs enfants. Ils ont à le
leur faire connaître et à les y préparer, ou du moins à
les envoyer au prêtre qui se charge de leur préparation.
La réception de ce sacrement, les premières fois
surtout, et l’examen de conscience qui précède la
confession, sont d’ailleurs pour les parents, en parti
culier pour la mère, une excellente occasion d’aider
l’enfant à découvrir scs defauts, de l’éclairer sur leur
malice, de es lui faire regretter, de hn suggérer de bonnes
résolutions, tout en lui inspirant une salutaire crainte
de Dieu cl des sentiments de reconnaissance pour sa
bonté. Plus lard, des confessions fréquentes pourront
contribuer puissamment non seulement a former la
conscience de l’enfant el à purifier son âme, mais à
former sa volonté, à augmenter sa force de résistance
au mal, à l’orienter plus résolument dans la voie du
bien; sans p trier dos grâces sacramentelles qu'elles
procureront, mais dont nous n’avons pas à rappeler
Ici la nature et l’efficacité.
c. L'eucharistie. — Comme la confession annuelle,
la communion pascale est obligatoire pour tout fidèle
parvenu a l'âge de raison, can. 859, § 1. c'est-à-dire
À l’âge de sept ans environ. Décret Quam singulari de
la Congrégation des Sacrements, 8 août 1910. Là
encore, In responsabilité des parents est engagée.
Obligatio præcepti communionis sumendx impuberes
gratuit, in eos quoque ac præcipue recul il, qui ipsorum
curam habere debent, td est parentes, tutores, confessarium, institutores et parochum. Can. 860. C’est à eux, en
même temps qu’au confesseur, de juger si la prépara
tion de leur enfant est suffisante pour la première com
munion. De sufficienti puerorum disposilione ad primam
communionem judicium esto sacerdoti a confessionibus
eorumque parentibus aut iis qui loco parentum sunt.
Can. 851, § L
A l’occasion de celle préparation, ils feront mieux
connaître la personne cl la vie de Jésus, ils dévelop
peront dans l’âme de leurs enfants l’amour du divin
.Maître, ils formeront leur cœur en leur faisant com
prendre que l’amour vrai va jusqu’au don de soi, cl
en les entraînant eux-mêmes au sacri lice.
Dans la suite, se souvenant des multiples effets de
la communion, voir Communion euciiaiustique,
t. m, col. 507-511, et des récentes recommandations
pontificales, ils souhaiteront que l’enfant communie
souvent si son confesseur l’y autorise, et volontiers ils I
le conduiront eux-rnèmes à la sainte table.
d) La prière. — C’est l’acte religieux par excellence,
celui qui met l’âme en union avec Dieu el lui fait pro- j
duire les acles qui entretiennent sa vie spirituelle. La
mère doit apprendre ù l’enfant les principales formules
de prières. Elle doit surtout lui apprendre à prier, en
lui suggérant la pensée de Dieu, l’amour de Dieu, la
confiance en Dieu, l’appel au secours de sa grâce. Elle
commencera ccl apprentissage de très bonne heure
en utilisant d’abord de simples gestes qu’elle fera faire
ft l’enfant et des altitudes qu'elle lui fera prendre, puis
des phrases brèves et claires qui expriment les senti
ments correspondant à ces gestes et à ces attitudes,
ensuite seulement les formules toutes faites qu’elle
lui fera comprendre progressivement. Elle ne perdra
pas de vue que l’éducation du sens religieux de l’en
fant est sa tâche principale el doit être le couronne
ment de toute son œuvre éducative.
Dès que ce sera possible, les parents admettront
2020
l’enfant â la prière commune récitée en famille, tant
en raison de In valeur éducative de cette prière que
des grâces qui y sont attachées.
r) Les amures, — De nos jours, les œuvres sc sont
multipliées et spécialisées à tel point que l’on en trouve
à peu près pour tous les besoins. Nous n’avons pm
à les énumérer Ici. On ne saurait dire qu’elles s’im
posent en elles-mêmes, comme moyens nécessaires,
cl que les parents aient le grave devoir d’y envoyer
leurs enfants; mais on ne saurait trop recommander
à tous de ne pas négliger le secours qu’ils peuvent
trouver dans l’une ou dans l’autre, pour la préserva
tion comme pour le développement de leur vie morale
el religieuse.
Quelles qu’elles soient, si elles sont bien conduites
et judicieusement choisies, elles aideront l'enfant et
surtout le jeune homme el la jeune fille â ne pas être
des chrétiens de surface, faisant deux parts dans leur
vie personnelle : l’une pour Dieu, l’autre pour euxmêmes, ni des chrétiens sans action menant leur vie
individuelle en marge de leur vie sociale.
3° Devoirs relatifs â rétablissement des enfants.
L’œuvre de l’éducation étant destinée, avant tout, à
mettre les enfants à même de sc suffire et de vivre
leur propre vie, on peut dire que sa fin immédiate, son
couronnement terrestre est rétablissement des en
fants. Ceux-ci auront généralement à choisir une
situation qui leur procurera des ressources et leur fera
prendre rang dans la société; ils auront aussi, pour la
plupart, à s’engager dans les liens du mariage en fon
dant un foyer qui perpétuera la famille; plusieurs
en lin pourront être portés vers un idéal supérieur et
aspirer au sacerdoce ou à la vie religieuse. Comment
cl dans quelle mesure les parents ont-ils â intervenir
en tout cela?
1. L'état ou la profession. - a) Le choix d’un état
de vie est affaire de vocation; tel est le principe dont
le père cl la mère devront s’inspirer. La vocation est
un appel de Dieu s'adressant directement aux âmes
qu'elle intéresse. Cela est vrai, non seulement de la
vocation sacerdotale ou religieuse, mais encore du
mariage, du métier ou de la profession, car tous les
états relèvent du souverain domaine de Dieu et de sa
Providence, tous ont leurs difficultés et exigent leurs
grâces spéciales, tous sont plus ou moins intimement
liés au salut des Individus qui s’y engagent. Il appar
tient donc à l’enfant de choisir son étal de vie. Les
parents n’ont pas à choisir pour lui; ils n’ont le droit,
ni de lui imposer leurs préférences, ni de s’opposer à
ce qu’il suive les siennes. Vouloir disposer à leur gré
de son avenir serait usurper à la fois les droits de Dieu
cl ceux de l’enfant et donc commettre une double
injustice; ce serait aussi s’exposer Λ encourir la res
ponsabilité du malheur temporel et même parfois du
malheur éternel de l’enfant.
Cette doctrine est traditionnelle dans l’Église. On
est amené à la rappeler souvent â propos de la voca
tion ecclésiastique ou religieuse, parce que c’est à leur
sujet surtout qu’elle est battue en brèche par l’égoïsme
de beaucoup de parents; mais saint Thomas l’énonce
dans les tenues les plus generaux : « Parvenu à l’âge
de puberté, quiconque n’est pas esclave jouit du droit
de disposer de sa vie (sut status). · Sum. theol., II*·
IIe’, q ci.xxxix, a. 6. Il ne fait d’exception que pour
le cas où l'entrée des enfants en religion priverait dt
tout secours les parents nécessiteux, loc. cil.
On l’a vu cependant, la liberté de l'enfant n’est
acquise, cl cela se comprend, qu’à l'âge de la puberté;
avant cet âge, pueri uct puellte... naturaliter sunt in
potestate putris quantum ad dispositionem suæ viter.
Ibid , a. 5.
b) Est-ce à dire que les parents doivent ou même
puissent se désintéresser de la vocation de leurs en-
2021
PARENTS (DEVOIRS DES). LÉGISl. VTION CIVILE
faills? Nullement· Ils ont a y penser dès avant le
moment où la question du choix d’un état sc pose; ils
ont ù intervenir quand cc moment est venu; Ils ont
ensuite à tenir compte de la décision prise.
Lorsque l’enfant est jeune» quand sa vocation est
encore Ignorée et qu'il n’y pense guère, les parents
ont le devoir de maintenir ouvertes devant lui toutes
les issues que raisonnablement Ils jugent possibles, en
évitant une spécialisation trop hâtive. Ils doivent
s’inspirer en ceci, moins de leur Idéal théorique que
de leur situation sociale et matérielle d’une part, et
des aptitudes ou des dispositions physiques, intellec
tuelles el morales manifestées d’autre part par l’en
fant lui-même. Cc serait, par exemple, une maladresse
et une faute d'orienter un Jeune homme ou une jeune
tille de faible constitution vers un métier qui exige
une grande dépense de forces physiques ou vers une
vie de bureau où il achèverait de s'anémier: de pousser
vers une carrière exigeant des examens ou des con
cours difficiles un enfant qui n'y pourrait réussir; ou
inversement d’interrompre prématurément, sans rai
son majeure, des éludes brillantes.
Quand le moment est venu de choisir, l’cnfanl est
souvent indécis, parce qu'il ignore les avantages cl
les inconvénients des divers états auxquels il songe,
ou ses propres aptitudes. Aux parents de 1’éclaircr
sans parti pris. Meme renseigné, il n’a pas toujours de
goût bien prononcé ou assez exclusif. Aux parents de
le mettre ù même de tenter les expériences nécessaires,
par exemple en faisant un stage ou une retraite. Quand
l’enfant a des idées arrêtées, scs desseins n’ont pas
toujours été formés en parfaite connaissance de cause;
quand il a des goûts manifestes, ils ne sont pas tou
jours judicieux. Aux parents d’éprouver sa vocation
en lui ouvrant d’autres perspectives ou en attirant
son attention sur certains aspects inaperçus de l’état
qu’il préfère. Conseillers naturels et providence de
l’enfant, les parents ont le devoir de veiller à cc qu’il
ne prenne pas de décisions inconsidérées ou prématu
rées, de l'éclairer en mettant ù son service leur expé
rience, de le guider par leurs suggestions et leurs
conseils; en un mot, ils peuvent intervenir dans la
délibération cl ils ont même le devoir de le faire quand
ils le jugent utile; mais leur rôle s’arrête là : la déci
sion appartient, en définitive, à l’enfant.
Le choix fait, les parents doivent mettre l’enfant à
même de réaliser son dessein. Ils doivent donc l’aider
à sc préparer, en lui donnant la possibilité d’acquérir
les connaissances nécessaires et de réaliser les condi
tions requises pour le métier, la profession ou l’état
de vie qu’il ambitionne. Ils doivent même, quand ils
le peuvent, l’aider à s’installer en lui fournissant les
moyens matériels de faire les acquisitions indispensa
bles ou de reprendre une affaire. Tout cela est compris
dans la prescription du Codex juris canonici : Parentes
gravissima obligatione tenentur... etiam temporali
eorum bono providendi. Can. 1113.
2. Le mariage. — Cc que nous avons dit de l’étal ou
de la profession s’applique aussi au mariage. Non seu
lement les Jeunes gens sont libres de contracter ma
riage ou de ne pas le faire, mais ils sont libres de choisir
leur futur conjoint. Les parents n’ont pas à marier
leurs enfants; c’est à ceux-ci de sc marier selon leurs
goûts.
Mais les parents doivent préparer au mariage ceux
de leurs enfants qui manifesteraient cette vocation; ils
doivent aussi au besoin orienter et guider leur choix
en les faisant profiter de la connaissance qu’ils ont
acquise des hommes et des choses; Ils doivent enfin,
dans l’état actuel des mœurs, donner à leur fille qui
désire sc marier le moyen de le faire, en lui fournissant
une dot raisonnable. Ceci est vrai même de la Hile
Illégitime. S. Alphonse. Theol. mor., I. HL n. 336.
2022
Tous ces devoirs, dans la mesure où ils entraînent
fies dépenses pécuniaires, impliquent pour les parents
un autre devoir: celui du travail, de la prévoyance
et de l’épargne. Il y aurait donc faute grave de leur
part, non seulement s'ils dilapidaient leurs biens, mais
encore s’ils ne cherchaient pas à acquérir de quoi élever
selon leur rang cl doter honnêtement leurs enfants.
Saint Alphonse, op. eit..n. 336;Noldln, t. m, n. 295.
Il va sans dire qu’en parlant exclusivement des
devoirs di s parents, nous n’avons pas entendu nier
leurs droits. Ils ont droit au respect cl â la déférence de
la part de l’enfant, même quand ils lui font des remar
ques ou lui donnent des conseils qui lui déplaisent. Ils
peuvent, pour de graves et justes raisons, refuser
d’approuver un projet d’établissement ou de mariage,
et même s’y opposer formellement. Alors, si l’enfant
passe outre, ils ne restent obligés de l’aider matériel
lement. en cas de besoin, qu’en lui procurant les ali
ments nécessaires pour vivre.· S. Alphonse, op. cit..
n. 337.
3. Après Rétablissement des enfants. — a) Les parents
ont le devoir de s’effacer en laissant les enfants
conduire eux-mêmes leurs affaires et leur ménage, et
en acceptant de tenir désormais moins de place dans
leur cœur.
Les intrusions du père dans la conduite des affaires,
et de la mère dans celle du ménage sont une usurpa
tion de droits; elles ont pour effet de rendre les parents
odieux el souvent de jeter le trouble cl la discorde
dans les foyers. Il est normal d’autre part que, dans
leurs entreprises personnelles, les enfants tiennent à
leur indépendance; et il est conforme au plan provi
dentiel qu’ils quittent leur père et leur mère pour s’at
tacher ù leur conjoint. Gen., n, 4. Les époux ont le
devoir de s’aimer, de vivre l’un pour l’autre cl tous
deux pour leurs enfants. Aux parents donc de bannir
la jalousie qui leur ferait considérer comme intrus leur
gendre ou leur bru, qui les porterait â diminuer à leur
profil l’amour réciproque des époux, qui leur ferait
souhaiter même parfois que ces derniers n’aient pas
d’enfants.
b) Par contre, cependant, les parents ont le devoir,
sans s’imposer, d’aider les enfants des conseils de leur
sagesse. Ces conseils, discrètement donnés, viseront
toujours au plus grand bien des enfants, à la prospé
rité de leurs affaires, a l’union de leur foyer, a I ac
complissement généreux de tous leurs devoirs fami
liaux.
Prévoyance cl discretion, prudence et désintéresse
ment, telles sont donc les vertus que les parents ont
à cultiver el à pratiquer à propos de rétablissement de
leurs enfants.
IV. Législation civh.il
Les données du droit
naturel, en cc qui concerne les devoirs des parents,
sont généralement admises dans leur ensemble, chez
tous les peuples civilisés, encore qu elles soient parfois
plus ou moins contredites dans tedélail de l’application.
Au chapitre des obligations qui naissent du mariage,
le Code civil français déclare que « les époux contrac
tent ensemble, par le seul fait du mariage, l’obli
gation de nourrir, entretenir et élever leurs enfants. ·
Art. 203. Lu jurisprudence précise que celte obliga
lion, pour ce qui concerne leurs enfants communs,
pèse pour le tout sur chacun des époux, mais n'est
point solidaire. Elle ajoute que les frais d’entretien et
d’éducation sont â la charge des enfants quand ceux-ci
possèdent des biens personnels, et que les père et mère
ne doivent les supporter seuls que s’ils ont l’usufruit
légal des biens personnels de leurs enfants. Code civil,
édition IL Bourdeaux. 31* édit., Paris, 1931, p. 91
Le père, et dans certains cas la mère, sont adminis
trateurs légaux des biens de leurs enfants mineurs non
émancipés. Art. 389 sq. Ils ont le devoir de s’acquitter
2023
PARENTS (DEVOIRS DES).
de celle tâche en toute justice el au mieux des intérêts
de leurs enfants.
Des moyens de correction sont mis par le Code civil
a la disposition du père · qui aura des sujets de mé
contentement très graves sur la conduite d’un enfant »,
art. 375-377; mais la détention est chose si infamante
et entourée de tant de dangers qu’on ne peut y avoir
recours, en conscience, qu'à la dernière extrémité.
En lin, dans l’intérêt des enfants naturels. le législa
teur a pris des dispositions dont les parents doivent se
faire un devoir de profiler autant qu’ils le peuvent
sans porter préjudice aux droits de leur famille légi
time : la légitimation, art. 331-333, et la reconnais- |
sauce, art. 331. Voir Adultî iu:. t. î, col. 467-468.
Le législateur français a tenu aussi â sanctionner les
devoirs des parents envers les enfants. Nous ne pou
vons donner ici sur ce sujet que de très brèves indica
tions. L’article 302 du Code pénal, modifié par la loi
du 21 novembre 1901, punit des travaux forcés l'infunticidc commis par la mère. Une loi du 27 mars 1923,
modifiant l’article 317 du Code pénal, a fait de l’avor
tement un délit justiciable du tribunal correctionnel.
La loi du 19 avril 1898 sur « la répression des vio
lences, voies de fait et actes de cruauté envers l’en
fant » punit les parents qui auraient fait subir à leurs
enfants de mauvais traitements ou les auraient privés
de nourriture cl de soins au détriment de leur santé.
La loi du 24 juillet 1889, complétée par celle du
15 novembre 1921, « sur la protection des enfants
maltraités et moralement abandonnés », a prévu la
déchéance de la puissance paternelle, non seulement
pour les parents qui brutalisent leurs enfants, mais
pour ceux qui les laissent habituellement sans éduca
tion el sans direction.
Ia-s moralistes Imitent des devoir» des parents, soit ù
propos du -I· comma idc ne it de Did, S. Alphonse de
IJguori, Theologia morulis, I. Ill, η. 330-3-11, édit. Gutidé,
t. 1, p. 604-607; Noldin, Summa theologpa mort dis, t. if,
10· éd., p. 309-316; — soit Λ propos de In vertu inonde
de piété, A. Vcrmecrsch, Theologia moralis principia, responsa, consilia, t. n, p. 211-251 ; — soit à propos des devoirs
d’état, A. Tnnquercy, Synapsis theologia moralis. I. ni,
6* éd.. p. 118-159.
L'Église cl l'eugénisme, édit. · Mariage et famille ·, Paris.
1930; P. Mélinc, Morale familiale. Pari* 1928; M. S. Gillet,
O. P., L'Église cl la famille: .1. Viollet. Morale familiale;
IL P. Coidet. L'Église et le problème de la famille, t. ni-vi.
Pari*. 1926-1929.
Mgr d’I hilsl. carême de 1891, ht morale de la famille,
Ie et 5· conférences; Kirvhcntexikon, art. Tamille;
K. P. de Pascal. Philosophie morale et sociale, t. n, Paris,
1896, p. 95-111; 1·’. Seau, M. Kroell, etc.,Le maintien cl la
défense de la famille par le droit, Paris. 1930.
Une édition du texte officie! français de Pcncycliquc
de Pie XI sur l'éducation chrétienne de la jeunesse,
31 déc. 1929, »ulvi île nombreux extraits d’actes du SaintSiège cl de l’èphcopal.n paru ft Paris, B nine Presse, 1930.
1λ·* ouvrages sur ce sujet abondent. Signalons seulement
Mgr Dupanloup, De l'éducation, 3 vol., Paris, 16· édit..
1923; -L Viollet, L'éducation par la famille, cl les autre·»
publication* des collection* · Les livres de l’éducateur · et
» Petite bibliothèque d’éducation ·. Pari*, aux éditions
• Mariage et fa mille · ; II. Bethléem, Catéchisme de l'éduca·
lion, Ihiris, 1919.
E. Vansteenoerohe.
PARESSE. -La paresse, pigritia, au sens large
et courant du mot. est une répugnance devant l’effort
qu’exige l’accomplissement du devoir. En un sens plus
restreint, elle consiste dans un dégoût des choses de
Dieu, une paresse spirituelle qui porte le nom dacedia.
On traite généralement ft la fols de la pigritia el de
Vacedia. Il a semblé préférable, pour plus de clarté, de
parler Ici successivement de l’une et de l’autre.
I. La pigritia. — 1· Notion. — La paresse, telle
qu’on l’entend généralement, est caractérisée par la
peur et la fuite de l’effort. Le paresseux reste volon
- PARESSE
2024
tiers oisif; ou, s’il agit, sa tendance sc trahit dans la
manière dont il le fait : il choisit son occupation, non
selon la raison, le devoir qui s’impose ou la règle qu’il
s’est tracée, mais selon le caprice du moment; il s’y
met avec lenteur, la poursuit sans entrain ni vigueur,
et a hâte d’en finir; la plus petite difficulté l’arrête ou
le détourne; Il suit la loi du moindre effort el reste Inca
pable d’un travail soigné, méthodique et approfondi.
Pareille tendance peut d’ailleurs sc manifester dans
tous les domaines ; physique, Intellectuel, moral, cl
même religieux.
L’atonie et la nonchalance qu’implique la paresse
peuvent être ducs el le sont assez souvent, surtout
chez les enfants et les adolescents, ft un mauvais état
physiologique : tempérament trop lymphatique, assi
milation insuffisante, troubles de la circulat ion, anémie,
épuisement nerveux. On recule naturellement devant
l'effort quand on est trop faible pour le fournir sans
s'épuiser. Dans la mesure où la paresse est due & des
dispositions morbides, elle n'est pas un péché, mais
une maladie qui relève du médecin.
Il arrive plus fréquemment encore que, disposant
d’énergies physiques suffisantes, on ne les utilise guère
parce qu’on ne sait pas vouloir. On sera paresseux,
on n’agira pas ou on agira mal. parce qu’on ne sait
pas sc décider, ou qu'après la décision on ne sait pas
passer ft sa réalisation, ou qu’on ne sait pas s’appli
quer ft poursuivre celle-ci jusqu'au bout. La bonne
volonté ne manque pas, c’est la volonté tout court
qui fait defaut. Dans la mesure où la paresse a pour
cause une aboulie de ce genre, elle est morbide aussi
cl relève du psychologue ou du psychiâtrc plutôt que
du moraliste.
La paresse proprement dite, celle qui est réellement
imputable ft l’individu et qui est proprement d’ordre
moral, sc rencontre chez ceux qui ont la force physique
et la volonté nécessaires pour agir et bien agir, mais
qui se refusent ft le faire. Il y a en tout homme des
germes de paresse, car l'effort coûte ft la nature; le vrai
paresseux est celui qui les laisse se développer en luimême et porter leurs fruits.
2° Le péché de paresse. —- 1. Sa nature. — Ainsi
définie, la disposition que l’on nomme· paresse· n’csl
opposée directement ft aucune vertu en particulier;
elle s'oppose, au contrairc.cn général ft toute vertu dont
l'exercice répugne à çausc de sa difficulté. Elle n’csl
donc pas un vice spécial, mais bien une source de
fautes d'espèces très diverses, selon qu’elle est à l’ori
gine d’omissions ou de négligences relatives ft tel
devoir ou ft tel autre. Néanmoins, quel que soit son
objet, elle s’apparente ft la crainte et à la sensualité.
Cicéron définissait déjà la paresse, pigritia, « la
crainte de la fatigue ». Tusculan., 1. IV. c. vin, n. 12.
Suint Jean Damascène la range, sous le nom d'fccvoç,
segnities, au nombre des espèces de crainte. De fide
orthodoxa, L II. c. xv, P. G., t. xciv, col. 931. Λ leur
suite, saint Thomas rapproche de la crainte lu segni
ties, qui n’est autre, d’après la définition qu'il en
donne, que la paresse au sens large du mol : cum
aliquis re,ugil operari propter Uniorem excedentis labo
ris. Sum. theol., Ρ-Π·υ, q. xli, a. 4. Si le paresseux
fuit l’action ou y fait preuve de nonchalance, c’est
par crainte d’un effort qui lui paraît excessif, en raison
de la fatigue qui doit en résulter.
A l’inverse, le paresseux se laisse conduire aussi
par un amour exagéré de scs aises cl de son repos,
j c’est-ft-dirc en somme par le plaisir, qu’il préfère au
devoir. Envisagée sous cet aspect, la paresse est donc
une forme de la sensualité.
Bien qu’elle ne soit pas un vice spécial, la paresse
est pourtant un péché bien caractérisé, en tant qu'elle
est opposée à la loi du travail et de l’effort, qui est ft
la fois Inscrite dans la nature de l’homme et imposée
2025
PA K ESSE
directement par Dieu. L'homme, créé perfectible, sc
parfait par l’activité : scs muscles, ses sens, son Intel
ligence. sa volonté se développent naturellement par
l'exercice. Le travail, dans le domaine de toutes scs
facultés, s’impose à lui comme un devoir envers luimême. Il s’impose aussi de par la volonté expresse de
Dieu. Dès avant la chute originelle, « Jahwch prit
l’homme et le plaça dans le jardin de l’Édcn pour le
cultiver et pour le garder», Gen., n, 15; après la chute,
il lui ordonna de gagner son pain à la sueur de son
front, Gen., m, 2; et Jésus signifia à chacun le devoir
de cultiver et de faire fructifier les talents qu’il a
reçus. La paresse» qui porte ή se soustraire à cette loi,
est donc mauvaise conseillère, et le paresseux, quand
il cède à scs inspirations, commet un péché de désobéis
sance.
2. Sa gravité, — L’importance du péché de paresse
se mesure à celle des devoirs que la paresse fait
omettre ou négliger. Grave toutes les fois qu’il y a
omission ou grave négligence d'un devoir très impor
tant, le péché est léger quand la négligence est minime
et quand l’omission porte sur un devoir secondaire ou
moins urgent.
En tant qu’elle est opposée A la loi générale du tra
vail et de l’effort, la paresse est d’ordinaire une faute
légère, parce que cette loi, tout en s’imposant dans
l’ensemble, n’est pas urgente dans le détail des cir
constances de la vie. Elle devient grave cependant si
elle est habituelle et profonde, car · tout arbre qui ne
produira pas de bons fniits sera jeté au feu étemel »,
Matth., vu, 19; ou si clic est accompagnée d’un mé
pris formel de la loi.
La gravité de la paresse résulte aussi de ses effets
dans l’Ame. Elle entraîne souvent à la duplicité et au
mensonge, car celui qui s’en est rendu coupable
cherche des excuses à scs omissions ou A scs négli
gences. Elle tend, lorsqu’elle n’est pas combattue, à
plonger l’âme dans un assoupissement progressif.
Prov., xix, 15, parce que, comme le dit saint Gré
goire, · lorsqu’on sc relâche dans l’ardeur de bien faire,
on perd peu A peu jusqu'au goût de bien penser ·.
Keg. pastor., I. HI, c. xv. Enfin et surtout, elle en
gendre fréquemment l’oisiveté, avec tout le cortège
de maux qui l’accompagnent.
Sans doute, l’activité humaine ne saurait être tou
jours intense : il nous faut des moments de détente
et de repos. Mais, sauf lorsqu’il s’agit du sommeil,
le repos ne doit pas être de l’inaction. L’enfant sc
détend par le jeu; l’homme courageux se délasse en
variant ses occupations, en se livrant à des travaux
moins absorbants, en cherchant de saines distractions;
mais l’oisiveté est mauvaise, parce que l’inaction fait
perdre le contrôle et la maîtrise de soi. Chez l’oisif, si
l’intelligence et la volonté sont inertes, les facultés infé
rieures n’en sont que plus libres de suivre leur pente
naturelle : l’imagination et la sensibilité qui régnent
en maîtresses déclenchent la rêverie, soulèvent les
pensées troubles, réveillent les instincts pervers et
entraînent facilement aux pires folies comme aux plus
honteuses dégradations. Au sens moral, comme au sens
matériel, le champ du paresseux est plein de ronces et
d’épines, Prov., xxiv, 30-31; c’est pourquoi le bon
sens populaire, d’accord avec l’Ecclésiastique, xxxni,
27, voit dans l'oisiveté «la mère de tous les vices »,
mullam malitiam docuit otiositas. Ézéchlcl dénonce en
elle, autant que dans l’orgueil et l’abondance, le crime
de Sodome : Ihcc /uit iniquitas Sodoma·, sororis hue;
superbia, saturitas panis et abundantia, et otium ipsius
et filiarum ejus, xvi, 19.
3. /temtdes. — Les Livres sapientiaux, qui stigmati
sent la paresse, cherchent aussi A corriger le paresseux.
Ils montrent les conséquences matérielles de ce défaut :
le paresseux n’entretient pas sa maison et elle s’effon
2026
dre. Prov., XXIV, 31, ou laisse passer l’eau, Eccl., x,
18; son champ est couvert de ronces et d’épines cl le
mur de pierres qui l’entoure est écroulé, Prov., xxiv,
31 ; il ne laboure pas et ne récolte rien. Prov., xx, 1; la
pauvreté le surprendra,Prov.. vi.9-11 ;x. L Ils veulent
faire honte au paresseux par l’exemple de sagesse que
donne la fourmi et ils le renvoient à l’école de cette
travailleuse infatigable, Prov., xi, 6.
Il y a lieu de faire appel en outre â des stimulants
d’un ordre plus élevé : on peut faire connaître au
paresseux l’universalité de la loi du travail, lui faire
sentir la noblesse de l'effort, en exalter la joie, en
montrer la portée pour le croyant. Mais il sera bon de
proposer en même temps des occupations assez faciles,
qui permettront au paresseux d’exercer utilement son
activité et de prendre goût au travail.
Enfin, si l’on est en présence d’un malade, on visera
à lui rendre d’abord des énergies physiques, puis â
lui donner confiance en soi et â rétablir en lui les con
nexions nerveuses qui conditionnent le vouloir efficace.
11. L’aci.dia. — 1· Notion. — La paresse, au sens
où nous l’avons considérée jusqu’ici, peut exercer
scs ravages dans tous les domaines de l’activité. En un
sens plus restreint, elle ne sc rapporte plus A la vie
proprement humaine, mais seulement à la vie surna
turelle. aux relations de l’homme avec Dieu. On l’ap
pelle alors άκηδία, acedia.
Le mot άκηδεία ou άκηδίζ n’était pas inconnu aux
auteurs païens : on le rencontre chez Empédocle,
Hippocrate, Lucien; Cicéron l'emploie dans une lettre
â Atticus, xn, 45. Il évoque chez eux une idée d’insou
ciance et de négligence ou de tristesse et d’ennui. Dans
la traduction des Septante, on le retrouve plusieurs
fois avec ces derniers sens et dans certains passages
où la Vulgate porte tædium. C’est de là sans doute
qu’il a passé chez les Pères grecs. Il s’est latinisé sous
des formes diverses : acedia, acidia, occidui. Le mot
acidia, qui s’explique par l’iotacisme, a été rapproche
de l’adjectif acidus, parce qu’on croyait froides les
choses acides (Sum. theol., HMl®, q. xxxv, a. 1, ea
quæ sunt acida etiam /rigida sunt), et du verbe accidere,
parce que l’idée de malheur est liée à celle de tristesse.
Dans la Vulgate, on trouve aussi le serbe acidior, en
un texte cité par saint Thomas» où il est dit à propos de
la sagesse : Subjice humerum tuum et porta illam, et
ne accidieris vinculis ejus. EcclI., vi, 26.
L’état d’âme caractérisé par le mot acedia a existe
de tout temps et n’csl pas nécessairement en rapport
avec des idées religieuses; car la mélancolie, le décou
ragement, la fatigue de la vie peuvent naître à propos
de tout et dans tous les milieux. Nos romantiques
l'ont cultivé sous le nom de « mal du siècle ». et
Sénèque a écrit son traité De tranquillitate aninur
précisément pour guérir un mal qu’il définit : tædium
et displicentia sui, et nusquam residentis animi voluta
tio, et otii sui tristis atque tegra patientia. On comprend
cependant qu’il ait trouvé un terrain d’élection dans
les âmes éprises d’un idéal plus élevé. Les anciens
auteurs spirituels : les Pères du désert. Cassien, saint
Jean Cllmnquc, saint Jean Damascene, Isidore de
Séville, Alcuin, etc., ont beaucoup étudié Vacédie, en
raison de sa fréquence chez les solitaires el les moines.
Cassien l’a définie : tædium et amictas contis, quæ
infestat anachoretas ct vagos in solitudine monachos; et
Guignes le Chartreux l’a parfaitement décrite, nu
xi· siècle, dans les termes suivants : ■ Tu es saisi sou
vent. quand lu es seul en ta cellule, d’une sorte d’hier·
lie, de langueur d’esprit, d’ennui de cœur, ct alors tu
sens en toi un pesant dégoût : tu es à charge à toi*
meme; ccs grâces intérieures, dont tu usais d’habitude
si joyeusement, n’ont plus pour toi aucune suavité, ht
douceur qui était en toi hier ct avant-hier s'est lourRnéc désormais en grande amertume. » Bien d'dton-
2027
PARESSE
nant à cc que le mot acedia ait pris très tôt une signi
fication exclusivement ecclésiastique, à tel point que,
dans le français médiéval, accide est considéré comme
synonyme de paresse, en langage de clercs. Testament
de Jehan de Mcung. vers 1339.
Saint Thomas d’Aquin, qui a étudié l’acédie avec
plus de rigueur que personne, la distingue nettement
dc la paresse, en lui donnant le sens très précis de
tristitia de bono spirituali, et souligne son effet, qui est
d’enlever le goût de Paction. Nous inspirant surtout
des considérations développées dans la Somme théolo
gique, nous parlerons ici de l’acédie comme d’un
dégoût des choses dc Dieu, qu’éprouvent parfois les
fidèles ct même des personnes engagées dans les voies
dc la perfection; une lassitude qui les porte à négliger
les exercices de piété ou de règle, ou même â abandon
ner toute activité dans l’ordre de la vie spirituelle, à
cause de la difficulté dc celte vie.
2e Le péché. — Saint Jean Damascene delinit l’acédic « une sorte dc tristesse déprimante ». Une tristesse
déprimante, dit saint Thomas. Sum. theoL, IIMI*,
<1. XXXV, a. I. est toujours mauvaise, soit en ellemême, soit dans ses effets. Mauvaise en elle-même,
quand clic est causée par le mal qui résulte parfois
d’un bien, elle est mauvaise par ses effets quand,
causée par un mal véritable, elle abat au point de
détourner de toute œuvre bonne. Ces deux malices
peuvent sc trouver dans l’acédie, qui est une tristesse
relative au bien spirituel : mauvaise quand elle a pour
objet un bien véritable, qui devrait réjouir, clic l’est
aussi quand, ayant pour objet un vrai mal. elle en
vahit ct paralyse Panic tout entière; c'est pourquoi
saint Paul veut que le pénitent regrette scs fautes,
mais n’admet pas qu’il soit absorbé par une tristesse
excessive ». Il Coi., il, 7.
En tant qu’elle est opposée au bien spirituel en
général, c’est-à-dire à la vertu, l’acédie ne se distingue
pas des autres vices : quiconque possède une vertu
doit s’en réjouir comme d’un bien qui lui appartient;
s’en attrister, c’cst pécher contre cette vertu. En tant
qu’elle fuit le bien spirituel à cause de la fatigue qu’il
occasionne ou des privations qu’il impose au corps,
elle se confond avec la sensualité. Mais elle est un vice
spécial quand elle s’oppose à la joie que doit procurer
le bien spirituel en tant qu’il est un bien divin. Cette
joie est un effet propre de la charité: ne pas l’éprouver,
s’attrister au contraire du bien divin, est une faute
caractérisée, un péché contre la plus haute des vertus
théologales, un manquement au devoir d’aimer Dieu
par-dessus toutes choses. Tristari dc bono divino,
de guo caritas gaudet, pertinet ad speciale vitium,
quad acedia vocatur. Sum. thcol., !ln-II®, q. xxxv,
•i 2.
On peut conclure de ce qui précède que l’acédie,
tristitia de bono spirituali in quantum est bonum divi
num, est un péché mortel secundum genus suum. Un
péché mortel en son genre n’a cependant toute su gra
vité que s’il est pleinement volontaire. Il arrive sou
vent que l’acédie s’ébauche dans la sensibilité seule,
comme une manifestation des résistances dc la chair
contre l’esprit. Diverses causes tendent, en effet, à
faire naître une impression dc lassitude jusque dans les
âmes les plus éprises de perfection. Évagrc le Pontiquc
remarquait déjà que l’acédie tourmente le moine d’or
dinaire entre la quatrième cl la huitième heure,
c’est-à-dire dc 10 heures à 2 heures, cl il l’appelait
pour celte raison le «démon dc midi ». Dc octo vitiosis
cogitationibus, P. G., t. \i.. col. 1272. Gassicn parle dc
même de la sixième heure, Dc institutis monasteriorum,
I. X, c. i. cl saint Jean Climaque, ercatls, dans
animi pusillanimitas, amaritudo, desperatio, cl huit  péché»
le Cursus de Migne, t. xi, col. 1148-1170; Melchior Cano, Lzi
l’acédie : somnolentia, pigritia boni operis, instabilitas
victoire sursoi-mémr.trud. Legendre. Pari*, 1923,c.x; Faher,
loci, pervaga lio de loco in locum, tepid itas laborandi,
Le progrès de Cdme dans la oie spirituelle, trnd. de Brmliardt,
tædium cordis, murmuratio et inaniloquia. De viri, Ihiri», 1Λ édit, en 1856, 1892, c. xiv; Vuillemiet, Soyez des
ct vitiis, c. χχχιι-χχχιιι, P t.., I. ei, coi. 635. hommes, I*nri»,lÎK)8,c.xi. p. 185; J.Juiurronirr.LofAérnpeullquc des péchés capitaux, Paris, 1922, c. in ;Tanquercy, Précis
Saint Thomas d'Aquin fait sienne rénumération
théologie ascétique rt mystique, 5· éd.. Pari», 1924, p. 562de saint Grégoire ct s’e tierce de l’expliquer logique de
567. S< r le mot arcidla rt ses diverse* Mgnifkation», voir
ment.
une intéressant e étude dan» Henry Ccchln, Ix frère de
L’homme, dit-il avec Aristote, Éthique, 1. VIII, Pétrarque et le Livre du repas des religieux. Parte, 1903,
c. v-vi, est ainsi fait que la joie lui est nécessaire de
p. 205-221 ; ct Du Cange, Glossarli-m.
temps en temps; la tristesse ne tarde pas à engendrer
E. VAXSTFl.XIlEHGin..
en lui deux mouvements : l’un par lequel il s’éloigne
PAREXA ou PAREJA François, frère mineur
de ce qui peine, l’autre par lequel il sc porte vers cc (xvr-xvn· siècle). — Originaire de Anon, dans le
) Pnetensi reformati
extra Ecclesiam, el novar veritates a ministro Alolinau
recognitor communi sua secta doctrina contraria* ;
c) .Ministrorum prartensir religionis reformatae mendacia
adversus sacrum Scripturam, 1646.
Bernard de Bologne, Ribl. script. O. At. Cap., p. 125;
I.. Wadding, Scriptores Ο. M.. Home. 1906, p. 122; J.-H. Sburalcxi. Supplementum, 2* édit., t. i, p. 386; F. Buttiudnzi,
Apologema, cspeio g exedendas de la serapea religion de
menores capuchinos, Turin, 1673. n. 719 ct 732, p. 206
ct 208.
Am. Teetaert.
9. P A RIS (Jacques de) (BOLDUCou EOUL-
DUC) frère mineur capucin dc la province dc Paris
(xvi».xvn»siècle).— Le P. Apollinaire.op.cil.,présume,
mais cependant sans trop l’afllrmer, que le P. Jacques
appartenait à la famille parisienne du nom de Bolduc,
qui fut Illustrée, à la fin du xvn· siècle, par JeanBaptiste Bouldue, apothicaire du roi et membre de
rAcadémic des sciences. Jacques Bolduc fut admis ù la
profession religieuse le 1S août 1581. Il montra de
bonne heure assez dc vertu ct de talent, pour que ses
supérieurs lui confiassent une chaire de théologie ct
2035
PAHLS (JACQUES DE) — PARIS (MATHIEU)
2036
vraisemblance, qu'il était néaux environs de 1200. Son
nom qu'il écrit lui-même Mathnus Parisiensis ou de
Parisius ne paraît pas donner d'indication sur son ori
gine et il ne semble pas qu'il faille le mettre cn relation
avec la ville de Paris. Ce nom était, prétend-on, assez
courant en Angleterre. Le seul événement saillant dc
la vie monastique de Mathieu Paris, c’est un voyage
qu’il lit en Norvège cn 1218. ayant été chargé par le
pape innocent IV de visiter cl de réformer l’abbaye dc
Munkholm, près de Trondjem. à laquelle il avait déjà
rendu des sen ices financiers l’année précédente. lui
vie de Paris sc passa, en somme, dans le tranquille
scriptorium de Saint-Albans, où il a travaillé d’abord
sous la direction de Boger de W endover, cl dont il cul
ensuite l’administration apres la mort de celui-ci en
1226. Ce séjour à l’abbaye n’exclut pas d’ailleurs un
certain nombre de voyages en Angleterre ct peut-être
même en France, voyages durant lesquels Paris cher
chait à se documenter. Mais c’cst peut être â SaintAlbans même qu’il s’est procuré les matériaux les plus
importants pour les grands travaux qu’il avait sur
le chantier. Outre les ouvrages que lui fournissait la
riche bibliothèque du monastère, outre les pièces qu’il
réussit à y faire venir dc divers côtés, il put y recueillir,
dc la bouche même de nombreux témoins, des rensei
gnements précieux. Saint-Albans était un lieu de pas
sage extrêmement fréquenté, el lu cour du roi Hen
ri III y lit, entre 1211 cl 1258, dc nombreux séjours.
Paris nous parle des conversations qu’il cul à plu
sieurs reprises avec le souverain lui-même. C’cst à
Saint-Albans que notre auteur mourut en 1259, ou
très peu après.
Mathieu Paris est exclusivement un historien ct
nous n’aurions pas ici ù insister autrement sur son
œuvre, si elle n’avait été exploitée, à l’époque dc la
Réforme, dans des intentions confessionnelles. Perdue
ι vue après ce moment, elle n’a été sérieusement étu
de
protestants, 1rs catholiques.
témoin précieux. Mais son impartialité est parfois Bclevcr parmi ces derniers les appréciations de Baronius,
Annales, an. 996, n. 63; an. 1197, n. 16 ct 17, · totus est
sujette à caution. D’esprit très « insulaire ·. il réagit
avec vigueur contre ce qui pourrait atteindre les cou- (Matltucus) in carpendis romanm Eccleslm pontificibus
Iurnes et les libertés de l’Angleterre. C’est ce qui ct de Bcllarmin, Dr scriptor, eccles., an. 1215 : · non jniuca
tum in ipso libro cum in notis marginalibus qua
explique en particulier l’altitude nettement agres leguntur
videntur addita ab hmrrticis ad invidiam conflandam Ecclesive qu’il a prise, cn nombre de passages, ù l’endroit stcu romancv ·, cctte note passe dans les critiques catholiques
sinon dc la papauté en tant qu’institutlon. du moins postérieurs ; Possevln, Pit seu», ct d’autres.— Au xvm* sié*
a l’égard de ses représentants les plus considérables au de : E. du Pin. .Xoui^tlle btbliolh. des auteurs certes., t. X,
1706. p. 79; Fabricius, Bibl. lat. .Médite Aitatis, l. v, Ham
xnr siècle. Ni Innocent III, ni Grégoire IX, ni surtout
Innocent IV ne sortent grandis dc son histoire, et il bourg, 1736. p. 153-155.— I-a connaissance de l’auteur el dc
accumule contre ce dernier dc considérables griefs. A son truvre doit à peu près tout aux travaux des auteurs
cl-dessus nommés. Madden Hillcy cl surtout I.uard,
la vérité, ce qu’il conteste, c’cst moins le pouvoir de la anglais,
voir les prefaces en tète dc presque chacun des volumes édi
papauté que la façon particulière dont celle-ci exerce tés; notice très complète de I·’. Liebermann dans Mon.
ses droits en Angleterre. Il lient en spéciale horreur et
Germ, hist.. Script., t. χχνιιι, 1888. p. 7-1-106; Th. DufTus
les tributs féodaux imposés pur la curie, el les levées Hardy, Descriptive catalogue of mss. relating to the history of
Great Britain and Ireland ( - Bolls series, n. 26). 1862-1871,
de contributions ecclésiastiques extraordinaires qui se
multiplient au XîlF siècle, el les réserves cn matière voir la table alphabétique A lu tin du t. m*. notices «Ians
bénélicialc qui font aller à des étrangers les revenus dc Dictionary of national biography, t. xliii, 1895, au mot
Baris, dans la Brotest. Rral-Encyklopddie, t. xn. 1993, nu
l’Angleterre, et les légats qui viennent trop souvent
mot Maltluuiis Baris. — Peu d’études sur les idées mêmes de
dans l’ilc pour servir les abus de la fiscalité pontifi Paris, voir au moins : IL Plchn, Der politische Charakter von
cale.
Mathiüiis Barisirnsis, Leipzig, 1897. dans les Slaats-und
Ge sont les protestations extrêmement vives dc socialudssenschaflltchc Earschungcn, publiées par G. SchmolMathieu Paris contre la curie qui ont motivé son inser ler. t. xtv, fuse. 3.
É. A MANN.
tion par Flaclus Illyricus dans le Catalogus testium
PARISIÈRE (Jean César Rousseau de LA)
veritatis, elles ont aussi amené Parker ù l’éditer.
Les plaintes sont si vives parfois, que Bellarmln ct (1667-1736) naquit A Poitiers, le 3 mal 1667. Il étudia
Baronius, les lisant dans ces publications protestantes, les belles-lettres, puis ht théologie. En 1711, Il succéda
ont prétendu qu'elles avaient été interpolées par les â Fléchler sur le siège de Nîmes ct il s’occupa très acti
éditeurs. Vainc échappatoire, car elles figurent en des vement de son diocèse; les appelants dc la bulle Unige
manuscrits qui sont de la main même de l’auteur ou nitus le signalent comme un de leurs adversaires. Dé
transcrits sous sa surveillance. Il est même remarquable puté à l’assemblée du clergé de 1730, Il lit In harangue
que, révisant son œuvre, après qu’elle avait déjà de clôture et, dans son discours au roi. il indiqua nette
été recopiée une première fols, Mathieu ail pris la ment ses sentiments sur les questions controversées. Il
peine de corriger un certain nombre de ses critiques les mourut à Nîmes, le 15 novembre 1736. - De son vi
vant, l'evêquc de Nîmes ne publia que sa Harangue au
plus véhémentes. Ces critiques s’expliquent par tout
ce que nous avons dit ct ne doivent pas donner le roi, qui (ul dénoncée par l’abbé Pucelle comme conte
change sur les sentiments profonds du moine de Saint- nant des maximes propres â provoquer des troubles,
mais Févêque se justifia, dans une lettre adressée, le
Albans. Les abus, réels ou supposés, qu’il remarquait
18 novembre 1730, au cardinal dc Fleury. La Paridans l’administration pontificale de son époque, ne
l’amenaient pas à contester la réalité même des droits slère laissa de nombreux manuscrits aux jésuites, et le
du Saint-Siège. L’on se tromperait lourdement, c’cst P. Senaull publia de lui un recueil, sons le litre Bancggriques, sermons, harangues et autres pièces d*élo
F. Liebermann qui le fait remarquer, en faisant de lui
un partisan de l'Etnpire dans la lutte de celui-ci contre quence, 2 in-12, Paris, 1710.
2039
PARISIÊRE
On lui attribue, mais à tort, cc semble, l’allégorie
intitulée Le bonheur et l'imagination. Insérée dans les
Œuvres de M. Bernard.
Michnud, Riographie universelle, t. xxxir, p. 117; Hoefer,
Nouvelle biographie universelle, t. xxxix, col. 217; FellerWeiss, Riographie universelle, t. vi, p. 371; Richard cl Ginmd. Bibliothèque sacrée, t.xix, p. 21 ; Descssnrts, / es siècles
littéraires, t. v, p. 91-92; 1-éon Ménard, Histoire des évêques
de Nîmes, 2 in-12, Iji Haye. 1737, t. n, p. 181-181 ; Léon
Ménard, Histoire civile, ecclésiastique cl littéraire de Nîmes,
7 in-4·, Paris, 1750-1758, t. n, p. -113, 145-447, 451-155,
466-467, 178, 510-511, 520-523. 528-530, 510, 550-553;
A. Germain. Histoire de Γ Église de Nîmes, 2 In-12, Pari·*,
1IW2, t. n. p. 4 12-450; Gallia Christiana, t. vi, col. 464465; Dictionnaire biographique et bibliographique des prédi
cateurs français, p. 195-196; Dreux-Duradicr, Histoire litté
raire du Poitou, t. n, p. 297-309 ct Bibliothèque historique et
critique du Poitou, 1. îv, p. 463.
J. CaRREYRE.
PAR ISIS Pierre-Louis, évêque français, Orléans,
12 août 1795-Arras, 5 mars 1866. — Connu pour son
éloquence, appelé à donner cn 1827 le panégyrique de
Jeanne d’Arc, alors qu’il était simple vicaire à SaintPaul d’Orléans, il fut nommé cn 1828 curé de Gicn ct,
le 28 août 1834, évêque de Langrcs. Il demeura à Lan·
grès dix-sept ans. Durant ces années, il fut un des
personnages les plusen vue, sinon le personnage le plus
cn vue.de l’épiscopat français. L’Église de France com
battait alors pour la conquête de scs libertés indispen
sables ct, cn premier lieu, j our la liberté d'enseigne
ment. Elle était appelée au combat par Montalembert;
l'épiscopat hésitait â suivre,soit par crainte d’un échec
qui l’eût déconsidéré, soit parce qu’il lui répugnait
de suivre un laïque ct de sc placer sur le terrain où
'appelait celui-ci. Cc fut Parisis qui l'entraîna par sa
fameuse lettre du 20 août 1844 : Lettre de AL l'évéque i
de Langres à M. le comte de Montalembert sur la part
que doivent prendre aujourd'hui les laïques dans les
questions relatives aux libertés de Γ Église, où l'avaient
amené scs entretiens avec l’évêquc de Liège, van
Bommcl.A partir de cc moment, il est au premier rang
des combattants; il multiplie les brochures pour reven
diquer la liberté de l'enseignement. 11 a été question,
Λ l'article Libéralisme, t. ix, col. 573-574, de son
fameux Cas de conscience à propos des libertés exercées
ou réclamées par les catholiques, 1847, où il réfute
l'objection des libéraux anticléricaux qu’un catholique
ne peut être libéral. 11 jirofcssc alors, a-t-il été dit,
« le libéralisme de Lamennais, mais soigneusement
limité, précisé ct surtout nettement pratique ».
En 1848, après l'élection de Pic IX ct avec la révo
lution de février, il crut ouverte Père définitive de la
liberté ct de l’entente entre la liberté ct l’Église. Mais
cc chef « de la petite armée des catholiques avant tout,
républicain, presque socialiste », comme écrit Debidour, Histoire des rapports de P Église et de t'État en
France, 1.i, p. 486, s'il sert sincèrement la liberté, c’est
qu'il cn attend le bien de l’Église. A l’Assemblée cons
tituante, où il a été élu par le Morbihan, il siège au
comité des cultes, chargé de mettre l’organisation
ecclésiastique cn harmonie avec la France nouvelle, ct
à la commission désignée pour chercher des remèdes
aux plaies sociales. A la Législative, où il figure aussi,
il est l’un des quatorze de la commission nommée pour
examiner le projet Falloux sur l’enseignement. Là,
son attitude déroute Montalembert dont il commence
à se séparer. Le projet Falloux est un compromis;
autour de cc projet les évêques se divisent. Or, Parisis,
qui a tant lutté pour la liberté de l’enseignement, est
loin de l’approuver dans sa brochure, La vérité sur la loi
de l'enseignement, 1850; au moment du scrutin, il s ’abs
tiendra, parce que. dira-t-il ensuite, H ne voulait pas
paraître blâmer Indirectement scs collègues opposants.
II sera cependant un des premiers à profiter de la loi.
P A R ISO T
2040
Nommé le 12 août 1851 évêque d’Arras, il prend
possession de son siège le 21 octobre; dès lors, il sc
consacre uniquement à scs devoirs épiscopaux et, s’il
sc mêle encore aux ailaircs publiques, c’est quand cc*
devoirs mêmes l'exigent : il est alors effacé par Pie ct
Dupanloup. Puis, on ne le trouve plus aux côtés de
Montalembert ct dans les rangs des libéraux catholi
ques; ces libéraux prennent quelque peu figure de galli
cans ct il est resté fidèle à l’ultramontanisme du début.
11 est donc dans le camp des ultramontains avec
vers dont i) prend plusieurs fois la défense contre les
évêques qui le condamnent. D’autre part, il avait favo
risé la candidature de Louis-Napoléon à la présidence
de la République» puis après avoir affecté un dédain
amer pour la vie publique et privée du prince (Lccanuct. Montalembert, I. ni, p. 7), il accepta le coup
d’État ct exalta l’empereur à la grande indignation de
Montalembert qui, ayant cru un moment aux pro
messes impériales, revint vite à la liberté. Il fallut le*
événements d’Italie pour désenchanter Mgr Parisis;
dès lors, il protesta soit par scs discours, soit par des
brochures contre toute atteinte au pouvoir temporel ct
aux droits souverains du pape. Ainsi l’écrit Intitulé :
L*évêque d'Arras à l'auteur de la brochure, « Le pape el le
Congrès », 1860. En 1865, après le Syllabus, par un
nouveau Cas de conscience sur les libertés publiques, il
tenta d’adapter aux principes de l’acte pontifical son
Cas de conscience de 1847.
Robitaille, Vie de Mgr Parisis, Arms, 1866 ; L. Folllolcy,
Montalembert et Mgr Parisis, Paris. 1901 ; L'épiscopat françaisauXtX·siècle, Paris, 1900; Ch. Guillcmand, Pierre-Louis
Parisis, 3 vol., Paris, 1916-1921; cf. la bibliographie de*
articles Liiiùralismi , deuxième ct troisième périodes, ct
Montalembert.
C. Constantin.
PARISOT pierre Curcl, plus connu sous le nom de
Père NORBERT ct aussi de l'abbé PLATEL
(1697-1769). - - 11 naquit à Bar-le-Duc cn 1697 d’une
famille d’artisans, fit chez les jésuites de sa ville natale
des études soignées, puis entra chez les capucins de
Saint-Mihlcl, où il fit profession en avril 1716, sous le
nom de Norbert. 11 exerça le ministère à Tout, à SaintDié, à Pont-à-Mousson où il eut avec les jésuites de
l’université ses premiers conflits. En 1734, il accom
pagne à Rome son provincial ct, s’étant fait remarquer
pour son entregent, il est nommé en 1736 procureur
général des missions étrangères de France. Peu après,
il part pour Pondichéry, où il devait prendre une part
considérable aux discussions entre jésuites ct capu
cins relatives aux rites malabarcs. Voirart. Malaiiares
(Rites), t. ix, col. 1719, 1730 sq. Ces discussions se
compliquèrent d’un conflit de juridiction sc rapportant
au couvent des ursulines françaises qui venait d’être
établi à Pondichéry. C'est pour exposer au Saint-Siège
les griefs de scs confrères qu'en février 1740 le P. Nor
bert s'embarque à Pondichéry, à destination de l’Eu
rope. ( Il est impossible de trouver place pour un voyage
cn Amérique où le capucin, au dire du pamphlétaire
Chevrier, aurait élé expédié, comme indésirable, par
les ordres du conseil souverain de la colonie.) Arrivé ù
Lorient en septembre 1740, il est à Rome à Pâques
de 1711, ct semble avoir reçu d'abord de Benoit XI\
un accueil très favorable.
Préoccupé de briser les dernières résistances que le
Saint-Siège rencontrait encore dans la question des
rites malabarcs et chinois, le pape agréa avec plaisir
l’hommage que le P. Norbert lui lit, en 1742.de doux
ouvrages qu'il venait de faire imprimer en Avignon,
d une part, les Mémoires contenant différentes relations
au sujet des disputes entre les missionnaires, d’autre
part, VOraison funèbre de M. de Visdelou, evêque de
Claudiopolis, vicaire apostolique en Chine, que le P.
Norbert avait prononcée à Pondichéry, le 11 décem
2001
PARISOT
2042
b re 1737 (sur visî>elou, voir t. ix, col, 1721-1723). tera plus volontiers désormais le nom de Platel, après
Encouragé par celle approbation, le P. Norbert en avoir essaye de s’établir cn Lorraine, puis à Paris, ne
tendit élargir ses attaques contre la Compagnie de larda pas â partir pour le Portugal où il secondera de
Jésus; l’on sut bientôt qu'il préparait la rédaction de tout son pouvoir la politique de Pombal, qui, apres
volumineux mémoires où il était à penser que les jésui avoir fait expulser les jésuites (1759), s'attachait ù les
tes ne joueraient pas le beau rôle. Ceux-ci firent inter déshonorer. La lettre de l'abbé Platel sur l’exécution
venir la cour de Franco et le cardinal de Tcncln, pour du jésuite Malagrida, 22 septembre 1761, jette un jour
empêcher la publication. Voir sur celle négociation les étrange sur la mentalité de son auteur, et c’est une
documents inédits, fournis par P.-A. Kirsch, Zur mauvaise action. Platel ne tardera pas à quitter Lis
Geschichte der Zensurlerung des P. Norbert, dans Théobonne, cn 1763; il dut séjourner quelque temps à
(ogische Quartalschri/I, t. lxxxvi, 1901, p. 361-378; ces Paris, ou depuis 1761 les jésuites ne lui inspiraient
documents confirment, dans l’ensemble, cc que le , plus de crainte. Il finit par rentrer en Lorraine, se re
P. Norbert écrira plus tard dans scs Lettres apologé lira aux environs de Commerev; il mourut le 7 juil
tiques. Ne pouvant se faire imprimer à Borne, le P. Nor let 1769.
bert se transporte â Lucqucs, où les deux volumes de
La volumineuse production littéraire de l’abbé PaMémoires paraissent, en français ct cn italien, avec risol est presque entièrement dirigée contre les jésui
toutes les approbations nécessaires des autorités loca tes. â l’exception de deux ouvrages d’inspiration plus
les, lin juillet 17*11. Le capucin en ht immédiatement sereine : Diurnal à l'usage des marins, Marseille, 1742,
hommage ù Benoît XIV, qui sc défendit ultérieure rédigé lors de son voyage de retour en Europe, ct La
ment d’avoir reçu le livre en mains propres. Kirsch, foi des catholiques, où on voit que les accusations portées
toc. cil., p. 366, n. 3. Sur des plaintes très vives qui fu contre eux ne proviennent que du peu de connaissance
rent bleu vite déposées, le pape, particulièrement irrité qu'on a du fonds de leurs principes et de l'esprit de leurs
de ce que le P Norbert avait fait figurer cn tête de pratiques, Lisbonne, 1761, rédigé lors d’un assez long
celle deuxième série de mémoires la lettre pontificale séjour à Wolfenbuttel, en 1759, ct qui peut passer pour
relative â la première série, déclara qu’il laisserait l'af une apologie du catholicisme en face du protestan
tisme. Voir Mémoires, éd. de 1766, t. nr, p. 129 sq. En
faire suivre son cours devant le Saint-Office auquel
dehors de cela, tout le reste est ou défense personnelle
l’ouvrage avait élé dénoncé. La S. Congrégation rendit
son jugement le 1er avril 1715. Texte dans Analecta ou diatribe contre les jésuites tournant â la manie.
Voici les principales de ces productions : L Mémoires
Juris ponti/icii, t. i, Home, 1855, col. 1257-1260. Le
livre était condamné soit en français, soit en italien. contenant différentes relations au sujet des disputes entre
Les considérants longuement motivés insistaient par les missionnaires, 2 vol., Lucqucs (cn réalité Avignon),
ticulièrement sur le fait que la publication était con 1712. — 2. Oraison funèbre de M. de Visdelou, évéque
traire aux règles antérieurement promulguées ct rela de Claudiopolis, Cadix (en réalité Avignon), 1712, in
tives aux livres traitant des missions; ils ajoutaient ■ sérée aussi dans les Mémoires, édit, de 1766, t. n.
(pie · l’on ne pouvait pas permettre sans offense des 2 partie, p. 107-173. — 3. Mémoires historiques sur les
bons et sans scandale des âmes que le livre jouit de la missions des Indes orientales, 2 In-4·, Lucqucs, 1744.
lumière publique ·. Mais, toujours préoccupé de la ré condamnés par le décret du P' avril 1745. Ces Mémoi
percussion possible de cette condamnation dans l’af res ont élé successivement augmentés. D'après un
faire des rites, que Benoit XIV venait de régler par la avis qui se lit cn tête de la 3· édition, il y aurait eu une
bulle Omnium sollicitudinum du 12 septembre 171 L le 2* édition à Paris, qui suivit de près la première, l’ne
décret du Saint-Office ajoutait: < N. S. P. le pape inter- ‘ 3* édition cn 2 in-4· porte l’indication Besançon, 1747,
«lit à toute personne d’inférer en aucune manière ct de et le titre suivant : Mémoires historiques présentés au
soutenir que la condamnation du P. Norbert renverse souverain pontife Benoit Λ’ / V sur les missions des Pères
ou diminue en In moindre partie la constitution sus- I jésuites aux Indes orientales, où Von voit leur constante
dite, dont il requiert el prescrit la pleine observance de opiniâtreté à défendre et à pratiquer les rits idolâtres et
superstitieux du Malabar, condamnés et anathématisés
la part de tout le monde. ·
fuir plusieurs papes, et les continuelles persécutions
A partir de cc moment, la vie du P. Norbert devient
une longue série d’aventures dont le détail n’intéresse qu'ils ont faites aux fidèles ministres de VÈvanglle et du
Siège apostolique. Celle édition esl complétée par un
plus guère la théologie. Scs ennemis (et II cn eut un
peu dans tous les camps) aimeraient à le faire passer t. m. paru à Londres, 1751, sous cc lilrc : Mémoires
pour un apostat, ayant quitté son ordre sans permis historiques, apologétiques, etc., présentés en 1751 au sou
sion régulière de scs supérieurs, ayant donné à diverses verain pontife Benoît XIV... avec un détail de la con
duite des Pères jésuites à l'égard de Benoit XIV et de
reprises, soit cn Hollande, soit en Angleterre, soit cn
\llemagne, des gages aux calvinistes, aux Jansénistes l'auteur de cet ouvrage. Cette édition fut mise à l'index
d’Ulrccht, aux anglicans, aux luthériens, ayant vécu ’ par un nouveau décret du Saint-Office. cn date du
par ailleurs d’expédients plus ou moins avouables. 21 novembre 1751. Anal. Juris pontifie., t. v, col. 1261.
Enfin, sous le nom de l’abbé C.-P. Platel, parut à Lis
Dans les volumineux mémoires et les apologies qu’il a
multipliées, le P. Norbert publie de nombreuses pièces bonne. en 7 in-l°. une édition nouvelle sous le litre :
attestant que sa situation, pour extraordinaire qu’elle Mémoires historiqu -s sur les affaires des jésuites avec le
pût paraître, n’a jamais cessé d’être régulière. Seule Saint-Siège, où l'on verra que le roi de Portugal, en
une vérification systématique de toutes ces pièces per proscrivant de toutes les terres de sa domination ces reli
mettrait des conclusions fermes. Toujours csl-11 (pie, gieux révoltés, et le roi de France voulant qu'à t'avenir
le 24 avril 1759, le pape Clément XIII lui accordait I leur société n'ait plus lieu dans ses États, n'ont fait
un bref de sécularisation; constatant que « le frère qu'exécuter te projet déjà formé par plusieurs grands pa
Norbert de Lorraine avait élé contraint par de vio pes de la supprimer dans toute V Église. Chose curieuse
lentes persécutions de fuir jusqu'à présent d’un pays Λ signaler, celte édition porte cn tête l'approbation de
dans un autre, molesté et continuellement poursuivi l’inquisition portugaise; les rapports des docteurs dis
pour des motifs dont le pape était parfaitement ins cutent gravement les raisons qu’avait données cn 1745
truit ·, H l’autorisait â demeurer hors de son ordre cl el en 1751 l’inquisition romaine pour condamner le
le mettait sous la juridiction de l’évêque de Tout. livre el démontrent que ces raisons n'ont point de va
Texte de ce bref dans les Mémoires, édit, de 1766, t. lit, leur en Portugal. S gne des temps! Les I premiers volu
p. 13 L Les capucins paraissent avoir conservé de bons
mes de cette édition reproduisent sensiblement les 3 de
rapports avec lui. L’abbé Parisot, qui d'ailleurs por la troisième édition, outre au t. ni, les pièces relatives
2043
PA Kl SOT - • PA B O US IE
aux aventures ultérieures de l’auteur; les 3 derniers
donnent surtout des pièces justificatives, relatives à
l'histoire des missions. H va sans dire que cette masse
de documents ne peut être utilisée sans un contrôle
sérieux, mais il \ a dans tout cet amas des pièces que
Ton ne saurait négliger. — 4. Lettres apologétiques du
P. Norbert, capucin, où il déuoitc des calomnies que les
PP. jésuites ont répandu (sic) surtout en Italie et en
France dans un grand nombre de libelles contre sa
personne et ses ouvrages, 2 in-8®, I.ucques, 1746. —
5. Lettre du P. Norbert à Monseigneur le prince de *··
au sujet des guerres présentes, Anvers, 1757, curieuse
pour faire connaître l’attitude adoptée, durant la
guerre de Sept ans, parle capucin réfugié en Allema
gne. - 6. Histoire du passage du P. Norbert à Pétai
de prêtre séculier, s. I., 1759; les mêmes documents sc
retrouvent dans les Mémoires, édit, de 1766, t. ni,
p. 1-154. — 6. Lettre de M. l'abbé Platel à scs amis de
Paris contenant une relation exacte et circonstanciée de
l'exécution du P. Malagrida, jésuite, écrite de Lisbonne
le 22 décembre 1761; il en existe aussi une traduction
italienne, qui parait plus longue que l'original fran
çais.
Γ.-Λ. de Chevrier, La vie du fameux Père Norbert, ex-cap uetn, connu aujourd'hui sous le nom de l'abbé Platel, Londres.
1762, est un pamphlet libidineux, qui en a malheureusement
imposé aux auteurs subséquents; en dehors de quoi il ne
reste plu·» que le^ auteurs do blo-Libliogrnphic\ : JôchcrKotcTrnund, Gclehrtes Ixxikon, t. v, 1816, au mot Norbert;
Feller, Biographie universelle; Qucrard, La France litté
raire, t. Vf, 1831, p. 146, au mot Norbert ; Michaud, Biogra
phie universelle,h Norbert; Hoefer, Nouvelle biographie géné
rale,h Partsnl; Kirchcnlcxikon,2· édit., t. ix, 1895, art. Parisot, par t). Pfülf, S. J. (informé, mais tendancieux); Hur
ler, Nomenclator, 3· édit., t. v a. 1912, col. 171. — l-’.-H.
Reusch, Der Index der verbotenen Bûcher, t. n a, Bonn, 1885,
p. 771-776; P.-A. Kirsch, Zur Geschichte der Zcnsuricrung
des P, Norbert, dans Theologis che Quartalschri/t, t. i.xxxvi,
1904, p. 364-378.
É. Amann.
PARJURE, voir Serment (/«"aux).
,
PARMENTIER Antoine (1668-1722) naquit,
le 29 avril 1668, à Nivelles, dans le Brabant. Il fut
docteur en théologie de la faculté de Louvain. En
1702, on le trouve curé de Braine-l’Alleud, â deux
lieues de Nivelles. Il devint président du grand collège
des théologiens, dits du Saint-Esprit, à Louvain, 17021722, et il reçut le litre de docteur en théologie, le
21 août 1703. Il mourut à Namur le 12 mai 1722. 11 a
laissé quelques écrits en vers sur la bulle Unigenitus,
contre Opstrüel et d’autres opposants.
l'elIcr-Weks, Biographie universelle, l. vi, p. 376; Delvenne, Biographie des Pags-Bas, t. n, p. 221; Biographie
nationale belge, t. xv, col. 61-1-615. Éd. Keussens a raconté
longue nenl toute l’hhtolrc du grand et du petit collège de»
thé dagicn·». dits du Saint-Esprit, dans les Analcctcs pour
servir d l'histoire ecclésiastique de ta Belgique, IP série, t. i,
p. 153-215.
J. Carrbyre.
· L Sens et emploi du mot dans le
Nouveau Testament, II. Les signes de la parousie.
111. Le temps de la parotisie.
1. Sens et emploi du mot dans le Nouveau Tes
tament.
Le mot · parouslc ·, παρουσία, est employé
24 fois dans le Nouveau Testament. Il a plusieurs
acceptions.
1· Il a le sens de présence. Paul se réjouit de la pré
sence de Stéphanas, de Fortunat ct d’Archaïque,
χαίρω δέ έπί τη παρουσία Στεφανα, qui supplée à
l’absence des Corinthiens. I Cor., xvi, 17. Exhortant
les Philippicus à travailler a leur salut, il oppose le
temps de son absence à celui de sa présence, iv τη
παρουσία μου. Phil., il, 12. (‘.cite acception, que l’on
retrouve encore dans II Cor., x, 10, est frequente chez
PAROUSIE.
2044
les classiques : Eschyle, Perses, 169; Euripide, Alceste,
606; Sophocle, A fax, 510, fclectrc, 948.
2° Le mot parousie a aussi le sens d'arriver, de venue,
c’est le commencement de lu présence. Dieu console
son apôtre par l'arrivée de Tile, έν τη παρουσία Τίτου.
Il Cor., vu. 6-7. Paul annonce sa nouvelle parouslc
aux Philippicus, c'est-à-dire sa nouvelle venue auprès
d’eux ; διά της έμης παρουσίας πάλιν προς ύμας. ι,
26. Cette acception est également en usage chez les
classiques : Euripide, Alceste, 209; Thucydide, i, 128. 5.
Le mot parousie est employé seulement quatre fois
dans la Bible des L.XN : au sens d’arrivée dans Néhémle, n, 6, d’après une leçon du codex A (le codex B a
πορεία, leçon qui s’harmonise mieux avec le contexte),
ct dans II .Mac., vin, 12; au sens d’arrivée ou de pré
sence dans Judith, x, 18; Il .Mac., xv, 21.
3U Parousie est aussi un terme technique, une expres
sion olllcielle pour désigner la visite de personnages
éminents, généralement d’un roi, d’un empereur. Les
papyrus, les ostraca, les inscriptions fournissent une
abondante documentation, qui s'étend depuis l’épo
que des Ptolémées jusqu’au n* siècle apres JésusChrist. Les principaux textes ont été réunis par Adolf
Delssmann dans son ouvrage devenu classique, Licht
oom Oxten, Tubingue, 1909, p. 279-283.
En Egypte, à l’occasion de la parousie d'un prince,
il y avait des contributions, des impôts, assez souvent
mentionnes sur des ostraca (tessons de poterie qu’on
utilisait pour écrire). Wilckcn, Griechische Ostraka,
t. i, p. 271 sq., cité par Delssmann. Le papyrus de
Flinders Petrie (ιι, 39) qui remonte au nr siècle avant
J.-C., mentionne une contribution pour offrir une cou
ronne d'or â un roi lors de sa parousie. On faisait de
grands préparatifs; un papyrus retrouvé dans la mo
mie d’un crocodile sacré raconte que, pour une parousie
de Ptolémce 11 Soler, une grosse livraison de blé avait
été faite: les fonctionnaires sc sont donné beaucoup de
mal : καί προσεδρευόντων διά τε νυκτός καί ημέρας
μέχρι του το προκείμευον έκπληρώσαι καί την ίπιγβγραμμένην προς τςν τού βασιλέως παρουσίαν αγοράν...
occupés assidûment null cl jour jusqu’à cc que la
lâche fût accomplie cl que les marchandises fussent
inscrites en vue de la parousie du roi... The Tcbtunis
papyri, n. 48, I. 9 sq., vers 113 avant J. C.
Cc n'est pas seulement en Egypte que l’on trouve cet
emploi du mot parousie, mais encore en Asie, en Grèce.
Une inscription trouvée à Oibla, et datant du m· siè
cle avant J.-C., raconte une parousie du roi Sailapharnès dont un riche bourgeois paya les frais. Dillcnbcrger, Sylloge inscriptionunt gni carum, 2e édit., n. 226,
85. La première visite de l’empereur Hadrien en Grèce
avait été le début d’une ère nouvelle; une Inscription
de Tégée est datée de la LXIX· année de la première
parouslc du dieu Hadrien en Grèce : έτους ξθ’ άπά της
θεού ’ Αδριανού το πρώτον ίς τήν ’ Ιΰλλάδα παρουσίας.
Bulletin de correspondance helh nique, 1901, p. 275.
En souvenir d’une visite de Néron, les villes do
Corinthe ct de Patras avaient frappé une monnaie, In
première avec 1’inscrlplion : Aducntus aug(usli) Co
rf inthi), la seconde avec une Inscription semblable :
Aducntus Augusti. Ici aducntus est la traduction du
mol grec παρουσία. Delssmann, op. cit., p. 282.
4V Dans le Nouveau Testament, le sens technique de
parousie est appliqué au retour glorieux du Christ, à la
visite qu’il rendra de nouveau au monde lors du juge
ment, quatre fols dans Matth., xxiv, 3, 27, 37, 39; sept
fois dans les épftrcs de saint Paul, I Cor., xv, 23;
l Thés., n. 19; ni. 13; iv, 15. V, 23; Il Thés., n, 1, 8;
deux fois dans Pépftrc de saint Jacques, v, 7, 8; deux
fois dans la seconde de Pierre, i, 16: m, 4: une fois
enfin dans la première de Jean, n. 28, soit 16 fois en
tout.
La Secunda Petri (nr, 12) nomme aussi in parousie
2045
PAROUSIE
du jour de Dieu, την παρουσίαν της του Θζου ημέρας,
expression équivalente â l'avènement du jour de
Jahwch, avènement qui se confond avec la parousie
glorieuse du Christ.
L'Antichrist, l’adversaire des justes, du règne de
Dieu ct du Messie, aura, lui aussi, sa manifestation:
par la puissance de Satan il aura sa parousie : ου
(ανόμου) έστιν ή παρουσία κατ’ ένέργζιαν τοϋ σατανά.
Il Dies., ιι, 9. C'est le triomphe de la Bête d ms l'Apo
calypse, mais un triomphe suivi d’une défaite défini
tive.
La Vulgate rend bien les différentes acceptions du
mot παρουσία, sauf une seule fois dans U Pci., i, 16,
où elle a præsentia, tandis que adventus serait mieux.
Dans 1 Cor., xvi, 17; II Cor., x, 10; P.ill., n, 12, elle
traduit par prwscntfa; dans II Cor., vu, 6, 7; Phil.,
t, 26, par adventus. Comme les monnaies de Corinthe
et de Patras, c’est encore par adventus qu'elle exprime
le sens spécial de parousie, celui de visite solennelle,
d’arrivée officielle ct glorieuse. Matth., xxiv, 3, 27,
37, 39; I Cor., xv, 23; 1 Tness,, n, 19; m, 13; iv, 15;
v, 23; Il Tness., n, 1, 8; Jac., v, 7-8; II Pet., ni, I;
I Joa.. n, 28 cl aussi 11 Thess., n, 9; II Pet., m, 12.
Peut-être lors de la parousie d’un Plolémie ou d’un
diadoque aimait-on offrir une couronne, comme dans le
cas rapporté par le papyrus de Minders Petrie que nous
avons cité plus haut. Si cet usage a existé, il a pu
amener saint Paul à associer l’idée de la couronne ct
celle de la parousie : quelle est, en effet, mire espérance,
notre joie, mire couronne de gloire? N'est-ce pas vous,
devant Noire-Seigneur Jésus, dans (le jour de) sa pa
rousie? I Thess., n, 19.
Le sens spécial du mot parousie a Uni par prévaloir,
si bien qu’aujourd'hul quand on parle de la parousie,
il s’agit toujours de Γ avènement glorieux du Christ.
Il suffira de donner ici quelques indications sur les
signes el le temps de celte parousie.
IL Les signes de la uahocsik. — Dans le discours
sur la ruine du temple el la lin du monde présent,
Notrc-Seigneur décrit sa parousie en termes apocalyp
tiques : Matth., xxiv, 21-30: «Car il y aura alors une
grande détresse, comme il n’y en a pas eu depuis le com
mencement du monde jusqu’à maintenant, et comme
il n’y en aura plus; el si ces jours ne devaient être rac
courcis, aucune personne vivante ne pourrait être sau
vée; mais, à cause des élus, ces jours seront raccourcis.
Alors si quelqu’un vous dit: Voyez, le Christ est ici ·
ou:· C’est ici ·, ne le croyez pas; car il surgira de faux
Christs cl de faux prophètes, el ils fourniront de grands
signes et des prodiges, de façon à induire en erreur, s’il
élail possible, même les élus. Voyez, je vous ai dit
d’avance. Si donc ils vous disent : « Voici qu’il est au
désert », ne sortez pas. < Voici qu’il est dans les cel
liers », ne le croyez pas; car ainsi que l’éclair sort de
l’Orient el brille jusqu’au couchant, ainsi sera l’avè
nement du Mis de l'homme. Où est le cadavre là se
rassembleront les vautours. Mais, aussitôt après la dé
tresse de ces temps, le soleil sera obscurci, el la lune ne
donnera pas sa lumière, cl les étoiles tomberont du
ciel, et les puissances des deux seront ébranlées. El
alors apparaîtra le signe du Fils de l'homme dans le
ciel, et alors toutes les tribus de la terre sc lamente
ront, ct ils verront le Fils de l’homme venant sur les
nuées du ciel avec grande puissance cl gloire. » Trad.
Lagrange, L'Évangile selon saint Matthieu, p. 163 sq.
Cf. M irc.» xm. 19-26; Luc., xxt, 25-27; Luc ne parle
pas de la chute des étoiles, mais seulement de signes
dans les astres, soleil, lune, étoiles.
Saint Paul insiste en termes très obscurs sur le signo
de 1’Antichrist, qu’il appelle · l’homme du péché, le
(ils de lu perdition, l’adversaire, l'impic ». II Thess.,
n. 3-12. Nous n’avons pas à expliquer ici la notion
d’Antichrisl; il suffit de rappeler que l’Apocalypse
2046
l’entend dans le sens d une puissance politique ct phi
losophique adverse, et la Prima Johannis dans le sens
d'hérétiques. 1 Joa., n. 18, 22.
L’obscun Isscment ct hi chute des astres sont dans
ΓAncien Testament des images qui désignent une puis
sante intervention de Dieu. Lors de la ruine de Baby
lone, les étoiles et les constellations ne font pas briller
leur lumière, le soleil s'obscurcit, la lune ne donne plus
sa clarté. Is., xm, 10; au début du jugement exercé
contre Édom, le* étoiles tombent comme les feuilles de
la vigne et du figuier. Is., xxxiv, 1; d ms ÉzéchieJ, le
ciel prend le deuil lors de la défaite de l'Égypte, les
astres s’obscurcissent. Ez., xxxu, 7-8. On trouve des
images analogues d ms Amos, vm, 9; Joel, n, 2; Sophonie, i. 11, 15; Jérémie, iv, 23. Les auteurs bibliques
aimaient associer la nature aux événements de l’his
toire. Quand Israël sort d'Égypte, les montagnes bon
dissent comme des béliers el les collines comme des
agneaux. Pt. exiv, L
Notre Seigneur reprend les expressions dont sc ter
voient les prophètes pour désigner d’une manière écla
tante les interventions de Dieu, soit de leur temps, soit
d ms l’avenir, «au jour de Jahwch ». I^c bouleversement
des astres demeure sans doute une image»il n'est pas un
prodrome de la parousie, mais en fait partie. Le ciel
s’ébranle ct le Fils de l’homme vient. Comme signes
avant la parousie il reste la détresse el les faux pro
phètes. les faux Christs. M iis ces signes sont très va
gues; on a plutôt l’impression d’un événement subit :
* Cir il en sera de l’avènement du Fds de l’homme
comme du temps de Noé. Car, de même que, dans le
temps qui précéda le déluge, on mangeait ct on buvait,
on épousait et on donnait en mariage, jusqu’au jour
où Noé entra d ms l’arche, et ils ne se doutèrent de rien
jusqu’à cc que vint le déluge ct il les emporta tous,
ainsi en sera-t-il de l’avènement du Fils de l’homme.
Alors deux sc trouveront d ms les champs : un est pris
ct un est laissé; deux femmes moudront à la meule :
une est prise ct une est laissée. » M itth., xxiv, 37-41,
trad. Lagrange. Suit une exhortation à veiller, il faut
dire prèl comme le serviteur qui attend son maître
sans savoir quand il viendra. Matth., xxiv, 42-51.
M ire a aussi toute une péricope sur l’incertitude du
temps de la parousie, xm. 32-37. Le discours sur la
parousie d ms Luc., xvji. 22-37, indique aussi un évé
nement soudiin. Alors que l’étal de la Judée serait
le signe de la ruinc prochaine du temple ct qu'on aurait
le temps de fuir, Matth., xxiv, 4-20; M ire.» xm, 6-18;
Lue.. XXL 8-21. la parousie arrivera a l’improvistc.
comme un voleur, ou comme le cataclysme du déluge.
111. Lu temps di l\ parousie. — Pour plus de
clarté,nous distinguerons ici les évangiles clics autres
écrits du Nouveau Testament, épitres, Apocalypse, où
il est parle des temps de la parousie.
I· Dans les évangiles. — Toute une école critique a
prétendu (pie Notrc-Seigneur avait enseigné l’avène
ment prochain et presque immédiat du règne de Dieu.
Jésus aurait accepté les idées esc ha to logiques de son
temps. D'après J. Weiss, Die Predtgt Jesu vom Heiche
Gottes, Gœttingue, 1900, il aurait attendu un avène
ment subit du règne de Dieu, une intervention miracu
leuse qui aurait transformé le monde cl inauguré un
règne de justice dont lui-même aurait été le chef.
M. Albert Schweitzer pense trouver dans le messia
nisme eschutologique la meilleure explication de la vie
du Christ : Jesus attendait la manifestation imminente
du règne de Dieu dont il croyait vire le Messie : il
l’attendait même pour le temps de la moisson. Le Ois
de David deviendrait alors le Fils de l’homme annoncé
par Daniel. Comme le moment approchait, Jésus en
voie ses disciples en mission pour presser les gens de se
convertir; ils n'auront pas achevé de parcourir les
villes d’Israël (pic le Fils de l’homme sera venu (cf.
2047
PA R 0 US IE
2048
Mntth., x, 23) ct Ic royaume de Dieu établi. Mnis l’évé ’ rite, je vous dis qu’il en est parmi ceux qui sont ici
nement attendu ne vint pas. Alors Jésus comprit qu’il qui ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu le Fils
devait mourir avant et expier pour le peuple. Aussitôt dc l’homme venant dans son royaume. » Matlh., xvi,
après sa mort aurait lieu sa parousic, il reviendrait 28. Après un passage sur la parousic ct la parabole du
figuier dans Marc., xm, 24-29,on Ht In déclaration sui
comme juge ct inaugurerait sur la terre le règne final
dc Dieu. A. Schweitzer. Geschichte der Leben-Jcsu- vante du Sauveur : Je vous dis en vérité que ccltc
Forschung, Tubinguc, 1913, p. 390 sq. Avec des nuan génération ne passera pas, que tout cela ne soit arrivé.
Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passe
ces diverses les partisans dc l'école esc ha to logique
pensent que le message dc Jésus sc résume dans l'an ront point · (30-31). Il en est dc même dans Matthieu,
xxiv, 21-35, et dans Luc., xxi, 25-33. Pendant le pro
nonce de la proximité du royaume et de la parousic.
Les textes qui sc réfèrent dans les évangiles A l’ave cès dc la passion, le grand prêtre demande à NotreSeigneurs’ll est le Christ, le fils du Dieu béni: el Notrcnir du royaume peuvent sc répartir en quatre séries.
Selgneur lui répond : · Je le suis. Et vous verrez le Fils
Je cite d'après les traductions du K. P. Lagrange.
L Une première série présente le royaume comme déjà de l’homme assis à la droite dc la Puissance (c’est-àexistant : · Mais depuis les jours dc Jean le Baptiste dire : à la droite dc Dieu), et venant avec les nuées du
jusqu’à maintenant, le royaume dc Dieu est pris de ciel. » Marc., xiv, 62; cf. Matlh., xxvi, 64.
force, et les violents s'en emparent. » Matlh., xi, 12;
4. Enfin une quatrième série de textes montre la
ci. Luc., xvi, IG. —«Mais, si je chasse les démons par volonté qu'a eue Notrc-Sclgncur dc ne point fixer la
l’esprit dc Dieu, c'est donc que le règne dc Dieu sur date dc l'avènement du royaume, ou de la parousic, ct
vous est arrivé. » Mntth., xn, 28; cf. Luc., xi, 20. — de laisser scs disciples dans l’incertitude à cc sujet.
• Les pharisiens lui ayant demandé : quand donc vient
• Mais, quant à cc jour ct à (celle) heure, personne ne
le règne de Dieu? il leur répondit, cl dit : « L'arrivée sait, pas même les anges des deux, ni le Fils, mais le
du règne dc Dieu ne saurait être observée, comme si
Père seul. » Matlh., xxiv, 36; cf. Marc., xm, 32. Les
l’on pouvait dire : voici qu’il est ici, ou : il est là; car disciples doivent sc tenir prêts comme les serviteurs
voici que le règne de Dieu est au-dedans dc vous. » qui ne savent pas si leur maître absent rentrera à la
Luc., xvu, 20-21.
deuxième ou à la troisième veille. Luc., xn, 35-40. Il
faut toujours veiller ct sc tenir prêt, car le Fils de
2. Une deuxième série dc textes présente le royaume
l’homme viendra au moment où l'on n'y pensera pas.
comme grandissant peu à peu avant d’être réalisé. On
Matlh., xxiv, 42-14 ; xxv, 13; Luc., xn, 40.
peut citer la parabole du grain dc sénevé, toute petite
La thèse cschalologique ne tient compte que d’une
graine qui devient un arbuste dans lequel les oiseaux
du ciel font leurs nids, Matlh., xm, 31-32; Marc., iv, série dc textes ct néglige systématiquement les autres.
31-32; Luc., xm, 18-19; la parabole dc l'ivraie dans La première série montre que le règne dc Dieu est
les einblavures, la bonne semence croît lentement en
établi dans les âmes par Notrc-Sclgncur; dès le temps
même temps que la mauvaise. Matlh., xm. 24-30. dc Jésus le règne existe. C'est la première phase. Une
L’appel des gentils qui entrent dans le royaume à la
deuxième phase a pour objet le règne de Dieu propagé
place des Juifs implique bien aussi un certain laps dc à travers le monde par les disciples; à elle sc rapporte
temps : parabole des invités aux noces, Matlh., xxii, la deuxième série de textes. La croissance du règne est
2-10; Luc., xiv, 15-24; parabole des vignerons homi lente ct Jésus n’a pas voulu dire quand aurait lieu
la parousic ct la consommation finale (quatrième sé
cides où la vigne est donnée à d'autres. Matlh., xxi,
33-44; Marc., xn, 1-11 ; Luc., xx, 9-18. On peut citer rie). Une catastrophe toute proche est en vue; à elle
sc rapportent quelques textes dc la troisième série.
aussi des déclarations formelles dc Notrc-Sclgncur :
Les perspectives d’apostolat, la diffusion dc la bonne
« Et cet Évangile du royaume sera prêché dans tout
nouvelle à travers le monde, l'institution dc l’Églisc
l’univers, pour prendre à témoin toutes les nations, el
alors viendra la lin. » Malth., xxiv, 14. Λ propos de contredisent la proximité dc la fin des temps ct dc la
l'onction dc Marie dc Béthanie, Jésus déclare : « En
parousic. L'enseignement dc Jésus, les exhortations à
vérité je vous (le) dis, partout où cet Évangile sera
travailler a la réforme dc soi-même tendent à l'amélio
prêché dans le monde entier, on parlera aussi dc cc
ration religieuse ct morale des disciples cl dc l’huma
qu’elle a fait, en souvenir d’elle. ■ Malth., xxvi, 13.
nité. Cet enseignement n'a pas une valeur transitoire
Une longue perspective de développement est ouverte en attendant l'avènement subit et prochain du règne
au regard des disciples dans les paroles du Sauveur de Dieu, qui transformerait le monde d’une façon
après sa résurrection : « Allez donc, enseignez toutes soudaine. H est le ferment qui fait peu à peu lever toute
les nations, les baptisant au nom du Père ct du Fils la pâte. Malth., xm, 33; Luc., xm, 20-21. Le règne dc
Dieu n’arrive pas tout à coup, il arrive dans la mesure
cl du Saint-Esprit, leur apprenant à pratiquer tout cc
que je vous ai commandé. El voici que je suis avec où les hommes deviennent meilleurs ct sont apôtres, il
vous en tout temps jusqu’à la consommation du siè grandit comme le grain dc sénevé. Matlh., xm, 31-32.
Il n’a pas la justice parfaite du royaume à venir dans
cle. » Malth., xxvni, 19-20; cf. Marc., xvi, 15-18. Le
royaume déjà existant grandira donc peu à peu à tra le ciel, car l’ivraie est encore mélangée au bon grain,
Matth., xm, 36-40, ct la lionne nouvelle a des destinées
vers le monde. Les bons y sont mêlés avec les méchants
(bon grain et ivraie) et chacun mérite ou démérite diverses dans les cœurs, comme la semence dans les
terrains. Malth., xm. 18-23; Marc., iv, 13-20; Luc.,
selon la qualité de ses œuvres (paraboles des talents ou
des mines, dans Matlh., xxv, 14-30 et dans Luc., xix, vin, 11-15.
Si l’essentiel du message dc Jésus avait été l’an
11-27). La fin du royaume est éloignée, car il devra
s'étendre au monde entier cl, pour encourager les ou nonce dc la proximité de la parousic ct dc la fin des
vriers de son œuvre, Jésus leur promet son assistance. temps, comment expliquer que la foi des disciples ait
On pourrait rappcllcr ici les textes sur la promesse dc pu subsisteret grandir alors que les faits seraient venus
l'Esprit-Saint, l’institution de l’Églisc et la primauté lui infliger chaque jour un démenti?
On dit que le Sauveur a accepté les idées cschatolodc Pierre.
glqucs de son temps. Mais les Juifs étalent loin d’être
3. Une troisième série dc textes présente ou semble
d'accord sur l’eschatologie ct l'avènement du règne dc
présenter l'avènement du royaume comme imminent.
Dieu. Si quelques pessimis!es, comme l’auteur dc
• Mais, lorsqu’ils vous poursuivront dans une ville,
fuyez d ms une autre;... car je vous le dis en vérité, l’Assomption de Moïse, attendaient une intervention
vous n'aurez pas achevé les villes d'Israël avant que éclatante de Dieu vengeant les justes cl faisant triom
vienne le Fils dc l’homme. » Matth.,x,23.— , sont rapportées par saint Matthieu dans le
discours de mission, x, 5-42. Le premier évangéliste
aime ù grouper les enseignements du Sauveur dans dc
grands discours synthétiques où il réunit des paroles
prononcées en diverses circonstances; cela ressort dc
l’étude de Matthieu ct aussi dc la comparaison avec les
autres évangiles où les mêmes paroles sont rapportées
dans des contextes différents. Ainsi Matthieu place le
Pater dans le Sermon sur la montagne, en Galilée, au
début du ministère, ct Luc le rapporte plus tard ct
en Judée, probablement aux environs dc Béthanie.
Matth., vi, 9-13; Luc., xi, 1-4 ; ci. x, 38-42. La péricope
de Matth., vi, 19-34, se divise en quatre sections qui
ont chacune leur parallèle dans Luc, mais en dehors du
contexte dc Matthieu. Matth., vi, 19-21 = Luc., xn,
33-3 I ; Matth., vi. 22-23 = Luc., xi, 34-36; Matth., vi,
24 = Luc., xvi, 13; Matth., vi, 25-34 = Luc., xn, 2232. On pourrait multiplier les exemples. Dans le discours de mission selon saint Matthieu, x, 5-42, les
V. 17-39 appartiennent à d’autres discours. Les persé
cutions que les apôtres auront ù endurer n’y sont point
à leur place, c’est beaucoup trop tôt (Matth., x. 1723); ccs persécutions sont passées sous silence dans le
meme discours de mission par Marc., vi, 6-13, et par
Luc,, ix, 2-6, qui les rapportent dans le discours
eschatologiquc, juste avant la passion. Marc, xm,
9-13; Luc., xxi, 12-19. A ce même endroit, Matthieu
résume les persécutions en deux versets, xxiv. 9, 13.
qui rappellent le passage x. 17-23. La mention des
gouverneurs el des rois, au f. 18 de Matlh., dépasse
aussi la perspective de la présente mission des apôtres,
elle se rapporte au temps qui suivra la mort du Sau
veur. 11 faut en dire autant du f. 23. La suite du dis
cours dans Matth., x, 24-39, est rapportée par Luc en
diverses circonstances: Matlh., x, 24-33 Luc., vi, 40,
xn, 2-9; Malth., x, 34-36 = Luc., xn, 51-53; Matlh.,
x, 37-38 = Luc., xiv, 25-27; Matlh., x, 39= Luc.,
xvu, 33. Le premier évangile a ajouté au discours de
mission des paroles prononcées en d’autres circons
tances, son plan est beaucoup plus synthétique que
chronologique. Après le discours, contrairement à
Marc., vi. 30, el à Luc., ix. 10, le retour des apôtres
n’csl pas mentionné. < C’est sans doute que l'évangélisle n senti (pie son discours de mission dépassait de
beaucoup l’horizon de la mission en Galilée. » Lagrange,
Le sens du christianisme, p. 250. Toute la structure de
Matth., x, 17-39, indique que le logion sur le retour
du Fils de l’homme, x, 23, ne sc rapporte pas à cette
mission.
Le retour du Fils de l’homme concerne ici, comme
certains passages du discours eschatologiquc, la ruine
de Jérusalem, la catastrophe qui allait être la fin d’un
monde. Le jugement dc Dieu allait s’appesantir sur
Israël. Il y a entre la ruine de Jérusalem cl la lin du
monde une relation symbolique. Le bouleversement
qui précède la chute dc la cité juive est l’image du
PICT. DE THÉOL. CAI1IOL.
2050
bouleversement dc la lin des temps. De même que la
lin dc l’économie juive annonce le début d’une ère
nouvelle, la fin du monde coïncidera avec rétablisse
ment définitif du royaume de Dieu. Il s'agit de deux
grands jugements qui manifestent la puissance de
Dieu cl du Christ. Les deux perspectives sont mélan
gées dans le grand discours eschatologiquc que NotreSeigneur a prononcé sur la montagne des Oliviers en
face dc Jérusalem, d’après Matth., xxiv-xxv; Marc.,
xm; Luc., xxi, 5-36; elles correspondent peut-être à
deux discours que les évangélistes auraient résumés en
un. En tous cas, Luc rapporte en Périt un discours sur
la parousic, xvu, 22-37, que Matthieu place en grande
partie dans le discours sur la ruine dc Jérusalem cl la
fin du monde. Cf. Luc., xvn, 22-25, cl Matth., xxiv,
’ 26-27; Luc., xvn. 26-27, et Matlh., xxiv, 37-39; Luc.,
xvn. 34-35, ct Malth., xxiv,40-4! ; Luc., xvn. 36-37, et
Matlh., xxiv, 28. — Si on préfère dire que le divin
Maître a traité ensemble de la ruine de Jérusalem et dc
la fin du monde.il faut distinguer auquel des deux évé
nements les péricopcs se rapportent. Dans Matthieu ct
dans Marc, plus régulièrement que dans Luc, qui a pré
cédemment rapporté le discours sur la parousic. elles
tonnent entre clics des parallélismes remarquables. Les
temps dc détresse sc correspondent, avant la ruine du
Temple, Malth., xxiv, 4-8; Marc., xm, 5-8; Luc., xxi,
i 8-11, cl avant la parousic, Matlh., xxiv, 21-22; Marc.,
xm. 19-20; Luc., xxi, 25-27; dc même la conduite des
fidèles, avant la ruine du Temple, Matth., xxiv, 9-14 ;
Marc., xm, 9-13; Luc., xxi, 12-19, ct avant la parou
sic. Malth.. xxiv, 23-28; Marc., xm. 21-23; la descrip
tion dc la ruine du Temple et dc Jérusalem. Matth.,
I xxiv, 15-20; Marc., xm, 14-18; Luc., xxt. 20-24, cl la
description dc la fin du monde ct de la parousic, Matth.,
xxiv. 29-31 ; Marc., xm. 24-27; Luc . xxi, 25-27. Après
ces deux développements parallèles sur la ruine du
Temple, Mal th., xxiv, 4-20; Marc., xm, 5-18; Luc., xxi,
8-24, et sur la parousic, Matth., xxiv, 21-31; Marc,
xm. 19-27; Luc., xxi, 25-27; cf. xvu, 22-37. viennent
la parabole du figuier ct son application, Matth., xxiv,
32-35; Marc., xm. 28-31; Luc., xxi. 28-33, et des
comparaisons qui indiquent un avènement subit.
Matth., xxiv, 36-44 ; Marc., xm, 32-37; Luc., xxi, 3436. La parabole du figuier reprend pour l’illustrer le
développement sur la ruine du Temple, la génération
présente ne passera pas sans avoir vu cette catastro
phe. Les comparaisons sur l'avènement subit sc rap
portent au moment de la parousic. La pensée va et
vient selon un rythme. On trouvera l’explication dc
celle exégèse dans les grands commentaires du R. P.
Lagrange et dans un article publié par lui sur L’avè
nement du Fi fs de l'homme, dans la Revue biblique,
1906, p. 382-411. Voir aussi L. de Grandmaison, JésusChrist, t. n. Paris, 1928. p. 280 sq.
Jésus a bien annonce une catastrophe prochaine,
mais cc n’était pas la fin du monde. La parousic aurait
lieu au moment voulu par le Père, en attendant le
règne dc Dieu devait croître panni les nations, il y a
deux perspectives distinctes que l’on n’a pas le droit
dc confondre.
C’est ù la phase terrestre du règne que se rapporte
Matth., xm. 28 (ci. Marc., ix. 1; Luc., ix, 27). Dans
Marc., xiv, 62; Matth., xxvi, 64, · Jésus n’annonce...
pas que les sanhédrites, avant leur mort, auront une
vision de la gloire du Christ ou que la parousic est
imminente; il affirme simplement que sa dignité s’im
posera ù eux dans tout l’éclat décrit par Daniel. »
Lagrange, Saint Marc. lac. cit,
2° Dans les èpttres cl l'Apocalypse. — D’après cer
tains auteurs non catholiques les apôtres auraient
enseigné la proximité dc la parousic. Voici, dans l’ordre
du Canon, les principaux textes qui font difficulté :
Rom., xm, 11-12 : » ...Vous savez en quel temps
T. — XI — 65
pahoiîsie
2051
nous sommes; c’est désormais l’heure de nous réveiller
du sommeil — car maintenant le salut est plus près
de nous que lorsque nous avons embrassé la fol la nuit est avancée et le jour est proche (trad. La
grange).
I Cor., x, I M2 : Tonies ccs choses leur sont arri
vées (aux Hébreux) d’une manière typique el l’Écrilure est pour notre instruction, à nous, que la fin des
siècles a atteints. Voilà pourquoi, que celui qui estime
être debout veille à ne pas tomber. * — xv. 51-52 :
< Voici que je vous dis un mystère : nous ne nous
endormirons pas tous, mais nous serons tous changés,
en un instant, en un clin d'œil, lors de la dernière 1
trompette; car la trompette sonnera et les morts sc
lèveront incorruptibles et nous, nous serons changés. »
XVI. 22 : μαράν άθά (K Π K J ΊΟ) ( Notre- )Seigncur
vient, ou μαοάνα 0i (ΚΠ 7ΏΊ7Ο), Seigneur, viens!
T
T - T
Phil., iv, 5 :« Que votre clémence soit connue de tous
les hommes. Le Seigneur est proche. »
;
I Thess., IV, 15-18 : « Voici, en effet, ce que nous vous
disons.d’après la parole du Seigneur: nous, les vivants,
les laissés pour la parousie du Seigneur, nous ne devan
cerons pas ceux (pii sc sont endormis; car le Seigneur
lui-même, au signal (donné), à la voix de l’archange,
au son de la trompette de Dieu, descendra du ciel cl
les morts dans le Christ surgiront d’abord, puis nous
les vivants, les laissés, nous serons enlevés ensemble
avec eux sur les nuées à la rencontre du Seigneur dans
les airs, et ainsi pour toujours nous serons avec le Sei
gneur. Donc consolez-vous les uns les autres par ccs
paroles. ■
Hcbr., x, 25 : « Ne désertons pas notre assemblée,
comme la coutume est à quelques-uns, mais exhortonsnous, d’autant plus que nous voyons s’approcher le
jour » — X, 37 : car encore un tout petit peu de temps ;
celui qui doit venir viendra el ne tardera pas. ·
Jac., v, 7-8 : « Ayez donc patience, frères, jusqu’à
l’avènement du Seigneur. Voici, le laboureur attend le
fruit précieux de la terre, ayant patience à son égard
jusqu’à ce que (celui-ci) reçoive les premières ct les der
nières pluies. Ayez patience vous aussi, fortifiez vos
cœurs, car la parousie du Seigneur est proche. »
1 Pet., iv, 7 : · Mais la fin de toutes choses est
proche. »
1 Joa.,n. 18:« Petits enfants.c’est In dernière heure.
Comme vous avez entendu (dire) que ('Antichrist
vient, il y a maintenant plusieurs Antichrists. Par la
nous connaissons que c’est la dernière heure. »
Apoc., i, 7 : « Voici, il vient avec les nuées, et tout
œil le verra. » — xxii, 7 : « Et voici que je viens
promptement... 11 : Car le moment est proche.
12 : Voici que je viens promptement el ma récompense
avec mol, pour rendre à chacun selon son œuvre...
20: Oui. je viens promptement. - Amen ! Viens, Sei
gneur Jésus. ·
Dans les épîtres ct l’Apocalypse, la parousicapparait
parfois à l’horizon des événements contemporains. Les
apôtres encouragent et stimulent les fidèles en leur
parlant de cet événement. On pense aux oracles de la
seconde partie d’Isaïe et à ceux d’Ézéchlel qui conso
laient les captifs de Babylone en leur parlant de la i
restauration messianique. La parousie appartient à la
prophétie, ct la perspective manque, comme d ins la
prophétie. Ainsi dans Is., vn-ix, 6, il semble qu’Emmanuel va venir sauver son peuple après l'invasion assy
rienne; Mgr Pelt écrit : sur l'Apocalypse, surtout p. xcvî-cxxviii.
Le théologien ct l’exégète catholiques doivent tou
jours sc rappeler les enseignements (pie donne le ma
gistero de l’Eglise. Nous ne saurions mieux terminer ce
bref article qu’en rapportant les documents que le
magistère a promulgués touchant la parousie.
Le decret Lamentabili (3 juillet 1907), condamne la
proposition suivante (n. 33) : Evidens est cuique, qui
pnrconccptis non ducitur opinionibus. Jesum aut erro
rem de proximo mcssianico adventu fuisse professum,
aut majorem partem ipsius doctrina· in evangeliis sy
napticis contenta· authcnticitate carere. Cf. également
proposition η. 52. Texte dans Benzinger Bannwart,
n. 2033,2052.
L’encyclique Pascendi (S septembre 1907) condamne
formellement l’opinion moderniste qui prête au Christ
une erreur sur le temps de sa parousie : Permittunt
fmodernisin' apologetic), immo vero asserunt. Christum
ipsum in indicando tempore adventus regni Dei mani
feste errasse : neque id mirum, inquiunt, videri debet;
nam et ipse vita· legibus tenebatur! Denz.-Bann., n. 2102. ·
La commission biblique pontificale, le 18 juin 1915,
a rendu un décret sur l’interprétation des textes rela
tifs A la parousie dans les épîtres de saint Paul :
Propositis sequentibus dubiis pontificia Commissio |
de Ke biblira ita respondendum decrevit :
I, Utrum ad solvendas difficultates, quit· in epistolis
sancti Pauli aliorumque apostolorum occurrunt, ubi de
parousia ut aiunt, seu de secundo adventu l), A’. Jcsu
Christi, sermo est. rxrgeta· catholico permissum sit ad·
serere. Apostolos, licet sub inspiratione Spiritus Sancti
nullum doceant errorem, proprios nihilominus humanos
sensus exprimere, quibus error vel deceptio subesse pos
sit?— Hcip, : Negative
I
//. Utrum, prir oculis habitis genuina muneris apos
tolic i notione et indubia sancti Pauli fidelitate erga
doctrinam .Magistri, dogmate item catholico de inspira
tione et inerrantia sacrarum Scripturarum, quo omne id,
quod hagtographus asserit, enuntiat, insinuat, retineri
debet assertum, enuntiatum, insinuatum a Spiritu
Sancto, perpensis quoque textibus epistolarum apostoli,
in se consideratis, modo loquendi ipsius Domini apprime
consonis, affirmare oporteat, apostolum Paulum in
scriptis suis nihil omnino dixisse, quod non perfecte
concordet cum illa temporis parousiir ignorantia, quam
2054
ipse Christus hominum esse proclamavit?
Hc%p. :
Affirmative.
J1J. Utrum, attenta locutione grrrra ήμεΐς ol ζώυτες
ol περΟχιπόμενν, », perpensa quoque expositione Pn
Irum, imprimis sancit Joannis Chrysostomi, tum in
patrio idiomate, turn in epistolis Paulinis versutissimi,
liceat tanquarn longius petitam el solido fundamento des
titutam rejicere interpretationem in scolis catholicis tra
ditionalcm (ab ipsis quoque novatoribus scrcuh ΧΠ
retentamj, qua: verba sancti Pauli in J Thess., iv, 1717, explicat quin ullo modo involvat affirmationem parbusiee■, tam proximrr ut Apostolus seipsum suosque lecto
res adnumerct fidelibus illis, qui superstites ituri sunt
obviam Christo?— Bc%p. : Negative.
J. Chaîne.
1. PASCAL I". pape du 25 janvier MI7 a avril
mai 82I. ·— Élevé au trône pontifical â la mort
d’Éllennc IV. lequel n’avait régné que sept moi»,
Pascal avait fait partie, depuis longtemps, de l'admi
nistration romaine: en dernier lieu i) était abbé d’un
des monastères du Vatican, celui de Saint-Étienne. LZ
de ses premiers soins fut de signifier son élection i.
l’empereur Louis le Pieux. Jaffé, llegcsta, n. 2545; en
meme temps, ou un peu plus tard, il demandait au
souverain une reconnaissance expresse tant des droits
du Siège apostolique sur le domaine temporel qu’a
vaient constitué les diverses donations carolingiennes,
que de la situation qui était faite au pape. Jaffé,
n. 2518. On a dit â l’article Léon 111 comment la
proclamation de Charlemagne comme empereur, en
Pan 800, avait compliqué la question, déjà passable
ment embrouillée,des droits respectifs que possédaient
â Borne et le pape et le souverain franc.
Louis le Pieux cnit le moment venu de préciser ces
divers points. Le Privilegium remis par lui à l’envoyé
du pape, le noinenclalcur Théodore, ct dont le texte
s’csl conservé, répond aux desiderata exprimés par
Pascal. Texte dans P. L·. t. XCVUI, col. 579-588,
d’après l’édit de G. Ccnni. L’authenticité de cette
pièce n’est pas reconnue de tous. Pagi ct Murntorl la
contestaient déjà en bloc. Peut-être est-il plus sage d’y
constater certaines altérations postérieures. C’est la
position que prend, tacitement. L. Duchesne quand il
écrit : · Ce privilège contient d’abord une confirma
tion des droits de l’Église romaine sur les territoires
italiens qui. d’une façon ou de l’autre, rentrent (Lins
son domaine, la ville de Home, la Tuscie, dans scs limi
tes d'avant 787, la région de Pérouse, l’ancienne Campanic. Tibur, l’Exarchat (de Kavenne) tout entier, la
Pentapole, y compris Ancône, t’mana ct Osimo. le
territoire de Sabine, la Tuscie lombarde dans les limites
où elle avait été codée par Charlemagne, la rente payer
jadis au palais de Pavie par le reste de la Toscane lom
barde et le duché de Spolcte; enfin les territoires d’outre-Liris cl les patrimoines de l’Italie du Sud. c'est-àdire des domaines sur lesquels le pape avait des titres,
mais des titres seulement. Pour toutes ccs possessions
ou revendications P empereur accorde sa garantie. » Les
premiers temps de l'Etat pontifical, Paris, J 898, p. 95.
On remarquera que c’est le premier document qui per
mette de dresser une carte à peu près exacte des Étals
«l·· i
Plus importantes peut-être que ces précisions géo
graphiques étaient les stipulations relatives aux droits
du pape en ccs territoires. Sa souveraineté n'y scr.dt
limitée par aucune intervention impériale : Nullam in
cis nobis partem aul potestatem disponendi vel judi
candi subtrahendiue aut minorandi vindicamus, déclare
l’empereur. Loe. cil..co\. 585 B. Le.s sujets du pape, en
difliculté avec celui-ci, ne trouveront point assistance
à la cour franque. Tout au plus celle-ci sc résen c-l-clle
le droit d'intercéder pour eux auprès de leur souverain
légitime. Il semblerait donc que l'empereur renonce à
2055
PASCAL I<*
2056
tout droit dc regard sur l'administration pontificale. reur avait réveillé l’opposition toujours latente contre
Mais, en réalité, le souvenir des incidents pénibles qui, l’administration pontificale. Pascal s'inspirait en
â plusieurs reprises, avaient troublé le règne de Léon 111 somme des méthodes qui avaient rendu Leon III si
pèse encore sur la cour franque. Le paragraphe sur la impopulaire; il rencontrait des difficultés analogues. A
souveraineté pontificale se termine par une restriction l'été de 823, on apprit à la cour impériale que des évé
nements sanglants s’étaient déroulés à Borne. Deux
importante; l’empereur, y est-il dit, n'écoutera pas les
plaintes de ceux qui, de Î'État pontifical, viendraient dignitaires de premier ordre, le primicler Théodore ct
réclamer auprès de lui : exceptis his qui violentiam vel le nomenckiteur Léon, avaient été massacrés, eo quodse
oppressionem potentiarum passi ideo ad nos venerint ut in omnibus fideliter erga partes Lotharii juvenis impera
per nostram intercessionem justitiam accipere merean toris agerent. Annales d'Éginhard, col. 495 C; cf Vita
tur, coi. 586 A. Ceci ouvre la porte à dc multiples inter Lut/., col. 952;Thégan. Vita Lud., P. L.,t. cvr.col. 118.
ventions, et nous verrons que, sous le pontificat dc
On ne sc privait pas de dire, dans les milieux impéria
Pascal I«r, cette réserve va jouer. En somme, l'empe listes, que le pape ( lait complice du mouvement popu
reur n'abdique guère qu'en apparence la suzeraineté laire qui avait abouti a cc drame sanglant. La cour im
sur Î’État romain. Par contre, il proclame clairement
périale décida d’envoyer immédiatement â Borne une
la liberté de l'élection pontificale, ct le droit pour commission d'enquête; c’était l'application même de
l’Église romaine de consacrer immédiatement le nou la réserve clairement marquée dans le Privilegium de
vel élu sans avoir à attendre Vexequatur impérial :
817. La commission se croisa, au départ, avec une
Liceat Romanis... eum quem divina inspiratione ct beati ambassade romaine qui sc hâtait d'apporter des expli
Petri intercessione omnes Romani uno consilio atque cations ; on la laissa dire, mais on laissa aussi les enquê
acordia sine aliqua promissione ad pontificatus ordi teurs poursuivre leur route. Ceux-ci d'ailleurs n’arri
um elegerint sine aliqua ambiguitate vel contradictione vèrent pas à élucider la question. Aussi bien se trou
more canonico consecrare, coi. 586-587. Ce point est vait-on dans la même impasse où l'on s’était engage à
d’importance; on annulait par là le précédent qu’au l'automne de l'an 800 lors des démêlés du pape
rait pu constituer l'ancien eminent suivi à l'époque
Léon III avec scs adversaires. H fallut recourir au
byzantine cl qui subordonnait la consécration pontifi même procédé qui avait alors permis d’en finir.
cale à la reconnaissance impériale. Toutefois, le Privile Comme Léon 111, Pascal se soumit à la formalité dc la
gium maintenait une démarche que le pape devait faire purgatio per sacramentum. Dans une assemblée solen
après sa consécration. Dum consecratus jucrit, legati ad nelle, où figurait un grand nombre d’évêques, il jura
nos vel ad successores nostros reges Francorum dirigan qu’il n’avait été pour rien dans les attentats en ques
tur, qui inter nos et illuni amicitiam et charitatcm ac tion, mais que d'ailleurs les victimes avaient bien mé
pacem sociant. Ibid.
rité leur sort : Se ab hujus facti communione... jureju
Les relations entre Pascal ct Louis se maintinrent rando purificavit, et interfectores pricdictoruni hominum,
en somme dans les limites ainsi tracées; à plusieurs quia de familia sancti Petri erant summopere defendens,
reprises, on vit des envoyés pontificaux arriver à la mortuos velut majestatis reos condemnavit, jure casos
cour impériale. Au printemps de 821, se présentent à pronuntiavit. Annules, col. 496 A; ci. Vita Lud., col.
Nlmèguc deux dignitaires romains, sur la mission des 953 A; Thégan, t. cvi. col. 418. La cour franque se
quels les historiographes dc Louis s’expriment de ma contenta provisoirement de ces explications et de cette
nière un peu mystérieuse. Voir Annales d'Éginhard. procédure. Mais il est bien évident que ces événements
P. L., t. αν, col. 490 B, et cf. la Vita Ludovici do l’amenèrent à revenir sur les stipulations du Privile
ΓAstronome, ibid., col. 950 C. En octobre de la même gium de 817. A l’automne de 824, Lothaire reparais
année, toute une légation pontificale est à ThionvIÛc sait à Borne. Mais c'est avec Eugène 11. successeur de
pour les fêles du mariage du jeune Lothaire. Ibid. Mais
Pascal, qu’il eut affaire, celui-ci était mort depuis le
nous ne voyons pas que le pape ait eu aucune part printemps précédent (avril ou mai, la date n'est pas
dans les démarches des ecclésiastiques qui. en 822,
exactement connue). L’enquête faite par l’empereur
imposèrent au débonnaire souverain sa première péni semble bien avoir révélé des faits peu à l'honneur du
tence publique à Attigny. A l'automne de cette même pape défunt ou de son administration : repertum csl
année, le jeune Lothaire arrivait en Italie, ut justitias quod quorundarn pontificum vel ignorantia vel desidia,
laceret, disent les Annales, ibid., col. 495 A. Dès sed ct judicum cicca et inexplebili cupiditate multorum
l'année 817, il avait été associé à l'empire par son père prædia injuste fuerint confiscata. Vita Lud., t. civ,
qui l'avait couronné à Aix-la-Chapelle. Filium suum coi. 954 A. Cf. Bôhmcr-Mühlbachcr-Lcchcr, Regesten,
primogenitum Hlotharium coronavit (Hludovicus), et n. 1021 (988). Il faut, d’ailleurs, que l’impopularité
nominis atque imperii sui socium sibi constituit. Ibid.,
du pape défunt ait été bien grande, en certains
col. 481 G. Mais, de même qu’Étlcnnc IV avait profilé milieux, pulsqu’à sa mort le peuple romain voulut
d’une occasion favorable pour imposer le diadème im empêcher qu’on l'enterrât ù Saint-Pierre. Cc fut
seulement quand Eugène II eut réussi à sc faire
périal a Louis le Pieux, déjà couronné par son père
Charlemagne, de même Pascal mit-il à profit la pré unanimement reconnaître, qu’il fil transporter le corps
sence a Borne du jeune Lothaire, à Pâque 823, pour de son prédécesseur à la sépulture que celui-ci s’étalt
lui conférer Ponction impériale ct la couronne. Peut- préparée dans le transept de droite de la basilique vatlêtre était-ce après entente préalable avec Louis, canc. Voir Thégan. Vita Lud.,n.30, P.L., t. cvi.col. 418.
A distance, les souvenirs de ce pontificat, somme
cumme le pense L. Duchesne. En tout cas, comme le
toute assez, malheureux, se sont cITacés, el la mémoire
dit fort justement cet historien : < Les princes francs
dc Pascal est restée en vénération auprès des archéolo
ne voulaient point être empereurs par la grâce du
pape, le pape au contraire tenait énormément à les gues pour les importants travaux dc restauration qu’il
consacrer. Il savait ce qu’il faisait, ct sa persévérance entreprit dans Borne, à Saint-Pierre,à Sainlc-Praxèdc,
à Sainte-Marie in Domnica, â Sainte-Cécile ct ailleurs.
finit par fixer la tradition. » Op. cit., p. 96. Lothaire
Plusieurs des belles mosaïques qu’il fit exécuter sont
tint d'autre part, a Home, un plaid de justice, dont
mention est faite dans un diplôme impérial de l’an arrivées jusqu’à nous. Sur le détail de ccs travaux, voir
le Liber pontificalis, avec le commentaire de L. Du
née 840. Bühmer-Mühlbacher-Lechner, Die Regesten
des Kaiserreichs, n. 1077 (1043). Le jeune empereur chesne.
Il faut signaler également une initiative qui lui fait
jugea, en faveur de l'abbé dc Farfa, les contestations
grand honneur. En 822, d’accord avec l’empereur
qui s'étaient élevées entre celui-ci cl le pape.
Mais la présence en Italie ct à Borne du jeune empe Louis, Pascal chargeait Ebbon, archevêque de Heinis,
2037
PASCAL Ier — PASCAL II
d'organiser dc concert aver i lalitgafrc, évêque de Cam
brai. l’évangélisation des régions, au delà de l'Elbe,
dans la direction du Danemark cl de la Suède. Jaffé,
Regesta ponti fie.. n. 2553. Dès l’année suivante, Ebbon,
de retour à la cour franque, pouvait donner sur scs
premières tentatives les renseignements les plus opti
mistes. Annales d’Eginhard, roi. 496 C. Sur l’attitude
plus que raide de Pascal à l’égard dc Raban Maur,
alors abbé de l-’ulda, voir Mon. Germ, his!.. Epistolis.
t \. p. 528, n. 26.
Nous ignorons ce que furent les rapports dc Pascal
avec Constantinople, où, après In trêve du règne
d’Irène, l’iconoelasmc avait repris, violent sous
Léon V (813-820). un peu plus modéré sous Michel le
Bègue (820-820). La correspondance dc Théodore le
Studitc contient deux lettres adressées par celui-ci a
un pape, que Baronins Identifie avec Pascal Iw. Epist.,
1. IL xm et xiv, rapportées respectivement par Baro
nius aux années 817 (cf. Annales, an. 817, n. 21) et 818
(ad hune an., n. 1). Mais il est difficile dc préciser, dans
Je détail, les secours que put fournir le pape au moine
persécuté.
Sources.— La notice du Libre pont.. 6L Duchesne, t. n.
p. 52-68,précieuse pour l'archéologie,est muette sur tous les
événements de quelque importance du pontificat; c’cst
d’elle que provient l'histoire de « l'incendie du Borgo », dont
on sait l'intérêt nu point dc vue dc l’histoire dc l'art. — I-a
source principale est constituée par les Annales dites
d'Éginhard (le texte de /*.
t. civ, reproduit celui des
Von. Germ. hist.. Scriptores, t. 1), desquelles dérive direc
tement la Vita Hindou ici dite de l'Astronomc, P. L., t. civ;
la Vita Hludorici dc Thégan, P. L..I. cm,n'ajoute que peu
dc traits particuliers. Pour les lettres de Pascal 1·% Jnfïé,
Regesta ponti/. mm.. 2* edit., p. 318-320.
Travaux récents.— I'. Gregorovius, Gcsch. der Stadt
Romim M. .4., 5· édit., t. ni. p.35-55;B»xnuinn,D/e Pnhtlk
der Pâpstr, t. 1. p. 329-331: L. Duchesne. Isspremiers temps
de l'Etat pontifical, Paris. 1898. p.91-99; A. Hauck. Kirchenqeschichte Deutschland*. 3*· P edit., t. it, Leipzig. 1912,
p. 192-196, on trouvera p. 193. η. I. une discussion som
maire. avec énumération «les auteurs pour ct contre, dc
l'authenticité du Privilegium Ludovic i. Hauck croirait assez
volontiers h l’authcnticite de la première partie (relative au
territoire pontifical), mais avec des Interpolations; ce qui
dans le Privilege se rapporte aux relations des deux pou
voirs lui paraît beaucoup plus douteux.
Ê. Amann.
2. PASCAL II, pape du 13 août 1099 nu 21 jan
vier 1118. — Originaire d’un petit village rattaché à
la ville de Galeata, dans la région dc Bavcnnc, Rainier,
tel était son nom, entra dc bonne heure en religion.
Venu à Borne, vers l'Agc dc vingt ans, pour les a flaires
dc son couvent, i) fut remarqué par le pape Gré
goire VII (1073-1085), qui le retint à son service ct
linit par lui accorder le titre cardinalice dc Saint-Clé
ment. Cc dut être vers 1080. On sait peu de chose do
Rainier sous les pontificats de Victor III (1086-1087)
ct d’Urbain 11 (1087-1099). Celui-d étant mort à Borne
le 29 juillet 1099, Rainier fut élu pour lui succéder
quinze jours plus tard, le 13 août, cl consacré le Icndemain, sous le nom de Pascal. Son long pontificat sera
marqué par une recrudescence dc la lutte du Sacerdoce
cl de Γ Empire, qui va prendre un caractère très spé
cial. Mais s’il ne put mettre un terme, en Allemagne, ù
cette douloureuse querelle. Il cul plus de succès dans
scs rapports avec le reste dc la chrétienté.
L Pascal II et les ΚΜΡκηκυη» allemands —
Sous le pontifient d’Urbain IL la situation de la pa
pauté, si compromise sons le règne de Victor III, avait
été s'affermissant de manière continue Sans doute le
pape impérial. Guibcrt (le pseudo-Clémcnl III) était
parvenu Λ sc maintenir en face d'Urbain; mais finale
ment. terré Λ Ravenne, il faisait bien petite figure Λ
côté du grand pape qui. Λ Plaisance, en mars 1095, à
Clermont-d’Auvergne en novembre de la même année,
!
I
i
(
2058
avait vu sc grouper autour de lui lex représentants de
toute la chrétienté ct venait de lancer {'Occident latin
ù la délivrance du tombeau du Christ. Vieilli, fatigué
d’une lutte sans issue, l’empereur Henri IV n’était
plus homme ά diriger les événements. L’Allemagne,
visiblement, sc lassait du schisme et des contre-coups
qu’il avait sur toute la vie politique ct religieuse. Le
successeur d'Urbain bénéficierait de cette situation.
1 Pascal II et Henn IV (1099-1106). — Le plus
facile était pour Pascal dc se débarrasser dc l’antipape.
C’était, paraît-il, le vœu des Romains; ct la prudence
conseillait dc Je réaliser, car Guibert venait de s'ins
taller à Albc, â proximité dc Rome. Il en fut bientôt
chassé, ct sc retira à Civita Castellana. Ccs événements
ont pu se passer A l’automne de 1099; en septembre
1100, Guibcrt mourait. Henri qui, dc fait, semblait
l’avoir à peu près abandonné ne se préoccupa pas de
lui donner un successeur. Les guibertistes s’en char
gèrent; une nuit dc la fin de septembre, rassemblés à
Saint-Pierre-de-Rome, ils élurent comme pape, l’évê
que dc Saintc-Rufine. Théodoric. La joie dc celui-ci
fut de courte durée; Il ne tarda pas à être chassé dc la
cité léonine. Cent-cinq jours après son élection, il était
pris par les gens dc Pascal 11 ; on se contenta dc l’inter
ner au monastère de la Cava. où il mourut bientôt. A
cette nouvelle, les adversaires dc Pascal, d’intelligence
peut-être avec des partisans de l’empereur, essayè
rent, en février ou mars 1102, dc donner un successeur
à Théodoric, en la personne d’Albert, évêque dc Sa
bine. Le succès fut encore plus médiocre, et la nomina
tion dc l’antipape ne fut qu une échaufïourée sans
lendemain. Arrêté sur l’heure, le nouvel élu fut, lui
aussi, enfermé dans un monastère. Il faudra attendre
trois ans pour quesc reproduise une nouvelle tentative.
A l’automne dc 1105. l’archlprétre Maginulfe. profi
tant habilement des divisions intestines qui ne ces
saient d’agiter Rome, ct appuyé par un partisan de
Henri IV. réussit à sc faire élire le 18 novembre et ù
s'emparer du Latran où i) fut consacré sous le nom de
Sylvestre IV. Pascal avait eu le temps dc s’enfuir et
s’était retiré au sanctuaire vénéré de Saint-Jean, dans
l’flc du Tibre, puis dans la cite léonine. I) put rentrer
en force dans la ville dès le lendemain, et Maginulfe
gagna Tibur, puis Osimo. sans qu’on le voie faire doré
navant acte de juridiction. Il ne fera sa soumission
définitive à Pascal, qu’en 1111, dans des circonstances
sur lesquelles nous reviendrons.
A coup sûr. il n’est pas impossible dc discerner en ces
divers soulèvements la main des agents dc Henri IV.
Celui-ci, par contre, ne semblait les suivre que d’un œil
assez distrait. Il aurait préféré faire la paix avec
l’Église romaine. Quand avait été connue en Allema
gne la mort de Guibcrt, on avait conseillé ù l’empereur
dc rassembler à Mayence, pour Noël 1100, une diète
où l’on délibérerait sur les moyens dc refaire l’unité
ecclésiastique, depuis si longtemps rompue. Stumpf,
Regesten der Kaiser, n. 2948; texte nu mieux dans Cons
titui. imperatorum. Mon. Germ. hist., Leges, sect, ιν,
t. I. p. 121. Même idée exprimée en 1102; scion la
Chronique d’Ekkehnrd, Henri au début dc celte année
sc déclare prêt A partir pour Rome; il y convoquerait
pour la Chandeleur un concile où l’on ventilerait cano
niquement la cause du pape et la sienne et où l’on
referait l’union du Sacerdoce cl dc l'Empirc, rompue
depuis si longtemps. P. L.. t. c.liv, col. 985 C. Nous
savons peu de choses des tentatives de négociation qui
purent avoir lieu à ccs deux moments. S’il y en eut,
elles laissèrent le pape inflexible; pour lui, Henri IV
était excommunié, i) n’y avait plus à négocier avec lui.
Voir la lettre ù Gérard de Constance du 18 janvier
1100, JnITé, Regesta, n. 5817, où Pascal dément tous
les faux bruits dc sa réconciliation avec Henri. Le
synode qui sc tint nu milieu du carême dc l'année 1102
2059
PASCAL II. LUTTE AVEC HENRI V
stigmatisa une nouvelle fois l’empereur et ceux qui ne
tiendraient pus compte des condamnations ecclésiasti
ques. Le schisme (allemand) y fut déclaré une des plus
graves hérésies. Chronique d'Ekkchard, ibid., col. 986.
Le pape s’ancrait d’ailleurs de plus en plus dans
l’idée que l’investiture laïque, qui était au point do
départ de la lutte entre l’empereur et le Saint-Siège,
était la cause principale des maux dont l’Eglise avait
soutTcrt. La réforme grégorienne avait, on le suit, des
visées beaucoup plus larges; Pascal semble n’en avoir i
guère retenu que ce point. Et cc n’était pas seulement
pour l’Allemagne qu’il insistait. Plusieurs lettres de
celte époque se réfèrent aux difficultés anglaises. ·
Jaffé, n. 5808. 5928. 5929; elles témoignent d’une pa- ■
reille Intransigeance.
Seule la disparition de l’empereur excommunié
pourrait ramener la paix. Pascal n’hésitait donc pas A
lui créer des difficultés. à lui aussi bien qu’à scs parti
sans. Voir la lettre du 21 janvier 1102 à Robert, comte
de Flandre, le remerciant d’avoir exécuté Cambrai, et
lui demandant de mener la vie dure aux gens de Liège.
Jaffé, n. 5889: cf. l’adresse au pape de Sigcbcrt de
Gcmbloux ù l’occasion de cette lettre. Codex Udalrid.
n. 113. dans Jaffé, Hiblioth. rcrum germ., t. v, p. 201225. .Même note sévère à l’endroit des partisans de
l’empereur, dans une lettre du 2 février 1101. Jaffé,
Regesta, n. 5970. La situation d’Henri IV, d'ailleurs,
devenait de plus en plus inquiétante à la lin de 1 lot : 1
son fils Henri V, qu’il avait fait couronner roi des Ro
mains à l'Epiphanie de 1099, sc révoltait ouvertement
et groupait autour de lui tous les mécontents de l’Alle
magne; en même temps il sc rapprochait du SaintSiège et déclarait ouvertement qu’il ne se séparait de
son père que pour terminer les alfaircs ecclésiastiques
au mieux des intérêts de l’Eglise. Sur le synode tenu à
Nordhauscn, ù la Pentecôte de 1105, voir Ekkehard.
Chronicon, col. 991 sq. Les décisions prises à Nordhausen ne restèrent pas lettre morte. Dans les mois qui
suivirent, les évêques impérialistes furent chassés de
leurs sièges et remplacés par des évêques fidèles au
pape. C’était, en Allemagne, la lin du schisme. A la fin
de l’année, Henri IV abdiquait, non sans avoir essayé 1
d’abord de mettre le pape de son côté. Codex Udalrid,
n. 120, p. 230. Au printemps de 1106, à la vérité. Il i
retirait son abdication, en appelait au pape de l’indi
gne conduite de son Ills, l’ne fois de plus la guerre
civile recommençait cl une grande bataille allait se
livrer dans la région située entre Liège, quartier géné
ral du père, et Aix-la-Chapelle où le fils rassemblait ses
forces, quand I lenri IV mourut après une courte mala
die, le 7 août 1106. ayant reçu d’ailleurs les sacre
ments de l’Église. La sépulture ecclésiastique régulière
lui serait d’ailleurs refusée jusqu’en 1111. C’est alors
seulement que son corps reçut dans la cathédrale de
Spire sa sépulture définitive.
2° Pascal 11 et Henri V. Premiers rapports (1106- |
1110). — Il pouvait sembler que la disparition du vieux i
souverain et l’avènement de son ills marqueraient la fin
de la querelle du Sacerdoce cl de l’Empire par un règle
ment de la question des investitures. Tous les gestes
faits par Henri V nu cours de l’année 1105 avaient été
empreints de In plus grande bienveillance, disons
même de la plus grande humilité, â l’endroit de l’Église I
et du Saint-Siège. Or. A peine le nouveau roi sera-t-il .
le maître incontesté, qu'il reprendra, mais avec une
ténacité plus grande, la politique paternelle. D'ailleurs
cette question des investitures.sur laquelle on se butait
de part et d’autre, fourmillait de malentendus. Le sou
verain temporel voyait dans l’abandon d’une pratique
plusieurs fois séculaire la renonciation à un droit essen
tiel de la couronne, au seul moyen par lequel se cons
tatait de manière tangible que le pouvoir temporel des
dignitaires ecclésln tiques était une délégation du Mien.
20G0
Les gens d’Églisc, de leur côté, imbus désormais des
idées grégoriennes, s’obstinaient A voit dans «l’inves
titure laïque une usurpation du pouvoir ecclésiasti
que par le pouvoir civil. Cette idée de transmettre des
« droits spirituels » par une intervention séculière, ils
la dénonçaient comme hérétique, alors que le geste
traditionnel pouvait recevoir une autre interprétation.
Bien rares étaient ceux qui, comme Yves de Chartres,
arrivaient, au milieu de ce cliquetis d'opinions, ù con
server leur sang-froid el à peser avec équité les droits
respectifs du Saint-Siège el des couronnes.
Pascal 11. lui. se raidissait de plus en plus sur la ques
tion. On le vil bien A la première prise de contact entre
lui et Henri V, A l’automne de 1106. Au concile réuni
A Guastalla (entre Parme el Mantoue), le 22 septem
bre. des envoyés du roi étaient présents. H s’agissait
d’assurer, par des mesures opportunes, la pacification
religieuse de l'Allemagne; le pape y montra une grande
condescendance, il fut entendu que les évêques consa
crés durant le schisme seraient admis A continuer leurs
fonctions, pourvu qu’ils n’eussent été ni intrus (intrasores), ni sinioniaques, ni criminels (criminosi), et de
même les clercs de tous ordres qui se trouveraient être
de bonne vie et mœurs. Mais, en même temps, le concile
renouvelait la défense faite aux laïques de donner l’in
vestiture. Mansi, Concit., t. xx, col. 1209; ci. Jaffé,
Regesta, p. 726, après le n. 6091. Nonobstant celle
interdiction, Henri V ne laissa pas de suivre les vieux
errements. Voir dans Hauck, Kirchengesch. Deutschlands, I. in, p. 892, η. I, un certain nombre d'exem
ples. El, au printemps suivant, il envoyait au pape
une députation chargée de maintenir ses droits. C’est
en France qu’elle rejoignit Pascal.
Depuis le début de celle année, en effet, le pape par
courait cc pays; il y était venu, dit Suger, ut regem
Francorum (Philippe 1er) cl (ilium regem designatum
Ludovicum (Louis le Gros) et Ecclesiam gallicanam
consuleret super quibusdam molestiis et novis investitu
ra ecclesiastica querelis, quibus eum infestabat et magis
infestare minabatur ilenricus imperator. Vita I.udovici
Grossi, c. ix, P. E., t. clxxxvi, coi. 1267. C’est A ChA·
lons-sur-Marne qu’il fut rejoint par les envoyés du roi
des Romains, dont l’archevêque de Trêves était le
porte-parole. Les deux thèses impériale et pontificale
s'affrontèrent; les Allemands s’emportèrent au point
de déclarer (pic » la réponse qu’ils attendaient, ils
iraient la chercher A Rome, mais A la pointe de leurs
épées On eut bien de la peine à les calmer. Suger,
ibid., col. 1270. Quelques jours plus lard, rassemblant
A Troycs mi nombreux concile (universale concilium,
dit Suger), le pape y prenait position, avec une netteté
sans pareille, contre l'investiture laïque : Qui ab hora
investituram episcopalem seu aliquam spiritualem digni
tatem a laicali manu susceperit, si ordinatus fuerit,
dij’onatüh, simul et ordinator ejus. Il renforçait cn
même temps les autres articles * Pascal 11 et Henri V. Le grand conflit de till.
— A l’automne de 1110, Henri passa les Alpes Les dé
buts de l’hiver le virent en Lombardie; c'est seulement
en janvier que l’armée allemande se rapprocha décidé
ment de Home. I ne ambassade s’en détacha, pour
aller traiter d’avance avec le pape des conditions
mêmes du couronnement. Sur la série des événements
(pu se sont déroulés entre le I février et le 13 avril 1111
on est très abondamment renseigné, et il est aisé d’en
reconstituer la suite. Ce qui est plus difficile, c’est
d’imaginer les ressorts qui poussèrent alors les acteurs
du drame que nous avons a raconter. Un véritable
couj) de théâtre allait en effet sc produire, que rien,
semble-t-il, ne faisait prévoir.
Coup de théâtre, le mot n’est pas trop fort pour qua
li lier l’issue de la négociation qui sc déroula, le I fé
vrier 1 H 1 .dans le vestibule de Saint Pierre (chapelle de
Sancta Maria in Turri) entre les plénipotentiaires pon
tificaux dont le principal était un laïque influent, Pierleoni. et les envoyés de Henri V. Ceux-ci en crurent-ils
leurs oreilles, quand ils entendirent Picrlconi proposer,
au nom de Pascal, la renonciation de l’Église d’Alle
magne à tous ces droits temporels (regalia), dont la
jMissession était, de l’aveu même des impérialistes, la
seule raison d’être de l’investiture laïque ? A ces di
gnitaires ecclésiastiques, qui liaient en même temps
de grands seigneurs temporels, le pape demanderait,
il Imposerait, de renoncer à tout ce qui faisait, depuis
l’époque de Charlemagne, leur force et leur dignité.
L’Église d'Allemagne cesserait d’être une puissance
temporelle; elle ne vivrait plus que de ses biens patri
moniaux et des oblations de scs fidèles. La sécularisa
tion des domaines ecclésiastiques qui ne se réalisera
définitivement que de nos jours était tout uniment pro
posée par le pape du xn· siècle : Pascal ne voyait que
ce moyen d’obtenir la liberté de l’Église. Car, en
échange de cet abandon, il exigeait du futur empereur
qu’il renonçât de son côté â cette mainmise du pou
voir civil sur les nominations ecclésiastiques, qui avait
dans la remise par le souverain de la crosse et de Pan
neau, son symbole le plus apparent. Qu’il y ait eu.
comme le pi étendra ultérieurement Henri, dans les
propositions du pape, un piège tendu A la bonne foi du
souverain, c’est cc que, avec I lauck. il faut assurément
rejeter. En formulant ces propositions, Pascal était
sincère. Peut-être néanmoins n'en réalisait-il pas d’un
seul coup toutes les conséquences L'empereur les
acceptait, sans doute; mais l’Église d'Allemagne, qui.
dans l’aventure, avait bien son mot Adiré, les accepte
rai! elle de la même manière ? Il s’agissait pour elle
d’une radicale transformation dans les conditions
memes de son existence cl de son activité (L’est d’elle,
« n définitive, que l’empereur cl le pape disposaient,
sans l’entendre, el In présence parmi les plénipoten
tiaires allemands de l’archichancelier. Albert, arche
vêque d< Mayence, contrebalançait dlflldlcmcnt, dans
leur groupe, l'autorité des autres représentants laïques
du roi des Humains. — Invraisemblables ou non, les
conditions furent acceptées de part cl d’autre. Au
nom de Henri V fut faite la promesse suivante :
2062
Ilex scripto refutabit omnem investituram omnium Ecclc«Inrum in manu domni papr, in conspectu cleri et populi, in
die coronationis mr. Et postquam domnus papn fecent
sicut in alia carta scriptum est, sacramento (innabit quod
nunquam te de investituris ulterius Intromittet. Et dimit
tet Eeclrdfts liberas cum oblationibus rt posMMMnnihiK qinr
ad regnum numlfrMe non pertinebant.
En échange de quoi le pape promettait ce qui suit :
Domnus papa pnrdpiet episcopb pratentibus in die
coronationis ejus (ac. Ilenrici), ut dimittant regalia regi et
regno qu.T nd regnum peril nebant tempore Caroli, Ludo
vic), Hennef rt aliorum predecroorum ejus. Et *cripto
firmabit sub unntlirmntc auctoritate sua et justitia ne quis
eorum vel portentium vel albentium vel wtKcetsores eorum
intromittant se vel imndanl eadem regalia id est cisii at es.
ducatus, marchias. comitatu*, monelas, teloneum, merca
tum .advoca tins regni, jura centurionum et curtesqusr mani
feste regni erant cum pert i neu tiis mu*, militiam et castra
regni. Nec ipse regem et regnum super hi* ulterius inquie
tabit et privilegium sub anathemate cunflnuabit, ne posteri
*ui inquietare pnrsnmant.
(Les deux textes dans Consiil. imperat., l i. p. 137139: cf. .laflc, Îltgtàà, η. 6289 j
C’était sous ces conditions que le pape s’engageait â
couronner Incessamment le roi des Romains.
Rapportés an quartier général qui venait de s’éta
blir â Sutri, ces préliminaires y furent acceptés (8 fé
vrier). Le roi cl scs grands jurèrent de ne rien faire
d’hostile au pape. Le jour du couronnement, qui fut
fixé au dimanche suivant, 12 février, s'échangeraient
nu cours même de la cérémonie les ratifications défini
tives. Henri semble bien s’être rendu compte dès ce
moment de ce qu’avaient d’inexécutable les proposi
tions de Pascal; mais il a dû réserver l’eflet de surprise
pour le moment même de la cérémonie; Il ne semble
pns que les évêques de la suite (en dehors de l’archi
chancelier) aient etc mis au courant de cc dont il avait
été convenu â Home, le 4 février. C’est quand le cortège
fut entré â Saint-Pierre, le dimanche de la quinquage
sime. après que déjà I lenri avait été salué par le pape
du litre d’empereur et avant qu’il ne s'approchât de la
confession.c’est à ce moment que fut soudain révélée a
l’épiscopat allemand toute l’importance du traité con
clu entre Henri et Pascal. La chancellerie pontificale
avait préparé le texte que le pape devait lire; il s’est
conserve sous le titre de Paschalis l Lprivilegium prima
conventionis. Texte dans Constit. imperat., t. i, p. 111.
D’assez longs considérants en formaient In première
partie : Les lois divines et les canons ecclesiastiques,
y lisait-on, défendent aux prêtres de se mêler des
affaires temporelles. Or. en Allemagne, ces questions
séculières sont devenues leur principale occupation.
Les ministres de I autel sont devenus les serviteurs de
la cour, parce qu’ils ont reçu des rois, cités, duchés,
marquisats, droit de monnaie; et dès lors s’est éta
blie l'intolérable coutume que les évêques élus ne
pussent recevoir la consécration avant d avoir été in
vestis par la main du roi. De IA sont dérivées et la
simonie et l’ambition. A ces maux qu avaient causes
les investitures, les papes Grégoire VU el Urbain II
avaient cru porter remède en interdisant, sous des
peines très graves, I ’investiture laïque. Ces dispositions,
Pascal les avait confirmées II apportait maintenant
un remède plus efficace en ordonnant aux ecclesias
tiques d’abandonner définitivement à l’autorité royale
tous ces droits régaliens. L’Église se contenterait
désormais des oblations des fidèles et de scs biens pa
trimoniaux, rl les évêques n’auraient plus de raisons
de séjourner A la cour. Oportet enim episcopos curis
su cidaribus expeditus curam morum agere populorum
nec ecclesiis suis abesse diutius.
A comparer la narration pontificale et le récit impé
rial de cette mémorable journée (voir Constit. imperat.,
p. 118 cl 151), on a l’impression que le pape commença
2063
PASCAL IL
par demander nu roi la renonciation aux investitures;
l’empereur veut, au contraire, qu’on lise d’abord le
document papal. Cette lecture fait sur tous les assis
tants une violente impression de surprise. Universis
in faciem ejus resistentibus et decreto suo planam turre·
sim inclamantibus, scilicet episcopis, abbatibus, tam
suis quam nostris et omnibus Ecclesia* filiis, dit la nar
ration impériale. Le récit pontifical nous montre les
évêques allemands, accompagnés de plusieurs évêques
lombards, sc retirant pour délibérer, dans le secretarium
avec l'empereur et les grands. La délibération fut très
longue et sans doute houleuse. Les évêques revinrent
enfin et leur première démarche aurait été un geste de
soumission : ad pontificis vestigia corruerunt et ad oris
oscula surrcxcrunt; mais les «familiers du prince » appa
rurent et la discussion reprit de plus belle autour du
pape. L’écrit en question, disait-on, ne pouvait cire
sanctionné en justice. Les partisans du pape répon
daient, en justifiant la renonciation des clercs à tous les
soucis temporels. Dans toute celte confusion le temps
passait, le jour tombait déjà que la messe n'était point
commencée. Du couronnement impérial il n’était plus
question, seuls les plus optimistes osaient encore pro
poser qu’on y procédât sur l’heure, et que l’on remît à
huitaine la suite de la négociation. En fait, le pape et
son entourage, gardés par les soldats, faisaient déjà
figure de prisonniers. Quand la messe eut été célébrée,
non sans peine, on ne permit plus au pape de rester
dans sa chaire épiscopale; la nuit venue, lui et tout son
monde, désormais gardés à vue, étaient enfermés
dans Vhospitium extra ecctesiæ atrium. Ainsi se terminaît la première péripétie du drame.
Le lendemain, les Romains se soulèvent et essaient
de forcer la cité léonine. Peu rassurés, les Allemands
l’évacuent, emmenant avec eux le pape et sa suite. La
captivité du pape dans le camp germanique allait du
rer deux mois. On imagine aisément à quelles ins
tances, à quelles sollicitations il fut en butte, durant
ce temps. Sous ses yeux, l’armée allemande dévastait
la campagne romaine; scs meilleurs amis, scs plus
fidèles conseillers étalent tenus en une étroite prison.
On lui parlait des souffrances des exilés, on lui faisait
entrevoir la possibilté d'un schisme. A tout cela le
remède était tout trouvé : que le pape concédât à l’em
pereur le privilège de donner l’investiture, aussitôt
tout rentrerait dans l’ordre; l’Église romaine n'aurait
point de protecteur plus dévoué que le nouveau César.
Lassé d’une lutte sans issue, le malheureux pape dut
céder : Victus tandem miseriis filiorum, dit la narra
tion pontificale, laborans gravibus suspiriis atque
gemitibus et in lacrimas totus effusus : < Cogor, ait, pro
Ecclesia: liberatione ac pace hoc pati, hoc permittere quod
pro vita mea nullatenus consentirem. · Ibid., p. 119.
Le 11 avril, au pont Mammetis, il faisait à Henri la
promesse de lui accorder le droit d’investiture, pro
messe que confirmaient par serment quinze cardi
naux qui avalent été autorisés à le rejoindre. Ce ser
ment garantissait la promesse que Pascal n’inquiéte
rait pas Henri pour les actes injustes qu'il venait
d'accomplir, ni pour les investitures des évêques et
des abbés. Jamais il ne porterait d'anathème contre la
personne du roi. Il couronnerait Henri le plus tôt pos
sible, cl l’aiderait de tout son pouvoir à conserver la
royauté et l’empire. Le lendemain, toujours dans le
camp, un acte en bonne forme était dressé de ce Privi
legium Paschalis, le texte s'en est conservé. Ibid.,
ρ. 114; cf. Jaffé, Regesta, n. 6290. Le pape commence
par y rappeler les honneurs et les privilèges dont le
Saint-Siège a toujours entouré la dignité impériale.
Lui-même y ajoutait celui-ci : ut regni tui episcopis vel
abbatibus libere prater violentiam et simoniam electis
investituram virgee et anuli conferas. Post investitionem
vero canonice consecrationem accipiant ab episcopo ad
206 ί
quem pertinuerint. Interdiction dès lors était faite de
consacrer un personnage élu par le clergé et le peuple
en dehors de l'assentiment du souverain, à moins qu’il
ne fût investi par celui-ci. La concession de ce privi
lège était légitimée par la muni licence des souverains
allemands « l’endroit du clergé, par la concession qu’ils
lui avaient faite des droits régaliens : ne fallalt-ll pas
cpie le royaume fût affermi par la collaboration des
évêques et des abbés, et que, d'autre part, l'autorité
royale intervint pour imposer aux électeurs le respect
des lois ecclésiastiques? Ce document, qui exprimait,
en somme, toute la thèse impérialiste sur les investi
tures sc terminait par la menace de l’anathème contre
quiconque oserait sciemment le discuter : Si qua per
sona hanc nostræ concessionis paginam sciens, contra
eam temerario ausu venire lentaverit anathematis vin
culo... innodetur. On n’imagine pas plus entière capitu
lation. La messe fut célébrée sur l’heure par le pape;
apres avoir communié, il donna la communion a
Henri : Que le corps du Christ, lui dit-il, soit pour la
rémission de tes péchés, pour l’affermissement de la
paix et d’une véritable amitié entre loi et moi, entre le
Sacerdoce et ('Empire. ■* Et Ils échangèrent le baiser de
paix. D’ordre de l'empereur, l'antipape Maginulfe, qui
se trouvait dans le camp, fit sa soumission et déposa
Je pontificat. Jaffé, Regesta, p. 774.
A ce prix le pape était libre; il entrait le soir même
dans la cité léonine, pour préparer le couronnement
impérial. Celui-ci eut lieu le lendemain 13 avril, à
Saint-Pierre. Avant la communion, le pape, à la vue
de toute l’assistance, remit à l'empereur le privilège
rédigé la veille. 11 avait bu jusqu’à la lie le calice
d’amertume! — Les portes de la ville même de Borne
étaient demeurées fermées pendant toute la cérémo
nie; l'empereur n'y entra pas, et retourna au camp;
bientôt son armée s'éloignait de Borne en direction de
l’Allemagne. Le pape, lui, rentrait en sa bonne ville,
au milieu de l'allégresse des Homains, heureux de le
revoir, après les étranges événements qui venaient de
se dérouler.
I* Pascal 11 et Henri V. Les suites du pacte de UH,
— Cette joie était loin d’être partagée par l'entourage
pontifical. Les premières effusions passées, il fallut
bien se rendre compte de l'énormité des concessions au
prix desquelles la délivrance du pape avait été ache
tée. Les vrais grégoriens furent atterrés; une vive
opposition ne tarda pas à sc manifester. Dans Home
même, elle était menée par ceux des cardinaux qui
n’avaient pas signé la promesse appuyée par serment
du 11 avril. De loin, Brunon de Scgnl, qui était devenu
abbé du Mont-Cassin, soutenait cette campagne. Dans
plusieurs lettres qui semblent avoir eu une assez large
diffusion, il n’hésitait pas à dénoncer l'investiture
laïque comme une hérésie, et 11 tirait la conclusion :
Omnis qui lurresim defendit haereticus est. Voir P. L.t
t. ci.xv, col. 1139 sq. Quand, durant les chaleurs de
l’été, le pape se fut retiré à Tcrracinc, les deux cardi
naux-évêques, Jean de Tusculum et Léon d’Ostic,
prirent l’initiative de rassembler les cardinaux, et
l'assemblée sc déclara contre le privilegium, le pravilegium. comme on commençait déjà à dire. Celle dé
marche nous est connue par la lettre sévère adressée
par Pascal aux deux meneurs de l’opposition. Jaffé,
n. 6301. Quod in personam nostram, écrivait le pape,
imo in patrem vestrum, prater ipsius Ecclesia: judicium
atque, pra sentiam vos egistis, etsi vobis cx zelo Dei visum
sit. non tamen, ut mihi videtur, canonico tramite inces
sistis. En même temps, le pape ordonnait à Brunon de
quitter le Monl-Cassin, et mandait aux moines de lui
donner un successeur. Jaffé, n. 6302, 6303.
Ces manifestations italiennes étaient peu de chose
à côté de l'agitation qui se révélait en France cl dont
le chef était l'archevêque de Vienne, Guy, le futur Cal-
2063
PASCAL IL LUTTE AVEC HENRI V
liste II. Son voisin, l'archevêque de Lyon, Josceran,
sc montrait aussi fort animé, et Gérard d'Angoulême,
qui, â plusieurs reprises, avait exercé les fonctions de
légat pontifical, s’associait à ces deux prélats. Il fut
question de rassembler à Anse (sur la Saône) un concile
où sc traiterait la question de l'investiture laïque et de
l’attitude à prendre à l’égard du pape. Des convoca
tions furent adressées par l'archevêque de Lyon, qui
s’autorisait de concessions â lui faites par Grégoire VII
pour exercer dans les Gaules une autorité primatiale.
Nous avons la réponse qu’au nom des évêques de la
province de Sens fil Λ cette proposition, Yves, évêque
de Chartres. Voir .Won. Germ. hist., Libelli de life, t. il,
p. 649 sq. Seul ou à peu près des canonistes de l’époque,
celui-ci arrivait à faire le départ exact entre ce qu'il y
avait d’absolu et ce qui était pure contingence dans la
question des investitures en général et dans I’affaire
du pape Pascal en particulier. S’il refusait d’obtempé
rer à la convocation de Josceran, ce n'était pas seule
ment par protestation contre une autorité dont les
litres lui paraissaient mai assurés, c’est encore parce
qu’il ne voyait aucune utilité à des assemblées, in guibus non possumus eas personas contra quas agitur con
demnare Del judicare quia nec nostro, nec ullius homi
num probantur subjacere judicio. C’est du pape évidem
ment qu'Yves de Chartres veut parler et il ajoute
qu'après tout, l'attitude prise par celui-ci, n’est pas
absolument blâmable, si le pape ne s’y est rangé que
pour éviter de plus grands maux. Cette question des
investitures, continue-t-il, est infiniment complexe.
Parler à ce propos d’hérésie, comme on le fait en ce
moment, c’est perdre de vue le sens exact des mots. A
pousser les choses au pire, on peut dire seulement que
l’investiture donnée par les laïques est une usurpation
de pouvoir, qui pour le bien et l’honneur de l’Église
doit être supprimée, salvo pacis vinculo si fieri potest.
Lù où l'on peut la supprimer sans schisme, qu’on la
supprime. Où elle ne peut l’être sans amener de vio
lentes séparations, cum discreta reclamatione differa
tur. Elle n’enlève rien aux sacrements ecclésiastiques
et ne les empêche pas d’être saints.
L’attitude énergique d’Yves de Chartres, auquel
faisait écho Hildeberl du Mans, semble bien avoir
empêché la convocation de ce concile d’Anse, qui
aurait pu être fort préjudiciable aux Intérêts de Pascal.
Mais, étant donnée l’excitation qu'avalent causée
dans tous les esprits les luttes de la période grégo
rienne, on comprend assez que cet appel au bon sens et
aux principes de la saine théologie ait été peu entendu.
Sans doute Gerhoch de Bclchenbcrg exagère-t-il, à
son habitude, quand il écrit, parlant de la concession
faite par Pascal : Pro qua re universi pene Franciæ
episcopi consilium inierant quatenus excommunicarent
ipsum papam Paschalem tanquam Ecclesia- hostem et
destructorem, nisi privilegium idem ipse qui dedit damna
visset. De investigat. Antichristi, L 1, c. xxiv, dans Mon.
Germ, hist., Lib. de lite, l. m, p. 331. Mais il est bien
certain que ni Josceran dr Lyon, ni Guy de Vienne ne
cessèrent leur violente opposition. En Lombardie, Pla
cide de Nouant ula rédigeait un traité en due forme
pour établir qu’il était contraire ù tous les principes
d'accorder aux laïques le droit d’investiture. Texte
dans P. L., I, CLXitt, col. 615-690, et mieux dans Mon.
Germ, hist.. Lib. de lite, t. n, p. 569-639. Chose cu
rieuse, l’auteur de cet intéressant traité sc faisait de la
thèse même de la primauté pontificale, qu’il défendait
avec beaucoup de zèle, une arme pour attaquer les
concessions qui venaient d'être faites. En cette con
joncture, les plus animés contre Pascal, c’étaient pré
cisément ceux qui croyaient davantage à l’autorité
suprême du pape dans l’Église.
Devant cette opposition grandissante, le pauvre
pape eut un moment de découragement ; il songea à sc
2066
démettre du souverain pontificat et a se retirer dans la
solitude. Peut-être cc dessein reçut-il un commence
ment d’exécution. D’après Suger, ad eremum solitu
dinis confugit, moramque ibidem perpetuam fecisset, si
universalis Ecclcsiæ et Romanorum violentia coactum
non reduxisset. Vita Lud. Gr., c. ix, P. L., t. clxxxvi,
coi. 1272 C. L’histoire des évêques d'Angoulême, par
lant de l'évêque Gérard et de son rôle dans cette
a flaire, dit expressément que Pascal, quia rem illici
tam fecerat, deponere sc a papatu promiserat et ad Poncianas insulas habitu religioso exut ire disposuerat.
Mon. Germ, hist., Script., t. xxvr, p. 823. Mais il est
bien difficile de rien préciser sur cc séjour qu'aurait
fait le pape à Plie de Ponza. Quoi qu’il en soit de la
réalité de cette fugue et de la durée de ce séjour, il est
certain qu’une décision s'imposait d’urgence, si l’on
voulait éviter un schisme. L’n concile réuni au Latran
en février 1112 et où l'on comptait 130 évêques s'oc
cupa longuement de la question. Les discussions
durent être assez vives, si l'on en croit la notice rela
tive à Gérard d'Angoulême, ci-dessus mentionnée.
A la 5* séance, le pape se vit en assez fâcheuse posture;
quelles que fussent les circonstances atténuantes qu’il
avait le droit d’invoquer, il reconnut humblement qu'il
avait mal agi : Scriptum illud quod magnis necessitati
bus coactus, non pro vita mea, non pro salute aut gloria
mea sed pro solis Ecclesiir necessitatibus sine fratrum
consilio aut subscriptionibus feci, super quo nulla condi
tione, nulla promissione constringimur, prave factum
confiteor et omnino corrigi. Domino pnrstante, desidero.
La correction, c’était le concile qui la fournissait le
lendemain, 23 février. Le pape ayant déclaré la veille
que, vu le serment qu’il avait prêté le 12 avril de
l'année précédente, H ne se reconnaissait pas le pou
voir d’anathématiser l’empereur ou simplement de
l’inquiéter au sujet des investitures, les membres de
l'assemblée, sc substituant au moins partiellement au
pape, prononcèrent, par la bouche de Gérard d'Angou
lême, la sentence suivante :
Privilegium illud, quod
non «t privilegium sed vere
debet dici pnivtlegiuin, pro
liberatione captivorum et
Ecclesia* a domno papa Pas
chali per violentiam llenrici
regis extortum, nos omnes,
in hoc sancto concilio cum
eodem papa congregato, ca
nonica censum et ecclesias
tica auctoritate, judicio
Sancti Spiritus damnatum et
irritum esse judicamus, at
que ideo cassamus, cl ne
quid auctoritati* et efficaci
tatis habeat penitus rxromnumicunius. Ideo autem
damnatum c*t quia in eo
privilegio continetur quod
electus canonice a clero et
populo a nemine consecre
tur, nisi prius a rege inves
tiatur, quod est contra Spiri
tum «.anctum et canonicam
institutionem. Texte dans
Duchesne, Le Liber pontifi
calis, t. 11, p. 370; cf. Jaffé,
Regesta, p. 715.
Ce privilège, qui n’est
point un privilège, mais qu’il
faudrait plutôt appeler un
sacrilège (le jeu de mot latin
ne peut être traduit que par d
peu prts), extorque par la
violence du roi Henri au
pape Pascal, pour la libéra
tion des captifs et de l’Église,
nous tous, dans ce saint con
cile rassemblé autour du
pape, de par censure cano
nique et de par l’autorité de
l’Église, nous le déclarons
condamné et annulé par le
jugement du Saint-Esprit.
Nous le cassons donc; et
pour qu’il n’nil autorité ni
efficacité, nous l’excommu
nions complètement. Il est
damnable parce qu’on y lit
précisément qu'un (prélat)
canoniquement élu par le
clergé et le peuple ne doit
être consacré qu’il n’nil reçu
nu préalable l’investiture du
roi, cc qui est contre le SaintEsprit rt l’institution cano
nique.
A coup sûr la personne même de l’empereur n’est
pas expressément condamnée, mais les tenues em
ployés, et en particulier celle sentence bizarre qui
< excommunie le privilège », montrent bien quelle était
la pensée des membres du concile, sinon celle du pape.
Le bruit courut bientôt, que, parjure ù son sentient,
Pascal avait excommunié Henri. Ce fut l’occasion de
2067
PASCAL Ii. LUTTE AVEC HENRI V
nouvelles attaques contre le malheureux pape. Quoi
qu’il fit» il excitait des colères cl cela parmi ses plus
fidèles partisans. Λ la veille du concile du Latran, les
grégoriens exaltés le Imitaient d’hérétique parce qu’il
hésitait à reprendre sa parole; au lendemain de ce
mémo concile, d'autres le traitaient de parjure : · Pas
cal, disait-on. écrivait-on. s’il excommunie Henri doit
être déposé, c’est le sentiment de l’Église de France. »
C’est â des énormités de ce genre que répond un /cictum anonyme, œuvre d’un des cardinaux fidèles à
Pascal : Incipit disputatio uct defensio quorundam
catholicorum cardinalium contra quosdam insipientes et
scismaticos imo ha-ret icos, qui conabantur asserere dc
pupa Paschalem non debere papam vocari qui iienricum
imperatorem excommunicarerit. Texte dans Mon,
Germ. hist.. Lib. de lite. t. ιι, p. 685 sq.
Si l’auteur du mémoire (perdu), auquel répond cette
defensio Paschalis papa-, croyait refléter le sentiment
général de l’Église de France, il se trompait grande
ment. Celle-ci, la defensio le fait rcmaquer. ne deman
dait qu’une chose, c’était la condamnation formelle du
souverain germanique. Guy dc Vienne s’y employait
avec plus d'ardeur que jamais. \oir deux lettres que
lui adresse Pascal. Jaffé, n. 6313 et 6325. Le 16 sep
tembre 1112, il réunissait dans sa ville épiscopale un
concile que Sugcr nous décrit comme une repré
sentation dc l’Église gallicane, el qui prononça contre
l’empereur une excommunication nominative. En
transmettant à Pascal cette sentence, Guy demandait,
disons plus, exigeait une approbation expresse du
pape : « Si vous confirmez nos décisions, écrivait-il,
vous aurez en nous des fils soumis. Mais si. ce que nous
ne croyons pas, vous prenez une autre voie et si vous
ne voulez point confirmer nos décisions (si nostra: pa
ternitatis assertiones pro dictas roborare nolueritis), que
Dieu nous soit propice, c’est vous-même qui nous
empêchez de vous être soumis cl obéissants. ■ Mansi,
Concit., t. XXI. col. 76. Bref, c’était la soustraction
d’obédience dont les grégoriens les plus décidés mena
çaient le pape. Celui-ci n’avait plus qu'à s’incliner.
Le 20 octobre, Pascal continuait les décisions de
\ ienne, en termes assez généraux à la vérité, pour ne
pis manquer à son serment Mansi, ibid.
Non moins excité. Conon. cardlnal-évêquc de Préneste, multipliait contre Henri les sentences d’excom
munication. I.égat du pape en Palestine, il avait anathématisé l'empereur des 1112, dans un concile tenu à
Jérusalem. Dc retour en Europe, Il tenait coup sur
coup des réunions où se renouvelait cette sentence; la
plus mémorable fut un concile tenu à Beauvais en
décembre 1111, où parurent un très grand nombre ;
d’évêques français, cum omnibus Galliæ episcopis, dit
une lettre de l'archevêque dc Cologne à l'évêque dc
Bamberg. Codex Udatrici, n. 167. On y prononça une
fois déplus l'anathème contre Henri V et ses partisans,
en particulier contre l’évêque de Munster. Même céré
monie à Heims, toujours présidée par Conon. au mois
dc mars de l’année suivante 1115.
Bien que sc produisant hors d'Allemagne, ces mani
festations ne laissaient pas d’y entretenir l’agitation.
Le caractère impérieux et tyrannique d’Henri avait
d’ailleurs rapidement aliéné les esprits à ce souverain
Chose étrange, alors que son père, dans sa lutte (onlrc
la papauté, avait trouvé un ferme appui surtout parmi
les hauts dignitaires ecclésiastiques, c’est parmi ceux-ci
que commençait maintenant la révolte. Dès 1112,
l'archichancelier Albert de Mayence conspirait contre
l’empereur; l’archevêque de Cologne n'allait pas lar
der à refuser l'obéissance. C’est dans l'église SaintGéréon de la grande ville rhénane que. le hindi de
Pâques 1115. l’infatigable Conon prononçait à non
veau l'excommunication de l’empereur, tandis que la
Saxe révoltée offrait un nouveau terrain à son activité.
2068
Enchaîné par son serment, le papo suivait d’un oil
assez inquiet le progrès de cette agitation. Officielle
ment, il n’avait pas rompu avec l’empereur et celui-ci
se considérait toujours comme dans la communion du
Saint-Siège. Mais cette situation ne pouvait durer. Une
lettre de Pascal au clergé d’Espagne. convoquant
celui-ci à un < concile général ■ qui se tiendrait Λ Home,
exprime l’idée qu'on en était au schisme, tantum in
Ecclesia scandalum est exortum ut ad schisma processe
nt (15 août 1115), Jaffé, n. 6162. La décision, l’empe
reur aussi la voulait. Pendant que les évêques con
voqués à Home sc mettaient en route au début dc
1116, lui-même franchissait les Alpes. Ponce, abbé de
Cluny, le précédait, porteur d’un message pacifique a
l’adresse du pape. Henri plaignait Pascal. Compertum
habemus, lui écrivait-il. te propter nos gravi contrôlersia ct plurimis affectum molestiis. Cod. IJdatr., n. 171.
Il se flattait encore de l’idée que le pape était bien dis
posé pour lui. Ses partisans d’ailleurs lui mandaient
que le pape, depuis longtemps, n'avait plus écrit à
aucun des adversaires de l’empereur, qu’à Home on
qualifiait ouvertement dc traître, le perfide Albert de
Mayence, que les entreprises dc Guy dc Vienne ct de
Conon étaient désavouées par le pape, que Conon avait
perdu toute faveur. Ibid., n. 175. Henri savait même
que, devant la confession de Pierre, le pape avait dé
claré nulle toute excommunication portée contre l’em
pereur. Ibid., n. 178.
Or, au moment même où. dc 1a Lombardie, Henri
mandait en Allemagne ces nouvelles optimistes, la
situation à Home achevait de se préciser. Au fait, il
n’csl pas impossible que le pape ait montré quelque
ennui du zèle de ceux qui prétendaient le représenter.
Mais oserait-il devant la représentation de toute
l’Église latine maintenir, à l’encontre des extrémistes,
la position qu’il .s’était fixée en 1112 ? C’était bien
difficile. Depuis quatre ans, l’indignation avait grandi
contre Henri; à vouloir rester fidèle à son serment dc
1111, le pape jouait un jeu bien dangereux. Après
qu’curent été ventilées devant le concile, qui s’ouvrit le
G mars au Lntran, diverses affaires ecclésiastiques
d’ordre secondaire, on entra dans le vif de la question.
« Avant tout, déclara l’un des évêques, il faut que nous
sachions ce que le pape pense personnellement. ·
C’était dire clairement que la cote mal taillée de 1112
ne donnait plus satisfaction. Pascal dut s’exécuter :
Ce maudit écrit (pic j’ai signé dans le camp ennemi, je
le condamne d'un anathème perpétuel, » déclara-l-il,
aux acclamations de l'assistance. Brunon dc Segni fil
remarquer (pie l’on entendait enfin le pape · con
damner de sa propre bouche ce pravilegium, plein de
méchanceté ct d’hérésie ». Ce dernier mot déchaîna le
tumulte. Si le pravilegium était plein d’hérésie, son
auteur n’était-il pas hérétique ? De vifs propos
s’échangèrent entre les défenseurs du pape cl ceux qui
n'étalent pas fâchés de le trouver en défaut. Poussé à
bout. Pascal prolesta vivement (pic jamais l’Église
romaine n'avait connu de défaillance dans sa foi. Il ne
parut pas à In session du lendemain, 9 mars. Ponce dc
Cluny venait d’arriver, des pourparlers s’engagèrent
entre lui ct le pape, en présence de quelques Romains
favorables à l’empereur. La séance conciliaire du
10 mars devait être décisive. Conon était décidé à
emporter de haute lutte l’approbation de ses actes et
l’excommunication de l’empereur. Vainement Pascal
essaya t-il dc détourner la question; il fallut bien lais
ser la parole au terrible cardinal, cl ce fut une véritable
sommation qu’il adressa au pontife : « Déclarez donc
devant tout ce concile, dit-il, (pie j'ai été vraiment
votre légat; corroborez ma légation de votre autorité,
afin tiques. Jaffé, Regesta, n. 5868. Anselme s'étant
soustrait à celte ceremonie, Pascal l’exhorte à la cons
tance et lui rappelle la doctrine sur les investitures.
Ibid., n 5908, 5909 (avril 1101). Le pape cependant
veut encore ménager le roi; il est bien disposé, penset-il, mais mai conseillé. Ibid., n. 5910. Des évêques
envoyés par lui à Home sont revenus en déclarant au
souverain que, s’il se comportait bien par ailleurs, le
pape ne l’empêcherait pas dc donner l'investiture et
ne condamnerait pas celles qui avaient été déjà
données. Pascal apprend cette trahison et excommunie
ces évêques courtisans. Ibid., n. 5928 (décembre 1102).
Quoi qu'il fasse, le roi ne pourra obtenir une telle ton
cession. N. 5995. Trop zélé représentant de la politique
du pape en Angleterre, Anselme, qui est allé à Home â
l'automne de 1103« est empêche de rentrer dans Pile.
C’est le second exil. Toutefois, Pascal attend encore
avant de prendre contre le roi des mesures de rigueur.
C’est seulement en 1105. qu’au concile romain du mois
de murs, Pascal excommunie, non pas le roi, mais ses
conseillers. Ibid., p. 719. après le n. 6008; n. 6028. On
attendait, avant de procéder contre le roi. les explica
tions qu’il devait fournir par scs envoyés. L’année 1106
amena un revirement dans les dispositions d'Henri ct,
le 23 mars. Pascal pouvait communiquer à Anselme de
bonnes nouvelles : Incliné à la condescendance par la
soumission relative d’Henri, le pape relevait de
2071
PASCAL II. RAPPORTS AVEC LES ÉTATS
2072
1099), s’occupait d’organiser sa conquête. Ce fut Pascal
I'excommunication ceux qui avaient reçu l’investiture
qui reçut les premières nouvelles du magnifique succès
du roi et leurs consécratcurs. L’archevêque pourrait
ordonner ceux qui, sans avoir reçu proprement l'inves- qu’avait eu l’initiative d’t rbain II. Mais la nouvelle
liture, auraient fait au roi l’hommage féodal. Si qui organisation ecclésiastique donnée ù la Palestine ct
deinceps privter per investituras ecclesiarum pradationes aux régions adjacentes, où la hiérarchie latine sc subs
assumpserint, etiamsi regi horninia fecerint, nequaquam
titua à la hiérarchie grecque, ne s'établit pas sans un
ob hoc a benedictionis munere arceantur, donec ad hoc certain nombre de difficultés. Il y eut d'abord des com
omittendum cor regium molliatur. Jaffé, n. 6073.
pétitions relatives au patriarcat de Jérusalem. Voir
C’étaient en somme les bases de l’accord, qui, ébauché Jaffé, n. 5857, 6009, 6175. Plus tard, des discussions
au Bec, à l’été de 1106, fut définitivement conclu à pénibles éclatèrent entre le patriarcat de Jérusalem
Londres cn août 1107. · Aux termes de cet accord, ct celui d’Antioche, au sujet des conquêtes nouvelles
désormais personne cn Angleterre ne peut recevoir faites par Beaudoin Ier. Ibid., n. 6297. 6298; voir aussi
l'investiture par l’anneau cl la crosse, ni du roi, ni de
les résolutions prises sur ce sujet nu synode de Bénétout autre laïque; par contre, aucun élu à un siège ecclé vent (1113), p. 749, el n. 6313, 6311. Il fallait égale
siastique ne peut être sacré, s’il n’a d’abord prêté au
ment penser ù soutenir militairement les États latins
roi le serment de vassalité. ■ Hcfele-Leclercq, Histoire ct, dès ce moment, la croisade permanente s'organise.
des conciles, t. v a, p. 187.
I Voir les lettres 5812, à tous les évêques de France, et
Par la suite, les relations furent bonnes entre Pascal
5821, à Hugues de Lyon. On remarquera néanmoins
ct l’Angleterre. Voir certaines concessions faites à
que le pape insiste à plusieurs reprises pour que les
Anselme, Jaffé, n. 6152, et au roi, n. 6210 sq. Mais chrétiens d'Espagne ne sc lancent pas dans l’aventure
Pascal entendait maintenir sur les nominations ecclé d’outre-mer. Leur croisade, c’est sur place même qu’ils
siastiques, à commencer par celle du primat de Candoivent la mener el d’une façon continue.
lorbéry, un droit de regard que la couronne avait bien
On sait (pic la première expédition des Latins en
de la peine à supporter. Voir Jaffé, n. 6119, 6150. La
Orient n’avait pas laissé d’inspirer des inquiétudes à
question du denier de Saint-Pierre put causer égale l’empereur grec, Alexis Comnènc. Les entreprises de
ment quelques frictions. Mais la situation, dans l'en Bohémond, prince de Tarente, devenu souverain
semble, était bien clarifiée à la mort de Pascal II.
d’Antioche, avaient largement justifié ces appréhen
Signalons au moins une lettre importante adressée sions. L’hostilité des Grecs contre les Latins s'en était
par Pascal cn 1117 au roi de Danemark, souverain de accrue. Or, Pascal avait certainement favorisé les
toutes les régions Scandinaves. Elle exhorte celui-ci
entreprises de Bohémond. Au concile de Poitiers
a travailler de concert avec le métropolitain de Lund et
(26 mai 1106), son légat, Brunon de Segni, avait essayé
les évêques du pays à la réforme de l’Église. D’après
de lui susciter des auxiliaires, cl cc n'était pas seule
cette lettre, il paraîtrait que le roi avait demandé
ment aux infidèles que le nouveau prince d’Antioche
quelque adoucissement à la règle du célibat ecclésias songeait à s’attaquer. La disparition de cc redoutable
tique. Le pape répond qu’il lui est impossible de faire
adversaire, cn avril 1111, permit au basileus de respi
fléchir la discipline pour ce qui concerne les prêtres ct
rer. D’autre part, les difficultés que créait au pape
les diacres. De presbyterorum et diaconorum castitate
l’empereur allemand donnèrent â Comnènc l’Idcc
et illi (les évêques) et nos verbum mutare non possu de tenter un rapprochement avec Pascal. Qu’espé
mus. Jaffé, n. 6557.
rait-il ? Pensait-il arracher à l'influence germanique
3° L'Espagne, où, depuis une trentaine d’années, la
toutou partie de l’Italie? Imaginait-il pouvoir rentrer
conquête sur les Maures sc faisait avec rapidité, donna
à Rome ? Toujours est-il qu'en 1112 d’étroites négo
â maintes reprises au pape Pascal des occasions d’inter ciations se nouèrent entre le Saint-Siège ct le basileus.
venir. Il était, d’ailleurs, bien au courant de la situa L'idée affichée était de rétablir l’union des deux Églises,
tion, ayant rempli, cn cc pays, les fonctions de légat
grecque et latine, union rompue depuis Michel Cérud’t’rbnin II à la fin de 1089. La primatie de Tolède,
laire. Mais, ù coup sûr, Alexis avait aussi d'autres vues.
devenue depuis 1085 la capitale du royaume de Léon
Sur ces négociations, voir la lettre de l'abbé de Farta
et Castille, fut affermie; Bernard, titulaire de cc siège, à Henri V, Cod. Udalr.,n. 162; la Chronique du Montfut déclaré légat du pape. Voir en particulier Jaffé, Cassin, 1. IV, c. xlvi, P. L., t. clxxiii, col. 873: la
n. 5858. De nombreuses contestations ecclésiastiques, réponse de Pascal aux premières ouvertures, dans Jaffé,
pour le rétablissement des anciens sièges ct la délimi n. 6331. Cette réponse du pape laisse entièrement la
tation de leurs ressorts furent soumises au jugement
question sur le domaine religieux : « L'union est facile,
pontifical. Dans toutes ces affaires, c'est surtout dit Pascal, si notre frère de Constantinople veut bien
l’évêquc de Compostcile, Didacc, que l’on voit au
reconnaître la primauté du Siège apostolique, comme
premier plan; il semble avoir eu, plus que Bernard, la
cela a élé institue par les décisions de l’empereur Cons
pleine confiance de Pascal. C’est à lui, cn particulier,
tantin (allusion à la pscudo-Dnnatton) et confirmé par
que le pape confia la mission de protester contre le
le consentement des saints conciles, s’il veut bien
mariage entre Alphonse d’Aragon el t raque, fille du
corriger son obstination passée, de la manière (pic vous
roi Alphonse de Castille, sa parente à un degré prohibé.
verrez par les communications de nos légats. » La resti
La question avait été discutée à un concile de Béné- tution à la juridiction du Saint-Siège des provinces
qui lui avaient élé jadis enlevées contribuerait égale
vent, en février 1113, où Pascal avait convoqué les
évêques espagnols, Jaffé, n. 6331. C’est sans doute
ment à la reprise des bons rapports entre l’ancienne el
la nouvelle Rome. Les autres différends relatifs au
après cc concile qu’il faut placer la lettre où le pape
dogme ct aux coutumes seraient vite aplanis, si Cons
donne scs instructions à Didacc : Au cas où le mariage
tant inoplc commençait par donner au Saint-Siège un
aurait lieu, Didacc devrait excommunier les coupables
témoignage de respect. Ensuite de quoi il conviendrait
cl même les priver de leur autorité temporelle. Ecclesix
de réunir une assemblée des représentants de l’un ct de
consortio et sccculari potestate privetur, Jaffé, n. 6279;
l’autre rite, où s'étudieraient cn commun les points
le texte est malheureusement fragmentaire. Quoi qu’il
litigieux. Le pape prévoyait que cela ne pourrait être
en «oit de cet incident ct des suites qu’il put avoir, il est
avant le mois d'octobre de l’année suivante, 1113, ct il
incontestable que le règne de Pascal 11 vit s'affermir le
chargeait scs envoyés de régler ù Constantinople tout
prestige pontifical dans la péninsule.
le détail Nous n’avons plus d'autre renseignement sur
4· La question d’Orient. — Au moment même où
Pascal montait sur le siège de Pierre, l’armée chré celle affaire. Mais il est certain que l’entente ne put
s’établir: * des préoccupations plus immédiates vinrent
tienne, qui venait de s’emparer de Jérusalem (13 juillet
2073
PASCAL H - PASCAL (BLAISE)
détourner Alexis de scs rêves ambitieux ·. F. Chalan
don, Essai sur le règne d'Alexis I" Comnènc, p. 263.
En définitive» cc long pont ideal de 18 ans laisse ii
qui l’étudie une Impression assez mêlée. Sur plusieurs
points, sans doute, Pascal est arrivé â ses lins; pour
réussir plus complètement il lui a manqué la souplesse
qui permettra h son deuxième successeur, le fameux
Guy de Vienne, devenu Calliste il, de trouver, au
moment opportun» les distinctions utiles, l 'n peu trop
moine, peut-être» Pascal est souvent resté prisonnier
de scs formules; il n’a pas toujours su. ni peut-être pu
Imposer ses volontés a ceux qui auraient dû cn être les
agents d’exécution. Sa physionomie n’en reste pas
moins sympathique; quelques-unes des initiatives qu’il
a prises, la renonciation, par exemple, de l’Eglise â sa
situation temporelle, si elles ne témoignent pas chez lui
d’un grand esprit politique, ne laissent pas de faire
le plus grand honneur à l'élévation de son caractère.
I. Sources. — l· Documents émanés de la chancellerie
pontificale,— A la différence de celui de Grégoire VII. le re
gistre de Pascal 11 ne s’est pas conservé; de nombreuses
lettres sont dispersées cn diverses collections. La plus com
plète est celle de P. L., t. clxiii, p. 31-118, 538 nos. Bon
nombre de pièces nouvelles ont été publiées depuis. Toutes
celles (pii sont connues antérieurement ft 1875 sont recen
sées et analysées dans Jaffé, Ht gesta pantif. rom., 2· édit.,
t. i, p. 702-772; celle·, qui ont été publiées postérieurement,
soit dans le Xcucs Archio, soit dans les Xachrichten der kùn.
Gessrlschaft der Wissrmch., de Gœttingiic, philul.-liist.
K lasse, 1898 sq., sc retrouvent ou se retrouveront dans
P.-F, Kehr, Hegcsta pontifie, rom., publiés sous les auspices
de l’académie de Gœttlnguc, Berlin, 1906 ct sq., classées
par pas’s el par provinces; lu plupart de ces pièces rela
tives a des privilège* locaux ont plus d’importance pour
Phlstolre qu’en juges les pécheurs
les plus endurcis * ms aucun amour de Dieu, sans
2093
PASCAL. LES PB <> V I NCI A LES, ANALYSE
aucun signe de regret que des promesses cent fols vio
lées, sans pénitence <’//« n’en veulent pas accepter, sans
quitter les occasions des vices s'ils en reçoivent de l'in
commodité, Mais la licence sc porte jusqu'au renverse
ment de la loi de Dieu. On viole le grand commande
ment, cl l'on va jusqu'à prétendre que la dispense
d’aimer Dieu est l’avantage que Jésus-Christ n apporté
au monde », t. v. p. 273-271. Cc qui l'irrite surtout
c’est la pensée que l’attrition · conçue par la seule
crainte des peines, ct sans quelque amour de Dieu...
suffit avec le sacrement pour justifier les pécheurs ».
• Alors, conclut-il, l'on peut être sauvé sans avoir
jamais aimé Dieu de sa vie? » Oui, répond le Pire. Il
sutlit, « à la rigueur », d'observer les commandements
ct de ne pas haïr Dieu. La loi évangélique « a déchargé
les hommes de l’obligation pénible.,.,lâcheuse d’aimer
Dieu actuellement. — O mon Père, s'écrie Pascal, il
n’est point de patience que vous ne lassez. » Ibid.,
p. 272. Cf. Arnauld, Dissertation théologique sur le com
mandement d'aimer Dieu, Œuvres, t. xxix, p. 16-73.
•1. De la 1 /· à la JS* Provinciale. - a) Pascal aurait
terminé là les Provinciales, — Dès mars 1656, par
crainte des représailles ct du scandale, des amis de
Port-Royal avaient supplié Pascal et Amauld de ces
ser les Provinciales. Ceux-ci avaient refusé. Mais des
faits nouveaux s'étaient produits : le miracle de la
Sainte Épine ct des merveilles de même ordre ou
d’ordre spirituel avalent ému l'opinion ct ralenti les
rigueurs du pouvoir devenu hésitant. Puis les Pro
vinciales avaient atteint leur but : l’opinion était
conquise : les curés de Paris, de Rouen et d’autres
villes, des évêques aussi, partaient en guerre contre les
casuistcs, donc contre les jésuites. Enfin, la question
murale semblait épuisée comme la dogmatique. Après
la 10· Provinciale, vraisemblablement Pascal est prêt
à cesser cc genre de lutte.
b) Mais les attaques de ses adversaires l'obligent à se
défendre. — l'resque aussitôt après les premières Provin·
dales des réponses avaient paru : les Lettres à un abbé...
voir col. 2087, des Considérations sur un libelle de PortRoyal..., sur la protestation de M. Arnauld et sur les
lettres qu'il fait courir dans Paris, par le sieur Marandé,
aumônier de Sa Majesté, Alais, 1656, datées du 20 mars.
Après la 5· Provinciale : Réponse et remerciement d’un
provincial à M, E. A. A. IL P. A. F. D. E. P. (signa
ture de la 3· Provinciale ct qui signifie apparemment
Biaise Pascal, Auvergnat, fils d’Étienne Pascal, ct An
toine Arnauld) sur le sujet de ses lettres et particulière·
ment de la cinquième, s. 1.» 8 p. in-1°; Lettres de Phi·
torque à un de ses amis sur le sujet des plaisantes lettres
écrites à un provincial, s. I., 44 p. in-4·.
Aucune de ces pièces n'était des jésuites. · Ils ne
répondaient pas, disait Philarque, parce que les Provin
ciales ne sont que la Théologie morale d'Arnauld tant
de fois réfutée ct qu'elles ne les blessent qu’à fleur de
peau. · Le succès des premières Provinciales morales ct
le miracle de la Sainte Epine les firent changer de tac
tique. Après la :· Provinciale, en même temps qu’une
Lettre d'un provincial au secrétaire du Port-Royal, du
25 avril 1656, s. I., 12 p. ln-4®, parut une Première
réponse aux lettres que les jansénistes publient contre les
jésuites, 8 p. in-4· ct qui était de l'un d’eux. On y lit
déjà · les arguments que les défenseurs des jésuites
reprendront sans cesse contre Pascui ». Œuvres, t. v,
p. 112 : 1. Les auteurs de ces Lettres étant jansénistes
sont hérétiques : cela devrait suffire; 2. Cc que les
jésuites n'ont écrit que pour les docteurs à qui de telles
choses ne sauraient nuire, on les expose en langue vul
gaire... à des personnes qui ne peuvent distinguer le
faux d’avec le vrai, ct en les déformant ; 3. Ces Lettres
n'offrent de nouveau qu’une « narration digne d’un
farceur »; elles sont < d'un rapiéecur et ravaudeur de la
Théologie morale»; 4. · L'auteur ment souvent avec
2094
effronterie; il fait dire aux auteurs cc qu’ils n'ont
jamais dit; il mutile les passages »; 5. En matière res
pectable, il se sert « d’un style railleur ct bouffon ·;
6. O grief sera traduit ainsi par Bourdalouc : « Ce
qu’un a mal dit, on le fait dire à tous; et cc que plu
sieurs ont bien dit, on ne le fait dire à personne. •Ser
mon sur la médisance pour le & dimanche après la Pen
tecôte. Et la brochure concluait ;< Les savants sc sont
moqués de ces Lettres; les gens de bien les ont détes
tées; les simples en ont été scandalisés; les hérétiques
les ont applaudies;les libertins les ont louées; les bouf
fons y ont trouvé leur style : au reste, les jésuites ne
demeureront pas sans réponse, l’Église sans censure ct
le magistral sans punition. »
Après la
Provinciale, 28 mai, tandis que, der
rière les curés de Paris s’émeuvent ceux de Rouen,
que le miracle de la Sainte Epine fait courir Paris,
alors que Rome semble mieux disposée à l'egard de
Port-Royal, les jésuites publient une Seconde réponse :
lettre écrite à une personne de condition sur le sujet de
celles que les jansénistes publient contre les jésuites,
8 p. ln-4·, s. I., où ils insistent sur l'inconvenance qu’il
y a à ne pas parler sérieusement des choses saintes.
En meme temps, ils cherchent à empêcher la publica
tion des Provinciales ct à les faire condamner : à
Rouen, le P. Brisacicr demande à l'archevêque de les
interdire, parce que · périlleuses pour la foi cl pour les
mœurs, contenant des propositions déjà condamnées,
proposant la doctrine de leurs auteurs d'un biais dan
gereux... ridicule... et plein d’injures ct de calom
nies. » Peu après,l’auteur de la Seconde réponse publiait
une nouvelle Lettre à une personne de condition sur la
conformité des reproches et des calomnies que les jansé
nistes publient contre les Pères de la Compagnie de
Jésus avec celle que le ministre du Moulin (ministre de
la parole de Dieu en l'église de Sedan) a publiée
devant eux contre T Église romaine dans son livre des
traditions imprimé à Genève en 1612, 12 p. in-4·, s. I.
Le thème en est clair. · Cette importunité des jésuites ».
pour prendre le mol de Wendrock, Troisième préface,
trad. Joncoux, cité t. vn, p. 69, provoquera les huit
dernières Provinciales.
c) De la IF à la /S· Provinciale, Pascal sc défend. —
a. De la 11· à la 16·, il défend ses assertions concernant ta
morale des jésuites. Suite des Provinciales morales. —
Celles-ci sont différentes des précédentes : elles sont
adressées directement aux « Révérends Pères jésuites »;
le Père casuiste a disparu; ct si Pascal n'abandonne
pas tout à fait le ton de l’ironie, son ironie n'est plus
légère, elle se fait indignée.
a) IF Provinciale, (n. lxxxi. t. v : inlrod., p. 279306; texte, p. 307-333), datée du 18 août. 11 se défend
vigoureusement d'avoir · tourné les choses saintes en
ridicule », comme il l'a déjà fait dans la 8· Provinciale,
toc. cit., p. 157. Les extravagances des casuistcs sontelles une des choses saintes? Les Pères de l’Église
n’ont-ils pas raillé les erreurs ridicules? La charité, la
vérité, la discrétion imposent sans doute des con
traintes, mais y a-t-ll manqué? « J’ai toujours pris un
soin particulier, dit-il à ses adversaires, non seulement
de ne rien falsifier, ce qui serait horrible, mais de ne
pas altérer ou détourner le moins du monde le sens
d'un passage... Je n’ni fias rapporté des maximes de
vos auteurs celles qui vous auraient été le plus sen
sibles » — celles concernant le régicide ct l'avortement — · je n’ni parlé en aucune sorte contre ce qui
regarde chacun en particulier. · S’il a été < obligé
d'user de quelques railleries », il n’a pas « confondu
erreur ct chose sainte ». Enfin, il a toujours voulu · le
salut de scs adversaires ». Lor. cit., p. 322-323. Les
Jésuites peuvent-ils en dire autant? N’est-ce pas sc
I moquer des choses saintes que d’en parler comme les
Pères Binet, dans sa Consolation des malades, et Le
2095
PASCAL. LES PROVINCIALES,
ANALYSE
2096
Moyne danssa Devotion aisée, scs Peintures morales, en î depuis quelque temps contre la doctrine des jésuites, par
particulier · dans celle du livre VII, intitulée Élogedela 1 le prieur de Sainte-Foy, prêtre théologien (le P. Morel),
pudeur ·? Ibid., p. 325-326. Et qu'y a-t-il de plus cou Lyon, 64 p. in-4®.
Dans la 13· Provinciale, Pascal discute ces attaque*.
rant dans leurs écrits que la calomnie? Le P. Brisacier
Il prend même l'offensive. · Puisque vos impostures
n’a-t-il pas si odieusement calomnié les religieuses de
Port-Royal que l'archevêque de Paris a dû condamner croissent tous les jours », dit-il A ses adversaires, «et que
son livre? Et n'ont-ils pas souhaité la damnation de les lecteurs hésitent entre nous, » je ne ferai pas voir u u
lenient que vos écrits sont remplis de calomnies, mais
leurs adversaires? — Il répète des choses déjà dites;
mais eux proiitcnt-ils des leçons reçues ? Condamnés, , «que votre intention est de mentir et de calomnierait
ils ont insulté < les savants chrétiens et l'Univcrsité que · vous croyez pouvoir le faire sans déchoir de l'état
de grâce ». Loc. cil., p. 188. Preuves : à Lyon, Puys, cure
lout entière · et, plus que jamais, ils ont imprimé
de Salnt-Nizicr, pour avoir rappelé A ses fidèles le devoir
• leurs méchantes maximes ». Ibid., p. 330-333.
β) /2· Provinciale (n. lxxxih, ibid. : introd.. p. 311- I paroissial, fut dit par le jésuite Alby, «prêtre scanda
360; texte, p. 361-387), datée du 9 septembre. En post- leux et suspect d’impiété », et le même Puys, pour
scriptum à la 1P Provinciale, Pascal annonçait qu'il avoir expliqué ses paroles dans un sens favorable aux
répondrait « de belle façon » A un nouvel écrit où les jésuites, fut exalté par le même Alby. Le P. Magnl
jésuites l'accusent · d'imposture et d'intelligence avec — celui du vide — pour avoir < réussi Ja conversion
les hérétiques». En effet.tandis que le P. Annat con du landgrave de Darmstadt », fut calomnié par les
testait le miracle de la Sainte Epine dans le Rabat- jésuites, mais dans un vague prudent. 11 leur répondit ;
joye des jansénistes, 16 p. ln-4®, s. L, le P. Nouet, —
Mentiris impudentissime; et il eut raison.
qui avait déjà écrit contre la Fréquente communion et
La 16· Provinciale suit de près;on craint des mesures
qui attribuait A Arnauld les Provinciales, — avait contre les impressions clandestines. Elle continue la réfu
édité une Réponse aux lettres que les jansénistes publient tation des Impostures et répond au Port-Royal et Ge
contre les jésuites, 16 p. in-4®, s. !., qui comprenait nève d'intelligence contre le Très Saint-Sacrement de l'au
d'abord un jugement sévère sur l'auteur, · calomnia tel, 113 p. in-4·, Poitiers, 1656, du P. Bernard Meynicr.
teur, hérétique, haineux disciple de Calvin », puis la
d) 17·et 18· Provinciale : Nouvelles Provinciales dog
Première partie d'un ouvrage qui devait en comprendre
matiques. — a) Pourquoi ce retour en arrière ? « Les
quatre*, mais ne sera pas achevé et qui est désigné Jésuites ne savent plus où ils en sont », écrivait Guisous le nom de : Les impostures, contenant les impos Patin; mais, le 23 décembre, le lieutenant-civil por
tures et les supercheries avec lesquelles Pau leur de ces
tait une ordonnance contre les impressions clandes
lettres a falsifié les passages des auteurs jésuites qu’il tines. /Mors le syndic des libraires négocia une sorte de
ale. Cette F· partie établit six impostures; après cha trêve entre les partis. Le P. Nouet, qui avait publié
cune un Avertissement signale quelque maxime ou
avant le 23 une Réponse ù la quinzième lettre ne publia
action des jansénistes en contradiction avec leurs cri pas à cc moment sa Réponse à la seizième. Mais, a
tiques. Un moment l'opinion et Pascal lui-même attri- , quelques jours de IA, le prieur de Sainte-Foy (le P. Mo
huèrent cet écrit â Dcsmarets de Saint-Sorlin; cf. i rel) ayant publié une Défense de la vérité catholique
/5· Provinciale, t. vj, p, 210, n. 1, et 16·, ibid., p. 293.
touchant le miracle. Contre la réponse faite par Mes
Nouet publia ensuite une Réponse à l'onzième lettre des
sieurs de Port-Royal ù un écrit intitulé : Observations
jansénistes, 8 p. ln-4®, s. 1.
nécessaires, avec privilège du roi, 44 p. ln-4®, Paris,
Tandis que la Réponse à un écrit publié sur le sujet ( et le P. Annat, La bonne foi des jansénistes en la cita
des miracles qu'il a plu à Dieu de faire à Port-Royal tion des auteurs, reconnue dans les Lettres que le secré
depuis quelque temps par une Sainte Épine de la cou taire du Port-Royal a fait courir depuis Pâques, 9-40 p.
ronne de Noire-Seigneur, 4-28 p. in-8®, s. J., attribuée in-4®, Paris, la guerre reprit au début de 1657.
parfois A Pascal et qui est d'Antoine Le Maître, s'en
Le P. Annat disait : · Après leurs quinze Lettres, il
prend au Rabal-joye, Pascal, dans la 12· Provinciale,
y avait de quoi sc contenter, quand nous n'aurions fait
s'efforce de réfuter par des textes les deux premières que répéter quinze fois : Ge sont des hérétiques. Celle
impostures : que les jésuites dispensaient les riches de
position est inexpugnable. » La question sc trouvait
l'aumône et qu’ils favorisaient la simonie; cf. 6· et
reportée sur le terrain dogmatique où Port-Boyal sen
*·· Provinciales.
tait le besoin de ce défendre. En février paraissent
γ) /J· Provinciale (n. i.xxxvi, t. vi : introd., p. 3-18; donc les Pauli Ireruei disquisitiones dure, 18 p. in-4·,
texte, p. 19-13). datée du 30 septembre; et IP s. I., de Nicole; les Suffrages des consulteurs du Saint(n. xciv, ibid. : introd., p. 117-129; texte, p. 130-156),
Office (sur les Cinq propositions), que Nicole réimpri
datée du 23 octobre.
Nouet ayant publié avec une
mera en 1658 dans Wcndrock el, le 19, la 17· Provin
Réponse à la douzième lettre des jansénistes, 8 p. ln-4®, ciale, datée du 23 janvier (n. c, ibid. : introd., p. 305s. I., la Continuation des impostures... 35 p. in-4°, s. !.. 339; texte, p. 340-373).
où il énumère treize impostures, Pascal, dans ces deux
Dans cette Provinciale et la 18· on a voulu voir un
Lettres, réfutera les Impostures, 4·, 1 P, 13·, 14e, 15e, 17· retour de Pascal A la théologie thomiste et, par consé
et 18·, ayant toutes trait aux maximes des jésuites quent, A l'orthodoxie.
relatives à l'homicide; cf. 7· Provinciale.
β) La 17· Provinciale est adressée, comme aussi la
Entre la 13· et la 14· Provinciale paraîtra une Réfu
18·, « au Révérend Père Annat, jésuite ». Pascal y
tation de la Réponse à la douzième lettre, 8 p. ln-4®, s. I.
proteste contre l’accusation d’hérésie : « Vous suppo
qui semble de Nicole.
sez que celui qui écrit les Lettres est de Port-Royal.
8) /5· Provinciale (n. xcvi, ibid. : introd.. p. 167Vous dites ensuite que le Port-Royal est hérétique cl
185; texte, p. 186-211), datée du 25 novembre; et 16· vous concluez que celui qui écrit les Lettres est déclaré
(n. xcvm, ibid., introd., p. 225-254; texte, p. 255hérétique. » Je n’aurai pas grand'pcine A me défendre,
293), datée du 4 décembre.
ajoute-t-il; renvoyant le Père A ses Lettres antérieures.
Il se contente de répéter : « Je ne suis pas de PortLe P. Nouet a encore publié une Réponse à la
treizième lettre, 8 p. ln-4®. s. I., qui paraîtra un peu
Royal », et de protester «ju’il veut vivre et mourir
avant la //· Provinciale; puis la Seconde partie des
dans la communion avec le pape. T. vr, p. 343.
impostures, en 2 recueils : 1° Impostures. 20 A 27 ;
D'ailleurs, Port-Royal n’est pas hérétique. Il n’y a
2® Impostures, 28-29; enfin une Réponse à la quator pas d’hérésie dans l’Eglise : tous les chrétiens con
damnent les Cinq propositions avec Innocent X. Et,
zième lettre, 8 p. ln-4·, s. I. En même temps paraissait
une Réponse générale à l'auteur des lettres qui se publient ! si quelques-uns nient que ces propositions sc trouvent
2097
PASCAL. LES PKOVINCIALES, ANALYSE
dans Jansénius au sens condamné, où est l’hérésie?
< m dira : le pape a déclaré que l’erreur des Cinq propo
sitions est dans Jansénius. Oui, mais, du consentement
do tous, jésuites compris, le pape n’est pas infaillible
dans les questions de fait, où seule décide l'expérience.
Ici, toutefois, il faudra dire, non pas : le pape s’est
trompé sur cc fait, mais : les jésuites ont trompé le
pape sur ce fait; · cc qui n’apporte plus de scandale,
tant on les connaît maintenant », p. 358.
γ) La /5· Provinciale. — Coup sur coup, le P. Annat
riposte par une Réponse à la plainte que les jansénistes
/ont qu’on les appelle hérétiques et une Réponse à la
.XVII· lettre des secrétaires de PorLRoyal. Puis, chose
plus grave, la bulle Ad sanctam, où Alexandre VII
allirmc que les Cinq propositions sont condamnées au
sens de Jansénius dans Γ Augustinus, datée du IG oc
tobre 1656, allichée à Home le 7 novembre, était
reçue par le roi le 11 mars 1657,1c 17 par PAssemblée
du clergé qui élaborait un nouveau Formulaire à signer
par les membres du clergé et les personnes en religion.
Port-Boyal tâchait de faire front. Arnauld terminait
le 20 mars son Cas proposé par un docteur à M. l'évéque
d’Alct touchant la signature du Formulaire arrêté le
Π mars /6’57, 14 p. in-4°; Œuvres, t. xxi, p. 18-16;
le 21, Pascal sa 18· Provinciale (n. eu, t. vu : introd.,
p. 3-22; texte, p. 23-38); le 26, Nicole sa Pauli 1 remet
tertia disquisitio, 42 p. in-4·. Toutefois, ces trois bro
chures ne parurent qu’en mai : des négociateurs
s'étaient interposés, les jansénistes offrant de garder
sur le fait un silence respectueux. La négociation échoua,
entre autres causes parce qu'à Mazarin le jansénisme
servait d'arme contre Home.
• Il ne suint pas, pour justifier Jansénius, avait écrit
le P. Annat, de dire qu'il ne tient que la grâce efficace,
parce qu’on la peut tenir en deux manières, l’une héré
tique selon Calvin, qui consiste à dire que la solonlé
mue par la grâce n’a pas le pouvoir d'y résister; l’autre
orthodoxe selon les thomistes et les sorbonnistes, qui
est que la grâce efficace par elle-même gouverne la
volonté de telle sorte qu’on n le pouvoir d’y résister. ·
Pascal s'empare de cette distinction. Si, dit-il, l'erreur
que les papes ont voulu condamner * sous ces termes
du sens de Jansénius n'est autre que le sens de Cal
vin..., sans bulles ni brefs, tout le monde eût con
damné celle erreur avec vous. · Janséniuset scs dis
ciples ont, sur la grâce cfllcacc, la doctrine de saint
\uguslin et de saint Thomas cl. par conséquent, des
nouveaux thomistes, parce qu’ils soutiennent contre
Calvin le pouvoir que la volonté n de résister même à
la grâce clllcacc et, contre Molina, le pouvoir de cette
grâce sur la volonté. Au fond de tout cela, il y a une
question de fait. Or. «les voies naturelles pour faire
croire un point de fait sont de convaincre les sens et de
montrer dans un livre les mots que l'on dit y être ·.
Que l'on montre donc dans Jansénius les propositions
condamnées et au sens condamné! Le pape s’est pro
noncé. Oui, mais, encore une fois, en matière de fait
les papes ne sont pas infaillibles : l’histoire le prouve.
Comme son prédécesseur, Alexandre VII ne s’est pas
rendu compte par lui-même : sa bonne foi a été sur
prise. Comment s’en étonnerait qui connaît les jésuites
et leurs maximes touchant la calomnie? En lin Pascal
substitue au formulaire, dit M. Gazicrqui l'approuve,
op. cit., p. 117, une admirable profession de foi qui
sise Jansénius el Molina. Luther cl Calvin, saint
\uguslin et saint Thomas. » Et Pascal allirmc :
« Catholiques sur le droit, raisonnables sur le fait, et
innocents en l’un et l'autre », tels sont les Jansénistes...
Qui oserait s'imaginer qu’on fit dans toute l’Eglise
tant de bruit pour rien, pro nihilo..., pour · un fait de
nulle importance qu'on veut faire croire sans le mon
trer ». Tout ce mal vient des jésuites qui font croire
que · tout est menacé », p. 55.
2098
3) Dans la I v Provinciale, Pascal commence-t-il à se
séparer de Port-Royal? — Entré par surprise dans le
jansénisme, Pascal s’en serait évadé, sous l'impulsion
naturelle de son génie : la /7· et surtout la 13· Pro
vinciale indiqueraient cc progrès; cf. Giraud, Janssens,
Cherullcr, Maire, Bremond qui écrit : Histoire litté
raire du sentiment religieux, t. iv, p. 321 : « 11 a beau
coup changé d'une Provinciale à l'autre; Il s'est peu
à peu rapproché de la pure doctrine catholique », et
E, Jovy qui dit : Pascal inédit, t. n, Les derniers senti
ments de Biaise Pascal, in-8·, Vitry-Ie-François, 1910,
p. 2-4 : vers la /7· Provinciale, «il semble s'être pro
duit on ne sait quel revirement dans l'esprit de Pas
cal ». C'est « un tout autre ton, une tout autre théo
logie; il se rapproche du thomisme, il proteste de son
attachement pour 1 ' Eglise cl pour le pape. »—Mais c'est
dès la 11· Provinciale qu’il a pris un autre ton et c’est
en collaboration avec Nicole et Arnauld qu'il a com
posé la 17· Provinciale que les jésuites ont attribuée à
Arnauld, la 13· « dont la doctrine et souvent les
expressions sc retrouvent dans le Cas proposé à l'évéque
d'Alet, dans la Seconde lettre ù un duc et pair, et cnîln
dans lu troisième Disquisition de Paul Irénée. En
particulier, le jugement de Montalle sur la grâce suffi
sante des thomistes, demeuré sans le moindre change
ment de la 2· Provinciale à la /$· est celui que portait
Arnauld dans VApologie pour tes saints Pères. Pascal
s’en est toujours tenu, dans la 18· Provinciale et dans
ses autres écrits, à la théorie des deux délectations
(concupiscence et grâce), interprétée dans le sens le
plus strictement janséniste. » Laporte, Le jansénisme
de Pascal, dans Revue de métaphysique et de morale,
1923, p. 264-265.
5. Pascal interrompt tes Provinciales. — · Laissez
l’Eglise en paix, disait Pascal au P. Annat ù la tin de
la 18· Provinciale, et je vous y laisserai de bon cœur;
mais pendant que vous ne travaillerez qu’à y entre
tenir le trouble, ne doutez pas qu’il ne se trouve des
enfants de la paix qui sc croiront obligés d'employer
tous leurs efforts pour y conserver la tranquillité. »
P. 58. Une 19· Provinciale était alors sur le métier,
une 20· en vue; d’un autre côté, le succès des Petites
Lettres ne faisait que grandir. Or, brusquement, elles
s’arrêtèrent.
D'après B. Jovy, loc. cit., p. 10 sq., Pascal aurait été
las des coups reçus dans la polémique et éclairé par
elle, d’autant que « les deux autorités suprêmes à scs
yeux, le pape et le roi, s'étalent définitivement pro
noncées contre le jansénisme ». Mais, d’après ce qui
vient d’être dil, ce travail intérieur est invraisem
blable. — D’après A. Gazier, loc. cit., p. 106-107, cl
Les derniers jours de Biaise Pascal, in-12. Paris, 1911,
p. 9-10, Pascal aurait cédé à des raisons de conscience :
au moment de la communion pascale, Pâques tombant
en 1657 le 1er avril, il aurait senti la vérité de celte
observation de M. Singlin et de la Mère Angélique.
• que cette façon de défendre Port-Boyal n’était pas
conforme au précepte divin de l’amour des ennemis »;
il aurait obéi aussi à la prudence : on négociait une
paix de l’Eglise et il ne fallait pas exaspérer les pas
sions; obéi à la suggestion du prieur de Sainte-Foy
qui. dans sa Réponse générale, l'avait supplié de com
battre, plutôt que les jésuites, « les restes de l’hérésie,
les langues impies el libertines ». — Mais, vu ce qui
s’élait passed ce qui va suivre, étant donné que Pascal
lutte toujours jusqu’à épuisement de l'adversaire,
l'idée de cet autre travail intérieur est également inac
ceptable. Vraisemblablement la bulle Ad sanctam et
la menace d’un nouveau formulaire obligeaient PortBoyal à trouver autre chose : refuser la bulle, PortBoyal y songea un moment; la 19· Provinciale eût
Justifié celle attitude. On s'arrêta à cette solution
moins risquée et non moins clllcacc : annihiler la
2099
PASCAL, LES ÉCRITS DES CURÉS
bulle en amenant le Parlement Λ en refuser l'enregis
trement. Cf. G. Lanson, Après les Provinciales, dans
Revue d’histoire littéraire, 1901 p. 4 et 5.
6. Im lettre d’un avocat. — Dès le 19 mars, Arnauld,
dans une Lettre d’un ecclésiastique à son évêque, tou
chant la signature du formulaire, 12 p. in-4°; Œuvres,
t. xxi, p. 182 sq.. faisait celte menace : « Si ma voix ne
peut être entendue de personne dans l'Églisc, l'on ne
m'ôtera pas le moyen de remontrer au Parlement
l'abus d'une procédure si singulière ct si contraire aux
canons de l’Eglise ct A l’ordre de tous les jugements. ■
Et il envoyait au Parlement des Mémoires manuscrits.
Ibid., p. 61 sq. Puis parut la Lettre d’un avocat au
Parlement à un de ses amis touchant l’inquisition que
l'on veut établir en France à l’occasion de la nouvelle
bulle du pape Alexandre VII, datée du 1er juin 1657
(n. c, t. vu : introd., p. 177-197; texte, p. 198-218;
appendice, p. 219-222). Attribuée A Antoine Le Maître,
celte lettre, d'après G. Lanson, loc. cit.,p. 5-12, est de
Pascal, au même litre que les Provinciales. C'est un
appel formel au gallicanisme du Parlement : la bulle
ne décide pas seulement un point de doctrine; « elle
est le point de départ d'une nouvelle inquisition; d'ail
leurs, elle est · toute pleine de nullités essentielles »
au point de vue · du droit traditionnel », p. 205 sq.
C’est même un appel au gallicanisme des évêques : la
lettre parle, en effet, « de la manière injurieuse » dont
la bulle · a rabaissé l'ordre sacré de l'épiscopat »,
p. 209.
Cette Lettre mécontenta le nonce, amena l'arresta
tion de l'imprimeur ct du libraire cl fut brûlée le
25 juin; mais il fallut un lit de justice, le 19 décembre,
pour que le Parlement enregistrât la bu’îc.
5· Une suite des Provinciales : les écrits des curés et
I'Apologie des casuistes. — 1. Avant ΓApologie (16561657). — Les Provinciales morales avaient ému les
curés de Paris. Le 13 mai 1656. sous l'impulsion de
leur syndic, Housse, curé de Saint-Roch. ils décident
de poursuivre ou les casuistes s'ils ne sont pas calom
niés, ou, s’ils le sont, < le secrétaire de Port-Royal ».
Le 30, un curé de Rouen, du Four, abbé d’Aulnay.
part en guerre A son tour; il sc heurte au jésuite Brisacicr; les curés de Rouen prennent parti pour leur
collègue, vérifient les textes, les jugent probants, ct
demandent, on l’a vu, A leur archevêque de condamner
ofllcicllcmcnt les casuistes. .Jugeant la question d'in
térêt général, l'archevêque la renvoie à l'Assemblée
du clergé. Un Avis de messieurs les curés de Paris à
messieurs les curés des autres diocèses de France sur
les mauvaises maximes de quelques casuistes, avec la
Requête de messieurs les curés de Rouen à Monseigneur
leur archevêque ct un Extrait des plus dangereuses pro
positions de la morale des nouveaux casuistes, \n- t·, attri
bués à tort à Pascal, avertissent toute la France, ainsi
qu’une Lettre des curés de Rouen sur leur procès contre
les nouveaux casuistes, 16 p. ln-8°. Après avoir vérifié
les citations des Provinciales, les curés adressent un
Second avis à Messieurs les curés de France, ct dénon
cent aux grands vicaires de Paris (Retz est en exil) ct
A (’Assemblée du clergé trente-huit propositions des
casuistes. Cette assemblée se contentera d'ordonner, le
t·’ février 1657, la réimpression des Instructions pour
les confesseurs de saint Charles ct condamnera la nou
velle morale dans une Lettre aux évêques de tout le
royaume.
2. L’Apologie pour les casuistes. — Mais alors panit
ce livre, 196 p. in-4°, s. L, que l’on sut être du P. Pirol,
du collège de Clermont, un ami du P. Annat. Résumant
en cinquante-quatre objections tout ce que. repro
chaient aux casuistes les Provinciales ct les Écrits des
curés, Pirot leur répondait, soutenant formellement
que les casuistes étaient dans le vrai sur chacun des
points attaqués.
2100
3. Après ΓApologie : 1rs Écrits des curés et l’interven
tion de Pascal. — Go livre était maladroit. Il créa un
scandale. Des évêques qui n’étaient rien moins que
jansénistes, tel le vénérable Alain de Solndnihnc qui
l’appelle · monstre d'abomination ·, le condamnent
comme exposant «la plus pernicieuse doctrine qui oit
jamais paru dans lÉglise ·■». Cf. L. Sol, Alain de Solminihac. Lettres et documents, ln-8·, Cnliors, 1930, p. 620,
623, 626-631. Les curés de Paris crient plus haut que
tous. Le 7 janvier 1658, en synode, ils nomment une
commission de huit membres chargés de poursuivre la
condamnation de Γ Apologie devant le Parlement, la
Faculté de théologie et les vicaires généraux. Avant
d’agir, les huit jugèrent utile de publier un Factum w
la question; ils s'adressèrent A Port-Royal ct, le
25 janvier, Pascal terminait, dans les mêmes condi
tions que les Provinciales, un Factum pour les curés de
Paris (n. ex, t. vu ; introd., p. 259-277; texte, p. 278299). Revu par les commissaires, cet écrit parut en
février.
« Ce qu'il y a de plus pernicieux dans ccs nouvelles
morales, disait-il, c'est qu’elles ne vont pas seulement
A corrompre les mœurs, mais A corrompre la règle des
mœurs. »Cf. Pensées, fr. 894.« Ils substituent A la vérité
morale qui ne doit avoir pour principe que l'autorité
divine et pour lin que la charité, une morale toute
humaine qui n’a pour principe que la raison cl pour
fin que la concupiscence et les passions de la nature ·,
ct cela ■ avec une hardiesse incroyable. Une action,
disent-ils, est probable ct sûre en conscience dès
quelle est appuyée sur une raison raisonnable, ratione
rationali, ou sur l'autorité de quelques auteurs graves
ou même d’un seul, ou si elle a pour tin un objet
honnête. » Et, dans une énumération qui rappelle les
Provinciales, l’auteur cite quelques applications de ccs
principes. Celte morale a été condamnée. Mais, alors
que, jusqu’ici, les défenseurs des casuistes les disaient
calomniés, VApologic, « avec un scandale ct une témé
rité incroyables, avoue ccs principes ct les soutient
comme sûrs en conscience ».
Ce Factum fut le premier de quinze. Les jésuites
l’ayant réfuté, les curés, A qui Mazarin interdisait de
porter la question devant le Parlement, la mainte
naient devant la Faculté de théologie cl les vicaires
généraux, et publiaient un Second factum des curés de
Paris pour maintenir le Factum par eux présenté ά mes
sieurs les vicaires généraux pour demander la censure de
l’Apologie des casuistes contre un écrit intitulé « Réfuta
tion », daté du 2 avril, ct qui semble de Pascal (n. cxi.
ibid. : introd.,p. 303-307 ; texte, p. 308-327). Paraissent
également de Pascal : le 5· du 11 juin, Factum sur
l’avantage que les hérétiques prennent contre l’Église de
la morale des casuistes et des jésuites (n. exiv, ibid. :
introd., p. 351-354 ; texte, p. 355-373) ct le G·, daté du
24 juillet, Factum où l'on fait voir par la dernière publi
cation des jésuites (Le sentiment des jésuites sur ΓApo
logie, 8 p. in-4·. s. I., qui csl du P. de Lingendos ou du
P. Annat), que leur société entière est résolue à ne point
condamner l’Apologie ct où l'on démontre par plusieurs
exemples que c’est un principe des plus fermes de la
doctrine de ces Pères de défendre en corps les sentiments
de leurs docteurs particuliers (n. exx, t. vm : ntrod.,
p. 35-41 ; texte, p. 42-63).
De ce moment date aussi un Projet de mandement
contre V Apologie, trouvé dans les papiers de Pascal
(n. cxv, t. vu : introd , p. 377-379; texte, p. 380-391).
On attribue aussi à Pascal un Factum par où les curés
de Nevers, A la Πη de juillet, demandent A leur évêque
la censure de VApologic ct le texte même de la censure
épiscopale du 8 novembre (n, exxr, t. vm : introd.,
p. 67-68; texte du Factum, p. 69-76, de la censure,
p. 77-80; appendice, p. 81-112).
La Sorbonne condamnera, «l'avril A juin 1658, plu
2101
PASCAL. QUESTIONS POSÉES PAH LES PROVINCIALES
2102
sieurs propositions et, ic 16 juillet, l'ensemble de I comme les jésuites ne se sont pas privés de le lui dire,
l’Apologie, mais ccttc condamnation ne fut publiée qu’un secrétaire génial à la vérité : pour chaque lettre,
que le 19 octobre ct avec ccttc adjonction : « Cette l’idée directrice, le plan, les argumente, les citations
censure ne signifie pas une approbation des Provin ct souvent les traits même ou les métaphores lui sont
ciales. » Le 27 novembre, censure de l’Apologie par les fournis par le cénacle dont il défend la cause, que
vicaires generaux de Paris. Le 21 août 1659, un décret tout Je monde, en dépit de scs précautions, devine
du Saint Oflicc, signé d'Alexandre VU, la condamne derrière lui, ct qui, précisément en raison de cela,
ù son tour. Le général des Jésuites n'avait pas attendu n'aurait garde de laisser passer dans des écrits si uni
ce moment pour interdire À ses Pères de défendre le versellement répandus la plus petite phrase de nature
livre incriminé. Cf. Septième écrit des curés de Paris ou â déformer ct. par suite, à compromettre la vérité. »
journal de ce qui s’est passé tant à Pans que dans les Scs principaux collaborateurs ct guides furent Nicole
provinces sur le sujet de ta morale et de l’Apologie..., et Arnauld, dont la Théologie morale des jésuites,
1G59. Voir les extraits du T Factum, n. cxxi, Appcn- extraite fidèlement de leurs enivres, 1643. 2· édit., 1644.
dice aux écrits contre l’Apologie des casuistes, t. vin, (Euvrcs, t. xxix, p. 74-172, lui fournil,en citations et
en références, la plus grande partie de la matière des
p. 85-112; ct l'art. Laxisme, col. 13-34.
G° Les Provinciales condamnées. 1657-1660. — *>ans Provinciales. · Pascal n’cul à ajouter que des passages
de casuistes édités après 1644. Diana, Caramuel, Lesle mime moment les Provinciales elles aussi étaient
slus, que ses amis dépouillèrent cl Éscobar qu'il lut
condamnées.
Le 9 févric" 1G57, le parlement d'Aix condamnait lui-même deux fois. » Lanson, Grande encyclopédie,
• à être brûlé s » dix-sept Lettres, « imprimées sans art. Pascal; ci. pour le détail, Michaut, Les époques de
nom d'auteur, i i d’imprimeur, remplies de calomnies, la pensée de Pascal, 2e édit., in-8·, Paris. 1902. p. 128,
faussetés, suppo itions ct dillamalionscontrc In faculté η. i, ct Brunschvieg. introduction â chaque Provin
de la Sorbonne, es dominicains ct jésuites pour les ciale : les Sources.
Pascal peut cependant être dit l’auteur des Provin
jeter dans le mépris ». Ce sont les IG premières Pro
vinciales ct une Lethe au P. Annal sur son écrit qui a ciales, car, si les matières lui sont fournies, s'il est
pour titre : La bonne foi des jansénistes, du P. Fronteau, guide, soutenu, contrôlé, il a mis en tout sa marque
génovéfain. Col arrêt fut connu à Parte en mars. personnelle. · De quatre réllcxions éparses, dit G. Lan
son. il a fait une cinquième lettre cl d’une ligne et
N. ci, t. vi, p. 375-378.
Le 6 septembre, l'index condamnait les 18 Provin demie, il a tiré trois pages foudroyantes de la dixième. »
Ibid.
ciales « en langue française », la Lettre d'un avocat ct
2. Pascal a-t-il usé de la restriction mentale? — Il a
les ouvrages d’Aniauld depuis la Lettre à une personne
de condition, — la dernière était : Écrit sur la faillibilité dit : · Je ne suis pas de Port-Royal », /6· Provinciale,
des papes ct des conciles touchant les jails non révélés, p. 258-259. JP, p. 3-12. · Si toutes les Provinciales, dit
août, (Euvrcs, t. x, p. 705-718, — ct défendait d’ajou Sainte-Beuve, étaient vraies comme cette assertion, il
ter foi à la brochure Avis des consulteurs. N, cvn, ne faudrait pas s'étonner que de Maistre ail mis â
t. vu, p. 231. Ce décret ne fut connu à Paris qu’en côté du Menteur de Corneille ce qu’il appelle les Men
teuses de Pascal. El Bruncllcrc, Provinciales, Lettres J,
décembre.
Pourquoi les Provinciales furent-elles condamnées? /r, Λ//Ζ |ri extraits, in-16. Paris, 11· édit., 1918.
Arnauld. Difficultés proposées à M. Steyaert, 1691, p. xiv : < Quand c'est Voltaire qui retourne ainsi leurs
dill. 94, 3e ex.. (Euvrcs, t. ix, p. 28G, juge que ce fut propres armes contre ses adversaires, on peut, si l’on
parce qu'elles parurent sans nom d’auteur, sans appro veut, n’y voir qu’une feinte habile; mais jamais je ne
bation, ni indication d’aucune sorte, écrites en langue m’habituerai à pallier d'une semblable façon l'équi
vulgaire ct par là diminuant pour tous un ordre reli voque où Pascal a eu le tort de sc jouer. » Semblable
gieux. Mais les Écrits des curés rééditant en langue ment Havel. Ixs Provinciales, 2 in-8·, Paris, 1887,
vulgaire les Provinciales ne furent pas mis à l'index. p. 212 : Si Pascal n’est pas à la lettre ct absolument
Ne serait-ce pas d'abord en raison du fond dogmatique de Port-Royal, il l'est par bien des points; il l’est sur
des Provinciales? Il csl vrai que la traduction latine tout par le cœur. S'abaisser à une telle équivoque doit
afTaibllr la force de son réquisitoire contre les restric
de Wendrock n’était pas atteinte.
Enfin, en septembre 1659, au passage du roi ù Bor tions mentales. »
Diverses explications ont été tentées dont aucune
deaux, le parlement de ccttc ville, sollicité de condam
ner Wendrock qui avait du succès, demanda l’avis de n’est satisfaisante : — Pascal sc sentait tellement diffé
la faculté de théologie qui déclara le livre exempt d’hé rent de Port-Royalqu’il pouvait dire en toute sincérité
résie, G juin 1GG0. Le parlement sc récusa donc, mais n’en être pas. Ainsi : Stapfcr. Une contribution à This·
une commission de quatre évêques et de neuf théolo loirc religieuse de Part-Royal, dans Revue des Deux
giens désignés par le roi ayant jugé nu contraire le Mondes, 15 novembre 1908. p. 321 ; Jovy, loc. cit., p. 7
livre, les notes ct les disquisitions qui l’accompagnaient ct 8. M. Blondel, Le jansénisme et l’antijansénisme de
infectés de l’hérésie janséniste, le 23 septembre, le Pascal, dans Revue de métaphysique et de morale, 1923,
conseil du roi condamna le livre à être brûlé. N. eux, p. 144, dim encore: «Est-ce chez lui sentiment profond
t. x : introd., p. 15-18; texte, p. 19-21; appendice, d’être autre que scs amis? » Mais celle explication se
heurte à ce fait que Pascal voulait être de Port-Royal
p. 22 25.
7° Questions posées par les Provinciales. — 1. Pascal ct, qu’en fait, dans les Provinciales, il n'était guère
peut-U en être dil railleur? — « Étant seul contre un que le secrétaire de Port-Royal.
C’est l’énoncé littéral d'un simple fait, disent quel
si grand corps », disait Pascal aux jésuites,
Pro
vinciale, t. v, p. 362; le P. Annat s'était moqué de ques-uns, cl non subterfuge. Ainsi A. Gazier, Histoire
ccttc plainte : autour du Secrétaire du Port-Royal, il générale du mouvement janséniste, t. i, p. 74, fuit
voyait quarante solitaires au travail; cf. t. vu, p. 7. sienne l’explication de Bcsoignc, Histoire de PortÉtant donnés la quantité des matériaux mis en œuvre, Royal, t. iv, p. 158 : « On était de Port-Royal sans en
les problèmes soulevés, les nuances théologiques à
être; on en était étant d’ailleurs. Ce n’était qu’une
préciser, la rapidité avec laquelle sc succédèrent les confraternité de personnes dispersées, lesquelles ne se
Provinciales, de toute nécessité, quelle qu'ait été la
connaissaient même pas. ■ M. Brunschvieg. Œuvres,
puissance d’assimilation de Pascal, il eut des collabo l. iv, p. xxxiii, n. 4. donne celte traduction qu'ap
rateurs. · Pascal n’est guère, dil J. Laporte, La doc prouve J. Laporte : «Je ne suis pus de ceux auxquels
trine de la grâce chez Arnauld, avertissement, p. xu, on pense, amis ou ennemis, lorsque l’on parle de Port-
2103
PASCAL. OUESTIONS POSÉES PAH LES PROVINCIALES
Royal. · Mais il ne tant pas oublier que Pascal fait
précéder le : « Je ne suis pas de Port-Royal » du mot :
< Je suis seul », qui est contraire aux faits.
Enfin G. Lanson. Après les Provinciales, loc, cit.,
p. 11. écrit : « Par la force dc son imagination esthé
tique. il pouvait sc croire dc bonne foi dans un per
sonnage fictif et il pouvait écrire sans mensonge,
parce qu'il le dit au nom de son imaginaire Montaltc,
hors de nom par définition el sans nul engagement, ce
qui, dit en son propre nom, serait mensonge ou cscobardcric. »
M, Spoerri, A propos de la sincérité dc Pascal, dans
Revue d'histoire littéraire, 1923, p. 311, explique,
d’après le contexte dans la /7· Provinciale : · Du
moment que la vérité est en cause, je me détache ici de
ma propre personnalité; c'est la vérité qui parle, ce
n’est pas moi ct la vérité n'est pas attachée à Port·
Royal. »
3. La théologie des Provinciales. — a) Dogmatique.
Elle exprime fidèlement la pensée dc Port-Royal sur
la grâce ct sur l’obéissance au pape. Voir col. 2155 sq.
b) Morale. — La critique pascalicnnc dc la casuis
tique contemporaine procède dc la doctrine morale dc
Port-Royal, « un rigorisme géométrique », a dit Remy
de Gourmont, Le chemin de velours, in-S°, Paris, 1902,
xiv, Le probabilisme.
Elle est « le contraire d’une morale indépendante »,
Giraud, Pascal, l'homme. Pauvre, in-12, Paris, 1922,
p. 187, ct même d’une morale rationnelle. Étant don
née la corruption de la nature, c’cst un renversement
des choses, d’interroger sur la morale, comme sur la
théologie, la raison humaine. Il n'y a pas dc morale
naturelle. La morale est positive. Scs principes sont
ceux dc l’Écriture, des Pères, surtout saint Augustin,
en un mot, dc la Tradition. Elle csl donc absolue dans
ses applications comme dans scs principes. Celui qui
devait représenter l'humanité comme un seul homme
allant dc lumière en lumière n’admet, en morale, ni
évolution, ni progrès. La morale d’aujourd’hui doit
être celle des chrétiens des premiers temps. Cf. Com
paraison ct Pensées, fr. 904 : · Les anciens ont-ils
donné l’absolution avant la pénitence? »
Le caractère de ccttc morale est un ascétisme rigide.
Aucune distinction entre conseils ct préceptes. Un
seul idéal, ou plutôt une seule règle pour tous les chré
tiens. Étant donnés le dérèglement de scs appétits spi
rituels et sensibles cl le mystère dc l'élection divine,
le chrétien doit vivre dans le sentiment du péché ct
dans une réaction permanente contre la concupiscence,
c’est-à-dire contre l’attirance de son bien particulier :
il doit détruire en lui-même ambition, amour, attache
ment aux jouissances terrestres ct sentiment humain
dc l’honneur, ne tenir aucun compte des exigences
dc la vie économique ct presque dc la vie sociale,
empêcher les affections légitimes d’êtro prédomi
nantes.
Une action csl bonne quand, en elle-même, elle est
conforme à la règle posée par la Tradition; mais 11
faut encore qu’elle soit accomplie avec une intention
déterminée. C’est là une condition essentielle de la
bonne action morale. Or, étant donné l'aversio mentis
a Deo qui suit dans l’humanité déchue le péché origi
nel, l’homme qui veut faire le bien ne peut avoir une
autre fin que l'amour de Dieu. Mais cela suppose un
renversement dc la volonté par la grâce. Sans cc ren
versement, il ne peut y avoir ni amour actuel dc Dieu,
ni véritable observation des commandements, — sans
la grâce, celte obscn alion ne serait que pharisaïsme,
— ni amour affectif des mystiques.
Il faut donc ne parler de l’influence de /'intention,
qu'en cc sens seulement que l’homme agit ou sous
l’impulsion de l’amour de Dieu, autrement dit dc la
grâce, ou sous l'impulsion dc la concupiscence, autre
'2104
ment dit dc la nature déchue. Pas dc nuances. En face
d'un cas de conscience, — pour savoir quel devoir choi
sir ct non quelle licence prendre, — le chrétien n’a qu»
faire des raisonnements de la casuistique; il n’u qu’à
suivre l'impulsion de la charité, autrement dit de la
grâce, parce que la charité est la condition du bon
exercice dc l'intelligence. Or, cette charité csl propre
à chacun : scs solutions n’ont rien d'une solution pour
tous : Pascal supprime ainsi en fait la casuistique. L’on
comprend aussi dès lors qu’il n’y ail pas de conciliation
possible entre I'aversio mentis a Deo ct la conversio ad
Deum; que l'ignorance du droit ou de la loi, conséquence
de la concupiscence, n'excuse pas de lu faute; que
Vattrition ne suffise pas pour le pardon des péchés, pas
plus que pour le salut ne suffisent les pratiques divotn
sans un actuel amour de Dieu et sans pénitence.
4. Pascal et la morale des casuistes el des jésuites. a) Du point de vue janséniste Pascal ne pouvait, à
priori, accepter leur morale. — « Des pécheurs justifiés
sans pénitence, des justes justifiés sans charité, tous
les chrétiens sans la grâce de Jésus-Christ, Dieu sans
pouvoir sur la volonté des hommes, une prédestina
tion sans mystère, une rédemption sans certitude. ·
Pensées, fr. 881. Pascal ne pouvait porter un autre
jugement sur l’œuvre de théologiens partant de cette
idée que, si la morale chrétienne est immuable en ses
principes, elle doit, étant donnée l'évolution des socié
tés, adapter ses applications aux conditions nouvelles
des sociétés. Autrement dit, que les choses prennent,
en face des principes, une autre valeur pratique; de
théologiens ayant dc l'homme cette idée que la raison
naturelle, en dehors dc toute action dc la grâce, est une
lumière et que, dans l'appréciation morale des choses,
elle a sa valeur, ct aussi que l’homme csl libre deson
choix moral, d'une véritable liberté ct qu'ainsi son
intention immédiate, intrinsèque à l’acte, variable à
son gré, peut faire varier, dans une certaine mesure, la
moralité dc scs actes, cf. Pensées, fr. 907; de théolo
giens jugeant enfin qu’étant donnée la rédemption,
les conditions du salut doivent être plus faciles au
chrétien, les sacrements ayant leur effet propre ex opere
operato, ct qu'ainsi il n'est pas nécessaire d'avoir expié
scs péchés pour que l’absolution produise scs effets ct
que Vattrition suffit, cf. Pensées, fr. 923, ct, qu'en dépit
de la Neuvième Provinciale, « d'une ironie si intellec
tuelle et si féroce », Rellcssort, Nos missionnaires...,
dans Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1931, p. 365,
les dévotions ont leur valeur.
b) D'autre part, il était inévitable que, dans ce travail
d'adaptation et de renouvellement, dans le jugement sur
la valeur morale des actes, des choses, les casuistes
dépassent la mesure. ·— « On peut voir, dans les Pro
vinciales, une arme dc combat, dit le P. Mandonnct,
O. P., La position du probabilisme dans l'Église catho
lique, dans Revue thomiste, mars 1902, p. 5 sq., mais
on doit y reconnaître une protestation indignée du sens
chrétien.» Et le P. Mandonnct rappelle les condamna
tions portées contre le probabilisme par Alexandre Vil
ct Innocent XL 11 faut bien reconnaître, d’ailleurs, que
la conscience el la théologie modernes approuvent le
principe général de la casuistique en question. Cc qui a
été condamné, ce sont les excès inévitables de la pre
mière application. En pareille matière il était impos
sible que tous les esprits trouvassent du premier coup
la juste mesure.Tout particulièrement, avccl'attcntlon
que les casuistes portent aux conditions intérieures dc
l'acte humain, à l'intention spécialement cl à son
influence sur la moralité de l'acte, ils furent plus ou
moins amenés à négliger la valeur morale des actes
en eux-mêmes.
c) Mais Pascal n'a-t-il pas calomnié? — a. Les
jésuites qu'il cite?— Avant Nouët, les jésuites avalent
accusé Pascal dc citations fausses; cf. Réponses aux
2105
PASCAL. QUESTIONS POSÉES PAH LES PHOVINC1 ALES
2106
Lettres provinciales publiées par le secrétaire de Portcite Maynard, voici les principales. Cf. Chevalier, loc.
Royal contre les RH. PP. de la Compagnie de Jésus sur cil., p. 125, η. 1 :
le sujet de la morale desdits Pères, in-12, Liège, 1658,
/· Provinciale, p. 253; Maynard, L r, p. 163, η. 1;
recueil dc toutes leurs réponses avant 1658. Dans son citation dc Bauny sur cc que Γ ignorance du droit excuse
arrêt contre les Provinciales, le parlement dc Provence du péché, arrêtée à une virgule, alors que la suite pré
parle dc « calomnies contre les jésuites ». Dans les cisait « d’une manière fort raisonnable ·, dit Maynard,
Entretiens de Ctitandre et d'Eudoxe sur les lettres du en quels cas ccttc ignorance peut exister. Mais les jan
provincial, le jésuite Daniel soutient la même thèse. sénistes n’acceptent pas qu'en aucun cas Vignorancc
J. de Maistre, Œuvres complètes, 11 in-8·, Lyon, 1884- , du droit soit une excuse ct Pascal veut simplement
1886, t. in, p. 61 sq., juge avi cia plus extrême sévérité | montrer qu'en cela ils sont d’accord avec Aristote. —
« les belles menteuses ». Chateaubriand dira : « Pascal
·>· Provinciate, p. 307; Maynard, ibid., p. 233, η. I ;
n'est qu'un calomniateur dc génie; il nous a laissé un la fatigue née du crime dispense-t-cllc du Jeûne? Oui,
mensonge immortel », fitudes ou discours historiques,
fait dire simplement Pascal à Filiutlus, alors que Filiut. iv, vter des (Euvres complètes, édit, dc 1831. p. -148; il tius dit qu’un tel homme aurait péché, « par la mau
est vrai qu'en 1829, Lettre du 23 mars, il écrira : · Je vaise fin qu’il s’est proposé ». · Pour le coup, s’éenc
suis obligé de reconnaître qu’il n’a rien exagéré »,
Maynard, voilà Pascal pris en flagrant délit de falsifi
Revue des revues, t. xvi, p. 118. Dans son livre. Les cation. » Est-cc bien exact ? I^a réserve dc Filiutlus
Provinciales publiées sur la dernière édition revue par importe peu dans la question posée : facilité avec
Pascal avec les variantes des éditions précédentes et leur laquelle les casuistes dispensent du jeûne. — Ibid.,
ré/utation consistant en introduction et nombreuses notes ! p. 313; Maynard, ibid., p. 243. η. 1 : d’après Pascal.
historiques, littéraires, philosophiques et théologiques,
Laymann autorise un docteur à donner à un cas dc
2 in-8·, Paris, 1851, Maynard, textes en main, soutient conscience une solution qu'il juge fausse, mais plus
que Pascal a calomnié les jésuites qu’il a cités. Pen agréable à celui qui le consulte. Or, Laymann dit spécu
dant compte du livre Le chemin de velours, où Rémy lativement fausse. Mais Pascal n’admet en aucun cas
dc Gourmont prend le parti des jésuites, P. Lasserre ccttc distinction dc la spéculation à la pratique. Cf.
conclut, Pascal et les jésuites, dans Mercure de France,
13· Provinciale, p. 32, où il s’appuie pour nier la dis
1903, t. xlvi, p. 651 : « Comment ne pas présumer que tinction sur ce passage d’Escobar : · On peut en sûreté
toutes les maximes ineptes ou cyniques mises sur le de conscience suivre dans la pratique les opinions pro
compte des casuistes sont, pour plus que moitié, l'in bables dans la spéculation. · — G· Provinciale, t. v,
vention dc Port-Royal ? Nicole ct Arnauld font plai p. 34 ; Maynard, loc. cit.. p. 268, η. 1 : Pascal fait dire à
der un grand avocat sur des pièces truquées. Le grand
Diana qu’il lui est loisible dc soutenir comme probable
avocat n’y regarde pas dc trop près. Il renchérit de telle opinion contraire aux décisions de trois papes,
toute son insolence. » Cf. Λ. Fougère, Hourdaloue,in-12, parce que la négative d’une opinion probable est pro
bable elle-même. Or, Pascal commence la phrase à une
1871, p. 322.
Mais Pascal affirme solennellement : « Je puis dire 1 virgule, omettant cette proposition : · ou ccs réponses
devant Dieu qu’il n'y a rien que je déteste davantage des papes ne sont pas authentiques », · omission cou
que dc blesser tant soit peu la vérité, que j’ai toujours pable », dit Maynard. Mais celte omission ne change
pris un soin très particulier, non seulement de ne pas rien au sens général. — 7· Provinciale, ibid., p. 90;
falsifier, cc qui serait horrible, mais de ne pas altérer Maynard, ibid., p. 322, n. 1 : Pascal affirme que Hur
ou détourner le moins du monde le sens d’un passage. · tado autorise, en telles circonstances, le duel. Or, si
//· Provinciale, t. v, p. 322. Cette attitude était pru Ilurtado dit ccttc opinion probable, c'est speculative.
dente; d’ailleurs, au début dc la 12· Provinciale, après On n vu plus haut pourquoi Pascal juge nul cc correc
avoir relevé les accusations dont le chargent ses adver tif. — 9· Provinciale, ibid., p. 197; Maynard, ibid..
p. 416, η. 1 : Pascal groupe des membres dc phrases
saires, il dit : ■ 11 n’est pas vraisemblable que, n'étant
soutenu que par la vérité ct la sincérité, je me sois exacts, tirés de la Dévotion aisée ct des Peintures mora
exposé ù tout perdre, en m’exposant à être convaincu les du P. Le Moyne, dc façon à rendre grotesque le
dévot qui s’en tient à ccs livres. — Ibid., p. 207-208;
d’imposture. ·
Tous acceptent · la bonne fol dc Pascal... en cc qui I Maynard, ibid., p. 428, η. 1 ct 130, η. 1 : Pascal insinue,
concerne l'exactitude ct la fidélité dc scs citations ». d’une part, que le P. Bauny excuse de toute faute ■ cer
Chevalier, Pascal, p. 125. « On lui fournit des passages taines petites privautés ». pourvu qu’il y ait honnête
faux ct tronqués qu'il employa sans vérification et sans direction d’intention, alors que Bauny est beaucoup
contrôle », dit Maynard, loc. cit., t. î, p. 42. Il eût été moins large; d’autre part, l’accuse dc soutenir que les
filles ont le droit dc disposer de leur virginité sans
ainsi calomniateur sans le savoir. — Mais il n'y n
pas à tenir compte d'une historiette, bien connue : l'aveu de leurs parents, alors que Bauny discute celle
Mme dc Sablé ayant demande a Pascal s’il était bien question : Les parents ont-ils le droit d’exiger une corn
sûr dc tout cc qu’il disait dans scs Lettres, ce (lender pen ration en argent, quand leur fille s’est livrée?
10· Provinciale, ibid., p. 256-257 ; Maynard, t. n.p. 48 sq..
aurait répondu : « C’est à ceux qui me fournissent des
mémoires de prendre garde. · Saintc-Bcuxe, loc. cit., n. 1 : d'une parole de Filiutlus, Pascal conclut à propos
t. ni, p. 142, ct t. v, p. 78. Elle est racontée par le des dispositions requises pour l’absolution : « ainsi les
jésuite Daniel dans scs Entretiens, cc qui permet à Vol confesseurs n’auront plus le pouvoir dc sc rendre juges
taire d’écrire : · Pascal n'avait lu aucun des livres dont dc la disposition de leurs pénitents, puisqu'ils sont
il sc moque. » /?, p. 195-196, ne sub
sisterait pas sans une ûmc qui règle tous ses mouve
ments, outre que tous ses membres ont un ordre
particulier de ne rien imprimer sans l’aveu de Jeun
supérieurs. »
β) Si Voltaire exagère quand il dit : < On tâchait dam
ces Lettres de prouver qu’il y avait, dans la Compagnie
de Jésus, un dessein ferme de corrompre les mœurs;
dessein qu’aucune secte, aucune société n’a Jamais eu
et ne peut avoir », car Pascal a dit tout le contraire,
5· Provinciale, p. 298, Pascal est injuste quand il prête
à la Compagnie « l’unique but de gouverner les con
sciences », autrement dit, de l’ambition cl de l’intérêt.
ibid., p. 299. Comme on l'a vu, la Compagnie poursui
vait un dessein tout autre : adapter le catholicisme
aux hommes du temps. « La pensée très juste de Moli
na, était que, si la religion n été donnée aux hommes
pour les sauver, il faut la rendre hospitalière... » Stapfer, loc. cil., p. 313. < Dans leur va-et-vient empressé
et conciliateur entre les désirs de l’individu et la règle
des mœurs, dit P. Lasserre, loc. cil., p. 657, pourquoi
supposer que les casuistcs, prêtres et religieux, aient
été surtout mus de complaisance envers l’individu?
Celui-ci s'égayerait bien sans leur permission; c'est du
côté des mœurs de la société, de la religion qu’est tour
né leur sens. Seulement, ils ne se donnent pas le ridi
cule de systématiser des principes pour une humanité
idéale, abstraite. Ils acceptent l’immense moyenne du
hommes, telle qu’elle est. » Pascal « a beau jeu, avait-il
dit, p. 6-15. 11 spécule dans la solitude comme Kant :
Agis toujours de manière que la maxime de ton action
puisse être érigée en règle universelle. C’est sc donner
à bon compte un air de vertu rigide. Je défie qu'il n’y
ait pas tout de suite de distinction à faire », comme si,
par exemple, l'intention n'avait aucune influence sur
la moralité.
γ) Il est injuste encore de ramener l'idéal et le rôle du
jésuites à être des casuistcs relâchés, ou même simple
ment des casuistcs. < Les jésuites ont eu, comme tous
les autres ordres, des casuistcs, dit Voltaire, répétant
le P. Daniel ...; mais, de bonne foi, cst-cc par la
satire Ingénieuse des Lettres provinciales que l’on
doit juger de leur morale? C'est assurément par le
P. Bourdalouc, par le P. Chaminade, par leurs mis
sionnaires. Rien de plus contradictoire que d'accuser
de morale.relâchée des hommes qui mènent en Europe
la vie la plus dure et qui vont chercher la mort au bout
de l'Asie et de l’Amérique. » Lettre au P. Latour, dn
7 février 1746. Œuvres, édit. Bcuchot-Garnicr, t. xxvi,
p. 428-429·
Peut-on d'ailleurs, a-t-on dit aussi, juger de In doc
trine d'un auteur, à plus forte raison, d’un nombre
considérable d’auteurs sur quelques citations choisies
â dessein : « Quelle tête un peu réfléchie, dit P. Lasserre,
à propos du traité De jure et justitia de Molina cité
par Pascal, sc croira en droit d'apprécier l’esprit, la
méthode et les dessous d’un in-folio de deux mille pages,
à deux colonnes, texte serré, sur huit à dix fragments
dont le total ne fait pas même la moitié d’un alinéa de
l'auteur? Qui voudra juger une doctrine (pii embrasse
tout le droit, toute la morale, sur une douzaine de
courtes formules, choisies par des adversaires pas
sionnés. » Loc. cit., p. 614. L'on peut répondre cepen
dant que, s’il faut vérifier les dires d’adversalns
passionnés et s’il est injuste de conclure sans raison
de quelques-uns â tous, Il ne l’est pas de juger d’une
doctrine morale par certaines conclusions auxquelles
elle aboutit.
8) Injustice encore, a-t-on dit, de laisser croire que
les excès de la casuistique fussent des seuls Jésuites.
C'est cependant logique, réplique Brunctière. Repre
nant à son compte la pensée du Père casuiste à qui
i
2109
P A SC \ I,. QUESTIONS POSÉES PAH LES PROVINCIALES
2110
Pascal tilt dire : « Les casuistcs dei autres ordres soul
muni le rôle de la grâce, pouvait s’accorder avec les
les disciples de nos Pères ·, tel Diana, un Ibéalhi qui . morale dont l’autorité s'imposera à peu près exclusi
Somme, p. 47. I.e latin cependant n’était pas alors vement pendant deux siècles ». Degcrt, Réadion des
réservé aux gens de métier et cc n’est pas pour rien
Provinciales sur la théologie morale en France, dans
que Nicole traduisait en latin les Provinciales. Si le
Bullelm de littérature eedésiastique de Toulouse, noLiber theologia: moralis d'Escobar eut — avant 165G — ! vembre 1913.
quarantc-ct-une éditions, « à qui fera-t-on croire, de
principales éditions des Provinciales après Pascal.—
mande Brunctière, loc. cit., p. .xn, qu’elles ont été con Cf. Les
Maire, loc. cit., t. n. p. 190 sq. Il faut signaler : l'édition
sommées par les seuls confesseurs? » Puis, dit le même en quatre langues : Les Provinciales traduites en latin par
défenseur de Pascal, il y a dans les livres des casuistes
Guillaume Wrndrock, en espagnol par le sieur Gratien Cor
plus que des exercices d’école, cela ressort de leur dero de Burgos et en italien par le sieur Cosimo Brunetti,
allure et de leur contenu et, d’ailleurs, «on ne saurait gentilhomme florentin, à Cologne. MDCLNXXIV, in-S·. Les
Provinciales ueec les notes de Wendrock traduites en français
réserver à personne le privilège de traiter la morale. »
sur la seconde édition de 1660 (167»), s. L, MDCXCIX ipar
Ibid., p. xxvin.
Mlle de Joncoux), en réponse aux Entretiens de Cleandre et
6. Les résultats des Provinciales. — a) Entreprises
iTEudoxv: — la première traduction allemande : Die Sitten
pour défendre Arnauld et Port-Koyal, clics ne les ont Lehre und Politique dcrJcsuiten. Erdcr Thell.Verfassend Die
pas sauvés.
Provinciales oder achtzen Briefe des H crm Biaise Pascal, aus
b) Continuées pour perdre les jésuites, elles leur ont dem franxôsischen überset:l, s. I. Zwelter Theil. verfassend
rendu le service d’arrêter leurs casuistes sur une pente die geheime Instructiones der Jcsuilen sur Be/ôrderung ihrrs
malheureuse, mais elles leur ont fait un tort immense. leitlichen Intéresse getrculich in deutsch ùberselct, s.\.,tnS·,
1740; et. !.. Weber-Silvain· Les Provinciales en Allemagne.
Si elles n’ont pas fourni au xvni· siècle toutes scs
historique cl scientifique dt Γ Auvergne, 1912.
armes contre eux, cf. Démonstration des crimes et atten Bulletin
Les principales réfutations des Provinciales après Pascal.
tats des soi-disant jésuites.2 in-8·, Paris, 1763, et l’article — 1· Les jésuite*, dit-on. pensèrent d’abord confier la
Jésuites de 1’ Encyclopédie, ni au xix· siècle tous les tâche de réfuter I*ascal à Bussy-Rabutin, cf. Sainte-Beuve,
éléments de la légende du jésuite, telle que l’ont faite loc. cil., p. 221. Enfin, en 1694. l'un d'eux, le P. Daniel,
les Eugène Sue et les Paul Bert, elles ont du moins provoqué par l'éloge littéraire des Provinciales qu’avait fait
commencé la déformation de l'idée de jésuite dans Charles Perrault dans son Parallèle des anciens et des mo
publia sept Entretiens de Cléandre et d'Eudojrr. tn-8·,
l'opinion. Cf. A. Brou, S. .1., Les jésuites de la légende. dernes,
(Rouen), dont voici In table des matière*. Il y en
Première partie. Les origines jusqu'à Pascal, in-12. Cologne
a sept
Entretien : I.esujclet l'occasion de ces Entretiens.
Paris, 1906, c. x et xi.
Histoire des Provinciales, p. 1-22; 2· Examen de In pollc) « Sans faire des Provinciales quelque chose d’ana tiq ir de* jésuites, scion le système qu'en a fait Pascal,
logue au Tartufe rt de leur auteur une sorte de précur p. 22-56 ; 3· Dr la doctrine des opinion* probables, p. 56seur de Voltaire », Brunctière, toc. cit., p. xxvi, on 100; t· Sur le même suje’. p. 10 >-142; 5· Examen de la
<· cl de la 4· Provinciale. p. 142-196; 6· Examen dr la
peut dire que les Provinciales ont nui â la religion et â
fr· Provinciale, sur la pureté du langage, le style, les
l’Eglise. Elles ont montré quelles armes étaient puis règles
r. Examen de la 6* Provinciale, p. 196santes dans la polémique religieuse; sur cc point « Di 282; 7·duExadialog
nen dr In HP Provinciale» touchant le reproche
derot cl Voltaire sont les disciples de Pascal ». Lanson, que Pascal y (ait a *x jésuites d'enseigner que l'amour de
loc. cil., p. 27. Il a été facile d’étendre à toute l’Eglise
Dic’i n’est punt nécessaire nu salut, p. 282-319; crxa’*Us ce titre : Discours sur les Pensées de
M. Pascal, où l'on essaye de /aire voir quel était son
dessein. Avec un autre discours sur les preuves des livres
de .Moïse, In-12, Paris, 1672. Cf. Maire, loc. cil., n. 9.
Ces deux discours cl un troisième, attribué aussi â
Fillcau cl vraisemblablement aussi écho dc Pascal,
Qu'il y a des démonstrations d'une autre espèce et aussi
certaines que celles de la géométrie — réédité dans la
Revue de métaphysique ct de morale, 1923, p. 215 sq. —
furent ajoutés dès 1678, à la plupart des éditions des
Pensées. Cf. Maire, toc. cit., n. 19. Ccs trois discours
ont etc édites sous le nom de Fillcau de la Chaise, par
V. Giraud, en 1922, dans la collection des C/tr/sd'ouvre méconnus.
réédition de Port-Royal demeura l’unique pendant
plus d’un siècle. En roule, elle s’augmenta, à partir dc
1678 où. en même temps que des trois traités dc Fil
lcau, elle s’accroît « dc plusieurs pensées nouvelles ».
Cf. Maire, ibid. En 1681, à Amsterdam, elle paraîtra
augmentée de beaucoup de pensées et de la vie du même
auteur. 11 s’agit de la Vie écrite par Mme Péricr. l’n
privilège avait été demandé pour celte publication en
1678, mais jusque-là les éditeurs n’avaient pas osé
en user. Cf. Maire, loc. cit., n. 30. En 1711, le bénédictin
Touttéc entreprit un travail dc revision qui n’aboutit
pas. En 1728, le P. Desmoids, bibliothécaire de
l’Oratoire. inséra au t. v dc la Continuation des Mémoi
res de littérature et d'histoire, comme suite aux Pensées,
VEntretien avec M. de Saci, VArl de persuader, les
Réflexions sur l'amour-propre el ses effets et des Pensées
choisies. Vers le même temps, Colbert de Croissy, évê
que de Montpellier, janséniste notoire, publiait dans
une Troisième lettre à M. de Soissons, 5 février 1727.
à Voccasion du miracle opéré ά Paris sur la paroisse
Sainte-Marguerite, des « Pensées sur les miracles, en
particulier sur ceux dc Port-Boyal ». Cf. Maire, toc. cit .
n. 638. Sur le miracle de Sainte Marguerite voir Gazier,
Histoire du mouvement janséniste, l. 1, p. 276 sq.
Dès 1776 on commence à s’écarter de l’édition dc
Port-Boyal. Celte anncc-là, Condorcet public, en les
faisant précéder dc V Éloge de Pascal, ses Pensées de
Pascal, nouvelle édition, corrigée ct augmentée, in-8·,
Londres, s. I. n. d. Il a eu sans doute entre les mains
une copie primitive des Pensées, cl il y a fait un choix
en vue dc ramener l’œuvre de Pascal à la philosophie;
il retranche ainsi à l’édition dc Port-Boyal, mais il y
ajoute aussi; aux pages 502 cl 503. par exemple, se
trouve inséré le Mémorial, qui est pour lui V Amulette de
Pascal. Il groupe les Pensées suivant un plan à lui el il
les accompagne de noies, dont beaucoup sont les Re
marques sur les Pensées de Pascal, publiées par Voltaire
a la suite des Lettres philosophiques. En 1778, Voltaire
donnera à Genève, avec de nouvelles Remarques, l’édi
tion de Condorcet, sous ce litre : Éloge ct Pensées dc
Pascal Nouvelle édition, commentée, corrigée ct aug
mentée par M .de · ··. in-8’. ('.f. Maire, loc. cit., n. 61
et 65. Surtout en 1779, dans la première édition complète
des (Euvres de lilaise Pascal, 5 in-8®, La Haye (Paris),
t. π, l’abbé Bossut, qui avait consulté un des manus
crits primitifs, donnait une nouvelle édition des Pen
sées, avec des fragments inédits et dans un ordre per
sonnel. où il s’inspirait à la fois de Port Boyal ct dc
Condorcet. Cf. Maire, toc. cil., n. 67.
En 1835, paraîtra à Dijon, une édition conçue dans
le sens de Boannez, (pii n’a jamais clé totalement per
du de vue : Pensées de Plaise Pascal, rétablies suivant
le plan dc l'auteur. Publiées par l'auteur des Annales
du Moyen Age (Frontin), in-8®, Dijon. Cf. Maire, loc
cit . n. 101. Or, en 1812. dans son Rapport a T Acadé
mie française sur la nécessité d'une nouvelle édition des
Pensées dc Pascal, lu les l9t avril. Itr mai, /·' juin,
DICT. PB TIIÉOL. CAI II.
2114
PT août, paru la même année au Journal des savants.
(cf. (Euvres de Victor Cousin. Quatrième série. Litté
rature, nouvelle édition, 1849. 3 in-12, l. î, p. 103 sq.).
Cousin signalait les multiples insulllsanccs des éditions
anterieures ct la nécessité d’une édition authentique
des Pensées, dont subsistait le manuscrit autographe.
Ce fut Prosper Fougère qui donna cctlc édition : Pen
sées, fragments et lettres de Plaise Pascal, publiées pour
la premiere flas conformément aux manuscrits originaux
en grande partie inédits, 2 in-8®, 1844. Jx t. Ier com
prend la Série des opusculet et Pensées diverses; le t. il,
les Pensées constituant I*Apologie ct que Fougère
tenta de grouper «comme l’eût fait Pascal ». Cf. Maire.
loc. cit.,n. 120. ! favet, en 1852, dans le cadre dc l’abbé
Bossut. donnait les Pensées... dans leur texte authenti
que, avec un commentaire suivi d’une étude littéraire,
in-8®, mais dont la 3* édition, «revue cl corrigée », 1881,
Pensées de Pascal..., avec une introduction, des notes ct
des remarques, est rendue précieuse par son commen
taire, auquel on ne peut reprocher que dc s’inspirer
trop d’un esprit opposé à celui dc Pascal, ct par ses
tables. Cf. Maire, loc. cit., n. 127 el 151. En 1877-1879.
Molinler a recensé dans son édition ■ paléographique ·
la version dc Faugèrc. Cf. Maire, loc cit., n. 155. Enfin,
en 1896, G. Michaut a donné une édition critique des
Pensées avec les variantes des manuscrits et des édi
tions antérieures cl dans le désordre même du manus
crit autographe : Les Pensées de Pascal disposées sui
vant l'ordre du cahier autographe. Texte critique établi
d'après le manuscrit original et les deux copies de la
Ribliothèque nationale avec les variantes des principales
éditions..., in-8®, Fribourg (Suisse). Cf. Maire, loc. cit.,
n. 166. Depuis la grande édition des (Euvres de Pascal,
par L. Brunschvicg. où les Pensées constituent une
Troisième série, les dernières éditions françaises pu
bliées sont celles dc H. Massis, l. îll cl iv des (Euvres
complètes, 6 in-16, Paris, 1926-1927. et celle de F. Strow, ski, t. m. des (Euvres complètes, 2 In-12, Paris, 19271930. Mais ces éditions ne dillèrcnt pas essentiellement
des précédentes.
3® Le problème du plan. — 1. Les documents sur la
question. — En dehors des Pensées on en compte cinq :
! le Discours sur les Pensées, de Fillcau de la Chaise; la
Préface dc Port-Royal; un résumé donné par Nicole
dans son Traité de l'éducation d’un prince ; un plan dc
l’Apologie donné par Mme Péricr dans le manuscrit
de sa Vie de Biaise Pascal, non publié par elle, mais
conserve par Besoigne, Histoire de Port-Royal, l. iv,
p. 469. cf. (Euvres. t. xn. Pièces justificatives, t. ni.
p. c.lxxx sq.; et enfin VEntretien avec M. de Saci.
Mais VEntretien, < clef des Pensées», selon Havel, ne
donne en réalité aucune lumière sur le plan d’ensemble.
H est l’exemple typique d’une méthode chère au Pas
cal des Pensées, la conciliation des contraires sur un
plan supérieur, cl otlrc quelques indications utiles :
c’est tout. Mme Péricr expose la façon dont Pascal
entendait l’argument du miracle cl donne un aperçu
de sa méthode : ce ne sont la non plus que des indica
tions. Quant aux plans dc Fillcau, d’Etienne Péricr
et de Nicole, ils ne concordent pas entièrement el de
chacun l’on a contesté la valeur.
De ccs trois documents, le Discours de Fillcau est
le plus important, non seulement parce qu’il est le
plus étendu, mais parce que les port-royalistes du
comité de publication, dont plusieurs avaient entendu
l’exposé de 1658. l’avaient accepté comme préface aux
Pensées. Mais L. Brunschvicg. qui n’accepte sur la
question du plan aucun document extrinsèque, fait nu
I Discours ces critiques : le plan s’y déroule à travers une
série de complications; Fillcau l’a écrit huit ans après
avoir entendu Pascal; inévitablement, la pensée dc
Pascal a évolué de 1658 à sa mort : il a donc modifié
le plan formulé en 1658. A ccs critiques l’on répond :
T. — XI — 67
2115
PASCAL. LES PENSÉES, INSPIRATION GÊNÉHA LE
sous les complications de J’illeau, il est possible de
retrouver les lignes générales d’un plan; · la parole dc
Pascal - tous les témoignages contemporains sont
d'accord là-dessus
avait pour caractère de s'impri
mer fortement rl impérieusement dans la mémoire;
c’est ainsi qu’on a pu nous conserver les Trois discours
sur la condition des grands », rédigés par Nicole, neuf
ou dix ans après qu’ils furent prononcés, «el le célèbre
Entretien arec M. de Saci». Giraud, Fillcau de la Chaise,
Discours sur 1rs Pensées. p. 202. Notes, p. 15 (3). Enfin,
si un travail intérieur s'est produit en Pascal, les lignes
générales indiquées par Fillcau paraissent avoir été
bien arrêtées en son esprit, d’autant plus que · les
Pensées indiquent la marche dc la méditation dans le
sens même - dc ccs lignes générales. Cf. Janssens, La
philosophie et l'apologétique de Pascal, in-Hi, Paris,
1908, j). 91. · Le Discours.,., écrit J. Chevalier, loc. cit.,
p. 165, n. 1. est un document de premier ordre ». et
V. Giraud. Revue bleue, 12 janvier 1922, p. 11, le dit.
au témoignage de tous les pascalisants, «un document
capital cl celui peut-être qui nous offre la restitution
la plus précise. la plus intelligente ct la plus complète
du dessein qu’avait conçu l’auteur des Pensées ».
Quant aux Pensées, clics offrent quelques indica
tions, 1rs unes générales : fr. 187. Ordre; fr. 60. Pre
mière partie. Misère dc l’homme sans Dieu; Seconde
partie, Félicité dc l’homme avec Dieu...; fr. 62. Prélace
de la première partie ; fr. 212, Préface de la seconde par
tie; fr. 425, Seconde partie, Que l’homme sans la foi
ne peut connaître le vrai bien, ni la justice; les autres
particulières: fr. 74, 291, 123, 133. Cf. Chevalier, loc.
cil., p. 169, n. 2. Mais ce ne sont pas là des précisions
suffisantes.
De l’ensemble des fragments, pour qu’une conclu
sion certaine pût être tirée, il faudrait être bien certain
que tel fragment est de telle date, était destiné à
V Apologie el non aux Provinciales, ou n’est pas une
simple note dc lecture, tâche évidemment impossible, I
ne serait-ce que par cc fait, que certains fragments ne
sont qu’ébauchés.
2. Les solutions au problème du plan. Sur les traces
dc Roanncz, néanmoins, et d’après ccs données, à la
suite de Frantin et surtout de Fougère, plusieurs ont
prétendu, avec plus ou moins dc certitude el dans un i
délai! plus ou moins grand, retrouver le plan même
de Pascal : critiques* comme Sainte-Beuve, loc. cit.,
p. 118 sq.; Vlnet, Études sur Plaise Pascal, 4· édit..
in-12. Paris, 1912, 1. Du plan attribué à Pascal;
Maynard. Pascal, sa rie, son amure, son caractère, ses
écrits, 2 in-8°. Paris. 1850; Nourrisson, Pascal physi
cien et philosophe. 2e ûdïl., in 12. Paris, 1888; Hatzfcld,
Pascal, collection des Grands philosophes, in-8®, Paris.
1901; Laporte, loc. cit., p. 267; éditeurs comme Asllé.
dans l'édition dite protestante * des Pensées, 2 ln-16,
Paris cl Lausanne. 1857; Hocher (chanoine). Pensée?
publiées d'après le seul vrai plan de l'auteur, in-8®.
Tours. 1873; Molinior, lue. cit. ; Jcannin, Pensées...,
ln-12. Paris. 1883; Vialard (abbé), Pensées, ln-16,
Paris, 1886; Guthlin (abbé), Les Pensées disposées selon
le plan primitif, in-8·, Paris, s. d. (189G). Cf. Maire,
toc. cit.. n. 1 1 1. 155, 158, 163. 161.
D’autres estiment vainc la tentative. « On ne resti
tue pas, disent-ils, cc qui n’a jamais existé, qu’à l’élal
dc ruines », comme dit Chateaubriand ; les divergences
entre les éditeurs « selon le plan de Pascal · le prouvent
bien. Dès lors, les uns jugent possible de grouper les
Pensées d’après le plan logique d’une Apologie reli
gieuse au xvn· siècle, ainsi : Brunclière, Études criti
ques, Paris, 1885, Pascal, du problème des Pensées;
Boutroux, Pascal, 1900; Lanson. loc. cit.; Droz. Étu
des sur le scepticisme de Pascal, Paris, 1886; Giraud,
Pascal, l’homme, ct La vie héroïque de lilaise Pascal;
Janssen*, toc. cit ;Hauh, La philosophie de Pascal, dans
2116
Annales de la Faculté de Rordcaux, 1892, n. 2,cl/taw
de métaphysique ct de morale, avril-juin 1923.
D’autres ne tentent même pas cela. Plusieurs,
comme Havet,Jugeant arbitraire toute classification
suivie des Pensées, s’en sont tenus au groupement arti
ficiel de Porl-Boyal et dc Bossut : ainsi. Gazier, Fra
sées, édition de Port-Payai, corrigée et complétée, Paris,
1907; Mnrgivnl (abbé). /Vns/r.v. Parie, 1897. Cl. Maire,
toc. cit., n. 173 ct 167. (i. Michaut, on l’a vu, qui
donne, p. 88, un tableau comparatif des principaux
plans proposés, a repris purement cl simplement l’idée
des Périer.
1® Le problème de l'inspiration générale. — Sur cc
point aussi, bien des divergences. Les Pensées sont
« cette ébauche énigmatique sur laquelle les penseurs
de tous les temps se sont penchés pour lui arracher un
secret qu'elle a bien gardé ». Latreîlle, Joseph de Mais
tre et le jansénisme, dans Revue d'histoire littéraire,
190S. p 121.
1. Les Pensées sont-elles l’expression d'un doute an
goissé qui se /uit? Un Pascal romantique. - Les Pensées
montrent une volonté passionnée, angoissée même,de
convaincre. Ce caractère, sensible surtout après la
publication intégrale du texte, joint à la légende du
pont dc Neuilly, a fait imaginer un Pascal tragique,
incrédule, torturé par le besoin de croire, mais incapa
ble de se convaincre, croyant ensuite par l’imposition
formelle de sa volonté, mais hanté par un doute épui
sant. Les Pensées seraient son effort suprême pour sor
tir du doute.
C’est Chateaubriand qui a créé la légende d’un Pas
cal « qui douta sans cesse et qui ne se tira de son
malheur qu'en se précipitant dans la foi ». Vie dc Rancé,
1856. p. 400. Cf. Sainte-Beuve. Portraits contempo
rains, t. v, p. 211. qui rappelle ces mots dc Chateau
briand sur Pascal : · Il s’est fait chrétien en enrageant;
il est mort à la peine. Lutte du cœur et dc l’intelligence.
Son cœur parlait plus haut et faisait taire l’autre. C’est
là sa vraie grandeur. » Mais c’est vraiment Cousin qui
l’a répandue. < Sa raison, dit-il de Pascal, Des Pensées
de Pascal, Paris. 1813, p. 158-161. ne peut pas croire,
mais son cœur a besoin de croire. Le fond même de son
âme est un scepticisme universel, contre, lequel il ne
trouve d’asile que dans une foi volontairement aveu
gle. Mais sa religion n’est pas le christianisme des Fénc
Ion ct des Bossuet, fruit solide ct doux de l'alliance de
la raison ct du cœur.... C’est un fruit amer éclos dans In
région désolée du doute, dans le souille aride du déses
poir. » Omine dit (». Brunet, Mercure, de France.
15 juin 1923, Pascal poète, p. 591. tout le romantisme
< sc complut dans la propre Image d’un Pascal assiégé
par le doute, meurtrissant sa chair et son esprit rebel
les pour les asservir à la foi » cl ne trouvant pas le repos
dans la fol.
Vainement. Vinet, loc. cit., c. vu. Du pyrrhonisme
de Pascal, el appendice. Du Hure de M. Cousin sur les
Pensées de Pascal, Mottes, Études sur Pascal, Étude
sur l'esprit de la foi de. Pascal, in-8®, Montpellier, 1844,
et surtout Droz. loc. cit . ont démontré que · le roman
tisme s’est trompé », comme dit G. Brunel, ibid, Franck, Dictionnaire des sciences philosophiques, art.
Pascal, Bouillier. Histoire de la philosophie cartésienne,
1868, c. xiv. Sur le pyrrhonisme de Pascal, Saissct, Lr
scepticisme ; (Enésidème, Pascal, Kant, 1865, ont repris
avec plus ou moins d’atténuation la thèse de Cousin.
Et en 1880, Lemaître, dans le sonnet connu dc scs
Médaillons, fait encore de Pascal un sceptique assoiffé
dc croyance cl qui s’affaisse épuisé au pied de la
croix; en 1890, dans la Revue des Deux Mondes, t. v,
p. 761-795. Sully-Prudhommc, Le pyrrhonisme, le
dogmatisme et la foi dans Pascal, dit la même chose;
I en 1908. J. Latreîlle. loc. cit., p. 121, se demande :
« A quel prix cette âme a-t-elle conquis la foi ? Dans
2117
PASCAL. LES PENSÉES, INSPIRATION GÉNÉRALE
cette agonie où sc débat une intelligence sceptique,
comment la foi a-t-cllc vaincu?·En 1923.dans In Revue
de métaphysique el de morale déjà citée, M. de Una
muno étudiant La /ai pascalicnne fait dc Pascal · un
pyrrhonicn » qui ne se résignait pai, < ...qui avait
besoin du dogme ct le cherchait en s'abêtissant, qui a
voulu sc soumet Ire ct qui n’a trouvé le repos qu’nprès
In mort et par la mort », p. 318-319.
or, fait remarquer G. Brunet, /oc. c//.,p 577. s’il y
a une certitude, c’est que Pascal croit sans la moindre
hésitation. Déjà Havel, Pensées, t. i, Éludes sur les
Pensées, p. vm, avait dit : « La vie de Pascal appar
tient à la foi tout entière. On ne saurait trouver dans
celte existence si suivie un intervalle où on puisse
supposer que la foi se fût retirée de lui. · \ inet, loc. cil.,
p. 77, après avoir parlé de l’édition Fougère, écrivait :
Mieux (pic jamais vous pouvez juger si Pascal avait
de bonnes raisons d’être chrétien, mais a présent plus
que jamais vous pouvez juger s’il l’était. > Et Briny
de Gourmont, loc. cil., qui va se demander ce qu’eût
été Pascal · si, au lieu de se retirer à Port-Boy.il, Il
eût été rejoindre Descartes en Hollande ·, reconnaît
qu’en fait, Pascal · n’est pas un homme qui sc cons
truit des preuves en rempart contre les assauts du
doute. Il est assuré; il a la fol ». Loc. cit., p. 152-151.
Mais alors comment expliquer le ton angoissé de
Pascal ?
lin 1910, Barrés dans un livre sur 1*Angoisse de
Pascal, p. 82, disait : L’cITroi de Pascal, c’est le silence
éternel de ces espaces in Unis », c’est le sentiment de la
disproportion entre son intelligence < qui cherche la
vérité totale ■ el les choses. · Cet éternel ignorabimus
qui fait encore aujourd'hui souffrir les hommes pré
disposés à la grande curiosité, c’est proprement le mal
de Pascal. · Le Mémorial est la réponse du ciel à son
angoisse. C'est la vision qui commandera sa vie.
P. Valéry, Variation sur une Pensée, dans Revue
hebdomadaire du I I juillet 1923, p. 163-165, el dans
Variété, p. 1 12-1 II. ne peut s’empêcher de penser
qu’il y a du système cl du travail dans celte altitude
parfaitement triste ». Il ne croit pas à l’entière sincé
rité · d’une détresse qui écrit si bien ». Sur l’attitude de
P. Valéry à l’égard de Pascal, cf. J Milon, Deux opi
nions sur Pascal, dans Revue d'histoire littéraire, jan
vier-mars, 1928, p. 1-22.
Mais Pascal ne parle jamais par système », fr. 27,
et il sait que « la vraie éloquence se moque dc l’élo
quence », fr. 4. Son langage lui est dicté uniquement
parson tempérament fait d’imagination, de sensibilité
cl de passion, par sa foi ct sa charité. · par les ressorts
aussi qui font mouvoir le cœur de l’homme », fr. 15. Ici
l’impression est plus forte, parce que dans l’Apologie
les fragments sont isolés cl non fondus. Mais, jusque
dans les discussions mathématiques, il apporte une sen
sibilité passionnée. «Dans col le intelligence fougueuse...
connaître, c’est aimer. Janssens, La philosophie et
l'apologétique de Pascal, Paris, 1908, p. 266. lit dans
V Apologie, de quoi s’agit-il ? D’une chose où sa foi, son
inspiration janséniste, son amour du Christ, centre dc
sa vie, lui donnent le désir passionné du succès cl
l’angoisse de Péchcc. Il ne faut pas que le sang du
Christ
telle goutte de cc sang
ait été versé inuti
lement pour telle âme. I ne Idée de Pascal, dit M. Bru
net, tac. cit., p. 598-599, ne se propose pas seulement
de faire naître desaltitudes intellectuelles, mais d’obte
nir des retournements de sensibilité, le retournement
de tout l’homme. Dans chacune de ses Idées, il semble
que tout de lui palpite cl saigne C’est ainsi que < ses
Pensées sont le poème du cruel voyage humain dans
l’ombre et l’alllicllon ». loc. cil.,p 590. Cf. P. Bourget,
Éludes et portraits, t. i, 1889, p. 14-21.
2. Les Pensées sont-elles d'inspiration protestante ? < Bien n’est plus faux, dit V Encyclopédie des sciences
2118
religieuses, art. Pascal, p. 215, que de peindre Pascal
en proie â l'incertitude absolue, sc jetant par désespoir
et les yeux fermés dans les bras de la religion, mais ne
parvenant pas, même au prix dc ce suicide intellectuel,
a y trouver la paix. » Mais il ne lui semble pas faux
de lire, dans les Pensées, les tendances fondamentales
du protestantisme moderne. Pascal n’eût-il pas d’ail
leurs un grand-père protestant?
Vinci, tout en reconnaissant que Pascal est séparé
du protestantisme par sa croyance à une Église visible
ct aux sacrements, par certaines aussi de scs Pensées,
• où il est chrétien selon la norme dc son Église et dc
son parti », juge qu’en d'autres fragments, il est chré
tien à sa manière », donc, dans la ligne du protestan
tisme : L’Églisc — autorité
n'est-elle pas · un
hors-d’œuvre dans le système dc Pascal ? » Et la doc
trine, fondamentale pour Pascal, de « la foi du cœur »
n’cst-cllc pas la doctrine protestante de la foi par lr
Saint-Esprit? Pascal, * né dans la secte romaine et dans
une secte dc celte secte, y mourra. Mais, sans se sépa
rer dc lu secte a laquelle on peut dire qu’il appartenait
s’il la surpasse, le fond, chez lui, l’emporte sur la
forme; l’esprit distance le corps ». Loc. cil., t. v. De la
théologie du livre des Pensées. Cf. C. Sequestra. D'un
dualisme dans la pensée religieuse de Pascal, Montau
ban. 1895. Disciple de Vinci, Asllé publiait, on l’a vu.
en 1857. une édition des Pensées, où, suivant un de ses
coreligionnaires. Humbert, qui étudiait celle édition
dans la Ribliothèque universelle dc Genève, mars, avril
cl mai 1858. il fait de Pascal, « bon gré. mal gré, un apo
logiste de sa façon cl selon l’esprit de son école «et où ie
christianisme était démontré divin, · par la conscience
humaine éclairée el consolée qui le déclare tel ». SainteBeuve. loc. cit., p. 616. Dans le Lien des 29 janvier el
12 février 1859, Frédéric Chavanncs soutenait que, par
leur jansénisme, les Pensées sc rattachaient vraiment
au protestantisme. Cf. Sainte-Beuve, ibid., p. 619.
A. Sabatier. Esquisse d'une philosophie de la religion,
Paris, 1897, lire egalement Pascal au protestantisme
libéral. De même avail fail M. Gory: Des Pensées de
Pascal, considérées comme apologie du christianisme
et des conditions actuelles de l'apologétique. Laigle, 1883.
M. Souriau. Pascal, p. 153. faisait écho u Sabatier :
Son interprétation du christianisme, disait-il dc Pus
ca , est si personnelle comme forme, qu’elle parait bien
se. confondre avec l’individualisme en matière reli
gieuse, c’est-à-dire avec le protestantisme. · En 1923,
dans Eoi ct vie, l,r-16 août 1923, P. Doumergue par
lait de Jean Calvin prédécesseur de Pascal, cl dans
Évangile cl liberté du I juillet dc la même année, le
pasteur Bertrand, par un detour, lirait Pascal à lui :
Pascal, disait-il. ne conduit â aucune Église en parti
cuber, niais seulement à Celui qui est la raison d’être
de toutes les Églises. ·
Pascal se fût indigné de celle annexion. Mais en
pareille occasion, comme le dit Sainl-Bcuve. loc cit ,
p. 619, repousses du centre (Borneh attires el invités
par-delà la frontière, la situation des Jansénistes appa
raît dans toute sa fausseté ·. Toutefois si entre PortRoyal cl Genève ». la distance parait parfois courte à
franchir, c’est
une illusion ». Sabatier, Esquisse,
p. 217, et, comme le dit avec beaucoup de justesse
un autre protestant, · il est vain d’essayer d’arracher
Pascal nu catholicisme ».
3. Les Pensées sont-elles une suite des Provinciales,
autrement dit une apologie du jansénisme contre les
adversaires dc Port-Royal ? C’est la thèse de M. Sou
rlau : L’esprit des Provinciales souille plus fort (pie
Jamais dans les Pensées . dlt-ll, loc. cit., p. 185, cet
esprit qu’il avait acquis « sous la triple pression du
milieu où II s’était transformé, du pamphlet qu’il avait
composé el où s’étalent développées les tendances
agressives dc sa nature, des circonstances, cnlln, qui
2119
PASCAL. LES PENSÉES, INSPIRATION GÉNÉRALE
avaient développé en son esprit le germe de rancunes
fécondes ». Ibid., p. 112. « S’il avait eu le temps de
terminer son livre. Pascal, dans la partie dogmatique,
aurait tenté de montrer dans les jansénistes les seuls
vrais disciples dc Jésus; dans une partie agressive,
il se serait acharné à convaincre le grand public, que
les adversaires de Port-Royal n'étaient pas dc véri
tables chrétiens. · Loc. cit., c. i. L* Apologie,§ 2, Le
jansénisme des Pensées, p. 112. Pourquoi? C’est que
• les Provinciales n'avaient pas produit, sur les jésuites,
I’eiTet qu’il en attendait ». Ibid., c. ir, La polémique,
$ I, Les jésuites, p. 1X1. « Il s'est même fait un jansé
nisme à l'image de son esprit absolu », dépassant le
jansénisme de Port-Royal. Ibid., p. 175. Cf. J. de
Maistre, De l’Église gallicane. I. I, c. ix : le Pascal
scandalisant même les jansénistes par ses exagéra
tions », serait le Pascal des Pensées.
G. Allais a réfuté M. Souriait : Sur une nouvelle
interprétation des Pensées de Pascal, dans Revue Inter
nationale de l’enseignement, 15 mars 1897. cl il conclut,
p. 7 : « Je demande s’il est bien équitable dc réduire
Pascal â ce rôle étroit et si peu sympathique de sec
taire, d’ennemi systématique des jésuites, de fanatique
haineux et militant? »
I. Les Pensées, apologie du catholicisme selon PortRoyal. — Reste donc cette solution a laquelle s'arrê
tent la plupart des critiques : les Pensées sont une
apologie du catholicisme, ct ceux à qui s'adresse Pascal,
ce sont d’abord les libertins, ou, comme dit Étienne
Perler, Préface de Port-Royal, loc. cit., p. 14, « ceux qui
refusent de soumettre les fausses lumières dc leur
raison a la foi ». puis les catholiques, qui ne vivent
pas scion la pureté des maximes de l'Évangile. Mais
la vraie foi n’cst-elle pas celle de Port-Royal? ct
parmi les mauvais catholiques auxquels s'adresse
V Apologie ne faut-il pas compter les adversaires de
Port-Royal, les molinistes ct les jésuites en particu
lier? Sur celle question, les critiques sc divisent.
a)Les uns, MM. Blanchet, Blondel. Bremond, Cheva
lier, Giraud, Jovy. Maire, Strowski, soutiennent que
VApoloyie pascalienne, dans son inspiration fonda
mentale, esl affranchie de l'influence port-royaliste.
• Janséniste, dit M. Blondel, Revue dc métaphysique et
de morale, loc. cit.. Le jansénisme et l’antifansénhme de
Pascal, Pascal l’a été plus qu'aucun autre », car « nul
n’a plus senti que lui les raisons morales el les pré
textes historiques du jansénisme. Mais antijanséniste,
Pascal l’a été plus qu’aucun autre, si l'on considère le
fond secret de la doctrine, les méthodes dc pensée, le
style même, les dispositions et les orientations ultimes
de Pâme. » Son jansénisme «est superficiel, emprunté,
occasionnel »;... son anlijunsénlsme « inconscient
d’abord et longtemps, est profond, personnel ». Si
des formules ont parfois « la résonance janséniste ».
ces mêmes formules expriment < les vues les plus anti
jansénistes qui soient ». C’est déjà ce qu’a dit Vinci,
pour faire des Pensées une apologie du protestantisme.
En donnera-t-on comme preuves la très orthodoxe
édition dc Port-Royal? Non. Sans dire, comme
M. Sourlau, loc. cit., p. 112:· Il y a une telle falsifi
cation du livre de Pascal, que l'édition tendancieuse
des jansénistes pourrait fort bien s'appeler Pensées
de Pascal revues, corrigées et notablement affaiblies,
ou encore édition expurgée », il faut convenir qilc PortRoyal a voulu, à tout prix, des Pensées doctrinalement
irréprochables. Ce passage, par exemple, d’après
lequel un des approbateurs, l'évêque d’Au Ion ne.
vante l’orthodoxie de VApoloyie : « Le corps n’est non
plus vivant, sans le chef, que le chef sans le corps;
...toutes les bonnes œuvres sont Inutiles hors dc
l’Églisc ct de la communion du chef de l’Eglisc »,
t. xii, p. CLVI, est bien dc Pascal, mais extrait d’une
Lettre au due de Roanne:, l. vi, p 216. Pourquoi l’a-l-on
2120
inséré dans les Pensées, sinon pour en accentuer l’ortho
doxie. «Le procédé est plus adroit que franc. · Sourlau,
loc. cit., p. 136.
Mais Pascal n’a pu vouloir que l’apologie du catho
licisme qui était alors le sien. Or, au moment où ||
écrit ses Pensées, Pascal, insensiblement, par l’invi
sible travail de sa pensée, est arrivé au catholicisme
pur el simple. C’est une troisième conversion, suite cl
achèvement des autres ·. De janséniste il esl devenu
lui-même et ainsi, dans les Pensées, pascalismc s'op
pose À jansénisme.
La mort très catholique de Pascal prouvera cette
conversion.
« L’idée même d’une Apologie, la recherche d’une
science ct d’un art de la conversion n’est pas issue du
jansénisme. Elle y échappe. Elle y remédie. » Blondel,
loc. cit , p. 150-151.
• Dans le détail de sa dialectique », Pascal, partant
de thèses qui, prises littéralement, sont jansénistes,
« s’élève à chaque moment el par chaque degré A une
doctrine littéralement opposée ». Ainsi, thèses que
celles-ci : « avant comme après la chute, la nature
humaine est gouvernée par une concupiscence ou
bonne, ou mauvaise », ibid., p. 151; « l’homme déchu
est frappé de cécité sur sa propre fin et sur les vérités
les plus essentielles », p. 152; · le vouloir humain est
enchaîné ù la concupiscence », p. 153... C’est que · la
tendance du jansénisme, c’est de transposer en notion
nel tout ce qu’il y a dc plus réel, même dans la vie
Intérieure, dans la tradition historique el religieuse,
dans l’expérience ascétique cl mystique. La tendance
de Pascal, tout au contraire, c’est dc briser les cadres
artificiels de toute idéologie, c’cst d’atteindre au vif,
au simple, à l’un ». p. 150. Voir p. 159-161. Cf. Che
valier, Des rapports de la vie el de la pensée chez Pascal,
dans Revue hebdomadaire, juillet 1923, p. 205-219.
b) D’autres critiques,au contraire, estiment que pas·
calisme et port-royalisme sont synonymes cl que
VApoloyie s’inspire de la même doctrine que les Pro
vinciales auxquelles tout Port-Royal avait collaboré.
Sainte-Beuve montre Pascal animé jusqu’au bout du
même esprit que Saint-Cyran et Jansénius, « trois cn
tout et pour tout ». constituant la vraie valeur de PortRoyal. Cf. loc. cit., p. 91 sq. C’cst l’idée de Gazier,
Brunschvicg, Laporte.
Pourquoi, demande J. Laporte, Pascal et la doctrine
de Port-Royal, loc. cit., p. 265-266, un port-roÿall&to
n'aurait-il pas écrit une apologie dc la religion? On ne
peut dire que Pascal, écrivant son Apologie, aurait
oublié son port-royalisme; mais scs doctrines, cn
bonne logique, ne pouvaient le détourner de son œu
vre, pas plus que ces mêmes doctrines n’empêchaient
des prêtres de confesser ct de prêcher. Comme la con
fession ct la prédication, une Apologie pouvait être un
moyen de la grâce eflicace. La preuve esl souvent
l'instrument de la fol. Fides ex auditu », dira Pascal
lui-même, fr. 2IX. On peut ajouter : son expérience
personnelle instruisait Pascal de cette puissance mys
térieuse du livre. Cf. La première conversion. Un tra
vail de celle sorte est même un devoir pour le croyant.
• Quelque méchants ct mauvais que soient les hommes,
nul ne peut dire qu’ils sont du nombre des réprouvés
ou des élus : c’est le secret impénétrable de Dieu. Ce
qui oblige dc faire pour eux ce qui peut contribuer à
leur salut. · Premier écrit sur la grâce, l. xi, p. 137138.
Dans son ensemble d’ailleurs, < l’argumentation dc
VApologie parait bien être appuyée sur des principes
qui, non seulement, ne répugnent pas au jansénisme,
mais qui cn sont tirés. Il serait aisé de multiplier les
rapprochements entre telle ou telle vue de Pascal ct
certains textes de Nicole,d'Arnauld et de Saint-Cyran».
Laporte, ibid , p 267-29U. Mais, outre cela, au-dessus
2121
PASCAL. LES PENSÉES. SOURCES
de tout cchi, il y aurait lieu dc considérer quelque
chose dc beaucoup plus important encore, qui est
Vesprit même de Pascal. » Ibid., p. 290. De cer
taines idées communes a lui ct a Saint-Cyran ou a
Arnauld. Pascal fait sans doute une application beau
coup plus étendue ct plus profonde ·. N’importe,
• entre Port-Boyal et Pascal, on peut discerner plus
qu’une communauté d’opinion : une certaine parenté
quant à la manière de penser «. P. 291.
Enfin, ce que l’on appelle la troisième conversion
dc Pascal repose sur une fausse Interprétation des
textes ct des faits.
Et J. Laporte conclut, p. 304 : «Pascal ne sc laisse
pas séparer dc Port-Boyal. »
Et il semble bien qu’il ait raison. Voir plus loin,
La théologie ct La philosophie de Pascal.
5° Les sources des Pensées. — Pascal tire moins des
livres que dc son expérience, de sa connaissance des
Ames et dc la vie. · On n’ôtera jamais à Pascal cette
maîtrise cn la science dc l’homme, qui est un privilège
dans la famille des grands esprits, ce sens admirable
des conditions concrètes de notre nature ct des options
qu’elles exigent. » Marilain, Pascal apologiste, dans
Revue hebdomadaire, juillet 1923, p. 187.
Toutefois, les Pensées supposent un fond de connais
sances acquises. On a vu quelles avaient été la pre
mière éducation de Pascal et la première orientation
dc ses travaux. Mais depuis, ct en la compagnie dc
Méré, cl dans le milieu de Port-Koyal. cl en face des
lâches qu’il acceptait ou s'imposait : Provinciales,
Écrits sur la grâce, il s’élall appliqué à acquérir ; en face
dc l’Apologie, il s’y applique plus encore et avec ce
bul précis. Les Pensées révèlent cn lui une connais
sance approfondie de V Ancien cl du Nouveau Testa
ment. cf. J. Lhermet, loc. cit. Mais connaît-il les Pères?
Évidemment il connaît à fond Γ Augustinus et, dans
son enfance cl sa jeunesse, Étienne Pascal lui a fait
connaître les Pères, comme on peut les connaître à cct
âge. Mais a-t-il lu saint Augustin dans scs œuvres et
a-t-il approfondi cette première connaissance des
Pères? M. de Saci, dans V Entretien. l’admire dc ce que,
n’ayant point lu les Pères, il a trouvé les mêmes vérités
qu'ils avaient trouvées ct dc ce qu’il se rencontre avec
saint Augustin. Mais Γ Entretien est dc 1655 ct l’on a
vu l’importance exclusive que le jansénisme donne â la
Tradition. Jusqu'à quel point donc a-t-il comblé celle
lacune?
Il est d’autant plus difficile dc le savoir qu’il a pu
s’aider ■ dc répertoires comme celui de M. de Luynes,
cct ami de Port-Koyal, Sentences tirées de Γ Écriture
ct des Pères, par M. de Laval, cf. É. Baudin, Revue des
sciences religieuses, janvier 1921, Chronique d'histoire
de la philosophie moderne, p. 106. Bien ne donne à
penser qu’il ait lu, ni saint Thomas, ni Duns Scot, ni
Suarez, ni même aucun des anciens docteurs augustIniens vers lesquels aurait dû l’orienter son propre
augustinisme. Id., ibid., ρ. 105. Il n’aime pas en effet
la scolastique, comme savant ; cf. Caillot, loc. cit., vi,
Pascal adversaire des péripatéticiens, ct il partage l’ani
mosité de Port-Koyal contre son intellectualisme, sa
confiance cn la raison, sa méthode rationnelle cl ses
synthèses théologiques; comme Port-Koyal. à la théo
logie rationnelle, il préfère la théologie positive qui
fait connaître la Tradition. J’ai déjà bien reconnu
deux ou trois fois que vous n’êles pas bon scolastique »,
lui dit le Père casulste, 4· Provinciale, p. 315. Est-ll
au courant dc tout ce travail religieux de son temps
qu'ont exposé IL Bremond, Histoire littéraire du senti
ment religieux, t. Ill et IV, ct P. Pourrai. La spiritualité
chrétienne, t. îv, Les temps modernes, car il y a alors en
France d’autres écoles que Port-Boyal ct l’école
adverse? Il connaît, cela est certain, le Traité de
l’amour de Dieu de saint François de Sales et les ouvra-
il 22
ges où Bérullc et quelques-uns de scs disciples, fidèles
a l’augustinisme, combattent le molinisme et l’huma
nisme dévot. Des apologies dc son temps, il a lu le
Pugio fidei Christianorum ad impiorum perfidiam jugu
landam et maxime judirorum, dc Kasmond Martin,
dont Joseph de Voisin vient de donner une édition,
Paris, 1651, le De veritate religionis Christian»· liber, dc
Grotius. 1636, dont Mézcray, 1649, cl Beauvois. 1659,
ont donné des traductions; sans doute des apologies
secondaires qui s’inspirent dc ces critiques. Cf. fr. 715.
Mais il est difficile d'admettre, quoi qu’on cn ait dit,
qu'il ait connu les apologies tic peu dc valeur que
publiaient, cn 1666. Jean Belin ct Beurrier, curé dc
Saint-Étiennc-du-Mont. Cf. Vulliaud, Du nouveau sur
Pascal, dans Mercure de France. 15 novembre 1923,
p. 106-129, ct Maire, t. iv, p. 9-10.
Des philosophes anciens, en dehors d’Épiclètc, il ne
parait avoir qu’une connaissance sujxTflciellc ou va
gue. · Il fait d’Épiclètc ct dc Montaigne les représen
tants ct les porte-parole de toute la spéculation anti
que, réduite clic-même, non moins sommairement, aux
débats du dogmatisme cl du pyrrhonisme Baudin,
loc. cit., p. 101. Il possède en revanche Montaigne, le
malt rede ces libertins qu’il combat et, par luij’Apo/ogte
de Baymond Scbond, si opposée a celle qu’il rêve. H
connaît Pierre Charron, Hobbes cl son De cive; enfin
rien ne lui échappe dc la pensée cartésienne.
Peut-être enfin connaît-il plus d'auteurs profanes
que l’on ne dit ordinairement. Cf. K. Harmand, Les
Pensées de Pascal et le De contemptu mundi de Pétrar
que, dans Revue d’histoire littéraire, 1901, p. 104-1 OS.
6q Analyse. — Remarque préliminaire. — Toute
apologie dépend de ceux auxquels die s’adresse. Celle-ci
dépend donc des libertins.
Dans la première moitié du χνπ· siècle, en effet, mal
gré le triomphe ofllcicl de la réforme catholique, sc
constate un courant dc libre pensée, né dc l’huma
nisme d’abord littéraire, puis philosophique des xv*
ct xvi· siècles, ct favorisé par les guerres dc religion.
• Pendant tout le xvi* siècle, dit M. Bréhicr, Y a-t-il
une philosophie chrétienne? dans Revue de métaphysi
que el de morale, avril-juin 1931, p. 151, on voit la
pensée osciller entre deux partis opposes : un rationa
lisme anlichrétien el une foi chrétienne antirationalistc. D’un coté, les Padouans;de l’autre, Montaigne;
...l'un cl l’autre parti s’accordant a séparer complète
ment la pensée philosophique de la religion; l’un qui
aboutit à une construction rationnelle incompatible
avec la religion; l'autre qui ne peut voir dans une
raison débile un adversaire sérieux. Pascal qui a
vécu dans l'intimité de Méré, les connaît bien, les
libertins de son temps, ces hommes du monde qui sont,
en philosophie ou cn religion, les disciples des Pndouans, Pompomizzi. Crcmoninî. Cardan, Vanini,
Giordano Bruno, Campanella, et qui ont appris d’eux
à mettre cn doute les preuves traditionnelles dc l’exis
tence de Dieu, dc l’immortalité de l’âme, le miracle
ct donc la divinité de Jésus-Christ cl ù faire dc leur
raison la mesure des choses, ou des Français comme
Babclais, Bodin, Charron, dont la Sagesse, 1601, dé
truit l’apologie des Trois vérités, 1597. et surtout Mon
taigne. Cf. Slrowski, Pascalct son temps, 3 vol. Paris,
1910-1913,t i,De Montaigne ù Pascal ;Chi\rbonnel, La
pensée italienne au .vr/r siècle et le courant libertin,
Paris, 1919; Busson, Les sources ct le développement du
! rationalisme dans la littérature française de ta Renais
sance, Paris, 1922, cl L’influence du De incantationibus
de Pompunu::i sur la pensée française, dans Revue de
littérature comparée, 1929, p. 308-3 17. A ces in fluences, sc
sont ajoutées celle dr Descartes, qui a fait tout ce qu’il
pouvait pour donner ù sa philosophie un caractère
chrétien, mais qui a exalté la puissance et l’indépen
j dance dc la raison, rendu quasi inutile le Créateur ct
2123
PASCAL. LES PENSEES, ANALYSE
totalement su Providence, celles aussi de In critique
historique qui «’établit, de la critique biblique qui
t’inaugure et aussi des decouvertes géographiques qui
font voir autrement les religions et l’humanité.
Os libertins, honnête* hommes, sont bien différents
des ln/;/,< Vf; K IT fi CHflfi·
Hi > \λ
Ie Introduction.
It /aut être insensé pour n'examiner pas lu question dr la religion
Il n’y a que trois sortes de personnes : les unes,qui
suivent IHeu,l’ayant trouvé; les autres qui s’emploient
a le chercher, ne Payant pus trouvé; les autres qui
vivent sans le chercher, ni l’avoir trouvé Les premiers
sont raisonnables cl heureux (cf. Mémorial, Joie,
Joie...·); les derniers sont fous et malheureux; ceux du
milieu sont malheureux et raisonnables. Fr 257. Pas
cal écrit moins pour ceux-ci: la lumière n’est pas loin
d’eux (cf., fr. 553, Le mystère dr Jésus. · Console-loi,
tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas trouvé »),
que pour ces fous cl malheureux ·, les libertins qui ne
cherchent même pas Dieu. Ils sont irritants à la fin.
2124
« Sur toutes les autres choses », ils s'inquiètent; mr
cette seule question, «où il s’agit d’euxmêmes,de leur
éternité, de leur tout ·: y a-t-il un Dieu el avons-nom
une âme immortelle? ils demeurent Indifférents. El ili
se vantent de l’être : c’est monstrueux ·. - Nom
avons interrogé notre raison; elle ne nous a pai
éclairés. — Éludiez la religion, elle vous donnera dci
réponses précises.
De ces indifférents, les uns allectent leur indiffé
rence. mais ils ne l’éprouvent pas; on leur a dit qu’elle
était dans les belles manières du monde et ils l'ont cru i.
Qu'Ils y réfléchissent : leur attitude est * opposée à
la simple honnêteté · et en réalité « éloignée de ce
bon ton qu’ils cherchent ». Qu’Ils renoncent donc à
cette attitude ct cherchent Dieu de tout leur cour, A
travers ces pages qui sont écrites pour eux. Les outre»
sont de véritables impies. Qu’ils lisent du moins cc
qui suit : «quelque aversion qu'ils y apportent, peut
être rencontreront ils quelque chose. » Fr. 191 cl 195.
2” // y a un problème dc l'homme que seule résout la
religion dc Jésus-Christ.
I. Le problème de l'homme
L'homme se résume en contradictions.
a) t.'homme
est loin dr se suffire a lui-même. Sa misère sans Dieu. L’homme se sulllt â lui-même ct la vie â clk-infimc.
L’homme trouve dans sa raison la lumière nécessaire,
dans sa volonté, la force morale utile; ses instincts lui
sont une loi sûre dc vie individuelle et sociale el son
savoir, toujours en progrès, lui permettra d’améliorer
toutes choses indéfiniment. Voilà cc que disent les
libertins. — Tout cela n’est qu’ilhislon, répond Pascal.
a. L'homme dans la nature. Effrayante disproportion.
Que l’homme se considère d’abord au milieu dci
choses, dans l’univers. Comme Pascal l’a déjà dit dan»
l’Esprit géométrique, l. tx, p. 270, l’homme se verra
entre l’infinhncnt grand où · son imagination se lassera
plutôt dc concevoir que la nature dc fournir ». cl par
lequel il se sentira écrasé, et l’infiniment petit, au
terme duquel un esprit travaillant « sans tin, sans
repos », ne peut arriver; dans ce raccourci d’atome ·,
Il trouvera toujours · une immensité ·, tandis qu’en
face il se verra · un colosse, un monde ·, ct il sera
déroulé, (hirdcni t-ll alors sa belle assurance et ne
sera-t-il pa» « effrayé de lui-même ·? Fr. 72.
b. Combien sa puissance de connaître est Insuffl·
sanie!
Il ne connaît lr tout dr rien. Qui comprend,
domine. Pour supprimer l’effroi, il n’y n qu’à compren
dre Oui, mais vous n’y pouvez prétendre. Comment
arriveriez-vous à comprendre les principes des choses,
autrement dit, · leur double infinité ». ct dès lors â
connaître letout ·?·Notre intelligence lient dans l’or
dre des choses intelligibles le même rang que notre
corps dan» l’étendue de la nature. · Nous sommes
• incapables de savoir certainement et d’ignorer abso
lument ». (’/est tout. Ibid.
Et, pane qu’il ne peut connaître le tout, l'homme
ne peut même (onimltrc · les parties avec lesquelles
il a proportion ». Tout sc tient, en effet, · toutes chose»
étant causées ct causantes, aidées cl aidantes, média
tes et Immédiate» el toutes s’entreteiinnl par un lien
naturel et insensible qui lie 1rs plus éloignées el les plus
dilh rentes ■; la loi de continuité empêche · de connaî
tre la partie sans connaître le tout ». SI l’homme d’au
jourd'hui connaît plus que ne» ancêtres, qu’il ne
s'enorgueillisse pas : « Il est toujours infiniment éloi
gné de tout ·, comme sa vie. durât-elle · dix ans
davantage ·, n’en est pas moins · Infiniment éloignée
de l’< ternit <’· ■ Ibid
D’uilleiiis, l’homme trouve en lui-même un obstacle
à connaître vraiment. Les chose» · sont simples en
elles-mêmes ct lui composé de deux natures. Au lieu
de recevoir les Idées de ces choses pures, nous les tei
gnons de nos qualité» *. (l’est ainsi que les philosophes
• confondent 1rs Idées des choses ct parlent des choses
LES PENSÉES,
corporelles spirituellement cl des choses spirituelles
corporellement ». Ibid.
Et lui-même mollis que le reste. Lui qui aurait tant
besoin de. sc connaître, car · quand cela ne servirait
pus A trouver le vrai, cela sert A régler la vie ·. fr. 66,
Host A lui-même le plus prodigieux objet de la nature».
Il ne sait · ce que c’cst qu'un corps et encore moins
ce que c’est qu'un esprit, cl, moins qu'aucune chose,
comme un corps peut être uni à un esprit ». Fr. 72.
Même dans · les choses de sa force · et · ou son Intérêt
propre » est le plus engage, fr. 73, A quoi arrive-141?
Voici la question du souverain bien, du bonheur
par conséquent, question primordiale : « L’un si nous
avons une impuissance de prouver invincible ù tout
le dogmatisme, nous avons une idée de la vérité invin
cible à tout le pyrrhonisme ». Fr. 395.
Mêmes atllrmations contradictoires sur l'aptitude de
l'homme au bonheur. Le voyant < partagé entre l’or
gueil qui le soustrait A Dieu ct la concupiscence qui
l’attache ù la terre », les phil isophes ne savent « ni
quel est son véritable bien, ni quel est son véritable
élût ». Les uns, les stoïques », lui ont dit : « Benlrez
au-dedans de vous-mêmes ». c’est lù qu’est le bonheur.
Ils l’ont ainsi précipité dans la superbe » ct déçu
Les autres disent : Sortez en dehors; recherchez le
bonheur cn vous divertissant ·. el ils l’ont également
déçu, Fr. 465; cf. fr. 430.
Sur la propension de l’homme au bien, même oppo
sition : « les uns considérant la nature de l'homme
comme incorrompue. les autres comme irréparable. »
Ceux-là, « s’ils connaissaient l'excellence de l'homme
en ignoraient la corruption cl se perdaient dans 1a su-
213!
PASC\L. LES PENSÉES, I Ie PAHT1E
pcrbc »; ceux-ci, · s’ils reconnaissaient l'infirmité de la
nature, en ignoraient la dignité · ct la précipitaient
dans la paresse ct le désespoir. Fr. 135.
Conclusion, · La nature confond les pyrrhoniens et
la raison... les dogmatiques. Que deviendrez-vous, ô
hommes, qui cherchez votre véritable condition par
votre raison naturelle? Connaissez donc, superbe, que
paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous,
raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile ...ct
entendez dc votre maître, votre condition véritable.
Écoutez Dieu, i r. 131; cf. fr. 693.
b) Les religions que disent-elles? — a. Dieu évidem
ment, s’il a parlé, ne parle pas par toutes. Si donc il y
a une vraie religion, elle doit : 1° rendre compte de
toutes « les étonnantes contrariétés » dc l’homme. < Les
grandeurs et les misères dc l'homme sont tellement
visibles qu’il faut nécessairement que In véritable reli
gion nous enseigne cl qu’il y a quelque grand principe
de grandeur en l’homme el quelque grand principe de
misère. » Fr 130; cf. fr. 448. 2° Assurer par un secours
nécessairement surnaturel cette vérité el ce bien mo
ral auxquels l’homme ne saurait atteindre naturelle- |
ment, sans quoi, comme les philosophies, elle serait
inutile». Fr. 78.3° L’expérience démontrant ceci: Le
bonheur n’csl ni hors de nous ...ni dans nous », fr. 165,
et * le gouflre in Uni qu’est le cœur de l’homme, « ne
peut être rempli que par un objet infini el immuable.
Dieu », fr. 425, la vrai religion devra donc nous mon
trer « que notre vraie félicité est d'être en Dieu » et
nous · obliger dc l’aimer ». Puis. < nos concupiscences
nous détournant dc Dieu , elle nous rendra raison de
ccs oppositions que nous avons à Dieu cl à notre pro
pre bien »; clic nous enseignera « les remèdes à nos
impuissances ct les moyens d’obtenir ces remèdes ».
Fr. 130. Cf. fr. 112 ; « La vraie nature de l'homme,
son vrai bien, el la vraie vertu el la vraie religion, sont
choses dont la connaissance est inséparable. »
b. Or, sur ces points, les religions autres que la chré
tienne se sont montrées impuissantes à l’égal des philo
sophies. — Ainsi la mahométane qui nous a donné les
plaisirs dc la terre, pour tout bien, même dans réter
nit <· ». Fr. 430.
c. Seule lu religion chrétienne répond aux exigences
de la vraie religion, - x) Par sa doctrine du péché ori
ginel, elle explique les contradictions de l'homme. « Vous
n’êtes plus dans l’état de création, dit à l’homme la
sagesse de Dieu, car j’ai créé l’homme suint, innocent,
pariait, rempli de lumière et d’intelligence. Il n’était
pas alors dans les ténèbres qui l'aveuglent et dans les
misères qui l’allligcnl. » Qu’est-il donc arrive? Le péché,
le péché d’orgueil. L'homme s’est soustrait à ma
domination, s’égalant 5 moi par le désir dc trouver sa
félicité en lui-même. » Le péché a appelé le châtiment :
la perte dc la grâce et. par là, l’ignorance et la concu
piscence : « Je l’ai abandonne à lui: toutes ses connais
sances ont été éteintes ou troublées. Les sens, indépen
dants dc la raison ct souvent maîtres de la raison, l’ont
emporté à la recherche des plaisirs. Il reste aux hom
mes quelque instinct impuissant du bonheur de leur
première nature et ils sont plongés dans les misères de
leur aveuglement et de leur concupiscence qui est
devenue leur seconde nature. » Fr. 130. Ainsi parle le
livre le plus ancien du monde, livre extraordinaire que
les chrétiens ont reçu des Juifs — qui en ont été ainsi
a travers les siècles, les aveugles gardiens - comme
un livre sacré, dans lequel sont exposées les volontés
de Dieu cl l’histoire de l’homme, la Hiblc.
Comme s’éclaire le mystère de I homme! Comme
s’expliquent sa misère : qui est misérable est puni; scs
contradictions : les philosophes, plaçant la grandeur cl
la faiblesse dans le même sujet, ne pouvaient les conci
lier; la fol les montrant dans deux sujets différents,
l'hcmmc avant le péché, avec la grâce, ct l’homme
2132
. après le péché, privé de la grâce, les concilie admirable
ment. Et l’expérience confirme la foi : « Observez-vous
I vous-mêmes et voyez si vous ne trouvez pas en vous
les caractères vivants de ccs deux natures. · Fr. 130.
La raison des effets· la voici donc : le péché originel.
Mais, dit le libertin, ce péché est - incompréhensible ».
Possible. Mais notre raison n’est pas la mesure du réel
et « ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être ».
Fr. 430. Et, si « ce mystère est le plus éloigné dc notre
connaissance », sans lui, - nous ne pouvons avoir au
cune connaissance de nous-mêmes », de sorte que
«l'homme est plus incompréhensible sans cc mystère»
que cc mystère n’est incompréhensible à l’homme.
Fr. 134. Cc mystère ainsi présenté prend toute la va
leur d’une explication rationnelle.
β) Elle offre en Jésus-Christ le remède à toutes nos
misères, · C’est en vain, 6 hommes, que vous cherchez
en vous-mêmes le remède à vos misères. Les philoso
phes vous l'ont promis el ils n’ont pu le faire... Ils
n’ont fias seulement connu les maux. » Fr. 130. Or,
deux mots résument toute la religion chrétienne :
Adam, Jésus-Christ. ■ Ibid,, el fr. 523. Par la faute
d’Adam. !’bouillie esl < déchu de Dieu »; par JésusChrist, médiateur entre Dieu et l’homme déchu ».
sont réparées les suites du péché originel. Fr. 517.
Par Jésus-Christ cl par lui seul, est effacée notre
ignorance : · Par Jésus-Christ et en Jésus-CJirist. on
prouve Dieu ct on enseigne la morale el la doctrine. ·
Ibid. : · Nous ne nous connaissons nous-mêmes que par
Jésus-Christ ; nous ne connaissons la vie, la mort que
par Jésus-Christ. » Fr. 548. L'homme s’égare s’il ne
connaît â la fois Dieu el sa misère. Or, « on peut bien
connaître Dieu sans sa misère, et sa misère sans Dieu,
mais on ne peut connaître Jésus-Christ, sans connaître
tout ensemble et Dieu et sa misère. » Fr. 556. < JésusCJirist est l’objet dc tout el le centre où tout tend. Qui
le connaît, connaît la raison de toutes choses. » Ibid.
Sans l’Écriture qui n’a que Jésus-Christ pour objet,
nous ne connaissons rien et ne voyons qu’obscurlté ct
confusion dans la propre nature. » Fr. 548.
De même pour le bien cl le bonheur et en face de la
concupiscence. · Sans Jésus-Christ, il faut que l’homine
soit dans le vice ou la misère; avec Jésus-Christ
l’homme est exempt de vice et dc misère. En lui esl
toute notre félicité. Hors de lui, Il n’y a que vice, mi
sère, désespoir. Fr. 5 16. « La connaissance de Dieu sans
celle de sa misère fait l’orgueil. La connaissance de sa
misère sans celle de Dieu fait le désespoir. La connais
sance de Jésus-Christ fait le milieu, parce que nous y
trouvons Dieu ct notre misère. Fr. 527. < Nul n’csl
heureux comme un vrai chrétien, ni raisonnable, ni
vertueux, ni aimable. Fr. 311. Il n’y a que la religion
chrétienne qui rende l’homme aimable el heureux tout
ensemble. » Fr. 542.
Conclusion. « SI Pascal n’a pas entendu donner par
là une démonstration rigoureuse de la vérité de la reli
gion chrétienne, non plus que du péché originel, du
moins, il a voulu montrer que celte religion a cette
première et importante marque de vérité qu elle com
prend tout l’homme el qu’elle est faite pour tout
l’homme. ■ Delbos, La philosophie française. Paris,
1919, p. 86. En d’autres termes, le christianisme n’est
pas démontré divin, mais ce fait, que seul II explique
l’énigme de l’homme, que seul il propose le remède à
l’étal monstrueux de l’homme el qu’ninsi seul II
s’adapte à l’homme, lui donne chance dc venir de Dieu
ct s’impose à l’attention de tout homme honnête et
qui pense. Le libertin sc doit donc de continuer son
enquête sur les croyances chrétiennes. Et c’est le pro
blème de JéMis-C.hîist qui s’impose a lui.
DEUXIÈME PARTIE. DÈ M0XRTRAT10N DIRECTE DE
LA VÈRITf. DU CHRIST! AXIOME ET DE LA DIVINITÉ DE
JÈRÜE-CHRIet.
— 1° De la méthode à suivre et de l'étal
2133
PASCAL. LES PENSÉES, IIe PARTIE
d'âme ou se mettre.
I. L'objet lion possible. - Tout
cela je l'accepte, pourra «lire tel libertin. Mali «lès que
je tente de poursuivre · je ne vois partout qu’obscurilés ». Fr. 227. Je me heurte a de multiples antino
mies. Fr. 229. · Incompréhensible que Dieu soit et qu’il
ne soit pas; «pie l’âme soit avec le corps ct que nous
n'ayons pas d'ûme; «pie le monde soit créé ct qu’il ne
le soit pas; que le péché originel soit ct qu’il ne soit
pas, Fr. 230.
(l’est que vous vous y prenez mal. Il x a une méthode
â suivre, un état d’âme ou se mettre. Sur des concep
tions analogues, mais non Identiques, antérieures â
Pascal ou contemporaines, voir Deditu, Survivance et
influence de l'apologétique traditionnelle dans les Pen
sées, dans Revue d'histoire littéraire, octobre-décem
bre 1930, p. 196.
2. l.a vérité religieuse est de l'ordre de la charité (fr. i
760 et 793). — La méthode â suivre est commandée
par ce fait qu’il y a trois mondes ou trois ordres de
choses «pii sont â une infinie distance l’un de l’autre,
les deux supérieurs posant une transcendance par
rapport à l’ordre immédiatement inférieur, de sorte
que le passage ascendant de l'un â l’autre est impos
sible. Or chacun de ccs ordres est connu différemment.
Il y a le monde des corps, ce monde charnel que saint
Paul oppose au monde spirituel, qui appartient « aux
rois, aux riches, aux capitaines, a tous ces grands de
chair». Les sens et la science expérimentale nous le font
connaître, incomplètement, il est vrai, puisqu'il se
perd en deux infinis et que nous sommes hors de pro
portion.
Il y a le monde de la pensée — selon la distinction
cartésienne — qui a. lui aussi, ses grands el scs rois,
les curieux et les savants, les gens d’esprit, les grands
génies », et dont le représentant contemporain est Des
cartes. Cf. fr. 76 sq. Entre ce monde et le précédent,
aucune proportion. Tous les corps, le firmament, les
étoiles, la terre el ses royaumes ne valent pas le moin
dre des esprits, car il connaît tout cela, ct les corps,
non. » Cf. fr. 317. Dans les choses de la nature, l’homme
charnel voit l'agréable ou Put Ile: l’homme de la
pensée, le philosophe voit < nombre, espace ct mouve
ment », fr. 89. et compose la machine tout entière. Fr.
79. Il s’occupe de connaître l’organe de la pensée,
l’âme, sa nature el sa destinée, fr. 72 el 191; de fixer
la loi morale â laquelle est soumis l’être humain,
fr. 191 ; il s'élève même jusqu’à la notion de Dieu.
Fr. 233. 496. 556.
Deux puissances intellectuelles interviennent ici. le
cœur et la raison. · Nous connaissons hi vérité non
seulement par la raison, mais encore par le cœur. ·
Fr. 282. Le cœur, selon le mot de Sully-l’rudhomme,
La vraie religion selon Pascal. in-8°. 1995. p. 30, est
pour Pascal la racine commune de sentir ct de con
naître ». Il esl connaissance, mais spontanée, immé
diate. intuitive ct non démonstrative. Cf. fr. 282. I)
est aussi · inclination . fr. 282. 281. 287. 288. - ins
tinct ». fr. 281 ct 282, c’est-à-dire mouvement spon
tané dc Pâme qui, dans la vérité entrevue, sent son
bien propre et y adhère avec 1a plus entière certitude.
Ainsi s'explique notre croyance en ces jugements de
valeur que porte spontanément l'esprit de finesse, dans
la vie sociale, en ccs principes premiers, auxquels sc
réfère toute démonstration, mais qu'aucune ne peut
établir, dans l’ordre scientifique aussi bien que dans
l’ordre moral cl esthétique. · l.a vrai morale, dit Pas
cal. se moque dc la morale, c’est-à-dire que la morale
du jugement sc moque dc la morale dc l’esprit », car
• la morale du jugement est celle du sentiment el la
morale dc l’esprit, qui voudrait s’établir par démons
tration, est sans règle » ou incapable d’établir ses
principes. » Fr. 4. Dc même « la vraie éloquence sc
moque dc l’éloquence ». Ibid.; cf. fr. 32, et Art de per I
2134
suader, I. IX, p. 271-274. 141 science, si on voulait la
fonder sur la raison, devrait « tout définir ct tout
prouver ». De l'esprit géométrique, t. ix, p. 242. Impos
sible. C’est donc le cœur qui lui fournit scs principes.
« Le cœur sait qu’il y a trois dimensions dans l’espace
ct que Its nombres sont infinis. Les principes sc sen
tent ; les propositions se concluent. » Fr. 282. Ici donc,
comme dans le reste. · notre raisonnement se réduit ù
céder au sentiment ». Fr. 274.
Des principes fournis par le cœur, la raison rai
sonnante déduit, mais le cœur, · avec la multitude
d’appétits, dc passions, dc mouvements passagers ou
durables » que représente ce mot, ne cesse d'intervenir
dans nos opérations intellectuelles réfléchies, sauf dans
les sciences mathématiques. Cf. Laporte,
ccrur et
la raison selon Pascal, dans Revue philosophique, t. î.
1927. p. 0 \ sq 255 »q.
Il y a, enfin, le monde ou l'ordre de la charité, où la
grandeur est celle de la sagesse », dont les grands sont
les saints, et le roi, Jésus-Christ. (’/est le monde de la
vérité pleine et entière qui esl Dieu. Mais Dieu, on ne
le connaît, comme il doit être connu, que par la grâce
qui est charité, amour de Dieu. « Les saints disent, en
parlant des choses divines, qu’il faut les aimer pour les
connaître cl qu’on n’entre dans la vérité que par la
charité. · Art de persuader, t. tx, p. 272. C'est pour
quoi l'unique objet dc l’Ecriture est la charité ».
Mais * tous les corps ct tous 1rs esprits ensemble ct
toutes leurs productions ne valent pas le moindre
mouvement dc chanté, (.cia est d’un ordre infini
ment plus élevé : surnaturel. » Fr. 793.
3. Pur conséquent, qui se tient dans l'ordre de la
pensée et du raisonnement ne peut aboutir qu'à une
notion de Dieu incertaine et inutile. — · Incompréhen
sible que Dieu soit, incompréhensible qu’il ne soit
pas », fr. 230 : la raison du libertin ne peut guère sortir
de là.
Sans doute, notre ccrur aime l’être universel natu
rellement », fr. 277, en ce sens qu’il aspire au bien uni
versel. absolu, en plénitude, que, dans la réalité. Dieu
seul est cc bien el «tue. s’il sc révélait â notre cœur,
notre cœur serait nécessairement attiré vers lui. Mais,
dans l’étal présent, «l'homme aime soi-même, natu
rellement », fr. 277. ct « ne peut aimer que soi », fr. 100;
« Il y a donc une opposition invincible entre Dieu ct
nous », fr. 170. et comme « nous ne croyons que ce qui
nous plaît », fr. 99. nous ne pouvons, par notre seule
raison, connaître Dieu vraiment.
Mais ne peut-on prouver Dieu, par les ouvrages de
la nature? Aux croyants, oui; « car ceux qui ont la foi
voient incontinent que tout cc qui est n’csl pas autre
chose que l’œuvre du Dieu qu’ils adorent », fr. 213; aux
impies, non. D’abord « qui connaît mieux les choses
qui sont Dieu, que l’Ecriture » ? fr. 242. Or. en face
dc la nature, les auteurs canoniques ont pu chanter la
gloire de Dieu, mais aucun» · jamais, ne s’est servi de
la nature pour prouver Dieu ». < A des athées endur
ris ». peut-on espérer faire accepter l’existence de Dieu
en faisant valoir uniquement « le cours de la lune ou
des planètes », fr. 242. à la manière dc Rousseau, di
rions-nous aujourd’hui, ci. art .Dieu (Connaissance na
turelle de), t. iv, col. 805, ou parties preuves en forme,
comme celle-ci de Grotius, De veritate religionis Chris
tiana·, l. i. c. vu : « Il n’y a point de vide, donc, il y α
un Dieu. · Fr. 243. Cela ne peut qu’amoindrir la reli
gion aux yeux des impies et les faire sourire. Ibid.
• Dieu est un Dieu caché », lui-même le dit dans!'Ecri
ture. Fr. 194 ct iv· Lettre à Mlle de Roanne:, t. vi,
p. 88. · Si le monde subsistait pour instruire l’homme
dc Dieu, sa divinité reluirait de toutes parts d’une
manière incontestable. Ce qui y parait ne marque ni
une exclusion totale, ni une présence manifeste dc
divinité, mais la présence d’un Dieu qui sc cache. ·
2135
PASCAL. LES PENSÉES, I Ie PARTIE
Fr. 556. (.f. Stapfer, (ne histoire du sentiment reli
gieux, dans Revue des Deux Mondes, 1908. I. vr, p. 312:
l’auteur dit de saint François de Sales : · C’est une
chose remarquable que eet aimable évêque, qui offre
avec Fénelon tant de ressemblances, ne sc soit pas
amusé aux preuves physiques de l’existence de Pieu,
quoiqu’il aimât la nature.»
Descartes arguant a contingentia mundi, fr. 169, ou
partant de la nécessité du premier moteur, car il a
bien etc oblige de faire donner par Dieu · une chique*
naude pour mettre le monde en mouvement ». fr. 77,
a pu se démontrer l’existence de Dieu. On peut dire
aussi qu’il y a une vérité substantielle, « voyant tant
de choses vraies qui ne sont pas la vérité même »,
fr. 233; * que les proportions des nombres sont des
vérités immatérielles, éternelles ct dépendant d’une
première vérité en qui clics subsistent et qu’on appelle
Dieu. » Fr. 556. Cf. Bossuet. De la connaissance de
Dieu, c. iv. § 5. Ces preuves métaphysiques peuvent
être préférables aux preuves physiques, mais clics
sont si éloignées du raisonnement des hommes,
quelles frappent peu. et. quand cela servirait â quel
ques-uns, ce ne serait que pendant l’instant qu’ils
voient cette démonstration, mais, une heure après, ils
craindraient de s'être trompés». Fr. 513. Cf. fr. 517;
ct fr. 78 : « Descartes incertain. »
Λ quelle connaissance de Dieu aboutit d’ailleurs cet
effort? · Selon les lumières naturelles, s’il y a un Dieu,
il est infiniment incompréhensible, puisque n’ayant ni
parties, ni bornes, il n’a nul rapport avec nous;
nous sommes donc incapables de connaître ce qu'il
est. » Fr. 233. Si, en effet,comprendre c’est ramener une
chose à des idées claires et distinctes, donc délimiter,
Descartes a raison d’écrire : » Il est de la nature de
l'infini de ne pouvoir être compris par le fini ». Prin
cipes, i, 39. Et à quoi servirait une connaissance pure
ment rationnelle de Dieu ct par conséquent purement
notionnelle? « Quand un homme serait persuadé ».
d’après les preuves métaphysiques, · qu’il y a un Dieu,
je ne le trouverais pas beaucoup plus avancé pour son
salut. » Fr. 556. 11 ne connaîtrait que · le Dieu des
philosophes et des savants », Memorial, un Dieu
abstrait el non le Dieu réel, concret, qui fait sentir
à l’âme qu’il est son unique bien ». Fr 544. Cf. fr. 519.
< Qu’il y a loin de la connaissance de Dieu à l’aimer! »
Fr. 289. Cf. fr. -191 : · La vraie religion doit avoir pour
marque d’obliger à aimer Dieu »; ct Bossuet, loc. cit.,
c. iv, J 10: Malheur à la connaissance stérile qui ne se
tourne pas à aimer. » Ainsi, conclut Pascal, · toute la
philosophie ne vaut pas une heure de peine », fr. 79,
ct il abandonne la religion naturelle ou le déisme â tou
tes les critiques des incrédules. Fr. 556.
4. Mais qui se trouve placé dans l'ordre du coeur ou de
la charité, c'est-à-dire du coeur inspiré par la grâce, a de
Dieu une connaissance certaine et la seule utile. — C’est
sur cc plan supérieur que se concilient toutes les
contradictions où s’épuise la raison.
Dès lors. « c’est le cœur qui sent Dieu et non la rai
son ». Fr. 278. Mais ce n’est pas le cœur corrompu par
le péché, où est substitué â l'amour de Dieu l’amour
de sol; c’est le cœur purifié, retourné par la grâce qui
v a rétabli l’ordre el substitué â l’amour de soi l’amour
de Dieu : · Dieu fait sentir à cette âme qu’il est son
unique bien, que tout son repos est en lui, qu’elle
n’aura de joie qu’à l’aimer », fr. 511 ; c’est le cœur à
qui il sc fait ainsi connaître : « Voilà ce que c’est que
la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. ■
Fr. 278. Où il n’y a pas · sentiment du cœur ·, la foi
• n’est qu’humaine ct inutile pour le salut ». Fr. 282.
Et cette connaissance de Dieu est aussi certaine que
toute autre connaissance par le cœur. · (’.eux â qui
Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont
bien heureux ct bien légitimement persuadés. » Ibid. Le
213G
Dieu ainsi connu est autre que le * Dieu des philos»
phes el des savants », Mémorial, ou que le Dieu « au
teur des vérités géométriques ct de l’ordre des élé
ments : c’est la part des païens et des épicuriens », ou
qni exerce sa providence, pour donner une longue suite
d’années à ceux qui l’adorent : ■ c’est la portion des
Juifs. » fr. 556; c’est « le Dieu 147
A I/
PASCAL. LES PENSÉES, IP’ ΡΛΚΊΊΙ;
déclare l’événement qui a rempli les prophéties * un
miracle ■ subsistant depuis la naissance de l’Église
jusqu'à la lin », fr. 706, connu par tout l’univers cl
par conséquent le plus grand de tous les miracles,
mais, pour lui, miracles et prophéties sont destinés à
convaincre des générations différentes.
Jésus-Christ a vérifié qu’il était le Messie, jamais
en vérifiant sa doctrine sur l’Écriture et les prophéties,
mais toujours par les miracles. · Fr. 808. « On n’aurait
point péché en ne croyant pas Jésus-Christ sans les
miracles. * Fr. 811. C'est que on n'entend les prophé
ties que quand on voit les choses arrivées ». Fr. 698.
Avant, elles sont «équivoques ». Fr. 830. 11 y eut donc
un temps où les prophéties ne pouvaient produire leur
effet de preuves. · Les prophéties ne pouvaient pas
prouver Jésus-Christ pendant sa vie. » Fr. 829. Les
miracles proprement dits, guérisons, résurrections,
au contraire, qui, une fois accomplis, n’ont plus que la
force de témoignage de faits historiques, frappent
vivement ceux qui les voient Tandis que les pro
phètes sont obscurs, ils sont ainsi les vrais fondements
de la croyance. · Jésus-Christ a fait des miracles el
les apôtres ensuite et les premiers saints en grand
nombre : parce que les prophéties n’étant pas encore
accomplies et s’accomplissant par eux, rien ne témoi
gnait que les miracles. » Fr. 838.
11 ne faut pas conclure de là, comme les jésuites en
face du miracle de la Sainte Épine, que « les miracles
ne sont plus nécessaires, à cause qu’on en a déjà ».
Fr. 832. SI · maintenant il n’en faut plus contre les
Juifs, car les prophéties accomplies sont un miracle
subsistant », fr. 838, comme · l’Église a trois sortes
d'ennemis », c’est-à-dire. « avec les Juifs qui n’ont
jamais été de son corps, les hérétiques qui s’en sont
retirés ct les mauvais chrétiens qui la déchirent audedans », fr. 810; il continue à être utile qu’il y ail des
miracles. « Les miracles discernent aux choses douteuses·.
autrefois c’était ■ entre les peuples juif ct païen, juif
ct chrétien »; aujourd’hui c’est ■ entre catholique,
hérétique, calomniés et calomniateurs ». Fr. 811. Pen
sant donc au miracle de la Sainte Épine, il dit :
« Quand on n’écoute plus la tradition, quand on ne
propose plus que le pape, quand on l’a surpris et
qu’ainsi ayant exclu la vraie source de la vérité qui est
la tradition el ayant prévenu le pape qui en est le
dépositaire, la vérité n’a plus la liberté de paraître,
alors, les hommes ne parlant plus de la vérité, la
vérité doit parler elle-même aux hommes. » Elle le
fuit par le miracle, comme cela arriva sous Dioclé
tien cl sous Arius ». quand le pape Libère condamna
saint Athanase. Fr. 832. Or, aujourd’hui, ces filles
(les religieuses de Port-Royal) étonnées de ce qu’on dit
qu’elles sont dans la voie de perdition, que leurs confes
seurs les mènent à Genève, elles savent que cela est
faux; elles s’offrent à Dieu en cet état. Qu’nrrivc-t-ll? ·
Le miracle de la Sainte Épine a discerné la doctrine :
Ce Heu qu'on dit être le temple du diable. Dieu en fait
son temple. On dit qu’il faut en ôter les enfants, Dieu
les y guérit... 11 faudrait avoir perdu le sens pour en
conclure qu’elles sont dans la voie de perdition. »
I l 8ll.cf.fr. 811.
J
c. Comment discerner le miracle? — Non pas recon
naître dans la trame des phénomènes ceux quoad sub
stantiam. ou quoad modum, comme s’exprime Barcos,
Appendice à la section xin. question !, toc. cit.. p. 291.
qui sont l’œuvre immédiate de la Cause première.
Pascal ne sc pose pas cette question, — mais discerner
les vrais des faux, car il y a de « faux miracles ».
fr. 803 : les fausses religions, les siècles païens offrent
en grand nombre « de faux miracles, de fausses révéla
tions, des sortilèges, etc. · fr. 818; · incrédules les plus
crédules : ils croient les miracles de Vespasien ·.
Fr. 816. Raisonner comme eux serait une erreur : il
2148
y a de faux miracles, donc il n’y en a pas de vrai». SI
l’on a foi aux charlatans qui vantent de faux remêdej,
c’est que « quantités de remèdes se sont trouvés véri
tables. Ce qui fait que l ’on croit tant de faux effets de
la lune, c’est qu’il y en n de vrais. » Les faux miracles
sont de môme la preuve qu’il y en a de vrais. Fr. 817,
cf. fr. 818.
A quelle « marque » dès lors reconnaître la vraM
Us ont des marques visibles, « autrement ils seraient
inutiles ». Fr. 803. Or, ils sont « au contraire fonde
ment ». Ibid., cf. fr. 826. Cette marque c’est la doc
trine : « La doctrine discerne le miracle. » Fr. M3·
En d’autres termes, il ne peut y avoir de miracles en
faveur d’une doctrine erronée : · Les hommes doivent
à Dieu de recevoir la religion qu’il leur envoie. Dieu
doit aux hommes de ne pas les induire en erreur, i
Fr. 813. cf. fr. 820. Or < il n’est pas possible de croire
raisonnablement contre les miracles ». Fr. 815, Jamais
Dieu donc ne fera un miracle « pour continuer une
erreur ». .Moïse donnait aux Juifs une règle du même
ordre : < Si une prophétie sc réalise, mais qu’elle con
duise à l’idolâtrie, c’est qu’elle n’est pas de Dieu ·,
Deut., xm, 3. Jésus-Christ également : « 11 n’y a per
sonne qui, ayant fait un miracle en mon nom, puisse
parier mal de moi. » .Marc., îx, 38. Fr. 839. < Dans le
Vieux Testament donc, quand on vous détournera de
Dieu. Dans le Nouveau, quand on vous détournera de
Jésus-Christ. Voilà les exclusions des miracles mar
quées. » Fr. 835. Aujourd’hui à Dieu ct à Jésus-Christ
s’ajoute l’Église. En face d’un phénomène qui a l’ap
parence du miracle, · il faut ou sc soumettre, ou avoir
d’étranges marques du contraire. Il faut voir s’il nie
Dieu, ou Jésus-Christ, ou l’Église. » Fr. 835.
En conséquence, · quand on volt les miracles ct la
doctrine non suspecte tout ensemble d'un même côté ·,
en d’autres termes, quand un miracle se produit en
faveur d’une doctrine qu’accepte comme divine
l’Église entière, < il n’y a pas de difficultés ». Ce signe
est bien de Dieu qui confirme ainsi sa parole. Fr. 843.
Quand, « dans l’Église », l’erreur est en « dispute » el
que le miracle a Heu, « il discerne ». Fr. 851. Produit
dans l’Eglise et pour l’Église, il vient de Dieu : « Ubi
est Deus luus? Les miracles le montrent. · Fr. 846.
Produit · dans une dispute publique où les deux partis
sc disent à Dieu, à Jésus-Christ, à l’Église », il tranche
le débat, on l’a vu plus haut. Et, en semblable cas,
• jamais les miracles ne sont du côté des faux chré
tiens ». Fr. 843. L’hérésie et le schisme ne peuvent sc
réclamer de signes divers où Dieu autoriserait par le
miracle une doctrine qui détourne de Jésus-Christ ct
de l’Église. · Si. dans la même Église, il arrivait
miracle du côté des errants, on serait induit à erreur. ·
Fr. 846. Les hérétiques le savent si bien, qu’ils ont
< toujours combattu par tous les moyens nos trois
marques qu’ils n’ont point », fr. 845, ct dont est le
miracle. Fr. 811. < Inutiles », d’ailleurs, seraient des
miracles en leur faveur. Il y aurait · miracles contre
miracles », mais il y a des choses acquises, ainsi l'au
torité de l’Église. Que compteraient des miracles en
faveur de l’hérésie, en face des condamnations de
l’Église, «autorisée»,elle, par tant de signes divins,qui
lui ont valu · la créance · avant toute autre doctrine,
ct qui sont » premiersct plus grands «que tous autres.
Fr. 811. Γη miracle parmi les schismatiques n’est pas
tant à craindre, car le schisme, qui est plus visible que
le miracle, marque visiblement leur erreur. » Fr. 851.
cf. fr. 846. L’Antéchrist » fera des miracles · contre
Jésus-Christ ct Jésus-Christ les a prédits. Fr. 846. Oui,
mais ces signes, justement parce qu’ils seront contre
Jésus-Christ, ct qu’ils ont été prédits par lui, < ccs
miracles », selon le mot de saint Paul, ne seront que
• des signes de mensonge · ct ne peuvent induire à
erreur ». Fr. 845, 826 et 842 — Enfin, < quand on
21 49
PASCAL. LES PENSEES, IIe PARTIE
soil les miracles cl la doctrine suspects d’un même i
cote », ce fui le cas de Jésus-Christ. · alors il faut voir
quel est le plus clair ». Fr. 843. Jésus-Christ était
suspect, tbid.\ mais » scs miracles étaient convain
cants l i 829·
1
• Les miracles discernent la doctrine cl la doctrine
discerne les miracles. » A’p a-t-il pas là une contradic
tion? Pascal ébauche l'objection immédiatement : Si
la doctrine règle les miracles, les miracles sont inu
tiles pour la doctrine. SI les miracles... » Fr. 803.
Evidemment, il y a cercle vicieux à dire comme les
ennemis de Port-Royal : · Qu’avez-vous pour vous
(aire plutôt croire que les autres?... Si vous aviez des
miracles, bien. » Puis, quand sont venus les miracles :
« Les miracles ne suffisent pas sans In doctrine »,
fr. 843, ou, comme le disait le Habat-joye, p. 6 : C’est
blasphémer de dire que Dieu fera des miracles pour
autoriser des erreurs condamnées par P Eglise. · Ces
gens-là, dit Pascal, · blasphèment tour à tour la doc
trine et les miracles ». Ibid. En vérité, * les miracles
sont pour la doctrine el non pas la doctrine pour les
miracles », fr. 843, en d’autres termes : Si chaque
miracle confirme ia doctrine, la question de doctrine
n'intervient pas en chaquo miracle. Puis il ajoute :
« Règle.*11 faut juger de In doctrine par les miracles; il
faut juger des miracles par la doctrine. Tout cela est
vrai, mais ne. sc contredit pas: il faut distinguer les
temps. » Ibid. « Autre règle durant Moïse, autre règle
à présent ». Un miracle n'est pas un fait isole. Il s’in
sère dans la trame des faits surnaturels, et il trouve
des choses acquises, comme il a été dil. Au temps de
Jésus-Christ, dont la doctrine était suspecte aux
Juifs, « le miracle discernait la doctrine» Aujourd’hui,
il discerne encore les choses douteuses dans l’Eglise
même. Mais, en face de doctrines nettement impies ou
hérétiques, l'autorité de l’Eglise étant acquise et les
prophéties accomplies étant un miracle subsistant, les
miracles proprement dits n’ont plus le même rôle ct
c’est la doctrine qui discerne entre les faits dont on
veut (aire des signes divins.
Mais, étant donnés les miracles dans l’Eglise. com
ment tous ne sont-ils pas croyants? · Si J’avais \u un
miracle, disent-ils, je me convertirais. » Er. 470.
Erreur. Il ne s’agit pas seulement de constater un fait,
ou même de l’interpréter; il s’agit d’y sentir Dieu. Or,
Dieu ne se révèle qu’à ceux qui le cherchent hum
blement. On peut arriver à la fol sans avoir vu de
miracles, comme sans connaître les autres preuves de la
religion, fr.287; on revanche, de vrais miracles peuvent
laisser leurs témoins indifférents. Il en est. en effet, du
miracle comme · des prophéties cl des preuves de
notre religion ·; il y a en eux de l’évidence cl de l’obs
curité, pour éclairer les uns et obscurcir les autres ».
Fr. 564. On est ici dans l’ordre de la charité. On voit
le fait; on peut l’interpréter justement el conclure à
Dieu; celui-là seul y sent Dieu qui a la charité. · Ce
qui fait qu’on ne croit pas les miracles, c’est le manque
de charité. » Er. 826. Et, conformément à l’économie
du salut telle qu’il la conçoit, pensant peut-être à ces
Juifs qui « n’auraient pas péché, en ne croyant pas
Jésus-Christ, sans les miracles », Pascal écrit : · Les
miracles ne servent pas à convertir, mais à condam
ner. » Fr 825.
e) La perpétuité de la religion, des origines à nos
jours, prouve sa divinité.
Le christianisme se pré
sente comme une religion, non pas née au cours des
siècles, mais contemporaine de l’homme, et qui s’est
maintenue dans sa pureté malgré tous les obstacles.
Bossuet dira au Grand-Dauphin : · C’est In même reli
gion dès l’origine du monde Que si l’antiquité de la
religion lui donne tant d’autorité, sa suite continuée
sans Interruption et sans altération, durant tant de
siècles ct malgré tant d’obstacles survenus, fait voir
2150
manifestement que la main de Dieu la soutient. »
Discours sur l'histoire universelle, IP partie, La
tuile de la religion, c. i. Pascal « ouvrant, selon le
mot de Sainte-Beuve, lue. cil., p. 117, des perspectives
que Bossuet parcourra et remplira », avait avant lui
signalé le même fait cl en avait conclu a l’intervention
divine : · Cette religion qui consiste à croire que
l’homme est déchu d’un étal de gloire ct de communi
cation avec Dieu, en un étal de tristesse, de pénitence
ct d’éloignement de Dieu, mais qu'après ccttc vie
nous serons rétaldis par un Messie qui devait venir, a
toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé ct
celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes choses. ·
Er. 613, cf. fr. 737. Que celle religion se soit toujours
maintenue ct Inflexible, cela est divin. » Fr. 614. Or,
ct Pascal insiste sur cettaaidéc, celte religion est de
plus « la seule contre la nature, contre le sens commun,
contre les plaisirs », fr. 605 et 601, el elle a subsisté au
milieu d’un monde entraîné dans · l’idolâtrie · ct « en
mille sectes » philosophiques. Fr. 613 et 618.
Ce qui fait principalement l’unité de cette religion
a travers les siècles, c’est la croyance à un Messie.
« Depuis le commencement du monde, l’attente ou
l’adoration du Messie subsiste sans interruption. Des
hommes ont dil que Dieu leur avait révélé qu’il devait
naître un rédempteur qui sauverait son peuple...;
Moïse ct les prophètes sont venus ensuite déclarer le
temps ct la manière de sa venue, ils ont dil que la loi
qu’ils avaient n’était qu’en attendant celle du Messie,
mais que celle-ci durerait éternellement: enfin est venu
Jésus-Christ dans toutes circonstances prédites. Cela
est admirable. » Fr. 617.
I) Et la conduite du monde et l’évolution des empires
en /onction de la religion. />· christianisme explique
Γ histoire et lui donne un sens.
Cela est non moins
admirable. Pascal ne fait qu’indiquer la chose : « Qu’il
csl beau de voir par les yeux de la foi Darius ct Cyrus,
Alexandre cl les Romains, Pompée et Herode agir
sans le savoir pour le triomphe de l’Evangile. » Fr. 701.
« C’était tout un programme », dil Sainte-Beuve,
loc. cit., pensant à la IIP partie, Les empires, du
Discours sur Γhistoire universelle, · que le génie impé
tueux de Bossuet dut à l’instant embrasser, comme
l’œil d’aigle du grand Condc parcourait l’étendue des
batailles ».
g ) Le peuple fui/. Moïse et ΓEcriture, preuves vivantes
de la divinité de Jésus-Christ et de son Eglise. — JésusChrist. le Messie venu, partage en deux l’histoire du
monde, el la religion chrétienne est fondée sur une
religion precedente ·, fr. 619, dont la venue du Messie
était Pâme et la raison d’être. Fr. 618. Cette religion
est celle d’un peuple « qui attire l’attention par quan
tile de choses admirables et singulières ». Fr. 620;
ci. Fillcau, Discours sur les Pensées, t. xu, p. ccvn.
Visiblement ce peuple csl fait exprès pour servir de
témoin au Messie. » Fr. 641. Il est ainsi · un des fon
dements Je ne crois, dit-il. que les
histoires dont les témoins sc feraient égorger. · Fr. 593.
■ H ne faut que voir, du reste, comment cela est né. Ces
lustoriens fabuleux ne sont pas contemporains des
choses dont Ils écrivent. · Fr. 628. Lequel est donc le
plus croyable des deux. Moïse ou la Chine? » Fr. 593.
Mais ces questions créent de l’obscurité? Pascal répond :
lin toutes ces choses · il y a de quoi aveugler cl de
quoi éclairer. La Chine obscurcit, mais il y a de la
clarté â trouver; chercbez-la. » Celle question de la
Chine sert et ne nuit pas ». Ibid.
I\ . La théologie di Pascal. — De In première
des Provinciales ù la dernière en date des Pensées, en
passant par les Lettres à Mlle de Paonne: et les Lents
et fragments sur la grâce, la théologie de Pascal est
celle de Port-Royal et ne varie pas. U entend rester
dans celte voie où « les disciples de saint Augustin ·
ont la prétention de représenter la Tradition et de
s'opposer aux disciples de Luther ou de Calvin cl aux
disciples de Molina, ces restes des pélagiens ·. C’est là
le plan de scs deux Écrits sur la grâce et. dans les Pen
sées. il dit l’Église a toujours été combattue par des
erreurs contraires ». Fr. 862. Comme Port-Royal, dans
la théologie, il s’occupe surtout de lu question de
la grâce, c’est-à-dire de la destinée surnaturelle de
l’homme, du péché originel, des secours surnaturels
que Dieu accorde à l’humanité en raison de la rédemp
tion. Mais cc n’est pas le côté spéculatif de ces ques
tions qui le tente : Nous ne concevons ni l’étal glo
rieux d’Adam, ni la nature de son péché, ni la trans
mission (pii s'est faite en nous. Tout cela, d'ailleuns»
nous est inutile à savoir pour en sortir, et tout cc qu 11
nous importe de connaître est que nous sommes misé
rables, corrompus, séparés de Dieu, mais rachetés par
|I Jésus-Christ
Fr. 56(».
2155
PASCAL. SA THEOLOGIE
1e Quelle est notre règle de foi. — 1. (/est la Tradi
tion. — Si « toutes les religions ct les sectes du monde
ont eu la raison naturelle pour guide, les seuls chré
tiens ont été contraints à prendre leurs règles hors
d'eux-mêmes. » Fr. 903. Ccs règles sont · celles que
Jésus-Christ a laissées aux anciens pour être trans
mises aux fidèles », ibid., ou la Tradition, autrement
dit les croyances de l'ancienne Église : Si l’ancienne
Église était dans l’erreur, l’Église est tombée. Quand
elle y serait aujourd’hui, cc n’csl pas de mémo, car
elle a toujours la maxime supérieure de la tradition dc
la main dc l’ancienne Église: et ainsi cette soumission
et ccttc conformité à l’ancienne Église prévaut ct cor
rige tout. » Fr. 867. — Cès règles sont transmises par
les Pères : · Voilà le sentiment des disciples dc saint
Augustin ou, plutôt, celui des Pères ct de la Tradition
et par conséquent dc l’Église », Premier écrit sur ta
grâce, t. xi, p. 138; et avant tous saint Augustin :
• Dieu conduit bien son Église dc l’avoir envoyé
devant avec autorité. » Fr. 869.
Ainsi Pascal est loin de l'idée d’un dogme progres
sant à la façon d’un arbre en croissance. La perpétuité
est une marque de l’Église, mais la perpétuité dans
l'immutabilité: cf. fr. 811.
2. Râle de T Église ct du pape. — La Tradition est
enseignée aux fidèles par une Église · visible », fr. 857.
qui est «proprement le corps de la hiérarchie », fr. 889,
autrement dit, les évêques, les conciles cl les papes;
cf. Premier écrit sur la grâce, loc. cil., cf. fr. 867. Or.
• il est dit ; Croyez à l’Église », fr. 852, et - toutes les
vertus, le martyre, les austérités sont inutiles hors de
l’Église ct dc la communion du chef de l’Église ».
Lettre >7 à Mlle de Roannez, t. VI, p. 217.
Dans l’Église. < le pape est premier. Quel autre est
reconnu de tous, ayant pouvoir d’insinuer dans tout le
corps, parce qu’il tient la maîtresse branche qui s’insinuc partout? » Fr. 872. Et si l’on considère l’Église
comme un tout, le pape assure l’unité. Fr. 871. Toute
fois on a tort de « ne proposer plus que le pape ».
fr. 832; on ne saurait le séparer dc la multitude »,
l’isoler. l'investir d’une puissance spirituelle indépen
dante des conciles cl supérieure à la leur, indépen
dante même de la tradition. D’aucuns, qui y trouvent
profil, exaltent en ce sens l’autorité du pape; ils invo
quent · quelques paroles des Pères ·, comme si dc
simples paroles d’honnêteté, disaient déjà les Grecs
dans un concile, étaient des preuves; cf. Bossuet.
Remarques sur les conciles d'Éphèse et de Chalcédoine
de M. Dupin, c. î. 5· remarque. Mais il faut juger dc
cc qu’est le pape par les actions de l’Église cl des
Pères et par les canons ». « L’unité ct la multitude,
Duo mit très in unum : Erreur à exclure l’un des deux,
comme font les papistes qui excluent la multitude, ou
les huguenots qui excluent l’unité. » Fr. 871 ; cf. fr. 871
et Lettre vi à Mlle de Roannez : · Pour l’union avec le
pape, le corps n’est non plus vivant sans le chef, que
le chef sans le corps, » Vu à la lumière dc l’histoire, le
concile est supérieur au pape : « Si la vérité a été
contestée, il y a eu le pape, ou sinon il y a eu l’Église. »
Fr. 819. Quant à la Tradition, clic commande le pape
comme elle commande l’Église. Pourquoi défendre le
pape de cette dépendance? Serait-il déshonoré pour
tenir dc Dieu ct de la Tradition ses lumières? cl n’est-ce
pas le déshonorer de le séparer de cette sainte union? »
Fr. 875.
D’autre part, l’autorité doctrinale du pape a les
limites naturelles dc toute autorité doctrinale : la
nature des choses, le fait. H lui est interdit d’imposer
de croire qu’une chose est quand elle n’est pas. De la
/7· Provinciale où il écrit : ■ Dieu conduit l’Église dans
la détermination des points de foi, au lieu que, dans
les choses dc fait, il la laisse agir par les sens ct par
h raison qui en sont naturellement les juges », t. vi.
2156
p. 358, jusqu’à sa dernière heure — on le verni
Pascal soutient cette thèse.
Et parce que le pape est un homme et un homme
au pouvoir, il peut être facilement trompé. Saint lier
nard n'écrivait-il pas au pape Eugène Ill : « Il y a
un défaut si général que je n'ai vu personne des grandi
de ce monde qui l’évite? C’est... la trop grande crédu
lité, d’où naissent tant de désordres. C’est dc là que
viennent les persécutions violentes contre les Inno
cents..., les colères injustes pour des choses dc néant.
pro nihilo. » /A· Provinciale. t. vu. p. -17. Et combien
y a-t-il · dc papes et d’empereurs que des hérétiques
ont suqirls effectivement »? Ibid., cf. fr. 832, 8W,
920. C’est ainsi que le pape a condamné des saints
• Saint Athanase. accusé de plusieurs crimes, con
damné en tel et tel concile, tous les évêques y conven
tant, et le pape enfin. » Fr. 868. C’est ainsi encore
que des excommuniés sauvent l’Église ». Ibid.
3. Pascal s'est-il révolté contre Rome ? — «Il avait
une très grande soumission à l’Église et à notre SaintPère le pape », dira Beurrier à « M. Péricr le fils »,
t. x, p. 365. Mais on lit dans le fragment 920 : * L·
silence est la plus grande persécution; jamais les
saints ne se sont tus... Or. après que Borne a parlée!
qu’on pense qu’elle a condamné la vérité, el qu’ils l’ont
écrit et que les livres qui ont dit le contraire sont cen
surés, il faut crier d’autant plus haut qu’on est con
suré plus injustement, ct qu’on veut étouffer la parole
plus violemment, jusqu’à ce qu’il vienne un pape qui
écoute les deux parties et qui consulte l’antiquité
pour faire justice... Si mes lettres sont condamnées
à Home, ce que j’y condamne est condamné dans le
ciel : Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello. »
Sur quoi Sainte-Beuve, loc. cil., p. 97 : · Tout à fait
catholique cl anlicalviniste par sa façon d’entendre
les sacrements, il sc rapprochait des plus opposés à
Home sur l'interprétation el la qualification qu’il don
nait aux sentences des pontifes cl sa manière finale
d’entendre l’Église lui permettait sous le coup dc la
mort de dire non au pape... et de le proclamer instru
ment direct ct prolongé de mensonge. Ad tuum... >
Havel. Pensées, l. n, p. 1 II, note sur le fragment
66 bis, compare à l’appel des jansénistes à propos dc
la bulle l'nigcnilus l’appel mystique de Pascal à
Jésus-Christ · ct le proclame plus touchant. Le cha
noine Hocher va plus loin : · Lorsque l’autorité ponti
ileale l’eut justement frappé, l’orgueilleux écrivain sc
sentit blessé au cœur ct il jeta cc cri de rébellion... ·,
et plus loin encore le chanoine Dldlot : « C’est la for
mule classique dc toutes les hérésies, de tous les
schismes, de toutes les apostasies », Hocher et Dldlot,
cités par E. Jovy, dans sa brochure D'où oient TAd
tuum. Domine Jesu, tribunal appello, ln-8°, Paris. 1916.
p. 30 et 31.
E. Jovy a montré que ces paroles sont d’une lettre
écrite vers 1119 par saint Bernard à son neveu Robert
qui avait passé dc l’ordre dc Cllcaux à l’ordre plus
facile de Cluny, après que les religieux dc Cluny
curent fait approuver celle démarche à Borne, en
tronquant les faits : Veniet, veniet, qui male judicata
rejudicabit... Veniet, inquam, veniet dies judicii, ubi
plus valebunt pura corda quam astuta verba.,., quando
quidem judex ille nec falletur verbis, nec flectetur donis.
Tuum, Domine Jesu, tribunal appello..., tibi committo
causam meam qui judicas juste ct probas renes ct corda.
Sur les lèvres du salnl.ee n’était là ni un cri de révolte,
ni une parole d’apostasie, mais un acte dc foi en la
justice divine. Pascal, qui est nourri dc saint Bernard,
comme tout Port-Hoyal. qui connaît en particulier
ccttc lettre dont il a traduit une partie dans la IS9 Pro
vinciale, loc. cil.,Cl (pii sc voit, comme le saint, en fare
d’un pape (pli donne raison à scs adversaires et qu’il
juge trompé, fait le meme acte dc foi en la justice de
2157
PASCAL. SA THEOLOGIE
Dieu Sur tous ccs points, Pascal est donc resté fidèle
â la pensée des Provinciales qu'inspirait, on Γη vu, la
doctrine de Port-Koyal. Cf. d'ailleurs, Laporte, La
doctrine de Port-Royal, t. n, Exposition delà doctrine
d'après Arnauld, i, /.es vérités de la grâce, Paris, 1923.
P 20 et 2L
2° L'homme et la grâce.
L L'homme.
Contraire*
ment à ce qu’ont écrit Luther ct Calvin, il y avait une
distinction d’essence entre les dons naturels en Adam
ct les surnaturels ct, à aucun degré, ceux-ci ne fai
saient partie intégrante de sa nature. Mais, contraire
ment à cc que soutiennent les molinistcs, il eût été
indigne de la sagesse divine dc créer l’homme dans
l'état dc pure nature dans lequel il n’cùt été, on le voit
aujourd'hui, qu’un dire disproportionné à sa fin ct â
ses aspirations. Si Dieu ne lui devait pas les dons sur
naturels, l’homme en avait besoin pour assurer l’équi
libre entre ses aspirations ct scs forces; c’est pourquoi,
en le créant. Dieu les lui avait accordés. · J’ai créé
l’homme saint, innocent, parfait. » Fr. 134. Les dis
ciples de saint Augustin considèrent deux états dans
la nature humaine. L'un est celui auquel elle a été
créée dans Adam, saine, sans tache, juste et droite,
sortant des mains dc Dieu, duquel rien ne peut partir
que sain, juste et parfait. · Premier écrit : Exposé som
maire du problème dc la grâce, t. XI, p. 135.
Après le péché originel, Dieu a abandonne l’homme
â lui », fr. 431. et ainsi réduit à sa nature, l’homme est
• un monstre ·, un sujet de contradiction, un paradoxe.
Fr. 420. Lui laissant ses aspirations au souverain bien,
au bien parfait (pii est Dieu, le péché originel l’a
détourné dc Dieu et tourné vers la créature. Aversio
mentis a Deo, conversio ad creaturam, cf. fr. 434. Le
libre arbitre est demeuré flexible au bien et au mal.
mais avec cette différence qu’au lieu qu’en Adam,
il n'avait aucun chatouillement au mal ct qu'il lui
suffisait de connaître le bien pour s’y pouvoir porter,
maintenant il a une suavité et une délectation si
puissante dans le mal par la concupiscence qu’infailliblemcnt, il s’y porte de hii-mème. · Deuxième écrit.
Opinions de saint Augustin, des pélagiens ct de Calvin
sur le problème de la grâce, t. xi, p. I 18. Par contre
coup dc la concupiscence, son esprit », qui en Adam
avant la faute était « très fort, très juste, très éclairé,
est dans l’ignorance ». en cc sens surtout, que dans la
recherche dc son souverain bien, attiré par la créature,
il est incapable de le trouver là où il est, en Dieu.
De plus « comme un fruit sortant d’une mauvaise
semence, tous les hommes sortis d’Adam, naissent
coupables du péché d’Adam et dignes de la mort éter
nelle ». Ibid, t Par le péché, la nature humaine est
devenue souillée, abominable aux yeux dc Dieu, ·
Premier écrit, toc. cil., p. 135. En mémo temps, tous
les actes de l'homme, - sans la grâce, - sont cou
pables, puisque provoqués par la concupiscence, qu’ils
soient accomplis ou non avec la connaissance de la
faute. Entraîné.en effet, par la concupiscence, l’homme
« se porte de lui-même à ces actes comme à son bien, ct
il les choisit de lui-même ct très librement ct avec joie
comme l’objet où il sent sa béatitude ». Deuxième
écrit. Inc. cit., et son Ignorance n’est que l'effet dc sa
malice; cf. In P Provinciate.
Dans l’état d’innocence. Dieu ne pouvait avec
justice damner aucun des hommes.... en l’état de cor
ruption il pouvait, avec justice, damner la masse
entière ·. Premier écrit, toc. cit., p. 135, cl » abandonner
tous les hommes sans miséricorde à la damnation »,
Deuxième écrit, loc. cit.
Sur la conformité dc ccs doctrines avec celles dc
Porl-Hoyal. cf. Laporte, loc. cil , c. i, Nécessité de la
grâce : Le péché originel, cl avec Γ Augustinus, cf Jan·
séxîsme, t. vin. col. 347 sq.
2 La prédestination ct tu rédemption.
Il est eons-
2158
tant qu’il y a plusieurs des hommes damnés ct plu
sieurs sauvés » Comment cela sc fait-il? Par la volonté
de Dieu ct par la volonté dc l’homme. « Mais, laquelle
dc ccs deux volontés est la maîtresse, la dominante,
la source,le principe et la cause dc l'autre...? L’action
sera rapportée à cette volonté première ct non à
l’autre. » · La volonté suivante est telle qu’on peut
dire en un sens que l'action provient d'elle puisqu’elle
y concourt, ct en un sens quelle n’en provient pas
parce qu’elle n’en est pas l’origine ». tandis que. de
la volonté primitive, on ne peut dire en aucune sorte
que l’art ion n'en provient pas ». Premier écrit. Inc cit..
p. 129.
Or, les calvinistes émettent ccttc opinion épou
vantable. injurieuse a Dieu ct insupportable aux
hommes que Dieu, en créant les hommes, en a créé,
les uns pour les damner, les autres pour les sauver,
par une volonté absolue », que, pour cela, · il a fait
pécher Adam... et tous les hommes en lui · ct, qu’ayant
envoyé Jésus-Christ racheter ses élus, « il leur donne
la charité ct le salut indubitablement », privant en
même temps, durant tout le cours dc la vie, dc la
charité ceux qu’il a voulu damner en les créant ·.
Ibid. En haine dc ccttc opinion abominable, les moünistcA ont pris ce sentiment non seulement opposé,
mais absolument contraire, que Dieu a une volonté
conditionnelle dc sauver généralement tous les hom
mes, que Jésus-Christ s’est incarne pour les racheter
tous.cl que, scs grâces étant données à tous, il dépend
dc leur volonté cl non de celle dc Dieu d’en bien nu
d’en mal user. · Ibid., p. 134.
Les disciples dc saint Augustin, entre ces deux
erreurs contraires, soutiennent la vérité catholique :
Autre était l’économie du salut dans l’état d’inno
cence. où Dieu avait une volonté générale ct condi
tionnelle dc sauver tous les hommes, pourvu qu’ils le
voulussent par le libre arbitre aidés des grâces suffi
santes qu’il leur donnait » ; autre est ccttc même écono
mie du salut « dans l’état dc corruption : de la masse
coupable et digne dc damnation, il a voulu sauver une
partie par une volonté absolue fondée sur sa miséri
corde toute pure ct gratuite cl laissant l’autre dans la
damnation où elle était cl où il pouvait, avec justice,
laisser lu masse entière; il a prévu ou les péchés parti
culiers que chacun commettrait ou. au moins, le péché
originel dont ils sont coupables et. ensuite de ccttc
prévision, il les a voulu condamner. · Ibid., p. 136.
Et c’est dans ce sens que s’est faite la redemption.
Les élus sont le petit nombre ». Ibid., p. 137.
Si Dieu les connaît, ils ne se connaissent pas Dès
lors, tous les chrétiens sont obliges dc croire, mais
d’une créance mêlée de crainte cl qui n’est pas uccom
pagnéc dc certitude... qu’ils sont dc ce petit nombre.,
et de ne juger jamais d’aucun des hommes, quelque
méchants et impies qu’ils soient, qu’ils ne sont pas du
nombre des prédestinés. Ce qui oblige dc faire pour
eux ce qui peut contribuer â leur salut. » Ibid.
On peut voir maintenant le sens catholique de celle
proposition dont Nicolas Cornet a prétendu trouver la
négation dans V Augustinus (cf la 5* des Cinq proposi
tions) : Jésus-Christ est mort pour tous S’il est faux dc
dire avec les calvinistes que Jésus-Christ est mort uni
quement pour les élus, c’est une autre erreur de dire,
avec les mollnlslcs, qu’il est mort indifféremment pour
tous, élus cl réprouvés, ct avec le même fruit. Il est
mort pour tous, cf. fr. 771, mais conformément aux
desseins de son Père. Fr. 781. D où il n’y a que les
élus à qui il ait voulu absolument mériter le salut.
Néanmoins, quelques-uns (pii ne sont pas prédestinés
ne laissent pas d’être appelés pour le bien des élus ct
ainsi de participer à la rédemption. » En face dc la
rédemption - ct par conséquent du salut, — il y a
donc trois sortes d’hommes ; les uns qui ne viennent
2159
PASC VL. SA THÉOLOGIE
jamais à In foi, les autres qui y viennent et qui ne
persévérant pas meurent dans le péché mortel, et les
derniers qui viennent a la foi et y persévèrent dans la
charité jusqu’à la mort. Jésus-Christ n'a point eu de
volonté absolue que les premiers reçussent aucune
grâce par sa mort. Il a voulu racheter les seconds; il
leur a donné des grâces (pii les eussent conduits au
salut s’ils en eussent bien usé, mais il ne leur a point
voulu donner cette grâce singulière de la persévérance
sans laquelle on n’en use Jamais bien. Mais, pour les
derniers, il a voulu absolument leur salut et il les y
conduit par des moyens infaillibles. » Si donc l’on peut
dire que Jésus-Christ a racheté tous les hommes, en ce
sens qu’il a détruit les effets universels de la faute ori
ginelle, et encore que sa volonté rédemptrice s’étendit
à tous les hommes parmi lesquels la miséricorde divine
a choisi ses élus, on ne sort pas de la vérité catholique,
en entendant par là qu’il est mort pour les seuls chré
tiens, méritant aux uns une grâce dc salut cllicace,
aux autres une grâce dc salut simplement suffisante,
nu encore qu’il est mort pour les seuls élus, « les élus de
Dieu faisant une universalité qui est tantôt appelée
monde parce qu’ils sont répandus dans tout le monde,
tantôt tous parce qu’ils sont une totalité, tantôt peu
parce qu’ils sont peu a proportion dc la totalité des
délaissés >. Deuxième écrit sur la grâce, toc» cit.» p. 1181 19. Cf. dans les Pensées les fragments qui opposent
Jésus-Christ à Adam. fr. 139 el 523; qui expliquent le
mot : Jésus-Christ rédempteur dc tous, fr. 781 et 775,
qui marquent en Dieu cl en Jésus-Christ le dessein
d’éclairer les autres, tandis qu’ils laissent les autres
dans leur aveuglement. Fr. 556. 756, 771. Cf. sur la
conformité de celte doctrine avec celle de Port-Boynl,
Laporte, op. cit., c. il, Économie dc la grâce: La prédestinat ion , et avec celle de Γ Augustinus, Jaxsïmsme,
t \ ni, col. 131 sq.
3. Comment la volonté de l'homme coopère à la pré
destination : la grâce cflicace. — Pour faire d’un
homme un saint, il faut bien que cc soit la grâce, et
qui en doute ne sait cc que c’est (pie saint et homme. »
Fr. 508. « C’est la grâce (ou l’inspiration) et non le
raisonnement qui fait suivre la religion. · Fr. 5GL
Les protestants se trompent quand ils déclarent la
volonté humaine corrompue à ce point (pie Dieu luimême ne saurait la plier au bien, car · le libre arbitre
est demeuré flexible au bien cmnme au mal ·. Deuxième
écrit, t. xi, p. 118. Les molinisles commettent une
autre erreur en supposant que l'homme déchu n'a
besoin, pour faire le bien, que d’une grâce suffisante
(pi’il voudra efficace, s’il le juge à propos. Il en était
ainsi avant la chute, quand sa volonté était indiffé
rente pour le bien ct le mal, ct (pi’il suivait, sans aucun
appétit prévenant de sa part, ce qu’il connaissait dc
plus convenable à sa félicité ». Ibid., p. 1 17. Il n'en
est plus de meme après la faute, où la concupiscence
élevée dans ses membres a chatouillé cf delecté sa
volonté dans le mal et rempli son esprit de ténèbres »,
si bien qu’il est impérieusement détourné de Dieu el
attiré vers la créature.
Seule donc une grâce cflicace par elle-même, c'est-àdire qui ne se propose pas, mais s’impose, peut redres
ser cette volonté dépravée et la retourner vers le sou
verain bien (pii est Dieu, Et celte grâce ne peut cire
efficace qu'en opposant délectation à délectai ion. Il
n est plus question dc libre choix;l'homme est «esclave
dc la délectation... ce qui le délecte davantage l'attire
infailliblement ». Fragments d’une lettre de Pascal sur
la possibilité des commandements, les contradictions
apparentes de saint Augustin, ta théorie du double délais·
sèment des justes ct le pouvoir prochain, l. xi, p. 226.
• La grâce de rédemption, la grâce médicinale, la
grâce de Jésus-Christ . est Vauxilium quo, tandis que
la grâce du Créateur était Vauxihum sine quo non.
2100
Elle s’insinue dans la volonté et lui fait éprouver
• une plus grande délectai ion dans le bien que la
concupiscence ne lui en offre dans le mal ». Deuxième
écrit, t xi. p. 1 19.
La liberté ne disparaît pas cependant. Le libir
arbitre étant demeuré flexible au bien comme au
mal », l’homme (pii cède à une délectation gante !r
pouvoir virtuel de n’y point céder el cela suffit pour
assurer sa liberté et parlant sa responsabilité. « Ceux
donc à (pii il plaît à Dieu de donner cette grâce »,
d’être · charmés pur les douceurs cl par les plaisirs ·
du bien plus que par les at t rails du péché, sc portent
d’eux-mêmes par leur libre choix à préférer infaillible
ment Dieu à la créature. C’est pourquoi on dit Indiffé
remment ou que le libre arbitre s’y porte de soi-même
ou que celte grâce y porte le libre arbitre. » Quant à
ceux « à (pii celle grâce n'est pas donnée, ils sont telle
ment chatouillés ct charmés par la concupiscence,
qu’ils aiment mieux infailliblement pécher (pic de ne
pécher pas. Et ainsi, ils ont choisi le mal par leur
propre ct libre volonté. · Ibid., p. 1 19-150, ci.
Pro
vinciale : Dieu nous fait vouloir ce (pie nous pour
rions ne vouloir pas. » T. vu, p. 32.
Grâce cllicace ne signi lie pas cependant des effets
égaux en tous, comme la grâce nécessitante des pro
testants. Elle aboutit toujours à l’effet voulu par Dieu
encore que chez ceux qui ne persévèrent pas elle
puisse paraître tenue en échec par la mauvaise volonté.
Cf. Premier écrit, l. xi. p. 137. · La manière dont
nous cherchons Dieu faiblement », au début d’une
conversion, est bien dilièrentc de la manière dont
nous le cherchons » après. · quand nous marchons vers
lui en courant dans la voie de ses préceptes ». Frag
mente, ibid., p. 168,
Cf. Laporte, loc cil., c. ni, La puissance delà grâce: La
grâce efficace par elle-même, cl Jansénisme, col. 378 sq.
1. Comment Pascal interprète la possibilité des com
mandements définie par le concile de Trente, sess. vi,
c. xi (cf. la p· des Cinq propositions). - A celle ques
tion, Pascal avait répondu dans la 3* Provinciale en
soutenant la proposition d’Arnauld. Seconde lettre... A
un duc ct pair, que la grâce n manqué à saint Pierre
dans sa chute » el (pie, par conséquent, les comman
dements ne sont pas toujours possibles aux justes.
Dans les Fragmente sur la grâce il reprend la question
ct la discute, mais pour soutenir la même thèse.
Dans sa session vi, au e. xi. le concile de Trente a
défini : Les commandements ne sont pas impossibles
aux justes el, par conséquent· Les commandements sont
possibles aux justes. Celle proposition, dit Pascal,
l. xi, p. 15G, a deux sens. > Le premier, (pie soutient
« le reste des pélagiens ■ est · (pie le juste considéré en
un instant de sa justice a toujours le pouvoir dans
l’instant suivant d’accomplir les commandemcnls »,
parce qu’à tout le moins il peut toujours user de la
prière qui lui méritera toujours la grâce prochaine
ment suffisante, ou encore « que les (*ommandemcnts
sont toujours possibles à tous les justes, de ce plein
et dernier pouvoir auquel il ne manque rien de In part
de Dieu pour agir ». ibid., p. 262; qu’ainsi · jamais
Dieu ne laisse le juste, si le juste ne le laisse », tbuL,
p. 166, el enfin que le juste De l'esprit géométrique,
t. IX, p. 259. Or. les athées qui nient l’immortalité dc
l’âme ou l’âme tout simplement, devraient dire làdessus · des choses parfaitement claires », mais « il
n'est point parfaitement clair que l’âme soit mate
rielle ». Fr. 221. Le contraire reste donc vrai.
Pascal n’admet donc pas la religion naturelle. Sans
doute < elle serait plus proportionnée aux habiles,
mais elle ne servirait pas aux peuples ». Fr. 556. El
même · aux habiles ». elle serait de maigre secours,
étant, comme Descartes, un de ses protagonistes,
quoi qu’il en veuille, inutile et incertaine ». Au fond
le déisme est presque aussi éloigné · dc la religion
qui mente vraiment le nom dc religion, « la chré
tienne, que l'athéisme qui y est tout-à-fait contraire».
Newman aimera de même à répéter « qu’entre le
catholicisme et l’athéisme, il n’y a pas de lieu dc
repos et que le théisme n’est pas une position inter
médiaire tenable ».
e. Pour déterminer les lais dc la morale privée et de la
justice sociale, la raison montre la même impuissance
à · travailler à bien penser », c’est-à-dire à juger des
choses selon leur vraie valeur; «voilà le principe de In
morale », fr. 347; or, la raison n’y saurait .suffire à elle
seule. Certes il y a des lois naturelles, mais, outre qu’il
n’était point de sa fonction native de découvrir les
principes, depuis le péché originel, corrompue, elle
a tout corrompu ». Fr. 291. Les philosophes, les légis
lateurs ont inventé des systèmes cohérents de morale
ou de gouvernement et dc police, mais les principes
d’où ils sont partis, on l’a vu, leur sont fournis par
toute autre chose que la justice, l ne preuve de fait,
c’est que ces systèmes se contredisent, el il n’y a pas
à s’en étonner: les philosophes ont été incapables dc
déterminer dc façon fixe et certaine le but suprême
auquel tous nos actes doivent sc rapporter, le souve
rain bien. Et, dans l’application des meilleures doc
trines, nul doute que notre raison ne subisse l’in
fluence corruptrice de la concupiscence; cf. fr. 99.
Pas plus donc qu’une religion naturelle, une morale
naturelle n'est pratiquement possible, ct aucune légis
lation, aucune institution sociale ne peut sc donner
comme rationnelle, \ucun gouvernement, aucune lé
gislation d’inspiration uniquement humaine ne peut
sc dire l’expression dc la justice. Sc souvenant de la
Fronde toute proche, cf. fr. 878, cl des prétentions
| parlementaires, Pascal écrit : « L’art de fronder, bon-
2169
PASCAL. PHILOSOPHIE, PHINCIPES DE CONNAISSANCE
Icvcrscr les États, est d'ébranler les rout unies établies,
en sondant jusque dans leur source, pour marquer
leur défaut dc justice. * Fr. 291. Les parlementaires
disaient : · Il faut recourir aux lois fondamentales ct
primitives de l’État qu’une coutume injuste a abo
lies. » C'est le moyen · de lout perdre, rien ne sera
juste à cette balance; qui ramène l'autorité A son
principe l'anéantit ». Ibid» Or. comme « la guerre
civile esl le plus grand des maux », fr. 320, c’est
sagesse dc maintenir le peuple dans le respect dc l’au
torité qui assure l’ordre. Cette autorité, < 11 faut la
faire regarder comme authentique, étemelle, cl cn
cacher le commencement, si on ne veut pas qu'elle
prenne bientôt lin ». 1 ι. 291.
• A ces grandeurs d'établissement qui dépendent dc
la volonté des hommes, telles que les rangs, les digni
tés, la noblesse..., nous devons des respects d’établis
sement accompagnés d’une reconnaissance intérieure
de la justice de cet ordre. » Trois discours sur la condi
tion des grands, n, t. ix, p. 369. Le peuple, · qui a
des opinions très saines », parce qu’il sent son instinct,
fr. 321, et · les chrétiens parfaits » que guide ■ une
lumière supérieure » éprouvent ces sentiments ct ils
ont raison, Fr. 337. Les habiles les témoignent sans
les avoir, par ■ une pensée de derrière »; les · demihabiles » qui sc piquent de science el qui, en réalité,
sont ■ sortis de l’ignorance naturelle », sans arriver au
vrai savoir, fr. 327, el « les dévots qui ont plus de
zèle que de science », se refusent à les témoigner,
fr. 337, et « ils troublent le monde ». Fr. 327.
Sur tous ces points, cf Droulcrs, La cité de Pascal.
Paris, 1928,ct Giraud,Lo Pensées.collection Les che/sd'œuvres de la littérature expliqués, Paris, s. d. (1930),
c. xi. La politique de Pascal»
b) Le coeur. — La théorie du cœur « tient dans
l’œuvre de Pascal, dit J. Laporte, /oc. cit.. p. 98, une
place comparable à celle qu’occupe chez Kant la théo
rie dc la connaissance et. chez Descaries, la théorie de
la méthode. Elle forme le centre el presque le tout dc
ce que l’on est convenu d’appeler la philosophie » de
Pascal. · Pascal emploie le mot dans deux sens :
D’abord dans le sens courant : le cœur est l’ensemble
de nos inclinations morales : · Que le cœur de l’homme
est creux el plein d’ordure! Fr. 113. Par rapport â
la connaissance, le cœur ainsi entendu est synonyme
de volonté qui, elle-même, pour Pascal comme pour
Port-Koyal el toute l’école auguslinienne. est ten
dance naturelle, inclination, concupiscence,
depuis
la faute originelle,
cl. par conséquent, l’on peut
dire du cœur ainsi entendu cc que Pascal dit dc la
volonté : La volonté esl un des principaux organes
de la creance, non qu’elle forme la créance », mais
parce qu’elle oblige l’esprit en face des choses · ù
regarder la face qu’elle aime cl ainsi il en juge par cc
qu’il y voit ». Fr. 99. Pascal dit lui-même d’ailleurs
nu début du Second /ragmen! de L'esprit géométrique.
I. IX, p. 271 : « Personne n’ignore qu’il y a deux
entrées par où les opinions sont reçues dans l’âme,
qui sont deux principales puissances, l'entendement et
la volonté. Je ne parle que des vérités dc notre portée;
et c’cst d’elle que je dis que l’esprit cl le cœur sont
comme les portes par où elles sont reçues dans l’âme,
mais que bien peu entrent par l’esprit, au lieu qu’elles
y sont introduites en foule par les caprices téméraires
de la volonté» » Ainsi compris le cœur n’est pas instru
ment de connaissance, mais dirige la connaissance.
Dans un sens, â lui personnel, le cœur esl vraiment
un instrument dc connaissance, tout comme la raison :
Nous connaissons la vérité non seulement par la
raison, mais encore par le cœur. · Fr. 282. « Le cœur
a ses raisons que la inlson ne connaît point, (’.’est le
cœur qui sent Dieu. Voilà cc que c’cst que la foi : Dieu
sensible au cœur, non à la raison. · Fr. 277 et 278.
2170
(.cite connaissance est hétérogène a la connaissance
par la raison : clic est dc l’ordre du sentiment, Con
naître par le cœur, c’cst sentir. Cette connaissance est
donc Immédiate, irraisonnée, intuitive et synthétique;
clic apporte néanmoins une certitude absolue qui ne
résulte pas d’une démonstration, mais qui, clic aussi,
est de l’ordre du sentiment; elle est l’impulsion dc
notre tendance innée à croire. Cette impulsion, Pascal
l’appelle parfois nature, pour expliquer par son origine
sa puissance à forcer notre assentiment : · 11 y a des
mots incapables d'être déliais...; mais on en use avec
la même assurance cl la même certitude que s’ils
étaient expliqués d'une manière parfaitement exempte
d’équivoques; parce que la nature nous cn a ellemême donné, sans paroles, une intelligence plus nette
que celle que l'art nous acquiert par scs explications. ·
Dr l’esprit géométrique. Premier fragment, t. ix. p. 219.
• La nature soutient la raison impuissante. · Fr. 431.
« La nature confond les pyrrhoniens. · Ibid. Il l’appelle
parfois instinct, pour expliquer la sûreté dc cette con
naissance; notre cœur aspire au vrai, au bien, à la
justice, au bonheur absolus, en un mol. a Dieu ct il
a la capacité de ces objets supérieurs; mais la faute
originelle a détourné celte tendance naturelle de son
véritable objet sans la détruire. < Instinct, idée de lu
vérité. » Fr. 395. Instinct, raison, marque dc deux
natures · Fr. 31 L C'est sou», l’action de ccttc puis
sance, équivalente ù un instinct, que l’esprit adhère
sans aucun doute â la connaissance par le cœur.
< C’est le cœur qui sent Dieu ct non la raison; voilà
ce (tue c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non a
la raison. » Fr. 278. Le cœur est l’instrument de la
connaissance surnaturelle; c’est lui qui reçoit l'inspi
ration d’où naît la foi. Fr. 245 ct 732. Ainsi s’explique
que ceux a qui Dieu a donné la religion par sentiment
du cœur sont bien légitimement persuadés, fr. 282, ct
que la véritable connaissance de Dieu est amour.
• Qu’il y a loin de la connaissance
notionnelle — de
Dieu â l’aimer », c’est-à-dire à le connaître par le
cœur ! Fr. 280. Ainsi encore s’expliquent ces frag
ments : · Nous ne connaissons Dieu que par JésusChrist. » Fr. 547. < Hors dc Jésus-Christ, nous ne
savons ce que c’est que notre vie, ni que notre inert,
ni que Dieu, ni que nous-mêmes. · Fr. 548.
Le cœur ainsi entendu ne sc réduit ni à la raison, ni
à la volonté; il n’est pas cependant une faculté spé
ciale; il est, selon la définition de Sully-Prudhommc·
loc. cit., p. 30, · la racine commune dc sentir cl de
connaître, à celle profondeur intime où ces deux fonc
tions psychologiques ne sont pas encore différenciées ».
et, comme le dit J. Laporte, Hev. philos., t. î. 1927.
p. 299, il est « ce tréfonds dc l’âme.où nous atteignons
à la fois ce qu’il y n de plus essentiel à la nature et ce
par quoi la nature se rejoint et s’ouvre au surnaturel ».
En dehors du domaine de la foi. le cœur fournit â la
raison raisonnante les principes d’évidence immédiate
d'où part · la géométrie »; la raison ne pouvant les
démontrer, · c’est sur les connaissances du cœur ct de
l’instinct qu’il faut qu’e//e s’appuie cl qu’elle fonde
lout sen discours ». Fr. 282; cf De l'esprit géométrique,
loc. cit. Il fournil à la conscience morale l'instinct de la
justice ou le sentiment d’une loi morale : « Il y a dans
l’homme une nature capable de bien ». fr. 423, cf.
fr. 291, et qui se retrouve au fond de toutes les déci
sions concrètes que nous dicte la concupiscence ou la
grâce; cf. fr. 5S3. · La vraie morale se moque de la
murale ». c’est-à-dire que la morale du jugement spon
tané, c’est-à-dire du sentiment, se moque de la morale
de l'esprit qui est sans règle, fr. 4, puisqu' « elle ne
peut mettre le prix aux choses ». Fr. 82. C’est du cœur
aussi que nous vient cet instinct · d’aimer ce qui nous
parait beau sans qu’on nous ait jamais dit cc que
I c’est ». Discours sur les passions de l'amour, t. m.
2171
PASCAL PHILOSOPHIE, MÉTHODES DE CONNMSSANCE
p. 123. « Cette idée générale de la beauté est gravée
dans le fond de nos âmes avec des caractères ineffa
çables. · Ibid. Le cœur enlin inspire â l’esprit de
finesse scs jugements de valeur et fait leur certitude.
En résumé, dans tous les domaines, notre raison nement se réduit à céder au sentiment ». Fr. 274. Le
cœur, organe de la foi religieuse et du sens pratique,
est aussi le premier moteur de la pensée scientifique.
Il va au delà des dernières démarches de la raison el.
dans les premiers principes, la raison le suppose, el
cela, c’est toujours quelque donnée impliquant l'in
fini. Le cœur est la faculté de l’inlini. » Laporte, loc.
at., p. 277-278. Pascal retrouve le mot bien connu de
saint Augustin : Irrequietum est... Notre cœur. « ce
gouffre infini, ne peut être rempli que par un objet
infini cl immuable, c’est-à-dire que par Dieu luimùnc. · Fr. 431. Dieu seul peut satisfaire son instinct
de vérité, de justice, de bonheur.
Que vaut la croyance fondée sur le cœur? Elle
donne une certitude absolue, mais à celui-là seulement
qui a celte croyance : il ne saurait Ia justi lier par une
démonstration, ni la communiquer. Cette croyance est
néanmoins légitime, parce qu’elle est un sentiment
instinctif, un mouvement de la nature qui ne se
trompe pas, puisqu'elle est l’œuvre d’un Dieu bon.
On peut objecter que « la fantaisie est semblable et
contraire au sentiment, de sorte qu’on ne peut dis
tinguer entre ces deux contraires *. Fr. 271; cf. fr. 5.
Mais In fantaisie est variable, el les croyances fondées
sur le cœur, tous les hommes les partagent; ils ont
« une idée pareille · des principes en question ct y
adhèrent « avec la même assurance et la meme certi
tude ». De l'esprit géométrique, l. ix, p. 219.
Les pyrrhoniens ne se tiennent pas pour battus. Ne
rèvons-nous pas, disent-ils? Fr. 434. Mais « nous
savons que nous ne rêvons pas », fr. 282, el les rêves
sont incohérents : « ce qu’on voit en veillant » a « de
la continuité ». F'r. 386. - Ils insistent : Qu’est-ce que
la voix de la nature? Nous ignorons notre origine;
venons-nous d'un être bon? méchant? à l’aventure?
« à quoi les dogmatistes sont encore à répondre depuis
que le monde dure ». F'r. 131; cf. Entretien avec M. de
Saci, l. iv. Mais ils ont beau faire. « La nature les
confond », fr. 431, el · nous avons une idée de la vérité
invincible à tout le pyrrhonisme. » Fr. 395. Euxmêmes, s’ils n'acceptent pas la vérité logique des prin
cipes. pratiquement ils sont obligés de s’y soumettre.
< L’homme doutera-t-il de tout? On n’en peut venir
la cl je mets en fait qu’il n’y a jamais eu de pyrrhonicn parfait. » Fr. 131. Enlin. le chrétien éclairé par
la foi se sent créé par un Dieu bon. ibid., el en JésusChrist connaît toute doctrine. Fr. 545.
Si · notre raisonnement se réduit â céder au senti
ment »el, par conséquent, à l’inspiration ou â la grâce
quand elle anime un cœur, on s’explique comment le
chrétien, en face d'un cas de conscience, ne saurait
agir d’après une règle morale fixée par le raisonne
ment abstrait d’autrui, mais bien d’après l’impulsion
particulière de l’Esprit de Dieu; ci. La morale des
Provinciales, col. 2101. et comment aussi, dans l’ordre
de la foi, en face des mêmes preuves, diffèrent les
réactions des âmes.
c) La coutume. - Nos jugements dépendent de nos
habitudes comme de nos inclinations. La coutume
n’est pas, il est vrai, instrument de connaissance, mais
organe de créance, puisque Γ un des trois moyens de
croire ·. F'r. 245, cf. fr. 252. La source de toute
croyance étant, d’après Pascal, non pas précisément
l’évidence, mais une certaine tendance de la nature et
« la coutume étant une seconde nature ». fr. 92. il
s’ensuit que l’habitude de certaines connaissances
vraies ou fausses crée en nous la croyance automatique
a ces connaissances. « Qui s'accoutume à la foi ne
2172
I peut plus ne pas craindre l’enfer. Qui doute donc que
notre âme étant accoutumée à voir nombre, espace,
mouvement croie cela et rien que cela. » Fr. 89, cf.
fr. 97. 98, 536. Par la coutume, elles-mêmes, t les pro
positions mathématiques deviennent sentiments >
Fr. 95. · L’idée de Pascal, conclut J. Laporte, loc. cil.
p. 280, n. 1, serait donc qu’il y a dans l’âme un principe
d'activité irréfléchie comparable à celui qui se mani
feste dans le corps, un automatisme psychologique.»
La croyance fondée sur la coutume exclut le doute
tout autant que la croyance fondée sur le cœur ou la
nature; en réalité, elle vaut ce que vaut la croyance
qui lui a servi de point de départ. Mais telle, clic crée
une difficulté. Comment distinguer la croyance née de
la coutume de la croyance née de la nature? Depuis la
chute, « la vraie nature étant perdue, tout devient.
pour l'homme, sa nature », fr. 426; ct s'il y a des cas
où lu nature est plus forte que la coutume, fr. 97, «il
en est où la nature cède à la coutume ». Fr. 92, cf.
fr. 93 et 94.
1° Les méthodes de la connaissance. — 1. L'ordre de
l’esprit et la démonstration. — Seul est démontré légi
time l'assentiment donné en vertu de l’évidence saisie
directement ou après démonstration; cf. Lettre au
P. Noël, t. n, p. 90. Y a-t-il un art «de démontrer les
vérités déjà trouvées el de les éclaircir de telle sorte
que la preuve en soit invincible? » De l'esprit géo
métrique. Premier fragment, t. ix, p. 241. La mathé
matique inutile en sa profondeur », car aux yeux
du croyant elle porte sur des matières de trop
médiocre importance, fr. 61 < enseigne parfaitement ·
cette méthode, ibid., aussi parfaitement du moins
qu’il nous est possible « car cc qui passe la géométrie
nous surpasse ». Ibid., p. 212. L'art idéal serait < de
tout définir », car alors on pourrait « bannir toutes
sortes de difficultés et d'équivoques ». cf. Quatrième
Provinciale, t. iv, p. 25(1, et « de tout prouver», De
l’esprit géométrique, t. ix, p. 215. < Celle méthode
serait belle, mais elle est absolument impossible ; ·
les mots clairs finiraient par manquer. Ibid., p. 246.
La géométrie a cc double avantage, de n’employer
que des termes parfaitement intelligibles, ou parce
qu’elle les a définis, ou parce qu'ils désignent · des
choses claires et constantes par la lumière naturelle ·
cl, pour cela, · entendues de tous les hommes », ibid.,
p. 246-247, ainsi ces trois choses qu’elle considère
particulièrement », ibid., p. 247, nombre, espace, mou
vement. et de ne prouver que les propositions « qui ne
sont pas évidentes », ibid., mais de définir toutes
celles-là.
2. L'ordre du caur (ou du sentiment). L'art de per
suader. — « Il y a deux entrées par où les opinions
sont reçues dans l'âme, l’entendement ct In volonté.
La plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle
de la volonté », autrement dit, de l'inclination, car
tout ce qu’il y a d'hommes sont presque toujours
emportés à croire non par la preuve, mais par l'agré
ment. Ibid. Deuxième fragment. De l’art de persuader.
t. xi, p. 271. 11 ne s’agit pas des vérités delà fol.
• qui entrent du cœur dans l’esprit el non pas de l’es
prit dans le cœur », ct que « Dieu seul peut mettre dans
le cœ ur », ibid., mais bien des vérités à notre portée ».
Or. toute vérité de celte sorte n’est pas acceptée pour
avoir été démontrée ct d'aucunes sont acceptées qui
n’ont pas été démontrées. C’est que, depuis le péché
originel, la raison est tombée sous la dépendance du
sentiment.
En conséquence, les propositions qui découlent
nécessairement des principes communs et des vérités
avouées ·. celles qui ont une union étroite avec les
objets de notre satisfaction » sont « infailliblement
reçues ». les premières parce que le sentiment n’a rien
l à leur opposer, les secondes parce qu’il porte à les
2173
P VSCAL. PHILOSOPHIE, MÉTHODES DE CONNAISSANCE
2174
recevoir. Λ plus forte raison, celles qui ont cette liai le juger, il y a des principes » qui sont dans l’usage
son tout ensemble et avec les vérités avouées ct avec commun ct sous les yeux de tout le monde ». mais
les désirs du cœur » sont elles si sûres de leur effet « qui sont si déliés el en si grand nombre qu'il est
qu’il n'y a rien qui le soit davantage dans la nature ».
presque Impossible qu'il n'en échappe. On les voit â
Ibid. Mais il y en a d'autres. 11 y eu a « qui sont bien
peine; on les sent plutôt qu'on ne les voit; cc sont
établies sur des vérités connues, niais (pii sont en
choses tellement délicates ct si nombreuses qu’il faut
infinie temps contraires aux plaisirs qui nous touchent
un sentiment bien délicat cl bien net pour les sentir
le plus ». En face de ces propositions, si éclairé que el juger droll ct juste selon cc sentiment. » Ibid. Ce
soit l’esprit, « il se fait un balancement douteux entre sont donc là choses de sentiment; i) y faut un genre
la vérité et la volupté », un combat entre la raison cl
d'esprit particulier qui relève du cœur. C’est l'esprit
le sentiment, un combat dont on ne peut prévoir l'is de finesse. Il saisit « d’une seule vue » ces choses com
sue dans un homme donné. Ibid., p. 275. Si donc l'on plexes el mobiles qui ne peuvent filre saisies qu'ainsi,
veut faire accepter d’une personne telle vérité, «il intuitivement; le raisonnement intervient dans les
faut, autant que convaincre, agréer : c’est là l'art de jugements que porte l'esprit de finesse, mais c'est
persuader ». Ibid.
spontanément, sans sc formuler : · L’expression en
Pour convaincre en ces matières, une fois que l’on
passe tous les hommes », inconsciemment : « Le senti
est d’accord sur les principes, il n’y a qu’à observer ment n'en appartient qu’à peu d’hommes » ct secon
les règles de la démonstration mathématique qui est
dairement; il dépend de la sur première qui est intui
la démonstration parfaite. Ces règles très précises sont
tive. Ibid.
au nombre de huit : on peut les ramener à cinq ct a
En pareille matière, l’esprit de géométrie ne sert de
ces deux principes : Définir tous les noms qu’on rien. » Tous les géomètres seraient fins s’ils avaient la
impose; prouver tout en substituant mentalement les vue bonne », puisqu’ils < ne raisonnent pas faux sur
définitions ù la place des définis. » Ibid., p. 278-282.
les principes qu’ils connaissent ». Mais voilà : habitués
Quant à la manière d’agréer. elle est bien sans « aux principes nets ct grossiers de la géométrie ct à
ne raisonner qu’après avoir bien vu el manié leurs
comparaison plus difficile, plus subtile, plus utile ct
plus admirable ». Il y a sans doute · des règles aussi principes, ils sc perdent dans les choses de finesse»,
sûres pour plaire que pour démontrer » et certaines cl ceux < (fui ne sont que géomètres » sont ici · faux
personnes, tel Méré, « les appliquent habilement ». et insupportables ». Ibid.; cf. Joubert, Pensées : · Les
Mais que ces règles sont diflicilcs à fixer, tant « les mathématiques rendent l’esprit juste en mathéma
principes du plaisir sont divers à tous les hommes et
tiques ct faux dans tout le reste. » D’autre part, les
esprits fins qui ne sont que tins, « accoutumés à juger
variables dans chaque particulier!» Ibid., p. 276.
Mais qui veut agréer, «échauffer», toucher le cœur d’une seule vue, sont étonnés quand on leur présente
et créer le sentiment voulu pour convaincre, doit se des propositions où ils ne comprennent rien ct où,
garder de l’ordre « unilinéaire ». Boulroux, op. cit., pour entrer. 11 faut passer par des définitions cl des
p. 162, qui est celui de l’esprit. « Le cœur a son ordre », principes stériles; ils s’en rebutent et s'en dégoûtent ».
Et ainsi il y a peu d’esprits qui soient géomètres el
fr. 283. qui est tout autre « On ne prouve pas que
fins à la fois; mais il est des esprits faux - qui ne sont
l’on est aimé en exposant d’ordre les causes de l’amour.
Cela serait ridicule. » Ibid. Λ proprement parler, jamais ni lins, ni géomètres », car ils n’ont ni · la vue
l’ordre du cœur exclut l'enchaînement d’une méthode : bonne ». ni « le sens droit ». Ibid., rt fr. 2.
I. La méthode des contraires. - La philosophie de
• Cet ordre consiste principalement à la digression sur
chaque point qu’on rapporte à la fin pour la montrer Pascal est une philosophie des contraires », Vinct,
loc. cit., p. 165. « une doctrine des antinomies », Jans
toujours. » Ibid.
sens, toc. cit.. p. 259, · un système des contradictions.
3. Esprit dr géométrie cl esprit de finesse (fr. 1).
La doctrine des contraires explique tout dans Pas
Distinction célèbre, que P. Valéry, Introduction à la
cal. · Droz. loc. cit., p. 177. Pour Pascal, en effet,
méthode de Léonard dr Vinci, p. 182. juge si grossière
* tout est un milieu entre rien et tout », Kauh. loc. cit.,
ct si mal définie · ct familière à Pascal : on la relève
p. 322. · Qu’esl-ce que l'homme dans la nature? un
déjà dans le Discours sur les passions de l'amour, cf.
fr. 1, η. 1. Pascal l’a sans doute prise de Méré; cf. Méré. néant à l’égard de l'infini, un tout à l’égard du néant,
Discours des agréments, t. i, p. 191, et Lettre à Pascal, un milieu entre rien et tout Fr. 72. Et il « a poussé si
(Euures de Pascal, t. ix. p. 215 sq.; cf. Boudhors. Pas loin cette philosophie dualiste qu’on en retrouve la
cal ct Méré, Paris, 1913, ct Ilevue d'histoire littéraire, trace jusque dans son style », où les antithèses sc
redoublent el s’entrecroisent ». \ inet, loc. cit., p. 285.
1913 p 21 sq . 379
L’esprit est appelé à connaître les sciences, autre Mais ce n’est point pour · faire des figures justes · que
Pascal les multiplie, c’est pour « parler juste », fr. 27;
ment dit la géométrie. Les principes d'oîi partent ces
sciences sont ignorés de beaucoup qui ne s’en occupent la vérité, telle que l’homme peut la saisir dans les
pas; ils n’en sont pas moins palpables ·, faciles à choses, ne saurait être « qu'une sorte d'équilibre entre
connaître « à plein » et tels <|u’l! faudrait · avoir l’es deux extrêmes », Chevalier, loc. cit., p. 72, n. 2. une
prit faux pour mal raisonner sur des principes si gros conciliation entre deux contraires. C’est là pour Pascal
qu’il est presque impossible qu’ils échappent ». Fr. 1. une lot fondamentale de sa logique.
(’.’est une maladie naturelle à l’homme de croire
L’esprit géométrique perçoit ces principes et en déduit
les conséquences. Toutefois, sur cc terrain, il y a qu'il possède la vérité directement; el de là vient qu’il
encore lieu de distinguer : en géométrie, par exemple osl toujours disposé à nier cc qui lui est incompréhen
il peut y avoir « beaucoup de principes »; l'esprit géo sible. » De Pesprit géométrique. Premier fragment, t. ix,
métrique seul les volt; et. pour conduire à bien les p. 259. L'évidence. au sens cartésien, n’est pus
démonstrations, il faut un sens droit, ou l'esprit de toujours preuve de vérité; nos concepts ne font pas
justesse qui n’accompagne pas toujours l’esprit géo les choses. · Ce qui est incompréhensible ne laisse pas
d’etre. » Fr. 130. En conséquence, dans le domaine des
métrique. Ibid.
Mais, à côté de cette matière abstraite ct toujours principes et des mathématiques, par exemple dans « la
relativement simple, il y a * les choses de finesse », les question de l’espace divisible à l’infini », « toutes les
choses de l’âme, soit que l’on étudie son âme propre,
fois qu'une proposition est inconcevable, il faut cri
soit que l’on étudie l’ûme d’autrui dans la vie sociale, suspendre le jugement el ne pas la nier à celle marque,
choses concrètes, mais complexes, changeantes, va mais en examiner le contraire, el si on le trouve mani
riables, tout un monde. Pour connaître cc monde et
festement faux
à ses conséquences — on peut har-
2175
PASCAL. PHILOS )PIIIE MOKA LE
(liment affirmer la première, tout incompréhensible
qu’elle est..., puisque ccs deux contraires étant tous
deux inconcevables, il est néanmoins nécessairement
certain que 1 un des deux est véritable. · Dc l'esprit
géométrique, loc. cit., p. 259-260. Dans le domaine des
connaissances morales ct religieuses, la raison, viciée
par les effets du péché originel sur la volonté, n’abou
tit qu’à des antinomies; cf. Kant, Critique de la raison
pure. Méthodologie transcendentale. « Incompréhensible
que Dieu soit ct Incompréhensible qu’il ne soit pas;
que Pâme soit avec le corps cl que nous n’ayons pas
d’âme; que le monde soit créé, qu’il ne le soit pas; que
le péché originel soit ct qu’il ne soit pas. » Fr. 230.
« .Mais Pascal croit au réel. Là où nous dressions des
antinomies, il faut chercher une issue car elle existe. ·
Chevalier, loc. cil., p. 197, et le « pyrrhonisme n’est
point le vrai ». Si notre raison logique, qui réclame
l’évidence cartésienne, déclare < incompréhensibles
Dieu cl Pâme, les faits, l’expérience, la raison des effets,
en un mol. exige Dieu el Pâme. En réalité, affirmations
ct négations ne sont pas ici du même ordre, cl notre
logique doit céder devant le réel. Toutefois, celte rai
son des effets, nous ne pouvons la saisir ct incliner
devant elle noire logique, qu'à la condition de cer
taines dispositions morales, dont la première est l’hu
milité. · Il faut savoir sc soumettre où il faut. ■
Fr. 2».s; cf. fr. 270.
Or. en ccs matières. l'esprit pense toujours par anti
nomies et le fait ne départage pas toujours; loin de là :
les faits s’opposent parfois comme les jugements. La
vérité tient alors le milieu entre ccs contraires, non
qu’elle soit entre eux une sorte de compromis, de
moyenne, mais elle résulte de leur combinaison dans
une doctrine supérieure qui les complète chacun ct
exclut leurs négations réciproques. Que la vérité soit
de telle nature, cela explique les hérésies. Leur source
à toutes est dc ne pas concevoir l’accord de deux
vérités opposées el de croire qu’elles sont incompa
tibles ». Fr. 862. · Dc l’ignorance de quelques-unes dc
nos vérités viennent aussi les objections que nous font
les hérétiques. » Ibid. C’est ainsi qu'il y eut des héré
sies sur Jésus-Christ Dieu el homme, sur le sujet du
• Saint-Sacrement *.à la fois transubslantiation el pré
sence réelle cl * aussi figure de celui de la croix et de
la gloire et com mémo raison des deux », sur « les indul
gences ». Ibid. Ce que ces hérésies affirmaient était
vrai; l’erreur commençait à l'exclusion. Évidemment,
c’est dans la lumière supérieure de la foi que se conci
lient ces vérités opposées. .Ainsi encore quand Épictèlc cl .Montaigne traitaient la nature de l'homme le
premier comme saine ct sans besoin de réparateur,
ce qui le mène au comble de la superbe », le second.
• comme nécessairement infirme ct irréparable, ce
qui le précipite dans le désespoir ». c’est qu’ils igno
raient, le premier la corruption présente, le second «la
première dignité de l'homme ». Mais sur ce point,
comme sur tous les autres, la vérité de l’Évangile
accorde les contrariétés par un art tout divin, et.
unissant tout ce qui est de vrai ct chassant tout cc
qui est dc faux, elle en fait une sagesse véritablement
céleste où s’accordent ces opposés qui étaient incom
patibles dans les doctrines humaines ». Entretien avec
M. de Saci, t. iv, p. 53. C’est ainsi enfin qu'un
grand nombre de vérités dc foi et de morale semblent
répugnantes cl subsistent toutes dans un ordre
admirable · Fr 862.
Conclusion pour l’apologiste qui met la raison au
service de la fol : Pour empêcher les hérésies, ou
pour les réfuter, le plus sûr moyen » est d’instruire dc
toutes les vérités »; autrement dit, lorsque l'on traite
d’une vérité, il faut s’occuper aussi des autres qui
semblent lui faire échec, ibid., cl fr. 567; — pour les
jansénistes : qu’ils comprennent d’où vient parfois
21/1)
leur infériorité dans les luttes présentes : < S’il y j
jamais un temps auquel on doive faire profession de
deux contraires, c’est quand on reproche qu’on tn
omet un. Donc les jésuites et les jansénistes ont tort
en les célanl, mais les jansénistes plus, car les jésuite
ont mieux fait profession des deux. · Fr. 865. Pascal,
du reste, dans ses Écrits sur la grâce, s’est appliqué a
bien montrer en face dc la verite catholique, les dtui
erreurs contraires.
5° La philosophie morale des Pensées. - - Elle nt
celle des Provinciales.
L II y a des lois naturelles, fr. 291, une morale
fixée par la volonté de Dieu. Fr. 668.
2. L’homme a édifié dos systèmes cohérents d’une
morale rationnelle — voir Épiclètc ct Montaigne, * les
pus illustres défenseurs des deux plus célèbres secte*
du monde et les seules conformes à la raison », Entrt*
tien, t. iv, p. 50 — d’inspiration très élevée parfois
tel Épictèlc, et de conséquences pratiques très beu
reuses, tel Épictèlc encore cl même Montaigne. Ibid.
Mais aucun de ccs systèmes ne saurait reconstituer
celte règle morale voulue par Dieu. Une loi naturelle
aurait pour caractéristique d'être claire pour tous et
universellement reçue : l’éclat de la véritable équité
aurait assujetti tous les peuples » cl celle loi » on la
verrait plantée par tous les États du monde el dans
tous les temps ». Or. < rien dc juste cl d’injuste qui ne
change dc qualité en changeant dc climat » ct la
maxime morale < la plus générale », où se traduit bien
ccttc impuissance humaine, est celle-ci : « Que chacun
suive les mœurs dc son pays. » Fr. 291, cf. fr. 110. Il
en était autrement avant la chute. Depuis, nous avons
toujours, il est vrai, le sentiment du bien et du mal;
notre cœur nous fait saisir les principes généraux sur
lesquels repose toute la loi morale cl sans la connais
sance desquels toute vie sociale serait impossible;
mais notre raison, •celle belle raison corrompue, a
tout corrompu ». Ibid. La règle du bien cl du mal
dépend évidemment du souverain bien qui n’csl
autre que Dieu, fr. 131, cf. fr. 138; or, « pour les phi
losophes, 288 souverains biens », fr. 71 bis; elle est
suspendue d'autre part à l’immortalité de l’âme, donc
à la destinée de l'homme; loc. cit., or, « les philosophes
ont conduit leur morale indépendamment de cela .
Fr. 219. Dès lors, tout dogmatisme moral purement
rationnel · manque d’un point fixe », fr. 383; cl « la
vraie morale » a toute raison de se moquer « de la
morale » qui repose sur le raisonnement. Fr. 4. C'est
parce que «les théologiens el les religieux »dece temps,
se liant à leur seule raison, n’ont plus écoulé la tradi
tion, que la corruption dc la morale est aux maisons
de sainteté et dans les livres où elle ne devrait pas
être ·. /r· lettre a Mlle de Itoannex, t. v, p. 406.
3. Jésus-Christ seul j)cnt aujourd’hui, après la
chute, nous faire connaître la véritable loi morale.
• Par Jésus-Christ et en Jésus-Christ, on enseigne la
morale. » Fr. 547.
4. Si l’on considère la règle morale posée par JésusChrist par rapport aux règles posées par les deux
morales rationnelles dont Épictèlc cl Montaigne sont
les représentants autorisés, la morale chrétienne appa
raît comme l’union de ces deux systèmes qui semblent
se contredire · en une sagesse véritablement céleste ».
Épictètc ct Montaigne
ne pouvaient subsister a
cause de leurs défauts ». Épictèlc < ignorant la corrup
tion de la nature l’a traitée comme saine ct sans besoin
de réparateur.ee qui le mène au comble dc la superbe ·.
Montaigne, « éprouvant la misère présente el ignorant
la première dignité, traite la nature comme nécessai
rement infirme et irréparable, cc qui le précipite dans
une extrême lâcheté ». Entretien, t. iv, p. 51.
Ces contraires. l’Évangile les accorde parce qu’il les
place en des sujets différents; « tout ce qu'il y a d’in-
PASCAL. APOLOGÉTIQUE
2\ΊΊ
Urine appartenant à la nature, tout cc qu’il y ü de I
puissant appartenant ù la grûcc. » Ibid.
·
La vertu que nous enseigne ct nous donne JésusChrist : « J'aime la pauvreté parce qu’il l’a aimée.
J'essaie d’être juste, véritable, sincère. Voilà quels
sont mes sentiments, et je bénis tous les jours mon
Hédcmptcur qui les a mis en moi. » Fr. 550. « Nos
prières et nos vertus sont abominables devant Dieu, si
elles ne sont les prières ct vertus de Jésus-Christ »,
fr. 668, ci. fr. 546, ccttc vertu est un milieu, comme
la vérité, en < e sens qu’elle s’oppose également à deux
vices opposés entre eux ct nés « de cet orgueil ct de
celte paresse », dont il vient d’être parlé, el qui
sont les deux sources de tous les vices ». Fr. -135. Si elle
n’était opposée qifù un vice, c onduite à l'extrême, elle
ferait tomber dans le vice opposé. Fr. 357. Elle: ppm.lt
comme un entre-deux entre des sommets qu el c
unit. « On ne montre pas sa grandeur pour être il une
extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois ct
en remplissant tout l’entre-deux. · Fr. 353; ci. Bauh,
/or. cit., p. 322-323.
5. L'amour-propre, moti/ de toute l'activité humaine,
sans la grâce. — Dans l’état d’innocence, l’homme
était libre de la liberté d’indifférenc e. D: ns l’état dc
nature déchue, l’homme suit toujours * la délectation
victorieuse», sans cesser cependant d’être libre el res
ponsable; cf. Fragments d’une lettre de Pascal sur la
possibilité des commandements, vin, dans Écrits sur la
grâce, t. xi, p. 226-229. Suit-il les inspirations de la
grûcc du Sauveur, c’est qu’il y trouve une délectation
supérieure. Mais, en dehors de ccs inspirations, il ne
peut agir que pour l’amour de soi directement el dc soi
dans les créatures; autrement dit, il n’agit que par
concupiscence : « La concupiscence est la source de tous
nos mouvements », fr. 11. · de toutes nos .clions
volontaires », fr. 331; elle est en ciïel « devenue la
seconde nature des hommes ». Fr. 130. · Nous m.issons
donc injustes car tout tend ù soi. Cela esl contre
tout ordre. » Fr. 177. Et la victoire morale peut sc
formuler ainsi : · Il faut n’aimer que Dieu cl ne haïr
que soi. » Fr. 476.
Tous nos actes sont donc moralement homogènes;
par cette intention fondamentale ils sont d’une seule
el même espèce. Cf. Baudin. Le panhédonisme psycho
logique de Pascal, dans Hernie des sciences religieuses,
avril el juillet 1925.
Sur le caractère janséniste dc cette doctrine, cf. Jan
sénisme, col. 355 sq. : Les peines du péché originel, ct
col. 460 sq. : La délectation victorieuse; Laporte, La doc
trine dc Port-Hoyul, p. 61 sq. Sur les rapprochements
possibles entre cette doctrine ct celle des Maximes
dc La Kochcfoucauld, cf. Sainte-Beuve. Pcrt-hcyal,
t. π, p. 1 10, el Portraits de /emmes, p. 296; sur les rap
prochements avec Kant. cf. Laporte, Zoe. cit., n. 13,
p. 69; avec Freud ct les psychiatres, ci. Id., ibid., ρ. 70.
6. Les choses ont un sens mystique. — Comme ■ le
Vieux Testament », la nature est «un chlflre», fr. 691
« Les personnes destituées de foi ct de grûcc »,
fr. 2 12. ne verront jamais dans la nature que les lois
auxquelles elle obéit. Quand elles l’auront enfermée,
comme lit Descartes, par un travail » Inuit c. incer
tain et pénible», dans un système de lois, elles seront
satisfaites. Fr. 79. Ccs esprits «ont vu les ellcls, mais
Ils n’ont pas vu les causes: ils sont à l’égard dc ceux
qui ont découvert les causes comme ceux qui n’ont
que des yeux à l’égard dc ceux qui ont dc l’esprit ; car
les effets sont comme sensibles, et les ci uscs sont
visibles seulement à l’esprit. Et quoique ces cflcts-lû
se voient par l’esprit, cet esprit est ù l'égard de l’esprit
qui voit les causes comme les sens corporels A l’égtrd
de l’esprit. » Fr, 234.
Mais les choses ont un sens spirituel. «Toutes choses
rouvrent que que mystère; toutes choses sont des
DICT. DE THÉOU CATU.
2178
’
voiles
qui couvrent Dieu. » / V· lettre à Mlle de Hoan(nez, t. vr. p. 89. < La nature est une image dc la
grûcc ct les miracles visibles sont images des invi
sibles. » Fr. 675. « La distance infinie des corps aux
esprits figure la distance infiniment p?us infinie des
esprits ù la charité, car elle est surnaturelle. » Fr. 793.
Et, «comme le monde ne subsiste que par Jésus-Christ
et ]H>ur Jésus-Christ ct pour instruire les hommes de
leur corruption et de leur rédemption, tout y éclate
des preuves de t'es deux vérités. · Fr. 556. L’histoire
même peut s’interpréter du meme point de vue sym
bolique; car, «si tout l’univers apprend û l’homme ou
qu’il est corrompu ou qu’il est racheté, l’abandon de
Dieu parait dans les païens, la protection dc Dieu
parait dans les Juifs. » Fr. 560 bis. Mais, comme pour
le sens spirituel du Vieux Testament, ceux-là seuls per
çoivent le sens mystique des choses qui ont l’inspi
ration ». Cf. fr. 242.
Conclusion. — Ce qui caractérise celle philosophie,
dit Bauh. loc. cit., p. 311, c’est d’être la première ten
tative faite, au moins dans les temps modernes, pour
mettre û leur vrai rang les puissances réputées infé
rieures dc l’homme : la volonté ct le sentiment. C’est
la première fois que la sagesse pratique, la raison
incarnée, vivante, est mise au-dessus de la pensée spe
culativc...; la première fois surtout que la volonté est
posée comme le principe de l’intelligence même ct que
la certitude fondamentale est identifiée à la certitude
pratique. Jamais une philosophie des contraires, du
milieu n’avait été ainsi associée a une philosophie de
la volonté, enveloppant aussi dans une synthèse uni
verselle, toute l'inquiétude, tout l’obscur des choses. »
\ 1. L’apolooétique de Pascau — P Le christia
nisme est démontrable. — Acquise par le cœur, il est
de toute nécessité que la religion se démontre. « SI
on choque le principe de la raison, notre religion sera
absurde cl ridicule. » Fr. 273. · Je n'entends pas que
vous soumettiez votre créance à mol sans raison »,
fait dire Pascal à Dieu. Fr. 430, p. 335. · C’est avec
notre raison, dit \ inet résumant la pensée de Pascal,
que nous devons reconnaître la véritable religion.
Dieu a donc dû entourer su révélation de preuves qui
fussent accessibles à notre raisonnement. Cc que je
puis exiger, si Dieu a parlé, c’est qu’il soit possible à
la raison humaine de se procurer sur cc point une cer
titude égale à celle qu’il peut sc procurer sur d’autres
points. » Loc. cit., p. 38.
Voltaire ne s’y est pas trompé : l'elTort de Pascal va
bien à donner au christianisme celte forte position dc
défense, qu’il est raisonnable. « Ma grande dispute
avec Pascal roule précisément sur le fondement dc son
livre. H prétend que, pour qu’une religion soit vraie,
il faut qu’elle rende raison dc tout cc qui sc passe dans
notre cœur. Je prétends que cc n’est point ainsi qu’on
doit examiner une religion et que c'est la traiter
comme un système de philosophie. » Lettre au P. Tournemine, 1735. El dans une Lettre à La Condanune du
22 juin 1734 : A l’égard de Pascal, le grand point de
la question roule visiblement sur ceci, savoir si la
raison humaine sufllt pour prouver deux natures dans
l’homme. » Cf. Sainte-Beuve, loc. cit., p. 402.
Évidemment, Pascal n’entend pas, comme l’a tenté
Haymond Scbond, démontrer rationnellement toutes
les vérités dc la foi. « La veritable religion renfermera
des choses au-dessus de la raison, l’ne religion qui
n’en renfermerait pas ne serait pas révélée. » Muet,
ibid., cf. fr. 571 cl 273. Il ne prétend meme pas con
vaincre des vérités religieuses qui sc démontrent Fincrédule qui ne sc serait pus mis dans un certain état
d’ûmc. Fr. 233. En tin il ne prétend pus davantage
qu'une démonstration bien conduite cl reçue pur une
Ame dans l’état voulu puisse conduire à la foi sans
l’inspiration : cela est d’un autre ordre : On n'entre
T. — XI — 69
e
2179
PASCAL. APOLOGÉTIQUE, ORIGINALITÉ
2180
dans la vérité que par la charité. » De l'esprit géomé donne les certitudes religieuses. Ni la philosophie,ni
trique. Second fragment, t. ix, p. 272, ni que l’inspi la science ne les peuvent donner : < Descartes Inutile
ration ne puisse sc passer dc telles démonstrations. . et incertain. » Fr. 78, ci. Malcbranchc, Hechtrchu,
IV, § n, p. 401-105 (où Malcbranchc, comme le
« La foi est différente dc la preuve : l’une est humaine,
remarque Gouhicr, loc. cit., p. 399, semble bien faire U
l’autre est un don dc Dieu. » Fr. 218. C’est pourquoi
la vérité religieuse est faite pour les simples comme critique dc ce mot), ni les infirmer : < Cc qui est
incompréhensible ne laisse pas d'être. »
pour les habiles ». Cf. fr. 251.
Ces réserves ct ces conditions posées, Pascal entend
2. De par la nature donc dc l'esprit à çonvainert
bien prouver dc manière irréfutable — car « il y a des et de par la nature de la chose à prouver, il n’y n pat
démonstrations d’une autre espèce ct aussi certaines à démontrer la vérité religieuse par des arguments phi
que celles dc la géométrie » — non seulement que la
losophiques. Une telle démonstration, par exemple,
raison n’a rien à opposer à la religion mais voit l’obli de l’existence dc Dieu, logiquement la première entn
gation de la suivre; < f. fr. 289.
les vérités religieuses aboutit tout au plus à une con
2e Originalité de l'apologétique pascalienne. La methode naissance notionnelle, inutile, stérile, ct même éphé
de l'expérience morale. — Une apologétique s'établis mère. Pour convaincre la raison, chose utile même au
sait alors qui deviendra l’apologétique dite tradition croyant, Pascal n'emploie pas les raisonnements mah
nelle : démonstration par des arguments rationnels de
des faits, dont on sait qu’ils commandent l'asscnli
la divinité du catholicisme, à tout le moins du christia ment. Le Dieu qu’il veut démontrer est le Dieu de
nisme. Trois étapes : a) démonstration de l’existence l’histoire, le vrai Dieu par conséquent.
dc Dieu et de la nécessité dc la religion naturelle par
Son point dc départ est un fait d’expérience interne.
les arguments scolastiques ou les raisonnements méta < La contradiction tragique dc notre condition »,
physiques de Descartes, que le Traité sur l’existence dr
Itauh, loc. cit., p. 311. qui pose devant chacun le pro
Dieu, dc Fénelon, devait bientôt (1713) revêtir d’une
blême dc la nature ct de la destinée humaine. Com
forme si poétique; b) démonstration à priori dc la
ment l’homme avide dc vérité, dc vertu, de bonheur,
possibilité ct de la nécessité d’une révélation surna en est-il incapable ct n'y a-t-il pas un remède à cet
turelle, ct à posteriori du fait d'une religion divine état? Or, seule la religion chrétienne fournit dc notre
ment révélée, celle de Jésus-Christ. Tractatus de vera contradiction « monstrueuse » une explication satis
religione. Les protestants s'en tiennent là; tel Gro faisante : le péché originel el, seule aussi, elle offre le
tius, dans son De veritate religionis Christiana·, 1636,
remède, la grâce du médiateur, Jésus-Christ.
qu’ont traduit en français, en l’a vu, Mézeray, 1618,
Évidemment ces choses avaient été dites depuis des
et dc Beauvoir, 1G59, ct auquel Pascal fait de nom siècles. Ce qui était nouveau c’était d’en faire le point
breuses allusions; c) démonstration par des raisonne dc départ d’une apologie; cf. \ inet, loc. cil., p. 193.
ments basés sur l’Écriture el l’histoire de la divinité I Du coup, le christianisme prenait figure d’explication
de l’Êglisc catholique : Tractatus de vera Ecclesia,
dc la vie et dc religion ajustée à la nature humaine.
celui-ci tout récent puisque provoqué par la Bétonne.
Les vérités révélées ne sont donc pas des connais
Pierre Charron a publié, en 1593, son livre des
sances de luxe; tout le surnaturel, comme l’ont vu
Trois vérités. Il y insiste sur la troisième, la divinité i saint Augustin ct saint Thomas, est l’heureux correc
dc l’Êglisc catholique, car il répond au Traité de
tif ou le complément dc notre nature. « L’exact ajuste
l'Église, 1578, dc Duplessis-Mornay. Apologétique
ment du christianisme à la nature humaine, voilé
intellectualiste, qu’encourage encore le cartésianisme
proprement cc que Pascal veut montrer, cc qui peut
ct qui, chez les uns, est d’un optimisme étroit, comme attirer le « libertin » vers la religion. » Brehier, Histoire
chez cc Jean Belin, évêque dc Bel ley, qui public à
de la philosophie, t. n, La philosophie moderne. I. Le
Paris, en 166G : Les preuves convaincantes du christia dix-septième siècle, Paris, 1929, p. 141. Du coup aussi,
nisme, où le christianisme est exposé dr telle sorte qu'on
le christianisme prend une sorte dc transcendance par
ne peut jamais douter de sa vérité el l’on connaît évidem rapport aux philosophies el aux autres religions ment qu’il faut l’embrasser, chez les autres, Bossuet,
à la raison humaine en somme - qui n’ont fourni
Malcbranchc, Huet, le protestant Abbadie, ct, comme aucune explication valable du fait universel dont il
on vient de le voir, Fénelon sera expose avec ampleur est question, ct la raison n’a rien de mieux à faire que
ct parfois puissance. Cf. Monod, loc. cil., c. i, § 4.
dc s’accorder avec lui.
Autre est l'apologie pascalienne.
L’apologétique traditionnelle, a-t-on dit, va de
1. Saint Thomas, Sum. theol., Ila-II», q. iv, a. 2,
Dieu à l’homme; l'apologétique pascalicnnc va dc
dit : · Croire est un acte de l’intelligence en tant que l’homme, dc l’homme complet ct non pas réduit à la
celle-ci est menée à l’assentiment par la volonté. » Les seule raison, à Dieu ou plutôt à Jésus-Ghrist, en q11
apologistes traditionnels savent cela, mais ils ne ; et par qui l’homme trouve Dieu.
s’adressent guère qu’à la raison. Ils veulent, comme dit
3. Si Malcbranchc, en effet, comme le remarque
Belin dans sa préface, « contraindre tous les hommes
Sainte-Beuve, tac. cil., t. v, p. 431-432, diminue le
par la force de la raison à suivre ct embrasser le chris Fils au profit du Père, Jésus-Ghrist « est le centre des
tianisme ». Leur apologétique est intellectualiste cl < Pensées ·. Bauh, loc. cil., p. 317. Influence du jan
spéculative. Pascal voit les choses autrement. Avant
sénisme, sans doute, qui, selon le mot de Joubert,
tout il veut peser sur la volonté —entendue au sens
« ôte trop au bienfait de la création pour donner
davantage au bienfait de la rédemption ·, et qui
cartésien — pour l'entraîner vers la vérité à l’encontre
des préjugés ct des passions; cf. fr. 99. Son apologé « sans le Fils, dit Sainte-Beuve, loc. cil., t. ir, p. 114,
tique est donc plutôt morale ct pratique. Il est préoc n. 1, aurait peine â remonter jusqu'au Père ». Mais
cupé de convaincre la raison par des preuves conve clîel aussi de l'ardent amour dc Pascal pour JésusGhrist : < Ç’a été sa seule passion, passion véritable
nables. mais il veut créer d’abord ct pour réussir à
qui s'échappe par scs lèvres cl (pii saigne dans ses
cela, l’état d’âme nécessaire ou, suivant le mot de
membres. » Sainte-Beuve, loc. cit., p. 509; cf. fr. 553,
Droz, loc. cit., p. Ill, accommoder l'homme à la
Le mystère de Jésus, el le Mémorial.
vérité, afin que la vérité ait prise sur lui. autrement
« Jésus-Ghrist est l’objet dc tout cl le centre où
dit. que · son esprit soit ouvert aux preuves ». Fr. 215.
tout (end », dit en effet Pascal. La religion chrétienne
C’est que · Jésus-Christ ne se prouve pas comme un
théorème », Droz, toc. cil., p. 101, ct que la vérité reli consiste proprement au mystère du Kédemplcur qui
a retiré les hommes dc la corruption du péché pour les
gieuse est d’un autre ordre que la géométrie. La raison
réconcilier à Dieu en sa personne divine. Elle enseigne
donne la certitude dc la géométrie, c’est le cœur qui
s
2181
PASCAL. APOLOGÉTIQUE, LE PA HI
ensemble aux hommes ces deux vérités : ct qu’il y a
un Dieu dont les hommes sont capables, ct qu'il y a
une corruption dans la nature qui les en rend indignes.
On peut bien connaître Dieu sans sa misère, ct sa
misère sans Dieu, mais on ne peut connaître JésusChrist sans connaître tout ensemble ct Dieu et sa
misère. » Fr. 556; cf. fr. 547. L’histoire tourne autour
de lui; ir. 700, 710, 741. ■ Comme le monde ne subsiste
que par Jésus-Ghrist et pour Jésus-Christ, et pour ins
truire les hommes ct de leur corruption ct dc leur
rédemption, tout y éclate des preuves dc ces deux
vérités. » Fr. 556. Autour dc Jésus-Christ, « les vérités
de la foi el de la morale qui semblent répugnantes,
subsistent toutes dans un ordre admirable. » Fr. 862.
Ixîs libertins dc son temps opposaient à sa divinité
la bassesse de sa condition, objection que reprendra
Voltaire. Cf. Garasse, La doctrine curieuse, Paris, 1623,
p. 271. Pascal leur répond par sa fameuse distinction
des ordres : Jésus-Christ a toute la grandeur dc son
ordre. < Dans l'échelle des grandeurs charnelles, spiri
tuelles cl saintes, où Archimède (dernier souvenlrl)
est si magnifiquement posé comme le Prince des Es
prits de la terre, voyez venir Jésus-Christ, le Prince
de son ordre aussi, mais dc l'ordre dc sainteté, avec
tout l'éclat dc cet ordre, dans son avènement dc dou
ceur, humblement, patiemment, cl par là même en
grande pompe et prodigieuse magni licence aux yeux
du cœur, aux yeux de qui voit la sagesse. » SainteBeuve, loc. cit., t. m. p. 452; cf. Dedieu, toc. cit.,
p. 196, n. I.
3° L'originalité de cette apologétique est-elle réelle? —
\. M dre, toc. cit., t. iv, introduction, p. 8-10, s’inspi
rant d'un article de M. Vulliaud, Du nouveau sur Pas
cal, loc. cit., émettait celte idée : S'il est prouvé que les
Pensées rentrent dans un courant contemporain d’apo
logétique, · nous aurons le droit de rattacher l’une ct
l’autre ù quelque tradition commune, surtout si cette
tradition dans l’une ou l'autre sc trouve clairement
attestée. » Or, il y a cette preuve : c’cst un ouvrage
que Beurrier, lequel assista Pascal mourant, publia
à Paris en 1666 : Speculum Christian æ religionis in
triplici lege naturali, mosalca ct euangelica, in quo
quœ potissimum faciunt ad fidei confirmationem et
conversionem atheorum et quorumvis infidelium sincere
exhibentur, et dont il devait donner, en 1681, une tra
duction française sous cc titre : De la perpétuité de la
loi et dc la religion chrétiennes. · (’.elle apologétique,
dit A. Maire, à très peu près sc réduit à celle dc Pascal »,
loc. cit., p. 10; Pascal n’aurait donc fait qu'appliquer
une méthode courante et exploiter des idées courantes.
E. Dedieu. loc. cit., p. 485 sq., dit de son côté, après
avoir écarté Beurrier dont le livre ne parut qu’après
la mort de Pascal : · Aux yeux dc la critique moderne,
Pascal a renouvelé l'apologétique chrétienne. Il a
montré les faiblesses des preuves externes. H a sur
tout fait de l'apologétique quelque chose d’humain,
, Dedieu, loc. cit.,
p. 513, de cette apologétique morale que l’on appelle
moderne par opposition avec l’apologétique dite tra
ditionnelle.
Quant à Beurrier, l'on retrouve, sans doute, dans la
Perpétuité, « carquois plein dc traits variés », quelques
vues dc Pascal; partageant les incrédules en caté
gories, il recommande, par exemple, avec les athées, de
détruire d'abord en eux l'orgueil ct la sensualité;
son ouvrage n’est, au fond, · qu’un assez bon som
maire des arguments anciens, dressés par un homme
d'esprit médiocre, très pieux cl sans haine ·. Monod,
Dc Pascal à Chateaubriand, p. 15.
Sur l’ensemble dc ces questions, cf. Labcrthonnlère,
Essais de philosophie religieuse, Paris, s. d. (1903),
p. 193-233, L'apologétique el la méthode de Pascal.
1° Le pari. — L’un des points les plus curieux de
l’Apologie est certainement le pari.
1. Les sources et l'originalité du pari. — I-c procédé
du pari se trouve dans Arnobe, Adversus gentes, i, 56;
n. Il, mais â propos des promesses du Christ (cf.
Bayle, Dictionnaire, art. Pascal); dans saint Augustin,
. De utilitate credendi, xn, 26, qui compare les risques
! courus par le chrétien aux hasards ordinaires dc la vie;
, plus près de Pascal, dans Haymond Sebond, Apologie
naturelle,?, lxvi, ct principalement lxvii, cl lxvhî,
qui l’aurait inspiré a Pascal (cf. Droz, loc. cit., p. 72,
n. 1, cl Brunschvicg, t. xm, Appendice pour le fr. 23J,
I p 161-163); dans Silhon, cet apologiste au service dc
Richelieu, Traité de Γimmortalité de Tame, 1634,
p. 227-229 (cf. Calvet, Bulletin de littérature ecclésias
tique, 1905, n. 6, p. 177); dans le jésuite Antoine Sirmond, Démonstration de l'immortalité de l'dme tirée des
principes de la nature, 1637, p. 115-462, Conclusion
par /orme d'avis aux libertins (if. Blanchet, L’attitude
religieuse des jésuites ct les sources du pari de Pascal, dans
Revue de met. et de mor., l. i, 1919, p. 515. I. n. p. 627637, ct Laporte, Pascal et la doctrine de Port-Royal,
loc. cit., p. 282). Autour de Pascal, il a été d usage fré
quent el on le retrouve dans la Logique dc Port-Royal.
IV· partie, c. xvi, dans Bourdaloue, Sermon sur la
paix chrétienne, 1er point, dans Massillon, Sermon sur
le délai de la conversion, l,r point, dans La Bruyère,
Des esprits forts, cf. Hatzfcld, Pascal, Paris, 1901; on
le retrouve même chez des apologistes de l'Islam,
cf. Palacio, Los precedentos musulmanes del pari de
Pascal, Santander, 1923; après Pascal enfin, Locke,
Essai sur l'entendement, 1.11. c xxi, § 70, cl Rousseau,
Profession de foi du vicaire savoyard, cf. Benouvlcr,
/Esquisse d'une classification des doctrines philosophi
ques, t. n, p 308. cl dans William James, cité par
Kenouvier, p. 176-184, 320-324. l’ont appliqué ù des
vérités purement’ morales. Peu importe. « Si l’idée est
jusle et fondée, elle ne devait pas être neuve. » Dugas et
Kiquicr, Le part de Pascal, dans Revue philosophique,
t. n, 1900, p. 226. Néanmoins, nul n'ayant employé
le procédé « avec la même recherche de rigueur logique,
ni en vertu des mêmes principes, il ne faut pas dispu
ter à Pascal l’honneur de l’avoir trouve ·. Id., ibid.
Sur les différences entre le pari dc Pascal ct les autres
du meme genre, cf.,cn outre. Bachelier, Notes sur le
pari de Pascal, dans Revue philosophique, l. i, 1901,
p. 636-638.
2. La portée du pari. Sa place dans ΓApologie. —
Tous les critiques ne sont pas d’accord.
Pour les uns le pari était un morceau en marge de
VApolugie. Pour (i. Lanson, il était simplement des-
2183
PASCAL. APOLOGETIQUE, LE ΡΑΒΙ
tiné · A faire ciTet sur quelque libertin », ni Fillcau,
ni la Préface de Port-Royal qui donnent le plan de
V Apologie exposé par Pascal en 1658, n’y font en
effet la moindre allusion. Pour Clément Besse, L'argu
ment du par/, dans Revue pratique d'apologétique, ltr dé
cembre 1919,p.321 sq.,et,/?/a/se Pascal. Le pari, Paris,
1922, le pari, composé en 1654, au moment où Pascal
établit le calcul des probabilités avec Carcavi, Mère,
Huyghens cl Fermât et où il est hanté par l’idée de se
convertir, répond au Mémorial, Pascal l’a écrit pour
lui-même « dans une heure de ténèbres et trempé de
larmes brûlantes ». Ces opinions sc heurtent A ce fait
que les éditeurs de Port-Koynl, auditeurs de Pascal en
1658, ont introduit le pari dans VApologic.
D’autres, Boutroux, qui date lui aussi le pari de
1651, L. Blanchet,/oc. cil., p. 639, qui le date de 1657,
année où Pascal s’occupe encore du calcul des proba
bilités, el qui s’appuie sur F. Slrowski, Pascal et son
temps, t. rn. p. 271, η. I, pensent que cette application
des mathématiques aux matières de religion aurait
d’abord été voulue par Pascal sans aucun but, puis
introduite par lui dans VApologic. Il eût été comme
un premier essai de VApologic », dit F. Slrowski ;
• telle est aussi notre opinion », dit L. Blanchet.
loc. cit.
Pour Henouvicr, Philosophie analytique' de Γhis
toire, t. iv, Les Pensées de Pascal au X/M siècle, se réfé
rant A une note où Sainte-Beuve, lac. cil., t. in, p. 139,
n. 2, dit que, d'après Lescœur, De l’ouvrage de Pascal
contre les athées, Dijon, 1850, la règle des partis est
chez Pascal < une vue fondamentale et a toute la
valeur d’une méthode suivie cl rigoureuse », le pari
est l’essence même de VApologie. Pascal, regardant
« l’absolu pyrrhonisme comme invincible A la raison »,
veut entrainer les Ames A la foi < par la détermination
d’un intérêt de croire qui ne coûte rien A la raison * et
une sorte de coup de force de la volonté.
D’après L. Brunschvicg, loc. cit., et V. Giraud,
Pensées, p. 143, η. 1, Pascal aurait composé le pari
directement pour l’Apologie, en 1658, mais non comme
une pièce nécessaire A l’ensemble : VApologic étant
• divisée en plusieurs actes où paraissent des person
nages différents »,le pari « eût été un effort pour déter
miner quelque géomètre libertin ».
Pour d’autres critiques, qui semblent bien avoir
raison, le pari entre dans le dessein général, dans la
trame de VApologic, et comme une pièce essentielle.
Ils rappellent que le but de Pascal était non de démon
trer simplement, mais de convertir et que, pour con
vertir, l'appel A la raison ne saurait suffire. La foi est
un don de Dieu, mais A cc don l’homme tout entier
doit sc préparer, s’offrir en quelque sorte; cf. fr. 215.
Le pari a pour but de déterminer le libertin à cette
préparation,en lui démontrant, par la règle des paris,
qu’il ne peut prendre une attitude mieux ordonnée A
son intérêt el A son bonheur. C’est en ce sens (pie
J. Chevalier dit. Revue de métaphysique et de morale,
1923, loc. cit., p. 207 : « Le pari a tout Pair d’être la
décision et à cc litre il est bien la démarche suprême
de l’esprit. ■ El J. Laporte, ibid., p. 287 : < Le pari n
tout Pair d’être la conclusion de VApologic. »
Le pari n’est donc pas un argument : il ne cons
titue en rien une preuve de vérité; il n’est pas destiné
davantage â suppléer les preuves. » Chevalier, loc. cit.,
p. 208. · Le pari ne fuit point partie de VApologic
comme instrument logique...; soutenir que Pascal en
a fait son fort unique, A l’exclusion des autres preuves,
qui. dit-on, lui paraissent incertaines, c'est une pure
extravagance. » Droz. loc. c//Mp. 71 et 73. D'autre part.
c'est demander au pari ce qu'il ne saurait donner que
de l’isoler comme s’il se suffisait A lui-même.
3. Les critiques du pari. — Mais que valent les rai
sonnements qui constituent le pari? les principes sur
2184
lesquels Ils reposent? les formules mathématiques qui
les enveloppent ou les traduisent?
Dès 1671, l’abbé de Villars, le premier critique de
Pascal (cf. Bremond, Pascal, l'abbé de Villars et la
première réfutât ion des Pensées, dans le Correspondant,
10 sept. 1921, p. 904 sq.), faisait nu pari, Icc. cil.,
ces reproches que transcrit Bayle, loc. cit., p. 607,
n. 1. D'abord c'cst · traiter la plus haute des matières
par une idée basse et puérile..., une comparaison du
jeu de croix el de pile », ce qui parait plus singulier
encore · chez un si grand ennemi des en s (listes relâ
chés ». Puis le raisonnement n'est propre qu’à faire
, des athées. « Toute sa force dépend en effet de celte
proposition, que tout joueur hasarde avec certitude
pour gagner avec incertitude, sans pécher contre la
raison », comme s’il était raisonnable · de hasarder
son argent pour en gagner un incertain et s’exposer à
n’avoir ni l’un ni l'autre ». — Itcproches bien faibles,
puisque « l’on n'agit jamais que pour l’incertain »,
fr. 234, et qu’obligés d'agir nous prenons parti, que
nous le voulions ou non ; reproches qui n'empêchèrent
pas, fait remarquer Bayle, l’auteur du Traité contre Its
athées, les déistes et les nouveauxpyrrhoniens (l’oratoricn
Mauduil) de faire, six ans plus lard, du pari la base de
son Apologie, cf. Monod, op. cit.,p. 67-68; reproches
qui, repris par un petit livre anglais : Lettre sur Ven·
thousiasme, amenèrent Leibnitz A approuver le pari,
cf. Correspondance de Leibnitz avec Pierre Coste, (Inns
Philosophische Schriften, édit. Gerhardt, l. ni, p. 415.
Les philosophes du xvm· siècle, évidemment, ne
furent pas favorables au pari. Les secondaires, Boulainvilliers. Réfutation des erreurs de Renolt de Spi
noza, Lassay (cf. Pcllisson, Un philosophe amateur sous
la Régence, dans Revue politique el parlementaire, l. xui.
1904, p. 108), Sénancourt, d’après qui < Pascal
aurait dit celte puérilité : Croyez, parce que vous ne
risquez rien de croire et que vous risquez beaucoup en
ne croyant pas » (ci. Dugas et Biquler, loc. cit., p. 245),
attaquent le pari, mais ceux de premier plan, Vol
taire, Condorcet, Fontenelle, Laplace, Diderot, ne le
ménagent pus davantage.
Dans les Remarques sur les Pensées de M. Pascal qui
font suite aux Lettres philosophiques, Voltaire reprend
le reproche d'inconvenance qu’avait fait Villars nu
pari ; mais il ajoute ces critiques : a) · L'intérêt que j’ni
à croire une chose n'est pas une preuve de l’existence
de celte chose », oubliant que le pari ne demande pas
d'accepter, mais de vivre comme si l’on acceptait;
b) cette autre, qui atteint le point de départ même du
pari : « Vous êtes embarqué... Ne point parier que
Dieu est, c’est parier qu'l! n’est pas. » Mais, dit Vol
taire, ■ celui qui doute et qui ne cherche qu'à s'éclairer
ne parie assurément ni pour, ni contre », comme si
celui qui doute se dispensait de vivre, donc de choisir;
c) enfin cette critique ad hominem qui n'est pas dépour
vue de force : Si · le petit nombre des élus est si
effrayant cl si je ne puis rien du tout par moi-même,
n'ai-je pas tout Intérêt A parier contre Dieu? » Cf.
Lettres philosophiques, édit. Lan son, l, n. Paris, 1909,
p. 190; L v, p. 230, n. 13.
Condorcet, dans son édition des Pensées, 1775,
publie, en les attribuant A Fontenelle, des Réflexions
sur l'argument de M. Pascal cl de M. Locke. — Locke
avait soutenu, loc. cil., qu'une vie honnête, et il
entendait par là une vie conforme à la morale de
l'Evangile (cf. Que la religion chrétienne est raison
nable, Amsterdam, 1696), jointe à l'espérance d’une
éternelle félicité, est préférable à une mauvaise vie,
lisez une vie non conforme A la morale évangélique,
accompagnée de la crainte d’une misère affreuse. —
Il est aussi absurde de parier comme le veut Pascal,
disent ces Réflexions, que de parler une piastre contre
i’emplrc de la Chine qu'un enfant totalement illettré
2185
PASCAL. APOLOGÉTIQUE, QUESTIONS QU’ELLE POSE
2186
rangent du premier coup dans leur ordre naturel les tique. » P. 240. Puis, pour répondre au pari, · vous
vingt-quatre lettres de l'alphabet : il y aurait en ce ferez table rase de vos instincts, de vos sentiments, de
cas 13 00U milliards de milliards de chances de perdre votre conception du bonheur *; dans ces conditions,
contre une de gagner. — · 11 faut, dit I lavet, Pensées, < à ne considérer le pari qu’au point de vue logique, le
t. h, p. 160, que Condorcet ait lu Pascal bien légère* refus de prendre croix, n'aurait rien de blessant pour
la raison; en face des conditions réelles du pari, il y
nient. Pascal a prévu l'objection el il pose qu'il faut
consulter non seulement les enjeux mais les chances aurait au contraire folie à prendre croix. » P. 244.
de gain et de perte, puisque l’on est obligé de parier.
Dans le même sens el rappelant les Réflexions attri
Si l’on renonce a gagner, l'on est sûr de perdre. ■
buées A Fontenelle par Condorcet, Cl. Besse conclut
Dans sa Theologia· Chrislianæ principia mathema que le pari « n’a rien pour lui, ni la logique, ni la mo
tica, Londres, 1699, Leipzig, 1755, Craig, voulant rale ». Il y a bien des façons d’échapper au dilemne où
prouver more geometrico que l'espérance du bonheur Pascal prétend enfermer l’athée, cl ceux qui sc trou
éternel promis par le Christ, quoique incertaine, est
vent bien en cc monde ne sc laisseront nullement émou
supérieure â l’espérance des bonheurs de cette vie, voir par les plaisirs de l'au-delà. Loc. cit., p. 356-357.
inccitains, eux aussi, Introduisit dans la comparaison
Pour Benouvier, le raisonnement pascahen est
un élément nouveau : la valeur du témoignage du condamné par la question meme à laquelle il s’appli
Christ. Celte valeur, disait-il, diminuait avec les siècles que, Pascal « n’a pas prouvé que l’Eglise catholique
el serait Unie en 3350. Cf. Lachclicr, toe. at. Laplace, fi t plus que toute autre autorisée a dire : Vous êtes
Essai philosophique sur les probabilités, section J)e la embarqué. » Son argument pourrait alors servir à
probabilité des témoignages, reprend cette idée de la toutes les religions Philosophie analytique, loc. cit.,
valeur du témoignage du Christ, sur lequel reposent p. 72. Cf. Allier, La philosophie d'Ernest Renan, Paris,
8· édit., 1906, p. 109 : Le raisonnement., est irré
nos espérances éternelles, et celte valeur lui paraissant
tendre vers zéro, « étant donné que si les témoins prochable dès qu’on admet la nécessité du pari. Mais
celte nécessité est-elle réelle? Il ne le semble pas. Nous
trompent ils ont le plus grand intérêt à promettre un
éternel bonheur », il conclut que, dans ces conditions, sommes, rcmarquons-lc, dans l’hypothèse du scepti
cisme absolu. Pourquoi n’épiloguerais-je pas de même,
• l'in fini disparait du produit qui exprime l'avantage
résultant de cette promesse, cc qui détruit l'argument avec l'islamisme ou le boudhisme? Philosophique
de Pascal». Ci. Lachclicr, loc. cit., et Biquicr, A propos ment, le choix de l’objet du pari me paraît arbitraire. ·
Lachclicr, loc. cit., p. 631-635, ort
ditions voulues de son exercice normal. La raison
royaliste. Mois ils lirent mieux; ils s’inspirèrent de lui
dépend en effet de la volonté, c*cst-A-dlrc des ten On a signalé plus d’une fols les passages des Strmom
dances de l’âme. Or, depuis la faute originelle, la
où Bossuet semble s’être Inspiré des Pensées cl lefrag
volonté est détournée de Dieu cl entraînée par l’amour- ment 701 peut bien lui avoir inspiré l’idée du bheoim
propre. Le secours divin rétablit les conditions nor sur l'histoire universelle. Quant A Fénelon, si dînèrent
males ct permet ainsi A la raison d’atteindre pratique de Pascal, cf. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. s
ment, réellement, de la seule connaissance qui vaille, art. Pascal, p. 115-121. on a relevé dis passages du
parce qu’elle est amour. Dieu « dont elle est capable »;
Traité de l'existence de Dieu où revivent des façons de
cf. fr. 557 ct les deux premiers Écrits sur la grâce.
dire pascalicnncs ; cf. Ghcrel, Fénelon, lecteur de Pascal,
D’autre part. ■ d’après certains critiques (P. Long- • dans Hevue d'histoire littéraire, 1908. p. 696-700.
haye. Hist, de la litt. franç. au x nr siècle, t. n, p. 103.
Mais, où se manifeste mieux l’importance prise par
111 ; Kreiten, Biaise Pascal, dans Stimmen ans Maria
Pascal, c’est dans ce fait que le xvm· siècle, dc Bayle
Laach, L xi.ix; Lavigerie, Exposé des erreurs doctri A Gondorccl, lui u voue une particulière hostilité : lis
nales du Jansénisme, Paris, 1860, p. 50-67) et parmi les
Pensées, A leur apparition, avaient été combattue*
laïques, Souriau et même L. Brunschvicg », dit V. Gi Dès 1671. l’abbé de Villars, loc. cit., leur reprochait
raud, Pascal, p 155, « l’apologétique de Pascal, étant
de livrer sans défense la religion au doute cl A la nega
entachée de jansénisme, est hétérodoxe dans son fond
lion en remplaçant ses preuves traditionnelles pur
ct, partant, dépourvue de valeur, ou peu s’en faut. ·
d'invraisemblables considérations sur l’homme dans
Pascal, en effet, comme tout Port-Hoyal, pose une
la nature ct sur son Impuissance morale en dehors dc
nature humaine appelée dès l’origine A la tin surnatu Jésus-Christ ou par des arguments comme le pan
relle ct incapable par elle-même de celte lin; le péché j Cf. Bremond, Pascal, l'abbé de Villars ct la re/utalwn
originel prend ainsi une gravité plus profonde et les des Pensées, dans le Correspondant, B) septembre 1921.
dons surnaturels apparaissent, non sans doute comme
p. 90-1-913. Mais cet le réfutation était restée sans cflet
dus. mais comme un besoin de la nature humaine. Il
Cf. Sainte-Beuve, loc. cil., p. 395, n. L Pour la même
est même parlé de ces besoins pour aboutir A Dieu.
raison, un jésuite « un peu piqué », dit Sainte-Beuve.
En somme, il a toute la théologie dc Port-Hoyal. Cela
ibid., cl n. 2, le rangera dans son livre des Athées
empêche-t-il qu’il soit utilisé?
dévoilés, publié après sa mort dans ses Opéra varia,
Les faits répondent. Si Pascal, le Pascal dis Pensées,
1731. Mais le P. Hardouin, dont les vues théologiques
étant donnée l’école A laquelle il appartenait, ne s’est
étaient sujettes A caution, ne compta guère.
pas toujours tenu dans les limites de la saine doctrine,
Bayle commence l’attaque. Son article sur Pascal,
telle surtout qu’elle s’est fixée après lui, il est facile, dans son Dictionnaire, csl bâti sur le modèle de plu
semble-t-il· dc le rétablir ct de l'interpréter dans le
sieurs : éloges de Pascal rapidement exposés el criti
sens chrétien
d’aucuns même prétendent qu’il y
ques, celle de l’abbé de Villars par exemple, longue
est rentré de lui-même
et c’est au pro lit de la pen ment développées. Faut-il faire dater de cc meme
sée chrétienne que certains apologistes orthodoxes sc
moment les Inflexions sur l'argument de M. Pascal et
sont inspirés dc lui cl nu profit de leur Ame que des
de M. Loche concernant la possibilité d'une autre vie ù
chrétiens l'ont étudié.
venir, par M. de Fontenelle, Œuvres de Fontenelle·
7° La fortune et l'influence de Pascal apologiste. —
éd. de 1818, t. n, p. 617 sq., que public Condorcet
« Considéré du point de vue dc l'histoire proprement
dans son édition des Pensées. Voir col. 2181. V. Giraud
dite, Pascal apparaît comme un génie très riche,avide
se demande si ccs Héflexions ne seraient pas de Vol
d'unité ct d’excellence, dont toutes les puissances, sans
taire. Loc. cit., p. 221, n. 1.
s'affaiblir, sc sont rangées sous la foi, sous l’amour dc
Voltaire est, en effet, le grand adversaire dc Pascal
Dieu. Boutroux. loc. cil., p. 201. Quelle fut, dès lors,
au xvm· siècle. · 11 va droit A Pascal, dit Sainteson influence d’apologiste?
Beuve. loc. cit., p. 398, comme A celui qui représente
Il s’était proposé comme but immédiat d’arrêter cc
le mieux le christianisme. » Sa carrière philosophique,
mouvement libertin qui tendait A ce que l'on se pas el cela est significatif, fait également remarquer
sât dc religion et que l’on sc liât A la seule raison, en
V. Giraud, loc. cil., p. 222, s’encadre entre deux séries
attendant qu’il devint le siècle philosophique », dont
dc Remarques sur Pascal. C'.ontrc Pascal, Voltaire s'y
parlait Leibnitz A Arnauld, dès 1671; cf. Giraud, loc.
prend do deux manières : il fait des Pensées le rêve
cit., p. 220. Bossuet, Bourdaloue, Malebranchc, l’éncd’un malade, d’un halluciné, d’un fou cl il conteste
lon, La Bruyère travailleront dons le même sens, mais
A la fols le but (pie se propose Pascal : démontrer
ils échoueront ct Pascal avec eux.
que la foi30 justifie et que le croyant a ses raisons dr
Au milieu d’eux qui représentent, avec des nuances
croire, cl 11 s’efforce de démolir ces raisons. C’est à celte
propres a chacun, la même théologie el la même phi dernière tâche qu’il consacre ses efforts. Cf. Mauriac,
losophie, il n sa philosophie propre, son apologétique J Voltaire contre Pascal, Paris, P.»29.
A lui. Or, dit A ce propos Boutroux. loc. cil., p. 195, il
Dans sa Traduction d’une lettre de milord Hiding
ne semble pas que la relation précise établie par Pas broke ά milord Cornsbury, Œuvres, t. xxvr, p. 302,
cal entre le christianisme el la nature humaine ait été
il accuse Pascal d’incompétence parce qu'ignorant,
pleinement comprise cl appréciée par son siècle,
avant dc l’nccusrr de folle ; · Pascal était assez cio
dominé, malgré qu’il en eût. par l’esprit dualiste du
quent cl était surtout un bon plaisant... Sa mauvai.M
cartésianisme. En effet, si l’on en croit Sainte-Beuve. santé le rendit bientôt incapable de faire des étude*
loc. cit., p. 390, < l'admiration qu’excitèrent les Pensées suivies. Il était extrêmement ignorant sur l'histoire
fut prompte ct unanime »; néanmoins « on n cru
des premiers siècles de l’Église ainsi que sur presque
remarquer après coup qu’elles n’avaient pas expres toute autre histoire. Il n'avait jamais lu l’Ancien 7r*
sément pour elles quelques-uns de ces suffrages impo lament tout entier. Si donc le livre qu’il méditait eût
été composé avec de pareils matériaux, il n’cùl été
sants qui sont devenus une religion en France ». Ni
qu’un édifice monstrueux bât i sur du sable mouvant. ·
Bossuet, ni Fénelon ne le citent et, si Nicole, au t. n
D’ailleurs, Pascal, s’il eût vécu eût corrigé beaucoup
dc scs Essais de morale public des discours dc Pascal
dc ses Pensées »
sur la Condition des grands, el fait l'éloge des Pensées,
Dans scs / Λ V remarquc% sur les Pensées de M. Pas·
au l vin, il traite Pascal de · ramnsscur de coquilles
2193
PASCAL. APOLOGÉTIQUE, SON INFLUENCE
ni/, hi 25» nn« un article
du chanoine Pierre-Joseph .Monbrun, sur La fin non jansé
niste de Pascal, d propoj du Pascal inédit, t. ti d*Ernest
Jovy ... Élude documentaire, signale le* principaux travaux
« ou In lin catholique de Pascal est franchement acceptée ct
logiquement soutenue ·.
Voir la Bibliographie indiquée au début ct les ouvrage*
ou article* paru* depuis cité* dan* le cour* de cct article.
Les derniers ouvrage* parus et non cité* sont : J. ClinixHoy. Pascal e! Port-Royal, In-12. Pari*. 1930; Maury. Trois
histoires spirituelles, saint Augustin, Luther, Pascal, ln-8·,
Pari*, I930(coll. Cahiers de Foi cl vie); Henri Petit, Images:
Descartes et Pascal, in-16, Paris, 1930; V. Giraud, Pascal,
te livres choisies, Paris, 1931.
Ouvrages plus importants parus sur Pascal, en dehors des
Dictionnaires ct Encyclopédies et dc* Histoires de la littéra
ture cl de la philosophie. (Le* ouvrage* français, dont le lieu
d’édition n’est pas Indiqué, ont été publié* Λ Pari*.)
J. Bertrand, Biaise Pascal, 1891; P. BoutrOUX, Pascal,
1919, collection Ixs grands écrivains de la France ; P Brunschvicg, Le génie de Pascal, 191 I; J. Chevalier, Pascal, 1922,
collection Lr.% maîtres de la pensée française; V, Cousin, Des
Pensées de Pascal, Rapport d l'académie sur la nécessité
d'une nouvelIt édition de cct ouvrage, 1813; Dr »z. Éludes sur
le scepticisme de Pascal, 1S8G; Flotte* (abbé). Élude sur Pas
cal, Montpellier, 1846; V. Giraud, Pascal, l'homme, l'truvre,
l'in /luencr. 2· edit., 1900; Biaise Pascal, études d'histoire
morale, 1911, recueil d’article* paru* dan* ta Qoinza/ne et la
Hcviiedes Deux Mondes; Gory, Des Pensées dc Pascal, consi
dérées comme a/wlogir du christianisme et des conditions
actuelles de l'a/wlogélique, luiiglc, 1S83; P. Ilat/.fcld, Pascal,
1901, collection l^s grands philosophes; L. Jan**en%. La phi-
2203
PASCAL
- PASC HASE
loseph if rt l'apologc ligne de Pascal, 1908; E. Jovy, 1° Pascal
inédit, 5 in-8®, Vi try-îe-François, 1908-1914: τ. Mins soustitre; n. /zj véritables derniers sentiments de Pascal;
HT· 2zj contemporains de Pascal cl leurs sentiments religieux
d'apres les Mémoires Inédits du P. Beurrier, son dernier
ennfc*seur;i\'. La pauvresse de Pascal ; v. Notes patrologiqucs
\ur Plaise Pascal et son entourage; 2° Études pascalicnne.s,
1927-1930; r. Pascal rt Saint-Ange ; n. Pascal cl Silhon ;
m. Discussions autour de Pascal; IV. Investigations péri·
pascaltennrs ; \\ Explorations circunipascalirnncs ; vi. La
me de Hlaisc Pascal par dam Clémencet ; vu. La · sphère
infinie · de Pascal; 3e dissertations séparées : î. D'où vient
I* · Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello · de Pascal;
Pascal cl saint Bernard, Il p. In-8®, 1918; Pascal et le P, de
Frétât, Une discussion d'un fait relatif a Pascal, Chartres,
1919; Pascal ct faint Ignace, 1923; Maynard (abbé), Pascal,
sa Die et son caractère, scs écrits, 2 in-8®, 1850; G. Micbaul,
/zj époques de la pensée de Pascal, 1902; Nourrisson, Pascal
phgsfcien et philosophe, 2* Mit., 1888; H. Petitot, O. P., Pas
cal, sa oie religieuse ct son apologie du christianisme, 1911 ;
Revue hebdomadaire du 1 I juillet 1923, numéro consacré tout
entier h Pascal; Hevue de métaphysique ct de morale, avriljuin 1923, numéro consacré tout entier Λ Pascal ct rééditéà
part, cn 1930 : 2. Blondel, /z jansénisme ct l'antijansénisme
de Pascal, p. 129-163; 3. Bninschvicg, La solitude de. Pas
cal, p. 165-181; I. J. Chevalier, La méthode dc connaître
d'apres Pascal, p. 181-211 ; 7. I-aporte, Pascal et la doctrine
de Port-Royal, p. 217-306; 8. Bauh, La philosophie de
Pascal, p. 307-311; 9. l'namuno, La fol pascalienne,
p. 345-319; Dr Hermann Heuchlin, Pascal's Lebcn und der
Geist seiner Schriflcn zum Thcil nach ncu aiifgcfundcncn
llandschrijlcn mil Untersuchitngen ùber die Moral der
Jesuitrn, Stuttgart ct Tublngue, 1860; Sainte-Beuve,
Port-Royal, 4· Mit., 7 in-12, t. ni, 1878; Saissct, /z scepti
cisme,,. Pascal, 1865; M. Sourinu, Pascal, 1897, collection
/zj classiques populaires; H. F. Stewart, La sainteté de
Pascal, ouvrage traduit dc l'anglais par Georges Both,
Paris, 1919; F. St row s kl, Histoire du sentiment religieux cn
France au XV If siècle, Pascal ct son temps, 3 vol., 19101913; Sully-Prudhomme, La vraie religion selon Pascal,
1906; Vinel, Études sur Biaise Pascal, 1818, Ie édit. Paris,
1912, cf. également. Les entretiens des amis dc Pascal.
C. Constantin.
PASCHASE, diacre romain delà fin du Ve siècle.
- Le pape saint Grégoire, au I. IV des Dialogues, c. XL,
raconte un trait qu’il a entendu narrer dans sa jeunesse
«ur le compte d’un diacre romain, nommé Paschase.
P. L., t. lxxvii, col. 396-397. Cc diacre avait laissé
une grande réputation dc sainteté: toutefois, dans
la compétition qui s'était élevée en 198 entre le
pape Syinmaque ct son rival Laurent, il avait pris le
parti dc cc dernier, qu’il n'avait jamais voulu aban
donner, même quand Symmaquc eut été reconnu par
tout le monde. Saint Grégoire ne laisse pas néanmoins
de parler avec éloge de ce personnage : Paschasius
hujus apostolicœ Sedis diaconus, cujus apud nos rectis
simi ct luculenti dc Sancto Spiritu libri exstant, mine
sanctitatis vir luit. C’est à cc diacre Paschase, qu’Eugippius adresse la vie dc saint Sévérin, cn le priant dc
faire œuvre des matériaux Informes qu’il a rassemblés.
P. L., t. LXU, col. 1167-1170(ct mieux, édit. Mommsen,
p. 1-5). Il reste la réponse faite par Paschase à celte
demande â laquelle est opposé un gracieux refus,
ibid., col.39,ct beaucoup mieux dans l’édit. Mommsen,
p. 55-58. C’cst tout ce qui resterait de Paschase.
A la vérité, on a cru longtemps «pic les livres sur le
Saint-Esprit auxquels fait allusion saint Grégoire
n'étaient pas autres que les Dc Spiritu Sancto libri duo,
publiés pour la première fois à Cologne, en 1539, par le
dominicain Henri dc Grave, ct qui, depuis, ont passé
dans les diverses bibliothèques patristiques et fina
lement dans P. L., t. LXU, col. 9-40. Mais, dès le
xvni* siècle, des doutes sc sont élevés sur celte attri
bution Coustnnt, Oudin ct les auteurs dc {’Histoire
littéraire de la France ont revendiqué cet ouvrage pour
Fauste de Riez, auquel Gennade attribue la compo
sition d'un livre sur le Saint-Esprit. De vir. Ht., n. 85,
P. L , t lvih, col. 1109. La démonstration définitive
2204
de cette attribution à Fauste a été donnée par C. P.
Caspari, en 1869, ct complétée, surtout du point dc vue
delà tradition manuscrite, par A. Engelbrecht en 1889
et cn 1891. D’une part, le meilleur ms. le Paint. 2li,
attribue explicitement le traité à Fauste, et en d’autres
mss., qui le donnent à Paschase, sc remarquent ou se
remarquaient des hésitations. Mais surtout la compa
raison du De Spiritu Sancto avec les couvres incontes
tées de Faustc montre une indéniable parenté, pour ce
qui est dc la doctrine et des expressions. Comparer,
par exemple, comme le fait déjà l’Z/isl. litt. de la
France, Dc S, S., 1. I, c. v, P. L., t. iaii, col. I l BC, ct
Fauste, Epist., ni, P. L., t. i.vni, col 838 D : il s'agit
de répondre â une objection des ariens
Sed dicis : < Si ex illo
(sc. Paire) est, junior est
(Filins). » — Eccc brachium
ex corporc, ct fades dc corpore suo nascitur, ncc tamen
faciem minorem capite suo
vel brachium corpore suo
constat esse posterius (iScudo-Paschase).
Dicis fordtun : « Quia ei
illo est, posterior illo est. »...
I£ccc brachium procedit ex
corpore et tamen brachii
ictas corpus non procedit
(Fauste).
La même comparaison est reprise dans une homélie
De nativitate Domini qui est la première du recueil dit
d’Eusèbc d’Émèsc, et qui est certainement dc Fauste :
Brachium dicitur ( Filius), quia Dei virtus, quia paterna
operationis eflcclus est; quia, sicut de corpore brachium
sine sui separatione porrigitur, sicut per compaginis
unitatem extenditur ct tenetur, ita Salvator noster...
Texte dans Maxima bibliolh. Patrum, t. vi, p. 619. —
Même doctrine aussi dans pseudo-Paschase et dans
Faustc sur le caractère matériel de Pâme aussi bien que
des anges. Dieu seul étant incorporel : Dc S, S., 1. II.
c. î, t. LXtr, col. 25 B, et Fauste, Epist., ni, t. lvih,
col. 811 AB. Meme interprétation allégorique, dans
pseudo-Paschase et dans Faustc, du récit dcGcn., xiv,
I l sq., sur les 318 serviteurs d'Abraham : De S, S.,
prol., col. 9-10, et Faustc, Epist.,
t. lvih, col. 852
CD; vin, col. 860 BC. Ces rapprochements emportent
la conviction; on pourrait les multiplier.
Il reste â expliquer la phrase dc saint Grégoire sur les
Libri de S. Spiritu expressément attribués à Paschase.
Deux hypothèses sont possibles : les livres visés par ce
pape, qui étaient vraiment l'œuvre dc Paschase, ont
disparu; ou bien ils sont identiques à ceux que nous
connaissons ; en d’autres tenues, dès l’époque dc Gré
goire, les livres de Fauste circulaient sous le nom dr
Paschase. il n'est pas facile de prendre parti. La se
conde hypothèse aurait néanmoins nos préférences.
quelque explication que l’on puisse fournir dc la
confusion qui s’est établie entre les deux noms de
Faustc ct de Paschase. Il n’est pas impossible que la
confusion dérive non du hasard· mais d'une volonté
délibérée. La doctrine scmi-péhiglennc de Faustc avait
rendu cct évêque suspect â Home; il aura paru à cer
taines personnes que le traité du Saiiit-Espril ferait
plus heureusement son chemin sous le nom du diacre
romain, qui avait laissé la réputation d’un styliste cl
d’un savant.
Le texte dc la Lettre à Eugippius est dans P. L., I. i.xn,
col. 39-10, ct aussi dans les diverses éditions de la Pic de
saint Sévérin, éd. Knocll du Corpti.s de Vienne, t. ix h, 1886,
p. 68-70, étl. Mommsen des Scri/ilorcs rcr. germ, in usum
scliol.,Berlin, 1898, p. 57-58.
Pour le texte du De S. Spiritu, se reporter ù l’édlt. de
Faustc dc liiez donnée par Engelbrecht, Corpus de Vienne,
t. xxi, 1891, p. 101-157, ou sc trouveront également les
autre* œuvres de Fauste, à l’exception des homélies prove
nant dc la collection «lit·· d’Eusèbe d’ÎinuSe.
lu» question «le l’attribution des hvr« Dr Sp. S. est amor
cée par dom Constant en 1< ·3, dans on édition de saint
Hilaire, col 1200, note q (
l*. L , l x, col. 538, note g);
reprise par G. Oudin.
de script nntiq., 1722
2205
PASCHASE — PASSAGIENS
col. 1303-1309; pur Γ/fisL lilt. de ta Frunze, t. 1!. 1735,
p. 600-603. F. C. Caspar!, u développé les argument* anciens
ct cn a ajouté quelques autres dans Vfigedruckte, unbeach·
tele und mcnlg bcachletc Qucllen sur Gcschichte des Tau/sijm·
bols, t. n, Christiania, I860, p. 211-221; la démonstration
c*t complétée par A. Engelbrecht, SIndien ubrr die Schriften des Hischofs non licit 1'ausius. Vienne, 1889, p. 28-16,
ct dans les Prolégomènes de son édit de Fauste, p. xxxtxxi.vi; cf. aussi. W. Bergmann, Sludien :u ciner kritischen
Sichtung der sud-gallischrn Prcd ι q Ili Iterat ur im 5. und 6.
.lahrh., dans les Stud. zur Gcsch. der Theol. und Klrche de
Bonwetsch et Secbcrg, t. î, fuse. 4, Berlin. 1898.
É. Amann.
PASCHASE RATBERT, voir Ratbeiit.
2206
lement, le mal sera vaincu cl la réintégration com
plète opérée.
En dehors de l'ouvrage de Franck indiqué plu* haut :
Papus, L'ttluminisme cn France, 1767-1774. Martine: de Pasqualtg. Sa oie, scs pratiques magiques, son cruore, ses disciples
d'après des documents inédits, in-12, Paris, 1895; L’illumtnisme en France, 1771-1803. Louis-Claude de Saint-Martin
in-12, Paris, 1902; F. von Bander, Les entretiens secrets de
Martine: de Pasquallg, traduits par un chevalier de la RoseCroix, in-16, 1900; Hecueil de l'ordre martiniste dressé sous ta
direction du suprême conseil de l'ordre, par Teder ct Pnpu%,
in-8·, Paris, 1913; V latte, 1-es sources occultes du romantisme,
illuminisme, Ihéosophte (1770-1320}, 2 in-8·, Paris, 1928.
C. Constantin.
PASSAFLUMINE (Benoltde), frère mineur de
PASQUALIS (ou DE PASQUALLY) Mar
tinez, fondateur de la secte des illumines dits martlnistes, né vers 1715, mort en 1779 au Port-au-Prince.
— Peu de choses certaines sur sa vie. Ses contempo
rains le disent juif portugais, mais conclurent cela de
son langage. Vers 1751, il introduisit son illuminisme
dans quelques loges maçonniques de France, à Mar
seille, ù Toulouse, â Bordeaux. C'est dans cette ville
que devint son disciple Louis-Claude de Saint-Martin,
le philosophe inconnu, dont on lit parfois le premier
fondateur de la secte martinisle. Cf. Grégoire, Histoire
des sectes religieuses, 2 in-8°, t. î, Paris, 1810, p. H L
En 17G8, venu à Paris, il y fit un assez grand nombre
d’adeptes. En 1778, il quitta précipitamment Paris
pour Saint-Domingue, où il mourut l’année suivante.
Longtemps on ne connut sa pensée que d’après les écrits
de Saint-Martin et les t radit ions de ses disciples. Il l’avait
exposée, en ellet, dans un Traité de ta réintégration des
êtres dans leurs propriétés, vertus et puissances spiri
tuelles ct divines.Orf cc traité demeura complètement iné
dit jusqu’en 18-12. A cette date, Mattev en donna une
analyse dans une édition de Saint-Martin. En 1866,
Franck en donna les premiers feuillets dans l’étude
que lui consacre son livre sur La philosophie mys
tique en France au xvnF siècle, Paris; enfin, cn
1890, Papus (Dr Encausse) en a donné le texte complet,
in-16. Paris.
Avec le mystérieux aventurier, connu sous le nom
de comte de Saint-Germain qui le précède dc peu, avec
Saint-Martin qui le suit et relève de lui. avec Mesmer,
Puységur, Bailly, Cagliostro, Martinez Pasqualis est un
des promoteurs du mouvement illuministc. occultiste
cl théosophique que suivent plus ou moins Rose-Croix
ct francs-maçons, qui prépare la défaite du catholi
cisme, mais contribuera à maintenir vivant, dans la
France révolutionnaire, le sentiment du surnaturel.
Q. Papus, Sciences occultes, Paris, 1891, p. 999-1000.
Martinez Pasqualis « fait la transition entre les thauma
turges équivoques à la Mesmer ct les mystiques ù la
Dutoit ». A. Monod. De Pascal à Chateaubriand, Paris,
1916, p. 195. Il s’inspire de la kabbale juive; sur les
doctrines dc la kabbale, ci. ici. t. n, col. 1271-1291, et
Il professe une sorte de panthéisme mystique. Il voit
l’univers comme une hiérarchie d’êtres émanant dc
Dieu, d'une émanation sans cesse renouvelée, tous sans
exception, car si un seul n'émanait pas de Dieu, Dieu
ne serait plus le Tout-Puissant. Mais sortir dc Dieu,
c’est la chute. Dès lors, tous les êtres aspirent ù sc réin
tégrer en la divinité ct par conséquent ù s’annihiler
en elle. C’est en ce sens qu'il admet la chute des anges,
le péché originel, la divinité des saintes Ecritures.
Pour leur réintégration, les esprits inférieurs —- Pas
qualis entend par là surtout les hommes à l’état
de qui Dieu a coordonné l’étal de toutes les créa
tures physiques - ont besoin des esprits supé
rieurs. ils entrent en communication avec ces esprits
supérieurs ct s’assurent leur appui par une technique
appropriée, c’est-à-dire par des opérations théurgi
ques, comme disait Pasqualis, d’ordre sensible. Fina
l’observance de la province de Sicile (xvn· siècle).
Originaire de l’ile de Céphalénle, il fut professeur de
théologie, gardien ct censeur des livres pour l’inquisi
tion cn Sicile. Il est l’auteur d’un ouvrage intéressant
sur les origines dc l’Églisc cl du diocèse de Céphalénle :
Descriptio de origine Ecclesiæ ct diacesis Cephaled Hanse,
Venise, 1615. Il composa aussi une Vita Francisei
Gonzague, Païenne, 1636. Il mourut a Messine, cn 1646
L. Wadding, Scriptores O. M., Borne. 1906, ρ. 40;
J.-Η. Sbaralra, Supplementum, 2· éd., t. î, p. 129-130;
H. Hurt er, Nomenclator, 3· édit., t. Ht. col. 1127-1128; Mongitore, Bibliotheca sicula, t. i.
Am. Τκετλβπτ.
PASSAGIENS, hérétiques du Moyen Age.
La décrétale de Lucius III, Ad abolendam, portée au
concile dc Vérone cn 1181, donne, tout au moins dans
le texte dc la collection officielle des Décrétâtes,Αά liste
des hérétiques que proscrivent dc concert les deux
autorités ecclésiastique ct civile : in primis ergo catharos et palerinos et eos qui se humiliatos (vel) pauperes
de Lugduno falso nomine mentiuntur, passaoinos,
josepinos, arnaldistas. Decret. Greg. IX, L V, tit. vu.
cun. 9. Mais il faut attendre assez longtemps pour trou
ver, dans les constitutions impériales, le nom même dc
ces passagini. Le jour dc son couronnement à Rome
(22 novembre 1220), Frédéric II, entre autres mesures
générales d’ordre ecclésiastique, condamne ct met au
ban de l’empire, en se servant des formules employées
par le can. 3 du IV· concile du Lalran, toute une série
d’hérétiques dont il donne la liste catharos, patarenos,
leonistas, speronistas, arnaldistas, circumcisos. Texte
dans .Won. Germ, hist., Const, imper, et reg., t n, p. 108.
Le mot passagini n'y ligure pas. Pas davantage dans
une constitution du 22 février 1232, qui reproduit lu
liste dc 1220, avec une simple Interversion, Ibid.,
p. 195. Par contre, quelques années plus tard (22 fé
vrier 1239), dans un texte qui renforce le précédent, la
liste des sectaires condamnés s’est considérablement
allongée; à la suite des circumcisi figurent celte fols les
passageni. les fosephyni et une dizaine d’autres noms.
Ibid., p. 284. Innocent IV, en 1252 et en 1251, prend à
son compte les mesures décrétées par l’empereur.
Potthast, Regesta pont, rom., n. 14 762, 15378.
Qui sont ces passagiens? Le renseignement le plus
clair, el vraisemblablement le plus ancien, sur leur
compte esl fourni par Buonaecorso (Bonacursus) dc
Milan, évêque cathare converti cl qui u composé un
traité intitulé Vitu hnrcticorum. Texte dans P. L.,
I. ccn, col. 775-792. La date est difficile à préciser.
Buonaecorso y expose et y réfute successivement les
deux hérésies des cathares et des passagii. Il distingue
les deux sectes, qu’il esl absolument impossible de
confondre. Véritables néo-manichéens, les cathares
rejettent l’ancienne Loi. Les passagiens font au con
traire ligure de judaïsants ; la loi dc Moïse, selon eux.
doit encore être observée littéralement, y compris les
prescriptions relatives au sabbat, à la circoncision, aux
aliments. Cc judaïsme pratique s’accompagne d’erreurs
théoriques sur le Christ et la Trinité : le Christ, fils dc
2207
PASSAGIENS
PASSAGLIA (CHARLES)
Dieu, n’est pas l’égal du Père; les trois personnes. Père,
His, Esprit-Saint, ne sont pas une seule substance, un
seul Dieu. On sc croirait revenu a l'ébionisme primitif.
Il va de soi que les sectaires en question méprisent les
enseignements de l’Eglise romaine cl des docteurs
orthodoxes. — Quelques années plus tard paraît un
autre traité que Mura tori a découvert à Milan, et qui
est dirigé, lui aussi, contre les cathares ct les passagicns: ce critique n’en donne malheureusement que des
extraits fort courts. < Les passagiens disent que le
Christ est la première créature, mais une pure créature
(esse primam et puram creaturam), que l’Ancicn Testa
ment doit encore Cire observé pour cc qui est des rites,
de la circoncision ct des prescriptions alimentaires, à
l’exception toutefois des sacrifices. » Muratori, A ni. ital.,
t. v, col. 151-152. Les deux renseignements, comme on
voit, coincident sensiblement. Il s’agit en somme de
chrétiens plus ou moins revenus au judaïsme, et qu’il
faut, sans aucun doute, assimiler aux circumcisi qui
les précèdent immédiatement dans la constitution
impériale de 1239.
Le plus dillicile est de préciser l’étymologie de leur
nom qui est d’ailleurs 1res diversement écrit : passagii,
pasagini, passageni, passagerii, passagères, passagieri. (’elle que propose P. .las, De ualdensium secla,
p. 28, πϊς άγιος, ne présente aucune vraisemblance. II
y a toutes chances qu’il faille chercher du côté de
passagium qui est. on le sait, le terme courant pour
désigner le pèlerinage d’outre-mer, la croisade. Les
passagini seraient, au point de départ, des gens ayant
fait le pèlerinage de Terre sainte, ayant séjourné en
Orient. Plusieurs de ces personnes ayant pris là-bas
contact avec les coutumes juives auront rapporté en
leur patrie quelques-unes de celles-ci, auront essayé
de les justi lier, d’où les erreurs théoriques qui sont
venues sc greffer sur des pratiques judalsanles. Étant
donnée la fermentation qui se remarque dans certaines
régions cl particulièrement dans l’Italie du Nord â la
lin du xii* siècle, et qui pousse nombre d’âmes ù cher
cher cn dehors de l’Eglise officielle la satisfaction du
besoin religieux, il n’est pas extraordinaire que ces
gens « venus de loin · aient groupé autour d’eux des
consciences inquiètes, ct leur aient enseigné cc christia
nisme judaisanl. C’est une réaction exagérée contre le
catharisme et son hostilité ù tout cc qui est en dépen
dance de l’Ancicn Testament, il est possible qu’il faille
ajouter à celte attirance une propagande exercée par
les juifs établis cn Occident. Voir Luc de Tuy, Adv.
Albigenses, I. I, c. m, d ms Maxima bibi. Patrum,
,1. xxv, col. 211. Cette propagande attire encore l’atten
tion du Saint-Siège dans la seconde moitié du xm· siè
cle; voir les instructions données aux inquisiteurs par
Clément IV, 26 juillet 1267, Potthast, n. 20 095, ct
Grégoire X, l«r mars 1271, ibid., n. 20 798, et la Practica inquisitionis de Bernard Guy (début du χιν* siècle),
édit. G. Mollat-G. Drioux, l. n, p. 7 sq. Mais peut-être
sommes-nous ici déjà fort loin des passagiens.
Le* tourcei ont élé signalées dans le corps «le Particle.
Comme travaux, il existe : une courte étude de Mobilier,
dan* les Mémoires de ΓAcadémie de Toulouse, sér. VIII,
t. x, 1888, p. I2S sq.; cl les études générales sur l'hérésie
au .Μ. Λ. Il y a beaucoup de renseignements dans C. !..
Hahn, Gesch. der Kelzer im M. .1., Stuttgart, 1815-1850,
t. m, p. 1-23. 2)7-215, qui renverra aux auteur» antérieurs.
É. A MANN.
naquit, à Lucqucs cn
Toscane, le 2 mal 1812. A l'âge de quinze ans (13 no
vembre 1827), il fut admis nu noviciat de la Compagnie
de Jésus. Il fil ses études de philosophie et de théologie
au Collège romain. Panni ses maîtres se trouvait le
P, J. Perrone. Avant sa promotion au sacerdoce, il
enseigna les mathématiques ct la physique â Reggio
en Érnilic et ensuite la philosophie a Tivoli. Devenu
PASSAGLIA
Charles
2208
prêtre, el après avoir quelque temps professé à Home le
droit canonique et rempli les fonctions de préfet des
études au Collège germanique, il monta, n'ayant encore
que 33 ans (1815), dans la chaire de théologie dogma
tique du Collège romain.
Son enseignement eut des l’abord un grand éclat. A
une époque où les éludes théologiques manquaient
d’étendue et de profondeur, où la connaissance des
Pères était peu répandue, où le dogme était exposé sans
rigueur scientifique, le P. Passaglia, suivant d’ailleurs
une voie commencée par le P. l’erroné, mais y mar
chant avec une fougue ct un enthousiasme tout nou
veaux, entreprit de mettre au service de la doctrine
catholique toutes les ressources de l’érudition pat ristique ct la vigueur d’une argumentation sévère. Toutes
les sciences et tous les arts devaient collaborer au
travail théologique. I nc documentation abondante,
luxuriante même, une mise en œuvre très vivante, une
langue facile, qui imitait l’élégance cl l’ampleur cicéroniennes, il y avait de quoi, la nouveauté aidant,
attirer l’attention et le succès. Celle manière, le bril
lant professeur l’a maintenue jusqu’au bout, malgré
des contradictions croissantes, et il en a fait l'apo
logie dans la longue préface qu’il a mise en tête de sa
réédition de Petau.
Pendant les troubles de 1818, le P. Passaglia passa
en Angleterre, puis à Louvain et en lin au scolaslicul
de Vais, où il servit d'arbitre dans les querelles de
l’ontologisme. En décembre 1819, il est revenu à Home
et il reprend son enseignement. C'est alors que sc mani
feste son activité littéraire par de nombreuses ct
importantes publications. Il avait déjà pris part à la
lutte contre Hosmini cn collaboration avec Carminati
et Ballcrini (1811), ct édité V Enchiridion S. Augustini
de Faure (1817). En 1850 et 1851, paraissent scs
Commentaires théologiques : Commentarium theolo
gicorum pars prima : De Ecctcsiir jure in sanciendis
profitenda· fidei formulis, i tome, 1850; Pars altera : De
ecclesiastica significatione της ούσίας quum de divina
Trinitate sermo est, Home, 1850; Pars tertia : De parti
tione diuiniv voluntatis in primam et secundam, Home,
1851. Sur les questions en somme assez restreintes
qu’indiquent ces titres, l’auteur accumule avec une
abondance extrême les témoignages des Pères latins,
grecs et syriens. L’ordre est un peu confus; dans la
troisième partie, on nous présente à la suite 70 corol
laires! Encore, en 1850, vient au jour le Commentarius
de pni'rogativis beati Petri, Ratisbonne, qui avait élé
écrit pendant l’exil de l’auteur. Dans un premier livre,
les preuves scripturaires sont passées cn revue une à
une. Dans le second livre, l’auteur étudie la nature de
l’argument, cn distingue et en ordonne les éléments,
et couronne la démonstration du primai par l’examen
des textes principaux, du triple « critère » : Matth.,
xvi. 16-20; Luc., xxn, 31-33; Joa., xxi, 15-18. Opus
accuratum, eruditum, prorsus insigne (Hurter). Pen
dant le carême de 1851, le P. Passaglia prêcha au
Gesù des conférences apologétiques, selon la manière
de Wiseman ct de Lacordairc; elles furent publiées
par la Civiltà cattolica, ser. I, t. v, vi, vu. traduites
en allemand, Ratisbonne, 1853, et cn français, Paris,
1852. Ces conférences sont vraiment remarquables par
la vigueur de la pensée ct l’on y goûte le meilleur suc de
la doctrine des Pères. Deux courts ct excellents trai
tés De œlernitate pamarum deque igne inferno sont édi
tés à Ratisbonne en 1851. De 1853 à 1856 paraissent
De Ecclesia Christi commentariorum libri quinque, t. i,
Ratisbonne, 1853; t. ii, 1856 (l'ouvrage est resté ina
chevé, le second volume s'arrêtant au troisième livre).
Œuvre originale ct savoureuse, d'une richesse ct d’une
élévation de pensé* peu commun»···, cl eur,
la colère qui n’a pas de contraire, forment un second
groupe de passions que les psychologues traditionnels
nomment passions de l'irascible.
Ainsi donc, onze passions composent le jeu complet
de l’affectivité humaine. Toute émotion prend forcé
ment place dans l'un ou l'autre de ces cadres que la
nature a fixés : nuances de joie ou de tristesse, d’attrait
ou de répulsion, de crainte passagère ou d’espoir fugi
tif qui modulent notre vie consciente ct sans trêve
colorent toutes nos actions quotidiennes; ou encore
explosions de violentes passions : amour tyrannique,
joie délirante, accès de mauvaise humeur, emporte
ment de colère, terreur soudaine, panique folle, assaut
de fougueuse audace, abattement mélancolique ou
crise de désespoir. IMI·, q. xxnt, a. 4.
2° Rapports des passions entre elles. — Pour définir
chat une des passions nous avons dû la considérer un
instant isolément et l'opposer à ses voisines; mais il
nous faut maintenant restaurer dans l'unité de la vie
réelle cc que l’analyse a ainsi morcelé.
Les passions ne vivent pas en nous à l’état spora
dique, chacune se trouvant séparée des ruins sans
rapport de continuité ou d'influence. Dans 'c courant
de notre conscience, nos passions s entremêlent cl sc
suscitent l’une l’autre : nos joies s’ombrent souvent de
tristesse;nos amours entraînent aisément avec elles la
jalousie soupçonneuse; l’aversion peut succéder à
l'attnnt le plus puissant ; on peut désespérer après
avoir espéré, ct l’audace In plus flèrepeut se changer
en timidité craintive. Il est, d'ailleurs, bien naturel
que nos passions sc conjuguent ainsi ct s entrelacent,
car, sans parler des conflits d’attraits différents aux
quels nous sommes en butte, le même objet, par la
multiplicité de ses aspects cl la complexité des cir
constances capricieuses qui l’environnent, peut tour ù
tour motiver ces formes mobiles ct ondoyantes de la
passion.
Cependant,cet ordre d’appel et d’influence entre les
diverses passions n’est point facultatif. Quelques-unes
vont habituellement par groupes, et des séries entières
se déploient le plus souvent au service d’une passion
prépondérante, Comment. par exemple, concevoir la
joie dans la possession assurée d un bien, sans qu’auparavant le désir cl l'amour n'en aient postulé la con
quête? Comment comprendre la tristesse sans la haine
du mal qui nous oppresse ou de celui qui en est le
pourvoyeur? N’est-ce pas à propos de nos affections
el de nos joies que surgissent nos craintes d’etre privés
de leur (loueur, el nos colères contre celui qui tente
de nous ravir ce que nous aimons?
Nos espoirs comme nos audaces n’ont-ils pas leur
motif dans le maintien de ce qui fait notre bonheur?
Panni les passions, une surtout : l’amour, a ce rôle
d’inspiratrice cl d’excitatrice de toutes les autres. C’est
par l’amour que débute tout mouvement passionnel,
par lui qu’il se prolonge ct par lui qu'il se termine.
Nous recherchons le bonheur;c'est IA le rythme normal
de notre vie, lu pulsation Intérieure qui perpétuelle
ment nous anime. Mais, comment sommes-nous mis
en haleine, pour ainsi parler, des divers biens qui doi
vent nous rendre heureux ct (pic le courant de la vie
amène A notre portée, sinon par la complaisance que
nous prenons en leur amabilité entrevue, bref, par
2219
PASSIONS. RAPPORTS AVEC LA SENSATION
l’amour qui les désire ct sc réjouit finalement dc les
posséder? Parce que nous aimons un bien dont nous
jouissons, nous prenons en aversion le mal qui prend
sa place cl nous sommes tristes d’en être accablés. Et,
si cet objet de notre complaisance est d'obtention
difficile, nous ne l’espérons ct nous n'avons d'audace à
le conquérir que parce que nous l'aimons. Enfin, si nous*
sommes amenés à en désespérer, si nous éprouvons la
crainte d’en être dépouillés, si nous nous insurgeons
en poussées dc colère contre les accapareurs, c’est que
nous le poursuivons toujours d’amour, à mesure qu’il
nous échappe. IB-II®, q. xxnr, a. L; q. xxv, a. 2.
On le voit, l'amour est la passion primordiale, celle qui
fomente toutes les autres. Il est le centre d’où rayonne
tout mouvement affectif. < Otez l'amour, dit Bossuet,
il n'y a plus de passions; posez l'amour, vous les faites
naître toutes. »
Les analyses qui précèdent ne présenteraient que
peu d’intérêt, si elles ne justifiaient d’importantes
conclusions concernant l’éducation morale des pas
sions : lais passions étant solidaires et s’entraînant
mutuellement l’une l'autre, une méthode éducative
qui ne s'appliquerait, chez un individu donné, qu'au
redressement d’une seule passion, serait fautive ct
manquerait son but. C’est à l'affectivité dans son en
semble qu’il faut viser, pour l'assouplir tout entière ct
la soumettre progressivement aux directions de la vie
morale. Toutefois, une passion mérite, en raison de sa
prépondérance, une attention spéciale de la part de
l’éducateur : c’cst la passion dc l’amour, instigatrice dc
tous les autres mouvements affectifs. Au point dc vue
psychologique, la facilité ou l’intensité de l'amour
accélère ou renforce les autres passions; dc même, au
point de vue moral, la qualité de l’objet de l’amour
donne leur tournure bonne ou mauvaise aux autres
passions dont cet objet est l’excitant.
111. — La passion et la sensation. — Voyons
maintenant comment naît en nous la passion, ce qui
revient à étudier les rapports de la passion avec la
sensation.
1° La sensation provoque la passion. — Toute pas
sion est spécifiée par une représentation sensible: on
a peur dc tel danger entrevu, on aime cette chose ou
cette personne, etc. Une passion ne saurait exister sans
objet ct. seuls, les sens peuvent lui fournir cet objet.
Ia-ll®, q. XL, a. 2. Ici, par sens, nous entendons l'un
ou l’autre des sens externes, puis encore la mémoire
qui garde les images raison délibérante ■ intervienne pour accepter, en
connaissance de cause, ce péché qui consomme la sépa
ration d’avec Dieu. Et cela suppose une parfaite
connaissance de la loi de Dieu, de ce qu'elle prescrit
ou défend, une claire vue de l'application de cette loi
â l'acte qui est en cause el dont, avec toutes ses cir
constances, on sait qu'il est prescrit ou interdit. Cette
clairvoyance de l’esprit réfléchi doit être suivie, pour
que s’affirme la culpabilité, du consentement parfait.
Consentir à un acte, c’est vouloir efficacement et
effectivement l’accomplir. La deliberation morale d’un
acte humain doit aller jusqu’à ce décret de réalisation
et même se poursuivre dans la réalisation pour la
mener à bonne fin. Toutefois, pour le dire en passant,
si la réalisation du péché, une fois décrétée, sc trouvait
empêchée pour une cause extérieure indépendante du
vouloir, le consentement intérieur visant cet acte déré
glé demeurerait à l’état de désir réfléchi et consenti et
par conséquent coupable. Or, ces conditions de raison
délibérante et de parfait consentement peuvent se
rencontrer dans la conscience à propos d’un péché de
passion. Par conséquent cc péché, à condition qu'il
porte sur une matière grave et bien définie comme
telle, devient un péché mortel. l,ullr, q. ucxvn, a. 8.
Mais, dira-t-on. la passion, précisément parce qu elle
pèse sur la conscience, pour l'entraîner à scs tins, ne
va-t-elle pas empêcher el contrecarrer cette délibéra
tion clairvoyante exigée pour qu’il y ait péché mor
tel? Pas nécessairement. S’il y a le cas, comme nous le
verrons plus loin, de la passion violente qui trouble
le jugement de conscience en précipitant l’actc déré
glé, sans donner suffisamment le temps d une mûre
réflexion, il y a aussi le cas, le plus fréquent et le plus
normal, où l'entraînement de la passion laisse à la
raison sa libre allure et sa pleine clairvoyance. Dans
une telle situation, le consentement parfait aboutit au
péché mortel si, par ailleurs, il y a matière grave
La lutte, même prolongée, de la tentation et de la
conscience peut fort bien laisser, au moins à certains
instants de cette lutte Intérieure, la parfaite lucidité
i cquise au discernement moral. Sans doute, la conscience
raisonnant en faveur de la passion tend à évincer les
motifs de refus que lui oppose la conscience morale.
Mais celle-ci, au sein même de cette tentative de
captation, ne perd pas de vue que l’acte présenté par
la passion reste nettement défendu par la loi, et qu’à le
commettre on offense Dieu gravement et que l’on
perd son âme. La passion, même insistante et entrai
nante, n’aboutit pas à aveugler la raison sur les obli
gations cl les valeurs morales. 1MI·, q. x, a. 3,
ad 2um.
Il arrive que, de fait, la conscience s’abstienne de
! délibérer, parce qu’elle ne le veut pas, parce qu’elle
applaudit tout de suite à l’inclination passionnelle.
Néanmoins, el^· avait la possibilité de délibérer et de
considérer les motifs de récuser la tentation. Celte
possibilité est très certaine, puisque, par hypothèse, la
2231
PASSIONS. M0BAL1TÉ
2232
passion ne trouble pas l’exercice de la raison. Cette elle-même A lu clarté restante du jugement de con
possibilité, dont on ne veut pas user, suffit A In culpa science. IM1·, q. i.xxni, a. 6. La proportion d’invo
bilité, rl, s'il y a lieu par sa matière, A la grave culpa lontaire et d’irresponsabilité répond au manque de
clairvoyance du jugement troublé par la passion. Cellebilité du péché de passion. Le pécheur habit udinnire.
dont nous parlions plus haut, s’est accoutumé A ne ci, par sa turbulence même, s’impose A la manière d'un
plus réagir, par sa conscience délibérante, contre l'en principe extérieur cl violent. L’autonomie et la liberté
trainement de scs passions. Son parti est pris depuis de l'action en sont diminuées d’autant, et c’est pour
longtemps : dès que la tentation surgit en lui, il
quoi cette action ne sc présente pas comme entière
ment responsable ct volontaire. Elle sera d’autant
l’accepte; il ne lutte point, ne raisonne point, ne
contrôle pas< t ne juge pas moralement l'action déréglée
plus volontaire ct responsable que l’intensité de la
a laquelle il sc livre. Et cela parce qu’il ne le veut pas | passion laissera plus de clairvoyance an discernement;
et n’a cure de le vouloir. Son péché est donc aussi vo cl elle sera d’autant moins volontaire que ce discer
lontaire que possible, volontaire par l'entrainement
nement sera moins clair. Inutile de dire que celte
habituel de sa volonté perverse auquel s’ajoute encore,
atténuation de la responsabilité comporte des degrés
pour l’intensifier, l’impulsion passionnelle qu’il prend
.i l’infini.
bien garde de ne pas réprimer, puisqu'elle sert son
La diminution de la culpabilité du péché de passion
habituelle volonté pécheresse. I*-IIm, q. vî, a. 7,
peut avoir d’autres causes que l’excitation virulente
ad 3··.
d’une passion involontairement surgie, causes géné
Ainsi donc, i>icn que tout péché provoqué par la
rales qui, en tout genre de péché, sont susceptibles de
passion ait cette circonstance atténuante d'être moins donner un discernement el un consentement impar
volontaire qu’un péché de malice ou d'habitude, il
faits.
reste qu’il y a des péchés de passion qui peuvent être
L'imperfection peut encore résulter, et cela aussi
des péchés mortels; Ils ont tout ce qu'il faut pour la
bien dans un péché de passion que dans tout autre
responsabilité volontaire. Sans doute, c'est la passion
péché, de la connaissance imprécise ou incomplète des
qui les a suggérés; mais, alertée, la raison délibérante obligations morales. Elle provient aussi de l’incerti
a eu le temps de voir cl d'apprécier ce qu’il fallait
tude ou du doute sur l'application de ccs obligations
faire : agréer la passion ou la refouler. Si elle l’agrée,
aux actes qu'elles commandent ou interdisent. Des
c’est donc en connaissance de cause ct avec un parfait
dispositions physiologiques durables, chroniques ou
consentement.
passagères (étal maladif, nervosité, perturbation
Par vole de conséquence, ccs conditions du péché
profonde par choc émotif subit et violent, etc.) in
mortel de passion nous montrent la situation où le
fluent, sans que la volonté y soit pour quelque chose,
péché de passion, même avec matière grave, ne sera
sur le contrôle plus ou moins relâché de l’esprit sur
plus un péché mortel. Ce sera quand le passionné, pour
les actes. IMP', q. x, a. 3; q. lxxviî, a. 7.
les
des causes dont il ne sera pas responsable, ira à son I tempéraments, tant de l’ordre intellectuel que de
péché, sans délibération suffisante cl sans parfait
l’ordre volontaire et passionnel,sont.eux aussi, suscep
consentement. Examinons brièvement ce nouveau
tibles d’amener une diminution de la culpabilité du
problème.
péché de passion, parce qu’ils causeront une Insuffi
1° Atténuation de ta culpabilité dans le péché de
sante clarté du jugement moral cl un amoindrisse
passton - Par le fait d’une passion antécédente, par ment de l'énergie volontaire. - Notons enfin, sans y
ticulièrement vise, nos jugements d’action peuvent
Insister, car le sujet serait immense A traiter, qu’il y a
manquer de suffisante clairvoyance. Certes, une telle
une pathologie de la passion. Dans la conscience mor
conscience, floue ct indistincte, est assez difficile A ana bide la passion naît, évolue et sc livre A scs actes par
lyser. mais clic existe. Nous l’expérimentons en nousl'excitant immédiat des sensations ct des images, par
mêmes cl nous entrevoyons sa réalité chez les autres.
déclenchement instinctif; car la synthèse mentale ct
Une excitation soudaine de colère montée A son paro l’inhibition volontaire ne fonctionnent pas normale
xysme nous obnubile l’esprit sur la portée de nos paro ment. soit que le contrôle n'existe plus, soit qu’il soit
les, de nos reproches, de nos invectives. Appliqués à la
troublé ct sans pouvoir suffisant d’arrêt. Cette suppres
riposte, que la passion nous fait croire nécessaire, nous sion, par lésion organique, de l’exercice de la raison,
n’entendons qu'imparfailement les conseils d’apaise amène l’irresponsabilité des actions. De veritate, q. xvi,
ment qu'on nous donne. Notre imagination surexcitée
a. 3. Dans certains cas de perturbation pathologique
empêche l'équilibre de notre pensée ct l’enchaînement
de la conscience, une certaine responsabilité pourrait
de nos réflexions. Nous acceptons les raisonnements demeurer quand des actes de volonté antérieurs se
qu’on nous tient pour nous avertir du manque d’A- raient, en partie ou en totalité, causes de l’incohérence
propos de notre altitude batailleuse, puis tout aussi el de l’impulsivité passionnelles.
tôt, par nos déclarations surexcitées, nous prouvons
VL La moralité ni ia passion. - Une étude sur
que nous n’avons pas saisi nettement les raisons qu'on
la moralité ct l’utilisation vertueuse de la pnsslon ne
allègue. Dans celte perturbation mentale, entretenue
peut être complète qu’avec l’élude détaillée de toutes
par la passion, notre jugement moral n’a pas la sûreté
les vertus mondes qui entrent dans les deux cadres des
désirable; Il ne ressemble en rien a la conclusion d’une
vertus cardinales de tempérance et de force. Ici. nous
lente réflexion, d’un conseil intérieur qui aurait exa ne pouvons donner que des aperçus généraux ct som
miné les opportunités ct les circonstances. Il est court,
maires. Pour saint Thomas, la passion n’est, par ellees souillé, alternativement vrai ct faux, parce que notre
même. ni bonne ni mauvaise moralement : c'est son
usage vertueux qui la rend moralement bonne. Mais
raison ne fonctionne pas assez bien el cela, encore une
de quelle façon? Quel rôle bienfaisant, bonifiant, la
fols, parce que l’exaltation passionnée l'en empêche.
passion peut elle avoir vis A-vis dr Paction raison
Ccttc raison voit et considère, mais elle ne peut pas
nable?
bien voir, ni considérer suffisamment; clic n’aboutit
lq La passion doit être exclue du discernement moral,
qu’à un jugement insuffisant sur l’acte auquel excite
La passion ne peut servir, du moins directement,
la passion et auquel clic consent en ne sc rendant
au discernement qui doit présider A l’action. Dans
qu'imparfailement compte de sa gravité ct de la loi
cette phase dlscrétlvc. elle n'a point sa raison d'être.
qu’elle enfreint.
L·· part de responsabilité affectant ce péché de pas Elle est nuisible. La passion ne pourrait qu’empêcher
ou troubler la clarté du raisonnement et du discerne
sion correspond A la part de volontaire qui entre dans
ment. S’inspirer de sa passion, de sa sensibilité surexclson acceptation rt cette part de volontaire correspond
2233
PASSIONS. MORALITE
tec, c’est exposer son jugement à sc tromper. Seul, le
raisonnable <1 une action en fait la valeur morale ct
aussi le mérite. Agir par passion plus que par raison,
amoindrit cette valeur cl ce mérite, même quand l’ac
tion réussit. Et c’est le propre du vertueux de réfléchir
à scs actions et de les dicter en dehors de tout parti
pris passionnel. La passion est impulsion, désordre,
aveuglement, partialité; la raison morale doit être
modération, ordre, clarté, impartialité. De veritate,
q. wiv. a. 7 ; ibid . ad 3u,n
La passion, il est vrai, peut précéder le discerne
ment prudentiel, sans le troubler, ni le gêner; mais
c’est lorsqu'clîe-niêmc est déjà pliée à la modération
vertueuse. Une crainte tempérée peut appuyer la
volonté appliquant la raison à chercher le moyen de
parer au danger. De même un amour fort qui sc pos
sède lui-même, ou bien encore une tristesse vertueuse
ment contenue peut être le point de départ d’une
action méthodiquement conçue et aolisch? Symbol, f j. I cip/ig. 1894, p. 158. 407; O. Barquand, presque simultanément ct, semble-t-il, indé denheuer,
Altkirchlichc Ltleralur, t. m, 1912. p. 414;
pendamment, deux critiques, F. Kattenbusch, d’une
M. Schanz, (iesch. der rôm. Lilcralur, t iv, 1" part.,2* édit.,
part, dom Morin, de l’autre, ont propose de reconnaître
191 L p.3SI. Cf. I lefele-Leclercq Histoire des conciles, t. il a,
P’iiS. p 1.82
cet opuscule dans la profession de foi attribuée, par les
diverses collections canoniques, à un concile de Tolède
É. Amann.
«
PICT. DE TIIÉOL. CAT1IOL.
T. — XI — 71
rôle bienfaisant. Quand elle sort d’une vertu · infuse ·
sous l’inspiration dc la divine charité, non seulement
elle enrichit notre vie monde, niais elle devient surnalurellcment méritoire; Dieu s’y complaît, puisqu’elle
est l’instrument du bien, et il la récompense. Il faut
pousser, jusqu’à cc résultat surnaturel, l’utilisation
vertueuse de la passion.
2243
PATA » I NS
2244
PA TA RINS, hérétiques du Moyen Age. — Le I beaucoup de faveur. Cela débuta vers 1056. Ayant
groupé autour dc lui un certain nombre de clercs
nom dc patarln, diversement écrit (patarinus, paterinus, patrinus, patharista, patarellus, en français. pata- décidés à mener la vie commune, Ariald commence à
prêcher la réforme du clergé. Landulfc, véritable tri
tin, patelin) est employé d’abord, au xn· siècle, comme
bun, sc joint a lui el ses déclamations, où très souvent
synonyme de cathare (albigeois), en attendant qu'il
s'applique aux xm· ct xiv· siècles à toutes sortes d'hè il dépassait les bornes, créent dans les milieux popu
re tiques, comme cela était arrivé antérieurement pour laires une telle excitation contre les clercs mariés ou
concubinaircs que çà et là des violences éclatent.
le mot « bougre ».
L’archevêque Guy, qui pouvait prendre sa part de
Sa synonymie avec · cathare «est clairement Indiquée
beaucoup de reproches faits par les agitateurs, n’ose
dans le can. 27 du IIP concile général du Latran (1179) :
« Quoique l’Église... sc contente d’un jugement sacer défendre son cierge. C'est seulement à la demande du
dotal cl qu’elle n’emploie pas les exécutions sanglantes,
pape Étienne IX (Jalfé, Regesta, n. 1378), qu'il réunit
elle est cependant aidée par les lois des princes, a lin que
un synode, où Ariald et Landulfc refusent de se présen
la crainte d’un supplice temporel oblige les hommes à I ter. Excommuniés, ils en appellent à Home, qui finalerecourir au remède spirituel. Comme, donc, les héré ment leur donne raison et envoie d'ailleurs sur place,
tiques que les uns nomment cathares, les autrespatarins au début de l’hiver 1057, deux légats : Hildebrand ct
et les autres publicatns, ont fait de grands progrès dans
Anselme, désormais évêque de Lucques.
la Gascogne,!* Mblgeois, le pays de Toulouse et ailleurs,
L'arrivée à Milan des envoyés pontificaux consolide
qu’ils y enseignent publiquement leurs erreurs et le groupement, que l’on appelle désormais la Pataria et
tâchent dc pervertir les faibles, nous les analhématisons
qui prend l’allure d’une société organisée, où l’on
avec leurs protecteurs, etc. > Mansi, Concit., t. χχιι, s’engage par un véritable serment. On s’y proposait
col. 231-232. La présence â cc concile d'évêques des avant tout d’agir, soit par la persuasion, soit par la
régions ci-dessus visées exclut toute chance d’erreur.
force, sur les ecclésiastiques indignes; on voulait les
Cf. Devic cl Vaisscte, Histoire générale de Languedoc, contraindre soit à abandonner Tes femmes avec qui ils
2· édit., t. vi, Toulouse, 1879, p. 86. Ce texte parait
vivaient, soit à réparer les actions slmoniaqucs par
être le premier où l’assimilation soit faite de manière lesquelles ils étaient entres en fonction. Contre eux,
aussi précise.
suivant une consigne qui allait recevoir l’approbation
Il faut, en tout état de cause, distinguer ccs patarins- de Home, on organise la désertion des offices qu'lis
cathares du xn· siècle, des patarins qui apparaissent,
célèbrent. C'est une manière de les amener à prêter le
au milieu du Xi· siècle, à Milan ct dans l’Italie du Nord.
serment d'abandonner leurs anciennes mœurs. Des
Les membres de la Palaria milanaise sont des catho résultats appréciables furent ainsi obtenus, lis furent
liques zélés, très animés contre les abus ecclésiastiques
encore étendus, quand Nicolas II, élu à la fin de 1058,
de leur époque et soutenus dans leur action par plu- · envoya à Milan une seconde légation, composée de
sieurs papes successifs. Il est assez difficile d’expliquer
Pierre Damien et d’Anselme de Lucques. Énergi
comment leur nom est passé aux sectaires néo-mani quement soutenus par la Palaria, les légats obtin
chéens du siècle suivant. Faut-il penser A une simple
rent la soumission, au moins apparente, du clergé.
allitération qui a fait passer de cathares à palares ?
Tous les ecclésiastiques, archevêque en tète, durent
Il y a des transformations onomastiques plus sur prêter serment d’éviter désormais la simonie et le
prenantes, comme celle dc paulicien, devenant en
nicolaîsme, sc soumirent aux pénitences imposées
définitive publicain, On a cherché d’un autre côté. Le et furent réconciliés par le légat. Voir le rapport de
nom dc patarin avait été donné aux zélotes milanais
Pierre Damien adressé à Hildebrand, alors archi
par leurs adversaires, comme une appellation inju diacre de l’Église romaine, P. L., t. cxlv, col. 89-98.
rieuse : eis paupertatem improperantes, patbhinos, id On remarquera le titre dc ce rapport : Actus Medio
est pannosos vocabant, dit Bonizo de Sutri, Liber ad lani de privilegio Ecclesia: romance ;: l’action dc Pierre
amicum, 1. VI, début. P. L., t. ct., col. 825 C. Quoi qu'il
Damien eut bien, en effet, pour résultat de renforcer
en soit de l’étymologie du mot, que les tout premiers l’autorité dc Home sur « l’Eglise ambroslcnnc », qui,
historiens du mouvement eux-mêmes n’arrivent pas â
de tout temps, avait revendiqué une sorte d’au
expliquer, il désignait, dans la pensée de leurs adver tonomie.
saires, pour la plupart nobles ou bourgeois, la populace,
Sous Alexandre II (1061-1073), il était naturel que
les déguenillés, les gueux. De même que ce dernier mot
la situation de la Pataria sc renforçât encore. Sans
a désigné, au xvi· siècle, un parti religieux dans les
doute Landulfc était mort (à une date que l’on ne sau
régions flamandes et wallones, dc même le mot de
rait préciser); mais son frère, un laïque nommé Erlcmpatarins, mot de dénigrement, aura désigné à la lin du
bald, continuait, avec plus de fougue encore, à secon
xn· siècle les hérétiques cathares. D'ailleurs, n'y avait-ll
der 1 action d’Ariald. Il faisait vraiment ligure à Milan
pas quelques rapprochements à faire entre les cathares de délégué pontifical, ayant reçu du pape la ban
du xn· siècle ct les patarins du xi· : anticléricalisme
nière même sous laquelle il rassemblait scs partisans,
violent, inspiré, il est vrai, par des motifs tout divers,
militairement organisés. Les attaques reprirent de
caractère occulte des réunions, déclamations plus ou
plus belle contre l'archevêque Guy. en 1066. Menacé
moins énergiques contre le mariage, etc? Ceci explique- . d’excommunication par le pape (cf. Jaffé, Regesta,
rait Jusqu’à un certain point la transmission, d’un
n. 1591), l'archevêque tenta de sc débarrasser des
groupement à l’autre, d'un nom dont la signification
meneurs; des scènes violentes se déroulèrent à la Pen
tecôte dans les églises et dans la rue. Guy ayant
exacte s’étqit perdue.
Pour ce qui est de la Pataria milanaise, elle ressortit
menacé de jeter l’interdit sur la ville si Ariald y demeu
davantage à l’histoire qu’à la théologie. On a désigné,
rait, le diacre fut contraint de partir; il erra pendant
dès le principe, sous ce nom, un mouvement inspiré par quelque temps dans la banlieue, avec quelques parti
les mêmes idées que la réforme grégorienne ct qui pré sans; finalement, il fut massacré, le 28 ou le 29 juin,
avec d'effroyables raffinements de cruauté. Erlembald
tendait combattre les deux grands vices du clergé dc
vengea sa mort, réussit à rentrer dans Milan que
l’époque : nicolaîsme et simonie. Le mouvement, qui
s’étendit à toute la province, eut comme premier [ l’archevêque quitta précipitamment. Home, semblemeneur un diacre nommé Ariald, bientôt secondé par t-il, dut Intervenir pour modérer la violence des repréun clerc, nommé Landulfc, et auxquels le prêtre I sallies exercées par les patarins. Cf. P, L., t. cxi.vii,
col. 317 G. Mais, dégoûté «le tant d’avanies, l'archeAnselme, qui deviendra évêque de Lucques en 1057 ct
pape en 1061 sous le nom d’Alexandre II, montrait I vêque se résolut à démissionner.
2245
PATAUI NS
Ccttc crise allait orienter la Pataria dans une non-’
velle direction. Après avoir lutté contre le nicolaîsme,
puis contre la simonie, elle allait maintenant s’opposer
à l'investiture laïque. La démission de Guy posait, en
ellet, la question de la nomination de son successeur. Le
roi dc Germanie, qui, dc temps immémorial, nommait
cl investissait les archevêques de Milan, n’entendait
pas renoncer à son droit. Le sous-diacre Golfried, dési
gné d'ailleurs par Guy, reçoit l’investiture du Jeune
roi Henri IV. Home veut au contraire que le nouvel
archevêque soit élu canoniquement. Erlcmbald, qui la
représente à Milan, fait si bien que la ville se soulève
contre l’élu du roi, el se refuse à le laisser prendre
possession. Quand l’archevêque Guy meurt, le 23 août
1071, on ne veut pas davantage accepter Golfried, cl
l’on essaie dc procéder a l’élection du successeur de
Guy. Malheureusement, la division est au comble dans
la ville, où les procédés de la Pataria sont loin de rallier
tous les suffrages. Le jour de l’Épiphanie, 1072, les
memores de la Patariaélisent le clerc Alton; mais leurs
adversaires surviennent, maltraitent le nouvel élu cl
le contraignent à renoncer, sous la foi du serment, ù la
dignité qui vient de lui être conférée. La-dessus, inter
vention d’Alexandre 11, <]ul excommunie Gotfried, ct
somme Henri IV de reconnaître Alton. Cf. Jallé,
Regesta, n. 1701. (’.'est en somme le début de la querelle
des investitures, car le jeune roi. passant outre aux
injonctions romaines, fait consacrer Gotfried par les
évêques de Lombardie. Mais Isrlembald mène la vie
dure ù la créature du roi; Gotfried ne peut pénétrer
dans Milan et Alexandre H, au synode du carême
de 1073, excommunie les conseillers du roi. Jallé.
Regesta, post η. 4765. L’accession de Grégoire Vil au
trône pontillcal (22 avril 1073) n'était pas faite pour
décourager Erlembald et la Pataria. On sait toutefois
qu’au début de son règne Grégoire essaya de résoudre
pacifiquement la question de Milan. Voir sa lettre à
Erlemoald du 9 octobre 1073. Jallé, n. 1797. Eriembald ne paraît pas avoir secondé ccs vues. Quoi qu’il
en soit, sa domination à Milan devenait avec le temps
insupportable. Une contre-ligue se forma; vers Pâques
1075, dans une échaullourée entre patarins ct antipaturins, Erlcmbald fut tué. Ce fut la tin dc la Pataria,
quels qu'aient été les encouragements donnés par
Grégoire Vil à divers personnages qui s’ellorçaicnt de
maintenir Λ Milan un parti fidèle à l’Église romaine.
Voir les lettres. Jallé, n. 1989 (an. 1076); 5007 (31 octo
bre 1076). Des résultats positifs avaient d’ailleurs été
obtenus. Si, dès le début de la querelle du sacerdoce ct
de l’empire, on voit Milan, la puissante cite lombarde,
passer du côté du pape, c’est aux ciTorts dc la Pataria,
qu’il faut l’attribuer. Qüelquo violents qu'aient été les
moyens employés par ce groupement, ils avaient été
mis au service dc la réforme de l’Église.
1· Sources. — Pierre Damien, 0/)Uicnlum, t. v, P. L.,
t. c.xî.v, col. 89-98; Bonlzo e patienî.e. — Il existe une vertu naturelle
de patience, à laquelle dispose d'ailleurs un tempé
rament flegmatique. Les exemples n’en sont pas
rares. Que ne supporte pas, chaque jour, le commun
des mortels, pour garder ou pour retrouver la santé,
pour sc procurer des ressources matérielles, pour
maintenir la paix au foyer ou l’union dans la famille?
Que ne supportent pas bien des hommes, même païens,
pour faire avancer la science, ou pour éviter le mal
ct sauvegarder la dignité morale de leur vie? L’âme
humaine abhorre la tristesse et la douleur en ellesmêmes; jamais elle ne choisirait de souffrir pour
souffrir; mais elle l’accepte souvent en vue d’un bien.
La patience, au fond, est affaire d’amour; quand on
aime un bien plus qu’un autre, on supporte avec
patience la privation du second pour obtenir le pre
mier.
Au-dessus de la patience qui s’exerce en vue dc
2249
PATIENCE
biens naturels, est celle qui a pour but notre fin
dernière et les moyens d'y arriver. Pour que l'homme
préfère à tous les biens dc ce monde, dont la perte peut
l’attrister, le bien de la grâce, il faut qu'il aime Dieu
par-dessus toutes choses; en d’autres termes, qu'il ait la
charité. C’est donc de la charité que dérive la patience
surnaturelle, ainsi que le dit saint Paul : Caritas
patiens est. I Cor., xm, 1. Comme la charité elle-même
émane dc Dieu, on voit que la patience ne peut être
pleinement acquise sans le secours dc la grâce. Elle est,
selon l’expression de saint Paul, un « fruit dc l'Esprit ».
Gai., v, 22; ci. Sum. throl., IIMI”, q. cxxxvi, a. 3.
III. Excbllbnce de la patience, — 1° L'impor
tance de la patience ressort d’abord des funestes effets
dc la tristesse qu’elle maîtrise. L’Ecclésiastique
reconnaît que la tristesse est mortelle : « le chagrin en
a tué beaucoup», xxx, 25; el cc qu’il a dit en parlant
dc la vie du corps, saint Paul le répète en l’appliquant
à l’âme : · la tristesse de ce monde produit la mort ».
11 Cor., vu, 10.
Sans aller toujours jusque-là, la tristesse glace cl
paralyse l’âme qu'elle envahit; elle y étouffe la joie,
elle brise son élan, elle entrave son épanouissement,
elle y détruit en un mot une série de dispositions qui
toutes favorisent la vertu. En supprimant cet obstacle,
en rendant â l’homme, selon le mot de Jésus, la pos
session dc son âme : In patientia vestra possidebitis
animas vestras, Luc., χχι, 19, la patience permet aux
vertus de naître ct de se développer; c’est pourquoi
saint Grégoire le Grand a pu l’appeler radix ct custos
omnium virtutum. Horn, in Evang., xxv.
2° La patience est en outre, pour l’âme, une des
principales sources de mérites. Au regard de la foi, rien
n’arrive que par la volonté ou la permission dc Dieu,
et les sources dc douleur ou de tristesse que rencontre
l’homme au cours de sa vie sont disposées providen
tiellement sur son chemin. Supporter avec patience
les peines et les épreuves d'Îcî-bas, c’est donc faire
acte de soumission â la volonté de Dieu et de confiance
en sa bonté comme en sa justice. Saint Pierre souligne
le mérite de celle attitude : «Si, apres avoir fait le
bien, vous avez â souffrir el que vous le supportiez avec
patience, voilà ce qui est agréable à Dieu. » 1 Petr., π,
20 CL il Petr . I, 6.
3° On ne s’étonnera donc pas dc voir V Ecriture
recommander à maintes reprises cette vertu. < Tout ce
(fui vient sur loi, accopte-le, dit Γ Ecclésiastique; et
dans les vicissitudes dc ton humiliation, sois patient. »
n, 4. Saint Paul invite à la patience les Komams :
« soyez patiens dans rallliclion , xn, 12; les Thessaloniciens : « usez de patience envers tous ». I Thcss.,
v, 14, cf. 11 Thcss., î, 4; les Éphéslens, iv. 2; les
Colosslens, m, 12; il presse Timothée de chercher à
l’acquérir, I Tim., vi, 11, et l’adjure de ne pas s’en
départir dans ses prédications, Il Tim., iv. 2; il
charge Tito de la recommander aux vieillards, n, 2.
Saint Jacques exhorte scs correspondants à attendre
avec patience l’avènement du Seigneur, v, 7-8.
IV. PRATIQUE DE LA PATIENCE.
1°
objets. -Tout ce (fui nous atteint dans nos biens; tout ce (fui
meurtrit notre corps; tout ce qui heurte notre tempé
rament, nos habitudes, nos goûts, nos idées; tout ce
qui ne répond pas à nos désirs, à nos espoirs, à notre
atteinte; tout ce qui résiste à nos entreprises; bref,
fout ce qui est de nature â causer quelque souffrance
on quelque tristesse, peut donner lieu à la patience
de s’exercer. Il faut à l’homme de la patience pour
supporter les revers de fortune ou la maladie; pour
se supporter lui-même, avec son humeur el scs fai
blesses; pour supporter les défauts et les torts du
prochain; pour accepter les fatigues cl les peines inhé
rentes ii tout effort vers le bien ou vers le mieux; pour
se soumettre aux desseins de la Providence.
2250
2° Ses qualités.— La patience doit tire ; 1. univer
selle, c’est-à-dire s’étendre à toutes les afflictions et
ne pas en accepter seulement le principal, mais « le%
accessoires ct accidents », en d’autres tenues, les mo
dalités el les conséquences ; 2. humble ct muette,
c’esl-à-dirc exclure les plaintes ou les gémissements,
ct jusqu'au simple désir d’exciter la compassion et
d’être plaint; 3. surnaturelle, c'cst-à-dirc s'appuyer
sur un motif de l’ordre surnaturel : foi, espérance,
charité, repentir, réparation, etc. Mais la patience
parfaite n’exclut pas le recours raisonnable aux moyens
de tarir certaines sources de maux; par exemple, dans
la maladie, négliger l'emploi des remèdes possibles ne
serait pas faire acte dc patience, mais tenter Dieu,
saint François dc Sales, Vie dévote. III· part., c. ni.
3° Ses degrés. — Il y a dans la patience, même par
faite en son genre, des degrés d’intensité, variables
selon l’intensité des maux que l'on supporte; et des
degrés de perfection spirituelle, qui dépendent dc la
manière dont on supporte ccs maux. La patience peut,
en effet, être pénétrée soit de résignation, soit de
volonté positive, soit d’amour. De là trois degrés qui
correspondent, en somme, avec trois voies dc la vie
spirituelle.
Au premier degré, l’âme se soumet, elle accepte sans
murmure le calice qu’elle voudrait cependant voir
s’éloigner d’elle. Au second, elle fait sienne la volonté
divine et veut réellement l'épreuve qui la fait souffrir.
Au troisième, elle s’attache avec joie à la volonté dc
Dieu, elle l’aime et se porte en quelque sorte au devant
d’elle, soutenue par un ardent désir.
4° Ses soutiens.— En tout ceci l'âme est soutenue par
des considérations que l’on peut regarder comme des
moyens de pratiquer la patience. Au premier degré,
l’idée de la Providence,la pensée du mérite, l’intention
expiatrlce; au second, la pensée de Jésus, le désir de sc
conformer à lui dans la souffrance pour lui être uni au
i ciel: au troisième, l’idée dc la gloire de Dieu à procurer
el le désir apostolique dc la sanctification des âmes.
Tanquercy, Précis, p. 683-685. En gros, on le voit,
au premier stade domine l’influence de la vertu de
I foi, au second celle de l’espérance, au troisième celle
dc la charité.
V. Défauts opposés a ia patience. — Ie Le
manque habituel de patience est V impatience. Faute de
patience, l’homme s’abandonne aux réactions de sa
nature en face des maux qui le louchent : il se laisse
aller à la tristesse, aux plaintes, aux murmures; il s’en
prend à tout cl à tous; il finit par chercher où il peut
des consolations de mauvais aloi. Les mouvements
I d’impatience sc rattachent au péché capital de colère:
mais ils n’ont pas en eux-mêmes sa gravité, soit
parce qu’ils ne sont que des ébauches de réaction,
soit parce que. très souvent, ils sont à peu près involon
taires. La tendance est à surveiller cependant, d’abord
parce qu’elle est l’indice d’un manque de possession
de soi et qu’elle peut conduire à des péchés graves,
comme le blasphème ou la révolte contre la IToxi
dence; ensuite, parce que, poussée à un certain degré,
elle entraîne à des actes à ce point répétés ou violents
qu’ils jettent le trouble dans les relations sociales.
La patience, qui apaise les disputes ou les empêche de
naître, l’rov.. xv, 18, est souvent un devoir dc charité.
2° A l’opposé de l’impatience, on peut placer l’ïnsensibilité. \ oir Fouet, l. vi, col. 538. En un sens, il est
vrai, on ne saurait être trop patient: mais il importe
qu’on le soit à bon escient. Nous l’avons dit : il y a de*
choses qu’il faut savoir ne pas souffrir ; il y a par conse
quent des cas où la patience dégénérerait en faiblesse·
sinon en lâcheté ou en complicité. L’insensibilité,
disposition habituelle à ne pas réagir en présence du
mal, quand il le faudrait, est un défaut, de même que
l'impatience, disposition habituelle à réagir quand il
2251
PATIENCE — PATOUILLET
2252
ne le faudrait pas. Comme les autres vertus morales, i lonia, intitulé : Bibliothèque janséniste, 2 in-12, dont
h patience sc trouve · dans un juste milieu >.
la 4· édition parut en 1740. L’ouvrage du P. Patouillct
est encore plus vif que celui du P. Colonia, qui avait
S. Thomas d’Aquin, Summa theologica, ID-II1’, q.
été condamné pari’Index, le 20 septembre 1749; il fut,
cxxxvi,ct le Commentaire du P. Pégucs, t. xiu. p. 173-187.
lui aussi, condamné par l’index, le 11 novembre 1754,
Les tmltes de théologie monde, nu chapitre des vertus
ct il fut réédité, sous un titre plus piquant : Diction
morales A propos de In Force. Vigoiiroux, Dictionnaire de ta
Bible, art. Patience; Tcrtiilllcn, ZM patientia P. /.., t. t;
naire des livres opposés à la morale de la société des soiS. Cyprien De bono pallentia?, P. h.. t. iv; S. François de
disant jésuites, condamnés par leurs intrigues et justi
Sale*, Introduction à ta oie dévote, ΠΙ· part., c. ni ; J. J. Oiler,
fiés par le parallèle qu'on en fera avec la morale de ceux
Introduction ά la vie et aux vertus chrétiennes, c. ix ; W. Faber,
condamnés par Turret du Parlement, en date du 6 août
Le progrès de TAme dans la vie spirituelle, c. ιχ; V. Lchodcy,
1761. 4 in-12. Bruxelles, 1763. Cet ouvrage a été large
Zz saint abandon, 2* 61. Pari*, s. d., III· part., c. m-v;
ment utilisé par le Dictionnaire nouveau des jansénistes
A.-D. Sertillange*, La philosophie morale de saint Thomas
d'Aquin. 2« Mil.. Paris, 1922, p. -138-410; Ch. de Smrdt,
de James, inséré dans le Dictionnaire des hérésies de
Notre oie surnaturelle, t. il, p. 210-207; Tnnqiicrcy, Précis de
Mlgnc, 2 in-4”, Paris, 1847-1853. Le Dictionnaire fut
théologie ascétique et mgstlque, n. 1088-1092; P. Janvier,
attaqué, en particulier, par l’abbé Goujel, dans Obser
Carême, 1920.
vation sur un ouvrage intitulé : Dictionnaire des livres
E. Vansteen b eh c. i i e.
jansénistes ou qui favorisent le jansénisme, In-12, en
PATIN Joseph, dominicain de la première moitié
France, 1755. Il fut aussi critiqué par l'abbé Pierre
du xviii· siècle; professeur â l'université d’Avignon.
Rulié, dans Cinq lettres au R. P. jésuite, pour servir
Il publia un traité sur le Christ, sous le titre de d'introduction, de commentaire et d'apologie à son Dic
Theologia cvangcUca, Avignon, 1705, in-12, 386 p.; un
tionnaire des livres jansénistes, in-12, Anvers, 1755.
précis de droit canonique concernant les clercs, sous
Dans d’autres écrits, le P. Patouillct combattait Ici
le titre de Theologia clericalis, Avignon, 1710, in-12, erreurs du temps, et il retrouvait encore la question
131 p.; un manuel d’érudition biblique sous le titre de i janséniste; ainsi dans le Discours sur le concile de Flo
Theologia rxegetica, Avignon, 1712, in-12, 384 p. rence ct sur l'autorité qu'il a en France, ù l'occasion d'un
Il avait également préparé un compendium de la arrêt du parlement de. Paris du 16 décembre 1737, ln-4®,
Somme de saint Thomas sous Je titre de Theologia s. I., 1739; cet écrit fut condamné par un arrêt du Par
scholastica.
lement du 6 mars 1739. — Les deux Lettres sur le livre
Quétif-Échard, Scriplores ord. prirdic., t. π, 1721, p. 806.
du P. Norbert critiquent les idées exposées par cc Père,
Μ.-Μ. GoitcB.
dans l'écrit qu’il avait publié en 1743, sous le titre :
PATOUILLET Louis (1699-1779). naquit à
Mémoires historiques présentés à Benoit XIV sur les
Dijon, le 31 mars 1699; il entra dans la Compagnie de missions des Indes orientales, 2 in-4°, Lucqucs, 1744.
Jésus le 28 août 1715; il s'adonna d’abord h l’enseigne Le P. Norbert, capucin de Lorraine (voir l’art. Pariment, puis à la prédication. 11 vint à Paris, où il aida
sot), accusait les jésuites d'idolâtrie ct de paganisme
beaucoup l’archevêque, Christophe de Beaumont, dans
(Nouvelles ecclésiastiques du 15 mai 1745, p. 77-80; du
ses querelles avec le Parlement; il fut alors très vio 28 juillet, p. 117-120, ct du 28 août, p. 137-141 ; ce der
lemment attaqué par les philosophes et, en particulier,
nier article répond au Supplément des Nouvelles
par Voltaire. Il dut quitter Paris en 1756, et il sc retira
ecclésiastiques des 30 mars et 6 avril). Les Lettres du
chez l’évêque d’Amiens, M. de La Motte, puis à Uzès
P. Patouillct ont été traduites en italien par le P. Lact enfin à Avignon, où il mourut en 1779.
gomarsini. — Le P. Patouillct a composé des Lettres
Le P. Patouillct fut un adversaire ardent du jansé édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères par
nisme qu’il attaqua en de nombreux écrits, parmi
quelques missionnaires : 27· Recueil publié en 1749,
lesquels 11 faut signaler : Cartouche ou le scélérat justi fié avec approbation du provincial, du 29 mai 1749;
par la grâce du P. Quesnel, ln-8®, La Haye, 1751.
28· Recueil (1758); 31· Recueil (1774); 33· et 34· Re
L’ouvrage avait d’abord paru sous un titre un peu
cueils (1776) (Journal des savants, 1750, p. 402-410;
dillércnt : Apologie de Cartouche ou (e scélérat sans
Mémoires de Trévoux de janvier 1750, p. 96-113 ct de
reproche, par la grâce du P. Quesnel. in-8®, Cracovie,
janvier 1759, p. 92-120). Un violent pamphlet attaqua
1731; La Haye, 1732; Avignon, 1733. Cette pièce, en
cet écrit sous le titre : Les jésuites assassins ou Anec
forme de dialogue, eut un grand succès: elle fut tra dotes pour servir ά la continuation des Lettres édifiantes
duite en allemand, en italien ct en latin et elle fut
du R. P. Patouillct et associés, in-12, Lcydc, 1762. —
reproduite, en partie, dans des recueils de comédies,
Lettre sur l'art de vérifier les dates, In-12, s. I., 1750
sous des titres divers : Dialogue entre un docteur catho (Mémoires de Trévoux de novembre 1750, p. 2656 cl de
lique et un janséniste de bonne foi, ou encore Le mous décembre, p. 2833-2835). Dom Clémcncct répondit à
quetaire janséniste. — Supplément des Nouvelles ecclé cette Lettre et ù l'article des ht émoi res, dans deux
siastiques, s. L, 16 tomes en 4 ln-4®. (’.cite feuille anti Lettres à un ami de province, 18 novembre ct 14 dé
janséniste, dont le P. Patouillct fut un des principaux cembre 1750, sur le désir qu’il témoigne de voir une
rédacteurs, fut créée par les jésuites, pour répondre au réponse â la lettre contre l'art de vérifier les dates ct au
journal janséniste, connu sous le nom de Nouvelles journaliste de Trévoux, ct sur une critique qui est
ecclésiastiques ou Mémoires pour servir à T histoire venue en pensée au journaliste de Trévoux. Les Mé
ecclésiastique (1728-1731) et Nouvelles ecclésiastiques
moires répliquèrent par une Réponse à deux lettres ano
pour servir à Thistoire de lu constitution · Unigenitus » nymes, où l'on critique deux Nouvelles littéraires de ces
(1732-1803). — Le progrès du jansénisme par frère
Mémoires, avril 1751, p. 938-955. — Réfutation des
Lacroix, In-12, Quilon, 1743, et Aquilon, 1753. — La
lettres adressées à AIM. les commissaires nommés par le
vie de Pélage. contenant Thistoire des ouvrages de saint roi, pour délibérer sur T affaire présentée au Parlement,
Jérôme fl de saint Augustin contre les pélagiens, In-12,
au sujet des refus de sacrements ou des Lettres prétendues
s. 1., 1751. C'est la première partie de l’ouvrage inti pacifiques, in-12, s. I., 1753. — Entretiens d'Anselme et
d'Isidore sur les affaires du temps, In-12, en France,
tulé : Histoire du pélagianisme, 2 in-12, Avignon, 1763
1756, Douai ct Paris, 1759. — Réflexions d'un docteur
et 1767 (Fréron, Lettres sur quelques écrits du temps,
en théologie de T université dt*^ sur la Déclaration
t. vi, p. 273-281). L’ouvrage fut traduit en italien par
du roi du 10 décembre. 1756, et sur l'état présent de la
le P A. M. Ambrogi. — L’écrit le plus connu du P. PaSorbonne, attribué à MM de la faculté de Paris, opus
touillet est le Dictionnaire des livres jansénistes ou qui
cule qui fut brûlé par arrêt du C.hâtelét du 9 novembre
favorisent le jansénisme, 4 in-12, Anvers, 1752 et 1755.
1758. — Lettre d'un ecclésiastique à T éditeur des auvres
O travail est le développement de l’ouvrage du P. Co-
2253
PATOUILLET — PATRIARCATS
de AL Arnauld, docteur dr la maison de Sorbonne,
15 septembre 1759, in-12. Paris, 1759; cette lettre est
dirigée contre le Prospectus pour une édition projetée
d’une collection complète des ouvrages de inessire Ant.
Arnauld, prospectus écrit en 1758 par Goujet ct
Imprimé à Lausanne, en 1759, et à Utrecht, 1760.
L’abbé Goujet répondit dans les Nouvelles ecclesias
tiques du 13 novembre 1759, p. 185. — Lettre d'un che
valier de Afallhe à l'évéque de ·♦, in-12, Paris, 1764.
Patouillct prépara une seconde édition du livre de la
Frequente communion de son confrère le P. Pichon,
d’accord avec quelques prélats, parmi lesquels il faut
citer Languet, archevêque de Sens, ct Hnstignac,
archevêque de 'l’ours (Recherches de science religieuse,
t. vin, 1918, p. 256-265, et Bibliothèque nationale, ms.
français, η. Z.5P76). Voltaire a accusé Patouillct d'avoir
composé les mandements de quelques évêques, en
particulier le mandement de M. de Montillel, arche
vêque d’Auch, et d'avoir été un collaborateur du
P. Nonolle pour le Dictionnaire philosophique,
Michaud, Biographie universelle, t. xxxu, p. 257-258;
Hoefcr. Nouvelle biographie universelle, t. xxxix, col. 336337; Quérard, /.« France littéraire, t. vi, p. 630; Desessarts,
Les siècles littéraires, t. v, p. 108; Bichard ct Giraud, Bi
bliothèque sacrée, t. xix, p. 57-58; Qucrbeuf, Notice de
Patouillct, nu t. vi des Lettres édifiantes; Girod-Novillnrs.
Essai historique sur quelques gens de lettres nés dans le comté
de Bourgogne, avec une notice de leurs écrits, in-8®, Besançon,
1803, p. 165-166; Cl. X. Girault, Essais historiques et biogra
phiques sur Dijon, in-12, Dijon, 1814, p. 451-452; Ch. Bar
thélemy, Notes sur Patouillct, dans Erreurs et mensonges
historiques, XIV· série, in-18, Paris, 1881, p. 61-72; Ilurtcr,
Nomenclator, 3· édit., t. v, col. 57-58; de Backer, Biblio
thèque des écrivains de la Compagnie de Jésus, t. v, p. 571572; Sommorvogcl, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus,
l. vi. col.351-357.
J. Carreyre.
Ressorts juridictionnels
qui sc sont constitués, en Orient, au profit de certains
sièges plus particulièrement importants, ct dont les
titulaires, ou patriarches, occupent le premier rang,
après le souverain pontife, dans la hiérarchie ecclésias
tique. L Formation des patriarcats. IL Évolution
de Justinien à 1453 (col. 2267). III. De 1453 à nos
jours (col. 2280). IV. Les patriarcats secondaires
(col. 2293).
L Formation des patriarcats. Di s origines au
règne de Justinien. — Il ne faut pas vouloir trou
ver dès les débuts de l’Église les patriarcats complète
ment développés; sous la forme précise qu’ils revêtent
au temps de Justinien, Us sont le résultat d’une évolu
tion de plusieurs siècles et le droit patriarcal ne s’est
que peu Λ peu dégagé du droit métropolitain el du droit
cxarchal; après le concile de Ghalcédoinc seulement,
la haute administration ecclésiastique s’est pari âgée
entre cinq hiérarques, sans préjudice d’ailleurs de la
primauté papale. Nous voudrions marquer les diffé
rentes étapes de cette évolution et indiquer comment
se sont formés les patriarcats tels qu’ils existent à
l'époque de Justinien.
1® La situation au moment du concile de Nicée (325).
Interprétation du canon C*. — Eusèbc rapporte que
Dcnys, évêque d’Alexandrie, est intervenu plusieurs
fols dans les affaires de la Pentapole, particulièrement
dans les querelles du sabellianisme. Eusèbc, JZ. E.,
VIL xxM. 1 sq., P (L, t. xx, col. 706; P Batiflol,
La paix constantinienne et le catholicisme, 3· édit.,
Paris, 1914, p. 94-97. La Pentapole était civilement
distincte de l’Égypte; l’évêque d’Alexandrie, dès cette
époque, exerçait donc une autorité sur plusieurs pro
vinces civiles.
C’est ce privilège que confirme le 6® canon de Nicée :
Antiqua consuetudo servetur per Ægyptum, Libuam et
Pentupolim, ita ut Alexandrinus episcopus horum
PATRIARCATS. -
2254
omnium habeat potestatem, quia et urbis Ronur episcopo
parilis mos est. Similiter autem et apud Antiochiam
arterasque provincias sua privilegia serventur in Eccle
siis. Mansi, Concit., t. ii, coi. 670-671 ; Hcfele-Leclercq,
Hist, des conciles, t i, Paris, 1907, p. 552. Le concile de
Nicée qui, dans les canons 1 ct 5, avait précisé les droits
des métropolitains dans chaque province, · réserve ici
les droits d'une organisation plus ancienne > : il veut
conserver les privilèges de certains sièges et tout parti
culièrement d’Alexandrie, ainsi qu'il ressort du texte
du canon. Ces privilèges, en effet, avaient été violés
par Mélècc, qui s'était permis d'ordonner des évêques,
chose réservée au · pape » d’Alexandrie. Voir arL
MèlècedeLygopolis; Hefele-Lcclcrcq, op cit, t. i,
p. 489-503 et 1182-1186; Sohin, Kirchenrecht, l. i,
Munich, 1923, p. 401 sq. Mais en quoi consistaient ces
droits? Quelle est exactement l’organisation que vise
le 6· canon ?
Avant de répondre. Il n’est pas sans intérêt de men
tionner quelques-unes des variantes que l’on rencontre
dans les traductions orientales et occidentales des
canons de Nicée. On trouvera plusieurs de ces traduc
tions dans Mansi, Concit., t. n, col. 670, 713; et Beve
ridge, Pandectae, t n, Oxford, 1672-1682, p. 49-63. Une
étude complète des différents textes a été faite par
Maassen, Geschichte der Quellen und der Literatur des
kanonischen Rcchts im Abendlandc bis :um Ausgange
des Mittclaltcrs, t. i, Glatz, 1870, ct par Turner,
Ecclesia· orientalis monumenta juris antiquissima, t. i,
Oxford, 1904; cf. 1 Icicle-Lcclerq, op. cit., t. i, p. 11391168. Notons d'abord, en ce qui concerne l< 6® canon,
une glose relative â l'étendue territoriale du pouvoir
de l’évêque de Home; elle est donnée dans la traduction
de Rufin : Et ut apud Alexandriani et in urbe Roma
vetusta consuetudo servetur ul (ou quia) vel ille Ægypti
vcl hic suburbicarum Ecclesiarum sollicitudinem gerat.
Rufin, IL E., 1, vi, P. L., t. xxi. coi. 473; cf. édit.
Mommsen, dans Eusebius Werke, t. n b. p. 967. On
trouve la même variante dans une version de Cécilien,
évêque de Carthage, Maassen, op. cit., p. 903-909, ct
dans la Prisca, mais l’auteur de Ia Prisca ajoute après
suburbicaria loca les mots et m omnem provinciam suam.
Dans la version du Codex Ingelmari et aussi dans la
Prisca, le 6* canon commence par ces mots : Ecclesia
rornana semper habuit primatum. C’est de cc texte que
s’est servi le legal Paschasinus à la xvi· session du
concile de Chalcédoinc pour refrener les ambitions de
l’évêquc de Constantinople. Mansi, op. at., t. vu,
col. 443: T urner, op. cit., p. 121-260.
La paraphrase arabe de Joseph cl le texte des
canons arabes, édit. Turrianus, Mansi. I. n, col. 712713, cl col. 955, offrent des differences avec le texte que
nous avons cité en premier lieu, mais, comme ils sont
de rédaction postérieure, nous ne pouvons en faire état.
Parmi les versions orientales, il faut signaler un texte
copte incomplet, Pitra. Spicilegium Solesmense, t. i.
p. 528. qui permettrait de donner du can. 6· la traduc
tion suivante : · Que les anciennes lois soient observées,
notamment celles qui concernent l’Égypte, la Libye et
la Pentapole, de manière que l’évêque d’Alexandrie ait
puissance sur toutes ces provinces, puisque c’est une
loi établie par les évêques de Home que les préémi
nences soient observées dunsl'Égltse. * I lefelc-Leclercq,
t. i, p. 553-554, note, et aussi p. 1184.
Nous avons cru devoir donner ces variantes, parce
qu’il est utile d’en tenir compte dans l’interprétation
du canon et qu’elles aident à comprendre les contro
verses que cette interprétation a suscitées. Ces contro
verses ont, aux xvn· cl xvin· siècles, porté notamment
sur le texte de Butin ct sur le sens précis qu’il fallait
attacher aux mots suburbicaria loca: elles ont mis aux
prises les protestants Gothfned ct Saumaisc d une
part, ct le jésuite Sirmond de l'autre, ct de nombreux
2255
PATRIARCATS. LES ORIGINES, NICÉE
auteurs s’en sont mêlés. Cf. Benoit XIV, De synodo
diacesana, J. ΙΓ, c. n. On trouvera dans HefeleLcdercq, t. î, p. 552, note L la liste des principaux
auteurs qui ont participé à cette controverse. Pour
donner une idée des problèmes qu’on agitait â cette
époque autour du 6· canon dc Nicée, nous ne pouvons
mieux faire que de citer ccs paroles dc Beveridge :
Quanwis autem totus canonis hujus contextus per bis
disertis satis ac conspicuis concipiatur, mirum tamen
quantis artificiis in diversas partes distrahitur. Hi enim
episcopi romani primatum hoc canone adstrui, alii
eumdem in eo destrui contendunt ; hi patriarchalem hic
auctoritatem institui affirmant, alii negant; hi denique
episcopum romanum universæ Ecclesiic hic præ/ectum,
illi auctoritatem ejus intra suburbicaria loca coarctant,
alit nihil omnino hic de eo constitutum esse scribunt.
Nimirum hic canon inter /ervenlissimos disputationis
testas tractari solet. Beveridge, Pandectæ, t. n, p. 19;
Phillips, Kirchenrecht, Ralisbonne, t. n, p. 36, 37.
Mils, de nos jours, plusieurs de ces controverses n’ont
plus qu’un intérêt historique, ct l’on est revenu géné
ralement à une appréciation plus modérée du 6· canon.
1. Alexandrie. — Le canon a en vue tout d’abord de
sauvegarder les privilèges dc l’évêque d’Alexandrie;
cct évêque, dit-il, a autorité sur l’Égypte, la Libye et la
Pentapole; à ccs provinces il faut ajouter la Thébaide
qui, au temps dc Nicéc, dépendait certainement
d’Alexandrie. I Icfelc-Lcclercq, t. i, p. 555.
Cct état de choses remonte â une époque antérieure
au concile de Nicée. Denys d'Alexandrie exerçait déjà
une primauté sur lu Pentapole, province civile dis
tincte dc l’Égypte ct qui semblait avoir dans l’évèque
dc Ptolémaïs une sorte de métropolitain. Harnack,
Die Mission und Ausbreitung des Christentums in don
ers ten drei Jahrhunderten, t. u, Leipzig, 1902, p. 150;
Luebeck, Reichseinteilung und kirchliche Hierarchic
des Orients bis zum Aust/ange des vr. Jahrh., Munster,
1901, p. 121, 123. Sur l’Egypte, l'autorité d’Alexandrie
était encore plus directe. Dioclétien modifia la division
des provinces. L’on comptera, d’après le Laterculus
Veronensis, 5 provinces. Ccs provinces, jusque dans le
courant du iv* siècle, étalent rattachées au diocèse
d’Oricnt. Au tv· siècle, elles en furent séparées et cons
tituèrent un diocèse civil distinct, le diocèse d’Égypte,
avec bientôt 6 provinces. Notitiæ dignitatum, édition
Bôcking, Bonn, 1839-1853, pars orientalis, p. 6 et
p, 136-138; Mommsen. Mémoires sur les provinces
romaines, traduction Picot, Paris, 1867, p. 11.
Mais, comme le note P. Batiffol, son entier pour ne plus avoir ή y revenir.
a) Avant saint Léon le Grand. — Batiffol dit de
l’Italie du Nord : « L'Italie non suburbicairc, tout en
prenant part aux conciles généraux..., garde son régime
conciliaire propre, règle scs affaires ecclésiastiques
elle-même. » Le Siège a post., p. 177. Cc n’est pas encore
précisément la centralisation. Même remarque pour
l'Espagne, p. 195. En Gaule, l’action de Home s’est fait
sentir d’une manière plus effective par l’institution du
vicariat apostolique d'Arles. Duchesne, Origines du
culte chrétien, p. 38-39; Batiffol, Le Siège apostolique,
p. 210-216, où l’on trouvera la bibliographie du sujet.
Mais l’institution fut éphémère. L'Église d’Afrique se
centralise de plus en plus autour de Carthage. Batiffol,
op. cit., p. 211. C’est encore dans ΓIllyricum que
l'action de Rome sciait davantage sentir, grâce â l'insti
tution du vicariat de Thessaloniquc. Batillol, op. cit.,
p. 246, 265.
b) Le pontificat de Léon le Grand marque un progrès
réel vers la centralisation. On en trouvera les preuves
dans Batiffol, op. cit., p. 442-492. L. Duchesne résume
ainsi cc pontificat : Si l’empire d’Occident avait pu
se maintenir, on aurait vu se produire de bonne heure,
cn Occident, une centralisation analogue à celle vers
laquelle l’Orient avait déjà fait de si grands pas. Saint
Léon avait mis cette concentration religieuse sous la
protection des lois, en sc faisant reconnaître par Valen
tinien 111 le droit de contraindre les évêques de toutes
les provinces à comparaître devant son tribunal. ·
Origines du culte chrétien, p. 39.
c) La centralisation subira une période d'arrêt avec
les invasions barbares,qui aboutiront à la constitution
des Églises nationales, franque ct vvisigothique. Du
chesne, Origines du culte, p. 39-10, ct surtout L’Église
au F/· siècle, Paris, 1925, c. xm-xvi.
d) Le mouvement reprendra un peu plus tard. A quelle
occasion ? « Le mouvement centralisateur a son ori
gine, mais son origine indirecte, dans la conversion
de 1 Angleterre sous les auspices de l’Église romaine. »
Duchesne, Origines du culte, p. 44. Cc furent des
missionnaires partis de Rome, qui convertirent ΓAn
gleterre; sur ces missions, cf. Duchesne, L'Église au
F/· siècle, c. xv. L’influence romaine se fit ainsi direc
tement sentir. · De là, sortirent les apôtres de l’Alle
magne cl les conseillers ecclésiastiques des premiers
princes carolingiens; de là, par des intermédiaires plus
ou moins nombreux, vint la réforme de l’Église franque
el plus tard de l’Église romaine elle-même; de là
surtout procéda le mous ornent centralisateur qui,
débarrassant le monde ecclésiastique latin de toutes
les complications de primaries cl d’Égliscs nationales,
cn réunit toutes les forces dans la main du successeur
de Pierre. » Duchesne, loc. cit. Sur celte centralisation,
sur ses résultats au point de vue juridique, cf. Krueger,
Das l’apsttum, 1907, p. 24-29; Harnack, Dogmen·
geschichte, 4* édit., t. n, p. 32; Batiffol. Le Siège aposL,
p. 610 61 I.
Bientôt nous verrons que, les patriarcats orientaux
ayant été définitivement établis sous Justinien, ct
• Borne étant rentrée dans le giron de l'empire, on
considéra à Constantinople que c'était un cinquième
patriarche qui s’ajoutait aux ({mitre autres ». Duchesne.
L'Église au 17* siècle, p. 262. Ce que nous venons de
dire de la centralisation progressive des Églises d’Occident montre que l’on ne trouvait pas encore au vi«slècle,
dans le monde latin, une centralisation telle que le
pape pût déjà mériter le nom de patriarche. Aussi bien
à Rome on ne sc souciait point de cc titre et il sutlisait
de In primauté. Cf. Batiffol. Le siège de Dome et l’Orient,
dans Jlevue apologétique, mars 1928. p. 295.
2262
3® 1s concile de Chalcédoine. — Le concile de
Constantinople avait divisé l’Orient cn cinq grandes
circonscriptions ecclésiastiques, correspondant aux
cinq diocèses civils;le concile de Chalcédoine modifiera
cc groupement; i) réunira trois de ces diocèses sous la
juridiction de Constantinople ct H détachera du diocèse
d’Orient quelques provinces pour en faire le llcf de
l’évêquc de Jérusalem.
Au fait, les bases de cette réorganisation avaient
déjà élé posées depuis longtemps. Jérusalem avait reçu
du 7* canon de Nicée, une consequentiam honoris; an
pense bien qu’elle s’efforça de transformer cela en
quelque chose de plus positif. On pourra lire â l’arL
Jérusalem et dans l’art, de S. Vailhé, Échos d'Orient,
t. xm, p. 324-336, les efforts faits par la Ville sainte
pour se soustraire â la juridiction de la métropole
de Césaréc et ensuite pour enlever plusieurs provinces
à Antioche ct sc les rattacher.
Le siège de Constantinople, d’autre part, avait reçu
au concile de 381 le second rang d’honneur, can. 3; ct
ce privilège, petit à petit, il le transforma en une vraie
juridiction s’exerçant sur les trois diocèses de Thrace,
d’Asie cl du Pont; le 28* canon de Chalcédoine
sanctionna cet état de choses; mats, avant de citer
cc canon, il nous faut signaler que le concile de Chalcédoinc nous montre à la tête de chacun des diocèses
de l’Orient un exarque. Le 9e et le 17* canons nous
indiquent que cet exarque jugeait les procès des
métropolitains. Les canons 9 ct 17 permettent aussi de
s’adresser dans ccs cas à Constantinople; remarquons
la nature exacte de cette disposition : il ne s’agit que
d’une juridiction concurrente, non de la possibilité
d’en appeler de la sentence de l’exarque à celle de
Constantinople; en outre, celte juridiction concurrente
ne vaut pas quand il s’agit de métropolitains soumis à
Alexandrie ou Antioche, mais seulement pour les
exarques de Thrace, d'Asie et du Pont. Sohm, t. i,
p. 430; Batiffol, Le Siège apostolique, p. 555; Duchesne.
Histoire ancienne de l’Église, t. m, p. 462. Quelle con
clusion devons-nous tirer de ces canons pour l’organi
sation ecclésiastique? C’est qu'il y avait â la tète des
diocèses des exarques; ct que Constantinople jouissait,
cn matière judiciaire, d'un pouvoir concurrent avec
trois de ccs exarques : ceux du Pont, de l’Asie, de la
Thrace. Turner, op. cil., p. 43-44.
Et maintenant voici le 28* canon qui va soumettre
ces exarques à Constantinople, cn leur enlevant le droit
qu’ils possédaient d'ordonner les métropolitains de
leurs provinces. On peut distinguer trois objets traités
dans ce canon : 1) il renouvelle la décision de 381,
relative au rang honori tique de Constantinople; 2) il
accorde à Constantinople le droil d’ordonner les
métropolitains dans les diocèses précités; c’était
mettre les exarques sous la dépendance de l'évêque de
Constantinople; 3) enfin le canon concède à Constanti
nople le droit d'ordonner les simples cvi’ques en pays
barbares. Donc le résultat esl celui-ci : le canon recon
naît trois exarques avec le pouvoir de juger les métro
politains. mais non de les ordonner el, à l'évêque de
Constantinople, il donne le pouvoir de les juger concur
remment avec les exarques, et le pouvoir exclusif de
les ordonner. Mansi, l. xn. col. 369.
Les canons de Chalcédoine ne traitent pas du cas de
Jérusalem. L'affaire s’est arrangée ù l’amiable entre
Domnus d’Antioche et Juvenal de Jérusalem, le pre
mier a bien voulu céder trois de ses provinces; le
deuxième a accepté de s’en contenter; ct le concile n’a
fait que ratifier, dans sa vi* session, cet arrangement.
Mansi, t. vu, col. 177-184. Nous pouvons maintenant
nous rendre compte de l’étal de la haute hiérarchie
orientale à cette époque. Le diocèse d’Égypte est sous
le gouvernement d’Alexandrie; celui d’Orient. amputé
de trois provinces, est gouverné par Antioche. Les trois
2263
P A T RIA R CATS. < > R G A NIS A TIO N D É FI N I Tl V E
226'.
Pules lines, détachées de l'Orient,sont soumises à Jéru Patriarch von Constantinople, Batisbonne, 1867, t. r,
salem; les trois diocèses d'Asie, de Thrace et du Pont p. 157 sq. ; Thomassin, loc. cit.
Toute l’Église d’Orient était ainsi répartie en quatre
ont chacun leur exarque, mais sc trouvent sous une
grandes circonscriptions. Seule l'flc de Chypre était en
certaine dépendance de Constantinople.
dehors et indépendante; elle avait, à force de luttes»,
Le mot d’exarque est employé pour désigner les
réussi à se soustraire à la juridiction d'Antioche; cf.
évêques d’Alexandrie, Antioche, Césaréc, Éphèse,
1 léraclée : le concile, par exemple, appelle ainsi l'évêque art. Chypre. En Occident, le pape est considéré, sur
tout par les Orientaux, comme étant le seul patriarche;
d'Antioche. Mais, à côté de i'exarchat, apparaît déjà
encore sa juridiction s'étend-elle à une partie même
le concept de patriarche : en effet trois de ces exarques
do l'empire d’Orient, à l'Illyricum ecclésiastique, qui
ne sont pas indépendants, mais soumis à un prélat
depuis 379 fait partie de l'empire de Byzance, mais
supérieur; par ailleurs Constantinople et Jérusalem,
sans être exarchats, jouissent d'une complète autono sur lequel le pape revendique juridiction. A cette
mie. D’où la distinction : on appellera bientôt pa organisation, Justinien donne la sanction civile. Il
triarches ceux des prélats qui n'ont au-dessus d’eux reconnaît les cinq patriarches dont il fait souvent men
que l'autorité du Siège apostolique, à savoir deux des
tion dans ses constitutions ; c'est à eux qu'il adresse
exarques, Alexandrie et Antioche et deux autres ses ordonnances en matière religieuse. Jubemus igitur
évêques qui ne sont pas strictement chefs d'un diocèse:
beatissimos quidem archiepiscopos el patriarchas, hoc
Constantinople et Jérusalem. A ces sièges, qui sont est senioris Romæ et Constantinopoleos et Alexandria: et
au-dessus des métropolitains, mais qui, cependant,
Theopoleos (Antioche) et Hierosolymorum... Nov., 126,
ont au-dessus d’eux une autorité autre que celle du De sanctissimis et Deo amabilibus episcopis, c. m. 11
pape, c’est-à-dire aux exarques d’Èphèse, de Césaréc sanctionne même l'ordre de préséance tel qu'il a été
et d’IIéracléc, on réservera le nom spécial d'exarques. : défini par le 3· canon de Constantinople et le 28· de
Sur le nom de patriarches, cf. 1 Icfelc-Lcclercq. t. i,
Chalcédoine : Ideoque sancimus secundum carum defi
p. 556, note 2, et la bibliographie.
nitiones sanctissimum senioris Ronuc papam primum
Cette conception n’était qu’implicite, mais elle était
omnium esse sacerdotum, beatissimum autem archiepisréellement contenue dans la législation de Chalcédoine.
copum Constanlinopolitanum Novæ Roma' secundum
Nous allons la voir se développer après Chalcédoine
locum habere... Nov.. 131, De ecclesiaslicis Ululis.
d’une manière explicite.
Il précise les droits et devoirs des patriarches, selon
•I® L'organisation définitive des grands sièges patriar son habitude de s’ingérer dans les choses ecclésias
caux. — Pour que le patriarcat, tel que nous l’avons
tiques. Il détermine leurs attributions judiciaires.
défini,pût sc constituer distinct de l’exarchat,il fallait
Code, I, iv, 29; Novelles. 123. Il prescrit aux patriarches
que les décisions de Chalcédoine sur l’élévation de
de faire observer la résidence aux métropolitains,
Constantinople et de Jérusalem reçussent force de loi
Nov., 6; de veiller à la tenue des conciles, Nov., 137;
et donc fussent confirmées par le pape.
iil accorde quelques privilèges en matière judiciaire au
Les Pères du concile, l’empereur Marcicn, l’évêque ]patriarche de Constantinople, Nov., 123. Quant au
de Constantinople, Anatole, sollicitèrent du pape saint
pouvoir des exarques, il ne semble pas en faire men
Léon l’approbation du 28e canon de Chalcédoine.
Ition ; et, quand il s’agit du pouvoir judiciaire, on ne dit
Inter epist. Leonis, P. L., t. uv, col. 970-983. Borne, ]plus qu’ils aient une juridiction concurrente avec le
qui n'avait jamais voulu approuver le 3e canon du
patriarche de Constantinople, mais on affirme seule
1er concile de Constantinople (Jugie. Theologia dogma- ment
i
de cc dernier qu’il juge en suprême instance.
tica Christianorum orientalium, t. i, Paris, 192G, 1Bref, au temps de Justinien, l’organisation du patriar
p. 86 sq.), n’approuva pas davantage le 28e canon.
«cat est chose accomplie, et le nom de patriarche est
Dans des lettres adressées à Marcicn, à l’impératrice
i
maintenant
réservé à ces hiérarques qui n'ont auPulchérle et à Anatole, saint Léon combattit les préidessus d’eux que le pape.
tentions de l'évêque de Constantinople et déclara ne
Tandis que ces cinq patriarcats sont ainsi admis à
pas avoir le droit de modifier les règlements de Nicéc.
1
Byzance
(cf. encore le 36· can. du concile in Trullo,
Jaffé, Regesta rom. pont., n, 181-181. A Constantinople,
Mansi, t. xi.col. 959), en Occident on continue à discu
on sembla sc rendre d’abord aux raisons du pape; le ter
l le titre de patriarche de l'évêque de Constantinople.
can. 28 ne fut pas Inséré dans les différentes collections
Ainsi, dans l'affaire d'Acacc, P. L., t. i.ix, col. 102canoniques de l’époque, l'empereur Marcicn refusa
103; et à l'époque de Nicolas Ier, Epist., ιχχχνιπ,
lui-même son approbation et Anatole fit ses excuses
P. L., t. cxix.col. 918. Borne n’admet encore que trois
au pape, rejetant la faute sur les clercs de Constanti patriarches au sens strict, suivant un concept occiden
nople. Epistola Anatolii ad Leonem papam, Inter epist.
tal du patriarcat sur lequel nous reviendrons plus loin.
Leonis, cxxxu, P. L., t. uv, col. 1081; Jugie, op. rit., I Adrien II, en approuvant le 21e canon du IV· concile
p. 57-58. Dans tout cela il faut noter qu’il est surtout
de Constantinople (869-870), reconnaîtra au moins
question de l'accession de Constantinople à la dignité
indirectement les cinq patriarcats. Mansi, t. xvi,
patriarcale, le cas de Jérusalem semble être relégué au
col. 17 L Enfin le IV· concile du Latran (1215), dans
second plan et ne pas avoir soulevé après le concile de
son 5· canon, sanctionne de son autorité cette organi
pareilles discussions; cf. Vailhé, dans Échos d’Orient,
sation ecclésiastique; mais il faut remarquer qu'à
t. xm, p. 327 sq.; on pourrait trouver que les raisons
l'époque du concile, les sièges d’Orient sont occupés
données par Léon le Grand s'appliquent aussi bien à par des Latins.
Jérusalem : Ni Constantinople, ni Jérusalem ne
En fait, l'organisation fonctionne depuis Chalcépeuvent prétendre à la dignité patriarcale, n'ayant
doinc et, depuis lors, l’autorité dans l’Église semble
point été fondées par saint Pierre.
partagée entre ces cinq grands hiérarques que l'on
Malgré la résistance de Home et la soumission appa compare volontiers aux cinq sens ou, en omettant Jéru
rente de Constantinople, l'organisation chalcédo- salem, aux quatre fleuves du paradis terrestre.
nienne resta en vigueur. On eut désormais en Orient,
5® Droits patriarcaux. — A l'époque de Justinien, le
en fait sinon en droit, quatre grands patriarcats :
droit patriarcal est llxé dans ses grandes lignes; mais
Alexandrie, Antioche. Constantinople, Jérusalem; el
il ne faudrait pas croire qu'il soit identique dans
l’exarchat fut considéré comme une dignité Inférieure
chacun des patriarcats; les circonstances particulières
qui ira peu à peu perdant son autorité, pour dispa qui ont présidé â l’organisation de chacun d'eux, ont
raître. semble-t-il. au temps de Justinien, car celui-ci Influé sur la constitution de ce droit. Hlnschlus,
ne parait pas en faire mention. Hergenrülher. Photius, | Dos Ktrchenrecht der Katholiken und Protestanten in
2265
PATRIARCATS. ORGANISATION DÉFINITIVE
Deutschland, l. t, 2e partie, Berlin, 1840, p. 519-551.
1 xjs canons 6 de Nlcée, 2, 3, G de Constantinople (381)
et 9, 17, 28 de Chalcédoine, quelques notices que l'on
peut glaner chez les historiens et surtout dans les
actes du concile de Chalcédoine, et enfin la législation
justinicnnc, tels sont les documents qui nous rensei i
gnent sur le droit patriarcal de l'époque qui nous
occupe. Voici les principaux points de cc droit :
Le patriarche a un certain pouvoir d’inspection sur
tout le patriarcat; ci. Novelles. 30.11 ordonne les métro
politains, c’est le droit qui vaut pour Constantinople,
Antioche et Jérusalem. Mais le patriarche d’Alexan
drie, immédiatement ou par délégué, ordonne même les
simples évêques. C’est qu’il fut un temps où Alexan
drie était seule métropole de toute l'Égypte. Quand les
métropolitains apparurent, l’évêque d'Alexandrie
garda son pouvoir et les métropolitains n’eurent que
le droit de présenter les candidats; cf. le cas de Synésius, Epist., lxvii, P. G., t. ι,χνι, col. 1412. Certains
auteurs admettent qu’en principe le patriarche d’An
tioche pouvait aussi ordonner les simples évêques.
Thomassin, op. cit., part. I, 1. 1, c. ix, n. 12; mais la
chose est des plus discutables, vu que le pouvoir
d’Antioche au iv· siècle n’était nullement comparable
à celui d’Alexandrie et que, très tôt. i) y eut des
métropolitains dans les différentes provinces du dio
cèse d’Orient.
Les patriarcats définitivement constitués, l’évêquc
d’Antioche ordonnait les métropolitains. Batiffol, La
paix constantinienne, p. 131. Home, au temps de Nicéc,
ordonnait tous les évêques de son ressort métropoli
tain, c’est-à-dire à cette époque, de toute l'Italie et,
plus tard, dans les dix provinces suburbicaires seule
ment. Le vicaire du Siège romain à Thessaloniquc
ordonnait les métropolitains de Γ Illyricum au nom du
pape; mais ailleurs, en Occident, le pape n’intervenait
pas directement dans les ordinations épiscopales, ni
même métropolitaines. Justinien signale cette diffé
rence entre patriarches qui ordonnent les simples
évêques et ceux qui n’ordonnent que les métropoli
tains: Quoniam vero quidam religiosissimorum patriar
charum in provinciis in quibus agunt diam locum metropolitic obtinent.... de his ea sancimus quiv jam de reli
giosissimis mctropolitis constituimus, is enim et metropolita mento nominetur cujus dispositioni episcopi qui
sub mctropolitis sunt subjiciuntur. Code, 1, iv, 29.
La législation justinicnnc nous offre beaucoup de
précisions sur le pouvoir judiciaire des patriarches.
Ceux-ci jugent en première instance les métropolitains,
en deuxième instance les évêques, dans tous genres de
procès. Novelles 123, can. 22.1is jugent les clercs en troi
sième instance dans les procès ecclésiastiques. Code, I.
iv, 29. Pour les procès des laïques et pour les procès
civils des clercs, le patriarche n’a pas plus de pouvoir que
les évêques. Nov., 123, can. 21. Évidemment, quand il
s’agit de clercs do son propre évêché, ou d’évêques de
sa propre province, le patriarche les juge en première
instance. Hors de là, il ne doit pas juger en première
instance; on peut toutefois lui soumettre une cause,
dès le principe, mais pour qu’il la transmette lui-même
à un évêquo qui la jugera en première instance et dans
ce cas, si on appelle de la sentence de cet évêque, on
appellera directement au patriarçhe sans passer par le
métropolitain, en vertu du principe du droit romain,
qui dat judicem, ipse erit provocandus qui dederit judi
cem ; ci. Code, I, iv, 29; Digeste, c. xlix, 3, 1. Ces dis
positions civiles constituent les premiers éléments
précis que nous ayons du droit judiciaire patriarcal.
Les canons des conciles de Nicéc, Sardique el Antioche
supposent que les procès sc terminent en synode pro
vincial; le 6· canon, attribué au premier concile de Cons
tantinople et qui appartient en fait au concile de 382,
mentionne le tribunal du synode diocésain; les 9· el
2266
17· canons de Chalcédoine ne parlent que du pouvoir
judiciaire de l’exarque sur les métropolitains. Le droit
judiciaire a évidemment suivi les étapes de l’institu
tion du patriarcal.
Des sentences patriarcales on ne peut appeler,
d'après le droit juslinicn. Code, I, iv, 29; et Novelles 123,
can. 22. Dira-t-on que cette disposition est contraire aux
canons de Sardique ? Oui et non. Le concile de Sar
dique n’envisage pas les sentences des patriarches qui
n’existaient pas encore, il ne parle que de la sentence
des conciles provinciaux. Par ailleurs, le pape ayant Je
pouvoir suprême dans l’Église, â lui revient de juger en
dernier appel et, dans la pratique, il l'a fait parfois pour
l’Orient jcf.Bernardakis, Les appelsau papedansl' Église
grecque jusqu'à Photlus, dans Échos d'Orient,l. vi, 1903.
D’après la législation justinicnneje patriarche de Cons
tantinople ne semble nullement avoir le droit de revoir
en appel les sentences des autres patriarches, ni même
de juger concurremment avec eux; et l’on comprendra
facilement la chose. En effet, le can. 9· de Chalcédoine
n’admettait un droit de juridiction concurrente
qu’avec les exarchats d’Éphèse, de Césarée cl d’Héraclée, nullement avec Antioche et Alexandrie. Même de
cette juridiction concurrente, il n'est plus fait mention ;
c'est que les exarques ont perdu leur autorité effective
au temps de Justinien. Le patriarche présidait le
synode patriarcal; il est déjà fait mention, dans le
6· canon, d’un synode diocésain, du synode patriarcal;
il n'en est pas fait formellement mention dans la lé
gislation justinicnnc. Il faudra attendre le IV· concile
de Constantinople pour avoir des précisions à ce sujet.
Il semble qu’il régnait une assez grande diversité sur
le mode d’élection du patriarche. En Égypte, vers le
temps de Nicéc, on requérait la présence de la totalité
morale des évêques pour l’élection et l'ordination du
patriarche. Sur l’élection de l’évêquc d’Alexandrie
dans les premiers temps de l’Église, voir l’art. Alexan
drie : Élection du patriarche, dans Diet, d'archéologie
chrétienne, t. i. col. 1201-1210. Sur l'élection des
patriarches au temps de Justinien, cf. Duchesne.
L'Église au vr siècle, p. 265-266. Si l'on s’en tenait à
la législation justinicnnc. le patriarche, comme tout
évêque, serait ainsi élu : les optimates et les clercs de la
cité choisiraient trois noms et le prélat consécrateur
un des trois. Novelles,ü. Celle discipline ne semble pas
avoir été beaucoup en vigueur. En définitive, la pra
tique n’était pas encore nettement fixée à cette époi ffttc·
Tel est, dans scs grandes lignes, le droit patriarcal au
vi· siècle. Quant aux relations des patriarches entre
eux, elles comporteront bientôt certaines formalités
indispensables : Le pape, dès qu’il avait pris posses
sion du Siège de Home, adressait une épître synodique
à l’évêque de Constantinople el aux trois autres
patriarches : Alexandrie, Antioche, Jérusalem. Celte
lettre variait de forme el de contenu, mais on y trou
vait toujours une profession de foi et c’était l’essentiel
de toute synodique.... A charge de revanche, quand un
nouveau patriarche est élu à Constantinople, on attend
à Borne son épftrc synodique,et tant qu’elle n’a pas été
apportée, on n’a à Rome aucun rapport avec lui. Il en
va de même pour les autres patriarches orientaux. >
Batiffol, Le Siège de Home et l'Orient dans l'histoire
ancienne de l'Église, dans Revue apologétique, mars
1928. p. 298. Un autre élément de cohésion entre les
patriarches était l’empereur; l’on sait combien les
quatre patriarches d’Orient lui étaient déférents, cl à
quel point il intervenait dans leurs Églises. Chaque
patriarche — le pape également, depuis saint Léon —
entretenait à la cour de Constantinople une sorte de
chargé d’affaires, un apocrislaire. Batiffol, op. cit.,
p. 297; L. Bréhier, Normal relations between Rome and
the Churches oj the East before the Schism oj the eleventh
2267
PATRIARCATS. ORGANISATION D ÉFINITIVE
century, dans Constructive Quarterly, décembre 1916,
p. 615-673; Pargoire, art. Apocristaires, dans Diet,
d'ardu chrétienne, t. î, col. 2512 sq. Justinien dans la
Noodles 6, c. 3. du 16 mars 535, défend aux évêques qui
viendraient à Constantinople. de s’adresser directe
ment Λ l’empereur, mais ils doivent passer ou par le
patriarche de Constantinople, ou par l'apocrisiaire de
leur patriarcat respectif; cf. Pargoire, loc. cit. Sur les
pouvoirs ct privilèges des apocrislaires, on trouvera
dans ce même article, col. 2517-2519, plusieurs préci
sions.
Nous terminerons ce chapitre en signalant la con
ception patriarcale des canons arabes, attribués au
concile de Nicée, mais qu’il faut reporter à une époque
postérieure. On trouvera ccs canons dans Mansi,
t. n, col. 993 sq. L’évêque de Jérusalem n'a pas le litre
de patriarche, c. 37. Constantinople d’abord n’est pas
mentionnée, ct sa place csl prise par Éphèse; sur cette
substitution, cf. Duchesne, L’Eglise au vr siècle,
p. 261. note 1 ; Thomassin, op. cit., part. 1. I. I, c. vu.
n. 6. Cependant, un autre canon corrige: Trans/eratur
patriarchal·!* Ephesi ad Urbem regiam ut honor sit
regno ct sacerdotio simul. Quant aux droits patriarcaux,
ils sont mentionnés dans plusieurs canons, ct d’une
manière assez Intéressante; canons II, 46, 49. Nous ne
faisons que le signaler.
IL Les grands sièges patriarcaux de Justinien
a 1153. — 1· Évolution historique. — La division de
l’Église en cinq patriarcats, organisation somme toute
assez simple, ne s’est pas maintenue longtemps dans
sa pureté primitive; diverses causes l'ont vile altérée.
Nous étudierons les vicissitudes par lesquelles sont
passés les sièges patriarcaux d’Orient, en synthétisant
ici brièvement ce qui a été dit aux articles : Alexan
dri» (Église d'), t. i, col. 786-798; Antioche, t. i,
col. 1399-1133; Constantinople (Église de), t. m,
col. 1371-1102; Maronite (Église), t. x. col. 27-50;
Monophysite (Église copte), t. x, col. 2251-2258. Nous
renvoyons â ces articles pour toutes les données histo
riques.
L’hérésie a été la première à saper l’organisation
patriarcale; le siège d’Antioche eut le plus a en souffrir.
Les luttes qui suivirent le concile de Chalcédoine abou
tirent à une sorte de dédoublement du litre d’Antioche.
Dès après le concile, sc succédèrent sur ce siège, des
prélats tantôt attachés, tantôt opposés à la foi chalcédonlenne. Parmi les opposants, un des plus remar
quables (ut l’évêque Sévère. Installé patriarche le
6 novembre 512, banni le 20 septembre 518, ses parti
sans lui restaient fidèles ct le reconnaissaient toujours
pour le vrai patriarche. A sa mort, Ils lui donnaient un
successeur dins la personne de Serge de Tella(538-510).
Ce dernier no vécut que peu de temps ct les monophysilcs seraient probablement restés sans évêque ni
patriarche,si, par la faveur de l’impératrice Théodora,
Jacques Bar \<1<1 ii n’avait point reçu en cachette la
consécration épiscopale. Jacques, une fois évêque,
établit une hiérarchie hérétique â côté de lu hiérarchie
catholique cl, en 513-511, il imposa les mains À
Paul de Belt Oukamln, qui devenait ainsi patriarche
syrien monophysite d’Antioche. Le siège d’Antioche
avait dès lors deux titulaires : l'un, catholique, reçut
bientôt avec scs fidèles le nom de mclkite parce
qu'attaché a la fol de Byzance; l'autre fut le chef de
('Église monophysite jacobite, dénommée ainsi du
nom de son vrai fondateur, Jacques Bar Addil.
Ce n’était point assez des deux titulaires, il en vint
bientôt un troisième. Au vm· siècle, alors que, à cause
des Invasions arabes, l’Église mclkite d’Antioche était
veuve de son chef, les maronites résolurent de sc
donner un patriarche. Celte innovation, d'aprèsl’articlc (
Maronite (Église), t. x, col. 27-28, remonterait même
aux dernières années du vn* siècle. Quoi qu'il en soit, le ’
2268
nouveau venu prit lui aussi le titre d'Antioche et,
quand se renoua la série des patriarches melkites, l'on
eut trois patriarches du même titre. Mais, de par l'ori
gine même du patriarcat syrien jacobite ct du patriar
cat maronite, il apparaît nettement que ni l'un, ni
l'autre ne continuent ce que j'appellerais l'ancienne
tradition patriarcale d’Antioche. Le vrai successeur
des Eustalhe, des Mélèce, des Flavian, ne sc trouve
point dans les Églises jacobite ou maronite, mais
dans l’Église restée en communion de foi avec Byzance,
l’Église mclkite. Cf. L. Duchesne, Origines du culte
chrétien, lr· édit., Paris, 1889, p. 65 en note; Kara·
levskij, art. Antioche du Dictionnaire d'histoire el de
géographie ecclésiastiques, col. 626.
Alexandrie subit des vicissitudes semblables Λ celles
par où passa Antioche. Après diverses péripéties que
l'on trouvera exposées aux articles Alexandrie el
Monophysite (Église), deux titulaires sc partagèrent
la succession de saint Marc, l’un monophysite, le
patriarche copte, l'autre attaché ù la fol de Chalcé
doine et à Byzance, le patriarche mclkite, dont les
fidèles n’étaient plus qu'une minorité. Ici encore la
légitime succession de saint Athanaso ct de saint
Cyrille, ce n'est point l’élément copte, mais l'élément
mclkite (pii la représente.
Les luttes monophysites n'épargnèrent ni Constan
tinople, ni Jérusalem; mais elles n’aboutirent cepen
dant pas ù un dédoublement de ces patriarcats. Les
deux sièges n’eurent chacun qu'un titulaire «mclkite·
au sens historique du mot, c’est-à-dire attaché Λ la
foi de Byzance.
Le schisme de Cérulairc n’atteignit pas immédiate
ment les patriarcats melkites de Jérusalem,d’Antioche
et d'Alexandrie: mais quand, plus tard, la séparation
d’avec Home sera devenue générale, on aura en germe
une nouvelle cause de multiplication des patriarcats.
Car, quand, à Antioche et en Syrie, par exemple, des
éléments melkites se feront catholiques, il faudra leur
donner évidemment un patriarche mclkite catholique,
ct le patriarcat mclkite sera, comme il l'est de nos
jours, partagé par un titulaire schismatique ct par un
titulaire catholique.
Enfin un autre événement est venu encore compli
quer la situation. Les croisés, quand ils eurent occupé
Antioche, Jérusalem ct Constantinople, installèrent
dans ces villes des patriarches latins. Antioche cul son
premier titulaire vers 1100; dès l’année 1270, il cessait
de résider effectivement ct le patriarcat latin d’An
tioche devenait —ce qu’il est encore de nos jours —
purement titulaire. Jérusalem fut dotée, en l'an 1099,
de son patriarcat latin; dès 1291, la résidence n'était
plus effective, clic ne le redeviendra que le 22 juillet
1847, par le rétablissement du patriarcat latin. Bulle de
Pie IX, Nulla celebrior, dans Jus pontificium de prop,
fid., l. vi a, édit, de Martinis, Borne, 1894, p. 40-15.
Alexandrie, Constantinople, curent aussi leur patriar
cat latin qui subit des vicissitudes analogues. Les
croisés en sont arrivés à cette mesure, parce qu'ils n'entendaient nullement se soumettre à un patriarche
oriental, même catholique. En outre, non seulement
ils se donnèrent une hiérarchie latine, mais ils voulu
rent y subordonner la hiérarchie orientale, ne lui plus
laisser qu'un rang inférieur, en vertu du principe que,
dans un lieu donné, il no pouvait y avoir qu'une
hiérarchie, au moins principale ct indépendante ;
cf. Karalevskij, Histoire des patriarcats melkites, Home,
1911, p. 424 129.
Il est évident que le patriarcat latin ne continuait
point,lui non plus, l'antique tradition patriarcale. Mais
les patriarches < melkites · de Constantinople, Jéru
salem, Antioche, Alexandrie, chassés parfois de leurs
sièges, voyant leur titre partagé par d'autres, avaient
beau être les légitimes successeurs des patriarches
2269
PATRIARCATS. LA PENTARCHIE
d'autrefois; l’ancienne splendeur des patriarcats était
bien diminuée. Et cependant c’est à l’époque même où
les patriarcats passaient par tant de vicissitudes, quese
formulait la théorie de la Pentarchie, théorie exaltant
l’institution patriarcale, au point de la fausser
2· Le patriarcat et l'ecclMologie. — Une fols les
patriarcats définitivement constitués, l’on en est venu
tout naturellement en Orient à penser que le pouvoir
suprême dans l’Église était aux mains des cinq patriar
ches. · Cette idée s’est perpétuée dans le droit byzan
tin; â Borne, on l’acceptait dans le langage officiel,
mais sans enthousiasme. C’était une importation
nouvelle. Dans les documents romains il n’est pas
question des cinq sièges avant le ponti Heat de Vigile
(537-555)... Saint Grégoire le Grand notifia son avène
ment aux quatre patriarches de Constantinople,
d’Alexandrie, d’Antioche ct de Jérusalem. Cela ne
l’empêchait pas de cultiver dans sa correspondance
privée, la vieille idée des trois patriarches : Borne,
Alexandrie, Antioche, assis sur la même chaire de
saint Pierre. · Duchesne, Églises séparées, p. 167.
L’idée de Pentarchie est en somme d’origine orien
tale el, de même que le pape s’était vu, sans un enthou
siasme exagéré, attribuer par (Orient le titre de pa
triarche dont il n’avait (pie faire, Batiffol, Le Siège de
Home et l’Orient, dans Revue apologétique, mars 1928,
p. 295, de même aussi n’accepta-t-on à Borne qu'avec
une certaine réserve, cette idée que le gouvernement de
l’Église appartenait aux cinq patriarches, ct on lui
opposa volontiers une autre conception, celle de la
• triarchlc » qui nous arrêtera elle aussi quelques ins
tants.
1. La pentarchie. — L’idée fondamentale de cette
théorie consiste à attribuer — au moins d’une certaine
manière — l’autorité suprême dans l’Église aux cinq
patriarches. J’ai dit : d’une certaine manière, car s'il
est une conception hétérodoxe de la pentarchie, il
en existe aussi une conception catholique. Scriptores
etiam catholici in Oriente opinabantur institutionem
patriarchatem esse Ecclesiæ necessariam jure tamen non
divino sed ecclesiastico ex historica evolutione : cense·
bant ergo ordinarium modum ad dijudicandas res Eccle
siæ universalis esse communem omnium patriarcharum
conventionem ita tamen ut non negetur uni ex iis, scilicet
Romano episcopo, veram jurisdictionem supra alios,
verum primatum competere. Spâèil. Conceptus et doc
trina de Ecclesia juxta theologiam Orientis separati,
dans Orientalia Christiana, t. n, 1921. p. 67; cf. aussi
I lergcnrôthcr, Photius, t. n, p. 132-1 19; Grived, Doc
trina bgzantina de primatu et de unitate Ecclesiæ,
Ljubljana, 1921, p. 29-33. Quant à la conception hété
rodoxe de la pentarchie, elle consistera ά reconnaître
aux cinq patriarches une origine de droit divin et la
complète ég dité de pouvoir. Il n’est pas toujours facile
de distinguer à quelle conception s’est attaché tel ou
tel auteur; souvent les expressions employées sonnent
assez mal, mais elles peuvent cependant, dins bien
des cas, recevoir une interprétation catholique.
Cette théorie, avons-nous dil. s’est fait jour dès le
règne de Justinien; l’on en retrouve des indices d ms la
législation de cet empereur qui adresse par exemple
scs ordonnances aux cinq patriarches, afin que ceux-ci
les communiquent à leurs subordonnés, qui voudrait
réunir un concile où chaque patriarcat aurait un nom
bre égal de représentants. Voir sur celle conception
ecclésiologique, l’art. Justinien, t. vin, col. 2285 sq.
Plus lard, dans les controverses monothélites, au
concile de 680, dans les discussions iconoclastes, cette
conception de la pentarchie a fait plus ou moins sentir
son influence; elle subsistera jusqu’au xvn· siècle.
Pierre le Grand, en abolissant le patriarcat moscovite
pour lequel il ne sc montre pas tendre dans son Règle
ment ecclésiastique, cf. Tondinl, Règlement ecclésiastique
2270
de Pierre le Grand, Paris, 1874, p, 17-32, porta un coup
funeste au prestige patriarcal et à l’idée de pentarchie,
qui, de nos jours, n’est plus mentionnée que pour
mémoire par les théologiens et canonistes orthodoxes.
Cf. Spâèll, op. cit., p. 68; Griveê, op. cit., p. 61.
Nous relèverons quelques-unes des formes sous les
quelles est présentée cette théorie, puis nous l’envisa
gerons d’un peu plus près chez Théodore le Studitc et
chez Balsamon: l’un admet la pentarchie dans un sens
catholique qui ne nuit pas à la primauté, l'autre met
en plein relief le concept hétérodoxe.
D.ins le Nouveau Testament, l’Église est parfois
assimilée au corps humain; des écrivains orientaux
précisent la comparaison : les cinq patriarches consti
tuent les cinq sens de ce corps qu’est l’Église. Au xr siè
cle, Pierre, patriarche d'Antioche, répondant â Domi
nique, évêque de Grado-Aquilée, qui revendiquait le
titre de patriarche, lui disait : Porro attende ad id quod
dico: Hominis corpus ab uno regitur capite, in eo autem
membra sunt multa quæ omnia a solis quinque guber
nantur sensibus ; sunt vero sensus : visus, odoratus,
auditus, gustus et tactus. Iterum et corpus Christi, fide
Hum inquam Ecclesia, in diversis gentibus vehit mem
bris coaptatum atque tanquam a quinque sensibus a dictis
magnis sedibus administratum per unum regitur caput
ipsum Christum. P. G., I. cxx, coi. 758. On retrouve la
même comparaison chez un auteur du xir siècle, Nil
Doxopatrès; cf. Notitia thronorum patriarchalium,
P. G., t. cxxxn, col. 1098, cl Allatius, De Ecclesiæ
occidentalis atque orientalis perpetua consensione, I. I,
c. xvi, η. 1 ; col. 239-210. (Dans ce chapitre xvi ct sq.,
Allatius cite beaucoup de textes qui sc rapportent à la
pentarchie; mais il n’y a point de synthèse sur la ques
tion.) Pour en revenir à Nil Doxopatrès, voici ce qu'il
pense de l’organisation patriarcale : Quando itaque
corpus Ecclesiæ perfectum esse oportebat, cujus unum
caput Christus, singula vero corpora quinque sensibus
gubernantur et non quatuor, propterea ita disposuit
Spiritus Sanctus, ut quinque essent patnarehatus qui
unum corpus e/Jlciunt et unam Ecclesiam, sensuum
vicem præslantibus quinque patriarchatibus... Cum
itaque necesse esset ob causam jam didam quinque esse
patriarchatus, propterea Spiritus Sanctus movit, sanc
tam et acumen icam secundam synodum Constantinopolitanam contra Macedonium... Allatius fait remarquer
l’étrangeté de l’affirmation de Nil : le corps du Christ,
l’Église, aurait été imparfait, tant qu’il n’aurait pas
eu ses cinq patriarches : Quid est nugari, si id non est ?
per tot annos habuisse Ecclesiam imperfectam quia
patriarcha Constanttnopolitanus non erat et modo, quia
Romanus per ipsos non est (licet id ordini ecclesiastico
non nocuisse asseveret Ralsamon). Allatius, op. cil.,
coi. 210. Nil Doxopatrès donne à sa comparaison un
sens hétérodoxe; mais tous ne l’imitent point. Anas
tase le Bibliothécaire! développe la même image et
ajoute: Inter quas videlicet Scdcs quia romana præcellet non immerito visui comparatur, qui profecto cunctis
sensibus præeminet, acutior illis existent et communio
nem sicut nullis eorum omnibus habens. Præf. ad conci
lium VI11, Mansi, t. XVI. coi. 7. D’une autre manière,
mais aussi clairement. Georges de Trébizonde sauve
garde la primauté de Borne: c'est le tact qui pour lui
est le sens principal, car « avec le tact seul, les autres
sens étant perdus, l’animal peut vivre ». Georges de
Trébizonde, Ad Cretenses, de una sancta Ecclesia catho
lica, dans Allatius. Græcia orthodoxa, t. i, p. 566, 567.
Et, puisque c’est le tact le sens le plus important,
Rome en jouera le rôle, les autres sièges patriarcaux sc
partageant le travail des autres sens. La comparaison,
par conséquent, n’est pas nécessairement hétérodoxe;
elle peut cependant facilement le devenir el, pour en
revenir à Pierre d’Antioche, nous le voyons déduire de
celte comparaison qu’il ne peut y avoir plus de cinq
2271
PATRIARCATS. LA PENTARCHIE
patriarches, puisque, dans !e corps humain, l’on ne peut
concevoir un sixième sens, que les cinq sièges sont
égaux,que,si l’un est atteint par l'hérésie ou le schisme,
les autres le suppléent ct que, s’il y a divergence dc
vues entre eux, c’est la majorité qui l’emporte. Ccs
conclusions avalent déjà été plus ou moins explicite
ment énoncées au VIH* concile œcuménique. Voir art.
Constantinople (IV· concile de), t. m, col. 1291, et
nous verrons la théorie exposée jusque dans ses details
par Bahamon.
A la comparaison des cinq sens, on peut en ratta
cher une autre analogue, celle des quatre fleuves; on
la retrouve déjà dans les canons arabes attribués au
concile dc Nicéc cl qui datent du ν·-νι* siècle (ci-des
sus, col. 2267). El sint in universo mundo patriarcha
quatuor tantum, quemadmodum sunt scriptores Euan
gelii quatuor ct /lumina quatuor et elementa quatuor ct
anguli quatuor et venti quatuor et compositio hominis
quatuor, quoniam hisce quatuor universus constituitur
orbis. Mansi, t. n, coi. 955. Môme idée chez l’auteur
dc la vie d’Eutychius, patriarche de Constantinople;
parlant des quatre patriarches qui ont participé au
V· concile œcuménique, il dit : Quatuor hi spirituales
fluvii... ejecerunt opiniones haereticorum... Pulchri sane
et admodum pulchri sunt fluvii qui egrediuntur de para
diso ; mullo tamen magis laudandi sunt quatuor hi qui 1
in paradisum ingressi sunt. P. G., t. i.xxxvi, coi. 2308.
Ici encore, l’idée n’a rien dc nécessairement hétéro
doxe et le même canon arabe 37 qui donne cette com
paraison, ajoute aussitôt : Et sit princeps et praeposi
tus ipsis dominus Sedis divi Petri Horna, sicut praece
perunt apostoli.
Dans les controverses monothélites et iconoclastes,
l’on retrouve souvent ccttc idée qu’un concile ne peut
être œcuménique sans la présence, au moins par
délégués, des cinq patriarches. Cf. Saint Maxime le
Confesseur, Disput. cum Pyrrho, P. G., t. xci, col. 532.
Le pscudo-Damascènc refuse i'œcuménlcité au concile
iconomaque de 753 pour cette raison que les cinq
patriarches n’y ont pas participé. Oratio de imaginibus
ad Constantinum Caballinum, P. G., t. xcv, col. 332.
Pour la même raison ce concile fut attaqué par les
Pères du 11· concile dc Nicéc (787) dans la νι· ses
sion. Mansi, t. xm, col. 205. Bien plus, cc concile dc
Nicéc lui-même fut, ct toujours pour cc motif, critiqué
pur les moines du Studium ct par le principal d'entre
eux, Théodore le Studitc. Ce concile, dit Théodore, n’a
pas été approuvé par Rome comme œcuménique;
neque aliorum patriarchatuum vicarii erant qui pro eis
sedebant; sans doute il y avait des représentants des
patriarches orientaux, sed a nostratibus persuasi et
inducti, non autem a patriarchis missi. Théodore,
Epist., i, 38, P. G., I. xeix, col. 1013. On pourrait
encore relever dc semblables argumentations contre
d’autres conciles Iconoclastes, celui de 815 par exem
ple. Théodore, Epist., n, 72. ibid., col. 1306. La néces
sité de la représentation des cinq patriarcats était un
lieu commun dont on usait pour combattre les faux
conciles, cl un argument très en faveur pour rabattre
la tyrannie des empereurs iconoclastes. Cf. Hergen
rother, Photius. t. n. p. 133. Cette idée peut être con
çue d’une manière hétérodoxe, si l'on sous-entend que
la même activité, le même rôle, revient à chacun des
patriarches dans la tenue du concile œcuménique; mais
les auteurs byzantins ont-ils toujours entendu la chose
ainsi? 11 ne le semble pas; n’ont-ils pas seulement voulu
dire que, pour I’œcuménlcité d’un concile, il fallait la
représentation moralement universelle de l’Églisc, et
quand ils demandent la présence des cinq patriarches,
Us ne demandent pas autre chose que celte représenta
tion moralement universelle. Mais ils n’entendent nul
lement réserver dans le concile la même part d’acti
vité nu pape ct aux autres patriarches. Écoutons
2272
I Théodore le Studitc; parlant des difficultés dc réunir
un concile œcuménique, pour l'apaisement des luttes
Iconoclastes, il écrit : Si fieri non possit ut ab aliis
patriarchis adsint vicarii, quod certe fieri potest, si velit
imperator occidentalem intéresse, cui ct potestas summa
defertur synodi acumeriicæ. Epist., n, 129, P. G.t
t. xcix, coi. 1 119.
En somme on voit que l'expression de la théorie de
la pcntarchie est un peu équivoque; elle peut recevoir
un sens acceptable, comme aussi admettre très facile
ment une signification hétérodoxe; aussi n'est-il pas
sans Intérêt de la voir expliquée ct défendue par un
catholique et de l'étudier par contraste dans son com
plet développement schismatique; c'est cc que nous
ferons en montrant ce qu’en pensent Théodore le Studite et Balsamon. Nous n'exposerons pas la pcntarchie
telle qu’elle est défendue au IVe concile de Constanti
nople; la chose est déjà faite à l'art. Constantinople
(IV· concile dé), coL Î294.
Pour Théodore le Studitc, l’Églisc est un corps à
cinq têtes : quinivertex ecclesiasticum corpus. Epist., n,
62, P. G., t. xcix, col. 1280-1281. Que l’on ne croie pas
que ces cinq têtes jouissent seulement d'une préro
gative honorifique; non, car elles constituent le pou
voir suprême ecclesiastique : Non cnim de rebus sœculi
carnisque sermo est..... sed dc divinis ac calestibus dog
matibus qua aliis commissa non sunt quam iis quibus
Deus ipse Verbum dixit : - Quacumque ligaveritis
super terram erunt ligata ct in calo et quacumque solve
ritis super terram erunt soluta ct in calo. ■ Quinam
autem hi sunt quibus hoc jussum fuit? Apostoli et
eorum successores. Quinam porro sunt successores? Qui
Hornam nunc primam sedem (enet, qui Constantinopolilanam secundam, qui Alexandrinam el Antiochiam ct
qui Hierosolymitanam. Hac quinivertex potestas Eccle
sia, penes hos diversorum dogmatum judicium. Epist.,
n, 129, coi. 1417 C. Ce passage est caractéristique de la
conception de la pcntarchie chez Théodore le Studitc;
les cinq patriarches constituent le pouvoir suprême
ecclésiastique, à eux s'appliquent vraiment les paroles
dites par Notre-Scigneur au collège apostolique. Mais,
parmi ces cinq têtes, n'en cst-il aucune qui domine?
Si fait; mais, à s’en tenir à certains textes, il sem
blerait que cc ne soit pas Rome, mais plutôt Cons
tantinople ou plus souvent Jérusalem. A Nicéphore,
patriarche de Constantinople, Théodore ne dit-il pas :
Tu vero, o divine ct supreme sacrorum capitum vertex?
Epist., n, 79, col. 1318. Et, si l’on peut y voir une
simple emphase orientale, la chose est plus grave quand
il s’agit de Jérusalem; ici Théodore le Studitc donne
les raisons de la prééminence de cette ville. Ubi enim
episcopus animarum el ponti/ex omnium natus est et
divina omnia operatus et passus ct sepultus, ubi resur
rexit ct vixit ct assumptus est, illic suprema proca dubio
dignitas. Epist., n, 15, coi. 1162. Et cette idée de Jéru
salem premier siege, on la retrouvera chez Photius
dans son libelle Adversus eos qui dicunt Hornam pri
mam sedem esse, Rallis et Potlis, Syntagma canonum,
t. in, Athènes, 1851-1859, p. 88, chez Nicolas Mésnritès
qui la fera valoir dans scs controverses avec les Latins,
chez Nil Cabasilas, De primatu papa romani, 1. H,
c. xxiii, P. G., t. cxLix, col. 725; cf. Malvy ct Vlllcr,
La con/ession orthodoxe dc Pierre Moghila, Paris, 1927,
p. 130-132, et les notes où l’on trouvera les références.
Voilà donc chez Théodore le Studitc une conception
de la pcntarchie qui pourrait paraître difficilement
conciliable avec le dogme de la primauté romaine.
P. Salavllle, De quinivertice ecclesiastico corpore apud
S. Theodorum Studilam, dans At ta academia Vclehradensis, t. vu, 1913, p. 117 sq. Et, cependant, il est hors
de doute que Théodore le Studitc admettait cette pri
mauté. Voir Richter, Des hciligen Theodor, Ables von
Studium, Lehre vont Primat des Homischcn Bischojs,
2273
PATRIARCATS. LA PENTARCHIE
dans Der Kathotik, L il, 1K71. p. 385 sq.; Spàèll, S J..
Ecclesiologia Orientis separati rccentior, dans Oriental,
christ., t. U, fasc. 2. 1921, p. 11 L 115; P. Salaville, La
primauté de saint Pierre et du pape d'après saint Théo
dore Studitc, dans Echos d'Orient, 1911, P- 23 sq., et
une étude dans les Acta ! 11 conventus Velehradensis,
Prague, 1910, p. 123, 121. Dans ce dernier article en
particulier, le P. Salaville démontre que le pouvoir
reconnu au pape par Théodore [e Studitc est un pou
voir dc droit divin, une vraie juridiction, non pas
quelque chose d'honorifique, mais un pouvoir suprême,
au-dessus des conciles cl infaillible. Nous n'avons pas
à entrer dans le détail de cette démonstration, car cet
article n’a pas pour but de démontrer la primauté
papale. Mais comment, d’après le Studitc, la primauté
cl la pcntarchie peuvent-elles sc concilier? C’est qu'il
ne voit dans la pcntarchie que quamdam concretam for
mulam paulinæ ideœ de mystico Christi corpore, neenon
fraternarum relationum quæ inter Ecclesias patriar
chales esse debent. Salaville, De quinivertice, p. 179. Et
la suprématie qu'il semble accorder au siège dc Jéru
salem n’est qu'une suprématie d’honneur, à cause des
souvenirs attachés â la ville sainte; mais la vraie juri
diction suprême, c'est l’évêque dc Borne qui l’a, et lui
seul la possède dc droit divin.
Chez Balsamon, qui écrit près de trois siècles après
le Studitc, alors que le schisme est définitivement
consommé, la théorie dc la pcntarchie est tout à fait
hétérodoxe. Le célèbre canoniste expose sa concep
tion dans un opuscule adressé à Marc, patriarche
d’Alexandrie, Meditatio sive responsa de patriarcha
rum privilegiis. Cet opuscule se trouve dans Mignc
à deux endroits: P. G,, t. exix, col. 1162 sq., el
t. cxxxvm, col. 1011 sq. Voici les principaux traits
dc cette théorie. L'origine des patriarcats est celle-ci :
Pierre a fondé les trois patriarcats d’Antioche, Alexan
drie, Jérusalem, en plaçant comme évêques, dans ccs
villes, Évodîus, Marc ct Jacques. Il a aussi établi saint
André comme évêque de Thrace, à lléraclée. Borne
doit ses privilèges à la donation dc Constantin, ct
Constantinople ;; joui des privilèges d’Héracléc,
dès l’épiscopat de Mélrophane (308). P. G., t. exix,
col. 1162. En somme, le patriarche de Borne est le plus
mal partagé; il ne peut nullement revendiquer une
origine apostolique, la primauté est sapée à la base. On
lira aussi les curieuses remarques dc Balsamon sur
l'ordre alphabétique des patriarches. Le Pédalion,
Athènes, 1888, p. 72, les reproduit; ci. Pitzipios,
L'Église orientale. Borne, 1855, p. 109-110, en note.
Ccs patriarches, malgré leur origine diverse, ont
cependant reçu une consécration divine spéciale ; Eos
per unctionem sanctitatis perfici unctos Domini et sanc
tissimos appellamus. P. G., t. exix, coi. 1165. Ils sont
absolument nécessaires au gouvernement dc l’Eglisc, à
tel point que si, à cause des invasions arabes, des sièges
patriarcaux ne peuvent être occupés, comme c’était
le cas pour Antioche du temps de Balsamon, il faut
néanmoins nommer des titulaires qui résideront hors
de leurs patriarcats en attendant des jours meilleurs.
Ne pas agir ainsi ce serait priver dc l’un dc ses sens le
caput Ecclesia*, ce serait le rendre tanquam surdum aut
cæcum aut quatuor aut tribus dumtaxat sensibus præditurn. Ibid., col. 1171. Quamvis enim gloria thronorum
suorum per vim exuerit, tamen spiritualis gratia secun
dum Davidem non exsolescit. Imo potius veniet Deus
noster nec silebitur ut collegat sibi sanctos suos qui testa
mentum suum disponent. El, comme certains objec
taient que ceux-là n’élaient point dignes du patriarcal,
qui n'avalent point le courage d’occuper leurs sièges
au péril de leur vie, il leur répond en invoquant le
37· canon in Trulto (P, G., t. cxxxvn, col. 638-640) cl
un édit d’Alexis Comnèno, qui prescrivent d'ordonner
des évêques pour les territoires des infidèles, même si
PICT. DE TIIÉOL. CATII*
227'>
ccs évêques ne peuvent occuper leurs sièges. P. G.,
t. exix, col. 1178. La défection » du pape ne change
rien ù l’organisation de l’Eglisc, il n'y a qu’à prier pour
que le pape sc convertisse, et pour que le corps mys
tique ne reste pas privé dc l’un dc ses sens. Balsamon
ne croit pas que l'on puisse remplacer le pape par un
autre patriarche; si un patriarche fait défaut, l'on aura
la tétrarchic au lieu dc la pentarchic, mais il ne
faut pas substituer un nouveau patriarche. P. G.,
t. cxxxvm, col. 1022. D'autres penseront qu’il faut
remplacer le pape par un autre patriarche, ce sera une
idée chère aux Moscovites, d'autres admettront qu’il y
a place pour plus dc cinq patriarches, d'autres trans
féreront à Constantinople le premier rang perdu par
le pape ct accorderont au patriarche œcuménique une
certaine autorité sur ses collègues. Hergenrother, op.
cit., p. 136, 137. Mais ceci nous sort de la pentarchic;
ci. à cc sujet, Spâèil, op. cit., p. 66-67.
Chaque patriarche esl maître pour les affaires parti
culières de son patriarcat ; pour les choses communes à
toute l’Église, iis les décident collégialement, P. G.,
t. exix, col. 117<>. cl dans cc gouvernement de l’Églisc
universelle aucun ne jouit de prérogative spéciale. Ils
portent des titulaturos différentes, mais leurs pouvoirs
sont égaux : Primus adversus secundum srse non effert,
neque secundus adversus tertium, col 1167. Nous avons
vu des auteurs, comme Anastase le Bibliothécaire, se
servir de la comparaison des cinq sens pour démontrer
la supériorité dc l’évêque dc Borne, qu'ils assimilent à
la vue; Balsamon se sert dc la même comparaison,
pour démontrer l’égalité parfaite des patriarches; car.
d'après lui. les cinq sens s'entr’aident mutuellement ct
aucun ne prévaut sur les autres, loc. cit. I) est vrai que,
dans d’autres écrits, il reconnaît malgré lui la supré
matie romaine, à tel point que Thomassin a pu dire :
adegit tamen illum veritatis lux invictissima ut sexcentis
in locis primatui romanæ Sedis assentiretur. Part. L
I. 1, c. xm, n. 2; et il fait une brèche à la parfaite
égalité des patriarches en ne reconnaissant comme
étant sans appel que les sentences de Borne et Cons
tantinople. Comment, ad 12 can. Antioch., P. G.,
t. cxxxvn, col. 1307 sq.
Telle esl la théorie schismatique de la pcntarchie.
on la retrouve chez d’autres auteurs : Arislène, Nil
Cabasllas, Pierre d’Antioche, etc. On en trouve des
manifestations au concile dc Florence Mansi, t xxxi.
col. 1007. C’est appuyés sur elle que les Grecs font des
difficultés pour admettre la primauté; Marc d’Éphèse
en a tiré argument. Iaîs Russes l’ont aimée, mais en
admettant qu’à un patriarcat tombé on pouvait en
substituer un autre, c'est le concept même dc Moscou,
troisième Borne. Grivcè, op. cit., p. 61. La théorie de la
pcntarchie, très répandue jusqu'au xvn* siècle parmi
les orthodoxes, n perdu beaucoup dc faveur ct, de nos
jours, elle n’occupe plus de place dans l’ecclésiologic
orientale. Les Grecs attribuent l’autorité suprême soit
à l’épiscopat dispersé, soit surtout au concile œcu
ménique. Spàèii, op. cit., p. 68 sq.
Signalons, pour terminer ce court aperçu, que l'on
pourra compléter par Hergenrother, loc. cit., la con
ception de la pentarchic contenue dans une confession
de foi, celle de Mélrophane Critopoulos. (Sur la valeur
officielle de ccttc confession, cf. Jugie. Theologia dog
matica Christianorum orientalium. I. i, Paris, 1926,
p. 680.) Après avoir explique que l’Églisc a un seul
chef, caput,Christ, le patriarche d’Alexandrie ajoute :
Hæc igitur cum sciant quatuor sanctissimi ct beatissimi
universalis Ecclestæ patriarchæ, successores apostolo
rum cl veritatis propugnatores neminem in universum
caput appellari volunt contenti capite illo de quo antea
dictum. Ipsi autem per se omnino in pari dignitate
vivunt neque ullum præter sessionem inter illos dis
crimen intercedit. Primo loco sedet Constantinopolitanus,
T. — XI — 72
2275
I' \ ΓΒΙ CROATS. I- \ TUI \ HC H 11<
2276
ab hoc proxime Alexandrinus, deinde Antiochenus, juxta Romam veniret, per annos aliquos gubernavit. Constan·
quem Hierosolymitanus. Quilibet horum quando in dia · tinopolitanus autem et Jcrosohjmitanus antistites licet
dicantur patriarcha* non tanta tamen auctoritatis quan
cesi sua sacra celebrat, trium reliquorum honori/icam
plane apud Deum mentionem facit. In unum locum si ta· superiores existant. Pourquoi ? parco que nl Tua.
ni l'autre n’ont été des sièges occupés par saint Pierre.
quando conveniunt, manus sibi invicem osculantur,
Resp. ad consulta Eutgarorum, c. xcn, P. J.., t. exix,
C. xxiri, De statu Ecclesia· orientalis, dans Klmmclcol. 1011-1012
Welsscnbom, Monumenta fidei Ecclesia· orientalis,
Cette idée on hi retrouve sous In plume du même
L ii, lémi, 1861, p. 210· Tello crt l'idée qu'un
pape, dans sn lettre de 865 à l’empereur Michel. P. L,
patriarche du xvn* siècle, mort en 1639, se fait de
t. exix, col. 919. Jeun XIII. présente Λ son tour la
sa dignité el de la dignité du corps patriarcal·
2. Triarchic. — Tandis qu’en Orient on aime Λ consi même doctrine* dans sn correspondance· avec les Bul
gares; il Insiste spécialement sur cette Idée que la pendérer l’Églisc comme gouvernée par cinq patriarches,
en Occident, du moins jusqu’au concile du Lalran
tarchie telle que l’admettent les Grecs, qui soutiennent
que l’un ou l’autre siège Indifféremment peut tomber
(1215), on ne reconnaît que trois vrais patriarcats.
Home, Alexandrie et Antioche, parce que l’on regarde
dans l'hérésie, est une conception fausse, Credimusquod
la dignité patriarcale comme propre aux sièges fondés
jam vos non la Icat nunquam apostollcam R. Pctn Sedem
directement ou indirectement par saint Pierre, comme ab ill is sedibus reprehensam, cum ipsa alias omnes et
découlant cn quoique sorte de l'autorité de Pierre.
pnvcipue Constantinopolitanam sa pissime reprehendens
Celle théorie. Boniface lrr la formule lors dc la que aut ab errore liberaverit. P. t.., t. cxxvi, coi. 759-761.
relle avec Byzance au sujet de ΓIllyricum, qui met
Doctrine· identique A celle des papes chez llincmarde
aux prises le pape et l’évêque de Constantinople Atti
Keims. P. /.., t. cxxvi, col. 328-332; cf. Thomassln,
cus, A cette occasion. Boniface l*r écrivit ù Bufus, son
Velus rt nova Ecclesiir disciplina, part. I. I. I. c. xiv.
vicaire dc Thessnlonique, et aux évêques de Thcssalic,
Mais l'explication n déjà une portée plus générale ct
différentes lettres; dans l'une,adressée à ces derniers, il phis indépendante· de la fondation des Dois sièges
fonde, entre autres arguments, les privilèges de Home
patriarcaux par saint Pierre. Tout pouvoir supra-épi
sur le G· canon de Nlcée : Instituito universalis nas scopal est une participation, une dérivation delà pri
centis Ecclesia' dr beati Petri sumpsit honore principium
mauté et. en cc· sens, on peut parler d’une Origine divine
in quo regimen ejus et summa consistit. Eicirmv synodi
des patriarches, comme des métropolitains, mais d’une
non aliud pnrcrpta testantur. Jaffé, n. 361. Et dans une
origine divine médiale, puisque seuls le pape cl les
autre lettre, Jaffé, η. 365, il est plus explicite encore :
évêques sont d’origine divine· Immédiate. C/élalt le
« Le pape Boniface lire argument, cn faveur de la prl
concept vraiment Juridique du pouvoir patriarcal, cpd
nuiute de son siège, de l’ordre de préséance des Églises,
cn déilnillw n’est el ne peut être qu'une participation
qu’il croit découvrir dans les canons de Nlcée : il y a,
de droit strictement cccléslasliii cinq putriore he*»; pur ailleurs, que saint Pierre
ail fondé l'Egllsc d’Antioche ou celle d’Alexandrie,
cela juridiquement ne conférait pas Λ ces sièges ipso
facto un pouvoir spécial Les patriarcat*» sont de droit
ecclésiastique. H ne faut jamais l’oublier SI l’on garde
présente celle Idée, l’on ne trouvera aucune Incompati
bilité entre la primauté papale et l’organisation pu
tria renie.
3e Développement du droit patriarcal
Le droit
patriarcal s’est naturellement précisé durant l’époque
qui nous occupe. Les luttes entre l’hotius ct Home y
ont contribué; plusieurs des canons du VHP concile
œcuménique (869 870) statuent sur les droits et privi
lèges patriarcaux. Sur ce qu’on peut appeler la doctrine
ecclésiologique de ces canons, cf. art. Constaminopli
(/V· concile de), t. ni, col. 1281 sq. Nous nous borne
rons Ici Λ quelques remarques d’ordre plutôt juridique.
Notons d’abord que les décisions de cc concile n’ont
point trouvé place dans les collections canoniques
orientales; les grands commentateurs grecs du Moyen
Age n’en font pas mention; el leur influence sur la
discipline a peut-être été assez restreinte. Néanmoins,
comme plusieurs de ces dispositions indiquent ce qui se
pratiquait au ixr siècle, nous les mentionnerons briève
ment.
Le 5· canon qui exige du clerc quatre ans passés dans
le sacerdoce pour pouvoir être élevé ù l’épiscopat,
I Icfclc-Leclercq. Il ht. des cône,, t. iv a, p. 523, visait
très spécialement les patriarches; car il avait été
motivé par l’élévation ultra-rapide de l’hotius au siège
de Constantinople, et par ailleurs, ordinairement du
moins, le patriarche n’était point nommé par transfert
d'un siège épiscopal au siège patriarcal, mais il était
pris directement parmi les simples prêtres. Dès lors, ù
lui aussi, s'appliquait la règle des interstices. Quant au
mode d'élection el d’ordination des patriarches durant
cette période, les canons n’en parlent pas. On trouvera
à cc sujet des indications très nombreuses dans Tho
massln, op. cit,, 11 part., I. H, c. xvιι. χχνι, xi i.
Le 5· canon du \ 111· concile œcuménique, con
damne l’intervention de l’empereur dans les élections
patriarcales ; le 3· canon du \IP concile avait émis
une prescription analogue. Sur son interprétation,
cf. Thomassin, Il part., 1. Il, c. xxvi. qui étudie lon
guement toutes ces questions.
Le 8r canon du VHP concile œcuménique Interdit
nux patriarches « d’exiger pour leur sûreté des déclara
tions écrites d'attachement qui devaient être fournies
par leur clergé ainsi que par les évêques qui étalent
sous leur juridiction ·. 1 Icfclc Leclercq, ibid.t p. 524·
525. Le 10· canon défend nux laïcs et aux clercs dc sc
séparer de leur patriarche, et d’omettre sn commémoralson dans la liturgie, avant que le patriarche ait été
condamné par sentence synodale. Ibid., p. 525. Pres
cription analogue dans le 15· canon du synode photien
de 861 P, G., t. ( XXXvu. col. 1067 sq. Le 17· canon
(cn grec 12) nous renseigne sur les synodes patriarcaux.
Le patriarche peut y convoquer tous les métropoli
tains institués par lui. soit qu’il les ait ordonnés, soit
qu’au moins il leur ail envoyé le pallium ; s’ils refusent
de se rendre Λ la convocation ils seront punis. Sur les
synodes patriarcaux et leur composition ù cet te époque,
cf. Milasch, Das Kirchenrecht der morgenldndischen
Kirche, Mostar. 1905. p. 320 322; rhomassin. Il· part.,
I. Ill, c, xi.m, el aussi P. G., l. cxxxvn, col. 545516 el note (67); Zhlshimm, Die Synodrn und die Episcopalümtcr in den morgenlandischcn Kirchen, Vienne,
1867. H faut noter, surtout Λ Constantinople, le fait
(pie l’on a presque toujours Λ côté du patriarche un
synode permanent. Sur cc synode, cf Xailhé, art.
C<>NSTANriN<)i’i.K(/M;/ür. n’est p s absolument pro
bant; cf. Dcslandes, p. 314; mais la chose est claire
ment afllrmée par Blaslnrès, Syntagma atphabcticum,
II, c. vm; De patriarchis, P, G., I. cxi.v, col. 110;
Benoit XIV, Dcsyn. durees , I. 1. c. iv, n.3; Thomassin.
op, cil., part. 1,1. I, c. xvi.
Sur la réserve au patriarche de la consécration du
saint chrême, cf. relit. Du pouvoir de consacrer te saint
chrême, dans Echos d'Orient, 1899, p. 1-8. A quelle
2279
PATRIARCATS. SITUATION VCTUELLE
époque lu consécration du saint chrême est-elle deve
nue un privilège patriarcal ? Les documents les plus
anciens contenant cette réserve sont, d'après Petit, une
bulle d'innocent III aux Bulgares, du 25 février 1201;
une autre d’Innocent IV, du 6 mars 1251, envoyée à
Pile de Chypre. Quelle est l'origine déco privilège? Les
canonistes orthodoxes l’expliquent ainsi : la bénédic
tion du saint chrême constitue un des attributs de la
juridiction souveraine dont le plein exercice appartient
aux seuls chefs des Églises autocéphalcs. Constanti
nople consacra bientôt le saint chrême, non seulement
pour le patriarcat, mais même pour Alexandrie, An
tioche et Jérusalem. L’on comprend assez facilement
que l'Églisc de Constantinople ait refusé le pouvoir de
consacrer le saint chrême â des Églises détachées d’elle,
auxquelles clic ne reconnaissait pas la complète Indé
pendance, comme, par exemple, au patriarcat bulgare
d'Ochrida au xni· siècle. Cf. Petit, op. ci/., p. 3-1 ; Pitra
Analecta sacra cl classica, t. vu, p. 183-186. Mais aucun
principe juridique ne pouvait légitimer la prétention
de Constantinople de consacrer le saint chrême pour les
autres patriarcats orthodoxes. D’ailleurs, jamais ces
derniers n’ont reconnu explicitement ce privilège de
Constantinople qu’ils sc contentaient de subir. Cf.
Petit, loc. cil. Que la réserve de la bénédiction aux
patriarches n’ait pas existé dans le principe, les ortho
doxes eux-mêmes l’admettent. Milasch, op. cit., p. 374.
Zonaras au xn· siècle ne semble pas la connaître, P. G.,
t. cxxxvrn, col. 11 ; cf. Juglc, Theol. dogm., t. m, 1930,
p. 133.
Pour cette époque, il nous reste à signaler un point
très important des relations juridiques entre les pa
triarches orientaux orthodoxes. Nous ne parlons point
précisément des patriarches monophysites et jacobitcs, j
mais des patriarches mclkites : c’est l’emprise
qu’exerce Constantinople sur les trois autres grands
sièges d’Orient. On trouvera ù cc sujet de nombreuses
indications dans le dernier ouvrage du B. P. Jugie, j
Theologica dogmatica Christianorum orientalium, t. iv,
Paris, 1931, p. 425 à 436, et Ici, art. Constantinople
(Église de), col. 1333 sq. La querelle sur le titre de pa- i
triarche œcuménique est une manifestation de ces
prétentions. Quand vinrent les invasions arabes, les
patriarches mclkites d’Alexandrie, d'Antioche, étaient
élus et résidaient dans la ville impériale. Balsamon a
beau nous dire que la gloire des sièges tombés aux
mains des musulmans n'est en rien diminuée, toujours
est-il que leurs titulaires perdaient beaucoup de leur
indépendance par le fait de leur séjour à Constanti
nople. Une étude spéciale ne serait pas de trop pour
déterminer dans le détail les empiétements de Cons
tantinople, empiétements qui continueront de plus en
plus, après 1153, à se faire sentiret dont on retrouve
comme des échos dans certaines querelles de nos jours.
Sur d’autres points secondaires, sur les insignes et
ornements patriarcaux, sur leur signification sym
bolique, on pourra consulter Balsamon, Meditatum
sive responsum de patriarcharum privilegiis, P. G.,
I. cxxxvm, col. 1014-1034; Thomassln, op. cit.,
part. I. L II, c. lviii. Citons, pour finir, un condensé
du droit patriarcal fait par un canoniste byzantin du
xiv» siècle. Blastarcs : Patriarcha est viva Christi imago
spiransque operibus et sermonibus in semetipso, in
vivum depingens veritatem... Munus patriarchæ est
animarum sibi creditarum salus atque in Christo vivere
ac mundo crucifigi. Cum autem politia ecclesiastica ins
tar hominis ex partibus ac particulis constet, membra
omnium maxima maximeque necessaria sunt imperator
et patriarcha... Sedes Constantinopolitana quæ imperio
cohonestatur decretis synodalibus omnium prima decla
rata luit. Unde imperatorum sanctiones quæ isthæc
sequuntur, lites in aliis sedibus si quæ oriantur ad
hujusct throni cognitionem ac judicium referri jubent.
2280
Omnium plane ecclesiarum metropolitanarum cl episco
patuum et monasteriorum atque Ecclesiarum providen
tia et cura imo etiam recognitio ac censura atque abso
lutio ad proprium patriarcham perlinet. Prasuli vero
Constantinopolitano licet etiam in aliorum thronorum
districtu largiri (le texte grec porte : accorder la stauropégic) neque id solum sed et lites quæ in aliis provinciis ,
(i. e. les autres patriarcats) moventur observare el
moderari el penitus determinare, ipse pariter et pænitentiæ atque conversionis a delictis ac hxresibus el
quidem solus constituitur exactor et explorator. Syntagma
alphabeticum, lettre Π, P. G., t. cxr.v, coi. 109-110. On
trouve dans ce texte un écho des prétentions de Cons
tantinople â dominer les autres patriarcats.
HL Les oiiands sièges patriarcaux de 1453 a
nos jours. — 1° Patriarcats unis. — 1. /^partition. Après la chute de Constantinople (1453) et 1a rup
ture définitive de l’union de Florence, il n’y eut plus
comme titulaires catholiques des grands sièges patriar
caux d’Orient que les patriarches latins, purement
honoraires. Le patriarche maronite d'Antioche luimême ne fut d’abord uni a Home que d’une façon
intermittente et c’est seulement au xvn· siècle qu’il le
sera définitivement. Puis des retours à l’Église catho
lique sc produisirent, dans l’Église melkitc orthodoxe,
dans l’Église jacobite d'Antioche, tandis que les maro
nites resserraient leurs liens avec Borne. Des éléments
coptes monophysites se convertirent également. Bref,
de chacune des communautés orthodoxes qui sc parta
geaient le titre d'Antioche et d'Alexandrie, sc détacha
une branche qui s’unit à l'Églisc catholique. Sur ces
dillérents retours, cf. art. Alexandrie et Antioche
(Églises de). Et à chacune de ces branches, l’on donna un
patriarche; de sorte que l'on aboutit à la constitution
suivante des Églises catholiques d’Orient : Antioche,
un patriarche melkitc catholique, un patriarche maro
nite, un partiarche syrien catholique. — Alexandrie,
un patriarche copte catholique. — Par ailleurs, le pa
triarche melkitc catholique d'Antioche recevait le titre
d'administrateur du patriarcat melkitc catholique de
Jérusalem et d'Alexandrie. Mansi, Concit., t. xlvi,
col. 581, 582. Notons en outre la restauration d’un
patriarcat effectif de Jérusalem de ri te latin, et la
permanence des patriarches latins titulaires pour les
autres sièges.
SI l’on compare cette organisation à celle des
patriarcats primitiis du temps de Justinien, le con
traste apparaîtra frappant. Autrefois un seul titulaire
par siège patriarcal; maintenant deux ou trois, ou
même davantage. On pourrait sc demander pourquoi
on a laissé les choses aussi compliquées. La réponse est
simple : par suite des évolutions historiques, il est
pratiquement impossible d'arriver ù une fusion quel
conque des divers éléments qui composent l'Églisc
orientale catholique, de sorte qu'il a fallu abandonner
totalement le principe de l’unité de hiérarchie. Ou
pourrait concevoir un seul patriarche d'Antioche,
ayant juridiction à la fois sur les mclkites, maronites,
syriens catholiques, l'unité de juridiction serait sauve
gardée, mais c’est pratiquement irréalisable. Cf. à ce
sujet, Cyrille Karalevskij. Histoire des patriarcats metkites, t. ni, Borne, 1911, p. 424-132.
Et, dès lors, la juridiction des patriarches orientaux
actuels a une tout autre nature que celle des patriar
ches du vi· siècle. Ces derniers avaient, dans les limites
de leurs patriarcats, juridiction sur tous les catho
liques orientaux y résidant; celle-ci était essentielle
ment territoriale. Présentement, la juridiction des
patriarches est sans doute territoriale, car elle s’étend
jusqu’à des limites géographiques déterminées qu’elle
ne saurait dépasser ; mais, dans ces limites, le patriarche
n'a pas de pouvoir sur tous les catholiques orientaux; il
l’a seulement sur ceux de sa nation, c’est-à-dire de son
2281
PATKIARCATS. SITUATION ACTUELLE
rit. Autrement dit, la juridiction sc complique d'un
élément national. · Elle est nationale en cc sens que,
dans les limites dont il vient d’être parié, le patriarche
ne l’exerce régulièrement que eur les personnes appar- ■
tenant à sa propre nation, au sens particulier que
l’usage oriental donne à ce mot. » Karalevskij, op. cit.,
p. 131. La juridiction territoriale du patriarche est
limitée quant aux personnes, par son caractère natio
nal; de plus, cette juridiction nationale, sur les per
sonnes de leurs rit s, est subordonnée à la juridiction
territoriale; car elle ne peut s’exercer en dehors des
limites de celle-ci.
On trouvera des renseignements très détaillés sur
les limites des dillérents patriarcats catholiques, dans
Karalevskij, op. cit.. p. 431-142. Cette restriction de la
juridiction quant aux personnes et une des causes
pour lesquelles certains canonistes latins assimilent les
patriarches orientaux des temps modernes aux pa
triarches mineurs dont nous parlerons plus loin.
Wernz-Vidal, Jus canonicum, t. n. De personis, 2· edit.,
Home. 1928, p. 552.
Cette assimilation pourrait encore s’expliquer par le
fait que l’exercice de la primauté s’est développé dans
le cours des Ages, et qu’en conséquence on n’a pas cru
devoir donner aux patriarches modernes tous les pou
voirs dont jouissaient les anciens. Cela est vrai ; mais
l'assimilation des patriarches orientaux modernes aux
patriarches mineurs semble fausse: car les patriarches
orientaux sont vraiment les chefs de leurs Eglises par
ticulières et exercent sur elles une très réelle juridic
tion, comme nous allons le voir à l'instant. En outre,
au point de vue de la dignité antique des sièges, les
patriarches que nous avons énumérés l’emportent sur
les patriarches arménien et chaldron qui, bien qu’ayant
juridiction effective sur leurs Églises, sont cependant
d'origine relativement récente et surtout ne corres
pondent pas à des patriarcats anciens, dont ils conti
nueraient la tradition.
2. Droit patriarcal moderne. — En attendant que le
nouveau code pour l'Églisc orientale édicte des normes
communes aux divers patriarcats catholiques, il nous
faut tirer des sources canoniques des diflércntcs Églises
les principales règles portées sur l’organisation patriar
cale.
Voici les sources principales où l’on peut trouver
cette législation : Pour le patriarcat maronite ; le con
cile du Mont-Liban (1736), Actes dunsColledio Lacensts,
t. n. Les principales dispositions concernant le patriar
che sont aux col. 286, 326*, 333 et 346. — L’Eglise
melkitc a plusieurs fois légiféré sur le patriarche : Le
IV· concile de Saint-Sauveur (1790). dans sa xxv·ses
sion énumère douze privilèges patriarcaux : Ut penitus
tollantur (pic relu rum rausa· inter dominum patriarcham
et dominos episcopos. Mansi-Petit, ( oncil., t. xixi,
coi. 647 619. Le concile de Qarqafé (1806) en compte
dix-huit. Mansi, ibid., col. 777-785. Celui de Jérusalem
(1819) en énumère vingt-cinq. Mansi, ibid., col 10751083. Aucun des conciles mclkites n’a été approuvé,
sauf celui de Vin-Traz (1835) qui ne touche pas à la
question. Mansi, ibid., col. 981, 1006. Nous avons
donc affaire, non à des sources canoniques proprement
dites, mais plutôt A des témoignages historiques sur la
discipline de cette Eglise. Cf. Karalevskij. op. cit., t. m,
p. 151 à 188.
l es Syriens traitent du droit patriarcal
dans leur synode de Chnrfé (1888) Synodus Schiar/ensis
Syrorum, Home. 1896. p. 209-215, et 127-222. — ■ Le
synode copie de 1898 s’en est également occupé. Syno*
dus Alexandrina coptorum, Home. 1899, p. 180-191.
Si l’on ajoute A ces sources particulières, les docu
ments pontificaux sur le droit patriarcal, qui se trou
vent dans les ( bllectanca S f ongregationis de Propa
ganda fide, Home, 1907. et. Index, au mol Patriarcha,
el dans le Jus pontificium de propag. fide, édition de
2282
Martinis, Home, 1888 sq., on aura à peu près l’essen
tiel sur le droit patriarcal oriental moderne.
Ce droit nous ne pouvons l'éludicr ici dans le détail.
Nous donnerons simplement les points communs aux
diverses Églises, en suivant le plan adopté dans le
synode copte de 1898 :
a) Le patriarche n le droit de faire porter la croix
devant lui infra limites fui patriarcha tus. Cf. cepen
dant Syn. syrorum, p. 212, ad 3om.
b) 11 peut revêtir un habit de couleur pourpre et sc
servir dans certaines solennités du pallium que lui a
envoyé le souverain pontife. Ce pallium, généralement,
le patriarche le sollicite en demandant A Home la
confirmation de son élection. Les coptes procèdent un
peu ditléremmcnt. Synodus copiorum, p. 190. Sur le
pallium des patriarches, son origine, sa signification,
cf. Thomassln, Vêtus et nora... Eccles. discipl., part.l,
1. II, c. uii-Lvm; Benoît XIV, Opera inedita, édit.
Heiner, Fribourg-en-B., 1901, part. 1, De. ritibus,
p. 8-9; Wcmz-Vidal. op. cit.. p. 557-565. Benoit XI\
mentionne des exemples de concession du pallium
latin à des patriarches orientaux du vn· au xm· siècle.
Puis, pendant quelques siècles, on a cessé de suivre
cet usage et en 1649 on a discuté en congrégation, s'il
fallait reprendre l'ancienne coutume. Benoit XIV dis
tingue le pallium latin du pallium ou omophorium
grec, et donne les règles concernant l'usage du pallium
latin par les Orientaux. Cf. aussi sur cet usage le
synode du Mont-Liban, part. III, c. xi, n. 23, Collectio
Lacensts, t. n, p. 343, 34 1: et aussi Benoît XIV, De
synodo diorccsana. 1. XIII, c. xv, n. 17 sq. Ixs patriar
ches latins titulaires n’ont pas droit au pallium. Be
noît XIV remarque que la concession aux maronites
du pallium par Léon X (1515) ne prouve pas en faveur
du droit général, car les Maronites ont adopté tous les
ornements liturgiques latins. La concession par le pape
du pallium aux patriarches orientaux est le signe
de leur confirmation, de sorte qu'axant de l’avoir reçu
les patriarches ne peuvent exercer leurs fonctions.
Collectanea, 1.1. p. 196. n. 863; cf. Karalevskij, op. cil..
p. 405 sq.
c) Tous les évêques et prêtres du patriarcal doivent,
soit à la messe, soit aux autres fonctions liturgiques,
immédiatement après la commémoralson du souverain
pontife, faire celle du patriarche selon la forme pres
crite.
d) Le patriarche consacre les métropolitains et les
évêques, C’est le droit commun actuel. Synodus Montis
Libani, dans Coll, lac., t. il. col. 300-302: Synode
melkitc de Jérusalem (1849), Mansi, t. xi.vi, col. 1079;
Synodus Scharf ensis syrorum, p. 213, ad 7att. Cette
discipline n’est pas conforme A cc qui se faisait jadis.
Régulièrement, les évèquesé talent consacrés par h·
métropolitain : cf. I leiele-Lcclercq, /list. des conc.. 1.1.
p. 510 sq. Mais la dignité de métropolite, peu a peu. est
devenue purement honorifique dans la plupart des
Églises orientales et leurs pouvoirs sont passés en par
tie aux patriarches. I)e x rais métropolites, dès le Moyen
Age, Il n’en existait plus dans beaucoup d'Égllscs el
par contre le titre était concédé A presque tous les
évêques. Dès lors, pratiquement, la dignité métropoh
taine cessa d’etre un véritable degré de la hiérarchie
de juridiction. Voir une explication de eette évolution
dims le synode maronite. Coll Lac., t. n, col. 300;
cf. aussi Synod. syr., p. 216. Le synode maronite, qui
concède lui même au patriarche le pouvoir de consa
crer les* évêques, ajoute que ce n’est que provisoire :
donec, restituta Orienti pace,sedes primatiales d metropo
litan' Deo favente restituantur, l^oll. Lac., t. π, coi. 300;
Karalevskij, op. cit., p. 459.
r) Le patriarche nomme pour les sièges épiscopaux
vacants un vicaire qui prendra l’administration du
diocèse jusqu’à l’institution canonique du nouvel
2283
PATHI \ RCATS. SITUATION ACTUELLE
2281
évêque; sur le rôle du patriarche dans l'élection ct la I sacrer le saint chrême; cf. col. 2278; Karalevskij, od.
confirmation des évêques voir art. Pape, col. 193Gsq. ' cil., j). 170-171 ; il peut déléguer cc pouvoir à l'évêque.
n) Le patriarche peut, pour tout le patriarcat,
On trouvera également des renseignements très nom
breux dans Karalevskij, op. rit., p. 519, 566. La ques réserver des péchés qu’il aura seul le pomoir d’absou
dre; il fera bien de n’établir de cas réservés qu'avec
tion juridique n’est pas encore definie ct elle est
l’avis du synode. Il a le droit d’absoudre des péchés
délicate.
f) Le patriarche veille sur l’orthodoxie des évêques réservés par chaque évêque. Celte disposition sc trouve
dans les synodes copte, syrien, maronite. A la réserve
ct métropolitains; il sc rend compte s’ils observent cl
patriarcale, pourrait-on appliquer certaines prescrip
font observer les règles liturgiques ct canoniques; il
tions des canons 899, 900 du code latin? line réponse
admoneste les négligents, se servant au besoin des
certaine ne peut être donnée.
peines ecclésiastiques.
o) Pour la dispense des irrégularités, le synode
g) Il peut faire des lettres circulaires que, dans
copte dit : Patriarcha ex delegatione apostolica faculta
tout le patriarcal, métropolitains et évêques devront
tem habet dispensandi ab omnibus irregularitatibus,
publier.
Λ) Il a le droit de visiter les éparchies, ct même cn
exceptis cis quic ex homicidio voluntario, bigamia vera,
présence dc l’évêque du lieu, il peut célébrer ponti fi apostasia, hirres i el schismate proveniunt. I )'a ut res syno
ca lement.
des ne mettent pas autant d’insistance sur la delegatio
/) Les chefs des eparchies, pour s’absenter de leurs
apostolica. En fait, dc quelles irrégularités le patriar
diocèses au delà du temps prévu par le droit, doivent
che pourrait-il dispenser fure proprio? Question diffi
cn obtenir la permission du patriarche.
cile à résoudre. On pourrait dire qu’il a le pouvoir
f) De la sentence des évêques on peut appeler à ordinaire de dispenser des irrégularités propres au
celle du patriarche. On peut encore recourir au pa droit oriental.
triarche dans un autre cas : ob gravamen quodeumque
La même réponse vaut pour la dispense des empêche
aliud sibi ab episcopis illatum; ad gravamen refertur ments de mariage. Il dispense dans les empêchements
denegatio dispensationis qua necessaria videretur. Atta- ! particuliers au droit oriental ct pour autant que celuimen ubi episcopus ex informata conscientia agit ut v. g.
ci admet la dispense. C’est la conclusion du P. Kara
in deneganda ordinatione et casibus similibus, gravato
levskij, op. cit., p. 174-477, qui étudie la question pour
liberum est ad apostoltcam Sedem recurrere. Syn. copt,
les mclkitcs. Cf. Concile mclkitc de Qarqafé, part. 11,
p. 183, n. 8. L’organisation judiciaire n’a pas gardé cn
c. ix, eau. 2, Mansi, t. xlvi, col. 761. Les synodes ne
Orient tous scs cléments anciens. Primitivement, il sont pas toujours précis sur cc point; cf. Syn. Montis
y avait possibilité de trois instances à l’intérieur du
Libani, part. HI, c. vi, n. 2, § 18, Coll. Lac., t. n,
patriarcat : tribunal épiscopal, tribunal métropolitain, ( col. 335. el part. II, c. xi, n. 16, col. 171. On ne déter
tribunal patriarcal. Digesto italiano, t. m b, col. 383,
mine pas cc qui est pouvoir propre ct pouvoir délégué.
113, art. Appello civile; Hinschius, Das Kirchenrecht
Notons ccttc phrase caractéristique du synode liba
der Kalhotiken und Protestanten in Deutschland, t.ib,
nais : Quamquam autem Hmi D. patriarcha' potestas
Berlin, 1870, p. 550.
in concedendis dispensationibus amplissima sil ex ca
Par le fait même de la suppression dc la Juridiction
pite quod palriarchalem Antiochenam dignitatem obti
métropolitaine, les instances se réduisent cn fait à
net... loc. cit.
deux dins le patriarcal, c'est la constatation que fait
p) Le patriarche peut percevoir la dime de tous
le synode maronite, Coll, Lac., t. n, col. 321. Les indi les clercs cl Iniques du patriarcat. Cf. Karalevskij,
cations sont plus vagues dans le synode copte, p. 213,
op. cit., p. 477.
ct le synode syrien, p. 271. Pour les mclkitcs. cf. le
q) Il peut exercer sur les monastères le droit dc
synode dc Jérusalem (1819), diritto 12, Mansi, t. xlvi,
stauropégic. Que ce privilège cn principe puisse encore
col. 1080, 1081. Certaines causes doivent être portées
s’exercer de nos jours, on peut le prouver par Be
cn première instance au patriarche. Synodus Montis
noit XIV, Op. inedita, éd. Heiner, p. 49, 50. On trou
Libani, p.irt. Ill, c. ιν, n. 32, § 5, Coll. Lac., t. n,
vera la description dc la cérémonie dans Goar, Eucholocol. 323. Borne juge cn troisième ct dernière instance,
gium Griccorum, Venise, 1730, p. 489; Cf. Synodus
ce droit évidemment ne peut lui être contesté, bien
Montis Libani, part. IV. c. n, n. 2, ('oil. Lac., I. n,
que ccrt dns conciles orientaux l’aient passé sous
col. 356-357. Le synode maronite admet aussi la pos
silence. Cf. le synode mclkitc dc Jérusalem, loc. cit. Sur sibilité dc la stauropégic même pour les églises des
la procédure ecclésiastique, il y a fort peu de choses séculiers; cn fait, à cause des abus, le synode, conseil
nettement définies dans le droit moderne des Églises
tientc et approbante limo D. patriarcha statuit ac decer
orientales catholiques.
nit nullum deinceps monasterium et nullam sircularem
k) Le patriarche jouit du droit dc dévolution. Lors ecclesiam privilegiis antedictis ornari oportere, loc. cit.;
qu’un évêque a négligé pendant six mois de nommer à cf. P. Deslandes, dans Echos d'Orient, 1922, p. 321.
un office vacant, ou qu’il retarde au delà des délais
Actuellement, la stauropégic n’est plus guère en usage;
fixés la solution d’une cause soumise ù son tribunal, le
le droit reste cependant.
patriarche agira à sa place.
r) Dans quelques Églises, la bénédiction des nnti/) Le patriarche peut convoquer au synode tous
mensions est réservée au patriarche. Sur l’antimcnsion, cf. Pétridès. dans Echos d'Orienl, 1900, p. 197,
les évêques sous sa juridiction; il présidera ct dirigera
203, et la bibliographie. Sur la question dc savoir à qui
l’assemblée. A cc synode le patriarche peut soumettre
les causes criminelles des évêques qui, dc par leur revenait autrefois ct à el interluent quis
piam V enet tarum ut ipsi putant atque Histrue patriar
cha, vel legatos aliquando direxerit. Jaffé, Regesta pont,
rom., η. 983. Lors de l’invasion lombarde, le patriarche
d’Aquiléc. Paulin, sc refugia dans Pile de Grado, où
séjournèrent également ses successeurs. Probinus, Hé
lie. Sévère, tous en rupture avec Home. Sévère mou
rut à Grado en 607 ; Candidicn, qui le remplaça, était
personnellement en communion avec Home; mais il
restait toujours un parti opposé à l’union el, après
l’élection de Candidlen à Grado, · les plus obstinés
repassèrent sur le continent cl sous la protection du
duc de I rioul. Gisulf, acclamèrent dans les ruines
d’Aquiléc un moine appelé Jean. A partir de cc mo
ment. il y eut deux patriarches d’Aquiléc. celui de
terre ferme, qui, Aquilée étant devenue inhabitable,
résida successivement à Cornions, Ci vi dale, t’dine ct
celui dc Grado, qui depuis le vuι·siècle réside à Venise.»
L. Duchesne. 1.9 Église au VP siècle, Paris. 1925. p. 217.
Lorsque la division du siège métropolitain d’Aquiléc se
fut produite a l’élection de Candidicn, comme le mé
tropolitain schismatique Jean continuait de s’arroger
le titre de patriarche qu’avaient porté ses prédéces
seurs, · les papes accordèrent aux évêques de Grado le
titre de patriarche, pour que ceux qui avaient fait leur
paix avec Home ne parussent pas inférieurs à leurs
collègues schismatiques. Il y eut donc deux patriarcats
dans la Haute-Italie : Aquilée-Grado, souvent appelé
Grado, patriarcat des catholiques unis, et Aquilée,
patriarcat des schismatiques. · Hefele-Lcclercq, Hist,
des conciles, t. ni, p. 155. où l’on trouvera aussi en note
quelques indications bibliographiques. L’union avec
Home du patriarcat schismatique ne fut accomplie
qu’au concile d’Aquiléc en l’an 700. Dès lors, l on eut
deux patriarches catholiques qui n’avalent d’autres
pouvoirs que ceux de métropolitains; ils curent sou-
Hl
2295
PATRIARCATS MINEURS
vent entre eux des difficultés que le pape Léon IX
fit cesser en indiquant d’une manière exacte la limite
des deux juridictions (1053). · I fefelc-LecIercq, op. cit,,
p. 156, n. 2. Λ cette époque, un patriarche de Grado,
Dominique, joua un certain rôle dans In lutte entre
Rome ct Michel Cérulaire. Cf. art. Michel Céhllathe,
col. 1686. Le cardinal Humbert lui demanda d'écrire
au patriarche d’Antioche sur la question des azymes.
Dominique, au préalable, exhiba â son correspondant
les titres de son Église â la dignité patriarcale, sc van
tant qu'elle avait pour fondateur saint Marc, qu elle
était la seule patriarcale d’Italie et que, dans les conci
les romains, le titulaire avait l’honneur de prendre
séance il la droite du pape. Texte grec ct latin dans
P. G., t. exx. col. 752, 756. Ces prétentions amenèrent
une réponse ironique de Pierre d’Antioche, qui profita
de l’occasion pour développer tout au long le concept
de pentarchle et l’impossibilité d’introduire de nou
veaux membres dans le collège patriarcal. P. G,, t. exx,
roi. 756-781 ; Thomassin, op. cil., part. I, I. I. c. xxin.
η. I sq. Sur le transfert du siège de Grado à Venise, cf.
Thomassin au chapitre indiqué. Le patriarcat de Ve
nise s’est continué jusqu’à nos jours, purement hono
rifique. Le patriarcat d’Aquiléc sc transporta, ainsi
que nous l’avons vu, à I dine où il resta jusqu’en 1751 ;
alors le pape Benoit XIV supprima, sur la demande de
l’Autriche, le patriarcat d’Aquilée. Goritz ct Udine
furent cn compensation élevées au titre de métropoles;
toutefois, cc dernier siège fut soumis quelque temps
après à celui de Venise. I Icfele-Leclercq, loc. cit.
b) Patriarcat des index occidentales. — Il fut créé
vers 1520 par Léon X; Pic V, cn 1572,l’unit à la charge
de chapelain majeur de l'armée espagnole: actuelle
ment il est uni à l’archevêché de Tolède. C’est un titre
purement honorifique. Hinschlus, op. cil., t. i, p. 571.
c) Patriarcat des Indes orientales. — Ce patriarcat
a été fondé par Léon XIII, le 1er septembre 1886; il est
attaché à l'archevêché de Goactnc comporte, lui non
plus, aucune juridiction. Hinschlus, loc. cil.
d} Patriarcat de Lisbonne. — Au iv· siècle, Lisbonne
était déjà un évêché. Potamlus son évêque assistait au
concile de Bimini (357). En 1397, Lisbonne fut érigée
en métropole et, cn 1716, en patriarcat par la bulle de
Clément XI In supremo apostotatus solio. Mais le
titre patriarcal était attaché plutôt à la chapelle du
palais royal de Lisbonne ct le patriarche avait une
partie de la ville sous sa juridiction, tandis que l’autre
partie restait sous la juridiction de l’archevêque de
Lisbonne. Benoit XIV supprima cette complication cl
toute la ville fut réunie sous l’autorité du patriarche.
Le titre cardinalice est attaché ipso jure au titre
patriarcal de Lisbonne, de sorte que le patriarche est
toujours élevé à la pourpre dans le consistoire qui suit
sa préconisation.
2® Patriarcats orientaux.
1. Patriarcal catholique
arménien. — Sur la fondation de ce patriarcat, cf. art.
Arménie, col. 1911-1916. Le patriarcat actuel résulte
de l'union du siège primatial arménien de Constanti
nople ct du siège patriarcal de Cilicie (1866). Sur
l’étendue de ce patriarcat, on pourra consullerlc même
article. Un synode tenu à Rome cn 1911 a élaboré
toute une législation pour l’Église catholique armé
nienne. législation qui a paru en un volume intitulé
Acla et decreta concilii nationalis Armrnorum Romx |
habili, Rome. 1913. Sl l’on examine ce qui concerne les
droits patriarcaux, l’on ne voit pas grande différence
entre l’Église arménienne ct les autres communautés
orientales. Privilèges honori tiques : in universo patriar
chate crucem parferre, pontificatibus vestibus uti, popu
loque benedicere, pallio e corpore beati Petri sumpto
ornari, etc... — Privilèges de juridiction : a) Non
unam tantum provinciam sicut metropoli(anus sed dice
cesim, hoc est multas simul provincias, habere subjectam ; j
2296
b) Diirceseos suiv metropolitanos ordinare; c) Subjectat
metropolitanos ad stjnodalern conventum cogere eique
privesse; d) Corrigere metropolitanos et ab iisdem vel a
synodis provincialibus appellationes accipere,etc... Acta,
p. 121-129. La Juridiction du patriarche arménien est
donc à peu près identique à celle de ses collègues nie!·
kite, syrien, etc... 11 faut cependant faire une distinc
tion, si l’on considère l’origine historique du patriarcat
arménien. L’Église arménienne n’a point été dans
l’antiquité constituée cn patriarcat; elle était régie par
un catholicos, qui recevait d’abord l’ordination de
l’évêquc de Césaréc du Pont ct qui exerçait sa juridic
tion sur les métropolitains ct évêques de son pays. Ven
la lin du îv® siècle, les liens sc relâchèrent entre Césa
réc cl le catholicos ct celui-ci devint indépendant
et véritable patriarche sans le nom. Mais, comme ce
n’était point un des grands patriarches byzantins et
que, par ailleurs, le catholicat arménien fut hérétique
dès les premières années, ou presque, de sa vie Indé
pendante. on ne peut pas. au point de vue historique,
le mettre sur le même pied que les grands hiérarques
de l’empire grec. C’est pourquoi nous avons rangé le
patriarcat arménien actuel, successeur des anciens ca
tholicos. dans les patriarcats mineurs. Sur les patriar
cats arméniens, cf. nrt. Arménie, t. i, col. 1905-1911.
2. Patriarcat chaldéen de Habylone. — Sur la forma
tion et l’histoire du patriarcat chaldéen de Babylone,
cf. art. Nestoihenne (Êglhe), t. x, col. 159-260, ct
Janin, op. cit., p. 512-516. La remarque que nous avons
faite sur l ’organisation ancienne de l’Église arménienne
s’applique également à la Chaldée, qui avait vis-à-vis
d’Antioche des relations identiques à celles de l’Armé
nie à l’égard de Césaréc. Sur la nature juridique du
patriarche chaldéen (uni), notons seulement que son
pouvoir sur l’élection ct la consécration des évêques
est assez restreint. Il a le droit, d’accord avec les évê
ques réunis cn synode, de choisir un nom sur la liste
présentée par les prêtres ct les notables du diocèse à
pourvoir, mais Rome doit approuver le choix ct c’est
seulement après l'approbation de Rome que le patriar
che peut consacrer l’élu et lui conférer l’institution
canonique cn vertu d’une délégation pontificale. No
tons que le rôle du Saint-Siège dans les élections épisco
pales est de même formellement défini dans l’Eglise
arménienne, Acta..., p. 125, el l’est beaucoup moins
dans d’autres Églises orientales; cf. Karalevskij, His
toire des patriarcats mclkites, p. 551-570, ct art. Pape,
col. 1937 ct 1939. Sur le patriarcat neslorien, on pourra
consulter l’article cité et .Janin, op. cit., p. 498-513.
Non* ne pouvons songer ù donner la liste de tou» les livres
écrits sur les patriarches; nous no citerons quo les plus
récents.
1· Sur l'institution des patriarcats. — On trouvera beau
coup d'indications dans P. BatilTol, La paix canslantiniennr
ct le catholicisme, 3· édit.. Pari*, 191 I, ct Le Siège aposlo*
Hque, 2* édit., Paris, 1924; L. Duchesne, Histoire ancienne
de l'Êgtise, t. t, Rome. 1906; Turner. Studies nn early
Church's history, Oxford» 1897; Rudolph Sohm, Kirchenredit, t. f. Die geschichtlichcn Grtindlagcn, Leipzig, 1923;
Phillips, Lehrbudi des Kirchenrechts, 3· édit.. Ratisbonne,
1885 (le premier volume traite de l'institution des patriar
cats); Luebeck, Retchscintcllung und kirchliche Hierarchic des
Orients bis zum Ausgangr des /1". Jahrhunderts, Munster,
1901 ; Fr. Maassen, Der Primat des Bischofs von lloni und die
allen Patriarchalkirchen, Bonn, 1853; Hinschlus, Das Kir·
chcnrccht der Katholiken und Protestant™ in Deutschland,
t. i b, Berlin, 1870; I Icfrlc-Lvclercq. Histoire des conciles,
t. i. p. 552-567. On trouvent signalés dans les notes de nom
breux auteurs plus anciens qui oui traité la question de In
formation des patriarcal*.
2· Sur lu pen larch te, il n’> a point que nous sachions de
livre traitant ex professa In question. On pourra consulter :
Hcrgennethcr, Photios, Patriarch non Canstantlnnpel, t. n.
Ratisbonne, 1367. p. 132 1 19; Jugle, Theologia dogmatica
Christianorum oriental tum ab Kerb ita catholica dissidentium.
2297
PATII IA II CATS
t. iv. Pari», 1031, p. 150-161; Grivec, Cerkvcno proenstoo i
cdinstvo po blsanltnsken pojmooanju (Doctrine byzantine
sur la primauté et sur l’unité rit· l'Eglite), Ljubljana, 1921.
On trouvera des Indications également dans Bréhicr, /-r
schisme oriental du -Γ/· sit'clr, Paris, 1899, p, 195 sq.; Kara·
levtkij, Histoire des patriarcats melkites, t. ni, Home, 1911,
ρ. 112-150; Sliaguna, Compendium des kanonischen Reehtex,
Hcrtnannstadt, 1868, p. 221 sq. On aura le jugement des
orthodoxes modernes sur la pentarchic en lisant : Pharmakides, '0 συ/οβίχος τομος, Athènes, 1852, ct Nectariue Kephulas, Μίλέτη Ιστορ κη «epl τ<·»> αιτιών τον σχίσματος,
Athènes, 1911, ρ. 269 sq.
3· Sur les patriarcats catholiques modernes et le droit actuel,
on trouve de très longs chapitres dans Karnlcvskij, op.
cil.; ct. aussi Wernz-Vidal, Jus canonicum ad Codicis nor·
mam exactum, t. n, 2* édit., Homo, 1928, c. vu, et hi biblio
graphie en tète du chapitre.
I· Sur la conception moderne du patriarcat orthodoxe, cf.
Jugic, op. cit., p. 210-273; Mllasch, Das Kirchcnrecht der
moracnldndischen Kirchc, 2* édit., Mostar, 1905; p. 230-235,
320-329, 338-351. On trouvera les autres indications biblio
graphiques dans le texte.
H. Van court.
PATRIARCHES. — Le mot
patriarche »,
transcription du vocable grec πατριάρχης, signifie
au sens littéral les chefs de famille ou de tribu (πάτριά,
descendance, lignée, race, famille, αρχή, principe,
point de départ). — Le mot désigne dans Γusage
biblique d une part les chefs des générations qui sont
nommés dans l’Ancicn Testament depuis Adam
jusqu'à Jacob; d’autre part, les douze fils de Jacob,
pères des douze tribus d’Israël; c’est en ce dernier
sens (pie le prend saint Étienne dans son discours
devant le sanhédrin. Act., vu, 8.
Le problème de la Religion des patriarches sc résout,
du point de vue biblique, en rassemblant les données
éparses dans la Genèse et relatives aux croyances, à la
vie morale et aux pratiques cultuelles soit îles patriar
ches antérieurs à Abraham, soit de celui-ci ct de ses
premiers descendants. Sur les premiers la Bible nous
dit peu de chose, alors qu'elle abonde cn détails
typiques sur l'ancêtre de la nation juive. Voir ces
divers détails rassemblés d’une part à l’art. Genèse,
t. vt, col. 1204-1206; d’autre pari à l’art. Aiiraiiam,
L f, col. 94-106.
PATRICE (Saint), apôtre de l’Irlande (v* siècle).
L Vie et action. — Il s’en faut que soient dissipées
toutes les obscurités qui entourent la personne ct l’œu
vre du saint national de l’Irlande. Il y a une trentaine
d’années, il semblait même que la critique historique
n’eût plus rien laissé debout des narrations qui cou
raient sur son compte. Les appréciations d’un Loofs,
d’un Zimmer, pour ne citer que les principaux des cri
tiques, n'allaient à rien de moins qu’à dépouiller à peu
près complètement saint Patrice de ce qui était, jus
que-là, son principal titre de gloire. Ccs solutions trop
radicales ont provoqué une réaction. Tout en gardant
des travaux en question les résultats positifs qu'ils
avaient apportés, J.-B. Bury a montré qu’il n’était
pas impossible de garder à l’apôtre de Γ Irlande son
nimbe traditionnel. < Je puis dire, écrit-il, que mes
conclusions tendent à montrer que le concept que sc
font de l’œuvre de saint Patrick les catholiques
romains est. en général, plus rapproché des faits histo
riques que les vues d’un certain nombre de théologiens
non catholiques. » The It/e of SI. Patrick, p. vii-vîii.
Sans doute les sources qui permettent de raconter la
vie de Patrice ne laissent pas d’inspirer bien des in
quiétudes; une critique judicieuse permet néanmoins
d’en extraire les données suivantes, tout au moins ù
titre provisoire. — Patrice est le nom latin d’un Bre
ton, dont le nom était Sucat cl qui est né, vers 389
(ou peut-être plus tôt déjà) dans le sud-ouest de la
Grande-Bretagne, à l’époque où celle-ci était encore
romaine. Son père était diacre; l’enfant fut donc élevé
PATHICE (SAINT)
2298
dans le catholicisme, mais dans un catholicisme assez
tiède, comme il cn conviendra plus tard. A l'âge de
16 ans, et donc vers 105, il est enlevé, avec d’autres
personnes, par une bande de pirates scots, vendu
comme esclave en Irlande, où il a dû être emmené dans
la région du Nord-Ouest. Employé à la garde du
bétail, il sent se développer cn lui, dans la solitude,
des sentiments de piété qu’il n’avait jamais éprouvés
jusque-là, car sa première jeunesse, de son propre aveu
même, s’était passée assez loin de Dieu. Après six ans
d’esclavage, il réussit à s’enfuir; des aventures assez
compliquées l’amènent .sur le continent, et jusque
dans la Haute-Italie; ayant faussé compagnie à ceux
qui l’avaient emmené si loin, il retourne sur scs pas,
s’arrête quelque temps au fameux monastère de Lérins, finalement retourne en Bretagne. Mais, rentré
dans son pays natal, il sc sent pris d’une véritable
nostalgie de l’Irlande. Des voix intérieures l’appellent
à évangéliser ce pays, encore presque entièrement
païen. Pour se préparer à cette mission, il commence
par retourner cn Gaule, à Auxerre, où l’évêque Amator
le fait diacre. Mais diverses circonstances ont dû
s’opposer à l’exécution du dessein primitif. Entre
temps, un appel était parti vers Borne des quelques
communautés chrétiennes déjà établies dans le sudest de l’Irlande. <>n demandait instamment au pape
Céleslin l’envoi d’un évêque, qui pût lutter dans cette
région contre le pélagianisme, comme le faisait Ger
main d’Auxerre dans lu Grande-Bretagne. En 431, le
pape Celestin ordonne à cette fin le diacre Palladius.
Peut-être le breton Patrice s’apprêtait-il a le rejoindre,
quand la nouvelle de la mort prématurée de celui-ci
parvint en Gaule. Germain, dès lors rentré à Auxerre,
n’hésite pas à consacrer Patrice évêque, cn 432.
Ainsi établi évêque de l’Irlande. Patrice a dû y
aborder très peu après. Après s’être exercée quelque
temps dans la région de l'Est (I^insler d’aujourd’hui),
où le christianisme était déjà sérieusement implanté
depuis quelque temps, l’activité de Patrice sc porte
vers le Nord-Ouest (Connaught et Ulster), sans qu’il
1 soit possible de la suivre dans ses détails. Dans l’inter
valle, l'évêque d’Irlande fit vraisemblablement un
voyage à Home au début du pontificat de saint Léon,
entre 411 et 443, désireux qu'il était de resserrer les
liens entre les chrétientés fondées par lui ct le centre de
l'unité ecclésiastique. C’est à son retour qu’il établit â
Armagh son siège épiscopal, s’elïorçanl de donner à
1’Église irlandaise les premiers rudiments de son orga
nisation. En 457, il aurait résigné scs fonctions, se
serait donné comme successeur Benignus, et sc serait
retiré cn Dalaradie (comté actuel d’Antrim); c’est là
qu’il serait mort en 161, sans qu’il soit possible de
préciser exactement l’emplacement de son tombeau.
Si l’on veut apprécier l’œuvre accomplie par lui.
on la ramènera, avec J.-B. Bury, aux trois chefs sui
vants : Patrice a donné au christianisme, qui existait
avant lui en Irlande, son organisation; il a amené à la
foi un bon nombre des « rois » du pays qui. dans l’Ouest
surtout, étaient encore en majorité païens; il a resserré
les liens de l’Église d’Irlandeavecl’cnsembledel’Église
occidentale, et tout spécialement avec Borne. A la
vérité, ces résultats n’ont pas élé définitivement
acquis. Patrice, en arrivant en Irlande, y avait trouvé
des communautés chrétiennes d’origine el de consti
tution presque exclusivement monastiques, sans liens
entre elles, cc qui correspondait d'ailleurs à l’.état
même d’un pays organisé par clans. 11 essaya d’établir
une hiérarchie episcopale dont les titulaires auraient
exercé leurs pouvoirs sur des ressorts déterminés, cl
qu’un archevêque aurait maintenue dans ses attribu
tions propres. Lui disparu, les vieux errements repri
rent de plus belle et l’Eglise irlandaise que nous entre
voyons aux νι· et vu· siècles ne reflète à peu près
2299
PATHICE (SAINT)
aucun des traits que Patrice avait essayé dc lui donner.
Plus puissamment qu’aillcurs, l'organisation politique,
sociale, économique du pays a influencé l’organisation
ecclésiastique; elle a donné à la chrétienté irlandaise
du haut Moyen Age îles caractères qui persisteront
longtemps. Mais cela ne veut pas dire, comme l’a pensé
Zimmer, qu’il n’y eut pas au milieu du v* siècle une
action exercée en sens contraire par saint Patrice, pour
donner Λ cette Église une conformité plus grande avec
l’Êglisc universelle.
H. Œuvres littéraires. — Patrice n’a rien d’un
homme dc lettres ct les quelques productions authen
tiques sorties de sa plume ne témoignent que d’une
très médiocre culture.
lu Tout le monde, ou à peu près, considère comme
authentiques ΓEpistola ad Coroticuni et la Confessio.
P. L„ t. un, col. 813-818 ct col. 802-811. La première
dc ccs pièces est une lettre ouverte adressée â un roi
plclc, chrétien mais pillard. Partie de la côte écossaise,
une de scs bandes, composée en majeure partie de
païens, avait exécuté un coup dc main sur la côte irlan
daise; elle avait surpris une troupe dc néophytes, au
sortir même dc la piscine baptismale, en avait tué
plusieurs et emmené les autres prisonniers. Les justes
protestations dc Patrice contre cct attentat n'ayant
pas été écoutées, il adresse au roi en question cette
lettre, destinée d’ailleurs à la plus large dilïusion ct qui
met le pillard au ban de la communauté chrétienne. —
Plus intéressante encore est la Con/essio^ qui est posté
rieure de quelques années à V Epistola el date des der
niers moments dc Patrice. Document curieux qui tient
à la fois dc l’apologie, dc la confession au sens propre
du mot. dc la profession dc foi, mais surtout, comme le
livre d’Augustin, de l’action de grâces indéfiniment
répétée pour les infinies miséricordes de Dieu â l’en
droit de l’auteur. Mais, hélas! combien cette composi
tion chaotique, informe, nous met loin des confidences
du fils de Moniqucl Destinée comme VEpistola à une
large publicité, elle s’adresse à des gens qui. jadis auxi
liaires dc Patrice, sc sont séparés dc lui, critiquent sa
conduite, reviennent sur des fautes jadis commises
par lui, lui reprochent son manque dc désintéresse
ment. Elle nous fait entrevoir les dilllcultés d’ordre
divers qu’a dû rencontrer le missionnaire: mais sur
tout elle nous révèle son âme, rattachement dc sa
volonté à celle dc Dieu, son absolue cou fiance en la
divine Providence, la joie avec laquelle il rapporte A
celle-ci les succès dc son apostolat. — L’authenticité
d’une troisième pièce est sérieusement probable, il
s'agit d’une dc ces prières-talismans, connues dans les
Églises celtiques sous le nom dc Lorlcw : < l ’nc lorica,
dit dom Gougaud, est une prière de forme litanique,
généralement prolixe..., dans laquelle on réclame en
termes pressants la protection des trois personnes divi
nes, des anges el des saints contre les maux cl les dan
gers spirituels ou matériels... Celui qui prie, demande
a Dieu ou aux saints de lui être comme une < cuirasse ·
défensive contre les attaques du diable, d’où le nom dc
lorica. · Hull. d'ancienne lilt, et d’archfol. clirfl., 1911,
p. 265; voir. p. 271, les indications relatives à la Lorica
de saint Patrice, qui est en prose rythmée irlandaise;
et ibid., année 1912, p. 33 sq.: p. loi sq., un commen
taire des diverses parties de la prière, par comparai
son avec d’autres Loriot.
2° Que Patrice ait été amené à prendre des mesures
d’ordre canonique et disciplinaire, c’cst cc qui est infi
niment vraisemblable. Sous son nom figurent plusieurs
petits recueils de canons. P. L., t. un, col. 817-828.
\u dire de J.-B. Bury, celui qui porle le titre Synodus
episcoporum Patricii, Auxilii, Issernini. col. 823, aurait
toutes chances d’être authentique. Mais, en général,
celte authenticité n'est pas admise; plusieurs des ca
nons. en particulier le 6·, relatif A la · tonsure ro
2300
maine ·, le 30* relatif aux ressorts épiscopaux semblent
d’une époque bien postérieure (Bardenhcwer). roulefois, les remarques faites par Bury sur la disparition
plus ou moins rapide de beaucoup des mesures édictées
par Patrice trouvent ici leur application.
3” On a attribué à Patrice, sans aucune raison sé
rieuse, diverses pièces : Le traité Dc duodecim abusivi*
strculi, qui ligure parmi les œuvres inauthentiques de
saint Cyprien, P L., t. tv. col. 869-882. ou de saint
Augustin, P. /.., t. xi., col. 1079-1088, et qui est en
réalité une pièce d’origine irlandaise, mais du vu· siè
cle; le traité De tribus habitaculis, /’. L., t. lui, col.831
838, qui compte aussi parmi les apocryphes augustlniêns. P. L., t. xi, col. 991-998, et dont l’origine est
inconnue; le Liber angeli, qui n’est pas dans P. L.
(le chercher dans Wh. Stokes, Tripartite life, p. 352).
et qui est un faux du vm* siècle; une énumération
en 31 vers hexamètres de toutes sortes de présages,
dans A. Hiese, Inthologia latina, 2* édit., Leipzig.
1906, part. I b. n. 791.
I. Sources nr. la vu de Patrice.— Il n’y a pus par lesquels il tient
sans cesse a honneur < d’augmenter le nom el la
gloire de la nation, tant sur le territoire... que dans les
contrées lointaines »; < rattachement inviolable des
missionnaires à leur pays ct les sendees éminents qu’ils
lui rendent »; le noble dévouement des congrégations I
pour sc montrer utiles Λ leur peuple qu'elles aiment
avec un patriotisme capable, on l’a vu mille fois, d’af
fronter joyeusement la mort : Lettre au président de
la République française, 12 mai 1883; encyclique aux
archevêques, aux évêques et au clergé de France, 8 sep
tembre 1899; lettre au cardinal Richard sur les con
grégations, 23 décembre 1900.
j
Pic X parle, lui aussi, de l’amour de la patrie en
plusieurs de scs lettres. Encyclique Communium
rerum. 21 avril 1909, Acta dp. Sed., t. i, p. 347; Lettre
Per solemn ia siccularia, 23 février 1910, ibid., t. n,
p. 98. Il observe que la communauté de religion ct de
pays d’origine crée entre les hommes une fraternité.
Lettre Cum annus catholicorum. 12 juillet 1912, ibid.
t. iv, p. 665. Aussi souhaite-t-il que, pour la religion
ct la patrie, on acquière des trésors de science et de
vertu. Lettre Una cum officiosis, 23 janvier 1913,
ibid., t. v, p. 31. Le souverain pontife déclare même
nécessaire que, pour sauver l’une et l’autre, les catho
liques · travaillent avec ardeur ». Lettre inter catho
lic ·,. 20 février 1906.
Mais c’est surtout dans un discours prononcé
devant l'évêque d’Orléans ct des pèlerins français qu’il
a exalté ce devoir, celle vertu. Avec indignation, il
proteste contre les hommes qui accusent les catholi
ques de ne pas aimer leur patrie. Vouloir les marquer
ainsi d’une note Infamante, c’est une « calomnie ». « Il
n’y a pas, en effet, de plus indigne outrage pour votre
honneur ct votre foi », dil le pape à scs auditeurs;
« car, si le catholicisme était ennemi de la patrie, il
ne serait plus une religion divine. Oui, elle est digne
non seulement d’amour, mais de prédilection, la patrie
dont le nom sacré éveille les plus chers souvenirs et
fait tressaillir toutes les fibres do votre âme, ccttc
terre commune, où vous avez votre berceau, à laquelle
vous rattachent les liens du sang ct ccttc autre
communauté plus noble des affections ct des tradi
tions. » Discours â l’évêque d’Orléans et à des pèle
rins français, 19 avril 1909, Acta ap. Sed., t. i.
p. 408-409.
Ces enseignements, le souci constant qu’a eu
Benoit XV de recommander aux peuples la charité fra
ternelle ne les lui a pas fait oublier, il ne blAmc nulle
ment. il approuve « le zèle sincère pour la patrie ».
Lettre Celeberrima evenisse, 18 décembre 1919, ibid.,
I. xn, p. 32. Ce sentiment est une des formes de la
vertu de charité, patria caritatem. Lettre Qua verba
sunt. ltr novembre 1916. ibid., t. vin. p. 135. Le pape
23 If,
le déclare formellement, cl il conclut que ccttc pré
dilection est obligatoire : ■ Si la loi de charité s’étend
â tous les hommes, même à nos ennemis, elle veut
que soient aimés par nous, d'une manière particulière.
les personnes auxquelles nous unit le lien d’une patrie
commune. » Lettre apost. Diuturni, 15 Juillet 1919,
ibid., t. xi, p. 306.
Dès son avènement, Pie XI, lui aussi, parle de la
charité envers la patrie. Lettre apost. / discordini,
6 août 1922, ibid., I. xiv, p. 481. Dans sa première
encyclique. Ubi arcano, 23 décembre 1922, il reconnaît
à cet amour le mérite d’exciter l’homme à plusieurs
vertus el à des actes courageux, lorsqu'il est régi par
la loi chrétienne, ibid., t. xiv, p. 682. Au cours de cette
même lettre, lui-même, le souverain pontife veut Join
dre à ect éloge son exemple personnel : ayant occasion
de nommer l’Italie qui ne s’élail pas alors réconciliée
avec le Saint-Siège, il l’appelle pourtant patriam Nobii
carrissimam, ibid, l. xiv, p. 698. Voir aussi Alite,
consist, du 2 décembre 1926. ibid., t. xvm, p. 529.
Pareillement, Pie XI croit opportun de rappeler h
dévouement à la patrie dont le clergé de France a fait
preuve pendant la guerre. Encyclique Maximam yrtvissimamque, 18 janvier 1925, ibid., t. xvi, p. 11. Peu
après, dans une allocution consistoriale, il loue une
élite catholique du même pays, de ce qu'elle se met
en avant pour défendre les autels ct les foyers, en
définitive, la patrie, 14 décembre 1925. ibid., I. xvn,
p. 643. De même aussi, Ple XI s’indigne-t-il, avec une
extrême énergie, de ce qu’on l’accuse d’ordonner ce
qui est contraire à l’amour de la patrie; parlant de
ce grief et d'autres semblables, il déclare que les lui
imputer, c’est lui faire injure, c’est moins encore con
tredire, de la manière la plus évidente, scs affirmations
expresses, répétées, et la vérité elle-même, que donner
des signes de démence. Alloc, consist, du 20 juin 1927,
ibid., t. xix. p. 238. Il csl donc « louable · l’amour de
la patrie, Lettre .Vous avons lu du 5 septembre 1926,
ibid., t. xvm, p. 386; ccttc charité véritable qui,
repoussant toute discorde et associant les cœurs har
monieusement, porte les citoyens â la poursuite du
bien commun. Lettre apost. Caritatem decet, du 4 mars
1929, ibid., t. xxi, p. 137; L'honneur cl la prospérili
de la patrie, voilà des buts que Pie XI n’hésite pas
à proposer aux meilleurs citoyens. Lettre Peculiari
quadam, du 24 juin 1928, ibid., I. xx, p. 255.
2. Cet amour de la patrie doit s’harmoniser avec
l'amour de Dieu, ne pas dominer ce dernier. Léon
XIII a fortement insisté sur celle pensée. Si les
citoyens sont tenus d'avoir une prédilection pour In
patrie de la terre, à plus forte raison, les chrétiens
doivent-ils être animés de pareils sentiments à l’égard
de l’Église, <· cité sainte, fille de Dieu, institutrice cl
guide des hommes ». Encycl. Sapientia Christiana.
S'il faut témoigner de l’affection au pays qui nous a
donné le jour, « il est nécessaire d’aimer d’une dllcclion plus ardente l’Église à qui nous sommes redeva
bles de la vie immortelle de l’ûmc, parce qu’il est rai
sonnable de préférer les biens spirituels à ceux du
corps cl que les devoirs envers Dieu ont un caractère
plus sacré que les obligations envers les hommes ».
Loc. cit.
Les deux amours procédant du même principe
éternel, Dieu, ne s’opposent nullement par eux-mêmes,
les deux devoirs ne se contredisent donc pas; nous
pouvons, en même temps, avoir pour nous mêmes cl
nos semblables la charité prescrite cl d’autre part,
professer · pour l’Église un cuite de piété filiale el
pour Dieu une charité qui soit la plus grande dilection
dont nous sommes capables ». Loc, cit. La volonté de
certains hommes peut essayer de troubler l’ordre. Mais
ce qui sera dit de l’obéissance a la patrie s’applique
aussi à l’amour la raison cl lu foi enseignent que le
2317
PATRIE (PIÉTÉ ENVERS LA). AMOUR
Créateur passe avant les créatures : * Aimer les deux
patries, celle de la terre ct celle du ciel, de telle façon |
pourtant que la seconde affection dépasse la première
cl qu’aux droits de Dieu ne soient jamais préférés
ceux des hommes, c’est pour les chrétiens un devoir
très grand et comme un principe d’où dérivent les
autres obligations. · Loc. cit.
Pie X observe que · l’amour du sol natal », les
« liens de fraternité patriotique... sont plus forts,
quand la patrie terrestre reste indissolublement unie à
l’Église ». Si. au contraire, un gouvernement la persé
cute, sans doute les fidèles continuent à observer tous
ceux de ses ordres qui ne sont pas opposés à la loi
de Dieu, leur religion elle-même leur prescrit pareille
obéissance, mais alors la soumission, si elle peut deve
nir « plus méritoire », ne sera « ni plus tendre, ni plus
joyeuse, ni plus spontanée » : jamais elle ne méritera
le nom de vénération ct d’amour. Au contraire, ccs
sentiments le citoyen catholique les éprouve tout
naturellement pour un pouvoir civil qui entretient de
bonnes relations avec l’Église, objet elle-même de sa
vénération ct de son amour. (L’est parce que ccs deux
affections pour le pays ct pour la religion sc ren
forcent en s’unissant, que la patrie a toujours trouvé,
parmi les fidèles enfants de l’Église, des serviteurs cl
défenseurs du plus grand mérite, ct, parmi les saints
« des pères de la patrie ». Discours à l’évêque d’Or
léans el aux pèlerins français, Acta ap. Sed., t. i,
p. 409-410.
3. Puisque l’amour de la patrie doit ainsi être
dominé par celui de Dieu, il faut qu’il soit conforme â
la justice. Déjà Pie X fut amené à faire observer que
• le fait d’agir dans un but d’utilité humaine ne rend
pas innocents » les excès des passions politiques, les
violences et les attentats, les crimes contre les droits, I
les biens, la vie d’autrui, les séditions, les désordres
et les actes qui troublent la paix publique. Le pape
fit observer que l’emploi de pareils moyens, en provo
quant des représailles, peut nuire à la cause que. par
eux, on veut servir; aussi, déclara-t-il,qu un tel amour
de la patrie est inintelligent. Lettre Poloniie populum,
3 décembre 1905.
Benoit XV, en raison de la guerre, dut plus d’une
fols rappeler solennellement les exigences du droit.
Déjà, le 22 janvier 1915, une allocution consistoriale
proclamait qu’il n'est permis à personne, pour aucune
cause, de violer la justice. Aussi le pape, ajouta-t-il,
réprouve énergiquement toutes les transgressions du
droit, en quelque endroit qu’elles aient été commises.
Acta ap. Sed., t. vu, p. 31. L’année suivante, le même
pontife fit entendre, une seconde fois, semblable
protestation publique : « De nouveau, nous réprou
vons tout ce qui, en celle guerre, est accompli contre
la justice., quels que soient l’endroit cl l’auteur de
l’attentat. » Alloc, consist, du I décembre 1916. ibid.,
t. vin, p. 467-468. Ealsant allusion à ccs. actes,
Benoit XV, dans une lettre du 22 mai 1918. observa
qu’il avait énergiquement condamné toutes les vio
lations du droit cl derechef il les condamna. Lettre
Maximas inter., ibid., t. x. p. 274. l’nc fois encore,
dans l’allocution consistoriale du 7 mars 1921, le
pape s’écria : « Nous réprouvons, de quelque côté
qu’en soient les auteurs, les crimes qui sont en désac
cord avec les lois dv^-mœurs el de l’humanité. » Ibid.,
t. xm, p. 122.
La fin de la guerre était encore trop récente pour
que Pie XI ne fût pas obligé, lors de son avènement,
d’énoncer â son tour cette grave vérité. Après avoir
loué le légitime patriotisme, il ajouta : « Si ce senti
ment se transforme en un amour excessif de la nation,
lequel ne respecte pas les limites du droit cl de la jus
tice, il devient une source d’injustices et d’iniquités.
Il n’est pas permis de séparer l’honnête de l’utile. ·
2318
Encycl. l.'bi arcano, Acta ap, Sed., t. xiv, p. 682.
C’est la même pensée qu’exprima le pape, un peu plus
lard, en aflirmant que la politique « est logiquement
subordonnée à la morale ». Lettre Nous avons lu.
5 septembre 1926, ibid., t. xvin, p. 385.
4. La doctrine chrétienne n'impose pas seulement
aux peuples le respect de la justice, dans les relations
internationales, mais encore celui de la charité. Déjà.
Léon Xlll a parlé de la « fraternité des peuples qui
fait de l’humanité une grande famille ». Lettre sur les
devoirs des catholiques. El Pie X a fait observer que
tous les hommes en sont membres, sans distinction
de nation, de couleur ou de race : Indiens et Juifs
ne sont pas exceptés. Encycl. Ixicrimabili statu, 7 juin
1912, Acta ap. Sed., t. iv, p. 522; lettre Polonhr
populum.
Benoit XV surtout a dù recommander cette · charité
qui nous lie a tous les hommes, même a nos ennemis » :
il y a, dit-il, une communion de la famille humaine
cl des rapports nécessaires de charité chrétienne* Pour
celte vertu, il n’y a pas de frontière. » Lettre apost.
Diuturni, Acta ap. Sed., t. xi, p. 306. Aussi, le pape
invita-t-il évêques et prêtres A prêcher la doctrine de
l’Évangile qui nous prescrit l’amour de nos ennemis,
donc aussi de ceux de la patrie. Lettre Amor ille sin
gularis, 7 octobre 1919, ibid., t. xi, p. 113. Les mêmes
mots jra temité, /ami lie humaine de tous les peuples se
retrouvent dans l’encycl. Pacem Dei munus, 23 mai
1920. Pour justifier la doctrine qu’ils expriment, il
est fait appel à l'enseignement ct aux exemples de
Jésus-Christ comme aux leçons des apôtres, car < il n'y
a pas deux morales, une pour les individus, une pour
les nations : la loi d’amour est la même pour les uns el
pour les autres ». Acta ap. Sed., t. xn, p. 209-218. Voir
encore A Hoc. consist, du 7 mars 1921, ibid., I. xm.
p. 123.
C’est ce qu'a redit Pie XI : « Tous les peuples, en
qualité de membres d’une famille universelle, sont
unis entre eux par des rapports fraternels. · Encycl.
l'bi arcano, ibid., I. xiv, p. 682. Donc « toutes les
nations doivent s’aimer ». Lettre apost. Nova impen
det, 2 octobre 1931, ibid., t. xxn, p. 394.
5. Il faut que celte charité s’exerce en tout temps,
et d’abord pendant la paix, ne fût-ce que pour la main
tenir. — En 1885, Léon Xlll exerçait line médiation
diplomatique entre Γ Allemagne el l’Espagne Puis,
le 11 février 1889, dans une allocution consistoriale,
il souhaitait la pacification entre les peuples et rap
pelait le rôle joue par l’Église au cours des âges,
comme messagère de la paix. Γη peu plus lard, en 1899.
le même pape se plaignait des charges, abus cl périls
de la paix armée, régime qui ne peut être l'état nor
mal de la société. Aussi suppliait-il princes el peuples
d’éviter la guerre el de recourir aux règles morales
du droit, aux lois du christianisme, pour faire respec
ter la religion des traités, rétablir entre les nations
l’antique concorde. Encyclique Praclara gratulationis,
20 juin 1894.
De même, le souverain pontife applaudissait-il aux
suggestions du tsar Nicolas II sur la Conference de
la paix: «Rendre plus rare cl moins sanglant le terrible
jeu de la guerre et préparer ainsi les voies pour une
vie sociale plus calme, c’est une entreprise de nature
à faire resplendir, dans l’histoire de la civilisation, celui
qui a eu l’intelligence et le courage d’en être l’initia
teur. » Alloc, consist, du II avril 1899. A cette même
Conférence internationale de la paix du 25 mai suivant,
était donnée lecture publique d’unclotlredcLéon Xlll.
Le pape y rappelait l'œuvre pacificatrice des pontifes
romains, au cours des âges, et leurs tentatives pour
adoucir les lois malheureusement inéluctables de la
guerre, \ussi revendiquait-il pour le Siège apostolique
l'honneur de coopérer effectivement à l’œuvre de
2319
PATRIE (PIÉTÉ ENVERS LA). Λ Μη UK
l'organisation d’une paix garantir par des Inst 11 ut ions
qui disent et défendent le droit.
M ilhriirruM mrnt, Ir monde n’était pas guéri et
Léon XIII, un peu avant sa mort, gémissait en ces
termes · Peu Λ peu o prévalu un système d'égoïsme
jaloux, par »ulte duquel les nations se regardent
mutuellement, sinon toujours avec haine, du moins,
certainement over la défiance qui anime les rivaux. ■
On oublie ainsi · les grands principes de moralité et
de justice, rl In protection des faibles et des oppri
més ». On ne regarde plus · que l’opportunité des clr
constances, l’utilité de In réussite rt la tentante fortune
, let he
Legenti vestros, K septembre 1916, ibid., t. vin, p. 357;
- « une paix qui, ù la force matérielle des armes
substitue celle du droit ».
Et le souverain pontife soumit aux belligérants des
propositions : A des diplomates il appartient d’en
examiner le texte. Le moraliste en constate l’esprit,
et recherche quels principes les Inspire. Le pape sc
préoccupe de cc qu'exigent Justice et équité, s’clïoree
de coordonner et Veut (pie l’on coordonne le» Intérêts
particuliers au bien général de la société humaine,
demande qu’il soit tenu compte, dans la mesure du
possible, des justes aspiiatlons des peuples, présente,
comme une compensai Ion pour les sacrifices consentis
aujourd'hui, l’avantage de la cessât Ion de la guerre
et les profils éionoml(pies a prévoir pour l’avenir. En
plus du règlement des questions territoriales et pécu
niaires, Benoit XV propose des Institutions /· /r début, du 1°
août 1917, ibid., t. ix, p. 117 Dr In sorte · l'équilibre
du monde, la tranquillité prospère rt assurée des
nations · reposeraient » sur In bienveillance mutuelle I
rt sur le respect des droits et de la dignité d'autrui, <
Exhortation apostolique aux peuples belligérants rt
a leurs < hrfs, t s II, p. 371.
Il est un autre service qu’au cours de la guerre
elle même doit rendre In charité Internationale. I) faut
que, pendant b* < onlllt armé, <· ne s'exaspèrent posies
haines. mais qu'elles s'adoucissent, grâce aux bons
offices mutuels de la miséricorde chrétienne ». Lettre
l.cgmto uestras, K septembre 1916, ibid., t. vin,
p. 357. · Dans h* fracas des batailles doit régner la
charité,» Inter arma curitat. Ple XI, lettre L’on oit»
du 7 avril 1922, ibid , l. xiv, p. 219. A plus forte
raison, 1rs neutres doivent-Ils pratiquer cette vertu;
Benoit XV a rappelé celte obligation a tous, par sa
conduite et scs œuvres plus encore (pie par ses pu
roles. · Soulager, diminuer les conséquences » dou
loureuses de lu guerre;
compatir, consoler, secou
rir, essayer de · faire b tous le plus de bien possible »,
tel fut son travail ininterrompu. Lettre Era nostro
proposito, ibid., t. vu, p 251; Exhortation aposta·
tique aux belligérants cl a leurs chefs, ibid., t v»,
p. 399. Telle a été aussi l'œuvre de bienfaisance, ή
laquelle furent conviés tous les chrétiens, dans la
mesure où ils pouvaient l'accomplir. Benoît XV a loué
ceux qui sc sont livrés à cc travail : lettre Officiosis- 1
simis Htteris, 17 août 1915, ibid., t. vn, p. 434.
7. Après ta guerre, de nouveau la charité a un rôle
International h jouer. Benoit XV lui assigne deux
tâches. Il faut d'abord qu'elle mette lin aux haines
répandue s partout; qu’elle apaise au plus tôt et véri
tablement les Inimitiés; que, selon le précepte el
l’exemple du Christ » les leçons des apôtres et de toute
la tradition chrétienne, elle fasse oublier, pardonner
lout es les Injures; que, détruisant les causes de dis
sentiment, elle rétablisse entre concitoyens cl entre
peuples l’entente, la concorde, l'amitié fraternelle, une
paix mieux garantie qu'elle ne peut l'être par des
Huilés. EncycL ln hac tanta du I I mal 1919, Acta ap.
Sed., t. xi, p. 22(1; lettre apost. Diuturni du 15 juillet
1919, l. xi, p. 306; lettre Amor ille singularis du
7 octobre 1919, l. xr, p. 113; encyclique Pacem Del
munus du 3 mal 1920, I. Xll, p. 200-218.
En second lieu, Benoît XV demande aux hommes
des peuples civilisés, surtout aux catholiques, de s’en·
li aider, de venir en aide aux malheureux d'autres
nations, de ne pas seulement ne plus se combattre,
mais de se faire positivement du bien, comme le veut
lu charité chrétienne Evêques cl prêtres sont invités
a exciter celle bienfaisance internationale; le besoin
commun dt s peuples sulllrait d'ailleurs â recomman
der celle collaboration mutuelle; que les nations
s'unissent pour défendre chacune sa liberté, conserver
l’ordre social, relever les mines et réparer 1rs maux
de la guerre, concerter entre elles une prudente et
opportune réduction commune des armements, capa
ble sera profitable
a tous, < vainqueurs et vaincus ». S'efforcer < de pro
curer le bien commun..., tournera à un bien plu*
grand et plus durable pour chaque nation ». Lettre
autographe â S. E. le cardinal Gaipani du 29 avril
1922, t XIV, p 268-269.
Puis, lu première encyclique du souverain pontife
propose la paix du Chris!, c'est ù dire des âmes par le
règne du Christ, donc par celui de la charité Ple XI
constate la persistance des rivalités, drs inimitiés, des
menaces contre le droit d’autrui, Injustices d'ailleurs
qui peuvent devenir dangereuses pour celui qui se les
permet. Il propose comme r< tnède, non pas seulement
une apparence extérieure de paix, mais · une paix
οη XIII. dr Pic X. de Benoit XV
contre lui attiserait la haine entre citoyens, pourrait ct de Pic XI ont été ou reproduites, ou analysée, ou du
provoquer la guerre civile et rejeter la nation dans le
moins citées dan* cc travail. I.r* document* principaux
sont le* encycliques de I^éon XIII, Diuturnum. 29 juin
chaos de l’anarchie. « Le critérium suprême du bien
1881 ; Immortale Dei. Pr novembre 1885; Libertas. 20 jinn
commun et de la tranquillité publique impose donc
1888; Sapientim christiantr, 10 janvier 1890; le discours dc
l'acceptation du gouvernement établi, cn fait, à la
Pic X a IVnéçur d'Orléans et aux pèlerins français. 19 avril
place des gouvernements antérieurs qui, cn fait, ne
1909, /Icta ap. Sed.. t. i, p. 107; les encyclique* de Benoit
sont plus. » · L’honneur el la conscience réclament
XV. Ad beatissimi apostolorum, Pr novembre 1911, t. vi.
cette soumission. Ils veulent que le citoyen sacrifie p. 565 sq.; Pacem Dei munus, 23 mal 1920, t. xn, p.209*q.;
< scs visées personnelles ct scs attachements dc parti » Exhortation aux chefs des peuples belligérants. 1er août 1917,
t. ix, p. 117 sq.; enfin, l’encyclique de Pic XI, Ubi arcano,
aux bienfaits dc la tranquillité publique, à l’intérêt
commun, et au bien général. Léon XIII, encycl. au 23 décembre 1922, t. xiv, p. 673 sq.
Dans beaucoup d’ouvrages de théologie momie, la ques
clergé de Franco, Au milieu des sollicitudes ; encycl.
tion des devoirs envers la patrie est examinée, soit dan*
aux cardinaux français. Xotrc consolation.
l’explication du quatrième précepte du décnlogue, soit dan*
I. Cette conception religieuse de l’obéissance ù la
l’étude de* vertus de justice ct de charité, soit dans Ir
patrie rend la soumission · facile, ferme et très noble ».
traité des Lois. — Les encyclopédies religieuse* consacrent
Léon XIII, encycl. Quad apostol ici muneris. Le sujet
aussi de* article* ù cc problème. Voir Dictionnaire apolo
gétique de la foi catholique. I. ni, art. Patrie, par Du Plessis
« ne s’incline que devant l’autorité la plus juste el la
plus haute ». Encycl. Libertas. Il n’y a pas assujet dc Grénédan, col. 1588-1621; Bricoul, Dictionnaire pra
tique des sciences religieuses, t. m, art. International
tissement de l’homme à l’homme, maïs soumission
(Problème ) |mr Yves de la Br 1ère, col. 1062-1070. Voir
â la volonté de Dieu qui commande par des hommes ». encore
les traité* catholiques dc «Irait naturel : Cepeda,
Encycl. Immortale Dei. Ainsi, l’obéissance est « rai Tnparrlli.
etc...
sonnable, pleine d'honneur ». La dignité du citoyen
On peut au*si consulter : Goyau. L'idée de patrie et l'hu
y trouve la plus sûre garantie, car à l’élévation de
manitarisme. Paris, 1903; Sertillange*, l-e patriotisme et lu
cette doctrine il doit de conserver, jusque dans la
vie sociale. Paris, 1903; Card. Mercier, lettre pastorale sur le
/Hitriottsmc el l'endurance. Maline*, 1911; Mgr Sugot du
subordination, cette juste fierté qui convient ù la
Vauroux, Guerre et patriotisme. Paris, 1918; Mgr Gibier,
grandeur de la nature humaine. SI 1rs sujets sont tenus
Is fHilnotisme. la patrie, Pari*, 1920. Yves dr la Brièrc.
dc se soumet Ire ù leurs supérieurs, c’est que ceux-ci
Catholicisme, patriotisme, nationalisme, dan* Nouvelles reli
représentent en quelque manière le Dieu dont i) est
gieuses du 15 mars 1923; Mgr lluch, lettre pastorale sur
dit que ' le servir, c'est régner ». Encycl. Diuturnum.
la charité fraternelle. Strasbourg, 1928; Mgr Boson, Lettre
L’autorité n’a pas moins d’avantages ù retirer.
pastorale sur le patriotisme chrétien, Fribourg, 1930; Lettre
Si on oublie les principes chrétiens sur l’origine du k pastorale de S. E. le cardinal-archevêque de Malines et
pouvoir, on fait dc lui une « souveraineté artificielle de \. Λ. S. .S. les évêques de IJelgique, sur 1« célébration du
qui a pour assiette des bases instables et changeantes ·; centenaire de l'indépendance, 27 juin 1930, Malines, 1930.
f C. Kucii.
les lois · n’expriment plus que la puissance du nombre
et la volonté prédominante des partis politiques ».
PATRINPTON Étienne, dit aussi ÉTIENNE
Léon XIII, lettre sur les devoirs des catholiques. C’est
L’ANGLAIS(Alègrede ( .l'anale cn fait a tort deux
alors par la force el en inspirant la crainte que le pou personnages distincts), théologien cl évôque canne
voir s’impose. Or. rien n’est faible comme la force
anglais des xiv· et xv· siècles, naquit dans le comte
quand elle ne s'appuie pas sur la religion. Plus propre d’York et embrassa l'étal religieux cher, les carmes
à obtenir la servitude que l’obéissance, elle renferme
probablement ù Oxford, où il fit ses éludes. Il y devint
cn elle-même des germes de grandes perturbations. » bachelier avant 1382 et docteur en théologie avant
Léon XIII, encycl. Sapienlitr. C’cst qu’en effet la
1389. En celte même année 1389, il obtint la licence
crainte est servile el disparait quand le sujet peut, a
de prêcher cn la cathédrale de Lincoln et d'y faire des
tort ou à raison, espérer l'impunité. Si ce sentiment le
discussions théologiques, meme en l’absence du chan
courbe, c’est en le révoltant, pendant le temps où il
celier. Peu après, Il fut (le résidence à Londres,où il eut
se sent le plus faible. Même alors l’homme exaspéré
une grande vogue comme prédicateur. Patrington fut
2327
PATRINGTON (ÉTIENNE) — PATHOLOGIE
2328
(in , 1 Ia II·, in- P, Lucques, 1746,
Cependant, la foi nouvelle était une institution auto
contre le jésuite Benzi. — Trois livres sur Trial /utar nome ct une religion universelle. Dans l'esprit dc son
des impies, in-4°, Vérone, 1718, avec une dissertation
fondateur, elle ne devait pas être limitée par les fron
sur la place des enfers, publiée en 1763, cn latin. — tières dc la Palestine. Jésus avait même laissé enten
Lettres apologétiques ou Defense de saint Thomas contre dre clairement que les païens devaient cn faire partie
les calomnies de ses accusateurs, au sujet du tyrannicide,
et que le judaïsme officiel devait en être exclu par sa
in-8°, Venise, 1763. — Lettres théolog tco-morales pour
faute. Cf. Malth., xxi, tl 44; Marc., xn, 9-12; Luc.,
la défense de l'histoire du probabilisme du P. Daniel de xx, 16-19; Matth., vm, 5-13; Luc., vu, 1-10; xm,
Concilia, 2 In-8», Venise, 1751, avec Deux suites, qui ! 28-30. C’cst pourquoi il avait donné à ses apôlres
contiennent, chacune, deux volumes, 1753-1751. Dans
l'ordre de « faire disciples tous les peuples ». Matth.,
ces Deux suites, on trouve des précisions cl des répon xxviii, 18-20.
ses à quelques objections. Les Nouvelles ecclésiastiques
Cependant, parmi les Juifs convertis, un assez grand
du 17 juillet 1755, p. 116, comparent l’ouvrage de
nombre, cn vertu dc leur éducation première, regar
Patuzzi aux Lettres provinciales. — En 1756, le Père
daient l’institution nouvelle seulement comine un
publia une édition de l’écrit de Drouin, intitulé De re judaïsme plus parfait. A leurs yeux, on ne pouvait
sacramentaria, 2 in-fol., Venise, 1756. — L'encyclique devenir chrétien qu’en se faisant d’abord juif. Celle
de J/enott NI V, adressée ù rassemblée du clergé de conception était étrangère à la pensée dc Jésus. Le
France, éclaircie et défendue contre l'auteur des Doutes
Maître ne s’était pas contenté de rejeter le formalisme
proposés aux cardinaux et aux théoloytens de la Congré des pharisiens; il avait préparé la rupture avec le
gation dc la Propagande, in-8°, Lugano, 1758. Cct écrit judaïsme officiel cn donnant à la Loi un sens cl un
plut ù quelques jansénistes, qui le lirent imprimer à
esprit nouveau; cf. Matth., v. 17 sq.; xi, 28-30; xn.
Utrecht, en 1760. — Traité de la règle prochaine des
1 sq.; cf. Marc., n, 27-28; m, 1 sq.; Malth., xxm, 4.
actions humaines, dans le choix des opinions, 2 in-P,
Luc., xi, 46; cf. Act., xv, 10-11; mi, 53; Hom.. vu.
Venise, 1758; une courte instruction sur le même sujet
7 sq. Ainsi la conception judaïque était funeste au
fut publiée en 1759, cl réimprimée â Naples et à Milan.
développement du christianisme. Elle fermait la porte
— Des indulgences ct des dispositions pour les recevoir,
aux convertis venant du paganisme; elle supprimait
in-16, Borne, 1760. — Exposition de la doctrine chré l’indépendance el la liberté chrétiennes et compromet
tienne, œuvre utile pour toutes sortes de personnes, in-12,
tait l’œuvre du Maître. Pour faire accepter la foi au
Venise, 1761 : c'est l’ouvrage de Messenguy, dans
monde grec, il fallait donc l’arracher à la Synagogue
lequel le P. Patuzzi déclare avoir supprimé tout ce ι cl rompre effectivement avec le judaïsme. Telle fut
qui avait motivé la condamnation de ccl écrit par Γα-uvre dc suint Paul, « l’apôtre des gentils », c'est-àHome.
dire des peuples païens. Cf. Act., ix, 15 sq. Son rôle
A la suite d’une thèse, soutenue en 1760 par un curé
fut de renverser l'obstacle de la Loi en prêchant la foi
du diocèse dc Trente, Patuzzi attaqua avec vivacité au Christ-Jésus comme unique moyen dc salut, dc
les théories probabilistes, dont l'effet fatal, d'après lui,
sauvegarder les droits de la liberté chrétienne, de
était la morale relâchée. Telle est l'idée fondamentale donner, en un mol, au christianisme l’orientation
qu’on trouve dans tous les écrits suivants : Lettres à un
voulue parle Christ dont l'apôtre ne fut que l’instru
ministre d’État sur la doctrine des casuistes modernes en | ment. « Ccl homme est un instrument que J’ai choisi
morale et sur les grands maux qui cn résultent pour la pour porter mon nom devant les nations. · Act., ix, 15.
société civile, les droits, autorité ct sécurité des souve
Avec saint Paul, nous voyons donc le christianisme
rains, 2 In-80, \ enise. 1761 et 1763. — La cause du
prendre pleine conscience de lui-même en sc dégageant
probabilisme rappelée à l'examen, par M. Liguori, ct de
de la Loi. et s'établir solidement dans le monde cn
nouveau convaincue de faux par Adolphe Dosithée,
dehors de la Palestine. Nous voyons la théologie sc
in-8°, Venise, 1761. C'est une réponse à l'ouvrage dc
former, les Eglises s’organiser, la discipline s'affirmer,
saint Liguori, intitulé : /.'usage modéré dc l'opinion
la vie chrétienne s’épanouir; tout cela entre l’an 40 et
probable, in-8% 1703. - Observations théologiques sur ! l’an 60. L’œuvre de saint Paul et scs cpilres consti
l'apologie de M. Liguori contre la cause du probabilisme,
tuent un témoignage de premier ordre cn faveur du
ln-8°, Venise. 1765. — Théologie morale, 7 in-P, Baschristianisme naissant ; la transformation opérée par
sano, 1790 (en latin); cct écrit, laissé inachevé par le
lui dans le monde païen porte la marque d’une œuvre
P. Patuzzi, fut repris ct complété par le P. Fontani,
divine ct sa doctrine est une des sources principales
son confrère, qui y a ajouté une Notice sur la vie ct les
de la révélation el de la théologie chrétiennes. Dans le
écrits de PaiuucxL
présent article nous bornerons notre exposé à la théolo
Tous les écrits du P. Patuzzi sont écrits en italien,
gie dc saint ihtul. L’histoire et la critique y entreront
sauf T État futur des impies, le Traité des sacrements
seulement dans la mesure où elles seront nécessaires
et la Théologie morale, qui furent publiés en latin; I pour éclairer la pensée de l’Apôtrc.
2331
PAUL (SAINT). I NT HO DUCTION
2° Sources. - La théologie de saint Paul a pour
sources les épltres transmises par la tradition commo
paulinicnnes, et le livre des Actes des apôtres. Nous
□ 'examinerons point l’authenticité des épltres ni la
valeur historique des Actes des apôtres; on trouvera
ces questions traitées aux articles sur chacun de ces
écrits. Toutefois, nous regardons le livre des Actes
comme un ouvrage historique, bien que le point de vue
et les préoccupations de son auteur dilTèrenl parfois
sensiblement de ceux des épltres. Cc livre, après avoir
raconté la première expansion du christianisme, grâce
à l'activité de sainl Pierre cl des « hellénistes », rap
porte la vie cl l'apostolat de saint Paul depuis sa
conversion jusqu’à sa première captivité. Dans cet
exposé, l’auteur établit comme une sorte de parallèle
entre les deux grands apôtres, il accentue surtout leur
unité de vues sur la conception du salut chrétien. Mais
il sc home souvent à un tableau d’ensemble, en négli
geant les détails ou les faits qui ne vont point à son
but. D’autre part, les épltres de saint Paul sont, pour
la plupart, des lettres de circonstance, motivées par
les besoins des Églises nouvellement fondées. Elles re
présentent une des formes de son activité apostolique.
Cc ne sont point des traités où la spéculation occupe
pour elle-même une grande place, mais des lettres qui
visent à l’action religieuse. Il n’y a donc point lieu de
s'étonner en constatant des divergences de détail |
entre les épltres cl les Actes. En outre, les discours de
saint Paul rapportés dans cc livre — ce sont les pas
sages qui nous intéressent le plus dans celte étude --·
ne sont souvent que des résumés, mais des résumés de
discours réellement prononcés. Ce ne sont point des
compositions purement fictives, placées avec vraisem
blance dans la bouche de l’apôtre cl cadrant avec la
situation. Si Ton ne peut dire que ces discours repro
duisent toujours littéralement les paroles de l'Apôtre.
ils traduisent, du moins, exactement sa pensée ct sa
doctrine.
Nous regardons également toutes les épltres paulinicnncs comme des sources authentiques de la pensée
de saint Paul. La doctrine de la première aux Thcssaloniclcns ne nous parait point en opposition avec celle
de la seconde, si l’on lient compte des circonstances
qui ont motivé l’une cl l'autre, ct du but surtout pra
tique ou moral visé par l’Apôtre. De même, la doctrine
de l’épltrc aux Colosslcns ne paraît point incompatible
avec celle de l’épltrc aux Éphésiens. La seconde est
comme un développement ou une adaptation de la
première. Là encore, les circonstances et le but pour
suivi par sainl Paul l’ont amené à traiter dlfléremmenl des sujets analogues. Enlin, les épltres pastora
les, si discutées actuellement, nous paraissent repré
senter la doctrine de l’Apôtre; mais elles répondent à
des préoccupations bien dilTérentcs de celles qui ont
motivé les autres épltres; elles nous révèlent l'organi
sation primitive des Églises à l’ûgc apostolique. Les
faits Invoqués par beaucoup d’historiens contre leur
authenticité sont diversement interprétés et ne sau
raient motiver une conclusion ferme. Aussi, beaucoup
de critiques, même en dehors du catholicisme, restent
attaches à la thèse traditionnelle, thèse consacrée
officiellement par une réponse de la Commission
biblique en date du 12 juin 1913. Sans préjuger des
questions d'ordre littéraire qu’elles peuvent soulever,
nous les regarderons donc, non comme représentant
une · tonne secondaire » du paulinisme, mais comme
traduisant la pensée authentique de l’Apôtre.
La tradition des Églises orientales n reconnu, dès le
commencement, l’épltrc aux Hébreux comme paulinicnnc, au moins dans un sens large. Cette épllre
olïre beaucoup de ressemblance avec les autres épltres
de saint Paul, pour la doctrine ct même parfois pour
la méthode et la forme; par exemple l'épilogue, xm, 1
2332
18-25, qui est tout à fail dans la manière pauliniennc
ct donne à l'écrit le caractère d'une lettre ; έτπσπΟα
ύμϊν, t. 22. D'autre part, l’ensemble dr l’épltrc,
pour la composition el la rédaction, suppose un
judéo-chrétien de culture hellénistique, formé à une
école d’exégèse alexandrine. Origène «lisait que 1rs
pensées de l’épltre sont « dignes de l’apôtre », sont «de
l'apôtre », mais que le style et la composition appar
tiennent à un de ses disciples. Cf. Eusèbc, //./λ, VI.
xxv, 11-11. P. G.,1, xx, col. 583-580» Celte hypothèse,
«lans scs lignes essentielles, est communément ad
mise par les auteurs catholiques; saint Paul est vrai
ment l’auteur du fond et des pensées; mais la forme
ou la rédaction appartiennent à un de scs disciple*.
C’est à cc titre que l’épltrc aux Hébreux fait partie
des sources de la théologie pauliniennc. La Commis
sion biblique, dans une réponse en date du 21 juin
1911, a consacré cette manière de voir.
3° Méthode et plan. - La théologie de saint Paul
n’est point une dogmatique abstraite, exposée pour
elle-même, ni un système de théologie spéculative,
élaboré sans contact avec les réalités concrètes de
l’histoire. Elle est plutôt une théologie vivante, une
théologie en action, exposée au fur ct à mesure de
l’apostolat. Elle est souvent une réaction au contact
des choses ou des événements ct, de ce fait, elle revêt
un caractère, sinon relatif, du moins occasionnel, en
cc sens que la formation, le développement cl l’ex
pression de la pensée de l’Apôtre sont étroitement
liés aux grandes étapes de sa vie cl de son œuvre.
Par suite, l'on ne comprend bien celte pensée qu’en la
rattachant aux causes qui lui ont donné naissance
ou aux circonstances qui en ont motivé l’expression.
Mettre d’un côté 1’ · apôtre » et d’un autre le « théo
logien » serait aussi impossible ct aussi préjudiciable
que d'arrêter le mouvement de la vie sous prétexte
de mieux l’observer.
C'est pourquoi nous avons cru devoir exposer la
doctrine de l'Apôtre en la laissant le plus possible
dans le cadre réel de l’histoire, ù partir du jour où
Paul, de pharisien fanatique, devint le « vase d'élec
tion », l’apôtre des gentils.
Cette méthode ne va point sans difficultés et peut
prêter à des objections. La principale est que certains
éléments de doctrine, par exemple la justification, le
rôle de la Loi, l’eschatologie, ct même la christologie,
sc trouvent dispersés dans plusieurs épîtres, c’est-àdire sc rattachent à des circonstances diverses ct
s’adressent à des milieux dlflérents. Mais cette diffi
culté est plus apparente que réelle; car si l'on y regarde
de près, il y a toujours, dans la vie de l’apôtre, un
moment où telle doctrine atteint son plein dévelop
pement ct comme son point de maturité. C'est à cc
moment de l'action apostolique que nous devrons la
rattacher ct il ne nous sera pas difficile de montrer
comment elle a été préparée par des révélations ou
des expériences antérieures, comme aussi complétée
dans la suite pour les besoins du ministère.
Cette méthode a un autre inconvénient. En s’atta
chant trop à l’histoire elle sort du cadre de l'exposition
systématique, si utile à la précision et an travail de
la théologie. A cela on peut répondre que les sujets de
théologie traités dans ce dictionnaire font à saint
Paul, chacun pour son compte, la part qui lui revient.
Et puis, l’inconvénient signalé est largement com
pensé par l’avantage de constater comment s’est fait
le développement de la révélation sous l’in fluence
des circonstances.
Enfin, pour comprendre la doctrine de l'Apôtre, Il
faut la rattacher, autant que possible, à ses origines.
C’est pourquoi nous devrons mentionner les causes ou
les Influences diverses qui ont préparé saint Paul à sa
mission, ou qui ont contribué à la formation de sa
2333
PAUL (SAINT). L’ÉDUCATION
pensée. Parmi ces causes, les unes sc sont exercées
avant sa conversion; les autres, après.
1« Division. — La vie de saint Paul nous fournira
donc le cadre de notre exposé, dont Je* lignes essen
tielles seront les suivantes :
I. Avant la conversion. II. La conversion. La révé
lation du Fils de Dieu (col. 2349). I IL De la conversion
au concile de Jérusalem. La catéchèse (col. 2355).
IV. Le concile de Jérusalem ct l’épltrc aux Galatcs,
ou le salut par Jésus-Christ sans la Loi (col. 2364).
V. L’eschatologie : les épltres aux Thcssalonicicns ct
la lrr aux Corinthiens (col. 2388). VL Le christianisme
a Corinthe : la · sagesse » chrétienne; les < charismes >;
le mariage; l'eucharistie (col. 2409). VII. L’épltre
aux Humains : ia justification ct le salut par JésusChrist; la vie chrétienne (col. 2128). Vill. Les épltres
de la captivité : la personne ct la dignité du Christ.
Son rôle dans la création ct dans l’Église. Le < mys
tère >du Christ (col. 2150). IX. Les épltres pastorales:
l’organisation et le gouvernement de l’Église. La
défense de la vraie foi ou le sens de l’orthodoxie
(col. 2168). X. L’épltrc aux Hébreux: supériorité
de la nouvelle alliance sur l’ancienne. Dignité du
Fils de Dieu; excellence de son sacerdoce. Nature et
rôle de la foi; dangers de l’apostasie (col. 2178).
Bibliographie gî.m.hali;. —
ouvrages sur saint
Paul sont innombrables. On ne peut songer ù donner une
bibliographie complète. Nous mentionnerons seulement tes
commentaires ct travaux modernes les plus importants ou
les plus utiles. Nous donnons ici une bibliographie générale;
A la fin de chaque section nous donnerons une bibliographie
spéciale.
Nous ne mentionnerons ni les commentaires
anciens ni les travaux généraux sur le Nouveau Testament.
1° Catholiques, — Th. Simar, Die Théologie des heiligrn
Paulus, Fribourg-cn-B., 1834; Fouard, Saint Paul, ses
missions, ses dernières années, Paris, 1901; Ix Camus,
L'œuvre des apôtres, Paris, 1905; A. Lemonnycr, Les t pitres
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Paris, 1908; G. Dausch, Jesus und Paulus, dans Biblischt
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1927 ; Lohmeyer, Grundlagcn paulinischer Théologie,
Tubingue, 1929.
1
I
i
I
L Avant la conversion. — 1· L’éducation. 2* Le
zélateur de la Loi. 3e Influence de l’Anden Testament
et de la théologie juive; l'exégèse. D Influence de la
pensée hellénique et du monde païen.
1° /.éducation. — LA Tarse.— Paul naquit dans
les premières années de l’erc chrétienne. Sa conver
sion rut lieu vers l'an 34-35; il devait avoir alors une
trentaine d’années. Il était originaire de Tarse, capitale
de la Cilicie, ville hellénisée et centre d'études. Act.,
ix. 11 ; xxt. 39; xxn, 3. Ses parents étaient « hébreux »
ct probablement pharisiens. Act., xxm, 6, 26; cf.
Il Tim., 1. 3. On désignait sous le nom d* , les Juifs attachés fidè
lement aux traditions et aux coutumes de leurs an
cêtres, parlant « hébreu », c’est-à-dire araméen, ct
fermés aux influences de la civilisation et des idées
grecques. La majeure partie des Juifs de Palestine
appartenait à cette catégorie, mais il y en avait aussi
dans la diaspora. Les parents de saint Paul, de son
propre aveu, se trouvaient dans ce cas. Sans aucun
doute, ils comprenaient la langue grecque et s’en ser
vaient dans les relations de la vie courante, mais, dans
la famille. Ils parlaient l’araméen. qu’ils avaient
conservé comme un bien inaliénable et sacré, au milieu
des païens. Cf. Phil., ni, 5; Gai., i. 13-14; Act., vi, 1 ;
Luc., xxïii. 38; Joa., v, 2; xix. 20.
Sainl Paul dut recevoir une éducation soignée, car
sa famille était d’un certain rang; son père était
citoyen romain. Act., xxn, 28. 11 la commença â
Tarse cl probablement dans sa famille même. Il
apprit l araméen, qu’il parlait couramment, cf. Act.,
xxi, 40; xxn, 2. ct peut-être aussi l’ancien hébreu
avec la connaissance ct l’amour de la Lot. comme la
chose sc pratique encore dans les familles Israélites
très attachées à leurs traditions.
Tarse avait des écoles florissantes: on y cultivait
les lettres, les sciences et surtout la philosophie. Au
dire de Strabon, XIV. v, 13, clic était la rivale d'Athè
nes ct d'Alexandrie. Cf. art. Tarsus, dans Hastings.
Dictionary of the Bible, t. iv, p. 687.
Quelles leçons Paul suivit-H â Tarse et pendant
combien de temps? Il est difllcile de le dire. 11 est peu
probable qu’il ait fréquenté les écoles païennes. L’ins
truction était donnée aux Juifs à la synagogue ct par
des maîtres juifs. Sans doute, les plus liberaux, c’està-dire les plus hellénisés, faisaient étudier à leurs
enfants les auteurs païens sous la conduite de maîtres
païens; mais cc n’était pas le cas de la majorité. Ceux
surtout qui gardaient leurs traditions et observaient
scrupuleusement la Loi. c’est-à-dire les pharisiens,
faisaient éduquer leurs enfants par des maîtres juifs.
Ce dut être le cas de Paul. Avec l’aramécn. il apprit
le grec, la langue courante du pays. Mais au lieu de
lire d’abord Platon, Aristote ou Thucydide, il eut pro
bablement pour livre do classe quelque recension de
la version grecque des Septante, en usage panni les
Juifs de la diaspora pour ia lecture à la synagogue.
Mais n’exagérons rien. Sainl Paul dut avoir quelque
connaissance, dès cette époque, des auteurs profanes.
Scs épltres, en effet, supposent une élude assez appro
fondie de lu langue grecque. Toutefois, dans son en
semble. cette langue est le « dialecte commun ». non
la langue artificielle acquise en fréquentant une école
de rhéteur. Celte langue, par ailleurs, n’est nullement
de l’araméen traduit, comme on l’a prétendu: elle n’a
rien non plus qui sente le terroir natal. Seulement
l’Apôtre ne travaille pas son style; B ne poursuit pas
la réalisation de cadences rythmiques en vue de
2335
PAUL (SAINT). LE ZÉLATEUR DE LA LOI
plaire à scs lecteurs, l’n grec cultivé, possédant toutes
les ressources de la rhétorique, aurait traité les sujets
différemment. Voir le jugement d’Origène sur le style
de saint Paul, dans Eusèbe, //. JT.. \Ί, xxv, P. 6.,t.xx,
col. 584. Mais l'influence de la langue grecque a donné
A la pensée de l’Apôtrc une souplesse inconnue chez les
Sémites. La marque la plus frappante de la pensée
sémitique, à savoir le parallélisme synonymique ou
répétition symétrique des mêmes mots ou de la même
pensée, sc rencontre rarement chez saint Paul, en
dehors des citations. Il oflrc beaucoup plus de finesse
et de nuances que n'en aurait apporté un Sémite de
pensée. Sans doute, sa méthode, rappelle assez sou
vent celle du rabbinisme; mais elle est aussi très
près du genre adopté de son temps chez les Grecs
pour l’enseignement de la morale ou de la philoso
phie populaire. Cf. Bultmann, Der Stil der pauli·
nischen Prediyl und die kynisch-sloische Diatribe;
Lagrange. L’épttre aux Romains, inlr., p. xlii sq. En
outre, l’Apôtrc connaît les milieux païens et adopte
parfois le vocabulaire des religions de « mystères ».
Les trois citations de poètes qui se rencontrent dans
scs écrits : Ménandre, I Cor., xv, 33; Aratus, Act.,
χνπ. 28; Épiménide, Til., ι, 12, ne prouvent nulle
ment qu’il ail beaucoup étudié les auteurs classiques.
Ces passages sont comme des proverbes d’un usage
courant, que chacun était à meme de répéter sans
avoir beaucoup de lettres. Mais, â la lecture des épîtres, on constate que la pensée grecque, dont la langue
était le véhicule, a profondément marqué l’esprit de
l'Apot re.
A quelle époque dut se faire cc travail? On sc plaît
à nous montrer Paul, dès l’âge le plus tendre, subissant
l'influence et respirant l'atmosphère religieuse païenne
des cultes olllcicls cl des religions de mystères» dans sa
ville natale. Celle hypothèse est en contradiction avec
tous les textes qui nous renseignent sur son origine
et son éducation. Ne confondons point sa première
éducation avec le développement de sa pensée par
la réflexion et le travail personnel, dans la maturité
de l'âge, soit après qu’il eut terminé son éducation â
Jérusalem, soit même après sa conversion. Lorsqu’il
reviendra à Tarse, il pourra observer de près les
milieux religieux, réfléchir sur le caractère des rites
païens, entendre des maîtres réputés donnant rensei
gnement de la morale et de la philosophie, comparer
i'cfllcaclté des diverses pratiques religieuses s’efforçant
de rapprocher l’homme de la divinité. Mais, lors de
ces retours â son pays natal, il aura déjà subi de
multiples influences : d’abord celle de sa formation
rabbinique ù Jérusalem, et de son contact avec les
divers éléments religieux de la capitale juive, spéciale
ment celle des < hellénistes »; puis celle de scs révéla
tions et de son séjour dans les milieux chrétiens, prin
cipalement à Antioche. Avant de rechercher l'apport
de ces diverses causes, nous devons le suivre à Jéru
salem où il va compléter son éducation.
2. A Jérusalem.— On n’est pas renseigné d’une façon
précise sur l'époque où Paul quitta sa ville natale pour
aller à Jérusalem suivre les leçons de rabbi Gamaliel.
Act., χχπ, 3; χχνι, I; cf. v, 34 sq. l’n passage du
Pirkê A b both. v, 27, nous a conservé un programme de
vie humaine d’après les traditions rabbiniques : à
cinq ans, le jeune Israélite devait lire l’Écriture, à
dix ans étudier la Mischna, à treize ans observer les
préceptes, à quinze ans étudier le Talmud, c'est-à-dire
les commentaires de la Loi. Cf. Pirkê A b both, v, 27,
édit. Charles, dans The apocrypha and pseudepiyrapha oj the Old Testament. Oxford 1913, l. il, p. 710.
Ce programme nous permet de tirer une double con
clusion : saint Paul dut faire sa première éducation
par la lecture de la Bible et l’étude de la Loi; à l’âge
de treize ou quatorze ans, il avait terminé cc que nous
2336
pourrions appeler son instruction élémentaire. A ce
moment, scs parents l'envoyèrent à Jérusalem sc pré
parer à la carrière de scribe.
Saint Paul, de son propre aveu, suivit à Jérusalem
les leçons de Gamaliel le Pharisien. Act., xxn, 3;
cf. χχνι. 4; v, 31 sq. Gamaliel était un des maîtres les
plus en vogue à celte époque. Petit-fils du célèbre
rabbi Hillel, il jouissait d’une grande autorité. Comme
son grand-père, il était libéral et assez large d’idées;
cf. Acl.,v, 34-40. Il savait le grec et en recommandait
même, disait-on. l'étude à scs élèves. Il n'avait donc
point au même degré que certains de scs compatriotes
la haine de l’étranger. A ses leçons se pressaient une
fouie d'étudiants venus de tous les points du monde
juif. Saint Paul dut y nouer des relations; Il y vil
peut-être pour la première fois Barnabe et Silas, cl il
sc joignit au groupe ou parti des « hellénistes ». Les
leçons se donnaient dans les salles du temple ou sous
les portiques de la < cour des païens ». Saint Paul sc
familiarisa non seulement avec l’Ancien Testament,
mais avec les règles de l'exégèse juive et les méthodes
des rabbins. Il y apprit les idées et les traditions du
judaïsme. Malgré les autres influences qui contri
buèrent dans la suite au développement de sa pensée,
il ne s’affranchit jamais entièrement des méthodes
apprises dans sa jeunesse.
L'instruction de saint Paul était vraisemblablement
terminée lorsque Jésus commença son ministère.
L'Apôtre ne connut pas le Seigneur pendant sa vie
terrestre; scs ennemis le lui reprocheront assez dans la
suile. Il leur opposera que, lui aussi.il a vu le Christ
glorieux, condition indispensable pour être vraiment
apôtre. Cf. I Cor., ix, 1 ; xv, 8; Act., i, 15-22; ix, 17;
xvm, 9; xxn, 17 sq.; χχνι. 15; cf. Il Cor., xn, 1.
Son éducation terminée, il quitta Jérusalem, probable
ment pour revenir à Tarse. Il n'avait pas plus d'une
vingtaine d'années.
2° Le zélateur de la Loi. - Malgré le libéralisme de
son maître, Paul devint un pharisien fanatique, un
zélateur ardent de la Loi. Gal., i, 14. A cc moment,
rien ne fait encore soupçonner en lui la lutte psycho
logique révélée par le chapitre vu de l'éplire aux
Romains. Dans cc passage, la Loi lui apparaît comme
une source de fautes : elle lui impose des obligations
sans lui donner la force de les remplir. Seule la « grâce
du Christ » peut le délivrer de cet état.
Nous retrouvons Paul à Jérusalem peu après la
mort de Jésus. Le rôle qu’il commence à jouer dans le
parti pharisien suppose qu'il est établi dans la capi
tale juive. Quelques-uns des siens l’y avalent proba
blement accompagné. CL Act., χχιιι, 16. Nous le
voyons associé au meurtre de saint Etienne le Diacre,
Act., vu, 58-60, et dans la violente persécution qui
éclata à cette occasion à Jérusalem : « 11 ravageait
l’Église; pénétrant dans les maisons, il en arrachait
les hommes et les femmes et les faisait jeter en pri
son. » Act., vm, 1-3. Plus lard, il avouera lui-même
qu’il persécutait « l’Église de Dieu », Gai., i, 13-14;
1 Cor., xv, 9; Act., χχνι, 10-11. Quelque temps après,
il reçut des autorités religieuses la mission d'aller à
Damas arrêter les chrétiens pour les amener à Jéru
salem. Act., ix. 1. 5. En accomplissant cette mis
sion, il eut la vision qui détermina sa conversion,
vers l'an 35. Il pouvait avoir à ce moment une tren
taine d’années, car son activité, son influence et la
mission qu’on lui confle supposent déjà une certaine
maturité. Cf. Act., vu, 58.
Entre la lin de son éducation et son retour à Jéru
salem, il s'écoula donc une dizaine d'années. A quoi
furent-elles employées? 11 n’est pas téméraire de sup
poser que le jeune pharisien compléta son instruction,
a Tarse, soit en fréquentant quelque école, soit sur
tout par l'observation, le travail personnel cl la ré
2337
PAUL (SAINT). LE ZÉLATEUR DE LA LOI
flexion. Mais, d'après le livre des Actes el les épltrcs,
le pharisien rigide ne perdit rien de son fanatisme.
Lorsqu'il revint à Jérusalem, la culture grecque n'avait
point atténué son attachement Λ la Loi, ni fait naître
en lui une sorte de libéralisme religieux. Bien ne
dénote chez lui un penchant à accepter une sorte de
syncrétisme ou mélange de croyances et de pratiques
empruntées à divers cultes.
Toutefois, au contact des milieux intellectuels de sa
ville natale, son esprit s'ouvrit aux curiosités reli
gieuses et philosophiques. Il acquit, par ses relations
et par l’observation, la connaissance du monde grec.
Le sens moral ne fut pas étouffé chez lui par une
cûsuistiquo puérile. Très attaché & la Loi, il était déjà
â même d’en comprendre l’esprit cl la lettre, de dis
tinguer entre la religion spirituelle cl le légalisme
étroit. Sa culture hellénique en faisait dès cc moment,
â son insu, un instrument apte à présenter le christia
nisme au monde grec. Lorsque nous le retrouvons à
Jérusalem. Act., vu, 58, 60, il est adjoint au groupe
d’ « hellénistes ». A cause de son zèle, de son tempé
rament ardent el de ses brillantes qualités d’esprit, il
est choisi par les autorités juives de la capitale pour
porter un grand coup aux chrétiens.
Le tableau ci-dessus, représentant l’éducation de
saint Paul et son rôle de persécuteur, est tracé â l’aide
des renseignements fournis par les Actes et les épltrcs.
Quelle en est la valeur historique? Beaucoup d’histo
riens à tendance radicale contestent la valeur de ces
renseignements. Ils refusent aux passages des Actes
toute portée historique, et ils prétendent que les affir
ma lions de l’Apôtrc, dans scs épltrcs, ne sont pas à
prendre ù la lettre. Paul, disent-ils, se défend d’être
juif helléniste; c’est donc précisément le grief que lui
faisaient les Judéo-chrétiens de Palestine, et sur ce
point ils avaient raison contre lui. Pour se défendre,
saint Paul est donc obligé de sc présenter comme un
pharisien zélateur fervent de la Loi; mais, en réalité, il
n’aurait été qu’un helléniste très libéral, déjà acquis
à l’idée d’une religion universaliste indépendante de la
Loi, et Imbu de la mystique païenne. Ainsi sa conver
sion s'expliquerait tout naturellement. Il ne lui en
coûtait pas d’abandonner le judaïsme auquel il n’était
guère attaché et, d’autre part, grâce à la connaissance
des mystères païens, il était déjà familiarisé avec les
idées de Dieu sauveur et de mort mystique, idées fon
damentales de sa théologie. Il ne lui restait plus qu’à
en faire l’application à Jésus, devenu Christ glorieux
par sa résurrection.— Il faut donc examiner de près :
1. la valeur des renseignements fournis par les Actes ;
2. la valeur des aflinnations de saint Paul dans ses
épltrcs, spécialement dans l’épilrc aux Galales.
1. Les discours des Actes sont, dit-on, des morceaux
d’éloquence dans le genre de ceux que les auteurs
classiques mettent dans la bouche de leurs héros.
Saint Luc ne les donne point comme des résumés de
sténographie. C’est pourquoi ils demandent à être
contrôlés à l’aide d'autres documents.
A cela on peut répondre qu’on ne songe pas à nier
la part du rédacteur dans la composition de ces dis
cours, surtout lorsqu’il s’agit d’exprimer des Idées qui
cadrent avec une situation et qui résument une doc
trine. II y a là un procédé littéraire ou un genre sur
lequel personne ne saurait se méprendre. Le discours
à Antioche de Pisidic, Act., xm. 13-11, par exemple,
peut être regardé comme le type des exposés que saint
Paul faisait d’ordinaire aux Juifs pour leur montrer
que Jésus est le Christ cl que l’on est sauvé par la foi
en lui II est, en elïcl, un exposé général qui rappelle,
au moins dans la première partie, les discours de
Pierre, Act., i, il, et celui d’Etienne. Act., mi. C’est
ainsi que Paul dut s’habituer à prêcher à Antioche,
en compagnie de Barnabe, en y instruisant des foules
D1CT. DE THÉOE. CATHOL.
2338
nombreuses pendant une année entière; cf. Act., χτ.
22-26; ci. 19-20.
Mois, lorsqu'il s'agit de relater de·, faits précis, il
en va tout autrement. On ne peut rejeter les rensei
gnements d’un auteur en s’appuyant sur une simple
conjecture; il faudrait faire la preuve qu’ils sont faux
Or, les renseignements des Actes sont confirmés dans
leur ensemble par les documents de l'histoire profane
el de l’archéologie. Cf. article Adrs drs apôtres, dans
le Supplément au Dictionnaire de la Bible, coi. 63 sq.
Saint Paul, d'après les Actes, fut élevé dans la tradi
tion du pur pharisaïsme et devint persécuteur des
chrétiens. Ces données sont confirmées par les c^pllres
— les textes ont été cités plus haut. Or, les épltrcs
sont des documents dont on ne peut suspecter ni la
sincéntv, ni l'exactitude.
On s’attaque spécialement aux notices sur Gamaliel,
Act., xxn, 3; v, 3-1-10. Dans le dernier passage, nous
voyons cc docteur faire un discours assez libéral en
faveur des apôtres que l’on vient d’arrêter. Or, dans
ce discours. Il commet, dit-on, un anachronisme au
sujet de Theudas cl scs partisans. En effet, d’après
Flavius Josèphc, Antiq., XX. v. t, la révolte de Theu
das devrait sc placer vers Lan 45. sous Je procurateur
Cuspius Fadus, c'est-à-dire au moins dix ans après
l'arrestation des apôtres mentionnée au c. v des Actes.
D’abord, a supposer — ce qui n’est point établi —
que saint Luc ait fait commettre un anachronisme à
Gamaliel en rapportant son Intervention, cela ne
prouverait nullement que celui-ci n’a point été le
maître de saint Paul cl il ne faudrait point pour cela
rejeter le renseignement des Actes, xxn, 3. Sur ce der
nier point, saint Luc avait des moyens d’information
qui excluent toute possibilité d’erreur. Cf. A. C.
Headlum, art. Ads o/ the apostles, dans Hastings.
Dictionary of the Bible, t. r, p. 30 in /me. Mais, en réa
lité, d’une part, le discours de Gamaliel rapporté par
saint Luc s’accorde avec le caractère de ce rabbin; il
en reflète le libéralisme cl la moderation D’autre
part, l'on peut estimer que saint Luc offre, comme his
torien. autant de garanties que Flavius Josèphc. C’est
pourquoi plusieurs exégètes sont portes à lui donner
la préférence lorsque scs récits ne s’accordent point
avec ceux de l’historien juif. Mais, dans Je cas présent,
est-il bien certain que le Theudas d’Act., v, 36, soit
le meme que celui de Flavius Josèphc, Ant., XX. v, 1?
En eilet, d’après les Actes, la sédition de Theudas
remonte à une époque déjà passée: celle de Judas
le Galllécn est plus rapprochée; cf. t. 36: «avant ces
jours », cl >'.37 : « après lui ». Ainsi Gamaliel n’efface
point la perspective des deux événements; au con
traire, il la précise. En outre, Flavius Josèphc donne
l’impression que la révolte dont il parle fut réprimée
avec plus de vigueur que ne le dit Gamaliel Aussi,
beaucoup d’exégètes se croient autorisés à distinguer
deux événements. Celle position est confirmée pur un
argument philologique. Le mol Theudas ou Théodns
n’est que la forme contractée de Théodoros. «—comme
Cléopas, de Cléopalros, — il est donc l’équivalent grec
de Mathias, nom très répandu chez les Juifs, qui por
taient souvent deux noms, l’un hébreu, l’autre grec
ou romain. C’est pourquoi on a proposé avec vrai
semblance d’identifier le Theudas des Actes avec
Mathias-bcn-Margalol, qui provoqua une sédition
sous Herode le Grand. Cf. Flavius Josèphc, An/.,
XVII, vi, 2; Bell, jud., 1, xxxiu, 2; Pirol, art. Actes
des apôtres, dans le Supplément au dictionnaire de la
Bible, col. 75; Jacquier, Les Actes des apôtres, p. 177
sq; Hose. Les Actes des apôtres, p. 49.
2. Enfin, dans scs épltrcs, saint Paul, afllnuc-l-on.
sc défend d’être Juif helléniste. Or, c’est précisément
le grief que lui font ses adversaires, les judéo-chré
tiens. Ce sont donc eux qui ont raison et non l’ApôT. — xi — 71
2339
PAUL (SAINT). INFLUENCE DE LA PENSÉE .JUIVE
2340
Par suite, saint Paul invoque l’Ancien Testament
Irc. car, lui, il fait son apologie an detriment de In
comme une autorité pour démontrer sa doctrine, el il
n \26aux Romains sont deux documents de la plus haute 29. en exposant les rapports entre Dieu et l’homme,
il montre l'action de la Providence dans l’histoire el
importance.
4° Influence dc la pensée hellénique ct du monde il arrive au salut par le Christ, f. 30-31. Avec une
doctrine religieuse si nettement exprimée, il serait
palen. — La pensée hellénique ct le monde païen
ont marqué, à des titres divers, la pensée de saint Paul. puéril de voir dans le ÿ. 28 une doctrine panthéiste.
En citant Cléanthc et Aratus, l’Apôtre use d’un pro
1. La pensée hellénique — L’Influence grecque sc
cédé littéraire courant, mais sans compromettre l’in
reconnaît dans son style et aussi dans sa dialectique.
Sa manière dc traiter les sujets, surtout dans l’épltrc tégrité de sa doctrine, et sans faire une concession qui
aux Romains, rappelle la méthode dc la diatribe stoï aurait été dans le cas présent dc fort mauvais alol.
Sur saint Paul ct le stoïcisme, voir J.-B. Lightfoot,
cienne. Celle méthode, en usage dans l’enseignement
dc la philosophie morale, tenait le milieu entre le dia
Philippians, p. 278 sq. : S. Paul and Seneca; W.-L.
logue cl le traité. Cependant, la ressemblance n’est , Davidson. The stoic Creed; Norden. Agnostos Theos;
pas aussi frappante que plusieurs le croient. Voir
Rose, Les Actes des apôtres, p. 181 ; Jacquier, Les Actes
2347
PAUL (SAINT). INFLUENCE DE LA PENSÉE GRECQUE
fruit* nouveaux.
(Eccli., XXIV, 22-23.)
La Loi représentait donc la volonté immuable de
Dieu ct ne pouvait être sujette aux changements
comme les lois humaines; elle était éternelle; cf. Livre
dJienoch, xeix, 2, IL Jésus déclan· qu’il ne vient
2305
PAUL
(SAINT). LA LOI ET L'ÉVANGILE
2366
pas détruire hi Loi, mais < l’accomplir », πληρώσαι,
En parlant de In Lot, noue distinguons, d’un côté,
c’est-ù-dire In rendre parfaite, ou lui faire donner tous l'obligation morale, c'est-à-dire le point dc vue de la
ses fruits en lui faisaint atteindre sa fin; Matth., v, conscience Hé à l’intention, cl, dc l’autre côté, l’élé
18;
17Luc., XVI, 17; cf. Horn., x, L τέλος γάρ νόμου ment rituel ou formel. Les prophètes les plus anciens
Χριστός. Parler de la supprimer eût paru un blasphème ;
avaient accentué le premier, cn montrant qu’il était
mais,en réalité, Jésus prépare sa suppression non seule I indispensable pour plaire ù Dieu; Je service dc Dieu
ment en lui faisant atteindre sa lin, mais cn la trans était avant tout, a leurs yeux, a (Taire de disposition
formant, en lui donnant un esprit nouveau : il rem morale cl d’intention. Mais, après l’exil — Ézéchiel,
place In lettre par l'intention cl par la valeur morale au temps de l’exil, marque l’époque ou a déjà commencé
du précepte.
la transformation — le point dc vue cérémoniel ou
Pour le Juif, la Loi, prise dans la matérialité de sa
légal occupa davantage les esprits. On en vint peu
lettre, était comme un bien de famille inaliénable : ù peu ù confondre ta valeur morale de l’acte avec sa
• SI nous sommes privés dc nos biens, de nos villes ou
• sainteté » légale. Dc là. a ne plus viser qu’à l’obser
de nos autres avantages, il nous reste notre Loi
vation matérielle de ta Loi et des traditions, il n’y
immortelle », s’écrie Flavius Josèphe, Contr. .1 pion.,
avait qu’un pas. Il fut vite franchi, et le point dc vue
n, 38, éd. Naber, t. vi, p. 287. Après la ruine dc
moral se trouva fondu, pour ainsi dire, dans le point
Jérusalem, l’auteur de V Apocalypse de Haruch dira : de vue légal, ct absorbé cn lui.
’· Nous n’avons plus rien si ce n’est le Très-Haut ct sa
En fait, au rr siècle, le < système légal » distinguait
Loi. » Apoc. de Haruch, lxxxv, 3.
le Juif ct le séparait du païen. En observant la Loi
En fait, la Loi était, pour le Juif, non seulement la
a la lettre, l’Israélite faisait ta volonté de Dieu »;
règle de toute la vie, mais le gage du salut dans le
il n’était donc point · pécheur ■ comme les autres
monde à venir. Cf. Ps. xix, 8; IV Esdr., vu, 129 hommes. L<· païen, n’ayant point la 1-oi, ne pouvait
(dans le texte latin : t. 57-59); ix, 31; xiv, 22. La
faire ta volonté dc Dieu; il était donc nécessairement
Loi devait être, pour le Juif, à In fois un remède au
pécheur aux yeux des Juifs.
mal physique et au mal moral, c’est-ù-dire au péché.
Dans celle conception dc ta religion, les rapports
Elle devait garantir, par son observation, l’accomplis dc l’homme avec Dieu étaient réglés en vertu d’un
sement des promesses faites dans l’Ancien Testament contrat : ils étaient ceux d’un débiteur avec son
ct, par suite, mettre l'Israélite Adèle en possession des
créancier. Trop souvent, on croyait à ta valeur d’un
biens messianiques dans le royaume de Dieu futur.
acte indépendamment des dispositions du cœur. Cf.
Rabbi Gamaliel 111 (vers 250, Ills dc rabbi Juda le
Marc., vu, 1-13 cl parallèles : le serment du Qorban.
Prince) disait : · Il est avantageux de joindre l’étude
Voir aussi les reproches dc Jésus aux pharisiens. Matth..
de la Thora aux occupations du siècle, car la peine xxm. 23 sq. ; Luc., xi, 39 sq. Saint Paul dira des Juifs :
que l’on prend en ces deux choses efface les péchés. »
• Ils ont du zèle pour Dieu, mais non selon ta connais
Pirké Abboth (principal traité de la Mischna), n. 2. sance (ils ont un zèle mai éclairé). » Rom., x, 2.
éd. Bccr-I loltzmann, p. 38-39.
La vie des pharisiens était réglée jusque dans les
moindres details par la Loi et surtout par scs commcnLe livre de Γ Ecclésiastique, en identifiant la Loi
avec la sagesse divine, semblait cn faire une hypostase. I taires.
Eccli., xxiv, 8. La Loi apparaissait ainsi à cette
Au formalisme de la Loi. s'ajoutait le fanatisme
époque comme l’expression la plus parfaite de la
national : pratiquer la Loi et haïr l’étranger, c’csl-ù« sagesse », de lu < parole · divine. Par ailleurs, le livre dire le pécheur, résumait les sentiments du Juif
de la Sagesse présentait la sagesse » comme < une religieux, en Palestine, au irF siècle. La Loi était, cn
pure émanation de la gloire de Dieu tout-puissant ». effet, regardée comme un patrimoine national. Elle
garantissait l'accomplissement des promesses faites â
Sap., vu. 25-26. Aux yeux des Juifs, cette sagesse
Israël, promesses comprenant le salut de ta nation,
était la Loi elle-même; cn la recevant, .Moïse avait vu
aussi bien que la vie dans le monde futur. Ainsi, dans
un relict de la « gloire » de Jahweh. Ex., xxxin.
23;
18XXX!v, 1 sq. On comprend pourquoi les Juifs l’esprit du Juif, l’intérêt de ta nation était lié à la
regardaient la Loi comme éternelle ct divine. Les textes pratique de ta Loi. Il fallait donc tout souffrir plutôt
dans cc sens abondent dans les écrits du judaïsme : que dc ta violer ou de l’abandonner. Cf. Flavius Josè
« Gelui qui afllrme que la Loi n’est pas venue du ciel, phe, ('.ont. Apion., n, 38; i. 8; i. 21, éd. Nabcr, t. vi.
celui-là n’aura point de part au monde ù venir. » p. 287. 191, 213.
Sanhédrin, x, 1. « Gelui qui dit que Moïse a écrit un
Toutefois, l’idée de pureté d’intention, de conscience
morale n’avait point disparu. Vnc parole remarquable
seul verset en le tirant dc son propre fond, cclui-iù est
de Simon le Juste (antérieur â J.-C.. cf. Ftav. Josèphe,
un menteur ct un contempteur de la parole de Dieu. »
Ibid. < Que l’étude de la Loi soit la règle dc ta vie. » ' An/.. NIL il, 5, et iv, 10). rapportée par Antigone dc
Socco dans le Pirké Abboth, cn esl ta preuve : « Il
SchainmaT, dans le Pirké Abboth. t, 15. p. 28-29.
« Gelui qui a acquis les paroles dc la Thora, a acquis
(Simon le Juste) avait coutume dc dire : Ne soyez
point comme des serviteurs qui servent leur maître
la vie du monde ù venir. » Hillel, dans Pirké Abboth,
ii,t7, éd. Beer. p. 16-17. On trouvera de nombreuses
dans le but de recevoir une récompense; mais soyez
citations rabbiniques sur la valeur ct la durée dc la
comme des serviteurs qui servent leur maître d’une
Loi dans L. Strack et P. Billerbeck, Das Evangelium
manière désintéressée; el que ta crainte du ciel soit
nach Matthaus erlaiitcrt aus Talmud und Midrasch, sur vous. · Pirké Abboth., éd. Beer. p. 7-9. Cc n’était
Munich. 1922. p. 2 11 sq.
point là un cas isolé, il devait y cn avoir bien d’autres.
Ccui qui ne connaissait pas la Loi était même
Mais, dans l’ensemble, les pharisiens étaient avant tout
regardé comme maudit; le quatrième évangile y fait
des serviteurs formalistes cl intéressés. Quiconque
allusion : < Get te populace qui ne connaît pas la Loi.
observait la lettre de la Loi était à leurs yeux assuré
ce sont des maudits. » Joa., vu, 19. Aussi, les écoles
de la récompense : < Ta récompense sera proportion
élémentaires pour les enfants, les synagogues el les
née ù ton travail. · Pirké A bboth, \, 26, parole de Bcnécoles de scribes avaient pour but principal d’assurer
Hé-llé, pseudonyme ou initiales; ta parole est con
l’étude ct la pratique de la Loi. Le psaume i, qui est
servée en araméen cl doil venir de Hillel. Gf. édit.
un hymne ù la Loi, résume le programme religieux du
Beer, p. 156 157. Noir une formule analogue, mais
pieux Israélite : Jleatus vir, qni non abut in consilio ayant un sens tout différent, dans I Cor.» m, 8.
impiorum. ...sed in lege Domini voluntas ejus, ct in
Ainsi toute pratique religieuse cl morale était condi
tege ejus meditabitur dic ac nocte. Ps. i, 1-2.
tionnée par la lettre de la Loi : l’idée d’obligation cn
23G7
PAUL (SAINT). LA LOI ET L’ÉVANGILE
conscience existait sans aucun doute, niais elle était
celle d’obéissance religieuse A la lettre dc la Loi et
aux traditions qui la complétaient C’est par IA que
l’on obtenait la Justice et que l’on parvenait nu salut.
Et, comme la Loi était le privilège d’Israël, aucun
homme ne pouvait être sauvé qu'en pratiquant la
Ixii, c’est-à-dire en passant par Israël ou en se faisant
d'abord Juif. Ainsi, la propagande Juive qui tendait A
amener tous les peuples au service de Jahwch n’avait
dc l’universalisme que l’apparence; elle était faite,
cn réalité, au profil du peuple Juif.
En outre, la circoncision était le rite initiateur du
judaïsme. Elle était donc indispensable à quiconque
voulait appartenir A Israël. Elle était le signe de
l’élection : ·* Elle est une alliance éternelle », est-il
dit dans le Livre des jubilés, xvi, H, ct encore : < Tout
Israélite qui n’est pas circoncis le huitième jour
appartient aux fils dc la perdition », ibid., xv, 26; Il
doit être supprime de la face de la terre. La Loi de la
circoncision est éternelle ». Ibid., xv, 13; xvi, 27.
Ceux qui oublient cette · alliance » sont comme les
païens, pour eux il n’y aura « ni pardon, ni rémission
pour le péché dc celte erreur étemelle ». Jubilés,
xv, 31. Il faut noter que le Livre des jubilés, écrit
pendant la période grecque de l’histoire juive, réagit
contre Pin fluence de la culture hellénique. Bien des
Juifs se dispensaient de la circoncision ou cherchaient
A cn faire disparaître les traces ; cf. El. Josèphe, An/.,
XII, xv, 1; 1 Mac., î, 16; I Cor., vu, 18. C’est pour
quoi cet apocryphe veut donner la plus haute idée
de la circoncision el de la Loi. Il pousse même scs
affirmations Jusqu'à l’absurde : « Elle (la circonci
sion) a été observée par les deux ordres d’anges les
plus élevés; ils ont été créés ainsi dès le jour dc leur
création. » Jubilés, xv, 27. — Même, si un Israélite a
pratiqué l’idolAlrie, enseignaient certains docteurs, Il
faudrait faire disparaître la circoncision avant qu’il
soit jeté dans la Géhenne. Cf. F. Weber, System der
altsynagûgalen palQstinischen Théologie mis Targum,
Midrasch und Talmud dargcslellt, p. 51-52, cf. traité
Erubin, 19 a.
De telles exagérations n’étaient sans doute point la
doctrine commune du judaïsme officiel, mais plutôt
une façon d’exalter jusqu’au paradoxe un rite, marque
distinctive du peuple dc Dieu. Mais la théologie Juive
discutait sur les rapports entre la Justification d’Abraham ct sa circoncision. Quand Abraham fut circoncis,
Dieu lui-même intervint. F. Weber, op. cil., p. 255.
La circoncision fut pour Abraham une observation
anticipée dc la Loi cl lui valut d’être le · père des
nations »; cf. Wajflkra Rabba,2 sq., Weber, ib(d.,p. 255.
Ce fut A cause de la circoncision d’Abraham que
son fils Isaac naquit comme « une descendance bénie
ou sainte ».
Saint Paul s’attaquera au principe même de cette
doctrine en montrant, dans le c. îv de l’épltre nux
Domains. que la foi d'Abraham fut antérieure A sa
circoncision; que la valeur dc celle-ci fut conditionnée
par la foi. ct que, par suite, les promesses et les pri
vilèges attachés par les Juifs à la circoncision dépen
daient en réalité dc la foi. En un mot, l’Apôtrc prouve
que le titre donné par la fol devient Inutile et vain si
on en a un autre, c’est-à-dire In Loi, permettant
d'exiger cn Justice les avantages de la promesse.
Boni., iv, 13 sq. La Loi, étant venue longtemps après
Abraham, ne constitue donc point une annulation de
l’alliance conclue cn vertu de la foi, avec le père des ι
croyants; elle n’est qu’une disposition parallèle ct
transitoire. GnL, m, 17-18.
Pour bien saisir toute la portée du conflit religieux
entre saint Paul cl les judahanls. pour comprendre la
doctrine dc l’Apôtrc formulée A l’occasion de celle
lutte cn faveur dc la conception universaliste de la
2368
religion, il faut dire comment les Juifs concevaient les
rapports, d’une part entre la Loi et le péché et, d’autre
part,entre la Loi et le salut, deux thèmes sur lesquels
insistera particulièrement saint Paul.
2. Rapports entre ta Loi et le péché chez les Juifs. —
Le péché consiste essentiellement dans la violation des
ordonnances et des commandements de la Loi,
Jubilés, t, 10; xxxiti, 16; cl aussi dans l’abandon des
traditions orales, ibid , χχιι. 1 L Même si l’on trans
gressait les ordonnances de la Loi sans le savoir, on
commettait un péché. le péché d’ignorance, cc que
nous appelons le péché matériel. Ainsi toute espèce de
violation de la Loi était une faute, et il n’y avait pas de
faute sans violation de la Loi mosaïque. En eflel,
toute obligation étant déterminée par la lettre delà
Loi ou les traditions, il n'y avait pas d'autre loi en
dehors dc la Loi; toutes les lois humaines n’étaient
(pie des dérivations de cette Loi, loi éternelle cl sagesse
divine. Le païen était donc inévitablement pécheur,
puisqu’il n’observait pas les prescriptions dc la Loi.
Saint Paul rétablira la notion de loi naturelle ct de
conscience. Hom., il, I l sq.; cf. iv, 15 sq.
En outre, l’Apôtrc nous dira qu’avec la Loi est
venue la connaissance du péché et que le péché n'est
pas imputé là où il n’y a pas de Loi. Hom.» v, 13, 20;
vu, 5-15; Gai., m, 19. Cette doctrine est la conséquence
même de l’idée que les Juifs avaient de la Loi ; car celleci était à leurs yeux toute loi. Un passage du Livre des
Jubilés éclaire ce point. L’auteur veut excuser le
crime de Ruben rapporté dans la Genèse, xxxv, 21-22.
Un tel crime, sous la Loi, aurait été puni dc mort; cf.
Deul., χχιι, 32; Lev., xx, 11. Mais, observe l’auteur,
« A cette époque (c’est-à-dire au temps des patriarches)
n’avait point été révélé le commandement, ni le
jugement, ni la Loi dans sa plénitude pour tous. Mais
en tes jours (au temps de Moïse, sous la Loi) elle est
révélée comme une loi dc saisons el dc jours, une loi
éternelle pour toutes les générations. El pour cette
Loi 11 n’y a point dc lin de jours; pour la violation de
celle Loi il n’y a point d’expiation ct tous les deux
(1rs deux coupables) doivent être supprimés du milieu
dc la nation », Jubilés, xxxm. 16-17; cf. Charles,
Apocrypha and Pseudepigrapha oj the Old Testament,
l. n, p. 6 L Telle est la raison pour laquelle Bubon, tout
en étant coupable, ne jut point puni dc mort. Plus
lard, les rabbins tentèrent de l’excuser complètement.
Cf. The jewish Encyclopedia, art. Reuben, in rabbini
cal and apocryphal literature, l. x, p. 386.
Saint Paul dira dc son côté : « Là où il n’y n pas de
loi, il n’y a pas non plus dc transgression », Boni.,
iv, 15; ct : « Là où il n’y a pas de loi, le péché n’est pas
imputé (comme crime capital) », Hom., v, 13, cl
encore : « La Loi a été donnée pour les transgressions »,
Gai., m, 19, ct : < La loi est intervenue pour faire
abonder la faute. · Boni., v, 20. Ainsi, pour saint Paul,
la Loi — aussi bien la défense faite à Adam, Gen., if,
17, que la loi de Moïse - a causé la mort cn portant
une défense sous peine de mort.
Ainsi, déjà avant saint Paul, la Loi était regardée
comme une source de culpabilité ct, par suite, une
cause dc mort. Mais les tenants du judaïsme officiel
ne la regardèrent point pour cela comme un fardeau
et ils n’étaient point tentés de la rejeter, car elle
était pour eux la garantie du salut.
3. Rapports entre ta Loi et te salut chez tes Juijs. —
En général, les Juifs admettaient que les « œuvres dc
la Loi », c’est-à-dire l’observation des préceptes
Imposés par la Loi, garantissaient l’accomplissement
des promesses faites par Dieu à Abraham cl par les
prophètes au peuple d’Israël. Si, d’un côté, la Ixii
était cause dc péché, elle était aussi, d’un autre côté,
un remède efficace au péché, car clic triomphait du
« mauvais penchant ·. Les justes regardent la mort
2369
PAUL (SAINT), LA I O( ET L’ÉVANGILE
suns crainte. dit PAponilypsc syriaque de Baruch,
• car ils ont une provision dc bonnes œuvres conser
vées dans les trésors ». Baruch syr., xiv, 12. Ln justi
fication réside dans l'observation de la Ixd; ibid.,
li, 3; le salut s’acquiert par les œuvres, ibid., u, 7;
la prière d’Ézéchlas fut exaucée « parce qu’il avait
confiance dans ses œuvres ». lbtd.9 vxin, 3-5; cf. n, 2.
Dans cette conception du salut le pardon était
obtenu par les < œuvres ». Celles-ci constituaient
l'équivalent nécessaire, le prix en quelque sorte dc la
rémission. Par la justice acquise, justice personnelle,
l'homme rétablissait l’ordre après la faute.
Bien plus, les justes défunts, surtout les anciens,
par le mérite dc leurs · œuvres » devaient sauver
Israël malgré les fautes dc scs membres, Baruch syr.,
xiv, 7; lxxx, 10; lxxx, 2. Ainsi, l’idéal moral ct
religieux était réalisé par l’observation dc la Ix>l. La
volonté était capable dc l'accomplir ct la Loi même
communiquait ù l’homme la force nécessaire pour
marcher dans le droit chemin. Telle est la position du
pharlsaisinc strictement orthodoxe, dans le courant du
Ier siècle de notre ère.
Un enseignement analogue se retrouve dans le
IV· livre des Macchabées, livre non canonique, mais
très Instructif, composé entre l’an 63 av. J.-C. ct
l’an 38 après. L’auteur déclare que la raison est capable
dc maîtriser la passion, mais que la Loi est encore plus
puissante, IV Macch., n,4-6; 8-15; la Loi est capable
d’exercer, dans le domaine de l’esprit, un empire
souverain. Un passage de l’Ecclésiastique sc rapproche
de cette doctrine : « Celui qui observe la loi maîtrise
son penchant naturel (probablement : le mauvais
penchant). » Eccll., xxt, IL
Les rabbins enseignaient que la Loi était un remède
donné par Dieu contre le « mauvais penchant ».
Nous lisons dans la Mischna, traité Kidduxlum, 30 b
(Talm. Bab.) : « J’ai (c’cst Dieu qui parle) créé le
mauvais penchant, 17ΊΠ
j’ai créé pour lui la
Loi, comme moyen de guérison (dc salut). SI vous (Ionnez Λ la Loi toute votre attention, vous ne tomberez
point cn son pouvoir. » En attribuant à Dieu la créa
tion du mauvais penchant, les Juifs ne voulaient point
faire dc Dieu la cause du mal. Ils évitaient celte conclu
sion en faisant dc la Loi le remède au ma) moral.
A côté dc cc courant de doctrines que l’on pourrait
appeler optimiste à l’égard de la Loi, on cn rencontre
un autre, surtout dans la seconde moitié du i*r siècle
dc notre ère, que l’on peut qualifier dc pessimiste. Il
était le fruit d’expériences ou d’observations Indivi
duelles plutôt qu’un thème d’enseignement rabblnlque.
Certains esprits avaient conscience que la Loi n’avait
point atteint son but, à savoir, dc racheter Israël. Ce
n’étalt plus elle qui soutenait leur espérance, c’était
l’attente do l’ôge messianique futur, avec l’interven
tion du Messie. Tel est le point de vue dc certains
éléments du IV· livre d’Esdras, rédigé définitivement
au commencement du n· siècle. La Loi y est présentée
commo un fardeau. Elle a apporté la connaissance du
péché, ct c’est à cause d’elle que les Juifs périssent.
Un passage surtout est remarquable : · Nous qui
avons reçu la Loi et qui avons péché, nous devons
périr, avec notre cœur qui a été reçu par la Loi, mats
In Loi ne périt point, car elle habite dans la gloire. ·
IV· livre d’Esdras, ix,3G. L’auteur explique sa pensée
à l’aide d’une comparaison assez curieuse. La Loi a été
donnée nu peuple; clic devrait donc être faite pour le
peuple. En effet, d’ordinaire c’cst le contenu qui dis
paraît tondis que le contenant ou réceptacle demeure.
Or, dans le cas du peuple ct do In Loi, c’cst le contraire
qui a lieu : le peuple, qui est comme le « réceptacle ·
dc In Loi puisqu’il a reçu la Loi, doit périr; ct c’cst la
Loi, c’est-à-dire le · contenu », qui demeure. Voir
Charles, op. cit., t. n, p. 602.
PICT. DK THÉOL. CATIIOU
2370
Ainsi, d’après le IV· livre d’Esdras, la Loi est
Impuissante a sauver l’homme de In condamnation.
C’est pourquoi un petit nombre seulement d’Israélites
seront sauvés. IV Esdr., vm. H; ne, 15, 127-140.
Cf. m, 20-21 ; îv. 26-27; vm, 35; vu. 11,47, 67.
En conséquence, il n’y a d’autre moyen dc salut que
la miséricorde de Dieu : < O Seigneur, ta justice et ta
bonté seront manifestées si lu es miséricordieux
envers ceux qui n’ont point une provision dc bonnes
œuvres. » IV Esdr., vm, 32-36; cf. vu, 77. Dans ce
livre, le salut par la justice personnelle ct les œuvres
dc la Loi esl beaucoup moins assuré qur dans Apo
calypse de Baruch. Mais l’auteur ne met nullement en
doute la valeur des œuvres ; il maintient au contraire la
doctrine courante du judaïsme. Seulement 11 sent que
la Loi est impuissants à procurer le salut, et qu’elle
devient, de ce fait, une cause dc perdition. La ressem
blance est assez frappante avec saint Paul, Rom.,
vm. 3 sq. Comme Esdras, l’Apôtrc constate que la
Loi est sans force; mais, comme il possède la · loi de
Γ Esprit dc la vie »,en Jésus-Christ, il est affranchi dc la
Loi, qui devient inutile. Le fait d’avoir trouvé le salut
dans le Christ, le Fils dc Dieu, principe à la fob de vie
spirituelle ct de vie morale, lui apporte l’assurance de
la vie future ct l’apaisement que l’auteur du IV· livre
d’Esdras cherche cn vain. La Loi lui apparaît désor
mais comme mutile cl Incompatible avec la nouvelle
« économie », c’est pourquoi il In rejette.
Or, le IV· livre d’Esdras est postérieur à saint Paul.
Dépend-il dc l’Apôtrc, ou rcpréscntc-t-il un courant
d’expériences déjà faites cl répandues dans le judaïsme
au premier siècle? La première hypothèse nous parait
peu vraisemblable. Cc livre ne traduit ni emprunt, ni
réaction contre l’Apôtrc. Sans doute, cn maintenant
la Loi, il adopte une solution radicalement opposée
à celle dc saint Paul; mais, s’il avait voulu réagir
contre In solution chrétienne, il n’aurait pas manqué
d’exalter ccttc Loi au lieu dc déplorer son impuis
sance. Il est donc plus vraisemblable qu’il y avait dans
le judaïsme, au i·· siècle, un courant moins forma
liste que celui du pharisalsme orthodoxe, sentant
l’insuillsancc ct, pour ainsi dire, la faillite dc la Loi
au point dc vue moral ct religieux. 11 y aurait là une
préparation négative au christianisme, une voie
ouverte à l’évangile dc l’Apôtrc. Celte préparation
existait sans aucun doute chez beaucoup de Juifs de la
Dispersion, imbus de civilisation grecque et moins
attachés à la Loi que les Juifs parlant l’aramécn. En
Palestine même, renseignement dc Jésus, contras
tant avec celui du pharisaïsme, devait répondre aux
aspirations de beaucoup d’âmes outrées par le forma
lisme des scribes. Le Maître donnait à la Loi un esprit
nouveau; lire Matth., v, 17 sq.; xn, t sq.; Marc., n,
27-28; ni, 1 sq.; Malth., xi, 28-30; XX Ul, I « Luc.,
xi. 16. Au concile dc Jérusalem, saint Pierre parlera
dans le môme sens que saint Paul, Act., xv, 10-11;
cf. Boni., vif. 7 sq. Saint Etienne reprochait aux Juifs
dc n’avoir pas · gardé · la Loi, Act., vit» 53; Il était
l’écho dc l’enseignement dc Jésus.
L Le principe paulinien et la Loi. — Saint Paul, par
son éducation, sn culture hellénistique, les milieux
où II avait vécu, était déjà préparé ù comprendre
l’universalisme de la religion. Avant sa conversion,
tout cn restant fermement attaché à la Lot par devoir
cl par tradition, il avait sous les yeux des faits qui en
démontraient journellement la faillite. Déjà avant
lui, on avait compris dans certains milieux juifs, que la
Loi avait produit une surabondance de transgressions
et dc culpabilité, et qu’elle avait été cause de mort.
Mais personne, chez les Juifs, n’avnit jamais proposé
de la rejeter comme moyen de salut ct dc l’abandon
ner; c’eût été à leurs yeux un blasphème.
Au moment dc sa conversion,saint Paul,cn recevant
T. — XI — 75
2371
PAIL (SAINT). LE CONCILE DE JÉRUSALEM
la revelation du Fils de Dieu, comprit que Jésus, le
Christ ressuscité, donnait cc que les Juifs attendaient
de la Loi. Il était source de justice, de grâce, de vie
spirituelle et de sainteté; en lui était la garantie de la
résurrection. Horn., v, 20-21; vi, 1-14; vin. 3 sq.
Son action salvifique s'étendait non seulement aux
Juifs, dont il était le Messie, mais ù tout homme sans
distinction de race ou de nationalité, le plan divin de
salut englobant tous les hommes. Dans une telle
conception des choses, que devenait la Loi? Elle
n’avait plus de raison d'être, puisqu’on avait trouvé le
remède aux maux dont elle h’avait pu guérir. Son
rôle est donc termine. Dans l'exécution du plan divin
elle n'est plus, aux yeux de ΓApôtre, qu’un épisode
niii
ayant son commencement
et sa fin. Avant hi Loi, on
était sauvé par · la foi »; l’Écriture le prouve par l’his
toire d’Abraham. Or, la Loi devait conduire au Christ.
Cc rôle est maintenant achevé, puisque le Christ est
venu. D’ailleurs, l'expérience a démontré qu’elle n’est
principe d'aucune force morale; elle sc borne à
imposer des commandements. Elle est donc source de
péché. A l’égard du salut elle est devenue un obstacle
qu’il faut surmonter, un fardeau dont il faut sc débar
rasser. un ennemi qu’il faut vaincre. Bonne en ellemême, puisqu’elle a rempli le rôle que la Providence
lui avait assigné, elle appartient désormais au passé.
L'universalisme, la conception morale et spirituelle
de la religion avec Jésus-Christ comme centre, prin
cipe de vie nouvelle et garantie de salut, remplace
maintenant la religion légale et le particularisme juif.
2e Le conflit; solution de la question de principe au
concile de Jérusalem. — 1. Le conflit. — Jésus était le
Messie des Juifs. Or, comment un Messie juif pouvait-il
être principe de salut autrement qu’en Israël? Com
ment pouvait-il l’être en dehors de la Loi, à la pratique
de laquelle avaient été liées les promesses? Comment
pouvait-on être juste sans observer le code de la
justice? Comment les païens pouvaient-ils bénéficier
de cette grâce sans passer par Israël, c’est-à-dire sans
sc soumettre à la circoncision et à la pratique de la
Loi?
Telles étaient les questions que ne pouvait manquer
de faire naître dans un esprit juif la doctrine prêchée
par saint Paul dans scs missions chez les païens. Dès le
commencement de son apostolat, peu de temps après
sa conversion, les Juifs non convertis lui avaient
fait une violente opposition, à Damas et à Jérusalem,
Act., ix, 23, 29, comme plus tard ù Thcssalonlque,
Act., xv!i, 5 sq. Ils le poursuivaient pour attenter à scs
jours.
D’un autre côté, la fraction des nouveaux chrétiens
restés pharisiens par tempérament, le combattait
également, d’une façon moins violente, mais plus
sournoise, en exerçant une sorte de contre-apostolat
pour modifier sa doctrine et maintenir cc qu’elle i
regardait comme les droits imprescriptibles de la
Loi. Un conflit existait déjà à l'état latent entre ces
judaïsants cl l’Apôtre. Il éclata à Antioche, vers l'an ;
50, et donna Heu au concile de Jérusalem,où fut traitée
la question de principe : rapports entre la Loi et le
salut des païens. Puis, les menées des judalsants pro
voquèrent, dans les Églises de Galatie, une crise qui
obligea saint Paul à exposer, dans l’épltre aux Galates,
l’origine divine et la légitimité de sa doctrine, c’est-àdire : le « salut par l’évangile de Jésus-Christ sans la
Loi ».
2 Le concile de Jérusalem. — « Quatorze ans plus
tard >. Gai., ιι, 1, saint Paul monta de nouveau à
Jérusalem avec Barnabe et Titc. — Le point de départ
de cette note chronologique reste incertain. Faut-il
entendre « quatorze ans » après sa conversion ou après
son premier voyage a Jérusalem? A ne considérer que
le texte, les deux manières peuvent se soutenir avec
2372
à peu près autant de vraisemblance. Dans les deux
cas, saint Paul fait observer qu’il prêchait l’Évanglle
depuis de longues années, lorsqu’il résolut d’aller à
Jérusalem, traiter la question de principe relative à
l'admission des « gentils » à la foi chrétienne.
Il monta à Jérusalem à la suite d’une révélation,
Gai., n, 2, ce qui exclut toute idée de contrainte ou
d’invitation officielle. 11 n’éprouvait lui-même nulle
ment le besoin de faire cette démarche, car il n’avait
aucun doute sur la légitimité de ses positions. Mais il
agissait pour couper court aux récriminations des
prédicateurs judalsants; cf. Act., xv, 1 sq. Ces oppo
sants étaient venus de Judée, cl ils avaient peut-être
plus d'un partisan parmi les judéo-chrétiens d'An
tioche. Ils enseignaient «aux frères· celte doctrine:
•Si vous n'êtes circoncis selon la loi de Moïse, vous ne
pouvez pas cire sauvés. » Act., xv, 1. Cette thèse donna
lieu à une vive discussion, à la suite de laquelle il fut
décidé que Paul el Barnabé iraient à Jérusalem traiter
la question avec les apôtres et les · anciens ». Saint
Paul voulait exposer son œuvre et faire constater son
accord de principe avec les apôtres. 11 enlèverait
ainsi leurs armes à scs adversaires et leur montrerait
• qu’il ne court, ni n’a couru en vain ». Gai., n, 12.
Encore fallut-il une inspiration divine pour le décider
à faire cette démarche.
A Jérusalem il exposa, sans doute d'abord aux fidèles,
puis, en particulier, aux «notables», c’est-à-dire aux
apôtres, l’évangile prêché par lui aux païens. Mais
survinrent de « faux frères », pour ■ attenter à sa
liberté ». H fut donc l’objet de vives at taques. non de la
part des · notables », les apôtres, mais de la part d’un
groupe de judaïsants restés pharisiens fanatiques. S’il
ne s'agit pas des mêmes personnages que nous avons
vus à Antioche et qui avaient provoqué la conférence,
il s’agit du moins de judaïsants professant les mêmes
doctrines et appartenant au même parti d'opposition.
L’Apôtre leur tint tête et ne leur céda en rien. Gai.,
π, 3-5. Voiries variantes du texte dans Von Soden, Die
Schriften des Xeuen Testaments, I Ie, part. h. I., et les dis
cussions dans J.-M. Lagrange, Épltre auxGalates, 1918,
р. 28-31. Il leur résista, afin de sauvegarder la « vérité
de l’Évanglle », pour le bien des Galates. La preuve
qu’il n'a cédé en rien aux judaïsants, c’est que Tite,
qui était grec, c’est-à-dire païen d’origine, et en
outre compagnon et collaborateur de l’Apôtre, ne
fut pas même contraint à la circoncision. Dans la
situation présente, son cas devenait une affaire de
principe: la question de l’obligation fondamentale de
la Loi, celle de la circoncision, sc trouvait résolue dans
le sens de saint Paul. Quant aux « notables », ils · n’ajou
tèrent rien » à l’exposé de l’Apôtre, dans la ligne de la
question traitée, par conséquent n’imposèrent aucune
obligation au sujet des observances légales. Ils recon
nurent sa mission d'apôtre des « gentils » au même
titre que celle de Pierre, apôtre < des circoncis · :
l'une et l’autre venant de Dieu. Jacques, Céphas
(Pierre) et Jean lui « donnèrent la main, ainsi qu’à
Barnabé, en signe de communion ».
La divergence entre le récit de l'épHre aux Galates,
с. π, et celui des Actes, c. xv, est assez sensible. Elle
constitue une difficulté classique dans l’exégèse du
Nouveau Testament. Un autre voyage de saint Paul
à Jérusalem est mentionné, Act., xi, 29-30. Auquel des
deux voyages mentionnés, Act., xi, 29-30, et xv, 1 sq.,
correspond celui indiqué dans l’épître n, 1 «quatorze
ans après... »? La majorité des exégètes modernes
l'identifient avec le voyage raconté, Act., xv, à l'oc
casion du concile de Jérusalem, et le datent de l’an 49,
50, ou 51 au plus lard.
Si l'on compte les quatorze ans en partant du pre
mier voyage mentionné dans I épltre, ce premier voyage
devrait sc placer en l’an 35-37, cl la conversion de saint
2373
PAUL (SAINT). LE CONCILE DE JÉRUSALEM
Paul trois ans plus tôt, c’est-à dire en 32-31. Mais, si
l’on compte les quatorze ans depuis la conversion,
celle-ci se placera en l’an 35, 3G, ou 37 au plus tard.
La date 35-37 pour la conversion de saint Paul est
plus facile ù concilier avec l’histoire générale; carie
roi Arctas ne fut maître de Damas que sous Caligula
(37-11). Saint Paul n’a donc pu s’enfuir de Damas,
• sous le roi Arétas », 11 Cor., xi, 33, qu’à partir de
l’an 37, ou infime 38. En comptant « trois » ans de
la conversion à l'évasion,— durant ces trois ans sc
place le séjour en Arabie, — on peut dater la conver
sion de l'an 35.
I
On le voit, le système qui compte les * quatorze ans»
à partir de la conversion est le plus facile ù accorder
avec l’histoire générale.
Voici, d’après cc système, les dates essentielles
plus ou moins approchées, des événements racontés
dans l’épître.
Année 35. — Conversion, Act., ix, 1-22. Saint
Paul pouvait avoir une trentaine d'années; cf. Act.,
vn. 58; vin, 3; ix. 1-2.
.
Années 35-38. — Prédication à Damas; — séjour
en Arabie, Gai., i, 17; — retour à Damas. En tout,
trois ans.
Année 38. — Évasion par le rempart, dans la cor
beille, sous le roi Arétas, II Cor., xi, 33; — premier
voyage à Jérusalem, Gai., i, 18 sq.; — départ pour la
Syrie et la Cilicie, Gal., ι, 21.
[
Année 44. — Voyage à Jérusalem, avec Barnabé,
pour porter un secours a l’occasion de la famine,
Act., xi, 30; — retour à Antioche avec Marc, Act.,
xn, 25. Ce voyage n’est pas mentionné dans l’épître.
Années 45-19. — Première mission. Act., χιπ-χιν;
— saint Paul à Antioche, Act., xiv, 27; xv, 1 sq.
Années 19-51. — Concile de Jérusalem, Act., xv,
1-29; Gai., n, 1 sq.
|
Cc système suppose l’identité des voyages, Gai., n, 1, !
avec Act., xv. Cette identité n’est pas acceptée par
tous les exégètes; mais clic paraît la solution la plus
satisfaisante. En effet, il y a accord foncier entre les
deux récits : Mêmes acteurs principaux, Paul et Bar
nabé venant d'Antioche, Pierre et Jacques représen
tant l’apostolat auprès des Juifs. jl/Ane question
traitée, les judaïsants veulent imposer la circoncision
aux païens convertis. Ont-ils raison, ou faut-il laisser
aux païens convertis leur liberté en face de la Loi?
Mêmes discussions, quoique rapportées beaucoup
plus longuement par les Actes. Même solution de
principe, ne pas imposer aux · gentils » l'essentiel de
la Loi. Les Actes mentionnent des réserves : on main
tient certaines prescriptions pour éviter le scandale
des faibles. Saint Paul n’en parle pas, car cela aurait pu
affaiblir sa thèse aux yeux des Galates. Mais ces
réserves visaient la communauté d’Antioche, où des
judéo-chrétiens vivaient côte à côte avec les païens
convertis. C'était la solution d’un cas particulier.
Même récit de la mission de saint Paul chez les < gentils »
et même approbation de son apostolat par les dirigeants
de l’Église de Jérusalem ; par conséquent, même défaite
des judaïsants.
Mais, lorsqu’on compare les deux récits, on y
remarque une foule de divergences de détail, qui
seraient de nature à faire impression, si l’on exigeait
d’eux une concordance matérielle. Aussi plusieurs
exégètes sc refusent à voir dans ces deux documents
le récit d’un même événement. Ln question reste libre
et peut être librement discutée. Mais il convient
d'apporter ici les remarques suivantes :
Les deux récits du premier voyage de saint Paul à
Jérusalem, Gai., 1, IS sq., Act., ix, 26-30, diffèrent j
aussi sensiblement. Or, on explique ces divergences
par le but et le caractère de chaque récit, sans essayer
d’en faire deux événements différents. 11 peut donc en
2374
être de mémo pour les récits. Gai., n, 1-10; Act., xv
1 sq., puisque les divergences entre les Actes et l’épltre ne constituent point ici un ras particulier.
Le but et la tendance des deux récits ne sont évidem
ment pas les mômes. Saint Luc, en faisant œuvre
d'historien, s’applique a montrer l’accord fondamen
tal des deux formes d'apostolat, celui de saint Paul
et celui des autres apôtres. Tandis que saint Paul
rétablit l'exactitude de certains faits travestis par
les judaïsants à son préjudice. H veut montrer que l'on
n 'a rien changé à son évangile, après qu’il l’eut exposé
aux dirigeants de i'Église-mère. 11 s attache donc
surtout à exposer les faits en question, mais il ne
raconte pas intégralement les événements. Il fait
un plaidoyer en sa faveur, sans trahir la vérité, mais
en présentant les choses de manière ù faire impression
sur les Galates. Ainsi, la différence des ■ genres litté
raires » explique les divergences entre les deux récits.
La plupart des objections tirées des détails du récit
tombent d'elles-mêmes.
Mais on objecte, entre autres : Pourquoi saint Paul
ne fait-ll pas mention du décret des apôtres, Act., xv,
23 sq.? Certains critiques radicaux en ont conclu que
Paul ne l'avait pas connu, et que, par suite, cc décret
n’était pas authentique, mais avait été ajouté plus
tard pour faciliter les rapports entre païens convertis
et judéo-chrétiens. C’est là une conjecture injustifiée.
Saint Paul connaissait bien le décret. Au cours de
son deuxième voyage, il en donne connaissance aux
fidèles, les Actes l’indiquent clairement : < En passant
par les villes, ils enseignaient aux fidèles à observer
les décisions des apôtres et des anciens (cf. Act., xv,
23 : Les apôtres, les anciens et les frères, etc...) de
Jérusalem. Et les Églises sc fortifiaient dans la foi
et croissaient de jour en Jour. » Act., χνι, 4. Mais,
dans sa lettre aux Galates, l’Apôtre ne juge pas utile
de parler explicitement de ces décisions, à cause des
prescriptions négatives qu’elles contenaient : s’abs
tenir des x landes offertes aux idoles, du sang, de la
chair étouffée et de l'impureté. La mention de ces
prescriptions, destinées à faciliter les rapports entre
les judéo-chrétiens cl les païens convertis dans les
Églises où le premier élément était important,
aurait paru, aux yeux de certains, affaiblir l'argumen
tation de l’Apôtre. Ce qui lui importait avant tout,
c’était de Justifier son apostolat et sa doctrine, en en
montrant l’origine et en établissant que ccl apos
tolat avail élé approuvé par le concile môme de
Jérusalem.
Dans celte hypothèse,— celle de l'identité de Act.,
xv, 1 sq.,etGal.,n, 1-10,—l’épître n'aurait pu être écrite
qu’après l’an 49-51, date du concile. Si l’on admet
tait, avec Weber, que l’épître a été composée avant le
concile et que le voyage Gai., n, 1, correspond à celui
d’Act., xi, 29-30, on se heurterait à une difficulté
chronologique presque insurmontable. La date de cc
voyage serait, en effet, l’an 44, ou au plus tard 45.
Si l’on date la conversion de « quatorze ans » plus tôt,
on a l’an 30. Si on la date de dix-sept ans plus tôt.
on u l'an 27. Or, ces deux dates paraissent inaccep
tables pour les raisons exposées plus haut.
3e Les preuves de Γ < évangile paulinien ».— Après la
conversion des Galates, des docteurs judaïsants leur
avaient prêché la nécessité de la circoncision et de la
Loi pour tire sauvé. Ils présentaient saint Paul
comme un nouveau converti qui n'avait point été le
disciple immédiat de Jésus, qui n’enseignait point
une doctrine authentique, mais qui laissait les païens
dans l’ignorance du judaïsme pour les gagner plus
facilement au Christ. A leurs yeux, sa doctrine par
la foi au Christ sans les œuvres de lu Loi, était impar
faite. Il fallait la corriger et la compléter. Gai., i, 6.
Les Galates étaient sur le point de sc laisser entrai-
2375
PAUL (SAINT). I/EVANGILE PA ULI NI EN
ncr au judaïsme, au grand détriment de l’Évungife.
A crtte nouvelle, l’Apôtrc leur écrit une lettre indignée,
pour leur montrer que l'observation de la Loi, non
seulement n’est pas nécessaire, mais qu’elle est néfaste
si on en fait un moyen ou une condition de salut.
Dans un plaidoyer vigoureux, il s'applique surtout à
prouver la légitimité de son apostolat et de sa doc
trine; son apostolat est légitime puisqu'il le lient
directement de Jésus-Christ et de Dieu le Père; sa
doctrine est divine et ne peut, à aucun litre, être
modifiée. L’Apôtre le prouve par une série d’arguments
dont les uns sont d’ordre historique, les autres d’ordre
scripturaire.
Les arguments historiques sont de deux sortes, les
uns fournis par la oie de Γ Apôtre, c. i-n, — les autres,
par Γexpérience des Galates.
Saint Paul, en racontant sa oie, montre qu’il tient
son évangile non des hommes, mais de Dieu seul.
Avant sa conversion, il était très attaché au judaïsme,
et ardent persécuteur de l’Église. Après, il s’est retiré
au désert cl il n’a vu aucun apôtre si cc n’est Pierre.
Son évangile a d'ailleurs été approuvé par les · nota
bles ■ de l’Église de Jérusalem, c’est-à-dire de l’Églisemère; et lui-même, à Antioche, n’a pas hésité à repren
dre publiquement Pierre, qui revenait aux pratiques
légales, et tenait à l'écart les convertis du paganisme,
pour ne pas offusquer les Juifs.
L’argument décisif en faveur de l'évangile paulinicn
est sans contredit lu vision et la révélation du Fils de
Dieu sur Je chemin de Damas. C’est l'événement
miraculeux qui transforme l’Apôtrc et l’éclaire sur le
mystère du salut. Saint Paul avait fait là une expé J
rience qui lui donnait une conviction inébranlable
sur sa mission et sur la doctrine du salut. Elle était
pour lui la première des preuves.
I
Mais les Galates ne pouvaient connaître cet événe
ment que par le témoignage de saint Paul et par les
résultats ou les effets produits en eux par son apostolat.
Les Galates ont fait des expériences qui confirment
la doctrine de l’Apôtrc : ■ Avez-vous reçu l’Esprit
par les œuvres de la Loi ou par l’acceptation de la
foi?... Avez-vous fait une telle expérience en vain?
Car ce serait en effet en vain. Celui qui vous dispense
I Esprit, cl qui opère parmi vous des miracles, le
fait-il donc en vertu des œuvres de la Loi, ou par suite
de votre acceptation de la foi? » Gai., m, 2-5.
Le thème principal de l'évangile prêché par saint
Paul aux Galates était le « tableau de Jésus-Christ cru
cifié », Gai., ill, 1, c'est-à-dire la doctrine du salut par
la mort et la résurrection de Jésus; des œuvres de
la Loi, il n'avait pas été question. Or, l'adhésion des
Galates à cet < évangile du Christ · avait produit en
eux des effets spirituels,où sc reconnaissait indubitable
ment l'action de Dieu. Ces effets spirituels compor
taient un double aspect : d'abord, les Galates avaient
« reçu l’Esprit », t. 5. Nous savons tout cc que ren
ferme, pour saint Paul, cette expression «recevoir
l’Esprit »; c’est recevoir le principe de vie nouvelle
qui dirige l’homme dans l’ordre moral et religieux,
qui le délivre du péché cl de la chair, qui le t/ansforme
intérieurement, et même extérieurement dans sa
conduite, qui lui donne enfin la garantie de la vie
future. Cf. Horn., c. vin. Les Galates avaient donc
fait une expérience intérieure qui se traduisait par une
transformation morale visible, et où ils devaient
reconnaître l'action surnaturelle de Dieu. Il y a plus.
Celte communication de l‘Esprit avait été accompa
gnée de « miracles », δυνάμεις. c’est-à-dire de mani
festations extérieures de la puissance divine;
ci. I Cor., xiv, 1-19; II Cor., xii, 12; Rom., xv, 19;
11 Thess., n, 9 ; Heb., n, 4; cL Act., n, 22; xv, 12.
Une doctrine et un apostolat en faveur desquels
se produisaient de tels signes, pouvaient-ils ne pas être
2376
approuvés par Dieu? Expériences intérieures, témoi
gnages extérieurs divins, voilà quels étaient pour les
I Galates, et quels doivent être pour tous les chrétiens
les signes du véritable évangile
Les judafsants, en présentant la Loi comme néces
saire au salut, avaient dû faire appel à Γ écriture. Ils
avaient dû surtout puiser des arguments dans 17iâZo/re
d1 Abraham, le père des croyants. La foi el la jusliilcation du patriarche étalent un thème que Ton devait
nécessairement aborder, chez les Juifs, en traitant le
problème du salut. Le premier livre des Macchabées,
faisant allusion à Gen., xv, 6, dit : « Souvenez-vous
des œuvres que nos pères ont accomplies de leur temps,
el vous recevrez une gloire el un nom immortel. Abra
ham n’a-t-il pas été trouvé fidèle dans l’épreuve, et
sa foi ne lui a-t-elle pas été imputée à justice? ·
1 Macch., n, 51-32. Philon a composé sur Abraliam tout
un traité, où l'histoire du patriarche est souvent trans
formée en d'ingénieuses allégories, éd. Cohn-Wcndland, t. iv, p. 1-60. Le Medulla, commentaire rabhinique sur l'Exode, s’exprime ainsi: « Grande est la
foi, par laquelle Israel a cru à Celui qui a parié, et
dont la parole a créé le monde. Comme récompense
de la foi d'Israël dans le Seigneur, le Saint-Esprit
habite en eux... De la même manière tu trouves
qu'Abraham notre père a hérité de cc monde el du
monde futur, uniquement par le mérite de la foi par
laquelle il a cru au Seigneur; car il est dit : «Et il crut
au Seigneur, el celui-ci le lui compta comme justice. »
Mechilta, ln Exod., xiv, 31; cf. Ugolini, Thesaurus
antiquitatum sacrarum, t. χιν, c. 201-202: J.-M.
Lightfoot, The Epistles of S. Paul, Galatians, p. 160.
Saint Jacques, dans son épttre, invoquera lui aussi
l ’exemple d’Abraham pour appuyer sa doctrine sur la
justification. Jac., n, 21-22.
D’après les Juifs, Abraham avait observé la Loi par
anticipation lorsqu’il avait été circoncis, el c'est ce
qui lui avait valu la promesse d'être · le père de
peuples nombreux ». Cf. Weber, op. cil., p. 255. Celle
thèse devait être réfutée; c’est à quoi saint Paul
s’applique dans Gai., m, 6-18. 11 expose la portée doc
trinale de la justification d'Abraham, et fournit des
textes de l'Ancien Testament pour appuyer sa doc
trine.
Les vrais (Ils d’Abraham sont ceux qui imitent sa
fol. La promesse : * 'Poules les nations seront bénies
en toi », Gen.» xn, 3, s’étend aux gentils, qui sont
justifiés par la foi et non par la Loi. En un mot, les
vrais fils d’Abraham sont tous les croyants. En effet,
ceux qui s'attachent aux œuvres de la Loi comme
moyen de salut tombent sous le coup d’une malédic
tion, d’après Deul., xxvii, 26; ci. xxi, 23; tandis que
« le juste vivra en raison de sa fol ». Habac., n. 2. La
Loi n’est pas · fondée sur la foi », e’est-à-dlrc s’appuie
sur un principe différent, principe stérile qui est celui
du pur commandement, au lieu d’être un principe de
vie comme la fol, par laquelle on reçoit l’Esprit. Cf.
Lev., xvm, 5.
De plus, à considérer l'histoire du plan divin, les
« promesses » ont été faites à Abraham et à sa · posté
rité », c’est-à-dire au Christ, en vertu d an pacte. La
Loi, venue longtemps après, n’a point annulé ce pacte,
autrement la promesse serait devenue vainc el illu
soire.
La même doctrine se retrouve dans le c. iv de
l’épilrc aux Romains, mais présentée seulement en
fonction de l’exposé général du plan divin et non pour
les besoins de la controverse judalsantc :
Ce qui est accordé à raison des œuvres n'est pas une
faveur gratuite, mais un dû ; tandis que sans les
œuvres, la fol est comptée comme justice, c’est-à-dire
entraîne la justice à titre de grâce. Ainsi en fut-il
d’Abraham; car sa foi lui fut comptée comme justice
2377
PAUL (SAINT). L’ÉVANGILE PAULINIEN
dans l’état d’incirconcision. La circoncision ne fut
pour lui que « la marque de la justice » obtenue par la
fol. Ainsi devint-il le père des croyants non circoncis
(païens convertis), et des circoncis (Juifs) qui imitent
la toi (ΓAbraham. En d’autres tenues, les vrais Ois
d’Abraham, les héritiers de la promesse, sont tous les
croyants, gentils ou Juifs. En effet, la promesse faite
fi Abraham était fondée non sur la Loi, mais sur la
foi. Maintenant, si du fait d’observer la Loi on était
héritier de cette promesse, la foi deviendrait inutile
et la promesse serait réduite à néant. Le titre donné
par la fol serait Illusoire et vain, puisqu’on en aurait un
autre, c’est-à-dire la Loi, permettant d'exiger en jus
tice. Or, cc qui est écrit à propos d’Abraham l’est
aussi « pour nous qui croyons en Celui qui a ressuscité
des morts Jésus, Noire-Seigneur, lequel a été livré à
cause de nos péchés, et est ressuscité à cause de notre
Justification ». Rom., iv, 23. Ainsi, la foi d'Abraham
est le type de la foi chrétienne.
Les judalsants avaient probablement exposé aux
Galates, d'une façon tendancieuse, la conduite de
ΓApôtre. D'après eux, saint Paul, n’ayant pas connu le
Christ pendant sa vie terrestre et ne Payant pas vu,
cf. I Cor., ix, ! ; xv, 8, n’avait reçu de lui ni son
évangile, ni sa mission. Il n’y avait de vrais apôtres
que ceux de la première heure, disciples immédiats du
Christ. Saint Paul leur était inférieur et devait leur
rester subordonné. Son évangile devait étre conforme
au leur et, s’il s’en écartait, Il fallait le corriger. Ils
prétendaient sans doute que sa conduite avait été
blâmée et sa doctrine corrigée par eux lors de sa venue
à Jérusalem. Saint Paul aurait été obligé de se sou
mettre lorsqu’il était auprès des apôtres, mais, lors
qu’il était loin d’eux, Il persévérait dans son opposi
tion à l’Église primitive. 11 y avait là, de sa part, un
opportunisme qui faisait peu d'honneur à son caractère
et montrait la fausseté de sa thèse.
L’Apôtre avait donc dû préciser sa conduite après sa
conversion, principalement scs relations avec l’Églisemère de Jérusalem. Il Insiste sur la vérité de son récit,
Gai., î, 20 : « Cc que je vous écris, ce ne sont
pas des mensonges. » Il rétablit les faits en montrant
dans quelles circonstances il a vu les apôtres à Jérusa
lem; il expose les motifs el les résultats de scs visites.
Il montre en tin comment il a affirmé à Antioche,
en face de saint Pierre, son autorité et l'indépendance
de son apostolat. Cette scène est racontée dans la sec
tion Gai., n, 11-21; on est convenu de l'appeller « le
conflit d’Antioche ». La section se divise en deux
parties; dans la première, t. 11-11, saint Paul raconte
la scène; dans la seconde, ÿ. 15-21, il expose sa doc
trine sur la Justification, doctrine qui motive sa
conduite.
D'abord, la scène, t. 11-11. Lorsque Céphas, c'est-àdire Pierre, vint à Antioche, saint Paul lui résista
• en face », parce qu'il était « en faute », c'est-à-dire
adoptait, de bonne fol, une ligne de conduite qui pou
vait, aux yeux de l’Apôtrc, tourner au détriment de
l’Évangile. En effet, certains personnages étant arri
vés « d’auprès de Jacques », saint Pierre cessa de
manger avec les païens convertis, et se tint à l’écart
par crainte des «Juifs». 11 entraîna même avec lui,
dans cette altitude équivoque, d’autres Juifs, ainsi
que Barnabé. Il «dissimula «ses véritables sentiments
par crainte des judéo-chrétiens nouvellement arrivés.
Ceux-ci ne sont point présentés comme envoyés
par Jacques· Ils viennent seulement « d’auprès de
Jacques »; ils appartiennent à son entourage; mais Ils
sont intransigeants et exagèrent les tendances de
l’Église de Jérusalem. On peut même supposer qu'ils
sont « envoyés par Jacques ·. non dans le but de faire
opposition à saint Paul, mais pour d'autres motifs.
En tout cas, Ils n’ont point reçu de Jacques la mission
23 7S
de maintenir les pratiques légales; mais ils y restent
attachés et ne croient pas pouvoir les abandonner
légitimement. Ils demeurent formalistes, sans étre
nécessairement « partisans de la circoncision »; ils
sont seulement « de la circoncision », c'est-à-dire
Juifs convertis. Gai., n, 12. Saint Pierre sc laisse
impressionner par leur attitude, el, sans doute pour
éviter un conflit avec eux, n'ose point leur déplaire.
Alors svint Paul, voyant « qu’il ne marchait pas droit
selon la vérité de l’Évangilc », c’est-à-dire prenait une
attitude qui pouvait tourner au détriment de cet
Évangile, l'interpelle en présence de tous et lui re
proche sa conduite. Pierre, étant Juif, sc comportait
d’abord à la manière des « gentils », c'est-à-dire négli
geait les prescriptions légales et ne les imposait point
aux gentils. Maintenant, par son attitude et Vautorité
de son exemple, il va obliger ks · gentils » à vivre en
Juifs.
11 est clair que saint Paul attache à l’exemple de
saint Pierre la plus haute portée. 11 le regarde comme
un personnage éminent parmi les apôtres. Cette scène,
loin de fournir un argument contre la · primauté
de Pierre », en est plutôt une attestation indirecte.
L'attitude de Pierre, précisément parce qu'il était
• le chef », a parfois offusqué ou embarrassé les exé
gètes. On a imaginé que le Céphas en question ne
serait pas saint Pierre. Mais c'est là une conjecture
sans fondement, une opinion particulière qui n*n
jamais été prise en considération par la tradition. On
a voulu aussi voir dans cette scène, une espèce de
conférence contradictoire, concertée d'avance, un
conflit fictif pour frapper les esprits et faire éclater
la vérité. II est vrai,l’expression κατά πρόσωπον, «en
face », prise isolement, pourrait signifier secundum
speciem, · en apparence ». Origène et saint Jean
Chrysostome, In Galatas, h. L, P. G., t. lxi, col. 641
s’y sont laissé prendre. Saint Jérôme a abandonne
cette opinion après l'avoir d'abord admise. Dial. ado.
Pelagian., i, 23, P. L., t. xxm, col. 516. On voulait
avant tout excuser Pierre de toute faute ; c'était de
pure apologétique.
Or, même dans l’hypothèse d’un conflit réel, — cc
qui est admis actuellement pur tous les exégètes, —
rien ne permet de soupçonner que Pierre ait agi
contre sa conscience.
Saint Paul estimait que l’altitude de saint Pierre,
en pareille circonstance, fournirait aux judalsants de
nouvelles armes contre lui. D’accord sur les principes,
comme le montre le t. U, ci. Act., xv, 7 sq.>Gal.. n,
3, 6, 9, les deux apôtres avaient une façon différente
d’en comprendre l’application. Tcrtullicn a bien
caractérisé l’acte de saint Pierre en disant : Concena
tionis fuit oitium, non prirdicationis. De proscrip
tione, ΧΧΙΠ, P. L. (1844), t. n, col. 36.
En reprenant saint Pierre, et plus tnrd en relatant
le fait dans l’épltrv aux Galates, saint Paul affirme à
la fols son autorité d'apôtre, l*indépendance de son évan
gile, l'unité de sa conduite et la fermeté de son carac
tère. Celte fermeté ressort d'autant plus que Banni ht
lui-même s’était laissé influencer par l’altitude de
saint Pierre.
Celte scène sc place avec probabilité à lu fin du
premier voyage apostolique, vers l'an 49, peu avant
le concile. Antioche était déjà, à cc moment, une com
munauté importante, cl le concile n’avait pas encore
réglé la question des observances légales. — On peut
la placer également, avec non moins de probabilité,
après le concile. En effet, saint Paul la rapporte après
la réunion de Jérusalem, comme un fait nouveau et
relativement récent, ('elle dernière opinion, on le
comprend, ne peut s'admettre que si l’on place la
composition de l’épilrc aux Galates après le concile,
comme nous l’avons fait.
2379
PALL (SAINT), NATURE DE LA LOI
2380
saint Jacques, mais outrepassant leurs instructions ou
Dans la deuxième partie de celte section, t. 15-21,
leur enseignement en présentant la Loi comme indis
1'Apdtre expose la doctrine de la justification par la foi,
indépendamment des œuvres dc la Loi ou obser pensable au salut.
En effet, l’Église judéo-chrétienne de Jérusalem
vances légales. — On considère généralement ccs six
versets, non comme «a suite des paroles adressées à admettait que les païens pouvaient être sauvés sans
saint Pierre, mais comme le résumé du discours pro l’observation de la Loi ct que la foi au Christ n’exi
geait pas la circoncision. Saint Paul, saint Jacques
noncé à Antioche, à la suite de la scène racontée dans
les f. 11-14. D’autres regardent cc passage comme cl les autres autorités de l’Église judéo-chrétienne
avaient été d’accord sur ce point au concile dc Jéru
un exposé doctrinal adresse uniquement aux Galales.
Cette dernière solution est moins probable, car nous salem; ci. Act., xv; Gai., il. 11 y avait donc entre eux
avons là une suite naturelle, ou une conclusion de la communauté de vues, ct la thèse du salut par la foi
scène d'Antioche. Ces versets sont très bien en situa seule — c’est-à-dire sans la Loi — n'était pas partltion, adressés à toute l’assemblée après l'invective < uHère à l’Apôtre.
contre saint Pierre.
Or, l’épltre combat des judaïsants intransigeants
L’Apôtre esquisse un exposé de la doctrine qui fera et fanatiques, aux yeux desquels la circoncision ct les
l’objet dc l’épitre aux Romains. Les idées essentielles observances légales étaient une condition Indispen
sont les suivantes :
sable au salut. Le ton el le contenu dc l’épitre ne
L’homme est justifié par la foi au Christ Jésus,
laissent aucun doute sur cc point. Lire Gai., t, 6-9;
non par les œuvres de la Loi; c’est pourquoi saint Paul,
m, 1 sq. ; v, 3-4, 6, 12; vi, 15; ces textes, rapprochés
tout Juif qu'il est, a cru à Jésus-Christ.
de Act., xv, 1, 5, montrent que saint Paul avait pour
Si, en acceptant la foi sans les pratiques légales, on
adversaires d’anciens pharisiens devenus chrétiens,
devenait pécheur, — c’était la thèse des judaïsants, — mais restés zélateurs de la Loi et voulant allier le
le Christ serait · ministre de péché ». Si, après avoir judaïsme à la foi nouvelle. L’Apôtre leur oppose que,
rejeté la Loi, on la reprend, on avoue, par le fait sans la Loi, par l’union au Christ, on est enfant
môme, qu'on l’a violée d’une façon coupable en la reje d'Abraham, héritier de la promesse du salut, la Loi
tant. puisqu'on maintient son caractère obligatoire.
n'étant pas un complément, ni une modification de
Mais le rôle de la Loi est terminé : < Par la Loi, je cette promesse, mais une disposition transitoire.
suis mort à la Loi. » Parole assez énigmatique. Selon
Dans ccs conditions, il est impossible d'identifier
une opinion probable, en conduisant au Christ, en
les judaïsants combattus parl’Apôtrc, avec l’Église
montrant qu’il faut l’écouter, Deut., xvni, 15, la judéo-chrétienne de Jérusalem. Au c. v, 10, lorsque
Loi s’est détruite elle-même, puisque son rôle est ter l’Apôtre s’écrie : · Celui qui jette le trouble parmi vous
miné; ce n’est plus à elle qu'il faut obéir, mais au
en portera la peine, quel qu’il soit », H ne fait point
Christ. Cf. saint Jean Chrysostome, In Gai., h. I., I allusion à saint Jacques, chef de l’Église dc Jérusalem.
P. G., t. lxi, col. 611-615. — Un peut l'entendre éga
11 s'agit d’un autre personnage, chef des judaïsants
lement : Par la loi de la foi (cf. Rom., ni, 27; la loi de
fanatiques. En diet, d’après l’épitre, ce n’est point en
l’Esprit, cf. Rom., vm, 2; la loi du Christ, cf. Gai., saint Jacques qu'il faut chercher l’inspirateur des
vi, 2), je suis mort à la loi de .Moïse. Saint Jean Chry judaïsants de Galatie. Car les deux apôtres, nous
sostome suggère cette interprétation en se référant à l’avons vu, Act., xv, et Gai., n, étaient d'accord sur
Rom., vin, 2, P. G., ibid. Cette opinion se rencontre les questions de principe. Saint Paul, qui s'etïorçait
également dans 1'Ambrosias ter, P. L., t. xvn, (1815)
de rester uni à l’Église de Jérusalem ct sc sentait en
col. 35L Elle est suivie par le P. Lagrange, Gâtâtes,
communion de doctrine avec scs dirigeants, n'aurait
p. 51. Elle s’accorde avec le contexte et se rattache à jamais lancé l’anathème contre saint Jacques ct ses
la doctrine mystique dcl’Apôtrc. Le baptême est une disciples. L’évêque dc Jérusalem n'avait point en
mort et une résurrection mystique. Rom., vi, 3 sq. voyé des judaïsants à Antioche pour combattre la
Mourir à la Loi c’est être crucifié avec le Christ, c’est
doctrine dc saint Paul; le passage Gai., n, 12, n’exige
mourir avec lui, afin de vivre dc sa vie même, tout en
nullement ccttc interprétation. Son épltrc ct les traits
demeurant « dans la chair », c’est-à-dire en cc monde.
sous lesquels la tradition nous le dépeint s’accordent
Tout cela, par la grâce du Christ, la fol « au Fils de
avec cette thèse. Il n’avait aucune tendance phariDieu, qui m’a aimé ct s'est livré pour moi ». n, 20. En
sienne; il était attaché à la · loi parfaite », Jac., i, 25,
conséquence, si la justice était le fruit de la Loi, le
c’est-à-dire à la loi chrétienne; il recommandait les
Christ serait mort Inutilement; cf. Gai., v, 23.
œuvres de charité, non les observances légales; cf.
Ainsi l’Apôlre, sans quitter le terrain de la contro Jac., n. 14-26. Voiries commentaires sur l’épltre aux
verse. expose le thème essentiel de sa doctrine, thème Galales, spécialement Lagrange, introd., p. xxxvm
qu’il reprendra et développera longuement dans
sq.; J. Chaîne, L’épltre de saint Jacques, Paris, 1927,
l’épltre aux Romains.
p. lxix sq.
Quels étalent au juste les adversaires de saint Paul?
4° Nature de la Loi ; son rôle dans Γhistoire du salut,
S’agit-il d’un groupe de chrétiens dissidents et fana d'après saint Paul. — Le régime dc la foi remplace
tiques, issus du judaïsme. ou bien faut-il y voir l'Église- donc celui dc la Loi, c’est là un point essentiel dans la
mère judéo-chrétienne de Jérusalem, établie par les , doctrine paulinienne : l’Apôlre rejette la Loi comme
disciples Immédiats du Christ, et ayant à sa tête saint
moyen de salut. Mais on sc demande quels sont exac
Jacques, le frère du Seigneur »? En d’autres termes,
tement les motifs pour lesquels il la rejette et, dc
saint Paul lutlc-t-il seulement contre un groupe de
plus, s’il a regardé comme abolie toute la Loi dans
perturbateurs sans scrupules, demeurés pharisiens,
son ensemble, ou seulement les observances rituelles
ou cérémonielles, tout en maintenant l’élément moral.
ou contre l’Église primitive de Jérusalem? C’est bien
Pour répondre à cette double question, il sulHt dc
le problème le plus Important posé par l’épltre aux
Galatcs. L’Église, sous l’action de saint Paul, va-t-elle préciser comment l’Apôtre envisage le caractère ou la
se diviser en deux tronçons, ou seulement éliminer nature de la Loi et son rôle dans 1 histoire du salut.
1. Caractère ou nature de la Loi. — La Loi est inter
dc son sein des agitateurs qui n'avaient point le sens
venue pour que la faute, παράπτωμα, abonde », Rom., v,
chrétien?
20; c’est-à-dire par la Loi les fautes ont été multi
La solution la plus conforme aux données dc l’épltre
pliées, puisque, d’une part, il y a eu violation de com
aux Galatcs est que les adversaires de saint Paul
mandements nouveaux ct, d’autre part, les péchés
étalent des judaïsants intransigeants et fanatiques, sc
réclamant sans doute des apôtres et spécialement de | déjà défendus par une loi antérieure ont revêtu une
23S1
PAUL (SAINT). NATURE DE LA LOI
culpabilité nouvelle car Ik *ont devenus In violation
d'une nouvelle défense. « Les passions des péchés (qui
poussent nu péché), que la Loi excitait, se montraient
actives dans nos membres afin dc porter du fruit pour
1» mort », Boni., vu, 5; cf. 1 Cor., xv, 56 : « La puis
sance du péché, c’est la Loi. »
Avoir multiplié les fautes, avoir été l’auxiliaire dc
la chair pour porter des fruits dc mort : voilà le résul
tat de la Loi d'après l'Apôtrc, Cc triste bilan contraste
avec celui de la Nouvelle Alliance, dont les ministres
sont ministres non < de la lettre qui tue », mais dc
«l’Esprit qui donne la vie ». Le ministère dc l’ancienne
alliance est un · ministère de mort », un « ministère
de condamnation ». 11 Cor., ni, 5 sq. Aux Israélites,
Il n’est pas dévoilé que l’ancienne Alliance, ct avec
elle la Loi, a été abolie « dans le Christ ». Mais, Jusqu’à
cc jour, toutes les fois que Moïse est lu, ■ un voile est
étendu sur leurs cœurs ». Toutefois, s'ils sc conver
tissent au Seigneur, le voile sera enlevé. ·Or, le Seigneur
c’est l’esprit, el là où est l’esprit du Seigneur, là est
la liberté. » Cf. Il Cor., ni, 11-17.
C’est donc parce que Jésus-Christ a apporté la « vie
dans ΓEsprit » ct la liberté, que la Loi se trouve abolie.
Elle est devenue un obstacle à la justification, une
puissance ennemie contre laquelle il faut lutter. C'est
pourquoi saint Paul n’a pas hésité à l’abandonner
pour chercher la just ideation dans le Christ. Gai., n,
15-16.
Les Galatcs, après avoir < commencé par ΓEsprit »,
c’est-à-dire après avoir reçu l'Esprit-Sainl au début
dc leur vie chrétienne, veulent « Unir par la chair »,
en acceptant la Loi comme nécessaire au salut, Gai.,
in, 3; l'Apôtrc estime que c’est là une conduite insen
sée. Cf. Born., vu, 5.
L’impuissance de la Loi est spécialement accentuée
dans Gai., ni, 10-13. < En ellet, tous ceux qui s’ap
puient sur les œuvres dc la Loi sont sous la malédic
tion, car il est écrit : « Maudit quiconque n’est pas
• constant à observer tout ce qui est écrit dans le livre
• de la Loi », f. 10; cf. Deut., x.xvn, 26.
En cherchant la justification dans la Loi, on encourt
la malédiction au lieu d’avoir part à la bénédiction
d’Abraham. Cette malédiction, prononcée par ΓÉcri
ture meme, ne résulte pas de la pratique de la Loi;
mais elle demeure suspendue comme une menace pour
le cas où l’on n’observerait pas toute la Loi; or. l’expé
rience de chaque jour montrait qu’il en était ainsi.
Cf. Boni., π, 13; ni, 20; iv, 15; Act., xv, 10. La Loi
est donc régime de malédiction ct d'impuissance, au
lieu d’etre régime dc grâce ct dc force morale.
Cc caractère ressort encore plus vivement dans la
suite du passage : » Que par la Loi nul ne soit justifié
devant Dieu cela est manifeste puisque le juste vivra
par la /oi. Or, la Loi ne procède pas de la foi, mais
(elle dit] : Celui qui accomplira ces commandements
vivra par eux. » Gai., m, 11-12.
La pensée de saint Paul apparaît clairement si
nous rapprochons cc passage de Bum., iv, 4 sq. : < A
celui qui accomplit une œuvre, έργαζομένφ, le salaire
est donné non comme une chose gratuite, mais comme
une chose due. » En d’autres termes, le caractère dc
gratuité dc la justice est incompatible avec le régime
de la Loi qui promet une récompense à titre de salaire.
Mais il est beaucoup plus difficile de saisir le fonde
ment scripturaire dc cette doctrine dans les deux
textes dc l’Ancien Testament invoqués par l’Apôtrc,
le premier tiré d’Habacuc, n, 4, le second, du Lévitique, xvni, 5.
Le texte d’Habacuc, dans l’Ancien Testament,
n’oppose point la foi à la Loi. 11 montre simplement
la valeur dc la foi ou fidélité à Dieu. Saint Paul tient
avant tout à rattacher sa doctrine à un texte classique
dc l’Ancien Testament; mais il ne prétend pas que cc
2382
texte renferme explicitement cette doctrine. Le pro
phète annonce que la fidélité à Dieu et la confiance
dans ses promesses délivreront les Juifs de la captivité
dc Babylone; la conduite normale dc Dieu est d'ac
corder ia délivrance, le salut à la fidélité, à la foi dc
l’homme. L’Apôtre y trouve donc légitimement un
enseignement sur la justification, qui est la délivrance
la plus éclatante dans l’économie religieuse : L’homme
est Justifie en vertu de son adhésion à l'Évanglle,
adhésion qui est un acte complexe, analogue à la
fidélité ct à l’attachement des Israélites exilés, à
l'égard de Jahweh ct de ses promesses. Cf. Rom., i,
17; H. b , x, 38.
Le second texte, celui du Lévitlque, est apporté
pour prouver la mineure dc l’argument, c'est-à-dire
que la Loi ne procède pas dc la fol mais ne tient
compte que des œuvres. En effet, le Lévitlque ne dit
pas : · Celui qui croira », mais : « Celui qui jera. »
Toutefois, une objection vient naturellement à
l’esprit : les justes de l’Ancien Testament, qui ai
maient Dieu, ne pouvaient le faire sans pratiquer la
Loi. Par suite, la foi et l'imour ccmmandalcnt la
pratique de la Loi; ct, d’autre part, la Loi même com
mandait la fol ct l'rmour. Cemment l'Apôtrc peut-il,
dans ces conditions, faire contraster deux passages
qui paraissent converger nu mime but?
Notons d’abord que le Lévitlque parle de tous les
préceptes en général, ct c’est bien ainsi que l’entend
saint Paul, car II vise la Loi dans son ensemble. C’est
ainsi également que l’avait entendu Ézéchiel, xx,
10-11; ccttc formule s’appliquait, dans sa pensée, à
toutes les lois que Dieu avait données aux Juifs :
« Je les fis sortir du pays d’Égypte ct les conduisis
au désert. Je leur donnai mes préceptes et leur fis
connaître mes ordonnances, par lesquelles l’homme
qui les pratique aura la vie. » Ez., xx, 10-11. On ne
saurait donc résoudre la difficulté en restreignant le
texte du Lévitlque aux seuls préceptes cérémoniels.
On a essayé également dc distinguer une double
signification dans l’expression · avoir la vie ». La vie
promise dans le texte du Lévltique, xvm, 5, ne serait
point la même que celle qui est attachée à la foi dans
Habacuc. n, 4. La vie garantie par la Loi ne serait
qu’une longue existence terrestre, ou encore l’exemp
tion de la peine dc mort portée contre les violateurs
de la Loi. Cette manière dc voir est adoptée, avec des
nuances, par un certain nombre d’anciens commenta
teurs, tels que l’Ambrosiaster, saint Jérôme, saint
Thomas, Cajétan, Salmeron, Corneille de Lapierre.
Saint Augustin l’admet également dans son commen
taire, Expositio epist. ad Gai., h. L, P. L.. t. xxxv,
col. 2119; mais, ailleurs, il se rallie à l'opinion qui est
celle dc saint Jean Chrysostome, comme on le verra
bientôt.
On ne peut nier que le but immédiat dc la Loi, qui
était un «code «pour un peuple, pour une nation, ne fût
dc procurer le bonheur dc ce peuple comme tel, c’est-àdirc en cette vie. Cependant saint Jean Chrysostome,
saint Augustin, Contra duas epist. Pclag., IV, v, 10,
P. L., t. xi.iv, col. 616. in fine. Estius ct d’autres sont
d’avis que les deux textes cites par l'Apôtrc concer
nent la même vie, c’est-à-dire la vie étemelle; mais
que l’observation des commandements ne tire point
d'ellc-même sa valeur salutaire, elle la puise dans la
foi à laquelle elle s’ajoute.
En fait, en citant ccs textes. l'Apôtrc n’oppose pas
précisément deux « vies », l’une obtenue par la foi,
ct l’autre par la pratique dc la Loi. Il fait seulement
contraster deux principes ou deux régimes, l'un
fondé sur l’adhésion confiante aux promesses divines,
l’autre à base d'observance rigoureuse des prescrip
tions légales. Que ces deux chnivnts fussent mêles
dans l’économie religieuse des Hébreux à partir de
2383
PAUL (SAINT)
BOLE DE LA LOI
238«
Moise, personne n’cn disconviendra. C'est ce qu’a i Dieu? Loin de lâl S'il eût été donné une loi capable
très bien vu saint Jean Chrysostomc, In GaL, P. G., de procurer la vie, la justice viendrait réellement de
la Loi. Mais l’Écriture a tout enfermé sous le péché,
t. i.xî, col. 652 : « Or, la Loi n’exige pas seulement la
afin que la promesse fût réalisée par la foi de Jésusfoi mais aussi les œuvres, tandis que la grâce sauve
Christ en faveur dc ceux qui croient. » Gai., m, 21-22.
ct Justifie en vertu dc la fol (sans les œuvres dc la
< Avant que ne vint la foi, nous étions enfermés
Loi). » Le régime dc la foi existait avant la Loi; la
sous la garde dc la J.oi en vue dc la foi qui devait être
Loi ne l’a point supprimé, mais elle s'y est ajoutée
comme une surcharge. La Loi, une fois son rôle ter révélée. Ainsi, la Loi a été notre pédagogue pour aller
au Christ, afin que nous fussions justifiés par la foi.
miné, n disparu, ct la foi lui a survécu.
La fol étant venue, nous ne sommes plus sous cc
Ainsi, avant le Christ, la foi et la Loi sc conciliaient
maître. » Gai., ni, 23-25.
dans le plan divin. Or, maintenant, précisément
La Loi est donc venue sc surajouter Λ la promesse.
parce que cc plan a prévu la fin de la Loi, celle-ci est
Elle a été donnée · en vue des transgressions, παρα
devenue un fardeau inutile dont la fol doit à tout
prix se debarrasser. Mais cette conclusion s’impose
βάσεων χάριν », )\ 19. Comment faut-il entendre cc
rapport entre la Loi ct le péché? Parmi les anciens
en vertu de la révélation chrétienne expliquant le plan
commentateurs, un grand nombre l’expliquent en
divin, plutôt qu’en vertu du sens historique des textes
cités par l’Apôtre.
disant que la Loi a été donnée pour punir, ou pour
Si l’on veut préciser les motifs pour lesquels saint
écarter les transgressions. Saint Jean Chrysoslome
Paul a rejeté la Loi, on peut les résumer ainsi :
dit : « Pour les transgressions, c'cst-ù-dirc pour que
L’Apôtre ayant eu la révélation du Fils de Dieu sau les Juifs ne pussent vivre dans une fausse sécurité ct
veur, n compris, à la lumière divine, qu’un régime dc
atteindre le comble dc la perversion, la Loi leur a été
grâce ct d’amour était inauguré pour remplacer un
imposée comme un frein, les instruisant, les dirigeant,
régime de servitude; ce changement avait été opéré
les empêchant dc transgresser, sinon tous, du moins
par la mort ct la résurrection du Christ. A partir dc un certain nombre dc préceptes. Ainsi n'était point
cc moment, maintenir la foi comme principe de salut,
mince le bénéfice dc la Loi. » In GaL, P. G., t. lxi,
c’était rejeter la « grâce du Christ »; cf. Gai., n, 21.
col. 654. Saint Jérôme, de son côté, s'exprime ainsi :
Telle est la raison fondamentale qui explique l’atti
Post offensam enim in eremo populi, post adoratum
tude dc l’Apôtre. Les autres motifs, comme l'impuis
vitulum, et murmur in Dominum, Lex transgressiones
sance dc la Loi, Rom., îi-iii, 20; vn, 7-25, son rôle
prohibitura successit (cf. 1 Tim., n, 9). In Ep. ad
néfaste, son caractère particularistc, obstacle à la
Galat., P. L., t. xxvi, coi. 366. Saint Thomas donne
diffusion du christianisme, le sentiment dc répulsion
une explication analogue : Homines male dispositi
qu'elle inspirait aux païens, ne sont que des raisons
indigent retrahi a peccatis per poenas; ct ideo quantum
négatives que l’Apôtre devait faire valoir pour déta ad istos fuit necessaria legis positio, quæ habet coarctacher plus sûrement les chrétiens d'une institution
tivani virtutem. In GaL, éd. Vivès, t. xxi, p. 213.
désormais inutile et même nuisible.
Saint Augustin, ct saint Thomas dans un autre
Il reste à sc demander si saint Paul a rejeté toute la
passage, envisagent surtout la question au point dc
Loi, prise dansson ensemble, ouseulcmcnt lespréceptcs
vue moral. La Loi, en multipliant les fautes, sans four
cérémoniels tout en maintenant la partie morale ct
nir aux hommes la grâce dont ils avaient besoin pour
religieuse. Beaucoup d'anciens exégètes ont adopté les éviter, leur a donné le sentiment dc leur misère ct
la seconde solution, saint Paul, — pas plus que Jésus,
leur a fait implorer la grâce, au Heu dc chercher le salut
— n'ayant sacrifié l'élément religieux ct moral essen dans leurs propres mérites. Cf. S. Augustin, In GaL
tiel contenu dans la Loi. Mais, d'autre part, en par
P. L., t. xxxv, col. 2122-2123; S. Thomas, éd. Vivès,
t. xxi, j). 213-214.
lant des préceptes dc la Loi, l'apôtre ne fait jamais
dc distinction; il rejette la Loi purement ct simple
Selon d’autres, la Loi n été donnée « en faveur des
ment comme loi formelle ct source d'obligation. Aussi, transgressions », c’est-à-dire pour que la violation de
la plupart des exégètes modernes admettent qu’il
celte loi soit vraiment une transgression. La Loi est
rejette toute la Loi, dans son ensemble, comme législa venue ainsi donner à la puissance du péché l'occasion
tion. Mais il est clair qu’il n'a jamais voulu supprimer
dc « produire des fruits dc mort »; elle a imprimé le
1rs obligations dc l'homme dans l'ordre religieux ct
caractère dc péché à des désirs qui, sans la Loi, ne
moral. Tout au contraire, il les accentue; cf. Rom., seraient pas des fautes. Cf. Rom., vu, 5-8; vin, 3;
vin, 4 sq. : Il faut se conduire non selon la chair,
I Cor., xv, 56. Mais, d'autre part, le péché existait
mais selon l'Esprit. A la place dc l'ancienne Loi, il
déjà depuis Adam, Rom., v, 13; à cc genre dc péché,
met la loi du Christ, Gai., vt, 2; I Cor., ix, 21; cf.
la Loi a ajouté un caractère de παράβασις, Rom., iv,
Gai., v, 11; la loi de l'Esprit, Rom., vm, 2.
15. Ces idées sont un peu adoucies dans Rom., v, 20 :
2. Pôle providentiel dc la Loi. — En faisant ainsi le
• La Loi est survenue pour faire abonder la faute. »
procès dc la Loi, à l'adresse des judaïsanls, l’Apôtre
La pensée de l’Apôtre serait donc que la venue dc la
devait prévenir une objection : Comment cc rejet dc Loi marque l'apparition du péché sous forme de
la Loi s'accordc-t-ll avec le plan divin? Si elle est
transgression méritant un châtiment ct attirant la
■ ministère dc mort », auxiliaire de la chair, cause dc
colère de Dieu. Or, cela était voulu par la Providence.
péché, dans quel but Dieu l'a-t-il imposée à son peuple,
En effet, lorsque Dieu donna la Loi, il savait qu'il en
lui qui est juste ct tout-puissant? Quel a été son rôle résulterait des transgressions. Tirant le bien du mal,
providentiel? Saint Paul s’en explique dans GaL, il disposa cet état dc choses en vue du salut ct de la
m, 19-25, qu’il faut rapprocher dc Rom., iv, 15, ct v, justification future. L'expérience a prouvé que la Loi
20; cf. Rom., vn, 7-25.
a, somme toute, produit ce résultat : elle a éHS surtout
• Qu'cst-clle donc, la Loi? Elle a été ajoutée en vue puissance dc péché; cf. Il Cor., m, 6. Telle était donc
des transgressions, των παραβάσεων χάριυ προετέΟη, la volonté dc Dieu. Qu'on ne dise pas que, dans cette
explication, Dieu a été la cause du péché. Non, il a
jusqu’à cc que vint la descendance à qui la promesse
voulu la justification dc l'humanité, et un des moyens
a été faite; elle a été promulguée par le moyen des
qu'il a employés dans cc but est une loi, bonne en
anges, par l’intermédiaire d'un médiateur. Or, le
médiateur n’est pas médiateur d'un seul (c’est-à-dire elle-même, mais qui devait donner Heu au péché.
Saint Paul ne veut point rendre Dieu responsable du
suppose deux parties), mais Dieu est un (en faisant la
péché en le faisant auteur dc la Loi. Il est le premier
promesse). · Gai., m, 19-20.
à reconnaître que la Loi était · bonne et sainte »
• La Loi est-elle donc contraire aux promesses de
2385
PAUL (SAINT). HOLE DE LA LOI
Bom., vu, 12-13. Mais Dieu a Utilisé pour le bien le
mal auquel la Loi avait donné Heu; et c'est cette uti
lisation qui, dans la pensée de l’Apôtre, justifie Dieu
d’avoir donné une telle loi. C'est pourquoi saint Paul
écrit : · La Loi est intervenue pour faire abonder la
faute, ίνα πλεονάση τδ παράπτωμα; mais, là où le
péché a abondé, la grâce a surabondé. » Rom., v, 20.
Ainsi, la surabondance dc la grâce est une consé
quence, au moins indirecte, dc l'abondance du délit.
Cette explication est adoptée, avec des nuances, par
Estius, Salmeron, Corneille dc Lapierre, Jn Hom., v,
20; voir Comely, In GaL, p. 503-504 ; Prat; Lagrange :
• Le péché devait abonder, afin que la grâce surabonde. »
(Rom., v, 20), Gâtâtes, p. 82.
J.a seconde explication est celle qui semble dégager
le mieux la pensée dc l’Apôtre sur la Loi. En effet, si
l’on dit que la Loi a été donnée « pour punir ». ou
« pour faire éviter » les transgressions, on entend le
mol παράύασις dans le sens de · péché en général »,
ct non violation de la loi positive elle-même. Or, cc
mot signifie proprement la violation d’un article dc
loi. Avant que la loi existe H n’y a pas παράδασις;
cf. Rom., iv, 15. Du moment où In loi porte une
défense ou un commandement, non seulement elle
ne donne aucune force pour mieux agir, mais tous les
actes qui la violent deviennent défendus, alors qu’ils
ne l’étaient pas auparavant.
l.a Loi a donc été ajoutée en vue des transgressions.
Elle n’était point une institution destinée à annuler
l'alliance ou à en modifier les conditions; car personne
n’annule, αθετεί, t. 15, ni ne modifie une disposition
faite en bonne forme. Elle n'est qu'une disposition
passagère, parallèle à l’alliance, pour aider à l'accom
plissement de la promesse. Elle devait durer seule
ment jusqu’à la venue du rejeton visé par la pro
messe, c’est-à-dire jusqu’au Christ.
Que la Loi et la promesse diffèrent essentiellement,
saint Paul en trouve une preuve dans les circonstances
où la Loi fut promulguée. C'était une tradition chez
les Juifs que la promulgation dc la Loi s'était faite
par le ministère des anges. On la trouve dans Dcut.,
xxxm, 2 (Septante); Hcb., n, 2; Act., vn, 38, 53.
Pourquoi saint Paul mentionne-t-H cette tradition?
Veut-il montrer que la Loi est inférieure à la pro
messe, ayant été donnée par des êtres inférieurs à
Dieu, et étant régie par eux? En observant la Loi, les
hommes sc soumettent-ils aux « puissances » qui
régissent les éléments ct les astres? Le Christ, en les
affranchissant dc la Loi les a-t-il du même coup arra
chés à ces êtres intermédiaires qui ne sauraient pro
curer le salut?
Bornons-nous ici à noter que la mention des anges
dans la promulgation dc la Loi ne fournit aucun argu
ment à la théorie inarcionite selon laquelle l’Ancien
ct le Nouveau Testament n'auraient point le même
Dieu pour auteur. Les anges ne sont pas donnés par
saint Paul comme des législateurs, comme les auteurs
dc la Loi : διατάσσειν cl surtout τάσσειν νόμον veut
dire non rédiger le texte d’une loi. mais en imposer
l'observation; cf. Platon. Crit., 50J; Leg., 863d;
Hésiode, Έργ., 274. Voilà pourquoi saint Paul dit :
δι* αγγέλων, non ύπ' αγγέλων; les anges ne sont que
des ministres dans l'établissement de la Loi; cf. Dcut.,
xxxni, 2 (Septante) έκ δεξιών αύτοΰ άγγελοι μετ’
αύτου. Il n’y a rien, dans cette tradition, qui aille
contre l’origine divine dc la Loi. origine nfllnnée assez
clairement dans Rom., vn, 22,25, νόμος ©tou, cf. 10.
13; iv, 21 sq. Les auteurs de In version Alexandrine
ayant horreur dc l'anthropomorphisme, comprenaient
que Dieu avait dû sc servir des anges pour mettre
la Loi entre les mains de Moïse. Cf. Bigg, The Christian
Platonists o/ Alexandria, Oxford, 1886.
Par ailleurs, les « puissances » dont le Christ a
2386
triomphé, Col., n, 15, ne sont pas des anges serviteurs
dc Dieu; ct les « éléments du monde » auxquels H a
arraché l’homme. GaL. ïv, 3, 9; Col., n, 8, 20, ne sont
probablement point, dans sa pensée, des êtres person
nels exerçant leur empire sur le développement reli
gieux de l’humanité avant le Christ. On ne saurait
invoquer ces divers passages, en les rapprochant de
GaL, m, 19, pour établir que l’ancienne Loi avait
pour auteur non pas Dieu, mais des esprits célestes
gouvernant le monde matériel.
La Loi fut donnée par « l’entremise d’un média
teur », έν χειρί μεσίτου. La plupart des anciens com
mentateurs, ne lisant point le mot μεσίτης dans
i l’Ancien Testament, ct le trouvant dans le Nouveau
j pour désigner le Christ, I Tim., n, 5; lïcb., vm, 6;
ix, 15; xn. 24. lui ont attribué le même sens dans
GaL, m, 19; ils l'ont entendu : < par le Christ, ou par
la vertu du Christ ». Mais on ne volt ni comment la
Loi a pu être donnée par le moyen du Christ, ni
comment celui-ci peut être médiateur de l'ancienne
Loi. Ces commentateurs rapportaient των παραβάσεων
χάριν non à προσετέΟη mais à έν χειρί μεσίτου, ayant
ainsi recours à une hyperbole pour expliquer une
phrase assez simple. Cf. S. Irénée, ConL hær., III,
vu, 2, P. G., I. vu, col. 865; S. Jérôme, Jn GaL, P. L.,
| l. xxvi, col. 366; S. Thomas, Jn GaL,édit.Vivès.t. xxi,
p. 214 : in manu mediatoris, id est in potestate Christi.
Mais le texte montre assez clairement que σπέρμα et
μεσίτης représentent deux personnes différentes.
C’est pourquoi, parmi les Pères grecs, plusieurs ont
vu, dans le « médiateur », Moïse, qui a reçu la Loi au
nom du peuple; cf. Clément d’Alexandrie, Strom., i,
26, P. G., I. vm, col. 916; S. Basile, De Spiritu Sancio,
xiv, 33, P. G., t. xxxn, col. 125.
La Loi a été donnée par l'entremise · d’un média
teur. Or, le médiateur n’est pas médiateur d'un seul,
mais Dieu est un ». Ce passage a donné lieu à bien
des explications; on les trouvera dans les commen
taires. Voici quel nous paraît être le raisonnement de
l’Apôtre. La Loi, du fait qu’elle a été établie par Pin
te nnédlaire d’un médiateur, diffère essentiellement
dc la « promesse ». En effet, un médiateur suppose
deux parties contractantes; il est fondé dc pouvoir ct
agréé par les deux parties. Chaque partie prend des
engagements ct il en résulte une sorte de contrat.
Dieu s’engage à donner des bénédictions d’ordre tem
porel ct spirituel à son peuple, à condition que celui-ci
observe tous les commandements. Il en est autrement
dc la promesse, car dans son établissement il n'y a
qu’une seule partie qui est Dieu. 11 promet et donne
gratuitement ses bienfaits, et non moyennant l’obser
vation des articles d’un code.
L’Apôtre envisage encore sous un autre aspect Je
rôle de la Loi : elle lie donne ni la justice ni la vie, car
• l’Écriture a tout enfermé sous le péché, afin que la
promesse fût réalisée par la foi de Jésus-Christ en
faveur de ceux qui croient », t. 22. L'Écriture, c’est
la parole de Dieu écrite; cc n’est plus la Loi, ou du
moins la Loi n’en est qu’une partie. Tous les hommes
sont comme dans une prison sans issue; ils y sont
enfermés par la puissance du péché. Cf. Rom., i, 18;
n, 29. Mais quel rôle joue l’Écriture dans cette situa
tion? Son action est-elle d'ordre intellectuel ou d’ordre
réel? En d’autres termes, enseigne-t-elle seulement
que tout homme est · enfermé sous le péché », ou estelle pour quelque chose dans celle situation? Comme
parole de Dieu, elle apporte son témoignage pour
attester que Juifs et païens sont sous la puissance du
péché, Rom., m, 10-18; que tout homme tombe sous
la colère divine, Rom., m, 19. De plus, l’Écriture,
comprenant la Loi, est aussi, dans une certaine mesure,
cause dc cette situation, au moins pour les Juifs;
mais on ne voit pas comment elle pourrait l’être pour
2387
PAI L
SAINT). LA PAROUSIE
2388
tous. Elle est donc Invoquée Ici pour mieux établir Church, 1.1, p. 430 sq., Edinburgh, 1915; A. Lolsy, L'êptlre
aux Galates, Paris, 1916; M. Gogucl, J-e livre drs Actes,
l’impuissance de la Loi.
Paris, 1922; Les épîtres paulinlennes, Paris, 1926 (Intro
Le rôle spécial de la Loi, chez les Juifs, a donc été duction
au N. T., t. in el iv, 2· partie); IL Strack et P.
de les tenir «enfermés, en vue de la foi qui devait être Billcrbcck,
Kommetltar cum Ncucn Testament ans Talmud
révélée ». y. 23. Jusqu’à la venue du christianisme
und Midrasch, t. in, p. 335 sq.; Der Brie/ Pauli an die
inaugurant le régime de la foi. les Juifs étaient enfer
Galater, Munich, 1926.
més comme dans une prison, dont la Loi, geôlier
V. L'eschatologie : Éfithls aux Thessaloniinexorable, gardait toutes les Issues. εφρουρούμεΟα;
cîbns et pni.Mitni. aux COBiNTJin ns. — 1° La « pa
cf. Théodoret, S. Jean Chrysostome, S. Jérôme; cf.
11 Cor., xi. 32. Or. ccttc situation, dans le plan divin,
rousie ». 2° L'antéchrlst. 3° L'époque de la · parou
devait tourner au bien des Israélites. Ils étaient enfer sie »; parousie ct théologie. 4° La résurrection. 5° Les
més. en s ue ct dans le but d'arriver à la fol, d’en avoir i sanctions de la vie future.
la révélation : en sortant de la prison, ils verraient la
1° La parousie. — Au cours de sa deuxième mission,
lumière; cf. Rom., vm, 18.
saint Paul avait annoncé l’Évangile à Thcssalonique.
Autre image : Ils étaient sous la tutelle de la Loi
Des Juifs et un grand nombre de prosélytes s’étaient
comme les enfants sous celle des · pédagogues ■ convertis à la foi nouvelle. Dans.ee milieu, on était
romains, t. 24.Ces derniers, généralement des esclaves, donc déjà au courant des doctrines ct des traditions
avaient pour fonction, non d’instruire les enfants, mais
juives sur la lin des choses. Saint Paul y avait
de restreindre leur liberté ct de les conduire à leur enseigné la foi chrétienne, mais une émeute, provoquée
« maître ·. Leur action était une dure contrainte
par les Juifs, avait mis lin à scs travaux ct il avait dù
dont on n'aspirait qu'à sc débarrasser à l'ûge de la
s'enfuir pendant la nuit, laissant l'instruction dc<
majorité. De même, la Loi devait conduire ses sujets
fidèles incomplète sur plus d’un point. Les nouveaux
au Christ. Au moyen du péché dont elle donnait la
convertis se préoccupaient spécialement du sort de
connaissance ct qu'elle faisait · abonder » en multi leurs défunts : ceux-ci auraient-ils part au bonheur
pliant les transgressions, Gai., m, 19; Rom., vu, 5,
que le Christ, le Messie, devait procurer aux fidèles,
elle établissait comme une barrière emprisonnant tous
lors de sa « parousie », παρουσία, c’est-à-dire de sa
ceux qui lui étalent soumis. Mais, d'autre part, elle
venue ou de son avènement glorieux? I Thess., iv,
faisait naître chez les Juifs le sentiment de leur culpa
13-18.
bilité avec le besoin d’être délivré de la colère divine;
Cette question était très compréhensible de la part
comparer Rom.» in. 20, avec vu, 24 ct iv, 15. Or, ne
de nouveaux convertis judéo-chrétiens, ou de prosé
pouvant procurer elle-même ccttc délivrance, Rom.,
lytes ayant déjà accepté la croyance du judaïsme.
ΙΠ, 19 sq.; vm, 3, elle les obligeait à chercher dans
Chez les Israélites, la justice exigeait la résurrection
la foi au Christ la seule issue par laquelle ils pussent
au moment de la restauration idéale d’Israël. Cette
recouvrer la lumière ct la liberté. C’est pourquoi,
restauration, impossible à réaliser historiquement,
dans le plan de ia Providence, au ternie de la Loi
représentait l’aspiration au bonheur ct à la récompense
était le Christ avec sa grâce, τέλος γάρ νόμου Χρισ transcendante, dans une autre vie; ci. Is., xxvi, 19;
τός. Rom., x, I.
Ez., xxxvii, 1-14; Ps., xvi, 10; Dan., xn, 1-3; Sap.,
Certains commentateurs poussent encore plus loin
i, 13-15; m, 2-4, 7-8; 11 Macch., xiv, 46; vu, 11 ; cf. 9,
l'analogie avec le « pédagogue »; la fonction de la Loi
1 I; xn, 42-44.
était de conduire « au Christ enseignant ». comme le
Ainsi, la résurrection, dans les espérances juives,
pédagogue conduisait l’enfant à son maître, διδάσκα se trouvait liée à l'idée nationale, comme un postulat
λον. S. Jean Chrysostome, Érasme. Celte idée du
de la restauration d’Israël. Elle était collective, les
Christ enseignant n'est point dans le texte vi verbo morts devaient revivre pour participer au bonheur
rum; etc Χριστόν s'explique suffisamment par tva commun des élus. Dans les écrits ct les traditions du
έκ πίστεως δικαιωΟώμεν. C’est là que la Loi devait
judaïsme, cet événement était généralement rattaché
aboutir. Obstacle pour un temps à la justification ct
à la venue ct à l'action du Messie considéré surtout
à la liberté, elle a été un moyen indirect d’.y parvenir.
comme agent de restauration nationale. Mais des vues
assez divergentes régnaient chez les Juifs sur la ma
A In bibliographie de l’article Galates (Êpttre aux),
nière dont les choses devaient se passer. La résurrec
ajouter les ouvrages suivants :
tion aurait-elle lieu à l'arrivée du Messie ou un temps
Ie Catholiques. — A. Schafer, Die Bûcher des Neiten
plus ou moins long après sa venue? Les vivants joui
Testaments, t. i. Die Brieje Pauli an die Thessalonicher und
die Galaler, Munsler-in-W., 1890; K. Six, Dos Apaslel- raient-ils sur terre d’un bonheur messianique tempo
de fret. Seine Enlstehung und Gel lung in den ersten uier raire, en attendant la récompense du · monde futur »?
Jahrhunderten, Innsbruck, 1912; J.-M. Lagrange, Êpttre
Dans ce cas, que deviendraient les morts? Tous ces
aux Gaiaies, 191 S; E. Levesque, dans Revue pratique points demeuraient assez obscurs el confus dans l’en
des derniers temps,
Ps. Salem., il, 26 sq.; puis Hérode Je Grand, désigné
toire, non à la mythologie.
Plus obscur encore que la présentation de l'Anté peut-être sous les mêmes traits d'Antiochus Epi
christ est celle de l'obstacle mystérieux qui l’arrête phane dans Assumpt. .Mos., vni; puts Caligula, qui
momentanément. Saint Paul, dans sa prédication, ordonna de faire placer sa statue dans le Temple,
pour punir les Juifs apres la sédition de Jamnia, ordre
s’était sans doute expliqué sur cette puissance ou
cette personne. Mais H est très important de noter qui, d'ailleurs, ne fut pas exécuté; mais les Juifs curent
qu’au t. 7 : « le mystère d'iniquité est déjà à l’œuvre » un instant le sentiment que le βδέλυγμα της έρημώσεως
ou « s’accomplit déjà », le texte ne dit pas que Lan lé- prédit par Daniel était sur le point de s'accomplir el
christ même opère déjà. Il est au contraire retenu par ils gardèrent la conviction que l’antéchrist devait
un obstacle, tandis que l'impiété s’élabore déjà sous trôner dans le temple de Jérusalem Cf. Marc., xiiî, 14 ;
l'influence d’un principe mauvais, sans doute, de Matth., xxiv, 15; Schürer, Geschichte des jûdbchen
Volkes, t. i, 4· édit., 1907, p. 503, 505.
Satan, dont l’antéchrist, au moment de son apparition,
Le christianisme, en rejetant la conception d’un
sera l’instrument ou la personnification; cf. f. 9.
Lorsque l’obstacle aura été écarté, 1’ · impie » se règne du Messie au sens politique ou national, rejetait
du même coup celle d’un Antéchrist adversaire poli
révélera; mais le Seigneur Jésus l’anéantira d’un
« souille de sa bouche » ; cf. Is., xi, I : · du souille de tique voulant s’imposer par la violence ou par les
armes. Il reprenait l'ancienne idée d’un adversaire au
ses lèvres, il anéantit les impies ·, cf. Ps. xxxm, 6.
il n’aura qu’à paraître, sa seule présence suffira à sens moral cl religieux. Cc retour à l’ancienne concep
réduire à néant l’antéchrist, αρκεί παρείναι αύτόν, tion est très remarquable chez saint Paul. Au moment
où il écrit, l’Eglise s’établit dans l’empire romain, et
dit Saint Jean Chrvsostome.
les pouvoirs publics ne lui font aucune opposition. Ce
Cet impie est donc un personnage distinct de Satan,
ci. t. 9. L’Apôtre ne dit ni où il est, ni d’où il viendra. n’est donc point dans l'ordre politique, mais dans
Il Insiste sur l'attitude ferme à garder dans la foi pour l’ordre religieux, qu’il faudra chercher l’adversaire
ne pas être séduit : il faut accepter · l’amour de la auquel saint Paul fait allusion. Tout en conservant les
termes traditionnels par lesquels les Juifs l’avaient
vérité ». Il s'en tient évidemment, dans l’application,
à l’enseignement moral. Les allusions, très voilées désigné, il le dégage de l’histoire ct lui donne un sens
pour nous, à la personne ou à la nature de l'antéchrist, uniquement moral et cschatologique : la « révolte »
ou « apostasie » qui précède sa venue est d’ordre reli
n’ont probablement, à scs yeux, que la valeur d'un
gieux, non politique. L’antéchrist lui-même, distinct
argument ad hominem.
de Satan, est son instrument, ou son Incarnation.
On se demande généralement si, dans la pensée de
l’Apôtre, la notion d’antéchrisl n une portée histo Satan est déjà à l'œuvre par scs adeptes quels qu’ils
soient; ainsi s’accomplit < le mystère d’iniquité ».
rique ou cschatologique. Elle a incontestablement
une portée cschatologique puisque la · parousie · de Cependant, il est contenu par une force ou une puis
« l'homme do péché » doit précéder immédiate ment sance personnifiée, probablement l’archange saint
Michel, l’opposé traditionnel de Satan, le protecteur
celle du Christ. La question devra donc plutôt se
poser : saint Paul, ou les Thessalonicicns, regardent-ils d’Israël ct de la Synagogue ct plus tard celui de
l’antéchrist comme un personnage historique déjà l’Église. D'autres volent dans cet obstacle mysté
rieux les pouvoirs publics, principe d’ordre cl de
existant de leur temps; cl, si oui, cela implique-t-il
sécurité. Mais celte opinion nous parait moins pro
un enseignement sur l’imminence de la fin des choses ?
bable, parce que l’Apôtre ne se place point sur le ter
Le mot 'Αντίχριστος ne sc lit pas dans saint Paul,
on le rencontre pour la première fols dans saint Jean. rain politique, mais religieux. Cf. Prat, La théologie de
I Joa., », 22; iv, 3; H Joa., 7. .Mais la notion d’un saint Paul, t. i, p. 97 sq. ; S. \ugustin, De cio. Dei, XX.
adversaire de Dieu ou du Christ est beaucoup plus xix, P. L., t. xi.i, col. 685-687; S. Irénée. Cont. hirres.,
V, xxv, 1, P. G., t. vu, col. 1188-1192; Knabenbauer,
ancienne. Elle ne semble pas être d’ordre historique
In ep. ad Thess., p. 148.
dans ses origines. Elle sc rattache plutôt à la notion
Ainsi, la description de l’Apôtre inar<|ue une trans
biblique de Satan, l’ennemi ct l’adversaire de Dieu '
dans l'ordre moral. Cette opposition habituelle de formation sensible de la croyance juive au r* siècle.
Satan à Dieu devait revêtir une violence particulière
L’antéchrist, cet être malfaisant, perd sa signification
dans les « derniers temps ». A ce moment devait se politique pour prendre une signification morale. Au
Jouer le dernier acte de cette lutte ct Satan devait
moment où le christianisme se sépare du judaïsme,
être définitivement vaincu. Dans la littérature juive,
Γ · homme de péché ». 1* « adversaire » n’est plus conçu
Βελίαρ, Σατανάς, διάβολος, πνεύμα αέριον, représentent
par l’Apôtre comme un tyran qui s’impose par la
le mémo adversaire de Dieu dans l’ordre religieux et violence, mais comme un séducteur, un faux Messie,
moral Le rôle du Christ devait être do le réduire à
qui, par des « signes » el des prodiges, veut se faire
néant lors de sn venue. Cf. Test, Lmi, xvm, 12; adorer comme Dieu. Si les Thessalonicicns croyaient à
2395
PAUL (SAINT). ÉPOQUE DE LA PAROUSIE
un adversaire d’ordre politique, et déjà existant, ce
qui est probable, saint Paul corrige cette notion dans
leur esprit, cn montrant que son action sera d’ordre
religieux ct que son véritable animateur sera Satan.
M puissance qui empêche cc débordement d’impiété
sera donc egalement d’ordre religieux. Elle s’oppose
non pas tant à tel personnage déterminé, qu’à Satan
lui-même el Λ tous ses suppôts, quels qu’en soient la
nature ou le nombre. Cette situation peut sc prolon
ger au gré de la puissance divine, ct il n’y a rien là qui
doive faire croire à une lutte imminente et suprême
des forces du mal contre le Christ et ses fidèles. Lue
telle transformation, qui dégage ainsi de la politique
l’idée d’antéchrist, pour l’universaliser en quelque
sorte, est bien conforme au génie de l’Apôtre.
3e L'époque de la parousie; parousie el théologie. —
Jésus n’avait point fait connaître aux apôtres l’époque
de la venue du Fils de l’homme, cf. .Marc., xiii, 32, et
pareil. Il s’était borné à leur prêcher la vigilance. Les
apôtres n’avaient donc, sur ce point, aucun enseigne
ment précis à donner aux fidèles; leur action devait se
borner à les exhorter, comme avait fait Jésus, à la
pratique des devoirs chrétiens:ainsi,quoi qu’il arrivât,
les fidèles seraient toujours prêts au jugement. Tout
cc que saint Paul savait sur ce point était contenu
dans la prédication des premiers apôtres : · le Seigneur
devait venir soudainement, comme un voleur pendant
la nuit »; cf. I Thess., v, 1 sq. C’est lù cc que l’on pour
rait appeler un lieu commun de la prédication chré
tienne.
Toutefois, saint Paul n’a-t-il pas le sentiment qu’il
sera encore au nombre des vivants lorsque le Christ
reviendra ? Citons les passages qui semblent de prime
abord, imposer une réponse alllrmative; nous verrons
ensuite ceux qui s’opposent à une telle solution ct
nous dégagerons la pensée de l’Apôtre sur cc point.
Dans la I" aux Thcssaloniciens, îv, 15, l’Apôtre
déclare : « Nous, les vivants, laissés pour l'avènement
du Seigneur, nous ne devancerons pas les morts... »,
cf. ,. 17. Dans la F· aux Corinthiens, il dit, cn
pariant du conseil de la virginité, 1 Cor., vu, 2G : « Je
pense donc, à cause des dillicultés présentes, διά την I
ίνεστώσαν ανάγκην, qu’il est bon pour un homme
d’être ainsi », cf. f. 10; ct f. 29-31 : « Le temps est
devenu court; que ceux qui ont une femme vivent I
comme n’en ayant pas; ceux qui pleurent, comme ne
pleurant pas; ceux qui sc réjouissent, comme ne sc
réjouissant pas; ceux qui achètent, comme ne possé- I
dant pas; ct ceux qui usent du monde (c’est-à-dire
des choses qui sont dans le monde, choses périssables
et passagères), comme n’en usant pas. Car la figure
de cc monde disparait, παράγει γάρ τό σχήμα του
κόσμου τούτου, » Dans la même épître, x, 11, l’Apôtre,
après avoir rappelé certains événements de l’histoire
d*Israël, déclare : « Toutes ccs choses leur sont arrivées
cn figure, ct elles ont été écrites pour notre instruc
tion, à nous qui sommes arrivés à la fin des temps, είς
oG; τα τέλη των αΙώνων ν.ατήντηκεν, in quos (nos)
fines sarculorum devenerunt. » A la fin de la même
épître, xvi, 22, la formule arameenne Maran allia,
« Notre-Selgneur vient » ou : » Seigneur, viens! » cf.
Apoc., xxn, 20, semble indiquer l’attente du juge
ment à brève échéance. Enfin, l’avis de saint Paul à
Timothée, 11 Tim., ni. 1 : · Sache que, dans les der
niers jours, il viendra des temps difficiles, καιροί
χαλεποί », confirmerait encore cette impression.
Par contre, d’autres passages montrent que saint
Paul n’avait point la conviction d’être au nombre des
vivants lors de la parousie. Citons d’abord le passage
I Thess., v, 10 : · Afin que, soit que nous veillions, soit
que nous donnions », c’est-à-dire « morts ou vivants,
nous vivions avec lui (le Christ) »; cf. Théodorct, i
S. Ephrem. Ce passage s’oppose à cc que l'on entende
2396
« nous les vivants » de iv, 15 ct 17, cn cc sens que
saint Paul aurait eu lu conviction ferme d’être encore
cn vie lors de la venue du Seigneur.
Un passage de l’épltrc aux Philippicus appuie
cette interprétation, Phil., i, 20: · Maintenant, comme
toujours, le Christ sera glorifié dans mon corps, soit
par ma vie, soit par ma mort; car le Christ est ma vie ct
la mort m’est un gain »; et f. 23 : « Je suis pressé des
deux côtés, j’ai le désir de partir et d'être avec le
Christ, cc qui est de beaucoup le meilleur; mais il est
plus nécessaire que je demeure dans la chair à cause
de vous »; et encore, n, 17 : « Et même, dût mon sang
servir de libation dans le sacrifice et dans Je service de
votre foi, je m’en réjouis ct vous en félicite. · Saint
Paul, dans ces passages comme dans I Thess., v, 10,
envisage donc l’éventualité de sa mort et même de sa
réunion au Christ, à titre individuel, Phil., i, 23,
avant le temps de la parousie.
Le passage II Tim., iv, 6-8, 18, donne la même
impression : · Je suis déjà répandu en libation,
σπένδομαι (c’est-à-dire offert en sacrifice, cL Phll., n,
17; Apoc., vu, H sq.), et le moment de mon départ,
άναλύσεως, esl arrivé... Désormais, elle m’est préparée
la couronne de justice que le Seigneur, le juste juge,
me donnera comme récompense, cn cc jour-là, non
seulement à moi, mais à tous ceux qui auront aime son
avènement. » II Tim., iv, 6-8. < Le Seigneur me déli
vrera de toute œuvre mauvaise ct me sauvera dans
son royaume céleste. A lui soit la gloire dans les siècles
des siècles! Amen! » Ibid., t. 18. La mention du
royaume céleste précise le genre de départ ct de déli
vrance auxquels l’Apôtre s’attend. Il va mourir bien
tôt el recevoir la récompense de scs travaux. La per
spective du jugement ct de l’avènement du Christ
reste indécise. Saint Paul ne dit point que ces événe
ments coïncideront avec son « départ ». Par ailleurs, il
espère que Dieu le · ressuscitera aussi avec Jésus »,
H Cor., îv, 14, cc qui suppose qu’il ne sera plus au
nombre des vivants. Enfin, la pensée de mourir avant
la venue du Christ lui arrache des gémissements :
« Tant que nous sommes dans cette lente, nous gémis
sons, accablés, parce que nous voulons, non pas ôter
notre vêtement (c’cst-à-dirc ne pas mourir), mais
revêtir l'autre par-dessus · (être transformés sans
passer par la mort). II Cor., v, L D’ailleurs, dans tout
le développement H Cor., v, 1-10, la perspective de la
parousie s'efface totalement, el l’Apôtre parle comme
si la transformation du corps et l’union avec le Christ
devait avoir lieu immédiatement après la mort. Nous
comparerons plus loin ce passage avec I Cor., xv, en
traitant de la résurrection.
Que l'Apôtre n’ait point eu la certitude d’être nu
nombre des vivants lors de la parousie, cela ressort de
son long exposé sur le salut des Juifs, Hom., ix, x, xi;
la conversion des nations devant précéder celle des
Juifs; voir surtout xi, 13-15 ct 25-26. Ces événements,
dans sa pensée, devaient exiger un temps plus ou
moins considérable.
Toutefois, le passage Hom., xm, 11-11 n’cnscignct-il pas la proximité de la parousie? · Vous savez cn
quel temps nous sommes; c’est l'heure de nous réveiller
enfin, du sommeil; car, maintenant, le salut est plus
près de nous qu'au moment où nous avons cru. La
nuit est avancée ct le jour approche. Rejetons donc
les œuvres de ténèbres ct revêtons les armes de la
lumière... » Ce passage est avant tout une exhorta
tion morale à la vigilance. En aflirmant que le jour du
salut est « plus proche · l’Apôtre Invite les Romains à
se comporter comme pendant le jour, c'est-à-dire à
marcher dans la lumière ct non dans les ténèbres. Le
passage est dans la même ligne que 1 Thess., v, 1-10,
ct Matth., xxiv, 36, 51; Marc., xm, 32-33; Luc., xxi,
34-36; cf. Phil., îv, 5; Heb., x, 25, 37; 1 Pet., iv, 5. 7.
2397
PAUL (SA I NT). ÉPOQ UE DE LA PAROUSIE
Les fidèles ignoraient s'il devait s écouler un long
Intervalle entre le premier cl le second avènement du
Christ. Saint Paul partage celte infime incertitude ct
tire les leçons de vie chrétienne qui sc dégagent de
cette situation. Voir sur cc passage le commentaire |
de saint Jean Chrysoslome, In Epist. ad Romanos,
llorniL·, xxiv, P, G., t. i.x, col. 621. Mais il n'a nulle
ment la conviction ferme d’élre nu nombre des vivants
lorsque le Christ reviendra. Son enseignement est
conforme à la parole de Jésus : » Quant â cc jour ct â
son moment, personne ne sait... » Matth., xxiv, 36. I
La meme explication convient au passage 1 Cor.,
vu, 29-31, si l’on entend, avec saint Jean Chrysostome,
Théodore!, (Ecumcnius, l’expression < le temps est
devenu court » de l'époque qui précède le second I
avènement du Christ. Toutefois, les Pères latins
l’entendent de la « durée de la vie humaine ». Cf. Corncly, Λ. /., p. 205. 11 en esl de même de la formule
Maran allia, si on l’entend du second avènement du
Christ : Dominus noster veniet, ou Domine noster, veni.
L'incertitude de l'époque du Jugement avait une
valeur morale que le Christ, les apôtres cl, après eux, les
prédicateurs de tous les temps n'ont point négligé de
mettre à profit.
Quant aux expressions « les derniers jours », II Tim.,
ni, 1, et · la tin, τέλη, des Ages », I Cor., x, 11, elles
indiquent la dernière période du monde, le temps mes
sianique; mais elles n’en précisent point la durée. On
ne saurait donc les apporter pour attribuer ù saint
Paul un enseignement sur l'imminence de la parousie.
Reste le passage I Thess., iv, 15, 17 : · Nous, les
vivants, laissés pour l'avènement du Seigneur... * En
parlant à la première personne, saint Paul, selon
plusieurs commentateurs, aurait parlé de la dernière
génération, vivant au temps de la parousie, quelle
qu’en soit l’époque; mais, par une figure de style, il
aurait employé la première personne, comme si luimême devait en faire partie. Il y aurait IA un procédé
purement littéraire.
Dans ce cas, il faut reconnaître que les Thessaloniciens n’ont point compris la portée de scs paroles, eux
qui croyaient, comme beaucoup de Juifs leurs contem
porains, à l’avènement prochain du Christ. Les
termes de la première lettre risquaient de confirmer
encore leur croyance sur ce point. Saint Thomas l’a
très bien noté dans son commentaire : Quia in prima
epistola, nisi bene intelllgatur, videtur dicere, instare
Domini adventum, ut illud cap. iv, 16... In 11 Thess.,
in, 2.. éd. Vlvès, t. xxi, p. i il. Saint Paul a dû, cn
effet, leur écrire la seconde lettre pour les rassurer cn
leur exposant les événements qui devaient précéder la
parousie. 11 Thess., n, 2, 3, 5. Ainsi, celte seconde
lettre expliquait les passages de la première qui pou
vaient prêter ù équivoque; elle donnait des précisions
sur les points qui avaient dû être mal interprétés.
Mais, cn fait, saint Paul n'avait aucune conviction sur
l'époque précise do la venue du Christ. Sl les Thcssa- >
lonicicns croyaient à son apparition prochaine, Ils ne !
le devaient pas à l’Apôtre, mais aux Idées judaïques.
Les Juifs attendaient un Messie glorieux, qui trlom- :
plierait des nations païennes, jugerait les pécheurs ct
constituerait avec les justes un royaume idéal ct
parfait, où les défunts seraient associés nu bonheur des
vivants. Cet événement qui devait être, aux yeux
de beaucoup de Juifs, d’ordre politique, était
regardé comme imminent cl surexcitait les esprits.
Saint Paul, dans sa première lettre, tout en marquant i
le caractère spirituel el mystique du salut chrétien,
n'avait rien dit explicitement qui pût modifier
l’attente des fidèles. 11 s’était borné à cn lirer des
exhortations à la vie morale.
D’après Knabenbauer, en disant : « nous, les vi
sants .. ·, l’Apôtre n'avait, probablement fait que
2393
reprendre les propres termes dont s’étalent servis les
Thcssaloniciens cn posant leur question : Probabiliter
sunt repetitio ipsius dictionis qua Thessalonicense*
usi erant. Comment, in Thess..., p. 92.
L'exégèse traditionnelle n’a jamais attribué à saint
Paul aucune erreur, ni formelle, ni matérielle, sur
l’époque de lr parousie. Dans les temps modernes,
depuis GroLiu»
1645), plusieurs courants d’exégèse
sc sont développés. D’abord le courant des eschatologistes, dont Albert Schweitzer esl le représentant le
plus connu. A. Schweitzer, Geschichle der paulinischen
Furschung. Die Mgslik des A pastels Paulus, p. 54 sq.;
cf. E. Lohmcyer, Grund la gen paulinischer Théologie,
p. 109 sq. Saint Paul aurait cru au retour prochain du
Christ glorieux, et sa doctrine aurait élé entièrement
conditionnée pur celle erreur ou celte illusion. Cette
théorie radicale est évidemment incompatible avec
le dogme chrétien.
Par contre, plusieurs exégètes catholiques ont cru
pouvoir admettre que l’Apôtre avait simplement par
tagé l’illusion de scs contemporains, mais sans en
faire l’objet d’un enseignement; erreur matérielle, si
l’on veut, sur un point d'ordre historique, mais n’enga
geant en rien la vérité religieuse ou la doctrine de
l’Apôtre : « La parousie, si elle n'est pas imminente, est
prochaine. Saint Paul a l’impression que lui-même et
l’ensemble de ses correspondants seront encore
vivants quand elle se produira. » A. Lcinonnyer, Les
épitrès de saint Paul, t. r. Paris, 1908, p. 40. — Le
P. Prat s'exprime ainsi sur le même sujet : « Paul
a-t-il partagé l’illusion commune ? En principe, rien
ne s’y oppose; car l'inspiration ne donne pas toute
science ct ne pouvait pas, en tout cas, donner la con
naissance du dernier jour que le Père céleste s’est réser
vée. En dehors de la vérité dont il est depositaire,
l’écrivain sacré peut ignorer, hésiter, asseoir une opi
nion sur des probabilités ou des vraisemblances... Le
tout est qu’il n’enseigne pas l'erreur... Il (l'Apôtre) ne
semble pas envisager devant lui une longue série de
siècles... Parlerait-il de la sorte s’il avait l’intuition
nette que des milliers d’années le séparent du terme ? ·
La théologie de saint Paul, 1" éd., 1.1, 1908, p. 108-109;
18· éd., t. i, 1930, p. 89-90. D’autre part. M. Brassac
écrivait dans son Manuel biblique, t. iv, 1911, p. 210 :
« Saint Paul ct les autres écrivains sacrés croyaient
donc à une certaine proximité de la parousie ct
n’avaient pas conscience de la longueur des temps
évangéliques. Mais ils ne l'affirmaient pas ct ils ne le
pouvaient pas sans sortir de la donnée révélée telle
qu’ils la tenaient du Maître... Dans ces conditions, ces
croyances et cet enseignement conjectural ne sont pas
incompatibles avec l'infaillibilité de l’inspiration... »
Voir dans le même sens : Mgr Le Camus, L‘oeuvre des
apôtres, t. n, p. 343, 344. note 5; Tanquerey, De
Ecclesia, éd. 1910, p. 417; Γ. Tillmann, Die Wieder·
kun/t Christi nach den paulinischen Brie/en, Biblische
Studien, t. χιν, 1909; M. Magnien, dans la Revue
biblique, 1907, p. 365 sq.; Ch. Pcsch, De inspiratione,
éd. 1925, p. 459, note 1 ; A. Lcmonnycr, article Fin du
monde, dans le Dictionnaire apologétique de la foi
catholique, t. i, col. 1919-1920.
Toutefois, un décret de la Commission biblique, cn
date du 18 juin 1915, a précisé les points suivants :
o) Il n’est pas permis à l’exégète catholique d'affirmer
que les apôtres, bien qu’ils n’enscigncnt aucune erreur,
étant sous l’inspiration du Saint-Esprit, expriment
cependant, parfois, des opinions ou sentiments
humains comportant l'erreur ou l’illusion.
b) L'apôtre Paul, dans ses écrits, n’a rien dit qui ne
fût cn parfait accord avec l’ignorance où se trouvaient
les hommes concernant le temps de la parousie, igno
rance proclamée par le Christ lui-même. — c) Il n’est
pas permis de rejeter l’interprétation traditionnelle»
2399
PAUL (SAINT). LA RÉSURRECTION
2400
qui explique le passage ! Thés*., iv, 15-17, sans attri mort; c'est %té, Commentarius in Epistolas
ad Thessalonicenses, Romo-Parts, 1917; L. Billot, La parou
sic, Paris. 1020; A. Stcinnuinn, Die Jirlcfe an dtr Thessalo·
nicher und Galaicr, Bonn, 1923; I). Bu/y, article Antéchrist,
dans h* Supplément au Dictionnaire de la Hlbtc, Paris, 1920.
2° Non catholiques, — W. Bousset, Der Antichrist in
der Vcbcrlir/crungdes Judrnlums, des .\cum Testaments und
der allen Kirchr, Gœttlngue, 1895; R.-II. Charles, The
ascension of halah, Londres, 1900; l'rledlrtnder, Der Anti
christ m den oorchr1stlichen jiïdlschcn Quellcn, Gœttlngue,
1901 ; G. Voltz, Jüdische Eschatologie von Daniel bis Aklba,
(iœtttngur-Lrip/.lg, 1903; E. Kuhl, Ucl»rr 11 Corinlhcr, F,
1-10. Ein Hritrag zur 1 -rage nach déni Hcllcnismus bel
Paulus, KOnlgtbcrg, 1901; A. Kennedy, 5t. Paul's conceit
lions a/ thr last Things, IXMidrcs, 1901; (·. Milligan, St.
Paul's epistles to the 1 hrssaloniuns, Lon«lrcs, 1908 ;
E. v. Dolnchütz, Dir Thrssahmicherbric/t, dans Moyer,
Kommentar, I. x, 7· éd., («tellingue, 1909; G. XVolilenbcrg,
Der ente und sutcile Thrssalonlrhcrbrief, dans Kommrntar
:um .\rurn Testament de Znhn, t. xif, 2* éd., I.olprlg, 1909;
J.-E. l'ramc. The epistles of St. Paul Io the Thessalonians,
«Inns The international critical tnmmmtaru, Édunbourg.
1912; J.-A. Mac Culloch, EarlgChristian visions a/ the OtherWorld, Édimboiirg, 1912; art. Erdiatotopy, dans EncgclO’
puidiaof religion ami ethics, Edimbourg, 1912; M. Dlbellus,
An die Thessalonkhcr L mid I/..«inns Handbuch sum Scucn
Testament nlut. —
Dieu ct qui sc inisse conduire par lui sans mettre
Les théologiens ont vu. non sans raison, dans cc pas
obstacle à son action. Saint Thomas le définit : sage, un fondement à la doctrine du purgatoire
homo habens intellectum illustratum d affectum ordina
Par contre, malheur à qui détruira · le temple dc
tum per Spiritum sanctum. J bid , p. 620. Celui-là est
Dieu », c'est-à-dire corrompra l'Église de Corinthe par
seul à même de saisir la «sagesse de Dieu ». scs desseins
des doctrines subversives : « Dieu le détruira lui-même. »
intimes, son plan secret dans le gouvernement des
L'Apôtrc répète le mime terme « détruire » pour
choses. L'objet de cc plan est défini dans Bom., xvi, signifier que Dieu lui infligera cn quelque sorte la
peine du talion, peine proportionnée à la gravité de sa
25 27, ct Eph., i, 3-14.
Parmi les Corinthiens, plusieurs avaient montré faute. Celui-là est exclu du salut ; pour lui. c’cst la
par leurs divisions, qu’ils étalent encore « charnels » condamnation.
ou « enfants dans le Christ ». Ceux-là ne sont pas
3· Les charismes ou Paction de l'Esprit-Saint dans
capables, eux non plus, de saisir les mystères de la l'Église. — L'Esprit de Dieu (le souffle dc Dieu) est
sagesse divine. Cependant, PApôtre ne les traite pas de une notion qui occupe une grande place dans l’Ancien
• psychiques », puisque, étant chrétiens, ils ont reçu
Testament. Dc là clic est passée dans le Nouveau
l’Esprit. llssont donc, cn principe, parmi les «spirituels» ct dans la doctrine chrétienne. Dans le Nouveau Testa
mais non parmi les « parfaits »; ils ne sc laissent pas ment, · l’Esprit, l’Esprit dc Dieu, l'Esprit-Saint »
conduire par l’Esprit mais plutôt par « la chair »; apparaît à la fois comme une personne divine ct un
cf. Boni., vin, 5-13, spécial·ment le j. 13. L’homme principe divin dc régénération, dc sanctification, de
• charnel » n’est donc pas rigoureusement synonyme
vie ct d’action surnaturelle.
Promis pnr Jésus . lbid.t
Ccs dons avalent été largement accordés à l’Église
fragiles et périssables ne seront point condamnés,
dc Corinthe, ct leur manifestat Ion faisait parfois de
• ils se sauveront ». mais non sans subir un de mmage ou
une peine. Ils seront couverts dc confusion ct ils sc In communauté un milieu singulièrement agité. Les
fidèles étaient portés à rechercher les dons les plus
sauvciont » comme ii travers le feu », Λ la manière dc
celui qui, surpris par l’incendie, s’échappe ù grand'· extraordinaires, au détriment du bon ordre ct dc la
peine ct non sans brûlures, à travers les flammes.
charité. En outre, cette Intensité d’émotion religieuse
Un tel dénouement, ajouté à la confusion dc voir son
et d’inspiration semble avoir eu son pendant dans
œuvre détruite, suppose que l’ouvrier Imprudent,
les réunions du culte païen, auxquelles saint Paul
bien qu’il soit sauvé », non seulement ne recevra
fait allusion, I Cor., xn, 2. Des chrétiens cn avalent
aucune récompense pour ses travaux, mais subira une sans doute fait l’expérience avant leur conversion.
2415
PAUL (SAINT). LES CHARISMES
Certaines inspirations pouvaient donc avoir une origine
suspecte, et l'usage mime des charismes risquait,
s’il n’était réglementé, dc provoquer un désordre
préjudiciable à la vie chrétienne. Sur cc point, comme
sur les autres, l’Apôtrc devait corriger les abus et pré
venir les malentendus en exposant le caractère des
« charismes » et cn donnant des conseils pour leur
meilleur usage. L’essentiel dc son enseignement sur
cc sujet est contenu dans I Cor., xn, 1-xiv, 33,
auxquels 11 faut ajouter Hom., xn, 3-8; Eph., îv, 7,
11-13; cf. I Petr.. îv. lo 11.
Les Corinthiens, encore dans le paganisme, étaient
• entraînes vers des idoles muettes >; allusion sans
doute â l’action des démons qui, par les effets
extraordinaires qu’ils produisaient dans les réunions
du culte païen, attiraient une foule d’adeptes comme
par une force irrésistible. Cf. 1 Cor., x, 20 sq.;
Athénagorc, Legal., 26, P. G., I. vi, col. 949-952.
Une certaine analogie entre les charismes et les
phénomènes éprouvés par les païens pouvait donner
lieu à de fâcheuses confusions. La marque à laquelle
on devait reconnaître un homme · inspire », c’est-à-dire
vraiment sous l’action dc l'Esprit-Saint, c’cst la con
fession dc la souveraineté dc Jésus : si on est < dans
l'Esprit », on ne peut dire : « Maudit soit Jésus »;
ct on ne peut dire : « Jésus est Seigneur, si ce n'est
dans l'Esprit. » I Cor., xn, 1-3; ci. Il Thess., n, 2. Si
l’on reconnaît Jésus comme Seigneur, comme maître
souverain, l'inspiration que l’on a ne peut provenir
que de son domaine qui est aussi celui dc l’Esprit.
Une fois le critérium établi, l’Apôtrc expose le
caractère des dons spirituels. Il y a « diversité dc dons,
διαιρέσεις χαρισμάτων », mais il y a un seul ct môme
Esprit; il y a · diversité dc ministères », mais il y a |
• un seul Seigneur »; il y a « diversité d'opérations »,
mais il n’y a qu’un seul Dieu « qui opère tout cn tous ». I
I Cor., xn, 4-5. L’Apôtrc range-t-il ici les ·ministères »
ct les «opérations » parmi les «charismes »? La question
esl fort débattue. Dans cc passage, dc prime abord, il
semble que non; la mention des « ministères » qui
relèvent du Seigneur, ct des «opérations » qui relèvent
de Dieu, semblent être des termes dc comparaison
pour montrer comment il n’y a qu’un seul Esprit,
principe de tous les dons.
Toutefois, dans Hom., xn, 7, le « ministère » est
mentionné parmi les charismes, et Eph., iv, 12,
montre qu’il comportait plusieurs fonctions, à savoir :
apôtres, prophètes, évangélistes, pasteurs ct docteurs.
En outre, les «opérations » sc retrouvent dans la suite
du passage, f. 10 : · ένεργήματα δυνάμεων, opérations
dc miracles »; ct, comme le terme est au pluriel, il
peut représenter plusieurs charismes. A y regarder de
près, on esl donc fondé à voir, dans les « ministères »
aussi bien que dans les « opérations », des modalités
ou des variétés de diarismes. Mais, ceci une fois admis,
on s'apercevra vite qu'il n'y a pas là une division
rigoureuse cn trois catégories, dont l'une relèverait
de Γ « Esprit », une autre du « Seigneur », c’est-à-dire
du Christ, et une troisième dc Dieu. En effet, au f. 7,
l'Apôtre déclare d’une façon générale que « la manifes
tation dc l’Esprit est donnée à chacun pour l'utilité »
commune; cc qui équivaut à rattacher tous les cha
rismes â l'Esprit. Dc fait, dans l'énumération qui
suit, tous les charismes dépendent dc l'Esprit, même
les « opérations dc miracles », que l’Apôtrc avait
rattachées à Dieu dans le f. 6. Bien plus, au t. 28
du meme chapitre, l’Apôtrc énumère des charismes
en les attribuant tous à Dieu, entre autres les diarismes
de prophétie, de guérison ct dc langues, qu’il a attri
bués plus haut (î. 9 et 10) â l'Esprit. Enfin, dans
Epb., îv, 7, les charismes sont le don du Christ;
c'est lui « qui a fait les uns apôtres, d’autres pro
phètes, etc... », t. 11.
ι
2416
Il est clair que l’on ne saurait partir dc 1 Cor.,
xn, 4-5 pour établir une division parmi les charismes.
D'ailleurs, les quatre listes que l’Apôtrc cn u données,
1 Cor., xn, 8-10; xn, 28-30; Hom., xu, 6-9; Epb.,
îv, 11, montrent bien qu’il n'a pas voulu faire un
classement, ni une énumération complète, mais
dégager les leçons et les avantages de vie chrétienne qui
ressortent de ces manifestations.
La première liste énumérée, I Cor., xn, 8-10, com
prend : le discours de sagesse, le discours de connais
sance, γνώσεως, la foi (foi des miracles, comme
dans I Cor., xm, 2, cf. Matth., xvn, 20; el non fol,
vertu théologale, comme dans 1 Cor., xm, 13), les
charismes de guérisons, les opérations dc irtiracles, la
prophétie, les discernements, διακρίσεις, des esprits,
les genres de langues (les variétés dc glossolalie),
l'interprétation des langues.
Parmi ces charismes, plusieurs, qui sont mentionnés
au pluriel, pouvaient être multiples ct comporter
des subdivisions. Cette liste est donnée moins pour
cn préciser le nombre que pour montrer leur rôle dans
VÉglise. *
En effet, ù partir du
12 l’Apôtrc parle non plus
des charismes cn eux-mêmes, mais des sujets qui cn
sont les bénéficiaires. Ceux qui les reçoivent, ayant
été « baptisés dans un seul Esprit », forment un seul
corps; Ils remplissent des fonctions différentes mais
concourent tous à la vie dc cct organisme qui est le
corps du Christ, t. 27, c’est-à-dire l’Église, >'. 28. Les
membres de ce corps sont donc solidaires entre eux,
ct doivent concevoir une estime mutuelle. En donnant
ainsi une leçon de morale, l’Apôtrc expose un aspect
de sa doctrine sur Γ Église, corps mystique du Christ.
Dieu a établi, έΟετο, dans l’Église des membres · cn
premier lieu comme apôtres, en second lieu comme
prophètes, en troisième Heu comme docteurs, puis
d'autres qui ont le don d’opérer des miracles, d’autres
celui de guérir, d’assister (faire des œuvres de miséri
corde ou de charité, cf. Hom., xn, 8; Eph., îv, 28),
dc gouverner, de parler diverses langues ». xn, 28.
Cette liste sc compose de huit termes, et l’on pourrait
y ajouter le don d’interprétation mentionné >v. 3(1.
Elle diffère sensiblement dc la première en cc que
l’Apôtrc met cn relief non les effets charismatiques
cn eux-mêmes, mais bien ceux qui possèdent des
offices charismatiques et qui ont été établis à cette
fin par Dieu même dans le corps du Christ, c'est-à-dire
l’Églisc. Cf. Eph., î. 23; iv, 12; Col., î, 18.
Il y a donc des degrés panni les « dons »; il faut
aspirer aux plus parfaits. Mais, si on les compare à la
charité, les · dons » lui sont inférieurs. Ils cesseront,
tandis que la charité n’aura pas de fin. 1 Cor., xm, 8.
« Quand viendra cc (pii est parfait, cc qui est imparfait
disparaîtra », xm, 10; « présentement, nous voyons
comme dans un miroir, d’une manière obscure; mais
alors nous verrons face à face. Maintenant, je connais
cn partie, mais alors je connaîtrai comme je suis
connu », c’est-à-dire comme je suis connu par Dieu,
d'une façon parfaite ct directe, ÿ. 12; cf. Philon, De
cherubim, p. 111-115, éd. Colin-Wcndland, t. î, p. 197.
« Maintenant (cn celle vie), ces trois choses demeurent :
la foi, l’espérance, la charité; mais la plus grande des
trois, c’cst In charité », y. 13. La foi en question ici ne
peut être que la vertu théologale; ce n’est plus In ■ foi
des miracles », comme, dans xn,9, ct xm,2;el deplujf,
Paul parle de cette vie, non de la vie future où seule
la charité demeure;ci. xm,8; II Cor., v, 7; llcb., xi, I ;
Boni., vm, 24.
Dans celte conclusion, il veut enseigner que non seu
lement la charité est bien supérieure aux charismes,
mais que les autres vertus théologales doivent être
aussi grandement estimées, car elles sont le véritable
fondement de la vie chrétienne; les ildèles ne doivent
2417
PAUL (SAINT). LE MARIAGE
donc pas les négliger sous prétexte d’aspirer aux
charismes. Les charismes ne sont point de même ordre
que les vertus; ils peuvent même exister sans la charité,
xm, 1-3, mais ils ne serviraient de rien; leur exercice
doit être dirigé par lu charité, xiv, 4 sq. La charité ct
les autres vertus sont les principes dc la vie mystique;
elles donnent ù la théologie spirituelle dc l’Apôtrc son
véritable caractère, caractère moral qui contraste
avec celui des mystiques païennes. Les charismes,
étant soumis à la charité ct s’exerçant sous la dépen
dance des vertus, ne modi lient nullement cette con
ception morale dc la théologie paullniennc.
Il faut donc d’abord rechercher la charité, puis,
parmi les charismes, il faut aspirer surtout à la « pro
phétie ·, car elle édifie et console. · Celui qui prophétise
l’emporte sur celui qui parle cn langues, à moins que
cc dernier n'interprète ses propres paroles, afin que
l’Églisc cn tire edification ». *xiv, 5. Tout doit sc
passer pour « l’édification » des fidèles; c’cst dans cc
but qu’il faut rechercher les «esprits» ou inspirations.
xiv, 12. « Les langues servent de signes non pas aux
croyants, mais aux infidèles. » xiv, 22.
En pratique, si l’on parle cn langues, deux ou trois
suffisent, à tour de rôle, ct encore à condition qu'il
y ait un interprète. Les prophètes peuvent être égale
ment deux ou trois ù parler; ou même tous peuvent le
(aire, mais chacun à son tour, xiv, 26-33.
Nous retrouvons les charismes dans l’épltre aux
Romains, xn, G sq. Cc passage offre beaucoup d’ana
logies avec I Cor., xn, 28. 11 fait partie d’une suite
d’exhortations sur la vie chrétienne. Chacun doit avoir
de lui-même une juste opinion el ne doit s’estimer
que < selon la mesure de la foi que Dieu lui a concédée ».
xn, 3. Les fidèles sont les membres d’un seul corps
dans le Christ; ils n’ont donc pas tous les mêmes
fonctions. Ils possèdent des « dons, χαρίσματα »
différents selon la grâce qui leur a été donnée. Ils
doivent donc rester dans leur rôle ou leur oflice et le
bien remplir. Ces · dons » sont < la prophétie, en pro
portion de la fol », c’est-à-dire se réglant sur l'objet ou
le contenu de la foi; le ministère; l’enseignement;
l’exhortation; l’aumône; la présidence (d’une œuvre
ou peut-être mieux dc la communauté, cf. I Thess.,
v, 12; I Tim., v, 17); la miséricorde (œuvre d’assis
tance ou dc charité distincte de l’aumône). Tous ceux
qui possèdent ces dons doivent les exercer dans le
champ bien déterminé qui appartient à chacun.
Ces conseils, avec la comparaison du corps ct des
membres, sont dans la même ligne quo 1 Cor., xn,
13-31. Mais, dans Rom., xn, la liste des charismes est
réduite à sept termes, et l’idée d'office déterminé, lié à
un charisme, est plus accentuée que dans la lr· aux
Corinthiens.
Nous trouvons encore un passage sur les charismes
dans Eph., îv, 7, 11-13. Ici, l'idée d'unité dans l'Esprit.
celle de V Église formant un seul corps, est encore plus
affirmée quo dans I Cor., et Rom., ci. Eph., îv, 3-6.
\ chacun, « la grâce a été donnée selon la mesure du
don, δωρεάς, du Christ ». Lui-même, il a fait < les uns
apôtres, d’autres prophètes, d’autres évangélistes,
d’autres pasteurs et docteurs; cela cn vue dc rendre
parfaits les saints pour l'œuvre du ministère, afin
«l’édifier le corps du Christ... ». Eph., îv, 11-12.
Cette dernière liste, plus encore quo celle dc l’épltre
aux Romains présente les charismes comme conférés
en vue d'offices déterminés. L’idée dc charisme, mani
festation surnaturelle de l’Esprit-Saint, reste au
second plan. Nous avons là sans doute cette · diversité
dc ministères» mentionnée I Cor., xn,5; cf. Eph., îv,
12, είς έργον διακονίας. Ces charismes confèrent des
aptitudes ou des capacités surnaturelles en vue d’offices
déterminés dans l’Églisc. Le don d’apostolat qui vient
en premier lieu n’est point l'apostolat conféré par le
2418
Christ lui-même aux · douze » ct à saint Paul. C’est
un don accordé cn vue d’une mission analogue à celle
des < douze », mais d’un ordre moins élevé. 11 cn est
autrement dans Epb., n, 20, ou il ne peut être question
que des * apôtres » au sens strict* quelle que soit la
manière d'entendre « les prophètes », qui leur sont
associés.
Est-il possible dc tenter un classement des cha
rismes d’après les listes données par l’Apôtrc? La
chose ne parait guère possible. Saint Paul ne s’y est
point appliqué; mais il a voulu montrer que leur
variété ne nuisait point a l’unité et a l’organisation
dc l’Églisc.
Par contre, cn insistant sur cette idée que, dans bien
des cas, les charismes sont donnés cn vue d'office*
déterminés, ct cela pour la vie même et le développe
ment dc l’Église, ne laisse-t-il pas nettement entendre
qu'au moins un certain nombre d’entre eux, ayant
un caractère social, doivent être nécessaires à l’Églisc
ct, par conséquent, permanents? Dc plus, si le cha
risme donne une capacité surnaturelle cn vue d'un
oflice déterminé à remplir dans l’Églisc, il confère
l’aptitude a l’oflice hiérarchique comme aux autres
ministères. Ou, si l’on vent, l’investiture d’un oflice
comporte, dans la doctrine de l’Apôtrc, la communi
cation d’un charisme. Cette communication peut être
extra-sacramcntelle, c’était le cas pour la plupart des
ofllces secondaires; elle est de nature sacramentelle
quand il s’agit d’office hiérarchique, c’est le cas pour
l’ordination de Timothée, Il Tim., t, 6. Voir plus luin,
IX. L'organisation et le gouvernement de l Église,
Cf. A. Lcmonnyer, art. Charismes, dans le Supplément
du Dictionnaire de la Bible, col. 1241-1243; F. Prat,
Iji théologie de S. Paul, 2· partie, éd. 1929, p. 373.
4° Le mariage. — Les Juifs se faisaient une haute
idée du mariage. Ils le regardaient comme une chose
sainte ct la plupart d’entre eux étaient mariés. 11
faut faire exception pour la secte des esseniens qui le
regardaient comme une chose impure ct dégradante.
Toutefois, chez les Juifs, le divorce était très fréquent.
Parmi les rabbins, les uns étaient très accommodants
sur cc point; d’autres n’admettaient le divorce qu’en
cas d’adultère.
Chez les païens, bien que la cérémonie du manage
eût un caractère religieux, le contrat pouvait être
rompu à volonté par l’un ou l’autre conjoint. Cf.
Juvénal. Sa/.. vi, 224 sq.
Les chrétiens convertis, juifs ou païens d origine,
étaient tentés dc conserver leurs anciennes idées
sur le mariage. Spécialement ù Corinthe, où la licence
des mœurs était devenue proverbiale, les chrétiens
étaient particulièrement exposés ù subir l’influence
des habitudes païennes. D’autre part, certains chré
tiens. portés à une ascèse exagérée, pouvaient consi
dérer leur mariage comme rompu par leur conversion.
Les époux avalent-ils le droit dc sc séparer ct dans
quelles conditions? Fallait-il préférer le mariage ou le
célibat? Lorsqu’un seul conjoint se convertissait, sa
situation au point de vue moral et religieux devenait
difficile; que fallait-il faire dims ce cas? Bien des points
exigeaient des éclaircissements. Les Corinthiens
avaient posé par écrit ù l’Apôtrc un certain nombre
dc questions sur ce sujet, I Cor., vu, L Les réponses
dc saint Paul, contenues dans le c. vu de la H aux
Corinthiens, sont de la plus haute importance, car elles
précisent la doctrine de l’Église chrétienne sur un
point qui esl le fondement dc la famille ct de la
société.
Saint Paul expose d’abord la dignité respective du
mariage ct du célibat. Pour le comprendre, il faut
se rappeler que Jésus, Matth., xix, 1-12, avait procla
me la dignité et l’indissolubilité du mariage. Ses
disciples, trouvant son enseignement rigoureux, lui
2419
PAUL (SAINT). LE M AB IA GE
2420
avaient dit : « Si telle est la condition de l’homme à virginem suam, fuit bien, et celui qui ne la marie pas
l’égard de la femme, il n'est pas avantageux de sc fait mieux. » j. 38.
Le ton de cette section, t. 25-35, un peu différent
marier. » A quoi Jésus avait répondu que le célibat
était un idéal de perfection en vue du · royaume », |I de celui de f. 1-9, ainsi que certaines particularités
mais pour ceux-là seulement à qui « il est donné de le
de langage, comme remploi du mot παρθένος au
comprendre », t. 11-12. D’ailleurs, le mariage n’exis singulier, t. 36, 38, ainsi que du mot άσχημονεΐν
tera plus dans la vie future. Matth., xxn, 30.
exprimant une idée toute nouvelle dans l’expose de
D'après saint Paul, le mariage esl la condition ordi l’Apôtrc, ont fait croire à certains commentateurs
naire, 1) est un remède contre la « fornication », 1 Cor.,
modernes que les virgines, παρθένοι, en question,
vn, 2, et contre l’impureté, f. 9. Les époux doivent
désignent les virgines subintroducite dont nous trouvons
remplir leur devoir mutuel, t. 3 : < ne vous refusez, l'existence au n· siècle. Mais la pensée générale du
pas l’un à l’autre, si cc n’est d’un commun accord,
morceau, qui se rattache étroitement â f. 1-9, et sur
pour un temps, afin de vaquer à la prière », >'. 6.
tout l'usage du verbe γαμίζειν au V. 38, après le verbe
Dans la première à Timothée, VApôtre condamne ceux γαμειν, t. 28, ne permet point celte interprétation.
gui défendent le mariage comme une chose mauvaise; L’hypothèse a été soutenue par ΙΓ. Achelis, Virgines
dans Eph., v, 22-33, il expose les devoirs mutuels des ' subinlrodudæ, Leipzig, 1903; cf. S. Irénée, Cont, har.t
époux; cf. Col., in, 18.
I J, vi, 3 (?) ; Tcrtullien, De virg. vcl., LL Cf. Lictzmnnn,
Toutcfois.il estime que le célibat et la virginité sont Handbuch :um N. T,, éd. 1913, An die Korinther /.,
préférables au mariage; c’est pour lui un idéal : i p. 111; M. Dlbelius, Der H tri des Hermas, dans
« Il est bon, καλόν, pour un homme de ne pas toucher Handbuch zum A’. T. de Lictzmnnn, Die apostolischen
de femme », L L Cc qu’il vient de dire sur le mariage
Vâler, p. 619; B. Knopft, Die Lehre der zwdlflAportel,
et son usage, il le dit « par condescendance », κατά
ibid., p. 32.
συγγνώμην, c’est-à-dire en tenant compte des senti- I
Après avoir précisé la dignité respective du mariage
monts el de la faiblesse des chrétiens. Il voudrait, | et du célibat, saint Paul traite du lien ou de l'indissolu
au contraire, que · tout le monde » fût comme lui,
bilité du mariage. Là encore, pour bien le comprendre,
c’est-à-dire non marié; cf. f. 40. Celte affirmation,
il faut rappeler renseignement de Jésus. Jésus avait
prise dans loute sa rigueur, peut paraître surprenante · enseigné que le mariage était une institution divine :
si on la compare à Gen., i, 28. Certains critiques indé- ( l’homme et la femme avaient été unis par Dieu pour
pendants expliquent celle attitude par la croyance à la
• devenir une seule chair ». Gen., n, 21. 11 avait con
proximité de la parouslc : cc monde allait bientôt
damné le divorce. Matth., v, 22; xix, 6, 9-10; Marc.,
finir et avec lui la race humaine. La mariage devenait
x, 9, 11 sq.; Luc., xvi, 18. Sa doctrine était : · Cc que
donc désormais inutile. Mais il n'est point nécessaire
Dieu a uni, l’homme ne peut le séparer. »
de recourir à une telle solution. L’Apôtrc indique
Toutefois, le premier évangile apporte à cette
seulement ce qu'il estime le meilleur. D’ailleurs, il
doctrine un certain adoucissement : « Quiconque
précise : « Chacun reçoit de Dieu son don particulier,
renvoie sa femme, hors le cas d'impudicilé (ou d'adul
l’un d’une manière, l’autre d’une autre », ÿ. 7. Cette
tère), παρεκτδς λόγου πορνείας, la rend adultère. »
parole est analogue à celle de Jésus, Malth., xix, 11-12.
Matth., v, 32; cf., xix, 9 : εΐ μή λόγου πορνείας.
1-c choix entre les deux étals est donc subordonné à
En cas d’impudicité ou d'adultère, il était donc
l’action divine. L’Apôtre dit formellement : «ceux qui
permis de renvoyer sa femme. La tradition chrétienne
ne peuvent garder la continence doivent sc marier », l'a entendu dès le commencement, non du divorce
t. 9. Ainsi, il évite la conséquence absurde que l’on
proprement dit, permettant de se remarier, mais
pourrait tirer du t. 7 en l’entendant d’une façon
de la simple séparation, les époux ainsi séparés ne
absolue : Si omnes homines continerent sicut Apos pouvant sc remarier sans devenir coupables d’adul
tolus continebat cessaret generatio ; et non fuisset tère. Cf. Hermas, Mand., IV, i, 6.
impletus numerus electorum; quod est contra disposi
Plusieurs critiques indépendants regardent la
tionem divinam, S. Thomas, /i. /., éd. Vivès, I. xx,
clause παρεκτός λόγου πορνείας comme ne faisant
p. 670.
point partie des paroles de Jésus; ce serait une glose,
En résumé,’ dans celte première section, t. 1-9,
une interprétation ou un adoucissement du principe
l’Apôtrc recommande le mariage comme l’état ordi énoncé par Jésus. Le principal argument en faveur
naire et normal, mais sans en faire un précepte en soi, de cette thèse est l’absence de cette clause dans les
v. 6. Toutefois, il estime que le célibat vaut mieux que
autres synoptiques et dans renseignement de saint
le mariage. Pour chacun de ces deux états, il y a une
Paul. Cependant, la clause sc trouve deux fois
vocation ou un < don de Dieu ».
dans le premier évangile, et dans deux contextes
Dans la section t. 25-38, il revient sur le même
différents; l'auteur la considérait donc réellement
sujet en pariant des « vierges », qu’il regarde comme comme une parole de Jésus. Elle serait une interpo
une categorie spéciale.
lation si on l’entendait du divorce proprement dit,
Au sujet des « vierges » il n’a pas de < précepte du
car, dans ce cas, dans l’un et l’autre passages de
Seigneur »,il donne seulement « un conseil »; c’est-à-dire
Matth., elle ne s'accorderait plus avec la suite du texte.
un avis, mais un avis dont la valeur est garantie par I
Saint Paul, se conformant à renseignement de
\a qualité d’apôtre, t. 25; cf. t. 40:« Je crois avoir,
Jésus, affirme comme lui l’indissolubilité du mariage :
mol aussi, l’Esprit de Dieu. » L’ « état » de virginité
« Que la femme ne sc sépare pas de son mari; si elle
en est séparée, qu'elle reste sans sc remarier, ou
est bon, à cause de la · difficulté des temps », peutqu’elle se réconcilie avec son mari. Que le mari ne
être l’approche de la parouslc que beaucoup de
répudie point sa femme », I Cor., vn, 10-11 ; et t. 39 :
chrétiens regardaient comme imminente, cf. 29-31.
• La femme est liée aussi longtemps que vit son mari. ·
D’autres y voient les difficultés et les tribulations
En donnant cc commandement, l’Apôtrc sc réfère
inhérentes à la vie conjugale, ci. f. 28. Cependant,
au Seigneur : « J’ordonne, non pas moi, mais le Sei
on peut sc marier sans commettre de péché, t. 28,
cf. 36. Toutefois, l'étal de virginité, en libérant des | gneur », t. 10. 11 ne cite point les propres paroles de
Jésus, dans la forme où les évangiles les ont conser
préoccupations du monde, permet à celui ou â celle
qui le choisit, de s'attacher davantage au service de i vées. En se référant au Seigneur, il entend avant tout
reproduire sa doctrine Toutefois, il sc rapproche de
Dieu et à sa propre sanctification. Au point de vue
Marc., x, 11-12, mais il parle en premier lieu de la
religieux, cet état est donc supérieur au mariage :
femme.
< Ainsi, celui qui marie sa fille, την έαυτου παρθένον
I/EUCH \KISTIE
Les femmes surtout, poussées par une piété mal
éclairée, croyaient sans doute pouvoir rompre leur
mariage après leur conversion. Mais il devait y avoir
d’autres cas de séparation que celui d’une piété mal
entendue, puisque l’Apôtrc, au y. 11, parle de réconci·
liation. Plusieurs commentateurs anciens et modernes
pensent qu'il y avait le cas d'adultère. Voir Comely,
/i. /.. ρ. 178. Saint Paul ferait allusion au précepte du
Christ, tel qu'il est dans Matth., v, 32, cl xrx, 9,
c'est-à-dire avec l’adoucissement qu’il comporte.
Il enseignerait qu'il y a là une cause légitime de sépara
tion, mais qui ne rompt point le mariage, ni ne donne
la faculté de contracter une nouvelle union. Cette
conjecture nous semble assez fragile; l’Apôtrc aurait
reproduit plus clairement sur cc point l’enseignement
de Jésus, s’il axait voulu rapporter la tradition
évangélique telle qu'elle est contenue dans saint
Matthieu.
Après avoir affirmé le principe de l'indissolubilité
du mariage chrétien, l’Apôtrc traite un cas spécial,
qui devait être assez fréquent à Corinthe. Lorsque,
de deux conjoints païens, un seul sc convertissait
au christianisme, leur mariage contracté dans le paga
nisme restait-il indissoluble? Saint Paul n'envisage
pas l’hypothèse d'un chrétien épousant une païenne,
ni d’une chrétienne épousant un païen : < Si un frère
(un chrétien) a une femme infidèle (incroyante,
païenne) et qu'elle consente â habiter avec lui, qu'il
ne la renvoie point; et si une femme a un mari infidèle
(incroyant) et qu'il consente à habiter avec elle, qu'elle
ne renvoie point son mari », t. 12-13. Mais. « si la
partie infidèle veut sc séparer, qu’ci c se sépare : le
frère ou la sœur ne sont point liés dans ces conditions »,
t. IG. Dans cc dernier cas, la séparation est donc
permise, mais elle est laissée à la décision de la partie
infidèle : si l’infidèle ne veut pas cohabiter, ou cohabi
ter seulement dans des conditions impossibles à accepter
par la partie fidèle, le chrétien n'est « plus enchaîné
dans ces conditions ». Il faut entendre qu’il est libre
de contracter une autre union. Si l’Apôtrc avait parlé
d’une simple séparation, Il n’aurait pas tant insisté
sur l idée de liberté cl de paix, nu î. 15, et puis il
n aurait pas fait de ce cas un cas particulier, il l’aurait
traite au t. 10-11. Les termes δέδεται, έλευΟέρα,
dont se sert l’Apôtrc nu t. 39, continuent cette inter
prétation ; là, comme nu t· 15, la femme est libre de sc
remarier.
Sur ce point, Jésus n'avait donné aucun enseigne
ment. l’Apôtrc le déclare : · Je leur dis, moi-même, et
non pas le Seigneur », t. 12. Mais.cn parlant ainsi, il
ne veut point opposer une opinion humaine à un
précepte divin. 11 use de son nutorlté d'apôtre pour
donner une décision sous l’inspiration du Saint-Esprit ;
cf. V. 40. Cc qu'il règle en qualité d'apôtre. il le pré
sente ailleurs comme des · commandements du Sei
gneur ». xiv, 37. Ce précepte ne vient donc point de
renseignement de Jésus. Il est propre à saint Paul;
d’où le nom de « privilège paulinien » que lui ont
donné les théologiens.
Pour saint Paul, comme pour le Christ, cf. Gen.,
n, 24; Matth., xix, 5, le mariage a, chez les chrétiens,
une valeur religieuse particulière : « Le mari est le
chef de la femme comme le Christ est le chef de l’Église,
son corps dont il est le Sauveur. » Eph., x, 23. Les
maris doivent « aimer leurs femmes comme le Christ
a aimé l’Église et s’est livré pour elle afin de la
sanctifier, » f. 25; ils doivent les aimer < comme leur
propre corps », Ÿ. 28, comme fait le Christ pour l’Église
qui est · son corps », t. 30. « Cc mystère est grand, je
veux dire en cc qui concerne le Christ et l’Église »,
$.32.
‘
L’union du Christ et de l'Egïise est donc le modèle
de l'union des époux. Le mariage devient ainsi la
2422
figure, la représentation du mystère révélé dans l'union
du Christ et de LÉglisc. .Mois, devenu ainsi le symbole
de l'union mystique du Christ et de l’Église, il acquiert
une efficacité religieuse; il est pour les époux une source
de grâce et de sanctification. En un mot, il sc trouve
élevé à la dignité de chose sainte, de sacrement :
Gratiam vero quit naturalem illuni amorem perficeret
et indissolubilem unitatem confirmaret conjugesque
sanctificaret, ipse Christus, venerabilium sacramentorum
institutor atque per/edor, sua nobis passione promeruit.
Quoei Paulus apostolus innuit dicens : \ iri diligite
uxores vestras... etc. Concile de Trente, sess. xxxv; cf.
Col., m, 18-19; TM . n, 4.
5® J. eucharistie. — En sc convertissant, les fidèles
de Corinthe n'avalent point « quitté le monde », cf.
1 Cor., v, 10. Ils restaient au milieu des païens, et la
vie sociale et familiale les obligeait à avoir avec eux
des relations continuelles. On sc fait difficilement une
idée de l'atmosphère religieuse dans laquelle ils
devaient vivre presque constamment. La plupait
des actes de la vie civile et privée comportaient, chez
les païens, des cérémonies religieuses et étaient suivis
de < repas sacrés ». Les mets offerts en sacrifice étaient
en partie mangés dans ces repas sacrés. Dans les
sacrifices privés, après le prélèvement de la part qui
revenait aux prêtres, presque tout le reste pouvait
être enlevé par celui qui offrait le sacrifice pour être
vendu ou mange a domicile Après les sacrifices
publics, des parts de viande étaient distribuées
officiellement et clics pouvaient être vendues si on ne
les consommait pas à la maison. Ainsi il y axait
constamment, sur les marchés, des εΙδωλάΟυτα ou
viandes · offert es aux idoles ».
Les repas sacres faisaient partie du culte rendu aux
dieux. Dans ces repas, les adeptes croyaient être
en communion avec la divinité qui était censée être
la par sa présence invisible et partager en quelque
sorte la même table. Ils croyaient s'unir avec elle
en prenant les aliments qui lui avaient été consacres
Les repas sacrés axaient joué un rôle important
dans la religion d'Israël, lis étaient le complément
des fetes de sacrifices. Nous lisons dans l’Exodc, xxin,
12 : « Jéthro, beau-père de Moïse, offrit â Dieu un
holocauste et des sacrifices. Aaron et tous les anciens
d’Israël vinrent prendre part au repas, avec le beaupère de Moïse, en présence de Dieu. » Cf. Ex., xxiv, 11 :
χχνι, 34. On mangeait les viandes sacrifices a Jahvxch,
I Reg., î, 4-5; n. 12-14. On répandait le sang sur l'autel
et on « faisait fumer la graisse ». Ibid., n, 15-16.
On ne poux ait manger la chair avec le sang; il fallait
d'abord répandre le sang sur l’autel. I Reg . xix*, 33-35.
car c'était l'élément réservé à Jahuch. Saint Paul
s’écrie : · Considérez les Israélites selon la chair
Ceux qui mangent ce qui est sacrifié ne sont-ils pas en
communion axec l’autel, κοινωνοί τού θυσιαστηρίου
είσίν ? » L’Apôtrc parle de l’ancienne Loi. Alors,
ceux qui mangeaient des victimes offertes en sacrifice
s’unissaient à Dieu d'une certaine manière;ils étaient
comme les convives de Dieu à qui la victime avait été
offerte.
Les repas sacrés, chez les païens, portaient parfois
le nom du Dieu auquel la victime avait été offerte.
On faisait des imitations · au repas du dieu ». Les
papyrus d’Oxxrhlnquc nous ont conservé des invi
tations · à souper à la table du Seigneur Sérapis,
δείπνησα ι είς κλεινήν τού κυρίου Σαράπιδος ». Gren
fell et Hunt, Oxyrhinchus papyri, t. 1, p. 177; Deissmann, Licht vom Osten, 3· cd,, 1909, p. 264.
Cela nous aide à comprendre le langage de saint
Paul, 1 Cor., x, 21. 27; xi, 21. Non seulement le mot
κύριος était devenu, surtout en Orient, un prédicat
divin, mais les repas sacres étaient ceux de la divinité.
Saint Paul, en appelant le repas eucharistique le
2423
PAUL (SA I.XT). L’EUCHA BISTIE
« repas du Seigneur », voulait dire, sans doute, que ce
repas avait été institué par le Seigneur. Mais il voulait
noter aussi, qu’en y prenant part, on était uni â lui;
qu’on participait à son corps ct à son sang. Ainsi,
ce repas était celui du Seigneur, Κυρίου; lui seul
méritait cc litre que les païens donnaient A leurs
dieux : « Il n’y a qu’un seul Seigneur, Jésus-ChrisL »
I Cor., vin, 6.
Dans de pareilles conditions, on comprend que bien
des cas dc conscience sc soient posés pour les Corin
thiens. Pouvaient-ils manger de la viande offerte en
sacrifice, ct dans «ruelles conditions? Pouvaient-ils
prendre part aux repas où l’on mangeait cette viande?
L’Apôtre répond à leurs questions dans de longs
développements contenus dans vm, 1-13, ct x, I Ixi, 31; la section ix, 1-x, 13, étant regardée générale
ment comme une digression, une apologie personnelle
a l’adresse des judaïsants. A cette occasion, l’Apôtre
expose sa doctrine sur l'eucharistie.
Il affirme d’abord les principes qui doivent guider
les fidèles.
« Les idoles ne sont rien dans le monde », vm, 4,
c’est-à-dire représentent des êtres qui n’ont aucune
réalité. · 11 n’y a pas dc Dieu si ce n’est un seul. S’il
y a des êtres appelés dieux [par les païens] soit dans le
ciel, soit sur la terre — ainsi il y a beaucoup de dieux
ct beaucoup de seigneurs — cependant, pour nous,
il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes
choses et pour qui nous sommes (vers lequel nous
tendons) ;ct un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui nous
sommes (non seulement dans l’ordre de la création,
mais dans l’ordre du salut : par lui les fidèles sont une
nouvelle créature, Il Cor., v, 7). » 1 Cor., vm, 4-6.
Ainsi, les êtres représentés par les idoles sont néant :
il n’y a qu’un seul Dieu. Toutefois, il y a beaucoup
d’êtres appelés dieux dans le ciel ct sur la terre, ct il |
y a ainsi beaucoup dc dieux et beaucoup de seigneurs.
En parlant de la sorte, saint Paul développe-t-il
simplement sa pensée première, à savoir : que les
dieux représentés par les idoles n’existent pas, bien que
les païens leur prêtent une réalité cl en peuplent le 1
ciel cl la terre? Ou affirme-t-il l’existence d’êtres I
réels, inférieurs à Dieu, ct sur la nature desquels il ne
s'explique pas? Bien que la première hypothèse ne
manque point dc probabilité, la seconde, admise
également comme probable par saint Thomas.
h. L, éd. Vivès, t. xx, p. 687, est plus en harmonie
avec le contexte. Tous les êtres que l’on avait pu
appeler improprement du nom de dieux, comme par
exemple les élohim mentionnés, Dcut., x, 17; Ps.
cxxxvi, 2, 3, sont des créatures de Dieu ct lui restent
soumis. Également, tous ceux qui exercent un empire
et sont appelés seigneurs, ne sauraient rivaliser à
aucun titre avec le Seigneur Jésus-Christ, car lui seul
a l’empire sur toutes choses. L’Apôtre affirme ainsi,
d’une part « l’unicité » ct la transcendance de Dieu,
par contraste avec les autres êtres; d’autre part, la
suprématie du Christ, à titre dc Seigneur, sur toute
autre puissance. Cf. Col., i, 16.
En outre, bien qu’il parle du Christ ressuscité et
glorifié, il lui attribue, cependant, un rôle dans la
création. Il suppose donc clairement la préexistence
du Fils. Ce n’est pas forcer le texte que dc l’entendre
ainsi. L’Apôtre énonce déjà une doctrine que nous
retrouverons plus explicite dans Phil., π, 6, ct Col.,
i, 16-17. C'est d’ailleurs le fondement même de sa qualité
de Seigneur; et Bom., i, 4 ct Phil., u. 9-10.
Telle est la doctrine qui doit guider les fidèles
dans leurs rapports avec les païens. Mais tous n’ont
pas celte « science, ή γνώσις », t. 7; tous n’ont pas la
conscience éclairée par ccs principes. En soi, manger de
la viande offerte aux idoles est chose Indifférente;
mais · les faibles » peuvent en être scandalisés. C’est
2424
pourquoi il faut éviter cc qui pourrait « scandaliser ces
frères ». L’Apôtre fait l’hypothèse d’un chrétien ayant
« la science » ct allant jusqu’à manger dans « un temple
d’idole », c’est-à-dire dans l’enceinte où l’on prenait
les repas dc sacrifices. Ce chrétien ne fera pas un acte
d'idolâtrie, puisqu’il sait que « les idoles ne sont rien ».
Mais, le faible, en le voyant, sera porté â manger
lui aussi de la viande offerte aux idoles; or, précisé
ment parce qu’il est < faible, »ct qu’il croit celte viande
I offerte à l’idole comme à une réalité, cf. t. 7, il agira
contre sa conscience. Les chrétiens doivent donc
s’abstenir dc prendre part à de tels repas.
Outre la raison dc scandale, l’Apôtre en donne une
autre fondée sur le caractère du repas eucharistique,
le « repas sacré » des chrétiens, x, 14-22.
Il faut fuir l'idolâtrie. A quoi bon assister aux repas
sacrés des païens, puisque les chrétiens ont « la coupe
dc bénédiction, qui est une commune participation
au sang du Christ ». et qu’ils < rompent le pain, qui
est une commune participation au corps du Christ»?
x, 16. En participant au « même pain » — le pain
eucharistique — les chrétiens ne forment qu’un « seul
corps ».
Les Israélites « selon la chair », mangent cc qui est
sacrifié à Dieu, ct ainsi ils sont en communion avec
l’autel, ct par là avec Dieu lui-même; telle est l’éco
nomie dc l’ancienne Alliance. Les païens, eux, «sacri
fient aux démons », non à Dieu. Prendre part à leurs
repas sacrés, ce serait donc sc mettre en < communion
avec les démons », t. 21. Mais on ne peut être en même
temps en communion avec le Seigneur cl avec les
démons. Une telle pratique ne ferait que provoquer
la « colère du Seigneur », t. 22.
Saint Paul oppose aux repas sacrés des païens, non
un repas proprement dit, mais uniquement « la coupe
dc bénédiction », ct « la fraction du pain », c’cst-à-dirc
la célébration du mystère eucharistique. C'est sans
doute une indication qu’en principe, la célébration dc
l’eucharistie ne sc faisait pas au cours d’un repas,
mais constituait par elle-même un repas distinct, le
« repas du Seigneur ». Voir plus loin l’explication de
xr, 17-34.
En participant au repas eucharistique, les fidèles
sont unis au Christ et ne forment plus « qu’un seul
corps », le corps mystique du Christ, ÿ. 17. Le » corps ·
ici n’est plus pris au sens propre comme au t. 16.
Cf. I Cor., vi, 15, où « les membres du Christ » ne
doivent point se livrer à l’idolâtrie, cc qui constituerait
une profanation el une monstruosité.
La doctrine sur le corps mystique du Christ sc
trouve ainsi nettement rattachée à l’eucharistie.
Comme le baptême, Bom., vi, 4-5, l’eucharistie unit
le fidèle au Christ ct le rend membre de son corps
mystique. Elle lui procure, par suite, tous les avan
tages spirituels qui résultent dc cette union. Toutefois,
le baptême est le rite initiateur qui produit une nouvelle
naissance, donne une vie nouvelle, Bom., vi, 4-6,
cf. Joa., m, 5-6. Tandis que l’eucharistie, en faisant
participer le fidèle au propre corps du Christ ct à son
sang, entretient, par cette nourriture <11 vine, la vie
communiquée par le baptême. Elle maintient le fidèle
« dans le Christ ». Cf. Joa., vi, 56 : · Celui qui mange ma
chair ct boit mon sang, demeure en moi, ct mol en
lui », ct xv, 4 : « Demeurez en mol et moi en vous... »;
xv, 5 : « Celui qui demeure en moi ct en qui Je demeure
porte beaucoup de fruits. ·
Jésus, en instituant l’eucharistie, l’avait rattachée
à sa passion cl donnée comme un sacrifice d’alliance ct
dc rémission des péchés. Matth., xxiv, 28, ct parallèles;
cf. Jer., xxxi, 31-34. Son sang était répandu περί πολ
λών είς άφεσιν άμαρτιών. Jésus était à la fols victime
d'alliance ct d'expiation: ct. Matth., xx, 28, ct Marc.,
x. 15; il avait distribué l’eucharistie à scs disciples
2625
PAUL (SAINT). L’EUCHARISTIE
2426
comme participation à ce sacri fice. dans son corps ct
et de manquer de charité ainsi que dc tempérance. On a
cependant l’impression que l’Apôtre condamne ccs
son sang.
Saint Paul explique cette communion en l'opposant repas préalables uniquement parce qu’ils sont contrai
à la communion aux idoles et aux démons. Ce n'est
res aux vertus chrétiennes. Si tout s'y était passé avec
point» certes, le milieu païen qui lui suggère cette ordre ct chanté, il n'aurait peut-être pas blâmé cette
conception dc I’cuclmristie. car c'était une donnée pratique. En tout cas, Il parait clair que ces sortes de
traditionnelle. Mais l’Apôtre en montre toute la valeur repas ne font point partie du « repas du Seigneur ».
mystique : cette union des fidèles au Christ fait qu’ils puisqu’ils peuvent être supprimés. S’il en avait été
ne forment plus avec lui qu’un seul corps. Cf. Col·, autrement,l’Apôtre les aurait simplement réglementés.
i, 1S, 21, et surtout, il, 19. Cf. aussi Eph., i, 10; 1 Au lieu d’inviter les fidèles a manger chez eux, il les
aurait obligés n mettre en commun leurs provisions.
n, 10-22; m, <>; s. 23.
En tin, l’Apôtre entend la communion au corps ct Cc passage, rapproche de Act., xx, 7-11, nous paraî
trait plutôt contraire à la théorie dc Γ « agape ».
au sang du Christ comme une partielpettion réelle à
2. Après la condamnation des abus, Γ Apôtre explique
la victime du sacrifice. Cela suppose la réalité du corps
ce qu’est le trépas du Seigneur ». Cc repas a été institué
cl du sang du Christ dans le mystère eucharistique.
Plus loin, en parlant dc l’ordre dans les assemblées, par le Seigneur lui-méme. Sur cc point, saint Paul a
• transmis » aux Corinthiens cc qu'il a «reçu du Sei
saint Paul revient sur le thème de l’eucharistie. D’une
gneur ». Veut-il parler ici d’une révélation directe?
façon tout à fait occasionnelle, il nous fournit la plus
Il avait certainement connu par la tradition lu pra
ancienne relation que nous ayons sur son institution
tique de la « cène · ou « fraction du pain », ainsi que
et il en expose la doctrine, I Cor., xi, 17-34.
Ce passage sc divise nettement en deux parties. les circonstances de son institution; c'étaient la des
Dans la première, 17-22, l’Apôtre blâme la conduite des éléments essentiels de l'enseignement chrétien. Mais
Corinthiens dans la célébration dc la cène. Dans la I l'apparition du Christ ct les révélations qu'il en avait
seconde, 23-34, il donne la doctrine dc l’eucharistie. reçues lui garantissaient précisément la valeur dc tout
1. Les fidèles, nu lieu de se réunir pour leur bien, le l’enseignement chrétien. Tradition et révélation ne
/ont pour leur préjudice, f. 17. 11 y a parmi eux des s’opposaient point toujours dans son esprit, comme
divisions; la charité n'y règne pas. Ils s'assemblent deux modes différents de connaissance; cf. GaL, n, 2,
pour « manger le repas du Seigneur », χυριαχόν δείπ ct Act., xv, 2. 11 y a plus, ses révélations lui avaient
fait connaître toute la profondeur du mystère eucharis
νου φαγεΐυ. ÿ. 21, cf. t. 33 : < pour manger », sousentendu : le repas du Seigneur »,car il s'agit des mêmes tique, le « mystère chrétien », auprès duquel les autres
réunions. Or, ce n’est point ce qu'ils font. Au lieu dc < mystères » n’avaient aucune cnicacité ct n'étaient
manger « le repas du Seigneur, chacun, dans cc repas, que des formes du culte rendu aux démons.
Dans sa relation dc l’institution de l’eucharistie.
έν τώ φαγεϊυ, commence par prendre d’avance son pro
pre repas, έκαστος γάρ τό Ιδιου δεϊπνον προλαμβάνει; l’Apôtre diffère très peu du troisième évangile, et a
de sorte (pic les uns ont faim et d'autres sont ivres ». dû lui servir dc source principale; cf. 1 Cor., xi, 23-25,
et Luc., xxn, 19-20. Toutefois, dans la formule :
N ’ont-ils pas leurs « maisons, pour y manger ct y boire »?
« ceci est mon corps pour vous, τό ύπέρ ύμών », saint
Pourquoi mépriser ainsi «l’Eglisc dc Dieu », en faisant
Luc, ajoute « διδόμενου, livré pour vous », qui ne se
« un affront à ceux qui n’ont rien ».
Saint Paul reproche-t-il aux fidèles dc transformer trouve point dans les autres synoptiques. 11 accentue
le repas eucharistique en un repas ordinaire, ou sim ainsi l'idée d’expiation déjà contenue dans le ύπέρ
plement de manquer à la charité chrétienne ct à la ύμώυ de l’Apôtre. Luc est également seul parmi les
tempérance dans ccs sortes dc réunions? La première synoptiques à mentionner la phrase : · faites ceci en
interprétation nous paraît dc beaucoup la plus pro mémoire dc mol », après la consécration du vin; il
bable. Les fidèles transforment le repas du Seigneur, s'accorde avec l’Apôtre.
Dans la consécration du vin, saint Luc ct saint Paul
κυριακόυ, en leur propre repas, (διού. D’un repas
sacré, iis font un repas profane; ils lui enlèvent son diffèrent sensiblement. Paul dit : · Celte coupe est
véritable caractère, qui consiste strictement dans (la coupe dc] la nouvelle alliance dans mon sang.
Faites cela, toutes les fois que vous boirez, en mémoire
■ la fraction du pain », comme le montre Act., xx, 7-11.
Ils y prennent une nourriture ordinaire qu’ils devraient de mol. » Tandis que Luc ajoute au mol « sang »,
« répandu pour vous », en sc rapprochant des deux
prendre chez eux, cl non dans ces assemblées : · N’avezvous pas de maisons pour y manger ct y boire? » autres synoptiques; mais il omet : · Faites cela, etc... »
L'idée dc sacrifice dc la nouvelle alliance sc trouve
f. 22.
donc dans les quatre relations, el il n’y a dc propre à
Cependant, on peut objecter le y. 33 : « Lorsque
saint Paul ct saint Luc que la recommandation,
vous vous réunissez pour manger, είς τό φχγείυ,
attendez-vous les uns les autres », ce qui suggérerait deux fois répétée chez Paul ct une fois seulement chez
Luc : · Faites ceci en mémoire de moi. ·
(pic l’Apôtre leur reproche simplement leur manque dc
Nous avons déjà noté, à propos de I Cor., x, 14-22.
charité : τό φαγείν, sans autre précision, indiquerait
comment l’Apôtre regarde la « communion » non
un repas ordinaire, au cours duquel on célébrait
seulement comme une union mystique au Christ —
l'eucharistie. Il faut reconnaître que cc verset modifie
cc n’est là que le résultat — mais comme une partici
un peu la première impression, celle que nous avons
dégagée. MAis, Ici, le τό φαγεϊν peut très bien signifier pation effective au « sang » et au « corps » comme
à des réalités. Ce qui implique qu’il regarde le · corps »
« manger le repas du Seigneur » comme au t. 21,
puisqu’il s’agit des mêmes réunions. Si les fidèles ct le « sang » du Christ comme réellement contenus
doivent s’attendre, ce n’est point pour partager dans le mystère eucharistique. Ici, il rappelle les
paroles qui opèrent ccttc transformation merveilleuse;
fraternellement leurs provisions —l’Apôtre ne le dit
pas — mais, plutôt, ils doivent attendre, sans occuper cc sont les paroles du Christ lui-même. Cf. concile
dc Trente, sess. xm. De ss. eucharistitr sacramento,
leur temps à prendre des repus profanes qui sont
déplacés en pareille circonstance. Le y. 33 semble bien
c. i.
La formule « faites ceci en mémoire dc moi », deux
Indiquer que telle est la véritable explication : « Si
fois répétée, est un ordre dc faire ce que le Christ avait
quelqu’un a faim, qu'il mange chez lui, afin que vous
fait, c’est-à-dire de renouveler le mystère ou le sacri
ne vous réunissiez pas pour votre condamnation. »
fice. En effet, l’expression « en mémoire dc moi »
Les reproches de l’Apôtre porteraient donc sur le fall
s'éclaire par le v. 2G : en mangeant ce pain et en buvant
et de prendre un repas en attendant le repas du Seigneur,
2427
PAUL (SAINT). LA JUSTIFICATION, SA NÉCESSITÉ
celle coupe, on « annonce la mort du Christ », c'est-àdire Ton représente ou l'on reproduit sa mort et on per
pétue son sacrifice. Cette situation doit durer · jusqu’à
cc qu’il vienne », cc qui doit s’entendre Jusqu’à la fin
des temps. Cct ordre de perpétuer le sacrifice serait
inefficace, si le Christ n’avait donné en même temps aux
apôtres la puissance de l’exécuter, c’est-à-dire le
pouvoir de faire eux-mêmes cc qu’il avait fait. D’où
l'on doit conclure que les apôtres reçurent le sacerdoce
au moment dc l’institution de l’eucharistie; car ni
I’Écriture, ni la tradition ne nous enseignent qu’ils
l’aient reçu à un autre moment. Cf. concile dc Trente,
sess. xxi!, Doctrina de sacr. missæ, can. 2. Enfin, la
nécessité de perpétuer le sacri lice jusqu'à la fin des
temps entraîne la perpétuité du sacerdoce,
Cct enseignement dc l’Apôlre est précieux pour
l’Église, non seulement parce qu'il proclame la perpé
tuité du sacrifice ct du sacerdoce chrétiens, mais parce
qu’il enseigne la foi à la < présence réelle » dans l'eu
charistie, comme une vérité essentielle du christia
nisme.
Dans les y. 27-31, où l’Apôtrc indique les conditions
pour recevoir l'eucharistie, nous retrouvons le même
sentiment dc la réalité du corps ct du sang du Christ :
• Celui qui mangera le pain ou boira le calice du Sei
gneur indignement, sera coupable envers le corps et
le sang du Seigneur. » S’il ne se sent «ligne, l’homme
doit s’examiner pour sc purifier et se rendre digne,
par les moyens en son pouvoir. ■ Celui qui mange
ct boit [indignement], mange ct boit son propre
jugement, κρίμα, ne discernant point le corps du
[Seigneur] ». f. 29. Celui qui est indigne, qui ne
< discerne point le corps du Seigneur », c'est-à-dire le
traite comme un aliment profane, s'attire un châtiment
proportionné à la gravité de ses fautes, soit la peine
éternelle, soit des peines temporelles.
En fait, la conduite des Corinthiens, dans leurs
assemblées, montre qu'ils n’ont pas assez de discerne
ment; car beaucoup d'entre eux sc sont attiré, par
leurs irrévérences, des peines temporelles : faiblesse,
maladie, mort même (mort prématurée, non « perte »
ou mort éternelle). Ces peines temporelles, le Seigneur
les leur inflige, à litre d'expiation, pour ne pas les
condamner au jour du jugement. Par suite, les fautes
des Corinthiens, punies par ces diverses peines, ne
sont donc point dc celles qui entraînent la « perdition ».
Mais dc telles fautes contre l’eucharistie peuvent
exister. Si, pour leurs irrévérences, les fidèles sont
frappés «le peines temporelles, ils doivent redouter les
peines éternelles dans le cas où ils commettraient des
fautes plus graves.
Les peines temporelles mentionnées ici ne doivent
point être regardées comme infligées aux Corinthiens
d’une façon matérielle, en cc sens que la nourriture
etjle breuvage eucharistiques auraient eu pour eux une
vertu nocive à cause de leurs mauvaises dispositions.
En réalité, le châtiment est infligé par Dieu à titre
de peine médicinale ou expiatoire.
Voir la bibliographie dc la section précédente cl celle
des articles Corinthiens (Épitres aux) ct Eucharistie
dans l’écriture. Ajouter Ici ouvrages suivants :
P Catholiques.— J. Rohr, Paulus und die Gcmeindc von
Korlnlh, dan·» Biblische Studien, t. xv, 1, Frlbourg-en-B.,
1899; R. Comely, Commentarius in l epist. ad Corinthios,
Pari*. 1891); Commentarius in 11 epist. ad Corinthios el
Epist. ad Galatas, Pari·», 1892; A. SchAfer. Erkldrung der
beiden Briefe an die Korinther, dans Die Bûcher des Xeuen
Testaments, t. n, Munstcr-cn-W., 1903; F.-S. Gutjnhr, Die
~ Briefe an die Korinther erklart, Graz et Vienne, 1907, 1910;
W. Koch, Das Abendmahl im Xeuen Testament, dans Biblische
ZeltfragenA\9sêr.,tii^c. lO.Munstcr-cn-W., 1911, p. 381-440 ;
H. Bertram*, Das Wesen des Gelstes nach der Anschauung
des A pas tels Paulus, Munster-en-W., 1911; W. Reinhard,
Das Wirken des helligen Gelstes im Menschen nach den
2428
Brlefen des Aposlels Paulus, Frib.-cn-B., 1919; J. Sicken·
berger. Die beiden Briefe des hclligcn Paulus an die
Korinther, dans Die lie ilige Schrift des Xeuen Testaments,
Bonn, 1921 ; L. Thomas, article Agapc dans le Supplément
du Dictionnaire de la Dibit, Parh, 1926; A. Lcnionnycr,
article Charismes, ibid., Paris, 1928.
2° .Von catholiques, — II. Weinel, Die Wirkung des
Geistes, Fribourg-en-B., 1899; T.-M. Lindsay, The Church
and the ministry in the earlg centuries, 2· éd., Londres,
1903; H. Gunkél, Die Wirkungcn des helligen Gelstes,
3· éd., Gœttingue, 1909; M. Dlbclius, Die Gelslerioelt (m
Glaubcn des Pautta, Gœttingue, 1909; Ph. Bachmann, Der
ersle Brief des Paulus an die Korinther, dans Kommentar
:wn Xeuen Testament de Zahn, 2e éd., Leipzig, 1910; Joh.
Weiss, Der ersle Korintherbrtef, dans Kritisch-cxcgetischer
Kommentar fiber das X. T,, 9e éd., Gœttingue, 1910;
A. Robertson et A. Plummer, First epistle of St. Paul to
the Corinthians, dans The international critical commen
tarii, Édimbourg, 1911; A. Plummer, Second epistle of
St. Paul to the Corinthians, ibid., Édimbourg, 1915, 1925;
II. Lictzmann, Die Briefe des Apostcls Paulus an die Korin
ther I, und ll,, dans Handbuch zum Xcuen Testament,
Tublngue, 1913, 1923; A. Schlatter, Die korlnlhlsche Théo
logie, dans Bellrdgc zur Forderung christlicher Théologie,
t. xvnr, 2, Gütersloh, 1914; IL Strack el P. Billcrbcck,
Kommentar zum X. T. aus Talmud und Midrasch, Briefe
Pauli, t. ni, p. 320-535, Munich, 1026·
VIL L'ÉpÎtre aux Romains. La justification
ET LE SALUT PAU JÉSUS-ClIRIST. La VIE CHRÉTIENNE.
— 1° Nécessité de la justification. 2° La justice dc
Dieu. 3° L’œuvre du Christ : la rédemption. 4° La Justi
fication. 5° La foi : sa nature cl son rôle. 6° Les fruits
de la Justification et la vie chrétienne; le rôle du
baptême.
L'Église de Rome n’était point d'origine paulinienne. Bien que l'élément pagano-chrétien y fût
probablement prédominant vers l’an 58, elle sc ratta
chait plutôt, par ses origines, au type judéo-chrétien.
Aussi l’Apôtrc ne veut point prendre Home comme
champ d'action; il ne fera qu’y toucher en allant en
Espagne. Rom., xv, 21, 29. Toutefois, en qualité
d’apôtre des gentils, il se réjouit dc prendre contact
avec ccttc Église située au centre dc l’empire ct capable
de rayonner dans le monde entier; cf. Rom., î, 14.
Convaincu qu’elle était appelée à jouer un rôle capital
dans l’expansion du christianisme, et voyant en elle
un gage d'universalité ct d’unité pour la foi nouvelle,
il saisit l’occasion qui s’offrait d’affermir la foi des
chrétiens, Rom., î, 11, et dc compléter leur instruction
en leur exposant l’évangile qu'il prêche, c’est-à-dire
le salut de l'humanité par le Christ. Cf. Rom., î, 6, 13.
En fait, l'épttre aux Romains est un exposé général
du plan providentiel relatif au salut dc l’humanité.
L'importance de ses doctrines la place au premier rang
parmi les livres du Nouveau Testament. L’Apôtrc y
réunit, dans une synthèse magistrale, le fruit de scs
révélations sur la miséricorde divine ct le salut. La
grâce dc Dieu lui apparaît comme l’unique force
capable de relever l'homme accablé sous le poids dc sa
culpabilité.
D'un côté, les doctrines ct les religions du monde
païen avaient montré leur vanité ct leur impuissance :
elles ne communiquaient ni l’énergie de faire le bien,
ni la vie; elles ne garantissaient point une existence
heureuse dans un monde futur. Le titre de « sauveur »,
dans l'ordre politique, n’était qu’une appellation offi
cielle, commandée par l’orgueil ou dictée par la flat
terie, afin de plaire aux empereurs. Dans les religions
païennes, les « sauveurs », fussent-ils Zens, Apollon,
Esculapc ou Osiris, n'étaient censés exercer qu'une
vague Influence protectrice dans les circonstances dif
ficiles dc la vie el au moment dc la mort : leur action
n'avall aucune efficacité morale pour relever l'homme
déchu. D'un autre côté, la loi de Moïse, apanage du
judaïsme, était un code rigide et stérile plutôt qu'une
source de vie spirituelle ct religieuse.
2429
PAUL (SAINT). LA JUSTIF ICATÏON, SA NÉCESSITÉ
Ce que ni les doctrines el les rites païens, ni in Loi
n'avaient apporté au monde, Γ Évangile le lui donne :
• C’est une puissance de Dieu pour réaliser le salut de
tout croyant, du Juif d’abord, puis du Grec. En lui
(l'Évangllc) sc révèle la justice de Dieu qui vient dc
la foi ». Rom., i, 16-17. Le véritable sauveur, c’cst
Jésus-Christ. Par sa vie, sa mort ct sa résurrection, il
n arraché l’homme au péché ct à scs suites. Il lui a
communiqué une vie religieuse nouvelle qui le fait fils
adoptif dc Dieu, l’unit à Dieu ct lui donne droit à
l’héritage divin dans Je monde futur. Justifié dans le
temps présent par le sang du Christ, l’homme sera
sauvé par lui « dc la colère » au temps du Jugement.
Rom., v, 9.
La foi chrétienne apporte ainsi « une grâce » que
Ton s’approprie par le baptême. Ccttc grâce consiste
dans l’union au Christ ct dans une communication dc
vie divine qui doit régir la vie morale dc l’homme sous
l’influence de l’Esprit-Sainl. Elle est la garantie d’une
espérance qui relève ct soutient: clic est créatrice
d’énergie morale dans le sens le plus élevé ct le plus
fécond. Telles sont les idées fondamentales que l'Apôtrc
développe en exposant sa doctrine sur la justification
et la vie chrétienne.
1° Nécessité de la justification, — Les hommes sc
divisent en deux grandes classes : les Juifs, les Grecs,
cf. Rom., î, 16. Or ni les uns, ni les autres ne possèdent
la justice, c’est-à-dire ne sc trouvent dans une situa
tion normale à l’egard de Dieu ct dc leur destinée :
• Tous ont péché ct sont dépourvus dc la gloire dc
Dieu », ccttc qualité divine, qui est le principe dc la
glorification. Rom., ut. 23.
1. D'abord les païens. — Par « leur injustice », ou
l’état coupable dans lequel ils sc trouvent, ils ont
empêché la vérité dc sc manifester efficacement en eux.
G’cst pourquoi la colère dc Dieu les a frappés : leur
notion dc la divinité s’est altérée ct ils sont tombés
dans la déchéance morale. Rom., I, 22-24 : · Ce qui
est connu de Dieu, τά γνωστόν του Θεού », c'est-à-dire
ce qui est connaissable de lui, cc qui est accessible à
la seule raison, leur était < clairement manifesté,
φανερόν έν αύτοίς ». Cela, non point précisément par
une lumière intérieure qui brillait dans leur esprit,
mais par les choses extérieures, par la création. « En
effet. depuis la création du monde, l’être invisible de
Dieu, τά άόρατα αύτου (noter le pluriel : scs attributs)
avec sa puissance éternelle ct sa divinité, θεώτης (sa
nature divine), sc découvrent, au moyen dc scs œuvres,
par le travail dc rintelligcncc, νοούμενα καθοράται. »
Rom., î, 20.
Les païens avaient donc les moyens dc connaître
Di u et sa nature. Ils n’avalent qu’à regarder ct à
réfléchir. En fait, ils l’ont connu, γνόντες, t. 21 ; mais,
au lieu .
donné la justice à ceux qui croient cn Jésus-Christ.
On a quelque peine a saisir pourquoi saint Paul
< Or, maintenant, vuvl (actuellement, dans le nouvel
ordre de choses), la justice de Dieu a été manifestée, appelle < justice de Dieu » un don gratuit accordé à
l’homme. Pour le comprendre, il faut se rappeler l’at
indépendamment de la Loi, justice à laquelle rendent
titude de l’Apôtre à l’égard du système juif de justi
témoignage la Loi et les prophètes, justice de Dieu
fication. Le Juif ne demandait qu’à se présenter au
par la foi, διά πίστεως, de Jésus-Christ, pour tous
ceux [et à tous ceux] qui croient; car il n’y a pas de tribunal de Dieu avec une ample provision de bonnes
distinction. Tous, en effet, ont péché cl sont dépour œuvres; il acquérait ainsi la justice, et son salut était
vus de la gloire de Dieu (mais sont désormais] justi assuré. Saint Paul, à cette justice humaine, apparte
fiés gratuitement par sa grâce. δωρεάν τη αώτου χάριτι, nant à l’homme, oppose la justice manifestée dans
par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ, Γ Évangile. Celle-ci, par contraste avec celle des Juifs,
διά της άπολυτρώσεως της έν Χριστώ ’Ιησού. » Horn., est « justice de Dieu », non de l’homme. Néanmoins,
elle a ceci de commun avec la justice juive, qu'elle est
Ill, 21 21.
dans l’homme, autrement elle serait purement fictive
« Dieu l’a disposé (le Christ), προεΟετο (ou l’a
destiné par une résolution éternelle, cf. Eph., 1, I sq., ct illusoire; elle donne à l’homme la qualité de juste
I. 9) comme moyen de propitiation, ίλαστήριον, par que les Juifs cherchaient dans la pratique de la Loi.
la foi. dans son sang (cf. 11 Cor., v, 18-21), afin de Elle est donc une réalité acquise à l’homme pur la foi.
montrer sa justice - car au temps de la patience de
Le passage m, 9. de l’épltrc aux Philipplens ne
Dieu (dans l’ancienne économie), il avait supporté es
laisse aucun doute sur cc point. L’Apôtre veut être
péchés passés sans les punir
pour montrer [dis-je]
• trouvé dans le Christ ». non avec sa propre justice,
sa justice dans le temps présent, afin qu'il soit lui- εμήν, celle qui vient de la Loi, την έκ νόμου, mais
DICT. DE TIlÉOL. CAT1IOL.
T. — XI — 77
2435
PAUL (SAINT). LA RÉDEMPTION
2436
avec celle que l’on obtient par la foi du Christ, τήν διά I conclure qu'au t. 21 II s'agit également de la justice
πίστεως Χρίστου, Justice qui vient dc Dieu, τήν έκ attribut divin?
θεού, cl qui esl accordée à la foi. έπΐ τή πίστες, c'estOn ne peut nier que dans les ÿ. 25-26 II s'agisse de
à-dire fondée sur la foi.
l'exercice d’un attribut divin; mais, si l'on s'attache
bien au sens du t. 26, on verra que cet attribut s’exerce
Le passage. Boni., x. 3-4, n'est point contraire à
ccttc interprétation : « Ne connaissant pas la justice pour justifier, qu’il aboutit à la justification, non au
dc Dieu ct cherchant à établir leur propre justice, ils châtiment. II esl donc question dc la justice salviflquc
(les Juifs) ne sc sont pas soumis à la justice de Dieu. » de Dieu, qui a comme principe l'attribut divin el
comme terme la justification ou communication de
On croirait, de prime abord, que l’Apôtre parle de la
Justice, attribut par lequel Dieu punira les Juifs. justice. Il n’y a pas là un brusque changement; seule
ment l'Apôtre veut montrer comment cette justice dc
Mais aux t. 5 ct 6 il oppose la justice qui vient de la
Dieu est source de justice pour Γhomme tout en attei
Loi, εκ νόμου, à celle qui vient de la foi έκ πίστεως.
gnant le péché. Cf. Rom., v, 2 et 5.
Cf. IX, 30 sq.
En résistant à la justice de Dieu, les Juifs ont
En effet, comment Dieu peut-il accorder la (piaillé
dc juste à ceux qui ne le sont pas cl ne peuvent le
refusé d'accepter le Christ qui est source de justice
devenir par leurs propres moyens? Peut-il le faire
pour tout croyant, εις δικαιοσύνηνπαντίτω πιστεύοντι,
t. 4. L'accent est donc mis sur la justice communiquée,
sans manquer aux exigences de sa propre nature ct
qui n’est point celle de l’homme, par contraste avec de ses perfections? Saint Paul, comme les Juifs,
la justice legale. Mais celle justice est le fruit dc l’acti savait que la justice de Dieu exige une satisfaction
vité sais ifique de Dieu, non de sa volonté d’exercer sa
pour le péché. Dieu ne pouvait faire autrement que dc
justice par des châtiments. Cf. v, 21; xiv, 17.
revendiquer scs droits, .luge intègre, ne se devait-il
Ainsi, de Hom., in, 21, rapproché de Phil., in, 9-10,
pas à lui-même de traiter les hommes selon leurs
ct des autres passages dc l’épitre aux Romains, il res mérites? L’Apôtre devait donc montrer que la justice
sort que la justice de Dieu « révélée dans l'Évangile en
de Dieu n'avait subi aucune atteinte du fait de la
vue du salut » ne saurait être une justice vindicative, Justification dc l'homme. Satisfaction ayant été don
infligeant des châtiments. Le thème n’est plus celui de
née par le Christ, dans son sang, Dieu accepte scs
la colère comme dans i, 18-in, 20, c’est celui de la mérites comme étant ceux des hommes devenus, en
grâce, qui contraste avec le premier, à partir dc ni, 21.
lui, solidaires avec lui. « Dieu a fait le Christ péché
De plus, cette justice n’est pas uniquement la jus pour nous, ύπέρ ημών, afin que nous devenions en lui
tice. de Dieu, attribut, en lui-même, mais aussi une justice dc Dieu », II Cor., v, 21, c'est-à-dire justes de
qualité qui vient dc Dieu, est donnée à l'homme et le
la justice de Dieu. C'est là tout le mystère du Christ
rend juste.
sauveur, la clef dc la doctrine paulinienne sur la
Or, cette qualité est accordée à titre dc don, δωρεάν, justification.
in, 21. C’est là un principe général dominant toute
3° L'œuvre du Christ : la rédemption, — Les hommes
l’économie du salut. Boni., v, 15, 17. Toutefois, l’ex sont justifiés gratuitement par la grâce de Dieu, < par
pression τη αύτου χάριτι, jointe à δωρεάν, au f. 21.
le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ ».
exprime-t-elle simplement, avec emphase, la gratuité
Rom., m, 24.
du don, ou représente-t-elle une réalité qui est préci- ;
Par le Christ, Dieu a réalisé le salut de l’humanité :
sèment le don de Dieu, sa · grâce » entendue au sens
• Grâces soient rendues à Dieu qui nous donne la vic
objectif?
toire par Noire-Seigneur Jésus-Christ. » 1 Cor., xv,
Dans saint Paul, le mot χάρις s’oppose à όφείλημα I 57. Il s'agit explicitement de la victoire sur la mort ct
< cc qui est dû », Rom., iv, 5; à έργα, < œuvres »,
indirectement sur la Loi cl le péché, causes de la
Boni., xi, 6; il traduit la gratuité, la faveur. Il signifie
mort.
en outre l’état du chrétien qui a reçu le don de Dieu:
Le Christ a accompli celle œuvre par sa mort :
cf. Boni., v, 2 : · La grâce dans laquelle vous êtes
< Le Christ est mort pour nos péchés, conformément
établis >; c’est un état ou une réalité permanente
aux Écritures. » I Cor., xv, 3. C’est là une doctrine
accordée gratuitement par Dieu. Dans le texte, Boni.,
connue de tous, élément essentiel de la prédication de
m. 24, le mot grâce » signifle-t-il la justice commu l’Apôtre, παρέδωκα γάρ ύμϊν b; πρώτοις. Il l’a reçue
niquée, cause formelle de la justification, ou simple du Seigneur, au moins indirectement. Elle fait partie
ment la faveur de Dieu, Dieu justifiant gratuitement, du premier enseignement apostolique et remonte à la
par bonté? Celle seconde manière est admise par beau prédication de Jésus lui-même. Cf. Marc., x, 45
coup de commentateurs modernes. Comely admet la
(Matlh., xx, 28); Matlh., i. 21 ; Luc., xix, 10; Matlh.,
première, contre Est lus : Sunt quidem, qui verbis peu
xx, 18-19, 29; xxvi, 28 ct parallèles. En invoquant
ohatiam ipsius solam efficientem causam designari
les Écritures, saint Paul pense probablement à Is.,
dicant, quum nomine ghati.e hic < gratuitam Dei boni lui, 4 sq.; Ps., xxn, 1-5; Zac., xm, 7; cf. Matth.,
tatem - significare velint (Eslius, etc.); licet autem non
xxvi, 31.
negemus, hanc significationem vocabulo aliquoties com
Le Christ esl mort pour donner la vie, c’est-à-dire
petere, nulla tamen hic esl ratio, qua u frequentiore rece arracher les hommes à la mort : « Il est mort pour
dere coacti gratuitum donum DjviNUM, quo formalitcr
tous afin cpie ceux (pii vivent ne vivent plus pour
justificamur, intelligcre prohibeamur (cf. Lyr., Salm.,
eux-mêmes. · Il Cor., v, 14 : · Si tous n’avaient été
Tol., etc.), Comely, In Hom., p. 187. Cf. concile dc
morts, le Christ ne serait pas mort pour tous », dit
Trente, scss. vi, c. 7; et Rom., v, 1. 19, 21.
saint Jean Chrysostome, h. I.; de même saint Thomas,
Dans le même passage, Rom., in, 21-27, aux t. 25- Théophylacle.
26,l’Apôtre revient sur la manifestation delà justice de
Tous étaient morts à cause du péché; saint Augus
Dieu : Dieu a disposé le Christ comme victime de pro tin prouve par là l’existence du péché originel même
pitiation dans son sang, afin de manifester sa justice,
chez les enfants : eux aussi étaient morts et le Christ
et dc manière à être (reconnu) juste en justifiant celui
esl mort pour eux. Cont. Jul., VI. iv, P. L., t. xuv,
qui a la foi en Jésus-Christ.
col. 825; De pecc. mer. et rem., I, XX vu, 43, P. L.,
N'avons-nous point ici la conception d’une justice
t. xi.iv, col. 133.
de Dieu, attribut divin poursuivant le péché et exi
Une autre interprétation l'entend dans le sens mys
geant l’expiation? Dans ce cas, comment admettre à
tique : grâce à la mort du Christ, tous les hommes
deux versets d'intervalle un changement aussi brusque
sont morts au péché et à l’ancien étal de vie, au vieil
homme. Par le rite du baptême, le chrétien participe
dans la pensée de l’Apôtre? Ne faudrait-il pas en
2437
PAUL (SAINT). LA HÉDEMPTION
à la mort du Christ ct ù sa résurrection; cf. Boni.,
vi, 2 sq.; Col., ni, 3; GaL, n, 19. Mais ccttc interpré
tation ne rend pas toute la pensée de l'Apôtre, si l’on
n’y ajoute que la mort du Christ a expié le péché ct I
délivré ainsi l’homme de la mort et du châtiment qui
pesait .sur lui. Cela ressort des textes qui vont suivre.
En effet. l’Apôtre déclare : « Dieu a fait le Christ
péché pour nous, ύπέρ ημών, afin que nous devenions
en lui justice dc Dieu. » H Cor·, v. 21. Pour (aire com
prendre aux Corinthiens la bonté et la miséricorde dc
Dieu, Paul rappelle comment il a traité le Christ en leur
faveur. Dieu · l’a fait péché », c’est-à-dire, l’a traité
oe/uf summum peccatorem, dit Comely, h. L · Il l’a
fait péché ». dit saint Jean Chrysostome, « c’est-àdire il l’a laissé condamner comme un pécheur, ώς
αμαρτωλόν κατακρίΟήναι
mourir comme un
maudit, ώς έπικατάρατον άποΟανειν », P. (L, t. ι.χι,
c(d. 478; Peccati nescium tractavit ut peccatorem,
Grimm, Lex ikon.
11 est de toute évidence que αμαρτία est mis ici
pour αμαρτωλός; c’est l’abstrait pour le concret,
comme dans Boni., vu, 7, ό νόμος άμαρτία, qui
s'explique par son opposé ό νόμος άγιος, t. 12. Il
faut expliquer de même l’expression « justice de
Dieu » : Dieu a traité le Christ en pécheur pour que
nous devenions en lui justes de la justice de Dieu,
non de notre justice propre. Cf. I Thess., v, 10.
Un passage de l'épitre aux Galates expose, d’une
façon plus complète, le rôle du Christ dans notre
salut : · Il s’est donné lui-même pour nos péchés,
afin de nous arracher à ce siècle présent qui est mau
vais, selon la volonté de Dieu notre Père. » Gai., i,
3-1. Au début de l’épitre aux Galates, l’Apôtre indique
ainsi la véritable cause de notre justification : le
Christ < s’est donne », cf. n. 20, « s'est livré ». A qui
s’est-il donné, ou livré? A Dieu, à l’humanité ou aux
bourreaux? Aux trois, sans doute. Mais l’idée prédo
minante esl qu’il s’est donné â Dieu spontanément,
par amour pour les hommes, ήγάπησεν ύμας, Eph., v,
2. cf. Gai., n, 20; il s’est livré < comme offrande et
victime agréable â Dieu, παρέδωκεν εαυτόν ύπέρ ημών
προσφοράν καί Ουσίαν τω Θεω είς όσμήν εύωδίας »,
Eph., ν, 2: pour être la « rançon · de notre salut ou de
notre délivrance, άντίλυτρον ύπέρ πάντων. I Tim., n, 6.
A titre, à la fois de victime propitiatoire el expia
toire — la première n’allant pas sans la seconde lors
qu’il s’agit de péchés à pardonner - ct dc rançon
pour la délivrance, il s’est offert à Dieu el s’est laissé
mettre à mort. Ce don de lui-même à Dieu s’étend-il
à toute sa vie ou seulement à sa mort? Aux deux
sans doute, cf. Phil., n. 8; mais surtout ù sa mort,
comme l’indiquent les mots « pour nos péchés »,
I Cor., xv, 3; cf. Gai., n, 20-21 ; Eph.. i, 7:« la rédemp
tion par son sang, la rémission des fléchés ».
Le Christ s* est dune offert lui-même, et il a eu ainsi
sa part de volonté dans la détermination de racheter
l'homme. Cependant, dans Boni., vin. 32, nous lisons :
« (Dieu) n’a pas épargne son i ils, mais l'a livré (ù la
mort). παρέδωκεν αύτόν. pour nous tous ■; cl dans
Joa., ni, 16 ;
Dieu a donné au monde son Fils
unique ». tandis que dans Marc., x, 15, Matth., xx.
28. c’est le < Fils de l’homme qui donne lui-même sa
vie », comme dans Eph., v. 25; TU., il. Il; Gai., il,
20; i Tim., il, 6. D’autre part, le Christ, en se livrant
lui-même, fait la volonté du Père. Gal., i. 1 (fin du f.).
Nous sommes là en présence du mystère de cette
double volonté, celle dc Dieu ct celle du Christ. D’un
côté, le Christ se livre, se donne lui-même; d’un autre
côté, c’est Dieu qui le donne au monde, le livre cl ne
l'épargne pas. Saint Jérôme dit à ce sujet : Neque
Filius se dedit pro peccatis nostris absque voluntate Pa
tris, neque Pater tradidit Filium sine Filii voluntate.
In Gal., i. L /< L.. I, xxvi, coi. 311.
2438
L’œuvre salutaire du Christ est non seulement un
sacrifice ou une offrande agréable à Dieu, elle est une
délivrance, un rachat. Cette idée est exprimée par le
mot άπολύτρωσις, qui est le nom d’action du verbe
άπολυτρόω, comme λύτρωσίς de λυτρόω. Dans les
LXX, λυτρούσβαι est surtout employé â propos de la
délivrance d’Égypte, Ex., vi. 6; xv, 13; DeuL, vu,
8; ix, 26; xm, 5; mais il exprime aussi le rachat des
esclaves par leur maître en payant une rançon ou une
amende. Ex., xxi. 8. Dans Polybe, XVII, xvi, 1, on
trouve λυτρούσΟαι dans le sens de racheter en payant
un prix. En, grec classique, λύτρον, généralement au
pluriel, désigne la rançon des prisonniers, cf. Thucy
dide, vi. 5. Il a également le sens d’amende payée
pour avoir la vie sauve, il est alors synonyme dc
τιμή. Dans les LXX, nous le trouvons dans le sens
dc rançon ou compensation pécuniaire, Ex., xxi. 30;
xxx, 12; Num., xxxv, 31 ; Lev., xxv, 21. Il en est de
même dans Fl. Josèphe, Antiq., XIV, vu, 1 : λύτρον
αντί πάντων ίδωκεν. Enfin, en grec classique, on
trouve άποΟνήσκειν ύπέρ τίνος dans le même sens
que αποθνήσκει? άυτί τίνος; cf. Sophocle. Trach., 708;
Euripide, liée., 310; Platon. Convia., 179 b.
En outre, chez les Juifs, l’idée de la mort cxpialricc
du juste est déjà indiquée dans Is., un;on la retrouve
dans II Mac., vu, 37 sq. (noter άντίψυχον, ίλαστηρίσυ
θανάτου), ainsi que dans IV Mac., xvn, 22; cf. Bom.,
\. 7-8.
D’autre part, on voit clairement, d’après les évan
giles, que le péché constitue comme une dette envers
Dieu, en même temps qu’un état dc déchéance et
d’esclavage dont l'homme n’a pas lui-même les
moyens dc se libérer. Dans le grec de l’époque impé
riale, on disait οφείλω αμαρτίαν, » devoir un péché »,
c’est-à-dirc être coupable d’une faute entraînant un
châtiment, comme on disait οφείλω χρέος, avoir une
dette. Cf. Dcissmann, Xeue Bibelstudien, p. 52. Dans
le Pater, la recension de Matlh. donne : « Remetteznous nos dettes, όφειλήματα ημών », tandis que celle
de Luc dit : » Nos péchés, αμαρτίας ημών. »
Quant au terme άπολύτρωσις. il n’est pas d’un
emploi fréquent chez les auteurs grecs, et il n’est
employé dans l’Ancicn Testament que dans Daniel,
iv, 30c. pour exprimer la délivrance dc Nabuchodonosor, c’csl-à-ar le sang du Christ, διά του αίματος αύτου ». Ce
texte esl déjà signilicatif par lui-même; mais, si nous
rapprochons les passages où est employé le mot άττολύτρωσις, des autres passages — et ils sont nombreux —
où il est question de rançon payée, on volt que celle
délivrance est accomplie moyennant la rançon, λύτρον.
άντίλυτρον. τιμή, qui consiste dans le sang ou le
sacrifice du Christ. Cf. Marc., x. 15 (Matth., xx, 28);
I Tim., il. 6; I Cor., vi, 20; vu, 22 (cf. xv, 3); Gai.,
in, 13; 11 Petr., n. 1; Apoc., v, 9; Act., xx, 28;
II Petr., i. 18 19
Le passage Bom.. in, 26, synthétise la pensée dc
l’Apôtre sur cc point : · Dieu a disposé le Christ comme
moyen de propitiation ct d’expiation dans son sang,
par le moyen dc la foi, ίλαστήριον... έν τω αύτου
2439
PAUL (SAINT). LA JUSTIFICATION
αίματι ». Ίλαστήρων ne doit point être pris pour un
masculin, mais pour un neutre. C’était l'usage, à
l'époque impériale, d’élever aux dieux des monuments
appelés ίλαστήρια. dons propitiatoires destinés â
rendre In divinité favorable. Ce mot était donc tout
indiqué pour désigner un moyen de propitiation. Dans
les LXX, Il désigne le kapparcth, ou partie de l’arche
d’alliance que l’on aspergeait de sang au jour de
• l'expiation », C'était un instrument d’expiation
grâce au sang de la victime. C’est là que l’Apôtre a
pris le terme et la figure pour traduire l'œuvre expiatrlce du Christ. Le Christ a été établi comme un moyen
permanent de propitiation ct d'expiation pour les
péchés. Cf. Hub., ix, 11-12; 15-17, 18 sq. Dieu l’a
disposé comme une manifestation, une preuve de sa
justice salviflque à l’égard des hommes. Son sacrifice
a été accompli une fois au Calvaire, mais son œuvre
expiatoire se perpétuent l’homme y participe par la foi.
La doctrine de l’Apôtre est ainsi d'accord avec
l’Ancicn Testament, où le péché exigeait une répara
tion, peine â subir ou amende à payer. Elle l'est aussi
avec renseignement évangélique où le péché est une
dette, et la mort du Christ une rançon. Les exégètes
modernes indépendants ne veulent point voir dans la
mort du Christ « une expiation objective faite devant
Dieu pour le péché, mais le moyen historique d’une .
expiation subjective qui se fait dans la conscience
humaine par la foi, par la mort du vieil homme et la
naissance de l'homme nouveau »; cf. A. Sabatier. La
doctrine de l'expiation, p. 79. Mais peut-on, sans faire
violence aux textes, plier la pensée de l’Apôtre aux
catégories de la philosophie moderne?
4« La justification. — D’après Hom., in, 21-27,
l’homme est donc justifié gratuitement par Dieu, en
conséquence de l’œuvre du Christ, par la justice de
Dieu communiquée à l’homme; justice que l'homme
s’approprie par la foi et qui est pour lui la source d’une
vie nouvelle. Il nous sera plus facile maintenant de I
saisir la portée des termes justifier, justification,^.^
δικαίωσις, dans saint Paul.
Les verbes en ... - όω ont le sens de donner la qualité
exprimée par l’adjectif qui leur correspond; par
exemple, λευκόω veut dire · rendre blanc ». Δικαιόω
devrait donc signifier · rendre juste ». Mais quand il
s'agit d’une qualité morale que l’homme n’a point le
pouvoir de donner, la règle ne peut s'appliquer. C’est
pourquoi, dans la langue profane, le verbe δικαιόω ne
signifie pas « rendre juste », mais < trouver juste;
regarder, reconnaître comme juste ». Par suite, il
prend le sens juridique de « faire justice », acquitter
ou condamner par un jugement. Toutefois, cc dernier
sens — il importe de le noter — est le moins courant,
tandis que les autres se rencontrent avec une grande
variété de nuances.
Dans l’Ancicn Testament, le mot δικαιόω signifie
parfois reconnaître le droit, déclarer juste par un
jugement, Ex., xxm 7; Dcut., xxv, 1; III Beg..
vm, 32 (cf. II Par., vi. 23); Ps. lxxii, 3; Is., v, 23;
L, 8; lui, 11 ; ou encore : donner raison, sans idée de
jugement, comme dans Job, xxxm, 32.
Le passif signifie très souvent · être juste »; le
P. Lagrange l’a bien montré dans son Commentaire
sur l’épltrc aux Romains, p. 121 sq. (édit. 1916); ·
citons spécialement Ps. xvm (xix), 10; l (li), 4 : 1
pour que tu aies raison, que tu sois juste et reconnu
comme tel » (cf. Bom., m, 4); Ps. cxlii (cxlhi), 2;
U., xliii, 26; xlv, 25 (26); Mich., vi, 11; Ps. lxxii
(i.xxiii), 13; EccIL, ix. 12 (17); xxxtv (xxxi), 5. Il en |
est de même dans V Apocalypse de Baruch, xxi, 9, 11,
12; xxiv, 1; li. 3, cl IV Esdr., xn, 7.
Ainsi, le mot δικαιόω n’était nullement limité à
deux sens très tranchés : déclarer juste, ou rendre
juste. La · déclaration » de justice, impliquait sans
2440
i doute un acte solennel, un jugement. Mais le Juif qui
espérait parvenir au · salut », s'efTorçait, par la pra
tique de la Loi, d’« être juste » déjà en celte vie, d’être
reconnu, trouvé juste aux yeux de Dieu déjà en ce
monde, avant le jugement ; cf. J.uc., i, 6 : Dieu rcconI naissait comme justes Zacharie et Élisabeth, et ils
étaient justes â ses yeux ».
Si l’on veut préciser le sens dus mots < justifier »,
• être justifié », il faut donc avant tout distinguer
entre la perspective cschatologique et la perspective
terrestre. S’il est vrai que lu suris est celui de « décla
ration de justice » au dernier jour, quand il s'agit du
jugement final, comme dans Horn., n, 12-13, par
contre, on ne voit pas ce que .signifierait une déclara
tion au sens jorensiguc, lorsque la pensée se tient en
dehors de cette perspective; ce qui est précisément
le cas pour la plupart des textes de sainl Paul.
Si Dieu justifie l'homme, c’est qu’il le reconnaît
juste, qu'il le trouve juste à ses yeux d’une justice
réelle. Celle manière d’entendre la pensée de l'Apôtre
s’accorde avec la doctrine de l’Ancicn Testament ct
du judaïsme. Mais, pour l’Apôtre, l'homme trouvé
juste devant Dieu, reconnu juste par lui dès ici-bas
n'est point juste de la justice de la Loi, Justice propre;
il est juste de la « justice de Dieu ». Celte justice du
Dieu est donnée à l’homme, autrement Dieu recon
naîtrait juste à ses yeux celui cjui ne l'est pas, cc qui
serait une absurdité. Dieu ne saurait donc justifier
l’homme sans le rendre juste de sa propre justice.
C’est en s'appuyant sur ces principes qu'il faut com
prendre les textes des épîtres où se rencontrent les
mots δικαιόω, δικαίωσις.
Voyons d’abord les cas où la justification a le sens
cschatologique. Lus textes sont peu nombreux el pas
tous concluants. D'abord Boni., n, 13, le plus carac
téristique. Ici, la justification est l’antithèse de la
condamnation, t. 12; la perspective est celle du juge
ment.
Peut-être en est-il de même dans Boni., ni, 20, et
GaL, n, 16; mais ici il n’est pas clairement question
d’une déclaration de justice au dernier jour; c’est
plutôt l'affirmation du principe général que l’homme
ne saurait ni être juste, ni reconnu comme tel · devant
Dieu », c’est-à-dire être effectivement juste.
Dans Boni., m, 30, le verbe étant au futur pourrait
s'entendre au sens cschatologique, mais il peut signi
fier aussi la règle, le principe d’après lequel Dieu
justifiera désormais l’homme, par opposition à l’an
cienne économie, celle de la Loi : les Juifs comme les
Gentils seront justifiés en raison de la foi.
Dans GaL, v, 5, « l'espérance de la justice » est-elle
une notion cschatologique? Si l’on fait de la «justice ·
l'objet de l’espérance, on a un concept cschatologique.
Mais il n'est point dans la ligne de la pensée de
l’Apôtre; car ici la justice est une garantie de l'espé
rance, c’est-à-dire (les biens que l'on espère pour le
monde futur; c’est donc une justice actuelle. Si le
texte avait une portée cschatologicpic. il ne pourrait
viser qu'une constatation de justice, non une posses
sion de la justice.
On invoque souvent I Cor., iv, 4. comme ayant un
sens cschatologique : « Quoique je ne me sente cou
pablc de rien, je ne suis pas pour cela justifié : mon
juge, c’est le Seigneur. » La mention du Seigneur
comme juge, el celle de son retour suggère un sens
cschatologique. On ne peut méconnaître que ce sens
soit dans la pensée de l’Apôtre au t. 5. Mais en est-il
nécessairement de meme au y. I? Cc n'est point évi
dent. L'Apôtre a conscience d’avoir bien rempli sa
charge, mais cela m· prouve pas qu’il doive · se tenir
pour juste » à cause de cela. Il laisse au Seigneur lu
soin d'apprécier sa conduite. Il n'y a point là une doc
trine sur la justification.
2441
PAUL (SAINT). LA FOI
On peut citer encore Hom., vni. 30 ct 33. Dans le ,
30, In justification suit l’appel à la foi, elle est au
passé; il est tout naturel de l’entendre de la justifica
tion première. Mais In glorification aussi est au passé
et vient immédiatement après la justification. O
texte n’est donc pas décisif sur le sens à donner au
mot · justifier >. On peut l’entendre : que la possession
de In justice est, en principe, un gage certain de glori
licatlon, en cc qui concerne l’action de Dieu. Ainsi.
l’aoristcOXprimc la certitude du futur. Selon plusieurs
commentateurs, le terme · justification · désigne ici.
non seulement la justification première, mais encore
la persévérance dans la justice ct le développement de
la vie chrétienne jusqu'à la Jin. sous l’influence de la
grâce. Cf. Rom., vi, 22-23; Comely, In Romanos,
p. 151 ; Leinormyer, Les épltresde saint Paul, 1.1, p. 302.
Il est difficile de ne pas reconnaître la perspective
cschatologique à l’arrière-plan des t. vin, 31-33.
L’espérance du salut éternel repose sur le fondement
inébranlable de l’amour de Dieu et de Jésus-Christ
Rien ne saurait arracher le chrétien à l’amour de
Dieu dans le Christ-Jésus. La Loi est vaincue avec
la chair ct la mort ; les fidèles sont dans le Christ »,
ils vivent selon l’Esprit, cf. Rom., vm, 8. Dans cet
état, aucune « condamnation · ne saurait les atteindre.
Sans doute il en sera ainsi au dernier jour, mais
l’Apôtre parle de l’état présent : si Dieu a fait tout
cela pour les chrétiens qui sont dans le Christ, s’il leur
n donné la justice, désormais il n’y a plus pour eux
aucun titre à la condamnation. Lorsque l’Apôtre dit
au ÿ. 33 : < Qui accusera les élus de Dieu? C’est Dieu
qui les justifie », il n’est donc pas nécessairement
question d’une accusation au jour du jugement. Le
sens est plutôt : « Qui donc, désormais, les accuserait? ·
D’aillcurs on ne peut faire l'hypothèse d’une accusa
tion au dernier jugement après que Dieu aurait déclaré
juste au sens torensigue. Cf. Lagrange, h. I.
Ainsi, les textes où le mot « justifier » a une portée
cschatologique sont très peu nombreux. Le P. La
grange, op. cit.9 p. 129, n’en a retenu qu’un seul.
Rom., π, 13. S’il y en a d’autres, la perspective cscha
tologique n’y est pas au premier plan.
Les autres passages où l’idée de justification n’a
aucune portée cschatologique — et c’est la majorité
offrent des nuances diverses. Il Importe de relever sur
tout ceux qui marquent le passage de l'étal de péché
à celui de justice, l’acquisition de la part de l’homme
d’une qualité positive, celle de juste.
En premier Heu I Cor., vi, 11. Ce verset décrit l’état
actuel des Corinthiens, par contraste avec leur état
ancien, celui de pécheur : Mais vous avez été lavés,
vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés nu
nom de Notrc-Seigneur Jésus-Christ cl par l’Esprit de
notre Dieu. » Ici, la justification est dans la même
ligne que la purification et la sanctification. Elle
a été accomplie par le baptême (par le nom «lu Sei
gneur Jésus-Christ) el le «Ion de I’Esprit-Saint. Les
fidèles sont donc devenus justes de la même manière
qu’ils sont devenus saints.
Ix* passage Rom., v, 9. n'est pas moins significatif :
Maintenant «pie nous avons été justifiés dans son
sang... » Ici, toute idée de déclaration de Justice doit
être écartée : les fidèles sont comme plongés dans le
Christ et transformés, Ils acquièrent une «piaillé, prin
cipe de vie nouvelle; cf. Il Cor., v, 21; I Cor., i, 30.
En demeurant dans cet étal — ce que l'Apôtre sup
pose comme normal — ils seront sauvés de la colère,
an dernier jour, lors «le la consommation du salut.
Le passage Rom., ut, 21, est analogue au précédent.
Dans l’épltrc à Tite. m, 7, l’état «le justice, la qualité
de juste est donnée comme le rondement de l’espérance
de la vie éternelle. A ce groupe de passages peuvent se
rattacher encore, Rom., m. 28; iv. 5; v, 1; ix. 30.
2442
Enfin, dans les deux passages, Kom., iv, 25 ct x.
18, le mot 3ιχχΙωσις marque un principe de vie. rem
plaçant un principe de mort, grâce a In résurrection
du Christ. H ne signifie point une simple déclaration
de justice.
Ainsi, la justification apparaît nettement d’abord
comme une action de Dieu opérant une transforma
tion dans l’homme en lui conférant la justice ou la
qualité «le juste : c’est la justification première. En
cette vie, cette justice n’est point inamissiblc, ni
consacrée par une sentence, comme le montrent les
c. vi-vm de l’épltrc aux Domains. Elle est le point de
départ ct le principe de la vie chrétienne» dr la vie dr
l’esprit; elle est la garantie du salut. La reconnaissance
de crttc justice au dernier jour, lors de la consomma
tion du salut, est la justification seconde.
5e Im loi ; sa nature ; son rôle. — 1. Dieu a voulu
justifier l’homme; mais il ne pouvait le faire sans que
l’homme sc tournât vers lui par un acte de son esprit
rt de sa volonté. Cet acte initial est fourni par la
foi.
Saint Paul emploie le mot « foi ·, πίσης, plus de
cent-trente-sept fois, mais nulle part il n’en donne la
définition. (Nous ne parlons pas ici de l’épltrc aux
Hébreux dont la doctrine sera exposée à part.) Élimi
nons d’abord les acceptions du mot « foi > dans le sens
de « certitude pratique » ou bonne foi. Rom., xjv, 23;
de fidélité de Dieu ou de l’homme. Rom., m, 5; TlL,
n, 10; I Tim., v, 12; de «foi des miracles ., I Cor., xin.2.
acceptions qui n’ont point un rapport direct avec la
justification.
En dehors de ces passages, la foi. d une manière
générale, désigne tantôt l'acte, ou la vertu de foi; tantôt
l'économie ou régime de la foi. par antithèse ascc celui
de la Loi.
Saint Paul n’a point analysé le concept de foi Dans
la plupart «les cas. il envisage la foi in concreto, c’est-àdire comme comprenant un ensemble d’actes ou de
dispositions. C’est pourquoi on éprouve parfois une
assez grande difficulté à dire cc qu’il entend exacte
ment par cette notion ct quel rôle il lui attribue dans
la justification.
Efforçons-nous d’abord de dégager les éléments con
tenus dans la notion de /oi.
La foi est une conviction de l'esprit, 1 Thess., iv, Il
« Si nous croyons que Jésus est mort et ressuscite
[croyons] aussi (que] Dieu amènera avec Jésus ceux
qui se sont endormis en lui. »
La foi d’Abraham, type de celle des croyants, est
une conviction fondée sur la véracité el la fidélité de
Dieu promettant des biens à venir. Mais, comme II
s’agit «le choses à obtenir, à lu conviction s'ajoute
naturellement la confiance. Gai., m, 6 : « Abraham
crut à Dieu el cela lui fut imputé à justice »; cf. Rom.,
iv. I. 17. 18.21.
L’adhésion de l’esprit aux enseignements de la pré
dication est le prélude de l’acceptation de l’Evangile :
« Il a phi à Dieu de sauver les croyants par la folie de
la prédication. · 1 Cor., 1, 21; cf. 1 Thess., i, 3-10.
• Qu’est-ce donc qu’Apollos et qu’esl-ce que Paul?
Des ministres par le moyen «lesquels vous avez cru.
I Cor., m, 4-5; cf. I Cor., xiv, 22; xv, 15.
Recevoir l’Évangile, c’est accepter comme vrai l’ob
jet de la prédication : » SI tu confesses de ta bouche
Jésus comme Seigneur et si tu crois dans ton cœur que
Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. » Rom.,
x. 9 10; cf. Rom., i. 1 I 17 ; m. 3. 22; vi, 8.
De plus, la foi, appuyée sur la force du témoignage,
est l'antithèse de la vision ou connaissance immé
diate : · Nous marchons par la foi et non pur la vue
(la vision). · Il Cor., v. 7. L'acte Intellectuel de la foi
est donc une connaissance par intermédiaire. L’adhé
sion aux vérités chrétiennes n’est pas imposée par
24'·3
PAUL (SAINT). LA EOI
l’évidence de l’objet : elle résulte de la valeur du témoi
gnage. Par suite, elle comporte un acte de volonté;
il v a une «obéissance » à la foi, Boni., i. 5; x. 16; xvr.
26; cf. Hom., xv, 18; Il Cor., x. 5; Boni., x, 3, 30, 31.
La foi suppose donc le désir ou la volonté d’adhérer
au christianisme ct, par conséquent, l’espérance du
pardon avec un commencement d’amour de Dieu.
L'objet de la loi c’est le contenu île la prédication en
général. II Thess., n, 12-13; I Cor., xv, 1-2; Boni., i.
16-17; x, 18; Phil., l, 27. Spécialement, cet objet est
Dieu et le Christ : Dieu est fidèle, tout-puissant, il tient
ses promesses. I Thess., i. 8-20; Gai., ni, 6; Il Cor.,
i, 9; Boni., ni, 25; iv, 3, 5, 17-25; vi, 28; îx, 33; x,
8, 9; Col., n, 12; Il Cor., v, 19. Jésus est le Messie, il
est le Fils de Dieu, il a été crucifié, il est ressuscité, il
est le Christ glorifié, il csl la cause de notre salut.
I Thess., iv, 1I; GaL, n, 20; I Cor., xv, 1-11, 1 1, 17;
Born., x. 8. 9.
Lorsque l’objet de la foi est une chose â obtenir, la
foi concrète comporte la confiance, I Tim., i, 16;
Boni., iv, 5, 21; cf. Il Tim., i. 1-2; mais elle suppose
toujours que Dieu est véracc ct fidèle; le contraire
serait une impossibilité psychologique.
En somme, la foi chez saint Paul est décrite d’une
façon concrète : elle désigne l’adhésion au christia
nisme dans le but d’obtenir les biens offerts par Dieu
dans U; Christ. Elle se distingue ainsi de la foi chez
saint Jacques, simple assentiment de l’intelligence, et
qui reste théorique et stérile s’il n’est accompagné de
la charité. Cf. Jac., n, 17, 19.
Enfin, la foi chez saint Paul est non seulement un
acte ou ensemble d’actes, elle csl un état ou habitus;
c’est un principe de vie : · Ce que je vis maintenant
dans la chair (c’est-à-dire en cette vie) je le vis dans
la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé ct qui s’est livré
lui-même pour moi. · Gai., n, 20; cf. il Cor., xi», 5.
Il y a donc une « vie de la foi ». Ainsi la foi demeure
comme une condition primordiale du salut : il faut
demeurer ferme, persévérer dans la fol. I Cor., xvi,
13; Il Cor., i, 21; Bom.. x, 20, cf. 11-17; Col., i, 23;
n, 7; I Tim., n, 15.
La foi est principe d’espérance par l’Esprit : ■ C’est
de la foi, par l’Esprit,que nous attendons l’espérance de
la justice (l’objet de l’espérance, assuré par la jus
tice).» Gai., v, 5. Elle est « agissante par la charité »,
ibid., 6. La fol n’est point la charité, ni même le prin
cipe de la charité; mais elle est le fondement de la vie
chrétienne dans l’homme justifié. Sans la charité, son
action serait nulle dans l’ordre du salut; cf. Jac., n,
11-26; de même que la charité ne saurait exister sans
elle, puisqu’elle est le fruit de la justification qui dépend
elle-même de la fol. Cf. Bom., v, 5; I Thess., i, 3;
Col., i, I, 5. D’ailleurs, la charité est supérieure à la
foi ainsi qu'aux autres vertus; cf. I Cor., xm. La foi
demeure en cette vic, I Cor., xm, 13, mais doit faire
place à la vision ou connaissance directe, dans l'autre
vie. 1 Cor., xm. 12; II Cor., v, 7.
2. Quel est exactement le rôle de la foi dans l’acqui
sition de la justice? La foi. tout en étant le résultat
de la prédication, Bom., x. 11-21, est un don de Dieu,
un eflet de la prédestination et de la vocation. Les
fidèles sont des · appelés » et même, en un sens, des
« élus », cf. 1 Thess., iv, 1-5; Il Thess., n, 13; m, 2;
Bom., vm, 28-30; I Cor., n. 1-5. De plus, l’action
divine est nécessaire non seulement à l’acquisition de
la foi, mats encore à sa conservation ct à son dévelop
pement. Eph., t, 17-19.
La foi n’est donc pas uniquement le fruit de l’acti
vité personnelle de l’homme; néanmoins, c’est la part
de l'homme dans l'acquisition de ta justice.
Or, les Juifs regardaient la justice d'Abraham —
qui, d’après eux, avait commencé à servir Dieu à l’âge
de trois ans
comme ayant été parfaite grâce «â la
2404
circoncision et Λ l’observaiion anticipée de la Loi. En
outre, ils regardaient sa foi comme constituant un
mérite. Saint Paul leur montre que la justice du
patriarche lui vient de su foi sans la circoncision ni
l'accomplissement des œuvres de la Loi. Sur ce point,
son explication de la Genèse revêt presque le carac
tère d’une controverse avec les Juifs.
De plus. Il existait une sorte de contrat entre Dieu cl
les Juifs. Ceux-ci étaient comme des ouvriers gagnant
leur salaire. S’ils observaient bien la Loi, ils acqué
raient la justice : Dieu leur devait la justification cl
Γ « héritage » promis. Bom.. ιν, I.
Or, pour saint Paul, la Loi donnait lieu à des · trans
gressions » cl provoquait la colère; la Justification el
le jugement de justification ne pouvaient donc être le
salaire des œuvres de la Loi. Ils sont des dons gratuits
que Dieu a voulu donner à la foi. Ainsi, ta foi s'oppose
ά la Loi comme le régime de la gratuité à celui du salaire
La foi tient lieu des œuvres; mais elle n’est pas une
« œuvre ». Elle en difïèrc en ce qu’elle ne donne pas
un titre à la justice. Par les œuvres, la justice eût clé
acquise; par la fol, elle est donnée, accordée.
Cependant, la justice vient de la foi, iv. πίστεως,
mais non comme d’une œuvre qui la mérite. Bom..
m, 26. Pourtant, la foi est plus qu’une simple condi
tion; elle est une disposition de l'âme; elle est cause en
quelque manière et source de la justice.
De plus, la justice est accordée par le moyen de la
foi, διά πίστεως. Bom., m, 22, 30; ix, 20. L’homme
reçoit la justice par la foi. πίστει, Bom., m, 28.
Bien que l’on ne puisse pas toujours distinguer une
nuance de sens entre έκ πίστεως, διά πίστεως el πίστει,
le simple datif semble marquer une causalité véri
table : l’homme, par la foi. je ne dis pas mérite, mais
obtient la justice. Cf. Bom., iv. 20; v. 2; xi, 20; Phil.,
i, 27; Il Tim., n, 10.
Le concile de Trente, session vi, c. 7, 8,9. en disant
que l’on n’est pas justifié par la /oi seule, entend la
croyance, l’acte purement ou formellement intellec
tuel, cf. Jac., n. 17, ou encore la pure conviction
d'être en grâce avec Dieu, au sens luthérien; Il ne veut
point parler des dispositions et de la préparation que
comporte la /oi concrète el agissante. Au contraire, il
est d’accord avec saint Paul pour regarder ces dispo
sitions et cette préparation comme des facteurs de la
justification première. Sa notion de la foi qui justifie
ne s’oppose donc point à celle de saint Paul.
Le rôle de la foi dans la justification n’est point
Indépendant de celui du baptême; car l’homme qui
adhère à l’Évangile se soumet aux conditions el aux
moyens de salut contenus dans la prédication chré
tienne. Il a donc, au moins implicitement, le désir de
sc soumettre au baptême comme rite purificateur
Ainsi, le baptême est appelé par la foi. Comme rite
initiateur il incorpore le fidèle au Christ et consomme
la justification; cf. GaL. m, 26-27; I Cor., νι. 11;
Rom., v. I sq.
Après la justification, la foi demeure à l’étal d'/iabilus cl joue le rôle de fondement de la vie chrétienne,
ainsi que nous l’avons dil plus haut.
6° Les fruits de la justification et la vie chrétienne, le
rôle du baptême (Boni., v. 1 ; vif, 39). — 1. La récon
ciliation, la certitude du salut.
Par In justification,
l’homme csl réconcilié avec Dieu. H avait encouru sa
colère, Eph., n. 3; Col., i. 21; il lui était insoumis, il
était son ennemi ct marchait hors de la vole du salut.
11 est maintenant dans une situation normale â l’égard
de Dieu; el cela est le résultat de la mort du Christ.
Il a la paix, la joie de sc sentir en grâce avec Dieu et
d’êlrc dans la voie sûre. Sa vie prend désormais un
sens plein el profond par l’cspénmcc d’arriver au
salut : il sera sauvé; il échappera Λ la colère », f. 9;
il atteindra la gloire de Dieu t. 2. gloire que Dieu
2445
PAUL (SAINT). LI
réserve nux justes ct qui est une participation ù sa
gloire propre.
Le support des épreuves, dans ccttc condition nou
velle, est un moti/ d'espérance, car il permet à l'homme
de montrer sa fermeté dans la · grâce dans laquelle
il a été établi », f. 2. « Or, l’espérance ne trompe pas »,
t. 5. Ce n’est point une illusion que l’on risque de voir
s’évanouir. Elle repose sur une certitude qui doit sou
tenir constamment l’homme clans le développement
de la vie chrétienne. C'est là un point sur lequel
l’Apôtre insiste d’une façon remarquable, non seule
ment dans Bom., v, 1-11, mais encore dans vni, 1827; 35-39. Une fois justifié· l’homme doit diriger ses
désirs ct son activité uniquement vers le but à atteindre
c’est-à-dire le salut.
Mais l’homme, avec sa faiblesse, est-il assuré de
soutenir son effort de vie spirituelle jusqu’au bout?
L’Apôtre sent toute ccttc faiblesse, vm. 20. Pour lui,
le salut ne sc réalise point d’une façon mécanique, en
dehors de l’activité ct de l’énergie humaine; mais ccttc
énergie est soutenue ct dirigée par la grâce de Dieu, cl
c’est précisément ce qui constitue la garantie de l’es
pérance chrétienne : « L'amour de Dieu a été répandu
dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été
donné », t. 5. Ainsi, le don de la justice est accompagne
de çplui de l’Esprit-Saint qui habite dans l’âme
(cf. vm, 9, 11) ct dont l’Apôtre exposera plus loin le
rôle. Cet Esprit a répandu l’amour de Dieu en nous :
il s’agit sans doute de l'amour dont Dieu nous aime,
comme le montrent les f. 5 et 8,ct non de l’amour de
l’homme pour Dieu. Mais cet « amour de Dieu est
un amour communiqué, une réalité divine donnée par
l’Esprit; l’Apôtre expliquera plus loin cette commu
nication de vie divine. Or, l’amour de Dieu ne saurait
être dans l’homme sans qu’il y ait de la part de
l’homme un amour réciproque. Cf. Joa.» xtv, 21-23,
ct i Joa . i\. 16.
Cet amour de Dieu s'est manifesté < en ce que, alors
que nous étions encore pécheurs, le Christ est mort
pour nous », ÿ. 8. Si Dieu, en effet, nous a témoigné
une telle bonté alors que nous étions scs ennemis, a
plus forte raison, maintenant que nous sommes justi
fiés ct réconciliés par la mort de son Fils, nous
donnera-t-il le salut « en sa vie », Ÿ. 10, c’est-à-dire
en nous faisant participera la vie du Christ, en nous
faisant vivre de la vie chrétienne par l’action de
l’Esprit-Saint. Cette vie sera décrite, Bom.. vi-vm.
Cf. Joa., m, 16; xv, 1 sq ; xiv,2t, 23; xvn. 26; I Joa.,
. iv. 16.
2. L'humanité pécheresse en Adam, mats justifiée et
sauvée dans le Christ : le péché originel, — Après avoir
présenté le résultat de la justification sous son aspect
intérieur ct personnel, afin de donner nu chrétien
l’assurance du pardon et la joie de se sentir dans le
vrai chemin. l’Apôtre expose ce résultat en considérant
l'histoire de l’humanité.
La justice est duc à un seul homme, Jésus-Christ,
en qui tous sont devenus justes. Mais, si l’on remonte
à l’origine de l’humanité, le péché, lui aussi, est venu
d’un seul homme et a atteint tous les hommes. Pour
comprendre l’œuvre du second Adam, c’est-à-dire du
Christ, il faut donc la comparer à celle du premier,
puisqu'elle en est la contre-part le. Solidaires avec
Adam pour la faute en vertu de leur descendance, les
hommes sont devenus solidaires avec le Christ pour la
justice, Bom., v, 12-21. Ainsi, d’un côté, l’histoire
nous montre une humanité pécheresse à cause de son
premier ancêtre qui était en même temps son repré
sentant; d’un autre côté, elle nous offre le Christ
comme une source de justice pour une humanité
régénérée, solidaire avec son nouveau chef el unie à
lui comme à un principe de vie.
L'Apôtre est frappé de l'universalité de la mort.
Or, la mort est le châtiment du péché, cf. Hom.. vî.
23; 1 Cor., xv, 56; elle a été introduite dans le monde
avec le péché, par « un seul homme », Adam, t. 12 :
• tous sont morts parce que tous ont péché.èç πάντις
ήμαρτον, Vulgate : in quo omnes peccaverunt », Le fait
de l’universalité de la mort prouve donc l’universa
lité du délit cl de ia culpabilité.
Comment faut-il entendre cette culpabilité univer
selle cause de la mort? Bésullc-t-ellc des péchés per
sonnels à chacun? Non, car dans le temps qui a pré
cédé la Loi, Il y avait sans doute dans le monde des
péchés contre la loi naturelle, mais H n’y avait pas de
loi punissant de mort de tels péchés. Or, malgré cela,
la mort a régné, même sur ceux qui n’avaient point
imité la transgression.
d'Adam, c’est-àdire violé une loi · positive > portant une peine; par
conséquent, elle a régné même sur les enfants qui
n'avaient point commis de péchés actuels. La mort
sera donc le châtiment de la première faute, celle
d’Adam. En effet, Dieu avait imposé â Adam un com
mandement sous peine de mort. Gen., n, 17; Sap., n,
23. C’est la violation de ce commandement par Adam
qui est cause de la mort universelle à, titre de châti
ment. On doit donc en conclure que tous les hommes
ont été coupables en Adam; que « tous ont péché ».
t. 12, de quelque manière en lui; que tous sont soli
daires avec lui dans l’acte de péché. 11 s’agit bien, en
effet, d’un acte; outre le t. 12. 1rs textes suivants sont
formels : « Par la faute d’un seul, tous sont morts ».
t. 15; « la sentence portée contre un seul homme (ou :
à raison d’une seule faute) â été une condamnation s
(pour l'humanité) », t· 16; «par la faute d'un seul la
mort a régné du fait d’un seul ·. V. 17; · par la faute
d’un seul la condamnation a atteint tous les hommes ·.
t. 18; par la désobéissance d’un seul tous ont été
constitués pécheurs », t. 19.
Ainsi tous les hommes ont participé d’une certaine
manière à l’acte d’Adam représentant l’humanité; ils
ont élé constitués dans l'état de péché en vertu de sa
désobéissance.
La formule « tous ont péché en Adam, in quo umnes
peccaverunt (Vulgate) » rend exactement la pensée de
l’Apôtre. mais elle n’est point la traduction littérale
de έφ* ώ ττάντες ήμαρτον du v. 12. Toutefois, le mot
ήμαρτον ne désignant point des péchés personnels
(puisque de tels péchés ne méritaient point la mort
avant la Loi), ne peut signifier que la solidarité de
tous les hommes avec l’acte d’Adam : tous ont péché
en lui et avec lui.
L’Apôlre ne s’explique pas davantage ici sur le
péché d’origine. 11 en parle uniquement pour montrer
comment l’acte d’un seul, Jésus-Christ. a pu justifier
tous les hommes. L’antithèse entre le passé et le pré
sent n’intervient quo pour montrer toute la portée d<
l’œuvre du Christ. L’humanité est justifiée par l’œuvre
du Christ, parce qu’elle est solidaire avec lui; comme
elle avait été pécheresse à cause de sa solidarité avec
Adam.
« Mais il n’en csl pas du don gratuit comme de la
faute », f. 15; car. par le don d’un « seul homme »,
Jésus Christ, la bonté de Dieu l’emporte sur la faute,
le Christ ayant procuré plus de bien que le premier
homme n'avait causé de mal, v. 15. En effet, le « don
de Dieu · est supérieur au délit : H n’a pas eu seule
ment pour résultat de faire disparaître la culpabilité
d'origine; il s’étend aux autres péchés, il entraîne
l'absolution des fautes personnelles, t. 16, el, de plus,
il donne la justice intérieure avec la vie de l’Esprit,
En un mot, par l’acte coupable d’un seul, la con
damnation pèse sur tous; par l’acte de justice, δικαιώ
ματος, d’un seul, tous obtiennent la justification de
vie (qui donne la vie). Par la désobéissance d’un seul
2447
PAUL (SAINT). LE BAPTÊME
tous sont « constitués . pécheurs; par l’obéissance d’un
seul (cf. Phil., n, H : obéissant jusqu'à la mort dc la
croix), tousseront désormais constitués justes. Le péché
a régné pour la mort; fa grâce régnera maintenant «par
la justice, pour la vie éternelle, par Jésus-Christ NoireSeigneur », t. 21.
Tout ce passage éclaire vivement l'œuvre rédemp
trice ct salviflque du Christ. Le principe de la solida
rité apparaît comme la raison profonde qui a rendu
sa mort efficace pour le salut de tous les hommes :
l’obéissance du Christ et son mérite est devenu comme
le bien dc tous.
Il faut rattacher ici les autres passages où saint
Paul compare l'œuvre d’Adam à celle du Christ,
cl d'abord I Cor., xv, 21. 15 : · Puisque c’est par un
homme qu’il y a mort, c’est par un homme aussi qu’il
y a résurrection des morts. De même, en ciTet, qu’en
Adam tous meurent, de même aussi dans le Christ
tous revivront »... < Le premier homme, Adam, devint
âme vivante (être vivant, psychique), le second Adam,
lui, devint esprit vivifiant. »
Quelle est la pensée de l’Apôtrc au t. 21 : la mort
vient « par un homme », tous meurent < en Adam »?
Faut-il entendre : par la faute d'un homme, par la
prévarication d’Adam, tous les hommes sont devenus
sujets à la mort? Ou bien : le corps de l’homme, tel
qu’il est par le fait de la descendance d’Adam, est
actuellement sujet à la mort, abstraction faite dc ce
qui a pu se passer auparavant? A ne considérer que |
ce seul texte, Il est difficile dc répondre; St* ανθρώπου
pouvant signifier · par l’intermédiaire d’un homme »
aussi bien que, « à cause d’un homme ».
D’autre part, au t. 45, l’Apôtrc, en présentant
Adam comme un < être psychique », par contraste
avec le Christ principe de résurrection et de vie spiri
tuelle. parle du corps qu'Adam reçut de Dieu au
moment de la création. La mort serait donc toute
naturelle à l'homme et, pour l’expliquer, il n’y aurait
pas besoin de faire intervenir la faute d’Adam, puis
que l’homme aurait été créé ainsi dès l’origine.
Mais, ailleurs, saint Paul affirme très clairement
que c’est le péché qui a introduit la mort dans le
monde, cf. Boni., v, 12 sq., et il savait que la peine
de mort avait été portée contre Adam à cause de sa
désobéissance. Cf. il Cor., xi. 3; Sap., n, 23; Apoc.,
xn, 9; xx, 2. Or. s’il dit que le corps d’Adam, en
vertu de sa nature, était mortel, et que par nécessité
dc nature, nous avons hérité ce corps psychique, il
ne veut point se contredire, mais il y a, dans sa pensée,
un sous-entendu : le péché d'Adam a ramené l’homme
à sa seule nature, tandis qu’auparavant il jouissait de ·
privilèges surnaturels qui lui conféraient l'immorta
lité, Cf. Gcn.. il, 17; Sap.. n, 23.
Citons également le passage de l’épître aux Éphésiens : « Par nature φύσει, nous étions enfants de
colère, comme les autres ». Eph., n. 3. Ici. l’Apôtrc ne
paraît point faire allusion directement à la culpabi
lité d’origine : les Juifs, comme les gentils, sont
enfants de colère, car la nature les porle au mal; le
texte ne parle pas dc l’origine dc cette mauvaise
nature. Saint Jean Chrysostome l’entend des péchés
actuels qui ont mérité la colère. Voir aussi saint
Jérôme, h. I.
3. La vie chrétienne : rôle du baptême. — La justifi
cation a opéré la destruction du < vieil homme » et
l'affranchissement du pêche. Hom., vî, 1-23. Mort au
péché, le chrétien ne dotl plus vivre en lui. Il a été
baptisé dans le Christ », baptisé « dans sa mort »,
• enseveli avec lui » pour ressusciter comme lui. Il a
été uni â lui comme une greffe l’est au tronc », t. 5; il
participe â sa vie spirituelle et c’est là un gage de
résurrection, puisqu'une fols ressuscité le Christ ne
meurt plus t. 9. Tel est l'effet merveilleux du bap
2448
tême. Cc rite est la representation dr la mort fl de la
sépulture du Christ ; et c’est le chrétien lui-même, qui.
en sc soumettant au rite, vit en quelque sorte ce
drame de salut. Boni., vî, 2-6; cf. Gai., m, 27, cf. 19;
Phil., ΙΠ, 10; Col., n, 12-20; m, 1-4; Bom., vu, 5;
vin, 9. Il lie sa propre destinée à celle du Christ. Eu
effet, le baptême unit le chrétien au Christ glorieux.
Bom., vî, 5. 11. comme « une greffe à l’arbre > pour
vivre de sa vie. Cf. Gai., n, 18-20; I Cor., xn, 13, 27;
vi, 15; Eph., iv, 3-6; 15-16; Boni., xi. 15, 17; Joa..
xv, 1 sq.; I Joa., v. 11, 12. Le baptême esl le sceau,
σφραγίς, ou la marque de la justice dans l’économie de
la foi, comme la circoncision l’était dans celle dc In
Loi. Bom., iv, 11; cf. Shemoth Kâbba, 19; J.-J. Welstein. Novum Testamentum grtreum, in h.
le baptisé
est marqué d’un caractère, σφραγισάμενος, qui le fait
appartenir au Christ; cf. II Cor., i. 21-22; Eph., i, 13;
iv, 30.
Ainsi, le baptême n’est pas un pur symbole de la
justification ou de la purification. Il a un rôle, une
efficacité dans l'acquisition de la justice. Cependant,
il n’opère point à la façon d’un rite magique, d’une
manière nécessaire et absolue; car c’est l'Esprit-Saint
qui agit par le rite, et le rite vient du Christ lui-même.
A la différence des actions magiques, c’cst un rite
efficace produisant un effet surnaturel d'ordre moral,
el exigeant la foi à titre dc disposition. D’ailleurs, le
fidèle n'arrive au salut qu’en exerçant lui-même sa
propre activité sous l'influence de l'Esprit-Saint. Les
exhortations qui commencent au c. vî, f. 12, ct sc
poursuivent, mêlées à l’exposé de la doctrine, jusqu’à
la fin du c. vm, le montrent suffisamment.
Sans doute, la signification première du baptême
est celle d'un bain purificateur. I Cor., vî, 11; Eph.,
v, 26; Tit., m, 5. Mais son symbolisme mystique, qui
consiste à traduire en acte, dans la personne de l'ini
tié, la mort ct la résurrection du Christ, n'est point
une création de l’Apôlre. Cc symbolisme était connu
des fidèles, le texte Hom., vî, 3, ne laisse aucun doute :
« Ignorez-vous que nous tous qui avons clé baptisés
dans le Christ-Jésus, c’cst dans sa mort que nous avons
été baptisés »? Les fidèles dc Home savaient donc déjà
que le baptême était un rite d’initiation ct ils ne
l’avaient point appris par saint Paul. Ils savaient
également que l’Esprit opère dans le baptême. L’union
au Christ cl l’action de l’Esprit par le sacrement
étaient donc deux données traditionnelles que l’Apô
trc ne fait que développer en les harmonisant avec
sa doctrine sur la foi.
Affranchi du péché, le fidèle l’est aussi de la Loi. Lu
Loi en elle-même était bonne; si elle a fait commettre
des fautes, c'est parce que l’homme était · chair ct
sang, vendu à l’esclavage du péché ». vu. 14. Le
< péché », comme un tyran, habitait en lui. D’un côté,
la chair est l’esclave du péché, d'un autre côté
< l’homme intérieur », ou la raison, t. 22, 23, 25,
aspire au bien, mais d’une volonté qui n’a pas la
force de le réaliser. L’Apôtrc traduit cette détresse dc
l'humanité en s’écriant : · Qui me délivrera dc ce corps
de mort? » t. 24; mais aussitôt il indique le remède :
Pour ceux qui sont ■ dans le Christ Jésus », il n’y a
aucune condamnation. « La loi de l’Esprit de vie,
dans le Christ-Jésus, m'a délivré de la loi du péché et
de la mort. » Bom., vm, 1-2. Pour délivrer l’homme
dc la Loi et de la chair, Dieu a envoyé son «propre Fils,
dans la ressemblance dc la chair du péché et à cause
du péché; il a condamné le péché dans la chair, afin
que la justice demandée par la Loi soit accomplie en
nous qui ne vivons pas selon la chair, mais selon l'es
prit », t. 3-4. En d’autres termes, par l’incarnation, le
Fils dc Dieu a pris une chair sans pêché, mais sem
blable pour le reste à la chair de péché, il est venu à
cause du péché, pour le condamner, pour supprimer
'
2449
PAUL (SAINT). LE CUBIST JÉSUS
son empire. Dès son incarnai ion, il a affirmé sa vic
toire en prenant cette chair sans péché »; mais il
a triomphé du péché en faveur des homme* par son
œuvre rédemptrice. Il u substitué, pour le chrétien, la
loi de l’Esprit de vie * à la loi du péché ct dc la
mort ».
Ainsi, le chrétien n’est plus dans la chair, mais dans
ΓEsprit ; il ne vit plus de la vie de la chair, mais dc la
vie de l’Esprit. Son esprit, ainsi renouvelé par l’action
divine, est le siège d’une nouvelle vie qui rejaillit sur
tout son être. Mais tout cela se réalise à une condition,
c’est (pic l’Esprit de Dieu « habite » dans le fidèle,
r. 9; que celui-ci possède l’Esprit du Christ, c’est-àdire l’Esprit de Dieu, l'Esprit-Saint, qui vient dans
l’àme par l’union au Christ.
Le chrétien Justifié risquerait encore de suivre la
voie de la chair, décrite t. 5-8; cf. Gal., v, 18-21 ; mais,
dans ce cas, il ne pour!ait plaire à Dieu; l’EspritSaint n’habiterait plus en lui; il n'appartiendrait pas
au Christ, f. 9. Sa seule voie est celle de l’Esprit avec
ses merveilleux aboutissants; cf. Gai., v, 22-26.
C’est d’abord la garantie de la résurrection : · Si
l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus des morts habite
en nous, celui qui a ressuscité Jésus des morts vivifiera
également nos corps mortels parson Esprit qui habite
en nous. » vm. 11. Puis c’est la qualité de fils de Dieu,
d’héritiers dc Dieu et de cohéritiers du Christ, dans sa
gloire; à condition, toutefois, de participer à scs souf
frances. vnt, 11-17.
Telle est l’espérance qui doit soutenir constamment
le chrétien, car < les souIIrances du temps présent ne
sont point en proportion avec la gloire qui doit être
manifestée en nous »; rien ne doit être jugé trop pénible
de ce qui nous permet d’arriver à la gloire; cf. IJ
Cor., iv, 17.
Cette gloire, la création y aspire; nous l’attendons
en gémissant; l’Esprit en est le gage, car il prie en
nous el pour nous. D’ailleurs, ceux que Dieu u connus
d'avance, il les a aussi prédestinés « â être conformes
à l'image de son Fils; or, ceux qu’il a prédestinés il les
a aussi appelés; et ceux qu’il a appelés, il les a aussi
justifiés; et ceux qu’il a justifiés il les a aussi glori
fiés ». f. ‘29-30. Le plan divin revêt ainsi un caractère
dc certitude qui est bien fai