DICTIONNAIRE DE THÉOLOGIE CATHOLIQUE CONTENANT L’EXPOSÉ DES DOCTRINES DE LA THÉOLOGIE CATHOLIQUE LEURS PREUVES ET LEUR HISTOIRE COMMENCÉ SOUS LA DIRECTION DE A. VACANT E. MANGENOT PROFESSEUR AU GRAND SÉMINAIRE DE NANCT PROFESSEUR A L'INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS CONTINUÉ SOUS CELLE DE É. AMANN PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE THEOLOGIE CATHOLIQUE DE L'UNIVERSITÉ DE STRASBOURG AVEC LE CONCOURS D’UN GRAND NOMBRE DE COLLABORATEURS TOME QUATRIEME PREMIÈRE PARTIE DABILLON - DIMŒRITES PARI S-VI LIBRAIRIE LETOUZEY ET 87, Boulevard Raspail, 87 1939 TOUS DROITS RÉSERVÉS ANÊ DICTIONNAIRE DE THÉOLOGIE CATHOLIQUE ----------- _ -iiMir.tiMhr ------------------------- D DABILLON ou D'ABILLON André fut quelque temps jésuite, subit 1’intluence du visionnaire Jean La­ badie, sortit avec lui de la Compagnie de Jésus (1639) et l'accompagna dans ses missions en Picardie, mais ne le suivit pas dans ses erreurs et son apostasie. Fait grandvicaire par Mar deCaurnartin, évêque d’Amiens, Dabillon accepta ensuite la cure de Magné, prés Niort; il mourut à Magné vers 1664. Il a publié : La divinité défendue contre les athées, in-8», Paris, 1641. Il a aussi prétendu rendre la philosophie plus accessible et en même temps plus solide, dans son Nouveau cours de philosophie en français, divisé en 4 parties contenant la logique, métaphysique, physique et morale, suivant la doctrine des plus célèbres autheurs, 4 in-8», Paris, 4643. Le titre courant des volumes porte : La philosophie des bons esprits. Il a fait paraître à part : La métaphysique des bons esprits, ou l’idée d'une métaphysique fami­ lière et solide, in-8», Paris. 1642; La morale des bons esprits, ou l'idée et abrégé d’une morale familière et solide, in-8», Paris, 1643. L’ « auteur célèbre » que Da­ billon déclare suivre de préférence est Ockam, le chef de l'école nominaliste. On a encore de lui : Le concile de la grâce, ou Ré/Iexions théologiques sur le second concile d’Orange, et le parfait accord de ses décisions avec celles du concile de Trente, in-4», Paris, 1645. Nicéron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres dans la République des lettres, t. xx; Dictionnaire de Moreri, Paris, 1750, t. tv. Jos. Brucker. DADIKÈS, polémiste grec du xvm· siècle. On en a fait un comte d’origine crétoise; il appartenait plutôt à la famille dalmate des Dadicli. En 1770, il composa à Venise un ouvrage de controverse intitulé : Ilepi τών πέντε διαφορών τής ανατολικής καί δυτικής εκκλησίας. Les cinq points discutés par l’auteur sont la primauté du pape, la procession du Saint-Esprit, les azymes, le pur­ gatoire et la béatitude des saints. Son livre est resté inédit. A. C. Demetrakopoulos, ’OfiôS»;»s 'EUà;. p. 188. S. PÉTRIDÉS. DAELMAN Chaeles-Ghislain, théologien belge, né à Mons en 1670. Après de brillantes humanités, il vint étudier la philosophie et la théologie à l'université de Louvain, où ses succès le lirent vite remarquer. 11 y fut proclamé successivement docteur, « docteur-régent » mer. de TtiÉoi.. catiiol. et professeur ordinaire à la faculté de théologie, et pré­ sident du collège Adrien VI, dit Collège du pape. Il fut en outre chanoine de Saint-Pierre en la même ville et chanoine de Sainte-Gertrude à Nivelles. Il mourut à Louvain le 21 décembre 1731, après avoir été plusieurs fois recteur de l’université. La charge rectorale était alors non une charge à vie, mais une charge simple­ ment semestrielle, le titulaire pouvant du reste être réélu. Ce détail historique a sûrement échappé aux au­ teurs qui, énumérant les fonctions et les honneurs auxquels Daelman s’éleva par son talent, concluent en disant qu’il « devint finalement recteur de l’université ». Si nous en croyons son épitaphe, d’ailleurs très élogieuse, qui se voit encore dans la chapelle de SaintCharles-Borromée en l’église primaire de Saint-Pierre, il avait été nommé aux sièges épiscopaux de Namur, de Gand et de Tournai, et, trois fois, il avait eu la mo­ destie de refuser. La même inscription rapporte sa mort à l’année et au jour marqués ci-dessus; c'est donc à tort que certains articles biographiques indiquent la date de 1730 et que le 31 décembre a été substitué au 21. Daelman jouissait, en son temps et dans son milieu, d’une considération peu commune. 11 la devait à la ré­ gularité exemplaire de sa vie, à son caractère aimable et à son entente des affaires autant qu’à l’ardeur et à la facilité de son activité scientifique. A celle-ci il joi­ gnait volontiers les pratiques du zèle sacerdotal, et l'on a noté qu'il aimait à diriger les études des fils de fa­ mille se préparant à recevoir les saints ordres. On a de lui un cours de théologie, qui a pour base et qui suit l’ordre de la Somme de saint Thomas, sans se trans­ former jamais en commentaire perpétuel, mais en s’at­ tachant plutôt à bien mettre en lumière les thèses et les difficultés principales. Cette œuvre se recommande par la lucidité de l'exposition, ainsi que par la solidité de la doctrine et par une sage défiance à l'endroit des erreurs jansénistes et quesnellistes. Malgré ses mérites, elle ne fut publiée qu’après la mort de l’auteur, par les soins réunis du baron De Raet Vander Voort et de l’im­ primeur anversois Jacques-Bernard Jourel. Sous le titre de Theologia seu observationes theological in Summam D. Thomæ, elle parui simultanément en deux éditions dont l'une comprenant 2 in-fol., Anvers, 1735-1737, et l’autre, 9 in-8», Anvers, 1734-1737. A côté de ce grand IV. -1 J DAELMAN — DAILLÉ ouvrage, il est telle notice qui en attribue à Daelman deux autres, à savoir un « traité recherché » De acti­ bus humanis et des Thèses sur le système de la grace en réponse à Jean Opslraet, « Louvain, 1706. » Mais le De actibus humants est certainement celui qui fait partie intégrante de ta Theologia,où il occupe sa place naturelle suivant le plan connu du Docteur angélique; et les Thèses sur le système de la grâce semblent bien être aussi les Theses et les Qusestiones qui figurent dans le même ensemble, en guise d’appendice complémen­ taire au traité De gratia. Aux diverses parties de la Theologia les éditeurs ont joint des Discours de circon­ stance, que Daelman a prononcés pour la plupart à l’occasion de promotions théologiques. Dans ces haran­ gues officielles et solennelles, l'orateur quitte parfois, bien que rarement, le domaine de la théologie pour celui de l’histoire, et l'on sent facilement qu’il est alors moins à l’aise et moins informé que sur son terrain habituel; il y parle du reste un latin qui vise manifes­ tement à s’élever au-dessus du latin théologique ordi­ naire, mais dont l'élégance n'est pas toujours égale à elle-même. De Ram, De laudibus quibus veteres Lovaniensium theologi efferri possunt, Louvain. 1848; De Smet, art. Daelman, dans ta Biographie nationale publiée par l'Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1873, t. iv è.Piron, Algemcene levensbeschryving der mannen en vrouiven van Belgie, Matines, 1860. J. Forget. DAGN placide, bénédictin, né à Sœll le 7 juillet 1745, mort le 2 août 1817, appartenait à l’abbaye de Fiecht en Tyrol, y enseigna la théologie et y remplit les fonctions de prieur. On a delui : Godescalcus ab errore praedestinatorum vindicatus, in-8°, Inspruck, 1777 ; Paraphrasis vaticinii Jacobæi de perennitate scep­ tri Juda, cum assertionibus ex universa theologia dogmatica publice propugnandis in asceterio bene­ dici ino Georgimontano, in-8°, Inspruck, 1783. Hurter, Nomenclator, 1895, t. in, coi. 593; Scriptores ord. S. Benedicti qui 1750-1880 fuerunt in imperio AustriacoHungarico, in-4·, Vienne, 1881, p. 54. B. Heurtebize. DAGUERRE Jean, théologien français, né à Larresorre en 1709, mort le 25 février 1785. Malgré la pauvrelé de ses parents, il alla étudier la théologie à Bor­ deaux sous le Père Chourio, jésuite. Revenu dans son pays, il fut vicaire à Anglet, puisa Bayonne.il prêcha avec succès des missions dans le diocèse et entreprit d’y établir un séminaire. 11 réussit dans cette œuvre diffi­ cile et le séminaire de Larresorre fut terminé en 1733; il en fut le directeur jusqu'à sa mort. Il fonda en outre à Hasparren un monastère de femmes auquel il donna en les modifiant légèrement les regies des religieuses de la Visitation. Il publia : Abrégé des principes de morale et des règles de conduite qu'un prêtre doit sui­ vre pour bien administrer les sacrements, in-12, Poi­ tiers, 1773. D’autres éditions de cet ouvrage parurent en 1819 et 1823 complétées et revues par M. l'abbé Lam­ bert, vicaire général de Poitiers. Picot, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pen­ dant le xrnr siècle, 3· édit., 1855, t. v, p. 471. B. Heurtebize. DAILLÉ Jean, DALLAEUS, prédicateur et théolo­ gien calviniste, naquilà Châlellerault le 6 janvier 1594. Après avoir fait ses études à Saint-Maixent, Poitiers, Chàtellerault. Saumur, il fut choisi par DuplessisMornay pour précepteur de ses deux petits-fils, et fit en leur compagnie de nombreux voyages à l'étranger; il se lia d’amitié à Venise avec Fra Paolo Sarpi et Asselineau. Rentré en France en 1621, il se fit recevoir ministre, fut choisi en 1626 par le consistoire de Paris pour pasteur de l’église de Charenton. Il occupa ce poste pendant quarante-quatre ans, célèbre par ses 4 prédications et ses ouvrages de controverse contre les docteurs catholiques. 11 fut modérateur au synode na­ tional de Loudun (1659), le dernier que les Réformés aient tenu avec la permission du roi. En cette qualité, il reçut communication de l'interdiction que Louis XIV faisait aux Réformés de tenir désormais des synodes nationaux, et s’efforça en vain de faire rapporter cette décision. Il mourut à Paris, le 15 avril 1670. Daillé eut, de son temps, une véritable réputation d’orateur et de théologien ; Balzac l’estimait « un grand docteur »; d’après Patin « ceux de la Religion disaient que, depuis Calvin, ils n’avaient pas eu de meilleure plume que M. Daillé. » Bossuet avait fait vingt-deux pages d’extraits de ses ouvrages en vue de les réfuter. Comme théologien, son attitude par rapport à l'auto­ rité des saints Pères est remarquable. Dès ses pre­ mières publications, il lui consacre un traité spécial, destiné à prouver « que les Pères ne peuvent estre juges des controverses aujourd'hui agitées entre ceux de l’Eglise romaine et les protestants : 1° parce qu’il est. sinon impossible, au moins très difficile, desçavoir nettement et précisément quel a esté leur sentiment sur icelles ; 2» parce que leur sentiment (posé qu'il fusl certainement et clairement entendu) n’estant pas infaillible, ni hors de danger d’erreur, il ne peut avoir une autorité capable de satisfaire l’entendement, qui ne peut ni ne doit croire en matière de religion que ce qu’il sçait estre assurément véritable. » Traité de l'emploi, préface. Il reconnaît cependant qu’on doit respecter et étudier les ouvrages des saints Pères, « argumentant de ce que nous y trouverons négative­ ment plutôt que positivement. «Cette thèse fut attaquée non seulement par les controversistes catholiques, mais par les anglicans Pearson, Beveridge, Cave, Wor­ ton. Cf. Rébelliau, Bossuet historien, p. 50. Daillé y revint dans son livre La foy fondée sur les saincles Ecritures, où il prétend prouver que tous les dogmes chrétiens sont explicitement contenus dans la Bible, ou du moins peuvent se déduire logiquement des doc­ trines scripturaires. Dans ses dernières années, en­ traîné par le mouvement d’études patristiques qui des anglicans avait passé aux calvinistes français, il re­ connut « que les Pères peuvent être ouïs, non comme juges, mais comme témoins de la tradition de l'Église de leur temps, et que les écrivains des trois premiers siècles sont la première et principale partie de ceste enquesle ». Réplique aux deux livres, c. n. Et il con­ sacre plusieurs ouvrages importants à prouver que les dogmes et les pratiques romaines furent inconnus à l’Église des trois premiers siècles, ou même positive­ ment réprouvés par elle. Cf. Réplique aux deux livres, c. v-xxxvn, et les ouvrages indiqués ci-dessous. Ré­ belliau, Bossuet historien, p. 52. 11 n’existe pas d'édition des œuvres complètes de Daillé. Ses principaux traités sont : Traité de l'emploi des saints Pères pour le jugement des différends qui sont aujourd’hui en la religion, Genève, 1632; trad, latine, Genève, 1636, 1655, 1686; Londres, 1675; Apo­ logie pour les Églises réformées où est prouvée la né­ cessité de leur séparation d’avec l’Eglise romaine, Charenton, 1633, 1641 ; trad, anglaise, 1653; trad, latine, Amsterdam, 1652; Genève, 1677; La foy fondée sur les saincles Écritures, Charenton, 1634,1661 ; trad, latine, Genève, 1660, 1677 ; De la créance des Pères sur le fait des images, Genève, 1641 ; trad, latine, 1642; De poenis et satisfactionibus humanis, Amsterdam, 1649; De je­ juniis et quadragesima, Deventer, 1654, 1657; Dispu­ tatio de S Latinorum ex unctione sacramentis, confir­ matione et extrema unctione, Genève, 1659; Disputatio de sacramentali sive auriculari Latinorum confes­ sione, Genève, 1661; Réplique de Jean Daillé aux deux livresque Messieurs Adam et Cottibyont publiez contre lui, Genève, 1662; Adversus Latinorum de cultus D AILLÉ — DAM G Londres, employé an saint ministère et à la prédication, religiosi objecto traditionem, Genève, 1664; Exposition sauf un séjour de trois ans à Birmingham (octobre de l'institution de la saincte cène, Genève, 1664; De cultibus religiosis Latinorum, Geneve, 1671. Vingt vo­ 1853 à octobre 1856), jusqu’à sa mort, le 8 avril 1876. 11 en avail été le supérieur de 1863 à 1865. Il publia beau­ lumes de serinons furent imprimés en divers lieux, de coup d’articles dans la Dublin Review, entre autres, The 1644 à 1670. German Mystics of the fourteenth century, 1858, qui Bayle. Dictionnaire, art. Daillé; [A. Daillé]. Les deux der­ niers sermons de M. Daillé, prononcez à Charenton le jour fut publié à part, et dans la Contemporary Review, de Pasques. sixième avril 76’70, et le jeudy suivant, avec un 1874, t. xxiv, p. 321 sq., un essai : The Personality of abrégé de sa vie et le catalogne de ses Œuvres, Charenton, God. Les deux écrits, tout remplis d'onction, qui l'ont 1670; Haag, La France protestante, t. tv. p. 180 sq.; Rébehiau, rendu célèbre, sont : 1» The devotion to the Sacred Bossuet historien du protestantisme, Paris. 1892; Recolin, Heart of Jesus, avec une introduction sur l'histoire du Daillé, dans V Encyclopédie des sciences religieuses ,-Vinet, Histoire de la prédication réformée au xrtt" siècle, Paris, 1860, I jansénisme, in-8», Londres, 1853; 2" The Holy Commu­ p. 182 sq. : Kirchenlexikon, t. V, col. 1341-1342; Bealencyclo- nion, ils philosophy, theology and practice, in-12, Dublin, 1861, dont une traduction allemande a paru à piidie, t. tv, p. 427-428. Mayence, en 1862, et la version française par l'abbé .1. DE LA SeRVIÈBE. Godard, forme 2 in-12, Paris, 1863, sous le titre : La DA1NEFF, DAINEFFE Grégoire, né à Liège, doc­ teur en théologie de l’ordre des ermites de Saint- sainte communion. Augustin, enseigna dans l’abbaye de Saint Hubert. Il Dictionnaire des conversions de Migne, Paris, 1852, col. 442vécut dans la premiere moitié du xvit" siècle. On a de 448, 977-979; Kirchenlexikon, t. il, col. 340-341 ; The dictionary lui : Epitome historiarum vilæ monaslicæ sancti of national biography, Londres. 1888, t. χιπ, p. 388-389; Augustini, imprimé avec un ouvrage de Jean Gonzalez .1. Gillow, .4 bibliographical dictionary of the English catho­ de Critaua : De institutione et antiquitate families lics from the breach with Home in dSSi to the present time, S. Augustini, Anvers, 1612. Il composa également ; Tra­ Londres, 1885-1902, t. n. E. Mangenot. ctatus de triplici mundo, divino, angelico et humano; DAM, — I. Définition. IL Preuves. III. Gravité. la I” partie de ce traité De mundo divino a seule été IV. Durée. V. Inégalités de la peine du dam en enfer. publiée, in-fol., Liège, '1639. VI. La peine du dam en purgatoire. Vil. Dans les Valère André, Bibliotheca Belgica, in-8·, Louvain, 1643, limbes. VIH. Sur la croix, Noire-Seigneur a-t-il souf­ p. 299; Hurler, Nomenclator, 3’ édit., 1907. t. tu. coi. 633. fert la peine du dam? B. Hel’rtebize. I. Définition. — Le mot dam, du latin damnum, DALB9N Jean, théologien français, né à Toulouse vers 15C0, fut archidiacre de la cathédrale de cette ville. perte, dommage, et, par suite, peine, souffrance, Controversiste, il a publié : Discours et avertissements signifie, dans le langage théologique, la peine essentielle salutaires au simple et très chrétien peuple de France et principale due au péché. pour connaître les bons et fidèles évangé.lisateurs des La peine du dam se distingue de la peine du sens, faux prophètes par une conférence des Écritures sain­ et cela, dit saint Thomas, de trois manières diffé­ tes et anciens docteurs faite avec les ministres de rentes, selon que l’on considère Dieu qui l’inflige, ou l’évangélique reformation louchant le fait et la voca­ le pécheur qui la subit, ou, enfin, la faute dont elle est le châtiment. tion légitime, in-8", Paris, 1566; Six livres du sacre­ ment de l'autel prouvé par des textes d'Écriture sainte, 1“ Si l'on considère Dieu qui l’inflige, la peine du dam embrasse toute peine dont Dieu est l'auteur par le autorité des anciens docteurs et propres témoignages simple retrait qu'il fait de sa présence et de ses bien­ des adversaires de ΓÉglise catholique, in-8", Paris, faits, tandis que la peine du sens est l’effet d'une aclion 1Ô66; Opuscules spirituels, in-8", Paris, 1567; La mar­ afflictive et positive de Dieu. Ainsi, par exemple, la pri­ que de l’Église, in-8", Paris, 1568. vation de la grâce sanctifiante et des dons surnaturels B. Heubtebize. qui l'accompagnent, se ramène à la peine du dam envi­ DALGAIRNS John Dobrée naquit dans Pile de sagée sous ce premier rapport. Hujus pœnæ Deus causa ••uernesey le 21 octobre 1818, fit ses éludes à Oxford, où il fut reçu maître ês arts, et devint scholar au col­ est, non quidem agendo aliquid, sed potius non agendo. lège d'Exeter. Entré dans le mouvement anglo-catho­ Poena vero sensus est quæ per aliquam actionem infli­ gitur, et hujus, etiam agendo, Deus est auctor. Cf. S. lique d’Oxford, il publia dans l’Univers une lettre, Thomas, In IV Sent., 1. II, dist. XXXVU, q. ili, a. 1. datée du dimanche de la Passion 1841, sur les partis 2° Par rapport au pécheur qui la subit, la peine du de l’Église anglicane. Elle est reproduite dans le Dic­ tionnaire des conversions de Migne, Paris, 1852, col. 443- dam est toute peine consistant formellement en une privation, que cette privation soit accompagnée de souf­ 418. il collabora à la traduction anglaise de la Catena aurea de saint Thomas sur les Évangiles, qui parut avec france, ou non; car il n'est pas de l'essence de la peine une préface de Newman, 4 vol., Oxford, 1841-1845. en général de causer toujours la douleur. Pour que la notion de peine soit réalisée, il suffit d’une opposition Bientôt après, il se joignit à Newman et se retira auprès de lui à Littlemore. Il collabora à sa collection des à la volonté que les théologiens appellent habituelle, Lives of the English Saints, et y publia une vie de comme serait, par exemple, la peine provenant de la saint Etienne Harding, Londres, 1844, qui eut plusieurs privation d’un bien dont on souffrirait, si on la con­ naissait, tandis qu’on n’en souffre point, parce que, de editions, et qui fut traduite en français, Tours, 1848, et en allemand, Mayence, 1865, et celles des saints llélier, fait, on ne la connaît pas, ou on ne s’en aperçoit pas. Gilbert, Aelred. Il écrivit dans le British Critic des ar­ Cf. S. Thomas, Quæst. disp., De malo, q.i, a. 5,6; q. v. ticles sur Dante, les jésuites et l’histoire de la Vendée. Le a. 3, ad 3um. Telle est la peine du dam pour les enfants 29 septembre 1845, il abjura l'anglicanisme à Aston-Hall morts sans baptême, ou pour les adultes, qui, au mo­ ment de la mort, n'auraient aucune faute grave, en entre les mains du P. Dominique, passioniste italien; il précédait Newman de quelques jours. En 1845, il dehors du péché originel. La privation éternelle de la vision béatifique est assurément un très grand malheur • tait à Langres pour se préparerait sacerdoce auprès de l’abbé Jovain ; il y fut ordonné prélre en 1846 et pour eux; mais ils n'en souffrent pas positivement, car l’absence de la justice originelle ne les prédisposait rejoignit Newman à Borne. Il entra avec lui à l'Oratoire de saint Philippe de Néri, et fut un des premiers membres pas à cette vision béatifique qui dépasse infiniment les forces et les exigences de la nature humaine. En outre, de la congrégation oratorienne d’Angleterre constituée en 1847. Il avait pris en religion le nom de Bernard. ils ignorent qu’ils étaient surnaturellement destinés à la possession de Dieu, cette vérité étant l'objet de 1? A_partir du mois de mai 1849, il demeura à la maison de 7 DAM révélation, et cette connaissance venant à l’homme uniquement par la foi qu'ils n’ont jamais eue. Cf. S. Thomas, De malo, q. v, a. 1, ad 3““; a. 2, 3; S. Anselme, De conceptu virginali, c. xxvil, P. L., t. CLVlii, col. 461. La peine du sens, au contraire, par rapport au pécheur qui la subit, consiste en une dou­ leur ou torture positive. Pour ce motif, et vu l’extrême souffrance qu’elle cause, la peine du dam peut se rame­ ner â celle du sens chez les damnés, qui. à la faute originelle, ont ajouté des péchés personnels. Ils savent en effet que, surnaturellement destinés à la gloire céleste, ils s’en sont eux-mêmes volontairement et définitivement exclus par une faute grave de leur part. Pour eux la peine du dam est plus terrible même que la peine du feu éternel. Néanmoins le supplice épou­ vantable dont ils souffrent par la seule privation de la vision béatifique, est communément appelé peine du dam. parce qu’il est alors comme la conséquence natu­ relle de l’éloignement de Dieu. Cf. S. Thomas, De malo, q. v, a. 2; Salmanticenses, Cursus theologicus, tr. XIII, De vitiis et peccatis, disp. XVIII, dub. 1, § 1, n. 1-7, 21 in-8», Paris, 1876-1883, t. vin. p. 397-400; Lessius, De perfectionibus moribusque divinis, 1. XIII, De justitia et ira Dei, c. xxtx. n.203, in-8“, Paris, 1881, p. 503; Suarez, De angelis, 1. VIII, c. v, n. 41, Opera omnia, 28 in-4», Paris, 1856-1878, t. n. p. 976; Billot, Disquisitio de natura et ratione peccati personalis, sine introductio ad tractatum de pænitentia, part. I, c. n, q. i.xxxvii, n. 4, in-8“, Rome, 1897, p. 76. 3“ Enfin, si l'on considère la faute dont elle est le châtiment, la peine du dam est celle qui correspond â la faute, en tant que par elle le pécheur se détourne de Dieu, souverain bien; par suite, la peine du dam est inlinie, puisqu’elle est la perte irrémédiable de Dieu qui est le bien infini. La peine du sens correspond à la faute, en tant que par elle le pécheur se tourne vers la créature, pour mettre en elle sa fin dernière, et en jouir en dehors de l’ordre, ou plutôt contraire­ ment à l’ordre fixé par la loi éternelle. Cf. S. Augustin, Contra Faustum, I. XXII, c. xx-vm, P. L., t. xi.n, col. 419; S. Thomas, Sum. theol., lla 11”, q. xx, a. 3; q. xxxiv, a. 1; Salmanticenses, op. cil., tr. XIII, De vitiis et peccatis, disp. XVII, dub. iv. § 1-3, n. 90-108, t. Vlll, p. 389-397; Suarez, loc. cil., c. iv, n. 4, t. Il, р. 973. La peine du sens, correspondant à la conver­ sion désordonnée du pécheur vers la créature qui est finie, est elle-même finie, quelque terrible qu’elle paraisse. Cf. S Thomas, Sum. theol., l“Ilæ, q. lxxxvii, a. 4; III1 Suppl., q. XCtX, a. 1. Prise dans la signification spéciale qu’on lui donne communément, la peine du dam indique donc le dam­ num par excellence, ou le dommage le plus grand que l’homme puisse subir, c’est-à-dire l’exclusion définitive de la vie éternelle, la perle irrémédiable de la béati­ tude suprême, la privation de la vision béatifique et de la possession de Dieu, la mors secunda, dont parle l’Apocalypse, xxt, 8, cette mort éternelle que la mort elle-même ne peut finir, comme s’expriment saint Au­ gustin, De civitate Dei, I. XIX, c. χχνπι, P. L., t. xu, col. 656, et saint Grégoire le Grand, Moral., I. IX, с. lxvi, P. L., t. lxxv, col. 915. Par suite, chez les adultes, damnés pour des péchés personnels, la peine du dam indique aussi le supplice le plus épouvantable que la créature puisse endurer. C’est dans celte peine du dam que consiste essentiellement l’enfer, toutes les autres peines n’étant, par rapport à elle, que comme des accidents qui en découlent. Cf. Pesch, Præleetiones dogmalicæ, De novissimis, part. I. sect. IV, a. 3. n. 643, 9 111-8“, Fribourg-en-Brisgau, 1902, t. ix, p. 317. IL Preuves. — La peine du dam est nettement indiquée par les paroles que prononcera le souverain juge au jour du jugement dernier : Discedite a me, maledicti, in ignem æternum. Matth., xxv, 41. Si la . 8 seconde partie de la sentence, in ignem æternum, fait connaître la peine du sens réservée aux maudits pour toute l’éternité, la première partie, discedite a me, maledicti, ne révéle pas moins clairement la peine du dam qui leur sera infligée : séparation éternelle de Dieu qui, en les maudissant, les repousse à jamais loin de sa présence, et leur dit le terrible Nescio vos. Luc., xiii, 27; Matth., vu, 23; xxv, 12; I Cor., vi, 9-10. Ailleurs, la peine du dam est précisée plus encore. Jésus-Christ annonce que les maudits seront rejetés dans les ténèbres extérieures, ejicientur in tenebras exteriores. Matth., vin, 12; xxif, 13; xxv, 30. Les com­ mentateurs font remarquer que, très souvent, la béatitude du royaume céleste est représentée, dans l’Ecriture, sous la figure d’un grand festin donné par le roi, ou le père de famille, non au milieu du jour, mais le soir, ou à la tombée de la nuit. Luc., xiv, 16-24; Apoc., xix, 9. Le mot δεϊπνον, employé dans le texte original, ne laisse aucun doute à cet égard. C’était, d’ailleurs, la coutume des anciens de faire leurs festins d’apparat, le soir, ou même la nuit, comme en témoigne plusieurs fois l’Écriture elle-même. Judith, vi, 29; xu. 10; Matth., xxv, 6; Marc., vi, 21; 1 Cor., xi, 20-21; 1 Thess., v, 7. Comme la salle de ces festins était ornée d’une multitude de lampes allumées, soit pour la commodité des nombreux convives, soit pour rehausser la splendeur de la fête, ceux qui s'asseyaient dans la salle étaient environnés d’une très vive lumière; mais ceux qui ne pouvaient y pénétrer, ou qui étaient violemment rejetés au dehors, se trouvaient plongés au contraire dans de profondes ténèbres, qui paraissaient d'autant plus épaisses, que plus éclatante était la lumière de l'intérieur. Or, la cité céleste est illuminée par la lumière inlinie qui est Dieu lui-même. Ceux qui ont le bonheur d’être admis dans ses murs n’ont pas besoin, pour y voir, des rayons du soleil, ou des autres astres, car Dieu lui-même est leur soleil. Is., i.x. 19-20; Apoc., xxt, 11, 23; xxn. 5. Mais plus vive et consolante est la lumière dont jouis­ sent les élus, lumière éternelle, lumière infinie; plus profondes, plus complètes et plus épouvantables sont les ténèbres extérieures dans lesquelles sont précipités les malheureux à jamais exclus du festin éternel. C'est bien là, certes, la privation totale de Dieu, la vraie peine du dam. Saint Jean, Apoc., xxt, U, 23, 24; xxn, 4, 5, accen­ tue ce contraste entre la lumière incréée et l’infernale nuit. Il décrit combien le divin soleil, contemplé face à face, fait resplendir de sa propre clarté l'immortelle Jérusalem, où tout, pour mieux refléter cette incompa­ rable lumière, est de l’or le plus pur, du cristal le plus transparent, et dont les murs eux-mêmes ne sont formés que des pierres les plus précieuses. Une pureté sans tache est requise pour habiter cette cité resplendissant sous la divine lumière qui la traverse de toutes parts. Apoc.. xxt, 27. Et une voix se fait entendre : Fours canes et venefici, et impudici, et homicidæ, et idolis servientes, et omnis qui amat et facit mendacium. Dehors tous les ouvriers d’iniquité. Apoc., xxn, 15. C’est bien là encore l'indication de la peine du dam : l’exclusion des maudits, chassés par Dieu loin de sa face, et séparés de lui pour l’éternité. Cette sévère sentence est souverainement équitable, car il est de toute justice que ceux qui se sont volon­ tairement détournés de Dieu par le péché mortel, restent séparés de lui. Cf. S. Thomas, Sum. theol., I» llæ, q. lxxxvii, a. 4; Contra gentes, L III, c. cxliv. Quoique plongés dans de si épaisses ténèbres, les damnés ne sont pas cependant privés de l’usage de leurs facultés naturelles d'appréhension et de volition, ni des notions acquises, ou même infuses, qui leur servent à mieux connaître leur extrême misère et à la ressentir davantage. Cf. S. Thomas, In IV Sent., 1. IV, dist. L, q. n, a. 2, q. i; Sum. theol., II* II», q. v, a. 2. 9 DAM ad 3“ra ; III” Suppl., q. Lxxxvin, a. 1 ; Compendium theolog., c. CLXXVl ; Suarez, De angelis, 1. VIII, c. VI, n. 9-10, t. ii, p. 979-982. III. Gravité. — La peine du dam est incomparable­ ment la plus terrible de toutes les peines de 1’enfer. Auprès d'elle, le tourment même du feu.éternel, si atroce soit-il, n’est presque rien. Cf. S. J. Chrysostome, Ad populum Antioch., homil. χνιι, super Matth., P. G., t. i.vit, col. 263; S. Pierre Chrysologue, Serm., cxxn, P. L., t. ut, col. 534 sq.; Suarez, De angelis, 1. VIII, c. iv, n. 8, Opera, t. n, p. 974; S. Alphonse de Liguori, Corso di meditazioni, 2 in-8°, Turin, 1891, t. il, p. 580. Celte peine dépasse infiniment, tout ce que l’intelligence est capable de concevoir ici-bas, et tout ce que le langage humain sait exprimer. Elle ne peut se mesurer, dit saint Bernard, que par l’infinité même de Dieu dont elle est la privation, hæc enim tanta pœna, quantum ille, « et, par conséquent, elle est grande à proportion que Dieu est grand. » Cf. Bourdaloue, Carême, Sermon sur l'enfer, Œuvres complètes, 16 in-8», Paris, 1822, t. ni, p. 68. Depuis longtemps les anciens Pères avaient parlé de même : hæc est tanta pœna quantus ipsemet Deus.S. Augustin, De civitate Dei, 1. XXI, c. iv, P. L., I. XLl, col. 711 sq. Le supplice du dam est d'autant plus insupportable que les maudits connaissent mieux combien est grand et captivant le bien qu’ils ont perdu. A cette pensée, dont ils ne peuvent se détourner, et qui les obsède, s’allume en eux un désir immense et à jamais inassouvi de l’éternelle béatitude. Mais cette infinie beauté de Dieu qui les attire par ses charmes, fait, par sa pureté sans tache, ressortir davantage leur honteuse laideur morale. Conscients de ce contraste qui les accable, ils sont à eux-mêmes un spectacle si repoussant, qu’ils préféreraient subir tous les tourments de l’enfer, plutôt que de paraître en ce hideux état, en présence du Dieu infiniment saint, et dans la société des élus, qu’ils haïssent pourtant d’une haine inextin­ guible. Cf. Pesch, Prælecliones dogmaticæ, De novissi­ mis, sect, iv, a. 3, n. 670, t. ix, p. 328. Ils se voient donc obligés, malgré les tendances les plus irrésistibles de leur être, à fuir Dieu, souverain bien, qui seul pourrait satisfaire leur soif insatiable de bonheur. Et ce Dieu, pour lequel ils se sentent faits, cette beauté suprême qui les attire et les repousse à la fois, cet objet de leur amour à jamais perdu, ils sont contraints, dans des transports d'une rage infernale, à le détester, 1 .· blas­ phémer et le maudire. C’est le tourment d'un cœur passionné d'amour et rongé par la haine de l’être qu'il adore, car, dit saint Thomas, les damnés ne souffriraient pas autant de la peine du dam, s’ils n'aimaient Dieu en quelque façon. In II·' Sent., 1. IV, dist. XXI, q. I, a. I, q. n; Compend. theolog., c. ci.xxtv. Cette peine est donc la souffrance atroce de l'amour contrarié, méprisé, transformé en furie, et constamment au paroxysme de ta rage et du désespoir. Cf. S. Augustin, In Ps. cl/, n. 8; De civitate Dei, I. XXI, c. ni, P. L., t. xxxvit, col. 1322; t. xi.i, col. 710; S. Thomas, In IV Sent., 1. IV, dist. L, q. n. a. 1, q. v; Sum. theol., Il1 II®, q. xxxiv, a. 1; Bellarmin, De purgatorio, 1. il, c. xix, t. il, p. 403. Les damnés souffrent donc comme une espèce de déchirement de l’âme elle-même, tirée en divers sens à la fois, par des forces opposées et également puis­ santes. C’est comme un écartellement spirituel, torture bien plus affreuse que celle qu'ils ressentiraient, si 1 ur corps était écorché vif, ou coupé en morceaux; car. autant les facultés de l’âme sont supérieures à celles du corps, autant est plus douloureux le déchire­ ment profond par lequel elle est séparée d’elle-mème, en étant séparée de Dieu, qui devait être l’âme de son Aine, et la vie de sa vie. Voir Prat, Origine, Paris, 1907, p 96-97. Tanto aliquid magis dolet de aliquo læsivo, quanto magis est sensitivum. Unde læsiones quæ 10 fiunt in locis maxime sensibilibus, sunt maximum dolorem causantes. Et quia lotus sensus corporis est ab anima, ideo si in ipsam animam aliquid læsivum agat, de necessitate oportet quod maxime affligatur... Et ideo oportet quod pœna damni, etiam minima, excedat omnem poenam, etiam maximam, hujus vilæ. S. Thomas, In IV Sent., I. IV, dist. XXI, q. i, a. 1. Cf. Pesch, Prælecliones dogmaticæ, tr. Ill, De novissi­ mis, part. 1, sect, iv, a. 3, n. 643. t. ix, p. 317. De ce déchirement intérieur de l’âme entière, naît une dou­ leur intense dont aucun supplice de la terre ne peut donner la moindre idée. Cf. S. Thomas, In IV Sent., I. I, dist. XLVIII, a. 3. q. ni ; Coni. gentes, 1. Ill, c. CXLi; Compendium theolog., c. clxxiv-clxxviii. Pour inlliger au pêcheur le tourment le plus formi­ dable qui puisse être, Dieu n'a qua se retirer complè­ tement de lui. Cf. Suarez, De angelis, I. VIII, c. iv, n. 8, t. n. p. 975. De même qu'il dit au juste : C’est moi qui serai ta récompense, et elle sera immense, car rien n’est plus grand, ni meilleur que moi, Gen., xv, 1; de même il dit au réprouvé : C'est moi qui serai ton supplice, et je le serai en m'éloignant de toi, car il n’y a rien de plus terrible, dans les trésors de ma colère, que cette complète séparation de moimême. Alors suivant l’énergique expression de saint Augustin, Confess., 1. XIII, c. VIH, P. L., t. xxxii, col. 848, se creuse dans l'âme réprouvée un abîme sans fond de ténèbres et de lamentables misères; vide affreux qui la torture bien plus que la faim dévo­ rante, Ps. lviii, 7; vide angoissant qui éternellement la tue, sans la faire mourir; car Dieu a fait l’âme humaine tellement grande que, pour remplir sa capa­ cité infinie, et pour satisfaire son désir illimité de jouissances, il ne faut rien moins que Lui. Sans Lui, il ne reste en elle que la capacité infinie de souffrir. De/luxit angelus, defluxit anima hominis, et indica­ verunt abyssum universes spiritualis creaturæ in profundo tenebroso... In ipsa miseria inquietudinis defluentium spirituum, et indicantium tenebras suas nudatas veste luminis tui, satis ostendis quam magnam creaturam rationalem feceris, cui nullo modo suf/icit ad beatam requiem quidquid te minus est, ac per hoc, nec ipsa sibi. S. Augustin, loc. cit. C’est le dénuement total, l’isolement infini. Tenebrosa abyssus ipsi sibi est universa mens creata, propter infinitatem quam habet, non actus seu capacitatis, seu polenliæ. Væ autem ei, ilerumque væ, si in hanc abyssalem vacuitatem defluat et in eo profundatur. Billot, Tractatus de novissimis, q. in, thes. iv, § 1, in-S", Rome, 1902, p. 77. Le langage humain est aussi impuissant pour dire ce qu'est l’enfer, que pour dépeindre le bonheur du ciel. L’œil de l'homme n’a point vu, son oreille n'a point entendu, son cœur n’a point compris ce que Dieu a préparé de supplices à ceux qui l’offensent, comme de félicités à ceux qui l'aiment. Is., lxiv, 4; 1 Cor., n, 9. L’enfer nous est aussi inconnu que le ciel. Objection. — La peine du dam ne parait pas devoir être aussi grande, car, tant que nous vivons sur la terre, nous ne jouissons pas de la vision béalilique, et cepen­ dant nous n’en sommes pas à ce point affligés. Réponse. — Pour l’homme vivant sur la terre, ne pas voir Dieu est une simple négation d’un bien qui ne lui est pas encore actuellement dû, et dont la pos­ session est seulement possible; mais, pour le damné, c’est une vraie privation d'un bien dont il a faim et soif, et dont il ne saurait se passer sans souffrir immen­ sément. Nous connaissons sur la terre, infiniment moins que les damnés, le souverain bien qui est Dieu. D'autre part, nous avons, dans la vue et la possession des créa­ tures qui nous entourent, bien des moyens de nous distraire de la pensée du bien suprême, et de Calmer η DAM 12 en quelque façon, notre désir inné de bonheur. Nous [ Concil., t. ix, col. 395; Denzinger, Enchiridion, n. 187; trouvons donc en elles présentement un dérivatif et une voir Origénisme au vi· siècle; II" concile de Nicée, iouissance. Mais, après la mort, le mode d'etre et de VIIe œcuménique, tenu en787; Mansi, t. xn, col. 1037; connaître est profondément modifié. In futura vita IVe concile œcuménique de Latran, en 1215; Decretal., alius est et essendi et cognoscendi modus, et tam I. I, tit. 1, De summa trinitate et fide catholica, c. I. cito cessante unione ad corruptibile corpus, tam cito Firmiter. Denzinger, n. 356; Décret d’Innocent IV, en cessat transvertens sensum inconstantia concupiscen­ 1250, Decretal.. I. Ill, tit. xt.li, De baptismo et ejus tiis. Billot, Tractatus de novissimis, q. Ili, thes. iv, effectu, c. 3, Majores, Denzinger. n. 341 : concile de § 1, p. 78. D’abord, tous les biens de la terre sont com­ Trente, sess. VI, c. 14, 25; sess. XIV, can. 5; plètement enlevés aux damnés. En outre, ils constatent sess. XVII, c. 27-28, Denzinger. n. 690, 793. Gl. Fr. que seule la vision de Dieu peut les rendre heureux. Diekamp, Die origenisl. Streiligkeilen, in 8", Munster, Par toutes les puissances de leur être, ils sont, pour 1897, p. 67 sq. ainsi dire, orientes vers la possession de ce bien que Les textes de la sainte Ecriture ne laissent pas le toutes leurs facultés, et l’essence même de leur nature moindre doute à ce sujet. Toutes les fois qu’il y est fait réclament. Bien plus que le poisson n'a besoin d’eau, mention du châtiment des damnés dans la vie future, ou que nos poumons n’ont actuellement besoin d'air, il y est dit que ce châtiment n’aura pas de fin. Disce­ les damnés ont un besoin pressant, impérieux, constant, dite a me, maledicti, in ignem ælernum. Matth., xxv, ininterrompu, de Dieu. Ils ne peuvent, un seul instant, 41, 46. Si le feu est éternel, la peine du dam doit en détourner leur pensée. Les créatures qui les entourent, l’être aussi, car la malédiction ou la réprobation, loin de leur apporter un adoucissement, ou même une discedite a me, maledicti, doit durer autant que le simple distraction, ne servent qu’à augmenter leur feu lui-même, qui n'est qu’une conséquence de cette toriure en contribuant à leur supplice. Cf. S. Chrysosmalédiction. Tant que les damnés brûleront dans ce tome, In Joa., hoinil. xxm; In Heb., homil. xi, xir, feu, ils seront retenus loin de Dieu. Donc la malédic­ P G., t. lix, col. 137 sq.; t. i.xm, col. 90-95; S. Au­ tion pèsera éternellement sur eux, et toujours ils gustin. Enchiridion, c. exil, P. L., t. xi„ col. 284·; Les- auront à supporter la peine du dam. C’est d’ailleurs s;us. De perfectionibus moribusque divinis, I. XIII, dans celle-ci que consiste essentiellement l’enfer. Si c. xxix η. 205, p. 506 sq. les peines secondaires sont éternelles, comment la IV Dvbée. — L'éternité de la peine du dam a été, peine principale ne le serait-elle pas? A la peine du sinon formellement niée, du moins mise en doute par dam, et en premier lieu à elle, s’appliquent donc tous Ongéne, si toutefois ses écrits, tels qu'ils sont parve­ les passages de l'Écriture qui présentent comme éter­ nus jusqu’à nous, n’ont pas été interpolés. Cf. Petau, nels les châtiments des damnés, au même titre que sont Dogmata theologica, tr. De angelis, 1. Ill, c. vi, n. 4-13; éternelles les récompenses des élus. Qui dormiunt in c. vu, n. 1-14, 8 in-4», Paris, 1866, t. iv, p. 101-113; terræ pulvere evigilabunt, alii in vitam ætemam, P. Prat, Origine, p. 99-102. La fin de cette peine et alii in opprobrium ; et, comme portent le texte grec et le des autres tourments qui l'accompagnent, était nommée texte hébreu, in abominationem et contemptum æterpar les Grecs άποκατάστασις, ou restitution univer­ num, είς ονειρισμόν και αισχύνην αιώνιον, nb"" 1‘ΐΝΠτ. selle. A ce moment, les damnés auraient, en tout, été Dan., xn, 2. La peine éternelle du dam est clairement égaux aux élus et réciproquement. Cf. Petau, op. cil., indiquée aussi par saint Paul : Poenas dabunt in р. 105. Cette erreur monstrueuse, car elle tendait à interitu æternas, a facie Domini et a gloria virtutis assimiler, apres un certain temps, les vierges pures ejus; δίκην τίσουσιν όλεθρον αιώνιον άπό προσώπου τού aux prostituées, Lucifer à l'archange saint Gabriel, les Κυρίου καί από τής δόξης τής ισχύος αύτοϋ : ils subiront martyrs aux apostats, les apôtres aux dénions, etc., des peines éternelles loin de la face du Seigneur. cf. S. Jérôme, In Matth., xxv, 46. P. L., t. xxvi, col. 197, Il Thess., i, 9. Cf. Apoc., xiv, 11 ; xix, 3; xx, 10. fut embrassée et défendue par Théodore de Mopsueste, Sans doute, le mot éternel, αιώνιο; en grec, nb‘7 par les priscillianistes, et par ces anciens hérétique^ que saint Augustin appelle « les miséricordieux ». en hébreu, a quelquefois dans l’Ancien Testament Cf. S. Augustin, De civitate Dei, I. XXI, c. χνιιι, η. I; un sens moins rigoureux, et il désigne, alors, une De hseresibus ad Quodvultdeum, c. XLHI, xi.v, P. L., période de longue durée, quoiqu'elle doive avoir t. xi.I, col. 732-736 sq.; t. xi.ni, col. 33 sq.; S. Jérôme, cependant une fin. Mais, dans ces cas, la restriction In Joa., ni, 6, P. L·., t. xxv, col. 1142. Afin de se s'impose par la considération du contexte, à tel point prévaloir de son autorité, les origénistes l'intercalèrent que ces cas peuvent être précisément envisagés comme ensuite dans les œuvres de saint Grégoire de Nysse qui, des exceptions. Si, dans certaines circonstances parti­ cependant, en plusieurs endroits, enseigne la perpé­ culières, un mot est susceptible d’un sens impropre et tuité de la damnation. Petau, Dogmata theologica, limité, on aurait tort d’en conclure, en règle générale, De angelis, 1 III, c. νιπ, t. iv, p. 116. Cf. S. Grégoire qu’on doit toujours le prendre dans ce sens incomplet. de Nysse, De catechelico, c. xxvi, xxxv; De anima et On ne le peut que s’il y a des raisons spéciales de le resurrectione, P. G., t. xcvui, col. 34; Photius, Bibliofaire, manifestant l'intention de l’auteur à ce sujet. thec , cod.233; Nicéphore, II. E., 1. XI, c. χιχ; I. XVII, Autrement il faudrait renoncer à toute clarté dans le с. xvii, χνιιι, P. G , I. cm, col. 1106; t. cxlvi, col. 627 langage humain, car il n’y a guère de mots, qui, outre sq ; Salinanticenses, Cursus theologicus, tr. XIII, De leur sens propre et naturel, ne puissent aussi recevoir viliis et peccatis, disp. XVII, dub. 111, § 1, n. 55-60, un sens métaphorique et figuré. Donc, pour garder à I. vin, p. 374-376; Bellarmin, De purgatorio, 1. II, c. i, un mot son sens propre, il n’est pas besoin de raisons Opera omnia, 8 in-4". Naples, 1872, t. n, p. 387; Lesspéciales; il en faut.au contraire, pour le détourner du sius. De perfectionibus moribusque divinis, 1. XIII, sens propre que l'usage et le consentement commun c xxv, n. 163, p 465 sq., Atzberger, Gesehichte der lui ontconstamment donné. Cf. Passaglia, De ælernilate pomarum, in-8», Rome, 1855, p. 10. Or, dans les textes christlichen Eschatologie, 111-8". Fribourg-en-Brisgau, 1898, p. 409 sq.; Tunnel, Histoire de la théologie posi­ précités, il n’y a aucun motif de prendre le mot tive, Pans, 1904, p. 187-192. Elle fut renouvelée par les « éternel » dans un sens métaphorique. Cf. Passaglia, anabaptistes du xvi' siècle, et par les déistes et rationa­ op. cil., p. 14 sq. Il y en a plutôt pour lui laisser son listes de nos jours. sens propre, à moins de supposer que, dans la même L'Église a solennellement condamné cette erreur à phrase, le même mot soit pris une fois dans le sens propre, et une autre fois dans le sens métaphorique. diverses reprises. Cf. IIe concile de Constantinople. Tous conviennent, en effet, que lorsqu'il s’agit de la Ve œcuménique, tenu en 553, anathema ix, Mansi, 13 DAM ii Dieu ne peut laisser sa loi sans une sanction suffisante. récompense des justes, le mot « éternel » doit être pris La sagesse le demande, car Dieu ne saurait demeurer au sens propre, ibunt justi in vitam ælernam. indifférent au crime et à la vertu. Or, cette sanction Matth., xxv, 46; Marc., ix, 42 sq. Mais comment, a'ors. n’existe pas toujours sur la terre. Très souvent les et pour quel motif, dans cette même phrase, prendre le mot « éternel » au sens métaphorique, quand il i pécheurs y trouvent honneurs et richesses, tandis que les justes n’y rencontrent qu’épreuves et afflictions’. s'agit du supplice des damnés, ibunl in supplicium C’est pour beaucoup un sujet d’étonnement et même æternum ? Ce serait l’absurdité même, remarque saint Augustin : Discere in hoc uno eodemque sensu : de scandale, suivant le mot du psalmiste : Zelavi super iniquos, pacem peccatorum videns. Ecce ipsi pec­ vita æterna sine fine erit, supplicium æternum finem catores et abundantes in sæculo obtinuerunt divitias. habebit, multum absurdum est. De civitate Dei, Ps. LXXii, 3, 12. Les impies en profitent pour blasphé­ 1. XXI, c. xxm; Ad Orosium contra priscillianislas et mer la providence, s’obstiner dans leurs péchés, et nier origenistas, c. vt, P. L., t. χι.ι, col. 736; t. xlii, même l'existence de Dieu. Ps. xm, 1, 2 sq.; lui, 1 sq. col. 673. Cf. S. .Jérôme, hi Gal., in, 22, P. L., t. xxvi, Très souvent cependant l’Écriture annonce que cette col. 367 sq.; S. Bonaventure, in IV Sent., I. IV, sanction n'est que différée. Noli æniulari in mali­ dist. XL1V, p. it, a. '1, q. I, Opera omnia, 6 in-fol., Rome, 1596, t. vi, p. 569 sq ; Knabenbauer, In Isaiam, gnantibus, neque zelaveris facientes iniquitatem. Quoniam tanquam fænum velociter arescent.... LXV1, 24, 2 in-8”. Paris, 1887, t. il. D’ailleurs, dans le quoniam quimalignantur exterminabuntur. Ps. xxxvi, Nouveau Testament, jamais le mot αΙώνιος n’a le sens restreint. Il ne se trouve, en effet, que dans les passages 1, 2, 9 sq. Vse vobis divitibus, quia habetis consola­ tionem vestram. Væ vobis qui saturati estis, quia où mention est faite de la fin du monde, terme dernier de toutes choses, après lequel il n’y a plus à espérer esurietis... lugebitis et flebilis. Lue., vi, 24 sq. Cette sanction aura lieu quand le juge souverain viendra où à attendre de changement. C’est toujours en prenant le mot « éternel » dans le I rendre à chacun selon ses œuvres. Matlh., xvi, 27; Act., xvii, 31; Rom., n, 6. La sanction due aux pé­ sens rigoureux, que les saints Pères ont interprété ces textes. Quibuscumque dixerit Dominus : Discedite a cheurs impénitents est donc réservée pour la vie future. D’ailleurs, par un certain côté, le péché grave a une me. maledicti, in ignem perpetuum, isti erunt semper malice infinie. L'injure croit en proportion de la damnati; et quibuscumque dixerit: Venite, benedicti, personne olfensée. Or, la personne offensée par le ...hi semper percipiunt regnum... Αιώνια δέ καί ατελεύ­ péché mortel est Dieu, qui est infini. Cette injure, τητα παρά Θεού τα αγαθά, καί διά τούτο και ή στέρησις i nlinie dans son objet, si elle n’a pas été réparée en αύτών αιώνιος καί ατελεύτητος. S. Irénée, Dont, hier., cette vie, grâce aux mérites infinis du Verbe incarné, 1. IV, c. χχνιιι; 1. V, c. xxvit, P. G., t. vu, col. 1062, 1196 sq. Les autres Pères parlent de même et enseignent doit l’être dans l’autre monde. Si le châtiment que l’éternité de l’enfer. Cf. S. Basile, In Isaiam, H, 31, l’homme est capable de subir ne peut être infini dans son intensité, il peut néanmoins l'être dans sa durée x. 20; In Ps. xxxttt, P. G., t. xxv, col. 229, 550 sq.; illimitée. Le pécheur qui meurt en état de péché mor­ t. xxxix, col. 368, 372; Simeon Métaphraste, P. G., tel, mérite donc un châtiment éternel. Cf. S. Thomas, In t. xxxil, col. 1301 ; S. Grégoire de Nazianze, Oratio XL, in s. baptisma, n. 36, P. G., t. xxxvi, col. 411, 425; IV Sent., 1. 11, dist. XL11, q. 1, a. 5; Lessius, De perfe­ S. Jérôme, lu Jonam, ni. 6; In Matlh., xxv, 46, P. L., ctionibus moribusque divinis, 1. XIII, c. χχνι, n. 187t. xxv, col. 1142; t. xxvt, col. 197; S. Augustin, De 189; c. xxvii, p. -487-496. fide et oper., c. xv, n. 25; De civitate Dei, 1. XXI, C’est donc un sophisme de comparer la durée du c. xxm xxtv; 1. XXII, c. i ; Ad Orosium contra priscilchâtiment et celle du péché, en vue de démontrer que, lianistas et origenistas, c. v, P. L., t. XL, col. 214; pour un péché de quelques instants, il n’est pas juste t. xi.I, col. 735 sq.; t. xi.it, col. 672; S. Eulgence, De d’infliger une peine étemelle. Un crime mérite un fide, seu de regula verte fidei ad Petrum diaconum, châtiment, non en proportion de sa durée, mais de la c. xi.in, n. 84; De remissione peccatorum, 1. Π , c. χιιι, malice qu’il renferme. Un assassin qui accomplit son χν, χχι, P. L., t. LXV, col. 564-567, 571 sq., 700-703; méfait en quelques instants, n’est-il pas justement rnis S. Léon le Grand, Serm., ix, De collectis, iv, P. L., en prison pour toute sa vie, ou condamné à mort et, par conséquent, privé â jamais des biens dont il aurait t. Liv, col. 161 sq.; S. Grégoire le Grand, Moral., I. VIII, c. vm; 1. IX, c. xx.xvm; 1. XXXIV, c. xvi ; Dialog., pu jouir sur terre ? Jamais la justice humaine n’a cru I. IV. c. xi.iv, P. L., t. i.xxv, col. 809, 894; t. i.xxvi, devoir limiter la durée du châtiment à la durée du col. 736 sq.; t. lxxvii, col. 402. Cf. Benoit Sinsart, temps qu’il a fallu pour commettre la faute. Elle consi­ Défense du dogme catholique sur l'éternité des peines dère la gravité de la faute commise. Souvent d'un acte de l’enfer, in-8», Strasbourg, 1748; Petau, Dogmata transitoire découlent des effets perpétuels, comme la theologica, tr. De angelis, 1. Ill, c. vi-vni, t. iv, p. 99mort de la victime, dans l’homicide. Cf. S. Augustin, 123; Patuzzi, De futuro impiorum statu, libri tres, De civitate Dei, I. XXI, c. xi, P. L., t. xli, col. 726; in-4”, Venise, 1764; Atzberger, Geschichle der christliS. Grégoire le Grand, Moral., 1. XXXIV, c. xix, chen Eschatologie, p. 247 sq., 291. n. 36, P. L., t. I.xxvi, col. 738; S. Thomas, Sum. lheol., A ce sujet, les théologiens n’ont aussi qu’une voix. I” II®, q. lxxxvii, a. 3, ad 1““. Secundum civilem Cf. S. Thomas, In IV Sent., 1. IV, dist. XLIV, XLV, justitiam, dit ailleurs saint Thomas, qui contra remXLVIII; Sum. lheol., III”· Suppl., q. LXtx,a.S; q.LXXV, publicam peccat, societate reipublicæ privatur omnino, a. 5; Coni. gentes, 1. Ill, c. xi, c. cxuv; 1. IV, c. xcvi; vel per mortem, vel per exilium, nec attenditur quanta Suarez, tr. V, De vitiis et peccatis, disp. VII, sect, ni, fuerit mora temporis in peccando, sed quid sit contra n.2-16, Opera omnia, t. iv, p. 586-590; Salmanticenses, quod peccavit. Eadem est autem comparatio lotius Cursus theologicus, tr. XIII. De vitiis et peccatis, vilte praesentis ad rempublicam terrenam, et totius disp. XVII, dub. ni, § 1-4, n. 55-90, t. vm, p. 387-389; æternitalis ad societatem beatorum qui ultimo fine Lessius, De perfectionibus moribusque divinis, 1. XIII, aeternaliter poliuntur. Oui ergo contra ultimum finem c. xxv, p. 465-470; Émery, Dissertation sur la mitiga­ peccat, et contra charilalem per quam est societas tion des peines des damnés, Œuvres complètes, édit. beatorum, in æternum debet puniri (privatione illius Migne, Paris, 1857, col. 1358-1412; Bautz. Die Hôlle, finis et societatis), quamvis aliqua brevi temporis mora p. 38 sq. ; Billot, Quæsliones de novissimis, q. ni, peccaverit. Cont. gentes. I. III, c. cxliv. Cf. Sum. theol., thés, n, 1. in-8», Borne, 1902, p. 50-54. III» Suppl., q. C, a. 1 ; In IV Sent., 1. II. dist. XLII, La durée éternelle de la peine du dam ne répugne q. i, a. 5; 1. IV, diSt. XLVI, q. i, a. 3; Salmanticenses, pas en soi. La droite raison, en effet, enseigne que Cursus theolog., tr. XIII, De vitiis et peccatis, K DAM disp XVII, dub. in, § 2, n. 69-76, t. vin. p. 380-384; Bourdaloue, Sermon pour le XIX· dimanche après la Pentecôte, Sur l’éternité malheureuse, I" partie. Œuvres complètes, t. vu, p. 244-271 ; Monsabré, Exposi­ tion du dogme catholique ; L’autre monde, xcvme conférence: L’enfer: l’éternité des peines, in-8°, Paris, 1889, p. 58-70. On objectera que souvent ceux qui pèchent mortelle­ ment n'ont pas l'intention de persévérer dans le péché, mais se proposent de se convertir avant de mourir. Il n'est pas moins vrai que, par ce péché mortel, ils placent actuellement leur fin dernière dans le bien créé qu’ils préfèrent à Dieu, et ils auraient l'intention de persévé­ rer dans ce désordre, s’ils pouvaient le faire impuné­ ment. S’ils se proposent de se convertir plus lard, c’est uniquement à cause de la crainte serviliter servilis. Ils ne détestent pas le péché lui-même, puisque, malgré celte crainte de l’enfer, ils le commettent. Ce qu’ils détestent dans le péché, c’est le châtiment qu’il entraîne, comme les damnés, après la mort, ne le détestent que pour ce motif. Le pécheur, ayant à choisir, choisit le péché, et il est décidé à y rester toujours, s’il peut le faire sans inconvénient pour lui. Il a donc renoncé pour toujours, autant qu’il dépend de lui, au bien incréé, afin d’adhérer pour toujours aussi à la créature. Suivant la remarque si judicieuse de saint Grégoire le Grand, les pécheurs voudraient toujours vivre, afin de demeurer toujours dans leurs iniquités. Moral., 1. XXXIV, c. xvi, P. L., t. lxxvi, col. 736. Cf. Salmanticenses, Cursus theologicus., tr. XIII, De vitiis et pec­ catis, disp. XVII, dub. ni, §3, n. 78-82, t. vin, p. 385sq. Ils montrent bien la perversion de leur volonté, en repoussant, durant leur vie, la grâce de la conversion qui leur est si souvent offerte, et en différant jusqu’à la mort leur propre amendement. Quand ils ont quitté la terre, cette grâce n’est plus à leur portée. Dieu la leur refuse; mais peuvent-ils justement s’en plaindre, après l’avoir si souvent méprisée ? Celui qui se crève­ rait volontairement les yeux, dit saint Thomas, ne se priverait-il pas pour toujours de la vue, car il ne peut se la rendre? De quel droit voudrait-il faire Dieu responsable de sa cécité? Dieu peut lui rendre la vue, sans doute; mais y est-il obligé? Et celui qui se tue, ne s’enlève-t-il pas pour toujours la vie ? Ainsi le pécheur détruit volontairement en lui le principe de sa vie surnaturelle, ou de la béatitude éternelle. Donc, autant que cela dépend de lui, il se l’enlève d'une façon irré­ parable. Dieu pourrait le lui rendre même après la mort, mais il n’y est nullement obligé. Cf. S. Thomas, Sum. theol., I* II’, q. t.xxxvn, a. 3; Suarez, Deangelis, 1. VIII,c. xi, n. 5sq., Opera omnia, t. Il, p. 1004-1006; Salmanticenses, op. cil., tr. XIII, De vitiis et peccatis, disp. XVII, § 3, n. 82-85; § 4, 85-90. t. vin. p. 386-389. C’est de toute justice que celui qui a voulu éternelle­ ment pécher contre Dieu, soit éternellement séparé de lui, comme le remarque encore le pape saint Grégoire, Dialog., 1. IV, c. xliv, P. L., t. lxxvii, col. 402. Cf. S. Fulgence : Permanente in eis injustæ aversionis malo, permanet etiam justæ retributionis ælerna damnatio. De fide ad Petrum, c. xxxi, xxxvi, P. L., t. lxv, coi. 687, 689. En cela, dit saint Bernard, Dieu est extrêmement juste; il est l’équité même, la règle inflexible de la droiture : Deus est æquilalis directio inconvertibilis atque indeclinabilis, quippe attingens ubique... Pectus Dominus Deus noster, qui et cum perverso pervertitur. De consideratione, I. V, c. XII, n. 25, P. L., t. ci.xxxn, coi. 802. Cf. Monsabré, op. cil., p. 70-76. Si la peine du dam est éternelle, les maudits éprouventils, du moins, parfois, des adoucissements? Quelques anciens ont supposé qu'il en avait été ainsi la nuit de la résurrection de Notre-Seigneur, et qu’il peut en être de meme par l'effet des prières des vivants. Cf. Prudence, 16 Hymn., v, vs. 125 sq., P. L., t. i.ix, col. 827 sq.; S. Augustin, Enchiridion, c. ex, exil, P. L., t. XL, col. 283 sq.; Apocalypse de Paul. Voir t. 1, col. 1495. Mais le même saint Augustin réprouve très sévèrement cette opinion erronée. De civitate Dei, 1. XXI, c. xxiv, P. L-, t. XLi, col. 737. Saint Thomas la condamne comme présomptueuse, ne reposant sur aucun fonde­ ment, et tout à fait contraire à la tradition catholique. Sum. theol., Ill* Suppl., q. Lx.xt, a. 5. Cf. Suarez, In IIP" partem Sum. theol-, disp. XLIII, sect, ill, n. 10, Opera omnia, t. xiv, p. 738; Bellarmin, De pur­ gatorio, 1. II, c. xviil, Opera omnia, 8 in-8°, Naples, 1872, l. H, p. 406 sq. ; Pelau, Dogmata theologica, tr. V, De angelis, 1. Ill, c. vin, n. 16-18, t. iv, p. 119-121 ; Billot, Quæstiones de novissimis, q. ni, thés. Ill, § 3, p. 69-71. Saint Thomas admet cependant, et la plupart des théologiens admettent avec lui, que Dieu ne punit pas les damnés suivant toute la rigueur de sa justice, mais que, malgré la gravité de leurs supplices, sur eux aussi, jusqu’à uncertain point,s'exerce la divine miséricorde. Sum. theol., 1«, q. xxi, a. 1, ad l“m; In IV Sent., I. IV, dist. XLVI, a. 3, ad l“m; Suarez, tr. V, De vitiis et p ccatis, disp. Vil, sect. tu. n. 15; De incarnat., q. i. a. 2, disp. IV, sect, ni, n. 32, Opera omnia, t. iv, р. 590; t. xvii, p. 137; Bellarmin. De purgatorio, 1. II, с. xvin, ad 2unl, Opera omnia, t. Il, p. 417; Monsabré, op. cil., p. 83 sq.; S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, I. IX, c. i, (Euvres complètes, 17 in-8», Paris, 1835, t. vu, p. 113. V. Inégalité de la peine du dam en enfer. — Considérée en elle-même, la peine du dam est la même pour tous les damnés, car elle est également pour tous la privation totale et définitive du bien suprême. Cf. S. Thomas, Sum. theol., I* 11«, q. xxxvn, a. 4; 111« Suppl., q. i.xii, a. 3; Salmanticenses, Cursus theologicus, tr. XIII, De vitiis et peccatis, disp. IX, dub. i, § 1-5, n.1-25, t. vin, p. 250-260. Mais considérée dans l’affliction qu'elle apporte aux réprouvés, elle diffère suivant le degré de culpabilité de chacun d’eux. Plus ils furent coupables, plus ils sont torturés par elle, car plus profondément ils sont tombés dans ce ténébreux etterrible abimede l’âme, dont saint Augustin parle si éloquemment. Confess., 1. XIII, c. VIII, P. L., t. xxxiv, col. 848, et plus ils sentent douloureusement le vide infini causé par l’éloignement de Dieu. Eo magis in tenebrosa sui ipsius abysso anima damnata profundatur, quo majori sensu afficitur suæ potentialitatis, sciens ad quam magnam bealitudinem fuerat præordinata; quo etiam longius a terra quietis in sempiternum repulsam se videt, quo magis de æterno vacuo et impertransibili chao in quod decidit, sibi conscia est. Cf. Billot, Quæstiones de novissimis, q. Ili, thes. iv, § 1, p. 78. Cela se comprend facilement si l’on songe que, même en enfer, il est rendu à chacun selon ses œuvres. Rom., n, 6. Or, cette correspondance entre le châti­ ment et la faute commise doit se retrouver surtout dans la peine du dam, qui est la. peine essentielle et princi­ pale de l'enfer. S. Thomas, Cont. gentes, 1. Ill, c. cxi.n. Plus un damné a péché, plus il s'est détourné de Dieu. La peine du dam a pour but précisément de punir le péché en tant que par lui le pécheur se détourne de Dieu. Le damné sent donc, en proportion deses péchés, le poids de la malédiction de ce Dieu qui s’éloigne de lui à son tour, et qui le chasse de sa présence. Le damné souffrira d’autant plus qu'il aura une plus grande faculté et un plus grand besoin de jouir. Les grâces reçues et méprisées ont augmenté en lui cette aptitude et ce besoin, en proportion de leur nombre. Chaque grâce, en elfet, était un appel de Dieu, une invitation à le mieux connaître et à le mieux aimer. C’était, en même temps, une lumière et un moyen pour arriver à ce degré de connaissance et d'amour fixé par Dieu. 17 DAM Elle créait donc dans l’âme une plus grande disposition â celte connaissance et à cet amour, et, par une suite naturelle, un plus grand besoin de connaître Dieu et de l'aimer. Donc, autant de grâces rejetées par le pécheur, autant de degrés inassouvis de puissance et de besoin d'aimer et de posséder Dieu. Chaque grâce méprisée a creusé davantage l’abîme éternel dans lequel l'âme s'est plongée. Les plus coupables sont donc plus aptes à sentir la privation du bien suprême, comme, dans le ciel, les plus saints parmi les élus sont plus aptes à jouir de la présence et de la possession de Dieu. La grâce dont les saints ont profité et qui a porté ses fruits en eux, a augmenté leur ressemblance avec l’exemplaire divin. C’est ce plus ou moins de perfection dans leurconformité avec lui qui les rend plus ou moins capablesdejouir de la divine essence. De même, le mépris desgrâces et les fautes accumulées ont augmen té, chez les damnés, leurdegré de dissemblance avec l’in finie pureté et sainteté de Dieu. C’est ce plus ou moins d'opposition au bien suprême qui leur en fait sentir davantage la privation, et différencie en eux la peine du dam. Dieu est l’essence môme delà bonté et de la félicité substan­ tielle, comme dit le pseudo-Denys. De divinis nomini­ bus, c. i, § 3; c. iv, s 10, P. G., t. ni, col. 590, 707. Le malheur d’en être privé se mesure donc sur le degré d’opposition que le damné a avec ce bien suprême, dont les grâces reçues tendaient à le rapprocher, tandis que ces mêmes grâces méprisées tendent à le repousser davantage. Cf. Lessius, De perfectionibus moribusque divinis, I. XIII, c. xxtx, n. 204, p. 505-507; Suarez, De angelis, I. VIII, c. v, n. 9, Opera omnia, t. n, p. 978; Sahnanticenses, Cursus theologicus, tr. Xlll, De vitiis et peccatis, disp. XV11I, dub. t, § 2, η. 7-10, t. vin, p. 400 sq. De même donc que les élus, dans le ciel, jouissent davantage de la vision béatilique, suivant leurs mérites; de même, les damnés, dans l’enfer, soutirent davantage de sa privation, en proportion des crimes dont ils se sont souillés. Cf. Salmanticences, Cursus theolog., tr. II, De visione Dei, disp. V, dub. t. t. 1, p. 251. C’est l’avis unanime des théologiens, comme ce fut aussi celui des saints Pères. Cf. S. Basile, In Ps. vu, 5, P. G., t. xxtx,col. 238 sq.; S. Jérôme, Contra Jovinianum, 1. Il, n. 25, P. L., t. xxm. col. 322; S. Augus­ tin, Epist., ci.xvii, n. 4; De hær., n.82, P. L..I. xxnl, col. 375; t. xi.ii, col. 45; Scot, In IV Sent., I. IV. dist. XVI, q. t, a. 1; dist. L, q. i, a. 4; S. Thomas, In IV Sent., 1. Il, dist. XXXII, q. 1, a. 1; Suarez, De angelis, 1. VIII, c. v, n, 9, Opera omnia, t. n, p. 979; Sahnanticenses, Cursus theologicus, tr. XIII, De vitiis et peccatis, disp. XVIII, dub. t, § 2, n. 7-10; § 3, n. 1022, t. vin, p. 401-408. VI. La peine du dam en purgatoire. — Les âmes du purgatoire souffrent-elles la peine du dam? Si le mot dam est pris dans son sens rigoureux et absolu, en tant qu’il signifie l’exclusion définitive de la vie éternelle, la perte irrémédiable de la béatitude suprême, il ne «applique pas évidemment à l'état des âmes, retenues en purgatoire. La peine du dam, en effet, est encourue par le pécheur, parce qu’il s’est détourné de Dieu et a placé sa fin dernière dans la créature. Or, cette aversion a l’égard de Dieu n’existe pas dans les âmes saintes du purgatoire. Un grand nombre d'entre elles n'ont commis que des péchés véniels qui ne les détournent pas de Dieu, mais sont simplement un obstacle dans leur marche vers lui. Quant aux autres qui eurent le malheur de pécher mortellement, elles se sont repenties durant leur vie terrestre, et, par conséquent, converties à Dieu et retournées vers lui. La peine du dam ne saurait donc, en aucune façon, leur être infligée. Mais, si, par dam, on entend simplement le retard apporté à la vision béatilique et à la possession de Dieu, les âmes du purgatoire y sont certainement sou­ 18 mises, et cette peine est pour elles extrêmement doulou­ reuse. Cf. Suarez, De angelis, 1. VIII, c. Xtv, n. 14; De purgatorio, disp. XLVI, sect, i, n. 2, Opera omnia, t. n. p. 1038; t. XXII, p. 903. Vu sa nalure néanmoins, elle ne se rapporte pas â la peine du sens, mais â celle du dam. Elle peut donc, et doit être appelée pœna damni secundum quid. Cest aussi â la peine du dam que saint Thomas la ramène. In IV Sent., 1. IV, dist. XX. q. t, a. 2; dist. XXL q. I. a. 1, q. ut. D'après les théologiens, la peine du dam absolu est donc la privation perpétuelle de la béatitude suprême, et le dam relatif est le retard apporté· â la jouissance de ce bien infini, à partir du moment où, suivant l’ordre de la providence, on devient apte à le posséder, et ou l'on devrait en jouir. C’est au moment où l’âme se sépare de son corps, que. dégagée des liens terrestres, et inacces­ sible aux iu.pressions des sens, l'âme sent s'éveiller en elle cette faim dévorante et cette soif de bonheur, qui, par une tendance irrésistible, la porte impétueusement vers Dieu, seul capable de la satisfaire et de la rassa­ sier. Tant que l’âme n’entre pas en possession du bien souverain après lequel elle soupire de toutes les puis­ sances de son être, elle subit une torture â laquelle tous les maux delà terrene sauraient, en aucune façon, être comparés. Cf. S. Thomas, In IV Sent., 1. IV, dist. XXI, q. t, a. 1. q. ni. La vision béatilique est un si grand bien, dit Suarez, que la posséder un seul jour, ou même une seule heure, cause un bonheur dépas­ sant infiniment la joie que procurerait la possession simultanée de tous les biens de la terre, pendant une longue existence. La vision béatilique, accordée pendant quelques instants seulement, serait une récompense surabondante, et hors de toute proportion, pour toutes les bonnes œuvres que chacun pourrait accomplir, et pour toutes les épreuves que l’on pourrait subir ici-bas. Par suite, le retard apporté à cette jouissance pour lame qui, séparée de son corps, a un besoin im­ périeux de cette béatitude infinie, cause une peine dépassant incomparablement en amertume et en souf­ france tous les maux de la terre. Lésâmes du purgatoire reçoivent de Dieu les lumières qui leur font comprendre combien grand est le bien dont elles sont privées. En même temps, s'allume en elles, pour la beauté infinie qu'elles connaissent, un amour si intense qu'il leur rend l’éloignement de Dieu plus pénible et plus terrible que mille morts. Cf. Suarez, De purgatori ·, disp. XLVI, sect, ni, η. 1, Opera omnia, t. xxn. p. 917 sq.; Bellar­ min, De purgatorio, I. II. c. x, xiv, Opera omnia, t. 11, p. 401, 403. Leur ardent amour pour Dieu fait leur supplice. C'est non seulement une faim insa­ tiable et une soif inextinguible de Dieu : c'est une fièvre de Dieu, fièvre brûlante, d'une incalculable intensité, car sa grandeur se mesure â celle de l’objet dont la privation les torture. C’est une douleur d'un autre ordre que toutes celles de la terre: douleur trans­ cendante, comme est transcendant leur état d'âmes séparées du corps, état dont nous n'avons actuelle­ ment ni l’expérience personnelle, ni même l’idée, et qui leur donne la faculté de souffrir d’une manière toute différente de celle dont on souffre en ce monde. Cf. Msr Gay, De la vie et des vertus chrétiennes consi­ dérées dans l'état religieux, c. xvn, De l'Église consi­ dérée comme objet de la charité, IIepartie. De l'Eglise souffrante, 2 in-8°, Paris, 1874, t. n, p. 562-566; Monsabré, Exposition du dogme catholique, xcvii· confé­ rence, Le purgatoire, in-8», Paris, 1889, p. 23 sq. Pour être passible de celle peine du dam relatif, ou secundum quid, il n’est pas nécessaire de s'être détourné de Dieu par le péché mortel, comme pour le dam absolu; mais il suffit de tout obstacle qui se dresse entre l’âme avide de Dieu et Dieu lui-même. Cet obs­ tacle à l’élan de l’âme vers Dieu qui l’attire avec tant de force, c’est le péché véniel, ou la peine due encore 19 DAM aux péchés mortels déjà pardonnes quant à la coulpe. C'est ce qui retient loin de Dieu les âmes jusqu'à leur I entière purification, et les empêche jusque-là de jouir de la béatitude éternelle. Cf. Salmanticenses, Cursus theologicus, tr. XIII. Devitiis et peccatis, disp. XVIII, dub. I, § 1, n. 6, t. vin, p. 399 sq. ; Suarez, De purga­ toria, disp. XLVI, sect. I, n. 2-4, Opera omnia, t. χχιι, р. 399 sq. Cette peine du dam relatif que soutirent les âmes du purgatoire, est, cependant, malgré son intensité, bien différente de la peine du dam absolu dont sont affligés les damnés dans l’enfer. Pour ceux-ci aucun soulage­ ment ou adoucissement, ni aucune consolation; mais le désordre, la révolte, le blasphème, le désespoir éternel. Obstinés dans le mal, ils ne consentent en aucune façon aux arrêts de la justice divine, et ils maudissent ce Dieu, pour lequel ils se sentent faits, et dont la possession pourrait seule leur procurer cette félicité, que toutes les puissances de leur être exigent et réclament sans cesse. Les âmes du purgatoire, au contraire, aiment Dieu et adorent les décrets de sa justice, même quand ils les font épouvantablement souffrir. Elles ont la charité et la grâce sanctifiante, racine et fondement inébranlable de la gloire éternelle, à laquelle elles parviendront certainement, un jour. Elles le savent, et cette assurance est pour elles la source indéfectible d'une immense joie. Au milieu de leur supplice elles goûtent une paix inaltérable, inconnue sur terre. Cf. S. Bonaventure, In IV Sent., 1. IV, dist. XX. part. Il, a. 1, q. Il; Suarez, De purga­ torio, disp. XLV1I, sect, ni, n. 1-10, Opera omnia, t. χχιι, p. 931-935; Bellarmin, De purgatorio, 1. II, с. iv, v, xiv, Opera omnia, t. Il, p. 392-395, 403; Binet,De l'étal des unies du purgatoire, c. n, §2. La peine du dam, in-12, Paris, 1863, p. 13 sq. ; Mgr Gay, op. cit., t. n. p. 569-572. Si le choix leur était donné, elles préféreraient rester en purgatoire, plutôt que de revenir sur la terre,où,cependant, en beaucoup moins de temps, elles pourraient, et avec infiniment moins de souffrance, satisfaire à la justice divine; mais où aussi elles seraient encore exposées à se perdre éternelle­ ment. La joie intense que leur procure la certitude de leur salut éternel, les aide merveilleusement à suppor­ ter leur souffrance, quoiqu'elle ne la diminue en rien. Puis, comme elles sont confirmées en grâce, leur volonté est en tout conforme à la volonté de Dieu. Non seulement elles acceptent avec résignation ses décrets, mais elles y acquiescent avec amour et reconnaissance. Or, une peine volontairement acceptée et subie avec amour est moins pénible, en raison de son acceptation et de l’amour qui la fait accepter. C'est un fait d’ex­ périence et une vérité reconnue par les théologiens, que la peine n’est, à proprement parler, que ce qui contrarie la volonté : hæc est ratio petite quod volun­ tati contrariatur. Cf. S. Thomas, In IV Sent., I. IV, dist. XXI, q. i, a. I, q. iv; Sum. theol., I" Hæ, q. vi, a. 6; S. Bonaventure, In IV Sent., 1. IV, dist. XX, part. Il, a. 1, q. i. Moins une peine est invo­ lontaire, moins elle contientde pénalité, quantum adi- i mitur de involuntario, tantum tollitur de pœnalitale. I Cf. Suarez, De purgatorio, disp. XLVI, sect, in, η. 3, I t. χχιι, p. 917; Binet. De l’étal des âmes du purgatoire, c n, S 2; c. ni, S 1-2. p. 19-24, 27-32, 75-122; Billot, Disquisitio de natura et ratione peccati personalis, sive introductio ad tractatam de pænitenlia, part. I, c. ii, q.Lxxxvii, n. 4, in-8», Home, 1897. p. 77; Monsabré, En-position du dogme catholique, xcvii« conférence, Le purgatoire, in-8°, Paris, 1889, p. 23 sq. ; Faber, Le purgatoire, c. ni. in-12, Paris, 1898, p. 32-40. Cette peine du dam relatif est donc pour les âmes du ! purgatoire un mystérieux mélange de souffrances I indicibles, d'inexprimables joies et d'ineffables conso­ lations. Par cela même, il nous est encore plus difficile 20 de nous en faire une idée, que de la peine du dam en enfer. La souffrance torturante sans consolation se comprend mieux que celle qui tourmente en laissant subsister, ou mieux en causant une joie à laquelle nulle joie de la terre ne saurait être comparée. Sur ce sujet on pourra consulter avec fruit le Traité du purgatoire de sainte Catherine de Gênes. Examiné d'abord sur l'ordre de l'archevêque de Paris, et approuvé par les professeurs de l'université de cette ville, en 1666, cf. Gallia Christiana, t. vu, p. 181, il le fut ensuite plus solennellement encore par la S. C. des Rites, à l'occasion du procès de canonisation de la sainte, et approuvé juridiquement par Innocent XI, le 14 juin 1676. Cf. Acta sanctorum, t. v septembres, p. 127. Saint François de Sales et le cardinal Bellarmin en faisaient le plus grand cas. Écrit primitivement en ita­ lien. ce traité a eu de nombreuses éditions en diverses langues. Le bénédictin Lechner en a donné une édi­ tion allemande, Lehen und Schriften derhl. Katharina von Genua, in-8°, Ralisbonne, 1859, p. 227 sq. Un abrégé assez étendu a été fait par le P. Faber, All for Jesus, or the easy ways of divine Love, in-12, Londres, 1861, p. 370 sq. ; Tout pour Jésus, c. ix, § 4, in-12. Paris, 1882. p. 367 sq. Le P. Marcel Bouix, de la Compagnie de Jésus, en a publié une traduction française : Ί rai té du purgatoire de sainte Catherine de Gênes, in-12, Paris, 1883. La durée de cette peine du dam relatif est absolu­ ment inconnue. Quelques auteurs, comme Soto, In IV Sent., 1. IV, dist. XIX, q. ni, a. 2, et Maldonat, De purgatorio, q. v, ont prétendu que la peine du purgatoire ne pouvait durer plus de dix ans; mais les raisons qu’ils en donnent ne reposent sur aucun fonde­ ment sérieux. La peine du dam, même relatif, étant plus terrible que toutes celles de la terre, ils se de­ mandent comment Dieu l'infligerait plus longtemps pour des fautes vénielles qu’on peut si facilement expier en ce monde par de légères mortifications, ou simplement par l'usage des sacramentaux. Ils oublient manifeslement que, durant sa vie mortelle, l’homme est sous le règne de la miséricorde, tandis que, plus tard, il tombe sous celui de la justice. Mais pourquoi fixer dix ans, et non vingt, trente, etc., ou seulement cinq et moins encore? Us en appellent à la bonté de Dieu. Sans doute. Dieu est infiniment bon; il est aussi infiniment juste. Les âmes du purgatoire se soumettent avec amour à la douleur. Cf. Mor Gay, op. cit., t. n, p. 569. Elles savent que Dieu étant infiniment pur, elles ne peuvent paraître en sa présence et jouir de Lui sans être entièrement purifiées. Cette purification, elles la désirent donc avec tant d’ardeur que, pour aucune raison, elles ne voudraient que leur supplice fût moins long ou moins rigoureux qu’il doit être pour les amener à la pureté à laquelle elles aspirent. Elles souffrent, mais sans se plaindre, ni murmurer. Elles sont plutôt extrêmement reconnaissantes à Dieu de leur avoir, par bonté et miséricorde, préparé ces moyens de purification, pénibles, il est vrai, mais qui assurent leur félicité. La prolongation de leur supplice ne leur parait donc pas opposée à la bonté de Dieu. Elle leur en est plutôt une preuve évidente. Combien durera pour elles ce dam relatif? C'est le secret de Dieu. Seul il connaît la gravité de ces fautes légères, qui ne sont ni une perversion complète de l’être humain par rapport à sa fin dernière, ni une apostasie totale, mais qui écartent de la voie droite et qui, par suite, ont quelque chose de grave en soi, parce qu'elles offensent l'infinie majesté de Dieu. A Dieu seul il appartient de fixer et l’intensité et la durée de la peine. Celte durée, il ne nous en a pas révélé le terme. L’Église n'a rien défini non plus ; mais, par sa pratique, elle fait comprendre que cette durée peut être indéfiniment longue, puisqu’elle permet, en faveur des 21 DAM âmes soumises à la peine du dam relatif, la célébration des anniversaires expiatoires de vingt, trente, cinquante, cent ans et plus. Cf. S. Thomas, In IV Sent., 1. IV, dist. XXI. q. i,a.3; Suarez, De purgatorio, disp. XLVI, sect, iv, n. 6, Opera omnia, t. χχιι, p. 921 sq. ; Bellarmin. De purgatorio, I. Il, c. IX, Opera omnia, t. Il, p. 400 sq. Parmi les propositions condamnées par le pape Alexandre VII. le 18 mars 1666, il s’en trouve une, la 43", ainsi formulée : Annuum legatum pro anima relictum non durat plus quam per decem annos. Cf. Denzinger, Enchiridion, η. 1014. Voir t. I, col. 746747. D’ailleurs, cette notion du temps que nous avons pendant que nous vivons sur la terre, les âmes du purgatoire, séparées du corps, et soustraites à toute influence du monde sensible, l’ont-elles comme nous'? Quel rapport a leur vie nouvelle avec le temps qui s'écoule? Comment peuvent-elles le mesurer et en apprécier le cours? Y a-t-il pour elles une différence entre une minute et une heure, entre un jour et un an. entre une année et un siècle? Pour elles, il n'y a ni jour, ni nuit; ou plutôt tout est nuit. Ce ne sont pas les ténèbres extérieures des damnés; c’est néanmoins l'absence de lumière. Dans ces conditions si différentes des nôtres, quel moyen ont-elles de se faire une idée de la marche du temps? Cf. Ms' Gay, op. cil., c. xvn, p. 565 sq. Une àine. plus tourmentée qu’une autre par celte peine, peut croire en être affectée depuis plus longtemps qu’une autre qui l’a précédée en purgatoire, mais qui souffre moins, tant l'appréciation de la durée est une chose subjective. Pour ceux qui mourront peu avant la lin du monde, et qui, sans être damnés, auront cependant à expier beaucoup, Dieu pourra augmenter l'intensité de la souffrance, et leur donner ainsi la perception d'une durée plus longue. Cf. S. Thomas, In 11’ Sent., 1. IV, disp. XLVII, q. n, a. 3; S. Bonaven­ ture, In IV Sent., 1. IV, (list. XLVII. a. 2, q. iv. Tout ce qu’on peut assurer, c'est qu'au moment du juge­ ment dernier, la peine du dam relatif n'existera plus pour personne, car, alors, le travail de purification étant terminé pour toutes les âmes, les humains ne formeront plus que deux catégories : les damnés et les bienheureux. Et ceci est de foi. Matth., xxv, 46. Cf. S. Augustin, De civitate Dei, I. XXI, c. xvi, P. L., t. xi-i, col. 731. VII. La peine du dam aux limbes. — 1» Pour les en­ fants morts sans baptême. — Voir t. n, col. 364-378. 2" La peine du dam pour les justes de ΓAncien Testament, avant l'immolation de Noire-Seigneur. — Les âmes des justes de l’Ancien Testament furent rete­ nues dans les limbes jusqu'à l'accomplissement de la rédemption. Tant qu'il leur resta des fautes vénielles à expier, elles furent évidemment soumises à la peine du dam relatif. Leur condition ne pouvait être meilleure que celle des âmes qui soutirent actuellement dans le purgatoire. Mais quand elles se trouvèrent entièrement purifiées de leurs fautes personnelles, quel fut leur état? On doit tenir d'abord pour certain que la vision bêatilique ne leur fut pas accordée avant l’achèvement de la rédemption par la mort du Christ, sur la croix. Le sang de Notre-Seigneur était la rançon que deman­ dait pour elles la justice divine, à cause de la faute originelle. Mais, aussitôt après le sacrifice du Calvaire, l'âme du Sauveur descendue aux limbes les lit entrer en participation de la béatitude éternelle. Christus ad infernum descendens, omnes justos qui originali peccato adstricti tenebantur absolvit... Et sine aliqua mora, ad imperium Domini ac Salvatoris, omnes ferrei confracti sunt vectes. S. Augustin, Serm., n, de resurrectione, § 1, 4. P. L., t. xxxvt. coi. ‘2060 sq. Cf. S. Thomas, In I lz Sent., 1. Ill, dist. XV11; I. IV, dist. II; Sum. theol., III“, q. xt.ix.a.5; q. i.n.a. 2;a. 4, adi’™, 2“ ; a. 5; Scot, In I Γ Sent., I. IV. dist. II, q. n ; Decre­ 22 tal.,1. III. tit. χι.π, De baptismo, c. in, Majores. C’était la réalisation de la prophétie de Zacharie, IX, 11 : In san­ guine Testamenti tui emisisti vinctos tuos de lacu in quo non est aqua... Divers manuscrits portent eduxisti vinctos tuos de lacu. C’est aussi le sens des Septante : Σΰ έν αΐματι διαθήκης σου έξαπέστειλα: δέσμιους σου έκ λάκκου ούκ έχοντας ύδωρ. Cf. Suarez, In Ill0"' partem Sum. theol., disp. XLII, De loco ac statu animarum sanctarum ante Christi mortem, sect. I, n. 1-7; disp. XL1II, sect, tn, n. 2-5, Opera omnia, t. xix. р. 697-699, 733sq.; Billot, De Verbo incarnato, part. 11, с. nt, thes. lv, S 3, in-8’, Rome, 1904, p. 496-498. Avant ce bienheureux moment, dès que les âmes justes de l'ancienne Loi eurent satisfait à la peine due aux péchés véniels, ou aux péchés mortels pardonnés, elles ne souffrirent plus la peine du dam relatif. La certitude de leur salut éternel leur donnait une joie bien plus grande que celle qui apporte tant de consolation aux âmes du purgatoire. Cf. S. Thomas, Sum. theol., Ill·, q. lu, a. 5, ad lum; Suarez, loc. cil., disp. XLII. sect, t, n. 12, t. xix, p. 701. Néanmoins, comme elles n'étaient pas encore admises à la béatitude Célivste, objet de tous leurs vœux, elles ne cessaient de soupirer apres elle. Ce retard, apporté à leur bonheur, ne fut pas sans leur causer une vraie tristesse, suivant le proverbe : Spies quæ differtur, af/ligit animam. Prov., xtii, 12. Saint Augustin rappelle que ces âmes saintes attendaient avecangoisse l'avènement du Christ, dans l'endroit où elles étaient reléguées; et elles le suppliaient en gémissant de hâter le temps de sa venue: Lacrymabiliobsecratione Christum orabant. Loc. cil., § 4. P. L.,t. xxxvi, col. 2061. C'est aussi le sentiment de saint Grégoire le Grand : In ipsis inferni locis jus­ torum animæ sine tormento tenebantur ; grave tamen tædium illis fuit, post solutionem carnis, adhuc speciem non videre creatoris. Moral., 1. XIII, c. xliv, P. L., t. i.xxv, coi. 1038. Cf. S. Thomas, Sum. theol., III", q. lii, a. 2, ad 2“m et 4““·; Suarez, loc. cit., disp. XLII. sect. I, n. 12-16, Opera omnia, t. xix, p. 701 sq.; Salmanticences, Cursus theologicus, tr. XIII, De vitiis et peccatis, disp. XVIII, § 1, n. 6, t. vnr, p. 400. Tout porte à croire cependant que la divine providence, par des moyens à nous inconnus, tempé­ rait leur peine, et les distrayait de cette tristesse. Cf. Suarez, De purgatorio, disp. XLVI, sect, in, n. 4, Opera omnia, t. xvn, p. 917. 3’ La peine du dam pour les adultes païens morts sans autre péché grave que la faute originelle. — L'hypothèse qu'un païen adulte n'ait que des péchés véniels avec la tache originelle, parait une chimère à saint Thomas et à beaucoup de théologiens. En eflet, tout homme, au moment où il arrive au plein usage de la raison, est tenu, sous peine de péché mortel, de faire, selon ses forces et ses connaissances, un acte de charité parfaite envers Dieu, soit d'une façon distincte et explicite, en le choisissant pour sa fin dernière, soit d'une manière virtuelle et implicite, en se propo­ sant d'accomplir le bien moral, et de vivre suivant les lumières de sa raison. Cf. S. Thomas, In IV Sent., I. H, dist. XLII, a. 5, ad 7““; I. IV, dist. XLV, q. 1, a. 3, ad 6“™; Sum. theol., I" 11®, q. ι.χχχιχ, a. 6; Quæst. disp., De malo, q. m,a. 2, ad 81"" ; De veritaie, q.xiv, a. 11 ; Salman licenses, Cursus théologie., tr. XIII, De vitiis et peccatis, disp. XX, dub. i, § 1-6, n. 1-45, t. vin, p. 490-510. Voir Charité, t. II, col. 2253 sq. Or. ajoute le saint docteur, si l'homme fait cet acte de charité envers Dieu, il est justifié. Le péché originel est effacé aussitôt, et Dieu lui enverra un ange, s'il le faut, pour lui apprendre les vérités surnaturelles indis­ pensables au salut. Mais si l'homme ne fait pas cet acte de charité envers Dieu, il commet un péché mortel, en transgressant un précepte grave. Donc, la coexistence un péché véniel et du p'ché originel est impossible uaus 23 DAM une âme. Il n'y a donc pas lieu d’examiner à quelle peine du dam serait soumis celui qui, au moment de la mort, se trouverait dans un pareil état. Cf. S. Thomas, Sum. theol., I· 11«, q. i.xxxix, a. 6; Suarez, 1η 77/«· part., disp. XL1I, sect, n, n. 8, Opera omnia, t. xix, p. 705; Salmanticenses, Cursus théologie., tr. XIII, disp. XX, dub. il, S 1-3, n. 46-70, t. vm, p. 510-521. VIII. Sur la croix, Notre-Seigneur a-t-il souf­ fert la peine du dam? — Certains auteurs semblent le dire, et s’appuient, pour cela, sur le texte de saint Paul, Christus nos redemit de maledicto legis, factus pro nobis maledictum. Gal., tn, 13. Il ne suffisait pas, affirment-ils, que Dieu fit sentir la pesanteur de son bras à Jésus-Christ expirant sur le Calvaire, et portant dans son âme, comme dans son corps, la peine due aux crimes de l’humanité entière. Le Père éternel ne se contenta pas de prononcer un arrêt de mort contre Jésus qui s'était fait la victime du péché, et de le frapper par la main des Juifs et des bourreaux. Il parut vou­ loir le réprouver lui-même, en le délaissant, et en l’abandonnant au milieu de son affreux supplice; d’où la plainte déchirante de Jésus, qui, jusque-là, n’avait pas laissé'entendre le moindre gémissement : Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m’avez-vous abandonné? Malth., xxvn, 46. Ce cri de suprême angoisse s’échappa des lèvres de Jésus, peu avant son dernier soupir, circa horam nonam. Que se passa-t-il, alors, dans lame sainte de Jésus? Éprouva-t-elle quelque chose de ces tortures épouvantables et mystérieuses du dam, infini comme le Dieu outragé qui se venge sans pitié sur sa créature coupable? « Ce délaissement et cet abandon de Dieu, dit Bourdaloue, est en quelque façon la peine du dam, qu'il fallait que Jésus-Christ éprouvât pour nous tous. La réprobation des hommes aurait été encore trop peu de chose pour punir le péché dans toute l’étendue de sa malice : il fallait que la réproba­ tion sensible de l’Homme-Dieu remplit la mesure de la malédiction et de la punition due au péché. Vous avez dit, prophète, que vous n'aviez jamais vu un juste délaissé : Non vidi justum derelictum, Ps. xxxvt, 25; mais en voici un exemple mémorable que vous ne pouvez désavouer : Jésus-Christ, abandonné de son Père céleste, et, pour cela, n'osant presque plus le réclamer sous le nom de Père, et ne l’appelant que son Dieu, Deus meus, ut quid dereliquisti me ?... Toutefois, dans ce procédé de Dieu, rien qui ne soit selon les règles de l’équité : jamais mort ne fut plus juste, par rapport à Dieu qui en a porté la sentence.... Ce n'est point au ju­ gement dernier que Dieu ollènsé et irrité se satisfera en Dieu; ce n’est point dans l'enfer qu’il se déclare plus authentiquement le Dieu des vengeances, Deus ullionum Dominus, Ps. xcin, 1; c’est au Calvaire. C'est là que sa justice vindicative agit librement et sans con­ trainte, n’étant point resserrée, comme elle l’est ailleurs, par la petitesse du sujet à qui elle se fait sentir, Deus ultionum libere egit. Ps. xcill, 1. Tout ce que les damnés souffrent n’est qu'une demi-vengeance pour lui... ce n’est rien, ou presque rien, en comparaison du sacrifice de Jésus-Christ mourant. » Bourdaloue, 7« Sermon sur la passion de Jésus-Christ, 1™ partie, Œuvres complètes, t. vm, p. 162 sq. Ces passages s· litres semblables des maîtres de la chaire chr. tienne signifient que Jésus-Christ, étant Homme-Dieu, a pu seul réparer, en toute rigueur de justice, l'offense faite parle péchéà l'infinie majesté de Dieu. C’est en ce sens qu'ils sont exacts. Mais ils seraient entachés d’une grave erreur, s’ils exprimaient que Jésus a été soumis à la véritable peine du dam. Jamais le désespoir des damnés n’a effleuré son âme sainte. Jamais sa nature humaine, unie hypostatiquement au Verbe, n’a éé sépareé de lui, et, par suite, n’a été délaissée par Dieu. La peine du dam relatif ne pou­ vait même l’atteindre, car jamais, même sur la croix 24 et au moment où il s'écriait : Deus meus, quare dere­ liquisti me, Jésus, dans son âme humaine, ne fut privé de la vision béatilique. Les théologiens affirment avec raison que les douleurs de Notre-Seigneur, durant sa passion, furent les plus grandes qu'un homme puisse subir, suivant le mot de Jérémie : O ros omnes qui transitis per viam, attendite, et videte, si est dolor sicut dolor meus, quia vindemiavit me, ut locutus est Dominus, in die iræ furoris sui. Lam., I, 12. Mais cela doit s'entendre des douleurs de la vie présente. Déjà le texte du prophète l'insinue d'une façon suffi­ samment claire, puisqu’il s'adresse à ceux qui sont encore in via. La tradition et l'enseignement théolo­ gique ont précisé, plus tard, davantage encore,ce point de doctrine. Uterque dolor in Christo — sive sensibilis in corpore, sive interior in anima — fuit maxi­ mus INTER PO LOUES PH.MENTIS VITAS. S. Thomas, Sum. theol., III*. q. xi.vi, a. 6. Or, les souffrances ré­ servées, dans l’autre vie, à l’âme séparée de son corps, soit en enfer, soit en purgatoire, dépassent toutes celles qu'on peut endurer sur la terre, de même que la féli­ cité des saints dans le ciel surpasse incomparablement toutes les joies d'ici-bas ; dolor animæ separatee pa­ tientis pertinet ad statum futures damnationis, quæ excedit omne malum hujus vilæ, sicut sanctorum gloria excedit omne bonum prtesenlis vitae. Unde, cum dicimus Christi dolorem fuisse maximum, non comparamus ipsum dolori animæ separatae. S. Tho­ mas, loc. cit., a. 6, ad 3"m. Le cri de Jésus, Deus meus! Deus meus, ut quid dereliquisti me, exprime donc l'intensité de la plus grande douleur qui fut sur terre, douleur que nous ne pouvons ni comprendre, ni apprécier; mais, de celte plainte, on aurait tort de con­ clure que sur la croix il ait subi la peine du dam. Cf. Suarez, In JlDm part. Sum. theol., disp. XXXVII, sect, tv, n. 11; disp. XXVIII, sect. tu. n. 5, Opera omnia, t. xtx, p. 593, 634; Bourdaloue, loc. cit., Ill· partie, Œuvres complètes, t. vin, p. 183 sq.; Dorner. Geschichte der proleslanlischen Théologie, in-8°, Munich, 1867, p. 876 sq.; Monsabré, xvn· con­ férence, Le martyr, in-8", Paris, 1880, p. 256; Didon, Vie de Jésus-Christ, 1. V, c. xi, 2 in-8°, Paris, 1891, t. n, p. 342; Billot, De Verbo incarnato, part. 11, c. ni, thés, xi.ix, S 2-3, in-8". Rome, 1904, p. 460 sq. ; Fouard, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, I. VII, c. vi, 2 in-8°, Paris, 1907. t. n, p. 387-389. Suarez, De angelis, 1. VIII. c. iv. v, xv; Commentarii in III·· part. Sum. theol., disp. XLII-XLHI; De purgatorio, disp. XLVI, sect, t, in-iv; disp. XLVII, sect, in, Opera om­ nia, 28 in-4·; Paris, 1856-1878, t. n, p. 972-978, 1049-1054; t. xix, p. 697-722, 733-740; t. XXII, p. 903-908. 916-924, 931-936; Bellarmin, De purgatorio, 1. Il, c! tv, tx, x, xiv; De amissione gratiæ et statu peccati, I. VI, c. I-vn; Concio 111·, De crucia­ tibus gehennae, Opera omnia, 8 in-4·, Naples, 1872, t. II, p. 392-395, 400-403; t. IV, p. 232-247; t. vit, p. 338-347; Salmanticennses. Cursus theologicus, tr. XIII, De vitiis el peccatis disp. XVII, dub. πι-tv; disp. XVIII, dub. i-in: disp. XX, dub. t-ti, 21 in-8·, Paris, 1876-1883, t. VIII, p. 374-450, 490-521 ; Lessius, De perfectionibus moribusque divinis, 1. XIII. De justitia et ira Dei, c. χχιν-χχιχ, De inferno et pœnis infero­ rum, in-8·, Paris, 1881, p. 449-538; Petau, Dogmata theologica, Tractatus de angelis, I. Ill, c. vi-vni, 8 in-4·, Paris. 1866-1867, t. iv, p. 99-123; Bourdaloue, Carême. Sermon pour le vendredi de la seconde semaine, Sur l'enfer, II* partie; Sermon pour le xix· dimanche après la Pentecôte, Sur l'éternité malheureuse, I" partie, Œuvres complètes, 16 in-8·, Paris. 1822-1826, t. lit, p. 65-74; t. vu, p. 2'i4-271 ; Bail, Théologie affective, ouS. Tho­ mas en méditations, 11 traité, XIIT-XV11· méditations. 5 in-8·, Le Mans, 1846, t. V, p. 382-413; Hettinger, Apologie des Christenthums, 5 in-8·, Fribourg, 1875, II* partie, c. xv, t. tv, p. 386415: Monsabré, Exposition du dogme catholique, Conférences de N.-D. de Paris. L'autre monde, xcvit' conférence, Le pur­ gatoire; xcvnt· conférence, L'enfer, éternité des peines; XLtx· conférence, L’enfer, nature des peines, in-8·, Paris, 1899, p. 1-147; Hurter. Theologia dogmaticæ compendium, tr. X, sect, t, c. tt-tv, 3 in-8·. Inspruck. 1893, t. tu, p. 565-591 ; 25 DAM DAMASCENE Billot. Disquisitio de natura et ratione peccati personalis side introductio ad truciatum de pernitentia, part. 1, c. II, q. I.xxxvu, Hies. vi-vir, in-S·, Rome. 1897, p. 69-73; Qiuestionrs dcnovissimis. q. 111. tlies. Il-iv, vt-vil, in-8·, Rome, 1902. p. 47, 85, 99-110; Pescii, Przelectiones dugmaticæ, Dc novissimis, part, l.sect. Ill,De purgatorio, a. 2. n. 601-607; sect, iv, De in­ ferno, a. 2. n. 624-642; a. 3. n. 642-646, 9 in-8·, Fribourg-enBrisgnu. 1902, t. ix, p. 293-296, 306-318; L. l.abauchc. Leçons de théologie dogmatique, Dogmatique spéciale, L'homme, Paris. 1908, p. 387-395. T. Ortolan. DAMALAS Nicolas, né en 1842, à Athènes, devint en 1860 professeur extraordinaire à la faculté théolo­ gique de cette ville, cl en 1871 professeur ordinaire d'herméneutique. Il mourut le 21 janvier 1892. Il a édité en 8 vol. les lettres de Coraï, Athènes, 1881-1891, et a publié les deux ouvrages théologiques suivants : 1° ΙΙερ’ι αρχών, Leipzig, 1863 ; 2» Περί της σχέσεως τής αγγλικής έκκλησίας προς την ορθόδοξον, Londres, 1867. 1! a composé aussi un traité d'herméneutique : ' Ερμηνεία εις την καινήν διαθήκην, Athènes, 1876, t. t; 1891, t. II ; 1892, t. ni. Έδδομά;, 1892. XI' année, n. 4, p. 1 ; Έχχλησίασίίχή ’Αλήδοβ, 1892. XI'année, n. 49, p. 387; Aûtxbv 1γχυχ1«κ«<$(χ»ν, Athènes, 1902,1. 1, p. 209. A. Palmieri. DAMALÉV1SS Étienne, historien et théologien polonais du XVII' siècle, né à Warta, dans l’ancienne principauté de Siéradz, aujourd’hui gouvernement de Kalisz. En 1642. il entra au couvent des chanoines régu­ liers de Klodaw, et mourut le 16 juin 1673 à Trzemeszno, dans le grand-duché de Posen. Citons parmi ses écrits : 1» Conclusiones e theologia morali fundatæ in actibus humanis de peccatis in genere ad disputan­ dum publice propositas, Cracovie, 1637 : 2" Quaestio theologica de merito bonorum justi operum, s. I., 1638 ; 3° Vilæ Vladislavunsium episcoporum, Cracovie, 1642 ; 4° Series archiepiseoporum Gnesnensium atque res gestae, e vetustis antiquitatum ruderibus collectae, Varsovie, 1649; 5° Sapientia sive orbis desiderium Christi Domini Salvatoris in expectations parius gloriosa! Virginis Deiparæ, in Ecclesia Polonorunt, Rome. 1652 ; 6» TitaS. Bogumili, archiepiscopi Gnesnensis ex antiquissimis gravium authorum chronicis excerpta, Rome, 1661 ; Varsovie, 1714; Kalisz, 1803. C.hodynski, Ste/an Damalcvicz, historyk, przelozony kanonikon laterancnskich w Kaliszu, Posen, 1872; Encyktopedia Kowcielna, Varsovie, 1874, t. iv, p. 9-12; Estreicher, Dibliografla polska (stolecie xv do xvtn), Cracovie. 1897, t. xv, p. 18-21 ; Wiszniewski, Historya literalury polskiej, Cracovie, 1840, t. I, p. 89,106; t. v, p. 113; t. VIII, p. 152, 164. A. Palmieri. 1. DAMASCENE. Voir Jean Damascene. 2. DAMASCENE, hiérodiacre au monastère de Tchoudov à Moscou, polémiste orthodoxe contre les Latins. On ne connaît rien sur sa vie. On sait seulement qu’il mourut après 1706. 11 a été mêlé à la controverse sur l’épiclèseentre les moscovites orthodoxes et les lati­ nisants de Kiev. Dans son livre sur l’Êglise et ses sa­ crements, Vyklad olzerkvi i o tzerkovnykh rietchakh, Kiev, 1668, Théodose Saphonovitch, higoumène du mo­ nastère Miklaïlovsky de Kiev, soutenait que les paroles sacramentelles : Hoc est corpus meum ; Hic est sanguis meus, suffisent pour la consécration du pain et du vin. Le patriarche de Moscou, Joachim, chargea un moine, nommé Euthyme, de lui répondre, et celui-ci composa l'Osten (Aiguillon) que le patriarche envoya au métro­ polite de Kiev et aux autres évêques de la Petite Russie. La théorie latine fut rejetée comine fausse.au synode de Moscou de 1690. Mais ses défenseurs ne gardèrent pas le silence. Gabriel Dometzky, archimandrite du monas­ tère de Saint-Siméon à Moscou, et plus tard du monas­ tère lourevsky à Novgorod, réfuta VOsten dans son ouvrage intitulé : Les 105 questions, qu'il soumit à 23 l'approbation du métropolite Job de Novgorod. Celui-ci chargea le hiérodiacre Damascène d’examiner ce livre, et Damascene essaya de résoudre les objections qui y étaient contenues, dans un traité rédigé en forme de lettre au métropolite Job, et intitulé : Les 105 ré­ ponses. Il est aussi l'auteur d'une version russe du ΙΙροσκονητάριον du mont Athos, d'une lettre sur la tra­ duction de la Bible, etc. Arkhimandrit Gavriil Dometzky i hierodiakon Damaskin, duns Dukhovnaia Besieda, Saint-Pétersbourg, 1865. 1.1, p. 2031, 58-63; Mirkovitch, O vremeni presuchtchestvlenii sv. Darov, Vilna, 1886, p. 83-85. 231 : Stroev. Bibliologhitcheskii Slovar, Zapiski de l'Académie impériale des sciences, SaintPétersbourg. 1882, t. xxix, p. 74-75; Chliapkinc, K istorii polemiki mejdu Moskovskimi i malorusskimi utchenymi v kuntzie xvn vieka, Journal du Ministère de l'instruction publique, 1885, t. ccxi.t, p. 215-216; Philarète, Obzor russkoi dukhuvnoi Uteratury, Saint-Pétersbourg, 1884, p. 259: Léonide, Athonskaia gora i Solovetzkg monastyr Damaskina, SaintPétersbourg, 1883: Jakhontov, lerodiakon Damaskin, russkii polemist semnadtzatago vieka, Saint-Pétersbourg, 1884; Entziklopeditclwskii Slovar, t. x, p. 62; Smentzovsky, Bratia Likhoudi, Saint-Pétersbourg. 1899. p. 241 ; Russkii biographitcheskii Slovar, lett. D, Saint-Pétersboilrg, 1905. p. 54. A. Palmieri. 3. DAMASCÈNE Dimitri Sémenov Roudnev, Cé­ lèbre théologien et érudit russe du xvm· siècle. Né au mois de janvier 1737 dans le gouvernement de Toula, il fréquenta les cours de l'Académie slavo-gréco-latine de Moscou, et ses études achevées en 1765, il demanda au saint-synode de suivre les cours d'une université étran­ gère et se rendit à Gœttingue. Recteur de l’Académie de Moscou en 1778, le 5 juillet 1782, à Saint-Pétersbourg il fut sacré évêque de Sievsk, et vicaire de l’éparchie de Moscou. Le 22 septembre 1783, il fut transféré au siège archiépiscopal de Novgorod, où il travailla avec zèle à relever le niveau intellectuel de son clergé et à réorga­ niser les études dans le séminaire de son éparchie. En 1794, il donna sa démission et se retira au monastère Pokrovsky de Moscou où il mourut le 18 décembre 1795. Damascene Roudnev inaugura sa carrière littéraire à Gœttingue, par la publication d'une traduction de la Chronique de Nestor dans VEinleitung in die synchronistische Universalhislorie de Hatterer. Gœttingue, 1771. p. 979-1000. On a de lui : 1» la version latine du catéchisme du métropolite Platon, Orthodoxa doctrina seu compendium theologiae ehristianæ, in usum serenis­ simi principis ac D. D. Pauli Petroivicz, principis hereditarii omnium Bussiarum, Saint-Pétersbourg, 1774; 2° il traduisit en latin le traité de la procession du Saint-Esprit, par Théophane Prokopovitch : Tractatus de processione Spiritus Sancti, Gotha, 1772, y ajouta la vie de l'auteur, des éclaircissements, et un chapitre intitulé : Historia de ortu et progressu controversiae greecos interet latinos de processione Spiritus Sancti, p. 3-128, et Vindex chronologicus scriptorum de processione Spiritus Sancti ab initio controversiae ad nostra usque tempora;'^ il composa un livre précieux pour l'ancienne bibliographie théologique russe, la Bibliolheka rossiiskaia ili sviedienie o vsiekh knigakh v Bossii s nalchala tipographii na sviet vychedchikh. publié en 1881 à Saint-Pétersbourg par la Société des amateurs de l'ancienne littérature, l. xi, et réédité en 1891 dans la Tchteniia (Lectures) de la Sociétéimpériale d’histoire et d’antiquités russes, édit. Barsov. On y trouve la liste des livres imprimés en Russie depuis 1518 jusqu'à 1785. Il édita aussi, en 12 vol., les œuvres oratoires du métropolite Platon, Moscou, 17801782; et composa lui-même un recueil de sermons édité à Moscou en .1783. Bakmeistor, Russische Bibliothek zur Kenntniss des gegenwürtigen Zustandes der Literatur im Russland, SaietPétersbourg, 1779, t. VI, p. 334-338. 455, 573; Drevniaia rossiiskaia bibliotheka, édil. Novikov, 1791, t. xvtn, p. !·_■'105; Ambroise (Ornatsky. évêque de Pensa), tsloriia rossiul-v 27 DAMASCENE — DAMASE Iw 2S ierarkhii, 2· édit., Kiev. 1827, p. 150, 207, 325; Eugène (métro­ tionné dans les catalogues de manuscrits; 7« une liste polite). Sluvar o pisateliakh dukhovnagu tchina, Saint-Pé­ des empereurs, des stdlans et des patriarches de Con­ tersbourg, 1827 1.1, p. 106-110; Macaire, fetoriia nijegorodskoi stantinople contenue à la suite du Physiologus dans le ierarkhii, Saint-Pétersbourg, 1857, p. 160-180; Tchistovitch, fetorlia .S’. Peterburgskoi dukhovnoi Akademii. Saint-Péters­ ms. 462 du métochion du Saint-Sépulcre à Constanti­ bourg, 1857, p. 62-68; Sukhomlinov, fetoriia rossifekoi nople; 8° le ms. 542 du même fonds renferme treize lettres de Damascène publiées par Manuel Gédéon dans Akademii, Saint-Pétersbourg, 1871, t. i. p. 139-183; Gennadi. Spravotchnyi Slovar u russkikh pisateliukh, Berlin, 1876. t. i, ΤΈκκλησιαστική ’Αλήθεια, I. Ill, p. 87-91, et reproduite p. 278; Porphyriev. Istoriia russkoi slovwiosti, Kazan, 1881, peu après, avec certains amendements dans le texte, t. It, p. 373-371, 378-379; Philarète, Obzor russkoi dukovuoi par A. Papapoulos-Kcrametis. dans les Mémoires du literal ury, Saint-Pétersbourg, 1881, p. 365-366; Smirnov, Isto­ Syllogue de Constantinople, 1886, t. xvn, p. 62-66. riia Moskuvskoi slaviatw greko-latinskoi Akadetnii» Moscou, 1885. p. 182.237, 351-354: Arseniev,.Slovar pisatelci sredniago, Pii. Meyer. Die theologische Litteratur lier grieclüschen Kirnovagu pcriudov russkoi literatury. Saint-Pétersbourg, 1887, ! che im xvt Jahrhundert, Leipzig, 1899, p. 128-132; M. Gédéon, p. 113-111: Entziklopeditchesky Slovar, t. x, p. 60-61 ; Goroloc. p. 85-87. 649-651 ; P. Lavrov, Damascene le Studitc jansky, Data askin Semenov-Rudnev, epfekop nijegorodskii, et le cil-, recueil intitulé de son nom n Damasking o dans la litté­ egojizn i trud, Kiev. 1894 (l’ouvrage le plus important sur la vie rature jugoslave, dans l'Annuaire de la société historico-littéet les reur d’exécuter les sentences ecclésiastiques contre b-s prélats rebelles et de protéger Damase contre ses ennemis. Nous avons encore la lettre du concile et la réponse de Gralien. Ils rappellent, dit Duchesne, Histoire ancienne de l'Eglise, t. n. p. 468, que dans une phase antérieure de l’affaire d'Ursinus, le souverain avait décidé, que, la police se chargeant d’éloigner l'auteur des troubles, il appartiendrait au pape d’instrumenter 30 1 contre les évêques qui avaient pris son parti... Cepen­ dant, il pouvait se présenter des cas ou l'efficacité des sentences ecclésiastiques et les services qu'elles étaient appelées à rendre au point de vue du bon ordre, auraient été compromis par une abstention trop ab­ solue de la part de l'Etat. Les évêques demandaient qu'on leur prête main forte d’abord pour faire compa­ raître les prélats récalcitrants, ensuite pour empêcher les évêques déposés de porter le trouble dans les églises que le juge ecclésiastique aurait soustraites à leur obéissance. On spécifiait le cas des évêques de Pannes et de Pouzzoles, qui refusaient de se sou­ mettre aux sentences de déposition rendues contre eux : celui de l’évêque africain Restitutus et de l’évêque donatiste de Rome, Claudien. Couslant, Episl. rom. pont., p. 523. Le concile voulut aussi et surtout mettre le pape à l’abri des accusations de ses ennemis. « L’empereur, dit-il, a examiné la conduite de Damase : il doit être interdit désormais aux calomniateurs de le traîner devant le magistrat. S'il y a lieu à procès, et que la cause ne soit pas de la compétence du concile, au moins qu’elle soit portée devant l’empereur en per­ sonne. » En dehors du cas récent, il y a un autre précé­ dent : le pape Silvestre, accusé par des sacrilèges, lut jugé par l’empereur Constantin. Gralien.dans son rescritau vicaire Aquilinus (lin 378), entra sur tous les points dans les vues du concile. Toutefois, pour ce qui était du pape, il le laissa en principe sous la juridiction du préfet de Rome, se contentant de prescrire de ne point admettre facile­ ment l’accusation ou le témoignage de gens de mœurs suspectes ou connus comme calomniateurs. Collectio Avellana, η. 13, dans Corpus scriptorum ecclesiasti­ corum latinorum, t. χχχνα, p. 54 sq. Malgré tout cela, Ursinus continua de s’acharner contre Damase par ses agents et spécialement par un eunuque appelé Paschase. En 381. le préfet envoya à la cour un rapport ou tout semblait remis en question. Mais le concile d'Aquilée, sur la demande de saint Ambroise, lit une démarche très pressante près de Gratien et depuis l’on n’entendit plus parler d'Ursinus, qui dut mourir vers cette époque. 2» Autres schismes. — Damase avait encore d’autres schismes â éteindre : il invoqua contre eux le bras séculier, comme il l'avait fait contre Ursinus. A Rome, les donalistes formaient une église gouvernée par des évêques de leur pays, étalons par Claudien. Le concile de Rome en 378 demanda à Gralien son expulsion. — 11 y avait aussi celui des lucifériens, composé de ceux qui avaient pris, contre les faillis de Rimini, l’attitude intransigeante de Lucifer de Cagliari et de Grégoire d’Illiberris, et regardaient l’indulgence, en faveur des repentants, de Libère, d Hilaire, d'Âthanase, comme une prévarication. Ils avaient eux aussi un évêque nommé Aurélius, et un prêtre, fameux ascète, nommé Macaire. Ils tenaient des réunions privées, faute d'églises, dans des maisons particulières. Damase les lit poursuivre par le magistrat. Macaire, appréhendé et bousculé par le peuple, fut jugé, condamné à l’exil et mourut â Oslie des suites d'une blessure. L’évêque d'Oslie le lit inhumer dans la basilique d’Asterins. Damase s’efforça aussi de faire condamner Ephesius qui avait succède comme évêque à Aurélius. Il les fit combattre avec force par saint Jérôme dans un dialogue, 378-380, Contra luciferianos, leur reprocha de croire leur petite église la seule vraie : Ecclesite salus in summa sacerdotii dignitate consistit, etc., c. tx. L’histoire de ces évène­ ments a été racontée tout au long par les prêtres luci­ fériens, Faustin et Marcellin, dans leur Libellus pre­ cum ad imp., 383. P. L., t. xin, col. 81-107. 3° Contre les évêques ariens d’Occident. — En même temps que les schismatiques, Damase poursuivit les derniers tenants de l'arianisme, en Occident et ec 1 DAMASE ΡΓ 32 Orient. En Occident, ils n’avaient jamais eu l’approba­ selon son devoir, le chef de l'Église d’Occident, l’évêque tion du clergé depuis la tyrannie qu’ils avaient fait de Rome, vint à leur secours et s’occupât bénignement subir à Rimini, ils étaient unanimement détestés et ( de leurs affaires. beaucoup de conciles tenus en différents endroits Il ne semble pas malheureusement qu’à Rome même avaient affirme la foi de Nicée : d’autre part, ils on ait eu la sensation nette de ce besoin : on se laissa n'avaient plus autant l’appui des empereurs. Damase impressionner par les vieilles rancunes et défiances réunit à Rome, en 369, un concile composé d’un grand et tromper par des personnages d’Orient, qui n’en re­ nombre d’évêques, où furent condamnés Ursace et présentaient point parfaitement les sentiments. Damase, Valens avec ceux qui suivaient leurs sentiments. Le en ces questions, ne parait pas avoir eu tout le tact qu’il concile écrivit une lettre synodale et saint Athanase, montra en d’autres occasions. assemblé avec les évêques d’Égypte, écrivit au pape On a déjà parlé à l’occasion de saint Athanase de pour le remercier, et lui signaler aussi Auxence, l’arianisme, t. i, col. 1841, et à l'occasion de saint Basile évêque de Milan. Epist. ad Afros, 10, P. G., t. XXVI, des appels que l’Orient, à partir de 371, adressa à l'évêque col. 1229 sq. de Rome, pour le solliciter d’envoyer des légats, avec Auxence était plus difficile à attaquer, parce que mission de pacifier et de consoler les églises affligées Valentinien, trompé par une formule équivoque de foi, de ce pays. Mor Duchesne, que nous suivons ici, a traité le croyait orthodoxe. Cependant, dans un second concile de nouveau ce sujet dans son Histoire ancienne de de 90 évêques, tenu à Rome sur l’instigation de saint l'Église, t. Il, p. 400 418. Basile de Césarée, après s'être Atbanase, il déclara que le symbole de Nicée était le entendu avec Athanase d’Alexandrie et Mélèce d'An­ seul autorisé, il annula absolument le concile de Ri­ tioche, Epist., i.xvi, P. G·, t. xxxii, col. 424, dépêcha mini, et rappela d’après une lettre des évêques de d'abord à Damase le diacre Dorothée qui revint bientôt Gaule et de Vénétie qu’Auxence avait été déjà antérieu­ avec le diacre Sabinus de Milan porteur d'une lettre rement condamné, .laffé, n. 232, Confidimus quidem. synodale du pape. Comme cette lettre paraissait insuf­ Il fil part de cette condamnation aux évêques d’IUyrie. fisante, Basile, par de nouvelles lettres. Epist., xc-xctt, Toutefois Auxence resta sur son siège jusqu’à sa mort col. 472-484. dont l'une signée de trente-deux de ses col­ en 374. lègues, supplia les évêques d’Italie et de Gaule de venir De nombreux conciles provinciaux, encouragés par en aide d’une façon plus efficace aux maux de l’Église ces actes de Damase, accentuèrent le retour à la foi de orientale (372). La réponse ne fut rapportée qu’à l’été de 373. par Evagrius, prêtre d’Antioche. Elle consistait Nicée. dans toutes les régions d’Occident. En Afrique, l’évêque de Carthage Restitutus demeurait attaché à la dans une formule qu'on devait signer sans y rien chan­ formule de Rimini. C'est à son occasion qu'Athanase ger : on renvoyait les lettres d'Orient qui n’avaient pas avait écrit sa lettre fameuse Ad Afros et Damase le plu, et on disait aux Orientaux que c'était à eux de venir somma de comparaître devant un tribunal d’évêques; les premiers, s'ils voulaient qu'on allât chez. eux. Cette Gratien même lui adressa un reserit pour l’y contrain­ réponse froide et autoritaire affligea Basile: depuis lors, dre. On dit qu’il ne se présenta point ; mais peut-être il n'eut qu'une médiocre idée des Occidentaux, et leur s’amenda-t-il. chef, le pape Damase, lui fit l’effet d'un homme orgueil­ Deux évêques danubiens, Palladius de Raliaria et leux et impitoyable. Cependant, en 375, on renvoya la Secundianus, menacés de déposition, obtinrent de formule jadis apportée par Evagrius, munie des signa­ Gratien qu’ils seraient jugés par un concile œcumé­ tures demandées, par les prêtres Dorothée et Sanctis­ nique tenu à Aquilée. Ce concile se tint en 381 sous la sime, qui devaient remettre en même temps une longue présidence de saint Ambroise, mais sans l’appareil lettre de Basile. Epist., exx, cxxi, cxxix, CCLIII-CCLVI, qu’ils avaient demandé, appareil rendu impossible par col. 527, 540. 557, 950-945. « Le résultat ne fut pas celui que l'on désirait, dit la tenue simultanée du concile de Constantinople et Mor Duchesne, p. 408. Personne ne vint d’Occident. que Damase lui-même jugeait désormais inutile. Le concile les déposa et pria l’empereur de faire exécuter Toutefois Dorothée rapporta une lettre ou l’on rendait la sentence. témoignage à son zèle en déclarant qu’on s’était efforcé de l'aider. Au point de vue doctrinal, la lettre réprou­ 4» Priscilliens. — Damase ne vit que les débuts du vait les erreurs de Marcel et d’Apollinaire, mais sans priscillianisme en Espagne et en Gaule. Parmi les les nommer. Le terme una substantia n'était plus em­ écrits de leur chef, nouvellement découverts, on en ployé : on lui substituait celui d’una ούσ:« en grec, le voit un qu'il adresse à Damase, parce qu’il occupe le plus haut rang et qu’il est le premier entre tous: senior latin ne possédant pas l’équivalent de ce terme. » Cons­ tant, Epist. rom. pont., p. 495 : Ea gratia. omnium nostrum es, ailleurs : omnium senior et pri­ Mais en même temps, Damase écrivait à Paulin d'An­ mus; il en appelle du concile de Saragosse à Damase tioche une lettre qu’il lui faisait porter sans doute par et à son concile. Liber II ad Damasum episcopum, Vitalis. Jaffé, n. 235. Or. d’une part, Paulin était le rival Priscilliani opera, édit. Schepss, Vienne, '1889, p. 34de Mélèce, de ce Mélèce que Rome soutenait dans l'affaire 43. La Fides Damasi et les Formules damasiennes du schisme d’Antioche, tandis qu’il avait les sympathies contre les priscillianistes seraient, d’après M. Künstle, des Orientaux, sauf des Alexandrins, et c’était sur Pau­ d'origine espagnole. Antipriscilliana, Fribourg-en-Brislin seul qu'en Orient on faisait tomber la responsabilité gau. 1905, p. 46 58. 5° Les affaires d'Orient. L'attention de Damase du schisme. D’autre part, Vitalis, ami de Paulin, non fut attirée du côté de l’Orient par les évêques orien­ seulement avait quitté la communion de Mélèce; mais encore se faisait apollinariste. Les relations de Damase taux eux-mêmes. Ceux-ci étaient sous le règne tyran­ nique de l'empereur Valens : ils étaient troublés par avec ces deux hommes n’étaient pas pour plaire à les quelques évêques ariens qui tenaient, avec la faveur saint Basile et aux siens. Damase, d’ailleurs, fut vite averli de son erreur en ce qui concernait Vitalis, et, impériale, les grands sièges, par le schisme malheu­ par des courriers exprès, il prévint Paulin de ne rece­ reux qui divisait les catholiques d’Antioche, plus que voir Vitalis que moyennant une confession orthodoxe. par leurs dissensions doctrinales. Partisans de On sait d’ailleurs que Vitalis, ainsi mis en demeure de ί'όμοιοόσιος ou de Γόμοούσιος, nicéens purs ou quasinicéens, tous, l'expression mise à part, se sentaient une se prononcer, quitta Paulin pour Apollinaire, et, consa­ cré évêque par ce dernier, fonda une nouvelle église même foi, et avaient conscience que pour être bien dissidente à Antioche. réunis entre eux et avec toute 1'r.glise, contre les der­ Mais ces erreurs de tactique commises par Damase niers survivants de l’arianisme pur, comme pour être et les Occidentaux donnèrent à Basile l'espérance fortifiés contre les attaques de Valens, il suffirait que, 33 DAMASE I·' 3i qu'ils allaient enfin ouvrir les yeux et reconnaître quels I ne contrebalançait pas le crédit des grands docteurs étaient en Orient les vrais amis de l'orthodoxie et de de ce temps, surtout des Cappadociens. Néanmoins, Dala paix. Dans cette espérance, il fit reporter à Rome, en inase insistait toujours sur la reconnaissance du con­ 377, par Dorothée et Sanctissime une seconde lettre, cile de Nicée et l’annulation de celui de Rimini. Ce Episl., cclxiii, col. 976-981, longue, affectueuse, où il concile, disait-il, manque de toute valeur, parce qu’il sollicitait les Occidentaux de répudier non plus les n’a pas l’approbation de l'évêque de Rome, dont on ariens, que leurs excès rendaient odieux, mais surtout doit solliciter le jugement avant tout. Mansi, Concil., ceux que leur amitié rendait plus pernicieux, Eusthate, t. m, n. 43; Jaffé, n. 212. En 369, après le concile de le chef des pneumatomaques, Apollinaire, qui ensei­ Rome, il rédigea une formule (lomus ou typus) qui fut gnait le règne de mille ans et une fausse doctrine sur envoyée plus tard aux évêques d’Orient. Ceux-ci le l’humanité du Christ, enfin Marcel, dont les disciples signèrent à plusieurs reprises. Au concile d’Antioche trouvaient trop d'accueil auprès de Paulin. de 379 sous Mélèce, '157 d’entre eux apposèrent à une formule semblable leurs souscriptions, qui furent gar­ Mais cette lettre n’obtint encore qu'une demi-satis­ dées dans les archives romaines. Coustant, Episl. rom. faction. Rome avait déjà condamné ces erreurs dans la première lettre confiée à Dorothée : elle les condamna pont., p. 500; Duchesne, p. 421, note 2. de nouveau, pour complaire aux Orientaux, dans la 7“ Apoliinarisles, sabelliens, eunomiens, macédo­ nouvelle lettre que Dorothée rapporta. Coustant, Episl. niens, photiniens. — Vers 380, dans un synode romain, rom. pont., p. 498. Mais elle s'abstint encore de con­ Damase rédigea une Confessio fidei calholicæ, où il damner nommément Eusthate, Apollinaire, Paulin, qui résumait en « vingt-quatre anathèmes » toutes ses étaient ses amis de vieille date, qu’elle n’avait pas en­ condamnations conlre les hérésies orientales. Un pre­ tendus, que les autorités d'Orient elles-mêmes n’avaient mier anathème vise ceux qui ne reconnaîtraient pas au pas jugés. Elle était tellement prévenue pour eux et Saint-Esprit unité de puissance et de substance avec le contre les amis de Basile, encouragée d'ailleurs en ce Père et le Fils : viennent ensuite des anathèmes contre sens par Pierre d'Alexandrie, alors réfugié à Rome, que les sabelliens, les ariens, les eunomiens, les macédo­ dans ses entretiens avec Dorothée, Damase ne se gênait niens, les photiniens, les apollinaristes et la doctrine at­ pas de traiter Mélèce et Eusêbe de Samosate d'ariens. tribuée à Marcel d'Ancyre; puis recommence une série Cf. S. Basile, Episl., cclxvi, col. 992 sq. d'anathèmes relatifs au Saint-Esprit pour affirmer plus Cependant, sur de nouveaux renseignements, en énergiquement sa divinité essentielle et sa consubstan­ 379, avant que Pierre sen retournât de Rome à tialité par rapport au Père et au Fils. Celte Confessio Alexandrie, Damase tint à Rome un concile ou il con­ fidei fut envoyée à Paulin d'Antioche. Denzinger, En­ damna nommément Apollinaire et son disciple Timo­ chiridion, n. 22-45: Duchesne, Hist. anc. de l’Eglise, thée. C’était déjà une satisfaction accordée aux Orien­ t. n, p. 410, note. Marcel d'Ancyre ne fut pas nomu é taux sur le terrain doctrinal. Une nouvelle difficulté dans la condamnation de ses erreurs, parce qu'il surgit lorsque le grand concile de Constantinople, en avait été jadis soutenu par le pape Jules, et parce qu'il 381, remplaça Mélèce par Flavien et évinça Maxime le s’était rapproché récemment d’Athanase, par une pro­ Cynique de Constantinople. Il avait été convenu qu’à fession de foi que ce docteur avait jugée suffisante. Par la mort de Mélèce on laisserait Paulin seul évêque; et ses opinions sur la consubstantialité qu’il semblait Maxime le Cynique, qui avait supplanté Grégoire de pousser jusqu’au sabellianisme, il compromettait les Nazianze, avec le concours du patriarche d'Alexandrie, partisans du consubstantiel et on reprochait aux Ro­ était venu jusqu'au concile d'Aquilée capter la bonne foi mains et à Paulin d'Antioche de le fréquenter. Apolli­ de saint Ambroise. Pour régler ces affaires, celui-ci avait naire avait été aussi longtemps l’ami de Rome, d’Atha­ demandé à Théodose, qui l’avait accordée, la réunion nase et de Paulin à cause de sa fidélité à la foi de d'un nouveau concile général composé des deux épisco­ Nicée. Plus tard il donna des leçons à saint Jérome. pats d'Orient et d'Occident. Ce concile eut lieu en 382 à Mais les tnélétiens le tenaient en défiance à cause de Rome; mais les Orientaux qui venaient de tenir celui ses relations. Il donna raison à ceux-ci, et tort à ceuxde Censtantinople, prétendirent assez justement qu’ils là, quand, à partir de 371, par réaction contre l'aria­ nisme, il aboutit au système qui porte son nom. ne pouvaient quitter leurs églises encore une fois et envoyèrent seulement trois délégués, avec une lettre Athanase, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse le où l'on exposait la vraie foi, mais ou l'on taisait les combattirent, et les Orientaux, par l’intermédiaire de questions de personnes comme régulièrement tranchées. saint Basile, prièrent souvent Damase de se désolidariser d'avec lui en le condamnant. Damase le fit enfin dans De fait, le concile de Rome accepta l'éviction, qui un concile de 376; il chargea saint Jérôme de rédiger s'imposait, de Maxime le Cynique, d'autant plus faci­ une profession de foi que devaient signer les apolli­ lement que Damase, mieux informé qu’Ambroise, naristes qui voudraient revenir à l’unité : il l’envoya l avait déjà ratifiée dès 380, et avait chargé le concile de Constantinople de le remplacer. Jaffé, an. 380. aux évêques d'Orient, et en pressa l’adoption surtout quand Vitalis, après son retour de Rome, compromit L'élection de Nectaire, bien qu’il n’eùt été que laïque lors de sa promotion, fut approuvée. Sur la demande Paulin en se faisant apollinariste. En 378, il déposa J·· Théodose, des lettres de communion furent envoyées ensemble Apollinaire, Vitalis et Timothée, et rappela cette déposition dans la lettre synodale que nous avons dans ce sens. Pour l’affaire d’Antioche, on la laissa dans l'état. citée plus haut. Jaffé, n. 378. Quant aux pneumatomaques, auxquels s’était rallié Après avoir étudié dans leur ensemble et leur suite Eusthate et que l'on appelait aussi macédoniens, signa­ les relations de Damase avec l'Orient, voyons en détail et brièvement ses actes particuliers contre les hérésies lés d'abord par saint Athanase à l’empereur Jovien, combattus par saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, et les schismes de ce pays. f. Arianisme d'urient. — Nous n'avons presque rien Didyme l’Aveugle, saint Ambroise, ils furent condamnés par Damase dans les conciles de Rome de 369, de 374 et de spécial à ajouter en ce qui concerne celte hérésie. De l’arianisme pur il ne restait plus que quelques et en 380. On a prouvé que la formule qui est en tête du décret de Gélase, De libris recipiendis, est celle vieux tenants, possédant, il est vrai, les grands sièges, tels qu'Eudoxe de Constantinople, Euzoius d’Antioche, qu’il rédigea. Thiel, Epist. rom. pont., p. 53. Le con­ mais ils étaient déjà déconsidérés. Acace et Eunoine, cile de Constantinople de 381 confirma celle condam­ retirés à l’écart, n’avaient plus guère d’influence. Leur nation. plus grande force c’était l’appui de Valens : elle devait Tout ce qu’on a dit jusqu’ici lait suffisamment con­ Umber avec lui. Et même si puissante qu’elle fût, elle naître l'attitude de Damase à l'égard des Églises d'AnDICT. DE THÉOL. CATIIOL. IV. - 2 35 DAMASE Ier tioche, d'Alexandrie et de Constantinople. Il était d’accord avec le successeur d’Athanase, Pierre d’Alexan­ drie, auquel il écrivit des lettres de consolation lors­ qu’il fut exilé sous Valens en 374. Il l’accueillit favo­ rablement à Rome et se laissa trop influencer par lui dans ses rapports avec saint Basile et saint Mélèce, et lui donna des lettres de communion lorsqu’il s’en re­ tourna. Jall’é, n. 56, 58. Il s’en fallut peu que Timothée, son successeur, ne lui créât une mauvaise affaire en protégeant Maxime le Cynique contre Grégoire de Nazianze. Enfin, pour ce qui regarde Antioche, il donna toujours sa faveur à Paulin et aux siens, ce qui faillit le tromper sur Vitalis, le paralysa quelque temps en­ vers Apollinaire, ne lui permit pas de goûter Mélèce et de s’entendre pleinement avec Basile. On attribue maintenant à Damase le catalogue des saintes Écritures, si important dans l’histoire du canon, que l’on mettait jadis sous le nom de Gélase. Mansi, t. vm, col. 153; Thiel, p. 52-54. Ce catalogue fut com­ posé sous l’inlluence de saint Jérôme, au concile de374. C’est à lui que se réfère le concile dllippone, qui en 393 donne une liste semblable. Damase est un des premiers papes qui ait affirmé avec une grande force par ses paroles et ses actes la primauté universelle de l’Église romaine. Il répète fréquemment qu’elle a le droit dejuger de tout, dans la chrétienté, des personnes et des choses. 11 fonde celte primauté sur saint Pierre, et c’est sur lui qu’il fonde aussi les droits subordonnés des patriarcats d’Antioche et d’Alexandrie que cet apôtre aurait insti­ tués. Il ne connaît d’ailleurs Constantinople que comme un siège ordinaire. Les Églises d’Orient, comme nous l’avons vu par leurs appels, lui font écho, quoique quelquefois de mauvaise grâce. Les Pères du concile de 381 n’osent lui soumettre leur canon sur la primauté d’honneur de Constantinople, bien qu’il reconnaisse indirectement la suprématie de Rome. Saint Jérôme, sollicité par les partis qui divisaient Antioche, se ré­ fère solennellement à Damase. Epist., xv, xvi, P. L., t. xxii, col. 355-359. Saint Ambroise fait de même â dill’érentes reprises. Lbi Petrus, ibi Ecclesia. P. L., t. xiv, col. 1082. Théodose, dans ses lois de 380 et 381, ne pou­ vait manquer de le désigner pour le représentant officiel de l’orthodoxie en Occident. C’est à son sujet qu’Ammien Marcellin et le préfet Prétextai parlent du faste des évéques de Rome. Il y aurait encore lieu de parler des rapports de Damase avec saint Jérôme, dont il fit son secrétaire pour les affaires d’Orient surtout, et son consulteur pour les questions d’Écriture sainte et de liturgie; on sait qu’il chargea ce grand homme de reviser la Vulgate. Il faudrait aussi parler du soin que Damase prit des catacombes, de l’honneur qu’il rendit aux martyrs, des inscriptions en vers qu'il lit graver admirablement sur leurs reliques par Furius Dionysius Philocalus pour en assurer l'authenticité. De Rossi, Inscript, chrislianæ, Rome, 1888, t. n. Mais ces aspects ne sont pas d’ordre purement théologique. Damase mourut le 11 décembre 384. presque octogénaire; sa fête est le 11 décembre. l.es historiens n’ont pas encore fixé absolument la chronologie des conciles et des lettres de Damase, nous avons suivi Du­ chesne de préférence : Liber pontificalis, 1.I, p. 212-215; His­ toire ancienne de l'Église, Paris, 1907, t. n, p. 398-416, 447-484 et passim ; Grisar, Geschichte Roms und der Papste im Mittelalter, t. I, p. 257-283; Zeitschrift fur katholische Théologie, t. vin, p. 190-198; Rade, Dumasus, Bischof von Rom, Fribourgen-Brisgau, 1892; Merenda, De sancti Damasii papæ opusculis et gestis, P. L., t. xnt, col. 111-348; Tiltemont, Mémoires pour servir à l'hist. eccl., t. vin, p. 386-424; Ceillier, Histoire gé­ nérale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, t. VI, p. 454-377; Jaffé, Regesta pontificum romanorum, 1.1, p. 37-40; Coustant, Epistolæ romanorum pontificum, t. t; Mansi, Concil., t. ni, eol. 443. 459. 462, 477, 485; Hefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq. Paris, 1907, t I, p. 980; S. Damase. Opera, P. L., DA MEN t. xnt, col. 347-442; Rufin. H. E.. 1. B, c. x, P. L.. t. xxr, col. 521 ; Wittig, Papst Damasus L Quellenkrilische Studien zu seiner Geschichte und Charakteristik, Rome, 1902; Ut. Che­ valier, Répertoire. Bio- bibliographie, 2- édit., t. n, col. 1107. A. Clerval. 2. DAMASE II, pape, 1047-1048. Clément II étant mort le 9 octobre 1047, les Romains envoyèrent une ambassade à l’empereur d’Allemagne, Henri III, pour le prier de désigner un pape. Après avoir pensé à l’ar­ chevêque de Lyon, Halinard, qui se déroba, il choisit le Bavarois Poppo; évêque de Brixen, dans le Tyrol. C’était le 25 décembre â Saint-Polten. Pour lui venir en aide, il lui fit une donation, et lui permit de garder son évêché. Parti pour Rome, au commencement de 1048, Poppo trouva le siège pontifical occupé par Benoit IX de Tusculum, qui s'était fait nommer, le 8 novembre 1047, grâce à ses largesses au peuple, et le margrave de Toscane, Boniface, refusa de le conduire. L’empereur, près de qui il dut revenir à Ratisbonne. le renvoya en Italie, avec une lettre menaçante pour Bo­ niface. Benoît IX dut se retirer après avoir tenu Rome 8 mois et 9 jours, et Poppo, conduit par le margrave, bien accueilli par le peuple, fut sacré à Saint-Pierre, le 17 juillet 1048 : il prit le nom de Damase II. Mal­ heureusement il mourut, â Palestrina, au bout de 23 jours, le 9 août 1048, on ne sait de quelle maladie. Il fut enseveli à Saint-Laurent hors les murs, et son sarcophage se voit encore dans le portique extérieur. Jaffé, Regesta, t. i, p. 528; Duchesne. Liber pontificalis, t. n, p. 274; Id., Les premiers temps de l'État pontifical, dans ta Revue d'histoire et de littérature religieuses, 1897, t. n, p. 211; Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, t. n, p. 437; Langen, Geschichte der riim. Kirche, p. 445; Delarc, Grégoire VII, 1.1, p. 93-99; dans Pertz, Monumenta Germanise, Scriptores, voir Annales Romani, t. v. p. 469; Anselmi Gesta, t. vu, p. 228; Lamberti Hirsch., t. v, p. 154; Bonizo, t. Il, p. 803. A. Clerval. DAMBERGER Joseph Ferdinand, historien de l’Église, naquit â Passau (Bavière) le 1er mars 1795; ordonné prêtre en 1818, il travailla quelques années dans le ministère pastoral ; il était prédicateur de la cour â Saint-Cajetan de Munich, quand il demanda à être reçu dans la Compagnie de Jésus, où il entra, en 1837, â Brieg en Suisse; il professa l’histoire au sémi­ naire de Lucerne (1845-1847); expulsé avec ses confrè­ res, en 1847, il fut obligé de se réfugier en Italie; il passa les dernières années de sa vie â Schâftlarn près de Munich, comme confesseur des religieuses dites Dames anglaises; il y mourut le 1er mai 1859. Il a publié : Synchronistische Geschichte der Kirche und Welt im Miltelalter, 15 in-8», avec complément critique pour chaque volume (le xv· vol., s’arrêtant â l’année 1378, a été édité par les soins du P. D. Rattinger, S. J.), Ratis­ bonne, 1850-1863 : ouvrage d’une immense érudition; son plan le rend un peu pénible â lire, mais, par la richesse des informations et par la discussion appro­ fondie des mensonges de l’histoire anticalholique, il a mérité d’être appelé un véritable arsenal pour la dé­ fense de la vérité historique et de l’Église. De Backer et Sommervogel, Bibliothèque de la C1· de Jésus, t. il, col 1786-1787 ; Hurter, Nomenclator, t. in, col. 1062 ; Kirchenleecikon, t. m, col. 1362-1363 ; Allgemeine deulsche Biographie, Leipzig, t. iv, p. 716. Jos. Brucker. DAMEN Armand, théologien belge, né â Tongres en 1656 ou 1657. Il fit ses humanités chez les chanoines réguliers de sa ville natale. Dès lors il annonçait les plus heureuses dispositions, au point d’éclipser tous ses condisciples. En 1673, il vint à Louvain, où il devait passer le reste de sa vie. Il y suivit les cours de philosophie pendant deux ans, au Collège du Porc, et les cours de théologie, pendant quatre ans environ, au Grand Collège du Saint-Esprit. A peine ordonné 37 DA MEN DA MIA NI DE TUHEGLI prêtre, il fui vicaire, puis curé de la paroisse SaintMichel; mais les fonctions de son ministère ne l'empê­ chèrent’ pas de poursuivre ses études et de conquérir successivement la licence et le doctorat en théologie. C'est en 1699 qu'il obtint ce dernier grade. A partir de ce moment, il resta attaché au Grand Collège des théo­ logiens en qualité de vice-président; et bientôt l'arche­ vêque de Malines, Humbert, le créait archiprêtre du district de Louvain. Vers le même temps, les consuls de la cité reconnaissaient ses mérites en le nommant chanoine de la collégiale de Saint-Pierre et professeur à In faculté de théologie, où ses collègues ne tardèrent pas à lui conférer le titre de « régent ». Λ la mort de Martin Steyaert, en 1701, il lui succéda comme doyen du chapitre de Saint-Pierre, comme directeur des « sabbatines » et comme président du Grand Collège. Ma is les devoirs de cette présidence constituaient un far­ deau trop lourd poursa débile santé, et dès le 22 mai 1702 il l’échangeait contre celle du Collège de Divæus. Le 16 juillet 1713, il fut transféré à la direction du Collège d'Arras, où il habita désormais et où il mourut, le 29 octobre 1730, dans sa 74» année. Outre ses autres fonctions, il avait été appelé, par le suffrage unanime des électeurs, à la charge, alors très importante et très honorable, de conservateur des privilèges académiques. A un caractère aimable et à une activité multiforme et incessante Damen joignait, comme professeur et comme écrivain, une juste aversion pour les nouveautés théologiques et un grand zèle pour les droits du saintsiège. On en pourra juger par la liste de ses ouvrages on opuscules. Nousavons de lui : !» Doctrina et praxis S. Caroli Borromœi de pænitentia cæterisque contro­ versiis moralibus hodiernis, 3 in-12, Louvain, 1697. C'est un commentaire des ordonnances et instructions du saint archevêque de Milan, où Damen a eu soin de reproduire toujours en entier les textes qu’il commente. Il est spécialement dirigé contre le rigorisme des jansénistes relatif à l'absolution des pécheurs d’habi­ tude et des récidivistes, à la confession et à la commu­ nion des enfants, à la fréquente communion, etc. La deuxième partie est une réponse à Jean Opstraet, qui avait attaqué les conclusions de la première. L’ouvrage a été réimprimé à Louvain en 1703, et, une seconde fois, en 1711. 2» Oratio de cathedra Petri ut est regula fidei, in-12, Louvain, 1721. L'auteur y défend, comme antique et continuelle doctrine des théologiens de Louvain », la thèse de l'infaillibilité personnelle du pape. Il l’énonce ainsi : « Une délinition qui, concer­ nant des choses de foi, de mœurs et de religion aux­ quelles l’Eglise entière est intéressée, part de la seule chaire de Pierre et s’adresse à tous les fidèles, est r.-gle de foi, même indépendamment de l’intervention d'un concile général et antérieurement à l’assentiment de l’Eglise universelle. Or le pontife romain définit rj- cathedra quand il prescrit à toute l’Eglise quelque chose à croire. » Parmi les documents cités figure une déclaration collective et très explicite, émise par la faculté de théologie en 1588, et au bas de laquelle on ht. entre autres noms, ceux de Michel Baius et de Jansénius d’Ypres. 3» Oratio de dogmatica bulla Uni­ genitus, in-12, Louvain, 1724 : démonstration du caract- re dogmatique et strictement obligatoire de la bulle en question. Cette étude se trouve complétée par la suivante : 4» Brevis solutio super tribus his quæsilis : i. .In inobediens constitutioni Unigenitus fit exconimunicatus? 3. An fit schismaticus? 3. An fit hæreticasJ in-4», Louvain, 1727. La réponse est affirmative sur toute la ligne, à la condition d’entendre les deux premiers points de ceux qui manifestent leur insou­ mission. 5» Dissertatio de numero episcoporum ad -a .dam ordinationem episcopi requisito, in-4», Louvain. 1725. Damen soutient que le concours de trois «rvêques est, sauf dispense du pape, nécessaire non 38 seulement pour la légitimité, mais aussi pour la vali­ dité; d’où il infère l'absence de tout caractère épiscopal en Corneille Steenhoven. soi-disant archevêque d’Utrecht, qui s’était fait sacrer par Varlet, évêque de Babylone, d’ailleurs « excommunié, suspens et irrégu­ lier ». Van Espen se fit le champion de la cause de Steenhoven. 6« Ce fut l’occasion de la Dissertatio 11* de numero episcoporum ad validam ordinationem .episcopi requisito, in-4», Louvain, 1725. L’année sui­ vante, paiaissait : 7” Oratio de pontificio hoc oraculo : « UniveniCas Lova-niensis sanctæ Bornante Ecclesiæ devota et fidelis est filia, » in-12, Louvain, 1726. Cet éloge avait été adressé à l’école de Louvain par Pie IV. en 1561. Il est ici justifié par une brève esquisse de l’atti­ tude de l’université en différentes circonstances, mais surtout à l’époque du concile de Bâle. Le même thème est repris dans : 8“ Prosecutio orationis habita die 17 junii 1737, in-4». Louvain. 1727. Nous possédons trois études en tête desquelles Damen n’a pas mis son nom, mais qui sont certainement de lui; c’est d’abord : 9« lielalionis operum ex aliquo benevolentiæ in Deum affectu obligatio ac necessitas, strenue asserta per theologum Envaniensem, in-4», Louvain, 1729. 11 y ajouta bientôt: 10» Relationis operum ex aliquo benevolentiae in Deum affectu obligatio ac necessitas, denuo asserta per theologum Lovaniensem, in-4». Louvain, 1730. Dans ces deux écrits, le « théologien de Louvain » plaide, contre Vanroye, docteur de Sorbonne, pour une thèse chère à son école. Il la justifie sans peine de l'accusa­ tion de baianisme et de quesnellisme. 11 ajoute qu'au demeurant une relation virtuelle, ex parte operis, suffit, et que le « sentiment de bienveillance » qui la réalise n'appartient pas nécessairement à la vertu théolo­ gale de la charité proprement dite. Surtout, ni lui ni ses amis n'ont jamais dit ou pensé que « les infidèles pèchent dans tous leurs actes ». Ces observations sont encore corroborées : 11» par une Dissertatio de refe­ rendis operibus in Deum et de operibus infidelium, auctore theologo Romano-catholico, in-4», Louvain. 1729. La dernière œuvre de notre auteur est : 12» Dis­ sertatio de veritate hujus propositionis : « Jansénius non fuit jansenisla, » in-4», Louvain. 1729. L'affirma­ tion d'apparence paradoxale est soutenue et expliquée dé façon fort simple : qui dit janséniste dit hérétique; or Jansénius n'a pas été hérétique : il n a pas eu con­ science de ses erreurs, réprouvées par l’Eglise seule­ ment après sa mort; à plus forte raison, n'a-t-il pas eu cette opiniâtreté dans l'erreur, sans laquelle il n’y a point d’hérésie. 11 s’agit évidemment de la personne de Jansénius, et non de sa doctrine. Quant à celle-ci. « nul vrai catholique » ne peut soit nier que 1'Augus­ tinus v contienne diverses hérésies, » soit défendre une seule des cinq fameuses propositions. Damen rappelle fort à propos le mot de Vincent de Lérins : « Étranges vicissitudes des choses! Les auteurs d'une opinion sont catholiques, et ses défenseurs sont réputés héré­ tiques. Les maîtres sont absous, mais les disciples sont condamnés. » Reusens et Barbier, Analectes pour servir à l'histoire ecclé­ siastique de la Belgique, Louvain, 1881, t. XVII, p. 173, 386; De Ram. De laudibus quibus veteres Dovaniensium theologi efferri possunt, I^uvain. 1848, p. 14, 58, 133. J. Forget. DAMIANI DE TUHEGLI Jean, théologien hongrois, né à Tuhegli le 21 juin 1710, mort vers 1780. Il vint à Rome en 1726 et étudia à Fermo sous les auspices de Benoit XIII; il fut ordonné prêtre, le 5 mars 1735. De retour à Rome, il fut bien accueilli par Clément XII. qui le proposa au choix d’Émeric d’Esterhazy pour un canonical de Presbourg. Il occupa diverses autres places dans la hiérarchie ecclésiastique de son pays. Il a pu­ blié : 1» Doctrina reræ Christi Ecclesiæ ab omnibus præcipuis antiqui, medii el novi ævi hæres ibus vindi- 39 DAMIAN! DE TUIIEGLI DAMIEN 40 609 avec les disciples de Damien, avoue que, d'après celui-ci, « l’innascibilité est la personne du Père, la filiation la personne du Fils, la procession la personne du Saint-Esprit. » Michel le Syrien, t. Il, p. 387, col. 2. En somme, d’après l'ensemble de ces témoignages con­ temporains, qui contredisent celui de Timothée de Constantinople, Damien avait remis en circulation le sabellianisme. Cette doctrine fut vivement combattue par les monophysites d’Antioche, surtout par le patriar­ che Pierre, qui écrivit trois traités à ce sujet. On essaya 1. DAMIEN, patriarche copte d'Alexandrie, 578 605, de s'entendre à la conférence de Gabita en Arabie, vers et fondateur de la secle des damianites ou tétradites. 586, mais en vain, par suite de la mauvaise volonté Depuis les controverses entre Sévère d’Antioche et Julien qu’y apporta Damien. Michel le Syrien, t. n, p. 369d'Halicarnasse sur la corruptibilité ou non du corps 371. Plus tard, après la mort des deux adversaires, du Christ, le parti monophysite comptait deux grandes dans une série de conférences qui se tinrent particu­ fractions : les sévériens ou corrupticoles, les julianistes lièrement à Alexandrie en l’année 609, l'entente fut ou aphlartodocètes et phantasiastes. En Egypte, à la rétablie entre les deux Eglises monophysites d’Antioche mort du patriarche Timothée IV, 8 février 536, chacun et d'Alexandrie, et les deux patriarches de ces Eglises. des deux partis lui donna un successeur, Théodose Ier Athanase et Anastase, publièrent, sous leur signature pour les sévériens, Gaïanus pour les phantasiastes. Ni l’un ni l’autre ne put se maintenir en charge, par suite commune et celle de plusieurs évêques, l’acte officiel d'union. C’était une exposition de la vraie doctrine sur de l’opposition de la cour byzantine, qui exila les deux concurrents et imposa le candidat chalcédonien. Théo­ le mystère de la Trinité, dans laquelle on ne blâma ni Damien d’Alexandrie, ni Pierre d’Antioche; l’acte dose I" mourut en exil le 22 juin 567. La vacance du d'union ne voit dans leurs disputes théologiques qu’une siège patriarcal dura jusqu'en 576, où des évêques « querelle de mots ». Michel le Syrien, t. It, p. 391, syriens envoyés par Paul, le patriarche monophysite col. 1. Mais nous savons par les lettres d’Athanase que d’Antioche, élurent et sacrèrent un certain Théodore. la doctrine de Damien fut formellement rejetée dans les Furieux de ce choix, auquel ils n'avaient eu aucune conférences et que, si l’acte d’union n’en parle pas. part, les théodosiens lui opposèrent, automne 576, c’est que les Alexandrins s’y étaient opposés. Il y eut Pierre IV, qui rompit la communion avec Paul d’An­ encore des damianites, qui restèrent fidèles à la doc­ tioche. Ce dernier, du reste, était alors brouillé avec le trine du maître. Voir les pièces officielles de cette réu­ fameux Jacques Paradai, qui était en excellents rapports nion dans Michel le Syrien, t. il, p. 381-399. avec Pierre IV. Lorsque celui-ci mourut le 19 juin 578. S. Vajuié. on nomma pour son successeur un Syrien d'origine, 2. DAMIEN (Saint Pierre), cardinal-évêqued’Oslie, Damien, qui adopta sa ligne de conduite et donna son nom à ses partisans. On les appelait, en elfet, alternati­ docteur de l’Église. — I. Vie. IL Action apostolique. vement sévériens ou théodosiens ou damianites, ou III. Œuvres. IV. Doctrine. angélites, â cause du lieu où ils se réunissaient à Alexan­ I. Vie. — t» Sa jeunesse. — C’est à ses contemporains, drie. Damien rejetait la doctrine chalcédonienne. au disciple qui écrivit sa vie, aux documents pontificaux l'hérésie phantasiaste de Julien, celle des trilhéistes de l'époque, surtout à ses Lettres et à ses Opuscules, lancée par Jean Philopone, ainsi qu’on le voit par sa qu’il faut demander des renseignements précis sur les lettre synodique et sa lettre sur la mort de Jacques principaux événements de son existence, sur le rôle Baradaï. Michel le Syrien, Chronique, trad. Chabot, actif qu’il joua dans l’Église, sur sa doctrine. t. il, p. 325-334, 339 342. En même temps, il analhéHenschenius, Acta sanctorum, 2« édit., t. ni februa­ matisait « l'insensé Sabellius de Libye », Michel le rii, p. 412-433, le fait naître en 988, à cause des allu­ Syrien, t. Il, p. 331, col. 2, dont on l’accuse pourtantde sions fréquentes à sa grande vieillesse qu’on trouve reproduire la doctrine. dans ses écrits, à partir de l’an 1060. Mais Baronins, Le Irithéiste Jean Philopone avait admis « la plura­ avec plus de raison, place la date de sa naissance en lité des essences et des natures dans la Trinité sainte, 1007; car Pierre Damien, Opuscul., lvii, 5, dit expres­ divisant et séparant avec les personnes l’unique essence sément qu’Otto était mort à peu près cinq ans avant indivisible ». Il semble que, pour avoir voulu trop qu'il ne vint lui-mèmeau monde, et nous savons qu’Otto réfuter les tenants de cette doctrine : Jean Philopone, mourut le 28 janvier 1002. Il naquit à Ravenne, de pa­ Probus, Sergius l’Arménien, etc., Michel le Syrien, t. n, rents pauvres, surchargés de famille; sa mère l'aban­ p. 362 sq., Damien soit tombé dans l'hérésie contraire, donna tout d’abord, puis le reprit et mourut quand il dans le sabellianisme. Timothée de Constantinople, De n’était encore qu'enfant. Devenu orphelin, il fut em­ receptione hterelicorum, P. G., t. lxxxvi, col. 60, l'ac­ ployé par l’un de ses frères à des travaux grossiers, no­ tamment à la garde des pourceaux. Mais telle était son cuse d’admettre, avec la distinction des trois personnes intelligence qu'un autre de ses frères, nommé Damien, divines, « un Dieu commun, une sorte de déité inexis­ d'où son nom de Damiani ou Damianus, se chargea de tante, par la participation indivise de laquelle chacune son instruction et l'envoya étudier à Faënza, puis à des trois personnes est Dieu. » Dans ce système, tou­ Parme. Opuscul., xlii, 7. Ses progrès tinrent du pro­ jours d’après Timothée, le Père, le Fils et le Saint-Esprit dige, et bientôt il fut à même de professer à son tour, sont nommés hypostases, et chaque personne, prise à ce qu’il lit avec un grand succès. La fortune lui vint part, est Dieu ; quant au Dieu commun, il est nommé avec la renommée. Mais, sans se laisser séduire par substance et nature. C'est pourquoi, on reprochait à l'une ou par l’autre, et craignant de céder à la fougue Damien d'etre tétradite, c’est-à-dire d'admettre quatre de ses passions ou aux dangers du monde, il entra chez dieux. Saint Sophrone, Epistola synodica ad Sergium, les religieux de Fonte Avellana, au diocèse de Gubbio, P. G., t. lxxxvii, col. 3193, loue les réfutations que en Ombrie. C’était vers 1035 et il avait alors 28 ou Damien avait faites du système trithéiste, mais il le 29 ans. traite de « nouveau Sabellius ». De même, le patriarche 2° Dans le cloître. — Devenu moine, il commence monophysite Pierre d'Antioche, son grand adversaire, par se livrer à un ascétisme rigoureux. Aux austérités lui reproche de dire que « les propriétés constitutives de la règle bénédictine, il ajoute d’autres pratiques de des personnes de la Trinité sainte étaient les personnes pénitence volontaire, qui le privèrent pour longtemps mêmes. » Michel le Syrien, t. il, p. 365. De même de sommeil. Son ardeur au travail était sans égale. Sou­ encore Athanase d'Antioche, peu après l’accord fait en cala, in-8°, Ofen,1762; 2° Justa religionis coactio, etc., in-8’, ibid., 1765, où il traite des divers moyens de faire rentrer les dissidents dans l’Eglise catholique. Il a laissé un ouvrage manuscrit intitulé : Examen libri synibolici Russorum. Hœfer, Nouvelle biographie générale, t. xn, p. 857-858. E. Mangenot. DAMIANITES ou DAMIANISTES, voir Damien 1. 41 DAMIEN vent, sur l’ordre de son supérieur, il dut exhorter ses frères; il y déploya tant de zèle et y réussit si bien qu’il fut appelé dans des monastères voisins, où il exerça un apostolat apprécié. Bientôt (vers 1040) supérieur de Fonte Avellana, il fonde d’autres couvents. On aurait pu le croire exclusivement occupé à se sanctifier et à sanc­ tifier ses religieux, à restaurer et à renforcer la discipline monastique, tant il était épris de l’idéal de la vie claus­ trale, et tant les désordres et la décadence des mœurs ré­ clamaient une direction vigoureuse, mais ni l’attention vigilante, ni les soins multiples qu’il ne cessa jamais de consacrer à la réforme du cloître et à la promotion de la vie religieuse n’absorbèrent l’activité de son zèle. Il avait, en effet, un puissant amour pour l’Êglise, qu’il voulait pure et féconde dans la conduite de tous ses mi­ nistres sans exception, d’un bout à l’autre de la hiérar­ chie ecclésiastique. 3° Ses rapports avec les papes. — Pendant la pre­ mière moitié du XIe siècle, l’Eglise avait passé par de rudes épreuves. Durant plus de trente ans, les comtes de Tusculum exploitèrent le siège romain comme un fief de famille, en le faisant occuper successivement par les deux frères, Benoit VIII (1012-1024) et .lean XIX (1024-1033), et leur neveu, Benoit IX (1033-1048), qui, pape à douze ans, déshonora la tiare par ses déborde­ ments. Renversé par une émeute, en 1044, Benoit IX se voit opposer Sylvestre IV (1044-1046), rentre dans Rome par la force des armes et vend, dit-on, le pontifi­ cat à Jean Gratien, Grégoire VI (1045-1046), saufensuile à faire valoir quand même ses droits. On eut ainsi trois papes à la fois. Grégoire VI avait, du moins, pour lui, la droiture des intentions et le désir sincère de remé­ dier aux maux de l’Êglise; il sut choisir pour chapelain un homme de valeur, le célèbre Hildebrand, le futur Grégoire VII. Λ ce moment difficile, Pierre Damien entre en jeu et prend contact avec la papauté qu'il va servir de toutes ses forces. Il commence par féliciter Grégoire VI de son élévation au souverain pontificat; dans l’espoir de le voir combattre et bannir de l’Eglise le double lléau de l'incontinence des prêtres et de la simonie, il lui écrit pour lui dénoncer en particulier trois églises gouvernées par d’indignes prélats. « Par votre zèle contre l’évéque de Pesaro, dit-il, on jugera de ce que I on doit espérer de bon pour les autres églises. » Epist., 1. VII, epist. i, P. L., t. CXLIV, col. 206. Le concile de Sutri déposa, pour cause de simonie, Syl­ vestre III et Benoît IX. Quant à Grégoire VI, également d-posé d’après Msr Duchesne, Liber pontificalis, t. Il, p. 271, ou volontairement démissionnaire à l’exemple de saint Grégoire de Nazianze, comme le croit Baronius, Annal., an. 1046, n. 3, il partit pour l’Allemagne avec Hildebrand. Son successeur, le pieux évêque de Bam­ berg, Suidger. prit le nom de Clément II (1046-1047). Pierre Damien reçoit mandat de l’empereur Henri 111 d aller à Rome pour aider le nouveau pape de ses conseils; mais il s’en défend tant qu’il n’aura pas reçu l’ordre même du pape. Dans la lettre qu’il écrit à ce sujet à Clément II. il a soin de notifier le désordre qui régne dans les églises de sa province, grâce au faste des évêques, la plupart chargés de crimes. « Travaillez, lui dit-il, à relever la justice qu'on foule aux pieds avec mépris ; usez des rigueurs de la discipline ecclésiasti pie pour que les méchants soient humiliés et que les humbles se reprennent à l’espérance. » Epist., 1. I, epist. ni, P. L., t. cxttv, col. 208. A la mort de Clément 11, le comte de Tusculum fait proclamer Benoit X. Mais ce dernier se retire devant le candidat de l’empereur, Damase II (1048), qui ne régna qu’un mois à peine, et fut remplacé par Brunon d'Êgnisheim, évêque de Toul et parent d’Henri III, L-on IX (1048-1054). Les ennemis de l’austère réfor­ mateur qu’était Pierre Damien le dénoncèrent au 42 nouveau pontife. L'ayant appris, Pierre écrit au pape pour le prier, avec autant de fermeté que de modestie, de surseoir à toute décision le concernant avant d’avoir été entendu. « Je ne cherche la faveur d’aucun mortel; je ne crains la colère de personne; je n’invoque que le témoignage de ma propre conscience. » Epist., 1. 1, epist. iv, ibid., col. 208-209. Une telle franchise ne dut pas déplaire à Léon IX. car nous le voyons se faire aider par Pierre Damien dans la réforme du clergé. C'est alors que notre saint composa son fameux Gomorrhianus, Opuscul., vu, P. L., t. Cxlv, col. 159-190, con­ tra guatrimodam carnalis contagionis pollutionem. Est-ce à la suite de cet ouvrage, dont le pape lui sut gré, que Léon IX, au concile de Rome de 1049, pro­ nonça des peines canoniques contre les clercs coupables? Nous l’ignorons et le pontife lui témoigna même quelque froideur, à laquelle Damien se montra très sensible. Toujours est-il que le décret se trouve répondre aux vues de Pierre, qui le loue dans son Opuscul., vi, Gratissi­ mus, t. cxlv, col. 150-151. 4» Son cardinalat. — A Léon IX succède Victor II, qui meurt le 28 juillet 1057, et est suivi dans la tombe par l'empereur Henri. L’empire était vacant, on en pro­ fite pour nommer le cardinal de Lorraine, qui fut Étienne IX (X) (1057-1058). Ce pape, au nom de l’obéis­ sance, impose à Pierre Damien le titre de cardinalévêque d’Ostie. Il meurt trop tôt pour accomplir l’œuvre de la réforme que ne cesse de poursuivre Pierre Damien; et sa mort permit au parti des comtes de Tusculum de fomenter un schisme par la nomina­ tion de Jean, évêque de Velletri, sous le nom de Benoit X (1058-1059). Mais le nouveau cardinal proteste aussitôt et traite Benoit X de simoniaque et d’intrus. Il rejoint à Sienne Hildebrand, qui revenait d’une mission, et contribue à l’éleclion de l’évêque de Florence. Gérard de Bourgogne, qui prit le nom de Nicolas II (1059-1061). Très vraisemblablement, c’est sur les conseils d’Hildebrand et de Pierre Damien que Nicolas II porta le célèbre décret de 1059, par lequel, pour assurer désormais l'indépendance des élections pontificales, le choix du pape était exclusivement confié au collège des cardinaux, le dernier mot devant rester aux cardi­ naux-évêques, l’empereur ne conservant plus que le droit de confirmation et le peuple celui d’approbation. Cf. Schefier-Boichorst, Oie Neuordnung tier Papstwahl dure/ι Nicolaus H, Strasbourg, 1879. Pierre Damien, plus que jamais décidé à poursuivre sa campagne contre les vices de l'époque, écrit à Ni­ colas II, Opuscul., xvit, De cœlibatu sacerdotum, P. L., t. cxlv, col. 379-388, pour qu’il réprime l'inconti­ nence des clercs qui scandalisait les fidèles et avilissait le sacerdoce. Dans le même but, il s'adresse au cardinal Pierre, à l’évêque de Turin et à la duchesse Adélaïde, pour les presser d'arrêter le cours des débordements du clergé et de mettre en vigueur le décret de Léon IX contre les clercs incontinents et leurs concubines. Opuscul., xviii. Avec Anselme de Lucques, le futur Alexandre II, il est envoyé à Milan pour y régler les affaires ecclésiastiques et rend compte de sa mission à Hildebrand, devenu archidiacre de l’Êglise romaine. Actus Mediolani, de privilegio romance Ecclesiæ, Opuscul., v, t. cxi.v, col. 89-98. 5" Projets de démission. — Déjà il songe à renoncer à l'épiscopat pour se retirer dans la solitude de Fonte Avellana. Epist., I. I, epist. vm. Dans une lettre, Opuscul,, xxix, De abdicatione episcopatus, t. cxi.v, col. 423-442, il témoigne qu'il y aurait renoncé aussitôt après la mort de celui qui le lui avait imposé de force, s'il avait pu obtenir son congé, mais que ne l’ayant pas obtenu alors à cause des troubles de l’Êglise, il le demande à présent que l’Êglise est en paix. H insiste de nouveau dans son Apologeticus ob dimissum episcopatum, Opuscul., xx. et se 43 DAMIEN 44 au mépris du décret de 1059 sur les élections pontifi­ plaint qu'on l'ait chargé par surcroît de la visite d’un cales. Atout prix, il fallait écarter Honorius II et con­ autre évêché. Mais le pape ne donna pas suite à sa de­ mande, comprenant qu un homme comme Pierre Da­ jurer le schisme. Résolument, c’est à l’antipape luimien était indispensable à ses côtés. Du reste, les cir­ même que s’en prend Pierre Damien. Condamné comme il l’a été pour crimes, il ne devrait pas, lui écrit-il, constances difficiles qui suivirent la mort de Nicolas II, pactiser avec la faction qui l’a placé sur le siège de survenue au mois de juillet 1061, rendirent sa présence Rome; son élection est nulle, parce qu'elle a été faite à nécessaire. Avec les partisans de la réforme, il contribua, l'insu de l’Église romaine, du sénat, du clergé et du le 1" octobre, à élire Anselme de Lucques, Alexandre II peuple, alors que le siège était déjà légitimement pour­ (1061-1073). vu; si non, gare au jugement de Dieu. Epist., I. I. 5' .Su retraite. — Cette fois, pensa-t-il, il aurait gain epist. xx, P. L., t. CXLtv, col. 237-247. Loin de tenir de cause auprès du nouveau pontife et pourrait fuir compte de pareilles remontrances, Cadaloùs pénètre le monde corrompu et le faste qui entourait les princes dans Rome et s’y maintient par la force des armes. de l'Église pour se retirer dans le cloître. Il est prêt à Aussitôt, nouvelle lettre, plus virulente encore et sans consacrer le nouvel élu, comme son siège lui en donne le moindre ménagement. Epist., I. I, epist. xxt, ibid., le privilège, mais il entend se retirer après avoir déposé col. 248 sq. Pierre compare le faux Honorius II au une charge qu'il n’avait nullement sollicitée, qu’on lui traître Judas et aux pires tyrans qui ont persécuté avait imposée de force; il en a. du reste, manifesté l'Église. A l’archevêque de Ravenne, qui paraissait déjà l’intention. Le pape consent à sa retraite, sans hésiter entre les deux papes, il déclare qu’Honorius toutefois accepter sa démission. Tel n'était pas l’avis est un intrus, que son élection est anticanonique, qu'il d’Hildebrand qui, jugeant sa présence utile à Rome et s’est fait introniser de nuit à main armée et qu'il est son appui indispensable, aurait voulu qu’il fût retenu incapable d’interpréter le moindre verset des psaumes. bon gré malgré, au nom de l’obéissance. Cf. Baronius, Annales, an. 1061. n. 28. Pierre Damien trouva cette Epist., 1. III, epist. iv, ibid., col. 291-292. intervention indiscrète. Aussi, dans sa lettre au pape et D’autre part, il importait de détacher de l’antipape le à l'archidiacre, traite-t-il ce dernier de « verge d’Assur » parti allemand. C’est pourquoi Pierre Damien s’adresse et de sanctus Satanas, c’est-à-dire, d'adversaire un peu directement à l'empereur et le conjure d'agir en pro­ dur. mais saint. Il compte bien ne pas rester oisif dans tecteur de l'Église, à l'exemple de Constantin contre sa retraite et ne se désintéresser en rien des affaires de Arius, de frapper Cadaloùs, seul moyen de rendre la la réforme et des intérêts de l'Eglise. A l'occasion, il paix à l'Eglise et de s’attirer sur lui-même la protec­ reprendra rang parmi les combattants, acceptera et tion du ciel, sans quoi il est facile de prévoir combien remplira avec un zèle apostolique les missions qu’on funestes seront les conséquences. Epist.,1. VII, epist. m, voudra lui confier, soit en Italie, soit au delà des col. 437 sq. Si vous êtes le ministre de Dieu, pourquoi monts. En attendant, pour répondre au désir du pape, ne défendez-vous pas l’Eglise de Dieu? lui dit-il. il compose la vie de deux de ses disciples, véritables Pour lui, il se déclare prêt à tout souffrir pour la ornements de l’Eglise, Rodolphe, évêque de Gubbio, et défense de l’Eglise romaine. Mais que pouvait faire le Dominique, surnommé le Cuirassé. Alexandre II se jeune empereur? Car il n’était encore qu’un enfant. plaint pourtant de la rareté de sa correspondance; Heureusement il avait été confié à la direction d’Annon. le saint s’en excuse sur ses travaux et ses occupations, archevêque de Cologne, et celui-ci n’avait pas hésité à Epist., 1. I, epist. xv, col. 225 sq., mais il est heureux prendre parti en faveur d’Alexandre II. Cela ne suffi­ d'apprendrequ’onl’avaitdéchargédu comtéd'Ostie; pour­ sait pas, il devait faire prévaloir en Allemagne sa ma­ quoi ne le déchargerait-on pas aussi de son évêché? Que nière de voir, et c’est ce que lui demande instamment le pape, du moins, travaille à réformer les abus dans le Pierre Damien. Epist., 1. III, epist. vt, ibid., col. 294concile qu'il allait tenir. En finissant, Pierre Damien 295. Parla même occasion, et en vue du concile qu’Annon glisse huit vers, qui forment un précis des devoirs pon­ devait tenir, il lui fait parvenir sa Disputatio synodalis, tificaux dans les circonstances présentes. Opuscul., iv, P. L., t. cxt.v, col, 67-87, qui n'est autre 6» Il poursuit son œuvre de réforme. — Pour­ chose qu’un dialogue imaginé entre un avocat du roi suivant dans le cloître comme à Rome ses projets de et un défenseur de l’Église romaine. L’avocat prétend réforme, il adresse une lettre aux cardinaux pour les que l’élection d’Alexandre II s'est faite sans le consen­ exhorter à servir de modèle, l'épiscopat consistant tement du roi, le défenseur réplique que celle d'Ilonobeaucoup moins, dit-il, dans la magnificence et le faste rius II s’est faite à l’insu de Rome et en faveur d'un des ornements extérieurs que dans l'exercice de toutes sujet absolument indigne. Ce qu’il y a de certain, c’est les vertus. Epist., 1. II, epist. t,col.253sq. De même il que, dans le concile réuni par ses soins au sujet du démontre au pape, Opuscul,, xxrv, que, d’après la règle schisme, Annon fit lire, en présence du jeune Henri, et selon l’esprit de saint Augustin, les chanoines régu­ l’opuscule de Pierre Damien, et que l’antipape fut con­ liers ne doivent rien posséder en propre, mais vivre en damné, le 28 octobre 1062. Cf. Baronius, Annales, communauté avec les revenus de leur église. C'est ce an. 1062, n. 28-68. En Italie, le succès fut plus lent à que ratifia le concile romain de 1063, par le canon 4, venir; ce n’est qu'au concile de Manloue, tenu en qui oblige les chanoines à vivre, comme des clercs ré­ 1064, d'après Baronius, en 1067 d'après les notes de guliers. d’une vie commune, à manger à la même table, Theiner, Annales, an. 1064, n. 2-36, notes, n. 1-5, à dormir sous le même toit et à s’en tenir aux biens qu’Honorius 11 fut définitivement réduit. Pierre Damien, de leur église. Alexandre 11 finit par accepter sa dé­ prié de se rendre à ce concile en passant par Rome, mission, car, dans l’acte de la dédicace de l’église de s’excuse de ne pas se rendre à Rome, mais promet de Saint-Martin des Champs à Paris, en 1067, on trouve la se trouver à Mantone. Epist.,1.1, epist. xvt, col. 235 sq. signature de Gérard, ancien prieur de Cluny, avec le 8° Sa légation en France. — En 1063, Pierre Damien titre d'évêque d’O.-tie. Cf. Mabillon, Annales, 1. LX1, eut deux missions à remplir, l’une à Florence, l'autre η. 10; I. LXXIII. n. 7, 8. en France. En Gaule, il s'agissait de trancher le dill'é7" H tulle contre Cadaloùs. — Dans l’intervalle, rend survenu entre Dragon, évêque de Mâcon, et Pierre Damien avait pris une part prépondérante Hugues, abbé de Cluny, sur la question de savoir si dans l'alïaire de l’antipape Cadaloùs. Dès la fin d’oc­ l'abbaye était exempte de la juridiction épiscopale et tobre 1060, c’est-à-dire quelques jours à peine après directement dépendante du pape. Pierre Damien le l’élection d'Alexandre 11, le parti toujours remuant trancha au concile de Chàlons, en faveur de l’abbé des comtes de Tusculum, d’accord cette fois avec le parti contre l'évêque. Son voyage et sa mission ont été ra­ germanique, s’était prononcé en faveur de ce Cadaloùs, contés par un anonyme contemporain, qui nous fait 4.5 DAMIEN connaître certains détails intéressant l’Eglise de Erance. De gallica profectione Domni Petri Damiani, P. L·., t. CXLV, coi. 863-880. On lui avait fait espérer que son office de légat se terminerait à la fin de juillet, mais son séjour se prolongea au point qu'il ne rentra à Eonte Avellana que le 28 octobre. Ce voyage, qu’il appelle « sa mort » à cause des dangers que lui firent courir les partisans de Cadaloüs, ne fut pas sans profit. Il nous a valu l’éloge mérité des moines de Cluny et la connaissance de certaines pratiques dans la récitation ou le chant de l'office, jugées répréhensibles par Pierre Damien, ainsi qu’en font foi ses lettres à l'archevêque de Besançon et à l'abbé Didier du MontCassin. 9» Sa légation à Florence. — A Florence, il s’agissait d’apaiser les troubles suscités contre l'évêque Pierre, que les moines et leur parti accusaient de simonie. L'ac­ cusation parut peu fondée au cardinal légat. En se pro­ nonçant en faveur de l’évêque, Pierre Damien fut accusé lui-même de pactiser avec des simoniaques et dut se retirer sans avoir réussi. Mais, dans sa lettre apologétique au peuple et aux moines de Florence, De sacramentis per improbos admi nisi rat is, Opuscul., xxx, P.Â.,t.cXLV, col. 523-530, il affirme qu’il réprouve la simonie et ajoute, ce qu’il avait déjà nettement enseigné dans son opuscule Gratissimus, que les sacrements administrés même par des indignes sont valides. Cf. Baronius. Annales, an. 1063, n. 7-23. Écrivant à l'ermite Theuzon, qu’il regardait comme le principal instigateur des troubles florentins, il le trouve bien osé de se permettre de juger les prêtres, les évêques, et même le pontife romain, Cf. Baronius, ibid., n. 24-28. Theuzon se Soumit ; quant aux autres moines, ils s’adressèrent au pape, et cette affaire de Florence fut réglée avec d'autres dans le concile tenu à Rome. Cf. Baronius, ibid., n. 31-61. 10“ Sa legation en Germanie. — En 1069, nouvelle mission, mais cette fois en Germanie, pour empêcher le jeune empereur Henri IV de divorcer avec Berthe, qu’il avait épousée deux ans avant. Pierre Damien y fut plus heureux qu’à Florence. Dans le concile de Mayence, qu’il réunit pour traiter celte grave affaire, il fit entendre raison à l’empereur. 11“ Sa légation à Ravenne et sa mort. — Moins de trois ans après, il partait pour Ravenne, sa ville natale, qui avaitété frappée d’excommunication par Alexandre II. Le grand coupable était l'archevêque, et il venait de mourir. Pierre Damien représenta au pape qu’il n'était pas juste de punir toute une église pour la faute d'un seul, Episl., 1.1, epist. xtv, P. L., t. cxliv, col. 224, et reçut mandat d'aller réconcilier ses compatriotes. Cet acte de clémence fut le dernier service qu’il rendit à la cause de l’Eglise; car. à son retour, saisi par un accès de fièvre, il dut s’arrêter à Faenza et y mourut le 22 février 1072. C’était la fêle de la chaire de saint Pierre, remarque son biographe qui avait été son disciple, ut ea videlicet die gua pressens meruit in pastorali Petrus sede locari, eadem Petri discipulum caelestis curia in beatam susciperet sedem. On le voit, quels que fussent ses défauts, notamment sa susceptibilité ombrageuse qui l’a fait quelquefois comparer à saint Jérôme, la vie de ce moine austère, de ce réformateur infatigable, de ce champion zélé du siège apostolique, de cet humble démissionnaire des hautes charges ecclésiastiques, méritait bien l’estime des papes, ses contemporains. En l’envoyant en France comme légal, Alexandre 11 disait de lui : « Nous n en connaissons pas dont l’autorité soit plus grande, après la nôtre, dans l’Eglise romaine : il est notre œil, et le ferme appui du siège apostolique. » Dans son bref au b-'nédictin Constantin Cajetan, éditeur des œuvres de Pierre Damien, Paul V qualifiait notre saint de doctorem eximium, reipublicæ ehrislianæ et apustolicæ 4G sedis nobilem partem. Léon XII lui a conféré le titre de docteur de l’Eglise, parson decret du l"Octobre 1828. II. Action apostolique. — En racontant sa vie, nous avons signalé quelques-uns des actes de son zèle apos­ tolique. Nul plus que lui ne fut animé du désir de réformer l'Église. Il en sentait l'urgente nécessité et il en connaissait les moyens. Il y travailla dans la mesure de ses forces et ne cessa jamais d'y convier les papes. S'il fut « l'œil » d'Alexandre II et le ·< ferme appui du siège apostolique, » il fut aussi l’émule d’Ilildebrand, qu’il ne vit pas monter sur le siège de Pierre. Il a droit à être compté au nombre de ceux qui, au xi“ siècle, voulurent libérer l'Église de la double plaie qui la rongeait à l'intérieur, l’immoralité et la simonie, et assurer son indépendance vis-à-vis du pouvoir civil par une entente harmonieuse et réglée. 1“ Dans le cloître. — Homme du cloître, il est parti­ culiérement pénétré de l’esprit de saint Augustin et de saint Benoît; il marche de pair avec les grands moines de son siècle, saint Romuald, le fondateur de l’ordre des camaldules, en 1012, saint Odilon (j- 1048) et saint Hugues (j· 1109), abbés de Cluny, Didier, abbé du Mont-Cassin, le futur Victor III (j-1087). Rien n’échappe à son regard vigilant. Il entend que les moines pra­ tiquent la pauvreté, ne gardent pas d’argent, ne multi­ plient pas leurs sorties et ne s’occupent point des affaires du siècle; car il y a là un danger pour la vertu, et c’est une faute pour quiconque a fait profession de mépriser le monde. Opuscul., xn, De contemptu sæculi. La prière de nuit avec ses vigiles ou nocturnes, et celle de jour avec les matines ou laudes, prime, tierce, sexte, none, vêpres et complies, s’imposent à eux. A propos du symbole dit de saint Athanase, qu’on récitait depuis peu, croyait-il, de son temps, à l’office, il remar­ que que c’est avec raison qu’on l’a placé à l’heure de prime, parce que, la foi étant le fondement et la source des vertus, il convient d’en réciter le symbole à la première heure du jour, qui donne le branle à toutes les autres. Opuscul., De horis canonicis. A la prière, les religieux doivent joindre la pratique du jeune, de la mortification, des disciplines corporelles, selon la règle ordinaire; mais, pour peu qu'ils aient à expier des péchés commis dans le monde, il convient qu'ils ajoutent à l’observance commune des pénitences proportionnées. Opuscul., ΧΠΙ, De perfectione monachorum. Ses deux opuscules xtv. De ordine eremitarum, et xv, De suæ congregationis institutis, montrent le genre de vie qu’il faisait pratiquer aux religieux de Fonte Avellana et à ceux qui dépendaient de sa congrégation : quatre jours de jeûne par semaine, depuis l'octave de Pâques à la Pentecôte, et de saint Jean-Baptiste au 5 sep­ tembre; cinq jours, depuis l’octave de la Pentecôte jusqu'à la fête de saint Jean-Baptiste, et depuis le 5 septembre jusqu’à Pâques: deux carêmes, celui de Noël et de Pâques, où l’on jeûnait tous les jours, ex­ cepté le dimanche et certaines fêtes; trois semaines sans jeûne durant toute l'année, aux octaves de Noël, de Pâques et de la Pentecôte; outre les heures cano­ niales, chant quotidien du psautier ou d'une partie pour les défunts; fréquentes disciplines; les autreexercices rappellent ceux de la Règle de saint Benoit et des Institutions de Cassien. Aux ermites de sa con­ grégation, il recommandait le jeûne du samedi en l’honneur de la sépulture de Noire-Seigneur, Opuscul., Liv, et la veille de Noël, de l’Epiphanie, de saint Marc, de la Pentecôte, de saint Jean-Baptiste, et des fêtes des apôtres. Opuscul., lv. Il était grand partisan des flagellations corporelles surérogatoires; il donna con­ naissance à un moine de ce qui se pratiquait, à ce sujet, dans son monastère, Episl., l.V, epist. vin, col.349sq. ;sa lettre, devenue publique, excita le mécontentement des laïques et des clercs, sous prétexte qu’un tel usage était préjudiciable aux pénitences canoniques. 11 se 47 DAMIEN justifia auprès du clergé de Florence : il n’a fait qu’at­ tester ce qui se passe chez lui; au surplus, pratiquer d’autres pénitences que celles qui sont prescrites, quoi de plus licite! Sans doute, lui objecta le moine Cerebrosus, mais à la condition d'éviter tout excès. Et Pierre Damien de répliquer : « S’il est permis de se donner cinquante coups de discipline, comme vous l'avouez, on peut s’en donner soixante ou cent, et même mille, ce qui est bon ne pouvant être poussé trop loin. » Epist., 1. VI, epist. xxvn, col. 415 sq. Principe discu­ table : ne quid nimis, pensèrent quelques-uns de ses contemporains. Quelques-uns de ses religieux poussè­ rent les choses à l’excès, allant jusqu’à se flageller chaque jour pendant la récitation de tout le psautier; manifestement, c'était une indiscrétion, un abus et un danger. Pierre Damien dut y mettre un terme : il ne toléra cette pratique volontaire que pendant la réci­ tation de quarante psaumes en temps ordinaire, de soixante en aventet en carême. Epist.,\. VI, epist. xxxtv, col. 433. Au Mont-Cassin, les religieux se donnaient la discipline les uns aux autres en plein chapitre. Le cardinal Étienne, ancien religieux de ce monastère, trouvait cette pratique indécente. Pierre Damien écrivit pour ja justifier et pria la communauté de per­ sévérer. Opuscul-, xi.ni. On ne doit pas s’étonner qu'un homme aussi austère ait fait l'éloge de la vie claus­ trale, et qu’il ait félicité ceux qui, pour ne pas se perdre dans le monde, cherchaient un refuge dans le cloître ou y retournaient : il compare le Mont Cassin à l’arche de Noé. Opuscul., lu. 2" Dans l'Église. — 1. Contre l'immoralité. — En dehors des monastères, il y avait le clergé séculier, mais dans quel triste état! Pierre Damien a composé deux traités, l’un, Opuscul., xxv, pour faire l’éloge du sacerdoce, l'autre. Opuscul., xxvt, contre l’ignorance des prêtres. Ce qui était pire, la dépravation dépassait encore l’ignorance. Combien de fois Pierre Damien n'a-t-il pas fait allusion à l’incontinence des clercs! Combien de fois ne l’a-t-il pas flétrie en termes viru­ lents! C’est à l’Écriture surtout, et aussi aux Pères, qu'il emprunte ses traits enflammés pour dénoncer et combattre ce vice. Il fait appel aux anciens canons; il ne cesse d’en demander de nouveaux pour couper le mal dans sa racine. Son Gomorrhianus, Opuscul., vu, P. L., t. cxlv, col. 159-190, renferme des passages d’un réalisme brutal pour peindre des désordres qui réclament le fer rouge du chirurgien. Il voudrait que le pape se prononçât pour l’exclusion des clercs à pro­ mouvoir et pour la déposition de ceux qui étaient promus. On lui reprochera, sans doute, son rôle de dénonciateur, mais il fait cette déclaration : Malo quippecum Joseph, qui accusavit fratres apud patrem crimine pessimo, in cisternam innocens projici, quam cum Heli, qui /iliorum mala vidit et tacuit, divini fu­ roris ultione mulctari. Gomorrh., Opuscul., vn, 25, coi. 187. Il n’a pas à être blâmé pour avoir fait, dit-il, ce que firent saint Jérôme contre les hérétiques, saint Ambroise contre les ariens, saint Augustin contre les manichéens et les donatistes; car ce n’est pas l’op­ probre de ses frères qu’il poursuit, mais bien plutôt leur salut. 2. Contre la simonie. — Un autre lléau, introduit peu à peu par le droit de patronage et par l’interven­ tion des princes dans la provision des évêchés, sévis­ sait surtout au XIe siècle. Les princes ne se faisaient pas faute de distribuer à leurs soldats ou à leurs favoris les charges et les dignités ecclésiastiques, au besoin ils les vendaient au plus offrant. Aussi étaient-ils entourés de flatteurs et de quémandeurs, et la simonie régnait en grand. Pierre Damien lutta contre ce fléau avec la même énergie qu’il apportait contre la dépravation des mœurs. Par une distinction assez singulière et peu digne de clercs sérieux, deux chapelains de Godefroi, 48 duc de Toscane, soutinrent un jour devant lui qu’il n'y avait point de simonie à acheter à un roi ou à un prince un évêché, parce que ce n’était point le sacrement de l'ordre qu’on achetait ainsi, ni l’église d’où dépendait le bénéfice, mais seulement les revenus qui y étaient attachés. Damien dénonce cette erreur à Alexandre II et le prie de la condamner pour l’empêcher de se ré­ pandre. Il en montre le mal fondé; car un homme ne peut être divisé en deux, dont l’un jouisse des revenus et l’autre remplisse les fonctions spirituelles; il va né­ cessairement de soi qu'acheter des biens temporels, dont on ne peut jouir sans être élevé à la dignité ecclé­ siastique qu’ils requièrent et sans en remplir les fonc­ tions, c’est acheter aussi celte dignité et le sacrement. En pareil cas, l’ordination ne saurait passer pour gra­ tuite, puisqu’on n’y aboutit qu’à prix d’argent. Les décrétales interdisent un commerce pareil. Ce qu’il dit des évêchés, Pierre Damien l’étend à toutes sortes de bénéfices, grands et petits. En conséquence, que le pape ne permette pas qu’on élève au sacerdoce ceux qui l’ont acquis ou par argent, ou par des services rendus aux princes. Epist., 1. I, epist. xm, P. L., t. cxliv, col. 219-223. Pour Damien, en effet, les ser­ vices rendus aux princes, en vue de l’obtention de bénéfices, constituent des actes de simonie. Il sait qu’il y a des personnes qui s’attachent aux princes et les suivent partout pour obtenir quelque dignité ecclésias­ tique; et il distingue trois espèces de simonie : celle de la main qui consiste à donner de l’ar­ gent; celle de l'obséquiosité, qui consiste à rendre des services; et celle de la langue, qui consiste à flatter. Les personnes en question, dit-il, se rendent coupables des trois : telle est la doctrine qu’il expose dans sa lettre aux cardinaux. Epist., 1. Il, epist. I, P. L., t. cxliv, col. 253-259. Il y revient dans son Opuscul., xxn, Contra clericos aulicos, t. cxlv, col. 463 sq. S’atta­ cher au service d’un prince, en vue de parvenir à l’épis­ copat et à d’autres bénéfices, c’est être coupable de simonie comme ceux qui y parviennent, argent comp­ tant; car il faut se dépenser en frais, en services, en flatteries. Humiliantur, dit-il, ut post modum impune superbiant; se pedissequos exhibent, ut præcedanl. C’est acheter bien chèrement l’épiscopat, observe-t-il, que de l’acquérir ainsi par une longue servitude et de s’astreindre au bas métier de parasite et de flatteur. Mais que peuvent bien valoir les sacrements reçus ou donnés par des simoniaques? La question s’est posée; nous verrons plus loin comment la résolvait Pierre Da­ mien. Voir col. 52-53. 3° Dans le monde politique. — Par le couronne­ ment de Charlemagne comme empereur, l’empereur avait le devoir de protéger l’Église, à titre de patrice, non le droit de l’asservir; les deux pouvoirs restaient distincts, l’Église annonçant la vérité, l'Etat garantis­ sant l’ordre public, mais devaient être étroitement unis, avec la subordination de l’État à l'Église, comme les deux colonnes de la société. Sous la dynastie des Ottons, au x» siècle, l’empire, en face de la féodalité italienne, contribua à sauver la papauté. Otton Ier reçut le privi­ lège, d’après lequel le pape ne pouvait pas être sacré sans l’approbation de l’empereur. Ce privilège, reconnu à Henri III, appartenait aussi, prétendait-on à la cour germanique, à son fils Henri IV. Le décret de Nicolas II ne l’avait pas supprimé. Mais, en fait, l'élection d'Alexandre II se fit sans le consentement du jeune roi : d’où l’appui donné par le parti germanique à l’antipape Cadaloüs, puis retiré après l'intervention heureuse de Pierre Damien et l’action d’Annon, ar­ chevêque de Cologne. Dans sa Disputatio synodalis, Pierre Damien ne songe nullement à contester le droit de l’empereur dans les élections pontificales, c'est le droit de consentement ou d’assentiment, pas autre chose; mais il marque qu’en fait des circonstances 49 DAMIEN peuvent permettre de passer outre à ce privilège, et qu’en droit il n’est pas absolument indispensable, puis­ que la plupart des papes, dans l’histoire de l’Église, ont régné sans la moindre intervention d’empereurs, même chrétiens, dans leur élection. Son idéal, c’est l’existence parallèle des deux pouvoirs, du sacerdoce et de l’empire, chacun dans sa sphère, mais étroitement unis dans une réciprocité de services mutuels, dans une entente harmonieuse et parfaite, l'un réglant les affaires temporelles, l’autre les affaires spirituelles, l’Élat protégeant matériellement l’Église, l’Eglise pro­ tégeant spirituellement l’Etat. .Mais, dans cette union nécessaire, c’est à l’Eglise, qui tient la place de Dieu, qu’appartient la prééminence : elle est la mère des empereurs et des rois comme celle des simples fidèles. Dans sa letlre à l’évêque de Fermo, Ejiist., I. IV, epist. ix, P. L., t. CXI.IV, col. 315, où il refuse de recon­ naître aux ecclésiastiques le droit de venger eux-mêmes, et de leurs propres mains, les injures faites à leurs biens, à moins qu’ils ne soient seigneurs temporels, et encore alors doivent-ils le faire par des moyens justes et raisonnables, il écrit : Intra regnum et sa­ cerdotium propria cujusque distinguunt tir officia, ut et rex armis utatur sæculi et sacerdos accingatur gladio spiritus, qui est verbum Dei. 11 conclut ainsi sa Disputatio synodalis : Ut summum sacerdotium et ronianum simul confoederetur imperium, quatenus et humanum genus, quod per hos duos apices in utraque substantia regitur, nullis, quod absit, partibus rescindatur: sicque mundi vertices in perpetuas caritatis unionem concurrant... et qua­ tenus ab uno mediatore Dei et hominum, hæc duo, regnum scilicet et sacerdotium, divino sunt con­ flata mysterio, ita sublimes istæ duæ persons tanta sibimet invicem unanimitate jungantur, ut, quodam mutuæ caritatis glutino, et rex in Romano pontifice et Romanus pontifex inveniatur in rege. P. L., t. cxt.v, coi. 86. La double dignité de roi et de prêtre est unie en Jésus-Christ, elle doit l’être de même dans le peuple chrétien ; le sacerdoce a besoin d’être protégé par la royauté, la royauté a besoin du sacerdoce pour être appuyée par sa sainteté; le roi porte le glaive pour frapper les ennemis de l’Église, le prêtre prie pour rendre Dieu favorable au roi et au peuple. Epist., 1. Vil, epist. tu. P. L., t. cxi.iv. col. 440. Enfin, dans Serni., lxix, ibid., col. 897-902, il range le sacre des rois au nombre des sacrements ; « Heureux, dit-il, si le roi joint le glaive du roi à celui du sacerdoce, pour que le glaive du roi aiguise le glaive du prétre. Alors le royaume prospère, le sacerdoce se dilate, l’un et l’autre sont honorés, quand ils sont ainsi unis par le Seigneur, prælaxata felici confœderatione. » Cet idéal de l’alliance du sacerdoce et de l’empire, avec subordi­ nation harmonieuse de l’État à l’Église, nettement en­ trevu et fixé par Pierre Damien, fut celui du moyen âge chrétien. A peine réalisé, il fut battu en brèche par les légistes et le césarisme, le gallicanisme parle­ mentaire et la révolution; il n’est plus qu’un souvenir glorieux. III. Œuvres. — Longtemps restées manuscrites et éparses, les œuvres de Pierre Damien commencèrent à être recueillies, sur l’ordre de Clément VIII, par le bénédictin Constantin Gajetan, qui les publia en partie en 1606, 1608 et 1615 et y ajouta un dernier volume en 1640. Une édition plus complète en parut, à Venise, en 1743. C’est celle qu’a reproduite Aligne, P. L., t. cxi.iv, cxi.v. en y ajoutant les découvertes du cardinal Mai. Les œuvres de Pierre Damien y sont logiquement dis­ tribuées, mais non chronologiquement. Il y a d’abord les Lettres, en huit livres, selon qu’elles sont adressées aux papes, aux cardinaux, aux archevêques, aux évêques, aux archiprètres, archidiacres, prêtres et clercs, aux abbés et aux moines, aux princes et aux princesses, à 50 différentes personnes. Elles offrent le plus vif intérêt pour la vie du saint et l’histoire de son époque. Vien­ nent ensuite soixante-quinze sermons, dont dix-neuf au moins sont de Nicolas, moine de Clairvaux et secré­ taire de saint Bernard, distribués dans l'ordre des mois, t. cxLtv, col. 505-924; puis la Vie de saint Odilon, ibid., col. 925-944; la Vie de saint Maur, évêque de Césène, ibid., col. 945-952; la Vie de saint Romuald, ibid., col. 953 1008; la Vie de saint Rodolphe et de saint Dominique le Cuirassé, ibid., col. 1009-1024; les Actes lin martyre des saintes Flore et Lucille, ibid., col. 1025-1032, réputés apocryphes par Baronius et quelques critiques, mais admis, avec quelques restric­ tions sur le c. lit, par les bollandistes; les Actes de saint Jacques, diacre, et de saint Marien, lecteur, martyrs en Nuniidie, ibid., col. 1032. Dans ces di­ vers écrits. Pierre Damien fait souvent preuve de trop de crédulité; on ne saurait suspecter, du moins, ce qu’il raconte comme témoin oculaire. Au t. cxt.v. se trouvent soixante Opuscules, très importants pour la plupart au point de vue historique, canonique et dog­ matique; puis, empruntés au t. vi de la Scriptorum veterum collectio nova, du cardinal Mai, le De gallica profectione Domni Petri et ejus ultramontane itinere, VExpositio canonis missio, les Testimonia Novi Tes­ tamenti, qui sont extraits des œuvres de Pierre Damien, et qui font le pendant à une autre collection sur TAncien Testament, enfin quelques Lettres ou fragments de lettres. La fin du volume contient un recueil d’Oraisons, d'Hymnes, de Leçons, de Messes. de Ré­ pons, et de deux cent vingt-cinq poèmes, parmi les­ quels le CCXIIP est l’épitaphe du saint. IV. Doctrine. — Signalons, pour mémoire, l’opusc. vm. De parentelæ gradibus, qui intéresse plus parti­ culièrement le droit canonique, sur la question de savoir jusqu’à quel degré de parenté sont interdits les mariages; son recueil d’oraisons et de poèmes relatifs à la liturgie; les extraits qu'on a faits deces œuvres, au sujet de l’Ancien et du Nouveau Testament, qui se rap­ portent à l'Écriture sainte. Il avait fait faire pour ses moines de Ponte Avellana, licet cursim ac per hoc non exacte, une édition corrigée de la Bible latine. Opuscul., xiv, P. L., t. cxlv, col. 334. Les leçons bibliques qu’on remarque dans ses Œuvres appartiennent à ce que le P. Denifle appelait la recension romaine de la Vulgate Die Handschriften der Ribel-Correclorien des 13Jahrhunderts, dans Archir fùr Literalur und Kirchengeschichte des Millelallers, Fribourg-en-Brisgau, 1888, t. tv, p. 482, mais que Samuel Berger a mieux caracté­ risé comme étant le texte ilalien,ou milanais, de la Vul­ gate, qui tire ses origines du midi de la France,et n’est pas un bon texte. Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âge, Paris, 1893, p. 441-1 43. 1« Au point de vue dogmatique, Opuscul., I, De fide catholica, P. L., t. cxlv, col. 19-39, traite de ce que l’on doit croire touchant les mystères de la trinité. de l’incarnation, des deux natures et des deux volontés en Jésus-Christ et, notamment contre les Grecs, prouve la procession du Saint-Esprit ab utroque; ce dernier point, en particulier, fait l’objet de l’opusc. xxxvm. Contra Grxcorum errores de processione Spiritus Sancti, ibid., col. 632-642. Contre les Juifs, Pierre Da­ mien démontre que Jésus est vraiment le Fils de Dieu, à l’aide de textes de l’Ancien Testament qu'ils ne pouvaient récuser, Opuscul., n, Anlilogus contra Ju­ daeos. ibid., col. 41-58; il résout les difficultés qu’ils pouvaient soulever; celle qu'ils tiraient de l'inobser­ vance des rites de la loi ancienne par les chrétiens n’est pas admissible; car si Notre-Seigneur les a abolis après les avoir observés lui-même, c'est qu'ils n’étai· ni que des figures et qu'ils ont été dûment remplacés : r les rites de la loi évangélique. Opuscul., ni. Dialog -, ibid., col. 58-68. 51 DAMIEN bi Ce qui mérite une mention particulière c’est l'atti­ tude qu'il prit dans la question de l'efficacité des sacrements, et ce n'est point sans mérite â l’époque de désarroi où il vécut. Que valaient les sacrements con­ férés par des excommuniés ou des ministres indignes' Pour les partisans de ia réforme, et les amis de h papauté, ils étaient jugés invalides; pour les adversaires de la réforme, au contraire, ils étaient réputés valides Pierre Damien, qui était â n'en point douter un parti san déterminé de la réforme et un grand serviteur de la papauté, s’en tient â la doctrine de saint Augustin, bien qu elle fût celle des ennemis de la réforme. 11 déclare valides les ordinations simoniaques sur ce principe d’abord que le pouvoir d'ordre est un pouvoir ministériel, que le ministre, qu’il soit bon ou mauvais, transmet la grâce, car c’est Jésus-Christ, source de toute grâce, qui consacre; mais il a tort d’ajouter que, pour être valide, l'ordination doit être faite dans l’Église catholique par un ministre qui professe la foi Très sensible à la promesse que lui avaient faite les orthodoxe de la Trinité. A ses yeux, les simoniaques moines de Cluny, en reconnaissance de ses services, de ne sont pas des hérétiques, par suite leurs ordinations célébrer chaque année un service funèbre au jour sont valides, leurs sacrements sont réels. Il ajoute que, anniversaire de sa mort, il prie l'abbé Hugues d'ordon­ fussent-ils hérétiques, et leurs ordinations fussentner la même pratique dans tous les monastères de sa elles nulles, on ne saurait les réitérer, vu que la légis­ congrégation. Epist., 1. VI, epist. n, P. L., t. cxliv, lation canonique interdit aussi bien la réordination que la rebaptisation. Pour soutenir sa thèse, il s’ap­ col. 372-373. 2° Relativement à la théologie sacram entaire, con­ puie encore sur le 68· canon des apôtres, qui interdit, statons d’abord que Pierre Damien prend le mot sacre­ en effet, les rebaptisations et les réordinations; mais ment au sens de mystère, conformément à la significa­ il omet l'incise : nisi forte eum ab hæreticis ordi­ tion étymologique qu’en avait donnée Isidore de Séville, natum comprobaverit, qui ne porte l’interdiction que et qui fut si funeste; il est dès lors dans l’impossibilité dans le cas où ces sacrements auraient été conférés de fixer le nombre des sacrements. 11 y en a trois par des catholiques, et qui, dès lors, contrairement â principaux, dit-il dans son opuscule Gratissimus, 9, son but, laisse entendre que la réitération du baptême le baptême, le mystère salutaire du corps et du sang du et de l’ordre, conférés par des hérétiques, est non seu­ Seigneur et l’ordination des clercs. Ailleurs, Serm., lement permise mais commandée. 11 tire un autre ar­ xix, P. L·., t. cxt.iv, col. 897 sq., il en compte douze, i. gument du fait de la déposition souvent prescrite contre entre autres, la consécration du pontife, l’onction du les simoniaques : s'ils sont déposés, dit-il, c'est qu’ils roi, la dédicace d’une église, le sacrement des chanoines, sont clercs et non laïques; donc leur ordination est des moines, des ermites, des religieuses, et il oublie réelle et valide. Et enfin, comme la simonie était alors l’eucharistie et l’ordre, tout en énumérant, cette fois, une plaie générale et invétérée, il conclut que, si les la confirmation, fonction des infirmes et le mariage ordinalions simoniaques sont nulles, le pouvoir d'ordre avec le baptême, le premier de tous. Sans avoir traité a presque disparu de la terre, et que les sacrements, la question des sacrements, on voit qu’il connaît les administrés de bonne foi par tant de prêtres et reli­ sept qui méritent exclusivement ce nom, au sens de gieusement reçus par les fidèles, n’étaient que de purs signe efficace de la grâce. Il parle en passant du ma­ simulacres. Telle est la doctrine du Gratissimus. riage, à propos des degrés de parenté qui s’opposent Au sujet des réordinations, les meilleurs esprits de en droit canonique à sa célébration, et de la pénitence, l’époque ne pensaient pas tous comme Pierre Damien, quand il raconte que l’impératrice Agnès lui fit, à et, dans la pratique, on manquait d’uniformité. Rome, une confession générale des péchés qu’elle avait Léon IX a travaillé, le premier, â supprimer la simo­ commis depuis l’âge de cinq ans. Opuscul., t.vt, 5, nie. Mais quelle conduite tenir? Les cas pouvaient P. L., t. cxt.v, col. 814·. Il parle un peu plus de l’eu­ différer; il y avait le cas où le consécrateur était simocharistie, dans trois passages différents qui no laissent niaque, celui où l'on payait pour se faire ordonner, aucun doute sur sa foi à la présence réelle et à la celui aussi où l’on recevait gratuitement l’ordination transsubstantiation. Comme remède de la chasteté, d’un simoniaque. Pierre Damien nous apprend, c’est la communion quotidienne qu'il propose â son Gratissimus, que la question des réordinations simo­ neveu. Opuscul., xt.vti, 2, De castitate, ibid., col. 712. niaques, agitée dans trois conciles à Rome, en 1049, « Le démon, ennemi de la pureté, en voyant vos lèvres 1050 et 1051, était restée sans solution et que Léon IX teintes du sang de Jésus-Christ, prendra la fuite, lui n'avait pas de principe arrêté â ce sujet. 11 acceptait dit-il, car ce que vous recevez sous l'espèce visible du I bien, par exemple, relativement aux clercs ordonnés pain et du vin, il sait, qu'il le veuille ou ne le veuille I gratuitement par des simoniaques, la décision de son pas, que c’est en vérité le corps et le sang du Seigneur. » prédécesseur Clément II. en 1047, d'après laquelle de Dans Serm., xt.v, t. cxi.tv, col. 743, parlant du corps tels clercs devaient faire une pénitence de quarante de Jésus-Christ, engendré, nourri et soigné par ia jours et être admis ensuite à l’exercice de leurs ordres; Vierge Marie, il affirme que c’est, sans nul doute pos­ mais quant aux ordinations faites à prix d'argent, il les sible, ce même corps que l’on reçoit â l'autel sacré, regardait le plus souvent comme nulles et les a fait que telle est la foi catholique et que c’est là ce qu’en­ réitérer, comme on le voit dans les Actus Mediolani, seigne fidèlement l'Eglise. Mais c’est surtout dans son de privilegio romance Ecclesiæ, P. L., t. CXLV, col. 93. Expositio canonis missæ, t. cxt.v, col. 879-892, qu'il Envoyé, en effet, à Milan comme légat par Nicolas II, est d’une netteté et d'une précision remarquable et au début de 1059, pour y réformer le clergé concubiqu'il trouve d’heureuses formules, comme celle-ci, naire et simoniaque, mais sans instructions pratiques col. 882 : Totus in lota specie panis, lotus sub singu­ précises, Pierre Damien applique courageusement sa lis partibus, lotus in magno, totus in parvo, lotus in propre doctrine. Tous les coupables, l’archevêque en integro, totus in fracto tête, font amende honorable, reconnaissent leur faute Pierre Damien est un témoin de la foi traditionnelle de l’Eglise en faveur du purgatoire. Le sacrifice, la prière, l'aumône profitent, dit-il, aux défunts : telle est sa thèse. Et il l’appuie d'un certain nombre de faits qui prouvent que les prières des vivants délivrent les âmes du purgatoire. Il nous fait connaître, à cette oc­ casion, l’opinion pieuse de quelques personnages illustres, d'après laquelle les âmes des défunts ne soutirent point le dimanche ; aussi, le lundi, célébraiton la messe en l’honneur des saints anges pour attirer leur protection sur les défunts et sur les mourants. Opuscul., xxxm, De bono suffragiorum; Opuscul., xxxiv, De variis miraculorum narrationibus, de ap­ paritionibus et miraculis, ibid., col. 567-590. Pour lui, personnellement, il tient à ce que les survivants prient pour lui, témoins ces deux derniers vers de son épitaphe: Sis memor, oro. mei, cineres pius aspice Petri : Cum prece, cum gemitu dic : Sibi parce, Deus. 53 DAMIEN — DA MODOS Vita S. Petri Damiani. 3 in-4·. Borne, 1702; Miserocchi, Vita et s'engagent par serinent à ne pas recommencer; puis di S. Pier Damiano, Venise, 1728; Mittarelli et Cortadoni, des pénitences leur sont imposées, à l’expiration Annales camatd ulenses, Venise, 1756, t. n; Vogel, Peter desquelles tous les clercs eruditi et casti purent Damianus (ein Vortragi, léna, 1856; Capecelatro, Storia reprendre l'exercice de leur ordre· Reste à faire rati­ di S. Pier Damiano e del suo tempo, Florence, 1862; Fehr, fier sa sentence; là était le point délicat, car il n’igno­ Petrus Damiani, Vienne, 1868; Neukirch, Dus Leben der rait pas qu’elle ne pouvait avoir l'agrément général de P. Damiani, Gœttingue, 1875; Wembera, Der Id. Petras Da­ miani... sein Leben und Wirken, Breslau. 1875; Guerrier, De la curie, surtout celui du cardinal Humbert qui, d'un Petro Damiano, Orléans, 1881 ; Kleinermann, Der hl. PetrusDa­ avis tout opposé au sien, s'était déjà prononcé, dans miani, Steyl, 1882; Both. Der hl. P. Damiani, dans Studio» und son Adversus simoniacos, pour la nullité des ordina­ Mitlheil. ans dent Benedictiner und dem Cistercienser-Orden, tions faites par des hérétiques, et les simoniaques Wurzbourg, 1886; Brunn, 1887, t. vit, vin ; Fetzer, Vorunlerétaient des hérétiques à ses yeux, et aussi celui d’Hilsuchungen zueiner Geschichte des Pontificals Alexanders II, debrand; aussi s'exprime-t-il en ces termes : ülrum Strasbourg, 1887, p. 37-71; Pfülf, Damiani Zwift mil Hilde­ ego in reconciliatione illorum erraverim, nescio... brand, dans Stimmen aus Maria-Laach, Fribourg-enBrisgau, 1891, t. xi.i : Langen, Geschichte der romischen Kirche Apostolica tamen sedes hæc apud se retractanda dis­ von Nikolaus I bis Gregor Vil, Bonn. 1892; Lauzoni, S. Pier cutiat : et utrum puncto an lima digna sint, ex au­ Damiano e Faenza, Faenza, 1898; Fioglietti, S. Petro Dumiactoritatis sute ventura decernat. Cf. Baronius, Annales, no, Turin, 1899; dom Biron. S. Pierre Damien, Paris. 1908. an. 1059, n. 60. Pour la bibliographie : Brunet. Manuel, t. n, p. 481 ; U. Che­ De fait, au concile de Rome tenu cette même année valier, Répertoire. Bio-bibliographie, 2* édit., t. n, col. 37081059, Nicolas II se montre bien plus sévère que son 3710; h'irchentexikon, t. IX, col. 1908; Bealencgclopddie, légat : il décide la déposition des simoniaci simoniace t. IV, p. 431-432. ordinali vel ordinatores, et des simoniaci simoniace a G. Bareille. non simoniacis ordinali ; quant à ceux qui avaient été DAMILAS ou DAMYLAS Nil, poh miste grec qu'il ordonnés gratuitement par des évêques qu'ils savaient ne faut pas confondre avec Nil, métropolitain de Rhodes, simoniaques, le pape les admet, par indulgence, à comme l’a fait Oudin, Comment, de. scriptor, eccles.. l'exercice de leurs ordres, mais il entend qu'ils soient t. ni. p. 1137. Notre Nil appartenait à la famille créloise déposés ainsi que ceux qui les auront ordonnés, dont un membre, Démétrius, devait en 1476 publier à llardouin. Act. concil., I. VI a, col. 1063; Baronius, Milan le premier livre grec, la Grammaire de Lascaris. Annales, an. 1059, n. 33-34. Celle sentence était loin Moine et confesseur au monastère des Carcasina ou Carde l'indulgence préconisée par Pierre Damien dans son basia à llierapetra. il fonda à Baeonaea un couvent de Gratissimus ; en conséquence il dut ajouter à son femmes pour lequel il rédigea un lypicon (règle), resté opuscule un post-scriptum pour faire connaître la inédit dans le Cod. Paris. 1395, fol. 108. Son testament, décision nouvelle; en se soumettant humblement, il daté du 22 avril 1417, a été publié par E. Legrand, conserve l’espoir qu'on réviserait un jour la sentence Revue des études grecques, t. iv, p. 178181, et par pontificale. Du moins, il se trouvait avoir gain de Sp. P. Lambros, Byzantinische Zeitschrift, t. iv, p. 585cause sur deux points, puisque les ordres reçus d'un 587, d'après le Cod. Barocc.59, fol.226 v». Enlin l'évêque évêque qu’on ne sait pas être siinoniaque et les ordres Arsène,mortauxiliairedc Novgorod,.! édité, avec traduc­ reçus gratuitement d’un simoniaque connu pour tel tion russe, un traité de Nil Damilas sur la procession du étaient acceptés. Saint-Esprit, composé en réponse à une lettre au moine Quelle idée se faisail-on donc des ordinations non Maxime, Grec converti au catholicisme. Nila Damili... acceptées et des sacrements conférés par des ministres olvèl grekolatin/aninu monahu .Maksimu, Novgorod, ainsi rejetés? Pierre Damien nous l'apprend dans sa 1895. L'édition a été faite d’après le Cod. Mosq., biblioth. lettre aux Florentins, qui forme l’opusc.. xxx, De synod. 207, sans tenir compte des Cod. Paris. 138G, sacramentis per improbos administratis, P. L., fol. 212, et 1395, fol. 60 v», qui contiennent aussi cet t. CXLV, col. 523-530, où il rappelle sa doctrine du ouvrage. Elle a été reproduite telle quelle dans ’Εκκλη­ Gratissimus sur la validité des sacrements conférés I σιαστική ’Αλήθεια, Constantinople, 1895, t. xv, p. 382 sq. par des ministres indignes ainsi que les décisions A. C. Demetrakopoulos, ’Ορθόδοξος Ελλάς, p. 88, dans prises par Nicolas II contre les simoniaques. D’après I sa notice sur Nil Damilas, fait à tort des différentes ces décisions, quiconque désormais reçoit l'ordination parties du traité autant d'ouvrages différents. d’un simoniaque ne peut en profiter et doit déposer I S. PlÎTRlDÈS. le droit d’administrer tout comme s’il ne l’avait pas DAMNATION. Voir Dam, col. 6-25. reçu. Et pour ce motif, ajoute-t-il, maintenant non seulement nous réprouvons les simoniaques, mais DAMODOS Vincent, philosophe et théologien grec encore nous méprisons les sacrements conférés par du xvni' siècle. Né à Khavriata dans file de Céphalonie, eux. Qu'est-ce à dire? D’un côté, il reproche aux vers 1679, il fut élevé au Flanginion de Venise et prit Florentins de refuser les sacrements de ministres son doctorat en droit à l’adoue. H revint dans son pays ordonnés par des simoniaques, et. d'autre part, il les comme avocat, mais bientôt, dégoûté du métier, il méprise lui-même. Dans le premier cas, il s'agit des ouvrit dans son village natal une école qui jouit d'une simoniaques ordonnés avant le décret de Nicolas; dans grande réputation ; parmi ses disciples une tradition le second, des simoniaques ordonnés après ce même range le fameux Eugène Boulgaris. Damodos est le pre­ décret. Ce faisant, il se conforme à la décision récente mier Grec qui enseigna les théories de la philosophie du pape Nicolas, mais il n'abandonne pas pour autant moderne; de plus, il se servit du grec moderne comme son principe de la validité des sacrements quelle que langue d'enseignement. Il mourut en 1752. De trois soit la dignité morale de celui qui les confère. Sur ce ouvrages imprimés après sa mort, un seul nous inté­ dernier point, cf. Saltet, Les réordinations, Paris. resse: Επίτομος λογική κατ’ ’Αριστοτέλη·;, Venise, 1759; 1907, p. 173-204. les deux autres sont des traités de rhétorique. On signale en manuscrit une logique plus développée, une Œuvres de saint Pierre Damien dans P. L., t. cxliv-cxi.v; métaphysique et une physiologie, surtout un traité de avec quatre vies du saint, t. CX1.IV, col. 113-180; Baronius, théologie intitulé : Θεία καί ιερά διδασκαλία ήτοι ορθό­ Annales, an. li:49 sq.; Henschenius. .let. sonet, t. ni februarii, δοξος δογματική θεολογία. Cet ouvrage est conservé dans p. 412-433; d'Achery, Spicilegium, 1666, t. vn, præf. ; Ceiltier, la bibliothèque de l’école grecque de Vienne ; il com­ Hist. génér. des auteurs sacrés, Paris, 1863. t. xnt. p. 296prend cinq volumes : d'après le titre, composé en 1730, 324: Mai, Scriptorum veterum nova collectio, t. vi; Grandi, approuvé par le saint synode de Constantinople, il fut De S. Petri Damiani et Avellinatarum instituto camaldiiremis à Démétrius Chrysanthopoulos pour être impri­ lensi, dans ses Dissert, camatd., 1707. t. iv, p. 1-138: Laderchi, DAMODOS — DANIEL (LIVRE DE) mé; j'ignore pourquoi ce projet n'eut pas de suite. Nous devons noter que Damodos traite avec détail les questions controversées entre les deux Églises, pri­ mauté du pape, procession du Saint-Esprit, azymes, purgatoire, épiclèse, etc. A. Mazarakès, -Sv ί-,δόόαν τής νήσου Κζφαλλήνίας, Venise. 1843. p. 140-153; C. Sathas, Νιβιλλνιχή σιλολο-ίκ, p. 468; Λ. G, Demetrakopoulos, Ό?β«$οςος Ελλάς, p. 478. S. PÉTRIDÈS. DANDINI Jérôme, né à Césène (Italie) en -1554, entra dans la Compagnie de Jésus en 1569 ; enseigna la philosophie à Paris, la théologie à Padoue et remplit diverses charges importantes dans son ordre. En 1596, le pape Clément VIII l'envoya dans le Liban, chargé d’une mission auprès du patriarche et de la nation des Maronites. Par les soins de Dandini, deux synodes furent réunis, où les évêques et les principaux prêtres maronites, présidés par leur patriarche, renouvelèrent la profession de foi catholique, corrigèrent plusieurs abus et prirent de sages mesures pour la discipline de leurs églises. Rentré à Rome en 1597, le P. Jérôme Dandini mourut à Forli le 29 novembre 1634. Une relation de son voyage en Orient a été publiée par son neveu Hercule Dandini. et dédiée au pape Alexandre Vil: Missione apostolicaal patriarca e Maroniti delMonte Libano del P. Geronimo Dandini, da Cesena, della Conipagnia di Gesù, e suo pellegrinazione a Gerusalemme, in-4’, Cesena. 1656. Cette relation a été tra­ duite en français par Richard Simon, sous ce titre qui résume le contenu de l’ouvrage : Voyage du Mont Liban, traduit de l'italien du H. P. Jérôme Dandini, nonce en ce pays-là. Où il est traité tant de la créance et des coutumes des Maronites, que de plusieurs parti­ cularité- touchant les Turcs, et de quelques lieux consi­ dérables de l’Orient, avec des remarques sur la théologie des chrétiens du Levant et sur celle des Mahometans, in-12, Paris, 1675, 1684, 1685. Il en a été fait aussi des traductions anglaises, et une allemande, partielle. Précédemment avait paru de Dandini : I» De corpore animato lib. Vil. Luculentus in Aristotelis 1res de anima libros commentarius peripateticus, in-fol., Paris, 1611; 2" Ethica sacra, hoc est de virtutibus et vitiis libri quinquaginta. Quibus ex sacrarum Littera­ rum et veterum Patrum sententia hominum forman­ tur mores, religionis non pauca stabiliuntur dogmata, pluresque antiquitate confirmantur Ecclesiæ ritus, in-fol., Césène, 1651 ; Anvers, 1676. Ce dernier ouvrage est un fruit de la vieillesse de l'auteur. De Backer et Sommervogel. Bibl. de la C‘· de Jésus, t. n, col. 1789-1791; I. Jouvancy, Historiée Societatis lesu pars quinta, tomus posterior, in-fol., Rome, 1710, p. 428-430. Jos. Brucker. 1. DANIEL, prophète hébreu. On étudiera successi­ vement : 1» les questions critiques relatives au livre de ce prophète; 2» spécialement la prophétie des soixante-dix semaines. 56 hébraïque, le livre de Daniel se trouve écrit pour une partie, i-n, 4 a, et vin-xii, en hébreu, et pour une autre partie, H, 4 6-vil, en araméen (chaldéen biblique), celle-ci introduite par la glose probable ’aràmi(, « en araméen. » Pour expliquer cette dualité dialectale, plu­ sieurs hypothèses ont été mises en avant, mais aucune ne peut passer pour tout à fait satisfaisante; les voir exposées et critiquées dans Preiswerk, Der Sprachenwechsel ini Bûche Daniel, Berne, 1903, p. 6-41. 117120. — L’hébreu de Daniel est celui des temps posté­ rieurs à Néhémie. Tout en se rattachant par quelques traits à l’hébreu d’Ézéchiel, il se rapproche beaucoup plusde celui des Chroniques (ivmii· siècles).Parsa facilité à s’incorporer des mots étrangers, persans et araméens, à donner à ses vocables une forme aramaïsante, à en changer l’acception; par l’usage courant qu’il fait de certaines locutions et constructions extrêmement rares avant ou immédiatement après l’exil, mais communes dans les écrits juifs de très basse époque; par sa syntaxe lourde et dénuée de grâce; par son style laborieux et inélégant, il marque une étape bien caractérisée de l'idiome Israélite évoluant vers la langue de la Michna et du Talmud. Quant à l'araméen. c'est un dialecte occidental palestinien qui n'était assurément point parlé à Babylone au v· siècle avant Jésus-Christ, il est apparenté étroitement à l'araméen des inscriptions paimyréniennes et nabatéennes du ni® siècle avant Jésus-Christ, comme à celui des parties les plus anciennes des targums d’Onkélos et de Jonathan. Lui aussi con­ tient des mots étrangers, persans et grecs. — P. Riessler, Die Vrsprache des Bûches Daniel, dans Biblische Zeitschrift, 1905, t. ni, p. 110-145, a cru trouver dans le livre de Daniel des indices d’un écrit fondamental babylonien cunéiforme. Sous le même titre et dans la même revue, 1906, t. tv, p. 247-254, M. Streck a montré que si le livre de Daniel ne dérivait pas d'une source babylonienne, son auteur avait au moins subi l’influence de la langue et de la syntaxe babyloniennes. Bevan, A short commentary on the Book of Daniel, Cam­ bridge, 1892, p. 26-42 ; Behrmann, Das Buch Daniel, Gœtlingue, 1894, p. i-x; Preiswerk, Der Sprachenwechsel im Bûche Da­ niel, Berne, 1903, p. 44-68, 77-88. 91-113; thèses curieuses de G. Jahn, Das Buch Daniel. Leipzig, 1904. p. iv-vn ah. n. in, vu, viii); Driver, Introduction to the literature of the Old Testa­ ment, Edimbourg, 1897, p. 502-508. Le texte original du livre de Daniel est quelque peu flottant dans les mss., surtout pour la partie araméenne. On en a tenté, à la lin du dernier siècle, plusieurs éditions critiques et explicatives. 1· Éditions du livre dans sa totalité : S. Baer, Libri Danielis, Ezræ et Nehemiæ, Leipzig, 1882, p. 1-24 (præ/àtio de Franz Delitzsch ; explication des noms propres par Friedrich Delitzsch) : notes do la .Massore, p. 62-99 ; A. Kamphausen. The Book of Daniel in Hebrew, Leipzig, 1896 (dans l'édition polychrome de P. Haupt, The sacred Books of the Old Testament), hébreu en noir; araméen en rouge; notes critiques détaillées; M. Lohr, Libri Danielis, Ezræ et Nehemiæ, Leipzig, 1906, à part, et dans Biblia hebraica, édit. R. Kittel, Leipzig, 1905-1906, p. 11601184, apparat critique au bas des pages. 2* Éditions spéciales de la partie araméenne : H. L. Strack, Abriss des Biblischen Aramaisch, Leipzig, 1896, p. 9'-29', (édit., 1897, 1901, 1905, sous le titre de Grammatik...); K. Marti, Grammatik der Biblisch-Aramaischen Sprache, Leipzig, 1896. p. 17*-40*. M. Gaster a découvert dans la Chro­ nique manuscrite de Jérahméel, auteur du x· siècle à peu près, le texte araméen du cantique des trois enfants dans la fournaise et de rhistoire de Bel, qui lui parait être l’original traduit par Théodotion. Ce texte a été édité dans les Proceedings of the Society of Biblical arclueology, 1894, t. xtv, p. 312-317 (cf. p. 280-290) ; 1895, t. xvn, p. 75-9'i. Cf. Gaster, The Chro­ nicles of Jerahméel, Londres, 1899, p. civ. I. DANIEL (LIVRE DE). Bible hébraïque : Dani’el, le 9e des Kefoûbim « écrits » ou « hagiographes ». Grecque : ΔΑΝΙΙΙΛ, le 4e et dernier des grands pro­ phètes (Mélilon de Sardes et Origéne le plaçaient avant Ezéchiel). Latine : Prophetia Danielis. Saint Jérôme, Prologus galeatus, et les bibles latines du type espa­ gnol et théodulfien le séparaient des prophètes et l'in­ tercalaient entre les écrits salomoniens et les Chro­ niques. Dans presque tous les autres mss. latins, il reprend sa place dans l’ordo prophetarum. S. Berger, Histoire de la Vulgate, Paris, 1893, p. 330-339. — I. Texte et versions. IL Canonicité. III. Mode de com­ position. IV. Inlerprétalion. V. Caractère littéraire. VI. Caractère historique. VII. Auteur. VIII. Enseigne- ' II. VERSIONS. — 1» Versions immédiates. — 1. Ver­ monts doctrinaux. IX. Commentateurs. sion des Septante. — Le texte hébreu araméen du livre I. Texte et versions. — t. texte. — Dans la Bible de Daniel, ou, selon G. Jahn, Das Buch Daniel nach DANIEL (LIVRE DE) der Septuaginta hergestellt, Leipzig, 1904. p. v. thèse IV, et P. Riessler, Das Buch Daniel, Vienne, '1902, p. vu, un texte tout hébreu de ce livre, a, déjà glosé, été traduit en grec vers l’an 100 avant Jésus-Christ. C'est la version dite des LXX ou alexandrine. Cette ver­ sion contenait les trois péricopes deutérocanoniques : prière d'Azarias et cantique des trois jeunes gens, ni, 24 90; histoire de Susanne, prologue du livre (Vulg., xiii ; Bel, le dragon, conclusion i Vulg., xiv), que le traducleur aurait. selon Bludau. Die alexandrinische Überseltung (les Bûches Daniel, Fribourg-en-Brisgau. 1897, p. 218, empruntées à une précédente version grecque des morceaux in-vi et xm-xiv, issue elle-même d’un original sémitique réduit à ces six chapitres. Nombre de critiques, protestants et catholiques, avaient nié l’existence d’un ‘exte hébreu ou araméen pour ces parties deutérocano­ niques et conclu à un original grec. Bludau. op. cit., p. 157 sq., 182 sq., 201 sq. Après avoir été d’un usage courant dans les lectures des Églises jusque vers le iir siècle, Bludau, De alexandrines interpretationis libri Danielis indole critica et hermeneutica, Munster, 1891. p. 12-20, la version alexandrine de Daniel y fut peu à peu supplantée par celle de Théodotion, dont il sera parlé plus loin. Saint Jérôme attribuait cet ostra­ cisme dont elle fut frappée à une trop grande infidélité vis-à-vis du texte original. Prol. in Dan.; Comment, in Dan., iv, 6, P. L., t. xxv, col. 493, 514. Il est beaucoup plus probable que le texte nouveau de Tluodotion fut préféré à celui des LXX parce qu'il comportait une interprétation plus nettement messia­ nique de la prophétie des semaines dans ix, 24-27. Bludau, De «lexandrinæ interpretat., p. 33 sq.; Die alex. Vbersetzung, p. 24. La version alexandrine dis­ parut des rnss. des LXX et ne fut plus retrouvée qu'au xvnr siècle, dans un ms. cursif du xi·, le codex Chisianus, de la bibliothèque du cardinal Chigi, à Borne, par J.Bianchini. Léon Allalius (j- 1669) l'avait déjà signalée un siècle auparavant. Éditions : Simon de Magistris, Rome. 1772, d'après une copie de Vincent de Regibus; J. D. Michaelis, Gœttiiiguc. 1773-1774; C. Segaar, Utrecht, 1775; Holmes-Parsons, dans Vetus Test, grtece, Oxford. 1818. t. iv; 2· édit., 1848. A. Mai (Vercellone), dans Ver. et Nov. Test, ex antiq. cod. Vaticano, Rome, 1838 11858). t. iv ; H. A. Ilahn, Leipzig, 1845; Tischendorf, dans Vet. Test. grsece juxta LXXInterpretes, 2* édit., Leipzig, 1854, t.vi; en 1860.1839,1875,1880, 1887. t. vit ; Drach, 1863, P. G., t. xvi, c I 2773 sq.; O. F. Fritzsche(parlies deutérocanoniques), dans Libri apocryphi Vet. Test., Leipzig, 1871, p. 79-91 ; Jos. Cozza (la meilleure), dans Sacror. Bibitur, vetustissima fragmenta grxc. et tat., Rome, 1877, part. Ill; d'après cette dernière, ïl. B. Swete, The Old Testament in Greek, 1887-1894, I. ill, p. 498 sq. 2. Version de Théodotion. — Vers 1’an 150 de notre ère, Théodotion révisa sur le texte hébreu-araméen du IIe siècle la version alexandrine elle-même du livre de Daniel, ou, selon Bludau, Die. alex. Vbersetzung,p.2123; et Tübinger theologische Quartalschrift, 1897, p. 1-26; cf. pourtant Julius, Die griechischen Danielzusâtze, Fribourg-en-Brisgau, 1901, p. 27, note 2, une autre version grecque un peu moins ancienne que celle-là. Son texte est encore le texte grec de Daniel officiellement reçu. Toutes les éditions des LXX depuis la Polyglotte d'Alcala (15141517) jusqu'à l'édition de Field, Oxford, 1859. et celle de Swete qui reproduit le Daniel de Théodotion parallèlement à celui de la version alexandrine. 3. Autres versions. — Aquila et Symmaque traduisi­ rent aussi le Daniel hébreu-araméen, mais apparem­ ment sans les parties deutérocanoniques. Il ne nous reste de leur version que quelques fragments. Field, Origenis llexapla quæ supersunt, Oxford, 1875, t. il, p. £08-936. — Non plus que ceux d’Esdras et de Néhé- I mie, le livre de Daniel n'eut fort probablement pas de 1 5S targum. Voir pourtant Loisy, Histoire critique du texte et des versions de /L1. T., Paris, 1892. 1893, p. 202. — Au il» siècle, les Églises syriennes lurent Daniel dans la Peschito, mais sans les trois péricopes. Kaulen, Einleitung in die heiligen Schriften, Fribourg-en-Brisgau, 1898, S 139. — Enfin, « plusieurs années » avant 407, saint Jérôme « traduisit Daniel » en latin sur l'hébreu et l’araméen pour la partie protocanonique; sur Théodo­ tion. pour le reste. Comment, in Dan., prolog., P. L., t. xxv, col. 492-493. Pour le caractère et la valeur de ces versions immédiates dans leur rapport avec le texte original, voir, pour la version alexan­ drine, Knabenbauer. Commentarius in Daniclem prophetant, Paris, 1891, p. 45 sq. ; Bevan, A short comm. on the Book of Dan., Cambridge, 1892, p. 43 sq.; P. Riessler, Das Buch Da­ niel, textkrilische Untersuchung, Vienne. 1899 ;G. Jahn, Das Buch Daniel. Leipzig, 1904,p.vnsq. Pour l’ensemble : G. Belirmann, Das Buch Daniel, Gœttingue, 1894, p. xxix-xxxvn; K. Marti, Das Buch Daniel, Tubingue et Leipzig, 1901, p. xvmxix : Preiswerk, Der Sprachenwcchsel im Bûche Daniel. Berne, 1903, p. 68-77,88-91,113-115. 2» Versions dérivées. — 1. Anciennes latines. — Dès le commencement du ni· siècle de notre ère, il y aurait eu en cours deux versions latines du livre de Daniel, exécutées, l'une sur le grec de l’alexandrine. l’autre sur celui de Théodotion, Bludau, Die alex. Vbersetzung, p. 17-20: ou tout au moins usait-on, en Afrique, vers le milieu de ce même siècle, d'une antique version latine au texte mêlé de leçons se référant à l une ou à l’autre des deux versions grecques. Julius, Die griechischen Danielzusâtze, p. 45 sq. ; Bludau. De alex. interpret., p. 30 sq.; Die alex. Vbersetzung, p. 20. Cette « afri­ caine » aurait différé beaucoup, pour Daniel, de 1’« ita­ lique » proprement dite — celle-ci « milanaise » et dérivée de Théodotion. Julius, op. cit., p. 46. Textes dans Sabatier, Bibitorum sacrorum latina· versâmes antiquie, Paris, 1751. t. il, p. 860-887; Ranke, Fragmenta versionis sacr. Script, latime ante-hieronymianx, Vienne, 1868, t. n, p. 113-115: Paar Palimpsest, Wurzbourg et Vienne, 1871, p. 126-143, 374-401, etc. 2. Syro-hexaplaire. — L’an 617, Paul, évêque monophysite de Telia, traduisit en langue syriaque (écriture estranghélo) le Daniel alexandrin des Tétraples d’Origène. La version est littérale, esclave du texte grec dont elle traduit même les particules. A ce titre, elle est d'une importance capitale pour la critique du texte alexandrin. C. Bugati la découvrit dans un ms. du viit« siècle de la bibliothèque ambrosienne, à Milan, et la publia avec une traduction latine. C. Bugati, Daniel secundum editionem I,XX interpretum ex Tetraplis desumptam, Milan. 1788; réédition en photolitho­ graphic par A. M. Ceriani, Codex syro-hexaplaris Ambrosianus, Milan, 1871, dans Monumenta sacra et profana btbliothecæ ambrosianæ, part. Vil. 3. Autres versions. — Arabe, Walton, Polyglotte, Londres, 1657, t. vi (affinités avec la version alexan­ drine, x« siècle); arménienne, par S. Mesrob, v« siècle, sur Théodotion : édit. Oscan d’Erivan, Amsterdam, 1666, et J. Zôhrab, Venise, 1789 et 1805, t. ni; coptes : la sahidique (thébaine), m« siècle, sur Théodotion ; frag­ ments dans A. Ciasca, Sacrorum Bibliorum fragmenta coplo-sahidica Musæi Borgiani, Rome, t. n, 1889. et dans Maspero, Mémoires de la mission archéologique française au Caire, Paris, t. VI, 1892; la memphitique (bohairique), ni' siècle, sur Théodotion, édit. J. Bardelli, Daniel copto-memphilice, Pise, 1849; 11. Tattam. dans Prophétie majores in dialec. ling, ægyp. memphilica scu coplica, Oxford, 1852, t. I ; éthiopienne, iv'-v« siècle, sur Théodotion, non publiée; géorgienne, vi« siècle, édit. Moscou, 1743; slavonne, ix« siècle, édit, Kiev. 1788, t. iv. II. Canonicité. — i. PROTOCAXONIQOB (hébreu-ara- 59 DANIEL (LIVRE DE) méen). — Au commencement du il· siècle avant notre ère, l’auteur de l’Ecclésiastique ne connaissait fort pro­ bablement pas encore le livre de Daniel, car il ne cite point ce nom parmi ceux des prophètes, grands et petits, dont il fait l’éloge, XLvm-xux. Le pelit-lils de Jésus, fils de Sirach, le compta peut-être au nombre des « autres livres », Eccli., prologue, qui, au plus tôt vers l’époque de Judas Machabée (160 avant Jésus-Christ), formèrent la troisième collection de livres sacrés con­ nue dans la Bible hébraïque sous le nom de Ke/oûbim, « hagiograpbes. » Depuis son entrée dans ce recueil, le Daniel hébreu-araméen n'a été, dans les deux traditions juive et chrétienne, l’objet d’aucun doute relativement à sa canonicité. Indépendamment, les versions grecques des LXX et de Théodotion exécutées pour être lues officiellement dans la Synagogue ou dans l'assemblée des fidèles, attestent la vogue et le caractère sacré du livre. 1» Dès avant notre ère : 1 Much.. t, 54 (Dan., tx. 27; xi. 31 ; xii, 11); il, 59 (Dan., i. 6: tu. 17). 60 (Dan., vt, 22); les apocryphes, Hénoch, xlvi, 1 bis (Dan., vu, 13) ; xi., 1; i.x. 2 (Dan., vu, 10), etc., voir Behrmann, op.cit., p. xxxvn-xxxvnt; Livres sybillins, III, 397 (Dan., vil, 7, 20); Assomption de Moïse, vi, 1 (Dan., XI, 21). 2» Aux temps apostoliques : les Evangiles, Matth., xxtv, 15; Marc., xm, 14 (Dan., ix, 27, ou xi, 31; xn, 11), etc.; Joa., m, 14 (Dan., vu, 13); les Actes, vu, 56 (Dan., vu, 13); les Épitres. I Cor., vi, 2 (Dan., vu, 22); II Thés., n, 3 sq. (Dan., xi, 36); Heb., xi, 33 (Dan., VI, 22); l’Apocalypse, i, 13-15 (Dan., vu, 13; x, 5-9), etc. A'oirBludau, Die alex. Übersetzung, p. 13-15. Josèphe, A nt. jud., X, xi, 7 : Daniel est l’un des grands (prophètes); Cont. Apion., x, 4; échos du livre dans les écrits de Josèphe, voir Bludau, op. cil., p. 12; De alex. interpret., p. 15 sq.; les apocryphes, Test, des douze patriarches, Ruben, 1 (Dan., x,2.3); Lévi,5 (Dan., xn, 1), 15 (Dan., ix, 27); IV Esd., Ill, 1 (Dau., iv, 2); xm, 2-4 (Dan., vu, 13); xi, 1-12, 51 (Dan., vu); Apoca­ lypse de Baruch, xxvm, 1 ; x.xxn, 3 sq. (Dan., ix, 2527). 3" Dans la tradition ecclésiastique, les Pères apos­ toliques, Barnabe, iv, 5 (Dan., vu, 7, 8); tv, 4 Dan., vu, 24); xvi, 6 (Dan., ix, 25. 26), Funk, Paires apostolici, 2· édit., Tubingue, 1901, t. i, p.46, 86; S. Clément Romain, Ad Cor., xi.v,6 (Dan., vi, 16), 7 (Dan., ni, 24), Funk, ibid., p. 158; Hernias, Fis., I, r, 3 (Dan., ix, 20); IV, n, 4 (Dan., VI, 22), Funk, ibid., p. 416, 462. Les apologistes du il' siècle, S. Justin, Dial, aim Tryph., 31 (Dan., vu); 1 Apol., Li (Dan., vu, 13) P. G., t. vi, col. 540, 404; S. Irénée, Cont. hær., v, 25, 4 (Dan., ix, 24-27), P. G., t. vu, col. 1191. Pères et autres écrivains grecs et latins du ni' au vil* siècle; les listes, de carac­ tère privé ou officiel, des livres reçus dans le canon juif ou chrétien mentionnent toutes, jusqu’à celle du concile de Trente, le Daniel hébreu-araméen. il. DBUTÈROCANONlQtJBS (Péricopes). — 1» Canonicité chez les Juifs et les chrétiens jusqu'au iv« siècle. — Bien que des exemplaires isolés du Daniel hébreuaraméen aient pu contenir dans l’un ou l’autre dialecte les péricopes d’Azarias et du cantique, de Susanne, de Bel et du dragon, il parait bien que ces morceaux ne firent pas, originairement, partie intégrante du Daniel oalestinien officiel et canonique. Julius, Die griechischen Danielzusâlze, p. 4-15, et bibliographie. Cepen­ dant, les Juifs hellénistes d’Alexandrie les tinrent pour sacrés, témoin la version alexandrine qui les contint, et III Mach., vi, 6 (Dan., ni, 46-50); et tandis que Jo­ sèphe, grec de langage et de culture, mais pharisien de cœur, Aquila et Symmaque excluaient ces péricopes, le premier du canon proprement dit, Coni. Apion., 1, 8, les autres de leur version, la première antiquité chré­ tienne les accueillait au contraire, soit dans l’alexandrine, soit dans le texte de Théodotion, avec la même GO faveur, et les mettait au même rang que le reste du livre. 1. En Occident, S. Clément Romain. Ad Cor., i.ix, 3 (Dan., ni, 54), Funk, ibid., p. 176; S. Irénée, Cont. hier., iv, 5, 2, Daniel propheta (xiv. 3, 24); xxv, 5, a Daniele propheta voces (xm, 20, 52,56), P. G., t. vu, col. 984, 1192. Saint Hippolyte, dans son commentaire sur Daniel, édit. Bonwetsch, Leipzig, 1897. p. 94. 102, 41, 42, 43, tient les trois péricopes pour « Ecriture », « sainte », « divine » : n, 28, I, ή γραφή (Dan., in, 24); il, 31,4, ώς ή γραφή λέγε·. (Dan., Ill, 49) ; I, 29, 1, ή γραφή (Dan., xm, 52); I, 30, Ι, τό σεμνόν τώ·. αγίων γραφών, τό στόμα τών προφητών se reconnaissent en Dan., xm, 38; ι, 31, 3, ή θεία γραφή (Dan., xm, 54, 58). Tertullien, De orat., xxix (prière d’Azarias); Adv. Uermog., xt.iv (cantique); De coron, milit., tv (Susanne); De idolol., xvill; De jejun., vu. ix (Bel, le dragon), P. L., t. 1, col. 1195; t. n, col. 236, 81 ; t. i, col. 688; t. n. col. 963, 964. Saint Cyprien. Ad Quirin., m, 20, cite comme partie intégrante du livre canonique, in Daniele, Dan., ni, 37-42; xm, 1-3; De lapsis, xxxi, Scriptura divina (Dan., m, 25 sq.); De dom. oratione, vm. declarat Seripturæ divinæ /ides (Dan., m, 51 sq.); Epist.. t.vi, 5 (Dan., m, 16-18; Ad Forlun., XI, Daniel Sancto Spi­ ritu plenus (Dan., χιν, 4), P.L.; t. iv, col. 748-749. 490, 524, 353, 667. 2. En Orient. — a) Égypte. — Clement d’Alexandrie, Strom., 1, xxi (Dan., xiv, 22, 33, 40); Eclog., ι, αί γραφα’ι (Dan., Ill, 58-60), έπάγει Δανιήλ (Dan., III. 61, 90 sq.); Il, ό Δανιήλ λέγει (Dan., m, 54), P. G., t. vm, coi. 852 ; t. IX, col. 697, 700. Origène, Epist. ad African., P. G., t. ix, col. 48 sq.. défend contre les objections de son ami palestinien, Jules Africain, le caractère pro­ phétique (εκ τής προφητείας τον Δανιήλ) et scripturaire (παλαιά Διαθήκη) des histoires de Susanne, de Bel, du dragon; In Joa., tom. xm, 59 (Dan., XIII, 42), xx, 5. ώς ό Δανιήλ φησι (Dan., xm, 56), P. G., t. χιν, col. 517, 584; De oral-, χιν, έν τώ Δανιήλ (Dan., m, 25), P. G., t. xi, col. 461; Exhort, ad martyr., xxxm (Bel, dragon), ibid., col. 604-605, Ammonius d’Alexandrie commenta les trois péricopes avec le reste du livre. P. G., t. lx xxv, col. 1363-1370 (Susanne), 1372 sq. (prière d’Azarias et cantique). Les versions sahidique et memphitique les contenaient. Fragments de la pre­ mière dans Maspero. Mémoires, p. 266, 267, 269, et Ciasca, Sacror. Biblior. fragm., p. 360. La traduction copte de l’Apocalypse d’Elie, ix. fait allusion aux histoires de Susanne, des trois jeunes gens. G. Steindorlï. Die Apokalypse des Elias, dans Texte und Enters., t. xvn, fasc. 3 a, Leipzig, 1899, p. 48-49. — &) Asie. — Docteurs et martyrs évoquent volontiers l’exemple de Susanne : Didascalie, dans Bunsen, Analecta antenieæna, Lon­ dres, 1874, t. n, p. 274. Martyre de saint Pionius, dans Ruinart, Acta martyrum, Ratisbonne, 1859, p. 193. Pseudo-Clément, De virginitate, II, xm (Susanne), Funk, t. n, p. 23. Méthodius d’OIympe (ou de Tyr), Symposium, logos xi. 2 (Dan., xm. 23), P. G., t. xvm, col. 212. 3. Monuments des Catacombes romaines. — Cime­ tière de Priscille, chapelle grecque : fresques de Su­ sanne tentée (Dan., xm, 19), accusée et vengée (Dan., xm, 34. 63); des trois jeunes gens (Dan., m, 26, 93). Cimetière de Calliste, sur un arcosolium, ju­ gement des vieillards (Dan., xm, 52 sq.). Voir I. i, col. 2005. Les seuls doutes sérieux élevés durant cette première période sur l’inspiration et la canonicité des parties deutérocanoniques du Daniel de la Bible grecque ou latine furent ceux de Jules Africain, dans Epist. ad African., doutes isolés et restés sans écho dans le con­ sensus unanime de la tradition. Si Méliton de Sardes, dans sa » liste des livres de (’Ancien Testament » (lettre à Onésiine), dans Eusèbe, H. E., iv. 26, P. G., Cl DANIEL (LIVRE DE) t. xx, col. 397, a omis tous les deulérocanoniques; c'est qu’il a emprunté cette liste aux Juifs de Palestine, les­ quels lui ont fourni celle du Talmud, Baba bat lira, 15 a. Si, de l’origine à la fin du IVe siècle,la Peschito ne con­ tint pas Dan., ni, 51-90 (Polyclironius, dans Mai, Scrip­ torum veterum nova collectio, Rome, 1825-1831, t. i c, p. 4) et probablement non plus les autres fragments, c’est que l'Ancien Testament ne vint d'abord aux Eglises syriennes que par l'intermédiaire de la Sy­ nagogue attachée, en Asie, au seul canon hébreu. Si Origéne et, à sa suite, « Eusêbe, Apollinaire, d’autres auteurs ecclésiastiques et docteurs de la Grèce » sont allégués par saint Jérôme, In Dan., prolog., P. L., t. xxv; col. 493, comme fauteurs de la non-canonicité de ces fragments, il faut observer que le grand docteur n’a bien compris ni Eusêbe, ni Apollinaire, ni les « au­ teurs et docteurs », qui, tous, acceptèrent en réalité, leurs écrits en font foi, les parties deulérocanoniques des livres telles que les leur offrait la Bible grecque,et qu’il prêta à l’auteur des Stromates, ouvrage mainte­ nant perdu, quelques-unes de ses idées toutes person­ nelles sur la question. Julius, op. cil., p. 36, 52 sq., 73 sq. 2« Canonicité aux iv' et v· siècles. — A celte époque, tous les Pères grecs reçoivent comme canoniques les fragments de Daniel; ils les citent couramment dans leurs écrits; les listes qu'ils dressent des livres sacrés les mentionnent implicitement sous la rubrique Δανιήλ, titre de la version grecque qui les contint depuis l'ori­ gine : S. Athanase, Epist. fest., xxxix, 5, P. G., t. xxvi, col. 1176, 1436; S. Cyrille de Jérusalem, Cal., iv, 33, 35, 36, P. G., t. xxxm. col. 496 sq.; S. Epiphane. De pond, et mens., xxn, xxni, P. G., t. xi.m, col. 277; et liter., vin, 6, P. G., t. xli, col. 413; S. Grégoire de Nazianze, Carnum de gen. libror, inspir. Scripturæ, I. 12, P. G., t. xxxvil, col. 472 sq. : listes qu’il faut.juger d'après la pratique des ouvrages de ces Pères. Voir.! ulius, p. 66-93. Les auteurs syriens, Aphraate, saint Éphrem, Cyrillcnas, connaissent ces péricopes et les utilisent au même litre que tout passage de la Peschito officiellement canonique. Voir Julius, p. 94-98. Dans l'Église armé­ nienne qui, au V· siècle, possède dans sa Bible les trois péricopes daniéliques, le littérateur Mesrop, l’évêque de Bagrevand Eznick, le catholicos Jean Mantaguni en attestent aussi le caractère sacré. Voir Julius, p. 100-105. Par ses écrivains, les décrets de ses conciles, par quelques reliques de l’art qu'inspira sa doctrine, l'Église latine d’Italie, de Gaule,d'Espagneet d’Afrique accorde à ces morceaux le crédit d'Ecriture inspirée. Voir Julius, p. 105-145. Durant ces deux siècles, les seules voix discordantes turent celles de Polyclironius, évêque d’Apamée et 'rare de Théodore de Mopsueste, et de saint Jérôme; et • ncore les doutes du premier n'eurent-ils pour objet •pie Dan., ni, 24-90. voir Julius, p.'84, et le second ne commença-t-il à se poser en adversaire des trois péri­ copes que vers l’an 390, après avoir subi, relativement à la canonicité des livres, 1'inlluence des rabbins, ses maîtres en hébreu. Dans le Prologus galeatus et le Prologus au Comment, in Dan., saint Jérôme range implicitement ces fragments « parmi les apocryphes», -t après les avoir « marqués d’un obéle » comme • n étant pas dans l'hébreu », affirme qu’ils ne pré­ entent nullement l'autorité d'Ecriture sainte. Mais ; ioi qu'il puisse écrire ainsi de ces morceaux, le soli­ taire de Bethléhem ne peut éviter deles citer, dans ses ·. j-.ragescontemporains du Prologus galeatus,presque sur le même rang que les passages d'Élcriture, tantest puissante autour de lui la tradition qu’il confirme de la sorte indirectement. Voir Julius, p. 112, et t. il, col. 1578. 3- Canonicité à partir du vr siècle jusqu'à nos jours. — A partir du vr siècle, la canonicité des parties deuUrocanoniques du livre de Daniel, nettement et ferme­ G2 ment affirmée au cours des siècles précédents, continue à être admise et appliquée jusqu'au concile de Trente et jusqu’à nos jours dans l'Église chrétienne et catho­ lique. On n'ignore pas cependant, durant cette longue période, les objections de saint Jérôme; mais les au­ teurs qui les ont reproduites, le moine breton du De mirabilibus Scripturæ sacræ, P. L., t. xxxv, col. 2191, 2192; Rupert de Deutz, De div. officiis, iv, 16; v, 5, P. L., t. clxx, col. 110 sq., 126; Hugues de SaintVictor, Erud. didasc., iv. 8, P. L., t. clxxvi, col. 783; Pierre le Mangeur, Hist, scholastica, P. L., t. cxcvm, col. 1447, 1450, 1466; Albert le Grand, Opera, Lyon, 1651, t. vin, p. 69; Nicolas de Lyre, Postillæ perpetuæ, Rome, 1471, 1472; Denys le Chartreux, Enarratio in Dan., a. 14, Montreuil. 1900, t. x, p. 165; J. L. Vives de Valence, édit, du De civitate Dei de saint Augustin, 152z, xvHi. 31 ; J. Driedoens, De ecclesiast. Scripturis, Lou­ vain, 1550, 1. I, 4 ; Cajetan (Thomas de Vio), Commen­ tarii, préface, Esther, x, ou n'en ont pas saisi la portée, ou ont cherché à les expliquer dans un sens favorable, suivant dans la pratique le courant auquel obéit le saint docteur lui-même; ou enfin, si quelques-uns d’entre eux. comme le moine breton, Nicolas de Lyre. Vives de Valence et Cajetan, les adoptent d’une façon plus ou moins catégorique, n'ont exercé autour d’eux aucune influence marquée ou décisive. Voir Julius, p. 149, 160-163, 166.168, 172-174. III. Moue de composition. — L’antiquité n’a pas élevé le moindre doute sur l’unité de composition du Daniel hébreu-araméen. Spinoza, le premier, distingua dans ce livre deux mains différentes, l’une dans lesc.i-vn, l’autre dans Vlll-xn. Tractatus historicopoliticus, x, H). édit. Haag, 1882, t. I, p. 508. Newton tint le livre entier pour « une collection d’écrits d’époques diverses » (i. ii-iii, IV, v-vi, vn-xii).Observations upon theprophecies of Dan. and the Apok. of St. John, Londres, 1732, p. 10. Selon Beausobre, Démarques sur le Nouveau Testament, La Haye, 1742, p. 70, les c. i-visont des « histoires que les Juifs postérieurs ont jointes aux prophéties » de vnxii. Bertholdt, Daniel, 1806, t. I, p. 49-84, rapporte le tout à neuf sources différentes (i, n, lit, 1-30; ni, 31iv, 34; V-VI, vu, vin, ix, x-xn). Eichhorn, Einleitung in das A. T., 1824. t. iv, p. 515; Meinhold, Die Komposit. des Bûches Daniel, 1884; Beitrâgezur Erklârung des Bûches Daniel, 1885, i; Das Buch Daniel, 1889; Strack, Handbuch der theolog. Wissenschaft, 1885, t. i. p. 173. font composer d'abord ii-vi, puis vii-xn; 1 s’est ensuite adjoint à la réunion de ces deux parties en manière d'introduction. Les raisons alléguées sont celles-ci : la dualité de langue (Spinoza, Newton) ; le changement de personne dans le récit (Beausobre. 3e personne dans i-vi ; 1re personne dans vii-xii); les antinomies entre i, 2l, et x, l ; i, 1, et n, 1 ; v et n, plus des divergences d’élocution et de style (Bertholdt). Néanmoins la critique, indépendante ou catholique, fait face à ces difficultés et maintient encore l'unité de composition du livre; elle dit celui-ci œuvre d'un seul jet, « hâtive » même, et d’un seul auteur : aussi bien l’araméen de la première partie déborde-t-il sur la se­ conde (vu); le changement de personne ne saurait prouver absolument; les antinomies reçoivent une so­ lution dans les commentaires; des similitudes nom­ breuses et frappantes d’élocution et de style balancent les divergences. Au surplus, l'unité de la composition éclate par elle-même. Chacune des parties principales, l-vii et vin-xu, forme bien à part soi un tout logique : suite historique, suite prophétique; mais elles se com­ plètent aussi l’une l’autre, car tout le livre se développe d’après un plan très apparent et un : annoncer, prépa­ rer le royaume messianique, supputer l'heure de sa venue. Cette annonce se fait aux païens (u) comme aux enfants d’Abraham (vii-xii); pour la bien accueillir, h premiers doivent reconnaître par des preuves sensil-1· - G3 DANIEL (LIVRE DE) la toute-puissance du vrai Dieu, du Dieu du royaume, qui sauve les siens et dispose à son gré des rois et des empires i, m-vi). Puis, le royaume messianique annoncé, le tout-puissant reconnu de tous, Dieu révèle après quelle suite d'événements religieux et politiques se réalisera ledit royaume (n et vu-xii). Du reste, chacune des visions ou prophéties progresse sur la précédente en plus grande clarté. A peine la critique signale-t-elle comme pièces rapportées les passages, i, 20-21 (glose renchérissante) ; IX, 5-19 (interpolation que trahissent 5 et 20) ; xn, 11-12 (gloses successives voulant expliquer 7 et 9). Sur l'unité de composition voir Hebbelynck, De auctoritate historica libri Daniclis, Louvain, 1887. p. 8-23; Knabenbauer, Comment. in Danielem prophetam, Paris, 1891, p. 17-20; A. F. Gall. Die Einheitlichkeit des Bûches Daniel, Giessen, 1895. Cependant, l’unité d'esprit, de plan, de composition, même de style, n'exclut pas nécessairement la pluralité des sources, l’existence de documents antérieurs utili­ sés ou incorporés dans la trame générale de son récit par le définitif et véritable auteur du livre. Assuré­ ment, une dissection du livre de Daniel comme celle de Bertholdt enlève quelque signification à chacun des morceaux, surtout à chaque vision isolée; mais un classement des sources qui partirait des conclusions de Bludau et de Julius, lesquelles mettent en un relief accusé les c. ΠΙ-VI et les deutérocanoniques xm-xiv, reste possible. La question du mode de composition du livre de Daniel est donc ouverte encore. Aux ouvrages cités de Bludau et de Julius, joindre les essais de Barton. The composition 0/ the Book of Daniel, 1898, dans Journal of biblical literature, p. 62-86, qui distingue n et iv; v-vm, ni, x-xu, 4: vi et ix; i et xtr, 5-13: P. Riessler, Das Buch Daniel, 1902, p. xi-xm (division : vn-xn. 1-v, VietxuiXivi; G. Jahn, Das Buch Daniel, Leipzig, 1904, p. vi, thèse v et commentaire, unit seulement Χ-ΧΠ. IV. Ix'iERpUCTATiox. — Le sens général du livre res­ sort premièrement et principalement de l'identification des quatre empires terrestres et païens figurés soit par les quatre parties de la statue vue en songe par Nabuchodonosor (c. n), soit par les quatre animaux sortis de la mer vus en songe également par Daniel (c. vu). Cette identification jette, en effet, une grande lumière sur les visions, claires seulement pour une partie, des c. vm, ix et xi, relativement à un personnage d’impor­ tance capitale, persécuteur des « saints » et précurseur du i temps de la fin », qui a figuré déjà dans la vision du c. vu. Cf. vu, 21, 25; vm, 23-26; ix, 26-27; xi, 30, 31. 36 sq. Il est admis par tous que le cinquième royaume dont il est question dans n, 44, et vu, 18, 22, ou qui est décrit au moins dans son commencement dans IX. 24, et xn, 2-3, est le royaume messianique, le royaume de Dieu dont parle encore l'Évangile. Le qua­ trième empire est-il alors celui de Rome, le quatrième roi est-il le César romain : le royaume où le peuple des saints débute ou se forme avec la prédication du Christ, et les passages n, 44; vu, 12 et 25; vm, 24; ix, 24: xn, 1-3, le considèrent dans tout son développement jusqu'à la fin du monde ; le persécuteur du « temps de la fin » est l'Antéchrist; tout le livre est messianique, double­ ment messianique même, car il vise le Messie à son premier avènement et à son dernier. Ce quatrième empire est-il au contraire l'empire grec ou l'ensemble des royaumes issus de lui, le quatrième roi est-il Alexandre le Grand ou sa royauté divisée entre ses gé­ néraux : le royaume messianique annoncé s'identifie d'abord avec le groupe juif resté fidèle à Dieu et à sa religion sous les successeurs syriens du conquérant macédonien; le persécuteur est Antiochus Épiphane; le temps de la fin » est donc projeté en avant et vu sur une perspective très rapprochée de l’époque grecque ; le livre met sur le même plan apparent premier et 64 dernier avènement du Messie, et par un simple effet d'optique familier aux prophètes, le présente comme relativement imminent aux Juifs contemporains d'Antiochus IV. 4» Interprétation traditionnelle. — Jusqu'au xixesiè­ cle, l'identification du quatrième empire daniélique avec l'empire romain fut la plus universellement reçue dans l'Eglise chrétienne, voire chez les Juifs et au sein des Églises protestantes. Qu'il suffise de citer Josèphe, Ant. jud., X, x, -4: xt, 8, 5 (voir surtout Gerlach, Die Weissagungen des A. T. in den Schriften des Flav. Josephus, Berlin, 1863, p. 43 sq.); S. Irénée, Conl. hier., v, 25, P. G., t. vu. col. 1190 ; S. Hippolyte, Bardenliewer. dans Des heiligen Hippolytus von Rom Commentar zum Bûche Daniel, Fribourg-en-Brisgau, 1877. p. 83-84; Eusèbe deCésarée, dans Mai, Scriptor, vet. nova colle­ ctio, Rome, 1825, 1831. t. le, p. 33); S. Cyrille de Jéru­ salem, Cat., xv, 6, P. G., I. xxxiii, col. 877; S. Jérôme, P. L., t. xxv, col. 531; Théodoret, In Dan., P. G., Comment· in Dan., t. ι.χ.χχι, col. 1472; Walafrid Strabon, Glossa ordinaria, In Dan. IXe siècle : pendant 700 ans le seul commentaire usuel, ou presque, des théo­ logiens du moyen âge); les rabbins et les auteurs protes­ tants du xvt» au xviii» siècle, cf. Reinke, Die messianischen iVeissagungen, Giessen, 1862, t. iv, p. 171 sq.; les théologiens commentateurs du xvn» et du xviu» siècle (voir la liste des commentateurs); les commentateurs critiques protestants et catholiques du xix» siècle énu­ mérés dans Düsterwald, Die Wellreiche und das Gollesreich, Fribourg-en-Brisgau, 1890, p. 31 sq. De nos jours, cette interprétation reste en faveur dans l’ensei­ gnement catholique. Le premier royaume serait celui des Chaldéens (Nabuchodonosor); le second, celui des Médo-Perses (Cyrus) ; le troisième, celui des GrécoMacédoniens (Alexandre); le quatrième, l'empire romain qui, « fort comme le fer », « bête aux ongles, aux dents de fer», brise d'abord la résistance de tous les royaumes de l'ancien monde et les soumet à son joug (n, 40; vu, 19). mais qui se divise finalement en deux, empire dOrient, empire d’Occident, puis s'émiette encore comme le « fer mêlé d’argile », il, 43, se partage entre dix rois comme la tète du monstre entre dix cornes, vu. 24. « Du temps de ces rois », il, 44, se développe un nouveau royaume, celui de Dieu, des saints, inauguré par le Christ (la pierre, It, 34, 35) et continué par l'Eglise, n. 44; vu, 27. Au sujet du « temps » qui doit s'écouler depuis l'annonce déjà faite avant Daniel du re­ tour de la captivité et du relèvement de Jérusalem, jusqu'à l’époque où doit naître et se constituer ce nou­ veau royaume, il est fait au prophète une révélation spéciale, ix, 1-3, 20-27. Voir Daniel (Les soixante-dix semaines du prophète). Enfin, aux approches de la fin du monde, surgit un « roi orgueilleux, impie, persé­ cuteur », vit, 24,25; xi, 21 sq., l’Antéchrist, figuré seu­ lement dans vm, 23, 25, par Antiochus Epiphane. 11 opprime, dévaste l’Eglise un certain temps durant, trois ans t demi, vu, 21 (vm, 24 sq.); ix,27; xi, 36 sq.; xn, 7. Sa i uissance est pourtant brisée par Dieu venant juger tous les royaumes de la terre, et un règne éter­ nel est accordé au Christ « Fils de l’homme » ainsi qu’à son peuple fidèle d’élus, vu, 13, 26-27 ; xn, 2-3. Quelques Pères et écrivains ecclésiastiques ont rap­ proché les « dix rois » de la lin du monde qu’ils pen­ saient alors devoir arriver dès la chute de l’empire romain, imminente à leur sentiment. Voir Knabenbauer, Comment, in Daniel, proph., p. 202, 203. Selon Bellarmin, De Romano pontifice, 1. Ill, c. v, dans Controv., Paris, 1608, t. I, p. 717, le quatrième empire s’est continué dans le Saint-Empire romain d’Occident, et, comme celui-ci, a pris fin en l’année 1806. Rohling, Das Buch des Propheten Daniel, Mayence, 1876, p. 219, 224, nous fait vivre présentement au temps des dix rois tout proche du temps de l’Antéchrist. 65 DANIEL (LIVRE DE) 66 2° Interprétation critique. — Pour saint Éphrem, royaume spirituel, ne parlent d'un roi futur, d’un In Daniel, Operasyriaca, Rome, 1740. t. n, p..205-206, Messie personnel. Cette interprétation du « (ils de « quelques auteurs » anciens (Thêodoret, In Dan., n, l’homme » fut connue de saint Éphrem et acceptée par 43, P. G., t. LXXXI, col. 1306), Polychronius, évêque Aben-Ezra. Quelques critiques protestants, tels que von d’Apamée, dans A. Mai, Scriptorum veter, nov. colle­ Lengerke, Bleek, Ewald, et d’autres plus récents, Boehmer, Reich Gotles und Menschensohn im Huche ctio, t. i c, p. 1-27, et Cosinas Indicopleustés, Chri­ stiana topographia, I. II. dans B. de Montfaucon, Collec­ Daniel, Leipzig, 1899; Grill, Untersuchungen ûber die tio nova Patrum, Paris, 1707, t. n, p. 144 sq., les quatre Enlstehung des vierlen Evangeliums, Tubingue, 1902, « royaumes » sont les empires chaldéen (Nabuchodo- i Baldensperger, Bousset, Volz, reviennent cependant nosor), mède (Darius), perse (Cyrus) et gréco-macédo­ au roi Messie de la presque unanime tradition juive et nien (Alexandre), et les « dix rois» sont les successeurs catholique. d'Alexandre, les Séleucides et les Lagides. Antiochus La thèse de l'interprétation critique du livre de Daniel a été acceptée par quelques écrivains catholiques Épiphane remplace l’Antéchrist. Selon Porphyre, dans saint Jérôme, Comment, in Dan., vu, 7, P. L., t. xxv, contemporains. Turmel, Etude sur le livre de Daniel col. 530, ces empires auraient été ceux des Chaldéens, (extrait des Annales de philosophie chrétienne), Paris, des Médo-Perses, d’Alexandre, des successeurs d’Alexan­ 1902; Lagrange, Revue biblique, 1904, p. 494 sq.. après dre (Διάδοχο:); 1θ roi persécuteur est aussi PEpiphane. d’autres appartenant à la première moitié du xix* siècle. Bossuet, Discours sur l’hist. univ., part. Il, c. tx; Voir Düsterwald, op. cit., p. 34. Grotius, Critici sacri, Lyon. 1660, t. v. In Dan.; Hou3° Autres interprétations (pour mémoire). — Le qua­ bigant, Biblia hebraica, Paris, 1753-1754, t. iv, p. 549; trième empire serait l'empire mahométan, les empires Calmet, Commentaire littéral, 2e édit., Paris, 1726, grec et romain étant réunis en un seul, le troisième. t. vi, p. 619, ont suivi cette opinion dans ses grandes Rabbins du moyen âge. Voir Bevan, op. cit., p. 63. — lignes. La plupart des critiques modernes se sont par­ Hitzig, Heidelberger Jahrbûcher, 1832, n, et Redepentagés entre ce double système de saint Ephrem et de ning, Studien und Kriliken, 1833, p. 863 sq., identifient Porphyre. Pour séparer les empires méde et perse, les ainsi les quatre empires : 1. Nabuchodonosor; 2. les premiers s’appuient sur les passages Dan., v, 30; vi, 1, successeurs babyloniens de ce roi; 3. les Médo-Perses; 8; tx. 1, et surtout vt, 29, où le texte fait « succéder » 4. les Gréco-Macédoniens. — Pour quelques protes­ Cyrus le Perse à Darius le Méde. Les deux mêmes em­ tants du xvill· siècle, il ne s'agirait pas de quatre em­ pires se distingueraient aussi, l’un venant « après » pires, mais seulement des règnes des rois babyloniens. 1 autre, dans Dan., vm, 3, 20, et dans v, 31 ; vt, 28, ou Voir Düsterwald, p. 36. — Selon Ewald et Bunsen, la « loi des Médes » précède celle des Perses. Le Daniel n’ayant pas habité Babylone, mais Ninive, les quatrième empire serait ainsi nécessairement l’empire empires seraient : 1. assyrien; 2. babylonien; 3. médogrec et parce que, dans les c. Il et vu, cet empire corres­ perse;4. grec. Voir Düsterwald, p. 36. — Pour Bœhmer, pond exactement à celui de vin, 21. lequel est d’Alexan­ Reich Goltes und Menschensohn, p. 82 sq.. les quatre dre ; empire divisé, n, 41, et vin, 22; empire finis­ empires seraient moins quatre empires distincts que sant avec un roi impie , vit. 8, 24, et vin, 9, 23, Antio­ quatre phases du règne des hommes, après lesquelles chus IV; le dernier empire ennemi, H, vu, et vin, 17, doit arriver le règne de Dieu. aussi x-xi, où la naissance et le développement de V. Cabactèbe Ltm’tBAiBE. — Le livre de Daniel est une I empire grec sont relatés en détail, sans qu’il soit parlé apocalypse juive. S'il n’est pas tout à fait la première d un autre empire subséquent avant le « temps de la fin ». apocalypse (il y en a de petites dans Isaïe, xi; xxivLes dix rois, vn, 24. représentés par les dix cornes sont : xxvn; Zach.. xn-xiv; Joel. Malacliie, iv). ilestdu moins ■ u bien Séleucus Nicator. Antiochus Soter, Antiochus le premier livre apocalyptique connu de la littérature hé­ Théos, Seleucus Callinicus, Séleucus Céraunus, Antiobraïque. Étant le premier, il a donné le ton aux autres; chus leGrand, Séleucus Philopator, Héliodore, Ptolémée et l’on a pu dégager d'eux tous, avec plus ou moins de Philométor, Démétrius Soter; ou bien Alexandre luibonheur, la caractéristique et comme la définition du même et les suivants, moins Ptolémée Philométor. genre. Cf. W. Bousset, Die O/fenbarung Johannis, Auteurs, dans Düsterwald, op. cit., p. 34. Unissant en Gœttingue, 1896, Introduction, l, p. 1 sq. ; Apocalyplik un seul empire les Médo-Perses d’après v, 28, et {jiïdische), dans Realencyelopâdiefür protest. Théologie, contraints alors de voir l’empire gréco-macédonien Leipzig, 1896, t. i. p. 612 sq. ; Die jiïdische Apokalyptik, d Alexandre dans l’airain de la statue ou la troisième Berlin,1903; Baldensperger, Diemessianisch-apokalyp:· :e de la vision, les autres critiques identifient le tischen Hoffnungen des Judenthums, Strasbourg, 1903; quatrième empire avec le royaume syrien dont les dix P. Volz, Jüdische Eschatologie von Daniel bis Akiba, rois, Alexandre y compris ou non, ainsi que Ptolémée Leipzig, 1903, part. I, § 1, p. 4 sq. A ce point de vue, Philométor, sont les dix prédécesseurs d’Antiochus Épi- on peut considérer le livre de Daniel par rapport aux phane. Celui-ci, dans l’une et l’autre opinion, est figuré autres apocalypses et par rapport aux œuvres des pro­ par la petite corne de vu, 8, 20 sq., et de vin, 9; c’est le phètes parmi lesquelles on le range aujourd’hui. roi artificieux de vin, 23 sq., roi de l’un des quatre royau­ 1° Daniel et les apocalypses. — Ce que le livre de mes : macédonien, thrace, syrien, égyptien, issus de Daniel renferme de proprement apocalyptique parallèle­ . empire d’Alexandre, vin, 8, 9, 22 ; xi, 21 sq. Il persé­ ment aux autres apocalypses, où tout, non plus, n'est pas cute Israël ou « les saints » jusqu'à ce que la domina­ nécessairement apocalyptique, c’est : 1. une cosmologie, une vue déterministe ou providentielle de l’histoire de tion sur tous les royaumes du monde soit accordée à ses l’humanité, présentée en manière de prophétie, et par­ victimes dès aussitôt son jugement et sa ruine. Auteurs, dans Düsterwald, p. 35. Le «fils de l’homme» qui,dans tant d’une certaine époque choisie par l’auteur jusqu'à vt:. 13-14, reçoitaussi le royaume éternel, serait, suivant un point d’arrivée considéré comme la fin d’un monde ta plupart des critiques modernes, Israël lui-même : ancien. Cette vue porte sur un certain nombre de pé­ riodes successives, ici, concrétisées en quatre empires parallèle parfait de vu, 13-14, avec vu, 18. 22, 27; si à partir du temps de l’exil : Dan., Il, vu sq. ; Apocalypse le- puissances terrestres et ennemies de Dieu sont bien de Baruch, xxxvi-xl; IV Esd., xi-xn, là, figurées de symbolisées, dans ce c. vu, par des animaux, la forme humaine ne peut que symboliser le royaume spiri­ façons dilférentes pour le même cycle restreint : Hénoch, lxxxv-xc, ou pour toute l'histoire du monde et de l'hu­ tu- des saints d’Israël, symbole à symbole ; pareillement, manité: Jubilés, Oracles sibyllins, 1. IV,47 sq.; Apoca­ «oppose à ce qui sort de la mer, vu, 3, 17, ce qui vient sar les nuées des cieux, 13, un royaume à des royau­ lypse d’Abrabam, xxtx; Apocalypse de Baruch, lui sq.: Hénoch, xem et xci, 12-17. Elle se résout souvent en mes; ni n, 44, ni xii, 3, qui traitent pourtant du DICT. DE THÉOL. CATHOL. IV. - 3 67 DANIEL (LIVRE DE) une computation numérique de la période embrassée par le regard prophétique réel ou feint : computation précise d'intention dans Dan., IX, 24 sq.; vu, 25; VIH, 13; xn, 7 (11, 12), vague, flottante et circonspecte dans les apocalypses apocryphes, Vita Adæ, 42; Secrets d iiénoch, xxxi, 1 ; Assomption de Moïse, x, 12; Hénoch, x, 12; Apocalypse d'Abraham, xxix (? Hénoch, xvm, 16: xxi, 6; IV Esd., vu,31). — C’est: 2. une eschatologie, sorte de drame final servant de transition, avec ses di­ verses péripéties, entre le régne du monde et le « régne de Dieu », unissant la fin de celui-là au commencement de celui-ci. Elle comprend : a) une période de tour­ ments, d’épreuves, de tribulations endurés par le peuple de Dieu, Dan., vu, 21,25; vm, 24-25; ix,26-27 ; xi,30sq., 40 sq.; cf. IV Esd., xi-xn ; Jubilés, xxiii, 16 sq.; Apoca­ lypse de Baruch, i.xvin, 2, voire par la terre entière, Dan., xn, 1; cf. IV Esd., v. 1-12; vi, 13-28; ix, 1-6; xiii. 16 sq. ; Apocalypse de Baruch, xxv-xxix, 2; XLViu, 30-38; lxx; Apocalypse d’Abraham, 30; Hénoch, xeix, 4-10; c, 1-6; b) un jugement exercé et rendu sur les peuples et sur le monde le plus souvent par Dieu luimême, Dan., vu, 9sq.,26; cf. Hénoch, 1-xxxvi ; Jubilés, ix. 15; x. 17; xxn, 11. et passim; Testament des douze patriarches, Lévi, 1 ; Secrets d'Hénoch, xxix, 1 ; xi.iv, 3, 5, et passim; IV Esd., xi, 46; Apocalypse de Baruch, xix. 4; i.xxxiii, 2 sq.; lxxxv; Apocalypse d'Abraham, 24-25; Vila Aitæ, 49; Sibyllins, I. 111, 53-62; 1. IV, 152 sq.; 1. V, 106-110; anéantissement de l'empire du monde et de ses maîtres, ennemis de Dieu, Dan., vu. Il ; H. 44; cf. IV Esd., xi, xn. passim; Apocalypse de Baruch, xxxvi, 10; xxxix, 7 sq. ; lxviii, 3,7; Sibyllins, 1. HI, 3G3sq. ; I. V, 375 sq. ; Assomption de Moïse, x, 7, damnation des impies et des criminels, Dan., xn, 2, cf. IV Esd., vu, 80 sq.; Hénoch, xc, 26; Apocalypse de Baruch, u; lin, abolition du mal moral, du péché, Dan., ix, 24; cf. IV Esd., xn, 25; vi, 27 sq. ; vu. 1i3sq.; Apocalypse de Baruch, i.xxni, 4 sq.; Sibyllins, 1. U, 33; 1. Ill, 376 sq.; 1. V, 429 sq.; surtout Hénoch, x,16, 20; L, 4; c, 5, etc.; c) la manifestation du royaume de Dieu, des saints, Dan., n, 44; vu, 27 ; cf. Sibyllins, 1. III, 47 sq.; Assomption de Moïse, x, 1; IV Esd., x, 46; Jubilés, i, 28; Apocalypse de Baruch, xxi, 23, 25; Hénoch, xxv, 3, 7, etc.; manifestation où interviennent principalement à titre de témoins, divers personnages tels que le « prophète », Hénoch, Moïse, Élie — ici Γ « ange », Dan., vm, 11 (LXX); xn, 1 (Michaël); cf. Assomption de Moïse, x, 2; Hénoch, xc, 20; le MessieRoi, nommé « Fils de l'homme », Dan., vu, 13 (?) ; cf. IV Esd., xiil; Hénoch, xi.vi, de nature plutôt célêste, préexistant, Dan., vu, 13 (?) ; cf. IV Esd., xm, 26,52; Hénoch, xi.vm,3, 6; lxii, 7, dominateur, Dan., vu, 14(7), cf. Apocalypse de Baruch, xxxix, 7; xi., 3; Testament, Lévi, 8,18; Sibyllins, 1. III, 49; 1. V, 414; Hénoch, xlix, 1, 2, etc.; recevant de Dieu même sa puissance dont la durée doit être éternelle, Dan., vu, 13, 14; cf. IV Esd., xn, 32; xm, 26; Hénoch, i.xii, 7, 14; xlix, 1 sq. ; Apo­ calypse d'Abraham, 31; Sibyllins, 1. HI, 49 sq., 652; 1. V, 108; Testament, Lévi, 18; Joseph, 19; l’auteur du livre revenu ou ressuscité, Dan., xn, 13; cf. Hénoch, xc, 31 ; IV Esd., xiv, 9, 49; Apocalypse de Barurh, xm, 3 sq.; les justes ressuscités pour la vie éternelle, les autres pour l'opprobre éternel. Dan., xn, 2, 3;cf. Hé­ noch, xci sq. ; xxn ; i.t. 1 ; IV Esd., iv, 35; vu, 28, 32; Apocalypse de Baruch, xxi, 24; xxx, 1 sq.; xxxvi, 10; Testament, Juda, 24, 25; Zabulon, 10; Benjamin, 10; Sibyllins, 1. IV, 180. — C'est : 3. nne forme particulière sous laquelle sont présentées ces deux vues générales cosmologique et eschatologique, forme qui achève de caractériser le genre dit apocalyptique par l’obscurité voulue dont elle enveloppe les données traditionnelles ou prophétiques du livre, avec toutefois l’intention :.«ouée de ne faire de ces données qu'un secret relatif et pénétrable, à quelque époque, à l’intelligence du lec­ 68 teur averti. Dan., xn, 4; vm, 26; ci. Hénoch, i, 2; Assomption de Moïse, i, 16 sq.; x, U sq. ; IV Esd., xiv, 46 sq. Cette obscurité est obtenue principalement par le moyen de visions, d’extases allégoriques, de prophé­ ties pseudonymiques attribuées aux anciens person­ nages de l’histoire Israélite dont le nom figure dans le titre du livre. A ce point de vue, les apocalypses apo­ cryphes ont beaucoup emprunté à celle de Daniel. 2° Daniel et les prophètes. — Le livre de Daniel, en dépit de sa couleur apocalyptique si prononcée, ne dif­ fère pas essentiellement des autres écrits prophétiques de i’Ancien Testament. H les continue par un certain nombre de notions traditionnelles qu’il leur doit, et ne fait que développer sur une plus grande échelle la sym­ bolique dont ils usaient déjà à l'occasion. Ainsi, les épreuves cruelles que devra subir Israël de la part du quatrième empire païen se réfèrent à Ézéchiel, xxxvm, 16, 18, et à Joel, IV, 2, 9-14; l'idée du jugement de Dieu contre les nations ennemies est commune aux prophètes, cf. Amos, I-li; Isaïe, x; Sophonie, ι-n; Jéré­ mie, Xll, 14; xxv, 15 sq.; Ézéchiel, xxv-xxxu ; Joel, IV, 9 sq. ; de même que celle du royaume final, cf. Nahum, il, 1-3; Sophonie, III, 9 sq. ; Isaïe, LU, 7; le « Fils de l'homme » venant sur les nuées, s’il est bien ici une personnalité distincte, non symbolique, hérite de l’idéalité du « Roi » de Isaïe, ix, 5; xi, 1-5; Michée, v, 1 sq.; Aggée, n, 21 sq.; Zach., vi, 11 sq., avec, par rap­ port à Michée, v, 1, le concept de la préexistence. Ézé­ chiel, xxxvii, 11-14, et Isaïe, xxvi, 19, avaient entrevu la résurrection des morts. Avant Dan., vu, 4, 6; vm, 5, les prophètes Osée, xn, 3; Isaïe, xiv, 9; Jérémie, v, 6; xlix, 19; L, 17; Zacharie, x, 3, symbolisèrent sous la figure d'animaux féroces, lions, léopards, ou simple­ ment robustes, béliers, boucs, les puissances brutales du monde païen; après Ézéchiel, xvn, 22 sq.; xtx, 10 sq.; xxxi, 3 sq., l’arbre vigoureux, aux branches magnifiques, abritant les bêtes de la terre et les oiseaux des cieux, signifie la pleine et tranquille domination sur tous les royaumes. Dan., iv, 7. Isaïe, vi; Jérémie, 1 ; Ézéchiel, t, x, xi, xxxvn, xl; Zacharie, l, avaient eu aussi des visions allégoriques suivies de leur explica­ tion, et ces visions tirèrent leurs composants du milieu particulier où vivaient ces prophètes, comme Daniel emprunta peut-être au mythe indo-persan des quatre âges du monde, les quatre métaux symboliques, or, argent, airain et fer, par lesquels il figura ses quatre empires. Le « rocher » d’où se détache la pierre qui brise la statue, Dan., il, 44, 45, n’est pas autre que celui d’Isaïe, xvn, 10; xxvi, 4; xxxn, 2, après Deut., ΧΧΧΠ, 4, 15, lequel représente Jahvé lui-même; et la « montagne » que devient celte pierre, remplissant toute la terre, Dan., il, 35, parait bien dépendre de la « sainte montagne de Dieu », séjour divin à l’Horeb ou au Sinai, Exod., tn, 1 ; iv, 27; xvm, 5; xxiv, 13; Num., x, 33; I Reg., xix, 8, au pôle, Ézech., i, 4, à Sion, ls., n,2; lvi, 7 ; Jer., xxxi, 23; Joel, iv. 17; Abdias, 16; Psaumes. La mer. d’où sortent les quatre animaux fan­ tastiques, ligures des empires, Dan., vu, 3, symbolise, après Isaïe, xvn, 12, 13, l'ensemble des nations conju­ rées contre Israël. La « corne », symbole de la puis­ sance. Dan., vu. 7; vm, 6, image bien orientale, et les « livres» produits au jugement. Dan., vu, 10, semblent toutefois appartenir en propre à l’auteur du livre de Daniel. Si l'on vent donc relever en quelque point une dif­ férence réelle entre les livres des prophètes et le pre­ mier des livres apocalyptiques, et, en conséquence, serrer de plus près la définition du genre nouveau, sinon proprement inauguré, du moins arrêté par Da­ niel dans ses grandes lignes, on la trouvera en ceci que l’auteur d'apocalypse — Daniel — a une vue plus compréhensive de l'histoire du monde que le prophète. Ce dernier ne voit qu'une partie de cette histoire, la 09 DANIEL (LIVRE DE) future, et, si loin que se porte son regard, il la dépeint et l'idéalise toujours sur le canevas que lui fournissent les circonstances sociales, politiques, religieuses de son époque ; ainsi Isaïe, XI, 1-5, pour la monarchie messianique, Ézéchiel, xl-xi.viii, pour la future com­ munauté liturgique, Isaïe, xlii, 1-4; χι,ιχ, 1-6; L, 4-9; i.n. 13-l.in, 12, pour le serviteur souffrant deJahvé, ou encore, xi.i, 17-20; xlhi. 1-7. pour le rapatriement et la glorification d’Israël, idéalisent le présent acceptable ou non de la royauté davidique d'Achaz ou d'Ézéchias, des petits groupes fidèles des bords du fleuve Chobar, des maux de la captivité, du retour des captifs. Daniel, au contraire, et ses épigones : llénoch, IV Esdras, etc,, veulent embrasser cette histoire tout entière, et ils ne manquent pas d’adjoindre au tableau de l’avenir qu’ils conçoivent, du reste, de la même façon que les pro­ phètes leurs prédécesseurs, celui du passé, montrant que les deux font, avec leurs successions multiples de rois, d’empires, d’événements remarquables, parties intégrantes d'un tout ordonné par Dieu et résolvant toujours sa complexité de la manière prédéterminée par lui. Ce n'est plus seulement une prédiction du futur; c’est, en plus, une philosophie religieuse de l'histoire universelle. Ainsi Daniel voit en réalité ou en figure, en vision ou strictement ou fictivement prophé­ tique, selon les diverses interprétations, l’histoire d’Israël et du monde ancien depuis l’époque de Cyrus jusqu’aux temps messianiques premiers et derniersjet 11 voit briller ceux-ci à travers l'heureuse délivrance, soit du joug romain, soit des persécutions syriennes, continuation du joug et des persécutions babyloniennes; mais le regard du prophète s'est d'abord porté sur l’empire babylonien lui-même et ceux qui l’ont suivi, empires déjà disparus ou en train de disparaître, et par le moyen de quelques exemples bien choisis, sa plume a marqué, pour le passé, l’oppression qu’ils ont exercée toujours sur le peuple fidèle (jeunesgens dans la fournaise, ni; Daniel dans la fosse aux lions, vi), comme aussi l’issue toujours favorable qu'a eue cette oppression, grâce à la providence de Dieu qui veillait : ainsi, dans l’angoisse ou présente ou future, l'histoire du passé est ou sera le gage précieux de l’infaillible déli1 rance; ces empires n’ont, du reste, pas été autrefois - ns reconnaître l'existence et la puissance du vrai Dieu e ducation des jeunes Juifs, i; songe de la statue, n ; - nge de Nabuchodonosor, iv; festin de Balthasar, v), • ■ cetle reconnaissance forcée, amenée par une mani­ festation du pouvoir divin, assure pour l'avenir la glorilicatipn universelle de Jahvé et de son peuple, vu, 12 14,22, 27; xn, 3; enfin, l'on remonte, en réalité, plus haut que le siècle chaldéen : les animaux fantas­ tiques, figures ties empires, sont les succédanés des i lonstres originels, images des puissances, soit natu• lies, soit humaines, toujours insurgées contre le créateur et le régent du monde, Job, xxxvm, 31-32; xxvi, 12-13; Is., 1.1,9-10; xxx, 7; Ézech., xxix, 3-6; xxxn, 28, etc.; mais Dieu qui les a vaincus toujours, les saura pour cela même réduire jusqu’à la fin. Dan., vu, 9sq. VI. Caractère historique. — Si le livre de Daniel peut, pris dans son ensemble, passer pour une apocalypse, il n'est pas moins vrai qu'il a, de plus, pour une - une partie, l’allure d’un ouvrage qui demande et pre oque même le contrôle historique. Les c. I, m-vi, et xiv contiennent des récits qui n'ont par eux- nés rien d’allégorique. Ces chapitres, le songe du c n et les visions des c. vii-xii sont encadrés de don- -s chronologiques et dynastiques ayant rapport, soit au royaume hébreu de Juda, i, 1-2, soit au dernier emchaldéen, n, 1; v, 1-2, 30; vi, 28; vu, 1; vin, 1, soit aux empires méde, ix, 1, perse, x, 1 ; xi, 1-2, et r--e, xi, 3sq.; et l’explication des visions a pour objet i. moins partiel, comme chacun l'admet, des événe­ 70 ments qui se réfèrent à l’histoire de quelqu'un de ces plus récents empires. Mais l’histoire daniélique est-elle, en substance, une véridique histoire'? La prophétie apocalyptique du livre — s’il y eut pourtant prophétie proprement dite et non plutôt interprétation philosophico-religieuse d'événe­ ments passés — a-t-elle son objet au sein d’une réelle et véritable histoire? On ne peut assurément relever, sous ce double rapport, d’erreurs formelles dans le livre tout entier; les événements historiques annoncés au cours des derniers chapitres et qui concernent le développement des empires perse et gréco-macédonien y sont même revêtus d’une exactitude surprenante; mais il faut dire aussi que certaines assertions donnent lieu, dans la première moitié du livre, à de très graves difficultés : ainsi de la chronologie de Dan., i. 1-2, de la folie de Nabuchodonosor, iv. 28 sq., de la filiation de Balthasar au c. v, du personnage de Darius le Méde, de son accession au trône babylonien et de son régne antérieur à celui de Cyrus, v, 30; vi. 29; tx, 1. L’exé­ gèse traditionnelle a de tout temps soupçonné ou éprouvé quelqu’une de ces difficultés, louten s’essayant à les résoudre. Voir, dans l'antiquité juive et chrétienne, Josèphe, Ant. jud., X, xi. 2, 4; Coni. Apion., i, 20; Origene, dans S. Jérôme, In Dan., P. L., t. xxv, col. 513 sq., 519, 523; S. Jean Chrysostome, In Dan., P. G., t. lvi, col. 219; Théodore!, In Dan., P. G., t. t.xxxi, col. 1362 sq., 1378 sq.; S. Ephrem, Opera syriaea, Rome, 1740, t. il, p. 208, 209; au xvn· siècle, les com­ mentaires de J. Maldonat, Paris, 1610, de B. Pererius, Rome, 1587, de J. Tirin, Anvers. 1632. de Corneille de la Pierre, Anvers, 1681. Parallèlement, en dehors du christianisme ou de la foi romaine, quelques auteurs contestaient l'historicité du livre. Celse (11“ siècle), le premier, dans le Discours véritable (Λόγος άληβής), traita de « fable » le récit de Daniel dans la fosse aux lions (Dan., vi, ou xiv, 27 sq.), cf. Origéne, Coni. Cels., vu, 53, P. G., t. xi, col. 1497; Porphyre(232-305), dans le 1. XI1“ des Discours contre les chrétiens (Κατά χρισ­ τιανών λόγοι), tint pour invraisemblable le détail de Dan., n, 46 — Nabuchodonosor «adorant » Daniel — et pour fictif tout le livre. Cf. S. Jérôme, In Dan., P. L., t. xxv, col. 492, 504. Ces objections, ou plutôt ces allé­ gations étaient et demeurèrent sans portée. Au com­ mencement du xviil“ siècle, A. Collins en particulier les reprit dans The schemeof literal Prophecy, Londres, 1726, p. 143. Enfin, au siècle dernier, les critiques, étudiant de près le livre de Daniel à l’instar de tous les livres bibliques, y relevèrent maint détail d’appa­ rence inconciliable avec l’histoire de l’époque chaldéopersane suffisamment connue par les monuments. Voir auteurs et ouvrages énumérés dans Hebbelynck, De auctoritate historica libri Daniells, Louvain, 1887, p. 35, note 2. Les réponses n’ont fait défaut d’aucun côté, catholique ou protestant. Cf. Hebbelynck, ibid,; Vigouroux, Les Livres saints et la critique rationaliste, Paris, 1890, t. iv, p. 310sq.; Pilloud, Daniel et le ra­ tionalisme biblique, Chambéry, 1890. Depuis une quin­ zaine d’années, les critiques ont renforcé leurs objec­ tions dans leurs commentaires et autres ouvrages, et la tendance est aujourd’hui à trouver l’explication des anachronismes daniéliques dans une confusion faite par l’auteur du livre entre les traditions anciennes et véridiques dont il put avoir connaissance. Meinhold, 1889; Bevan, 1892 ; Behrmann, 1894; Driver, Introduction, 1897; The Book of Daniel, 1900; Winckler, Altorientalische Forschungen, 2“ série, n, 1, p. 210 sq.; m, 2, p. 433 sq. (1899, 1901); Marti, 1901, fondent principalement leurs arguments sur une in­ terprétation plus stricte des textes lapidaires chaldéopersans. Le Dictionnaire de la Bible, Paris, 1897, 1.1, col. 1260 sq., a répondu à ces arguments tels que les avait groupés Driver, Introduction, édit, de 1891 ; 71 DANIEL (LIVRE DE) mais des interprètes catholiques, tels que Riessler, Das Bach Daniel, Vienne. 1902, et le P. Lagrange, Les prophéties messianiques de Daniel, dans la Bevue biblique, 1904, p. 494 sq., préfèrent maintenant trouver la solution des antinomies historiques du livre de Daniel, en dernier ressort et comme en désespoir de cause, dans le mauvais état relatif du texte hébreu-araméen retouché par des éditeurs ou des copistes mal informés de l’histoire ancienne de l’Orient babylonien. Ainsi, dans Dan., I, 1-2, où les « années » du règne de Joakim paraissent confondues, cf. H Reg., xxiv, 7; Jer., xlvi, 2, Riessler propose de lire « le troisième mois de Jéchonias ». Cf. II Reg., xxiv, 8-16. Dans Dan., iv, 28 sq., où la maladie septennaire de Nabuchodonosor ne semble pouvoir, malgré l’allusion hypo­ thétique de Bérose, dans Josêphe, Cont. Apion., i, 20, et la relation d’Abydène, dans Eusèbe, Præp. evang., IX, 41,6, P. G., t. xxt, col. 761, s’intercaler dans aucune des périodes de la vie de ce roi bien connue par ailleurs. Riessler, p. 42-44, 125-126, et Lagrange, loc. cit., p. 500, liraient volontiers, au lieu de Nabuchodonosor, Nabonide, Annales de Nabonide, col. 2. lig. 5-23, dans Schrader, Keilinschriflliche Bibliolhek, t. ni, 2, p. ISO­ ISS, où le dernier roi de Babylone parait dépouillé momentanément du pouvoir, enfermé s dans Téinà ». Il en serait de même dans Dan., v, où Balthasar est affirmé à plusieurs reprises « fils » et successeur de Nabuchodonosor, contrairement à II Reg., xxv, 27; Jer., lu, 31; Bérose, Fragment 14 (Muller-Didot, Fragmenta historic, græcorum, t. Il, p. 507 sq.),où le successeur de Nabuchodonosor est Amêl-Mardouk (Evilmérodach), et à la petite inscription d’Our, col. n, lig. 14 sq., dans Schrader, ibid., p. 97, où Belsharouzour (Balthasar) est fils de Nabonide. Cf. Riessler, p. 51 sq. ; Lagrange, loc, cit.,p. 500. Dans Dan., v, 30; vi, 29; IX, 1, où un empire mède, ayant pour chef Darius le Mède, succède à l’empire chaldéen, ce qui se trouverait contredire le Cylindre de Cyrus, lig. 25-36, et les Annales de Nabonide, col. 3, lig. 18-28, cf. Schrader, op. cil., t. ni, p. 124-127, où Cyrus succède immédiatement, Riessler, p. 53, combinant une donnée des LXX (v, 30) avec la chronologie des contrats baby­ loniens datés du commencement du règne de Cyrus (Schrader, Keil. Bibi., t. tv, p. 261 sq.) identifie Darius à Cambyse associé par son père au gouvernement, tandis que le P. Lagrange opine pour Darius, fils d’Hystaspe, introduit dans le texte hébreu par une « série d’altérations ». Loc. cit., p. 501-502. Vil. Auteur. — L’auteur du livre de Daniel serait, ou bien le prophète de ce nom qui aurait vécu à Baby­ lone depuis le début du règne de Nabuchodonosor II (605-562), sous Évilmérodach (562-560), Nériglissor (560556), Laborosoarchod (556), Nabonide (556 539), jusqu’à la troisième année au moins de la prise de cette ville par Cyrus en 539, Dan., x, 1; ou bien un Juif du parti machabéen, écrivant vers l’année 168, sous le règne d'Antiochus IV Épiphane. 1« La première de ces deux opinions allègue en sa faveur, et comme les plus capables de convaincre, les raisons suivantes : 1. le témoignage du livre lui-même: a) ses affirmations touchant la mise par écrit des vi­ sions par le prophète qui en fut favorisé, vil, 1, voire de tout le livre, xu, 4; l’emploi continuel de la pre­ mière personne dans les c. vn-xil, très souvent par la formule « moi, Daniel », et, pour la première partie, i-vi, la façon minutieuse dont les événements y sont rapportes, ainsi que les discours : souci du détail qui trahit, dit-on, le témoin contemporain, voir Hebbelynck, De auctoritate, p. 40 sq. ; Dictionnaire de la Bible, t. 1, col. 1257; — 6) « la coïncidence merveilleu­ sement exacte qui existe entre les données du livre, données historiques, archéologiques, orientales, et ce que nous savons sûrement d'ailleurs, » Dictionnaire 72 de la Bible, t. I, col. 1257-1259, et les auteurs cités; — 2. les témoignages de la tradition juive et chré­ tienne : a) allusion de Zacharie (en 520-518), i, 18; vi, 1-7, aux quatre empires décrits dans Dan., n et vu; — b) emprunts faits à Dan., ix, 5-20, par Néhémie (vers 444-432) et les lévites ses contemporains dans les prières, Neh., i, 5-11; IX, 6-37; Hebbelynck, p. 44-46; cf. pour­ tant Dictionnaire de la Bible, t. I, col. 1259; — c) pré­ sence du livre dans le canon juif palestinien des Écritures quel’on dit, surla foi du IVe livred’Esdras, xiv, et du Talmud, Baba bathra, 14a, 15 6, clos par Esdras (vers 400), Hebbelynck, p. 55 sq.; — d) emprunt fait à ce livre par les oracles Sibyllins, 1. III, 397, 400 (Dan., vu, 7, 8,11, 20), vers l’an 170; — e) allusion de Mathathias, dans son discours, I Mach., n, 59, 60, aux faits concernant Daniel et ses compagnons (Dan., ni, vi), comme à des exemples « anciens », Hebbelynck, p. 43 sq.; —f) conviction de Josèphe, Ant.jud., X, xi, 7; Bell, jud., 1. IV, c. vi, 3; 1. VI, c. il, 1, Hebbelynck, p. 50 sq. ; des évangélistes, Matth., xxiv, 15; Marc., xm, 14, Heb­ belynck. p. 61 sq. ; des réfutateurs de Porphyre : Metho­ dius, Apollinaire, Eusèbe, cf. S. Jérôme, In Dan., P. L., t. xxv, col. 491 sq., 580; de Théodoret, In Dan., vu, P. G., t. i.xxxi, col. 1411 ; de la tradition chré­ tienne jusqu'à nos jours. Dictionnaire de la Bible, t. i, col. 1260. 2» L’autre opinion, qui se rattache à Porphyre, cri­ tique d'abord ces témoignages, puis apporte ses raisons. — 1. Critique. — a) La mise par écrit des visions ou révélations, l’emploi de la première personne dans le récit, le rapport circonstancié des événements sont choses communes dans les apocalypses et ne les em­ pêchent pas d’être pseudonymes, pseudépigraphes, apo­ cryphes. — 6) La coïncidence des données du livre avec nos connaissances archéologiques et historiques de l’époque chaldéo-persane est précisément sujette à caution. Bevan, p. 15-22; Driver, Introduction, p. 498 sq. — c) Les efforts des apologistes à trouver dans la littérature juive prémachabéenne « des traces du livre de Daniel » sont jugés « désespérés », et les résultats, de l’aveu de ces apologistes, n’en sont point concluants. Bevan, p. 13. Cf. Hengstenberg, Die Authentic des Daniel, 1831, p. 277; Dictionnaire de la Bible, t. i, col. 1259. — d) Le canon des écrits prophétiques n’ayant pu être clos qu’après l’exil, il est inexplicable que le livre de Daniel, s’il existait alors et devait être connu des Juifs, n’ait trouvé place que parmi les hagiographes et n’ait pas été mentionné par Eccli., xliv-l, parmi les écrits des prophètes. Bevan, p. 11 sq.; Dri­ ver, p. 497 sq. — e) Le témoignage des oracles sibyl­ lins, 1. III, doit être descendu jusque vers l’an 140; la référence de I Mach., ti, ne prouve pas que le livre de Daniel ait existé comme tel avant l’an 168, Mathathias invoquait plulôt des souvenirs traditionnels. Bevan, p. 14. — /') La tradition juive.postmachabéenne et la tradition chrétienne ne firent pas plus de diffi­ cultés à croire le livre l’œuvre du prophète Daniel qu’elles n'en firent à croire les apocalypses apocryphe^ œuvres d’Hénoch, d’Adam, de Moïse, d’Abraham, etc. 2. /V cette crilique s’ajoutent les raisons suivantes : — a) Il serait surprenant que Daniel, avant la conquête de Cyrus, ait, pour décrire les institutions chaldéennes, fait usage de mots persans tels qu’il s’en trouve dans les livres d’Esdras et Néhémie, d’Esther, des Chro­ niques, et de mots grecs. Driver, loc. cit., p. 501 sq. — 6) L’araméen et l’hébreu du livre sont d’époque beaucoup plus récente que le VI· siècle. Driver, p. 502 sq. — c) « Les doctrines du livre sur le Messie, les anges, la résurrection, le jugement du monde, » appa­ raissent par le « ton général » et surtout par la façon plus claire dont elles sont traitées — ce qui accuse, par rapport au temps de l’exil et à l’époque immédiate­ ment antérieure, une période nécessaire de développe- 73 DANIEL (LIVRE DE) ment — contemporaines du livre d'Hénoch (vers 100). — il) L’époque machabéenne, le régne d’Antiochus Epiphane, Antiochus lui-même et ses entreprises im­ pies et tyranniques étant visés dans les principaux passages du livre, vu, 8 sq., 20 sq.; VIII, 944, 23-25; ix, 27; xi, 21-45; xn, 1, 7, 11-12, et décrits avec une précision remarquable inconnue jusqu’alors chez les prophètes; tout le livre lui-mème, avec les consolations et les encouragements qu’il apportait aux Juifs mal­ heureux de cette époque de trouble et d’épreuves, venant alors à son adresse avec un à-propos admirable, on s’étonne qu'il ait été écrit à Babylone, quatre cents ans avant l'année où il pouvait seulement être lu et compris utilement, et qu’il ait été « caché » ce temps durant au peuple juif, pour n’élre publié qu’au n* siècle. Dan., xn, 4. Ne vaut-il pas mieux admettre qu'un écri­ vain. contemporain des Machabées, s’est mis, « par une fiction littéraire » propre aux auteurs d'apocalypses, « à la place d'un personnage célèbre » dans l'antiquité juive, de Daniel (Ezech., xiv, 14, 29; xxvm, 3), et, groupant dans un livre d'anciens souvenirs tradition­ nels propres à inspirer confiance en la divine provi­ dence de Jalivé à l'égard des siens (Dan.. l-vi), a voulu, pour relever le courage de ses compatriotes, joindre ces souvenirs consolants à un tableau — tracé dans le style et la manière prophétiques — de son temps si éprouvé? Le procédé serait identique à celui auquel nous devons, sous le nom de Salomon, la Sagesse et l'Ecclésiaste. Driver, op.cit., p. 508 sq.; Tunnel, Etude sur le livre de Daniel, Paris, 1902, p. 27 sq. VIII. Enseignements doctrinaux. — i. dieu. — La plupart des attributs divins sont affirmés ou enseignés dans le livre de Daniel, et Dieu y reçoit des noms variés et appropriés à ses attributs : 11 est le Dieu éternel et immuable, iv, 3,34; vi, 26; le « Dieu vivant», I' « ancien des jours », vu, 9. 13, 32, qui « subsiste à toujours »; le Dieu provident qui soutient et gouverne à son gré le monde, qui a tout « dans sa main », iv, 17. 35; v, 23; vi, 27, et que l’on nomme pour cela le Très-Haut, le Dieu suprême, le Seigneur des cieux, v, 18, 23: le Dieu sage et omniscient qui « connaît ce qui est dans les ténèbres, profond et caché », n, 20 sq.; le Dieu fort, omnipotent, qui « délivre et qui sauve », il, -1 . ni, 47, 29. qui fait des « signes et des prodiges », tv. 2, 3; vi, 27; le Dieu saint et juste, iv, 37; ix, 7, 14, bon et miséricordieux, ix, 5, 9, fidèle à sa parole, ix, 12. Sa transcendance y est surtout marquée ; Dieu est au-dessus du monde créé et non compris en lui, puisqu'il est le « Dieu du ciel » et le « Dieu des dieux », 19, 28, 37, 44, 45, 47, le « prince de l’armée » (des cieux et de la terre, Gen., il, 1), le « prince des princes », vin, 11, 25, et puisque cessant de gouverner immédiatement le monde et d'opérer directement par lui-même le salut de son peuple, il se remet de ces deux fonctions à des intermédiaires : anges, iv, 13 sq., 3!. vi, 22; x, 13, 21 ; xn, 1 ; fils de l’homme, vu, 1311 : vm, 15-16; x, 5, 13. 20-21 ; xn, 6 sq. II. ANGES. — L'angélologie du livre de Daniel n'est aucunement due à l'influence persane; car, outre qu’une influence de cette sorte sur l’Ancien Testament n’est pis prouvée, chacun des points de la doctrine du livre sur les anges a son précurseur dans quelque écrit biblique plus ancien. Ici, les anges ont leur personna­ lité distincte affirmée par des noms propres, vm, 16; IX. 21; x, 13, 21; xn, 1; leur résidence habituelle est 1-.- « ciel », où ils forment assemblée autour du TrèsHaut, IV. 13, 17; cf. Job, i, 6; xv, 8; .1er., xxiii, 18; Ps. i.xxxix, 8; ils sont hiérarchisés, ils ont des « chefs », x. 13; XII. 1 (cf. Jos., v, 13-15; Zach.. I, 8 sq.; III. 1 sq.); leurs fonctions consistent à gouverner le monde sous 1 b direction divine, et à exécuter les ordres de Dieu en 1 messagers fidèles, ix, 21-23, ou en serviteurs obéissants, 16 sq.; nombre d'entre eux sont anges gardiens des I 74 peuples païens, x, 13, 20, et d’Israël, x, 21; xn, 1, combattant pour eux et les défendant. Cf. Jud., v, 20; ls., xxiv, 2I; Exod., xiv, 19; Num., xx, 16. ni. messie. — Suivant l'interprétation traditionnelle, sa nature divine et sa préexistence sont marquées par sa « venue sur les nuées du ciel », vu, 13; cf. Exod., xi-, 34; Is., xiv, I, 4, etc., et sa mission divine par son caractère de « oint », à l'instar des rois, des prêtres et des prophètes, ix, 26. L’objet de celte mission se définit par la rémission des péchés, la justification, la fonda­ tion de l’Eglise (onction du saint des saints), ix, 24, et la manière dont elle sera réalisée est indiquée dans la mort du Christ ou oint, ix, 26. L’époque de la réalisa­ tion est fixée, ix, 24-27. Le Messie est le chef du royaume de Dieu, vu, 14. tv. eschatologie. — Interprétation traditionnelle. — 1» Antéchrist. — Sa personne : un roi, vu, 20, 24; xi, 21; son caractère : orgueilleux, impie, vu, 20, 25; xi, 28, 30, 32, 36, pourtant idolâtre, xi, 38; son œuvre : persécution des saints, des justes, vu, 21, 25; xi, 33; séduction des faibles, des apostats, xi, 30, 32 ; destruc­ tion du culte sacré, profanation du sanctuaire, xi, 31; sa ruine finale, au jugement, vu, 26; xi, 45. — 2° Juge­ ment. — Présidé par Dieu lui-mème, vn, 9; instruit par des « juges » (?), vu, 10; rendu sur toutes les na­ tions, vu, 11-12. — 3° Second avènement du Christ « sur les nuées du ciel », vu, 13-14. — 4° Résurrection des morts, bons et méchants, xn, 2, et séparation des uns et des autres. — 5° Vie éternelle et récompense des fidèles et des « docteurs en justice » par la lumière céleste, xn, 2-3; damnation et châtiment des pervers par la honte et l’opprobre éternels, xn, 2. IX. Commentateurs. — 1° Anciens. — 1. Dans l’an­ tiquité chrétienne (me-vm' siècles). — Grecs : S.Hippo­ lyte (Rome vers 202-204), fragments, Hippolytus Werke, t. I, Exegelische Schriflen, édit. Bonwetsch et Achelis, Leipzig, 1897; cf. P. G., t. x, col. 638-700; S. Jean Chrysostome (?), P. G., t. lvi, col. 193 sq.; Polychroniusd’Apamée (v· siècle), fragments dans A. Mai, Scri­ ptor. vet. nova collectio, Rome, 1825, t. i b, p. 137 sq.; Théodoret de Cyr (v» siècle), Commentarius (υπό­ μνημα) in visiones Daniel, P. G., t. lxxxi, col. 12561549; Ammonius d’Alexandrie (ut ? v· siècle), frag­ ments dans A. Mai, op. rit., t. I b, p. 212 sq.; cf. P. G., t. lxxxv, col. 1364-1381. — Syrien : S. Éphrem, Ex­ positio in Daniel, dans Opera omnia syriaca, Rome, 1740, t. n, p. 203-233. — Latin : S. Jérôme, Commen­ tariorum in Danielem liber unus, P. L., t. xxv, col. 513-610. — 2. Au moyen âge (ix'-xv· siècles.!, Walafrid Strabon (ixe siècle) emprunte au commen­ taire de saint Jérôme sa Glossa ordinaria sur Daniel ; Albert le Grand (xme siècle), Expositio in Dan., dans Opera, Lyon, 1658, t. vm; Nicolas de Lyre (XIVe siècle). Postillæ perpetuæ sive prævia commentaria in uni­ versa Biblia, Rome, 1471-1472; Thomas Vallensis (XVe siècle), Expositio aurea in Danielem prophetam, dans S. Tlioniæ Aquinatis opera, Paris, 1660, t. xix, p. 5-57; Paul de Sainte-Marie de Burgos (xv» siècle;. Additiones aux Postillæ de Nicolas de Lyre, dans Biblia sacra cum Glossa ordinaria, Venise, 1603. — Commentateurs juifs ; Saadia (Xe siècle), copie frag­ mentaire à la Bodléienne; Y. Ibn Ali (vers 100CT), arabe, édit, et trad. Margolioulh, Oxford; Raschi (xi» siècle); Aben-Ezra (xn» siècle); Abarbanel (xv» siècle). 2° Modernes. — A partir du xvi» siècle : J. Maldonat. Comm. in Jer., Bar., Ezech., Danielem, Paris, 1610; IL Pinto, In divinum vatem Danielem commentarii, Coïmbre, 1582; B. Pererius, Commentaria in Daniclem, Rome, 1587; G. Sanctius, Comm, in Dan. pro­ phetam, Lyon, 1612; Corneille de la Pierre, Comm. in ivprophetas majores, Anvers, 1664; J. Tirin, Comm. in sacram Script., Lyon, 1678, t. ni; Didacusde Celada, Commentarius litteralis et moralis in Susannam Danie- DANIEL (LES SOIXANTE-DIX SEMAINES DU PROPHÈTE) licam, Lyon, 1656.— Protestants, aux xvi«et xvn» siècles : Luther (Ï530), Œcolampade (1530), Mélanchlhon (1543), Calvin (1563), Draconites (1544), Strigel (1565), Wigand (1571), Polycarpe Leyser (1609), Martin Gezer (1667), Hugo Grotius (1664), Balthasar Hekker (1688). — Aug. Calmet, Commentaire littéral, 2' édit., Paris, 1726, t. vi, p. 689-691 ; L. de Carrières, Traduction française de la Bible avec un commentaire littéral, Paris, 17011716, dans Sainte Bible et les commentaires de Jean Ménochius (xvii' siècle, Paris, 1847, t. iv). 3° Contemporains. — 1. Catholiques. — Dereser, Die Prophelen Ezechiel und Daniel übersetzt und er­ klârt, Francfort-sur-le-Mein, 1810; 2e édit., Scholz, 1835; Allioli, Die heilige Schrift, Nüremberg, 1834, t. iv; G. Palmer, Commentatio in librum Danielispro­ phétie, Rome, 1874; Rohling, Das Buch des Propheten Daniel, Mayence, 1876; Trochon, Daniel, Paris, 1882; .1. l abre d’Envieu, Le livre du prophète Daniel, 2 in-8», Paris, 1889-1891 ; Knabenbauer, Commentarius in Danielem prophetam, Paris, 1891 ; Fr. S. Tiefenthal, Da­ niel explicatus, Paderborn, 1895; Riessler, Das Buch Danielerklârt, Vienne, 1902. — 2. Protestants. — Harenberg, Aufklârung des Bûches Daniel, Quedlinbourg, 1773; Zeise, Ubersetzung und Erklârung des Bûches Daniel, Dresde, 1777 ; Bertholdt, Daniel übersetzt und erklârt, Erlangen, 1806, 1808; Hâvernick. Commentar über das Buch Daniel, Hambourg, 1832; Rosenmüller, Scholia in Vet. Test., part. X, Leipzig, 1832; Von Lengerke, Das Buch Daniel, Kœnigsberg, 1835; Hitzig, Das Buch Daniel, Leipzig, 1850; M. Stuart, Commen­ tary on the book of Daniel, Boston, 1850; Pusey, Daniel the Prophet, Oxford, 1865; Desprez, Daniel or the Apocalypse of the Did Testament, Londres, 1865; Füller, Der Prophet Daniel, Bâle, 1868; Ewald, Die Propheten des A lien Blindes, Stuttgart, 1841-1868, t. ni ; Kliefoth, Das Buch Daniels übersetzt und erklârt, Schwerin, 1868 ; Kranichfeld, Das Buch Daniel erklârt, Berlin, 1868; Keil, Biblischer Commentar über den Proph. Daniel, Leipzig, 1869; Zôckler, Der Prophet Daniel, Leipzig, 1870; Fuller, Daniel, dans Holy Bible, Londres, 1882, t. vi ; Meinhold, Daniel, dans Commen­ tar de Strack et Zôckler, Munich, 1889, t. vin; Bevan, .4 short commentary on the Book of Daniel, Cam­ bridge, 1892; Behrmann, Das Buch Daniel, Gœttingue, 1804; Ferrar, The book of Daniel, 1895; Prince,/! cri­ tical commentary on the Book of Daniel, Leipzig, 1899; Driver, The Book of Daniel, Cambridge, 1900; Marti, Das Buch Daniel erklârt, Tubingue, 1901; G. Jahn, Das Buch Daniel nach der LXX hergestelll, übersetzt und kritisch erklârt, Leipzig, 1904; C. II. 11. Weigh, Daniel and its critics, critical and gramma­ tical commentary, Londres, 1906. F. Vigoureux, Manuel biblique, 12' édit., Paris, 1906, t. il, p. 7â8-782; E. Philippe, dans te Dictionnaire de la Bible, t. Il, col. 1247-1283; R. Comely, Introductio specialis, Paris, 1887, t. n, 2, p. 466-517; J. Fabre d’Envieu, Le livre du prophète Daniel. Paris, 1888, t. 1, Introdulion critique; E. H. Pusey, Daniel, the prophet, nine Lectures, Londres, 1869; S. R. Driver, Einleitung in die Literatur des alien Testaments, trad. Roth­ stein, Berlin, 1896, p. 525-552: G. Wildeboer, Die Literatur des A. T., 2'édit., Gœttingue, 1905, p. 435-414; C. H. Comill, Einlei­ tung in das A. T., 3'et 4·édit., Fribourg en-Brisgau et Leipzig, 1896, p. 210-216; H. L. Strack, Einleitung in das A. T., 6’ édit., Munich, 1906, p. 158-161; C. IL 11. Wright. Daniel and his pro­ phecies, Londres, 1906; L. Gautier, Introduction à l'A. T., Lau­ sanne, 1906, t. Il, p. 260-305; Eirchenlexikon. t. lu, col. 13661375; Realencyclopadie, t. iv, p. 445-457; Encyclopædia biblica de Cheyne, Londres, 1899, 1.1, col. 1002-1015; A Dictio­ nary of the Bible de Hastings, Edimbourg, 1898, 1.1, p. 551-567. L. Bigot. II. DANIEL (Les soixante-dix semaines du prophète). — Cette prophétie des « semaines » suit. Dan., ix, 2427. la prière où tout en implorant la divine merci pour Jérusalem détruite et pour son peuple captif, le voyant de Babylone a établi qu’lsraël avait gravement offensé 7G Dieu, 5, 7-8, 11-13, 15; qu’il avait toujours méprisé les remontrances de ses prophètes, 6, 9, 10, 14, et que pour cette raison il se trouvait présentement puni par l’es­ clavage et la ruine de son temple, 16-19. Elle répond à cette prière tripartite par la triple promesse du « par­ don du péché » inaugurant le règne de la « justice éternelle », du « scel de la vision et du prophète ». de Γ « onction du saint des saints », 24. Elle parait confir­ mer aussi une intuition du voyantsur « les soixante-dix ans » de la captivité alors prés de leur lin, 2; par la fixa­ tion d'un délai de « soixante-dix semaines » pour l'ac­ complissement de cette promesse, 24. Elle divise enfin ce délai en périodes de longueur très inégale, marquées chacune par un ou plusieurs événements capitaux, 2527. Selon que l’on ponctue différemment, dans le livre hébreu, le milieu du ÿ. 25. ces périodes sont au nombre de deux ou de trois. De deux —soixante-neuf semaines (« sept et soixante-deux »)et « une semaine » : soixanteneuf jusqu’à l’avènement, ou l’apparition sur la scène de l’histoire, d'un « Oint-prince » ensuite « exterminé après les soixante-deux semaines » ; une qui voit s’ac­ complir d’autres événements importants, d’un carac­ tère plus général, en rapport avec la destinée du culte mosaïque et du peuple juif lui-méme : division indiquée par les versions de Théodotion et de saint Jérôme. De trois — sept, soixante-deux, et une semaines : sept, après lesquelles apparaît 1’ « Oint-prince »; soixante-deux, au cours desquelles Jérusalem se trouve « rebâtie », et « après » lesquelles un « Oint est exterminé » ; une, enfin, la dernière, déjà définie : division marquée par le texte hébreu massorétique. H convient d’observer pourtant que ce texte peut encore, au début du v. 27, s’interpréter soit d’un seul sujet : « un prince qui vient » ou « son armée » (26), sujet agissant dans toute la série des événements rapportés à la dernière semaine; soit aussi de F « oint exterminé » du y. 26, sujet d’une partie d’entre eux, de ceux qui concernent 1’ « alliance » et le « sacrifice » mosaïques. Nous laissons de côté l’interprétation de cette pro­ phétie que l’on appelle eschalologique, parce que ses fauteurs appliquèrent la chronologie des versets 24-27 à une période historique qui devait, ou qui doit même encore, se terminer à la lin du monde. Quelque forme particulière qu’elle ait revêtue, cette interprétation était ou est inadmissible, parce que invéritiée ou arbitraire. Ainsi l’exégèse d’Apollinaire de Laodicée, dans saint Jérôme, Comm, in Dan., P. L., t. xxv, col. 548, d’Hésychius, dans saint Augustin, Epist., cxcvii, 1; cxcvili, 5, P. L., t. xxxin, col. 899, 903, comptait les soixante-dix semaines à parlir de la naissance du Christ et plaçait la lin des temps vers l’an 490 de notre ère. Ainsi Ammonius d’Alexandrie, dans Mai, Scriptor, t el. nova collectio, t. i. Calena in Danielem, p. 212, et P. G., t. lxxxv. col. 1377; S. Irénée, Cont. hier., I. V, c. xxv, n. 4, P. G., t. vu, col. 119I ; S. Hippolyte, In Dan., iv, 34, Bonwetsch, Hippolytus, dans Die griechischen chrisllichenSchriftsleller, Leipzig, 1897,1.1, p. 278, 280 ; In Dan. et Anlichristo, 43, Achelis, Hippolytus, ibid., t. I, p. 27; Jules Africain (selon Apollinaire), cf. S. Jé­ rôme, loc. cil., col. 848; le pseudo-Cyprien. De Pascha computus, 13. 14. dans G. Hartel, Cypriani opera om­ nia (Corpus scriptorum ecclesiasticorum lalinorum), Vienne, 1871. t. nie, p. 261-262; Victorin de l’ettau, Scfiolia in Apocalypsin, P. L., t. v, col. 339; S. Hilaire, In Matlh., P. L., t. ix. col. 1054; S. Ambroise, Expo­ sitio Evang. sec. Lucam, P. L., t. xv, col. 1808, détachèrent, contrairement aux exigences du texte, la dernière semaine des soixante-neuf finissant au temps du Christ, pour la reporter à ceux de l’Antéchrist. Enfin, parmi les théologiens et critiques protestants modernes, Kliefoth, Das Buch Daniels, Schwerin. 1868. et Keil, Comm, über den Proph. Daniel, Leipzig, 1869, étendirent jusqu'à la fin du monde celte longue 77 DANIEL (LES SOIXANTE-DIX SEMAINES DU PROPHÈTE) période de semaines, idéalisant celles-ci en périodes indéterminées, ou les tenant pour des périodes jubi­ laires de cinquante années. Nous écartons également de notre route les opinions aussi peu justifiées d'Origène, In Matth., comment, series, 40. P. G., t. nu, col. 1656. qui estime chaque « semaine » équivaloir à 70 ans; de .Iules Africain, cité par Eusêbe de Césarée, Eclogæ propheticæ, 1. III, c. xlvi, P. G., t. xxn, col. 1177, lequel auteur donne à la soixante-dixième semaine la valeur de 70 ans et la place entre l’ascension du Christ et la mort de l’apôtre Jean; de Bruno d'Asti, Homil., exil, P. L., t. CLXV, col. 832, qui vit dans la première septaine des semaines de jours et reporta au temps de l’Antéchrist, comme les escliatologues, la dernière semaine; du quidam sapienlissimus Judæorum, que l’auteur anonyme du Tractatus contra Judæum, P. L., t. ccxm, col. 785786, assure avoir compté 49 ans pour chaque semaine; de J. K. Hofmann. Die 70 Jahre des Jerem. und des Dan., Nordlingen, 1836; de C. Wieseler, Die 70 Woclten des Proph. Dan., 1839, et de Franz Delitzsch, liealencyclopüdie de Herzog, édit. 1878, t. ni, p. 477, qui intervertissent les séries: 62 + 1 + 7. Les « semaines » du prophète Daniel doivent être tenues, d’après la logique du texte et selon la plupart des interprètes, pour des semaines d’années. Voir spé­ cialement llebbelynck, De auctoritate historica lib. lian., Louvain, 1887, Appendix, Interpretatio vaticinii de t.xx hebdomadis, p. 320 sq.; Knabenbauer, Comm. in Dan. proph., Paris, 1891, p. 231; Bevan, A short comm, on lhebookof Dan., Cambridge, 1892, p. 141 sq. l our les mêmes raisons, les promesses du )1.24 s’iden­ tifient aux biens messianiques; celle identification s'impose aussi comme résultant de la comparaison de ce verset avec d’autres prophéties incontestablement messianiques. Cf. llebbelynck, ibid., p. 328, 340 sq.; knabenbauer, ibid., p. 234 sq. On ne discute que la question du moment précis de l’histoire d’Israël ou, dans le sens premier et direct de la prophétie, ces biens doivent se réaliser. Ici, deux interprétations. L'une tra­ ditionnelle et unanime, ou peu s'en faut, dans l'Église catholique : les biens messianiques seront apportés par Jésus-Christ venu à peu prés exactement et mis à mort vers la lin des soixante-neuf premieres semaines 11·. L’autre, très ancienne aussi, sinon la plus an­ cienne, et critique : l'oracle daniélique situe la réali­ sation des biens à l'issue de la persécution exercée, au milieu du IIe siècle avant notre ère, contre les Juifs restés fidèles à la religion et aux coutumes de leurs ancêtres, par Antiochus Epiphane (III)- A condition d'être entendue au sens spirituel et typique, celle inter­ prétation demeure messianique et n'infirme nullement h preuve théologique de la divine mission du Christ que l’apologétique chrétienne et catholique a de tout temps instituée d’après celte prophétie, preuve dont nous voulons d'abord (l) retracer l'histoire. I. Histoire théoi.ogiqce de la prophétie des i.xx se« ■i\es. — 1» L'antiquité chrétienne appliqua de bonne h, ure au Christ et à l'instant de sa venue l'oracle divin communiqué au prophète par l’ange Gabriel. Elle en lit tu usage heureux et constant dans ses œuvres, soit de pure édification, soit de controverse juive et païenne. A la fin du n· siècle, Clément d’Alexandrie, Strom., t, 2!. P. G., t. vin, col. 853, s’occupant de philosophie - lisieuse et non de polémique, et voulant néanmoins » ntrer l’accord de l'histoire biblique et de l'histoire profane, assure que l'oracle de Daniel « s’est accompli tel que l'avait énoncé le prophète » : « le Christ notre Seigneur est venu dans les soixante-deux semaines, oignant la chair » en sa personne « de l’Esprit de son Père ·. La même doctrine est affirmée avec une inten­ ter, directement apologétique par Tertullien, Adv. . :. j.î 'S, c. vm, P. L., t. il, col. 612-616. Saint Hippolyte, 78 hi Dan., iv, 32, Bonwetsch, Hippolytus, t. i, p. 270, compare la loi nouvelle inaugurée par le Christ à la loi ancienne ou « première » donnée par Moïse aux enfants d'Israël: celle-ci fut promulguée «après 434 ans » de servitude égyptienne; « pour que le peuple pût attendre celle-là et les croyants la reconnaître aisé­ ment, il fut nécessaire qu’elle s’établit après le même laps de temps » (soixante-deux semaines d’années) faisant suite à la captivité de Babylone. Avant de com­ puter les semaines, Jules Africain, Chronographia, xv. P. G., t. x, col. 80-81. harmonisant l'histoire judéochrétienne et les traditions des peuples païens, observe que « ces choses sont dites de l’apparition du Christ qui doit se manifester clairement après soixante-dix semaines »; ces choses sont les biens messianiques énumérés au i. 24 et « qui n'existèrent point avant qu’apparût notre Sauveur ». Origène, énumérant les prophéties accomplies en la personne de Jésus-Christ, n’oublie pas que « selon Daniel, soixante-dix semaines se sont écoulées jusqu’au Christ », De principiis, iv. n. 5, P. G., t. xi, col. 349, « venu pour bâtir » son Eglise. In Matth. comment, series, 40, P. G., t. XIII, col. 1656-1658. Bien que l’auteur du De pascha com­ putus, η. 18, loc. cil., p. 265. ne se fût proposé d'autre but que de fixer, ou mieux de rectifier, le canon pascal par de nouveaux calculs fondés sur la chronologie biblique, il marqua néanmoins que, « une fois complets les -434 ans contenus dans les soixante-deux semaines, il fallut que le Christ naquit selon la chair. » Eusêbe de Césarée a « établi la vérité en ce qui concerne la venue du Christ » par l'application d’« une prophétie réalisée lors de l'apparition de notre Sauveur JésusChrist » : ce que le « livre de Daniel » a annoncé « après avoir très clairement fixé le nombre exact des semaines qui devaient s'écouler jusqu'au Christ roi... s’est manifestement réalisé lors de la naissance de notre Sauveur ». II. E., 1. I, c. vr, P. G., I. xx, col. 89. Cf. Eclog. proph., 1. III. c. xi.vt, P. G., t. xxn, col. 1184; Démonter. evang., I. VIII, c. Il, P. G., ibid., col. 601 sq. Dans son Discours de l’incarnation du Verbe, P. G., t. xxv, col. 165, saint Athanase, pour convaincre les Juifs de la venue du Messie, cite la pro­ phétie des semaines, et argue : Jérusalem ne subsiste plus, la prophétie juive est désormais muette; or, selon Daniel, ce dut arriver avant l'apparition du Messie; celui-ci est donc maintenant venu. Saint Cyrille de Jérusalem cherche à prouver aussi par la prophétie des semaines que le Messie est venu, Cal., xir. 19. P. G., t. xxxiii, col. 748 : « -483 ans se passent.... vient le chef étranger, au temps duquel est né le Christ. Au 1. H de son Historica sacra (Chronicorum libri duo), P. L., t. xx, col. 132, Sulpice Sévère relève ■■ les visions » de Daniel qui nous ont « révélé l’ordre des siècles futurs, ont embrassé le nombre des années rd et comme préventivement aux temps messia­ deux systèmes plus ou moins différents les uns des niques. Que l’auteur ait manifesté clairement au c. X autres sur la manière de compter les années figurées son intention d’expliquer au lecteur, au c. xi, les par les 70 semaines daniéliques, pour en faire cadrer obscurités voulues des c. vin et ix, celui-ci contenant le déclin avec les temps du Christ..Sont exclus de ce ne re prophétie, immédiatement il faut laisser tomber, relevé général : Origène, qui allégorise et choisit au moins à litre provisoire, les rapports plus éloignés comme point de départ de toute la série la création de ces personnages avec leurs homonymes des autres d'Adam et comme point d’arrivée l'an 35 environ de la ...res bibliques, pour les chercher eux-mêmes, leurs I ruine de Jérusalem; Julius Ililarianus, dont il sera 91 DANIEL (LES SOIXANTE-DIX SEMAINES DU PROPHÈTE) 92 parlé col. 93, les eschatologues, les Juifs et les au­ I Longuemain; mais pour les uns elle se clôt â la mort teurs qui exposent bien différents systèmes, mais sans i du Christ (16e ou 18e année de Tibère), pour les autres se prononcer en laveur d’aucun, tels G. le Syncelle, I une « demi-semaine », à savoir 3 ans 1/2 après. Jules Hamartolos, Adon, G. Cédrène. On peut néanmoins Africain, que suivent exactement. Théodose de Mélitène ramener ces computations diverses à deux grandes et l'auteur anonyme du Tractatus contra Judæum, catégories : celles qui font aboutir les semaines à la opine pour la 16” année de Tibère et compute sans ruine de Jérusalem,celles qui les arrêtent d'une façon se mettre en peine d'expliquer le pourquoi des divisions générale à la mort du Christ. Chacune de ces catégo­ 7, 62 et 1. Béde le Vénérable et à sa suite les Gloses, ries aura naturellement ses subdivisions. — a} Dans la Raban Maur, Bridfert, Rupert, le Mangeur, le faux Alain, première, il convient de signaler d'abord, à cause de II. de Saint-Cher, Thomas Vallensis, ont poussé jusqu'à son caractère original, la computation de Terluilien la 18· année du successeur d'Auguste. Selon Bède, les qu'ont suivie Jules de Tolède, Pierre Damien, Pierre années sont lunaires, parce que abbreviate sunt; le Maurice, Jérôme de Sainte-Foi. Le prêtre de Carthage baptême du Christ coïncide avec le « milieu de la (der­ compte les 70 semaines d’années à partir de « la pre­ nière) semaine », an 15 de Tibère. Sauf ce dernier mière année de Darius » le Mède, IX, 1, confondu avec détail, le petit groupe bédan se désintéresse également Darius Nothus; il partage la série, non en 7, 62 et 1, de la division 7, 62, I. — Il n’en est plus ainsi pour mais en 7 1/2 et 621/2, suivant un texte arbitrairement Théodoret, que suit Zonaras. Albert le Grand et Denys retouché au j. 25 : usque ad Christum duceni hebdo­ le Chartreux. Celui-ci, cf. Jules Africain, Chron. pas­ madas septem et LXtl et dimidiam; il place les chale, se contente, il est vrai, de marquer le point 62 semaines et demie avant les 7 semaines et demie, d'arrivée des 69 premières semaines au baptême du leur point de jonction coïncidant avec la naissance du Christ, le milieu de la 70· à la mort de Jésus, et la fin Christ (an 41 du régne d’Auguste) ; la demi-semaine de toute la série à trois ans et demi après le crucifie­ finale s’achève pour lui l'an 1" de Vespasien par la ment; mais l'évêque de Cyr et Albert intervertissent ruine de Jérusalem; enfin il additionne la semaine, ainsi 1'ordre des nombres : 62, 7 et 1. De la 20· année hebdomada uxa, et la demi-semaine, dimidia hebdo­ d’Artaxerxès à Hyrcan II, le dernier grand-prêtre madis (non : i.v dimidio hebdomadis), dont parle le asmonéen (Théodoret), ou jusqu’à la 19· année avant la jt. 27, et applique ces dix ans et demi sur la partie naissance de Jésus-Christ (Albert), 62 semaines; de ce finale de toute la série pour aboutir également à la double point au baptême dans le Jourdain (15e année ruine de Jérusalem. On peut résumer ainsi toute l'in­ de Tibère), 7 semaines; la dernière comme Denys. terprétation : 70 semaines (621/2et71/2) sontaccordées Théodoret donne la raison de cette interversion : Ga­ au peuple juif pour se refaire et attendre des temps briel place le Christ immédiatement après les 7 semaines plus heureux, s'il veut bien toutefois croire au Messie (έως Χριστού...εβδομάδες έπτά,ponctuation de l'hébreu), qui apparaîtra à cette époque. Mais Dieu savait bien que voilà le fait; mais si, partant du Christ, l’on remonte l'ordre des temps, après les 7 semaines (avant, chro­ lesJuifsne croiraient point au Messie, mais le mettraient nologiquement) on trouve les 62; puis la subtilité : ώς à mort. Il veut alors néanmoins l'annoncer, et il reprend : A la fin des 62 semaines 1 /2 < | uej’a i dites,le Saint des Saints είναι δήλον (I), δτι τάς εξήκοντα δύο έβδομάδας προτέρας nailra etsera oint; durant les 7 semaines 1/2 il souffrira τέταχε (άγγελος), celui-ci a dit : μετά τάς εβδομάδας τάς et mourra; en punition du crime commis, la ville et le εξήκοντα δύο έξολοΟρευβήσετα·. χρίσμα; sinon il aurait temple seront détruits à la fin des 7 semaines 1/2. — dû dire μετά τάς 7 καί μετά τάς 62. — c) Un groupe qui aboutit de même à 3 ans 1/2 après la mort du Christ, Peu d'écrivains ont, avec Terluilien et ses suivants, terminé exactement les semaines à la ruine de la ville qui dispose et compute de façon identique la dernière sainte : nous comptons seulement, parmi les Pères, semaine, a comme chef de file Eusèbe de Césarée. Mais pour les 69 semaines Eusèbe compte de deux Clément d'Alexandrie et Isidore de Péluse, au moyen manières assez différentes. Dans la première, où le âge, Pierre Alphonse et Pierre de Blois. Pour Isidore, suivent un auteur africain du v« siècle. Libellus de le point de départ estconstitué par l’autorisation donnée genealogiis patriarcharum, P. L., t. i.ix, col. 514, et â Néhémie de relever les murailles de Jérusalem la 20e année du règne d’Artaxerxès I«r. Les trois autres Andronicus, le savant apologiste de la Demonstratio ont fixé ce point au début du régne de Darius le Mède evangelica ayant compris sous l'expression χριστός ηγούμενος toute la série des grands-prètres juifs depuis (P. Alphonse, P. de Blois) ou de Cyrus (Clément). Le l’exil babylonien jusqu’à la venue du Sauveur, part de célèbre prêtre alexandrin fait coïncider probablement Josué, fils de Josédec, lequel « la première année de la fin des 69 premières semaines avec le baptême du Christ; Isidore, P. Alphonse et P.de Blois avec le com­ Cyrus » inaugura ses fonctions de souverain sacrifica­ teur par le rétablissement de Faute) des holocaustes. mencement de la guerre juive, que celui-là date la 7· année de l’empereur Claude, ceux-ci la 1« de Ves­ I Esd., m, 2. La liste des grands-prêtres lui fournit les éléments de sa chronologie avec le synchronisme de la pasien au moment où Titus apparut devant Jérusalem mort d'Alexandre le Grand, contemporain de Jaddée, et avec l’armée romaine. Ces auteurs (sauf Clament) ne les dates données par I Mach., xvt, 14, et Josèphe, détaillent pas autrement les semaines, même la der­ Ant. jud., XIII, vu, 4; x, 7; xv, 5; XX, x. Il arrive nière; mais ils entendent que le Christa paru au cours ainsi à la mort d'Alexandre Jannée et au règne de la de ces semaines, comme l’a montré leur exégèse. On veuve de ce dernier, Alexandra, changement qui eut peut réunir à ce premier groupe les demi-eschatologues, pour effet d’accomplir la prophétie incluse dans le Hippolyte, Ammonius, le pseudo-Cyprien, parallèles à y. 25, voir col. 85, en divisant le sacerdoce et la Clément pour les 69 semaines; Brunon d'Asti (20e an­ royauté entre Hyrcan II et Aristobule, fils de Jannée, et née d’Artaxerxès [II?] à la mort de Jésus). — b) Le en préparant ainsi par les rivalités de ces deux princes second groupe ou catégorie qui renvoie la ruine de l’intrusion, sous llérode, de grands-prêtres illégitimes. Jérusalem à quelque quarante (Titus) ou même cent ans Dans sa seconde manière, l’évêque de Césarée, se basant (Adrien) après la clôture de la période des semaines et qui ferme â peu près exactement celte période sur le sur les textes de Zacharie, I, 7, et 12, qui marqueraient la 2' année de Darius fils d'Hystaspe comme la der­ Messie, voir col. 86-88, comprend d’abord un bloc d'écrivains traditionnels dont le système de computa­ nière des 70 années pendant lesquelles Jérusalem devait rester en ruines, et rapprochant ces textes de Dan., ix, tion offre comme principale originalité d’avoir à sa base 2, où le voyant de Babylone aurait eu l'intelligence de des années lunaires. Les 70 semaines ne font plus cette date et de ix, 25, où Gabriel indique dans la 490 ans, mais seulement 475. Pour tous, sans exception, reconstruction de la ville sainte le terminus a quodes la série s'ouvre à la 20e année du règne d’Artaxerxès 93 DANIEL (LES SOIXANTE-DIX SEMAINES DU PROPHETE) 70 semaines, choisit pour son point de départ la 6· an­ née de Darius, voir sa Chronique, I. 1, c. xvm, 4, et atteint, de la 66' Olympiade à la 186'. an 4, la première année du règne d’Hérode, le πρώτος άλλοφύλο; (βασιλεύς) sous lequel la prophétie de Jacob, Gen., xi.ix. 10, plaçait la naissance du Messie. Ont suivi cette deuxième com­ putation d’Eusèbe : Cyrille de Jérusalem, Prosper d’Aquitaine, Isidore de Séville, Fréculph et Sicard de Crémone, Chronique, P. L., t. ccxm, col. 442. — d) Autres systèmes. Sulpice Sévère place le commen­ cement des 69 semaines à la reconstruction du temple, 2* année de Darius fils d’Hystaspe, confondu, lui aussi, avec Darius Nothus ou Ochus, et la fin à la ruine de Jérusalem par Titus sous Vespasien.il ne dit rien de la dernière semaine. Polychronius fait courir 7 semaines de la 1™ année de Darius le Méde à la 2' de Darius fils d’Hystaspe; 62 de la 32' d’Artaxerxès Longuemain à la naissance de Jésus (32' d’Hérode); la dernière de l’an 15 de Tibère à 3 ans 1/2 après la mort du Christ. Basile de Séleucie fixe le début des 69 semaines à l’an 28 de Xerxès, la fin à l’ascension de J.-C.,19eannée de Tibère: 1> dernière s’achève l’an 3 de Caius Caligula. Raymond Martin, que suit Paul de Burgos, remonte à la 4' année de Sédécias, Jer., xxix, 10, 14; xxx. 18, voit de grands aivatéres dans la division 7, 62, I. et finit, avec les (.loses, à la mort du Christ, 18' de Tibère. Après avoir admis une compulation parallèle à celles de Théodoret et d’Albert le Grand, sauf l’interversion 62. 7, Nicolas de Lyre revint à celle de Raymond, mais seulement quant à ses points extrêmes. Toute la série, ou plutôt la somme des 70 semaines commence bien la 5e année de S-décias, six ans avant la destruction de Jérusalem par tes- Chaldéens; mais les 7 semaines dont l’ange parle ■i abord ne commencent que l’année de la destruction, six ans donc après le point de départ de la somme totale. Ces six années forment le début des 62 semaines interrompues alors entre leurs 6' et 7' années par l'in­ tercalation des 7 semaines. 2. Ainsi que les anciens et les écrivains du moyen Sj.·. les modernes qui rapportèrent la fin des 70 se■_>:nes d’une façon générale au temps du Christ, en fc'-nt coïncider le début avec un décret (ou des lettres - yales) émanant d’un monarque perse (la Bible men­ te n ne quatre de ces édits : celui de Cyrus, I Esd., x 2 sq.; celui de Darius, fils d’Hystaspe, 1 Esd., vi, j sq. ; celui d’Artaxerxès Longuemain, 1 Esd., vit,11 sq. ; «rtui du même Artaxerxès, II Esd.. n, confirmé, vi, 15) t . -liant la reconstruction de la ville ou du temple de *rnisalem, de préférence à une prophétie antérieure as temps du retour ayant le même objet (la Bible ■ ntionne sept de ces prophéties : Is., xi.tv, 28; xlv, tS: Jer., xxvn, 16 sq.; xxtx, 14; xxx, 18; Bar., Il, 34; n 23 sq.). Quelques catholiques, Calvin, Prælectiones i» Pan., et l’anglais Jean Lightfoot, Chronique, ont fixé ■e -^rminus a quo des semaines, comme Clément f\.· xandrie et Eusèbe (première computation), à la 2' •r a la 1™ année de Cyrus. I Esd., 1, 2 sq. Les prote*:.ints Scaliger, De emendatione temporum, Epilofùn.. hebdom. Danielis, et Jean Driesche (Drusius), y -xvn' siècle, Notæ in Sulpitium, se sont prononcés |Mr la 2* année de Darius Nothus, mais sans partager f-rr-ur de Sulpice Sévère. La 2' ou la 6' année de ■nrius. fils d’Hystaspe, I Esd., VI, 1 sq., seconde matte-r» d’Eusèbe, a eu ses partisans dans Corn. Jansen ■fensenius) de Gand, xvi' siècle, Concorde des érangétstes, et Jean Driedoens (Driedo), xv'-xvi' siècle, De S —i turis et dogmatibus. Une computation, qui pouXB : passer pour « nouvelle » au XVII' siècle et qui est ■rreptée par Corneille de la Pierre, In Dan., ix, 25, ■i - qu’elle ait eu pour auteurs des « chronologues Mteredoxes », dont Louis Cappel, Chronologia sacra, ■ms, 1655, se fondait sur le décret mentionné, I Esd., v. Π sq., et rapporté à la 7' année du règne d’Ar­ 94 taxerxès, à dater de la mort de Xerxès. Cf. Jacques Ayrault (Ayrolus), xvn' siècle, Lib. 70 hebdomadum resignatus, l’anglais Humphrey Prideaux (Pridæus), Historia Judæorum, 1. V. Mais la 20' année d’Artaxerxès Lcmgiiemain, II Esd., Il, devait surtout retenir l’atten­ tion des modernes comme elle avait fait celle des anciens. Entre celte date (à première vue 445 avant Jésus-Christ) et celle de la mort du Sauveur considérée comme la dernière année de la série des semaines (la 490«) ou la 4’ de la 70' semaine (in dimidio hebdo­ madis, la 487'), la somme des années prédites se trou­ vait contenir un excès variable d’au moins huit années. Afin de restreindre l’intervalle aux limites nécessitées par la croyance,on remet en avant les années lunaires. Cf. Pereira, In Dan. ; Augustin Torniel (Torniellus), Annales sacri et profam, Anvers, 1620; Huet, Demon­ stratio evangelica, Paris. 1679, prop, tx, c. vm. n. 9. Ou bien, si l’on tient aux années solaires, on relève la 20 année d’Artaxerxès, soit en augmentant arbitraire­ ment la chronologie des successeurs de ce prince, Galatinus. De. arcanis catholicæ veritatis, 1. IV, c. xtv, Orthonæ-Maris, 1518; soit en le faisant régner huit ans plus tôt, Jacques Usher (LTsserius), Annales V. et N. Test., Londres, 1650-1654. an. 474 et 454 avant JésusChrist; Claude Lancelot. Chronologie sacrée, dans la Dible de Vitré, Paris. 1662, c. xx ; Bossuet, Discours sur l'hist. universelle, 1" partie, 8'époque. D’autres, se fondant sur le témoignage d’historiens anciens, Thu­ cydide, De bello pelop., I. 1; Plutarque, Vi/æ (Thémistocle); Corn. Nepos, Vitæ (Thémistocle); Diodore de Sicile, Biblioth. historica, part. II, associent Artaxerxès au gouvernement de Xerxès son père la 5' année de celui-ci, soit l’an 480 avant Jésus-Christ, et comptent à partir de cette date sa 20* année, qui tombe alors l’an 460; mais comme les paroles de l’ange ab exitu ser­ monis doivent, pense-t-on, s’entendre de la reconstruc­ tion effective de Jérusalem et qu’il a fallu trois ans pour qu’elle fut opérée, Josèphe, Ant. jud., I. XI, c. v, les semaines d’années ne commencent â courir que l’an 23 d’Artaxerxès, soit l’an 457 avant Jésus-Christ, et se terminent exactement l’an 33 de notre ère, une « demisemaine » après la mort du Christ. Cf. Jacques Tirin, Chron. sacra, c. xxxvm; Nicolas Abram, Pharus Vet. Test., dans Menochius, Commentarii, édit. Tournemine. Tournemine a légèrement corrigé ce système en faisant associer Artaxerxès au gouvernement la 7' année de Xerxès; les semaines commencent vingt ans après. Mais Petau, Opus de doctrina temporum, L X, c. xxv; Bationarium temporum, part. II, 1. Ill, c. x; Dog­ mata, De incarnatione, 1. XVI, c. vm, et Pierre Poussines (Possinus), Dissertatio, dans Menochii Suppl. de Tournemine, avec ou après eux beaucoup d’autres, Noël Alexandre, Hist, eccl., Paris, 1730, t. n, diss. Il; Louis Legrand, De incarnatione, 1754, diss. II, c. I, a. 2, § 2, etc., ont descendu encore jusqu’à la 10’ ou même la 12' année de Xerxès l’accession au pouvoir de son fils Artaxerxès; la première semaine s’ouvre l’an 454 avant Jésus-Christ, la dernière finit l’an 37 de notre ère, le Christ étant mort l’an 33. Très peu d’auteurs catholiques modernes ont suivi R. Martin ou Nicolas de Lyre (seconde manière) en fixant le terminus a quo des semaines à quelque prophétie antérieure à la cap­ tivité. Citons seulement, d’après Corneille de la Pierre, Vatable, Annotationes, et Galatinus, op. cit., I. IV, c. xvi, contrairement à l’opinion formulée au c. xtv. 3. Les contemporains laissant également de côté les décrets de Cyrus et de Darius, fils d’Hystaspe, se sont prononcés en général pour l’un ou l’autre édit d’Ar­ taxerxès. Pour l’édit rendu en faveur d’Esdras, 1 Esd.. vit, c’est-à-dire pour la 7' année d’Artaxerxès, soit, non plus l’an 457 (Cappel, Corneille de la Pierre. Ayrault, Prideaux), mais l’an 454 après rectification, la 69· se­ maine finissant l’an 29 de notre ère au baptême du 9.5 DANIEL (LES SOIXANTE-DIX SEMAINES DU PROPHÈTE) Christ, et la mort de Jésus tombant l'an 33 : Delattre, De l'authenticité du livre de Daniel, dans la Bevue catholique de Louvain, 1875; Neteler. Die Zeit der 70 Jahreswochen Daniels, dans Tübinger Quartalschrift, 1875, p. 133 sq.; Palmer, Commentatio in Dan., Rome, 1874; Rohling, Das Bach des Proph. Dan., Mayence, 1876, p. 270 sq. : Corluy, Spicilegium, Gand, 1884, t. 1. p. 498 sq.; chez les protestants conserva­ teurs, Auberlen, Der Prophet Daniel, Bâle, 1874, p. 123, et autres. Cf. Zockler, Der Proph. Dan., Leipzig, 1870. p. 189. Pour l'édit rendu en faveur de Néhémie la 20e année d’Artaxerxés, associé au gouvernement de son pore l'an 480 avant Jésus-Christ, mais à partir tou­ tefois de la reconstruction effective de Jérusalem (an 458,457, cf. Tirin, Abram, Tournemine) : Stavvars, Die Weissagung Daniels, dans Tübinger Quartalschrift, 1868, p. 416 sq. Pour la 20« année coïncidant avec l’an 454 avant Jésus-Christ (cf. Pelau, etc.): Dereser, Allioli, Trochon dans leurs commentaires de Daniel; Bade, Christo'ogie des allen Test., Munster, 1862, t. ni, fasc.2; Reinke, Die messian. Weissagungen, Giessen, 1862, t. iv, fasc. 1 ; G. K. Mayer, Die messian. Prophe-eiendes Daniels, Vienne, 1866; Palmieri. De veritate historica libri Judith oliisque SS. locis, Appendix, Gulpen, 1886; llebbelynck, De auctoritate historica libri Daniells, Appendix, Louvain, 1887, p. 347 sq.; chez les protes­ tants, llengstenberg, Die Authentic des Daniel, Berlin, 1831. Démarqués critiques. — Tous les systèmes tradition­ nels de computation des semaines daniéliques ci-dessus énumérés semblent reposer en dernière analyse sur la présomption antécédente que la prophétie se rapporte directement au Messie, présomption dont ils paraissent bien être l’inférence plutôt que les prémisses. On part sans doute de la « parole pour rebâtir Jérusalem », jL 25; mais on s’étudie à faire aboutir au Christ, parce qu'on y doit aboutir sur les données verbales des versets 2427, voir col. 81,84-86, la computation que l’on est censé avoir érigée sur la date présupposée de cette parole. Quelle qu'ait été la date choisie, 4’ ou 5' année de Sédécias, lr" de Darius le Méde, lr» ou 2* de Cyrus, 6··· de Darius, fils d'Hystaspe, 7« ou 20’ d’Artaxerxés, voire 4™ ou 2e de Darius Nothus, les interprètes ont toujours conduit leurs calculs au temps de la mort de Jésus, encore qu'ils aient dû, pour y parvenir, user d’arbitraire comme Tertullien. Théodore!, Albert le Grand etNicolas de Lyre, dans la disposition des séries de semaines, ou comme Galalin, Usher et Bossuet, dans la chronologie des rois de Perse; recourir à l’hypothèse certainement erronée d’une computation juive par années lunaires, comme tous les suivants de Jules Africain et de Bède; admettre surtout entre les séries 7 et 62, ou principa­ lement entre la 69e el la 70° semaines, des intervalles parfois fort longs que ne suppose nullement le discours de l'ange, ainsi particuliérement Polychronius et Eusébe avec son école dans ses deux manières, sans parler de la confusion toujours latente entre les Darius. L’opi­ nion maintenant la plus accréditée chez les théologiens catholiques depuis les travaux de Petau, el qui semble si bien assise, du moins au premier regard, ne parait pas échapper plus que ses aînées au grave soupçon de la pétition de principe : on continuera à refuser toute considération à l’hypothèse d'un terminus a quo des semaines coïncidant avec la date d'une parole prophé­ tique antérieure au temps du retour, parce qu’on voit immédiatement l’impossibilité d'atteindre ainsi l'époque contemporaine de Notre-Seigneur. Que si l'on fait abstraction de celte époque et si l’on veut s'en tenir d'abord aux simples et tout objectives données des textes, la solution rejetée parait de suite gagner beaucoupen probabilité. L’annoncedes70semaines, j.24sq., est, sans que le moindre doute puisse être élevé sur la question, étroitement liée aux méditations de Daniel sur 96 une « parole » du Seigneur à Jérémie le prophète rela­ tivement au nombre des années de la captivité, lequel -3)5. 495-508; Van Etten, Expositio prtedictionum Danielis propheta circa tempus quo Jesus Chri­ stus exspectandus erat et mortuus est, Rome, 1901 ; Turmol. Prophétie des soixante-dix semaines, dans Étude sur le li we de Daniel, Paris, 1902, p. 13-27 ; Lagrange, Les prophéties mes­ sianiques de Daniel, La prophétie des semaines, dans la Revue biblique, 1904. p. 509-514; Mémain, Les 70 semaines de la pro­ phétie de Daniel, 2’ édit., Puris, 1904; Toslivint, Les 70 ans de Jérémie et les 70 semaines de Daniel, Interprétation nouvelle, Rennes, 1906 ; J. van Bebber, Zur Berechnung der 70 Woclvn Daniels, dans Biblische Zeitschrift, 1906. t. tv, p. 119-141: J. Hontheim, Das Todesjahr Christi und die Danielische W’ochenprophezie. dans Der Katholik, 1907. 2· Protestantes : Ch. Wagenseil, Mantissa de r.rx hebdomadi­ bus Daniel'S (contre Marsham), in-4·, s. 1. n. d. ; Ilengslenberg, Die siebenzig Wochen Daniels,dans Christologie, Berlin. 1832, t. It, p. 401-581 ; Wieseler, Die 70 Wochen und die 63 Jahrwo­ chen des Propheten Daniel, Gœttingue, 1839; J. K. Hofmann, Die siebenzig Jahre des Jeremias und die siebenzig Jahrwochen des Daniel, dans Weissagung und Erfüüung, Nordlingen, 1841. t. I. p. 296-311 ; Reicliel, Die 70 Jahrwochen Daniels, ix. 2427. dans les Theol. Studien und Kritiken, 1858, p. 735-752; Fries, Versuch über die Weissagung von den 70 Jahreswo­ chen. dans Jahrbücher fur deutsehe Théologie, 1859, p. 254270; Van Lennep. Dr zeventig Jaarweeken van Daniel, L'trecht, 1888; Comjll, Die siebzig Jahrwochen Daniels, dans Th ologische Studien und Skizzen ans Ostpreussen, 1889, t. n. p. 1 sq.; R. Wolf, Die siebzig Wochen Daniels, 1889: FoU Fin exegetisches Riitsel des Alton Test. (Dan., ix, 26), uau= Theol. 103 DANIEL Quarlalschrift, 1892, p. 355-395: Vuilleumler, Les septante se­ maines d'années de Lan. /.v, dans la Revue de théologie et de philosophie, 1892. p. 197-202; M. Lotir, Texlkritische Vorarbcilen zu einer Erklarung des Bûches Daniels, dans Zeit­ schrift für aUtestamentliche Wissenschaftft895, t. xv, p.75sq., 193 sq. ; 1896, t. XVI, p. 17 sq. L. Bigot. 2. DANIEL, métropolite de Moscou et de toute la Russie (1522 1539). Les historiens de l’Église russe tracent de lui un portrait peu flatteur. A peine âgé de 30 ans, il réussit à se faire élire higouméne du monastère Volokolamsky (de Volokolamsk, ville du gouvernement de Moscou), fondé par Joseph Volotzky (f 1515). Le 27 fé­ vrier 1522, il succéda au métropolite Barlaam sur le siège métropolitain de Moscou. Il poursuivit d’une haine acharnée les moines Maxime le Grec et Bassien Cosoï, qui soutenaient, contre les moines du monastère Volokolamsky, que la vie monastique implique le renoncement absolu au droit de propriétédes biens immeubles. Daniel les lit condamner par un concile tenu à Moscou en 1525. et livra Maxime aux moines de son monastère, qui pendant six ans lui infligèrent les plus mauvais traitements. Il donna un exemple frappant de son ser­ vilisme à l’égard du pouvoir civil. Le grand prince de Moscou, Basile Ivanovitch, avait épousé en 1505 Solomonia lourevna Sabourov-. Après vingt ans de mariage, n'ayant pas eu d’enfants, il décida de répudier sa femme pour en épouser une autre. Le métropolite Daniel se prêta au désir du grand prince; il força Soloinonia à prendre l'habit monastique le 28 novembre 1525, et le 21 janvier 1526, il bénit le nouveau mariage de Basile avec Hélène Vasilevna Gliüska. Mais après la mort de Basile et d'Hélène, il fut chassé de son siège par le prince Ivan Fédorovitch Bielsky (2 février 1539) et en­ fermé au monastère Volokolamsky, où il mourut le 22 mai 1547. Les écrits de Daniel sont de trois sortes. Ses écrits dog­ matiques forment un recueil de 16 sermons sur l’Écriture sainte, l'incarnation, l’obéissance à l’autorité établie par Dieu, le divorce, la providence, etc. Le plus important est le sermon sur l’incarnation, dirigé contre Bassien Cosoï, à qui on reprochait de soutenir que le corps du Christ différait du corps humain, et avait été incorruptible avant sa résurrection. Le sixième et le septième discours réfutent l'hérésie des judaïsants russes. Ses œuvres mo­ rales consistent en une série de quatorze lettres adressées à divers personnages ou à des moines sur la vie com­ mune dans les monastères, le jugement universel, la brièveté de la vie, etc. Il a dirigé encore la publication d'un recueil de pièceset documents relatifs à la métropole de Moscou. Les écrits du métropolite Daniel renseignent sur les conditions morales et les doctrines de l’Eglise russe au xvie siècle. Les raskolniki russes les ont en grande estime, parce qu’ils y trouvent des arguments à l'appui de leurs croyances. D’après le métropolite Macaire, Daniel posséda toute la culture théologique de son temps, et Maxime le Grec, sa victime, l’appela le docteur de la loi de Dieu, t. vu, p. 395-396. Le meilleur ouvrage sur la vie et l’œuvre littéraire du métro­ polite Daniel est celui du protoiereus Basile Ivanovitch Ijmakinc (t 8 juin 1907), inséré dans les Tchteniia de la Société des amateurs de l'histoire et des antiquités russes de Moscou : Mitropolit Daniel, ego sotchineniia, Moscou. 1881. Les écrits de Daniel y sont longuement analysés, p. 257-750, et édités d'une façon critique à la lin du volume. Voir aussi Eugène (métropolite), Slovur o pisateliakh dukhovnago tchina, Saint-Pétersbourg, 1827, t. I, p. 114-115; Biéliuev. Daniel, mitropolit Moskovskii, dans les Izvicsliia de l’Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg (section de langue et littérature russe), 1856, t. v, p. 194-209. et dans les Istoritcheskiia Tchteniia o yazykie i slovesnosli de la même Académie, 1857, p. 96-118; Gorsky Nevostruev, Opisanie rukopisei Moskovskoi sinodalnoibibliotheki, Moscou, 1862, t. n, p. 111, 147-164; Nikolaevsky, Russkaia propo vied v .rvi rvz viekakh. dans Journal du ministère de l’instruction publique, 1868, t. cxxxvii, p. 299-389; 104 t. cxxxvnt, p. 12-177; Ikonnikov, Opyl izsliedovanii o kulturnom znatchenii Vizantii v russkoi istorii, Kiev, 1869, p. 352359, 439-441 ; Macaire, Sotchineniia nioskovskago mitropolita Daniila, Kloistianskoe Tchtcnie, Saint-Pétersbourg, 1875, t. m, p. 181-275: ld., Istoriia russkoi tzerkvi, Saint-Pétersbourg. 1874, t. vil, p. 309-398; Kataev, Otcherk istorii russkoi tzerkovoni propoviedi, Odessa, 1874, p. 90-101 ; Potorjitzky, Istoriche skaia kristomatiia dlia izutcheniia russkoi tzerkovnoi pro­ poviedi, Kiev, 1879, p. 138-151 ; Gliebov, Daniel, moskovskii mitropolit, kak propoviednik, Riazanskiia eparkhialnyia Viedomosti, 1874, n. 6, p. 132-139 ; Entziklopeditcheskii Slovar, t. x, p. 88-90; Pravoslavnaia bogoslovskaia Entziklopediia, t. IV. col. 922-928; Russkii biographitchcskii Slovar, lett. D, p. 84-92. A. Palmieri. 3. DANIEL Gabriel, né à Rouen le 8 février 1649, admis dans la Compagnie de Jésus le 16 septembre 1667, professa plusieurs années la rhétorique, la philosophie et la théologie, et mourut à Paris le 23 juin 1728. Il est plus généralement connu par son Histoire de France et son Histoire de la milice française, mais il s’est aussi montré habile et fécond polémiste dans les controverses philosophiques et théologiques de son temps. Le premier ouvrage qu'il publia fut le Voyage du monde de M. Descartes, spirituelle critique du sys­ tème du monde de Descartes, qui parut d’abord en 1690, à Paris, et eut plusieurs éditions successivement augmentées. La réponse aux Lettres provinciales de Pascal, intitulée : Entretiens de Cleandre et d'Eudoxe sur les Lettres au provincial, in-12, Cologne (Rouen), 1694, et plusieurs fois rééditée avec additions,eut éga­ lement un succès considérable et mérité; mais, natu­ rellement, cette réfutation, toute solide qu’elle était dans l'ensemble, et même bien écrite, ne pouvait em­ pêcher le chef-d’œuvre littéraire de Pascal de se faire lire et de rester pour la masse des lecteurs superficiels l’expression de la vérité. La mention faite dans ces Entretiens d’une interprétation singulière du P. Noël Alexandre, dominicain, provoqua une vive attaque de celui-ci contre le P. Daniel. Il en résulta, entre les deux théologiens, un échange de lettres publiques; il y en eut dix du côté du second et autant ou plus du côté du premier, roulant principalement sur le paral­ lèle de la doctrine des thomistes avec celle des jésuites, par rapport à la morale, en particulier le probabilisme, et à la grâce. La controverse, commencée en 1696, fut arrêtée en 1697, sans être terminée, par l’autorité du chancelier. En 1704, il publia : Défense de saint Au­ gustin contre un livre qui paroit depuis peu sous le noni de M. de Launoy, où l’on veut faire passer ce saint Père pour un novateur, in-12, Paris, 1704. L’ou­ vrage dont il s’agit était intitulé : La véritable tradi­ tion de l'Église sur la prédestination et la grâce, Liège, 1702. Dans une critique du même ouvrage, le P. Hyacinthe Serry, dominicain, ayant avancé que ce que Launoy avait dit de plus violent contre saint Au­ gustin était tiré des théologiens jésuites, le P. Daniel prit encore la défense de ses confrères, d'abord dans une lettre au P. Cloche, général des dominicains, pu­ bliée en 1705, puis dans trois lettres adressées au P. Serry, Paris, 1705 et 1706. En outre, il consacra à la question principale agitée dans ces polémiques un Traité théologique touchant l’efficacité de la grâce, où l’on examine ce qui est de foy sur ce sujet et ce qui n’en est pas ; ce qui est de saint Augustin et ce qui n’en est pas, in-12, Paris, 1705; nouvelle édition aug­ mentée en deux tomes in-12, Paris, 1706. Il publia aussi trois dissertations théologiques sur la nécessité morale et l'impuissance morale par rapport aux bonnes œuvres, contre la théologie de Louis Habert, Paris, 1714. Enlin, il intervint également dans la que­ relle relative aux rites chinois, par une Histoire apo­ logétique de la conduite des jésuites de la Chine, adressée à Messieurs des Missions étrangères, in-8° et in-12, Paris, 1700. ■105 DANIEL — DANIEL DE SAINT-SEVER La plupart des ouvrages du P. Daniel, que nous ve­ nons d'indiquer, et d'autres que nous omettons comme moins importants ou étrangers à la théologie, ont été réunis dans le Recueil de divers ouvrages philoso­ phiques, apologétiques et critiques, 3 in-4», Paris. 1724. On a prêté à la plume facile du P. Daniel divers autres écrits de circonstance, notamment le fameux Problème ecclesiastique proposé â M. l’abbé Boileau, de l'archevêché : à qui l’on doit croire de messire Louis-Antoine de Noailles, évêque de Chàlons en 1695 ou de messire Louis-Antoine de Noailles, arche­ vêque de Paris en 1696. Cette pièce méchante, qui parut en 1698. relevait la contradiction qu'il y avait entre l’approbation donnée par Noailles, en 1695. aux Réflexions morales sur le Nouveau Testament du P. Quesnel, et la condamnation par le même, en 1696, de l'Exposition de la foi catholique touchant la grâce et la prédestination de l’abbé de Barcos, les deux ouvrages contenant la même doctrine (janséniste). Le Problème fut brûlé par la main du bourreau, à Paris, sur arrêt du parlement, et proscrit, à Rome, par le Saint-Office; Bossuet prit la peine d’en composer une réfutation, qui fut publiée après sa mort parQuesnel. Le P. Daniel, désigné comme auteur par la mali­ gnité d’une partie du public, déclina sous serment la paternité de l’écrit par une lettre adressée à l'arche­ vêque et qui fut imprimée. Mais la preuve de son inno­ cence qui désarma le soupçonneux prélat, ce fut la découverte que fit la justice en examinant la corres­ pondance saisie des jansénistes Quesnel, dom Gerberon et dom Thierry de Viaixnes, arrêtés en 1703 : on y voyait en effet que le Problème avait pris naissance dans la secte. Mémoires mss. du P. Léonard de Sainte-Catherine au 27 septembre 1703. Bibliothèque nationale, ms. fr. 192H ; Lettre de l’évêque d’Agenlllét.ert) à M.de Pontchartrain,i5 octobre 1711 (imprimée). Nous n’avons pas à entrer davantage dans la question de l'auteur de ce pamphlet; mais nous rappellerons que le regretté théologien dont le nom figure le pre­ mier au frontispice de ce Dictionnaire, l’abbé Vacant, par des recherches originales, a rendu presque cer­ taine l’attribution, déjà proposée autrefois, à dom llilarion Monnier, bénédictin de la congrégation de SaintVanne, qui résidait en 1698 à Besançon. Revue des sciences ecclésiastiques, 1890. t. I, p. 411-425; t. n, p. 34-50, 131-150. P. Griffet, Avertissement en tète de l'édition qu'il a donnée de ï Histoire de Fiance du P. Daniel, 17 in-4·, Paris, 17551760. t. i, p. xvm-xxxiv; Moreri, Dictionnaire, 1755. t. iv; Michaud. Biographie universelle, t. x. art. par Walckenaer;De Backer-Sommervogel, Bibliothèque de la C1· de Jésus, t. il, : : 1795-1815: Hurter. Nomenclator, t. ni. col. 1042-1043, 216, ' 07.1140; Beusch, Der Index, t. il, p. 488, 687, 688, 728, «11. Jos. Brucker. 4. DANIEL DE LA VIERGE, carme belge, né en 1615 à llamme, en Flandre, profèsàGand en 1632. Relifieux exemplaire, théologien docte et prudent, travail1-ur infatigable, le Père Daniel de la Vierge occupa les diverses charges de son ordre, notamment celles de provincial et de lecteur de théologie. 11 remplit avec beaueoup d'exactilude tous les devoirs de son état, et il édi­ ta ie prochain par sa piété et par ses vertus, surtout par sa charité envers les malades. Il mourut saintement comme il avait vécu, le 24 octobre 1678. On a de lui : - art de se bien confesser, in-12, Bruxelles, 1649; JntroJ .■ ion à la confession, in-12, Anvers, 1649; L’art de bien mourir, in-12, Bruxelles, 1649; La démonstration de Ια writable Église, in-8», Bruxelles, 1649. Ces ouvrar-s ont été publiés, ainsi que quelques autres encore, en langue flamande. Daniel de la Vierge fut surtout un d fenseur ardent et éclairé des privilèges et des gloires êe son ordre ainsi qu’en témoigne son grand ouvrage 106 posthume. Spéculum carmelilanum, 4 in-fol., Anvers, 1680. Cosme de Villiers, Bibliotheca carmelitana, Orléans. 1752, t. t, col. 375; Richard et Giraud, Bibliothèque sacrée, Paris, 1832, t. ix, p. 35. P. Servais. 5. DANIEL DE SAINT-JOSEPH.néen 1601A SaintMalo, fit profession dans l'ordre des carmes, en 1618, à Angers. Adepte fervent de la scolastique et théologien d'une doctrine pénétrante et sûre, il enseigna longtemps la théologie dans sa province de Tours et à Caen, puis â Rome. Il entreprit de ramener la Somme théologiqne de saint Thomas à une forme plus spécialement appro­ priée à l’usage de ses élèves. Il ne put toutefois publier que le t. I deses Disputationes in Summam theologi­ cam D. Thomæ, in-fol., Caen, 1649. c’est-à-dire les cin­ quante premières questions de la Somme. Nous avons encore de lui, outre des sermons d'une belle éloquence, Le théologien français, Sur le mystère de la sainte Trinité, in-4», Paris, 1653. Cosme de Villiers. Bibliotheca carmelitana, Orléans, 1752, t. T. col. 371 ; Richard et Giraud. Bibliothèque sacrée, Paris, 1832. t. IX, p. 32; Théophile Raynaud, Scapulare parthenocarmelitanum, Paris. 1654, p. 104. P. Servais. 6. DANIEL DE SAINT-SEVER, de son nom de famille Campet, était prêtre et docteur en théologie, quand il revêtit l’habit des capucins. Pendant de lon­ gues années il fut lecteur dans son ordre et à plusieurs reprises provincial d’Aquitaine. Il se signala surtout par son zèle pour la conversion des protestants, et on lui dut la création de missions de capucins dans le Béarn à cet effet. Il nous est resté comme preuve de ce zèle les deux ouvrages suivants : La christomachie com­ battue, où sont contenus les actes de la conférence faicle à Lectoure entre Fr. Daniel de S. Sever capu­ cin et Savoys, ministre de ladicte ville, touchant la descentede Jésus-Christ aux enfers : expliqués les prin­ cipaux mystères de l’union hypostatiquedu Verbe di­ vin avec la nature humaine. De la gloire du paradis, des peines d'enfer et autres. Réfutés plusieurs blas­ phèmes, erreurs, contradictions et hérésies nouvelles du susdict ministre et de son catéchisme, in-8«, Lyon, 1611; Actes de la conférence tenue à Pau en Béarn les 10, 13, 14 et 15 janvier 1620 en présence de Monsieur l’évesque de Lascar, monsieur de la Force gouverneur pour le Roy en Béarn, Messieurs du Con­ seil et autres du pays qui y assistèrent. Entre le R. P. Daniel de S. Sever, provincial des Pères capu­ cins de la province d'Aquitaine, et Paul Charles, soydisant pasteur en l’Église et professeur en théologie m l'académie royale d’Orthez. Touchant les traditions ecclésiastiques, les vénérables images, et la sainete communion sous une espèce, avec les notes qui con­ tiennent une ample explication de ces trois points et autres controversés par les hérétiques de ce temps, in-8», Toulouse, 1620. On lui attribue aussi une Épitre à Cosme Bardi, évêque de Carpentras et vice-légat d’Avignon, De collatione et disputatione cum Nemausensibus et Septimanis factionis calviniante, in-8», Avignon, 1625. Le P. Daniel mourut dans un naufrage sur la Garonne le 14 mai 1630. Il laissait dans ses papiers un Commentaire sur Ezéchiel, que la pauvreté de ses confrères, et le manque de caractères arabes et hébraïques ne permit pas d’imprimer. Apollinaire de Valence, Bibliotheca fr. min. capuccinorum prov. Occitaniæ et Aquitaniæ, Nimes, 1894; Nicolas. Histoire de l’académie protestante de Montauban, 1885, p. 189; Léonce Coulure, Deux controverses religieuses à Lectoure au com­ mencement du xvn· siècle, dans la Revue d’Aquitaine, t. n, P- 240. P. Édouard d’Alençon. 107 DANSE 108 Chez les Grecs, elle précéda certainement les représen­ DANSE. — I. Considérée en elle-même. II. Dans tations scéniques. Ce furent, d'abord, des danses mili­ ses circonstances. 111. Dans son ensemble. IV. Règles pratiques pour le pasteur d ûmes, en dehors du con­ taires, animées et bruyantes, figurant des actions de fessionnal. V. Pour le confesseur, au for interne. guerre et les diverses péripéties des combats. Elles constituaient, avant tout, un exercice corporel, pour VI. Conseils spéciaux pour les personnes adonnées à développer la force et l’agilité des muscles, une sorte la dévotion. VII. Coopération aux danses. de gymnastique en vue des luttes futures. Mais elles I. La danse considérée en elle-même. — On ne pourrait pas affirmer sans erreur que la danse, con- | étaient aussi un divertissement, une fantasia, et, sous sidérée en elle-même, soit une chose intrinsèquement ce rapport, se rapprochaient plus de l'art. Telle fut la mauvaise. Elle n’est pas plus répréhensible, en soi. que danse pyrrhique, inventée, dit-on, par Pyrrhus, fils la musique, la peinture, ou la poésie. Le langage arti­ d’Achille. Homère en fait souvent mention dans l’Iliade, par exemple, XVIII, 494, 60-4, et l’Odyssée, VIII, 256. culé, soumis à des règles particulières de rythme, de mesure et de cadence, a donné naissance à la poésie ; Platon prit aussi la peine de la décrire. Xénophon rap­ la succession des sons suivant des lois analogues est porte que les femmes elles-mêmes dansèrent parfois la pyrrhique pour amuser la galerie. Anabase, VI. devenue la musique; et, par une évolution semblable, Quand le théâtre se fonda, en Grèce, la danse y entra le geste humain s’est transformé en mimique, puis en danse. Celle-ci est un assemblage varié de pas régle­ comme accessoire, pour ajouter aux charmes du spec­ mentés, de gestes, d'attitudes, d'allures, comme ia mé­ tacle. Puis, elle en arriva souvent à s'emparer complè­ tement delà scène, comme si elle pouvait, à elle seule, lodie et l’harmonie sont une combinaison variée de sons pris aux divers degrés de l’échelle musicale. Les représenter une action dramatique ou comique. Cf. Athénée, Dipnosophistes, xtx, in-fol., Paris, 1606, arrêts, ou suspensions de mouvements, sont à la p. 629-631. Ce que les syllabes longues et brèves étaient danse, ce que les silences, les soupirs et les pauses pour le poète; ce que, pour le peintre, étaient les sont à la musique. Aussi les anciens, Plutarque entre couleursde la palette; l'expression du visage, les gestes, autres, appelaient-ils la danse une musique ou poésie les attitudes, les allures rapides ou lentes, passionnées muette, et la musique, une danse parlante. Avant tout, la danse est un art, tendant à exprimer le ou calmes, le devinrent pour le danseur. Cf. Magnin, beau à sa manière, et avec les moyens dont il dispose. Origines du théâtre moderne, leçons professées en Sor­ Or, un art, quel qu’il soit, par cela qu’il tend à l'ex­ bonne, in-8», Paris, 1838, p. 87. pression du beau, n'est pas mauvais intrinsèquement. Au temps même de leur civilisation la plus avancée, 11 ne devient mauvais que si on le fait servir au mal il n’y avait, chez les Grecs, aucune fête, ni aucune cé­ moral. rémonie religieuse, ou la danse ne fût de mise. Les Ces trois arts : poésie, musique et danse, ayant entre hommes et les femmes y prenaient part. C’étaient des eux des analogies si profondes, se trouvent tout natu­ évolutions multiples exécutées autour d'un autel et rellement réunis dans la manifestation des sentiments réglées par le chant et le son des instruments de mu­ de l’âme, arrivés à un certain degré d'intensité. Alors, sique. Cf. Athénée, Dipnosophistes, p. 181 ; Pollux, tout le corps entre, pour ainsi dire, en vibration, pour Ononiaslicon, iv, 14. Quelquefois, ces danses sacrées se mettre à l'unisson de l'âme. Le langage ordinaire cherchaient à representer, en quelque façon, les aven­ ne suffit plus : il en faut un autre plus imagé, plus co­ tures, ou les faits et gestes du dieu qu'on pensait ho­ loré, plus vif, plus idéal. La poésie elle-même ne ré­ norer ainsi. Dans sa République, Platon voulait que pond pas au but, si elle est récitée avec les intonations la danse fût introduite, non seulement â titre de diver­ ordinaires, et l’homme, alors, ne se contente plus de tissement, mais comme moyen d'adoucir les mœurs, parler : il chante. Et si le sentiment intérieur atteint supposant que la grâce et l’élégance données par elle un haut degré d'intensité, la musique elle-même, si aux mouvements du corps, communiqueraient à l'es­ prit de la rectitude et de la souplesse; aux actions, de elle reste seule, est impuissante à le traduire. Des mou­ vements instinctifs du corps s’y joignent et l'accom­ l’urbanité. Platon. Lois, vu. Cf. Boccardo, ü'uova enpagnent. L’homme ne tient plus en place : il marche, cielopedia italiana, 26 in-fol., Turin, 1888, l. vu, p. 120. il saute, il va, il vient, gesticule, s’arrête, repart, Pour les anciens, tel corps, telle âme. Suivant eux, le tourne et retourne. Le corps entier coopère à l’expres­ corps étant bien conformé, l'âme devait l'être aussi : sion du sentiment qui remplit l’âme, et la met dans un perfectionner le corps dans ses mouvements, c’était état de surexcitation particulière. Il en est ainsi chez perfectionner l’âme dans ses facultés. Cf. Gronovius, les enfants qui, si facilement, chantent, sautent et gam­ Thesaurus antiquitatum græcarum, 13 in-fol.. Leyde, badent. C'est pour ce motif probablement que le mol 1697-1702, t. vu, p. 173-220; Patin, Études sur les tra­ grec παιζειν, faire l’enfant, signifie aussi danser. giques gr(Cs,4 in-12, Paris, 1857-1873, t. lit, p. 420 sq. Les Grecs avaient été en cela précédés par les Egyptiens Cf. Odyssée, VIII, n. 261 ; XXIII, 147; Hésiode, Bouclier qui possédaient de nombreux collèges de musiciennes et d’Hereule, Îi~ ; Aristophane, Thesmophories, 1227. Ce de danseuses, pour le culte de leurs dieux. Cf. Maspero, phénomène se retrouve chez les peuples jeunes. On le constate aussi chez les peuples policés. La civilisation Histoire ancienne des peuples de COrient classique, a réglementé cet instinct naturel : elle ne l'a point dé­ 3 in-8% Paris, 1895-1899, t. i. p. 126; t. n, p. 220; Winer, Biblisches Realuiôrlerbiich, in-4°, Leipzig, truit. Elle l’a perfectionné en le disciplinant, et en le conformant aux règles du bon goût. La danse est de­ 1833, p. 655. H en était de même chez les Chananéens, pour leur dieu suprême Baal, et sa compagne Astarlé. venue un art très compliqué. Cette complication ne lui HI Reg., xviii, 26-28; IV Reg., xxm, 5; Soph., i, 4. a pas fait perdre son caractère. Quoique exécutées Cf. G. J. Voss, De theologia gentili, 2 in-fol., Amster­ d’après tous les préceptes de l'art chorégraphique, dam. 1642, t. il, p. 3 sq.; Movers, Die Phônizier, certaines danses restent pudiques et innocentes. 3 in-S», Berlin, 1841-1856, t. I, p. 385-498. D’autres, au contraire, dans lesquelles l’art a très peu La Bible fait, plusieurs fois, allusion aux danses des de place, peuvent devenir extrêmement dangereuses, Hébreux, et, loin de les condamner indistinctement, étant mises au service des passions. Elles sont loin de elle les approuve, tantôt indirectement, tantôt d'une ne viser, alors, qu’à ia pure expression esthétique du manière formelle. Les danses étaient chez eux non seu­ beau. Cf. Lucien. De saltatione, vu, xtx; Herder. His­ lement un divertissement et l’expression d'une joie toire de la poésie des Hébreux, trad, de Mme la baronne vive, mais souvent aussi une manifestation de la piété. de Carlowitz, in-8°, Paris, 1851, p. 445 sq. Après le passage miraculeux de la mer Rouge, Moïse Il semble que, chez les peuples primitifs, comme chez compose un cantique en l’honneur de Jéhotah, et le les entants, la danse a été le premier de tous les arts. 109 DANSE chante avec les fils d'Israël. Exod., xv, 1-19. Pendant ce temps, la prophétesse Marie, sœur de Moïse et d’Aaron, se met à la tête des femmes d’Israël qui, s’accom­ pagnant de divers instruments de musique, dansent et répètent de leur côté le même chant. Exod., xv, 20-21. Plus tard, à la nouvelle que son pere revient vainqueur du combat contre les Ammonites, la fille unique de Jephté va à sa rencontre en dansant. Elle n’est pas seule, mais une foule de jeunes filles et de femmes la suivent en dansant avec elle. Jud.. xi, 34. Les femmes d’Israël dansent également en signe de réjouis­ sance, après que David a vaincu et tué le géant Go­ liath. 1 Beg., xvni, 6, 7; xxi, 12; xxtx, 5. David luimême, devenu roi, ne craint pas de se dépouiller des insignes de la royauté en présence de tout son peuple, et de danser, en signe de joie, devant l’arche sainte qu’il fait ramener, en grande pompe, de la maison d'Obédédom. Il Beg., vi, 5, 12, 14; 1 Par., xm, 8; xv, 29. Sa femme. Michol, fille de Saül, ayant regardé par ia fenêtre, le vit danser et le méprisa dans son cœur. Comme elle lui reprochait, dès sa rentrée au palais, de s’être ainsi déshonoré jusque devant les servantes de «es serviteurs, en dansant comme un homme du peuple, David lui répondit : « Devant le Seigneur qui m a choisi à la place de votre père et de toute sa race, je ne craindrai pas de danser et de me faire plus petit • iicore. J'en serai d’autant plus glorieux, même aux yeux des servantes dont vous parlez. » .Michol, en puninon de sa moquerie déplacée, fut frappée de stérilité tour le reste de sa vie. Il Beg., vi, 20-23. Par divers passages des psaumes, il est aisé de cons­ tater que la danse, en plusieurs circonstances, faisait comme partie intégrante de la liturgie réglant les cé­ rémonies du culte, dans le temple de Jérusalem. Ps. cxLix, 9; ci., 4. Cf. Eccle., ni, 4; .1er., xxx, 4; Job, xxx, 11 ; Cant., vu. 1. L’Écriture ne blâme pas les Juifs d’avoir introduit les danses dans le culte du vrai Dieu, comme elles l’étaient, chez les païens, dans le culte de leurs fausses divinités. En beaucoup d’autres endroits, les saintes Écritures mentionnent, sans les condamner, les danses auxquelles «e livraient, à titre de divertissement, les jeunes filles et les femmes d’Israël. Jud., xxt, 21, 23; Jer., XXXI, 4 13. 11 est vrai que, le plus souvent, elles dansaient » ules, et séparées des hommes ou des jeunes gens. Exod., xv,20 sq.; Jud.. xi, 31; xxt. 23; I Beg., xvni, 6 sq.; XXIX. 5. Néanmoins, l'auteur de l’Ecclésiastique a une parole s .ere contre les danses : Cum saltatrice ne assiduus i nec audias illam, neforle pereas in efficacia illius, 4. Toutefois, l’écrivain inspiré ne condamne pas ici .. danse en elle-même. Il avertit seulement du danger I <:-i peut s’y trouver, ne forte pereas, surtout si elle est fréquente, ne assiduus sis. Le contexte montre, en cotre, qu'il s’agit, dans ce passage, de ballerine, ou danseuse de profession, comme il ressort du verset précédent : Ne respicias mulierem multivolam, une fanme aux mille volontés, c’est-à-dire une femme capricieuse, volage, légère, une courtisane, comme on t B: dans la version grecque, γυναικ! έταιριζομένή, une t tain·; par crainte que tu ne tombes dans ses pièges, se forte incidas in laqueos illius. Eccli., tx, 3. C’est fane de ces femmes que l'Écriture sainte nous repré­ sente, ailleurs, uniquement occupées à perdre les âmes: I ssa/ier ornatu meretricio, præparata ad capiendas anis mu, garrula et vaga. Prov., vu, 10 II taut entendre dans Ile meme sens le texte suivant : Pro eo quod elevalæ aamt /dite Sion et ambulabant extento collo,et nutibus I ·■ iorum ibant, ambulabant pedibus suis, et compoI «u gradu incedebant. Is., tu, 16. Le prophète parle I ties d-bordements des filles d'Israël, et les mesace de la punition due à toutes les fautes que leur I vanité et leur légèreté font commettre. Voir Diction­ 110 naire de la Bible, t. n, col. 1285-1289; Realencjclopâdie fürprotestantische Théologie und Kirche,3· édit. 1907, t. xix, p. 378-380. Bien des fois, les Pères de l’Église s’élevèrent avec véhémence contre les danses. Saint Pierre Chrysologue, dans un discours public, va jusqu’à appeler les danseuses une véritable peste, saltatricum pestis. Semi., cxxvu, ct.xxiv, P. L., t. lu, col. 452, 654. 11 ne faudrait pas en conclure qu'ils ont condamné la danse en elle-même. Ilsont réprouvé les danses telles qu’elles se pratiquaient trop souvent à leur époque, danses lascives et dange­ reuses que le paganisme expirant avait laissées, aux iv· et v· siècles, comme un ferment de corruption au sein de la société chrétienne. Cf. Arnobe, Adversus gentes, I. VI, P. L., t. v, col. 1118; S. Ambroise, De Elia et jejunio, c. xii; In Ps. XL, 24, P. L., t. xiv, col. 711 sq., 1078; S. Jérôme, Epist., lx, ad Heliodo­ rum, P. L.,t. xxil, col. 601 sq.; S. Augustin, Confess., 1. VI, c. vin, P. L., t. xxxii, col. 726; De civitate Dei, I. II, c. iv, v, vm; L VII, c. xxt, P. L., t. xli, col. 49 sq., 53 sq., 210 sq.; Monumenta Germanite historica, Auctores antiquissimi, 13 in-4°, Berlin, 18771898, t. i, p. 92, 95-97; Seek, Geschichte des Unterganges der antiken Welt, 2 in-8°, Berlin, 1897-1901, t. it, p. 339, 456. Au dire des païens eux-mêmes, ces danses étaient d’une obscénité révoltante. Cf. Ammien Mar­ cellin, Hist., I. XIV, c. v, vi. Cicéron, dans une de ses plaidoiries, avait reproché à Caton d’avoir traité Mu­ rena de danseur, saltator, ce qui était, d’après lui, une sanglante injure.car, ajoutait-il, à moins d’être fou, un homme qui n’est pas ivre, ne danse jamais, nemo Iere sallat sobrius, nisi forte insaniat. Cicéron. Pro Mu­ rena, XIV. Cf, Suétone, Doniit., vili; Horaee, Od., xxi, II, 12; xxxil, 1,2; Cornelius Nepos, xv, I; Macrobe, Saturnales, tu, 14; Lucien, De saltatione, xxil; Tacite, Annales, l. XL Voir Guillaume Vuillier, La danse, c. I, Les danses antiques, in-4», Paris-Milan, 1899, p. I-33. C’étaient de ces danses impudiques, comme elles avaient lieu à la suite des festins et des orgies, danses que, deux siècles avant Notre-Seigneur. les Grecs dé­ générés avaient tenté d'introduire chez les Juifs, et qui furent en honneur à la cour des Hérodes. C’est par une de ces danses lascives, en effet, que Salomé, la fille d’Ilêrodiade, obtint d’Hérode charmé la tête de saint Jean-Baptiste. Les convives, échauffés par les abondantes libations de ce festin, eussent peu goûté une danse qui eût été simplement gracieuse. 11 fallait que le roi llérode fût bien peu maître de lui. pour pro­ mettre aussi inconsidérément jusqu’à la moitié de son royaume. Marc., vt, 22-23. Les poses, délibérément provocatrices de la danseuse, étaient savamment cal­ culées de manière à produire le plus de séduction pos­ sible sur l’esprit fasciné des spectateurs. Cf. J.-J. Tis­ sot, l ie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, 2 in-fol., Tours, 1897, t. i, p. 169 sq. Dans les peintures retrou­ vées à Herculanum et à Pompéi, et transportées, depuis, au musée de Naples, sont représentées bien des fois ces danses lubriques, en usage alors chez les Bomains. Cf. G. Boissier, Promenades archéologiques, in 8°, Paris, 1880; Jousset, L’Italie illustrée, in-fol., Paris, 1906, p. 45 sq., 60-66. L’Église, dans ses conciles, s’est plus d’une fois oc­ cupée des danses. Le concile de Laodicée (entre 343 et 381) a porté ce canon, le 53e : « Que les chrétiens qui assistent aux noces ne doivent pas sauter ni danser, mais assister avec décence au repas ou au diner, comme il convient à des chrétiens. » Hefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, Paris, 1907, t. i, p. 1023. Le concile de Tolède, tenu en 589, a voulu extirper abso­ lument de l'Espagne entière la coutume populaire de danser et de chanter des chants déshonnêtes aux fêtes des saints, en attendant le commencement des offices de l’Église, can. 23. Mansi, Concil., t. ix, col. 999. Ml DANSE Le concile in Trullo (692) a interdit les danses théâ­ trales, sous peine de déposition pour les clercs et d’excommunication pour les laïques, can. 51. Mansi, t. xi, col. 968. En 1209, un synode d’Avignon interdit de faire aucune danse théâtrale et obscène dans les églises anx vigiles des fêtes des saints, can. 17. Mansi, t- xxil, col. 791-792. Un synode, tenu à Paris en 1212 ou 1213, décida que les évêques ne pouvaient pas permettre que l'on dansât dans les cimetières ou dans les lieux saints, quand même la coutume eût existé auparavant, part. IV, can. 18. Ibid., col. 843. Le synode provincial de Rouen, célébré en 1231, ordonne aux prêtres d’interdire sous peine d’excommunication les danses dans les églises et les cimetières, à l’occasion des noces ou des fêtes, et d’avertir qu’elles n’aient pas lieu même ailleurs, can. 14. Mansi, t. xxni, col. 216. Dans ses statuts synodaux de 1260, l’archevêque de Bordeaux prohiba, sous peine d’anathème, les danses qu’il était d’usage d’organiser dans quelques églises de son diocèse le jour des saints Innocents, à cause des rixes et des troubles qu’elles pro­ duisaient, a. 2. Ibid., col. 1033. Ces règlements n’ont pas été universels, et la plupart ne visaient que des cas particuliers, sans interdire les danses pour elles-mêmes. Comme les Pères de l’Église, les théologiens ne con­ damnent pas la danse en elle-même. Saint Thomas d’Aquin parle des danses en ces termes . Ludus chorealis, secundum se, non est malus; sed secundum quod ordinatur diverso fine, et vestitur diversis cir­ cumstantiis, potest esse actus virtutis, vel vitii. Quum enim impossibile est semper agere in vi Ia activa et contemplativa, ideo oportet interdum gaudia curis interponere, ne animus nimia severitate frangatur, et ut homo promptius vacet ad opera virtutum. Etsi tali fine fiat de ludis, est actus virtutis quæ dicitur eutrapelia, et potest esse meritorius si gratia informetur. In Isaiam, c. III. Opera omnia, 34 in-4», Paris, 18711880, t. xviii, p. 696. Cf. S. Antonin, Summa theologiæ moralis, part. II, tit. vi, c. vi; Diana, tr. V, De scandalo, resol. xil, Opera omnia, 9 in-fol., Lyon, 1667, t. vn, р.335;Tamburini,Explicatio decalogi,!. VII,c. vm, $7, η. I, Opera omnia, 2 in-fol., Venise, 1707, t. r, p. 206; Bonacina. De matrimonio, q. iv, p. ix, n. 24, Opera omnia, 3 in-fol., Venise, 1716, t. i, p. 322; Lacroix, Theologia moralis, 1. Ill, part. I, tr. IV, c. Il, dub. i, n. 887, 3 in-fol., Venise, 1740-1750, t. I, p. 197. Les Sahnanticenses, à la question : An videre, et choreas ducere publicas inter mares et fœminas, sit peccatum ? répondent : Dicendum quod choraizare non est illi­ citum ex genere suo, et consequenter nec eas videre. Et ratio hujus est quia actus choraizandi ex se non est libidinis, sed lætitiæ. Ergo non est damnandus. Cursus theologiæ moralis, tr. XXI, De primo præcepto deca­ logi, c. vin, p. v, § 2, n. 61 ; tr. XXVI. De sexto et nono decalogi præcepto, c. m, p. i, n. 16, 17. 6 in-fol,, Venise, 1728, t. v, p. 171 ; t. vi, p. 107. Charete secun­ dum se non sunt malæ, dit saint Alphonse de Liguori, nec actus libidinis, sed lætitiæ. Quando vero sancti Patres eas interdum valde reprehendunt, loquuntur de turpibus et earum abusu. Theologia moralis, 1. IV, tr. IV, De sexto et nono præcepto decalogi, c. I, dub. 1, n. 429, 6 in-8», Paris, 1845. t. n, p. 239. La danse n’est point illicite de sa nature, dit le cardinal Gousset; on ne peut donc la condamner d’une manière absolue, comme si elle était essentiellement mauvaise. Théologie morale. Traité du décalogne, VI” partie, с. I, n. 650, 2 in-8“, Paris, 1877, t. i, p. 295. Cf. Marc, Institutiones morales alphonsianæ, part. Il, sect, il, tr. VI, c. iv, § I I, n. 829, 2 in-8», l.jon, 1885, t. i, n. 560. C/ior-æ, per se, etiam inter diversi s xus perso­ nas, dit Ballerini, non sunt illicitæ, si fiant honesto modo. Patio est quia choreæ per se indifierenh'S sunt, nec ulla lege prohibentur. Compendium theologiæ moralis, tr. De virtutibus, c. 111, a. 2, § 3, sect, n, n. 242, M2 2 in-8”, Rome, 1893, t. I, p. 212. Choreæ, etiam inter personas diversi sexus, non sunt per se malæ, fierique possunt honeste, imo et meritorie. Palmieri, Opus theologicum morale in Busenbaum medullam, tr. VI, De præceptis decalogi, sect, vi. De sexto et nono præ­ cepto, dub. i, n. 60, 8 in-8», Paris, 1893, t. n, p. 697. Les théologiens sont donc unanimes â enseigner que la danse, en soi, n’est pas intrinsèquement mauvaise. Si les lois de la décence y sont gardées, il est impossible de la considérer comme une action libidineuse. C’est, en général, un signe de joie; saltatio équivaut alors à exultatio. Parfois, c’est un simple divertissement, qui non seulement est permis, mais qui peut même devenir méritoire dans l’ordre surnaturel. On se tromperait donc en jugeant a priori coupable de péché mortel une personne, pour le seul fait d’y avoir pris part. II. La danse considérée dans ses circonstances. — Il en serait différemment si la danse, en raison des circonstances qui l’entourent, devenait une occasion prochaine de péché, soit pour les personnes qui s’y livrent, soit pour celles qui ne font qu’y assister. Il y aurait alors obligation stricte de s'en abstenir. La solu­ tion à donner aux cas pratiques dépend donc du plus ou moins de danger résultant des circonstances. Encore est-il indispensable d’examiner la probabilité de ce danger à un double point de vue : de la part de l’objet lui-méme, et de la part du sujet. i. ex parte REt, ou objecti. — 1» Costume. — Un des éléments à étudier, en premier lieu, pour juger de la moralité ou de l’immoralité d’une danse, est sans contredit le costume, vu les tentations innombrables auxquelles expose un costume indécent, et les péchés de regard ou de désir qu’il peut faire commettre. — 1. Nous ne signalerons ici que pour mémoire ces danses abominables que l’on nomme en Italie ballo angelico, et in quibus nuditas est totalis. Les danses de ce genre sont évidemment immorales, et nulle rai­ son ne peut permettre de s’y adonner, ou seulement d’y assister comme simple spectateur. —2. On doit en dire autant de celles ou le costume est tellement inconvenant qu’il semble une provocation directe au mal. Certaines danseuses de théâtre, par exemple, ont un vêtement, il est vrai, mais choisi et fait de manière à exciter les passions plutôt qu'à les assoupir : étoffe rose tendre ou jaune pâle, afin de la faire ressembler le plus possible à la couleur même de la chair, et tellement adhérent au corps qu’il en dessine nettement toutes les formes, ita ut oculis quasi perinde sit ac si nudæ aspiciuntur. Cf. Lessius, De justitia et jure, 1. IV, c. iv, dub. xiv, n. 112: Hoc, dit-il, non tant est pulchritudinem ostendere, quam homines directe ad libidinem allicere, in-fol., Brescia, 1696, p. 655; Tamburini, Explicatio decalogi, I. VII. c. vm, § 8, n. 7, Operaomnia, 2 in-fol., Venise, 1707, t. i, p. 206; Bona­ cina, Tract, de matrimonio, q. iv, p. ix. n. 25, Opera omnia, 3 in-fol.. Venise, 1716, t. i, p. 322. — 3. Dans cette catégorie de danses extrêmement dangereuses, en raison du costume adopté, il faut ranger, en général, les ballets d’opéras, où des troupes de danseuses évoluent en costume plus que sommaire : corsage largement décolleté et laissant voir la plus grande partie de la poitrine; bras entièrement à découvert; jambes couvertes d’un maillot; pour unique robe, le tutu, ou jupe de gaze légère extrêmement courte, n'arri­ vant pas même aux genoux, et qui, comme si elle était déjà trop longue, se relève comme d’elle-même, dans le tourbillon rapide de la danse. Cf. Guillaume Vuillier, La danse, c. XI, La danse au théâtre, in-4», Paris, 1899, p. 313-339. L’exhibition d’aclricesen pareil accou­ trement présente, indépendamment meme de la danse, un grave danger pour la morale. La danse assurément augmente ce danger, mais ne le consiitue pas positi­ vement. Ces nudités ne s'étalent en pleine lumière que 413 DANSE pour attirer plus facilement, et maintenir davantage la faveur d'un public blasé par les jouissances malsaines, mais toujours avide de voluptés. Dans le but de faire affluer les spectateurs et d’augmenter ainsi leurs recettes, des impresarios peu scrupuleux mettent en pratique le conseil donné au temps de la Régence par un ama­ teur de scandales : « Afin de réussir dans votre entre­ prise, allongez les ballets et raccourcissez les jupes. » Pour être vieux de deux siècles, cet infâme conseil n’a rien perdu de son écœurante actualité. Beaucoup de théâtres modernes avaient recours à ce moyen, malgré les timides et rares protestations de la censure officielle, qui s’alarmait parfois pour la pudeur publique. Comme tout périt sous le ridicule, surtout dans un certain monde, la censure officielle, de fait, a succombé sous les coups de ceux qu’elle visait, et qui, pour se moquer d’elle et la désarmer, l’appelaient plaisamment l’Académie de morale. 4. Dans la plupart des bals de société, dans les salons aristocratiques, comme dans les réunions mondaines d’un rang moins élevé, le décolletage des femmes est de mise, et souvent même de rigueur. C’est la toilette de soirée, exigée par le caprice de la mode ou la tyrannie des habitudes. Que cette coutume soit déplo­ rable, il n’y a pas à en douter. On doit souhaiter quelle disparaisse, et, si l’on a quelque autorité dans de tels milieux, faire tousses efforts pour que le remède soit apporté au mal. Mais, la coutume existant, coutume à laquelle pour certaines personnes du monde, du monde officiel surtout, il est si difficile de se soustraire, doiton condamner les dames qui, dans cette toilette, vont au bal? Plusieurs auteurs n’hésitent pas à les condamner avec sévérité. Leur sentiment leur parait si justifié qu’ils croient dénuée de tout fondement l’opinion con­ traire. Parmi ces moralistes rigides, il nous suffira de citer ici Roncaglia, Universa moralis theologia, tr. VI, De primo decalogi præceplo, q. in, De charilale, c. vi, De scandalo, q. v, resp. 3,2 in-fol., Venise. 1753, t. I, p. 184; Concina, Theologia Christiana dogmalicomoralis, 1. I, in decalogum, diss. IX, De scandalo, c. ix, § 12, n. 2-9, 10 in-4». Rome, 1755, t. n, p. 154157. D’après eux, ni les exigences de la mode, ni l’existence de la coutume n’excusent; et Ils déclarent coupables de péché mortel les femmes qui s’y conforment, â cause des tentations graves dont elles sont volontaire­ ment l’occasion pour ceux qui les voient ainsi décolletées. La coutume, disent-ils, ne saurait rendre licite ce qui est intrinsèquement mauvais. Cependant, la plupart des auteurs sont d’avis que la coutume est une raison suffisante pour excuser ces femmes de péché mortel, â moins que le décolletage ne soit excessif et réellement provocateur. Cf. Navarre, Manuale confessoriorum et pænilenliuni, c. xxxm, De superbia, n. 19, in-4», Venise, 1616, p. 388; Lessius, De justitia et jure, 1. IV, c. tv, dub. xtv, n. 106-112, in-fol., Brescia, 1696, p. 651; Cajetan. In //*"' II*, q. ci.xix, a. 2; Sylvius, In /ί»"> 11*, q. ct.xtx, a. 2, 4 in-fol., Anvers, 1667, t. ni, p. 898; Salinanlicenses, Cursus theologiæ moralis, tr, XXI, Deprimo decalogi præceplo, c. VIII, De vitiis charitati oppositis, p. v, § 2, n. 61; tr. XXVI, De sexto et nono decalogi præ­ ceplo, c. ni, p. 1, n. 16,4», n. 18, t. v, p. 171; t. vt, p. 107; Bonacina, Tractatus de matrimonio, q. IX, p. ix, n. 23, Opera omnia, 3 in-fol., Venise. 1716, t. I, p. 322; Diana, tr. V, De scandalo, resol. xi, n. 3, Opera omnia, 9 in-fol., Lyon, 1667, t. vu, p. 333; Sanchez. De sanclo matrimonii sacramento, L IX. din quantum sunt venerea; quia, solum in yw tum tusu libidinosa, illa ad coitum or­ dinant natura e' homines lasciri, ut experientia liquet; alii rero tactus solum ex fine operantis ordi­ 120 nantur ad coitum ; non vero ex se, n. 45, p. 112. Ces auteurs font ensuite remarquer que cela est in­ contestable en théorie, speculative et metaphysics loquendo. En pratique cependant, vu la corruption de la nature humaine, et la force de la concupiscence qui entraîne vers les voluptés coupables, très souvent ces oscula et amplexus sont péchés mortels; car il est presque impossible, tant la pente est glissante, que de la délectation purement sensible provenant ex osculis et amplexibus, on n'en arrive bientôt au désir et à la re­ cherche de la délectation vénérienne : sunt enim hæc salis propinqua, et una delectatio est via ad aliam. Vix enim erit homo qui virginem, ob delectationem natura­ lem osculetur, quin transeat ad carnalem, n. 48, t. vi, p. 113. Ces mêmes savants auteurs ont également appro­ fondi celte question, et l’ont exposée avec de très amples développements, dans le traité XIIIe, De vitiis et pecca­ tis, disp. X, ÿ 1, n. 211-217, Cursus theologicus,21 in-8", Paris, 1876-1883, t vu, p. 884-418. Saint Alphonse reconnaît aussi que la circonslance du jeu, comme aussi celle des habitudes reçues, sont des circonstances très atténuantes, au point de dimi­ nuer la faute, et même parfois de la faire totalement disparaître : Si oscula, amplexus, compressiones manuum et similia non obscama, fiant ex joco, levi­ tate, petulantia, imo etiam sensualitate, sive affectu sensuali ac naturali (dummodo non cum delectatione venerea, et si prteter intentionem suboriatur, ea re­ pulsa, ac tunc abstinendo ab illis), venialem culpam non excidit. Theolog. moral., I. IV, tr. IV, De sexto et nono prtecepto decalogi, c. II, dub. t, n. 417, 418, t. it, p. 233. Et plus loin, il ajoute : Licet, etiam prævisa pollutione,... equitare..., etiam causa recreationis, et honestas choreas ducere, I. IV, tr. IV, n. 483, t. n, p. 267. Dans son traité De recidivis el occasionariis, Berardi explique comment les amplexus des danses tournantes, telles que la valse, la polka, la mazurka, etc., peuvent parfois n’ètre pas, en pratique, gravement coupables. A première vue, dit-il, on a peine à comprendre com­ ment un jeune homme et une jeune fille si étroitement enlacés et pressés l'un contre l'autre, peuvent rester à l’abri de tentations graves et n’ètre pas exposés à y consentir. En fait, très souvent ils succombent par pen­ sées impures et désirs mauvais. Cependant, il n'en est pas toujours ainsi. On le sait par l'aveu même des per­ sonnes qui, après avoir fréquenté ces danses, sont reve­ nues à de meilleurs sentiments. Converties, alors, et souhaitant de mettre ordre à leur conscience, elles révèlent en toute franchise ce qui s’est passé en elles, à ces moments troublés de leur vie. D’une part, la vo­ lonté de s’amuser, l’entrainement de la danse elle-même, l’agitation qui en résulte, la distraction, la fatigue, sont, bien des fois, un obstacle aux tentations et au soulève­ ment des passions, ou contribuent à les apaiser plus vite. Fatigatio, tripudium, saltatio, agitatio, dis­ tractio, defatigatio, etc., malitiæ et libidini aditum praecludunt, aut illam cito evanescere faciunt. En outre, celui qui danse dans une réunion choisie, ou dans un bal de société, doit apporter tous ses soins à danser suivant les règles de l'art. Il ne le pourrait, à moins d'être très habile, si son imagination poursui­ vait, à ce moment, des rêves lascifs. Qui saltat atten­ dere debet ad bene saltandum. Si quis enim malitia præoccupetur libidinemque foveat, bene saltare mi­ nime potest, maxime si saltandi artem non optime calleat. Audivi etiam virum dicentem quod impedi­ mentum physicum haberetur; atque insuper ipse pudor efficit ut viri motus carnales impedire sata­ gant, ne turpiter commoli ab aliis conspiciantur. Audiri quoque fœminam dicentem quod fœminæ magis manuum constrictionibus quam amplexibus commo­ ventur. Amplexus enim tanquam legem chores acci­ piunt; manuunt vero constrictiones tanquam signum 121 DANSE amoris habent. Reapse dicit Descuret quod fœtnina non commovetur, nisi amet. Berardi, op. cit., part. II. c. I, a. 1, q. i, n. 177, object. 2». 2 in-8», Borne, 1897, t. n, p. 211 sq. La raison tirée de la difficulté de la danse, et invoquée par Berardi pour montrer que, bien des fois, le danger est moins grand qu’on ne le supposerait à première vue, paraîtra plus probante encore, si l’on réfléchit que la danse, telle qu'elle est pratiquée à notre époque, est un art qu’on doit apprendre si ofi veut le posséder, et où tous ne peuvent exceller, pas plus que dans la musique ou la peinture. M"" de Staël observait déjà que, de son temps, la danse était « remarquable par son élégance et la difficulté des pas ». Corinne, vt, 1, 2 in-8», Paris, 1807. De nos jours, cet art est devenu si compliqué qu’il exige, pour y réussir, des exercices fréquents. Les danseuses de profession se fatiguent, chaque jour, pen­ dant plusieurs heures, à répéter, devant leur psyché, les divers pas de la danse, pour se familiariser avec eux, et parvenir à les exécuter avec aisance, élégance et précision. Cf. M11'Bernay, La danse au théâtre, in-8», Paris, 1890. Le musicien exerce ses doigts, en parcou­ rant sans interruption le clavier de son instrument, de haut en bas et de bas en haut : il leur donne ainsi de la souplesse, de l'agilité et de la régularité. Le danseur ou la danseuse exercent leurs pieds, et mettent à ce travail autant ou même plus d'ardeur et de persévé­ rance que le pianiste n’en apporte à l’exécution de ses interminables gammes. La polka, la mazurka, la rédowa, etc., sont toutes des danses tournantes, et des modifications de la valse; mais elles en diffèrent, et se distinguent aussi entre elles parla différences du pas ». Le «pas de la valse » n’est pas celui de la polka, comme le pas de la rédowa n’est point celui de la Scottish, etc. Le pas de la valse se compose de trois parlies : un pas glissé, un assemblé, et un second pasglissé. En d'autres termes, le pied qui a glissé d’abord se détache de l’autre qui glisse à son tour. Tout cela s’exécute en tournant. Pans la terminologie chorégraphique, un glissé est un pas de danse par lequel on passe le pied doucement devant soi. en touchant légèrement le plancher.» L’assemblé » est un pas de la danse par lequel se réunissent les deux pieds suivant la troisième position considérée comme la plus naturelle pour finir la danse. On entend par positions les différentes manières de poser les pieds : an par rapport à l'autre. Il y en a cinq, suivant les regies de l’art. Dans la première, les pieds sont dispo­ ses en équerre, les deux talons se touchant. Dans la seconde, les pieds gardent la même situation respective, mais les talons sont écartés de la longueur du pied. La troisième, nommée aussi emboiture, ramène un pied devant l’autre, mais croisé avec lui, au droit du coup de pied, les jambes étant serrées l’une contre l’autre. La quatrième position détache les deux pieds, et porte . un d'eux en avant, à la distance de la longueur du ; - J. La cinquième, enfin, croise les pieds, en mettant h pointe de l'un au talon de l’autre. Ces cinq positions sent en usage en France depuis le xvtll» siècle. Elles sent fondées sur la nature elle-même, et réglées par Γίχρ rience et le sens de l’esthétique. Mais il y a aussi fausses positions, parce qu'elles sont, en quelque sorte, contre nature, et on ne doit jamais les employer dins les danses de salon. Elles servent, dans les danses i- théâtre, pour produire quelquefois certains effets partienliers, comme serait, par exemple, celle des piedstour-, s tous les deux du même côté, ou ayant les deux pointes Tsne vers l’autre. Cf. Fertiault. Histoire anecdotique et pittoresque de la danse, in-12, Paris, 1851; Blasis et Lemaître, La danse, in-12, Paris, 1875; A. Czerwinski, Brevier der Tanzkunsl, in-8°, Leipzig, 1879; Zorn. βι-jmniatik der Tanzkunsl, in-8», et 2 atlas in-4», Leiprg. 1887. Le pas de la valse actuelle n’est pas toujours celui 122 de la valse classique. Il consiste aussi à faire, en tour­ nant, cinq glissés suivis d'un assemblé, dans les six temps qui forment deux mesures musicales. De celte façon, ce pas répond à deux temps, ou à deux pas de la valse classique. Pour le pas de polka, on frappe alternativement des deux pieds, trois temps sur quatre. Au quatrième temps, le pied reste levé, et c’est lui qui commence les frappés suivants. Le pas de mazurka comprend deux parties. Dans la première, c'est-à-dire pendant les trois temps de la première mesure, un pied se pose en avant et l’autre le chasse; le même pied saute légèrement, et la jambe opposée se lève en arrière. Dans la deuxième partie du pas de mazurka, les deux pieds posent successivement à terre sans sau­ ter, et marquent les trois temps de la mesure. Les attitudes et les mouvements, inspirés par l’art chorégraphique, ne sont exécutés parfaitement que par les danseurs ou danseuses de la scène, dont c’est la profession. 11 est aisé de comprendre que l’attention nécessaire pour observer, aussi exactement que possible, toutes ces règles minutieuses et une foule d’autres, dont il est inutile de parler ici, soit pour le danseur et la dan­ seuse, exposés aux regards malicieux des spectateurs, la cause d’une préoccupation qui diminue d'autant le danger provenant des rapprochements et des enlace­ ments,que les danses exigent pour la plupart. Cf. Menestrier, Des ballets anciens et modernes, in-12, Paris. 1682; Rameau, Le maître à danser, in-8», Paris, 1725; De Cahusac, Danse ancienne et moderne, ou Traité historique de la danse, 3 in-12, Paris, 1754 ; Magny, Principes de chorégraphie, in-8», Paris, 1765; Compan» Dictionnaire de la danse, in-8», Paris, 1803; Noverre, Lettres sur la danse, 2 in-8», Paris. 1807 ; Baron, Lettres sur la danse ancienne et moderne, civile et théâtrale, 2 in-8», Bruxelles. 1825; Castil-Blaze, La danse et les ballets depuis Bacchus jusqu'à .V11· Taglioni, in-12,. Paris. 1832; Labat, Etudes sur l’histoire de la musique, 2 in-8», Montauban, 1852; Lacroix, Ballets et masca­ rades depuis Henri 111,1 in-8», Genève, 1868; Escudier, Dictionnaire de musique, in-12, Paris, 1872; Gaston Vuillier, La danse, in-4», Paris-Milan, 1899. La danse appelée galop est une des plus dangereuses. Elle est originaire de Hongrie, est à deux temps et à mouvement très vif. Souvent elle sert de figure finale au quadrille. Dans celui-ci, un nombre pair de couples de danseurs et de danseuses exécutent des contre­ danses, c’est-à-dire qu’un couple arrive au point occupé par le couple opposé, quand celui-ci le quitte. Cf. Mm» de Genlis, Les mères rivales, 4 in-12, Paris, 1800, t. n, p. 45. C’est, en effet, l’essence de la contre­ danse que des couples de danseurs, placés vis-à-vis, fassent, à l'opposite les uns des autres, des pas et des figures semblables. Le nombre de couples n’est pas nécessairement quatre dans le quadrille; mais il peut être plus nombreux, car ce mot vient de l'italien quadriglia, corruption de squailrigha, escadrille, petite escadre, petite bande. Cf. G. Vuillier. La danse,c.vin, р. 214, 219, 223, 231; c. x, p. 293, 296. Dans le galop, qui trop souvent est le bouquet final de ces réjouis­ sances, le cavalier tient de la main droite la danseuse par la taille, tandis que celle-ci s’appuie sur lui de la main gauche. Les deux mains se tiennent en avant, l’une l'autre. Le pas de galop est « une suite de chas­ sés ». Le chassé consiste à ramener un pied derrière l'autre qu’on avance aussitôt, commequand les militaires changent de pied pour se mettre au pas. Ce mouvement ne doit pas prendre plus d’un temps, c’est-à-dire pas plus d’une demi-mesure. Cf. G. Vuillier, La danse, с. vm, p. 203 sq., 209 sq. On se rend compte facilement par là du danger que présente le galop, au point de vue de la morale. Lepas de galop est une suite de chassés ou de sauts, la dame 123 DANSE ayant en avant le pied droit et le cavalier le pied gauche. Le pied de derrière chasse constamment le pied de devant. Le danseur et la danseuse se tenant, en outre, par la main, et ôtant presque l'un sur l’autre, tandis que se succèdent ces mouvements saccadés et rapides, il est difficile d’imaginer, propter seducentissimas approximationes pectoris ad pectus et vultus ad vultum, quelque chose de plus inconvenant eide plus troublant, autant pour les danseurs et les danseuses que pour les spectateurs. Il produit pour les uns et les autres une sorte d'enivrement passionné. De là ces vers de P. Lebrun : Si la valse s’emporte au galop favori, Plus aimé du valseur qu’agréable au mari... ÉpUres. Le roi de Grèce. 12ί vées de la société, une jeune fille ne pourrait, sans se déshonorer, aller seule au bal, ou en revenir de même, ou bien y aller et en revenir en compagnie de quel­ qu'un qui ne serait pas son très proche parent. Les sorties de ce genre sont moins rares chez les filles du peuple, qui, par suite, sont plus exposées à tomber dans une faute grave, ou à y faire tomber ceux qui, connaissant leurs habitudes, peuvent en profiter pour commettre plus facilement le mal. 4» Le temps. — Quand les danses sont fréquentes et régulières, comme, par exemple, dans les campagnes ou dans les petites villes, tous les dimanches et jours de fêles, il est très rare qu'elles restent un simple amusement. Elles deviennent, au contraire, une occa­ sion d'intimités et de rencontres pour des personnes de différents sexes, qui trouvent ainsi le moyen de don­ Voici, d’autre part, la remarque faite à ce propos par ner à leur passion un aliment dont elles sont toujours Berardi : Propter saltationem istam nimis concita­ avides. On ne devrait pas porter un jugement aussi tam, mulieres, quamvis ubera satis vel etiam perfecte sévère sur les danses qui ne se présentent pas avec ce cooperta habeant, magnam nihilominus (his partibus caractère de fréquence, de régularité et d’habitude, nimium se agitantibus) malitiosorum obtutuum occa­ comme celles, par exemple, qu'on organise accidentel­ sionem viris præbere possunt. Peccatum istud (quod lement dans un salon, à propos de circonstances spé­ tamen attenta etiam difficultate hunc aspectum evi­ ciales: réjouissances de famille, signature d’un contrat, tandi, non præpropere judicari debet mortale) com­ noce, baptême, etc. Ce n’est pas à dire que ces dansesmitti potest, non solum ab iis qui saltant, sed etiam là soient toujours innocentes. Elles gardent les nom­ ab illis qui foeminas saltantes conspiciunt ; mullo breux inconvénients inhérents à leur nature, et dont magis quia interdum immodestia ad prtcdicta non nous avons déjà parlé; mais, du moins, elles n’ont pas restringitur, sed ad aliquid pejus extenditur, /luceux qui proviennent de l’habitude. La fréquence des mêmes occasions fait que la passion s’enflamme, tandis divi qui dixit magis facile esse ut quis peccet choreas aspiciendo, quam in ipsis choreis saltando; idque que, par l'effet de la même cause, la pudeur, au con­ traire, s'all’aiblit, et l’horreur du mal disparait de plus forsan verum est. In primo casu adest tota commo­ ditas considerandi, et libidinem fovendi ; in secundo en plus de la conscience relâchée. autem, agitatio, distractio et tripudium minorem libi­ Le carnaval est une époque où les danses sont parti­ dini aditum relinquunt. Adverti potest demum quod culièrement dangereuses, et donnent lieu aux plus aspectus malitiosi, quamvis jrequenliores sint in vi­ graves désordres. Ces réjouissances bruyantes, lointain ris, accidere possunt etiam in fœmtnis, ut puta, si écho des saturnales païennes, ne sont que pour trop ipste, in juvenes turpiter commotos, oculos figerent. d ames l’occasion de chutes déplorables. Cf. Berardi, De recidivis et occasionariis, part. II, c. i, a. I, q. i, De recidivis et occasionariis, part. II. c. I. a. 4, De bacchanalibus, t. n, p. 235-238. sect, n, n. 173, t. n, p. 208 sq. La danse moderne appelée cancan est plus inconve­ La nuit également, le danger est plus grand que le nante encore. Elle est souvent exécutée avec des sauts jour. exagérés, accompagnés de gestes lascifs. Elle n’est tr. EX PARTE SUBJECTI. — Ce n’est pas assez, en pra­ dansée que dans les bals publics, et jamais dans un tique,d'examiner quel danger présentent objectivement salon qui se respecte. Il peut en être également ainsi, les danses, en raison des circonstances qui les entourent. en certains endroits, de la danse appelée cotillon, Il faut aussi et surtout considérer quel est ce danger, et dans laquelle un ou deux danseurs mènent le branle, par rapport aux personnes à l'égard desquelles on a c’est-à-dire conduisent tous les autres qui doivent répé­ une décision à prendre, ou à notifier. C’est par l'oubli ter après eux ce qu’ont fait les premiers. Cf. Paristrop fréquent de celte circonstance personnelle et Magazine, 3 mars 1867 ; G. Vuillier, La danse, c. X, essentielle, qu’on est exposé si souvent à se tromper et à tromper les autres. C’est pour cela aussi qu’il est si p. 307-309. Le cake-walk, qui a fait fureur dans tous difficile, pour ne pas dire impossible, de donner, sur les salons et qui est le quadrille américain, est aussi les danses, des règles générales, car chaque cas parti­ bien leste. 3° Le lieu. — L’endroit où se font les danses, comme culier comporte presque une solution différente. aussi le milieu ambiant,sontdes éléments à considérer, A moins d’être formellement obscènes, en elfet, les quand on veut juger sainement de la moralité d’une danses ne sont illicites qu’en raison du plus ou moins de danger qu’elles renferment, et qui les constitue une danse. Pour bien des motifs, les bals de campagne, d'auberges, de faubourgs, de barrières, paraissent plus occasion prochaine ou éloignée de péché. Si, d’ordinaire, le péché les accompagne, de manière qu’il y ait entre dangereux que ceux de salons ou de sociétés. Il faut bien reconnaître, en effet, que la grossièreté des danses elles et lui une connexion probable et presque certaine, le danger est prochain. Les danses d’un caractère lascif de campagne et de celles des gens de bas étage,ouvre impliquent, pour le plus grand nombre des individus, la porte à toutes sortes d’abus et de désordres, tels que : paroles trop libres, gestes inconvenants, postures ris­ un danger imminent, auquel, à moins d’un motif grave, quées, ou franchement déshonnêtes, embrassements on ne peut s’exposer, sans commettre une faute mor­ telle contre la vertu de prudence. Dans d’autres danses passionnés faits en public, sans pudeur ni réserve. Quoique la corruption se cache aussi parfois sous les I pourtant, le danger prochain n’est pas à ce point absolu dehors de l’éducation la plus raffinée, il y a cependant, ' et universel. Il peut n’étre que relatif, pour quelques en général, plus de décence et de retenue dans les sa­ personnes, par exemple, à cause de leur impressionna­ lons. Une jeune fille n’y danse, d’ordinaire, qu’en pré­ bilité, de leur tempérament, de leur fragilité ; en un sence de ses parents. Ceux-ci sont plus ou moins vigi­ mot, de leurs dispositions particulières qui leur font trouver une occasion fréquente de chute, là où une lants; mais, enfin, ils sont là. Il n’en est pas de même à la campagne, où les jeunes filles, beaucoup plus libres foule d’autres n’éprouvent aucune mauvaise impres­ dans leurs allées et venues, échappent souvent à la sur­ sion. Si une personne a péché gravement presque toutes veillance de leurs père et mère. Dans les classes éle­ -125 DANSE les fois qu elle a assisté à une danse, celle-ci, seraitelle honnête, est évidemment pour cette personne une occasion prochaine de péché. Il est très probable qu’elle retombera dans la même faute, si elle s’expose encore au même danger. On ne peut donc l’absoudre, si elle n’y renonce, à moins que, ne pouvant, pour un motif grave, se dispenser d’y assister, elle ne s'efforce, par la vigilance, la prière et de sérieuses précautions, de rendre éloigné le danger qui pour elle est prochain. Réciproquement, ce qui objectivement parait être un danger prochain pour le plus grand nombre, comme, par exemple, les amplexus dont il a été question à propos de la valse, de la polka, de la mazurka, etc., ■•n présente quelquefois très peu. ou même pas du tout, vu le tempérament des individus, ou l'éducation reçue dans le momie spécial auquel ils appartiennent, et par laquelle ils sont devenus, sous ce rapport, beau­ coup moins impressionnables qu'ils ne l’eussent été, dans un autre milieu et avec une formation différente. Comme il a été dit col. 124, les danses fréquentes excitent parfois les passions, en leur procurant les occasions périlleuses qui attisent la flamme impure et l’alimentent,· mais,parfois aussi, cette fréquence produit I efiet contraire. L’accoutumance émousse la sensibilité. II ne manque pas de gens blasés sur ce genre de di­ vertissement, qui, étant devenu pour eux une chose ordinaire, n’éveille ni leurs sens, ni leur curiosité. Ex assuetis non fil passio.Certaines personnes ne trouvent même, dans des danses assez risquées, qu'un véritable ennui. Elles ne s'y prêtent qu'à regret et avec dégoût, uniquement parce que telle est l’habitude tyrannique dans la sphère sociale, où, vu leur nom et leur rang, elles sont obligées de vivre. Pour apprécier le côté moral d’une danse, le théolo­ gien, ou le prédicateur, aurait donc tort de se mettre simplement au point de vue de ses idées personnelles, ou de celles du milieu dans lequel il a lui-même vécu. Π ne doit pas, dans sa pensée, opposer les personnes nées et vivant dans un milieu mondain, aux âmes pri­ vilégiées qui, dès leurs années les plus tendres, ont été cultivées comme des fleurs en serre. La comparaison serait assurément défavorable aux premières, mais ex­ poserait aussi à les juger injustement. De ce qu’une âme ne vise pas à la perfection, et n’a pas une émi­ nente vertu, il ne s’ensuit pas que tout soit péché en die. Parce qu'elle s'offusquera moins de certaines pa­ rties. de certains aspects, ou de certains rapproche»· nts, que ne le ferait une personne, dont l'innocence st toujours abritée derrière les murs d'une maison re­ lieuse, faut-il en conclure que sa conscience est com; -temenl oblitérée, et qu’elle ne distingue plus le bien do mal? Cette conscience assurément est moins déli­ es > que celle d'un prêtre habitué à la gravité et à la c.nité de la vie sacerdotale, ou que celle d'une reli­ gieuse vouée à la pratique des conseils évangéliques; Bais. si cette conscience est moins ouverte aux attraits :i vertu, on ne peut pas dire pourtant qu’elle soit iï-jlument faussée. Ellea un angle optique à elle pour heir et apprécier les choses. Aussi reste-t-elle parfois tr·- calme, là où d’autres seraient profondément trous. il ne faut donc pas s’étonner, si les personnes du * t de se font de la danse une idée toute différente de - que s'en forment les âmes qui, avides de perfecjfeo. fuient jusqu'à l'apparence du péché. La vue même n de d'une de ces danses donnerait à ces âmes des - études de conscience; tandis que, très souvent, le- personnes du monde y assistent et y prennent part, m· -n être émotionnées. C’est là un fait d’expérience, ■bat pourraient témoigner beaucoup de confesseurs B-iat ta pratique du saint ministère, ou même simpleB--. ' >s prêtres un peu mêlés à la société laïque, et, lors,plus à même de la connaître et de l’apprécier, ir ju.eerdes intentions des gens et des mobiles .qui -123 les font agir, il faut, en effet, pour un instant au moins, s'identifier avec eux, s'assimiler leurs pensées, et deviner ce qu'ils éprouvent. Ce n’esl pas à dire que, pour savoir si une chose est bien ou mal en soi, un théologien de profession soit obligé de consulter les laïques et les gens d'un certain monde. Assurément ceux-ci, sur une foule de sujets, tels que le duel, le point d’honneur, etc., se font une théorie à part, et qu'on ne saurait approuver; mais, comme pour tout péché mortel, il faut, de la part du pécheur, advertance et volonté, on est bien obligé, pour juger du danger que, pour tel ou telle, une danse pré­ sente, de leur demander quelle impression cette danse produit en eux. Sur ce point, en effet, eux seuls peu­ vent répondre, car seuls ils savent ce qui se passe dans leur conscience. Comme c’est une question de fait, ce n’est point par des règles générales qu'on arrive à l'élucider; mais c’est par leur aveu. Qu'on ne dise pas qu'ils sont intéressés à tromper. Nous supposons les pénitents de bonne foi, et, à moins de, preuve contraire, il faut les croire tels, quand ils viennent d’eux-mêmes réclamer les sacrements. C'est, d’ailleurs, un principe de saine théologie : Credendum est pænitenti tarn pro se quant contra se loquenti. Dans ses Avverlimenti per li confessori, § 19, ouvrage si précieux que l’Assemblée du clergé de France voulut le faire traduire et imprimer à ses frais, en 1655, saint Charles Borromée range les danses parmi les occasions relatives ou personnelles, et non parmi celles qui, étant absolues et naturelles, sont prochaines à l’égard de tous. Cf. Gousset. Théologie morale, Traité du sa­ crement de pénitence, c. xi, Des devoirs du confesseur envers ceux qui sont dans l’occasion prochaine du pé­ ché, n. t»65, t. il, p. 378. Ce dernier auteur fait, ailleurs, cette remarque importante : « Pour que la danse soit une occasion prochaine de péché mortel, il ne suffit pas qu’elle occasionne de mauvaises pensées, ou autres tentations, même toutes les fois qu’on y va; car on en éprouve partout, dans la solitude comme dans le monde. » Théologie morale, Traité du décalogue, VI" partie, c. I, n. 651. t. t, p. 296. Sur ce même sujet du point de vue personnel aux danseurs, on ne lira pas sans profit ce passage d'un théologien autorisé : Quænam surit choreæ quæ, ra­ tione modi libidinosi saltandi, valde periculosæ sunt et prorsus prohibendæ? Non facile in theoria statui potest, Quæstio enim intricatissima est, et plerumque a variis circumstantiis pendet... Vix aut ne vix qui­ dem definiri potest a viro theologo, qui res istiusmodi nonnisi ex aliorum relatione novit. Etenim ut experientiaconslal, referentes, diversi mode periculis affecti, de illis diversimode judicant. Quod enim aliis summe periculosum videtur, aliis tolerabile apparet; neque saltationes etiam ejusdem generis sunl ejusdem peri­ culi pro omnibus. Itaque nec ipsi viri qui mundanis recreationibus prius vacarunt, et subinde statum cle­ ricalem amplexati sunt, hac de re semper conveniunt. Generatim, ut periculosissimae habentur choreæ quæ valse et polka dicuntur; sedulo proinde videntur inter­ dicendae. Attamen non desunt viri probi qui has ipsas saltationes dicant modo non adeo indecoro fieri posse, licet communiter valde periculosæ sint. Plerumque igitur ea quæ ad choreas spectant relativa sukt ad PRESENTES personas et modorum circumstantias. Unde, in praxi, in pannis ad periculum personale pernitentis attendendum est, atque ad rationes quas habere potest choreis assistendi. Gury, Casus conscien­ tiae, De virtutibus, cas. xxn. n. 233, 2in-8°, Paris, 1891, t. i, p. 100. Il n’est pas rare, ajoute le même auteur, de rencontrer des femmes et des jeunes filles qui, dans le bal, n’ont commis d’autre faute que quelques pen­ sées de vanité. Il en est même qui ne pèchent aucune­ ment. Op. cil., n. 234, t. i, p. 100; Compendium lheu- 127 DANSE 128 logiæ moralis, tr. De virtutibus, c. ni. a. 2, S 3, sect, it, pas oublier cependant, qu’il n'est pas, à proprement η. 243, t. I. p. 213. Cf. Berardi, De recidivis el occapai ler. un législateur ayant, au for externe, le pouvoir de sionariis, part. II. c. I, n. 2, sect. I, n. 166; sect, n, faire et de promulguerdes lois, obligeant en conscience n. 177; sect, ni, n. 188, t. n, p. 203,211-212, 223 sq. en vertu de sa seule autorité. D’aulre part, une mesure III. La danse considérée dans son enshmble. — Ré­ i d’ordre général, par le fait qu’elle vise la population sumant les observations faites jusqu’ici, et n’en formant dans son ensemble,est chose extrêmement délicate, et. qu'un seul tout, nous pouvons conclure que : l»la danse avant de s’y résoudre, il convient d’en prévoir avec soin en soi n’est pas immorale, ni toujours cause de péché, les conséquences probables. Un sage administrateur ne ni, par conséquent, illicite. 2» Per accidens, elle peut prend pas une mesure qu’il prévoit devoir inutilement devenir dangereuse, dés lors, mauvaise et défendue. soulever des tempêtes. Les innovations disciplinaires 3° Comme il faut, dans chaque cas particulier, apprécier sont grosses d'inconnu, surtout quand la matière est les circonstances qui la rendent illicite, il est impossible délicaleet le terrain brûlant. Cf. Gousset, Théologiemoa priori de formuler des règles générales et absolues; rale, Traité du décalogue, VIe partie, c. i, n. 651, t. I, d'autant plus que les circonstances, qui vicient une p. 295. action de soi indifférente, doivent, ici, être étudiées Au sujet de ce que doit faire un curé contre la danse plus encore ex parte subjecti que ex parle rei, puisque en usage dans sa paroisse, de vives discussions se sont ce qui est danger grave pour les uns, n’est, bien des fois, élevées. Comme les inconvénients sont grands de part que danger éloigné pour les autres, ou même ne l’est et d’autre, et que les sentiments opposés sont défendus presque pas, ou pas du tout. 4» Dans la pratique, on avec conviction, et non sans de fortes raisons à l’appui, constate que le per se est beaucoup plus rare que le il sera toujours difficile, pour ne pas dire impossible, per accidens. Les personnes qui pèchent à l’occasion de trouver un moyen terme, et d’adopter une solution de la danse, sont donc incomparablement plus nom­ qui satisfasse chacun. Les uns, se fondant sur l’axiome breuses que celles qui ne pèchent pas à son occasion. qu’entre deux maux il faut choisir le moindre, se con­ Il en est surtout ainsi aux époques ou la foi diminue, et stituent les apôtres de la tolérance. Assurément il serait où les exercices de la piété chrétienne sont plus géné­ mieux, disent-ils, qu’on ne dansât pas; mais le mieux ralement abandonnés. Les mœurs étant plus relâchées, n’est pas de précepte, et, quelquefois, il est l’ennetni il se produit, alors, dans les danses, de tels abus, et on du bien. A quoi serviront des invectives publiques y prend de si grandes libertés, qu’il est bien rare que contre la danse? A cause des dangers qui ne s’y ren­ la vertu n’y fasse pas naufrage.au moins par des péchés contrent que trop, menacera-t-on de refuser l’absolution internes. Le per accidens devient ainsi presque la à toute personne qui aura dansé, à moins qu’elle ne règle. promette sincèrement de ne pas recommencer à l’ave­ H n’en reste pas moins vrai, pourtant, que ce qui , nir? Cette promesse, si elle est faite, sera-t-elle sin­ est accidentel, même un accidentel très souvent réalisé, cère? Et, si on ne veut pas la faire, on continuera à n’est point, pour cela, essentiel, ni universel; et que danser; on ne se confessera plus, et l’on ne commu­ l’on ne pourrait, a priori, porter une condamnation niera plus. générale sur toutes les danses et sur tous les danseurs. Ces sombres perspectives n’émeuvent guère les te­ C’est en ce sens qu’il faut entendre quelques auteurs nants du parti contraire. Voyant, avant tout, la gravité aflirmant que les danses modernes, telles que la valse, du mal actuel et le pressant danger que courent les la polka, la mazurka, etc., sont impures perse,comme âmes, ils sont d’avis qu’il faut prendre des mesures énergiques; menacer publiquement de refuser l’abso­ étant de leur nature la destruction de toute chasteté. Cf. Eschbach, Disputationes physiologico-theologicæ, lution à tout danseur et à toute danseuse, même si le disp. V, c. tu, a. I, § 3, in-8°, Rome, 1901, p. 524. Ces nombre des Pâques doit en être notablement diminué. auteurs prennent évidemment l’expression per se dans En ces matières, disent-ils, l'indulgence serait cou­ le sens moral, et non dans l’acception métaphysique pable. Elle n’aboutirait qu’à multiplier les sacrilèges. et absolue qu’elle a en philosophie. Pour le philosophe, Mieux vaut délaisser la sainte table que de la profaner. en effet, le per se implique une nécessité essentielle, A quoi bon céder au torrent de la coutume? Ne vautn’admettant aucune exception; par conséquent, toujours il pas mieux prendre les moyens d’endiguer ses flots absolument la même, dans tous les cas, quel qu’en soit dévastateurs? Et puisque le danger ne menace pas seu­ le nombre. En morale, le per se n’a pas ce caractère lement une paroisse, mais toutes les paroisses, les d’universalité et de nécessité immuable, sans aucune curés devraient unir leurs efforts, adopter une mesure sorte d’exception. Il est seulement l’équivalent des identique, afin de combattre le mal partout où il expressions telles que celles-ci : communiter, regula­ exerce ses ravages, et d'y porter partout remède. Rien riter, plerumque, ut plurimum, etc. C’est une géné­ n’est plus préjudiciable aux âmes et ne les encourage ralité, une grande majorité, et même très grande, si autant à persister dans leurs errements funestes, comme l’on veut; mais ce n’est plus l’universalité absolue. La la différence d’agir qu’ils remarquent entre les curés porte reste ouverte à quelques exceptions. Elles se pré­ des diverses paroisses, où les abus sont pourtant les senteront plus ou moins nombreuses; peut-être même, mêmes. L’indulgence des uns semble condamner, et, de longtemps,elles ne se présenteront pas; mais, enfin, de fait, condamne le zèle des autres, qu’il rend, du elles sont toujours possibles; tandis qu’elles ne le sont moins, pratiquement inefficace. pas du tout à l’égard du per se métaphysique. C’est là, Les curés voisins peuvent prendre de concert cette entre les deux per se, une immense différence. N’y mesure s’ils ont l’espoir fondé qu'elle produira de eût-il qu’un cas sur raille, ou même seulement sur bons résultats, fera disparaître les désordres, ou empê­ cent mille, cela suffit pour que, le per se ayant en mo­ chera une danse plus dangereuse de s'introduire dans rale un sens tout autre qu’en métaphysique, on ne le pays. Mais si, parmi eux, quelques-uns sont d’un puisse, en vertu de ce per se, porter sur les danses autre avis et ne croient pas la chose opportune, qui tournantes : valse, polka, etc., une condamnation uni­ pourra les y forcer? Leurs confrères n'ont aucune au­ verselle et absolue. torité sur eux. L’intervention de l’évêque serait alors nécessaire. H est donc rare que des curés puissent, de IV. Règles pratiques pour le pasteur d’ames en leur propre initiative, adopter un plan d’ensemble. dehors du confessionnal. — En raison de ses fonctions et de la charge d ames qui lui incombe, un curé a bien Reste l'action du curé dans les limites de sa paroisse. le droit, et même le devoir, de prendre des mesures Une mesure générale et rigoureuse, outre qu'elle peut d'ordre général dans le but d’extirper de sa paroisse être inefficace, risque aussi parfois d’atteindre des inno­ les abus qui s’y glissent, ou déjà y existent. Il ne doit cents et de les exposer au danger de se perdre. Mena- DANSE i 29 cer de refuser l'absolution à tout danseur et à toute danseuse, n'est pas, sauf en des cas 1res rares, théolo­ giquement soutenable. Pourquoi la refuserait-on à ceux ou à celles qui, en dansant, ne pèchent pas? Serait-ce parce que d'autres pèchent? Mais a-t-on le droit de punir quelqu'un des fautes d’autrui? N’est-ce pas une obligation grave de donner l’absolution à tout pénitent bien disposé, qui fait l’aveu de ses fautes? Pourrait-on, pour justifier celte décision, s'appuyer sur le scandale donné, ou sur la coopération apportée par les danseurs innocents à la faute des antres? Mais croit-on que l’abstention de quelques danseurs supprimerait les bals? Refuserait-on l’absolution à ceux qui ne pèchent pas, prxsumplione periculi? Mais cette présomption n'existe pas pour eux, puisque l'expérience a prouvé qu’ils ne pêchent pas, et qu'il n'y a pour eux aucun danger, du moins prochain. Celte menace de refus général d'absolution serait donc inutile, et la promulguer du haut de la chaire serait une grave imprudence. Sans convertir les coupables, elle ne punirait que les innocents. Elle serait donc plus nuisible qu'avantageuse. Le curé entrerait inutile­ ment en conllit avec la majeure partie de sa population. Ce serait le plus souvent la ruine de son ministère, et I impossibilité presque absolue de continuer le peu de bien qu'il pouvait accomplir encore. Cf. Ojctli, Synop­ sis rerum moralium et juris pontificii, alphabelico '•dine digesta, v° Chorex, 2 in-4», Prato, 1905, t. I, p. 288. Mais il ne s'ensuit pas que le pasteur d'âmes soit, même au for externe, absolument désarmé contre un mal de cette nature. 11 lui reste d'autres moyens qu'il doit employer. Il diminuera le mal. plus par son in­ fluence personnelle, discrète et persévérante, que par de violentes diatribes du haut de la chaire; il le diminuera par des conversations particulières, et par son action - ur les meilleures familles. Il Je diminuera aussi, pouri qu'il n’y revienne pas trop souvent, ni avec un zèle itré. par des sermons, non pas comminatoires, mais persuasifs; en montrant les écueils et prémunissant contre les périls; en conseillant aux pères et mères de • t mille d’en détourner leurs enfants. Mais qu'il ne defende pas les divertissements honnêtes, et qu'il ne condamne pas sansdistinction toutes les danses, comme si la loi naturelle, divine ou ecclésiastique, les pro­ hibait. L'Église, qui aurait le droit de faire une loi de ce genre, si elle le jugeait avantageux pour le bien des mes, n'en a promulgué aucune pour interdire, en . néral, la danse aux chrétiens. Le curé n'a donc pas te droit, en prêchant contre les danses réputées mauvaises, de laisser entendre qu’elles sont toutes condamaables. Il commettrait une erreur théorique et une grave ■nprudence. On s’apercevrait vite, au détriment de sa légitime influence, de ses exagérations. Même pour les danses de campagne, que l’on con5 '·.-n: généralement comme plus dangereuses, il y a fc-u a distinction. Des auteurs qu’on ne pourrait taxer ; t π, p. 159; t. v, p. 133; S. Alphonse, Theologia moralis, çaient des noms de démons tels que celui de Friskes, L iv, tr. IV, De sexto et nono præcepto decalogi, c. i, dub. i, et, à la lin de leurs ébats chorégraphiques, demandaient s 429. 6 in-8·, Paris, 1845, t. Il, p. 239 sq. à hauts et lugubres cris qu’on leur serrât fortement le -- Bonnot, Histoire générale de la danse sacrée et profane, •et progrès et scs révolutions depuis son origine jusqu'à pré­ ventre, sans quoi ils allaient expirer. Aux yeux du vul­ sent. in-12, Paris, 1723; Feuillet, Chorégraphie, ou fart d’écrire gaire, un tel état ne pouvait provenir que de ce que le tn danse par caractères, figures et signes démonstratifs, in-8· baptême leur avait été mal administré, notamment pat Pars. 1700, Magny, Principes de chorégraphie, in-8·, Paris, des prêtres concubinaires; aussi le peuple, dans son Π65; de l'Aulnaye, De la saltation théâtrale, in-8·, Paris. 1790; irritation, forma-t-il le projet de tomber sur le clergé K verre. Lettres sur les arts et sur la danse en particulier, de Liège et d’en faire un massacre, mais il n'y donna t _-8·. Paris, 1807; Ch. Mngnin, Origines du théâtre moderne, pas suite, à cause des guérisons opérées sur ces ma­ »-8·. Paris, 4838; Ferliault. Histoire anecdotique et pittores­ que de la danse. In-16, Paris, 1854; Castil-Blaze, L’Académie lades par ce même clergé. 135 DANSEURS Beaucoup plus explicite encore est Radulphe de Rivo, doyen de Tongres, mort en 1483, au c. ix de ses Gesta pontificum Leodiensium, que Chapeaville a in­ séré et annoté dans ses Gesla ponltf. 7ongrensium, Trajectensium et Leodiensium, Liège, 1612-1616, t. ni, p. 19-22. La secte, dit-il, vint de la haute Allemagne à Aix-la-Chapelle, puis à Utrecht, puis à Liège. Chaque jour survenaient de nouveaux danseurs, et leur mal devint contagieux. Car on vit une foule de gens, sains de corps et d’esprit, soudainement saisis par les dé­ mons, se joindre à la danse. Quelle pouvait bien être la cause d’un si étrange phénomène? Les gens sensés la plaçaient dans l'ignorance crasse des choses de la foi et des commandements divins, qui régnait à cette époque, mais, dans le peuple, plusieurs en rejetaient la faute sur la corruption du clergé, qui aurait dû mal conférer le baptême. Mais, observe Radulphe, pour prouver que la validité du baptême est indépendante de la dignité ou de l'indignité de ses ministres, Dieu fit aux prêtres séculiers de Liège la grâce, qu’il refusait aux religieux, de délivrer ces possédés au moyen des exorcismes. Entre autres faits, il rapporte ceux-ci. Dans l’église de Sainte-Croix, à Liège, le jour de la dédicace, pendant qu’on chantait les vêpres, le thuri­ féraire se mit tout à coup à balancer l’encensoir d’une façon désordonnée, à danser et à prononcer en chan­ tant des mots inconnus. Vainement on le prie de cesser; parmi les spectateurs étonnés, beaucoup se deman­ daient s'il n’appartenait pas à la secte des danseurs. Récitez le Paler, lui dit un prêtre; il refuse. Récitez le Credo. Je crois au diable, répondit-il. Le prêtre alors de lui imposer l’étole, de l’exorciser et de délivrer ce malheureux qui se met aussitôt à réciter avec un grand sentiment de piété le Pater et le Credo. Autre fait. Vers la fête de la Toussaint, à Herstal, village voisin de Liège, hommes et femmes de la secte s’étaient réunis en grand nombre et avaient décidé d’en­ vahir Liège et d’en massacrer les prélats, les chanoines, les curés et tout le clergé. Mais Dieu dissipe leur dessein; car, au moment de pénétrer dans la ville, d’honnêtes gens les conduisirent aux prêtres, qui les guérirent, à la grande confusion du démon et pour la plus grande gloire du clergé. Plusieurs furent menés à la chapelle de la sainte Vierge dans le cloître de Saint-Lambert, où le prêtre Louis Loves, inspiré par Dieu, imposa l'êlole sur l'un d'eux, récita le commen­ cement de l’Evangile selon saint Jean et le délivra ainsi de la servitude du démon ; il réussit de même pour neuf autres. Le bruit d’une telle guérison se répandit au loin, et d’autres danseurs, conduits au même en­ droit. furent de même délivrés par la pratique des exorcismes et rendus à la santé. On en avait mené d'autres ailleurs, aux églises collégiales de Sainte-Croix et de Saint-Barthélemy, aux églises paroissiales de Notre-Dame ei de Saint-André, où tous les prêtres sans distinction eurent prés d’eux le même succès. Dans la pratique des exorcismes, - note Radulphe, c’élait le plus souvent le commencement de l’Évangile selon saint Jean qu’on lisait, mais on empruntait aussi aux autres évangélistes les passages relatifs à la délivrance des possédés. Quand parfois la guérison tardait, on montrait au possédé l'hostie consacrée ou on la lui appliquait sur la tète. D’autres fois, on l’asper­ geait d’eau bénite, on lui en faisait même boire, après quoi on pratiquait sur lui les rites de l'Exi, immunde spiritus, de VEphphela et de l'insufllation. Radulphe raconte encore qu’une jeune possédée, vainement exorcisée par plusieurs prêtres, fut conduite à Aix-la-Chapelle et y fut guérie par le prêtre Simon, qui la plongea dans l'eau bénite. Il y avait deux ans quelle était sous le joug du démon. Et le démon in­ terrogé sur l’endroit où il se trouvait quand la jeune fille faisait sa communion pascale, répondit qu’il se 136 réfugiait à la pointe des doigts du pied jusqu’à ce que les espèces sacramentelles fussent consommées. Il de­ manda de pouvoir se retirer dans les bains de Carlsbad ; mais peu après, deux ou trois personnes s’y étant noyées, on attribua ce fâcheux accident à la présence du démon, et l’on ferma en conséquence les bains, et ces bains étaient encore interdits au moment où écrivait Radulphe. Ainsi combattue, cette secte qui, dans l’espace d’un an, avait fait tantde victimes, fut enrayée; elle disparut peu à peu, les cas de possession de ce genre devenant de plus en plus rares. La bonne réputation du clergé liégeois s’en accrut d’autant plus. Ce récit a manifes­ tement le ton d’un apologiste du clergé. Aussi l’auteur le termine-t-il par ces mots : « Loin de nous, qui espérons à la solide gloire de la vie future, de nous laisser gonfler par les vaines louanges des hommes. N'oublions pas ces paroles du Christ : « Plusieurs me »■ diront ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas « en votre nom que nous avons chassé les démons? Et « n’avons-nous pas, en votre nom, fait beaucoup de « miracles? Alors, je leur dirai hautement : Je ne vous « ai jamais connus. Retirez-vous de moi, ouvriers d’ini« quité. » Matth., vu, 22-23. A ces renseignements fournis par Radulphe, Chapeauville, dans ses annotations, p. 22-23, en ajoute d'autres : l’un qu’il emprunte, dit-il, au Magnum Chronicum Belgicum, et qui se trouve coïncider textuellement avec ce que dit Pierre de Herenthal; trois autres, qui sont de Jean Stabulatis, de Corneille Zanfliet et de Meyer. Mais tous ces témoignages ne nous apprennent rien de nouveau. Si l’on en croit au contraire Jean de Leyde, Chronic. Belgic., 1. XXXI, c. xxvr, dans les Rerum Belgicarum annales, t. i, p. 299, les danseurs d’Aix, d’Utrecht et de Liège poussaient en dansant le cri de : Gai, gai! D'après la Chronique de Cologne, p. 247, ils criaient : « M. saint Jean, gai, gai! M. saint Jean! » Ne serait-ce pas là une attribution erronée? Car nous n’apercevons pas le moindre rapport entre la danse des danseurs de 1374, véritable cas de posses­ sion diabolique ou de pathologie, et la danse de cir­ constance qui avait lieu, une fois l’an, autour du feu de la Saint-Jean, pas plus du reste que nous n’en décou­ vrons un avec la danse de Saint-Gui. D’autre part, le dernier tiers du xiv· siècle compte assez d’hérétiques connus, de date ancienne ou récente, tels que les vaudois, les béghards et les béguines, les turlupins et les lollards, contre lesquels Grégoire XI dut prendre des mesures sévères en 1372 et en 1373, Baronius, Annales, an. 1372, n. 33; 1373, n. 19, sans qu’il soit nécessaire de ranger parmi eux les danseurs de Liège. Rien, en effet, dans les documents de l’époque ne montre en quoi pouvait bien consister leur hérésie. Ils ne pratiquaient pas les sacrements, ils étaient pos­ sédés du démon, ils se livraient à des danses furibondes d’où la décence était bannie et devenaient ainsi, par un exemple contagieux, une cause de troubles et de scandales. On les traita en conséquence comme des possédés, et on leur appliqua les formules liturgiques de l’exorcisme. Mais, d’hérésie, pas de trace. De nos jours, le caractère contagieux de leur danse les ferait ranger plutôt parmi les malades atteints d’hystérie : et c'est bien, somme toute, d’une maladie de ce genre que furent frappés les danseurs de Liège, compliquée, du reste, de possession diabolique, ils sont donc à rayer de la liste des hérésies. Outre les ouvrages cités dans le corps de l’article, voir Hecker, Die Tanzwuth, eine Volkskrankheit im Mittelalter, Berlin, 1832; Die grosse» Volkskrankheilen des Mittelalt., Berlin, 1865; Frédéricq. Corpus inquisit. Neerland., Gand. 1889, t. i, p. 231 sq.; Id., Desecte» dergeeselaars en der dansers in de Nederlanden, Bruxelles, 1899; Baronius, Annales, an. 1374, n. 13. G. Baheille. 137 DANTYSZEK DANTYSZEK Jean de Curiis (1485-1548),. théo­ logien, poète, canoniste et diplomate polonais. Evêque de Chelm en 1530, il s'opposa avec zèle à la diffusion du protestantisme. Il mourut à Heidelberg en 1548. On lui doit l'ouvrage suivant contre les protestants : Christiana de /ide et sacramentis contra hæreticorum errores explanatio, Cracovie, 1545. Czaplicki, tie vita et carminibus Joannis de Curiis Dantisci, Breslau, 1855: Wiszniewski, Historya literatury polskiej, Cracovie. t. VI, p. 237-251 : Encyclopedia powszechna, t. vt, p. 783-785; Estreicber, Bibliografia polska, Cracovie, 1897, t. XV, p. 37-42. A. Palmieri. Jacques, théologien allemand, né en 1743 à Lengfeld, en Souabe, mort à Burgau le 4 septembre 1796. il entra dans l'ordre bénédictin à l’abbaye d’Isny et fut professeur de théologie à l'université de Salz­ bourg. Obligé en 1792 de se démettre de sa chaire â cause de son enseignement entaché de pélagianisme, il quitta l’ordre bénédictin et fut nommé chanoine de Burgau. On a de cet auteur : Anleitung in die biblische Moral, in-8°, Francfort, 1787; et 3 in-80, Salzbourg, 1903; Einfluss der Moral auf des Menschen Gluck, Salzbourg, 1789; Ideen ûber die Beform in der Théolo­ gie und besonders in der Dogmalik bei den Katholiken, Ulm, 1793; Der Geist Jesu-Christi und seiner Lehre, Fribourg, 1793. DANZER Hurter, Nomenclator, 1895, t. in. col. 471; B. Mittermuller, Die benedictiner Universilât Salzbourg, dans Studien und liltheilungen atis dem Benediktiner-und dem Cistercienser-Orden, 1884, t. I, p. 371. B. IlEL'RTEBIZE. Roger-François naquit en 1679 à Bricqueille-en-Bessin, dans le diocèse de Bay eux. Il entra dans la congrégation de Jésus et Marie, dite des eudistes, le 29 septembre 1699, et après avoir achevé son temps de probation et ses études théologiques, il fut . rdonné prêtre, puis incorporé à cet institut vers la fin de 1702.11 fut dès lors un religieux exemplaire. Un de ses premiers emplois fut celui de supérieur du petit séminaire de Bennes, où il fut envoyé en 1706. Il serait plus juste d'appeler cette maison Séminaire les pauvres clercs, car les petits séminaires de ce temps étaient des établissements ou recevaient pension gratuite les jeunes gens pauvres qui aspiraient au sacerdoce, et où ils faisaient successivement leurs cours d humanités et de théologie, pour n’en sortir qu’après Avoir reçu tous les saints ordres. Quant aux grands séminaires, ils se composaient de théologiens en état de payer leur pension, et surtout de clercs et de prêtres qui n’y résidaient que pendant un temps plus ou moins .ng fixé par l’évêque, pour se préparer aux ordinations et au saint ministère. A l'arrivée de M. Daon, le petit séminaire de Rennes n'avait que quelques années ^existence et ne comptait qu’une poignée de séminaristes vivant dans une extrême pauvreté, et logeant dans xne partie du presbytère de Saint-Étienne attenant à église de ce nom. Le nouveau supérieur se mit aussitôt « quête de ressources et sut en trouver. Avec l’agrér-nt et le concours pécuniaire de M«r de Lavardin, il acheta au faubourg Saint-Hélier un terrain avec une saison, où il iransporta le séminaire dès 1707. L'année soixante, il y commença de nouvelles et importantes constructions, puis il arrondit la propriété; enfin il dota cet établissement. Le nombre des élèves dépassa I entôl la soixantaine, et la piété ne cessa d'y être très f;r'.-sante. En 1719, M. Daon fut envoyé au séminaire d’Avranches pc-ατ y professer la théologie; et en 1727, il en fut ε·:::.mé supérieur, et prit en même temps la charge de principal du collège de cette ville, et celle de curé de m nt-Martin-des-Champs, qui étaient unies au séminaire. L eut beaucoup à souffrir de la part d’une coterie DAON DAON 138 janséniste, à la tète de laquelle se trouvait un grandvicaire, nommé Gautier, qui faisait de fréquentes visites au séminaire et cherchait par tous les moyens à inoculer les doctrines de la secte aux ordinands. Daon ne cessa de réfuter hautement ces novateurs, s’appliquant à maintenir les séminaristes dans l’orthodoxie et â en­ courager les prêtres de la ville qui restaient soumis à la bulle l'nigenitus, et étaient de ce chef persécutés par l’irascible vicaire général. Celui-ci essaya maintes fois de le perdre dans l’esprit de Mor Leblanc, prélat faible qui craignait de déplaire au parti ; mais l'évêque garda une grande estime pour Daon, qu’il écoutait volontiers. Comme curé de Saint-Martin, le religieux fonda une école pour les filles de sa paroisse. En 1730, il fut envoyé à Senlis, pour y remplir les fonctions de supérieur et de préfet des ordinands. Il s’y concilia immédiatement la sympathie de tous les gens de bien, et en particulier de Mar Trudaine, qui le choisit pour confesseur. Il établit une conférence de morale, où près de vingt-cinq ecclésiastiques de la ville assistaient régulièrement. Chacun devait mettre par écrit ses avis, alin que le secrétaire pût en transcrire le résultat sur son registre. Par son zèle et la sagesse de son administration, le supérieur mérita l’estime et la confiance de tout le clergé de Senlis. Appelé à la supériorité du séminaire de Caen, en 1738, il gouverna aussi cette maison avec tant de prudence et de bonté que, plus de cinquante ans après sa mort, sa mémoire était encore en vénération dans toute la ville. Enfin, en 1744, l'évêque de Séez ayant donné la conduite de son séminaire aux eudistes, demanda Daon pour en être le premier supérieur. Il y conquit très promptement l’estime et l’alïection générales. Il y termina sa vie le 16 août 1749. Roger Daon n'avait pas le talent de la prédication. Il y suppléa en composant de nombreux ouvrages simples et pratiques, destinés à la sanctification du clergé et des âmes, et qui furent à leur manière une prédication excellente. Us roulent presque tous sur des matières appartenant à la théologie morale dont il avait fait sa principale étude. Voici les titres d ceux qui ont été imprimés : 1° Conduite des confesseurs dans le tribunal de la pénitence, selon les instructions de saint Charles Borromée et de saint François de Sales, in-12, Paris, 1738. Cet ouvrage, qui résume brièvement ce qu'un prêtre doit savoir pour administrer avec fruit le sacre­ ment de pénitence, fut approuvé par un grand nombre d'évêques, et dès l'année qui suivit son apparition, M«r de Luynes, évêque de Baveux, le fit rééditer à ses frais et ordonna par mandement à tous ses prêtres d'en avoir un exemplaire. Il se répandit très rapidement et eut près de cent éditions. La 33e parut à Toulouse peu après la mort de l’auteur. 11 s'en fit des traductions en latin, en italien, en espagnol, en allemand et en anglais. On l’imprima encore à Toulouse, en 1820. Cet ouvrage déplut aux jansénistes, et les Nouvelles ecclésiastiques apprécièrent ainsi la 5e édition : « Il arrive souvent à l'auteur de prendre le mauvais parti dans les différents points de morale attaqués par les jésuites; par exemple, dans ce qu’il dit de la contrition, de la charité, des scrupuleux, du rapt de séduction, de la notoriété de fait, de l’accusation des fautes vénielles, de l’opinion du pénitent contraire à celle du confesseur, de l’aver­ tissement à qui pèche matériellement, des habitudinaires, de la stabilité de la justice chrétienne, de la fréquente communion, des dispenses de mariage, des moyens de perfection, de l'approbation des confesseurs. Quoique d'une morale qui paraîtrait aujourd'hui un peu sévère, ce livre est d'une doctrine irréprochable; 2» Conduite des âmes dans les voies du salut, pour servir de supplément à la conduite des confesseurs dans le tribunal de la pénitence, in-12, Paris, 1753. Ce volume, qui ne parut qu’après la mort de l'auteur 139 PAON — DAPONTES est comme le t. π de l’ouvrage précédent. L'auteur y indique la manière de diriger les enfants, les jeunes gens, les ignorants, les personnes mariées, les aspirants au sacerdoce, les religieux et religieuses, les soldats, les pauvres, etc. Cet ouvrage eut aussi de très nom­ breuses éditions. Celle de 1829 fut revue par un pro­ fesseur de théologie qui y ajouta des Avertissements aux confesseurs, et une Exhortation aux ecclésiastiques île s'appliquer à l'élude; 3° un recueil d’opuscules ren­ ferme des Méthodes utiles aux ecclésiastiques, tou­ chant la manière de bien faire le catéchisme, de prépa­ rer I, sentants à la confession, de leur faire renouveler publiquement les promesses du baptême et faire leur première communion, et d'administrer utilement le saint viatique et l’extrême-onction, in-12, Caen. 1731; 4° un autre recueil d'opuscules comprend aussi des Méthodes pour bien faire des conférences spirituelles, pour faire des prônes, pour les grands catéchismes, pour bien faire un sermon, pour expliquer les cérémo­ nies du baptême en l'administrant, pour expliquer celles du mariage en l’administrant; el une méthode facile pour apprendre aux nouveaux prêtres à entendre utilement les confessions, in-12, Alençon 1759; 5’ Re­ cueil d’instructions pour ceux qui se disposent à l'état ecclésiastique, in-12, Alençon ; c’est un catéchisme fort instructif pour les ordinands; 6° Introduction à l’amour de Dieu, tirée des Œuvres de saint François de Sales, in-12, s. 1. n. d.; 7» Pratique de la prépara­ tion et action de grâces avant el après la sainte messe, in-12, Alençon, 1748; 8° Instruction familière touchant les missions..., avec des exercices pour la confession générale el la sainte communion, in-12, s. 1. n. d.; 9° Pratique du sacrement de l’eucharistie, à l’usage des entants qui font leur première communion, Caen, 1740; 10° Règlement de vie pour un prêtre; devoirs des prêtres, etc. Beaucoup de ses ouvrages ont disparu ou sont très difficiles à retrouver aujourd'hui. Il n’y a à porter le nom de l’auteur que quelques-uns de ceux qui furent imprimés après sa mort. Outre les ouvrages qu’il composa lui-mêtne, Daon lit aussi réimprimer, avec des additions et des notes, plusieurs opuscules Ihéologiques el ascétiques de diffé­ rents auteurs. Il choisissait toujours ceux qui lui paraissaient plus propres à inspirer, entretenir et for­ tifier le goût d'une piété solide. On lui doit entre autres une édition du Contrat de l’homme avec Dieu par le saint baptême, l’un des ouvrages les plus estimés du Vénérable Père Eudes. Annales de la Congrégation de Jésus et Marie, passim; Itichmd et Giraud, Uiblivthéque sacrée (art. de Besselièvre, ancien eudiste). .1. Dauphin. patrice et protoasecretis, vivait à Constantinople vers le milieu du Xe siècle. Il écrivit une histoire de son temps aujourd’hui perdue. On a publié de lui : 48 homélies composées d’extraits de saint Jean Chrysostome, P. G., t. lxiii, col. 567-902; un discours sur la translation à Constantinople d une main de saint Jean-Baptiste, P. G., t. cxt, col. 611-620 (traduction latine seule); des lettres, dont une au pape Jean XI, au nom de Domain Lacapène, et une à Anas­ tase, métropolitain d'Héraclée, au sujet de la nomina­ tion de Théophylacte comme patriarche. J. Sakkelion, dans Δελτϊον τής ιστορικής και εθνολογικής εταιρίας τής 'Ελλάδος, t. t, ρ. 658 sq. ; t. it, p. 395 sq. Signalons encore, outre des discours restés inédits, une vie de saint Théodore Studile, P. G., t. xctx, col. 113-232, attribuée tantôt à notre Théodore, tantôt à un certain Michel. S. Ilaidacher, Sludien über ChrysostomusEklogen, Vienne, 1902, a recherché les sources des Έκλογαι de saint Jean Chrysostome : il a pu identifier cinq cents passages tirés d'homélies authentiques ou considérées comme telles par le compilateur; en outre. DAPHNOPATÉS Théodore, 140 dans son avant-dernière homélie, Daphnopatês cite les catéchèses xxn el xxin de saint Cyrille de Jérusalem. K. Krumbacher, Geschichle der byzantin. Lilteratur, 2· édit., Munich, 1897, p. 170, 459. S. PÉTB1DÈS. DAPONTES Constantin, qui prit en religion le nom de Césaire, naquit en 1713 ou 1714 à Scopélos, où son père gérait le consulat britannique. Après s’être initié dans sa patrie aux premiers élémenlsdes sciences sous la direction de Hiérolhée le Moréote, moine des Ibères, il alla achever son instruction à Constantinople, puis à Bucarest, el enfin à Iassi, grâce à la protection des princes Maurocordato, auprès desquels il remplit diverses fonctions, jouant au factotum dans les Princi­ pautés. Dénoncé au grand-vizir pour ses malversations, 11 se retira en Crimée, d'où il crut pouvoir, en 1747, revenir à Constantinople. Jeté en prison, il n’obtint son élargissement, au bout de vingt mois, qu'en sacrifiant toute sa fortune. Un mariage malheureux, contracté le 12novembre 1719, acheva de le dégoûter du monde; il se lit moine en 1753 dans l'tle de Pipéri, se brouilla avec son sup -rieur au bout de quelque temps, et se retira finalement à l’Athos, au monastère de Xéropotamos, en 1757. C'est là qu’il mourut le 1 décembre 1784, laissant un héritage littéraire considérable. Beaucoup de ses ouvrages ne rentrent pas dans notre programme. Parmi ceux qui louchent à la théologie, nous citerons : l°les offices des saintsCharalampos, Matrone et Spyridon, in-40, Bucarest, 1736; 2° l'office de saint Bhéginos de Scopélos, in-8°, Venise, 1716; 3° le Miroir des femmes, 2 in-8°, Leipzig, 1766, biographies édifiantes des femmes de la sainte Ecriture, entremêlées de digres­ sions infinies; 4° Ι’Έγκόλπιον λογικόν, recueil d’hymnes en l'honneur de la sainte Vierge, in-4°, Venise, 1770; 2« édit., Leipzig, 1836; 5° la Χρηστοήθεια, in-8°, Venise, 1770, recueil de recettes morales pour bien vivre en tout état; 6° Lettres contre l’orgueil el la vanité du siècle, in-8», Vienne, 1776; 7° la Τράπεζα πνευματική, in-8°. Venise, 1778; 2’ édit., ibid., 1780, recueil de quinze discours moraux suivis de documents relatifs au mo­ nastère de Xéropotamos; 8° Panégyriques de divers saints en vers, in-8», Venise, 1778; 9° Μαργαρίτας τών τριών ιεραρχών, in-8», Venise. 1779, traduction en grec vulgaire des principaux discours des saints Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze et Jean Chrysostome; 10° traduction des Dialogues de saint Grégoire le Grand, in-8°, Vienne, 1780; 11° Έξήγησις τής θείας λειτουργίας, in-8°, Vienne, 1795, curieuse explication de la messe. Les ouvrages suivants sont plutôt historiques, mais plus d'une question tliéologique s’y trouve incidem­ ment traitée; ils n’ont d’ailleurs vu le jour qu'à la fin du dernier siècle: 12° Histoire des sultans, de Mchémel à Achmet, publiée par C. Salhas, Bibliotheca grteca medii ævi, Venise, 1872, t. Ht. p. 1-70; 13" Catalogue historique de 1700 à 1781, publié par le même savant, ibid., p. 71-200; 14° Éphémérides Daces, publiées par E. Legrand avec une traduction et un excellent com­ mentaire historique, 3 in-8°, Paris, 1883-1888; 15° Jar­ din des Grâces, publié presque simultanément par E. Legrand, dans le t. ut de sa Bibliothèque grecque vulgaire, Paris, 1881, p. 1-232, et par G. Sophocle, in 16. Athènes. Daponlès a laissé, en outre, plusieurs ouvrages ma­ nuscrits, dont les principaux sont une Géographie historique, le Θεατρον βασιλικόν, recueil de panégyriques et de cantiques, les “Ανθη νοητά, sorte d’anthologie de l’Ancien Testament, le Φανάρι γυναικών, histoire des femmes célèbres du paganisme comme de l’antiquité chrétienne, le Βίβλος βασιλειών, résumé de l’histoire byzantine, entremêlé, comme les autres ouvrages de Daponlès, d’une foule de digressions souvent fort curieuses, enfin des Hymnes et poésies diverses. Sur tous ces ouvrages comme sur la vie même de leur fécond 441 DARBOY auteur, on lira avec fruit la notice placée par E. Legrand en tête du t. tu des £'p/iémêrides Daces, Paris, 1898, p. 1-i.xxvxl· L. Petit. Georges, archevêque de Paris, né à Fayls-Billot (Haute-Marne), le 16 janvier 4813. d’une famille modeste. Élève du petit séminaire de Langres en 1826, et du grand séminaire de 1831 à 1>36, il fut ordonné prêtre le 17 décembre 1839 par Ms·· Parisis, qui le nomma vicaire à Saint-Dizier. Professeur au grand séminaire de Langres, de 1840 à 1845, il tra­ duisit alors les oeuvres attribuées à saint Denys t’Aréopagite. Partisan résolu d’une authenticité que les critiques les moins suspects rejettent, l’abbé Darboy a déployé pour défendre sa thèse toutes les ressources d’un esprit que la controverse n’effrayait pas. Peutêtre à cette date subissait-il trop l’influence d’opinions ambiantes; la France catholique renonçait alors au gallicanisme, et, par réaction contre le gallicanisme, on abandonnait volontiers, dans l’ordre même pure­ ment historique, les thèses qu’avaient patronnées, au xvn» siècle, des critiques jansénistes ou gallicans. L’abbé Darboy quitta Langres pour Paris en 1845. Second aumônier du collège royal Henri-lV; maître de conférences à l’école des Carmes que Mm Affre venait d’ouvrir, il publia tour à tour les Femmes de la Bible 11846); les Saintes femmes; une Lettre à M. l’abbé ombalot, en réponse à ses deuj lettres à .Vm l'ar­ C. chevêque de Paris (1851); une Nouvelle lettre à .V. l'abbé Combalot en réponse à sa nouvelle attaque • entre Nosseigneurs de Paris et d'Orléans ; Le Christ, les apôtres et les prophètes; Jérusalem et la TerreSainte (1852), que M. l’abbé Guillermin a spirituelle­ ment nommé : « Voyage en Terre Sainte dans un fauteuil; » L’Imitation de Jésus-Christ, traduction nouvelle avec Rélierions, commentaire substantiel de ce livre admirable. De 1847 à 1855, l’abbé Darboy inséra aussi divers articles dans le Correspondant. (Ce re­ cueil, après la mort de Mm Darboy, a publié plusieurs lettres de lui.) Vicaire général de Paris, archidiacre de Saint-Denis, protonolaire apostolique, l’abbé Darboy publia, en 1856, la Statistique religieuse du diocèse de Paris. Après le meurtre de Ma* Sibour (3 janvier 1857), il fut élu vicaire capitulaire du diocese, fut maintenu ians l’administration par le cardinal Morlot, donna une nouvelle édition du Traité de l’administration temporelle des paroisses, œuvre de Mse Affre; et, en 1858, publia 2 in 8“ sous ce titre : Saint Thomas Becket, archevêque de Canlorbéry et martyr, adaptation de l uvrage d'un ancien fellow de l’université d’Oxford, le docteur Gilles. L’abbé Darboy avait fait précéder cet ouvrage d’une Introduction dont l’irréprochable orthoJuxie déliait la critique la plus ombrageuse. Il prêcha aux Tuileries le carême de 1859; fut nommé à l’évêché Nancy le 16 août de la même année, préconisé le 3» septembre, et sacré à Notre-Dame de Paris, le 30 noernbre, par le cardinal Morlot. Il ne devait que passer dans la capitale de la Lorraine; il y acheva le retour â la liturgie romaine, entrepris par son prédécesseur. P. rmi les mandements de l’évêque de Nancy, nomK ns sa lettre du 4 avril 1860, sur la Nécessité de ■Rude, qui accompagnait une ordonnance relative aux «r. êrences ecclésiastiques et à l’examen des jeunes s* très. Le cardinal Morlot, sur son lit de mort, avait le uandé M»'' Darboy pour successeûr; le 10 janvier to. un décret impérial présenta pour l’archevêché A Paris l'évêque de Nancy qui fut préconisé dans le ceoistoire du 16 mars 1863. Le 8 janvier 1864, l’empen-or le désigna comme grand aumônier; et, par un A-eret du 5 octobre, l’appela au Sénat. Aux honneurs qai s’accumulaient sur sa tête, et auxquels seule xr. qua la pourpre romaine, l'archevêque de Paris *> pondit par une vie d'une correction sévère et d’un »■’••■■gable labeur. Sa vocation, et aussi ses aptitudes DARBOY 142 et ses attraits, faisaient de lui un administrateur, un théologien, un apologiste. Préoccupé de la formation de la jeunesse cléricale, l’administrateur agrandit le petit séminaire de Notre-Dame des Champs, et releva le petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet. I) dota la Sorbonne théologique de professeurs éminents, et rétablit à Notre-Dame les conférences de l’Avent, confiées par lui à un orateur qui devait, hélas! trom­ per bien des espérances, le P. Hyacinthe. H consacra son église métropolitaine (31 mai 1864.) Il encouragea toutes les œuvres charitables, crèches, asiles, écoles chrétiennes, etc. Certains actes de l'administration de Mof Darboy ont provoqué de légitimes critiques Homme de gouvernement, l’archevêque de Paris re­ doutait tous les obstacles que son action aurait pu rencontrer; de là son opposition, justifiée d'ailleurs parde graves autorités, à l'inamovibilité des desser­ vants (séance du Sénat, 18 juin 1865); de là aussi, la répugnance qu'il éprouvait pour l'exercice de la juri­ diction immédiate du pape dans les diocèses, et qui. après la visite indûment faite par ses délégués aux maisons des j-'snites et des capucins, lui attira le bref sévère du 26 octobre 1865. Aux reproches du SaintPère, Mm Darboy répondit d'une manière qu'on vou­ drait plus respectueuse et moins chagrine. La Rerue d'histoire et de littérature religieuses, mai-juin 1907. р. 240-281, a publié les lettres, jusqu'alors inédites, de Mm Darboy à Pie IX et au cardinal Antonelli. Ces erreurs de conduite s’expliquent par des erreurs théo­ logiques. Au grand séminaire de Langres, l’abbé Dar­ boy avait enseigné les doctrines romaines; l'archevêque de Paris paraissait s’en être dépris; et certes, il ne les professait plus, lorsqu'au Sénat, « dans un discours, il s’éleva contre les appels au saint-siège, et conclut à accorder quelque respect aux lois organiques. » Émile Ollivier, L’Église et l’État au concile du Vati­ can, c. v. Au concile du Vatican, Mm Darboy combattit la définition de l'infaillibilité pontificale dans un dis­ cours d'une rare habileté. 11 avait le droit de parlera ses collègues comme il le fit, le 20 mai 1870, à la 55e congrégation générale; il eut le tort de s’adresser à l’empereur et de solliciter une intervention qui d'ail­ leurs ne lui fut pas toujours accordée. « Je me demande, écrivait-il à Napoléon 111 le 26 janvier 1870, après s'être plaint du défaut de liberté du concile, si l’in­ térêt général, l'intérêt de la société religieuse et civile, n'exige pas qu’on nous vienne en aide. Le gouverne­ ment de l’empereur ne pourrait-il pas faire connaître au gouvernement pontifical les appréhensions que les débuts du concile causent même à des esprits sérieux et non prévenus, et lui laisser entrevoir les consé­ quences possibles des tendances et des agissements signalés plus haut (dans cette même lettre)... Ce n’est pas moi, sans doute, qui conseillerais de prendre à l’égard du concile une attitude qui ne serait pas che­ valeresque et désintéressée; cependant, je ne voudrais pas qu'un grand gouvernement comme celui de l'em­ pereur exprimât une confiance et des espérances que l’avenir trahira peut-être. » Cité dans L'Eglise et. l’État, с. vi. Et dans une lettre du 21 mai 1870, l'archevêque de Paris proposait à l’empereur de rappeler de Rome l’ambassadeur, le marquis de Renneville. D'apres Mm Darboy, parcet acte, « le gouvernement... donnerait un appui moral à la minorité... et il contribuerait peut-être efficacement à faire retirer ou ajourner la question malheureuse qui inquiète et divise tout le monde... » L’Eglise et l’Etat, c. vu. On se méprendrait singulièrement si l'on attribuait ce très regrettable langage et les actes correspondants, à une foi anémiée, si je l’ose dire, par des préoccupations d'ordre poli­ tique. Mm· Darboy avait pu dire un jour à l'évêque de Metz, Mo· Dupont des Loges : « J’envie votre piété, mais pour ma foi, elle est intacte. » F. Klein. I ie de 143 DARBOY - DARBY 144 ΛΛκ Dupont des Loges. L’avenir n'a point justifié les écrit sur ce sujet (je tiens ce propos de l’abbé Delarc, alarmes des inopportunistes de 1870, mais c’est en à qui l’évêque de Poitiers l'avait rapporté) En même toute sincérité que l’archevêque de Paris disait au temps qu’il répand la lumière, Mtu Darboy recommande concile : « Le remède proposé (la définition) contre l’effort et préconise la lutte. Dés Nancy, il écrivait un les maux du siècle est manifestement inefficace; il est mandement sur la direction et le gouvernement de la même à craindre qu’il ne nuise à beaucoup dames. vie (1862); à Paris, entre autres mandements d’ordre Le point de vue théologique n'est pas le seul à consi­ essentiellement pratique, il en donnait un d'une haute dérer, nous devons tenir compte aussi de l’effet sur la inspiration et, à certains endroits, d'une pénétrante et société civile... Presque tous ceux qui président en sereine mélancolie sur le caractère et la portée de la Europe aux destinées humaines nous chassent ou nous vie humaine (novembre 1865). Son dernier mandement fuient. Dans ces poignantes angoisses de l’Eglise, quel de carême (I5 février 1871) s'achève par de vigoureux remède offre-t-on au monde accablé? A ceux qui d’une conseils. M»r Darboy écrivain, et aussi orateur, a été appré­ épaule indocile secouent les charges imposées par les cié d'une manière, ce semble, définitive par M. Émile Olliantiques et respectables coutumes de leurs pères, les vier : « Tout ce qu’il a dit ou écrit est d’un tour parfait, auteurs du schema (de l’infaillibilité) imposent une d'un souflle fort, haut, plein, d'une clarté transparente, charge que sa nouveauté rendaussi lourde qu’odieuse...» d'une dialectique animée, d’une justesse et d’un choix L'Église et l’Élal, c. vin. Quand la congrégation géné­ de termes exquis. La grandeur de la pensée commu­ rale du 13 juillet 1870 eut montré comme inévitable niquait à sa parole, malgré la faiblesse de ses moyens aux évêques inopportunistes la définition tant redou­ physiques, une autorité triomphante : en l’écoutant oi: tée, Mer Darboy écrivit le 16 juillet à Pie IX, pour se sentait élevé à la région supérieure de l’intelligence, demander qu’on fit au texte de la constitution deux plus ferme et plus éclairé. Peu accessible aux entraîne­ modifications qui laissaient une porte ouverte au galli­ ments de l'imagination, il n'en était que plus lumi­ canisme. Collectio Lacencis, t. vit, col. 992. A cette con­ neux : le bois sec est celui qui produit les flammes dition, il promettait que la plupart des évêques oppo­ vives. » L’Église et l'État, c. v. sants donneraient leur adhésion au décret en session Si désabusé qu'il parût des hommes et des choses, publique. Quand il n'eut plus l’espoir d’être écouté, il et que nous le montre son buste, chef-d'œuvre de fut d'avis de ne point paraître à la séance conciliaire Guillaume, Mor Darboy professait à l’égard de ses du 18 juillet; et son avis, combattu par Msr llaynald, contemporains un optimisme que l'expérience n'avait archevêque de Colocza, par Mor Ginoulhiac, archevêque pas entamé. « J’offre ma tête à qui en veut, disait-il à de Lyon, prévalut parmi les évêques de la minorité. Napoléon III un jour de 1868, mats à notre époque, on « La piété et le respect filial, écrivaient-ils le 17 juil­ ne trouverait pas un bourreau. » (Je tiens ce détail let à Pie IX, ne nous permettent pas, dans une ques­ du P. Adolphe Perraud, qui le tenait de l'archevêque tion qui touche de si près Votre Sainteté qu’on peut lui-même.) La Commune donna un démenti à cet la considérer comme lui étant personnelle, de dire optimisme. Averti à temps, il pouvait fuir : << Je resterai, publiquement et à la face de notre Père : Non placet... » dit-il, car je dois l'exemple à mes prêtres : ma fuite se­ La définition une fois portée, Msr Darboy se soumit, rait d’ailleurs le signal d'un massacre général. » comme d’ailleurs tous les évêques de la minorité. L’archevêque fut arrêté dans son palais le 4 avril 1871 ; « Je tn’en voudrais, dit-il au pape dans une lettre du il fut enfermé à Mazas, ou il demeura quarante-six 2 mars 1871 (Paris, investi depuis septembre par les jours. D’inutiles démarches furent tentées auprès de troupes allemandes, venait de se rouvrir), si je ne pre­ M. Thiers pour obtenir l’échange de Ma'' Darboy contre nais occasion de la présente lettre pour vous déclarer Blanqui, retenu prisonnier à Versailles. L’archevêque que j'adhère purement et simplement au décret du de Paris fut transféré à la Roquette Je 22 mai, le 24, 18 juillet. Peut-être que celte déclaration paraîtra su­ condamné à mort par un simulacre de cour martiale, perline après la note que j’ai eu l’honneur de remettre et fusillé. Il tomba en pardonnant et en bénissant. Des à Votre Sainteté le 16 juillet, de concert avec plusieurs funérailles solennelles, décrétées par l'Assemblée na­ de mes collègues; mais il suffit que la chose vous soit tionale, lui furent faites le 17 juin ; et au service de agréable, comme on me l’écrit, pour que je la fasse quarantaine, le P. Adolphe Perraud, de l’Oratoire, avec plaisir, surtout dans les circonstances que vous prononça à Notre-Dame son oraison funèbre. traversez. Votre Sainteté peut se rappeler que, dans Les Œuvres pastorales de M·· Darboy ont été réunies, cette note, nous exprimions l'espoir de réunir l’unani­ 2 in-8·. Paris. 1876. Oraison /unébre prononcée à Notre-Dame mité des suffrages, si l’on adoptait deux ou trois correc­ de Paris par le R. P. A. Perraud, de l’Oratoire (18 juillet 1871); Oraison funèbre prononcée à la cathédrale de Nancy par le tions qui n’atteignaient pas le fond du décret, mais qui R. P. Didon, O. P. (24 juin 1871); Lettre de M,r Foulon (1871); en adoucissaient la formule. C’est surtout la question Introduction aux œuvres pastorales, de M·’ Foulon: M·' Foulon, d'opportunité qui nous tenait au cœur, ou plutôt à Histoire de la vie et des œuvres de M·’ Darboy. Paris. 1889; l’esprit, et la crainte, hélas! de voir les gouvernements Guillennin, Vie de ΛΙ*' Darboy, avec lettre-préface par M*' Oury, se désintéresser des affaires de la papauté. Je sais bien Paris, 1888; La vérité sur M*' Darboy, Gien, 1889; Pierron, que les hommes ne sont pas forts, ils viennent encore M·’ Darboy, esquisse familière, Paris. 1872: M·' Fèvre, Vie intime et travaux littéraires de M·' Darboy, Paris. 1863; île le montrer, et que Dieu n'a pas besoin d’eux; mais 2· édition, sous le titre : Vie et œuvres. Langres et Paris. 1874; pourtant il s'en sert quelquefois. Enfin, c'est fait. » E. de Mirecourt. M·' Darboy, in-32; Mlle Grace Ramsay, Chez l’archevêque de Paris, l’apologiste ne donne pas Λ/·' Darboy, souvenirs personnels, Irad. de l’anglais par de prise à la critique. Sa fine intelligence avait discerné Mlle O. de L.. in-16, 1872; Semaine religieuse de Paris, de bonne heure les problèmes qui tourmentent l ame t. XXVI. p. 7 ; Captivité et mort de M·· Darboy en 1871 (extrait contemporaine; et ses Instructions pastorales sont une du Correspondant); L'épiscopat français depuis le Concordat série de réponses à ces questions anxieuses. Indiquons jusqu'il ta séparation, Paris, 1907, p. 390-391, 463. 465. les Instructions quadragésimales de 1868, 1869, 1870 et , A. Largent. 1871, qui constituent un traité complet de la vraie DARBY John Nelson, predicant anglais dissident religion. Auparavant, dans son mandement pour le (18 novembre 1800-29 avril 1882), naquit à Londres de carême de 1861, sur la divinité de Jésus-Christ, l’arparents irlandais, et fut élève de Trinity College à chevéque avait réfuté les audacieuses négations de la Dublin. Ses études achevées, il embrassa la profession Vie de Jesus, publiée en 1863; il avait commenté à d’avocat, qu’il abandonna ensuite pour la cléricature. grands traits l’encyclique Quanta cura dans son Ins­ En 1825, il devenait diacre, et en 1826 prêtre de truction pour le carême de 1865, de laquelle Msr Pie l’Eglise établie. Il ne resla pas longtemps tidêle à cette disait â Pie IX que rien de plus topique n’avait été Église. Elle était alors éprouvée P”r la déplorable ten­ 145 DARBY dance de Tcrastianisme, qui en faisait une simple institution d’État, en tout soumise au gouvernement. Plusieurs des anglicans les plus fervents avaient déjà fait schisme pour protester contre ces tendances pure­ ment mondaines; John Walker, en 1804, avait ainsi fondé une secte séparée, les séparatistes ou walke­ rites, qui avaient de nombreuses communautés en Irlande et dans l'Angleterre occidentale. Des « congré­ gations » de ce genre furent fondées, en particulier, en Irlande, par le dentiste Norris Groves et l'avocat Bellet. Tous deux furent les amis de Darby et eurent sur lui grande inlluence. Stokes, -V. Darby, p. 537 sq. Le dernier coup fut porté à celui-ci par la vue de l’acharnement avec lequel l'archevêque anglican de Dublin, Magee, et son clergé, s’opposaient, au nom de la raison d’Etat, au mouvement d'émancipation des ca­ tholiques alors dirigé par O'Connell. Dès 1828, il semble avoir abandonné l’Eglise établie. Il est alors tout occupé de la pensée de l’avènement prochain du Christ, hanté de visions apocalyptiques, et linit par renoncer à toute idée d'une Église hiérarchique, pour ne voir dans le christianisme que la doctrine consignée dans l'Ecrilure sainte et interprétée par le sens propre de chaque baptisé. Il vécut, en 1830, plusieurs mois sur le Calary Bog. dans une hutte de paysan, se livrant à toutes les pratiques ascétiques. Ainsi préparé à son rôle de réno­ vateur, il alla étudier en Angleterre les communautés séparatistes, et fut très frappé de la ferveur qui régnait dans celle de Plymouth. La vue des Plymouth brethren fut pour lui une révélation; c’est sur leur modèle qu’il instituera dans le monde entier des fraternités. S’il fut donc le principal propagateur du mouvement séparatiste et individualiste connu sous le nom de plymoulhisme, il est faux que ce mouvement lui doive son existence; tout au contraire, les idées de Darby se précisèrent et s'affirmèrent dans la société des frères de Plymouth. Stokes, Λ'. Darby, p. 544 sq.; Teulon, The history, p. 8 sq. En 1831, Darby commence en Irlande, avec Bellet, « l’œuvre du Seigneur ». Groves est parti pour prêcher l'Évangile aux musulmans de Perse et de Méso­ potamie. Les prédicateurs ambulants ont un véritable succès, et détachent de l’Êglise établie nombre de ses plus fervents sectateurs. Les persécutions ne manquent pas; et en plus d'une ville, Darby et ses compagnons sont expulsés et maltraités à l’instigation du clergé anglican. Les premières congrégations de frères de Plymouth ou darbystes n’ont aucune organisation, toute hiérar­ chie étant pour elles une altération coupable de l’œuvre du Christ. Chaque dimanche les frères se réunissent pour la cène, repas commun de pain et de vin ; on chante des cantiques; on fait des lectures de l’Ecrilure suivies de longs silences pendant lesquels chacun se livre à la méditation; puis tous ceux des frères qui sentent en eux l’Esprit peuvent librement dire ce qu’il leur inspire. Pas de symbole commun. Les frères se regardant comme « les saints des derniers temps » ne récitent pas l'oraison dominicale, parce que la parole : « Pardonnez-nous nos offenses, » ne saurait avoir de sens pour eux. Le baptême n’est conféré aux enfants qu’à treize ou quatorze ans, après qu’ils ont été instruits des vérités du christianisme. L’avènement du Christ étant proche, et tout ici-bas devant bientôt finir, les freres ne cultivent pas les sciences et les arts, et se i-ornent à gagner le nécessaire pour leur subsistance de chaque jour; ils refusent, autant que possible, de prendre part à la vie politique et sociale de leurs con­ citoyens, et même à leurs œuvres de charité. Dans cette ferveur des premiers temps, il y eut incontestablement de nobles exemples d’austérité, de détachement, de prière, donnés par les premiers darbystes. Stokes. John \elson Darby, p.544 sq. ;Teulon, The history,p.‘22sq.; Grant, The Plymouth brethren, p. 49 sq. Darby fut un intrépide voyageur, qui, jusqu’à ses DA R VAR IS 146 dernières années, prêcha ses doctrines par le monde. Il parvint à implanter quelques communautés de frères parmi les calvinistes du sud de la France, et surtout dans la Suisse française et allemande, ou le darbysme devint une secte assez puissante. Il parcourut, en prê­ chant et instituant des congrégations, l’Italie du nord, l'Allemagne, les Etats-Unis, le Canada, et jusqu’à la Nou­ velle-Zélande. Herzog, Les frères de Plymouth, p. 11 sq. Des schismes devaient naturellement se produire dans une secte où l’inspiration individuelle ne con­ naissait aucune règle. Par une inconséquence, due sans doute à son éducation théologique anglicane. Darby prétendait imposer aux siens ses idées sur la trinité, l’incarnation et quelques autres dogmes. En 1845. cette prétention produisit une grave scission. Deux des « frères » de Plymouth les plus fervents. Newton et Harris, ayant enseigné sur la personne du Christ des propositions que Darby trouva hétérodoxes, et refusant de se rétracter, leur maître les « livra à Satan », et leur refusa l’accès de ses assemblées; il y eut ainsi, à Plymouth même, et dans les autres villes où le plymouthisme avait des adhérents, deux catégories de frères, les exclusifs, exclusive brethren, groupés autour de Darby, et les ouverts, open ou loose bre­ thren, qui suivaient Newton et Harris. Chacune de ces sectes rivales se fractionna bientôt en subdivisions distinctes. Loofs, Darby, p. 490 sq. ; Stokes, J. .V. Darby, p. 551 sq. ; Carson, The heresies, p. 159 sq. Darby passa ses dernières années au prieuré d'islinglon. consulté par ses adhérents du monde entier, et scrupuleusement obéi. H mourut à Bournemouth le 29 avril 1882. Les darbystes ne publiant pas de statistiques, il _st difficile de connaître leur nombre exact. Aux États-Unis, ils comptaient, en 1890, (1661 « communiants ». En Angleterre et au Canada, ils sont beaucoup plus nom­ breux. Au moment de la mort de Darby, on comptait 750« congrégations»en Grande-Bretagne, pour les seuls exclusifs. Des traductions française et allemande de la Bible ont été faites, par les soins de Darby, à l'usage des frères. Carroll, The religious forces, p. 60 sq., 181 sq.; Stokes, ./. .V. Darby, p. 552. 1. Sources. — La publication des œuvres de Darby a com­ mencé à Londres en 1866; 34 volumes ont déjà para ; The col­ lected writings of J. N. Darby, 1866 sq. Un Index a paru à Londres en 1902. Ses Lettres, de 1832 à 1882, ont été égale­ ment éditées à Londres : Letters of J. N. Darby, Londres. 1886-1889. Gleanings from the writings of J. N. D., Londres, 1898; Gleanings from the published letters of .1. N.D., Londres. 1896; Memoir of A. Ar. /V. Groves by Ids widow, Londres, 1869, il. Travaux. — J. H. Blunt. Dictionary of sects, heresies, etc., Londres, 1891 ; H. K. Carroll, The religious forces of the Uni­ ted States, New-York, 1893; .1. C. L. Carson, The heresies of the Plymouth brethren, Londres, 1883; E. Dennet. The Ply­ mouth brethren, l.ondres, 1870; Estéoule, Le plymouthisme d'autrefois et le darbysme d'aujourd’hui, Paris, 1858; J. Grant, The Plymouth brethren, Londres, 1875; H. Groves. Darbyism. Its rise and development, Londres, 1866; J. J. Her­ zog, art. Plymouthbrüder, dans Realencyklopadie, 2* édit., t. xii, p. 72 sq. ; J. J. Herzog, Les frères de Plymouth el John Darby, Lausanne, 1845; Loofs, art. J. N. Darby, dans Realencyklopiidie, 3· édit., t. tv, p. 483 sq. ; W. Reid, Plymouth brethrenism unveiled and refuted, Edimbourg, 1875; G. T. Stokes, J. N. Darby, dans Contemporary Review, octobre 1885, t. xt.vttl, p. 537 sq. ; J. S. Teulon, The history and teaching of the Plymouth brethren, Londres, s. d. (1883). .1. de la Serviere. Démétrius, auteur grec de la première moitié du dernier siècle, dont le nom, comme celui du Berquin en France, est resté populaire dans la jeunesse grecque. Né le 13/24 août 1757 au petit village de Kleisotira en Macédoine d'une famille de commerçants en bois (d’où le nom de Darvaris, marchand de bois), il se rendit en 1769 à Semlin, où son père avait établi une succursale. C’est là qu'il apprit l’allemand et le slave; il compléta son éducation d’abord à Kouma. puis à DARVARIS 147 DARVARIS Neu«atz, enfin â Bucarest (1777-1780), et aux univer­ sités allemandes de Halle et de Leipzig. Revenu à Semiin au mois d’août 1784, il y ouvrit une école qu’il di­ rigea pendant sept ans consécutifs. 11 lit de même à Vienne où il se rendit en 1794, à la demande de son frère Jean dont les libéralités lui permirent d'imprimer les nombreux ouvrages qu’il avait composés pour ses élèves. Il mourut le 21 fêvrier/5 mars 1823, à Vienne, à l’âge de 65 ans et demi. De ses nombreux ouvrages, nous ne mentionnerons ici que ceux qui se rapportent à notre domaine : 1° Μικρά κατήχησις ήτοι σύντομος όρΟ'.δοξο: ομολογία της ανατολικής εκκλησίας τών Γραικών η *Pr. μκί·.·ν, in-8", Vienne. 1791 : traduction du caté­ chisme serbe approuvé par le synode de Karlovitz en 1774; 2° Χειραγωγία εις τήν καλοκάγαθίαν, in-4", Vienne, 1791 ; 3° Ασφαλής όδηγία εις τήν γνώσιν των ανθρώπων, in-81', ibid., 1795 ; 4» ’Αληθής όρος εις τήν εύδαιμο· ία/, in-8", ibid., 1796 ; 5° Χρυσοΰν έγκόλπιον, in-8", ibid., 1799, traduction de Cébès et d’Épictéte, suivie d’un Essai sur la providence, composé par Darvaris; 6° Σύντομος ιερά Ιστορία τής έκκλτσίας τής παλαιάς καί νέας Διαθήκης, in-8", ibid., 1800, traduit du russe ; 7» Έκχειρίδιον χριστιανικόν, explication de la messe, de l’office, des sacrements, en un mol de tout ce qui toucheau culte, in-8", ibid., 1803;8» ’Επιτομή τής Ιεράς ιστορίας τής εκκλησίας τής παλαιάς και νέας Διαθήκης, in-8", ibid., 1803 ; 9“ Μεγάλη κατήχησις ήτοι ορθόδοξος χριστιανική διδασκαλία τής ανατολικής εκκλη­ σίας, traduction du russe, in-8", ibid., 1804; 10“ ΙΙαιδαγωγ’ος ήτοι ηθικοί κανόνες τού ζήν, in-8“, ibid., 1804; 11° ΙΙροπαρασκευή εις τήν θεογνωσίαν διά τής θεωρία; των ό'ντων, in-8", ibid., 1807; 12' Μικρόν προσευχητάριο'/, suivi des offices liturgiques, in-8", ibid,, 18I8. C’est encore à la plume féconde de Darvaris qu’est due la traduction allemande de la trop fameuse ΙΙέτρα σκανδάλου d'Elie Migniali, vigoureux pamphlet contre la primauté papale; cette traduction parut à Vienne en I787. L’année précédente, avait également paru, mais en tra­ duction slave, la Χρηστοήθεια d’Antoine de Byzance. Plusieurs de ces volumes, en particulier les catéchismes, ont été réimprimés plusieurs fois. DAUBERMESNIL 148 ment Charles V, roi de France, à réprimer de pareils hérétiques. Voix· la lettre du pape au roi, dans Baro­ nius, Annales, an. 1373, n. 19-20. Est-ce à la suite de cette invitation que Jeanne fut arrêtée? Baronius l’affirme, ibid., n. 21, et cite Gaguin. Jeanne, en effet, fut jugée, convaincue d hérésie, condaxnnée et livrée au bras séculier. Gaguin raconte, Annales Francorum regum, Paris, 1521, p. Cl.xill, qu’on la brûla en place de Grève avec le cadavre de son compagnon. Celui-ci, en effet, était mort en prison avant la sentence. Il avait été avec Jeanne l’un des principaux prédicateurs de la secte; son corps fut conservé dans la chaux pendant quinze jours et finalement brûlé avec Jeanne, quand celle-ci dut monter sur le bûcher, le 5 juillet 1372. Gaguin, Annales Francorum regum, Paris, 1521, p. CLxm;. Baronius, Annales, an. 1373, p. 19-21; Prateolos, Elenchus hæresium, Cologne. 1581, art. Turlupins; Du Cange, Glossarium, v Turlupins : aligne, Dici. des hérésies ; Nouvelle biographie générale, Paris, 1855, t. xnt, p. 1C6-168. G. Bareille. François-Antoine, homme po­ litique français, né â Salles (Tarn) en 1748, mort â Perpignan en 1802. Envoyé par le département du Tarn à la Convention, 1792, mais républicain modéré, il démissionna en mai 1793; déjà pendant le procès du roi, prétextant une maladie, il n’avait pas pris part au vote. Un décret spécial du 24 thermidor an III (Il août 1795) le rappela à la Convention; il fut alors membre du comité d’instruction publique. Il figura aux CinqCents, mais il en sortit en l’an V pour y rentrer en l’an VI. toujours comme représentant du Tarn. Il protesta contre le 18 brumaire, aussi fut-il exclu du corps législatif pax· Bonaparte et même un moment exilé dans la Charente-Inférieure. Sa mort suivit de près. Daubermesnil est surtout connu poux· ses idées et ses tenta­ tives religieuses. Afin de se débarrasser de « la super­ stition » et pour lutter contre le « péril prêtre », la Convention et plus encore le Directoire tentèrent de fonder une religion civile, dans le cadre décadaire. L’un des législateurs les plus zélés autour de cette idée fut Daubermesnil, comme le prouvent ses longs discours, sentimentaux et optimistes, aux Cinq-Cents. Mais trou­ A. Démétracopoulos, tq-,visual καί $ieÿ9wvuç lï; -.t, Νιοιλλτ,'ιΐχήν vant lente et incomplète l’action des pouvoirs publics, Φιλολογίαν. Κω·,ΐΓτ«ντΐν«ν Xà6a, in-8·, Leipzig, 1871, p. 97-98; Έπαν-,εil essaya de lancer, de son initiative privée, les institu­ ίο'σιις σφαλμάτων raçaxr.pr.OtvTW/ <·/ xi) Νίφθλληνθχ^ Φιλολογία το5 tions religieuses et morales qu’il rêvait. Dans les pre­ Κ. Σάία. in-8·, Trieste. 1872. p. 38-40. L’article de C. Satlias, miers mois de l’an IV (1797), il faisait paraître un Nco«AÂr,>txrt Φιλολογία, Athènes. 1868, p. 564, est inexact et incom­ livre descendu du ciel (e cælo descendit), disait l’épi­ plet graphe, sans nom d’auteur et avec ce titre : Extrait L. Petit. d'un manuscrit intitulé : « Le culte des Adorateurs, » DAUBENTON ou DAUBENTONNE Jeanne, dite aussi Piéroime d’Aubenlon, hérétique brûlée à Paris, contenant des fragments de leurs différents livres, le 5 juillet 1372. Née à Paris, à une date inconnue, dans sur l’institution du culte, les observances religieuses, Γ instruction, les préceptes et l’adoration, in-8», Paris. le courant du xtv» siècle, Jeanne Daubenton se laissa séduire par la morale fort relâchée des turlupins. Voir Ce livre, qui s’inspirait de Voltaire tlans ses jugements ce mot. Elle s’unit à l’un d’eux, se mit à prêcher et sur les religions positives et de Rousseau poux· la devint l’un des principaux et des plus actifs propagan­ construction de la religion nouvelle, prétendait rame­ distes de la secte. Les femmes, disait-elle, ont reçu de ner sur la terre la seule religion vraie, la religion na­ Dieu, aussi bien que les hommes, le don de la prédi­ turelle, celle des patriarches qui gouvernaient leurs cation. Poux· marcher sur les traces des apôtres, on familles selon les lois de la conscience, sans sacerdoce, doit aller pieds nus, à peine vêtu et vivre dans la pau­ sans mystères. Les dogmes que devaient croire les vreté. Une fois arrivé à un certain degré de perfection, Adorateurs étaient ainsi uniquement l’existence de tout est permis, on devient impeccable, et l’on peut se Dieu et l’immortalité de l’âme; les préceptes qu’ils livrer, sans crainte du péché, à tous ses caprices, devaient observer énuméraient les devoirs naturels assouvir ses passions et satisfaire son corps. Des envers Dieu, envers le prochain, envers soi-même et maximes aussi dépravées trouvèrent facilement un écho envers la cité. La partie originale du livre concerne dans les bas fonds de la capitale et des environs. Les l’organisation du culte. Il y a un culte public et un membres de la secte furent nombreux. Chacun se culte privé. Le culte public se célèbre dans l’asile ou trouvant vite en état de perfection, ils agissaient en temple; l’année rituelle commence, comme l’année conséquence et ne reculaient devant aucune turpitude, républicaine, à l’équinoxe d’automne, et chaque saison mè ne en public. Le débordement de leurs mœurs les est l’occasion d’une grande fête commune à tous les rendait passibles des lois civiles. Mais ils avaient la Adorateurs. Il n’y a pas de prêtres à proprement parler; pr-’-tention de mener une vie conforme â (’Évangile. leur rôle est joué par des chefs de famille élus chaque L’autorité ecclésiastique dut intervenir. Grégoire XI année et qui revêtent un costume minulieusement excommunia les turlupins et invita les princes, notam­ décrit et ridicule. Tous les neuf jours, huit jours conDAUBERMESNIL •149 DA UBER MESNIL — DAUPHIN (DELFINI) sêcutifs étant consacrés au travail, l'Adorateur se rend au temple avec sa famille. Les rites principaux sont l'entretien d’un feu sacré perpétuel dans l'asile, rite renouvelé de la religion des Guèbres, des danses saintes, des offrandes de froment ou de fruits, etc. Les funérailles sont entourées de cérémonies très longues et très compliquées. Deux jours par année sont con­ sacrés à la célébration des mariages. Quant au culte domestique dont le prêtre est le chef de famille, il est de beaucoup le plus important. Le culte des Adorateurs eut même un commencement d’exécution. D’après Grégoire, Daubermesnil aurait fondé deux asiles, l’un à Gaillac, dans son pays natal, l’autre à Paris, rue du Bac, et ici l’association aurait réuni sept ou huit pères de famille. Bientôt les Adorateurs se confon­ dirent avec les théophilanthropes dont Daubermesnil devint l'un des chefs. Grégoire, Histoire des sectes religieuses, 2 in-8·, Paris, 1810 et 1814; 2· édit., 1821; Mathieu. Lu théophilanthropie et le culte décadaire, 1796-1801, in-8·. Paris. 1903. C. Constantin. né le 9 novembre 1704 à Fritzlar, entra dans la Compagnie de Jésus â Mayence, le 28 sep­ tembre 1722; depuis 1742, il professa les controverses et l’histoire à l’université de Wurzbourg, et mourut dans cette ville le 12 juin 1755. Il a publié, sur les ori­ gines et les attributions des divers degrés de la hiérar­ chie ecclésiastique, un ouvrage érudit en deux parties, à la fois historique et théologique, dont voici le long titre : Majestas hierarchise ecclesiaslicæ a summi pontificis regali sacerdotio, cardinalium eminentissimapurpura, patriarcharum, archiepiscoporum, episcoporum. sacra­ tiore principatu, præsulum minorum sublimi digni­ tate, ecclesiarum calhedralium illustrissimo splendore, collegiatorum insigni decore, parochialium pietate et celo, loliusque venerabilis cleri pulcherrimo ordine ac disciplina commendata, ex dogmatibus theologicis, sacris canonum statutis, historia ecclesiastica et civili proposita. Pars I. — Majestas hiérarchisé ecclesiaslicæ a cleri regularis instituto, coenobitarum allissima contemplatione, ordinum monasticorum et militarium piissima actione, asceteriorum vitam mixtam profitenlium ordinalissima charilate, necnon religionum votiva sanctimonia et admirabili varietate exornata, aucta et propagata, per lucubrationem hislorico-lheologicam commonstrata. Pars 11, paru d’abord sous forme de dissertations académiques, in-4’, Wurzbourg, 1745 et 1746; réimprimé en 2 in-4·, Bamberg, 17G0. Le P. Daude a encore publié une histoire universelle « prag­ matique », c’est-à-dire, comme il l’explique lui-même, spécialement composée en vue de l'utilité des théolo­ giens : Historia universalis et pragmatica romani im­ perii, regnorum, provinciarum, una cum insignioribus monumentis hierarchise ecclesiaslicæ, ex probatis scriptoribus congesta, observationibus criticis aucta, atque ad theologiæ positiva!, jurisprudentias ac philo. giæ peculiarem usum reflexionibus dogmaticis et chronologicis illustrata, 2 parties en 3 tomes in-4·, Wurzbourg, 1748-1754. Cette histoire va depuis le com­ mencement du monde jusqu'à l'avènement de Charle­ magne. OAUDE Adrien, De Backer et Sommervogel. Bibliothèque de la C· de Jésus, ·. n. Col. 1835-1837; Hurter, Nomenclator, t. m, col. 1433-1434; IXihr. dans Zeitschrift fur katholische Théologie, 1889, p. 86; J. lgemeine deutsche Biographie, t. iv, p. 769-770. Jos. Brucker. né à Boulognesur-Mer, le 18 août 1761. Ses talents précoces portèrent ses maîtres, les oratoriens de sa ville natale, à l’attirer «ans leur congrégation ou il fut reçu en 1777, à 16 ans. Bientôt il devint, dés 1784, professeur de philosophie dxns cette même maison de Boulogne, puis, en 1785, ?! mtmorency ou il eut à enseigner la théologie, qui le DAUNOU Jean-Claude-François, 150 passionnait alors, a-t-il témoigné plus tard. C'est là qu’il fut ordonné prêtre en 1787 et que le trouva encore la Révolution à laquelle il adhéra avec enthousiasme. On sait le rôle qu’il joua. Un moment vicaire métropo­ litain de Paris, il cessa bientôt toutes fonctions sacer­ dotales. Le reste de sa vie, laborieuse et honorable, mais tout à fait laïque, si l’on peut parler ainsi, nenousappartient plus. A l'Oratoire. divers travaux littéraires l’avaient déjà fait remarquer et laissé pressentir ce qu'il serait un jour, il mourut, le 20 juin 1840, garde général des Ar­ chives nationales et pair de France. De toules ses œuvres, nous n'avons à nommer ici que VEssai histo­ rique sur la puissance temporelle des papes, que Na­ poléon le chargea d écrire lorsqu’il voulut abolir Je gouvernement ponlilical, et qui a eu quatre éditions, in-8", Paris, 1810(2 éditions); in-8·, Paris, 1811 et 1818. Taillandier, Documents biographiques sur Daunou, Paris, 1841, mais qu’il faut rectitier, pour la période oratorienne de sa vie, par mon Oratoire et la Révolution, Paris, 1883. Voir aussi Michaud. Biographie universelle, t. x. p. 166-174: Feller, Bio­ graphie universelle, Paris, 1848, t. ni, p. 156157. A. Ingold. né à Poinponesco en Lombardie, fit ses premières études à Cré­ mone et les compléta à l'université de Bologne. U s’é­ tait appliqué en particulier à l’étude du grec, de la mé­ decine et des mathématiques; mais répondant à l'appel de Dieu, il entra chez les conventuels de Casalmaggiore. Religieux, son ardeur pour l’étude ne se ralentit pas : minuit était l’heure de son lever et, après la prière, il se mettait au travail ; l’on dit que ses confrères l’avaient à cause de cela surnommé fra Mezzanotte. Dans son or­ dre il fut lecteur, régent des études à Padoue; Bologne réclama son ancien élève et lui confia une chaire de métaphysique ainsi que la charge de régent du collège espagnol établi prés de cette université; on le trouve encore inquisiteur en Romagne et provincial de ses frè­ res de la province de Bologne. Le P. Dauphin s’illustra en particulier dans les commissions préparatoires des sessions du concile de Trente, de 1546 à 1549. Le géné­ ral des conventuels étant mort en juillet 1559, Pie IV nomma le P. Dauphin vicaire général, mais ce fut pour peu de temps, car suivant l’expression d’un de ses bio­ graphes, il rendait son âme savante au créateur le 5 sep­ tembre 1561, à Bologne, où il se trouvait en attendant de retourner prendre part aux travaux du concile de Trente. Nous avons de lui : De polestale ecclesiastica, in-8”, Venise, 1549; De cultu Dei et invocatione san­ ctorum, Bologne, 1549. Ces deux ouvrages réunis avec un troisième, De nolis Ecclesiæ, formèrent l’Opus exi­ mium atque hac tempestate magnopere desideratum, universum fere negotium de Ecclesia inter patres or­ thodoxos et protestantes controversum perspicua serie complectens, in 1res libros optimo jure digestum, in-8·, Venise, 1552; De causis et significationibus igne­ arum flammarum, puions et sonitus quæ nunc effi­ ciuntur Cremonæ, in-4”, Bologne. 1551 ; De salutari omnium rerum ac præsertim hominum progressu libri V, adversus hæreticos, hoc est, de rerum eventu, de praedestinatione, de originali peccato, de libero arbitrio et de justificatione, in-fol., Camerino, 1553. On trouve souvent à la suite de cet ouvrage celui De matrimonio et cœlibatu libri II contra horum tem­ porum impios et hæreticos homines, publié la même année au même lieu; Didaclica methodus, seu de methodo in scientiis servanda, in-8”, Bologne, 1554; De adventu Jesu Christi Domini ac Dei nostri, in-12, Bologne, 1555; Dialectica, in-8“, Bologne. 1555; De cielestibus globis et motibus centra philosophorum et astrologorum sententiam pro veritate Christiana, in-8·. Bologne, 1559; De tractandis in concilio œcumenico et qualiter et in quem finem Patres ea disserere conve­ niat libellus, in-8“, Rome, 1561; cet opuscule a étérééDAUPHIN (DELFINI) Jean-Antoine, DAUPHIN (DELFINI) 151 DAVID 152 ditéà la lin des Apparatus dans la collection des con­ I la prise de cette lie par les Turcs. Davianos revint en ciles de Labbe. Le P. Dauphin laissait de nombreux I Italie et y exerça le ministère, en particulier à Bologne ou il fut aumônier de religieuses. Nommé évêque de manuscrits, en particulier une Expositio textus Aris­ Santorin, il mourut en se rendant à son poste, en 1687 totelis in librum Physicorum /'acta Patavii an. 1543, ou 1688, à l’àge de 63 ans. Outre plusieurs ouvrages demeurée inédite; il n’en fut pas de même des Com­ restés inédits, il composa pour ses religieuses un livre mentarii in Evangelium Joannis et Epistolam Pauli intitulé : Sacra sponsa in thalamo suo, dont il n’eut le ad Hebræos a Fr. Constantio card. Sarnano expoliti temps de publier que la première parlie. Tout ce que et nolis illustrati, in-80, Rome, 1587. On lui attribue nous savons de Davianos est dû à N. C. Papadopoli, encore De divina providentia libri tres, in-8°, Rome, Historia gymnasii Patavini, t. π, p. 318. On sait que 1588. Il avait publié de son vivant un opuscule De nobi­ cet auteur invente souvent les faits qu’il raconte. Nous litate ad Fridericuni Gontagam, in-8°, Bologne, s. d., ne connaissons pas un seul exemplaire de l'ouvrage réimprimé avec un autre traité De varia provincial qu’il attribue à Davianos. Marchiœ nomenclatura brevis ac dilucida narratio, S. Pétridès. in-4°, Pérouse, 1590. 1. DAVID Claude, bénédictin, né à Dijon en 1644, Wadding, Scriptores ord. minorum, Home, 1650; Franchini, mort le 6 novembre 1705 dans l’abbaye du Mas-Grenier. Bibliosofla e memorie di scrittori conventuali, Modéne, 1693, Il avait fait profession de la vie monastique dans la p. 291; Sbaralea, Supplementum et castigatio ad scriptores congrégation de Saint-Maur à l’abbaye de la Trinité de ord. minorum, Rome, 1806; Hurter, Nomenclator, 3· édit., InsVendôme. Il publia une Dissertation sur saint Denis pruck, 1906, t. n, coi. 1504-1505; Concilium Tridentinum. Dia­ riorum, actorum, epistolarum, tractatuum nova collectio, l’Arcopagite où l'on fait voir que ce saint est l'auteur Fribourg-en-Brisgau, 1901,1.1, passim. des ouvrages qui portent son nom, in-8», Paris, 1702. P. Εηοϋλκη d'Alençon. Pour dom CL David, saint Denis de Paris n’est pas diffé­ DAURES Louis, dominicain, naquit à Milhau rent de saint Denis, évêque d’Athènes. (Aveyron) en 1655 de parents calvinistes. Il fut élevé Dom P. Le Cerf, Bibliothèque historique des auteurs de la dans la religion réformée et envoyé plus tard à Mont­ congrégation de Saint-Maur, in-12, Paris, 1726. p. 76; [dom pellier pour s’y préparer à devenir ministre un jour. Tassin,) Histoire littéraire de la congr. de Saint-Maur, ln-4·, Au contraire, il se convertit au catholicisme et de plus Paris, 1770, p. 201; [dom François,] Bibliothèque générale des se lit recevoir au couvent des dominicains de cette écrivains de l'ordre de Saint-Benoit, in-8·, Bouillon, 1777. t. i, ville. Nous ignorons la date exacte de cette conversion. p. 206; Ch. de Lama, Bibliothèque des écrivains de la congré­ En 1688, déjà prêtre, le maître général de l’ordre l'ins­ gation de Saint-Maur, in-12, Munich et Paris, 1882, p. 158. titue sous-prieur du noviciat général de Paris, au fau­ B.Heertebize. bourg Saint-Germain, le 6 janvier 1688. lieg.Lilt. Pat. 2. DAVID-GEORGE (.loris, fils de George), né à Mag. Gen. Fr. Ant. Cloche, 1686-1692, c. vin. L'année Delft, en 1501 ou 1502, de son vrai nom Jean de Coman, suivante, élu prieur du couvent de Rodez, il demanda s’agrégea de bonne heure à la secte des anabaptistes, et obtint du général de l’ordre la faculté de décliner puis essaya de concilier les différends qui partageaient les cet office, afin de pouvoir s'adonner plus librement à la hérétiques de la région, et finit par former une commu­ controverse avec les hérétiques, lieg. Epist. priv. ejus­ nion à part dont il se fit le chef, se déclarant un nouveau dem M. Gen. Novit. Gen. Paris., 1686-1692, c. n, 1689. Messie, un 3° David, dont Jésus-Christ n’avait fait que Il passa presque toute sa vie à Paris, dans les fonctions préparer les voies. Il permettait à ses partisans de vivre de sous-prieur du noviciat général, où il mourut le9mai dans le faste et la volupté, sans se préoccuper de doc­ 1728, âgé de 73 ans. Il fut un des premiers à s’occuper trine. Poursuivi en Hollande, il se réfugia en 1539 auprès à Paris de l’œuvre des Repenties. Le premier établisse­ du landgrave de Hesse, puis â Bâle ou il prit, en 1553, ment, datant de 1694, se trouvait rue de l’Ourcine. la défense de Serret. Dans l’intervalle, en 1542, il avait Transféré ensuite au faubourg Saint-Germain, dans la publié son fameux Wunderboek, ou Livre merveilleux, rue Saint-Dominique, il fut de nouveau, le 14 août 1740, réédité en 1551, que d’autres écrits non moins bizarres, transféré prés de la Barrière des Invalides et prit le nom traités mystiques et lettres circulaires à ses adhérents, de Sainte-Valérie. Cet établissement était placé sous le suivirent. Sa doctrine est un mélange de celle des sadhaut patronage du cardinal de Noailles. En 1689, le ducéens, des adamites et des manichéens et se résume P. Daures publia : L’Église protestante détruite par elleen cet aphorisme : Le corps seul peut être souillé, même ou les calvinistes ramenés par leurs seuls prin­ l’âme jamais. Après sa mort arrivée le 25 août 1556, sa cipes à la véritable foi, in-12, Paris. L'ouvrage était doctrine fut condamnée comme hérétique par l’univer­ dédié à Bossuet dont V Histoire des variations avait paru sité de Bâle, au mois d'avril 1559. et le 13 mai suivant, l'année précédente. Bossuet, à son tour, écrivit à l'auteur les Bâlois le déterrèrent et le brûlèrent avec ses livres pour l’engager à publier une autre édition, mais plus et son portrait au pied d'une potence. Ses disciples développée. Le temps manqua au P. Daures pour répon­ persistèrent longtemps encore en Hollande et dans le dre â ce désir. D’après C.-L. Richard, l’abbé Bellet Holstein; ils furent condamnés parles synodes de Hol­ aurait préparé cette édition, en l’augmentant d’une no­ lande en 1608 et en 1623. tice sur la vie de l’auteur, avec le portrait en frontispice. Mosheim, Histoire ecclésiastique ; Catrou, Histoire du fana­ Nous ne savons si cette édition parut jamais. Sources mss. — P. Mathieu Texte, Recueil de pièces, etc. [Sætrait du livre mortuaire... du noviciat général...], p. 375; Regest. Mag. Gener. F. Ant. Cloche,1686-1692 ; Supplementum historiæ reformationis Provincia Tolosana [ad monumenta conventus Tolosani, auct. J. Percin], Tab. Gen., 1. V, c. lxxxiv. Imprimés. — Quétif-Echard, Scriptores ordinis prædicatorum, t. π, p. 807; C.-L. Richard, Dictionnaire universel des sciences ecclésiastiques ; Jaillot, Recherches critiques, histo­ riques, sur la ville de Paris, t. v. vingtième quartier, p. 50; Lebeuf-Cocheris. Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, t. ni, p. 265. R. Coui.on. né à Chio, d'une famille noble, étudia dan- sa patrie chez les jésuites, puis â Padoue. Il enseigna ensuite la thêo!ocie en Crète. Apres DAVIANOS Xavier-Émile, tisme dans la religion protestante, t. n ; Michaud, Biographie universelle, t. X, p. 186-188; Kirchenlexikon, t. VI, col. 1828; Realencyclopddie, t. IX, p. 349-352. A. IngOLU. 3. DAVID (Natchinsky) Daniel, écrivain russe, né en 1720 dans le gouvernement de Poltava, élève de l’Académie ecclésiastique de Kiev. Archimandrite et higoumène du monastère de Sloutzk en 1756, il fut recteur de l’Académie de Kiev (1758-1761) et mourut le 5 mai 1793. H traduisit en latin et publia avec des commen­ taires les ouvrages suivants de Théophane Prokopovitch, célèbre théologien russe : 1» Lucubrationes illustrissi­ miac reverendissimi Theophanis Prokopovich... nunc primum in unum corpus collecta et in publicam lu­ cem ediltc, Breslau, 17-43; 2° M iscellanea sacra variis 153 DAVID D’AUGSBOURG temporibus antea edita nunc primum uno fasce com­ prehensa conjunct inique evulgata, ibid., 4745. Eugène (métropolite). Slovar istoritcheskyi o pisateliakh dukhovnago tchina, Saint-Pétersbourg, 1827,1.1, p. 104-106; Serebrennikov, Kiévskaia Akademia oploviny xvm vieka do preobruzovaniia eia v 1810 godu. Kiev, 1897; lablonowsky, Akademia kijvtvsko-mohilanska : zarys historyczny, Cracovie. 1899-1900, p. 236 ; Busskii biographitcheskyi Slovar, lett. D, Saint-Pétersbourg, 1905, p. 7. A. Palmieri. sur lequel les bibliographes fran­ ciscains sont pauvres de renseignements, était cordelier de la province parisienne. Les titres seuls de ses ou­ vrages fournissent quelques renseignements sur lui : Summula tractatus de praedestinatione ad mentem doctoris subtilis, ejusque fidelissimi interpretis magistri Angeli a Monte Piloso ord. FI·', minorum conventualium. Hujus summulae veritatem docebat V. P. Petrus David, lector jubilalus et in conventu FF. minorum Sagiensium primarius theologice professor, anno Do­ mini 1646, in-8°, s. L n. d. Cet opuscule de λ’ΐιι-40 pages est dédié au duc de Luine par la Schola theologiæ Sa­ gientis. On attribue aussi à David une Summula philoso­ phise ad mentem Scoti, Paris, Ί64-9 ; Octava de Christi erga homines charitate in eucharistia; Octava de assumptione B. Mariae Virginis figurata in quibus­ dam mulieribus Veteris Testamenti, in-8», Paris, 1653, 1661 ; Le chemin de vérité qui conduit une âme dési­ reuse de faire son salut à la perfection de la sainteté’, in-8’, Paris, 1656 ; 2 in-12, 1661 ; Sermones adventus de adoptione filiorum Dei, in-8’, Paris, 1663. 4. DAVID Pierre, Sbaralca, Supplementum et castigatio ad scriptores ord. minorum, Rome. 1808; Migne. Dictionnaire de bibliographie catholique, t. 11, col. 407, 803. P. Édouard d’Alençon. 5. DAVID D’AUGSBOURG. - I. Vie. II. Œuvres. 111. Doctrine. 1. Vie. — Né à Augsbourg dans les dernières années du xne siècle ou les premières du xm«, David, jeune encore, obéit à l’atlrail qui le poussait vers les ordres mendiants. Dès 1221, les frères mineurs sont à Ratisionne; dés 1226, ils y ont un couvent; et c’est là que David demande à prendre rang dans la milice nouvelle. Telles étaient son ardeur, son application, sa piété, sa vertu, et tels furent ses progrès dans la vie religieuse qu'il mérita bientôt de remplir la charge de maître des novices. Il l'exerça d'abord à Hatisbonne; et lorsque, eu 1243, l’évéque d’Augsbourg, Sibot, offrit aux francis­ cains un établissement, David rentra dans sa ville natale, toujours chargé de la formation des novices. 11 s appliqua à ces fonctions avec succès; ses dirigés en r- tirèrent des avantages si précieux qu’ils le prièrentde consigner par écrit les admirables leçons de son en­ seignement oral. De là son Epistola ad novitios Batis'. nx de eorum in formai ione, qu i est, pour ainsi dire, la préface à sa double Formula noi itiorum de exte­ rioris hominis reformatione, en 40 chapitres, et De interioris hominis reformatione, en 62 chapitres; de h aussi son De septem processibus religiosi, en 42 chapitres,· qui résume son enseignement en matière ·.:■· formation religieuse. Mais la direction des novices fu: loin d’absorber tout son temps et toute son activité. Car il prit part à l’évangélisation des milieux popuj;rvs avec l'un de ses disciples de la première heure, I ■ rthold de Ralisbonne, son ami et son émule, devenu . ientôt par son action oratoire un entraîneur de foules. • n qu’il ne lui cédât pas en éloquence, il se fit son umble compagnon et son serviteur. 11 fut avec lui m des premiers en Allemagne qui rompirent avec l'usage traditionnel de la prédication en langue latine; . ui préféra l'idiome national, quelque informe qu’il ■ncore. Et laissant résolument de côté les divisions, é. - distinctions, les complications aussi pédantes que 151 subtiles de la forme scolastique, il parla au peuple la langue du peuple, cherchant à frapper l’imagination, à toucher le cœur, à convaincre la raison, en exposant simplement (’Évangile et en dénonçant avec une vigueur tout apostolique les maux qui rongeaient la société. On ne peut regretter qu'une chose, c’est qu'il ne soit rien resté de cette prédication populaire, dont Trithème affirme avoir vu quelques sermons. De scriptoribus ecclesiasticis. David ne se contenta pas de prêcher : à l'apostolat par la parole, il joignit l’apostolat par la plume et composa plusieurs traités d'édification et de spiritualité. 11 mourut à Augsbourg, le 15 novembre 1271. Wadding raconte, Scriptores ordinis minorum,2eédit., Rome, 1732, t. iv, p. 359, qu’il vécut saintement, que sa mort fut révélée à son ami Berthold, lequel, étant en chaire, l’annonça à ses auditeurs et se mit à réciter la strophe des confesseurs; Qui, pius, prudens, humilis, pudicus, etc. II. Œuvres. — Outre les traités, dont il a été ques­ tion, et rédigés en latin en faveur de ses religieux, David d’Augsbourg a composé un traité intitulé : De inquisitione haereticorum, publié par Preger dans les Abhandlungen der Münchener Akademie, 1879, t. xtv, p. 181 sq. Quelques-uns de ces traités ont été attribués à d'autres auteurs et insérés â tort dans les œuvres de saint Bernard ou de saint Bonaventure. C’est ainsi que la Formula noviliorum de exterioris hominis reforma­ tione porte, dans divers manuscrits, le nom de docteur séraphique et se trouve dans sa forme originale parmi les opuscules de saint Bernard avec ce titre : Opuscu­ lum ad hæc verba : Ad quid venisti ? C’est précisément à cause de ces derniers mots que Vossius l’a attribué à saint Bernard.il esta noter que ce traité, si on le prend te) qu’il se trouve dans le manuscrit de Munich 15312, diffère totalement par la forme de celui de l’édition d’Augsbourg, B. Fr. David de Augusta pia et devola opuscula, Augsbourg, 1596; d’autre part, il est identique à celui qui, dans les œuvres de saint Bonaventure, porte le titre de De institutione novitiorum, Lyon, 1668, t. vu, p. 613 sq. Il appartient à David, mais à vrai dire ce n’est pas à titre d’œuvre exclusivement personnelle et originale. David aurait utilisé une œuvre d’origine franciscaine, dont il aurait écrit la préface et dans laquelle il aurait inséré des citations patristiques. Par suite, si réellement David a composé personnellement une Formula, ce pourrait bien être celle qui commence au fol. 93 du manuscrit de Munich déjà cité. C'est un problème qui reste à résoudre. Quant aux deux autres traités, le De interioris hominis reformatione et le De septem processibus religiosi, bien qu’ils se trouvent parmi les œuvres de saint Bonaventure sous ce titre : De profectu religiosorum, ils sont à n’en point douter delà main de David, car ils offrent avec d’autres traités allemands, qui sont authentiquement de David.de nom­ breux passages et des chapitres entiers étroitement apparentés et trahissant une origine identique. Albert le Grand a cité souvent mot à mot le De septem pro­ cessibus religiosi, dans son traité De adhærendo Deo, si ce traité est de lui. Les franciscains de Quarrach ont édité le De exterioris et interioris hominis compo­ sitione secundum triplicem statum incipientium, pro. fidentium et perfectorum libri tres, en 1899. D’autres œuvres de David existent encore en manuscrit et n'ont pas été publiées, parexemple, l’explication de la règle des franciscains du manuscrit de Munich 15312, fol. 266 sq. |l est possible qu’un jour ou 1’autre on vienne à décou-· vrir quelques-uns de ses sermons. Actuellement, parmi les traités en langue allemande publiés sous son nom, Pfeiffer, Deutsche Mysliker. Leipzig, 1845, on compte les suivants : 1» Die sieben Vorregeln der Tugend;H° Spiegel der Tugend;& Die rier Fitliche geistlicher Belrachtung; 4° Von der Anse/iauung Galles; 5° Von der Erkenntnissder ΠαΛ. · 155 DAVID D’AUGSBOURG heit; 6« Von der unergründlichen Fülle Gottes : Be trachtungen und Gebete; 8» Christi Leben unser Eorbild; 9« Die Erlôsungdes Menschengrschlechls.F>e\i\s, les deux premiers sont à retenir comine authentiques; tous les autres sont apocryphes, comme l'a démontré Preger, Geschichte dcrdeutS'hen Mysliker, Leipzig, 1874, t. I, p. 269 sq. D'un avis unanime, Die sieben Vorreg ·1η der Tugend et Spiegel der Tugend sont re­ gardés comme les « deux perles » de la littéralure allemande à ses débuts. Pfeiffer en compare le style â une flamme calme qui brilla d'un doux éclat, dont la chaleur pénétrante anima la piété, excita l’ardeur, échauffa et enflamma lecœur. On a raison de vanter les services que David rendit à la langue allemande alors en formation; mais ce qui intéresse le plus ici, c’est sa doctrine, dont de bons juges estiment quelle confient la « moelle de la perfection évangélique », et lui mérite une place à côté de saint Augustin, de saint Bernard, de saint Bonaventure et de Gerson. 111. Doctrine. — Devant l’impossibilité d’apprécier, faute de documents, la méthode et la valeur de l’orateur populaire que fut David, il faut se contenter d'étudier en lui l’auteur mystique, puisque c’est le titre qu’on lui donne, non sans raison. Sa lettre aux novices de Ratisbonne nous apprend qu’il considère dans la religion deux choses : Vexercilium virtutis et Vaffeclus internee devotionis ; il les compare à Lia la féconde et à la belle Rachel. Nous dirions la vie pratique, représentée par Marthe, et la vie contemplative, personniliée par Marie. Il est très certain que David apprécie hautement la vie contemplative, mais il appuie surtout sur la vie pra­ tique. Les deux traités de la Formula noviliorum visent la réforme de l’homme, soit dans son extérieur, soit dans son intérieur. .4 c/ quid ven isti el propter quid? demandet-il dans le premier. Et il répond : pour Dieu et à cause de Dieu. Le devoir essentiel du novice est donc l’obéissance absolue à celui qui lui parle au nom de Dieu. Pour cela, il doit pratiquer une humilité totale qui se traduise dans le geste, le ton. la parole, l'attitude et tout l’extérieur, et un respect absolu des supérieurs jusqu’à s’interdire d’en dire ou d’en penser du mal et à ne pas tolérer qu’on en parle mal. David passe en­ suite en revue tous les détails de la vie, soit à l’intérieur dans la communauté, soit au dehors du couvent; rien n’y manque. Au lever de nuit, un novice ne doit pen­ ser qu'à Dieu; au dortoir, au chœur, au chapitre, à table, à l’autel, quand il sert la messe, un novice doit avoir une bonne tenue, il doit pratiquer la coulpe. se confesser trois fois la semaine, c. xi, vaquer avec dili­ gence au travail, aux occupations communes, aimer par dessus tout sa cellule, retenir sa langue, lire l’Écriture, méditer Jésus-Christ, « ce pur miroir, cet exemplaire parfait de haute sainteté, » c. xxxn, être avec ses frères toujours gracieux et avenant, éviter dans ses conversa­ tions les paroles inutiles, s’entretenir de Dieu. Quant aux soins à donner aux âmes, il nedoit y songer qu’aprés avoir passé une première année à faire pénitence de ses péchés passés, une seconde année à perfectionner sa conversion, une troisième à persévérer dans le pro­ grès réalisé, une quatrième à mépriser tout honneur ou toute louange qui viendrait des hommes, à ne recher­ cher exclusivement que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Au dehors du couvent, il doit donner partout et toujours le bon exemple, être fidèle aux heures ’canoniques, éviter les femmes, ne leur parler et n’agir avec elles nue comme en présence de son supérieur ou de leur propre mari. Voila pour la r forme extérieure; voici pour la ré­ forme intérieure. Il y a d’abord quatre précautions à prendre : Ne pas se dédire de la volonté qui a conduit au cloître et ne pas se refroidir de la première ferveur; persévérer toujours dans ces bonnes dispositions; ne 156 pas juger témérairement les autres; ne pas se laisser dérouler par les épreuves ou les tentations. Quatre sortes de tentations : a carne, a mundo, a diabolo, a Deo. Trois sortes de religieux ; les bons, les meilleurs, les très bons. Trois états : celui des commençants, celui des progressants, celui des parfaits. Trois puissances à remplir de Dieu : la raison, la mémoire, la volonté. Trois orgueils à éviter : ne pas se plaire en soi ni se préférer aux autres; ne pas désirer plaire à autrui; ne pas cherchera être a u-dessus des autres. Quatre défauts à combattre, parce qu’ils inclinent au mal : l’ignorance, la concupiscence, la malice, l’inlirmité. La fin de ce traité de la réforme intérieure roule sur les affections spirituelles, le goût de la douceur intérieure, les remèdes contre l’orgueil et les antres défauts. Le troisième traité, De septem processibus religiosi, énumère et caractérise les six progrès de la vie active; le septième et dernier progrès est le propre de la vie contemplative. Telle est bien la division signalée par la lettre aux novices de Ratisbonne. Mais on voit que Vexercilium virlulis a un développement plus considé­ rable que Vaffectus internie devotionis, sans doute parce que celui-ci n’est que l'aboutissement et le couronne­ ment de celui-là; la féconde Lia occupe beaucoup plus David que la belle Rachel. Est-ce à dire que ce qui constitue plus particulièrement la vie mystique soit né­ gligé? Loin de là. Les c. ix-xv du De interioris hominis reformatione et les c. xxxv-xi.t du De septem proces­ sibus en parlent avec assez de détails. Du reste, tout l'enseignement de David sur cette double réforme exté­ rieure et intérieure converge vers ce but. L’idéal, en effet, c’est l’union de lame avec Dieu aussi étroite que possible et le repos suave dans la douce joie qui en ré­ sulte. Hæc est, dit-il, hominis in hac vita sublimior perfectio ita uniri cum Deo, ut tota anima cum omni­ bus potentiis suis et viribus in Deum collecta unus fiat spiritus cum Deo. ut nihil meminerit nisi Deum, nihil sentiat vel intelligat nisi Deum... Imago enim Dei in his tribus potentiis ejus expressa consistit, videlicet in ratione, memoria et voluntate, et quamdiu illæ non sunt ex toto Deo impresses, non est anima deiformis. Forma enim animat Deus est, cui debet imprimi sicut sigillo sigillatum, c. xxxvt. Tout en traitant ainsi de la vie mystique et en plaçant l’essence dans l'union de l’âme avec Dieu par toutes ses puissances et ses forces, notamment par la raison, la mémoire et la volonté, David n'oublie pas certains phénomènes, qui sont par­ fois sujets à caution, tels que le jubilus, Vebrietas, le spiritus, la liquefactio, etc., et qui reviennent sans cesse dans le langage des mystiques pour exprimer de mystérieuses réalités; il porte sur eux un jugement très sain qui montre toute sa pensée. David est donc un mystique, si l'on veut, puisqu'il met si haut l’idéal de la perfection chrétienne, mais c’est un mystique préoccupé avant tout des réalités pra­ tiques de la vie et en garde contre les illusions et les dangers d’un mysticisme inconsistant et nébuleux. 11 avait l'expérience de la vie religieuse. A des religieux humbles comme il les voulait, il pouvait sans peine recommander une douceur inaltérable de caractère et le support patient des accusations injustes ou calom­ nieuses; car l’humilité ainsi pratiquée attire la grâce divine et mène droit à la charité, à la reine des vertus. Mais il connaissait aussi son époque et en partageait l’opinion alors générale, qui voyait dans les hérétiques des ennemis de l'Eglise el de la société, contre lesquels il ne suffisait pas de se mettre en garde, mais qu’il fallait réduire à l'impuissance. De là, son changement de ton dans son De inquisitione hærelicorum. il y parle comme ses contemporains, à cet âge de foi; mais il est permis de regretter que, par oubli de ses propres principes, il se soit montré si dur envers ces « renards et ces loups », qu’il faut traiter sans pitié el dont on 157 DAVID D’AUGSBOURG DAVID DE DINAN 158 lllustr. mirac. et historia memorabilis, 1. V, c. χχιι. Cf. Chronicon Laudunensis canonici, dans Herum Gallic scriptores, t. xvill, p. 715. Voir t. i, col. 937B. Fr. David de Augusta, Ο. Jf., pia et devota opuscula, 938. Il faut donc chercher ailleurs; et sans les témoi­ Aiigsbourg, 1596: Bibliotheca maxima Patrum. Cologne, 1618, gnages concordants d’Albert le Grand et de saint Thomas t. XIII. coi. 413-479: P. !... t. ci.xx.xiv, coi. 1189-1198: Wadding. d’Aquin, qui ont connu et combattu l’enseignement de Scriptures ordinis minorum, 2' édit.. Rome. 1732. t. iv : TriDavid, nous en serions réduits aux conjectures. Mais, thème. Scriptores ecclesiastici, cité dans hiBibliotheca maxima Patrum ; Pfeitler. Deutsche Mystikcr, Leipzig. 1815. t. I; Deut­ grâce à cette double source que rien ne peut faire sche Mystiker, dans Zeitschrift fur deutschvs Alterthura, 1853. suspecter, nous savons un peu à quoi nous en tenir : t. ix; Preger. Geschichte derdeutschenMystiker, Leipzig, 1874, David de Dinan a professé un panthéisme matérialiste. t. 1, p. 268 sq. : Tractatas Fr. David de inquisitione haereti­ 3° Son ouvrage, De tomis, id est de divisionibus. — corum, dans les Abhandlungen der Miincivtner Akademie, Cet ouvrage, dont parle Albert le Grand, Sum. theol., 1879, t. XIV, p. 181 sq. ; Denille. dans Historisch-politische Blat­ part. I, tr. IV, q. xx, m. n, rappelle par son titre le ter, t. i.xxv. p. 672 sq.; Kirchenlexikon, t. ut, coi. 1413-1417 ; llspi φόσεως μερισμού de Jean Scot Erigéne. Partant de Bealencyklopndie, t. IV, p. 503-504: U. Chevalier, Répertoire. ce principe que, dans l’ensemble des choses, chaque Bio-bibliographie, 2* édit., 1.1, col. 1555-1556. G. Bareille. genre contient la matière des espèces qui lui sont 6. DAVID DE DINAN (ou DE DINANT). - I. Vie. subordonnées, il concluait que le genre suprême, le II. Erreurs. plus universel des genres, c’est-à-dire l’être, contient la I. Vte. — Ainsi nommé, selon l’usage, du lieu de son matière de tout ce qui est. celle des corps, celle des origine; mais est-ce Dinan en Bretagne ou Dînant, sur âmes et celle des substances séparées; triple matière, la Meuse, en Belgique? On ne le sait pas, et on ignore distincte pour nous, mais qui se réduit à l’unitéausein la date exacte de sa naissance et de sa mort. Ce qu’il y de l’étre, qui constitue l’être et. est l’être même, c’esta de certain, c’est que son nom parait à côté de celui à-dire Dieu. Dieu, c’est donc la matière de tous les d’Amaury de Bène, une première fois dans le jugement êtres. Pour partir de ce principe et arriver à celle du concile de la province de Sens, tenu à Paris, en conclusion, David usait de raisonnements subtils et 1210, et une seconde fois dans le règlement, donné en pleins d’équivoques, dont voici un échantillon tel qu’il 1215 par le légat du pape, Robert deCourçon, à l’univer­ est reproduit textuellement par Albert le Grand, loc. cit. sité de Paris. Denille, Chartularium universit. Paris., « L’intelligence conçoit à la fois Dieu et la matière. Or. Paris, 1889. t. t, p. 70, 79. Relativement à Amaury, le l’intelligence ne comprend une chose qu’à la condition concile pari-ien ordonne que ses restes seront exhu­ de s'assimiler à elle. Il faut donc qu'elle s'assimile à més pour être jetés hors delà terre bénite,et que, dans Dieu, à la matière. Mais s’agil-il ici d’une identification toutes les églises de la province (ecclésiastique de Sens), complète ou d’une simple assimilation? Il ne saurait sera promulguée la sentence d’excommunication portée s'agir d’une pure assimilation, carune telle assimilation contre cet hérétique; relativement à David, il ordonne n’a lieu qu'au moyen d’une forme abstraite de l’objet que ses Qualernuli soient remis, avant la fête de Noël, intelligible, et ni la matière, ni Dieu, n’ont de forme. à l’évêque de Paris, qui les brûlera, et que quiconque, Si donc l’intelligence les conçoit, c’est parce qu'elle après la dite fête, aurait retenu quelque exemplaire, leur est identique. Donc l'intelligence, la matière et sera tenu pour hérétique. De son côté, le légat ponti­ Dieu sont une même chose. » On pourrait encore citer fical interdit à l’université de Paris de lire les ouvrages d’autres arguments semblables,, reproduits textuelle­ de David de Dinan, d’Amaury de Chartres et de Mau­ ment par Albert le Grand; mais celui-ci suffit pour rice d’Espagne. donner une idée du procédé dialecticien de David. Sa II. Erreurs. — 1° Condamnation de ses ouvrages. — conclusion, toujours la même, c’est qu'il n’y a qu’une L’interdiction prononcée par Robert de Courçon contre substance unique, qui est à la fois matière, intelli­ les ouvrages de David autorise à dire qu’on les regardait gence et Dieu. a tout le moins comme un danger pour l’enseignement. Tel est le système de David de Dinan. Saint Thomas, Contenaient-ils aussi quelque hérésie? Elle n’en parle qui le caractérise d’un mot assez dur. en le traitant pas. Mais, à son défaut, la sentence du concile de Paris d’insensé, va nous aider à le préciser. Ayant, en effet, est assez explicite et permet de répondre affirmative­ à traiter la question de savoir si Dieu entre dans la ment. Sans doute elle ne qualifie pas David d’héré­ corn, o-ition des autres êtres, Sum. theol., I*, q. ni. tique en termes exprès, comme elle le fait pour Amaury a. 8, il observe qu’il y a trois erreurs sur ce point. Li s de Chartres; mais, du moment qu’elle déclare que qui­ uns, dit-il, ont avancé, comme on le voit dans saint Au­ conque détiendrait ses Qualernuli sera réputé héré­ gustin, De civ. Dei, 1. VII, c. vi, P. L., t. xli, col. 199, tique, c’est que la doctrine qui s’y trouve est regardée que Dieu est lame du monde (Zénon, par exemple, < t comme contraire à la foi et entachée d’hérésie. Pour Varron directement visé par l’évêque d’IIippone et, au en juger en connaissance de cause, nous n’avons plus xii'siècle, Pierre Abélard, qui disait que l'Espril-Saint ces Qualernuli, ni le De tomis, autre ouvrage de David ; est l’àme du monde, Denzinger, Enchiridion, n. 312 ; ilsont disparu dans les flammes du bûcher. Et dès lors, les autres, comme Amaury de Chartres et ses disciples, si nous ne pouvons pas douter de l’hétérodoxie de ont affirmé que Dieu est le principe formel de tout Itavid, il est malaisé de savoir en quoi consistait exac­ chose; d’autres enfin, parmi lesquels David de Dinan. tement son hérésie. ont follement prétendu que Dieu ne diffère pas de la 2" Nature de ses erreurs. — A coup sûr. son nom n’a matière première : triple opinion, manifestement fausse, pas été fortuitement rapproché de celui d’Amaury dans car Dieu ne peut entrer dans la composition d’aucune :.i même sentence de condamnation et d’interdiction; créature, ni comme principe formel, ni comme prin­ mais encore est-il qu’un tel rapprochement ne con- cipe matériel. El c'est ce que prouve le docteur angé­ ‘•.itue point par là même une présomption en faveur lique. Ailleurs, il s’était exprimé ainsi : « L'erreur de d’une relation étroite, encore moins d’une identité, quelques anciens philosophes fut d'admettre une es­ entre sa doctrine et celle d’Amaury; sans quoi, nous sence commune à Dieu et à toutes les choses. Ils sup­ aurions d’amples renseignements dans le résumé des posaient, en effet, que toutes les choses sont un seul erreurs dont furent convaincus les disciples d’Amaury, être et ne diffèrent, comme l'a dit Parmënide, que par Denille, Chart, unir. Paris., t. I, p. 70, et dans le récit de simples apparences, au jugement de nos sens. Celte du procès de 1210 fait par Guillaume le Breton, De opinion des anciens philosophes a été suivie par quel­ ques modernes, au nombre desquels on peut ranger gestis Philippi Augusti, dans Rerum Gt Ilie, scrip: r-.s, t. xvn, p. 82-88, et par Césaire d’Heislerbach, David de Dinan. En effet, celui-ci partageait les choses doit débarrasser la société à tout prix, à moins qu’ils ne viennent à résipiscence. 159 DAVID DE DINAN en trois catégories, les corps, les âmes, les substances séparées. 11 appelait Yle (ύλη) le premier indivisible qui est le fondement des corps, et Noym (νοΰς) ou esprit le premier indivisible qui est le fondement des âmes; quant au premier indivisible parmi les substances étemelles, il l'appelait Dieu ; el il disait que ces trois choses sont une seule et même chose, et, par suite, que toutes choses sont par essence un. » hi IV Sent., I. II, dist. XVII,<|. t, a. 1 ; Coni. gent., 1. I, c. xvn. 4° Panthéisme matérialiste : ses fâcheuses consé­ quences. — Ainsi donc David de Dinan a professé le panthéisme comme certains philosophes grecs et comme Amaury de Chartres, mais avec cette différence carac­ téristique qu'au lieu de faire de Dieu, comme eux, soit l'âme du monde, soit le principe formel des êtres, il en a fait le principe matériel. Or, de quelque manière qu’on professe le panthéisme, les conséquences ne peuvent être que désastreuses au point de vue de la foi et des mœurs. Il n’est donc pas étonnant dès lors que David de Dinan ait été condamné par l’Église, au même titre qu'Aniaury de Chartres. Les conséquences désas­ treuses tirées pratiquement de l’enseignement d’Amaury par ses disciples, nous les connaissons : elles n’allaient à rien moins qu'à ruiner de fond en comble la foi, la religion chrétienne, son culte, sa morale. Us préten­ daient, en elfe:, que l'histoire du monde se partage en trois périodes successives, gouvernées chacune par l'une des trois personnes de la Trinité, à l’exclusion des deux autres. La première, le Père, s’était incarnée dans la personne d'Abraham, et régna par la loi écrite et le rituel mosaïque jusqu'au moment où le Fils, s’in­ carnant dans la personne de Jésus, substitua l’Évangile, l’Église et les sacrements à la loi, à la synagogue et aux rites juifs. Mais, à son tour, le règne du Christ touchait à sa fin et devait faire place définitivement à l’économie nouvelle, celle du Saint-Esprit. Car désor­ mais, pensaient-ils, c’est le Saint-Esprit qui s’incarne, non plus dans une personne isolée, mais en chacun de nous, et par là même nous libère vis-à-vis de ['Évangile, de l’Église, de son symbole, de ses commandements, de ses sacrements et de ses rites liturgiques. C’était,on le voit, sous couleur religieuse, secouer tout joug, pro­ clamer l’indépendance et l'autonomie individuelle et, à vrai dire, supprimer non seulement le catholicisme, mais encore toute religion. D'aussi funestes conséquences découlaient logique­ ment du système panlhéistique de David de Dinan avec une note matérialiste plus accentuée encore. Que David les ait tirées lui-même dans ses écrits ou dans ses paroles, c'est ce qu’aucun renseignement contemporain n'autorise à penser. Mais elles étaient faciles à tirer, et il suflisait que ses principes les continssent pour que sa doctrine fût réprouvée et condamnée. On s'explique par là que ses Quaternuli,notamment, aient été inter­ dits : ils renfermaient en particulier l’hérésie du pan­ théisme matérialiste. 5° Source de ses erreurs. — Où donc David avait-il pu puiser un tel enseignement? La question, intéres­ sante au point de vue de l’origine et de la filiation de son panthéisme, est assez, difficile à résoudre d’une ....nière précise, et elle a exercé la sagacité investiga­ trice desérudits. La simple juxtaposition de son nom à côté de celui d’Amaury et d'Aristote pourrait laisser croire à un rapport d’eil'el à cause; il n’en est rien, car, ainsi que nous venons de le voir, la pensée de David n’est à identifier ni avec celle des philosophes pan­ théistes de l'antiquité grecque ou latine, ni avec celle d’Amaury de Chartres. On soupçonne bien ses attaches intellectuelles soit, par Amaury, avec Jean Scot Erigène, soit avec quelques œuvres d'Aristote connues alors par des traductions arabes, notamment avec celle d’un cer­ tain Alexandre, ainsi que l’a cru Jourdain, Mémoires de ΓAcadémie des inscript, et belles-lettres, Paris, 1870, DEBONNAIRE 160 t. xxvi, p. 467-498, soit, comme le pense llauréau, ibid., 1879, t. xxix. p. 319-330, et Histoire de la philo­ sophie scolastique, Paris, 1880, II· partie, t. i, p. 81, avec le De unitate et le De processione mundi, de l'archidiacre de Ségovie, Dominique Gundisalvi, qui serait l’auteur du livre faussement attribué à Alexandre, soit enfin avec le Pons vilæ d’Avicebron, comme Je croit de'Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, Paris, 1900, p. 225. Mais quoi qu'il en soit de la réalité de ces attaches, et quelles que soient les influences qu’il a subies et les sources où il a puisé, il n'en reste pas moins qu'il ne s’est pas laissé asservir, qu’il a voulu penser par lui-méme et philosopher pour son propre compte. Et il se trouve que sa philosophie est un rationalisme intempérant et un assaut livré à la foi catholique. Par là, beaucoup plus encore que par son panthéisme matérialiste, il a droit à être rangé parmi les ancêtres des libres-penseurs des âges suivants. Albert le Grand, Sum. theol., part. I, tr. IV, q. xx, m, n; S. Thomas. In IV Sent., 1. II, dist. XVII, q. t. a. 1 ; Cont. gent., 1.1, c. xvn; Sum. theol., ï’,q. ni. a.8; Guillaume Le Breton,De gestis Philippi Augusti, dans Perum Gallic.scriptores, t. xvn, p. 82-83: Chronicon Laudwensis canonici, ibid., t. xvm, р. 715; Martin de Pologne, Chronicon, Anvers. 1574; Césaire d'Heisterbach. Illustr. mirae. el historia memorabilis, 1. V, с. xxii ; Trivelh, Chronicon, dans le Spicilegium de d’Acbery, Paris. 1723, t. ni; Prateolus, Elenchus hæres., Cologne, 1581; Du Boulay, Hist, univers, parisiensis, Paris, 1666, t. ni, p. 678: Thomasius, Origines historiée philosophica et eccle­ siastics. Halle, 1699; Duplessis d'Argentré, Collectio judic. de novis erroribus, Paris. 1728. t. i, p. 132 sq. : Brucker, Hist, critic, philosophis, Leipzig, 1766, t. in, p. 692-695; Krœnlein. De genuina Amalrici a Boni ac Davidis de Diaanto do­ ctrina, Giessen, 1812; Amalrich von Bena und David von Dînant, dans Theologische Studien, 1817 ; Migne, Diet, des hérésies, t. 1, p. 613-611; Morin. Diction, phil. théol. scolast., 1856, t. I, p. 758-766: Franck, Dictionnaire des sciences philo­ sophiques, Paris, 1885 ; Nouvelle biographie universelle, Paris, 1855; llefele, Histoire des conciles, trad, franç., Paris, 1872, t. vin, p. 99 sq.; Kirchenlexikon, t. lit, col. 1417-1418; Jourdain, Mémoire sur tes sources philosophiques des hérésies d’Amaury de Chartres et de David de Dinan, dans les Mé­ moires de l’institut impérial de France, Académie des in­ scriptions et belles-lettres, Paris, 1870, t. xxn.p. 467-498; Hauréau, Sur la vraie source des erreurs attribuées à David, ibid., Paris, 1879, t. XXIX, p. 319-330; Histoire de ta philosophie scolastique, Paris, 1880, IP partie, 1.1. p. 73-82; Jundt, Histoire du panthéisme populaire au moyen âge, Paris. 1875 : Ilann, Ueber Amalrich von Bena und David von Dînant, ein Beitrag zur Geschichte der rcligiosen Bewegungen in Frankreich zu Beginn des 13 Jahrh., Villach, 1882; Denifle. Chartularium univ. Parisiensis, Paris, 1889. t. t, p. 70-71, 79; Realencyclopàdie, t. in, p. 505-506; De Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, Louvain. Paris, 1900, p. 221-225: Chevalier, Réper­ toire. Bio-bibliographie, 2' édit., t. i, col. 1156-1157. G. Bareii.i.e. Louis, prêtre théo­ logien, né à Ramerupt-sur-Aube, mort à Paris le 28 juin 1752. Il appartint pendant quelques années à la Congré­ gation de l’Oratoire. Janséniste ardent, il se déclara cependant contre les convulsionnaires. Il publia de nom­ breux écrits dont beaucoup sont anonymes : L'Imita­ tion de Jésus-Christ, traduction nouvelle avec des ré­ flexions et des prières, in-12 et in-18, Paris et Rouen, 1719, ouvrage qui eut plusieurs éditions; Parallèle de la morale des jésuites et de celle des païens, in-8·, Troyes, 1726; Examens critique, physique et théologi­ que des convulsions et des caractères divins qu'on croit voir dans les accidents des convulsionnaires, 3 parties in-4·, 1733; Les semaines évangéliques qui contiennent des réflexions morales pour chaque jour, 2 in-8°, Paris, 1735; Traité historique et critique de la fin du monde, de la venue d'Élie el du retour des .lui/s, 3 in-12, Amsterdam, 1737-1738. ouvrage attribué aussi à l’abbé Mignot; Les leçons de la sagesse sur les défauts des hommes, 3 in-12, La Haye, 1737-1744; Alexilicon ou la défense prétendue du sentiment des saints DEBONNAIRE. DE BONNAIRE DEBONNAIRE — DECALOGUE 401 Pères repoussée, in-12, Rotterdam, 1740; Essaidu nou­ veau conte de nia mère l’Oie, ou les enluminures du jeu de la Constitution, in-8», 1743; La religion chré­ tienne méditée dans levéritableesprit de ses maximes, 6 in-12, Paris, 1745 et 1784, en collaboration avec le P. .lard, doctrinaire; La règle des devoirs que la na­ ture inspire à tous les hommes, 4 in-12, Paris, 1758; L'esprit des lois quinlessenciè, 2 in-12. On lui attribue les notes qui furent ajoutées à l’ouvrage de l’abbé Fleury : Discours sur la liberté de l Eglise gallicane, ainsi que celles qui accompagnent l'édition de 1735 du livre d'Arnauld : Démarqués sur les principales erreurs du livre intitulé : De l'ancienne nouveauté de VÉcriture sainte. Louis Débonnaire passe en outre pour être l'auteur des écrits suivants : Chanson sur l’air des Pendus à l'en­ contre des Gensinistres; Lettre à Nicole sur son prin­ cipe de la plus grande autorité visible, 1726; Obser­ vations apologétiques de l’auteur des Examens (1733); Lettres sceptiques ; Réponse de l'auteur des Trois Examens 1734; L’esprit en convulsions ; Lettre de l'auteur des Trois Examens aux évêques de Senez et de Montpellier ; Réponse raisonnée aux réflexions judicieuses de Delan; Jugement sommaire de la lettre de Cévêque de Senez; Trois réponses détaillées de l’auteur des Trois Examens à la lettre deM. de Senez. Quérard, La France littéraire, in-8*. Paris, 4828, t. H, p. 402; Nouvelles ecclésiastiques, 1733. p. 186; 1734, p. 9. 177 ; 1785. p. 80, 148; 1736, p. 12.130,134,160 ; 1737, p. 19, 179; 1738, p. 13, 55; 1739, p. 102; Barbier, Dictionnaire des ano­ nymes, 4 in-8·, 1872-1879; Michaud, Hiogrophie universelle, t. x, p. 239-240; Ingold, Supplément à l’Essui de bibliographie oratorienne ; Grosley, Troyens illustres. B. HliURTEBlZE. DEBORS-DESDOIRES Olivier (I650-170I), oratorien français, publia un opuscule intitulé : De la meil­ leure manière de prêcher, in-12, Paris, 1700, et le I" volume de La science du salut renfermée dans ces paroles : Il y a peu d’élus, ou traité dogmatique sui­ le nombre des élus, in-12, Rouen, 1701; le t. Il est resté manuscrit, Batterel, Mémoires domestiques, t. ni, p. 383-384. A. Ingold. hongrois du xvil'siècle, a publié ; 1° Exercitationes scholaslicæ de scientia Dei, in-12, Franeker, 1658 ; 2° Joannis Thaddæi conciliatorium publicum, in-12, Utrecht, 1658. DEBRECINUS Jean, théologien Hœfer, Nouvelle biographie générale, t. xin, col. 292. E. Mangenot. Le nom singulier, 4 ou ή δεκάλογος, usité dans la langue ecclésiastique pour désigner les dix commandements moraux, révélés par Dieu à Moïse, ne se rencontre pas dans la Bible. Il a cependant son fondement dans le Pentateuque, qui appelle ces dix préceptes □•la’rn mtor, « les dix paroles » de Jéhovah, Esod., xxxiv, 28; Deut., iv, 13; x, 4, dans les Septante, ο: δέκα λόγοι ou τα δέκα ρήματα. — 1. Révélation divine. IL Classification et nature des préceptes. III. Obligation morale. IV. Place assignée dans l’instruction mo­ rde des catéchumènes et des fidèles. V. Différences • ntre le décalogue mosaïque ou chrétien et les codes moraux non chrétiens. I. Révélation divine. — 1» Circonstances de cette révélation. — Dieu lui-même a promulgué ces pré­ ceptes du haut du Sinaï, en présence de tout Israël. Exod., xx, 1-17. il le fit à haute voix, du milieu du feu de la nuée, sans ajouter d’autres paroles en ce jour solennel, comme Moïse le rappelait plus tard aux Israélites. Deut., v, 22. .Dieu les écrivit ensuite sur deux tables de pierre, qu’il remit à Moïse, durant son s-jour de 40 jours et de 40 nuits sur la montagne. Exod.. xxiv, 12; xxxi, 18. Ces tables sont dites en ce . rnier passage « les tables du témoignage », parce qu elles attestaient la volonté formelle de Dieu. Moïse DÉCALOGUE. DICT. DE THÉOL. CATHOL. 1G2 les rapportait dans sa main, écrites des deux côtés; quand il vit les Israélites qui adoraient le veau d'or, il les brisa au pied de la montagne. Exod.. xx.xn, 15, 16, 19. Lorsque Dieu, sur la prière de Moïse, consentit à renouveler l’alliance violée, il ordonna à Moïse de prendre deux tables, semblables aux premières, pour y écrire les dix paroles de l’alliance. Moïse les écrivit et les rapporta en descendant de la montagne. Exod., XXXIV. 1, 27-29. Elles étaient destinées à être placées dans l’arche. Exod.. xxv, 16, 21. Cf. Ill Reg., vin, 9. Plus tard. Moïse rappelait tous ces faits aux Israélites. Deut.,iv, 13;v,22; ix,8-17; x, 1-5. Ces dix prescriptions morales expriment les volontés divines sous forme de discours direct de Dieu à Israël. Toutes, sauf la dixième, sont renouvelées à l’état isolé en divers endroits de la législation mosaïque. Elles ne constituent pas cependant un choix de préceptes divins, elles forment plutôt un tout organique, comprenant des ordonnances positives ou des prohibitions, dont quelques-unes sont accompa­ gnées de leurs motifs ou de leur sanction. On ignore de quelle manière les dix paroles étaient disposées sur les deux tables. Philon admettait cinq préceptes sur chaque table, et beaucoup de critiques modernes adoptent cette disposition, qui correspond, selon eux, â pietas et à probitas. R. Hanina ben Gamaliel acceptait la disposi­ tion des préceptes sur les deux tables dans le même sens que Philon. Mais d'autres rabbins prétendaient qu'ils étaient en entier sur chaque table. R. Simon ben Ÿohaï disait même qu’ils se trouvaient deux fois sur chaque pierre, et R. Simaï pensait qu’ils étaient inscrits quatre fois, formant un total de 40 textes. Talmud de Jérusalem, traité Scheqalim,vi. 1, trad. Schwab, Paris, 1882, t. v, p. 302. Saint Augustin a distingué trois pré­ ceptes relatifs à Dieu et sept relatifs aux hommes. 2° Théories des critiques modernes. — 1. Sur la forme primitive du décalogue. — Comme le texte du décalogue nous est parvenu au moins en deux recen­ sions, qui sont d'accord pour l'ensemble et qui se trouvent, l une dans l'écrit élohiste E, Exod., xx, 1-17, l’autre dans le deutéronomiste D, Deut., v, 6-18, on s’est demandé laquelle des deux était la plus originale et quelle pouvait bien avoir été la forme primitive du décalogue. Les principales divergences des deux recen­ sions portent sur l'observance du sabbat et l’interdic­ tion des mauvais désirs. Le motif d’observer le sabbat est fort différent : dans le Deutéronome, c'est un motif d’humanité, pour que le serviteur et la servante se reposent ce jour-là comme leur maître, au souvenir de la délivrance de la servitude d'Egypte, tandis que, dans l’élohiste, le motif allégué est la création du monde en six jours, suivie du repos divin. La disposition de la prohibition de la convoitise diffère .ainsi : dans E, la femme fait partie de la maison ; dans D. elle en est distincte. On a remarqué, en outre, que le décalogue élohiste avait des expressions caractéristiques du Deu­ téronome, et on en a conclu ou bien qu'il avait été retouché par un écrivain deutéronomiste, qui révisait E, ou par un reviseur de JE, qui lui aurait donné sa place actuelle en tête du livre de l’alliance. Par suite, on le tient généralement comme plus pur et plus ancien que le décalogue deutéronomiste. Mais est il le décalogue primitif? Suivant une hypo­ thèse, émise par Ewald, le décalogue, à l’état originel, ne contenait que des préceptes divins, sans les motifs de les observer. Cette forme aurait été conservée dans les 1", 6', 7’ et 8' commandements. Il faudrait donc ra­ mener le 2« à ces mots : « Tu ne dois faire aucune image sculptée, » le 4e: « Souviens-toi du jour du sabbat que tu dois sanctifier, » le 5e : « Honore ton père et ta mère, » etc. Wellbausen, Die Composition des Hexaleuchs, Berlin, 1889, p. 327-333, a cru retrouver dans le document jéhoviste J une premiere forme du deca­ logue. Exod., xxxiv, 14-26. Selon lui, le récit précédent IV. - 6 1C3 DECALOGUE 4G4 1-10, est parallèle à celui du c. xix, et raconte la pre­ idolâtre et schismatique. Quant aux divergences de mière alliance conclue entre Dieu et Israël. C’est un détails entre les deux recensions mosaïques du déca­ rédacteur postérieur, celui de JE, qui a retouché le logue, elles proviennent de deux causes, ou des fautes récit primitif, pour lui faire exprimer une réitération de transcription des copistes, ou des modifications de l'alliance et une restitution des tables de la loi, bri­ introduites par Moïse lui-même dans son discours du sées par Moïse. Le décalogue primitif est maintenant Deutéronome. Cf. F. de Hummelauer, Exodus et Le­ enfermé dans une édition augmentée. Réduit à douze viticus, Paris, 1897, p. 196-197 ; Deuteronomium, Paris, ou à dix préceptes, il est surtout cultuel et ordonne la 1901, p. 230. Rien ne s’oppose donc au maintien de célébration des fêtes. Kuenen a refusé de reconnaître l’origine mosaïque du décalogue et de sa révélation ce décalogue, arbitrairement extrait d’un morceau divine au Sinaï par le ministère de Moïse. législatif retouché et mêlé d’ordonnances du décalogue Lemme, Die religionsgeschichtliche Bedeutung des Dckaélohiste. D'autres critiques ont adopté les vues de logs, Breslau, 1880; Baentsch, Das Bundesbuch, Halle, 1892, Wellhausen, en les modifiant un peu. Le décalogue p. 92 sq. ; Id., Exodus, Leviticus, Numeri, Gœttingue, 1903, jéhoviste serait plus ancien que l’élohiste; il serait p. ι.ιι-LV, 178-179; Smend, l.ehrbuch der alttestamentlichen Religionsgeschichte, Fribourg-en-Brisgan, 1899, p. 284-285; un compendium du culte et de la morale, pratiqués H. Holzinger, Einleitung in den Hexatcuch, Fribourg-enpar Israël déjà établi au pays de Chanaan (Smend Brisgau et Leipzig, 1893, p. 217-219; Meisner, Der Dekalog. et Stade); il correspond à la réaction qui s’est pro­ Eine kritische Studie. L Der Dekalog ini Hexateuch, Halle, duite au temps d’Élie contre la religion chananéenne 1893; Driver, Einleitung in die Literatur des alten Testa­ (Baentsch). Cependant M. Wildeboer, Die Li teratur ments, trad. Rothstein. Berlin, 1896, p. 33-36; Ed. Konig, Zur des A. T., 2e édit., Gœttingue, 1905, p. 87-88, croit que Erklarung und Geschichte des Dekalogs, dans Neue kirce décalogue rituel a été fait sur le modèle du déca­ chliche Zeitschrift, t. xn, p. 363-389; B. Stade, Biblische Théologie des A. T., Tubinguc, 1905, t. I, p. 36, 37, 44, 197logue moral. Puisque le décalogue moral est rapporté à E2, Staerk et Meisner ont recherché quel pouvait 199, 248-250; L. Gautier, Introduction ù VAncien Testament, Lausanne, 1906, t. I, p. 144-148; E. Mangenot, L'authenticité être le décalogue de E1. Le premier l’a retrouvé dans mosaïque du Pentateuque, Paris. 1907. p. 68-69; RealencyctoExod., xxH, 27, 28; xxni, 14-16, 10-12, et le second piidie, 3* édit., 1898. t. in, p. 559-564. où on trouvera, p. 559,. dans Exod., xxhi. 14-19. Ce sont là des fantaisies de une bibliographie allemande plus complète. critiques à la recherche d’opinions nouvelles. Sur le papyrus Nash du il· siècle de notre ère, qui reproduit 2. Sur Vorigine du décalogue moral. — 11. L. Strack, un texte hébreu du décalogue. antérieur au texte maseorétique et différent de ce texte aussi bien que de celui des LXX, voir la Einleitung in das .4. T., 6e édit., Munich, 1906, p. 64, Revue biblique, avril 1904, p. 242-250, et N. Peters. Die ülteste tient ce décalogue pour le plus ancien et n’admet pas Abschrift der zehn Gebote, der Papyrus Nash, Fribourg-enqu’il ait été remanié d’après le texte du Deutéronome. Son antiquité ressort de l’àge du contexte dont il fait Brisgau, 1905. E. Mangenot. partie. G. Wildeboer, op. cil., p. 17, est du même II. Classification et nature des préceptes du avis; il admet toutefois des retouches postérieures du DÉCALOGUE. — Z. CLASSIFICATION· — 1° Recension des texte primitif. Il explique les dilïérences des deux re­ trois principale. classifications. censions de l’Exode et du Deutéronome par deux transcriptions diverses de la tradition orale, les tables CLASSIFICATION CLASSIFICATION CLASSIFICATION DU TALMUD DE PHILON AUGUSTINIENNE primitives étant perdues. Ces critiques admettent donc l’origine mosaïque du décalogue, ainsi que Franz De­ 1. Domaine spécial 1. Adoration du seul 1. Adoration du seul vrai Dieu. litzsch, Dillmann, Lemme, Konig, Kittel et Driver. En de Jéhovah sur le vrai Dieu. Exod., peuple israélite. xx, 3. 1869, Nôldeke la tenait encore comme très probable. Exod., xx, 2. D’autres critiques, Kuenen, Wellhausen, Stade, Cornill, 2. Commandement 2. Interdiction du 2. Défense de pren­ Smend, H. Schulz, Holzinger, Baentsch, etc., pensent d'adorer Jéhovah dre en vain le culte des idoles, que le décalogue moral reflète les idées et l’esprit des le seul vrai Dieu nom du Seigneur. 4-6. prophètes du vu® siècle. Les plus anciennes paroles et de s’abstenir de qui, selon la tradition, résumaient l’alliance de Dieu tout culte des ido­ les. 3-6. avec les Israélites, concernaient exclusivement les 3. Défense de pren­ 3. Défense de pren­ 3. Observation du observances cultuelles et les fêtes. Dans le décalogue dre le nom du Sei­ sabbat. dre le nom du Sei­ moral, le culte est consciemment restreint à la seule gneur en vain, 7. gneur en vain, 7. observation du sabbat, qui n’a pu être établie qu’après 4. Observation du 4. Observation du 4. Respect dû aux l’installation définitive d’Israël au pays de Chanaan. parents. sabbat, 8-11. sabbat. La défense absolue d'adorer les idoles n'a pu être por­ 5. Respect dû aux 5 Respect dû aux 5. Interdiction du tée qu’au cours du vu® siècle, puisque Jéhovah était parents, 12. meurtre. parents. 6. Interdiction du 6. Interdiction de 6. Interdiction de honoré dans le royaume du nord sous l’image d’un meurtre, 13. l'adultère. l'adultère ou du veau. Ce sont les prophètes'du vn® siècle qui, les pre­ meurtre. miers, ont prêché la religion morale, en la rattachant Interdiction du â la volonté divine. Dans des cercles dévoués à Jého­ 7. Interdiction de 7. Interdiction du 7. vol. l'adultère, 14. meurtre ou de vah, on a donc réduit le culte moral â dix prescrip­ l'adultère. tions de Dieu, conformément à l’ancienne morale de 8. Interdiction du 8. Interdiction du 8. Interdiction du la tribu qu'on rattachait à Moïse et qui peut-être avait faux témoignage. vol. vol. 15. déjà été exprimée dans des formules brèves, dévelop­ 9. Interdiction du 9. Interdiction du 9. Défense de dési­ rer la femme du faux témoignage, faux témoignage. pées dans un sens nouveau. Holzinger considère la proche’ j. 16. rédaction du décalogue moral comme une tentative de 10. Interdiction de 10. Interdiction de 10. Défi 3β de dé­ réformer la religion populaire pour la rendre conci­ sirer les biens du désirer les biens désirer la femme liable avec la théologie des prophètes. Exodus, Tudu prochain, 17. prochain. et les biens du bingue, 1900, p. 78. prochain. Il suffira de remarquer que ces théories des critiques 2° Examen critique. — 1. Au point de vue biblique. reposent sur une reconstruction a priori de l’ancienne — a) On ne peut considérer Exod., xx, 2, Ego sum religion d’Israël. C’est une pure supposition que le Dominus Deus tuus qui eduxi le de terra Ægypti, de sabbat n'a pu être établi et observé que par une popu­ domo servitutis, comme un précepte distinct. C’est lation sédentaire et que la prohibition d’adorer les une simple affirmation préliminaire de l’autorité du idoles date du vit· siècle, comme si le culte des veaux législateur, l'autorité toute spéciale de Jéhovah sur son d or à Bethel n'avait pas toujours été regardé comme ύ65 DÉCALOGUE 16G c. xxiii, P. L., t. xlix, col. 764 Saint Jérôme com­ peuple qu’il a lui-même délivré de l’Égypte. — b) Ou mentant Osée, x, 10, P. L., t. xxv, col. 908, distingue, ne peut distinguer deux préceptes dans Exod., xx, 3-6. L’interdiction du culte des idoles n est que l’aspect né­ en passant, le précepte de l'Exode, xx, 2, du suivant, 3-6. Le même saint docteur, expliquant Eph., vi, 2, gatif du précepte d’adorer le seul vrai Dieu. Ce ne peut donc être un commandement spécial. — c) Le dé­ Honora patrem tuum et matrem tuam, quod est man­ datum in promissione, indique incidemment que ce doublement du précepte interdisant la convoitise n'est expressément indiqué ni par Exod., xx, 17, ni par commandement est le cinquième du décalogue. les Dent., v, 21. Saint Augustin appuyait l’aflirmation d’un I deux premiers élan t : non erunt tibi dii alu præter me et non faciès tibi idolum, Comment, m Epist. ad double précepte dans Exod.. xx, 17, sur la version des Septante où uxorem proximi tui est mentionné en Eph-, I. 111, c. vi, P. L., t. xxvi, col. 537; ce qui cor­ respond à la classification de Philon. Voir aussi premier lieu et d'une manière distincte. Quæsliones in pseudo-Chrysostome, In Matth., homil. xxxm, P. G , Heptateuchum, 1. II, c. lxxi, P. L., t. xxxtv, col. 621. t. lvi, col. 877. Mais rien n'autorise à considérer la leçon des Septante Ainsi, en résumé, les témoignages favorables à l’opi­ comme vraie. Le texte du Deutéronome, il est vrai, met nion de Philon dans les quatre premiers siècles ne sont en relief non concupisces uxorem proximi tui, mais guère que des allusions passagères, desquelles on ne sans l'indiquer expressément comme précepte distinct. Mais si l’on compare ces deux textes avec les deux pré­ peut déduire un consentement patrislique suffisant pour rendre notre adhésion obligatoire. ceptes distincts condamnant l’adultère et le vol, Exod., b) Saint Augustin donne toutes ses préférences à la xx, 14,15, on est en droit de conclure que l'interdiction troisième classification assignant aux devoirs envers du désir, comme celle de l’acte lui-même, procède d’un Dieu les trois premiers commandements et aux devoirs double précepte; car il y a identification morale entre envers le prochain les sept autres. Saint Augustin le désir et l'acte. s’appuie principalement sur l’autorité de l’Écrilure et 2. La tradition juive ne paraît fournir aucun témoi­ sur la haute convenance de la distinction de trois gnage décisif. Tandis que le targum du pseudo-Jonacommandements pour exprimer nos obligations envers than sur le Pentateuque et le Talmud de Jérusalem, traité des Berakhoth, i, n. 8, trad. Schwab, Paris, 1871, les trois personnes divines. Serai., ix, c. v, CCL, n. 3, P. L., t. xxxvill, col. 79 sq., '1165 sq.; Quæsliones in t. i, p. 18-19, donnent la première classification en ré­ Heptateuchum, 1. II, c. lxxi, P. L., t. xxxiv, col. 620 sq duisant le 10· précepte à la seule convoitise de la maison Observons toutefois qu’Augustin varie habituellement du prochain, sans aucune mention de la femme du la formule de ces dix commandements, bien qu’il prochain, Philon, Quis sit rerum divinarum hæres, suive toujours le même ordre dans leur énumération. édit. Mangey, p. 496-497 ; De decalogo, p. 188-189, soutenu par Josèphe, Ant. jud., 1. III, c. iv, Genève, Paul Rentschka, Die Dekalogkatechese des heiligen Augustinus, Kempten, 1905, p. 127 sq. 1634, p. 78 sq., défend la deuxième classification et la Massore soutient la troisième classification. c) La classification soutenue par saint Augustin fut presque unanimement admise après lui. Nous citerons 3. La tradition chrétienne comprend deux périodes : particulièrement : le pseudo-Jérôme, Breviarium in avant et après saint Augustin. — a) Dans la période Psalmos, Ps. xxxn, 2, P. L., t. xxvi, col. 915; S. Isi­ antérieure à saint Augustin, l'enseignement du deca­ dore de Séville, Quæsliones in Vetus Testamentum, logue n’occupant pas de place spéciale dans l’instruc­ In Exodum, c. xxix, P. L., t. lxxxiii, coi. 301 sq.; tion des catéchumènes ou des fidèles, l’on ne rencontre l’auteur du De psalmorum libro exegesis, P. L., que de rares allusions à une classification complète des t. xcm, coi. 431 sq.; Alcuin, De decem verbis legis seu dix préceptes; et les quelques essais que l’on rencontre brevis expositio decalogi, P. L., t. c, coi. 567 sq.; s’inspirent surtout de Philon. Théophile d’Antioche men­ Hugues de Saint-Victor, Institutiones in decalogum tionne cinq des commandements concernant les devoirs legis dominicæ, c. m, P. L., t. clxxvi, coi. 14 sq.; envers le prochain ; le précepte interdisant la convoitise Pierre Lombard, Sent., 1. Ill, dist. XXXVII, P. L., est unique comme chez Philon. Ad Autolycum, 1. II, t. xcti, col. 831 sq.; Alexandre de Halés, Summa theen. 35, P. G., t. vi, col. 1108. Tertullien s’exprime de logiæ, part. Ill, q. xxix, m. I, a. 2 sq., Cologne, 1622, même. Adversus Marcionem, 1. II, c. xvn; Adversus t. in, p. 203 sq.; S. Thomas, Sum. theol., I* II”, q. c, Judæos, c. n, P. L., t. il, col. 305,599. Clément d’Alexan­ a. 4 sq.; Opusc., in, De lege amons et de decern prædrie parait suivre entièrement Philon, Strom., VI, c. xvi, P. G., t. tx, col. 361 sq.,ce qui lui est d’ailleurs ceptis, dans Opera omnia, Paris, 1884. t. xxvit. p 144170; S. Bonaventure, InIV Sent., I. Ill, dist. XXXVI1, habituel sur beaucoup de points. Origène se borne à indiquer et à commenter brièvement le premier com­ a. 2, Quaracchi, 1887, t. in, p. 821 sq.; Duns Scot In IV Sent., 1. Ill, dist. XXXVII, Venise, 1680, I. nt. mandement, non erunt tibi alii dii præter me, et le p. 338sq.,et tous les commentateurs de Pierre Lombard second, non faciès tibi idolum neque ullam similitu­ dinem, en donnant pour unique raison de cette distinc­ et de saint Thomas. tion que l’on ne peut autrement maintenir la vérité du L’ordre du Talmud fut adopté au moyen âge par Georges le Syncelle, Chronographia, édit. Dindorf, décalogue ou l'existence des dix commandements : Bonn, 1829, t. I, p. 246 sq., et par Cedrenus, Hist Hæc omnia simul nonnulli pulant esse unum manda­ tum. Quod si ita putetur, non complebitur decem nu­ compendium, 1. I, P. G., t. cxxi, col. 164 sq. Celui de merus mandatorum. Et ubi jam erit decalogi veritas? Philon se retrouve chez Sulpice Sévère, Hist., P L , t. xx, col. 105, et chez Zonaras, Annal., I, 66, P. G , In Exod., homil. viu, n. 2, P. G., t. xn, coi. 351. t. cxxxtv, col. 93. Le décalogue anglo-saxon du roi Saint Grégoire de Nazianze, dans son poème théologi­ Alfred (après 871) modifie l’ordre des commandements que sur le décalogue, mentionne les dix préceptes selon à partir du 6’ : 6, vol; 7, adultère; 9, biens du pro­ ! ordrede Philon. P. G., t. xxxvn,col.476sq. SaintCyrille chain; 10, pas de dieux d’or et d'argent. J. Sclulter d'Alexandrie met cette computation sur les lèvres de Thesaurus antiquitatum teutonicarum, in-fol., Ulm Julien l'Apostat. Cont. Julian., 1. V, P. G., t. lxxvi, 1728, t. i, appendice, p. 76-77 Une poésie rythmée du col. 733. La même énumération se rencontre chez l’au­ moyen âge, sur le décalogue, suit cet ordre : 3. hon­ teur de la Synopsis Scripturæ sacræ, rangée parmi neur à rendre aux parents; 4. amour du prochain les œuvres de saint Athanase, P. G., t. xxvm, col. 297, 5. meurtre; 6. adultère; 7 vol; 8. faux témoignage. dans les commentaires sur les Épitres de saint Paul 9. désir de la femme du prochain : 10. désir des biens de l'Ambrosiaster, à la suite des œuvres de saint Am­ broise, In Eph., vi, 2, P. L., t. xvn, col. 399, et par­ du prochain. Ibid., p. 77-79 Dans les catéchismes du xm· siècle, la division tiellement du moins chez Cassien, Collât , 1 VIH, 1G7 DÉCALOGUE augustinienne des dix préceptes fui généralement adoptée. Elle se trouve dans le Spéculum Ecclesiæ de saint Edmond de Cantorbéry, c. XI, dans Bibliotheca maxima Patrum, Lyon, 1677, t. xxv, p. 320, et dans le Doctrinal de sapience, Troyes, 1745, p. 34-41. Au XV· siècle, elle est suivie dans VABC des simples gens de Gerson, dans le Liber Jesu Christi, si sou­ vent reproduit et dans le Manuale curatorum et dans le Compost et Kalendrier des bergiers ; la défense du vol est au 6· rang et précède la prohibition de la luxure. Cette dernière disposition se trouve aussi dans un deca­ logue provençal, édité par K. Bartsch, Denkmâler der provenzalischer Litteratur, in-8·, Stuttgart, 1856, p. 306. L'accord n’était pas universel au xvt· siècle, et les réformateurs ont adopté des usages différents. Luther et les luthériens, aussi bien que les catholiques, ont suivi la division augustinienne; Calvin, les réformés, les sociniens et les anglicans, comme les grecs-unis modernes, celle de Philon. Les catéchismes catholiques du xv« siècle et des siècles suivants reproduisent les commandements de Dieu en bouts-rimés à peu prés semblables à ceux qui sont encore en usage parmi non-. Dans le pénitenciel de Milan, dressé par sainl Charles Borromée et publié dans les Acta Ecclesiæ Mediolanensis, part. IV, le 6· commandement du deca­ logue est relatif au vol, et le 7· à l’impureté. Ce péni­ tenciel est reproduit par Mor Schmitz, Die Bussbûcher und die Bussdisciplin der Kirche, Mayence, 1883, t. i, p. 809-832. Cf. F. de Ilummelauer, Exodus et Leviti­ cus, Paris, 1897, p. 197-198. d) L’Église catholique, bien qu’elle n’ait rien défini en cette matière, suit de fait la classification augusti­ nienne, comme l'indiquent tous les catéchismes approuvés dans l’Êglise et spécialement le catéchisme du concile de Trente, approuvé par l’Êglise pour l’enseignement public des fidèles. Conclusion. — La classification augustinienne, impli­ citement contenue dans les textes bibliques, non con­ tredite par l’ensemble de la tradition juive, à peu prés unanimement acceptée dans l’Êglise catholique depuis l’époque de saint Augustin et tacitement approuvée par l'autorité de l’Eglise dans l'enseignement universel des fidèles et des pasteurs’, doit être pratiquement admise par tous les catholiques. II. NATURE nus PRÉCEPTES DU DÉCALOGUE. — 1· Ces préceptes sont en eux-mêmes naturels, à l'exception du troisième précepte à la fois naturel et positif: pré­ cepte naturel dans son fondement en tant qu’il prescrit de consacrer au service divin un temps dont la durée et la fréquence restent indéterminées, S. Thomas, Sum. theol., Il» II”, q. exxn, a. 4, ad 1"m; précepte divin positif, mais cérémonial et limité à l’ancienne loi, pour la détermination particulière du temps et du mode à observer dans le service divin. Au n· siècle, saint Irénée parle des préceptes natu­ rels de la loi, déjà observés avant la loi par tous les justes et qui n'ont pas été abrogés par Jésus-Christ, mais simplement agrandis et pleinement réalisés; pré­ ceptes vraiment communs à l'une et l'autre alliance. Cont. hær., 1. IV, c. xm, P. G., t. vu, col. 1006 sq., 1018. Selon Tertullien, les préceptes mosaïques, avant d'être écrits sur des tables de pierre, étaient naturelle­ ment connus. Adversus Judæos, c. n, P. L., t. π, col. 600. Saint Augustin affirme que la loi, avant d’être inscrite sur les tables du Sinaï, était gravée dans les cœurs des hommes, bien que de fait on ne l’y eût point lue. Enarratio in Ps. I.vit, η. 1, P. L., t. xxxvi, col. 673 sq. Même enseignement au moins implicite chez saint Ambroise, In Ps. i.xi, n. 33, P. L., t. xvi, col. 1180, chez saint Léon le Grand, Sernt., xvit, n. 1, P. L., t. Ltv, col. 180, et saint Grégoire le Grand, In Ezech., I. Il, homil. iv, n. 9, P. L., t. lxxvi, col. 979, affirmant l'identité des préceptes moraux de l'ancienne 168 loi avec ceux de la nouvelle loi, identité qui ne peut avoir d’autre base que leur appartenance à la loi natu­ relle. Au xii· siècle, Hugues de Saint-Victor s'inspire de cette même doctrine, quand il conclut que les sept préceptes de la seconde table sont une simple explica­ tion de ces deux principes fondamentaux de la loi naturelle : il faut faire le bien et éviter le mal. De sa­ cramentis, 1. Il, part. XII. c. v, P. L., t. ct.xxvi, col. 352. Cependant au siècle suivant, Alexandre de Halés est arrêté par cette apparente difliculté ·. comment concilier le caractère naturel des précepte; moraux de la loi mosaïque avec le fait de leur révé.-tion? Sur quoi il décide que les principes génériux, donnant naissance aux préceptes du décalogue, appar­ tiennent à la loi naturelle, tandis que leurs conclu­ sions particulières constituent les préceptes mosaïques. Summa theologiæ, part. III, q. xxix, m. i, Cologne, 1622, t. ni, p. 191 sq. En réponse à cette même difficulté, saint Thomas établit que tous les préceptes moraux de l'ancienne loi appartiennent à la loi naturelle, mais de différentes manières. Plusieurs sont en eux-mêmes immédiate­ ment saisis par toute raison humaine et appartiennent absolument à la loi naturelle : tels sont les préceptes d’honorer son père et sa mère, de ne point tuer, de ne point voler. D'autres, exigeant une étude plus minu­ tieuse, sont connus seulement par les hommes ins­ truits dans les sciences morales; ils appartiennent à la loi naturelle de telle sorte qu’il faut, pour les connaître, être instruit par les savants; telles sont beaucoup de conclusions éloignées de la loi naturelle. Il est enfin des préceptes pour la connaissance desquels la raison humaine a besoin d’être aidée par l’enseignement divin, comme non faciès tibi sculptibile neque omnem similitudinem ; non assumes nomen Dei tui in va­ num, Sum. theol., I* II”, q. c, a. 1 ; mais ils restent en eux-mêmes préceptes naturels. Suivant saint Bonaven­ ture, c’est de la loi naturelle que jaillit l’obligation des commandements du décalogue; la loi mosaïque a sim­ plement mis en lumière cette obligation obscurcie par le péché.fn IV Sent., 1. Ill, dist. XXXVII, a. 1. q. ni, Quaracchi, 1887, t. ni, p. 819 sq. Vers la même époque, Duns Scot émet l’idée que les commandements de la seconde table n’appartiennent point à la loi naturelle à cause des dispenses divines dont ils sont parfois l’objet; leur obligation, au lieu d’être strictement imposée par la loi naturelle, a seulement une très grande confor­ mité avec ses invariables et nécessaires principes. In 1VSent.,\. Ill, dist. XXXVII, Venise, 1680, t. ni, p.339sq. Les théologiens postérieurs au xiv· siècle adoptent presque unanimement la doctrine et le langage de saint Thomas et de saint Bonaventure. Nous citerons prin­ cipalement Denys le Chartreux, In IV Sent., 1. III, dist. XXXVII, q. n, Venise, 1584, t. ni, p. 308 sq.; Cajetan, In 7»“> IP, q. C, a. 8; Dominique Soto, De jus­ titia et jure, I. II, q. nt, a. I, Venise, 1589, p. 100sq.; Azpicuelta, Enchiridion sive manuale confessariorum et pænitentium, c. xi, n.2, Rome, 1590. p. 82; Estius (t 1613), In IV Sent., I. Ill, dist. XXXVII, p. ni, Ve­ nise, 1748, t. iv, p. 216 sq. ; Suarez (f 1617), De legibus, 1. II, c. xv, n. 16 sq.; Sylvius (·}· 1649). In P IP, q.c, a. 1, Anvers, 1714, t. n, p. 586 sq.; Gonet, In I™ IP, tr. VI, disp. XII, a. 1, Anvers. 1744, t. ni, p. 517; les théologiens de Salamanque, Cursus theologiæmoralis, tr. XXI, c. I,n.l4; Gotti, In T“m IP, tr. V, q. ni, dub. v, Venise, 1750, t. n, p. 242. 2» Ces préceptes, en eux-mêmes naturels, ont été en fait révélés à l’humanité pécheresse qui autrement n'en eût point possédé une connaissance assez com­ plète et assez certaine pour en faire la règle de sa vie morale : Explicatio enim plenaria mandatorum de­ calogi opportuna fuit secundum statum peccati prop- 1G9 DÉCALOGUE 1er obscurationem luminis rationis et propter obli­ quationem voluntatis. S. Bonaventure, In IV Sent., I. IV. (list. XXXVII, a. 1, q. in, Quaracchi, 1887, t. in, p. 819 sq. 3° Cetle divine manifestation des préceptes naturels du decalogue, en confirmant simplement leur obliga­ tion ex lege naturali, n'y ajoute, croyons-nous,aucune nouvelle obligation ex dirina lege positiva. La suppo­ sition d’une telle obligation n’a aucun fondement ni dans les Pères ni dans les théologiens du moyen âge. Elle est même nettement écartée par saint Thomas et saint Bonaventure. Saint Thomas, parlant des préceptes naturels pour la connaissance desquels la raison hu­ maine est aidée par l’enseignement divin, suppose que cet enseignement, tout en les manifestant et en les confirmant, ne modifie point leur nature. Sum. theol., I» II®. q. c, a. 1. Saint Bonaventure dit très explicite­ ment que la révélation divine ne fait que mettre en pleine lumière l’obligation imposée par la loi naturelle. Loc. cit. Tel est aussi le plus souvent le langage formel des théologiens précédemment cités. Ceux qui s’ex­ priment différemment comme les Salmanticenses, Cursus thcologiæ moralis, tr. XXI, c. I, n. 13,doivent s’entendre uniquement d’une divine confirmation du précepte naturel prononcée nu Sinaï et de nouveau répétée par Jésus-Christ. Matth. xix, 17 sq.; Marc., X, 19 sq. ; Luc., xvni, 20 sq. ; Joa., xiv, 15. 4» En affirmant que les préceptes même naturels du décalogue ont été agrandis et perfectionnés par la loi nouvelle, plusieurs Pères des premiers siècles ont sim­ plement signifié que Jésus-Christ par son enseigne­ ment a réprouvé les étroites interprétations juives qui défiguraient les préceptes du décalogue et que, par sa grâce ou par une plus abondante dillusion de la cha­ rité, il a aidé à la pleine observance de ces comman­ dements. C’est l’enseignement de saint Irénée réfutant l'erreur gnostique qui attribuait l’ancienne loi â un ange mauvais. Cont.liter., LIV,c. Il, n. G; c. xil,n.3sq., P. G., t. vu, col. 978, 1005 sq. Tertullien montre aussi que Jésus a ajouté à la loi en interdisant, non seulement l’accomplissement effectif du mal, mais encore l'aU'ection ou le simple désir, selon Matth., v, 27 sq. De ptenilentia, c. HI, P. L., t. I, col. 1232. Suivant saint Gré­ goire de Nazianze, tandis que l'ancienne loi défendait seulement l’accomplissementdu péché la loi chrétienne interdit même la cause du péché. La loi réprouvait seulement l’adultère, Jésus-Christ condamne tout désir et tout regard accompagné de désir ou y excitant La loi défendait le meurtre; aux chrétiens il est interdit de rendre les coups et il est commandé de tendre la joue à qui les frappe. La loi condamnait le parjure; on nous défend tout jurement, quel qu’il soit. Orat., xt.v, in sanctum pascha, c. χνιι, P. G., t. xxxvi, col. 647. Saint Ambroise parait être le premier qui ait nette­ ment indiqué l'identité des préceptes naturels du déca­ logue sous l'ancienne et sous la nouvelle loi. Selon lui, la parole de Dieu a exprimé le même enseignement dans la loi et dans l’évangile. Ce qui n'avait pas été compris sous l’ancienne alliance l’a été sous la nouvelle, car Jésus-Christ a ouvert l’oreille humaine à la con­ naissance de la vérité. Enarratio in Ps. LXI, n. 33 sq., P. L., t. xiv, col. 1180. Saint Augustin, suivant peut-être cette pensée de saint Ambroise, montre que les étroites interprétations données au décalogue par les Juifs ne lui avaient ja­ mais appartenu. Le 5· précepte condamne non seule­ ment le meurtre, mais encore l’outrage et la colère. Matth., v, 21, 22. Le 6« commandement réprouve avec i adultère tout désir mauvais. Matth., v, 27. 28. Le commandement de l’amour du prochain n'exclut point nos ennemis de la commune charité : oderis inimicum tuum, Lev., χιχ, 18, doit s’entendre des fautes et des 170 iniquités de nos ennemis et non de leur personne. Contra Faustum manichæum, 1. XIX, c. xix sq , P. L , t. xlii, col. 359 sq. Augustin montre encore que la grâce, plus abondamment communiquée sous la nou­ velle alliance, facilite l'observance du double précepte de la charité dans lequel se résument tous les com­ mandements. Par l’action de cette grâce le décalogue est comme gravé dans l’âme sanctifiée. De spiritu et littera, c. xiv sq., P. L., t. xliv, col. 215 sq. ; Contra duas epistolas pelagianorum, I. III, c. tv, col. 594. Le concept d’xVugustin reste définitivement après lui chez les Pères et chez les théologiens subséquents. 5° Les préceptes naturels du décalogue supposent ou contiennent toutes les obligations imposées par la loi naturelle. C’est l’enseignement de saint Thomas, Sum. theol., b* 11*, q. c, a. 3, 11, et de tous les théo­ logiens. — I. Ces préceptes présupposent nécessaire­ ment : a) comme principes logiquement antérieurs aux devoirs tracés par le décalogue: l’obligation de la loi naturelle et les premiers principes moraux sur les­ quels elle repose, ainsi que les obligations fondamen­ tales de charité envers Dieu et envers le prochain, b) comme couronnement surnaturel de ces obligations, par le fait de l’élévation de l’homme â I état surnatu­ rel, les devoirs imposés par la foi, l’espérance et la charité surnaturelle envers Dieu, devoirs comprenant en réalité l’ensemble de toutes nos obligations surna­ turelles. — 2. Les préceptes du décalogue contiennent au moins implicitement toutes les conclusions déduites de la loi naturelle d’une manière plus ou moins immé­ diate, même celles dont la connnaissance est parfois restée assez imparfaite chez les théologiens. S. Thomas, Sum. theol., I’ II®, q. c, a. 3, 11. En ce double sens, le décalogue est vraiment le résumé de toutes nos obli­ gations morales. Calechisnius concilii Tridenltni. part. III, c. I, n. 1. 6» Le décalogue, tant sous l’ancienne que sous la nouvelle loi, se résume justement dans le double pré­ cepte de la charité envers Dieu et envers le prochain. In his duobus mandatis universa lex pendet et prophetæ. Matth., xxn, 40. Ces deux commandements sont des principes évidents à la raison et à la foi. des­ quels se déduisent comme autant de conclusions toutes les obligations du décalogue. S. Thomas, Sum. theol., 1» II®, q. C, a. 3, ad 1“">. Ill. Obligation morale. — 1» L’obligation imposée par les préceptes naturels du décalogue est, comme celle de tous les commandements de la loi naturelle, toujours nécessaire, toujours soustraite â toute vraie dispense. Ce que l’on dénomme parfois dispense ou exception n’est qu’une juste interprétation d’un cas auquel la loi. à cause de circonstances spéciales, ne s’applique réellement point. S. Thomas, Sum. theol , I» II», q. c, a. 8. Voir Loi naturelle. 2» Cette obligation, en elle-même toute naturelle, rentre dans l’ensemble des devoirs chrétiens, parce que Jésus-Christ l’a positivement confirmée par son autorité, Matth., xtx, 17 sq.; Marc., x, 19sq. ; Luc., xvm, 20 sq., ou parce que la loi surnaturelle, loin de suppri­ mer les prescriptions ou interdictions naturelles, les suppose et les confirme en les orientant vers la fin sur­ naturelle. Bouquillon, Theologia moralis fundamen­ talis, 3e édit., Bruges, 1903, p. 258. D’ailleurs, dans l’ordre actuel de la providence, ces préceptes essen­ tiellement naturels entraînent indirectement de graves obligations surnaturelles. Au reste, le concile de Trente a porté anathème contre les antinoinistes du xvt· siècle prétendant que les dix préceptes du décalogue ne concernent aucunement les chrétiens. Sess. VI, can. 19. 3° L’obligation imposée par les précep tes naturels du décalogue est grave de sa nature. Envers Dieu, ces pré­ ceptes ne peuvent être enfreints sans que soit aussi 17Î DÉCALOGUE violée la vertu de charité, violation de soi toujours grave, puisque sans la charité notre fin surnaturelle ne peut être obtenue. Vis-à-vis de notre prochain, toutes les prescriptions du décalogue se résument dans la justice, S. Thomas, Sum. theol., I* 11“, q. c, a. 2, qui par elle-même oblige toujours gravement dès qu’il s’agit d'un bien notable du prochain. 11* II*·, q. lxvi, a. 6. Cependant la transgression peut être accidentel­ lement vénielle par défaut de matière notable ou par manque de délibération ou d’advertance suffisante. Azpicuelta, Enchiridion sire manuale confessoriorum et pænitentium, c. xi. n. 4, Home, 1590. p. 82 sq.; Salmanticenses, Cursus lheologiæ moralis, tr. XXI, c. 1, n. 15. 4» L’obligation est accomplie parla simple réalisation de ce qui est exigé. Il n'est point nécessaire d'agir par motif de charité, sauf quand la charité est vraiment commandée ou indispensable pour réaliser le com­ mandement. S. Thomas, Sum. theol-, I* llr, q. c, a. 10; S. Bonaventure, In IV Sent., 1. HI, dist. XXXVII, a. I, q. n, Quaracchi. 1887, t. lit, p. 816 sq. IV. Place dans l’instruction morale des catéchu­ mènes et des fidèles. — On a indiqué aux articles Catéchèse et Catéchisme la forme que revêtit au cours des siècles l’instruction des catéchumènes et des fidèles. Il nous reste à y assigner la place occupée parle décalogue. 1° Jusqu’à saint Augustin vers la fin du iv· siècle, les documents que nous avons sur les catéchèses nous autorisent à affirmer que l'instruction morale des caté­ chumènes était habituellement donnée sous la forme de l’enseignement des deux voies : voie de la vie, marquée par le double précepte de l'amour de Dieu et du pro­ chain. se résumant dans le commandement général : omnia quæcumque non vis libi fieri, nec tu alteri faeias, et voie de la mort ou s'engagent ceux qui se rendent coupables des péchés indiqués comme étant dignes de ce châtiment. C’est le seul enseignement indiqué par la Didachê qui nous offre le modèle des catéchèses des premiers siècles. Doctrina duodecim apo­ stolorum, l’unk. Patres apostolici, 2e édit., Tubingue, 1901, t. 1. p. 2 sq. Quelques autres documents qui reflètent l’enseignement donné aux païens de cette époque pour les engager à se faire chrétiens, comme la lr· Apologie de saint Justin et le Pédagogue de Clé­ ment d'Alexandrie, mentionnent particulièrement les préceptes nouveaux donnés par Jésus-Christ et groupés dans le sermon sur la montagne, ou le double com­ mandement de la charité envers Dieu et envers le prochain. A/ol., I, n. 14 sq., P. G., t. vj, col. 348 sq.; Clément d'Alexandrie, Pædagogus, 1. 111, P. G., t. vm, col. 660 sq. Quant aux préceptes du décalogue considérés isolément ou dans leur ensemble, on les cite assez rarement; et quand on les cile, c'est plutôt avec une intention apologétique ou dans le but de faire ressortir la supériorité de la loi chrétienne. Ainsi saint Jrénée justifie ces préceptes contre les erreurs gnostiques attribuant l'ancienne loi à un ange mauvais. Conl. hær., I. IV, c. n, n. 6; c. XII, n. 3 sq.; c. xm, η. 1 sq.; c. xv. n. 1 sq.; c. xvi, n. 3 sq. P. G., t. vu, col. 978, 1005-1010, 1012 1014, 1017-1019. Tertullien in­ dique incidemment que Jésus-Christ a ajouté à la loi en défendant non seulement l'exécution du mal, mais encore l'affection ou le simple désir. De pænilentia, c. m, P. L., I- i, col. 1232. Saint Grégoire de Nazianze montre que les préceptes du décalogue ont été perfec­ tionnés par Jésus-Christ dans la réprobation portée contre les étroites interprétations des Juifs. Oral., xlv, in sanctum pascha, c. xvn, P. G., t. xxxvi, col. 647. Saint Ambroise se contente d’affirmer qu'une meilleure connaissance des devoirs du décalogue nous a été donnée par Jésus-Christ. Enarratio in Ps. t.xi, n. 33 sq.. P. L., t. xlv. col. 1180. 172 Cette attitude vis-à-vis du décalogue était motivée par la nécessité de distinguer nettement la loi chrétienne de la loi juive, surtout en face des étroites interpréta­ tions habituelles des Juifs et de l'abrogation du précepte sabbatique désormais remplacé par le précepte domi­ nical. 2» Vers la fin du iv* siècle, saint Augustin donna le premier au décalogue une place prépondérante dans renseignement moral des catéchèses. Il fut amené à cette conclusion par la nécessité de prémunir les caté­ chumènes contre les erreurs manichéennes attribuant le décalogue au mauvais principe, tandis que la nou­ velle loi était seule considérée comme provenant de Dieu lui-même. A l’encontre de ces assertions, Augus­ tin montre dans ses catéchèses la véritable origine du décalogue et son importance capitale dans la vie chré­ tienne. Le décalogue provient intégralement du Dieu véritable. Il est une protection contre les erreurs manichéennes, car les trois premiers préceptes, expri­ mant nos devoirs envers Dieu le Père, envers JésusChrist et envers le Saint-Esprit, réprouvent formelle1 ment les fausses doctrines sur les trois personnes di­ vines. Le décalogue est une règle sûre, car il a toujours condamné ce que condamne la loi nouvelle, affections mauvaises et désirs coupables. U se résume justement et pour tous les temps dans le double précepte de la charité envers Dieu et envers le prochain, car, avec l’observance de cette double charité, les devoirs envers Dieu et envers le prochain sont intégralement remplis, selon le témoignage de saint Paul : plenitudo autem legis est caritas. Rom., xm, 10. Contra Faustum manichæum, 1. XV, c. ivsq.; 1. XIX, c. XVIII sq., P. L., t. xlii, col. 306 sq., 359 sq. L'âme animée de cette charité est comme une lyre exécutant en l'honneur du divin Maître l'hymne suave des dix commandements. Deus canticum novum cantabo tibi, in psalterio decem chordarum psallam tibi. Ps. cxliii,9. Serm.,ix, c. v sq., P. L., t. xxxvm, coi. 79 sq. Le décalogue est encore cet adversaire qui contredit ce que nous faisons et avec lequel nous avons à nous entendre si nous ne voulons pas être livrés au juge pour l’éternel châti­ ment. Matth., v, 25, col. 76 sq. Les sermons catéchétiques où Augustin développe cet enseignement sur le décalogue sont principalement les sermons vm, ix xxxm et cix, P. L., t. xxxvm. col. 67 sq., 75 sq., 207 sq., 636 sq. Quelques années plus tard, Augustin dirige encore l'enseignement de la catéchèse contre les erreurs pélagiennes sur le décalogue. A leur en­ contre, il insiste sur ce que la connaissance des pré­ ceptes divins, loin de sullire au salut, est seulement une préparation à la grâce et que leur accomplissement ne peut être réalisé que parcette grâce. Serni., ccxi.vm, CCXLIX, ccl, CCLI, col. 1158 sq. Cf. P. Rentschka, Die Dekalogkatechese des heil. Augustinus, Kempten,1905. 3“ Du v* au ix’siècle, l’enseignement d'Augustin sur le décalogue est reproduit par les Pères et les théologiens, notamment par Isidore de Séville, Quæstiones in Velus Testamentum, In Exodum, c. xxix, P. L., t. lxxxiii, col. 301 sq., et par l'auteur du De psalmorum libro exegesis, ouvrage rangé parmi les œuvres de saint Bêde, P. L., t. xcin, col. 481 sq. Mais nous ne possédons au­ cun document catéchétique de cette époque, donnant quelque attestation d'instruction spéciale sur le déca­ logue. On sait d'ailleurs que la catéchèse était alors bien réduite, en dehors des pays de mission ou l'on tra­ vaillait à la conversion des païens, et que l'écho de ces catéchèses de mission n'est point parvenu jusqu’à nous. 4° A partir du IX’ siècle, les dix commandements prennent place en divers endroits dans le programme du catéchisme destiné à l’instruction des enfants ou à celle des fidèles. Un décalogue anglo-saxon sert de pré­ face aux Leges du roi Alfred, qui monta sur le trône en 871. J. Schilter, Thesaurus antiquitatum teutoni- DÉCALOGUE 173 carum, in-fol., Ulm, 1728. t. r, appendice : Monumenta catechetica, p. 76-77. J.-G. Eccard, Incerti monachi Weissenburgensis catechesis theotisca, Hanovre, 1713, p. 2U1-202, a publié une version saxonne très ancienne du décalogue. dans laquelle les commandements ne sont pas numérotés. Voir t. Il, col. 1898. L'inlluence de saint Augustin sur l'interprétation catéchélique du dé­ calogue se fait sentir jusqu'au milieu du xn· siècle. 5· Au xm' siècle, l’enseignement du décalogue est partout introduit dans l’enseignement catéchélique, et garde désormais sans conteste cette importante posi­ tion. Voir t. n, col. I899 sq. C’est au XV' siècle qu’on prit l’habitude d’exprimer les préceptes du décalogue en formules faciles à rete­ nir et bientôt en bouts-rimés. Dans l’.4 B C des simples gens, Gerson avait réduit les dix commandements de la loi à ces phrases courtes et bien frappées : Tu n’adoreras non les ydoles ni plusieurs dieux. Tu ne prenras point le nom de Dieu en vain. Tu garderas tes dimanches et fêtes commandées. Tu honoreras ton père el ta mère. Tu ne seras point meurtrier. Tu ne seras point luxurieux. Tu ne seras point larron. Tu ne porteras point faux témoignage. Tu ne désireras point la femme d'autruy. Tu nu convoiteras point les biens d'aulruy. Ms. 966 de la Bibliothèque Mazarine, fol. 130 recio. M. Hezard, Histoire du catéchisme, Paris, 1900, p. 450-451, a publié des tercets sur chaque commandementde Dieu, qu'il a extraits de l'instruction des cure:, éditée à Bordeaux en 1601. Des bouts-rimés, semblables à ceux que nous récitons encore, se trouvent dans le Liber Jesu Christi pro simplicibus, si souvent repro­ duit (voir t. n, col. 1905), notamment dans le Compost et /Calendrier des bergiers (voir ibid., col. 1904). Voici une de ces formules, dont le texte présente presque toujours quelques variantes : Ung seul Dieu tu adoreras, ut aymeras parfaitement. Dieu en vain ne jureras, naulre chose pareillement. Les dimanches tu garderas, en servant Dieu dévotement. Pere et mere honoreras, aflin que vives longuement. Homicide point ne feras, du fait ne voluntairement. Lavoir daultruy tu nembleras, ne retiendras à escient. Luxurieux point ne seras, de fait ne de consentement. Fauix témoignage ne diras, ne mentiras aucunement. Lœuvre de chair ne désireras, Que en mariage seulement Bien daultruy ne convoiteras, Pour le garder injustement. Manuale seu intructoriuni curatorum, Lyon, 13 fé­ vrier 1505, fol. Lxxxtll (reproduisant le texte dn Liber Jesu Christi). Ch. Achelis, Der Dekalog als kateclwtisches Lehrbuch, Giesscn. -1905; Goal, Geschichte der Katechese im Abcndlande vom v- rfalle des Katechumenats bis turn Ende des Mittelalters, Kempten, 1880; J. Geffcken. Der Bildercatechismus des !j Jahrhunderts und die catechctischcn Hauptstucke in die-u-r Zeil bis auf Luther, Leipzig, 18Ü5, t. I (exclusivement sur les commandements de Dieu). V. Différences entre le décalogue mosaïque ou CHRÉTIEN ET LES CODES MORAUX NON CHRÉTIENS. — Parmi es codes moraux des religions non chrétiennes et des «y-ternes philosophiques qui ignorent le décalogue, nous considérerons principalement celui du bouddhistne regardé comme la religion la moins défec­ tueuse dans ses prescriptions morales, et le code mo­ 174 ral du stoïcisme, le moins répréhensible parmi les systèmes moraux du philosophisme antique. Nous nous bornerons à établir le contraste entre ces codes mo­ raux et le décalogue au double point de vue de l’auto­ rité morale et de l'influence sur le bien matériel des individus et des sociétés. 1” Autorité morale. — 1. Le décalogue, avec les prin­ cipes moraux qu’il suppose et les conclusions qu'il contient virtuellement, présente un code moral bien défini et bien complet, renfermant tous les devoirs de l’homme dans l’ordre naturel et contenant en germe toutes les obligations surnaturelles, dès lors que la ré­ vélation surnaturelle est manifestée. Il se présente avec le rayonnement d’une autorité divine clairement dé­ montrée qui lui assure sur les consciences individuelles et sur la conscience publique une efficacité souveraine, aidée d’ailleurs par la double sanction éternelle atta­ chée par le divin législateur à l’observance ou à la vio­ lation de cette loi. 2. Le système moral bouddhique, ne contenant aucune affirmation doctrinale sur Dieu et faisant abstraction de toute idée dogmatique ou métaphysique, ne possède aucune base doctrinale sur laquelle il puisse asseoir son autorité morale. Tout se résume finalement dans l'amour de soi avec l’exclusive préoccupation d’aboutir au nirvana théoriquement représenté par les docu­ ments les plus authentiques comme la complète ces­ sation de toute douleur. Il ne peut non plus y avoir aucune sanction efficace, le nirvana avec son carac­ tère purement négatif et son implicite négation de toute survivance de lame ne pouvant répondre à l’idée d’une sanction morale. D’ailleurs, des dix commande­ ments de la Dhamma ou loi bouddhique, cinq concer­ nent exclusivement les moines, l’interdiction des re­ pas aux heures non réglementaires, la participation aux plaisirs mondains, la parure et les parfums, les lits moelleux et la réception de l’argent, el les cinq autres, ne tuer aucun être vivant, ne pas voler, ne pas com­ mettre d’adultère, ne pas mentir, ne pas boire de boissons enivrantes, sont plutôt recommandés qu’im­ posés aux laïques. En réalité, toute la vertu du laïque se mesure exclusivement à sa libéralité envers les moines, comme tout son espoir est de se rendre apte à être moine dans une métempsycose prochaine pour abou­ tir ainsi finalement au nirvana. Oldenberg, Buddha, sein Leben, seine Lehre, seine Gemeinde, 3' édit., Berlin, 1897, p. 333 sq., 436 sq.; Chantepie de la Saussaye, Manuel d’histoire des religions, trad. Hubert et Lévy, Paris, 1904, p. 387 sq., 395 sq.; de Broglie, Pro­ blèmes et conclusions de l’histoire des religions, 2· édit., Paris, 1886, p. 175 sq. ; Aiken, The Dhamma of Gotama the Buddha, Boston, 1900, p. 313sq. 3. Le code moral du stoïcisme, malgré son appa­ rence ascétique, est dépourvu d’autorité. C’est une con­ struction artificielle de la raison, manquant d'autorité législative et de sanction par l’exclusion de Dieu, con­ séquence nécessaire du panthéisme stoïcien. D’ailleurs, le code stoïcien n’a pu se défendre de nombreuses et graves erreurs parmi lesquelles le suicide, et il n’a jamais exercé une réelle influence morale sur les in­ dividus ou sur les sociétés, en dehors d’un cercle philo­ sophique très restreint. Chollet, La morale stoïcienne, Paris, 1898, p. 73 sq., 94 sq. ; Gaston Boissier, La reli­ gion romaine d’Auguste aux Antonins, Paris, 1892, t. il, p. 36 sq. 2° Influence sur le bien matériel des individus et des sociétés. — 1. Pour le décalogue, cette salutaire inlluence est démontrée par l’observation constante des fails individuels et sociaux. C’est la conclusion de Le Play, déduite d’une rigoureuse investigation, que les populations qui respectent le mieux les commandements du décalogue sont précisément celles qui jouissent au plus haut degré du bien-être, de la stabilité et de 175 DÉCALOGUE — DECHAMPS l’harmonie. L'organisation du travail selon la cou­ tume des ateliers et la loi du decalogue, 3e édit.. Tours, 1871, p. 16; La réforme sociale en France déduite de l'observation comparée des peuples européens, 5· édit., Paris, 1871, t. ut, p. 291. C'est, d’ailleurs, une vérité souvent démontrée par les apologistes chrétiens que le décalogue aide au bien matériel des individus et des sociétés en maintenant inviolablement les véritables droits de l’homme et en favorisant l’éclosion des vertus morales qui, au témoignage de saint Thomas, De regi­ mine principum, 1. I, c. xv, sont l’élément principal du bonheur matériel individuel et social. Cardinal Pie, Lettre synodale portant promulgation du décret du concile provincial tenu à Poitiers en janvier 1868, Œuvres, Paris, 1876, t. vi, p. 351 sq. ; Mer Dupanloup, Lettre pastorale du SO octobre 1813. 2. Les codes moraux du bouddhisme et du stoïcisme n’ont point exercé cette salutaire influence, soit parce qu’ils n’ont pu aider à l'éclosion des vertus morales sans lesquelles il ne peut y avoir de vrai bonheur indi­ viduel ou social, soit parce qu'ils n'ont eu à peu prés aucune prise sur la grande masse de la population là où ils ont été en vogue. H est, d’ailleurs, bien avéré que les principes mêmes du bouddhisme, en détournant de tout travail les moines et même les laïques, de­ vaient, dans la mesure où on les appliquait effective­ ment, nuire à la civilisation matérielle. De Broglie, op. cil., p. 200; Hardy, Der Buddhismus nach âlteren Pâli- Werken, Munster, 1890, p. 139 sq. ; Aiken, op. cil., p. 317 sq. S. Théophile d’Antioche, Ad Autolycum, t. H, n. 35, P. G., t. vi, col. 1108; S. Irénée. Cont. hssr., 1. IV, c. n.n. 6; c. xii, n. 3sq. ; c. xin et xvt, P. G., t. vu, coi. 978, 1005 sq., 1018; Tertullien, Adversus Marcionem, 1. H, c. xvn; Adversus Judæos,c. H, P. L., t.n, col. 305, 599 sq.; Clément d’Alexandrie, Strom., VI, c. xvi, P. G., t. ix, col. 361 sq.; Origène, In Exodum, homil. vin. n. 2, P. G-, t. XII, col. 351 ; pseudoAthanase, Synopsis Scripturae sacrx, P. G., t. xxvm, col.297 ; S. Grégoire de Nazianze dans son poème théologique sur le dé­ calogue. P. G., t. xxxvit. col. 476 sq. ; S. Ambroise, In Ps. lxi, n. 33, P. L., t. xvi, col. 1180; Ambrosiaster, Comment, in Epi­ stolas S. Pauli, In Eph., vi, 2, P. L., t xvn, col. 399 ; S. Au­ gustin, Quxstiones in Heptateuchum, 1. II, c. i.x.xi, P. L., t. xxxiv. col. 623 sq.; Serm., vin, tx, xxxm, cix, ccxLVin, CCXUX-CCU, P. L., t. XXXVtlt, col. 67 sq., 75 sq., 207 sq., 636 sq.,1158sq. ; Enarratio in Ps. ι.ν/ι, η. 1 ; In Ps. lxi, n.33sq., P. L.. t. xxxvi. col. 673 sq., 1180; Contra Faustum manichæum, 1. XV. c. iv sq.; 1. XIX, c. xvm sq., P. L., t. xlii, col. 306sq., 359 sq.; De spiritu et littera, c. xiv sq., P.L., t. Xt.IV, col. 215 sq. ; Contra duas epistolas pelagianorum, 1. III. c. iv, col. 954; S. Jérôme. Commentaria in Epist. ad Eph., 1. III, c. vt, P. L., t. xxvi, col. 537; S. Léon le Grand, Serm., xvn, n. 1; xx, c. ι; ι,χπι, c. v; xcn, c. i, P. L.,t. Liv, col. 180,188 sq., 356, 453; S. Grégoire le Grand, Ilomilia· in Ezechielem, 1. II, homil. iv, n. 9, P. L., t. txxvi, col. 979; S. Isidore de Séville, Quxstiones in Vetus Testamentuni, In Exodum, c. xxtx, P. L., t. Lxxxm, col. 301 sq. ; pseudo-Béde, De psalmorum libro exegesis, P. I.., I. xcrii, col. 431 sq.; Alcuin, De decern verbis legis scu brevis expositio decalogi, P. L., t. c. coi. 567 sq. ; S. Pierre Damien, Opusc., xi.tv, De decem Ægypti plagis atque decalogo, P. L., t. cxlv, coi. 685 sq. ; Hugues de Saint-Victor, Institutiones in decalogum legis dominicae, P- L., t. clxxvi, col. 9sq. ; De sacramentis, 1. II, part. XII, c. v, coi. 352 ; Pierre Lombard, Sent., 1. Ill, dist. XXXVII, P. L., t. xcn, col. 831 sq. ; Alexandre de Halés, Summa theologiis, part. Ill, q. xxtx, Cologne, 1622, t III, p. 197 sq.; S.Thomas, Sum. theol., 1· 11·, q. c; S. Bonaventure, In 1VSent..I. HI,dist. XXXVH.Quaracchi, 1887, t. Tit, p. 812sq ; Duns Scot. In IVSent., I. HI, dist. XXXVII, Venise. 1680, t. tn, р. 336 sq. ; Richard de Middletown, In IV Sent., 1. Hl, dist. XXXVII. Brescia, 1591, t. ill, p. 441 sq. ; Denys le char­ treux, In IV Sent., 1. ΠΙ. dist. XXXVH, q. H, Venise, 1584, t. tn. p. 308 sq. ; Cajetan. In I·· II·, q. c; Dominique Soto, De justitia et jure, I. Ill, q. nt, Venise, 1589, p. 100 sq. ; Azpicuelta, Enchiridion sine manuale confessoriorum et ptenitentium, с. xi, η. 2 sq., Rome, 1590. p. 82 sq.; Estius, In IV Sent., 1. HI.dist. XXXVH, p. ni, Venise. 1748, t. iv, p. 216 sq. ; Sua­ rez, De legibus, I. II, c.xv, n. 16 sq. ; Sylvius, In I" IF, q. C, 17G Anvers. 1714, t. n,p. 586 sq. ; Genet, In I" IF, tr. VI, disp. XII, a. 1. Anvers. 1744. t. nt. p. 517; Salmanticenses, Cursus thcologix moralis, tr. XXI, c. I, n. 14; Gotti, In I·· IF, tr. V, q. in, dub. v, Venise. 1750, t. 11, p. 242; Müller, Theologia mo­ ralis, Ί· édit.. Vienne, 1894, t. I, p. 162sq. ; Bouquillon, Theolo­ gia moralis fundamentalis, 3’ édit., Bruges, 1903, p. 260 sq.; Paul Rentschka, Die Dckalogkatechese des heiligen Augusti­ nus, Kempten, 1905; Kirchenlexikon, 2' édit., Leipzig, 1864, t. in, col. 1423-1430. E. DüBLANCIIY. ou AGARD DE CHAMPS Étienne, né à Bourges, le 9 septembre 1613, entra dans la Compagnie de Jésus à Paris en 1630; professa la rhétorique à Caen, la philosophie et la théologie à Paris; il remplit les principales charges de son ordre en France; confesseur du grand Condc dans les deux dernières années de sa vie, il aida le héros à mourir en chrétien (1686); lui-même mourut à La Flèche, le 31 juillet 1701. Le P. Dechamps fut un des premiers et des plus vigoureux adversaires du jansénisme. Son coup d’essai, déjà très remarqué, fut Defensio censurte sacræ facultatis Parisiensis latæ xx vu junii anni miii.x, seu disputatio theologica de libero arbitrio, qua evincitur merito ab sacra facultate hæreseos dam­ natam esse propositionem hanc : Libertas et necessilas eidem conveniunt respectu ejusdem, et sola violentia repugnat libertati hominis naturali. Auctore Antonio Ricardo theologo, in-8», Paris, 1645. La censure doni il s’agit dans cet ouvrage venait d’être tirée de l'oubli parle P. Petau et critiquée par un janséniste an >nyme. Le P. Dechamps la défendit en combattant surtout la théorie de Jansénius sur le libre arbitre, de laquelle dérivent ses erreurs. Cet ouvrage avait déjà eu trois éditions à Paris et avait été reproduit en Belgique, quand Libert Fromond, un des deux éditeurs de l’Augustinus, essaya de le réfuter, sous le pseudonyme de Vincentius Lenis. Les deux réponses que lui lit le P. Dechamps se retrouvent, avec d'autres additions, dans la 5' édition de sa Disputatio theologica delibero arbitrio, Cologne, 1650. En même temps, pour com­ battre plus efficacement la propagande de la secte, le P. Dechamps donnait en français un abrégé de ce traité sous le titre : Le secret du jansénisme descouverl et réfuté par un docteur catholique, in-12, Paris;2° édit., 1651; 3e édit., avec des reflexions sur la response des jansénistes, 1653. Enfin les cinq propositions extrailes de Augustinus, dénoncées au saint-siège par les évê­ ques français, ayant été condamnées, après deux ans d’examen, par le pape Innocent X, le 31 mai 1653, le P. Dechamps publia presque aussitôt le grand ouvrage qu’il préparait depuis longtemps pour justifier la sen­ tence prévue : De hæresi janseniana, ab apostolica sede merito proscripta, libri tres. Opus ante annos novem sub Antonii Bicardi nomine inchoatum, in-fol., Paris, 1651, avec dédicace à Innocent X. L’auteur pré­ sente avec raison cette publication comme la suite de son traité théologique sur le libre arbitre. Ce qu’il avait fait en 1645 pour la doctrine de Jansénius sur la liberté, résumée dans la 3e des 5 propositions, il le faisait maintenant, suivant la même méthode, pour les cinq erreurs condamnées, montrant que Jansénius les avait puisées chez les hérétiques et les réfutant par l’autorité de toute la tradition catholique, en particu­ lier par l’enseignement de saint Augustin, dont la nouvelle hérésie cherchait à se couvrir. Après la mort de l’auteur, le P. Etienne Souciet en donna une nou­ velle édition, corrigée et augmentée d’après le manus­ crit autographe du P. Dechamps, in-fol., Paris, 1728. Les Provinciales devaient aussi mettre en mouvement I;» plume de ce savant controversiste. Pascal et son anno­ tateur Wendrock-Nicole représentent constamment le probabilisme, qu’ils accusent, d'ailleurs injustement, de tant de méfaits, comme une doctrine propre aux jésuites, à peu près exclusivement; c’est à cette fausseté que 1. DECHAMPS 177 DECHAMPS s’attaque le P. Dechamps dans : Quaestio facti. Utrum theologorum Societatis Jesu propria: sint istæ senten­ tial duæ : Prima, ex duabus opinionibus probabilibus possumus sequi minus tutam, secunda, ex duabus opinionibus probabilibus licitum est amplecti minus probabilem, in-4°, Paris, 1659. Il répond à la question en nommant plus de 90 auteurs graves, évêques, docteurs de Paris, thomistes, religieux de divers ordres, qui ont professé le probabilisme, et plusieurs l’ayant fait avant qu’il existât des jésuites; il montre encore que ceux-ci ont contribué le plus à fixer les conditions du proba­ bilisme légitime, et que quelques-uns d’entre eux ont même combattu le système. Dans la 4'édition de sa tra­ duction latine annotée des Provinciales, in-8°, Cologne, 1665, p. 547-573, Nicole a inséré une réplique, intitulée : Appendix prima ad dissertationem de probabilitate adversus libellum Stephani Des-Champs, jesuilæ, in Claromontano Parisiensi collegio primarii theologiae professoris. Le P. Dechamps fut ramené à la polémique contre le jansénisme par le fameux P. Quesnel. Celuici avait publié, sous le pseudonyme Germain, Tradi­ tion de l'Eglise romaine sur la predestination des saints et sur la grâce efficace, 2 in-12, Cologne, 1687, en s’efforçant de trouver au jansénisme un appui dans la tradition catholique. Le P. Dechamps y opposa : Tradition de l’Église catholique et de la fausse Église des hérétiques du dernier siècle sur la doctrine de Jansénius, touchant le libre arbitre et la grâce, in-8°, Paris, 1688 : c’est le Secret du jansénisme, revu et augmenté. Alors Germain-Quesnel ajouta un 3e volume a sa Tradition pour réfuter la Tradition du P. Dechamps, qu’il prétend « convaincre d’ignorance, de faussetez et de calomnies », Cologne, 1690. Quesnel avait déjà traité de calomnie le Secret du jansénisme dans son Apologie historique de deux censures de Louvain et de Douai sur la matière de la g race, publiée sous le pseudonyme de Géry, in-12, Cologne, 1688; le P. Dechamps lui répondit par quelques pages intitulées : Défense du secret du jansénisme contre l’escrit de M. Géry, in-12, Paris, 1690; réédité avec la Tradition de l’Église catholique, in-8°, Lyon, 1711. En 1664, le P. Dechamps avait eu à soutenir une correspondance sur les questions de la grâce et de la liberté avec le prince de Conti, frère du grand Condé. Ce prince, destiné d’abord à l’état ecclésiastique, avait suivi les cours de théologie du collège des jésuites, dit collège de Clermont, à Paris; il avait même soutenu en Sor­ bonne des thèses sur la grâce, que le P. Dechamps l’avait aidé à préparer. Il parait que plus tard il eut des difficultés contre la doctrine moliniste qu’on lui avait enseignée et qu’il avait défendue; il les proposa donc à son ancien répétiteur, dans neuf lettres aux­ quelles ce dernier répondit. Vingt-sept ans après, le prince étant mort, celte correspondance, tombée aux nains des jansénistes, fut publiée par le P. Quesnel sous le litre : Lettres du prince de Conti ou l’accord du librearbitre avec la grâce de Jésus-Christ enseigné par son Alt. Serenissime au P. De Champs, jésuite, .■•.-devant premier professeur en théologie, recteur du collège de Paris, trois fois provincial et mainte­ nant supérieur de la maison professe, avec plusieurs autres pièces sur la même matière, in-12, Cologne, 1689. Le P. Souciet, éditeur du De hæresi janseniana, assure que ces lettres ne se sont pas retrouvées dans les papiers laissés par le P. Dechamps et tient pour vraisemblable que les objections du prince ont été fort retouchées par l’éditeur janséniste. ilémoires de Trévoux, février 1702, p. 168 ; Ét. Souciet, De • i. morte et operibus R. P. Stephani de Champs, en tête de . edition de De lueresi janseniana, 1728. fol. fc-tl ; De BackerS. i.mervogel, Bibliothèque de la C1· de Jésus, t. Il, col. 1863·.?■:?: Hurter, Nomenclator, t. il, col. 746-751; Histoire générti ■: du jansénisme par M. l'abbé [dora Gerberon, janséniste], 178 5 in-12, Amsterdam, 1701, t. I, p. 295. 339, 415, 442; t. n, p. 272, 323; t. Ill, p. 131, 345,504, etc. ; Moréri, 1759, t. ni, p. 456. Jos. Brucker. 2. DECHAMPS Victor-Auguste-lsidore, arche­ vêque de Malines et cardinal. — I. Vie. IL Œuvres. III. Doctrine. I. Vie. — Né le 6 décembre 1810 à Melle, près de Gand, d’Adrien-Joseph Dechamps et d’Alexandrine de Nuit, élève d’abord du collège que dirigeait son père, puis fixé avec lui au château de Scailmont dans le Hainaut, il étudia le droit à Bruxelles, et, de concert avec son frère Adolphe, le futur minisire d’État, débuta en 1830 dans le journalisme catholique. En octobre 1S32, Victor Dechamps entra au grand séminaire de Tournai, suivit à Malines des cours supérieurs de théo­ logie, et, le 4 novembre 1834, fut ordonné prêtre par le cardinal Sterckx. Le 21 août 1835, il était admis au noviciat des rédemptoristes, à Saint-Trond. Il y fit sa profession religieuse le 13 juin 1836; fut chargé du cours d’Ecriture sainte et de la préfecture des étudiants au scolasticat de Willem dans le Limbourg hollandais (1836-1840); fut tour â tour recteur de la maison de Liège (1842), de celle de Tournai (1849), et enfin, pro­ vincial des neuf couvents de sa congrégation qui for­ maient la province de Belgique (1851). En même temps, tout entier à sa vocation d’apôtre, il prêchait en Bel­ gique et ailleurs des sermons qui lui valurent une juste célébrité. En octobre 1850, il prononça â Sainte-Gudule de Bruxelles l’oraison funèbre de la première reine des Belges, Louise d’Orléans, dont les enfants étaient confiés à sa direction. Parmi les convertis de sa parole, nommons le général de Lamoricière. Apôtre, le P. Dechamps était aussi un apologiste, et il publia divers ouvrages que nous nous bornons â nommer, et que nous apprécierons plus loin : Le libre examen de la vérité de la foi, Entretiens sur la démonstration catho­ lique de la vérité chrétienne (1857) ; La divinité de Jé­ sus-Christ, ou Le Christ et les antechrists dans les Écritures, l'histoire et la conscience (1858) ; La ques­ tion religieuse résolue par les faits, ou de la certitude en matière de religion (1860); Lettres théologiques sur la démonstration de la foi (1861). Le P. Dechamps avait pu décliner, en 1852, l’offre de l’évêché de Liège; et, en 1865, celle du rectorat de Tuniversité catholique de Louvain. Au mois de septem­ bre de celte année, il fut désigné par Pie IX pour le siège de Namur, d’où il fut transféré, en décembre 1867, à l’archevêché de Malines. A Namur et à Malines, ΜβΓ Dechamps déploya un zèle infatigable pour la dé­ fense des droits de l'Église menacés par le libéralisme sectaire, et pour le progrès de toutes les œuvres catho­ liques. Au concile du Vatican (1869-1870), l’archevêque de Malines eut une situation prépondérante. A la congré­ gation générale du 14 décembre 1869, il avait été élu, le treizième, membre de la députation de fide chargée de recevoir les schemata proposés au concile; quelques jours plus tard, il fut nommé par Pie IX membre de la congrégation qui devait étudier les postulata et éclairer le pape à leur sujet. Le 8 janvier 1870, il parla sur la constitution Dei Filius que l’on préparait; son discours, non plus que les autres, n’a pas encore été publié. Dans la séance du 11 janvier, Ma1, Dechamps fut désigné par le cardinal Bilio, avec Mor Pie et l’évêque de Paderborn, Ms·· Martin, pour élaborer un nouveau schéma; mais l'archevêque de Malines et l’évêque de Poitiers s’en remirent pour ce travail aux soins de l'évêque de Paderborn. On en a fait la remarque, la constitution Dei Filius, promulguée le 24 avril 1870. a consacré l’idée maîtresse de l’apologétique de M.'· Dechamps : le grand fait de l’Église, toujours subsistant, est un perpétuel et puissant motif de crédibilité. L’archevêque de Malines prit aussi une part impor­ 179 DECHAMPS tante à la rédaction de la constitution Pastor ætcrnus. Persuadé que la doctrine gallicane, formulée après le concile de Trente dans la déclaration de 1682, ne pour­ rait échapper à l’examen et à la censure du concile du Vatican, il était intervenu dans les controverses soulevées par l'annonce et par les premiers actes de l'assemblée œcuménique. Il avait publié un opuscule : L'infaillibilité et le concile général, élude de science religieuse à l’usage des gens du monde, juin I869, qui lui valut une lettre laudative de Pie IX et qui fut tra­ duite en allemand par Heinrich. Le 8 juillet 1869, il avait écrit à un laïque pour démontrer l’opportunité de la définition dogmatique de l'infaillibilité pontificale. Il répondit aux Observations de Mtr Dupanloup, à l'ou­ vrage de Mor Maret, Du concile œcuménique et de la paix religieuse, et aux quatre lettres du P. Gratry, Mar l’évêque d’Orléans et M En d’autre temps, un autre pape eût pu accepter cette transaction, mais, en l'état de la question. Innocent XI ne pouvait y songer. La question avait été posée sur le terrain des principes : on oppo­ sait l’indépendance du roi â l'indépendance de l’Église; d'autre part, le pape s'était trop nettement prononcé. Il mit â répondre un retard qui blessa l’assemblée, fut pour quelque chose dans la déclaration du 19 mars, et irrita le roi qui apportait dans ses relations avec Rome « une majesté continuellement en éveil et continuelle­ ment froissée. » Hanotaux. Enfin, il répondit par le bref Patemrc caritati, daté du 11 avril 1682, mais remis et lu seulement à l’assemblée au commencement de mai. Après avoir reproché aux évêques de n’avoir agi que sous l'empire de la crainte et d’avoir cédé sur une question « qui non seulement renverse la discipline de l’Église, mais expose l’intégrité de la foi, comme le prouvent les expressions mêmes des décrets royaux attribuant au prince le droit de conférer les bénéfices... comme étant un apanage qui date, pour le roi, de l'époque oû la couronne a été placée sur sa tête », il continue en ces termes : « Nous n’avons pu lire sans un frémissement d'horreur cette partie de votre lettre oû, déclarant renoncer à votre droit, vous l'avez cédé au monarque : comme si vous étiez, non les simples gardiens, mais les arbitres suprêmes des Églises qui vous furent confiées... C’est pourquoi nous improuvons, cassons et annulons tout ce qui s'est fait dans cette assemblée relativement ά la régale, ainsi que tout ce qui a suivi cette disposition et tout ce qui pourrait être attenté désormais. Nous déclarons tous ces actes nuis et de nul effet, quoique étant déjà par eux-mêmes d’une nullité manifeste... » Dans l’intervalle, l’assemblée avait jugé contre le pape les affaires de Charonne, de Painiers et de Tou­ louse et surtout rédigé les quatre articles qui sont du 19 mars, antérieurs ainsi au bref du il avril sur lequel ils ont influé, quoiqu’ils n'y soient pas mentionnés. 5° La fin de l'assemblée. — Le bref Paternæ caritati irrita profondément l'assemblée, et comme il était connu, elle voulut se disculper devant l'opinion. Elle signa le 6 mai un acte bien regrettable qui porte en tête le mot de Protestatio (Gérin). Cet acte commence ainsi : Ecclesia gallicana suis se regit legibus, propriasque consuetudines inviolate custodii, quibus Gallicani pon­ tifices majores nostri nulla definitione, nulla aucto­ ritate derogatum esse voluerunt. L'assemblée voulait l’envoyer à tous les évêques et ecclésiastiques de France avec une lettre que Bossuet rédigea et où « i' était impossible qu’il ne laissât pas percer une vertueuse sensibilité, en repoussant les accusations si graves qu’un pape avait portées au tribunal du public contre l’Église d’une grande nation. » Celle lettre ne fui pas envoyée. Louis XIV ne laissa pas à l'assemblée le temps d’en prendre connaissance : le 9 mai, il suspendait ses séances, à la grande surprise des évêques. Mais Louis XIV ne voulait pas amener le pape aux mesures extrêmes. Le 29 juin, il ajournait au l'r novembre cette assemblée devenue dangereuse : en attendant, les évêques devaient se rendre dans leurs diocèses. Le l'r juillet, ils tinrent leur dernière séance et prirent une délibération oû il était dit que l’assemblée « ne s’abstient de prendre une résolution sur le bref que Sa Sainteté lui a écrit en réponse â sa lettre du 3 fé­ vrier dernier que pour obéir au roi et pour l'amout de 493 DÉCLARATION DE 1682 494 la paix, puisque rien ne lui serait plus facile que de fût l'autorité de la faculté de théologie, elle ne l'était justifier sa conduite par des moyens invincibles. » pas assez pour que ses décisions s'imposassent aux Louis XIV poussa plus loin encore la prudence : s'il consciences; les six propositions d’ailleurs avec leur protesta contre le bref du 11 avril, ce fut secrètement, forme négative ou leurs formules restrictives n'étaient le 1" août, auprès du parlement; puis il lit entendre ni assez nettes ni assez précises. C’est ce qu’indiqua le « qu’il ne jugeait pas encore à propos qu’on rendît j promoteur Cocquelin, quand il introduisit la question public et qu’on imprimât le procès-verbal de l’assemblée le 26 novembre devant l'assemblée : « Lorsque ces de 1682. » Bossuet. Il ne fut même pas déposé aux articles parurent, disait-il, plusieurs personnes habiles archives du clergé. La paix n’était point faite cependant, crurent que l’on pouvait en exprimer quelques-uns mais à la régale succédait au premier plan la question d’une manière plus précise et plus positive. Ajoutez à des » quatre articles ». Bossuet avait rédigé et l’assem­ ces articles ce que vous jugerez â propos; et, pour lais­ blée s’apprêtait à voter un décret condamnant un cer­ ser à la postérité un monument précis et constant de tain nombre de propositions morales probabilistes. La la doctrine de l'Église gallicane dans une matière qui lettre royale du 29 juin empêcha la discussion et le ne peut être trop nettement expliquée, changez ce qui vote. Le travail sera repris par l’assemblée ordinaire n’est qu’une simple déclaration d’un jugement doctri­ de 1700. nal de la faculté de théologie, en une décision de l'Église IV. Les quatre articles. — 1» Les précédents. — En gallicane, qui tienne lieu de chose jugée au moins pour 1663, durant le conllit que provoqua 1’alfaire du 20 août toute la France. » 1662 ou de la garde corse, Louis XIV. qui voulait déjà Que la question de la puissance du pape vis-à-vis du prendre sur Rome « l'ascendant de la crainte », Hanoroi et vis-à-vis de l’épiscopat fût reprise, c'était dans la taux, avait usé entre autres d’une déclaration doctri­ logique de l’état de guerre ou l’on se trouvait et aussi nale sur les pouvoirs du pape. Mais il l’avait demandée dans la logique des choses : elle faisait le fond de toutes à la faculté de théologie de Paris, qui le 8 mai présen­ les querelles élevées. Qu’elle fût définitivement tran­ tait à Louis XIV, conduite par flardouin de Pérélixe, chée, beaucoup le désiraient : les uns, comme l’arche­ archevêque de Paris, proviseur de Sorbonne, les six vêque de Reims,qui avait eu l'initiative de l'assemblée, propositions suivantes ou propositions de Sorbonne, afin d'empêcher désormais ces odieux conflits; les au­ qui développent avec plus ou moins d’embarras les tres, comme Colbert et l’archevêque llarlay ou le P. La deux maximes fondamentales du gallicanisme : « Le roi Chaise, plus ou moins personnellement hostiles au de France n'a pas de supérieur sur terre; le pape est pape, pour fortifier l'autorité du roi et en finir avec inférieur à l'Église même en concile. » et qui seront le Rome. Ce fut sous ces influences que le promoteur point de départ des quatre articles : introduisit la question à l’assemblée qui nommait le même jour une commission pour les six articles de 1. Non esse doctrinam fa­ 1. Ce n'est point la doctrine Sorbonne. cultatis quod summus pontifex de la faculté (de théologie de Cette commission comprit 12 membres, dont llarlay, aliquam in temporalia regis Paris) que le pape ait aucune christianissimi auctoritatem ha­ autorité sur le temporel du roi président, l’évêque de Tournai, de Choiseul-Praslin, beat; imo facultatem semper très chrétien : au contraire, elle rapporteur, Le Tellier el Bossuet. Bossuet voulutd'abord obstitisse etiam iis qui indi­ a toujours résisté, même à ceux limiter la tâche de la commission au maintien du rectam tantummodo esse illam qui n'ont voulu lui attribuer statu quo : dans l'état présent des choses, il jugeait auctoritatem votuerunt. qu'une puissance indirecte. inopportun de décider dans une matière aussi délicate. 2. Esse doctrinam facultatis 2. C'est la doctrine de la Il gagna même à ses idées Choiseul-Praslin, puis Le ejusdem, quod rex chrlstianisfaculté que le roi très chrétien Tellier; mais Colbert et llarlay veillaient. Louis XIV simus nullum omnino cognos­ no reconnaît et n'a d'autre su­ cit nec habet in temporalibus périeur au temporel que Dieu voulut que l’on décidât. Bossuet essaya de gagner du superiorem, præter Deum, seul, que c'est son ancienne temps; il proposa « d’examiner toute la tradition »; eamqiie suam esse antiquam doctrine de laquelle elle ne se mais Louis XIV demanda une décision rapide, apparem­ doctrinam e qua nunquam re­ départira pas. ment irrité du silence que gardait le pape sur ses con­ cessura est. cessions relatives à la régale et sur la lettre des évêques 3. Doctrinam facultatis esse 3. C'est la doctrine de la fa­ du 3 février. Le rapporteur Choiseul-Praslin dut donc quod subditi tidem et obedienculté que les sujets du roi très dresser des propositions : il s'en tira « mal et scolasti­ tiam regi christianissimi ita chrétien lui doivent tellement debent, ut ab iis nullo prae­ la fidélité et l'obéissance qu'ils quement ». Emery. Il affirmait entre autres que le textu dispensari possint. ne peuvent en être dispensés saint-siège et le pape peuvent tomber dans l’hérésie. sous quelque prétexte que ce Il fut vigoureusement combattu par Bossuet qui soute­ soit. nait. lui, l'indéfectibilité du siège de Pierre. Bossuet 4. Doctrinam facultatis esse 4. La faculté n'approuve point l’emporta; l’évêque de Tournai renonça à la rédaction non probare nec unquam pro­ et elle n'a jamais approuvé au­ des articles; la commission en chargea Bossuet. Ce fut basse propositiones ullas regis cune proposition contraire à néanmoins Choiseul-Praslin qui en resta le rapporteur christianissimi auctoritati, aut l'autorité du roi très chrétien, germanis Ecclesiæ gallicanæ devant l'assemblée et les soutint le 17 mars. Cf. Desaux véritables libertés de libertatibus et receptis in regno l’Église gallicane et aux canons mons, Gilbert de Choiseul, évêque de Tournai, Tour­ canonibus contrarias ; verbi reçus dans le royaume, par nai, 1907. Les quatre articles sont-ils tels que Bossuet gratia, quod summus pontifex exemple, que le pape puisse les avait rédigés? Les historiens discutent. Cf. Gérin, possit deponere episcopos ad­ déposer les évêques contre la Recherches sur l’Assemblée de 1682, 2· édit., p. 343, versus eosdem canones. disposition des mêmes canons. et Loyson, L’Assemblée de 1682, p. 351, note. En tous 5. Doctrinam facultatis non 5. Ce n'est pas la doctrine cas, ils entraînèrent bien des discussions au sein de la esse quod summus pontifex sit de la faculté que le pape soit supra concilium œcumenicum. au-dessus du concile général. commission. « Assemblées chez l’archevêque de Paris, 6. Non esse doctrinam vel 6. Ce n'est pas la doctrine de dit Fleury, où propositions examinées. Disputes. On dogma facultatis, quod summus la facidté que le pape soit in­ voulait y faire mention des appellations au concile. pontifex, nulloaccedente Eccle­ faillible, lorsqu’il n'intervient Évêque de Meaux résista : ont été nommément condam­ siæ consensu, sit infallibilis. aucun consentementde l'Église. nées par des bulles de Pie II et Jules 11 : engagés à Ces six articles avaient été enregistrés par le parle­ Rome à les condamner, ne reculent jamais. Ne donner ment de Paris et par tous les autres, et une déclaration prise à blâmer nos propositions. » Nouveaux opuscules, rovale du 5 août 1663 fit défense d'enseigner dans le p. 210 sq. La déclaration fut souscrite le 19 mars par royaume une doctrine contraire à ces six articles. tous les membres présents à l'assemblée, 34 archevê­ 2 Les discussions. — Comment l’assemblée de 1682 ques et évêques, 35 ecclésiastiques du second rang et fut-elle amenée à reprendre ce travail? Si haute que les 2 agents généraux du clergé. L'archevêque de CamDICT. DE THÉOL. CATHOL. IV. - 7 395 DECLARATION DE 1682 dissocient. Quæ ut incommoda trai, après avoir fait remarquer qu’il avait été nourri propulsemus. Nos, archiepis» dans des maximes opposées à celles de l’Église de France », signa les quatre articles « d’autant plus volon­ copi et episcopi, Parisiis manda­ to regis congregati. Ecclesiam tiers qu’on ne prétendait pas en faire une décision de gallicanam repraesentantes, una \)i, mais seulement en adopter l'opinion ». Bossuet eût cum cæteris ecclesiasticis viris voulu ne publier les quatre articles qu’accompagnés nobiscum deputatis, diligenti d’une sorte d'apologie qu’il avait déjà préparée et où il tractatu habito, hæc sancienda et declaranda esse diximus : avait prétendu réunir les meilleures preuves des doc­ trines gallicanes; mais llarlay s’y opposa, probablement pour ne pas provoquer des controverses. Cf. Baussel, Histoire de Bossuet., 1. VI. L’assemblée se contenta d'adresser avec les quatre articles à tous les évêques de France une lettre également datée du 19 mars et I. Beato Petro ejusque suc­ que rédigea Choiseul-Praslip. Il y dit l’inspiration à cessoribus Christi vicariis iplaquelle les députés ont obéi : le maintien de l’unité sique Ecclesiæ rerum spiritua­ catholique eide la paix, le désir «de rappeler à l’esprit lium et ad æternam salutem pertinentium, non autem ci­ des fidèles le souvenir des règles anciennes, à l’abri vilium ac temporalium, a Deo desquelles toute l’Église gallicane... fût tellement en traditam potestatem, dicente sûreté que jamais personne... ne pût passer les bornes Domino : Regnum meum non que nos pères ont posées et qu’ai nsi la vérité, mise est de hoc mundo: et ite­ dans son jour, nous mit elle-même à couvert de tout rum : Reddite ergo quæ sunt Cæsaris Cæsari, et quæ sunt danger de division », le désir aussi de faire comprendre Dei Deo : ac deinde stare apoaux dissidents combien sont injustes leurs attaques contre l’Église romaine; il y explique les principes stolicum illud : Omnis anima sublimioribus sur lesquels reposent les quatre articles; il conclut potestatibus subdita sit : non est enim po­ enfin par cette demande qui est le but de la lettre : testas nisi a Deo : quæ autem « Nous conjurons votre charité et votre piété, comme sunt, a Deo ordinatæ sunt les Pères du Ier concile de Constantinople conjuraient Itaque qui potestati resistit Dei ordinationi resistit. Reges autrefois les évêques du concile romain, en leur en­ voyant les actes de ce concile, de confirmer par vos ergo et principes in temporali­ suffrages lout ce que nous avons déterminé pour assurer bus nulli ecclesiasticæ potestati Dei ordinatione subjici, neque à jamais la paix de l’Eglise de France, et de donner auctoritate clavium Ecclesiæ, vos soins afin que la doctrine que nous avons jugée, directe vel indirecte deponi, d’un commun consentement, devoir être publiée, soit aut illorum subditos eximi a reçue dans vos églises et dans vos universités et les fide atque obedientia, ac prae­ écoles qui sont de votre juridiction, ou établies dans vos stito fidelitatis sacramento solvi posse, eamque sententiam pu­ diocèses, et qu’il ne s’y enseigne jamais rien de con­ traire. Il arrivera, par cette conduite, que, de même que blic® tranquillitati necessariam, minus Ecclesiæ quam im­ le concile de Constantinople est devenu universel et I nec perio utilem, ut verbo Dei. Pa­ œcuménique par l’acquiescement des Pères du concile trum traditioni et sanctorum de Rome, notre assemblée deviendra aussi par votre exemplis consonam omnino re­ unanimité un concile national de tout le royaume, et tinendam. que les articles de doctrine que nous vous envoyons seront des canons de toute l’Église gallicane, respec­ tables aux fidèles et dignes de l’immortalité. » 3°Le texte. — Il fut rédigé en latin, comme, du reste, la lettre du 19 mars aux évêques et la lettre sur le bref du 11 avril : Cleri galllcani de ecclesia­ stica potestate declaratio die 19 marlii 1682. Ecclesiæ gallicanæ decreta et libertates a majoribus no­ stris tanto studio propugnatas, eorumque fundamenta, sacris canonibus et Patrum traditione nixa, mulli diruere moliuntur, nec desunt qui earum obtentu primatum B. Petri ejusque suc­ cessorum Romanorum ponti­ ficum a Christo institutum, iisque debitam ab omnibus Christianis obedientiam, sedis apostolicæ, in qua fides praedi­ catur et unitas servatur Eccle­ siæ, reverendam omnibus gen­ tibus majestatem imminuere non vereantur. Hæretici quoque nihil prætermittunt quo eam potestatem, qua pax Ecclesiæ continetur, invidiosam et gra­ vem regibus et populis osten­ tent, iisque fraudibus simplices animas ab Ecclesiæ matris Christique adeo communione Déclamation du clergé de France sur la puissance ecclé­ siastique du 19 mars 1682. Plusieurs s'efforcent de ren­ verser les décrets de l’Église II. Sic autem inesse aposto­ gallicane, ses libertés qu’ont licæ sedi ad Petri successori­ soutenues avec tant de zèle nos bus Christi vicariis rerum spi­ ancêtres, et leurs fondements, ritualium plenam potestatem, appuyés sur les saints canons ut simul valeant atque immota et la tradition des Pères. Il en consistant sanctæ cecumenicæ est aussi qui sous le prétexte synodi Constantiensis a sede de ces libertés ne craignent pas de porter atteinte à la pri- ! apostolica comprobata, ipsoque Romanorum pontificum ac to­ mauté de saint Pierre et des tius Ecclesiæ usu confirmata, pontifes romains, ses succes­ atque ab Ecclesia gallicana seurs, institués par Jésusperpetua religione custodita Christ, à l’obéissance qui leur decreta de auctoritate conci­ est due par tous les chrétiens liorum generalium quæ ses­ et à la majesté, si vénérable sione quarta et quinta continen­ aux yeux de toutes les nations, tur, nec probari a gallicana du siège apostolique, où s’en­ Ecclesia, qui eorum decreto­ seigne la foi et se conserve rum quasi dubiæ sint auctori­ l’unité de l’Église. Les héréti­ tatis ac minus approbata, robur ques, d’autre part, n’omettent infringant, aut ad solum schis­ rien pour présenter cette puis­ matis tempus concilii dicta sance, qui renferme la paix de detorqueant. l’Église comme insupportable 396 aux rois et aux peuples, et pour séparer par ces artifices les âmes simples de la communion de l’Église et de Jésus-Christ. C’est dans le dessein de remé­ dier à de tels inconvénients que nous, archevêques et évêques, assemblés à Paris par ordre du roi, avec les autres députésqui représentent l’Église gallicane, avons jugé convenable, après une mûre délibération, d’éta­ blir et de déclarer : I. Que saint Pierre et ses successeurs, vicaires de JésusChrist, et que toute l’Église même n’ont reçu de puissance de Dieu que sur les choses spir rituelles et qui concernent le salut, et non pointeur les choses temporelles et civiles, JésusChrist nousapprenant lui-même que son royaume n'est point de ce monde; et en un autre endroit, qu'il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu; et qu’ainsi ce précepte de l’apôtre saint Paul ne peut être en rien altéré ou ébranlé : Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures, car il n’y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et c’est lui qui ordonne celles qui sont sur la terre; celui donc qui s’oppose aux puissances résiste à l'ordre de Dieu. Nous déclarons en conséquence que les rois et les souverains ne sont soumis à aucune puissance ecclésiastique par l’ordre de Dieu dans les choses tempo­ relles; qu’ils ne peuvent être déposés directement ou indi­ rectement par l’autorité des chefs de l’Église: que leurs su­ jets ne peuvent être dispensés de la soumission et de l’obéis­ sance qu’ils leur doivent ou re­ levés du serment de fidélité, et que celte doctrine, nécessaire pour la tranquillité publique et non moins utile à l’Église qu'a l’État. doit être inviolablement suivie, comme conforme à la parole de Dieu, à la tradition des Pères et aux exemples des saints. II. Que la plénitude de puissance que le saint-siège apostolique et les successeurs de saint Pierre, vicaires de Jésus-Christ, ont sur les choses spirituelles, est telle que les décrets du saint concile œcu­ ménique de Constance, dans les sessions IV· et V·, approu­ vés par le saint-siège aposto­ lique, confirmés par la pra­ tique de toute l’Église et des pontifes romains, observés re­ ligieusement par toute l’Église gallicane, demeurent dans toute leur force et vertu, et que l'Église de France n ap­ prouve pas l’opinion de ceux qui donnent atteinte à ces dé­ crets ou qui les affaiblissent en disant que leur autorité n’est pas établie, qu’ils ne sont 1S7 JtCLARATION DE 4 682 point approuvée ou qu’ils ne regardent que le temps de schisme. 498 pour loi fondamentale du royaume..., que, comme il est reconnu souverain en son État, ne tenant sa couronne que de Dieu seul, il n’y a puissance en terre, quelle qu’elle soit, spirituelle ou temporelle, qui ait aucun ΙΠ. Hinc apostolicæ pote­ ΙΠ. Qu’ainsi l’usage de la droit sur son royaume, pour en priver les personnes statis usum moderandum per puissance apostolique doit être sacrées de nos rois, ni dispenser ou absoudre leurs canones Spiritus Dei conditos réglé suivant les canons faits sujets de la fidélité ou obéissance qu’ils lui doivent, et totius mundi reverentia par l’Esprit de Dieu et consa­ consecratos : valere etiam re­ crés par le respect général, pour quelque cause ou prétexte que ce soit. Que tous gulas, mores et instituta a que les règles, les mœurs et les sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient, regno et Ecclesia gallicana re­ les constitutions reçues dans le tiendront cette loi pour sainte et véritable... laquelle cepta, Patrumque terminos royaume doivent être mainte­ sera jurée et signée dorénavant par tous les bénéficiers manere inconcussos: atque id nues et les bornes posées par et officiers du royaume. Tous précepteurs, régenis, pertinere ' ad amplitudinem nos pères demeurer inébran­ docteurs, prédicateurs seront tenus de l’enseigner et apostolicæ sedis, ut statuta et lables; qu’il est même de la publier. » — Sur le 2e article : il repose sur une erreur : consuetudines tantæ sedis et grandeur du saint-siège apos­ Ecclesiarum consensione for- tolique que les lois et coutumes, lés décrets des sessions IV· et V· du concile de Constance matm, propriam stabilitatem établies du consentement de ce qui proclament au moins indirectement la supériorité obtineant. siège respectable et des Égli­ des conciles œcuméniques sur les papes, n’ont été ni ses, subsistent invariablement. approuvés par les papes, ni confirmés par la pratique IV. In fidei quoque quæstioIV. Que, quoique le pape ait de toute l’Église, et il était en opposition avec la croyance commune. Voir t. Ht, col. 1292. — .Sur le 3' article : sa nibus praecipuas summi pon­ la principale part dans les rédaction est fort vague; il affirme d'abord que les tificis esse partes, ejusque de­ questions de foi et que ses creta ad omnes et singulas Ec­ décrets regardent toutes les papes doivent diriger l’Église d’après les canons : ils clesias pertinere, nec tamen Églises, chaque Église en par­ ne l'ont jamais nié, mais il l'affirme comme une con­ irreformabile esse judicium, ticulier, son jugement n’est séquence de l’article 2«, c’est-à-dire, d’après une théo­ nisi Ecclesiæ consensus acces­ pourtant pas irréformable, à rie attribuée à Gerson, comme une conséquence de ce serit moins que le consentement de fait que les canons émanent d’une puissance supérieure, l’Église n’intervienne. celle des évêques réunis en concile. Cet article prétend Quæ accepta a Patribus ad Ce sont là les maximes que aussi lier le pape « par les libertés de l’Eglise galli­ omnes Ecclesias gallicanas nous avons reçues de nos atque episcopos in Spiritu pères, nous avons arrêté de cane », théorie dangereuse, puisque sous ces mots pou­ Sancio auctore præsidentcs, les envoyer à toutes les Églises vaient bien être entendus, malgré les dénégations des mittenda decrevimus, ut idip- de France et aux évêques qui évêques, les 83 articles de Pierre Pithou, et qu’à tout sum dicamus omnes, siniusque y président par l’autorité du le moins elle amenait l’Église gallicane à ne reconnaî­ in eodem et in eadem sen­ Saint-Esprit, afin que nous tre entre elle et le pape d’autre juge qu’elle-même. tentia. disions tous la même chose, Enfin, on a pu voir aussi dans cet article une volonté que nous soyons tous dans d’opposer aux canons des anciens conciles la disci­ les mêmes sentiments et que pline actuelle de l’Église, distinction derrière laquelle nous suivions tous la même doctrine. se sont abrités tous les schismatiques, par exemple, les constitutionnels. — Sur le 4· article, qui est peu clair — car qu’esl-ce que cette « part principale » qu’a le pape i» Valeur doctrinale. — Dans l’état présent de la doctrine et depuis le concile du Vatican, il est impos­ dans les questions de foi? sous quelle forme devra se donner « le consenlemcnl de l’Église »? — et qui nie sible de soutenir la déclaration de 1682, sans hérésie, non en raison du 1er article auquel on ne saurait oppo­ l’infaillibilité du pape. « Cet article, contraire à l’ensei­ gnement de saint Bernard et de saint Thomas d’Aquin, ser une décision de foi, cf. Léon XIII, encyclique im­ était de plus opposé aux définitions données par les mortale Dei, mais en raison des trois autres. Mais conciles œcuméniques de Lyon (1245) et de Florence quelle fut en 1682 la valeur doctrinale des quatre arti­ (1439), et, ce qui est plus piquant, aux déclarations faites cles? L’assemblée de 1682 n’étant pas canonique ne pouvait rendre de décisions canoniques, à supposer en 1625 et 1653 par deux assemblées générales du clergé de France lui-même. » Chénon, dans VHistoire géné­ même, ce qui ne fut pas, que tous les évêques fran­ rale de Lavisse et Rambaud, t. vi, p. 257. Et Pierre de çais eussent manifesté une approbation formelle. Elle Marca, archevêque de Paris, écrivait en 1660 :« L’infail­ axait si bien compris cette faiblesse qu’elle essaya libilité du pape est enseignée en Espagne, en Italie et i obtenir cette approbation pour étayer son œuvre. Les dans tous les pays du monde chrétien, si bien que le quatre articles étaient d’ailleurs en opposition avec la sentiment contraire, professé par les docteurs de doctrine commune de l’Église, avec les convictions de Paris, doit être classé parmi les opinions simplement beaucoup de sujets de Louis XIV, ultramontains, ou tolérées. » Cité dans le t. xxvt des Œuvres de Bossuet, habitués à respecter la liberté en matières controverédit. Vivès, p. 21, note. sées, et même avec l’attitude ou les décisions anté­ 5° La déclaration de 1682, loi d'État. — Le 20 mars rieures du clergé gallican. Ainsi il faut remarquer, 1682, par un édit enregistré au parlement le 23, r,r le article : il est la consécration d'un article Louis XIV faisait de la déclaration du clergé une loi f ndamental du gallicanisme parlementaire, dont les d'État, sur la demande même de l’assemblée. Il y était légistes tiraient les conséquences les plus graves : dit : >e roi ne peut être excommunié pour le fait de sa charge; il peut convoquer des conciles nationaux et 1. Défendons à tous nos sujets et aux étrangers étant dans provinciaux et, avec leur concours, il peut porter des notre royaume, séculiers et réguliers de quelque ordre, congré­ fais et réglements sur l’ordre et la discipline ecclésias- gation et société qu'ils soient, d'enseigner dans leurs maisons, &ques; les bulles du pape ne s’exécutent pas en France collèges et séminaires, ou d’écrire aucune chose contraire à la «■-= la permission de l’autorité temporelle, le roi est doctrine contenue en icelle. 2. Ordonnons que ceux qui seront dorénavant choisis pour «cl juge en France, etc.; et c’est à soutenir cette tra­ enseigner la théologie dans tous les collèges de chaque université, ction des légistes que Bossuet apporte les textes de soit qu'ils soient séculiers ou réguliers, souscriront ladite décla­ FEvangile; il est exactement cet article du Tiers de ration aux greffes des facultés de théologie, avant de pouvoir lié de France que le Tiers-Etat voulut mettre en tête faire cette fonction dans les collèges, ou les maisons séculières 4· son cahier général aux États-Généraux de 161 i et et régulières, qu’ils se soumettront à enseigner la doctrine qui y » inel le clergé s’opposa avec tant d’énergie : « Le roi est expliquée, et que les syndics des facultés de théologie pré­ ■ara supplié de faire arrêter en l’assemblée de ses Étals, senteront aux ordinaires des lieux et à nos procureurs généraux 199 DÉCLARATION DE 1682 200 des copies desdites soumissions, signées par ies greffiers des d'écrivains qui crurent s’illustrer en se livrant aux plus dites facultés. violentes déclarations contre l'Église gallicane. » Ét il 3. Que dans tous les collèges et maisons desdites universités, signale, d'après la préface mise par Bossuet à sa Défense où il y aura plusieurs professeurs, soit qu’ils soient réguliers ou de la déclaration : l“deux écrits émanés de l'université séculière, l'un d’eux sera chargé tous les ans d'enseigner la de Louvain, intitulés l’un . Ad illustrissimos et reverendoctrine contenue en ladite déclaration ; et dans les collèges où il n'y aura qu'un seul professeur, il sera obligé de l'enseigner, 1 dissimos Galliæ episcopos disquisitio theologico-juril'une des trois années consécutives. dica super Declaratione cleri gallicani /acta Parisiis 4. Enjoignons aux syndics des facultés de théologie de pré­ 19 marlii 1682; l autre : Doctrina quam de primatu, senter tous les ans, avant l'ouverture des leçons, aux archevê­ auctoritate el infallibililale Romanorum pontificum ques et évêques des villes où elles sont établies, et d'envoyer à tradiderunt Lovanienses saerre theologice magistri, nos procureurs généraux les noms des professeurs qui seront ac professores tam veteres quam recentiores, etc., chargés d'enseigner ladite doctrine et auxdits professeurs de Declarationi cleri gallicani de ecclesiastica potestate représenter auxdits prélats et auxdits procureurs généraux les nuper edilæ opposita; 2° la censure portée par l'ar­ écrits qu'ils dicteront ù leurs écoliers, lorsqu'ils leur ordonne­ ront de le faire. chevêque de Gran ou Strigonie, primat de Hongrie, 5. Voulons qu'aucun bachelier, soit séculier ou régulier, ne Georges Szelepsemi, en son nom et au nom de tous puisse être dorénavant licencié tant en théologie qu'en droit ca­ ses collègues dans l’épiscopat, « avec les abbés, les pré­ non, ni être reçu docteur qu’après avoir soutenu ladite doctrine posés, les chapitres, et avec un grand nombre de pro­ dans une de ses thèses, dont il fera apparoir à ceux qui ont fesseurs de théologie, hommes éminents dans la con­ droit de conférer ces degrés dans les universités. naissance des saints canons. » Il dit que les quatre 6. Exhortons, et néanmoins enjoignons à tous les archevêques articles sont « des propositions choquantes pour les et évêques de notre royaume... d'employer leur autorité pour faire enseigner dans l'étendue de leurs diocèses la doctrine con­ oreilles chrétiennes et à tous égards détestables », que tenue dans ladite déclaration faite par lesdits députés du clergé. « condamnent et réfutent assez la tradition constante 7. Ordonnons aux doyens et syndics des facultés de théologie des saints Pères, les décrets des conciles œcuméniques de tenir la main à l'exécution des présentes..., etc. et les témoignages formels de la parole de Dieu », et Cet édit ratifiait toute une série de demandes du clergé relatives à la déclaration, sauf celle-ci ; « Que le serment que les bacheliers de théologie font à Paris au commencement de tous leurs actes, dans lequel on a introduit, depuis quarante ou cinquante ans, l'allé­ gation de ne rien dire qui soit contraire aux décrets et constitutions des papes sans restriction, sera réformé et que pour cet elfet, on ajoutera â la fin de ce ser­ ment : Décrets et constitutions des papes acceptés par l’Église. » Celle clause aurait eu, à tout le moins, le danger d’infirmer les condamnations des jansénistes, de provoquer une opposition violente de la part de la faculté de théologie et de montrer ainsi que l'unité doc­ trinale de l'Église gallicane n'était point complète. Le parlement à qui l’édit du 20 mars accordait un droit de contrôle sur l'enseignement des facultés de théologie, collèges et maisons dépendant de l'univer­ sité, et dont la déclaration consacrait certains principes, enregistra l’édit royal sans opposition, le 23 mars. Il y eut bien une protestation du procureur général Harlay; mais ce fut pour faire remarquer que l’indépendance de la couronne n'avait pas besoin d’étre confirmée par une décision de la puissance spirituelle et pour re­ gretter que le clergé n’eùt pas infligé,dans le 1" article de sa déclaration, une censure directe à « ce qui s’y trouve opposé ». 6» L’opposition. — La faculté de théologie de Paris, qui était une puissance dogmatique rivale du concile national, n’accepta pas facilement les quatre articles et l’édit du 20 mars. Il y avait à cela des raisons d'ordre différent : elle prétendait bien n'étre pas tenue d’assu­ jettir son enseignement aux décisions d'une assemblée du clergé, et surtout ne pas relever du parlement; puis un certain nombre de ses docteurs avaient des tendances ultramontaines et la doctrine énoncée tou­ chant l’infaillibilité pontificale la choquait spécialement. Cf. Cauchie, Le gallicanisme en Sorbonne, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, Louvain, t. m et iv (1902-1904). Ce fut seulement le 16 juin que fut obtenue de haute lutte, pour ainsi dire, par la cour alliée au parlement, l’enregistrement par la faculté de théologie des quatre articles et de l’édit complémentaire. La cour prit même des mesures de rigueur contre les plus récalcitrants. L'université de Douai, au centre de pays récemment annexés, disait au roi « la grande aversion de tous ses fidèles sujets, qui sont dans ces pays réunis à sa couronne, de la déclaration du clergé de France, qui regarde la puissance ecclésiastique ». L’historien de Bossuet signale que, dès 1683, « on vit éclore une foule après les avoir condamnés et proscrits, il défend à tous les fidèles « de les lire, tenir et encore bien plus de les enseigner », en attendant le jugement définitif du saintsiège; 3“ un traité in-fol. du savant cardinal d'Aguirre intitulé : Defensio cathedræ sancti Petri adversus De­ clarationem nomine illustrissimi cleri gallicani edi­ tam Parisiis, etc. Ces attaques furent telles que Bos­ suet, se sentant atteint, crut bon de défendre son œuvre et entreprit une Défense de la déclaration. Il la ter­ mina en 1685. Les circonstances ne lui permirent pas de la publier: Louis XIV ne voulait pas aigrir sa que­ relle avec Rome. Cependant du dehors les attaques contre les quatre articles continuaient : entre autres de 1693 à 1695, Roccaberti, archevêque de Valence, pu­ bliait contre la déclaration 3 in-fol. sous ce titre : De Romani pontificis auctoritate, que soulignèrent encore les louanges adressées à l’auteur par Innocent XII. Bossuet, dans un Mémoireau roi, demanda la suppres­ sion en France des ouvrages de Roccaberti, ce que le parlement accorda dans un arrêt du 20 décembre 1695. Puis il reprit sa Defense de la déclaration, pour la remanier, afin de la mettre au point en face des nou­ veaux critiques et aussi y introduire les changements qu'exigeaient les circonstances, principalement celle-ci : qu’une trêve venait d’être signée entre Louis XIV et le saint-siège et que Louis XIV avait promis de ne plus rappeler les quatre art ides. Bossuet, entre au très choses, modifia le litre et à la place de Defensio declarationis cleri gallicani, il mit : Gallia orthodoxa sire vindiciæ scholæ Parisiensis toliusque cleri gallisani. Malgré tout, le livre ne parutqu’après sa mort. Une première édition, faite à l’insu de Bossuet, évêque de Troyes, héritier des manuscrits de son oncle, contient la pre­ mière rédaction de l’ouvrage, celle au titre : Defensio declarationis quam de potestate, ecclesiastica sanxit clerus gallicanus 19 marlii 1682 ab IU. et Rev. J. B. Bossuet, 2 in-4·, Luxembourg, 1730; Bâle, 1730. Une traduction française des six premiers livres environ parut en 1735 sous la signature de Bulïard. Une se­ conde édition, entreprise par l’abbé Leroy sur les ma­ nuscrits de la seconde rédaction, parut seulement après la mort de Bossuet, évêque de Troyes, avec ce titre : Defensio declarationis conventus cleri gallicani an. 1682 de ecclesiastica potestate, 2 in-4». Amsterdam (Paris), 1745. Une traduction française, faite par Leroy en 3 in-4». parut la même année à Amsterdam (Paris); elle fut réimprimée en 1774 et alors dédiée à Montazet, archevêque de Lyon, sous ce titre : Défense de la Dé­ claration... traduite en français avec des notes hislo- 201 DECLARATION DE 1682 riques, critiques, théologiques et une Dissertation réfutant les quatre tomes in-fi0 du cardinal Orsi,% in-4°, Paris, 1774. D’autres éditions ont paru depuis. Orsi avait publié, en 1740 et 1741, deux ouvrages intitulés : De Romani pontificis auctoritate... et De Romani pontificis infallibilitate. V. Les papes et les quatre articles jusqu’en 1693. — 1° Innocent XI. — Quanta innocent XI, il se tut d'abord, il altendait son heure. Il « a compris qu’il faillit en finir et il a engagé un combat dont il doit sortir vainqueur. » Hanotaux. 11 ne fulmina pas contre les quatre articles, mais il eut recours à une arme que lui fournissait le concordat; il refusa d’accorder la con­ firmation canonique à ceux des ecclésiastiques nommés parle roi à des évéch is et qui avaient pris part à l'assem­ blée de 1682. Il le dit dés octobre 1682, à propos de la nomination par Louis XIV des abbés de Camps et de Maupeou aux évêchés de Pamiers et de Castres. Louis XIV déclara alors, sur les conseils du cardinal d'Estrées, qu’il ne demanderait plus aucune confirma­ tion canonique jusqu’à ce que ces deux personnages fussent agréés, et il continua à désigner aux évêchés incanis soit des membres de l’assemblée soit d’autres. 11 espérait que la crainte de voir un grand nombre d'églises sans pasteurs légitimes triompherait du pape, maislnnocent XI ne se laissa pas intimider, et en 1687, le Mémoire du roi pour servir d'instruction au sieur de Lavardin portait : « Il y a déjà trente-trois diocèses qui languissent sans évêques. » On essaya de pourvoir a I administration des diocèses par toutes sortes d’expé­ dients; le< nouveaux élus étaient par exemple nommés vicaires capitulaires par les chapitres des diocèses vacants par la mort du titulaire, ou bien, en cas de translation, vicaires gén'-raux de leurs prédécesseurs dans les diocèses que ceux-ci abandonnaient. Néanmoins, la situation était insupportable. Louis XIV essaya encore de négocier, mais la menace à la bouche. « La cour de Rome, disaient ses Instructions à Lavardin, désigné, en 1687, pour remplacer à Rome le duc d Estrées mort cette même année, contrevient au concor­ dat par ses refus qui sont notoirement injustes. Le pape, par sa contravention au concordat, est déchu de ce que le concordat lui accorde. » En conséquence, « Sa Majesté sera obligée de permettre à ses parlements de prendre dans les conciles catholiques, apostoliques et romains le remède » au mal, et ce remède sera celui-ci : Les parlements, après avoir déclaré qu'il y a abus dans ees refus du pape « comme étant contraires au concor­ da: et aux lois du royaume », s'appuyant sur « les an­ ciens conciles de France et d’Espagne où l'on voit que roi nommait, le peuple et le clergé élisaient, le mé­ tropolitain conlirmait et ensuite l’évêque était sacré par trois évêques au moins de la même province dont était I -vêché vacant », le concordat n’avant fait que « transfcrer au pape le droit de confirmation » du métropolib:n et « cette translation devenant caduque » par le refus du pape, « supplieront » le roi de demander la confirmation au métropolitain, « sans tirer à consé■:~enee pour l’avenir, quand il plaira à notre SaintKn*e le pape d’exécuter le concordat. » Mais la menace ■e brisait sur Innocent XI. Lavardin était l’homme le reoins fait pour réussir ici et tout se compliquait de n^aire des franchises. Ce fut un échec complet. Il b lut bien que Louis XIV allât plus loin. Non seulei-.nt il annonçait qu’il pourrait bien prendre la mesrere ordinaire en pareille occurrence, l’occupation ■Avignon, mais, le 31 décembre 1687, Louvois donnait ■«r ire de préparer une expédition contre Rome, et le K janvier 1688 l’avocat général Talon annonçait l’appel ■■ futur concile, « parce que non seulement les déci&.-S des papes, mais leur personne même, quand ils Bmquent à leur devoir dans le gouvernement de i ■Eglise, est soumise à la correction et à la réformation 202 du concile général en ce qui regarde tant la foi que la discipline. » Mais en juin 1688 mourait l’électeur de Cologne. Louis XIV voulait lui faire donner comme successeur le coadjuteur, le cardinal de Furstemberg. Cela dépen­ dait du pape : de là, la mission secrète de Chamlay, mais Innocent XI refusa de recevoir cet envoyé, juil­ let 1682. Alors ce fut la guerre ouverte; en septembre, le 6, un manifeste du roi contre le pape, sous la forme d’une lettre adressée au cardinal d’Estrées, était envoyé à Rome et bientôt publié partout; le 13, l'ordre était donné d’occuper Avignon et le Comtat Venaissin; enfin, le 24, le roi donnait ordre au procureur général d'in­ terjeter appel au futur concile de toutes les procédures faites ou à faire par le pape contre lui, et l’acte d’appel fut dressé le 27. On demandait à Louis XIV d'aller plus loin, d’assembler les notables, de convoquer un concile national II s’arrêta aussitôt qu’il s’aperçut qu on le poussait dans la voie du schisme. Mais déjà il était puni : ce n’était point à son candidat que le pape avait donné l’archevêché de Cologne et c’était à ce mo­ ment, 1688, un échec gros de conséquences. En même temps, le pape faisait répandre un mémoire justificatif écrit en italien et traduit en français sous ce titre : Réflexions pour servir de réponse sur la lettre en forme de manifeste que M. le cardinal d'Estrées distribue. 2° Alexandre VIII. — Cependant Innocent XI mou­ rait le 11 août 1689. Son successeur Alexandre VIII, 6 octobre 1689, donna quelques marques de bienveil­ lance au représentant de Louis XIV au conclave, le duc de Chaulnes. Aussitôt Louis XIV entra dans la voie des concessions; il restitua Avignon et céda sur la question des franchises. En retour, Alexandre VIII se montra prêt à accorder les bulles toujours refusées par Innocent XI aux anciens membres de l’assemblée de 1682, s'ils consentaient à une rétractation ou plus exactement à cette déclaration qu’ils n'avaient préten­ du émettre touchant la puissance pontificale qu’une opinion personnelle. La négociation, pénible pour l’or­ gueil de Louis XIV, n’avait pas abouti, lorsque mou­ rut Alexandre VIII, 1er février 1691. Mais deux jours avant de mourir il accomplissait deux grands actes : 1° il publiait la constitution Inter multiplices qu’il avait écrite dès le 4 avril 1690, première année de son pontificat, et dans laquelle, après avoir rappelé les cen­ sures portées par la lettre du 11 avril 1682 sur les actes de l’assemblée du clergé français, il ajoute : « Voulant en outre par les présentes qu’on regarde pour bien et suffisamment exprimés et insérés ici de mot à mot et très exactement spécifiés selon toute leur teneur les actes de l’assemblée de 1682... nous déclarons de notre propre mouvement et de science certaine, après mûre délibération et en vertu de la plénitude de 1'autorité apostolique, que toutes les dispositions en général et individuellement qui ont été faites dans la susdite assemblée du clergé de France de 1682, tant touchant l’extension du droit de régale que touchant la décla­ ration sur la puissance ecclésiastique et les quatre pro­ positions y contenues, avec tous les mandats, arrêts... édits, décrets, faits et publiés par des personnes quel­ conques, soit ecclésiastiques, soit laïques... nous décla­ rons que toutes ces choses ont été, de plein droit, nulles, invalides, illusoires, pleinement et entièrement destituées de force et d'effet dès le principe, qu’elles le sont encore et le seront à perpétuité et que personne n’est tenu de les observer ou d'observer quelqu'une d'elles, fussent-elles même munies du sceau du ser­ ment... Et néanmoins pour plus grande précaution... et en vertu de la plénitude de pouvoir comme dessus, nous improuvons, cassons, invalidons et annulons, et nous dépouillons pleinement de toute force et effet les actes et dispositions susdites... » Cette constitution ne 203 DÉCLARATION DE 1682 204 condamnait pas directement, il faut le remarquer, le tra à quels excès ces deux doctrines peuvent conduire, avec les actes de l'autorité de Pie Vil déposant les fond même, la doctrine des quatre articles. Elle annu­ lait seulement les actes d'un pouvoir judiciaire et civil évêques et remaniant l’Êglise de France au moment du incompétent dans les questions spirituelles et surtout J concordat. De 1715 à 1789, les parlements, dont le d'une assemblée ecclésiastique inhabile à décider | gallicanisme s'était pour ainsi dire fortifié de jansé­ n étant pas canoniqne et ayant sacrifié a les droits des nisme, furent les défenseurs ardents de la déclaration Églises de France, du souverain pontife et de l’Eglise de 1682. En 1766, sous le ministère Choiseul, Louis XV ordonna que les quatre articles de 1682 fussent de universelle. » Les gallicans ne s'en émurent pas nouveau enseignés dans les séminaires et ils le furent moins : ils se sentaient atteints; « on ne se rassura en effet jusqu'à la Révolution. Mais ces articles s’étaient qu'en inventant l'expédient de dire que cette pièce également répandus au dehors et le synode de Pistoie marquait trop la faiblesse d'esprit d'un mourant et en 1786 osa les soutenir et les insérer dans son décret présentait trop de défauts pour être approuvée par le sacré collège, » Gaillardin; 2° une lettre au roi de delà foi. Le 28 août 1794, Tie VI condamnait le synode, France ou il le suppliait de veiller à ce que celte con­ le décret et l'usage fait de la déclaration de 1682, dans stitution Inter multiplices fût acceptée et mise à exé­ la bulle Auctorem fidei’. « L'on ne doit pas passer sous cution dans tout le royaume et de mettre ainsi lin à silence, y disait-il. cette insigne et frauduleuse témé­ rité du synode, qui non seulement a osé prodiguer les cette querelle funeste. plus grands éloges à la déclaration de l'assemblée 3» Innocent XI1. Pacification, 1693. — Un progrès gallicane de 1682, depuis longtemps improuvée par le avait été fait sous le règne d'Alexandre VIH. Tandis siège apostolique, mais qui s'es t permis, pour lui donner qu’innocent XI refusait purement et simplement des plus d’autorité, de la renfermer insidieusement dans bulles aux membres de l'assemblée, Alexandre VIII un décret intitulé De la foi, d'adopter ouvertement les avait admis — lesautresévéques nommés n'étaient pas en question — la possibilité de donner des bulles à ces per­ articles qu’elle contient et de mettre le sceau, par la sonnages compromis, à la condition que le roi retirât profession publique et solennelle deces articles, a tout son édit du 20 mars et qu'eux-mémes signassent une ce que renferment les différentes parties de ce décret... c’est pourquoi nous réprouvons et condamnons l'adop­ rétractation sur la formule de laquelle on commença de discuter. Innocent XII reprit les négociations ou tion récente et accompagnée de tant de vices qui en a été faite dans le synode, comme téméraire, scandaleuse... elles en étaient. Elles durèrent deux ans. Par orgueil, et... comme grandement injurieuse à ce siège apos­ le roi eût bien voulu ne pas céder, puis, il lui en coû­ tait de laisser traiter en coupables des hommes qui tolique. » avaient cru servir ses intérêts. On discuta longtemps On a vu à l'article Concordat, t. ni, col. 760 sq., les termes de la rétractation. Mais l'horizon politique, comment Bonaparte essaya de faire revivre dans les articles organiques, avec toutes les libertés gallicanes, malgré de réels succès militaires, s’assombrissait ; la religion souffrait de la situation dans plus de quarante l'enseignement des quatre articles et comment, dans diocèses et c'était une singulière contradiction que le ses luttes avec le pape, il essaya de l’amener à accepter roi, qui préparait la révocation de l’édit de Nantes, fût les quatre articles et pour ainsi dire à leur prêter en révolte ouverte contre le chef de l’Êglise. Le 14 sep­ serment. Avec la Restauration les choses tombèrent tembre 1693 donc, il écrivait au pape : « .Je suis bien dans l’oubli, mais en 1824. sous le ministère Villèle, aise de faire savoir à Votre Sainteté, que j’ai donné les un décret royal ordonna de reprendre dans les sémi­ ordres nécessaires pour que les choses contenues dans naires l'enseignement des quatre articles. Cette ordon­ mon édit du 22 mars 1682. touchant la déclaration faite nance provoqua les colères de bon nombre d'évêques. par le clergé de France, à qui les conjonctures passées Voir Ci.ermoxt-Tonxerre, t. in. col. 236. Mais dans m’avaient obligé, ne soient pas observées. » Ce n’était cette période, le plus redoutable adversaire de la décla­ point là une rétractation de principes, mais la suspen­ ration de 1682 fut Lamennais, en particulier dans son sion de l’exécution d'un édit. Quant aux évêques nom­ livre, De la religion considérée dans ses rapports avec més depuis 1682. leur rétractation portait pour chacun : l'ordre politique et civil, in-8", Paris, 1826. On deman­ dait dès lors aux professeurs nouveaux, que les évêques « Nous professons et. nous déclarons que nous sommes extrêmement fâchés, et au delà de tout ce qu'on peut nommaient dans leurs séminaires, de signer l’engage­ dire, de ce qui s’est fait dans l’assemblée susdite (de ment d'enseigner les quatre articles. La tactique géné­ 1682), qui a souverainement déplu à Votre Sainteté et rale fut de ne pas répondre à cette mise en demeure à ses prédécesseurs. Ainsi tout ce qui a pu être or­ et le gouvernement n'insistait pas. On cessa sous le donné dans cette assemblée contre la puissance ecclé­ second empire de faire cette demande. Les luttes entre siastique et l'autorité pontificale, nous le tenons et ultramontains et gallicans recommencèrent avec inten­ nous déclarons qu'on doit le tenir pour non ordonné. sité autour du Manuel de droit ecclésiastique français de Dupin aîné, en 1844, et plus lard à propos du concile De plus nous tenons pour non délibéré, tout ce qu'on a pu avoir pensé y avoir été délibéré au préjudice des du Vatican. églises; notre intention n'a pas été de décider quelque Recueil des actes, titres et mémoires concernant les affaires chose contre les droits de nos églises. » Louis XIV tint du clergé de France, dans les Mémoires du clergé. 12 in-fol.. parole en ce qui concerne l'enseignement de la décla­ Paris, 1716; Collection des procès-verbaux des assemblées générales du clergé de France depuis 1560 jusqu'à présent, ration; malgré cela et si plus tard il sollicita du pape, comme d'une autorité dernière infaillible, la bulle Uni­ 9 in-fol., Paris, 1767-1780; Cherubini, Magnum bullarium romanum, 19 tom. en 12 vol., Luxembourg. 1727-1742; Men­ genitus, il n'en demeura pas moins pénétré des doc­ tion, Documents relatifs aux rapports du clergé avec la pa­ trines gallicanes comme le prouve son grand édit de pauté de 168i à 1716, in-8·, Paris, 1893; Bertluer. Innocenta 1695 sur la juridiction ecclésiastique. En tout cas, les P. P. XI epistohe ad principes, etc., Rome. 1889 sq ; Depparlements continuèrent à faire état de la déclaration ping. Correspondance administrative, t. IV ; Clément. Lettres, de 1682. instructions et mémoires de Colbert, 7 vol. en t0lom.in-1·, Paris. VI. Les quatre articles de 1715 À 1870. — La dé­ 1861-1865; Hanotaux, Rome, dans le Recueil des instructions données aux ambassadeurs de France. Paris. 1888.1.1 ; Pierre claration de 1682 disparut comme le gallicanisme à Pithou, Les libertés de l’Êglise gallicane, in-4·. Paris, 1594. l'état de doctrine — non à l’état de tendance — avec Pierre Dupuy, Traité des droits et libertés de l’Êglise gallicane, les décrets du concile du Vatican. 3 in-fol., Paris, 1639,1651,1731 ; Guy Coquette, Traité des liber­ Le régalisme et l'épiscopalisme, qui en étaient le fond, tés de rÉglise gallicane, 2 in-fol., Bordeaux. 1703; Durand de reçurent un coup violent de la Révolution avec la Maillane, Les libertés de l’Êglise gallicane, 5 in-4·, Lyon. 1771 ; constitution civile qui en est le triomphe et qui mon­ Ellies du Pin. De potestate ecclesiastica et temporali sive de- 205 DÉCLARATION DE 1682 — DÉCRÉTALES claratio cleri gallicani, in-4·, Mayence, 1788; Isambert, Recueil des anciennes lois françaises de 420 à 1789,29 in-8·, Paris, 18221827; les Lettres et mémoires du temps, notamment les Lettres de Bossuet dans ses (Euvres, édit. Lâchât, 31 in-8·, Paris, 1875, t. xxvi-xxx; le P. Ilapin, Mémoires, édit. Aubineau, 3 in-8·, Paris, 1865 ; Lcdieu, Mémoires, édit. Guettée, 4 in-8·, Paris, 1856; Legendre, Mémoires, édit. Roux, in-8·, Paris, 1863; Joseph de .Maistre, Du pape, in-8·, Paris, 1819 ; De l’Église gallicane, in-8·, Paris, 1821 ; Grégoire, Essai historique sur les libertés de l’Église gallicane, in-8·, Paris, 1818; Bausset, Histoire de Bossuet, 4 in-8·. Versailles, 1814-1819; Desmarais, Histoire des démêlés de la cour de France avec la cour de Rome, in-4·, Paris, 1706; Tabaraud. Histoire critique de l'assemblée géné­ rale du clergé de France en 1882, in-8·, Paris, 1826; Gérin, Recherches historiques sur l’assemblée du clergé de 1682, in-8·. Paris, 1869 : 2· édit., 1877; Le pape Alexandre VIII et Louis XIV, in-8·, Paris, 1870; Loyson, L'Assemblée générale du clergé de France de 1682, in-8·, Paris, 1870: Michaud, Louis XIV et Innocent XI. h in-8·, Paris. 1882-1883; Guarnacci, Vitæ et res gestæ Romanorum pontificum et cardinalium a Clemente X usque ad Clementem XI, 2 in-fol., Home. 1751; Buonamici, De vita et rebus gestis Innocenta XI, Rome, 1776; Ranke. Die rbmischen Papste in den letzten vier Jahrhunderten, 3 in-8’, Berlin, 1836, t. nt; Clément, Histoire de Colbert, 2 in-8·, Paris. 1874; Rousset, Histoire de Louvois, 4 in-8·, Paris, 1863; Voltaire, Le siècle de Louis XIV, in-12, Berlin, 1752; Gaillardin, Histoire du régne de Louis XIV, 5 in-8·, Paris, 1871-1875; le t. vi de VHistoire générale, publiée sous la direc­ tion de MM. Lavisse et Rambaud; le t. vu de ['Histoire de France, publiée sous ta direction de M. Lavisse, et en général les Histoires de Louis XIV. C. Constantin. En matière ecclésiastique, le mot décret a conservé un sens très général qu'il a perdu depuis plus d'un siècle dans le langage des juristes. Ces derniers l’emploient exclusivement pour dési­ gner certains actes du pouvoir exécutif, par opposition aux actes législatifs et aux sentences judiciaires. Or, en droit canonique, le décret est, au contraire, soit un acte législatif, soit un acte judiciaire. Les molu proprio, rescrits, induits, etc., constitueraient plutôt la catégorie des actes administralifs auxquels on réserve en droit français le nom de décret. L’assimilation n’est d'ailleurs pas possible d’une maniéré absolument exacte, la séparation des pouvoirs n'existant pas dans les curies ecclésiastiques. La loi ecclésiastique, quel que soit le législateur, concile général, pape, évêque, se présente toujours comme un décret. Les lois promulguées par le concile deTrente sont des décrets, celles que le pape promulgue soit par lui-méme au point de vue doctrinal, soit par les Congrégations romaines, Saint-Office, S. C. du Concile, des Évêques et Réguliers, des Rites, etc., au point de vue disciplinaire, sont des décrets. Une ordon­ nance d’un évêque ou d'un prélat régulier, si elle a force de loi, constitue un décret. Les règlements ou statuts des chapitres généraux des ordres religieux sont aussi des décrets quand ils ont force de loi, de même pour les statuts des chapitres séculiers. Au point de vue judiciaire, on appelle décret tout jugement qui n’est pas le jugement définitif : précepte du juge destiné à pourvoir au provisoire, à organiser l’instance, à déclarer close l’enquête et à en permettre l i communication aux parties intéressées (publication de l'enquête). Dans l’ancien droit français, certains juge­ ments préliminaires rendus contre un accusé, pour le faire comparaître, pour vendre ses biens, etc., portaient ainsi le nom de décrets. Le droit ecclésiastique a con­ servé l’usage du mot décret là où les jurisconsultes modernes se servent des termes : jugement avant faire droit, jugement interlocutoire, préparatoire, provisoire, jugements sur requête, ordonnances de référé, etc. P. Fourneret. 2. DÉCRETS. Le mot a été employé au moyen âge dans le sens de collection de textes canoniques, et il s’applique encore dans ce sens par antonomase au décret de Gratien (voir Gratien), qui constitue la 1. DÉCRET. 20G première partie du Corpus juris canonici. Parmi les compilations canoniques qui furent faites au nombre de quarante environ, depuis le IXe siècle jusqu'au temps de Gratien, deux très importantes portent le nom de Décret. Elles sont l’œuvre de Burchard de Worms et d’Yves de Chartres. 1» Les vingt livres de Burchard, évêque de Worms. Cette vaste compilation, composée entre 1012 et 1023 (Decretum magnum Decretorum volumen), s'appela au moyen âge le Brocard, par corruption du nom de son auteur. L’ouvrage dépend de Réginon. On y trouve des règles de droit sous une forme énergique, concise, facile à retenir (brocards). C’est d’ailleurs une com­ pilation générale de science ecclésiastique destinée à l’instruction pratique des clercs du diocèse de Worms, plutôt qu’une collection proprement canonique. Voici les matières des vingt livres du décret de Burchard : I. I, le pape, le patriarche, le métropolitain, l’évêque, le synode, le juge; I. II, le clergé; 1. III. les églises et les dimes; I. IV-XIV, les sacrements; 1. XV, les devoirs des laïques; 1. XVI-XV11I, les délits et les peines; 1. XIX, corrector ou medicus, est un pénitentiel ; le 1. XX. De contemplatione, est un traité de philosophie et de théologie. Burchard a utilisé sans discernement les apocryphes d'Isidore Mercator, ainsi que les faux capitulaires de Benoit Lévite. Ce défaut de critique est d'autant plus dangereux pour le lecteur moderne qu’il n’existe pas d’édition critique du décret de Burchard de Worms. On doit reconnaître que cet auteur, malgré ses imperfections, a ouvert la voie à Gratien sur un point très important, en traviillant à résoudre les anti­ nomies des textes canoniques, concordantia discordan­ tium canonum. Ce fut, avant le Décret de Gratien, le manuel canonique le plus répandu. 2« Le décret d’Yves de Chartres (7 1117) semble avoir été un travail préparatoire à la Panormie. C'est une compilation assez peu ordonnée des documents disciplinaires recueillis jusque-là par différents auteurs. L’ouvrage dépend surtout de Burchard de Worms. Ce qui en fait l’intérêt est l'introduction d’un certain nombre de lois tirées des compilations de Justinien, dans un document antérieur aux grands travaux de l’école de Bologne sur le droit romain. Voir Yves de Chartres. On trouve le décret de Burchard de Worms dans une édition de Paris, 1549, reproduite P. L., t. cxi., col. 537-1020 sq. Une autre édition a été donnée A Cologne en 1548. Le i. XIX·, qui contient un traité pour l'administration de la pénitence, a été réimprimé par Wasserschleben, Büssordnungen der abendltindischen Kirche, 1851, p. 624. 11 existe un manuscrit contemporain de Burchard à la bibliothèque de l'université de Fribourg-en-Brisgau. Cf. Pli. Schneider, Die Lehre von den Kirchenrechtsquellen, $ 29, Ratisbonne, 1892. Le décret d'Yves de Chartres se trouve dans les Opera omnia, édités à Paris en 1647 par le génovefain Fronto. Malgré son titre, cet in-folio ne contient pas la Panormie. Migno a repro­ duit le décret et la Panormie. P. L., t. CI.X1, col. 47-1022. Cf. ibid., col. XLIX-LXVVin, 41-47. Voir aussi A.Theiner, Ueber' Ivo’s vermeintliches Decret, Mayence. 1832; P. Fournier. Les collections canoniques attribuées à Yves de Chartres, dans Bibliothèque de l’école des chartes, 1896 et 1897. P. Fourneret. I. Définition et divers sens du mot. II. Recueils ou collections. III. Ces collections, sources théologiques. I. Définition et divers sens du mot. — On nomme décrétales (decretale constitutum, decretalis epistola) des ordonnances ou constitutions des papes, ayant une portée générale soit pour l’Église entière, soit au moins pour une de ses parties notables, une ou plu­ sieurs provinces ecclésiastiques. Dans le langage com­ mun des canonistes, on donne le nom de constituti· -n ou décret aux ordonnances faites motu proprio, et l’on réserve celui de decretales aux ordonnances d'ordre général faites en réponse à des demandes ou 1. DÉCRÉTALES. — 207 DÉCRÉTALES 208 consultations, le nom de reserit désigne les constitu­ I pièces, par exemple des décrétales des papes, des canons de conciles, tels que celui de Tours de 1163. tions ayant pour objet des personnes privées ou des Elle fut imitée par d’autres collections moins connues: causes d'ordre particulier. Les termes bulle ou bref la Collectio Bambergensis, la Collectio Lipsiensis, la indiquent seulement la forme extérieure dans laquelle Collectio Casselana, distribuées toutes en division à sont envoyés les lettres, décrétales, rescrits, etc. Voir deux degrés : partes, libri ou tituli et capita. ces mots. Une nouvelle collection, plus méthodique, fut faite A l'origine, le terme décrétale avait un sens plus étendu : il ne désignait pas seulement les ordonnances par un des canonistes les plus célèbres de l'époque, Bernard de Pavie (Bernardus Papiensis ou simple­ des papes, mais encore celles des évêques. Il avait aussi des synonymes, comme constitutum, auctoritas. Maas­ ment Papiensis). Nommée d’abord. Breviarium extravagantium, ou par son auteur, Libellus extravagantium sen, Geschiehte der Quellen und der Literatur des et ailleurs Decretales et extravagantia ( Vagantia |dekanonischen Bechts, p. 228. Le premier document, semble-t-il, où le mot décrétale crela] extra [Decretum]), elle est désignée plus com­ paraisse avec le sens que nous lui donnons, pour dé­ munément aujourd'hui sous le nom de Compilatio I*. Le dessein du compilateur était, comme celui de ses signer les ordonnances des papes, est la lettre du devanciers, de compléter Gratien. Mais ce qui le distingue pape Sirice à l'évêque Himerius de Tarragone, où il d’eux tous et lui donne une importance hors de pair, dit : ad servandos canones et tenenda decretalia c’est l’ordre dans lequel il distribua sa matière : il la constituta magis ac magis incilamus. Maassen, répartit en une division à trois degrés : livres, titres, op. cil., p. 230. chapitres. Les livres étaient au nombre de cinq dont Enfin le mot a reçu dans la suite un nouveau sens : la Glose exprima l’ordre et l'objet dans l’hexamètre il désigne parfois le recueil lui-même des décrétales. II. Recueils ou collections. — 1“ Antérieurs à Gra­ bien connu : tien. — Provenant du chef suprême de l’Église, les Judex, judicium, clerus, connubia (sponsalia), crimen ; décréta les des papes avaient une très grande importance, le I" traitant de la personne et des devoirs du juge, le et les mêmes cas se représentant plus ou moins iden­ IIe du jugement et de la procédure, le III' de l'état des tiques partout et donnant lieu aux mêmes difficultés, clercs et des moines, le IVe du mariage, le V· des les réponses pontificales étaient souvent communiquées crimes et délits. Dans ces cinq livres on avait réuni, d’église à église. Bientôt on jugea utile d’en faire des sous 152 titres, 932 chapitres. Malgré cette masse de collections ou recueils aussi complets que possible. De ces collections, les unes générales, les autres par­ documents, la compilation restait dans des limites con­ venables : l'auteur, afin d'alléger son œuvre, avait fait ticulières, quelques-unes sont à peine connues, d’autres des coupures dans les documents très nombreux, paont été célèbres. Voir l'historique dans Maassen, op. cit. Nous citerons seulement celle de Denys le Petit, tristiques, conciliaires, etc., dont il s'était servi : il n'en insérait que la partie qu’il jugeait nécessaire, en omet­ avec ses formes ou ses modifications postérieures, la tant tout le reste; les omissions étaient indiquées par le collection de Quesnel, l’Ilispana, celle des Fausses Décrétales; on en trouvera une liste, pourcelles qui ont renvoi : et infra. La collection parut après 1191, lorsque Bernard avait déjà échangé la prévôté de Pavie paru avant le milieu du ix« siècle par exemple, dans contre l’évêché de Faenza. Maassen, op. cil. A partir de cette date, les collections Nous nous sommes un peu étendu sur cette compi­ qui étaient plutôt disposées dans l’ordre chronologique, prennent un ordre systématique, par matières, et visent lation, à cause de l iniluence prépondérante qu'elle exerça sur les suivantes et en particulier sur celle de à devenir de plus en plus complètes. On cite parmi elles la Collectio Anselmo dedicata, celle de Réginon Grégoire IX. Quoiqu'elle ne fût qu'une œuvre privée de Prûm, le Decretum de Burchard de Worms et et sans caractère officiel, elle servit de texte pour les leçons et fut commentée par les maîtres qui l’entou­ celui d'Yves de Chartres, voir Décrets, col. 200. la rèrent de gloses. Aussi, de ce jour, les canonistes, Collectio Anselmi, celles du cardinal Deusdedit, de Bonizon, celle de Saragosse, le Polf/carpus, etc. Toutes jusque-là nommés décrétistes, reçurent parfois le nom furent dépassées et remplacées par celle de Gralien : de décrétalistcs.La citation des textes, quand on y ren­ voyait, se faisait en indiquant le chapitre, suivi du mot Concordia discordantium canonum, plus tard commu­ Extra ou simplement X et de l’énoncé du titre. nément nommée le Décret. Voir Gratien. 2° Postérieurs à Gratien. — 1. Antérieurs à Gré­ L’exemple de Bernard fut imité. Ses successeurs goire IX. — Le Decretum de Gratien exerça dans le continuèrent son œuvre en colligeant les textes qui lui avaient échappé en même temps que les décrétales domaine des études canoniques une influence féconde, nouvelles et l’Ôn eut, dans l'ordre chronologique, les et ce renouveau eut pour conséquence naturelle des Compilationes IIP, II*. IV* et V*, pour ne mentionner discussions de cas plus juridiques, plus cohérentes, que celles-là. Deux d'entre elles eurent un caractère des appels au pape plus nombreux. En même temps, officiel, la Compilatio III*, envoyée par Innocent III luiet pour d’autres causes encore, le pouvoir des papes même à l’université de Bologne, afin qu’elle servît tam était appelé à s’exercer davantage; quand ces papes étaient des hommes et des canonistes comme Alexan­ in judiciis quam in scholis, bulle Devotionis vestræ (28 décembre 1210), et la Compilatio V*, envoyée aussi dre 111 et Innocent III, leurs décrétales, s’élevant aupar Honorius III à l’illustre canoniste Tancrède, alors dessus du cas terre à terre qu’on leur avait présenté, archidiacre de Bologne, avec l’ordre quatenus eis soavaient une portée plus haute et pour ainsi dire univer­ lemniler publicatis, absque ullo scrupulo dubitatio­ selle, elles étaient plus demandées; aussi le registre d'Alexandre 111, par exemple, ne contient pas moins nis utaris, et ab aliis recipi facias, tam in judiciis de 3939 numéros et celui d'Innocent III plus de 5000. quam in scholis. Bulle Novæ causarum, de 1226 ou 1227. Toutes ces collections étaient faites sur le modèle D’autre part, les deux conciles de Latran de 1179 et de de celle de Bernard de Pavie. 1215 prirent des décisions très importantes et d’une L’un des motifs qui avaient poussé Innocent III à fréquente utilité pratique. Il faudrait s’étonner si ces textes n’eussent pas été recueillis et ajoutés au Décret. donner sa compilation et à l’envoyer à l’université de Bologne, c’était d'exclure une compilation faite par La première collection que l’on adjoignit ainsi au Decretum fut VAppendix concilii Lateranensis. Divi­ Bernard de Compostelle qui contenait des décrétales rejetées par la curie romaine. Mais toutes les difficultés sée en 50 parties (partes) et 537 chapitres, et mise au n’étaient pas exclues de ce fait. Grégoire IX a marqué point grâce à plusieurs recensions successives, elle lui-même en termes concis les défauts de toutes ces contient, avec les statuts de Latran (1179), d'autres 209 DÉCRÉTALES collections qui se succédaient sans se remplacer abso­ lument : l’incommodité d'avoir recours à plusieurs ouvrages à la fois trop semblables (par l’accumulation des mômes textes) et trop divers (par l’insertion de textes parfois contradictoires); d’où résultait l’incerti­ tude sur la valeur juridique des sentences portées d'après ces décrétales. 2. Les Décrétales de Grégoire IX. — A peine monté sur le trône pontifical où son grand âge ne permettait pas au pape octogénaire l’espoir de longues années, Grégoire IX voulut porter remède à ces défauts et mettre dans cette confusion un peu d’unité. En 1230, il chargea son chapelain et pénitencier, le dominicain Raymond de Pennafort, déjà renommé comme doctor decretorum, de faire une nouvelle collection destinée à remplacer toutes les autres. Non seulement on obtien­ drait l'unité matérielle en remplaçant les Quinque compilationes par une seule, mais on lui donnerait l'unité intérieure d'une procédure logique et cohérente, soit en supprimant les textes anciens, soit même en les modifiant, et le tout serait mis au point par l'inser­ tion des nouvelles décrétales parues. Raymond se mit à l'œuvre aussitôt. Afin de ne pas troubler des habitudes reçues, il conserva, des compi­ lations existantes, tout ce qui pouvait être maintenu, le cadre, la division en cinq livres subdivisés en titres et en chapitres. Plus encore, il admit dans la sienne tous les titres de la Compilatio 1“, 10 de la II*, 17 de la 111“, 1 de la 1F»; il n'en ajouta que cinq nouveaux. Le total donnait 185 titres divisés en 1971 chapitres, des­ quels 1766 venaient des compilations précédentes; 196 étaient l'apport du pape régnant, et 65 d'entre eux, com­ posés sur la demande de Raymond, avaient pour but de trancher les questions controversées. Comme ses pré­ décesseurs, et en particulier Bernard de Pavie, l’auteur avait visé à la brièveté et omis tout ce qui ne lui pa­ raissait pas nécessaire à la solution (entre autres l’ex­ posé du cas qui avait été soumis au pape, les species facti); les passages omis sont connus sous le nom de parles decisae et ils sont indiqués, comme dans Ber­ nard, par le renvoi : et infra. Raymond de Pennafort n’avait pas visé à faire une œuvre originale. En prenant les textes connus, il ne remonta pas aux sources et se contenta de les insérer comme les donnaient les Quinque compilationes. Ces textes provenaient de la sainte Écriture, des canons des apôtres, des conciles, depuis celui de Sardique jusqu’au IVe de Latran (1215), des décrétales pontifi­ cales, depuis Boniface I*r jusqu'à Grégoire IX, des Pères de l’Église, des ordines romani, des pénitentiels, des lois civiles; quelques Fausses Décrétales alors re­ çues y entrèrent aussi. A l'intérieur de chaque titre il disposait ordinairement les chapitres dans l'ordre chronologique, ce qui existait déjà, au moins en par­ tie, dans quelques-unes des compilations précédentes, par exemple celle de Bernard. Mais, comme ses de­ vanciers aussi, il ne se priva pas de mettre en mor­ ceaux des constitutions pontificales afin de répartir ces pièces dans les divers titres ou chapitres où elles pou­ vaient être utiles : c’est ainsi que l’on voit la constitu­ tion Pastoralis officii d’innocent III divisée en treize morceaux. Mieux encore, non content des décisions nouvelles qu’il obtenait du pape afin de trancher cer­ taines difficultés, il employait d'autres moyens que nous trouverions aujourd’hui moins acceptables, mais que les anciens, Justinien, par exemple, avaient admis, comme les modifications de textes ou des interpolations. Le nouveau compilateur mena son œuvre avec une grande activité. Dans le bref espace de quatre ans, la nouvelle collection était achevée. La bulle llex pacifi­ as (insérée dans toutes les éditions en tête des décré­ tales) du 5 septembre 1231·, envoyée de Spolète aux 210 universités de Paris et de Bologne, donnait à l'œuvre de Raymond de Pennafort le caractère d'une collection officielle : elle seule serait enseignée dans les écoles et employée dans les cours ecclésiastiques, et il était in­ terdit d’en faire une nouvelle sans l’autorisation du saint-siège : Volentes igitur, ut hac tantum compila­ tione universi utantur in judiciis et in scholis, di­ strictius prohibemus, ne quis præsumat aliam facere, absque auctoritate sedis apostolicæ speciali. Le pape fut obéi. La nouvelle collection, que l’on nommait, à défaut d’un titre officiel donné par le pon­ tife, tantôt Pentateuchus, tantôt et plus communément Extravaganlium liber, servit de texte à l’enseignement des écoles et fut l’objet de gloses et commentaires dé­ signés sous le nom de Summte, Distinctiones, Notabi­ lia, Casus, Margarilæ. Ces gloses furent nombreuses et plusieurs très renommées, parmi lesquelles on peut mentionner Γ Apparatus d'Innocent IV, la Summa d’Henri de Suse plus connu sous le nom de son titre cardinalice llostiensis, la Glossa ordinaria complétée et achevée par Johannes Andreæ, les Lecturæ de Panormitanus. On a dit plus haut que la collection avait une valeur de collection officielle. Les textes qu’elle contenait, quelle qu’en fût l'origine ou l’authenticité historique, avaient, de par la volonté du pape, force de loi. Le législateur donnait ainsi une authenticité à tout ce que contenaient les cinq livres. Même, on pouvait désor­ mais invoquer comme lois non seulement le texte de chaque chapitre, mais celui des titres dont l’énoncé donnait un sens complet, ceux-ci par exemple : Ut lite non contestata non procedatur ad testium re­ ceptionem vel ad sententiam definitivam, 1. II, tit. vi ; Ne sede vacante aliquid innovetur, 1. Ill, tit. ix ; De magistris, et ne aliquid exigatur pro licentia do­ cendi,). V, tit. v; De simonia, et ne aliquid pro spiritua­ libus exigatur vel promittatur, 1. V, tit. m. Par là, celte collection se distinguait nettement de celle de Gratien, par exemple, où les textes n’avaient originai­ rement d'autre valeur juridique que celle de la source authentique. Par contre, rien n’était changé, naturellement, à la valeur historique des documents cités : la volonté du pape ne pouvait faire que les pièces apocryphes, s’il s'en rencontrait, ne demeurassent pas apocryphes his­ toriquement. Quant à la manière de citer, on appliqua aux Décré­ tales de Grégoire IX le mode usité pour les compilations antérieures et que réclamait le titre même d'Extrava­ gantes qu'on lui donna longtemps : on renvoyait aux textes en citant le numéro d’ordre et les premiers mots du chapitre, ou l’un ou l'autre seulement, suivi des initiales Extra ou bien X, du numéro du livre et du titre ou de son numéro d’ordre dans le livre; ainsi, par exemple, le c. Omnis utriusque sexus du IV» con­ cile de Latran sur la confession annuelle et la commu­ nion pascale était indiqué : c. 12, Omnis utriusque sexus, ou c. 12, ou c. Omnis utriusque sexus, X. De pænitentiis et remissionibus, ou bien X, V, xxxvni. Une œuvre destinée ainsi à l'usage quotidien eut, dès l’invention de l’imprimerie, des éditions nombreuses : on en a compté plus de quarante depuis 1473, date de la première, jusqu'à l'an 1500. En 1580, le texte souvent corrompu, fut soumis à une revision officielle, par les ordres de Grégoire XIII ; le pontife en confia la charge aux Correctores romani, Franciscus Pegna et Sixtus Fabri, qui venaient de remplir le même office pour le Décret de Gratien : deux ans après, en 1582, l’édition corrigée paraissait sous le titre : Decretales D. Gregorii IXsuæ integritali unacum glossisreslitutæ.Quelques années auparavant (1570), Le Conte (Contins) publiait à Anvers une édition dans laquelle il avait réintégré a leur place les partes decisæ. A partir de 1661, la plupart 211 DÉCRÉTALES (LES FAUSSES) des éditions bâloises du Corpus juris donnèrent ces parles decisæ, mais en les renvoyant â la fin de chaque chapitre; toutefois ce ne fut que dans l’édition de J. II. Bôhmer (1747) que l'on vit se faire jour la pensée de remonter aux sources afin de restituer leur texte au­ thentique: l’édition de Richter (1839) apporta de nouvellesaméliorations; l’édition de Friedberg (1881) semble seule donner enfin satisfaction aux exigences de la cri­ tique. 3. Les collections postérieures à Grégoire IX. — Après la bulle Hex paci/icus, le rôle de la papauté con­ tinua de grandiret son influence de s’étendre; les nom­ breuses décrétales, données en réponse aux questions posées de toute part, furent recueillies encore plus fidèle­ ment. On peut lire dans Schulte la liste de ces collec­ tions; plusieurs d’entre elles eurent un caractère offi­ ciel, comme celle d’Innocent IV dont les textes étaient destinésàêtreinsérésdans la compilation deGrégoire IX: elle fut envoyée, elle aussi, aux universités de Paris et de Bologne avec l’ordre de s'en servir à l’exclusion de toute autre; ainsi encore celle de Grégoire X, envoyée avec les mêmes prescriptions aux universités de Paris, Bologne et Padoue; celle de Nicolas III, adressée à l’université de Paris. Les mêmes difficultés, qui avaient rendu nécessaire la compilation de Raymond de Pennafort après les col­ lections officielles d'innocent III et d'Honorius Ill, ins­ pirèrent à Boniface VIII de publier un nouveau recueil qui dispensât des précédents. 11 en confia la préparation à trois canonistes, un Italien. Richard de Sienne, et deux Français, Guillaume de Mandagoul et Bérenger Frédoul ; l'œuvre nouvelle reçut le nom de Sexle. Voir ce mot. Λ son tour, Clément V estima utile de continuer l’œuvre de son prédécesseur. H fit réunir ses décré­ tales et les décisions du concile de Vienne. La collec­ tion ne parut toutefois qu’après sa mort, par les soins de Jean XXII son successeur. Voir Clément V, t. ni, col. 68. Pour les Extravagantes communes et celles de Jean XXII, voir Extravagantes. Nous terminerons par quelques indications sur deux collections sans valeur officielle et néanmoins intéres­ santes, qui portent toutes deux le même litre : Liber septimus Decretalium. La première fut une œuvre pri­ vée : c’est le Liber septimus du canoniste lyonnais Pierre Matthieu, qui y réunit les décrétales des papes, à partir de Sixte IV, auquel s’arrêtaient les Extrava­ gantes communes, jusqu'à Sixte-Quint. Elle parut à Lyon en 1590. Divisée comme les précédentes en livres, titres et chapitres, elle est annexée à la suite des autres dans presque toutes les éditions du Corpus juris depuis 1590. Voir t. n, col. 1245-1216. La deuxième collection, entreprise sur l'ordre de Grégoire XIII et confiée par Sixte V au cardinal Pinelli, était destinée à devenir officielle. Clément VIII, qui y avait travaillé étant car­ dinal, voulait en faire un recueil semblable à ceux de Grégoire IX, Boniface VIII, etc. Mais diverses considé­ rations empêchèrent de lui donner la promulgation nécessaire, celle-ci en particulier, que la nouvelle col­ lection serait sans doute l’objet de gloses et de com­ mentaires comme les précédentes; or, comme elle contenait les décrets du concile de Trente, la publica­ tion de ces gloses serait en contradiction avec la bulle Benedictus Deus, qui interdit aux particuliers in decreta concilii commentarios et interpretationes suas edere. Aussi le volume imprimé en 1598 ne reçut aucune publi­ cité, et il était à peu près inconnu, lorsque Franz Sentis l’édita de nouveau en 1870 sous ce titre ; Cle­ mentis papæ- VIII Decretales quæ vulgo nuncupantur liber septimus Decreta'iuni. 111. Ces collections, soirces thêologiqces. — Bien qu’elles soient de leur nature collections canoniques, les décrétales intéressent les théologiens, soit parce qu'elles 212 contiennent plusieurs textes dogmatiques des conciles, en particulier dans le titre De summa Trinitate et fide catholica, qui ouvre la série des textes, soit par suite de l'union qui existe naturellement entre les appli­ cations de la loi canonique et les principes dogma­ tiques qui l’inspirent. La bibliographie des Décrétales est très nombreuse ; on men­ tionnera ici seulement les ouvrages modernes les plus utiles : A. Theiner, Disquisitiones crilicæ, Rome, 1836; Phillips, Kir· chenrecht, t. iv; Maassen, Geschichte der Quelle» und der Literatur des kanonischen Reclus, Gratz, 1870, t. r.Laspeyres, Bernardi Papiensis Faventini episcopi summa Decretalium. Batisbonne, 1860; Aem. Friedberg, Prolegomena, dans sen édition du Corpus juris, t. Il; Id.. Quinque compilationes antiquis necnon collectio canonum Lipsiensis, Leipzig, 1882 ; Fr. Schutte, Die Geschichte der Quelle» und Literatur des canonischen Hechts, Stuttgart, 1875, t. 1 et II; Fr. Laurin, Introductio in Corpus juris canonici, Fribourg-en-Brisgau, 1889: A. Tardif. Histoire des sources du droit canonique, 1887; P. Schneider, Die Lehre von den Kirchenrechtsquellen, 2* édit., Ratisbonne, 1892. A. V1LLIEN. 2. DÉCRÉTALES (LES FAUSSES). - I. Norn. II. Division. III. Date de la collection. IV. But. V. Patrie. VI. Inlluence sur la discipline ecclésiastique. I. Nom. — On donne le nom de Fausses Décrétales à une collection canonique, divisée en trois parties, contenant des décrétales des papes et des canons des conciles, qui parut vers le milieu du ix· siècle. On la qualifie aussi de pseudo-Isidorienne. parce que le compilateur s’attribue le nom d’Isidore. Sa préface, en effet, commence par ces mots : Isidorus Mercator servus Christi, et le titre qui la précède est ordinaire­ ment : Incipit prtefalio SANCTI ISlDOlli libri hujus. Le nom d’Isidore a été pris en souvenir de saint Isi­ dore de Séville, la nouvelle collection se présentant comme une édition améliorée et augmentée d’une col­ lection plus ancienne de décrétales et de conciles, dite Hispana, mise naturellement sous le patronage du plus célèbre des évêques d’Espagne dans les siècles passés, saint Isidore de Séville. Quant au nom de Mercator — on trouve parfois Peccator, ou même Mercatus — il viendrait, dit M. Paul Fournier, après llinschius, « de l’utilisation faite par Isidore de deux passages de Ma­ ri·^-Mercator. » Étude sur les Fausses Décrétales, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, 1906, p. 34, note. II. Division. — La collection se divise, comme nous l’avons dit, en trois parties. La I" contient : 1» la préface du pseudo-Isidore, des­ tinée à recommander son livre; 2» deux lettres apo­ cryphes, l’une de l’évêque Aurelius de Carthage au pape Damase pour lui demander le recueil des décrétales des papes qui l’ont précédé, l’autre, la prétendue réponse de Damase; 3" VOrdo de celebrando concilio, édition d’une pièce authentique, le canon 4 du IVe con­ cile de Tolède augmentée de prières; 4° une table des canons des apôtres, des décrétales des papes jusqu’à Melchiade et l’indication des conciles : Breviarium canonum apostolorum et primorum a sancio Clemente usque ad sanctum Silveslrum atque diversorum conci­ liorum...; 5° une lettre (fabriquée aussi) de saint Jé­ rôme au pape Damase, pour demander le récit des faits et gestes des premiers papes; 6° les canons des apôtres, au nombre de cinquante; 7° soixante lettres ou décré­ tales apocryphes des papes, de saint Clément à saint Melchiade, toutes fabriquées par le pseudo-Isidore, à l’exception des deux lettres de Clément ad Jacobum fratrem Domini : la première vient d’une source grecque et fut traduite en latin par Rufin, le compila­ teur n'a pu s'empêcher d'y joindre un complément; la deuxième se trouve également dans les collections antérieures, le pseudo-Isidore l'a complétée aussi à sa fantaisie. La IIe partie contient les textes d’un certain nombre 213 DECRETALES (LES FAUSSES) de conciles précédés de quelques nouvelles pièces apo­ cryphes, qui sont : 1° une brève dissertation de primi­ tiva Ecclesia et synodo Nictena, composée par le pseudo-Isidore; 2’ Vexemplar constituti domni Con­ stantini imperatoris, contenant en particulier la fa­ meuse donation de Constantin, antérieure de plus d’un demi-siècle à l’éditeur de la compilation; 3° quelques lignes seulement, empruntées àl’Hispana, sous le titre: Quo tempore actum sit E'icænum concilium ; 4» une priefalio Nicami concilii, qui se lit déjà, à l’exception de quelques passages que le prétendu Isidore prit dans Hulin, dans une collection antérieure dite collection de Quesnel, du nom de son premier éditeur; 5° une autre et courte préface en cinq distiques, tirée, celle-ci, de la collection Dionysio-Hadriana ; viennent enfin tous les conciles de la Collectio Hispana, auxquels on a ajouté, à la suite du IV' concile de Tolède, les autres du V' au XIII'. L’ensemble est authentique à quelques exceptions près. Ces exceptions sont : a ΓEpistola formata Attici episcopi Constantinopolitani, empruntée proba­ blement à V Hispana, insérée après les conciles grecs ; b) l'Epistola Aurelii Mizoniique, insé rée après les titres des canons du I" concile de Carthage, tirée de la collection de Quesnel; c) l’interpolation du mot chorepiscopos dans les premières lignes et les derniers mots du canon 7 du II' concile de Sévi lie, interpola­ tion qui parait bien être du pseudo-Isidore. La 111' partie reprend les décrétales des papes : Item incipiunt capitula Decretalium venerabilium apostolicorum sanctæ Romane sedis Ecclesiæ, à l’image de ce qui formait la seconde partie de la col­ lection Hispana, et comprend les décrétales des papes, de saint Silvestre à saint Grégoire le Grand, avec quel­ ques décrets de Grégoire II. De cette longue série de textes, un tiers environ est apocryphe; mais il n’entre pas dans le plan de ce dictionnaire d'en exposer le long et minutieux détail : on le trouvera dans l’édition qu’a faite de toute la collection P. liinsch ius. Tout ce qu’il convient de dire, c’est que les treize premières décrétales, jusqu'au pape Damase, sont apocryphes; apocryphes aussi en entier celles d’Anastase I", Sixte III, Jean 1", Félix IV, Boniface II, Jean II, Agapit, Silvère, Pélage I", Jean III, Benoit I", Pélage II ; apocryphes en partie celles de Damase, Léon le Grand, Syramaque, Vigile et Grégoire le Grand. Nous ne pouvons pas entrer non plus dans le détail des classes et des sousclasses de manuscrits que Hinschius a reconnues et entre lesquelles il répartit les diverses éditions non im­ primées qui nous sont parvenues. III. Date de la collection. — La question que nous devrions logiquement examiner serait celle-ci : quel est l’auteur de cette compilation? Avouons tout de suite qu’on l'ignore, que les identifications proposées reposent trop sur de pures hypothèses et que leurs auteurs ne les émettent qu'avec la plus extrême réserve. Aussi s'est on attaché surtout à fixer la date de l’œuvre et le but que le compilateur a poursuivi. Le recueil n’est pas daté. On peut néanmoins serrer d’assez près l’époque précise où il parut. « Il est cer­ tain, dit M. P. Fournier, op. cit., p. 302, que Loup, abbé de Ferrières, cite une décision des Fausses Décré­ tales, attribuée au pseudo-Melchiade, dans une lettre ou dans un projet de lettre adressé en 858 au pape Nicolas I". Il est non moins certain que plusieurs textes des Fausses Décrétales sont cités dans la lettre synodale écrite en 857 au nom du roi Charles le Chauve par le concile de Quierzy. » Il y a plus. Une citation indubitable des Fausses Décrétales se trouve dans les statuts donnés par Hincmar de Reims à son diocèse et promulgués le 1"novembre 852. Les efforts que cer­ tains auteurs ont faits pour détacher des statuts la cita­ tion empruntée au pseudo-Isidore n’ont pas été couron­ nes de succès et la date du 1" novembre 852 reste una­ 214 nimement acceptée. La collection était donc certaine­ ment compilée avant cette date. L’était-elle depuis longtemps? Il est plus malaisé de fixer la date précise ; mais on peut affirmer qu’elle est postérieure aux capi­ tulaires de Benoit Lévite. De l’avis commun des histo­ riens, les Fausses Décrétales dépendent de ces pseudo­ capitulaires; or les capitulaires ont paru certainement après la mort d’Otgar de Mayence, survenue le 21 avril 847 : Benoit Lévite parle d’Otgar comme étant déjà mort : Autcario demum, quem tunc Moguntia summum Pontificem tenuit, præcipiente pio. Le 21 avril 847 et le 1« novembre 852 sont donc les deux dates extrêmes entre lesquelles doit se placer la compilation des Fausses Décrétales. Un autre argu­ ment, développé par quelques auteurs, est d’une valeur trop discutée pour que nous croyions utile de le repro­ duire dans un exposé sommaire. IV. But. — On a discuté beaucoup autrefois sur le but que se proposait le compilateur ou l'artisan de tant de pièces apocryphes ou falsifiées. A l’époque des luttes ardentes du protestantisme, du gallicanisme ou du jo­ séphisme contre Home, on affirmait volontiers, parmi les hétérodoxes de toute couleur, que le pseudo-Isidore avait eu pour but de favoriser la suprématie du pape et d’exagérer ses pouvoirs. C’était l’opinion des David Blondel, Gibert, de Marca, Doujat, van Uspen, Febronius, Eichhorn. Theiner. Elle a perdu aujourd’hui toute créance chez les savants, à quelque foi religieuse qu'ils appartiennent. D’autres attribuent au faussaire des vues particulières plus restreintes, par exemple le réta­ blissement d’Ebbon sur le siège de Reims, la création d’un siège primatial à Reims ou à Mayence, le souci d’assurer la sécurité de certains prélats menacés d’une déposition imminente (Aldric du Mans ou même Otgar de Mayence). D'autres enfin pensent que ce n'est pas dans des vues aussi mesquines et desimpie intérêt parti­ culier que le faussaire a pu rassembler une telle quan­ tité de matériaux : la petite cause qu'il eût prétendu défendre par là en eût été écrasée. Le but que poursuit l’auteur doit ressortir des textes mêmes qu’il a amoncelés et fabriqués. On ne le décou­ vrira que difficilement dans les textes authentiques ou autres qu’il a en commun avec les collections anté­ rieures; on le trouvera plutôt dans les pièces qu’il a lui-même fabriquées ou retouchées. C’est donc par l’étude des apocryphes que nous pourrons discerner le but poursuivi. Et encore, parmi les pièces fabriquées, n’attachons pas une importance excessive à celles qui ont pour dessein de combler les lacunes du Liberponti/icalis, souvent exploité par lui. en forgeant des déci­ sions qui correspondent au récit de ces annales ponti­ ficales. 11 est une idée sur laquelle le pseudo-Isidore insiste à cent reprises. C'est elle qu’il a en vue quand il fait remarquer que c'est chose grave que d'accuser un supérieur; qu'il faut de nombreuses conditions pour qu’un accusateur mérite d’être entendu ; que les laïcs ne doivent accuser ni les clercs ni, à plus forte raison, les évêques; que dans un procès contre les clercs le seul tribunal compétent est le tribunal ecclésiastique; que le juge des évêques ce ne sontpas les laïcs, fussentils princes, mais le métropolitain ou le primat assisté d’au moins douze sufi'ragants; que ce juge même ne pourra jamais déposer un évêque sans en avoir référé au pape seul compétent à cette fin, et que tout évêque accusé ou condamné peut toujours en appeler au pape. C’est à elle qu’il pense quand il rappelle avec quel soin minutieux on doit suivre, dans l’acte même du procès, les règles de la justice, ne juger aucun absent, ne pas inlliger à l’accusé de vexations inutiles, lui restituer préalablement ce qui lui aurait été enlevé; quand il 215 DÉCRÉTALES (LES FAUSSES) affirme que, même condamné, l’accusé pourra, sa pé­ nitence accomplie, rentrer dans l'exercice de son mi­ nistère ecclésiastique ou du moins bénéficier d'une translation. C’est elle encore qui l’inspire quand il exige des témoins invoqués pour confirmer une accu­ sation contre un évêque les mêmes garanties qu’on demande à un accusateur; qu'on ne tienne compte que des aveux faits librement et sur les faits personnels à celui qui avoue, tout écrit extorqué par violence ou par fraude devant être considéré comme nul ; que l’ac­ cusé ail les plus grandes facilités pour recueillir ses moyens de défense et les faire valoir. L’indépendance réclamée pour les causes judiciaires de l’Eglise, des clercs et des évêques, le pseudo-lsidore la réclame aussi pour soustraire aux convoitises des laïcs, ou même de certains clercs, les biens ecclésias­ tiques, garantie de liberté pour le pouvoir spirituel; il sanctionne même ses réclamations par la menace ou la réalisation de peines graves, comme l'excommunication, contre ceux qui auraient empiété sur les droits de l’Église. Et si, afin d’assurer cette indépendance des personnes et des biens ecclésiastiques, le pseudo-lsi­ dore se tourne si franchement vers Rome à laquelle il reconnaît, mieux qu’on n’avait fait jusque-là, le pouvoir suprême, c’est qu’une église particulière, comme toute partie divisée, ne peut trouver un appui efficace que dans son centre. Il ne suffit même pas à l’Église d'échapper à l’asser­ vissement extérieur. 11 faut éviter aussi le péril de la désorganisation intérieure ; et le plus sûr moyen d’y parvenir, c’est de fortifier de plus en plus les cadres de sa constitution. Au degré inférieur, la subordination du curé, chef de sa paroisse, à l’évêque, chef du diocèse, comme les soixante-douze disciples furent soumis aux apôtres. Au dessus des curés, et sans aucun intermé­ diaire, l'évêque élu par le clergé et le peuple, avec la présence effective ou tout au moins le consentement du métropolitain et des comprovinciaux. Le compilateur insiste sur celte thèse, qu’il ne doit y avoir qu’un évêque par civitas ou district, et que cet évêque sera consacré par trois évêques de la province. Par là, se­ ront exclus les chorévéques destinés à décharger de leurs soucis les évêques oisifs : ordonnés en général par un seul évêque et sans titre épiscopal, ces choré­ véques sont considérés comme de simples prêtres. Au contraire, l’évêque d’un diocèse qui a gardé l’ampleur des civitates antiques, c'est la colonne qui soutient le diocèse et qu’il est dangereux d’ébranler. La constitu­ tion du diocèse est donc monarchique : celle de la province est oligarchique; le métropolitain n’en est pas le souverain absolu, il n’est que le président d’une oligarchie formée par les dix ou douze sufi’ragants réu­ nis en concile provincial. On voit très bien que la place laissée au primat ou au patriarche national dans cette organisation est très restreinte : primat ou patriarche n’ont qu’une vaine apparence de vie et de pouvoir. Que le but poursuivi par le pseudo-lsidore soit bien celui que l’on vient d’indiquer, c’est-à-dire donner une assise plus forte au pouvoir de l’évêque, garantir son siège, la liberté de son ministère, son avenir, ses biens, en un mot assurer l’indépendance de l’église diocésaine contre les violences de laïcs puissants et la faiblesse des comprovinciaux apeurés ou jaloux, tout le prouve, depuis la préface où le compilateur dit qu’il publie sa collection afin que les évêques ses collègues ne soient plus tourmentés par les méchants, jusqu'au nombre même des canons (70) qu’il a fabriqués afin de garantir les évêques contre les accusations injustes. V. Patrie. — C’est de toute cette histoire le point sur lequel les discussions ont été le plus vives et l’accord le plus malaisé. Il n'est guère de pays chrétien pour lequel en n’ait revendiqué le douteux honneur d’avoir 21G donné naissance à la compilation. Les uns, et ce furent les contemporains, trompés par le nom et les récits d'Isidore, crurent que la collection venait d'Espagne. Cette opinion, abandonnée depuis quatre siècles au moins, n’a plus trouvé dans les temps modernes qu’un seul partisan : l’abbé P. S. Blanc, Histoire ecclésiastique, leçon 103, 1867, t. II. p. '196. La collection vient si peu d’Espagne qu’on n'a pu découvrir dans ce pays aucun ma­ nuscrit des Fausses Décrétales du ix» au xm· siècle; l’on a même pu dire qu’avant la découverte de l’impri­ merie l’œuvre du pseudo-lsidore y était restée inconnue. D’autres, plus nombreux, ont prétendu que l’œuvre fut fabriquée à Rome. Ce sont les mêmes qui, ne voulant remarquer dans la collection que les passages favorables au pape, s'en allaient répétant : 7s fecit cui prodest. Les autres arguments qu’ils invoquaient n’ont pas la valeur qu’ils leur attribuaient : de la dépendance du pseudo-lsidore avec les capitula Angilramni on ne peut rien conclure, car on ignore la patrie des capitula, et la dépendance, facile à constater, avec le Liber pon­ tificalis, ne prouve pas davantage, ce dernier ouvrage se trouvant non seulement à Rome, mais dans les prin­ cipales églises et abbayes de France. Nul aujourd’hui ne cherche plus la patrie du pseudolsidore en Espagne ni à Rome, ni même en dehors de l’empire carolingien. D'une part, en efiet, le compila­ teur s’est servi, avec VHispana, de deux collections ayant des attaches particulières avec la France : la Dionysio-Hadriana, envoyée par le pape Adrien à Charlemagne, et la Qu-snelliana, d’origine galloromaine. Il est évident, d'autre part, que si le pseudolsidore a poursuivi un but, et le but que l’on vient de marquer, il a dù le faire en vue d'un pays déterminé, ou la situation de l’Eglise était précisément celle à la­ quelle les pièces fabriquées pouvaient porter remède; en vue d’un pays où les évêques étaient en butte aux persécutions des laïcs puissants, où ni leur personne, ni l’exercice de leur ministère, ni l'indépendance de leurs biens n’élaienl assurés, où l’on avait des exemples tout récents d’évêques accusés et déposés sans avoir pu se défendre. Enfin, les meilleurs et les plus anciens manuscrits de la collection, même le Vaticanus 630, l’un des plus intéressants, sont d’origine franque. C’est donc l’empire franc qui est la patrie du pseudolsidore. Mais si l'unanimité s’est faite sur celte conclu­ sion, elle ne l’est pas sur la province de l’empire franc oïi se trouvait l’atelier du faussaire. Les uns cherchent cet atelier dans la province de Mayence, d'autres dans celle de Reims, d’autres dans celle de Tours. 1» Province de Mayence. — Elle eut des partisans nombreux dont le crédit est aujourd’hui très diminué. Voici les arguments que l’on fait valoir en sa faveur : 1. la parenté des Fausses Décrétales avec les capitu­ laires de Benoit Lévite qui se donne comme diacre de Mayence; 2. le grand parti que le compilateur a tiré de la correspondance de saint Boniface, évêque de Mayence ; 3. la conformité de vues entre les évêques de Mayence qui désiraient vivement ressaisir les pouvoirs variés et nombreux de saint Boniface, en particulier garder un nombreux cortège de suffraganls, et le pseudo-lsidore qui requiert pour le siège métropolitain une ville an­ cienne et une douzaine au moins de sufi’ragants : or, depuis la mort de son fondateur, la métropole de Mayence se voyait morcelée de plus en plus. C'était, Hincmar l’atteste, une opinion reçue dans la seconde moitié du tx’ siècle, que la compilation venait de Mayence. Telle est la thèse de Blasco, de Marca, Baluze, Knust, Wasserschleben. Gücke, Pitra, Denzinger. On a répondu que ces arguments n’ont pas toute la valeur que ces historiens leur attribuent; car, 1. nous ne savons rien de la patrie ni de la personne de Benoit Lévite, et l'inscription à Otgar de Mayence parait bien 217 DÉCRÉTALES (LES FAUSSES) être une supercherie; 2. Olgar en faveur de qui, suivant les protagonistes de la thèse, la compilation aurait été faite, était mort avant l'apparition des Fausses Décré­ tales; 3. on ne voit pasqu’il fut spécialement question, à Mayence, de luttes contre tes chorévèques; 4. Rhaban Maur. successeur d'Otgar sur le siège de Mayence, ne cite jamais les Fausses Décrétales même après que Hincmar s’en fut servi ; 5. les larges extraits de la correspondance de saint Boniface ne sont pas dans les manuscrits du type primitif de la compilation. 2» Province de Reims. — La province de Reims a, de son côté, de nombreux partisans. Quelques-uns ont poussé leurs déductions assez profondément pour croire qu'ils pouvaient indiquer jusqu’à l’auteur pro­ bable de la collection: les uns, le clerc Vulfade, adver­ saire d’Hincmar, les autres, Ebbon, l’ancien archevêque et compétiteur du nouveau titulaire. C’est l’opinion de maîtres comme Weizsâcker, Roth, Dove, von Noorden, Ilinschius, Friedberg, Lurz, A. Tardif, Ph. Schneider, F. Lot, E. Lesne. Voici leurs principaux arguments : 1. il y eut à Reims une question des chorévèques, et Hincmar (845-882) se montra peu favorable à leur institution; 2. il s'occupa tout particulièrement de rentrer en possession des biens enlevés à son église pendant la vacance qui suivit la déposition d’Ebbon; 3. c'est là que s’était produit, durant la première moi­ tié du tx' siècle, l’un des plus violents parmi les con­ flits auxquels prétendait remédier la nouvelle compila­ tion : le procès d’Ebbon. archevêque de Reims, déposé, puis replacé sur son siège, puis déposé de nouveau, toujours sous la pression de mouvements politiques, sans qu’on lui laissât parfois la liberté de se défendre, et que l’on avait réduit quelque temps à la commu­ nion laïque; 4. c’est à Reims que l'on rencontre les premières citations dûment constatées des Fausses Décrétales. On a répondu à ces divers arguments : '1. Peu im­ porte qu’il y eût à Reims une question des chorévèques et que Hincmar leur fut opposé : ce n'est certainement pas Hincmar qui avait besoin des Fausses Décrétâtes dans sa défense contre Ebbon et ce n’est ni par lui ni par ses ordres que l’œuvre fut compilée; 2. ce n'est pas seulement à Reims, c'est partout dans l’empire, qu’à la suite des guerres de Louis te Pieux contre ses enfants, tes églises furent pillées ou dépouillées; 3. il y eut, en effet, à Reims, des luttes particulière­ ment vives à l'occasion d’Ebbon. surtout en 835 et 8W. Mais, à partir de l’élection d’Hincmar, une accalmie s’était faite, complète, pendant la période 847-851 ; est-il vraisemblable que Vulfade et ses amis aient con­ sacré leurs loisirs à se munir de documents pour une cause qui n’était plus en discussion, surtout au mo­ ment où leur ancien évêque, Ebbon, atteignait la vieil­ lesse et se rapppochait à grands pas de la tombe — Ebbon mourut en 851 — et eux-mêmes, tes clercs or­ donnés par Ebbon, n'avaient plus d'autre ressource que la clémence d’Hincmar? 4. Enfin, si l’on voit, à l’occasion du procès soulevé entre Hincmar et ces clercs, mettre au jour diverses pièces apocryphes appa­ rentées aux Fausses Décrétales, soit dans la Narratio clericorum Remensium, soit dans V Apologeticum Ebbonis, ce fait n'a pas toute la signification que d'aucuns lui attribuent, car ces citations sont indubi­ tablement postérieures à celtes faites par Hincmar, et l'on ne comprendrait absolument pas que, fin, soup­ çonneux et pénétrant, toujours très informé de ce qui se passait dans son diocèse, Hincmar ait ignoré que la compilation qu’il citait eût été fabriquée dans son diocèse, presque sous ses yeux, contre lui, par ses inférieurs et ses adversaires. 3° Province de Tours. — En présence des difficultés que soulèvent tes attributions précédentes, quelques critiques ont cherché la patrie du pseudo-Isidore dans 218 la province de Tours. — 1. La situation decette province, vers 1e milieu du tx» siècle, fut, en efl’et. des plus douloureuses. A la suite de la révolte de la Bre­ tagne sous Noménoé, on vit des évêques poursuivis et condamnés par des tribunaux laïcs, sans avoir pu se défendre, chassés de leurs sièges, leurs églises pillées et dépouillées de tous biens; on vit la province de Tours démembrée contre tout droit, le titre de métro­ pole accordé à une bourgade obscure et sans histoire, les quatre évêques poursuivis par 1e roi breton, livrés au tribunal séculier, pieds et poings liés, menacés de mort s’ils n'avouaient les crimes qu’on leur imputait, chassés, errants, misérables, sans aucun espoir de re­ monter sur leurs sièges, car la discipline, contre la­ quelle 1e pseudo-Isidoreproteslait. prétendait leur inter­ dire 1e bénéfice de toute translation ; c'est dans la Bretagne révoltée que l'on voit 1e plus fréquemment tes évêques consacrés par un seul évêque; au lieu de la paroisse normale desservie par un curé soumis à l'évêque sans intermédiaire, on y voit, à la tête des paroisses, des moines soumis, non à l'évêque chef du diocèse, mais à l’abbé du monastère d'où ils sortent. Bref, la situation des églises bretonnes est bien celte que 1e pseudo-Isidore condamne et veut réformer. — 2. L’Eglise du Mans était particulièrement exposée aux incursions des Bretons : Noménoé occupa même la ville du Mans en 850; l'évêque, Aldric, avait donc lieu de craindre 1e sort qui avait été infligé quelques an­ nées auparavant à ses collègues de la Bretagne propre­ ment dite, d’autant plus qu’il avait été chassé déjà une fois de son siège. — 3. H y a une parenté indéniable entre tes Fausses Décrétales et plusieurs textes originaires du pays manceau : a) par exempte avec la bulle apo­ cryphe par laquelle te pape Grégoire IV est censé faire observer, le 8 janvier 835, que, si Aldric est accusé, il pourra toujours en appeler au saint-siège; or il parait bien évident que nul, en dehors de la province de Tours, ne s'inquiétait à ce pointd’Aldric; b) les mêmes idées avec les mêmes phrases caractéristiques, qui tes expriment dans tes Fausses Décrétales, reparaissent souvent dans un prétendu Memoriale d’Aldric, inséré dans tes Gesta Aldrici, e. qui n'a aucun intérêt en dehors du diocèse du Mans; c) non seulementon rencontre tes mêmes idées et les mêmes phrases, mais aussi 1e même souci d’attribuer ses dires à des papes des pre­ miers siècles. Telle est l'hypothèse entrevue par Ilinschius, développée par Langen (qui pensa pouvoir affirmer que 1e père de la compilation était Loup, abbé de Ferrières, opinion restée sans écho), enfin par Simson qui lixa le lieu d’origine au Mans, Simson fut suivi par .Msr Duchesne, MM. P. Viollet, J. Havet, P. Fournier, Ph. Schneider (art. Pseudo-lsidor, dans Kirchenlexikon, 2e édit.), Dollinger. Aujourd’hui on attribuerait la rédaction au diacre Léotald. Nous devons reconnaître que si 1e débat paraît bien circonscrit entre la province de Reims et celte de Tours, que si chacune a des partisans sérieux et bien informés, que si l’opinion qui tient pour la province de Tours parait aujourd’hui plus favorisée, il est pour­ tant impossible de faire en faveur de l’une une dé­ monstration qui exclue toute probabilité pour l’autre. VI. Influence sur la discipline ecclésiastique. — Une question plus importante pour nous est celle-ci : Quelle influence les Fausses Décrétales ont-elles exercée sur la discipline ecclésiastique, soit dans 1e monde franc, soit à Rome? I» Dans le monde franc. — Elles y ont exercé une influence considérable. On a vu la collection citée par Hincmar dès 1e mois de novembre 852. Les textes pseudo-isidoriens sont invoqués encore : a) par 1e même Hincmar de Reims dans 1e De divortio Lotharii et Teulbergæ, te Pro Ecclesiæ libertatum defensione, te Mémoire à Charles 1e Chauve sur la saisie des biens 219 DÉCRÉTALES ÎLES FAUSSES) de l’Eglise de Laon, VOpusculum 55 capitum contra Uiucmarum Luudunenseni ; b) par llincmar de Laon dans sa lutte contre son oncle de Reims, depuis VEpislola /· ad llincmarum Remensem, en 869, jusqu’au concile de Fismes, en 881; c) par les conciles de Quierzy (857), Fismes (881), Cologne (887), Mayence (888), Metz. (889i ou l'on s’occupe des chorévèques, Tribur (895), Trosley (909); d) par les collections de Rêginon de l’rüm et Burchard de Worms. Elles ont ainsi pénétré dans la pratique quotidienne des Eglises franques, e) En Italie, un des textes apocryphes est cité par .Jean Diacre dans sa vie du pape Grégoire le Grand ; d'autres sont invoqués par Auxilius. dans son De ordinationibus a Formoso papa factis; par le pseudo-Luilprand qui emprunte au pseudo-Isidore presque tout ce qui, dans son De pontificum Roma­ norum vitis, concerne les papes antérieurs à Damase; par Attonde Verceil, Rathier de Vérone. 2" .1 Rome et sur l'ensemble du monde catholique. — Sur ce point on a entendu les affirmations les plus vives et les plus contradictoires. Les uns prétendent que l’influence pseudo-isidorienne fut considérable, d'autres qu'elle fut nulle; les de Marca, Fleury, Cons­ tant, Van Espen. lui imputant beaucoup dans les maux de l’Église. dans l'affaiblissement du pouvoir du métropolitain et du concile provincial, en un mot l'es­ timant une plaie irréparable pour la discipline ecclé­ siastique; les Febronius. les Dollinger, etc., l’accusant d’avoir bouleversé la constitution de l’Église et créé la monarchie papale. Voici la réalité : les papes ont gardé pendant deux siècles, vis-à-vis des Fausses Décrétales, une prudente réserve. Nicolas l«r a certainement connu, non seulement l’existence des Fausses Décrétales, mais un certain nombre de textes tirés de cette compilation. En effet, on lui a cité les textes de décrétales contenues dans le pseudo-Isidore et attribuées â des papes martyrs, textes qui n'étaient pas dans le Codex canonum, et dont, pour ce motif, on contestait la valeur; il a répondu, en visant au moins à deux reprises des décrétales de papes martyrs, que les décrétales ont toutes la même force, qu'elles soient ou non dans le Codex canonum. Ces textes ont-ils exercé une influence sur lui? Une influence littérale, se manifestant par le choix des ex­ pressions ou métaphores employées dans sa correspon­ dance? Oui. Voir des exemples dans l'étude citée déjà de M. Fournier, Revue d’histoire ecclésiastique, 1907, p. 24-25. Une influence sur les idées, ce qui serait de plus grande importance? Plusieurs l’affirment; mais iis ne font pas la preuve, par exemple, qu’une modification importante se serait produite, à la suite du procès de 865 entre Rothade et llincmar, dans la pensée de Nicolas sur son rôle de pape. S’agit-il de son pouvoir législatif suprême, sans partage avec l'épiscopat, et de la supériorité du pape sur les con­ ciles? Nicolas en pensait avant 864 ce qu’en pensaient depuis longtemps les papes comme Gélase, Pélage Ier, ce que reconnaissait, par exemple, Cassiodore, ce qu’il en pensa lui-même après. S’agit-il du pouvoir de juge suprême qui permet au souverain pontife de por­ ter une sentence sur tous les fidèles et de n'ètre jugé lui-même par personne? La théorie, affirmée dès le temps d'innocent 1” et de Gélase, était communément acceptée avant Nicolas. S'agit-il du pouvoir reconnu au pape seul de déposer les évêques? Que le pape fût compétent, llincmar le reconnaît. Qu’il le fût même quand la cause est portée devant l'autorité métropoli­ taine ou primatiale? En 858, dans l’affaire d’Hermann, évéque de Nevers, le métropolitain de Sens recourt au pape comme au juge naturel de la cause, et Nicolas le prend ainsi, dès l'origine de son pontificat, avant d’avoir connu les Fausses Décrétales; de même fait-il pour les évêques bretons, vers 862; pour les évêques 9n0 grecs déposés parce qu’ils avaient refusé de suivre le parti de Pholius; pour l’affaire de Robert, du Mans; pour le commencement de celle de Rothade, où. dès 863, avant qu'on lui ail parlé des Fausses Décrétales, il décide que les douze membres du concile provincial ne pourront prononcer en dernier ressort sans l’inter­ vention du pape. Soit parce qu’il lui appartient de confirmer les décisions des conciles, soit parce que les causes majeures relèvent de lui, Nicolas revendique le dernier mot sur les procès de déposition des évêques; il se réserve même le droit de trancher la cause définitivement sans l’intervention de l’épiscopat régional, et cela dés 863. Après 864, on ne constate surces divers points, à l'occasion du procès de Rothade, aucune différence de procédé. Nous devons toutefois reconnaître que dans une circonstance, dans la lettre qu’il écrit aux évêques francs pour leur notifier le rétablissementde Rothade, Nicolas insiste tout particulière­ ment sur la notion des negotia maiora qui est un ar­ gument familier à la collection isidorienne, que, de plus, il se fonde principalement sur les Décrétales considérées comme une masse dont il n’exclut pas les apocryphes Isidoriens, et que ces textes ont amené le pape à accentuer davantage l’argumentation qu'il tirait des décrels de ses prédécesseurs. P. Fournier, op. cit., p. 39. La restitutio spoliatorum est un des grands principes invoqués par le pseudo-Isidore; mais l’iiclio ou Vexceptio spolii est bien antérieure. On a reconnu que, avant le tx· siècle, le principe de Vexceptio spolii a pris, dans le droit canonique, la valeur d'une règle juridique fondée sur la coutume, et l’application de ce principe à la cause de Rothade ne présente rien de bien neuf. Tout ce que l’on y peut trouver de pseudoisidorien, c’est : 1° qu’un des fondements de Vexceptio spolii serait la preoccupation de permettre à l’accusé de combattre son accusateur à armes égales; 2° il trouve bon que l’accusé, une fois rétabli dans ses fonc­ tions, ait quelque répit avant de soutenir le procès; 3° Nicolas ne manque pas, avec Isidore, de faire ob­ server à l'empereur grec Michel que la restitution d’Ignace sur le siège de Constantinople est fondée sur les lois impériales. Bref, « le principe de Vexceptio spolii, plus solidement fondé, a été plus fréquemment appliqué selon des règles plus précises; ce parait bien être un effet de l'influence des textes isidoriens. » P. Fournier, op. cil., p. 44. Nicolas n'a pas subi d’autre influence des Fausses Décrétales ni dans la discipline concernant les clercs lapsi, ni pour la trans­ lation des évêques, ni même dans la citation des textes communs à la collection isidorienne et aux autres col­ lections; il les donne toujours, quand Isidore les cite à faux, d’après leur véritable auteur. Sous les papes suivants, on trouve, d’Adrien II, une citation du pseudo-Antéros, en 871, dans la lettre adressée aux évêques du concile de Douzy, à propos de la translation de l’évêque Actard à Tours; peut-être deux phrases sur la primatie de l'Église romaine, n’ap­ portant d'ailleurs rien de nouveau, dans un concile romain tenu vers l'époque du pape Jean VIII ; deux citations sans importance et même douteuses du pseudo-Isidore dans Étienne V, qui ne paraît pas au surplus avoir grande confiance dans les Fausses Décré-1 laies. Dans tout le x· siècle, on rencontre deux oq peut-être trois citations de la même collection; tandis que, en dehors de la chancellerie pontificale, les apo­ cryphes isidoriens s'accumulent dans les collections italiennes ou iront les chercher les réformateurs du xi· siècle. Telle fut la situation, à Rome, jusqu’au jour où un pape, venu d’un pays dans lequel les Fausses Décrétales étaient reçues sans hésitation, les cita comme les citaient partout les canonistes. De les voir entrer dans les lettres pontificales ne pouvait étonner beaucoup les 221 DECRETALES (LES FAUSSES) — DEFAUTS tor, commentar., Naples, 1760; Knust, De fontibus etcbnsillo pseudo-isidorianæ collectionis, Gœttingue, 1832; Wasserschleben, Beitrage zur Geschichte der falsch. Decretalen, Breslau, 1844; Id., Pseudoisidor, dans Realencyclopàdie de Herzog; Id., Ueber das Vaterland der falsch. Decret., dans Sybels hist. Zeitschrift, 1890; Hefeie. Ueber den gegenwartigen Stand der pseudo-isidorischen Fraye, dans Tïibing. Theol. Quartalsch., 1847; Gfrôrer, Ueber Alter, Ursprung, Zweck der Decretal, des falsch. Isidor, Fribourg-en-Brisgau, 1848; Gôcke, De excep­ tione spolii, Berlin, 1858; Denzinger, Préface à l’édition des Fausses Décrétales dans P. L., t. cxxx; Pitra, Analecta novis­ sima Spicilegii Solesmcnsis, 1885,1.1, p. 91-403; — 3e à Reims: Weizsàcker, Die pseudo-isidorische Frage, dans Sybels histor. Zeitschrift, t. m; ld., Hincmar und Pseudoisidor, dans Niedn. Zeitschrift für hist. Theol., 1858; Roth. Pseudoisidor, dans Zeitsch. für Recht-Geschichte, t. v (1866); K. von Noorden, Ebo, Hincmar und Pseudoisidor, dans Sybels hist. Zeitsch., t. vu (1862); P. Ilinschius, op. cit., præf., p. ccvm; Lurz, Ueber die Heimat Pseudoisidors, 1898; Ad. Tardif, Histoire des sources du droit canonique, 1887; Ph. Schneider, Die Lehrc von den Kirchenrechtsquellen, 4892; F. Lot, Études sur le règne de Hugues Capet, 1903: Id., La question des Fausses Décrétales, dans la Revue historique, 1907, n. 4, t. xciv; Friedberg, Lehrbuch des kanonischen Rechts; E. Lesne, La hiérarchie épiscopale... en Gaule et Germanie, 1905; Id.. Hinc­ mar et l'empereur Lolhaire, dans la Revue des questions histo­ riques, 1905, t. i.xxvni: Seckel, Pseudoisidor, dans Realencyclopüdie de Hauck ; — 4· dans la province de Tours : Sirnson, Die Entstchung der pseudo-isidorischen Fàlschungen in Le Mans, 1886; Id., Pseudoisidor und die Geschichte der Bischôfe Le Mans, dans Zeitsch. für kanonisches Rccht, 1886; M·' Du­ chesne, Bulletin critique, 1886, p. 445 ; .L Havet, Chartes de Saint-Calais, dans Bibliothèque de Γ École des chartes, 1887, t. xi.vm ; P. Viollet, Bibliothèque de ΓÉcole des chartes, t. xi.ix (1888); Id., Hist, du droit civil français ; Ph. Schneider, qui inclinait d’abord vers l’origine rémoise, opine pour l’opinion de Sirnson dans Pseudo-isidor, Kirchenlexikon, 2' édit. ; Dollinger, Zeitsch. für Kirchen-Geschichte, t. xn; P.Fournier, La question des Fausses Décrétales, dans Nouvelle revue historique de droit français et étranger, 1887,1888; Id., Congrès scientifique international des catholiques, 1888, t. n; Id., Une forme particulière des Fausses Décrétales, dans Bibliothèque de l'École des chartes, t. xlix; Id., Élude sur les Fausses Décré­ tales (dont nous nous sommes souvent inspiré) dans la Revue d’histoire ecclésiastique de Louvain, 1906-1907, et tiré à part, in-8‘, 4907. Cf. Ul. Chevalier, Répertoire. Bio-Bibliographie, 2' édit., Paris, 1905,1.1, col. 2284-2282. A. V1LLIEN. juristes. D’ailleurs, l’extrême modération avec laquelle les textes isidoriens furent cités par la chancellerie pontificale, même après la mort de Léon IX, laisse deviner la résistance de la vieille école romaine qui ne les pratiquait pas. Pour la réforme menée si rudement par Grégoire VII, les textes des Fausses Décrétales furent plus fréquemment employés; ils étaient, dit M. Fournier, « un véhicule commode pour plusieurs des idées maîtresses sur lesquelles est fondée l’œuvre entreprise à cette époque par la papauté, » ibid., p. 56, et ils furent cités de la meilleure foi du monde. Mais déjà l’ère de la contradiction allait s’ouvrir pour la célèbre collection, et les gens d’Eglise n’y furent pas étrangers ni simples spectateurs. Ce furent des catholiques incontestés, Pierre Comestor, au XIIe siècle, chancelier de l’université de Paris, atta­ quant l’authenticité de VEpistola Clementis ad Jacobum fratrem Domini; Godefroid de Viterbe, doutant de la lèpre de Constantin; Étienne de Tournai et d’autres encore, qui discutèrent les premiers les Fausses Décrétales. Ils précédèrent dans cette voie les hétérodoxes Marsile de Padoue, Wiclef (plus nuisible qu’utile à cause de ses exagérations). Ce fut un autre catholique, et des plus grands, Nicolas de Cusa, qui, peu après 1430, donna l’impulsion définitive à la cri­ tique : il rejetait deux lettres d’Anaclet, attaquait la donation de Constantin, élevait des doutes sur les Epislolœ Clementis, dont Torquemada rejetait nette­ ment la première. Quand, un siècle après, commença l'assaut donné par les protestants, ceux-ci ne furent jamais seuls à la besogne. Après le calviniste du Mou­ lin vinrent les catholiques Georges Cassandre et Antoine le Comte que les cento dateurs de Magdebourg se bor­ nèrent à copier. Pendant quelque temps, il est vrai, des catholiques : le jésuite Torres, le franciscain Malvasia, le cardinal d’Aguirre lui-même, se tirent les champions chevaleresques du pseudo-Isidore contre les cenluriateurs luthériens et le calviniste David Blondel, mais d’autres catholiques, l’Espagnol Anto­ nius Augustinus, archevêque de Tarragone, Baronius, Bellarmin, du Perron, Labbe, Sirmond, de Marca, Baluze, Papebrock, Noris, Noël Alexandre, luttaient contre les apocryphes, avec les Van Espen, les frères Ballerini, Blasco et Zaccaria. Si, au xix® siècle encore, le faussaire trouva des défenseurs dans Dumont et l’abbé Darras, l’unanimité des savants, sans aucune distinc­ tion de patrie ou de religion, proteste contre le mal­ heureux succès de cette déplorable fourberie. On ne peut avoir la prétention de donner une bibliographie com­ plète. On indiquera seulement les ouvrages les plus considérables dans les divers sens. I. Éditions. — La meilleure est celle de P. Ilinschius, Decre­ tales pseudo-lsidorianæ et capitula Angilramni, in-4·, Leipxig, 1863, précédée d une importante et copieuse préface de 238 pages, où sont étudiées toutes les questions concernant la tradi­ tion manuscrite, les sources, l’époque de la composition, lu pa­ trie, le but et le nom de l’auteur. L’édition donnée par Aligne, P. L., t. cxxx, est celle de Merlin. 4523. II. Dissertations ου commentaires. — David Blondel, Pseudo-Isidorus et Turrianus vapulantes, Genève, 1620; Bonaventure Malvasia, Nuntius veritatis D. Blondello missus, Rome, 1635 ; de Marca, De concordia sacerdotii et imperii, I. HI, c. v ; Fleury, 3* Discours sur l'histoire ecclésiastique ; Van Espen, Dissertatio de collectione Isidori vulgo Mercatoris, dans Commentarius in jus novum canonic., Louvain, 1753, Opera, t. m ; Febronius. De statu Ecclesiæ, c. nt, £ 9; c. vn, £ 2. BouHlon. 1765; Zaccaria, Antifebronio, dis. Ill, c. IV, Géséne, 1770. Plaçant la compilation des Fausses Décrétales: — l*à Rome : E cbhorn, Deutsche Staats-und Rechtsgeschichte, Gottingue, 18ΐβ sq. ; Kirchenrecht. 1831,1.1 : Anton. Theiner, De pseudo-isic riana canonum collectione, Breslau, 4827: — 2*à Mayence: Ballerini (Jér. et P.). De antiquis collectionibus et collectoribus canonum, c. vi, ad 8··. dans Opera S. Leonis, Venise, 1757, l :··: P. L., t. LVi; Blasco. De collectione canon. Isid. Merca­ 222 ! ; i | , DÉFAUTS. — I. Définition. II. Division. I. Définition. — Le mol défaut, du latin deficere, faillir, manquer, ou de fallere, tromper, manquer, signifie le manque, ou la privation d’une perfection, ou qualité nécessaire, dont l’absence rend une chose imparfaite, irrégulière, incorrecte ou incomplète. Dans le langage ordinaire, défaut est souvent syno­ nyme d’imperfection, ou de vice. Ces trois mots néan­ moins expriment des concepts fort différents. Les im­ perfections ne se remarquent, en général, que dans les objets excellents par ailleurs ; tandis qu’elles dispa­ raissent sous les défauts plus saillants, qui se ren­ contrent, parfois, si nombreux, dans les êtres communs et ordinaires. L’imparfait, en effet, est ce qui laisse quelque peu à désirer, pour pouvoir être considéré comme un modèle. Il n’est encore ni fini, ni terminé, ni achevé, quoiqu’il s'élève déjà bien au-dessus du niveau moyen. Mais le défectueux reste bien inférieur à ce qui est simplement imparfait. Non seulement il n’est pas accompli en son genre, mais il défaille, il tombeau-dessous de ce qu’il devrait être. Au physique, par exemple, c’est la privation d'un membre, ou d’un organe des sens, une irrégularité, une difformité corpo­ relle, une lésion organique. Au moral, c’est une lacune dans le jugement, ou dans le caractère, ou encore une faiblesse d’esprit. On a dit. en ce sens, que les gens de bien n’avaient que des imperfections, tandis que tous les autres ont des défauts. Massillon a établi la même distinction dans ce passage: « Les imperfections des gens de bien devraient vous trouver plus indulgents, car seuls ils 223 DÉFAUTS 224 vous épargnent, cachent vos vices, adoucissent vos dé­ gique. Nous indiquerons seulement ceux qui se ren­ fauts, excusent vos fautes. » contrent le plus souvent. Les défauts rendent souvent insupportable celui qui 1. Le manque de jugement ou de bon sens. — C’est les a. Ils lui attirent l'aversion et parfois même le une véritable infirmité spirituelle, source d’une intinité mépris. Les imperfections ne produisent jamais un ré­ de misères pour celui qui en est atteint, comme pour sultat pareil. Tout au plus empêchent-elles, ou dimi­ ceux qui l’entourent, ou qui sont obligés d’avoir de nuent-elles l'admiration que susciteraient ses autres fréquents rapports avec lui. Ce mal est, en général, qualités. Sans imperfections, les personnes ou les objets incurable. La vertu peut s’acquérir, avec des efforts et sont admirables; sans défauts, ils ne sont que ce qu'ils de la persévérance : le bon sens, ou le jugement, jamais. doivent être. L’imperfection est donc comme un dimi­ Cf. S1' Thérèse, Chemin de la perfection,c. xiv. nutif du défaut. 2. La vanité et la suffisance. — Ceux qui ont ces Le vice, au contraire, en est plutôt un augmentatif. défauts se rendent vite insupportables et ridicules. C'est plus qu'une privation, petite ou grande, comme Afin de s’élever au-dessus des autres, ils mettent de le sont l'imperfection et le défaut : c’est une déprava­ l’affectation en tout : paroles, actes, manières, etc. Ce tion, un principe mauvais, capable de tout corrompre, pédantisme, loin de leur attirer des éloges, provoque et qui atteint l’être jusque dans ses profondeurs. Si le mépris, et leur attire les traits mordants de la satire. l'on réussit, sans trop de peine parfois, à suppléer à Ils font parade de connaissances ou d’avantages qu’ils * ce qui manque, ou à combler une lacune, il est bien n’ont pas, et, si, par cet étalage emprunté, ils s’illu­ autrement difficile de détruire un vice enraciné dans sionnent eux-mêmes, ils ne trompent pas ceux qu’ils l'intime de l’être. Celui qui a des défauts est trop sou­ prétendent ainsi éblouir. Dans son langage imagé, saint vent insupportable; mais celui qui a des vices peut François de Sales les appelle des « boutiques de va­ devenir dangereux. Les défauts sont plutôt dans l’esprit; nité ». Entretiens spirituels, c. xvn. (Euvres com­ les vices, dans le cœur et dans la volonté. plètes, 12 in-12, Paris, 1862, t. m, p. 510sq. Un exemple fera mieux saisir ces différences. Le 3. La fierté. — Ce défaut a beaucoup de relation laisser-aller dans le maintien est une imperfection; avec le précédent; mais il a, cependant, quelque chose l’inégalité d'humeur, la puérilité, la timidité se de moins méprisable, car il ne va pas sans une cer­ rangent parmi les défauts; la paresse, le mensonge, la taine grandeur et une certaine dignité. luxure, la cruauté sont des vices. 4. La violence et le penchant « la vengeance. — Malgré les analogies qu’ils présentent entre eux, ces Cf. S. Thomas, In IV Sent., 1. It, dist. VII, q. i; I. IV. dist. Π, défauts peuvent exister, l’un sans l’autre. Toute per­ q. 1, a. 1 ; Sum. theol-, I·. q. xn. a. 4, ad 2··; q. xi.ix, a. 1; Π· II·, sonne violente n’est pas pour cela rancunière, ou vin­ q. xxxm, a. 4, ad 3"; Quæst. disp.. De malo, q. xvi, a. 5; De veritate, q. ix. a. 3; Poujol, Dictionnaire îles facultés intel­ dicative. La violence passe, parfois, comme une tem­ lectuelles et affeclii’cs de l'âme, in-4·, Paris, 1863, Introduc­ pête qui accumule ruines sur ruines, mais qui ne dure tion, p. 119sq.: Lafave. Dictionnaire des synonymes, h* édit., pas. La rancune, ou l’esprit de vengeance, poursuit 2 in-4*, Paris. 1872, t. I, q. 680 sq., 763 sq. plus froidement son but. Aussi, dans bien des cas, IL Division. — Saint Thomas, Sum. theol., III“, est-elle plus redoutable que la violence elle-même. q. xiv-xv; Compendium theologia:, c. ccxxxtv, indique Celle-ci, malgré ses écarts accidentels, n’est pas incom­ comment les défauts sont susceptibles d'être classifiés. patible avec un certain fond de bonté. 11 les divise en deux grandes catégories, chacune d'elles 5. La dureté du cœur. — C’est une des formes les comprenant une subdivision semblable. plus ordinaires de l’égoïsme. Elle rend insensible aux i. défauts CORPORELS. — 1» Affectant la nature souffrances d’autrui, et porte même à y applaudir, humaine dans sa généralité, soit parce que cette comme si l’on jouissait davantage de son propre bon­ nature, comme toute nature créée, est essentiellement heur, en voyant des malheureux. Elle peut aller jusqu'à limitée en elle-même; soit parce qu'ils sont une suite pousser à faire le mal, pour le seul plaisir de faire afflictive du péché originel. Parmi eux, il faut signaler i souffrir. C’est alors une sorte d'instinct mauvais, et principalement la passibilité, c’est-à-dire l’assujettisse- ’ quasi-bestial. ment à la faim, à la soif, à la fatigue, aux maladies, â 6. Le trop d’empressement. — C'est une agitation la mort. Ces défauts corporels, communs à tous, revêtent fébrile dénotant un manque d'équilibre entre les di­ maintenant la forme de pénalités; néanmoins, si, dans verses facultés. L’activité n’est plus réglée par la rai­ l’état d’innocence, l’homme en était exempt, ce n’était son, et si elle déploie de l’énergie, c’est de l'énergie pas en vertu d’un privilège inhérent à sa nature, mais oiseuse. Elle se dépense en une foule d’occupations à cause d’un don, ou secours préternaturel, provenant sans but sérieux et non méritoires, qui aboutissent, en de la libéralité de Dieu. Cf. S. Jean Damascène, De fide somme, à une perte de temps. Souvent, en effet, on perd orthodoxa,l.lll.c. xx,P.G.,t. xciv,col. 108*2;S.Thomas, plus de temps à faire des choses inutiles qu’à ne rien Sum. theol., Ill’, q. xtv, a. 4; Billot, De Verbo incarnato, faire du tout. Cf. Faber, Progrès de l’âme dans la vie part.l, c. il, §3, thés, xxni, in-8», Rome, 1904, p. 254 sq. spirituelle, c. xn, in-12, Paris, 1856, p. 289-292. 7. La légèreté. — Elle est un grand obstacle à la 2° Affectant certains individus plutôt que d’au­ tres. — Ces défauts corporels tiennent alors à des réflexion, aux études sérieuses, à la suite dans les idées causes particulières ou sont la conséquence d’accidents ou dans les actes, à la persévérance dans les résolutions prises. Elle produit l’inégalité d’humeur. Parfois, elle fortuits. Par exemple : la cécité, la surdité, le mutisme, diverses maladies, les vices de conformation et d’orga­ dégénère en étourderie et en puérilité, qui continuenl, dans l’adolescence et jusque dans l’âge mûr, les futi­ nisation, etc. Cf. S. Thomas, loc. cit. lités de l’enfance. Dans les conversations, elle se mani­ n. défauts moraux. — On retrouve ici la même dis­ feste par le récit d’une masse de détails des plus insi­ tinction que précédemment. — 1° Défauts moraux communs à tous les hommes, soit à cause de l’imper­ pides, racontés en un babil interminable. Cotte inanité de langage répond bien au vide de cet esprit dans lequel fection essentielle de la nature humaine, soit à cause les pensées les plus disparates se succèdent avec une du péché originel. Ils se ramènent à trois classes : une pour l’intelligence : l’ignorance ; deux pour la vo­ étonnante rapidité et disparaissent de même. Ce flux de paroles n’apporte à ceux qui sont obligés de le lonté : l’inclination au mal, et la difficulté pour le bien. subir, que lassitude et ennui. Les occupations d’une Cf. S. Thomas, loc. cit. personne légère de caractère présentent la même em­ 2» Défauts moraux affectant certains individus preinte générale de futilité. Quelquefois aussi, cette plutôt que d'autres. — Ces défauts moraux sont très extrême mobilité de pensées est la suite morbide d'un nombreux. On n’eu a pas encore fait un classement lo­ DÉFAUTS 225 état pathologique spécial. La cure, alors, est plutôt du ressort de la médecine que de l’ascétique ou de la morale. Cf. Axenfeld etHuchard, Traité des névroses, 1. Ill, c. v, § 2, in-8», Paris, 1883, p. 958 sq.; Ribot, Les maladies de la volonté, in-8», Paris, 1896, p. 112. 8. La singularité. — C’est la source intarissable de bizarreries et de caprices de tout genre. Elle est sus­ ceptible de se montrer de mille manières et à tout propos : dans les tendances, dans les paroles, dans les actes, dans l'ensemble de la conduite, et jusque dans la dévotion. Elle est. alors, l'effet de l’amour-propre, ou delà sottise, ou bien une tentation de l'esprit malin. 9. L'inclination à la mélancolie, au chagrin, à la tristesse. — Voilà encore un de ces défauts qui font le malheur, et de la personne qui les a, et de celles qui vivent auprès d’elle. H est, en outre, pour la vraie piété, un obstacle déjà signalé par saint Paul. 11 Cor., IX, 7. Déplus, il mène rapidement à l’abattement et au découragement. Par suite, il rend difficile, pournepas dire impossible, l’acquisition de la vertu. Cf. Eaber. Progrès de l’âme dans la vie spirituelle, c. n, vu, xii, p. 16-19, 108-110, 283-287; Ribet, L’ascélique chré­ tienne, c. π, S 5, in-8», Paris, 1905. p. 8. 10. La pusillanimité et l’inquiétude. — Par ce dé­ faut, on se trouble, à chaque instant, pour de petites choses qui n'en valent pas la peine. Il en résulte une agitation presque continuelle, qui, dans la vie ordi­ naire, se traduit par l’irrésolution, et, dans la vie sur­ naturelle. par les scrupules, cause inépuisable de tourments pour les âmes qui en sont atteintes, et pour leurs supérieurs, directeurs ou confesseurs. Cf. S. François de Sales, Entretiens spirituels, c. xvn. Œuvres complètes, t. ni, p. 514 sq.; Scaramelli, Guide ascétique, traité II», a. 11, c. i-ltt, 4 in-8», Paris, 1885, t. π, p. 358-383. 11. La dissimulation, ou le penchant au déguise­ ment et à la duplicité. — C’est l'esprit de mensonge, ennemi de toute candeur et de toute franchise. Dans la plus tendre jeunesse il se manifeste dés les pre­ mières lueurs de la raison, et s’il n'est combattu de bonne heure, il se perpétue à travers tous les âges. Il engendre l’hypocrisie. 12. La prodigalité. — Elle consiste à dépenser, à pleines mains, et sans motifs justifiés, l'argent que l'on possède, ou à laisser détériorer, par négligence ou par caprice, les objets que l’on a à son usage. Ce défaut pro­ vient de la vanité, tout autant que de la paresse. Par la prodigalité en cherche à paraître riche ou généreux, ou bien l’on veut s’éviter le soin, considéré comme ennuyeux, de veiller à ses dépenses, et d’en tenir un compte exact. Il en résulte, d’abord, du désordre; puis du mécontentement et du malaise; enfin, trop souvent, une ruine complète. Cf. Palmieri, Opus theologicum morale in Busenbaum medullam, tr. IV, c. in, dub. vil, 7 in-8», Prato, 1889-1893, t. I, p. 574. 13. La sensualité. — Il y en a trois espèces : celle de l'esprit, celle du cœur, et celle du corps. — a) La première incline l’âme à penser surtoutaux choses qui lui plaisent. La mémoire ne revient que sur les souve­ nus agréables, et l’imagination crée sans cesse des chiu.eres, auxquelles elle s’arrête avec délices. Si on lit un auteur, c’est surtout pour ses mérites secondaires, comme le style, par exemple, ou legenredu sujet traité, dans lequel l’utile tient beaucoup moins de place que i’agréable. — b) La sensualité du cœur est la source des affections tendres, fondées surtout sur les qualités extérieures : traits du visage, fraîcheur du teint, élégance des manières, douceur de la voix, etc. Cf. S. François de Sales, Entretiens spirituels, c. xvn, Œuvres com­ plètes, t. ni, p. 516 sq. ; Scaramelli, Guide ascétique, traité II·, a. 9, c. ii-iv, t. n, p. 295-311. — c) La sensualité corporelle pousse aux désordres de la chair. Elle se trahit dans la pose, dans la démarche, dans la DICT. DE THÉOL. CATHOL. 22G recherche du bien-être et de la nourriture, dans l’abus du sommeil et du repos trop prolongé, dans les ré­ pugnances exagérées pour tout ce qui gêne : fatigue, intempéries des saisons, froid, chaleur, travail, etc. C’est un état de mollesse qui affaiblit le caractère, et produit un obstacle souvent insurmontable à toute vie chrétienne, ou simplement sérieuse. Cf. Ribet, L’ascé­ tique chrétienne, c. xm, p. 115-133. 14. L’indulgence, ou le trop de tendresse pour soi. — Ce défaut a bien des accointances avec le précédent, quoiqu’il ne revête pas le même caractère de gravité. Il n’est, le plus souvent, qu’une grande faiblesse de la vo­ lonté, s’arrêtant devant le moindre obstacle, mais ne portant pas néanmoins, directement, aux désordres moraux, comme le fait la sensualité. C’est cependant un vrai danger, car, en empêchant l’âme de marcher sur le chemin de la vertu, il la laisse presque entière­ ment désarmée contre les assauts de l’ennemi, toujours prêt à tenter de l’entraîner aux abîmes. Cf. S. François de Sales, Entretiens spirituels, c. xiv, xvn, Œuvres complètes, t. m, p. 455-472, 517 sq.; Faber, Progrès de l'âme dans la vie spirituelle, c. vu, p. 111 sq. 15. L’indolence. — Ce défaut conduit promptement à la paresse et à la lâcheté. Il paralyse jusqu’à l’action même de la grâce. Dans le monde spirituel, on peut la comparer à ce qu’est la force d’inertie, dans le monde des corps. Sur un caractère indolent le zèle le plus ardent n’a presque aucune prise. L'indolent, en effet, vit dans une sorte d’apathie morale, qui est comme son atmosphère naturelle. Son esprit est noyé dans le vague, et il s’y complaît. Il ne connaît donc même pas son mal. Pour le connaître, il aurait dû s’étudier, et cela demande un effort, dont il est incapable. Si on veut l’aider dans ce travail, il s’y refuse; et si on essaie de lui révéler le mal qui le mine, il ne comprend rien à ce qu’on lui en dit. Cette apathie morale est l’opposé de toute énergie, par conséquent de toute vertu, et. a fortiori, de toute vie surnaturelle. Par le désœuvre­ ment habituelqu'elle produit, elle est, comme l’oisiveté et la paresse, la mère de tous les vices. Pour ne pas mourir d’ennui, il faut à l'être inoccupé des divertis­ sements frivoles, des plaisirs toujours renouvelés, des émotions factices ou coupables. L’indolence l’énerve donc déplus en plus, et consume, en peu de temps, le peu de vigueur qui lui restait. Cf. Faber, Progrès de l’âme dans la vie spirituelle, c. in-xiv, p. 115 sq., 277-301. Il existe une foule d'autres défauts moraux, dont il est souvent fait mention dans les ouvrages de morale et d'ascétisme. La liste en serait longue. Mais il faut re­ marquer que beaucoup sont presque synonymes, ou n’indiquent que des variétés d’une même espèce. Il est. en outre, facile de les ramener tous à l'un de ceux dont nous avons traité, en particulier, dans cet article. S. François do Sales, Entretiens spirituels aux filles de la Visitation, c. xtv-xvn, Œuvres complètes, 12 in-12, Paris, 1862, t. m, p. 455-517 ; Scaramelli, Guide ascétique, traite IP, a. 9. c. II-IV; a. 11, c. I-III, 4 in-8·, Paris, 1882, t. 11, p. 295-311, 358-383; Faber, Progrès de l’âme dans la vie spirituelle, c. n, vil, xiv, in-12, Paris, 1856, p. 15-34, 103-120, 277-301 ; Poujol, Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de Came, in-4», Paris, 1863; Frédault, Traité d’anthropologie physiolo­ gique et philosophique, 1. III, c. m, §3; 1. V, c. i-vi, in-8·, Paris, 1863, p. 425 sq., 490 sq., 615-701; Giraud, De l’esprit et de la vie de sacrifice dans l'état religieux, 1. II, c. xt-xii, in-12, Grenoble, 1877,p. 177-195 ; Maudsley, Pathologie de l’esprit, c. vu, in-8·, Paris, 1883, p. 346 sq. ; Meynert, Psychiatrie, in-8·, Vienne, 1890; Ribot, Les maladies de la volonté, in-8·, Paris, 1896; Pesch. Psychologicanthropologica, 1. IL disp. ΙΠ. sect, tv ; 1. lit, disp. I, sect, n-tv, in-8·, Fribourg-en-Brisgau. 1898, p. 301 sq., 399-430; Ribet. L’ascétique chrétienne, c. t, xm. xix, in-8·. Paris, 1905, p. 8, 115-133, 189-207; cardinal Mercier, Psychologie, part. Ill·, c. I, a. 2, sect, π. États anormaux, ou maladies de la volonté, 2 in-4·, Louvain, 1905, L tt, p. 234 sq. T. Ortolan. IV. - 8 2'27 DÉFENSE DE SOI DÉFENSE DE SOI. Le droit que nous avons sur noire vie, sur notre corps, sur lous les biens qui nous appartiennent légitimement implique comme consé­ quence nécessaire le droit de nous défendre contre toute attaque injuste menaçant celte vie, ce corps et ces biens. Posséder légitimement un bien, c’est avoir le droit de le garder, et sans la faculté de le défendre contre un injuste agresseur, ce droit ne serait qu'une chimère. Nul d’ailleurs ne conteste ce principe ni en théorie ni en pratique et toutes les législations l’ont admis. Cf. Decret. Gregor. IX, 1. V, tit. xu, De homi­ cidio; Code penal français, a. 328. Si le principe est évident, l’application en est déli­ cate, car il n’est pas permis, même pour raison de légitime défense, de devenir injuste agresseur. D'où : 1. Nature du droit de légitime défense. 11. Règles à suivre dans l’usage de ce droit. 111. Application des principes aux cas les plus importants. I. Nature du droit de légitime défense. — Comme Je note justement de Lugo, le droit de légitime défense n'a point pour objet de réparer le dommage déjà causé ni de punir la faute commise, mais d'empêcher que le tort ne soit fait. Conséquemment, en cas de légitime défense, on peut agir dès que l'adversaire attaque; mais il n’est point permis d’ajouter à la défense ce qui constituerait le châtiment ou la réparation. Et d'autre part, dès que l’attaque a réellement cessé d’exister, le droit de se défendre cesse ipso fado. II. Règles à suivre dans l’usage de ce droit. — 1" Règles générales. — Il n’est pas permis, même pour se défendre, d'accomplir un acte intrinsèquement mau­ vais. Il n’est pas permis de se défendre dans une société organisée, comme on pourrait le taire en dehors de toute organisation sociale et de s'arroger des droits sagement réservés aux tribunaux. Ί" Règles particulières. — 1. 11 n’est permis de se défendre que lorsque l'agression est injuste. Si la per­ sonne dont l’acte nous fait tort est dans son droit, la résignation s'impose et la violence serait injuste. C’est le cas du criminel justement condamné à l’égard de ses bourreaux et de ses gardiens. Mais dès que l'agres­ sion est injuste, ne fût-ce que matériellement, le droit de se défendre existe. Ce droit, en elfet, ne dépend pas de la culpabilité de l'agresseur, mais uniquement du caractère objectif de son acte. Il est donc permis de se défendre contre les attaques d’un homme ivre et d’un fou. — 2. Les moyens employés pour empêcher l'agression ne doivent pas dépasser les limites néces­ saires à la défense. Donc l'emploi de moyens violents est interdit quand les autres suffisent. S'il suffit, pour échapper au meurtre dont on est menacé, de fuir ou de se cacher, on n’a pas le droit de tuer. Toutefois, si l’agression devient plus violente, la défense peut devenir plus énergiqueet se développer parallèlement à l’attaque. L'emploi de moyens inutiles à la défense et dont le but unique serait de nuire à l'adversaire, reste illicite. — 3. Il faut tenir compte de la valeur du bien menacé et ne point le défendre en inlligeant à son adversaire un dommage sans proportion avec le tort qu’il veut causer. La vie d'un homme, régulièrement parlant, vaut plus qu’une pièce d'or. Je n’ai donc pas le droit de tuer le voleur pour sauver les vingt francs qu’il me prend. III. Applications principales. — 1° La vie est injus­ tement menacée. — Si je ne puis échapper autrement, j’ai le droit de tuer l’ennemi qui m'attaque. Cette con­ clusion n’est pas contestée malgré certains textes em­ barrassants de saint Augustin, De libero arbitrio, I. I, c. v, n. Il, P. L., t. xx.xii,col. 1227 : Quomodo possum arbitrari carere istos libidine, qui pro iis rebus (sc. vita, libertate, pudicitia) digladiantur quas possunt amittere inviti; aut si non possunt, quid opus est pro his usque ad hominis necem progredi? et Jéjiist., I I 1 [ ' 228 χι.νπ, ad Publicolam, n. 5, P. L., t. xxxtn, eo' >86: De occidendis hominibus ne ab eis quisque occidatur, non mihi placet consilium, nisi forte sit miles aut publica functione teneatur.. ; de saint Ambroise, De of/iciis, I. Ill, c. tv, n. 27, P. L., t. xvi, col. 153 : Non videtur quod vir Christianus et justus et sapiens quærere sibi vitam aliena morte debeat; de saint Bernard, De prteceplo et dispensat., c. vi, n. 13, P. L., t. ci.xxxn, coi. 869, qui considère comme coupables d'homicide et ceux qui tuent pour voler et ceux qui tuent pour sauver leur vie. Quelques théologiens rigoristes ont seuls combattu l’opinion commune. La charité, disaientils, nous oblige à préférer le salut éternel du prochain à noire vie. Or, c’est le contraire que l'on fait évidem­ ment en tuant un injuste agresseur. Carrière, De ju­ stitia et. jure, n. 786, cite comme ayant adopté ce senti­ ment Henri de Saint-Ignace, Piette, Giber* Je Vérone et de Pompignan, archevêque de Vienne Mais il est facile de répondre à l'argument qu’ils avancent, en rap­ pelant que la charité ne nous oblige pas à ce sacrifice héroïque, s’il n’est pas absolument nécessaire. Or, dans l’hypothèse, il ne l’est pas :que l'injuste agresseur cesse d'attaquer, on n’aura plus le droit de se défendre et il sera libre de songer au salut de son âme. H semble à saint Thomas, Sum. theol., Il* II», q. LXtv, a. 7, que, même en cas de légitime défense, on ne peut qu'indirecteinent vouloir la mort de l'injuste agresseur à cause du précepte : non occides. On aurait simplement le droit de se défendre au risque de tuer l'adversaire. On n'aurait pas le droit de vouloir direc­ tement lui inlliger un coup mortel. Ce sentiment est communément abandonné. Car si j'ai réellement le droit de tuer qui veut me perdre, j’ai le droit de vouloir directement sa mort. Le précepte : non occides ne va pas sans les exceptions nécessaires. 2° Si la vie n'est pas en danger, mais seulement l’intégrité matérielle ou morale du corps. — 1. L’adversaire ne cherche qu’à blesser ou à mutiler. On peut rendre coup pour coup, mais est-il permis de se débarrasser de l’adversaire en le tuant? S’il n’est pas possible de s’en débarrasser autrement, oui. Je ne suis pas tenu de me condamner à la perte d'un membre ou à de graves blessures pour épargner la vie de qui m’attaque contre tout droit. Il ne peut s’en prendre qu’à lui s’il lui arrive malheur. — 2. L'honneur d’une femme est un bien de premier ordre qui peut juste­ ment se comparer à la vie et se défendre par les mêmes moyens. Aussi, d’après le sentiment commun des théologiens, une femme, vierge ou non, mariée ou non, à qui l’on voudrait faire violence, a-t-elle le droit, s’il le faut, de tuer l'impudique agresseur. S. Antonin, Summa, part. II, tit. v, c. vi ; Lessius, De justitia, 1. H, c. IX, n. 76; S. Liguori. Theol. moralis, 1. Ill, η. 386. L’opinion contraire soutenue par Steyaert, Juenin, Billuart et quelques autres que cite, en les approuvant. Carrière, op. cil., n. 800, s'appuyait sur l’autorité de saint Augustin, loc. cil., et sur l'argument suivant : l’acte de violence commis contre une femme peut être envisagé soit comme lui ôtant un bien naturel, soit comme la blessant dans sa vertu. Or l’intégrité dont on la dépouille n'a point la valeur de la vie. La vertu n’est point atteinte si la femme fait son devoir en ré­ sistant de toutes ses forces et en refusant tout consen­ tement interne à l’acte accompli. Aucune raison par conséquent de tuer. Mais si la vertu n’est pas néces­ sairement atteinte, elle est du moins en un grand danger dont il faut tenir compte. D’autre part, l’honneur de la femme est certainement un bien de premier ordre. S'il n'est pas absolument équivalent à la vie, il vient immédiatement après. La charité n’oblige pas, en pa­ reil cas, à sacrifier son intérêt à celui d'autrui. 3» Les biens de la fortune. — Les défendre contre les voleurs est un droit que personne ne conteste. Ce droit 229 DÉFENSE DE SOI va-t-il jusqu’à permettre de tuer le voleur? L'opinion communissima le concède, mais à une double condi­ tion : I. que les biens enlevés soient d’une valeur con­ sidérable; 2. qu’il n’y ait pas d’autre moyen de les défendre ou de les recouvrer. La charité, en effet, ne nous oblige pas de préférer à des biens de cette sorte la vie d’un voleur; le bien public ne demande pas non plus qu’on laisse faire. Mais il est évident que l'emploi de ce moyen extrême n’est licite que s’il s’agit d’objets ou de biens de grande valeur. Quelle est celte valeur? On ne peut la déterminer par des chiffres. Il faut tenir compte de la valeur relative et de la valeur absolue de l’objet. En tout cas, il n'est pas permis régulièrement de tuer un homme dés qu'une seule pièce d’or est en danger. C’est le sens de la 31e des propositions con­ damnées le 2 mars 1679. par Innocent XL A fortiori, n'est-il pas permis de sauvegarder par un meurtre l’héritage qu'on espère, ni de tuer celui qui refuse de nous délivrer un legs auquel nous avons droit. Dans ce double cas, le moyen violent dépasse la mesure ou n'est pas nécessaire; donc il faut le rejeter. C'est le sens des propositions32'et 33' condamnées par le même pape. Denzinger, Enchiridion, n. 1048-1050. Dans un sjnode tenu â Constantinople en 1153 sous le patriarche Constantin Chliarenus, on a discuté quelle pénitence ecclesiastique on devait imposer à ceux qui tuaient un voleur à qui ilsauraient pu échapper par la fuite. Quelques-uns voulaient qu'ils fussent punis comme homicides, car le voleur tué aurait pu se convertir, s’il avait vécu, et que, par suite, on ne leur appliquât plus les anciens canons. Ceux-ci décla­ raient qu'il n’y avait pas de crime si on n'avait pas pu fuir. Si le voleur avait eu recours à la violence et si en se défendant on l'avait tué, il n'y avait pas lieu à infli­ ger aucune pénitence ecclésiastique; il faudrait plutôt récompenser l’homicide qui a ainsi procuré le bien public. Le concile, réformant l’ancienne discipline, dé­ cida que, dans ce cas, on devait, au point de vue ecclésiastique, punir comme homicides ceux qui s'étaient défendus de la sorte, et que, s’ils avaient pu fuir, la pénitence soit augmentée. De droit naturel, l'ancienne distinction ne devait pas être rejetée. Tout ceci concer­ nait les laïques. Quant aux clercs homicides, qu’ils eus­ sent tué des ennemis, ou des voleurs, ou d'autres per­ sonnes, il n’y a pas de distinction à faire; ils seront toujours déposés. Mansi, Concit., t. xxt, col. 833. 836. Le voleur qui s’enfuit en emportant l'objet dérobé peut être traité comme le voleur au moment du vol. Mais avant d’en venir au fait, il est juste qu’on l'aver­ tisse, de vive voix ou autrement, qu’il connaisse le danger qu’il court. Autrement, on risquerait d'employer inutilement un moyen violent. Si le voleur recourt à la violence pour s’emparer d'un objet de peu de valeur, il est permis de repousser la force par la force. Si la querelle s’envenime el que le voleur vienne à blesser ou à menacer de mort, la victime a le droit de se délendre comme il a été in­ diqué plus haut. C’est le summum jus dont il vaudrait peut-être mieux ne pas user. Fagnan, le P. Ballerini, Carrière et quelques autres théologiens, s'écartant dans cette question de l’opinion commune, ont soutenu qu'il n'e-t jamais permis de tuer un homme qui ne fait que voler. L’assemblée du clergé de France avait, en 1700, condamné la proposition sui­ vante : Von solum vitam, sed etiam bona temporalia ■piorum /actura esset damnum gravissimum licitum ■ t defensione occisiva defendere, comme contraire au précepte divin et aux obligations qu’impose la charité. Pour défendre cette opinion, on alléguait : 1. le pas- ge de l’Exode, xxv, 2, qui déclare permis de tuer celui 'iui vole la nuit et non celui qui vole le jour, parce que du premier on ne sait s'il vient pour voler ou tuer; s il ne vient que pour voler il est interdit de le tuer. DEFORIS 230 — 2. Il est déraisonnable de sacrifier la vie d’un homme pour un bien périssable, dont la perte n’est pas irrépa­ rable. Ces arguments n’ôtent point leur valeur aux rai­ sons de la première opinion ; ils prouvent seulement qu'il ne faut en user qu’avec une extrême réserve. 4° L’honneur et la réputation. — Il est permis de s'opposer, par un emploi modéré de' la force, aux voies de fait injurieuses et aux paroles outrageantes. Mai- si, pour empêcher l'injure, il faut recourir à l'ho­ micide, en a-t-on le droit? Diana, Lessius, Hurtado l'ont admis pour le cas où l'insulte serait sanglante et atteindrait un personnage élevé en dignité. Mais cette opinion, remarque saint Liguori, ne doit passer en pratique qu’avec une extrême réserve. Elle se soutien­ drait plus facilement si, d'une part, la personne outragée estde celles qui ne peuvent laisser passer l’insulte sans se déshonorer et si, d’autre part, l’insulteur, passant des paroles aux actes, en vient à menacer son ennemi de mutilation ou de mort. En ce cas, l'insulté se dé­ fendrait plutôt contre la violence que contre l’injure. Mais, si l’on excepte ce cas, le recours au meurtre comme moyen d’écarter l’injure est illicite, soit parce qu’il n’y a pas de proportion entre le mal de l’injure et celui de l'homicide, soit parce qu’on arrive au but aussi sûrement et aussi facilement par d’autres moyens sans danger. Un sentiment trop vif de l’honneur a fait dévier sur ce point, au xvi' et au xvn· siècle, quelques théolo­ giens dont les propositions scandalisaient le domini­ cain Mayol, Summa doclrinæ moralis circa X decalogi præcepla, V““ præcept., q. I, a. 6, § 4 : Præ horrore... decidit calamus, tremunt viscera..., dum considero opinionum portenta execrations digna quibus novelli probabilitatum patroni istud strictissimum de non oc­ cidendo preeceptum laxare in hac parte moliuntur. Selon les uns, dit-il, on peut tuer le calomniateur, non seulement quand il attaque, mais dés qu’il menace; selon les autres, il est licite de tuer un insulteur, même quand il a cessé d'insulter; d’autres permettent en prin­ cipe de tuer tout insulteur ou tout calomniateur qui fait un tort grave. Les critiques de Pascal, vil· Provin­ ciale, ont été provoquées par des propositions de ce genre, ou trop larges, ou formulées d'une façon trop générale. Voir par exemple Lessius, De justitia, 1. H, c. ix, dub. xn, n. 77 et 79. Les principes indiqués plus haut s'appliquent dans toutes les classes de la société. On ne fait aucune ex­ ception même pour les personnes constituées en di­ gnité qui n’ont pas le droit de tuer pour échapper à la calomnie et aux injures ni le droit de calomnier pour échappera une accusation vraie ou fausse. Alexandre VII et Innocent XI ont condamné les propositions qui le soutenaient. Prop. 17, 18. et prop. 30, 43 et 44. lienzinger, n. 988, 989, et 1047, 1060, 1061. A fortiori, est-il interdit de recourir à l’homicide par avortement pour échapper au déshonneur ou même à la mort. Prop. 34. Denzinger, n. 1051. V. Obi.et. DEFORIS Jean-Pierre, bénédictin de la congréga­ tion de Saint-Maur, né à Montbrison en 1732, guillotiné à Paris le 25 juin 1794. Ayant fait profession à SaintAllire de Clermont, le 28 août 1753, il fut un des pre­ miers collaborateurs chargés de l’édition des conciles des Gaules, dont un volume seulement fut publié; mais il renonça bientôt à ce genre d'études pour se livrer â la défense de la religion attaquée par les incrédules. Au moment de la Révolution, il fut accusé d'être favorable à la Constitution civile du clergé et même d’avoir con­ tribué à sa rédaction. Il repoussa vivement cette accu­ sation dans une Lettre à l’auteur de la Gazelle de Paris, in-8° de 28 p. A la suite de celte publication, il fut arrêté et enfermé à la Force, puis au Luxembourg et à la Conciergerie. Traduit devant le tribunal révolution- DEFORIS — DÉISME £31 naire, il fut condamné à mort. Il ne cessa d'offrir les consolations de la religion à ses compagnons de capti­ vité et de supplice, et pour les assister jusqu’au bout, demanda comme une faveur d’être exécuté le dernier. Dom Deforis travailla à une édition des œuvres de Bossuet dont les notes et manuscrits avaient été dépo­ sés au monastère des Blancs-Manteaux par les héritiers de l’illustre évéque. Ce travail avait été commencé par l’abbé Lequeux et par dom de Coniac. L’édition devait avoir30 volumes. Dom Deforis l’annonça par un Prospec­ tus de la nouvelle édition des œuvres de Messire J. Bé­ nigne Bossuet, évêque de Meaux, in-4». Paris, 1769. Quinze volumes furent publiés par les soins de dom Deforis qui s’était surtout occupé des œuvres inédites de l’évêque de Meaux; mais les notes et préfaces dont il accompagna le texte soulevèrent de vives protesta­ tions de la part de l’Assemblée du clergé qui pria le garde des sceaux d’ordonner que les œuvres de Bossuet fussent publiées sans commentaires. Le libraire Lamy continua l’édition qui demeura inachevée -.Œuvres de Messire Jacqties-Bênigne Bossuet, nouvelle édition enrichie d'ouvrages de l'auteur non encore imprimés, 18 in-4», Paris, 1772-1788. Dom Deforis donna une édi­ tion séparée des Sermons et oraisons funèbres de M. Bossuet, 6 in-4», ou 17 in-12, Paris, 1772-1790. Il est en outre auteur des ouvrages suivants : Réfutation d’un nouvel ouvrage deJ.-J. Rousseau intitulé : Émile ou de l’éducation, in-8», Paris, 1762 ; La divinité de la reli­ gion chrétienne vengée des sophismes de J.-J. Rousseau, 2 in-12, Paris, 1763; Préservatif pour les fidèles contre les sophismes et les impiétés des incrédules où l'on développe les principales preuves de la religion et où l'on détruit les objections formées contre elle, avec une réponse à la lettre de J.-J. Rousseau à M. de Beau­ mont, archevêque de Paris, 2 in-12, 1764; Réclama­ tion des religieux bénédictins des Blancs-Manteaux contre la requête des religieux de Sainl-Germain-des Prés, in-4», Paris, 1765; L’importance et l’étendue des obligations de la vie monastique, son utilité dans l'Eglise et dans l’Etat pour servir de préservatif aux moines et de réponse aux ennemis de l’ordre monas­ tique, 2 in-12, Paris, 1768 : ces deux derniers ouvrages se retrouvent dans Mémoires pour les ordres religieux contre les principes de la Commission établie en 1108, in-12, Paris, 1785; Exposition de la doctrine de l’Eglise sur les vertus chrétiennes contre les articles que M. l’évêque du Mans a fait signer aux Pères de l’Oratoire et Examen de la lettre apologétique du P. du Ver­ dier, assistant du Père général de l’Oratoire au sujet de ce qui s’est passé entre les supérieurs majeurs de cette congrégation et M. l’évêque du Mans dans l’af­ faire du professeur du Mans, in-12, en France, 1775, pamphlet très violent contre l’Oratoire et Mur de Gri­ maldi, évêque du Mans; Plan de réforme motivé, pré­ senté aux États-Généraux par les fidèles citoyens de la bonne ville de Paris, 3 in-8», Paris, 1787,1788, 1789. Dom Tassin, Histoire littéraire de la congrégation de SaintMaur, in-4*, Paris, 1770, p. 763-765 : Quérard, La France litté­ raire, in-8”, Paris, t. il, p. 421 ; Picot, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique pendant le xvnr siècle, 3* édit., Pa­ ris, 1855, t. v, p. 139; de Lama, Bibliothèque des écrivains de la congrégation de Saint-Maur, in-12, Paris et Munich, 1882, p. 212; Revue Bossuet, 1900, p. 58,113; 1905, p. 66, 549; Le­ vesque, Bossuet et Beforis une esquisse de sermon, dans Revue Bossuet, 1906, p. 250-258; ibid., p. 312 314; Supplément V, 25juin 1907, p. 67-73 ; Berlière, Nouveau supplément à l'histoire littéraire des bénédictins de Saint-Maur, 1.1, p. 150-152. DÉGRADATION. DEGRÉS. B. Heurtebize. Voir Déposition. Voir Grades. DEHARBE Joseph, né à Strasbourg en Alsace, le i" avril I860, entra dans la Compagnie de Jésus à Brig 232 (Valais), le 20 septembre 1817; professa la rhétorique et prêcha avec succès en Suisse et en Allemagne. L’exercice du saint ministère lui lit comprendre la nécessité d’un nouveau catéchisme populaire. Il en forma le plan suivant les besoins nouveaux qu’il con­ statait, tout en se tenant le plus près possible des meil­ leurs modèles antérieurs, spécialement du B. P. Canisius, dont le catéchisme avait obtenu une si vaste dif­ fusion et fait tant de bien. Voir t. n, col. 1524-1526. Il arriva â l’exécution, tandis qu’il résidait à Lucerne en Suisse, et publia, en 1847, à Ratisbonne, son premier Katholischer Katechismus, en quatre éditions, diffé­ rant par le développement, pour les enfants des écoles de tout degré, pour les jeunes gens et les adultes. En 1853, les évêques de Bavière, désireux de réaliser dans leurs diocèses l’unification des catéchismes, mesure à laquelle s’était déjà montrée favorable l’assemblée gé­ nérale de l’épiscopat allemand à Wurzbourg, en 1848, demandèrent le concours du P. Deharbe. Celui-ci avait déjà réimprimé une douzaine de fois son travail suc­ cessivement perfectionné; il en publia, la même année 1853, une nouvelle édition, que tous les prélats bavarois adoptèrent. Voir t. n, col. 1956. Le P. Deharbe a de même approprié son œuvre, avec de légères modi­ fications, à l’usage de plusieurs autres diocèses, et elle est devenue le catéchisme diocésain de la plus grande partie de l’Allemagne. 11 en a été fait également des traductions en anglais, en croate, en danois, en espa gnol, en français, en hongrois, en italien, en polonais en portugais, en suédois, en tchèque et même en mahratte. Outre les textes destinés à être appris par les enfants, le P. Deharbe a composé des explications populaires de son catéchisme, à l’usage des catéchistes et des familles; elles ont paru sous différents titres, en deux, trois et cinq in-8». Divers auteurs ont égale­ ment commenté à leur manière son excellent manuel. Le P. Deharbe a encore publié un volume sur la na­ ture de la charité parfaite : Die vollkommcne Liebe Galles in ihrem Gegensalze zur unvollkommenen und in ihrer Amvendung auf die voitkommene undunvollkommene Reue, dargestellt nach der Lehre des heil. Thomas von Aquin, und fïtr katechetische Vortrâge gemeinfasslich erklârl. Nebst einigen Erlâuterungen zum Einverslândnisse in der Katechismussache, in-8», Ratisbonne, 1856. Il termina sa vie bien remplie, le 8 novembre 1871, à Maria-Laach. Sur les innombrables éditions du catéchisme de Deharbe, voir De Backer-Sommervogel. Bibliothèque de la C - de Jésus, t. π, col. 1875-1884: t. ix, col. 182-184. Pour l'appréciation, F. X. Tbalhofer, Entwickelung des katholischen Katechismus in Deutschland von Canisius bis Deharbe, Fribourg-en-Brisgau, 1899; Knecht, dans le Kirchenlexikon, t. vu, col. 310; Hurter, Nomenclator, t. Ill, col. 1222-1223. Jos. Brucker. 1. Notion. II. Essais de classification. III. Apparition du mot. IV. Le déisme en Angleterre. V. Le déisme en France. VI. Le déisme en Allemagne. VIL Doctrine catholique opposée au déisme. I. Notion. — Ce mot est loin d’avoir une significa­ tion unique et facilement définissable. Son acception usuelle ne répond nullement au sens étymologique. Si nous ne consultons que l’étymologie, déisme et théisme sont deux termes parfaitement synonymes : ils expriment l'un et l'autre simplement la croyance en Dieu, le contraire de l'athéisme; ils ne diffèrent que par leur dérivation immédiate, qui rattache le premier au latin Deus, et le second, au grec Θίός. De fait, dans beaucoup de livres du xvill» siècle et du commence­ ment du XIXe, on les rencontre employés indifférem­ ment. Aroltaire se vante d'être théiste et ne se défend point d'être déiste. C’est que, dans sa pensée, ces deux qualificatifs se valent : ils indiquent également une religion sans dogmes révélés et sans culte autre que DÉISME. - 233 DÉISME 234 ment des gens comme ceux que je viens de dépeindre à « faire le bien », c'est-à-dire le fond commun de toutes embrasser le christianisme. » les religions, l’assentiment purement rationaliste à La classification de Clarke n'a guère été admise telle « l'existence d’un être suprême, puissant et juste. » Aussi de même que, pour lui, « le déisme est la reli­ quelle. Kant, fort arbitrairement du reste, simplifie la gion d'Adam, de Sem et de .\'oé, » parce « qu'en tout question en opposant sans plus le déisme au théisme de la manière suivante : le théiste est, selon lui, le genre on commence par le simple, ensuile vient le partisan de la religion naturelle; il conçoit Dieu, par composé », de même il dit du théiste (Dictionnaire philosophique, à ce mol), que « sa religion est la plus analogie avec l’homme et d'après les données de l'expé­ rience, comme un être libre et intelligent, auteur et ancienne et la plus étendue, car l'adoration simple providence du monde. Le déiste s'en tient à la théologie d'un Dieu a précédé tousles systèmes du monde. » rationnelle transcendantale. « pensant Dieu d'après des Mais, dés longtemps, l’usage, quem penes arbitrium concepts purs et vides d'intuition, comme être premier est, et jus et norma loquendi, a introduit entre ces et cause du monde, » il ne va pas au delà d'une force deux mots une distinction capitale : il a sanctionné et développé le côté affirmatif de l'un et le côté exclusif infinie, inhérente à la matière et cause aveugle de tous les phénomènes de la nature. Le déisme, dans ce sens, de l’autre; dans le théisme, il a accentué l'idée qu'im­ ne serait plus qu’une forme du matérialisme et se con­ plique la racine, et il a amené le déisme à signifier fondrait avec la doctrine de certains physiciens de l’an­ surtout la négation de quelque chose qui la dépasse; tiquité, par exemple celle de Straton de Lampsaque. ici. l'attention se porte moins sur ce que le vocable Rien ne justifie pareille restriction. Aussi bien, à nous énonce que sur ce qu'il ne dit pas et suppose absent. en rapporter à l’usage le plus général, à considérer les Aujourd’hui, le théisme est une théorie qui comporte penseurs qu’on s'accorde communément à ranger sous l’existence d'un Dieu personnel, créateur et providence; l'étiquette de déistes, il semble à la fois plus logique et il s'oppose non seulement â l’athéisme, négation de plus commode d'y distinguer trois catégories ou trois Dieu, et au panthéisme, négation de la personnalité degrés, suivant qu'admettant Dieu comme créateur ou divine, mais aussi au déisme. Celui-ci désigne tout au moins ordonnateur du monde, ils nient d'ailleurs système qui, un Dieu personnel supposé, rejette l'un ou l'autre de ses attributs positifs et tout au moins son soit seulement la révélation et l’Église, soit en outre la action révélatrice. C'est bien assurément cet aspect vie future, soit même la providence. En étudiant les négatif que Bossuet avait en vue et dont il signalait, origines et la marche du déisme, surtout du déisme anglais, il est facile d’y relever ces différentes formes. avec son coup d'œil génial et sa logique impitoyable, On les y rencontre se développant dans l’ordre que Variations, V, les conséquences extrêmes, quand il appelait le déisme « un athéisme déguisé. » nous venons d’indiquer, c’est-à-dire se rapprochant de H. Essais de classification. — Selon qu’il pousse plus en plus de la négation totale, de l’athéisme. l'exclusion plus ou moins loin, le déisme se présente III. Apparition 1>u mot. — Historiquement, le déisme s'offre d’abord à nous avec une acception purement à nous avec des différences très notables. Au commen­ cement du xviii' siècle, le théologien anglais Clarke, théologique. Ce mot, inconnu de l’antiquité et du moyen A demonstration of the being and attributes of God, âge, a servi primitivement à désigner les sociniens ou nouveaux ariens, qui niaient la divinité de Jésus-Christ. Londres, 1704-1706, traduit par Ricotier, Amsterdam, Dans la suite, on l'a étendu à tous ceux qui se déclarent ■17*21, t. il, c. n. dislinguait quatre classes de déistes. partisans de la religion naturelle, mais hostiles à tout Les uns, disait-il. reconnaissent un Dieu sans provi­ surnaturel et â tout mystère. Des adversaires du chris­ dence aucune, complètement étranger et indifférent aux actions des hommes et aux phénomènes du monde, tianisme nous apparaissent pour la première fois sous moteur intelligent, qui, après avoir tiré l’univers du le nom de déistes vers le milieu du xvi» siècle, en Italie et chaos, «a tout laissé à l'aventure, sans vue ni direclion en France. C’est du moins ce qui résulte du témoignage particulière, au hasard de ce qui pourrait arriver. » d'un théologien calviniste,assez estimé parmi les siens. D'autres s’élèvent jusqu'à l’idée d’une providence, mais Viret, dans un livre publié en 1563 et portant le titre d'une providence qui gouverne simplement les phéno­ d'Instruction chrétienne. Cet auteur caractérise ai nsi les mènes de l'univers matériel. Au demeurant, ils ren­ nouveaux sectaires : « Ils reconnaissent Dieu, mais n'ad­ versent toutes les bases de la morale et, a fortiori, de mettent pas Jésus-Christ. L’enseignement des apôtres la croyance à une vie future; « ils ne voient nulle dif­ et des évangélistes est pour eux pure fable et rêverie. · férence entre le bien et le mal; » c’est là chose dont IV. Le déisme en Angleterre. — Mais si le nom est Dieu, d'après eux, ne se met pas en peine, de sorte que né sur le continent, c’est en Angleterre que nous voyons, les lois établies par les hommes, source unique et dans la seconde moitié du même siècle, la doclrine arbitraire de nos concepts d’honnêteté, d'obligation, de prendre consistance et commencer à se répandre. Plu­ faute, de mérite et de démérite, sont aussi par consé­ sieurs circonslances locales lui furent favorables : elle quent la seule norme régulatrice de nos actes. Il est bénéficia d’un fort courant d'opposition à l’Église établie, des déistes d’une troisième nuance, qui, lout en admet- i qui régnait parmi les sectes '.issidentes, et surtout de tant certains attributs moraux de Dieu et en particulier ’ la réaction très compréhensible provoquée par la préten­ sa providence et ses volontés intimées à toutes les tion de l'épiscopat anglican d'imposer l'adhésion absolue aux trente-neuf articles, contrairement au principe créatures raisonnables, refusent de croire à l’immortalil.· de l'âme, ainsi qu'aux peines et récompenses d’une fondamental du protestantisme, qui permet à chacun autre vie. Enfin, à la quatrième classe appartiennent ceux la libre interprétation de la Bible. A ces causes il faut mi " ont à tous égards des idées saines et justes de ajouter l’action parallèle de la philosophie inaugurée par Bacon de Vérulam (·;· 1626), et conduisant de l'em­ Dieu et de ses attributs », qui donc acceptent toutes les vérités de la religion naturelle, y compris le dogme pirisme au sensualisme d'abord, au scepticisme et à l’athéisme ensuite. de la vie future, et ne rejettent que le principe de l'auOn trouvera à l'article Christianisme rationnel, t. n, : rit·'· et de la révélation. Ceux-ci sont, au jugement de col. 2415-2417. une substantielle esquisse du déisme Clarke, « les seuls véritables déistes et les seuls qui méritent qu'on entre en discussion avec eux pour les anglais, avec l'énumération des principaux noms et des principaux ouvrages par lesquels il est représenté. convaincre de la vérité de la religion chrétienne. .» De la comparaison attentive de ces éléments une con­ Malheureusement, ajoute-t-il, tout porte à croire « que ; armi les déistes modernes, il n’y en a que peu ou clusion se dégage, qui s’impose avec toute la force de point de cette espèce. Car la moindre attention aux l’évidence : c'est que, là déjà, le déisme, assez réservé, conséquences de ces principes conduirait infaillible­ assez conservateur à ses débuts, dégénère rapidement 235 DÉISME 236 et tombe de négation en négation. Pour Herbert de rencontrent des adversaires plus forts qu'eux. Les chefs Cherbury (1581-1648), la religion naturelle, en tant de la philosophie expérimentale, les plus doctes el les que noyau doctrinal commun à tous les systèmes reli­ plus accrédités parmi les érudits du siècle, les écri­ gieux et condition suffisante du salut, comprenait cinq vains les plus spirituels, les plus aimés et les plus propositions de certitude rationnelle : 1« il y a un Dieu; habiles, toute l'autorité de la science et du génie s’em­ 2° il a droit à notre culte; 3° la piété et la vertu sont ploie à les aballre. Les réfutations surabondent. Et ces les parties essentielles de ce culte; 4» chacun doit se apologies sont solides, capables de convaincre un repentir de ses fautes, et à celui qui se repent Dieu esprit libéral, infaillibles pour convaincre un esprit pardonne; 5° il y a, soit dans cette vie, soit dans une moral. » Ceux qui prétendaient abolir la religion du vie â venir, des récompenses pour les bons et des peines Christ ont présumé de l’efficacité de leurs moyens. réservées aux méchants. Mais bientôt nous voyons les « Quand ils seraient dix fois plus nombreux, ils n'en successeurs de Cherbury et les héritiers de ses prin­ viendraient pas à bout; car ils n'ont pas de do' trine cipes, notamment Col lins (1676-1729), Chubb (1679-1747), qu'ils puissent mettre à sa place.» La résistance fut donc Bolingbroke (1672-1751), nier ou révoquer en doute et énergique, et l’avantage demeura aux défenseurs de la la providence divine el la vie future. « Dieu, écrit bonne cause, avec cette restriction, que plusieurs Chubb, est un être qui n'a pas à s'occuper du bien ou d’entre eux, par une tactique mal entendue, firent au du mal qui se fait parmi les hommes. La providence rationalisme des concessions déplorables, qui, à la ne s'inquiète pas de savoir si quelques individus longue, devaient devenir funestes. vivent dans une situation heureuse, d'autres dans la V. Le déisme en France. — Mais si les théories déistes misère; cela ne la regarde pas. » Il se moque du raison­ n’eurent de l'autre côté de la Manche qu’une vogue tem­ nement qui de l'inégalité imméritée des conditions hu­ poraire et relativement restreinte, il n’en fut pas de même maines conclut à une compensation à venir et à la en deçà. Herbert et Shaftesbury avaient puisé beaucoup nécessité d'une existence ultra-terrestre. 11 compare le de leurs erreurs en France ou chez des écrivains fran­ sort des fils d’Adam à celui des chevaux, dont les desti­ çais telles revinrent â leurpays d'origine, notablement nées et les emplois sont si divers, sans que les moins grossies et développées. Ceux qui contribuèrent prin­ favorisés puissent attendre un dédommagement quel­ cipalement à les accréditer furent Voltaire, Jean-Jacques conque. Bien que ces passages, d'une brutale franchise, Rousseau et le groupe des «philosophes» encyclopédistes. semblent contredits par d'autres, il est clair du moins Voltaire (1694-1778) était entré, vers 1715, en relations que l’auteur n’avait sur rien une conviction ferme et d’amitié avec Bolingbroke, exiléalorssur le confinent; arrêtée; aussi déclarait-il insuffisantes les raisons qui il avait ensuite passé trois ans auprès de lui dans la militent en faveur de la survivance de l'aine au corps. Grande-Bretagne. C’est ainsi qu’il noua connaissance Avec Bolingbroke, sceptique, léger, railleur, se défen­ avec les déistes anglaise! se mit à leur école. De retour dant du reste d'être athée, le respect de la religion, dans sa patrie, non seulement il s’appliqua à y accli­ même naturelle, a disparu ; comme Machiavel, Boling­ mater leurs idées, mais il fit traduire et répandre un broke ne voit en toute religion qu'un instrumentum grand nombre des écrits de Blount, Tolami, Collins, regni, un expédient politique pour gouverner la multi­ Woolston, Chubb, Bolingbroke, Hume. Plusieurs de tude naïve et ignorante. Après cela, il ne manquait plus ces traductions parurent en Hollande; on imprima les au déisme que de renier ou de battre en brèche l'idée autres en France, souvent avec la connivence des même qui en est le premier fondement, l'idée d'un autorités civiles, en mettant faussement sur le titre les être suprême. C'est ce qu'il allait réaliser sans tarder, noms de Londres ou d’Amsterdam. Une partie fut par la plume de Henri Dodwell le jeune, dans Le insérée, sous forme d’articles, dans V Encyclopédie christianisme dépourvu de preuves, 1743, et surtout méthodique. Les voies avaient été ouvertes à la propa­ par celle de Henri Hume (1711-1776), qui, sur les ruines gande antireligieuse par les désordres et la licenee du principe de causalité, fonde définitivement le scep­ effrénée qui marquèrent la régence du duc d'Orléans, ticisme religieux, en même temps que le scepticisme pendant la minorité de Louis XV (1714-1723). C’est philosophique. « Quelle est la fin de l’homme? Est-il alors que les productions des déistes commencèrent à né pour le bonheur ou pour la vertu? pour cette vie circuler sournoisement à Paris et dans les provinces. ou pour une vie future? pour lui-même ou pour son au­ Le cardinal de Fleury atteste le fait et le déplore, teur? Questions tout à fait insolubles, » dit Hume. Et lorsqu’il dit : « A cette époque, une multitude de livres il ajoute que « c’est une succession d’impressions qui impies passèrent la mer, et la France en fut inondée; seule constitue l’esprit », et que notre persuasion de ou plutôt, tous ceux qui avaient parmi nous la préten­ l’existencede Dieu repose uniquement sur« un instinct » tion d’être des esprits forts en furent empoisonnés. » ou « préjugé naturel ». Ainsi, d’étape en étape, le déisme Mais le principal semeur des idées nouvelles fut Vol­ d’Herbert de Cherbury finissait par sombrer dans la taire lui-même. Tout l’avait préparé à ce rôle, tout négation des principes les plus clairs et les plus essen­ concourait à l’y rendre redoutable: sa formation intel­ tiels, de ces principes qui, comme celui de la relation ■ lectuelle, résultat combiné de ses rapports personnels de la cause et de l'effet, sont le fond même de l'inlelli- i avec l'Angleterre et de son admiration pour Locke, gence humaine. qu'il proclamait le penseur le plus illustre, le plus pro­ Malgré le nombre, la qualité et l'ardeur de ses cham­ fond des métaphysiciens; son grand talent d'écrivain ; pions, le déisme, en Angleterre, n’avait point réussi à son érudition, aussi étendue el variée que superficielle ; pénétrer fortement l’esprit public. Les attaques contre sa facilité· à s’assimiler les conceptions et à exploiter à le christianisme et les mystères qu'il impose à la foi, son profit les travaux d'autrui; son esprit railleur et contre l’inspiration de ses livres sacrés, contre ses caustique, habitué et expert à tout tourner en ridicule: miracles et ses prophéties, qu’on déclarait impossibles, la rage qu’il nourrissait contre le christianisme et qui recevables seulement comme des allégories, radicale­ lui inspirait ces sinistres paroles : « Je voudrais que vous ment dénués de valeur probante, n’avaient pas encore écrasassiez l'infâme...; mon aversion pour cet infâme atteint profondément les masses croyantes. Taine l'a ne fait que croître et embellir...; courez tous sus à constaté en termes dignes d’être remarqués. « En vain, l'infâme habilement, » Lettres de 1760 et 1761, Œuvres, dit-il, Histoire de la littérature anglaise, 1863, t. ni, édit. Iloussiaux-Didot, t. x, p. 560; t. xn, p. 128, 187; p. 60-61, au commencement du siècle, les libresl'absence complète de scrupules dans le choix des penseurs s'élèvent; quarante ans plus tard, ils sont moyens; la foule d’adulateurs et de coopériteurs que noyés dans l'oubli. Le déisme et l’athéisme ne sont ici lui avait attirés sa renommée, cultivée par lui-même qu une éruption passagère. Les professeurs d'irréligion avec une rare intelligence; enfin, l'âge ava^cc>usrfo'oit 121 DÉISME 233 il parvint et jusqu’où il prolongea une activité étonnante (1715-1771), d'Holbach (1723-1789), Robinet (1735-18201. il mourut en 1778. dans sa 84' année. Il avait produit Naigeon (1738-1810), Condorcet ( 1743-1794). Nommons plus de scixante-dix volumes. Dans tout cela, du reste, encore Montesquieu (1689-1755), Saint-Lambert (1716le bagage philosophique ou théologique est d’une pau­ 1803) et Volney (1755-1820), qui contribuèrent à sou­ vreté insigne. Il se réduit à un sensualisme déiste, tenir et à vulgariser les idées de V Encyclopédie, le accompagné de tendances matérialistes. Tandis que, premier par ses Lettres persanes, le second par son d’une part, l’auteur reconnaît un Dieu, que parfois il Catéchisme universel, et le dernier par ses Buines de dit juste et puissant, il enseigne, d’autre part, que l’exis­ Palmyre; mais ajoutons que Montesquieu désavoua tence du mal est inconciliable avec la bonté et la sagesse plus tard ses sarcasmes contre le christianisme. divines. Quelquefois il exalte l’àme humaine dont il Parmi tous ces noms, trois méritent d’être spéciale­ vante la dignité et la noblesse; mais, en même temps, ment remarqués : Diderot, d’Holbach et La Mettrie. il inclineà croire qu’elle est une «abstraction réalisée », Diderot fut le véritable centre, l’àme, non seulement et il n’est point convaincu de sa spiritualité, car « ce de VEncyclopédie, mais encore d'un ouvrage athée sur je ne sais quoi qu'on appelle matière peut aussi bien le Système de la nature, 1770, et de plusieurs écrits penser que ce je ne sais quoi qu'on appelle esprit. » conçus dans un esprit identique. H représente ainsi, Bien d'étonnant, après cela, qu’il lui arrive de se contre­ dans la seconde période du xvin· siècle, le passage du dire aussi sur la liberté, jusqu’à la nier: « Je veux né­ déisme à la négation de la divinité. Mais il est éclipsé sur ce point par l’auteur même du Système de la na­ cessairement ee que je veux; autrement je voudrais sans raison, sans cause, ce qui est impossible. » Dans sa ture, le baron d’Holbach. Celui-ci professe sans am­ bages le pur athéisme, proposé plutôt timidement et guerre sans trève contre le christianisme, si, pour les idées, il est ordinairement tributaire de Locke el des avec réserve par Diderot, Naigeon et plusieurs autres. Anglais, il ne fait souvent sur le terrain de l’érudition, Il est aussi, est-il besoin de le dire? matérialiste ; pour lui, si la divinité n’est qu’un produit de l’ignorance, la que reproduire en bon français les arguments de Bayle, sauf à les assaisonner de ses plaisanteries et de ses j matière, unique réalité, est éternelle et nécessaire; elle sarcasmes habituels. Le Dictionnaire historique et cri­ se meut par sa propre énergie; matière et force ou mouvement, telle est la cause intégrale, telle l’explica­ tique du célèbre sceptique lui est un arsenal, une mine, où il puisera à pleines mains jusqu’à son dernier jour. tion suffisante de tous les phénomènes. Avant d’Hol­ Plus sérieux de ton que Voltaire, mais tout aussi rem­ bach, La Mettrie avait défendu le matérialisme le plus cynique dans son Histoire naturelle de l’âme, 1745, dans pli de contradictions, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) mérite de figurer à côté de lui comme apôtre du déisme. son Homme-plante, 1748. et surtout dans son HommeLui aussi doit beaucoup à Locke. Laissons de côté, si ' machine, 1748. Ce dernier livre, dont le titre seul nous révèle la thèse fondamentale, se présente comme l’on veut, ses théories politiques et sociales, développées dans son Discours sur l'origine et les fondements de une application du mécanisme cartésien. l’inégalité parmi les hommes, 1753, et dans son Contrat On voit maintenant, sans que nous y insistions, où en était arrivée, par la force logique des choses et des social, 1762. Elles ont fait presque autant de mal à l’Église qu’à l'État, parce qu’elles sont toutes impré­ idées, la libre-pensée déiste, au déclin du xvin· siècle. Le spiritualisme rationaliste qui a refleuri et jeté un gnées de ce principe, qu’ « une société de vrais chré­ certain éclat en France sous la restauration, la monar­ tiens ne serait plus une société d’hommes ». Quanta l'ensemble de ses idées religieuses, il l’expose princi­ chie de juillet et le second empire, n’était au fond qu'une résurrection du déisme; car il en a repris le principe palement dans la Profession de foi du vicaire savoyard, qui sert de préface à son Émile, roman d’éducation. Il fondamental, à savoir l'adoption de la raison comme ramène la religion naturelle, la seule admissible, à trois guide exclusif de l’homme el comme mesure de toute vérités: I° l’existence d’un être suprême, dont la volonté vérité. On n’ignore pas que sa cause a été soutenue par « meut le monde et anime la nature «.mais dont il est des esprits très distingués et que de leurs études sont impossible de savoir s’il est créateur ; 2° l'existence sortis plusieurs ouvrages remarquables. Mais ni les nobles intentions ni le talent de ses défenseurs n’ont d’une matière régie par des lois fixes et constantes; 3» l'existence dans l'homme d’une âme immatérielle et pu le soustraire à cette déchéance fatale qui guette tout système s’arrêtant obstinément à mi-chemin de la vérité. libre. Mais cette àme est-elle immortelle? On ne peut ni l’affirmer ni le nier avec certitude; toutefois l’affir­ Résumons en quelques lignes cette récente expérience. mative est plus probable. Que s’il faut admettre une Les tendances sensualistes et matérialistes de la fin autre vie, il y a encore lieu de douter de l’éternité des du xvin· siècle se prolongèrent dans les premières peines, et ici c’est vers la négative que tout doit nous années du xix·. C’est Royer-Collard (1763-1845) et sur­ faire pencher. tout Maine de Biran (1766-1824) qui, partis tous deux des principes de la philosophie écossaise, donnèrent le A la suite de Voltaire et de Rousseau nous devons signal de la réaction spiritualiste. Cousin vint ensuite mentionner le groupe des écrivains soi-disant « philo­ (1/92-1867), qui prit vite la tête du mouvement, mais sophes » par excellence, qu’on a qualifiés de « minis­ ne sut, enchaîné qu’il était à sa méthode éclectique, tres du roi Voltaire », et qui en réalité lui formaient ni suivre une direction constante, ni se garder des comme une cour et lui furent des auxiliaires précieux. Mais désormais le maître en impiété sera distancé par influences du panthéisme allemand. Vers le début de ses disciples, dont plusieurs défendront ouvertement sa carrière enseignante, il affirmait l’unité absolue de substance, l’identité du fini et de l’infini, le développe­ ; athéisme ou le matérialisme. La fameuse Encyclo­ ment nécessaire de Dieu dans le monde et par le pédie ou Dictionnaire raisonné des sciences et des monde. A partir de 1833, sa pensée semble parcourir arts, 1751-1777, fut comme l’incarnation et l’un des une seconde étape, où nous le voyons atténuer et reje­ premiers résultats de leurs efforts combinés. On sait ter partiellement ses affirmations panthéistes. Au sur­ assez que le but de cet énorme recueil était de répandre plus, son spiritualisme demeurera toujours un spiri­ «ans toutes les classes de la société l’incrédulité et le tualisme essentiellement rationaliste, un spiritualisme ne pris à l’endroit du christianisme, de ses fidèles et de ses institutions. Sans parler de Voltaire et des fonda- ! qui commence par repousser a priori le surnaturel, qui leurs immédiats de l’entreprise, qui sont Diderot(l713- de plus nie, sans aucun examen, les caractères divins du christianisme comme religion positive, qui affirme 178» et d'Alembert (1717-1783), on peut citer comme enfin l’indépendance absolue de la philosophie à l'égard col a (.orateurs : Maupertuis (1698-1759), l'abbé Rayna) de l’Évangile, de la raison humaine à l’égard de la 1713-1796), Grimm (1723-1807), La Mettrie (1709-1751), raison divine. d Argens (1704-1771). Toussaint (1715-1772), Helvétius 239 DÉISME Nombreux ont été les disciples de Cousin, et plu­ sieurs surent donner au spiritualisme une attitude plus liére, une forme plus épurée. Pour ne point parler ici de Jouffroy (1796-1842), âme inquiète, ballottée entre la foi chrétienne de son enfance et les lueurs du ratio­ nalisme, aboutissant finalement au inétempsycosisme, il en est d'autres, dont l’activité fut moins indécise et plus féconde. Tel Jules Simon (1814-1896), dont les livres sur Le devoir et La religion naturelle contiennent bien des pages qu’un chrétien peut lire avec fruit et édification. A remarquer cette définition, relativement complète, qu’il donne de la religion naturelle : « Un Dieu tout-puissant et immuable, qui a créé le monde et qui le gouverne par des lois générales; une vie à venir qui remplira toutes les promesses de celle-ci et en réparera toutes les injustices : voilà le dogme; un cœur rempli de l’amour de Dieu et de l’amour de l’Iiumanité, une volonté ferme d’accomplir le devoir et de servir les vues de la providence en faisant le bien, voilà la prière, voilà le précepte. » L’idée de Dieu d’E. Caro (1826-1887) est une autre production de la même école. L’auteur y affirme sa croyance non seule­ ment à un esprit souverain, mais aussi à la liberté et à l’immortalité de l’âme; il y salue en Dieu « l’acte pur, l’acte éternel de la pensée, première cause et réalité suprême b, un être non immanent au monde, un « père aimant ». Edmond Saissel (1814-1863) appartient aussi à la lignée intellectuelle de Cousin. Il a formulé de sa propre doctrine un résumé qui, abstraction faite des opinions secondaires, reflète bien la physionomie générale du spiritualisme éclectique : « En matière de choses surnaturelles, j’admets l’existence de Dieu et de la providence; en matière de miracles, j’admets le mi­ racle éternel et perpétuel de la création ; en matière de révélation, j’admets que Dieu se révèle par les lois de la nature et qu’il fait briller son intelligence, sa puis­ sance, sa justice et sa bonté. Je n’admets ni plus ni moins. » Les écrivains que j’ai nommés ne sont pas restés iso­ lés; ils ont eu des collaborateurs et des émules. Mais aujourd’hui leurs héritiers ou continuateurs doctri­ naux se font de plus en plus rares. D’ailleurs, dans leurs rangs mêmes des défections ont eu lieu. Ainsi M. Paul Janet, qui avait longtemps partagé leurs vues, s’est récemment rallié à une sorte de panthéisme par­ ticulier, qu’avec d’autres il appelle le « panenthéisme ». Depuis nombre d’années déjà, le spiritualisme officiel, universitaire, a visiblement cédé le pas, soit au criti­ cisme néo-kantien de Taine, Renan et Vacherot, soit au positivisme de Comte et de Littré etau matérialisme, qui en est la prolongation naturelle. C’est une nouvelle application de la loi de décadence fatale. Faut-il s’étonner de cette dégénérescence universelle du déisme, sous quelque forme et avec quelque art qu’il nous ait été présenté? Nullement. Les hésitations et compromissions de ses tenants, la faiblesse et l’indé­ cision de leurs arguments expliquent ce fait. Puis, pour qui voudra y regarder de près, n’est-il pas clair que la plupart des difficultés qu’ils opposent au spiri­ tualisme chrétien se retournent contre eux, contre ceux d’entre eux surtout qui admettent une vraie providence? Les objections de principe alléguées par eux sont prin­ cipalement les suivantes : le christianisme blesse la raison en lui imposant des mystères; il nous présente d’une façon enfantine et antiscientifique les rapports de Dieu et du monde, en faisant intervenir la provi­ dence dans la nature, pour déranger, par des miracles, l’ordre qu’elle y a établi; il partage le monde en pri­ vilégiés et en déshérités, puisque beaucoup d’hommes n’arrivent ni ne peuvent arriver à la connaissance de la révélation chrétienne, et il prête ainsi à Dieu, comme à un roi capricieux, des partialités indignes de sa justice; enfin, comble de l’absurde, il suppose nue 240 l’Ètre immuable se laisse fléchir par la prière jusqu’à changer ses résolutions éternelles. Mais ceux qui raisonnent de la sorte se combattent eux-mêmes et fournissent des armes à leurs adversaires panthéistes et matérialistes. Les notions qu’ils attaquent font partie intégrante de toute théorie spiritualiste. L’idée du mystère, d’abord, est inséparable de la croyance en un Dieu véritable : la création du monde par un Dieu qui se suffit est un mystère; la coexistence de l’éternel qui ne dure pas et du successif qui dure est un mys­ tère; la coexistence de la liberté humaine et de la prescience divine est un mystère; et tous ces mystères sont contenus dans le mystère unique, total, néces­ saire qui enveloppe les rapports du fini et de l’infini. L’histoire de la philosophie moderne et contemporaine nous atteste que le mystère de la création est la grande tentation qui pousse aux erreurs panthéistes les esprits trop faibles pour lui résister. L’idée du miracle s’im­ pose aussi au philosophe spiritualiste; car la possibilité du miracle résulte logiquement de la liberté divine et de la providence. L’idée du privilège n’est pas moins philosophique; car le privilège, comme on l’appelle, c’est-à-dire l’inégalité et la hiérarchie sont la loi visi­ ble du monde, la condition de son harmonie et de sa beauté. Enfin, le spiritualiste, qui croit en Dieu et aux rapports de la créature raisonnable avec lui, peut-il exclure a priori l’idée de la prière? La prière est la manifestation naturelle et nécessaire du besoin et du sentiment religieux, fait universel qu’on peut essayer d’expliquer, mais qu’on n’a pas le droit de nier ou de condamner. Du reste, quand un rationaliste reproche au Dieu des chrétiens d’avoir des volontés changeantes et ar­ bitraires, de n’être qu’un homme idéalisé, parce qu’il fait des miracles, parce qu’il répand librement et inégalement ses grâces, parce qu’il daigne exaucer nos prières, il est remarquable que ce langage ne diffère en rien de celui des panthéistes attaquant la notion du Dieu personnel, libre et créateur. C’est Saisset luimême qui l’atteste, lorsqu’il met dans la bouche des hégéliens à l’adresse des spiritualistes séparés ces paroles : « Quoi! vous en êtes encore au Dieu personnel, à ce Dieu concentré dans sa perfection solitaire, qui sort un jour, on ne sait pourquoi, de son éternité bienheureuse pour créer l’univers !... Convenez-en de bonne foi : votre Dieu personnel est un être déter­ miné, particulier, plus puissant et plus intelligent que les hommes, mais de la même espèce, en un mot, un homme idéalisé. » VI. Le déisme en Allemagne. — Les idées du déisme d’outre-Manche, qui, transportées en France, y tirent tant de mal, n’épargnèrent pas l’Allemagne. Nous y voyons poindre leur influence néfaste vers 1740, au moment où Frédéric II, « le roi philosophe », montait sur le trône. Jusque-là les productions de la libre pensée anglaise n’avaient guère attiré l’attention que des historiens et des polémistes. Mais en cette année, Christianity as old as the creation, or the Gospel, a republication of the Religion of Nature, de Tindal, tut traduit par Jean-Laurent Schmidt, l’un des membres les plus connus de l’école philosophique de Wolf. Ce Schmidt, admirateur fanatique du maître, était le même qui, six ans auparavant, avait lancé la fameuse liible de Wertheim, dans laquelle à tous les termes figurés ou dogmatiques du texte il substituait des expressions woiliennes. Le rationalisme de Wolf était tout indiqué pour devenir l’auxiliaire et l’introducteur du déisme en Allemagne, puisque, comme lui, il posait en principe que la religion naturelle est immuable et qu’une révélation non seulement ne pourrait la contredire, mais devrait s’y accommoder. J. W. Hecker publiait à Berlin, en 1752, Die Religion der Vernunfl, quintessence germanisée des écrits similaires de la 241 DÉISME 242 Grande-Bretagne. En 1751, Samuel Reimarus (1694— vil imposteur. Et cette énormité était présenté comme 1765) mettait au jour, comme un avant-coureur des le fruit spontané et naturel de la libre-pensée, puisque audaces inouïes qui lui ont valu une triste célébrité Reimarus avait donné à son manuscrit le titre d'Apoposthume, ses Abhandlungen von den vomehmsten logie pour les adorateurs de Dieu selon la raison. Le Wahrheiten der natürlichen Heligion. Il y établissait torrent des négations à outrance était désormais dé­ que la vraie religion doit être cherchée et étudiée dans chaîné, et rien, en dehors de la foi chrétienne, ne pou­ le cœur humain et dans la nature autant que dans le vait plus l’arrêter. Vainement, quelques années plus tard, le génie de Kant, dans Die Beligion innerhalb der catéchisme. En 1759, Semler (1725-1791) écrivait que .. la plus grande partie de la Bible n’est qu’une répéti­ Grenzen der blossen Vemunft, 1793, semble vouloir remonter un peu le courant et revenir à la conception tion de la religion naturelle ». On peut se rendre compte de la vogue considérable du déisme à cette déiste. Le kantisme tout entier servit bientôt de base ou de prétexte aux théories panthéistiques de Fichte, époque par la multitude de livres ou de brochures qui de Schelling, de Hegel ; le déisme germanique était paraissent pour l'appuyer et le réfuter, et dont on trouvera l’énumération dans Lechler, Geschichte des absorbé par le panthéisme. Aujourd'hui, c’en est fait du déisme comme école englischen Dcismus, Stuttgart, 1841, p. 450-451; par l'importance que leur accordent les recueils savants, doctrinale distincte. Il est vrai que la franc-maçonne­ et aussi par les leçons faites dans les universités rie moderne pourrait partiellement être considérée contre la diffusion de l'incrédulité. Thorschmid, Ver- comme une représentante attardée du principe déiste : elle affirme, du moins dans certains pays, l'existence sueh einer Frcydenker-Bibliothek, 1765, Vorrede, d'un Dieu qui ne se soucie pas de troubler pour rapporte que, pendant la guerre de sept ans, les offi­ l'homme les jouissances de la vie et à qui il est par­ ciers supérieurs lisaient avec avidité les ouvrages de Collins et de Tindal. Il en avait lui-même été témoin. faitement indifférent qu’on l’honore ou qu’on ne l’hoLaukhard, dans son autobiographie, raconte avec en­ nore point. Mais, à l’exception peut-être de quelques thousiasme le plaisir qu’il eut à dévorer Le chris­ cénacles fermés ou de rares et singulières indivi­ tianisme aussi ancien que le monde, de Tindal, et dualités, on voit parce qui précède que, partout où il comment il y puisa la conviction absolue, « que les a sévi, le rationalisme déiste a accompli son évolution mystères ne peuvent pas être l’objet de la foi; que ni d’une manière assez uniforme : son point d’aboutisseJésus ni les apôtres n'ont rien enseigné de pareil, mais ’ ment plus ou moins rapide, mais inévitable, a été ou le panthéisme ou l'athéisme, et souvent celui-ci par seulement la religion naturelle, embellie çâ et là par quelques images et métaphores orientales; que ce sont celui-là. ces images qui ont été transformées plus tard en mysVII. Doctrine catholique opposée au déisme. — lèves. » Après cet exposé, il serait superllu de mettre en relief L’exemple et les encouragements à peine déguisés chacun des points qui, dans les différentes formes du de Frédéric II ne contribuèrent pas peu à renforcer le déisme, vont directement à l’encon tre du dogme ca­ courant rationaliste. Ajoutez à cela le sensualisme de tholique. Ils seront repris et envisagés séparément dans Locke, qui agit en Allemagne comme il avait agi en d’autres articles de ce Dictionnaire. Voir notamment Angleterre. Les chefs du rationalisme d’outre-Rhin, les mots Inspiration, Miracle, Mystère, Prophétie, Révélation, Surnaturel. Notons seulement ici que Baumgarten (1706-17571, Semler (1725-1791). J.-Auguste Ernesti (1707-1781), J.-David Michaelis (1717-1791), ne plusieurs des erreurs principales du système ont été parlent de Locke qu'avec vénération. Baumgarten en solennellement condamnées, et les vérités opposées, particulier s’appliqua à populariser ses écrits et ceux solennellement affirmées par le concile du Vatican, des autres déistes anglais, et il mit au service de ce des­ soit dans les quatre chapitres de la constitution Dei sein la puissante influence qu’il exerçait sur toutes les Filius, soit dans les canons qui y sont annexés. contrées de langue allemande par ses Nachrichlen von Ainsi, les canons 2“ et 3' De revelatione définissent, der Hallischen Bibliothek. Halle, 1748-1751, et ses avec la possibilité et l'utilité de l’ordre surnaturel en Nachrichten von merkwûrdigen Bïichern, Halle, général, la possibilité et l’utilité de la révélation. 1752-1757. Can. 2. Si quis dixerit fieri non posse, aut non expe­ Il n’est pas jusqu'aux réfutations anglaises du déisme, dire, ut per revelationem divinam homo de Deo qui, traduites en allemand, n'aient, comme le remar­ culluque ei exhibendo edoceatur, anathema sit. Can. 3. Si quis dixerit hominem ad cognitionem et quait déjà Ernesti, aidé à la pénétration des idées qu’elles prétendaient combattre, parce qu'elles fai­ perfectionem quæ naturalem superet divinitus evehi saient trop de concessions à l’erreur. Ceci est d'autant non posse, sed ex seipsoad omnis tandem veri et boni moins étonnant que plusieurs des traducteurs, tels possessionem jugi profectu pertingere p osse ac debere, Zollikofer, Rôsselt, Spalding, Jérusalem, glissaient eux- anathema sit. Le 4· définit le caractère inspiré des mémes sur la pente des idées nouvelles. Tous ces dé­ Livres saints : Si quis sacræ Scrip turæ libros integros tails expliquent et justifient cette réflexion de Tholuck, cum omnibus suis partibus, prout illos sancta Tridentina synodus recensuit, pro sacris et canonicis non I ermischte Schriften, 1839, t. I, p. 24 : « Il vaudrait susceperit, aut eos divinitus inspiratos esse negaverit, la peine de recueillir les idées des déistes anglais en anathema sit. critique, en exégèse, sur le dogme, la morale et l’his­ toire ecclésiastique; on se convaincrait ainsi bien vite De même, les quatre premiers canons dogmatiques qu’il y a très peu d'opinions rationalistes qui apparDe fide définissent la dépendance essentielle de la rai­ son humaine à l’égard de Dieu et par conséquent le liennent exclusivement à notre époque. » Le mouvement que je viens d’esquisser avait, en caractère obligatoire de la foi; la notion propre de Allemagne, admirablement préparé les voies à l’im­ l'assentiment de foi, en tant qu’il se distingue de l'assen­ timent rationnel; la nécessité et la valeur des critères piété brutale appuyée sur la négation radicale. Lessing extérieurs de la révélation; la possibilité des miracles 1729-1781) devait être dans ce pays, à peu près comme et leur valeur comme critères du fait de la révélation. Voltaire en France, l’initiateur et le porte-étendard de l'une et de l'autre. 11 ouvrit bientôt les hostilités, par Can. 1. Si quis dixerit rationem humanam ita indela publication des Fragments de Wolfenbüttel, 1774pendentem esse, ut fides ei a Deo imperarinon possit, 1778. On sait que les Fragments d'un inconnu, dont anathema sit. — 2. Si quis dixerit fidem divinam a na­ l'auteur, fort bien connu de l’éditeur, était Samuel turali de Deo et rebus moralibus scientia non distin­ Reimarus, poussaient l'audace et la folie jusqu'à ne gui, ac propterea ad fidem divinam non requiri ut voir dans Jésus, le fondateur du christianisme, qu'un revelata veritas propter auctoritatem Dei revelantis 243 DÉISME — DELBECQUE 244 credatur, anathema sit. —3. Si quis dixerit revelatio­ séminaire à Saint-Magloire et se fit recevoir docteur en nem divinant externis signis credibilem fieri non Sorbonne. Mo. Colbert, archevêque de Rouen, l'attira posse, idooque sola interna uniuscujusque experientia prés de lui et le fit son théologal. Bans son enseigne­ aut inspiratione privata homines ad fidem moveri ment il se montra toujours l’ennemi des jésuites. Par­ debere, anathema sil. — 4. Si quis dixerit miracula tisan des lansénistes. il signa le fameux Cas de con­ nulla fieri posse, proindeque omnes de iis narrationes, science, et pour ce fait, fut exilé à Périgueux, d'où il etiam in sacra Scriptura contentas, inter fabulas vel revint après avoir rétracté sa signature. 11 fut appelant mythos ablegandas esse, aut mirae fla certo cognosci de la bulle Unigenitus, mais se déclara contre les con­ nunquam posse, nec iis divinam religionis christianæ vulsionnaires. En 1717, il fut nommé coadjuteur du principal du collège du Plessis. Il obtint une chaire de originem rite probari, anathema sit% théologie en Sorbonne dont il fut privé en 1729. Parmi Enfin, des deux premiers canons De fide et ratione, l’un définit l’existence des mystères proprement dits, et les écrits de ce polémiste nous mentionnerons : Ré­ ponse au Plan general de l'œuvre des convulsions, l'autre, l’obligation pour la science humaine de ne point heurter les données de la révélation. Can. i. Si | in-4“, 1733, fauteur du Plan général était Louis-Adrien quis dixerit in revelatione divina nulla vera et pro- j Lepaige; Dissertation théologique adressée à un prie dicta mysteria contineri, sed universa fidei dog­ laïque contre les convulsions, in-8°, 1733; Défense de mata posse per rationem rite excultam e naturalibus la Dissertation, 1734, en réponse à des remarques de principiis intelligi et demonstrari, anathema sit.— L.-A. Lepaige; Défense de la consultation signée par 2. 6Ï quis dixerit disciplinas humanas ea cum liber­ trente docteurs de la faculté de Paris contre les con­ tate tractandas esse, ut earum assertiones, etsi doc­ vulsions, in-4°; Lettres théologiques contre certains trina* revelate adversentur, tanquam verse retineri, écrivains censurés par M. de Senez; Réflexions judi­ cieuses sur les Nouvelles ecclésiastiques de 173ü à neque ab Ecclesia proscribi possint, anathema sit. 1737, in-4°; Défense de la différence des vertus théolo­ Outre divers ouvrages cités dans le cours de cet article, et les gales d’espérance et de charité, in-4°, 1744; Lettres écrits mêmes des déistes, on pourra consulter : pour la défense de l'autorité et de la doctrine de l’Eglise Sur le déisme et les déistes en général, A. Saintes, Histoire contre quelques nouveaux théologiens, in-i°; L’usure du rationalisme, Paris, 1841 ; L. Noack, Die Freidenker, oder die Repràsentanten der religiôsen Aufklàrung in England, condamnée par le droit naturel, in-12, Paris, 1753. Frankreich. und Deutschland, Berne, 1853-1855; Trinius, Frei- 1 Nouvelles ecclésiastiques du 11 décembre 1755; Quérard, La denker-Lexikon, Leipzig, 1759; H. v. Busche, Die freie reli­ France littéraire, t. n, p. 436. giose Aufklàrung, ihre Geschichte, ihre Hàupter, Darmstadt, B. Heurtebize. 1846; Ch. de Rémusat, Philosophie religieuse : de la théologie DÉLATION . La délation est la manifestation desactes, naturelle en France et en Angleterre, Paris, 1864; Franck, des sentiments, des pensées d’autrui, faite dans le but Dictionnaire des sciences philosophiques, Paris, 1875, v· Déis­ d’attirer sur la personne dénoncée la colère ou l'hostilité me; Vigouroux, Les Livres saints et la critique rationaliste, Paris, 1886, t. n; Gonzalez, Histoire de la philosophie,trad, de de la personne à qui l'on dénonce. La médisance, la Pascal. Paris. 1891, t. ni et iv; Bergier, Le déisme réfuté par calomnie, la violation des secrets que l’on devrait res­ lui-même, Paris, 1770, et Dictionnaire de théologie, 2· édit., pecter, sont les armes ordinaires du délateur. La déla­ Lille, 1830. tion est donc une médisance, une calomnie, une viola­ Sur le déisme anglais, Leland, A view of the principal deistion du secret, que complique, au point de vue moral, tical writers that have appeared in England, Dublin, 1754. la malice spéciale de la haine qui l’inspire et du but trad, allemande de Schmidt et Meyenberg, Hanovre, 1755; que l'on cherche. C’est donc une faute doublement Lechter, Geschichte des englischen Deism us, Stuttgart, 1841 ; Taine, Histoire de la littérature anglaise, Paris, 186S; Leslie contraire à la charité et à la justice. Sa gravité, dépen­ Stephen, History of english thought in the eighteenth century, dant de l'acte qui la constitue ou du but poursuivi, se Londres, 1876; Ch. de Rémusat, L'Angleterre au xvur siècle : jugera d’après les règles générales qui permettent d’ap­ études et portraits, Paris, 1856; Sayous, Les déistes anglais et précier la malice de la médisance, de la calomnie, de le christianisme rationaliste, Paris, 1882; Ed. Engel, Gela révélation des secrets, et d’après les principes qui schichte der englischen Litteratur (t. rv, de Geschichte der déterminent la gravité des manquements à la charité. Weltlitteratur), Leipzig, 1884 ; L. Carrau, La philosophie reli­ Si le délateur arrive â son but et fait au prochain le tort gieuse en Angleterre depuis Locke jusqu'à nos jours, Paris, 1888; Tabaraud, Histoire du philosophisme anglais, 2 in-8·, qu’il désire, il est tenu à la réparation comme tous ceux Paris. 1806. qui ont porté préjudice aux intérêts d'autrui. Sur les déistes français, La Harpe, Cours de littérature, La délation diffère de la dénonciation. Voir ce mot. De la philosophie du xvnr siècle, Paris, 1835, t. xvi-xvn, V. Oblet. xviii; Villemain, Cours de littérature française, Tableau du DELBECQUE ou D’ELBECQUE Norbert, domi­ xvin" siècle, Bruxelles, 1840; Amédée de Margerie, Théodicée, nicain, né â Braine-le-Comte (Brabant méridional) en 3* édit., Paris, 1874, 1.1. 1651. Il prit l'habit de l'ordre dans le couvent de cette .Sur les déistes allemands, Vigouroux, La Bible et les décou­ vertes modernes, 6· édit.. Paris, 1896, t. i : Esquisse du ratio­ ville; il étudia les lettres à Lierre, puis la théologie à nalisme biblique en Allemagne. Louvain. Licencié, il part à Rome continuer ses études. J. Forget. De retour en Belgique en 1693, il est fait maître des DELAMETDE BUSSY Adrien-Augustin, né dans le Beauvaisis vers 1621 d'une illustre famille alliée à celle de Retz. Après son doctorat en Sorbonne, 1650, il s’attacha au cardinal de Retz, son parent, et le suivit pendant quelques années dans sa vie errante. Revenu en-uite à Paris, à la Sorbonne, il y mena une vie édi­ fiante, consacrée aux études et à diverses bonnes œu­ vres, notamment l’assistance des condamnés au dernier supplice. Il mourut en 1691. Ses Resolutions de cas de conscience ontété imprimées avec celles de Fromageau en 1724; puis avec celles de son ami Sainte-Beuve, à la suite du Dictionnaire de Pontas, 5 in-fol., 1732. étudiants au studium de Douai. Maître en théologie, il est envoyé par le général de son ordre à l'abbaye de chanoines-réguliers de Saint-Augustin de Herzogenraid, dans le Limbourg. En 1700, appelé à Rome en qualité de socius du général, il fait partie du collège des théologiens de la Casanate. 11 revint en Belgique en 1707. avec les fonctions de regens primarius à la faculté de théologie de Louvain (1708). Il exerça cette charge jusqu'en 1712. Élu prieur du couvent de Namur, il y mourut le 14 novembre 1714. Tous les écrits de Delbecque se rapportent aux disputes du temps. On a de lui : 1» De advertanlia ad peccandum necessaria, ΐη-8“, Liège, 1696; c’était la réponse à la fameuse thèse Fetter, Biographie universelle, Paris, 1848, t. ni, p. 176. ; De peccato philosophico, soutenue au mois de juin 1686 A.Ingold. au collège des jésuites de Dijon et condamnée par DELA N François Hyacinthe, théologien janséniste, Alexandre VIII, le jeudi 24 août 1690, en deux proposiné à Paris en 1672. mort â Rouen en 1754.11 lit son 215 DELBECQUE — DÉLECTATION MOROSE lions; 2° Dissolutio schematis Wyckiani bipartiti de prædeslinalüme, in 12, Anvers,'1708 ; 3° Theses de locis theologicis illustratae, etc. [8 mars 1710], in 8", Lou­ vain, 1710: 4· De inconcussa SS. Augustini et Thomæ doctrina atque irrefragabili aucto citate in materia praesertim de gratia, etc., in-8”, Louvain, 1711 ; 5» Theses theologicæde imped intentis matrimonii, in-12, Louvain, 1710; 6" Vindiciae gratiae divinae adversus novo-antitjuos e us impugnatores ad mentem gemini Ecclesiae solisSS. Aurelii Augustini et Thomæ Aqui­ natis, in-8°, Bruxelles, 1711; 7° Theses polemical de justificatione et merito, etc., in-8°, Louvain, 1712; 8« Appendix ad theses polemicas de justificatione et merito, etc., in-8°, Louvain, 1712. Delbecque s’occupa aussi d’éditions ou de rééditions d’ouvrages théologi­ ques. Citons : 1° Eximit D. Francisai Silvii a Hrania comitis fidelissimi S. Thomæ Aquinatis interpretis opéra, 6 in-foL, Anvers, 1698; les deux premiers tomes contiennent : Silvii opuscula de primo motore, de statu hominis post peccatum, orationes theologicae contro­ versiae fidei, resolutiones variæ. Item commentaria in Genesim et Exodum jam antea edita, tum ejus­ dem commentaria in Leviticumet Numeros nunc pri­ mum edita; les quatre derniers tomes contiennent les Commentaria in universam S. Thomæ Summam ; 2” H. A. P. F. Natalis Alexandre S. T. M. Theologia moralis in compendium redacta, Rome; 3° Historia congregationum de auxiliis divinaegratiæ sub summis pontificibus Clemente VIII et Paulo V, auctore D. .4. P. Jacobo Hiacintho Serry S. T. M. Editio altera audior, in-fol., Anvers, 1709. Enfin le P. Delbecque avait entrepris sur les mss. une réédition de saint Thomas: Summa S. Thomæ de Aquino ad anti­ quiores codices mss. recognita. L’impression de cet ou­ vrage fut presque aussitôt abandonnée que commencée. 2ÎG confondent aucunement. Tantôt, en effet, la délectation sensible, suscitée dans l’appétit inférieur par les sens ou par l’imagination, se répercute, vu l’identité du sujet sentant et pensant, dans la partie rationnelle de l'homme et le sollicite au mal; or, jusque-là et tant que la volonté n’a pas librement consenti, il n'y a point de délectation morose. Tantôt, au contraire, l'homme, en excitant lui-même ses passions, provoque volontai­ rement la délectation sensible. S. Thomas, ibid., a. 6; ici encore, il n'y a pas de confusion possible, puisque la délectation sensible est alors un ell'et directement voulu de la délectation morose. Tout ceci s'applique à toutes les passions de l'homme comme à tous les genres de délectation sensible, quoique les théologiens se soient généralement bornés à envisager, à la suite de saint Thomas, le cas particulier ou la délectation morose est jointe à la délectation propre à la concupis­ cence charnelle, parce que ce cas est de beaucoup le plus fréquent. Suarez, De peccatis, disp. V, sect, vu, a. 1. 2° En soi, le surnom de morose pourrait désigner aussi bien la délectation volontaire dont l’objet est bon que celle dont l’objet est mauvais, mais, en fait et par définition, c’est uniquement à celte dernière que ce surnom s’applique. Or, cet objet peut être présent à l’homme et agir sur lui de deux différentes façons : 1. extérieurement, c'est-à-dire lorsqu’il impressionne les sens extérieurs et détermine ainsi la délectation sensible correspondante; dans ce cas, si la volonté est consentante, il y a péché extérieur, par regards, par action, etc., mais non par délectation morose; 2. inté­ rieurement, c’est-à-dire lorsque la délectation sensible est provoquée non plus de l’intérieur, par l’objet luimême, mais parson image ou son idée, comme il a été dit ci-dessus. C’est seulement dans ce cas qu’il y a dé­ lectation morose, le consentement de la volonté à la délectation sensible ainsi produite étant toujours suppo­ Echard, Scriptores ordinis praedicatorum, t. 11, p. 788; Reisé. La délectation morose est donc un péché purement . hert. Acta capitulorum generalium ordinis præd.. 1903, intérieur. t. vin, p. 332; de Jonghe, Belgium dominicanum, 1719, p. 3673° On a déjà vu ci-dessus comment la délectation 368. R. COULON. morose diffère du désir. On se l’explique mieux encore si l'on observe que le désir meut la volonté vers un DÉLECTATION MOROSE. - 1. Nature. IL Malice. 111. Cas particuliers. objet convoité, tandis qu’au contraire la délectation 1. Nature. — La délectation morose, disent commu- morose fixe la volonté sur l’objet intérieurement pré­ sent qui cause la délectation à laquelle elle consent. nément les théologiens, consiste à se complaire volon­ Le désir est donc essentiellement relatif au présent, tairement dans un objet mauvais auquel on pense, sans tandis que la délectation morose se rapporte au présent intention d’ailleurs de traduire cette pensée en acte. Dans le langage des fidèles, la délectation morose ré­ ou même, sous un certain sens, au passé. Il est logi­ que, en effet, de rattacher à la délectation morose, car pond aux péchés par pensée. elle en contient tous les éléments, ce que les théolo­ 1« La délectation morose est essentiellement un acte de la volonté libre, acte de complaisance et non point giens appellent la joie, c'est-à-dire l’acte de se réjouir volontairement du souvenir d'un péché autrefois com­ de désir, comme l’explique Sanchez, Opus morale, 1. I, c. il, n. 1 : on peut vouloir, dit-il, ou bien se mis. Néanmoins, de la délectation morose on passe fa­ procurer une chose qui plaît, et alors il y a volonté cilement au désir et à l’acte extérieur qui est le terme du désir, car, selon la remarque de saint Thomas, De efficace, ou bien se complaire dans cette chose, sans désirer se la procurer, et c’est lâ ce qu’on appelle dé­ veritate, q. xv, a. 2, celui qui consent à la délectation sensible, en vient facilement à vouloir l’acte lui-méme relation morose. Ce nom ne signifie pas qu’il faille un afin de jouir plus parfaitement de celte délectation. certain temps (mora) pour que cette délectation existe; comme pour les autres péchés, un instant suffit; mais 1 Voir DÉSIR. II. Malice. — 1° Le consentement à la délectation il indique que la volonté y consent pleinement et li­ de la pensée, née d'un objet mauvais intérieurement brement. La délectation morose, dit plus explicitement présent, est-il vraiment un péché, ou. du moins, s'il y saint Thomas, Sum. theol,, Il· II®, q. lxxiv, a. 6, a péché, n'est-il pas simplement véniel? Quelques-uns, ad 3'”", est ainsi appelée parce que la raison délibérante répond saint Thomas, Sum. theol., I* 11®, q. lxxiv, -i d’une cause d'ailleurs jugée : car, dans l’hypothèse, ke déléguant est censé avoir eu égard surtout aux apti­ tudes personnelles du délégué, tit. cit.. c. 43, § 2. Toutefois, si le délégué était exécuteur mixte, il pour­ 254 rait sous-déléguer la mission de reconnaître au préala­ ble l'exactitude du fait visé dans l’espèce, ut de veritate rerum exp isitarum cognoscat, mais devrait loujoiirs procéder personnellement à l’exécution même du reserit apostolique. Cf. Santi, loc. cit., n. 9. Peuvent encore sous-déléguer ceux qui sont délégués, même par un ordinaire de rang inférieur, pour tout un ensemble de causes, ad universitatem causarum, parce que, dans ce cas, le pouvoir délégué est inter­ prété, d’après l'opinion commune des juristes, comme une sorte de pouvoir ordinaire, potestas quasi ordina­ ria. Cf. Glossa in 1. Il, tit. xxxin, De appellationibus, c. 62. Enfin peuvent sous-déléguer tous les délégués qui en ont reçu l’expresse autorisation; car alors cette fa­ culté de sous-déléguer doit être appréciée comme un nouvel élément compris dans la commission du délé­ guant. Cf. Glossa, loc. cit. 3. Qui peut être delegué? — Peuvent être délégués tous ceux qui sont aptes à exercer la juridiction ecclé­ siastique. et qui possèdent à cet effet toutes les qualités requises par le droit. Cf. 1. II, tit. 1, De judiciis, c. 2; tit. cit., De officio judicis delegati, c. 41. Cependant, celui qui n’est point soumis à l’autorité de l'ordinaire, tout en pouvant être délégué par lui, ne saurait être contraint d’accepter sa délégation; car, selon l'axiome du droit, il n’y a point lieu d’obéir à celui qui exerce la juridiction hors de son territoire, extra territorium jus dicenti non pareatur impune, Sea-t., 1. I, tit. il. De constitutionibus, c. 2. Mais il faudrait en juger autrement s’il s’agissait de quelqu’un qui fut sujet de l'ordinaire déléguant, sauf à voir sans aucun ellet, chez celui-ci, le pouvoir de déléguer; dans ce cas, le délé­ guant pourrait exercer les contraintes que le droit met à sa disposition, tit. cit., De officio judicis delegati, c 28. Il faut observer que le délégué du souverain pontife doit être revêtu d’une dignité ecclésiastique, ou bien en possession d'une charge ou d'un canonical dans une église cathédrale; telle est la portée du Serti, 1. I, c. 11, tit. ni, De rescriptis, qui veut pouvoir éta­ blir ainsi une présomption de science et de capacité chez le délégué du siège apostolique. Ces conditions s'appliquent-elles également au sous-délégué? L’opinion contraire a prévalu. Cf. Santi, loc. cil., n. 14. Quoi qu’il en soit, pour obtenir chez les délégués du siege apostolique, les garanties convenables de science et de capacité, le concile de Trente, sess. xxv, c. 10. De reform., a renouvelé et précisé le décret déjà cité de Boniface VIII, De rescriptis, c. 2, en statuant que, dans les synodes provinciaux ou diocésains, quatre personnes au moins, par diocèse, possédant les quali­ tés requises par Boniface VIII et d’ailleurs toutes les aptitudes nécessaires, soient désignées, avec burs noms transmis aussitôt au souverain pontife, pour être chargées de connaître et de définir les causes que pourraient leur confier le siège apostolique, les nonces ou les légats apostoliques, en sorte que toutes déléga­ tions de ce genre, faites à d’autres juges, seraient tenues pour subreplices. Ces personnes portent le nom de juges synodaux. A son tour, Benoit XIV est venu con­ firmer, en les développant, ces décrets de Boniface VIII et du concile de Trente, dans la constitution Quamvis palernæ, du 26 août 1741. Mais la pratique actuelle du saint-siège enlève beaucoup de son intérêt â cette insti­ tution; car les causes déférées au souverain pontife sont régulièrement expédiées par les Congrégations romaines, en sorte que les délégations proprement dites extra urbem sont devenues peu fnqu· nies; quant à l'exécution des lettres et rescrits aposioliques, elle est confiée directement aux ordinaires des inocèses qui doivent se conformer exactement aux clauses y mentionnées. 255 DÉLÉGATION 2° Exercice du pouvoir délégué. — L’exercice du pouvoir délégué esl soumis à diverses conditions, en raison même de son origine, qui est une simple com­ mission, émanant de l’autorité du déléguant, et tou­ jours sous sa dépendance. Ces conditions, les voici : 1. Le délégué ne doit en aucune manière s’immiscer dans la cause qui lui a été confiée, avant d’avoir eu communication officielle de son mandat de délégation, encore qu'il puisse savoir, de science privée, que la délégation est déjà pour lui un fait acquis. S. Pénitencerie, 15 janvier 1894. Ainsi, en particulier, serait invalide la dispense matrimoniale exécutée par l’or­ dinaire, au nom du souverain pontife, alors qu'il aurait eu connaissance de sa délégation, par exemple, avec le secours du télégraphe, sans que lui fussent encore parvenues les lettres authentiques de sa com­ mission. Voir Empêchements de mariage. Cependant cette transmission télégraphique pourrait suffire si elle émanait officiellement du saint-siège. Voir la dé­ cision du Saint-Office, 14 août 1892. D’où il suit que la translation du pouvoir délégué court non à partir du temps de la concession elle-même, ex tempore datæ, mais seulement à dater de l’époque de la présentation du reserit de délégation, ex tempore præsentatæ. La raison est que, la délégation conférant au délégué l’exercice d’un pouvoir public, seul un mandat officiel et public peut faire foi en la matière, 1. Π, t. xxvm, De appellat., c. 12; I. I, tit. m, c. 1, Extrav. comm. 2. Le délégué, avant de procéder à l’exécution de son mandat, doit montrer à l'ordinaire du lieu le reserit de la délégation, et, s'il s'agit d'une cause judiciaire, il doit également le présenter aux parties contentieuses. Car la délégation est un fait qui ne saurait être pré­ sumé, mais qui doit être prouvé, tit. cit., De officio judicis delegati, c. 31. 3. Le délégué doit observer la teneur et les limites de son mandat, soit quant à l'extension des pouvoirs, soit quant au mode de procédure, en sorte que tout ce qui est fait par le délégué en dehors de sa commission est nul de plein droit; en outre, s’il faut que l’accom­ plissement de certaines conditions précède l’exécution finale du reserit de délégation, reserit de grâce, rescrip­ tum gratiæ, ou reserit de justice, rescriptum justitiæ, par exemple à propos des dispenses matrimoniales (voir Empêchements de mariage), ou des absolutions dans le sacrement de pénitence (voir Juridiction), le délégué est obligé d'y pourvoir avec diligence, c. xxxil, tit. cit., De officio judicis delegati. La raison de cette loi est que tout le pouvoir du délégué dépend de la commis­ sion qui en est la mesure et la raison d’être. Cepen­ dant, il ne faudrait pas entendre ce principe avec une interprétation trop rigoureuse; car, quoique non com­ prises expressément dans le mandat de délégation, doivent être présumées en faire partie les choses acces­ soires, intimement connexes, avec la cause principale, lorsque celle-ci ne saurait être convenablement expé­ diée sans la mise en œuvre de celles-là ; ainsi dans une cause judiciaire, le délégué est censé muni, par le fait de sa délégation principale, du pouvoir d’user de quel­ que contrainte envers les parties rebelles, comme aussi d'admettre les preuves du demandeur, et les excep­ tions raisonnables du défendeur, tit. cit., De officio judicis delegati, c. 13. Voir Jugement. En dehors des principes généraux que nous venons d'énoncer, il importe de préciser quel est l'exercice du pouvoir d-l gué. dans le cas spécial où la délégation est laite, non plus à une seule personne, mais à plu­ sieurs à la fois. Ce casa été prévu par lepapeCélestin Ill, tit. cit., De officio judicis delegati, c. 21 : Illa quippe fuit antiqua sedis a/ostolicæ provisio, ut hujusmodi causarum recognitiones duobus quam uni, tribus quam duebus libentius delegaret, cum (sicut canones attestantur) integrum sit judicium, quod plurimorum ! 25G sententiis confirmatur. Cf. c. ii, xvi, xxn. XXIII, du même titre. Or, nous le savons, cette délégation peut se présenter de deux manières : ou bien les délégués reçoivent leur mandat de façon solidaire in solidum, ou bien ils sont constitués simplement et en société, collegialiter. Les délégués sont constitués in solidum lorsque tous, ou deux seulement, ou même l'un d'entre eux, peuvent se charger de l'exécution du mandat de délégation, ut omnes aut duo aut unus eorum, man­ datum apostolicum exequantur. Or Boniface VIII explique, Sext., c. vm du titre cité, la procédure que ces délégués doivent adopter : ipsorum quilibet in­ junctum potest libere adimplere mandatum. Porro uno eorum negotium inchoante commissum, alii nequibunt se ulterius intromittere de eodem, nisi vel infirmitate vel alia justa causa illum contingeret im­ pediri, aut si nollet, vel malitiose in eo procedere recusaret. Ainsi donc, lorsque tous les délégués, ou plusieurs, entament la cause confiée, il n’appartient plus à l’un d’entre eux de pouvoir seul la poursuivre et la définir. Si, au contraire, l’un des délégués a com­ mencé à s'immiscer dans l’affaire, à l’exclusion des autres, c’est à lui seul qu’il incombe de la continuer et de la terminer, excepté pourtant si un empêchement lé­ gitime vient paralyser son action, ou encore s'il se refuse malicieusement à poursuivre la procédure. Quant à la délégation simple de plusieurs personnes en société, collegialiter, elle peut se faire à son tour de deux manières. Il arrive d’abord que la délégation, sans qu’il soit fait mention d'aucune clause par ailleurs, est accordée seulement avec l’obligation pour tous les délégués associés de ne pouvoir procéder les uns à l’exclusion des autres; en ce cas, lorsque l'un des délégués est retenu par quelque empêchement, les autres se trouvent dans l'impossibilité de poursuivre validement l'exécution de leur mandat, car. ainsi que l'observe le c. 16 du titre cité, De officio judicis dele­ gati, « si une cause est confiée à deux personnes (ou à un plus grand nombre), la sentence d'une seule d'entre elles ne saurait être valide, aim causa duobus com­ mittitur, sententia unius non tenet. » Le second cas se vérifie lorsqu’au principe expliqué plus haut vient s'adjoindre cette cause spéciale que, si tous les délé­ gués ne peuvent être présents, deux ou trois jugent la causeet l’exécutent, quod, si omnes interesse nequeant, duo vel tres causam cognoscant et exequantur. Cette clause est établie pour que la délégation ne devienne pas inutile par le seul fait qu’un ou deux des délégués sont empêchés de se présenter ou bien encore s’y refusent délibérément. Toutefois, cet empêchement et ce refus doivent être prouvés ou par un envoyé, ou par des lettres, ou de quelque autre manière qui soit cano­ nique. Cf. c. 21 du titre cité. 3° Cessation du pouvoir délégué. — Le pouvoir dé­ légué peut cesser d’exister pour diverses causes, savoir : 1. La mort du délégué; à moins qu’il n’ait été expressément stipulé dans le mandat, que le pouvoir doit passer aux héritiers, ou encore à moins que la délégation n’ait été faite principalement en raison de la dignité ou de la charge elle-même qui est transmise tout entière aux successeurs, c. 14 du titre cité. — 2. La mort du déléguant, si la cause est restée encore intacte, re adhuc integra, c. 30 du titre cité. La raison est que le délégué n’exerce pas son pouvoir en son propre nom, jure proprio, mais seulement au nom du déléguant, ex mandato alterius, dont la mort enlève nécessairement son principe à la délégation ; cepen­ dant, lorsque le délégué a déjà commencé d’expédier la cause qui lui avait été confiée, il l'a rendue sienne, et il se voit ainsi continuer son autorité, au nom du droit et pour le bien public, nonobstant la mort du déléguant. — 3. La révocation, soit expresse, soit tacite, du mandat de délégation, pourvu toujours que la 258 DÉLÉGATION — DÉLIT 257 cause n’ait pas encore été juridiquement entamée, re adhuc integra, 1. I, tit. lit, De rescriptis, c. 24. — 4. L’accomplissement du mandat, en sorte que la cause soit complètement finie. Or, en matière judiciaire, le mandat est censé se prolonger jusqu'à l’exécution de la sentence, c. 9 du titre cité : ex quo judex delegatus per se vel per alium, sententiam exequi mandavit vel mandari præcepit, ejus auctoritas et jurisdictio cessat; quia semel est officio suo functus. — 5. L’expi­ ration du temps fixé dans le mandat de délégation, à moins que les parties intéressées ne consentent à pro­ roger les pouvoirs du délégué, chose qui pourtant doit être faite avant le terme de l’époque préfixée, in tem­ pore utili, c. 4 du litre cité; L II, tit. xxvin, De appellat., c. 12. — 6. La renonciation légitime du man­ dat, de lapart du délégué; ou encore une sous-déléga­ tion de la commission tout entière qu'on pourrait in­ terpréter comme une abdication de l'office délégué lui-même, c. vtdu litre cité, in-6». — 7. Enfin, la récu­ sation légitime de la personne du délégué, pour des motifs canoniques de suspicion (voir Jugement); et tant que cette cause de suspicion n’est pas encore jugée, les pouvoirs du délégué restent suspendus, aussi bien que son droit de sous-déléguer, c. v du titre cité, in 6°. Cf. Lega, De judiciis ecclesiasticis, part. I, § 3. I.eiirenius, Forum ecclesiasticum, 1. I, tit. xxix, Venise, 1729; Reillenstuel, Jus canonicum universum, t. I. tit. xxtx, Anvers, 1755; Schmalzgrueber, Jus ecclesiasticum universum, I. 1, tit. xxtx, Ingolstadt, 1726; Pirhing, Jus canonicum, 1. 1, tit. xxtx; Dillingen, 1722; Fagnan, Commentaria in I lib. Decretalium, tit. xxtx, Besançon. 1710; De Justis, De dispen­ sationibus matrimonialibus, passim, Lucqiics, 1726 ; Pyrrhus Orradus. Praxis dispensationum apostolicarum, passim, Venise, 1735; De Angelis, Praelectiones juris canonici, 1. I, tit. xxtx, Rome. 1847; Santl, Praelectiones juris canonici, 1. I, tit. xxtx, Ratisbonne, 1898; Lega, De judiciis ecclesiasticis, t. t, part. I, § 3. Rome, 1905 ; Seltastianelli, De personis eccle­ siasticis, part. I, c. it, Rome, 1896. E. Valton. François, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, né en 1637 à Montel en Auvergne, mort le 13 octobre 1676. Il lit profession à l’abbaye de SaintAllyre de Clermont le 2 mai 1656. Ses supérieurs le chargèrent de préparer une nouvelle édition des œuvres de saint Augustin. Il se mil avec ardeur au travail et put bientôt l’annoncer en publiant le Prospectus des oeuvres de saint Augustin, Paris, 1671. Deux ans plus tard parut ; L’abbé commendalaire où l’injustice des commendes est condamnée par la loi de Dieu, par les décrets des papes et par les ordonnances pragmatiques et concordats des rois de France, par le sieur Desboisfranc, docteur en l'un et l’autre droit, in-12, Cologne, 1673. On ne tarda pas à savoir que dom Delfau était I auteur de cet ouvrage imprimé en réalité à Compïè­ gne, et une lettre de cachet l’exila à l’abbaye de SaintMahéen Basse-Bretagne. Dom Blampin fut alors chargé de continuer les travaux de l'édition des œuvres de saint Augustin. Dom Delfau périt dans un naufrage en --rendant à Brest pour prêcher le panégyrique de sainte Thérèse. Il avait encore publié : Réponse au livre inti­ tulé: L'abbé commendalaire et réfutation de celle ré! ose par une lettre de M.Schouten à l’auteur contre les commendataires et le mauvais usage qu’ils fai­ saient de leurs bénéfices, in-12, Cologne (Compïègne), l',?3. La deuxième partie de L’abbé commendalaire, parue en 1654 sous le nom du sieur de Froidmont. est de dom Gerberon. On doit encore à dom Delfau : Libri de Imitatione Jesu Christi Johanni Gerseni abbati ■ t. S. Benedicti iterum asserti, maxime ex fide mss. exemplarium, in-8°, Paris, 1673, 1674, 1712. Une Apo. : e du cardinal de Furstemberg, parue en 1674 et n -iquefois attribuée à dom Delfau, est en réalité de dom Gourdin. DELFAU Dom F. Le Cerf, Bibliothèque historique et critique des DE THÉOL. CATH0L. auteurs de la congrégation de Saint-Maur, in-12, La Haye, 1726, p. 80-87 ; [dom Tassin,] Hist, littéraire de la congrégation de Saint-Maur, in-4·, Paris, 1770, p. 78 ; Ziegelbauer, Historia rei literariæ ord. S. Benedicti, t. in, p. 395; t. IV, p. 109, 245, 616, 711; [dom François,] Bibliothèque générale des écrivains de l’ordre de S. Benoit, t. I, p. 241 ; Ch. de Lama, Bibliothèque des écrivains de la congrégation de Saint-Maur, in-12, Munich et Paris, 1882, p. 48; Kirchenlexicon, t. ut,'col. 1488-1489; A. Ingotd, Histoire de l'édition bénédictine de saint Augustin, Paris, 1903, p. 29-34. B. Heurtebize. né à Parme, acquit quelque renom dans les belles-lettres et l’astronomie et fut docteur en médecine. S’étant rendu en Hongrie, il fut le médecin du roi Ferdinand. En Angleterre, où il passa ensuite, on l'accusa calomnieusement d'héré­ sie. Il revint en Italie, et Pie V lui fit bon accueil. Il mourut en 1566. On a de lui : 1» De summo romani pontificis primatu et de ipsius temporali ditione de­ monstratio, in-4», Venise, 1547 ; 2» De proportione papæ ad concilium et de utroque ejusdem principatu cer­ tissima et novissima decisio, in-4», Parme, 1550; elle a été reproduite par Rocaberti, Bibliotheca pontificia, t. vil, p. 8-26; 3» Mariados I. Ill, chant en l’honneur de la sainte Vierge, 1537, etc. DELFINO César-Pierre-Michel, AITo, Memorie degli scrittori e letterati Parmigiani, t. iv, p. 95-107; Hurter, Nomenclator, 3· édit., Inspruck, 1907, t. ni, col. 49. E. Mangenot. Notion. II. Division. Le délit est la violation extérieure et coupable d’une loi humaine, ecclésiastique ou civile. Cf. D’Annibale, Summula theologiæ moralis, part. I, tr. VI, tit. i, a. 1, n. 296-299. 3 in-8», Rome, 1889-1892. t. t, p. 278-294; Tilloy, Traité théorique et pratique de droit canonique, 1. II, tit. iv, c. I, § '1, 2 in-8», Paris, 1895, t. n, p. 269 sq.; Ojetti, Synopsis rerum mora­ lium et juris pontificii, alphabetico ordine digesta, v» Delictum, 2 in-4», Prato, 1905, t. I, p. 532. Dans le langage ordinaire, délit et crime sont consi­ dérés comme synonymes. Il en est quelquefois égale­ ment ainsi, dans le droit civil, où, par exemple, l'ex­ pression « corps du délit » signifie l'action même du crime, par opposition aux circonstances qui l’accom­ pagnent. Mais, dans le droit canonique, plus souvent encore, ces deux termes sont pris l’un pour l'autre, quoique le mot crime soit réservé, de préférence, dans bien des cas, pour désigner les infractions les plus graves: celles, parexemple, qui sont directement contre Dieu, contre le bien général de la société, ou contre la vie et l’honneur du prochain. Voir Crime, t. m, col. 2325. Le délit est donc comme un diminutif de crime. Ce concept correspond assez, logiquement au sens étymo­ logique du mol, qui vient de delinquere, délaisser, abandonner, manquer : ce qui indique une déviation, un écart du droit chemin, un éloignement de l'exac­ titude, plutôt qu’une vraie révolte contre le législateur, ou une atteinte formelle portée à l’ordre social. C'est pour ce motif que plusieurs auteurs ont simplement défini le délit: la violation d’une loi pénale. Cf. Vinnius Arnoldus, Institutiones Justiniani cum notis, 1. IV, tit. iv, in-12, Amsterdam, 1669 ; 2 in-12, Paris. I860; D’Annibale, Summula theologiae moralis, loc. cit., n. 296, t. i, p. 278; Ojetti, Synopsis rerum moralium et juris pontificii, t. I, p. 532. Néanmoins, le mot délit comprend aussi la violation des lois humaines obligeant en conscience. Il est extrêmement difficile, pour ne pas dire impos­ sible, de tracer, entre les faits répréhensibles appelés crimesou délits, une ligne de démarcation qui les par­ tage en deux classes bien tranchées, le même fait pou­ vant être crime oudélit, suivant les circonstances. Pr ei­ ser où finit le délit et où commence le crime, est un de ces problèmes que les criminalistes ont en vain essayé DÉLIT. — I. I. Notion. — IV. - 9 £59 DÉLIT de résoudre. La législation moderne, pas plus que l'ancienne, ne renferme une définition adéquate de ces deux termes. Le droit français, par exemple, en éta­ blissant trois catégories d'infractions aux lois : crimes, délits, contraventions, les distingue, non par la gravité des faits eux-mêmes, mais par la difference des peines encourues. L’infraction punie par les peines de simple police est une contravention ; celle qui expose aux peines correctionnelles est un délit; celle, enfin, qui entraîne une peine afflictive ou infamante est un crime. Code pénal français, a. 1. F’Iusieurs auteurs ayant cru apercevoir dans cette classification une véritable définition des infractions légales, l'ont très vivement attaquée. N'est-il pas illo­ gique, disent-ils, de classer les violations de la loi, non d'après leur gravité intrinsèque, ou celle qui découle des circonstances don t elles sont entourées, mais d'après la peine encourue, et suivant les tribunaux appelés à en connaître? D’autres voient là un véritable mépris de la dignité humaine, et une tendance au despotisme, car il suffirait à un tyran de décréter une peine afflictive ou infamante contre un fait quelconque, pour que celuici devint légalement un crime. Cf. Rossi, Traité de droit pénal, 3 in-8”, Paris, 1825, t. I, p. 240 sq.; Boitard, Code d’instruction criminelle, in-8°, Paris, 1837 ; Mel Isidore, Il nuovo codice penale italiano, 1. I, tit. i, a. 4, in-4», Rome, 1890, p. 24-28. Ces reproches seraienljustifiés, si le législateur avait réellement voulu par ce moyen donner une définition juridique des diverses catégories d’infractions pos­ sibles. Mais telle ne semble pas avoir été son intention. Au contraire, il parait plutôt s’èlre préoccupé d'éluder la difficulté. En effet, il évite avec soin d’attacher, a priori, à un fait quelconque la quali fication de crime, et de déclarer ensuite passible d'u ne peine afflictive ou infamante celui qui le commettrait. Son procédé est tout autre. Passant en revue les divers faits susceptibles d’ètre punis, il fixe pour chacun d eux une peine proportionnée à leur gravité. Puis, dans le but de simplifier le langage juridique, et afin de fournir une règle pratique aux magistrats, il divise ces peines en trois grandes catégories, d’après leur degré. En outre, comme un rapport constant doit exister entre le châtiment et la faute, il affirme que ces trois catégories de peines correspondent à trois catégories de faits répréhensibles, et à chacune d'elles il impose un nom spécial. Les infractions punies, à cause de leur perversité plus grande, par les peines les plus sévères, sont, par lui. appelées crimes; les autres qui tiennent le milieu dans l’échelle des moyens de répression, sont les délits; enfin, les plus légères sont les contraventions. Mais il n’y a là que trois caté­ gories purement nominales, sans aucune prétention à une définition strictement philosophique. Ainsi le fait délictueux n'est pas défini par la pénalité. Celle-ci ne sert pas de base à une définition théorique et scien­ tifique; elle est seulement le fondement d’une règle pratique, claire, invariable et sûre, servant aux magis­ trats â déterminer, avec plus de facilité, la compétence des tribunaux. Cf. Chauveau el Hélie, Théorie du code pénal, 6 in-8», Paris, 1853, t. t, p. 34; Ortolan, Élé­ ments de droit pénal, leçons professées à la faculté de droit de Paris, 2 in-8°, Paris, 1854-1856, t. i, p. 282; Bertauld, Cours de code pénal, in-8», Paris, 4873, p. 416 sq. Les explications, présentées à ce sujet par les défen­ seurs du code, n’ont pas empêché beaucoup d’autres juristes de trouver fort défectueuse la rédaction de ce premier article, qui, pour être compris, n’exige rien moins que la connaissance complète de tous les autres articles dont le code pénal est composé. Or, c’est là assurément un grave défaut. Une loi, comme une défi­ nition, doit se suffire à elle-même. 260 Ces discussions montrent combien il serait difficile de donner du délit une définition abstraite, philoso­ phique et juridique. Inconnue dans l'ancien droit romain et dans le droit civil moderne, elle existe moins encore dans le droit canonique, ou les mots délit et crime sont pris indifféremment l’un pour l'autre,autant par le texte officiel du Corpus juris ca­ nonici, que par les canonistes les plus autorisés. Chez ceux-ci, cependant, on constate, en plus d’un endroit, la tendance à se servir du mot crime, plutôt que de celui de délit pour désigner les fautes les plus graves. Cf. Leurenius, Forum ecclesiasticum, in quo jus ca­ nonicum explanatur, I. V, tit. I, in-fol., Venise. 1729, t. I, p. 1 sq.; Reilfenstuel, Jus canonicum universum, 1. V, lit. I, 6 in-fol., Venise, 1730-1735, t. v, p. 1 sq.; Gonzalez, Commentaria perpetua in singulos textus quinque librorum Decretalium Grigorii IX, 1. V, tit. xxiii, c. ι-n; tit. xxvi, c. 1, 5 in-fol., Venise, 1735, t. v, p, 275 sq., 285; Schmalzgrueber, Jus ecclesiasti­ cum universum, I. V, part. I, tit. I, n. 4-15, 6 in-4», Rome, 1843-1845, t, va, p. 1 sq. ; Zallinger, Insti­ tutiones juris ecclesiastici ordine Decretalium, 1. V, tit. 1, S 4-15, 5 in-8«, Rome, 1823, t. v, p. 4-16; De Angelis, Prælectiones juris canonici ad methodum Decretalium, 1. V, tit. I, 4 in-8», Rome, 4887-1891, t. iv, p. 9sq.; Wernz, Jus Decretalium, 1. V, De jure criminali, part. II, sect. I, § 4-5; part. Ill, sect. i,c. Ivii ; sect, ii, c. i-m, 5 in-8°, Rome, 1898-1907, t. v, р. 167-177, 393-650. II. Division. — Comme les crimes, les délits se divisent en plusieurs classes, en raison : 1» de leur objet; 2» des personnes qui les commettent; 3» du for ou tribunal dont ils relèvent; 4» de leur notoriété. Voir Crime, t. ni, col. 2326. Outre ces divisions, l’ancien droit admettait le quasidélit. Celui-ci se distingue du délit proprement dit. en ce qu’il exclut l'intention de nuire, et n'est que le résul­ tat d’une imprudence, ou d'une négligence, mais, néan­ moins, non totalement excusable. Celte distinction est restée dans la plupart des droits modernes. Cf. Code civil français, a. 1382 sq.; Ojetti, Synopsis rerum mora­ lium et juris pontificii, v» Delictum, t. I, p. 533. Fagnan, Commentaria in quinque libros Decretalium, 5 in-fol., Venise, 1697, t. v, p. 6,13, 91, 152,169,185, 304, 371 sq., 611. 621, 649; Vinnius Arnoldus, Institutiones Justiniani cum notis, I. IV, tit. 1, iv, in-12, Amsterdam, 1669; 2 in-12, Paris, 1800; Gonzalez, Commentaria perpetua in singulos textus quinque librorum Decretalium Gregarii IX, 1.1, tit. xi, c. iv, n. 8; tit. xxix, c. xxvn, n. 10; tit. xxxi, c. n, n. 8; 1. II, tit. i, с. X, n. 10-18; tit. xxiv, c. xn, n. 1; 1. Ill, tit. I, c. vm-ix, xiv; I. IV, tit. xvn ; 1. V, tit. x, n. 1 ; tit. xxni. c. i-n ; lit. xxvi, c. i, 5 in-fol., Venise, 1737, 1.1. p. 308, 490, 528 ; t. n, p. 27-30, 401 ; t. Ill, p. 20 sq., 31; t. IV, p. 166: t. v, p. 166, 275 sq., 285; Schmalzgrueber, Jus ecclesiasticum universum, 1. V, tit. i, x, XX IU, xxiv, xxxvn, 6 in-4», Rome, 1843-1845, t. v a, p. 1 sq., 373 sq.. 829; t. v b, p. 1 sq., 227 sq. ; Beccaria, Traité des délits et des peines, traduit par Morellet, in-12, Paris, 1766; par Hélie, in-12, Paris, 1871 ; Muyart de Vouglas, Les lois cri­ minelles de France dans leur ordre naturel, in-fol., Paris, 1780, p. 41 sq. ; Bentham, Traité de législation civile et pénale, 3 in-8·, Paris, 1820, t. il, p. 210; Zallinger, Institutiones juris ecclesiastici ordine Decretalium. I. V, tit. i, § 1-19, 5 in-8·, Rome, 1823, t. v, p. 1-20; Rossi, Traité de droit pénal, 3 in-8·, Paris, 1825,1.1, p. 248 sq. ; t. II, p. 94 ; Rauter, Traité théorique et pratique de droit criminel, 2 in-8·, Paris, 1836,1.1, p. 118 sq., 169 sq. ; t. n, p. 2, 110; Boitard, Code d'instruction criminelle, in-8·, Paris, 1837, p. 22 sq.: Ortolan, Éléments de droit pénal, leçons professées à la faculté de droit de Paris, 2 in-8·, Paris, 1854-1856, t. I, p. 242 sq., 279, 282 sq. ; Demangeat, Cours élé­ mentaire de droit romain, 2 in-8·, Paris. 1864-1865, t. il. p. 432 sq. ; Blanche, Études pratiques sur le code pénal, 7 in-8·, Paris, 1861-1872, t. i. p. 2sq.; LeSellyer, Traité delà criminalité, 2 in-8·. Paris, 1867-1871; München. Das canonische Gerichtsverfahren und Strafrecht, 2 in-8·, Cologne. 1865, t. n, p. IM sq., 262 sq. ; Bertauldt, Cours de code pénal, in-8·, Paris, 1873, p. 118 sq., 192 sq., 530; Chauveau et Hélie, Théorie du code pénal, 6 in-8·, Paris, 1873, t. 1, p. 34; t. it, p.5 sq. ; 261 DÉLIT De Angelis, Praelectiones juris canonici ad methodum Deere· talium,V, tit. I, xxiii sq., 4 in-8·, Rome, 1887-1892, t. iv,p. 9 sq., 297 sq. ; D’Annibale, Summula theologiæ moralis, part. I. tr. VI, tit. I, a. 1, n. 296-299, 3 in-8·, Rome, 1889-1892, t. i, p. 278-284; Mel Isidore, Il nuovo codicc pénale Italiano, 1. I, tit. I, a. 1, in-4‘, Rome, 1899, p. 24-28; Tilloy, Traité théorique et pratique de droit canonique, 1. II, t. iv, c. I, § 1-5, t. n, p. 269-281; Santi, Praelectiones juris canonici j uxta ordinem Decretalium Gregorii IX, 1. V, tit. v. 5 in-8·, Ratisbonne, 1898, t. v, p. 5 sq. ; Vidal, Droit criminel, in-8·, Paris, 1901, p. 86 sq. ; Ojetti, Synopsis rerum muralium et juris pontificii, alphabctico ordine digesta, v Delictum, 2 in-4°, Prato, 1905, 1.1, p. 532 sq. ; Dalloz, Dictionnaire pratique de droit, v*· Crimes et délits, Délit, in-fol., Paris, 1905, p. 395 sq., 419 sq. ; Garraud, Précis de droit criminel, in-8·, Paris, 1907, p. 60 sq., 128, 146, 358; Wernz, Jus Decretalium, I. V, De jure criminali, part. II, sect. i. § 4-5; part. Ill, sect. 1, c. i-vii; sect, n, c. 1-iu, 5 in-4·, Rome, 1898-1907, t.v, p. 167-177, 393-650. T. Ortolan. né à Gènes en 1734 de parents Israélites, s'occupa du commerce de son père jusqu’à 17 ans. L’abbé Franzoni l’instruisit dans le ca­ tholicisme et le baptisa en 1753 sous les prénoms de Paul-Marcel. Le nouveau converti commença alors ses éludes au collège de Gènes; il les continua à Rome, où il reçut la prêtrise en 1758. 11 s’attacha à une commu­ nauté de prêtres génois et se livra avec eux à Rome à la prédication et au ministère. En 1783, il fut appelé comme professeur de théologie â Sienne. 11 y prit part a une controverse relative à la communication des Arméniens unis et non-unis pour les baptêmes, les mariages et les funérailles. Eu 1783, parut â Venise une dissertation italienne, qu'on attribuait au jésuite dalmate Martinovich, et dans laquelle l’auteur préten­ dait que cette communication in sacris et l’assistance à la messe des non-unis étaient tolérées par le saintsiège. Le marquis de Serpos, banquier arménien, qui habitait Venise, présenta cet écrit à la Propagande. La faculté de théologie de Sienne censura cette disserta­ tion, le 15 décembre 1781, et elle décida que les Armé­ niens unis pouvaient bien, pour la célébration de leurs fêtes, se conformer au calendrier des schisma­ tiques, mais non assister à leurs cérémonies religieuses. On attribua la rédaction de cette censure à Delmare. Dominique Stratico, dominicain et évêque de Cresina en Dalmalie, publia à Sienne un Examen théologique île la censure. Delmare répliqua par une brochure italienne, intitulée : Principes théologiques peur ser­ vir de préservatif contre les erreurs de VExamen, in-8», Sienne, 1786. Delmare passait pour être favorable au parti janséniste, répandu en Italie. Il avait collaboré à l'édition faite à Gènes en 1779 de V Educatione ed istruâonecristiana, ossia catechismo universale, 3 vol., deGourlin, ouvrage qui fut mis à l'index par décret du 20 janvier 1783. Delmare défendit ce catéchisme en six lettres, assez aigres. En 1789, il devint professeur d’Ecriture sainte à Pise, et publia : Prælecliones de lucis theologicis Senis habites. Cet ouvrage fut mis à l'index, le 9 décembre 1793, et condamné par le SaintOffice, le 5 mars 1795. Delmare n’assista pas au synode de Pistoie, et n'écrivit pas en sa faveur, comme l’a prétendu Grégoire. Le 5 novembre 1817, il adressa à l'archevêque de Pise une déclaration, par laquelle il se soumettait aux décrets de l'index et du Saint-Office ainsi qu’aux constitutions et décisions dogmatiques des papes, révoquant tout ce qu’il aurait dit et écrit de con­ traire. Cette déclaration fut envoyée à Rome, et le car­ dinal Fontana en félicita l’auteur. Delmare rompit toute relation avec les jansénistes, et notamment avec l’abbé Clément. Il mourut le 17 février 1824, dans sa 96e année. DELMARE Paul-Marcel, Merier, Mémoires de religion (extrait dans l’Ami de la religion, t. xi.ui, p. 238) ; Ami de la religion, n. du 12 juin 1822, t xxxii: Picot. Mémoires pour servir à l’histoire ecclésias­ tique pendant le xvin· siècle, 3* édit., Paris, 1855.t. v.p. 203-200. E. Mangenot. DEL RIO 232 DEL RIO Martin-Antoine, théologien, jurisconsulte, philologue et historien, naquit à Anvers le 17 mai 1551. Enfant précoce et studieux, il étudia au collège de Lierre, alors tlorissant, les langues classiques qu’il posséda parfaitement, ainsi que l'hébreu et le cbaldéen. Il parlait aussi, disent les biographes, avec une égale facilité le llamand, l’allemand, l'espagnol, l’italien et le français. A Paris.au collège des trois langues ou collège de France, il eut pour maître d'éloquence Denys Lambin, et au collège de Clermont pour professeur de philosophie Maldonat, déjà célèbre. Elève de l’université de Douai que Philippe II venait de fonder, puis de l’université de Louvain où il gagna l'affection de Juste Lipse, il se passionna pour les travaux d'érudition. Juste Lipse cite avec admiration ce fait que le jeune étudiant avait étudié et annoté plus de onze cents auteurs. Bachelier en droit civil dès 1570, il publia aussitôt des notes sur Solin, sur Claudien et sur Sénèque le Tragique, qui attirèrent sur lui l'attention des humanistes. Docteur en droit de l'université de Salamanque, en 1574, il fut nommé presque aussitôt, parle roi d'Espagne, membre du conseil de Brabant, où sa science profonde du droit lui mérita d’être promu, à peine âgé de 28 ans, aux fonctions de vice-chancelier et de procu reur général. A la mort de don Juan d’Autriche, dégoûté de plus en plus du monde, il envoya au roi sa dé mission de toutes ses charges et entra dans la Compagnie de Jésus, le 9 mai 1580, à Valladolid. Après avoir étudié la philoso­ phie, la théologie et l’Écriture sainte à Louvain et à Mayence, il fut nommé professeur de théologie à l'uni­ versité de Douai, puis chargé du cours de philosophie morale au'collège de Liège. C’est de là qu’il entretint une active correspondance avec Juste-Lipse, alors à ■Leyde, et qu’il parvint à convertir son illustre ami au catholicisme. Les lettres de Del Rio à Juste Lipse ont été insérées par Burmann dans son Sylloge epistola­ rum a viris illustribus scriptarum, Leyde, 1727, t. i, p. 501-552. Nommé professeur d'Ecriture sainte à Gratz en Styrie, où une université venait de s’ouvrir, il prend la route de Mayence et trouve le temps d’éditer dans celte ville les Enigmata de saint Aldhelme, A Gratz, il commence par se faire recevoir docteur en théologie et ouvre aussitôt son cours d’exégèse qui lui attire, avec un glorieux renom, la faveur croissante des archiducs d'Autriche. Après avoir édité son commentaire sur le Cantique des cantiques, il est appelé à Salamanque comme professeur d'exégèse, puis envoyé de nouveau en Belgique, où il arriva gravement malade. Il mourut à Louvain le 19 octobre 1608. Ses divers commentaires des Livres sacrés eurent de son temps une grande célé­ brité. Citons : 1» lu Canticum canticorum Salomonis commentarius litteralis et catena mystica, Ingolstadt, 1604; Paris, 1608; Lyon. 1611 ; 2° Commentarius litte­ ralis in Ί hrenos Jerem iæ, Lyon, 1608; 3° Pharus sacræ Sapientia·· seu commentarii sen glossæ litterales in Genesim, Lyon, 1608 ; 4° A dag al ia sacra V. et N. T., Lyon, 1610. La théologie mariale lui est redevable d'un important ouvrage de polémique et de piété : Opusmarianum, Lyon, 1607. Mais ce fut son traité sur la magie et les sorts qui valut à Del Rio la part la plus grande, non point la meilleure toutefois, de sa célébrité : Dis­ quisitionum magicarum I. VI, Mayence, 1593, 1600, 1603, 1606, 1624; Louvain, 1599,1601 ; Lyon,1608, 1612; Cologne, 1633, 1657, 1679; Venise, 1746, etc., ouvrage où l'érudition l'emporte sur la critique, mais qui devint alors le manuel de tous les jurisconsultes. Del Rio prend soin d’avertir ses lecteurs que tous les faits étranges qu’il rapporte sur la foi d’autrui ne méritent pas une égale créance, mais que ce serait la marque d'une coupable légéreté de les rejeter tous. Au reste, les re­ proches adressés par la critique protestante à la naïve crédulité du P. Del Rio, s'appliquent plus justement encore aux auteurs protestants de cette époque, qui ont 263 DEL RIO DÉMÉTRIUS DE CYZIQUE soulevé si violemment les passions populaires dans les questions de sorcellerie. Il convient d'ajouter à tous ces travaux les éditions des œuvres poétiques de saint Orient et de saint Aldhelme : S. Orienti episcopi Jlliberitani Commonitorium, Anvers, 1600; Sala­ manque, 1604; Wittemberg, 1796; dom Martcue a donné de ces œuvres une édition plus complète et plus correcte ; S. Aldhelmi prisci occidentalium Saxorum episcopi / oetica nonnulla, Mayence, 1601. La vie de Martin-Antoine Del Rio a été écrite par le P. Rosvveyde (et non par le P. Suys, sur lequel hésite Sommervogel, t. v, col. 1904) sous le pseudonyme de Herman Langeveld, Anvers, 1609. Dans la Collection de Mémoires relatifs à l’his­ toire de Belgique, se trouve une excellente notice due à M. Devigne, éditeur des Mémoires de Martin-Antoine Del Bio sur les troubles des Pays-Bas durant l'administration de don Juan d'Autriche (1576-1578), 3 in-8·, Bruxelles, 1869-1871. On peut voir encore Bayle, Béponse aux questions d’un provin­ cial, t. ni. p. 235-238; (de Reiflenherg), De Justi Lipsii vita et scriptis. Bruxelles, 1823. Pour les écrits, Sommervogel, Biblio­ thèque de la C" de Jésus, t. v, col. 189'1-1905: Hurter, Nomen­ clator, t. I, p. 191-194; Kirchenlexikon, t. ni. P. Bernard. Andronic, l'un des meil­ leurs théologiens de la Grèce moderne. Né à Calavryta, dans le Péloponnèse, en 1825, Démétracopoulos alla achever scs études en Allemagne, ou, depuis 1857, il se lixa définitivement comme curé de l’église grecque de Leipzig. Nommé, en 1869, docteur honoraire de l’uni­ versité de Leipzig, il mourut d’une bronchite, le 21 oc­ tobre 1872, au retour d’un voyage d’exploration en Orient. Paléographe distingué, il attacha son nom à un bon nombre d’éditions d'anecdota. On a de lui : 1’ Νικολάου έπισκόπου Μεθώνης λόγοι δύο κατά της αίρέσεως των λεγόντων την σωτήριον ΰπερ ημών θυσίαν’ μή τή τρισυποστάτω θεότητι προσαχθήναι, άλλα τώ πατρί μόνω, in-8°, Leipzig, 1865 ; 2” ’Εκκλησιαστική βιβλιο­ θήκη έμπεριέχουσα έλλήνων θεολόγων συγγράμματα, in-8’, Leipzig, 1866, t. l;ce t. I. le seul qui ait paru, contient des traités inédits de Zacharie de Mitylène, Nicétas Stéthalos, .lean de Phourna, Eustrate de Nicée, Nicolas de Méthone, Nicéphore Blemmide, Georges Acropolite ; 3’ Ιστορία τοΰ σχίσματος τής λατινικής εκκλησίας από τής ορθοδόξου ελληνικής, Leipzig, 1867 ; 4’ Ευγενίου τοΰ Βουλγάρεως πραγματεία περί Μουσικής, Trieste, 1868 (ex­ trait de la Νέα 'Ημέρα); 5’ Ναθαναήλ Χύχα τοΰ ’Αθη­ ναίου εγχειρίδιου περί τοΰ πρωτείου τοΰ ΙΙάπα, Leipzig, 1869; l’éditeur n’a pas connu l’excellente réfutation en trois langues qu’a donnée de ce pamphlet le conven­ tuel Egidius a Cesaro dans ses Apologise in Calalatinon Nathanaëlis Xhichæ Atheniensis, Venise, 1678 ; 6’ Δοκίμιον περί τοΰ βίου και των συγγραμμάτων Μητρομανούς τοΰ Κριτοπούλου πατριάρχου ’Αλεξάνδρειάς, in-8’, Leipzig, 1870; 7’ ΙΙροσθήκαι κα'ι διορθώσεις εις τήν Νεοελ­ ληνικήν Φιλολογίαν Κωνσταντίνου Σάθα, in-8’, Leipzig, 1871 ; 8’ ’Επανορθώσεις σφαλμάτων παρατηρηθέντων έν τή Νεοελληνική Φιλολογία τοΰ Κ. Σάθα, in-8’, Trieste, 1872 ; 9’ ’Ορθόδοξος Ελλάς ήτοι περ'ι των γραψάντων κατά Λατίνων και περί συγγραμμάτων αύτών, in-8“, Leipzig, 1872. Bien que dirigés contre les Latins et animés de la passion habituelle aux Grecs en ces ma­ tières, ces divers ouvrages sont des plus utiles à con­ sulter, car l’information de l’auteur est généralement sure. L. Petit. 1. DÉMÉTRIUSChomatianus,archevêqued’Achrida et canoniste grec du xm· siècle. De sa vie même, on ne sait que fort peu de chose. Chartophylax de l'archevêque d’Achrida, il devint titulaire de ce siège en 1216 ou 1217. Il l’occupait encore en 1234 ou 1235 : cette date nous est fournie par la consultation qu ’il eut à donner dans un long procès d’héritage engagé devant le métro­ politain de Thessalonique. Pitra, Analecta sacra et classica, t. vu, col. 455. Parmi les principaux actes de DÉMÉTRACOPOULOS 264 son administration, il faut citer, à cause de leur excep­ tionnelle importance, sa lettre à saint Sabas, l’arche­ vêque de Serbie, sur la juridiction respective des deux Églises d’Achrida et d’Ipek, en mai 1220; le couronne­ ment du despote Théodore Ducas l’Ange au printemps de 1223, et la correspondance avec le patriarche de Nicée Germain II au sujet de l’ordination de l’évêque de Servia, acte tenu pour anticanonique par le patriar­ che de Nicée : cet échange de lettres aigres-douces eut lieu vers 1233, lors de la mission en Épire de l’exarque patriarcal Christophore d’Ancyre. Au reste, si les lettres du prélat d’Achrida ne sont pas toutes datées, elles présentent toutes un intérêt capital tant pour l’histoire de l’époque que pour la connaissance du droit canonique byzantin, dont Chomatianus est l’un des meilleurs représentants. Elles ont été éditées pour la première fois par le cardinal Pitra, d’après le manuscrit 62 de la bibliothèque de Munich, dans le t, vu de ses Analecta sacra et classica Spicilegio Solesmensi parata, in-8’, Paris, 1891. M. Drinov, Sur certains travaux de Démétrius Chomatia­ nus comme documents historiques (en russe), Viz. Vrcmennik, t. 1, p. 319-340; t. n, p. 1-23; A. Mompherratos, ibid., t. n, p. 426-438; J. Palmov, Christianskoé Chténié, 1891, fasc. 3-4; 1892, fasc. 5-6; D. Ruzic, Die Bedrutung des Demetrias Chomatianos fur die Gründungsgeschichte der serbischcn Autokephalkirche, in-8·, léna, 1893. L. Petit. apologiste grec du x· siècle. De sa vie nous ne savons que deux choses, qu’il fut métropolitain de Cyzique, et qu’à la demande de Constantin Porphyrogénète (912-959), fils de Léon le Sage (886-911), il composa un petit traité sur les’ erreurs des Jacobites et des Chatzitzariens ou Armé­ niens, dont l’origine a fort tourmenté les éditeurs. Publié une première fois en latin par Possevin dans son Apparatus, p. 100, et reproduit par la Biblio­ thèque des Pères de Lyon, t. xn, p. 813, il fut édité en grec et en latin par Combelis dans son Auctarium novum, t. n, p. 261, comme une œuvre anonyme; ce ne fut qu’après coup, par l’inspection d’un manuscrit palatin, que l’érudit dominicain découvrit le véritable auteur et signala sa méprise dans une note à son édi­ tion. Cela n’empêcha pas Galland, sur la foi de je ne sais quelle autorité, d’attribuer l’opuscule à Philippe le Solitaire, qui écrivait sous Alexis Comnène (10811118); et, chose surprenante, c’est sous le nom de Phi­ lippe le Solitaire que l’opuscule se trouve dans Migne, P. G., t. cxxvii, col. 879-902. Il est vrai que la se­ conde partie du traité, la Narratio de rebus Armenite, est reproduite une seconde fois par Migne, sous le nom d’Isaac l’Arménien, au t. cxxxn, col. 1237-1257; mais il se pourrait que cette partie de l’ouvrage ne fût pas de Démétrius, question qu’une nouvelle enquête à travers les manuscrits permettrait seule de trancher. Si cette partie est du métropolitain de Cyzique, com­ ment expliquer qu’il ail arrêté sa liste des catholicos d’Arménie à Isaac III Tsoraporétsi (677-703), à moins qu’il ne se soit contenté de copier sans plus son pré­ décesseur dans la matière. Quoi qu’il en soit de la Narratio de rebus Armenia, il est certain que le traité contre les Jacobites est bien de Démétrius, au témoi­ gnage d’un grand nombre de manuscrits, par exemple, VAthous 927, 3666, 3758, 4501 ; le Vaticanus Palatinus 356, le Scorialensis R. I. 15; le Constantinopolitanus Sancti-Sepulcri 391, le Mosquensis 319 et 323. Dans la plupart d’entre eux, l’ouvrage s’ouvre par une épltre dédicatoire encore inédite à l’empereur Con­ stantin. Quelques critiques, comme Lequien et récemment encore l’auteur du Répertoire des sources historiques du, moyen âge, Bio-bibliographie, 2e édit., Paris, 1904, t. i, col-1166, identifient le controversiste dont il vient 2. DÉMÉTRIUS DE CYZIQUE, 265 DEMETRIUS DE CYZIQUE — DÉMISSION d'être question avec Démêtrius le Syncelle, qui fut également métropolitain de Cyzique : c’est une méprise évidente. Le premier a vécu, on l’a vu, sous Cons­ tantin Vil Porphyrogénète, tandis que le second n’occupa le siège de Cyzique qu'un siècle plus tard, sous Romain III Argyre (1028-1034) et Michel IV le Paphlagonien (1034-1041). On a de ce second Démétrius une intéressante contemplation, μελέτη, sur les empê­ chements au mariage, Leunclavius, Jus græco-romanum, t. t, p. 397-406; P. G., t. cxtx, col. 1097-1116; Rhalli-Potli, Syntagma, t. v. p. 354-366; et une ré­ ponse canonique sur les degrés d'affinité entre trois familles. Leunclavius, loc. cit., p. 406-408; P. G., loc. cil., col. 1116-1120; Rhalli-Polli, loc. cil., p. 366-368. C’est sans doute de lui que proviennent encore trois courtes dissertations contenues dans le Mediolanensis 682. fol. 367-375. Le curopalate Jean Skylitzès, au début de son histoire, indique parmi ses sources une chro­ nique aujourd’hui perdue d'un Démétrius de Cyzique, qu'il faut identifier avec le second et non avec le pre­ mier des deux métropolitains de ce nom. K. Krumbacher, Geschichte der byzanlinischenLitleralur, 2'édit., p. 399. avoue ne rien savoir de ce Démétrius. On sait pourtant qu'au mois de janvier 1028. Démétrius, déjà métropolitain, faisait partie du synode de Constanti­ nople, P. G., t. cxtx, col. 837; qu’en l'an 1037, il in­ trigua avec quelques-uns de ses collègues pour ren­ verser le patriarche Alexis et mettre à sa place l'eu­ nuque Jean, frère de l’empereur Michel. P. G., t. cxxn, col. 249. Ces dates, absolument certaines, ont bien leur importance. Rappelons encore un autre détail : dés son avènement à l’empire, Romain Argyre, qui avait noire Démétrius en grande estime, lui conféra, ainsi qua deux autres de ses collègues, le titre de syncelle. Cela eut lieu peu avant le 25 mai 1029, car SainteSophie fut témoin ce jour-là, à l'occasion de la Pente­ côte, d'une petite querelle de préséance, les métropoli­ tains du synode refusant de céder aux nouveaux dignitaires la place d'honneur. P. G., t. cxxil, col. 217, 220. L. Petit. 3. DÉMÉTRIUS DE LAMPE, hérétique du ΧΠ* siècle, originaire de la petite ville de Lampe, dans la Phrygie du sud-ouest, près de la ville actuelle de Sondourlou; il avait rempli en Europe, spécialement en Allemagne, plusieurs ambassades importantes, quand, au retour de l'une d'elles, il se mit à reprocher publi­ quement aux Occidentaux leur doctrine sur le Fils de Dieu, qu'ils tenaient tout à la fois, disait-il, pour égal et inférieur au Père. Ce fut un grand scandale chez les docteurs de Byzance de voir un homme étranger au clergé oser émettre une opinion théologique. Le débat -julevé par Démétrius n'enfui pas moins passionnant : clercs, moines, laïques, empereur, portefaix, tout le monde s’en mêla. Il s'agissait surtout de savoir quel sens il convenait d'attribuer à la parole évangélique : Mon Père est plus grand que moi. C’était renouveler 1j vieille discussion des ariens. Après de vains efforts pour ramener Démétrius dans le droit chemin, l’empereur Manuel Comnène, qui avait dès le début pris h direction du débat, soumit la question au synode qui . examina en plusieurs séances, mars et avril 1166. Le 4 avril, l’empereur sanctionna par un édit solennel .· sentence synodale; mais tout ne fut point fini avec c-.-tte promulgation. Durant quatre ans encore, la discussion continua d’agiter les esprits. Chose curieuse, undis que nous possédons des renseignements assez mondants sur les partisans principaux de Démétrius, nous n’avons sur lui aucune donnée précise, hormis les quelques indications fournies par l’historien Cinnatne, 1. VI, n. 2, P. G., t. cxxxm, col. 616-624. De 1 ouvrage composé par l’hérétique pour défendre son système, il n'est rien resté, pas même le titre. Nous 266 nous permettons, pour finir, de renvoyer le lecteur à l'élude que nous avons donnée ailleurs sur cette curieuse, mais futile controverse. Voir nos Documents inédits sur le concile de 1166 et ses derniers adver­ saires, dans les Vizantiskii Vremennik de SaintPétersbourg, 1904, t. xi, p. 465-493. L. Petit. • DEMISIANOS Jean, né à Zante ou peut-être à Céphalonie, fit ses études au collège Saint-Athanase à Rome de 1588 à 1595 et y professa le grec pendant trois ans. Après avoir pris à Padoue le grade de docteur, il dirigea une école à Zante et y prêcha avec succès le catholicisme, ce qui lui attira une violente persécution. Il revint à Rome où il fut un des familiers du cardinal Octave Bandini et bibliothécaire du cardinal François Sforza. Les ducs de Mantoue l'envoyèrent à Paris ou il mourut en 1610. Nous n’avons de lui que deux lettres et quelques poésies. E. Legrand, Bibliographie hellénique au xvn' siècle, t. ni, p. 180-184. S. PÉTRIDÈS. DÉMISSION (dimissio, resignatio, renuntiatio, ejuratio). C’est l’acte par lequel on fait abandon d'un bénéfice, dignité, fonction, administration, etc., entre les mains du supérieur légitime qui l’accepte. — I. Ex­ plication de la définition. II. Qui peut démissionner? III. Quelles causes justifient la démission? IV. La dé­ mission peut-elle être conditionnelle? V. Peut-on reprendre sa démission? I. Explication de la définition. —1° Abandon. — L’abandon doit être volontaire. Extorqué par la force ou même simplement par la crainte, il pourrait donner lieu à une exception quod metus causa que le juge devrait admettre. 2° D’un bénéfice. — Les anciens auteurs ne parlaient en cette matière que des bénéfices, mais l'état actuel de l’Eglise oblige à envisager d’autres cas de démission et à régler des espèces beaucoup plus importantes au bien public que les résignations des bénéfices simples de l’ancien régime. 3° Entre les mains du supérieur légitime qui l'ac­ cepte — Le supérieur légitime dont il est ici question est le pape, quand il s’agit de la dignité épiscopale. Les prétentions en sens contraire de Napoléon Ier n'ont pas été admises parle Saint-Siège. Voir d'Haussonville. L'Église romaine et le premier empire, Paris, 1868, t. vi. Un arrêt du parlement du 28 mars 1765 et aupa­ ravant un arrêt du conseil du roi du 26 avril 1657 avaient reconnu le droit exclusif du pape. On en fit état contre les prétentions de Charles X en 1828. Cf. Prompsault, Dictionnaire de droit et de jurispru­ dence en matière ecclésiastique, édit. Migne, 1849, t. n, col. 52, 53. Pour les autres bénéfices, le principe est que : Qui potest conferre beneficium, etiam ejus renuntiationem acceptare valeat. La règle n’est cepen­ dant pas sans quelques exceptions. Si plusieurs per­ sonnes ou corps concourent à la collation d’un bénéfice, l'acceptation de la démission doit émaner de ces diltérentes sources de collation. Tel est le cas d’une élec­ tion suivie de la confirmation par le supérieur, tel est encore celui de la présentation par un patron suivie de l’institution par l'autorité ecclésiastique. Mais il faut noter qu’un laïque, quelle que soit sa dignité, ne peut être considéré comme le supérieur ecclésiastique d’un clerc et que, par suite, malgré le droit de patro­ nage dont il pourrait être honoré, il n’a pas qualité pour intervenir dans l'acceptation de la démission du titulaire d'un bénéfice. Ceci s’applique même aux rois et aux empereurs ayant droit de patronage, sauf s'ils ont reçu sur ce point spécial un privilège apostoliqu Dans l’état actuel de l’Êglise de France, on voit que toutes les fonctions ecclésiastiques, offices ou bénéfices, étant conférées librement par l’évêque, c'est lui seul 267 DÉMISSION qui a qualité pour recevoir et accepter les démissions. Recevoir les démissions n 'est pas plus de la compé­ tence du vicaire-général que faire les nominations. Ces actes sont au nombre des actes de juridiction que l'évèque est supposé s’ètre réservés en donnant des lettres de grand-vicaire. Il faudrait qu’il y fût fait une mention expresse de ces pouvoirs pour que le vicaire général les eût. Il faut appliquer au chapitre cathedrae sede vacante le principe général qu'il ne peut accepter les démissions que pour les fonctions qu'il peut confé­ rer. Il peut conférer seul alors les bénéfices qui, en temps ordinaire, sont à la fois de sa collation et de celle de l’évêque; si donc le titulaire d'un de ces bénéfices offre sa démission, le chapitre pourra l'accepter. Mais pour ceux que l'évèque confère seul, le chapitre, ne pouvant pas les conférer sede vacante, ne pourra non plus recevoir la démission des titulaires. Chaque fois que l'abandon volontaire se produit, accepté par le supérieur légitime, il y a démission. Mais cette renonciation peut se réaliser sans avoir été for­ mulée en termes exprès, à plus forte raison sans avoir été rédigée par écrit. I) y a de nombreux cas de démis­ sion tacite. Le cas le plus fréquent, et pour ainsi dire Je seul pratique à notre époque, est l'acceptation d’un bénéfice incompatible avec celui dont on est titulaire. Un curé renonce à sa cure par le fait qu'il en accepte une autre, les fonctions de vicaire général ou un évê­ ché. Le fait d’avoir seulement pris l'habit religieux, sans avoir réservé son bénéfice, constitue aussi un cas de renonciation tacite. L'acceptation de la démission par le supérieur est nécessaire pour que le bénéficier soit délié de ses obli­ gations. Il peut être contraint par les censures à ne pas déserter le poste qui lui avait été confié, ou à y revenir. Sans doute, c’est un principe que chacun peut renoncer à son droit, mais à condition de ne pas nuire à autrui en négligeant un devoir corrélatif de ce droit. A cause du lien tout spécial qui rattache l’évêque à son Eglise, lien assimilé â un mariage spirituel, une pareille désertion serait particulièrement grave. L’évê­ que ne peut donc jamais abandonner son siège sans la permission expresse du souverain pontife, et cela même pour entrer en religion, malgré les facilités spéciales que la loi reconnaît aux autres bénéficiers dans ce cas exceptionnel. Le c. Licet, 18, De regularibus, III, xxxt, reconnaît en effet aux bénéficiers le droit d’entrer en religion con­ tre la volonté de l’évêque. La conséquence logique serait qu’il ne soit pas nécessaire de lui demander à proprement parler une acceptation de démission qu’il ne peut refuser sans se mettre en opposition avec les canons. Mais encore faut-il se souvenir de l’obéissance promise à l’évêque au jour de l’ordination, de la né­ cessité où l’évèque va se trouver de pourvoir au remplacement. On demandera donc à l’évêque soit de réserver le bénéfice pendant le temps du noviciat, ce qui est le droit commun, c. IV, De regularibus, III, xiv, in 6°, soit d’accepter la démission. Le départ du bénéficier pour un ordre religieux, effectué sans que l'évèque ait été mis à même de manifester sa volonté, pourrait exposer le bénéficier à se voir rappelé, s’il était prouvé que son départ porte un préjudice grave à l'église. De plus, la seule prise d'habit, effectuée dans ces conditions, équivaut à une démission tacite et si le novice ne persévérait pas dans sa vocation, il trouve­ rait, en rentrant dans le monde, son bénéfice occupé par un autre. Voilà pour les bénéfices proprement dits. Mais que faut-il penser des autres fonctions ecclésiastiques con­ fiées par l’évêque à un prêtre : cures amovibles, aurnôneries, vicariats, etc. ? Les textes du droit, rédigés dans le style d'une autre époque, ne parlent que des bénéfices, mais les mêmes raisons demandent que les 268 démissions soient régies, en matière de simples offices, par les mêmes règles. Aussi la S. C. du Concile a-telle, en ces derniers temps, répondu dans le sens de la législation bénéficiaire à des questions posées par les ordinaires de Toulouse et de Parme. L’archevêque de Toulouse demandait : 1" An parochis amovibilibus li­ ceat eo quad non habeant beneficia veri nominis (le bénéfice étant perpétuel par définition), sine ordinarii licentia, parochiis suis renuntiare? An episcopo liceat, ex tibedieniiee præceptp, adhibitis etiam, si opus sit, censuris, eos cogere ut in munere persistant ? La S. C. du Concile a répondu le 9 mai 1844 : Ad negative; ad 2U®, affirmative. L’évèque de Parme a provoqué une réponse plus générale en expo­ sant des espèces plus variées : 1° Utrum liceat sacer­ dotibus, qui beneficio veri nominis non pollent, et speciatim vicariis curatis, oeconomis et capellanis, derelinquere officia ab episcopo illis commissa, non obtenta prius ejus licentia? 2° An ex praecepto obedientiee, adhibitis etiam, si opus fuerit, censuris, episcopus jus habeat eos cogendi ut persistant in suo officio, saltem usquedum ipsis providere valeat per idoneum successorem? La S. C. du Concile a répondu le Tl janvier 1886 : Ad prout exponitur, nega­ tive; ad 2““, affirmative, quoties ex officii dimis­ sione grave detrimentum curæ animarum sil ob­ venturum. Est tamen episcopi sollicite providere de idoneo successore, praesertim cum, rationabili de causa, dimissio expostulatur. II. Qui peut démissionner? — La règle est que tout bénéficier peut démissionner et qu'on peut démission­ ner de tout bénéfice. On peut même renoncer à la pa­ pauté, et il y en a un illustre exemple. Il y a cependant quelques restrictions à ce droit, fondées sur l’ordre public. La principale provient de la bulle de Pie V, Quanta Ecclesiæ, n. 58, du 3 avril 1568, ou le S 3 interdit à tout clerc constitué dans les ordres majeurs de résigner son bénéfice ou son office, s'il n'a par ailleurs de quoi sub­ venir à sa subsistance. Le concile de Trente avait déjà obéi à une préoccupation analogue, sess. xxt, c. 2, De reform., en déclarant nulle la résignation du bé­ néfice qui avait servi de titre au moment de l’ordina­ tion. Pour qu'une semblable démission puisse avoir son effet, il faut que : T’ le démissionnaire ait déclaré qu’il s’agit de son titre d’ordination ; 2» qu’il soit établi qu’il a par ailleurs de quoi se suffire. Ne parlons que pour mémoire du cas, autrefois cé­ lèbre, mais peu pratique de nos jours et dans notre pays, prévu par la règle 19' de la Chancellerie, appelée vul­ gairement la règle de viginti. Elle s’exprime ainsi : Si quis in infirmitate constitutus resignaverit... ali­ quod beneficium... sive simpliciter... et postea infra viginti dies... de ipsa infirmitate discesserit..., colla­ tio... sit nulla et beneficium ...per obitum censeatur vacare. III. Quelles causes justifient la démission? — Puisque le supérieur doit intervenirpour accepter ou re­ fuser la démission,sur quoi devra-t-il appuyer sa décision?Il n’a pas le droit d’accepter la démission, si elle n’est pas justifiée par une cause juste et prévue par le droit. La rubrique du c. 10, De renuncliatione, aux Décré­ tales de Grégoire IX, formule les cas légitimant la dé­ mission des évêques en deux vers latins : Debilis, ignarus, male conscius, irregularis, Quem mala plebs odit, dans scandala : cedere possit. Le lien qui rattache les bénéficiers inférieurs à leurs postes étant bien moins étroit que le mariage spirituel contracté par l’évèque avec son Eglise, les six raisons qui justifient la démission épiscopale, seront suffisantes et même surabondantes parfois pour que l'évèque puisse accepter la démission d'un bénéficier. 2G9 DÉMISSION 270 conditionnelle n'est pas absolument impossible, mais 1° L'incapacité physique, provenant de la vieillesse ou très strictement réglementée, comme nous le verrons de la maladie, n'est jamais une raison suffisante pour tout à l'heure. Mais toutes les prescriptions de la loi priver quelqu'un de son bénéfice, même en assurant par ailleurs sa subsistance, mais elle peut être une rai­ canonique fussent-elles observées, qu’il faudrait encore prendre garde à ne pas tomber dans la simonie au sens son d'accepter la démission librement offerte. Bien que strict. Donc, jamais une démission ne doit avoir pour le moyen canonique, qui consiste à laisser à un impotent condition une somme d'argent à verser au démission­ son bénéfice et ses revenus en l'obligeant seulement à payer la portion congrue â un vicaire,pourvoie suffisam­ naire, même sous prétexte de le faire rentrer dans les frais qu a pu entrainer pour lui autrefois son entrée en ment au bien général, on conçoit que le bénéficier, devenu incapable de remplir toutes ses fonctions, pré­ fonction. Il ne sera même pas permis au démissionnaire sous condition, de convenir que les frais entraînés par fère démissionner. Son infirmité justifiera l'acceptation la démission elle-même doiventêtre à la charge de celui de l’évêque, ou du pape, s’il s’agit d'un évêque infirme. qui doit en bénéficier. Illicite aussi serait la condition 2» L’ignorance. — Cette cause ne peut plus guère se que celui qui reçoit le bénéfice résigné devra le rendre réaliser chez les évéques. Il n’y a pas pour eux d’obli­ plus tard au démissionnaire ou à une personne de son gation de posséder la science éminente, la science choix ou réserver à quelqu’un les fruits en tout ou en compétente suffit, et s’ils ne l’avaient pas, ou bien ils partie. Ce serait la simonie confidentielle. n'auraient pas été promus, ou bien il y aurait lieu non En plus de cela, tout pacte entre particuliers sur la pas à accepter leur démission, mais à les déposer. Famatière des bénéfices étant interdit par le droit positif gnan, Comment, in c. tx de renuntiatione, n. 59. Mais ce qui ne se réalise plus chez les évêques pour­ ecclésiastique, c. 8, Décrétales, De pactis, I, xxxv, les rait se rencontrer chez un curé, surtout là où la loi du démissions conditionnelles ne peuvent avoir lieu que concours n'est pas appliquée, et l’évêque pourrait y dans les formes suivantes : trouver une cause suffisante d’accepter une démission. 1» Pour les permutations. — Elles sont légitimes, si 3» Male conscius. — Par là il faut entendre une faute elles sont faites par l'autorité de l'évêque, et pour une tellement grave que, mêmeaprèsen avoir fait pénitence, juste cause dont il est juge. La démission en vue de la le bénéficier se trouverait dans l'impossibilité morale permutation devra se présenter sous la forme suivante : de remplir sa charge avec fruit. le bénéficier remettra sa démission entre les mains de l’évêque en exprimant la condition qu’il ne se démet 4° L’irrégularité. — Elle a pour effet de rendre inhabile à recevoir un bénéfice, mais elle ne prive pas qu'en vue d'acquérir tel autre bénéfice. L’évêque jugera ipso jure du bénéfice qu'on possédait au moment où s’il doit l'accepter dans ces conditions. S’il ne l’accepte on en a été frappé. Cependant il est naturel qu’on ac­ pas, la démission ne produit aucun effet, puisqu’elle cepte la démission offerte par un irrégulier. était liée à la réalisation de la condition. S'il l’accepte, 5» La haine du peuple pour son pasteur, qu'elle la collation, que l’évêque ferait à tout autre que le titu­ soit d’ailleurs justifiée ou non, l'empêche de remplir laire du bénéfice attendu en échange, serait nulle. L'autre utilement ses fonctions, met parfois sa vie en péril ou permutant procède de la même façon. Les deux bénéfices lui rend impossible la résidence nécessaire. Elle peut étant ainsi remis entre les mains de l’évêque, c'est donc être une cause suffisante d’accepter la démission. lui, et non les intéressés, qui exécute la permutation par le moyen d’une nouvelle collation de chacun des 6“ Le scandale. — Si le scandale est grave et que bénéfices. La juste cause sera tirée de l’utilité de seul le départ du bénéficier puisse le faire cesser, ce l’église ou même de la simple convenance des permu­ dernier pourra être tenu en conscience à démissionner, tants. pourvu qu’elle ne soit pas en opposition avec le même s'il est évêque. A plus forte raison, pourra-t-on bien public. Les deux collations doivent se faire en accepter la démission d'un bénéficier inférieur pour même temps, et l'évêque, soit pour l'acceptation des une raison analogue. IV. La démission peut-elle être conditionnelle? — démissions, soit pour la nouvelle collation, doit respec­ ter les droits des tiers (électeurs, patrons), comme il a Que faut-il penser des renonciations conditionnelles si été expliqué plus haut, col. 266. fréquentes autrefois? La seule allusion à ces pratiques Il est clair que la loi ecclésiastique autorisant les éveille le souvenir de pactes simoniaques que l’Église a permutations, ceux qui veulent user de ce droit ont la dû réprouver. Une réglementation sévère domine la matière et nous allons l'indiquer brièvement. faculté de se faire à l'avance les ouvertures nécessaires. Il y a simonie, de droit naturel, quand il y a pacte Il leur est interdit seulement par les canons de faire la pour céder une chose spirituelle ou une chose annexée permutation de leur autorité privée, et par la loi natu­ relle de faire des conventions pécuniaires. Ils expriment â une chose spirituelle, contre un avantage d'ordre à l’évêque leur désir mutuel, donnent leurs démissions temporel. Céder dans ces conditions un bénéfice, chose qui, malgré son aspect temporel, est intimement unie conditionnelles, et s'en remettent ensuite au jugement à une fonction ecclésiastique, chose essentiellement du supérieur, qui est placé dans l’alternative de refuser spirituelle et dont les avantages matériels ne sont que les deux démissions en toute liberté ou de faire la per­ l’accessoire, constitue le crime de simonie. Mais mutation. parfois, ob præsumptionem periculi, l'Église interdit 2° Pour les résignations /.v FAVOREM TEETH. — C'est la cession d’une chose spirituelle même contre une l’intervention du pape qui est nécessaire, parce que de chose spirituelle, ou d’une chose temporelle contre telles résignations sont inlerdites par le droit général une autre chose temporelle. Ce sont les cas de simonie de l’Église, dont seul le souverain pontife peut dispen­ ecclésiastique, cas limités par le droit, constituant des ser. Cf. Reiffenstuel, Comment, de renuntiatione, exceptions et qui par suite sont de stricte interprétation. n. 105 sq. L’opinion commune est même que. faites par (Jr les démissions conditionnelles ont nécessité de la la seule autorité de l'ordinaire, elles revêtiraient un part de la loi ecclésiastique des réglementations qui caractère simoniaque. Tout au plus peut-on, en rési­ sont justifiées par des préoccupations de ce genre. Elles gnant son bénéfice, sa cure, par exemple, recommander portent sur les démissions en faveur d’autrui, soit que à l’évêque un candidat à la succession. Ce dernier pourri celui qui bénéficiera de la démission se démette de son être nommé, si l'évêque le veut, mais ce n'est pas un côté d’un bénéfice en faveur de celui qui lui a résigné cas de démission condilionnelle, le collaleur a toutle sien (c'est le cas de permutation), soit que le démis­ liberté. sionnaire en faveur d'autrui ne reçoive aucun autre 3° Pour les démissions sous condition de réserve l ’ ·;.· bénéfice en échange, soit qu’il y ait pacte, de quelque pension sur le bénéfice. — L’évêque peut de son auto­ nature qu'il soit, au sujet des bénéfices. La démission rité privée, et pour des raisons graves, grever le Ululai’·; 271 DÉMISSION — DÉMOCRATIE d'un bénéfice, et cela de son consentement, d'une pen­ sion au profit de son prédécesseur. La raison grave sera, par exemple, l'infirmité du prédécesseur, le bien de la paix troublée jusque-là par des procès, etc. Mais de l’avis commun des canonistes, son pouvoir ne va pas jusqu'à grever le bénéfice lui-même, et l’obligation, personnelle à celui qui l’a consentie, meurt avec lui. Si la cause subsiste à la mort du grevé, l’évêque pourra demander au successeur de se lier à nouveau par une obligation toujours personnelle. Mais le titre: Ut be­ neficia ecclesiastica sine diminulione. conferantur, 1. Ill,c. xn, ne peut subir d’exception que par la volonté du pape. Ce pouvoir si réduit, l'évêque pourra en user en fa­ veur d'un démissionnaire, cela va sans dire, mais le principe qu’on ne doit faire aucun pacte sur le béné­ fice domine la matière, c. 8. Décrétales, De pactis, I, xxxv. Le démissionnaire pourra donc seulement, en donnant sa démission pure et simple, prier l’évêque d’user de son droit en sa faveur. Il pourra même lui désigner tel ou tel qu’il sait disposé à accepter le béné­ fice en se chargeant personnellement de la pension; mais à cela se bornera le rôle du démissionnaire. V. Peut-on reprendre sa démission? — Qui jurisuo renuntiavit, non potest postea ad illud redire. Ce prin­ cipe s'applique, dans l'espèce qui nous occupe, avec une rigueur particulière, au moins quand le supérieur a accepté la démission. En effet, ce dernier n’a donné son consentement que pour des motifs graves qui peuvent tous se ramener au bien général de l’Eglise ou au pro­ pre salut du démissionnaire qui a cru de son devoir de ne pas garder une responsabilité trop lourde. Un démissionnaire, qui reprendrait sa démission acceptée, commettrait un acte déraisonnable et pourrait être con­ traint par toutes les voies de droit à laisser la place à son successeur. Mais si la démission n’avait pas encore eu son plein effet par l’acceptation du supérieur, le démissionnaire pourrait revenir sur sa décision. En tous cas, on peut être promu à nouveau à un poste dont on s’était d'abord démis. Mais les auteurs notent que si la démission avait été acceptée, on prend rang par ancienneté du jour de la nouvelle promotion. 272 I. Le double sens du terme : le régime politique; le mouvement social. — 1° Le régime politique. — Dans l’usage courant, le terme démocratie éveille d'abord l'idée d’un peuple qui se gouverne lui-même. C’est le sens voulu par l'étymologie. C’est le sens con­ sacré par l'opposition classique de la démocratie, gou­ vernement de la multitude, à l'aristocratie, gouverne­ ment de l’élite en petit nombre, et à la monarchie, gouvernement d'un seul. Platon, République, L I, c. vin, Le politique; Aristote, Politique. 1. Il, c. tv, v; Polybe, Histoire générale, 1. VI, c. m ; Cicéron. La République, 1. I, c. xxix, xt.v; 1. Il, c. xxix, xxxtx; S. Thomas, Sum. theol., l’IIæ, q. cv, a. 1; Machiavel, Discours sur les Décades de Tile Live, 1.1, c. π ; Montesquieu, Esprit des lois, 1.1, c. u; Rousseau, Contrat social, 1. III, c. m, x; Fonsegrive, La crise sociale, Paris, 1901, p. 438, 440; Gayraud, Les démocrates chrétiens, Paris, 1899, р. 4; Ch. Antoine, S. .1., Cours d’économie sociale, Paris, 1899, p. 248; sir Henry Sumner Maine, Essais sur le gouvernement populaire, Paris, 1887, p. 90. Mais que signifie exactement le mot peuple dans cette définition nominale de la démocratie? Dans un sens large et fondamental, c’est une multitude, com­ posée de familles et d'autres groupes, unifiée par de communs intérêts et de communes lois. S. Augustin, d'après Cicéron, De civitate Dei, 1. Il, c. xxi; 1. XIX, с. xxi, P. L., t. xi.l, col. 66, 648. Mais, tandis que cer­ taines sociétés se maintiennent dans une sensible éga­ lité des conditions et des fortunes, soit par suite des ressources modiques du lieu, soit par suite de travaux faciles, art pastoral et culture rudimentaire, d'autres sociétés, mieux pourvues de ressources locales ou plus laborieuses, se distinguent en classes : les ouvriers et les patrons, les pauvres et les riches, les gens à l'aise et les opulents, les petits et grands propriétaires. L'éga­ lité et l'uniformité des conditions se maintiennent facilement dans les sociétés simples, vivant de récoltes spontanées, de culture extensive, de petite fabrication ménagère; mais elles font place à de croissantes iné­ galités dans tout milieu qui exige un travail intense. E. Demolins, Comment les sociétés compliquées sont issues des sociétés simples, dans La science sociale, 1886, t. i. p. 486. 520; Id., Les commencements de la Les commentateurs des Décrétales : Fagnan, lleilfenstuel, etc., culture, ibid., 1886, t. u, p. 413, 432. C’est par l’effet traitent cette matière au titre De renuntiatione, qui est le ix· de ces causes, que, chez, les Grecs, le terme δήμος, et, du 1.1”. Au Sexte, c'est au même livre le titre vu·, dont le i" cha­ pitre, rédigé par Boniface VIII. traite de la démission du souve­ chez les Latins, populus, reçurent une acception parti­ rain pontife. Voir aussi la bulle de saint Pie V, du 1" avril 1568, culière nouvelle. Les patriciens, grands propriétaires Quanta Ecclesiæ dans le Bullarium de Lyon, t. n, p. 252; fonciers ou commerçants enrichis, se distinguèrent de Ferraris. Prompta bibliotheca, etc. En cette matière, la disci­ la masse ouvrière et pauvre, spécialement nommée le pline n'a pas changé et les anciens auteurs se trouvent au peuple. C'est en ce sens que le protocole disait : Sena­ point. Nous avons signalé dans l'article la jurisprudence de la S. C. du Concile qui assimile en cette matière les offices et fonctions tus populusque romanus. C’est en ce sens que l’Iliade oppose le δήμο; aux rois et aux chefs. Iliad., II, 188, aux bénéfices proprement dits. 198; Odys., VIII, 157. Les politiques disaient, à peu P. Fourneret. près comme à Rome, ή βουλή και i δήμος; comme enfin DÉMOCRATIE. — I. Le double sens du terme : ce sont les travailleurs manuels qui forment la grande le régime politique, le mouvement social. II. La com­ majorité des sociétés, et que les classes riches, les pétence des théologiens au sujet de la démocratie. aristocraties, les gouvernants, échappent de par leur III. Saint Thomas d'Aquin : la théorie morale de la démocratie au xiir siècle. IV. Savonarole : le problème condition à la nécessité du travail manuel, peuple se dit plus spécialement encore au sens restreint de la pratique de la démocratie à Florence, au xv· siècle. classe ouvrière. V. La légitimité de la démocratie, d’après l'enseigne­ Est-ce du peuple-ouvrier, de la multitude sans for­ ment commun des théologiens. VI. Le mouvement tune. ou bien du peuple en totalité que l’on entend démocratique aux temps modernes. VII. De Pie VII à Grégoire XVI : condamnation réitérée des menées parler eu disant que le peuple gouverne dans la démo­ cratie? révolutionnaires. VIII. Pie IX : la souveraineté du Chez les anciens, ce n’était absolument ni de l’un ni nombre et de la force matérielle, condamnée par le de l'autre; ear les démocraties classiques de la Grèce Syllabus. IX. Léon XIII : la démocratie politique re­ excluaient de tout droit politique diverses catégories de connue parmi les formes de gouvernement que l’Eglise travailleurs manuels : les esclaves ruraux et domes­ peut accepter. X. L'éducation morale de la démocra­ tiques; les périoèques de la Crète, les métèques de tie: problèmes connexes. XI. L'encyclique De condi­ l'Attique. les poénestes de Thessalie, les hilotes de tione opi/icum et la démocratie comme mouvement Sparte. C’étaient des paysans attachés à la glèbe, des social. XII. L’encyclique Graves de communi et la démocratie chrétienne. XIII. Pie X : l’encyclique Pas­ serfs ou des demi-serfs de la terre. Aristote, Poli­ tique, 1. II, c. vi, 2, § 3. C’est que l’État grec, la cité, cendi et la démocratie dans l’Eglise. 273 DÉMOCRATIE se composait d'une ville, soit militarisme comme à Sparte, soit plus généralement enrichie par le com­ merce de terre et de mer. Les bourgeois possédaient en outre des propriétés dans la banlieue, cultivées en régie par les types de serfs énumérés plus haut. Par la richesse, l'habileté dans les affaires, la culture de l'esprit, la pratique des sports et de l’équitation, le prestige des assemblées délibérantes, la bourgeoisie en corps dominait les paysans de la banlieue, comme les artisans de la ville. Gabriel d’Azambuja, La Grèce ancienne, Paris, 1906; Le Play, La réforme sociale, c. i.xn. § 13. De cette situation de fait, Aristote extraira sa théorie du citoyen, qui sera vraiment l'idéal grec : un bourgeois assez honnête et assez lettré pour faire tour â tour acte de gouvernant el de gouverné, de juge et de justiciable; assez riche, pour ne dépendre de personne et posséder tous les loisirs que réclament les assemblées de Ι'άγορά et de la βουλή. « Dans une cité bien constituée, les citoyens ne doivent point avoir à s'occuper des premières nécessités de la vie : c’est un point que tout Je monde accorde; le mode seul d'exécution oll're des difficultés. » Aristote, Politique, 1. III. c. m, Sj l, 3. De par celte exclusion, si rigoureuse en principe, une démocratie grecque se ramenait dans la réalité à une bourgeoisie privilégiée. Etant données la facilité de vivre sur les rivages de ΓArchipel et sous le ciel méditerranéen, la frugalité d'une race contente avec quelques sardines, quelques olives, quelques ligues, sans grands besoins de chauffage ni de vête­ ments, beaucoup de citoyens peu fortunés vivaient à l’aise. Alors, au lieu de l'oligarchie des riches ou de l'aristocratie des anciennes familles, une quasi-démo­ cratie se constituait, par l’accession au pouvoir de la masse plus humble. Mais. en regard des cent mille es­ claves ou métèques de l'Atlique, les six mille citoyens de la démocratie athénienne restaient, dans le fait, une simple oligarchie. C'est dans un sens tout différent que, de nos jours, on entend la démocratie. Tandis que la pratique du commerce, la richesse, la civilisation urbaine inspi­ raient naturellement aux Grecs le mépris du travail manuel, de l’artisan et du paysan, l'Évangile et 1 Eglise en ont prêché et inculqué le respect, au nom de la fraternité humaine en Dieu et de la loi morale du travail. Les races du Nord et du Centre de l'Eu­ rope étaient d'ailleurs mieux prêtes que les races mé­ diterranéennes, à entendre cet enseignement : l'amol­ lissante douceur de vivre énerve souvent ces dernières, par les caresses du soleil et les dons spontanés du sol; mais, au contraire, les climats froids et tempérés, les terrains pauvres, la productivité plus incertaine de l'Europe centrale ou septentrionale enseignent rigou­ reusement la nécessité et le prix du travail. Surélevées par le christianisme, ces influences du lieu et du me­ ti· r ont déshabitué l’Européen moderne de regarder i ouvrier comme moins homme, d'abord, et ensuite moins citoyen que le bourgeois ou le noble. C'est du peuple en totalité, que l'on parle depuis longtemps en i rance, quand on dit le peuple, au point de vue poli'.. jue. Aux Etats-Généraux de 1483-1481, Philippe Pot, représentant de la noblesse de Bourgogne, disait : « l’n étal ou un gouvernement quelconque est la chose publique, et la chose publique est la chose du peuple; quand je dis le peuple, j'entends parler de la collec­ tion ou de la totalité des citoyens, et dans cette totaEté. sont compris les princes du sang eux-mêmes comme chefs de la noblesse. » Recueil des anciennes s françaises, t. xi, cité par le R. P. Maumus, L'Eglise tl la France moderne, p. 201. Tel est, logiquement, le sens entendu, lorsque, de E-.s jours, on définit la démocratie par l’accession du :--p!e au pouvoir : ainsi le pensent les philosophes qui définissent les termes. D'après M. Goblot. Vocabu­ 274 laire philosophique, Paris, 1901, démocralie veut dire : « Etat social où le pouvoir politique est exercé par le corps social tout entier, sans distinction de caste ni de classe. » Les politiques en tombent d'accord. M. Charles Benoist disait à la Chambre des députés, le6marsl908: « La démocratie, c’est le gouvernement du peuple par le peuple et non pas le gouvernement d’une partie du peuple par une autre. » Cf. l'onsegrive,La crise sociale, p. 438, 440. Tel est le sens actuel du mot démocratie; mais l'idée qu'il éveille chez nous correspond-elle aussi bien à quelque chose de réel? Des théologiens et des philosophes, comme le cardinal Zigliara, Summa phi­ losophica, t. Ill, De auctoritate sociali, § 7; des poli­ tiques, comme M. de Lamarzelle, relèvent une « fla­ grante contradiction » entre les nécessités réelles du gouvernement et la notion de peuple gouvernant : le commandement et l'obéissance, l’action subie et l’action exercée ne peuvent se trouver dans le même sujet. Il faut qu'à la masse dirigée, une organisation des diri­ geants se superpose, sous peine d’anarchie. De Lamar­ zelle, Démocratie politique, démocratie sociale, dé­ mocratie chrétienne, Paris, s. d.. p. 2, 3. Visiblement impressionné par des vues du même ordre, M. G. Cle­ menceau regarde le peuple comme une « masse flot­ tante », qui ne se mène pas, mais qu'on mène : « En réalité, ce qu'on entend par démocratie dans le lan­ gage courant, c’est l'accroissement fatal, profitable, mais incohérent des minorités gouvernantes. » Le Grand Pan, p. 316, 317. Il y a une part de vérité dans ces considérations, mais aussi une part d’erreur. Elles sont trop générales, trop absolues, pour s'appliquer exactement à tous les modes possibles de gouvernement direct ou indirect par le peuple; aussi, nous ne signalons ici de telles appréciations que pour rappeler le danger particulier des généralités oratoires ou dialectiques, dans une matière aussi complexe et aussi variable que la vie sociale. L'observation des types concrets de gouverne­ ments qualifiés démocratie nous dira seule dans quelle mesure la multitude arrive ou non à se gouverner ellemême. La connaissance réelle et scientifique de la démocratie est à ce prix. 1·Γ cas : le gouvernement direct par le peuple en assemblée générale. — Ce type se réalise tout près de nous, depuis bien des siècles, dans un certain nombre de cantons suisses. « D’après la constitution d'Appenzel (Rhodes intérieures), qui se retrouve, à peu de chose près, dans les cantons de Rhodes extérieures, de Glaris, d’Uri, des deux Unterwalden, le pouvoir souverain — sous réserve des droits de l’assemblée fédérale — est exercé par les citoyens du canton réunis en assemblée générale : Landsgemeinde. L'n Grand Conseil, élu par la Landsgemeinde, est chargé de préparer les lois. Le pouvoir exécutif est confié à un Conseil d'Élal, nommé par l'assemblée; le Landamman, qui fait partie de ce conseil, est le chef du pou­ voir exécutif. La puissance souveraine repose donc essentiellement dans le peuple. Il se donne sa consti­ tution, vote ses lois, nomme ses autorités, ses fonc­ tionnaires et ses juges. » Il approuve ou censure les comptes de l'administration financière. Robert Pinot, La démocratie actuelle en Suisse, dans La science sociale, Paris, 1891, t. xi, p. 184, 186. Voici donc le gouvernement du peuple par lui-même : 1» dans le vote ou le rejet des lois que lui préparent des manda­ taires particuliers; 2» dans le contrôle financier de ceux-ci; 3° dans leur nomination. Ces actes de souve­ raineté s’accomplissent collectivement, à la majorité des voix, à intervalles périodiques. Dans le train quo­ tidien de la vie, chacun retourne à ses allaires; il re­ devient simple citoyen, pour obéir aux magistrats, payer les taxes, observer les lois. Nous ne trouvons la 275 DÉMOCRATIE aucune trace de « la flagrante contradiction » alléguée tout à l'heure : les citoyens ne sont pas gouvernants et gouvernés dans le même instant, sous le même rap­ port, pour le même objet. Von Hertling, Démocratie, dans Slaatslexicon, 2'édit., Fribourg-en-Brisgau, 1901, col. 1335-1338. Mais aussi bien, ce gouvernement direct par le peuple ne saurait être qu'intermittent; chacun se doit à son gagne-pain, à sa famille, à ses intérêts dans la vie quotidienne. Nécessairement, l'exécution quoti­ dienne des lois, l'administration des personnes et des deniers publics, la préparation des textes législatifs, la police, réclament des fonctionnaires, des spécialistes, des magistrats. La niasse du peuple doit s’en remettre de ces soins et de ces charges à une minorité diri­ geante. Mais il la nomme et la contrôle en assemblée générale : il retient donc son éminente souveraineté, bien qu'il transfère diverses juridictions qu’il ne sau­ rait exercer. Ainsi, le gouvernement du peuple par le peuple existe; et il mélange aussi bien l'exercice di­ rect du pouvoir par la multitude et son investiture à des autorités. Mais il y faut des conditions particulières : 1“ un étroit territoire et une population peu nombreuse, afin que la totalité des citoyens puisse aisément se transporter à l'assemblée générale, et y entendre les rapports, les propositions, et y compter ses votes. Ro­ bert Pinot, loc. cil., p. 187. 2» Il faut aussi l'égale pos­ sibilité pour les citoyens de se prononcer en connais­ sance de cause sur les candidats, les projets de loi et les comptes. Cette possibilité n'existe que dans un état social peu compliqué, pour des affaires simples. Voilà pourquoi la démocratie directe est de temps immé­ morial le régime de cantons forestiers, pastoraux, dont les vallées renferment peu d’industrie, pas de grand commerce, avec une population de paysans sen­ siblement égaux entre eux. Les intérêts cantonaux ne sont en réalité que des intérêts intercommunaux. Dans ces milieux, « la démocratie surgit de la nature de l’homme et des choses. » Le Play, La réforme sociale en France, Tours, 1887, t. m, p. 308. 3" La démocratie directe exige enfin chez ses participants un sérieux amour du bien commun, s'inspirant de la jus­ tice, de la fraternité et du goût de la paix. « Elle fait naître toujours la prospérité, si le peuple, soumis à la loi de Dieu, s'accorde à conférer le pouvoir aux autorités naturelles, » c’est-à-dire aux plus capables et aux plus dignes. Le Play, loc. cil. Et aussi bien les montagnards suisses sont-ils profondément honnêtes et sauvegardés dans leur honnêteté par une religion convaincue et grave. Robert Pinot, loc. cil. Ainsi, le gouvernement direct du peuple par le peuple se réalise dans les petits Etats de vie simple, de médiocres affaires et de haute moralité. Il s’adjoint aussi bien une minorité de délégués ou de manda­ taires. 2« cas. — L’adjonction de cette minorité devient plus nécessaire encore, et sa fonction plus considérable, dés que la population devient plus dense, avec une vie plus compliquée, dans un pays devenu plus riche, par la culture, l'industrie et le commerce. Des intérêts plus nombreux et plus délicats sont à ménager, à promou­ voir, à défendre; et leur discussion technique ou pru­ dentielle dépasse les loisirs comme les capacités de la masse. Elle ne les connaît plus par elle-même que très en gros. C’est par l’effet de ces causes, que, dans les cantons de Berne, Fribourg, Bâle, Genève, Zurich, des re présentants assemblés se substituent à l’assem­ blée générale. A Berne, le p uivoir législatif en entier appartient à un Grand Conseil,pour quatreans aussi, et que préside un magistrat annuel. Mais cette part faite à la nécessité de spécialistes gouvernants, le peuple garde le contrôle des lois par voie de referen­ 276 dum : c’est le vote suprême sur leur rejet ou leur adoption. Grâce â la clause, introduite dans toutes les constitutions cantonales ou fédérales, le peuple suisse conserve le droit d'annuler purement et simplement les lois de ses représentants qui ne lui plaisent pas. Robert Pinot, loc. cit., p. 191 sq. Ces modifications nouvelles du régime démocratique nous permettent de distinguer un 2' cas : le gouvernement direct fait place à un gouvernement représentatif, dont le peuple relient le conlrôle effectif par la clause de referendum. (Ne pas confondre celui-ci avec le plébiscite : le plé­ biscite porte sur un homme, et non sur une loi; le plébiscite peut servir à se donner un César, mais le referendum demeure essentiellement un moyen de conlrôle populaire.) 3e cas. — Puisque ce sont l'intensité du travail, l’ac­ croissement de la richesse, la complexité des intérêts qui déterminent les institutions représentatives, nous verrons les min orités gouvernantes de députés, de fonc­ tionnaires, de citoyens influents s’accroître considéra­ blement dans les grands pays riches. Tout ce que le peuple y peut retenir, dans les affaires générales de la province ou de la nation, c’est le contrôle légal par voie de referendum, ou bien encore l'influence positive, comme celle que les Ί rade-l'nions exercent en Angle­ terre sur la législation et dans le parlement, par la puissance combinée du nombre, de la compétence, et de Faction disciplinée. Ainsi, les grands États démo­ cratiques ou qui vont se démocratisant, réalisent un 3’ cas de gouvernement par le peuple : indirect et re­ présentatif, pour l'ordinaire, avec moyens légaux et reconnus d'action populaire. Le mouvement tradeunioniste aux États-Unis, Circulaire du Musée social, n. 10, série B, 29 juin 1897; Le Cour-Grandmaison, Le passé et l'avenir des Trade-Unions. 4e cas. — Enfin, dans tout état social et politique, compliqué ou simple, monarchique, aristocratique ou républicain, le gouvernement du peuple par le peuple se réalise aisément, utilement, pour les affaires inté­ rieures des communes rurales. C’est un cas analogue à celui des cantons suisses forestiers et pastoraux. Partout, excepté en France, les paroisses et les communes for­ ment des démocraties indépendantes. Le Play, La ré­ forme sociale en France, t. ill, p. 309, 310. La commune russe, ou le mir. Tikhomirov, La Russie politique et sociale, p. 113, 116; Stepniak, La Russie sous les tsars, p. 6; A. Leroy-Beaulieu, L'empire des Tsars et les Russes, 2· édit., Paris, 1883, t. 1, p. 476 sq. La commune rurale suisse (Jura Bernois). R. Pinot, Monographie du Jura bernois, dans La science sociale, 1887, t. ni, р. 619 sq. — Allemagne (Lunebourg), E. Demolins, Le Bauer du Lunebourg, ibid., 1887, t. ni, p. 585, 593. — Angleterre, Le Play, Constitution de l'Angleterre, t. n, с. in ; La réforme sociale en France, t. n. c. lv, i.vi; cf. lvi ; c. Boutmy, Le développement et la constitution de la société politique en Angleterre; Edward Jenks, Esquisse du gouvernement local en Angleterre, Paris, 1902. — Norvège, Paul Bureau, Le paysan des fjords de Norvège, dans La science sociale, 2· période, 21° fascicule, p. 208, 211. Ces espèces variées de communes rurales présentent les caractères génériques suivants : 1° souveraineté de l'assemblée générale des habitants qui paient les taxes; 2“ nomination et contrôle des agents communaux par l’assemblée; 3° extension des pouvoirs de l’assem­ blée ou de ses mandataires aux intérêts locaux et soli­ daires des familles domiciliées : chemins communaux, police Des champs et endroits publics, dépenses du culte et de l'instruction primaire, assistance des indi­ gents de la commune. Aucun de ces besoins ne dépasse la compétence qu’un paysan peut acquérir par la pra­ tique journalière de son travail, de sa vie domestique et de ses relations avec ses voisins. Immédiatement 277 DÉMOCRATIE 278 assurances obligatoires contre les risques professionnels intéressé à ce que les frais de ces divers services ne le et accidents du travail, inspection des ateliers, lois sur surchargent pas, voyant de ses yeux ce qu'on lui donne l'hygiène des locaux et des habitations. A raison de pour son argent, il sera un émérite contrôleur de ses l’inspirateur et du bénéficiaire de ce mouvement, qui mandataires et de son budget, et le plus économique : est le peuple, classe ouvrière, toulce mouvement social il les surveille gratuitement pour des motifs de bien se qualifie démocratique. Dans ce nouveau sens, démo­ propre. E. Guerrin, Les faux remèdes au mal social, dans La science sociale, 1887, t. tu, p. 362. On re­ cratie représente une fin spéciale de l'initiative privée trouve ainsi la démocratie directe, assistée de manda­ et de l’action gouvernementale. Au lieu de désigner un régime politique, ainsi que le veulent son étymologie taires élus, responsables et contrôlés, dans l’adminis­ tration des communes rurales comme dans le et son sens propre, il s’étend par analogie à un mou­ vement social en faveur de la classe ouvrière. Ce gouvernement des petits États où la vie est simple. On constate en même temps le développement de la n’est plus δημοκρατία, ce serait plutôt δημοριλία. Tel démocratie représentative, avec des mandataires élus, est le sens ou nous disons : des mesures démocratiques, qui gouvernent eux-mémes, plus ou moins contrôlés, des lois démocratiques; nous voulons dire ; amies du à mesure que les États se compliquent par l’accroisse­ peuple-ouvrier. Ce sens nouveau est devenu classique ment de la population, de la richesse et des groupe­ chez tous ceux qui s’intéressent au bien particulier ments ou classes distinctes. En ce dernier cas, l'influence des travailleurs manuels, soit de la campagne soit des quotidienne des minorités au pouvoir, de l'administra­ villes. Eonsegrive, La crise sociale, p. 438, 440; tion. des partis, peut arriver à supprimer dans la pra­ Ch. Antoine, Cours d'économie sociale, p. 248. Nous verrons tout à l'heure comment Léon XIII s’achemina tique le contrôle du peuple, si les moyens légaux lui sont refusés à cet égard et si sa formation dans la vers ce sens nouveau dans l’encyclique Ilerwn nova­ famille, dans la commune, dans les associations pro­ rum et le consacra définitivement à un usage chrétien dans l’encyclique Graves de communi. fessionnelles, ne l’exerce pas au contrôle de soi-méme et de ses affaires. C’est dire que l’expression démocratie IL La compétence des théologiens au sujet de la représentative exigerait encore bien des observations démocratie. — Les analyses de termes et de faits qui spéciales pour arriver à sa dernière précision. précèdent nous montrent la démocratie, régime poli­ L’on voit par là qu’il faut prendre l’expression «gou­ tique, et la démocratie, mouvement social, comme deux vernement du peuple par le peuple » comme la for­ faits naturels, qui relèvent de causes familiales, pro­ mule très générale, très inadéquate, d’un ensemble de fessionnelles, économiques, communales, gouverne­ faits, diversifiés largement par espèces et variétés.Cette mentales, et qui se subordonnent essentiellement aux formule ne suffit que pour tracer une démarcation fins delà vie présente. C’est pourquoi la démocratie est sommaire entre aristocratie, monarchie et démocratie. étrangère de soi à l'objet propre du théologien, qui Mais une notion précise, complète, scientifique de ce est le surnaturel et la lin dernière. dernier régime ne peut s’acquérir que par l’analyse Un seul ordre de faits sociaux relève directement par des types de sociétés et de gouvernements où, dans le soi de la théologie : les faits constitutifs de l’Église; et concret, une commune, un canton souverain, un grand aussi bien, appartiennent-ils au dépôt de la révélation. État se gouverne. Au prix seulement de ces observa­ C’est la Jérusalem nouvelle, dont le plan, même sur tions particularisées, on évitera ce que Le Play nom­ terre, est descendu de Dieu, tracé dans ses grandes mait « l’abus des mots » et « une phraséologie abru­ I lignes par Jésus-Christ et par ses apôtres. tissante ». Malheureusement beaucoup de lettrés, de En revanche, nous constatons l’absence de tout en­ journalistes, de politiciens en donnèrent ou en donnent seignement révélé sur la démocratie dans l’Ecriture et l'exemple, avec tant d'expressions d'un sens très res­ dans la tradition. Et c’est pourquoi il n’en est pas pectable, mais employées sans discernement et sans question au cours du développement dogmatique réalisé précision! Démocratie est du nombre, avec liberté, par les Pères. égalité, progrès, esprit moderne, science moderne, civi­ Mais, à partir des scolastiques, la démocratie devient, lisation. La réforme sociale en France, t. ni, p. 306. au contraire, un objet d’étude qui retiendra l’attention Cf. L’organisation du travail, § 56-60. des maîtres. Au xix' siècle, des papes, Pie IX et 2" Le second sens du terme démocratie dérive du Léon XIII, lui donneront une place croissante dans les premier. Qu’un peuple vive en république ou en mo­ enseignements pontificaux. Voilà un double fait doc­ narchie, du moment qu'il admet le suffrage universel, trinal, un double fait catholique, en face duquel on se le peuple y participe au pouvoir. Dans un royaume ou demande à quel titre les papes et les docteurs croient dans un empire, un élément de démocratie politique devoir s'occuper de la démocratie. s introduit alors au milieu de la constitution. Son Un régime politique, un mouvement social, ne se avcnement noie en quelque sorte la minorité des élecpropage ou ne s’exerce pas, sans engager du droit ou teurs censitaires, capacitaires ou privilégiés dans une de la violence, de la justice ou de l'injustice; sans se masse bien plus considérable d’ouvriers ou de pay­ trouver non plus en sympathie ou en conllit avec les ons : en 1848, le suffrage universel ajouta près de droits sociaux de l’Eglise. Ainsi, par des répercussions huit millions d’électeurs ouvriers et paysans aux deux morales ou religieuses, la démocratie intéresse l’Eglise cent mille censitaires de Louis-Philippe. Cet avène- et les théologiens. Telle est du moins la conclusion • ent politique, d’une part, et, de l’autre, les souffrances générale que nous suggère l’observation sommaire des provoquées dans la classe ouvrière par les transforma­ faits. Aussi, devons-nous aller plus loin. Pour chacun tions de l’industrie, popularisèrent l’idée de gouverne­ des pontifes ou des docteurs qui se sont occupés de la ment au profit du peuple, ce dernier terme employé démocratie, nous aurons à spécifier dans quelle situa­ «ors dans le sens particulier de la classe ouvrière. tion sociale, de sa personne, de sa fonction, de son Associée au pouvoir par son droit de suffrage, celte milieu civil ou religieux, il dut ou non intervenir à multitude imposa le souci plus grand de ses intérêts à propos de démocratie. •es élus et à la presse. L’ancienne législation se mo­ On ne trouvera pas. néanmoins, dans cet article, des difia. Paul Bureau, Le contrat de travail, Paris, 4902, renseignements techniques et spéciaux sur les institu­ p 209. 211; Ch. Benoist. L’organisation du travail. tions et mouvements démocratiques, sinon dans la Paris, 4905, p. 9, 10. A l’avènement politique de la dé­ mesure où leur intelligence est nécessaire à expliquer mocratie, un mouvement d’opinion s’ensuit, qui ré­ les doctrines catholiques. Nous ne devons pas nous égarer ici dans le domaine réservé de la science poli­ el;· me. étudie et provoque des mesures au bénéfice des travailleurs manuels : loi nouvelle surles syndicats, tique et sociale; mais cependant nous devons suffisam­ 279 DÉMOCRATIE ment y pénétrer. Un principe de méthode, un devoir professionnel de théologien nous commande celte extension de compétence, afin de juger intelligemment et en équité, au point de vue chrétien, la démocratie. La probité de l'élude et la prudence du conseil l’exigent également d’un spécialiste de la morale; en s'occupant, à de telles fins, de faits apparemment profanes et tem­ porels, le théologien ne sort pas plus de sa compétence dans les choses divines et de sa mission d’enseignement religieux, que saint Thomas n’en sort en étudiant à fond la théorie métaphysique de la nature et de la personne pour son traité de l’incarnation. Notre-Seigneur JésusChrist se continue moralement et socialement dans l’Église enseignante, étudiante et enseignée; et si, pour satisfaire à leurs diverses fonctions, les pouvoirs enseignants, les publicistes enseignés abordent le pro­ blème moral de la démocratie et de ses rapports avec la vie catholique, ils demeurent aussi bien en commu­ nion avec Jésus-Christ dans la pensée de son Eglise. S'ils quittent en apparence Jésus-Christ, pour s’occuper de démocratie communale ou de lois ouvrières, c’est afin de propager l’esprit de son Évangile dans ce que ces institutions doivent renfermer de juste et de fraternel. On aurait tort, ici, de reprocher au théologien quelque inutile complication de son caractère : il ne fait que son devoir dans les limites de sa compétence; car celle-ci doit annexer des renseignements de fait, histo­ riques et sociaux, aux principes de foi révélée et de morale naturelle dont l’Église est dépositaire. Un lieu théologique de la plus haute valeur, un en­ seignement pontifical réitéré et approfondi, nous cer­ tifie la pensée de l’Église, à propos de cette compétence. Dans sa Leltreau ministre général des frères mineurs, Léon XIII écrivait, le 25 novembre 1898 : « Plus que jamais c'est sur le peuple que repose en grande partie le salut des Etats. Aussi, étudier de prés la multitude, qui si souvent est en proie, non seulement â la pau­ vreté et aux durs labeurs, mais encore à toutes sortes de pièges el de dangers; l’aider avec amour d'enseigne­ ments, de conseils et de consolations, tel est le devoir des prêtres séculiers et des réguliers. Nous même, si nous avons adressé aux évêques nos encycliques sur la franc-maçonnerie, sur la condition des ouvriers, sur les principaux devoirs des citoyens chrétiens, et autres du même genre, c'est surtout dans l’intérêt du peuple, afin qu’elles lui apprissent à délimiter ses droits et ses devoirs, à se diriger lui-même, à tra­ vailler comme il convient à son propre salut. » On remarquera, dans ces dernières lignes, que Léon XIII ne voit aucune contradiction, pas même d'impossibilité pratique, dans l’idée d’un peuple qui se dirige luimême, exactement conscient de ses droits et de ses devoirs. El c’est la classe ouvrière qu’il vise directement. 111. Saint Thomas d’Aquin ; la théorie morale de LA DÉMOCRATIE AI' XIII® SIÈCLE. — t. LES DOCUMENTS. — I· Le Commentaire sur la Politique d’Aristote. — De nombreuses leçons concernent la démocratie dans les huit livres de commentaires édités sous le nom de saint Thomas. Mais ce n’est pas là qu'on peut absolu­ ment reconnaît te sa pensée personnelle. D’abord, il ne poursuivit lui-même la rédaction de cet ouvrage que jusqu'à la fin de la leçon VIe du I. III. Le reste est l'œuvre de Pierre d'Auvergne, un disciple fidèle, en qui, assurément, se retrouvent l'esprit et la méthode du maître, mais dont le texte, néanmoins, ne saurait engager l'opinion personnelle de saint Thomas. De Rubeis, Dissertationes criticœ in S. Thomam, diss. XXII, c. ni, S 2. De plus, c’est seulement à partir de la leçon VI* au 1. III, que saint Thomas commente la division classique des trois formes de gouvernement. La plus grande partie de ses commentaires personnels sur le régime démocratique nous manque ainsi ; car 280 Aristote en parle surtout dans les chapitres ou livres suivants. Du moins, possédons-nous la leçon VI·, et dans le 1. IIe de précieuses observations sur la démocratie, à propos des constitutions de la Crète, de Carthage et de Lacédé­ mone. Lecl. xih-xvi. Mais, on ne saurait oublier que l'originalité de saint Thomas, commentateur d'Aristote, consiste précisément à s’ellacer en entier, pour établir une exégèse littérale du Philosophe, aussi objective que possible, sans trace de vues à soi, d’approbations ni d'improbations. Toute sa visée est de réagir contre l’exégèse sollicitante qu’il a blâmée chez Averroès et qu'il combat chez les disciples de Siger de Brabant. Mandonnet, Aristote et le mouvement intellectuel du moyen âge, Eribourg, 1899. p. 40. A raison de cette méthode particulière, deux conditions s’imposent dans l'usage des Commentaires sur la Politique, si l’on veut y retrouver les idées personnelles de saint Thomas : 1° il faut que les doctrines formulées dans le Commen­ taire se retrouvent explicitement dans quelque ouvrage où saint Thomas parle en son nom personnel; ou bien : 2» que les doctrines du Commentaire se reconnaissent incluses dans les siennes propres, par voie de causalité ou de conséquence. 2» C’est dans la Somme théologique, que l'enseigne­ ment de saint Thomas sur la démocratie se formule surtout, sous forme d'une théorie générale des élé­ ments démocratiques dans une constitution parfaite. I» II®, q. cv, a. I. Divers autres passages de la Somme doivent être aussi consultés : l’II®, q. xcv, a. 4; q. xc, a. 3; II* Tl®, q. lxi, a. 2. 3° On ne doit pas oublier l'important opuscule De regimine principum. C'est un cours de morale à l’usage des rois, dédié à celui de Chypre, Hugues II ou 111 de Lusignan. Malheureusement, de ses quatre livres saint Thomas ne rédigea lui-même que le Ier el le IIe jusqu’à la moitié du c. iv, opportunum est igitur. De Rubeis, Dissertationes, diss. XXII, c. I, §3. Le reste est de Tholomée de Lucques, un disciple, dont le travail constitue un document ancien et curieux de la sociologie dans l’école thomiste. Quant aux chapitres écrits par saint Thomas lui-même, la méthode compa­ rative qu’il alfectionne lui fournit l’occasion d'intéres­ sants parallèles ou figure la démocratie. Pas plus que dans la Somme, d’ailleurs, il ne s'arrête à l’étudier pour elle-même et à fond. II. SIMPLE DÉTAIL DANS UNE CEC VUE ENCYCLOPÉ­ DIQUE. — Elle vient au contraire comme un simple détail, dans une vaste encyclopédie théologique, ou de nombreuses questions morales sont abordées. Apropos des divers états de la vie chrétienne, l’obligation du travail manuel est démontrée, II" II®, q. CLXXXVil, a. 3; à propos de vol et de rapine, les fondements du droit de propriété sont établis, II* II», q. i.xvi, a. I, et le droit particulier à la propriété individuelle est justifié parallèlement au régime de la communauté, a. 2. Dans le traité de la foi, â propos de Vin/idelitas ou incroyance des non-baptisés, les problèmes des relations civiles avec les Juifs ou les infidèles, des mesures coercitives ou défensives contre eux. des droits de souveraineté ou de patronat qu'ils peuvent avoir sur les chrétiens, de la tolérance de leurs rites en pays catholique, du nonbaptême de leurs enfants malgré eux. sont discutés et résolus. II* II», q. x, a. 8-12. Dans le traité de la charité, les problèmes de la guerre étrangère et de la révolte civile sont également examinés. II» II*·, q. XL, XI.II. Une morale sociale très achevée, sensiblement au point de l'époque etdu milieu, pourrait s’extraire de la Somme, ainsi que du Commentaire sur les IV livres des Sentences, où, à propos du mariage, il est longue­ ment traité de la famille et de l'éducation. Telle est le vaste ensemble doctrinal, où. en son lieu, le problème de la démocratie nous apparaît amené. De sobres déve- 281 DÉMOCRATIE loppemcnts, très généraux, mais substantiels, attestent pour lui, comme pour les autres, la double préoccupa­ tion d'être complet et d'être rapide dans un travail avant tout synthétique. 11 fallait, en effet, que la pensée des théologiens eût déjà fait comme le tour du monde moral et de la société humaine, pour s’arrêter à tous ces éléments divers de la vie collective. Les Pères, spécialisés plutôt dans les questions particulières qui se soulevaient tour à tour sur la trinité, l’incarnation, la rédemption ou la grâce, ne pensaient pas encore à ces grandes projections des principes moraux sur les détails de la vie sociale; ou du moins, s'ils y pensaient pratiquement, comme évêques ou comme homêlistes, prêchant sur la propriété, l’esclavage ou le mariage, ils ne vivaient pas encore dans le milieu spéculatif des universités et des Sommes. Ht. COMPARAISON DE LA DÉMOCRATIE AVEC LES autres régimes. — C’est en savant que saint Thomas aborde cette délicate comparaison, avec une impartia­ lité tranquille, aussi libre de toute passion, que s’il s’agissait de la matière ou des figures du syllogisme. La supériorité du régime monarchique et de son principe à l’état pur, lui apparaît dans l’unité de direction qu’il impose à la société : elle lui est naturelle, tandis que dans les régimes polyarchiques, elle s’opère laborieuse­ ment, et plus laborieusement dans la démocratie que dans l'aristocratie. A ce point de vue de l'unité, saint Thomas regarde donc la démocratie comme le plus imparfait des régimes. De reg. princip., 1. I, c. n. 11 est pour le moins un par essence. Cf. I», q. cm, a. 3; 11* II», q. L, a. 1, ad 2“m; Coni. gent., I. 1, c. xi.n. Mais au point de vue des aôus possibles dans chaque forme de gouvernement, « la royauté n’est la meilleure de toutes que si elle n’est point corrompue; or, en vertu de la grande puissance qui est accordée au roi, aisément la royauté dégénère en tyrannie, à moins que le potentat ne soit doué d’une parfaite vertu... Mais la parfaite vertu se trouve en bien peu d'hommes. » Com­ ment. in libros Ethicorum, I. X, lect. vm ; Sum. theol., I- II*, q. CV, a. 1, ad 2““. Et c’est pourquoi saint Tho­ mas préfère une monarchie ou des pouvoirs appropriés tempèrent celui du roi. De reg. princip., 1. I, c. vi. C'est que la tyrannie d’un seul est le pire des mauvais régimes : « Sous un régime injuste, plus il y a d’unité dans le pouvoir, plus le pouvoir est malfaisant. La tyrannie est donc plus dangereuse qu’une aristocratie corrompue, ou oligarchie, et celle-ci, plus dangereuse que la démocratie. De tous les mauvais régimes, la d magogie est le plus supportable, et la tyrannie, le plus nuisible. » Ibid., 1. I, c. ni. Dans une démagogie, au moins, si la multitude pauvre opprime les riches par b force du nombre, du moins vise-t-elle au bien d’un plus grand nombre, tandis que dans une oligarchie, c est le bien d’une minorité, et dans une tyrannie, le bien d'un seul qui prime tout. Ibid. Cf. c. vm. Malgré leur infériorité à promouvoir l’union, une aristocratie ou une démocratie intéressent davantage les citoyens au bien commun : « Il arrive souvent que les hommes vivant sous la domination d’un roi travail­ lent peu pour le bien commun, persuadés d’avance que tout ce qu’ils feraient dans l’intérêt général ne leur serait point rapporté et tournerait à l’honneur de celui qui a le monopole de cet intérêt. Mais, quand on voit le bien commun ne pas dépendre d'un seul, chacun s applique à le promouvoir, non pas comme si c’était le bien d’un autre, mais comme le sien propre. Aussi *-ί-οη pu constater expérimentalement qu’une ville gouvernée par des magistrats dont l’autorité n’est ç. annuelle, est parfois plus puissante qu’un roi en possession de trois ou quatre cités. De plus, de faibles .-. ts imposées par des rois sont supportées avec Beaucoup plus d'impatience que des charges plus lourdes exposées par la communauté des citoyens : on l'avait 282 déjà remarqué au temps de la République romaine. » De reg. princip., L I, c. ni. Cf. Crahay, La politique de saint Thomas d'Aquin, Louvain, 1896; R. P. Mon­ tagne, O. P., La pensée de saint Thomas sur les diverses formes de gouvernement, dans la Revue tho­ miste, janvier et juillet 1901 ; janvier et juillet 1902. Ce n’est donc pas un partisan de tel ou tel régime, que nous rencontrons chez saint Thomas, mais un critique impartial des avantages et des inconvénients inhérents au principe ou à l’abus de chacun. Cette liberté d’esprit explique bien la préférence finale du moraliste pour un régime tempéré, où les trois formes de gouvernement interviendraient chacune dans une certaine mesure : est etiam aliquod regimen ex istis commixtum, quod est optimum. Sum. theol., I» II», q. xcv, a. 4. IV. LES ÉLÉMENTS DÉMOCRATIQUES DE LA CONSTITU­ TION parfaite. — Sum. theol., I» II», q. CV, a. 1. « Relativement à la bonne ordonnance des pouvoirs dans une cité ou une nation, deux choses sont à consi­ dérer : 1» Que tous aient quelque part dans le gouver­ nement. Par là se conserve la paix du peuple : tout le monde aime et soutient l'ordre ainsi établi, comme le dit Aristote, Politique, I. II, c. vt, § 15. —2» Il fautconsidérer de quelle espèce est le régime existant, la hiérar­ chie des pouvoirs. Il s’en rencontre de plusieurs sortes; mais comme le dit Aristote, Politique, 1. 111, c. v, S 2, 4, les principales sont : 1» la royauté, gouvernement d’un seul, conformément à la vertu ; 2“ l’aristocratie, gouvernement des meilleurs, confié à un petit nombre pour l’exercer d’après la vertu. Par suite, la meilleure constitution dans une cité ou dans un royaume existe, là où un seul est promu selon la vertu, pour qu'il préside à tous, en même temps que, sous lui, d'autres gouvernent selon la vertu. Et aussi bien, ce gouver­ nement appartient à tous, parce que tous peuvent être élus aux charges d'après le sulfrage de tous. Telle est la meilleure constitution : bien composée de royauté, en tant qu'un seul préside; d’aristocratie, en tant que beaucoup gouvernent selon la vertu; enfin de démocratie, en tant que les gouvernants peuvent être choisis parmi le populaire et qu'au peuple appartient l’élection des gouvernants. » Ce plan de constitution fait une large part aux élé­ ments démocratiques : 1» par le principe du sulfrage universel; 2° par le principe des charges électives, y compris la suprême. Saint Thomas dissocie donc là le principe monarchique du principe dynastique : le prin­ cipe monarchique est sauf pour lui, du moment que représenté par un individu qui gouverne vraiment en chef, bien qu’assisté de conseils et contrôlé. Ce n'est plus le monarque absolu, seul détenteur de tous les pouvoirs; ni le monarque constitutionnel ou le prési­ dent électif, simples chefs de l’exécutif, avec un parle­ ment souverain. On fausserait la pensée de saint Tho­ mas, en voulant la réduire à l’échelle etau type de nos régimes modernes; il faut la voir dans sa réalité ori­ ginale, en dehors de nos classements actuels. S’il regarde un monarque comme l'un des éléments nécessaires de la parfaite constitution, c’est un monarque électif, entouré de conseillers et d'agents élus, et sorti comme eux tous du sulfrage universel. L’élite gouvernante et le chef suprême sont d'origine et de facture démocratique. V. LES RAPPORTS DE CETTE THÉORIE AVEC LE MILIEU INTELLECTUEL, POLITIQUE, RELIGIEUX OU VIVAIT SAINT Thomas. — 1» Le milieu intellectuel de saint Thomas le mettait en contact intime, prolongé, avec un Aristote étudié critiquement. Mandonnet, Aristote et le mouve­ ment intellectuel du moyen âge, p. 63,65. Aussi, après son long et méritoire effort d'abnégation personnelle dans l'analyse et dans l’exégèse de la Politique, saint Thomas se revanche en véritable philosophe, dans une sorte de vigoureux triage, analogue à celui qu'il opère dans la Métaphysique du Stagyrite. Il a trouvé chez ce 283 DÉMOCRATIE 284 dernier une conception de la société politique essen­ Saint Thomas reçoit donc seulement â correction le tiellement modelée sur la cité grecque, celle-ci érigée principe aristotélicien de la subordination du citoyen à en idéal humain, avec la nation, société pour barbares, la cité sous tout rapport, comme la partie au tout. Il le comme son repoussoir, de nature étrangère et de qua­ reçoit, d’une part, 11“ II®, q. lviii, a. 5; q. lxi, a. 1; lité inférieure. Politique, 1. I, c. I, iv (alias vu). Pour q. l.xiv, a. 2, et c’est ce qui lui fait dire que l’homme saint Thomas, au contraire, la cité ne constitue qu’une tout entier se doit au bien de sa cité ou de son pays variété des sociétés politiques, sur le même rang que la comme à sa lin. II· II®, q. i.xv, a.l. Mais, d’autre part, nation. Sum. theol., I* 11«, q. cv, a. 1. L'expression son pays ou sa cité lui doit son bien personnel : c’est même de civitas se dépouille de tout sens urbain, la justice distributive déjà si bien décrite par Aristote. pour désigner en général « la communauté parfaite » ou 11“ II®, q. lxi, a. 1-4; Ethic., 1. V, lect. iv sq. Or, le société politique. Ibid., q. xc, a. 2,3, ad 3““. Cf. Poli­ bien personnel de l’homme inclut deux sortes de tic., 1. I, lect. I. On se rend compte aisément du genre droits dont l'objet constitue, pour saint Thomas, une d’observations qui provoquaient cet élargissement du fin supérieure aux droits mêmes de l’État : 1“ les terme civitas et cette retrogradation de la cité sur le droits naturels de la personne humaine, contre les­ même rang que la nation. Au lieu de vivre comme quels aucune autorité, paternelle, patronale, royale, ne Aristote dans le monde grec, saint Thomas vit dans une peut prescrire, sinon à titre de pénalité, en cas de Europe où des nations se constituent. Et puis, dans le fautes extérieures, et selon les limites propres du pou­ passé, le spectacle de la nation juive l’impressionne voir qui s'exerce. 11“ II", q. CIV, a. 5. Cf. q. lxiv, a. 2, aussi : c’est elle qui lui donne sujet de formuler sa 3, 5; q. lxv, a. 1. 2. — 2» La cité n’a pas prise non plus théorie sur le meilleur gouvernement soit des cités soit sur les droits religieux et surnaturels du citoyen, des nations. Sum. theol., 11“ 11®, q. cv, a. 1. parce que « si le bien de la chose publique est le pre­ L’indépendance de saint Thomas à user d’Aristote mier des biens humains, le bien divin est supérieur a s’aflirme encore dans la manière dont il entend la tout bien humain. » 11“ II®, q. cxxiv, a. 5. Delà, une maxime de ce dernier : « que tous aient une part dans conclusion thomiste qui eût fait sursauter le philosophe: le gouvernement. » Aristote l’entend de la totalité des Homo non ordinatur ad communitatem politicam bourgeois à l’aise, non-ouvriers, ni artisans, ni paysans. secundum se totum el secundum omnia sua. 1“ II®, Politic., 1. Ill, c. ni, §2,3; 1. IV (ou VU), c. vin, § 2. q. xxt, a. 4, ad 3"™, Saint Thomas ne pose aucune de ces exclusions : le Ce respect de la personne et de ses droits naturels populus et les populares représentent pour lui la mul­ est inconnu des Grecs, de même que la notion de la titude entière. Sum. theol., 11“ II®, q. cv, a. 2. Il insiste personne, confondue implicitement avec celle du sin­ sur le droit de tous comme électeurs et comme éli­ gulier et de l'individu. Mais les controverses trinigibles : certaines institutions de Moïse, Deut., 1, 13, 15; taires et christologiques amenèrent les Pères d’abord Exod., xvill, 21, lui semblent bien réaliser son type : et puis les scolastiques à dégager aussi nettement que principes assumebantur ex loto populo et etiam popu­ possible la notion métaphysique de la personne. Tixelus eos eligebat. Sum. lhe.ol., 11“ II®. q. cv, a. 1, A noter ronl, Des concepts de nature et de personne dans les cependant les privations de droits civiques pour cause Pères el les écrivains ecclésiastiques des V'et vt* siècles, d’âge ou de sexe. Les femmes et les enfants, dit saint dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, Thomas, sont à demi citoyens par le droit d’habitat, 1903, p. 582, 592; E. Ilugon, O. P., Les notions de mais ne le sont point absolument, puisqu'ils manquent nature, substance, personne, dans la Revue thomiste, du droit de suffrage. Ibid., a. 3, ad l"1’1, 2"'“. '1908, p. 753, 769. Bénéficiaire de cette lente élaboration, En 3" lieu, Aristote considère la cité comme l’œuvre saint Thomas reconnaît la personne comme la réalité humaine par excellence; c’est pour lui la meilleure et la plus parfaite dans toute la nature, puisqu’elle pos­ la plus divine des lins à laquelle un individu puisse et sède et la nature raisonnable, qui est supérieure à doive se subordonner. En conséquence, l’individu lui I toute autre, el le mode suprême de l’existence, qui est appartient comme la partie au tout, qui le fait être et d'exister par soi. Sum. theol., I», q. xxix, a.3; Quœslioqui lui parachève son bien. Politic., 1. I, c. I, § 11-13. nes disputâtes, De potentia, q. ix, a. 3. Elle possède « C’est une grave erreur — déclare le Stagyrite — de la propriété d'agir par soi, conséquemment à son croire que chaque citoyen est maître de lui-mème : ils mode d’existence. De potentia, q. IX, a. 1, ad 3“"', appartiennent tous à la cité, puisqu'ils en sont les élé­ conséquemment aussi elle vit pour soi, se gouverne ou ments, et que les soins donnés aux parties doivent est gouvernée pour soi, c'est-à-dire pour le bien de la concorder avec les soins donnés au tout. » L. V (ou VIII), nature qu’elle possède, comme pour sa vraie lin. Cont. c. i, § 2. Aussi est-il « de toute évidence » pour Aris­ gentes, 1. Ill, c. exil. De là, le rigoureux devoir qu’a l’État de procurer à chacun des particuliers, selon sa tote que «la loi doit régler l’éducation et que celle-ci doit être publique », c’est-à-dire nécessairement une nature et son mérite, les avantages du bien commun, et uniforme pour tous, comme à Lacédémone. Or, d'après les formes propres à chaque type de gouver­ sainl Thomas pense au contraire que l’éducation appar­ nement. Dans une démocratie, ce sera la liberté. Sum. tient à la famille, tout aussi bien que l’entretien phy­ theol., 11“ H®, q. lxi, a. 1. sique. Les enfants doivent achever de se faire hommes Ce sont là, il est vrai, des considérations éparses dans l’œuvre de saint Thomas, et dont il ne fait guère qu’un dans le milieu familial, sicut in quodam spirituali utero. C’est de droit naturel. « Il serait contre la justice que, usage métaphysique. Il n’a pas beaucoup développé leurs conséquences morales et civiques; mais néanmoins, sa avant l'âge de raison [où il devient son maître et dispose de soi], l'enfant fût enlevé aux soins de ses parents ou notion de la personne demeure comme sous-jacente dans bien que l'on ordonnançât à son sujet des mesures con­ les réserves qu’il pose aux doctrines d’Aristote sur la to­ tale appartenance du citoyen à la cité, dans sa notion si traires à ce qu'ils veulent. » Sum. theol., 11“ II®, q. x, ferme des devoirs de celle-ci envers les personnes a. Ί2. Néanmoins, des mesures légales peuvent devenir privées. Aristote est un communautaire absolu; saint justes et nécessaires en matière d’éducation, si le bien public les requiert : l'enfant est un futur citoyen, que Thomas introduit dans l'aristotélisme un élément de sa famille prépare à sa vie civique, non moins qu’à sa particularisme, qu’il doit intellectuellement à sa notion métaphysique de la personne humaine et de ses droits vie privée; en ce cas, le législateur agit sur l’éducation naturels, et à sa notion de la fin dernière surnaturelle. familiale et scolaire, œuvres privées en soi, par le Pour Aristote, c'est la cité qui est la fin de l’individu. moyen de ses droits sur leurs agents propres, pour le pour saint Thomas, c’est le bien de la personne hu­ bien général de la justice et de la paix. Sum. theol., maine, naturel et surnaturel, qui est la fin de la cité. 1“ II", q. xevi, a. 3. 2S5 DÉxMOCRATIE 28G Ici le milieu chrétien, où se développe la pensée scolas­ manifestement l’attenliondesaintThomasdanslepassage tique, réagit sur les doctrines que celle-ci emprunte au du De regimine principum, ou il invoque l’expérience milieu hellénique; sans nier qu’à certains égards, le des municipes, régis par des magistrats annuels, I. 1, citoyen ne doive se subordonner au bien de la cité c. m. C'est là que se réalisait l'application de tous aux comme au bien de son tout et à une véritable lin, intérêts communs et ce support allègre des charges saint Thomas aperçoit de plus hautes fins auxquelles publiques, même lourdes, par où, selon saint Thomas, la cité même doit se subordonner pour le bien de le gouvernement populaire l’emporte sur le gouverne­ l’homme et du chrétien. ment royal. Il n’est donc pas téméraire de conclure à 2° Dans le milieu politique du XIIIe siècle, ce ne sont une réelle inlluence du mouvement communal et de sa pas des modèles adéquats qu’on peut retrouver, comme , poussée démocratique au xme siècle, sur le vœu de donnant corps aux vues de saint Thomas sur les élé­ saint Thomas que tout le monde participe au pouvoir. ments démocratiques de la constitution parfaite. Cepen­ Cf. Perrens, Histoire des tendances démocratiques dant, à côté des dynasties royales et des familles aristo­ dans les populations urbaines au XIVe siècle, Paris, cratiques installées dans toute l'Europe, une démocratie •1873. véritable se réalise dans le mouvement communal, pré­ 3“ Des observations, des expériences plus intimes cisément au xme siècle. Les premiers citoyens des s’aperçoivent encore à 1’origine de ces idées. Dans les villes sont des artisans et des marchands, à qui la couvents dominicains ou vivait saint Thomas, l’institu­ communauté des intérêts, du voisinage et des dangers tion monarchique du prieur conventuel, du provincial, iit conclure des alliances. « Partout au Xe et XIe siècle, du maître général de tout l’ordre ; l'institution aristo­ on les trouve unis dans les Ghildes, et partout ces cratique des conseils de couvent ou de province, des Ghildes bourgeoises sont confondues avec la commune ; chapitres provinciaux ou généraux se tempéraient l'autorité de la Ghilde est celle de la cité : à Londres, la d’éléments démocratiques : élection des prieurs con­ Ghilda mercatoria, à Cologne, la Richerzecheit, à Pa­ ventuels par les religieux prêtres et profès; adjonction ris, les mercatores aqute, en Flandre, les Geschlechlen. de ces derniers assemblés en chapitres conventuels, Ce sont les gentes, les lignages, les patriciens de pour sanctionner certains votes importants des conseils; naissance. Investis du monopole du pouvoir, ils de­ élection de députés des couvents aux chapitres provin­ viennent arrogants et s’érigent en aristocratie fermée. ciaux, par les religieux de chaque maison. Lacordaire, Mais ils ne sont plus seuls. Ils ne constituent plus Vie de saint Dominique, c. VIII ; R. P. Mortier, O. P.. toute la cité politique ; des parvenus se sont établis à Histoire des maîtres généraux de l'ordre de saint Do­ côté d'eux, se sont enrichis et ont formé de nouvelles minique, 1.1, p. 77,82. Les frères prêcheurs appliquaient Ghildes qui égalent les anciennes en richesse et en con­ là une tendance générale de la vie religieuse en Occi­ sidération qui revendiquent leur part d'autorité et dent, à l’organisation particulière de leur régime. Des d'honneurs. En Angleterre, en Allemagne, en Flandre, i principes analogues se retrouvent aussi bien dans celte les rivalités éclatent. En général, la lutte finit par une sorte de domaine complet et de cité autonome qu'est transaction : les nouvelles Ghildes obtiennent leur l'abbaye bénédictine. Dom Cabrol, Bénédictins, dans place au conseil de la cité. Le patricial bourgeois, qu’on le Dictionnaire d'archéologie chrétienne, t. il, col. 666. peut en quelque sorte considérer comme la fusion de « Le régime qui est supposé par la règle |de saint Be­ la propriété et du capital dégagés des liens féodaux, est noit] ne répond pleinement à aucun des qualificatifs constitué sous sa forme définitive. Mais cette classe que nous donnons à un gouvernement absolu, ou u gouvernement des communes libres ou souveraines, VI. VALEUR PRATIQUE ET MORALE DE LA DOCTRINE a i élection des conseils, maires, bourgmestres, syn­ raoMlSTE. — La politique d’Aristote unissait des vues dics; parfois même, comme à Augsbourg, deux bourget des doctrines de philosophie morale à des observa­ me-tres, l'un patricien et l'autre plébéien, représen­ tions et à des analyses de science sociale et politique : taient la transaction entre le peuple et les nobles de la on y trouve des monographies de la constitution Spar­ air Prins, p. 94, 95, 101. Cette puissante action de la tiate, carthaginoise ou crétoise, à côté de théories sur les vertus du citoyen. La Somme de saint Thomas et le nasse ouvrière sur le gouvernement des villes attire 287 DÉMOCRATIE De regimine principal» abandonnent les points de vue descriptifs, monographiques et concrets, de la science positive, pour s'en tenir aux considérations morales. Dans cet ordre de pensées, trois sciences par­ ticulières, purement philosophiques, intègrent la mo­ rale humaine : monastica, la science de la morale individuelle; oiconomica, la morale domestique; poli­ tica, la morale civique. Ethic., I. I, lect. i, IJ Sic ergo moralis philosophia... jusque multitudo civilis quæ vocatur politica. Mais les vertus et les devoirs qu’im­ posent ces trois morales — n’en faisant qu’une au fond — sont ramenés dans la Somme de théologie au cadre général des lois, des vertus, des états de la vie chrétienne; et c’est ainsi que l'esquisse d’une consti­ tution parfaite appartient au traité des lois et prend occasion de vues rétrospectives sur la loi de Moïse et la constitution du peuple hébreu. C’est pourquoi les vues de saint Thomas sur les élé­ ments démocratiques de la constitution parfaite planent surtout dans la région de l'idéal et du désirable : il ne se demande pas à quel royaume ou à quelle cité de son temps son esquisse de constitution pourrait bien convenir. Abstraction faite, au contraire, des con­ tingences particulières, des exigences pratiques ici ou là, il considère la démocratie dans l'hypothèse de son fonctionnement normal, avec les devoirs qu'elle impose -à la multitude. C'est ne sortir du réel que pour y ren­ trer de très haut, en rappelant à tous qu’une démo­ cratie fonctionne bien dans la mesure où le suffrage universel et ses élus opèrent selon la vertu. Secundum virtutem : l’expression revient jusqu'à cinq fois dans l'art. 1« de la q. cv. Et, en effet, Aristote observait que dans un régime •où le citoyen fait acte de prince, lorsqu’il vote, délibère, légifère, juge un procès ou administre une charge, et acte de sujet, lorsqu'il reçoit une loi ou une sentence, les vertus personnelles et les vertus domestiques ne suffisent pas. Il faut les vertus politiques : de la pru­ dence, de la justice, non plus seulement pour son bien propre et pour celui de sa maison, mais encore dans la poursuite et le maintien du bien public. Politique, 1. III, c. t. Saint Thomas commente cette morale ci­ vique avec sa précision et son exactitude habituelles, lect. t, et Ethic., 1. VI, lect. vu. De là s’inspirent ses articles sur la prudence politique. Sum. theol., 11“ 11“', q. L, a. 1, 2. Dans le citoyen qui fait acte de gouver­ nement, il faut donc la prudence d'un législateur et d’un roi, et de la prudence encore, dans le citoyen qui ■obéit, avec, de part et d’autre, une justice appropriée. Sum. theol., 11“ II», q. L, a. 1, ad i“m; In IV Sent., 1. IV, dist. XXXIII, q. nt. a. 1, q. iv. Cette ferme doctrine sur les vertus civiques nous donne la raison de l'insistance que met saint Thomas à inculquer les dictées de la vertu aux électeurs et aux élus du peuple. Aucun gouvernement n’a besoin d’une moralité plus générale et mieux équilibrée de justice -et de sagesse, que celui ou chaque citoyen fait tour à tour acte de prince et de sujet. Telle est l’utilité des considérations métaphysiques où il semble d’abord que saint Thomas se perde à d'incommensurables distances de la réalité : de la hauteur où il s’élève, il voit à fond que la démocratie ne gouverne pas bien sans une mora­ lité tout à la fois très diffuse dans la masse des élec­ teurs et très profond^ dans le corps éludes gouvernants. Elle réclame une aristocratie morale et un peuple assez sage, assez bon pour la mettre au pouvoir. IV. Savonarole : le problème pratique de la démo­ cratie λ Florence au xv· siècle. — Réformateur moral et conseiller politique des Florentins, Savonarole inter­ vint comme arbitre dans les débals de leur Seigneurie sur l'organisafion du gouvernement qui succédait aux Médicis expulsés. L'assemblée constituante hésitait «ntre une oligarchie comme à Venise, et le retour aux 288 anciennes formes démocratiques de Florence elle-même. Vespucci et Soderini, citoyens influents, jurisconsultes autorisés, représentaient les deux tendances. C’est ainsi qu'en temps de révolution, le problème de la démocra­ tie se posait, non plus en théorie comme à l’époque de saint Thomas, mais en fait. Savonarole fut prié de s'adjoindre aux délibérations de la Seigneurie, et d'après Guichardin, Storia fiorentina, c. xn; Storia d’Ita­ lia, 1. II. le Fraie assura le succès aux partisans de la démocratie. Villari. Histoire de Savonarole, trad. G. Gruyer, Paris, 1874, t. i, p. 357. Il développa ensuite ses doctrines dans une série de tracts : Tratlati circa il reggimento e governo della Citlà di Firenze. A la requête de la Seigneurie, ces opuscules furent composés en toscan, pour une plus large diffusion. La langue du peuple et des politiques s'imposait à ces écrits de circonstance et de but pra­ tique, au lieu de la langue des clercs et des écoles. Mais le théologien et le thomiste se retrouvent dans le vul­ garisateur. A une situation concrète, actuelle, les Trai­ tait appliquent des principes de philosophie sociale que la Somme de théologie expose dans l'abstrait ou ne considère appliqués que dans un lointain passé. Savonarole estime d'abord avec saint Thomas que la monarchie est en soi le meilleur des gouvernements : plus il y a de gens qui commandent parmi une société, plus il y a sujet à disputes et à partis. Et donc, si la démocratie est bonne, l'aristocratie est meilleure, la monarchie excellente : un seul chef réunit et pacifie tout le monde, soit par crainte, soit par amour. Dans le fait, néanmoins, il y a des peuples qui vivent mieux sous le régime aristocratique et d'autres qui sont mieux faits pour le régime démocratique. Ils ne pourraient garder un roi sans des inconvénients majeurs et into­ lérables. Trattato 1, c. il. Tel est, d'après Savona­ role, c. m, le cas de Florence, pour deux raisons : le caractère de la population et des coutumes invétérées. Ici, le réformateur ne s'en tient plus aux considéra­ tions morales, aux principes et aux thèses de droit natu­ rel qui sont le propre du philosophe et du théologien; il s’engage dans l'examen d'une situation concrète, appréciable par les historiens et par les politiques. Aristote avait opposé l’esprit républicain des Grecs à l’indolence servile des Asiatiques, Polit., 1. IV (ou VID, c. vi, 1 ; 1. III, c. ix,3; Savonarole oppose de même l’esprit républicain des Italiens, et notamment des Florentins, à la docile sujétion des popoli aquilonari. Robustes et sanguins, ces derniers lui apparaissent dépourvus d’in­ géniosité, braves soldats et humbles sujets, monarchistes par simplicité d'àine; l'Italien, au contraire, lui appa­ raît ingénieux, sanguin, audacieux, incapable de sup­ porter un roi, si celui-ci ne le mate par la tyrannie« Continuellement, les Italiens appliquent leur génialité à machiner des embûches contre leur prince, et leur audace les met à exécution, comme cela s’est tou­ jours vu en Italie. Nous le savons, en effet, par l’expé­ rience du passé comme par celle du présent : l’Italie ne put jamais durer sous le gouvernement d'un seul. Nous la voyons, petite province, partagée entre quasi autant de princes que de cités, et de princes qui n'ont jamais la paix. Et le Florentin est le plus génial des Italiens, le plus sagace dans ses entreprises, avec une vigueur et une audace qu’on n’attendrait pas d'un commerçant et dont ses guerres étrangères et civiles ont donné la mesure. » Trattato 1, c. ni. A lire ces jugements sommaires sur la psychologie politique et le tempérament social des Florentins, on reconnaît un certain sens des faits et des réalités, assu­ rément remarquable chez ua spéculatif s’appliquant à l’action. Savonarole se rend compte que des principes abstraits sur les mérites respectifs de la monarchie, de l'aristocratie ou du régime populaire ne suffisent pas à résoudre le cas de conscience universel posé à Florence DÉMOCRATIE 289 290 même par la révolution contre les Médicis. Nous ne I main sur elle par des fonctionnaires de leur choix et par des lois restrictives. Dans ces conditions, c'est au pou­ trouvons plus ici le théologien pur; il y a de plus le voir royal et au pouvoir absolu que penseront surtout citoyen et le politique, avec une science et un art dis­ tincts, soit de la morale naturelle, soit de la morale les théologiens, lorsqu'ils auront à s’occuper du pouchrétienne. I voir politique. La raison expérimentale et historique du fait prédominant s'ajoutera aux vues métaphysiques Néanmoins, un principe supérieur, d’essence morale encore, et bien chrétien toujours, guide Savonarole sur l'unité sociale, pour leur montrer le pouvoir du roi comme le pouvoir typique. dans ces applications extra-théologiques : un principe Ils reviendront cependant à la notion des droits poli­ de prudence civique. Il aperçoit très bien que si, théo­ tiques du peuple, en étudiant les origines du pouvoir. riquement, toutes les trois formes de gouvernement Il vient de Dieu, leur enseignait saint Paul : aucune sont en soi bonnes et possibles, et donc en soi choisissables; dans la pratique, une forme ici utile serait autorité n'existe qu’instituée par Dieu. Rom., xni, 1,7. Mais saint Thomas observait déjà que l’institution directe ailleurs nuisible. Le critère de son adoption ou de son du souverain ou du chef national par Dieu, comme ce rejet, c’est de répondre ou non aux capacités et à la fut le cas pour Moïse, Josué, les .luges, fut le résultat formation des citoyens. En face d’elle, la liberté hu­ d'une providence spéciale envers le peuple Israelite. maine ne jouit pas d’un pouvoir illimité et arbitraire; C’est en vertu de cette exception que Dieu ne lui laissa elle se trouve liée par un devoir de choix approprié à pas l’élection de son roi, mais se la réserva. Sum. theol., la nature du peuple : Li homini savii e prudenti li I" II», q. cv, a. 1, ad i,lm. Ainsi, quand saint Thomas quali hanno ad instituire qualche governo primo conreconnaît une divine investiture à l'origine de tout pou­ siderano la natura del popolo, c. il. Savonarole est dé­ voir. Il» II», q. civ, a. I, ce n’est pas sans avoir admis mocrate à Florence, comme à Venise, dans un ouvrage le droit universel des peuples à se choisir les détenteurs dédié au patricien Anloine Pizamani. un autre domini­ de cette investiture et à la leur transférer. Il l’insinue cain, Benoit de Soncino. sera partisan de l'aristocratie. Telles sont, en effet, les sentences que ce dernier extrait encore en regardant la souveraineté des princes régnants comme établie, non pas de droit divin, mais ex jure avec admiration de la Politique d’Aristote, à l’usage de gentium, quod est jus humanum. II» II®, q. x, a. 12. son patricien : Optima civitas nunquam opificem fa­ le droit des gens consiste précisément, selon lui, en ciet civem. Ex libro Ili Polit., lect. tv. Optabilius est civitates ab optimatibus gubernari, lect. xtv. Bene­ des institutions si bien conformes à l'avantage évident de la vie humaine, que facilement, les hommes tombent dicti Soncinatis propositiones ex omnibus Aristotelis d'accord à leur égard : De facili in hujus modi homi­ libris... exceptae. Le même principe d’approprier le gouvernement à ce que Savonarole appelait la natura nes consenserunt. I» II», q. xcv, a. 4, ad 3“™. Cf. Il» II», q. Lvn, a. 3. Il inclut donc une sorte de pacte social, del popolo engage ainsi de contingentes applications, consenti pai· les peuples. C’est pourquoi saint Thomas toujours guidables par la morale, mais relevant en propre use volontiers de l’expression vices gerens multitudinis de la science et de l'art en matière sociale et politique. pour désigner le prince. I» II», q. xc, a. 3; q. xcvn, La même prudence honnête commande ici le choix d’un a. 3; II» II», q. i.vn, a. 2. Le prince jouit là d’une trans­ régime et là celui d'un autre. V. La légitimité de la démocratie, d’après l’ensei­ lation de pouvoir qui l’a substitué à la multitude pour faire des lois et gouverner. gnement commun des théologiens. — D’une manière On retrouve dans ces vues l’inspiration du droit ro­ générale, jusque dans le cours du xixe siècle, les théo­ main. Le Digeste, I. I, tit. il, De origine juris, § 9, logiens ne s’occupent guère de la démocratie : déjà le docteur angélique lui mesure la place au milieu des considère le pouvoir du Sénat comme substitué aux assemblées populaires trop difficiles à réunir. De nombreuses questions sociales et politiques dont il s'occupe en moraliste spéculatif, dans la Somme théo­ même, selon la Lex regia, Digest., I. I, tit. iv, et les Institutiones de Justinien, I. I, tit. il, le Sénat et le logique. Il traite de la démocratie, comme il traite du peuple transfèrent leur pouvoir à l'empereur pour le travail manuel, Sum. theol., II· II», q. clxxxvii, a. 3; gouvernement entier. Cf. Digest., 1. I, tit. ιι. § 11. Au des droits de la famille en matière d'éducation, II» II», travers de cette explication juridico-historique, une doc­ x, a. 12, § Alia vero ratio est; de la guerre et de ses trine métaphysique tend à se dégager, dans l'esprit des justes conditions, II· II®, q. XL; de la sédition, ibid., q. xi.li ; de la peine de mort, q. xi.iv, a. 2, 3; de la pro­ théologiens, par une transposition des termes du con­ cret à l’abstrait. priété, q. i.xiv, a. 1, 2; du commerce, q. lxxvii; de Ce dégagement s’opère chez les scolastiques, à mesure 1 usure, q. lxxviii, etc. Toujours, c’est à l'occasion d’une que des problèmes théologiques les obligent à préciser vertu ou d'un vice, d’un devoir ou d’un péché, que ces divers faits sociaux apparaissent, donnant matière â les origines du pouvoir civil. D’Occam à Pierre d’Ailly et du concile de Constance au conciliabule de Pise se des questions particulières, à de simples détails dans propage une assimilation nouvelle entre le pape et les l’encyclopédie théologique de la Somme. Le problème princes temporels, relativement aux origines de leurs de la démocratie et de sa juste part dans une sage constitution ne représente pour saint Thomas que l’un pouvoirs respectifs. De même que les rois ou les dynas­ ties sont investis de leur pouvoir par l’élection popu­ de ces détails, et non le plus important. Au moyen âge, laire, de même les souverains pontifes, à ce que disent dans la plupart des nations européennes, c est le régitne monarchique et l’aristocratie qui prédominent les novateurs. Voir Pierre d’Ailly, t. i, col. 646, 647; Almain, t. i, col. 896; Quilliet, De civilis potestatis ori­ en fait et qui laissent au second rang les institutions gine theoria catholica, Lille, 1893. p. 189,190. Moyennant démocratiques des communes; aussi, bien que saint Thomas connût et appréciât ces dernières, comme on cette assimilation, les disciples d’Occam et les gallicans ia vu, il n'eut pas à s’en occuper aussi directement visaient à établir la supériorité de l'Église universelle que de l'usure et du change, par exemple, une grosse et notamment du concile sur le pape, comme sur un question d’alors, ou que de la politique à suivre envers simple ministre de leur autorité. De même, disaient-ils, les Juifs. Sum. theol., Il» II», q. x, a. 9, 12; De regique le Seigneur a donné naturellement pouvoir à la mine Judæorum, ad ducissam Brabantiæ. Dans la communauté civile pour se choisir des princes; de suite, à partir du xive siècle, les monarques de l’Europe même, surnaturellement, il investit la communauté en­ tendent de plus en plus à restaurer l'absolutisme impé­ tière de l’Église du droit d'élire et de déposer ses pon­ rial de Rome ou plutôt de Byzance à leur profit. A tifes. Joannes Major, Disput. de authoritate concilii mesure, la démocratie des communes s'éclipse ou supra pontificem maximum, dans Opera Gersonii, même disparaît, quand les rois de France mettent la t. n, col. 1135, arg. 6». DICT. de théol. cathol. IV. - 10 291 DÉMOCRATIE L'école thomiste s’attaque vigoureusement â démolir ce parallèle. Saint Antonin établit dans sa Somme théo­ logique, part. I, lit. xvni, que le souverain pontife gou­ verné l’Église par institution immédiate de Dieu et non ex translatione populi sicut imperator. Il use là des expressions mêmes du droit romain pour caractériser l’origine du pouvoir civil et le différencier d'avec celui des pontifes. Jean de Turrecremata signale, à titre d'exceptions, des choix comme cetix de Moïse et de David par Dieu, lorsqu’il s'agit de rois ou de chefs poli­ tiques. C’est le consentement de la multitude, soit exprès, soit tacite, qui établit ces derniers, qui accroît même ou diminue leurs pouvoirs, à l'inverse du pape, établi par Dieu seul dans un ensemble de droits que nul homme ne peut restreindre. Summa de Ecclesia, I, xi.tv, xc, xcn. Telle est aussi la doctrine de Cajetan, De auctoritate papa et concilii, tr. Il, c. x, ad 2a“ confirmationem; In IDm IIx,q. i, a. 10, § 3, Ad brevem horum intellig. Il précise d'ailleurs que l’élection d'un régime politique par une multitude ne constitue pas une démocratie à proprement parler, bien qu'au premier abord elle semble tirer le régime monarchique de la souveraineté populaire. Mais si l’on considère attentivement les choses, l’élection d’un gouvernement n’est point un acte particulier de tel ou tel régime : c’est un acte générateur de toute espèce de gouvernement, et donc un acte antérieur à toute forme politique existante. Au choix du peuple, il appartient, de par le droit nature), que le régime à établir soit populaire, aristocratique ou royal. In 11™ II*, q. L, a. 1, § Ail hoc dicitur. Cette doctrine expose très nettement l’égale légitimité des trois formes de gouvernement selon le droit naturel. Elle dissipe également l'équivoque du terme peuple, qui signifie tantôt la multitude, et tantôt le régime po­ pulaire. Et cette distinction posée, Cajetan poursuit : le régime monarchique dépend de l’élection du peuplemultitude, qui lui donna ses votes et qui l’investit; et c'est à cause de ce transfert qu’il est dit vices gerens populi. Mais il ne dépend pas du peuple comme régime populaire et n’en prend pas la place à la manière d'un successeur. Dans cet ensemble de doctrines, la question de la démocratie se pose donc incidemment, comme le simple corollaire de la question des origines du pou­ voir civil; et celle-ci même ne se pose que par compa­ raison dans le problème théologique des origines du pontificat. Par là s’explique la sobriété des quelques textes intéressants qu’on peut glaner chez les auteurs. Autant ils sont copieux à préciser les causes divines et humaines dont ressort l’établissement du pouvoir civil, autant ils glissent rapidement sur l’établissement par­ ticulier de la démocratie. Le peu qu'ils en avancent, néanmoins, suffit à nous montrer qu’ils la rattachent, en droit naturel, au pouvoir de tout peuple sur le choix de ses institutions. D’ailleurs, qu'il se soumette à un monarque, à des chefs aristocratiques ou à des magistrats populaires, un peuple, observe Cajetan, n'est pas dans la situation de l'Église en face du pape. « La papauté diffère de tous les autres pouvoirs humains en ce que tous ceux-ci tirent de la multitude leur origine et leur puissance : toute violence ou fraude cessante, et de droit naturel, la multitude est libre de se donner un chef avec telle puissance qu’elle le juge bon. » In II™ II*, q. i., a. 10. Aussi, tandis que l’Église n'a pas à circonscrire et à tempérer l’autorité du pape, c’est le droit des peuples d’opérer ces tempéraments à l’égard de leurs chefs, et par là même d'influencer la juridiction réelle qu’il leur transfère dans l'ordre civil. Nous reconnaissons là une vue très nette des éléments démocratiques et pondéra­ teurs à introduire dans les royaumes ou les cités aristo­ cratiques. Mais aussi bien que saint Thomas, Cajetan se 292 renferme dans l'exposé général des principes du droit. Il reste un moraliste spéculatif ou plutôt même un métaphysicien, dans ses rapides aperçus de la démocratie. Au xvi” siècle encore, les controverses de Bellarmin contre les protestants le ramenèrent à l’antithèse des origines divines du pontificat et des origines populaires de la souveraineté politique. Il établit très nettement que celle-ci, abstraction faite de ses formes particu­ lières, vient premièrement de Dieu, car elle est la conséquence nécessaire de la nature humaine et de sa vie sociale; et donc le pouvoir vient naturellement de celui qui a fait la nature et les tendances de sa vie : c'est un droit naturel, divinement établi. Mais ce pou­ voir réside dans la nation, et non dans aucun homme en particulier; car, en dehors des droits positifs qui peuvent survenir, il n’y a aucune raison de nature, pour qu'un homme soit le chef des autres, ses égaux par nature. Comme d’ailleurs la nation ne peut pas exercer la souveraineté directement, par elle-même, elle est dans l’obligation de la conférer à un individu ou à plusieurs. Ainsi, les diverses formes de gouver­ nement sont de droit positif et non de droit naturel; car il dépend de la nation d’instituer un monarque, des consuls ou d'autres magistrats. Ces pouvoirs mul­ tiformes viennent encore de Dieu; mais moyennant les délibérations, les choix de personnes, les transferts de l'autorité, opérée par les hommes. Bellarmin, De lai­ ds, c. vi. Dans le même ordre d'idées, Suarez, De legibus, 1. Iil,c. tv, § 1, observe qu’à s en tenir au droit naturel, les sociétés politiques ne sont pas obligées de consti­ tuer un régime plutôt qu'un autre. Bien que, de soi, la monarchie soit le meilleur et que sa plus grande extension atteste pratiquement son excellence — dit encore Suarez — les autres régimes peuvent être bons et utiles. L’expérience démontre d'ailleurs combien varient les opportunités : là où règne la monarchie, rarement elle va sans mélange, car, vu la fragilité, l’ignorance, la malice des hommes, il y a d’ordinaire avantage à tempérer l’autocratie royale par les inter­ ventions de la collectivité, en plus ou moins grand nombre, selon les coutumes et les besoins. Ainsi, tous les particuliers possèdent chacun leur quoie part de va­ leur dans la communauté politique; mais le droit na­ turel n’oblige pas celle-ci à exercer le pouvoir immé­ diatement ou à le retenir : trop de difficultés et de pertes de temps surviendraient, si le suffrage de tous était sans cesse requis. Lorsqu’on se représente l’Espagne absolutiste où vivait Suarez et l'état général de l’Europe au xvn” siè­ cle, de telles vues attestent une grande liberté d'esprit à l’égard d’institutions puissantes et révérées. Intellec­ tuellement, cette liberté procède encore de la ferme notion du droit naturel et de sa distinction d’avec les droits positifs,coutumiers, historiques, lesquels varient légitimement selon les besoins et les ententes des nations. Celte liberté scandalisa Jacques I", roi d’Angleterre et théologien, qui s’efforcait de consolider l’autocratie des Stuarts, très contestée des Anglo-Saxons, en s'ap­ propriant la doctrine gallicane du droit divin des rois. Dans l’ouvrage qu’il composa sur l’ordre de Paul V pour répliquer au roi Jacques, Suarez établit encore les origines populaires de tout régime politique, sans exception pour la monarchie. Defensio fidei, 1. III. c. iv. Suarez avance même que si la monarchie et l’aristocratie ont besoin d’une institution positive pour s’établir, la démocratie peut s’en passer : elle existe, par le fait même que la nation ne transfère le pouvoir à personne, mais le retient pour soi collectivement, tel que. de droit naturel, elle le possède, en tant que société complète. Defensio fidei, 1. Ill, c. ιν, § 8. Il y 293 DÉMOCRATIE aurait ainsi, dans tout peuple, une sorte de démocratie naturelle, préexistant à tout autre régime. Cette manière de voir n’accuse pas seulement une vigoureuse offensive contre la dialectique du roi d'An­ gleterre; elle achève d’accentuer l’entière liberté d’es­ prit des théologiens en présence des trois formes possiblesde la souveraineté politique. Suarez ou Bellarmin continuent bien là saint Thomas et ses commentateurs. Et c’est un fait significatif : le fait que, du xui» au xvn» siècle, toute l'École enseigne l’égal droit naturel des peuples à se constituer en monarchies, aristocraties ou démocraties. C'est un enseignement commun des théologiens. Il est reçu dans l’Église sans la moindre protestation de la hiérarchie; et, de la sorte, il anticipe la neutralité de l’Église dans la question moderne des régimes politiques à choisir ou à modifier. V. Maumus, L'Église et la France moderne, p. 209. VI. Le mouvement démocratique aux temps moder­ nes. — Pour bien saisir l'opportunité et la valeur des enseignements pontificaux, soil de Pie IX, soit de Léon XIII, sur la démocratie, on doit reconnaître la situation qui les provoqua. Elle comporte un ensemble de faits économiques et de faits politiques dont les répercussions morales et religieuses déterminèrent d'abord l'attention de publicistes catholiques et puis l'intervention motivée des papes. Il est ainsi nécessaire de connaître d'abord quelles sortes de faits politiques et de failséconorniques donnèrent sujet à cet enseigne­ ment des pontifes et aux initiatives des publicistes, qui en apparaissent comme les précurseurs. Dans le cours du xvm» siècle, l'application de la force hydraulique à l'industrie; dans le cours du xtx» sur­ tout, l'application de la vapeur, voilà le fait de techni­ que et de métier, qui opéra une révolution sans précé­ dent jusque-là dans la fabrication. Avec des forces motrices considérables, de très puissantes machines s'établirent. On vil finir l'universel emploi des outils à la main et des machines-outils à petit moteur. Sans doute, celles-ci et ceux-là ne disparurent pas entière­ ment, et leur usage partiel continue encore : il y a toujours des moulins à vent, des rabots ou des scies à main, des noriahs qu’un mulet fait tourner. Mais ces antiques outillages cédèrent la primauté à la machinevapeur, bien autrement puissante et productive. Ce changement peut bien s'appeler une révolution, à cause de sa rapidité; en moins d'un siècle, il boule­ versait un outillage plusieurs fois millénaire, dont les fresques des hypogées égyptiens attestent le monopole immémorial. La machine à vapeur devint par cette révolution l’agent caractéristique de la fabrication moderne. Ch. Benoist, La crise de l'Etat moderne, L organisation du travail, Paris, 1905. t. I, p. 30. Pour caractériser ce renouveau industriel, Le Play disait < l’âge de la houille », parce que la puissance des machines s’alimente aux réserves de forces condensées dans les dépôts énormes de ce combustible. Le Play, La constitution essentielle de l'humanité, Tours, 1881, p. GG, 74-76, 77. A cette révolution de l’outillage correspondit une transformation sociale du personnel fabricant, soit du côté ouvrier, soit du côté patronal. Du côté ouvrier, un phénomène de concentration se produit, d’abord à l’atelier, jadis un petit local ou le maître et ses compagnons travaillaient ensemble, maintenant agrandi et devenu l'usine. La machine à vapeur entraîne une dépense d'argent et de forces mo­ trices qui seraient perdues si elle n’actionnait de nombreuses machines fabricantes et une vaste produc­ tion. Un personnel à proportion est dès lors néces­ saire autour de ces machines. Il se multiplie dans une mesure que ne souffraient jadis ni les petits capitaux ai les petits instruments des maîtres artisans. 11 y a plus. De cette concentration desateliers.résulte 29ί une concentration des foyers, du voisinage, des inté­ rêts ouvriers. « Concentrés dans l'usine pour le travail, les ouvriers ont été conduits à se concentrer autour de l'usine après le travail. Et, de la sorte, ce ne sont pas seulement les conditions et les circonstances du travail que l'on a vues brusquement modifiées du tout au tout, mais les conditions et les circonstances de la vie de l’ouvrier, dans l’usine et hors de l’usine; de sa vie I tout entière, je veux dire de sa vie matérielle et de sa 1 vie intellectuelle et morale. Ce n’est pas seulement le travail qui d’individuel est devenu collectif; c'est en quelque manière la vie même de l'ouvrier, à qui un intérêt collectif évident et permanent a créé, comme le besoin appelle la fonction et comme la fonction crée l’organe, une espèce de conscience ou d'âmecollective. Par cette conscience ou cette âme, chacun de ces ou­ vriers, réunis pour une même fin, dans une même profession, en un même lieu, a senti bien plus vive­ ment tout ce qui le touchait personnellement et tout ce qui touchai! son groupe. Le groupe a senti bien plus vivement tout ce qui, touchant chacun de ses mem­ bres, le louchait lui-même et, avec lui et en lui, toute la corporation. » Ch. Benoist, loc. cit., p. 4, 5. Cf. p. 30,43. « Les ouvriers sont devenus la classe ouvrière, économiquement, socialement et psychologiquement très difiérente. » Benoist, p. 5. Ce fait de classement social n’était pas moins nouveau et considérable que la révolution technique opérée par la houille et le machinisme. .Jamais au moyen âge, la classe des compagnons et des apprentis ne s’était opposée à celle des maîtres artisans, avec autant de différences et de séparations que celle des ouvriers d’usine et des patrons. De maître à compagnon, la différence existait bien comme de celui qui achète le travail d’un homme et qui le commande, à celui qui le vend et qui obéit; mais cette opposition des intérêts, des conditions, des points de vue, s’atténuait par la communauté du travail avec les mêmes outils et dans le même atelier, par l’espérance de passer maître un jour. Dans le régime du machinisme, au contraire, l'opposition s’accentue par le fait que le patron cesse d’être ouvrier. La direction d’une usine exige un en­ semble éminent de qualités prudentielles et de con­ naissances spéciales pour le choix des matières ouvra­ bles, la surveillance et le renouvellement de l'outillage, la recherche des débouchés, l’organisation de la vente, l'acquisition du crédit nécessaire pour les fonds de roulement. C’est pourquoi le machinisme sélectionne d’entre les ouvriers ou bien leur superpose une aris­ tocratie naturelle du travail formant une autre classe distincte, et qui possède elle-même sa mentalité et ses intérêts. Voir Corporations, t. ni, col. 1869. Un troisième élément complique la situation : sou­ vent, de tels capitaux sont nécessaires à une entre­ prise que son fondateur ou son patron technique fait appel à de nombreux capitalistes. Une société anonyme par actions devient ainsi propriétaire de l'entreprise et concentre de la sorte, aux mains de ses administra­ teurs, les fonctions et la puissance du patronat. C’est le type commun des grandes entreprises de transports, chemins de fer ou paquebots, des mines de houille, des hauts fourneaux et aciéries, etc. L’actionnaire, bailleur de fonds, et l'administrateur apparaissent à l'ouvrier plus éloignés encore de sa vie et de ses inté­ rêts que le patron individuel, propriétaire de son usine. E. Demolins, Les populations minières, ies mines de houille, dans La science sociale, 1889, t. vu. p. 426. « Souvent lointains, uniquement présents par leur argent et plutôt banquiers qu’entrepreneurs, anonymes vis-à-vis d'une masse ouvrière qui. elle aussi, n'est pour eux qu’une force anonyme — un tas de muscles ajouté à un tas de charbon; mais rap­ prochés et resserrés entre eux dans la recherche du 295 DÉMOCRATIE bénéfice, les patrons sont devenus le patronat; du moins ils apparaissent tels aux yeux méfiants des ouvriers qui leur prêtent volontiers, comme ils l'ont eux-mêmes, une espèce d’âme ou de conscience de classe, opposée sinon hostile â la leur, v Benoist, loc. cit., p. 5. A se regarder ainsi de classe â classe, à comparer leur condition précaire de salariés et l’étroitesse de leur existence avec la vie solide et large des capitalistes et des patrons, les ouvriers sentirent s’aviver en eux, douloureusement, le désir si humain du bien-être et d’un sort meilleur. Comme un ferment actif, ce désir s’est propagé de plus en plus dans la classe ouvrière, non sans mêler, comme c’est inévitable, de légitimes revendications et d’excessives prétentions,de trèsjustes griefs et de regrettables envies. L’ivraie pousse toujours au milieu des blés; mais le blé lui-même ne cesse pas d'être du blé, malgré ce voisinage. L’état nouveau de la production avivait naturellement ces désirs mélangés. Toutes sortes de produits alimen­ taires, textiles et autres se vulgarisèrent de plus en plus, de par la concurrence des fabricants. Les trans­ ports en activèrent la circulation. De grands et de petits magasins les mirent de tous côtés à la portée des ouvriers. D’une manière générale, chez ces der­ niers comme chez les bourgeois, le machinisme indus­ triel surexcita l’indéfinie capacité de la convoitise humaine à se faire du luxe d’hier le nécessaire d’au­ jourd’hui, et du luxe d’aujourd’hui le nécessaire de demain. Cet accroissement des exigences populaires se compliqua en outre d’émulation : l’aisance extérieure et le luxe reconnu de la classe bourgeoise ne s’accrois­ saient-ils pas de leur côté, sollicitant les ouvriers à désirer leur part des améliorations produites aussi bien avec leur propre travail? Enfin la hausse des salaires permit souvent de réali­ ser des conditions de vie meilleures; mais là encore, la même loi foncière de l’infini désir humain suscita de nouveaux désirs â satisfaire par delà les désirs sa­ tisfaits. Ainsi que l’observe M. Ch. Benoist, on aura beau prouver à l'ouvrier, chiffres en main, qu’il est mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu que ses pères, ce sera peut-être la vérité statistique, matériellement exacte; ce ne sera pas toute la vérité, la vérité morale, qui tient compte de l'impondérable et de l’incalculable. L’ouvrier actuel est plus riche et plus pauvre que ceux des temps ou de moindres gains excitaient de moindres désirs, et où de moindres désirs tenaient pour superflu le nécessaire d'aujourd’hui. Finalement, la révolution de l’outillage par la machine à vapeur a posé d'une manière plus aiguë que jamais le problème de l’amélio­ ration de la vie matérielle, dans l'âme des ouvriers. C'est le grave problème social du bien-être populaire : un problème d’économie sociale et de politique, enga­ geant de sa nature un problème d’ordre et de justice. La justice distributive exige, en effet, que chaque caté­ gorie de citoyens puisse, dans sa condition, honnête­ ment et décemment vivre. Mais la solution de ce nouveau problème — nouveau dans son acuité universelle et dans les exigences qu’il fallait satisfaire — entraînait également un problème nouveau dans l'ordre politique. .· Les classes sociales résolvent mal les questions les unes pour les autres : c’est ce qui fait que toute classe dont la condition devient une question aiguë pour l'or­ dre public est introduite au pouvoir, sauf dans les cas particuliers où par là on n'aboutirait à rien, ou à rien que de radicalement désastreux, comme au cas de la ré­ volte des esclaves à Borne ou du parti anarchiste actuel. Les longues doléances de la plèbe romaine l’ont finale­ ment introduit au pouvoir. La Grande Charte d'Angle­ terre y a introduit la noblesse malmenée par les rois et le peuple opprimé par la féodalité. Les charges commu­ 29G nales y ont introduit les habitants des villes compri­ més par les seigneurs. Les États-Généraux de 1789 y ont introduit, en doublant sa représentation, le TiersEtat « qui aurait dû être tout et qui n'était rien. » Henri de Tourville, cité par Ch. Van Hacken. Le suf­ frage universel au parlement belge, dans La science sociale, 1902, t. xxxm, p. 205, 206. Or « il y a dans la société, dit encore Henri de Tourville, loc. cit., une classe qui, au temps actuel, n'a pas bénéficié autant que. les autres des avantages procurés peu à peu par les gouvernements ou avec le concours des gouverne­ ments » : la classe ouvrière. Comme dans cette classe, qui est la majorité, et même en dehors d'elle, « tout le monde a le sentiment instinctif que si les classes bour­ geoises conservent le pouvoir, elles ne résoudront pas la question de classe ouvrière dont elles n’ont pas l’impression vive et vraie, les esprits sont de plus en plus portés, sans bien savoir pourquoi, à penser qu'il n’y a de solution efficace qu’à laisser venir au pouvoir la classe qui a le plus de doléances à faire valoir. Et ceci est la loi de toute l'histoire dans l'attribution du pouvoir aux uns et aux autres. Le pouvoir n’est pas communément donné à celui qui, absolument parlant, y a le plus de droit ou est le plus capable, mais à celui qui fut le plus décisivement utile dans la question à résoudre pour le moment. » « Quand certaines classes ont détenu le pouvoir et qu’un certain bien public en est résulté, si une classe sans pouvoir n’a pas assez bénéficié du fait accompli, elle se plaint; et, si une satisfaction suffisante n'est donnée à ses plaintes au bout d’un certain temps (c'est le cas ordinaire des conquérants anciens du pouvoir, devenus conservateurs), elle réclame, non plus des améliorations qu’elle a vainement demandées, mais des garanties qui l’assurent de les obtenir : ces garanties consistent dans une participation plus ou moins large au pouvoir. Telle est l’histoire de tous les avènements de groupes sociaux au pouvoir. » Van Haeken, loc. cit., p. 210. Parfois, un groupe d’opposants parmi ceux qui se disputent le pouvoir favorise l’accession de nou­ veaux co-partageants. En 1848, l'établissement du suf­ frage universel en France et l’accès de la classe ou­ vrière aux droits politiques furent l’œuvre de l'opposi­ tion bourgeoise, devant le refus opiniâtre d'adjoindre des électeurs capacitaires au groupe des censitaires à 200 francs. Mais l’opposition n'aurait jamais pensé â cette transformation de l’électorat restreint, si déjà la classe ouvrière n’eût fait entendre ses doléances so­ ciales et politiques. Le suffrage universel apparaissait aux ouvriers comme une arme puissante pour s'assurer des mandataires de leurs intérêts. Défait, il substitua la multitude aux privilégiés pour la désignation des parlementaires qui font les lois et les ministres : de 240 000 inscrits environ, le corps électoral français fut porté à près de 80000000, c'est-àdire se multiplia de 1 à 33. Cette multiplication des électeurs changea profondé­ ment l'état d’esprit des gouvernements et des législa­ teurs et, par une suite naturelle, la qualité des lois. « Soit au repos et dans sa statique, soit en action et dans sa dynamique, l’État moderne aurait désormais, soit comme base, soit comme moteur, le nombre. L'in­ troduction du nombre dans la mécanique de l’État concorde donc el peut se comparer absolument avec l’introduction de la vapeur dans la mécanique des métiers. De même que l’une avait prodigieusement accru, et sous tous les rapports, transformé le travail industriel, ainsi l'autre allait notablement accroître et transformer radicalement le travail d’Etat. Car. dans l’État. d'une part, tout doit se faire désormais par la loi, et, d’autre part, la loi ne peut se faire que par le nombre. La conséquence nécessaire est que, faite plus ou moins directement par le nombre, mais dans 297 DÉMOCRATIE tons les cas inspirée par lui, la loi sera plus ou moins franchement faite par le nombre, et l’Etat lui-même, tourné au profit du nombre. » Benoist, loc. rit., p. 8. « Voilà pourquoi, dans notre siècle, on ne saurait le nier, l’avènement politique de la démocratie a fait éclore chez les gouvernants, et en général chez ceux qui for­ ment la classe dirigeante, avec le besoin et le désir de capter les suffrages populaires, la préoccupation de plaire à la multitude et d'améliorer son sort; et l’on remarque partout un courant d’idées, de sentiments et d’entreprises diverses, ayant pour objet l’accroissement du bien-être des travailleurs. » Gayraud, Les démo­ crates chrétiens, p. 13. A une législation faite par des bourgeois et pour des bourgeois succéda une législation faite par des bour­ geois encore, le plus souvent, mais avec le souci volon­ taire ou forcé, intéressé ou non, des intérêts populaires, des revendications de la classe ouvrière. « Tandis qu’auparavant, on avait légiféré pour la propriété et presque uniquement pour elle, on allait légiférer uniquement pour le travail, ou, du moins, jamais à présent le tra­ vail ne serait oublié, et, toujours, dans toute législation, on se placerait de préférence au point de vue du travail. Le Code civil de 1801, pour des raisons qui se devinent et sur lesquelles il n’y a pas lieu d’appuyer : ignorance forcée ou volontaire de la grande industrie à peine naissante; haine et terreur de la corporation, dégéné­ rant en haine de la simple association ; nécessité de reconsolider la terre de France que la vente des biens nationaux avait brutalement mobilisée —pour toutes ces raisons, et parce que ses rédacteurs étaientdes hommes du xvill· siècle plutôt que du xix», des bourgeois et des gens du parlement, des légistes nourris de Pothier et des physiocrates imbus de Quesnay, le Code civil n’était guère que le Code de la propriété. Mais voici qu'allait désormais se constituer et que déjà s’ébau­ chait un Code du travail, dont les décrets de février et de mars 1848 sont comme les premiers articles. » Benoist, loc. cil., p. 8, 9. L’opposition est saisissante entre la législation de la Constituante, du Consulat, du Premier Empire sur le contrat de travail ou les coalitions, et les lois de la République en 1849, de l’Empire, 25 mai 1864, de la République, 21 mars 1884, sur les coalitions, les grèves, les syndicats ouvriers. Paul Bureau, Le contrat de travail, Paris, 1902, p. 199, 211, Sans doute, parmi les causes directes de ces lois ouvrières, il faut comp­ ter au premier rang l’influence de groupements ou­ vriers, plus capables et mieux formés, concurremment a celle d’hommes d’Élat et de sociologues; mais les désirs et les efforts bien évidents de la classe ouvrière pour l’amélioration de son sort agissaient aussi bien sur les élus de son suffrage comme un fort stimulant. Ainsi tendait à se réaliser une situation sans égale jus­ qu’ici dans l’histoire connue. Ni l’Orient ancien, avec ses grands empires patriarcaux, despotiques et conqué­ rants, ni la Grèce, avec ses républiques bourgeoises et aristocratiques à base d’esclavage ou de colonat quasi servile, ni Rome, avec son syndicat de grands propriétaires devenus le Sénat de la ville, ses procon­ sul·; devenus les maîtres absolus des provinces, son empereur enfin, maître d’un monde, ni même les na­ tans du moyen âge, féodales et monarchiques, ne connu­ rent cette accession universelle des multitudes aux dre ils civiques et celte recherche universelle des améa rations de la vie populaire, imposée aux gouvernetlents par l’influence de la multitude. Le mouvement communal du moyen âge se localisait dans les communes rurales, très obscurément, dans les communes urbaines, avec un peu plus de vigueur • d éclat ; mais les bases de l’ordre politique et social ·- r. .ient essentiellement au régime féodal, au privi1--·.- dynastique, et peu à peu, en France, la monarchie, 298 devenant absolue, établit les communes du royaume dans cette étroite dépendance envers les intendants et leurs subdélégués, dont Malesherbes, au nom de la Cour des Aides, disait à Louis XVI en 1775 : « On a pour ainsi dire interdit la nation entière, et on lui a donné des tuteurs. » Mémoires pour servir à l'his­ toire du droit public de la France en matière d’im­ pôts, Bruxelles, 1779, p. 654·; de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 15* édit., Paris, 1858, t. I, 309, note K. Mais, à l’encontre de l’ancienne démocratie com­ munale, contenue par les seigneurs et par les rois, et finalement annihilée par ces derniers, la démocratie actuelle est une puissance envahissante et domina­ trice. L’Allemagne, l’Aulriche-Hongrie, l'Angleterre font une part croissante au suffrage universel et aux lois ou institutions ouvrières; et cependant ces pays représentent la fidélité au culte dynastique, la tradition d’une aristocratie inlluente de pairs, de magnats, de seigneurs, en possession héréditaire des grandes for­ tunes et du pouvoir. Au lieu de représenter seulement, comme jadis, les votes et les idées de la bourgeoisie haute ou moyenne, la Chambre des Communes, le Reichstag, représentent de plus en plus la multitude ouvrière organisée par Trade-Unions ou syndicats dont les revendications agissent puissamment sur la législation. Ainsi, comme force politique et comme mouvement améliorateur des conditions où vit le peuple, la démocratie caractérise historiquement notre époque, d’une minière générale. On la reconnaît « comme un fait social, issu des faits antérieurs qui forment la trame de l’histoire. » Gayraud, Les démo­ crates chrétiens, Paris, 1899, p. 10, 14. A ce point de vue, nos temps sont bien des temps nouveaux. Ce mou­ vement est irrésistible, d’abord, parce qu’il procède de la révolution d’outillage qui a concentré la classe ou­ vrière en la rendant consciente de sa force et de ses souffrances, comme jamais; ensuite, parce que rien ne sera jamais plus attrayant, plus riche d’espoirs et de promesses, pour des ouvriers aspirant à une vie plus heureuse et mieux garantie, que de se dire : » Nous sommes les maîtres de nous l’assurer, finalement, par notre bulletin de vote. » Ils se rendent compte, certes, que, souvent, leurs élus, des politiciens, trahissent ou escamotent largement leur mandat; mais, décompte fait de ces abus de confiance, il y a encore moyen d'ob­ tenir quelque chose par eux, et il n’y a pas d’autre moyen. C’est ainsi que des calculs et des sentiment^ se mélangent aux influences de l’atelier et de la concen­ tration ouvrière pour donner au mouvement du peuple vers une vie plus heureuse et à son accession au pou­ voir, une souveraine puissance devant laquelle, même en Russie, l’autocratie traditionnelle et l’oppressive bu­ reaucratie chancellent ou reculent. L’observation de ces faits suggère une attitude mo­ rale, que définit ainsi M. Gayraud : « Nous regardons la démocratie comme un fait imposé par l’histoire, contre lequel il est puéril et vain de s’emporter en paroles, et dont le devoir social nous oblige à tirer le meilleur parti possible pour le bien du pays et le pro­ grès de la civilisation chrétienne. » Loc. cit., p. 11. Observer le mouvement démocratique, l’esprit calme et ouvert, dans une pensée de bien commun et de frater­ nité chrétienne, tel est le devoir en même temps civique et religieux que ce mouvement nouveau du monde nous apporte. Mais ce devoir se complique d’exigences pruden­ tielles et d’exigences doctrinales d’autant plus graves que tout d’abord, dans le cours du xixe siècle, les pre­ mières manifestations de la poussée démocratique furent tumultueuses, désordonnées. Alexis de Tocque­ ville, en 1835, reconnaissait déjà ces redoutables diffi­ cultés, et leurs causes sociales : « Jamais les chefs de 299 DÉMOCRATIE l’État n’ont pensé à rien préparer d’avance pour la dé­ mocratie; elle s’est faite malgré eux ou à leur insu. Les classes les plus puissantes, les plus intelligentes et les plus morales de la nation n'ont point cherché à s’emparer d’elle afin de la diriger. La démocratie a donc été abandonnée à ses instincts sauvages; elle a grandi comme ces enfants privés des soins paternels qui s’élèvent d’eux-mêmes dans les rues de nos villes et qui ne connaissent de la société que ses vices et ses misères. On semblait encore ignorer son existence quand elle s’est emparée à l’improvisle du pouvoir. Chacun alors s’est soumis avec servilité à ses moin­ dres désirs; on l’a adorée comme l'image de la force... Il en est résulté que la révolution démocratique s’est opérée dans le matériel de la société, sans qu’il se fit, dans les lois, les idées, les habitudes, les mœurs, le changement qui eût été nécessaire pour rendre cette révolution utile. Ainsi nous avons la démocratie, moins ce qui doit atténuer ses vices et faire ressortir ses avantages naturels; et voyant déjà les maux qu’elle entraîne, nous ignorons encore les biens qu’elle peut donner. » De la démocratie en Amérique, Introduction, p. 9. 10. Cf. sir Th. May, Histoire de la démocratie eu Europe, Paris. 1879. Mais, si elle a manqué d’éducateurs à sa naissance, la démocratie, devenue grande et vigoureuse, ne les réclame-t-elle pas plus que jamais, surtout depuis qu elle a fait l’expérience de ses erreurs et de ses fautes? C’est ce que pensent d’équitables et chrétiens esprits, qui s’attachent à démêler quels véritables biens honnêtes les revendications politiques et sociales de la démocratie poursuivent. Sans donc absoudre ni les violences des révolutions ni les projets spoliateurs du collectivisme, des moralistes catholiques estiment que la démocratie poursuit une fin légitime et un réel pro­ grès de la personnalité humaine, en admettant chaque citoyen à une part du gouvernement. Se gouverner soi-même est le propre de l’homme raisonnable : cette maîtrise de l’homme sur ses actes commence par le gouvernement de sa vie et deses biens dans l’ordre privé; mais elle demeure incomplète si l’on vit dans l’ordre public à la manière d’un sujet et non d’un citoyen, sous la tutelle du pouvoir, comme un simple mineur. Gayraud, Les démocrates chrétiens, p. 17; Fonsegrive, La crise sociale, p. 4-43. Non moins légitime est l’ac­ croissement de la sollicitude publique à l’égard de la classe ouvrière; et les facilités d’association ou autres que de récentes lois lui ont procurées contribuent jus­ tement à une réelle amélioration de son mode d’exis­ tence. Gayraud, loc. cit., p. 20, 21. En présence de ces avantages, réalisés ou poursui­ vis. la foi chrétienne au gouvernement divin des atl'aires humaines inspire l'idée d’une disposition pro­ videntielle. Alexis de Tocqueville exprimait cette vue dans une page saisissante ou, résumant les caractères du mouvement démocratique, universel, durable, échap­ pant chaque jour à la puissance humaine, utilisant à ses fins les événements et les hommes, il déclarait l’étudier « sous l’impression d’une sorte de terreur religieuse ». De la démocratie en Amérique, t. t, p. 7, 8. Mais puisque le bien et le mal s’enchevêtrent dans ce mouvement, ne devons-nous pas. en toute sérénité, considérer les justes revendications de la démocratie comme directement autorisées et voulues par la pro­ vidence, et ses erreurs, ses fautes, ses déviations, comme des maux que la bonté providentielle permet encore, non sans le dessein d’en tirer du bien? En appliquant tout simplement ici la notion catholique de la providence, telle que la résume saint Thomas. Sum. theol., 1“. q. xxn. a. 2. l’àme s’élève, la pensée se rassérène, l’étude devient impartialement chrétienne et sympathique à tout bien, dans le spectacle si trou­ blé et si troublant du mouvement démocratique. 300 C’est la meilleure préparation morale pour recueillir à son sujet les enseignements des souverains pontifes. VU. De Pie VII λ Grégoire XVI : condamnation réitérée des menées révolutionnaires. — Diverses causes bien connues entraînèrent d’abord le mouve­ ment démocratique dans certaines déviations révolu­ tionnaires : une législation, sévèrement prohibitive des grèves, coalitions, associations, ententes quelconques entre ouvriers, poussait elle-même ces derniers à des réunions secrètes ou à des violences contre les per­ sonnes et les biens des patrons. Les exemples de ces désordres furent nombreux en France et en Angleterre, â mesure du développement industriel. Ilowell, Le passé et l'avenir des Trade-Unions. « Les bourgeois, l’aristocratie et les princes s’entendaient à l’établisse­ ment de lois et de coutumes en faveur du capital et contre le travail : le premier affirmant ses droits sans tenir compte de ses devoirs et de ses responsabilités, tandis que le second, obligé de subir tous les devoirs et toutes les responsabilités, voyait méconnaître ses droits légitimes, sans aucun moyen de les faire respec­ ter. » Ilowell. p. 49. Cf. p. -40. Privés ainsi du bienveil­ lant patronage qui les eût initiés à la revendication pacifique de leurs intérêts, les ouvriers devinrent aisément victimes de meneurs, soit fanatiques, soit exploiteurs, naturellement appelés par leur inexpé­ rience â se conduire dans une situation toute neuve, et par leur exaspération. Le mouvement ouvrier, dé­ pouillé de son autonomie, fut entraîné le plus souvent dans un courant tout révolutionnaire de conspirations secrètes, de violences matérielles pour renverser les bourgeois et les princes. De rares esprits clairvoyants eurent seuls l’intuition de la cause juste qui se compromettait dans cet en­ traînement. Ils virent aussi quelles ressources merveil­ leuses de doctrine morale et de fraternité l’Eglise possédait pour servir la cause des humbles. En 1825, le comte de Saint-Simon, dont une école fameuse a gardé le nom, s’adressait au pape dans son Nouveau christianisme. Il lui démontrait que, pour garder ou reconquérir la puissance morale de l’Église sur les peuples, il fallait diriger la grande réforme sociale qui se préparait dans le monde. « Vos devanciers ont suffi­ samment perfectionné la théorie du christianisme, ils l’ont suffisamment propagée, c’est de l’application de la doctrine qu’il faut vous occuper. Le véritable chris­ tianisme doit rendre les hommes heureux, non seule­ ment dans le ciel, mais sur la terre. Votre tâche consiste à organiser l’espèce humaine d’après le principe fon­ damental de la morale divine. Il ne faut pas vous borner à prêcher aux fidèles que les pauvres sont les enfants chéris de Dieu, il faut que vous usiez, franche­ ment et énergiquement, de tous les pouvoirs et de tous les moyens de l’Eglise militante, pour améliorer promptement l’état physique et moral de la classe la plus nombreuse. » Le nouveau christianisme, Paris. 1832, p. 138-149; Id., Le catéchisme des industriels, Paris, 1824. A l’énoncé de ce dernier but. on reconnaît une in­ tuition profondément juste du problème démocratique dans son aspect social. Saint-Simon n’aperçoit pas moins bien les ressources morales de l’Eglise pour la pleine solution de ce problème où la justice et la cha­ rité doivent primer l’économie politique. Malheureuse­ ment. disciple de l’Encyclopédie, le réformateur n’était en religion qu’un déiste, incrédule aux dogmes de l’Évangile, bien que très admirateur de sa morale. Il n’était guère en situation de faire agréer ses conseils par le suprême gardien de l’orthodoxie intégrale. De plus, le Saint-Siège concentrait alors son atten­ tion sur les carbonari et autres sociétés secrétes qui se livraient â des menées anticatholiques et révolution­ naires, parmi les ouvriers comme dans la bourgeoisie. 301 DÉMOCRATIE Dans sa bulle Ecclesiam a Jesu Christo, 13 septembre 1821, Pie Vil condamne ces sociétés pour leurs doc­ trines d’indiflérence en matière de religion et pour leurs tentatives de renverser les rois et autres gouver­ nants, comme des tyrans. Le 13 mars 1826, Léon XII renouvelle ces condamnations dans les Lettres apos­ toliques Quo graviora, parce que, dès le début de son pontificat, dit-il, l'état, le nombre, la force des sociétés secrètes ont retenu son examen. Absorbée par ces groupes révolutionnaires, l'attention du saint-siège demeure ainsi éloignée de considérer les aspirations du peuple vers une vie plus heureuse. Le problème posé par Saint-Simon ne surgit pas encore dans la conscience des pontifes : l’urgence de couper court à des menées redoutables les préoccupe avant tout. Dans cet ordre de préoccupations. Léon XII exhorte directement les princes de l’Europe catholique à une défense simultanée de la religion et de l'autorité royale. § Summo etiam studio,vestrum /lagilamuspræsidium. Le pape insiste sur le changement ou même la des­ truction du régime monarchique, poursuivis par les sociétés secrètes : « Ce n’est pas la haine seule de la religion qui les inspire, mais l'espoir que les peuples soumis à votre empire, en voyant renverser les bornes posées dans les choses saintes par Jésus-Christ et poi­ son Eglise, seront finalement amenés par cet exemple à changer ou à détruire la forme du gouvernement. » Qu'ils poursuivissent l’établissement de la république ou des institutions libérales, les meneurs us-s dans ce document compromettaient ainsi, au regard du saint-siège, des formes de pouvoir non coi dunnables en soi, mais qui le devenaient dans la circonstance, à cause des moyens adoptés pour les réaliser. De Léon Xll à Grégoire XVI. Lamennais, son école et surtout les rédacteurs du journal L'avenir travail­ lèrent à propager dans les milieux catholiques le souci des intérêts et des libertés populaires. Lamennais, dans un article du 30 juin 1831, annonçait que, « à moins d'un changement total dans le régime industrie), un soulèvement général des pauvres contre les riches de­ viendrait inévitable; » et le Saint-Siège était exhorté à se faire devant les rois le porte-parole des revendica­ tions ouvrières. Mais le programme de Lamennais érigeait en maximes absolues la liberté de conscience et celle de la presse; il allait même jusqu’à regarder la révolution politique et sociale comme le prélimi­ naire indispensable et providentiel d'un nouvel âge chrétien. L’encyclique de Grégoire XVI, Mirari vos, 15 août 1832, condamna les erreurs mennaisiennes sur la liberté. Elle rappela le principe de saint Paul : obéis­ sance aux pouvoirs établis. Elle montra l’application exemplaire de ce principe dans la fidélité des chrétiens antiques à des empereurs qui les persécutaient. Elle signala dans certains libéraux ou libérateurs des agents de servitude pour le peuple : servitutem sub libertatis specie populis illaturi. Le pape enfin se tournait vers les princes, les adjurant « comme pères el tuteurs des peuples », de leur assurer la paix et la prospérité en protégeant l’Eglise. Il continuait donc de s idn-sser aux rois en faveur des peuples, au lieu de s'adresser aux peuples sans les rois, et même contre eux. ainsi que Lamennais l’aurait voulu, dans son opposition systématique, violente, injuste, aux royautés établies, jadis objet de son amour. VIII. Pie IX : la souveraineté du nombre et de la FORCE MATÉRIELLE, CONDAMNÉE PAR LE SYLLABUS. — A uclorilas nihil aliud est nisi numeri et virium natu­ rel um summa. Syllabus du 8 décembre 1864·, prop. 60e. Cette proposition se trouve déjà censurée en propres termes dans l’allocution Maxima quidem, du 9 juin •Ci S Al vero eo impietatis. On y reconnaît une doctni ~ matérialiste de l'autorité, la ramenant toute à la fcrce brutale des masses et des majorités. Le mgtéria- | 302 lisme qui sévissait dans le milieu du xix· siècle passait aussi bien de la spéculation cosmologique à la morale et à la politique. Dieu et sa loi supprimés, que restait-il pour fonder le pouvoir, sinon la multitude omnipotente ou ceux qui parlaient en son nom, avec la force qui s'impose? C'est ce que Pie IX a condamné. Il ne censurait pas l'attribution démocratique du pouvoir â la multitude, mais la souveraineté du nombre et de la force à l'exclusion du droit; c’est ce qui res­ sort du texte de l’allocution auquel le Syllabus réfère expressément la proposition 60e. Pie IX signale, en effet, l’étroite connexion de celle-ci avec une philoso­ phie toute matérialiste, et ses paroles s'appliquent tout droit aux disciples de Feuerbach, Büchner et Moleschott : « Ils font dérision de l’autorité et du droit avec tant de témérité, qu'ils ont l’impudence de dire que l’autorité n’est rien, si ce n'est celle du nombre et de la force matérielle; que le droit consiste dans le fait, que les devoirs des hommes sont un vain motet que fous les faits humains ont force de droit. Ajoutant ensuite les mensonges aux mensonges, les délires aux délires, foulant aux pieds toute autorité légitime, tout droit légitime, toute obligation, tout devoir, ils n’hé­ sitent pas à substituer en place du droit véritable et légitime, ce droit faux et menteur de la force, et â subordonner l'ordre moral à l'ordre matériel. Ils ne reconnaissent d'autre force que celle qui réside dans la matière. » Allocution Maxima quidem, § Ad vero et § Jam porro commenta. Mais si la forme démocratique du pouvoir n’est pas alteinte par ces censures, elles frappent du moins, par voie de conséquence, un certain abus de pouvoir qui est la tentation de la démocratie. Le nombre a son orgueil, ses courtisans qui l’exploitent, politiciens qui lui persuadent sa toute-puissance. Cette persuasion gagne les multitudes et leur devient un excitant à la tyrannie, dans la mesure où les citoyens manquent individuellement d’un sens ferme et profond de la jus­ tice et du droit. La foule se regarde alors comme sou­ veraine maîtresse de décréter le juste et l'injuste, ou plutôt de faire juste ce qui lui plaît. C’est la démago­ gie. Contre elle, Pie IX rappelle la souveraineté de la justice et du droit naturel sur toute loi positive et toute volonté de la multitude. V. Maumus, L’Église el la France moderne, Paris, 1897, p. 286. Bien loin de présenter là quelque doctrine inacceptable à la démo­ cratie, le pontife lui enseigne une vérité libératrice, qui est de tradition dans l’Eglise et d’opportunité au xixe siècle. Govau, Autour du catholicisme, 2e série, p. 313, 314. La tradition de l’Église, c’est.que tout pouvoir est établi comme serviteur de Dieu pour le bien, Bom., xiu, 1, 7; et, par suite, que provenant de la multitude ou provenant d'un seul, la loi est essentiellement une ordonnance de la raison en vue du bien commun. Sum. theol., I» II®, q. xc, a. 1, 2. Le bien commun, cest la justice pour chacun et la justice entre tous, avec la paix qui en résulte. 1“ II®, q. xcvt, a. 3. Ce n’est pas seulement des apôtres, c'est encore des prophètes que l’Église hérita cette robuste conviction que le pouvoir est le serviteur de tous dans la justice, et que de cette mission découlent tous ses droits. Dépourvue de cette subordination au bien commun, toute loi, qu’elle émane d'un prince ou d’un peuple assemblé, n'est plus qu'un péché des législateurs, une violence tyrannique, privée de toute force morale et obligatoire. Principe élémentaire, que les monarques oublièrent au temps de leur toute-puissance, et que la démocratie, dans sa première ivresse du pouvoir,oubliait de même. Dans son rappel, comme dans bien d’autres proposi­ tions de son Syllabus, tant injurié, Pie IX poursuivait donc l’opportune application d'une vérité libératrice. Cette vérité s'applique aussi très heureusement à ce. 303 DEMOCRATIE qu’on nomme \edroit des majorités, soit dans les assem­ blées populaires de la démocratie directe, soit dans les assemblées élues de la démocratie représentative. Dans une collectivité délibérante où les avis se partagent, il faut bien en venir à compter les voix; c’est un moyen pratique, et le seul, de terminer les débats par une solution incontestée de tous. Mais, pratiquement aussi, les décisions de la majorité ne demeurent acceptables, que si elle poursuit elle-même le bien commun, et non pas l’abaissement et le dommage de la minorité. On en revient ainsi à la nécessité de principes moraux do­ minant la foule et l’assemblée entière : ils disposent la majorité à écouter le plus possible les justes doléances de la minorité. Depuis que l’expérience de la démo­ cratie parlementaire a largement instruitles publicistes, l’opinion de ceux-ci est faite. Herbert Spencer écrivait, Contemporary Rewieic, 1884 : « Le droit de la majorité est sans valeur au delà de certaines limites. C’est comme si, dans le comité de surveillance d’une bibliothèque, la majorité décidait d’employer les fonds à l’achat de cibles et de munitions. » Le professeur Seeley, de Cambridge, Introduction to political science, Londres, 1902, p. 156, 157, écrit : « Le principe majori­ taire se justifie par la difficulté d’en trouver un autre; mais il compromet l’idéal de la volonté collective du peuple ou du gouvernement libre. » C’est une simple « invention pratique ». Bryce, La République améticaine, Paris, 1901, t. ni, p. 499, écrit : « La tyrannie de la majorité n’est pas dans la forme de l'acte qui peut être parfaitement légale, mais dans l’esprit ou l’humeur qu’il révèle, et dans le sentiment d’injustice et d’op­ pression qu’il évoque dans la minorité. » Balfour re­ doute les abus tyranniques de la majorité contre les droits et libertés privées : « C’est une tyrannie non moins néfaste que celle des despotes. » Discours pro­ noncé à Limerhouse, en Irlande, dans le limes, 12 juin 1903. Enfin, Prins, De l’esprit du gouvernement dé­ mocratique, Bruxelles, 1902, p. 120, 121, écrit : « La minorité doit, au nom de l’ordre légal, s’incliner de­ vant la majorité; mais celle-ci doit, au nom de la jus­ tice, s'incliner devant l’intérêt de tous. » Savants ou hommes d’Etat, les politiques contemporains s’accordent donc à professer que la souveraineté du nombre et de la majorité relève de la suprématie qui appartient toujours au bien commun et au droit. Leur unanime conviction à cet égard donne un splendide commentaire à l’enseignement de Pie IX. Mais celui-ci eut le mérite de rappeler ces vérités morales dans un temps où le souci de la popularité et l’envie du succès rapide orientait les politiques vers l’adulation du nombre et de la force. Pie IX avait goûté les enthousiasmes populaires aux premiers jours de son règne; mais il connut bientôt la révolution à Rome et l'exil àGaëte. Il discerna les poussées mauvaises du nombre et de la force, et i) sacrifia ourageusement la popularité de ses débuts à une douloureuse, mais né­ cessaire protestation. C’est la gloire de ce pontife, de n’avoir pas flatté la démocratie et d’avoir appliqué l’antique morale chrétienne à contrebalancer la sou­ veraineté du nombre. L’autorité et la loi ne peuvent pas être simplement « l’expression de la volonté géné­ rale », comme le porte la Déclaration des droits de l'homme; il faut, de plus, que la volonté générale se subordonne au droit et au bien commun. L’enseignement de Pie’ IX demeure encore très opportun, car, de nos jours, on va, redisant de tout vote majoritaire : « C’est ia loi! Il n'y a plus qu'à s'incliner! » Et si la loi est injuste? Un coup de majo­ rité peut-il être la règle infaillible de la justice? Non! la loi n'est pas « l’expression de la volonté générale », mais de l’ordre raisonnable à établir en vue du bien, soit par la ,olonté du prince dans une monarchie pure, soit par la volonté du peuple ou de ses représentants, 30-4 dans une démocratie. V. Maumus, L’Église et la France moderne, p. 225, 226. IX. Léon XIII : la démocratie politique recon­ nue PARMI LES FORMES DE GOUVERNEMENT QUE L'ÉGLISE peut accepter. — 1» La question de principe. — Dans l'encyclique Diuturnum, du 29 juin 1881, sur l’ori­ gine du pouvoir civil, la démocratie est formellement l’objet de cette reconnaissance; mais Léon XIII prend soin d’en purifier le concept de tout alliage avec la thèse de Rousseau sur la souveraineté première, abso­ lue et inaliénable du peuple. D’après Rousseau, en effet, chaque citoyen fait abandon de toute sa personne et de tous ses droits à toute la multitude, qui, désor­ mais souveraine, lui assure toute protection : tel est l’objet du contrat social : la souveraineté de l’homme isolé sur soi-même se transforme en la souveraineté de tous ensemble sur chacun des associés. Désormais, c’est la volonté de tous, ou, à son défaut, la volonté du plus grand nombre qui est la loi suprême; les divers types de gouvernement, royauté, aristocratie, magistrats populaires, ne sont que les commis et les délégués de la souveraineté universelle. Aussi « quand on propose une loi dans l'assemblée du peuple, ce qu'on demande aux citoyens, ce n’est pas précisément s'ils approuvent la proposition ou s'ils la rejettent, mais si elle est conforme ou non à la volonté générale, qui est la leur: chacun, donnant son suffrage, dit son avis là-dessus, et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. » Rousseau, Le contrat social, 1. IV, c. n Cette doctrine ressemble fort au matérialisme poli­ tique déjà condamné dans la proposition 60e du Syllabus, et celle-ci n’en parait elle-même que la transposition dans un style rajeuni. Mais la démocratie, grandissant privée de ses véritables éducateurs, trop souvent exploitée par des sophistes et des politiciens, continuait de se griser, en quelque sorte, par les doctrines et par l’esprit du Contrat social. C’est à quoi pare Léon XIII : « Bon nombre de contemporains, suivant les traces de ceux qui, au siècle dernier, s’intitulèrent les philo­ sophes, prétendent que tout pouvoir vient du peuple; que, par suite, ses dépositaires dans la cité ne le dé­ tiennent pas comme leur appartenant, mais ainsi qu’un mandat populaire, et sous cette clause, que la volonté du peuple peut toujours révoquer son mandat. Mais, c’est ce que nient les catholiques : ils rattachent à Dieu le droit de commander, comme à son naturel et néces­ saire principe. Toutefois, il importe ici même d'obser­ ver que les gouvernants peuvent en certains cas être choisis par la volonté et le jugement de la multitude, sans nulle opposition de l’enseignement catholique.Par ce moyen de l’élection, la personne du prince est dési­ gnée, mais les droits du pouvoir ne sont pas conférés: ce n’est pas l’autorité qui est déléguée, mais on décide par qui elle sera exercée. Les diverses formes de gou­ vernement ne sont pas ici non plus en cause : rien n’empêche l’Église d’approuver le gouvernement d’un seul ou de plusieurs, pourvu qu'il soit juste et qu’il recherche le bien commun. C’est pourquoi, réserve faite de la justice, les peuples ne reçoivent aucune in­ terdiction de se choisir le genre de constitution qui s'adapte le mieux à leur génie propre, aux traditions de leur passé ou à leurs mœurs. » Cet enseignement de Léon XIII continue bien l'en­ seignement des scolastiques sur les diverses formes de gouvernement ; toutefois, sous la plume de ce pontife si appliqué à reconnaître les signes des temps, la doc­ trine traditionnelle passe de l'état purement spéculatif et du milieu scolaire, à une application des plus pra­ tiques dans la situation du monde moderne. Et c’est pourquoi aussi elle s'enrichit d’une antithèse vigou­ reuse entre la participation légitime du peuple au pou­ voir et sa souveraineté, telle que Rousseau la supposait. On retrouve le même enseignement dans l’encyclique 305 DÉMOCRATIE 300 Immortale Dei, du 1" novembre 1885, sur la constitu­ lendemain d’une effroyable et sanglante anarchie; tion chrétienne des Etats, § Sed perniciosa illa et ainsi furent acceptés les autres pouvoirs, soit monar­ chiques, soit républicains, qui se succédèrent de nos § Ejusmodi ne regenda civitate. C’est donc une bienveillante neutralité de l’Eglise, jours. » On sait, d’ailleurs, avec quelle délicatesse que Léon XIII affirme entre les diverses formes du Léon XIII reconnut la pleine liberté des préférences pouvoir civil : neutralité, parce que l’Église a reçu de théoriques ou personnelles en matière politique; avec Jésus-Christ, par révélation, les principes de son propre quelle fermeté il indiqua les changements à oblenir gouvernement, mais non ceux des gouvernements dans la législation de la République en matière de civils; neutralité bienveillante, parceque l'Église recon­ questions religieuses ou de questions mixtes; l’une et l’autre réserve dégagent d’autant mieux la reconnais­ naît là des manifestations naturelles de la vie sociale, et donc des lois providentielles, dans l'établissement sance du fait démocratique, là où il s'incarne dans un des pouvoirs politiques. régime établi, et la validité des droits issus de cet 2° A l’exposé des principes, s’ajoutent, chez Léon XIII, établissement. certaines visées d'application, puisque, aussi bien, X. Léon XIII : l’éducation morale de la démocra­ c’est le mouvement démocratique moderne qui lui tie; problèmes connexes. — L’encyclique Longinqua suggère en fait son enseignement explicite sur l’acces­ Oceani, du 6 janvier 1895, aux évêques d’Amérique, sion du peuple au pouvoir ou à son partage. rappelle fortement le besoin spécial qu’une démocra­ Dans l'encyclique Immortale Dei, une brève re­ tie a de citoyens honnêtes, et. par suite, la nécessité marque établit que, « dans certaines époques et sous qu’elle éprouve d'une éducation morale pénétrée de certaines lois, la participation plus ou moins grande du religion. « S'il s’agit de l’ordre civil, c’est un fait ac­ peuple au pouvoir n’est pas seulement chose utile : quis et reconnu, que, spécialement dans un État popu­ elle devient un devoir. » § Hæc quidem sunt quæ de laire comme le vôtre, il est d’une grande importance constituendis. Un peu plus tard, le 10 janvier 1890, que les citoyens soient probes et de bonnes mœurs. l’encyclique Sapientiæ christianæ définit les princi­ Dans une nation libre, si la justice n’est pas universel­ pale devoirs civiques des chrétiens. Adressée à l’uni­ lement en honneur, si le peuple n’est pas souvent et vers catholique, sans distinction de républiques on de soigneusement rappelé à l’observation des préceptes de monarchies, elle atteste par son objet même que, par­ (’Évangile, la liberté elle-même peut lui être funeste. tout, la valeur individuelle et morale de l’homme, Aussi, que tous les membres du clergé qui travaillent l’action privée et publique du citoyen devient par elleà l’instruction du peuple traitent avec netteté les même un facteur de la prospérité et du bien commun. devoirs des citoyens, de façon à persuader les esprits Tandis que Grégoire XVI s'adressait encore aux princes et à les pénétrer de cette vérité, qu'il faut, dans toutes comme aux « pasteurs et tuteurs des peuples » (ency­ les fonctions de la vie civile, loyauté, désintéressement, clique Mirari vos). Léon XIII s'adresse aux citoyens intégrité, En effet, ce qui n'est pas permis dans la vie qui, dans les monarchies comme dans les républiques, privée ne l'est pas non plus dans la vie publique. » représentent presque partout maintenant l’accession du § De rerum genere civili. peuple au pouvoir dans une mesure ou dans une autre. Dans ces conseils, les allusions sont claires aux De tels enseignements sont venus à leur heure, dans pratiques immorales des politiciens et des partis en le temps ou le suffrage universel s’établit ou se con­ Amérique. Elles ne le sont pas moins dans le Discours quiert par degrés, et où l’Eglise elle-même réclame du 8 octobre 1898 aux pèlerins ouvriers français .-mais l'action publique de ses fidèles pour la défense de ses cette fois elles visent les périls moraux de la démocra­ droits qui sont les leurs. Des devoirs civiques plus tie sous leur forme spécialement française : « Puisque grands, plus compliqués et plus généraux s’imposent, vous venez de faire allusion à la démocratie, voici ce en effet, dans toute société, que ne gouvernent plus de qu’à ce sujet nous devons vous inculquer... Si la dé­ rares privilégiés, nobles de naissance, capacités légales mocratie veut être chrétienne, elle donnera à votre ou censitaires. patrie un avenir de paix, de prospérité et de bonheur. 3» Léon XIII eut enfin à résoudre, dans le concret, le Si. au contraire, elle s’abandonne à la révolution et au cas de conscience national de la démocratie politique socialisme; si, trompée par de folles illusions, elle se en France. Comme il le dit lui-même dans sa Lettre à livre à des revendications destructives des lois fonda­ Mi< Mathieu, archevêque de Toulouse (28 mars 1897), mentales sur lesquelles repose tout ordre civil, l'effet il voulut approprier les maximes traditionnelles des immédiat sera, pour la classe ouvrière elle-même, la grands docteurs et du saint-siège, à l’état de la France, servitude, la misère, la ruine. » en matière d’obéissance aux pouvoirs établis. L'ency­ Ces enseignements pontificaux laissent apercevoir, en clique au clergé de France, du 16 février 1892, ensei­ France comme en Amérique, une véritable crise mo­ gnait la reconnaissance du régime établi, la République, rale de la démocratie dans l'ordre polit ique : doctrines comme un devoir envers le bien commun. § Or, cette subversives et personnel corrompu. C’est une crise nécessité sociale, § Par conséquent. L’encyclique aux constatée par des observateurs de tout pays et de tout cardinaux français, du 3 mai suivant, résumait cette bord. En dehors des milieux catholiques elle inspire doctrine — on s’en souvient, si controversée dans la de nos jours une copieuse littérature : Barni. La mo­ presse dite conservatrice : « Lorsque, dans une société, rale dans la démocratie, Paris, 1885; Jules Payot, il existe un pouvoir constitué et mis à l’œuvre, l’intérêt L’éducation de la démocratie, Paris, 1897; Léon Bour­ commun se trouve lié à ce pouvoir, et l’on doit, pour geois, L’éducation de la démocratie, Discours, 1897; eette raison, l’accepter tel qu’il est. C’est pour ces mo­ Solidarité, 1898. Voir aussi les ouvrages déjà cités de tifs et en ce sens que nous avons dit aux catholiques Bryce, La République américaine, et de Prins. De français : « Acceptez la République, » c’est-à-dire le l’esprit du gouvernement démocratique. pouvoir constitué et existant parmi vous ; respectez-la; Des catholiques français poursuivent l'éducation « i- z-lui soumis comme représentant le pouvoir venu morale de la démocratie comme nécessaire à son orga­ de Dieu. » nisation politique et sociale. Ils ont le vif sentiment Ainsi, par le fait de son établissement et de sa mise des ressources propres au catholicisme pour cette en œuvre, une démocratie bénéficiait de la doctrine œuvre de vie : l’irréligion propagée dans les masses triditionnelle sur l'acceptation des pouvoirs constitués. leur apparaît un crime contre le peuple et la destruc­ Le pape rappelait que d’autres régimes en d’autres tion même de ses capacités à bien se gouverner. I temps avaient de même profité de cette doctrine : ! segrive, Catholicisme et démocratie, La crise s· e, « A.nsi fut accepté, en France, le premier Empire, au p. 494, 496; Marc Sangnier, L’esprit démocratique, 307 DÉMOCRATIE Paris, 1906; Qui fera la démocratie'? Paris. 1906; La lullepour ladémocratie, Paris, 1908;Georges Renard, Sept conférences sur la démocratie, Paris, 1907; Louis Brouard, Petit catéchisme du démocrate, Paris, 1908. D'autres catholiques, il est vrai, combattent vivement les méthodes, les tendances, les doctrines du Sillon. Emmanuel Barbier, Les idées du Sillon. A quoi répond Jean Itesgranges. Les vraies idées du Sillon. Cf. Albert Schatz, L’individualisme économique el social, Paris, 1908. Le chapitre, intitulé : Libéralisme et christia­ nisme, analyse les idées directrices de la démocra­ tie chrétienne avec beaucoup d’impartialité. Ces idées même se propagent dans les milieux qui ne sont point spécifiquement démocratiques : « En fait, l’Association catholique de la jeunesse française poursuit l'œuvre sociale de M. de Mun et de M. de la Tour du Pin « en la démocratisant », comme l'a dit AL Georges Piot, son jeune et très compétent historien. « Aristocratique dans ses origines, ΓΑ. C. .1. F. est dé­ mocratique dans ses tendances. » T. Cheminât, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique, 1908, p. 72. Voilà un signe que le problème de l'éducation morale de la démocratie s’impose de nos jours universellement. Il aura eu sans doute ses pionniers, plus ardents que mesurés, auxquels M. Schatz reconnaît de l’instabilité et de la confusion dans les doctrines économiques, mais qui auront forcé l’attention et ouvert une voie où il est du devoir des esprits sages de s’avancer avec leur sagesse, courageusement, pour aider le peuple à connaître les devoirs que lui imposent ses droits et ses vœux. Une situation est donc faite, ou l’organisation du régime démocratique et le problème moral de l’éduca­ tion civique sont étroitement connexes. Le suffrage universel existe en France; ailleurs, il se prépare ou se conquiert; il se réalise ou se poursuit généralement en des conditions qui n’assurent aux électeurs, pris en masse, aucune garantie de sagesse et d’équité dans leurs choix, et qui les placent à la merci de politiciens, de comités, de clans exploiteurs, vivant de la chose publique comme d’un métier lucratif. Il y a là une question d'organisation légale et constitutionelle, rele­ vant en soi, non pas de la théologie et de la morale, mais de la science sociale et politique. Néanmoins celleci constate l’imprescriptible nécessité du facteur moral et religieux dans la vie civique; elle découvre aussi l’in­ suffisance des pures exhortations morales et religieuses, si une situation mal établie et corruptrice en combattes effets ou les énergies. C’est pourquoi il importe de con­ sidérer ici quelles sont les conditions normales des vertus civiques dans une démocratie, au point de vue des institutions. Ces notions de science pure devien­ nent d’un intérêt moral et religieux très manifeste, une fois dûment constaté que telles et telles institu­ tions imposent aux citoyens des devoirs hors de toute proportion avec leur dose exigible de sagesse et de justice, et que d’autres proportionnent bien ces de­ voirs à leurs capacités ou même développent ces dernières. Si la /ustice distributive, comme l’appellent les théologiens, consiste précisément à répartir les charges et avantages de la vie politique à proportion des capacités, le problème de l’organisation civique n’intéresse pas moins la morale que la science. Et c’est pour cette raison que, rapidement, nous indiquons ici ses principales données et la littérature à consulter pour le résoudre. 1» C’est un fait constaté que dans les affaires des communes rurales, l’assemblée universelle des citoyens domiciliés constitue le meilleur juge du bien commun, le plus intéressé au bon emploi des fonds, le plus in­ corruptible de sa nature. Voilà pourquoi la commune rurale n’est pas seulement le terrain naturel de la dé­ mocratie sous sa forme la plus directe, mais encore son 308 e'cole primaire el son école d'application la meilleure. L'éducation civique, donnée par le pédagogue et par le manuel, demeure verbale et ne forme pas le jugement, tandis que le sens pratique se développe, et, avec lui, l'équité, le dévouement au bien commun, là, où, dès leur enfance, les citoyens ont vu leurs pères et leurs grands frères activement gérer pour leur part les intérêts de la commune.Voir les ouvrages cités, col. 276. 2« Ce que la commune rurale est pour le paysan, le syndical professionnel le devient pour l’ouvrier indus­ triel, dans la mesure où ce syndicat se dégage des ba­ vardages révolutionnaires, des menées politiciennes et s'occupe sérieusement des intérêts du métier. C’est là que l’ouvrier se forme à la sagesse pratique et à l’amour pratique du bien commun, à la prudence et à la justice, vertus mattresses du citoyen dans la démocratie. C’est là qu’il s’habitue à une action intelligente et informée, disciplinée et personnelle, en vue de son bien et de ses droits; là enfin que s’élèvent, par la gestion des charges corporatives et par l’ensemble d'études et de démarches qu’elles réclament, de véritables aristocrates naturels, élite morale et sociale, qui représente au plus haut degré les aspirations et les capacités de la classe ouvrière. Les ouvrages déjà cités de Howell, Le passé et l'avenir des Trade-Unions, et de Paul Bureau, Le contrat de travail, le rôle des syndicats professionnels, exposent des faits probants sur cette valeur éducative du syndicat professionnel. On consultera aussi utile­ ment Paul de Bousiers, Le Trade-Unionisme anglais, Une nouvelle enquête sur le Trade-Unionisme, dans La science sociale, 1896, t. xxt, p. 181 sq.; Le congrès des Trade-Unions à Belfast, 1893, t. XVI, p. 239, 211. Voir Corporations, t. m, col. 1877, 1878. Les syndicats professionnels présentent ainsi le mode de groupement le plus favorable au développe­ ment de la prudence et de la justice dont les ouvriers ont besoin pour exercer leurs droits civiques dans la démocratie. Ce n’est pas que le syndicat n’ait ses dan­ gers, ses tentations de violence ou de tyrannie; mais la pratique des intérêts professionnels, leurs exigences de transaction et d’entente avec les patrons, la forma­ tion individuelle de la conscience morale et religieuse, constituent autant de forces supérieures dont les plus anciennes des Trade-Unions ont expériment- les bien­ faits. C’est par l’ensemble de ces ressources organiques que le mouvement syndical vraiment professionnel appelle de soi la sympathie de l’Église et le concours de son action morale, par le moyen des ouvriers croyants. De même et par la réciproque, l’Église ap­ pelle l’action éducative du syndicat; elle la désire à tilre de condition sociale qui moralise le mieux la classe ouvrière, dans l’exercice de la démocratie. Voir Corpo­ rations, t. tu, col. 1871. 3» Les vertus civiques de la démocratie réclament aussi le gouvernement local et autonome des com­ munes urbaines, des circonscriptions de pays ou de province, parce que ce sont là des groupes naturels et particuliers, dans l’ensemble d'une grande nation, et que les intéressés directs sont mieux portés que qui que ce soit à la gestion honnête, appliquée et bien in­ formée, de leurs propres alfaires. Ici encore, nous nous retrouvons dans le domaine spécial de la sociologie ou de la science politique; mais l'existence du gouverne­ ment local intéresse la morale par les services qu’il rend au bien commun, et par sa haute valeur éducative. Tandis que les parlements nationaux légifèrent de loin, de trop loin et uniformément, maladroitement, pour des populations trop nombreuses, trop disparates, trop dissemblables dans leurs besoins, Prins, De l’esprit du gouvernement démocratique, p. 239, 240, « il est dans la nature des choses, que le gouvernement parle­ mentaire. pliant sous un fardeau trop lourd, et incapa­ ble de tout faire à lui seul, ait à ses côtés des rouages 309 DÉMOCRATIE 310 auxiliaires pour le soulager et obtenir une meilleure local d'une indemnité journalière, équivalente au salaire répartition des tâches. Le mode de distribution le plus moyen d’un bon ouvrier, de manière à ce que ceux-ci rationnel est celui qui accorde à des catégories de per­ ne se trouvent point, en fait, évincés de ces charges. sonnes le soin de s'administrer elles-mêmes pour des Goodnow, Comparative administrative Law, t. I, catégories d'intérêts qui leur sont propres en raison p. 232. de l’homogénéité de leur vie, de leurs occupations, de A côté de ses agents, le gouvernement local assagit leurs tendances ou de leurs qualités spéciales. » Prins, et moralise aussi les masses, dont il protège et sert les loc. cit., p. 240. — Alors, tandis que l’État ou le par­ intérêts par des mesures pratiques, avantageuses pour lement décongestionne ses pouvoirs, on voit s’épanouir tous. Au lieu de griser la classe populaire avec des dans nos grandes nations à intérêts compliqués et de mots capiteux, de l’associer à des haines de clan, vie intense, « une floraison touffue d'associations va­ comme le font les politiciens — les représentants des riées, constituées en vue de l’utilité publique : univer­ libertés locales donnent satisfaction à de justes désirs, sités, instituts scientifiques, charitables, religieux, intéressent l’opinion à des questions positives et pra­ artistiques; sociétés pour la fourniture du gaz, de l'élec­ tiques d’intérêt et de droit, portées à la connaissance tricité, de la chaleur, de l'eau ; sociétés de transports, de tous par des débats publics, des articles et informa­ d'épargne, de crédit, d’assurances; mutualités, ligues tions de presse. Celle-ci prend là un ton sérieux et contre l'alcoolisme ou pour la protection des animaux, rassis. A ce point de vue, Guizot et Gneist attachent le ou pour la moralité publique ou pour la poursuite de plus grand prix aux organes et aux fonctions du gou­ certains délits; chambres libres de commerce, d’indus­ vernement local. Guizot, Histoire des origines du gou­ trie, de travail, d'agriculture ; sociétés coopératives, etc.» vernement représentatif, Bruxelles, 1851,1.1, p. 180sq.; l’rins, loc. cit., p. 256. Gladstone disait en 1892 : « Plus Gneist, Die Preussische Kreisordnung, Berlin, 1870, les années s’accumulent sur moi, plus j’attache de prix p. 23 sq. Par ces dispositions qu’il réalise dans les aux institutions locales. C’est par elles que nous ac­ masses, comme par les services qu'il réclame, le gou­ quérons l’intelligence, le jugement, et que nous nous vernement local élimine le politicien et sa « politique rendons aptes à la liberté. Sans elles, nous n’aurions pu alimentaire », pour installer à leur place des notabilités conserver nos institutions centrales, » cité par Prins, communales, cantonales, provinciales, qui ne se clas­ p. 260, et par Ferrand, Les peuples libres, p. 97. sent pas en partis, mais qui se groupent selon les cas Les avantages éprouvés du gouvernement local con­ et les affaires. Macy, Our government, Boston. 1902, sistent â initier les citoyens qui en sont chargés à p. 231 ; Shaw, Municipal government in Great Britan­ 1 étude expérimentale et au soin concret des intérêts nia, dans Political science Quarterly, t. x, p. 200 sq. ; locaux : services publics, comme la justice, la police, Fox, County Council as it works, dans Yale Beview, les écoles, la bienfaisance, l'hygiène; services tech­ 1895,1896, p. 87; Prins, loc. cit., p. 262, 263; Maurice niques accessoires, comme routes, ponts, bâtiments, Vauthier, Le gouvernement local de l’Angleterre, Paris, égouts, voirie; on procède par commissions d’étude et 1895; Blacke Odgers, Local government, Londres, 1901. d inspection, visites personnelles d'enquête, préparation 4» L’éducation morale du peuple ne s’achèvera pas, de rapports et de projets, toujours dans la sphère des dans l'ordre politique, sans une réforme et une orga­ besoins communs et immédiats à un groupe dont on nisation du suffrage universel. Ici encore, nous énon­ est membre sur place. Aussi, à l’éloquence grandi­ çons une proposition de science sociale et non de théo­ loquente et théâtrale des politiciens, se substituent le logie; mais cette proposition nous fournit des données travail utile et de sobres discours. Les sujets à traiter nécessaires pour l’efficacité de l’enseignement moral sont familiers et donnent fréquemment l’occasion de et chrétien du devoir civique â notre époque. Et c’est pratiquer la bienveillance, le dévouement, la pitié. C’est pourquoi, l’on ne saurait trop encourager les théolo­ pourquoi des écrivains autorisés comme Prins, Grey, giens à étudier un problème que non seulement les '» >n Mohl, Bryce, considèrent unanimement le gou- ' savants purs ou les hommes politiques approfondissent, ornement local comme développant l’amour intelligent mais sur lequel les travaux des catholiques sociaux en ùu bien public chez ses agents. C’est donc une institu­ France, et de la revue L’association catholique ont ac­ tu n de haute valeur morale. Elle favorise d’ailleurs cumulé de précieuses éludes depuis trente ans. beaucoup moins le mauvais esprit de clocher et la fatuité Une nation n'est pas la poussière d’individus que 4es grands hommes de petits trous que le régime delà Rousseau imaginait formant l'Etat, à l’exclusion de tout totelle administrative et de la centralisation absolue. groupe intermédiaire, en transportant peut-être une Cest dans ce régime à subalternes irresponsables et vue superficielle et faussée des Landsgemeinden, dans sans initiative, et à favoritisme, que brillent le plus les une théorie pire encore de la société politique en beaux parleurs humanitaires, vaniteux de la faveur général. Cette théorie fut appliquée par la Révolution, rf'eielle dont ils jouissent. Au contraire, c’est d’abord en haine des corps privilégiés de l’ancien régime, et ter le modeste champ des affaires municipales, canto- au grand dommage de l’éducation civique des Français. ■i s. provinciales, et des associations de bien public, Une grande nation surtout est un ensemble complexe ■■e se façonnent, s’éprouvent, se distinguent peu à peu de groupes naturels. Les uns se fondent sur le travail, fes futurs hommes d’Etat. Si la commune rurale et le le domicile, le voisinage commun d’un certain nombre ««c iicat ouvrier peuvent se considérer comme les écoles de familles, et ce sont les communes rurales, déposi­ ’fr maires naturelles de la capacité et de la vertu civitaires des intérêts agricoles dans toute la nation. D'au­ . ·■ dans la démocratie, les institutions diverses du tres groupes se fondent sur la communauté de travail ■Kvemement local en réalisent pour ainsi dire les en des endroits pourtant divers et même distincts; et ■be tes supérieures. Avec leurs fonctions électives et ce sont les ouvriers des mines, des transports, de l'in­ gratuites, ces institutions ne consacrent pas de prividustrie, avec leurs syndicats ouvriers, et les patrons, fe.-- en faveur des riches, parce qu’elles n’offrent pas syndiqués aussi; le commerce, les professions libérales, r- ees complications d’affaires, qui, dans le gouverneles corps universitaires constituent également des grou­ · central, exigent des spécialistes absorbés par la pes distincts par nature, et dont le bon fonctionnement fcection. Le gouvernement local ne prend que des est utile à toute la nation. La propriété aussi bien con­ fct res intermittentes pour des mandats temporaires. stitue pour sa part une classe de spécialistes et d'intérêts ■Kns. loc. cit., p. 273, 274; Levasseur, Questions ounationaux, lor.-que le sol d'un pays et ses méthodes agri­ Ibt -■■· » et industrielles en /‘rance sous la troisième coles, scienlifiques et soignées demandent et produisent République, Paris, 1907. D’ailleurs, on commence, aux le type du grand propriétaire. C'est â l'intérieur de tous Etats-Unis. à doter certaines charges du gouvernement ces groupes professionnels, que les individus vivent 311 DÉMOCRATIE quotidiennement; c’est des fonctions complémentaires, exercées par chacun de ces groupes, harmonisées entre elles avec justice pour tous et entre tous, que résulte la paix, que ressort le bien commun. Aussi, la nation appe­ lée à se gouverner par ses représentants, selon le système démocratique, ne sera représentée que par les repré­ sentants de ces groupes et intérêts divers. Et où.et par qui seront-ils mieux choisis, avec une meilleure con­ naissance des personnes et des choses, que par les membres de la profession ? Nos circonscriptions d'ar­ rondissement confondent des électeurs de toute caté­ gorie dans le choix de personnes inconnues d’eux, et sur des énoncés de programmes où 99 citoyens sur 100 sont incompétents, car il ne s’agit de rien moins que d’un programme total de gouvernement pour toute la nation ! Aussi peut-on appliquer au suffrage uni­ versel, tel que nous l’avons et qu’il existe en d’autres pays, ce qu’on a dit des élections présidentielles aux États-Unis : « Les organisateurs ne consultent pas l’opinion publique; ils la créent. Ils la manipulent, la pétrissent, la séduisent, la corrompent, la dominent, la suggestionnent de mille manières. La désignation en est faite, non parce que la foule est là, mais quoi­ qu’elle soit là, non par sa décision, mais parce que des comités d’une dévorante activité ont décidé pour elle. » Ostrogorski, La démocratie et l'organisation des partis politiques, Paris, 1903; Macy, Our govern­ ment, Boston, 1902, p. 244. Aussi, une démocratie par­ lementaire, qui repose sur le suffrage universel brut et amorphe, n’est qu’une démocratie de façade, menée effectivement par des minorités politiciennes. Ch. Be­ noist, La crise de l’Élat moderne, Paris, 1897, p. 26, 27; Sophismes politiques de ce temps, Paris, 1895; Em. Lahovary, Histoire d’une fiction, le gouvernement des partis, Bucarest, 1897; sir Henry Summer Naine, Essais sur le gouvernement populaire, trad, franç., p. 145, 157; Georges Goyau, Autour du catholicisme social, 2’ série, 1901, p. 46, 54. Régime d’incompétence chez l’électeur et de corruption chez les faiseurs d’élec­ tion. tel est le bilan moral, désormais acquis, à la charge du suffrage inorganique. Et comme, d’autre part, tout le monde s'entend à reconnaître l'impossibilité pratique de revenir au suffrage restreint — par exemple, Benoist, De l’organisation du suffrage universel, p. 28, 30; de Lamarzelle, Démocratie politique, p. 7, 8, η. 1 — la conclusion est qu’il faut organiser le suffrage universel. Le problème de l’éducation civique et morale néces­ saire à la démocratie engage donc ce dernier problème, que M. Charles Benoist a magistralement traité dans son ouvrage sur L’organisation du suffrage universel. Il y examine : l’les expédients et palliatifs compatibles avec la forme actuelle : éducation des électeurs, vote obligatoire; 2“ les changements de forme accidentels: scrutin de liste ou d’arrondissement; vote secret ou public; limitations des dépenses électorales; 3° les changements minimes en substance : l’âge, le domicile, le minimum de capacité; 4°les combinaisons : suffrage à plusieurs degrés et vote plural ; 5° la représentation proportionnelle des opinions ; 6° la représentation réelle du pays. Relativement à celle-ci, M. Benoist étu­ die : 1° les fondements théoriques et philosophiques de la représentation professionnelle; 2» ses fondements historiques; 3° ses éléments dans les législations exis­ tantes : survivances ou formes anciennes; formes mixtes ou renouvelées; formes nouvelles ou progressives. L’ou­ vrage se termine par un essai d’application à la France. Il est â lire et à méditer par tous les moralistes, qui, sans sortir de leur compétence, voudront sortir néan­ moins des généralités et des lieux communs, sur la réforme du suffrage universel et de ses mœurs. De même que, au traité de la justice et des contrats, le théologien doit connaître un bon nombre de lois civiles et de théories juridiques, de même, au traité des De­ 312 voirs civiques, encore à faire, le théologien devra con­ naître les institutions qui assureraient le mieux sa compétence et sa probité au suffrage populaire, et, par suite, les études techniques de science sociale et de science politique nous sont, de par nos devoirs, aussi indispensables que celle de l’anthropologie ou de toute autre science auxiliaire. Nous y gagnerons une préci­ sion et une sérénité d’esprit striclement nécessaires à la valeur de nos jugements moraux sur le régime politique nommé démocratie. XL L'encyclique De cotromoire opificum et ia démocratie comme moüvement SOCIAL. — On peut ap­ peler ce document la charte pontificale de la démo­ cratie, en prenant ce terme dans le sens dérivé de mouvement social pour l’amélioration de la vie chez les ouvriers. Dans l'exorde, Léon XIII résume vigoureu­ sement les causes du redoutable conflit que le xix'siècle vit naître dans la société : 1« progrès nouveaux de l’industrie et méthodes nouvelles des arts mécaniques; 2’ altération des rapports entre patrons et ouvriers; 3° concentration des richesses entre les mains du petit nombre et indigence de la multitude; 4° opinion plus grande que les ouvriers ont conçue d’eux-mémes et leur union plus compacte; 5° corruption morale. Cette énumération place fort exactement la révolution technique et industrielle opérée par le machinisme au premier rang des facteurs qui ont produit l’antagonisme actuel des classes; viennent ensuite les faits déconcen­ tration ouvrière, de concentration patronale et de démoralisation dont les économistes et les politiques ont, comme Léon XIII, reconnu l’enchaînement. Mais le pontifie annonce de suite le haut point de vue de justice qui domine son intervention : « préciser avec justesse les droits et les devoirs qui doivent à la fois commander la richesse et le prolétariat, le capital et le travail. Le problème n’est pas sans danger, parce que trop souvent des hommes turbulents et astucieux cherchent à en dénaturer le sens et en profitent pour exciter les multitudes et fomenter des troubles. Quoi qu’il en soit, nous sommes persuadé, et tout le monde en convient, qu’il faut, par des mesures promptes et efficaces, venir en aide aux hommes des classes infé­ rieures, attendu qu’ils sont pour la plupart dans une situation d’infortune et de misère imméritées. » Ces dernières paroles sont absolument neuves : si, d'un côté, Léon XIII ne reste pas moins sévère aux violences et aux excitations révolutionnaires que Grégoire XVI ou Léon XII, d'autre part, il bénéficie de soixante années où le conflit social, se prolongeant, fut observé, étudié, apprécié par de nombreux esprits, notamment par ces économistes ou ces hommes d’action catholiques, si justement appelés les précurseurs du mouvement social catholique ou ses premiers initiateurs. Victor de Clercq, Les doctrines sociales catholiques en France, depuis la Révolution jusqu’à nos jours, Paris, 1905. 2 brochures. Voir Corporations, t. m. col. 1870,1871. Depuis les écrivains contre-révolutionnaires, comme Jo­ seph de Maistre et Bonald, en passant par Chateaubriand, Ballanche, Lamennais, Lacordaire, Montalembert, le comte de Coux, Villeneuve-Bargemont, Louis Veuillot, Ozanam, jusqu’à Gratry, Charles Périn. René de la Tour du Pin, le comte de Mun, Ketteler, Vogelsang, Decurtins, etc., l’application des principes évangéliques à l'amélio­ ration physique, sociale et morale de la vie ouvrière de­ vint de plus en plus un sujet d’études et un principe d'action. Par l’organe d’une élite de croyants et de pen­ seurs. l'Église enseignée sollicitait implicitement l’auto­ rité pontificale à se prononcer sur cette cause majeure. Des gens même du dehors, comme Bûchez et son école, d'anciens saint-simoniens, comme le banquier Israelite Isaac Pereire, sollicitaient expressément une action nou­ velle de la papauté. « Jamais œuvre plus digne d’elle, plus conforme à l’enseignement de son divin maître ne 313 DÉMOCRATIE s’est offerte à la sollicitude de l'Église. N’est-elle pas, par son principe même, la mère de tous les petits, la protectrice des opprimés? Apres avoir détruit l’escla­ vage antique et le servage féodal, l’Église doit encore améliorer le sort de l'ouvrier moderne. » Isaac Pereire, La question religieuse, Paris, 1878, cité par LeroyBeaulieu, La papauté, le socialisme et la démocratie, p. 8, 9. Aussi, quand Léon XIII eut répondu à ces as­ pirations par l'encyclique De conditione opificum, un observateur, étranger à la foi, mais clairvoyant, recon­ nut là un contact délibéré avec le monde nouveau du travail et de l'industrie, un contact nouveau lui-même, bien que conforme aux traditions constantes de l'Église. Spuller, L'évolution politique et sociale de l’Église, Paris, 1893, p. 104, 419, 159,162,164, 170. Conformé­ ment à la justice et à la charité chrétiennes, le pontife blâmait l'individualisme de la Révolution, qui « avait détruit, sans rien leur substituer, les corporations an­ ciennes », et, de la sorte, « livré à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée, les ouvriers isolés et sans défense. » En regard de cette « misère imméritée », Léon XIII considère la puissance des spéculateurs qui accaparent les affaires, la concentration des entreprises et des mar­ chés aux mains d'un petit nombre de riches et d’opu­ lents, « qui imposent un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires. » L’état de la question ainsi posé, l’encyclique se divise en quatre parties : 1° l'action des socialistes ; 2° l’action de l’Eglise, § Confidenter ad argumentum aggredi­ mur; 3° Faction de l’État. § Jam vero quota pars reme­ dii, 4° Faction des patrons et des ouvriers, § Postremo domini ipsique opifices. 1° L’action des socialistes vise toute à organiser la propriété collective du sol et des moyens de travail. Elle « n'aurait d'autre effet que de rendre la situation des ouvriers plus précaire, en leur retirant la libre dis­ position de leur salaire et en leur enlevant par le fait même tout espoir d’améliorer leur situation. » Donc, solution nuisible. De plus, injuste : l'individu serait lésé dans son droit naturel de posséder par lui-même les moyens qu'il prévoit nécessaires à sa vie, et les fruits du travail qu’il entreprend à ses fins. « Et qu'on n'en appelle pas à la providence de l’État, car l’État est postérieur à l’homme, et avant qu'il pùt se former, l'homme déjà avait reçu de la nature le droit de vivre et de protéger son existence. » A ce propos, réfutation occasionnelle de la nationalisation du sol. De ce que Dieu donna la terre au genre humain, il ne s’ensuit pas qu’il la livra à celui-ci comme à l’unique propriétaire collectif, mais simplement qu’il laissa la délimitation des divers types de propriété à l’industrie humaine et aux institutions des peuples. De plus, le travail de défri­ chement, de culture et d’amélioration incorpore à la terre une fécondité et une plus-value tellement inhérentes à elle qu'on ne saurait en jouir sans posséder la terre elle-même. Injuste encore pour la famille, la doctrine socialiste, car elle ôte à son chef le moyen i élever ses fils et de leur constituer un patrimoine. Léon XIII, à ce propos, revendique fortement l'autono­ mie de la famille dans l'Etat, et la supériorité de ses droits dans la sphère de sa fin propre et immédiate, pour le choix et l’usage de tout ce que veulent sacon- “nation et son indépendance. § Quod igitur demon­ stravimus. Injuste enfin pour la société entière, le ré­ gime socialiste amènerait « une odieuse et insupportable servitude pour tous les citoyens », priverait le travail et le talent du stimulant nécessaire de la propriété et - liserait, « à la place de l’égalité tant révée, l’égalité fcns le dénûment, dans l'indigence et la misère. » I· i Léon XIII conclut que le premier fondement à : -■■>· pour tous ceux qui veulent sincèrement le bien - ■ peuple, c'est l’inviolabilité de la propriété privée. 314 Toute la critique du socialisme par l’encyclique tend à l’établissement de ce principe, qui est la contradictoire du principe socialiste, malgré les atténuations de pru­ dence et de politique apportées à ce dernier par les maîtres du socialisme. Voir Communisme,!, ni, col. 592, 593. 2° L’action de l'Église, continue Léon XIII, enseigne d’abord le respect des inégalités de condition qui sont le résultat naturel des différences de talent, d'habileté, de force, et qui tournent au bien de tous, en diversi­ fiant les fonctions à mesure des aptitudes. C’est la répro­ bation par l'Eglise des abus de la tendance égalitaire. En dehors même des catholiques, cette réprobation se rencontre également vigoureuse. Prins fait consister « l'utopie égalitaire » dans la « tendance à l'égalité des conditions. » De l'esprit du gouvernement démocra­ tique, p. 7. Bouglé observe qu’on ne saurait consi­ dérer l’égalité naturelle des hommes sans tenir compte de la valeur individuelle des personnes, si différentes de qualités et de mérites. Les idées égalitaires, Paris, 1901, p. 22, 27. Bryce décrit le respect des notoriétés et des valeurs individuelles qui s’allie toujours chez les Américains au sentiment très vif de l’égalité naturelle, civile et politique. La République américaine, t. tv, p. 522, 539. C’est donc un fait de nature et un principe de juste différenciation, que Léon XIII maintient dans l’ordre social, contre les excès de l’égalitarisme. Il prémunit aussi le peuple contre l’espérance falla­ cieuse de posséder un paradis terrestre sans douleur ni travail et contre le principe antisocial de la lutte des classes. § Illud itaque statuatur primo loco; § Est illud in caussa, de qua dicimus. Cf. Léon Poinsard, La guerre des classes peut-elle être évitée? L’Eglise, au contraire de ce faux principe, rapproche les classes en leur prêchant à chacune la justice dans son état : à l’ouvrier, de fournir intégralement et fidè­ lement tout le travail auquel il s’est engagé par contrat libre et juste; de ne point léser son patron dans ses biens et dans sa personne; de ne point soutenir ses revendications avec violence et par l’émeute; de fuir les discoureurs artificieux qui le corrompent avec des espérances exagérées et des promesses irréalisables. Aux patrons, de respecter la dignité de l’homme et du chrétien dans l'ouvrier, d honorer le travail comme un noble moyen de sustenter sa vie; de payer le salaire intégralement et fidèlement, et un juste salaire; de res­ pecter et de favoriser l’épargne du pauvre. L’Église veut même rapprocher les classes jusqu’à une certaine amitié, § Sed Ecclesia tamen. La base chré­ tienne de cet intime rapprochement consiste dans le sens vrai de la vie, qui montre le danger de la richesse pour la vie éternelle, et l’essentielle nécessité de bien se préparer à celle-ci par le bon usage, soit de la pau­ vreté, soit de la richesse. Avec ce sens chrétien de la vie, les riches distinguent aisément entre leur droit de possession, qui est personnel, et leur droit d’usage, qui se limite personnellement au nécessaire et au con­ venable. Us doivent leur superflu aux pauvres, à titre de charité fraternelle. Léon XIII cite à ce propos saint Thomas, Sum. theol., II» II», q. xxxh, a. 4; q. txvt, a. 2. Le sens chrétien de la vie montre également à tous qu’ils sont comptables de leurs talents envers le bien public. S. Grégoire le Grand, Homil., tx, in Evang., n. 7, P. L., t. lxxvi, col. 1109. Aux pauvres finalement, il enseigne l’estime d’un état où a vécu Jésus-Christ et pour lequel il garde de tendres prédilections. L'Église enfin tourne l’amitié des classes en une vraie fraternité, § Quos tamen si Christianis, par les dogmes de la création et de l’adoption divine, de la fin der­ nière, de la rédemption. Tous également créés, adoptés, sauvés, béatifiés par le même Dieu, les riches et les pauvres sont une même famille de frères, dont JésusChrist est le premier-né. 315 DÉMOCRATIE Et Léon XIII termine cette seconde partie de l'ency­ clique par l’exposé des mœurs et des institutions his­ toriquement issues de ces croyances et de ces doctrines. 3» Action de l’État. — § Jam vero quota pars reme­ dii, Léon XIII déclare parler dans l’hypothèse de l’Etat chrétien, constitué selon les préceptes de la raison na­ turelle et de l’Évangile. L’État agira d’abord par l'économie générale des lois et des institutions, sans excepter les ouvriers de son action : c’est son office de servir l'intérêt commun par des mesures générales. Il agira ensuite directement pour le bien propre des ouvriers,qui sont des citoyens aussi bien que les riches, et qui ont droit à la protec­ tion de leur travail comme les riches à celle de leur propriété. C’est l'exigence de la justice distributive. Les ouvriers y possèdent un titre spécial comme fac­ teurs de la richesse nationale : les gouvernants ont le devoir d’intervenir dans les questions ouvrières, dès que la paix publique est menacée par les grèves, que la religion des ouvriers est violentée, que les ateliers mélangent les sexes;que les conditions du travail sont iniques; « dans tous ces cas, il faut absolument appli­ quer dans de certaines limites la force et l’autorité des lois; les limites seront déterminées par la fin même qui appelle le secours des lois; c'est-à-dire que celles-ci ne doivent pas s’avancer ni rien entreprendre au delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et écar­ ter les dangers. » C’est donc au nom de l’égalité civi­ que et de la justice distributive, que Léon XIII approuve l’intervention des gouvernements dans la question ouvrière; toutefois, dans la protection des droits privés, l’Etat doit se préoccuper d’une manière spéciale des faibles et des indigents. « La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins be­ soin de la tutelle publique [minuseget tutela publica]. La classe indigente, au contraire, sans richesses pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l’État. Que l’État se fasse donc, à un titre tout particulier, la providence des travailleurs, qui appartiennent à la classe pauvre en général. Quo­ circa mercenarios, cum in multitudine egena nume­ rantur, debet cura providentiaque singulari com­ plecti respublica. » Les expressions « tutelle publique » et « providence des travailleurs v semblent ici forcer le sens des expressions latines. Tutela publica veut dire protec­ tion de l’État et non tutelle; cura providentiaque, c’est le soin et la prévoyance. Leroy-Beaulieu, La papauté, le socialisme et la démocratie, p. 121. La traduction officielle demande ici à être contrôlée par le texte. Il n’en demeure pas moins certain que Léon XIII regarde les gouvernements comme tenus en justice à une pro­ tection spéciale des droits de l’ouvrier, et à une pré­ voyance non moins spéciale des mesures â prendre en leur faveur, partout ou ils se trouvent menacés ou lésés. Suit une énumération des cas sujets à cette interven­ tion : l»au bénéfice des intérêts généraux : protéger la propriété contre les attaques violentes, empêcher les grèves d’entraver les affaires et la paix; 2° au bénéfice des ouvriers directement : sauvegarder les intérêts de leur vie éternelle, car, en cela, ils sont les égaux des riches et des princes, et par suite leur assurer le repos dominical ; veiller à la durée du travail et aux inter­ valles de repos, selon la nature des industries, les sai­ sons, l’âge, le sexe des ouvriers: n'admettre pas de trop jeunes enfants dans les ateliers; interdire aux femmes tout engagement contraire â leurs devoirs ma­ ternels; veiller à la justice du salaire. Le salaire n’est juste que s’il procure à l’ouvrier les moyens d’existence qu’il attend de son travail. « Que le patron et l'ouvrier fassent donc tant et de telles conven­ tions qu’il leur plaira, qu'ils tombent d’accord notam­ 31G ment sur le chiffre du salaire ; au-dessus de leur libre volonté, il est une loi de justice naturelle plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l’ouvrier sobre et hon­ nête. Que si, contraint par la nécessité ou poussé par la crainte d’un mal plus grand, il accepte des condi­ tions dures que d'ailleurs il ne lui était pas loisible de refuser, parce qu’elles lui sont imposées par le patron ou par celui qui fait l’offre du travail, c’est là subir une violence contre laquelle la justice proteste. » Cepen­ dant, « de peur que dans ces cas et d’autres analogues, comme dans ce qui concerne la journée de travail et les soins de la santé des ouvriers dans les mines, les pouvoirs publics n'interviennent importunément, vu surtout la variété des circonstances, des temps et des lieux, il sera préférable qu’en principe la solution en soit réservée aux corporations ou syndicats dont nous parlerons plus loin, ou que l’on recoure à quelque autre moyen de sauvegarder les intérêts des ouvriers, même, si la cause le réclamait, avec le secours et l’appui de l’État. » Après le salaire, l'épargne, que l’État doit favoriser par des lois favorables elles-mêmes à la propriété, dans les masses populaires, par des impôts modérés. On y gagnerait une plus juste répartition de la richesse, le rapprochement des classes, l’exploitation meilleure du sol et l’arrêt de l’émigration pauvre. On remarquera la doctrine très nette de Léon XIII sur l’égalité. 1° Dans le S sur l’action de l’Eglise, il rappelle les origines naturelles, la légitimité morale, les bienfaits sociaux des inégalités de condition dues aux différences personnelles d'intelligence, de talent, d’habileté, de santé, de force. 2’ Egalité universelle des chrétiens, comme enfants de Dieu, cohéritiers de JésusChrist; par suite, fraternité des classes. 3» A proposée l'action demandée à l’Etat, Léon XIII rappelle l’égalité des pauvres et des riches comme citoyens, devant les lois, et le droit de tous à la protection que réclament leurs besoins : « Parmi les graves et nombreux devoirs des gouvernants, celui qui domine tous les autres con­ siste à prendre un égal soin de toutes les classes de citoyens en observant les lois de la justice distributive. ■> L’égalité n’est plus ici dans l’oniformité des mesures deprotection, mais dans leur adaptation entière et adé­ quate aux besoins de chaque classe, de chaque âge, de chaque sexe. Voir Eonsegrive, La crise sociale, p. 456, 471. 4° L'action des patrons et des ouvriers. — 1. Les associations privées : mutualités, caisses pour les veuves, les orphelins, les accidents, les chômages. Institutions de patronage. a) Leur caractère : associations d’initiative privée, fondées sur le droit naturel qu’ont tous les citoyens de s'entraider pour certaines fins particulières, plus vastes que celles de la famille, moins vastes que celles de l’Etat. § Virium suarum explorata exiguitas. — b) Leurs droits en face de l’Etat : de droit naturel et par elles-mêmes elles existent, sans que l’État puisse leur dénier l’existence. — c) Il a simplement le droit d'interdire ou de dissoudre les sociétés qui pour­ suivent des lins malhonnêtes, injustes ou contraires à la sécurité publique. « Mais encore faut-il qu’en tout cela les pouvoirs publics n’agissent qu’avec une très grande circonspection, pour éviter d’empiéter sur les droits des citoyens et de statuer, sous couleur d'utilité publique, quelque chose qui serait désavoué par la raison. » — Suit une digression sur les confréries, congrégations et ordres religieux, dont la situation et les droits civils sont analogues à ceux des syndicats ou corporations. 2. Les sodalitia artificum, syndicats ou corporations. Ce sont les œuvres par excellence. ai Opportunité présente des syndicats et corpora­ 317 DÉMOCRATIE tions. — En regard des sociétés révolutionnaires, an­ tichrétiennes, menées par des chefs occultes, il faut des associations d'ouvriers chrétiens, autonomes. Pro­ portionnellement. zèle louable des catholiques qui se vouent à l’étude et à la solution pratique des questions ouvrières; qui tiennent des congrès sociaux; qui fondent ou subventionnent des associations. h} L'organisation corporative. — « Si, comme il est certain, les citoyens sont libres de s’associer, ils doivent l’étre également de se donner les statuts et règlements qui leur paraissent les plus appropriés au but qu’ils poursuivent. » Léon XIII ne croit pas « qu’on puisse donner des régies certaines et précises pour en déterminer le détail »; cela dépend des indus­ tries, des affaires, des pays et d’une foule de circon­ stances. « Que l’État protège ces sociétés fondées selon le droit; que toutefois il ne s’immisce point dans leur gouvernement intérieur et ne louche point aux ressorts intimes qui leur donnent la vie; car le mouvement vital procède essentiellement d'un principe intérieur et s’éteint très facilement sous l’action d’une cause externe. » c) Enfin, que les corporations soient avant tout mo­ rales et chrétiennes : ainsi le veut la hiérarchie des fins dans la vie humaine. Voir Corporations, t. in, col. 1871 sq. En résumé, ce sont les principes du droit naturel et de la justice que Léon XIII applique à résoudre le problème ouvrier; et ces principes lui commandent un souci tout parliculiex· de la protection des travail­ leurs. soit par eux-mèines, au moyen de l’association professionnelle, soit par l’État, comme gardien et comme restaurateur de leurs droits. Sans prononcer une seule fois le mot démocratie, l’encyclique De con­ ditione opificum est un programme complet de démo­ cratie, dans le sens où ce terme dit l’amélioration morale et physique de la vie populaire, par l’action convergente du peuple, des patrons, des États et de la religion. V. Maumus, L’Eglise et la démocratie, Paris, 1893. Dans le même ordre de préoccupations, Léon XIII se prononça en faveur d’une législation internationale du travail. Lettre à M. Gaspard üecurtins, 6 août 1893. Des 1892, M. Leroy-Beaulieu prévoyait les sympathies du saint-siège envers cette nouvelle législation, mais il y redoutait les inconvénients et les dangers de com­ plications étrangères, si cette législation devait s’im­ poser sous forme de règlements internationaux. La : apauté, le socialisme et la démocratie, p. 175-176. Ne pourrait-elle pas s’établir plus spontanément, par ι influence des revendications ouvrières et du mouve­ ment syndical, deux forces internationales, s’il en est? Déjà, observe M. Decurtins, le droit commercial est devenu à maints égards un droit international. Les mêmes règles générales font loi dans le monde entier en matière de chemins de fer, paquebots, lettres de change, sociétés anonymes pour l’exploitation indus­ trielle ou minière; il semble juste et possible d’étendre le bénéfice de mesures analogues à la classe ouvrière, [‘•■curtins, Rapport au Congrès international pour la protection ouvrière à Zurich, Zurich, 1897 ; Max Turtnann, Le développement du catholicisme social de­ puis l'encyclique Rerum novarum, Paris, 1900. p. 208■±28. Les faits et documents cités par M. Turmann monrent bien que la législation internationale du travail sera possible et réalisable dans la mesure où, simulttnérnent. la légitime influence de la classe ouvrière, organisée par syndicats, l’imposera ou la persuadera partout aux gouvernants. Dans l’univers civilisé de ■jême que dans chaque nation particulière, le Code du ■-•.ni se rédigera sous l’action du peuple. Et aussi ■ -n. toutes les mesures de saine démocratie, préconi­ sées par Léon XIII, ne visent-elles pas, comme il l’écrit 318 lui-même, à rendre le peuple capable de « délimiter ses droits et ses devoirs, de se diriger lui-meme. de travailler comme il convient à son propre salut »? Lettre au ministre général des frères mineurs, 25 no­ vembre 1898. Cette législation internationale du travail commence même à s’élaborer, comme l’observe M. Léon Poinsard. Le droit international au Jtx· siècle, ses progrès, ses tendances, Paris, 1907. 1’ D’une part, les diplomates, aidés de conseillers techniques, s'y occupent, dans une nouvelle extension de leurs pouvoirs spéciaux : ainsi treize Etats, Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne, France. Grande-Bretagne, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal, Suède. Suisse, ont signé le 26 septembre 1906 un acte interdisant aux femmes le travail de nuit sauf exceptions très limitées; il devra être mis en vigueur par des lois spéciales dans un délai minimum de dix années. Poinsard, loc. cil., p. 56. 2° Des associations internationales privées ac­ tivent le mouvement de l'opinion elle zèle des gouver­ nements : Société de législation comparée, à Paris; institut de droit international, Comité maritime international, Association maritime internationale, à Paris; Fédération internationale des typographes, au secrétariat central à Berne; Association internationale pour la protection de la propriété industrielle, à Berlin ; Union internationale pour la protection légale des travailleurs, fondée à Paris en 1900, avec office inter­ national à Bâle. Poinsard, loc. cit., p. 114, 115. XII. L’encyclique Graves de communi et la démo­ cratie chrétienne. — Le 18 janvier 1901, ce document s'adresse aux évêques du monde entier, pour préciser le terme de démocratie chrétienne, lequel » blesse beau­ coup d'honnêtes gens, qui lui trouvent un sens équivoque et dangereux ». En Allemagne, il rappelle de trop près « démocratie sociale », qui est l'étiquette reçue du socia­ lisme matérialiste et irréligieux. En France, en Belgique, en Italie, on lui reproche de confondre le dévouement aux intérêts ouvriers avec l’attachement à la forme ré­ publicaine, et alors il devient un sujet de discordes po­ litiques entre catholiques poursuivant le même bien so­ cial. On lui reproche aussi de restreindre en apparence l’action sociale du christianisme aux intérêts populaires, en négligeant les autres classes. Cf. § Sic igitur Eccle­ siæ auspiciis. Georges Goyau, Autour du catholicisme social, 2« série, Paris, 1901, p. 20, 46. Pour dissiper ces malentendus, Léon XIII déclare qu’ « il serait con­ damnable de détournei· à un sens politique le terme de démocratie chrétienne. Sans doute, la démocratie, d’après l’étymologie du terme et l’usage des philosophes, indique le régime populaire; mais dans les circon­ stances actuelles, il faut ne l’employer qu'en lui ôtant tout sens politique et en ne lui attachant aucune autre signification que celle d'une bienfaisante action chré­ tienne parmi le peuple. » En tout régime de gouverne­ ment, les catholiques doivent poursuivre l’amélioration morale et physique de la vie ouvrière, car cette fin démocratique ne dépend en soi d’aucune forme de constitution. Léon XIII sanctionne là une doctrine qu'il avait fait d’abord élaborer par le professeur Toniolo, de Pise. Rivista internationale di scienze sociali, juillet 1897, traduit en français sous le titre : La notion chrétienne de la démocratie. Cf. du même. Le mouvement catholique populaire et le prolétariat. Sous les espèces d'une simple définition de mots, l'encyclique Graves de communi approuve dans toute l’Église le mouvement social, juridique, économique, orienté vers le bien du peuple, mis en sa place dans le bien commun de la société entière. La démocratie chrétienne apparaît là « comme une organisation d'ac­ tion populaire, susceptible de fonctionner sous toutes les latitudes et sous tous les régimes, et destinée à la diffusion intégrale et à l’application effective des doc- 319 x DÉMOCRATIE trinos sociales évangéliques. » Govan, loc. cit., p. 26. A propos de cette démocratie, Léon XII1 rappelle le côté principalement moral et religieux des questions sociales. S JJe officiis virtutum et religionis. Si des bouleversements de l'outillage et de l’atelier furent l'origine de ces questions, leur bonne solution réclame des principes de justice et de religion chez les ouvriers : la hausse des salaires n'apportera que tentations à l'ouvrier dépravé; elle requiert la tempérance, la pré­ voyance, la patience, pour une sage organisation de ses moyens et de son mode d’existence. Les catholiques doivent ainsi joindre un souci prépondérant de la mo­ ralité populaire et de la religion, à une compréhension bien avertie des intérêts économiques et matériels. La science de la charité fraternelle et de la justice sociale réclame cette subordination de la fin temporelle à une lin plus haute et non moins nécessaire. Certains actes de Pie X commentent sous forme d’instructions pratiques les enseignements démocra­ tiques de l'encyclique Graves de communi et de l’en­ cyclique sur la condition des ouvriers. Ce sont le Motu proprio sur l'action populaire chrétienne, du 18 décembre 1903, la Lettre au cardinal Svampa sto­ les démocrates chrétiens autonomes d'Italie, Ier mars 1905; l'encyclique II ferma proposito sur l’action ca­ tholique, Il juin 1905; l'encyclique Pieni l’anima aux évêques d'Italie sur l'action catholique, 28 juillet 1906. XIII. Pie X : l'encyclique Pascendi kt la démocra­ tie dans l’Église. — Au paragraphe du « théologien moderniste ». l'encyclique du 8 septembre 1907 repousse l'introduction du principe démocratique dans le gou­ vernement de l’Eglise. Elle en résume la théorie dans les termes suivants : « Nous sommes à une époque où le sentiment de la liberté est en plein épanouissement : dans l'ordre civil, la conscience publique a créé le régime populaire. Or, il n'y a pas deux consciences dans l'homme, non plus que deux vies. Si l'autorité ecclé­ siastique ne veut pas, au plus intime des consciences, provoquer et fomenter un conflit, à elle de se plier aux formes démocratiques. » Le magistère doctrinal doit lui-même se soumettre à cette évolution : « Comme ce magistère a sa première origine dans les consciences individuelles, et qu'il remplit un service public pour leur plus grande utilité, il est de toute évidence qu’il doit s'y subordonner, par là même se plier aux formes populaires. » Conséquemment, le « réformateur » moderniste inscrira dans son programme de réformes : « Que le gouvernement ecclésiastique soit réformé dans toutes ses branches, surtout la disciplinaire et la dog­ matique. Que son esprit, que ses procédés extérieurs soient mis en harmonie avec la conscience, qui tourne à la démocratie; qu'une part soit donc faite dans le gouvernement au clergé inférieur et même aux laïques; que l'autorité soit décentralisée. » Le tort de ce programme et de la théorie qui lui sert de base est de méconnaître les immuables principes de la constitution donnée à l’Église par Jésus-Christ. L'autorité ecclésiastique diffère précisément de l'auto­ rité civile en ce que ses droits lui sont conférés par Jésus-Christ, c’est-à-dire par Dieu même directe­ ment. et non par le suffrage de la multitude. C’est Jésus-Christ encore ou ses envoyés, les apôtres, les papes, qui délimitent, définissent, organisent les pouvoirs concédés à l’Église. Il n’y appartient donc à aucun inférieur, à aucun groupe de laïcs ou de clercs, d'y modifier les maximes ou les procédés de l'autorité supérieure. L’Église catholique tout entière obéit au pape comme à un véritable monarque de droit divin dans l'ordre religieux; monarque unique au monde, seul en son genre, dépositaire d’une tradition de foi et de morale qu’il ne peut altérer et qu'il commente, développe et applique dans le sens toujours maintenu de sa révélation par Jésus-Christ. Matter, L'Eglise 320 catholique, sa constitution, son administration, Paris, 1906. Mais, comme la sphère d'action de l’Église se distingue essentiellement de celle ou agit le pouvoir civil, et que celui-ci, comme l’Eglise, est autonome, souverain dans les limites de sa compétence, une même conscience humaine peut et doit pratiquer la démocratie dans l'ordre temporel et politique, ne pas l'introduire dans l'ordre religieux et se conformer dans l’Église à la constitution toute différente posée par Jésus-Christ et développée par ses mandataires ou représentants. Ce dualisme de la conscience est voulu par la nature des choses : il se fonde en dernier lieu sur la distinction de la nature et du surnaturel, de la raison et de la foi : la vie de celle-ci trouve sa règle dans la révélation, le témoignage, l’autorité ; la vie de la raison et de la nature se développe au contraire, par voie de découverte, de preuve scientifique, de libre initiative. 11 n’y a pas deux consciences dans l’homme, mais il y a des procé­ dés vitaux et des devoirs sociaux qui se diversifient, selon qu’il s’agit de la vie sociale naturelle ou de la vie sociale surnaturelle. Voir col. 291. Néanmoins, si la constitution essentielle de l’Église doit rester intangible à toute altération démocratique ou autre, le mouvement actuel de la démocratie agit directement sur les individus etsurles peuples qui sont les éléments humains de l’Église. L’éducation, l'am­ biance universelle des idées et des choses répandent une mentalité et des façons d'agir qui ne sont plus, tant s’en faut, celles des temps féodaux ou de l’ancien régime. 1° Dans l’une comme dans l'autre de ces époques pas­ sées, les évêques partageaient communément un mode d'existence aristocratique, seigneurial, princier même. Cela tenait et aux grandes propriétés, aux fiefs, dont le revenu constituait le temporel des évêchés, et aux privilèges dont jouissaient les prélats dans l’ordre poli­ tique. Taine, L'ancien régime, 16' édit., Paris, 1891, p. 16-21; cardinal Mathieu. L’ancien régime dans la province de Lorraine et Barrois, Paris, 1878, p. 110, 125 127; Sicard. L'ancien clergé, de France, t. i, Les évêques avant la Révolution, Paris, 1893. Des survivances de cet état ancien apparaissent encore en Autriche-Hongrie. Dans les pays démocratiques, États-Unis par exemple, tout privilège de grande pro­ priété et de situation politique est inconnu dans l’épis­ copat; l’évêque vit simplement comme les autres ci­ toyens, sans distinctions officielles, mais jouissant d’un respect proportionné à la double estime de sa mission religieuse et de sa valeur morale personnelle. Félix Klein, Aupays de la vie intense, Paris, 190i, p. 96 sq., 155 sq., 218 sq., 334 sq. 2» Cette simple vie dans le droit commun modifie aussi bien lerecrutemenl des dignitaires ecclésiastiques. Aux temps de la féodalité et de l'ancien régime, les bénéfices ecclésiastiques constituaient des situations enviées à proportion de leur richesse et de leurs pri­ vilèges politiques. Ils se distribuaient en majeure par­ tie à des ecclésiastiques gentilshommes, dont la famille trouvait là un bon établissement de ses cadets. Elle se l'assurait même d’oncle en neveu, tel bénéfice devenant comme l’apanage de telle maison. C'est un fait reconnu, que la disparition de ces privilèges déter­ mina un recrutement de l’épiscopat moins exclusif, plus largement populaire. 3“ Les relations des évêques avec leurs prêtres s'en ressentirent : l’évêque, grand seigneur de naissance et de situation, tendait, par la force des choses,à maintenir les distances entre lui et son « bas clergé » roturier, malgré les édifiants et les humbles prélats qui don­ nèrent maintes fois de beaux exemples contraires. Mais de nos jours les évêques d'Amérique, sortis du peuple et vivant au milieu de lui, sans distinctions 321 DÉMOCRATIE — DÉMON DANS LA BIBLE ET LA THÉOLOGIE JUIVE aristocratiques, sont plus naturellement, plus simple­ ment en communication avec leurs prêtres; d’autant plus, que la grande République d’Üutre-Mer ne connaît guère les formes bureaucratiques et protocolaires, les­ quelles, ailleurs, se dressent encore, ainsi qu’une sur­ vivance d'ancien régime, entre les chefs et les subor­ donnés. 4° Le contact avec les laïcs se modifie encore pro­ fondément pour le clergé tout entier, partout ou le mouvement social démocratique a provoqué, obtenu, accepté le concours du prêtre aux associations popu­ laires. Tandis que le clergé allemand, dans la première moitié du XIXe siècle, vivait ou végétait sous la tutelle oureaucratique, étranger aux questions nouvelles de justice que soulevaient les temps nouveaux de l’indus­ trie, depuis Ketleler, le clergé d’Outre-Rhin s’est fait le conseiller, l’initiateur, l’auxiliaire du paysan et de l’ouvrier à la pratique opportune bienfaisante, univer­ selle de l'association économique ou professionnelle sous les formes les plus diverses. Georges Goyau, Ketteler, Paris, 1907. Aristocrate de naissance, Ketleler avait compris les exigences nouvelles des temps. « Mon âme tout entière, écrivait-il, est attachée aux formes nouvelles, que les vieilles vérités chrétiennes créeront dans l’avenir pour les rapports humains. » Kannengieser, Kelteler et l'organisation sociale en A llemagne, Paris, 1893. Voir Allemagne, Les œuvres socialesel cha­ ritables des catholiques allemands, t. i, col. 817 sq.; Goyau, L’Allemagne religieuse : le catholicisme, 2 vol., Paris, 1905. 5° A mesure, enfin, que la pratique normale de la démocratie s’organise dans un peuple, par le moyen de l’autonomie communale, syndicale et professionnelle, ! >cale et provi nciale, les œuvres religieuses y recrutent des hommes mieux préparés à entourer le clergé d’un concours actif, intelligent, pratique et ordonné. Sous ce rapport, les traditions bureaucratiques, centralisa­ trices à l’excès de l’État français, ont malheureusement desservi l’Église de France depuis longtemps; car, sous ce régime d’État, les citoyens ne connaissent guère dautre alternative que celle de la passivité résignée ou de la critique frondeuse. L’antithèse s’établit, vio­ lente, entre l'autorité et ses sujets, carceux-ci la rendent largement responsable de tout ce qui les mécontente, par sa faute ou non. Dans les milieux où, au contraire, les citoyens savent eux-mêmes s’unir, se discipliner et agir pour des tins communes, le concours des laïcs aux o uvres sociales et religieuses sera de meilleure qualité. Alors, sans altérer le moins du monde les intangibles principes de la .hiérarchie catholique, la formation démocratique de l’homme et du citoyen ne s’achèvera ; is sans apporter son contingent de forces morales aux oeuvres collectives du chrétien et du catholique. Si, de nos jours, la providence permet l'accession croissante des multitudes au pouvoir, avec l’universelle préoccu­ pation de lois et d’institutions qui améliorent la viepo: ilaire, ce n’est pas sans prédestiner ces deux fins de lu démocratie, déjà honnêtes en soi, à promouvoir des ns morales et religieuses plus hautes encore. Comme croyants, nous sommes portés â le croire, comme théolog -ns, nous le concluons des principes certains de notre toi en la providence. Si du chaos social et politique des invasions barbares, des aristocraties, des bourgeoi- es sont issues, avec les ressources dame que le rist a utilisées pour son Église et surélevées pour leur plus grand bien, nous ne devons pas moins espé­ rer du chaos où se dégagent progressivement, parmi nous, les aspirations et les groupements de la démocratie. Cf. H. Delassus, L’encyclique Pascendi et la ocralie, Lille, 1908. B. Schwalm. DÉMON. Ce nom, qui désigne dans le langage ecclésiastique un ange déchu, est la transcription franDICT. DE T1IÉ0L. CATHOL. 322 çaise des termes grecs δαίμων et δαιμώνιον. Δαίμων, dont l’étymologie est incertaine, est, en grec, un terme très complexe, étant données la multiplicité et la variété des acceptions dans lesquelles il a été employé et dont les nuances sont parfois difficiles à saisir. Ainsi Ho­ mère a désigné par ce mot la divinité en tant qu’elle exerce une influence bienfaisante ou funeste. Tandis que, pour lui, 0εός est la personnalité divine elle-même, δαίμων représente une puissance secrète, indéfinissa­ ble, â laquelle tous les dieux participent et par laquelle ils font sentir à l'homme leur supériorité. Quand l'in­ fluence exercée est favorable, le δαίμων remplit en quelque sorte le rôle de la providence; mais le plus souvent, cette action est funeste et Homère appelle δαιμόνιος un homme frappé par une puissance surna­ turelle. En beaucoup de passages, δαίμων est simple­ ment synonyme de 0εός. Par conséquent, pour lui, les δαιμόνες sont les puissances divines s’occupant des destinées des mortels. Mais, pour Hésiode, ce sont des êtres intermédiaires entre les dieux et les hommes, chargés de fonctions qu’Homère altribuait aux dieux. Tels étaient les héros de l’âge d'or, devenus les gardiens souterrains des mortels, ou des personnifications soit des vertus et qualités morales, soit des forces cosmi­ ques, mêlées très intimement à la vie des hommes. Δαίμων a désigné aussi la destinée, τυχή. Le démon a encore joué le rôle de protecteur personnel ou d’esprit malfaisant, attaché à un homme qu'il accompagne pendant la vie, dont il dirige les pensées, les désirs et les inclinations. On connaît assez le démon de Socrate. Lélut. Du démon de Socrate, in-8», Paris, 1856. Plu­ tarque a reconnu aussi dans les démons des êtres in­ termédiaires entre les dieux et les hommes et partici­ pant à la fois à la nature divine et à la nature humaine. Ils sont les serviteurs des dieux, accomplissent des actions que la sublimité de ceux-ci leur interdisait de faire et répandent sur les hommes les bénédictions et les châtiments des dieux. H y a de bons démons et de mauvais démons. Ces derniers, véritablement malfai­ sants, produisent ce qu’on a attribué aux dieux de mé­ chant et d'indigne. De defectu oraculorum, c. xn; De Isid. et Osir., c. xxvi. Cf. Daremberg et Saglio, Diction naire des antiquités grecques et romaines, v» Daemon, Paris, 1892, t. n, p. 9-19 : Chantepie de la Saussaye, Manuel d’histoire des religions, trad, franç., Paris, 1904, p. 509, 514, 536, 656. Les deux mots grecs δαίμων et δαιμώνων n'ont désigné des anges déchus que dans la version des Septante, dans le Nouveau Te - amentet dans la langue ecclésiastique. En passant dans le grec hellénistique des Juifs et des chrétiens, ils ont donc pris une acception nouvelle, étrangère â leur si­ gnification primitive, quoique présentant avec elle une certaine analogie. C’est dans l’acception juive et chré­ tienne d’anges déchus qu'il sera parlé ici des démons. Nous étudierons successivement les démons: l’dans la Bible et la théologie juive; 2» d’après les Pères; 3° d’après les scolastiques et les théologiens posté­ rieurs; 4° d’après les décisions officielles de l’Église. I. DÉMON DANS LA BIBLE ET LA THÉOLOGIE JUIVE. — I. Dans l’Ancien Testament. Π. Dans le monde juif postérieur. III. Dans le Nouveau Testament. I. Dans l’Ancien Testament. — Comme on a pré­ tendu que la doctrine juive sur les démons avait subi, après la fin de la captivité de Babylone, l'influence perse, il importe de distinguer ce que les Israelites pensaient des esprits mauvais jusqu’à l'exil et à partir de l’exil. 4« Avant l’exil. — Dans les plus anciens livres bi­ bliques, il n’est pas explicitement question des anges déchus. Cependant, il y est fait mention de puissances malfaisantes et d'esprits mauvais. Dans le récit de la chute de nos premiers parents, intervient un serpen'.IV. - 11 323 DÉMON DANS LA BIBLE ET LA THÉOLOGIE JUIVE Ce n’est certes pas un simple animal, mais bien un esprit méchant et malveillant, qui, sous la forme ou l'apparence d’un serpent, tenle Eve, lui suggère l’idée de désobéir au précepte de Dieu et l’amène, elle et Adam, à manger du fruit défendu. La manière d'agir de cet animal cauteleux trahit un être supérieur, spi­ rituel et invisible, qui pousse au mal, et la sentence divine contre le tentateur atteint cet être fourbe et dissimulateur plus que l’animal, dont il avait pris la forme. Gen., m, 13-15. Dans tout ce récit, le serpent est un prête-nom et un porte-parole de celui qui sera appelé plus tard le diable. P. Lagrange, L'innocence et le péché, dans la Revue biblique, 1897, t. vt, p. 350, 365-366. Cf. F. de Hummelauer, Comment. in Gene­ sim, Paris, 1895, p. 150-151, 158-159; G. Hoberg, Die Genesis, 2« édit., Fribourg-en-Brisgau, 1908, p. 44-51. Cette intervention du serpent pour expliquer la dé­ chéance de l'humanité est exclusivement propre à la Genèse; elle n’a son pendant dans aucun mythe ancien relatif à la destinée de l’humanité primitive. Il n’y en a aucune trace dans le mythe babylonien d'Adapa, dans lequel quelques mylhographes ont prétendu découvrir l’origine du récit jéhoviste de la création. Le serpent ne remplit qu’un rôle secondaire dans le mythe d’Étana, et s'il se venge, c’est contre l’aigle qui avait conçu le projet de manger ses petits; il ne fait rien relativement à l'homme. P. Dhorme, Choix de textes religieux assyro-babyloniens, Paris, 1907, p. 148-181. Si le ser­ pent intervient, dans les mythes de différents peuples, pour représenter une puissance mauvaise, on ne le trouve jamais mêlé à la perte de; la félicité première de l’humanité. Les exemples, cités par F. Lenormant, Les origines de l'histoire, 2e édit., Paris, 1880, t. 1, p. 98-106; Histoire ancienne de l’Orient, 9« édit., Paris, 1881, t, p. 39-41, n'ont point d’analogie avec le récit biblique de la chute, et si le serpent des Iraniens, Agrâ Mainjou, incarne en quelque sorte le mal, s’il a quelque rapport avec le serpent de l’Éden, c’est très probablement parce qu'il en est dérivé par imitation. Les documents persans ne sont pas aussi anciens que le croyait Lenormant, et la dépendance entre la Bible et l’Avesta est l’inverse de ce que l’on prétendait autre­ fois. P. Lagrange, loc. cil., p. 350, 373, 377. Le serpent tentateur reste donc exclusivement propre à la tradi­ tion israélite. Moïse, qui avait parlé du serpent de façon â faire reconnaître plus tard en lui l’esprit tentateur ou le diable, ne le mentionne plus dans le reste du Pentateuque. On a pensé que ce silence était intentionnel, que Moïse, pour maintenir plus aisément dans l'esprit de son peuple l’idée monothéiste, s’est tu sur l’existence d’êtres spirituels déchus, de peur que les Israélites, entraînés par les conceplions des peuples voisins sur des dieux malfaisants, ne se soient représenté, à côté du Dieu tout-puissant et bon, des êtres spirituels et invisibles, voulant le mal et capables de contrecarrer les volontés divines et de travailler dans le monde à l’encontre des desseins de Dieu. Chez les Babyloniens en particulier, les démons étaient toujours prêts à mal faire et ne pensaient qu'au mal. Aussi, une partie de la religion consistait-elle à se les rendre favorables ou à écarter leurs attaques par des incantations et des pra­ tiques magiques. Lenormant-Babelon, Histoire an­ cienne de l’Orient, 9« édit., Paris, 1887, t. v, p. 194-214; Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient classique, Paris, 1895, t. i, p. 630-636; Chantepie de la Saussaye, op. cil., p. 133, 134; P. Lagrange, Études sur les religions sémitiques, 2e édit., Paris, 1905, p. 223. C’est pourquoi le législateur hébreu interdit si sévèrement toutes les formes de la magie. Exod., xxn, 18; Lev., xx, 6; Deut., xvm, 9-11. Les plus anciens livres de la Bible hébraïque, pour la même raison sans doute, parlent rarement des 324 esprits mauvais ou démons. On doit voir cependant l'un d’eux dans l’esprit mauvais qui tourmentait Saül, quand l’esprit du Seigneur l’eut quitté. I Sam., xvt, 14, 15. Mais cet esprit ne parait pas indépendant de Dieu; il est présenté comme envoyé par Dieu lui-même pour agiter le roi coupable; on l'appelle même «l'esprit mauvais de Jéhovah ». I Sam., xvt, 16, 23; xvm, 10; xix, 9. C’est Dieu encore, qui, entouré de toute l’armée des cieux, permet à un esprit de mensonge de tromper les faux prophètes d’Achab, et met lui-même sur leurs lèvres cet esprit de mensonge qui les fait parler. I (III) Reg., xxn, 19-23; II Par., xvm, 18-22. Ces esprits n'agissent donc que par la volonté divine. Ce ne sont pas des êtres malfaisants par leurnature etleur volonté propre; ils sont des agents, subordonnés à Dieu et n’exécutant le mal que parce qu’il le leur commande ou leur en laisse la liberté. On peut rapprocher de cette conception le rôle attri­ bué à Satan dans le livre de Job. Cet écrit, qui est probablement antérieur â la captivité, relléte les idées anciennes des Israélites sur le démon. Satan, nommé pour la première fois dans la Bible, est un être sur­ humain, comme les anges au milieu desquels il parait, agent du mal, mais dans une absolue subordination à Jéhovah. Bien qu'il soit envieux du juste Job et veuille éprouver sa vertu par le malheur, il ne peut agir qu’avec l’autorisation divine. Il a besoin d'une permis­ sion, sinon même d’une délégation du Seigneur. Son action est strictement limitée à la volonté de Dieu, qui permet d'abord d’attaquer son serviteur exclusivement dans ses biens, et pas en sa personne, Job, i, 6-12, puis dans sa personne, en sauvegardant toutefois sa vie, n, 1-7. Si Satan n’apparait pas ici comme un esprit mau­ vais par essence, il se montre malfaisant et tentateur. Ce rôle de tentateur envers l’homme verlueux, en vue de le détourner de Dieu, le rattache manifestement au serpent de la Genèse. D'ailleurs, son nom, Satan, employé ici avec l'article, haSSâtàn, dérive du verbe Satan, « dresser des embûches, persécuter, être adver­ saire. » Ce n’est peut-être pas encore un nom propre, mais plutôt un nom de qualité, désignant un être mal­ veillant, rusé, tendant des pièges et adversaire des hommes justes. Ce ne serait que plus tard qu’il serait devenu le nom propre du démon. Il a été traduit en grec par οίαβολος, signifiant étymologiquement « celui qui se met en travers », mais ayant ordinairement le sens d’ennemi, d'adversaire, et spécialement d'accusa­ teur et de calomniateur. Si le Satan de Job ne désigne pas expressément le prince des démons, il ne convient pas non plus à un adversaire indéterminé ; c'est un ange mauvais, ennemi de l'homme, dépendant de Dieu, et n'étant pas par conséquent une puissance du mal, essentiellement opposée à Dieu et représentant dans le monde le principe mauvais. La doctrine monothéiste d’Israël écartait toute idée dualiste et considérait les esprits mauvais comme inférieurs à Dieu et soumis à sa volonté, même dans l'exercice de leur malice et l’accomplissement de leurs desseins malveillants. Bien comprise, l’idée de ces esprits ne faisait courir aucun danger au monothéisme israélite et ne portait pas les Hébreux à déifier Satan et à en faire, en face de Dieu, principe du bien, le principe du mal. Ces fails montrent la fausseté du sentiment de quel­ ques critiques, qui ont prétendu à tort que les Hébreux n’avaient eu la notion distincte du démon qu'après la captivité, à la suite de leurs rapporls avec les Perses, à qui ils auraient emprunté l'idée du prince des démons et le nom de Satan. La connaissance d’esprits mauvais est, chez eux, bien antérieure à la captivité. Nous allons voir si elle s’est développée à partir de la capti­ vité sous l’influence des doctrines étrangères, et notam­ ment des Perses et des Grecs. 2° A partir de la captivité. — 1. Dans les livres ca­ 325 DÉMON DANS LA BIBLE ET LA THÉOLOGIE JUIVE noniques. — Le livre de Tobie nomme le démon Asmodée, qui avait tué les sept premiers maris de Sara, fille de Raguel, m, 8; vi, 14; vu, 11 ; vin, 12. Lejeune Tobie, en épousant Sara, échappa au même sort, grâce aux moyens de préservation que lui avait suggérés l'ange Raphaël, son guide, vi, 5, 8, 16-19; vin, 2; xn, 3, 14. Raphaël saisit le démon et le relégua dans le désert de l’Égypte supérieure, vin, 3. Plusieurs cri­ tiques ont prétendu qu'Asmodée avait été emprunté par les Juifs au mazdéisme, que son nom et son rôle venaient de la Perse. Asmodée, Esmadai, Άσμοδαίος, ne serait que la transcription de Aêshma-daêva, le dé­ monde la concupiscence, une sorte de Cupidon, nommé plusieurs fois dans l'Avesta comme le plus dangereux de tous les démons. F. Lenormant, Les origines de l'his­ toire, 2e édit., Paris, 1880, p. 325-327. En réalité, l'Avesta ne connaît que Aêshma et n'a pas une seule fois la forme complète Aêshma daêva. Le Bundehesh a bien le nom pehlvi Aêshmshêdâ, qui suppose une forme avestique Aêshma-daêva. Mais l’histoire de Tobie est antérieure de plusieurs siècles à tous les livres pehlvis, et les spécialistes conviennent que l’iranien daêva n’aurait pu devenir dai en hébreu. D’ailleurs, VAëshma avestique n’est pas le démon de la concupiscence; il est partout le démon de la colère et de la violence. Son attribut principal est une lance sanglante. Enfin, aucun déva iranien n’eût aimé une femme. Le démon Asmodée du livre de Tobie n’est donc pas un emprunt iranien. C’est un esprit mauvais et malfaisant, dont les maléfices ont été déjoués par un procédé magique, indiqué à Tobie par l'ange Ra­ phaël. Pour la plupart des commenlateurs, la reléga­ tion de ce démon dans le désert de l'Égypte supérieure signifie seulement que l’ange l’éloigna et le mit dans l’impossibilité de nuire à Tobie. Voir Dictionnaire de la Bible de M. Vigoureux, t. t, col. 1103-1104. Nous verrons plus loin que pour les Juifs les démons habi­ taient spécialement dans les déserts. La mention d'Asmodée dans l'histoire de Tobie ne reflète peut-être qu’une tradition populaire, dont il n’y a pas d’autre trace dans la Bible, mais qui a été singulièrement déve­ loppée par les Juifs talmudistes et cabalistes, tandis que la tradition chrétienne n’en a tenu à peu près au­ cun compte. Satan est nommé quatre fois dans les livres posté­ rieurs à la captivité. Tandis que le récit de II Sam., xxvi, 1. attribue à la colère divine contre Israël le projet que David conçut de dénombrer son peuple, le récit paral­ lèle de I Par., xxi, 1, le rapporte expressément à Satan, qui apparaît comme l'instigateur de cette faute du roi et comme la cause de la peste, infligée par Dieu â Israël en punition. L’épreuve que Dieu avait permise dans sa colère fut donc considérée plus tard comme ayant été provoquée par Satan, l’ennemi de Dieu et de son peuple Israël. F. de Hummelauer, Commentarius in Paralipomenon, Paris, 1905, t. I, p. 307-308. Dans une vision, le prophète Zacharie, ni, 1, 2, vit le grandprêtre Josué ou Jésus debout devant l'ange de Jéhovah. Satan se tenait â sa droite pour s’opposer à lui; mais Jéhovah ou son ange dit à Satan : « Que Jéhovah te réprime, Satan; oui, qu’il te réprime, lui quia fixé son choix sur Jérusalem. » Selon la meilleure inter­ prétation de cette vision, Satan accompagne le grandprèlre devant le tribunal de l’ange du Seigneur; il i accuse, non pas d’une faute personnelle, mais des griefs que les anciens prophètes avaient reprochés au sacerdoce Israelite. Par leurs prévarications propres, les prêtres avaient attiré sur Juda leschâtimentsdivins et en particulier la captivité à Babylone. Satan, l’ad­ versaire de Juda, renouvelait au tribunal divin cette ancienne accusation et voulait par là s’opposer à la instauration du suprême sacerdoce. II remplit donc le role d'accusateur devant le juge. Loin d'écouter son 326 accusation, Dieu réprima l’accusateur. Satan cherche donc en vain à provoquer le ressentiment de Jéhovah contre le grand-prêtre. Dieu a pardonnéà Juda et sauvé Jérusalem de l’incendie, et Satan est débouté de sa plainte. J. Knabenbauer, Commentarius in prophetas minores, Paris, 1886, t. Il, p. 248-249. Marti a prétendu que Satan (selon lui, il serait une création de Zacharie), serait la personnification idéale de la voix accusatrice de la conscience qui s’élève contre le retour des faveurs divines. Dodekaprophelon, Tubingue, 1904, p. 408. No­ wak lui a emprunté cette idée. Die kleinen Propheten, 2' édit., Gœttingue, 1903, p. 352-353. Zacharie n’a pas créé le personnage de Satan, car il lui aurait donné un nom signifiant directement accusateur. 11 a trouvé ce nom, déjà employé avant lui; il l’a adopté et il l’a pré­ senté avec l'article haSSâldn, pour faire jouer dans la scène actuelle, au personnage ainsi nommé, le rôle d'ac­ cusateur de Jésus. Il le voit à côté de l’ange de Jéhovah, vraisemblablement l’ange protecteur de Juda, non comme une simple personnification de la conscience accusatrice, mais bien plutôt comme un ange mauvais, subordonné à Dieu, se bornant à accuser, et rejeté par le juge, à qui il a recours. A. Van Hoonackcr, Les douze petits prophètes, Paris, 1908, p. 605-607. Dans l’Ecclésiastique, xxi, 30, on lit : « Lorsque l'impie maudit le diable, τον σζτανάν (le texte original de ce verset n'a pas été retrouvé), il se maudit lui-même. » Il s’agit du diable plutôt que d’un adversaire ordinaire, et le sens semble être que l’impie, en maudissant celui qui l'a tenté et l'a poussé dans son impiété, se maudit lui-même, puisque c’est par sa propre volonté qu'il s’est laissé séduire et tromper et qu’il est tombé dans l’impiété. J. Knabenbauer, Ecclesiasticus, Paris, 1902, p. 243-244. Enfin, Sap., Il, 24, le diable est celui qui, par envie, a introduit la mort dans le monde. Satan est ainsi nettement identifié avec le serpent, qui a sé­ duit nos premiers parents et attiré sur eux le châti­ ment de la mort corporelle. Gen., ni, 19. Cf. Smend, Lehrbuch der alttestamenllichen Beligionsgeschichte, 2e édit., Fribourg-en-Brisgau, 1899, p. 402-103, 454; B. Stade, Diblische Théologie des Alten Testaments, Tubingue, 1905, t. i, p. 327-328. 2. Dans la version des Septante. — Les premiers traducteurs grecs qui ont toujours rendu le nom pro­ pre Satan par διάβολος, ont, sous l’influence des idées grecques, vu des anges mauvais en des passages où le texte original n'en parlait pas, et ont traduit par le mot δαίμων différents noms hébreux dont le sens est moins clairement déterminé. Leur traduction est l'indice des idées courantes de leur temps dans le mi­ lieu juif où ils vivaient. Mais ces idées, pour avoir été adoptées par des Juifs hellénistes, ne sont pas entrées par le fait même dans le domaine de la révélation divine, quoiqu’elles aient la prétention d'expliquer les livres inspirés. Ces traducteurs avaient rendu benë ha-èlohim, Gen., vi, 2, υίοί τον Οεοΰ. Mais quelques manuscrits présen­ taient la variante : άγγελοι τον Οεοΰ,et cette leçon paraît avoir été, au moins à une certaine époque, la plus répandue. Cf. Holmes, Velus Testamentum cum variis lectionibus, Oxford, 1798, t. i. Il en résultait que des anges, séduits par la beauté des filles des hommes, se seraient unis à elles et auraient procréé des géants. Comme les anges sont nommés fils de Dieu, Job, l, 6; n, 1 ; Ps. xxvHi, 1 ; i.xxxix, 7; Dan., ni, 9, beaucoup de critiques en ont conclu que la traduction « les anges de Dieu » était littérale, et que les benë ha-êlohim étaient réellement, dans la Genèse, des anges déchus. Mais l’incorporéité des anges n'autorisant pas la pos­ sibilité d’un pareil commerce, ils ont pensé que le récit biblique avait conservé la trace d'un mythe païen, reçu dans les milieux populaires du judaïsme. F. Le­ normant, Les origines de l'histoire, t. 1, p. 291-330. 327 DÉMON DANS LA BIBLE ET LA THÉOLOGIE JUIVE L’abbé Robert, pour les mêmes raisons, a supposé que le récit primitif, qui ne parlait que de l’alliance des Séthites avec les filles des Caïniles, avait été altéré, sous l'influence du mythe populaire, par l’insertion des fils de Dieu s’unissant aux filles des hommes. Les fils de Dieu et les filles des hommes, dans la Revue biblique, 1895, t. tv, p. 341-348, 528-535. Ces conclu­ sions ne s'imposent pas. Quoique l'expression « fils d’Élohim » dans le livre de Job et dans les Psaumes cités désigne certainement les anges, il ne s'ensuit pas qu'elle ait ce sens dans le récit de la Genèse. Le contexte, en effet, ne convient qu’à des hommes et nullement aux anges, dont le livre biblique n’avait pas encore parlé. Il n'est question que de l’accroissement de l'humanité sur terre. Cette humanité, accrue par l'union des fils de Dieu avec les filles des hommes, n’est que chair, n’a que des sentimenls charnels. Aussi, en punition, Dieu qui ne veut pas laisser mépriser sur terre le souffle de vie dont il a animé les humains, le retirera de ces générations charnelles et abrégera leur vie, qui sera réduite à 120 ans. Le châtiment n’atteint donc que des hommes, seuls visés dans tout le récit. Les anges n’y apparaissent que dans l’hypothèse que l'expression « fils d’Élohim » ne peut absolument dési­ gner qu'eux. Or, tous les traducteurs juifs de la Genèse ont écarté les anges. Aquila a traduit : οι υίοι των 0εών; Symmaque, ulot τών ΐυναστευόντων ; et Théodotion : υίο: τον θεόν. Dom de Montfaucon, Hexapla, P. G., t. xv, col. 188-190; Field, Origenis Uexaplorum quæ supersunt, Oxford, 1875, t. t, p. 22. Le targum d’Onkelos rend l’expression hébraïque par les « fils des puissants » ou des grands. De plus, suivant le texte hébreu, les géants, qui sont des hommes de renom, ne sont pas tous issus de l'union des fils de Dieu avec les filles des hommes; ils existèrent à la même époque, ils existèrent encore après, et quelques-uns naquirent peut-être des unions précédemment racon­ tées. En tout cela, il n’est question que d’humains, et on peut penser très légitimement que les fils de Dieu étaient des descendants de Seth qui épousèrent les filles des Caïnites. M. Hoberg, Die Genesis, 2« édit., Fribourg-en-Brisgau, 1908, p. 75, interprète cette ex­ pression dans le sens de « hommes pieux ». Quoi qu'il en soit, le récit original ne mentionne pas les anges ni leur commerce charnel avec des femmes. Voir F. de Ilummelauer, Commentarius in Genesim, Paris, 1895, p. 211-219; Dictionnaire de la Bible de M. Vigouroux, t. Il, col. 2255-2257. Les Juifs, dans leur contact avec les Grecs, ont connu les unions des dieux païens avec des femmes, et parce que les lecteurs grecs de la Ge­ nèse savaient que les benê ha-élohim désignaient ailleurs les anges de Dieu, ils ont donné ce sens à celte expression du récit génésiaque et ont introduit parmi leurs coreligionnaires l’idée du mariage des anges avec des femmes el de l'origine des géants, idée qui devrait recevoir, nous le verrons, de nouveaux déve­ loppements. Mais elle était étrangère à la pensée des anciens Hébreux. Toutefois, les premiers traducteurs grecs ont vu des démons en beaucoup d'autres passages de l’Êcriture, dans lesquels il est parlé de tout autres êtres. Ainsi ils ont fait des démons : 1. des ie'irim, qui désignent ou bien des boucs, c’est-à-dire de ces animaux honorés comme dieux en réalité ou en images. Lev., xvn, 7; II Par., xi, 15; ou bien des satyres, semblables à des boucs sauvages, vivant au désert, Is., χιιι, 51; xxxiv, 14; 2. des Sêdim, ou « puissants », des idoles, pareilles aux be'dlim, seigneurs ou dieux, Deut., xxxn, 17; Ps. cvi (cv), 37, dans lesquels beaucoup de critiques modernes reconnaissent les sedis ou génies babyloniens; 3. des 'èlilim, des choses vaines, c'est-à-dire encore des idoles, Ps. xcvi (xcv), 37; 4. des jyyïm, animaux sauvages, ls., xxxiv, 14; 5. d'ydsûd, ce qui dévaste, Ps. xc (xci), 328 6. Le texte grec de Baruch, iv, 7. 35, parle des démons dans un contexte, où il est question des idoles ou d'animaux sauvages habitant au milieu des ruines. Nous ignorons quels étaient les mots hébreux ainsi traduits. Cf. J. Knabenbauer, Commentarius in Da­ nielem prophetam, Lamentationes et Baruch, Paris, 1891, p. 491, 497. Les traducteurs grecs ont vu encore des anges mauvais, Ps. l.xxvii (lxxviii), 49, dans un passage où le texte original parle seulement d'anges de malheur, qui sont probablement des bons anges char­ gés par Dieu de châtier les coupables. IL Dans le monde juif postérieur. — 1° Dans les livres apocryphes. — La démonologie, qui était déjà en voie de se développer lorsque la Bible hébraïque fut traduite en grec, prit des accroissements très considé­ rables dansla littératureapocryphedujudaïsme. Comme elle a été connue et partiellement acceptée par les Pères de l’Église, et comme, d'autre part, on prétend qu’elle a inllué même sur certains écrivains du Nouveau Testa­ ment, il importe de l'exposer sommairement. Le livre éthiopien d’Ilénoch, qui comprend des éléments de di­ verse nature, échelonnés du second tiers du u« siècle jus­ qu’à l'an 64 avant Jésus-Christ, reproduit aussi des tradi­ tions différentes sur les démons ou les anges déchus. Bien que les anges, esprits immortels, n'aient pas eu besoin de s’unir aux femmes sur la terre, pour se perpétuer, xv, 4-7, F. Martin, Le livre d’Ilénoch, Paris, 1906, p. 4041, cependant deux cents veilleurs, sous les ordres de Semyaza, selon une tradition, vi, 3, p. Il, ou d’Azazel, suivant une autre, x, 4; χιιι, I. 2, p. 22, 31, ont été sé­ duits par la beauté des femmes. Descendus sur le som­ met de l’Hermon, avec leurs chefs de dizaines, dont 18 sont nommés, vi,7, p. 12 (autre liste de 21. i.xix, 2, p. 149-150), ils prirent des femmes et en eurent des géants, qui opprimèrent les hommes et se dévorèrent entre eux, vi-vii, p. 10-15. Ils révélèrent à leurs femmes les secrets éternels, découvrirent aux hommes les arts et leur apprirent toute impiété, νπ, 1 ; vm; ix. 6-8; xvi, 3, p. 14, 15-17, 21, 45. Les âmes de ceux qui avaient été opprimés par les géants les accusèrent, tx, 3, 10, etc., p. 18, 21, et malgré l’intervention d’Hénoch, χιιι; xiv, p. 31-33, 34-35, Dieu condamna les anges déchus, d’aboid à des châtiments temporels, la perte de leurs enfants, x, 9-12, 15; xiv, 6, p. 24-25, 26,35, et à une étroite captivité loin du ciel, x, 5, 12; xiv, 5; xxi, 10, p. 23, 25-26, 35, 37, puis, à partir du jugement dernier, au supplice éternel, dans l’abîme de feu, x, 6, 13, p. 23, 26. Cependant une autre tradilion suppose que, du lieu où ils sont réunis, ces esprits peuvent prendre toute espèce de formes et tromper les hommes jusqu'au jugement dernier, xix, 1, p. 33. Ailleurs, lxvii, 4-13, p. 143-146, ils sont condamnés au supplice des eaux brûlantes, qui communiquent leur chaleur aux sources thermales. Dans le Livre des songes, les anges déchus sont comparés à des étoiles descendues des cieux, qui se changent en taureaux et ont des relations coupables avec les génisses, c’est-à-dire les filles des hommes, xxxvi, p. 200-201. Un archange fidèle les saisit, les lie l. et les jette dans un abîme sous la terre, i.xxxvm, 202203. Au jugement dernier, ils seront précipités dans un abîme de feu, xc, 21, 24, p. 230-231. Celte tradition connaît d’autres anges coupables : les 70 anges ou pas­ teurs à qui Dieu avait confié le soin de veiller sur Israël à partir de l'invasion assyrienne, et qui, ayant été infidèles â leur mission, seront condamnés, au juge­ ment dernier, à parlager le supplice éternel des étoiles tombées, xc, 23, 25. p. 231. Quant aux géants, les es­ prits sortis de leurchair, à leur mort, sont demeurés sur terre; ce sont des esprits mauvais, qui attaqueront les hommes jusqu’au jugement, xv. 8-12; xvi, 1, p. 41-44. Les hommes les adorent sous l’image d’idoles, comme ils adorent les démons, xctx. p. 261. à l'instigation des anges déchus, xix, 1, p. 53; cf. p. 46, note. Les tradi- 329 DÉMON DANS LA BIBLE ET LA THÉOLOGIE JUIVE lions du Livre des paraboles, xl, 7, p. 87, et d’une apo­ calypse de Noé, l.XV, 6, p. 139, parlent des satans. Ce sont des esprits méchants, qui ont entraîné les hommes au mal, liv. 6, p. 110, et les accusent devant Dieu. Ils sont chargés de châtier les coupables etsont appelés les anges du châtiment, lui, 3, p. 108; préparent les ins­ truments de Satan, fouets et chaînes de fer pour les rois et les puissants de la terre, lvi, 1 ; i.xii, 11 ; ι.χιιι, 1 ; i.xvi, 1. p. 112, 133. 134, 141. Ces satans différent des anges déchus et des géants, car ils ne sont pas voués aux tourments de l'enfer et peuvent se présenter au ciel devant le Seigneur. Ils existaient avant la chute des anges qu’ils ont provoquée. Leur chef est Satan; les veilleurs ont préféré son service à celui de Dieu. Il représente donc un pouvoir hostile au Seigneur, bien qu'il dépende de lui, puisque ses subordonnés exé­ cutent les sentences divines. F. Martin, op. cil., p. xxvmxxxi. Cf. Robert, dans la Revue biblique, 1895, t. iv, р. 366-373, 539-545. Voir aussi, t. I, col. 1480-1481. Le livre slave des Secrets d’Hénoch, qui est de la fin du i" siècle ou du commencement du n» siècle de notre ère, parle aussi de deux sortes d'anges coupables. Au second ciel, c. vu, il y a des ténèbres plus sombres que celles de la terre, et dans ces ténèbres des prisonniers qui sont gardés pour le dernier jugement. Ce sont les anges qui n’ont pas obéi aux préceptes de Dieu, qui ont pris conseil de leur volonté propre et qui, ayant péché avec leur prince Satanail, ont été relégués du 5e ciel, où ils devaient être, dans les ténèbres du 2' ciel. Ils sont plongés dans la douleur et ne cessent de pleurer. Ils demandent à llénoch d’intercéder pour eux auprès de Dieu ; mais llénoch s’en défend. Leurs frères, demeurés fidèles, restent, depuis la faute des coupables, tristes et désolés, ils ont cessé de louer Dieu. Trois de ces anges, relégués au second ciel, descen­ dirent sur l’Hennon. s’unirent à des femmes et don­ nèrent naissance aux géants. En punition de cette faute, ils furent condamnés à habiter sous terre jusqu'à la lin du monde. llénoch les a vus dans leur prison et a vainement intercédé auprès de Dieu en leur faveur, с. xviii. Le chef des anges désobéissants avait voulu mettre son trône au-dessus des nues et égaler Dieu en puissance, c. xxix. Devenu Satan et l’esprit mauvais des régions inférieures après qu’il eut quitté les cieux, il voulut déranger l’ordre établi par Dieu, parce qu’il voyait que tout sur la terre était soumis à l’homme. Bien qu’il eut changé de nature, il conservait l’intelli­ gence du bien et du mal. Satan trompa Ève, et Dieu le maudit à cause de son ignorance, c. xx.xn. Voir t. t, col. 1482-1484. Le Livre des jubilés, composé vers le milieu du t” siècle de notre ère. m. 17 sq., raconte la tentation d’Eve par le serpent, et il la place au I7pjour du 2e mois de la 8' année après la création. A la 3e semaine de la 6' année du 10e jubilé, les anges gardiens descendirent sur terre pour apprendre aux hommes le droit et la justice, tv, 15. Au 25e jubilé, du temps de Noé, quand les hommes se furent multipliés et qu’ils eurent des lilies, les anges de Dieu virent qu elles étaient belles, -·· choisirent des femmes parmi elles et engendrèrent les géants. Les hommes devinrent mauvais et Dieu ré­ solut de les détruire, à l'exception de Noé. Irrité contre les anges qu’il avait envoyés sur terre, il décida de leur enlever toute leur puissance, et il les fit enchaîner dans les profondeurs de la terre. Quant aux géants, il les lit tuer. Leurs pères, enchaînés, furent témoins de leur extermination et restèrent liés jusqu’au jour du jugement, v, 1-10. Plus loin, ce livre rapporte que, dans la 3' semaine du 29' jubilé, après le déluge, les dé­ mons impurs commencèrent à tromper les fils de Noé, à les rendre insensés et à les faire périr. Les fils de Noé vinrent trouver leur père et lui parlèrent des démons qui avaient trompé, aveuglé et tué ses petits-fils. Noé 330 pria le Seigneur, lui demandant que les mauvais esprits ne puissent dominer ses petits-enfants ni les faire périr sur terre. Il rappela à Dieu que les gardiens, pères de ces esprits, avaient vécu de son temps, et il demanda que ces esprits, qui étaient encore en vie, fussent enfer­ més par Dieu et retenus au lieu de la damnation, pour qu’ils ne puissent plus faire périr ses descendants. Ils sont créés pour la perte des hommes. Que Dieu ne les laisse pas dominer sur les esprits des vivants et ne leur donne aucun pouvoir sur les enfants des justes pour toujours. Dieu ordonna de les lier tous. Mastema, leur chef, demanda qu'une partie fût laissée libre pour ac­ complir ses propres volontés, car la malice des hommes est grande. Dieu permit que la dixième partie de ces esprits ne fût pas enfermée au lieu de la damnation. Ses ordres furent exécutés, et les neuf dixiémes des démons furent emprisonnés, x, 1-11. Kautzsch, Die Apokryphen und Pseudepigraphen des Allen Testa­ ments, Tubingue, 1900, t. n, p. 45, 47, 48-49, 57-58. Plus tard, Abraham, dans ses dernières recommanda­ tions à Jacob, dit à son petit-fils de ne pas agir comme les païens, qui offrent des sacrifices aux morts et ado­ rent les démons, xxn, 16,17. Ibid., p. 78. Dans la préface des Oracles sybillins, citée par saint Théophile d’Antioche, Ad Autol., II, 36, P. G., I. vi, col. 1109 sq., la Sybille juive reproche aux païens d’of­ frir des sacrifices aux démons qui habitent sous terre. Cf. Kautzsch, t. n, p. 184. Dans le Martyre d'Isaïe, il est raconté que Sammael entra dans Manassé et que ce roi servit Satan, ses anges et puissances. Le prince de l’injustice, qui règne sur le monde, y est aussi appelé Bélial. Kautzsch, t. il, p. 124-126. Dans le Testament des douze patriarches, Iléliar est le nom du diable ou de Satan. Ruben, 2. 4; Lévi, 18; Dan, 1, 5; Kautzsch. t. Il, p. 460, 462, 471, 483. 485. Cet esprit habite dans l’air. Benjamin, 3. p. 503. Satan lui-même y est nommé, Gad, 4. p. 49.3. avec ses anges. Aser, 6, p. 496. Les anges ont été séduits par les femmes. Ruben, 5; Nephtali, 3, p. 462, 487. Ces écrits sont du i" et du n» siècle de notre ère. La Vie d'Adam et d’Eve raconte une seconde tenta­ tion que Satan fit subir à Éve après sa pénitence. Kautzsch, t. n, p. 513, et fait raconter par Eve ellemême sa première tentation par le serpent, qui était le diable. Ibid., p. 520 sq. Le récit est tout légendaire. 2» Dans la doctrine du judaïsme postérieur. — Au l" siècle de notre ère. nous avons encore les témoi­ gnages de Josèphe et de Philon. Josèphe, tant qu'il suit les Livres saints de sa nation, est fidèle à la doc trine commune de son temps. Il rapporte exaclemen· le rôle du serpent tentateur dans l'épreuve de nos pre­ miers parents. Ant. jud., I, i, 4, Opera, Amsterdam, 1726, t. I, p. 7. Mais il adopte aussi les idées des Juifs hellénistes. Il attribue l’origine des géants au commerce charnel des anges de Dieu avec les filles des hommes. Ant. jud., 1, ni, 1, p. 12. Il parle des démons qui pro­ voquaient en Saül des suffocations et des étranglements, dont les médecins ne pouvaient le guérir, et il ajoute que le calme était rendu au malade par le son de la harpe de David. Ant. jud., VI, vin, 2; xi, 2, p. 332-333, 338. On a remarqué qu'il n’a pas nommé une seule fois Satan. De plus, sous l’influence sans doute des id es grecques, il appelle démons les âmes des hommes mauvais, et il dit que ces âmes tuent les vivants qui entrent sans précaution dans les eaux de Machéronte, Bell, jud., VII, vi, 3, t. n, p. 417. Philon, plus profon­ dément imbu de philosophie grecque, a mélangé, dans sa théorie des puissances intermédiaires entre Dieu -t les créatures, la doctrine juive sur les anges et les id- s des Grecs sur les démons. Pour lui. les ang< - et les démons sont des âmes pures, qui volent dans 1 air et descendent dans les corps. Aussi allégorise-t-il le récit biblique de l'origine des géants, bien qu'il reproduise 331 DÉMON DANS LA BIBLE ET LA THÉOLOGIE JUIVE la leçon : άγγελοι τοϋ θεού. De gigantibus, dans Opera, Paris, 1640, p. 284-285. Sa doctrine n’a plus rien de spéci­ fiquement juif ; il ne garde que le nom d’anges. Schürer, Geschichte des jüdischen Volkes ini Zeitalter Jesu Christi, 3· édit., Leipzig, 1898, t. ni, p. 553. Il déclare aussi que les païens ont par erreur pris les anges pour des dieux. De profugis, 48, p. 481. Plus tard, la démonologie prit, dans le monde juif, une très grande extension. 11 importe peu à notre sujet d’en poursuivre l’étude, soit dans les targums, soit dans les Talmuds, soit dans les commentaires de la Bible. Disons seulement que, selon le targum du pseudoJonathan sur Num., xt, 26, c'est Samael qui tenta Eve. Pour quelques idées populaires, voir le Talmud de Ba­ bylone, traité Berakhoth, t, 1-4; vu, 6; ix, 9, trad. Schwab, Paris, 1871, p. 227, 239, 240, 433, 495, 496,497; Talmud de Jérusalem, traité Troumolh, t, 4, trad. Schwab, Paris, 1879, t. ut, p. 4; traité Sanhédrin, x, 2, Paris, 1889, p. 51 ; Weber, Jüdische Théologie auf Grund des Talmud und verwandler Schriften, 2' édit., Leipzig, 1897, § 54. Plus tard encore, sous l'influence de la superstition populaire et grâce aux spéculations de la cabale, le nombre des anges et des démons ayant un nom déterminé, et la variété des moyens inventés pour écarter leur action néfaste formèrent toute une théolo­ gie nouvelle, sans relation avec la révélation de l’Ancien Testament. Voir M. Schwab, Vocabulaire de l’angêlologie d’après les manuscrits hébreux de la Bi­ bliothèquenationale,\η-&, Paris, 1897;Id., Lems. 1380 du fonds hébreu « la Bibliothèque nationale, Sup­ plément au vocabulaire de l'angélologie, in-4°, Paris, 1899 ; S. Karppe, Étude sur les origines et la nature du Zohar, Paris, 1901, p. 56, 445, 447-448. III. Dans i.e Nouveau Testament. — 1» Dans les Évangiles. — La doctrine de Notre-Seigneur et des évangélistes sur les démons ressortira d’abord de l’étude des relations du Sauveur avec Satan et les esprits mau­ vais, puis de la doctrine même de Jésus sur le diable et le monde infernal. — I. Relations de Jésus avec les démons. — Tout au début de sa vie publique, Jésus, retiré au désert, fut tenté par Satan. Marc., I, 13. L’Es­ prit l’y avait conduit à celte lin. Matth., iv, 1. Satan y remplit son rôle de tentateur. 11 éprouve Jésus et l'in­ terroge sur sa nature et sa mission messianique, alin de le détourner, s'il le pouvait, de cette mission qu’il pressent contraire à ses mauvais desseins sur le monde. Le récit de la triple tentation, Matth., iv, 3, 11 ; Luc., IV, 3-13, montre l'habileté du tentateur, qui a recours à l’attrait de la concupiscence pour détourner Jésus de sa mission et l'induire en erreur. Satan y apparaît capable d’agir, non seulement sur l'intelligence des hommes en suggérant des pensées, mais encore sur leurs corps, puisqu'il transporte Jésus à Jérusalem, sur le sommet du temple, puis sur une haute montagne. Dans une des trois tentations, il se donne comme le maître du monde, et veut se faire adorer. D’autre part, Jésus résiste à ses suggestions et prouve par son exemple que Satan n’a pas d'empire absolu sur les hommes et qu’il influe seulement sur ceux qui cèdent volontairement à ses suggestions. Vaincu dans sa pre­ mière tentative, il ne se relire que pour un temps, Luc., iv, 13, avec l'intention de revenir à l’assaut et de reprendre la lutte. Les rencontres ne manqueront pas, et elles auront lieu par l’intermédiaire des démonia­ ques. On traitera à l’article Démoniaques de la réalité et de la nature des possessions diaboliques; nous ne dirons ici que ce qu'elles nous apprennent sur Satan et les démons. Durant son premier séjour à Capharnaüm, Jésus fut abordé à la synagogue par un possédé de l'esprit immonde, qui l’interrogea sur sa nature et sa mission, qu'il devinait hostile et dirigée contre lui pour sa perte. Jésus le chasse du possédé et la première manifestation de ce pouvoir divin sur les esprits im­ 332 mondes fit grand bruit dans toute la Galilée. Marc., i, 23-28; Luc., iv, 33-37. D’autres possédés acclamaient Jésus comme Fils de Dieu ou Messie. Jésus leur impo­ sait silence et les chassait. Marc., I, 34, 39; Matth., vm, 16; Luc., iv, 41. Ces faits se reproduisaient fréquemment et en divers lieux. Marc., ni,11, 12; v, 1-20; vu, 24-30; Matth., vm, 28-34; ix, 32-33; xv, 21-28; Luc., vt, 18; ix, 37-43. Des scribes, venus de Jérusalem, en prirent occasion pour calomnier Jésus et le dire possédé luimême; ils prétendaient qu’il chassait les démons au nom de Beelzébub, leur prince. Ce nom, emprunté a la mythologie des Philistins, qui honoraient Baal comme dieu des mouches, désignait dans le langage populaire des contemporains de Jésus, le chef des habitai ions infer­ nales. Voir Dictionnaire de la Bible de M. Vigoureux, t. i, col. 1547. Jésus réfuta cette calomnie par ce rai­ sonnement sans réplique que Satan ne peut agir contre lui-même, ni détruire son propre empire. Marc., m, 22-26; Matth., ix, 34; xn, 22-27 ; Luc., xi, 14-19. Décla­ rer que Jésus est possédé de l’esprit immonde, c’est un blasphème contre le Saint-Esprit et un péché irrémis­ sible. Marc., ni, 29, 30. Voir t. Il, col. 910-916. C’est par l'esprit de Dieu, c’est par son doigt, c’est-à-dire par sa puissance, que Jésus chasse les démons, et l’exercice de ce pouvoir est une marque que le royaume de Dieu est venu sur terre. Matth., xn, 28; Luc., xi, 20. Il y avait donc opposition entre le royaume de Dieu elle royaume du diable, et Jésus était veuu pour détruire ce dernier. Aussi, en choisissant ses apôtres, leur con­ féra-t-il le pouvoir de chasser les démons. Marc., m, 15; Matth., x, 1, 8. Il renouvela ce pouvoir, en les en­ voyant en mission, durant laquelle ils chassèrent beau­ coup de démons. Marc., VI, 7, 13. Les soixante-douze disciples, chargés plus tard d'une mission spéciale pour préparer celle de leur Maître, relatèrent avec joie à leur retour que les démons leur étaient soumis par la vertu du nom de Jésus, et Jésus leur déclara qu'il avait vu Satan tomber du ciel comme l’éclair. Luc., x, 17,18. 11 ajouta que le pouvoir sur les démons n’était pas pour ceux qui le possédaient une marque de salut; il leur était donné pour le bien des autres, et ils n’en seront pas récompensés. Luc., x, 20. Cf. Matth., vu, 22. Toutefois, les apôtres ne pouvaient pas chasser toute sorte de démons et Jésus leur expliqua que quelquesuns de ces esprits ne pouvaient être expulsés que par le recours à la prière et au jeûne. Marc., IX, 13, 28; Matth., xvii, 14-20; Luc., ix, 40. Jésus reconnaissait donc diverses classes de démons, dont quelques-uns avaient un pouvoir plus malfaisant que les autres. Les Juifs, comme les Galiléens, ont traité Jésus de possédé du démon. Joa., vm, 48, 52. Au moment de la passion, la puissance des ténèbres, que Jésus avait comprimée durant sa vie publique, eut un instant pouvoir contre lui, et les Juifs, ses suppôts, purent se saisir de Jésus et le faire mourir. Luc., xxn, 53. Judas, qui l'avait trahi, avait agi sous l’influence de Satan. Luc., xxn, 3. Cf. Joa., vi, 71, 72; xm, 2, 27. Mais Jésus, vainqueur de la mort par la résurrection, donna de nouveau à ses apôtres le droit de chasser les démons en son nom. Marc., xvi. 17. 2. Enseignement de Jésus sur les démons. — Jésus ne s’est pas contenté de lutter contre Satan, qui le ten­ tait, et contre les démons, dont Satan est le prince et qui faisaient sentir aux hommes leur puissance malfai­ sante, il a encore caractérisé, dans ses paraboles et ses discours, la nature de cette puissance mauvaise. Dans les Synoptiques, en décrivant sous forme para­ bolique l’avenir du royaume messianique, il a indiqué en quelques traits l'opposition que lui fera Satan dans les âmes et dans le monde. Si la parole de Dieu est une semence, jetée sur divers terrains, Satan ou le méchant vient promptement, pareil aux oiseaux du ciel, enlever le grain tombé sur le chemin et la bonne parole semée dans les cœurs pour qu'elle n’y germe 333 DÉMON DANS LA BIBLE ET LA THÉOLOGIE JUIVE pas et n’y porte pas de fruit, Marc., iv, 15; Matth., xm, 19, de peur que les auditeurs, s’ils étaient attentifs à la parole jetée dans les cœurs, ne soient sauvés. Luc., vm, 12. Satan est encore l'homme ennemi qui, après que le père de famille a semé dans son champ la bonne semence, vient la nuit répandre l’ivraie avec le bon grain. Cette ivraie est le symbole des méchants, semence du diable, qui, dans le royaume de Dieu, se trouveront avec les bons et y seront conservés jusqu'au temps de la moisson, la fin des temps, pour être alors séparés et jetés au feu. Matth., xm, 21-30, 36-42. Lorsque se fera cette séparation, exposée ailleurs comme celle des brebis et des boucs du troupeau, Matth., xxv, 32, 33, les boucs, ou les méchants, placés à gauche, seront maudits et envoyés au feu éternel, qui est préparé pour le diable et pour ses anges. Matth., xxv, 4L Les hommes mauvais partageront donc le sort réservé aux démons. En suivant les inspi­ rations de Satan, ils appartiennent à son royaume, et en se rangeant à sa suite, ils méritent le même châtiment que lui. Satan avait demandé de cribler les disciples de Jésus comme le moissonneur crible le fro­ ment. Mais, tout en lui laissant le droit de les attaquer, Jésus a prié pour que la foi de Pierre ne défaille point et pour qu'il confirme ses frères. Luc., xxn, 31-32. Cependant il faut craindre cet adversaire, qui est capable de perdre le corps et l'âme en enfer. Matth., x. 28. Quand l'esprit immonde est sorti d'un homme, il erre dans les lieux arides et y cherche le repos sans le trouver. Aussi cherche-t-il à rentrer dans la maison qu’il a quittée, et la trouvant purifiée etornée, il prend avec lui sept autres esprits plus méchants que lui; ils pénètrent ensemble dans cet homme délivré, et ren­ dent son état pire que le premier. Matth., xn, 43-45. Marie-Madeleine avait été délivrée de sept démons. Luc., vin, 2; Marc., xn, 9. Parfois même les démons, qui habitaient dans un seul homme, s’appelaient légion, tant ils étaient nombreux. Marc., v, 9; Luc., vm, 30, 36. Ils demandèrent d'entrer dans un troupeau de porcs, pour ne pas quitter la région. Marc., v, 10-16. Dans ses discours que rapporte le quatrième Évan­ gile, Jésus est plus précis encore sur l’origine et la nature du diable. Il appelle les Juifs, qui refusaient de croire à sa parole, les fils du diable, ses partisans, décidés â réaliser les désirs de leur père. Celui-ci a été homicide dès le commencement (allusion à la chute de nos premiers parents et à l’introduction de la mort . n punition de leur faute). Il n’est pas demeuré dans la vérité, qu’il avait possédée; aussi la vérité n’est-elle plus en lui, et n’esl-il lui-même qn’un menteur. Joa., ••m, 44. Par la venue de Jésus sur terre, le jugement du monde est commencé, et le prince de ce monde sera jeté dehors. Joa., xn, 31. Le Sauveur est entré en .utte avec lui. A la veille de la passion, le prince du monde a dressé ses batteries contre lui; mais il n’a pas pouvoir sur lui, Joa., xiv, 30, et il est déjà jugé. Joa., xvi, 11. Conclusion. — Notre-Seigneur a donc reconnu l'exis­ tence des démons. Ses actes et ses paroles prouvent qu’il les tenait pour des êtres réels, des esprits déchus, impurs, puissants, ennemis des hommes et ses propres adversaires. A ses yeux, ils font partie d'un royaume, dont Satan est le chef et les méchants sont les mem­ ores. Leur puissance est bornée, subordonnée qu’elle est à la volonté divine et incapable de forcer la volonté humaine qui lui résiste. Elle est appliquée au mal. Satan, l'ancien serpent tentateur, est le prince de ce monde, parce que le monde est mauvais et fait des œuvres de péché. Mais Jésus est venu pour détruire sa puissance; Satan est déjà jugé et condamné à 1'enfer. Si ses suppôts gardent encore quelque droit à solliciter les disciples de Jésus au mal, comme il a tenté Jésus lui-méine, ils ne prévaudront pas contre eux. et seuls. 334 les méchants, qui feront leurs œuvres, partageront après le jugement dernier leur sort et seront con­ damnés avec eux au feu éternel, qui leur est préparé. Notre-Seigneur a véritablement affirmé l’existence de ces esprits mauvais, et il est impossible de prétendre, avec quelques théologiens protestants, ou qu'il a par­ tagé sur les démons les idées erronées de son temps, ou qu’il s’est accommodé, dans son enseignement, aux idées régnantes pour exprimer seulement, sous cette forme populaire la lutte du bien et du mal dans le monde. Voir A. Polz, bas Verhâltnis Christi zu den Dânionen, Inspruck, 1907. 2° bans les Actes des apôtres. — La doctrine de Jésus sur les démons est réalisée dans les événements de l’histoire de l'Eglise. En application du pouvoir que leur avait donné leur Maître, les apôtres à Jérusalem chassent les esprits immondes. Act., v, 16. Philippe faisait de même â Samarie. Act., vm, 7. Saint Paul guérit à Philippes une jeune fille qui avait un esprit de python. Act., xvi, 16-19, et à Epliése, il chassa des esprits mauvais. Act., xix, 12. Un deces esprits frappa les sept fils de Scevé, exorcistes juifs, dont il ne recon­ naissait pas le pouvoir, alors qu'il reconnaissait celui de Jésus et de Paul. Act., xix, 13-16. Saint Paul déclare à Agrippa que Jésus ressuscité, lui ayant apparu, le chargea de retirer les gentils de la puissance de Satan et de les ramener à Dieu. Act., xxvi, 18. Satan avait tenté Ananie et l'avait fait mentirait .Saint-Esprit. Act., v, 3. Barjésu était un fils du diable et l'ennemi de la justice. Act., xm, 10. Les Athéniens, entendant saint Paul leur prêcher une doctrine religieuse qui leur était inconnue, disent qu'il leur annonce de nouveaux démons, c’est-à-dire de nouveaux dieux. C’est l'idée grecque que les dieux païens étaient des démons ou des esprits; elle est exprimée par des Grecs, et saint Luc ne la prend pas à son compte, en la rapportant. 3° Dans les Èpitres de saint Paul. — Sur Satan et les démons, l’apôtre a exprimé les idées juives et chré­ tiennes. — 1. Il s’est fait l'écho de la Genèse, en rap­ pelant que le serpent avait séduit Eve. Il Cor., xi, 3; I Tim., n, 14. Cette première faute nous avait mis sous la puissance des ténèbres, et Dieu le Père, par la rédemption de son Fils, nous en a rachetés et nous a fait passer dans le royaume de son Fils bien-aimé. Col., t, 13, 14. Jésus a détruit le décret qui était porté contre nous, en l'attachant à sa croix, et il a enlevé aux principautés et aux puissances le droit quelles avaient sur nous. Col., il, 14, 15. Par sa mort, il a détruit celui qui avait l'empire de la mort, le diable, et il a délivré ceux qui, par crainte de la mort, étaient pour toute leur vie asservis à son esclavage. Heb.. n, 14, 15. Les Ephésiens, avant leur conversion, vivaient dans le péché, marchaient selon le train du monde, selon les inspirations du prince des puissances de l'air, de cet esprit qui agissait encore à cette époque sur les hommes rebelles à la nouvelle foi. I.ph., n. 1, 2. Le diable était donc le prince de ce monde. 11 vou­ lait maintenir son empire, détruit par la mort de Jésus, et il tendait des pièges même aux chrétien^, qui doivent revêtir l'armure de Dieu pour résister aux embûches du diable. Ils ont, en elfet, à lutter, non seulement contre la chair et le sang, mais encore contre les princes et les puissances, contre les gou­ verneurs de ce monde de ténèbres, contre les es, rits de malice. Eph., vi, 11, 12. 11 ne faut donc pas. dans cette lutte, donner de prise au diable. Eph., iv. 27. Les époux ne doivent garder la continence entre eux que pour un temps, de peur d’être tentés d’incontinence par Satan. I Cor., vu, 5. Saint Paul a pardonné· a un Corinthien qui l'avait offensé à cause des autres chré­ tiens, « pour que nous ne devenions pas les dupes de Satan, car, ses desseins à lui. nous les connaissons. » II Cor., n, 10, 11. Il les tromperait, en les poussant a 335 DÉMON DANS LA BIBLE ET LA THÉOLOGIE JUIVE ne pas pardonner, car l'absence de charité fraternelle est son œuvre. Il lient captifs dans ses pièges et soumis â toutes ses volontés, ceux qui résistent à la vérité et qu’il faut tirer de l’erreur, en les reprenant avec modestie. Il Tim., n, 25, 26. Il faut que l’évêque ne soit pas néophyte, et qu’il soit un homme à qui on rend bon témoignage, de peur qu’autrement il ne tombe dans les pièges du diable. I Tim., ni, 6, 7. Ceux qui veulent être riches sont tentés par le diable et tombent dans ses pièges. I Tim., vi, 9. Quelques veuves sont retournées en arrière et revenues à Satan. I Tim., v, 15. Satan, qui est esprit de ténèbres, se transforme en ange de lumière pour mieux tromper. II Cor., xi, 14. Saint Paul souhaite que le Dieu de la paix broie rapi­ dement Satan sous les pieds des Romains. Rom., xvr, 20. Jésus triomphera finalement de toute principauté, pouvoir et vertu, et mettra tous ses ennemis sous ses pieds. I Cor., xv, 24, 25. Les chrétiens seront les juges des anges mauvais. I Cor., vi, 3. En attendant, Satan fait obstacle à l'œuvre de l’apostolat, et il a empêché l’apôtre d'aller à Thessalonique. I Thés., n, 18. L’ai­ guillon que l’apôtre ressent dans sa chair est un ange de Satan. II Cor., xn, 7. Mais les puissances et les vertus adverses ne pourront rien contre lui et ne le sépareront pas de la charité de Jésus-Christ. Rom., xm, 38, 39. Au cours des siècles, plusieurs abandonne­ ront la foi, croiront aux esprits trompeurs et adhére­ ront aux doctrines des démons. I Tim., vi, 1. L’avène­ ment de l’Antéchrist, à la fin des temps, sera l’œuvre de Satan. Il Thés., n, 9. L’apôtre livrait â Satan les chrétiens coupables, laissait leurs corps soumis à sa puissance, pour sauver leurs âmes. I Cor., v, 5; I Tim., i, 20. Ainsi le serpent tentateur, Satan, était le chef du monde pervers, le prince des puissances ténébreuses et des esprits qui habitent dans l’air. Il tenait les hommes captifs dans le péché, et il luttait contre les chrétiens, en les tentant et en leur tendant des pièges. Vaincu par Jésus, il n’a d’empire que sur ceux qui se livrent à lui, et finalement, sa puissance sera broyée sous les pieds de son vainqueur. 2. Saint Paul a reconnu dans le culte des païens un culte rendu aux démons. Leurs sacrifices sont offerts aux démons et non pas à Dieu. Les chrétiens ne doivent pas manger des victimes immolées aux idoles, pour ne pas s’associer aux démons. Ils ne peuvent pas boire à la coupe du Seigneur et à celle des démons. I Cor., x, 19-21. Les chrétiens ne doivent même pas avoir de rela­ tions, sinon celles qui sont absolument nécessaires, avec les païens. La justice ne s'allie pas à l’iniquité; la lumière n’accompagne pas les ténèbres; le Christ ne s’associe pas à Bélial. II Cor., vi, 15. Saint Paul prend comme un nom propre l’expression de Bélial qui, dans l’Ancien Testament, caractérise les méchants. En l'oppo­ sant au Christ, il désigne le mauvais par excellence, Satan, qu’il tient, non certes pour le principe du mal opposé au principe du bien, mais comme le chef des méchants, le prince des païens, 1’adversaire irréconci­ liable du Christ qui l'a vaincu. On peut en conclure qu’il le regardait comme le dieu qu’adoraient les païens. Cf. Dictionnaire de la Bible de M. Vigoureux, t. i, col. 1551-1562. Voir Simar, Die Théologie des heiligen l’aulus, 2' édit., Fribourg-en-Brisgau, 1883, p. 67-71 ; Everling, Die paulinische Angelologie und Dâtnonologie, Gœtlingue, 1888. 4° Dans les Épitres des autres apôtres. — Saint Jacques nous apprend que les démons croient en un seul Dieu, mais leur foi, parce qu’elle est jointe en eux aux actes mauvais, ne leur profite pas; ils croient, mais ils s’irritent contre le Dieu unique, auquel ils croient, il, 19. Il conseille de résister au diable, en avertissant que cette résistance le fera fuir, IV, 7. Saint Pierre, dans sa P· Épitre, v, 8, 9, recommande la sobriété et la vigilance, vertus nécessaires pour résister 336 au diable, adversaire des chréliens, qui circule comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer; la principale force de résistance est de demeurer ferme dans la foi. Dans sa IIe Épitre, II. 4, il parle des anges pécheurs, à qui Dieu n’a pas pardonné, el qu’il a précipités dans l’abime, chargés des chaînes de l’enfer pour être tour­ mentés et réservés pour le jugement. La même mention des anges prévaricateurs se retrouve dans l'Epître de Jude, 6, qui présente d'ailleurs une si grande ressem­ blance avec la IIe de Pierre. Ces anges n'ont pas con­ servé leur dignité première, mais ont abandonné leur demeure. Dieu les a réservés pour le jugement du grand jour dans des chaînes éternelles et d’épaisses ténèbres. Or, saint Jude, 14, 15, cite presque textuelle­ ment Hénoch, i, 9. Voir F. Martin, op. cil., p. 4. Aussi beaucoup de critiques pensent-ils que le verset 6 est emprunté au même livre, x, 4-6, aussi bien que le pas­ sage correspondant de II Pet., il, 4. F. Martin, op. cit., p. cxvn, 22-23. Si l’on admet cette dépendance, il en résulte que les apôtres, Pierre et Jude, parleraient, comme le Livre d’Hénoch, des anges prévaricateurs et souillés avec les femmes et ayant subi une double condamnation : une première, l’enchaînement préalable dans une prison ténébreuse, et une seconde, la peine du feu dans l’enfer après le dernier jugement. Cette conclusion ne ressort pas seulement, dit-on, de la ressemblance el de l’emprunt au Livre d’Hénoch, mais encore du contexte des deux Épitres. Saint Jude, en effet, prétend-on, attribue aux anges le péché de luxure, puisqu’il rapproche leur faute de celle des habitants de Sodome et de Gomorrhe, 7, et menace des mêmes châti­ ments ceux qui souillent leur chair, 8. De même, saint Pierre rattache au péché des anges le déluge produit pour punir les impies, et le péché des Sodomites. II Pet., n, 5. Dans sa conclusion, 10, il renferme aussi les hommes adonnés à l’impureté. F. Lenormant, Les origines de l'histoire, t. i, p. 297. Mais celte interpré­ tation ne s’impose pas, au moins pour la nature de la faute des anges et du châtiment. Les passages cités des deux Épitres se ressemblent, il est vrai. Les deux apô­ tres ont le même but : ils veulent préserver les fidèles contre les faux docteurs et les impies de l’époque, et ils citent des exemples historiques à l'appui de la leçon qu’ils tirent. Saint Jude, 5-7, rapporte trois faits : les espions envoyés par Moïse au pays de Chanaan, les anges prévaricateurs et les crimes commis dans la Pen­ tapole. Il ne suit donc pas l’ordre chronologique. Saint Pierre a aussi trois exemples, qui se suivent chronolo­ giquement : la faute des anges, la punition des crimes du monde primitif par le déluge et les actes des So­ domites. Quel que soit l’ordre, les exemples sont choisis en vue du châtiment et sans rapport direct avec la nature des fautes. Par conséquent, on ne peut rien conclure du rapprochement des péchés qui ont pro­ voqué le déluge et la ruine des villes de la Pentapole. Cette faute n’a pas, dans le texte, de rapport néces­ saire avec les péchés de luxure. D’autre part, dans leurs conclusions morales, les deux apôtres ne menacent pas de châtiments analogues les luxurieux seuls; ils visent d’autres coupables : ceux qui méprisent l’autorité et blasphèment la majesté. De la variété des coupables visés on peut inférer celle des fautes historiques citées en exemple. Par suite encore, le péché des anges n’est pas nécessa'rement la luxure. Reste la dépendance avec le Livre d’Hénoch, qui rapporte, lui, le châtiment des anges qui se sont souillés avec les femmes. Mais il suffit de rappeler que les citations ne sont pas textuelles, et que. s’il y a emprunt, il n’existe que pour certains traits, concernant le châtiment plutôt que la faute elle-même. D’ailleurs, pour saint Jude, le péché des anges qui n’ont pas conservé leur dignité première et ont aban­ donné leur demeure, correspond au mépris de la domi­ nation du Seigneur, second péché nommé au verset 8. 337 DÉMON DANS LA BIBLE ET LA THÉOLOGIE JUIVE Ce péché est donc plutôt la révolte contre Dieu. Quant au châtiment, il n'est pas double dans les deux Épitres comme il est dans le Livre d'Hênoch; les deux apôtres ont décrit, en des traits empruntés à ce livre eu à la tradition qu’il reproduit. Tunique peine des anges cou­ pables : leur enchaînement dans l'abime infernal jus­ qu’au jugement. Ils parlent donc seulement d’anges déchus et rebelles, sans allusion à une faute charnelle, et enchaînés dans les ténèbres de l’enfer. De la sorte, même en admettant la dépendance littéraire de ces deux Épttres relativement au livre d’Hénoch, on est en droit de nier l’identité de doctrine sur la nature de la faute et du châtiment des anges coupables. Voir Kobert. dans la Revue biblique, 1895, t. tv, p. 524-527, 540-550. — Saint .Inde, 9, cite un passage qu’on croit être de l’Xssomplionde Moïse, bien qu’il n’ait pas été retrouvé dans les fragments conservés de cet écrit du i«r siècle de notre ère. L’archange Michel, en discutant a * ic Satan sur la sépulture de Moïse, n’osa pas proférer contre son adver­ saire un jugement de malédiction ; il se borna à dire : « Que Dieu te commande! » L’emprunt n’est pas certain, et on ignore l’origine de ce renseignement. Lueken, Michael, Gœttingue, 1898, p. 41. L’apôtre saint Jean déclare que l’homme pécheur est fils du diable, «car le diable pèche depuis le commen­ cement. Mais le Fils de Dieu s’est manifesté précisé­ ment pour détruire les œuvres du diable. » Quiconque est né de Dieu ne pèche pas et ne peut pas pécher. Les enfants de Dieu se distinguent donc des enfants du diable. 1 Joa., ni, 8-10. Caïn, qui égorgea son frère Abel, était fils du malin, ut. 12. Il y a donc deux caté­ gories d’hommes, les pécheurs et les justes. Si ceux-ci sont fils de Dieu, ceux-là sont fils du diable, parce qu’ils en opèrent les œuvres. Le diable a été le premier pécheur, et tous ceux qui pèchent appartiennent â sa race. Précédemment, l’apôtre avait dit aux jeunes gens qu’ils avaient vaincu le Mauvais, n, 13, 14, c’est-à-dire le diable ou Satan, contre qui ils avaient dû soutenir des luttes pour professer la foi chrétienne. 5° Dans l’Apocalypse. — En décrivant l’état des sept Églises d’Asie et les destinées futures de toute l’Eglise chrétienne, saint Jean nous a fourni plusieurs dé­ tails sur la lutte entreprise par Satan contre cette Église. — LA Smyrne, des Juifs qui forment une sy­ nagogue de Satan, persécutent les chrétiens, et le diable, qui est leur inspirateur, fera jeter plusieurs fidèles en prison; mais ce ne sera qu’une épreuve passagère, qu’il faudra supporter avec courage, n, 9, 10. Pergame est le trône de Satan, parce que cette ville est le siège de l’idolâtrie et qu’on y portait les chrétiens à manger des viandes immolées aux idoles, n, 13, 14. Des chré­ tiens de Thyatire avaient connu « les profondeurs de Satan », il, 24; c’étaient ceux qui avaient partagé la doctrine idolàtrique, professée par la soi-disant prophétesse Jézabel, 20-22. Philadelphie possède, elle aussi, une synagogue de Satan, composée de Juifs menteurs et ennemis de la communauté chrétienne de celte ville, m, 9. Les ennemis et les persécuteurs des chrétiens appartiennent à Satan, parce qu’ils sont mé­ chants. — 2. A la cinquième trompette, le puits de l’abime fut ouvert. Ce puits est l’empire de Satan, d’où sortent la fumée et des sauterelles. Celles-ci étaient chargées de tourmenter les hommes qui n’avaient pas le sceau de Dieu. Elles avaient pour chef l’ange de l’abime, nommé en hébreu Abaddon et en grec Apollyon, lx. 1-11. Ces deux noms signifient « perdition ». Abaddon est probablement un des noms de Satan et il désigne son rôle d'exterminateur dans la scène de cette vision. Après que la sixième trompette eut retenti, l’ange reçut l’ordre de délier quatre anges enchaînés sur l'Euphrate et réservés pour tuer le tiers des hommes, IX, 13-15. Ce sont quatre génies malfaisants, liés pour qu’ils ne puissent accomplir leur œuvre de destruction 338 qu’à l’heure voulue de Dieu. — 3. Le grand dragon, l’antique serpent, qui est nommé diable et Satan et qui a séduit le monde, se leva contre la femme qui était prête à enfanter et qui représentait l’Êglise. Il vient la combattre avec le tiers des étoiles du ciel. Mais Michel et ses anges combattent dans le ciel le dragon et son armée, qui sont jetés sur terre et n’ont plus de place au ciel, xii, 1-9. Cette scène est décrite d’après les idées du temps sur le dragon. Il y a une simple allusion à la chute de l’antique serpent entraînant peut-être le tiers des anges. Mais le combat entre les bons et les mauvais anges concerne l'Église. Il a lieu dans le ciel, parce que la vision estcéleste; mais la vision vise l'avenir terrestre de l'Egliseet les luttes des bons anges avec les mauvais sur terreâ son sujet. Lesens en est donné par la voix céleste. 10; l'accusateur de nos frères, celui qui les accusait jour et nuit devant Dieu, a été rejeté du ciel. C'est le diable qui est descendu sur la terre et la mer et qui est animé d'une grande colère, parce qu'il a peu de temps â poursuivre les chrétiens avant le jugement. 12. Suit la description de la lutte du dragon ou serpent contre la femme ou l’Êglise, 13-17. Ce dragon donna sa puissance, son trône et une grande autorité à la bête qui montait de la mer, c’est-à-dire à l’Anté­ christ, xm, 2, et les hommes adoraient le dra­ gon et la bête, 4. Des esprits impurs sortent de la bouche du dragon, de la bête et du faux prophète, et ces démons opèrent des prodiges et rassemblent les rois de la terre pour le combat du grand jour du Sei­ gneur. xvi, 13, 14. Après la victoire de l’Agneau. un ange descend du ciel avec la clef de l'abime et une grande chaîne à la main. Il saisit le dragon, l'antique serpent, qui n’est autre que le diable et Satan, et le lie pour mille ans. Il le jette dans l'abime qu'il ferme et scelle sur lui, afin qu'il ne séduise plus les nations. Après mille ans, il sera délié pour quelque temps, xx. 1-3. Sorti de sa prison, il ira séduire les nations qui sont aux quatre coins de la terre et les rassembler a pour la guerre contre les saints. Le feu du ciel dévo­ rera son armée, et le diable séducteur sera jeté dans le gouffre de feu et de soufre avec la bête et le faux prophète et ils y seront tourmentés jour et nuit pendant tous les siècles, 7-10. Des traits de ces descriptions prophétiques il reste à dégager la doctrine de saint Jean sur Satan et ses anges, et aussi à en déterminer l’origine. Il est clair que le dragon, l’enneinide l’Êglise, est Satan, l’antique serpent, le chef des anges déchus qu’il lance dans la lutte contre les chrétiens. Les Juifs, ennemis de l’Eglise, et les mauvais chrétiens lui appartiennent, suivent ses inspi­ rations et accomplissent ses œuvres. Les idolâtres l’adorent dans leurs idoles. Dans sa lutte contre l'Eglise il est combattu par l’archange Michel et les bons anges. Ils contiennent sa fureur et finalement il sera vaincu par eux. Enchaîné dans l’abîme, il reparaîtra sur terre à la fin des temps, recommencera ses séductions, renouvellera la lutte contre les saints, mais sera enfin enfermé définitivement dans l’enfer pour y être tour­ menté éternellement. Divers critiques modernes ont prétendu que l’origine des symboles de l’Apocalypse était babylonienne, et qu’en particulier le dragon, adversaire de l’Êglise, était Tiamat, le chaos primordial personnifié, en lutte contre Mardouk, le dieu créateur. Mais le monstre de l'épopée cosmologique s’est trans­ formé en puissance néfaste de l’ordre moral, qui joue le rôle de l’adversaire de Dieu dans le drame eschatologique. La lutte entre le bien et le mal a donc passé de l’ordre physique à l'ordre moral et de l'organisation du monde cosmique à la fin des temps. C’est, aux deux extré­ mités des temps etdans deux ordres différents, le même génie du mal en lutte contre Dieu. Cf. Gunkel, Schôpfung und Chaos in Urzeit und Endzeit, Gœttingue, 1895, p. 242-244,320-323,385-397 ; Calmes, L’Apocalyp? e 339 DÉMON D’APRÈS LES PÈBRS 340 Patres aposlolici, 2’ édit., Tubingue, 1901, t. i, p. 90. Ses lecteurs, qu’on croit être des Juifs convertis, étaient, avant leur conversion, un temple où régnait l'idolàtrie, et la maison des démons, parce qu’ils faisaient ce qui était contraire à Dieu, xvi, 7, p. 88. Saint Ignace met les Tralliens en garde contre les embûches du diable. Ad Trail., VIII, 1, p. 248. Selon lui, le chrétien qui honore l'évêque est honoré par Dieu; celui qui secrètement agit contre l'évêque sert le diable. Ad Smym., ix, 1, p. 282. Dans les rapports avec le pro­ chain, il faut imiter la bénignité de Notre-Seigneur, pour qu’« aucune herbe du diable ne se trouve » en nous. AdEph., x, 3, p. 222. Quand les fidèles sont réu­ nis nombreux pour louer Dieu, les puissances de Satan sont sans force, et l'accord des chréliens dans la foi fait disparaître le mal que Satan apporte. Ibid., xm, l, p. 224. Ignace ne redoute par les durs tourments du diable, c’est-à-dire les persécutions des méchants, pourvu qu’il soit uni à Jésus-Christ. Ad Bom., v, 3, p. 258. Satan apparaît donc comme l’adversaire de Dieu et des chréliens, et celui qui porte au mal et fait le mal. Parlant des docètes, l’évêque d’Antioche semble dire qu’après leur mort, quand ils seront sortis de leurs corps et devenus comme des démons, ils n’au­ ront pas part à la résurrection glorieuse du Christ. Ad Smym., n, p. 276. Il tient donc les démons comme E. Haag, Théologie biblique. Paris. 1870, p. 346-347, 356, 415incorporels. Cf. ibid., lit. 2. L'auteur de la J7* ad Cor., 417,460-462,502-506 ; Ed. Stapfer, Les idées religieuses en Pales­ xvm, 2, p. 208, craint le jugement des impies, parce tine « l'époque de Jésus-Christ. 2' édit., Paris, 1878, p. 67-80; qu’il est pécheur, qu’il n'a pas encore fui toutes les Smith, Dictionary of the Bible, 2' édit.. Londres, 1893, art. De­ tentations et qu’il est encore au milieu des organes du mon. Devil, t. i, p. 750-751. 779: art. Satan, t. ni, p. 1143-1149; diable. Le diable est donc pour lui l’esprit tentateur, Schenkel, Bibellexikon, art. Satan und Damonen, t. v, p. 185qui pousse au mal. Hermas, dans le Pasteur, Mand., 191 : Lindsay, Cyclopaedia of biblical literature, art. Demon, Satan, t. I, p. 659-661 ; t. in, p. 773-777 ; Kirchen lex ikon, art. VII, I. 2, 3, p. 490. recommande de ne pas craindre Teufel. 2· édit., t. xr, col. 1439-1445; Hauck, Realencyclopddie le diable; celui qui craint le Seigneur dominera le fur protestantische Théologie und Kirche. art. Diimonen, diable, qui n’a aucun pouvoir sur lui. Mais il faut Teufel, t. iv, p. 408-410: t. xix, p. 561-574: Hastings. Dictio­ craindre les œuvres du diable, qui sont mauvaises. nary of the Bible, art. Devil, Satan, t. II. p. 590-594; t. TV, Celui qui craint le Seigneur craint les œuvres du p. 407-412; Cheyne, Encyclopedia biblica, art. Demon, Satan, 1.1, col. 11169-1074; t. tv, col. 4296-1300; J. Schwane, Histoire diable; il ne les accomplit pas, mais s’en abstient. Ailleurs, Hermas dit que ceux qui marchent dans les des dogmes, trad. Degert, Paris. 1903, t. i, p. xvm-xxi; H. Duhm, Die biisen Geister im A. T.. Tubingue, 1904: Has­ commandements du diable doivent se convertir, parce tings, Dictionary of the Christ and the Gospels, Édimhourg, que ces commandements sont difficiles, amers, durs 1906, t. 1, p. 438-443; Oesterley. The Demonology in the Old et impurs. Il répète que les chrétiens n’ont pas â Testament, dans Expositor, avril et juin 1907, p. 316-332, 527craindre le diable, qui n’a sur eux aucun pouvoir. Le 544; août 1907, p. 132-151 ; M. Hagen, Lexicon biblicum, art. diable veut faire peur, mais la peur qu’il inspire est Daemones, Draco, Paris, 1907, t. il, p. 3-10,114-115; M. Hetzevaine. Si on ne le craint pas, il s'éloigne. Mand., XII, nauer. Theologia biblica, Fribourg-en-Brisgau, 1908, t. I, iv, 6, 7, p. 514, 516. Le diable est dur pour ceux qui p. 560-574. lui obéissent et il les opprime. Mais il ne peut domi­ E. Mangenot. ner les serviteurs de Dieu. 11 peut les attaquer, mais il démon d’après les pères. — Les réflexions pas les vaincre. Si on lui résiste, il fuit vaincu et con­ que M. Bareille a faites au début de son article : Angéfus. Ils sont vains ceux qui le craignent comme s’il lologie d’après les Pères, t. 1, col. 1192-1193, peuvent était puissant. Le diable tente les serviteurs de Dieu. être répétées ici. Les Pères n’ont parlé des démons Ceux qui ont une foi pleine lui résistent fortement, et qu'en passant et n’ont publié aucun traité ex professo il s’éloigne d'eux, n’ayant (dus de place par où entrer. à leur sujet. Ils ont, d’ailleurs, présenté souvent des Il va alors vers ceux qui sont vains, il trouve un en­ opinions divergentes, et parfois erronées, parce que l’Écriture et la tradition ne leur fournissaient pas d’en­ droit par où entrer, et il fait en eux ce qu'il veut, et seignement fixe sur la plupart des points qui consti­ ils deviennent ses esclaves. C’est pourquoi l’ange de la pénitence recommande de nouveau de ne pas crain­ tuent la démonologie. Beaucoup ont subi l'influence dre le diable. Dieu a pardonné aux coupables repentants, des écrits apocryphes, en particulier du livre d’Ilénoch. Aussi plusieurs sentiments, qui semblaient avoir et les menaces du diable ne sont pas à redouter; il est d'abord prévalu sur les démons, ont-ils disparu à une sans force comme les nerfs d’un homme mort. Mand., XII, v, 1-4; vt, I, 2, p. 516, 518. Tous ceux qui ont étude plus attentive de la nature des anges déchus selon lutté avec le diable et l'ont vaincu seront couronnés; l’Écriture. — I. Dans les trois premiers siècles. II. Du ce sont ceux qui ont souffert pour la loi. Sim., VIII, IVe au VIe siècle. III. Du vie au xi’ siècle. I. Dans les trois premiers siècles. — I’ Les Pères m, 6, p. 562. Ces considérations morales nous présen­ tent le diable comme l’adversaire et le tentateur des apostoligtœs. — Ils ne disent à peu près rien sur la chrétiens, mais un adversaire qu’ils peuvent vaincre et nature des démons. Ils parlent du diable, de Satan et deses anges, mais seulement dans un but pratique pour qui n'a de pouvoir que sur ceux qui font ses œuvres. 2» Les Pères apologistes. — Tandis que les Pères tenir les chrétiens en garde contre leur pernicieuse influence. L'Épitre dite de Barnabé, parlant des deux apostoliques ne font guère que signaler l'existence du diable et son rôle de tentateur à l’égard des hommes, voies, met les anges de Dieu à la tête de celle du bien et demeurent ainsi dans la ligne des Évangiles, les et les anges de Satan à la tête de celle du mal. Si Dieu est le Seigneur des siècles, Satan est le prince du temps Pères apologistes traitent explicitement de la nature des anges déchus et de leur chute; mais ils subissent présent, qui est un temps d’iniquité, xvin. Funk. devant la tradition et devant la critique, Paris, 1905, p. 57-63. Cette opinion fait partie d'un système d’expli­ cation des symboles de l'Apocalypse, dont la réfutation ne serait pas à sa place ici. Disons seulement qu'entre l'Apocalypse et le mythe cosmologique babylonien, « il n’y a guère de commun que l’idée du combat. Ce ne sont pas des dieux que saint Jean nous montre en guerre les uns contre les autres, mais des anges et de pures créatures, et il n’entre dans aucun des détails que décrit longuement le poète chaldéen. » F. Vigouroux, Λα Bible et les découvertes modernes, 6e édit., Paris, 1896, t. I, p. 227. L’origine babylonienne du dragon n’est pas démontrée et les symboles de l’Apocalypse, notamment ceux du c. xn, sont plutôt d’origine juive. Les Septante avaient traduit par dragon plusieurs passages de l’Ancien Testament, où il est question du serpent. Exod., vu, 12; Deut., xxxn, 33; Il Esd., il, 13; Ps. xci (xc), 15; Jer., i.x, 34; Dan., xtv, 22, 27. Bousset, Die Of/enbarung Iohannis, 2' édit., Gœttingue, 1896, p. 408413: Swete, The Apocalypse of St. John, Londres, 1906, p. 147 155. La démonologie de l’Apocalypse ne diffère pas, pour le fond, de celle de l’Ancien Testament; elle est appliquée seulement aux destinées futures de l’Eglise, telles que les prévoit et les prédit le voyant de Patmos. Cf. Swete, op. cit., p. clxv-clxvi. 341 DÉMON D’APRÈS LES PÈRES visiblement l’influence du livre d’Hénoch et du livre des Jubilés ainsi que des idées grecques sur les démons. Ils sont loin, du reste, d’être d’accord sur tous les points, et ils suivent des voies différentes. Saint Justin, s’adressant aux païens dans ses Apo logies, ne s’exprime pas sur les démons de la même manière que dans son Dialogue avec Tryphon, parce que ses sources sont diverses. Il dit que les démons manifestent leur existence par des impuretés, commises sur des femmes et des enfants, par des terreurs répan­ dues parmi les hommes. Ceux-ci, épouvantés, ignorant que c’étaient des démons, les appelèrent dieux et don­ nèrent à chacun d'eux un nom particulier. Apol., I, 5, P. G., t. VI, col. 336. Quand Justin expose la doctrine des chrétiens sur les démons, il se réfère à l'Ecriture et il déclare que le prince des mauvais démons est le serpent, Satan ou le diable. Jésus-Christ a affirmé qu'il serait précipité dans le feu avec son armée et livré à des tourments éternels. Si leur châtiment est retardé, c'est à cause du genre humain. Ibid., 28, col. 372. Avant Jésus-Christ, les démons ont introduit sur terre les dieux, les fils de Jupiter, Bacchus, Proserpine, l'adora­ tion du serpent, les lustrations, par imitation de l'Écriture sainte. Après l'ascension, ils ont envoyé des trom­ peurs, Simon, Ménandre, Marcion, etc., et toutes les ■ rreurs qui circulaient alors. Ibid., 25-27, 56-58, 62, col. 368, 372, 413, 416, 421, 425. Dans i’Apol., il, 5, col. 452-453, Justin raconte la chute des anges. Dieu avait confié aux anges la charge de veiller sur les hommes et sur toutes les créatures; mais ils ont trans­ gressé l'ordre que Dieu avait établi. Ils ont eu commerce charnel avec des femmes et en ont eu des fils, nommés démons. Ils mirent ensuite le genre humain sous leur oug par la magie, des terreurs et les sacrifices qu'ils se faisaient offrir, et ils répandirent dans l’humanité les violences, les guerres, les adultères et tous les vices. Les poètes et les fabulistes ignorant que les anges et les démons, mâles et femelles, engendrés par eux, avaient répandu ces maux dans les villes et parmi les nations, ont attribué ces œuvres mauvaises aux dieux et à leurs fils. Ils appelaient dieux les anges déchus et ceux qui étaient nés d'eux. Ces traits répondent évidemment, -auf de légères différences, aux élucubrations des Livres des Jubilés et d’Hénoch et n'ont rien de commun avec l’enseignement de la Bible. Du reste, les démons laissent les hommes bons et vertueux, et en particur les chrétiens qu'ils détestent. Ils provoquent contre • ux-ci la persécution ; ils ont fait porter les lois persécuricesetils poussent les magistrats à poursuivre leschré.ens. Mais eux et ceux qui les honorent seront enfermés - : subiront les peines qu'ils ont méritées et des supplices ians le feu éternel. Les prophètes l'ont prédit et Jésus a proclamé. Apol., u, 1,8, 9, 13, col. 444,457, 460, 465. Dans le Dialogue avec Tryphon, la doctrine sur les •-mons et sur le diable est exclusivement tirée de . Écriture. Le diable a recouru à des altérations pour romper les hommes; il a agi ainsi par le moyen des nagiciens d’Égypte et par les faux prophètes du temps d Êlie, 69, col. 636, Tryphon reproche â Justin de dire :ae les anges ont mal agi et se sont séparés de Dieu, -t d’interpréter mal l’Ecriture. Justin prouve l'exis­ tence des mauvais anges par Is., xxx, 1-5; Zach., ni, 1. Job, t,6; le serpent de la Genèse, les mages d'Egypte, et Ps. xcv, 5, d’après les LXX · > Les dieux des nations sont des démons. » Pour prouver que Jésus-Christ est e Seigneur des esprits, Justin dit que la seule adjura­ tion de son nom suffit pour vaincre les démons, 85, col. 676. Il déclare que le serpent a amené la désobéis­ sance sur la terre, 100, col. 709. Jésus-Christ a prié pour ne pas être dominé par le mauvais ange; nous prions pour l’écarter de nous, pour qu'à notre mort, il ne prenne pas notre âme. Il a pouvoir sur les âmes, votnme le montre l’histoire de la pythonisse dT.ndor, 312 105, col. 721. Le texte : Sicut tinus de principibus ca­ ditis, Ps. LXXXI, 7, que Justin entend de la mort des hommes, lui sert de point de départ pour prouver la chute de Satan. Ce prince, qui a fait une grande chute, c'est celui qui est appelé le serpent; et il a fait une grande chute en trompant Eve. 124, col. 765. M. Turmel, Histoire de l’angélologie, dans la Revue d’his­ toire et de littérature religieuses, 1898, t. m, p. 290, interprète ce passage dans ce sens : « En induisant l’homme dans le péché, Satan pécha lui-même, et en causant la perte du genre humain, lui-même se per­ dit. » Il attribue ainsi à saint Justin l'explication de la chute de Satan par la jalousie, explication qui fut « classique », ajoute-t-il, p. 291, pendant un certain temps. Cette interprétation est particulièrement forcée. Saint Justin parle seulement de l'introduction de la mort dans l'humanité, introduction qui est due à la tromperie d'Éve par le serpent, et s'il fait consister la chute de Satan dans cette tromperie (ce qui n’appa­ raît pas clairement), il n’en dit pas le motif et il n'in­ sinue même pas la jalousie du serpent. Quoi qu’il en soit, M. Turmel n'a pas remarqué la référence scrip­ turaire au Ps. t.xxxi, 7. pour prouver la chute de Satan. Cf. Histoire de la théologie positive, Paris, 1904, p. 115. Lés chrétiens sont persécutés par les démons et l'armée du diable, par le ministère des Juifs, 131. col. 780. Si les hommes et les anges doivent être punis, c’est parce que Dieu a prévu qu’ils seraient mauvais, et non pas parce qu'il les a fait tels. S'ils faisaient pénitence, ils obtiendraient miséricorde, 141, col. 797. Ce texte signifie que les démons et les damnés ne feront pas pé­ nitence et par suite seront punis; il ne veut pas dire que Dieu a offert aux démons le moyen de faire pénitence. Saint Irénée, Dont, hær., 1. V, c. xxvt, n. 2, P. G., t. vu, col. 1194, rapporte un passage d'un ouvrage in­ connu de saint Justin. Celui-ci y déclare qu'avant l'avènement de Jésus-Christ, Satan n’a pas osé blas­ phémer Dieu, parce qu'il ne connaissait pas encore sa condamnation. Eusèbe a reproduit ce fragment d'apres saint Irénée, H. E., I. IV, c. xvm, P. G., t. xx, col. 376. Ce témoignage, nous le verrons, a été souvent cité au moyen âge par les écrivains grecs. Voir col. 377-379. Selon Tatien, Orat. adversus Græcos, n. 7, ibid., col. 820, 821, le Verbe de Dieu a créé les anges avant les hommes; il a créé les uns et les autres libres. Deve­ nus mauvais, les démons sont punis de leur malice; ils ne sont donc pas nécessairement mauvais. Les hommes ont suivi un des mauvais anges, le plus rusé et qui est plus ancien qu’eux, et malgré la loi de Dieu, ils l'ont pris pour Dieu. L’homme, fait à l’image de Dieu, est de­ venu mortel, l'esprit supérieur à lui (c’est-à-dire l'image de Dieu, cf. n. 12, col. 829), qui est en lui, s’éloignant de lui. Le démon, qui était avant l'homme, a manifesté son existence par la faute qu’il a fait commettre. Tatien semble dire que le démon, qui était protogène relati­ vement à l'homme, a montré sa malice en faisant pécher l’homme : ce qui signifierait que le démon avait péché déjà avant la tentation de l’humanité, sans que rien n’indique la nature de son péché. Ceux qui ont imité la folie du démon sont devenus l’armée des démons et ont été livrés à la folie par leur propre volonté. Les démons ont été l'occasion de la chute des hommes. Comment? Par l'invention de l'astrologie. Les démons ont inodtré aux hommes quelle était la position des astres, et de cette connaissance les hommes ont conclu â l’existence du destin, n. 8, 9, col. 822, 824. Jupiter est le chef des démons. Au lieu d'adorer les démons qui se trompent, les chrétiens adorent Dieu qui ne se trompe pas, n. 9, col. 825. Quant à la nature des démons, c’étaient des êtres composés de matière et d'esprit. Les uns se sont portés vers la matière la plus pure, les autres vers la plus vile, â laquelle ils ont conformé leur vie. Les Grecs adorent ceux qui se sont 343 DEMON D’APRÈS LES PÈRES écartés du bon ordre. Insensés et animés de vaine gloire, rompant tout frein, ils se sont efforcés d’êlre des voleurs de la divinité, ζησταΐ βεότητυς (ils se sont fait passer pour dieux). Le Seigneur a permis qu’ils trompent les hommes jusqu’à la fin du monde et jus­ qu'au jugement dernier. Quiconque, bien qu’il ait été attaqué par les démons, a gardé la connaissance par­ faite de Dieu, recevra au jugement un meilleur témoi­ gnage, parce qu’il a lutté, n. 12, col. 832. Les erreurs des païens sont des stratagèmes des démons, col. 833. Les démons ont subjugué les Grecs et les ont dominés, comme un voleur se met à la tête de ses pareils. Par­ venus à une plus grande malice, ils ont trompé les âmes. Ils ne meurent pas, puisqu’ils sont sans chair; mais, tout en vivant, ils connaissent la mort. Ils meu­ rent. lorsqu'ils apprennent à leurs sectateurs à pécher. Parce qu’ils ne meurent pas réellement comme les hommes, ils auront à subir un plus fort supplice : ils n’auront pas la vie éternelle, mais ils subiront la mort dans leur immortalité. Ils pèchent plus que les hom­ mes. parce qu’ils vivent plus longtemps, n. 14, col. 836, 837. D'autre part, les démons, qui commandent aux nommes, ne sont pas les âmes des hommes. L’homme, après sa mort, n’a pas plus de puissance que de son vivant. C’est par malice qu’ils poursuivent les hommes, les pervertissent et les portent au mal par de fausses manœuvres très variées. Ils sont vus parfois par les psychiques, et ils se montrent souvent sous des appa­ rences humaines, soit afin d’être tenus pour quelque chose, soit pour que leurs amis, mal inspirés par eux, puissent nuire aux autres, soit pour amener ceux qui leur ressemblent à les honorer. S’ils le pouvaient, ils pervertiraient le ciel avec les autres créatures. Ne le pouvant pas, ils attaquent la matière qui leur est sem­ blable et inférieure. Pour les vaincre, il faut donc répu­ dier la matière. Ils s’attribuent les causes de nos mala­ dies; parfois, ils frappent notre corps par malice. Mais atteints par la vertu de Dieu, iis s’en vont épouvantés, et le malade est guéri, n. 16, col. 840, 841. Ils pro­ mettent en vain de rendre la santé par des moyens magiques; ils joignent de bons remèdes aux mauvais, ils trompent et ne guérissent personne, n. 17, 18, col. 841, 844. Ils flattent les passions par leurs œuvres et leurs prédictions, n. 19, col. 849. Ils ont été exclus du ciel, n. 20, col. 852. Tatien, en se convertissant, a compris qu’il était délivré de beaucoup de princes et de tyrans, n. 29, col. 868. Athénagore, Legatio pro Christianis, η. 23, 24, ibid., col. 941, 944, 945, 948, compare la doctrine des païens sur les démons à celle des chrétiens. Les païens admettent l’existence de dieux bons et de dieux mauvais, et ils appellent démons ceux qui agissent parle moyen des idoles. Thaïes le premier a distingué Dieu, les démons, les héros : les démonssontde nature spirituelle, ούσιας νοεί ψυχικάς; les héros sont des âmes séparées des corps. Platon a refusé de se prononcer sur les démons. Les chrétiens reconnaissent en dehors du Père, du Fils et du Saint-Esprit, d’autres δυνάμεις, περί τήν ύλην έ/ούσας καϊ δε* αυτής. Une de ces puissances est αντίθεου, adverse de Dieu, non pas, comme l’a dit Empédocle, comme la nuit l’est au jour, mais parce qu’au bien de Dieu, qui coexiste en elle, s’est ajoutée une pro­ priété. comme la couleur s’ajoute au corps, qui la rend contraire à Dieu. Cet esprit, ennemi de Dieu, a été fait par Dieu comme les autres anges, et il avait été chargé (te veiller à la matière et aux choses matérielles. Dieu, en elîet, avait créé lesanges pour gouverner toutes choses. Il y en a de bons et de mauvais. Tandis que les uns ont persévéré librement dans la charge que Dieu leur avait confiée, d’autres ont abusé et de leur nature et de leur charge. Ces données sont conformes à celles du Livre des jubilés. En particulier, le prince de la nature et des choses de la nature, et ceux qui étaient établis 344 sur le premier firmament (Athénagoreexpose ce qu’ont dit les prophètes; évidemment Hénoch) sont déchus. Le prince a été négligent et coupable dans l’adminis­ tration de sa charge; les autres ont été attirés par les femmes et dominés par l’amour charnel. D’eux sont nés les géants, dont les poètes ont parlé. Ces anges, tombés du ciel, vivent dans l’air et sur terre et ne peuvent pas s’élever au ciel. Les âmes des géants, qui errent autour du monde, sont des démons, et ils excitent des troubles. Les géants sont démons par la nature et la constitution qu’ils ont tirée de leur origine; les anges tombés sont démons en raison des passions qu’ils ont ressenties. Le principe de la matière agit, on le voit par ses actes, à l’encontre du bien de Dieu. Euripide et Aristote l’ont dit. Parce que les démons produisent des troubles, quelques hommes irréfléchis ont nié l’ordre du monde, n. 25, col. 948-949. Les démons favorisent l’idolâtrie; ils s'attachent au sang des victimes et le lèchent. Les dieux, dont les noms sont donnés aux idoles, furent des hommes. Les démons ont pris leurs noms pour les donner aux idoles. Leurs actes montrent leur malice. Ils agissent par le moyen des statues ; ils ne sont pas ceux à qui on dresse des statues, n. 26, col. 949, 951. Cf. n. 28, 29. col. 953-957, où Athénagore prouve que les dieux étaient des hommes. Les démons emploient des artifices pour faire croire qu’ils opèrent des guérisons, n. 27, col. 952. Pour saint Théophile d’Antioche, lesdieux sontaussi des hommes morts; on le voit par ce qu’on raconte de leurs générations. Ad Autolyc., I. I, n. 9; 1. II, n. 2, ibid., col. 1037, 1049. Au sujet de la chute de l'homme et du rôle du serpent tentateur, il se borne à citer le récit biblique, 1. Il, n. 21, col. 1084-1085. Il dit un peu plus loin que Dieu avait prévu que la multitude des dieux, qui n’existent pas, serait introduite dans le monde par le serpent. Celui-ci a répandu l’erreur polythéiste, en disant à Éve : « Vous serez comme des dieux. » Eve fut trompée par le serpent. Le démon est donc la cause du mal; il est Satan, puisqu’il parlait par le serpent. Il est aussi nommé le dragon, parce qu’il s’est éloigné de Dieu par la fuite. Il avait été ange dés le commence­ ment. Il y aurait beaucoup à dire sur lui; Théophile l’a fait ailleurs, n. 25, col. 1096, 1097. Lorsqu’il parle du déluge, 1. III, n. 18, 19, col. 1145, il ne dit rien de sa cause morale et de la corruption qui l’a amené. Sans vouloir trancher ici la date de VOclavius, ni la patrie de son auteur, Minucius Félix, nous joindrons son témoignage sur les démons à celui des apologistes du il" siècle. Traitant des augures, qui sont menteurs, il parle des esprits trompeurs, vagabonds, dégradés de leur vigueur céleste par les fautes et les passions ter­ restres. Ayant perdu la simplicité de leur nature et chargés de vices, ils cherchent, pour se consoler de leurs malheurs, à perdre les autres, et séparés euxmêmes de Dieu, à en éloigner les autres par de faux actes de religion. Les poètes les appellent démons, les philosophes en parlent, Socrate en avait un spécial, les mages font par eux leurs prestiges. Octavias, 26, P. L., t. ni, col. 321-323. Ces esprits impurs se cachent sous les statues et les images des dieux païens. Ils agissent par leur intermédiaire, trompent leurs secta­ teurs, mais fuient les chrétiens. Ibid., 27, col. 323-327. Minucius Félix dépend évidemment de la tradition du livre d’Ilénoch pour ce qui concerne l'origine et la nature des démons. 3» Les hérétiques du n» siècle. — Les gnostiques ont fait entrer des anges bons et mauvais, ou, au moins, un principe du mal, dans les séries de leurs Éons. Leurs doctrines s’écartent tellement de l’Écriture et du sentiment commun des chrétiens qu'il est inutile de les exposer : elles ne nous apprendraient rien sur les démons. Plusieurs faisaient de Satan le principe du mal. hléracléon disait que le diable n'était pas libre, et 345 DÉMON D’APRES LES PÈRES 346 tion de l’homme; elle est la cause de sa propre apos­ au rapport d’Origène, Jn Joa., tom. xx, n. 22, P. Gt., tasie. mais aussi celle de l’apostasie d'Adam, puisque la t. xiv, col. 637 . 640. qu’il était plus malheureux que séduction de l'homme a suivi l'apostasie de Satan. blâmable, puisqu’il était porté au mal et menteur de sa Devenu Satan, le diable s’est servi du serpent pour nature. Dans un passage de son commentaire sur tromper l’humanité. l’Evangile de saint Jean, cité par Origéne, In Joa., Quant aux anges apostats, dont Satan est le prince, tom. xm, n. 59, ibid., col. 516, lléracléon reconnaissait ce sont des anges déchus qui sont tombés sur terre dans le serviteur du cenlenier les anges du créateur du pour le jugement. Ilénoch leur a été envoyé comme monde, par conséquent des esprits mauvais, Satan et ministre et comme prophète, I. IV, c. xvt, n. 2, ses anges, et il se demandait â leur sujet si quelquescol. 1016. Saint Irénée semble attribuer leur apostasie uns seront sauvés, il s’agit de ceux qui sont descendus à leurs relations coupables avec des femmes. Il dit vers les femmes. Ainsi Héracléon admettait la faute seulement, il est vrai, que Dieu, au temps de Noé, charnelle de quelques anges et il posait la question de amena le déluge sur la terre pour détruire la race la possibilité de leur salut. Cf. P. G., t. vn, col. 1316; mauvaise d’hommes qui vivaient alors et qui ne fai­ Brooke, The fragments of Heracleon, dans Textes and saient aucun fruit pour lui, cum angeli transgres­ Studies, Cambridge, 1891, t. i, n. 4, p. 93. sores commixti fuissent eis, 1. IV, c. xxxvt, n. 4 4" Saint Irénée. — L’évêque de Lyon parle souvent col. 1093. En réalité, l’évêque de Lyon affirme seule­ de l’apostasie des anges transgresseurs. Cont. hær., ment la présence des anges transgresseurs parmi les 1. I, c. x, n. 3, P. G., t. vu, col. 556. Il distingue le hommes mauvais du temps de Noé; il ne dit rien de serpent maudit et les anges apostats, pour qui a été précis sur la nature de leur transgression. S'il fait allusion préparé le feu éternel, quoique ce feu ait été surtout à leur péché charnel, on peut soutenir avec dom Massuet, préparé pour le séducteur, qui a été cause de la chute diss. III, n. 103, P. G., t. vu, col. 357-358, que cette de l'homme, 1. III, c. xxm, n. 3, col. 963. Adam a été faute n’a pas été la cause de leur chute, mais qu’elle séduit sous prétexte d'immortalité, n. 5, col. 963. Le est postérieure à leur apostasie, quoique la pensée serpent a persuadé l'homme, l'a rendu transgresseur, reste obscure. Quoi qu’il en soit, saint Irénée, en par­ initium et materiam suæ aposlasiæ habens homi­ lant des anges transgresseurs, est le premier écrivain nem, η. 8, col. 965. Ces mots obscurs veulent-ils dire ecclésiastique qui vise le récit biblique et parle du que Satan a péché, en faisant pécher l'homme? déluge, bien qu'il y mêle des renseignements puisés D'autres passages en préciseront le sens. Le serpent est l’ange apostat et ennemi, qui sème l’ivraie dans le au livre d’Hénoch.Les précédents, s’appuyant exclusive­ ment sur cet apocryphe, ne parlaient ni du récit de la champ du père de famille; il a jalousé la créature de Genèse ni du déluge. Voir Massuet, diss. Ill, n. 106, Dieu et il a cherché â la faire l’ennemie de Dieu. C’est 108, P. G., t. vit, col. 363, 364-368. Dans son ouvrage pourquoi Dieu l'a séparé de lui eta reporté sur le serpent Εις ίπιδίίξιν τού άποσνολ’.ζού ζηουγαάτο;, récemment l'inimitié de l'homme, 1. IV, c. xl, η. 1, 2, col. 1113retrouvé dans une version arménienne, saint Irénée 1114. Les anges du diable sont réservés au feu éternel, appelle les démons les ennemis du Fils : ce sont des et tous ceux qui sont séparés de Dieu appartiennent à anges, des archanges, des puissances et des trônes, qui ce prince de la transgression. Le diable est une créature ont abandonné la vérité. Karapet Ter-Mëbérttschian et de Dieu comme les autres anges, lia été pour lui-même Erwand Ter-Minassiantz, Des heil igen Irenaüs Schrift et pour les autres cause de séparation d’avec Dieu. Aussi ! Ecriture appelle-t-elle fils du diable et anges mauvais zum Erweise der apostolischen Verkundigung, 85, dans Texte und Unlersuchungen de Harnack, Leipzig. 1907, ceux qui persévèrent dans l’apostasie, c. xli, n. 1, 2, t. xxxi, fasc. I“r, p. 44-45, 63. Ce texte semble bien col. 1115. Le serpent s'est montré l'ennemi de Dieu. attribuer l’apostasie des anges à une autre cause qu'à Son nom de Satan est un mot hébreu qui veut dire apostat. Après qu'il eut persuadé à l’homme de trans­ leurs relations avec des femmes. En tout cas, il compte parmi les anges déchus des esprits ayant appartenu gresser le précepte de son créateur, il a eu l’homme aux diverses classes d'anges fidèles à Dieu. Cf.Cont. hær., sous sa puissance, I. V, c. xxi, n. 2, 3. col. 1181, 1182. 1. II, c. xxx, col. 818. Voir t. I, col. 1206. Le diable, qui est un ange apostat, a séduit l’homme, l’a 5» Clément d’Alexandrie. — Il distingue, lui aussi, détourné d'obéir au précepte de Dieu et l'a poussé â te serpent séducteur des anges déchus. Le serpent a l'adorer lui-même comme Dieu. C’est un des anges déformé l’esprit de l'homme par le désir de la gloire. préposés sur l'air, comme dit saint Paul. Eph., n, 2. Pæd., 1. III, c. n, P. G., t. vm, col. 562. Il a appris à Invidens homini) apostata a divina factus est lege; l’homme la volupté. Coh. ad Græcos, c. xi, col. 228. Le invidia enim aliena est a Deo. Son aposlasie a passé à diable, dès qu’il a eu péché, n’a pu se convertir, parce l'homme. Il a envié la vie du Verbe qui venait sauver qu’il a persévéré à pécher. Adumbrationes in E/iisl. 1 i homme. C'est pourquoi le Verbe a donné à l’homme \e pouvoir de fouler aux pieds les serpents, à cause de Joa., P. G., t. IX, col. 738. Traitant de la volupté. Clément dit que les anges ont abandonné la beauté de I apostasie à laquelle le serpent l’a porté, I. V, c. xxiv, n. 3, 4, col. 1188. Le feu éternel est préparé pour tous Dieu pour la beauté qui se flétrit, et qu’ils sont des­ cendus du ciel sur terre. Leur faute précède celle des les apostats. A l’origine, le diable a séduit l'homme par Sichimites. Pæd., 1. III, c. Il, P. G., t. vin, col. 576. 11 le serpent, quasi latens Deum. Après avoir cité la cite Jud., 5, 6, ibid., c. vm, col. 616. Au sujet de la conti­ parole de saint Justin, suivant laquelle Satan ne con­ nence, il dit encore que quelques anges incontinents naissait pas sa condamnation avant l’avènement de ont été vaincus par la passion et sont descendus du Jésus, saint Irénée développe celte pensée. Par les ciel sur terre. Strom., Ill, c. vit, col. 1161. Les anges, discours de Jésus et des apôtres. Satan a appris inaniqui avaient un sort supérieur, ont déchu par la volupté festement que le feu éternel lui était préparé, parce et ont dévoilé aux femmes les secrets qu'ils devaient r.i il s'était éloigné de Dieu, comme il l'était pour tous ceux qui ne leraient pas pénitence et persévéreraient garder, et tout ce qu'ils connaissaient, tandis que les autres anges cachaient ces secrets, ou plutôt les réser­ dans l'apostasie. Par suite, il impute à Dieu lui-même, vaient pour l'avèneinentdu Seigneur. Delà, sont venues et pas à sa volonté propre, la faute de son apostasie, la connaissance de la providence et la révélation des i. V. c. XXVI, n. 2, col. 1194, 1195. C’est donc bien par «vie que, selon saint Irénée, Satan a fait pécher choses sublimes. Strom., V, c. i, P. G., t. ix. coi. 24. Ils ont abandonné le ciel et les étoiles et sont devenus rtomme. Toutefois l’objet de sa jalousie n’a pas été le apostats. Ils habitent dans l’air ténébreux, proche de po ivoîr que Dieu avait donné à Adam sur la terre, la terre. Ils ont perdu leur honneur, ont eonvoit·· des mis l'amour que le Verbe manifestait à l’humanité, en voulant la sauver. Sa jalousie a donc précédé la tenta­ choses basses et ne peuvent se convertir. Adumbratio- 347 DÉMON D’APRÈS LES PÈRES nés in Epist. Juclæ, P. G., t. ix, col. 732. Clément est en cela tributaire du livre d’Hénoch. Les anges sont tombés â cause de la faiblesse de leur volonté. Strom., VII, c. vit, col. 465. Les philosophes ont appelé le diable le prince des démons. Strom., V, c. xtv, col. 136. Si les démons sont des dieux, chaque ville a les siens. Coh. ad Græcos, c. U, P. G., t. vin, col. 121. Saint Paul a dit qu'il fallait s'abstenir des viandes immolées, parce qu’elles sont offertes aux démons. Pæd., I. Π, c. I, col. 392. On a cru que les âmes des morts étaient des démons. Strom., VI, c. in, P. G., t. tx, col. 249. Le feu éternel est préparé au diable et à ses anges. Coh. ad Græcos, c. IX, P. G., t. vm, col. 193. Quand nous sommes délivrés du péché, nous sommes séparés de la conversation du diable. Ibid. Barnabé, qu'il cite, a bien dit que les pécheurs font les œuvres du diable, mais il n'a pas dit que les esprits habitent dans l’âme du pécheur. Strom., Il, c. xx, col. 10450. Les pestes, les grêles, les tempêtes et choses semblables ne viennent pas seulement de troubles ma­ tériels; ils sont produits habituellement par les mau­ vais anges. Strom., VI, c. ni, P. G., t. ix, col. 248. Voir t. i, col. 1196; I. ni, col. 156, 187. Si les Eelogæ propheticæ. sont de Clément, il y dit que les démons avaient cru que Salomon était le Messie. Quand ils l’ont vu pécher, ils ont su clairement qu’il ne l’était pas. Les démons savaient tous que le Messie devait ressus­ citer des morts. Hénoch dit aussi que les anges trans­ gresseurs ont appris aux hommes l’astronomie, la divi­ nation et les autres arts, 53, P. G., t. ix, col. 724. 6» L'Église d'Afrique. — De Carthage, nous avons les écrits de Tertullien et de saint Cyprien. Selon Tertullien, l’existence de substances spiri­ tuelles ou démons a été admise par les philosophes. Socrate avait eu dés l'enfance un démon familier, Platon n’a pas nié l'existence des démons. Les poètes en parlent et le peuple, par ses imprécations, maudit Satan. Mais il y a deux catégories d’anges corrompus : l’une, plus corrompue, dont l'Écriture nomme le prince et dont l’activité est entièrement employée à la perte des hommes, et l’autre, qui est moins corrompue et qui est néed’eux. Les magiciens ont recoursaux démonsqui rendent des oracles et sont adorés dans les dieux du paganisme. Apologet., 22,23, P. L., t. i, col. 404-416. Les génies sont aussi des démons. Ibid., 32, col. 447448. Cf. De anima, 39, P. L., t. il, col. 718. Du reste, l'existence des démons est sentie par l’àme en raison des maux qu’ils produisent. On maudit Satan; on l'ap­ pelle ange de malice, ouvrier d’erreur, celui qui a jeté le trouble dans le monde. A l’origine, en effet, l’homme a été trompé par lui et condamné à mourir en punition de la désobéissance que Satan lui a fait faire. De te­ stimonio animæ, 3, P. L., t. i, col. 612-613. Le diable n'est pas toutefois le créateur du monde, comme le prétendait Marcion; c’est un archange menteur, dde. Marcion., 1. V, c. xvin, P. L., t. Il, col. 518-519. D'autre part, Dieu n'est pas le créateur du diable. Dieu a fait un ange; il n’a pas fait le diable. Celui-ci s’est fait lui-même, en s’éloignant de Dieu. Par malice, il a menti et a trompé l'homme; il a diffamé Dieu. Satan est un archange, le plus élevé des anges et le plus sage de tous, c’est le prince de Tyr, Ezech., xxvin, 12, tombé du ciel; il est l’auteur du péché; mais il est puni par le moyen des hommes qu’il a vaincus. Il a lésé l’homme, et ex illo deliquit, ex quo delictum semina­ vit. Sa faute semblerait avoir existé du jour où il a fait pécher l’homme. Ibid., 1. II, c. x, col. 296-297. Tout a été changé par le diable. De corona, 6, ibid., col. 84. Si Dieu est optimus, le diable est pessimus; tout le mal vient de lui. Le mal a son origine dans l’impa­ tience du diable : il supporta impatiemment que Dieu ait fait l’homme à son image; il en conçut de la douleur, de l’envie, et il a trompé l’homme. Tertullien 348 ne veut pas rechercher s’il a été mauvais avant d’être impatient, ou s'il a été mauvais et impatient simulta­ nément ou séparément. Ce qui est certain, c’est qu’il a péché le premier et qu'il a profité de son expérience pour faire pécher l’homme. De patientia, 5, P.L., t. I, col. 1256-1257. Aussi Tertullien appelle-t il le diable æmulus, le jaloux. De pænitentia, 5, ibid., col. 1235; De anima, 20, P. L., t. Il, col. 683. Il le dit : Noster ob divortium æmulus et ob Dei gratiam invidus. Il fait persécuter les chrétiens par les païens; mais il est soumis aux chrétiens. Apologet., 27, P. L., 1.1, col.435. La persécution vient du diable, mais par la permission de Dieu, pour éprouver les chrétiens. De fuga, 2, P. L., t. π, col. 104-106. Il a envié Noire-Seigneur et l’a tenté. De patientia, 16, P. L., t. i, col. 1285-1287. Les héré­ sies viennent du diable. De præscript., 40, P. L., t. Il, col. 54-55. Satan se change parfois en ange de lumière, Adv. Marcion., 1. V, c. xn, ibid., col. 502; mais, alors même, il ne perd pas sa nature corrompue. De resurrectione, 55, ibid., col. 677. C'est au livre d’Hénoch, qu'il tient pour canonique, que Tertullien emprunte le récit de la chute des anges. Ils se sont précipités du ciel sur les filles des hommes. Pour leur donner la beauté qu’elles n’avaient pas, ils leur révélèrent les secrets de la nature, l’art de la pa­ rure, les autres arts et l'astrologie. Nous les jugerons; nous renonçons à eux, au baptême. Ils ont abandonné le ciel pour contracter un mariage charnel. De cultu fæminarum, I. I, 2-4, P. L., t. i, col. 1305-1308. Ils ont été condamnés par Dieu pour cette faute. Ibid., I. II, 10, col. 1328. Ces desertores Dei, amatores fæ­ minarum, furent proditores hujus curiositatis (l’as­ trologie). D’eux vient aussi l'idolâtrie. C’est pourquoi ils ont été condamnés. Le ciel est interdit aux mathé­ maticiens comme à leurs anges : la même peine d’exil est appliquée aux maîtres et aux disciples. De idololatria, 9, ibid., col. 671. Les femmes doivent être voilées propter angelos, a dit saint Paul, ICor.,xt, 8,10, parce que angeli propter filias hominum desciverunt a Deo. Ici, Tertullien se réfère au texte de la Genèse, νι, 2, et de l’expression : « filles des hommes », il conclut que les anges aimèrent des filles vierges, encore chez leurs parents, et des veuves, mais pas des femmes mariées. De oratione,‘22, ibid., col. 1186-1187; De virginibus velandis, 7, P. L., t. n, col. 899. Voirt. i, col. 11951196. Satan et ses anges ont rempli le siècle : il y a des idoles partout. Vénus et Bacchus sont deux démons. Les démons sont dans les idoles, dans les théâtres, au cirque, qui sont les pompes du diable. De spectaculis, 7, 8, 10,12, 26, P. L., t. i, col. 639, 640. 643, 645, 657. Dans le paganisme et le mithriacisme, ils ont imité le christianisme. De præscript., 40, P. L., t. n, col. 54: De corona, 15, ibid., col. 102; Ad uxorem, 1. I, 6, 7, P. L., t. i, col. 1284. Les songes viennent souvent des démons. De anima, 47, P. L., t. Il, col. 731-732. Presque en chaque homme il y a un démon ; aussi faut-il recourir aux exorcismes pour échapper à son influence. Les démons sont auteurs des prestiges des magiciens. Ibid., 57, col. 748-750. Cf. A. d’Alès, La théologie de Tertullien, Paris, 1905, p. 154. 156-161; J. Tunnel, Tertullien, Paris, 1905, p. 123, 182-184, 188-189, 238-240. Saint Cyprien a, sur la chute de Satan et des anges, les mêmes idées que Tertullien. Il faut toujours être prêt à repousser les tromperies du diable et à lutter contre lui. Le diible est trompeur par envie. L’exem­ ple de nos premiers parents le montre. Inter initia statim mundus et periit primus et perdidit. Ille an­ gelica majestate subnixus, ille cælo acceptus erat et charus, postquam hominem ad imaginem Dei factum conspexit, in zelum malivolo livore prorupit, non prius alterum dejiciens instinctu zelo quam ipse zelo 349 DÉMON D’APRÈS LES PÈRES ante dejectus, captivus antequam capiens, perditus antequam perdens... ipse quoque id quod prius erat amisit. Et en preuve, saint Cyprien cite Sap., n, 21. De zelo et livore, 3, 4, P. L., t. iv. coi. 640; édit. Hartel, Vienne, 1868, t. I, p. 299. Dés le commencement du monde, il a trompé l’homme, en mentant et en le flattant; il a tenté Notre-Seigneur, et il se cache encore, le vieux serpent, pour tromper les chrétiens. De ca­ tholicas Ecclesiæ unitate, 1, édit. Hartel, t. I, p. 209210. Ab initio mundi fallax, semper et mendax, mentitur ut fallat, etc. Suit la description deses ruses. Epist., xi.111,6, Vienne, 1871, t. n, p. 696. Tous les jours, il faut combattre avec lui. De mortalitate, 4, 1.1, p. 299. Ailleurs encore, saint Cyprien parle des tentations diaboliques, qui n’ont lieu qu’avec la permission de Dieu et auxquelles les chrétiens peuvent résister victo­ rieusement. Si le diable a péché par jalousie à l'égard de l’homme, les mauvais anges ont péché par luxure. Ces anges pécheurs el apostats ont, en effet, enseigné aux femmes à se farder et à se friser, quando, ad ter­ rena contagia devoluti, a cælesti vigore recesserunt. De habitu virginis, 14, P. L., t. tv, coi. 453-454. Ces détails viennent du livre d’Hénoch. 7» A Rome, saint Hippolyte. — Caius avait inter­ prété Apoc., xx, 2, 3, en ce sens que Satan est déjà lié, puisque le Christ est allé à la maison du fort, l’a enchaîné et lui a enlevé ses instruments de ruine. Malth., xtt, 29. Il est lié pour mille ans, après lesquels il sera délié pour tromper les peuples. Saint Hippolyte résolut cette objection de 1’hérétique. 11 montra par des textes de l’Evangile que Satan n’est pas encore lié, puisqu’il trompe les chrétiens et persécute les hommes. Jésus a recommandé de prier pour être délivré du malin. H faut combattre avec les puissances mauvaises. Eph., vi, 12. H sème l’ivraie dans le champ du père de famille. Malth.,xttl, 19. A la findes temps seulement, le diable sera lié et jeté dans l’abîme selon Isaïe, xxvi, 10. Les mille ans de l’Apocalypse ne sont pas à prendre comme un nombre exact; ils désignent le règne éternel du Christ, pendant lequel le diable sera lié et puni dans les flammes de l’enfer avec tous ses adeptes. Capita adversus Caium, frag, v ou vu, publiés par Gwynn, dans Hermathena, 1888, t. vt, p. 415-416; cf. p. 40240i;Zahn, Geschichte des Neuteslamentlichen Kanons, Erlangen et Leipzig. 1892, t. n, p. 978-980; Harnack, dans Texte und Enters., 1890, t. vi, fasc. 3, p. 125I26; Achelis, Hippolytus, Leipzig, 1897, t. I, p. 246-247; cf. fragment vieux-slave, ibid., p. 238; d’Alés, La théologie de saint Hippolyte, Paris, 1906, p.199. Pour saint Hippolyte, l'enfer, ou le lac de feu inextinguible, -tait vide encore, préparé seulement pour que les dé­ mons et les méchants y soient torturés dans les llammes pendant l’éternité. A. d’Alés, p. 200-201. 8» Origène. — A Alexandrie, Origène inaugure, au sujet des démons, une voie nouvelle qui, pour une part, aura du succès. 11 rejette décidément les rêveries du livre d’Hénoch, prouve l'existence des esprits mauais par de nombreux textes de l'Écriture, mais il ima­ gine des explications personnelles sur la chute de ces esprits et la possibilité de leur conversion finale. 11 traite ex professo des anges mauvais, qui sont punis, parce qu’ils ont mal agi, au début de son De prin: iis, 1. I, c. v, n. 2-5, P. G., t. xi, col. 157-165. Il étudie d’abord les différents noms qu’ils ont dans . Ecriture, et il ne se prononce pas sur la question de sa .oir si le prince du monde est le même ou un autre que le diable, et si les principautés du siècle, qui ont une sagesse de destruction, sont les princes avec qui nous devons lutter. Dieu est le créateur de tous; il ne les a pas fait mauvais; il a créé des esprits qui pou­ vaient devenir mauvais et qui le sont devenus par abus de leur liberté. Pervertis, ils sont descendus de leur condition première, et la cause éloignée de leur ma­ 350 lice est dans leur propre volonté. Après avoir prouvé leur existence par l’Écriture, Origène ajoutera les raisonnements qui lui paraîtront les meilleurs. H cite de nombreux passages de l’Ecriture: le prince de Tyr, ange chargé des Tyriens, mais déchu, Ezech., xxvin, 11-19; Lucifer, Is., xtv, 12; le malin. I .loa., v, 19; le dragon pris à l’hameçon. Job, XL, 20. Ces esprits ne sont pas mauvais par nature; ils n’ont pas été créés tels; ils sont venus du mieux au pire et se sont tour­ nés vers le mal. Origène ne leur attribue aucun péché spécial; il se borne à exposer son hypothèse de la dé­ chéance inévitable et graduelle des substances spiri­ tuelles, en dehors de la seule indéfectibilité de Dieu. Sur la théorie de la chute graduelle de toutes les na­ tures créées, cf. Prat, Origène, Paris, 1907, p. 82-86. Voir t. i, col. 1203. Un peu plus loin, il expose qu’ils seront rétablis dans leur premier état, 1. I, c. vt, n. 2, 3, col. 168-169. Le diable lui-mème n’a pas été inca­ pable de faire le bien; les prophètes précédemment cités le montrent. Il était bon, quand, dans le paradis, il était parmi les chérubins; il s’est porté tout entier vers le mal, 1. I, c. vm, n. 2, col. 178. Il ne peut main­ tenant revenir au bien ; mais il y a des degrés dans les principautés mauvaises, et d'autres se convertiront, n. 4, col. 179-180. Origène revient plus loin sur la possibilité de la restauration finale des démons dans leur premier état, et après avoir laissé au lecteur le soin de conclure, il semble bien, en finissant, affirmer la possibilité de cette restauration. 1. Il, c. I, n. 21, col. 302. Cf. Prat, op. cit., p. 106-107. Puis, il démontre de nouveau par l’Écriture l’existence des mauvais anges, chassés du ciel, 1. III, c. Il, n. 1, col. 303-305. H accumule les textes : dans l’Ancien Testament, le serpent de la Ge­ nèse, le malin, chassé du ciel, Azazel, figuré par le bouc émissaire, Lev., xvt, 8, l’esprit mauvais de Saül, l’esprit de mensonge qui inspire les prophètes d'Achab. Satan qui pousse David à dénombrer son peuple, I Par., xxi, 11 ; Eccle., x, 4, la vision de Zacharie, ni, 1, 2, le prince de Tyr, Lucifer, Satan du livre de Job; dans le Nouveau Testament, la tentation de Jésus. Satan qui pousse Judas à trahir son maître, et la nécessité de la lutte avec les principautés mauvaises, proclamée par saint Paul. S’il est dit que, à la fin des temps. Satan sera détruit par Jésus-Christ, cela ne signifie pas qu’il cessera d’exister, mais qu’il ne sera plus ennemi. Par là, Origène semble penser que même Satan pourra être replacé dans son premier état, car il n’y a rien d’incurable ni rien d’impossible, 1. III, c. vi. n. 5, col. 338. Origène a traité encore ex professo des mauvais anges dans sa réfutation de Celse. Il a remarqué, d'abord, que démon est un nom commun, appliqué le plus sou­ vent aux mauvais anges, qui n’ont pas de corps gros­ sier. Cont. Celsum, I. V, n. 5, P. G., t. xi, col. 1188. Celse avait prétendu que le Christ n’a pas été le pre­ mier άγγελος, envoyé par Dieu sur la terre. Il avait entendu parler de 60 ou 70 anges, qui, devenus mauvais, ont été enchaînés et subissent sous terre les peines de leurs fautes, et il savait que les sources chaudes sont leurs larmes, 1. V, n. 52, col. 1261. Origène fait obser­ ver que ces renseignements proviennent du livre d’Hénoch, que Celse n’a pas lu et qui n’est pas tenu pour divin dans les Églises. De ce livre, Celse ne con­ naît que ce détail. Par bienveillance, Origène lui sug­ gérerait un passage de la Genèse, Vf, 2, qu'il n'a pas lu et qui à première vue pourrait s’interpréter dans le même sens. Mais sur ce point, Origène se réfère à un écrivain (Philon), qui a vu dans les filles des hommes une métaphore employée pour désigner les âmes dési­ reuses de la vie humaine. Quelle que soit l’interpréta­ tion qu'on donne â l'expression « fils de Dieu », ce récit biblique ne fait rien au sujet. Le récit des 60 anges tombés n'est pas lu (comme Écriture), chez les chré­ 351 DÉMON D’A P D ÈS LES PÈRES tiens. Puis, Origène se moque agréablement des larmes de ces anges. Les larmes sont salées et les eaux chaudes sont douces. Faudra-t-il admettre que ces anges versent des larmes douces? N. 54, 55, col. 1268, 1269. Quelques esprits sont liés pour des siècles à certains édifices ou à certains lieux soit par l'effet de la magie, soit à cause de leurs vices. L. VII, n. 5, col. 1428. Les démons commettent des fautes. Ils ont dévié de la voie qui conduit au bien, et se sont éloignés de Dieu. La magie cherche à empêcher leurs mauvaises actions. L. VII, n. 68, 69, col. 1517. Les anges devenus vicieux sont les anges du diable, lintre eux et les démons, il n’y a point de différence : ils sont tous mauvais. Celse prétendait à tort qu’ils sont les anges de Dieu. Qu’on prouve, si on le peut, qu’ils diffèrent des démons! Dieu n’est pas leur prince; selon les Écritures, leur prince est Beelzebub. Il ne faut pas se fier aux démons ; il faut mourir plutôt que de leur offrir des sacrifices. Ils ne sont pas bienveillants pour les chrétiens; les anges veillent pour qu’ils ne leur nuisent pas. L. VIII, n. 2527, col. 1553 sq. Les maux de la terre sont produits par eux, n. 31, col. 1564·. L’âme d’un enfant païen est, dès la naissance, sous l’empire d’un démon. Il y a beaucoup de démons sur terre. Ils ont pouvoir sur les méchants, mais pas sur les chrétiens, armés de l’ar­ mure de Dieu, n. 34, col. 1568-1569. Ils sont vaincus par les martyrs, n. 44, col. 1581. Satan avait été nommé par Celse. L. VI, n. 42, col. 1360. Origène expose par suite ce qu’il pense de lui. C’est le mauvais, qui a été chassé du ciel, le ser­ pent tentateur, Azazel, figuré par le bouc émissaire, Bélial, le prince de Tyr et le roi de Babylone. Son nom signifie adversaire; il est l’adversaire du Fils de Dieu, n. 43, 44, col. 1364-1368. Dans ses autres écrits, Origène parle encore, mais en passant, de Satan et des anges déchus. Le dragon a été créé avant l’homme. In Joa., tom. I, n. 17, P. G., t. xiv, col. 52. Il n’a pas été créé mauvais. Ibid., torn, xn, n. 7, col. 136. Il a résisté à Dieu. Dan., x, 13. 11 a abandonné son état, où il était sans tache et dans lequel il aurait persévéré, s’il l’eût voulu. In Epist. ad Philem., ibid., col. 1306. S’il est dit le prince de ce monde, ce n’est pas qu’il ait créé le monde; c’est que dans le monde il y a beaucoup de pécheurs. Aussi est-il le prince, le diable de la malice et de toute iniquité. Sa faute a été un péché d’orgueil; il s’est élevé dans les cieux et a voulu être semblable au Très-Haut. Origène, qui ne lui avait pas appliqué expressément les paroles du prince de Tyr, dans le De principiis, les met ici formellement danssa bouche. In Num., homil. xn, n. 4, P. G., t. xn, col. 664, 665. Pécheur depuis le commencement du monde, il ne subit ni feu ni tourment en ce monde. Selecta in Exod., ibid., col. 292. A la fin de notre vie, le prince du siècle est comme un publicain, qui recherche ce qui lui revient en nous. Zn Luc., homil. xxitl, P. G., t. xnt, col. 1862. Les démons sont delà même nature que les anges; la seule différence entre eux est celle qui existe entre un œil sain et un œil perdu. In Joa., lom. xn, n. 20, P. G., t. xtv, col. 625. Us sont princes pour la ruine, sont exécrables, et on les invoque pour le mal, parce qu’ils sont mauvais, par prévarication toutefois et non par nature. In Exod., homil. vin, n. 2, P, G., t. xn, col. 352. Ils ont encore leur libre arbitre, et il est nécessaire qu’ils l’aient, afin que les chrétiens puissent être éprouvés par leurs atta­ ques. In Num., homil. xm, n. 5-7, ibid., col. 673-675. Ils tendaient des pièges à tous. In Matth., torn, xv, n. 5, P. G., t. xnt, col. 1269. Origène pense cependant que quelques anges déchus, frappés de la puissance et de la divinité de Jésus, ont recouru à lui et l’ont prié en leur faveur. In Joa., torn, xtn, n. 58. P. G., t. xiv, col. 512. Mais les démons se faisaient généralement passer pour les faux dieux du paganisme. In Exod., homil. vi, n.5. 352 P. G., t. xn, col. 335. Ils restent auprès des idoles, car ils ne sont pas encore jugés. Leur unique punition consiste à voir les idolâtres se convertir au christia­ nisme, et les chrétiens qu'ils tentent pratiquer la vertu. In Num., homil. xxvm, n. 8, ibid., col. 789, 790. Le lieu qu’ils occupent est l’air épais qui entoure la terre. Quelques-uns croient qu’ils ont besoin d'aliments. Ori ­ gène pensequ'ils se repaissentde l’odeur des sacrifices. Exhortatio ad martyr., n. 45, P. G., t. XI, col. 621, 624. Cf. Cont. Celsum, 1. III. η. 28, 36; 1. IV, η. 32; I. VII, η. 5, 6,35,56. 64; I. VIII, η. 60, 61, ibid., col. 956, 965, 1070. 1428, 1429, 1489, 1501,1512.1608, 1609. Voir Huet, Origeniana, 1. II, c. π, q. v, n. 30, P. G., t. xvn, col. 892-893. Les démons ne sont pas punis en ce monde; les supplices leur sont réservés pour l’avenir. In Exod., homil. ix, n. 6, P. G., t. xn, col. 359-360. Ils périront et leur empire sera détruit, quand nos corps ressusciteront à la vie. In, ibrum Jesu Nave, homil. vin, n. 4, col. 866-867 ; In Matth., torn. xm. n. 9, P. G., t. xm, col. 1116-1120. Il n'est pas permis d'ad­ jurer les démons; c’est une coutume judaïque. In Matth. comment, series, n. 110, ibid., col. 1269. 9« Jules l’Africain. — Ce contemporain d’Origène, dans un fragment de sa Chronographia, qui nous a été conservé par Georges le Syncelle. a donné une inter­ prétation, qu'Origène n’avait pas su trouver, des fils de Dieu de Gen., vi, 2. Son texte contenait la leçon : άγγελοι -oO θεού; mais il lisait dans quelques manus­ crits : υιοί το0 θεού. Par ces fils de Dieu, il entendait les fils de Seth, ainsi nommés, parce que leur race n’a donné jusqu’à Jésus-Christ que des justes. Les filles des hommes étaient de la race de Caïn, si éloignée de Dieu et si dépravée. Il ajoutait toutefois que les « anges de Dieu », si on gardait cette leçon, ne pouvaient être que les mauvais anges, qui apprirent aux femmes le mouvement des astres, les nombres, les choses élevées et les arts, et qui furent les pères des géants, ensevelis par le déluge. P. G., t. x, col. 65. Sa première inter­ prétation devait peu à peu faire disparaître la seconde. 10® Celle-ci pourtant avait pénétré jusqu’en Syrie, et Bardesane écrivait dans Le livre des lois du pays : « Nous comprenons que si les anges n’avaient pas eu aussi le libre arbitre, ils n’auraient pas eu commerce avec les filles des hommes, n’auraient pas péché et ne seraient pas tombés de leur place. » F. Nau, Bardesane l’astrologue, Paris, 1899, p. 31. — Les apocryphes clémentins, dont les sources sont syriennes et dont la rédaction n’est que du in« siècle, voir t. m, col. 213, connaissent la faute charnelle des anges qu’ils ratta­ chent très explicitement au déluge. Dans les Récogni­ tions, iv, 26, 27, P. G., t. i, col. 1325-1326, on attribue à ces anges déchus l’origine de l’idolâtrie, la connais­ sance des arts, la magie et la perversité humaine, qui a été punie par le déluge. Dans les Homélies, vin, 1219, P. G., t. n, col. 232-237, on nous apprend que les esprits, qui vivent dans l'air, ne peuvent plus remonter au ciel. Ils enseignèrent aux hommes les arts et l’orne­ mentation. Les géants, qu’ils engendrèrent, sont des anges inférieurs, qui mangent du sang. Ils furent les premiers à manger de la chair, et leurs crimes furent la cause morale du déluge. — Dans les Actes de saint Thomas, œuvre gnostique du ni· siècle, l’union des anges avec les femmes est aussi rapportée. Tischendorf, Ac/α apostolorum apocrypha, Leipzig, 1851, p. 218; M. Bonnet. Acta Philippi et Acta Thoniæ,30, Leipzig, 1903, p. 149. — Zosime de Panopolis racontait aussi la chute des anges et la révélation des secrets aux femmes d'après les Écritures anciennes et divines, c’est-à-dire d’après le livre d’Hénoch et le récit de la Genèse. Frag­ ment cité par Georges le Syncelle, Chronographia, édit. Dindorf. 1829, t. i, p. 24. 11” Le plus ancien commentateur latin de l’Apoca­ lypse, dont l'ouvrage nous soit parvenu et qui est de la DÉMON D’APRÈS LES PÈRES 353 fin du ni' siècle, saint Victorin de Pettau, nous fournit quelques traits nouveaux sur le diable et les démons. Malheureusement, le texte original de son commentaire ne nous est pas encore entièrement connu, et il faudra attendre l'édition de M. Haussleiter dans le Corpus de Vienne pour être parfaitement renseigné. On en connaît deux recensions, dont la plus courte est une revision faite par saint Jérôme à l'aide de Ticonius, et dont la plus longue est un remaniement de la précédente (on la trouve P. L., t. v), Bardenhewer, Patrologie, 2· édit., Fribourg-en-Brisgau, 1901, p. 198-199; Id., Geschichte der allkirchlichen Litteralur, ibid., 1903, t. n, p. 595597. Cependant, pour Victorin, le dragon de l’Apocalypse est celui qui ab initio fuit homicida et onine genus humanum non tam debito mortis, verum etiam variis gladiis obitibusque oppressit. Le tiers des étoiles, qu’il entraînera dans sa chute, indique le nombre des hom­ mes qu'il séduira â la lin des temps. Dans sa revision saint Jérôme a ajouté : Sed quod verius intelligi debeat angelorum sibi subditorum cum adhuc princeps esset, cum descenderet constitutione sua, tertiam partem seduxisse. Bibliotheca Patrum, Lyon, 1677, t. m. p. 420; dom Fêrolin, Apringius de Béja, Paris, 1900, p. 49. Cf. In Apocalypsin B. Joannie, xn, 3. 4, P. L., t. v, coi. 336. Victorin était millénariste. Voir L. Atzberger, Geschichte der chrisllichen Eschatologie, Fribourg-en-Brisg.au, 1896, p. 566-573. Par conséquent, il entendait les mille ans, durant lesquels Satan doit être enchaîné, du régne de Jésus-Christ sur terre. Mais, selon le remaniement de saint Jérôme, les mille ans, durant lesquels Satan est lié, comprennent tout le temps qui s'écoule depuis l'avènement du Christ jusqu’à la lin des siècles; mille ans sont la partie pour le tout. En quoi consiste cet enchaînement de Satan? Diabolus, exclusus a credentium cordibus, cœpit impios possi­ dere, in quorum quotidie cæcis cordibus tanquam in abyssi profundo inclusus est. Parce qu'il est scellé, il ne peut séduire ceux qui appartiennent à Jésus-Christ. Quand le nombre des saints (des vierges) sera complété, les hommes, séduits par le diable, entreront en même temps que lui dans l'étang de feu. In Apocalypsin B. Joannis, xx, 1-3, P. L., t. v. col. 341-343. Pour saint Victorin, après le règne de mille ans, le diable sera délié pour l’époque de la persécution de l’Antéchrist; mais à l'avènement de Notre-Seigneur, il sera préci­ pité avec ses anges dans l'enfer. Voir Haussleiter, Der chiliatische Schlussabschnitt im echten Apokalypsekommentar des Bischofs Victorious von Pettau, dans Theologisches Literalurblalt, 1895, n. 17, p. 195-198. II. Du tv' au vi' siècle. — Au IV' siècle, nous con­ staterons deux directions différentes, prises par les écrivains ecclésiastiques au sujet du diable et des dé­ mons : les uns, surtout en Occident, garderont les opi­ nions de leurs prédécesseurs; les autres, d’abord en Orient, puis en Occident, expliqueront d’une manière nouvelle la chute de tous les mauvais esprits. 1» Maintien des sentiments précédents. — 1. En Orient. — Dans un fragment de son livre De resurre■'ione, qui nous a été conservé par saint Épiphane, Hær., lxiv, n. 19, 21, P. G., t. xli, col. 1102, 1104, et par Pholius, Bibliolh., cod. 234, P. G., t. cm, col. 1109, 1112, saint Méthode, évéque de Tyr, cite Athénagore, et . Imet que le diable a péché par envie contre l’homme. Quant aux démons, ils sont déchus par suite de leur concupiscence charnelle et de leur mariage avec les SI es des hommes. Ils avaient été créés bons et libres, - ont abusé de leur liberté. Dans un autre fragment, . lit que le diable a été un imposteur et a tendu des : eges à Adam. Fragni., 7, 8, P. G., t. xvm, col. 293. ?.ns son Convivium, orat, vm, c. x, il reconnaît le : : le dans le dragon de l'Apocalypse. Ibid., col. 152, 153. Dans ses Acta disputationis Archelai cum Manete, PICT. DE THÉOL. CATHOL. 354 que l’on rapporte à la première moitié du tv’ siècle, Hégéinonius traite de l’origine du diable et des démons : celait un des points de doctrine, discutés entre Archélaüs et Manès. Celui-ci expliquait ainsi l’origine de la mort pour les hommes. Une belle vierge se montra aux princes, qui sont dans le firmament. Epris de sa beauté et enflammés d’amour, ils coururent après elle, afin de l’atteindre; mais elle disparut subitement. Alors le chef de ces princes produisit des nuées, en assez grand nombre pour couvrir le monde entier; le prince de la moisson répandit la famine et fit périr les hommes par des tremblements de terre. Beeson, Ilegemonius, 9, Leipzig, 1906, p. 13-15. D’autre part, Manès préten­ dait que le prince des ténèbres était le créateur, 12, p. 19-20. A ces erreurs, Archélaiis opposa la doctrine chrétienne. Le diable a été homicide dés le commen­ cement; c’est le semeur d’ivraie dans le champ du père de famille. Satan, l’auteur de tous les maux; il mange de la chair et du sang. 15, p. 24-25. Or, il n’est pas inengendré. Quel mal faisait-il avant la création? 18, p. 29. Que convoitait-il? Qu’enviait-il? 20, p. 31. 11 n’a pas créé l’homme; il est tombé du ciel, 23, p. 35. Il a été créé libre, et il agit librement sur les hommes. Quelques anges ont désobéi aux ordres de Dieu et ont résisté à la volonté divine. L’un d’eux est tombé du ciel sur la terre comme la foudre. D’autres, attirés par un bonheur misérable, se sont unis aux filles des hommes; ils ont été affligés par le dragon et ont mérité de subir la peine du feu éternel. Le diable a cherché à les tromper, parce qu’ils étaient libres. 11 n’est pas de la substance de Dieu, puisqu’il a prévariqué. Il est tombé, parce qu’il n’a pas observé les commandements de Dieu, et il est resté l’adversaire des préceptes divins, 36, p. 50-52. Il a trompé Adam et Eve, en les faisant désobéir, il est le père de tous les méchants, 37, p. 53. Les juges de la discussion esti­ mèrent que la question de l’origine du diable avait été suffisamment débattue. Un des dogmes que soutenait Marinus dans le Dia­ logue d'Adamantins, qui est de la fin du IV' siècle, était que le diable n’a pas été créé par Dieu. Adaman­ tins déclara que le diable était bon d’abord, et non pas mauvais, mais que dès le commencement du monde, il envia l’homme et qu’il n’a pas cessé de l’en­ vier. Van de Sande Bakhuysen, Der Dialog des Ada­ mantins, sect, i, c. xxvii, Leipzig, 1901, p. 52. Il a été créé par Dieu; autrement, il y aurait deux principes, sect. U, c. t, vm, p. 116, 126. Mais il a été mauvais dès l’origine du monde, et il a persuadé Eve de pêcher. Dans l’Écriture, il est appelé Satan et le malin, c. ti, p. 116. Il est jugé et condamné par Dieu, parce que, de bon qu’il était, il est devenu mauvais, en abusant de sa liberté, c. xi, p. 130. Tout en rejetant le mariage des anges. De hominis opificio, c. xvn, P. G., t. Xl.iv, col. 189, saint Grégoire de Nysse pense encore que Satan est tombé par envie. Les anges sont des êtres incorporels, opposés au bien, qui agissent au détriment de l’homme. Ils sont sortis d’eux-rnémes, de leur dignité primitive et se sont engagés dans la voie contraire au bien. L’apôtre les appelle les puissances souterraines et infernales; mais l’air, où ils vivent, est dit parfois souterrain et in­ fernal. Quand les vices seront abolis, les anges mau­ vais seront rétablis dans leur premier état. De anima et resurrectione, P. G., t. xi.vi, col. 72. Ailleurs, saint Grégoire de Nysse dit encore que le Christ a fait du bien à celui qui a causé notre perte, et il ajoute que le mal disparaîtra un jour et que toute créature rendra grâce à Dieu. Orat, catechet., c. xxvi, P. G., t. XLv, col. 68. Le diable, lui aussi, est un πνεύμα, γάρ ίστε» άσώματον, άλ’ζά διά κακίαν τού ύψους άπέπεσεν. Par na­ ture, il est exempt de la nécessité de boire et de man­ ger. Avec ses anges, il ne cesse d’errer dans l’air jour IV. - 12 335 DÉMON D’APRÈS LES PÈRES et nuit pour faire du mal. Ils tendent aux hommes des pièges de toute sorte, parce qu'ils sont jaloux des hommes qui sont unis à Dieu et qui parviendront au bonheur dont ils sont privés. De pauperibus amandis, P. G., t. xt.vi, col. 456. Le diable est le malin, dont nous demandons, dans l’oraison dominicale, d'ètre dé­ livrés. Il est Beelzébub, Mammon, le prince du monde, l’homicide dés le commencement, le père du men­ songe, etc. De oratione dominica, orat, v, P. G., 1. xt.iv, col. 1192. La cause de sa chute a été l’envie à l'égard de l’homme, confirmé par la bénédiction divine. Les dons surnaturels, faits par Dieu à Adam, ont été, pour l’adversaire, la source et l'excitation de l’envie; il a machiné des embûches pour empêcher la force divine d'agir dans l'humanité. Déchu à cause de la beauté de l'homme, il a trompé l'homme par l'attrait de la nourriture. Oral. catechet., c. vi, xxvi, P. G., t. xlv, col. 25, 68. Cf. De mortuis, P. G., t. xlvi, col. 522. Le péché d'envie est encore affirmé dans une homé­ lie, faussement attribuée à saint Basile. Homilia dicta in Lacizis, n. 8, 9, P. G., t. xxxi, col. 1452, 1456. I.'envie est un vice propre au diable. Satan n’a pas d'abord été diable; d'ange qu'il était, il est devenu démon. Infecté d’envie, il s’est éloigné de Dieu. Sa défection provint de ce qu'il vit l'homme, qui lui était inférieur, élevé au-dessus des autres créatures. Créé avant l'homme, il assista à la création; il vit que l'homme était supérieur au soleil, puisqu’il a été seul fait par les mains divines; il le vit dans les délices du paradis, assisté par les anges, â qui il était égalé, par­ lant avec Dieu, et il l’envia. Tant que l'homme fut seul, le diable n'eut pas d'occasion de le prendre; après la création d'Eve, il s’attaqua à la femme, qui était plus faible. Ennemi de l’homme, il fut aussi ennemi de Dieu, μισάνθρωπος, επειδή καί θεομάχος. Il a haï Dieu d’abord, qui avait ainsi favorisé l’homme; il se révolta contre lui, le méprisa, s’éloigna de lui. 11 vit ensuite l'homme fait â l’image de Dieu, et ne pouvant attaquer Dieu, il s’en prit à son image. 2. En Occident. — Lactance mêle différentes tradi­ tions, et il distingue nettement le diable des démons. Avant la création du monde, Dieu fit d'abord un esprit, qui resta bon, le Logos, puis un autre, in quo indoles divinæ stirpis non permansit. C’est par l'envie qu'il devint mauvais, abusant de la liberté qui lui avait été donnée. Mais ce n'est pas l’homme qu’il envia. Invidit enim ille antecessori, qui Deo Patri perseverando, cum probatus, tum etiam charus est. Les Grecs l'appellent διάβολον; les chrétiens criminatorem, quod crimina, in quæ ipse illicit, ad Deum deferat. Dii:, instil., 1. II, c. ix, P. L., t. vi, coi. 294-296. C’est par envie qu’il a trompé l’homme. Criminator ille, invi­ dens operibus Dei, omnes fallacias et calliditates suas ad decipiendum hominem intendit ut ei adime­ ret immortalitatem, c. xm, coi. 323. Quant à la chute des démons, Lactance la raconte, en combinant la tradition du livre des Jubilés avec celle du livre d'Ilénoch et en y ajoutant des traits de son imagina­ tion. Cum ergo numerus hominum coepisset incres­ cere, providens Deus ne fraudibus suis diabolus, cui ab initio lerræ dederat potestatem, vel corrumperet homines vel disperderet, quod exordio fecerat, misit angelos ad tutelam cultumque generis humani .-qui­ bus, quia liberum arbitrium erat datum, præcepit, ante omnia, ne, lerræ contagione maculati, substan­ tia: cæleslis amitterent dignitatem. II leur défendit de faire ce qu’il prévoyait qu’ils feraient. Itaque illos cum hominibus commorantes dominator ille terræ fallacissimus consuetudine ipsa paulatim ad vilia pellexit et mulierum congressibus inquinavit. Tum in cadunt ob peccata quibus se immerserant non re■ epli, ceciderunt in terram. Sic eos diabolus ex ange­ 356 lis Dei suos fecit satellites ac ministros. Leurs tils, n’étant ni anges ni hommes, n’ont pas été reçus dans les enfers. Lactance distingue donc deux genres de démons : les uns qui viennent du ciel, les autres de la terre. Ces derniers sont les esprits immondes, auteurs de tous les maux, et dont le diable est le prince. Les grammairiens croient que ce sont les dieux du paganisme. Ils savent beaucoup de choses futures, celles que Dieu leur permet de savoir, mais ils ne les connaissent pas toutes; aussi leurs réponses, dans les oracles qu’ils rendent, sont-elles ambiguës. On les évoque par la magie. Per omnem terram vagantur el solatium perditionis suæ perdendis hominibus ope­ rantur. Tout le mal, qui se fail dans le monde, vient d’eux. Adhærent enim singulis hominibus, et omnes oslialim domos occupant, at sibi geniorum nomen assumunt. On les vénère. Sunt spiritus tenues et incomprehensibiles. Ils s’insinuent dans les corps et font du tort, c. xv, col. 330-333. L’astrologie, les aruspices, les arts, en particulier celui de faire des statues, sont de leur invention. Ils rendent des oracles et se font offrir des sacrifices humains, c. XVII, col. 336-341. Per terram volutantur. Ils y causent la mort, des tromperies et y répandent l’erreur, c. xvm, col. 343. Ils exercent leur fureur contre les chrétiens, 1. V, c. xxn, col. 623. Ceux qui sont solides dans la foi n’ont rien à craindre d’eux; ils ne peuvent leur nuire, I. 11. c. xvi, col. 334-336. Dieu est patient à leur égard jusqu’au jugement dernier, après lequel il leur ré­ serve les ténèbres, l’enfer et ses supplices éternels, c. xvin, col. 341-342. Aussi craignent-ils le jugement dernier, après lequel ils seront tourmentés, 1. VU. c. xxt, col. 800-801. Au commencement du règne de mille ans, le prince des démons sera lié par Dieu; ce règne fini, il sera délié et il sortira de prison pour faire la guerre contre les saints. Mais vaincu par Dieu, il sera condamné au feu éternel avec ses ministres, c. xxvi, col. 813-814. On le voit, Lactance a sur plu­ sieurs points un sentiment particulier, qu’aucun autre écrivain ecclésiastique n’adoptera. Notons qu’il rap­ porte le déluge aux crimes des hommes, mais pas au péché des anges. 1. II, c. xi, xiv, col. 313, 326. C’est un indice qu’il ne se réfère pas au récit de la Genèse. L’auteur du De singularitate clericorum, que Har­ nack et dom Morin croient être Macrobius, qui écri­ vait vers 363-375, cite l'exemple des anges pour dé­ tourner de l’incontinence : Novimus et angelos cum feminis cecidisse. P. L., t. iv, coi. 857. Aux opinions anciennes qui sont en voie de dispa­ raître, saint Ambroise joint le sentiment nouveau que nous verrons prédominer. Il se rallie, en effet, à la théorie d’Origène. expliquant la chute de Satan par l’orgueil, mais il maintient la tentation d'Adam et d'Eve par motif de jalousie et le commerce charnel des anges avec les femmes. Le serpent au paradis ter­ restre était la ligure du diable, ainsi que le prince de Tyr. Ezech., xxvm, 13. La plupart prétendent que le diable n’était pas au paradis; il y était réellement, quoi qu'il soit écrit dans le livre de Job que Satan est au ciel avec les anges. Philon disait, mais à tort, que le serpent était la figure de la volupté. De paradiso, c. n, n. 9, 11, P. L., t. xiv, col. 278, 279. Le serpent fut le véritable ennemi du genre humain, qu’il perdit par envie. Sap., il, 24. Le diable ne put supporter le bonheur dont l’homme jouissait au paradis; il envia le sort de l’homme, qui avait été formé du limon. Lui. qui avait été d’une nature supérieure et qui était tombé sur terre, il jalousait l'homme qui dépassait les choses éternelles; il voyait avec peine que l’homme avait obtenu ce que lui-même avait perdu, c. xti, n.54, col. 301. Satan avait donc péché avant de tenter l'homme. L'archange n'a pas su s'abstenir du péché. 357 DÉMON D’APRÈS LES PÈRES 8atan et ses anges n’ont pas su garder leur place. Expositio Ευ. sec. Lucani, 1. IV, η. 67. P. L., t. xv, col. 1632-1633. Invidus et humani generis adversarius de statu superiori dejectus est. In ps. xxx vu enarrat., n. 21, P. L., t. xiv, col, 1019. Il avait péché par orgueil, selon Is., χιν, 14. In ps. xxxv enarrat., n. 11, col. 958. Per superbiam naturæ sues amisit gra­ tiam..., consortiis excidii angelorum. In ps. cxvni, serm. vu, η. 8, P. L., t. xv, coi. 1283. Son péché est plus grand que celui de l'homme. Ibid., serin, vin, n. 28, col. 1306. Il est l’auteur de l’idolâtrie. De para­ diso, c. xm, n. 61, P. L., t. xtv. col. 306. Les anges des cieux, d'après l’Écriture, de sua virtute et gratia dejecti sunt, par la même faute que le roi David. Apo­ logia prophètes David, c. t, n. 4, col. 855. Il est écrit que les anges ont aimé les lilies des hommes, eo quad terrenis capti detineantur illecebris princeps mundi istius ac ministri ejus, in quibus nequitia spiritalis veneris quibusdam carnis hujus irretita et humanis ••st infecta criminibus. In ps. cxvtrt, serm. vm, n. 58, L., t. xv, coi. 1319. Cf. serm. tv, n. 8, coi. 1243, où le passage de la Genèse, vt, 3, est expliqué des vierges dans un sens spirituel, qui exclut le mariage des anges : Qui ergo, cum angeli viderentur, capti sunt decore femineo, hi caro sunt. Qui autem corpora feminarum capiuntur libidine, caro sunt. Ils sont tombés du ciel dans le siècle propter intemperantiam. De virginibus, 1. I, c. vm. n. 53, P. L., t. xvt, col. 203. Ils ont engendré les géants. Cependant, saint Ambroise ajoute que l’Écriture appelle souvent les anges fils de Dieu, parce que les âmes ex nullo homine generan­ tur, et il observe que viros fideles filios suos dicere r.on est aspernatus Deus. De Noe et arca, c. tv, n. 89, P. L., t. xiv, coi. 366. Les anges tombés habitent dans Pair, entre le ciel et la terre, pas au vrai ciel, bien qu'il soit écrit que Satan a été au conseil des anges. Pour ces esprits de malice, il n’y a pas de rémission; le feu éternel leur est réservé. Inps. cxvitr, serm. vin, b. 58, P. L., t. xv, col. 1318-1319. Si les hommes mau­ vais sont punis tout de suite après leur mort, la punifion du diable est renvoyée à plus tard. Differtur diaboli judicium, ut sit semper in pomis reus, sem­ per improbitatis suæ innexus catenis, conscientise suæ m perpetuum sustineat ipse judicium. Ibid., serm. xx, n. 22, 23, coi. 1491. Si Satan est tombé comme Ja foudre, c’est qu’il a perdu ce qu’il avait. Le genre de ■a condamnation n’est pas la mort, sed patna diuturna. De fuga sæculi, c. vu, n. 40, 41, P. L., t. xtv, col. 588. -■· · gion des dénions, qui demandèrent d'entrer dans «es porcs, craignait de subir avant le temps les tour­ ments qui leur sont dus. Expositio Ευ. sec. Lucam, L VI, n. 46, P. L., t. xv, col. 1680. fiufin semble faire allusion aux légendes des Jubilés •id'Hénoch, quand il extrait de secretioribus (des livres apocryphes) les renseignements suivants : que Dieu avait préposé des anges au gouvernement du monde, Bevt., xxxii, 8, et que quelques-uns, aussi bien que it prince de ce monde, ne remplirent pas la mission ils avaient reçue de Dieu et ti apprirent pas aux hc-mrnes à obéir aux préceptes de Dieu, mais à imiter irars prévarications. Comment, in symbolum aposto­ le j»i, n. 15, P. L., t. xxi, col. 353. Il ajoute, n. 16, «u 354, que la croix du Christ a soumis ceux qui ont «al usé de leurs pouvoirs, et que Jésus, en descendant w: enfers, a pris le prince de Ja mort à l’hameçon, Eaech., xxxn, 3; Ps. LXXiii, 14; Job, XL, 20, et a aoœpu les clotures de 1 enfer. Rufin plaçait donc ce ■taon en enfer avant le dernier jugement. I Ions son Historia sacra (écrite en 403), 1. I, n. 2, 3, F. L·, t. xx, col. 96-97, Sulpice Sévère raconte qu’à S’eçuque de Noé, des anges, qui habitaient au ciel, forint séduits par la beauté de vierges terrestres, » enflammèrent pour elles de désirs coupables, descen­ 35S dirent du ciel, les épousèrent et en eurent des géants dont la malice fut cause du déluge. Le poète gallo-romain, Cyprien, qui vivait vers 400, chante en vers latins la tentation de nos premiers pa­ rents par le serpent, qui est le dragon, ainsi que le mariage des anges et la naissance des géants, qui pro­ voquèrent le déluge universel. Genesis, c. m, 72 sq., 106 sq.; c. vi, 234-249, P. L., t. xix,col.348, 349,353. Voir t. m, col. 2471-2472. Le poète Commodien, qu'on place généralement au ni' siècle, voir t. ni, col. 414-415, mais que le P. H. Bre­ wer, Kommodian von Gata, Paderborn, 1906, croit être un laïque d'Arles, de la seconde moitié du v· siè­ cle, admet aussi la chute charnelle des mauvais anges, que Dieu avait envoyés visiter la terre et qui furent séduits par la beauté des femmes. Ainsi souillés, ils ne purent retourner au ciel, et Dieu punit leur rébel­ lion. Ils engendrèrent les géants, qui enseignèrent aux hommes les arts, notamment celui de teindre la laine, et l’idolâtrie. Parce qu’ils étaient de race mau­ vaise, Dieu refusa de les recevoir après leur mort. Ils sont donc vagabonds et ils font périr beaucoup d’hommes. Les païens les adorent et les prient comme leurs dieux. Institutiones adversus gentium deos,\. I, c. lit, P. L., t. v, col. 203-204; Dombart, Commodiani carmina Vienne, 1887, t. xv, p. 7. Commodien mêle, lui auss:, la tradition du livre des Jubilés avec celle d’Hénocii, et ses idées se rapprochent de celles de Lactance. 2° Introduction d'une nouvelle doctrine sur la chute des anges. — Les docteurs tendent à ne plus distinguer Satan des autres démons et à expliquer leur chute commune par l’orgueil. Ils rejettent le livre d'Hénoch et ses rêveries sur le mariage des anges. Cette doctrine, empruntée à Origène, est acceptée d’abord en Orient et se répand progressivement en Occident, où elle finit par devenir universelle, quoiqu’on y repousse moins catégoriquement la légende du mariage des anges. 1. En Orient. — Eusèbe de Césarée, au début du iv· siècle, s’occupe longuement des démons dans sa Préparation évangélique. En exposant la doctrine de» Grecs sur les dieux, les démons, bons et mauvais, e: les génies,d’après Porphyre et Plutarque, il affirme en passant quelques points de l’enseignement chrétien. Dans les saintes Lettres, il n’y a pas de bons démons. 1. IV, c. v, P. G., t. xxi, col. 248. Les sacrifices païens sont olferts aux démons, c. xiv, xv, col. 265. 268. Os esprits habitent dans les lieux voisins de la terre et se nourrissent de la fumée et de l’odeur des sacrifices, c. xxn, col. 300-304. Les prophéties et les oracles des démons ont cessé après l’avènement de Jésus-Christ, 1. V, c. i, coi. 309-313. Les puissances de l’air habitent dans l'air ténébreux, auprès des tombeaux, des statues, et se plaisent dans les matières impures, le sang, la sanie, dont ils aiment l’odeur. Les sacrifices leur sont agréables et ils favorisent l’idolâtrie. Ces περ.γειοι δαί­ μονες sont auteurs des maléfices, c. n, col. 313. 316. Les oracles païens étaient rendus par eux. c. iv. col. 317-324. A propos des titans, Eusèbe se demande si ce que l’Ecriture dit des géants et de leurs pères s'y rapporte. Il cite Gen., vi, 2, avec la leçon : άγγελοι -o üîoO, col. 324. Il ajoute que ce que les païens ont dit des géants, dont ils ont fait des dieux, est fabuleux, c. v, col. 324 sq. Les Grecs croyaient que les démons étaient adonnés â la volupté, c. vu, col. 332 sq. Les Hébreux ont connu les esprits déchus, qui se sont librement détournés de leur voie. Ils leur ont donné diflérents noms. Le premier tombé, qui a en­ traîné les antres dans sa déchéance et qui est un déser­ teur volontaire de la lumière, était nommé le dragon, le serpent, la bête cruelle, lion, reptile. Eusèbe déter­ mine la cause de sa chute d’après l’Écriture et il la Caractérise μανίαν φρενών χαί διανοίας εζσταοιν. Il ap­ plique à ce sujet le texte d'Isaïe,xiv, sur Lucifer. Avant 35Ô DÉMON D’APRÈS LES PÈRES sa chute, il était uni aux vertus les plus divines; il s’en est séparé par son arrogance et sa rebellion contre Dieu. Il a sous lui une nation innombrable et inlinie d’esprits, coupables des mêmes crimes, exclue par son impiété de la société des anges pieux et précipitée dans le Tartare, que les saints Livres nomment abîme et ténèbres. Une petite partie est demeurée autour de la terre, de la lune, et dans l’air inférieur, pour éprouver les athlètes chrétiens. Ils ont fabriqué la multitude des dieux. Ils sont appelés dans l’Écriture esprits mauvais, démons, principautés, pouvoirs, princes du monde, esprits de malice. Au Ps. xc, 13, on leur donne les noms symboliques d'aspic, de basilic, de serpent et de dragon. Par haine de Dieu, ils affectent d’être dieux et se font rendre les honneurs divins, 1. VII. c. xvi, col. 553, 556. Eusèbe ajoute quelques traits à cette doctrine dans sa Démonstration évangélique. Les démons se font offrir des sacrifices partout. Ils trompent, en rendant des oracles, parce qu'ils sont ignorants; ils disent des obscénités, 1. V, proo?m.,P. G.,t. xxn, col. 337. Ils ont en horreur le nom de Jésus, 1. III, n. 4, col. 233-236. Les puissances, ennemies de Dieu, sont les esprits les plus dépravés, qui sont sous les ordres du grand démon, leur prince. Les premiers, ils ont chancelé dans le culte divin, et comme ils enviaient le salut des hommes, ils leur ont tendu des pièges. Ils sont les auteurs du mal. Isaïe, x, 13, 14; xiv, 12, 15, a parlé du grand démon. Les mauvais démons sont partout, disposés et armés sous sa conduite. Ils portent les hommes aux voluptés, I. IV, n. 9, col. 272-273. Cf. In Isaiam, xiv, 9, P. G., t. xxiv, col. 192. Saint Athanase unit aussi les démons au diable. Celuici est l’inventeur du mal; c’est le grand démon, le ser­ pent, le dragon, le lion qui cherche à dévorer. Il a trompé les hommes et séduit Eve; il a mis ainsi les hommes sous son pouvoir; mais le Christa détruit sa puissance. Epist. ad episc. .-Egypli et Libyæ, η. 1, 2, P. G., t. xxv, col. 540-541. Cet ennemi du genre humain est tombé du ciel ; il erre dans l’air, où il commande aux autres démons, qui subissent son empire; il séduit les hommes et s'efforce de s’opposer à ceux qui tendent en haut. Notre-Seigneur est venu le renverser, purger l’air de sa présence et nous ouvrir le chemin du ciel. Orat. de incarnatione Verbi, η. 25, ibid., col. 140. Depuis lors, il n’y a plus d’oracles ni de magie, n. 46, col. 177. Comment le diable a-t-il péché? Saint Athanase est peu précis à ce sujet; il dit seulement que le diable était en désaccord avec Dieu, et qu’il a été expulsé du ciel, pour n’avoir pas conservé l’accord avec son créateur. De synodis, n. 48, P. G., t. xxvi, col. 780. Toutefois,il aurait admis la chute par orgueil, si le traité De vir­ ginitate était certainement de lui. Selon l’auteur de cet écrit, Satan a été jeté hors du ciel, non pas pour fornication, adultère ou vol; c’est l’orgueil qui l’a pré­ cipité dans le fond de l'abime, Is., xiv, 14, et le feu éternel est son partage, n. 5, P. G., t. xxvm, col. 257. Dans la Vita S. Antonii, n. 24, P. G., t. xxvi, col. 877, 80, saint Athanase déclare que Job, X1.I, 9-11, 18-21, a décrit Satan que Notre-Seigneur a pris par l'hameçon comme le dragon marin. Pour saint Cyrille de Jérusalem, le démon est le premier auteur du péché et le père de tous les maux. I Joa., m, 8. Il est le premier pécheur, et il a péché librement et pas par nécessité. Créé bon, il est devenu mauvais et a mérité son nom : c’est un archange devenu diable, Satan l'adversaire. Ezech., xxvm, 12-17 ; Luc., x, 18. En tombant, il a entraîné beaucoup d’autres avec lui. Cal., n, n. 3,4, P. G., t. xxxm, col. 385, 388. Dieu le lient sous sa puissance, mais il le supporte avec patience et le fait contenir par les anges. Il lui a per­ mis de vivre pour deux raisons : 1» pour lui infliger une plus grande honte; 2· pour couronner les hommes. 360 soumis à ses tentations. Cat., vm, n. 4, col. 628-629. Sachant que Dieu devait naître d’une vierge, le démon, par calomnie, a inventé les fables des idoles et des dieux, engendrant avec des femmes. Cat., xv, n. Il, col. 884. Il est appelé esprit, mais c'est un esprit im­ monde. La manière dont il agit sur les possédés mon­ tre qu’il n’a pas un corps épais. Cat., xvi, n. 13, 15, col. 936, 937-940. Le prince des mauvais démons est un tyran. Il habite à l’Occident, dans les ténèbres sen­ sibles, où il règne. C’est pourquoi les baptisés se tour­ nent vers l’Occident pour renoncer à Satan. C’est le serpent rusé, qui a inspiré la défection à nos premiers parents. Cat., xix, n. 3, 4, coi. 1068, 1069. Il est le mauvais, dont nous demandons d’être délivrés, en réci­ tant l’oraison dominicale. Cat., xxm, n. 18, col. 1124. Saint Basile, dans ses ouvrages authentiques, est nettement partisan de la chute de Satan par orgueil. Le diable est une substance simple, tombée du ciel; il a perdu la véritable vie, en changeant de volonté; il est devenu diable par sa manière d’agir; sa sainteté première a disparu, et sa puissance a été portée au mal. Epist., 1. I, epist. vm, n. 10, P. G., t. xxxif, col. 264. Le premier-né des démons est l’auteur de tout mal. In Hexaemeron, homil. vi, n. 1, P. G., t. XXIX. col. 117. Si le mal ne vient pas de Dieu, d’où vient le diable? De même que l’homme, le diable est mauvais par sa propre volonté. 11 était libre et pouvait persévérer dans le bien ou s’en éloigner. Satan était ange comme Gabriel. Celui-ci a assisté Dieu constam­ ment; celui-là est entièrement sorti de son ordre. 11 n’est pas l’adversaire du bien par nature, mais par volonté. Pourquoi nous fait-il la guerre? Il a eu la ma­ ladie de l’envie; il nous a envié l’honneur qui nous était fait. Il n’a pu sans regret voir notre vie au para­ dis, et il a trompé Adam. Comme il se voyai t exclu de l’assemblée des anges, il ne put soutenir que l’homme, formé de terre, soit élevé à la dignité des anges. Il nous a donné son inimitié contre Dieu. Il se nomme Satan, parce qu’il est l’adversaire du bien. Sa nature est in­ corporelle. Eph., vi, 12. Il habite l’air. Eph., n, 2. Il est dit le prince de ce monde, parce que sa principauté est sur le globe, déchu qu’il est de sa principauté pre­ mière. Quod Deus non est auctor malorum, 810, P. G., t. xxxi, col. 345-352. L’orgueil, !, τύφος, est le premier des vices de l'homme;c’est le crime du diable. Adversus Eunomium, 1. I, n. 13, P. G., t. xxix, col.541.C’est l’orgueil quil’a fait tomber du ciel. Quand Adam a été créé, il l’a tenté par env Peut-être avant la création de l’homme, restait-il au diable lui-même quelque place à la pénitence. Bien que l’orgueil ait été pour lui une maladie très invétérée, elle aurait pu être guérie par la pénitence, et ce remède eut fait réintégrer le diable dans son état primitif. Mais après la création d'Adam, après l’envie portée à l’homme, après la tentation, il n’y a plus eu pour le démon de place à la pénitence. In Isaiam, xiv, 19, P. G., t. xxx, col. 609. Cependant, ailleurs, saint Basile semble join­ dre l'envie à l’orgueil. C’est par esprit de fausse gloire que le diable a trompé l'homme. En voulant nuire à l'homme, il se montra transfuge et fut destiné à la mort éternelle. Il fut ainsi victime de sa propre astuce et pris dans ses pièges. Orgueilleux à l'occasion de l’homme, il a été humilié par l’homme. Homil., XX, De humilitate, η. 1, 2, 5, P. G., t. xxxi, col. 525, 528, 533. Dans deux ouvrages douteux, saint Basile, s’il les a composés, aurait été résolument partisan de la chute du diable par envie. Ce défaut suit le diable. C’est lui qui l’a poussé à faire la guerre aux hommes; il a ét puni par lui en luttant avec Dieu lui-même. Mécontent de Dieu à cause de sa munificence envers l’homme et ne pouvant se venger sur Dieu, il se vengea sur l’homme. Il est donc tombé par envie. Homil., xi, De invidia, η. 1. 3, 4, ibid., col. 372-376,377. 3G1 DEMON D’APRÈS LES PÈRES Saini Grégoire de Nazianze déclare que les anges ne se marient pas. Poem. moral., sect, il, 1. P. G., t. xxxvn, col. 5'25. Il attribue à l'orgueil la chute de Lucifer et de tous les anges. Lucifer a péché le premier; il s’est élevé et enorgueilli. Il voulait obtenir la gloire même de Dieu; mais il a perdu sa beauté, est devenu ténèbres et est descendu sur terre. Il hait les hommes prudents et il cherche à les détourner du ciel, par colère causée par son propre malheur. Par envie, il a chassé l'homme du paradis. Il a péché par orgueil, non pas seul; il est tombé avec beaucoup d'autres, à qui il avait appris le mal. 11 était envieux du chœur d’anges pieux, qui for­ maient la cour du roi du ciel, et il désirait comman­ der à beaucoup. Nombreux, en efl'et, sont les démons, qui portent au mal. L’armée est mauvaise comme son chef. Il y eut une grande guerre entre les anges : les uns eurent la vie éternelle; Satan indompté porta plus tard la femme à désobéir. Le Christ l’a réprimé, et le feu allumé de l’enfer sera sa récompense. 1) soufi'reauparavant dans ses ministres, tandis qu’eux sont tor­ turés; tel est le supplice du premier méchant. Poem, dogmat., sect, i, 56 sq., col. 444-445. L’envie a obscurci Lucifer, qui est tombé par orgueil. Il s’indignait, θείος •l·,. de n’être pas Dieu. Il a chassé Adam et Eve du paradis. Oral., xxxvi, n. 5, P. G., t. xxxvi, col. 269. Par l’envie du cruel dragon, l’homme a été chassé du paradis. Poem, moral., sect, n, 1, P. G., t. xxxvn, col. 531. Les démons ont envié et détesté l’homme, qu'ils poussent au mal. Oral., xxxtx, 7, P. G., t. xxxvi. col. 341. Pour réfuter Manés, saint Epiphane dit seulement qu'à l’origine le diable n’était pas mauvais, et que plus ard il a pensé au mal, qu’il a réellement accompli. Dieu l’a permis, parce qu’il avait créé le diable libre. U.rr., Lxvt, n. 16, P. G., t. xlii, col. 52. Théodoret réfutait la même erreur. Marcion, Cerdon et Mânes prétendaient que les démons n’avaient pas -té créés. S’il en était ainsi, ils auraient donc été les égaux de Dieu en honneur. Dans ce cas, ils n’auraient pu être créés; mais ils n’auraient pu davantage être punis. Or, ils seront justement punis par le feu éternel, parce qu'ils ont été les auteurs du vice. Satan a été mauvais par volonté, lui et ses anges. Ds sont tous in­ corporels. Ne se souvenant pas de la bienveillance que Dieu leur avait témoignée, mais cédant au faste et à l’ar­ rogance, ils sont déchus de leur sort précédent. La cause pour le diable est l’orgueil, et Théodoret cite en preuve 4e nombreux textes des deux Testaments, entre autres ceux d'Isaïe et d'Ezéchiel. Hæret. fabul. compendium, L V. n. 8, P. G., t. lxxxiii, col. 473, 476, 477. La doc­ trine chrétienne sur les démons est contenue dans les saintes Lettres,qui parlent des démons, de leur prince, 4e Satan, l'apostat, et du diable, le calomniateur. Ils ■ ont pas été créés mauvais par Dieu; ils le sont de­ venus par le vice de leur volonté. Pas satisfaits des qu'ils avaient reçus, aspirant à un sort plus élevé, Bs ont contracté la tache de l’orgueil et ont été exclus 4e leur dignité. Ils ont tourné leur rage contre ■homme, à qui ils ont déclaré la guerre. Dieu nous proMge contre leurs assauts par les anges gardiens. Gr«c. ■ÿerL curat., Ill, ibid., col. 893,896.A la doctrinechré■enne, il oppose celle de Platon, col. 896-897, et il ta' Sut que Dieu n’est pas l’auteur du mal. Isaïe com­ pare le roi de Babylone à Lucifer, qui est tombé du Bàel sur terre à cause de son orgueil. In Jsaiam, χιν, !2. / ·. G., t. lxxxi, col. 333. Le prince de Tyr est proprement le démon mauvais, qui exerçait en lui sa matc- Il est tombé parorgueil. Auparavant il étaitimmacale. Sa folie a consisté à dire : Quo non ascendam? P* E:-ch., xxviil, ibid., col. 1095-1097. Il est tombé, par e qu'il n'a pas voulu se contenter des biens qui lui ■nient été donnés. In ps. lxxxi, P. G., t. lxxx, —- 1529. Le serpent tentateur était le démon, qui, 3G2 usant de son pouvoir sur les êtres irraisonnables, a pris cet animal comme organe. Aussi a-t-il reçu la malédiction divine. Dieu l'avait créé, prévoyant qu'il ferait le mal; il l’a laissé abuser de sa liberté, pour éprouver les autres. In Gen., q. xxxi, xxxtv, xxxvi, ibid., col. 128, 129,132. Quelques hommes stupides ont prétendu que les fils de Dieu. Gen., vi, 2, 4, étaient les anges, qui pourtant sont immortels. Le père du men­ songe n'aurait pas osé le dire. Ces fils de Dieu étaient des hommes méchants, qui ont été punis; le texte l’exige. Du reste, les hommes sont nommés fils de Dieu ailleurs dans i’Écrilure. In Gen., q. xi.vn, col. 148-149. Avant sa chute, le diable avait la puissance de l'air. Déchu à cause de sa malice, il est devenu le maître de l’impiété et de l’improbité. Il n’a pas pouvoir sur tous les hommes, mais seulement sur ceux qui n'écoutent pas les divins enseignements. Interpret. Epist. ad Eph., n,2, P. G., t. i.xxxii, col. 520. Pour Théodoret, les démons sont inguérissables. In Midi., vt, 7, P. G., t. lxxxi, col. 1772. Saint Chrysostome tient pour absurde le sentiment de ceux qui, dans les fils de Dieu de la Genèse, voient des anges et non des hommes. Ils ne peuvent indiquer aucun endroit de l’Êcriture, ou les anges soient appe­ lés fils de Dieu. Ils prétendent que les anges sont des­ cendus du ciel pour s’unir à des femmes et ont ainsi déchu de leur dignité. C’est une fable. Voici, d’après l'Ecriture, la cause de leur ruine. Avant que l'homme ne fût créé, le diable était tombé, aussi bien que ceux qui, avec lui, ambitionnèrent une plus haute dignité. Sap., H, 24. S’il n’était pas tombé auparavant, comment, demeurant dans sa dignité première,aurait-il pu envier l'homme corporel ? Parce qu’il avait passé de la gloire suprême à l'ignominie extrême, quoique incorporel, il vit l’homme honoré par le créateur, et jaloux de lui, le trompa. Il n’a pas pu supporter le bonheur d'autrui. C’est ainsi que lui et sa cohorte sont tombés. Une nature incorporelle n'a pu avoir de concupiscence. Les hommes sont dits tils de Dieu dans l'Ecriture; dans la Genèse, ce sont les fils de Selh. In Gen., homil. xxn. 2, 3, P. G., t. Lin, col. 187-189. Le diable n’a été rejeté et n’est devenu diable que par son orgueil. Ce vice l'a jeté loin de celui qui faisait sa confiance antérieure, l'a précipité dans la géhenne et en a fait l'auteur de tous les maux. In Joa., homil. xvi, n. 4, P. G., t. lix, col. 106. Le diable a été bon ; sa paresse et son déses­ poir l’ont fait tomber, et sa malice est telle qu'il ne pourra jamais se relever. De pænit., homil. i, n. 2, P. G., t. xi.tx, col. 279. Au paradis, le serpent a été l'instrument du diable. In Gen., homil. xvi, n. 1, 2. P. G., t. lui, col. 126-127. Le feu éternel n'a pas été fait pour nous, mais pour le diable et ses anges ; pour nous, le royaume a été préparé. Mais le diable travaille à nous faire aller avec lui dans la géhenne. Ad Ίheodorum lapsum, i, n. 9, P. G., t. χι.νιι, col. 287. Dieu a laissé le démon dans le monde, parce que ses atta­ ques sont pour nous des causes de mérites et l'objet de couronnes. Ad Stagirium a dtemone venatum, 1. I, n. 4, 5, ibid., col. 432-436. Il est resté pour nous ten er. Homil. de diabolo tenlatore, P. G., t. xi.ix, col. 257266. Cf. P. G., t. lu, col. 509. Nombreux sont ses anges qui volent dans les airs. Exposil. in ps. xli, n. 5, P. G., t. lv, col. 162. Ce sont les principautés et les puissances célestes, c’est-à-dire qui sont sous le ciel. Le ciel leur est inaccessible, et ils exercent leur tyrannie sur le monde seulement. De incomprehensibili Dei natura, homil. lv, n. 2, P. G., t. xlvii. col. 730. Ils ne gouvernent pas le monde cependant. Homil. quod da·mones non gubernant mundum, P. G.,t. xt.ix.col. 241258. Les démons, que Jésus chassait, étaient horri­ blement tourmentés par sa seule présence. Croyant que l'époque de leur châtiment était proche et craignant les tourments qui leur sont réservés, ils demandaient 3G3 DÉMON D’APRÈS LES PÈRES au Sauveur de ne pas être jetés dans l’abime. Ils habi­ tent les sépulcres, parce que beaucoup pensent que les âmes des morts sont des démons. In Matth., homil. xxviii, n. 2, P. G., t. i.vii, col. 352. Ils aiment l'odeur des sacrifices comme s’ils mouraientde faim, et ils se complaisent dans les mystères obscènes. De S. Babyla, n. 13, P. G., t. i., col. 553-554. Saint Chrysostome donne aux fidèles de nombreux conseils pour la lutte contre Satan l’adversaire. Pour saint Cyrille d'Alexandrie, le dragon apostat était parmi les anges, ainsi que les autres puissances mauvaises. Il était avec les chérubins. Ezech., xxvm, 14. Satan est tombé avec les autres anges ; de son propre mouvement, il a offensé Dieu. Par arrogance et par faste, il a oublié sa propre dignité et a troublé une création admirable. Glaphyr. in Gen., I. I, n. 3, P. G., t. i.xix, col. 21,21. Dieu a chassé le diable de la cour céleste, parce qu'il demandait un honneur, supérieur à celui de sa condition. Is., xiv, 14, et il l’a condamné. Le diable s’élait imaginé pouvoir s’élever à la nature du créateur et siéger sur le même trône que Dieu, Mais il est tombé comme la foudre. In Joa., 1. V, c. iv, P. G., t. i.xxiii, col. 809. Son envie a fait entrer la mort dans le monde, I. I, n. 24, col. 145. Il était un ange excellent, le premier de tous. Ezech., xxvm. Il est le prince des démons. Sa tyrannie n'a pas commencé au temps de Notre-Seigneur, et les esprits mauvais avaient été condamnés auparavant à s'ensevelir dans l'abîme. Ils étaient torturés déjà cependant, et ils attendaient à son futur avènement les supplices qui leur étaient dus. Si l'un de leurs princes est lié, un autre a trompé Adam et n'a pos cessé de tenter les hommes. S’il en est ainsi, le premier n'aurait pas fait de mal parmi les hommes. Quoi qu’il en soit, Satan est le père des méchants, ses tils, et l’auteur du mal, Glaphyr. in Gen., 1. VI, P. G., t. i.xix, col. 893. lulien l'Apostat avait parlé du ma­ riage des anges avec les filles des hommes. Mais les saints anges n’ont pas de corps et ne recherchent pas les voluptés. Julien lisait donc au c. vi de la Genèse la leçon : ot άγγελοι τού (Ιεο0. Mais I’Êcriture véritable, que Cyrille a entre les mains, a : οί υιοί τοΰ θεού. Les autres traducteurs grecs ont connu cette leçon, et les fils de Dieu sont la postérité d’Ênos. Cont. Julian., I. IX, P. G., t. i.xxvi, col. 953, 956-957. Puisque les anges sont incorporels, comment auraient-ils pu avoir des rapports avec les femmes? Les tilles des hommes étaient de la race de Caïn. Quatre traducteurs grecs après les LXX ont connu la leçon : « fils de Dieu. » Il est absurde de penser que les anges puissent accom­ plir un acte contraire à leur nature. Quelques exem­ plaires ont bien la leçon : άγγελοι, mais à la marge ; la vraie leçon est: « fils de Dieu. » Adversus anthropomorphilas, c. xvn, ibid., col. 1105, 1108. La même expli­ cation est répétée. Glaphyr. in Gen., I. Il, n. 2, P. G., t. i.xix, col. 51-56. Les voluptés sont naturelles aux hommes, qui sont de chair. Les démons sont impurs, parce qu'ils portent à toutes sortes de turpitudes. Les géants étaient des hommes. Pour expliquer qu’ils peu­ vent être fils d’anges, on a prétendu que les démons étaient entrés dans le corps d'hommes méchants et par eux avaient engendré. L’explication est absurde, et la vraie leçon scripturaire est « fils de Dieu », qui désigne des tils de Seth et d'IIénoch, les hommes pieux, unis aux tilles de Caïn, race perverse. l’asile de Séleucie déclare qu’avant sa chute le diable avait la puissance de l'air, Eph., il, 2. qu’il a perdu par son orgueil. C’est par orgueil qu’il a machiné la perte de l’homme. Orat., xxm, η. 1, P. G., t. i.xxxv, col. 269, 272. Il a été envieux à la vue du pouvoir qu'Adam avait reçu sur toute créature terrestre. Il recou­ rut au mensonge pour le tromper, et fut ainsi homi­ cide dès le commencement. Oral., ni. n. 3. col. 53, 56. Dans le récit de la Genèse, vi, 2, Basile lit : uloi zvj | 364 9εοϋ. Quelques-uns y reconnaissent les anges; c’est leur attribuer une action contre nature, puisqu’ils n’ont point de corps. Les Grecs racontent bien les fables des noces des démons; les saintes Lettres ne parlent pas d’anges mariés; elles parlent des fils de Seth. Oral., vi, n. 2, col. 85, 88. 89. Saint Isidore de Péluse enseigne que, même après la venue de Notre-Seigneur sur terre, la peine du feu attend encore le démon. Epist., L II, epist. xc, P. G., t. i.xxviii, col. 533. La doctrine est donc, dans l’ensemble, identique chez tous les Pères grecs du iv· et du v» siècle. On la retrouve aussi dans des écrits, dont les auteurs sont inconnus et qu'on a attribués à des écrivains de cette époque. Si l'auteur du De passione et cruce Domini, 27, 28, dans les Spuria de saint Athanase, P. G., t. xxvm, col. 232, 233, ignore la cause de la chute du diable, il en constate le fait dans Is., xiv, 12, et .1er., L, 23, et s’en étonne. Il sait que, par son envie, la mort est entrée dans le monde et qu'il a trompé Eve; il dit aussi que l'empire du diable a été détruit par la croix de Jésus. L’auteur des Quæstiones ad Antiochum duceni, q. vil, parmi les Spuria du même docteur, ibid., col. 604, après avoir déclaré que les démons ne diffèrent pas des anges par nature, se demande quand et pourquoi le diable est tombé. Q. x. Quelques-uns disent qu’il est tombé pour n’avoir pas voulu adorer Adam. C’est une sottise. Il est tombé avant la création d’Adam et par orgueil. Mais s’il est tombé du ciel, comment s’est-il trouvé au conseil des anges? Q. xii, col. 605. L’Écri­ ture ne dit pas que ce conseil s’est tenu au ciel. Il a eu lieu sur la terre, car, partout où les anges se trouvent, ils assistent Dieu. Dieu a parlé au diable par un saint ange, comme un roi parle à un condamné par un inter­ médiaire. Les Dialogues, attribués à saint Césaire de Nazianze, sont certainement inauthentiques. Leur auteur, quel qu'il soit, a sur les démons les mêmes sentiments que les écrivains précédemment cités. Il se demande d’abord comment les anges, s’ils sont incorporels, ont pu avoir commerce charnel avec des femmes et engendrer les géants. Bien qu’il admette encore que les anges ont un corps sublil, il tient pour une absurdité et une folie que les démons aient pu avoir des relations charnelles. Ils ont abandonné leur état, non leur nature. C'est donc un blasphème de prétendre qu'ils ont corrompu d. Tractatus de ps. vu, dans Anecdota Mared­ entre le ciel et la terre et qui est vide, est rempli de puissances adverses. Quelqu'un dira peut-ètre que c'est solana, Maredsous, 1897, t. Ill à, p. 21. Il n’a pas été 3G7 DÉMON D’APRÈS LES PÈRES le diable qui a distribué à chacun de ses satellites son office propre, et non pas Dieu. Ils sont libres, en effet, et ils ont chacun sa province de vices, comme dans une ville les fonctions diverses sont réparties ; c’est ainsi qu’ils gouvernent ce monde. Ibid., 1. III, c. vi, col. 546547. Beaucoup de personnes du peuple prétendent qu'il y a des démons de midi. Ps. xc, 6. Ceterum ego dico simpliciter, quoniam daemon eo tempore potestatem habet in nos, quando peccamus. Sive mane peccaveri­ mus, daemon ingreditur in nobis; sive vespere, sive nocte, quacumque peccaverimus hora, daemon ingre­ ditur in nobis. Si autem non peccaverimus meridie, non ingreditur in nobis. Videtis ergo quod frivolum est quod vulgo dicitur. Tractatus de ps. XC, dans Anecdota Maredsulana, t. m b, p. 116. Bien que saint Jérôme ait dit que Lucifer orgueilleux avait entraîné avec lui le tiers des étoiles, bien qu'il ait déclaré que les démons n’ont point de sang, In Isaiam, 1. XVII, c. t.xtn, n. 3, P. L., t. xxiv, col. 612, cepen­ dant il ne s’est pas prononcé avec netteté au sujet du mariage des anges avec les filles des hommes. S’il ne le rejetait pas, ce n’était pas qu’il s'appuyât sur le té­ moignage du livre d'Hénoch, qu’il rangeait résolument parmi les apocryphes. De viris, 4, P. L., t. xxm, col. 615; In Episl. ad Titum, i, 12, P. L., t. xxvi, col. 573. Il n’attache pas d’autorité à cet apocryphe au sujet du mariage des anges avec les filles des hommes. 11 reproche, en outre, à Origène, sans le nommer, d’avoir confirmé par ce passage son hérésie des âmes descendant du ciel dans les corps; Origène imitait en cela les manichéens. Saint Jérôme se borne à signaler ce mauvais argument en commentant le verset 3 du psaume cxxxn. Tractatus de ps. cxxxtr, dans Anecdola Maredsolana, t. ni b, p. 249-250; P. L., t. xxvt, col. 1293. Il donne un peu plus d’attenlion à ce ma­ riage dans le commentaire d’Isaïe, LIV, 10. Il se de­ mande quelles sont ces montagnes troublées durant le déluge : sont-ce les saints ou les démons? Quelqu'un pourrait les entendre des démons et des puissances adverses, qui viderunt filias hominum, quod essent bonæ, et amoris jaculo vulnerati, sumpserunt sibi uxores ex omnibus quas elegerunt et perdiderunt for­ titudinem pristinam et nequaquam in hoc diluvio sunt futuri. Hoc ille dixerit, cujus explanationem lectoris arbitrio derelinquo. In Isaiam, 1. XV, c. Liv, 10, P. L., t. xxiv, coi. 521. Le saint docteur vise exclu­ sivement le c. vi de la Genèse. 11 ne rejette donc pas absolument l’interprétation appliquant aux anges cette union avec les lilies des hommes; il la laisse â la libre appréciation de ses lecteurs. En commentant briève­ ment Gen., vi, 2-4, il indique deux interprétations, puisqu’il voit dans les fils de Dieu, les saints ou les anges, et dans les géants, les anges encore et les fils des saints. Liber hebraicarum quaestionum in Gene­ sim, c. vi, n. 2, 4, P. L., t. xxm, col. 947-949. Selon sa coutume, le saint docteur signale, sans se pronon­ cer, les deux explications en cours. Toutefois, s'il n’exclut pas l'interprétation des relations charnelles des anges avec les filles des hommes, il entend le ver­ set 3 d’un répit de 120 ans laissé aux hommes cou­ pables pour faire pénitence avant le déluge. Il semble ainsi préférer l’application du texte aux saints et aux fils des saints, c’est-à-dire à la race sainte de Seth, per­ vertie par des mariages avec la race coupable de Caïn. Saint Jérôme, à la suite d’Origène, avait admis la restauration finale de toutes choses, même des démons, verbi gratia, ut angelus refuga id esse incipiat quod creatus est. Comment, in Epist. ad Eph., 1. II, c. tv, 16, P. L., t. xxvi, col. 503. Rufin le lui reprocha. Apologia, 1. I, η. 41, P. L.,t. xxt, col. 579. Saint Jé­ rôme répliqua qu'il n’avait pas parlé en son propre nom et qu’il s’était borné â résumer l’interprétai ion d’Origène, sans la faire sienne. Apologia adversus 3G8 libros Rufini, 1. I, η. 26, P. L., t. xxm, col. 418-419. Il enseigne, au contraire, très expressément que le feu éternel est dû au diable et à ses anges pour leurs crimes. Ibid., 1. IL n. 7, col. 428-430. L’Ambrosiaster (Hilarius Hilarianus) attribue aussi à l’orgueil la chute du diable. 11 définit l’orgueil : alla sapere, et il ajoute : Diabolus cum alta sapuit, aposlatavil. In Epist. ad Phil., xn, 16, P. L., t. xvn, coi. 160. Avant la loi, le diable ne savait pas que Dieu devait le juger; il croyait son péché mort: la loi donnée, son péché a revécu. Ibid., vu, 8, col. 109. Les princes mauvais sont dans le firmament, et cependant ils agissent sur terre. In Epist. ad Phil., m, 20, 21, col. 417. Selon lui, quelques démons pouvaient se sau­ ver, car, suivant saint Paul, la sagesse multiforme de Dieu a été manifestée par l’Ëglise aux principautés et aux puissances célestes, ut agnoscentes per Ecclesiam, quæ multifarie ad vitam attracta est, in Christo unius Dei manere mysterium, desinant ab errore. La prédication ecclésiastique leur sera utile et elles abandonneront assensum tyrannidis diaboli, qua se adversus Dei unius fidem impia praesumptione arma­ vit. In Epist. ad Eph., m, 10, coi. 382-383. Saint Augustin a exposé sur le diable et les démons une doctrine très ample et très complète.Tout en unis­ sant les anges déchus au diable, leur chef, tant pour la chute que pour la punition, il en parle souvent sé­ parément, et il sera bon de le suivre dans ses dévelop­ pements, propres à chaque catégorie. Les manichéens prétendaient que le diable n'était pas une créature de Dieu. De Genesi ad litteram, 1. II, c. xm. xiv, n. 17,18, P. L., t. xxxiv. col. 436.Ne com­ prenant pas qu’une bonne nature pût déchoir par orgueil, ils le disaient l'œuvre du mauvais principe, 1. XI, c. xm, n.17, col. 436. Avant d’être diable, il était ange et bon. De baptismo contra donatistas, n. 13, P. L., t. xi.m, col. 162. Il est donc tombé. Mais est-ce ab initio mundi, ou bien a-t-il été quelque tempsavec les anges, pariter justus et beatus? Quelques-uns disent qu’il est tombé par envie à l'égard de l’homme, qui avait été fait à l’image de Dieu. Mais l'envie a suivi et n'a pas précédé l'orgueil : causa invidendi, super­ bia. Pourquoi est-il tombé? Quia amavit propriam potestatem. Quand? L’Écriture ne le dit pas. En tout cas, c’est avant qu’il ait envié l’homme. Peut-être est-ce ab initio temporis, de sorte qu'il n'y eut pas de temps où il fut bon et heureux. Si ab initio homicida fuit, Joa., vm, -44, ce fut à la création de l’homme; mais a veritate non stetit, et hoc ab initio ex quo creatus fuit. Était-il heureux avant d’avoir péché? S’il a eu la prescience qu’il pécherait, il n’a pas été heureux. En tout cas, il n’a pas été heureux comme les anges de­ meurés fidèles, non aequaliter beatus, non ita plane beatus. Ils étaient certains que leur bonheur durerait; lui, il était incertain de la durée du sien. Quelquesuns ont pensé qu’il n’était pas in sublimi, in supercae­ lesti natura, mais parmi les anges inférieurs, qui pou­ vaient illicitum delectare. De Genesi ad litteram, c. xiv-xvn, n. 17-22, P. L., t. xxxiv, col. 436-438. Un peu plus loin, l’évêque d’ilippone revient sur le même sujet. Selon lui, le diable, ab initio suæ conditionis, propria voluntate depravatus, non malus et Deo bono creati s, factus continuo se a luce veritatis avertit, superbia tumidus et propriae potestatis delectatione corruptus. 11 n’a donc pas goûté la béatitude de la vie angélique. Continuo impius, consequenter et mente caecus, non ex eo quod acceperat cecidit, sed ex eo quod acciperet, si subdi voluisset Deo, parce qu’il n a pas voulu se soumettre. De nouveau, il lui applique les textes d’Isaïe, xiv, 12-14 (au sens mystique) et d’Ézéchiel, xxvui, 12-13, c. xxm, n. 3032, col. 441-442, attribuant sa chute à l'orgueil. Lui-même résume enfin, c. xxvi, n. 33, col. 443, toute sa pensée en ces deux 369 DÉMON D’APRÈS LES PÈRES alternatives sur la chute du diable : aut ab initio, im­ pia superbia cecidit..., aut alios esse angelos inferio­ ris ministerii in hoc mundo, inter quos secundum eorum quamdam non praesciam beatitudinem vixerat, et a quorum societate cum sibi subditis angelis suis tanquam archangelus cecidit per superbam impieta­ tem. Si on ne peut admettre cette dernière partie de l’alternative, il y a lieu de se demander comment tous les saints anges, si le diable a été parmi eux aliquando beatus, n’avaient pas encore la béatitude parfaite, qu’ils savaient ne pas devoir perdre, ou par quel moyen le diable, avant son péché, fuit discretus cum sociis, puisqu’il aurait été incertain de sa chute, tandis que les autres étaient certains de leur persévérance. Quoi qu'il en soit de ces points non résolus, il n’y a pas de doute que les anges pécheurs, emprisonnés dans l’air, in judicio puniendos servari. Il Pet., It, 4. Le diable a tenté 1’hornme qu’il enviait, par l’organe du serpent, c. xxvn-xxx, n. 34-39, col. 443-445. Le serpent n’estpas interrogé, et il est puni le premier, quia nec confiteri peccatum potest, nec habet omnino unde se excuset. La punition qu’il reçoit alors, non ea pcena, quæ ul­ timo judicio reservatur, Matth., xxv, 41, sed poena quæ a nobis cavendus est. De Genesi contra manichæos, 1. II, c. xvn, n. 26, P. L., t. xxxtv, col. 209. Le diable n’est donc pas puni pour adultère, ivrogne­ rie, fornication ou rapine, mais pour son orgueil seu­ lement, auquel se joint pourtant son envie. Enarrat, in ps. LVlll, n. 5, P. L., t. xxxvi, col. 709. Duobus malis, superbia el invidentia, diabolus est. De sancta virginitate, c. xxxt, η. 31, P. L., t. XL, col. 4I3. In se exaltato corde recessit a Deo. Cont. adversarium legis et prophetarum, c. xv, n. 23, P. L., t. xlii, col. 615. Il n’est donc pas une mauvaise substance. Deserens dilectionem, et ad suam nimis conversus, si videri cupit ægualis, superbiæ tumore dejectus est. Cont. Secundinum manichæum, c. xvn, ibid., col. 592. Il est devenu mauvais propria voluntate. Intumuit per superbiam et a summa essentia defecit et lapsus est. De vera religione, c. xm, n. 26, P. L., t. xxxtv, coi. 133. Il n’était pas l’égal de Dieu ; il a voulu se faire l’égal de Dieu, Is., xtv, 14, 15. et ainsi il est tombé; puis il a versé cet orgueil à l’homme. In Joa., tr. XVII, 16. P. L., t. xxxv, col. 1533. Les questions de l’origine, de la nature et du péché du diable que l’évéque d'Hippone avaient traitées, en 393-394, dans son De Genesi ad litteram, il les a re­ prises, après 415, dans les 1. XI et XII de sa Cité de Dieu, mais au sujet de tous les anges déchus. Au J. IX, il avait longuement exposé la doctrine d’Apulée, de Platon et de Porphyre sur les démons, en concluant que, si ces païens admettaient de bons et de mauvais démons, l’Écriture n'en connaissait que de mauvais. L., t. xli, col. 255-275. A son sentiment, ces mau­ vais anges, avant leur chute, avaient la sagesse; mais dans quelle mesure? Étaient-ils égaux aux bonsanges? Personne ne peut le dire. Ils se sont détournés de l'illumination qui leur donnait la vie bienheureuse. Ils ont conservé la vie rationnelle, bien qu'elle soit en eux insipiens. De civitate Dei, 1. XI, c. xi, col. 327. Mais avaient-ils, avant leur faute, la même félicité que les anges demeurés fidèles? Saint Augustin pensait qu'ils avaient eu quelque félicité sans avoir toutefois la prescience qu elle durerait pour eux. Il se pourrait que tous les anges aient eu le même bonheur jusqu’à la chute des mauvais et qu’après seulement les bons a -nt su qu’ils étaient confirmés dans ce bonheur. . uant au diable, ab initio suæ conditionis, in veritate mm stetit. Ideo nunquam beatus cum sanctis angeus. suo recusans esse subditum creatori el sua per s-. i erbiam velut privata potestate lætatus, ac per falsus et fallax. 11 ne s’est jamais soumis à Dieu per elationem. Dès qu’il fut créé, justitiam recusavit. 370 Néanmoins, on ne peut dire avec les manichéens que. ab initio, sa nature a été mauvaise : a veritate non stetit, c. xnt, col. 328-330. .46 initio diabolus peccat. I Joa., tn. 8. Le prince de Babylone a été sa figure. Is., xiv, 12. Il est le prince de Tyr tombé. Ezech., XXVlli, 13, 14. In veritate fuit, non permansit. Il a été péché, non ab initio quo creatus est, sed ab initio peccati, quod ab ipsius superbia coeperit esse pecca­ tum. Au commencement, il était figmentum Domini. C. xv, coi. 330, 331. La déchéance progressive des dé­ mons est une erreur d'Origéne, c. xxin, coi. 336. Les démons ont donc péché, in ima hujus mundi detrusi, qui est velut career, usque ad futuram in die judicii ultimam damnationem. II Pet., n, 4, c. xxxin, col.346. Dieu a donc prévu qu’il y aurait deux catégories d’anges, dont l'une, éprise de sa propre beauté, a été précipitée en bas du ciel aérien, où sont les ténèbres. Dieu a créé les deux sociétés d'anges. Les mauvais le sont devenus, sua potestate potius delectati, velut bonum sibi ipsi essent... habentes elationis fastum, vanitatis astutiam. L. XII, c. I, n. 1,2, coi. 349. La cause de leur misère fut quod ab illo qui summe est aversi, ad seipsos conversi sunt qui non summe sunt. Hoc vilium, superbia, Eccli.,x. 15, se illi praeferendo. C.VI, coi. 353. Dieu prévoyant quosdam per elationem qua ipsi sibi ad beatam vitam sufficere vellent, tanti boni desertores, leur a laissé la liberté, dont ils ont abusé. L. XXII, c. i, n. 2, col. 751. Les démons n’ont donc pas été fait mauvais par Dieu; ils le sont devenus peccando, II Pet., n, 4; aussi la peine du jugement dernier leur est-elle due pour leur malice. De natura boni contra manichæos, c. xxxin, P. L., t. xlii, col. 561-562. Les anges et les hommes sont l’œuvre de Dieu sine culpa; culpa nata est per liberum arbitrium. Cont. Julian, pelagianum, 1. VI, c. xvi, n. 64, P. L., t. xliv, col. 819. Tous les anges ont été créés par Dieu; les rebelles sont rebelles par abus du libre arbitre. Ils ont fui la bonté qui les rendait heureux; ils n’ont pas pu fuir son juge­ ment, qui les arendus très malheureux. De correptione et gratia, c. x, n. 27; c. xi, n. 32, ibid., col. 932, 935. Sans nier absolument la possibilité pour les anges d’avoir des relations charnelles avec les femmes, saint Augustin a cependant refusé d’expliquer la chute des anges par la concupiscence. A propos de Vénus, il avait posé, en passant et sans la résoudre, la question de savoir si les esprits pouvaient coire corporaliter. De civitate Dei, L 111, c. v, P. L., t. XLI, col. 81-82. Il en donna la solution, au sujet des fils de Dieu, unis aux filles des hommes. Gen., vi, 2-4. Selon lui. ces fils de Dieu sont des hommes. Mais comme, dans l'Écriture, les anges sontappelés fils de Dieu, beaucoup pensent qu’il est question d’eux dans ce récit de la Genèse. Les anges, étant des esprits, non possunt coire corporaliter. Toutefois, les anges ont apparu dans des corps, et le bruit public parle de sylvains et de faunes amoureux et d’esprits incubes. C'est pour­ quoi, non hinc aliquid audeo definire, utrum aliqui spiritus, elemento aerio corporati (on sent cet élé­ ment, quand on agite un /labellum), possint eliai, hanc pali libidinem, ut quomodo possunt, sentientibus feminis misceantur. Quoi qu'il en soit, ce ne sont pas les saints anges qui sont tombés avec le diable, leur prince. D’autre part, les hommes sont appelés anges dans l’Écriture. Les géants ne sont pas néces­ sairement des fils des anges ; il y a eu des géants avant et après le déluge. Le contexte montre que ces fils de Dieu étaient des hommes : c’étaient les fils de Seth, alliés aux filles de Caïn. Saint Augustin ne tient pas compte des fables des apocryphes. Le livre d’Hénoch n'est pas au canon des Ecritures,et il n'est pasà croire, quand il parle de la naissance des géants ex angelis. Ibid., 1. XV, c. xxii, xxm, col. -467-470. Cf. L XV11I, c. xxxviu, col. 598. 371 DÉMON D’APRÈS LES PÈRES En 419. l'évêque d'Hippone est revenu sur ce sujet, dans ses Quæstiones in Heptateuchum, 1. I, q. m, P. L., t. xxxiv, col. 549. Il se demande comment les anges ont-il^ pu concumbere cum filiabus hominum et engendrer des géants. Il fait observer que beaucoup de manuscrits latins et grecs n'ont pas angeli Dei, mais filii Dei. Queiques-uns résolvent la question en disant que les hommes justes sont appelés anges de Dieu. Cf. Mal., in, 1. Mais, si c'étaient des hommes, ontils pu engendrer des géants, et si c’étaient des anges, se miscere cum feminis? Des géants ont pu naître des hommes; il y en a encore aujourd'hui. D’où, il est plus croyable que des hommes justes ont été appelés ou anges ou fils de Dieu et que, cédant à la concupiscence, ils ont péché avec des femmes, que d’admettre que des anges, qui n’ont pas de chair, aient pu commettre celte faute, quamvis de quibusdam dæmonibus, qui sint improbi mulieribus, amollis tam multa dicantur, ut non facile sit de hac re definienda sententia. Malgré ses hésitalions au sujet de la possibilité de l’union des démons avec des femmes, saint Augustin déclare expressément que cette union n’a pas été la cause de la chute des anges mauvais. Ils sont tombés par orgueil. Il déclare aussi que ex uno angelo lapso et damnato cæleri propagati non sunt. Enchiridion, c. xxvm, P. L., t. xi., coi. 246. Saint Augustin pensait que les démons avaient un corps. Bien qu’ils ne soient pas nés ex femina, verum habent corpus. Serm., xn, c. ix, n. 9, P. L., t. xxxvm, col. 104. Ils sont aeria animalia, quorum corporum aeriorum natura vigeni et propterea morte non dissolventur... Si autem transgressores illi, ante quam transgrederentur, caelestia corpora gerebant, neque hoc mirum est, si conversa sunt ex poena in aeriam qualitatem. Ils auraient été changés de feu en air. De Genesi ad litteram, I. Ill, c. x, n. 14,15, P. L., t. xxxiv, col. 284, 285. Cf. De divinatione daemonio­ rum, c. n, P. L., t. XL, col. 584-585. Ils ont un corps par lequel ils souffrent, puisqu'ils avouent qu'ils sont tourmentés. De civitate Dei, I. XXI, c. m, η. Ι,Ρ. L., t. XLi, col. 710. A la question si le feu de l’enfer pourra par son contact brûler les malins esprits, qui sont incorporels, il faisait deux réponses. Si, avec les hommes doctes, on dit que les démonsontdes corps, formés ex isto aere crasso atque humido, cujus impulsus vento flante sentitur, cet élément peut subir le feu ; comme dans les bains, l'air chauffé brûle avant de brûler. Si on dit que les démons n’ont pas de corps (ce que l’auteur ne veut pas rechercher ni discuter), les démons souffriront néanmoins du feu de l’enfer. L'âme de l’homme, qui est incorporelle, souffre bien par le corps. Donc, bien qu'incorporels, les démons-esprits, corporeis ignibus cruciandi, non ut ignes ipsi, quibus adhærebunt, eorum junctura inspirentur ct animalia fiant, quo constent spiritu et corpore, sed, ut dixi, miris et ineffabilibus modis adhaerendo, accipientes ex ignibus poenam, non dantes ignibus vitam. Qu’ils soient corporels ou incorporels, les démons seront brûlés par le feu de la géhenne. L. XXI, c. x. n. 1, 2, col. 724725. Ces corps aériens habitent l'air, et pas les astres; aussi les démons sont-ils dits volatilia cæli. Serm., ccxxn, P. L., t. xxxvm, col. 1091. Tombé des hau­ teurs des anges, le diable est descendu dans l’air, qui lui sert de prison; il a été condamné à y vivre. L'enfer, où il est enfermé, II Pet., n, 4, est cette partie inférieure du monde. Enarrat, in ps. CXLVIII,®, P. L., t. xxxvn, col. 1943. Quelques-uns pensaient que les anges déchus avec l'archange, leur chef, étaient in superiori parte aeris, la plus proche du ciel; aussi distinguaient-ils les anges en célestes et supercélestes. Mais, après leur péché, les anges sont descendus dans 372 la partie inférieure de l'air. De Genesi ad litteram, I. 111. c. x. n. 14, P. L., t. xxxiv, col.284; Enchiridion, c. xxvm, P. L., t. xi., col. 246. L’air dans lequel ils vivent leur sert de prison jusqu'au supplice éternel qui leur est réservé. Epist., cil, q. m. n. 20, P. L., t. xxxm, col. 378; De civitate Dei, L VIII, c. xv, n. 1, 2; c. xxn. P. L., t. xi.i, col. 239-240, 246. Le diable habite à l'aquilon. Is., χιν, 13, 14. Enarrat, in ps. Lxxxm, 12, P. L., t. xxxvn, col. 1127. Si le dragon est dans la grande mer. c’est qu’il est tombé de sublim i habitatione cælorum. Il lui a fallu occuper une place in hoc mari magno et spatioso. C’est son royaume, qui est sa prison. Il n'a de pouvoir d'y faire du mal, nisi per­ missus. Il est dans cette mer, il ne peut en sortir. Ce siège parait grand, parce qu’on ne connaît pas les sièges angéliques, dont il est tombé. Quæ tibi videtur ejus gloriatio, damnatio est. Il se trouve, en effet, in infimis. Enarrat, inps.cn ι, n. 7, 9, 10, P. L., t. xxxvn, col. 1382,1385. Bien que, en punition de leur orgueil, les démons soient dépravés et in inferioribus ordinati, ils peuvent néanmoins entendre la voix de Dieu, qui leur parle comme aux bons anges. Cependant, cela ne veut pas dire qu'entendant la voix de Dieu, ils auraient pu avoir la foi chrétienne. Satan a pu paraître en présence de Dieu, qui voit tout et à qui personne ne peut échapper. 11 a été aussi au milieu des anges, s’il s’agit des bons, sicut reus in rnedio apparitorum judicis; s’il s’agit des mauvais, comme un chef au milieu de sa troupe. Mais il ne voyait pas Dieu,qui lui a parlé par l'intermédiaire d’un bon ange. Les manichéens prétendaient à tort qu’il avait vu Dieu. Il voyait le corps de Jésus, lorsqu’il le tentait, mais il n'a pas connu sa divinité. Semi., XII, c. iv-ix, n. 4, P. L., t. xxxvm, col. 102-104. Cf. De civitate Dei, 1. IX, c. xxi, P. L., t. xi.i, col. 273. Saint Augustin, De divinatione dæmoniorum, c. v, n. 9, P. L., t. XL, col. 586, pour expliquer comment les démons connaissent l'avenir, avait dit qu'ils con­ naissent très facilement les pensées secrètes des hommes. Dans ses Retractations, 1. II, c. xxx, P. L., t. xxxit, col. 643, il déclara qu'il avait affirmé trop audacieusement une chose très cachée, que les démons ne lisaient pas nos pensées, mais que quelques signes sensibles qui nous échappent étaient saisis par eux. Voir t. i, col. 2356. Le prince de la puissance de l'air, et ses anges, devenus ténèbres par l'abus de leur liberté, n’ont plus la liberté de bien faire, mais en punition de leur crime, ils ne peuvent que faire le mal. Epist., cc.xvn, c. m, n. 9, 10, P. L., t. xxxm, col. 981-982. Le diable sera lié pendant mille ans pour lui enlever le pouvoir de séduire les nations. Il sera enchaîné dans l'abime, c’est-à-dire dans la multitude des impies qui seront dans l’Église. Il était déjà en eux ; il y demeurera, mais excludendus a creden'ibus : ce qui signifie que, pendant ces mille ans', il ne pourra pas faire de nou­ velles séductions. Il sera délié pour un peu de temps (trois ans et demi) avant le jugement. De civitate Dei, 1. XX. c. vu, vin, P. L., t. xi.t, col. 667-670. Les démons, créés immortels, seront précipités dans la seconde mort après le jugement. L. Xlll, c. xxtv, n. 6, col. 402. Saint Augustin a rejeté très explicitement la possibi­ lité, pour les démons, de faire pénitence et d’être réta­ blis dans leur premier état. A Paul Orose, qui l'avait interrogé si le démon pouvait mériter le pardon, comme Origène l’avait prétendu, Commonitorium de errore origenistarum et priscillianistarum, P. L., t. xtn, col. 668, l’évêque d’Hippone répond : Sapere nihil audeas. La dernière sentence qui les frappera les con­ damnera au feu éternel. Si, dans (’Écriture, æternum a parfois le sens de diuturnum, ce n’est pas le cas ici. Le feu éternel n’aura pas de fin. comme la vie éter­ nelle. Dire que le diable ne sera pas rétabli, ce n'est pas diminuer le pouvoir de Jésus-Christ: Cum diaboli 373 DEMON D’APRÈS LES PÈRES pumas dolemus, de regno Christi non dubitamus. Ad Orosium contra priscilliamslas et origenistas, c. v, n. 5; c. vi, n. 7, ibid., col. 672. 673. Si l’homme, qui a été porté à la superbe par le diable, a été réconcilié et a eu un rédempteur, angeli gui, nullo suadente, spontanea praevaricatione sic lapsi sunt, per media­ torem non reconciliantur. In Cal. expositio, 24, P. L., t. xxxv, coi. 2122. Les anges pécheurs ne nous sont pas supérieurs, parce que nihil eis tale unde sanaren­ tur impensum est. Étant plus élevés que nous, ils devaient moins pécher; ils sont d’autant plus coupa­ bles, qu'ils ont été plus ingrats et déserteurs. Il n’y a donc pas pour eux de rémission. In Joa., tr. CX, n. 7, ibid., col. 1924-1925. N'étant plus libres de bien faire, ils sont endurcis dans le mal. Unde nemo same fidei credit aut dicit hos apostatas angelos ad pristinam pietatem correcta aliquando voluntate converti. Epist., ccxvn, c. ut. n. 10, P. L., t. xxxm, coi. 982. Iliscutant enfin avec le pélagien Julien, qui soutenait la cause du diable, saint Augustin raisonne ainsi : Tu attribues au diable ou la nécessité ou la possibilité de pécher. Si c'est la nécessité, tu ne peux l’excuser de crime; si c’est la possibilité, il ne peut donc avoir la bonne volonté, ni faire pénitence et ainsi obtenir la miséricorde de Dieu. C'est l'erreur qu’on prèle à Ori­ gène. .Restât igitur ut ante supplicium ignis æterni, etiam necessitas ista peccandi magna sit diabolo magni pœna peccati, neque inde excusetur a crimine. 11 est parvenu à cette nécessité de pécher, parce que d'abord il a librement péché. Operis imperfecti con­ tra Julianum, 1. V, η. 47. P. L., t. xi.v, col. 1483-1484. Et encore : Si tu dis que le diable, volontairement éloigné du bien, reviendra, s'il le veut et quand il vou­ dra, au bien qu'il a abandonné, tu renouvelles l’erreur d’Origène. Ibid., 1. VI. n. 10, col. 1518. Cassien a apporté d'Orient en Occident les mêmes doctrines sur la chute des démons, et il a rejeté défi­ nitivement la légende du mariage de ces esprits avec les femmes. Toutes les puissances spirituelles et les vertus célestes ont été créées par Dieu. Collât., vin, c. vu, P. L., t. xlix, col. 730-733. De leur nombre, quelques-unes sont tombées. Ézéchiel et Isaïe parlent d'un prince déchu. Il n'a pas été seul, puisque l’Écriture dit que le tiers des étoiles a été entraîné par le dragon. Apoc., XII, 4. Saint Jude est plus clair encore, et le psaume i.xxxi, 6, mentionne un des princes tombés; il y en a donc eu d’autres. Leur diversité provient ou bien des degrés antérieurs, dans lesquels ils avaient été créés, ou bien des degrés de leurs péchés, comme les bons anges se diversifient par les degrés de leurs mérites, c. vm, col. 733-735. Un des moines dit qu’il croyait que le diable était tombé par jalousie à l'égard d'Adam et d'Éve. Cassien répond que tel n’a pas été le motif de sa chute. La Genèse montre que le serpent était mauvais avant la tentation ; de angelica discesserat sanctitate. La cause de sa chute est antérieure â sa jalousie envers les hommes. Se meminerat corruisse. Priorem ejus lapsum,quo superbiendo corruerat, quo etiam serpens meruerat nuncupari, secunda ruina per invidiam subsecuta est. C. ix. x, coi. 736-738. Le serpent a reçu une malédiction éternelle, c. xi, coi. 739. Les démons sont nombreux dans l’air : tanta spirituum densitate constipatus est aer iste, in quo non quieti nec otiosi pervolitant. C. xn, coi. 740-741. Ils attaquent les hommes, et ils exercent leur domination chacun dans son domaine. C. xm, xiv, col. 741-746. Tout homme a deux anges : un bon et un mauvais. L’exis­ tence de ce mauvais ange pour chacun est prouvée par l’exemple de Job et celui de Judas, dont il est dit au psaume cvm, 6 : Et diabolus stet a dextris ejus. C. xvn, col. 750-751. On demanda au conférencier, au sujet du mariage des anges apostats, utrum hoc possit spiritali naluræ secundum litteram convenire. Il ré­ 374 pondit : Nullo modo credendum est spiritales naturas coire cum feminis posse. Si cela avait été possible autrefois, pourquoi cela ne le serait-il plus aujourd’hui? On ne peut dire non plus qu’ils engendrent cum se­ mine viri. Le texte biblique appelle anges de Dieu des descendants de Selh, qui ont épousé des filles de Caïn et en ont eu des géants. Du reste, divers exemplaires ont la leçon ; « fils de Dieu. » C. xx, xxi. col. 754-760. Il n’est pas question non plus, Joa., vm, 44, du père du diable. Spiritus spiritum non generat. Le diable, qui a été créé bon, n’a pas d’autre père que Dieu. Quand par orgueil il dit dans son cœur : /n cælum conscendam, Is., Xiv, 13, fœtus est mendax et in veritate non stetit. Il est devenu le père du men­ songe. quand il dit : Eritis sicut dii. Gen., m, 5. c. xxv. col. 767-770. De la description que Cassien fait de l'action des démons sur les homines, relevons seule­ ment ces deux traits : ils ne connaissent nos pensées que par des signes extérieurs, et chacun d’eux inspirune espèce de passions exclusivement. Collât., vu. c. xv, xvn. col. 687-690, 691-692. Les autres écrivains ecclésiastiques du v· siècle ne font que répéter l'enseignement commun. Saint Pros­ per d'Aquitaine emprunte â saint Augustin ce qu'il dit de la chute du diable par orgueil. Liber sententia­ rum ex operibus S. Augustini delibatarum, η. 59. P. L., t. i.i, col. 436. Cf. Epigr., 62, col. 516-517. Saint Pierre Chrysologue attribue cette chute tantôt â l'envie. Serm., iv, ct.xxn, P. L., t. lu, col. 194-195, 649, tantôt à l’orgueil. Serm., xxvi, col. 272-273. Dieu, qui temo­ nes est perpetuo crematurus incendio, leur inflige, en attendant, des peines temporelles. Serm., lu, col. 345. Saint Léon le Grand emploie les mêmes formules que saint Augustin pour dire que le diable est tombé par orgueil. Serm., ix, c. l; xi.viii, c. il, P. L., t. Lit. col. 160-161, 299. Les priscillianistes prétendaient

· crescit in damnationis augmentum. L. IV, c. iv, n, 10, illo et ad seipsos conversi sunt, sua propria delectati potestate. Aussi l’orgueil est-il le premier de tous les col. 241. Scion Martin, évêque de Braga, Lucifer, le premier vices, int. 93, col. 526. Smaragde revient à l’envie d-s anges, est tombé par orgueil : il a cru qu’il tenait pour expliquer la chute du diable : Diabolus inter initia stalim mundi zeli livore percussus, periit pri­ de lui-même, et non de la bienfaisance du créateur, sa ;r éminence sur tous les anges. Is., xtv, 13, 14. Hæc mus et sic perdidit alios. Postquam vero hominem ad imaginem Dei facium conspexit, in zeli livorem enim cogitatio sola illum dejecit subito. Il perdit prorupit, et hominem miserum suademdo decepit, ainsi ce que Dieu lui avait donné. Opusculum desuperbus, 4, P. L., t. Lxxn, col. 36-37. Taio, évêque de Sara- sed et angelicam bealitudinem quam habebat, mi>· 383 DÉMON D’APRÈS LES SCOLASTIQUES ET LES THÉOLOG. POSTÉRIEURS rimus amisit. Sap., ii, 24; Via regia, c. xxn, de zelo et livore, P. L., t. cil, col. 961. Saint Agobard de Lyon fait du diable l'inventeur de tout mal. Il a été homicide dès le commencement; il a fait le premier mal par le serpent, en trompant nos premiersparents. Sermo de fidei veritate, 15, P. L., t. Civ, col. 280. Halitgar, évêque de Cambrai, est plus précis. L’orgueil, dit-il, a été inventé par le diable. Ce superbe a amené les anges à mépriser les préceptes de Dieu et en a fait des démons. De pænilentia, 1. II, c. n, P. L., t. cv, col. 659-660. Pour Jonas, évêque d'Orléans, il a fait aussi des anges des démons, et il a rendu les hommes égaux aux anges mauvais. De institutione laicali, 1. III, c. tv, P. L., t. cvi, col. 239. Fréculph, évêque de Lisieux, sait encore que les fils de Dieu, Gen., vi, sont des anges de Dieu. Beaucoup pensent que les anges ont commis une pareille faute; mais on ne peut aucunement croire que les saints anges soient tombés à cette époque. Saint Pierre parle des anges qui sont tombés avec leur prince auparavant. L’Écriture appelle anges des hommes. Ces anges étaient donc des fils de Seth. Chronic., 1. I, t. i, c. xiv, ibid., col. 927. Raban Maur est peu original; il copie les anciens. Le serpent tentateur était le diable (d’après saint Augustin). Comment, in Gen., 1. I, c. xv, P. L., t. cvn, col. 486-487. Les fils de Dieu de Gen., vi, sont les fils de Seth (d'après saint.Jérôme et saint Augustin). Ibid., 1. Il, c. v, col. 511-512. Lucifer, représenté par le prince de Tyr, était un chérubin. Comment, in Ezech., 1. XI, c. xxvm, P. L., t. ex, col. 790. Avant sa chute, il avait un corps céleste, qui devint éthéré après la chute. Il habite non dans l’air pur, mais dans l'air ténébreux, ou il est enfermé comme dans une prison jusqu'au jugement dernier. De universo, 1. XV, c. vi, P. L., t. exi, col. 427. Il a commis une double faute d’orgueil et d’envie : d'orgueil, par laquelle il est tombé; d’envie, par laquelle il a cherché â faire tomber les autres. Comment, in l. 1 Reg., c. xm, ibid., col. 42. Walafrid Strabon cite aussi les prédécesseurs : saint Augustin au sujet du serpent tentateur, et saint Jérôme à propos des fils de Dieu, qui sont des fils de Seth (les géants n’ont pas été en­ gendrés par les anges). Glossa ordinaria, Liber Ge­ nesis, ni, vi, P. L., t. CXlil, col. 91, 104. Les anges apostats ont été précipités au fond de l’abime, d'après le Vénérable Béde. Epist. 11 Pet., t. exiv, col. 691. Ils soutirent les tourments du feu de l'enfer, partout où ils se trouvent d’après le même auteur. Epist. B. Jacobi, ni, 6, col. 676. Le grand dragon de potentia et superbia loquitur. Apoc. Joa., col. 732. Angelomme, moine de Luxeuil, voit aussi le diable dans le serpent tentateur et déclare qu'on a faussement reconnu les anges dans les fils de Dieu, qui sont les fils de Seth. Comment, in Gen., ni, vt, P. L., t. cxv, col. 135,155. Haymon d’Halberstadt voit en Nabuchodonosor l'image du diable, qui a pêché par orgueil, et qui est tombé, non seulement en enfer, sed ad ultimas parles inferi, quia quanto allior gradus, tanto profundior casus. Comment, in Isaiam, I. II, P. L., t. cxvi, col. 792. Le diable est conservé dans l’air cruciandus. Expositio in Epist. ad Eph., π, P. L., t. cxvn, coi. 707. Il est lié dans les cœurs des infideles, où il règne; il sera délié à la fin pour séduire davantage. Expositio in Apoc., 1. VIII, col. 1182-1183. Les démons ont été créés sans péché, pour servir Dieu; ils se sont dépravés volontairement, n’ayant pas voulu demeurer ce qu'ils étaient. Ils se sont élevés par orgueil contre le créateur, ont été précipités du haut du ciel-et con­ damnés. Leur perdition est irréparable; ils ont perdu le pouvoir de revenir en arrière. La géhenne a été faite, dès le commencement du monde, pour eux, et non pour les hommes. De varietate librorum, 1. Ill, c. XLi, xi.n, P. L., t. cxvtll, col. 950, 951. 384 Pour Bérengaud, moine de Ferrières, le dragon est le diable, dont l'envie a introduit la mort dans le monde. Dans sa première tête, il reconnaît les ré­ prouvés qui, avant le déluge, ont été appelés fils de l’homme et qui ont été un piège pour les fils de Dieu. Le diable, qui est le même que le serpent, ruit primo per superbiam de cælo, et cet ennemi de Dieu et des hommes fut précipité sur terre avec ses anges. In Apocalypsin expositio, vis. IV, P. L., t. xvn, col. 876, 878. Les esprits immondes sont dans les airs, où more ventorum indesinenter discurrunt. Vis. v, col. 916. Au xi® siècle, saint Pierre Damien dit que le diable est si mauvais qu'il ne peut devenir pire. Opusc., IV, Disceptatio synodalis, P. L., t. cxi.v, col. 84-85. E. Mangenot. III. DÉMON D’APRÈS LES SCOLASTIQUES ET LES THÉOLOGIENS POSTÉRIEURS. — I. Au XII· siècle. 1 | ' , | ! j i | II. Au xiii« et au xiv· siècle. III. Depuis le xv· siècle. I. Au xii· SIÈCLE. — Le xil· siècle sert d'intermé­ diaire entre l’époque patristique et la scolastique. Quelques écrivains de cette époque continuent la mé­ thode de simple exposition; mais bientôt les traités spéciaux commencent, dans lesquels on emploie la méthode scolastique. Voir t. i, col. 1222-1223. Recueil­ lons d’abord les enseignements des auteurs non sco­ lastiques. Pour saint Bruno, fondateur des chartreux, les dé­ mons ont une certaine puissance dans l'air. Expositio in Epist. ad Eph., n, P. L., t. cliii, col. 325. Guibert de N'ogent enseigne aussi que le diable et ses anges viennent avant le jugementdans le monde qui leur est pervius, pour tenter les hommes, car ils habitent dans l'enfer, d'où ils ne pourront plus sortir après le juge­ ment. Le monde sera alors entièrement purifié d’eux. De pignoribus sanctorum, 1. IV, c. ni, P. L., t. ci.vi, col. 672-673. Yves de Chartres, à propos de la divina­ tion, expose de combien de manières les démons con­ naissent l’avenir. Comme ils ont un corps aérien, ils précèdent facilement l’intelligence des hommes, qui ont un corps terrestre. Leur célérité à voler dans l'air facilite aussi leur connaissance; ils vont incompara­ blement plus vite que les oiseaux et ils font des choses merveilleuses. Pour ces deux raisons, ils connaissent les événements actuels avant l’homme et peuvent les lui prédire. D’autre part, ils ont acquis pendant leur longue vie une expérience qui les aide à saisir plus promptement les faits. Panormia, I. VIII, c. lxviii, P. L., t. clxi, col. 1322. Saint Brunon d'Asti, évêque de Segni, explique de la chute de Satan le combat avec saint Michel de l’Apocalypse, xii. Les démons n’ont pas de place au ciel, ou est le siège de Dieu. Le dragon avec ses anges a été projeté de supernis in terram, et cette terre représente les pécheurs dans le cœur des­ quels il règne, n'ayant aucune puissance sur les saints. Expositio in Apoc., 1. IV, P. L., t. clxv. col. 670. Béhémoth, tombé par orgueil, est lié pour qu'on puisse résister à ses ruses et à son astuce. Sent., 1. Ill, c. vin, col. 964-965. llildebert du Mans peut servir de transition entre les prédicateurs et les théologiens proprement dits. Dans ses sermons, il parle de la création et de la chute des anges. Lucifer a été créé dans le ciel empyrée ou igné; inter prima Dei opera conditus est. Stultus fuit, quia non providit sibi in posterum... Conditus est in emi­ nentia et sublimitate veræ scientiæ. Il a péché par orgueil et de cette sorte : altitudine tantum intumuit, ut Altissime æquari posse praesumpserit. Hildebert cite Is., xiv, 13, 14; xxti, 15; Luc., x, 8. Aliis angelis splendidior conditus (Lucifer), suo vitio cadens laetus est hesperus. Il a été précipité de l’empyrée dans les ténèbres de l'air. Serm., ix. De tempore, P. L., t. clxxi, col. 387. Præcellens aliis, valde speciosus et sapiens, 385 DÉMON D’APRÈS LES SCOLASTIQUES ET LES TIIÉOLOG. POSTÉRIEURS Ezech., xxviii, 12,13, subtilior natura; le premier des neuf chœurs, omnibus agminibus prælatus, ex eorum comparatione clarior, ille versus in superbiam ex nimia claritate. Is., xiv, 14. Les autres anges déchus se sont mis d’accord avec lui, et dum Deo similes volebant fieri, sont devenus inférieurs aux hommes et aux anges demeurés fidèles. Une partie de chacun des neuf ordres tomba. Les hommes ont été créés pour les remplacer. Serm., xi.ix, col. 582. Lucifer est dans l’air comme dans une prison, et il y restera jusqu'à la fin des temps, quando mittetur in ignem æternum. Semi., t., col. 584-585. Dans son Tractatus theologicus, c. xix, xx, ibid., col. 1110-1112, l’évêque du Mans aborde des questions qu’il n’avait pas traitées en chaire. Il se demande s'il y eut nuira entre la création et la chute de Satan, et il répond négativement : sine intervallo, statim ab ini­ tio. Néanmoins, le diable n’a pas toujours été mauvais. D'après saint Augustin, il est tombé par orgueil. Il était le plus excellent de tous les anges.,Job, xt., 14; Ezech., xxviii, 12.C'est le sentiment de saint Grégoire le Grand et de saint Isidore. In creatorem superbiit. Is., χιν, 13. Il a voulu lui devenir semblable, non per imita­ tionem, sed per aequalitatem. Il a été jeté dans l’air ténébreux ad nostram probationem. Il n’est donc ni au ciel, ni sur la terre, mais dans l’air, qui est pour lui quasi career usque ad tempus judicii. Alors, il ira en enfer. Matth., xxv, 42. Cependant, dubitatio est si tous les anges déchus sont dans l'air ou si quelquesuns sont déjà dans l'enfer : quod de auctoritate non multum certum habemus. Selon les uns. Lucifer, qui a plus péché, a été précipité en enfer statim après son péché avec quelques autres. Origène pensait que ceux qui sont vaincus par les hommes qu'ils tentent, statim demerguntur : ce qui est assez vraisemblable. Les dé­ mons sont obstinés et ne peuvent faire que le mal. Ont-ils prévu leur chute? Si oui, ou bien ils n’ont pas voulu l’éviter, et ils étaient mauvais avant leur chute, ou bien ils ont voulu l’éviter et n'ont pas pu le faire, et ainsi ils étaient miseri antequam caderent. C’est pour­ quoi saint Augustin dit qu'ils n’ont pas prévu leur chute. Lucifer était le plus excellent de ordine supe­ riorum. Il y avait des anges tombés de tous les ordres, c. xxi, col. Tl14. Honoré d'Autun résume dans son catéchisme la doc­ trine sur les démons. Lucifer, se voyant le premier de tous, spretis omnibus, voluit Deo æqualis, imo major, exislere. Il voulait avoir un meilleur sort que celui qu'il avait reçu et commander aux autres tyrannique­ ment. Il fut chassé du palais et enfermé en prison. Il était le plus beau, il devint le plus noir et fut exé­ crable d'horreur. Il n’a pas prévu sa chute. Non plenam horam in veritate stetit; mox ut creatus est, cecidit, pour ne pas goûter le bonheur du ciel, qui ne lui suf­ fisait pas. Les autres anges ont péché en étant d’accord avec lui. Placuit ejus extollentia, et erant cogitantes iuia, si Deo praevaluisset, ipsi alii praeferrentur in i olentia prima. Ils ont été précipités, les uns dans l'enfer, lesautres in tenebrosum aerem, in quo tamen, ·.< in inferno, ardentes luunt supplicium. Tous ne sont donc pas en enfer, mais plusieurs vivent dans l’air pour éprouver les justes, séduire les mauvais et être .. très avec eux lors du dernier jugement au feu éternel. Us n’ont pu obtenir leur pardon, parce qu’ils avaient péché, nullo instigante. Du reste, les anges ayant chacun par création une nature propre, le Verbe, en prenant une nature angélique, n’aurait racheté qu'un ange. Enfin, les anges sont immortels, et la rédemption levant se faire par la mort du Verbe, ayant pris la na­ ture à racheter, ils étaient irrachetables. Dieu ne les a pas créés ne pouvant pécher; il leur a donné le libre arbitre pour qu'ils puissent se justifier et mériter. Bien ■iayant prévu leur chute, il les a créés cependant DICT. DE THÉO!.. C.ATHOL. 386 propter ornamentum sui operis, comme un peintre qui met du noir sur un tableau. Elucidarium, I. I, n. 7, 8, P. L., t. ct.xxti, col. 1114-1115. Honoré s’occupe du nombre des anges tombés, dans son Liber duodecim quaestionibus, c. iv, v, col. 1180-1181. C’est donc, à ses yeux, une question discutée, qui n’a pas eu entrée dans son catéchisme. Quelques-uns pensent que la moitié des anges a péri et qu'il y aura autant d'hommes pour les remplacer. D’autres, à cause d’Apoc., xn, 4, n’admettent la chute que du tiers des anges. D’autres, reconnaissant dix ordres, disent que le 10e est tombé tout entier; ils se fondent sur la parabole des dix dragmes; aussi dit-on couramment : Decimus chorus angelorum cecidit. Quant à lui, s’appuyant sur l’auto­ rité de l’Écrilure, il ne reconnaît que neuf ordres angéliques et il prouve que quelques-uns de chaque ordre sont tombés. Pour cela, il cite divers passages de l’Ecriture qui semblent faire rentrer des démons dans chacun des neuf ordres. 11 dit encore, c. xi, col. 1183, que les anges ont un corps éthéré, et le diable un corps aérien, ce qui permet aux démons de se transformer en des formes diverses, de bêtes, etc. Rupert, abbé de Deutz, exposa plusieurs fois, et très longuement, son sentiment sur le diable et les démons Dans son traité De victoria Verbi, I. I, c. vi-xxvt, P. L., t. CLX1X, col. 1221-1240, il explique d’abord les différents noms de l’adversaire du Verbe dans l’Écriture; puis, il remonte au commencement du duel de Satan contre le Verbe. La cause de la rebellion fut 1'orgueil et ce vice portait sur la beauté, la science et la grandeur de la propre nature du révolté. Ezech., xxviii, xxtx, XXXI, C'est par orgueil qu’il devint aussi le père du mensonge. Il introduisit la sédition parmi les anges, troubla leur paix et fit de plusieurs des re­ belles de la lumière. Il méprisa les autres anges, ambitionnant pour lui la majesté et l’égalité de Dieu. Ezech., xxtx; Is., χιν. 11 voulait être adoré et honoré par l’assemblée des anges tanquam Deus et Dominus ipsorum. Il chercha à les persuader ul se pro Deo haberent. Ils ne cédèrent pas à cette tentation. Sed adulati sunt ei tantummodo..., gloriam suam quae­ rebant, non Dei, aimant mieux servir une créature que le créateur. Satan ayant été créé le premier, les autres anges n’avaient pas conscience de sa condition de créature. Aucun ne pouvait dire : J’ai vu Dieu te créant. Seul, le Verbe pouvait le convaincre de men­ songe. Satan se donna aux anges pour ce qu'il n’était pas réellement. Ils furent rebelles à la lumière par orgueil ou envie. Jaloux du créateur, ils élevèrent Satan, haïrent et repoussèrent le Verbe. Satan fut con­ damné par le Verbe, battu par les saints anges et jeté hors du ciel. Cependant, non statim ut conditus est cecidit, et Rupert réfute ceux qui le prétendaient. Leur sentiment favoriserait le soupçon que Satan a été créé mauvais tel qu’il est maintenant. Le dies conditionis n’est pas un jour de 24 heures, puisque le soleil n’existait pas encore. Après sa faute, la patience de Dieu l'a attendu, lui laissant le temps de se repentir. Non parva mora in iniquitate, pour que les bons anges soient instruits de la justice du jugement qui le frapperait. Dieu, qui avait prévu sa chute, l'a créé néanmoins le plus grand, le plus sage et le plus beau de tous les anges. Il est tombé du ciel, non du sien, mais de celui du Seigneur. Il n'avait pas été créé dans ce ciel ; il y avait été placé après sa création. 11 fut jeté dans l’abîme, c’est-à-dire dans le chaos et dans les ténèbres, qui existaient seuls alors. Le firmament n’était pas fait encore. Satan est donc tombé, non dans l’enfer, mais dans l’air, qui est le ciel inférieur. Rupert a repris le sujet dans son De Trinitate et operibus ejus, Genesis, I. I, c. χι-xvn, P. L., t. clxvh, col. 208-215. Tous les anges ont été créés hors du ciel, où ils ont été transportés après leur création ; ils y IV. - 13 387 DÉMON D’APRÈS LES SCOLASTIQUES ET LES THÉOLOG. POSTÉRIEURS habitent donc par grâce, et non par nature. Ils sont corporels. Au premier jour, la lumière a été séparée des ténèbres, les bons anges des mauvais. Le diable est tombé par envie ou orgueil. Is., χιν. Il était plenus sapientia, perfectus decore, nihilo indigens sapienliæ Dei. Ezech., xxvm; Is., xtv. Dieu avait prévu sa chute. Il l'a jeté dans l'air pour être précipité plus tard en enfer, 11 Pet., n, 4 (ou l'enfer désigne l’air). Les anges, détournés de Dieu, ne peuvent revenir à leur premier état, c. xxiv, col. 221. Le serpent tentateur était l’organe du diable, 1. 111, c. n, col. 289. Les fils de Dieu sont les descendants de Seth, 1. IV, c. XII, col. 337-338. Rupert ne parle pas des anges, quoiqu’il sût bien que les anges sont appelés fils de Dieu. Comment. in Jub, P. L., t. clxviii, col. 9G7. Les démons, qui sont dans l’air en attendant le jugement, seront tourmentés par le feu qui leur a été préparé dès la création. Ils seront tourmentés conformément à leur nature, puisqu'ils ont des corps aériens. De S. Spiritu, 1. IX, c. xxi, P. L., t. clxvii, col. 1824-1825. Nouvel exposé dans le traité De. glorificatione Trini­ tatis et processione S. Spiritus, I. Ill, c. vni-xvil, P. L., t. ci.xix, col. 59-G9. Les anges ont péché non par faiblesse ou ignorance, mais par orgueil. Ezech., xxvm, xxix. Le bel ange est devenu le prince des té­ nèbres. A cause de son orgueil, il est justement jugé par le Saint-Esprit, qui s’éloigne de lui. Non statim cecidit. Ayant prévu sa chute, le Saint-Esprit ne l’a pas jugé tout de suite ni condamné; il l’a éprouvé. Une fois la lumière séparée des ténèbres, les démons ne peuvent pas retourner â leur état primitif. Quelquesuns pensent que beaucoup d’anges de tous les ordres sont tombés; cela n'est pas prouvé par l’Écriture. Ils n’étaient pas encore établis dans leurs ordres avant la chute des démons, qui, autrement, n’auraient pas pu pécher. Satan est lié pour longtemps, plus tard il sera jeté dans l’ablme. Les esprits mauvais enviaient la gloire du créateur. Diabolus superbivit et sibiniet ipse placuit tanguant sibi sufficiens. Comment, in Matlh., 1. XIII, P. L., t. clxviii, col. 1G27. Nabuchodonosor est le type du diable orgueilleux. In Dauielem prophetam, c. n, P. L., t. clxvii, col. 1500-1501. Satan a été jugé par trois fois : quand il fut chassé du ciel à cause de son orgueil, à la malédiction du serpent, et au jugement de l'homme de péché. In Hab., 1. II, P. L., t. clxviii, col. 603. Satan paraissait parmi les anges et devant Dieu, parce que Dieu voit tout. Dieu l’interroge, parce qu’il lui demande raison de ses actes, et Satan répond, parce qu’il ne peut rien cacher à Dieu. Comment, in Job, ibid., col. 967. Rupert n’entend pas des anges le tiers des étoiles entraîné par la queue du dragon. In Apoc., 1. Vil, ibid., col. 1047. Quelques années plus tard, saint Anselme compose un traité spécial De casu diaboli sous forme de dia­ logue, P. L., t. clviii, col. 325-360. Voir t. i, col. 1338. Les anges ont tout reçu de Dieu, qui pourtant n'a pas donné au diable la persévérance, quia ille non accepit. Le diable, en effet, noluit tenere quod habebat, voluit deserere. Quomodo peccavit et voluit similis esse Dei? Il n'a pas voulu reconnaître une volonté supérieure à la sienne; i) a voulu même que sa volonté propre soit supérieure à celle de Dieu. L’ange déserteur n'a pas pu revenir à la justice. Voir t. i, col. 1221. Il n’a pas pu prévoir qu’il tomberait. Il savait qu’il ne devait pas vouloir ce qu'il voulait et qu'il serait puni; il n’a pas pu l'ignorer. Le mal est donc venu dans l’ange qui était bon. parce que celui-ci a volontairement aban­ donné la justice. Dans son Cur Deus homo, 1.1, c. xvm, col. 389, saint Anselme a admis que le nombre des anges devait être complété par les hommes. Il en tire cette conclusion relativement au nombre des anges tombés : Non sequitur tot angelos cecidisse quot perseverarunt, 388 parce que le nombre des anges n’était pas parfait avant la chute des mauvais. Abélard s'est peu occupé des démons. Il leur attribua la possession de la charité. Dialogus inter philosophum, judæum et Christianum, P. L., t. clxxviii, col. 4659. Dans son Sic et non, 47, col. 1415-1417, il a reproduit des témoignages de saint Isidore, de saint Augustin et d’Eugippius en faveur de la chute des anges avant la création de l'homme, et d'autres de saint Cyprien et de saint Jérôme, affirmant qu elle a eu lieu au moment de celte création. Dans le 16· de ses articles, qui ont été condamnés en 1141, il niait l'intervention directe du démon et bornait son action à l’emploi des forces natu­ relles, des éléments et des plantes. Voir t. t,col. 45, 47. Hervée de Bourgdieu explique que Lucifer a voulu être le maître des anges : il semble le faire précipiter directement dans l’enfer. Comment, in Jsaiam, 1. Il, P. L., t. CLXXXI, col. 164-166. Cependant, il appelle Satan le prince de l’air. Comment, in Epist. ad Eph., n, col. 1221. Saint Bernard attribue la chute de Lucifer â l’orgueil. Serm., 1, de tempore, n. 3, P. L., t. ci.xxxm, col. 36; In rogationibus, serm. I, n. 1, col. 296; In Cantica, serm. xvn, n. 5; lxix, n. 3, 4, col. 857, 1113-1114. L'or­ gueil du diable appartient au premier degré de ce vice qui est la curiosité. Le diable n'avait pas prévu sa chute. Traclalus de gradibus superbiæ, part. 11, c. x, n. 3136, P. L., t. clxxxii, col. 959-962. Il a été précipité dans l'air. In Cantica, serm. i.iv, n. 4, P. L., t. ci.xxxm, col. 1010. Il ne subira la peine du feu de l’enfer qu’après le dernier jugement. Voir t. il, col. 770. Robert Pullus déclare que l’ange, créé libre, potuit malum. Il se demande : Quale? et il répond : De excellenti natura intumuit, au point de vouloir s’éga­ ler à Dieu. Non perduravit in veritate. Dès qu’il fut, il vil Dieu, quoiqu'il ne l'ait pas connu complètement. Malgré cette connaissance de Dieu, il a pu cependant ne pas prévoir sa chute. Auparavant, il était opus Dei bonum, optimum; après, il est devenu substantia non bona, nec Dei creatura (en tant que mauvais). Les démons, licet incorporei, peracto judicio, subiront dans l’enfer des peines corporelles. Ils soutirent déjà des affections de l’air, ou ils habitent, mais ils sont réservés pour de plus grandes souffrances. Sent., 1. IL c. tv-vi, P. L., t. Cl.xxxvi, col. 721-725. Ils sont tombés des neuf ordres; ils servent leur prince dans leur ordre. RobertPullus essaie d'expliquer comment il peut en être ainsi et comment le service répond à la nature première de ces anges déchus. Quanta leur prince, il était summus ou inter summos, plus exactement un chérubin, Ezech., xxvm, 12, nisi forte ordine seraph, interpretatione cherub. Quoi qu’il en soit, magnus fuit et plus de se quam essel sentit. Les démons étaient d’accord avec lui et leur chute est irréparable. Quelquesuns pensent que le prince des démons n’était pas si élevé. Toutefois, il n'a pas goûté le bonheur de la vie parfaite : nolendo accipere, amisit; continuo cecidit. Sent., 1. VI, c. XLV-xi.vm, coi. 887-891. Roland Bandinelli, plus tard le pape Alexandre III. affirme que les démons ont été créés bons, et bien qu'il ait subi l’influence d’Abélard, il s'écarte du maître au sujet de leur béatitude et il montre qu’ils n'eurent jamais la charité qu’Abélard leur avait attribuée. Gielt, Die Senlenzen Kolands, Fribourg-en-Brisgau, 1891, p. 8993. Ils n’avaient pas prévu leur chute, qui a été volon­ taire. Ils savaient qu’ils faisaient mal, aussi sont-ils endurcis dans le mal, p. 95. Selon lui, ils ne sont pas de tous les ordres, puisque la division hiérarchique des anges a suivi la chute du diable et l'entrée des bous anges dans la béatitude, p. 101. Hugues de Saint-Victor enseigne que les anges ont été créés bons et libres. Leur séparation en bons et en mauvais s'est faite par la conversio des justes et l’aversio 389 DÉMON D’APRÈS LES SCOLASTIQUES ET LES THÉOLOG. POSTÉRIEURS 390 Voir t. t, col. 1222-1226; A. Mignon, Les origines de la sco­ «les injustes. Ceux-ci n'ont pas eu de grâce coopérante. lastique et Hugues de Saint- Victor, Paris, s. d. (1825). t. I, Un plus grand nombre d'anges sont demeurés fidèles, p. 343-319, 361-364; .1. Turmel. Histoire de l’angilologii·. dans tpi’il n’y en a eu de déchus. De sacramentis, I. I, la Revue d'histoire et de littérature religieuses. 1899, t. tv, part. V. C. XIX. XX, XXIII, XXIV, XXXI, L., t. Cl.XXVI, р. 289-309, 537-550, passim; Id., Histoire de la théologie posi­ col. 254-257, 261. Ce diable est lié; il ne peut faire tout tive, Paris. 1904. p. 291-292. Voir aussi, parmi tes Indices de la ce qu’il veut; à la lin des temps, il sera délié pour un P. L., de Migne. t'index, XXXV, De dæuionibus, t. il, col. 43-3'.1. moment, pour la dernière persécution, 1. 11, part. XVII, II. Ai: xm» et au XIV’ siècle. — Les vues des théo­ c. m, iv, col. 597-598. logiens sur le diable et les démons vont se systéma Son disciple, auteur de la Summa sententiarum sant de plus en plus pour arriver â une systématisa­ (voir t. i, col. 52-54·), tr. II, c. in. iv, ibid., col. 83-85, cite textuellement le Tractatus theologicus d’Hildebert tion complète dans les oeuvres de saint Thomas et de Duns Scot. Les docteurs justifient par des arguments du Mans sur la chute du diable et sur sa prééminence de raison les données qu’ils empruntent à l’Écrilure avant la chute. Voir col. 385. et à la tradition et qu’ils groupent et ordonnent logi­ Enfin, Pierre Lombard connaît les sentiments diffé­ quement. Ils y joignent beaucoup de spéculations rents de ses devanciers; il les résume parfois et il philosophiques. prend souvent parti. Selon lui, les démons ont été 1” Pierre de Poitiers. — Il pense que les anges ont créés nec beati nec miseri. Non erant præscii even­ été créés dans le ciel empyrée. Une des preuves, c’est tus sui, et ils n'avaient pas connaissance de ce qui devait suivre. Ils n’ont pas été bienheureux, à moins que Lucifer, eum esset in cælo, a voulu atteindre la sublimité de la divinité. Sent., 1. II. c. Il, P. !... qu'on appelle béatitude leur état d’innocence. Donc, t. ccxi, col. 942. Quelques-uns prétendent que les in creatione, boni et non mali, nec beali. Sent., I. Il, dist. IV, η. I, 3, 6. P. L., t. cxcit.col. 660, 661. Quelques- anges déchus ont été créés mauvais et ils justifient leur sentiment par des autorités (Joa., vm, 44: Job, uns ont pensé qu'il ne fallait pas leur imputer de s’être xt.. 14; Ps. cm, 26, et un texte de saint Augustini et détournés de Dieu, parce «pie la grâce ne leur avait pas par des raisons. Ce sont trois raisonnements portant été donm’-e. Gratia non data ea· meritis suis... Culpa eorum fuit, quia, cum stare possent, noluerunt quous­ sur ces dilemmes : ils ont été créés justes ou injustes, parfaits ou imparfaits, bienheureux ou non. Mais que gratia apponeretur... Poterant non cadere, sed sua Pierre de Poitiers conclut que si Dieu avait créé spontanea voluntate declinaverunt, dist. V, n. 5, 6, coi. 661-662. De majoribus et de minoribus quidam l’ange mauvais, il serait l’auteur du mal, ce qui est ceciderunt. Le plus excellent de tous corruit. .Job, XI. ; impossible. Lucifer non fuit ab initio malus, scd staEzech., xxvni; S. Grégoire le Grand. 11 tomba par tim post. Puis, il réfute les arguments opposés. Au cours de sa réfutation, il affirme qu’avant leur faute orgiieil.de empyreo in caliginosum aerem, Apoc., xn, les anges déchus non habebant naturam glori/icatam. et beaucoup d'anges avec lui pour nous éprouver. Le prince de l’air n’est ni au ciel ni sur terre, mais dans с. lit, col. 943-944. Ils ont péché, parce que la grâce opérante ne leur a pas été donnée, et ils sont respon­ l'air. Parmi les démons, il y a des chefs et des sujets; leur science est plus grande ou moindre. Quidam sables, parce qu’ils n’ont pas attendu qu’elle leur fût præsunt uni provincial, uni homini, aliqui uni vitio. donnée. Diabolo non est ablatum aliquod bonum na­ Quotidie in infernum descendunt aliqui ; verisimile turale. Loin d'obtenir mitigation de sa peine, magis est, qui animas illuc cruciandas deducunt. A liqui sem­ ac magis punietur, parce que semper crescit /mna per sunt, alternis forte vicibus, non procul est a vero. a culpa. D'autre part, il sera puni davantage apres le Quelques-uns pensent que Lucifer a été relégué en jugement; tunc Deus puniet per se, non per ministros. enfer, dés qu'il a eu tenté Jésus-Christ; d'autres, ex Quelques-uns pensent que, depuis la passion, Lucifer quo cecidit. Pierre Lombard ne se prononce pas. Sire a été jeté en enfer. Mais il est maintenant in aere ca­ in infernum demersus sive non, il n’a pas mainte­ liginoso: après le jugement, il ira dans l'enfer. Non­ nant le pouvoir qu’il aura an temps de l’Antéchrist. Il dum patitur diabolus tenebras exteriores, quia mu sera délié alors et il aura un plus grand pouvoir de dum omnino obliviscitur Deum, c. iv, coi. 945-951. tenter. Quant aux démons, semel victi a sanctis, non Les ordres aftgéliques étaient-ils constitués avant ! : accedunt amplius ad alios, et Lombard cite en preuve chute? On lit : De singulis ordinibus ceciderunt. Origène, Homil., xv, ad libr. Josue, c. xn, dist. VI, Quelques-uns font de Lucifer un séraphin. Non n. 1-8, col. 662-664. Obstinés dans le mal, les démons distincti ab initio suæ creationis. Que penser du ne peuvent pas vouloir le bien. Ils ont cependant le 10’ ordre tombé? Il n’y a pas eu dix ordres, mais neuf. libre arbitre, mais ils ne peuvent ad utrumque flecti. Ils Tot angeli ceciderunt quod ex eis posset decimus " do n’ont pas perdu leur intelligence et ils l’exercent souconstitui. S’ils avaient persévéré, il n’y aurait cepen­ • ent de diverses manières. Ils ne peuvent pas se servir dant pas eu un I0’ ordre. Il y aura au ciel plus de la matière ad nutum, ni créer (par exemple, les ser- d’hommes élus que d'anges tombés. Lucifer était le pents et les grenouilles que produisaient les mages). plus excellent des anges, c. v, col. 953-954. Les anges Ils peuvent beaucoup par leurs forces naturelles et leur I mauvais sont députés par Dieu, dit-on. pour suggérer subtilité, si permittantur ab angelis polenlioribus ex le mal et on cite l’exemple des prophètes d'Achab. Dieu imperio Dei, dist. Vil. η. I. 2, 4, 7, 8, II, col. 664-667. leur permet d'agir pour punir ou châtier les hommes, Saint Augustin a appelé les démons aerea animalia, mais il ne veut pas le mal, et Pierre de Poitiers résout dist. VIH, n. 7, col. 667. les objections contraires, c. VI, col. 957-958. Pierre Comestor dit un seul mot de la chute du 2’ Guillaume d'Auvergne. — L’évêque de Paris,qui diable.: Luci/er, dejectus a paradiso spirituum, invi­ condamna le sentiment de ceux qui prétendaient que dit homini quod esset in paradiso corporum. Histo­ le démon a été créé mauvais, voir d'Argentré, Collectio ria scholastica, Liber Genesis, c. xxt, P. L., t.cxcvm, judiciorum, Paris, 1728, t. I, p. 186, s’est occupé lon­ coi. 1072. Plus loin, c. xxxi, coi. 1081, il expose la guement, mais obscurément et sans ordre, des anges rause du déluge : le mariage des fils de Dieu ou des et des démons dans son traité De universo. Non seu tils du pieux Seth, avec les filles de Caïn. Il connaît la ment il ne distingue pas les sujets différents qu'il ie<;on : « anges de Dieu », mais il l’interprète encore traite, il mêle encore aux questions théologiques beau­ des fils de Seth. 11 ajoute toutefois cette remarque : coup de légendes populaires. Pour lui. le péché· du nuit etiam esse ut incubi dæmones genuissent gi- premier ange a été l’orgueil, II» II», c. Evil. Opera om­ g îles, et il emprunte à leur sujet à saint Méthode des nia, in-fol.. Venise, 1591, p. 848. En quoi a consisté ce détails qui proviennent du livre des Jubilés. péché? Præesse voluit et consequenter dicere /dites: 391 DÉMON D’APRÈS LES SCOLASTIQUES ET LES THÉOLOG. POSTÉRIEURS ipsum Dei Filium imitari voluisse. Unde fuit ausus non subesse creatori? Ipsum præesse tanta libidine ei placuit ut subesse non curaverit, adhærens ipsi præesse amore. Comment en est-il arrivé là? Inflam­ matus falsa pulchritudine et illusoria delectatione falsæ denominationis, c. i.vnt, p. 849, 850. Aussi a-t-il été profondément perverti par l’orgueil. Après cela, il a envié le Fils de Dieu, ayant vu que son régne devait se répandre parmi les hommes. Toutefois, il n’a pas été jaloux de sa gloire ni de sa divinité. Ambitieux adversus creatorem, il n’est pas loin de la probabilité qu’il a voulu être honoré comme Dieu, c. i.ix, p. 852854. Quant à la multitude des anges déchus, non inten­ debat aliquid in creatoris injuriant attentare, cum sciret se contra eum penitus non posse. Bien que le premier ange ait eu la présomption d’être obéi par beaucoup et de commander, il ne suggéra pas aux autres anges et il ne leur persuada pas non plus de l’adorer comme le Très-Haut. Son ambition ne fut que l'occasion de leur péché. Leur sédition s’est faite sans contrat. Chacun a péché par sa volonté, l'appliquant au faux bien, c. I.x, p. 854, 855. Ils ont admiré la sagesse prééminente naturelle du premier ange et se sont enorgueillis, c. l.xi, p. 857. Dieu ne leur permet pas de faire tout le mal qu'ils voudraient, et leurs pouvoirs sont limités. Sunt in aere usque in diem judicii, c. i.xu, p. 859, 871. Ils sont dans la région inférieure et ténébreuse de l'air, a qua in cælum ut expulsi transcendere non valent. Leur exil est perpétuel. Guillaume explique longuement la présence de Satan au conseil des anges et l’envoi d’un esprit de mensonge par Dieu aux prophètes d'Achab, ainsi que les appari­ tions des démons, qui n'empêchent pas qu’ils habitent dans la partie inférieure de l’air, c. xcin, xctv, p. 892, 893. Ils y sont légion et ils y tentent les hommes par permission divine, c. xcv, p. 893. Dieu leur maintient leurs pouvoirs, qui, cependant, sont incomparable­ ment diminués, détériorés, liés et soumis aux bons anges, c. cxvn, cxviii, p. 910-911. Dieu permet à cesbétes d’attaquer les hommes pour dévorer les impies (œuvre de justice) et pour nous inspirer une crainte salutaire (œuvre de piété), c. ci.xni, p. 955. Dans la 11“ III*, c. ι-iv, p. 957-961, Guillaume montre comment chacune des facultés naturelles des démons est diminuée et dé­ tériorée. Il explique par l’obscurcissement de l’intelli­ gence, l’infatuation du chef des démons. .Maximis bonis præditus fuit et in donis creatoris præstantissimus. Par suite, son péché d’orgueil fut plus grand que celui des autres anges, qui n’ont fait que partici­ per à sa faute en y consentant : Tanta quippe mali­ gnitate succensi sunt adversus creatorem et homines, ut libertatem arbitrii quodammodo amiserint. Iis se réjouissent de tout le mal qu’ils font, p. 961,962.11s n’ont pas toutefois de pouvoir sur les bons. Ils sont nombreux et se trouvent partout. Ils ne tombent pas tous les jours du ciel, ni de nouveaux ne sont pas créés tous les jours, comme d’aucuns le disent. Ils ne sont pas divisés en douze ordres, comme un écrivain l’a prétendu; ils ne forment pas non plus des ordres contraires à ceux des bons anges : il n’y a pas d’anti­ séraphins, etc., c. vi-x, p. 965-976. Comme ils sont or­ gueilleux, ils sont toujours en querelle entre eux; ce­ pendant, leur malignité les empêche de se révolter contre leur prince, quoiqu’ils lui soient sou mis coin me à un tyran. Les démons supérieurs punissent les infé­ rieurs, c. xiv-xvi, p. 984-985. Ils souffrent des peines corporelles, c. xvn, p. 987. A propos de démons in­ cubes et succubes, Guillaume signale la leçon « anges de Dieu » de Gen., vi. Bien qu’il admette l’existence des incubes et des succubes (voir c. il, p. 958-959, l’expli­ cation du fait, produit non par convoitise, dont les dé­ mons ne sont pas capables, mais plutôt par malice pour souiller leurs victimes), il déclare impossible la 392 génération des géants par le commerce des anges avec des femmes, c. xxv, p. 1008. 3» Alexandre de Halés. — Le célèbre franciscain est plus sobre et plus didactique. Il parle des démons en passant, lorsqu’il traite des anges. A propos de la prévoyance des anges, il déclare que les mauvais n’ont pas prévu leur chute; tout au plus auraient-ils pu le faire, ea saltem ratione quod judicia Dei abyssus multa et investigabiles viæ ejus. Il explique la raison qu’en a donnée saint Augustin, à savoir qu’ils n’avaient pas scientiam deiformem. Dieu aurait pu la leur révé­ ler, mais cela n’était pas expédient. Somma theologiæ, part. II, q. xxv, m. il, ni, Venise, 1575, p. 46. Ils peu­ vent connaître l’avenir conjecturaliter semper et sub­ obscure, idque aut ex diuturna experientia aut ex acumine inlelligenliæ aut ex revelatione supernorum spirituum, q. xxvi, m. iv. Ils ne sont pas devenus mauvais au moment même de leur création ; les deux instants sont distincts. D’où on suppose qu’il y a eu morula quædam intermedia, in qua moverentur motu naturali tantum, tum secundum affectum, tum secundum intellectum, nec tamen mererentur nec demererentur. Les instants ont pu être contigus. Néan­ moins, on dit : Non stalim fuerunt mali, ce qu’il faut expliquer : repente ou stalim post. Il suffit d’un temps imperceptible, q. xxix, m. i, a. 7, p. 54. Dæmones naturali dilectione, etsi non aclualiter, habitualiter tamen Deum diligunt, se vero etiam actualiter, q. xxx, m. m, p. 58. Etiam malos Deus mittit, nec ideo perdii, sicut illi profecto perderunl. Quand leur action est nuisible, il dirige leur mauvaise volonté vers le bien, en permettant l’épreuve des bons,q. xxxvi, m. π, p. 65. Dræsunt mali sibi invicem ante diem judicii; mais après ce jour, il n’y aura plus entre eux de préséance, q. xxxvn, m. ni, p. 66. 4« Saint Bonaventure. — Le docteur séraphique développe davantage la doctrine sur les démons dans son Commentaire des Sentences, Opera, Lyon, 1668, t. iv, p. 29-115. Il déclare impossible que Dieu ail créé l’ange mauvais. Celui-ci n’a donc pas péché stalim. a primo instanti, et saint Bonaventure admet aussi qu’il y ait eu quædam parvula morula. In IV Sent., 1. II. dist. Ill, part. II, a. 1, q. I, II. Pas plus que les autres anges, il n’avait été créé in statu beatitudinis, ni en l’état de grâce sanctifiante, dist. IV, a. t, q. i, n. Il n’a pas pu avoir une prescience certaine de sa chute, a. 2, q. n. Le péché des anges a commence par la présomp­ tion, a été complété par l’ambition et confirmé dans l’envie et l’aversion de haine. Le premier péché a donc été un péché d’orgueil. Lucifer, rendu présomptueux à cause de sa beauté, appetiit quod supra se fuit et ad quod pervenire non poterat. L’ambition l’a rendu envieux. En quoi consista au juste son désir? Il a désiré égaler Dieu quodam modo æquiparanliæ et quodam modo imitationis. Quelle était la ressem­ blance avec Dieu qu’il désirait? Celle-ci : cum sua auctoritate (de Dieu) aliis præesse, et cela sine meritis et datore, donc propria auctoritate, nullique subesse, dist. V, a. 1, q. i, n. Les anges inférieurs ont aussi péché par orgueil, non tantum consentiendo au péché de Lucifer, sed sibi quoque excellentiam appetendo, ad quam non posse sine ipsius Luciferi sublimitate pervenire putaverunt. Les relations de leur péché avec celui de Lucifer furent, tum quoad gravitatem delicti (le premier fut plus grave), tum quoad occasio­ nem (il servit d’exemple aux autres), turn quoad durationem (il a précédé le leur), a. 2, q. i, II. Quant à leur condition antérieure, Lucifer, quantum ad capa­ citatem naluræ, futurus erat de primo beatarum mentium ordine : qui, si stetisset, merito graliæ in­ ter primos annumeratus fuisset, dist. VI, a. 1, q. i Les autres anges déchus étaient de tous les ordres, comme l’a dit Hugues de Saint-Victor (en réalité, son 393 DÉMON D’APRÈS LES SCOLASTIQUES ET LES THÉOLOG. POSTÉRIEURS disciple, auteur de la Summa sententiarum, copiant Hihlebert du Mans), q. n. Quant au lieu qu’occupent les démons, locus, ante diem judicii, non est infernus subterraneus, sed aer caliginosus, licet probabile sil nonnullos eorum ad torquendas animas eo descen­ dere, a. 2. q. i. Licet nonnulli salis probabiliter sen­ serint malos angelos ubique et ante extremi judicii diem infernali cruciatu torqueri, aliis tamen proba­ bilior censetur sententia dicentium poenam ignis usque ad novissimum dieni illis differri, q. n. Inter dsemones est ordo secundum praecellentiam natura­ lium, sed tamen perversus adjunctione culparum,a.3, q. i. luter eos est prælalio. Ils essaient d'imiter les" bons anges, mais ils le font faussement et imparfaite­ ment, et ils attaquent les hommes, q. n. Leur volonté ne peut être rectifiée de potentia. Dieu pourrait, abso­ lument parlant, leur rendre la bonne volonté; mais ils ne peuvent se repentir, et le temps de la conversion et du mérite est passé pour eux, dist. VU, part. I,a. 1, q. t. Ils ne veulent que le mal, q. n, ni. Cette obstina­ tion dans le mal leur enlève le libre arbitre, quoad usum; elle ne diminue pas libertatis dominium quant à l’essence, mais bien quant au sujet, a. 2, q. n, ni. Le jugement de leur intelligence est un peu obscurci depuis leur faute; leur jugement pratique est entièrement perverti, part. II, a. I, q. i. Ils n'ont rien oublié, sinon la nécessité de faire leur salut et les bienfaits de Dieu, q. n. Ils n’ont pas une connaissance certaine de l'ave­ nir; ils peuvent parfois le prédire, en raison de l'acuité de leur esprit, de leur expérience et de leur ruse, q. ni. Ils sont incorporels, dist. VIII, part. I, a. 1, q. i. Voir un substantiel résumé de toute la doctrine de saint Bonaventure sur les démons dans son Breviloquium, part. Il, c. vu, Lyon, 1568, t. vi, p. 16-17. 5’ Albert le Grand. — Si de l’école franciscaine nous pa-sons à l’école dominicaine, nous constatons l’acceptation d’opinions différentes sur divers points. Le B. Albert le Grand a traité du diable et des démons dans son Commentaire des Sentences, 1. II, dist. IIIIX, Opera, Paris, 1894, t. xxvn, p. 82-208, et dans sa Somme théologique, tr. V, q. xx-xxv; tr. VI, q. xxvtXXVII; tr. X, q. xi.U, ibid., 1895, t. xxxn, p. 251-289, 5U0-503. Tous les anges ont été créés en état de grâce. In I V Sent., 1. II, dist. Ill, a. 12, t. xxvn, p. 82-85. Dieu n'a pas pu créer un ange mauvais, a. 13, p. 85-88. L'ange a-t-il été mauvais simul ac creatus"? Mora fuit, a. 14. Les bons anges seuls, conlirmés en union avec Dieu, ont été bienheureux, dist. IV, a. 2, p. 106. L’ange déchu n’a pas pu prévoir sa chute, pour la raison donnée par saint Anselme, a. 3, p. 107-108. L’ange a pu tomber, dist. V, a. 1, p. 110-111. Quel fut le premier péché de lange? L’orgueil : appetitus dignitatis indebitus, a 2, p. 111-113. C’est le sentiment de saint Augustin, de saint Anselme et de saint Grégoire le Grand, Voluit excellere in dignitate potestatis proprite. Sum. theol., tr. V, q. xxi, m. n, t. xxxn, p. 260. Quid appetiit pec­ cando? Avec saint Augustin et saint Anselme, Albert répond que le démon a désiré id ad quod pervenisset, »i stetisset, donc la simple perfection ou béatitude. Sa faute a consisté en ce qu'il a voulu avoir a se quodnec esse potest a seipso, ensuite il a voulu statini rapere quod ex meritis sub alterius gratia est exspectandum. Il n a donc pas désiré re-sembler à Dieu ni par équi­ valence ni par égalité, quia non appetiit tantum posse sicut Deus, quia hoc cogitare non potuit. Relativement i Dieu, extulit suam voluntatem et praetulit voluntati Dei, puisqu'il a voulu être heureux de lui-même et sans mérite. Et sic secundum quid voluit esse major Dei vel xqualis, 1. II, dist. V, a. 3, p. 114. Voluit similis '••e Deo in habendo scilicet perfectam potestatem a ' ■ so sicut Deus. Sum. theol., tr. V, q. xxi, m. I, p. 258. Sl-uim ut aversus est, infernalis ignis succensus est in eo, et tunc odio habuit judicem juste judicantem, 394 a. 4. p. 115. Il fut dés lors obstiné dans le mal; il a eu la liberté, a été in via, mais maintenant immobiliter vult malum, a. 6, p. 120. Dicendum absque scrupulo quaestionis, iste Lucifer fuit de superioribus vel sim­ pliciter superior, dist. VI, a. l,p. 127. Princeps, excel­ lentior omnibus, tr. V, q. xx, m. I, p. 251. Quant aux anges inférieurs, en quoi consiste leur faute? Omnes voluerunt aliquid altius quam creati sunt, et ils ont voulu l’obtenir par l'exaltation de Lucifer, comme des chanoines qui élisent à l’épiscopat un indigne, parce qu’ils en attendent des faveurs. En résumé, appetie­ runt altitudinem et consenserunt illo (à Lucifer), a. 2, p. 128. Quel fut le rôle de Lucifer dans leur chute? Il n’agit pas sur eux par acte de persuasion, sed unus­ quisque propria voluntate consensit ei, Videntes enim decorem ejus in naturalibus, dignum æqualilale Dei reputaverunt el quod propria potestate regeret et se et alios, nulli subjectus. Sa persuasion ne fut qu’occa­ sionnelle, tr. V, q. xx, rn. n. p. 255. Telle fut la queue du dragon qui les entraîna. Us consentirent â son désir en même temps que ce désir était produit, simul tem­ pore, sed non causa vel natura, dist. VI, a. 3, p. 129. In solis naturalibus conditi sunt; ils perdirent donc leur innocence; non ceciderunt a gratia quam accep­ turi erant si stetissent, tr. V, q. xxn, p. 265. Cf. tr. IV, q. xvin, a. 1; I. II, dist. VI, a 4, p. 131. Le combat de Michel ne peut se rapporter à la chute des anges, puis­ qu’il a eu lieu dans l’Église, selon la Glosse, tr. V, q. xxiii, p. 266. Quand sont-ils tombés? Incertum est et non determinatum. Ce qui est certain, c’est qu'ils ont été créés bons et que, volontairement dépravés, ils sont tombés du ciel, q. xxtv, p. 268. Ils avaient été créés pour habiter le ciel empyrée; par leur faute ils ont mérité d’habiter l’enfer, mais, en raison de leur office, ils sont dans l’air ténébreux près de nous pour nous tenter, 1. II, dist. VI, a. 6, p. 132-133. Ils sont dans l’air usque in diem judicii, tr. V, q xxv. m. in, p. 285. Habent ignem corporeum secuni et in se suc­ censi sunt illo igne, 1. Il, dist. VI, a. 7, p. 136. Un démon, vaincu par un saint, peut-il en tenter un autre pour le même péché? Ego confiteor me nescire quid de ista quaestione sil rerum, sed judicio Dei sit relinquendum, a. 9. p. 138. Quant â leur état ac­ tuel, les démons ont le même libre arbitre qu'avant la chute, quoique leur liberté soit, selon saint Anselme, moins grande que celle des anges. Us ont une science naturelle el acquise et ils peuvent de quelque manière connaître l'avenir, dist. VU, a. 1-5, p. 143-149. Lucifer se complaît toujours dans sa faute, mais il a horreur de la peine qu’il subit. Tout ce qu’il délibère et tout ce qu’il l’ait est mal ; il n’a aucune vertu. La cause de son obstination est double : son endurcissement dans le mal et la punition de sa faute par Dieu. Il n’a pas de puissance sensible naturelle, mais bien furor irrationa­ bilis, demens concupiscentia, phantasia proterva. La syndérèse lui reste ad afflictionem et tristitiam con­ scientiae, tr. V, q. xxv, ni. i, n, p. 271-284. Les anciens avaient des avis différents sur les corps des anges; il n’y a pas de doute qu’ils ne soient des substances spi­ rituelles et pas des corps unis à une âme, dist. VII, a. 1, p. 168. Cependant, Albert ajoute au sujet de leur pouvoir d'engendrer, nescio secundum veritatem quid dicam; il lui parait toutefois plus probable d'admettre l’existence des démons incubes et succubes, a. 5, p. 175. Les ordres angéliques n’étaient pas constitués à l’origine; donc les anges déchus n'appartenaient i aucun ordre. Sum. theol., tr. X, q. xlii, m. I, p. 500. Le nombre des anges tombés est connu de Dieu seul, rn. m, p. 503, ainsi que le nombre des élus qui doivent les remplacer. Quid verum sit de hoc, nullus potest probare, dist. IX, a. 8, p. 208. Comme prælalio est a natura, il y a des chefs et des sujets panni les démons 395 DÉMON D’APRÈS I.ES SCOLASTIQUES ET LES THÉOLOG. POSTÉRIEURS secundum ordinem tentationis. Sum. theol., tr. VI, q. xxvi, m. i, p. 289. 6» Saint Thomas d'Aquin. — Il adopte et développe le plus souvent les sentiments de son maître Albert le Grand. Sa doctrine sur les démons se trouve surtout dans le Commentaire sur les Sentences, I. II, dist. IIIVII, et dans la Somme théologique, I“, q. LXlil-l.xiv. Il signale trois opinions sur la question de savoir si un ange peut être mauvais a principio suæ creationis. La première prétend qu'il a été créé mauvais; elle est hérétique el impossible, car Dieu ne peut créer que des êtres bons. Suivant la seconde, il a été mauvais ab initio, non pas de la part de Dieu, sed aclu proprise voluntatis ; cette opinion est vaine, parce quelle est sans fondement ; elle est erronée, voisine de la première opinion et condamnée par les maîtres; elle est fausse enfin, parce qu’il est impossible qu’un être libre soit mauvais tout de suite après sa création, car sa volonté doit désirer le vrai bien avant le bien apparent. Il faut donc admettre la troisième opinion, qui nie qu'un ange puisse être mauvais dès sa création. In 1 Γ Sent., 1. Il, (list. Ill, q. n, a. 1; Sum. theol., I*, q. lxiii, a. 5. L'opinion la plus probable et la plus conforme aux pa­ roles des saints est que le diable a péché aussitôt après le premier instant de sa création. Et il faut nécessaire­ ment le dire, si on admet qu'il a fait alors un acte libre et a été créé en état de grâce. En effet, s’il avait fait un acte méritoire, il aurait acquis la béatitude, s'il n’y avait mis aussitôt obstacle par son péché. Voir t. i, col. 1238. Mais si l’ange n'a pas été créé en état de grâce ou s’il n’a pu faire au premier instant de son existence un acte libre, rien n’empêche d’admettre quelque intervalle entre la création et la chute, a. 6. Les anges déchus n’eurent pas la prévision certaine de leur faute, qui dépendait de leur libre arbitre; ils ne l'ont pas même conjecturée. Ils pouvaient prévoir seu­ lement qu’ils pouvaient tomber. Seule, une révélation divine aurait pu le leur apprendre; elle n’était pas congrue. In IV Sent., I. II, dist. IV, a. 2. 11 est certain pour tous les catholiques que des anges ont péché et sont devenus des démons. Il est difficile de voir com­ ment ils ont péché, parce qu’on ne comprend pas comment ils ont pu se tromper dans le choix qui a décidé de leur sort. Ibid., dist. V, q. i, a. 1. Dans la Somme, I*, q. lxiii, a. I, saint Thomas a déclaré que l'ange, comme toute créature raisonnable, peut pécher en raison de sa nature. Quant au péché du diable, saint Thomas dit ce qu’il n’est pas, avant d’en déterminer l’objet précis. Il a été un péché d’orgueil, puisque le diable a refusé de se soumettre à son supérieur, lors­ qu'il devait le faire. L’envie toutefois a pu suivre l’or­ gueil, soit contre l’homme, par douleur de son bien, soitcontre Dieu lui-même, parce que Dieu tire sa gloire de son excellence propre contre la volonté du diable, a. 2. Mais l’orgueil du diable, tout en consistant à lui faire désirer d’être comme Dieu, ne l’a pas poussé à vouloir égaler Dieu. Le diable savait naturellement que cette égalité était impossible, et il n’a pas pu désirer l’impossible. Cette égalité eût-elle même été possible, l’ange ne l’aurait pas désirée, car aucune nature ne peut désirer s’élever à une nature supérieure. Quant à la ressemblance avec Dieu, il aurait pu désirer la rece­ voir de Dieu. En désirant la recevoir propria virtute el non virtute Dei, il aurait péché. Mais il a péché, en réalité, en désirant avoir une propriété de Dieu, non pas toutefois celle de n’avoir aucun supérieur, qu’il est impossible de réaliser dans une créature, mais celle de parvenir de lui-même â sa béatitude naturelle, ne vou­ lant pas de la béatitude surnaturelle, qui lui aurait été donnée par la grâce de Dieu, ou voulant obtenir cette dernière béatitude, non de la grâce divine, mais de sa propre vertu, a. 3. Cf. dist. V, q. I, a. 2, 3. Voir t. 1, col. 1238. L’opinion commune qui tient Lucifer pour 396 le premier des anges, est probable, â cause des auto­ rités qui la professent, et des raisons qui l’appuient, en particulier parce que, pour céder â l’orgueil, il faut être supérieur aux autres, dist. VI, q. I, a. I. Or. les anges étant libres, leur chef n’était pas naturellement porté au mal, et on explique sa chute avec plus de pro­ babilité, par le motif tiré de sa propre excellence : ce qui prouve que Lucifer était le premier des anges, a. 7. Les autres anges n’ont pu être naturellement mauvais. Étant des substances intellectuelles, nullo modo pos­ sunt habere inclinationem naturalem in aliquod quodcumque malum, a. 4. Cf. Cont. gent., 1. Ill, c. CVI. Ils le sont donc devenus. Saint Thomas en démontre la possibilité. Coni, gent., 1. III, c. cvnt-cx. Ailleurs, il en recherche la cause. C’est Lucifer, cause, non quidem agens, sed quadam quasi exhortatione inducens, lis se sont soumis à lui, parce qu’ils ont cédé à ses sugges­ tions. Toutefois, ils ont péché en même temps que lui, parce qu’ils ont consenti (acte pour eux instantané) à sa faute â l’instant ou il la faisait, et tout en péchant par orgueil, ils ont accepté Lucifer pour leur chef, afin d’obtenir, comme lui, la béatitude suprême par leur vertu naturelle. Sum. theol., I*, q. lxiii, a. 8; In IV Sent., I. II, dist. VI, q. i, a. 2. Le nombre des anges tombés a été moindre que celui des anges demeurés fidèles. Le péché est contraire à l’inclination naturelle. Or ce qui est contraire à la nature se produit in pau­ cioribus, car la nature obtient son effet ou toujours ou dans le plus grand nombre des cas. Sum. theol., Ia, q. lxiii, a. 9. C’est ainsi qu'un raisonnement sert à trancher une question diversement résolue par les Pères. En raison de leur faute, les démons doivent habiter l’enfer, lieu horrible et ténébreux. Mais, parce que Dieu veut se servir d'eux pour éprouver les hommes, ils sont dans l’air ténébreux, et il y en aura jusqu’au jour du jugement, tant que durera l’épreuve. Cependant quel­ ques-uns sont déjà dans l’enfer, pour y tourmenter les âmes des damnés; après le jugement, tous y demeure­ ront. On ne peut pas dire que, pour eux, la peine sen­ sible soit différée jusqu’au jugement. Cela parait être contraire aux paroles des saints et au fait que lésâmes des damnés soutirent déjà en enfer. Quanta la manière dont ils soutirent de ce tourment, saint Thomas a eu deux opinions successives. Dans le commentaire sur les Sentences, 1. II, dist. VI, q. i, a. 3, il pensait que le feu de l’enfer agissait sur eux à distance. Dans la Somme, I·, q. lxiv, a. 4, tout en continuant â nier le contact immédiat du feu, il proposa une autre explica­ tion. Ainsi quelques-uns pensent qu’ils portent partout avec eux le feu de l’enfer; mais, comme ils sont incor­ porels, ils ne peuvent porter un feu corporel. Il vaut mieux dire qu’ils brûlent de ce feu, bien qu’ils n’y soient pas liés, ou mieux, bien qu’ils n'y soient pas attachés, leur peine n'en est pas diminuée, parce qu’ils savent qu'elle leur est due. 11 y a trois opinions sur la question de savoir si les démons, vaincus par les hommes qu’ils tentent, continuent à tenter d’autres hommes ou des­ cendent immédiatement en enfer. Quid tamen horum verius sit, incertum est, quia nec ratione nec aucto­ ritate mullum confirmari potest, dist. VI, q. i, a. 5. Il doit y avoirenlre eux un certain ordre; c’est conforme à leur nature, â la sagesse divine, qui les emploie â éprouver les hommes, et à leur malice, qui les fait se grouper pour attaquer avec ensemble et suite, a. 4. Quant à leur situation après la chute, leur connaissance naturelle ne leur a été ni enlevée ni diminuée; leur connaissance spéculative et surnaturelle des secrets de Dieu a été diminuée, et la connaissance pratique sur­ naturelle, qui leur aurait fait aimer Dieu, leur a été totalement enlevée. Leur volonté est obstinée dans le mal. Cependant, quelques-uns de leurs actes peuvent être bons ex genere suo ; leurs actes délibérés sont tous 397 DÉMON D’APRÈS LES SCOLASTIQUES ET LES THÉOLOG. POSTÉRIEURS mauvais. Ils souffrent d'envie, en ce qu'ils voudraient voir les élus se damner; ils sont privés de la béatitude, qu'ils désirent naturellement et beaucoup ne font pas tout le mal qu’ils voudraient faire. In IV Sent., I. II, dist. VII. q. i, a. 2; q. Il, a. 1; Sum. theol., I». q. l.xtv, a. 1-3. Même, quand ils ont pris un corps humain, ils ne peuvent engendrer. Un démon, successivement suc­ cube et incube, ne peut engendrer non plus. S'il le pouvait, per semen viri, il n’engendreraitqu'un homme, ainsi qu'il est dit des géants. Gen., vi, 4. In IV Sent., I. II, dist. VIII, q. II. 7“ Duns Scot. — Le docteur subtil, ayant sur plu­ sieurs questions philosophiques un sentiment différent de celui de saint Thomas, a aussi sur les démons des opinions divergentes. Il les expose principalement dans son Commentaire sur les Sentences, 1. II, dist. IV-VII, Opera, Paris, 1893, t. xu, p. 294-372, et dans ses Depor­ tata, 1. II, dist. IV, VI, VII, 1904, t. xxn, p. 601-625. I) réfute longuement les opinions de saint Thomas. Il admet pour les mauvais anges la possibilité d'avoir été misérables miseria pi>era omnia, t. n, p. 404 sq. Ce ne serait donc pas à cause de l'impossibilité intrinsèque et essentielle de se re­ pentir, dans laquelle ils se trouvaient, que Dieu n'a point pardonné aux démons après leur chute; mais ce serait parce que, vu l’énormité de leur faute, beaucoup plus grave et beaucoup moins excusable que celle de l’homme pécheur, Dieu avait décrété de ne leur accor­ der ni le temps, ni la grâce de la pénitence, suivant l'enseignement des saints Pères cités plus haut. Sal­ manticenses, Cursus theologicus, tr. VII, De angelis, disp. XIII, dub. l.x-xn, t. iv, p. 778-787; Mazzella, De Deo creante, disp. Il, a. 8, § 2, n. 442-444, p. 303-306. 6. Nature des démons après la chute. — Si, par leur révolte, les démons perdirent à jamais la béatitude éternelle et, avec elle, tous les dons surnaturels qu'ils avaient reçus au moment de leur création, ils ne per­ dirent pas cependant les qualités essentielles â leur nature. a) La spiritualité des anges avait été nettement pro­ fessée par saint Thomas, voir t. i. col. 1230, et par le IV' concile du Latran, ibid., col. 1268. On ne saurait donc trop s’étonner de voir, au xvi* siècle, le cardinal Cajetan, après avoir défendu la doctrine du docteur an­ gélique dans ses commentaires sur la Somme thrologigue, proposer la corporéité des démons, dans s-s commentaires sur les Épitres de saint Paul, comtes· s douze ans plus tard, comme i! en témoigne lui-mème. 403 DÉMON D’APRÈS LES SCOLASTIQUES ET LES THÉOLOG. POSTÉRIEURS Voir Cajetan, t. n, col. 1321, 1325. Crediderim ego dæmones esse SPIRITUS AEREOS, et id consonare veræ phi­ losophia: rationi, ut quemadmodum invenitur vegetalivum sine sensitivo, et sensitivum sine secundum locum motive, et intellectivum sine secundum locum motivo; ita inveniatur secundum locum molivum sine sensitivo, quod est ponere uujus nom aereos spi­ ritus, constantes ex intellectivo et secundum locum motivo. Et est sermo de motu progressivo, absque sensitivo. Verum appellatione aeris, non intelligo ele­ mentum aeris, sed surtii.e corpus, nostris sensibus ignotum; corpus simplex et incorruptibile; natum moveri localiter ab anima ad omnes differentias po­ sitionis, absque pugnantia aliqua ex natura corporis ...ut nullus labor inveniatur, in motu illo. Comment, in Epist. ad Eph., c. n. Cette opinion singulière de Cajetan ne trouva aucun adepte, et il est, dans l’ordre des temps, le dernier des théologiens de quelque valeur, ayant attribué aux dé­ mons un corps matériel, fût-il d’une nature inconnue. Aujourd'hui la spiritualité absolue des démons, aussi bien que celle des anges fidèles, est considérée comme certaine et il y aurait témérité à prétendre que les démons ont un corps étbéré, aérien, igné : en un mot, matériel, quelque subtil qu'on le suppose. Voir t. 1, col. 1268-1269. b) Intelligence des démons. — Elle fut obscurcie, en quelque façon, parla soustraction des lumières surna­ turelles, provenant de la grâce; mais non par la priva­ tion des lumières naturelles de leur entendement, car celles-ci leur sont restées entières. c) Volonté des démons. — S. Thomas, Sum. theol., I*, q. l.xrv, a. 2. Elle est tellement obstinée, endurcie et confirmée dans le mal, qu’ils ne peuvent réellement accomplir aucun bien. Les démons, dans tous leurs actes, ne cherchent et ne veulent que le mal. Si, parfois, un de leurs actes parait bon en soi, il est toujours vicié par quelque circonstance mauvaise. Quand les démons disent la vérité, par exemple, c’est pour mieux tromper ensuite. Quand ils confessaient la divinité du Christ sur la terre, ce n'était pas pour lui rendre gloire, et lui allirer des adorateurs, mais pour mieux le combattre. Les démons, en elfet, selon la doctrine de saint Thomas, ne peuvent faire des actes qu'en les conformant à la fin qu’ils se sont proposée dans leur révolte première, car ils y ont adhéré de toutes les forces de leur être, au point que, depuis lors, ils n’en peuvent vouloir une autre. Or, cette fin est perverse en soi : c’est la guerre à Dieu, et, par suite, à tout ce qui est bien. Donc, tous leurs actes, d'une façon ou d’une autre, sont dirigés vers le mal. Pour infirmer cet argument, Vasquez, Commentarii et disputationes in 7“m partem Summe theologicæ sancti Thomæ, disp. CCLXXXIX, dit que, si cette raison était fondée, on aurait le droit d’en conclure que, sur la terre, tout homme en étal de péché mortel ne peut rien faire de bon moralement, et pèche dans tous ses actes. Mais, comme le remarquent les Salmanticenses, Cursus theologicus, tr. VII, De angelis, disp. XIII, dub. il, § 2, n. 60 sq., t. tv, p. 788 sq., celte conclu­ sion, vraie des damnés en enfer, est fausse pour les hommes qui, vivant encore sur terre, n’adhèrent pas au mal d'une manière inflexible, comme les démons, carils peuvent encore s’en détourner. Il en est différem­ ment après la mort. Comme le répète très souvent saint Thomas, le péché, une fois commis, est, pour les purs esprits, ce que la mort est pour l'homme. Après la chute, le péché fait, en quelque sorte, partie de la nature des démons, et n’en est plus séparable. Hoc ipso quad dæmon adhæreat indeclinabiliter ultimo fini perverso, illa adhæsio QUODAMMODO VERTITUR tu NATURAM AXGELI. Et ideo oportet, ut sicut in quovis 404 actu angelico debet quodammodo splendere propria natura angelica; ita etiam virtus prœdiclte adhiesionis, atque adeo quivis actus, vel erit ipsa adhæsio, sive volilio perversi finis, vel aliqua participatio illius. Eoe. cit., n. 61, t. IV, p. 789. 7. Châtiment. — En punition de leur révolte, les démons ont été condamnés, pour l'éternité, à la double peine du dam et du feu. a) La peine du dam. — C'est incomparablement la plus terrible de toutes les peines de l’enfer, et, auprès d’elle, le tourment même du feu éternel, si atroce soit-il, n’est presque rien. Voir Dam, col. 9-11. Mais si cette peine du dam est si épouvantable, comment les démons peuvent-ils garder assez de liberté d’esprit, pour tenter les hommes sur la terre, les tromper, et travailler avec tant de persévérance et d'habileté à leur perdition? Les sentiments que les démons manifestent parfois durant les exorcismes paraissent davantage encore opposés à la douleur de leur damnation. Ils ricanent, ils rient, et se moquent des assistants. Satan prend plaisirà être adoré. C’est à lui qu’étaient dressés les temples consacrés autrefois aux faux dieux. Mainte­ nant encore, là où la lumière de l'Évangile n’a pas dissipé les épaisses ténèbres du paganisme, il régne, et il tient à garder son empire. Au sein même des nations chrétiennes, que d'efforts ne fait-il pas pour reconquérir le terrain perdu? Ces préoccupations et ces goûts ne paraissent guère compatibles avec la torture épouvantable que subissent les damnés, et que doit endurer surtout le prince des légions infernales, le plus coupable et le plus châtié de tous les maudits. La peine du dam, plus terrible que le feu même de l'enfer, ne fait donc pas tant souffrir les démons. Si une douleur intense suspend les opérations de nos facultés, même intellectives, parce que notre intelligence et notre volonté ont besoin du concours des organes corporels même pour les opérations qui leur sont propres, il n’en est pas ainsi des purs esprits, ni des âmes séparées de leur corps. Leur mode de souffrir est très différent du nôtre dans l’état présent, et la peine du dam n’enlève aux démons ni leur activité naturelle, ni une certaine joie à faire le mal. b) La peine du feu. — Sur la nature de ce feu, et sur la manière dont il peut torturer de purs esprits, voir Enfer. On enseigna communément que les démons, qui sont répandus dans l’air, y éprouvent la peine du feu. Cajetan et Melchior Cano, In l‘m part. Sum. theol., q. xciv, a. 4, pensèrent cependant que ce supplice leur était réservé pour l’époque qui suivra le jugement dernier. Toutefois Cano pensait que les démons les plus coupables restaient continuellement en enfer, et que les moins coupables demeuraient dans l’air pour tenter les hommes sans être alors soumis à la peine du feu. Le cordelier Feuardent rappela que saint Irénée et les premiers Pères disaient que le diable ignorait sa condamnation avant la venue de Jésus-Christ. Bellarmin, De beatific, et canonisai, sanctorum, c. VI, Controvert., IV· controv.. I. 1. Milan, 1721, t. n, p.635, déclara que saint Justin, saint Irénée, saint Epiphane et Œcuménius, qui l’ont prétendu, se sont trompés. Mais Maldonat et Petau reconnurent que la plupart des anciens avaient ajourné le supplice de l’enfer pour les démons après le jugement. Petau tenait cependant l’o­ pinion opposée pour vraie, parce qu’elle a prévalu dans l’Église. Eslius, tn IV Sent., 1. 11, dist. VI, § 12, t. Il, p. 53, rejette aussi le sentiment des anciens. 11 n'admet pas que Satan soit lié dès maintenant et ne puisse venir sur terre; et il semble dire qu’il est ordinairement dans l'air, quoiqu'il descende parfois en enfer et y passe quelque temps entre deux missions. Quant à la manière dont les démons subissent sur terre la peine du feu, on se rallia ou bien au sentiment de saint Tho­ mas, Billuart, De angelis, diss. VI, a. 3, § 2, Lyon, 405 DÉMON D’APRÈS LES SCOLASTIQUES ET LES THÉOLOG. POSTÉRIEURS 1839, t. il, p. 217, 219, ou bien à celui de Suarez. 8. Hiérarchie des dénions. — Les théologiens main­ tinrent le sentiment de Suarez sur le principal de Satan et sur les chefs intermédiaires entre lui et les démons inférieurs. Voir Mazzella, De Deo créante, disp. II, a. 9, § 2, p. 465. p. 323 sq. 9. Action des dénions sur les hommes. — Les démons, sortant de l’enfer et venant sur la terre pour faire la guerre aux hommes et les entrainer à leur perte, peuvent leur nuire de plusieurs façons : a) en les pous­ sant au péché par la tentation; 6) en les affligeant de divers maux; c) en leur procurant certains avantages matériels pour mieux les séduire; cl) en usurpant auprès d eux la place de Dieu et en s'imposantà leur adoration. a) L'office principal des démons sur la terre est de tenter les hommes. Voir Tentation. b) Les démons peuvent aussi nuire aux hommes, en les affligeant de divers maux. — Souvent ce n’est là, de leur part, qu’une forme spéciale de tentation. S'ils font souffrir les hommes, c’est pour les faire tomber en des péchés d’impatience, de murmure contre Dieu, de colère, de blasphème, de découragement, et môme de désespoir. Dieu le permet, pour faire éclater davantage la vertu de ses élus, comme il le permit pour .lob, car l’Écriture attribue à l’esprit mau­ vais tous les maux que ce saint homme eut à souffrir. Cf. Job, i, 6, 8, 10; n, 5, 7 sq. Quelquefois aussi. Dieu se sert de cette malice des démons pour châtier les pécheurs. Dans les maux dont ils affligent leurs vic­ times, ils ne sont alors que les instruments de sa justice. C’est pour un motif de ce genre, semble-t-il, que le démon Asmodée put mettre à mort, les uns après les autres, les sept maris de Sara, fille de Raguel. Tub., ni, 8. L’Evangile affirme qu’une foule de maladies, dont il fait mention fréquemment, étaient l'œuvre du démon. Mallh., xn, 22; xvn, 14 sq. Voir Démoniaques. Aussi l'Eglise dans beaucoup deses bénédictions, par exemple celles de l’eau, du sel, des saintes huiles, commence par des exorcismes, et demande ensuite que, par ces objets dont elle a chassé le démon, les fidèles soient préservés de ses funestes atteintes. Cf. Suarez, De angelis, I. VIII, c. xx, t. 11, p. 1084-1088; Mazzella, De Deo creante, disp. Il, a. 9, § 2, n. 406-469; S 3, n. 483-486, p. 324-326, 335-337; P. Verdun, Le diable dans la vie des saints, 2 in-12, Paris, 1895. L’action néfaste du démon sur les hommes revêt diverses formes. L'une des principales est l’obsession. Par elle, le démon occupe, en quelque façon, le corps de l'homme, et se sert de ses organes contre la volonté même de cet homme. Il lui lait accomplir, parfois, certains actes qui dépassent les forces de la nature humaine. Il y a dans l’obsession plusieurs degrés. Voir OuSESSiON. Cette action du démon sur l'homme s'appelle possession, si l'esprit mauvais s’empare comph lement de sa personne, et exerce sur lui un tel empire que toute action humaine cesse, pour ainsi dire. Cf. Mazzella, De Deo creante, disp. Il, a. 9, § 2, n. 466-474,486-489, p. 324-329,337,340. Voir Possession. Que les démons aient ce pouvoir d’obséder ainsi les hommes et de s’en rendre maîtres, cela ressort de nombreux passages de l’Écriture, en particulier de ceux où il est dit que Notre-Seigneur commandait aux démons de sortir du corps des hommes dans lesquels ils s'étaient introduits. .Matth., xn, 22 sq.; Marc., v, 9: Luc., iv, 33 sq., 41; vm, 27; x, 17 sq. Cf. Act., xvi, 16 sq.; xix, 12, etc. Voir Démoniaques. c) Les démons peuvent procurer aux hommes cer­ tains avantages matériels pour mieux les séduire. — i ar leur intelligence et leur puissance, les démons, en etlei, sont supérieurs aux hommes. Ils connaissent les secrets de la nature et les agents physiques bien mieux .ne les savants ne les connaîtront jamais. Ils sont 406 donc capables de produire des résultats surprenants, et même, quand cela sert à leurs desseins perfides, de procurer des avantages matériels à ceux qui ont recours à eux. Il peut donc y avoir un véritable commerce de l’homme avec les démons. Cette communication avec les démons était, dans ('Ancien Testament, punie des peines les plus sévères, comme, par exemple, la peine de mort, par la lapida­ tion, même pour les femmes qui s’en rendaient cou­ pables. Lev., xx, 27; Deut., xvm, Il ; 1 Reg., xxvui, 7, 9-10, 13. Elle constitue une faute très grave. Cf. Décret de Gratien, part. Il, caus. XXVI, q. v; S. Thomas, Sum. theol., Il» II», q. xcn-xcvi. Ce commerce de l'homme avec les démons est de diverses espèces. Voir Magie, Superstition. De nos jours, l’intervention du démon dans les choses humaines est encore réelle, quoique, dans les nalions chrétiennes, elle soit beaucoup moins fréquente qu'au sein du paganisme ancien et moderne. On ne doit cependant l'admettre, dans les cas particuliers, qu'avec preuves sérieuses à l'appui. Lorsque des faits extraordi­ naires sont constatés, on doit examiner avec soin si les forces de la nature ne suffisent pas à les expliquer. Souvent, en effet, des faits surprenants ne sont pas solidement établis, et leur fausseté devient, plus tard, manifeste. D'autres fois, ces faits ne sont que l’œuvre d'habiles prestidigitateurs, ou le résultat des agents naturels. On aurait tort, néanmoins, de rejeter, comme des fables puériles, tout ce qui est raconté au sujet de pactes conclus entre l’homme et le démon. La théologie démontre la possibilité de ce commerce de l'homme avec le démon. Mais, comme en ces matières si com­ plexes, etsi différentes de l'ordre ordinaire des choses, les causes d’erreur sont nombreuses, l’examen des cas particuliers demande une grande prudence et une extrême circonspection. Seule, l'autorité ecclésiastique est com­ pétente, pour porter, en dernière analyse, un jugement à leur sujet. Jamblique, De mysteriis Ægyptiorum, Chaldseorum, Assy­ riorum. in-fol.. Oxford, 1678; in 8·, Berlin, 1857; Hebenstie . De Jamblichi doctrina, in-4·, Leipzig, 1764 ; Wier, Deprtestigi dæmonum, in-4·, Bâle, 1583; Bodin, Traité de ta dimonomani·:. in-4·, Paris, 1589; Boguet, Discours des sorciers, in-12, Rouen. 1606; Salmanticenses, Cursus theologicus, tr. VIL De angi ­ tis, disp. X-XIV, 21 in-8·, Paris. 1877-1883, t. iv, p. 554-795 ; P. de Lancre, Tableau de l’inconstance des démons, in-4 . Paris, 1613; Psellus, Dialogus de dæmonum operatione, in-8*. Paris, 1615, et P. G-, t. cxxn, col. 819-883 ; Binsfeld, De con­ fessionibus maleficorum et sagarum, in-12, Cologne. 1623; Pla­ tina, De angelis et dtemonibus, in-4·, Bologne, 1740; Caltnet. Traité sur les apparitions des esprits et sur tes vampires, 2 in-12, Paris, 1751 : de Sainte-Croix, Ilecherches historiques et critiques sur les mystères du paganisme, 2 in-8", Paris. 1817;Gorres,ChrisllicheMystik,i in-8·, Ratisbonne, 1836-1842; La mystique divine, naturelle et diabolique, 4 in-4·. Paris, 1862; Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, in-8·, Paris, 1841; Thibaudet, Des esprits et de leurs rapports avec le monde vi­ sible d'après la tradition, in-8·, Paris, 1854; Lecanu, Histoire de Satan, sa chute, son culte, ses manifestations, ses œuvres, in-8·, Paris, 1861 ; Mœurs et pratiques des démons, in-8·. Paris. 1865; Bizouard, Des rapports de l'homme avec le démon, 6 in-8·, Paris, 1863-1864: A. de Saint-Albin, Le culte de Sara . in-12, Paris, 1867; H. d’Anselme, Un avocat du diable, in-8·, Avignon, 1870: De Mirville, Des esprits et de leurs manifesta­ tions diverses, 6 in-8·, Paris, 1863-1868; Palmieri, De Deo creante et elevante, in-8·, Rome, 1878, part. II, c. il, a. 2, thés. Lix-LX, lxih-lxiv, p. 444-455, 471-490; Mazzella, De Deo creante, in-8·, Rome, 1880, disp. II. a. 8, J1, n. 429-434; § 2. n. 442; a. 9, n. 453-474: $ 3, n. 481-489, p. 295-298, 303-306,315329. 333-340: Lichtenberger, Encyclopédie des sciences reli­ gieuses, v· Démons, 13 in-8·, Paris, 1877-1882. t m. p. 647-65t E. de Rajano, GU angeli od angelico mondo net disegno diDio. in-8·, Naples. 1883, p. 74-175: Angelorum seu angelici mundi theologia, 10 in-8·, Naples. 1884. t. ix, p. 31-94: Martigny. Dic­ tionnaire des antiquités chrétiennes, v· Démons, in-4·, Paris. 1889. p. 240 sq. ; Jaugey. Dictionnaire apologétique de la foi 407 DÉMON D’APRÈS LES DÉCISIONS OFFICIELLES DE L’ÉGLISE catholique, v· Démon, in-4· Paris, 1890, p. 774-782; P. Verdun, Le diable dans les missions, 2 in-12, Paris, 1893; Le diable dans la vie des saints, 2 in-12, Paris, 1895; Ribet, La mystique divine distinguée des contrefaçons diaboliques, 3 in-8·, Paris, 1895; Lescœur, La science et les fûts surnaturels contemporains, in-8·, Paris, 1897 ; Godard, L'occultisme contemporain, in-12, Paris, 1900;Pesch, Prælecliones dogmaticæ, tr. De Deo creante, sect. V, De angelis, a. 2, n. 397-403, 408-416; tr. De novissi­ mis, part. 1, sect. 1V. a. 2, n. 634; a. 3, n. 662-665, 668-671, 9 in-8·, Fribourg-en-Brisgau, 1902, t. m, p. 213-216, 219-223; t. ix, p. 312 sq., 324-326,327-329 ; Tixeront, Histoire des dogmes, La théologie anténicéenne, c. I, § 2-3;c. U.S 1, § 5; c. v, § 3; c. χιν, $ 1, in-12, Paris. 1906. p. 38 sq., 65 sq., 108 sq.,243 sq., 447 sq. ; Ktrchenlexikon, v· Teufel, 2· édit., t. xi, col. 1445-1449. T. Ortolan. IV. DÉMON D'APRÈS LES DÉCISIONS OFFICIELLES DE L’ÉGLISE. — L’Église n’est guère intervenue, par l'organe de son magistère suprême, dans la détermina­ tion de la doctrine révélée sur les démons. Elle a laissé à ses docteurs le soin de l'exposer comme la liberté d’étudier les questions que la révélation divine ne nous a pas fait connaître. Il s’est élevé peu d’erreurs sur le diable et les anges, et l’Église a eu rarement l’occasion de condamner des enseignements faux ou hérétiques. Les points qu’elle a fixés officiellement et qu’elle impose à noire foi sur ce sujet sont donc peu nombreux. 1» La création des démons a été définie par divers conciles et imposée â la foi de tous les fidèles, dans les nombreux symboles, affirmant contre les doctrines dua­ listes, qui se renouvelaient presque à chaque siècle, que Dieu était le créateur des êtres visibles et invi­ sibles, parmi lesquels étaient rangés les anges déchus aussi bien que les anges demeurés fidèles à Dieu. Voir t. i, col. 1264-1265; t. ni, col. 2078 2079. 2» Dans des réunions tenues à Constantinople avant le V· concile œcuménique de 553, on condamna dans 15 analhématismes diverses erreurs des origénistes du vi· siècle. La seconde partie du 2· anathématisme con­ damne leur opinion sur la déchéance des esprits. Les âmes préexistantes, tout à fait identiques les unes aux autres, lasses de contempler Dieu, se portent vers le mal, chacune suivant sa propension propre. Par suite, elles prennent des corps plus ou moins subtils et gros­ siers et portent des noms différents; elles sont enfin réparties dans ce qu’on a appelé les ordres célestes. Les démons sont celles de ces âmes, qui ont atteint le suprême degré de malice et ont été liées à des corps froids et ténébreux (4e anathématisme). Le 5· repousse la théorie de la métempsycose ou du changement d’un animal ou d’un homme en ange ou en démon. Le début du 6· repousse la distinction de deux catégories de démons, l’une formée des âmes humaines déchues et des anges les plus élevés, entraînés plus bas par le poids de leurs fautes. Le 12· rejette l’union des anges, des hommes, du diable, des mauvais esprits et de l’âme elle-même du Christ au Logos dans le futur royaume de Dieu. Denzinger, Enchiridion, n. 188, 190-192, 198. Voirt. i, col. 1265-1266, et Origènisme au vi* siècle. 3° Au concile de Braga, tenu en 561, les évêques es­ pagnols ont porté ces quatre analhématismes contre les manichéens et les priscillianistes : 7. Si quis dicit diabolum non fuisse prius bonum angelum a Deo factum nec Dei opificium fuisse naturam ejus, sed dicit eum ex tenebris emersisse nec aliquem sui babere auctorem, sed ipsum esse principium atque substantiam mali, sicut Manichæus et Priscillianus dixerunt, anathema sit. 8. Si quis credit, quia aliquantas in mundo creaturas diabolus fecerit et tonitura et fulgura et tempestates et siccitates ipse dia­ bolus sua auctoritate faciat, sicut Priscillianus dixit, anathema sit. 12. Si quis plasmationem humani corporis diaboli dicit esse figmentum et conceptiones in uteris matrum operibus dicit dæmonutr figurari,... sicut Manichæus et Priscillianus dixerunt, ana­ thema sit. 13. ?>i quis dicit creationem universæ carnis non opificium Dei. sed malignorum esse angelorum, sicut Priscillianus dicit, an ? 408 thema sit. Cf. Denzinger. Enchiridion, 10· édit., Fribourg-enBrisgau, 1908, n. 237, 238, 241, 242. 4° Le IV· concile de Latran, XII· œcuménique, pro­ mulgua, en 1215, une profession de foi contre les erreurs des albigeois, qui avaient renouvelé la doctrine manichéenne des deux principes. Il y définissait que Dieu est le créateur de toutes choses, puisqu’il a fait de rien, simul ah initio temporis, les créatures spiri­ tuelles et corporelles, les anges et le monde. Il ajou­ tait ; Diabolus enim et alii dæmones a Deo quidem natura creati sunt boni, sed ipsi per se facti sunl mali. Homo vero diaboli suggestione peccavit. Den­ zinger, n. 355 (128 de la 10' édition). De cette définition il résulte clairement que tous les anges, même ceux qui sont devenus mauvais, ont été créés par Dieu et qu'ils ont été créés bons, mais qu’ils sont devenus mauvais d’eux-mêmes, par leur propre dépravation; il en résulte aussi que le diable a fait tomber l'homme dans le pé­ ché. La spiritualité des anges et des démons, bien qu’affirmée par le concile, n'a pas été cependant l’ob­ jet de sa définition, pas plus que la date précise de leur création. Voir t. i, col. 1268-1270; t. ni. col. 20802081. 5» Parmi les 45 articles de Wikleff, condamnés par le concile de Constance et par le pape Martin V en 1418, le 6« est ainsi libellé : Deus debet obedire dia­ bolo. Denzinger, n. -482 (586 de la 10· édition). 6° Le concile de Trente, sess. V, can. 1, a déclaré que, par sa transgression du précepte divin, Adam a encouru captivitatem sub ejus potestate qui mortis deinde habuit imperium, hoc est diaboli. Denzinger, 10· édit., n. 788. 7· Le concile du Vatican, const. Dei Filius, c. I, a renouvelé le décret Firmiler du IV· concile de Latran et il a défini que toutes les choses du monde, les spi­ rituelles et les matérielles, ont été produites de rien par Dieu dans la totalité de leur substance. Denzinger, 10· édit., n. 1783. Comme il a reproduit textuellement sur le point qui nous occupe le décret de Latran.il n’a voulu définir, comme lui, que la création par Dieu de tous les anges et il n’a pas imposé â la foi catholique ni la spiritualité des démons, ni la date précise de leur création. Voir A. Vacant, Éludes thèologiques sur les constitutions du concile dit Vatican, Paris, 1895, t. i, p. 219-227. En résumé, l'autorité de l’Église nous impose d’admettre comme de foi catholique que les démons ont été créés par Dieu ainsi que toutes choses, qu'ils ont été créés bons, que, s’ils sont déchus, c’est par leur faute, et qu’ils n’ont pas créé la matière ni les corps. Il est de foi divine qu’il y a des anges déchus, que le diable, leur chef, a tenté l’homme et l'a fait tomber dans le péché, que Satan et ses anges ten­ tent et persécutent les hommes et que, en punition de leur faute, ils ont été condamnés à l’enfer éternel, qui a été préparé pour eux. Il est certain par ailleurs que les démons, comme les anges, sont des esprits et n’ont pas de corps, qu’ils ont été créés avant les hommes et au commencement du temps, avec les êtres corpo­ rels. Mais il n’y a rien de définitif sur la nature et l’objet du péché des anges, sur la date de leur chute, sinon quelle est antérieure à la création de l’homme: sur leur condition après la chute, sinon qu'ils sont les ennemis de l'homme, qu’ils portent au mal et qu’ils sont obstinés dans leur malice, sur la nature de leur peine, sinon qu’ils sont destinés â l’enfer éternel. Les sentiments des théologiens, que nous avons exposés plus haut, sur les points non contenus dans la révé­ lation, sont plus ou moins probables et n'ont jamais été sanctionnés par l’autorité de l’Église. Les docteurs ne se sont pas crus liés par les opinions de leurs devanciers ; ils les ont copieusement critiquées, cher­ 40!) DÉMON — DÉMONIAQUES chant à préciser davantage les points laissés â leur libre discussion. Hagen, Der Teufel im Licht der Gluubensqucllen, 1899; Kirchliches Handlexikon, Munich, 1907, t. i, col. 1035. E. Mangenot. I. Définition. II. Existence. III. Cause. IV. Responsabilité des démoniaques. I. Définition. — On appelle démoniaques les per­ sonnes dont le corps, par une permission de Dieu, est livré, plus ou moins complètement, à l'influence mal­ faisante du démon. L’Écriture les désigne sous le nom de δαιμονιζόμενοι, ou de δαιμονισΟέντες, a dæmonio vexati, δαιμόνια εχοντες, dæmonia habentes, σεληνιαζόμενοι, lunatici. Cette influence du démon sur les possédés n’est pas simplement indirecte ou morale, comme, par exemple, dans les tentations, même les plus fortes; elle est une action directe et physique, exercée par les esprits de ténèbres sur les organes corporels du malheureux soumis â leur empire. Il en résulte pour celui-ci un état maladif, étrange, sortant des lois ordinaires des affections morbides, quoique souvent accompagné de phénomènes d’ordre purement naturel que le démon dé­ termine en lui, simultanément avec ceux qui dépassent la sphère propre aux agents physiques. Ces phénomènes sont habituellement une surexcitation générale et proh.nde de tout le système nerveux; l’épilepsie, Matth., iv, 24; Marc., Ht, 11; Luc., vi, 18; ou bien des paraly­ sies locales, Luc., xm, 11, 16, causant le mutisme, la cécité ou la surdité, bien que les organes des sens persistent dans leur intégrité native, Matth., ix, 32; xu, 22; Marc., tx, 24; et d’autres maladies de diverses formes. Matth., vin, 16; xv. 22; Marc., t, 32. 34, 39; vu. 25; Luc., tv, 41; vu, 21; vm, 2. D'autres fois, au contraire, le démon communique à sa victime un accroissement extraordinaire de force musculaire. Le malheureux entre en fureur, au point d écumer de rage, de grincer des dents, de pousser des cris épouvantables, de se précipiter dans l’eau ou dans le feu. Il devient alors redoutable pour ceux qui l’approchent, brise, comme des fétus de paille, les chaînes de fer dont on veut le lier; et, s’il ne peut atteindre les autres, tourne sa fureur contre lui-méme, se déchirant avec ses ongles, et se meurtrissant avec les pierres du chemin. Matth., vm, 28. 32; xvn, 14; Marc., v, 2,4, 13; tx, 16, 17; Luc., vm, 27,29.33; tx, 39; Act., xix, 13-16. Cette action troublante et bouleversante du démon >ur les organes corporels se continue dans les facultés mixtes, comme l’imagination, la mémoire, la sensibilité. Elle s’étend même plus loin et plus haut dans l'être humain, car elle a sa répercussion jusque dans i intelligence. Les opérations intellectuelles présentent parfois un tel caractère d'incohérence, que les démo­ niaques paraissent frappés d’aliénation mentale. 11 n’est pas rare aussi de voir se produire, dans le domaine de l’esprit, un phénomène analogue â celui qui se passe dans le corps et ses organes. De même que le démon, au lieu de paralyser les énergies corporelles du démo­ niaque, en augmente parfois la puissance; de même, au lieu de diminuer ses lumières naturelles, il com­ munique â son intelligence des connaissances qui dé­ passent de beaucoup sa portée. Matth., vm, 29; Marc., : 2i. 34; m,2; v, 7; Luc.,tv, 34-41; vm, 28; Act.,xvi, DÉMONIAQUES. — 16, 18. Les démoniaques peuvent être sous l’influence non seulement d'un démon, mais de plusieurs, en même temps; et parfois d’un si grand nombre qu'ils s'ap­ pellent eux-mêmes légion. Matth., xn, 43, 45; Marc., t. 9; xvi, 9; Luc., vm, 30; xi, 24-26. II. Existence. — L’Ancien Testament ne fait pas mention explicite des démoniaques; il parle seulement du pouvoir qu'ont les esprits malins d’exercer sur les 410 malheureux, dont ils s’emparent, une action néfaste, malfaisante et tyrannique. Il raconte, par exemple, comment l’esprit mauvais se précipitait sur le roi Saül, l’agitait d’une façon affreuse et le rendait farouche et sanguinaire. I Reg., xvi, 14-16; xix, 9. Cf. Josêphe, Aut. jud., VI, vm, 2; xi, 2. Au temps de Noire-Seigneur, les démoniaques étaient fort nombreux, en Palestine, voir col. 331, et ils paraissent l’avoir été beaucoup plus que dans toute autre période de l’histoire. Il en fut ainsi, soit parce que la dépravation païenne avait pénétré jusqu'au sein du peuple de Dieu; soit parce que c’était le moment d'une lutte décisive et sans merci entre le bien et le mal. La puissance céleste qui se manifestait si claire­ ment dans les actes de Jésus, provoqua, de la part des anges tombés, une recrudescence de haine et de rage. De même que Dieu, par l'incarnation, se rendait visi­ ble et habitait parmi les hommes, Raruch, m, 38; Joa., i, 14; ainsi le démon affirmait davantage son existence et son pouvoir, essayant, lui aussi, d’habiter d’une façon plus visible et comme tangible dans l’hu­ manité. Le contraste entre la miséricorde de Dieu et la malice de Satan, poursuivant de sa haine jalouse l’homme que Dieu voulait sauver, s’accentuait ainsi davantage. Marc., v, 19. Cet antagonisme violent était nécessaire, afin que la victoire du Sauveur sur les puissances infernales Lit plus éclatante. Cf. Delitzsch, System der biblischen Psychologie, in-8°, Leipzig, 1861, p. 305. Depuis l’établissement de l’Église, le nombre des démoniaques a, de beaucoup, diminué dans les nations devenues chrétiennes. Cf. Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, in-4», Paris, 1889, p. 312. Par le baptême et les autres sacrements, les fidèles sont préservés de ces atteintes sensibles lu démon. lia perdu de son empire, même sur ceux qui, ayant été baptisés, vivent cependant d’une manière peu conforme à la foi de leur baptême. Membres de l’Église, quoique membres morts, ils trouvent dans cette union, pour­ tant si imparfaite, au corps mystique du Christ, un se­ cours souvent suffisant pour que le démon ne puisse s’emparer d'eux, comme il l’aurait fait, s'ils étaient païens. Néanmoins, non seulement dans les régions qui n’ont pas reçu l’Evangile, mais aussi dans celles où l’Eglise est établie, des démoniaques se rencontrent encore. Leur nombre augmente en proportion du degré de l'apostasie des nations qui, autrefois catholiques, abandonnent peu à peu la foi, et retournent au paga­ nisme théorique et pratique. On a tenté, de nos jours, au nom du progrès des sciences médicales et des sciences connexes, de nier l'existence des démoniaques. Dans leur état si étrange, on n'a voulu voir que désaffections morbides sp'-ciales, surtout des maladies nerveuses, d’origine toute natu­ relle. Cf. Richet, Les démoniaques d'aujourd’hui et d'autrefois, dans la Revue des deux mondes, 15 jan­ vier, l«et 15 février 1880; Richer, Éludes cliniques sm la grande hystérie, in-8°, Paris, 1880; Charcot, Leçons sur les maladies du système nerveux, /ailes à la Sal­ pêtrière, recueillies et publiées par b', docteur Bour­ neville, in-8°, Paris, 1880; Charcot et Richer, Les dé­ moniaques dans l’art, in-80, Paris, 1881 ; Ilourneville et Regnard, L'iconographie photographique de la Salpêtrière, 3 in-4°, Paris, 1878-1882. Les Juifs, a-t-on dit, attribuaient aux démons des phénomènes morbides qui n’étaient que l’effet de l'épilepsie, de l’hystérie, ou de la folie. Cf. Renan, Vie de .lésus, c. xvt; Ed. Stapfer, La Palestine au temps de Jésus-Christ, 3e édit., Paris, 1885, p. 243-244. Cette erreur leur était commune avec beaucoup d’anciens peuples, qui rendaient les génies malfaisants respon­ sables d’une foule de maladies dont soutiraient les. 411 DÉMONIAQUES 412 hommes. Cf. Maspero. Histoire ancienne des peuples 1. II, c. xvi : 1. V. c. xxm, P. L., t. vi, col. 355; S. Jé­ de l'Orient clas.Gq/te, 3ia-8°, Paris, 1895, t. I, p. 683, rôme, Adversus Vigilant., c. x, P. L.,t. xxni, col. 348; 780. Chez les Grecs, d'ailleurs, le mot δαιμονών, S. Justin, Apol., i, 18; Dialog, cum Tryph., n. 85, avoir un démon, signifiait simplement divaguer, être P. G., t. vi, col. 355. 676; S. Irénée, Contra hier., 1. Il, fou. Cf. Euripide, Phœnic., 888; Plutarque, Marcel., c.-vi, n. 2; c. xxxn, n. 4, P. G., t. vu. col. 725. 829; 23; Lélut, Du démon de Socrate, in-8», Paris. 1856. Origène, In Num., homil. xvi. P. G., t. xn. col. 690; C'est dans ce sens que les Juifs accusèrent Jésus d'avoir Eusèbe. Præp. evangel., 1. IV, c. i sq.; 1. XIV, c. x. un démon, et, par suite, de ne savoir ni ce qu'il P. G., t. xxi, col. 229. 309; S. Athanase, De incarna­ disait, ni ce qu’il faisait. Malth., xi, 18; Joa., vm, 48, tione Verbi, η. 46 sq., P. G., t. xxv, col. 178 sq.; 52; x, 20. S. Cyrille de Jérusalem, Cal., iv, 13; x, 19, P. G., Les apôtres, ajoute-t-on, auraient partagé l’erreur t. xxxiii, col. 472, 685 ; S. Cyrille d’Alexandrie. des Juifs, alors si répandue; et Notre-Seigneur, en dé­ Comment, in Os., c. iv, P. G., t. txxt, col. 130; Qutelivrant les malades de leurs infirmités, se serait, dans sliones ad orthodoxos, q. XL, P. G., t. vi, col. 1285. la manière de s’exprimer, conformé à l’erreur de son L’objection faite au nom des progrès des sciences temps. Cf. Winer, Biblisches Bealwôrterbuch, in-4°, médicales tombe d'elle-même, si l’on considère atten­ Leipzig, 1833, p. 191. Il n'est pas admissible que tivement les faits allégués. L’ignorance a parfois con­ Notre-Seigneur, par son langage, ait voulu confirmer fondu des cas pathologiques mal étudiés, ou mal connus, une erreur. Il l'aurait combattue, au contraire, tout en avec des possessions démoniaques. Il est faux, cepen­ guérissant les malades, comme il le lit à propos de dant, que l’on puisse toujours confondre celles-ci avec l’aveugle-né. Ses apôtres croyaient que cette cécité des affections simplement morbides. Les maladies était une punition des péchés des parents, ou même mentales, pas plus que l’hystérie ou l'état hypnotique, de ceux que l'aveugle aurait commis avant sa naissance, ne peuvent soustraire un individu aux lois du monde ou pendant sa vie présente, et que Dieu aurait punis physique, ni lui communiquer des lumières intellec­ par anticipation. Les Juifs pensaient, en effet, que tuelles ou des forces musculaires ne présentant aucun tout mal physique était un châtiment, comme l'avaient rapport avec celles qu’il avait dans son état normal. dit à Job les amis venus pour le consoler. Cf. Exod., On ne peut nier, en outre, que, de nos jours encore, xx, 5; Deut., v, 9. Notre-Seigneur détrompa ses apô­ l’hystérie, l’aliénation mentale, et autres maladies, ne tres au sujet de l’aveugle-né. Joa., ix, 1-8. Comment soient accompagnées de faits vraiment extraordinaires ne l’aurait-il pas fait pour une erreur plus préjudicia­ qu'on ne saurait rattacher au domaine strictement ble encore? Non seulement il ne chercha point à scientifique. Ces cas, qui déroutent la science impuis­ modifier cette croyance des apôtres à l’existence des sante â les guérir, et ne peuvent s'expliquer par le démoniaques, mais il la fortifia par son enseignement. seul jeu des agents physiqnes, semblent bien dus à Bien plus, il leur communiqua le pouvoir de guérir l'intervention de causes supérieures à la nature. De ces étranges malades, en chassant eux-mêmes les dé­ plus, comme il s'y révéle une action malfaisante et mons. Matth., x, 1 ; xn, 27, 43, 45; xv, 22; xvn. 15-20; souvent immorale, on ne saurait les faire remonter Marc., v, 9; vt, 7; vu,25; tx, 27 sq.; xvi, 17; Luc.,iv, jusqu'à Dieu ou àsesanges. Il faut donc y voir l'influen­ 33; vm, 27; ix, 1, 40; x, 17, 20. Ils ont exercé aussi ce des démons; et ces prétendus malades, sont, bien ce pouvoir après l'ascension. Voir col. 334. des fois, de vrais démoniaques. Cf. Jaugey, Diction­ Le démon, il est vrai, peut causer dans l’homme des naire apologétique de la foi catholique, in-4», Paris. désordres organiques desquels résultent des maladies 1889, col. 778 sq., 2515-2541 ; Ilélot, Névrosés et posses­ qui ne dépassent pas l’ordre naturel. Job, il, 7 sq. sions diaboliques, in-8», Paris, 1898. Mais il peut faire davantage. De nombreux exemples Ill. Cause. — La permission donnée par Dieu au prouvent que les évangélistes distinguaient très bien démon de s’emparer ainsi des organes corporels et des entre les maladies simplement naturelles, susceptibles facultés spirituelles d'une créature humaine, est parfois d’être produites indilïéremment par les agents phy­ la punition de certains péchés graves commis par les siques, ou par les agents supérieurs à la nature; et les possédés, en particulier des péchés delà chair. Il n'en effets extraordinaires et autrement surprenants qui ne est pas cependant toujours ainsi. Un démoniaque n’e>t pouvaientêtre que la suite de l'intervention des démons. pas nécessairement coupable. Quelquefois, Dieu permet Matth., iv, 24; vm, 14-17; xn, 9-14; xv, 28; Marc., m, cet état, comme il permet certaines maladies, pour en 10, 11; Luc., vt, 18; tx, 43. Tout muet, tout homme tirer sa gloire par l'intervention ostensible de sa toutesourd, tout épileptique n’est pas pour eux un démo­ puissance, Joa., ix, 1-8, ou pour éprouver les possédés niaque. Leur était-il possible de concevoir comme eux-mêmes. purement naturelle, une maladie qui, au moment de la L’Evangile nous présente l’exemple de démoniaques guérison, projette violemment à terre celui qu'elle gémissant sur leur triste état, dont ils se rendaient abandonne, et le laisse comme pour mort sur le sol? suffisamment compte pour désirer leur guérison. Il leur Marc., ix, 25; Luc., iv, 35; ou bien celle qui d’un restait, en effet, des intervalles de lucidité et de liberté malade passe dans un troupeau d’animaux, et les préci­ morale. Ils allaient alors demander à Notre-Seigneur pite dans un lac, où ils sont noyés, comme il arriva de les délivrer. Mais, dès qu'ils s'approchaient du Fils pour les deux démoniaques du pays des Géraséniens? de Dieu, les démons qui les possédaient, entraient en Matth., vm, 28-34. Cf. S. Thomas, Sum. lheol., III·, fureur, ne voulant pas lâcher leur proie. Ces malheureux q. xi.iv, a. 1. ad 4ura. Aussi saint Matthieu, dans les semblaient alors soumis, en même temps, à deux forces malades que Notre-Seigneur guérissait, distingue-t-il contraires: l'une qui les attirait vers Jésus; l’autre qui très clairement les démoniaques des paralytiques et des les en repoussait violemment. C'est â ces moments lunatiques, ou épileptiques. Cf. Vigouroux, Les Livres surtout qu’ils semblaient être des fous furieux, et deve­ saints et la critique rationaliste, 5 in-8», Paris, 1891, naient dangereux pour ceux qui les entouraient. S'ils ne pouvaient les atteindre, ils tournaient contre euxt. v, p. 386 sq. La croyance des évangélistes aux démoniaques se mêmes leur propre fureur, se déchirant etse meurtris­ retrouve dans les saints Pères. Très souvent ils affirment sant les chairs. Après des paroles de supplications que les démoniaques existaient, à leur époque, parmi adressées au Messie, suivaient, sans transition, des les païens. Cf. Tertullien, Apolog., c. xxm, P. L., 1.1, injures et des cris de haine, ou des reproches tels que col. 413; Minucius Félix, Octavius, c. xxvn, P. L., ‘ ceux-ci : « Qu’y a-t-il de commun entre loi et nous? — t. m, col. 323; S. Cyprien, Adversus Demelrianum, Pourquoi viens-tu avant l’heure nous tourmenter? > c. xv, P. L., t. iv, col. 574 sq. ; Lactance, Divin. inslit., Matth., vm, 29; Marc., V, 7; Luc., vm, 28. 443 DÉMONIAQ UES IV. Responsabilité des démoniaques. — Malgré le trouble apporté par la présence du démon dans les opérations intellectuelles des démoniaques, ceux-ci gardent parfois, en tout ou en partie, le pouvoir de résister aux suggestions diaboliques. Us restent, alors, devant Dieu, responsables de leurs actes, dans la mesure où leur liberté morale demeure. Mais si leur corps échappe totalement, par intervalles, à l'empire de leur âme, ils ne portent plus évidemment ia responsabilité d’actes qui ne sont pas leur œuvre, et qu’ils ne peuvent nullement empêcher. Cette irresponsabilité persiste, autant que dure en eux cette perturbation profonde qui leur enlève l’usage de la liberté. L’homme n’est plus alors qu'un instrument inerte, sous le pouvoir absolu de l’esprit mauvais qui le possède et s'en sert. Chose digne de remarque, en effet. Si le démon peut s'emparer du corps des démoniaques, au point de les soustraire parfois plus ou moins aux lois physiques, par exemple à celle de la pesanteur, ou de leur commu­ niquer une vigueur extraordinaire ; il ne peut pas, cependant, à proprement parler, s'emparer de leur âme, et pénétrer en elle contrairement à leur volonté. C’est là un privilège de Dieu exclusivement. Cf. S. Au­ gustin. De s/ irilu et anima, 27; De ecclesiasticis dogmatibus, 50, P. L., t. XL, col. 799; I. xt.lt, col. 1221; S. Thomas, In IV Sent., I. Il, dist. VIII, q. I, a. 5, ad 6um; Sum. theol., Ia, q. cxtv, a. 1-3. Il ne peut donc se servir de la liberté humaine, comme il se sert des organes corporels, pour les faire agir à sa guise. Tous les moyens qu’il est capable de mettre en jeu, pour amener les démoniaques à vouloir ce qu'il veut luimême. sont la crainte, la terreur, la fascination pro­ duite dans leur esprit par cette puissance extraordinaire dont ces malheureux constatent les effets, dans leur propre corps. Leur responsabilité, quand elle subsiste, est fortement diminuée par ces circonstances atté­ nuantes. C’est pour ce motif sans doute que l’on voit si souvent dans l'ÉvangileNotre-Seigneur adresser de vifs reproches aux démons qu'il chasse, et n’avoir que des paroles de compassion pour les démoniaques euxmêmes. Cf. Ribet, ha mystique divine distinguée des contrefaçons diaboliques et des analogies humaines, part. III, c. x, § 9,10, 3 in-8», Paris, 1895, t. ni, p. 207 sq. Voir Possession. P. Thyrée, De dxmoniacis, in-4·, Cologne, 1594; in-8·, Lyon. 1699; De Bérulle, Traité des énergumèncs, in-4·. Paris, 1657; Acta sancturum, t. vi maii, p. 491 sq., 609, et passim; t. vu, p. 761 ; Esquirol, Maladies mentales, 2 in-8·, Paris, 1838; Braid, Neurypnology or the rationale af nervous sleep, considered tn relation with animal magnetism, in-8·, Londres. 1843 ; < -ilrneil, De la folie, 2 in-8·, Paris, 1845 ; Briquet, Traité de l'hystérie, in-8·. Paris, 1847; Hue, Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet el la Chine. 2 in-8·, Paris, 1850; Sandras et Bourguignon, Traité pratique des maladies nerveuses, 2 in-8·, Paris. 1860; Bouchot, Nervosisme, in-8·, Paris, 1860; Brière de Boismont, Des hallucinations, in-8·, Paris, 1862; Gérres, La mystique divine, naturelle et diabolique, 4 in 8·, Paris. 1S62; Pailloux, Le magnétisme, le spiritisme et la pos­ session, in-12, Paris. 1863; Bizouart, Des rapports de l'homme avec les démons, 6 in-8·, Paris, 1863-1864; Smith, Dictionary ofthe Bible, v· Demoniacs. 3 in-8·, Londres, 1863, t. 1. p. 425127; De Mirville, Des esprits et de leurs manifestations diverses, 6 in-8·, Paris, 1863-1868; I.enornwnt, La magie chez les Chaldeens, in-8·, Paris, 1874; Ritti, Théorie physiologique des Hallucinations, in-8·, Paris, 1874; Dagonet, Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales, in-8·, Paris, 1876; Lindsay, Cyclopædiaof biblical literature. v Demoniacs, 3 in-8·, Edimbourg, 1877, t. I, p. 661-664; Palmieri, De Deo eanteet elevante, part, il, c. U, a. 2, th, lxiii, in-8·, Rome, 1-78, p. 473-479; de Bonniot, Le miracle et les sciences médi­ cales, in-12, Paris, 1879; Mazzella, De Deo creante, disp. II. ». 9. n. 469-474, 486-490, in-8·, Rome, 1880, p. 326-328, 337-441: Charcot, Leçons sur les maladies du système nerveux, faites à : Salpêtrière, recueillies et publiées par le docteur Bourne, in-8·. Paris. 1880 ; Richer, Études cliniques sur la grande hysiet re, in-8·, Paris. 1880; Richet, Les démoniaques d'aujour­ d'hui et les démoniaques d autrefois, dans la Revue des deux DENIFLE 414 mondes, 15 janvier, 1" et 15 février 1880: Charcot el Richer, Les démoniaques dans l'urt, in-8·, Paris, 1881 ; Bourneville et Regnard. L'iconographie photographique de la Salpétrière, 3 in-4·, Paris. 1878-1882; Petit, Une épidémie d'hystéro-démvnopathie à Verzegnis, dans la Revue scientifique, avril 1880; Axenfeld et fiuchnrd, Traité des névroses, in-8·, Paris, 1883; Jaugvy. Dictionnaire apologétique de ta foi catholique, in-4*. Paris, 1889, col. 778 sq., 2515-2541 ; Eérê. Les épilepsies et les épileptiques, in-8·1, Paris, 1890; Nevins, Possession and allied themes being an inductive Study of Phenomena of our own Times, in-8·, New-York, 1895: Ribet, La mystique divine distinguée des contrefaçons diaboliques el des analogies humaines, part. 1Π, c. ix-x, 3 in-8·, Paris, 1895, t. nt. p. 175233 ; Voisin, L'épilepsie, in-8·, Paris, 1897 ; I lélot, Névroses el possessions diaboliques, in-8·, Paris, 1898: Sollicr, Genèse ct nature de l'hystérie, 2 in-8·, Paris, 1897 ; Janet. Névroses et idées/Ires, 2 in-8·, Paris, 1898: Maurice de Eleury, Introduc­ tion à la médecine de l’esprit, in-8·, Paris, 1898; Pesch, Pndectiones dogmaticae, tr. De Deocreanle et devante, sect. V. a. 2, n. 414, 9 in-8·, Eribourg-en-Brisgatt, 1902, I. in, p. 220; Picard, La transcendance de Jésus-Christ, I. IV, c. 1, §2. L- anges el les démons, 2 in-8·, Paris. 1995. t. tt, p. 61 sq.. 63-67 ; H. Laehr, Die Damonischen des N. T.. Leipzig. 1894. T. Ortolan.Joseph, né à host, village de I'Oberinntal, en Tyrol, le 16 janvier 1814·, lit ses premières études au gymnase de Brixen. En 1861,il prend l'habit domini­ cain au couvent de Gratz et change son nom de.foseph en celui de Heinrich, en mémoire de Henri Suso, un dr > grands mystiques de l’ordre. Il étudie la philosophie et la théologie dans l’ordre, à Gratz, d'abord, puis à Rome età Saint-Maximin, près de Marseille, Ordonné en 1866. il continue ses études jusqu'en 1870, Vers cette époque, il devint professeur de philosophie au couvent de Gratz : il y demeura pendant dix ans. Pendant cette période, le P. Denille s'adonna à la prédication à Gratz et dans d’autres grandes villes d'Autriche. Un premier livre fut le résultat de ces prédications ; Die kalholische Kirehe und das Ziel der Menscheil, Gratz. 1872; 2’ éJit.. in-8’, Gratz, 1906. En 1880, le P. Denille est appelé à Rome auprès du général de l’ordre, en qualité de socius. Ao cours de l’hiver 1882-1883, il se rend en Espagne pour y rechercher les manuscrits des œuvres de saint Thomas d'Aquin, en vue de la réédition que venait de décider Léon XIII. Il profite de ce voyage pour poursuivre ses travaux personnels. En 1883, â la recommandation du cardinal Hergenrother, il fut nommé sous-archiviste aux Archives secrètes du Vatican. A partir de ce mo­ ment (’histoire de la vie du P. Denille se confond avec celle de son activité littéraire. Ses travaux lui procunrent de nombreux séjours en France, en particulier à Paris ou il séjourna plus de 40 fois. Les qualités de cœur du P. Denille lui avaient assuré partout de pré­ cieuses amitiés. Durant sa vie les plus honorables dis­ tinctions lui étaient venues de nombreux corps savants des différents pays de l'Europe. Le P. Denille fut un vigoureux polémiste, parfois même son ardent amour de la vérité lui fit dépasser la mesure dans ses critiques â ses contradicteurs. Il mourut le 10 juin 1905, â Munich, d’une attaque d’apoplexie et fut enterré dans la cnpte de la basilique de Saint-Boniface. Nous n'indiquerons ici que celles des œuvres du P. Denille qui ont rapport à la théologie. Bien que ses recherches fussent surtout d'ordre historique, il n'en est guère pourtant ou des questions théologiques de la plus haute importance n'aient été touchées. Au point de vue surtout des sources de l'histoire de la théologie médiévale, l’œuvre du P. Denille s’impose par la richesse et la sûreté de ses renseignements. Nous grouperons les ouvrages se rapportant à un même sujet, sans entrer dans le détail des nombreuses polémiques se rap­ portant à ces divers ouvrages : 1° Sources de la théologie médiévale; élude des in·· litulions. — Le centre des études théologiques au moyen âge étant l’université, d’où procèdent tout le mouvement théologique et la vie ecclésiastique, e DENIFLE 415 DENIFLE — DENISOV 416 prend 3 parties formant le t. i : Irc partie, in-8», P. Denifle s’adonna d’une façon spéciale à I etude deces Mayence, 1904; 2'édit., 1904: IIe partie, 2e édit.. Weiss, institutions. Ona de lui : I. Die Univereitâten des Mit1905; IIIe partie, 2e édit., Weiss, 1906. Une traduction telulters bis 1400, l. t. Die Entslehung der Universiitalienne de la 2’ édition allemande a été entreprise par tülen, in-8», Berlin, 1885. Dans la pensée de l’auteur, Msr Mercati, Rome. 1905. Ce n’est pas une biographie l’ouvrage devait comprendre 4 volumes. Seul, le pre­ mier parut; dans Ies3 autres, il devait traiter en particu­ de Luther, mais plutôt une étude sur la déformation systématique de certaines idées théologiques dans la lier de l’université de Paris. — 2. Le plus important psychologie de Luther. La Ir» partie est consacrée à pour l’étude de la vie théologique est l’ouvrage publié la critique du célèbre ouvrage de Luther, De votis en collaboration avec Emile Chatelain : Chartularium monasticis judicium. Le P. Denifle s’applique à bien universitatis Parisiensis sub auspiciis consilii generalis caractériser la position de Luther par rapport à la facultatum Parisiensium, 4 in-8», Paris, 1889, t. t (de théorie des vœux de religion, spécialement de la chas­ ■1200 à 1286) : 1891, t. n (de 1286 à 1350); 1894, t. m (de teté. A la doctrine de Luther, il oppose celle de saint 1350 à 1384); 1897, t. iv(de 1284 à 1452). Comme com­ Thomas d’Aquin sur la vie parfaite et les conseils plément au cartulaire, les deux collaborateurs publièrent évangéliques. Cette étude est des plus importantes Γ.4 iicZartum chartularii universitatis Parisiensis, pour bien comprendre les idées qui ont dominé toute Paris, 1894, t. i; 1897, t. II. Ces deux volumes contien­ la théologie protestante depuis Luther. Le P. Denifle nent le Liber procuratorum nationis Anglicanes (Alelui-même a intitulé la II” partie : Beilrag zur Ge­ maniæ), de 1333 â 1466. Le cartulaire présente aux éru­ schichte der Exegese, der Literatur und des Dogmas dits de la théologie médiévale deux classes de rensei­ im Mitlelalter. L’auteur y donne l'interprétation jusqu’à gnements précieux : l’une regarde l’histoire de l’institu­ Luther du passage de saint Paul : Justitia enim Dei tion elle-même et de son développement; l’autre, in eo revelatur ex /Ide in /idem, Rom., i, 17, et de la surtout constituée par les notes très abondantes des éditeurs, renferme à peu près sur chaque personnage de justification, en 66 grands extraits de l’Ambrosiaster et des autres commentateurs occidentaux de l’Épitre aux cette période des données érudites très complètes. Romains jusqu'à Luther. C'est un des plus beaux spé­ — 3. Intéresse aussi l’étude des sources de l’histoire cimens d'étude de théologie positive. La III” partie est delà théologie médiévale l’drcAie für Lilleratur und constituée par l’étude des conséquences de ses doc­ Kirchengeschichte des Millelallers, revue fondée en trines dans la psychologie de Luther. Ce dernier ou­ 1885, en collaboration avec le P. Ehrle, S. .1. Elle com­ vrage souleva contre son auteur une polémique très prend 7 vol. Dans les 6 premiers, le P. Denille a publié ; vive de la part des protestants, surtout de Harnack et de Die Sentenzen A bâtards und die Bearbeitungen sei­ Seeberg. Le P. Denifle leur répondit dans une brochure ner ;< theologia» von Mille des 12 Jahrhunderls, 1885, importante : Luther in ralionalisticher und chrisllit. i, p. 402-469, 584-624; Die Sentenzen Hugos von St. Victor, '1887, t. ni, p. 634-640; Ursprung der cher Beleuchtung, Prinzipielle Auseinanderselzung Historia des Nemo, 1888, t. iv, p. 330-348. — 4. Concer­ mil .4. Harnack und B. Seeberg, Mayence, 1904; cf. aussi Bevue d’histoire ecclésiastique, I9O4, p. 405 sq. nant les théologiens du moyen âge, le P. Denille Enfin le P. Weiss, O. P., a publié sur les notes du avait réuni une quantité de documents précieux ; QuelP. Denifle et comme complément de son ouvrage : lenzur Gelehrlengeschichte des Predigerordens im 13 undlAJahrhunderl, 1886, t. n, p. 365-248; Quellenzur Lulherpsychologie als Schlüssel zur Lutherlegende, in-8», Mayence, 1906. Gelehrlengeschichte des Karmelitenordens im 13 und M·’ J. P. Kirsch, Le H. P. Henri Suso Denifle, notice bio­ 14 Jahrhundert, 1880, t. v, p. 365-386; Quellen zur Dis­ putation Pablo’s Christiani mil Mose Nachmani zu graphique et bibliographique (extrait de la Hevue d’histoire ecclésiastique, Louvain, 1905, t. VI, p. 3 sq.);Herman Grauert, Barcelona, 1263, dans llistorisches Jahrbuch, 1887, P. Heinrich Denifle, O. Pr. Ein Wort zum Gedachtnis und p. 225-244. zum Frieden. Ein Beilrag auch zum Luther-Streit, in-8-, 2° Études sur la théologie mystique au moyen âge. Fribourg-en-Brisgau, 1906; Dr. Martin Grabmann, Heinrich — Le P. Denille ne cessa jamais de s’occuper de ces Denifle O. P. Eine Wilrdigung seiner Forschungsarbeit, études par lesquelles il avait débuté. 1. Der Gottes- in-8·, Mayence. 1905. Voir aussi les diverses études fuites en de nombreux périodiques à l'époque de sa mort. freund im Oberland und Nikolaus von Basel, dans R. Cooi.on. Historisch-polilische Blatter, 1875, t. i.xxv, p. 17 sq., DÉNISOV André et Siméon, frères, les plus féconds 93 sq., 245 sq., 340 sq.; sur le même sujet, Die. Dichécrivains du raskol russe et les initiateurs de sa théo­ tungen des Gottesfreundes im Oberland, dans Zeit­ schrift für deutscher Alterthum und deutsche Littera- logie scientifique. André, l’ainé des deux frères, naquit en 1664 à Povienetz, gouvernement d’Olonetz, et Siméon tur, 1880, t. xxiv; 1881, t. xxv. — 2. Une autre série en 1682. Leur père, Denis Evstaphiev, descendait de la très importante sur les mystiques dominicains : noble famille des princes Mychetsky. Dans son enfance, a) Henri Suso, Die Schriften des sel. Heinrich Sense, André assista aux épisodes de la terrible persécution 1.1, Deutsche Schriften, 3 parties, in-8», Munich, 1880; que le gouvernement russe avait inaugurée contre les b) Jean Tauler, Das Buch von geistlicher Armuth, bepartisans du raskol. Ceux-ci, traqués comme des bêtes kannt als Johann Tattlers Nachfolgung des armat fauves, étaient obligés de se cacher dans des forêts im­ Lebens Christi, Munich, 1877; c) Maître Eckhart, pénétrables, toujours exposés au danger, si on les dé­ Aktenslücke zu Meister Eckharts Prozess, dans couvrait, de périr sur le bûcher, ou d’être envoyés Zeitschrift für deutscher Alterthum, 1885. t. xxix, en Sibérie. Dans leur farouche mysticisme et dans p. 259sq.; Meister Eckharts lateinische Schriften und l’altente prochaine de l'Antéchrist, beaucoup de ces die Grundanschauung seiner Lehre, dans Archiv, fanatiques se donnaient la mort. Ces circonstances influè­ 1886, t. π, p. 417-652; Das Cusanische Exemplar larent sur l’àme du jeune André Dénisov, naturellement teinischer Schriften Eckharts in Cues, dans Archiv, portée au mysticisme. Le diacre Ignace du monastère t. il, p. 673 sq.; Die Heimalh Meister Eckharts, dans de Solovetz lui inspira sa haine contre la réforme li­ Archiv, 1889, t. v, p. 349 sq. turgique du patriarche Nikon, et son enthousiasme Le P. Denille fit aussi dans l’Ârc/tiu, 1888, t. iv, ardent pour le raskol. En 1691. à l'insu de ses parents, p. 263-311, 471-601, une étude importante : Die Handil quitta la maison paternelle et se retira au monastère schriften der Bibelcorrektorien des 13 Jahrhunderls. de Saroozero, fondé par Ignace. Le monastère se trou3» Controverse théologique. — Nous plaçons sous cette dénomination le dernier grand ouvrage du I vait alors sous la direction de Daniel Vikouline, qui frappé par l’érudition et le zèle d’André Dénisov, l'en­ P. Denifle : Luther und Lulhertum in der ersler Enlwicklung quellenmâssig dargestelll. L’ouvrage com­ gagea à fonder avec lui .l’ermitage de Vyg sur ie 417 DENISOV fleuve du même nom, dans la Poméranie russe. Cet ermitage, connu sous le nom de Vygovskaia puslyna, devint célébré dans l’histoire du raskol russe. André y acquit bientôt une si grande influence qu’en 1703 Daniel lui-même le pria de prendre sur lui le gouver­ nement de la nouvelle communauté. Pour défendre avec pl'.ande dans une ski té sur les bords du fleuve Kerjenetz. D1CT. DE THÉOL. CATHOL. 418 DENONCIATION Pitirim, archevêque de Novgorod (1719-1738), connu par sa cruauté contre les raskolniks, avait envoyé des missionnaires aux moines de Kerjenetz et ceux-ci s'adressèrent, pour leur répondre, à André Dénisov qui rédigea les Diakonovy Otviety. Cet ouvrage a été édité en 1907 comme supplément au Staruubriadetz de Nijny-Novgorod : Otviety Aleksandra diakona na Kerjentzie podannyia Nijegorodskomu episkopu Pitirimu v 1819 goda. L’éditeur l’attribue au diacre Alexandre, écrivain du raskol, mais il déclare lui-même que la question d’auteur n’est pas tranchée. Les autres écrits d'André Dénisov sont des traités de polémique contre les orthodoxes, ou des monographies historiques concernant le raskol, ou des sermons et des exhortations ascétiques. Siméon, d’après Lioubopytny, est l’auteur de 47 ouvrages d’apologie du raskol. Les plus importants sont le Vinograd ou Vertograd (La vigne russe) et VHistoire des pères et des martyrs du monastère de Solovetz. On y trouve les biographies, ou plutôt les panégyriques des raskolniks qui payèrent de leur vie l’attachement à leurs croyances, ou qui, parleurs écrits et leur prédication, contribuèrent à répandre le raskol. Le Vinograd a été publié à Moscou en 1906 : Vinograd rosiiskii ili opisanie postradavchikh v Rossii za drevnetzerkovnoe blagotcheslie. On l’appelle aussi Vertograd, p. xvi. Le second a été publié dans la même ville par B. Ousov : Istoriia o ollziekh i slradaltziekh ije za blagotcheslie i sviatyia tzerkovnyia zakony i predaniia v nastoiachtchaia vremena velikoduchno postradacha, Moscou, 1907. Tchistovitch, Vygovskaia raskonitchelskaia puslyna υ per· voi pulovinie χνιιι stolietiia, dans les Tchleniia de la Société d’histoire et d'antiquités russes. Moscou. 1859, t. tu, p. 161; Philippov, Istoriia vygovskoi slaroobriadlclieslcoi pustyni, Saint-Pétersbourg. 1862, p. 139-151 ; Bibliolheka dliia Tchteniia, 1864, t. XXXI, p. 1-32; N. Barsov, Braliia Andrei i Semen De· nisovy ; epizod iz istorii russkago raskola, Pravoslavnoe Obozrienie, 18t'5, t XVIII, p. 55-91, 232-247, 412-438, 514-528; E. Barsov, Semen Denisov Vtorouchine, predvoditel russkago raskola xvm vieka, Trudy de l’Académie ecclésiastique de Kiev, 1866, t. 1, p. 174-230; t. tr, p. 168-230, 285-304; t tu. p. 570-588; Id., Andrei Denisov Vtorouchine, kakvyguretzkii propoviednik : materially dlia istorii russkago raskola, ibid., 1867, t. I, p. 243-262; t. It, p. 81-95; Lioubopytny. Istorilcheskii Slovar i katalog ili Biblioteka staroviertcheskoi tzerkvi. Mos­ cou, 1866, p. 37-51,169-174; Nilsky, Semeinaia jizn v russkom raskolie, Saint-Pétersbourg, 1869, t. I, p. 29-30; Ulojenie 1 atiev Denisovykh : materialy dliia istorii pomorskago rask. !a, Pamiatnaia knijka Olonetzkoi gubernii za 1868-18C9 god, 5· année, Pétrozavodsk, 1869, p. 85-119; Istoritches ii l i -rnik, 1885, t. XXII, n. 12. p. 715; Bratskoe Slovo, Moscou, 18'6. t. I, p. 321; t. II. p. 777; Pravoslavnaia bogoslovskaia Entziklopediia, t. iv,col.996-1001 ; Russkii biographilcheskii Slovur, litt. D, p. 514-528; Brada Denisovy, dans tzobornik narodnoi gazety, Moscou, 1906,1" année, η. 3-4, p. 11-13. DÉNONCIATION. — A. Palmieri. I. Notion et espèces, li. Droit naturel. III. Droit positif. I. Notion et espèces. — La dénonciation est la manifestation faite à un supérieur du crime ou de la faute de l’un de ses subordonnés. Faite à un supérieur ut patri, uniquement ou principalement dans l’intérét du délinquant, c’est la dénonciation évangélique, l’une des formes de la correction fraternelle. Voir t. ni, col. 1907. Faite au supérieur ut pudici, dans l’intirèt soit du bien public soit du dénonciateur, c’est la d· nonciation judiciaire, la seule dont il sera ici question. II. Droit naturel. — A quelles conditions la dénon­ ciation sera-t-elle : 1° licite; 2“ obligatoire? 1» Licéité. — Pour n’étre pas coupable, la dénoncia­ tion doit être : 1. exacte : les faits doivent être mauite- · < tels qu’ils sont connus, donnés comme certains ou simplement comme probables lorsqu’ils sont tels, autrement, la dénonciation devient calomnieuse ou IV. - 14 419 DÉNONCIATION téméraire; 2. motivée par des raisons suffisantes; autre­ ment, elle serait médisance; 3. conforme, en ce qui regarde l’intention, aux règles de la charité. 2° Obligation. — Pour être obligatoire, la dénoncia­ tion doit être nécessaire pour arriver à une fin — bien à procurer ou mal à écarter — qu'on est tenu de chercher. Ce principe s’applique évidemment à ceux qui par devoir d’état sont tenus de surveiller et de dénoncer les tentatives contraires au bien public; il s’applique aussi aux personnes qui n’y sont tenues qu’en vertu d’une obligation générale de charité ou de justice légale. Il vise surtout les cas d’agissements occultes, compromettant la paix de la société ou les droits des individus, comme sont, par exemple, les entreprises coupables menaçant la vie ou la fortune des particu­ liers, les complots contre la société ou le chef de l’Etat. La dénonciation ainsi entendue ne peut être confon­ due avec l’odieuse pratique de la délation; elle en diffère à la fois par son but et son objet. La délation, en effet, ne cherche point le bien public et ne manifeste pas seulement ce qui peut le menacer; elle cherche avant tout à nuire à la personne dénoncée et manifeste indifféremment tout ce qui peut lui faire tort, fut-ce la chose la plus innocente et la plus légitime. Voir col. 244. Ill. Droit positif. — 1° Droit civil. — Le droit romain distinguait la dénonciation de l’accusation. L’accusation forçait le juge à procéder contre l’accusé; mais l’accusateur était tenu défaire la preuve sous peine d’être poursuivi comme calomniateur. Le dénonciateur n'était pas tenu de prouver, mais le juge n’était point tenu de donner suite à sa dénonciation. En France, le code pénal n’oblige plus les simples particuliers à dénoncer les crimes. La loi du 28 avril 1832 a abrogé les articles qui rendaient la dénonciation obligatoire, en particulier les art. 103-107, 136 du code pénal. Le législateur se borne à encourager la dénon­ ciation de certaines fautes qui d’ordinaire ne peuvent se commettre par un seul homme. On encourage les coupables à dénoncer leurs complices par la promesse de ne point inquiéter ceux qui, avant toute exécution ou tentative de ces complots ou crimes et avant toutes poursuites commencées, auront fait des révélations à l’autorité administrative ou judiciaire. Code pénal, art. 108, 138 et 435. Ces dispositions suppriment le crime ou le délit de non-dénonciation, mais pour n’ètre plus une obligation légale, la dénonciation ne cesse pas d’être prescrite par le droit naturel dans les circon­ stances indiquées plus haut. 2° Droit canon. — La nécessité de sauvegarder dans le peuple chrétien la pureté de la foi a provoqué dans l’Eglise l’établissement d’une législation spéciale contre les hérétiques et les personnes suspectes d’hérésie. La règle est qu’il faut les dénoncer à l’inquisiteur ou à l’évêque. Un mois est concédé pour faire cette dénon­ ciation. Si la personne est simplement suspecte d’héré­ sie, deux causes dispensent de ce devoir : la crainte fondée de quelque grave dommage; puis, d’après une opinion qui ne manque pas de probabilité, la parenté jusqu’au quatrième degré. Si l’hérésie est formelle, la raison de parenté ne suffit plus. On considère comme suspects d’hérésie ceux qui contractent mariage malgré la présence d’un empêchement dirimant ou qui donnent les sacrements sans avoir reçu l’ordination sacerdotale, ou qui s’obstinent ârépéterdes blasphèmes hérétiques, ou qui abusent, par des pratiques superstitieuses, de la sainte eucharistie ou des saintes huiles; ou qui ne veulent point dénoncer les hérétiques formels, ou qui font partie des sectes condamnées ou qui enfin sollicitent ad turpia des personnes qu’ils confessent. Comme le remarque Lehmkuhl, Theologia moralis, η. 813, cette législation positive ne s’impose plus, dans les contrées où l’hérésie est impunément professée, 420 avec la même rigueur qu’autrefois. La dénonciation resterait sans effet. 11 demeure pourtant que, confor­ mément au droit naturel, on doit dénoncer à l’autorité compétente l’hérétique qui répand en secret des­ erreurs et corrompt la foi des simples. S’il n’est pas possible de l’arrêter ou de l’empêcher, on pourra du moins mettre les fidèles en garde contre lui. Deux dis­ positions toutefois restent en pleine vigueur; elles con­ cernent : 1. les chefs de certaines sociétés secrétes; 2. les confesseurs indignes qui sollicitent ad turpia. 1. Chefs des sociétés secrètes. — Pie IX. parla bulle Apostolieæ sedis, frappe d’excommunication non seu­ lement nomen dantes sectes massonicæ aut carbonariae aut aliis ejusdem generis, mais encore non denun­ tiantes occultos coryphaeos et duces... donec non. de­ nuntiaverint. Pie VII, const. Ecclesiam, § 10, et Léon XII, const. Quo graviora, § 13, obligeaient de dé­ noncer tous les membres des sociétés secrétes. L’ex­ communication aujourd'hui n'est encourue que si l’on omet de dénoncer les chefs occultes. Cette obligation subsiste relativement à ceux qui passent publiquement pour avoir un grade élevé dans ces sociétés et qui l’ont en effet, parce que la réalité ne répond pas toujours aux apparences, et si cela est, il est bon qu’on le sache. La dénonciation doit être faite à l'évêque ou à son dé­ légué. L'excommunication est encourue quand, durant un laps de temps notable, on a négligé de dénoncer. 11 suffit d’un mois pour constituer cette notable période et l'on doit compter à partir du jour où l'on connaît l’obligation de dénoncer. Celle obligation cesse toutefois, lorsque la dénonciation est complètement inutile ou si difficile qu’elle est moralement impossible. Si l’ex­ communication a été encourue, elle cesse ou du moins cesse d'être réservée quand la dénonciation est faite. 2. Les confesseurs coupables de sollicitation ad tur­ pia. — Pie IV, par la lettre Cum sicut nuper, ordon­ nait aux inquisiteurs d'Espagne de poursuivre et de punir très rigoureusement les confesseurs coupables de ce crime. Grégoire XV, par la bulle Universis (10 août 1611), étendit à toute l’Eglise cette disposition qui d'abord n’obligeait que l’Espagne. Il ordonna d’ins­ truire au saint tribunal les pénitents sollicités ad tur­ pia de dénoncer aux inquisiteurs ou aux évêques tout prêtre séculier ou régulier qui personas, quacumque illæ sint, ad inhonesta sive inter se sive cum aliis quomodolibet perpetranda, in actu sacramentalis confessionis sive antea sive post, immediate, seu occa­ sione vel prætexlu confessionis etiam ipsa confessione non secuta, sive extra occasionem confessionis, in confessionario aut in loco quocumque ubi confes­ siones sacramentales audiuntur seu ad confessionem audiendam electo simulantes ibidem confessiones audire, sollicitare vel provocare lentaverint aut cum eis illicitos et inhonestos sermones sive tractatus ha­ buerint. Benoit XIV. const. Sacramentum pænitentiæ, confirme et précise encore les décisions de Grégoire X V en réprouvant, par une même condamnation, toute sol­ licitation faite sive verbis, sive signis, sive nutibus, sive tactu, sive per scripturam aut tunc aut postea legen­ dam. Deux décisions du Saint-Office, l'une du 11 février 1661, l'autre du 20 février 1867, sont relatives à ces matières : la première, rappelée et confirmée par Be­ noit XIV, précise surtout la notion juridique de solli­ citation ; la seconde, le devoir de la dénonciation. Voir I · texte dans Ballerini, Opus morale theologicum,édit., t. iv, p. 582-583. Pie IX a confirmé cette discipline en frappant d’une excommunication majeure non réservée négligentes sive culpabiliter omittentes denuntiare infra mensem confessorios sive sacerdotes a quibus sollicitati fuerint ad turpia in quibuslibet casibus expressis a... Gregorio XI'... et Benedicto XIV. Nous indiquerons ici ce qui concerne la dénonciatior proprement dite. Pour les autres questions, voir Sol­ 421 DÉNONCIATION licitation. La dénonciation est obligatoire sub gravi, tous les textes le supposent ou l’affirment. On encourt l'excommunication, lorsqu'on ornet sans motif, pendant l’espace d’un mois, la dénonciation que l’on sait obli­ gatoire et imposée sous peine de censure. Le confesseur ne peut donner l’absolution qu'après dénonciation faite ou du moins sérieusement et sincèrement promise. Sont tenus de dénoncer tous ceux qui connaissent avec certitude le fait de la sollicitation, à moins qu’ils ne l’aient appris sous le sceau du secret, sacramentel ou non. La dénonciation est obligatoire même si la faute est ancienne, réparée par la conversion du cou­ pable, impossible à prouver juridiquement. L’obliga­ tion cesse d’exister quand le coupable est mort, ou même, selon une opinion probable, s'il est tout près de la mort, cest-à-dire si malade ou si vieux qu’il ne pourra jamais plus confesser. Le confesseur qui a sol­ licité n’est pas tenu de se dénoncer, ni ceux qui forment avec lui une seule personne morale, c’est-à-dire ses parents et ses proches au premier degré. Nul, en effet, n’est tenu de se dénoncer lui-méme. Le fait d'un incon­ vénient très grave, conséquence certaine, inévitable et extrinsèque de la dénonciation, excuse encore de ce de­ voir; si pourtant le silence gardé sur la sollicitation doit provoquer un scandale public, il ne sera permis de se taire que dans le cas d’un inconvénient analogue très grave et d'ordre public. La crainte fondée de voir divul­ guer le secret de la dénonciation dispenserait encore du devoir de révéler. La dénonciation régulièrement doit se faire en per­ sonne et de vive voix, sous peine de nullité. S’il est matériellement ou moralement impossible de remplir ainsi ce devoir, on en est dispensé tant que dure l’im­ possibilité. Mais on doit tâcher d’en rendre possible l'accomplissement, en demandant, par exemple, à l'évèque de déléguer un clerc et de l'envoyer â l’effet de recueillir la dénonciation. L'imputation calomnieuse du crime de sollicitation est un péché dont l’absolution est réservée au pape, mais non frappé de censure. Salmanticenses. Theolcgia moralis, tr. XXIX, c. n; S. Al­ phonse, Theologia moralis, 1. HI, η. 123; I. IV, η. 236-254; I. VI,η. 675-693: Scavini, Theologia moralis universa, 10' édit., t IV, n. 181 ; Ferraris, Prompta bibliotheca canonica, Rome, '760, art. Denunciatio ; Marc, Institutiones morales alphonsianse, 7' édit., Rome, 1893, η. 2304-2307,1701,1354,1794,1772 et 442; I.ehmkuhl. Theol. moralis, édit., Fribourgen-Brisgau, 1887, t. 1, n. 811-813; t. n, n. 952, 977. 987; Ballerini-I’almieri, Opus theologicum morale. 2' édit., Prato, t. IV, p. 417-418; :. v. p. 580-618; I. vil, p. 250-254; les théologiens moralistes et tes canonistes dans les traités de la foi, de la pénitence et des censures. V. Ohi.et. théologien belge, naquit à Boom, prés d’Anvers, le 12 novembre 1690. Il lit de brillantes humanités au collège des Pères de la congrégation de ■’Oratoire, à Malines. Il vint ensuite à Louvain et y suivit les cours de philosophie, à la « pédagogie du Lys ». Au concours général de 1711, auquel cent-quatre concurrents avaient pris part, il sortit « second de la première ligne », ce qui, en langage ofliciel de l'époque, -eut dire second de toute la série. Il entra alors au * Grand-Collège », pour y commencer l’étude des sciences sacrées. Ordonné prêtre en 1715, il était, deux ans plus tard, envoyé à l’abbaye bénédictine d'Afllighem, avec mission d'initier les religieux de cette maison aux connaissances théologiques. Il n’avait encore aucun -rade académique; mais, le 5 octobre 1733, il fut pro­ clamé licencié en théologie. Certains biographes se sont trompés en rapportant cette promotion à l'année 1720 ; la date que nous indiquons ici ne saurait être mise en doute, attestée qu'elle est par le manuscrit 22183, fol. 2 v., de la Bibliothèque royale de Bruxelles. C'est alors que Dens fut transféré comme professeur au 1. DENS Pierre, DENS 422 séminaire de Malines. Dans ce nouveau milieu, ainsi que dans le précédent, il s’acquitta de son devoir avec autant de succès que de dévouement et d'intelligence, s’appliquant surtout à réunir et à présenter en une forme concise et claire les principes de la morale el les résolutions particulières qui en découlent. En 1729, il échangea le professorat contre la charge de pléban de SaintRombaut, qu'il avait obtenue au concours et avec laquelle il cumula, à partir de 1735, les fonctions d’examinateur synodal et de président du grand sémi­ naire. Il renonça, en 1737, à son ministère de pléban, pour accepter un canonical de l’église métropolitaine; et, la même année, il fut nommé écolàtre de Malines. Le 4 juin 1751, il était appelé, comme chanoine gra­ dué, â l'office de pénitencier, puis, en 1754, promu à la dignité d’archiprétre. Il mourut âgé de près de quatrevingt-cinq ans, le 15 février!775, et il fut inhumé dans la chapelle du séminaire, qui avait été entièrement re­ construite sous sa direction. On y voit encore, sur sa pierre tombale, une brève épitaphe rappelant les nom­ breuses charges qu’il avait remplies successivement ou simultanément. Pierre Dens était un prêtre d’une piété exemplaire, d'une bonhomie et d’une simplicité antiques, d'une grande affabilité, assidu el ardent au travail et cher­ chant â en répandre l’ardeur autour de lui. Sa gravité sans affectation ni morgue, sa science théologique et la droiture de son sens pratique en avaient fait le con­ seiller très écouté de beaucoup de ses confrères dans le sacerdoce et en particulier de beaucoup de curés. Austère pour lui-même, il se distinguait par les lar­ gesses de sa charité. Mais à l’aumône matérielle il ai­ mait joindre celle, plus méritoire, qui s’adresse direc­ tement à l’âme et au cœur. Voilà pourquoi, imitateur du célèbre Gerson, il avait pris l’habitude de réunir chaque dimanche une multitude de pauvres, à qui il expliquait les éléments du catéchisme. C’est par le même principe qu’il s'intéressait spécialement au sort des jeunes filles de la classe populaire : pendant qua­ rante ans, il fut le proviseur et le bienfaiteur géné­ reux d’une école vouée à leur éducation. Ses habi­ tudes de vie et de labeur tranquilles furent momen­ tanément troublées par deux incidents désagréables. En 1758, le gouvernement des Pays-Bas s’avisa de pros­ crire son Supplément à la théologie de Neesen. parce que l’auteur y revendiquait pour les églises le droit d’asile, qui, depuis les attaques de Van Espen. était, prétendait-on, tombé en désuétude. Vers la même date, il fut l’objet d’attaques assez violentes d-· la part d’un franciscain,.lean Tomson, contre lequel il avait défendu et fait prévaloir une coutume alors reçue dans certaines paroisses el motivée par des nécessites administratives :en vertu de cet usage, les confesseurs, au temps de Pâques, devaient demander et inscrire lenoms des pénitents qui s’adressaient à eux. Une autre polémique, avec Maugis, religieux de Saint-Augustin, parait avoir été plus calme. Ici, il s’agissait surtout de savoir si une personne qui reste attachée au péché mortel peut cependant satisfaire à des obligations d’actes surnaturels; Dens le niait. On doit à Pierre Dens, sans parler de publications moins importantes : 1“ Schemata praclica ad usum confessariorum, in-4°, Malines, 1712; 2» Supplementa theologiæ L. Neesen, de virtute religionis, reliquisque virtutibus jusliliæ annexis, in-4°, Malines, 1758; c’est ce volume qui fut prohibé par le gouvernement; 3* Col­ lectio scriptorum gate separatim in lucem edita sum circa quaestionem theologicam an sacerdos vel bene­ ficiarius, recitans horas canonicas in affectu peccau mortalis, satisfaciat prxcepto seu obligationi reci­ tandi horas canonicas, in-4’, Louvain, 1765; les opus­ cules dont il s'agit sont au nombre de quatre; 4’ De sacramento pxntlenlix, in-4», Matines, 1758; ce traité 423 DEX’S — DENYS (SAINT) fut ensuite, avec nne annexe, réimprimée sous le titre : 5’ Supplementi theologiæ Neesen secunda pars, cum prosecutione pacifica animadversionum per Petrum Dens aci responsionem Em. Maugis, in-4», Louvain, 1764; une première édition, séparée, des Animadver­ siones ad quæstionem quodlibeticam P. P. Maugis avait paru antérieurement; 6’ Responsio ad disserta­ tionem et apologiam J. Tomson; attexitur pastorum diœcesis de ea causa testimonium, in-4», Malines, 1759; 7» Theologia ad usum seminariorum et sacræ theologiæ alumnorum, 14 in-8», Louvain, 1777. Ce der­ nier ouvrage est celui qui a surtout fondé la réputation de l'auteur. Il ne fut pourtant publié qu’aprés sa mort, et, à part les traités De virtute religionis et De sacramento pænitentiæ, il n’est pas son œuvre exclu­ sive : la Theologia est partiellement tributaire des pré­ décesseurs, des collègues et des élèves de Dens. Quoi qu’il en soit, elle est restée pendant près d’un siècle le résumé classique pour l’étude de la théologie, dans plusieurs séminaires de Belgique et d’autres pays. Elle a été souvent rééditée, notamment à Liège, en 1786; à Malines, en 1819, 1828 et 1845. L’édition donnée dans cette dernière ville de 1862 à 1864 est la 9e. Tout cela sans tenir compte de réimpressions partielles. Ce succès durable est dû aux mérites caractéristiques du recueil, qui sont principalement la solidité de la doctrine et la clarté de l’exposition. Le plan général est celui de la Somme théologique de saint Thomas; et partout l’on s’est attaché surtout aux questions pra­ tiques, en passant beaucoup plus rapidement sur les parties spéculatives, telles que le De Deo uno, De Deo trino, etc. La théorie morale est antiprobabiliste. L'emploi constant du procédé par demandes et réponses et la façon nette et précise dont les unes et les autres sont formulées n'ont pas peu contribué à la diffusion de ce manuel pour l'enseignement élémentaire de la théologie. A cette liste on a parfois ajouté une Ratio historica de conciliis generalibus, in-8», Anvers, 1748. Mais le volume ainsi dénommé est en réalité l'œuvre d’un autre écrivain, à savoir de Théodore-Emmanuel Dens, comme en témoignent tous les exemplaires qui ont survécu. Vitu auctoris, en tète de diverses éditions, par exemple celle de Malines, 1862; la Dédicace de l'auteur au cardinal d'Alsace, en tète du De virtute religionis ; 1' Approbatio de Foppens pour les deux traités De virtute religionis et De sacramento pænitentiæ ; Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, 1876, t. v ; Goetlials. Lectures relatives à l'histoire des sciences en Belgique, Bruxelles, 1837, t. i. J. Forget. 2. DENS Théodore-Emmanuel, né à Anvers le 25 décembre 1708, suivit les cours de philosophie à l'université de Louvain et, en 1730, fut classé 30’ sur 106 concurrents à la promotion de la faculté des arts. Il étudia ensuite la théologie et prit le grade de licencié, le 2 juin 1740. Cette même année, il fut nommé pro­ fesseur de théologie au séminaire d’Anvers; il remplit cette charge jusqu’au 27 décembre 1754. Devenu alors curé d’Edeghem, petit village à une lieue environ d’An­ vers, il administra cette paroisse jusqu’à sa mort, sur­ venue le 24 février 1799. 11 composa quelques ouvrages à l'usage de ses élèves, tandis qu’il était professeur à Anvers : 1» Introductio ad scientiam theologicam, in-8», Anvers, 1748 ; 2» Brevis condonandi methodus, sive rhetorica ecclesiastica, in-8», Anvers, 1748; 3» Ratio historica potissimum de conciliis generali­ bus, in-8», Anvers, 1748. Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Bel­ gique, t. vi, p. 286 '287; Biographie nationale, Bruxelles, 1876, t. v, col. 601-602. E. Mangenot. pape. 259-268. Successeur de saint Sixte 11, qui mourut martyr le 6 août 258, Denys, 1. DENYS (SAINT), 424 prêtre de Rome, fut élu pnpe le 22 juillet 259. Il siégea du temps de l’empereur Gallien, sous lequel l’Eglise fut en paix. Les textes ne sont pas d’accord sur la durée de son pontificat; mais il semble qu’il vécut jusqu'au 26 ou 27 décembre 268. Duchesne, Liber ponti/iealis, introduction, p. ccxLvin; Jallé-Loewenfeld, Regesta pont, rom., t. i, p. 22. Il est surtout connu pour ses relations épistolaires avec son homonyme, Denys, évêque d'Alexandrie, dans diverses atfaires discipli­ naires ou doctrinales et pour sa lettre consolatoire à 1’r.glise de Césarée en Cappadoce. Son rôle est d’une véritable importance dans le développement du pouvoir pontifical romain, en raison d'un cas d'appel à l'Eglise de Rome au sujet d’une question dedoctrine, en raison aussi de la générosité de l'Eglise de Rome envers les Églises étrangères, en raison enfin du développemen donné à l'Eglise de Rome elle-même. 1» Querelle baptismale. — Parmi les lettres de Denys, évêque d’Alexandrie, à l’Eglise de Rome, plusieurs étaient écrites sous Étienne et Sixte II (257-258) aux membres les plus en vue du presbyterium romain, entre autres à Phiiémon et Denys, pour les amener, dans la querelle baptismale, à des dispositions plus douces que celles du pape Istienne envers les Églises où l’on s'obstinait à ne pas reconnaître le baptême donné par les hérétiques. La quatrième de ses lettres est adressée au seul prêtre Denys, et Eusêbe, qui nous la signale, remarque que son correspondant l’appelle un homme λόγιος τε καί θαυμάσιος. II. E., vu, 7, P. G., t. xx, col. 652. Il est permis de croire qu’il inclina Sixte II et tout le clergé romain à la conciliation. 2» A flaire du sabellianisme. — Denys d’Alexandrie correspondit encore avec son homonyme, après son élévation au pontificat, sur la question sabellienne. Ayant écrit plusieurs lettres aux Églises de la Penta­ pole pour les détourner de cette doctrine Cyrénaïque, qui venait de s'y répandre, il fut dénoncé par l’une d'elles, à son insu, au pape Denys, et accusé de six erreurs. Celui-ci jugea l’allaire importante, convoqua un synode en 262, voir S. Athanase, De sententia Dio­ nysii, 13, P. G., t. xxv, col. 464; De synodis,43, P.G., t. xxvi, col. 749, examina la lettre incriminée, et y dé­ couvrit des impropriétés doctrinales, notamment l'em­ ploi du terme de créature, ποίημα, en parlant du Fils de Dieu, la conception d'une trinitéen trois hypostases tellement distinctes qu’on pouvait y voir trois dieux, enfin une répugnance marquée pour le terme d’ôpooûσιος, consubstantiel. Cf. Duchesne, Histoire ancienne de l'Église, 2* édit., Paris, 1906, p. 486. Puis, en son nom et au nom du concile, il écrivit à toutes les Eglises d'Égypte une lettre circulaire où il condamnait, en gardant un juste milieu, tout à la fois l’unitarisme sabellien et le trithéisme subordination. Sans nommer personne, il réfutait, avec une grande logique, et ceux qui confondaient les trois personnes divines à cause de l'unité de substance appelant indis­ tinctement le Père Fils ou le Fils Père, et ceux qui affirmaient que le Verbe était une créature, qu’il était devenu, qu’il y avait eu un espace de temps où le Père était avant le Fils. Il voulait que l’on conciliât l’unité ou la monarchie divine avec la trinité, que l’on recon­ nût en Dieu le Père tout-puissant, Jésus-Christ, son Fils, et le Saint-Esprit, et spécialement qu'on dit du Fils qu'il est l’auteur de toutes choses dans l'unité de substance avec le Père II insistait même, à en juger par les réponses de Denys d'Alexandrie, sur l’utilité d'employer le terme d’iuooôato; pour désigner plus exactement les rapports du Fils avec le Père. S. Atha­ nase, De decretis Nicæn. synod., 26, P. G., t. xxv. col. 464-465, citant VEpis tola adversus sabellianos, de saint Denys de Rome, P. L., t. v. col. 116. Cf. Denzinger, Enchiridion, 10e édit., n. 48-51. Par une lettre séparée, le pape invita Denys â s’ex- DENYS (SAINT) — DENYS D’ALEXANDRIE (SAINT) 425 pliquei*. Celui-ci envoya une justification en quatre livres intitulés : Jiéfiliation et Apologie, dont saint Atlianase nous a conservé des extraits, et qui dut satisfaire l’orthodoxie romaine. Voir Felloe, The Letters and other remains of Dionysius of Alexandria, Cambridge, 1004. p. 182-198. En résumé, en toute cette affaire, Denys de Rome apparaît comme un homme de gouvernement et de doctrine : il prémunit à jamais les Alexandrins contre l’origénisme qui était à la base des théories de Denys, et les prépare de loin à la lutte contre l'arianisme lorsqu’il naîtra cinquante ans plus tard parmi eux. 3° Lettre « l’Église de Césarée. — Denys écrivit aussi à l’Église de Césarée en Cappadoce, affligée par l'invasion des Perses, il lui envoya des secours en ar­ gent pour le rachat des fidèles, entraînés en captivité par les barbares. Sa lettre était précieusement conser­ vée dans les archives de l’Eglise. au temps de saint Rasile, qui dans sa correspondance avec le pape Damase la rappelle, en appelant son auteur Διονύσιον εκείνον, τον μακαρίτωτατον έπίσζοπον. Epist., I.XX, P. G., t. xxxii, col. 436. Cet acte de charité, succedant aux rapports tendus qui avaient existé peu auparavant entre Firmilien, évêque de Césarée, et les prédécesseurs de Denys, était de nature à resserrer l’union des Églises orientales avec Rome. Cf. Salmon, Infallibility of the Church, p. 375. On trouve encore le nom de Denys de Rome, comme destinataire de la circulaire adressée par les évêques â la suite du dernier concile d’Antioche contre Paul de Samosate : elle arriva peut-être à Rome après sa mort. Eusèbe, II. E., vu, 30, P. G-, t. xx, col. 709; S. Jérôme, De viris, 71. P. L., t. xxm. Eusèbe. U. E., vu, 9, P. G., t. xx, col. 657, mentionne une autre letlre de Denys d’Alexandrie â Denys de Rome, sur Lucien, sans doute le prêtre d'Antioche, dont se réclamait Paul de Samosate; cette lettre ne nous est pas parvenue. 4° Développement de l’Eglise de Home. — Le Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. 1, p. 157, d'après quel­ que document ou quelque tradition, rapporte que De­ nys fit une nouvelle délimitation des églises et cime­ tières, sans doute désorganisés après la persécution de Valérien. Cf. Duchesne, ibid., introduction, p. c. Il signale aussi ses ordinations et ajoute seulement que ce pape fut enseveli au cimetière de Calixte. Routh, Reliquiæ sacræ, 1846. t. m; Mansi, Concit., t. 1, **ol. 1011; Jaffè-Loewenfeld, t. I, p. 22; Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. t, p. 157; Harnack, Geschichte der altchristlichen Liueralur, 1893, 1.1, p. 659; Langea, Geschichte der rômischen Kirche, Bonn, 1881, p. 353; Duchesne, Histoire ancienne de l’Église, Paris, 1906, t. 1, p. 486; Ul. Chevalier, Répertoire. Biubibliographie, 2' édit., 1.1, col. 1175. Voir l'article suivant. 2. DENYS A. Clerval. D'ALEXANDRIE (SAINT) naquit dans la ville de ce nom probablement avant l'an 200, de parents païens. Amené au christianisme par de sérieuses études, il suivit les leçons d'Origène. En 231 ou 232, il succéda à Héraclas dans la direction de l'école catéchétique, et seize ans plus tard, sans cesser, semble-t-il, son enseignement à l'école, dans la chaire • piscopale. La suite de sa vie fut un enchaînement de combats et de soulïrances. Il put se soustraire par la fuite à la persécution de Dèce (250-251), mais durant celle de de Valérien (257-260) il se vit reléguer d'abord a Cèphro en Libye, puis en un endroit « encore plus rude et libyen », dit Eusèbe. au pays de Colluthion dans fi Maréotide. De retour à Alexandrie en mars 262, il y trouva la guerre civile, la peste et la famine. Il mourut ;-ndant le premier synode d’Antioche contre Paul de Samosate (261-265), où ses infirmités ne lui avaient pas pe> mis de se rendre. Le surnom de Grand, donné â saint Denys, vient d'Alexandrie, et peut-être lui fut-il attribué par ses 426 contemporains. En tout cas, il est déjà employé par saint Pierre d'Alexandrie, dans un fragment conservé de sa Myslagogie, P. G., t. xvm. Ce titre a été consa­ cré par Eusèbe, H. E., 1. VII, préface, P. G., t. xx. col. 657. Bien qu’il fût l'homme d’action plus que de doctrine, saint Athanase le qualifie de καθολικής ’Εκ­ κλησίας διδάσκαλος. Epist. de sentent. Dionys., c. vt, P. G., t. xxv, col. 487. Saint Basile l’appelle κανονικόν, attestant ainsi son autorité et l'orthodoxie de sa foi. Epist., L II, epist. clxxxvhi, P. G., t. xxxn, col. 664. Il intervint énergiquement et avec succès dans les ques­ tions qui s’agitaient alors dans l’Eglise, aussi décidé contre l’erreur que doux et prévenant pour les errants. Il ne publia guère que des écrits de circonstance, en vue d'un besoin pratique, dans un style alerte et vivant, non exempts d'obscurités dogmatiques, mais toujours animés du zèle le plus pur. Nous n'en possédons mal­ heureusement que des fragments, la plupart sauvés par Eusèbe, recueillis trop incomplètement par Aligne, P. G., t. x, col. 1233-1344,1576-1602. Cf. Pilra, Analecta sacra, t. lit, p. 596-598; t. n, p. χχχνι-χχχνιι ; frag­ ments syriaques et arméniens, t. lv, p. 169-182. 413422; cf. l’rol., p. xxm-xxv. M. Feltoe a recueilli d'une façon plus complète les fragments des œuvres de saint Denys, Διονύσιου λείψανα. The Leiters and other remains of Dionysius of Alexandria, Cambridge, 1904. Il les a groupés en six catégories:.'!0 les lettres, parmi lesquelles il faut noter les cinq épitres baptismales; 2° Περί επαγγελιών; 3° Περί φύσεως; 4° la controverse avec Denys de Rome; 5° les fragments exégéliques; 6° des fragments divers. Il a utilisé des fragments pu­ bliés par Roll, dans Texte und Dnlersuchungen, 1900. t. xx, et par Sickenberger, ibid., 1902, t. xxn, fasc. 4. p. 62, 78-79, 82, 85, 86. 98. La liste des ouvrages de saint Denys a été donnée par saint Jérôme, De viris, 69, P. L., t. xxm, col. 677-681. Il faut signaler la lettre â saint De­ nys de Rome, Περί Λουκιανού, Γέπιστολη διακονική ô:’ 'Ιππολύτου, l'épître τοίς καίι’ Αίγυπτον περί μετάνοια.-, l'épître à Conon, l'épître έπισΟεοτικη, la lettre â Origène, περί μαρτυρίου, etc. On ne connaît aussi que le titre du Livre sur les tentations, ό περί πειρασμών λόγος. Eu­ sèbe, op. cit-, I. Vil, c. xxvi, 2, P. G., t. xx, col. 705. Les livres sur la nature, oi περί φύσεως λόγοι, Eusèbe, toc. cit., et Præp. ev., 1. XIV, c. xxm-xxvii, P. G., t. xxi, col. 1272-1289, probablement antérieurs à l'épis­ copat de Denys, étaient une solide réfutation du ma­ térialisme épicurien. D’un commentaire sur les pre­ miers chapitres de l’Ecclésiaste, i, 1-ni, 11, Eusebe, II. E., I. VII, c. xxvi, 3, col. 705, qui semble de la même époque, une chaîne donne des fragments consi­ dérables, certainement authentiques dans l'ensemble. Les Deux livres sur les promesses, περί επαγγελιών δύο συγγράμματα, Eusèbe, op. cit., 1. VII, c. xxiv-xv. col. 692-704, écrits vers 253-257, étaient dirigés contre Népos, un évêque de la région d'Arsinoë. et sa Re­ futation des allégorisles. Voir Népos. Dans le L I»*. Denys combattait les rêveries millénaristes de N ;p il traitait, dans le 1. IIe, de l’autorité de l’Apocalvpse. composée par « un saint, inspiré de Dieu », nommé Jean, non toutefois parsaintJean l'évangéliste. Voir 1.1, col. 1469. L'adhésion de plusieurs évêques de Libye à l'hérésie de Sabellius fut l’occasion du concile d'Alexan­ drie de 26I et de la lettre à Ammonius et Euphranor; mais pendant qu’il ne songeait qu’à fuir l’écueil du modalisme, Denys faillit tomber sur celui du subordinatianisme; pour exprimer avec toute la netteté possible la distinction personnelle du Père et du Fils, il emploie des termes et des comparaisons qui impliquent une distinction substantielle. Accusé de six erreurs aupr· s du pape saint Denys, invité par le concile romain de 262 à se justifier, il répondit d'abord par une letlre. S. Alhanase, Epist. de sentent. Dionysii, 4. P. G., t. xxv, col. 485, et ensuite plus explicitement par une Réfuta- 427 DENYS D’ALEXANDRIE (SAINT) — DENYS DE CONSTANTINOPLE tion et Apologie, Ελεγχος και απολογία en 4 livres, S. Athanase,op. cil., 43. col. 500; Eusèbe, op. cit-, 1. Vil, c. xxiv, l,col. 704; De synodis Arimini in Italia et Seleuciæ in Isauria celebratis, 43, P. G., t. xxvi, coi. 769, qui contenait des déclarations absolument or­ thodoxes au sujet de la Trinité. Saint Basile a connu la dénonciation de saint Denys d’Alexandrie à saint Denys de Rome. Il mentionne l'apologie de l’évêque accusé et rend justice à sa foi au sujet de la trinité. Il précise exactement l’erreur de Denys, mais il l’expli­ que et partage l’opinion indulgente de saint Denys de Rome et de saint Athanase. De Spiritu Sancto, Ί1, P. G., t. xxxii, col. 201 ; Epist., ix, ibid., col. 269. Il a donc connu toute l’afi’aire et l’a jugée en théologien compétent. Denys écrivit une série de lettres relatives au schisme novatien et à la question des lapsi. 11 exhor­ tait Novation et ses adhérents à se soumettre au pape légitime et recommandait à l’égard des tombés toute l'indulgence possible; particulièrement belle est la lettre à l’antipape lui-méme. Eusèbe, op. cil., 1. VI, c. xlv, col. 634. Dans le dill’érend sur la validité du baptême des hérétiques, Denys travailla surtout à porter les uns et les autres à la paix. Eusèbe, op. cit., 1. VII, c. iv-ix, col. 641-657. L’an 264 ou 265, le vieil évêque écrivit à l’Église d’Antioche contre la doctrine de Paul de Samosate. Ibid., c. xxvn, 2, col. 705. La lettre à l’hérétique lui-même qu’on trouve dans Mansi, Concil-, t. i, col. 1039-1088, est une supercherie de plus des apollinarisles. Eusèbe a extrait des lettres pascales de saint Denys quelques données historiques, H. E., 1. VII, c. xx-xxii, col. 681-692; la lettre à Domitius et Didyme pour la Pâque de 251 contenait un canon pascal de huit années et décidait que la fête devait toujours se célé­ brer après l’équinoxe du printemps. Ibid.Une des let­ tres à Basilide, évêque de la Pentapole, Eusèbe, 1. VII, c. xxxi, 3, col. 705, doit sa conservation intégrale à cette circonstance qu’elle a été mise par les Grecs au nombre des Épitres canoniques. Routh, Beliq. sacræ, 2e édit., t. ni, p. 219-250; Pitra, Juris eccl. Grtec. hist. et monum., t. i, p. 541-545, cf. p. 548 sq. La plupart des traités de saint Denys ont été écrits sous forme de lettres. Eusèbe, II. E., L VII, c. xxvi, P. G., t. xx, col. 704-705. Le Περί σακάτου, comme le ΙΙερ'ϊ γυμνασίου, le ΙΙερί φύσεως et le Περί πειρασμών, dédié â Euphranos, étaient des lettres. Saint Denys a sur l’inspiration de I’Êcriture les mêmes idées qu’Origène. 11 attribue formellement l’Épitre aux Hébreux à saint Paul, et sur ce point, il va plus loin qu’Origène. Cf. Eusèbe, 1. VI, c. xxv, col. 584 (pour Origène), et 1. VI, c. xi.i, col. 605, où saint Denys cite Heb., x. 34, avec cette introduction : ϋαυλος έμαρτύρησε. Il est aussi témoin de la foi de l’Église au sujet de la présence réelle du corps et du sang de JésusChrist dans l’eucharistie : τού σώματος και τού αίματος τον Κυρίου ήμων ΊτσοΟ Χρισ-où μετασχόντα. Eusèbe, 1. VII, c. ιχ, col. 656. Il nous apprend aussi qu’à Alexan­ drie la sainte eucharistie était conservée pour les ma­ lades : βραχύ τής ευχαριστίας έπέδωκεν τω παιδαρίω. Eusèbe, I. VI, c. xliv, col. 632. Bardenhewer, Les Pères de l’Église, trad. Godet et Verschaffel, t. i, p. 283-288; Dittrich. Dionysius der Grosse von Alexan­ drian, in-8·, Fribourg, 1867; Harnack, Geschichte der altchristl. Litteratur, t. i, p. 409-427 ; Fœrster, De doctrina et sententiis Dionysii Magni Alexandrini, Berlin, 1865; Roch. Dionysius der Grosse über die Natur, Leipzig, 1882; Dictionary of Christian Biography, arL Dionysios of Alexandria ; Benson, Cyprian, 1897, passim; Feltoe, The Letters and other remains of Dio­ nysius of Alexandria, Cambridge. 1904; Hurter, Nomencla­ tor, 3* édit., t. I. col. 82-86: Chevalier, Répertoire. Bio-biblio­ graphie, 2· édit-, t. I, col. 1168-1169. C. Verschaffel. 3. DENYS DE CORINTHE (SAINT) était évêque de cette ville au temps du pape saint Soter (vers 166174). Voir SoiER. H aiait une telle réputation que les 428 Églises les plus lointainesaimaient à le consulter. Eusèbe connaissait de lui sept épitres e catholiques », c’est-àdire adressées à des communautés diverses, et une lettre particulière. De la vu* épître catholique, lettre de remerciement et réponse à la communauté de Rome, l'historien de l’Eglise nous a laissé de précieux extraits. H. E., I. IV, c. xxiii, 10-12, P. G., t. xx, col. 383. Il y célèbre la charité de l’Église de Rome envers celle de Corinthe, col. 387. L’épitre aux r.phésiens était di­ rigée contre le gnosticisme de Marcion. Ibid., 1. IV,. c. xxiii, 4, ibid,, col. 381. Routh, Reliquiæ sacræ, 2· édit., t. i, p. 175-261 : Bardenhewer. Les Pères de l’Église, trad. Godet et VerschalTel. t. i. p. 242. Cf. Ut. Chevalier, Répertoire. Biobibliographie, 2· édit., t. 1. col. 1174. C. Verschaffel. métropolitain de cette ville, mérite une mention dans ce dictionnaire pour le recueil d’homélies qu’il publia à Venise, en 1777, sous la surveillance de Spyridion Papadopoulos. En voici le titre : Όμιλίαι διάφοροι φιλοπονηβείσαι, ούτως ώς όρώνται ώδε κείμεναι, σύντομοι αϊ πλείους, καί ευσύνοπτοι, χάριν τών άπλουστέρων, in-4», Venise, 1777. Elles sont divisées matériellement en deux parties, la première consacrée aux principales fêtes, la seconde au propre du temps; mais la division n’est qu’apparente. Ici comme là, ce sont de simples exhortations aux vertus chrétiennes, rédigées sobrement et prononcées par Denys au cours de ses visites pastorales. C. Sathas, qui les signale dans sa Νεοελληνική φιλολογία, p. 610, assure qu’elles ont été imprimées en 1775 et en 1778; ces deux dates, comme tant d'autres fournies par ce peu scrupu­ leux écrivain, sont absolument fausses. L. Petit. 5. DENYS IV DE CONSTANTINOPLE, pa­ triarche, auteur d’une célèbre profession de foi contre les erreurs calvinistes : c’est à ce titre qu'il figure ici, à l’exclusion des autres patriarches de même nom. Originaire de Constantinople, Denys Mouslim ou le gouverneur était simple employé du patriarcat œcu­ ménique et étranger même à la cléricature, quand la faveur de Denys III, son protecteur, l’éleva sans tran­ sition aucune à la métropole de Larissa (9 août 1662), que Denys III venait précisément de quitter pour le trône patriarcal. A la chute de Parthenius IV, le nou­ veau métropolitain devint patriarche lui-méme au mois d’octobre 1671. Renversé le 14 août 1673, il réussit à remonter sur la chaire de Pholius le 24 octobre 1676; il s’y maintint jusqu’au 2 août 1679. Trois fois encore il revint et trois fois il dut se retirer devant l’opposition de la clique phanariote : 31 août 1683-10 mars 1683. 7 avril 1686-17 octobre 1687, fin 1693 pour un court pontificat de sept mois. Retiré en Valachie, il mourut à Bucarest le 23 septembre 1696 et fut inhumé au monas­ tère de Radoulvoda. — C’est au mois de janvier 1672, lors de son premier patriarcat, que Denys, d’accord avec les patriarches démissionnaires et les membres du sy­ node, donna sa fameuse réponse sur les erreurs calvi­ nistes. Elle traite, après un court préambule, du nombre des sacrements et de leur nature, en particulier de la sainte eucharistie et de la présence réelle, du baptême des enfants, du sacerdoceet de sa nécessité, du mariage et du célibat des prêtres, de l’Église orthodoxe orien­ tale, du culte des saints et de la vénération des images, du jeûne, et. pour finir, des Livres saints et de leur nombre. Éditée pour la première fois par le bénédictin Michel Foucqueret à la suite du synode de Jérusalem, in-8». Paris, 1676 et 1678, cette déclaration dogmatique fut insérée par Ilardouin, avec quelques amendements dans la traduction latine, au t. XI de sa collection des conciles, p. 273 sq., d’où elle passa dans le Supplément de Mansi, Conciliorum collectio, 1. x.xxiv b, col. 17771790 t. XXXVH, col. 453-464. On la trouve encore dans le 4. DENYS d’Andrinople, 429 DENYS DE CONSTANTINOPLE recueil de Kimmel-Weissenborn, Appendix librorum symbolicorum Ecclesiæ orientalis, léna. 1850, p. 214227; dans la Vérité ecclésiastique de Constantinople. 1881, t. t, p. 88-91, et dans 1. E. Mesoloras, Συμβολική τής ορθοδόξου άνατολιζής έζχλησίας, t. I, supplément, Athènes, 1893. p. 139-146. L. Petit. G. DENYS DE GÊNES, TASSORELLI, nous dit lui-même qu’il naquit le 18 mai 1636 et qu’il entra au noviciat des capucins le 18 mai 1651. Il consacra le temps que lui laissaient libre les divers devoirs de la vie religieuse et les fonctions de supérieur de plusieurs couvents à recueillir les éléments de la Bibliotheca scriptorum ordinis minorum .S’. Francisai capuccinorum, in-40, Gènes, 1680; in-fol., ibid., 1691. Cet ou­ vrage fut réédité et continué par Bernard de Bologne, in-fol., Venise, 1747. Le P. Denys mourut à Gènes en 1695, laissant dans ses manuscrits la traduction de plu­ sieurs ouvrages du P. Yves de Paris. Augustinus Oldoinus, S. J., Athenæum Ligusticum, Pérouse, 1680, p. t53 ; Denys de Gènes et Bernard de Bologne, tilbliotheca scriptor, capuccinorum; Giornale dei letteruti, 1692, p. 171. P. Édouaru d’Alençon. 7. DENYS L’ARÉOPAGITE (LE PSÉUDO-). - I. Écrits aréopagitiques ou Corpus dionysiacum. II. Auteur. III. Synthèse théologique. IV. Influence. I. Écrits aréopagitiques, or Corpus Dionysiacum. — Denys l’Aréopagite est ce membre de l’Aréopage que saint Paul convertit, Act., xtv, 34, et choisit pour le premier évêque d’Athènes. Eusèbe, //. E., iv, 23, 4, P. G., t. xx, col. 568. A cela près, il n’y a sur lui qu’erreurs ou simples conjectures. — 11 nous est resté, sous le nom de saint Denys l’Aréopagite, un groupe de livres et de lettres, ou le caractère tout à fait à part du style et du ton, aussi bien que l’harmo­ nie constante des grandes vues philosophiques et théo­ logiques, dénotent, au moins dans l’ensemble, l’unité de la composition avec le génie de l’auteur. Groupe original, sorte de sphinx aux énigmes incessantes non encore totalement déchiffrées, et qui ne laisse pas d’être au centre de la mystique chrétienne, ou plutôt d’en être le centre incontesté. On y aperçoit au pre­ mier rang quatre livres assez étendus, tous dédiés par l’auteur, sans que la dédicace actuelle soit de sa main, à Timothée, « son collègue dans le sacerdoce, τώ συμντρεσβυτέρω. » Us sont intitulés ; 1° De la hiérarchie céleste, P. G., t. ni, col. 119-369 ; 2° De la hiérarchie ecclésiastique, ibid., col. 370-584 ; 3° Des noms divins, ibid., col. 585-996 ; 4° Théologie mystique, ibid., col. 997-1948. Indépendamment de ces quatre livres, notre auteur, à prendre ses assertions au pied de la lettre, aurait écrit ou projeté d’écrire sept autres ouvrages : les Esquisses théologiques, θεολογικαί ύποτυπώσεις, les Hymnes divines, la Théologie symbo­ lique, le traité De l'âme humaine, Περί ψυνής, celui Des choses intelligibles et des choses sensibles, Περί νοητών και αισθητών, celui De la hiérarchie de TAncien Testament, celui enfin Du juste jugement de Dieu, Ιίερ’ι δικαίου καί θείου διζαιωτηρίου. De telle sorte qu’en somme l’écrivain aurait conçu, sinon peut-être entiè­ rement exécuté, le plan d’une vaste et vivante synthèse théologique. Ilipler, Dionysius der Areopagite, RatisLonne, 1861, p. 75 sq.; Kirchenlexikon, 2° édit., t. ni, col. 1793. Mais, outre que les données de notre auteur sur ses productions littéraires sonten général obscures, contradictoires, point à leurs places naturelles, sa sin­ cérité même ne saurait inspirer une confiance absolue; il n’est, dans l’histoire de la littérature grecque, ni le premier ni le seul qui se soit permis des vanteries et des supercheries. En tout cas, de ces sept derniers ou­ vrages on n’a pas encore découvert la moindre trace. On ne trouve dans la version syriaque de Sergius de Resaina (γ 536), que les livres et les lettres qui nous DENYS L'ARÉOPAGITE 430 sont parvenus en grec. C’est là tout ce qu’ont égale­ ment connu l’admirateur enthousiaste des écrits aréo­ pagitiques, saint Maxime le Confesseur (·}· 662), et le bibliothécaire Anastase, au ix° siècle. Il appert donc aujourd'hui que les titres de ces sept derniers ouvrages sont de pures fictions, et que les ouvrages n’ont jamais paru. Avec le Corpus dtonysiacum que nous possédons, nous en avons l’auteur tout entier. Stiglmayr, S. J., Zeitschrift filr katholische Théologie, 1891, p. 257 sq.; H. Koch. Theol. Quartalschrift, 1895, t. lxxxvii, p. 362-371 ; Bômische Quartalschrift, 1898, t. xn, p. 364-367. Le Corpus dionysiacum comprend aussi dix lettres, la plupart très courtes, P. G., t. m, col. 1065-1120; au­ tant d’opuscules mystiques, qui se rattachent étroite­ ment, idées et style, aux quatre livres ci-dessus, et dont les destinataires appartiennent ou sont censés appartenir aux divers degrés de la hiérarchie sacrée. Ces dix lettres sont écrites, les quatre premières au « thérapeute » ou moine Caius, la cinquième au « li­ turge » ou diacre Dorothée, la sixième au prêtre Sosipater, la septième à l'évêque ou « hiérarque » Polycarpe, la huitième au moine Démophile, la neuvième à 1’ « hiérarque «Titus, la dixième à « Jean le théologien, pendant son exil à Patmos. » Trois autres lettres, dont le texte original grec est perdu, sont apocryphes, c’est-à-dire de provenance étrangère : la lettre au phi­ losophe Apollophane, dont il ne nous est resté que le texte latin, P. G., t. ni, col. 1119-1122; Harnack, Geschichte der altchrisll. l.illeralur, t. t b, p. 781; la lettre à Timothée, sur la mort de saint Pierre et de saint Paul, publiée par l’abbé Martin dans les versions syriaque, arménienne et latine, Analecta sacra du cardinal Pitra, t. iv, p. 241-254, 261-276; la lettre en arménien à Titus, touchant l’assomption de la sainte Vierge. Vetter, Theol. Quartalschrift, 1887, t. i.xix, p. 133-138. M. Kugener a édité, traduit et an­ noté Un traité astronomique et météorologique sy­ riaque attribué à Denys l’Aréopagite, dans les Actes du xvi° congrès des orientalistes, Paris, 1907, t. n. Ce traité, conservé dans le manuscrit de Londres, addi­ tionnel 7192, qui est probablement du vu· siècle, con­ tient une partie d’un mélange de philosophie et de cos­ mologie, constilué par Aristote. La traduction syriaque a vraisemblablement été faite à Édesse au vi° siècle. IL Auteur. — Quand, pour la première fois, le Corpus dionysiacum fut produit, vers 532, à Constan­ tinople même, dans un colloque des catholiques et des sévériensou monophysites modérés, Hypatiusd’Éphèse, le porte-parole des catholiques, récusa comme apocry­ phes les prétendus ouvrages du sénateur athénien. Mansi, Concil., t. vu, col. 821. Mais ces ouvrages ré­ pondaient aux besoins et aux préoccupations des es­ prits; ils se répandirent sans peine, obtinrent vite une popularité prodigieuse, et gardèrent le nom de l’illustre chrétien auquel ils avaient été d'abord attri­ bués. Personne avant le xvt° siècle, sauf peut-être Photius, Stiglmayr, S. J., Hist. Jahrbuch, 1898, t. xtx. p. 91-94, ne s’est avisé d’en dénier la paternité à saint Denys l’Aréopagite. L’auteur, en prenant ce nom, Epist., vit, 3, P. G., t. ni, col. 1081, ne s’était-il pas donné lui-même pour le célèbre disciple de saini Paul, De nominibus dit·., il. Il; ni, 2, P. G., t. lit, col. 681682; pour le témoin oculaire tant de l’éclipse survenue à la mort du Sauveur, Epist., vu, 2. P. G., t. lit, col. 1081, que de la mort de la sainte Vierge, τοΰ ζωαρχίζου καί θεοδόχου σώματος, De nominibus div., in, 2, P. G., t. in, col. 682; pour un compagnon et un ami des apôtres et de leurs disciples immédiats? Epist., i-v, x. Partout, sans hésiter, on reconnut dans l’Aréopagite l’auteur du Corpus dionysiacum, et dans ce Corpus dionysiacum l’une des plus anciennes pro­ ductions de l'àge apostolique. 431 DENYS L’ARÉOPAGITE (LE PSEUDO-) Mais, au xvi« et au xvne siècle, la critique d'un Laurent Valla, d’un Érasme, d’un Sirmond, d’un Tillemont, d’un Le Nourry et de bien d’autres dissipera celle longue illusion, en faisant revivre la protestation d’Hypatius. Ce n’est pas qu’il n'y ait eu jusqu'à la fin du XIXe siècle, en France et ailleurs, des tentatives, non pas toutes inspirées par le vrai intérêt de la science, pour étayer l’opinion traditionnelle et rendre à l’Aréopagite ses prétendus droits. L'abbé Darboy, en tête de sa traduction des Œuvres de saint Denys l’Aréopagite, Paris, 1845; l’abbé Freppel, Cours d’éloquence sacrée, 1860-1861, 5e leçon; Kanakis, Dionysius der Areopagite, Leipzig, 1881; Baltenweck, .Revue catholique d'Alsace, nouvelle série, 1883, t. n, p. 487-501, 593604, 658-667, 705-726; Moriceau, Vie de saint Denys l’Aréopagite, Laval, 1883; Schneider, Areopagilica, Ralisbonne, 1884; Vidieu, Saint Denys l’Aréopagite, Paris, 1889; John Parker, Are the writings of Diony­ sius the Areopagite genuine? 1897, s’y sont employés tour à tour avec des talents inégaux et un égal insuc­ cès. La supposilion est visible; livres et lettres ne peu­ vent dater du Ie1'siècle de Père chrétienne; on y men­ tionne des faits, des usages postérieurs à cette époque; on y rencontre à chaque pas des idées et des formes de langage dont l’Aréopagite ne pouvait avoir le moindre soupçon. La question de l'authenticité du Corpus diony­ siacum est bien définitivement tranchée dans le sens de la négative. De Smedt, S. J., Reine des questions histo­ riques, avril 1896, p. 610; II. Koch, Hist. Jahrb., 1898, t. xn, p. 361 sq. Est-ce à dire que notre auteur a voulu prendre un masque et abuser de la crédulité publique? M. Hipler, op. cit., ne l'a pas pensé; et jaloux de sauvegarder l’entière sincérité d’un docteur justement fameux, sans remarquer assez peut-être la différence des temps en matière de propriété littéraire, ni l’équivalence foncière du pseudonyme d’autrefois et de l’anonyme d’à présent, il a rallié nombre de partisans à son opinion. Entre autres, Ed. Bœhmer, Damaris, 1864, p. 99 sq.; Nirschl, Palrologie, t. n. p. 134 sq.; Alzog, Patrologie, trad, franç., 1877, p. 595; Draeseke, Gesch. palristische Untersuchungen, 1889, p. 25 sq. ; Jahn, Dionysiaca, 1889; Asmus, Zeitschrift für wissenchaftl. Théologie, 1890, p. 361 sq., etc. Ils conviennent tous, nuances de détails à part, que notre auteur, qui vivait, d’après eux, vers la lin du IVe siècle, ne cherchait pas à se faire passer pour un contemporain des hommes et des faits aposto­ liques; qu'il s’appelait véritablement Denys, et que la dénomination d’Aréopagite était pour lui un surnom, analogue à ceux que les membres de l’Ecole du palais et Charlemagne lui-même puiseront dans la littérature sacrée ou profane; qu’on peut identifier ce Denys, soit avec l’abbé Denys de Rhincoclure en Égypte, Sozomène, H. E., vi, 31, P. G., t. lxvii, col. 1389; Ed. Bœhmer, loc. cil. ,· Nolte, Theol. Quartalschrift,Î868, p. 449 sq., soit avec l'évêque d’Alexandrie, Denys le Grand, Skworzow, Patrologische Unlersuch., 1875, p. 98 sq.; qu’en tout cas, les noms propres du Coipus dionysiacum désignent, sous des noms de guerre ou de cloître, des personnages de l’Église d’Égypte, pendant la seconde moitié du iv· siècle, par exemple, saint Athanase en exil, Pierre, patriarche d’Alexandrie, Timothée, son frère et futur successeur, etc.; qu’eniin, si l’opinion s’est égarée, la faute en est toute aux interpolations, altérations, mutilations, qui, dans le Ve ou VIe siècle, ont défigure le texte primitif. Cette thèse ingénieuse n’a pourtant pas prévalu. Funk, Lit. Rundschau, 1883, col. 711 sq. ; Theol. Quartalschrift, 1890, t. lxxii, p.310sq. ; 1891, t. lxxiii, p. 495; 1894, t. lxxvi, p.172sq., l’a combattue avec une grande vigueur, tandis que M. Har­ nack, Lehrbuch der Dogmengeschichte, 3e édit., t. n, p. 423. note 3, à demi gagné, mais non convaincu, de­ mandait, pour prononcer, un supplément d’informations. 432 La thèse de M. Hipler a reçu enfin le coup de grâce des travaux parallèles du P. Stiglmayr, Dos Auj kommen der Pseudo-Dionysischen Schriften..., Feldkirch, I895. dans Byzanlinische Zeitschrift, 1898, t. vu, p. 91-110; 1899, t. VIH, p. 263-301, et de ,M. Koch, Theol. Quartal­ schrift, 1895, t.Lxxvn, p, 371-420; 1896, t. lxxviii, p. 676679; Rômische Quartalschrift, 1898, t. xn, p. 361 sq.; Theol. Quartalschrift, 1904, t. lxxxvi, p. 378-379. Les deux savants critiques ont relevé pas à pas tout ce qu’il y a, dans l'exégèse et l’argumentation de M. Hipler. d'arbitraire, de conjectural, de paradoxal, et mis ainsi en pleine lumière le caractère pseudépigraphique du Corpus dionysiacum. Le R. P. de Smedt, loc. cil., 1er avril 1896. p. 612, admet sans réserve leur commune conclusion. M. Hipler et M. Draeseke ont eux-mêmes rendu les armes. Selon l’exemple des néo-platouiciens, qui, pour leurs hymnes théurgiques, empruntaient le nom d’Orphée, l’auteur des écrits aréopagi tiques a essayé de se donner comme contemporain des apôtres et de s'abriter sous le nom de l'une des plus glorieuses con­ quêtes du christianisme naissant. On a bien le droit de l'appeler le pseudo-Denys, le pseudo-Aréopagite. M. Hipler, pour le besoin de sa cause, avait reculé jusque vers la lin du IVe siècle la date du Corpus dio­ nysiacum. Mais les critères tant externes qu'internes la ramènent entre les dernières années du ve siècle et le commencement du vi·. Les premières citations qu’on en trouve, sont faites par le monophysite Sévère, patriarche d’Antioche, dans un concile de Tyr qui ne peut être postérieur à l’an 513, et par André, archevêque de Césarée en Cappadoce, dans son Commentaire sur l’Apocalypse, P. G., t. Cvi, col. 215-458, écrit proba­ blement de 515 à 520. Diekamp. Histor. Jahrbuch, 1897, t. xvm, p. 1-36, 602 sq. Sévère d’Antioche cite, d’ailleurs, les Noms divins dans son traité contre Ju­ lien d'Halicarnasse, ainsi que Pierre de Callinique (j- 591) dans son traité contre Damien. P. Martin, Les Aréopagitiques, dans De l’origine du Pentaleuque (lithog.), Paris, 1886-1887, t. 1, p. 631-633. D'autre part, il est maintenant hors de conteste que le pseudo-Denys se rattache étroitement à Provins, le dernier chef de l’école néo-platonicienne, 411-485; qu’entre tous les néo-platoniciens, Proclus est son maître et son guide; que souvent il le copie mot à mot, et qu'il nous a conservé notamment, De nominibus div., iv, 18-34, un extrait du livre de Proclus Sur l’existence du mal, dont il ne nous reste qu’une traduction latine de basse époque. Stiglmayr, S. J., Hist. Jahrb., 1895, p. 253 sq.; H. Koch, Theol. Quartalschrift, 1895, t. i.xxvh, p. 414; Rômische Quartalschrift, 1898, t. xn, p. 3(48 sq.; Pseudo-Dionysius Areopagita in seinen Beziehungen zum Neuplatonismus und Mysterienwesen, Mayence, 1900. Le pseudo-Denys connaît en outre la coutume, introduite vers 476 à Antioche par le patriarche monophysile Pierre le Foulon, de chanter le Credo» la messe, et VUenolicon de l'empereur Zénon en 482. Le désir de paix et de concorde qui anime le Corpus dionysiacum et qui semble trahir un partisan modéré du formu­ laire impérial, l'attention de notre auteur à ne point se servir de termes qui puissent choquer ou les monophysites ou les catholiques, et à garder au contraire la neutralité dans sa christologie, tout parait rapprocher son œuvre de la fin du v« siècle. Il est très probable qu'elle a paru en Syrie, non point en Égypte; la Syrie était alors la Terre promise des supercheries littéraires. Malgré toutes les recherches et tous les essais d'identification, le véritable nom du pseudo-Denys est encore ignoré; peut-être qu'un manus­ crit syriaque nous le livrera quelque jour. Il est à croire que notre auteur, né dans le paganisme, De hier, ecci., ix, 3, et élevé dans l’école néo-platonicienne, entra dans le cloître, et de moine devint évêque. On le peut conclure de la très haute idée qu'il se fait des préroga­ 433 DENYS L’ARÉOPAGITE (LE PSEUDO-) 43 ί du néo-platonisme. L'idée toujours présente de l’unité tives de l’épiscopat et de la fermeté qu'il déploie, tout épris qu’il est de la sainteté de la vie monastique, pour absolue, principe et (in des choses, du multiple qui en sort et y retourne; la théorie des trois voies, purga­ réprimer les prétentions des moines à l’encontre du tive, illuminative, unitive, déjà en germe dans Platon, clergé séculier. III. Synthèse tiiéologiqve. — Les écrits du Corpus et remaniée tour à tour par Philon, Piotin, Jamblique et Proclus; la doctrine de l’extase qui procure aux dionysiacuni correspondaient à une tentative très active âmes parfaites dès ce monde la vision intuitive, mais et très importante, au Ve et au VIe siècle, dans l’état de la société; ils avaient pour objet cette conciliation, cet non compréhensive, de la divinité; l’élaboration parti­ amalgame des dogmes chrétiens et des idées néo-plato­ culière de la théorie de la déification humaine; tous ces traits attestent un retour complaisant du pseudoniciennes qui formaient le problème intellectuel du Denys sur son éducation première et répandent sur sa temps. Non pas que la synthèse théologique du pseudoDenysallât à reproduire les doctrines néo-platoniciennes théologie mystique une nuance de néo-platonisme épuré. et à les infuser dans le christianisme; elle allait à chris­ IL Koch, Theol. Quarlalschrift, 1898, t. lxxx, p. 397tianiser, à baptiser, autant du moins qu'il se pouvait, 420; 1904, t. lxxxvi, p. 395 sq. l'idéalisme et le mysticisme néo-platoniciens. L’auteur, Le pseudo-Denys ne sacrifie pourtant pas aux théo­ Epist., vu, 2, nous explique son dessein, qui est de rui­ ries transcendentales du néo-platonisme alexandrin les ner les entreprises du néo-platonisme alexandrin con­ articles précis de la foi chrétienne; il ne s'aventure pas tre la foi chrétienne, en les mettant face à face et en hors du terrain de la tradition que sa vaste lecture lui s’ell’orçantde faire ressortir,avec leurs pointsde contact, a rendu familier; et, théodicée ou christologie, son or­ la supériorité du christianisme. thodoxie au fond n’a pas subi d’accroc. Les traces de Le style du pseudo-Denys — style extraordinaire, au panthéisme qu’on a relevées dans ses œuvres, ne sont jugement de Bossuet, Instruction sur les états d’orai­ que des trompe-l’œil, et les textes mêmes protestent son, 1. Ier, a. 2 — n’est ni simple ni clair; la prolixité, contre les injustes accusations d'apollinarisme, de mo­ l'enflure, l'affectation le déparent, et de propos délibéré nophysisme, de monothélisme. Bern, de Rubeis, Diss. il voile la pensée plus qu’il ne l'illumine. Aux anciens de fide auctoris operum guæ vulgo Areopagilica di­ termes usuels d’évêque, de prêtre, de diacre, de moine, cuntur, P. G., t. iv, col. 1025-1079. Mais il faut regretter l'écrivain substitue les dénominations d'hiérarque, de que le pseudo-Denys, sous l’influence d'une opinion ίερεΰς, de liturge et de thérapeute; on dirait qu'il a la d’Origène qui n’était pas encore rangée définitivement fureur des néologismes, la fureur aussi des longues parmi les hérésies, ail maintenu la notion subjective et phrases touffues et ambitieuses. Sans doute, la faute en donatiste de l’Êglise et des sacrements; que, partant, il est pour une part au caractère des questions abstruses fasse dépendre la validité et l’efficacité, soit de l’absolu­ que l’auteur étudié, pour une part à sa trempe d'esprit tion, Epist., vm, P. G., t. m, col. 1092, soit de l’excompersonnelle. Mais la faule en est plus encore à l’in- 1 munication, De hier, eccl., vu, G., t. m, col. 564, lluence de l’école néo-platonicienne, et très spéciale­ des dispositions intimes du prêtre ou de l'évêque qui ment à l’influence de Proclus, dont le pseudo-Denys se ! les prononcent. Stiglmayr, S. .1., Zeitschrift fur kath. plaît à reproduire, non pas toujours avec art ni d’une Théologie, 1898, t. xxii, p. 246-303; H. Koch, llislor. façon heureuse, les expressions et les tours particuliers. Jahrb.,MMM, t. xxi, p. 74-77. H. Koch, Boni. Quarlalschrift, 1898, t. xn, p. 367-378; L'étroite union de l’homme avec Dieu, la déification T/ieul. Quarlalschrift, 1904, t. LXXXVI, p. 379 sq. Bien de l’homme, est le pivot de la théologie du pseudoqu'au fond notre auteur n'enseigne pas le panthéisme, Denys. De cette idée-mère, en effet, découle naturelle­ et qu’il en sape au contraire la base par l’affirmation ment sa conception des deux hiérarchies, qui lu: très nette du dogme de la création, son langage ne vaudront dans le moyen âge le surnom de doctor hielaisse pas d'avoir, comme celui de maints mystiques du rarchicus, la hiérarchie céleste et la hiérarchie ecclé­ moyen âge, un relent émanaliste, qui, dans la bouche siastique, celle-ci modelée sur celle-là, et destin- es d'un théologien de nos jours, ne serait pas supporté. toutes les deux à nous acheminer à la βείωσις. à Γήοσ::. H. Koch, Theol. Quarlalschrift, 1904, p. 399. Notre La loi de la gradation règne partout, dans le monde auteur parle même plus d’une fois la langue des mys­ des esprits comme dans celui des corps, dans le ciel tères, qui aussi bien est devenue dans le néo-platonisme comme dans l’Êglise. Le premier, notre auteur a dis­ la langue de la philosophie. H. Koch, Theol. Quartaltribué les anges en 9 chœurs, 3x3, subordonnés entre schri/1,1895, t. lxxvii, p. 418 sq. eux et qui se transmettent les uns aux autres, par une Avec la terminologie néo-plalonicienne, le pseudogradation descendante, les Ilots de la lumière divine, Denys emprunte du néo-platonisme toutes les idées qui dont le chœur le plus élevé a été tout d’abord inond·-. peuvent s'accommoder, selon lui, à la foi de l’Eglise. Classification qui, sans être un objet de foi, ne laisse L'allégorisme à outrance des commentaires de Porphyre pas de faire autorité dans la théologie. Stiglmayr. et de Proclus sur Homère et sur Platon revit dans S. J., Zeitschrift für kath. Théologie, 1898. p. 480-187: exégèse du pseudo-Denys. C’est sur les traces de Compte-rendu du Congrès scientifigue des cath. ά i'roclus qu’il marche dans l’étude de la question du Fribourg, Suisse, 1898, sect, i, p. -403-414. Voir t. I, mal. En ce qui est de l’activité, de la providence, de la col. 1209-1210; J. Turmel, Histoire de l’angélologie, justice divine, il se fait également l’écho du néo-plato­ dans la Revue d’histoire et de. littérature religieuses. nisme, sans aucune note proprement, spécifiquement 1899, t. iv, p. 218-222. Comme les neuf chœurs des chrétienne. II. Koch, Theol. Quarlalschrift, 1904, anges sont divisés en trois hiérarchies de trois ordres l. lxxxvi, p. 394. De même, la théorie des trois degrés, chacune, ainsi il y a, dans la hiérarcliie humaine de des trois étapes de la prière est en réalité de prove­ l’Êglise, trois degrés successifs, les diacres, les prêtres nance néo-platonicienne etdérive bien moins d’Origène et les évêques,; le pseudo-Denys y rattache même les eu de saint Cyprien que de Proclus. H. Koch, 'lheol. moines, Epist., vm, 4, P. G., t. m, col. 1193. bien Quarlalschrift, 1905, t. LXXXVI, p. 592-596. L'angéque ce soit leur fait d’obéir, non de commander, et lologie du pseudo-Denys a pareillement une teinte qu'ils ne tiennent de leur profession qu’un caractère néo platonicienne, avec celte idée entre autres que la purement hiérurgigue. De hier, eccl., vi, P. G., t. in. parole de Dieu n’arrive aux hommes que par l’entre­ col. 533. Aux diacres la mission de veiller à ce que lemise des anges et après avoir traversé successivement choses saintes ne soient pas profanées; aux prêtres ltous les chœurs angéliques, du premier au dernier. La droit d’absoudre les pécheurs et le soin d'admettre les mystique dionysienne, enfin, bien qu'elle soit assise sur lidèles à la réception des divers sacrements; la confir­ i Ecriture sainte, ne laisse pas de ressentir 1'inlluence mation des chrétiens et l’ordination des prêtres, la 435 DENYS L’AREOPAGITE (LE PSEUDO-) — DEN YS LE CHARTREUX consécration de l’huile employée dans plusieurs sacre­ ments ou cérémonies, et la célébration de l’eucharistie -ont réservées â l’évêque. C'est par les sacrements que notre déilicalion commence et se consomme; le bap­ tême en est le gage et le prélude, l’eucharistie l’achève. Notre auteur décrit en détail les rites de la messe. De hier, eccl., Il, P. G-, t. in, col. 394 sq. Outre les catéchumènes et les énerguménes, les pénitents, pendant toute la durée de leur pénitence,ne sauraient assister au sacrifice. De hier, eccl., m, P. G., t. ni, col. 452, el notre auteur forme le vœu « que les pé­ cheurs notoires en soient pareillement exclus.» P. G., t. in, col. 432. La pénitence publique, vers la fin du V’ siècle, continuait d’étre en vigueur dans la Syrie; mais le pseudo-Denys, qui nous l’atteste, ne nous parle que d’une seule catégorie de pénitents. H. Koch, Hist. Jahrb., 1900, t. xxi, p. 58-78. De l’extrême-onction le pseudo-Denys ne nous dit rien et mentionne seule­ ment la cérémonie religieuse de l'onction du corps des défunts. De hier, eccl., vu, P. G., t. m, col. 556-5t’>5. IV. Influence. — La haute valeur doctrinale du Corpus dionysiacum et le nimbe apostolique, dont s'est entouré le front de l'auteur, expliquent la for­ tune de l’œuvre; la diffusion en a été rapide, la re­ nommée universelle, l’action sur la théologie spécula­ tive et mystique, en Orient comme en Occident, considérable et durable. L’Église d’Orient y voit une sorte de somme fhéologique qu’interprètent tour à tour ses meilleurs écrivains. Chez les Grecs, après les gloses aujourd'hui perdues de Jean de Scythopolis au vi' siècle, et celles de saint Maxime le Confesseur au vu», P. G., t. xci, col. 1031-10(10, on trouve, empreints du même respect et du même enthousiasme, les com­ mentaires de Georges lliéromnemon, d’André de Crète, du savant Michel Psellus, de Georges Pachymère. Au vin' siècle, saint Théodore Studite célébrera dans ses vers, P. G., t. xeix, col. 1797, la théologie profonde du Corpus dionysiacum; et l’Église grecque, dans le xi' siècle, aura fait siennes nombre d’idées du pseudoDenys. 11. Koch, Hist. Jahrb., 1900, t. xxi, p. 58 sq. Dans l’Eglise syriaque, Isaac de Ninive, dès le com­ mencement du vi' siècle, avait traduit le Corpus dionysiacum; et maints théologiens du même siècle ou du siècle suivant, Phocas d’Édesse entre autres elJean de Dara, s’en sont faits les interprètes. C’est la version syriaque officielle qui, selon toute apparence, a été le thème d’une version arabe, munie de l’approbation ecclésiastique, comme aussi de deux versions armé­ niennes, l’une du vin' siècle, l’autre du xvn'. En Occident, depuis que le pape saint Grégoire le Grand eut cité avec honneur le Corpus dionysiacum et que le pape Martin I" l’eut allégué dans le synode du Latran de 649, la réputation et l’autorité du pseudoDenys allèrent croissant. Les Areopagilica furent en­ voyés d’abord à Pépin le Bref par le pape saintPaul I"; et lorsqu’on 827 l'empereur d’Orient, Michel le Bègue, en adressa un second exemplaire à Louis le Débon­ naire, le précieux manuscrit fut déposé et gardé dans l’abbaye de Saint-Denis. 11 était en grec, et, fort peu de gens pouvant le comprendre, l’abbé llilduin. celui-là inêins qui soutint l’identité du disciple de saint Paul, du premier évêque de Paris et du père de la mystique chrétienne, s’empressa d’en donner une version latine. Mais, celte version paraissant fautive, Charles le Chauve engagea Jean Scot Erigène à retraduire le texte origi­ nal. et ce fut là probablement l’ouvrage qui popularisa le plus dans la Gaule le renom du savoir de Jean Scot. Aussi bien, les difficultés de la langue et de la méta­ physique du pseudo-Denys provoqueront successivement en Occident de nouvelles traductions latines, qui n’éclipseront pourtant pas le prestige et le crédit de la version du docte irlandais. Jean Sarazin au XII' siècle, Thomas de Verceil au xnt', Ambroise Traversari et 436 Marsile Ficin au xv', Lefèvre d’Etaples, Clauserus et Perionius au xvi', Lansselius et Corderius au xvn·, ri­ valiseront entre eux d’efforts pour faciliter la lecture et l'intelligence des Areopagilica. Le moyen âge fait de l’œuvre du pseudo-Denys une des bases de sa théologie scolastique et mystique; les théologiens d’alors élèvent le pseudo-Denys au-dessus de tous les saints Pères et ne reconnaissent au-dessus de lui que les écrivains cano­ niques. Albert le Grand, le docteur universel, et saint Thomas d’Aquin après lui, écriront des commentaires, celui-là sur la Hiérarchie céleste, celui-ci sur les Noms divins, et ne se lasseront pas d’en appeler à l’autorité du pseudo-Denys, qu’ils tiennent pour irré­ fragable; on a compté que la Hiérarchie céleste est alléguée cent quarante-trois fois par saint Thomas d’Aquin, et les autres écritsaréopagitiques à l’avenant. P. G., t. m, col. 90-95. Tandis que Hugues de SaintVictor expliquera le livre de la Hiérarchie céleste, saint Bonaventure imitera celui de la Hiérarchie ecclésiastique. Le pseudo-Denys servira de guide aux métaphysiciens dans leurs spéculations sur l’être et les attributs de Dieu, sur les causes exemplaires de la création, sur les hiérarchies angéliques, et de lumière aux mystiques dans les obscures questions de la con­ templation et de l’extase. Aux ascètes il indiquera com­ ment lame peut s’unir à Dieu par la voie purgative et illuminative; les exégètes et les liturgistesapprendront de lui à chercher, sous l’écorce des textes scripturaires et des rites sacrés, un sens plus profond; l'art chré­ tien du moyen âge enfin portera sa trace. Nous n’avons pas encore de la propagation et de l’action de l’aréopagitisme dans l’Église une histoire définitive. Avec la Renaissance et la Reforme, la vogue du Corpus dionysiacuni s’affaiblit ou même s'éteint. I. Éditions. — L’édition princeps des œuvres complètes, Florence, 1516, et les éditions postérieures de Bâle, 1530, de Paris. 1562 et 1644, de B. Cordier, S. .1., Anvers, 1634, de Venise, 1755-1756, do Aligne, Paris, 1857, P. G., t. Ill-tv, n'out à peu prés rien fait pour la critique textuelle. On n’a consulté qu’un petit nombre de manuscrits grecs, et l’on n’a tenu aucun compte des vieilles versions orientales, demeurées inédites. Les œuvres complètes ont été traduites en français par l'abbé Darboy, Paris, 1845, et par l'abbé liulac, Paris, 1865. Elles font été aussi en allemand par Engelhardt, 2 in-8·, Soulzbaeh, 1823, et en anglais par Parker, Oxford, 1897. Le traité De hierarchia ecclesiastica a été traduit en allemand par Slorf, dans Bibliothek (1er Kirchenvater, Kempten, 1877. II. Travaux. — Hipier, Dionysius der Areopagita, Ratisbonne, 1861 ; Id., De theologia librorum gui sub Dionysii Areopagita numine feruntur, 4 progr. du Lyceum Hosianum. Brauneberg. 1871, 1874,1878, 1885; Sliglmayr, S. J-, Das Aufkommender Pseudo-Dionysischen Schriften und ihr Eindrinyen in die christl. Lut. bis zum Lateran Kunzil 649, in-8·. Feldkirch. 1895; Id., Die Eschatologie des Pseudo-Dionysius, dans Zeitschrift fur die kathotische Théologie, 1899, t. xxitt. p. 1-21; R. Foss. Über den Abt Hilduin von St. Denis und Dionysius Areop. (Progr.), in-fol., Berlin.1886; Alzog, Pairulogie, trad, frunç., Paris. 1877, p. 593-1X16; Fessler-Jungmann. Institutiones palrolugiæ, Inspruck, 1890, t. 1, p. 635-654; O. Siebert, Die Metaphysik und Ethik des Pseudo-Dionysius Areopagita, in-8·, téna, 1894; H. Koch, Pseudo-Dionysius Areo­ pagita m seinen Beziehungen zum Neuplatonismus und Mysterienwesen, Mayence. 1900: Bardenhewer, Les Pères de ΓÉglise, nouv. trad, franç., Paris, 1905, t. ni. p. 11-20; Hurter, No■menclalor, 3* édit., Inspruck, 1903, t. I, col. 455-459; ci. L'. Che­ valier, liépertoire. Biobibtiugraphie, 2* édit., 1.1, col. 1169-1172. P. Godet. I. Vie. U.Œuvres. III. Appréciation. IV. Nouvelle édition de ses œuvres. I. Vie. — Denys, appelé le docteur extatique, naquit en 1402, à Ryckel, dans le Limbourg belge, de l'hono­ rable famille de Leeuvis ou Van Leeuven. Il fit se? premières études à l’école de Saint-Trond et. à l'âge de treize ans, il passa, comme il nous l’apprend, à celle de Zwolle, qui était alors, sous la direction de Jean Cèle, la plus célèbre et la plus fréquentée des PaysBas. Denys aurait voulu quitter le monde sans prendre 8. DENYS LE CHARTREUX. - 437 DENYS LE CHARTREUX ses grades dans une université. Il se présenta d’abord â la chartreuse de Zelhem, prés de Diest, en Brabant, mais il ne fut pas accepté, n’ayant pas encore atteint l'âge de 20 ans exigé par la règle, il s’adressa ensuite au prieur de la chartreuse de Ruremonde, qui lui conseilla d’aller se perfectionner dans la philosophie et la théologie à l’université de Cologne et puis de revenir embrasser la vie du cloître. Lejeune postulant acquiesça et, après avoir été reçu maître és arts, il retourna à Ruremonde et y fut admis parmi les enfants de saint Bruno. Il avait vingt et un ans. — Sa vie monastique se résume en ces trois occupations : oraison, lecture, composition de livres ou traités. Il passait presque la moitié de chaque jour à prier, à méditer et à contem­ pler. Le reste de son temps était employé à peu près entièrement à l’étude. Il dormait peu, jeûnait beau­ coup et sortait rarement de sa cellule, s’abstenant même de prendre part aux récréations de ses confrères. En 1434, il composa son premier ouvrage, le commen­ taire sur les Psaumes; son dernier livre date de 1469 : c’est un recueil de méditations qu’il dédia à ses con­ frères comme son testament et sa recommandation suprême. Ainsi Llenys vécut presque toujours enfermé dans sa cellule. Il exerça quelque temps l’office de procureur de son couvent et celui de recteur de la nou­ velle chartreuse de Bois-le-Duc. Le cardinal Nicolas de Cusa, grand admirateur de ses talents, voulut l'avoir près de lui dans sa légation en Allemagne (1451-1452) pour travailler à la réforme du clergé et des monas­ tères. Un grand nombre de prélats ecclésiastiques le consultaient dans leurs doutes. Les princes et les prin­ cesses, le clergé séculier, les religieux et beaucoup de chrétiens de toutes les conditions lui demandaient des conseils et des règles de conduite. Il était aussi n grande estime â la cour romaine. On rapporte qu’Eugène IV, après avoir lu un de ses ouvrages, s écria : Lætetur mater Ecclesia, quee talem habet /ilium! Le successeur d'Eugène, Nicolas V, agréa l'hommage du traité Contra Alcoranum, que Denys avait composé à la demande du cardinal Nicolas de Cusa. Après avoir reçu une révélation céleste, le véné­ rable solitaire adressa une lettre â tous les princes de la chrétienté pour les engager à réformer les mœurs de leurs peuples et à s’unir dans une nouvelle croisade contre les Sarrasins, qui menaçaient l’Europe entière. Denys mourut le 12 mars 1471, à l’âge de 69 ans. Après sa mort, son visage devint d'une beauté remarquable, ••t un parfum céleste se répandit dans sa cellule. La voix du peuple ne tarda pas à proclamer sa sainteté. Sa tombe devint de suite le centre d’un petit pèleri­ nage. Dans la contrée, beaucoup de fidèles assuraient avoir reçu de Dieu, par son intercession, des faveurs miraculeuses. Cette espèce de culte persista dans les Pays-Bas. malgré les troubles et les bouleversements des Gueux. Le 12 mars 1608, 137' anniversaire de la mort de Denys, on retrouva dans le cimetière de la chartreuse ses ossements fort bien conservés. Le crâne exhalait une odeur suave et les deux doigis de la main droite, qui, pendant 35 ans, avaient tenu la plume si pieuse el si féconde de l’écrivain, conservaient encore leurs chairs et leurs téguments. M9r Henri Cuijck, évêque de Ruremonde, fit en cette occasion la recon­ naissance oïlicielle des restes du serviteur de Dieu, et ordonna de les placer dans l’église du monastère, der­ rière le maître-autel. Une année auparavant, le même prélat, pour témoigner sa dévotion envers Denys le Chartreux, avait fait restaurer à ses frais et consacré, sous le vocable de saint Denys l’Arëopagite, la petite chapelle de la sainte Vierge, où le vénérable religieux avait coutume de célébrer les divins mystères. Plein de zèle pour la glorification de son illustre diocésain, il commença le procès canonique des miracles qu’on lui attribuait; mais sa mort et la publication des décrets 438 d’Urbain VIII arrêtèrent le cours de cette procédure. Néanmoins, la réputatien de sainteté dont jouissait De­ nys le Chartreux ne cessa pas avec cette suspension Soit en Belgique, soit ailleurs, dans l’ordre des char­ treux et au dehors, il a continué d’être l’objet d’une religieuse vénération. Des personnages très respec­ tables, parmi lesquels on compte saint François de Sales, saint Alphonse de Liguori, Benoit Kill, le jésuite Jean Bolland, l’évêque Du Saussay et Arnold Raissius, n’ont pas hésité à lui décerner le titre de saint ou de bienheureux ou simplement de vénérable. On a des motifs de croire que bientôt le saint-siège permettra le culte public de ce grand théologien, admirable par sa vaste érudition et par l’héroïcité de ses vertus. IL Œuvres. — Les œuvres de Denys forment une véritable encyclopédie ecclésiastique. 1° Exégétiques. — il a écrit des commentaires sur tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, selon le sens littéral et spirituel, soit allégorique soit tropologique. Les sept Psaumes dits de la pénitence ont été l’objet d’une explication particulière. Dans un abrégé de toute la Bible, Denys a réuni les faits et les sentences les plus remarquables de nos Livres saints. Au jugement de dom Calmet, l’opuscule intitulé : Monopanlon, id est unum ex omnibus Epistolis B. Pauli ad materias certas contractum opusculum, « tout pe­ tit qu’il est, l’emporte beaucoup sur tout ce qu'a fait Rikel (sic), tant à cause de son utilité, que parce qu’il est d'une composition toute singulière. C'est un recueil des plus beaux passages de l’apôtre saint Paul rangés sous certains titres qu’il s’est choisis pour son dessein; en sorte que comme les Épilres du docteur des nations sont un des plus précieux monuments des Livres sacrés, on peut dire aussi que cette collection est d’un prix infini. » Dictionnaire de la Bible, 1783, t. tv, p. 356. Ce Monopanton est. en substance, le Codex Paulinus ou le système théologique de saint Paul. Il a été publié séparément plusieurs Ibis, Anvers, s. d. et 1591 ; Co­ logne, 1531, etc. La partie exégétique des œuvres de Denys se complète par ces trois autres ouvrages : le récit de la passion selon les quatre évangélistes, le Sonus epulantis ou méthode pour psalmodier dévote­ ment, et une explication de certains passages difficiles du livre de Job intitulée : De causa diversitatis even­ tuum humanorum. Voir Denys le Chartreux dans le Dictionnaire de la Bible de M. Vigouroux pour ce qui concerne le reste des travaux scripturaires de cet écrivain. 2» Philosophiques. — Denys a composé un abn’-gé de philosophie, in-fol., Cologne, 1532, dans Opera mi­ nora, t. 1. Il a fait une explication littérale et un com­ mentaire mystique de l’ouvrage de Boéce intitulé : De consolatione philosophia:, Cologne, 1540, dans Opera minora, t. m. L’opuscule De venustate mundi et pulchritudine Dei, dans Opera minora, t. n, est un vrai et beau traité d’esthétique. Le Dr Zœckler, de Greifswald, en 1881, fit paraître à Gotha, dans la revue Studien und Kritiken, une étude sur cet opuscule et sur toutes les œuvres de Denys. Plusieurs autres écrits philosophiques de Denys sont perdus. 3° 7hé'ologiques. — Comme théologien, il a fait un grand et savant commentaire des quatre livres des Sen­ tences, 4 in-fol., Cologne, 1535; Venise, 1584. Par cet ouvrage, il a pris rang parmi les plus grands sco­ lastiques du moyen âge et les meilleurs interprètes de Pierre Lombard. « Rien de plus simple et de plus savant à la fois. Sur chaque question Denys reproduit le texte du Maître, et donne quelques éclaircissements. Puis il indique les divers problèmes qu’il a soulevés, et alors commence l’exposé concis de ce qui a été dit avant lui sur ce sujet; le tout se termine par sa propre décision, qu’il justifie avec autant de solidité que de modestie. C'est merveille, dit le P. Cassani. dont nous 439 DENYS LE CHARTREUX empruntons le jugement, de lui voir reproduire fidè­ lement en quelques lignes, comme dans une belle mi­ niature, les opinions de tant de docteurs, sans jamais les dénaturer, ni omettre rien d’essentiel ; et son tra­ vail est une véritable bibliothèque théologique double­ ment utile, parce qu’elle met sous les yeux du lecteur, en quelques pages, sans fatigue et sans recherches, tout ce qu'il a intérêt à trouver sur un sujet donné, et qu’elle peut suppléer à l’absence d'un certain nombre d’auteurs aujourd'hui rares et difficiles à rencontrer. » Mougel, Denys le Chartreux, Montreuil-sur-Mer, 1896, p. 30-31. « Nous n'hésitons pas, dit Werner, à placer le commentaire de Denys sur les Sentences, à côté de l’œuvre de Capreolus, comme le plus important travail de celte moitié du XVe siècle, et comme le com­ plément essentiel de celui de Capréolus. Pendantquece dernier nous offre un aperçu critique de toutes les doc­ trines scolastiques postérieures à saint Thomas, Denys nous fait voir la scolastique spéculative du xm» siècle dans ses représentants les plus considérables. Nous ne connaissons pas d’autre ouvrage qui donne, pour toutes les questions théologiques, des informations aussi ap­ profondies sur les idées et les opinions des docteurs de cette époque. Les citations nombreuses et fidèles qu’on y trouve permettraient â elles seules de reconstituer, dans ses grandes lignes, la doctrine théologique de chacun d'eux. On voit par là quelle est la valeur de cet ouvrage pour l’histoire du dogme au xm· siècle; valeur d’autant plus appréciable que les œuvres de plusieurs de ces auteurs se rencontrent plus difficile­ ment. En rapprochant sur chaque question particu­ lière les manières de voir si variées des plus illustres maîtres de cette période, il nous donne sur la vie in­ tellectuelle du temps, des lumières comme on n’en trouve nulle part ailleurs dans les travaux modernes sur la scolastique du moyen âge. Il en résulte pour ce commentaire une valeur propre, indépendante du juge­ ment qu'on peut porter sur les idées personnelles de Denys. » Die Scholastik des spüleren Mitlelallers, Vienne, 1887, t. tv, p. 261. Après avoir ainsi condensé dans son commentaire sur les Sentences la doctrine des interprètes les plus autorisés, Denys voulut mettre à la portée du plus grand nombre possible d’étudiants un autre ouvrage classique, dont la valeur est inestimable. Il composa donc un abrégé de la Somme de saint Thomas en réunissant toutes les conclusions du docteur angélique, rapportées presque intégralement et classées selon l'ordre du texte original. C'est la moelle, dit il, des œuvres de saint Thomas. Ce compendium a paru sous le titre: Summa fidei orthodoxes, Zin-i?, Cologne, 15351536 ; 2 in-8», Paris, 1548; Anvers, 1569; Venise, 1572 et 1585. Au sujet de cet ouvrage dom Robert Montagnani, chartreux italien, a lait paraître dans le Divus Thomas, Plaisance (Italie), 1899, t. vi, p. 542-549, une élude intitulée : Doctor angelicus et doctor ecstalicus seu Manuale thorn istarum. Dans les Opera minora, Cologne, 1532, t. I, on trouve Elementalio theologica, qui est aussi un abrégé de théologie, divisé en 159 articles. On n’a pas encore re­ trouvé un résumé de la Somme de Guillaume d’Auxerre, qui a pour titre : Exhelcosis ex Summa G. Anlisiodorensis. En 1532, les chartreux de Cologne réunirent en un seul volume, qui parut l’année suivante, in-8», les deux livres de la Somme de Denys sur les vices et les vertus, le traité des passions de l’âme et le livre du bonheur de l’âme. Plusieurs autres traités de théo­ logie remarquables furent insérés dans les deux pre­ miers tomes des Opera minora, Cologne, 1532. On peut signaler dans le i»» ceux qui traitent de la nature de Dieu, des dons du Saint-Esprit, de la munificence divin·' et de ses bienfaits, de la distance entre la per­ fection divine et la perfection humaine, de la connais­ 440 sance mutuelle des saints dans le ciel et un livre des louanges de Dieu en strophes. Cf. Mougel, op. cil., p. 32, note 3. Dans le t. n, on trouve l’opuscule De lu­ mine ehristianæ theoriæ, que Zœckler, critique pro­ testant. considérait comme « le plus important et le plus systématique des écrits dogmatiques du savant chartreux. » Le même tome comprend aussi l’étude théologique de la dépendance des créatures à l'égard de Dieu, et un autre livre des louanges de Dieu, écrit dans cette prose homophonique commune à plusieurs autres ouvrages du moyen âge, notamment à l’imita­ tion. Cf. Mougel, ibid. Mais la valeur de ces deux tomes est rehaussée par les deux grands traités que Denys a écrits sur la sainte Vierge, et qu’il a intitulés : De lau­ dibus gloriosæ Virginis Mariæ et De præconio et di­ gnitate beatissimæ Virginis Mariæ. Chaque traité est divisé en quatre livres. Le pieux écrivain y a condensé tout ce qu’il y a de plus scientifique dans la théologie mariale, et, en même temps, i) a épanché toute l’affec­ tion de son cœur enflammé d’amour pour la plus noble des pures créatures. Il y soutient l’immaculée concep­ tion, 1.1, a. 13. Le premier traité, De laudibus, a été traduit en flamand par l’abbé Leijnen, Hasselt, 1852; Bois-le-Duc, 1867. Relativement à l’immaculée concep­ tion, il faut noter ce texte du dialogue De perfectione caritatis, a. 49: Ave Maria... originale peccatum nunquam contraxisti, quemadmodum et peccatum actuale nullum commisisti. Un autre sujet où Denys a excellé, c’est l’étude de la divine personne de Jésus-Christ et de ses adorables mystères. Il avait pour principe que « la gloire et la sagesse du chrétien consistent dans le souvenir perma­ nent de Jésus-Christ et de ses mystères. » De medi­ tatione, a. 10. Or. tous ses ouvrages sont remplis de méditations, d'affections, d’enseignements et de com­ mentaires sur ce sublime sujet. L’explication des quatre Evangiles et de tous les livres du Nouveau Testament, si souvent réimprimée au xvt· siècle, ne suffisait pas au pieux interprète. II commenta de nouveau la pas­ sion, et son travail fut inséré dans le t. n de ses Ser­ mons. Il a écrit aussi un livre intitulé : Laudes siée Uoræ passionis amanssimæ Jesu Christi et 1’ Inflam­ matorium divini amoris, qui se trouvent dans les Opera minora, t. n. L'Inflammatorium fut imprimé séparément, in-16, Cologne, 1605, et fait aussi partie d'un recueil d’opuscules de Denys traduits en italien par l’abbé Jean Antoine Cazzulo, in-8», Milan, 1563. Le saint sacrifice de l’autel complète 1’œuvre de Notre-Seigneur : Denys n’a pas manqué de s’en occu­ per particulièrement dans plusieurs de ses ouvrages. Le Dialogus de celebratione et sacramento altaris est un livre solidement pieux que, selon dom Thierry Loher, premier éditeur des œuvres complètes de Denys, tout prêtre désireux de célébrer avec ferveur devrait connaître, approfondir et avoir souvent dans les mains. On le trouve dans le 1.1 des Opera minora, qui renferme aussi V Explication de la messe, le traité De sacra com­ munione frequentanda et six sermons sur l’eucharistie. La théologie polémique a été aussi l’objet de plu­ sieurs études de Denys. Ainsi, le De fide catholica dialo­ gion, in-8», Cologne, 1534; Venise, 1568, traite en huit livres des principales questions sur la révélation, Dieu, Jésus-Christ, la sainte Vierge, les anges bons et mau­ vais, le jugement général, l’Antéchrist, etc. Il composa aussi cinq livres Contra Alcoranum et sectam Mahometieam, in-8», Cologne, 1533, et l’on regrette la perte de son traité Contra artes magicas et errores Waldensium. Dans les Opera minora, Cologne, 1532, et dans les Opuscula insigniora, Cologne, 1559, on a in­ séré les deux livres contre la simonie surtout dans la réception des novices, les traités Contra ambitionis pestem et Contra vilia superstitionum, et la lettre adressée â une veuve Adversus avaritiam. 4ί 1 DENYS LE CHARTREUX Les circonstances particulières où se trouva Denys, surtout comme conseiller du cardinal-légat, et la con­ fiance qu'on avait dans sa sagesse et sa piété lui four­ nirent l'occasion d’écrire des traités sur presque tous les étals qui composent la société tant ecclésiastique que séculière. Son ouvrage sur la réforme de l'Église est perdu, mais son zèle pour le salut des âmes se manifeste dans toutes les occasions où il peut engager ses lecteurs à prier et à faire pénitence pour le bien de la sainte Eglise. Cf. De meditatione, a. 14; ses Ré­ vélations et son Epistola ad principes catholicos pour les exhorter â une croisade contre les musulmans. Il a écrit deux livres, qui traitent de l'autorité, de l'office, de la puissance et de la juridiction du souverain pon­ tife; dans un autre livre, il s’occupe spécialement de la question qui, à son époque, c’est-à-dire peu de temps après les conciles de Constance et de Bâle, pas­ sionnait tous les esprits. C’est le traité De auctoritate generalium conciliorum, que l’on trouve avec les deux livres ci-dessus énoncés dans le t. I des Opera mi­ nora. La doctrine que Denys expose dans ce traité a été diversement jugée. Les gersoniens prétendent qu’il fut partisan de l’opinion opposée au privilège de l'in­ faillibilité. Saint Alphonse enseigne que Denys ne s'est pas exprimé d’une manière bien tranchée, car dans l'art. 48 il dit qu’un pape, intolerabiliter vitiosus, est soumis à l’autorité du concile, et ensuite il se contre­ dit en affirmant que le pape, en tant que suprême pas­ teur de l'Église, ne peut être jugé ni déposé par un concile général, parce que,ut talis, il est le supérieur, le prélat et le juge de l'Église. Cf. Dissertai, de infallib. papæ et de auctorit. pontificis, dans la Theologia moralis, in-fol., Bologne, 1763, t. i, p. 37, 2e col., n. 135. Selon Zœckler, Denys « entre les deux pouvoirs en litige cherche une sorte d'accommodement, et sau­ vegarde autant que faire se peut les prérogatives du pape. » Cf. Mougcl, op. cit., p. 33. note 2. On peut noter le sermon de Denys sur saint Hilaire de Poitiers, dans lequel, par défaut de critique historique et sans distinguer entre le pape agissant comme homme privé et le pape définissant une doctrine ex cathedra, il admet la chute du pape Libère et cile sans la contredire ! opinion de Gerson. Cf. Sermones de sanctis, in-fol., Cologne, 1542, fol. 87. Denys a écrit aussi un livre De officio legali, qui n’a pas été retrouvé, ni dans la collection des manuscrits du cardinal Nicolas de Cusa conservée à Cues près de Irêves, ni ailleurs. Le traité De vita et regimine præsulum a paru à Cologne, en 1532 et 1559, dans les Opera minora, t. i, et dans les Opuscula insigniora. L'n autre traité De regimine prælatoruma été publié, in-16, en 1620, à Aschaffenbourg. Le De officio, vita et regimine archidiaeonorum, avec le De statu el vita sa­ cerdotum, canonicorum, clericorum aliorumque Ecclesiæ ministrorum font partie des recueils déjà cités, ' q era minora et Opuscula insigniora. Bien plus, la doctrine exposée dans le livre De statuet vilasacerdo: un, etc., fut jugée tellement opportune et utile que on n’hésita pas â l’imprimer dès le commencement du xvi’siècle. Cf. Panzer, Annales typog., t.vi,p. 439; : vm, p. 212. On en connaît quatre éditions sans date, une dizaine avec dates certaines et trois traduc­ tions, une anglaise, une française et une italienne. Dans l’art. 22 de cet ouvrage, Denys déclare qu'il avait déjà écrit un traité contre la pluralité des bénéfices, qui modo a multis habetur, et sur cette même matière ü a composé un Dialogue entre le patron et le chanoine, qui a eu plusieurs éditions dans le texte origi­ nal et une traduction française par le chartreux dom Jean de Billy. I ■< différents traités de Denys sur l’état religieux, s-cr l'ordre des chartreux, sur le gouvernement civil, s or l'état des princes, sur la vie militaire, sur la con­ 442 dition des gens mariés, des vierges, des veuves, des marchands et des écoliers ont été également impri­ més à plusieurs reprises et traduits en diverses lan­ gues. Cf. Mougel, op. cit., p. 79-84. Son commentaire sur la règle du tiers-ordre de saint François a paru à Cologne, en 1534, à Naples, en 1619, et a eu deux tra­ ductions françaises, in-18, Paris, 1620, 1868. 4» Sermons. — Les sermons de Denys sont un véri­ table trésor de science ecclésiastique. Le prêtre y trou­ vera toujours des instructions solides et pieuses, qu’il peut adapter soit au ministère paroissial, soit aux pré­ dications dans les maisons religieuses. Ils contiennent des thèmes à développer selon les circonstances et des sermons à peu de chose près achevés. La partie De tem­ pore est plus étendue que la partie De sanctis, et Denys reconnaît lui-même qu’elle est surabondante, in magnam, dit-il, nimis molem excrevit \ Serm. de sanctis, præf. Il donne d’abord l’exposition de l'Épitre du dimanche, suivie d’un sermon sur l'Epitre, ensuite celle de l’Évangile, deux ou trois sermons sur l’Évangile ad plebem, et trois ou quatre autres ad religiosos. Ce grand répertoire de matériaux pour la chaire a été imprimé trois fois à Cologne, 1533, 1537 et 1542, en 2 in-fol., et plusieurs fois à Paris. Un choix de ces sermons traduits en italien se trouve dans un recueil de sermons des Pères de l’Eglise publié à Florence dans les dernières années du xvi’ siècle. 5» Œuvres ascétiques. — Mais Denys le Chartreux est surtout estimé comme écrivain ascétique et docteur de théologie mystique. La vie intérieure, même dans ses états extraordinaires, n’a pas de secrets pour lui. Sa vaste et profonde connaissance de la scolastique et de ses meilleurs interprètes lui a fourni le moyen d’aborder les questions les plus difficiles, et de les ré­ soudre avec autorité. Sa haute vertu et son expérience lui permirent d'aplanir les voies de la sainteté, et de manifester dans un langage exact comment l’homme doit se disposer à l’union éternelle avec Dieu. Son enseignement termine la période de l’ascétisme scolas­ tique greffé sur l’ascétisme des saints Pères. Les grands maîtres qui sont venus après lui n’ont pas hésité à louer ses œuvres et à les proposer à leurs disciples comme des sources pures et limpides de la piété chré­ tienne. Saint Ignace, saint François de Sales, saint Alphonse de Liguori, Louis de Grenade, Alvarez de Paz. le cardinal Brancali de Lauræa, le cardinal Manning et beaucoup d’autres auteurs témoignent hautement de leur estime pour le pieux solitaire. Ses écrits spirituels les plus importants et les plus connus sont les sui­ vants. Un commentaire sur tous les livres et les lettres que les anciens attribuaient à saint Denys l’Aréopagiia eu deux éditions, in-fol., Cologne, 1536, 1556. Selon le P. Cordier, jésuite, celte interprétation est en même temps très savante et très pieuse. Cf. Migne. P. G.. trad, latine seule, t. Il, col. 87-95. Denys a simplifié le style des douze livres et des vingt-quatre conférences de Cassien : Translatio, dit-il dans le catalogue de ses écrits rédigé en 1466, librorum Cassiani ad stilum facillimum. Il n’a donc pas traduit ces ouvrages, comme on l’a dit par méprise, mais il les a rendus plus abordables à la plupart des lecteurs. Son travail est remarquable par les corrections nécessaires qu'il a faites à ce qui est dit sur le mensonge, dans la confé­ rence xvii’, c. vin sq., et surtout à ce qui est avancé sur le libre arbitre de l’homme, la nécessité de la grâce et sa concession gratuite, dans la xm’ conférence. Denys eut l'habileté de corriger le texte de ces conférences en modifiant leurs expressions, de sorte qu’elles con­ tiennent une doctrine irréprochable. Cet heureux arrangement a été adopté par tous les éditeurs et tra­ ducteurs des œuvres de Cassien. P. L., t. xlix. Les chartreux de Cologne, en 1540, réunirent en un seul volume, qu'ils intitulèrent : Operum minorum tomus £43 DENYS LE CHARTREUX tertius, in-fol., le commentaire de Denys suries livres de Boéee, l'édition simplifiée des œuvres de Cassien et l’explication de VÉchelle du paradis de saint .lean Climaque. Dom Ceillier dit que l'imprimeur bâlois, Henri Petri, en 1559, réimprima in-fol. le travail de Denys sur Cassien. Dans le catalogue des œuvres de Denys, rédigé en 1466 par lui-même et conservé â la bibliothèque Bodléienne d’Oxford, C. 564, on trouve la mention impressus est après son Speculum conversionis pecca­ torum, dyalogus. Quoi qu’il en soit de la valeur de cette mention, il est certain que cet opuscule de Denys a été en vogue au xv' siècle et depuis. L’édition d’Alost remonte à 1473. C’est la plus ancienne production typographique belge connue. Cf. Grasse, Trésor de livres rares, t. tl, p. 399. Un autre opuscule, intitulé : Speculum amatorum mundi, a paru sans mention de date, de lieu ni d’imprimeur, et on l’a souvent réim­ primé. Ces deux traités intitulés Miroirs, réunis à plu­ sieurs autres opuscules de Denys concernant la vie intérieure, eurent un grand succès pendant le xvi' siècle et la première moitié du siècle suivant. Plu­ sieurs fois, on les joignit aux quatre livres de l’Imita­ tion et à quelque autre ouvrage spirituel avec la men­ tion ad Christiani hominis vitam perfecte absoluleque formandam. Les opuscules de Denys embrassent les trois voies de la perfection, comme on peut le comprendre par leurs titres : 1° De arcta via salutis et contemptu mundi; 2° Speculum amatorum mundi; 3° Liber de gravitate et enormitate peccati; 4’ Liber de conver­ sione peccatoris; 5’ Liber de fonte lucis et semitis vitæ; 6° Liber devotum præeordiale prænolatus; 7° Dialogus patroni ad canonicum ; 8’ Ad mundi con­ temptum exhortatio elegiaca. Le plus complet et le plus solide de ces traités est le livre De fonte lucis et semitis vitæ. C’est un vrai manuel de vie intérieure, dont chaque article contient la substance d’un traité. La première édition porte ce titre : Dionysii a Rykel Carlhusiani de perfecto mundi contemptu ut pius ita utilissimus heptalogus, in-8°, Cologne, 1530; elle a été souvent reproduite. Une édition de Cologne, in-12, 1577, comprend les opuscules marqués ci-dessus par les n. 1, 2, 6 et les deux livres intitulés De doctrina et regulis vitæ christianæ. Le recueil des sept opuscules a été traduit en français, en flamand et trois fois en italien. En 1534, les chartreux de Cologne firent paraître un recueil d’opuscules de Denys traitant de la théologie affective et mystique, sous ce titre : Opuscula aliquot guæ ad theoriam mysticam egregie instituunt, in8°, Cologne, réimprimé à Montreuil sur-Mer, in-12, 1894. Au nombre de ces opuscules il y a le traité ma­ gistral, De contemplatione, divisé en trois livres, dans lesquels l'auteur examine toutes les questions philoso­ phiques et théologiques dont la connaissance est né­ cessaire pour la théorie et la pratique de la contem­ plation. Le 1. Il de ce traité rapporte, en onze articles, la doctrine des plus grands docteurs mystiques sur la contemplation et ses espèces. Le 1. 111 s’occupe spécia­ lement de la contemplation per abnegalionem, c'est-àdire la plus élevée et la plus parfaite, qui est, selon Denys, « l'acte » du don de sagesse accordé au plus haut degré. Un bon juge, le R. P. Meynard, des frèresprêcheurs, traitant des « principes formels élicitifs de la contemplation extraordinaire », dit que « Denys le Chartreux affirme cette doctrine dans tous ses écrits avec une lucidité, une précision et une persistance qui éclairent et édifient en même temps. On peut, en effet, considérer ce grand docteur mystique comme l’apôtre du don de sagesse. » Traité de la vie inté­ rieure, Paris, 1885. t. it, p. 76-77. Ce même recueil d'opuscules renferme de savantes et fort pieuses médi­ tations sur Dieu, Jésus-Christ, la sainte Vierge, les anges et les saints, qui peuvent aussi servir de thèmes aux prédicateurs. Denys a composé un autre grand traité De oratione, où il expose la doctrine et la pratique de l’oraison en tant que demande, louange, action de grâces et médi­ tation. Cet ouvrage se trouve dans Opera minora, Cologne, 1532, t. n, conjointement avec les traités : De remediis tentalionum; De gaudio spirituali et de pace interna. Les éditeurs de ce grand recueil de livres spirituels de Denys lui attribuèrent le traité De via purgativa liber unus, qu'ils insérèrent comme compli ­ ment de la doctrine de l’auteur. Ce fut une méprise. Cet opuscule, qui commence par ces mots : Volens purgari de peccatis, etc., est du chartreux dom Henri Eger, de Kalkar (-j- 1468), et Denys le Chartreux le cite dans l'art. 33 de son livre De laude vitæ solitaries où il l’appelle : Exercitium carlhusianum. Ailleurs, cet opuscule porte des titres différents. Voir Eger. Mais Denys a composé un Exercitium de via purgativa, qui fut imprimé à Anvers par Gérard Leen, in-16, décembre 1492. Cf. Lambinet, Origine de l'imprime­ rie, t. il, p. 285. Un exemplaire de cette édition est conservé à la bibliothèque de l’université de Cambridge, et le texte en a été publié de nouveau, in-18, Cologne, 1532. En 1620, le chartreux dom Théodore Petreius publia à Aschatlenbourg un traité de Denys intitulé : De discretione spirituum, qui avait échappé aux édi­ teurs de Cologne. Ainsi, la collection des œuvres ascé­ tiques et mystiques de Denys fut opportunément complétée, et elle forme une véritable bibliothèque spirituelle capable de satisfaire à toutes les exigences de la direction de tous les états de la vie chrétienne. Le R. P. Meynard, op. cil., t. t, p. 11. fait cet éloge de la doctrine de Denys : « Nous citerons aussi, dit-il, le plus souvent possible Denys le Chartreux, considéré à juste litre comme un des meilleurs interprètes de la doctrine de saint Thomas dans presque toutes lesquestions de la vie intérieure; à chaque instant, ce grand contemplatif fait des emprunts au docteur angélique, et ne s’avance jamais dans la voie suave de la théolo­ gie mystique sans s’être appuyé sur le fondementsolide de la scolastique. » Nous mentionnerons en terminant le traité De qua­ tuor hominis novissimis, avec l’appendice De parti­ culari judicio, qui s’y trouve annexé dans un assez grand nombre d'éditions. Ce traité, qualifié d’excellent (optimus), de très utile pour se bien préparer à la mort, par le P. Possevin, S. .1., Apparatus sacer, Co­ logne, 1608,1.1, p. 476-479, et ailleurs, v' Mors, est éga­ lement cité par les rédacteurs du Directoire des exer­ cices de saint Ignace (lequel fut approuvé en 1549, par la congrégation générale de la Compagnie de Jésus), comme pouvant être lu avec fruit au cours de la pre­ mière semaine. Réimprimé près de 40 fois, traduit plu­ sieurs fois en diverses langues : italien, français, espa­ gnol, allemand, flamand, il n’a pas cessé d'être en usage, même après le grand nombre de traités simi­ laires publiés depuis la mort de Denys. Le cardinal Pecci, archevêque de Pérouse, devenu plus tard Léon XIII, en lisait chaque jour quelques pages; il en savait par cœur les sentences les plus pieuses et les plus efficaces, qu’il aimait à citera l’occasion; il en conseillait la lecture et en a fait l’éloge dans une de ses poésies latines. Son secrétaire d’alors, Msr Foschi, a relevé ces détails dans la préface d’une réimpression de l’ancienne traduction italienne du P. Planledio. S. J., et il ajoute que le Saint-Père encouragea et bénit cette nouvelle édition, assurant que la lecture de ce traité de Denys le Chartreux produirait un grand bien dans les âmes. La Civillà catlolica, en annonçant cette nouvelle édition, Pérouse, 1886, n’hésita pas à dire que c’était là « un livre d'or ». 445 DENYS LE CHARTREUX Cependant il est juste d’ajouter que ce traité De qua­ tuor novissimis n'a pas été sans soulever quelques cri­ tiques dont on retrouve l’écho plus ou moins infidèle dans quelques bibliographies. Dans le I. IV, en effet, a. 47, l’auteur rapporte, en l'abrégeant, la vision du moine cistercien d’Eynsham. écrite par Adam, sous-prieur de ce monastère et chape­ lain de saint Hugues, le célèbre évêque chartreux de Lincoln. Cf. .Analecta bollamliana, t. xxil, p. 225. Visio monachi de Eynsham. Or, d'après celte vision, il y aurait en purgatoire des âmes incertaines de leur salut final, torturées d'une manière spéciale par ce doute cruel sur leur destinée définitive, sans savoir positivement si elles sont sauvées ou damnées. Possevin, dont nous avons rapporté plus haut les paroles élogieuses. pense que ce passage aurait été in­ terpolé dans le traité de Denys ; Feller, dans son Dic­ tionnaire historique, est du même avis; Bellarmin, De scriptoribus ecclesiasticis, dit de ce traité : Caute legendus circa statum animarum in purgatorio de­ gentium; d'autres enfin le combattent ouvertement. Deux traductions espagnoles furent interdites aux sujets de Sa Majesté catholique, ce qui n’empêcha pas l'inquisiteur, don Antoine de Sotomayor (164-7), malgré sa sévérité habituelle dans la censure des ouvrages, de déclarer que le texte original de Denys est solide pius ■·'. catholicus. Le P. Thomas Sani, dominicain, dans la traduction italienne du même traité, Pérouse, 1579, Opprima toutes les révélations privées, « non point, •lit-il dans la préface, qu’elles soient erronées ou en opposition avec la saine doctrine, ni pour censurer Denys si savant et si pieux, mais parce que je n’ai pas ugé qu'elles pussent servir à l'édification des lecteurs ■ ulgaires, pour lesquels j’ai entrepris cette traduction. » Sans être aussi radical dans ses éliminations, le P. François Plantedio, S. .1., avait néanmoins éliminé de sa traduction italienne, Venise, 1578, celles de ces révélations qui pouvaient soulever des difficultés. Cer­ tains auteurs déclarent que le traité De quatuor novis­ simis de Denys a été mis à l’index, nisi repurgetur a. 47). II. Reusch, Der Index der verbolenen Bû­ cher, Bonn, 1883, t. t, p. 523. Il figure, en effet, dans ! Index de Sixte-Quint; mais cet Index n’a jamais été promulgué, et beaucoup d'ouvrages qui y sont inscrits n'ont pas été maintenus dans les Index suivants. C’est le cas de cet opusculeEn somme, on peut reconnaître que sur la foi d’un < éminent » religieux (probablement Adam mentionné plus haut), et de « Pierre abbé de Cluny » (personnage difficile a identifier, car Pierre le Vénérable était mort i la date du miracle d’Eynsham), Denys s'est fait, peut«tre trop facilement, le rapporteur confiant d’une vision qui joua un grand rôle au moyen âge, et tendait à éta­ blir et à accréditer dans les milieux ou elle trouvait cr-'ance, non point sans doute qu’en général les âmes do purgatoire sont incertaines de leur salut, mais que, par une permission exceptionnelle de Dieu, par un mode de peine extraordinaire, quelques âmes souf­ frantes se trouveraient hors d'état de discerner si elles sont sauvées ou damnées. Dans son commentaire sur Job, x, 2 : Dicam Deo, noli me condemnare, Denys exprime d’ailleurs la même idée en termes qui ne sau­ raient être plus corrects. Il établit d’abord la doctrine g n-raie de l’Eglise : Hoc videtur animabus in purpatorio non convenire, QUUM sint certæ de GLORIA ; pois sous forme d'opinion, il rapporte le sentiment des »·.■ urs qui croient pouvoir admettre des exceptions à ce.:·· règle : quædam tamen (υτ dicitur) sunt ineertæ Λ hoc, quia sic pointe addictae sunt, ut nesciant an fma iter sint salvandae an condemnandae, quæ uti /ue optant non condemnari, idque precantur secundum : . oratio est interpres desiderii. Cf. Opera, Monreuil-sur-Mer, 1897, t. iv, p. 460. 44G Réduite à cette proportion, la vision du moine d’Eynsham rapportée par Denys ne tombe pas réelle­ ment sous la condamnation de l’Eglise; et elle diffère totalement de la 38·1 proposition condamnée de Luther. Aussi on ne s’explique pas comment certains auteurs, comme Durant, ont pu prêter à notre docteur le même enseignement qu’à l'hérésiarque de Wiltemberg. Nous voyons une révélation analogue de sainte Bri­ gitte défendue par le cardinal de Torquemada en plein concile de Bâle; elle ne fut point un obstacle à l’ap­ probation des œuvres de la sainte. Labbe et Cossart. Concil. collect, suppi., Lucques, 1750, col. 948. On peut voir également des révélations du même genre dans la Vie de sainte Lydwine et dans celle de la sœur Marguerite du Saint-Sacrement, excusées et justifiées, la première par une note explicative du P. Papebrock, Acta sancl., t. xi aprilis, p. 267. et la deuxième par le P. Amelotte, docteur en Sorbonne, qui s’est fait l'histo­ rien de la pieuse carmélite. Vie de Sœur Marguerite du Saint-Sacrement, 1. VII, c. tv, n. 10. Le théologien Sylvius lui-méme, Suppl., q. C, a. 4, ad 8“", en examinant techniquement la question et faisant une allusion à la révélation de sainte Brigitte, ne paraît pas rejeter toute possibilité d’une permission extraordinaire de Dieu, et d'une dérogation exception­ nelle à la loi commune telle que nous l'avons indiquée plus haut. La vision célèbre, dont Denys s’est fait l’écho, doit donc être expressément distinguée, comme elle l'est dans Suarez, des propositions hérétiques et impies de Luther etde Baius, In III part. S. Thomæ, disp. XLVII, sect, tu . elle n’a rien qui contredise la doctrine ortho­ doxe, non recedit a sensu orthodoxo, selon l'expression employée en pleine Congrégation des Rites où notre écrivain eut l'occasion d'etre nommément défendu et comme justifié, dans la cause de la B. MargueriteMarie. Les postulateurs, expressément mis en demeure d’éclaircir une difficulté soulevée au cours du procès sur celte question spéciale, posèrent nettement, dans leur réponse, ce principe important : Non est articulus fidei, animas, quotquot purgatorio igne expiantur, certas esse de propria beatiludinc aliquando adipis­ cenda; puis, après avoir cité Denys le Chartreux et les paroles de son traité De quatuor novissimis : Qui taliter torquebantur, communiter erant incerti an finalité, salvarentur, ils concluent en ces termes leur discus­ sion : Igitur, theologicis rationibus atque revelationi­ bus probatur animas purgatas, generaliter loquend . de futura nanciscenda aeterna salute esse certas, ··■ tamen in nonnullis purgatorii animabus possibilem esse, atque adeo dari hanc pinnam, ut de propria beatiludine existant incertae. Qui igitur hæc docet non recedit a sensu orthodoxo. Analecta juris pontificii, t. ix, p. 158-159. III. Appréciation. — L’œuvre théologique de Denys le Chartreux est, comme on le voit, très considérable. C'est un des derniers et non des moindres représen­ tants de la période proprement scolastique. Deux qua­ lités ne lui ont jamais été contestées : une connaissance parfaite de tous les systèmes et de toutes les questions agitées dans les écoles jusqu'à lui, et une piété pro­ fonde préoccupée de transformer la spéculation aride en science affective, et de faire de la théologie une pré­ paration à la contemplation. Par ce côté, il se rattache à l’école mystique des victorius Hugues et Richard, de saint Bonaventure etde Gerson. Dans son enseignement, il montre un esprit très ouvert et résolument indépen­ dant : Frequenter, pro serenatione conscientise, est sa­ lubre diversorum doctorum doctrinas agnoscere, nec opinioni unius incaute aut pertinaciter inhaerere, sicut interdum his accidit qui pauca aut unum dumtaxat doctorem legerunt. In IV Seni., procem., t. xix. p. 37. En métaphysique, il suit généralement saint Thomas, 447 DENYS LE CHARTREUX — DENYS LE PETIT qui est sans conteste son docteur préféré. Toutefois, sur un certain nombre de points, il n'hésite pas â s’en sé­ parer avec une liberté qui étonnera plus d'un lecteur. A l’Aréopagile il emprunte ses idées mystiques et son langage hyperbolique. On ne peut nier qu’il ne soit, par sa tendance d’esprit native, un intuitif plutôt qu’un dialecticien, bien que son éducation intellectuelle ait été presque exclusivement scolastique. En morale, son enseignement participe plus de la tendance ascétique qui vise â la perfection, que de la tendance casuistique qui cherche à déterminer les limites en deçà desquelles le salut n’est plus possible. De là une propension géné­ rale à la sévérité : sévérité de principes, lu 1 l'Sent.,1.111, dist. XXXVI, q. ni, sévérité aussi dans maintes appli­ cations. notamment dans les Sermons. Enfin, pour por­ ter sur son œuvre un jugement équitable, il ne faut pas oublier que certaines théories lui furent en quel­ que sorte imposées, et par les idées courantes de son temps (autorité exagérée attribuée aux conciles), et par l’imperfection de ses connaissances historiques. Il acceptait de bonne foi, et sans les vérifier, les assertions d’auteurs qui sont loin de mériter toute créance, Pierre Comestor, Jacques de Voragine et les légendaires du moyen âge ; et ces erreurs historiques ne sont pas sans avoir exercé quelque influence sur son enseignement théologique. IV. Nouvelle édition de ses œuvres. — Depuis deux siècles, les hommes d'étude désiraient voir une nouvelle édition des œuvres complètes de Denys le Chartreux qui fût uniforme dans son exécution et ré­ pondit au goût moderne. Il y eut un moment oû les chartreux des Pays-Bas furent sur le point de satisfaire à ce vœu, en confiant au fameux Foppens, imprimeur à Bruxelles, l’entreprise, qui devait surpasser toutes les publications faites précédemment. Alors, la chartreuse de Ruremonde possédait encore quelques-unes des œuvres de Denys qui étaient restées inconnues aux chartreux de Colpgne et aux éditeurs suivants. Des circonstances particulières ne permirent pas de réali­ ser le projet, et les événements politiques de la fin du xvm« siècle obligèrent l'ordre des chartreux à y re­ noncer complètement. Le retour à la théologie scolas­ tique qui, de nos jours, a heureusement remis en honneur les doctrines de saint Thomas et de son école, tit renaître le désir d’une réimpression des œuvres de Denys, qui est le dernier, mais non pas le moins célèbre des représentants de l'enseignement scolastique. Le R. P. dom Michel Baglin, général des chartreux, se rendit parfaitement compte des grands services qu’une nouvelle édition pouvait rendre à ce mouvement intel­ lectuel, et, sans se préoccuper de la difficulté des temps, soumit le projet au saint-siège afin d'attirer la bénédiction du pape sur l'entreprise. Léon XIII, par un bref du 1er avril 1896, approuva l’idée et accepta la dédicace de la nouvelle édition. Le monde studieux applaudit chaleureusement, et les revues les plus au­ torisées firent l'éloge de Denys et de son ordre qui, en quelque sorte, le remettait en la place d’honneur et de gloire, à laquelle il avait tant de droits. Aujourd'hui (1998) 35 vol. in-4», à 2 colonnes, ont déjà paru par les soins de l'imprimerie de la Chartreuse de Notre-Damedes-Prés, à Montreuil-sur-Mer, maintenant transférée à Tournai, en Belgique. Les t. l-xiv contiennent les commentaires sur toute l’Écriture. Les t. xv et xvi comprennent l’explication des œuvres attribuées à saint Denys l’Aréopagite. La Summa fidei orthodoxie, c'est-àdire l'abrégé de la Somme de saint Thomas, et le Üialégion de fide remplissent les t. xvn et xvm. Les t. xix-xxv renferment le commentaire sur les Sen­ tences; les t. xxvi-xxvin, les travaux de Denys sur Boéce, Cassien et saint Jean Climaque; les t. xxix-xxxn, ses Sermons; les t. xxxm-xxxv, les Opéra minora. La publication entière formera environ 45 volumes et sera. 448 selon le vœu de Léon XIII. une œuvre digne de Fauteur et des matières dont il traite : >llandistes, etc., ainsi que tes ouvrages spéciaux sur les saints du diocèse de Liège, par Daris, M*' de Ram, le P. Nimal, etc. S. Autore. Denys, à qui son humilité fit prendre le surnom de Petit, naquit en Scythie (la Petite-Scythie ou la Dobrodja moderne), mais vint jeune à Rome, vers l'an 500, et y vécut dans le cloitre jusque vers 540. Le document capital sur Denys se trouve dans les lignes émues consacrées à sa mémoire par son ami Cassiodore. Institut., 1. I, 23, P.L., t. lxx. col. 1137. Il servit les lettres chrétiennes par ses tra­ ductions, par ses collections canoniques et par l'in­ troduction de l'ère diouysienne. Denys marque parmi les savants qui, à la suile d'un Jérôme et d'un Rulin. ouvrirent aux lecteurs latins les trésors de la sciencgrecque. La plupart de ses traductions se trouvent P. L., t. lxvii. Mais ses travaux canoniques ont davan­ tage illustré son nom. Dès les premières années du vi' siècle, il publia en latin une collection de canons synodaux de (Orient comme de l’Occident. De la pre­ miere rédaction de ce travail il ne reste que la pré­ face, mais nous possédons une seconde édition datam probablement aussi de la première décade du VF siècle 9. DENYS LE PETIT. 449 DENYS LE PETIT Le recueil s’ouvre par les canons des apôtres et se clôt par ceux du concile de Chalcôdoine (451). Sous le pape saint Symmaque (y 514), Denys rassembla les décrétales pontificales, dont il n’existait pas encore de recueil spécial; il en donnait trente-huit, allant de saint Sirice (-[· 398) à saint Anastase II (-j- 498). Les deux collections, qui obtinrent aussitôt dans l’Église ro­ maine une grande autorité, formèrent plus tard un seul corps sous le titre de Dionysiana [collectio), P. L., t. Lxvit, col. 139-316. Cf. Maassen, Geschichte der Quellen und der Litteratur des kanon. Redits, t. I, p. 132-136; Ad. Tardif, Histoire des sources du droit canonique, p. 110-114. Denys entreprit enlin, à la demande du pape Hormisdas (514-523), une édition gréco-latine des canons synodaux de l’Église grecque; il n'en reste de même que la préface. Dans la chro­ nologie, Denys a attaché à son nom une gloire immor­ telle comme fondateur de l'ére chrétienne. Par ses deux lettres De ratione paschæ, P. L., t. i.xvii, col. 1928. 483-494, son Cyclus decemnovennalis, col. 493498, et ses Argumenta paschalia, col. 497-508, il insistait sur l'adoption du cycle pascal alexandrin de dix-neuf ans, et continuait les tables pascales de saint Cyrille pour une durée de quatre-vingt-quinze ans à partir de l’an 525: c’est dans ce travail que, rompant avec l'ère de Dioclétien ou des martyrs (29 août 284), il compte pour la première fois les années à partir de la naissance de Jésus-Christ. A tort, il est vrai, il fixait l’avènement du Sauveur l’an 754 de Rome, tandis que des calculs plus exacts le placent quelques années plus tôt. probablement sur la fin de l’an 749. Dom Amelli, sans preuves bien décisives, attribue à Denys la pater­ nité d’une série de pièces latines du temps des querelles cutychiennes, exhumées par lui d’un manuscrit de Novare. Spicilegium Casinense, 1893, t. i, p. 4-189. Cf. le même, S. Leone Magno e l’Oriente, Mont-Cassin, 1890. Bardenhewer, Les Pères de l’Église, trad. Godet et Verschalfel, t. ni, p. 165-167; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. ι, col. 495-498. Cf. U. Chevalier, Répertoire. Biobibliographie, 2· édit.. 1.1, col. 1176-1177. C. Verschaffel. 1. DENYSE Jean, philosophe français du xvni'siècle, professeurau collège de Montaigne ; il a laissé les ouvra­ ges suivants : La vérité de la religion chrétienne dé­ montrée par ordre géométrique, in-12, Paris, 1717; La nature expliquée par le raisonnement et par l’expé­ rience, in 12, Paris, 1719. Quérard. La France littéraire, t. n, p. 481 ; Hurter, Nomen­ clator, 1903, t. Il, col. 1049. B. Heurtebize. 2. DENYSE Nicolas, dont les contemporains écri­ vaient le nom : De Niisse, naquit à Beuzeville, près de Coutances. Il était chanoine et vicaire de Godefroid Herbert, évêque de ce diocèse (I478-I5I0), quand il quitta son bénéfice pour entrer chez les mineurs de l'observance au couvent de Valognes. Prédicateur cé­ lèbre et religieux exemplaire, il mérita de remplir les premières charges dans son ordre, c’est ainsi que nous e trouvons vicaire de la province de France. Il mourut â Rouen le 18 mai 1509, et une inscription fut placée à sa mémoire dans la salle capitulaire de son couvent. Voici les ouvrages que nous avons de lui : In IV li­ bros Sententiarum opus resolutio theologorum in­ scriptum, cunctis in theologia proficere volentibus maxime necessarium, in-8», réédité à Venise en 1568 et à Rouen en 1574; Summa quæ Gemma prædicantium dicitur, opus sane pretiosum, cunctis tum condonatoibus tum parochis perutile ac necessarium, in-4», Rouen, s. d. ; in-8», Paris, 1522; Brescia, 1585. Après la mort de l’auteur, le P. Marin de Voysins publia le Speculum mortalium ou Opus super quatuor novis­ sima. in-8», Paris, 1509. 1518; Lyon, 1519. Il est plus DICT. DE TIIÉOL. CATHOL. 450 DENZINGER difficile de se retrouver dans les édit ions de ses sermons, que l'on rencontre séparés ou réunis : de son vivant parurent les Sermones... de Christo ejusqiie gerula Matre, simulque sanctorum et sanctarum tam pro­ prii quam communes, ... suppositis etiam quibusdam de adventu Domini..., in-8», Rouen, 1507. Il mourut avant la fin de l'impression des Sermones de adventu duplice et de quadragesima, necnon de dominicis in­ termediis, de passione et resurrectione Domini usque ad n dominicam post Pascha, in-8», Rouen, 1508. On trouve encore Sermones quadragesimales, in-8», 1510; Sermones 12 de S. Francisco, Paris, 1510; Sermones sanctorum el Euangeliorum communium, in-8», Paris. s. d.; Sermones æslivi et hyemales de tempore, hyemales adventuales et per singulas ferias, édités sépa­ rément à Paris et Rouen, 1510, réunis en 1 in-fol., Strasbourg, 1510. Wadding, Sbaralea, Jean de Saint-Antoine, Bibliotheca script, ord. minorum; Richard et Giraud,Dizionario universale dette science ecclesiastiche, Naples, 1845. P. Édouard d’Alençon. Henri-Joseph-Dominique, théologien allemand, né le 10 octobre 1819 à Lüttich, ou son père était professeur, vint à Wurzbourg, patrie de son père, en 1831, y fit ses études au gymnase, fut reçu docteur en philosophie, entra au séminaire en 1838, alla à Rome en 1841 au Collège germanique, y fut ordonné prêtre le 8 septembre 1844 et y prit le doctorat en théologie en 1845. Au mois d'octobre de cette année, il devint cha­ pelain à Hassfurt, mais en 1848 il revint à Wurzbourg comme professeur d’exégèse du Nouveau Testament. Le 25 janvier 1854, il passa à la chaire de dogmatique qu'il occupa jusqu'à sa mort, le 19 juin 1883. A cause de son état maladif pendant plus de 20 ans, Denzinger n'a pu travailler autant qu’il aurait voulu. Il a cepen­ dant exercé en Allemagne une réelle inlluence dans le domaine de la théologie positive. En 1840, il avait publié contre Gfrôrcr une dissertation De Philonis philosophia et schola Judæorum Alexandrina, Würz­ bourg. Ses premiers écrits furent polémiques : Krilik der Vorlesungen der Profes. Thiersch ilber Katholizisnius und Prolestantismus, Wurzbourg, 1847, 1848; uber die Echtheit des bisherigen Texts der Ignatianischen Briefe, ibid., 1847, contre Cureton; Den­ zinger en a fait une traduction latine : Disquisitio critica de textus recepti Epistolarum S. Ignatii inte­ gritate, dans P. G., Paris, 1857, t. v, coi. 601-623; Die speculative Théologie Gunthers, Wurzbourg, 1853; Über die unbeflechte Empfângniss, ibid., 1855. Ses autres ouvrages ont plus d'étendue et d’importance : Enchiridion symbolorum et definitionum quæ de rebus fidei et morum a conciliis œcumenicis et sum­ mis pontificibus emanarunt, in-12, Wurzbourg, 1854; les 7·, 8« et 9« édit, augmentées ont été publiées par J. Stall); la 10«, plus complète encore et entièrement remaniée, a été préparée par lé P. Bannwart, in-8», Fribourg-en-Brisgau, 1908; Vier Bûcher von der religiôsen Erkenntniss, 2 in-8», Wurzbourg, 1856, 1857; Ritus orientalium, coptarum, syrorum et armenorum in administrandis sacramentis, 2 in-8», Wurzbourg. 1863, 1864. Cet ouvrage, qui contenait la traduction latine de quelques textes inédits, valut à son auteur le titre de consulteur de la Propagande pro rebus Orien­ talium. En 1870, Denzinger publia un écrit de circon­ stance : Kepha, ilber die pâpstliche Unfehlbarkeit, en faveur de l’infaillibilité pontificale. Il a encore édité : S. Brunonis episcopi Herbipotentis opera, P. L., t. CXI.II, col. 9-568; Is. Habert, Theologiæ Græcorum Patrum vindicate circa materiam graliæ libri 1res, in-8», Wurzbourg, 1853; De Rubeis, De peccato origi­ nali, ibid., 1857; Prod. Maran, Divinitas Domini nostri Jesu Christi, ibid., 1859. DENZINGER F. Hettinger, Dreifaches Lchramt, Gedüchtnissred· IV. - 15 au 451 DENZINGER — DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS H. J. D. Denzinger, Fribourg-en-Brisgau, 1883; Der Katholik, 1883, t. il, p. 428-444, 523-538, 638-649; Kirchenlexikon, t. m, col. 1516-1517 ; A llgemeine Deutsche Biographie, t. xlvii, p. 664 666; Hurter, Nomenclator, t. ni, col. 1178; Kirchliches Handlexikon, Munich, 1907, t. I, col. 1073. E. MàNGENOT. DÉPOSITION ET DÉGRADATION CLERCS. — I. Nature et effets. II. Fautes qui DES les en­ traînent. III. Des personnes à qui appartient le droit de déposer. I. Nature et effets. — i. déposition et dégrada­ tion du 1" AV xn· SIÈCLE. — Comme toute société bien organisée, l’Êglise possède une hiérarchie. Dans l’es­ pèce, la hiérarchie catholique se compose du pape et des évêques, des prêtres, des diacres et dessous-diacres qui forment les ordres majeurs, et des lecteurs, des exorcistes, des acolytes, et des portiers qui constituent les ordres mineurs. Tous sont au service des fidèles, et tous, en raison même de leurs fonctions et de leur dignité, sont tenus de pratiquer la vertu à un degré plus éminent que le reste des chrétiens. Les fautes graves qu'ils commettent causent nécessairement du scandale. Et il faut que l’Êglise, sous peine de se dimi­ nuer elle-même, ait le moyen d’enrayer un mal aussi considérable. Elle obtient ce résultat en frappant les membres coupables de peines proportionnées à leurs fautes. Et de ces peines la plus terrible est la dégra­ dation ou déposition. Dans l’antiquité chrétienne et jusqu’au xn· siècle, ces deux termes sont synonymes. A vrai dire, les mots même n’apparaissent pas avant le ni· siècle. C’est saint Cyprien, par exemple, qui emploie, le premier à notre connaissance, dans une de ses lettres, Epist., LXV, n.3, P. L., t. iv, col. 391, l’expression deponere pour dési­ gner la destitution d’un diacre. Le concile de Carthage de 398 parle de dégradation, ab officio degradari, can. 48, dans Hardouin, Concilia, t. I, col. 982, et Gralicn, Decretum, dist. XC1, c. 4. Mais, bien avant cette époque comme après, on trouve une inlinité de textes qui marquent la dégradation ou la déposition en termes dont le sens ne saurait être douteux. Nous en citerons quelques-uns des plus significatifs : μετάγεσΟαι έχ τής λειτουργίας, dit saint Clément de Rome, 1 Cor., A4, Funk, Patres apostolici, 2e édit., Tubingue, 1901,1.1, p. 156; κατατίβεσΟαι, S. Hippolyte, Philosophumena, 1. IX, c. m, P. G., t. xvi, col. 1; χαΟαιρεΐσβαι, Canons apost., 3, 6, 7, P. G., t. cxxxvn, col. 40 sq.; •παντελώς χαΟαιρεΐσΟαι τής λειτουργίας, concile d’Antioche de 341, can. 5, dans Hardouin, Concilia, t. i, col. 595; καΟα-.ρεΐσΟαι τοϋ κλήρου χα’ι άλλότριον είναι τού χανόνος, concile de Nicée, can. 17, Hardouin, t. t, col. 331; χαΟαιρεΐσΟαι τοϋ βατμοϋ, S. Basile, Epist. canon, ad Amphiloch., can. 32, P. G., t. xxxn, col. 728; χαύαιρεϊσΟαι καί παντός έκκλησιαστικοΰ βατμοϋ ύπάρχειν αλλοτρίον,concile d’Ephèse contreNestorius,dans Hardouin, t. I, col. 1433; άπογυμνοϋσθαι τής Ιερατικής αξίας, concile in Trullo, can. 21, Hardouin, t. nt, col. 1669; a cleri­ catus officio removeri, Innocent I", Epist., xxxix, ad episcop. Apuliæ, P. L., t. xx, col. 606; ab ordine cleri amoveri, concile d’Arles, de 314, can. 13, Hardouin, t. t, col. 265; omni ecclesiaslicæ dignitatis privilegio nudari, Sirice à Himère, c. xi, P. L., t. lvi, col. 558559; ordine et honore privari, Innocent Ier, Epist., ut, cul episrop. in synod. Tolet., c. tv, P. L., t. xx, col. 491 ; ab honore deponi, concile d’Agde de 506, can. 49, Hardouin, t. il, col. 1003; gradu proprio penitus ca­ rere, concile de Rome, de 503, Hardouin, t. n, col. 985; a sacerdotii ordine dejici, S. Grégoire le Grand, Epist., 1. V, epist. vu, P. L., t. lxxvii, col. 728, etc. Cf. Kober, Die Deposition und Degra­ dation, p. 3-5. De toutes ces formules il résulte que la dégradation ou la déposition est une peine ecclésiastique qui ôte 452 aux clercs toutes les prérogatives d’ordre ou de juri­ diction dont ils jouissaient. Ce dépouillement est si entier et si radical que leurs droits aux bénéfices et les honneurs attachés à leurs dignités leur sont ravis. Ils cessent de faire partie du clergé et sont désormais rangés parmi les laïques. Toutefois leur abaissement laisse entier le caractère spirituel qu’ils ont reçu dans l’ordination. Ce sont tous ces effets de la dégradation ou déposition qu’il nous faut expliquer. Et d’abord, les clercs déposés ou dégradés sont dé­ pouillés de toutes leurs prérogatives d’ordre et de juri­ diction. L’affaire des évêques espagnols, Basilide et Martial, vers le milieu du ni· siècle, en fait foi. Ils avaient été, pour des failles graves qu’on leur repro­ chait, déposés régulièrement; mais soutenus par quel­ ques-uns de leurs collègues, ils en appelèrent au pape Etienne qui, trompé par de faux rapports, les réta­ blit sur leur siège. Cette décision choqua l’Eglise espa­ gnole qui délégua plusieurs de ses membres auprès de saint Cyprien, le priant d'examiner l’affaire à nouveau. Dans un concile tenu à Carthage en 254, l’épiscopat afri­ cain jugea que les inculpés étaient vraiment coupables et qu'en conséquence ils étaient déchus de tous leurs droits : nec Ecclesiæ Christi posse præesse nec Deo sa­ crificia offerre debere. S. Cyprien, Epist., i.xvm, P. L., t. m, coi. 400. A propos de Mélêce on trouve dans Socrate, H. E., 1.1, c. ix, P. G., t. lxviii,co1.80, une décision ana­ logue du concile de Nicée. Le pape Nicolas 1", frappant les archevêques Thietgaud de Trêves et Gunther de Co­ logne, qui s'étaient gravement compromis dans la ques­ tion du divorce du roi Lolliaire, déclare pareillement, qu’ils sont ab officio sacerdotali excommunicati atque a regimine episcopatus alienati. Il ne fait guère d'ail­ leurs que répéter la sentence du concile de Latran de 863 qui avait décidé que les coupables devaient ab omni sacerdotii officiio permanere penitus alienos... omni episcopali exutos regimine consistere. Hardouin, Con­ cilia, t. v, coi. 573. Les prêtres déposés subissaient la même humiliation. Toutefois comme ils n'ont pas, en vertu de leur ordi­ nation, de juridiction proprement dite, ils étaient seu­ lement privés de leur pouvoir d’ordre. Le concile d’Ancyre de 314, ayant à juger certains prêtres qui. pendant la persécution, avaient sacrifié aux idoles, leur interdit « d’offrir le sacrifice, de prêcher, d’exercer aucune fonction sacerdotale. » Can. 1, Hardouin, Con­ cilia, t. i, col. 271. Saint Basile donne une décision semblable à propos d’un prêtre dont la faute lui pa­ raissait comporter des circonstances atténuantes. Il conservera son siège, mais sera privé de toutes ses fonctions, ce qu’il explique ainsi : « Il ne pourra ni publiquement ni en particulier donner la bénédiction, ni administrer aux autres le corps du Christ, ni rem­ plir aucune fonction liturgique, μήτε τι άλλο λειτουρ­ γείτε». » Epist. ad Amphilochium, can. 27, P. G., t. xxxn, col. 724; Hardouin, Concilia, t. m, col. 1669sq. Dans certains documents, par exemple, dans le canon 2* du concile de Tours de 461, la seule peine formellement infligée au prêtre coupable regarde la messe, sacrificium Deo offerre non præsumat. Hardouin, Concilia, t. il, col. 794. Mais si cet office est particulièrement désigné, c'est parce qu’il forme la principale fonction sacerdo­ tale; en réalité l'interdiction s’étendait à toutes les autres. Lorsqu’on avait l’intention de limiter l’interdit, on avait soin de le dire en termes exprès. Cf. concile de Néocésarée, de 314, can. 9, Hardouin, Concilia, t. t, col. 283. Au-dessous des évêques et des prêtres, la peine de la déposition pouvait être appliquée aux diacres et aux clercs inférieurs. Les diacres perdaient le droit de servir à l’autel et les clercs inférieurs devaient cesser absolument leurs fonctions. Concile d’Ancyre de 314. can. 2, Hardouin, Concilia, t. 1, col. 271; S. Basile. 453 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS Epist. ad Amphiloch., can. 69, P. G., t. xxxn, col. 801. Certains honneurs extérieurs étaient attachés à la cléricature. La déposition en entraînait nécessairement la perle. On sait par exemple que l’évêque, les prêtres et les autres clercs occupaient une place réservée dans le sanctuaire; ils étaient séparés du gros des fidèles par des cancelli. Une fois déposés, les clercs ne sié­ geaient plus, sauf exception, avec leurs collègues. Saint Basile signale précisément une exception de ce genre, quand il maintient, comme nous l’avons vu, à un prêtre déposé le droit de siéger encore dans le sanctuaire : χαβέδρας μεν μετό/ειν. Epist. ad Amphiloch., can. 27, col. 724. Et cette exception confirme la régie. Cf. Ko­ ber, Die Deposition und Degradation, p. 9-16. La perte des revenus ou bénéfices était une autre conséquence de la déposition. A l'origine les biens ecclésiastiques étaient en commun et les clercs vivaient de l’autel. Ils en avaient le droit, dit saint Paul. I Cor., tx, 13. Les papes Simplicius (468-483) et Gélase (492496) décidèrent que sur les quatre parts dont se com­ posaient les revenus de l’église et les oblations des fi­ dèles. l’une (la première) serait réservée à l'évêque et la quatrième distribuée aux autres membres du clergé pro singulorum meritis, dit Simplicius, Epist., ni, ad Florentium, Hardouin. Concilia, t. il, col. 804; pro officiorum suorum sedulitate, écrit Gélase. Epist. ad clerum, ordinem et plebem Hrundisii, ibid., t. n, col. 930. Mais les clercs déposés n’avaient plus de titre à alléguer pour vivre de l'autel. Aussi les privait-on de la part des oblations à laquelle ils avaient eu droit jusque-là. Une lettre de saint Cyprien, Epist., xxvm, P. L., t. iv, col. 302, qui a trait aux sous-diacres Philomène et Fortunat et à l'acolyte Favorinus, té­ moigne de cet usage. On prive les clercs de la distri­ bution mensuelle des oblations avant même que leur cause soit jugée, non quasi a ministerio ecclesiastico privati esse videantur, sed ut integris omnibus ad nostram præsentiam differantur. Cette mesure pré­ ventive montre bien que, si les clercs étaient reconnus coupables, et déposés, ils perdaient du même coup leur droit aux oblations. La déposition de Paul de Samosale, évêque d’Antioche, eut pareillement pour ell'et son expulsion de la maison épiscopale. Le concile qui excommunia en 269 lui avait donné un successeur. Mais Paul refusait de quitter sa demeure. Cette maison était, pourtant, bien d’église; elle revenait de droit au titulaire légitime. L'affaire fut portée au tribunal de . empereur Aurélien, qui décida en faveur de l’évêque en communion avec le saint-siège, c’est-à-dire de : évêque nouveau. Paul de Samosate dut déguerpir. Le concile d’Orléans de 538, ayant à juger des clercs in­ soumis, demande qu’ils soient rayés de la liste des clercs « canoniques » et qu’ils ne reçoivent plus ez rebus ecclesiasticis cum canonicis stipendia aut munera ulla. Can. 11, Hardouin, Concilia, t. n, coi. 1425; édit, des Monumenta Germanise historica, p. 77. Les clercs déposés étaient donc réduits à gagner désormais leur vie par le travail, par un métier ou par le commerce. Toutefois, exceptionnellement, en cas de maladie, de vieillesse, par humanité ou par crainte de scandale, l’Église conlinuait de les sustenter. L’évéque lOtnnus d’Antioche ayant été déposé, son successeur Maxime demanda généreusement aux Pères du concile □e Chalcédoine d’avoir pitié de lui et de lui accorder quelques subsides : Deprecor magnificentissimos et gloriosissimos indices et sanctam hancet universalem synodum ut humanitatem exercere in Dominum ■■-i fuit Antiochiæ episcopus, dignemini et statuere •I I ERTOS SUMPTUS DB ecclesia, qwe sub me es!. Hardouin, Concilia, t. u, col. 543. C'est aussi par un sentiment d’humanité que le page Grégoire le Grand 454 accorde à l’évêque de Lipari, Agathon, qu’il avait d posé, une petite rente, tirée des biens de l’église : nam nimis est impium, ajoute-t-il, si alimoniorum neces­ sitati post vindiciam subjaceat. Epist., 1. Ill, epist. ι.ν, P. L., t. i.xxvn, coi. 650. Cf. I. V, epist. i.n, coi. 781. Grégoire Vil prenait la même mesure à l’égard d'un clerc homicide qu’il avait mis hors des cadres du clergé. « Il faut pourvoir à ses besoins, dit-il, s'il montre des dignes fruits de pénitence; la religion doit veiller à ce qu’il ne manque pas de ressources. » ne stipen­ diis ecclesiasticis careat. Hardouin, Concilia, I. vi, col. 1223. Ces mesures d’indulgence étaient fréquentes sans doute, mais elles n'en étaient pas moins exception­ nelles. En principe, les évêques, les prêtres, les simples clercs déposés, n'avaient plus aucune part à la distri­ bution des oblations et des biens ecclésiastiques. Leurs droits étaient dévolus à leurs successeurs. A peine, en effet, un évêque était déposé que ses collè­ gues se chargeaient de remplir le siège vacant. Le concile de Sardique, de 343, réglementa cet usage; il décida, can. 4, que lorsqu'un synode provincial aurait dépossédé un évêque, on ne devrait pas procéder à l’élection de son successeur avant que l’évéque de Rome eût approuvé la décision synodale. Hardouin, Concilia, t. i, col. 639. Saint Athanase en appelle à ce canon, lorsque ses ennemis, non contents de l’expulser, mirent Grégoire le Cappadocien à sa place sur le siège d’Alexandrie. Ilefele, Conciliengeschichte, t. I, p. 495497; trad. Leclercq, Paris, 1907, t. i, p. 694-697. Et lorsqu’on 853 le synode de Soissons eût donné Hincmar pour successeur à l’archevêque Ebbon, sur le siège de Reims, la question se posa de savoir si l’élec­ tion était canoniquement valide, parce qu'elle avait été faite malgré l'appel à Rome qti’Ebbon avait interjeté : Interea ordinatur episcopus in cathedra viventis, quamvis ne unquam post appellationem romani PONTIFICIS hoc fiat sacri canones evidenter velare noscuntur. Libellus proclamation's llolhadii ad Nico­ laum papam, dans Hardouin, Concilia, t. v, coi. 582. Mais il est clair que cet appel était simplement sus­ pensif. En fait, quand Rome avait parlé, l’évêque dé­ posé était légitimement remplacé. Et il avait perdu son siège sans espoir de retour. Il devenait même radicalement incapable d’obtenir une autre fonction ou un autre bénéfice ecclésiastique. Le bruit se répandit en Afrique qu'un évêque déposé .<■ il été rétabli sur son siège par le pape Corneille. Ce fut un scandale. On s’adressa à saint Cyprien qui commu­ niquait facilement avec Rome pour savoir ce qu'il - n était. L’évêque de Carthage put répondre que la rumeur qui agitait les esprits n’avait aucun fondement et que Trophime, privé desHionneurs du sacerdoce, était tout simplement admis à la communion laïque. Sic admissus est Trophimus UT LAtcus commi nicer, non, secundum quod ad te malignorum litleræ per­ tulerunt,QUASI locum sacerdotis usurpet. Epist., lu, ad Antonianum, P. L., t. m, col. 778. L'émotion publique ne s'expliquerait pas si, d'après les canons ou la coutume, la déposition n’avait pas été irrévocable. Aussi c’est en vain que les évêques Basilide et Martial qui avaient été frappés de cette peine pour des crimes avérés espéraient pouvoir reprendre leurs fonctions, frustra tales episcopatum sibi usurpare conantur: la sentence qui les atteignait les privait pour jamais ab ordinatione cleri atque sacerdotali honore. C'est encore saint Cyprien qui le déclare. Epist., i.xvm. n. 6. P. L., t. m, col. 1031. Il qualifie de « fureur » et de < démence · la tentative que faisait un autre évêque déposé pour re­ prendre son siège et exercer les fonctions sacerdotaleEpist., LXIV, ad Epictetum et plebem Assurilanorm, ■· Fortunatio quondam eorum episcopo. Le pape Sirice écrit pareillement à Himère que les évêques coupables qui ont été frappés par le siège apostolique ne peuvent 455 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS songer à célébrer dorénavant les saints mystères : nec unquam posse veneranda attrectare mysteria. Ad Uimerium, c. vn, P. L., t. xm, coi. 114. La déposition de Contumeliosus, évêque de Riez, en 533, amena le pape Jean II et saint Césaire d’Arles à faire une décla­ ration semblable. Detels misérables méritent, disent-ils, qu’on leur applique la sévérité des canons et qu’on leur ferme tout espoir de rentrer dans leur dignité : Ideo justum est, ut cum eis secundum omnium canonum statuta redeundi ad honorem aditus clauditur, etc. Voir le document : Ecce manifestissime constat, dans Hardouin, Concilia, t. il, col. 1156. « Ce serait énerver la vigueur de la discipline, dit saint Grégoire le Grand, que de laisser les coupables nourrir l’espoir de remon­ ter plus tard à leur rang. » Si lapsis ad suum ordinem revertendi licentia concedatur, vigor canonicæ procul dubio frangitur disciplinae, dum per reversionis spent pravae actionis desideria quisque concipere non formi­ dat. Epist., I. V, epist. iv, P. L., t. lxxvii, coi. 725. Cf. S. Augustin, Epist., clxxxv, n. 45, P. L., t. xxxm, coi. 842. 47oir d’autres textes non moins concluants dans Kober, Die Deposition und Degradation, p. 29-33. La sévérité de cette discipline était justifiée par l’inté­ rêt des âmes. Mais cet intérêt pouvait quelquefois justifier l’indulgence. L’Eglise alors se relâchait de ses rigueurs. Dans les crises de schisme ou d’hérésie il y avait souvent avantage à réintégrer dans leurs fonc­ tions les évêques ou les prêtres déchus. Les ouailles qui s’étaient à leur suite séparées de l’Église, rentraient aussi à leur suite au bercail. En voyant des populations entières assises à l’ombre de la mort, populorum strages jacent, la sagesse demandait qu’on ouvrit les bras â qui pouvait les sauver, detrahendum est aliquid severitati. C’est ce que recommande saint Augustin, à propos des donatistes. Epist., clxxxv, n. 45, P. L., t. xxxm, col. 812. Le pape Corneille avait déjà pris les mêmes mesures de miséricorde vis-à-vis des évêques et des prêtres compromis dans le schisme novatien, et la raison qu il en donne est toujours l’intérêt de l’unité : Credimus autem fore, quinnimo pro certo jam confidimus, cæteros quoque qui in hoc errore sunt constituti, in Ecclesiam brevi reversuros, cum auctores suos viderint nobiscum agere. Epist., xlvi, ad Cyprianum, P. L., t. m, coi. 720. Pour plus de détails, cf. Kober, Die Deposition und Degradation, p. 35-38. Mais il demeure bien entendu que cet adou­ cissement de la discipline est commandé par les cir­ constances, et que l’avantage cessant, la sévérité, c’està-dire la règle, reprend ses droits. Ergo quod neces­ sitas pro remedio invenit, cessante necessitate, debet utique cessare pariter quod urgebat. S. Innocent 1«, Epist., xvil, ad episcop. Macedoniae, c. v, P. L., t. xx, coi. 532. Le clerc déposé cessait donc régulièrement de faire partie du clergé. Trois signes extérieurs marquaient cette séparation. Et d’abord, il était rayé de la liste des clercs. On sait que chaque église tenait un registre des membres de la hiérarchie : les Grecs l’appelaient κανών, concile de Nicée, can. 46, 17, 19, Hardouin, Concilia, t. i, col.329; άγιος χανών, concile d’Antioche, en 341, can. 1, ibid., col. 593; κατάλογος ιερατικός, κατάλογος τών κληρικών, Canons apost., can. 51, 15, P. G., t. cxxxvn, col. 141, 68; matricula, concile d’Agde, can. 2, Hardouin, t. n, col. 998; tabula clericorum, S. Augustin, Serm., ccci.vi, De diversis, P. L., t. xxxtx, col. 1560, etc. De là le nom de canonici, que portaient généralement les clercs dans l’antiquité. Mais, en vertu de la déposition, le prêtre ou le diacre devenait άλλότριος τού κανόνος. Con­ cile de Nicée, can. 17. Delebo eum de tabula clerico­ rum, écrit saint Augustin. Serm., CCCLVl, De diversis, col. 1580. Cf. Kober, op. cil., p. 39-40. Du même coup, il cessait de participera la κοινωνία 456 έζκλησιαστική, à la communio ecclesiastica, à la com­ munio clericalis, comme parlent le concile d’Éphése, Hardouin, Concilia, t. I, col. 1499; le pape Gélase, Epist. ad episcop. Dardaniæ, dans Hardouin, t. il, col. 911; Nicolas Ier, Epist. ad episcop. synodi Suession., ibid., t. v, col. 639. D’ordinaire, les évêques et les prêtres qui voyageaient emportaient avec eux des lettres de communion, litteræ commendati lise, cf. Ko­ ber, op. cit., p. 61-64, en vertu desquelles ils siégeaient dans le presbyterium avec leurs collègues et à leur rang partout où ils se présentaient. Une fois déposés, ces avantages leur étaient nécessairement retirés. On les considérait comme « excommuniés ». Concile de Nicée, can. 16, dans Hardouin, t. i, col. 329. Ce mol fut quelquefois employé pour signifier simplement la privation de la communio clericalis. C’est le sens par exemple de la lettre de saint Cyprien : /1 commu­ nione nostra arceatur. Epist., xxvni, ad presbyteros et diaconos, P. L., t. iv, col. 301. Sur tout cela, cf. Ko­ ber, op. cit., p. 41-48. Au concile de Gaza de 541, après avoir rejeté de leur sein le patriarche Paul d’Alexandrie, les évêques, ses collègues, lui ôtèrent le pallium. Liberatus, Breviarium, c. xxiil, dans Galland, Bibliotheca, t. xn, p. 458. C’était, en effet, la règle que les évêques déposés fussent dépouillés des insignes de leur dignité. Cf. le IV’concile de Tolède, de 633, can. 28, dans Hardouin, t. m, col. 586. En fait, lorsque saint Léger d’Aulun fut, sur de faux soupçons ou plutôt par suite d’abominables calomnies, précipité de son siège, au synode de 685, ses juges exprimèrent symboliquement leur sentence de con­ damnation en lui arrachant sa tunique. Hardouin. t. m, col. 4757. Dans la déposition d’Ignace de Con­ stantinople, même cérémonial ; on lui enleva son étole et tous ses ornements pontificaux. Nicétas, Vita Jgnalii, dans Hardouin, t. v, col. 967. On s’est étonné que le pape Innocent II, placé en présence de son adver­ saire l’antipape Pierre de Léon, lui ait violemment ôté des mains « le bâton pastoral, » l’ait dépouillé du « pal­ lium et de l’anneau pontifical. » Chronique de Mortgny, dans Hardouin, t. vi b, col. 4244. La violence mise à part, le procédé était canonique. La même discipline s’appliquait aux membres les plus élevés de la hiérar­ chie aussi bien qu'aux moindres. Au concile de Nîmes de 886, on dégrada deux évêques indignes, « en déchi­ rant leurs vêtements épiscopaux, en brisant leurcrosses sur leurs têtes et en leur arrachant des doigts leurs anneaux. » Hardouin, t. vi, col. 398. Inutile de multiplier les exemples. Le concile de Limoges de 4031 formule ainsi la règle à suivre dans le cas de déposition d’un prêtre : Quando episcopus presbyterum depo­ suerit, sic agat : jubeat eum prius indui omnibus sacerdotalibus indumentis, deinde manu sua auferat ei manipulum, deinde casulam, deinde mediam sto­ lam de collo reflectat ei inter scapulas sub latere dextro; et depositus est a presbyteratu in diacona­ tum. Hardouin, t. vi, coi. 884; Marténe, De antiquis Ecclesiæ ritibus, 1.111. c. II, 49, Anvers, 4736, t. n, p. 888. Ce procédé de dégradation semble avoir été emprunté à la dégradation militaire. Et on s’en étonnera d’autan: moins que les papes avaient coutume de considérer le clergé comme une véritable « milice », militia sacra, dit Sirice à Hi mère, c. x, P. L., t. xm, col. 1143; mi­ litia clericalis, reprend Gélase. Epist., m, ad episcop. per Picenum; Epist., v, ad episcop. Lucaniæ, dans Hardouin, t. Il, col. 892, 898, etc. Cf. Kober, op. cit., p. 53-54. Ainsi dépouillé de ses insignes, le clerc ne pouvait plus évidemment prétendre à l’honneur de faire partie du clergé. Quel était donc son sort et quels rapports pouvait-il encore conserver avec la communauté chrétienne? Les sentences de déposition, telles qu’elles nous sont par­ venues dans les documents, portent ordinairement : 457 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS 458 ut laicus communicet, S. Cyprien, Epist., lxviii, n. 6, i presbyterali honore aut in diaconii gradu fuerunt P. L.,t. m, col. 1030 ; inter laicos communionem acci­ consecrati, ii pro crimine aliquo suo per mantis im­ piat, S. Grégoire le Grand, Epist., 1. V, epist. Ill, vu, positionem remedium accipiant t.exitendi (pénitence P. L., t. i.xxvii, col. 724, 729; laica tantum tribuatur publique), quod sine dubio EX APOSTOLicA traditione descendit. Epist., ci.xvm, c. n, dans Gratien, Decre­ ei communio, S. Innocent I’r, Epist., xvn, ad episcop. Macedon., c. IV, P. L., t. xx, col. 531 ; laicam tantum­ tum, dist. L, c. 67. La tradition qu'invoque le pontife est loin d’être certaine. Son témoignage prouve du modo communionem accipiat, concile d’Agde, can. 50, dans Ilardouin, t. n, col. 1003; laicæ {sit) communione moins que la pratique du v’ siècle remonte assez haut dans l’Eglise romaine. En Gaule, il semble qu’on ait contentus, 111' concile d'Orléans de 538, can. 2, 19, talonné vers cette époque sur les mesures à prendre. dans Ilardouin, t. H, col. 1423; ώς λαϊκός κοινωνείτω, Le concile d’Orange de 441 et celui d’Arles de 452 déci­ ώς λαϊκός δεχΟήτω, Canons apostat., 15, 62, P. G., dent que les clercs qui désireront subir la penitence t. cxxxvn, col. 68, 160 ; cf. concile de Sardique, can. 19, publique pourront y être soumis : Pænilentiam desi­ dans Ilardouin, t. I, col. 651, etc. Cf. Kober, op. cil., derantibus clericis non negandam. Concile d’Orange, p. 56. Bellarmin a pensé que celte communion, à la manière des laïques, signifiait la communion sous une can. 44; concile d’Arles, can. 29, dans Ilardouin. t. i, seule espèce. De eucharistia, 1. IV, c. xxiv. Mais à col. '1784; t. n, col. 775. Il y a ici une hésitation entre l'origine, les fidèles communiaient habituellement sous l’ancienne discipline et la discipline nouvelle. C'est les deux espèces. Il faut donc prendre à la lettre les pourquoi Rusticus de Narbonne s’adresse à saint Léon expressions : inter laicos communionem accipiat. pour savoir quelle ligne de conduite on suivait à Borne. Saint Basile ne laisse place sur ce point à aucun doute, Nous venons de voir quelle réponse lui fut faite : au quand il dit : εις τον τών λαϊκών άπωσΟείς τόπον τής lieu de la pénitence publique, le pape recommande la pénitence privée : Hujusmodi lapsis ad promerendam κοινωνίας οΰκ εΐρχΟήσεται. Epist. ad Amphilochium, can. 3, P. G., t. xxxtt, col. 672. Pour comprendre ce misericordiam Dei privata est expetenda secessio, langage il suffit de se rappeler que les clercs recevaient ubi illis satisfactio, si fuerit digna, sit etiam fruc­ ia communion dans le sanctuaire et les laïques en dehors tuosa. Epist., ci.xvn, c. n, P. L., t. i.iv, coi. 1203. La le­ des cancelli : co videlicet ordine ut sacerdos et levilæ çon ne fui pas perdue. Le concile d’Agde de 506, qui ante altare communicent, IN CHORO clerus, EXTRA avait à désigner la punition qu’on devait infliger aux évêques, prêtres et diacres gravement coupables, ne i HORUM populus, comme parle le concile de Tolède de 833, can. 18, dans Ilardouin, Concilia, t. ni, col. 584. parle plus de pénitence publique. Can. 50, dans Ilar­ Cf. concile de Laodicée, can. 19, ibid., t. 1, col. 785; douin, t. n, col. 1003, et dans Gratien, dist. L, c. 7. concile in Trullo, can. 69, ibid., t. ni, col. 1688; con­ Cf. concile d’Épaone de 517, can. 22, dans Ilardouin. ibid., col. 1049. cile de Braga, en 561, can. 13, ibid., col. 351. Parfois sans doute, l'excommunication accompagnait la dépo­ Abandonnés à eux-mêmes, les clercs déposés per­ sition et alors la communion même laïque était inter­ daient tous les privilèges que, depuis Constantin, les dite au coupable. C’est le cas de cet Évariste dont parle empereurs avaient accordés au clergé. L’État repre­ saint Cyprien dans son Epist., xi.ix, P. L., t. tv, nait ses droits sur eux. En 408, l'empereur Honorius col. 342, et dont il dit : De episcopo jam nec laicum décide qu’une fois privés de leurs fonctions, ils au­ remansisse. Mais la simple dégradation faisait seule- ront à remplir les devoirs qui incombent» loutcitoyen : ment descendre l’évèque ou le prêtre au rang des continuo ubi eum curia vindicet. Code Théodosien, laïques : même déposé, il pouvait participer aux biens I. XXXIX, De episcop., xvt, 2. On sait combien étaient spirituels de l’Eglise, assister à la messe, faire ses alors onéreuses les fonctions des curiales. Tous les oblations et recevoir les sacrements. gens aisés essayaient de s’y dérober. Justinien Toutefois, si grande était la dignité sacerdotale, el si ordonne que, dans les cités auxquelles appartiennent graves, par conséquent, pouvaient être les fautes des les clercs déposés, ipsos slatim et conjeslim civitatis rvéques et des prêtres, qu’une simple déposition ne illius ex qua sunt, fieri curiales, nisi vehementer paraissait pas toujours être une punition suffisante. Les curialibus abundet civitas. Code théod., De episcop., coupables étaient alors frustrés même de la communion 1. I, tit. tn, 53. Cf. Novellæ, cxxni, c. 14. Voir Kober, laïque et mis au rang des pénitents publics. On sait op. cit., p. 79-90. qui lle était la rigueur de cette exomologèse. TertulMais ces cas durent être exceptionnels. Il étail rare lien l a décrite dans son De pænitentia, c. tx, P. L., que l’Eglise livrât à eux-mêmes el à la vie publique 1. col. 1243. Saint Cyprien, dans sa lettre Lix à l’évèque les clercs qu'elle avait déposes. La secessio dont parle Fidus, témoigne qu’un prêtre déposé, du nom de Victor, saint Léon ne fut pas longtemps une pénitence privée, y fut assujetti. La pænitentia plena, le legitimum et à la discrétion du coupable. Pour certains crimes la plenum tempus satisfactionis, dont il parle, ne saurait réclusion dans un monastère était exigée : Si episco­ être autre chose que la pénitence publique. P. L., t. tv, ' pus, presbyter aut diaconus capitale crimen commi­ col. 359. Cf. Kober, op. cit., p. 66. Eusèbe en fournit un serit,aut chartam falsaverit aut testimonium falsum autre exemple, quand il raconte que le pape Corneille, dixerit, dit le concile d’Agde de 506, ab officii honore touché du repentir de l’un des évêques consécrateurs depositus in monasterio retrudatur el ibi, quamNovation, repentir marqué par l’exomologèse qu’il diu vixerit, laicam tantummodo communionem axait faite de sa faute, εξομολογούμενος τό εαυτού άμάρ- accipiat. Can. 50, dans Ilardouin. t. n, col. 1003, dans ττμα,admet le coupable à la communion laïque. H. E., Gratien, dist. L, c. 7. Cf. concile d’Epaone de51“,can. 22. L VI. c. xliii, P. G., t. xx, col. 620. Ilardouin, t. n, col. 1049. Ce que le concile d’Agde Cette discipline ne demeura pas longtemps en vigueur, décida pour falsification de chartes, faux témoignage, et peut-être ne fut-elle pas reçue par toute l’Église. Ce ou crimen capitale, le concile d’Orléans de 538 le fit Epi est sûr, c’est que le pape Sirice déclare dans son spécialement pour l'adultère commis par des clercs . tre à llimère que les clercs ne sont pas soumis à dans les ordres majeurs : De adulteriis honoratorum U pénitence publique, sicut pænitenliam agere cuiclericorum... in monasterio toto vitæ suæ tempore fvam non conceditur clericorum, c. xiv, P. L., t. xm, retrudatur, can. 7, Ilardouin, t. n, coi. 1425; Gratien, ■1145. Cf. le concile de Carthage de 401, can. 11, dans dist. LXXXI, c. 10. Cetle réclusion était déjà d’un Hardouin, t. t, col. 988; dans Gratien, dist. L, c. 65. usage courant, si l’on en croit le protocole du concile Ex saint Léon le Grand, au milieu du v' siècle, pré­ de Marseille tenu vers celte époque. Ilefele, Concilientend que cette règle est d'origine apostolique : Aliegeschichte, t. 11, p. 730. Cf. Ilardouin, t. 11, col. l!53sq. mm est a consuetudine ecclesiastica, ulque in Cependant, par une lettre du pape Agapet I", Epist. 459 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS ad Cæsarem Arelal., nous apprenons que le choix pou­ vait être donné entre la pénitence proprement privée et la réclusion claustrale, privatam magis potuit se­ cundum canones expetere secessionem, quam severi­ tatem religionis excipere. Hardouin, t. n, coi. 1180. .Mais insensiblement la discipline la plus rigoureuse prévalut et nous savons par nombre de lettres de saint Grégoire le Grand, 1. I, epist. xvm; 1. Ill, epist. xxvu; 1. XII, epist. xxxt; 1. XIII. epist. xlv, P. L., t. lxxvii, col. 463, 624, 1241, 1294, que la detrusio in ardum monasterium était toujours une conséquence de la déposition. Cette règle était générale au ix« siècle le concile de Chalon-sur-Saône de 813, can. 40, dans Har­ douin, t. iv, col. 1038; dans Gratien, dist. LXXXI, c. 8, et celui de Rome de 853, can. 14. dans Hardouin, t. v, col. 66; dans Gratien, dist. LXXXI, c. 7, en témoignent. Le pape Innocent Ill la confirma en décidant que si un clerc accusé de faute grave ne pouvait pas se justifier, il fallait l'enfermer dans un cloître pour y faire péni­ tence : Quod si forsan in purgatione defecerit, eum... ab officio et beneficio depositum ad agendam pænitentiam in aucti;» monastekiou pethloeue non omittas. Décrétales, 1. V, tit. xxxiv, De purgat, canon., c. 10. Cf. L V, tit. xxxviii, De pænit. et remission., c. II). Sur le sort et les obligations des clercs ainsi cloîtrés, cf. Kober, op. cil., p. 75-78. Assimilé au moine, le clerc déposé recevait la com­ munion comme les simples fidèles : depositus ab offi­ cia, communione concessa in monasterio loto vitæ suæ tempore retrudatur, disait le concile d’Orléans de538, can. 7. Hardouin, t. il, col. 1425. Cette dégradation avait donc pour effet de le ramener à un état où rien ne le distinguait plus des laïques. Elle était si entière qu'on s'est demandé si elle ne lui ôtait pas le caractère sacré que le sacrement de l'ordre lui avait donné. Morin, De ordinatione, part. Ill, exerc. I, c. I ; van Espen, Jus eccles'tast., part. Il, tit. 1, c. I, n. 11, et avec eux, les canonistes protestants estiment que oui. Mais il est facile de montrer que, dès l'origine, c’est-à-dire aussitôt que la question fut posée dans l’histoire, il y fut répondu négativement. Le concile de Carthage de 397, qui en appelle au concile de Capoue de 391, interdit formellement les réordinations : non liceat fieri rebaptizaliones et reordinaliones, can. 38. Hardouin, t. 1, Col. 964. Et les Canons apostoliques frappent précisé­ ment de la peine de la déposition ceux qui oseraient réordonner un évéque. un prêtre ou un diacre, can. 68, P. L., t. cxxxvn, col. 173. Saint Optat déclare de son côté qu'une telle pratique est contraire à l’esprit de l'Eglise : quod ab Ecclesia alienum est. De schismate donatistarum, I. I. n. 24, P. L., t. xi, col. 933. Et saint Grégoire le Grand a la prétention d’être l’organe de la tradition ecclésiastique quand il écrit à l’évêque Jean de Ravenne : Illud autem quod dicitis, ut is, qui ordinatus est, iterum ordinetur, valde ridiculum est... Absit a fraternitate vestra sic sapere. Sicut enim baplizatus semel iterum baptizari non debet, ita qui ordinatus est semel, in eodem iterum ordine non valet consecrari. Epist., I. II, epist. xi.vi, dans Gratien, dist. LXVJII, c. 1. Cf. concile de Tolède de 653. can. 7, dansHardouin, t. ni, coi. 943. II estdonc manifeste que, dans la pensée des Pères et des docteurs de l'Eglise, le sacrement de l’ordre a toujours conféré aux clercs un caractère indélébile, que la déposition elle-même, la plus grave des punitions dont elle disposait, lais­ sait absolument intact. Cf. Kober, op. cil., p. 91-109. H ne faut pas confondre la déposition avec la suspense. La suspense est une peine temporaire, la déposition une peine à perpétuité. La première est uniquement médicinale; l’épreuve achevée, le clerc qui la subis­ sait rentrait officiellement dans ses fonctions; la se­ conde, bien que médicinale encore, doit être rangée parmi les pœnse vindicatives ; elle était surtout destinée 460 à servir de leçon aux autres membres de la hiérarchie, ut unius pœna multorum posset esse correctio, écrit saint Grégoire le Grand. Epist., 1. XI, epist. lxxi, P. L., t. lxxvii, col. 1211. Aussi ne l’appliquait-on qu’à la der­ nière extrémité. Elle remplaçait quelquefois la peine de suspense quand celle-ci demeurait inefficace. Ainsi le 6e des Canons apostoliques décrète « qu’un évêque, un prêtre ou un diacre qui, sous prétexte de perfec­ tion plus grande, quittera sa femme, sera suspens, » et il ajoute : « s’il ne revient pas à résipiscence, il sera déposé. » P. G., t. xxxvii, col. 45. Le concile d’An­ tioche de 341 promulgue les mêmes pénalités pour les diacreset les prêtres qui auront quitté, leurs paroisses; suspens d’abord, ils seront ensuite déposés sans espoir de rétablissement dans leur dignité, s’ils s’obstinent à ne pas réintégrer leur domicile. Can. 3, dans Hardouin, t. t, col. 593. Ainsi ce qui distingue proprement la dépo­ sition dé la suspense, c’est la durée de la déposition qui, de sa nature, est perpétuelle. Cf. Kober, op. cil., p. 110-113, et du même auteur, Die Suspension der Kirchendiener, p. 26. Jusqu'ici nous n'avons eu en vue que la dégradation plénière, si je puis m’exprimer de la sorte; mais il existait aussi, dans l'antiquité, des dégradations par­ tielles. Les membres de la hiérarchie pouvaient être condamnés, tout en perdant leur titre officiel, à n'exer­ cer plus que des fonctions inférieures : les évêques celles de prêtres, les prêtres celles de diacres, etc. Le concile de Nicée,can. 8, dégrade certains évêques, tout en leur conservant την τιμήν τού ονόματος. Hardouin, 1.1, col. 327. Le concile d'Ancyre de 314 pose également en principe que les prêtres et les diacres qui, au temps de la persécution, ont sacrifié aux idoles, mais se sont ensuite ressaisis et sont rentrés dans ('Église, cesseront d’exercer leur ministère, maie garderont les droits in­ hérents à leur dignité, c’est-à-dire occuperont leurs places dans le presbyterium et recevront la « commu­ nion cléricale », can. 1 et 2, dans Hardouin, t. I, col. 271. Saint Basile, Epist. can. ad Amphilochium, c. xxvu, P. G., t. ΧΧΧΠ, col. 723, et le concile de Saragosse de 592, can. 1, dans Hardouin, t. m, col. 533, font allu­ sion à une discipline du même genre. Cf. le concile de Néocésarée (entre 314 et 325), can. 9, Hardouin, t. i. col. 283. Le même concile décide qu'un diacre qui, après son ordination, aura commis le péché de luxure et se repentira, ne remplira plus que les fonctions des clercs mineurs, τήν τον ύπηρίτου τάξιν έχέτω. Can. I, Hardouin. t. 1, col. 283. Cf. Gratien, caus. XV, q. vm, c. 1, dont la traduction est fort inexacte. Le concile de Tolède de 400 ramène pareillement au rang des portiers et des lec­ teurs le sous-diacre coupable de bigamie successive. Can. 4, Hardouin. t. I, col. 990. Cf. concile de Tolède de 589, can. 5. Hardouin, t. Ht, col. 480; concile de Bourges de 1031, can. 5. ibid., t. vi, col. 849. Dans le concile de Limoges de 1031, on voit le cas d'un prêtre réduit aux fonctions de diacre : et depositus est a presbyte­ ratum in diaconatum. Les dégradations d'évêques au rang de prêtres oilrent un intérêt particulier en ce que la discipline sur ce point eut quelque peine à se fixer. L’affaire d'Eustathe de Béryte et de Photiusde Tyr au concile de Chalcédoine (IVe session) amena les légats du pape à se prononcer sur la question : « Si un évêque, dirent-ils, est coupable d’une faute qui le rende indigne d'exercer ses fonctions, on ne peut pas le rabaisser au rang de prêtre ; si les motifs qui l’ont fait dégrader sont insuffisants, qu’on le rétablisse dan­ sa dignité épiscopale; mais dégrader un évêque au rang de prêtre est un sacrilège,s έπίσζοπον εϊς πρεσ­ βυτέραν χατάγειν βατμόν Ιεροσυλία έστίν. Act., ιν, Har­ douin, t. it, col. 441. Cependant le concile in Trullo, de 692. donne une décision contraire; il condamne l’évêque qui exercerait indûment son ministère dans un diocèse qui n’est pas le sien, à ne plus remplir que 461 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS les fonctions de prêtre : τής έπισχοπτμ παυέσθω, τά δέ τού πρεσουτέρου ένεργείτω. Can. 20, Ilardouin, t. IU, col. 1669. Ces sentiments contradictoires ont amené certains critiques à penser qu’il ne s'agissait pas, dans les deux cas, d’une même peine disciplinaire. Le mot παύεσΟαι, a-t-on dit, doit s’entendre de la suspense et non de la déposition. C’est une erreur; παύεσΟαι est l'expression technique qui désigne la déposition dans les textes conciliaires. Cf. concile de Nicée, can. 2. Ilardouin, t. t, col. 323; concile d'Ancyre, can. 2,ibid., col. 271; concile de Sardique, de 343, can. Il (14), ibid., col. 647; Canons apost., 14e, P. G., t. cxxxvn, col. 64. Sur ce point voir Kellner, Das Buss- und Slrafverfahren gegen Kleriker in den sechs ersten chrisllichen Jahrhunderten,Trêves, 1863, p. 50.11 faut donc reconnaître tout simplement que la discipline ecclésiastique a pu varier sur la déposition totale ou partielle des évêques. En fait, ce fut la règle du concile in Trullo qui se généralisa. Le concile de Reims de 1049 ôtaâ l’évêque de Nantes, coupable de simonie, ses fonctions épiscopales, condonato ei tantummodo pres­ byteratus officio. Le plus piquant est de voir le pape lleuoît V, après sa déposition, condamné par Léon VIII à n’exercer plus que les pouvoirs de diacre, diaconatus eum ordinem habere permittimus. Concile de Rome de 964, Ilardouin, t. vi, col. 638. Pour plus de détails, cf. Kober, op. cit., p. 113· 129. II. LA DÉPOSITION ET LA DÉGRADATION DU XII· Ai; MX· siècle. — A l’origine, la dégradalion et la dépo­ sition ne sont qu’une seule et même peine. On peut s’en convaincre par certains textes conciliaires. Le concile d’Agde de 596 frappe de la « déposition » les clercs cou­ pables d'un crime capital, de faux témoignage ou de faux. Can. 50, Ilardouin, Concil., t. Il, col. 1003. Or, le concile d’Orléans de 538 visant les mêmes crimes leur applique la peine de la « dégradation ». Can. 8, Hardouiu, t. H, col. 1425. Et cette synonymie se retrouve dans d’autres passages des mêmes conciles. Le concile d’Agde, can. 49, exige que les clercs dont la malversation en matière de biens ecclésiastiques sera établie, ab honore depositi, de suo aliud tantum restituant, quan­ tum visi sunt pra’sumpsisse ; le concile d’Orléans, can. 23, se sert de l’expression DEGRADENTUR, commu­ nione concessa. Les clercs usuriers sont pareillement frappés d'une peine que le concile d'Elvire, des envi­ rons de 300, can. 20, Ilardouin, t. i, col. 252; Gratien, disl. XLVII, c. 5, appelle la leur ôte en outre le privilegium fori et les rend justiciables, comme les simples fidèles, des tribunaux civils. Mais les auteurs ne s'entendent pas sur la portée de la dégradation ver­ bale; les uns l'assimilent tout simplement à la déposi­ tion; tels Fagnan, Comment., ad c. 24, X, de accu­ sai., 5, 1, n. 76; Reiffenstuel, Jus canon., I. V, tit. xxxvii, n. 22, 32; Ferraris, Prompta biblioth., v» Degradatio, η. 1 sq. ; Berardi, Comment, in jus ecelesiast., t. n, part. II, diss. IV, c. I; Permaneder, dans Kirchenlexikon, v” Degradation et Déposition; Phillips, Lehrbuch des Kirchenrechts, p. 585; Schulte, Lehrbuch des kalhol. Kirchenrechts, p. 287. D'autres, au contraire, avec plus de vraisemblance peut-être, distinguent entre la déposilion et la dégradation, quelle qu'elle soit, verbale ou réelle. Le concile de Trente semble justifier celte distinction, lorsqu'il déclare que « les personnes ecclésiastiques coupables de délits graves, ob eorum atrocitatem a sacris ordinibus deponbnd.e et curi.e sint tradesd.e S.ECLΊ.ΛΗΙ, etc. Sess. XIII, c. iv, De reform. Selon cette interprétation la dégradation consisterait en deux actes : la sentence par laquelle le clerc coupable serait déclaré passible de la peine de la dégradation (dégradation verbale), et l’application de cette sentence par la dégradation proprement dite (dégradation réelle). Cf. 1. V, De ver­ borum significat., lit. x, c. 27; Sexti Decret., I. V, De pœnis, tit. ix, c. 2. et ce que nous avons dit de la condamnation de Jean lluss. Voir sur tout ceci, pour plus de détails, Kober, op. cit., p. 178-184. Il y a donc lieu d'étudier séparément la déposition, la dégradation verbale et la dégradation réelle avec les conséquences qu'elles entraînent dans le droit moderne. I· l.a déposition. — Dans le droit moderne comme dans l'antiquité, la déposition est la privation à perpé­ tuité des prérogatives d’ordre et de juridiction, jointe à l'incapacité de remplir les fonctions ecclésiastiques et à la perte des bénéfices ou comme disent les juristes : 466 depositio a dignitate, honore, ordine, officio et bene­ ficio. Sexti decret., 1. V, til. tv, De homicid., c. 1, sect. n. Cf. concile de Trente, sess. XXV, c. xiv, De reform. Et d'abord, le clerc déposé est privé de tous les droits que lui confère l'ordre; il ne peut plus remplir aucune fonction ecclésiastique. Cet interdit est person­ nel et le suit partout; il ne peut le violer sans com­ mettre un péché grave, le sacrilège, en même temps qu'une désobéissance à 1 Eglise. Les fidèles qui parti­ ciperaient sciemment par leur présence ou autrement à cet acte coupable, parexemple en assistant à la messe d'un prêtre interdit, ou en recevant de ses mains les sacrements, se rendraient eux-méines coupables de péché. Toutefois aucune peine ecclésiastique ne les atteindrait; ils n'en répondraient qu'au for intérieur. Le clerc déposé, au contraire, encourrait l’excommu­ nication. Cf. 1. V, De clerico excommunicato, de­ posito vel interdicto ministrante, tit. xxvn, c. 2. 10; Gratien, caus. XI, q. m, c. 6. A vrai dire, il fau­ drait pour cela qu'il remplit en public, solennellement et comme clerc, la fonction interdite. Un minoré qui remplirait pendant la messe les fonctions que rem­ plissent habituellement aujourd’hui les simples laïques ne tomberait pas sous le coup de l'excommunication. Cf. la décision de la S. C. du Concile, dans Fagnan, Comment, ad I. V, tit. xxvn, De excommunicato, etc., c. 2, n. 19, 20. La loi porte : .Si quis episcopus ai:.hannica non auctoritate canonica damnant, disait le concile de Séville. Hardouin, loc. cit. Or, dans les affaires de celte sorte, les canons exigeaient que l’évêque fut assisté de six collègues pour juger un prêtre et de trois pour un diacre. Concile de Carthage de 397, can. 8, dans Hardouin. op. cil., t. i, col. 962, et dans Gratien, cans. XII, q. vu. c. 5. Cf. concile de Carthage de 390, can. 10, Hardouin, op. cit., t. i, col. 953; Gra­ tien, caus. XV, q. vn. c. 4. qui requiert pour juger un évêque la présence de douze évêques. Mais il peut être quelquefois difficile de réunir le nombre d’évêques déterminé par les canons. En ce cas, l’évêque est autorisé à se faire assister par un nombre égal d’abbés, si son diocèse peut les fournir, et à leur défaut il n'a qu'à choisir autour de lui « d’autres personnes constituées en dignité ecclésias­ tique, d’un âge respectable, et recommandables par leur science du droit. » Concile de Trente, sess. XIII, c. tv. De reform. Cf. Boniface VIII, Sext. Decret., 1. V, tit. ix, De pœnis, c. 2. Mais quel rôle jouent ces assesseurs de l’ordinaire, qui est le premier juge dans les affaires des clercs de son diocèse? Ont-ils simplement voix consultative ou ont-ils une voix décisive ? C'est une question qu’on a pu se poser, mais qui en fait se trouve tranchée en faveur du votum decisivum. S’il s’agit d’assesseurs évêques, la chose ne souffre pas de difficultés. Mais si les évêques sont remplacés au tribunal épiscopal par des abbés ou des clercs constitués en dignité, fussent-ils 470 vénérables par l'âge et la science, les canonistes ne sont plus unanimes. Quelques-uns voudraient que les asses­ seurs dépourvus de la dignité épiscopale n’eussent que voix consultative; leur présence, dit-on, est uniquement destinée à donner plus de solennité à la sentence du juge. Il faut reconnaître pourtant que la plupart des canonistes et non des moindres, témoin Benoit XIV. De synodo diœcesana, L IX, c. v, n. 4, accordent même aux assesseurs non évêques le votum decisivum. Bar­ bosa, De officio et potest, episcop., alleg. ex, n. 26; Reilfensluel. loc. cit., n. 42; cf. Phillips, op. cit., p. 587. etc. Reste à savoir si le jugement, pour être valable, doit être rendu à l'unanimité ou simplement à la pluralité (majorité) des voix. Nombre de canonistes et des plus qualifiés, Barbosa, loc. cit., n. 27 sq. ; Reiffenstuel. loc. cit., n. 44, etc., estiment qu'il doit être rendu à l'unanimité et s'appuient sur un texte de droit, I. II. tit. xxvn, De sentent, et re judicat., c. 3, qui suppose l’accord de tous les juges dans une affaire analogue : Non potest quemquam a sacerdotali gradu, nisi /ustis ex causis, concors sacerdotum sententia submovere. Mais ce texte est emprunté à saint Grégoire le Grand, qui ne vise nullement la question d’unanimité ou de pluralité des voix dans la sentence prononcée. Epist., 1. III, epist. VIII,. P. L., t. lxxvii, col. 612. Et d'autre part, on pourrait citer des circonstances où l’Église se contente précisément de la majorité dans certaines décisions à prendre : Judicia enim sanioris et majo­ ris partis prævaleant et quod conclusum fuerit a plu­ ribus, censetur approbatum, dit le concile de Nar­ bonne de 1609, can. 29, dans Hardouin, t. XI, col. 32. Le principe est même nettement formulé dans le droit: Quod a majoriparte fil, ab omnibus facium censetur, 1 III, tit. xi, c. 1. La Glose abonde aussi dans ce sens. L 11. tit. xxvn. De sentent, et re judicat, c. 3, v» Sacer­ dotes, c. 12, X, v» Priesentes. Bien que Benoit XIV. loc. cit., laisse la question indécise, on peut donc ad­ mettre en principe que la majorité des voix suftit pour prononcer une sentence de dégradation. Nous n'avons ici en vue que les clercs qui sont dans les ordres majeurs, prêtres, diacres ou sous-diacres. Pour juger les minorés, l'évêque n’a pas besoin d’asses­ seurs proprement dits : quanquam proprii episcopi sententia sine aliorum episcoporum præsentia suffi­ ciat in degradatione eorum, qui minores dumtaxat ordines receperunt, dit expressément Boniface VIII, De poenis, In sext., c. 2. Cependant la sentence doit être rendue en présence du chapitre ou du moins en pré­ sence de deux ou trois chanoines députés à cet effet. Glossa, au De pœnis, In sext., c. 2. v» Præsentia. On peut voir dans Kober, op. cit., p. 231, une décision de ce genre rendue par l’archevêque de Mayence en 1668. Il va sans dire que les clercs ainsi frappés doivent jouir d’un bénéfice, ou faire un service dans une église, ou vivre dans un séminaire, se préparant aux ordres majeurs. Les minorés qui ne jouissent pas du prit gium fort ne sauraient être dégradés; ils ne relèvent que des tribunaux civils. 3° La degradatio actualis. — Par la dégradation verbale, le clerc déposé n’est pas encore privé du pri­ vilegium fori. Tant que son juge n’a pas procédé à la dégradation réelle, il échappe en droit à l’action des tribunaux civils. C’est la dégradation réelle qui le dé­ pouille définitivement de ses privilèges ecclésiastiques. La forma degradationis qui se lit aujourd'hui dans le pontifical romain, se trouve déjà, presque mot pour mot, dans le pontifical de Durand (f 1296), que Catalani a reproduit en partie dans son Pontificale romanum, t. ni, p. 167. Cf. Durand, Speculum juris, 1. Ill, part. I. sect, n, De accusatione. La formule de dégradation varie suivant la dignité de celui que l'on dégrade. Il s’agit en eDet d oter les in­ 471 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS signes caractéristiques de l’ordre que le coupable a reçu et ces insignes diffèrent suivant les degrés de la hiérarchie. Nous nous bornerons ici à indiquer la pro­ cédure générale et renvoyons pour le reste au pontifi­ cal romain : Degradandus, indumentis sacerdotalibus, si sacerdos sit, indutus, vet diaconalibus, si sit diaconus, et sic de reliquis ordinibus et indumentis, offertur pontifici. Pontifex vero quasi exsequendo sententiam depositionis in illum dudum prolatam, præsente judice sæculari, cui degradandus debet relinqui, pu­ blice abradit cum vitro vel cultello vel alio hujusmodi leviter sine sanguinis effusione loca manuum illius, quæ in collatione ordinum inuncta fuerunt, et etiam tonsuram, si velit. Et conse­ quenter seriatim et singillatim detrahit illi omnia insignia sive sacra ornamenta, quæ in ordinum susceptione recepit, et demum exuit illum habitu clericali et induit laicali, dicens publice judici sæculari præsenti, ut illum propter scelera sua sic depositum, degradatum, expoliatum et exauctatorum in suum, si velit, forum recipiat. Et est notandum, quod in hac sententiæ executione non est necessaria coepiscoporum præsenlia, nec etiam refert, sive in ecclesia fiat, sive in platea, sive pontifex degradans indutus sit pontificalibus ornamentis sive non. Ces prescriptions appellent quelques remarques. Boniface VIII exigeait pour la dégradation l'assistance d’un certain nombre d’évêques ou à leur défaut d'abbés et de clercs éminents par leur science el leur dignité. Le jugement ne peut en effet s'effectuer sans eux, et nous avons vu que la degradatio verbalis exige leur présence. 11 semblerait qu’ils dussent aussi assister à la degradatio actualis, etc'est le sentiment de Benoit XIV, De synodo diœcesana, 1. IX, c. vi, n. 5. L’ordinaire entouré de ses assesseurs donnerait à la sentence qu’il exécute plus de force et de solennité. Dans la pratique les choses se passent ainsi. Mais Durand avait déjà fait observer, Spéculum juris, 1. Ill, part. I, De accusatione, que la présence des juges assesseurs n’était pas nécessaire, dans l’exécution de la sentence de dégradation, pour la validité de l’acte, lit c’est ce que proclame à son tour le pontifical romain : Et est no­ tandum quod in hac executione senlenliæ non est ne­ cessaria coepiscoporum præsenlia. Il n'en est pas de même pour le juge civil. Sa pré­ sence qui est exigée par les De'cretales, I. V, tit. xl, De verbor. significat., c. 27, l’est pareillement par le ponlilical romain. Quand le juge ecclésiastique dégrade un clerc pour un crime qui pourrait entrainer devant les tribunaux civils la peine de mort, il doit intercéder instamment auprès du juge séculier ut dira mortis periculum vel mutilalionis contra degradatum sententiam modere­ tur. C’est une règle de droit, que recommande encore le pontifical romain. On sait, en effet, que les clercs qui participent de près ou de loin à une exécution capitale ou à un jugement de sang encourent l'irrégularité. Caus. XXIII, <(. vm, c. 29, 30; 1. III, tit. t, ne clerici vel monachi, c. 5. Cf. Suarez, De censuris, disp. XLVI, sect, i-iv; Reiffenstuel, Jus canon., 1. V, tit. xi,sect. m, n. 75 sq. En livrant le clerc dégradé à l’État, l’Église reconnaît donc l’indépendance de celui-ci en matière pénale. Mais quelle était la valeur du jugement ecclésiastique au regard du juge civil témoin de la dégradation ? Les canonistes du moyen âge estimaient généralement que la sentence du juge ecclésiastique était décisive et que l’Etat n'avait qu'à appliquer la peine due à la faute commise par le clerc dégradé. Et c’est bien dans ce sens que Boniface VIII entend faire châtier par le pouvoir séculier le crime d'hérésie : « Nous défendons expressément, dit-il, aux seigneurs temporels età leurs officiers de connaître de ce crime qui est purement ecclésiastique et d’en juger en aucune façon. » Il ajoute : Prohibemus ne execulionem sibi pro hujusmodi crimine a diaecesano vel inquisitoribus aut inquisi­ tore iy junctam, prompto prout ad suuni spectat j 472 officium, facere seu adimplere detrectent. Sext. Decret., I. V, lit. π, c. 18. D'après cette décision, l’État n’avait qu’à s’incliner devant la sentence du juge ecclé­ siastique età l'exécuter les yeux fermés, en appliquant au clerc dégradé la peine prévue par les lois. Mais cela parait contraire au principe de la séparation des deux pouvoirs, principe que le pape Innocent III sauvegardait quand il déclarait que le clerc dégradé serait livré secularis arbitrio potestatis, animadver­ sione debita puniendus, 1. V, tit. i, De hseret., c. 9. Cf. 1. V, Iit. xi., de verborum signifie., c. 27; 1. V, tit. xx, De crimine falsar., c. 7. En fait, les juges séculiers se faisaient donner les pièces du procès, afin de se rendre compte du bien fondé de la sentence. Et comme cet examen avait lieu d'ordinaire après la dégradation ver­ bale, l’application de la peine pouvait suivre immédiate­ ment la dégradation réelle. Diaz. Praclica criminal., c. cxi.in, n. 2. La dégradation ne dépouille pas plus que la simple déposition, le clerc qu'elle atteint, du caractère que lui confère l'ordination. Et toutes les obligations qu’il a contractées en recevant le sacrement de l’ordre conti­ nuent de lui incomber : telles sont par exemple l’obli­ gation de réciter le bréviaire et celle d’observer le célibat. Cf. Ferraris, Prompta biblioth., v’ Degradatio, n. 8, 9. De ce caractère indélébile de l’ordination suit une autre conséquence : le clerc dégradé peut être rétabli dans sa dignité par le souverain pontife, à qui appar­ tient la plenitudo potestatis en malière disciplinaire : Post talem degradationem juste el rite faciam solus romanus ponti fex cum tali dispensat, dit le pontifical romain. C'est là une faveur extrêmement rare, selon la remarque de Suarez. De censuris, disp. XXX, sect, n, n. 10. Mais une nouvelle ordination n’est évidemment pas nécessaire. 11 suffit de procéder à la restitution des insignes, comme on avait fait pour leur enlèvement. Le Décret, caus. XI, q. ni, c. 65, indique cette orocédure et le ponlilical la marque en ces termes : Non solum verbo, sed etiam facto, secundum ea quæ praemissa sunt, dispensatio et restitutio fiat, et ixstGΛ7Α sibi detracta seriatim, sigillalim, ET SOEEXXITER Et CORAE ALTARI RESTITUA*Π II, ClC. IL Fautes qui méritent la déposition et la dkouaDATION. — I. FAUTES QUI MliRITEXT LA till POSITIOX. — La déposition est la plus grave des punitions que l’Église puisse infliger à un clerc. Les Canons aposto­ liques 45’ et 58e en marquent deux degrés dont le se­ cond est la déposition proprement dite. P. G., I. cxxxvn, col. 129,152. Et lorsque le concile d’Ephèse de 431 voulut châtier le patriarche Jean d’Antioche, il indiqua d'abord comme peines à lui appliquer l’excommunication et la suspense; la déposition, τε/sia άκόφασις, fut réservée comme châtiment suprême en cas d’obstination du cou­ pable. Act., v, Hardouin, op. cit., 1.1, col. 1500. La même gradation se retrouve dans une décrétale d’Alexandre III, I. il, tit. xxi, De testibus, c. 2; cf. I. V, tit. xxvn, De cleric, excommunie., c. i. Cependant plusieurs textes de droit semblent en contradiction avec cette théorie. Le concile de Néocésarée de 314-325 décide que les prêtres qui contracteront mariage après leur ordination seront déposés; et que, s’ils tombent dans la fornication, ou l’adultère ils seront finalement ex­ communiés. Can. 1, Hardouin, op. cil., t. i, col. 281. Le 29' des Canons apostoliques marque pareillement l’excommunication comme une peine qui peut suivre la déposition. P. G., t. cxxxvn, col. 93. Enfin la gradation des peines ecclésiastiques indiquée dans le 1. II, tit. i, De judic., c. 10, semble supposer qu’après la déposition nombre de châtiments peuvent encore atteindre les clercs coupables : 8'i clericus in quocumque ordine constitutus in furto vel homicidio vel perjurio seu alio mortali crimine fuerit deprehensus legitime 473 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS atque convictus, ab ecclesiastico judice deponendus est. Qui, si depositus incorrigibilis fuerit, excommuni­ cari debet; deinde, contumacia crescente, anatue31aus mucrone feriri. Poslmodum vero, st in pro­ fundum malorum veniens contempserit, cum ecclesia NON habeat ULTRA QUID faciat et ne possit esse ultra perditio plurimorum, per secularem comprimendus est potestatem. Cf. concile de Trente, sess. XXV, c. xiv, De reform. D’après ce document, ce seraient l’excom­ munication et l’anathème qui constitueraient les peines suprêmes des clercs. La contradiction entre ces divers textes est plus apparente que réelle et il est aisé de la résoudre. Le clerc doit être considéré ou comme simple membre de l’Église ou comme membre de la hiérarchie. .Même déposés, les évêques, les prêtres, les minorés pouvaient être admis à la communion parmi les laïques, et c’est ce qui explique que certains canons aient marqué la privation de la communion comme le dernier châtiment des clercs. Mais considérés comme membres de la hiérarchie, la peine suprême qu’on pût leur inlliger était bien la déposition. Nous avons donc à examiner quels crimes pouvaient attirer cette peine sur eux tant dans l’antiquité qu’au moyen âge et dans les temps modernes. 1« Discipline de l’ancienne Eglise. — Les crimes de droit commun les plus graves aux yeux de l'anti­ quité ecclésiastique, sont l’homicide, la fornication ou l’adultère et le vol sous ses différentes formes. Cf. Tertullien, De pudicitia, c. xn, P. L., t. il, col. 1002; S. Augustin, In Joa., tr. XII, c. xiv. P. L., t. xxxv, col. 1481. 11 est tout naturel de penser que les clercs qui s’en rendaient coupables étaient sévèrement punis. Les Canons apostoliques, can. 25, P. G., t. cxxxvn, col. 85, qui menacent de la déposition les évêques, les prêtres et les diacres justement accusés de fornication, de parjure et de vol, omettent, il est vrai, l'homicide. Mais, quelle que soit la cause de cette omission, on ne saurait admettre qu’un clerc homicide n'ait pas été déposé. Le concile de Braga de 572, can. 26, Hardouin, t. ni, col. 391, exige qu'un homicide, qui aurait été ordonné clerc subrepticement, dejiciatur, à plus forte raison un clerc qui aurait commis son crime après l'ordination. Celui même qui, par délation, aurait été cause de la mort d'un frère devait être déposé : De his qui... tradidisse dicuntur... nomina FEATRUM suorum, placeat ut quicumque eorum ex actis publicis fuerit detectus, ab ordine cleri amoveatur. Concile d’Arles de 314, can. 13, Hardouin, t. i, col. 265. Le premier crime que les Canons apostoliques signa­ lent comme passible de la déposition est la fornication, can. 95. P. G., t: cxxxvn, col. 55. Et par là il faut entendre également l’adultère que les lois civiles elles-mêmes tenaient pour l’un des plus grands crimes. Cf. Code théodosien, XI, xxvi. Quorum appellat, non recip., 4; X, xxxvi, De indulgent, crimin., 4. On sait avec quelle rigueur l’Eglise punissait ce péché chez les simples laïques. Aussi le concile d’EIvire, des envi­ rons de 300, ordonne-t-il que les prêtres, les évêques et les diacres, qui s'en seraient rendus coupables, ne seraient pas admis à la communion, même à la fin de leur vie. C’était la déposition avec aggravation de peine, can. 19, Hardouin, t. i, col. 252. Le concile d’Orléans de 538 est moins sévère. Il se contente de déposer les clercs majeurs convaincus d'adultere, et leur accorde la communion laïque avec la peine de réclusion perpétuelle dans un cloître, can. 70, Har­ douin, t. m, col. 1425. Avec le temps, l’Eglise se montra de plus en plus soucieuse de la chasteté de ses clercs. Et au concile in Trullo de 692, elle menaça de la déposition ceux qui prendraient des bains dans les thermes ou les femmes seraient admises (bains mixtes), can. 77, Hardouin, t. m, col. 1689. L’évêque de Triccà, en Thessalie, fut déposé pour 474 n'avoir pas voulu brûler une poésie érotique qu'il avait composée dans sa jeunesse. Nicéphore, H. E., 1. XII, c. xxxiv, P. G., t. cxlvi, col. 860. Cf. Socrate, U. E., 1. V, c. xxn, P. G., t. i.xvii, col. 640. Le vol est aussi un des péchés pour lesquels les clercs méritaient d’être déposés, selon les Canons apos­ toliques, can. 25. H faut y joindre la fraude et le faux : si... chartam falsaverit, dit le concile d'Agde de 506, can. 4, Hardouin. t. n, col. 1003. Cf. concile d’Orléans de 538, can. 8, ibid., col 1425. L'usure devint passible de la même peine. Concile de Nicée de 325, can. 15, Hardouin. t. i, col. 330 331; concile d’EIvire de 308, can. 20 : placeat eum degradari, Hardouin, t. i, coi. 252; concile d'Arles de 443 ou 452, can. 14 : depositus a clero, Hardouin. t. n, coi. 774. Cf. Canons aposl., can. 44, P. G., t. cxxxvn, coi. 128; concile in Trullo, can. 10. Le crime de lèse-majesté, dans la pensée des anciens, était des plus odieux. Aussi l’Eglise qui faisait profes­ sion de respecter, autant et plus que les païens, l’auto­ rité de l’Etat représentée par la personne de l'empe­ reur était elle-même sévère contre les séditieux. Le concile de Carthage de 398, can. 67, décide sedilionarios nunquam ordinandos clericos. Hardouin. t. t, col. 983. Cf. concile d’Agde de 506, can. 69, Hardouin, t. n, col. 1005. Les clercs coupables d'outrage à l’empereur ou aux officiers impériaux seront déposés, disent les Canons apostoliques, can. 85. P. G., t. cxxxvn, col. 212. Le IV' concile de Tolède de 633 décrète de son côté que les clercs, pris les armes à la main dans une sé­ dition, seront dégradés et enfermés dans un cloître pour y faire pénitence : amisso ordinis st Son ingérence dans les affaires des trois diocèses du nord augmenta peu à peu son prestige. Nombre de faits de ce genre s’étaient déjà produits, cf. Tillemont, Histoire eeclésiasl., t. xv, p. 702, quand le concile de Chalcédoine décida que l’évéque de Constantinople aurait le droit de consacrer les métropolitains provinciaux des trois diocèses, ceux-ci conservant l’ordination de leurs suffragants. Le même droit d'ordination lui fut attribué relativement aux chefs des églises nationales relevant de ces trois dioceses, can. 28. Il fut, de plus, investi d'une juridiction concurrente avec celle des exarques (ou chefs des diocèses) pour juger les procès ecclésias­ tiques intentés aux métropolitains, can. 9,17.» Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 23-25. On peut voir dans Duchesne, ibid., p. 27, comment l’évéque de Jérusalem parvint à obtenir au concile de Chalcédoine les préro­ gatives du patriarcat. Concile de Chalcédoine. act. Vil. Hardouin, t. n, col. 491. De la sorte vers le milieu du v· siècle les grandes circonscriptions ecclésiastiques, en Orient, formèrent les patriarcats de Constantinople, d’Antioche, de Jérusalem et d'Alexandrie. Le patriarche ou exarque exerça sur les métropoli­ tains à peu près les mêmes droits que les inétropolitains possédaient sur leurs suflragants comprovinciaux. 511 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS C’est lui. notamment, qui préside à leur sacre. Concile de Clialcédoine de 451, can. 28, Hardouin, t. n, coi. 613. Cf. Novell., vu, c. 1 : Quarum nietropolilas ipse ((Ionstantinopol. episcop.) ordinal. H les convoque à son synode. Cf. Novell., cxxxvn, c. 4. Il reçoit les appels de ceux qui ont pu être jugés par les métropoli­ tains. Concile de Chalcédoine. can. 17, Hardouin, ibid., col. 607; Code théodos., I, iv, De episcop audient., 29. Bien d’important ne peut être décidé par un métro­ politain sans l’agrément du patriarche. Concile de Chalcêdoine, can. 36, Hardouin, t. n, col. 613. Enfin c’est le patriarche qui juge les causes où la responsabilité du métropolitain se trouve engagée et, en cas de faute grave, il peut prononcer la peine de déposition. Concile de Chalcédoine. can. 9, Hardouin, col. 605, dans Gratien, caus. XI, q. t, c. 46. Cf. Novell., cxxxn, c. 22. Que ce dernier droit ait été exercé par les patriarches, cela ne fait pas l’objet du moindre doute. On s’est de­ mandé seulement si un patriarche pouvait déposer un métropolitain, sans faire appel à son synode. Le concile de Constantinople de 381 donne à entendre que cette déposition doit être prononcée en synode, can. 6, Har­ douin, t. i, col. 812. On peut déduire la même chose du canon 9 du concile de Chalcédoine qui suppose que l’évêque de Constantinople juge ordinairement en concile, σύνοδος ενδημούσα. Cf. Ilefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, 1908, t. n, p. 79. Nul doute que tel ait été le principe et telle la pratique à l'origine. Mais, exceptionnellement et lorsque la culpabilité du métropolitain était évidente, les patriarches n’hési­ tèrent pas à agir seuls. C’est ainsi que saint Jean Chrysostome prononça, sans convoquer son synode, la peine de déposition contre Gérontius, métropolitain de Nicomédie, et lui donna sans délai, un successeur. Sozoméne, H. E., I. VIII, c. vi. P. G., t. i.xvn, col. 1529. Un tel procédé pouvait être irrégulier au point de vue du droit, mais la grande autorité du patriarche en cou­ vrait. pour ainsi parler, l'illégalité. Du reste, Justinien semble reconnaître que les exceptions pouvaient avoir leur raison d’être et autorisa les patriarches à juger les métropolitains sans égard à leur synode : Si qui­ dem episcopus est qui accusatus est, ejus metropolitanus examinet ea quæ dicta sunt; si vero metropolitamis sit, ejus beatissimus archiepiscopus, sub quo deget. Le synode n'est pas mentionné, Novell., cxxxvn, c. 5. En Occident, les métropoles se constituèrent plus tard qu’en Orient. Mais on ne connut pas le régime des patriarcats. D’après le canon 6 du concile de Nicée, l’évêque de Rome parait seul assimilé aux patriarches. Et, de fait, il en exerce les prérogatives dans toute l’Église latine. Il ordonne les archevêques par luimême ou par ses légats : lia eos metropolitanos a te volumus ordinari, écrit saint Léon à l’évêque de Thessalonique. Epist., Vf, ad Anastas. Thessalon., c. i\’,P.L., t. i.iv, col. 619. Milan et Aquilée échappent à cette régie pendant quelque temps; Milan consacre l’arche­ vêque d’Aquilée et réciproquement Aquilée celui de Milan. Mais le pape Pélage fait observer qu’une telle exception est justifiée par la difficulté des rapports de ces deux sièges avec Rome. Caus. XXIV, q. i, c. 33. Grégoire le Grand a soin de revendiquer le droit de l’Église romaine et il exige que la consécration de l’archevêque de Milan se fasse cum nostro consensu. Epist.. 1. Ill, epist. xxxi, ad Romanum Patrie., P.L., t. lxxvii, col. 628. Cf. Epist., xxx, ad Joann, subdiac., col. 627. Les papes étendaient la juridiction de leur tribunal sur les métropolitains. Dès 378, le concile romain affirme ce privilège : Vel si ipse metropolitanos si/. Romam necessario vel ad eos quos Romanus episco­ pus judices dederit, contendere sine dilatione jubea­ tur. Epist. ad Gratianum et Valentinianum imperat., dans Schcenemann, p. 359. Cf. la réponse de l'empe­ 512 reur Gratien, ibid., p. 364. L'évêque d'Arles Patrocle s'était fait octroyer du pape Zoziine (417) le droit de consacrer les évêques des provinces de Vienne, de la Narbonnaise lr· et de la Narbonnaise 11·. Le concile de Turin accorde au contraire à Proculus de Marseille une juridiction sur la Narbonnaise II·. Comme il usait de ce pouvoir, le pape Zozime le déposa. Quid de Proculi damnatione censuerim. Zozime. Epist., i, ad episcop. Gallite, c. il ; Epist., vit, ad Palrocl. Arelat., P. L., t. xx, col. 668. Nous n’avons pas à voir si la conduite du pape était adroite et sage ; nous constatons seulement qu’il usait de son droit de déposition. Saint Léon agit à peu près de même vis-à-vis du successeur de Patrocle, Hilaire. S’il ne le déposa pas, ce fut pure­ ment par indulgence, pro sedis aposlolicæ pietate, mais il le priva de ses droits de métropolitain sur la province de Vienne. Qui non tantum noverit se ab alieno jure depulsum, sed etiam Viennensis provincial, quam male usurpaverat, polestale privatum. Epist., x, ad episcop. per provinciam Viennent. constitutos, c. vn, P. L., t. i.iv, coi. 634. Pour les détails de ces affaires, voir Duchesne, Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule, t. i, p. 102-117. Personne ne sembleavoir contesté cette suprématie du siège apostolique. Aussi quand le pape Nicolas 1er déposa les archevêques de Trêves et de Co­ logne, Thietgaud et Gunther, il s’exprima en des termes qui ne laissent planer aucun doute sur ce qu’il considère comme son droit et un devoir de sa charge : et ideo Spiritus Sancti judicio et saucii Petri per nos auctoritate omni episcopali exutos regimine consi­ stere definimus. Decreta Romanæ synodi, n. 2, Har­ douin, t. v, coi. 574. Ailleurs, il est vrai, il s’autorise du 9« canon du concile de Chalcédoine qui défère les métropolitains ad primatem diceceseos ou à l’évêque de Constantinople. Epist. ad Carolum Calvum, dans Hardouin, t. v, col. 585. Par « primat », les Pères de Chalcédoine n’entendaient sûrement pas l’évêque de Rome. Mais, tout en protestant contre la tyrannie du pape, les archevêques de Cologne et de Trêves ne son­ gèrent pas un instant à révoquer en doute le droit qu’il entendait exercer sur les métropolitains. Cependant, quel que fût le principe, pendant la pé­ riode mérovingienne, les métropolitains furent jugés par les conciles nationaux, qui étaient habituellement convoqués par les rois. Ce fut le cas de Prétextât, évêque de Rouen, au synode de Paris de 577; de Didier de Vienne au concile de Chàlon de 603; d’Ebbon de Reims et d’Agobard de Lyon au synode de Thionville en 835. L’usage, on le voit, se perpétua sous les Caro­ lingiens. Le concile de Savonières de 859 faillit frapper également de la peine de la déposition Wenilon de Sens, accusé de haute trahison. Wenilon n’échappa au coup qu'en faisant amende honorable. Si le roi ne lui avait accordé son pardon, il est probable que ses collègues lui auraient inlligé le châtiment prévu par la loi. Cf. Libellus proclamation's domni Caroli regis adversus Wenilonem archiepiscop. Senonens., Har­ douin, t. v, coi. 487; Epist. synodal, ad Wenilon. archiepiscop., ibid., col. 490 sq.; Commonitorium Herardi ad Wenilonem, ibid., col. 500 sq. Mais ces faits ne périmèrent pas le droit. On voit, au tx· siècle, Hincmar de Reims protester contre l'ingé­ rence de l’Etat et se tourner décidément vers Rome comme vers le tribunal suprême auquel devaient être déférées les causes des métropolitains. Le pape Benoit lui répondit en affirmant la même doctrine, nec alicui cujuscumque juri vel judicio te subjici, excepta po­ testate sedis aposlolicæ pontificum. Epist., I, ad Hincniarum Remens., dans Hardouin, t. v, col. 102. L'ap­ parition des Hausses Décrétales ne fit que fortifier ces théories. Et le concile de Trente les consacra. Si les causes majeures des simples évêques ne pouvaient être jugées que par le souverain pontife, à plus forte raison 513 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DÉS CLERCS celles des métropolitains. Fagnan, Comment., in c. 25, De accusal., V, i. n. 44 sq. En Orient, les patriarches, supérieurs aux métropo­ litains, étaient, à l’origine, égaux entre eux. De quel tribunal pouvaient-ils relever? Jusqu’au jour ou Constantinople'eut accaparé la suprématie sur tout l’Orient, les patriarcats jouissaient d une réelle indépendance vis-à-vis l'un de l’autre. Un seul évêque, le pape, pou­ vait devenir leur juge. Et, en effet, au concile d'Ephèse de 431, l’évêque de Jérusalem fit remarquer que, d'après la tradition, les patriarches d’Antioche n’avaient jamais eu d'autres juges que les papes, et conformé­ ment à ce principe on se contenta d'excommunier le patriarche Jean, et on réserva au souverain pontife le droit de lui appliquer, s'il y avait lieu, la peine de la déposition. Epist. synodi Ephes. ail Celestinum pa­ pam, n. 4. Nous avons vu plus haut que les papes avaient usé de leur droit en frappant les patriarches Nestorius de Constantinople et Dioscore d’Alexandrie. En 184, Félix III déposa pareillement le patriarche Acace, et comme les Grecs se plaignaient que le pontife eût prononcé sa sentence sans l’avis de son synode, le pape Gélase leur répondit que le pontife romain était personnellement l'unique juge des patriarches, qu'il pouvait exercer ses droits sans réunir de synode et que, du reste, Acace avait été jugé conformément aux canons de Chalcédoine. Gélase, Epist., vu, ad episcop. Dardaniæ, Hardouin, t. ri, col. 905 sq., cf. col. 831 sq. Au xi« siècle, les papes professaient toujours la même doctrine. On la retrouve sous la plume de Nicolas I'r, qui proteste contre la déposition du patriarche Ignace, décidée au synode de Constantinople de 861, par suite des intrigues de Photius. Aucun de ceux qui ont pro­ cédé à cette déposition, écrit le pontife, n’était juge légitime. Epist., vin. ad Michaëlem imperat., dans Hardouin, t. v, col. 150. On n’a guère d’exemple qu’un patriarche de Constantinople ait jamais été re/eelus sine consensu romani pontificis. Ibid., col. 157. C’est le successeur de Pierre qui a la sollicitude de toutes les Églises. H est le primat de toute l’Eglise, comme l’in­ dique le concile de Chalcédoine. (Erreur d'interpréta­ tion, que nous avons signalée plus haut.) Pierre a fondé l’Eglise d’Antioche, il a placé son disciple Marc à la tête de l’Église d’Alexandrie, et il est venu mourir à Rome. Ibid., col. 162 sq. Ses successeurs sont donc au-dessus des patriarches et ils sont leurs juges. C’est pourquoi nous ordonnons que Photius et Ignace com­ paraissent devant notre tribunal, pour que leur cause soit jugée à nouveau, et, s’ils ne peuvent venir euxmêmes, qu’ils aient des représentants. Ibid., col. 166. Au moment où Nicolas revendiquait ainsi les droits du pontife romain sur les patriarches, Photius méditait le schisme. C’en était fait de l'autorité du pape sur Constantinople et sur l’Eglise d’Antioche. v. DÉPOSITION des cardinaux. — Saint Bernard exprimait l’idée que les cardinaux, comme tels, occu­ paient dans la hiérarchie une place inférieure à celle des évêques. De consideratione, 1. IV, c. v, n. 16, P. L., t. ct.xxxu, col. 784. Léon X pensait tout autrement, lorsqu'il déclarait qu’ils surpassaient en honneur et en dignité cæteros omnes in ipsa Ecclesia post summum pontificem. Const. Supernæ de 1514, sect, xvi, Dullarium romanum, t. I, p. 544. Déjà Eugène IV dans la constitution Non mediocre de 1439, sect, χιν, avait soutenu une doctrine semblable : Quis non videat cardinalatus dignitatem archiepiscopali esse majorem dignitate? Et il en concluait que personne, si ce n'est le pape, n’avait le droit de les juger : cum a nemine nisi solo papa, judicentur cardinales. Dullarium, t. 1, p. 334. C'est qu’en effet, les cardinaux tiennent du souverain : mtife, dont ils sont les collaborateurs, toute l'auto­ rité qu'ils exercent. L’Ordo romanus XIV, P. L., D!CT. DE TIIÉOI.. CXTUOl.. 514 t. i.xxvitt, col. 1122, le montre assez clairement. Le Cæremoniale romanum indique pareillement que la création des cardinaux est une œuvre proprement papale. Hoffmann, Nova scriptorum ac monumento­ rum collectio, t. n, p. 393 sq. Et cette doctrine a été confirmée par le concile de Trente, sess. XX.V, c. i. De reform. La formule employée par le pape en con­ sistoire, quand il crée un cardinal, porte en effet : Auctoritate omnipotentis Dei, sanctorum apostolorum Petri et Pauli AC nostra creamus sanclæ Ecclesite Romanæ cardinalem N. Analecta juris pontif., 2«série, col. 1940. Or, d'après le principe que qui peut instituer peut destituer, les souverains pontifes ont évidemment le pouvoir de déposer les cardinaux. On ne s’étonnera donc pas que, dans la pratique, les papes aient usé de ce droit. Léon IV déposa en 853 le cardinal Anastase : Sancta communione privavimus..., depositus est juste atque canonice Anastasius. Hardouin, t. v, coi. 85 sq. La même peine fut inlligéeau cardinal évêque Rodoald de Porto, que Nicolas Ier avait envoyé à Constantinople pour instruire l’affaire du patriarche Ignace et qui s'était laissé corrompre par les amis de Photius. Nostri aposlolalus judicio deposuimus eum, écrit le pape à l’empereur Michel, et a corpore et sanguine Christi excommunicavimus. Hardouin, t. v, col. 141 sq. C’est avec un semblable sentiment de sa suprême autorité que, quatre siècles plus tard, Boniface VIII frappait les cardinaux Jacques et Pierre Colonna : Deposuimus diclos Jacobum et Petrum a cardinalatibus ejusdem ecclesiæ et ab omni cardinalalus commodo et honore. Sexti Decret., 1. V, tit. ni, De schismat., r. unie. La formule que Pie IV emploie pour déposer le car­ dinal Odet de Chatillon, évêque de Beauvais,'■qui avait abandonné l’orthodoxie pour passer au protestantisme, ne diffère guère de la précédente dans les termes : Et propterea eum ab omni cardinalalus commodo et honore ac privilegio etiam clericali... ipso jure de­ positum... declaramus. Const. Onerosum, de 1563, sect, iv, dans Dullarium, t. n, p. 102. Tout le monde est d’accord sur le droit du pape à juger les cardinaux. On s’est demandé seulement s'il pouvait porter seul contre eux une sentence de dépo­ sition. Nombre d’anciens canonistes estimaient qu’un pareil jugement ne devait être prononcé qu’avec l’agré­ ment du Sacré-Collège. Cf. Fagnan, Comment., ad c. 2, X, De cleric, non resident., Ill, tv, n. 5. 7. Ils s'ap­ puyaient sur le texte qui concerne la déposition du cardinal prêtre Anastase au synode romain de 853 : In hac synodo Anastasius presbyter cardinalis... ab < mnibus canonice est depositus, loc. cit, c. 2. Mais bien qn’en fait les papes se soient généralement entourés de la lumière des membres du Sacré-Collège pour frapper un cardinal d'une peine disciplinaire, il n’en est pas moins vrai qu'ils prononçaient leur sentence uniquement en leur propre nom; les cardinaux qui les assistaient n’avaient que voix consultative. Les actes du synode romain de 853 portent, il est vrai, qu’Anastase a été dé­ posé tam a summo pontifice quamque ab universi, episcopis tunc synodo residentibus. Mais la sentence de déposition ne fait mention que de l'autorité papale: Leo ex Dei omnipotentis et beati Petri apostoli NOSTRAQUE SIMUL APOSTOLICA AUCTORITATE... PRIVIVIMES, etc. Hardouin, t. v, col. 85 sq. Nicolas 1" s'exprime de la même manière au sujet du cardinal Rodoald : convocata sanctissimorum episcoporum nu­ merosa et venerabili synodo, auctoritate Dei omni/x>lenlis... necnon et nostri apostolatus judicio deposui­ mus eum, etc. Hardouin, t. v, coi. 141 sq. La fameuse phrase qui regarde le cardinal Anastase : in bac synodo... ab omnibus canonice est depositus, doit donc être entendue dans un sens large; elle signifie que le concile a pris part au procès qui lui fut intenté, ce IV. - 17 r>i5 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS qui n’empêche pas que la sentence soit l’œuvre exclu­ sive du souverain pontife : ab omnibus approbantibus, comme porte la Glose, caus. IX, q. ni, c. 17, quoniam solus papa hunc cardinalem deposuit. Du reste, il est naturel que le pape procède pour la déposition des cardinaux comme il fait pour leur créa­ tion. D’après le c. exin des Cæremoniæ et solemnilales soldai servari in creatione novorum cardinalium, lorsque le souverain pontife veut créer un cardinal, il consulte les membres du Sacré-Collège, mais i) n'est nullement forcé de suivre l'avis de la majorité. Le Cæremoniale romanum, I. I, sect, vin, c. i, suppose que le pape est libre dans son choix. Et le concile de Trente, sess. XXIV, c. I, De reform., affirme le même principe. La formule employée aujourd'hui par le pape ne laisse place à aucun doute : Ilium Λ'. in ves­ trum collegium ad legendum esse decus vinus. A la vérité, s'adressant aux cardinaux, il leur pose la ques­ tion : Quid vobis videtur? Mais ce n'est là qu'une simple formalité. Il n’attend même pas leur réponse pour procéder à la nomination de leur nouveau col­ lègue. Analecta juris pontificii, 2e série, col. 1939 sq. Même procédure pour la déposition d’un cardinal. Boniface VIII n'a pas frappé les Colonna sans avoir consulté les membres du Sacré-Collège. De schismat., Sexti Decret., 1. V, tit. ni, c. unie. Pie IV en usa de même, quand il déposa le cardinal de Châtillon : Habita cum prædiclis et aliis venerabilibus fratribus nostris ejusdem S. R. E. cardinalibus matura deliberatione, de eorumdem unanimo voto, consilio et assensu, etc. Const. Onerosum de 1563, sect, iv, Pullarium, t. n, p. 102. Par contre, en 1646, le pape Innocent X in­ fligea à certains cardinaux, qui avaient quitté Rome sans sa permission, la peine de la déposition motu proprio, en ayant soin d'ajouter que sa sentence était aussi valable que si elle eût été portée en plein consis­ toire : ac si in consistorio nostro secreto de eorumdem venerabilium fratrum nostrorum consilio et unanimo assensu emanasset. Const. Cum juxta sacrorum, sect. I, 6, Bullarium, t. v, p. 432, 434. Il voulait montrer par là que, si l’avis des membres du Sacré-Collège pouvait être en pareil cas très utile, il n’était pas rigoureuse­ ment indispensable. Et c’est ce qu'enseignent commu­ nément les docteurs. Cf. Julius Clarus, Praclica civil, et criminal., 1. V, sect, xxxv, n. 10; Fagnan, Comment., ad c. 2, De cleric, non resident., Ill, iv, n. 8. Un document apocryphe inséré par le pseudo-Isidore dans les Fausses Décrétales et plus tard par Gratien dans son Decretum, caus. Ill, q. iv, c. n, voudrait que les papes ne pussent condamner un cardinal sans un nombre considérable de témoins : soixante-douze pour un cardinal évêque, quarante-quatre pour un cardinal prêtre, vingt-sept pour un cardinal diacre. Cette règle a été imaginée à une époque où les clercs accusés pouvaient se disculper par serment, s’ils avaient comme témoins à décharge un certain nombre de cojureurs. Pour l'historique du document, voir Kober, op. cil., p. 539-549. Le chiffre de ces témoins était flottant. Le pseudo-Isidore a voulu le fixer. Mais les faits de déposition qui sont venus à notre connaissance ne nous laissent pas entendre que la règle ait jamais été appliquée. Ni Boniface VIII, en frappant les Co­ lonna, ni Pie IV, en condamnant le cardinal de Châ­ tillon, ne paraissent s'être souciés d'entendre les soixante-douze témoins que requiert la lettre du droit écrit. Ce n’est là, il est vrai, qu’un argumentum ex silentio. Nous savons, du moins, par un canoniste autorisé du xvi' siècle. Julius Clarus, que de son temps, en dépit du Décret de Gralien, les papes procédaient à la déposition des cardinaux sans entendre ni soixantedouze, ni quarante-quatre, ni même vingt-sept témoins. Sed certe quidquid sit de jure, iste numerus testium hodie de consuetudine non servatur, quando papa 516 procedit contra cardinales. Ha testatur card. Alex..., el ita in facto nostris temporibus vidi et legi fuisse observatum. J. Clarus, Praclica civil, et criminal., 1. V, q. LXVI. vi. déposition nes papes. — Le principe d'après lequel personne ne peut être destitué que par celui qui l’a institué s'applique aux papes aussi bien qu’aux autres clercs. Or les papes sont élus par le collège car­ dinalice, mais ils ne reçoivent leur autorité que de Dieu. C’est en ce sens que les canonistes interprètent le 1. II, tit. I, De judic., c. 13, qui cite saint Paul : Potestas nostra non est ex homine, sed ex Deo. Cf. Fagnan, Comment., ad c. 4, De elect., 1, vi, n. 32. Aussi le pape Innocent III proclamait-il hautement sa souveraine indépendance vis-à-vis de tout pouvoir humain : « Le pontife romain, dit-il, n’a d’autre supé­ rieur que Dieu, » post Deum alium superiorem non habet. Serm., IV, in consecrat, ponlif., P. L., t. ccxvii. coi. 670. Et il en concluait que personne n'avait le pouvoir de le déposer : cum romanus pontifex non habeat alium dominum nisi Deum, quantumlibet evanescat, quis potest eum foras mittere? Serm., iv, in consecrat, ponlif., ibid. Cette règle s’est trouvée de bonne heure formulée dans les termes suivants : Prima sedes a nemine ju­ dicetur. Les actes apocryphes du concile de Sinuesse en 303 la contiennent déjà. Le pape Marcellin, accusé d’avoir offert de l’encens aux dieux, est censé s'étre reconnu coupable; les évêques se contentent de pro­ noncer sa déposition et ils ajoutent : Juste ore suo condemnatus est... Nemo enim unquam judicavit pontificem, nec pressui sacerdotem suum ; quoniam prima sedes non judicabitur a quoquam. Hardouin, t. i, coi. 217 sq. Lorsque plus lard le pape Symmaque, poursuivi avec un acharnement inouï par les partisans de l’antipape Laurent, fut déféré devant plusieurs synodes que convoqua le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand, on n’osa le condamner, ni même le juger, parce qu'on craignait d'attenter à son autorité suprême; on estimait qu'il ne pouvait être soumis au jugement de ses inférieurs : nec antedictæ sedis antistitem minorum subjacuisse judicio. Hardouin, t. 11, coi.967. Sur cette affaire, voir un article intitulé : Vno antipapa e uno scisma al tempo dei Theodorico, dans Civiltà caltolica, 4 avril 1908, p. 68-78. Ennodius de Pavie (f 521) écrit à ce propos que, si Dieu a voulu que « les hommes terminent les procès des hommes, » il s’est réservé à lui-inème les causes du saint-siège, sed sedis istius præsulis suo, sine quæstione, reservavit arbi­ trio. Caus. IX, q. ni, c. 14. Les décisions du concile connu sous le nom de synodus Palmaris, qui inno­ centa Symmaque, furent envoyées aux évêques de Gaule et ceux-ci chargèrent saint A vit de Vienne de répondre en leur nom aux sénateurs de Rome, Fauste et Sym­ maque. Avit relève dans sa lettre le principe « qu'un supérieur ne peut être jugé par des inférieurs », non facile datur intelligi qua lege ab inferioribus eminentior judicetur, et loue le synode d’avoir réservé la conduite du pape au jugement de Dieu, divino potius servavit examini. Aussi bien, si on touche au pape, ce n'est pas un évêque, mais l’épiscopat tout entier qui chancelle. » Epist. ad sénat, urbis Romæ, dans Har­ douin, t. n, col. 982 sq. Ainsi ce n'est pas seulement en Italie, mais dans un cercle beaucoup plus étendu que prévaut la règle : prima sedes a nemine judicetur. Lors donc qu'un faussaire attribua au pape Silvestre le fameux canon : Nemo judicabit primam sedem, quo­ niam omnes sedes a prima sede justitiam desiderant temperari, Act., n, can. 20, Hardouin, t. I, coi. 291, il ne faisait que formuler la doctrine reçue de son temps. Saint Boniface, l’apôtre de l'Allemagne, ou l’auteur quel qu’il soit du texte, dist. XL, c. 6, la précise en­ core, quand il déclare que, sauf le cas d'hérésie, le pape 5ï7 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS ne saurait être jugé par personne, quia cunctos ipse judicaturus a nemine est judicandus, nisi deprehen­ datur a fide devius. Ce dernier membre de phrase sera expliqué plus loin. Le pape Léon 111, poursuivi par la calomnie, comparut en 800 devant un tribunal ecclésiastique où siégeait Charlemagne. On n’osa pas cependant le juger : tous les archevêques, évêques ou abbés présents se récusèrent, en disant : Nos sedem apostolicam.. .judicare non audemus, nam ah ipsa nos omnes et vicario suo judicamur, ipsa autem anemine Judicatur, quemadmodum et antiqui tus mos fuit. Har­ douin, t. iv, coi. 936. Le Dictatus de Grégoire VII, Hardouin, t. vi, coi. 1304; Gratien, dans son décret, dist. XL, c. 6; caus. IX, q. in, c. 14-16, répètent la même formule. Et le principe était si universellement reconnu au xm· siècle que le roi Philippe de Souabe le rappelle dans une lettre adressée au pape Inno­ cent III : Ah homine non estis judicandus, sed judi­ cium vestrum soli Deo reservatur. Scriptum Philippi ad dominum papam, Raynaldi. Annal, eccles., an. 1206. n. 16. Boniface VIII n’avait donc qu’à consulter la tradition pour écrire à Philippe le Bel : 8'i deviat spiritualis potestas minor, a suo superiore; si vero suprema, a solo Deo, non ah homine poterit judicari. Extravag. communes, Ι,νιιι, De major'll. et obedient., c. 1. Aussi bien quel pourrait être le juge du souverain pontife? Ce n'est pas le Sacré-Collège. Quand les cardi­ naux ont nommé un pape, leur rôle est achevé; celui qu’ils viennent d'élire, une fois consacré, devient leur supérieur. Et donc ils n’ont plus d’autorité sur lui. Serait-ce l’empereur? Les empereurs chrétiens sont quelquefois intervenus, en effet, dans les affaires ecclé­ siastiques, voire dans les affaires papales. Le concile romain de 378 rappelle le jugement que rendit Gra­ tien en faveur du pape Damase. Mais il s’agissait de crimes de droit commun, où l’État avait à montrer la force, en même temps qu’à rendre la justice. Epist. romani concilii ad Gratian, et Valentinian. impe­ rat., n. 11, cf. n. 8, dans Schœnemann, op. cit., p. 360. De bonne heure le principe de la séparation des deux pouvoirs fut reconnu dans l’Église. L'immixtion de l’Etat dans les choses ecclésiastiques parut dès lors à tous un abus intolérable. H est vrai qu’au xtv· siècle un conseiller de Louis de Bavière. Marsile de Padoue. prétendait que les papes n’avaient de juridiction au for extérieur qu’en vertu d’une concession impériale et, par conséquent, relevaient des empereurs, qui pouvaient au besoin les déposer. Cf. Defensor pacis, dans Goldast, Monarchia romani imperii, t. n, p. 154 sq. Mais cette théorie, née dans le tumulte d'un conllit entre le pape et l'empereur, n’obtint aucun crédit au­ près des canonistes. La tradition écrite lui était déjà contraire. Dans le fameux canon attribué au pape Silvestre : Nemo judicabit primam sedem, qui est du temps de Thêodoric, on lisait : neque ab A ugusto, neque ab omni clero, neque a regibus... judicabitur. Har­ douin, t. t, coi. 294. Et le pape Nicolas Ier, rappelant à l'empereur Michel le principe de l’indépendance des deux pouvoirs, en avait justement conclu que le pon­ tife romain ne pouvait être déposé par le pouvoir sécu­ lier : a seculars potestate nec ligari posse nec solvi posse pontificem. Hardouin, t. v, coi. 171 sq.; Gratien, dist. XCVII, c. 6,7. Le VIII· concile œcuménique, tenu à Constantinople en 869, formule solennellement la meme doctrine, can. 21, Hardouin, t. v, col. 909. Aussi lorsque l’empereur Otton, à la demande du concile de Borne de 963, lit déposer le pape Jean XII, reconnut-on que c’était là un acte exceptionnel et contraire au droit canon; eton chercha une excuse dans la situalion éga­ lement exceptionnelle où se trouvait l’Eglise : Inaudi­ tum vulnus inaudito est cauterio exurendum. Har­ douin, t. vi, coi. 632. 518 L’incompétence des empereurs à déposer les papes résulte, du reste, de leur situalion vis-à-vis de la pa­ pauté. Si indépendants qu’ils fussent dans le domaine des choses temporelles, il ne faut pas oublier qu’ils étaient sacrés par les pontifes romains et que, par con­ séquent. à certains égards ils tenaient d’eux ou du moins par leur entremise l’autorité suprême qu'ils exerçaient sur les peuples. C’est en raison de ce fait que certains papes, Grégoire VII, par exemple, reven­ diquaient le droit de déposer les empereurs. Cf. sur ce point Cenni. Monumenta dominationis pontif., dist. I, n. 21-52; dist. VI, n. 13-41; Kober, op. cil., p. 568-572. De leur côté, il est vrai, les empereurs prétendaient que la nomination des papes ne pouvait être valable, s’ils ne la ratifiaient. Mais celte ratification n’équivalait évidemment pas à une consécration, et ne conférait pas de droit sur celui qui en était l’objet. Jamais un empereur ne fut considéré comme le supérieur du pontife romain. Jamais, par conséquent, il ne put s'attribuer le droit de le déposer. Les tentatives de Henri IV contre Grégoire VII et de Louis de Bavière contre Jean XXII échouèrent nécessairement, parce qu'elles étaient contraires au droit et à la tradition. Mais siles entreprises des empereurs sur la papauté ne furent qu’un accident temporaire dans l'histoire de l’Église, les conciles généraux qui possèdent incontes­ tablement l’autorité suprême dans le domaine spiri­ tuel ne -pourraient-ils déposer un pape qui trahirait son devoir? En fait, le concile de Constance a dépose, au moment du grand schisme d’Occident, Jean XX111 et Benoit XIII, et il a obtenu la démission de Gré­ goire XII. Hardouin, t. vm, col. 376, 386. Cet événe­ ment, qui ramenait la paix au sein de la chrétienté, fut salué par des cris de joie universelle. N’est-ce pas un indice et une preuve que la déposition des papes constitue en certaines circonstances un droit, voire un devoir des conciles généraux? Les actes du concile de Constance ont besoin d'être expliqués, mais n’ont nullement modifié la constitution de l’Église. Et c'est à tort que les Pères du concile ont prétendu posséder la suprématie sur le pape. Sess. IV et V, Hardouin, t. vm, col. 252, 258. Cf., sur ce point, Bel­ larmin, De concil. et Eccles., n, 19; Bossuet. Defensio declarationis cleri gallicani, v, 2 sq.; Turmel. His­ toire de la théologie positive, t. Il, p. 365, 373-378. La primauté du pape est d'institution divine, aussi bien que l’épiscopat. Que le pape et les évêques soient réunis ou qu’ils soient séparés, leur condition reste la même. Sans doute, le pape n’est pas un monarque absolu et dans un concile les évêques collaborent avec lui. H est la tète de l’Eglise, et ils en sont le corps. Mais on ne conçoit pas que le corps fasse acte d’auto­ rité sans la tête; on ne conçoit pas surtout que le corps domine la tête. Aussi bien le concile œcuménique n'existe pas sans la participation du pape. Si l'on sup­ pose un moment que le pape soit d’un côté, les évêques de l’autre, l’Église aurait cessé d'exister. C’est donc là une hypothèse chimérique. D’autre part, il est admis de tout le monde qu’un évêque isolé ne saurait déposer un pape. Cet acte de suprématie dépasse sa compétence. On a bien vu, il est vrai, un Dioscore d'Alexandrie prononcer l'excommunication contre le pape saint Léon le Grand, el Photius lancer une sentence de déposition contre Nicolas I". Mais de tels actes ont été aussitôt déclarés nuis par le concile de Chalcédoine et par celui de Constantinople. Surtoutceci, voir Libellus Theodori diaconi contra Dioscorum, Hardouin, t. n, col. 324; Anastase le Bibliothécaire, Hardouin, t. v, col. 752; concile de Chalcédoine, Epist. ad Leon, papam, Har­ douin, t.m. col. 656; concile de Constantinople de 869, Hardouin, t. v, col. 917. Ce qu’un évêque ne peut faire, deux évêques ni dix évêques ne le pourraient faire davantage. L'addition de dix, de vingt, de cent incom­ 519 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS pétences ne saurait constiluer une compétence. Un concile œcuménique, privé de sanction papale, n’a pas plus d’autorité qu’un concile particulier. Si donc on reconnaît qu'un concile particulier n'a pas le pouvoir de déposer le souverain pontife, il faut en conclure qu’un concile universel, privé de son chef, ne peut non plus le déposer. La déposition prononcée par le concile le Bâle contre Eugène IV, pape certainement légitime, était radicalement nulle. Si un pape commet un abus de pouvoir qui, pour un simple évêque, entraînerait la déposition, tout au plus peut-on lui résister en face, comme fit saint Paul vis-à-vis de saint Pierre. Mais ainsi que le remarque Yves de Chartres, s’il lui a résisté, il ne l’a pas déposé : In faciem restitit, non tamen eum abjecit. Epist., ccxxxni, ad Uenric. abbat., P. L., t. CI.XH, col. 236. Contre un pape qui s’obstine dans le mal il n’y a d’autre ressource que « d’attendre le temps de la moisson » et de s’en rapporter au juge­ ment de Dieu. Epist., ccvxxvi, ad Joann, episcop. Lugdun., ibid., col. 240. Le souverain pontife est donc au-dessus de toute juri­ diction terrestre. Cela est si vrai que, le voulut-il, il ne pourrait se soumettre à un tribunal humain. On allègue, il est vrai, que le pape Damase s’en rapporta au synode romain de 378 : se dedit ipse juciciis sacer­ dotum, concile de Rome, Epist. ad Gratian, et Valenlinian. imperat., n. 10, dans Schœnemann.p. 360; que Symmaque lit la même chose en 501, Synodus roman. Palmaris, Hardouin, t. n, col. 967, et que Léon ΠΙ convoqua un synode à Rome en 860 pour se justifier des crimes qu’on lui imputait. Vita Leonis, dans Hardouin, t. tv, col. 936. Cela serait, du reste, conforme au droit romain qui pose en principe qu’un supérieur a le droit de se soumettre à la juridiction d'un inférieur. Digest., Dejuridict. omnium judic., II, I, 14. Mais il y a lieu de remarquer que ni Damase, ni Symmaque, ni Léon III n’ont pris, à proprement parler, les conciles romains pour juges; ils les ont simple­ ment pris à témoin de leur innocence : affectu purga­ tionis suæ culmen humilians, d\t\e synode où comparut Symmaque. Hardouin, t. n, col. 969. Cf. pour Damase et Léon III, loc. cit. Sans doute, il est de droit commun qu'un particulier peut renoncera son privilège : Quilibet potest renuntiare juri suo atque favori privato. Digest., loc. cit., loi 14. Mais c’est seulement quand il s’agit d’une faveur personnelle. Le souverain pontife n’est pas dans ce cas. L’immunité dont il jouit lui a été octroyée dans l’intérêt général. Il n’est pas en son pou­ voir de s’en dépouiller. Par conséquent, en tout état de cause, la maxime : prima sedes a nemine judicetur, demeure vraie. Toutefois à cette règle on admet communément deux exceptions. On se rappelle que le canon attribué à saint Boniface et cité par Gratien, dist. XL, c. 6, d'après lequel « le pape peut juger tout le monde et ne peut être jugé par personne, » contient, celle réserve : nisi deprehendatur a fide devius. L’hérésie constitue donc une faute pour laquelle un pape peut être déposé par le concile général. Le concile romain de 503 fait la même remarque à propos de Symmaque : nisi a recta fide exorbitaverit. Hardouin, t. n, col. 984. Cette doctrine fut reçue et confirmée par tout le moyen âge. On en trouve l'expression dans la troisième allocution du pape Adrien II au IVe concile de Constantinople. Hardouin, t. v, col. 866. Le pseudo-Isidore l'attribue au pape Eusèbe. Epist., Il, ad episcop. Alexandrin., c'. xi; Hinschius, op. cit., p. 237. Gratien l’insère dans son Décret, caus·. II. q. vu, c. 13. Yves de Chartres la rappelle â Jean, archevêque de Lyon. Enfin le pape Innocent III reconnaît solennellement que, si pour ses autres péchés il a Dieu seul pour juge, « en matière d’hérésie il peut être jugé par l’Êglise, » propter solum peccatum quod in fide committitur possem ab Ecclesia judicari. 520 Serm., n, in consecrat, ponlif., P. L., t. ccxvn, coi. 656. Ce principe est donc hors de doute. Cf. sur ce point. Bellarmin, De concil, et Ecclesia, n, 30; Cano, De locis theologicis, vi, 8; Turmel, histoire de la théologie positive, du concile de Trente au concile du Vatican, p. 366-368. La règle qui s'applique aux papes hérétiques s'ap­ plique également aux schismatiques, et c’est là la seconde exception que nous voulons signaler. Vers le milieu du xi'siècle, trois papes, Benoit IX, Silvestre III et Grégoire VI, revendiquaient le droit à la tiare. Un concile se réunit à Sutri en 1046 pour examiner la validité de leurs titres. Les deux premiers furent déposés comme élus par simonie ou népotisme, et Grégoire VI consentit à donner sa démission. Clément II fut élu pape à leur place et sacré à Saint-Pierre de Rome. A la mort d'Étienne X, Benoit X se lit élire par la force; mais vers la fin de 1058 Hildebrand réussit à grouper les voix de la majorité du SacréCollège sur l’évêque de Florence qui prit le nom de Nicolas II. Le concile qui se réunit l'année suivante à Sutri prononça la déchéance de Benoit X, et Nicolas fit sans opposition son entrée solennelle à Rome. La déposition de Jean XXIII et de Benoît XIII au concile de Constance est un acte du même genre. Le concile procéda en vertu de son autorité, parce qu’il s’agis­ sait de papes schismatiques. Pas n'était besoin, pour justifier sa conduite, d’invoquer une prétendue supé­ riorité du concile sur le souverain pontife. Mais quand nous disons que les papes peuvent être exceptionnellement déposés pour cause d’hérésie ou de schisme, nous entendons le mot « déposition » dans un sens large. A proprement parler, ni dans l’un ni dans l’autre cas le pape n'est « déposé » par le concile. Un pape qui tomberait dans l’hérésie et qui s’y obsti­ nerait cesserait du même coup d’être membre de l’Eglise et par conséquent d'être pape; il se déposerait lui-même. Ainsi l’entend Innocent III : Potest (pon­ tifex) ab hominibus judicari vel potius judicatus ostendi, si videlicet evanescat in heeresim, quoniam qui non credit jam judicatus est. Semi., iv, in consecr. pontif., P. L., t. ccxvn, coi. 670. Cf. Fagnan, Com­ ment, ad c. 4, De elect., 1, vi, n. 70. Non potest exui jam nudatus, lit-on encore. Sexti decret., 1. II, tit. v. De restit. spoliat., c. 1. Cf. Gratien, caus. XXIV, q. i,c. 1. Un jugement que le concile général prononcerait contre un pape schismatique n’est pas davantage une déposi­ tion. En fait, les papes schismatiques ont été simple­ ment traités comme usurpateurs et dépossédés d’un siège qu’ils ne possédaient pas légitimement. Cf. le dé­ cret contre les simoniaques du concile de Rome de 1059, Hardouin, t. vi, coi. 1064; Gratien, dist. LXXIX, c. 9; Grégoire XV, const. Ætemi Patris, de 1621, sect, xix, Bullarium roman., t. ni, p. 446. Les con­ ciles qui les ont frappés n’ont fait qu’examiner leurs titres à la tiare. Ce ne sont pas les papes qu’ils ont jugés, mais l’élection et l’acte des électeurs : Eo casu non pontifex maximus, sed factum potius eligentium judicatur, dit Fagnan, loc. cil., n.65. En réalité, per­ sonne ne saurait déposer un pape hérétique ou schis­ matique, puisque le premier a cessé d'être pape et que le second ne l’a jamais été. Par conséquent, les excep­ tions à la règle que le droit écrit semble indiquer ne sont qu’apparentes. Le principe : prima sedes a nemine judicetur est absolu, il ne souffre pas d'excep­ tion : un pape, quels que soient ses crimes, n’a pas, au for extérieur, d’autre juge que Dieu. Ballerini, De vi ac ratione primatus romanorum pontifi­ cum, dans Migne, Theologiæ cursus completus, t. nt; Bar­ bosa, Collectanea doctorum in V lib. Decretalium, 3 in-fol., Lyon, 1656 ; Bellarmin, De Romano pontifice; De conciliis et Ecclesia; Binterim, Denkwilrdigkeiten der christkatholischenKirche, 7 in-8·, Mayence, 1825-183'2; Bullarium magnum 521 DÉPOSITION ET DÉGRADATION DES CLERCS — DÉPÔT Romanum, 19 in-fol., Luxembourg. 1727 sq.; Bullarium Bene­ dicti XIV, 4 in-fol., Rome, 1754-1758; Van Espen, Jus eccle­ siasticum universum, b in-fol., Louvain (Paris), 1641 ; Fagnan, Commentarius in V liti. Decretalium, 3 in-lo!.. Rome. 1C61 ; Ferraris, Prom pt a bibliotheca canonica, 8 in-4·. Borne, 1885 sq.; Hardouin. Conciliorum collectio regia maxima. 12 in-fol.. 1715; Hefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, ΙΟί»7-1908. en cours de publication; Hinschius, System des katholischen Kirchenrechts, 6 in-8·, Berlin, 1879-1897 ; Decretales Pseudo-lsidorianæ, in-8·, Leipzig. 1863; Kober, Die Suspension der Kirchendiener, in-8·, Tubingue, 1862 ; Die Deposition und Degradation nach den Grundsatzen des kirchlichen Rechts, in-8·, Tubingue, 1867 (ouvrage classique); Lœning, Geschichte des deutschen Kirchenrechts, 2 in-8·, Strasbourg, 1878; Marea, De concordia sacer­ dotii et imperii, in-4*. Paris, 1641; Massuet. Dissertationes prxvix in Irxnei libros, P. G., t. vil, col. 281 sq.; du Perron. Réplique à la réponse du sérénissime roy de la Grande-Bre­ tagne. Paris, 1620; Philipps, Kirchenrecht, 7 in-8’, Ratisbonne, 1845-1872: Real-Encyklopüdie der christlichen Alterthïimer, Fribourg-en-Brisgau, 1882, art. Deposition par Kober; ReifTenstuel, Jus canonicum universum. 5 in-fol., Ingolstadt. 1759; Santi, PrspJectiones juris canonici juxta ordinem Decreta­ lium, 5 in-8·, Ratisbonne, 1892; Schmalgrueber, Jus canonicum universum, Rome, 1844; Schœnemann. Pontificum romansrum epistolæ genuinte,: Schulte, Das Kirchenrecht, 2 in-8·, Stuttgart, 1860; Thomassin, Vetus et nova disciplina circa bene­ ficia et beneficiarios, 3 in-fol., Venise, 1752; Tunnel, Histoire de la théologie positive, 2 in-8·, Paris, 1904-1906 : Histoire du dogme de la papauté, des origines à la fin du iv· siècle, in-12, Paris. 1908; Wasserschleben. Die Bussordnungen der abendlàndischen Kirche, in-8·. Halle. 1851 ; Wernz, Jus Decretalium ad usum prtelectionum in scholis textus canonici sive juris Decretalium, 3 in-8·, Rome, 1897-1908. 1. DÉPÔT. — E. Vacandard. I. Du dépôt en général. II. Du dépôt proprement dit. 1. Du dépôt en général. — 1° Définition. — Le dépôt en général est « un acte par lequel on reçoit la chose d'autrui, à la charge de la garder et de la resti­ tuer en nature. » Code civil, a. 1915. Dans cette défini­ tion le législateur a employé le mot acte, afin d'y faire rentrer le séquestre, une des variétés du dépôt qui est un acte judiciaire et non un contrat. Le mot dépôt peut signifier soit le contrat dont i) va être question, soit la chose déposée, objet de ce contrat. On appelle déposant la personne qui fait le dépôt, dé­ positaire celle qui le reçoit. 2° Caractères essentiels. — 1. Le dépôt appartient à la catégorie des contrats réels. En effet, le dépôt en­ gendre uniquement l’obligation de restituer, mais on ne peut restiluer un objet qu’après l'avoir reçu, c’està-dire après tradition. D’ailleurs, cette tradition peut être implicite. Pierre a prêté à Paul de la vaisselle pour un repas de noces. Le lendemain delà cérémonie, devant partir en voyage, il la lui confie en dépôt jus­ qu’à son retour. Il n’est pas nécessaire à la formation de ce contrat de dépôt, d’effectuer une nouvelle tradi­ tion de la vaisselle, qui se trouve déjà entre les mains de Paul et Ton peut dire que la tradition est déjà im­ plicitement contenue et renouvelée dans et par le con­ sentement des parties. 2. Le dépôt est un contrat synallagmatique impar­ fait. D’une part, en efiet, au moment ou il se forme, ce contrat n’engendre d'obligation que pour le déposi­ taire qui est tenu de restituer l'objet confié à sa garde, et ainsi on doit le considérer comme un contrat uni­ latéral. D'autre part, certaines circonstances peuvent faire naître des obligations à la charge du déposant. Si, par exemple, le dépositaire a fait des dépenses pour la conservation de la chose déposée, le déposant sera tenu de l’indemniser, et alors le contrat, parce qu’il en­ gendre des obligations pour les deux parties contrac­ tantes, revêt la forme de contrat bilatéral ou synallag­ matique. Il s’ensuit que le dépôt n’est pas un contrat simplement unilatéral, puisqu’il peut, dans certaines circonstances, donner naissance à des obligations réci­ proques; il n’est pas non plus en soi et d’une manière 522 absolue un contrat bilatéral, puisque le déposant se trouve obligé à des dommages-intérêts, non pas en vertu du contrat lui-même, mais par certains faits concomitants ou subséquents. Voilà pourquoi on a classé le contrat de dépôt, ainsi que ses congénères, le commodat et le gage, dans la catégorie intermédiaire des contrats synallagmatiques imparfaits. IL Du dépôt proprement dit. — 1» Nature du contrat de dépôt. — Le dépôt proprement dit est un contrat par lequel une personne — le déposant — remet une chose mobilière à une autre personne —le dépositaire — qui s'oblige à la garder gratuitement et à la rendre dans son individualité au déposant, à première réquisi­ tion. De cette définition découlent deux propriétés du dépôt proprement dit. 1. Le dépôt ne peut avoir pour objet que des choses mobilières. Le but de ce contrat, est, en efiet, la garde d’une chose. Or il est évident que les immeubles n’ont pas besoin d’être donnés en garde pour que le proprié­ taire soit sûr de les retrouver. Ainsi lorsque quelqu'un, partant en voyage, confie à un ami les clefs de sa mai­ son, le dépôt qu'il fait est celui des clefs, ou encore des meubles qui sont gardés sous ces clefs dans la maison; mais ce n'est pas un dépôt de la maison ellemême, qui, ne pouvant être déplacée, n’a pas besoin d’être gardée. 2. Le dépôt est un contrat essentiellement gratuit. Code civil, a. 1917. Le dépositaire rend un service bé­ névole, il ne reçoit pas d'ordinaire d’autre rémunéra­ tion que le témoignage d’estime et de confiance con­ tenu dans le choix dont il est l'objet de la part du déposant. Mais si le contrat de dépôt est essentielle­ ment gratuit, il m· l’est pas exclusi renient. Aussi bien la stipulation d'un salaire ne transforme pas nécessai­ rement le dépôt en un louage de services. Code civil, a. 1928. Le salaire convenu peut n’ètre qu’une faible compensation des soins exigés par la garde du dépôt, et alors le contrat, conservant dans une certaine mesure le caractère d'un acte de bienveillance, ne cesse pas d’étre un dépôt. Si, au contraire, le salaire est l'équiva­ lent exact du service rendu par le dépositaire, le contrat de dépôt devient un louage de services. L'intention des parties peut seule permettre de dis­ tinguer ledépôt de plusieurs contrats similaires.Comme le commodat et le prêt de consommation, le dépôt ne devient parfait que par la prestation de la chose, mais dans le commodat la prestation est faite pour que le co-contractant se serve de la chose, dans le prêt de consommation pour qu’il la consomme, dans le dépôt pour qu’il la garde. Dans certains cas.il sera nécessaire, pour déterminer la nature du contrat,de rechercher la lin principale de la convention; je remets des pièces â un avoué pour qu'il s’en serve dans le procès que je lui ai confié. L’avoué qui reçoit ces pièces s’oblige évi­ demment à les garder et à me les remettre. Est-ce un dépôt proprement dit? Non. parce que la garde des pièces n’est pas la fin principale du contrat. Mon avoué a reçu mission de se servir de ces pièces dans un but déterminé : c’est un mandat. 3. Le dépôt est volontaire ou nécessaire. Code civil, a. 1920. Le dépôt est volontaire, lorsque le déposant a pu choisir en toute liberté la personne du dépositaire. Au cas où son choix est, sinon imposé, du moins dicté par les circonstances (incendie, ruine, pillage, etc.), le dépôt est dit nécessaire. 2’ Dépôt volontaire. — Le dépôt volontaire se forme par le consentement réciproque de la personne qui fait le dépôt et de celle qui le reçoit. Code civil, a. 1921. •1. Capacité requise. — La loi n’exige pas chez les parties contractantes une capacité spéciale pour la vali­ dité du dépôt volontaire : la capacité générale de con­ tracter suffit. Code civil, a. 1424. Si donc l’une des deux parties, déposant ou dépositaire, est incapable de 523 DÉPÔT contracter, le contrat de dépôt est frappé de nullité. D'après l'art. 1125, l'incapable peut seul revendiquer l'action en nullité, soit par lui-même, si l'incapacité a cessé, soit par son représentant légal, si elle dure. Par conséquent, l'incapable peut à son choix réclamer l’exécution ou l'annulation du contrat. D'après Part. 1922, le dépôt volontaire ne peut régu­ lièrement être fait que par le propriétaire de la chose déposée ou de son consentement exprès ou tacite. Tou­ tefois, il n’est pas nécessaire à la validité.du dépôt que l'objet soit la propriété du déposant. Je vous confie en dépôt un livre rare qui m’a été prêté, vous êtes lié par le contrat de dépôt et devez notamment me rendre le livre à la première réquisition, sans pouvoir objecter que je n’en suis pas le propriétaire. 2. Preuve du dépôt volontaire. — La preuve du dépôt volontaire reste soumise aux règles de droit commun. — a) Le dépôt volontaire doit être prouvé par écrit. La preuve testimoniale n'en est point reçue pour une valeur excédant 150 francs. Code civil, a. 1925. Il est manifeste qu’au for de la conscience l’obligation existe par le seul fait de la prestation et du consente­ ment des parties. — b) Même en matière excédant 150 francs, l'existence du dépôt pourrait être prouvée par l'aveu du défendeur. C’est ce qu’indique l’art. 1924 : Lorsque le dépôt, étant au dessus de 150 francs, n’est point prouvé par écrit, celui qui est attaqué comme dépositaire en est cru sur sa déclaration, soit pour le fait même du dépôt, soit pour la chose qui en faisait l'objet, soit pour le fait de sa restitution. 3° Obligations du dépositaire. — D'une manière générale, les obligations du dépositaire, telles qu'elles se déduisent de la définition du contrat de dépôt don­ née plus haut, peuvent se ramener aux deux suivantes : 1. garder avec fidélité la chose déposée; 2. la restituer au déposant à première réquisition. En particulier, quatre règles déterminent les obligations du dépositaire. ln règle. — Le dépositaire doit apporter dans la garde de la chose déposée les mêmes soins qu’il apporte dans la garde des choses qui lui appartiennent. Code civil, a. 1927. Il est cependant des cas où le dépositaire doit apporter un soin plus grand, une dili­ gence plus attentive, celle qui convient à un bon père de famille. — a) Si le dépositaire s’est offert lui-même pour recevoir le dépôt. — En allant au devant de l’offre du déposant, le dépositaire s'engage tacitement à donner des soins particuliers à la garde de la chose déposée, car il a pu empêcher par son offre le déposant de s’adresser â une personne qui aurait été plus dili­ gente que lui. — b) S’il a stipulé un salaire pour la garde du dépôt. — Il est tout naturel d’exiger une plus grande diligence de celui qui se fait payer ses soins que de celui que les donne gratuitement. Citons comme exemple les bagages que les voyageurs mettent à la consigne dans les gares de chemins de fer. — c) .Si te dépôt a été fait uniquement dans l’intérêt du dépositaire. — Voici un exemple emprunté à Ulpien et cité par Pothier : Vous proposant d'acheter un héritage, vous me demandez, au moment où je suis sur le point départir pour un long voyage, de vous prêter la somme nécessaire pour cette acquisition, au cas où vous concluriez le marché. Alors, je vous remets, à titre de dépôt, la somme nécessaire en convenant avec vous que, si vous faites l’acquisition, le dépôt se transfor­ mera en un prêt à votre profit. — d) S’il a été convenu expressément que le dépositaire répondrait de toute espèce de faute, de la faute légère comme de la faute lourde. On pourrait aussi convenir que le dépositaire répondra d'une certaine faute seulement. 2° règle. — Le dépositaire doit rendre identiquement la même chose qu’il a reçue. Code civil, a. 1932. Ainsi, quand j’ai déposé un sac de mille francs, le dépositaire devra me restituer le même sac de mille francs. 524 Le déposant peut donner au dépositaire l’autorisation de faire delà chose déposée un usage qui la consomme, sauf à restituer l’équivalent de cette chose. Par exemple, lorsqu’on opère chez un banquier le dépôt d’une somme d’argent, exigible à vue. Cette opération con­ stitue ce qu’on appelle un dépôt irrégulier. Dans le dépôt irrégulier comme dans le prêt de consommation, l'emprunteur n’est tenu de restituer que dans le délai convenu, tandis que dans le dépôt régulier le déposi­ taire doit remettre l’objet déposé à la première réqui­ sition. Si le dépositaire découvre que la chose a été volée et quel est le véritable propriétaire, il doit dénoncer à celui-ci le dépôt qui lui a été fait, avec sommation de le réclamer dans un délai déterminé et suffisant. Si celui auquel la dénonciation a été faite, néglige de réclamer le dépôt, le dépositaire est valablement déchargé par la tradition qu’il en a faite au déposant. Code civil, a. 1938. Dans certains cas, la charité imposera au dépositaire le devoir de ne pas restituer le dépôt; par exemple, s’il prévoit que le déposant fera de cette chose un mauvais usage, principalement à l'égard d'une tierce personne. Toutefois, conformément aux règles géné­ rales de la vertu de charité, cette obligation cesserait d’exister, s’il devait en résulter pour le dépositaire un grave inconvénient. Pierre m’a confié en dépôt un fusil chargé, il me le redemande pour attaquer son ennemi, j’ai l’obligation de le lui refuser; mais il insiste et me menace de mort; dans un tel péril, je puis lui restituer le dépôt. Si la chose déposée a produit des fruits qui ont été perçus par le dépositaire, celui-ci est obligé de les restituer. Mais il ne doit aucun intérêt de l'argent déposé, si ce n’est du jour où il a été mis en demeure de faire la restitution. Code civil, a. 1936. 3* règle. — Le dépositaire n’est tenu de rendre la chose déposée que dans l’état où elle se trouve au moment de la restitution. Les détériorations, qui ne sont pas survenues de son fait, sont à la charge du déposant. Code civil, a. 1933. Si le dépôt a subi des détériorations, ou se trouve détruit par le fait du dépositaire, deux cas peuvent se présenter. Ou bien, il y a eu faute théologigue grave, de la part du dépositaire, et alors celui-ci est tenu en conscience à réparer intégralement le dommage causé au déposant. Ou bien, il y a simplement faute juridique, et alors le dépositaire est obligé au for intérieur à la réparation du dommage causé, seulement après le juge­ ment du tribunal. Le dépositaire a-t-il de bonne foi aliéné l'objet dépo­ sé, il doit restituer ce qu'il a reçu en échange. Code civil, a. 1934. Ainsi j’ai déposé des denrées entre vos mains, une guerre étant survenue, vous êtes obligé de livrer ces denrées sur une réquisition de l’autorité militaire; vous ne serez tenu de me restituer que le prix que vous avez reçu. 4« règle. — Le dépositaire ne peut se servir de la chose déposée, sans la permission expresse ou présumée du déposant. Code civil, a. 1930. Pour présumer légi­ timement cette permission, il est nécessaire de consul­ ter les règles de la prudence, de peser les diverses circonstances des personnes et des choses, de consi­ dérer surtout le péril auquel serait exposé le dépôt, et le dommage qui pourrait résulter pour le déposant. S'agit-il d’un objet de consommation, l’argent par exemple, le dépositaire pourrait, sans commettre de faute théologique grave, aliéner la chose déposée, à condition toutefois qu’il ail la certitude de pouvoir à première réquisition restituer le dépôt in æquivalenti. Telle est l’opinion commune des théologiens moralistes. De Lugo, disp. XXXI11, n. 4. Il ne semble pas, en effet, que dans ces conditions le déposant subisse une injus­ 595 DÉPÔT — DÉPÔT DE LA FOI tice grave. Que le dépositaire ne se fasse pas illusion en comptant sur une spéculation heureuse pour se libérer, car ainsi il manquerait gravement à ses obli­ gations contractuelles. Si l'usage d'un dépôt d'argent contre la volonté du déposant n'entraine pas nécessai­ rement une faute théologique grave, il constituera sou­ vent une infraction â la loi. En tout cas, le dépositaire pourra,en conscience, garder l'argent gagné par l’emploi du dépôt, c’est en effet le fruit de son travail ou de son industrie personnelle. 4’ Obligations de la personne par laquelle le dépôt a été fait. — La personne qui a fait le dépôt est tenue de rembourser au dépositaire les dépenses qu’il a faites pour la conservation de la chose déposée et de l’indemniser de toutes les pertes que le dépôt peut lui avoir occasionnées. Code civil, a. 1947. C’est ainsi que le déposant devra indemniser le dépositaire des pertes résultant de vices cachés dont la chose était atteinte et qui se sont communiqués par contagion à d’autres choses appartenant au dépositaire. Pour garantir l’exécution des diverses obligations dont le déposant peut être tenu à raison du dépôt, la loi accorde au dépositaire un droit de retention sur la qhose déposée. 5» Dépôt nécessaire. — 1. Dépôt nécessaire en géné­ ral. — Le dépôt nécessaire est celui qui a été forcé par quelque accident, tel qu’un incendie, une ruine, un pillage, un naufrage ou tout autre événement im­ prévu. Code civil, a. 1949. A lire cette délinilion, on serait tenté de croire que le dépôt nécessaire — à la différence du dépôt volontaire — n'exige pas de con­ sentement préalable. Mais le dépôt ne cesse pas d'être un contrat, lorsqu'il devient nécessaire en raison des circonstances, et il n'y a pas de contrat sans consente­ ment. La définition du dépôt nécessaire dit simplement que le déposant peut être obligé en certains cas de confier le dépôt au premier venu qui veut bien s’en charger. Le dépôt nécessaire est régi par toutes les règles précédemment énoncées concernant le dépôt volontaire. Code civil, a. 1951. La précipitation, avec laquelle il doit agir, en cas de dépôt nécessaire, ne permet pas au déposant de se pro­ curer une preuve écrite du dépôt. Aussi l’art. 1950, dérogeant sur ce point aux règles de droit commun, dispose que « la preuve par témoins peut être reçue pour le dépôt nécessaire, même quand il s'agit d’une valeur au-dessus de 150 francs. » 2. Dépôt d'hôtellerie. — On donne ce nom aux dépôts que les voyageurs font de leurs effets dans les hôtelleries. Les aubergistes sont responsables des effets apportés par le voyageur qui loge chez eux, Code civil, a. 1952, soit que le vol ait été fait ou que le dommage ait été causé par les domestiques et préposés de l'hôtel­ lerie, ou par des étrangers allant et venant dans l'hôtellerie. Art. 1953. Les expressions allant et vetiant dans l’hôtellerie expriment dans leur généralité, non seulement les voyageurs habitant l’hôtellerie, mais aussi les étrangers qui s’y sont introduits furtivement. L'aubergiste peut avoir ainsi à répondre de vols qui, dans toute autre circonstance, demeureraient â la charge du propriétaire, comme constituant des cas for­ tuits. La loi ne décharge l'aubergiste que lorsque le vol constitue, non plus un cas fortuit, mais un cas de force majeure. Code civil, a. 1954. Comme le mot effets comprenait, d'après une juris­ prudence constante, l'argent comptant, les billets de banque el les autres titres au porteur, les aubergistes se trouvaient soumis à une responsabilité écrasante. C'est en vue de restreindre cette responsabilité dans des limites raisonnables, qu’a été édictée, sur la péti­ tion des aubergistes eux-mêmes, la loi du 18 avril 1889 qui limite cette responsabilité à mille francs pour les espèces monnayées et les valeurs ou titres au porteur 526 de toute nature, non déposés réellement entre les mains des aubergistes ou hôteliers. Cette loi laisse subsister intacte la responsabilité de l'hôtelier pour tous les effets du voyageur autres que les espèces monnayées et les titres au porteur, notam­ ment pour les bijoux. Elle maintient aussi dans son intégrité la législation du Code civil relativement aux espèces monnayées et aux valeurs ou titres au porteur déposés réellement entre les mains de l’hôtelier. Une autre amélioration a été apportée à la situation des aubergistes par la loi du 31 mars 1896, votée elle aussi à la suite d'une pétition émanée des aubergistes. L’art. 1" de cette loi porte : « Les effets mobiliers apportés par le voyageur ayant logé chez un aubergiste, hôtelier ou logeur et par lui laissés en gage pour sûreté de sa dette ou abandonnés au moment de son départ, peuvent ètre vendus dans les conditions et formes déterminées par les articles suivants. » Aupa­ ravant, les aubergistes ne pouvaient faire vendre les effets dont il s’agit que dans les conditions prescrites par le droit commun, c’est-à-dire qu’ils étaient obligés de faire des frais qui dépassaient souvent la valeur du gage à réaliser. Ils se trouvaient ainsi exposés à être obligés de conserver indéfiniment la possession des objets laissés en gage ou abandonnés par le voyageur qui n'avait pas payé sa note. La loi nouvelle a donc fait œuvre de justice en organisant une procédure moins coûteuse et plus expéditive. Malgré ces adoucissements, la responsabilité des aubergistes demeure grande. Il ne faut pas s’en étonner. La sécurité des voyageurs, la profession des aubergistes fondée sur la confiance qu'ils inspirent, exigent impé­ rieusement cette garantie. Consulter tes auteurs classiques de théologie morale et de droit civil. C. Antoine. 2. DÉPÔT DELA FOI. - I. Étymologie. 11. Dépôt de la foi sous le Nouveau Testament. 111. Dépôt de la foi sous l’Ancien Testament. I. Etymologie. — Le mot depositum, παραβηχη, ap­ pliqué à la doctrine confiée par Jésus-Christ â son Église, se rencontre dans saint Paul, I Tim., vi, 20; Il Tim., I, 14, et dans les écrits de plusieurs Pères, notamment Tertullien, De prtescriptionibus, c. xxv, P. L., t. n, col. 37 ; saint Vincent de Lérins, Commoni­ torium primum, c. XXII, P. L., t. L, col. 667 sq. Les théologiens du moyen âge, bien qu’ils aient connu et formulé assez clairement le concept du dépôt de la foi, n’emploient point ce terme qui reçoit sa con­ sécration théologique définitive seulement à partir de la fin du xvi* siècle. L’usage en a été sanctionné parle concile du Vatican, sess. Ill, c. iv. II. DÉPÔT DE LA FOI SOUS LE NOUVEAU TESTAMENT. — Au sens slrictement théologique, c’est l'ensemble des vérités révélées par Jésus-Christ à l'humanité pour la diriger à sa fin surnaturelle et confiées par lui au ma­ gistère infaillible de l’Église catholique qui doit les garder intégralement, les expliquer et les défendre suivant les besoins des fidèles des divers temps. C'est le sens défini par le concile du Vatican : Keque enim fidei doctrina quam Deus revelavit velul philosophi­ cum inventum proposita est humanis ingeniis perfi­ cienda, sed tanquam divinum depositum Christi sponsæ tradita, fideliter custodienda el infallibiliter decla­ randa, sess. Ill, c. iv. 1« Pour qu'une vérité soit l’objet du dépôt de la foi chrétienne ou catholique, il est d'abord requis qu'elle appartienne à la révélation chrétienne publique, strictement obligatoire pour tous les fidèles. — 1. La révélation de Jésus-Christ comprend tout son enseigne­ ment public consigné dans l’Écriture ou transmis par la tradition chrétienne. Enseignement provenant non seulement des paroles immédiates deJésus àses apôtres. 527 DÉPÔT DE LA FOI mais aussi des manifestations de l’Espril de vérité par lequel il avait promis de compléter ses instructions : Adhuc mulla habeo vobis dicere, sed non potestis por­ tare modo. Cum autem venerit ille Spiritus veritatis, docebit vos omnem veritatem. Non enim loquetur a semelipso : sed qutecumgue audiet loquetur et quæ ventura sunt annuntiabit vobis. Ille me clarificabit, quia de meo accipiet et annuntiabit vobis. Joa., xvi, 12—15. Billot, De virtutibus infusis, Rome, 19M, p. 252. A l’enseignement public de Jésus appartiennent aussi les vérités précédemment révélées et qu’il a luimême rappelées au monde en les confirmant par sa divine autorité. De cette révélation chrétienne pu­ blique ne relèvent évidemment point les révélations entièrement privées, faites au cours des siècles et ayant uniquement pour objet la direction morale d'actes particuliers. Quelque certitude que Ton possède de leur réalité et quelque approbation qu'elles aient reçue de l’Eglise, elles restent toujours en dehors de l'en­ seignement que Jésus a voulu obligatoire pour· toute son Église. L’autorité ecclésiastique en leur donnant une approbation simplement négative ne modifie aucu­ nement leur nature strictement privée. Voir Révéla­ tions privées. — 2. Toute vérité révélée par JésusChrist appartient au dépôt de la foi chrétienne, qu'elle soit formellement révélée dans son propre concept et en termes exprès comme la génération et l’incarnation du Verbe, ou en termes équivalents comme la divine maternité de Marie. Une vérité appartient encore au dépôt de la foi, quand elle est révélée concomitamment ou dans une vérité qui a avec elle une telle connexion que ce dogme révélé ne peut être pleinement conçu sans elle, comme l’infaillibilité du pontife romain est inti­ mement liée avec sa primauté effective, et l'immaculée conception de Marie avec sa divine maternité. Vacant, Etudes théologiques sur les constitutions du concile du Vatican, Paris, 1895, t. n, p. 292 sq. Celte connexion nécessaire qui se découvre, non par le raisonnement, mais pai· une simple comparaison des dogmes entre eux ou par l’analyse immédiate du contenu de l’un d’entre eux, peut parfois se manifester bien tardivement et comme accidentellement, surtout à l'occasion de nou­ velles erreurs qui attirent particulièrement l'attention sur telle vérité jusque-là moins explicitement proposée ou enseignée. Ainsi, en considérant attentivement la primauté effective du successeur de Pierre, en regard de récentes erreurs, l'on peut facilement se convaincre que la plénitude de pouvoir conférée au pape compre­ nait aussi la plénitude du magistère infaillible ou l'in­ faillibilité pontificale. La définition vaticane en décla­ rant celle-ci vérité révélée ne faisait donc que mani­ fester le sens plénier de la primauté réelle conférée à Pierre et à ses successeurs. En ce sens restreint, l’Église peut aux diverses époques de son histoire faire progresser le formulaire explicite de ses dogmes: sans jamais rien ajouter au dépôt divin. 2° Pour qu’une vérité appartienne directement au dépôt de la foi, il est encore requis qu'elle soit propo­ sée par l'Église comme révélée et comme obligatoire pour tous les fidèles, soit par une définition solennelle, soit par l’enseignement du magistère ordinaire el uni­ versel : Porro fide divina et catholica ea omnia cre­ denda sunt quæ in verbo Dei scripto vel tradito con­ tinentur el ab Ecclesia sive solemni judicio sive ordinario et universali magisterio tanquam divinitus revelata credenda proponuntur. Concile du Vatican, sess. Ill, c. ni. C'est une conclusion rigoureuse de la divine constitution de l'Église à laquelle seule il appar­ tient de garder ou d’expliquer l’enseignement révélé que Jésus lui a exclusivement confié. 3» Sur ces vérités appartenant directement au dépôt de la foi, l'Église possède donc exclusivement un triple droit : droit de déclarer infailliblement que telle vérité 528 est vraiment révélée, droit de conserver et de défendre tout l’enseignement divin el droit de l’expliquer avec autorité. 1. Dans l’exercice de ce droit de déclaration toujours formellement restreint par le mandat divin, Malth., xxvni. 20, aux vérités réellement révélées par JésusCbrist, l'Église ne peut jamais rien ajouter au dépôt qui lui est confié ni rien en retrancher. Mais ses décla­ rations explicites ne comprennent point toujours expres­ sément toutes les vérités particulières. Il peut se faire que la connaissance distincte de quelques-unes ne se manifeste que tardivement à l'occasion de quelque erreur menaçant le dépôt de la révélation. Toutefois, avant cette reconnaissance positive, la vérité particu­ lière, toujours implicitement comprise en quelque dogme expressément professé, ne fut jamais niée ni com­ battue par l'Église. Il est également certain qu'à aucune époque l’Eglise ne faillit à sa mission d’enseigner aux fidèles les vérités dont la connaissance explicite leur était particulièrement nécessaire. Enfin ce dogme une fois reconnu ou défini ne subit plus jamais aucune modifi­ cation substantielle. L’histoire de l’Église offre plusieurs exemples de nouvelles déclarations de ce genre affir­ mant d’une manière plus expresse comme révélé ce que l’on avait implicitement cru jusque-là. Voir Dogme. 2. Exclusivement chargée de veiller à la conservation ou à la défense intégrale du dépôt de la foi, l’Église a nécessairement le pouvoir de réprouver toutes les erreurs qui menacent la révélation chrétienne, sous quelque forme qu’elles se cachent et quelque argument qu’elles fassent valoir. Elle a toujours exercé el reven­ diqué ce pouvoir comme contenu dans son divin mandat. 3. L’Église possède encore le droit exclusif d’expli­ quer l’enseignement révélé pour prémunir ou fortifier la foi des fidèles. Le développement des hérésies aux diverses époques de l'histoire, les progrès des sciences humaines ou de graves transformations sociales ont fourni à l’Église de nombreuses occasions de remplir ce rôle en matière dogmatique ou morale. 4. Gardienne vigilante et fidèle interprète des vérités révélées, l'Église doit pouvoir affirmer, définir ou en­ seigner infailliblement toutes les vérités, même non révélées, sans lesquelles le dépôt de la foi ne pourrait être défendu avec efficacité ni proposé avec une suffi­ sante autorité. L’Eglise s’est constamment servie de ce droit et l a nettement affirmé, particuliérement en con­ damnant les propositions du Sy labus et en faisant au concile du Vatican cette déclaration formelle : Quoniam vero salis non est hæreticam pravitatem devitare, nisi ii quoque errores diligenter fugiantur qui ad illam plus minusve accedunt, omnes officii monemus, ser­ vandi etiam constitutiones et decreta, quibus prave: ejusmodi opiniones quæ isthic diserte non enumeran­ tur, ab hac sancta sede proscriplæ et prohibitæ sunt. Sess. III, c. iv. Cette même doctrine ressort aussi de la condamnation de la proposition 5e réprouvée comme erronée par le décret du Saint-Office, Lamentabili sane du 3 juillet 1907 : Quum in deposito fidei veritates tantum recelâtes contineantur, nullo sub respectu ad Ecclesiam perlinet judicium ferre de assertionibus disciplinarum humanarum. Toutes les vérités ainsi définies par l’Eglise. bien qu'elles n’appartiennent point au dépôt des vérités révélées, en relèvent indirecte­ ment, dans la mesure où l’Eglise juge leur définition nécessaire pour l'accomplissement de sa divine mis­ sion. Elles constituent ainsi l’objet indirect du dépôt de la foi. Cette doctrine de l'objet indirect du dépôt de la foi, bien qu'elle découle nécessairement de la divine consti­ tution du magistère ecclésiastique, ne parait pas avoir été nettement indiquée avant saint Thomas, distinguant un double objet de la foi : l'un comprenant les vérités immédiatement proposées à notre foi ou articles de foi 529 DÉPÔT DE LA FOI immédiatement enseignés par Jésus-Christ, l’autre ren­ fermant toutes les vérités dont la négation entraînerait le rejet de quelque article de foi. Sum. theol., 11“ 11*, q. xi, a. 2. Cette distinction, dés lors communément admise par les théologiens, fut plus explicitement for­ mulée vers la fin du XVI' siècle et directement appli­ quée à l’enseignement du magistère ecclésiastique par Grégoire de Valence, Analysis/idei catholico:, part. VIII, Ingolstadt, 1583, p. 313 sq., et au xvn* siècle par Bannez, In II** 11*, q. xi, a. 2, concl. 1, Venise, 1602, col. 518 sq., et De Lugo, De virtute fidei divinæ, disp. XX, sect, in, n. Ill sq., et dès lors unanimement suivie par les théologiens, surtout au xix« siècle où le traité de l’Eglise reçut de si considérables développe­ ments. 5. Le concept théologique du dépôt de la foi, logique­ ment déduit de Matth., xxvnt.20 : Docentes eos servare omnia quæcumque mandavi vobis, est expressément indiqué par saint Paul : Depositum custodi, devitans profanas vocum novitates et oppositiones falsi nomi­ nis scientiæ. I Tim., vi, 20; cf. i, 3; iv, 6, 16. Bonum depositum custodi per Spiritum Sanctum qui habitat in nobis. II Tim., i, 14; cf. n, 8, 14; m, 14; iv, 3: Tit., i, 9, 14; n, 1; Gal,, I, 8, 9. L’apôlre saint .lean recom­ mande aussi de conserver ce qu'on a reçu. I Joa., Il, 20; Il Joa., 912. Son affirmation implicite se rencontre très fréquem­ ment dans la tradition ecclésiastique, avec la divine mission de l’Eglise de conserver et d'enseigner intégra­ lement les vérités que Jésus-Christ lui a confiées, avec l’inviolable unité de la foi et de la communion catho­ lique, et avec le juste reproche de nouveauté sacrilège adressé aux hérétiques de tous les temps. Comme exemples de ces affirmations implicites, nous citerons à la fin du 1", au 11« et au ni' siècle la Didaché, l’Epitre de Ilarnabé, saint Irénée, Clément d’Alexandrie et Origène. La Didaché, iv, 13, et l’Epilre de Barnabé, xix. 11, répètent une règle du Deutéronome, xil, 32 : « Tu garderas ce que tu as reçu par tradition, n’ajoutant rien, n’enlevant rien. » Funk, Patres apostolici, 2· édit., Tubingue, 1901, t. i, p. 14, 92. Saint Irénée dit expressément que l’Eglise qui a reçu des apôtres et de leurs disciples l’enseignement de Jésus-Christ le garde avec soin, l'enseigne et le transmet unanimement, avec une parfaite unité, έ—’c μελώς φυλάσσει..., καί συμφώνως ταύτα κηρύσσει, και διδάσκει, και καραδιδωσιν, ώς έν στόμα κεκτημένη. Cont. liter., 1. I, c. x, P. G., t. vu, col. 552. Clément d’Alexandrie en prouvant la vérité de l’Église catholique contre les hérétiques affirme l’unité de la foi dont il montre l'origine dans l’enseignement d’un des apôtres qui est la tradition ecclésiastique. Strom., VU, c. xvi, xvn, P. G., I. ix, col. 532, 552. Origène au début de son ΙΙερ’ι αρχών établit cette règle absolue : l’on doit garder l'enseignement ecclésiastique réguliè­ rement transmis par les apôtres et encore présentement persistant dans les Eglises; seule celte vérité doit élre crue qui n’est nullement en désaccord avec la tradition ecclésiastique et apostolique, I. 1, proœmium, n. 2, P. G., t. xi, col. 116. Cf. F. Pral, Origène, Paris, 1907, p. 7 sq. L’affirmation explicite du concept théologique, jointe à l'expression dépôt de la foi, est peu fréquente chez les Peres des cinq premiers siècles. Son expression la plus complète se rencontre chez Tertullien à la fin du n· siècle et saint Vincent de Lérins au v*. Tertullien commentant les paroles de saint Paul, I Tim., VI, 20: Il Tim., 1, 14, déclare que ce dépôt divin est la doctrine enseignée publiquement par Jésus-Christ, absolument obligatoire à l’exclusion de toute autre. De praescrip­ tionibus, c. xxv, P. L., t. il, col. 37. Toute doctrine ■coïncidant avec l’enseignement apostolique conservé par l’Église doit être tenue pour vraie, celle qui s’in­ surge contre elle est mensonge, c. xxi, col. 33. La 530 même doctrine est reproduite aux c. xxxi et xi.iv, col. 44, 59 sq. Cf. P. de Labriolle, Tertullien, De præseriptione haereticorum, Paris, 1907, p. xxi-xxiv. Selon saint Vincent de Lérins, le depositum de saint Paul, I Tim., vi, 20, est le talent de la foi catholique, confié à la vigilance pastorale de Timothée, avec obli­ gation de le préserver de toute atteinte. Commonito­ rium primum, c. xxn, P. L., t. L, col. 667. Celte garde vigilante n’est point l’œuvre personnelle de Timothée; elle incombe à l’Eglise de Jésus-Christ : Christi vero Ecclesia sedula et cauta depositorum apud se dog­ matum custos nihil in his unquam permutat, nihil minuit, nihil addit, coi. 669. Cette conservation im­ muable des dogmes confiés à l’Église n’einpéche cependant point un réel progrès dans leur connais­ sance de la part des individus ou de l’Église entière, mais in eodem dogmate, eodem sensu, eademque sen­ tentia, col. 668. Dans ses conciles, l’Eglise ne fait qu’expliquer avec plus de soin ce que l’on a toujours cru : Denique quid unquam aliud conciliorum decre­ tis enisa est nisi ut quod antea simpliciter credeba­ tur, hoc idem postea diligentius crederetur, quod antea lentius priedicabatur, hoc idem postea instan­ tius prædicarelur, quod antea securius colebatur, hoc idem postea sollicitius excoleretur? coi. 669. Cf. P. de Labriolle, Saint Vincent de Lérins, 2· édit., Paris, 1906, p. 89-91. Chez les théologiens du moyen âge, bien que l’ex­ pression depositum fidei ne se rencontre point, le concept est assez nettement indiqué. Il résulte chez saint Thomas de cette doctrine, plusieurs fois répétée, que les définitions postérieures des conciles ainsi que les additions aux symboles sont simplement une déclaralion plus explicite de ce qui était moins expressé­ ment contenu dans les formules ou définitions anté­ rieures. Sum, theol., 11“ II», q. I, a. 9, ad 2““; a. 10, ad lum. En reproduisant communément celte explica­ tion sommaire, les théologiens scolastiques approu­ vaient implicitement celte même notion théolugiqne du dépôt de la foi. A partir du xvi· siècle, les nécessités de la polémi­ que, en attirant l’attention des théologiens sur l’immu­ tabilité substantielle des dogmes catholiques ■ n face des nouveautés et des multiples variations de l’hér- -iet sur le divin magistère de l’Église, mirent en évi­ dence le concept théologique du dépôt invariable de la foi, confié à l’autorité ecclésiastique. L’objet direct et indirect de ce dépôt fut plus nettement détermin a En même temps l’expression elle-même entra définitive­ ment dans le formulaire théologique. III. Dépôt de la foi sous l’Ancien Testament. — D’une manière générale, c’est l’ensemble des vérités révélées par Dieu à toute l'humanité ou au peuple Israélite en particulier pour diriger les individus à leur fin surnaturelle et préparer le monde à l'avène­ ment définitif du christianisme. Nous n’avons point â exposer ici en détail chacune des vérités ainsi confiées par Dieu au genre humain ou au peuple d’Israël spé­ cialement. Elles ressortiront suffisamment de l’étude de chaque dogme dans la période antéchrétienne. Observons seulement les deux notes caractéristiques du dépôt de la foi sous l’Ancien Testament : 1“ 11 n < st confié par Dieu à aucune autorité doctrinale divine­ ment instituée et revêtue d’une mission permanente et de prérogatives spéciales. — I. Pour l’humanité en général, le principal moyen de conservation des vérités révélées est la tradition du peuple fidèle, plus tard aidée par celle d’Israël providentiellement disséminé parmi les nations de la gentilité. — 2. Pour Israël en particulier, le principal moyen providentiel est encore la tradition du peuple resté fidèle à l'enseignement de Dieu et à ses commandements. Mais cette tradition, aidée, soutenueel conservée par des révélations divines DÉPÔT DE LA FOI successives et par de fréquentes interventions provi­ dentielles, est plus apte à transmettre la parole divine sans aucun mélange d'erreur ou de corruption. Pour maintenir et forlilier cette tradition, Dieu suscite fré­ quemment dans son peuple, presque à toutes les pé­ riodes de son histoire, des prophètes ayant la divine mission de combattre les erreurs opposées à Punite de Dieu et à son culte, et de garder dans toute son inté­ grité la croyance au seul vrai Dieu et son culte unique. 2« Le second caractère du dépôt de la foi dans l’Ancien Testament est sa perfectibilité successive, non par le travail de l’homme sur la vérité divine, mais par de nouvelles et plus complètes révélations, rendant la vérité plus manifeste à mesure que l’humanité approche de Jésus-Christ. Ce progrès de l’enseignement divin est particulièrement manifeste pour la manière dont s'accompliront dans la plénitude des temps l'incarna­ tion du Verbe et sa mission rédemptrice. Observons d'ailleurs que, dans le plan divin, la révélation primi­ tive contenant expressément le dogme de l’existence de Dieu rémunérateur et celui d'une libération future, renfermait implicitement toutes les vérités postérieure­ ment révélées à l’humanité. S. Thomas, Sum. theol., II* 11”, q. t, a. 7. En ce sens, une réelle unité ou com­ munion de foi relie l’Ancien au Nouveau Testament. Voir Communion dans la foi, t. ni, col. 428 sq. Tertullien, De prœscriptionibus, c. xxv, xxvm, xxxi, P. L., t. π, col. 37, 40, 44; S. Irénée, Cont. hær., 1. I. c. x, P. G., t. vn, col. 552; Clément d'Alexandrie, Strom., VU. c. xvt, xvn, P. G., t. IX, col. 532, 552: Origène, Periarchon, 1.1, proœmium, n. 2, P. G., t. xi, col. 116; S. Vincent de Lérins, Commonito­ rium primum, c. XXII, P. L., t. L. col. 667 sq.; S. Thomas, Sum. theol.. II· If,q. 1. a. 9. ad 2··: a. 10. ad 1··; Grégoire de Valence. Analysis fidei catholicae, part. VIII, Ingolstadt, 1583, p. 313 sq. ; Banner., In II— II-, q. XI, a. 2, concl. 1 , Venise, 1602. col. 548 sq. ; De Lupo. De virtute fidei divinœ, disp. XX, sect, m, η. 111 sq.; Franzelin, De divina traditione et Scrip­ tura, thés, xn, 4· édit.. Home, 1896. p. 112 sq.; Hurter, Theologiæ dogmaticæ compendium, 4'édit., lnspruck.1883,1.1, p.267sq., 485 sq. ; Berthier, Tractatus de locis theologicis, Turin, 1888, p. 233 sq. ; Pescli, Prie lectiones dogmaticx, 2' édit., Fribourg-enBrisgau, 1898, t. 1, p. 317 sq.; Wilmers, De Christi Ecclesia, Batisbomie, 1897. p. 454 sq., 469sq.; de Groot. Summa apolo­ getica de Ecclesia catholica, 2' édit., Ratisbonne, 1892, p.265sq.; Billot, Tractatus de Ecclesia Christi, 2· édit., Rome, 1903, p. 402 sq. : De virtutibus infusis, thes. xn, Rome. 1901, p. 251 sq.; I., de Grandmaison, Le développement du dogme chrétien, dans la Revue pratique d'apologétique du 15 juin 1908, p. 401436. E. Dublanchy. ignaco, théologien dogmatique, né à Anvers le 3 mars 1598, entra dans la Compagnie de Jésus le 26 septembre 1614. Après avoir professé les humanités et la rhétorique, les mathématiques et la philosophie, il enseigna pendant dix ans la théologie à Louvain et fut des premiers à combattre les erreurs de Jansénius. 11 gouverna ensuite les collèges d’Ypres et de Louvain; il mourut dans celte dernière ville, le 20juin 1656. Ses écrits théologiques sont nombreux; nous indiquons les principaux : Positiones sacrte de augustissimo sacramento eucharistiae rationibus illu­ strata:, Anvers, 1638; Theses theologicae de gratia, libero arbitrio, praedestinatione, etc., in quibus do­ ctrina theologorum Soc. Jesu contra Cornelii Jansenii Augustinum defenditur, Anvers, 1641. C’est le premier ouvrage qui parut contre VAugustinus de l’évéque d’Ypres. publié dans l’année même, Jansénius, étant mort ( 1638), par ses deux amis Libert Froidmond et Henri Calensis; Eximio acadmod. reverendo D. bibero Eromondo et reverendo adm. D. Henrico Caleno, lettre signée par le professeur de théologie du collège des jésuites de Louvain et adressée aux éditeurs de \'Augustinus ; Theses theologicae, apologetica: et mis­ cellaneae adversus doctrinam Corn. Jansenii propu­ gnatam, Anvers, 1641. Ces thèses, ainsi que celles de ] DER-KENNIS DESCARTES 532 la grâce et du libre arbitre, furent déférées à l'index et prohibées par décrets pontificaux du 6 mars et du 1er août 1641, comme contrevenant â la défense de traiter les questions De auxiliis; elles ne sont plus dans l'édi­ tion officielle de V Index de 1900; De Deo uno, trino, creatore, Bruxelles, 1645; Tractatus de creatione mundi seu opere sex dierum, Vienne, 1719. Cf. E.-H. Reusena, dans Biographie nationale publiée par l’Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1865, t. v. col. 679 srj. ; Sommervogel, Bibliothèque de la C'· de Jésus, t. v. col. 1940-1944; Hurter, Nomenclator, t. 1. p. 422; Dumas. His­ toire des cinq propositions de Jansénius. Paris, 1.1 : (Gerberon.) Histoire générale du jansénisme, Amsterdam. 1701, l. 1, p. 3u. P. Bernard. Derogatur legi cum pars detrahi­ tur, abrogatur legi, cum prorsus tollitur. Ainsi s'ex­ prime le vocabulaire ofliciel du droit romain. Loi CH, De verborum significatione; loi XVI. au Digeste. La dé­ rogation est un des trois modes par lesquels le législateur rend licites les actes contraires à la loi qu'il a portée. Elle se place entre l’abrogation et la dispense dont elle se distingue très nettement. L'abrogation (voir ce mot, t. I, col. 126) ne laisse rien: subsister de la loi, prorsus tollitur. La dispense laisse subsister au contraire toute la loi en elle-même. Elleer» suspend seulement l'application pour un temps, pour une personne, pour un groupe, pour un cas concret. Voir Dispense. La dérogation atteint la loi elle-même comme l’abrogation, mais elle la laisse subsister en partie, en supprime certains articles tout en laissant leur valeur aux autres, ou bien encore elle déclare que toute une catégorie de faits ne tombe plus sous le coup de la loi. La dérogation n’étant qu’une abrogation partielle, tout ce qui est dit à ce mot de l’agent abrogateur et des formes de l'abrogation trouve son application en matiè­ re de dérogation. Voir t. 1, col. 127-129. Le fait que la coutume peut déroger à une loi, comme d’ailleurs l’abroger, n’est pas en contradiction avec le principe que seul celui qui a porté la loi peut faire ces­ ser l’obligation qu’il a imposée. Omnis res per quascumque causas nascitur, per easdem dissolvitur. En effet, la coutume ne produit son effet que par le con­ sentement tacite du supérieur qui connaît et approuve les lois ecclésiastiques générales qui régissent la cou­ tume. Il n’y a là qu’un cas d’abrogation ou de dérogation tacite analogue à ce qui se passe quand le supérieur porte une loi nouvelle inconciliable avec une disposi­ tion antérieure. Voir t. m, col. 1997-1998. DÉROGATION. I.es commentateurs des Décrétales au titre De constitutioni­ bus, I, n. P. Fourneret. I. Le christianisme de Descartes. II. Les rapports de la raison et de la foi. III. Le doute méthodique. IV. La théodicée de Descartes. V. L’an­ thropologie cartésienne. VI. La doctrine eucharistique. VIL La morale de Descartes. I. Le christianisme de Descartes. — René Descartes naquit à la Haye en Touraine, le 31 mars 1596. Au collège des jésuites de la Flèche qui était alors, comme il l'écrit lui-même, « l’une des plus célèbres écoles de l’Europe, » il reçut une instruction complète. Il y apprit « tout ce que les autres y apprenaient » et même un peu plus. Et cependant, cela ne satisfaisant pas sa pas­ sion de vérité et de certitude, il employa « quelques années à étudier dans le livre du monde et à tâcher d'acquérir quelque expérience. » Après quoi, dit-il, «je pris un jour la résolution d’étudier aussi en moi-même et d’employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que |e devais suivre. » Discours sur la méthode, lre partie. Ceci nous montre un esprit qui sort de tous les sen­ tiers battus, qui se met a sa propre école; et abandonDESCARTES. — 533 DESCARTES nant ainsi la tradition des maîtres de son temps sur le terrain des sciences naturelles, s'expose aussi sur un autre terrain, celui des connaissances surnaturelles et de la foi religieuse, à quitter volontairement, ou du moins inconsciemment à ne pas suivre la grande tradi­ tion chrétienne. Descartes traçant une méthode nou­ velle d'arriver au vrai et â tout vrai, cette méthode ne pouvait pas ne pas intéresser directement ou par contre­ coup les vérités théologiques. C'est ce côté de sa doc­ trine que nous étudions ici ; nous laissons à d’autres le soin de raconter la biographie de ce philosophe et d'ex­ poser la synthèse de son système, nous examinerons seulement les points de contact de ce système avec le dogme et la théologie. « Que, dans le for extérieur, il ait été croyant, prati­ quant et finalement dévot, c’est ce qui est hors de doute. Des preuves de fait en faveur de ce fait, on n’a que l'embarras de les choisir : professions répétées et dé­ clarations énergiques même en face de ses adversaires luthériens; empreinte reçue de sa première éducation dont il s’honore toujours; enthousiasme pieux et même mystique; vœux accomplis « avec toute la dévotion «qu’on a coutume d’y apporter; » sens de sa vocation philosophique sous la direction du cardinal de Bérulle; part qu’il a en d’illustres conversions; déférence ex­ trême à l'autorité de l’Église; zèle qui le porte, alors qu’il ne veut plus rien imprimer, à « publier cinq ou «six feuillets touchant l’existence de Dieu, à quoi il pense «être obligé pour la décharge de sa conscience; » fran­ chise avec laquelle il approuve contre la princesse Éli­ sabeth la conversion de son frère; soin qu’il met à montrer « qu’on ne peut inférer de son discours que « les inlidèles doivent demeurer en la religion de leurs parents, » que la religion catholique est la meilleure, et que ses vérités sont les premières en sa créance; désir de faire disparaître les occasions d’hérésies; ami­ tiés avec des hommes qui sont les garants intimes de ses sentiments; souci de ne s’établir en pays réformé qu’où il rencontre des prêtres catholiques, comme Bannius et Bloemaert. et ou « l’on peut entendre la «messe en sûreté; «scrupule qui l'empêche d'assister à l'office luthérien et qui le fait « demeurer contre la «porte, » s'il entre juste une fois pour entendre» unmi«nistre français dont on fait état;» patriotisme pieux; projet de faire élever sa Francine en pays catholique; pensée qu'il a eue de se retirer en Italie, ce qui semble prouver que « les seules raisons » de son séjour en Frise sont celles qu'il donne; témoignages sur sa lin édifiante, tous ces arguments que de récentes recherches, dont il faut attendre les résultats pour épuiser ce sujet, confirment et multiplient, tendent à prouver que, selon l'expression de M. Liard, la foi et la bonne foi de Des­ cartes ne sont pas douteuses. » M. Blondel, Le chris­ tianisme de Descaries, dans la Hevue de métaphy­ sique et de morale, juillet 1896, p. 552-553. On ne doit pas cependant oublier, pour l'interprétation de sa con­ duite extérieure, cequ’en écrivait Bossuet le 24 mars 1701 à M. Pastel, docteur de Sorbonne: « M. Descartes atoujours craint d’être noté par l’Église; et on lui voit prendre pour cela des précautions dont quelques-unes allaient jusqu’à l’excès. » Œuvres, édit. Guillaume, 1881, t. tx, p. 133, col. 2. Quoi qu'il en soit des senti­ ments intimes et de la sincérité du christianisme de Descartes, qu’on n’a pas de raisons décisives de sus­ pecter, il est certain que si chez lui le philosophe n’est pas un adversaire de la foi, du moins sa philosophie enveloppe, à l’égard des vérités dogmatiques ou théo­ logiques, des contradictions qu'il n’a ni toutes prévues, ni toutes voulues, mais qui, portant leurs fruits logiques et naturels, tourneront au détriment delà foi. C'est l'occasion de répéter ces mots connus que Bos­ suet écrivait à un disciple de Malebranche : « Je vois non seulement en ce point de la nature et de la grâce, 534 mais encore en beaucoup d’autres articles très impor­ tants de la religion,un grand combatse préparer contre l’Église, sous le nom de la philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein et de ses principes, à mon avis mal entendus, plus d'une hérésie. » Lettre du 21 mai 1687. Œuvres, édit. Guillaume, t. tx, p. 59. Il ne fut pas né­ cessaire de mal entendre les principes de Descartes pour en tirer plus d’une hérésie. Nous l'allons voir. IL Les rapports de la raison et de. la foi. — La première question qui s'offre à nous est celle des rap­ ports de la raison et de la foi, de la théologie et de la philosophie. 1° Les vérités de foi, Descartes a bien soin de les mettre à l’écart de son doute méthodique et de les enfermer à part comme en une arche sainle, qu’il n’est pas permis d'ouvrir, dont on ne doit ni connaître, ni encore moins vérifier ou contrôler le contenu, â la­ quelle il n'est pas permis de toucher. Discours sur la méthode, IIIe partie. Cf. Francisque Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, c. n, Paris. 1854, t. i, p. 42. Du reste, ce serait une tentative à la fois impos­ sible et inutile. « Je prétendais autant qu’aucun autre â gagner le ciel ; mais, ayant appris comme chose très assurée, que le chemin n’en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu’aux plus doctes, et que les vérités révélées qui y conduisent sont au-dessus de notre in­ telligence, je n’eusse osé les soumettre à la faiblessede mes raisonnements,et je pensaisque, pour entreprendre de les examiner, et y réussir, il était besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du ciel et d'être plus qu'un homme. » Discours sur la méthode, 1™ partie. C'est donc une chose entendue : Descartes professe l’agnosticisme par rapport aux vérités de la foi; il les croit, il veut les croire, i) ne veut en aucune façon les examiner avec sa raison. C’est la préparation ration­ nelle à la foi supprimée avec l'intelligence de tous les dogmes, mystères ou vérités naturelles révélées. Quant à la raison, il professe à son endroit la plus grande confiance. U a la conviction que, bien utilisée, elle le conduira jusqu'au bout des sciences humaines et des choses connaissables, « Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avaient donné occasion de m’imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entresuivent de même façon, et que, pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire lec­ tines des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre. » Discours sur la méthode, IIe partie. La raison devient donc l'instrument universel, et comme l'immortalité de l’âme étant une vérité de foi est rejetée hors de son domaine, il s’ensuit que la raison a son but dans celte vie, dans la conduite heureuse de notre destinée ici-bas et dans le progrès de notre condition terrestre : d’où l’on a pu conclure sur Descartes que i positiviste, il l’est plus que personne. » M. Blondel, loc. cit., p. 560. La philosophie, celle des autres, celle qui a précédéla sienne, tout en n’en voulant rien dire, voici ce qu'il en écrit : « Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu’elle a été cultivée parles plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles et que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n’avais point assez de présomption pour espérer d'y rencontrer mieux que les autres. » Discours sur la mé ­ thode, I" partie. Jusqu'à lui, la philosophie n'a donc résolu aucun problème, ni produit aucune certitude. Aussi prend-il la décision « de chercher la vraie mé­ thode pour parvenir à la connaissance de toutes les 535 DESCARTES choses dont son esprit serait capable, » Discours sur la méthode, II' partie, il découvre cette méthode et nous la raconte. Ainsi crée-t-il une nouvelle philosophie, sa philosophie, mais il ne peut y arriver qu’en déclarant auparavant la guerre à la théologie scolastique : c’estsa delenda Carthago. Il ne veut plus entendre parler de cette science surnaturelle et naturelle à la Ibis qui apporte à l’explication ou au développement des dogmes les lumières de la philosophie de l'École, qui compromet les vérités révélées en les solidarisant avec les élucu­ brations scolastiques et qui donne à celles-ci une illé­ gitime consécration et stabilité en les alliant avec la parole de Dieu. La théologie scolastique à son sens a fait fausse roule. Aussi « Desoartes commence par rompre toute solidarité entre la foi et la théologie sco­ lastique; et pourquoi? parce que cette théologie avait établi une solidarité et comme une continuité entre les données delà révélation et les connaissances naturelles, entre le christianisme et le péripatétisme. Et d’autant que, liant indûment les dogmes de la religion aux expli­ cations de la philosophie, elle transforme perfidement les erreurs humaines en vérités divineset des réformes salutaires en damnables hérésies, la scolastique, voilà l’ennemie qu'il faut exterminer, comme le mauvais démon des théologiens et le principe de leurs calomnies chroniques. » M. Blondel, loc. cil., p. 555. Cf. lie vue bourguignonne de l'enseignement supérieur, 1896, n. 1, p. 48. 2’ Nous pouvons maintenant jeter un coup d’œil d'ensemble sur la pensée cartésienne au sujet de la question qui nous occupe et en constater les erreurs et les dangers. 1. L’Église est sans doute d’accord avec Descaries pour distinguer deux ordres de vérités : les vérités ra­ tionnelles et les mystères, et le concile du Vatican a nettement précisé la distinction : Perpetuus Ecclesiæ calholicæ consensus tenuit et tenet duplicent esse or­ dinem cognitionis. Les vérités rationnelles nous sont enseignées par la raison naturelle et concernent la na­ ture créée; les mystères nous sont révélés par Dieu, sont acceptés par la foi et consistent dans des arcanes divins qu'aucune intelligence ne peut pénétrer sans le flam­ beau de la révélation. La démarcation est nette et Des­ cartes y aurait souscrit. Mais où bientôt il s’éloigne de la voie tracée par la tradition catholique et que le con­ cile du Vatican devait définir plus tard, c’est sur la question des rapports entre ces deux ordres de con­ naissances. L’Eglise déclare possible et exige comme nécessaire et indispensable une préparation rationnelle à la foi, afin que rationabile sil obsequium : llationis usus fidem præcedit et ad eam hominem ope revela­ tionis et g rati æ conducit, Denzinger, Enchiridion, 10' édit., n. 1651 ; la philosophie de Descartes ne connaît pas cette préparation rationnelle; pour elle, l’assenti­ ment de foi procède, non pas d'une conviction intellec­ tuelle, mais d’un pur acte de volonté. 2. Par où se découvre une nouvelle opposition entre les deux philosophies, la catholique et la cartésienne : l’analyse de l'acte de foi catholique révéle, en effet, un élément intellectuel et un élément volontaire libre; le chrétien croit, parce qu’il a vu qu’il doit croire et parce qu'il veut croire; dans l’analyse de l’acte de foi carté­ sien, l’élément intellectuel disparaît pour ne laisser subsister que le volontaire; puisque Descartes n'osait pas soumettre les vérités révélées « à la faiblesse de ses raisonnements » et qu’il pensait» que pour entreprendre de les examiner et y réussir, il était besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du ciel et d’être plus qu’homme. » 3.11 y a d’autres oppositions entre la foi chrétienne et la cartésienne : pour l’jiglise, il y a entre la raison et la foi des vérités mixtes et des vérités communes. Les vérités mixtes sont celles que la raison ne peut démon­ 536 trer. mais qu’une fois révélées elle peut entendre : ce sont par exemple les décrets libres de Dieu; l’exercice de la liberté divine est le secret de Dieu ; mais ce secret une fois révélé, nous pouvons comprendre les desseins qu’il enferme. Nul ne pouvait démontrer que Dieu au­ rait un peuple choisi,que le Christ établirait une Église. Mais ce plan une fois manifesté, nous en comprenons facilement l'objet. Ce sont encore des vérités naturelles par essence, mais que la raison n'est pas arrivée â dé­ couvrir et que, guidée par la parole de Dieu, elle dé­ montre maintenant et analyse sûrement : telle est la création du monde. Dieu nous l’a révélée; assurés du fait, nous trouvons maintenant, dans l’examen du monde, des raisons solides pour le démontrer. Vérités mixtes donc que les faits dont l'existence est affirmée par la révélation et la nature décrite par la raison. Vérités communes que celles dont l’existence et la nature sont établies par la raison et confirmées par la révélation. Nous savons par la philosophie rationnelle que Dieu existe, et nous le croyons de foi surnaturelle. Pour Descartes, ces lumières partagées ou communes n’existent pas : le flambeau de la foi n'éclaire que des régions ignorées de la raison et réciproquement; ja­ mais les deux flambeaux ne réunissent leurs rayons sur un même objet pour en éclairer simultanément la même face ou distinctement les deux côtés; c'est ce qui ressort d’une foule d’assertions et surtout de celle-ci: « les vérités révélées qui y conduisent (au ciel) sont au-dessus de notre intelligence. » 4. La religion catholique et la philosophie cartésienne nesont pas non plus entièrement d'accord sur la valeur et la puissance de la raison : Descartes a, en celle-ci, trop et trop peu de confiance. a) 11 a trop de confiance. — En effet, ne professe-t-il pas que parmi « toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes... il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre? » Comparez à cela ce que l’Eglise a toujours senti,à savoir: Huic divinæ re­ velationi tribuendum quidem est, ut ea quæ in rebus divinis humanæ rationi per se impervia non sunt, in præsenli quoque generis humani conditione ab omni­ bus expedite, firma certitudine et nullo admixto er­ rore cognosci possint. Concile du Vatican, const. De fide, c. n. Même après la découverte de sa méthode par Descartes et après plus de deux siècles d’expérience de cette méthode, l’Église tient que, parmi toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes, il y en a de si éloignées et de si cachées que, sans le secours de la révélation, l'homme est dans l'impossibilité morale de les découvrir. Le concile du Vatican n'est pas cartésien. b) Nous avons dit aussi que Descaries n’a pas assez de confiance en la raison. Si, en effet, les vérités révélées sont tellement « au-dessus de toute intelligence » que, <· pour entreprendre de les examiner et y réussir, » il soit « besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du ciel et d'être plus qu’homme, » à moins qu'il n'ait voulu affirmer la nécessité du surnaturel, ce que rien dans sa doctrine n’autorise à penser, il faut désespérer de pouvoir obtenir jamais quelque intelligence des mystères, ou de les éclairer par des analogies tirées de la nature ou enfin de les confirmer par des déductions oû apparaissent leurenchainementou leurs connexions. Et cependant l’Église estime assez la raison humainpour en attendre une illustration très féconde des dog­ mes. Ac ratio quidem, fide illustrata, cum sedulo, ρι· et sobrie quærit aliquam, Deo dante, mysteriorum intelligenliam eamque fructuosissimam assequitur, tum ex eorum, quæ naturaliter cognoscit, analogia, tum e mysteriorum ipsorum nexu inter se et cum fine hominis ultimo. Concile du Vatican, ibid. 5. L’attitude de Descaries à l’endroit de la théologie 537 DESCARTES scolastique n’est pas plus justifiée ni moins opposée à la direction permanente de l’Eglise. L'erreur de Des­ cartes a été de penser que les dogmes et la théologie scolastique sont choses très distinctes et séparables; que la théologie scolastique était née de l'application de l'aristotélisme aux vérités révélées; qu’à cette ap­ plication une autre pouvait succéder et que l’aristoté­ lisme n’était pas plus désigné que tout autre système philosophique pour interpréter les dogmes; qu’il était donc possible et loisible de renoncer à l'aristotélisme mémo baptisé et christianisé parles grands docteurs de l’École; et qu’on pouvait philosopher en dehors des sen­ tiers battus jusqu’ici, et que, pourvu que les vérités de la foi fussent bien mises hors de cause, cette philosophie nouvelle pouvait ratiociner à sa guise. 11 y a, en tout cela, une illusion profonde. La philosophie scolastique n'est pas née de l’aristotélisme indépendamment des dogmes; mais elle est née surtout des dogmes. Ceux-ci apportent avec eux une vérité, on ne peut les confesser sans les entendre en quelque façon, et cette intelligence des dogmes est déjà une philosophie religieuse. Elle s’est développée par l’effort de la raison aidée de la grâce. Cette raison a trouvé dans les philosophies humaines, dans la stoïcienne, dans la platonicienne, mais surtout dans l'aristotélicienne, des lumières qui paraissaient toutes prèles à se fondre avec les lumières de la révélation. Elle a ainsi, petit à petit, l'œil toujours lixé sur la révélation, élaboré une philosophie qui n'est pas la philosophie aristotélicienne, ni la platoni­ cienne, ni aucune autre, mais la philosophie sortie du sein même du dogme, et tellement unie à lui qu’elle ne peut plus s’en séparer et qu’elle sera perpétuellement apte à en rendre raison dans la mesure possible à l’es­ prit humain et postulée par les opportunités et les exigences des siècles. Évidemment elle doit toujours tenir compte des progrès des sciences; mais jaillie des entrailles du dogme, fille de la vérité éternelle, elle est sûre de sa voie et ne peut être détrônée. Aussi l’Eglise a-t-elle inscrit dans le Syllabus de Pie IX et condamné cette proposition que Descartes aurait aimée : Metho­ dus et principia, quibus antiqui doctores scholastici theologiam excoluerunt, temporum nostrorum necessi­ tatibus scientiarumque progressui minime congruunt. Proposit. XIIIe, Denzinger, IO édit-, 1908, n. 1713. On le voit, l’Eglise parle de la méthode et des principes em­ ployés par les docteurs scolastiques, et empruntés par eux à la raison philosophique pour la constitution de la théologie. Ce sont ces principes et cette méthode qui, dans la théologie, se sont mis tellement au service du dogme et se sont si bien scellés à lui, qu’ils l'accom­ pagnent à travers les siècles et ne craignent rien des exigences nouvelles que les siècles voient naître dans les esprits. Nous disons qu’ils ont été mis au service du dogme, car c'est là une théorie chère à l’Église et odieuse au cartésianisme, que la raison en général et l.i raison philosophique en particulier, est la suivante oa la servante de la théologie et de la foi et que tout en gardant sa méthode propre, ses principes et sa liberté d’allure sur son terrain, elle doit, sur les frontières et dans les questions mixtes, s’inspirer d'abord des don­ nées cerlaines de la foi ou de la théologie et subordon­ ner à l'autorité des sciences surnaturelles ses propres affirmations. Cf. concile du Vatican, const. De /ide, c. lv, Denzinger, Enchiridion, n. 1799. III. Le doute méthodique. — La question du doute mis par Descartes à la base de sa prétendue restaura­ tion philosophique, bien qu'à première vue elle semble ne pas intéresser la théologie, lui importe cependant quelque peu. — 1° Si étendu qu’il soit, le doute de Descartes n’est pas universel. « Pour ce qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu'il fallait que... je rejetasse comme absolu­ ment faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le 538 moindre doute, afin de voir s’il ne me resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fût indis­ cutable. » Discours sur la méthode, IV· partie. Il veut faire table rase des connaissances du passé pour édifier un système philosophique nouveau : il établit en pre­ mier lieu la méthode de reconstruction, laquelle a pour principal instrument le doute. Mais à ce doute.il donne une double frontière : il met premièrement hors de cause d’une façon définitive les vérités de la foi, d'une façon provisoire celles de la morale; voilà un premier terme que le doute méthodique n’alteint pas, du moins primitivement, dans son plan. Secondement, il cherche jusqu’où il pourra aller dans la voie du doute, mais il ne pose pas en principe qu’il arrivera à douter de tout, et, en fait, de démolitions en démolitions, il aboutit à un roc stable dont la fermeté parait inébranlable et la vérité indubitable : c’est la constatation de sa pensée et, dans sa pensée, de son existence. Je pense, donc je suis : de cela il n’a pas douté un instant même d'un doute méthodique. « En considérant que celui qui veut douter de tout ne peut toutefois douter qu’il ne soit pendant qu'il doule, et que ce qui raisonne ainsi, en ne pouvant douter de soi-même et doutant néan­ moins de tout le reste, n’est pas ce que nous disons être notre corps, mais ce que nous appelons notre âme ou notre pensée, j’ai pris l’être ou l’existence de cette pensée pour le premier principe duquel j’ai dé­ duit très clairement les suivants. » Lettre-préface de la traduction française des Principes de la philoso­ phie, édition des Œuvres, Napoléon Chaix, Paris, 1864, t. n, p. 10. 2° Son doute n’est pas positif et réel. On distingue, en philosophie et en théologie, le doute positif et réel et le doute méthodique. Dans le premier, on a vrai­ ment la conviction qu’une chose est douteuse, on en doute vraiment; dans le second on prend en face d'une affirmation l'altitude du doute, on fait comme si elle était douteuse, quoique au fond on ne cesse pas d'y adhérer. Le premier a été défendu par Hermès qui le regarde non seulement comme licite, mais même comme ordonné. Avant tout il veut que le doute, dont il prend la défense, soit étendu à toutes les connais­ sances sans exception. Nous devons être et rester indécis ou en suspens, non seulement sur la vérité de la religion chrétienne, l’immortalité de l’âme, l’exis­ tence et les attributs de Dieu, mais encore sur la réalité du monde extérieur et même sur l'existence et les divers états de notre propre âme, tant que nous ne pouvons pas montrer qu’il y a nécessité absolue pour la raison de se déterminer. De tout temps, dit-il, on a cru nécessaire de démontrer philosophiquement la divinité du christianisme, l’existence de Dieu et d’autres vérités semblables, mais par la philosophie nouvelle, il est devenu douteux, si l’homme peut en général porter des jugements sur la vérité, ou si, du moins, notre intelligence est assez étendue pour qu’elle puisse répondre avec certitude à ces questions prélimi­ naires de la théologie. Introduction philosophique, Munster, 1819, préface, et en outre § 12, p. 71-77. Cf. Kleutgen, La philosophie scolastique, trad. Const. Sierp, diss. Ill, c. I, § 1, n. 224, Paris, 1868,1.1, p. 433. Ce doute positif, Grégoire XVI le rejetait par son bref du 26 septembre 1835 où étaient condamnées les œuvres de Georges Hermès et où nous lisons ces mots : Inter... erroris magistros ex constanti et fere com­ muni per Germaniam fama adnumeratur Georgius Hermes utpote qui... tenebrosam ad errorem omn genum viani moliatur in dubio positivo tanquam ba i omnis lheologicæ inquisitionis... Denzinger, Enchiri­ dion, n. 1619. Cf. le canon 6 De fide du concile d : Vatican, Denzinger, n. 1815. On a voulu trouver ce'.:· erreur chez Descartes; mais ce n'est pas à tort que Gûnther et Papst le défendent contre une semblable 539 DESCARTES accusation. Kleutgen, loc. cit. Il s’en explique, dn reste, d’une façon fort claire au sujet de l'existence de Dieu dont il doute d’abord et que sa méthode lui fait bientôt connaître et démontrer : Si guis sibi pro scopo proponat dubitare de Deo, ut in hac dubitatione per­ sistat, graviter peccat dum vutt in retanti momenti pendere in dubio. Verum cum guis hanc sibi dubita­ tionem proponat tanguant medium ad clariorem veritatis cognitionem assequendam rem facit omnino piam el honestam. Epist., part. II, epist. x. 3° Le doute recommandé par Descartes et mis par lui au point de départ de ses démonstrations philoso­ phiques est donc le doute méthodique, c’est un pro­ cédé de dialectique, ce n’est pas, du moins dans toute son étendue, un état ou une conviction de l’esprit. Les scolastiques en ont usé largement et saint Thomas avec eux, puisque nous le voyons se demander dans sa Somme théologique sous la formule du doute, mais sans aucune hésitation d’esprit : utrum Deus sit, utrum Deus sit unus, etc. Le procédé du doute méthodique en soi n’est donc pas condamnable en théologie. En fait, le doute méthodique cartésien n’est pas sans dan­ ger. Il est dangereux, parce qu’il est trop étendu et que, ramenant l’unique certitude primitive, du sein de laquelle toutes les autres devront sortir, à la certitude subjective de l’existence de la pensée ou de l’âme, il compromet l'objectivité de toute connaissance humaine et donc des choses rationnelles et de la foi et des faits qui légitiment notre croyance. « En parlant du point de vue adopté par Descartes ou de la simple conscience que l’esprit a de lui-même et de sa pensée, on se voyait dans l'impossibilité de parvenir à la connais­ sance de la réalité qui existe hors de l'esprit. On arri­ vait ainsi forcément à l’aveu si triste, et cependant fait avec une incompréhensible suffisance, que la connais­ sance scientifique de la vérité est impossible à l’esprit humain ou, pour me servir des paroles d’Hermès, qu’il y a bien une nécessité de penser les choses d’une manière déterminée, mais non de regarder comme vraies, les choses ainsi pensées. » Kleutgen, op. cit., n. 6, t. I, p. 9. Il est dangereux, parce que, maigre les réserves faites par Descartes, la logique doit amener tout esprit à dottier réellement de toutes les vérités autres que l’existence de sa pensée et à étendre ce doute réel à toutes les vérités morales ou de foi. 11 est dangereux, parce que la persuasion qu’il invoque de l’inutilité des philosophies qui l’ont précédé, et la volonté qu’il manifeste de créer un système nouveau de toutes pièces, porte la plus terrible atteinte à l'ar­ gument d'autorité qui a sa valeur en philosophie et qui est indispensable dans les choses de la tradition et de la foi. Comment ne pas craindre,quand on l’entend dire « de ceux qui ont commencé par l’ancienne philo­ sophie, que d'autant qu'ils ont plus étudié, d'autant ils ont coutume d’étre moins propres à bien apprendre la vraie. » Ibid. IV. La théodicée de Descartes. — z. bxistbncb de dieu. — 1° C’est par la théodicée que Descartes com­ mence la construction de tout son système; c'est sur Dieu, son existence et sa véracité qu’il fonde toute cer­ titude. < Je dois examiner s’il y a un Dieu, sitôt que ■l’occasion s’en présentera; et si je trouve qu’il y en ait un, je dois aussi examiner s’il peut être trompeur; car, sans la connaissance de ces deux vérités, je ne vois pas que je puisse jamais être certain d'aucune chose. » Troisième méditation, édit. N. Chaix, t. r, p. 117. Il n'y a donc pas de certitude possible pour les athées. 2’ Mais comment prouvera-t-il l'existence de Dieu, si le doute régne partout et enveloppe son esprit, sauf sur le point unique de l'existence de sa pensée et de son âme? Il arrivera à se démontrer (nous disons à se démontrer et non pas à démontrer} l’existence de 5ί0 Dieu par l’existence de l'idée de parfait ou plutôt d’im­ parfait, par le contenu de cette idée de parfait, par sa propre existence : ce sont là les trois voies que suit son raisonnement et que nous décrirons, afin de bien montrer en quoi l’argument à triple face de Descaries se différencie dans la forme de celui de saint Anselme, tout en s’y réduisant au fond. 1. Pour Descartes, l’idée de l’imparfait et du fini suppose celle du parfait et de l'infini; sans celle-ci, celle-là est impossible et inconcevable et dès lors, le fait que je doute, que j'ai conscience de mon doute et donc de l’imperfection qu’il met en moi prouve que j’ai préalablement l’idée de quelque état plus parfait que celui-là, de quelque être supérieur à moi en qui ne sont pas mes imperfections. » Je ne dois pas ima­ giner que je ne conçois pas l'infini par une véritable idée, mais seulement par la négation de ce qui est fini, de même que je comprends le repos et les ténèbres par la négation du mouvement et de la lumière; puisqu’au contraire je vois manifestement qu’il se rencontre plus de réalité dans la substance infinie que dans la substance finie, el parlant que j'ai en quelque façon premièrement en moi la notion de l'infini que du fini, c'est-à-dire de Dieu que de moi-même; car comment serait-il possible que je pusse connaître que je doute et que je désire, c’esl-à-dirc qu'il me manque quelque chose et que je ne suis pas tout parfait, si je n’avais en moi aucune idée d'un être plus parfait que le mien, par la comparaison duquel je connaîtrais les défauts de ma nature? » Troisième méditation, Œuvres, t, l, p. 127-128. J'ai donc l’idée de l'infini; or la présence de cette idée en moi prouve l’existence de Dieu. J’ai l'idée de Dieu, donc Dieu existe... En effet, d’où cette idée a-t-elle pu venir? De moi ou du dehors? De moi, je puis avoir l'idée des autres hommes, puisqu’étant mes semblables, je trouve en moi de quoi les concevoir. De moi encore je puis tirer l'idée des choses inférieures, puisque celles-ci existant entièrement en moi, il suffit pour les concevoir que j'enlève à la connaissance que j’ai de moi quelqu'un de ses éléments ou quelqu’une de ses perfections. Mais dans l’idée de Dieu il y a quelque chose qui n'a pu venir de moi-même, a Par le nom de Dieu, j’entends une substance infinie, éter­ nelle, immuable, indépendante, toute connaissante, toute-puissante, et par laquelle moi-même et toutes les autres choses qui sont (s’il est vrai qu'il y en ait qui existent) ont été créées et produites. Or, ces avantages sont si grands et si éminents, que plus attentivement je les considère, et moins je me persuade que l’idée que j’en ai puisse tirer son origine de moi seul. El par conséquent, il faut nécessairement conclure que Dieu existe; car, encore que l’idée de la substance soit en moi, de cela même que je suis une substance, je n'au­ rais pas néanmoins l’idée d'une substance infinie, moi qui suis un être fini, si elle n’avait été mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie, n Troisième méditation, p. 127. La présence en moi de l’idée d’infini ou de l’idée de Dieu ne peut donc s’expli­ quer que par l'action et l'existence de ce Dieu infini. 2. Descartes complète sa thèse par cet argument : que le contenu de l'idée de Dieu postule l'existence de Dieu : « Revenant à examiner l'idée que j’avais d'un être parfait, je trouvais que l'existence y était comprise en même façon qu’il est compris en celle d'un tri angle que ses trois angles sout égaux à deux droits ou en celle d’une sphère que toutes les parties sont également distantes de son centre, ou même encore plus évidem­ ment; et que, par conséquent, il est pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet être si parfait, est ou existe, qu’aucune démonstration de géométrie le saurait être. » Discours sur la méthode, IVe partie, Œuvres. 1.1, p. 3i. Ceci est proprement l'argument de saint Anselme. Voir Anselme (Saint), 1.1, col. 1350. Cf.Noteset éclair- 541 DESCARTES cissements sur la troisième méditation, Œuvres, t. I, p. 2(51. 3. Tout cela est confirmé par Descartes de la manière suivante où l’existence de Dieu est prouvée par l'exis­ tence imparfaite d’un être qui a l'idée du parfait : « Lorsque je relâche quelque chose de mon attention, mon esprit, se trouvant obscurci et comme aveuglé par les images des choses sensibles, ne se ressouvient pas facilementde la raison pourquoi l’idée que j’ai d'un ètre plus parfait que le mien doit nécessairement avoir été mise en moi par un ètre qui soit en elfet plus parfait. Cest pourquoi je veux ici passer outre et considérer si moi-même, qui ai cette idée de Dieu, je pourrais être, en cas qu’il n’y eût point de Dieu. » Troisième méditation, p. 130. Je tiens mou existence de moi-inème ou d'un autre, lequel est imparfait ou parfait. Je ne puis la tenir de moi-même. Ce qui est par soi et qui pense ne peut pas ne pas être parfait : car se donnant l'être, il se donne nécessairement toutes les qualités dont il a l’idée; or je pense, j’ai l'idée d'une foule de perfections que je ne possède pas. Je ne me suis donc pas donné l’être. Je l’ai reçu d’un autre. Il faut que celui-ci, pour faire de moi une âme qui pense et qui a l'idée du parfait, pense lui aussi et ait l'idée du parfait. S'il est imparfait, il vient comme moi d'un autre au su­ jet duquel la même question se posera. Il faut s’arrêter quelque part et aboutira un ètre qui pense, qui a l’idée du parfait et qui est parfait, et ainsi est par soi. C'est Dieu. Ainsi « de cela seul que j’exisle el que l'idée d’un être souverainement parfait, c'est-à-dire de Dieu, est en moi, l'existence de Dieu est très évidem­ ment démontrée. » Ibid., p. 13t. 4. Il y a un certain nombre de confusions et d'illu­ sions dans ces divers aspects de l’argument de Descar­ tes. Celui-ci se trompe sur la nature et la valeur de l'idée que nous avons du parfait et de Dieu; il se trompe sur 1 origine de cette idée; et celte double erreur enlève toute valeur objective à son argument. — a) C’est, en effet, une illusion grave de penser qu'il a une « véritable idée, » ibid., p. 127, c'est-à-dire une idée formelle, adéquate, claire et distincte de l’infini. Nos agnostiques modernes et modernistes ont de toutes façons battu en brèche cette prétention. La vérité, c’est qu’il faut professer, sur le terrain de l'idée de Dieu, un certain agnosticisme, relatif et modéré sans doute et fort éloigné de celui des modernistes, mais réel. Qu’elle vienne de la raison, ou qu’elle nous soit suggérée par la foi, l’idée que nous avons de Dieu ne saurait être compréhensive, ni sur­ tout exhaustive. Les comprehensores, voir Compréhen­ sive (Science), appartiennent à l'autre monde. Ici-bas, il n'y a que des apprehensores, c'est-à-dire des esprits qui saisissent seulement quelque chose, quelque aspect de la divinité, celui qui la rattache au monde par le ben de la causalité. Ils ne se représentent cet aspect qi>'analogiquement. Voir Analogie, t. i, col. 1142. Nous nous élevons à la connaissance de Dieu par le triple d-gré des concepts affirmatifs, des concepts négatifs et des concepts suréminents et quand l’ascension est ter­ minée vers la représentation humaine des choses di­ vines. Si elle peut jamais s’accomplir en cette vie, l’idée qui reste et qui s’approche le plus de l’objet éternel est encore infiniment imparfaite. C’est ainsi que l’Aréopagite, suivi en cela par toute la tradition, a pu parler des splendeurs de Dieu tellement brillantes qu’elles ne peuvent être saisies par notre regard et sont pour nous comme une nuit par leur excès même. Cf. De div. nomi­ nibus, c. i, § 1,4, P. G., t. ni, col. 586, 590; Chollet, Theo­ logica lucis theoria, Lille, 1893, η. 313 sq. C’est ainsi que la théologie professe un certain anthropomorphisme voir t. t, col. 1367) dans la connaissance de Dieu et qui n’est autre que l’aveu de l'imperfection de notre Connaissance du parfait. Dans cet anthropomorphisme analogique, après avoir constaté que « l’idée d’ètre parfait 542 ou d’ètre infini n'est encore qu'un cadre vide, on cherche à lui donner un contenu; et l’on croit y réussir en pui­ sant à pleines mains au trésor de l’âine humaine. On prend dans son esprit, dans sa volonté et dans son cœur, tout ce qu’ils recèlent de plus noble et de plus exquis; on le purifie, on le brûle sur l'autel de l'adoration pour en dégager la quintessence; on y supprime toute trace de linitude. Puis, on jette dans le gouffre ce précieux holocauste convaincu qu'il est digne, non seulement d’ètre oll'erl à ('Éternel, mais d’être comme élément dans la constitution de sa très auguste et très sainte nature. » Clodius Piat, De la croyance en Dieu, I. I, c. ut, Paris, 1907, p. 128. 6) La théorie de l'analogie et celle de l’anthropomor­ phisme ne montrent pas seulement l’erreurde Descartes sur la valeur de notre idée de Dieu, elles nous décou­ vrent aussi l'origine de cette i dée. L’idée du parfait n’est pasprimitive,ainsi que le voulait Descartes, et ellen’est pas une condition de la connaissance de l’imparfait. L'esprit humain est tout entier dépendant, pour ses re­ présentations, de l’expérience sensible. Il n'y a rien en lui qui n’ait au préalable passé par le sens et son ob­ jet propre, c’est la nature, l'essence, disaient les scolas­ tiques, des choses corporelles. C’est pour cela qu'il est abstraclif et que ses premiers concepts naissent d'une abstraction opérée sur les perceptions des sens et les données de la mémoire sensible ou de l’imagination. Ce n'est que plus tard, grâce au principe de causalité, que l'esprit s’élève à la découverte d’étres ou de potions supérieures et que l’analogie suivant les trois voies, ex­ plorées et décrites par le pseudo-Denys l'Aréopagite et saint Thomas, réalise la représentation des choses ou des notions de celte région plus haute. Finalement, elle monte jusqu'à Dieu, et loin de connaître l'imparfait par le parfait, l’âine humaine ne connaît le parfait que par l'imparfait, c’est-à-dire en attribuant à celui-là les qualités de celui-ci, mais sans leurs limites et avec un degré meilleur. Que si parfois nous mêlons a l'id-c d'imparfait celle du parfait et si même nous ne nom­ mons le premier que par la négation du second, le parfait dont il est question est le parfait créé, le par­ fait dont nous avons fait l’expHence, dont nou- ne trouvons plus toute la richesse dans des êtres inférieurs. Ainsi l'animal me parait irrationnel, et donc impar parce qu’il manque d'une perfection que j’ai con-t.nté intrinsèque, ou au moins dans le cadre où il les place, est la plus grande; 3. la liberté humaine qui s'effondre, s’il ne nous est plus loisible de faire ce que nous préférons, mais seulement ce qui à chaque instant .- pond le mieux à l'idéal divin. Choisir autre chose, ce serait mettre en défaut la bonté et la sagesse divine. Il est vrai que Descartes a soin de remarquer plusieurs fois que Dieu ne choisit pas les êtres, parce qu'ils sont meilleurs, mais que les êtres sont meilleurs, parce qu’il les a choisis : « Ce n'est pas pour avoir vu qu’il était meilleur que le monde fût créé dans le temps que dés t)!CT. DE TUàJL. CATHOL. 546 l'éternité, qu’il a voulu créer le monde dans le temps mais au contraire parce qu’il a voulu créer le monde dans le temps, pour cela il est ainsi meilleur que s’il eût été créé dès l’éternité. » Réponse aux sixièmes ob­ jections, Œuvres, t. 1, p. 323. Si l’on admettait cela, il s’ensuivrait que n'importe quel autre monde aurait pu également être choisi par Dieu et serait ainsi devenu meilleur : ce qui est la négation même du principe de l'optimisée. 3° Descartes n'y a pas pris garde, parce qu’il tenait surtout à affirmer une théorie très personnelle et très fausse concernant la liberté divine et son influence sur la possibilité des choses. La théologie traditionnelle en­ seigne que les êtres sont possibles antérieurement à la liberté divine et indépendamment d’elle; que l'homme, par exemple, n’est pas possible, parce qu’il a plu à Dieu de le rendre tel, mais parce qu’en lui réside une image, une participation finie, non contradictoire, de la perfec­ tion divine. Et ainsi dans l'ordre des moments que l’es­ prit humain distingue en l’infinie simplicité divine, la théologie range en premier lieu l'essence parfaite de Dieu, de laquelle découle la possibilité générale et in­ déterminée d’êtres extérieurs; en .second lieu, la con­ naissance nécessaire et exhaustive que Dieu a de son essence. Au premier plan de cette connaissance se trouve l’essence divine; en elle, mais comme au second plan, l’intelligence divine conçoit un nombre infini de modes sous lesquels cette essence infinie peut être par­ ticipée et imitée au dehors par les créatures finies; cette connaissance divine qui se termine à toutes et à cha­ cune de ces participations extérieures, distinctes et finies, constitue le monde des idées; et les créatures, termes de ces idées, sont les possibles. En troisième lieu, vient la volonté divine qui aime l'essence et la perfection de Dieu et en elle tous les modes finis sous lesquels la participation à cette perfection est pos­ sible. Ici vient la liberté, laquelle est donc non réel­ lement et chronologiquement, mais par ordre logique de nature, après la connaissance et la constatation et constitution par celle-ci des possibles. Les êtres finis sont donc nécessairement possibles et antérieurement (dans l’ordre logique bien entendu) à 1'apparilion et a l'exercice de la liberté divine. Celle-ci n’intervient que pour choisir, parmi les possibles, ceux qu’elle appellera à l'existence. Voyons combien la théorie de Descartes est opposée à ces notions catholiques : « Quant â la liberté du franc arbitre, il est certain que la raison ou l’essence de celle qui est en Dieu est bien différente de celle qui est en nous, d’autant qu’il répugne que la vo­ lonté de Dieu n’ait pas été de toute éternité indifférente à toutes les choses qui ont été faites et qui se feront jamais; n’y ayant aucune idée qui représente le bien ou le vrai, ce qu’il faut croire, ce qu’il faut faire ou ce qu’il faut omettre, qu’on puisse feindre avoir été l’objet de l’entendement divin avant que sa nature ait été cons­ tituée telle par la détermination de sa volonté. » 11 ne pouvait se mettre plus en opposition avec la théologie et la psychologie traditionnelle qui affirment qu’en Dieu comme dans l’homme, la liberté est une fonction, non aveugle, mais éclairée et lumineuse de la volonté qui ne se prononce que précédée de l’intelligence et rensei­ gnée par elle. Ici, c’est la volonté qui précède et qui détermine à sa guise ce qui est bien et ce qui est mal ; l’entendement reçoit de la volonté le décret qui lui or­ donne ce qu’il doit considérer comme bien et vrai ou comme mal et comme faux. « Et je ne parle pas ici d'une simple priorité de temps, mais bien davantage, je dis qu’il a été impossible qu’une telle idée ait précédé la dé­ termination de la volonté de Dieu par une priorité d'ordre ou de naturcoude raison raisonnée,ainsi qu’on lanomim dans l'Ecole, en sorte que cette idée du bien ait poru Dieu à élire l’un plutôt que l’autre. » Ainsi les choses ne sont pas choisies par Dieu parce que bonnes, mats IV. —18 547 DESCARTES elles bonnes parce que choisies de Dieu; le choix di­ vin leur confère leur bonté et si Dieu eût aimé d’un amour d’élection le vol, l’assassinat ou la fornication, ces choses seraient devenues par le fait même dési­ rables et bonnes. « Par exemple (aussi) il n’a pas voulu que les trois angles d’un triangle fussent égaux à deux droits, parce qu’il a connu que cela ne pou­ vait se faire autrement, etc. ; mais, au contraire... d’autant qu’il a voulu que les trois angles d’un triangle fussent nécessairement égaux à deux droits, pour cela cela est maintenant vrai, et il ne peut pas être autre­ ment, et ainsi de toutes les autres choses. » Réponse aux sixièmes objections, Œuvres, t. i, p. 322, 323. Le P. Daniel, S. J., écrit dans son Voyage du monde de Descaries, Impartie, Paris, 1703, p. 5 : « Dieu selon lui peut faire que deux et trois ne soient pas cinq; qu’un carré n’ait pas quatre côtés; que le tout ne soit pas plus grand qu’une de ses parties; choses que tous les autres mettent sans scrupule au-dessus du pouvoir de Dieu. » Ainsi la liberté divine diffère de celle de l’homme en ce que celle-ci trouve déjà « la nature de la bonté etde la vérité établie eldêterminée de Dieu », tandisque celle-là ne trouve aucune nature de bonté et de vérité déterminée au préalable, et au contraire indifférente entre ce que nous appelons bien ou mal, vrai ou faux, choisit à son gré parmi toutes choses et par son choix les rend bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, meil­ leures ou moins bonnes, certaines ou probables : affir­ mations extrêmement graves. « En effet, si la vérité et le bien ne sont que des décrets arbitraires de Dieu, il n’y a plus rien de solide ni dans la science ni dans la morale et la garantie ontologique du critérium de l’é­ vidence est ruinée; si Dieu peut faire tout ce qu’il lui plait, que devient la maxime que Dieu ne peut nous tromper? Qui nous assure que ce que Dieu a établi par un décret arbitraire, indépendant de toute considéra­ tion de sagesse, il ne le renversera pas par un autre décret arbitraire? » Fr. Bouillier, Histoire de la philo­ sophie cartésienne, c. tv, Paris, 1854, t. i, p. 88, 89· Cf. Cudworth, Système intellectuel, c. in, Leyde, 1773; S. Clarke, Discours concernant l’être et les attributs de Dieu, les obligations de la religion naturelle, la vérité et la certitude de la révélation chrétienne, Amsterdam, 1727. 4° De même que la volonté divine est le principe de tout mal et de tout bien, d’après Descartes, la véracité de Dieu est la garantie de la vérité de nos facultés en général, de notre esprit en particulier. « Car, premiè­ rement, je reconnais qu'il est impossible que jamais il me trompe, puisqu’on toute fraude et tromperie il se rencontre quelque sorte d'imperfection... Ensuite, je connais par ma propre expérience qu’il y a en moi une certaine faculté de juger ou de discerner le vrai d'avec le faux, laquelle sans doute j’ai reçue de Dieu, aussi bien que tout le reste des choses qui sont en moi et que je possède; et puisqu’il est impossible qu’il veuille me tromper, il est certain aussi qu’il ne me l'a pas donnée telle que je puisse jamais faillir lorque j’en userai comme il faut. » Quatrième méditation, Œuvres, t. i, p. 137. C’est le renversement de l’ordre admis dans l’Égliseoù la valeur de l'intelligence et du raisonnement est reconnue d’abord et où à l’aide des connaissances naturelles certaines, l’homme s’élève à la certitude de l’existence du Dieu vrai, omniscient et véridique. Nous sommes donc sûrs de la valeur de notre raison avant d'être sûrs de la véracité divine. D'autre part, avec Arnauld, dans les Quatrièmes objections, noos deman­ derons « comment on peut se défendre de ne pas com­ mettre un cercle lorsqu’on dit que nous ne sommes assurés que les choses que nous concevons clairement et distinctement ne sont vraies qu’à cause que Dieu est ou existe. Car nous ne pouvons être assurés que Dieu est, sinon parce que nous concevons cela très clairement 548 et très distinctement; donc auparavant que d’être assu­ rés de l’existence de Dieu, nous devons être assurés que toutes les choses que nous concevons clairement et distinctement sont toutes vraies. » 5° A la théodicée de Descartes appartient aussi sa théorie sur la providence et sur la fin de la création. A la providence appartient d’abord la prescience : « Avant qu'il nous ait envoyés en ce monde, Dieu a su exactement quelles seraient toutes les inclinations de notre volonté; c’est lui-même qui les a mises en nous c’est lui aussi qui a disposé de toutes les autres choses qui sont hors de nous, pour faire que tels ou tels objets se présentassent à nos sens à tel ou tel temps, à l’occasion desquelles il a su que notre libre arbitre nous déterminerait à telle ou telle chose, et il l’a ainsi voulu, mais il n'a pas voulu pour cela l’y contraindre. » Lettre à la princesse Élisabeth, édit. Garnier, t. lit, p. 210. Dieu en choisissant l’univers actuel pour lui donner l’être a certainement prévu toutes les actions bonnes ou mauvaises des libertés qu'il allait créer; mais on ne peut affirmer qu’il les ait voulues purement et simplem°nt. 11 a voulu les bonnes, il a permisles mauvaises. Du reste, avec le système de Descartes, tout ce qui est voulu de Dieu étant bon par le fait même, si Dieu avait, comme il semble le dire ici, prévu et préparé et voulu toutes nos décisions libres, celles-ci seraient toujours morales et il n’y aurait pas de péchés. — Après la prescience ou avec elle, la providence : « Je ne crois pas que par cette providence particulière, que Votre Altesse dit être le fondement de la théologie, vous entendiez quelque changement qui arrive en ses décrets à l'occasion des actions qui dépendent de notre libre arbitre, car la théologie n’admet pas ce changement. Et lorsqu’elle nous oblige à prier Dieu, ce n’est point afin que nous lui enseignions de quoi nous avons besoin, ni afin que nous tâchions d'impétrer de lui qu’il change quelque chose en l’ordre établi de toute éternité par sa providence, l’un ou l’autre seraient blâmables, mais c’est seulement afin que nous obtenions ce qu’il a voulu être de toute éternité obtenu par nos prières, » Lettre à la princesse Élisabeth, citée par Fr. Bouillier, op. cil., p. 94. On ne voit guère ici l'efficacité réelle de la prière, et il y a de quoi décourager ceux qui prient. Descartes oublie de dire que, si les décrets divins une fois portés ne peuvent plus être changés par nos prières, dont le rôle alors est de nous élever jusqu’à l'accepta­ tion de la volonté divine, il y a une prescience éternelle qui, antérieurement aux décrets définitifs, prévoit nos prières et inspire ces décrets conformément â la nature et à la valeur de ces prières. Elles sont donc en ce sens efficaces et agissent abseterno sur les décisions divines. — A la providence aussi appartient la théorie des fins, delà fin suprême des créatures, de la place que l’homme tient dans la finalité des choses. Sur ce point. Descartes est très catégorique, et rejette radicalement la recherche des causes finales : « Nous ne nous arrêterons pas aussi à examiner les fins que Dieu s’est proposées en créant le monde, et nous rejetterons entièrement de noire phi­ losophie la recherche des causes finales, » Les prin­ cipes de la philosophie, Ire partie, Œuvres, t. n, p. 41. « Je ne me dois pas étonner si je ne suis pas capable de comprendre pourquoi Dieu fait ce qu’il fait... Tout ce genre de causes qu’on a coutume de tirer de la fin n’est d’aucun usage dans les choses physiques ou natu­ relles; car il ne me semble pas que je puisse sans témérité rechercher et entreprendre de découvrir les fins impénétrables de Dieu. » Quatrième méditation Œuvres, t. I, p. 139. Cette théorie est logique dans le système cartésien. Étant admis que tout à l’origine est indifférent à Dieu, que rien n’est essentiellement bon ou vrai, que le choix libre de Dieu seul constitue la vérité, la bonté, la nécessité et l’essence des choses, rien ne s’impose plus, rien ne peut être perçu directement 549 DESCARTES par notre esprit dans les raisons et les buts des choix de Dieu. Dans la sphère des décrets libres de Dieu, il faut une révélation qui nous dise dans quel sens et pourquoi Dieu s'est décidé. Or, Descartes professe une philosophie séparée et une théologie séparée : en philo­ sophie, il ignore la révélation et donc toutes les lins qui ne peuvent être connues que par elle. Mais la théologie traditionnelle affirme que des lins s’imposent à Dieu, que Dieu ne peut, par exemple, dans ses actes poursuivre un accroissement impossible de sa béatitude ou de son être, qu’il doit agir dans le but de manifester au dehors sa perfection dans les biens qu’il accorde à ses créatures, que celles-ci, étant donné que Dieu les tire du néant, ne peuvent être produites que pour la plus grande gloire du Seigneur, que tout cela peut être connu par la raison. Cela a même fait l’objet de décla­ rations solennelles du concile du Vatican : Hic solus verus Deus bonitate sua et omnipotenti virtute, non ad augendam suam beatitudinem, nec acquirendam, sed ad manifestandam perfectionem suam per bona, quæ creaturis impertitur, liberrimo consilio simul ab initio temporis utramque de nihilo condidit creatu­ ram, spiritualem et corporalem, angelicam videlicet et mundanam, ac deinde humanam quasi communem ex spiritu et corpore constitutam. Const. De fide, c. I, Denzinger, n. 1783. Voir Cause, t. n, coi. 2017, 2034. Ailleurs, parlant de l'homme. Descartes tient un langage plus exact, quoiqu’il appelle encore quelques réserves : • Bien que nous puissions dire que toutes les choses créées sont faites pour nous, en tant que nous en pouvons tirer quelque usage (c’est donc là son sens de la linalité : je suis la lin de ce qui me sert), je ne sache point néanmoins que nous soyons obligés de croire que l'homme soit la fin de la création. Mais il est dit que omnia propter ipsum (Deum) facta sunt, que c’est Dieu seul qui est la cause finale comme la cause efficiente de l’univers (« il est dit, » donc dans le domaine de la révélation que Descartes tient soigneuse­ ment à l’écart); et pour les créatures, d’autant qu’elles servent réciproquement les unes aux autres, chacune se peut attribuer cet avantage, que toutes celles qui lui servent sont faites pour elle. Il est vrai que les six jours de la création sont tellement décrits en la Genèse qu’il semble que l'homme en soit le principal sujet; mais on peut dire que cette histoire de la Genèse ayant été écrite pour l’homme, ce sont principalement les choses qui le regardent que le Saint-Esprit y a voulu spécifier, et qu’il n’y est parlé d’aucunes qu’en tant qu’elles se rapportent à l’homme... .le ne vois point que... tous les avantages que Dieu a faits à l’homme empêchent qu’il n’en puisse avoir fait une infinité d’autres â une infinité d'autres créatures. Et bien que je n’infère pas pour cela qu'il y ait des créatures intelligentes dans les étoiles ou ailleurs, je ne vois pas aussi qu’il y ait aucune raison par laquelle on puisse prouver qu’il n’y en a point. » Lettre à M. Chanut, Œuvres, t. n, p. 290. La théologie de l’Église ne rejette pas la possibilité d’autres mondes habités, ni parconséquent de finalités inconnues de nous ; elle ne prétend pas que l’homme soit la seule lin pour laquelle l’univers a été créé; mais on ne peut déduire de cela qu’il n’y ait aucune finalité en l’homme. S’il n’est pas la fin première et exclusive de la création, il est une fin secondaire et relative du monde et en particulier de la terre, dont les êtres infé­ rieurs lui sont soumis, Gen., I, 26, 28-30; Ps. xm, 6-9; I Cor., xv, 26; Eph., I, 22; Heb., il, 7-8; et du mystère de l’incarnation, comme de tout l’ordre surnaturel dont l’unique raison d’être fut le rachat et la sanctification de notre race. Voir Création, t. m, col. 2085. V. L’anthropologie cartésienne. — I. l’union de L’ame et du corps. — De même que sur Dieu, la phi­ losophie de Descartes sur l’homme s’éloigne de la doc­ 550 trine catholique en voulant quitter les sentiers tracés par la philosophie scolastique. Descartes semble ici oublier la définition de l'union de l’àme et du corps donnée par le concile de Vienne. Je sais bienqu'il laisse les dogmesdans une région où il se défend de pénétrer, mais alors il ne devait pas philosopher sur un point touché par la décision de l'Église ou, s'il le taisait, il devait avoir alors devant les yeux la doctrine définie par le concile. Descaries innove sur l’àme, sur le corps et sur leur union. 1" Pour lui, l’àme est uniquement pensée, pensée en acte et non pas seulement intelligence, c’est-à-dire pouvoir de pensée, si bien que cesser de penser amène la cessation de l’être. « La pensée est un attribut qui m’appartient; elle seule ne peut être détachée de moi. Je suis, j’existe : cela est certain; mais combien de temps? Autant de temps que je pense; car peut-être même qu’il se pourrait faire, si je cessais totalement de penser, que je cesserais en même temps tout à fait d’être. (Remarquons ce « totalement » et ce « tout à fait » et si lorsqu’on cesse « totalement » de penser, c’est-à-dire pour toujours, l’on cesse aussi « tout à fait » c’est à-dire pour toujours, d’être, est-ce que Descartes soutiendrait que lorsqu’on cesse « provisoirement »de penser, l’on cesse aussi d’être pour un temps? L’idée serait bizarre; mais s’il ne la sous-entend pas, qu’eslce donc qu’il veut dire en introduisant ces mots « tota­ lement » et « tout à l'ait »?) Je n'admets maintenant rien qui ne soit nécessairement vrai ; je ne suis donc, préci­ sément parlant, qu'une chose qui pense, c’est-à-dire un esprit, un entendement, une raison. » Deuxième mé­ ditation, Œuvres, t. I, p. 106. Cf. Les principes de la philosophie, I” partie, Œuvres, t. n, p. 29. 2» Et le corps qu'est-il? Il est une pure et simple étendue. « Encore que tout attribut soit suffisant pour faire connaître la substance, il y en a toutefois un en chacune qui constitue sa nature et son essence, et de qui tous les autres dépendent. A savoir : l'étendue en longueur, largeur et profondeur, constitue la nature de la substance corporelle, et la pensée constitue la nature de la substance qui pense. Car, tout ce que d'ailleurs on peut attribuer au corps présuppose de l’étendue, et n’est qu’une dépendance de ce qui est étendu; de même, toutes les propriétés que nous trou­ vons en la chose qui pense ne sont que des façons différentes de penser. Ainsi, nous ne saurions conce­ voir, par exemple, de figure si ce n'est en une chose étendue, ni de mouvement qu’en un espace qui est étendu; ainsi l'imagination, le sentiment et la volonté dépendent tellement d'une chose qui pense que nous ne pouvons les concevoir sans elle. Mais, au contraire, nous pouvons concevoir l'étendue sans figure ou sans mouvement, et la chose qui pense sans imagination ou sans sentiment, et ainsi du reste. » Les principes de la philosophie, I" partie, Œuvres, t. n, p. 55. 3° L’àme est pensée, le corps est étendue; dans l'homme ils sont unis. Comment cela peut-il se faire? La question embarrasse très fort Descartes. Il dit bien qu'il est « composé de corps et d'àine », il parle bien dans la Sixième méditation de > Baillet, op. cil., t. n, p. 227. Et cette fin pratique, tou­ jours présente à ses yeux, détermine la marche géné­ rale deses études. Il ne s’attarde pas aux développe­ ments de la science qui n’auraient qu'un intérêt spécu­ latif. Il demande simplement aux mathématiques les quelques principes généraux qui lui permettront de fonder sur elles la mécanique et la physique. Ces sciences à leur tour n’ont besoin d’être développées que dans la mesure et dans le sens nécessaires pour rendre possible la science de la vie. Il s’agit d'arriver à prou­ ver que la vie elle-même n’est qu’un mécanisme et par conséquent tombe sous nos prises. » Boutroux, loc. cil., p. 505. Le mécanisme, telle est donc la base de la science de la vie. la base de la morale. Celle-ci dans son essence sera encore une sorte de mécanique. Selon Descartes, la science de la vie consiste à connaître la nature, celle de la terre, des corps inanimés, des plantes ou des animaux,afin d’arriver parcette connaissance àagirsur les êtres et à les dominer; puis elle consiste à connaître l’homme, son état physique, afin d’en savoir tous les ressorts et de diriger par cette science le mécanisme du corps dans son influence sur l’âme ou dans l'influence de l'âme sur lui. La morale procède de la physique et de la médecine, lesquelles ne sont qu’une mécanique, et vient les couronner. Préface des Principes, Œuvres, t. n, p. 14. Il faut donc promouvoir le plus possible ces diverses connaissances. « Mais à quelle morale ce pro­ grès va-t-il aboutir? Ne tend-il pas simplement à nous mettre en mesure de disposer de la nature humaine, grâce à la science de l’homme, comme nous disposons de la nature corporelle grâce à la science des corps? Une mécanique psychique, n’est-ce pas tout ce que Descartes a en vue? Et de fait, Descartes a jeté les fon­ dements d’une telle morale dans son Traité des pas­ sions, où en en découvrant le principe, il nous ap­ prend à les dresser, à les conduire. Comme d’ailleurs cette étude même nous montre à quel point l'esprit dépend du tempérament et de la disposition des or­ ganes du corps. Descartes conclut que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles, c'est dans la médecine qu’on le doit chercher. » Boutroux, loc. cil., p. 507. 11 est incontestable que tout cela respire le détermi­ nisme le plus pur et le moins équivoque. On verra la 564 discussion de celte erreur aux art. Déterminisme, Li­ berté. Tout ce que nous avons dit des erreurs pro­ fessées ou suggérées par la philosophie de Descartes suffit à montrer combien légitimement ses œuvres ont été condamnées par le Saint-Office et par l’index, ilonec corrigantur, le 10 octobre et le 20 novembre 1663. ! ί 1 J I. Œuvres de Descartes. — Œuvres, 9 in-4·, Amster­ dam, 4682; 7 in-4·, l'ranciort-sur-le-Mein, 1697; Œuvres com­ plètes, 13 in-12, Paris, 1724; édit. Victor Cousin, 11 in-8·, Paris, 1824-1826; Œuvres philosophiques, édit. Ad. Garnier, 4 vol., Paris, 1835; Œuvres philosophiques, édit. Aimé Martin, 1 vol.. Paris, 4838 ; Œuvres inédites, publiées par Poucher de Careil, 2 in-8·, Paris, 1858-1860; Œuvres choisies, édit. Napo­ léon Cbaix, 2 in-8·, Paris, 1864; Œuvres, publiées par Ch. Adam et Paul Tannery sous les auspices du ministère de l’instruction publique, 4 vol. parus, contenant la correspondance jusqu'en avril 1647, Paris, 1896-1901 ; manuscrit de Gœttingue (Revue bourguignonne de renseignement supérieur, 1896): manus­ crit de Hanovre (Bulletin des sciences mathématiques, 1896). II. Travaux. — 1“ Sur Descartes. — Baillet, Lu vie de .M. Descartes, Paris, 1691 ; E. Thouverez, La vie de Descartes d'après V. Baillet, dans les A nnales de philosophie chrétienne, 1899; E. Saisset, Descartes, ses précurseurs et ses disciples, Paris. 1865; Paul Janet, Descartes, dans la Revue des deux mondes, 1868; Liard. Descartes, Paris. 1882: A. Fouillée, Descartes. Paris. 1893; Fr. Bouillier, Deux nouveaux historiens de Descartes, dans la Revue philosophique, 1894; Landormy, Descartes, Paris, s. d. : Haldane. Descartes, his life and times, Londres, 1905; .1. Millet. Descartes, sa vie, scs Ira. vaux, ses découvertes avant 1637, Paris, 1867 ; Id., Descartes, son histoire depuis 1637, sa philosophie, son rôle dans le mouvement général de l’esprit humain, Paris, 1870; Foucher de Careil. Descartes et la princesse Palatine, Paris, 1862: ld.. Descartes, la princesse Elisabeth et la reine Christine, d'après des lettres inédites, Paris, 1879. 2· Sur le cartésianisme. - Bayle. Recueil de pièces cu­ rieuses pouvant servir à l'histoire du cartésianisme ; BordasDemoulin, Le cartésianisme ou la véritable rénovation des sciences, suivi de la théorie de la substance et de celle de l'in­ fini et précédé d’un discours sur la reformation de la philoso­ phie au xix· siècle, par F. Huet. Paris. 1843: Fr. Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, Paris, 1854 ; Smith, Studies in the cartesian philosophy. Londres, 1902 ; H. G. Ilotho, De philosophia Cartesii, diss.. Berlin, 1826; Paul Lemaire, Le cartésianisme chez les bénédictins. Dom Robert Desgabets, Paris, 1902: Georges Monchamp, Histoire du cartésianisme en Belgique, Bruxelles. 1887; Lucien Roure, Doctrines et pro­ blèmes, L Descartes, Paris. 1900; Victor Brochard, Descartes stoïcien, dans la Revue philosophique, 1880; Fr. Thomas, Descartes et Gassendi, Paris, 1889; F. Brunetiére, Jansé­ nistes et cartésiens, dans les Etudes critiques, 4· série, Paris, 1894; Fr. Papillon, De la rivalité de l’esprit leibnitzien et de l’esprit cartésien au xvnr siècle, Orléans. 1873; Ad. Franck, Moralistes et philosophes, Paris, 1872; A. Fouillée, Descartes et les doctrines contemporaines, dans la Bevue philosophique, 1894; le numéro de juillet 1896 de la Revue de métaphysique et de morale, spécialement consacré à Descaries, contient des études de MM. B. Gibson. .1. Berthet, P. Nalhorp, A. Hannequin, H. Schwarz, P. Tannery, D.-J. Horteweg, E. Boutroux, V. Brochard, G. Lanson, Blondel, F. Tocco, et Ch. Adam; Fonsegrive, Prétendais contradictions de Descartes, dans la Bevue philosophique, 1883. 3· Sur la doctrine de Descartes. — P. Knoodt, De Cartesii sententia : Cogito, ergo sum, diss.. Breslau, 1845; Jul. Bau­ mann, Doctrina carlesiana de vero et falso explicata atque examinata, diss, inaug., Berlin, 1863; Liard. La méthode de Descartes et la mathématique universelle, dans la Revue philosophique, 1880; Adam, De methodo apud Cartesium, Spinozam et Leibnitium, Paris, 1885; Milhaud, Utrum Car­ tesii methodus tantum valeat quantum ipse senserit, Mont­ pellier, Paris, 1894; Paul Viallet Je pense, donc je suis. Intro­ duction à la méthode cartésienne, Paris, 1897 ; E. Duboux, La physique de Descaries, Lausanne. 1881 ; P. Valois, Les senti­ ments de Descartes opposés ù ceux de l’Église et conformes à ceux de Calvin ; La philosophie de Descartes opposée ù la foi catholique, Paris, 1682; Qmedam recentiorum philosophorum præsertim Cartesii propositiones damnatæ et prohibit#, Paris, 1705; Émery, Pensées de Descartes sur la religion et la morale', Paris, 1811; Chr. A. Thilo, Die Religionsphilosophie des Descartes, dans Zeitschri/t fur ex. Philosophie, 1862; Ch. Waddington, Descartes et le spiritualisme, Paris. 1863; Renouvier, Histoire et solution des problèmes métaphysiques, 565 DESCARTES DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS Paris. 1901 ; J. N. Huber, Die Cartesian Beweise vom Dasein Gottes, Augsbourg, 1854; P. J. Elvenich, Die Beweise fur das Dashin Goites nach Cartesius, Breslau, 1868; F. Pillon, La première preuve cartésienne de (’existence de Dieu cl la cri­ tique de l’infini, dans VAnnée philosophique, 1891: E. Boutroux, De veritatibus æternis apud Cartesium, Paris, 1875; E. Melzer, Augustini atque Cartesii placita de mentis humante sui cognitione quomodo inter se congruant a seseque differant, quœrilur, diss. inaug.. Bonn, 1860; Ant. Koch. Die Psychologie Descartes, systematised und historisch-kritisch bearbeitet, Munich. 1881 : P. Nathorp, Des­ cartes Erkenntnisstheorie, eine Studie zur Vorgeschtchte des Kriticismus, Marbourg, 1882; M«r Mercier. Les urigines delà psychologie contemporaine, Louvain, 1897; J. Prost, Essai sur l’atumisme et Γ occasionalisme dans la philosophie car­ tésienne, Paris. 1907. On trouvera dans la bibliographie de l’article Anselme (Argument de saint), l'indication d’autres ouvrages sur la preuve cartésienne de l’existence de Dieu, 1.1, col. 1359. Sur l’eucharistie, un manuscrit de Chartres, n. 366. contient plusieurs opuscules inédits : Conjectures du P. Daniel, récol­ let, sur un moyen que M. Descartes dit avoir dans une de ses lettres, pour expliquer le mystère de l'eucharistie, fol. 818; Lettre du R. P. Le Bossu, chanoine régulier de SaintAugustin, lequel, ayant eu communication du présent manuscrit, en dit son sentiment, et expose, en même temps, une façon d’expliquer le mystère de l’eucharistie, selon la pensée de M. Descartes, mais d'une autre manière que celle contenue dans ses écrits, fol. 829: Lettre du même au P. de Bragelongne, sur le sujet de lu lettre précédente, fol. 904; Mémoire, en forme de lettre, du R. P. Aubert, chanoine régulier, touchant la conco­ mitance. foi. 917; Lettre de M. Gravelle de Reverseaux, sur la lettre du P. Le Bossu, fol. 925; Lettre de dont Antoine Vinot, bénédictin, où il n’approuve pas les relations de jésuites et de M. Clerselier. particulièrement avec le P. Bertet, et lui fait en même temps des difftcultés sur la manière d’expliquer le saint-sacrement, suivant les pensées de M. Descartes, fol. 651; le P. Sommervogel. dans la Bibliothèque de la C*' de Jésus, t. 1. col. 1374, signale un manuscrit inédit du P. Bertet : Traite de la présence réelle, de la transsubstantiation, du sacrifice de la messe où toutes les disputes sur ce sujet sont recueillies avec une concorde des anciens Pères et des con­ troversi8tes modernes; Vernet, Pièces fugitives sur l'eucha­ ristie, Genève, 1730; Duguet, Dissertations théologiques et dogmatiques, II· diss., Paris, 1727;Breue opusculum quo geo­ metrice demonstratur possibilitas præsenliæ corporis Christi, Paris, 1729; E. Levesque, Examen d'une nouvelle explication du mystère de l’eucharistie, Paris, 1900. L. Carrau, Exposé critique de la théorie des passions, dans Descartes, Malebranche et Spinosa, thèse, Strasbourg, 1870; M. Heinze, Die Sillenlehre des Descartes. Leipzig, 1872; Séaiiles, Quid de ethica Cartesius senserit, Paris, 1883; P. Binet, La morale de Descartes, dans les Annales de phil. chrét., 1898; V. deSwarte, Descartes, directeur spirituel, 1904; Kleutgen, La philosophie scolastique, trad. Sierp, Paris. 1868; Fr. Papillon. Histoire de la philosophie moderne, publiée par Ch. Levèque. Paris, 1876; Kuno Fischer. Geschichte der neueren Philosophie, Munich, 1878, t. i ; UeberwegHeinze, Grundriss der Geschichte der Philosophie, part. III, Die Neuzeit, § 13, Berlin, 1901, p. 82 sq. A. Chollet. La for­ mule : Descendit ad inferos constitue la première partie du 5e article du symbole, selon l’exposé du Catéchisme du concile de Trente. — I. État de la question. II. Démonstration théologique du fait et du dogme de la descente du Christ aux enfers. III. Expli­ cation doctrinale du fait de la descente aux enfers. IV. L’œuvre accomplie par le Christ dans sa descente aux enfers. I. État de la question. — Au début de cette étude, il suffit de savoir que l’article descendit ad inferos propose ce fait à la croyance des fidèles : le Christ, après sa mort et avant sa résurrection — mortuus et sepultus, descendit ad inferos, tertia die resurrexit — est descendu aux enfers. Cette assertion signilie tout d'abord que, le Christ étant mort et son corps mis au tombeau, son âme descendit aux enfers, c’est-à-dire au lieu où demeuraient lésâmes des morts. Elle y resta aussi longtemps que son corps kii-méme demeura dans DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS. 566 le sépulcre. Mais cette croyance en enveloppe évidem­ ment une autre. Puisque le symbole dit : le Christ est descendu aux enfers, c’est donc que la personne du Christ, je veux dire la divine personnalité du Verbe, se trouva, elle aussi, durant ce temps, dans les enfers, avec son âme séparée de son corps : Hoc nobis creden­ dum proponitur, Christo jam mortuo, ejus animam ad inferos descendisse, ibique tamdiu mansisse, quamdiu ejusdem corpus in sepulcro juit. Ilis autem verbis simul etiam confitentur eamdem Christi per­ sonam, eodem tempore,... apud inferos fuisse. Calechismus ad parochos, part. I, c. vt, n. 1, Rome, 1902, p. 55. Cette croyance fut commune et expresse, parmi les fidèles, dès les origines; nous le constaterons. Elle a cependant, à travers les âges, rencontré des opposants qui retertaient le mot ou la formule, mais en niaient le sens ou la chose. — Abélard d’abord, puis Durand de Saint-Pourçain, admettaient bien l’existence du lieu souterrain que sont les enfers. Quant â la descente du Christ, ils lui reconnaissaient quelque réalité, mais pas celle de l’interprétation traditionnelle. Dans leur pensée, l’âme du Christ ne s’est pas rendue aux enfers véritablement et réellement, avec sa substance indivi­ duelle. La descente aux enfers est une expression impropre, ou plutôt inadéquate, signifiant que l’âme du Christ a montré ou exercé son pouvoir dans les enfers, en faisant du bien aux âmes des justes. — Au xvi· siècle, avec son scepticisme accoutumé, Érasme commence l’ébranlement de cet article du symbole, dans son Catéchisme, c. tv. Il n’ose l’attaquer de front, ni le répudier trop expressément, à cause de l’autorité de l’Eglise. Néanmoins il laisse entendre qu’il ne le trouve pas très solidement établi, et il n’est pas éloigné d’y voir une interpolation introduite dans le symbole. — Bientôt les protestants, plus audacieux, rejetèrent l’exis­ tence même des lieux infernaux. Par suite, ils dénièrent à la formule le sens propre d’une réelle et vraie des­ cente aux enfers. Selon Calvin, l’article du symbole est une métaphore qui désigne la tristesse intérieure qu’éprouva le Christ, la lutte qu’il soutint, au temps de sa passion et de sa mort et qui lui causèrent véri­ tablement et réellement les douleurs mêmes de l’enfer. Institut., 1. II, c. xvt, n. 8 sq. Pour d’autres, comme Piscator, Arminius, la descente aux enfers signifie la mort du Christ; pour Bèze, elle exprime sa sépulture, et pour Marheineke, sa charité envers les pécheurs. D· Welle, Hase y voient cette simple indication que l’œuvre du Christ est salutaire pour tous, sans exception. Sur ce terrain comme sur les autres, les rationa­ listes ont fait écho aux protestants; avec eux, ils ont travaillé à effacer ce point de la doctrine. Puis les modernistes sont venus, et n’ont vu, dans ce dogme, comme dans tous les autres, qu’un produit très variable de l’évolution vitale du sentiment religieux. Il se peut qu’à certaine époque, la foi collective comme la foi individuelle des chrétiens aient tenu pour réelle et vraie la descente àu Christ aux enfers; partant, le dogme a pu avoir, à certain moment, cette signification. .Mais aujourd'hui, avec le progrès de la pensée religieuse, la formule ou le symbole dogmatique est demeuré exac­ tement le même, mais il s'est vidé de sa signification théologique et traditionnelle pour prendre des sens tout ditférents, plus en rapport avec le développement de la science et avec la réforme moderne du concept de la personne du Christ. Car, c’est par un effet de perspective que nous croyons apercevoir l’identité dans la signification des formules, aux diverses époques. Par l'effet d’une sorte de mirage nous concluons que le sens, entendu par nous, dans les articles anciens de la foi. se trouvait pareil dans la pensée religieuse des premiers fidèles. C’est une erreur due à ce que nous n’avons pas encore essayé de faire la critique de nos 567 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS propres connaissances. «J’ai cité des exemples, affirme audacieusement M. Loisy, notamment les articles du symbole concernant la descente du Christ aux enfers et son ascension au ciel. » Autour d'un petit livre, Paris, 1903, p. 202. Voir aussi p. 46, 177; L'Évangile et l’Église, Paris, 1902, p. 163-166. Cf. II. Quilliet, Une conséquence de l'évolution vitale appliquée au dogme, dans la Croix de Paris, 8-9 décembre 4907. L’écrivain moderniste fait ici allusion à des études qu’il a publiées, sous le nom de Firmin, dans la Revue du clergé français, t. xxi, p. 253 sq. Cf. Ed. Le Roy, Dogme et critique, Paris, 1907, p. 248, 263. Avec AI. Sabatier, nombre de protestants contempo­ rains ont abandonné le terrain des négations brutales, pour embrasser les théories évolutionistes. C'est en ce sens qu’ils expliquent aujourd’hui la descente aux en­ fers. Pour eux, l’affirmation du symbole abrite des conceptions très diverses de l’esprit religieux. Tantôt, c’est le salut même, offert et gagné dans ia vie d’outre­ tombe, comme l’avait conçu l’école d’Alexandrie. Tantôt, c'est la descente aux limbes d’où sont délivrés les fidèles de l’Ancien Testament. Puis, c’est un effort plus accentué pour établir la doctrine ecclésiastique du purgatoire. Plus tard, avec la Réforme, la descente aux enfers perd toute relation avec le salut des morts. Finalement, « la théologie critique, retrouvant le sens des conceptions primitives, a permis de découvrir, dans les textes du Nouveau Testament, la pensée même des apôtres : le salut offert à ceux qui n’avaient pas connu l’Évangile de ieur vivant. Et ceci amène à ce que la théologie anglaise contemporaine appelle l’espérance plus large. » Jean Monnier, La descente aux enfers : Etude de pensée religieuse, d'art et de littérature, Paris, 1905, Avant-propos, et p. 88-89. Cet élargissement des espérances chrétiennes présente une singulière ressemblance avec ce que les modernistes appellent la réforme nécessaire des concepts dogmatiques, et notamment de celui de la rédemption. Cf. prop. 64’du décret Lamentabili, Denzinger, Enchiridion, 10* édit., Fribourg-en-Brisgau, 1908, n. 2064. Ne faut-il pas défi­ nitivement rendre le salut à peu près universel, même en élargissant une voie que Notre-Seigneur a déclarée très étroite? Tel est le sentiment plus ou moins avoué de plusieurs modernistes contemporains. II. Démonstration théologique du fait et du dogme DE LA DESCENTE DU CHRIST AUX ENFERS. — /. DOCU­ MENTS authentiques. — 1» Le symbole des apôtres. — 11 fournit tout à la fois un argument d’autorité, un argument historique et de tradition. 1. Le symbole des apôtres, dans la forme universel­ lement reçue aujourd’hui, est une règle ou confession de foi imposée aux néophytes par l'Eglise, dans l'ad­ ministration du sacrement de baptême. Il en est ainsi depuis le ix* siècle. Depuis des siècles aussi, l'Église a communément adopté ce symbole dans la liturgie et pour l’enseignement catéchétique. Cet usage officiel et séculaire prouve que l’Église considère le symbole comme la formule exacte de sa foi. Sans doute, il n’est pas, dans sa teneur présente, une définition conciliaire proprement dite, une déclaration solennelle émanée d’une assemblée œcuménique des évêques. Mais, en vertu de la discipline liturgique et par le fait de l'en­ seignement catéchétique, le symbole se présente comme l’expression authentique de la prédication universelle et quotidienne de l'Église. Il est donc un moyen voulu et approprié de son magistère catholique et formel; et chacune des vérités, chacun des articles qu’il relève expressément s’impose, sous peine d'hé­ résie, à la foi des chrétiens. Voir Apôtres (Symbole des), t. t, col. 1680. Dans ces conditions, la présence de la formule descendit ad inferos dans notre symbole actuel permet d’affirmer que la descente du Christ aux enfers constitue un article fondamental de la foi catholique. ,68 2. Au point de vue de la tradition et de la théologiepositive, il importe de rechercher l'origine de notre article et les traces de son insertion dans le symbole. Sans entrer dans la question géRérale de la formation et de l’histoire du symbole lui-même, voir Apôtres (Symbole des), t. I, col. 1660-1673 (sur son histoire); col. 1673-1679 (sur son origine); E. Vacandard, Études de critique et d’histoire religieuse, Paris, 1906, p. 2-68, rappelons cependant quelques données nécessaires. a) Le symbole des apôtres s’est élaboré pendant des siècles, et peu à peu, sous des formes variables. Tan­ tôt, il manque de tel article, tantôt il manque de tel autre; d’autres fois, il porte une affirmation à la place d’une autre; il se modifie de toutes manières jusqu’à ce qu’il arrive enfin à la formule claire, concise, suffi­ samment complète que l'Église et la conscience chré­ tienne cherchaient comme d’instinct pour l’expression adéquate de la foi. La formule aujourd'hui reçue du symbole, qui contient l’article descendit ad inferos, est un développement d’un texte antérieur, le symbole romain. Celui-ci se forma de bonne heure, primitive­ ment sans doute en langue grecque, sous les influences générales que nous venons d’indiquer et surtout en raison de la liturgie baptismale. Celle-ci comprenait, dans la préparation au baptême, la traditio symboli, c’est-à-dire la lecture et l’explication données aux catéchumènes des principaux articles de la foi. Elle contenait aussi, dans l’administration du sacrement, la redditio symboli, c’est-à-dire l’attestation de sa foi donnée par le néophyte, et habituellement sous forme de réponse à une ou plusieurs interrogations. Il est incontestable que, dans ses parties essentielles, le symbole romain est d’origine apostolique. Or, même dans sa forme définitive, il ne porte pas notre article. b) Avant le tv* siècle, les textes symboliques ou les formulaires de la foi dans lesquels on a résumé les traditions apostoliques, ne contiennent pas l'article de la descente aux enfers. Il ne se rencontre, ni dans saint Irénée qui nous présente deux abrégés de la doc­ trine chrétienne, Cont. hier., 1. I, c. x, n. 1, P. G., t. vu. col. 549; I. III, c. iv, n.2, col. 855-856; ni dans les trois règles de foi rédigées par Terluilien, De vir­ ginibus velandis, c. I, P. L., t. n, col. 889; Adv. Praxeani, c. n, ibid., col. 156-157; De praescriptionibus, c. xm, ibid., col. 26; ni dans celle d'Origène, Ikpl αρχών, 1. I, Prologus, η. 4-10, P. G., t. XI, col. 117121. Il n’y en a pas trace davantage dans les esquisses ou projets de symboles des Constitutions apostoliques, 1. VI, c. xi-xiv, P. G., t. i, col. 935-947; de Novatien. De Trinitate, c. i, vm, xxx, P. L., t. ut, col. 886, 898, 946; de saint Cyprien, Epist., lxxvi, P. L., t. in, col. 1143; t. IV, col. 414; Epist., lxx, t. iv, col. 408; ou de Victorin, Schol. in Apoc., xi, 1, P. L., t. v, col. 334. Même au iv* siècle, nous ne remarquons la descente aux enfers, ni dans le symbole du concile de Nicée (325), Denzinger, Enchiridion, n. 17 ; 10* édit., n. 54; ni dans celui du concile de Constantinople (381); Denzin­ ger, n. 47; 10* édit., n. 86; ni dans celui de l’Eglise de Jérusalem, tel qu'il résulte des Catéchèses de saint Cyrille de Jérusalem. Denzinger, n. 13, 10· édit., n. 9· Voir la fin de la Catéchèse v, P. G., t. xxxm, col. 514sq. ; et les titres des Catéchèses xm et xiv: Σναυρωθέντα καί ταφέννα : καί άναστάντα έζ νεκρών. Ibid., col. 771, 826. c) La première mention authentique de la descente aux enfers dans le symbole catholique est de la fin du iv* siècle. Elle vient de Rufin, qui rapporte le symbole baptismal de son Église d’Aquilée. Nous y lisons : Crucifixus sub Pontio Pilato et sepullus. descendit ad inferna. Tertia die resurrexit. Comment, insymb'il., n. 14. Denzinger, Enchiridion, n. 3. Rufin prend soin de remarquer que cet article ne se rencontre pas dans le symbole romain : Sciendum sane est quod in Ecclesiæ romanæ symbolo non habetur, 5G9 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS additum : descendit ad inferna. Comment, in sym­ bol., n. 18, P. L., t. xxi, col. 356. Il ajoute que l'article manque pareillement dans les symboles de l’Orient : Sed neque in Orientis Ecclesiis habetur hic sermo. Ibid. Toutefois, même avant Rufin, nous retrouvons la doctrine ou la formule symbolique de la descente aux enfers. Nous n’insisterons pas sur la déclaration de foi qu’Eusèbe prête à Thaddée, disciple du Seigneur, dans un prétendu sermon donné à Édesse : Κατέίη εις τον άδην, χαί διέσχισε φραγμόν τόν έξ αίώνος μή σχισδίντα. Η. È., 1.1, c. χιιι, P. G., t. xx, col. 128. Mais notons que, vers le temps du concile de Nicée (325), la Constitution ecclésiastique égyptienne présente, sous forme de red­ ditio symboli ou d’interrogations posées aux catéchu­ mènes, une sorte de confession de foi qui attribue au Christ une véritable activité dans les enfers : « Croyezvous à Notre-Seigneur Jésus-Christ... qui... est ressuscité au troisième jour, qui a délivré les captifs, qui est monté au ciel?... » F. Kattenbusch, Das apostolische Symbo­ lum, Leipzig, 1894, t. i, p. 320 sq.; H. Achelis, Die Ca­ nones Hippolyti, dans Texte und Untersuch., 1891, t. vi, fasc. 4, p. 97. — Il y eut, en 359, à Sirmium en Pannonie, un concile d’évêques ariens (homéens), qui promulgua un formulaire à la date du 22 mai. Il professe que le Christ est mort; qu’il est descendu aux enfers et y a réglé toutes choses; que les portiers de l’enfer ont frissonné à sa vue : ’ιΚποθανόντα, χαί εις τα καταχθόνια χατελθόντα, χα! τα έχεΐσε ο’ιχονομήσαντα, δν πυλωροί αδου ιδόντες εφριξαν. Mansi, Concil., t. m, col. 265; A. Hahn, Bibliothek der Symbole und Glaubensregeln der alten Kirche, 3e édit., Breslau, 1897, § 163. Cette dernière incidente est une allusion directeà Job, xxxvm, 17, selon les LXX : Ανοίγονται δέ σοι φόδω πύλαι θανάτου, πυλωροί δέ αδου ϊδόντες σε έπτηζαν. Socrate nous apprend que l’auteur de cette quatrième formule de Sirmium fut l’évêque syrien et arien, Marc d’Aréthuse, H. E., 1. Il, c. xxx, P. G., t. i.xvn, col. 280; F. Kattenbusch, Das apostolische Symbolum, 1.1, p. 897. On a prétendu que les ariens de Sirmium, en adoptant la formule citée, ont voulu signifier simplement la sépulture du Christ, dont leur symbole ne porterait pas d’autre trace. Accordons, ce qui est vrai, que leur symbole ne contient pas l’ar­ ticle de la sépulture du Christ. Mais soutenir que la formule si explicite : descendu aux enfers pour y régler toutes choses, marque uniquement que le Christ a été enseveli, est d’une interprétation aussi fantaisiste qu’exorbitante. La proposition affirme une action du Christ, une action particulière et déterminée : même elle l’explique, en ajoutant que si le Christ est descendu aux enfers, ce fut pour y régler toutes choses. La même année que l’assemblée de Sirmium, deux autres conciles, pareillement ariens, éditèrent des formulaires qui contiennent aussi l’affirmation de la descente aux enfers el l’allusion au texte de Job, mais ne conservent pas l’explication relative au règlement de touteschoses. Le concile de Nicée ou Niké, en Thrace, déclare : Καί εις τα έχεΐσε καταχθόνια χατελθόντα, δν αυτός ό αδης έτρόμασε. Mansi, Concil., t. m, col. 312. Le concile de Constantinople (359-360) professe à son tour : Και εις τα καταχθόνια ζατεληλυθότα, δντινα χαΐ αύτός ό αδης έπτηξεν. Mansi, ibid., col. 332. A raison de ces conciles, l’on a cru pouvoir con­ clure, au moins probablement, à l’origine orientale de l'article du symbole touchant la descente aux enfers. Il est vrai que les formulaires de Sirmium, de Nicée et de Constanstinople sont bien antérieurs à Rufin. Mais sont-ils antérieurs au symbole d’Aquilée ? Rien ne le prouve, au contraire. Kattenbusch va même jusqu’à prétendre que la formule de Sirmium, et par consé­ quent celles de Nicée et de Constantinople qui la re­ produisent, procède du symbole d’Aquilée. Das apos­ tolische Symbolum, t. i, p. 898. Rien non plus ne prouve qu’il n’y a pas eu, en Occident, quelque sym­ 570 bole, aujourd'hui encore inconnu, et qui ait contenu la descente aux enfers. — Pour corroborer cette opinion de l'origine orientale de notre article, on insinue que la descente aux enfers est une manière dramatique d’entendre la rédemption, et l’on ajoute : « C’est en Orient que l'on rencontre d’abord les façons drama­ tiques de se représenter la rédemption. » Jean Monnier, La descente aux enfers, Paris, 1905, p. 150151. Un autre voit dans la descente aux enfers une manière mythologique d'entendre l'activité du Christ dans le monde, et conclut : « La représentation plus ou moins mythologique de l’activité du Christ dans le monde d’icibas trahit une plus haute antiquité, et un caractère plus oriental qu’occidental. » Van Loon, Theologisch Tijdsehrift, 1902, p. 263. Cf. p. 254-265. Les documents patristiques sur l’intelligence du dogme montreront que ce sont là des appréciations d’un caractère tout subjectif et a priori. Peut-être aussi ne fait-on pas erreur en les jugeant inspirées par le désir de nier la réalité du fait affirmé dans le symbole catholique. En tout cas, l’opinion ne tient pas compte d’un fait présentement acquis : c’est que le milieu, dans lequel nous trouvons répandue d’abord la formule symbolique de la descente aux enfers, est occidental et même gaulois ; d’où il semble qu’elle a passé à Rome et en Orient, et dans toute l’Église. d) En effet, à partir de l’époque marquée par Rufin, nous voyons apparaître notre article, de divers côtés, dans les symboles catholiques. Le credo récemment découvert par dom Germain Morin, s’il n’est pas de saint Jérôme lui-même, est bien de son temps. Il pro­ fesse que le Christ est descendu aux enfers, et ajoute cette explication qu'il a foulé aux pieds l'aiguillon de la mort: Descendit ad inferna, calcavit aculeum mortis. Revue bénédictine, janvier 1904. En 1895, M. Bratke dé­ couvrit à la bibliothèque de Berne, dans un manuscrit du vu·siècle — Bernensis 645 — un vieux symbole gal­ lican. Il juge vraisemblable, mais pas démontré, que ce symbole soit du iv’ siècle, Studien und Kritiken, 1895, p. 153 sq., tandis que Harnack n’hésite pas à ,1e décla­ rer antérieur à l’an 4’JO. Realencyclopâdie, art. Api >!<·lisches Symbolum, 1.1, p. 742. Ce symbole contient not: article : Crucifixum et sepultum. Descendit ad /.·. · ros. Tertia die resurrexit. Hahn, Bibliothek der S .· bole, S 90; Burn, An introduction to the creeds, Lon­ dres, 1899, p. 242; Apôtres (Symbole des), 1.1, col. R> _ Au v· siècle, la descente aux enfers n’est mentionna · ni dans le symbole de l’Église de Rome,’ Denzinger. Enchiridion, n, 2, ni dans celui de l’Église de Ravenne. ibid., n. 4, ni dans celui de Fauste, évêque de Riez (-J-485), Hahn, op. cit., § 61, ni dans celui des Église» d’Afrique. Denzinger, Enchiridion, n. 5. On lit cepen­ dant : Qui passus est pro salute nostra, descendit ad inferos, tertia die resurrexit, dans le symbole dit de saint Athanase, qui provient certainement dune Église de la Gaule méridionale. Sa date doit être repor­ tée entre 450 et 600, et même probablement vers la fin du Ve siècle. Denzinger, Enchiridion, n. 136; 10« édit., n. 40; Revue bénédictine, 1901, p. 336. Künstle, qui attribue à ce symbole une origine espagnole, ne trouve pas une difficulté à son sentiment dans la mention de la descente aux enfers, puisqu’elle se trouve dans les documents espagnols du VIe siècle. Antipriscilliana, Fribourg-en-Brisgau, 1905, p. 229-231. Le symbole Athanasien, reçu en Occident et en Orient, n’a pas dû être sans iniluence pour l’insertion de la descente aux en­ fers dans le symbole des apôtres, tel que le rapportent les missels et les sacramentaires du vme siècle. Au vie siècle, en Gaule toujours, Venance Fortunat, évêque de Poitiers, né près de Trévise el élevé· â Ravenne, donne, lui aussi, une explication du symbole des apôtres, dans laquelle il résume les commentaire de Rufin et se trouve ainsi procéder de l’Église d'Aqui lée. Son symbole contient l'article descendit ad inferna. 571 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENEERS 572 Goschler, v» Descente du Christ aux enfers, Paris. Denzinger, Enchiridion, n. 3; Hahn, Bibliothek der Symbole, § 38. La plus ancienne attestation du texte 1869, t. vi, p. 231-233: Kattenbusch, Dos apostolisehe Symbolum, 1.1, p. 11. Il est incontestable que des Pères aujourd’hui reçu du symbole des apôtres se trouve dans un sermon du pseudo-Augustin, maintenant restitué à ont quelquefois tiré argument, contre les apollinaristes, saint Césaire, évêque d'Arles (-j- 543). 11 y a descendit du dogme de la descente aux enfers. C’était de bonne ad inferna au lieu de descendit ad inferos. Pseudo-Au­ guerre, le fait étant admis de part et d’autre. Mais i) n’y a aucun indice que cette argumentation ait été gustin, Serm., ccxuv. De symbolifide et bonis moribus, l'arme principale, moins encore l'arme unique, avec P. L., t. xxxix, col. 2194-2195; Hahn, op. cil., §62.C’est laquelle les Pères combattirent l’apollinarisme. aussi la leçon adoptée dans le symbole espagnol de l’ar­ Waage a victorieusement réfuté King; mais il est chevêque Martin de Braga (f 580). De correctione rustico­ tombé dans un travers analogue, en prétendant que rum, édit. Caspari. Christiania. 1883; Hahn,op.cit.,§54. Cependant, au vu· siècle, la descente aux enfers manque l’insertion de la descente aux enfers dans le symbole encore dans la liturgie mozarabe : elle ne se lit pas est due au désir de favoriser la doctrine du purgatoire, dans la traditio symboli qui a lieu au jour des Rameaux. récemment découverte et répandue. C’était, selon lui, Denzinger, Enchiridion, n. 6; Hahn. op. cit., §58; le seul moyen de rattacher cette invention nouvelle à P. L., t. lxxxv, col. 395. Mais le symbole de saint lldela chaîne des vieilles croyances chrétiennes. L'auteur phonse (t 669), Liber de cognitione baptismi, c. χι.ιχ, se libère du souci d’une démonstration positive, en P. L., t. xcvi, col. 132, et celui d’Éthérius et de Beatus, avouant qu’il n’a pu trouver, pour son opinion, un seul écrit en 785, Etherii episcopi Uxamensis et Beati témoignage historique de quelque valeur. Aussi s’est-il presbyteri adv. ΕΙίραηφιηι archiep. Toletanum libri reporté sur des considérations a priori, tirées d’une duo, 1. I, c. xxn, P. L., t. xcvi, co). 906, confessent : façon toute personnelle et purement subjective d’envi­ Crucifixus el sepultus. descendit ad inferna. Tertia sager l’histoire des dogmes. Elles trahissent la volonté die resurrexit. Denzinger, Enchiridion, n. 6. La même de ruiner la thèse catholique du purgatoire plutôt que formule descendit ad inferna est reprise dans l'anlique la recherche indépendante de la vérité. Aussi ne nous symbole gallican que rapporte le Missale gallicanum arrêterons-nous pas plus à réfuter cette opinion que la velus, qui est de la fin du vil· ou du commencement précédente. Harnack lui-même, les ayant en vue toutes du vm· siècle, Denzinger, n. 7; Hahn, op. cit., § 67; deux, conclut nettement contre elles : « Je suis, écritP. L., t. i.xxii, col. 349: Mabillon, De lilurgia galliil, disposé à admettre que ce qui a fait accepter cet cana, Paris, 1685. t. m, p. 339; et aussi dans la Missa article, c’est moins le dessein de combattre l’apollinain symboli traditione du missel de Bobbio : Mortuum et risme ou de soutenir une théorie donnée sur l’état des sepultum. Descendit ad inferna. Tertia die resurrexit âmes, qu’un ell'ort pour présenter de la façon la plus a mortuis. P. L., t. i.xxii, coi. 489; Denzinger, n. 7. A complète les faits de la passion et de la glorification. » la lin du sacramentaire de Bobbio, se retrouve un article Harnack, dans Realeneyclopâdie, art. Aposlolisches tout semblable. Denzinger, n. 8. D'autre part, le symbole Symbolum, t. i, p. 755. irlandais que nous a transmis le vieil antiphonaire de La vérité est donc que l’article descendit ad inferos. Hangor, porte : Crucifixus et sepultus, descendit ad à la dilïérence des définitions ecclésiastiques, n’est pas inferos, P. L., t. Lxxii, col. 597; Hahn, op. cit., §76sorti de la volonté d’exclure une erreur. H n’a pas da­ e) C’est donc à partir du iv· siècle que l’article vantage été inspiré par le désir de faire prévaloir un descendit ad inferos parait dans le symbole. Il n’y intérêt particulier. Comme nous l’avons marqué, il est fait pas une entrée solennelle d'autorité, comme une né de la conscience chrétienne, cherchant, sous le definition destinée à combattre une hérésie. Il s'intro­ contrôle des autorités compétentes et avec leur concours, duit peu à peu, d'une manière lente et sûre, parce qu’il à compléter la formule de sa croyance touchant la vie. fait partie, nous le verrons, de la doctrine ancienne­ la mort et la glorification du Christ. Lorsque l'Église ment prèchée et reçue, et aussi parce que les Églises de Rome, après avoir peut-être, durant un certain et les consciences chrétiennes ont jugé opportun temps, substitué le symbole grec de Nicée au vieux d’aflirmer ainsi ce point de leur foi. Il est bien évident symbole romain, eut décidément accepté le symbole que cette addition ne se fût point produite, et surtout gallican, l'article de la descente aux enfers prit dans ne se fût pas conservée, si elle n’avait eu d’autre but le credo sa place définitive. C’était chose déjà faite au que d’exprimer une nouvelle fois, et de manière assez tx· siècle, comme il paraît par l’Ordo romanus de peu intelligible, la sépulture du Christ, qui est claire­ l'époque du pape Nicolas I·· (858-867). Dom Germain ment indiquée par le mot propre, sepultus. 11 suit de là Morin, Revue bénédictine, 1897, Denzinger, 10· édit., encore qu'il n'y a pas lieu d’invoquer une controverse n. 6. Nous constatons aussi qu’Amalaire évêque de particulière pour expliquer l'insertion dans le symbole Trêves, dans son traité des Cérémonies du baptême, du descendit ad inferos. donne la formule symbolique : mortuus et sepultus, Pourtant P. King, ressuscitant et développant une descendit ad inferna, anima tantum. Erist. de opinion déjà signalée par Amandus Polanus, a soutenu cæremoniis baptismi, P. L., t. xcix, col. 896. Çà et là, que c’est une visée polémique qui a produit notre certains manuscrits pourront bien l’omettre encore, article. The history of the Apostles’ creed, Londres, et, de fait, Théodulfe d’Orléans paraît l’ignorer. Liber 1702. L’intention aurait été de protester ainsi contre de ordine baptismi, c. vu, P. L., t. cv, col. 227. l’apollinarisme. Apollinaire, on le sait, admettait bien Nonobstant, l’insertion est devenue irrévocable. que le Christ eût un corps véritable, animé par un On voit renaître alors l’antique légende, suivant la­ principe vital d’ordre pareillement organique, mais il quelle les douze apôtres auraient apporté au symbole se refusait à reconnaître en lui l’àme supérieure, l’àme chacun leur article particulier : et l’on attribue celui raisonnable et immortelle. Le Λδγος avait pris sa place de la descente aux enfers à saint Thomas ou à saint et sa fonction. Proclamer alors le descendit ad inferos, Philippe. Le témoignage le plus ancien de cette attri­ confesser que l’âme du Christ, une fois séparée de son bution est le serm. CCXL, du pseudo-Augustin, P. L., corps, est descendue aux enfers, aurait été un moyen très t. xxxix, col. 2189, ou encore le serm. ccxi.i, ibid., habile d'affirmer la réalité de l’àme humaine du Christ. col. 2190; Hahn, Bibliothek der Symbole, § 42 : L’on a, depuis longtemps, démontré la gratuité abso­ Thomas dixit ; descendit ad inferna. On la retrouve, lue de l’opinion de King. Holger Waage, De ætale ar­ mais en faveur de saint Philippe, à la fin du sacra­ ticuli quo in symbolo apostolico traditur Jesu Christi [ mentaire de Bobbio. Ad calcem sacramentarii Bobad inferos descensus, Copenhague, 1836; Dictionnaire biensis, P. L., t. lxxii, col. 580 : Andreas dixit pas­ encyclopédique de la théologie catholique, trad. ) sum sub Pontio Pilato, crucifixum et sepultum. — 573 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS Thomas dixit : tertia die resurrexit, dans S. Pirinin, De singulis libris canonicis scarapsus, P. L., t. lxxxix, col. 1034; cf. Caspari, Kirchenhislorische Anecdota, Christiana, 1883, p. 151 ; Hahn, op. cil., § 92; et dans une piece de vers attribuée à saint Bernard : Infera Philippus fugit, Thomasque revixit. 2» Les papes et les conciles. — 1. Du iv’ siècle, mentionnons, pour ce qu'il vaut, le témoignage suivant. Il se trouve dans le Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, trad. Goschler, Paris. 18(59, t. VI, p. 231, qui le rapporte d’après Mansi, Concil., t. tu, col. 565, où i! n’existe aucunement, pas plus d'ailleurs que dans Hardouin. et d’après Waage, De ætate arti­ culi quo in symbolo aposlolico traditur Jesu Christi ad inferos descensus, Copenhague, 1836, p. 94 sq., oil nous n’avons pu faire la vérification. Les orthodoxes présenteraient une définition expresse de la descente aux enfers dans un anathème 69e du IIe concile œcu­ ménique de Constantinople, tenu en 381. L'anathème serait conçu eu ces termes : Et τι; λέγει ότι ούχ ό Λόγος τοϋ Θεού σαρκώδεις σαρκί έμψυχουμένη, ψυχή λογιχή καί νοερά κχτελήλυΟεν εις τον άδην, άνάθημα έστω. Nos textes ne connaissent pas cette série d'anathèmes, et le symbole connu de Constantinople ne contient pas l'article de la descente aux enfers. Cf. Denzinger, En­ chiridion, n. 47 ; 10* édit., n. 86. 2. Le 21 juillet 447, le pape saint Léon le Grand adresse à Turribius, évêque d’Astorga, en Espagne, une lettre dogmatique très importante au sujet des erreurs priscillianistes. Il y parle de la descente du Christ aux enfers, comme d’un point de doctrine absolument hors de doute pour un catholique: Miror cujusquam catho­ lici intelligentiam laborare, tanquam incertum sit, au descendante ad INFERNA CHRISTO, caro ejus re­ quieverit in sepulcro : quæ sicut vere et mortua est et sepulta, ita vere est tertio die suscitata. Epist., xv, ad Turribium Asluricensem episcopum, c. xvn, P. L., t. Ltv, col. 690. 3. Au début du vi· siècle, le pape Symmaqtte écrit à l’empereur Anastase, une lettre deineurêecélèbre, pour se défendre de l’accusation d’hérésie portée contre lui par ce souverain qu’il avait dû excommunier. Symmaque écrit en pape, en qualité de sedis aposlolicæ vicarius, de B. Petri qualiscumque vicarius .'Comme tel, il formule sa propre foi : elle n’est autre que la foi catholique, quam in sede beati apostoli Petri veniens ex paganitate suscepi; et il croit que le Christ s’est rendu aux enfers, comme il croit à sa passion et à sa résurrection : Christus itaque, Deus veraciter totus, et totus homo est, sic conceptus, sic conversatus in sæculo, sic passus, sic apud inferos, sic resuscitatus... Epist. ad Anastasium imper., dans Mansi, t. VIII, col. 2I4; P. L., t. lxii, coi. 66 sq. — Peu après, Hormisdas, successeur de Symtnaque, dans une lettre à l'empereur Justin Ier, déclare dirimer,selon la doctrine des saints conciles, les questions soulevées par ce sou­ verain. Tout le passage, tendant à établir que JésusChrist est Dieu et homme tout à la fois, rapproche in­ variablement, dans une sorte de parallélisme continu, les traits qui se rapportent à l’humanité et ceux qui se rapportent à la divinité. C’est ainsi qu'il écrit: Ipse Dei Films Drus el homo... patiens vulnerum et salvator ægrorum, unus defunctorum et vivificator obeuntium, ad inferna descendens et a Patris gremio non rece­ dens. Epist., Lxxtx, ad Justinum imperatorem, dans Mansi, t. vnt, coi. 522; Hardouin, Actu conciliorum, t. u, col. 10I5; P. L., t. lxiii, coi. 515. — Nous ver­ rons plus loin qu'à la fin de ce vt« siècle, le pape saint Grégoire le Grand, non content d’enseigner le fait de la des ente aux enfers, en a donné une explication qui reste la doctrine reçue dans l’Église. 4. Il y eut au vu* siècle, à Tolede. une série de con­ 574 ciles aussi importants par la netteté des affirmations doctrinales que par leurs statuts disciplinaires. Deux intéressent particulièrement notre question. Le 7oletanum I V, tenu en 633, sous le pape Honorius, par 62 évéques, déclare, dans sa confession de foi initiale, que le but de la descente du Christ aux enfers fut la délivrance des justes, détenus jusqu’alorsdans les lieux inférieurs : Descendit ad inferos, ut sanctos qui ibi­ dem tenebantur erueret ; devictoque mortis imperio resurrexit. Cone. Toletanum IV, c. i, dans Mansi, Concil., t. x, coi. 616; Kiinstle, Antipriscilliana, p. 69. Le Toletanum XVI, tenu en 693 par 59 évêques, ex­ plique à son tour que l’àme du Christ est venue aux enfers pour arracher les âmes justes à la tyrannie de Satan qui les retenait captives : Tartara penetravit in anima et sanctorum animas, quas illic hostis vincias tenebat, morsu potentiæ suæ exemit, vt pro­ phetale vaticinium inquit : 0 inferne, ero morsus tuus. Cone. Toletanum XVI, c. i, dans Mansi, t. xn, coi. 67. 5. Au tx« siècle, le VI* concile d’Arles, assemblé sous Charlemagne, renouvelle, dans sa profession de foi. la déclaration du IV* concile de Tolède : Descendit ad in­ feros, ut sanctos qui ibidem tenebantur, erueret. Cone. Arelatense VI, dans Hardouin, t. tv, col. 1003. 6. L’an 1141, le concile de Sens dut censurer cer­ taines doctrines d'Abélard, et ses décisions furent so­ lennellement confirmées, le 16 juillet de la même ann· e, par le pape Innocent II, agissant au nom de sa pleine autorité pontificale. Or, la 18* proposition ainsi con­ damnée avançait que l’àme du Christ n’est pas descen­ due aux enfers réellement et par elle-même, mais seu­ lement par sa puissance : Quod anima Christi per se non descendit ad inleros sed per potentiam tantum. Denzinger, n. 327; 10* édit., n. 385. C'est l'erreur que devait, au xtv* siècle, rajeunir Durand et que. plus tard, les auteurs du Catéchisme romain croyaient devoir si­ gnaler encore expressément. 7. Au xnt· siècle, deux conciles œcuméniques défi­ nissent solennellement le dogme de la descente du Christ aux enfers. En 1215, le IV’ concile de Latran établit la profession de foi catholique contre les albi­ geois et d’autres hérétiques. H affirme donc que le Christ est descendu aux enfers : passus et mormus, descendit ad infernos, resurrexit a mortuis, et as­ cendit in cælum. Mais, de plus, le concile explique aussitôt la formule dogmatique, et ajoute que le Christ est descendu aux enfers, non point en sa chair, mais en son âme : sed descendit in anima et resurrexit in carne, ascenditque pariter in utroque. Denzinger, n. 356; 10« édit., n. 429. En 1267, Clément IV impose comme condition du retour à l’unité, à Michel Paléologue, une confession de foi catholique, préparée par son ordre. L’eippereur accepta et émit solennellement cette profession de foi, au concile de Lyon, en 1274, devant le pape Grégoire X. Elle porte : Credimus... unum et unicum Filium Dei... in humanitate... mortuum et sepidtum, et descendisse ad inferos, ac tertia die resurrexisse. Denzinger, n. 384; 10* édit., n. 462. 3° Les catéchismes. — 1. Les catéchismes diocésains, publiés par ordre des évéques, sans être des docu­ ments authentiques, au sens strict du mot, n'en sont pas moins des organes ou des moyens officiels de l’en­ seignement quotidien et catéchétique de l’Eglise. Pour cette raison, il y a lieu de remarquer que tous propo­ sent la doctrine de la descente aux enfers. — 2. D'autre part, le Catéchisme romain a bien son autorité spé­ ciale, rédigé qu’il fut par ordre du concile de Trente, publié parles souverains pontifes Pie V et Clément XIII, donné aux pasteurs comme texte à suivre pour la pré­ dication ou l'enseignement de la doctrine catholique. Or ce catéchisme ne se contente pas d’aflirmer la 575 DESCENTE DE JESUS AUX ENFERS descente du Christ aux enfers, dans les termes rappe­ lés dès le début, mais pour inculquer toute la portée du dogme, il insiste sur le sens propre et non méta­ phorique de la formule, sur la réalité du fait lui-même. Il serait insuffisant de penser que le Christ soit des­ cendu aux enfers, en ce sens qu'il y aurait, en quelque manière, manifesté l’éclat de sa force ou de sa puis­ sance. Il faut tenir que son âme, toujours unie à sa divinité, s’est vraiment transportée, s’est rendue réelle­ ment présente aux enfers. A’ec vero existimandum est eum (Christum) sic ad inferos descendisse, ut ejus tantummodo vis ac virtus, non etiam anima, eo per­ venerit : sed omnino credendum est ipsam animam RE ET PR.F.SENTIA AD INFEROS DESCENDISSE ; de qUO exstat firmissimum illud Davidis testimonium : Non derelinques animam meam in inferno, Ps. xv, 10. Calechismus ad parochos, part. I, c. vi, n. 4, Rome, 1902, p. 56. C’est la réplique directe à la théorie erro­ née d’Abélard et de Durand. n. les documents scripturaires. — La descente aux enfers peut-elle se démontrer par les Écritures? Dellarmin trouve qu’on ne peut, par les seules Ecri­ tures, établir cette preuve avec une certitude telle qu’elle rende impossible la contradiction. Il veut mon­ trer la fréquente nécessité de traditions autorisées pour fixer le sens des Écritures, et il écrit : Exempla sunt plurima. Nam aequalitas divinarum persona­ rum... descensus Christi ad inferos, et mulla similia deducuntur quidem ex sacris litteris, sed non adeo facile, ut si solis pugnandum sit Scripturas testimo­ niis, nunquam lites cum protervis finiri possint. Disput. de controversiis fidei, De Verbo Dei, 1. IV, c. iv, Ingolstadt. 1599, p. 265. Louis de Blois est d’un avis analogue. Duns Scot déclarait aussi que la des­ cente aux enfers n’est pas enseignée par l’Évangile, mais il faut cependant la tenir pour un article de foi : Dico quod Christum descendisse ad infema non docetur in Evangelio, et tamen tenendum est sicut articulus fidei, quia ponitur in symbolo apostolorum. In IV Sent., L I, dist. XI, q. i, Venise, 1617, p. 723. Payva Dandrada étend cet avis négatif à tous les écrits du Nouveau Testament. Il y a bien quelque exagération dans ces jugements si absolus. 1° Dans l'Ancien Testament, il n’y a que des pro­ phéties, toujours plus ou moins voilées; des ligures que les Pères et notamment saint Jérôme et saint Au­ gustin, saint Hilaire et saint Basile, ont expliquées de la descente aux enfers. — 1. Le Ps. xxxm, 7-9 : Attol­ lite portas, principes, vestras, et elevamini portæ ætemales, est une sommation aux portes de la forte­ resse de Sion d’avoir à s’ouvrir pour laisser passage à l’arche du Seigneur. On l'interprète d'une sommation aux portes du School pour la glorieuse entrée du Christ, vainqueur de la mort et du démon. — Au Ps. xxix, 4 : Eduxisti ab inferno animam meam, le roi David re­ mercie Dieu d’une guérison qui peut être regardée comme une résurrection, comme un retour du Schéol, tant la maladie était grave. Le verset s’entend de l'âme du Christ qui est sorti du Schéol pour se réunir à son corps, à l’aube du troisième jour. — On interprète, dans le même sens, Ps. xlviii, 16 : Deus redimet ani­ mam meam de manu inferi, cum acceperit me; Ps. ι.χχχν, 13 : Eripuisti animam meam ex inferno inferiori; Ps. cvi, 16 : Quia contrivit portas ocreas, et vectes ferreos confregit, et même Ps. cxxxvm, 8 : Si ascendero in cælum, tu illic es; si descendero in infernum, ades, où pourtant il est assez difficile de trouver une prophétie ou une figure; car le psalmiste emploie cette formule pour marquer que Dieu est par­ tout, si loin qu’on se transporte. 2. D’autres textes de l’Ancien Testament ont encore été invoqués : par exemple, Eccli., xxiv, 45, où il est directement question de la Sagesse : Penetrabo omnes 576 inferiores partes terræ, et inspiciam omnes dor­ mientes, et illuminabo omnes sperantes in Domino; Zach., IX, 11, où Dieu rappelle à Jérusalem qu’il a rendu la liberté aux Juifs exilés en Clialdée, à raison de l’alliance consacrée dans le sang des victimes : lu quoque, in sanguine testamenti tui, emisisti vinctos tuos de lacu. Mais le texte, qui parait avoir été le plus souvent allégué, est la prophétie d’Osée, xm, 14 : De manu mortis liberabo eos, de morte redimam eos. Ero mors tua, o mors; morsus tuus ero, inferne. Littéralement, il est ici question de la victoire par laquelle Dieu délivrera les Israélites de tous leurs ennemis. Saint Grégoire le Grand y voit une prophétie : elle a trouvé sa réalisation dans la victoire que le Christ a remportée sur la mort, et aussi sur 1’enfer lorsqu’il y descendit : Illos ex inferni claustris ra­ puit, quos Suos in fide et actibus recognovit. Unde recte etiam per Osee dicit : Ero mors tua, o mors; ero morsus tuus, inferne, Osee, xin, 14. ,ld namque quod occidimus, agimus ut penitus non sit. Ex eo etenim quod mordemus, partem abstrahimus par­ temque relinquimus. Quia ergo in electis suis fundi­ tus occidit mortem, mors mortis exstitit. Quia vero ex inferno partem abstulit et pariem reliquit, non occi­ dit penitus sed momordit infernum. Ait ergo : Ero mors tua, o mors. Ac si aperte dicat : Quia in electis meis te funditus perimo, ero mors tua; ero morsus tuus, inferne, quia sublatis eis, te ex parte transfigo. Homil. in Evang., xxn, n.6, P. L., t. lxxvi, coi. 1177. Cf. S. Cyrille de Jérusalem, Cat., χιν, 17, P. G., t. xxxm, coi. 848; S. Jérôme, In Ose., χιπ, 14, P. L., t. xxv, coi. 937; S. Pirmin, De singulis libris canonicis scarapsus, P. L., t. txxxix, coi. 1033-1034. 2» Le Nouveau Testament contient des assertions très diverses touchant la descente aux enfers. Quelquesunes sont tellement catégoriques qu’elles ne laissent plus place à l’hésitation. I. En saint Matthieu, xn, 39-40, Notre-Seigneur, parlant de ses contemporains, annonce le grand mi­ racle qui s'accomplira sous leurs yeux : « Cette géné­ ration méchante et adultère demande un signe, et il ne lui sera donné d’autre signe que le signe du pro­ phète Jonas. Car de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre d'un grand poisson, ainsi le Fils de l'homme sera trois jours et trois nuits dans le cœur de la terre. » Plusieurs interprètes ont vu dans l'expression : in corde terræ, έν τή χαρδία τής γής, une manière poétique de désigner le sépulcre de JésusChrist. Au contraire, un bon nombre d’autres, comme saint Irénée. Coni. hær., 1. V, c. xxxt, n. 2. P. G., t. vu, col. 1209; saint Grégoire de Nysse, Oral., t, de resurrectione : Τον Ίωναν λέγω, τον απαθώς κατά τού κήτους καταδυόμενον, και δίχα πάθους έκ τού κήτους άναδυομενον, τον κα'ι τρισ'ιν ήμέραις καί τοσανταις νυξ'ιν έν τοΐς κητώοις σπλάγχνοις την έν αοου διατριβήν τον Κυρίου προδιαγράθαντος, P. G., t. XI.VI, col. 604; saint Ambroise, In Epist. ad Eph., c. iv, 9, P. L., t. xvn. col. 587; et saint Jérôme, In Jon., c. Il, P. L., t. xxv. col. 1131, ont jugé difficile d’admettre que le sépulcre de Notre-Seigneur soit présenté comme situé au cœur même de la terre. Aussi ont-ils trouvé plus naturel d’entendre ces mots de la signification du lieu infer­ nal : en sorte qu’il y aurait ici, du Christ lui-même, une prophétie de sa descente et de son séjour aux en­ fers. Cf. Knabenbauer, Comment, in Evang. S. Matthæi, xn, 39-40, Paris, 1892, t. i, p. 499-500. 2. En plusieurs endroits, saint Paul parait supposer pour certain le fait de la descente aux enfers. — a) Rom., x, 6, il explique aux Juifs combien il leur était facile d’adhérer au Christ et d’être justifiés par lui. Pas besoin n’était pour cela, soit de monter au ciel pour en faire descendre le Christ, soit de des­ cendre dans l’abîme pour en rappeler le Christ d’entre 577 578 DESCENTE DE JESUS AUX ENFERS les morts : Ne dixeris in corde tuo : Quis ascendet in cæluniŸ id est, Christum deducere. Aut quis descen­ det in abyssum ? hoc est Christum a mortuis revo­ care. D’où il semble que, dans la pensée de saint Paul, le Christ, après sa mort et avant sa résurrection, a été dans l'ablme, c’est-à-dire dans le séjour des morts. — b) Eph., tv, 9-40, l’apôtre écrit : Quod autem ascendit, quid est, nisi quia et descendit primum in inferiores parles terræ (κατέόη πρώτον εις τα κατώτερα μέρη τής γης)? Qui descendit, ipse est et qui ascendit super omnes cælos (άνέβη ΰπεράνοι πάντων τών ουρανών), ut impleret omnia. D’après les uns, les inferiores partes terræ marqueraient l’abaissement de l’incarnation, et le passage signifierait que le Christ est monté à la gloire, parce qu’il s’était humilié jusqu’à revêtir l’humanité terrestre; saint Thomas n’accepte pas cette interprétation. Selon d’autres, l'apôtre enseigne ici que le Christ, afin de remplir toutes choses, c’est-à-dire afin de parcourir tout l’univers en triomphateur et de partout manifester sa puissance, est descendu dans les parties inférieures de la terre et monté au-dessus de tous les cieux. De l’opposition établie entre ces deux extrêmes, il résulte que le verbe κατεδη doit être pris dans le même sens localisé que άνέβη, c’est-à-dire qu’il marque aussi un réel passage d'un lieu à un autre. Ainsi se trouve exclue l’interprétation métaphorique de la descente par l’incarnation et de l'ascension par la glorification. D’autre part, il parait difficile que l’ex­ pression : inferiores partes terræ, désigne ou toute la terre, ou simplement la surface terrestre et la place du tombeau de Notre-Seigneur. Elle semble plutôt mar­ quer un lieu déterminé, situé dans les profondeurs de la terre, je veux dire les enfers, que le Christ a visités comme il avait visité la terre elle-même et devait visiter le ciel, afin de tout remplir de sa présence et de son inlluence : ut in nomine Jesu omne genu flectatur, cælestium, terrestrium et infernorum. Phil., ii, 10. Aussi paralt-il beaucoup plus probable que l'apôtre mentionne ici la descente de Jésus-Christ dans les lieux infernaux. — c) Col., il, 15 : Et exspolians principatus et potestates, traduxit confidenter, palam triumphans illos in semetipso. Selon les uns, l'apôtre avertit que les chrétiens, s’ils demeurent unis à Jésus-Christ, n’ont plus rien à craindre des démons : car, par l’intermé­ diaire de son Christ, Dieu les a terrassés et désarmés; il a triomphé d’eux publiquement, les conduisant de­ vant lui comme on faisait jadis des vaincus. Mais d’autres commentateurs ont entendu le passage d’une œuvre accomplie directement par le Christ, et, par suite, il y aurait ici mention de la descente aux enfers et du triomphe qu’elle fut pour le Christ sur les puis­ sances infernales. 3. Les textes décisifs et classiques nous viennent de saint Pierre. — a) Le premier est le discours prononcé par le prince des apôtres à Jérusalem, au jour de la Pentecôte et rapporté par les Actes. Nous laissons de côté Act., n, 24 : QuemDeus suscitavit, solutis dolori­ bus inferni, parce que la leçon est indécise : on ne sait exactement s’il faut lire αδου ou θανάτου, et, par suite, on ne peut dire s’il s’agit des douleurs de l’enfer ou de celles de la mort. Mais nous retenons Act., il, 27-31. Saint Pierre cite le verset 10 du Ps. xv : Quo­ niam non derelinques animam meam in inferno; et il ajoute que ces paroles ne peuvent s’appliquer à David lui-même. Car il est mort, il a été enseveli et son tombeau est toujours là qui le contient. Or. conti­ nue saint Pierre, David était prophète. Il savait que Dieu lui avait juré de mettre sur son trône un (ils issu de lui. C’est la résurrection du Christ, qu’il prévoyait, en disant : Son âme n’a pas été laissée dans le séjour des morts, et sa chair n’a pas connu la corruption. Au témoignage de saint Pierre, le psalmiste a donc prophétisé que le Christ, après sa mort et avant sa DICT. DE THÉOL. CXTHO1-. résurrection, irait en son âme dans les enfers, etc αδου. Mais elle n’a pas été abandonnée en ce séjour infernal : à la résurrection, elle fut réunie à son corps. Le sens de ce passage est si clair que les commentateurs catho­ liques sont unanimes à l'entendre de la réelle descente de l’àme du Christ aux enfers. Nombre de protestants abondent aussi dans le même sens. En fait, il faut impo­ ser aux mots une véritable violence pour en tirer les interprétations opposées, celle-ci, par exemple, de Calvin : Saint Pierre marque simplement ici que lame du Christ ne fut pas tout à fait anéantie par la mort; ou cette autre de Théodore de Bèze : En disant que l’àme du Christ ne fut pas abandonnée dans l’enfer, saint Pierre n’annonce rien autre chose sinon que le corps du Christ n’a pas été délaissé dans le tombeau. Quand on accorderait à Théodore de Bèze que le mot hébreu néféS, tfnj, a parfois la signification de cadavre. il ne s’ensuivrait nullement qu’il a précisément ici ce sens et qu’il faut lire : non relinques cadaver meum in sepulcro; d’autant plus que le mot Se'ôl, -‘■s·-, ne signifie jamais sépulcre, mais habituellement, pour ne pas dire toujours, le monde inférieur, le royaume des ombres, l’enfer. D’autre part, ce qui a bien son impor­ tance, le texte grec des Actes traduit Se'ôl, non par τάφος mais par άδης,εΐηβ/'ρ’ί par ψυχή. Or, malgré que Suicer Thés, eccles., ψυχή, t. Il, p. 1579, veuille donner au mot αδης, dans la littérature palristique, le sens de sépulcre, Dietelmaier avoue qu’il n’a rencontré aucun texte des Pères ofïrant ce sens exclusif. Historia dog­ matis de descensu Christi ad inferos, 2' édit., Altorf. 1762, p. 12. Suicer n’est pas plus heureux quand il tente de traduire anima, ψυχή, par cadavre. D’où l’on peut conclure absolument qu’en son discours saint Pierre a voulu dire et a dit que l’àme du Christ ne fut pas délaissée dans les enfers où elle était descendue. Cf. Bellarmin, Controv. fidei, De Christo, 1. IV, c. xn, Ingolstadt, 1599, p. 375-377; Dictionnaire encyclopé­ dique de la théologie catholique, trad. Goschler, Paris. 1869, t. vi, p. 222-223. &) Il est un autre enseignement de saint Pierre qui a aussi sa grande importance, et qui est consignédan; la I· Pet., ni, 19. Il n’affirme pas simplement le fai: de la descente aux enfers, mais en expose l’économ:· Le texte sera plus utilement étudié plus loin, à propcde l’œuvre du Christ aux enfers. III. LES DOCUMENTS PATRtSTIQUES. — NOUS avons constaté que la première attestation de la descente aux enfers dans les symboles ou les professions de foi date du IV’ siècle. Mais les Écritures nous ont édifiés sur le sentiment de l’âge apostolique, et l’ancienne littérature patristique témoigne que, dès les temps les plus reculés, la croyance se trouve établie que le Christ est descendu aux enfers. 1» La plupart des écrits ecclésiastiques du il' siècle enseignent cette doctrine. — 1. Un apocryphe, VÉvan­ gile de Pierre, dit qu’à l’instant où le Christ sortit du tombeau, une voix cria du ciel : « As-tu prêché· aux morts? » Et une voix partie de la croix répondit : « Oui. » Καί φωνής ήκουον έζ. τών ούρανών λεγοΰσης" έκήρυξας τοϊς κοιμωμένοις; καί ύπακοή ήκοΰετο άπο τοΰ σταυρού 5τΓ ναί. Evangel. Petri, 41. Parmi les Testa­ ments, pareillement apocryphes, des douze patriarches, celui de Benjamin prophétise le fait, c. xn, n. 9, dans Galland, Bibliotheca vet. Patrum, t. i, p. 239; P. G., t. n, col. 1148. Cf. Moehler, Patrologie, t. I. p. 955. Saint Ignace expose que le Sauveur a visité les pro­ phètes qui attendaient sa venue et les a ressuscités : Και δια τούτο, ôv δικαίως άνέμενον (προφήται) παρών ήγειρεν αυτούς έκ νεκρών. Ad Λίαρη.,ιχ, 2, Funk, Patrum aposlolicorum opera, Tubingue, 1881, t. I, p. 198. Dans sa lettre aux Tralliens, il semble aussi faire allusion â la descente aux enfers, lorsqu’il écrit : Le Sauveur a IV. - 19 579 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS été vraiment crucifié, il est réellement mort, au vu et au su des esprits célestes, des hommes, et des âmes re­ tenues sous terre. Βλεπόντων των έπουρανίων καί επί­ γειων καί υποχθονίων. Ad Trail., IX, 2, Funk, op. cit., t. t, p. 208. Le pseudo-Ignace a commenté ce texte par l'addition suivante : Le Christ est descendu seul aux enfers, mais il est remonté en nombreuse compagnie : Και κατήλθεν εις αδην μόνο;, άνήλθεν δε μετά πλήθους. Ad Trail., tx, 4, Funk, op. cil., t. it, p. 70. Au milieu du it' siècle, Hennas imagine que l'œuvre du Christ se continue après lui dans les enfers. Voici quarante apô­ tres et docteurs qui, une fois décédés, s'adressent main­ tenant aux Ames des morts, les amènent à la connais­ sance du Fils de Dieu et leur donnent le sceau de la pré­ dication (le baptême) : Ούτοι οι απόστολοι καί οι διδασκα>oi οί κηρύξαντες τό όνομα του υιού τοΰ Θεού κοιμηθέντες έν δυνάμει καί πίστει τοΰ υιού τοΰ Θεού έκήρυζαν καί τοίς προκεκοιμημένοις, καί αυτοί εδωχαν αυτοί; την σφραγίδα τοΰ κηρύγματος. Sim., IX, XVI, 5. Funk, op. cit., t. I, p. 532. 2. Saint Justin blâme les Juifs de se figurer que le Christ a paru dans les enfers comme un homme ordi­ naire. Il leur fait grief d’avoir supprimé de la prophétie de Jérémie ce texte, du reste apocryphe, plusieurs fois invoqué au il' siècle : « Le Seigneur Dieu s’est souvenu des morts d’Israël qui dorment sous la terre, et il est descendu vers eux pour leur annoncer la bonne nou­ velle de son salut. » Καί από τών λόγων τοΰ αύτοΰ Ιε­ ρεμίαν ομοίως ταΰτα περίεκοψαν. « Έμνήσθη δέ Κύριος ό θεός άπό ’Ισραήλ τών νεκρών αύτοΰ τών κεκοιμημένων εις γην χώματος. Καί κατέβη προς αύτούς εύαγγελίσασθαι αύτοΐς τό σωτήριον αύτοΰ. » Dial, cum Tryph., 72, P. G., t. vi, col. 645. Saint Irénée s’appuie lui aussi sur ce texte apocryphe, qu’il attribue tantôt â Isaïe et tantôt à Jérémie, Cont. hær., 1. III, c. xx, n. 4, P. G., t. vu, col. 945 (Isaïe)... Et descendit ad eos evangi-lizare salutem quæ est ab eo, ut salvaret eos; 1. IV, c. xxn, n. I, col. 1046(Jérémie); I. IV, c.xxxm, n. 12, col. 1081 : Becomniemoralus est Dominus sanctus Israël mor­ tuorum suorum qui prædormierunt in terra defossio­ nis et descendit ad eos; 1. V, c. xxxi, n. 1, col. 1208. Dans l’ouvrage du même Père, récemment découvert en arménien, il cite encore ce texte apocryphe sous le nom de Jérémie pour en conclure que Jésus est descendu aux enfers afin de sauver les morts, qui y étaient enfermés. Karapet Ter-Mêkërttschian et Erwand Ter-Minassiantz, Des heiligen 1 rendus Schrift zum Erweise der apostolischen Verkundigung, n. 78, dans Texte und Untersuchungen, Leipzig, 1907, t. xxxr, p. 42, 63. L’évêque de Lyon s'appuie encore sur une vieille tradition, venue d’un ancien qui la tenait des auditeurs des apôtres : Audivi a quodam presbytero qui audierat ab his qui apostolos viderant... Dominum in ea, quæ sunt sub terra, descendisse, evangelizantem et illis adventum suum, remissione peccatorum exisstente his, qui credunt in eum, 1. IV. c. xxvn, n. 1-2, coi. 1056-1058. Parfois aussi saint Irénée part du fait même de la descente aux enfers comme d'un principe pour combattre ses adversaires. Reprenant une opinion de saint Justin, il soutient que les âmes des défunts ne sont pas immédiatement accueillies dans le ciel, mais elles vont attendre le jour de la résurrection dans un lieu invisible situé dans Γάδης. Ainsi l’exige la res­ semblance avec Jésus-Christ qui est allé dans l’endroit où vont les âmes des morts et n'est ressuscité et monté au ciel qu’après cela. Cum enim Dominus in medio umbræ mortis abierit, ubi aniniæ mortuorum erant, post deinde corporaliter resurrexit, 1. V, c. xxxi, n. 2, coi. 1209. Aux gnostiques qui tentaient de la résurrec­ tion une explication allégorique, il oppose la réalité du fait de la descente aux enfers : Dominus legem mortuorum servavit ut fieret primogenitus a mortuis, et commoratus usque in diem tertiam in inferioribus 580 terræ. Et il s’agit bien là des enfers, inferiora terræ, car c’est le lieu de l’ombre de la mort, ubi animæ mortuorum erant, 1. V, c. XXXI, n. 2, col. 1209. Tribus diebus conversatus est ubi erant mortui... et descendit ad eos, extrahere eos et salvare eos. Ibid., n. 1, col. 1208. 3. Aux confins du n« et du m* siècle, nous rencon­ trons Clément d’Alexandrie. Il consacre tout un chapitre de ses iilromates à l’empire des morts dont il décrit les conditions ou l'économie, au moment de la venue du Sauveur. Or il affirme que le Christ est descendu aux enfers pour visiter les hommes d’autrefois, qui, toujours vivants en leur âme, attendaient son arrivée. Le seul but de sa visite était de leur annoncer la bonne nouvelle : Εί γ’οδν ό Κύριο; δι’ούδεν ετερον εΐ; αδου κατήλθεν, ή διά τό εύαγγελίσασθαι. Strom., VI, c. VI, P. G., t. ix, col. 268. Cette évangélisation d’oulretombe ne cesse pas avec la résurrection du Christ. Clé­ ment cite expressément deux fois le passage d'Hermas ou II est dit que les apôtres morts ont prêché aux âmes des justes qui ne connaissaient pas le Christ et n'avaient pas reçu le sceau du baptême. Λιδπερ i Κύριος εϋηγγελισατο καί τοϊς έν αδου. Strom.,NI, c. VI,P. G., t. IX, col. 265; cf. Il, c. ix, ibid., t. vin, col. 980. 2' Le m· siècle apporte aussi sa gerbe de témoignages plus explicites à notre moisson palristique. — 1. Ter­ tullien est formel. Comme saint Irénée, du fait de la descente aux enfers, il tire argument contre l’opinion qui ouvre le ciel aux âmes des justes immédiatement après la mort. Le Christ s’est conformé aux lois de la mort humaine : il n’est monté au ciel qu’après être descendu dans les profondeurs de la terre pour se ma­ nifester aux prophètes. Ainsi doit-il en être de ses dis­ ciples : Siquidem Christum in corde terræ triduum mortis legimus expunctum... Quod si Christus Deus, quia el homo, niortuus secundum Scripturas et sepultus secundum easdem, huic quoque legi satisfecit, forma humanæ mortis apud inferos functus ; nec ante ascen­ dit in sublimiora calorum, quam descendit in infe­ riora terrarum, ut illic patriarchas et prophetas com­ potes sui faceret. De anima, c. lv, P. L., t. n. coi. 742. Puis, du même fait, il conclut à l’existence réelle d'une région infernale : Si Christus Deus descendit in infe­ riora terrarum ut illic patriarchas et prophetas com­ potes sui faceret, habes el regionem inferorum subter­ raneam credere. De anima, c. LV,P. L., t. n, coi. 742743; cf. c. vu, ibid., col. 657. 2. Contre Celse, Origène soutient la foi de la des­ cente du Christ aux enfers. Les prophètes l’y ont pré­ cédé, annonçant sa venue, et saint Jean-Baptiste a été. là comme sur terre, son précurseur. A l’heure marquée, l'àme du Seigneur, dépouillée de son corps, alla vers les âmes qui étaient dans le même état, afin de con­ vertir celles qui voudraient recevoir son enseignement Καί γυμνή σώματος γενόμενος ψυχή, ταΐς γυμναΐς σωμάτων ώμίλει ψυχαΐς έπιστρέφων κάκείνων τάς δουλομένας πρό; αύτόν,ή ά; έώρα δι'δυ; ήδει αύτός λόγους, έπίτηδειοτέρας. Coni. Celsum., 1. Π, c. xliii, P. G., t. xi, col. 865. Il ne faut pas s’étonner de cetle démarche : ce sont lemédecins qui visitent les malades, et il est le gran· médecin. In lib. Begum, homil. il, P. G., t. xn. col. 1025. Patriarches, prophètes, tous attendaient l’ar­ rivée de Jésus-Christ : Ιίεριέμενον ούν τήν τοΰ Κύριο·, μου Ίησου Χριστού επιδημίαν καί πατριάρχαι, καί προφήται, καί πάντες. Ibid., col. 1028. Après son triomphsur les démons ennemis, il emmène ceux qu’ils déte­ naient sous leur empire comme le butin de sa victoire et il emporte les dépouilles du salut : Fï'c/is adversariis dæmonibus, eos qui sub ipsorum dominatione tene­ bantur, Christus quasi prædam victoriæ suæ ducit, et spolia salutis reportat; sicut et in aliis de eo scrip­ tum est, quia ascendens in altum captivam duxit cap­ tivitatem. Jn Num., homil. xvni, n. 4, P. G., t. xn. 581 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS col. 717-718. Cf. In Gen., homil. xix, 4; xvm, 6; In Exod., homil. vi, 4; In 1 Reg., homil. xxvm; In Ezech., homil. i, 13. — Vers la même époque, saint Hippolyte martyr souligne lui aussi ce trait que saint Jean-Baptiste a devancé Jésus dans les enfers comme sur la terre, et qu’il y vint annoncer le Sauveur qui ra­ chète les saints des mains de la mort. De Christo et Anlichristo, 45, P. G., t. x, col. 764. Ούνος προέφθασε καί τοΐ; εν αδη εύαγγελίσασθαι, αναιρεθεί; ύπό Ήρώδου, πρό­ δρομο; γενόμενος εκεί. Ailleurs, il relate la bienheu­ reuse passion du Christ, sa sépulture, sa descente aux enfers, sa rédemption des âmes. Cf. A. d’Alés, La théo­ logie de saint Il ippolyle, Paris, 1906, p. 198. C’est alors que saint Cyprien prêchait à Carthage, et rappe­ lait la victorieuse descente aux enfers. Testimonia, 1. II, c. xxiv, P. L., t. iv, col. 716-717; Corpus scripto­ rum latinorum, Vienne, 1868, t. I, p. 91. Rapportons encore un témoignage des plus anciens. Il se trouve dans l’une des deux prières de Cyprien, poète italien ou gallo-romain. K. Michel eslime que ces prières, dans leur forme actuelle, sont postérieures à Constantin, mais qu’elles procèdent d’un original grec du il' ou du nr siècle. Dans ces conditions, l'on voit combien est précieux le témoignage ainsi conçu : Qui passus es sub Pontio Pilato bonam confessionem, qui crucifixus descendisti, et conculcasti aculeum mortis. P. L., t. iv, coi. 908. Voir Cyprien (poète), t. in, col. 2472. 3. Ne quittons pas ce ni* siècle sans accorder une brève mention à des documents qui, pour être ano­ nymes ou apocryphes, n’en sont pas moins de précieux témoignages de la foi primitive. Dans les Oracula sybillina, 1. VIII, v. 310-316, Leipzig, 1902, la sibylle chrétienne chante l’espérance annoncée dans les en­ fers aux âmes des saints, la victoire remportée sur la mort et la résurrection inaugurée par le Christ. ' Evangile de Nicodème ollre pour la question une I. particulière importance. 11 se compose de deux par­ ties : la première (c. i-xvi) contient les Actes de Pilate dont nous n’avons pas à nous occuper; la se­ conde (c. xvii-xxix) constitue la Descente aux enfers. Nous en possédons un texte grec, probablement du tx· siècle, que Thilo a publié, Codex apocryphus Novi Testamenti, Leipzig, 1832, p. 666-786, et deux traduc­ tions latines, A et B, éditées parTischendorf, Euangelia apocrypha, 2' édit., Leipzig, 1876, p. 389-416, 417-432. Cf. p. lxvii-i.xxvi. Le texte grec de Thilo est très rap­ proché de la version latine A, tandis que la version B, fréquemment retouchée, s'éloigne de l’un et de l’autre. Dans ces conditions, il faut supposer une rédaction pri­ mitive de laquelle dérivent les textes actuels. Quelle en est la date? Les uns supposent un auteur gnostique du ni' ou même du II' siècle, H. Holtzmann, Einleilung, p. 491 ; les autres ne remarquent aucun trait qui oblige à remonter plus haut que le IV· siècle, Harnack, Chronologie, p. 604; l’abbé J. Variot, Élude sur l'his­ toire littéraire des Evangiles apocryphes, Paris, 1866, р. 309, place, sans hésiter, la Descente dans la première moitié du n* siècle, à l’époque où la formation des lé­ gendes se trouvait en pleine activité. Cf. Migne, Diction­ naire des apocryphes, t. i, col. 1088 sq. L’on a observé avec raison que la Descente est un véritable mystère avant la lettre, qui sera largement utilisé au moyen âge dans les représentations de la résurrection. Au prologue, с. xvn, des rabbins racontent qu’ils ont rencontré vers le Jourdain une multitude de ressuscités, et, parmi eux, Carinus et Leucius. En effet, l’on constate que leurs tombeaux sont vides. Pour eux, ils vivent dans la prière à Arimathie. Anne, Caïphe, Nicodème et Joseph d’Arimathie viennent les y trouver et les conjurent, au nom de Dieu, de dire comment ils sont ressuscités. Carinus et Leucius, ayant fait le signe de la croix sur leur langue, se mettent à écrire leur histoire. Elle se déroule dans les chapitres suivants, et nous montre le 582 lieu infernal, le Fils de Dieu requérant l’ouverture des portes, Satan la refusant. Adam et Seth, Isaïe et JeanBaptiste, David et Jérémie interviennent, et, dans leur joie, chantent le Benedictus gui venit in nomine Do­ mini. Voici qu’entre à la dérobée le bon larron. Bien­ tôt les portes sont brisées, serre comminuite et vectes ferrei fracti. Satan est enchaîné par le Christ qui lui met le pied sur la gorge, pedemque suum sanctum et posuit in gutture. Alors Adam, Éve, tous les saints invoquent Jésus, qui rejette une partie des morts vers le Tartare, et emmène les autres après lui. Voilà, au ni' siècle, un long commentaire, très original et très dramatique, de la descente aux enfers. 11 a, nous le verrons, fréquemment inspiré l’iconographie chré­ tienne. Voir Jean Monnier, La descente aux enfers, c. iv, Paris, 1905, p. 91-107. 3» A partir du IV' siècle, la tradition patristique re­ joint les affirmations du symbole. Elle devient si una­ nime et si continue, que déjà saint Augustin pouvait écrire : Seul, un infidèle peut nier la descente du Christ aux enfers : Quis ergo nisi infidelis negaverit fuisse apud inferos Christum'' Epist., clxiv, ad Evodium, c. n, n. 3, P. L., t. xxxm, coi. 710. C’est presque tous les Pères, à dater de cette époque, qu’il faudrait citer pour être complet, et plusieurs très longuement. Il faudrait au moins entendre, pour l’Occident, Firmin Materne, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme, Rufin, Prudence, Fulgence et saint Gré­ goire le Grand; pour l’Orient, Eusèbe de Césarée. saint Athanase, saint Cyrille de Jérusalem, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Épiphane, saint Jean Chrysostome et saint Jean Damascène. Tantôt ils se contentent de reproduire simplement les dires des anciens sur la question; tantôt ils affirment le fait et en esquissent l’explication; tantôt ils commentent les textes scripturaires que nous avons précédemment indiqués; d’autres fois même, ils partent de la descente aux enfers pour démontrer, contre les ariens ou les apollinaristes, l’existence d’une âme humaine dans la composition du Verbe incarné. On trouvera leurs références et citations dans Petau, Dogmata theologica, De incarnatione, 1. XIII, c. xvi, xvn, Venise, 1757, t. v, p. 133-138; Bellarmin, Disputationes de controversiis chrislianæ fidei. De Christo, 1. IV, c. xiv, Ingolstadt, 1599, p. 386-391 ; Slentrup, Soteriologia, thés. xi.vi. Il sera tout â la fois plus pratique et plus utile à notre but de rappor­ ter leurs enseignements principaux â propos de l’œuvre du Christ aux enfers. tv. la tradition TUÉoi.oGiQUB. — 1» La théologie scolastique a trouvé le dogme si bien ancré dans la foi des fidèles qu’elle ne s’est guère attardée à en établir les preuves. Elle en a plutôt cherché l’explication. Le maître des Sentences, 1. Ill, dist. XXII, s’il rapporte quelques textes des Pères, ne le fait pas pour tirer une démonstration expresse du fait de la descente. D son côté, saint Thomas, Sum. theol., 111*. q. LU, con­ sacre les huit articles de cette longue question à notre sujet. Le premier seul peut paraître un essai de dé­ monstration : mais, en réalité, c’est plutôt une esquisse générale des convenances ou du but de la descente : Utrum fuerit conveniens Christum ad inferos des­ cendere? Les commentateurs des Sentences et de la Somme suivirent le sillon ainsi tracé, et les choses demeurèrent en l’état jusqu’à la Réforme. 2» Au xvi' siècle, déniant toute valeur démonstrative aux Écritures invoquées jusqu’alors, les protestants repoussèrent cet article de la foi traditionnelle avec bien d’autres. Force fut donc aux théologiens catho­ liques de faire front à ces nouveaux adversaires. L’un des premiers, Bellarmin, réserve, dans sa Controverse sur le Christ, onze chapitres pour établir, contre Cal­ vin, Théodoze de Bèze, Bucer, la réalité de la descente 583 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS aux enfers. La question bien posée, c. vi, il prouve d’abord que « descendre aux enfers » n’est pas une métaphore pour exprimer un anéantissement complet, c. vu; ni pour marquer que le Christ a enduré les douleurs infernales, c. VIII ; ni pour signifier qu’il a été enseveli et mis dans un tombeau, c. ix; car les enfers sont un lieu souterrain tout différent des lieux de sépulture, c. x. Ayant rappelé alors que les âmes des justes ne furent pas introduites au ciel avant l’as­ cension du Sauveur, c. xi, Bellarmin démontre la vérité de la descente aux enters par les Écritures, c. xtv, explique le locus obscurissimus de la 7* Petri, ni, 19, et iv, 6, c. xm, relate abondamment les attestations des Pères grecs et latins, c. xiv; établit contre Durand que l'âme du Christ est descendue aux enfers au sens propre de sa réelle présence en ce lieu, c. xv; et ter­ mine en réfutant quelques objections particulières de Calvin, c. xvi. Disputationes de controversiis Chri­ stiana fidei, De Christo, 1. IV, c. vi-xvi, Ingolstadt, p. 351-428. — En même temps, Suarez faisait un ellort analogue, mais plus spéculatif, De mysterio vilæ Christi, disp. XL1I, XL1I1, Paris, 1866, t. xix, p. 697743; et Estius venait à la rescousse, avec sa compéence scripturaire. Peu après, Petau reprenait toute la question à sa manière et au point de vue de la théo­ logie positive. Dogmata theologica, De incarnatione, I. XIII, c. xv-xviii, Venise, 4757, t. v, p. 132-142. Sa question nettement introduite, c. xv, il rapporte en détail l’enseignement des Pères grecs, c. xvi, celui des Pères latins, c. xvn, et il explique, avec la même éru­ dition, l'œuvre accomplie aux enfers, c. xvm. 3» Peu à peu cependant, les théologiens catholiques, occupés, sans doute, par des soucis plus urgents, ont détourné les yeux de ce terrain de combat. Tandis que les protestants continuaient de disserter, en leur sens, sur la question, les catholiques parurent s’en désinté­ resser. Aujourd'hui les traités ordinaires de théologie, ou passent la question sous silence, ou l’effleurent â peine. Cette abstention est d’autant plus regrettable que la descente aux enfers est un article du symbole, un point de la foi catholique que le concile de Trente impose aux pasteurs de prêcher et, partant, de bien connaître, une vérité que les modernistes et les pro­ testants plus ou moins rationalistes ne négligent pas et cherchent à rejeter aujourd’hui dans le chaos de leur système évolutioniste. A leurs publications nous n’avons guère à opposer, de notre côté, que l'étude critique et positive de M. .1. Turmel, dans la collection Science et religion : La descente du Christ aux en­ fers, Paris, 1905, laquelle avait paru dans les Annales de philosophie chrétienne, en 1903. III. Explication doctrinale du fait de la descente AUX ENFERS. — I. LE LIEU DE LA DESCENTE DU CUEIST. — 1° L’enfer, les enfers sont exprimés, dans la tradi­ tion latine, par les mots : inferi, inferus, infernus, inferni, inferna; dans la tradition grecque par Hades, "Αδης; dans la tradition juive, par Se'ôl, '-nte. Ces dif­ férents vocables désignent communément le lieu où demeurent les âmes des morts. Jamais ils ne signifient sépulcre, comme Béze l'a prétendu. Quand on étudie soigneusement les textes allégués pour soutenir cette traduction, on constate que la signification naturelle et obvie de ces mots est celle de monde inférieur, de royaume des ombres. Cf. Bellarmin, Disp, de contro­ versiis christ, fidei, De Christo, 1. IV, c. x, xn, Ingol­ stadt, 1599, p. 368, 374. Pott, Epislolæ catholicæ, Gœttingue, 1810, p. 317, affirme qu’à sa connaissance Se’ôl n'a nulle part le sens de sépulcre; qu’il est synonyme du grec "Αδης et que ces mots désignent tous deux le royaume des ombres. Ajoutons que les plus anciennes versions traduisent unanimement Se'ôl par enfer, ra­ rement par mort, jamais par sépulcre. 2° Dans l'Ancien Testament, le se'ôl est le séjour 584 commun aux âmes de tous les morts. Il est représenté comme un lieu souterrain, Gen., xxxvh, 35; Num., xvi, 30, qui se trouve dans les profondeurs de la terre. Ps. XLvni, 18; Liv, 16; lxii, 10; lxxxvii, 7; cxxxvm, 8; Job, xvn, 16; Prov., ix, 18; Is., xiv, 9 sq. Mais si les livres les plus anciens considèrent principalement le Se'ôl comme la demeure ou sont reçus tous les morts, les livres postérieurs montrent que, dans ce séjour, très diflérent est le sort des bons et des méchants. Les Psaumes indiquent celte diflérence, au moins comme une espérance. Ps. xvi, 15; xlviii, 15-16; lxxii, 24-25; xv, 9-10. Job, lui, célèbre le libérateur qui arrachera les justes au Se'ôl et à l’empire de la mort, xix, 23-27. Les prophètes insistent sur le feu et les autres châti­ ments dont seront punis, dans le Se'ôl, les crimes des impies. Les livres deutérocanoniques font ressortir les récompenses que les justes trouveront déjà dans le Se’ôl. Ils sont « dans la paix, leur espérance est remplie d’immortalité; ils sont dans le lieu du rafraîchisse­ ment. » Sap., ni, 1 sq.; iv, 7. Même le II* livre des Machabées parle de la purification de certaines âmes dans le Se'ôl, et aussi de la gloire et de la puissance dont y jouissent des justes. Il Mach., xn, 42-46; xv, 12-14. D'où, pour les Juifs, il y avait trois catégories parmi les âmes des morts : celle des justes qui se trouvent en condition heureuse et peuvent, par leurs prières, venir en aide aux vivants, comme Jérémie et Onias; celle d'autres justes, qui portent encore la charge de fautes dont ils peuvent être délivrés par les prières des vi­ vants, tels les soldats de Judas Machabée; celle enfin des criminels qui ont mérité la peine du feu. Il y a un changement à noter avec le Nouveau Tes­ tament. Les croyants savent que le Christ a tiré les justes de l’enfer et leur a ouvert le ciel. Par suite, l’enfer va désigner habituellement le séjour de ceux qui ne sont pas dans le ciel, et proprement la demeure des damnés. Néanmoins, plusieurs fois encore, il sera parlé du Se'ôl d'après la conception juive, vraie d'ailleurs jusqu’à la mort, et même jusqu’à la résurrection et l'ascension du Sauveur. Ainsi Jésus déclare que les justes, comme Lazare, sont accueillis dans le sein d’Abraham, et les pécheurs dans les tourments. Luc.. xvi, 19 sq. Le sein d’Abraham, c’est la partie du Se'ôl où se trouvaient les âmes des justes décédés avant Jésus-Christ et attendant de lui l’ouverture du ciel. Ainsi encore, pour saint Paul et pour saint Jean, les créatures douées de raison sont de trois classes : cæleslium, terrestrium et infernorum; il en est qui sont in cælo, super terrain et sub terra. Phi!., n, 9-10; Apoc., v, 13. Cf. Dictionnaire de la Bible, v° Enfer, t. n, col. 1792 sq. ; v° lladés, t. m, col. 394; v» Limbes, t. iv, col. 256. Voir Abraham (Sein ci’), 1.1, col. 111 sq. 3° Le catéchisme du concile de Trente propose très nettement cette doctrine dans son explication de l’ar­ ticle du symbole. Il expose d'abord ce qu’il faut, de façon générale, entendre par les enfers : ce sont ces lieux, ces dépôts cachés où sont retenues prisonnières les âmes qui n'ont pas encore obtenu la béatitude cé­ leste. Inferorum nomen abdita illa receptacula signi­ ficat, in quibus anima detinentur, quæ cælestem beatitudinem non sunt consequutæ. L’on confirme cette définition par la citation de Phil., n, 10, et de Act., n, 34. Ensuite le catéchisme ajoute que ces receptacula ne sont pas tous semblables et d’une seule sorte : Eeque tamen ea receptacula unius et ejusdem generis sunt omnia. Il y a d'abord une prison affreuse et obscure, où les âmes des damïiés sont tourmentées avec les esprits immondes par un feu perpétuel et qui ne s’éteint jamais. C'est l’enfer proprement dit, celui des damnés, la géhenne, l’abîme : Est enim teterrimus et obscu­ rissimus career, Matth.. xxv. 41, ubi perpetuo et inextinguibili igne damnatorum anima simul cum ini- 585 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS mundis spiritibus torquentur, qui etiam gehenna, Apoc., ix, 11, abyssus el i ropria significatione infer­ nus vocatur. Luc., xvi, 22. Il y a encore le purgatoire, où les âmes des justes s*, purifient dans des soull'rances qui durent un temps déterminé, en attendant qu’elles soient dignes d’entrer dans l’éternelle patrie : Præterea est purgatorius ignis, quo piorum animæ ad definitum tempus cruciatæ expiantur, ut eis in veter­ nam patriam ingressus patere possit, in quam nihil inquinatum incurrit. Apoc., xxt, 27. Enfin il y avait le sein d’Abraham pour les âmes des saints qui atten­ daient la venue du Sauveur, exemptes de toute douleur dans un séjour tranquille et soutenues par l’heureuse espérance de leur rédemption: Tertium postremo re­ ceptaculi genus est, in quo animæ sanctorum, ante Christi Domini adventum excipiebantur, ibique sine ullo doloris sensu, beata redemptionis spe sustentati, quieta habitatione frucbantur. Catechismus ad paro­ chos, part. I, c. vi, n. 3, Rome, 1902, p. 56. 4° Considéré en soi et absolument, l’article de notre foi enseigne que le Christ est descendu aux enfers, mais sans autre précision. La considération de l’œuvre accomplie par le Christ vient déterminer le lieu par lui visité. 11 ne s’est rendu, ni â l’enfer des damnés, ni au purgatoire, ni aux limbes des enfants que la sainte Ecriture ne mentionne pas directement. Il est simple­ ment descendu aux « limbes des Pères ». II. LA PERSONNE DESCENDUE AUX ENFERS ET SON état. — 1° C’est le Christ en son âme. — 1. Quand la foi enseigne que le Christ est descendu aux enfers, il faut entendre évidemment la personne même du Christ, c'est-à-dire le Verbe de Dieu. Toutefois ce n’est pas le Verbe seul que dénomme le Christ, mais le Verbe in­ carné, c’est-à-dire le Verbe en tant qu’il a pris, dans l'union hypostatique, une âme humaine et un corps humain. Or nous savons que leeorpsdeNotre-Seigneur, séparé de son âme par la mort, mais demeuré le corps inanimé du Verbe auquel il restait hypostatiquement uni. fut enseveli, mis et gardé dans le tombeau. Il faut donc que le Christ soit descendu aux enfers avec son âme, séparée de son corps, mais restée l'âme humaine et immortelle du Verbe, auquel elle était toujours hypostatiquement unie. Suarez n'hésite pas à déclarer que c’est là une vérité de foi : Christum Dominum ad infernum secundum animam descendisse. Assertio est de fide. De mysterio vitse Christi, disp. XLIII, sect, n, n. 3, Paris, 1866, t. xix, p. 728. 2. En réalité, la conclusion découle nécessairement des sources rapportées à propos du fait de la descente. La tradition, nous l’avons observé, a unanimement in­ terprété en ce sens le Ps. xv, 10, commenté par saint Pierre dans les Actes, il, 29-31. Ainsi l'entendit saint Athanase, ou l'auteur, quel qu'il soit, du livreDesalutari adventu Christi, ou du Liber secundus contra Apollinarem, n. 15, P. G., t. xxvi, col. 1156-1157, montrant le triomphe de l’âme du Christ sur la mort, par la descente aux enfers, et le triomphe de son corps divin sur la corruption, par la résurrection : Διά τούτο έν μέν ψυχή Θεού ή κράτησι; τοϋ θανάτου έλύετο, καί ή έζ αδου άνάστασις έγίνετο, καί ταΐς ψυχαϊς ευηγγελίζετο' εν δέ σώματε Χριστού ή φθορά κατηργεϊτο, καί ή αφθαρσία έκ τάφου έδείκνυτο. Aussi bien, nous l’avons aussi noté, déjà Origène avait dit expressément : « L’âme du Seigneur, dépouillée de son corps, va aux âmes pareillement dépouillées de leur corps, pour les prêcher. » Cont. Celsum, 1. II, c. xi.in, P. G., t. xi, col. 865. Puis d’autres Pères ont combattu les ariens ou les apoilinaristes, en leur ob­ jectant que la descente du Christ aux enfers suppose nécessairement en lui l'existence d’une âme vraiment humaine. Dans ce but apologétique, saint Athanase, ou l'auteur du Liber primus de incarnatione D. N. J. Christi contra Apollinarium, n. 14, se demande com- 586 ment le Seigneur, arrivant sans son corps dans les en­ fers. a pu être pris pour un homme par la mort. Il explique que le Seigneur présenta une âme comme les autres âmes, capable de subir les liens ou les entraves de ia mort. C'est dans ces conditions qu'il brisa les liens des âmes détenues dans l’enfer : ΙΙώς έκεϊ παρών ό Κύ­ ριο; άσωμάτως, ώς άνθρωπος ένομίσθη ύπό τού θανάτου; ίνα ψυχαϊς ταϊς έν δεσμοί; κατεχομέναις, μορφήν ίδιας ψυχής άνεπίδεκτον ώς δεκτικήν των δεσμών τού θανάτου παραστήσας, παρούσαν παροΰσαις, διαρρήζη τά δεσμά ψυχών των έν αδη κατεχομένων. P. G.· t. XXV, col. 1117. Cf. n. 15-17. ' ‘ Dès la fin du iv« siècle, les Pères, en parlant de la descente, mentionnent que c’est l’âme du Sauveur qui s’est rendue aux enfers. Même l'on ajoute encore une précision, et nous lisons communément que le Christ est descendu aux enfers en son âine sans aucun doute, mais aussi avec sa divinité. Saint Epiphane se plait à le répéter : Κατέρχεται εις τά καταχθόνια έν (ιεότητι καί έν ψυχή. Hær., XX, η. 2, P. G., t. XL1, col. 276. Καί έν τώ αδη σϋντη ψυχή κατελΟι'ον έν τή Οεότητι κλάση τό κέντρον τοϋ θανάτου, liter., ι.χιχ, η. 52, P. G., t. xlÎi, col. 284; un peu plus loin, il emploie cette autre formule que la divinité est descendue aux enfers avec son âme : "ΙΙμελλε γάρ ή βεότης τελειούν τά πάντα, τά κατά το μυσ­ τήριον τοϋ πάθους, καί σύν τή ψυχή κατελθεϊν έπί τά κα­ ταχθόνια, επί το έργασασΟαι την εκεί των προκεκοιμημένων σωτηρίαν, φησί δέ τών αγιών πατριαρχών. Ibid., n. 52, P. G., t. xi.ii, col. 305-308. Saint Cyrille d'Alexandrie nomme l'âme divine qui, avec son privilège d’union au Verbe, est descendue aux enfers, et par le moyen de sa divine puissance s’est manifestée aux esprits là pré­ sents : ψυχή δέ ή θεία τήν προς αυτόν λαχοΰσα συνδρομήν τε και ένωσιν, κατά πεφοίτηκε μέν εις αδου, Οεοπρεπεΐ δέ δυνάμει, καί εξουσία χρωμένη, καί τοι; έκεϊσε πνευμασι κατεφαίνετο. De incarnatione Unigeniti, P. G., t. lxxv. col. 1216. Saint Jean Dainascène écrit que l’âme et le corps du Christ n’eurent jamais d’autre subsistance ou personnalité que la subsistance ou personnalité du Verbe : Ουδέποτε γάρ ούτε ή ψυχή, ούτε τό σώμα ίδιαν έσχον ύπόστασιν παρά τήν τού Λόγου ύπόστασιν, μια δάεί ή τοϋ Λόγου ΰπόστασις. De fide orthodoxa, I III. c. xxvn, P. G., t. xciv, col. 1097. C’est pourq :. ajoute-t-il, l’âme déifiée, anima deificata, est d esc- r. lu. aux enfers : Κάτεισιν εις άδην ψυχή τεβεωμίνη. lb. c. xxtx, col. 11ΟΙ. Saint Augustin, L' CHRIST AUX ENFERS, — 597 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS L’époque patristique s'est assez justement représenté l'œuvre accomplie dans la descente aux enfers comme une conséquence et une application de l’œuvre com­ mencée par l'incarnation et couronnée par la rédemp­ tion. Or, l'antiquité chrétienne s’est expliqué le mystère de la rédemption par deux théories principales : celle de l’évangélisation ou de la lumière apportée aux hom­ mes enténébrés, celle de la délivrance qui renverse 1’ernpire du démon et brise les chaînes, ouvre la prison dans lesquelles il détenait les hommes en réelle capti­ vité. Parallèlement à ces concepts, les Pères ont exposé la descente aux enfers, soit comme une prédication spéciale adressée aux esprits des demeures infernales, soit comme une victoire du Sauveur, je veux dire un écrasement du démon, d’où s’ensuit la délivrance de ses victimes. I» Théorie de l’évangélisation ou de la prédication. — 1. Nous l’avons rencontrée dans les citations déjà faites de l'Evangile de Pierre, d'Ilermas, de Clément d’Alexandrie et d’Origène; et c’est grâce à l'influence de celui-ci qu elle se répandit si largement. En même temps qu’il exalte le triomphe du Christ, la défaite de la mort et celle du diable, (bat. de incarnatione Verbi, η. 23-27, P. G., t. xxv, col. 13C5 sq., saint Athanase maintient le fait de la prédication. Ad Epictetum,n. 5, 6, G., t. xxvi, col. 1038-1061. Saint Hilaire dit que « le Christ a fait ses exhortations, comme l’apôtre Pierre en témoigne, à ceux qui étaient en prison, aux incrédules du temps de Noé, » Tract, in ps. cxvut, xt, 3, P. L.,l. tx, col. 572-573; et il laisse entrevoir que la conversion demeurait possible dans le sombre sé­ jour. 2. Mais quelle fut l’étendue, quel fut Pellet de cette prédication? Ses partisans l'ont conçue comme un moyen d'illumination des intelligences et de réelle conversion des volontés. Par suite, elle se trouvait inutile pour les saints patriarches et les justes de l'an­ cienne loi; mais elle devait s’adresser aux esprits qui n'avaient pas reçu la lumière de la foi, et, dans cette théorie, c’est donc pour les infidèles que le Sauveur est descendu aux enfers. Pour Clément d’Alexandrie et Origène, ce sont tous les esprits, à qui la prédica­ tion des enfers a offert la lumière évangélique, et tous ont pu obtenir le salut à la seule condition de la bonne volonté : έποιστρέφων ζάκείνων τάς βουλομένας προ: αύ-.'π. Origène, Cont. Celsum, 1. Π, η. 43, P. G., t. χι. col. 865. L’Ambrosiaster expose que la prédication dans les enfers consista essentiellement dans l’apparition même de Jésus, et il ajoute cette conclusion très large : que Jésus délivra tous ceux qui eurent le désir ou l’amour de lui : Triumphato ergo diabolo, descendit in cor terra·, ut ostensio ejus priedicatio esset mor­ tuorum, et quotquot cupidi ejus essent liberarentur. Comment, in Epist. ad Eph., tv, 9, P. L., t. xvn, coi. 387. Cet amour de Jésus était, dans sa pensée, l'espérance d’obtenir par lui le salut : Omnis enim quicumque, viso Salvatore apud inferos, speravit de illo salutem, liberatus est, Petro apostolo hoc testante. Comment, in Epist. ad Hom., x, 7, ibid., col. 143. Saint Grégoire de Nazianze semble accepter au moins la pos­ sibilité du salut universel : il ne sait si le Christ libéra toutes les âmes qu'il trouva aux enfers, ou seulement celles qui crurent en lui: Γνώβι και τά έκεισε τού Χρισ­ τού μυστήρια, τίς ή οικονομία τής διπλής ζαταβάσεοις,τίς ό λόγος' ’Απλώς σώζει πάντας επιφανείς, ή κάζει τούς πιστεύοντας. Orat., XI.V, 24, P. G., t. χχχνι, col. 657. Saint Cyrille d’Alexandrie paraîtrait aller plus loin en­ core, et admettre le fait du salut général : "Ολον γάρ ευθύς σκυλεύσας τόν άδην, ζαι τάς άφύκτους τοϊς τών κεζοιμένων πνεύμασιν άναπετάσας πύλας, έρημον τε καί μόνον άφείς έζεϊσε τον οιάδολον. Ayant dépouillé tout l'enfer, et ayant ouvert aux esprits des morts les portes inexorables, il y laissa le diable abandonné et seul. 598 Homil. paschal., vu. P. G., t. ι,χχνπ, col. 552. Il semble cependant que cette formule absolue doive s’entendre avec quelque restriction, celle-ci, par exem­ ple, que la libération atteignit tous ceux qui en étaient dignes. Car saint Cyrille dit ailleurs formellement que, prêchant aux esprits en prison, le Christ a délivré ceux qui auraient cru en lui, s’ils avaient vécu au temps de sa prédication publique sur la terre :"να λύση τούτους, όσοι πιστεύειν ειχελλον. Fragni. in Epist. I B. Petri, tn, 19. P. G., t.i.xxiv. col. 1013. 3. Avec saint Jean Damascene la doctrine se restreint en se précisant. Il relient la doctrine de l’évangélisa­ tion des âmes aux enfers; il n’accepte pas que le Sau­ veur y ait accordé le salut à tous indistinctement, mais seulement à ceux qui alors crurent en lui. Pour lui, en dehors des justes de l’ancienne loi, ceux-là seuls obtinrent le salut qui avaient, sur la terre, mené une vie très pure, pratiqué la modestie, la tempérance, la chasteté, sans pourtant avoir reçu la lumière de la foi. Ce fut. pour eux, comme la récompense de leurs vertus naturelles. De /ide orthodoxa, 1. Ill, c. xxtx, P. G., t. xctv, col. 1101 ; De iis gui in /ide obierunt, n. 13, G., t. xcv, col. 257. L’Église grecque, sauf quelques exceptions notables cependant, suivit désor­ mais son grand docteur. Selon la pensée d’Œcumenius, quelque peu semblable à celle de saintCyrilled’Alexandrie, ceux qui avaient mené, sur la terre, une vie de justice et qui auraient écoulé Jésus s’ils avaient vécu de son temps, ont éprouvé aux enfers le bienfait de la prédication salutaire du Sauveur ; Οί γαρ έργοις άγαθοις τον εαυτών νατά τόν τής ζωής αύτών χρόνον, περιανΟίσαντες βίον, ώς εΐ καί τότε τώ ζοσμω έπεδήμησε Χρισ­ τός, μή αν άπολειφβήναι τού ζωοποιούντος αύτ-,υς κηρύγματος, οΰτοι ζνί τότε διά τής εις αδου τού Κυρίου καθόδου, τής σοτηρίας έτυχον. In Petri, III, 18-19, P. G., t. cxtx, col. 557-559. Cf. Théophylacte, In /·» l'ctri, m, 19, P. G., t. cxxv, col. 1232. 2® Théorie de la délivrance des âmes et de la vic­ toire sur le démon. — Elle fut toujours proposée danl’Église en même temps que la précédente, mais comme celle-ci fut surtout soutenue dans l’Eglise grecque, l’autre se retrouve le plus fréquemment dans l’Eglise latine. 1. En Orient, la note doctrinale, en ce qui regardl’étendue de la libération, fut assez exactement done · par saint Cyrille de Jérusalem. 11 montre le Sauveur allant aux enfers pour délivrer, non toutes les âmes, mais celles des justes : έλυτρούντο πάντες o’, δίκαιο: οϋς κατε’πιεν. Cal., χιν, n. 19, P. G., t. xxxm, col. 819. Cf. n. 12, 18; Cat., tv, n. 1, col. 469. De ces justes sont Isaïe, David, Samuel, Jean-Baptiste, les prophetes. Eusèbe de Césarée expose que le but du Sauveur était de dominer sur les morts comme sur les vivants, de détruire la méchante puissance des démons. Aussi a-t-il brisé les portes des ténèbres et ressuscité avec lui des saints nombreux. Dem. evang., 1. IV, c. xn. P. G., t. xxit, col. 281. El à propos d’Éusêbe comme de saint Cyrille, il est curieux de cueillir dans un ouvrage pro­ testant et rationaliste cette juste observation, très bonne à retenir au point de vue catholique : « On voit combien ces théologiens conserva leurs, et qui ex priment l’opinion moyenne, se rencontrent. Il y avait un senti­ ment commun de l’Eglise, et ce sont eux qui le tra­ duisent. » .1. Monnier, La descente aux enfers, Paris. 1905, p. 129. Nous avons vu que saint Épiphane donne pour but à la descente aux enfers le salut des saints patriarches : νΗμεζ.λε γάρ η Οεότης τελειούν τά παντα, τά κατά τό μυστήριον τού πάθους, καί σύν τη 4>υχή κστελθεϊν έπί τό έργάσασθαι την έκεϊ τών προκεκοιμημ ενι. ν σωτηρίαν, φήσι δέ άγιων πατριάρχων, Hær,, LXIX, n. 62, P. G., t. xi.n, col. 305-308; et pour lui, c’est une hé­ résie de croire au salut universel. C’est la thèse que va soutenir expressément saint Jean Chrxsostome. San; 599 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS 600 les fidèles ne peuvent se sauver sans les bonnes œuvres, doute, il a écrit que l’âme du Christ va aux enfers si, d'autre part, les fidèles et les réprouvés ont été, pour prêcher. Mais sa manière de comprendre cette sans bonnes œuvres aucunes, sauvés lors de la descente prédication l’a conduit à la théorie de la délivrance du Seigneur aux enfers, il faut avouer que la condition qu'il expose avec une réelle éloquence. C’est un en­ des hommes, qui n’ont nullement vu l'incarnation, est fantillage de penser que la prédication peut conver­ meilleure que celle des hommes venus après la réali­ tir après la mort. Nous n’avons que la vie présente pour faire le bien; il n'y a pas de place pour le re­ sation de ce mystère : Si ergo fideles nunc sine bonis operibus non salvantur, et infideles ac reprobi sine pentir efficace dans la vie d'outre-tombe. « Si l’on bona actione, Domino ad inferos descendente, salvati admet qu’il suffit de croire après la mort pour être sunt, melior illorum sors fuit, qui incarnationem sauvé, personne ne périra. Nous savons, en effet, que Domini minime viderunt, quam horum qui post tous doivent faire pénitence et adorer le Christ. Saint incarnationis ejus mysterium nati sunt. Epist., 1. VII, Paul nous l'apprend, quand il dit que toute langue epist. xv, ad Georgium presbyterum, P. L., t. lxxvii, louera et que tout genou fléchira au ciel, sur la terre coi. 869-870. et dans les enfers... Toutefois cette soumission sera 3. Telle est donc l'explication exacte de l'œuvre du inutile, attendu qu’elle ne sera pas volontaire mais im­ Christ aux enfers : c’est la libération des justes ou des posée par la nécessité. » In Mat th., homil. xxxvi, n. 3, saints, des Juifs principalement et même des gentils P. G., t. tvn, col. 417. Ne quittons pas l’Orient, sans qui accomplirent durant leur vie les préceptes de la écouter le syrien, saint Ëphrein. Dans ses hymnes sur loi de la nature ou de leur loi positive et obtinrent la résurrection, il décrit la descente aux enfers à la ainsi la grâce. Toutefois, en attendant que cette expli­ manière de l'Évangile de Nicodéme : on y retrouve le cation prédomine absolument, il se produira des fluc­ défi à la puissance du Christ, la victoire soudaine et éclatante qu’il remporte en enlevant les morls, la sou­ tuations. De ci, de là, quelques écrivains ecclésiastiques étendront ou sembleront étendre le bienfait de la déli­ mission au roi Jésus de la mort vaincue. Cf. J. Monvrance à des pécheurs, dans certaines conditions don­ nier, op. cit., p. 118-119. 2. En Occident, nous voyons se dresser des adver­ nées. Pour ceux-ci, elle aurait eu le caractère d'un réel pardon octroyé outre-tombe. saires très déterminés de la thèse de l’évangélisation. Ils la qualifient purement et simplement d’hérésie, si Saint Jean Chrysoslome, à l’endroit ci-dessus rapporté, limite correctement l’œuvre de la descente aux enfers à elle suppose la possibilité de la conversion dans l’audelà. Avec le pape saint Grégoire le Grand, rappelons la libération des justes. Mais, parmi ces justes, il ne deux condamnations expresses. Saint Philastre de Bres­ range pas seulement les saints de l'ancienne loi; il y cia consacre tout le c. cxxv de son livre De hæresibus ajoute les gentils qui n'eurent ni la connaissance ni à l'hæresis de Christi descensu ad inferos. P. L., t.xn l'espérance du rédempteur, pourvu qu’ils n’eussent pas adoré les idoles et qu’ils eussent connu le vrai Dieu : col. 1250. Nous y lisons : Alii sunt hæretici qui dicunt Dominum in infernum descendisse, et omnibus post Ένήν γάρ καί μη όμολογήσαντας τόν Χριστόν τότε σωΟηmortem etiam ibidem renuntiasse ut confilenles ibi­ ναι. Ού γάρ τούτο άπητείτο παρ’ αύτοϊν, άλλά τό μη είδ<·>dem salvarentur. Ibid., col. 1251. Saint Augustin pro­ λολατρεΐν, και τό τόν αληθινόν Θεόν ε’ιοέναι. In Maith., nonce le même jugement dans son livre De hæresibus homil. xxvr, n. 3, P. G., t. lvii, col. 416. Saint Philastre ad Quodvultdeum, lxxix : Alia, descendente ad in­ avait soutenu une doctrine identique, quand il admet feros Christo credidisse incredulos, et omnes exinde le salut possible des poètes, des philosophes et autres existimat liberatos. P. L., t. xi.if, coi. 45. inlidèles, à la condition qu’ils aient cru en Dieu et S'appuyant sur ces autorités, saint Grégoire le Grand n'eussent pas propagé l’idolâtrie : Nam si Deum esse va résoudre le problème comme gardien suprême de la credidissent, deorum et dearum turpia nomina non doctrine et fixer nettement les lignes de la tradition seminassent, et in descensione Christi in infernum ve­ catholique. Il exclut donc du concept correct de l’œuvre niam impetrassem. De hæresibus, cxxv, hæresis de de la descente aux enfers toute espèce de conversion Christi descensu ad inferos, P. L., t. xn, col. 1251réelle des volontés en ce lieu : il ne peut être désor­ 1252. Selon cette opinion, les païens auraient donc mais question que des justes. Des représentants du obtenu, dans les enfers, le pardon de leur incrédulité patriarche de Constantinople étaient venus à Rome : au regard du Messie rédempteur, et la remisé des péchés le prêtre George et le diacre Théodore. Après leur dé­ d'omission que suppose l’absence de bonnes œuvres. part, le pape apprend que, de leur avis, Jésus, dans De leur côté, saint Épiphane en Orient, saint Irénée les enfers, aurait sauvé tous ceux qui le reconnurent et saint Jérôme en Occident, enseignèrent expressément pour Dieu : Agnovi quod dilectio vestra dixisset om­ la doctrine de la délivrance des justes. L’évêque de nipotentem Dominum salvatorem nostrum Jesuni Lyon a écrit : Nonenim propter eos solos qui tempori­ Christum ad inferos descendentem, omnes qui illic bus Tiberii Cæsaris crediderunt ei, venit Christus; confiterentur eum Deum, salvasse, atque a pomis de­ nec propter eos solos, qui nunc sunt, homines provi­ bitis liberasse. Le pontife veut qu’ils abandonnent dentiam fecit Paler; sed propter omnes omnino cette opinion : De qua re volo ut charitas vestra longe homines qui ab initio propter virtutem suam in sua aliter sentiat. Il leur indique, par deux fois, la véri­ generatione, et timuerunt, et dilexerunl Deum, et juste table doctrine â tenir sur ce point : Descendens quippe et pie conversati sunt erga proximos, et concupierunt ad inferos, solos illos per suam gratiam liberavit, videre Christum et audire vocem ejus. Cont. hær., qui eum et venturum esse crediderunt, et præcepta 1. IV, c. xxtt, n. 2, P. G., t. vu, coi. 1047. Mais, en ejus virendo tenuerunt... Hæc itaque omnia pertra­ même temps, ces docteurs ou disent expressément ou ctantes, nihil aliud teneatis nisi quod vera fides per semblent insinuer que le Christ, dans la descente aux catholicam Ecclesiam docet : quia descendens ad in­ enfers, accorda leur pardon à des croyants en état de feros Dominus illos solummodo ab inferni claustris ' péché. Saint Epiphane expose que le Christ a accordé, eripuit quos viventes in carne per suam gratiam in non par voie de pénitence, mais par voie de miséri­ fine et bona operatione servavit. Le pape avance de la corde, la rémission de leurs fautes à tous ceux qui doctrine ainsi proclamée cette juste raison : Il est cer- | l’avaient connu jadis, qui ne s'étaient pas détournés tain que depuis l’incarnalion, personne ne peut être de sa divinité, et qui se trouvaient détenus aux enfers sauvé, qui, croyant en Jésus, ne mène pas la vie de à raison de quelques péchés. "ΟΟεν καί τόν άγιον Άδάμ la foi. Constat autem quia post incarnationem Domini τόν πατέρα έν ζιοσι πεπιστεύκαμεν δε’ ον καί τούε απ'αύτού nullus etiam ex his salvari potest, qui fidem illius ημάς πάντας Χριστός ήλθε, τοϊς μεν πάλαι αύτόν γινωσtenent et vitam fidei non habent. Or, si aujourd'hui κουσι, και μή πλανηΟεϊσιν άπό τής αύτού βεότητος, ένεν.εν 601 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS δέ σφαλμάτων ίν 5δη κατεσχημένοις ’Αμνηστίαν γαρίσασ6αι- Τοΐς μέν ετι έν κόσμω διά μετάνοιας, τοϊς δέ έν άδη δι* έλκους και σωτηρίας. Heer., XLV1, n. 4, P. G., t. XL1, col. 844. Saint Jérôme mentionne bien quelque part certaines dispensations, de nous ignorées, que le Sauveur devait accorder dans les enfers, en outre de l’accomplissement de la loi et des prophètes. Car, écrit-il, nous ne pouvons savoir comment le sang du Christ a pu être utile aux anges et à ceux qui se trou­ vaient dans l’enfer; nous ne pouvons toutefois ignorer qu'ils en aient tiré avantage : Descendit ergo in infe­ riora lerræ et ascendit super omnes cœlos Filius Dei, ut non tantum legem prophetasque compleret, sed el alias quasdam occultas dispensationes, quas solus ipse ■novit cum Patre. Neque enim scire possumus quo­ modo et angelis, et his, qui in inferno erant, sanguis Christi profuerit : el tamen quin profuerit nescire non possumus. Mais si cette formule paraît tellement large qu’elle devient inexacte, lisons la restriction qui suit immédiatement et peut corriger toute exagération : Descendit quoque ad inferos el ascendit ad cselos, ut impleret eos, qui in illis regionibus erant, secundum id quod capere poterant. In Epist. ad Eph., tv, 10,P.L., t. xxvi, col. 499. Il y a d’autant plus lieu d'accepter cette interprétation bénigne, que, plus tard, écrivant à Hédibia, saint Jérôme restreindra formellement aux justes de l'ancienne loi les bienfaits de la descente aux enfers. Epist., cxx, ad lledibiani, c. vin, P. L., t. xxn, col. 991 sq. On le voit, le texte de saint Jérôme, pour si élastique qu’il soit, n’implique pas nécessairement la rémission proprement dite des fautes accordée outre­ tombe : puisque chacun a reçu, à son avis, ce qui était dans sa capacité : secundum id quod capere poterant. Quant à saint Irénée, saint Épiphane et les quelques docteurs qui parlent plus expressément de pardon, il importe d’observer qu'ils tiennent ce langage à propos de pécheurs convertis et pénitents dés ce monde. Ce pardon alors, sous leur plume ou sur leurs lèvres, n'est que la consécration officielle et divine, apportée dans l’enfer par le Christ, de l'absolution obtenue sur la terre, et aussi le premier octroi de la récompense consécutive. Saint Augustin a donné du problème en cause une solution assez particulière. Il pose en principe que le Sauveur est descendu aux enfers pour y délivrer des âmes en état de souffrance. 11 tourne à son opinion Act., π, 24, qui peut être ainsi entendu : Ut eos dolores eum solvisse credamus, quibus teneri ipse non pote­ rat, sed quibus alii tenebantur, quos ille noverat libe­ randos. Epist., CLXiv, ad Evodium, η.'ό,Ρ. L., t. xxxm, coi. 710. Il invoque d'autres témoignages encore, no­ tamment que l’enfer est toujours présenté comme un lieu de punition et de souffrance, et il pose sa conclu­ sion ferme : Quia evidentia testimonia et infernum commemorant et dolores, nulla causa occurrit cur illo credatur venisse Salvator, nisi ut ab ejus dolori­ bus salvos faceret. Ibid., n. 8, coi. 712. Or les justes comme Abraham et Lazare n'étaient ni en enfer ni dans la souffrance. Les justes se trouvaient dans un lieu de repos et de paix souvent appelé le paradis et le sein d’Abraham, où le Sauveur était présent bien avant le drame du Calvaire : Profecto igitur in paradiso atque sinu Abrahæ, etiam ante jam erat beatificante sapien­ tia. Ibid. Cette demeure paradisiaque était séparée de l’enfer par un chaos magnum. Il reste donc que le Christ soit descendu dans l'enfer proprement dit pour y délivrer (salvos facere a doloribus) des âmes tortu­ rées, c’est-à-dire des pécheurs : Fuisse tamen eum apud inferos, et in eorum doloribus constitutis hoc beneficium præstitisse non dubito. Ibid. Cette déli­ vrance fut-elle universelle, pour tous les pécheurs in­ distinctement, ou bien fut-elle un privilège accordé seulement à quelques-uns? Notre docteur ne se pro­ nonce pas ici : Utrum omnes quos in eis (doloribus) 602 I invenit, an quosdam quos illo beneficio dignos ;udi' cavit, adhuc requiro. Ibid. Mais ailleurs saint Augustin embrassera lormellement la première solution sans établir d’autre règle pour la concession de cette divine délivrance que la volonté souverainement juste et â nous cachée de la providence : Et Christi quidem animam venisse usque ad ea loca in quibus peccatores cruciantur, ut eos a tormentis quos esse solvendos oc­ culta nobis sua justitia judicabat, non immerito cre­ ditur. De Genesi ad litteram, 1. XII, n. 63, P. L., t. XXXIV. col. 481. Sur ce point, comme sur tant d’au­ tres, saint Fulgence a épousé la théorie de son maître : Et usque ad infernum descenderet anima Salvatoris, ubi peccati merito torquebatur anima peccatoris. Hoc autem ideo factum est ut permorientem temporaliter carnem justi donaretur vita æterna carni, el per des­ cendentem ad infernum animam justi, dolores solve­ rentur inferni. Ad Thrasymundum, 1. III, c. xxx, P. L., t. lxv, col. 294. Un peu plus loin, il explique que le Christ est venu aux enfers en son âme unie à sa divinité, et il écrit cette formule qui se retrouvera, elle aussi, chez les scolastiques : Secundum divinita­ tem vero suam quæ nec loco tenetur, nec fine conclu­ ditur, totus fuit in sepulcro cum came, totus in in­ ferno cum anima, ac pro hoc plenus fuit ubique Christus. Ibid., n. 34, col. 299. Mais, nous l'avons marqué, au milieu de ces nuances plus ou moins divergentes, la doctrine traditionnelle s'affirmait de plus en plus nette, et saint Grégoire le Grand l’avait proclamée avec son autorité : heque ete­ nim infideles quosque et pro suis criminibus æternis suppliciis deditos, ad veniam Dominus resurgendo reparavit ; sed illos ex inferni claustris rapuit, quos suos in fide el actibus recognovit. Hontil. in Evangelia, 1. II, homil. xxn, n. 6, P. L., t. lxxvi, col. 1177. 4. Durant la période qui va du νπ· au χι· siècle, la théorie ne change guère chez les écrivains ecclésiasti­ ques. Si l'on rencontre des variations, elles sont de pure forme, et l'on ne recueille aucune idée nouvelleLe Vénérable Bède, s’il suit saint Augustin dans son opposition à la théorie de la prédication aux morts, introduit cependant, dans son exposé de la délivrance, une modification qui contredit le docteur africain. Se­ lon son sentiment, les saints ou les justes eux-mémes n’étaient pas, dans l’enfer, sans y souffrir quelque dou­ leur : Si enim in lacu locorum infernalium liberi prorsus a dolore mortis erant sancti, quare dicit eos vinctos, donec educerentur in sanguine Christi? Liber retractationis in Act. A post., n, P. L., t. xcn, col. 1001. Alcuin reproduit saint Jérôme et indique comme but de la descente aux enfers le salut des justes. Comment, in Eccle., ni, 18-21, P. L., t. c, col. 683; Adv. Elipand., 1. II, n. 2, P. L., t. Cl, col. 258-259. llincmar enseigne le salut des pères d'Israël : ils ont cru en celui qui devait venir comme nous croyons en celui qui est venu, et ils ont été sauvés par la même foi que nous. De prædestinatione, c. xxvm, xxxn, P. L., t. cxxv, col. 283, 299. Saint Remi de Lyon déclare que jamais docteur catholique n'a pensé ni enseigné que le Sau­ veur soit descendu aux enfers pour la multitude des impies : il tient pour le salut des patriarches, des pro­ phètes, des justes. Lib. de tribus epist.,c. xvni, P. L., t. cxxi, col. 1017; De tenenda Script, verit-, c. xiv, P. L., t. cxxi, col. 1122 sq. D’un autre côté, tandis que Walafrid Strabon consa­ crait la fausse interprétation de la prédication aux morts mentionnée dans la 1« Pet., ni, 19, Scot Erigène semait ses opinions plus qu’hétéroclites sur l’enfer et le para­ dis qui ne sont pas des lieux déterminés, mais des états d’âme en souffrance ou en joie. Il tient pour la conversion des âmes par l’action du Christ et par l’épreuve, et il croit au salut final de toutes. De divi­ sione naturel, 1. V, n. 36, P. L., t. cxxtl, col. 960 sq. 603 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS 5. Ces théories de l’évangélisation et de la délivrance furent donc deux ell'orls parallèles de l’intelligence chrétienne pour concevoir l'œuvre de la descente aux enfers. Si la première n'avait mis en avant que l’illu­ mination des âmes par la prédication du Christ, c'està-dire par ces facultés qu'ont les âmes séparées de re­ cevoir et de se communiquer mutuellement leurs pen­ sées et leurs volontés, elle n'eùt été qu'une opinion fort juste et elle eût été conservée. Mais on l’exagéra ; elle fut poussée jusqu'à la ressemblance avec l’apos­ tolat de la terre. Ainsi supposait-elle, jusque dans l’audelà, la possibilité de la conversion. Par là, elle aboutissait à des conclusions formellement erronées : pour cela, elle fut vivement combattue el promptement délaissée. Au contraire, la théorie de la délivrance, dans son concept le plus général, répondait plus exactement à la vérité dogmatique. Elle prédomina, et prit, dans la littérature de l'époque patristique, des expressions particulières qu’il convient au moins d'indiquer. 3° Nous avons noté déjà que l’œuvre de la descente aux enfers lut considérée comme l'exécution partielle de la rédemption du genre humain. D'où il advint que les formes, sous lesquelles les Peres se sont représenté la rédemption, eurent leur retentissement sur la façon de concevoir et d'exprimer cette œuvre elle-même. Or, chez les Pères, le point de départ commun des diverses maniérés de concevoir la rédemption fut celui-ci : Dieu et Satan sont comme les deux maîtres qui se disputent le genre humain. Les hommes se sont volontairement éloignés de Dieu et ainsi livrés au dé­ mon qui les retient esclaves sous son joug. Il s'ensuit que le démon a sur eux une sorte de droit plus ou moins légitime, droit de propriété ou de conquête, peu importe. 1. Dans ces conditions, des écrivains ecclésiastiques, et parmi eux saint Irénée, Origene, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, ont expliqué la rédemption comme une rançon réellement payée au démon pour le rachat de l’humanité. Ainsi l’exigeait la justice, et Dieu a voulu user de justice envers le démon lui-même. Parfois, l'on considérait le sang versé par le Sauveur sur la croix comme le prix véri­ table de notre rançon. Alors, l'œuvre de la descente aux enfers était la délivrance des âmes de la servitude particulière dans laquelle elles gémissaient. D’autres fois, l’àme même de Jésus rentrait dans le prix de la rançon. Dans ce cas, l'œuvre de la descente aux en­ fers devenait une conception assez odieuse : c'était la livraison au diable de l'âme du Christ pour la rançon des âmes des défunts comme des autres hommes. Mais cet abandon, tout passager d’ailleurs, devenait immé­ diatement le commencement de la ruine du démon. « Notre Sauveur, écrit Origene, alla si loin qu’il donna son âme pour le rachat de plusieurs. Mais à qui a-t-il donné son âme? Ce n’est pas â Dieu. N'est-ce point alors au démon? Celui-ci, en effet, nous tenait sous son pouvoir, jusqu'à ce que, pour rançon de notre délivrance, l’âme de Jésus-Christ lui fut donnée. » In Matth., xvi, 8, P. G., t. xnt, col. 1397. Mais le dé­ mon s’est trompé. Il avait rêvé de s’emparer de l'âme du Sauveur, mais il n'avait pas prévu l’intolérable supplice qu’il allait endurer en la retenant. Jésus était libre entre les morts et plus fort que la puissance de la mort. Aussi son âme n’est-elle pas restée au pou­ voir du démon, comme il est dit au Psaume : Vous ne laisserez pas mon âme dans l'enfer. Origène, ibid. N'insistons pas davantage. La conception de la rançon, fausse par plusieurs côtés, fut vivement combattue dès qu’elle se trouva nettement formulée ton lui substitua la théorie de l’abus de pouvoir. Cf. J. Rivière, Le dogme de la rédemption, c. xxi, Paris, 1905, p. 373391, passim; Henry E. Oxenham, Histoire du dogme 604 de la rédemption, trad. J. Hruneau, c. n, tu, Paris. 1909, p. 124-186, passim. 2. Cette nouvelle conception « suppose établie entre le démon et Dieu une délimitation de pouvoirs et comme une manière de charte. Le démon a reçu de Dieu le pouvoir de mettre à mort les hommes à cause de leurs péchés; mais en s’attaquant à Jésus-Christ qui était innocent, il a gravement outrepassé ses droits constitutionnels : c'est donc en toute justice que Dieu, pour cet abus de pouvoir, le dépouille de ses captifs. Le démon ne reçoit plus une rançon, mais le juste châtiment de son crime. » J. Rivière, op. cil., p. 395396. Telle est la théorie nouvelle, présentée en Orient par saint Jean Chrysostome, saint Cyrille d'Alexandrie et Théodore!; en Occident, par saint Hilaire, l’Ambrosiaster, saint Augustin, saint Léon le Grand et saint Grégoire le Grand. Cf. J. Rivière, op. cil, c. xxn, p. 395-414. Dans cette théorie, la descente aux enfers devient plus particulièrement une punition et une défaite infligée au démon, qui voit arracher les âmes à sa tyrannie. 3. Qu’il s’agît de rançon ou d'abus de pouvoir, l’opinion se compliquait souvent d’un expédient cé­ lèbre. Dieu, qui voulait, à l’égard du diable, procéder par les voies de justice et non par celles de force, envoya sur la terre son propre Fils, mais en voilant sa divinité sous les dehors d'un homme. Au vu des œuvres miraculeuses que cet homme multipliait par­ tout. le diable vit bien qu'il était un envoyé divin, mais il le prit pour un envoyé ordinaire, tel Moïse ou Elie. Il le fit mettre â mort par les Juifs, et pour enle­ ver au monde sa présence trop sanctifiante, et surtout pour enfermer son âme avee les autres aux enfers. C'est alors qu’il fut pris au piège, â la souricière, dit saint Augustin, à l'hameçon, dit saint Grégoire le Grand. Comme toute la rédemption, la descente aux enfers, qui en est un épisode, fut aussi présentée comme un piège dans lequel le diable tomba sotte­ ment : et il eut la mortifiante surprise de se voir en­ lever ses sujets par celui-là même qu’il regardait déjà comme son captif. i" Quelle que fût la conception utilisée, la descente aux enfers était toujours, en réalité, une défaite pour le démon, une victoire pour le Christ, une délivrance pour les âmes. C'était toujours Satan dépouillé ou vaincu, le Christ triomphateur, les âmes sortant de captivité. Pour traduire le plus vivement possible la vérité dogmatique, les écrivains comme les orateurs avaient recours à toutes les images et ils épuisaient toutes les ressources de la rhétorique. La descente aux enfers était un thème merveilleux pour ces déve­ loppements littéraires ou oratoires: elle offrait tout de suite â briser les portes d'une prison séculaire, ou, depuis les origines, les âmes des justes étaient rete­ nues captives; elle continuait la ruine de l’empire du démon, bien avancée déjà sur le champ de lutte du Golgotha; elle apportait aux générations déjà passées la libération que le sacrifice du Calvaire avait assurée aux générations â venir; elle se présentait comme le couronnement de l’œuvre divine de la rédemption. Lutte et résistance, victoire et défaite, triomphateur et vaincu, ruine et dépouilles, tout se rencontrait en un pareil sujet, et tout fut exploité avec une recherche voulue pour frapper l'imagination du peuple chrétien. Évidemment, toutes ces métaphores doivent être prises dans le sens où les écrivains et les orateurs eux-mêmes les employaient, comme des images plus ou moins heureuses, plus ou moins éloignées, parfois peu adap­ tées, toujours très inadéquates, jamais comme des for­ mules exprimant exactement le dogme. On a pu obser­ ver déjà celte rhétorique dans les textes antérieure­ ment rapportés, il ne sera pas inutile d’en consigner ici quelques exemples spéciaux el typiques. 605 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS 1. Saint Proclus, évêque de Constantinople, célèbre, en ces termes, dans un sermon pour le vendredi-saint, la victoire du Sauveur : « Aujourd’hui la mort a reçu un mort qui vit toujours. Aujourd’hui sont brisés les fers que le serpent forgea dans le paradis. Aujourd'hui sont délivrés ceux qui étaient esclaves depuis des siè­ cles. Aujourd'hui le brigand a enfoncé le paradis gardé depuis cinq mille cinq cents ans par le glaive de flamme. Aujourd’hui la lumière a lui dans les ténèbres et vidé tout le trésor de la mort. Aujourd'hui le roi est rentré dans la prison. Aujourd’hui il a brisé les portes d’airain et les verrous de fer, celui qui, absorbé comme un mort ordinaire, a dévasté l’enfer en Dieu. Aujour­ d'hui le Christ, pierre angulaire, a ébranlé l’antique fondement de la mort; il a arraché Adam, sauvé Abel et renversé toute la demeure infernale. Aujourd'hui ceux qui pleuraient, ceux que la mort avait dévorés crient à haute voix : O mort, où est ta victoire, où est donc ton aiguillon'.' » Serm., vi, η. 1, P. G., t. lxv, col. 721. Cf. J. Rivière, op. cit., p. 424. Un sermon, faussement attribué à saint Augustin, voit dans le lion et l’ours abattus par David, la figure du diable vaincu par le Christ : Hoc totum.... quod tune in David legimus figuratum, in Domino Jesu Christo cognoscimus esse completum. Tunc etenim leonem et ursum strangulavit, quando ad inferna descendens, omnes de eorum faucibus liberavit. P. L., t. xxxtx, coi. 1819. Dans sa fameuse Catéchèse xtv déjà mentionnée, saint Cyrille de Jérusalem donne celte description assez vive de l’arrivée de Jésus aux enfers et de l’œuvre qu’il accomplit : Έξεπλάγη ό θάνατο; θεωρήοας καινόν τινα κατελθόντα εις αδην, δεσμοί; τοίς αυτόθι μή κατεχόμενον. Τίνος ένεκεν, ώ πυλωροί αδου, τούτον ίδόντες έπτήξασθε; τίς ύ κατέχων ύμά; ασυνήθης φόβο; ; έφυγεν ό θάνατος, και φυγή τήν δειλίαν ήλέγχετο. Ιίροσέτρε/ον οί άγιο·, προφήται, και Μωΰσή; ό νομοθέτης, καί ’Αβραάμ, καί ’φταάκ. καί ’Ιακώβ- Δαβίδ τε καί Σαμουήλ, καί Ήσαίας, καί ό Βαπτιστής ’Ιωάννης, όλέγων και μαρτύρων- Συ εΐ ό ερχόμενος, ή ετερον προς δ ο κ ώ μ ε ν ; Έλυτροϋντο πάντες οί δίκαιοι, οΰς κατέπιεν ό θάνατος εδει γάρ τον κηραχθέντα Βασιλέα τών καλών κηρύκων γενέσθαι λυτρω­ τήν. Ειτα έκαστος τών δικαίων έλεγε. 11 οΰ σον, θάνατε, τόνϊκος; ποΰ σον, αδη, τοκέντρον; έλυτρώσατο γάρ ήμάς ό νικοποιός. Cat., XIV, n. Ί9, P. G., t. xxxm, col. 848-849. 2. D’autres fois, c'est un vrai drame que les Pères font se dérouler devant le lecteur ou l’auditeur. Nous l'avons dit déjà ; l’Evangile deNicodème, que les meil­ leurs critiques placent au v· siècle, est comme un mys­ tère que l’on a pu, sans effort exagéré, distribuer en scènes et en tableaux. J. Monnier, La descente aux enfers, Paris, 4905, c. iv, p. 90-107. Vers le VI· siècle, nous rencontrons la même dramaturgie dans trois ho­ mélies, découvertes en 1829 et attribuées à Eusèbe d’Émèse. Ces discours sont aussi comme « une pre­ mière ébauche des mystères » et comme « une trilogie dramatique » sur la ruine de l'empire infernal. La troisième partie, qui se rapproche beaucoup de l’Évangile de Nicodème, contient la description de la des­ cente aux enfers. A la vue des signes qui accompa­ gnèrent la mort de Jésus, le démon comprit qu’il était vaincu. Il s’enfuit chez Hadès : Vite, cria-t-il. fermons les portes pour qu’il n entre pas et ne vienne pas détruire notre empire. Devant ces portes fermées le Seigneur arrive cependant avec ses anges qui chantent : Attollite portas : voici le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs. — Si c’est lui, demande Hadès, que vient-il chercher ici ? — Il vient détruire ta puissance. — Alors Hadès se tournant vers le démon lui reproche sa témé­ rité : Ne te l’avais-je pas dit? Tu as voulu lui faire la guerre, et maintenant il vient nous enchaîner. — Que veux-tu? réplique le démon. Ses paroles d’apparente 606 faiblesse m’ont trompé. — Et les anges reprennent leur chant, et le Seigneur entre, victorieux. Cf. Eusèbe d’Émèse, P. G., t. t.xxxvi, col. 403-406; J. Rivière, op. cil., p. 436-437. C’est une peinture toute semblable que nous retrou­ vons dans une homélie faussement attribuée à saint Epiphane. M. Rivière en donne cette analyse : « Jésus va aux enfers pour délivrer les âmes qui s'y trouvaient enfermées; comme un berger, il va chercher jusque dans leurs profondes ténèbres les brebis perdues. Il trouve là Adam, Abel, Abraham et tous les patriarches et prophètes, qui tous adressaient au ciel des vœux pour leur délivrance. Jésus-Christ vient briser la puis­ sance du tyran (τον τώ κράτει κραταίον κατά κράτος κρατεί τοΰ κράτους κρατοτύραννον). Il s’entoure donc d'une armée d’anges pour descendre en maître, en guerrier, en Dieu; et, avec eux, il s'empare triompha­ lement des enfers. Les anges crient le psaume Tollite portas : oui, n’ouvrez pas, arrachez ces portes pour que jamais plus elles ne se ferment. Les démons se troublent dans le plus alfreux désordre. L’un se tient là, bouche bée; l'autre cache son visage dans ses ge­ noux; celui-ci est tombé la face contre la terre, l'autre rigide comme un mort. Les anges les poursuivent dans leur dernière retraite, amènent les captifs au Seigneur et leur rivent des fers. Pendant ce temps Adam, ré­ veillé par tout ce bruit, comprend que sa délivrance est arrivée et vient se prosterner aux pieds du Sau­ veur, qui l’emmène au ciel et tous les hommes avec lui. o Op. cil., p. 437-438; P. G., t. XLin, col. 452-464. Enfin voici, dans une homélie restituée à saint Césaire d'Arles, un curieux monologue; c'est le démon qui exhale son désespoir en une suite d’antithèses cher­ chées. Au moment ou le Sauveur arrive, l'enfer devient tout à coup resplendissant. Les pleurs cessent, les chaînes tombent. A ce spectacle, les démons apeurés se communiquent leur stupéfaction et leur crainte : Quisnam est iste terribilis et niveo splendore decorus? Numquid noster talem excepit Tartarus? Numquid in nostram cavernam talem evomuit mundus? Jnvast r iste, non debitor ; extractor est, non peccator; judicem ridemus, non supplicem ; venit jubere, non succum­ bere; erumpere, non manere. Vbinam putatis jani­ tores nostri dormierunt, cum iste bellator claustra nostra vexabat? Hic, si reus esset, superbus velauda 1 non esset. Si eum aliqua delicta fuscarent, nunquam fulgore suo nostras tenebras dissiparet. Sed si Deus est, quid in sepulcro facit? Si homo, quid praesump­ sit? Si Deus, ulquid venit? Si homo, quare captivos soleil? Numquidnam iste cum auctore nostro compo­ suit, aut jorle ipsum aggressus vicit, et sic nostra regna transivit? Certe mortuus erat, certe victuserat. Illusus est praeliator noster in mundo ; nescivit quam hic stragem procuraret inferno crux illa fallens gau­ dia nostra, parturiens damna nostra. Per lignum dilati sumus, per lignum evertimur; perit potestas illa semper populis formidata. Nullus hic vivus in­ travit, nemo carnifices terruit. Nunquam hoc in loco, fuligine et nigra semper caligine cæcato, injucundum lumen apparuit. An /orte sol de mundo migravit? Sed nec cælum nobis aslraque parent, et tamen in­ fernus lucet. Quid agimus? Quo modo vertimur? Defendere contra istum non valemus! Male turbati sumus. Lumen obtenebrare nequivimus, insuper et de nostro interitu formidamus. Homil·, i. De pas­ chale, P. L., t. Lxvii, coi. 1043. Ce morceau se trouve aussi intercalé dans un sermon du pseudo-Augustin. Son discours est, lui aussi, comme le canevas détaillé d’un drame en cinq actes. Au pre­ mier point, un récitatif met en relief la liberté du Sau­ veur, montre qu'il est la mort de la mort et la morsure de l'enfer. Au second point, ce sont les exclamations du Tartare à l'arrivée du Christ. Au troisième, les 607 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS objurgations de l'enfer au diable son chef ; au quatrième, les supplications des justes à leur Sauveur. Au cin­ quième, par une permission de Dieu, les justes se re­ tournent contre leurs bourreaux, et chantent la victoire du Verbe incarné. Serm., clx, De pascha, P. L., t. xxxix, col. 2059-2061. 3. Les expressions de victoire et de défaite, de ruines et de dépouilles, sont passées jusque dans la poésie chrétienne el l'hymnographie. Prudence décrit longue­ ment, dans l'hymne consacrée aux louanges du Christ, son voyage aux enfers, la porte brisée qui laisse échapper les âmes des défunts, sa victoire sur les puissances infernales : Quin et ipsum, ne salutis inferi expertes forent Tartarum benignus intrat, fracta cedit janua, Vectibus cadit revulsis cardo dissolubilis, Illa prompta ad irruentes, ad revertentes tenax, Objice extrorsum recluso porta reddit mortuos. Cathemerinon, hymn, ix, P. L., t. lix, coi. 870. Sidoine Apollinaire expose, non sans les exagérer, les résultats de la visite du Sauveur aux enfers : Postremo mortem, sed surrecturus. adisti Eripiens quidquid veteris migraverat hostis In jus. per nostrum facinus... 1) explique aussi comment le démon s'est lui-même leurré, en poursuivant le Christ : ................... Sic mortua mors est, Sic sese insidiis quas fecerat ipsa, fefellit, Nam dum indiscrete petit insontemque reosque, Egit ut absolvi possent et crimine nexi. Carmen, xvi, eucharisticum, P. L., t. i.vn, coi. 719. Elle ne manque pas non plus d’un certain charme, la description du séjour du Christ aux enfers, que fait Dracontius, au II" livre de son Carmen de Deo : .................Dum vita perennis Limina mortis adit, Stygii tremuere ministri, Effugiunt tormenta reos, invita pepercit Tortorum metuenda manus, lux funditur umbris, Descensum comitata Dei, simul orbe fugata. Tartarus infelix nunquam satiabilis umbris, Et solitus gaudere neci, turbatur amare, Et supplex augmenta dolet. Nam damna futura Hæc augmenta dabant; animas, nuas claustra tenebant Carceris æterni, redituras lucis ad usus Infremit, et legem violari deflet Averni. Luminis impatiens, ut jam remearet ad auras Ætbereas, orat Dominum, regemque polorum, Ne gravet omnem llecaten jubar insuperabile Christus; Aut spoliet toto nigros simul agmine manes. Ad superos revocans animas virtute parentis. Carmen de Deo,\. II, v. 526-541, P. L., t. lx, coi.812-814. C’est une note analogue dans le Vexilla regis de Venance Fortunat : Beata cujus brachiis Pretium pependit sæculi, Statera facta corporis Tulitque prædam Tartari. Miscellanea, 1. II, c. vn, Hymnus in hon. S. Crucis, P. L., t. Lxxxvm, coi. 96. On devrait encore rappeler ici la série des hymnes pascales. Toutes célèbrent le Christ revenant des enfers, et font penser aux rentrées triomphales des généraux vainqueurs. Voici, à litre d’exemple, comme chante Fulbert de Chartres : Quo Christus, invictus leo, Dracone surgens obruto, Dum voce viva personat, A morte functos excitat. Quam devorarat improbus Prædam, refudit tartarus, Captivitate libera. Jesum sequuntur agmina. Triumphat ille splendide. Hymnus paschalis, 5-13, P. L., t. cxli, coi. 352. 608 5° Au xn· siècle, saint Anselme et Abélard s’attaquè­ rent tour à tour, et victorieusement, â cette théorie des droits du démon et à celle du piège, son corollaire habituel. S. Anselme, Cur Deus homo, 1. I, c. vu, P. L., t. CLViii, col. 367-368; Méditât., xi, ibid., col. 763-764; Abélard, In Rom., I. II, c. ni, P. L., t. Cbxxviii, col. 833-835. Cf. J. Rivière, Le dogme de la rédemption, c. xxiv, p. 446-486; Henry E. Oxenham. Histoire du dogme de la rédemption, trad. Bruneau. c. iv, Paris, 1909, p. 187-232. Bientôt l'on vit disparaître aussi de la littérature théologique ces explications qui représentent la descente aux enfers comme le moyen employé pour renverser un empire qui n’eut jamais d’existence qu’en de fausses imaginations. tu. l’œuvre du christ aux exfers, après l’époque patristique. — 4° La littérature théologique. — 1. Après l’intervention de saint Anselme et d’Abélard, c’est la doctrine du sacrifice, et de la satisfaction offerte à Dieu, qui prévalut justement dans le concept et l’ex­ plication théologiques de la rédemption. Saint Paul l’avait expressément enseignée, et de l’aveu même des protestants, on la rencontre dans nombre d’écrits de l’époque patristique, avec les théories précédem­ ment indiquées. Comine conséquence, pour rendre compte de l’œuvre de la descente aux enfers, la thèse du Christ libérant les âmes des limbes où elles l'atten­ dent, prit plus de précision et devint bientôt la thèse unique et universelle. L’idée ou l'image de victoire pour le Christ et de défaite pour le démon put y de­ meurer associée en un certain sens. Le démon se trouve, comme tentateur, avoir entraîné le genre humain dans sa révolte et sa punition, en causant, pour sa part, la faute originelle et même les fautes actuelles. Par suite, il semble subir une sorte de défaite personnelle, quand le Christ, effaçant le péché d’origine et ses conséquen­ ces, délivre des limbes les âmes des justes. 2. ^'ancienne scolastique, tout en répétant simple­ ment l’enseignement traditionnel, ne tarda pas â sou­ lever, à propos de la descente aux enfers, une foule de problèmes connexes. Hugues de Saint-Victor se demande si, durant la mort de Jésus, la divinité fut séparée de l'humanité. Summa, tr. 1, c. xix, P. L., t. ci.xxvi, col. 78 80. Le premier, Robert Pulleyn, étudie, en détail et dans un ordre systématique, la délivrance des patriarches et des pères d'Israël dans les limbes. Il se pose à ce sujet les problèmes les plus minutieux. Sent., 1. IV, c. xvi-xxvi; 1. V, c. ι-m, P. L., t. clxxxvi, col. 823-830, 829-831. Pierre Lombard n’offre sur la descente aux enfers que des considérations très géné­ rales, bien que très élevées, mais ses commentateurs, les Sententiaires, en prendront texte pour l’exposé plus développé de la doctrine. Sent., 1. Ill, dist. XXII. Innocent III recherche à quel moment précis la des­ cente a eu lieu : Utrum ipsa die mortis? Serm., v, De resurect. Domini; Serm., xx, in dom. I post pascha, P. L., t. ccxvn, col. 469 sq., 402. Alexandre de Halés ne s’étend pas sur l’œuvre de Jésus au séjour infernal, mais il étudie plutôt l’état de sa personne, se demandant si alors il était vraiment homme, s’il est allé au véritable enfer, s’il n’était pas indigne de la nature divine de descendre en ces lieux. Summa, part. I, q. xix, m. 1-v. Avec saint Thomas, les contours définitifs de la doc­ trine sont arrêtés désormais. Sum. theol., Ill*, q. m. L'avenir ne fera que le répéter, tout en développant da­ vantage certains points secondaires, ou en tirant les conclusions contenues dans ses prémisses. Nous ne rapporterons ici aucun texte : ceux que la théologie nous obligera plus loin d’invoquer suffiront amplement à démontrer que le grand courant théologique est demeuré identique depuis l’époque de saint Thomas, en passant par les Sommistes et par les théologiens modernes. Les poètes, comme Dante, n’ont rien dit 609 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS d’autre dans leur langage épique, Inferno, rv, 18-21, 37-38; xn, 13 sq.; et, dans leurs plus vives peintures de la scène de la descente, les prédicateurs et les mys­ tiques ont conservé l'exposé traditionnel de la théolo­ gie. Cf. Huysbroeck, L’ornement des noces spirituelles ; S“ Brigitte de Suède, Sancta Birgitta, édit. F. Harnmerich. p. 225; Ludolphe de Saxe, Vita Jesu Christi, part. H, c. LXVlll, Be sabbato sancio, édit Rigollot, Paris. 1870, t. tv, p. 648-654; Louis de Grenade, De l'amour de Dieu, II' traité, De la résurrection de Noslre-Seigneur, t" médit., dans Œuvres spirituelles, Lyon, 1660, p. 799-803; Louis du Pont, Méditations sur les mystères de la foy, part. V, 1" inédit., Paris, 1681, t. ni, p. 6-16. 3. 11 faut noter encore cependant quelques déviations ou même quelques oppositions. On connaît l'erreur de Durand de Saint-Pourçain. Elle fut reprise, à la fin du xv' siècle, par Pic de la Mirandole. L’une de ses 900 thèses était celle-ci .Christus non veraciter et quan- 610 Spiritu, id est efficaci divinitatis suse potentia, infe­ ros adiens, copiam sui mortuis ipsis benigne præbuit, et eos ad agnitionem sui venerationemque con­ vertit, non omnes quidem, sed eos dumtaxat, qui ab orbe condito in Dei gratia et amicitia decesserant. Dogmata theologica, De incarnatione, 1. XIII, c. xvnt, n. 14, Venise, 1757. p. '142. 4. Du côté de l'Église grecque, nous savons déjà qu'Œcuménius et Théophylacte retiennent la théorie de l’évangélisation dans leurs commentaires de la /“ Petri, m, 19, P. G., t. cxix, col. 557-559 ; t. cxxv, col. 1232. Ils accordent le bénéfice de la descente du Christ à ceux qui ont bien vécu. C’est la doctrine qui semble conser­ vée en Orient jusqu’à la lin de l’empire grec. Pendant l'époque troublée de la conquête musulmane, il n'y a rien à retenir comme mouvement théologique. Mais au 1. — Les limnes. D'après Rômische (Juariaiscnrift, t. i, pl. vu, fig. 4. turn ad realeni præsentiam descendit ad inferos, ut ponit Thomas et communis opinio, sed solum quuaii effectum. Opera, Bale. 1601, t. i, Conclusiones, n. 29; Apologia, p. 83-90. Marsile Ficin soutint une explica­ tion analogue : Neque mutavit tunc sedem divina ma testas, quum sit semper ubique ; neque se ad humana quasi per defectum defecit divina sublimitas, sed humana ad se potius elevavit. .Marsile ne pouvait com­ prendre la présence plus particulière du Verbe aux enfers par le moyen de son âme. De religione Chri­ stiana, c. xv, Brème, 1617. D'un autre côté, le cardinal Cajetan semble admettre, dans les enfers, une véritable prédication suivie d'eflicacité. S'appuyant sur ce que saint Pierre dit que le Christ a prêché aux âmes de ceux qui furent incré­ dules au temps de Noé, il conclut : Vnde insinuatur quod prædicatio hæc fuit fructuosa. In omnes D. Bauli epist. Comment., Lyon, 1639, p. 371-380. .Mais la thèse de l'évangélisation efficace fut surtout re­ prise, sans succès du reste, par Petau : Omissis omni­ bus aliis interpretandi modis, illa maxime ratio pla­ cet,qme in Œcumenii commentariis occurrit : Chri­ stum dici a Petro post mortem inferis illapsum, non­ nullis sui notitiam et salutem impertisse : nimirum illis, qui vitam suam recte com posuerant, et sic a/feeti fuerant ut si tunc Christus advenisset, ad ejus fidem accipiendam essent animo parati... Christus igitur in mer. de tiiéol. catiiol. 2. — Descente de Jésus aux enfers. D’après un ancien ivoire byzantin du British Museum. xvn' siècle, nous remarquons que les confessions de foi schismatiques ont subi l’influence de l’Eg lise cat holi pie: elles suppriment l’explication de la descente par la prédication. La confession de Crilopoulos dit que le Christ délivre « ceux qui avaient déjà cru en lui; et celle de Pierre Mogilas précise qu'il sauve « les saints patriarches et le brigand. » Telle est toujours la foi . legiumve admittere. Ibid. Suarez a vu lui-même la fai­ blesse de sa preuve. Précisément, parce que les sources révélées, loin d’autoriser semblable exception, l’ex­ cluent au contraire expressément, il fallait logiquement s’en tenir là. L’on ne devait pas ouvrir, sans raison au­ cune, cette porte d’un salut exceptionnel : l'on ne devait pas émettre une hypothèse d’autant plus dangereuse, qu’on peut la généraliser, avec autant de raison que notre théologien l'a émise, pour l’an ou l'autre cas par­ ticulier. A la vérité, la première position de Suarez était la bonne. Ou il faut nier l’éternité des peines de l’enfer et admettre que le temps de la voie et de l’épreuve n’est pas définitivement clos pour tous avec la vie; ou bien il faut tenir que le Sauveur n’a tiré de l’enfer aucun damné. Et qu’on ne le taxe point, à cause de cela, d’impuissance. Car ce n’est pas son pouvoir qui est ici en cause, mais les lois qu’il a établies et la condition irrémédiable dans lesquelles les damnés se sont eux-mêmes librement jetés. 3° L’œuvre de la descente du Christ aux enfers et les morts en état de péché originel. — 1. Lame de Jésus est-elle, réellement et de sa personne, venue aux limbes des enfants, au séjour des âmes décédées en état de péché originel? La question doit évidemment se résoudre d’après les principes qui nous ont servi pour le problème parallèle concernant les damnés. Or 615 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS la présence réelle et personnelle de Jésus ne convenait pas plus en ce lieu qu'en l'autre; et, d’autre part, nous ne savons pas exactement si l’âme du Sauveur a exercé aux limbes une action quelconque. Quæ (ce qui est dit du lieu des damnés) pari fere probabilitate procedunt de loco puerorum. Quia licet in illo non sint horror et inordinatio quæ in loco damnatorum, tamen etiam non congruebat Christo. Ac præterea, quia adhuc est incertum an Christus sese manifestaverit his pueris vel aliquid eis contulerit; et si quid contulit, non per­ tinuit ad eurum salutem aut spiritualem profectum, sed solum ad recognitionem dominii Christi, ad quem effectum satis superque erat locutio el spiritualis præsentia secundum cognitionem. Ibid., sect, iv, n. 3, p. 741. 2. Mais, laissant de côté la présence réelle de Jésus aux limbes, demandons-nous si certaines âmes d’en­ fants n'ont pas été alors délivrées par le Christ. Sur ce point saint Thomas, Bellarmin, Suarez tiennent una­ nimement pour la négative. En effet, à part les souf­ frances, la condition des enfants est la même que celle des damnés : leur sort est définitivement fixé pour l'éternité. Par ailleurs, n’ayant eu ni la foi ni la grâce, ils étaient incapables de recevoir la vision béatifique. Voici le juste raisonnement de saint Thomas : Descen­ sus Christi ad inferos in illis solis effectum liberatio­ nis habuit, qui per fidem et charitalem passioni Christi conjungebantur, in cujus virtute descensus Christi ad inferos liberato) ius erat. Pueri autem, qui cum originali peccato decesserant, nullo modo fuerant conjuncti passioni Christi per fidem et dilec­ tionem ; neque enim fidem propriam habere potue­ rant, quia non habuerant usum liberi arbitrii, neque per fidem parentum aut per aliquod fidei sacramen­ tum fuerant a peccato originali mundati. Et ideo descensus Christi ad inferos hujusmodi pueros non liberavit ab inferno. Et præterea sancti patres ab inferno sunt liberati per hoc quod sunt ad gloriam divinæ visionis admissi; ad quam nullus potest per­ venire, nisi per gratiam. Cum igitur pueri cum ori­ ginali peccato decedentes gratiam non habuerint, non fuerunt ab inferno liberali. Sum. theol., Ill1, q. Lll, a. 7. Suarez ne fait que préciser davantage les mêmes motifs : Illa enim poena (parvulorum) ex divina lege est æterna, et ideo descendens Christus ad inferos illam non immutavit, neque hujusmodi damnatis sua merita applicavit. Quæ ratio alio etiam modo expli­ cari potest... scilicet neminem pervenire ad Dei visio­ nem nisi per fidem. At hi parvuli nunquam habue­ runt fidem Christi, et ideo non fuerunt capaces ut per visionem beatam ab illo statu liberarentur. Ille au­ tem status, sicut non erat status viæ neque meriti, ita noti erat status acquirendi fidem, per quam per­ veniretur ad spem. Ibid., n. 1, p. 718. Cf. Bellarmin, De Christo, 1. IV, c. xvt, p. 4C0 : Eadem est ratio de animalius infantium qui discesserunt cum peccato originali. 4° L œuvre de la descente du Christ aux enfers et le purgatoire. — 1. L’âme du Sauveur a-t-ellû, en propres termes, visité le lieu de souffrances où les âmes des justes achèvent de satisfaire â la divine justice pour leurs péchés? Sur ce point, bien qu'avec moins d’assu­ rance, Suarez répond encore négativement. Son argu­ mentation d’ailleurs est bonne. C’est qu’aucune raison positive n’autorise à affirmer la visite du purgatoire; et d'un autre côté, la révélation indique comme cause de la descente aux enfers la délivrance des justes : ce qui ne semble pas regarder le purgatoire. Suarez écrit donc : Probabilius censeo Christum ad illum non des­ cendisse. Primum quia existimo non eduxisse omnes animas e purgatorio, et si aliquas eduxit, eas non in purgatorio sed in sinu palruni glorificasse. Atqui ut eas illuc adduceret, non oportuit ut ad locum purga­ G16 torii descenderet, sed ut suam voluntatem ac impe­ rium manifestaret. Ad illuminandas vero exteras animas, jam diximus non esse necessariam propin­ quitatem loci; ergo cum alias nec loci qualitas et con­ ditio esset animæ Christi accommodata, nec exparte animarum, quæ ibi purgabantur, esset ea congruit as quæ in animabus patriarcharum et prophetarum, non oportuit Christi animam illuc descendere. Ibid., sect, iv, η. 3, p. 741-742. Il se peut cependant que les âmes du purgatoire, sans que le Christ les ait visitées, aient reçu quelque bienfait de sa descente aux enfers. En effet, l’on peut admettre qu’à l’occasion de ce voyage, le Sauveur a adouci les souffrances de toutes les âmes en augmentant leur espérance, ou par quelque autre moyen : In qui­ bus (animabus purgatorii) certum est Christum ha­ buisse aliquem effectum illuminationis, gaudii et consolationis. Ibid., sect, ni, η. 11, p. 738. 2. Mais les âmes, ou des âmes du purgatoire, ontelles été pleinement libérées de leurs dettes et ainsi amenées à la vision bienheureuse? Si nous envisageons la question dans son étendue la plus large, si nous l’entendons et de la délivrance totale des peines et de la libération universelle des âmes, l’on peut dire que la réponse négative est certaine. La raison en est que ces âmes n’avaient pas achevé de satisfaire à la justice divine, et, d'un autre côté, l’on ne peut admettre que la descente du Christ ait opéré au purgatoire à la ma­ nière d’un sacrement spécial de pénitence ou d'un sacrifice expiatoire. Tel est le sens de la réponse de saint Thomas : Descensus Christi ad inferos liberato­ rius fuit in virtute passionis ipsius... Et sic palet quad non habuit tunc majorem efficaciam passio Christi, quam habeat nunc. Et ideo illi qui fuerunt tales quales nunc sunt qui in purgatorio detinentur, non fuerunt a purgatorio liberati per descensum Christi ad inferos. Ibid., a. 8. Bellarmin embrasse le sentiment de saint Thomas. Après lui, il remarque que si des âmes en étaient arri­ vées à la fin de leurs expiations, rien n’empêche de croire que la descente du Sauveur les ait délivrées : Si qui autem inventi sunt tales, quales etiam nunc virtute passionis Christi a purgatorio liberantur, tales nihil prohibet per descensum Christi ad inferos a purgatorio esse liberatos. S. Thomas, ibid. Bellarmin renouvelle cette autre concession de saint Thomas : que des âmes ont pu mériter durant leur vie d'être délivrées par le Christ au moment de sa descente. Addit tamen B. Thomas, duobus modis potuisse ac­ cidere ut tunc aliqui liberarentur. Primo, si expleve­ rant tempus purgationis sux. Secundo, si ex devo­ tione peculiari ad Christi passionem id meruerant in hac vita, ut tunc liberarentur, cum Christus in eum locum descenderet. Ibid., p. 401. Suarez rapporte d'abord les diverses opinions soute­ nues sur le sujet. L’une défend la libération, sans con­ dition, de toutes les âmes du purgatoire; l’autre tient pour la délivrance de celles qui avaient achevé de purger leurs peines; une troisième s’inscrit pour la libération universelle, mais en ajoutant qu’elle eut lieu moyennant une sorte de compensation, l’intensité des peines ayant suppléé ce qui restait à expier. Pour lui. il s’arrête à la thèse fort sage de saint Thomas. 11 est certain, dit-il, que le Christ n’a pas vidé le purgatoire, en sauvant toutes les âmes. Ce point acquis, il déclare accueillir comme la meilleure, l'opinion qui croit i la délivrance de quelques âmes en particulier. Inter omnes opiniones, sententia D. Thomæ videtur majo­ rem speciem probabilitatis simulque pietatis, ac /ustiliæ divinæ congruentem rationem habere. Ibid.. sect, ni, η. 15, p. 740. Sans doute, sur la question, a défaut de documents positifs, le théologien en est ré­ duit à des conjectures, ou plutôt à des raisons de 617 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS convenance et à des analogies. Voici celles qui ont touché le cardinal Cajetan (sur ce passage de la Somme} : Rationabiliter dicitur quod Christus, descendens ad inferos, mullos in purgatorio existantes, qui non tam cito fuissent liberali, ex speciali gratia descensus sui liberavit. Consentaneum siquidem est ut multæ personæ propinquæ tempori mortis Christi,ante ipsum morlux, præparatæ sint a Deo cum simili devotione, ut sicut nascens Simeonem et Annam perfectos inve­ nit, et pastores et magos præparatos, ut digni essent consolatione nativitatis suie, ita moriens non solum Patres sanctos perfectos, sed etiam in purgatorio speciali devotione præparatos inveniret, qui digni essent consolari ex descensu ad inferos liberatorio. Suarez invoqua des convenances ou des analogies du même genre : Nam sicut Christus Dominus hic vivens quibusdam remisit peccata speciali gratia et liberalitate,et monens similem latroni impertivit gratiam, et postea resurgens quosdam secum suscitavit, non tamen omnes, ila verisimile est aliquibus animabus purgatorii hoc beneficium contulisse propter aliquam specialem rationem meriti et devotionis. Item suffra­ gia et orationes sanctorum juvant animas purgatorii ut citius liberentur; ergo multo magis juvare poterit Christi oratio, si illæ speciali aliquo titulo eo modo juvari merentur. Ergo, simili modo, credibile est sua voluntate et petitione aliquas tunc liberasse, quæ ad hoc magis erant dispositæ. Ibid., η. 13, p. 740. Louis du Pont se laissait donc entrainer en dehors des limites du vrai, quand il écrivait : « 11 est probable que le Fils de Dieu tira des flammes du purgatoire toutes les âmes soutirantes, ou en abrégeant la durée de leur supplice, ou en leur remettant leurs dettes, par l'ap­ plication des mérites de son sang nouvellement ré­ pandu. Peut-estre leur envoya-t-il des anges pour les délivrer les unes après les autres. » Méditations sur les mystères de la foy, part. V», i" médit., Paris, 1684, p. 14-15. 5° L'œuvre du Christ aux enfers et les limbes des justes. — 1. L'âme du Christ est-elle vraiment descen­ due au sein d’Abraham, aux limbes des pères, en ce lieu où les âmes des justes attendaient la venue du Sauveur pour entrer en possession de la béatitude? La question ne saurait être douteuse. Tous sont d’accord pour l’affirmative, et elle découle nécessairement des solutions données antérieurement. La foi enseigne que le Christ est descendu aux enfers. S’il ne s’est rendu ni chez les damnés, ni chez les âmes en état de péché originel, ni au purgatoire, il reste qu’il a visité les limbes des justes. Certum est, écrit Suarez, descen­ disse ad sinum Abrahæ, qui erat proprius locus ju­ storum : difficultas vero est de cæleris locis. Ibid., sect, iv, n. 1, p. 740. En réalité, l’âme du Sauveur, séparée de son corps, devait se rendre quelque part. Or, il existait un lieu providentiellement destiné à recevoir les âmes des saints; depuis l’origine du monde, ils étaient lâ recueil­ lis : il semble tout naturel que le Christ, homme comme eux, ait voulu, pour cette raison et indépen­ damment des autres, passer par la même demeure. Est enim considerandum Christi animam non des­ cendisse ad infernum solum propter effectum, vel propter alios, sed quodammodo propter se, supposito ordine divinae providentiae. Quia cum illa anima a corpore separata alicubi futura esset, nullus erat pro illo statu aptior locus in quo existeret. Erat e. 'im ille locus ex divina providentia deputatus pro anin.si­ bus sanci is, usque ad consummatam hominum redemp­ tionem et Christi resurrectionem ; et ideo ibi debuit anima Christi etiam collocari, donec iterum corpus assumeret. Noluit enim sine illo supra terram ascen­ dere Ihec autem ratio optime declarat Christum des­ cendisse ad sinum Abrahæ. Ibid., sect, rv, η. 3, p. 741. G18 2. Que le Christ, ainsi descendu aux limbes, ait immédiatement délivré les âmes des justes, en leur Conférant la bienheureuse vision, la béatitude essen­ tielle, comme dit l'École, c’est une conclusion abso­ lument certaine. Suarez déclare même que c’est là une vérité de foi : Certum est Christum, descendendo ad inferos, animabus sanctis quæ in sinu Abrahæ erant, essentialem beat i I udinem, ac cætera animæ doua quæ illam consequuntur, contulisse. Hoc de fide certum existimo. Quia de fide est illas animas non vidisse Deum ante Christi mortem... Deinde est de fide certum Christum per mortem aperuisse homi­ nibus januam regni... ideoque de fide etiam certum est animas sanctorum omnium post Christi mortem decedentium, si nihil purgandum habeant, stalim videre Deum. Ergo idem de prædictis animabus. Ibid., sect, nr, η. 1, p. 733. Saint Thomas recourt toujours au très juste principe de l’efficacité de la passion du Sauveur. C’est par elle, en effet, qu’a été supprimé cet empêchement qui retient les hommes, en punilion du péché d’origine, dans l’impossibilité de voir Dieu. Il ajoute cette explication et cette comparaison tout à fait appropriées : Sancft patres, dum adhuc viverent, liberali fuerunt per fidem Christi ab omni peccato, tam originali quam actuali, et a reatu pœnæ actualium peccatorum, non tamen a realu pœnæ originalis peccati, per quem excludeban­ tur a gloria, nondum soluto pretio redemptionis humanæ. Sicut etiam nunc fideles Christi liberantur per baptismum a reatu actualium peccatorum et a reatu originalis, quantum ad exclusionem a glor a; remanent tamen adhuc obligati reatu originalis pec­ cati, quantum ad necessitatem corporaliter moriendi. Sum. theol., 111», q. i.u, a. 5, ad 2"". Le catéchisme du concile de Trente s’est inspiré de cette doctrine, part. I, a. 5, n. 9 : Repetere debemus pios homines non soi·. m qui post adventum Domini in lucem editi erant, >■· ! qui illum post Adam antecesserant, rei qui usqu. ■? i finem sæculi futuri sunt, ejus passionis bene· salutem consecutos esse. Quamobrem antequau moreretur ac resurgeret, cæli porlæ nemini am; m . patuerunt. Cette délivrance se fit, du reste, d'une manière admirable et infiniment glorieuse. Caria s·.· .le présence du Sauveur répandit immédiatement, milieu des justes, une lumière resplendissante;e!L ! remplit d'une joie et d’une allégresse ineffable, et les mit en possession de cette béatitude qu’ils désiraient tant, et qui consiste dans la vue de Dieu : Docendum eritpropterea Christum Dominum ad inferos d- .-.■■re­ disse ut, ereptis dæmonum spoliis, sanctos illos patres cæterosque pios e carcere liberatos secum adduceret in eælum : quod admirabiliter summaque cum gb.ria perfectum est.Statim enim illius aspectus clarissimam lucem captivis attulit, eorumque animas immema lætilia gaudioque impleril ; quibus etiam optatissimam beatitudinem, qua· in Dei visione consistit, impertivit : quo facto, id comprobatum est quod latroni promi­ serat illis verbis : Hodie mecum eris in paradiso. En résumé, dès l’arrivée du Christ aux limbes, c’està-dire aussitôt après sa mort, les âmes des justes furent libérées de l’obstacle qui les empêchait de voir Dieu; elles furent pénétrées de la lumière de gloire et mises en possession de la vision intuitive. Dés lors, elles commencèrent â jouir du bonheur qui en est la consé­ quence, et d’une joie d'autant plus parfaite quelle comblait des espérances plus longtemps différées et dedésirs plus ardents. Les mystiques se complaisent à analyser la situation, s’attardent â montrer les âmes qui s’en viennent, par troupes, s'incliner devant leur sauveur poi” lui rendre gloire de son triomphe et lui offrir leurs adorations et leurs actions de grâces. Voir Ludolphede Saxe, VitaJesu Christi, part. 11, c. Lxvin, édit. Rigollot, Paris. 1870, t. iv, p. 650-651. 619 DESCENTE DE JÉSUS AUX ENFERS — DÉSESPOIR 3. Que devinrent les âmes en cet état bienheureux? Sortirent-elles immédiatement du sein d’Abraham et des limbes? Plusieurs écrivains ecclésiastiques, qui avaient proposé la théorie de l’évangélisation aux enfers, ont enseigné que les âmes délivrées furent d'abord reçues au paradis terrestre, fermé depuis l'expulsion d'Adam; ils y laissaient les âmes, soit jusqu'à l'ascen­ sion, soit jusqu'à la résurrection générale. Origène, saint Cyrille de Jérusalem, saint Jean Chrysostome ont écrit ou parlé en ce sens, dans les textes que nous avons déjà indiqués. Mais cette opinion assez bizarre disparut avec la théorie de l'évangélisation, grâce à l'enseignement de saint Grégoire le Grand. Il exposa, en effet, que les âmes, pures de toute faute, sont admises dans le ciel sans retard. Restait donc à se demander simplement si les âmes des justes sortirent des limbes et entrèrent au ciel aussitôt après la descente du Sauveur, ou seulement plus tard. On eut vite remarqué qu'il appartenait au Christ d’entrer au ciel le premier. Comme il n’y lit son entrée qu’à l'ascension, les justes attendirent jusqu’à ce jour pour y prendre aussi leur place. Ils demeurèrent donc encore quarante-deux jours dans les limbes, en jouissance toutefois du bonheur de la vision avec le droit acquis et inamissible à l'entrée du ciel. Telle fut la solution bientôt universellement adoptée, et toujours retenue depuis. Saint Thomas la formule ainsi : Chri­ stus statim ad infernum descendens sanctos ibi existenles liberavit, non quidem statim educendo eos de loco inferni, sed in ipso inferno eos de luce gloriæ illustrando. Sum. theol., 111», q. lii, a. 4, ad l“m. A la question lvii, a. 6, le saint docteur explique que ces âmes bienheureuses entrèrent au ciel avec NotreSeigneur, faisant un cortège triomphal à leur sauveur et rédempteur. Cf. Bellarmin, De Christo, 1. IV, c. xn; Benoit XIV, De festo ascensionis, xxxtx. Nous ne donnons pas une bibliographie détaillée : à propos de chaque point, les références utiles ont été indiquées. Rappe­ lons seulement : Pierre Lombard, Sent., 1. ΙΠ, disp. XXII. et les sententiaires sur ce passage; S. Thomas, Sum. theol., III', q. lu, et les sommistessur ce passage; Catechismus ad paro­ chos, part. 1, a. 4; les théologiens, au traité De Verbo incarnato, par exemple: Bellarmin, Disput. de controversiis Christiana fldei, De Christo, 1. IV, Ingolstadt, 1599, p. 337-401 ; Suarez, De mysterio vitæ Christi, disp. XLI-XL11I. Paris, 1866, t. xix, p. 697-743; Petau, Dogmata theologica, De incarnatione, l. XIII, c. xv-xvm, Venise, 1757, p. 132-142; Stentrup, Soteriologia, thés, xi.v-i.nl; C. Pesch, Prselectiones dogmatica. De Verbo incarnato, n. 498-506, Fribourg-en-Brisgau, t. iv, p. 242-247 : Λ. Paquet, Disputationes theologica. De incarna­ tione Verbi, disp. IX, q. v, Québec, 1899, p. 475-483; L. Jans­ sens, Summa theologica, Tractatus de Deo-Homirie, sect, m, m. tv, Fribourg-en-Brisgau, 1902, p. 879-889 ; G. Weber, Doc­ trina tutior de descensu Christi ad inferos; Dietelmaier, Historia dogmatis de descensu Christi ad inferos, 2' édit., ■Mtorf, 1762; Konig, Die Lehre von Christi Hdllenfahrt, Francfort, 1842; Güder, Die Lehre von der Erscheinung Jesu Christi unter den Todten, Berne, 1853; Koerber, Die katholische Lehre von der Hollenfahrt Jesu Christi, Landshut, 1860; Dictionnaire encyclopédique de la théologie catho­ lique, trad. Goschler, v· Descente du Christ aux enfers, Paris, 1869, t. VI, p. ‘221-237 ; Huidekoper, The belie/ of the Irst three centuries concerning Christ's mission to the un­ derworld, New-York, 1876; Bruston, La descente du Christ aux enfeis, 1897; P.-J. Jensen. Laeren om Kristi Nedfart til de Dude,Copenhague, 1903; J. Turmet, Z-a descente du Christ aux enfers, dans la collection Science et religion, n. 342, Paris, 1905; J. Monnier, La descente aux enfers. Étude de pensée religieuse, d’art et de littérature, Paris, 1905; Encyclopédie des sciences religieuses de Lichtenberger, v Descente du Christ aux enfers, Paris, 1878, t. ni, p. 674-680. H. Qbilliet. OESERICIUS (DESERIZ) Joseph-Innocent, reli­ gieux des Écoles pies, né à Neîtra en Hongrie, en 1702, et mort dans le même pays à Watzen en 1765. Profes­ seur de théologie au séminaire de Raal, puis supérieur de diverses maisons de sa congrégation et enfin assis­ 6‘20 tant du général à Rome, il fut nommé cardinal par Benoit XIV qui l’envoya comme légat en Valachie. De retour en Hongrie, il se retira à Watzen, ou il se con­ sacra entièrement à l’étude et ou il mourut en 1765. On a de lui : Tractatus ad probandam piacularum flammarum exislentiam, in-8·, Raal, 1738; Lapisangu lavis sire præmotio physica thomistica, in-4·, Tymau, 1741; De initiis ac majoribus Hungarorum commen­ taria, 3 in-fol., Bude, 1748, 1753,1758, suivis de 2 in-fol., Pest, 1760; historia episcopatus, dioecesis ac civitatis Vaciencis, in-fol., 1763, ouvrages érudits, mais sans beaucoup de critique. Michaud, Biographie universelle, t. x, p. 481; Hœfer, Nou­ velle biographie générale, t. xm, col. 795-796; Feller, Biogra­ phie universelle, Paris, 1848, t. ni, p. 210. DÉSESPOIR. - A. Ingold. 1. Péché de désespoir. 11. Tenta­ tion de désespoir. 1. Péché de désespoir. — 1· Définition théologique. — C’est un acte de la volonté se détournant de Dieu comme fin dernière, parce que l’on juge l'acquisition du bonheur éternel entièrement impossible pour soimême. — 1. Se détourner de Dieu comme fin der­ nière, parce qu'on le hait positivement, est un péché de haine de Dieu, immédiatement opposé à la charité, péché le plus considérable de tous, puisqu'il est le plus radicalement contraire à la fin dernière. Voir t. n, col. 2261 sq. S’éloigner de Dieu comme fin der­ nière à cause du découragement ou de l’abattement causé par une difficulté jugée insurmontable est le péché de désespoir, que l’impossibilité porte sur la fin dernière elle-même ou sur les moyens nécessaires pour y parvenir. — 2. Cette aversion est un acte positif de la volonté écartant délibérément toute espérance. Une vive impression de découragement, surtout si elle se prolonge et si elle cause quelque trouble dans l'exercice normal des facultés, peut constituer un danger d’entrainement pour la volonté. Elle ne peut être une faute tant que la volonté n’a point consenti. Ce que l’on doit aussi appliquer aux troubles plus pro­ fonds de découragement et de désespoir que l’âme peut involontairement éprouver dans les purifications passives précédant toujours dans le plan divin les faveurs extraordinaires des états mystiques. — 3. L’aver­ sion de la volonté suppose toujours un faux jugement de l'intelligence considérant le bonheur éternel comme inaccessible à l’individu lui-même. Par ce faux juge­ ment l’on nie absolument, au moins pour soi, la con­ cession de l’indispensable secours divin, ou l’on se persuade faussement que toute coopération personnelle est impossible ou trop difficile pour être essayée avec succès. Dans le premier cas, il y a hérésie formelle, si l’on adhère positivement et sciemment à cette proposi­ tion hérétique qu’il est au moins un fidèle dont Dieu ne veut réellement point le salut. Dans le second cas. il n’y a point hérésie, mais seulement jugementerroné. En l'une et l’autre circonstance, l’on doit soigneuse­ ment distinguer entre l’adhésion positive de l'intelli­ gence et une simple suggestion ou soupçon même per­ sistant, auquel on ne consent point d'une manière gravement coupable. 2“ Malice. — 1. Malice spécifique. — a) En soi, le désespoir est un péché spécifiquement opposé au pré­ cepte surnature) de l’espérance chrétienne, puisqu’il supprime son terme final, la récompense éternelle, jugée inaccessible faute de secours divin ou de coopé­ ration personnelle. — b) A la violation spécifique du précepte de l'espérance peuvent accidentellement se joindre d'autres péchés, notamment le péché de haine ou d'infidélité, ou de blasphème et l'abandon complet de tous les devoirs religieux avec tout son cortège de fautes. 2. Gravité objective. — Directement opposé au grave 621 DÉSESPOIR — DESGABETS 622 précepte de l'espérance chrétienne, le désespoir plei­ Dieu pour purifier l’âme et la disposer aux plus hautes nement consenti par la volonté est toujours une faute faveurs surnaturelles méritent une allenlion spéciale. mortelle, quel que soit le jugement, hérétique ou sim­ — a) L’occasion principale de ce profond sentiment de plement erroné, qui lui donne naissance. Toutefois désespoir est la conscience intime que l’on éprouve de une imperfection accidentelle du consentement empê­ la grandeur de ses fautes et de l'étendue de ses misères cherait toujours la gravité subjective dans une circon­ et défaillances. Plus l’âme est favorisée de lumières stance donnée. Salmanticenses, Cursus theologiæ mo­ extraordinaires lui manifestant l'infinie sainteté de Dieu, ralis, tr. XXI, c. vt, n. 51. plus elle tend à s’abaisser dans la conscience de sa 3. Gravité comparée. — Le péché de désespoir, propre indignité; et si elle n'a soin de s’appuyer forte­ quand il n'est accompagné ni de haine ni d’infidélité, ment sur la confiance en Dieu, elle peut facilement être est un péché d'une gravité moindre que celle de ces entraînée vers le découragement el le désespoir. Phi­ deux péchés opposés à la foi ou à la charité, mais lippe de la Sainte-Trinité, Summa lheologiæ mysticæ, même en ce cas il surpasse en malice les péchés Paris, 1874, t. i, p, 455 sq. — b) Pour une âme qui aime opposés aux autres vertus à cause de l'excellence par­ Dieu sincèrement, la souffrance que cause ce violent ticulière de la vertu d'espérance. S. Thomas, Sum. élat d'abattement est la plus douloureuse et la plus in­ theol., II· IIr, q. xx, a. 3; Suarez, De spe, disp. Il, tense qui puisse être ressentie, surtout parce que le sect, n; Salmanticenses, Cursus theologicus, tr. XVIII, mal que l'on redoute est éternellement irrémédiable. disp. V, n. 8 sq.; Billuart, De spe, a. 5; Gotti, tr. XI, — c) Dans cette redoutable épreuve, il est souvent dif­ De spe theologica, q. Il, n. 32, Theologia scholastico- ficile de juger dans quelle mesure l’on a pu consentir dogmatica, Venise, 1750, t. n, p. 504·. Pratiquement, imparfaitement. Mais puisqu’il s’agit d’âmes très dési­ le désespoir pleinement consenti est souverainement reuses de s’unir â Dieu et très soucieuses d'éviter les nuisible et dangereux, plus même que l’infidélité et moindres fautes, on peut facilement présumer qu’elles la haine de Dieu, parce que, dans l’âme où il continue n'ont aucunement offensé Dieu, surtout en des circon­ à régner, il paraisse entièrement tout effort dans stances où le jeu normal des facultés est si bouleversé. l’ordre surnaturel et pose, pour ainsi dire, l’arrêt de la D'ailleurs des grâces spéciales soutiennent ces âmes en damnation éternelle, S. Thomas, loc. cil., bien que le vue des hautes faveurs auxquelles Dieu les destine. repentir soit toujours possible avec le secours de la Schram, Theologia mystica, 2« édit., Paris, 1848, t. 1, grâce divine. p. 425 sq. — d) Le principal effort du directeur spiri­ tuel doit être de soutenir la confiance et la générosité H. Tentation de désespoir. — 1» Nature. — Cette de ces âmes troublées, en leur montrant dans ces tentation, nous l’avons déjà observé, est une suggestion de l’imagination ou de l’intelligence, accompagnée le grandes épreuves une marque de l’amour tout spécial plus souvent d’un trouble sensible et constituant pour de Dieu qui veut les combler ensuite d’ineffables fa­ la volonté un danger d’entrainement au péché de déses­ veurs et qui saura les soutenir par sa grâce toute-puis­ poir. Comme toute autre tentation, elle peut se pro­ sante. Qu'on s'efforce surtout de les maintenir dans une duire sans aucune faute de notre part même in causa, généreuse et constante conformité à la volonté de Dieu, et elle n’est point en elle-même une faute tant que son dictée par son amour cl soutenue par les héroïques objet n’est point ratifié par la volonté. Mais elle con­ exemples d’âmes semblablement éprouvées, puis libéra­ stitue pour la volonté un danger plus ou moins immé­ lement récompensées par Dieu. Philippe de la Saintediat et plus ou moins grave de se laisser entraîner au Trinité, op. cit., p. 458 sq. ; Meynard, Traité de la vie intérieure, 3· édit., Paris, 1899, t. n, p. 266 sq. consentement. 2» Causes et remèdes. — Dans chaque cas particulier, Parmi les théologiens moralistes et mystiques on peut parti­ plusieurs causes peuvent contribuer à la naissance ou culiérement consulter : S. Thomas, Sum. th"ol., Il· II·. q. xx. au développement de la tenlation. Le confesseur ou le a. 3; Suarez. De spe theologica, disp. II, sect, n Philif■:« de a directeur devra les analyser avec soin pour déterminer Sainte-Trinité, Summa theologiæ mysticæ, Paris, 1871. t. I. les remèdes spirituels les plus appropriés. — 1. Cette p. 455 sq. : Salmanticenses. Cursus theologicus, tr. XVIII. tentation peut prendre naissance dans la grandeur et disp. V; Antoine du Saint-Esprit (ÿ 1677). Directorium n.·..li­ cum, tr. Il, disp. VIII, sect. I, n. 313 sq., Paris. 1904, p. 167 sp. la fréquence des fautes passées et l’impossibilité pré­ sumée d'en briser le joug. L’on devra opposer le motif 171 sq.; Salmanticences, Cursus theologiæ moralis, tr. XXI, c. vi ; Thomas de Vallgornera, Mystica theologia divi Tho æ, souverainement efficace die l’inlinie miséricorde de Dieu q. il, disp. VII, a. 9. Turin, 1890, 1.1, p. 293 sq. ; Billuart, Trac­ el de la toute-puissance de sa grâce toujours assurée tatus de spe, a. 5; Schram. Theologia mystica,2- édit.. Paris, aux âmes de bonne volonté. — 2. La tentation peut 1848, t. t, p 425 sq. ; Meynard, Traité de la vie intérieure, encore provenir de l’habitude de scrupules non com­ 3· édit., Paris, 1899, t. n, p. 259 sq., 266 sq. ; Lehmkuhl. Theo­ battus et dominant entièrement l’intelligence et la vo­ logia moralis, t. I, n. 310 sq. lonté. Le remède sera un patient et persévérant traite­ E. Dublanchy, ment du scrupule assujettissant la conscience par la règle DESGABETS Robert, bénédictin, né â Ancemont de l'obéissance à ne point tenir compte des doutes non dans le diocèse de Verdun, mort â Breuil près de Comfondés qui la torturent sans relâche. — 3. La cause mercy le 19 mars 1678. Il fit profession sous la règle déterminante des tentations peut être parfois la lecture de saint Benoit dans la congrégation de Saint-Vanne le d’auteurs moralistes ou ascétiques trop rigides décri­ 2 juin 1636 à l’abbaye d’Ilautvillers près de Reims. vant les préceptes chrétiens ou les conseils de perfec­ Chargé d’enseigner la théologie à Saint-Évre de Toul et tion comme inaccessibles â l’humaine fragilité. Le même dans quelques autres monastères, il s’attacha à l'étude effet peut résulter d'une direction spirituelle dont les des Pères et de saint Augustin en particulier. Il fut trop grandes exigences rebutent et découragent. Dans prieur de Saint-Léopold de Nancy, en 1654. Ayant l'un et l’autre cas, l'on devra éloigner ces funestes in­ été envoyé vers 1656 à Paris comme procureur de sa fluences el y substituer une direction sage et prudente, congrégation, il se lia avec les plus célèbres théologientoujours proportionnée aux forces morales du pénitent. et philosophes de son époque. Comme il était « gran­ — 4. Ces diverses causes peuvent être puissamment dement désireux de nouveautés, v il prit une part augmentées par une disposition habituelle de tristesse active aux réunions des savants de cette ville, et ce fut ou de mélancolie provenant du tempérament ou de la à la suite d’une de ces conférences qu’il composa un maladie. Si l’on veut, en ce cas, exercer une influence petit Traité de mécanique, qui se trouve parmi ses salutaire, l’on devra recourir aux moyens thérapeutiques œuvres philosophiques. Aucun genre d’études d'ailleurs ou préventifs nécessaires ou utiles. — 5. Les cas plus I ne lui était étranger et vers 1650 il avait découvert la exceptionnels de tentation particulièrement permise par | transfusion du sang. II eut à gouverner comme (523 DESGABETS — DÉSIR 624 à celle de l’Arsenal à Paris et à la bibliothèque de la prieur Saint-Arnoul de Metz et plusieurs autres ville de Chartres. Dom Desgabets publia lui-même : abbayes, fui visiteur de sa congrégation et enfin sousCritique de la critique de la recherche de la vérité, prieur de Breuil. Comme plusieurs de ses confrères, où l'on découvre le chemin qui conduit aux connais­ dom Desgabets avait été attiré par la philosophie de sances solides pour servir de réponse à la lettre d'un Descartes dont il aurait voulu faire comme le portique académicien, in-12, Paris, 1675; Considérations sur de la théologie catholique. Tout en admirant le génie de ce philosophe, il voulut rectifier ou compléter ce l’état présent de la controverse louchant le très saintqui lui semblait défectueux ou incomplet dans ses doc­ sacrement de l’autel où il est traité en peu de mots de l’opinion qui enseigne que la matière du pain est trines. Il s’efforça d'en tirer toutes les conséquences, mais celles-là seulement qui y sont renfermées légi­ changée en celle du corps de Jésus-Christ par son union timement. Il composa donc un Supplément à la philo­ substantielle ù son dnie et à sa personne divine, in-12, sophie de Descartes. Mais s'il corrige quelquefois celuien Hollande, s. d. Après la mort de l'auteur fut pu­ bliée : Lettre à dom Jean Mabillon sur la question ci, lui-méme se laisse entraîner dans d’autres erreurs et des azymes, dans le t. i des Œuvres posthumes de on lui a reproché avec raison d’incliner au sensualisme et au panthéisme. Ce fut surtout dans les questions de dom Mabillon et de dom Ruinant, in-4°, Paris, 1724. Dans ses Fragments de philosophie cartésienne, Paris, physique et de mécanique qu’il se montra ardent parti­ san de Descartes. Les principes énoncés par ce philo­ 1852, Victor Cousin donna quelques extraits des œuvres sophe suffisaient, affirmait-il, pour expliquer les miracles de dom Desgabets. Dans son ouvrage : Dom Robert Desgabets, M. Paul Lemaire a publié : Descartes à la et le mystère de l’eucharistie. Dans les discussions â lambic (sic) distillé par dom Robert, p. 302-325; ce titre ce sujet, dom Desgabets intervint avec une fougue allant jusqu’au fanatisme et avec un mépris constant appartient au cardinal de Retz ; De l’union de l’âme el de la scolastique. Pour défendre Descartes, pour se du corps, p. 326-347; Réponse d'un cartésien à la lettre d’un philosophe de ses amis, p. 347-378; Lettre de justifier, il composa plusieurs traités. Il soumit ses travaux à Bossuet qui les combattit dans un opuscule Desgabets « M. l’évéque de Condom, 5 septembre 1671, p. 378-387. qui était demeuré inédit jusqu'à nos jours : Examen d'une nouvelle explication du mystère de l'eucharis­ Dom Calmet. Bibliothèque lorraine, Nancy, 1751, col. 396tie, et que M. Levesque a publié dans la Revue Bossuet, 403; [dom François,] Bibliothèque générale des écrivains de juillet 1900, p. 129. Pascal se déclara également contre l'ordre de Saint-Benoit, in-4·, Bouillon, 1777, t. 1, p. 245; la théologie eucharistique de dorn Desgabets. L. Couture, A. Hennequin, Les œuvres philosophiques du cardinal de Retz, Paris,. 1842; F. Bouillier, Histoire de la philosophie car­ Commentaire d’un fragment de Pascal sur l’eucha­ ristie, in-80, Paris, 1899. Elle ne reçut pas un meilleur tésienne, Paris, 1854, t. I, p. 521-530; P. Lemaire, Dom Robert Desgabets, son système, son influence et son école, in-8·, accueil de Nicole et des autres théologiens jansénistes. Paris, 1902; C. de Kirwan, Le cartésianisme chez les béné­ Quelques-uns de ses confrères l’avertissaient des erreurs dictins, dans la Revue thomiste, 1903, t. xi, p. 379; abbé où il se laissait entraîner, et l’un d'eux, Thomas le J.-B. Delpouve. Dom Robert Desgabets, dans la Revue des Géant, le dénonçait aux supérieurs de la congrégation sciences ecclésiastiques, novembre 1902; Revue bénédictine, 1900, p. 314, 422; 1903, p. 267. de Saint-Vanne. L’archevêque de Paris, François de B. Heurtebize. Harlay, intervint à son tour et des explications furent DESGRANGES Michel. Voir Archange de Lyon demandées à dom Desgabets. Pour se justifier il écrivit (le P.), t. i, col. 1758-1759. divers mémoires. Voir col. 557-558. Après les avoir examinés, ses supérieurs lui ordon­ DÉSIR. — I. Nature. II. Moralité. nèrent, le 15 décembre 1672, de renoncer à ses senti­ I. Nature. — Nous n’avons à considérer ici le désir ments, et lui défendirent d’en écrire à l’avenir et de qu'au point de vue de la morale, et spécialement en communiquer ses nouvelles opinions sur l’eucharistie. tant qu'il est un péché. Or, par péché de désir, on Dom Desgabets se soumit aussitôt et demanda la per­ entend la volonté délibérée de commettre, autant qu'il mission de se retirer à la Trappe. On le lui accorda; dépend d'elle, le mal dont la pensée s’est présentée à mais après réflexion il préféra aller en qualité de sousprieur au petit monastère de Breuil. Là, il devait ren­ l’esprit. 1° Il ressort de cette définition que le péché de désir contrer le cardinal de Betz, qui, en donnant sa démission ne se confond pas avec celui de mauvaise pensée, d’archevêque de Paris, avait obtenu de pouvoir se reti­ rer dans ses terres de Cominercy. Entre eux il y eut autrement dit, de délectation morose, comme il a été expliqué déjà. Voir Délectation morose. Il y a néan­ de longues conférences philosophiques. Dom Desgabets moins plus d’un rapprochement à faire entre ces deux « distillait Descartes à l’alambic » et le cardinal réfutait péchés, car ils ont un élément commun, la complaisan­ les théories du sous-prieur de Breuil. Ces discussions ce de la volonté pour un objet mauvais; aussi, de la ont été l’origine de quelques-uns des plus curieux mauvaise pensée passe-t-on facilement au mauvais ouvrages de dom Desgabets. Celui-ci d'ailleurs ne savait demeurer oisif; il écrivit sur une foule de désir et à l’acte extérieur, afin de trouver dans la possession de l’objet une déleclation plus parfaite. sujets; il composa même contre le chanoine Simon S. Thomas, De veritate, q. xv, a. 8. C'est pourquoi Foucher une défense de Malebranche dont celui-ci Suarez, In I/æ. tr. V, De passionibus, disp. V, parut peu satisfait. Soumis aux ordres deses supérieurs sect, vu, n. 4, regarde la délectation comme un genre lui défendant d'exposer ses sentiments sur le mystère dont les deux espèces, la déleclation morose et le désir, de l’eucharistie,dom Desgabets ne montra pas la même se distinguent en ce que la délectation morose exclut, docilité en se refusant toujours à signer le formulaire. tandis que le désir inclut la volonté de commettre l'acte Dans les jansénistes il voyait surtout les adversaires des ennemis de la philosophie cartésienne. Il tradui­ extérieur. 2° Le désir est absolu ou conditionnel : absolu, quand sit en français un abrégé de l’extrait de i'Augustinus, il est émis sans condition, exemple : je veux piller l’é­ fait par un chanoine régulier de la congrégation du Saint-Sauveur en Lorraine. Les nombreux ouvrages de glise; conditionnel, lorsqu'il est subordonné à une con­ dition : si je le pouvais, je pillerais l’église. Plus com­ dom Desgabets sont presque tous demeurés manuscrits. munément, les théologiens appellent désir efficace le Les Mémoires de Trévoux en septembre 1707 en ont donné le catalogue. Ils avaient été recueillis par dom désir absolu et désir inefficace celui dont la réalisation Catelinol et étaient conservés à l’abbaye deSenones. d'où est suspendue par une condition quelconque. S. Alphon­ à la Révolution ils passèrent à la bibliothèque d'Épi- se, Theol. moralis, 1. I, n. 15. nal. On en trouve égalemeut à a Bibliothèque nationale. II. Moralité. — 1° Le désir absolu de faire ce qu’on 625 DÉSIR sait être mal est, de l'avis de tous les moralistes, un péché du même genre (mortel ou véniel) et de même espèce que l'acte extérieur que l'on veut commettre. Celte doctrine est celle même de .Jésus-Christ, Matlh., v, 28, et un corollaire du principe général en vertu du­ quel la moralité des actes intérieurs se tire de l’acte extérieur auquel ils se rapportent. La seule difference est que le péché de désir (et ceci est vrai également de la délectation morose) n entraîne pas les conséquences qui sont inhérentes au seul péché extérieur, telles que la réserve, l'obligation de restituer, etc., mais cela n’em­ pêche pas que, par exemple, le désir de voler ne soit un péché contre la vertu de justice. On doit donc, en accusant en confession un péché de désir, indiquer les circonstances numériques et spécifiques comme si le péché avait été extérieurement commis. Mais, en pra­ tique, cette obligation est ignorée de beaucoup de péni■lents et il est souvent difficile, inutile ou même dange­ reux de les interroger sur les circonstances spécifiques des désirs auxquelles ils ont consenti. C’est pourquoi d'ordinaire, on est obligé de se contenter de demander au pénitent s'il y a eu consentement et combien de fois. Voir Délectation morose, col. 249. 2° Le désir conditionnel défaire un acte mauvais cesse d’être un pêché ou du moins un péché grave, quand la condition à laquelle il est subordonné rend l'acte licite. — 1. Si l’acte dont il s’agit n'est pas opposé à la loi naturelle, mais prohibé uniquement par une loi posi­ tive, il est permis de désirer faire cet acte sous la con­ dition qu'il ne fût pas défendu. 11 n’y a donc aucun péché dans ce désir : je ferais gras vendredi, si l’Église ne le défendait pas. En effet, l'apposition de cette con­ dition montre que la volonté n'est nullement attachée au mal, puisque tout ce qu’il y a de mal dans l’acte dési­ ré tient à ce que cet acte, permis en soi, est interdit par la loi de l’Église. Suarez, Ve legibus, 1. Ill, c. XII, n. 10. — 2. Parmi les actes opposés à la loi naturelle il en est qui sont néanmoins permis dans certains cas, notamment dans certains états de vie, et non point ailleurs; dés lors, d'après ce qui précède, il est permis de désirer faire un acte de cette nature sous la condi­ tion qui autorise cet acte. Ainsi un religieux peut licite­ ment exprimer ce désir : si je n’élais pas religieux, je ferais de grandes aumônes, je me marierais, etc. .Mais les moralistes font observer que ces désirs sont ordi­ nairement des péchés véniels, parce que, le plus sou­ vent, ils sont oiseux ou même dangereux. S. Alphonse, Theol. moralis, 1. V, n. 13, sol. 2». 3° Le désir conditionnel de faire un acte mauvais reste coupable, quand la condition dont il est affecté ne supprime pas la malice de l'acte. Effectivement, dans ce cas, la volonté se montre attachée au mal tout comme si le désir était absolu. — 1. Toutefois les for­ mules qui expriment cette sorte de désirs n'ont pas nécessairement le sens coupable qui vient d’etre dit; car elles peuvent également bien indiquer un état de volonté tout à fait irrépréhensible ou même très louable. Par exemple, cette formule : Si je n’avais pas fait vœu de chasteté, je commettrais la fornication, peut être entendue de deux façons différentes. D’abord, en ce sens que le sujet est disposé à commettre l'acte mauvais dans le cas où il serait libre de tout vœu, dis­ position gravement coupable, puisqu'elle implique la volonté de commettre une faute grave sous une condi­ tion qui n'empêclie point que cet acte soit un péché mortel. Un deuxième sens de la même formule est que le sujet ressent un penchant pour le péché dont il parle, mais ne veut pas le commettre à cause de son vœu : or, en cela, il n’est point condamnable, mais il mérite plutôt d'être loué. — 2. On explique de même comment le désir : Si l’enfer n'existait pas, je pécherais, inclut ou exclut la volonté de pécher selon que le sujet veut signifier : je voudrais que l'enfer 626 n'existât pas, pour pécher à mon aise, ou : quoique porté au mal. je ne veux pas pécher, parce que l’enfer existe. — 3. Les expressions conditionnelles : Si ce n'était pas un péché, je ferais tel ou tel acte défendu, ont ceci de particulier qu’elles paraissent innocenter le désir qu'elles accompagnent. Il en est évidemment ainsi, lorsque l’acte en question peut devenir licite moyennant l'apposition d'une condition appropriée comme il a été dit ci-dessus, mais il est des actes dont aucune condition ne peut supprimer la malice comme le montre cet exemple : si cela était permis, je me par­ jurerais; quelle est alors la valeur de la condition ap­ posée? Ici encore, il faut se référer â l'intention du sujet, au sens que la condition a dans l’esprit du sujet. Si, vraiment, elle signifie : .le voudrais que tel acte (intrinsèquement mauvais) fût permis, elle manifeste l’attachement du sujet à la malice de l’acte, il y a pêché tout comme si le désir était absolu. Mais il arrive sou­ vent que la condition : si cela était permis, apposée par le sujet à un acte qu’il sait n’être pas et ne pou dr être licite, n’exprime rien de répréhensible, vu qu'elle indique simplement le penchant indélibéré qui porte le sujet à cet acte et sa volonté de ne pas le commettre parce que cela n’est pas permis. Sanchez, In decal., I. I, c. U, n. 22 sq.; Laymann, Theol. moratis, tr. II. c. v, n. 11; S. Alphonse, Theol. moralis, 1. V. n. 1:1. 6» Comme complément à la théorie des désirs condi­ tionnels, les théologiens se sont demandé s’il est per­ mis de se délecter intérieurement d'un acte mauvais, étant donne que l’on envisage cet acte sous les condi­ tions qui permettent de le désirer licitement? Pour répondre à cette question, plusieurs auteurs, entre autres Sanchez, In decalogum, 1. I, c. Il, n. 34, se basent sur la distinction de deux espèces de délectation : l’une, dite rationnelle, existe, lorsque la voient se complaît dans la pensée que la raison lui présente; l’autre est appelée délectation sensible, parce qu'· II- a pour siège l’appétit sensitif et parce qu’elle détermine dans l’organisme des mouvements passionnels. A la vérité, la seule pensée d'un acte ou d'un objet agréable à l'appétit sensitif suffit ordinairement à provoquer la délectation sensible, surtout lorsque la pensée touche a des choses qui sont capables d’exciter la concupiscence charnelle, voir Délectation morose; néanmoins, m dgré cette affinité physique, les deux délectations dit!· r nt essentiellement au point de vue moral. En effet. -. on suppose un acte mauvais en général, mais qui devient licite dans certaines conditions déterminées, la raison peut ne proposer à la volonté cet acte que revêtu des conditions qui le rendent licite, et dès lors le consen­ tement de la volonté, autrement dit, la délectation ra­ tionnelle est également licite. Il n’en est pas de même de la délectation sensible que provoque l'image de l’.icte mauvais, car l’imagination, qui est une faculté irration­ nelle, ne peut pas mettre des conditions à l'acte dont elle présente l’image à l'appétit sensible; d’où il suit que la délectation de cet appétit a pour objet l’acte mau­ vais, tel quel, sans aucune modification conditionnelle, et que, dès lors, si elle est volontaire, elle est illicite. C’est pourquoi, à la question ci-dessus, les auteurs cités répondent que la délectation volontaire portant sur un acte mauvais mais envisagé sous les conditions qui le rendent licite serait en soi licite. Mais cette opinion n’a guère qu’un intérêt théorique, car. en fait, la délectation même rationnelle cesse d’être permise, quand il y a danger prochain que le sujet consente a la délectation sensible; or c'est ce qui a lieu le plus sou­ vent. Voir Délectation morose Suarez, In I” II’, tr. II, De peccatis, disp. V ; Sanchez. In decalogum, I. I, c. I; Lugo. De pænitentia, disp. XVI; S. Alphonse, Theologia moralis, 1. V, η. 12-15; Ballerini, Op.'S theol. morale, tr. IV, c. i; Génicut, Theologia moralis, 1.1V,C.I'Z,§ 1. H. Mocreac. 627 DESIRANT 628 Chapelle, le P. Désirant fut appelé à Rome par Clé. DÉSIRANT Bernard, théologien et polémiste belge, ment XI, qui lui confia la chaire d'Ecriture sainte au de l'ordre des ermites de Saint-Augustin, naquit à collège de la Sapience ; le registre du général des augusBruges le 21 mai 1656, d’une famille honorable, tins, Thomas Cervioni, ajoute qu'il fut nommé préfet médiocrement favorisée des biens de la fortune. Entré des études au collège de la Propagande, et qualificateur très jeune encore chez les auguslins de sa ville natale, du Saint-Office. De son côté, l'empereur Joseph Ier lui il se distingua très vite par sa grande pénétration envoya le 15 septembre 1710 un diplôme des plus d’esprit et son ardeur à défendre ses convictions. Après ses études, on le chargea d'abord du cours de rhéto­ flatteurs dans lequel il le déclarait theologum cæsareum. Enfin, le principal accusateur du P. Désirant, Pierre rique au collège de Bruges en 1679, puis quelques Nicolas Tourteau, sur le point de mourir, fit rédiger années plus tard, de celui de philosophie au couvent parson confesseur, assisté de deux témoins, un acte de de Bruxelles. Mais bientôt, il se donna tout entier à la rétractation, dans lequel il déclarait calomnieuses ses théologie et spécialement aux questions de controverse. anciennes imputations contre ce religieux et il deman­ Ces dernières offraient alors un vaste champ à son dait humblement pardon de ses torts. Voir Petri activité naturellement impétueuse : l’université de Nicolai Tourteau Lovaniensis pænilentia Christiana,, Louvain, ou il prit le grade de docteur en 1685, dum die 17 octobris 1713 in articulo mortis declarat était divisée en deux camps : celui des rigoristes à tendances jansénistes, représenté par Van Espen et se falsilalis labe inusisse eximium Patrem Bernardum Désirant, ordinis eremitarum S. Augustini, etc., ab Huyghens, et celui des modérés, groupés autour de Steyaert et Dubois. Le P. Désirant, dans une thèse eoque veniam petit, et in revocatione jurata pie ut retentissante, se déclara pour ces derniers contre les confiditur, quarto die post defungitur. Contra D. Henricum Malcorps tanquam evulgatorem faniosæ con­ jansénistes, le 11 mai 1683. Dès cette époque, il occupa clusionis finalis, Cologne, 1713. Le P. Désirant continua la chaire de théologie à l’intérieur de son couvent. à Rome, entouré d'égards, la guerre sans merci qu’il En 1689, la chaire d’histoire du collège universi­ taire de Busleyden lui fut confiée malgré plusieurs avait déclarée aux jansénistes et à leurs partisans : il oppositions de la part du conseil des Régents, après joua notamment un rôle appréciable dans les démêlés où fut compris le cardinal de Noailles. Il mourut le dispense accordée par le pape Innocent XII et grâce à le 2 mars 1725 à l’âge de 74 ans. l’appui du roi Charles II qui avait déjà nommé le On a de lui un grand nombre d’ouvrages, dirigés la nouveau titulaire historiographe royal en 1688. En plupart contre les jansénistes. Nous en donnons la liste même temps, il occupa dans son ordre plusieurs postes à peu prés complète : 1» De Ecclesia et pontifice, in-4", de confiance; il fut déliniteur provincial en 1689, sousLouvain, 1684, 1686 ; 2° Oratio de veritate SS. cruoris prieur de Louvain en 1691, président du chapitre le Domini, qui Brugis Flandrorum... colitur, in-4», 28 avril 1697, visiteur des couvents en 1700, et de nou­ Louvain, 1686 ; 3° De auxiliis divinis in via media veau déliniteur en 1703. Mais, au sein de l'université, les controverses étaient S. Augustini, in-4°, Louvain, 1687; 4° Clarissimi Do­ mini Zegeri Bernardi I'an Espen juris utriusque devenues plus aigues, et le P. Désirant fut choisi en doctoris et professoris Palinodia Palinodiæ bullæ 1692, par l’archevêque de Malines, pour transmettre à Rome les plaintes suscitées en Belgique par l'enseigne­ Clementis VilI, quintuplex capitulis corruptio, silen­ ment des docteurs rigoristes. Il avait extrait des ouvrages tium multiplex et ceetera, sive confutatio Apolo­ de ses adversaires les plus marquants, 65 propositions gise de verbo ad verbum, Louvain, 1686 ; 5° Theses qu’il voulait faire condamner. Les docteurs dénoncés theologicee et conclusiones in theologia universa, Lou­ se firent représenter devant les congrégations romaines vain, 1683, 1688 ; 6° De Romani pontificis infallipar le docteur Hennebet, et la condamnation ne fut pas bilitate, in-4», Louvain. 1687 ; 7° De methodo romanoportée. Le 22 avril 1697, dans une réunion tenue à calholica remittendi peccata, Louvain, 1688 ; 8° De Bruxelles, de vifs mécontentements éclatèrent de nou­ priesciiptionibus sacrosancta· eucharisliæ ad prote­ veau; on voulait, pour remédier au mal, désorganiser stantes nostri temporis, in-8". Louvain, 1689, 1691; l'université elle-même. A cette occasion, le P. Désirant 9» Epistolica responsio ad Valentinum Randour publia, mais sans grand succès, l’opuscule : Accusatio S. facultatis theologica: Ouacente pro tempore dectet querela populi Belgici, dédié au général de son ordre. num et Theodorum van Converden ejusdem facilita,· A la suite de troubles politiques et à cause de son tis S. theologico: doclorem et professorem, s. 1. (Bibi. ardeur contre le rigorisme, il fut relégué par Louis XIV, Angelica, Q. 5. 24); 10° Commonitorium ad ortho­ pendant cinq mois, dans la ville de Saint-Trond. doxos de accusatis in urbe doctrinis DD. Gummari Rétabli dans ses fonctions, il reprit ses éludes et ses Huygens, Joannis Liberati Hennebelt, Zegeri Ber­ controverses. Quatre ans plus tard, survint l'affaire nardi Van Espen, Joannis Opstraet cum suis, sive connue sous le nom de « fourberie de Louvain ». De imposturarum quæ ipsorum nomine prodierunt con­ notoriété publique, les rigoristes désiraient voir la futatio dispunctoria, in-i», Louvain, 1701, condamné Belgique transformée en République ou Provincespar le Saint-Office, le 26 octobre 1707; 11“ Apologia Unies. On prétend que le P. Désirant se chargea de pro P. Bernardo Désirant... contra impressam con­ faire la preuve d’une réelle conjuration, en produisant clusionem finalem consultissimi H. de Malcorps, au jour de nombreuses pieces accusatrices. Les inculpés in-8», Liège, 1709; 12» Consolatorium pro romanosoutinrent énergiquement que tout le dossier ne conte­ catholicis per unitas provincias dispersis contra sex nait que des pièces fabriquées par l'accusateur pour le calumniatoria edita per octo Ultrajeclinos missiona­ besoin de la cause. Voir le recueil publié à l’occasion ries lapsos, cum octo aliis Amslelodamensibus el no­ du procès: Conclusio finalis pro consultissimo Domino vemdecim similibus Delphis, circa excommunicatio­ Joanne Baptista Van Cuisent J. U. L. universitatis nem parlim a nuncio pont. Coloniensi, de expresso SS. Lovaniensis promo tore seu fisco generali, nomine christianitatis parentis mandato legitime per nuntia­ officii actore, contra Patrem Désirant reum inquisi­ turam adversus Matlhiam Tork, parlim contractam tum, personaliter citatum, et signé par H. Malcorps. per quosdam filios iniquitatis, Liège, 1709; cet ouvrage Après un procès de 15 mois, le P. Désirant fut condamné a paru en flamand la même année, et a été traduit en le 18 mai 1708, destitué de sa charge et banni des français par le P. Théodose Bouille, carme; 13» Concor­ Pays-Bas. Toutefois, la sentence ne porte que cette dantia litterarum Z. B. V. E. (Zegeri Bernardi l an accusation : Tanguant suspectus qui concurrerit ad Espen) Lovanii in januario 1707 et litterarum Henfabricandum præscriptas litteras, formularia et reso­ rici Grasper ibidem in sequenti februario detectorum, lutiones. Après avoir passé quelque temps à Aix-laDe variis consiliis adversus romanum pontificem, 629 DÉSIRANT — DESMARETS ln-80, Liège, 1709; 14° Dialogi pacifici inter theologum el jurisconsultum contra libellum de quaestione facti Jansenii, variæ quaestiones juris et responsa, aliosque anonymes cum designatione V famosarum proposi­ tionum in libro Jansenii, Liège, 1710; 15° De nudita­ tibus aliisgue defectibus schedules, quam D. Henricus Malcorps cum suis corruperunt, publicisque typis donarunt sub nomine sentenliæ latæ contra P. Bernardum Désirant., 1710, apologie personnelle, condam­ née par le Saint-Office, le 31 janvier 1713; 16° Chri­ stiana salvatio testium catholicorum rev. admodum Patrum Silvani a S. Francisco... et Leopoldi a S, '1 heresia, adversus schediasma Maximiliani Delbecque cujus titulus : Justitia et veritas vindicata ad­ versus calumnias, errores et falsitales quibus scatet Apologia P. Désirant, Utrecht, 1710; 17» De la refor­ mation régulière contre le libelle du Révérend D. Ni­ colas lleyendal : Orthodoxie de la foi el de la doctrine de l'abbé et des chanoines réguliers de Saint-Augustin de l’abbaye de Roduel, Maastricht, 1710; en latin, la même année; 18° Consolatorium secundum ad romano-catholicos per unitas provincias dispersos, contra calumnialoria nova Matthiæ Tork et simi­ lium circa Lethargiam anno majorem novorum protestanlium in demerita sua excommunicatione in­ sordescentium cum approbatione legati apostolici, Aix-la-Chapelle, 1711, traduit aussi en français et en flamand; 19° Antidotum doloris contra crudelia gau­ dia exullantium quod D. Petrus Codde in finali erga sedem apostolicam inobedientia excesserit, sive res­ ponsio ad libellum vernaculum cui titulus: Succincta relatio vita: et mortis Revmi et Ulmi D. Petri Codde archiepiscopi Sebasleni el per unitas provincias vica­ rii pontificii qui obiit Ullrajecti die 18 decembris 1HO, Aix-la-Chapelle, 1711 ;20° Honorius papa vindica­ tus, salva integritate concilii VI, sive historia monothelismi contra ultima jansenistarum effugia, Aix-laChapelle, 1711; la Bibliothèque Angelica (Cod. A, 7, 10) contient un remaniement inédit du même travail, dont l'auteur espérait donner une seconde édition; 21» Dis­ sertatio dogmatica de oratione Pharisæi et publicani sive de catholico sensu orationis dominicæ contra R. D. Nicolai lleyendal prioris Rodensis Apologiam pro abbate et priore monasterii Rodensis, Aix-la-Cha­ pelle, 1712; 22° Actio epistolaris de gratia et libero arbitrio contra jansenismum latentem in 33 propo­ sitionibus excerptis e quibusdam R. D. Nicolai Heyendal, abbatiae Rodensis prioris et doctoris, dictatis, Aixla-Chapelle, 1712; 23» Prosecutio actionis epistolaris, in qua principaliter impenditur judicium cum cen­ sura S. facultatis theologicae Coloniensis, super propositiones sex ex libro cui titulus : Defensio scrip­ torum theologicorum de gratia Christi a Nicolao lleyendal dictatorum, et pro generali lotius causas notitia, praemittitur brevis historia de vita, doctrina, et moribus Paschasii Quesnel, jansenis larum ante­ signani, Cologne, 1713; 24° Auctoritas episcopalis vin­ dicata, sive expostulatio contra R. D. A. van Ertborn per diœcesim Anluerpiensem librorum censorem, tanquani approbatorem scripti cui titulus : Sub et obrep­ tio demonstrata in causa libri abbatis Rodensis cui titulus : Defensio scriptorum theologicorum, Cologne, 1713; 25’ Nnllibista castigatus seu defensio pænitentiæ christianæ contra anonymam satiram cui titu­ lus : Epistola familiaris ad jurisconsultum Aquisgranensem, cum exactius instruens de prætensa P. Tourteau defuncti revocatione in causa P. Dési­ rant et contra jansenismi reliquias, Cologne, 1714; 26» Consilium pietatis de non sequendis errantibus, sed corrigentibus injustas retractationes: 1.Philippi 1V Galliarum Regis, seu ministrorum eius circa gesta contra Bonifacium papam VIII; II. Joannis Char­ lier Gersonii circa suas novitates ad appellantes ad 630 futurum concilium generale, 4 vol., Rome, 1720-1725; 27" S. Augustinus vindicatus contra centum et unam damnatas Paschasii Quesnelli propositiones, et contra Joannis Frickii, luterani Dimensis, in clementiam Cle­ mentis examinatam, 1714; Joli. Wolfg. Jægeri, luterani tubicensis, bullam novitiam pont.maximi Clementis XI sub examine vocatam, 1714 ; Gottlob Friderici Jenichen, luterani lipsiensis, historiam et examen bulltc Cle­ mentis XI, 1714; et contra anonymi (seu Paschasii Quesnellicum suis) Hexaplas, 1715; Libri centum et unus, opus in 7 partibus distributum, in-4», Rome, 1721-1728. Ossinger, Bibliotheca augustiniana, p. 291-292; Lanteri, Postrema sæcula sex religionis augustinianee. t. m, p. 27-29; Hutter, Scriptores eremitani ordinis sancti Augustini, dans Ciudad de Dios, 1883, t. vi, p. 157-159; Hurter, Nomenclator. t. Il, coi. 1026-1027; Biographie nationale (de la Belgique), t. v, p. 731-741 ; P. Keeloff. Histoire de l'ancien couvent des ermites de Saint-Augustin à Bruges, p. 245-261; Gœlhals, Lectures relatives à l’histoire des sciences, etc., en Belgique, t. 1, p. 200-218. N. Merlin. né à Pontoise en 1615, mort le 26 mai 1700 à Sentis, nommé doyen théologal de cette ville, le 11 septembre 1638. En 1656, il avait été exclu de la Sorbonne pour n’avoir pas voulu souscrire à la condamnation d’Arnauld. On a de lui : Défense de la véritable dévotion à la sainte Vierge, in-4», Paris, 1651. pour justifier un sermon, intitulé : Enlèvement de la Vierge par les anges, in-12, Paris, 1647, censuré par l’évêque de Senlis; Discours ecclésiastiques contre le paganisme des roys de la Fève et duroy boit, in-12, Paris, 1664 ; 2° édit., 1670; Lettre ecclésiastique tou­ chant la sépulture des prêtres, dans laquelle il combat ceux qui prétendent que les prêtres, comme les laïques, doivent être enterrés la face et les pieds tournés vers l’autel; d’autres écrits imprimés et quelques œuvres restées manuscrites, dont de curieux Journaux (16531671) conservés à la Bibliothèque nationale DESLIONS jean, Nlcéron, Mémoires, t. xi, p. 322-342; Michaud, Biographie universelle, t. x, p. 514-515; Hœfer, Nouvelle biographie générale, t. XIII, col. 838-839; Feller, Biographie unur· -telle, Paris, 1818, t. m, p. 215-216; Sainte-Beuve, Port-Itoyal, pas­ sim; Féret, La faculté de théologie de Paris, Époque mo­ derne, t. iv, p. 394. A. Ingold. oratorien fran­ çais, né à Vire en 1603, mort à Liancourt, en 1687, un des prédicateurs et des directeurs les plus célébrés du xvn· siècle, mais irnbu des erreurs du jansénisme, ce qui le mit aux prises avec les jésuites et .M. Olier. En 1653, il fut député à Rome pour essayer d’empêcher la condamnation des cinq propositions (voir le Jour­ nal de Saint-Amour), dont il parait cependant bien avoir ensuite signé la condamnation, ainsi que le F rmulaire. La plupart de ses ouvrages sont restés manus­ crits. Parmi ceux, surtout de controverse, qui ont été imprimés, il faut citer : Les saints Pères vengés par eux-mêmes, in-4», Paris, 1652. On lui a attribué, mais à tort, semble-t-il, la lr* partie de l’/de'g du sacerdoce du P. de Condren, et le Nécrologe de Port-Royal. OESM ARES Toussaint-Gui-Joseph, Batterel, Mémoires domestiques, t. I, p. 412; Sainte-Beuve. Port-Royal, passim; Ingold, Supplément,'Michaud, Biographie universelle, t. x, p. 517; Hœfer, Nouvelle biographie générale, t. xm, col. 841-843. A. Ingold. oratorien français, né à Dieppe vers 1600, mort à Rouen, en 1675, ou il fut long­ temps curé de Sainte-Croix-Saint-Ouen. Auteur de belles Élévations sur la passion de Notre-Seigncur, que publia Quesnel en 1676; 2e édit., in-18, Paris, 1677. Batterel, Mémoires domestiques, t. ni, p. 102-105. A. Ingold. DESMARETS Charles, 631 DESPREZ DE ROISSY DESTIN G32 repent jamais : il suit sa voie inéluctablement. Le mot « fatalité » qui indique ce côté immuable des décrets du Destin est souvent pris aussi dans un sens mauvais et pour désigner seulement les arrêts malheureux, ceux qui sèment le mal, la douleur ou le crime. L’immutabilité vient surtout de ce que le Destin est Feller, Biographie universelle, Paris, t. ni, p. 220-221. aveugle : c’est une force brutale que nul ne comprend, A. InGOI.D. dont les desseins sont supérieurs et incompréhensibles DESPRUETS Jean, prémontré, né vers 1525, mort à pour les humains et pour le Destin lui-même. Mais ou Prémontré le 5 mai 1596. Nommé abbé général de son est le siège de cette force, d’où vient cette nécessité'.' ordre le 15 décembre 1572, il déploya un grand zèle Qui a porté ces décrets? Ce siège est transcendant, il pour en visiter et réformer toutes les maisons, tant de dépasse le monde des hommes et des dieux. Cette né­ [■'rance que de l’étranger. Outre quelques livres de controverse contre les calvinistes, on a de lui un Recueil cessité ne sort pas des lois naturelles des choses. Quand le Destin voue des hommes au malheur, ou des géné­ de sermons et de discours, et un Traité des sacrements, rations entières au crime et à la malediction, rien dans et des commentaires sur la Bible. la nature n’explique cette fatalité. La divinité qui est Michaud, Biographie universelle, t. x. p. 548; Hœfer, Nou­ intelligence et raison, sagesse et bonté, n’est pas davan­ velle biographie générale, t. XIII, col. 900-901 ; Feller, Biogra­ tage l'organe qui a écrit ou dicté les arrêts du Destin; phie universelle, Paris, 1R48, t. m, p. 221. celui-ci se distingue donc de la nature; il la domine, A. Ingold. comme il est au-dessus des hommes et des dieux. En DESSERVANTS. Voir Curés, t. m, col. 242 sq. résumé, le Destin dans la mythologie apparaît comme une force toute-puissante, inéluctable, aveugle et trans­ DESTIN. En grec, πεπρώμενη, de περατ&ω, ce qui est cendante. — 4° L’origine de l'idée du Destin est dans déterminé, décrété sans retour et constitue ainsi la μοίρα, le sentiment que l'homme païen éprouvait de son im­ Ι’είρμαρμένη (autre nom du Destin,) c’est-à-dire la part puissance à conduire sa destinée et à comprendre It de chaque chose, son partage définitif. En latin fatum, sens de la vie. Ceci l'amenait à constater sur les évé­ la parole immuable, le verbe qui domine toutes choses, nements dont la trame constituait son existence, l'action commande aux destinées et se réalise infailliblement. — I. La mythologie. II. La philosophie antique. III. La d'une force étrangère et supérieure, dont les buts ne théologie chrétienne. IV. Le fatalisme arabe. V. Conclu­ lui apparaissaient pas et dès lors lui semblaient abso­ lument impénétrables en eux-mêmes. sion. II. La philosophie antique. — Elle s’attacha tou­ I. La mythologie. — 1» Le Destin ne pouvait pas ne pas y être personnifié. Tantôt il se confond avec Zeus jours â éclairer et à préciser la notion du Destin. Aussi bien celle-ci intéressait les principales préoccupations et tantôt il s’en distingue pour le tenir sous sa sujétion, religieuses de l’esprit humain. On verra bientôt le Destin ainsi que les autres dieux. Tantôt il s’appelle Moira, par exemple dans la littérature homérique. Hésiode le aveugle, incompréhensible, distinct des dieux et des hommes et leur imposant sans raison sa fatalité impla­ nomme Moros et le fait descendre du Chaos et de la Nuit; il se multiplie plus tard en plusieurs Moirai qui chez cable, s’irradier d’une lumière plus douce et plus hu­ les Latins s'appelleront les Parques; et tantôt il s’ap­ maine. On cherchera dans l'idée de Dieu ou dans la nature des choses une explication à celte force mysté­ pelle Ananké et Tyché ou Fortune et Nécessité suivant rieuse et la définition du Destin variera suivant qu’on y qu'on suit la mythologie des Grecs ou des Latins. — 2° Le donnera une place plus grande à la providence divine Deslin avait un symbolisme qui soulignaitses caractères de nécessité aveugle, de force inéluctable. On lui mettait ou aux exigences de la matière. Esprit et matière, sa­ gesse supérieure et nécessité d’en bas seront les élé­ sur la tête une couronne surmontée d’étoiles; la cou­ ronne était l'indice de sa puissance, l’étoile de chacun ments dont la combinaison formera le Destin. — l» Pyet qui décidait de son sort appartenait à la constellation thagore et son école, cherchant dans le nombre etdans l’harmonie l’explication de toutes choses, identifieront qui enveloppait la tête du Destin. Celui-ci était aveugle, le Destin avec les lois du nombre et de l'harmonie; la car, s'il avait la toute-puissance, il ignorait les lois d'exercice de sa puissance, c’est pour cela qu'on le disait mathématique et la musique en dicteront les décrets et fils de la Nuit. Dans les mains il avait un sceptre, signe il s'appellera la mesure des choses, la nécessité qui en­ de sa royauté; ou une urne contenant le sort des hu­ veloppe tous les êtres, la raison qui les pénètre dans mains; ou une balance ou leur destinée était mesurée leur essence. Hiéroclès, Carm. aur. ; Stobée, £clog. et pesée. A ses côtés une roue qu’une chaîne fixait pour phys., 1. I, c. vi. — 2« Avec Platon, l’idée du Bien do­ montrer l’immutabilité des arrêts du Destin; un livre minera la notion du Destin. Le Bien est le principe de sur lequel ces arrêts étaient inscrits de toute éternité toutes choses : Dieu et les ■■ idées » en découlent pa­ et où les dieux allaient lire les choses futures; les rallèlement. C'est Dieu qui crée les êtres, qui les gou­ Parques étaient chargées d'exécuter les décrets éternels. verne, mais conformément à la loi inéluctable du Bien Sous ses pieds, la terre, qui représentait son domaine. duquel il procède et dont il ne peut s’écarter. C'est là Plus simplement le Destin élait parfois représenté sous le Destin, force dominatrice, mais bonne et suave. La les traits d une femme portant la corne d'abondance ou création trouve sa raison d'élre dans l’amour que le tenant le gouvernail, attributs de la Fortune, ou écri­ Bien impose à Dieu. « Il (Dieu) élait bon; et celui qui vant sur un registre les décrets immuables. — 3° L'idée était bon n’a aucune sorte d'envie; voilà pourquoi il a qui se dégage de cette personnification et de ce symbo­ voulu que toutes choses fussent, autant que possible, lisme du Destin, représente une force toute-puissante semblables à lui-même. Quiconque, instruit par des à laquelle rien dans les cieux ni sur la terre ne résiste. hommes sages, admettra ceci comme la raison princi­ Cependant on trouve chez les païens, en particulier dans pale de l’origine et de la formation de l'univers, sera la Pharsale de Lucain, deux sortes de Destins, les majora dans le vrai. » Platon, Timée, 29-30. L’amour uni à et les minora, ceux que rien ne peut rompre, pas même l'idée du meilleur gouverne également le monde et y la divinité, et ceux qui peuvent être conjurés par les ramène sans cesse chaque partie â l'intérêt du Tout : prières et par l'action des hommes ou par la protection « Toi-même, chétif mortel, si petit que tu sois, tu divine. A la toute-puissance se joint l'immutabilité : entres pour quelque chose dans l'ordre général et tu le Destin peut tout, sauf changer ses décrets. Ce qui t’y rapportes sans relâche. Mais tu ne vois pas que est dit, est dit; c’est la fatalité : ce qui est écrit est I toute génération se fait en vue du Tout, afin qu'il vive écrit. Le Destin ne s'arrête ni ne se reprend, ni ne se d'une vie heureuse; que l'univers n’existeyas puer i. DESPREZ DE BOISSY Charles, ne à Paris vers 1730, mort le 29 tnars 1787. Connu par ses Lettres sur les spectacles, 1759. dont l’édition de 1774 et celle de 1780. 2 in-12, contient un Catalogue raisonné des ou­ vrages pour et contre les théâtres. 633 DESTIN mais que tu existes toi-même pour l'univers... Et si tu murmures, c'est faute de savoir comment ton propre bien se rapporte à toi-même et au tout, suivant les lois du devenir universel. » Platon. Lois, X, 899-904. Cf. Gorgias, 479; République, II, 379-380. Ainsi le tnonde marche sans cesse vers le Bien, par les voies du « devenir universel »; les lois de cette marche, où l'individu est subordonné au Tout, sont l'exécution du Destin, oracle de bonté etd’amour. Il n’est pasjusqu'au mal lui-méme qui ne trouve sa place dans celte har­ monie de toutes choses et ne concoure au bien. Le mal est nécessaire : « Il ne cessera pas, ô Théodore; car c’est impossible. Le bien aura toujours son contraire : ainsi le veut la nécessité. Sans doule, le mal ne sié­ gera jamais parmi les dieux; mais cette nature mor­ telle et cette région de l’univers, il les enveloppera tou­ jours. » Thééti’te, 176. Le parfait ne peut exisler sans le mal. mais celui-ci Unira toujours parse changer en bien. République, X, 613; Lois, IV, 715-716. Cf. Cl.Piat, Platon, c. v, § 3, Paris, 1906, p. 175-177. — 3« Le Des­ tin redevient plus rigoureux et plus sombre dans la philosophie stoïcienne, ou il s'allie avec l’idée de cau­ salité nécessaire et de déterminisme. Selon les stoï­ ciens, en effet, l'univers est soumis à la loi du Destin. Un enchaînement fatal et nécessaire y lie les effets aux causes. Une cause étant posée, l'effet s'ensuit in­ failliblement et celui-ci, à son tour, devient une cause nécessaire pour le fait suivant. Et non seulement tout effet est lié à la cause qui le précède immédiatement, mais encore, par celle-ci, il procède de la série de tous les faits antérieurs et il porte en lui-méme la trace de chacun d'eux et de leur somme. Dès lors, deux effets absolument semblables sont impossibles, car il faudrait qu’ils fussent le résultat de deux séries identiques, ce qui ne peut être. Le monde suit donc une voie inéluctable et il parcourt toute la suite des possibilités. Quand celle-ci sera épuisée, le cercle sera terminé, la (in du monde se produira. — De celte théorie du Destin, en découle une autre sur la divina­ tion (ή μαντική). Si, en effet, toutes choses sont en­ chaînées fatalement et se suivent nécessairement, il est clair que quiconque tiendra un bout de la chaîne pourra en parcourir tous les anneaux, et que, étant donnée la connaissance de quelques-uns de ces an­ neaux, on peut, avec un peu de perspicacité, prévoir ceux qui suivront et annoncer l’avenir. La divination du futur, impossible, hormis à Dieu, quand on a affaire à des causes complètement libres, devient rela­ tivement facile ou au moins possible, quand on se trouve en face de causes prédéterminées à des effets certains. Aussi les stoïciens accordaient-ils à l’homme l’art de la divination. Cf. Cicéron, De divinatione, 1. I, c. ni; Chollet, La morale stoïcienne en face de la morale chrétienne, n. 18, 35, Paris, 1898, p. 39, 102. La prière devenait impossible avec une pareille notion du Destin et de l’enchaînement rigoureusement déter­ miné des causes. Aussi les stoïciens, et parmi eux Sé­ nèque. la rejettent-ils. Cependant, ils ne s’y opposent pas toujours radicalement, soit par l’effet des contra­ dictions qui fourmillent entre leur doctrine dogma­ tique et leur morale, soit grâce à la distinction que nous avons rappelée plus haut des fata majora, qu’on ne peut éviter, et des fata minora, qu'on peut conjurer. La prière est utile contre ceux-ci. « Les stoïciens se complaisaient dans l'admiration de cette invincible puissance du Destin qui. dirigeant ce qui cède, entraî­ nant ce qui résiste, guide le monde à travers le temps et conduit tous les êtres vers un terme unique. Elle est, disent-ils, la loi commune (κοινό; νόμο;) qui, ja­ mais transgressée et toujours suivie, de gré ou de force, fait du monde une cité bien policée. Elle est le principe dirigeant (ηγεμονικόν) de ce vaste univers; elle est le chef qui domine et gouverne 634 tous les êtres. Elle est encore la raison (λόγο;), qui, disposant toutes choses avec ordre et mesure, établissant partout la symétrie, répand la beauté et fait du monde tout entier une œuvre d'art parfaitement belle. Elle est la pensée prévoyante et sage, la providence (ποόνοια), qui veille avec un soin toujours vigilant à la conservation des êtres, fait des uns un moyen pour la vie des autres, et les subordonne tous à une fin suprême qui n'est autre qu’elle-même; en un mot elle est le principe d'universelle activité (το ποροΰν) par rapport auquel tout le reste n'est que passif; elle est la qualité πορόν) dont les autres êtres sont la matière, l'âme (ψυχή) dont ils sont le corps. » Ogereau, Essai sur le système philosophique des stoïciens, c. ni, Paris, 1885. p. 52 53. — 4" Une telle conception du Destin, cette loi commune jamais transgressée, partout et toujours suivie de gré ou de force, comment est-elle conciliable avec la liberté humaine'? Son déterminisme n’est-il pas la suppression radicale du libre arbitre? Comment, en effet, espérer voir survivre la liberté dans une mo­ rale pleine de fatalisme, qui aflirme que tout dans le monde arrive suivant des lois fatales et invariables; que tous les êtres sont ainsi soudés ensemble par un lien de causalité inéluctable; que ce lien les rattacl··· à une cause premiere dont le nom est indifféremment Dieu, matière, Destin, nécessité ou fortune ; que chaque événement est l’effet nécessaire de l'événement qui a précédé et la cause non moins nécessaire de l'effet qui suivra : que cet enchaînement indexible de touti < choses s’accomplira entièrement jusqu'à ce que, la dernière heure arrivée, tout périsse dans une univer­ selle combustion pour renaître à une autre existence pareillement fatale? Ce fut la grande préoccupation de Cicéron qui, dans son De falo, revendiqua les droits de la liberté et aima mieux compromettre la prescience et la providence divine, c’est à-dire le Destin, que de sacrifier le libre arbitre de l’homme. — 5° Les syst< m précédents expliquaient le Destin par l'action d< l.« puissance et de la providence divine et par la r. ac i. n de la matière éternelle dont la nature et les lois sont inéluctables. La combinaison de cette action etde c- te réaction amenait une résultante qui était le fatum Mentionnons pour mémoire l’école sceptique ou s-nsualiste. pour laquelle la matière seule existe et qui ex; le Destin par les nécessités des lois qui gouvernent cite matière. Cf. Eranck, Dictionnaire des sciences i h:.osophiques, art. Destin. HL La THÉOLOGIE chrétienne. — Elle ne pouvait pas se désintéresser de la théorie du Destin qui avait tant préoccupé le paganisme et menaçait tant de dogmes — 1» Aussi voyons-nous saint Augustin consacrer de nombreuses pages du L V de la Cité de Dieu, à ce problème. Il cherche à quoi est dù le développement de la puissance romaine, écarte l'erreur qui voudrait en faire honneur au hasard, au fatum, et montre le rôle de la providence. Il y a là toute une réfutation et une théorie dont la tradition chrêlieune profiler a ample­ ment. — 1. L’évêque d'Ilippone réfute d'abord la forme astrologique de la pensée païenne sur le Destin, s La cause de la grandeur de l’empire n'est donc ni fortuite, ni fatale, au sens de ceux qui tiennent pour fortuit ce qui est sans cause ou sans convenance avec l'ordre de la raison; pour fatal, ce qui arrive en dehors de la volonté de Dieu et des hommes par un certain ordre nécessaire. C’est, en effet, la divine providence qui éta­ blit les royaumes de la terre. Celui qui en fait hon­ neur au Destin, parce qu’il donne à la volonté ou â la puissance divine le nom de Destin, peut garder son opinion, mais il doit changer son langage. » Ainsi voila le grand principe. Il n’y a pas de Destin proprement dit, il n'y a qu'une providence divine, improprement appelée Destin par quelques-uns. Mais.alors, que pen­ ser des astres et de la fatalité qui pèse sur certaines 635 DESTIN existences commencées sons des conjonctions détermi­ nées ? Le Destin se prend, en effet, dans le langage ordinaire, pour l'influence de la position des astres à l'instant de la naissance ou de la conception ; et les uns regardent cette influence comme distincte, les autres comme dépendante de la volonté de Dieu. » Saint Augustin trouve les deux interprétations égale­ ment condamnables. Contre les premiers il s’écrie : « Loin de nous ces insensés qui attribuent aux astres le pouvoir de disposer, sans la volonté divine, et de nos actions, et de nos joies et de nos souffrances... Car où tend cette opinion, si ce n’est à abolir tout culte, toute prière? » Aux seconds il objecte : « Quant à la croyance qui attribue à l’influence des astres la déter­ mination des pensées et de la fortune des hommes, influence subordonnée toutefois à la volonté divine, celte croyance, dis-je, que les astres tiennent de la souveraine puissance celle de disposer ainsi à leur gré, n'est-elle pas pour Dieu la plus cruelle injure? Quoi! celle cour céleste, ce sénat radieux, ordonne des crimes, tel qu'au tribunal du genre humain la ville qui en autoriserait de semblables encourrait sa ruine? Et d'ailleurs, en accordant aux astres une inlluence nécessitante, quelle faculté de juger les actions hu­ maines laisse-t-on à Dieu, maître des astres et des hommes? » Saint Augustin ne veut même pas que les astres soient de simples signes, du reste sans influence, des destinées commencées sous leurs constellations. « Si l’on dit que les étoiles sont plutôt les signes que les causes des événements et que leur position n'est que la voix qui prédit l’avenir sans le réaliser, comme le pensent certains hommes d’une érudition peu com­ mune, » outre que c'est tenir un langage différent de celui des astrologues, « d'où vient qu’ils n'aient jamais pu rendre raison, pourquoi, dans l’existence de deux jumeaux, dans leurs actions, leur fortune, leurs occupations, leurs emplois, dans toutes les circon­ stances de la vie, et jusque dans la mort, il se trouve d’ordinaire une diversité si grande qu'à cet égard ils ont l’un avec l’autre moins de rapports qu’avec des étrangers, quoiqu’un imperceptible intervalle sépare leur naissance et qu’un seul moment ait opéré leur conception dans le sein maternel? » Cet argument des deux jumeaux parait si décisif à saint Augustin qu'il le développe tout le long de plusieurs chapitres. 2. « Quant à ceux qui appellent destin, non la situa­ tion des astres au moment de toute conception, de toute naissance, de tout commencement, mais l’enchaîne­ ment et l’ordre des causes de tout ce qui arrive, nous n'avons pas à disputer sérieusement avec eux sur ce mot, puisqu’ils attribuent cet ordre même et cet en­ chaînement des causes à la volonté, à la puissance du Dieu suprême, dont nous avons ce sentiment juste et véritable qu'il connaît toutes choses avant qu’elles arri­ vent et ne laisse rien qu’il n'ait prédisposé, lui de qui viennent toutes les puissances de l’homme, quoique toutes les volontés de l’homme ne viennent pas de lui. C’est donc cette volonté de Dieu, dont l’irrésistible pouvoir s'étend sur tout, qu’ils appellent Destin. » Pour saint Augustin, l'antique Destin doit laisser place à la puissance de Dieu, guidée par sa volonté et éclairée par sa prescience. La puissance divine est irrésistible, et s’étend sur tout, cependant toutes les volontés de l’homme ne viennent pas d’elle. Ici, saint Augustin rencontre Cicéron etsa négation de la prescience divine. Le grand orateur, en effet, nous l’avons dit, était entré en lutte contre les stoïciens et leur idée du Destin qui détruisait toute liberté. Pour sauver le libre arbitre, Cicéron avait renoncé à admet­ tre quelque divination que ce soit, même en Dieu, parce qu’il lui semblait que la divination supposait l’enchaînement fatal des choses et que d’autre part cet enchaînement fatal lui paraissait, comme il l'est du 636 reste, inconciliable avec la liberté humaine. « Cicéron s'attache à réfuter ces philosophes et ne croit pouvoir y réussir s'il ne détruit la divination. C’est pourquoi il va jusqu’à nier la science de l’avenir. Il soutient de toutes ses forces qu’elle n’existe ni en Dieu, ni en l’homme, et qu’il n’est point de prédiction possible. » Mais c’est une prétention insoutenable : « Car recon­ naître un Dieu et lui refuser la prescience de ce qui doit être, c’est une folie des plus évidentes. » Mais, reprend Cicéron, « choisir la prescience, c’est anéan­ tir le libre arbitre : choisir le libre arbitre, c’est anéan­ tir la prescience... l'admission de l’une emporte la négation de l’autre. Ainsi en homme docte, en sage, dont toutes les méditations sont dévouées aux grands intérêts de la société civile, Cicéron se détermine en faveur du libre arbitre. Pour l'établir il renversera la prescience, et c’est sur un tel sacrilège qu’il prétend fonder la liberté. » Ici se révèle le génie de saint Au­ gustin, supérieur à celui de Cicéron. Il veut sauvera la fois et il sauve la prescience et la liberté, « il pose l’une et l'autre sur les bases de la loi et de la piété. » Et il écrit : « Contre ces témérités sacrilèges et impies nous disons, nous, que Dieu connaît toutes choses avant qu’elles soient, et que c’est notre volonté qui fait tout ce que nous savons, tout ce que nous sentons ne faire que parce que nous voulons... Quant à l'ordre des causes ou la volonté de Dieu exerce un souverain pou­ voir, nous sommes également loin de le méconnaître... Mais de ce que l'ordre des causes est certain dans la puissance divine, il ne s’ensuit pas que notre volonté perde son libre arbitre. Car nos volontés elles-mêmes sont dans l'ordre des causes, certain en Dieu, embrassé dans sa prescience, parce que les volontés humaines sont les causes des actes humains. Et assurément celui qui a la puissance de toutes les causes ne peut dans le nombre, ignorer nos volontés qu'il a connues d’avance comme causes de nos actions, » Saint Augustin peut dès lors conclure : « Nous ne sommes donc nullement réduits à cette alternative ou de nier le libre arbitre pour maintenir la prescience de Dieu ou d’élever contre sa prescience une négation sacrilège pour sauver le libre arbitre, mais nous em­ brassons ces deux vérités, nous les confessons toutes deux d’un cœur fidèle et sincère. L'une fait la recti­ tude de notre foi, l'autre la pureté de nos mœurs. On vit mal, si l’on n’a de Dieu la croyance qu'on doit. Loin de nous donc de nier, pour être libres, la prescience de celui dont la grâce nous rend ou nous rendra libres! Et ce n’est pas en vain qu'il y a des lois et encourage­ ments, louanges et blâmes, toutes choses prévues de Dieu et qui ont toute la force qu’il a prévue. Et la prière sert à obtenir tout ce qu’il a prévu devoir accor­ der à la prière, et c’est avec justice que des récom­ penses sont réservées aux bonnes œuvres et des sup­ plices aux péchés, car ce n'est point parce que Dieu a prévu qu’il pécherait que l’homme pèche; quand il pèche, il est indubitablement l'auteux· de son péché: l'infaillible prescience voit que ce n’est ni le destin, ni la fortune, ni rien autre que lui-méme qui pèche. Et il ne pèche point, s’il a une ferme volonté, et cette vo­ lonté même, Dieu la connaît par sa prescience. » De civit. Dei, L V, c. i-x, trad. L. Moreau, Paris, 1899,1.1, p. 235-261. 2" A la doctrine de saint Augustin sur le Destin, il faut, pouravoir l'ensemble de l'enseignement de l’I-lcole, joindre le passage classique du De consolatione philo­ sophise de Boèce, 1. IV, prosa vi, interprété par saint Thomas, dans son commentaire. Opera, Parme, t. xxtv, col. 116 sq. Boèce rapporte le destin, le fatum, â la providence, et établit le parallèle entre celle-ci et celui-là. Le destin suit la providence et s'en distingue sans cesse. La providence est en Dieu, le destin est dans les choses. En Dieu, la providence est la vue sim- 637 DESTIN pie et le décret qni décide de la génération et de 1 en­ chaînement de toutes les créatures : le destin est la réalisation objective ou extérieure de ce plan divin. Omnium generatio rerum, cunctusque mutabilium naturarum progressus, et quidquid aliquo movetur modo, causas, ordinem, formas, ex divinæ mentis stabilitate sortitur. Hæc in suæ simplicitatis arte composita, multiplicem rebus gerendis modum sta­ tuit; qui modus cum in ipsa divinæ intelligenliæ pu­ ritate conspicitur, providentia nominatur ; cum vero ad ea quæ sunt, atque disponit refertur, fatum a ve­ teribus appellatus est. De celte double définition jaillissent de multiples oppositions ou différences, quæ diversa esse facile liquebit si guis utriusque vint mente conspexerit. La providence est un plan ration­ nel, ratio, elle siège en Dieu créateur, elle préside à l’organisation de tout; le destin est inhérent aux créa­ tures, il est leur mobilité même ou plutôt l’orientation de leur mobilité conformément aux décisions de la providence. Λ'αηι providentia est illa ipsa divina ratio in summo omnium principe constituta, quæ cuncta disponit : fatum vero inhærens rebus mobilibus dis­ positio, per quam providentia suis quæque connect'd ordinibus. La providence domine les temps, les lieux, les contingences, et s’occupe également de toutes choses, le destin est mêlé aux mouvements, et avec une mer­ veilleuse plasticité se moule sur les natures, les forces, les conditions d’espace et de durée pour y assurer l’exécution des volontés providentielles. Providentia namque cuncta pariter, quamvis diversa, quamvis in/inila, complectitur : fatum vero singula digerit in motum, locis, formis, ac temporibus distributa; ut hæc temporalis ordinis explicatio, in divinæ mentis adunata prospectu, providentia sit; eadem vero adunatio digesta, atque explicata temporibus, fatum vocetur. On saisit dès lors la dépendance étroite et essentielle qui relie le destin à la providence; la com­ plexité ordonnée de celui-là à la simplicité de celle-ci; l’activité toujours en mouvementée celui-là à la rigou­ reuse immobilité de celle-ci. Quæ licet diversa sint, alterum tamen pendet ex altero. Ordo namque fatalis ex providentiæ simplicitate procedit... Deus providen­ tia quidem singulariter stabiliterque facienda dispo­ ni/, multipliciter et temporaliter administrat. Les ins­ truments de la providence utilisés par le destin sont multiples, et cela explique les nombreuses acceptions donnéesau destin par l’antiquité, qui confondait celui-ci avec les forces ou agents dont se servait la divine pro­ vidence. Sive igitur, famulantibus quibusdam provi­ dentiæ divinis spiritibus, fatum exercetur, seu anima, seu tota inserviente natura, seu cælestibus siderum molibus, seu angelica virtute, seu dæmonum varia sollertia, seu aliquibus horum, seu omnibus, fatalis series texitur, illud certe manifestum est, immobi­ lem simplicemque gerendarum formam rerum esse providentiam ; fatum vero eorum quæ divina simpli­ citas gerenda esse disposuit, mobilem nexum atque ordinem temporalem. D’où la conclusion s’impose que tout ce qui est mené par le destin est soumis à la providence, et que celle-ci domine le destin lui-même. Quo fit ut omnia quæ fato subsunt providentiæ quoque sub/ecta sunt :cui ipsum etiam sub tacet fatum. Boèce est tellement soucieux de bien expliquer la nature du destin et sa relation à la providence qu’il multiplie les comparaisons dans ce but; ce que le raisonnement en marche est à l’intelligence calme, ce que la porte est au gond immobile sur lequel elle roule, ce que le commen­ cement est au terme, ce que le temps qui coule est à l'immuable élernilé, le destin l’est par rapport à la providence : Igitur uti ad intellectum ratiocinatio; ad id quod est, id quod gignitur; ad aeternitatem tempus; ad puncti medium circulus; ita est fati series mobilis adprovidentiæ stabilem simplicitatem. DESTINÉE 638 Après saint Augustin, après Boèce interprété par saint Thomas, la notion du destin est baptisée et fixée. La théologie catholique ne l’admettra plus que comme la réalisation temporelle et fidèle du plan immuable conçu dans la prédestination divine. IV. Le fatalisme ababe. — Il lit renaître la théorie antichrétienne du Destin. On en verra le développement à l’article Fatalisme, à l’article Coran, t. ni, col. 1809 sq.; nous signalerons seulement dans la littérature arabe le traité d’Avicenne sur le Destin, oû le philo­ sophe musulman s'attache surtout à faire ressortir cette idée que le destin n’est autre que le mystère qui enve­ loppe les décisions divines et les voies par lesquelles Dieu exécute ses prédestinations. Le destin, c’est l’in­ cognito de la providence; d’où le problème insoluble de la présence simultanée des biens et des maux : « Si le beau et le laid, le bien et le mal étaient aux yeux de Dieu ce qu’ils sont aux yeux des hommes, il n’aurait pas créé le lion redoutableaux dents disloquées etaux jambes tordues, dont la faim n’est satisfaite qu’en mangeant la chair crue et sanglante, nullement en broutant des herbes et des baies; ses mâchoires, ses griffes, ses tendons solides, son cou imposant, sa nuque, sa crinière, ses côtes et son ventre, la forme de tous ses membres excitent en nous l’étonnement, quand nous considérons que tout cela lui est donné pour atteindre le bétail fugitif, le saisir et le déchirer. 11 n'aurait pas non plus créé l’aigle aux griffes cro­ chues, au bec recourbé, avec ses ailes souples et di­ visées, son crâne chauve, ses yeux pénétrants, son cou élevé, ses jambes si robustes; et cet aigle n’a pas été créé ni pour cueillir des baies, ni pour mâcher ses ali­ ments et brouter des herbes, mais pour saisir et dé­ chirer sa proie. Dieu, en le créant, n’a pas eu le même égard que toi aux sentiments de compassion, ni suivi les mêmes principes d’intelligence. Lui, il ne s’est pas conformé à ton avis, qui eût été d’éloigner les malheurs et d’éteindre la flamme brûlante. Dans sa sagesse impénétrable aux yeux de notre intelligence, il y a donné son consentement et tu n’aurais pas le droit d’exiger de lui la compensation des membres dé­ chirés, ni des cous cassés. Le temps fait oublier les douleurs, éteint la vengeance, apaise la colère et étoufle la haine; alors le passé est comme s’il n’eût jamais existé, les douleurs affligeantes et les pertes subies ne sont nullement prises en considération; Dieu ne fait aucune distinction entre la compensation et le don gratuit; entre l’initiative de sa grâce et la récompense; les siècles qui passent, les vicissitudes du temps effacent tout rapport causal. «Traduction du baron Carra de Vaux, dans Avicenne, c. x, Paris, 1900, p. 282. En résumé, Dieu mène toutes choses, mais à sa manière qui nous est incompréhensible; et cette marche des choses sous la force mystérieuse divine est leur destin. V. Conclusion. — Par cette esquisse on voit com­ bien de dogmes sont intéressés à la doctrine du des­ tin. Si, en effet, celle-ci reste païenne, elle peut com­ promettre gravement les dogmes ou les vérités reli­ gieuses de l’existence de Dieu, de sa puissance eide son intervention dans le monde, de sa prescience, de sa providence, de l’accord de la prédestination avec la liberté, de l’utilité et de l’efficacité de la prière, de l’espérance, du mérite et du démérite. Si, au contraire, on suit les principes de saint Augustin et de Boèce. tous ces dogmes, toutes ces vérités religieuses, sont sauvegardés. Dieu est le maître du monde, oû rien ne se fait sans sa permission et son concours; où cepen­ dant l’homme reste libre et où la prière garde avec l’espérance sa grande et nécessaire place. A. Chollet. DESTINÉE. La destinée est un des problèmes théologiques les plus graves, mais aussi les plus mêlés aux autres problèmes. Ses éléments sont donc tous irai- 639 DESTINÉE — DÉTENTION INJUSTE DU BIEN D’AUTRUI tés ailleurs; il nous suffira d’indiquer l'idée synthé­ tique qui les relie entre eux. La destinée, c’est la question de la fin de l’homme (voir ce mot). On peut donc se demander à son sujet : 1» S’il y a une destinée, c'est-à-dire si l'homme a une fin, s'il y a une orientation nécessaire et provi­ dentielle de sa vie, ou s’il est tout simplement un ré­ sultat de forces aveugles qui vont au hasard et pro­ duisent sans cesse, sans les prévoir, sans les vouloir, sans y tendre, de nouveaux résultats. Voir Cause, t. Il, col. 2033 sq. ; Hasard, Evolution, Homme. La religion naturelle et la révélation affirment que l'homme est l'œuvre d'un créateur intelligent et sage, qui n'a pu agir sans imposer un but â son œuvre. Voir C. Piat, Destinée de l’homme, Paris, 1898. 2» Quelle est celle destinée ? — Est-elle en dehors de l'homme, dans l'avantage utilitaire ou honorifique du créateur; ou dans l'homme? En l’homme consistet-elle dans sa perfection ou dans son bonheur ou dans les deux? Si elle réside dans la poursuite de sa féli­ cité, quelle félicité doit-il chercher, celle des sens ou celle de l'esprit, ou les deux? Toutes ces solutions ont été données par les morales humaines. Voir Création, t. m. col. 203isq. ; Béatitude, t. n, col. 497sq. ; Dieu. La réponse de la théologie chrétienne est que la destinée de l'homme réunit en un seul terme trois aspects divers : l'homme est créé pour la gloire de Dieu, mais celleci réside surtout et essentiellement dans la perfection de l'homme, image et glorification de la divinité; et la perfection à son tour rend heureux l'homme qui l'a obtenue, qui en a conscience et se repose en elle. En sorte que le terme pour l'homme est dans la gloire de Dieu, dans la perfection personnelle el dans la félicité. 3° .1 quel ordre appartient celle destinée ? — Est­ elle d'ordre naturel ou d'ordre surnaturel? Voir Nature, Surnaturel. Ordre. A ce sujet encore de longs développements se donnent là ou est discutée la vocation de l'homme à l'ordre surnaturel. Les uns nient cette vocation; ils sont les tenants du naturalisme sous toutes ses formes; les autres adoptent cette vocation. Selon eux, et selon la religion catholique, chacun a été appelé primitivement à la vie surnaturelle, puis, l'ayant perdue, y a été restauré par la rédemption. L'ordre surnaturel comporte une fin nouvelle, qui enveloppe et complète la lin de l’ordre naturel, et donne à l’homme une destinée correspondante au caractère spécial de l’ordre surnaturel ; destinée de parlicipation à la vie divine, d’élévation â une per­ fection inabordable par nos moyens naturels d'explo­ ration, de connaissance ou de conquête. L'homme a donc, depuis le Christ, une destinée surnaturelle. 4» Cette destinée est-elle libre ou obligatoire? — Autre question qui touche la destinée et qui fut sou­ levée par des libéraux (voir Libéralisme, Vie surna­ turelle) pour lesquels la vie surnaturelle sérail un don facultatif offert, mais non imposé par Dieu à notre bonne volonté. La thèse catholique est que la desti­ née surnaturelle est gratuite, mais obligatoire. Dieu nous la donne par un pur effet de sa bonté, qui au­ rait pu nous refuser une si grande faveur; mais en nous la donnant. Dieu pousse la bonté jusqu’à nous l’impo­ ser, afin que, par notre caprice, nous ne soyons pas privés d’un tel privilège. Nous ne sommes donc pas libres d'accepter la destinée surnaturelle ou d'y renoncer. 5· Où cette destinée doit-elle se réaliser? — Ici-bas ou dans une autre vie? Les matérialistes, qu’ils portent ce nom ou que, sous d’autres appellations, ils nient l'autre vie, s’accordent à dire que l’homme est fait pour cette vie et qu'il doit se borner aux horizons terrestres. La destinée serait dès lors d'y jouir le plus et le plus longtemps possjble, d'où la curée des volup­ 640 tés. des richesses et des honneurs. La doctrine catho­ lique affirme l'immortalité et la spiritualité de l’âme, voir Ame. t. i, col. 1022, et lui attribuant une destinée correspondant à sa nature en retarde la pleine réalisa­ tion jusqu’à l'autre vie. Voir Ciel, t. n, col. 2474; Purgatoire, Enfer. 6» Dans quel acte principal cette destinée doit-elle s'accomplir? — Est-ce dans l’action, dans l’amour, ou dans la vision? La théologie enseigne que le terme de l'homme surnaturalisé est dans l'acte de la vision in­ tuitive de Dieu. Voir Compréhensive (Science), t. m, col. 631; Vision, Ciel. Cette vision rayonnera dans la volonté, pour y provoquer un amour suprême et irré­ vocable de Dieu, dans toutes les facultés pour les éta­ blir dans l’état bienheureux de pleine possession de leurs objets, mais l'acte premier, essentiel, qui cons­ titue l'homme dans sa fin, c'est le face à face avec Dieu, en quoi Dieu est souverainement glorifié, et l'homme divinement perfectionné el béatifié. 7° Comment l’homme accomplit-il sa destinée? — Librement ou nécessairement?Les déterministes assu­ rent que l’homme est conduit par la fatalité, ou la né­ cessité des forces créées, vers une fin prédestinée et inéluctable; la foi enseigne que l'homme est libre et que. si sa fin est obligatoire, il a l’honneur et le mérite de la réaliser librement et volontairement. Voir Déter­ minisme, Liberté, Prédestination. 8° Où a commencé la destinée de l’homme? — La marche de l'homme et le travail qui accomplit sa des­ tinée commencent-ils à sa naissance, ou remontentils au delà du berceau? La métempsycose et l’évolutionisme (voir ces mots) font de la vie humaine un seul instant, un anneau d une chaîne infinie qui s’est dé­ roulée auparavant dans des existences préparatoires à la vie humaine et se prolongera après dans l'épanouis­ sement d'une espèce nouvelle et supérieure, qui sera le surhomme, ou un esprit pur. ou dans la déchéance d’une matérialité douloureuse où l’homme subira le châtiment et la purification de ses fautes et de ses vices. La révélation enferme l’homme dans son espèce, créée par Dieu, douée d'une âme créée spécialement pour chacun, au moment de sa conception; sa destinée est de se perfectionner dans son individualité propre et son espèce humaine. Le surhomme est une utopie. L’homme marche vers l’homme parfait décrit par saint Paul : donec occurramus omnes in unilatent /idei et agnitionem Filii Dei in virum perfectum, in men­ suram ælalis plenitudinis Christi. Eph., iv, 13. 9» / a-t-il une destinée sociale? — L’homme peutil se sauver individuellement, ou doit-il, pour le salut, s’unir en société, ou recourir aux sociétés existantes? L'homme est essentiellement social; il ne peut accom­ plir ni sa destinée terrestre, ni sa destinée céleste, sans le secours de l'humanité groupée en société. 11 faut à l’homme une patrie, au chrétien une Église : c’est dans ces grands organismes seulement qu’il trouve les moyens indispensables â la réalisation de sa destinée, et la destinée de ces sociétés est précisément de faire à l’homme le milieu et les moyens de salutet de vie naturelle et surnaturelle. Voir Société, Église. A. Chollet. DÉTENTION INJUSTE DU BIEN D’AUTRUI. Le septième commandement de Dieu, Non furtum faciès, Exod., xx, 15, défend non seulement de prendre le bien d’autrui, mais aussi de le retenir contre sa volonté, car on fait aussi tort au prochain en détenant injustement son bien qu’en le lui prenant. Delinere quod alteri debetur, eamdem rationem nocumenti ha­ bet cum acceptione injusta; ideo sub injusta accep­ tione intelligitur etiam injusta detentio. S. Thomas, Sum. theol., Il» II®, q. lxvi, a. 3, ad2»“. Déplus, la dé­ tention injuste du bien d'autrui n'est pas un acte tran­ sitoire, comme l’est le simple vol ; mais c'est un état, la 641 DÉTENTION INJUSTE DU BIEN D’AUTRUI prolongation du vol, et comme un vol continui'· et renou­ velé. On peut supposer même qu’il n’y a pas eu vol, dans le principe, c’est-à-dire pas d’injustice formelle, comme il arrive lorsque quelqu’un possède de bonne loi ce qui ne lui appartient pas, mais ce qu’il croit lui appartenir. S’il s’aperçoit ensuite de son erreur, et qu’il ne rende pas, dès qu’il le peut, ce qu’il sait alors n’être pas à lui, il commet un vol par cette dé­ tention qui, à partir de ce moment, devient injuste. Aussi les théologiens, sans exception, enseignent-ils qu’on pèche contre le septième commandement de Dieu, soit en s’emparant injustement du bien d’au­ trui, soit en le gardant, ou le détenant, sans le consen­ tement de celui qui en est le légitime propriétaire : ratione injustæ acceptionis, vel injustæ detentionis. Ces deux cas sont une même violation de la justice exigeant que chacun ait la libre disposition de ce qui lui appartient : cuique suum. Comme le septième commandement de Dieu est né­ gatif, il oblige sans cesse, et à chaque instant. Celui donc qui, le sachant, détient injustement le bien d’au­ trui, est dans un péché continuel, et il le renouvelle toutes les fois que, s'apercevant de l’injustice commise par lui, il ne consent pas, dans son for intérieur, à restituer quam primum le bien injustement détenu, mais réitère, au contraire, sa ferme volonté de ne pas le rendre. La détention injuste du bien d'autrui impose à l’in­ juste détenteur, non seulement l’obligation stricte de rendre le bien à son légitime propriétaire; mais, en outre, celle de réparer tous les dommages que celui-ci a subis, ou subit encore, par le fait de celte injuste dé­ tention. Voir Restitution, Vol. T. Ortolan. DÉTERMINISME. — I. Définition. II. Histoire. III. Théorie et critique. I. Définition. — On désigne du nom commun de déterminisme les systèmes philosophiques qui consi­ dèrent tous les phénomènes de l’univers et en particu­ lier les actes humains comme des produits, en sorte que ce que l’on a appelé liberté morale ou libre arbitre (voir Liberté) ne correspond à aucune réalité. Le déter­ minisme se distingue du fatalisme (voir ce mot), en ce que le fatalisme fait dépendre tous les événements, et les actes humains qui y sont compris, d’une première cause qui peut être aussi bien une volonté libre absolue, telle que parait être l’Allah musulman, qu’un fatum aveugle on une Moïra obscure, tels que les révérait l’antiquité grecque et latine. Voir Destin. Cette pre­ mière cause pourrait être libre elle-même, indétermi­ née. Le déterminisme n’admet que du déterminé. Il ne remonte pas au delà des phénomènes du monde, u n être transcendant quelconque pourrait par cette transcen­ dance échapper à la détermination; le déterminisme est essentiellement une doctrine de l’immanence. Un bref exposé historique va contirmer ces quelques no­ tions. II. Histoire. — Les Éléates qui n’admettaient ni mou­ vement ni aucun changement dans le monde devaient être très voisins du déterminisme, mais les atomistes, tels que Démocrite, qui ramènent tous les phénomènes de l’univers à de simples déplacements mécaniques dé­ pendant de lois nécessaires ne pouvaient être que dé­ terministes. Épicure et ses disciples, bien qu'admettant la physique de Démocrite, échappèrent, grâce au cli­ namen, au déterminisme. M. Fouillée, Philosophie de Socrate, 2 in-80, Paris, 1869, a voulu faire de Socrate un déterministe. De ce que Socrate professe que per­ sonne n’est méchant volontairement et que toute faute vient de l’ignorance, M. Fouillée conclut que Socrate met la volonté sous la dépendance entière de l’intelli­ gence. Or, comme l’intelligence ne peut être que dé­ terminée, il s’ensuivrait que Socrate aurait professé un DICT. DE THÉOL. CATIIOL. DÉTERMINISME 642 déterminisme intellectualiste. Et Platon l’aurait à peu près suivi sur ce point. Ces vues historiques assez in­ complètes sontfort contestables, comme l’auteur decet article a essayé de le faire voir. Essai sur le libre ar­ bitre, 1. I, c. n, mais il reste de ces discussions que toute doctrine métaphysique qui prétend tout ramener à des lois intellectuelles ou mettre tous nos actes sous la dépendance de l'intelligence, en un mot tout intellec­ tualisme est et ne peut être que déterministe. Les stoïciens paraissent soumettre entièrement l’homme à la nature et enfermer toutes ses actions dans la série rigoureusement ordonnée des événements, série dont la trame forme ΙΉμαρμένη ou fatum, cependant ils ad­ mettent un certain pouvoir intérieur de la volonté qui parait pouvoir donner ou refuser son assentiment aux forces qui dominent les actions. Fata volentem ducunt, nolentem trahunt. Une nouvelle forme de déterminisme résulta des spé­ culations théologiques qui succédèrent aux écoles de philosophie antique : les uns, comme les mahométans, très frappés de l’omniscience que devait posséder la divi­ nité, crurent en pouvoir déduire que Dieu, sachant tout, prévoyait d’avance l’avenir et ils professaient par suite que cet avenir, d'avance prévu, ne pouvait être dès lors qu’arrêté, fixé et déterminé; les autres, tels que Jean Huss, Wycleff, Luther, Calvin (voir ces mots), ne croient pas que la toute-puissance divine puisse laisser quelque place à l'activité humaine : ce n’est pas seulement dans un sens surnaturel, mais dans un sens tout positif et naturel, qu’ils entendent le mot de saint Paul : Deus operatur in vobis et velle et perficere. Phil., n, 13. L’homme n’agit point, il est seulement agi : non agit, sed agitur, car ils ne peuvent admettre que l'homme puisse produire par lui-même aucune réalité; ce serait, leur semble-t-il, autant de dérobé au domaine de la puissance de Dieu. C’est sur cette pente que glissèrent les jansénistes (voir Jansénisme) ; c'est pour des raisons semblables que Malebranche (voir ce mot), tout en vou­ lant maintenir le libre arbitre, refuse à l’homme toute causalité véritable, et c’est enfin tout à fait dans le même sens que Spinoza disait : « L'homme n'est pas un empire dans un empire. » L'un des premiers philosophes modernes qui professe ouvertement le déterminisme est Hobbes qui, réduisant tout à la matière et au mouvement, ne peut que faire dépendre les actes humains comme tous les autres évé­ nements des mouvements corporels. Le monde n’est qu’une horloge et nos plaisirs, nos souffrances, nos désirs ne sont que des conséquences des mouvements des rouages. Nos volitions ne sont que la dépendance denos désirs, car celui de nos désirs qui l’emporte sur les autres et se réalise est ce que nous appelons volonté. Descartes, voir col. 563, paraît tantôt faire dépendre le jugement de la volonté et tantôt mettre la volonté sous la dépendance du jugement. Dans ces derniers cas, il est détermi­ niste et c’est au déterminisme que, par l’intellectualisme, incline tout son système. Cet intellectualisme, Spinoza le construit et le développe dans {'Éthique. Tout l'étre du monde se réduit à une seule substance qui existe nécessairement par cela seul qu’elle est pensée, en vertu de la preuve ontologique (voir Dieu) ; son essence enferme donc son existence et c’est de cette nécessaire essence que l’existence se déduit. Mais l’essence n’est que la somme des attributs et les attributs à leur tour ne sont que l’ensemble des modes de l’être, il s’ensuit que, si un seul des modes venait à changer, l’essence serait changée et l'existence ne s’ensuivrait plus. Tous les modes de l’être sont donc nécessaires â l'être, néces­ saires ses attributs, nécessaire son essence pour que soit aussi nécessaire son existence. Mais il n'y a et il ne peut y avoir qu’une seule Substance, un seul Être véritable. Dieu : tout ce qui existe et à quoi l’on donne le nom d’être d’une façon équivoque n’est que mouvant assemIV. - 21 643 DÉTERMINISME 644 blage de modes, d’attributs divins. Chaque homme en ments peuvent se diviser en arguments psychologiques, particulier n’est qu’une série de modes de pensée que arguments scientifiques, arguments métaphysiques. l’on désigne sous le nom d’âme, unie et coordonnée à Nous allons les formuler tour à tour et les critiquer à une série de modes d’étendue à laquelle on donne le mesure. nom de corps. Il n’est donc rien en nous qui ne découle 1“ Arguments psychologiques. — « Nous nous croyons de la nature même de Dieu, tout en nous comme hors libres, parce que nous n’apercevons pas les causes qui de nous est déterminé par l’essence divine comme nous font agir. Nous ne voyons pas ces causes, nous en toutes les propriétés du triangle sont déterminées par concluons qu elles n’existent pas. » Il est facile de voir sa loi de construction. Leibnitz ne professe peut-être que l’argument n’a aucune valeur, car, si de ce que notre pas une métaphysique aussi rigoureusement détermi­ conscience ne découvre pas de causes qui nous fassent niste qu’on l’enseigne d’ordinaire, il distingue soi­ agir, il ne s’ensuit peut-être pas à la rigueur que ces gneusement le contingent du nécessaire, il admet la causes n’existent pas,il s’ensuit bien moins encore qu’elles liberté de Dieu, mais il soutient que Dieu ne peut existent. Si dire : je ne vois rien, donc il n’y a rien, peut être que déterminé par sanature morale et que toute la être aventureux, il est bien plus aventureux encore de création est également déterminée. Leibnitz critique dire : je ne vois rien, donc il y a quelque chose. — « La avec la plus extrême rigueur le concept de la liberté volonté n’est autre chose que le désir qui l’emporte; d'indifférence. Tous les phénomènes de l’univers sont or, tous nos désirs sont déterminés, donc la volonté est dominés par le principe de raison suflisante. Rien aussi déterminée· » On fait remarquer que la volonté n’existe qui n’ait une raison d’exister et à ce qui n'existe ne saurait se confondre avec le désir, car, s’il est vrai pas la raison suffisante fait défaut. D’où il suit rigou­ qu’on ne veut que ce qu'on désire, il n’est pas vrai qu’on reusement que tous les états du inonde, à un moment veuille toujours ce qu’on désire le plus fortement. Il y quelconque de sa durée, dépendent de tous les états a même une différence de nature entre le désir et la antérieurs et conditionnent tous les états postérieurs. volonté, car plus le désir est violent, plus l’intelligence « Le présent résulte du passé et est gros de l’avenir. » est réduite, tandis qu’au contraire plus l’intelligence L’homme n’est donc qu’une sorte d’« automate spiri­ s’exerce, plus la volonté a le sentiment de son énergie. tuel ». Il y a toujours pour nous faire choisir une ac­ — « La volonté se décide toujours d’après des motifs, tion plutôt qu’une autre de petites raisons souvent elle n’est jamais indifférente, le motif qui l’emporte est inaperçues, mais qui n’existent pas moins. L’action qui évidemment le plus fort, c’est donc ce motif qui décide n’a pas été choisie manquait de raison suflisante, et c’est tout et l’àme n’est bien, comme on l’a dit si souvent, pour cela qu’elle ne s’est pas réalisée. Le libre arbitre qu’une balance qui penche du côté le plus fort. » que l’homme croit exercer n’est donc que l’ignorance Toute cette argumentation repose sur une équivoque. des raisons qui le font agir. Les événements de notre On considère les motifs comme des forces extérieures âme sont gouvernés aussi bien que les événements à l’àme, tels les poids par rapport à la balance, mais la matériels par la raison suffisante et la seule différence force des motifs dépend de l’àme elle-même, c’est nous qu’il y ait, c’est que les phénomènes corporels ne sont qui donnons aux motifs leur force, de façon déter­ soumis qu’à la loi de causalité efficiente, tandis que minée si tout est déterminé, mais aussi librement si les phénomènes de l’àme sont régis par la loi de nous sommes libres. La question n’a pas fait un pas. causalité finale. Ainsi tout est intelligible, tout peut 2° Arguments scientifiques. — « Si la volonté s’expliquer et par conséquent se ramener à des raisons humaine était libre, si tout n’était pas déterminé, la antécédentes. On peut direqu’après Leibnitz, le déter­ liberté humaine apporterait des perturbations dans les minisme n’a plus fait aucun progrès. Toutes les théo­ chiffres des statistiques, crimes, suicides, mariages, ries que l’on a développées ne sont guère que des appli­ divorces, etc. Or, Ja marche des statistiques est régu­ cations du principe posé par Leibnitz, c’est-à-dire des lière, donc la cause perturbatrice n’existe pas. ■ Ici, déductions du principe de raison ou plus simplement c’est le point de départ même de l’argumentation qui de causalité. Une action vraiment libre serait sans est contestable, car : I. les statistiques sont loin d'em­ cause, aurait, comme dit Kant, son point de départ brasser la totalité des actes humains; 2. leur inarche n’a en elle seule. C’est pour cela que Kant, suivi en cela pas la régularité que les démographes leur attribuent; par Schopenhauer, n’admet pas le libre arbitre phé­ 3. enfin et surtout, alors même que les statistiques sui­ noménal et rejette la liberté dans le noumène. Les vraient des courbes très régulières, et que les nombres matérialistes, tels que K. Vogt, Büchner, réduisent totalisés paraîtraient déterminés, il ne s’ensuivrait pas l’univers à n’être plus qu’un système mécanique où à la rigueur que chacun des actes singuliers qui for­ tout est par suite rigoureusement déterminé, et les ment les nombres ait été tout entier déterminé. — monistes, tels que llæckel, soutiennent, à la suite de « Mais, reprennent les déterministes, la science établit beaucoup de savants, que la quantité de force devant que la quantité d’énergie qui se trouve dans le monde demeurer constante dans l’univers, rien ne peut demeure constante. Rien ne se crée, rien ne se perd. venir rompre le déterminisme des forces. Car si quel­ Une indétermination quelconque permettrait d’ajouter que mouvement pouvait se produire qui ne résultat pas ou de retrancher quelque chose à la somme constante des forces déjà existantes, ce mouvement supposerait des forces et serait par Conséquent contraire à la grande une véritable création de force et tous les principes de loi sur laquelle repose toute la science moderne, la loi la science seraient renversés. Tous les résultats mêmes de la conservation de l’énergie. » Il suffit, pour re­ de la science seraient remis en question, car la science mettre les choses au point, de faire observer que la loi n’a de valeur que par les prévisions qu’elle permet et de la conservation de l’énergie ne repose que sur un très si, à chaque instant, par le jeu des libertés, des forces petit nombre de mesures qui n’expriment que des nouvelles pouvaient venir introduire leurs effets dans moyennes. L’expérience ne permet d’affirmer que cette le cours des phénomènes, toutes les prévisions de la proposition : La quantité d’énergie est sensiblement, science seraient renversées. moyennement, c’est-à-dire à peu près constante. Vou­ III. Théorie et critique. — On voit par cet exposé loir transformer cet à peu près en absolument, c’est historique quelles sont les raisons qui ont amené les supposer ce qui est en question et faire une pétition de philosophes au déterminisme et d’où ils ont tiré tous principe. Car des mathématiciens, tels que Cournot et leurs arguments. On apercevra mieux encore quelle est Saint-Venant, ont montré que des forces par ellesl’essence de ces raisons, si l’on rappelle brièvement les mêmes insensibles, pourvu qu’elles soient plus grandes principaux raisonnements que font les déterministes que 0, peuvent, dans des systèmes mécaniques appro­ pour établir le bien fondé de leur système. Ces argu­ priés, produire des effets très considérables. — H 645 DÉTERMINISME n’en est pas moins vrai, soutient le déterminisme, que si les événements du monde ne sont pas déterminés, la sciencejîst impossible. Car il n'y a science que du déterminé. Si l’esprit humain ne peut pas formuler des lois et d'après ces lois établir des prévisions, il n’y a plus de science. Or, quelles lois certaines peut-on for­ muler dans un monde qui ne serait pas déterminé et quelles prévisions peuvent-elles être assurées? » Ainsi que l’a fait souvent remarquer avec force Charles Renouvier, en raisonnant ainsi les déterministes prennent pour accordé précisément ce qu’on leur conteste. Il n’est pas douteux que ce qui est indéterminé n'est pas scientifique, mais la question est précisément de savoir si tous les événements du monde, si tout sans excep­ tion doit entrer dans le domaine de la science. Si la science peut et doit s’étendre à tout, si tout doit être nécessairement soumis à des lois incoercibles, alors le déterminisme a gain de cause. Mais qui ne voit que c’est précisément là toute la question? 3° Arguments métaphysiques. — Nous retrouvons la même pétition de principe dans les arguments métaphysiques. Le premier est celui de la prescience de Dieu. « Dieu voit tout d’avance, donc tout est prévu, et par suite dès aujourd’hui demain est fixé, arrêté, déterminé. » Il suffit pour répondre de faire remar­ quer que Dieu, à proprement parler, ne prévoit pas, mais voit. Sa connaissance des événements du temps est intemporelle et de cette connaissance intemporelle on ne peut intelligiblement déduire quoi que ce soit par rapport aux événements du temps. Si l’on voulait appliquer à la connaissance de Dieu les régies ordi­ naires de la connaissance, on devrait dire : Dieu con­ naît les choses qui sont parce qu’elles sont et elles ne sont pas parce qu’il les connaît. — Mais ici intervient la toute-puissance de Dieu, «t Si Dieu est tout-puissant, comment se peut-il qu’il ne fasse pas tout ce qui se fait et par suite que les choses et nos volontés comme tout le reste ne soient pas de simples dépendances de sa vo­ lonté? » Tous les théologiens catholiques ont fait remarquer que c’est précisément parce que Dieu est tout-puissant qu’il a pu donner à la créature la liberté ■et toute l'indépendance compatible avec la nature de l’être créé. — Voici enfin la dernière raison du déter­ minisme, c’est que l’indéterminé, le vraiment libre, serait sans raison, a II serait déraisonnable d'admettre que quoi que ce soit puisse arriver sans raison. Or, une action libre est par définition celle qui ne peut pas se ramener à ses antécédents, qui ne peut pas s’expliquer, car si l'on pouvait expliquer le choix, il serait alors déterminé par les raisons mêmes qu'on en donnerait. Mais il n’est pas possible à l’intelligence d’admettre que rien puisse arriver sans une raison suf­ fisante. Tout ce qui est rationnel est déterminé, cela donc qui ne serait pas déterminé serait par là même irrationnel. Et l’irrationnel ne peut entrer dans la nature des choses car, autrement, le monde devien­ drait inintelligible et notre connaissance n’aurait plus aucune règle qui lui permit de s’exercer sur le monde. Ce ne serait plus seulement la science qui deviendrait impossible, mais aussi bien la métaphysique et toute sorte de connaissance certaine. » On voit que cet argument résume en lui tous les autres. Il se retrouve inexprimé au fond de tous. Il en est comme la substance et le nerf caché. Leibnitz, en le formulant, a exprimé comme l’essence même du déter­ minisme. Toute la question est là en elïet : Y a-t-il des phénomènes du monde, tels que certains actes de la volonté humaine, qui ne peuvent se ramener à des raisons spécifiques et déterminées? Si on n'admet pas le déterminisme, il faut répondre par l'affirmative, mais ne ruine-t-on pas par là avec la raison toute notre in­ telligence? Pour échapper au dilemme, il suffit de faire remarquer que les raisons, en particulier celles de nos G46 actes, peuvent demeurer de véritables raisons et cepen­ dant n’être pas semblables aux causes ou aux impul­ sions physiques. Nous pouvons agir raisonnablement sans qu’il soit nécessaire ni même possible de sou­ mettre nos raisons à la mesure et au calcul. M. Berg­ son dans deux livres importants : Essai sur les don­ nées immédiates de la conscience, in-8°, Paris. 1889, et L’évolution créatrice, in-8», Paris, 1907, a insisté avec raison sur le caractère purement qualitatif de nos événements spirituels. Ce n’esl que par des artifices d'analogie que nous les assimilons à des faits physiques et la raison psychique est quelque chose de très diffé­ rent de la causalité physique. Or, le déterminisme de la succession n'a jamais été conçu qu’en fonction de la succession des événements physiques. Nos actes peuvent donc n’être pas rigoureusement conditionnés par les événements antérieurs ou concomitantset ne pas pour cela manquer de raison. Leur raison profonde se Irouvedans ce qui nous constitue à l’état de puissances libres capables d'apporter dans l'univers des qualités nouvelles. Et l’existence de telles puissances n’est pas elle non plus sans raison. Car il n'y a dans le monde un domaine propre de la moralité que si de telles puissances existent. Dans un monde tout entier déter­ miné. le vice et la vertu, ainsi que Spinoza l’a admi­ rablement déduit, ne sont que la nocuité ou la bienfaisance nécessaires résultant de la nature des êtres et ne sont pas du tout ce que l'humanité a toujours voulu signifier par ces mots. Le devoir, le droit, la responsabilité, le mérite, la sanction, toutes les notions morales changent de sens. Si le déterminisme est vrai, il n'y a pas de monde moral. La moralité se trouve donc être, en dernière analyse, la raison de la liberté. Si le déterminisme a tant de prises sur beaucoup d’esprits, c’est qu’il satisfait le besoin qu’a l’intelli­ gence non seulement de tout expliquer, mais encore de tout unifier. Un monde déterminé présente en effet au plus haut point tout l'aspect d’un être unique, extérieurement modifié ou diversifié, mais constitué essentiellement par son unité, substance de Spinoza, matière des matérialistes, force des dynamistes. 1. in­ telligence tend au monisme; elle tend donc aussi au déterminisme. Mais l’aspect du monde montre que les différences n’ont pas moins de réalité que les analori·-?. et que la diversité existe aussi bien que l’unité. Si tout pouvait se ramener au passé et qu’il n'y eût rien de réel dans la nouveauté, comment pourrait exister 1 as­ pect même de la nouveauté! M. Bergson, op. cil., a insisté avec beaucoup de force sur ces divers pointset il semble bien qu’il faille tenir grand compte de ces in­ contestables constatations. En résumé, le déterminisme établit que si l’on considère le monde comme tout entier tributaire de la science positive, tout doit y être déterminé; il pousse même un peu plus loin et il tend à montrer que si tout dans l'univers est objet d'intel­ ligence, d’une intelligence discursive et définissante telle que la nôtre, tout aussi doit y être déterminé. Mais la question est précisément de savoir si le point de vue de la moralité n'est pas aussi légitime que le point de vue de la science, si même la moralité ne dépasse pas la science, si enfin l’intelligibilité est la fin véritable de l'univers,si on n'a pas le droit de placer cette fin dans la bonté. Si la science absorbe tout, ie déterminisme est le vrai, mais la science absorbe-t-elie tout et la morale n'a-t-elle pas des droits impérieux? Tous les raison­ nements déterministes supposent la question résolue en faveur de la science contre la morale,c’est pourcela qu’ils sont tous viciés par la pétition de principe que nous avons relevée en chacun d’eux. Fouillée, La liberté et le déterminisme, 2·édit., in-8·, Paris, 1884: Renouvier, Essais de critique générale. Psychol ; e. 2· édit., 3 In-12, Paris. 1875; Fonsegrive, Essai sur le libre arbitre, 2· édit., in-8·, Paris 1896; Piat, La liberté, 2 in-12, P»- 647 DETERMINISME ris, 1894,1895; Couailhac, La liberté et la conservation de l'énergie, in-8·, Paris, 1897 ; J. Guibert, Les croyances reli­ gieuses et les sciences de la nature, c. VI, 2· édit., Paris, 1908, p, 159-195. DETRACTION. DETTE. G. Fonsegrive. Voir Médisance. Voir Restitution. 1. DEUSDEDIT I. Voir Dieudonné. 2. DEUSDEDIT II. Voir Adéodat, t. I, col. 394-395. 3. DEUSDEDIT, cardinal. — 1. Vie. II. Œuvres. III. Doctrine. I. Vie. — On ignore également le lieu, la date de sa naissance, ses débuts dans la vie religieuse, et tout ce que l’on sait de lui se borne à fort peu de chose. Bérenger de Tours, dans le récit de sa comparution au synode romain de 1679, Mansi, Concil., t. xix, col. 762; P. L., t. CXLVill, col. 809, le cite comme cardinal et abbé de Todi. Il aurait donc été moine avant que Gré­ goire VII le nommât cardinal-prêtre du titre des Apôtres in Eudoxia, c’est-à-dire de Saint-Pierre-èsliens; il vécut sous les pontificats de Victor III et d’Urbain 11, et mourut en 1099. Quant à savoir quel fut exactement son rôle au milieu des conflits suscités par la querelle des investitures et par les agissements de l'antipape Clément III, c’est chose assez difficile. Fut-il chargé d'une mission en Allemagne, dont il profita pour recueillir des documents, ou y alla-t-il à titre privé et dans un but scientifique? On ne saurait le dire. Mais certainement il s'y rendit, comme en témoigne ce passage de sa collection canonique ; Juramentum fu­ turi imperatoris. Hoc sacramentum invenit scriptor hujus libri in Saxonia, in monasterio quod dicitur Luineburg. Collectio canonum, 1. IV, c. ci.xi. On peut croire que, dans l’entourage de Grégoire VII, il fut sympathique à la personne de Bérenger, sinon à ses erreurs. C’est du moins ce qu’affirme le fameux archidiacre, loc. cit., car il le cite à côtéd’Atto de Milan parmi ceux qui furent favorables à sa cause et avaient embrassé son parti. Vis-à-vis de Guibert de Ravenne, l'ancien fauteur de Cadaloüs (l’antique Honorius II), l’ennemi d’Alexandre II, l’inspirateur de la plupart des complots tramés contre Grégoire VII, et qui avait fini par se faire élire luimême. à Brixen, en 1080, grâce à l'appui de l'empereur Henri 1V et des simoniaques, sous le nom de Clément 111, il se montra un adversaire décidé. Pendant de longues années Clément ne cessa d’agiter l’Êglise, soit à Rome, quand il s'en fut emparé, soit hors de Rome, avec la connivence du pouvoir impérial; mais Deusdedit fla­ gella ce Clemens ou plutôt ce Demens, comme il l’ap­ pelle, composa en grande partie contre lui son Libellus contra invasores et symoniacos et reliquos scismaticos. Champion de l’Êglise, il prit énergiquement la défense du droit ecclésiastique contre l'empereur Henri IV, ses conseillers et ses juristes césariens. A l'exemple de quelques-uns de ses prédécesseurs et de ses contempo­ rains, tels que Anselme de Lucques, Bonizo de Sutri, l’auteur anonyme de la Collectio Britannica, et Yves de Chartres, il composa un recueil de lois ecclésias­ tiques. Mais ses ouvrages, comme nous allons le voir, prouvent qu’il fut meilleur canoniste que théologien. II. Œuvres. — La première en date, qu’il publia sous Victor 111 et qu'il dédia à ce pape entre mai 1086 et septembre 1087, est sa Collectio canonum, celle que les correcteurs romains du Decretum de Gratien ap­ pellent Libri quatuor de rebus ecclesiasticis (ex Vati­ cana). Elle suivit de prés la collection d’Anselme de Lucques et précéda le Decretum de Bonizo de Sutri, qui se trouve dans Mai, Bibliotheca nova vet. Patrum, DEUSDEDIT 648 Rome, 1854, t. vu, part. III, p. 2 sq. Elle a été éditée, d’après le codex Vaticanus 3833, d’abord par Martinucci, Venise, 1869, et tout récemment par Glanvell, Paderborn, 1905. Le but de Deusdedit est de montrer que les laïques n’ont pas le droit d’interposer leur autorité dans la collation des bénéfices ecclésiastiques et que la prééminence dans le gouvernement de l’Êglise appar­ tient exclusivement au siège romain. Dans son épitre dédicaloire, P. L., t. cl, col. 1565-1570, il indique le sujet et la division de son travail. Primus liber, dit-il, continet privilegium auctoritatis Bomanæ Ecclesiæ. Et quoniam sine clero Ecclesia esse non potest, nec clerus absque rebus, quibus subsistat, huic subjunxi secundum et tertium de clero et rebus Ecclesiæ. Quia vero sæcidi potestas Dei Ecclesiam subjugare nititur, libertas ipsius Ecclesiæ et clerici et rerum ejus tertio et maxime quarto libro evidenter ostenditur. Ses sources sont : 1° l’Écriture, quand il y a lieu; 2» les canons des conciles, dont il prend le texte latin, quand il s'agit des conciles grecs, tantôt à la traduction de Denys le Petit, tantôt à celle qui est connue sous le nom de Prisca, quelquefois, mais plus rarement, à celle d’Isi­ dore ; 3° les décrets des souverains pontifes, quelquesuns empruntés à la collection du pseudo-Isidore, plu­ sieurs de Grégoire VII; 4° les Pères, les lois de Justinien, l’histoire d’Anastase le Bibliothécaire, le Pontifical ro­ main, le Liber diumus, l'histoire de Paul Diacre, etc. Le tout forme un ensemble de 251 chapitres ou titres pour le 1. Ier, de 131 pour le 1. IIe, de 159 pour le 1. Ill·, et de 162 pour le 1. IVe. Le second ouvrage du cardinal Deusdedit est son Libellus contra invasores et symoniacos et reliquos scismaticos, adressé aux clercs de l’Êglise romaine. Postérieur à la lettre d’Urbain II à Lucius de Pavie, en 1089 ou 1090, à laquelle il est fait allusion, et an­ térieure au concile de Plaisance du printemps de 1095, dont les décisions importantes auraient certainement été mentionnées, ce Libellus se compose de quatre chapi­ tres. Les deux premiers, dans les manuscrits, sont placés après le Contra Guibertum d’Anselme de Lucques et ont été édités sous le titre de 1. 11« comme apparte­ nant à ce canoniste, P. L., t. cxlix, col. 455-476. Hsse trouvent aussi, mais augmentés d’additions nombreuses sur les sacrements des simoniaques, dans les Libelli de lite imperatorum et pontificum des Monumenta Germanise historica, Hanovre, 1892, t. il, p. 300-340; mais Sackûr, leur éditeur, a eu soin de mettre entre crochets les parties ajoutées et de les faire suivre de deux chapitres nouveaux. Ibid., p. 341-365. Déjà édité par Mai, Bibliotheca nova veterum Patrum, Rome, 1854, t. vu, part. 3, p. 77-114. Cette double rédaction des deux premiers chapitres du Libellus représente deux éditions, la première dirigée contre l’investiture laïque et la simonie, la seconde englobant les schis­ matiques avec les simoniaques, c’est-à-dire les guibertins et les henriciens ou partisans de l'antipape Clé­ ment III et de l’empereur allemand Henri IV. Bien que ce Libellus renferme des décisions canoniques et des témoignages empruntés aux Pères et aux papes, ce n'est pas à vrai dire une collection de canons du même genre que l’ouvrage précédent : c’est un traité à la fois canonique et théologique, une œuvre de polémique contre les envahisseurs et les trafiquants des biens ecclésiastiques, entachés de simonie ou de schisme. Le c. I«r, intitulé : Quod régi non liceat sacrosanctis ecclesiis episcopos constituere, condamne l’abus de pouvoir de l’empereur et des princes dans la provision des sièges épiscopaux. Le c. il, De simoniacis, schis­ maticis et eorum sacerdotio et sacrificio, condamne les simoniaques qui achètent ou vendent à prix d'ar­ gent les titres et les offices ecclésiastiques, et les schis­ matiques qui se contentent de recevoir gratuitement de la puissance séculière la provision des bénéfices; il nie 649 DEUSDEDIT en outre la validité du sacrement de l’ordre qu'ils con­ fèrent et du sacrifice qu’ils offrent. Le c. ni, Quod cle­ rus a sæcularibus pasci debet atque honorari, non infamari, soutient les droits du clergé à son entretien matériel et au respect sans qu’un prince quelconque puisse poursuivre les clercs ou les juges. Le c. iv, Quod sæculari potestati non licet in ecclesias clericos introducere vel expellere, nec res ecclesiasticas regere vel in sua jura transferre, dénie à la puissance ci­ vile le droit d’introduire des clercs dans l’Eglise ou de les en chasser, de régir les biens ecclésiastiques ou de s’en emparer. III. Doctrine. — 1° Au point-de vue dogmatique, particulièrement en matière sacramentaire. — Mal­ gré l’opinion d’Anselme de Lucques et de Bonizo de Sutri, qui se prononcent en faveur de fa validité des sacrements conférés par les simoniaques, et qu’il a pu connaître, Deusdedit, à la fin du xi« siècle, sert encore d'écho aux principes erronés invoqués jadis en Cappa­ doce et à Carthage par saint Firmilien et saint Cyprien, puis exploités par les donatistes. Sa pensée se manifeste déjà dans sa Collectio canonum, mais s’accuse surtout dans son Libellus. Il parle comme parlait quelques années avant le cardinal Humbert dans son Adrersus simoniacos et semble avoir eu pour but de réfuter l’opi­ nion du cardinal Pierre Damien. Voir Damien. Aussi accumula-t-il les textes les plus défavorables à la vali­ dité des sacrements conférés en dehors de l’Église. Il rappelle que le baptême administré en dehors de l’Église ne se renouvelle pas sans doute, mais il répète qu’il ne confère pas le Saint-Esprit, qui ne peut être donné que par l’imposition des mains lors de la récon­ ciliation de ces baptisés avec l’Église. Beaucoup plus sévère qu’Urbain II, qui admettait du moins que les prêtres ordonnés gratuitement dans l’Église célébraient validement l’eucharistie, même quand ils étaient passés au schisme. Deusdedit estime que l'eucharistie des schismatiques et des simoniaques est nulle et ne con­ tient pas la présence réelle de Jésus-Christ. Libelli de lite, loc. cit., t. n, p. 319-323. Quant à l'administration du sacrement de l’ordre, il croit expliquer le fait des réordinalions par le pouvoir qu’aurait l’Eglise de rati­ fier ou de repousser telle ou telle ordination. A ses yeux, toute ordination laite à prix d'argent est nulle, et tout clerc entaché de simonie ne peut plus être ordonné pour des motifs d’ordre canonique. Libelli de lite, loc. cil., t. n, p. 326. Cf. Saltet, Les réordinations, Paris, 1907, p. 244-246. Comme tous les partisans de la réforme et les vrais défenseurs de l’Eglise, Deusdedit avait raison de combattre la simonie, cette plaie du xie siècle; mais les motifs qu’il fait valoir pour démon­ trer la nullité des sacrements des simoniaques et des schismatiques sont erronés. Son excuse, il est vrai, se trouve dans l’absence d’une théorie sacramentaire, patronnée par quelques-uns, mais non acceptée par tous. Dans cette question des sacrements, c’est Pierre Damien qui se trouvait dans le vrai courant tradition­ nel, et c’est Anselme de Lucques, Bonizo de Sutri, et même l’antipape Clément III qui avaient raison contre lui. Guibert de Ravenne, en effet, était sans doute inté­ ressé à soutenir la validité des sacrements administrés par ses partisans; mais, en s’inspirant des solides principes de saint Augustin, Decretum Wiberti, dans les Libelli de lite, loc. cit., t. i, p. 623; P. L., t. cxlviii, col. 832 sq., il professait une théologie sacramentaire correcte, celle qui devait triompher définitivement au siècle suivant et avec les scolastiques du xm· siècle. Deusdedit, meilleur canoniste que théologien, a sacri­ fié ici l’opinion de saint Pierre Damien à un intérêt de polémique, ne se rappelant pas ou ne connaissant pas suffisamment la doctrine du caractère sacramentel. 2° Au point de vue canonique. — Son meilleur titre de gloire est dans sa science canonique. Deusdedit 650 appartient, en effet, à cette lignée de canonistes de la seconde moitié du xi· siècle, qui ont précédé Gratien et méritent de prendre place parmi ses heureux pré­ curseurs. Tels Anselme de Lucques, dont la Collection canonique va être enfin publiée (Thaner vient d’en don­ ner le 1er fascicule); Bonizo de Sutri, dont le Decretum a été édité par Mai, Bibliotheca nova veterum Patrum, Rome, 1854, t. vu, part. 3, p. 2 sq.; l’auteur de la Collectio Britannica, cf. Ewald, Die Papstbnefe der britischen Sammlung, dans les Neues Archiv der Geselschaft fur altéré deutsche Geschichtskunde, Hano­ vre, 1880, t. v, p. 275-414, 505-596; Yves de Chartres, dont le Decretum et la Panormia sont déjà connus, P. L., t. clxi. Cf. Fournier, Les collections attribuées à Yves de Chartres, Paris, 1897. Voir Décrets. Aussi nul désaccord avec ses contemporains sur les principes directeurs de la jurisprudence ecclésiastique. Comme eux, il proclame avant tout l’indépendance et la su­ prématie du siège romain dans le gouvernement spiri­ tuel de l’Église, particulièrement dans la nomination des évêques et la provision des bénéfices, auxquelles ni les empereurs ni les princes ne sauraient avoir le moindre droit en qualité de supérieurs séculiers; comme eux. il revendique pour le clergé le droit de posséder des biens temporels, de vivre de sa charge, sans avoir à être mo­ lesté dans la gestion de ces biens, moins encore â en être injustement dépouillé. Les princes abusaient de leur au­ torité pour s’immiscer dans les affaires qui sont du res­ sort exclusif de l’Église; ils ne se contentaient pas de nommer aux évêchés et aux bénéfices, ils empiétaient sur la juridiction ecclésiastique, ils acceptaient ou repous­ saient les clercs, au gré de leurs caprices et selon les besoinsde leur politique; ils géraientou s’appropriaient injustement les biens de l’Église ; et c’était là une source de désordres et comme la main mise par l’État sur l’Église, contre lesquelles Deusdedit protesta énergi­ quement. Sans doute, le pouvoir séculier ne peut pas se désintéresser de l’action du pouvoir spirituel, mais il y a loin d’une entente et d’un accord nécessaires à une subordination de l’Eglise à l’État, telle qu’entendait la pratiquer Henri IV, en essayant de faire revivre ies droits césariens de l’empire romain. Le prêtre, disait Deusdedit, règne par le glaive de la parole, le roi par le glaive matériel; l’un et l'autre se doivent un n.utu-1 appui, des égards réciproques, sans empiètement de part ni d'autre, car ils ont besoin l’un de l’autre. Mais dans cette réciprocité et ce concours, le sacerdoce et l’empire doivent rester chacun dans sa sphère, le pre­ mier réglant les affaires spirituelles, le second ies affaires temporelles, l’État protégeant matériellement l’Église sans chercher à l'asservir, l’Église protégeant l’État en respectant ses droits. L’accord doit être har­ monieux avec la subordination nécessaire de l’État à l’Église; car la prééminence, dans l’ordre voulu par Dieu, revient incontestablement à l’Église. Or, cette prééminence de l’Église dans les affaires spirituelles est un droit imprescriptible, qui ne porte aucune atteinte aux droits de l’Etat en matière temporelle; et l’Etat, bien que subordonné par la nature même des intérêts qu’il gère, et tenu par son propre avantage à seconder l’action bienfaisante de l’Église, ne perd rien de son indépendance et de sa dignité. On reconnaît ici la théorie de l’accord des deux pouvoirs telle que la com­ prenait Grégoire VIL Deusdedit, comme les canonistes ses contemporains, s’en fait l’écho : il la proclame et la justifie par toute la législation canonique intervenue dans la suite des âges et sanctionnée par des lois impé­ riales. Oldoin, Vitæ et res gestæ pontificum et S. R. E. cardina­ lium, Ciaconii et aliorum opera descriptæ, ab Augusto Oldoino recognitæ, Rome, 1677, t. 1, p.865; Balterini, De anti­ quis collectionibus, part. IV, c. XIV, P. L., t. LV1, col. 330 sq. ; Gallandi. De vetustis canonum collectionibus, Mayence, 1790 651 DEUSDEDIT — DEUTERONOME Ceillier, Histoire générale des auteurs ecclésiastiques, Paris, 1863. t· nui, p. 5C8-569; Merkel, Geschichte des rôniischen Hechts im Mittelalter, 2' édit., Heidelberg, 1851 ; Giesebrecht. Die Schriften des rôniischen Cardinals Deusdedit, dans Münchener Histor. Jahrbuch, Munich, 1866, p. 180-188; Stevenson, Osservazion is ulla Collectio canonum di Deusdedit, dans l'Archivio della Societa Romana di storia patria, 1885, t. vm. p. 305-398 ; Luwenfeld, Die Canonensammlung des Nardi­ na Is Deusdedit und das Register Gregors VH, dans Noues Archiv der Gesellschaft fur altéré deutsche Geschichtskunde, 1885. t. x, p. 309-329; Fitting, Ueber die Stellne des rôniischen Rechtes in einer Streitschrift des Kardinals Deusdedit, dans Zeitschrift der Savigny-Stiftung fur Rechtsgeschichte, \Veimar, 1888, t. ix, p. 376-381 ; Sackür, Zu den Streitschriften des Deusdedit und Hugo von Fleury, dans Neues Archiv, 1891, t. xvi, p. 349-369; Libelli de lite imperaturum ac pontificum sæculis xi et xn conscripti, dans Monumenta Germanise historica, Hanovre, 1872, t. li; Der Dictatus papæ und die Canonsanimlung des Deusdedit, dans Neues Archiv, 1893, t. xvni, p. 135-153; Langen, Geschichte der rôniischen Kirche von Gregor VH bis Innocent HI, Berne, 1893; Potthast, Bi­ bliotheca historica medii ævi, 2· édit., Berlin, 1896; Sagmüller, Die Thatigkeit und Stellung dei' Kardinals bis Papst Bonifat VIH, Fribourg-en-Brisgau, 1896; Kirchenlexikon, art. Deus­ dedit: Chevalier, Répertoire. Bio-bibliographie, 2* édit., t. i, col. 1184; Saltet, Les réordinations, Paris, 1907, p. 244-246; E. Hirsch, Deusdedits Stellung sur Laien investitur, dans Archiv fur kath. kirchcnrecht, 1908, t. lxxxviii, p. 34-49. G. Bareille. DEUTÉROCANONIQUES (LIVRES). Voir Ca­ non DES Livres saints, t. n, col. 1571 sq., 1588 sq. DEUTÉRONOME. Après avoir traité les questions générales d’introduction relatives à ce cinquième livre du Pentateuque, nous exposerons spécialement la prophétie messianique, xvin, 15-19. I. DEUTÉRONOME. QUESTIONS GÉNÉRALES. — I.’Nom. II. Contenu. 111. Théories des critiques. IV. Au­ thenticité mosaïque. V. Doctrine. VI. Commentaires. I. Nom. — Comme sa forme l’indique, le nom Deu­ téronome dérive du grec Δευτερονόμιον. C’est le titre que les Juifs hellénistes ont donné au cinquième livre du Pentateuque, en se fondant sur la traduction que les Septante ont faite des mots hébreux : natfn, Deut.. xvil, 18, ίεντορονόμιον τούτο, traduction fautive, puisqu’il ne s’agit que d’un exemplaire de cette loi, celle de ce livre lui-même qui se nomme toujours m'n, « loi », exemplaire que le futur roi devait rece­ voir des mains des prêtres au début de son règne. Les Septante avaient traduit de mérne Jos., vm, 32, où il ne s'agit que de la loi de la rénovation de l'alliance. Deut., xxvn, 1-xxvin, 68. Les traducteurs reconnais­ saient dans ces lois le Deutéronome tout entier. Ils con­ sidéraient donc le livre comme une niischnah, une ίευτερωσις τού νόμου, une récapitulation concise et po­ pulaire de la législation, contenue dans l'Exode, le Lévilique et les Nombres, la rénovation de l'alliance contractée à l'Horeb par Dieu avec Israël. Le livre se présente, en etlet, comme une explication de la légis­ lation antérieure, explication faite par Moïse dans les plaines de Moab, ou sur la rive orientale du Jourdain, le 1« jour du 11· mois de la 40e année après la sortie d’Égypte. Deut., 1, 1-5. Les rabbins adoptèrent plus tard cette désignation et nommèrent le 5e livre du Pentateuque πτη nave, ou répétition de la loi,quoique, dans la Bible hébraïque, ce livre soit simplement dé­ signé par les premiers mots : C’"”n -ts, ou simple­ ment nnan. II. Contenu. — Ce livre a, dans le Pentateuque, une physionomie à part. Il se juxtapose aux précédents plutôt qu’il ne s’y relie, et il en dill'ère par la forme. Au lieu d'être composé de récits et de lois, il comprend, en dehors d'une introduction, I, 1-5. et d’une conclusion histo­ rique, xxxj-xxxiv, des discours, prononcés par Moïse 652 et exposant la législation à observer avec les motifs de le faire. D'autre part, il forme un tout complet en luimême. dont le plan est très simple et l’unité manifeste. Quatre discours de Moïse constituent le fond du livre. Le premier, i, 6-1V, 40, a un caractère général; après un résumé des faits qui ont suivi la promulga­ tion de la loi au Sinai, i, 6-III, 29, vient une exhorta­ tion à observer cette loi, iv, 1-40. Entre ce discours et le suivant, on trouve deux fragments historiques : 1° une note sur les villes de refuge, situées à l’est du Jourdain, iv, 41-43, qui est un véritable bloc erratique; 2“ le récit des circonstances dans lesquelles le 2e dis­ cours a été prononcé; c’est certainement l’introduc­ tion de ce discours, iv, 44-49. Celui-ci, qui est très long, v, 1-xxvi, 19, après un rappel de la loi sinaïtique et une reproduction du décalogue, v, 1-vi, 3, com­ prend : 1· une exhortation à obéir à la loi avec l’exposé des motifs de le faire, vi, 4-xi, 32 (les versets 6 et 7 du c. x interrompent la suite du discours et sont généra­ lement tenus pour une interpolation); 2° un code de lois morales et religieuses, xn, 1-xxvi, 15, terminé par une courte exhortation, qui sert de péroraison, XXVI, 16-19. Le 3« discours roule sur le cérémonial de la ré­ novation de l'alliance, qui devra être célébrée après le passage du Jourdain, avec les malédictions et les béné­ dictions, qui seront prononcées ce jour-là, et gravées sur les pierres de l’autel, et d'autres bénédictions et malédictions, promulguées par le législateur en faveur des observateurs de la loi ou contre ses violateurs, xxvn, 1-xxviii, 68. Le verset 69 de l'hébreu (Vulgate, xxix, 1) indique la signification de ce discours. Dans le 4e discours, χχιχ, 1 (Vulgate, 2)-xxx, 20, Moïse rappelle sommairement les bienfaits de Dieu envers son peuple, exhorte celui-ci à être fidèle à l’alliance conclue, indique que la loi est facile à observer et résume les bénédictions réservées aux observateurs de la loi et les malédictions prononcées contre les viola­ teurs. La conclusion historique relate les derniers évé­ nements de la vie de Moïse, xxxi, 1-xxxiv, 12. III. Théories des critiques. — 1° Le Deutéronome est un code spécial et indépendant. — Les critiques rationalistes ne reconnaissent pas dans le Deutéronome primitif une réitération sommaire de la précédente législation des livres du milieu, Exode, Lévilique et Nombres, puisque ce code ne mentionne pas les lois strictement lévitiques et sacerdotales. Ils prétendent que le rédacteur définitif du Pentateuque, en mettant le Deutéronome à la place qu’il occupe maintenant, lui a donné cette signification qu'il n’avait pas originaire­ ment. Pour eux, le Deutéronome n’est que l'un des quatre documents, qui ont servi à la rédaction dernière du Pentateuque, le document D. Primitivement, il se présentait comme une législation, donnée par Moïse au pays de Moab avant l’entrée des Israélites en Chanaan. C’est un code spécial, dit moabite du lieu de sa promulgation. Il est presque sans précédent. Tout au plus se réfère-t-il au décalogue, qu’il reproduit, v, 133. en le modifiant, voir col. 162, et à la législation du livre de l’alliance, Exod., xx, 22-xxm, 33, qui a fait partie du document élohiste, E. Il s’en inspire, le prend pour base, le développe, en tire les consé­ quences et y ajoute des dispositions nouvelles. Ce code, en grande partie nouveau, est fait pour le peuple Israélite, établi au pays de Chanaan; il ne s'adresse pas aux prêtres et contient peu de prescriptions rituelles, celles seulement qui intéressent et obligent les fidèles. D’autre part, il n’est pas complet ni très détaillé. 11 n’envisage que les devoirs ordinaires, ne pose que des règles générales et ne traite que des cas les plus usuels et les plus fréquents, même au sujet de la famille et de la vie domestique. Il est essentiellement moral et reli­ gieux, sans être, pour la forme extérieure, ni systéma­ tisé ni logiquement ordonné. Les prescriptions sont 653 DEUTÉRONOME insérées dans des discours parénétiques. Le législateur les explique plutôt qu’il ne les codifie; il exhorte à les observer plutôt qu'ii ne les promulgue et il y ajoute les motifs qui portent à les pratiquer. Le vocabulaire et le style de l’homéliste sont caractéristiques. Des périodes spéciales reviennent fréquemment, comme des sortes de refrains; des mots ou locutions, exclusi­ vement propres, distinguent sa langue de celle des autres documents. Le style du Deutéronome est par suite nettement accusé et aisément reconnaissable. L’auteur a le ton prédicateur; il ne raconte pas, il n'expose pas; il exhorte, il plaide, il stimule. Il est onctueux et persuasif ; sans manquer d’énergie, il n'a pas la véhémence des prophètes; il s’exprime avec clarté pour être compris du peuple,auquel il s’adresse; il s’insinue doucement dans l’esprit de ses auditeurs, et insiste longuement et sans se lasser sur l’obligation d’observer fidèlement la loi de Dieu. 2» Absence d'unité et couches successives de rédac­ tion. — L’unité du livre actuel n’est qu’apparente; la structure interne de la composition et le caractère disparate du contenu font ressortir le manque d’homo­ généité et fournissent des indices que l’écrit actuel n'est qu’un remaniement d'un fond primitif, complété, retouché et finalement arrangé pour servir de conclu­ sion au Pentateuque. Mais les critiques sont très divi­ sés sur l'étendue du Deutéronome primitif, D 1,et sur la nature, le nombre et l'importance des additions ou modifications, D 2, faites au noyau du livre. Les plus modérés, tels que Dilltnann, Driver et Montet, attri­ buent àDl, l’ensemble des c. i-xxxi, retouchés par Rj. D’autres restreignent D 1 aux c. v-xxvt, avec iv, 4549, comme introduction, et une conclusion variable selon les individus (Kuenen, Konig, Reuss, Renan, Westphal et Berthelet), ün troisième groupe le réduit davantage encore et le ramène aux c. xn, 1-xxvi, 19. Wellhausen avait imaginé deux éditions : la première comprenait i, 1-rv, 44, comme introduction, le code, xn-xxvi, et la conclusion, xxvn; la seconde avait tv, 45-xi, 39, comme introduction, le code, xn-xxvi, et la conclusion, xxvnt-xxx. Die Composition des Ilexateuchs, Berlin, 1889, p. 189-210. Cornill a disposé un peu différemment les éléments de ces deux éditions, Einleitung in das A. T., 3* et 4e édit., Eribourg-en-Brisgau, 1895, p. 27-28, et ses conclusions ont été admises par Holzinger, Einleitung in den Hexateuch, Eribourgen-Brisgau et Leipzig, 1893, p. 274-275; Wildeboer, Die Literatur des A. T., 2« édit., Gœttingue, 1905, p. 177,et L. Gautier, Introduction à VA. T., Lausanne, 1906, t. i, p. 79-84; La loi dans l'ancienne alliance, Lausanne, 1908, p. 54-57. Le comte de Baudissin, Einleitung in die Bûcher des A. T., Leipzig, 1901, attribue à D 1 le code, xn-xxvi, les bénédictions et les malé­ dictions, xxvn-xxvnt. Pour L. Ilorst, Éludes sur le Deutéronome, dans la Revue de l’histoire des religions, 1887, t. xvi, p. 28-65, le code lui-même manque d'unité; c'est une compilation d'éléments antérieurs, réunis sans ordre et presque au hasard. Une nouvelle voie a été inaugurée par Staerk, Das Deuteronomium, Leipzig, 1894, et par Steuernagel, Der Rahmen des Deuteronomiums, Halle, 1894; Die Enslehung des deuteronomischen Gesetzes, ibid., 1896. Ils ont distingué, cha­ cun à sa façon, dans le code les lois promulguées à la deuxième personne du singulier (lu) et celles qui le sont à la seconde du pluriel (nous). Cf. Steuernagel, Deuteronomium und Josua, Gœttingue, 1900, p. til-vi. Dans tous ces systèmes, D 1 a été diversement complété, retouché, remanié par divers rédacteurs, appartenant à la même école et animés du même esprit. On dis­ tingue par suite D 2, D 3, auteurs des couches secon­ daires du livre, sans parler du rédacteur Rd, qui a uni D à JE (écrit formé déjà de la réunion de l’élohiste, E, et du jéhoviste, J). 654 3» Date. — Le même désaccord règne au sujet de la date du Deutéronome. La découverte de ce livre au temple de Jérusalem, la 18“ année du gouvernement de Josias (621), II (IV) Reg., xxn, 3-xxm, 23, sert de point de départ à sa fixation. Sauf quelques critiques français sans autorité (L. Havet, G. d’Eichthal, Ilorst, M. Vernes), qui ont dénié toute valeur au récit de ce fait et ont rabaissé la composition du Deutéronome après le retour des Juifs de Babylone, sinon sous la domination perse, on tient généralement ce fait pour historique et on en conclut que D 1 (plus ou moins étendu) est antérieur à 621, date de l’événement. Mais de combien de temps la composition du livre (ou du noyau primitif) a-t-elle précédé la découverte? Kuenen, Reuss, Wellhausen et leurs partisans ne le font guère remonter plus haut que 621. A leur sens, la trouvaille n’a été ni fortuite ni imprévue; elle a été préméditée et faite à dessein- Le nouveau code avait été fabriqué en vue de préparer une réforme qu’on voulait intro­ duire, et la scène de la découverte organisée pour impressionner le roi. Comme dans le code les idées prophétiques sont associées aux pratiques rituelles, on y reconnaît une sorte de compromis entre le parti des prophètes et celui des prêtres, une transaction faite par les tenants des deux tendances divergentes de l’époque ou, puisque la part de sacerdoce y est peu con­ sidérable, le programme religieux et politique du parti prophétique, un produit et un résumé de l'enseigne­ ment des prophètes, un précipité et une cristallisation de leurs vues et de leurs espérances. Colenso et Renan en rapportaient la rédaction à Jérémie. La législation est remplie de son esprit; on y remarque ses idées et son style. Pour d’autres, si elle n’est pas de lui, elle est au moins de son temps; elle en reflète l'esprit et en a le ton. Cependant, tout un groupe de critiques rejette l'hypothèse d’une fraude pieuse et de la fabrica­ tion intentionnelle du Deutéronome. Ce code avait réel­ lement disparu de la circulation et il était entièrement inconnu, sous le régne de Josias. Sa disparition n'a pu avoir lieu qu’à une époque où l’idolâtrie était ré­ pandue en Juda : ce qui convient bien au règne de Manassé. Toutes les idées, d’ailleurs, se rapportent à un temps de réaction contre cette idolâtrie, introduite parAchaz. Le Deutéronome a donc été rédigé au cours du vin» siècle sous Ézéchias et Manassé et perdu des la lin de ce siècle, du temps de Manassé. Mais ii a pro­ bablement été plutôt composé sous ce prince par réac­ tion contre sa politique et son infidélité, et en vue d’une future réforme. Il ne fut pas répandu dans le public, et peut-être n’en exista-t-il qu’un seul exem­ plaire. La longueur du règne retarda la réforme proje­ tée et fit oublier le programme, secrètement élaboré. Quelques-uns toutefois pensent qu'il servit déjà de base à la réforme d’Ézéchias, II (IV) Reg., xvm, 4-6, ou même à celle de Josaphat. 11 Par., xvn, 9. Kleinert disait que le Deutéronome avait été rédigé à la fin de l’époque des Juges pour obvier à l'anarchie religieuse qu'avait produite alors l'absence de tout code écrit. Cf. E. Mangenot, L’authenticité mosaïque du Penta­ teuque, Paris, 1907, p. 96-131. Toutes ces théories si diverses n’ont de commun que le rejetdel’authenticité mosaïque du Deutéronome. Cet abandon de l’origine mosaïque de ce livre est-il fondé? IV. Authenticité mosaïque. — t. preuves positives — 1» Témoignage du Deutéronome lui-même. — Dans l'épilogue du livre, il est rapporté que Moïse, sur le point de mourir et prenant ses dernières dispositions, remit aux prêtres et aux anciens « cette loi » qu'il avait écrite, xxxi, 9, et leur ordonna de la faire lire tous les sept ans au peuple assemblé, 10-13. Ayant achevé d écrire « les paroles de cette loi. dans un livre ·, il le fit déposer par les lévites auprès de l'arche d'al­ liance, 24-26. Cette loi, qui ne contenait que des pré- 655 DEUTÉRONOME ceples à observer, ne peut pas être le Pentateuqne en­ tier, comme le prétend l’abbé Truchon, Le Deutéro­ nome, Paris, 1887, p. 188. C’est le code, auquel le c. xxxi est rattaché; donc le Deutéronome lui-méme. D'ailleurs, Moïse présente le contenu de ce livre comme une législation nouvelle qu’il promulgue au paysdeMoab, iv, 1-8, 44-49; v, 1; xn, 1; xxvi, 16; xxvn, 1; xxvm, 1,15. Nous avons déjà remarqué que le livre est dit une loi, dont un exemplaire devra ètre remis aux rois fu­ turs au début de leur règne, xvn, 18, 19, et les termes de cette recommandation sont identiques à ceux de Deut., xxxi, 12, 13. Cette loi, ou au moins une de ses parties, devra être transcrite sur la pierre, lors du re­ nouvellement de l'alliance, xxvn, 1-8. Les malédictions, portées contre les violateurs de cette législation nou­ velle, xxvm, 15, rappelées, xxix, 20, 21, 27, atteignaient tous ceux qui n'observeraient pas « toutes les paroles de cette loi, qui sont écrites dans ce volume, » xxvm, 58, qui forme le Deutéronome. Moïse fit écrire le can­ tique, xxxi, 19, qui est reproduit, xxxn, 1-43, et il rappela les bénédictions promises aux fidèles observa­ teurs des préceptes écrits de celte loi, xxxn, 46. Ce livre législatif est donc de la main de Moïse, et l’épi­ logue, s’il n'a pas été rédigé par lui, a été au moins écrit par son ordre. Cf. J. Brucker, L'Eglise et la cri­ tique biblique, Paris, s. d. (1908), p. 105-106. 2° Témoignage des autres livres de l’Ancien Testa­ ment. — Ce témoignage du livre lui-même est confirmé par ce qui est raconté dans le livre de Josué. Le vo­ lume de la loi, que Josué doit connaître, méditer et faire observer, Jos., i, 7, 8, répond à celui qui est mentionné, Deut., xxvm, 58, d'autant mieux que les termes de la recommandation divine se rapprochent de Deut., xvn, 18-20; xxxi, 7, 23. L’alliance est renou­ velée, Jos., vm, 30-35, conformément aux ordres donnés par Moïse dans le volume de sa loi, Deut., xxvm, 58, avec les bénédictions et les malédictions indiquées, xxvn, 12-26. Le volume de la loi de Moïse, dont Josué, avant de mourir, recommande d’observer les prescrip­ tions, est, d’après les expressions employées, Jos., xxm, 6, celui que Dieu lui avait ordonné de faire pratiquer, i, 7, 8. On comprend fort bien que Josué, le successeur immédiat de Moïse, ait eu à cœur de recommander spécialement au peuple la législation que son prédé­ cesseur avait promulguée et écrite pour ce peuple, lorsqu'il était sur le point de pénétrer dans le pays de Chanaan. Cf. J. Brucker, op. cil., p. 111-112. Les recommandations de Josué ne semblent pas avoir été fidèlement observées. L’époque des Juges fut un temps d’anarchie religieuse, durant lequel, faute de roi, chacun faisait ce qui lui semblait bon. Jud., xvn, 6; xxi, 24. David mourant recommande à Salomon d'observer les préceptes divins, consignés dans la loi de Moïse, I (Ill) Reg., π, 3, et les termes qu’il emploie sont ceux du Deut., vi, 1 ; vit, 11. Amasias, faisant périr les meurtriers de son père, épargna leurs enfants « selon ce qui est écrit dans la loi de Moïse où Jéhovah donne ce commandement. » 11 (IV) Reg., xiv, 6. Or cette prescription se trouve Deut., xxiv, 16. La plupart des rois d’Israël et de Juda furent infidèles et ne firent pas observer les prescriptions du Deutéronome. Ainsi Jéhu ne marcha pas de tout son cœur dans la loi de Jéhovah, Il (IV) Reg., x, 31; ce qui est une expression particulière au Deutéronome. Le livre lui-même fut perdu et retrouvé dans le temple sous Josias. II (IV) Reg., xxil, 8-xxm, 25. Le prêtre juif qui fut envoyé aux tribus assyriennes, exportées à Samarie, pour leur en­ seigner le culte de Jéhovah, leur recommande d'obser­ ver une loi écrite et de ne plus adorer les idoles, II (IV) Reg., xvn, 34-39, en des termes qui sont les I expressions caractéristiques du Deutéronome. Daniel I parle de la loi divine, promulguée par les prophètes, i violée par Israël, écrite dans le livre de Moïse, qui ' 656 contient des malédictions et des serments, ix, 9-13, et sa description convient au Deutéronome, dont le code est suivi de malédictions contre les violateurs de la loi. Esdras et Néhémie, dans la question des mariages avec les étrangers, s'appuient sur le Deutéronome. I Esd., ix, 1, 12, et Deut., vit, 3; II Esd., χιιι,Ι, 3, et Deut., xxm, 3. Le prophète Malachie, m, 22, désigne le Deutéronome conime la loi de Moïse. Les expressions employées sont strictement deutéronomiqiies, Deut., iv, 44; v, 28; xn, 1; xxv, 16, et l'Horeb est donné comme le théâtre de la promulgation de cette loi. Cf. Deut., i, 6; iv, 10, 15; v, 2; ix, 8; xvm, 16. D’ail­ leurs, on a constaté sa dépendance vis-à-vis du Deuté­ ronome. Mal., !, 8, et Deut., xv, 21; Mal., II, 16, et Deut., XXIV. 3, etc. Voir A. Van Hoonacker. Les douze petits prophètes, Paris, 1908, p. 700, 701, 740. Le can­ tique, Deut.. xxxi, est cité, Il Mach., vu, 6, comme l’œuvre de Moïse. 3° Témoignage du Nouveau Testament et de la tra­ dition chrétienne. — Saint Pierre, parlant aux Juifs au temple de Jérusalem, cite Deut., xvm, 15, comme parole de Moïse. Act., ni, 22. Plusieurs Pères de l’Église, nous le verrons dans l'article suivant, ont en­ tendu strictement de la prophétie messianique, Dent., xvm, 15, la parole de Notre-Seigneur : 5, 47. Ce prophète est donc Jésus, qui ressemble à Moïse, parce qu’il a donné aux hommes la nouvelle alliance, et qui doit être plus écoulé encore que Moïse. Testi­ monia adversus Judæos, I. 1, c. xvm, P. L., t. IV, col. 688. Novatien se borne à appliquer ce texte àJésus. De Trinitate, P. L., t. m, col. 900-901. Origène a sou­ vent entendu cet oracle de Jésus-Christ. Moïse a pro­ phétisé par lui le Christ, qui a attesté lui-méme que Moïse avait écrit de lui. Joa., v, 46. In Num., homil. xxvi, n. 3, P. G., t. xn, col. 774-775. Comme il avait écrit cela de Jésus, Moïse, à la transfiguration, fut joyeux de voir celui qu’il avait prédit, et d’entendre Dieu le Père dire : « Ecoutez-le, » de celui dont il avait dit lui-même : « Vous l'écouterez. » In Exod., homil. xn, n. 3, ibid., col. 385. Jésus est prophète pour toutes les nations. Moïse l’a prédit. In Jer., homil. i, n. 12, P. G., t. xm, col. 268-269. Origène cite Deut., xvm, 15, pour prouver que Jésus est prophète, et il ajoute que la foule le tenait pour prophète. In Malth., torn.xvn, n. 14, ibid., col. 1517. Comme il y avait eu beaucoup de prophètes en Israël, on en attendait un spécial, prédit par Moïse. Aussi les Juifs firent-ils demander à Jean-Baptiste s’il était ce prophète. In Joa., torn, vi, n. 4, P. G., t. xiv, col. 213. L’auleur des Récognitions clémentines, qui écrivait au in" siècle, raconte que Moïse, voyant l’ido­ lâtrie très répandue chez les Juifs, laissa à l'autre pro­ phète le soin de la détruire, 1. I, n. 36, P. G., t. i, col. 1229. Or, c’est au nom de ce prophète, prédit par Moïse, qu’on baptise; c’est lui qui a choisi douze dis­ ciples; c’est, le Fils éternel de Dieu, n. 39, 40, 43, col. 1230,1231, 1232. Archélaüs applique à Jésus-Christ qui a reconnu y être annoncé, Joa., v, 46, cette parole de Moïse. On y trouve unde venturus est, c’est-à-dire que le Messie devait être de la race juive. Disputatio CG8 cum Manete, n. 41, 43, P. G., t. X, col. 1496, 150I. Pour saint Méthode, la Loi dit qu’il faut écouter Jésus, Deut., xvm, 15, et que toute âme qui ne lui obéira pas sera exterminée, 19. De Simeone et Anna, n. 11, P. G., t. xvm, col. 376. Selon Eusèbe, Demonst. evangel., I. Ill, c. n, P. G., t. xxn, col. 168-169, Moïse a prophé­ tisé le Messie, un autre prophète de la nation juive. Il a dit que ce prophète devait lui être semblable. Les autres prophètes d'Israël ne peuvent être comparés à Moïse. Celui-ci parle d’un seul, qui lui sera semblable; c’est Notre-Scigneur Jésus-Christ. Et Eusèbe développe longuement les ressemblances de ces deux prophètes, col. 169-176. D’ailleurs, il est dit, Deut., xxxtx, 10, II, qu’il n'y eut pas en Israël de prophète semblable à Moïse. Ce dernier fut législateur, les autres prophètes ne le furent pas, I. IX, c. xi, col. 689, 693. Eusèbe explique encore ce passage de Jésus-Christ seul. Eclogæ pro­ phetiae, 1. 1, 15, ibid., col. 1072-1073. Pour Lactance, Moïse a prédit un prophète, supérieur à la Loi el qui dirait les paroles mêmes de Dieu : ce qui ne s’esl réa­ lisé qu’en Jésus-Christ. Instit. div., I. IV, c. xvn, P. L., t. vi, col. 499-500. Saint Athanase déclare que les Juifs ont erré et errent encore de son temps, en interprétant ce passage de quelque prophète et pas de Jésus. Oral., i, contra arianos, n. 54, P. G., t. xxvi, col. 125. Saint Cyrille de Jérusalem l’applique à Jésus. Il renvoie à plus tard l’explication des mots : « semblable à moi, » explication qu'il ne donne nulle part. Cat., xn, 17, P. G., t. xx.xm, col. 744. Tile de Bostra déclare que Dieu par Moïse a dit ces paroles de son Fils. Adversus manichæos, I. Ill, c. vi.P. G., t. xvm, col. 1225. Pour saint Grégoire de Nysse, le prophète annoncé ne prê­ chera pas la loi de Moïse, el on n’ajoutera rien à ses lois. Dieu a mis sa propre parole dans sa bouche, et la recommandation de l’écouter montre son excellence. Tout cela ne convient qu’à Jésus. Testimonia adversus Judæos, 1. II, P. G., t. xi.vi, col. 204. Saint Epiphane remarque que les prophètes ont été les serviteurs de Jésus, prédit par Moïse, el que Jésus lui-méme a re­ connu être ainsi annoncé. Joa., v, 46. Hær., xi.ti, n. 11, P. G., t. xli, col. 744-745. Plus loin,Ltv, n. 3. col. 965, il note que Théodote faisait ce raisonnement : La Loi a parlé du Christ; or, Moïse a dit qu'il était homme; donc le Christ n’est qu’un homme. Épiphane observe que chaque mot de l’Ecriture a sa caution ailleurs. Si le prophète est dit issu de ses frères, c’est que Jésus, né de Marie, a une chair humaine; mais ailleurs il est dit le Fils de Dieu. Donc, quoiqu'il soit homme, il est Dieu néanmoins. Enfin, Hær., lxix, n. 37, P. G., t. xlii, col. 260. ce Père affirme encore que Jésus est proclamé prophète dans la Loi, et il se réfère à notre passage. Saint Philastre le cite aussi au sujet du Christ. Hær., 119, P. L., t. xn, col. 1942. Saint Gaudence dit que Moïse a ainsi annoncé d’avance la venue de NoireSeigneur. Serm., ix, P. L., t. xx. col. 909-910. Saint Augustin réfute Fauste le manichéen. Celui-ci compa­ rait le Christ et Moïse et montrait qu’ils étaient dis­ semblables. il en concluait que le prophète, prédit par Moïse comme semblable à lui, n’était pas le Christ. Saint Augustin répond qu’il y a entre eux quelque res­ semblance. Le Christ est semblable à Moïse comme prophète, puisqu’il a fait des prédictions. D’ailleurs, il a reconnu que Moïse a écrit de lui. Il y a eu beaucoup de prophètes en Israël ; Moïse n’en avait qu’un seul en vue, et ce n’était pas Josué. Jean-Baptiste était prophète; il n'était pas « le prophète. » Jésus a été proclamé le prophète, lorsqu’il a fait des miracles. Cont. Faustum. L XVI, c. xv, xvm, xix, P. L., t. xlh, col. 324-325. 326328. Pour saint Chrysostome, Moïse indique ainsi aux disciples le maître, pour qu’ils l’écoutent. Joa., v, 46. De Christi divinitate contra anomæos, orat. xn, n. 1, P. G., t. xLvm, col. 803. Il parle du Christ dans la Loi. ceuxqui n’obéissent pas au Christ désobéissent à ia Loi. 669 DEUTÉRONOME (PROPHÉTIE MESSIANIQUE DU) ln Gai., c. n, n. 7, P. G., t. LX1, col. 645. De ce texte il résulte que la Loi devait prendre lin dans le Christ. In II Cor., homil. vu, n. 3, ibid., col. 446. Pour saint Cyrille d’Alexandrie, Moïse prononça cet oracle, parce qu’il avait vu la forme du Christ, qui est plus grand que lui. Ile adoratione in spirits!, 1. 11. P. G., t. lxviii, col. 213. Il prédit le Christ, qui a reconnu que Moïse avait écrit sur lui. In Malach., 1. IV, n. 40, P. G., t. lxxii, col. 364. Il annonçait que le Christ serait pro­ phète, In Joa., 1. I, c. x, P. G., t. i.xxin, col. 484, médiateur entre Dieu et le peuple, Joa., v, 46, 1. 111, c. m, col. 428-432. Il faut donc écouter le Messie, 1. V, c. n, m, col. 760-765, 816, qui élait attendu comme prophète, 1. VI, col. 997. Voir encore I. IX, t. lxxiv, col. 405. De la comparaison établie entre ce prophète et Moïse, Julien l'Apostat concluait que le fils de Marie, s’il ressemblait à Moïse, n'était pas Dieu. Cont. Julian., 1. VIII, P. G., t. lxxvi, col. 888. Saint Cyrille répond que la ressemblance de Jésus avec Moïse peut s’expliquer de diverses manières. Ils ont eu une mis­ sion semblable, celle de racheter leur peuple de la servitude; ils ont été tous deux législateurs. Dieu a donné à Jésus sa parole, et par sa seule parole Jésus a fait des miracles. En cela, il est supérieur à Moïse et aux autres prophètes, qui ne faisaient que répéter les paroles de Dieu, col. 892-893, 896. Procope de Gaza re­ connaît dans ce prophète Jésus-Christ, qui est sem­ blable à Moïse, parce qu'ils ont tous deux racheté leur peuple de la servitude. Comment. in Deut., P. G., t. i.xxxvii, col. 917. L’auteur des (Juæstiones ad ortho­ doxos, qui est du v» siècle, entend dans ce passage les paroles de la Loi prédisant le Christ, q. ci, P. G., t. vi, col. 4345. Dans les Consultationes entre le chré­ tien Zachée et le philosophe Apollonius, celui-ci objecte que les Juifs prétendaient que le Messie était une créature. Zachée répond qu’il est Dieu et homme, et pour prouver son humanité, il cite Moïse disant, etc. Il ajoute que Notre-Seigneur a confirmé cette explica­ tion, Joa., v, -46, 1. II, c. tv, P. L., t. xx, col. 1113. Plus tard, Rupert de Deutz n'a pas de doute que ce prophète ne soit Notre-Seigneur Jésus-Christ. De Tri­ nitate et operibus ejus. Ciber in Deut., P. L., t. ci.xvti, col. 949-920. 2. On trouve dans l'oracle deutéronomique lui-même des indices, qui prouvent que Moïse parlait du Messie seul. a) Le nom nc: y est au singulier, aussi bien que tous les verbes et les pronoms suffixes. Bien qu’il soit employé ainsi, Dan., ix, 24, pour désigner la collec­ tion des prophètes, il faut l’entendre ici d’un seul pro­ phète, puisqu’il s'agit du Messie et puisque, si le nom singulier désignait la série des prophètes, les verbes et les pronoms devraient être plus régulièrement au pluriel. b) Cet oracle a été communiqué par Dieu â Moïse sur le mont Horeb, sur la demande du peuple qui craignait le Seigneur transmettant directement ses ordres au milieu des éclairs et du tonnerre. Accédant à sa prière, Dieu résolut de parler à son peuple par le ministère de Moïse. Celui-ci fut donc un prophète législateur. En prédisant un autre prophète, semblable à Moïse, Dieu annonçait, non pas les autres prophètes, qui n'ont pas promulgué une nouvelle législation divine, mais le Messie, législateur de la nouvellle alliance et, sous ce rapport, prophète semblable â Moïse. L'oracle de Moïse, conclut-on, ne visait que le Messie, en sa qualité de prophète d’Israël. 2° Le prophète prédit comprend tous les prophètes d’Israël, dont le Messie est le dernier et le plus grand. — Nonobstant ces raisons, à partir de Nicolas de Lyre, une autre interprétation s’est produite dans l’exégèse catholique. Dans le prophète annoncé elle reconnaît toute la série des prophètes d’Israël y compris le Messie, 670 le pernier de ces prophètes et l’objet principal de leurs prophéties messianiques. Elle repose sur ces argu­ ments : 4. Saint Pierre, Act., m, 22, 23, en appliquant au Messie l’oracle deutéronomique, n’a pas exclu les pro­ phètes d'Israël. Il a seulement indiqué le caractère littéralement messianique des paroles de Moïse et affirmé que le Messie y avait été annoncé. Il parle à ses contemporains et à ses coreligionnaires conformément au sentiment commun de l’époque. Or, les Juifs sa­ vaient que les temps de ce dernier prophète étaient proches. Tous les prophètes depuis Samuel ont prédit « ces jours », ainsi que saint Pierre le leur rappelle. Act., m, 24. Comme la série de ces intermédiaires entre Dieu et son peuple va être close, l'attention des Juifs ne se porte plus sur les anciens prophètes, mais bien sur le dernier, sur « le prophète » par excellence, que les autres avaient précédé et annoncé. C’est pour­ quoi saint Pierre, parlant de lui, lui applique cet oracle, principalement, mais non exclusivement. En d'autres termes, il applique ce texte à un objet auquel il se rapporte, mais il n’en fait pas l’exégèse littérale qui exige, nous le verrons, qu’on l'entende de la série des prophètes. Son application messianique du texte n’exclut donc pas les autres prophètes d’Israël. 2. La tradition catholique n'a pas complètement ignoré cette interprétation. Origène, qui a plusieurs fois entendu notre texte du Messie, y a reconnu cepen­ dant les prophètes juifs, qui sont prédits dans leur Loi et opposés aux augures et aux devins des tribus chananéennes. Cont. Celsum, 1. I, n. 36, P. G., t. xi, col. 728-729. Quand il en faisait l'application au Messie, il n’excluait donc pas les prophètes. Eusebe lui-même, pourtant si explicite, entend ce texte une fois au moins de tous les prophètes d'Israël. Eclogæ propheticæ, 1. IV, proœm., P. G., t. xxn, col. 11924193. Selon Théodoret, ln Jer., c. vi, P. G., t. lxxxi, col. 545, Moïse par ces paroles indique la bonne voie, qui est Notre-Seigneur; mais il indique aussi les pro­ phètes, qui montrent cette voie et sont eux-mêmes des sentiers qui y conduisent. Saint Jérôme, d’après le contexte, oppose aux devins des nations le prophète promis par Dieu à Israël. Celui-ci ne doit pas consult, r les devins, mais entendre et écouter son Dieu qui lui parle par les prophètes, ln Isaiam, 1. Ill, vm. 19, P. L., t. xxiv, col. 122. Saint Jérôme ne nomme pas le Messie, mais il ne l'exclut pas; il l'inclut plutôt dans la série des prophètes. Raban Maur, Enarratio super Deut., c. xix, P. L., t. cvm, col. 906-907. re­ marque que, quoique plusieurs veuillent entendre ce passage de tous les prophètes d’Israël selon l’histoire (ou le sens historique), cependant il s'agit aussi de Jésus-Christ, dont Moïse a parlé. Joa., v, 46, et qui a été appelé prophète. Walafrid Strabon dit la même chose. Glossa ordinaria. In Deut., P. L., t. cxm, coi. 474. Saint Bruno d’Asti l’entend aussi des nombreux prophètes d'Israël et spécialement de Jésus-Christ. Expositio in Deut., c. xvill, P. L., t. ci.xiv, col. 512. On peut penser que les Pères, qui ne nomment que le Messie sans exclure expressément les prophètes, fai­ saient comme Origène et Eusèbe, et entendaient l'oracle à la fois du Messie et des prophètes d'Israël. Quant à ceux qui excluent la série des prophètes et com­ parent le Messie seul à Moïse, il est à remarquer qu'ils ne tiennent compte que de quelques expressions des versets 45 et 19 du c. xvm et qu’ils perdent entière­ ment de vue tout le contexte. Or, c’est le contexte, nous allons le voir, qui exige l’interprétation dont nous nous occupons présentement. Leur exégèse ne s’impose pas et des commentateurs catholiques peuvent légitimement en proposer une autre, plus littérale et également messianique au sens propre. 3. Le texte lui-même et le contexte justifient 1 inter- 671 DEUTÉRONOME (PROPHÉTIE MESSIANIQUE DU) prétation qui joint le Messie à la série des prophètes d'Israël. a) Le singulier s>3: peut, de soi, équivaloir à un pluriel et il est ici nécessairement collectif. Ce pro­ phète du ÿ. 15 avait déjà été promis par Dieu sur le mont Horeb; il devait continuer la mission de Moïse, parler au nom de Dieu et transmettre aux Israélites tous les ordres du Seigneur, 18. On devra écouter ses paroles sous peine d'etre exclu du peuple de Dieu, 19. On le distinguera du faux prophète, 20-22. Notons que, dans ces derniers versets, la série des faux prophètes est désignée par le singulier collectif sc;. Donc le véritable u>3J, prédit ici, n’est pas un personnage unique, le seul Messie; il embrasse une série d’indivi­ dus, qui seront prophètes de Dieu en Israël. D’ailleurs, de semblables noms singuliers collectifs désignent aux versets 10 et 11 les diverses espèces de devins chananéens. A des catégories interdites Moïse opposait une catégorie, autorisée en Israël, d’intermédiaires attitrés entre Dieu et son peuple. &) Le contexte, en effet, oppose les prophètes aux devins et aux sorciers. En interdisant à son peuple ces derniers comme une abomination, Dieu cependant ne veut pas laisserlsraël privéd'hommes qui lui découvrent l’avenir et lui révèlent ses propres volontés. A la place des augures, il suscitera d'entre les Israélites et au mi­ lieu d eux des prophètes qui, comme Moïse, parleront en son nom et communiqueront ses volontés. Ces re­ présentants autorisés de Dieu devaient donc exister en Israël d’une manière à peu près continue pour suppléer à l'absencedes devins, les remplacer et empêcher qu’on ne les consultât. Si Israël avait dû attendre le Messie avant de connaître les volontés divines, il aurait couru dans l’intervalle le danger de recourir à ces devins païens, dont la consultation lui était prohibée. Dieu n’eût pas opposé de remède efficace au danger qu'il voulait prévenir. Le Messie devait seulement être un de ces prophètes. D’ailleurs, c’était à la demande du peuple, qui redou­ tait les manifestations directes de Dieu, que Dieu avait promis à Moïse ce prophète, qui lui ressemblerait, qui, comme lui, serait en relations avec Jéhovah et parle­ rait au peuple en son nom. La promesse divine avait obtenu sa première réalisation en Moïse, qui dés lors servit d'intermédiaire entre Dieu et son peuple. S'il avait fallu attendre jusqu’au Messie pour avoir un second et unique prophète, semblable à Moïse, la pro­ messe divine, rappelée par Moïse à la fin de sa car­ rière, aurait bien tardé à recevoir son exécution et aurait laissé la prière d’Israël inexaucée. Le prophète prédit devait remplir sa mission durant tout le cours de l’histoire Israélite, et le Messie ne fut que le dernier de la série ainsi annoncée. Il ne faut pas urger la res­ semblance avec Moïse et prétendre que ce prophète devait nécessairement être législateur comme Moïse. La ressemblance indiquée n’entraîne pas une égalité parfaite, qui ne s'est pas même rencontrée dans le Messie, supérieur à Moïse plutôt que son égal, mais seulement une communauté de mission et le rôle d’in­ termédiaire officiel entre Dieu et son peuple. Du reste, les prophètes d’Israël avaient le droit de porter des lois de par l’autorité de Dieu. C’est à tort que quelques Pères ont reconnu un privilège spécial au Messie dans la promesse que Dieu mettrait ses paroles dans sa bouche; les mêmes termes sont employés par Dieu lui-même au sujet des prophètes. Is., li, 16; lix, 21. Tous ont parlé au nom du Seigneur et ont transmis ses ordres. Enfin, les signes auxquels on reconnaîtra les faux prophètes, 20-22, indiquent qu’il est question de vrais prophètes dans la prédiction précédente. Ils sont donnés pour servir aux Israélites de critères au cours DE VA RIS 672 des temps et pas seulement à l’époque du Messie. C’est donc la série des vrais prophètes, qui était ainsi prédite comme une institution divine en Israël, qui devaitdurer autant que les autres institutions, autant que les juges, ies rois et les prêtres, Deut., xvi, 18-xvm, 22, et se continuer jusqu'au Christ. Salomon Jarchi, Moïse Maimonide et Kimchi ont donc bien compris le sens de l’oracle deutéronomique en l’entendant de la série des prophètes d’Israël ; ils ont eu le tort unique d’en exclure le Messie, qui devait être prophète. Denys le Chartreux mentionne cette inter­ prétation, donnée par Rabbi Paul (probablement Paul de Burgos); mais quoiqu'il la trouve catholique, il pré­ fère entendre les versets 15 et 18 de Notre-Seigneur seul. In Deuteronomium, dans Opera, t. n, p. 590-591. Des commentateurs catholiques ont joint le Messie à ses devanciers et à ses précurseurs. Leur interprétation a le double mérite de rendre exactement compte de la lettre et de maintenir très fermement l’interprétation messianique de l’oracle. C’est plus qu’une conclusion exégétique. Albert le Grand reconnaissait la prédiction de la série ininterrompue des prophètes d’Israël. Enar­ rat. in Aggæuni, 11,6, Opera omnia, Paris, 1892, t. xtx, p. 507. Après Nicolas de Lyre, Tostat, Oleaster, Corneille de la Pierre, Bonfrère, Tirin, Calmet, Frassen, Reinke, le cardinal Meignan, les Pères Comely, Knabenbauer, de Hummelauer et Murillo, nous l’acceptons. L’oracle ainsi entendu nous apprend que le Messie sera un prophète juif et qu’il achèvera en Israël la mission des autres prophètes, ses prédécesseurs et ses précur­ seurs, en communiquant pleinement à l’humanité la révélation divine que tous devront recevoir. Pour la première interprétation, voir Cajetan, In Deut., xvm, 15-19 ; Sherlock, De l’usage et des fins de la prophétie dans les divers âges du monde, discours vr, dans Sacræ Scripturæ cursus completus de Migne, Paris, 18'i0, t. xvm, col. 669-673, et dans Démonstrations évangéliques de Migne, Paris, 1843, t. vu,col. 519-523; Bade, Die Christologie des A. T., 2’ édit., 1858; Palrizi, Blblicarum quæstionum decas, Rome, 1877, p. 161-175; F. Vigoureux, Manuel biblique, 12’ édit., Paris, 1906, t. i, p. 779; J. Corluy. Spicilegium dogmatico-biblicum, Gand, 1881, t. 1, p. 447-455; Ch. Trochon, Le Deutéronome, Paris, 1888, p. 8-13, 119-120. Pour la seconde, Corneille de la Pierre, Comment, in Deut., Lyon, 1732, p. 764; Calmet, Commentaire littéral, 2’ édit., Paris, 1726, 1.1 b, p. 497-498; Heinko, Beitrüge zur Erklürung des A. T., Munster. 1855. t. IV, p. 301 sq. ; Meignan, Les pro­ phéties messianiques. Le Pentateuque, Paris, 1856, p. 619 sq. ; id., De Moise à David, Paris, 1896, p. 292-313; Knabenbauer, Erklürung des Propheten Isaias, Fribourg-en-Brisgau, 1881, p. 3-5; Comely, Introductio specialis in didacticos et prophe­ ticos V. T. libros, Paris, 1887, p. 275-277,278-280; Oettli, Deu­ teronomium, Josua und Richter, Munich, 1893, p. 72; F. de Hummelauer, Deuteronomium, Paris, 1901, p. 371-377; M.lletzenauer, Theologia biblica, Fribourg-en-Brisgau, 1908, t. t, p. 580-581 ; L. Murillo, San Juan. Esludio critico-exegético sobre il cuarto Evangelic, Barcelone, 1908, p. 175-177. E. Mangenot. bénédictin bavarois, né le 28 décembre 1747, mort le 29 juillet 1827. Profês de l’abbaye d’Oberaltach et docteur en théologie, il publia : Exercitationes de juribus ecclesiasticis Germanise specialibus, Straubingen, 1779; De jure publico uni­ versali ecclesiastico una cum subjectis ex jure Ger­ manice particulari necnon de nexu sacerdotium inter et imperium corollariis, in-8”, Ralisbonne, 1781; De limitibus utriusque potestatis necnon de juribus principum circa sacra, Straubingen, 1782. DEUTMAYR Bernard, Hurter, Nomenclator, in-8·, 1895, t. m, coi. 886. B. Heurtebize. littérateur grec du xvi” siècle, né à Corfou. Paul 111 (1534-1549) le nomma correcteur des manuscrits de la Bibliothèque vaticane. Sa mort eut lieu en 1568. En dehors du Liber de greecæ linguæ par­ ticulis, qui le rendit célèbre comme philologue, il est l’éditeur des Actes du concile de Florence en grec : DEVARIS Mathieu, DEVARIS — DÉVOLUTION 673 '11 αγία κα'ι οικουμενική ίν Φΐ.ορεντια γενομένη Σύνοδος, Rome, 1577. Μ. Vaast attribue au cardinal Bessarion cette rédaction grecque des Actes du concile de Flo­ rence. Le cardinal Bessarion, Paris, 1878, p. 437-439. Devaris est aussi le traducteur grec des canons du concile de Trente : Κανόνες και δόγματα τής ίεράς καί άγιας οικουμενική; έν Τριδέντω γενομένι^ς συνόδου... έκ τής Λατίνων φωνής εις την τών Γραικών μεταφρασθεντα, publiés après sa mort par son neveu Mathieu Devaris, Rome, 1583. Salhas, Ν,οιλΧηνιχή βιλοΤογία, Athènes, 1868, p. 158*159 ; Legrand, Bibliographie hellénique du xv-xvr siècle, t. i, p. cxcvcxcviu; t. n, p. 33-40, 52*60. A. Palmieri. théatin français, né à Autun en 1692, mort en juin 1765. On a de lui : De l’im­ mortalité de l’âme. A l'abbé B., in-12, 1730. réim­ primé dans la Continuation des Mémoires de littérature et d'histoire, du P. Desmolets, t. x; Traité delà simpli­ cité de la foi, in-12, Paris, 1733; Nouveau traité de l'autorité de l'Église, in-12, 1736, 1749. DEVELLES Claude-Jules, Michaud, Biographie universelle, t. x, p. 580; Hœfer, Nou­ velle biographie générale, t. xm, col. 942. A. Ingold. DEVIENNE D’AGNEAUX Charles-Jean Baptiste, bénédictin, né à Paris en 1745, mort en 1792. Il entra fort jeune dans la congrégation de Saint-Maur et fit profession le 30 mai 1745 à l’abbaye de Saint-Martin de Séez. En 1755, il fut chargé avec plusieurs de ses con­ frères d’écrire une histoire de Guyenne. Il ne tarda pas à se créer de nombreuses difficultés avec ses supérieurs et avec dom Carrière qui avait entrepris de publier les Annales de Bordeaux. En 1776, il ne parait plus appar­ tenir à la congrégation de Saint-Maur : « 11 ne réside plus dans ce corps par ordre de la cour, » écrira-t-il plus tard. A l’époque de la Révolution, il embrassa avec ardeur les idées nouvelles. Dom Devienne a laissé les ouvrages suivants : Prospectus de l’histoire générale de Guyenne par des religieux de la congrégation dt Saint-Maur, in-4°, Paris, 1755; Lettre en forme de dissertation contre l'incrédulité, in-12, Avignon, 1756; Eclaircissements sur plusieurs antiquités trouvées à Bordeaux, in-12, 1757 ; Point de vue concernant l’état religieux, in-12, Paris, 1757 et 1771 ; Plan d’éducation, 1769 ; Histoire de la ville de Bordeaux, in-4», Bordeaux, 1771 : dom Devienne ne publia que le Ier volume; le ne parut par les soins de l’éditeur Lacaze : Seconde et troisième partie contenant l’histoire de l’église de Bordeaux et les mœurs et coutumes des Bordelais, in-4», Bordeaux, 1862; Dissertation sur la religion de Montaigne, in-12, Bordeaux, 1773; Éloge historique de Michel Montaigne et discours sur sa religion, in-12, 1775; Administration particulière et générale de la France, in 8°, Paris, 1775; Lettres à Μ. X'" sur l’his­ toire de la France, in-12, Paris, 1782 ; Nouvelle méthode pour apprendre à lire et à écrire correctement la langue française, in-8°, Paris, 1782; Histoire de l'Artois (jus­ qu'en 1713}, 2 in-8», 1785-1787 ; Le triomphe de l'huma­ nité ou la mort de Léopold de Brunswick, poème qui a concouru pour le prix de l'Académie française, in-8», Lille, 1787; Le triomphe du chrétien, traduit de l’an­ glais (extrait des Nuits d’Young}, in-8°, 1788; Histoire générale de la France, écrite d'après les principes qui ont opéré la Révolution, par Gh.-J.-B. Dagneaux, cidevant Devienne, 2 in-8», Paris, 1791 : le il' vol. s’arrête en 1559. Dom Devienne a en outre publié deux Mémoires relatifs à ses difficultés avec ses supérieurs ou ses con­ frères et quelques pamphlets révolutionnaires comme : Le cri de la raison, in-8», Paris, 1790; Le bonheur de la France, par l'abbé ci-devant dom Devienne... chan­ son sur l’air O Fiiii, in-8», Paris. DomTassin. Histoire littéraire de la congrégation de SaintMaur, in-4·, Bruxelles, 1770, p. 798; Ch. de Lama, Bibliothèque nier. DE THÉOL. CATHOL. 674 des écrivains de la congrégation de Saint-Maur, in-12, Munich et Paris. 1882, p. 208; A. de Lantenay, Les prieurs claustraux de Sainte-Croix de Bordeaux, in-8·, Bordeaux, 1884, p. 104110, 136-137; Tamizey de Larroque, Reliquiæ benedictinæ : Lettres et mémoires de dom Devienne, dans la Bevue de Gas­ cogne, t. xxxvi (1885), p. 283, 438, 443. B. Heurtebize. DEVIN. Voir Divination. DEVOIR CONJUGAL. Voir Époux (Devoirs des). DÉVOLUTION. — I. Définition. II. Historique. 111. Discipline actuelle. I. Définition. — Dévolution vient du latin de volvere, rouler ou transporter d’un lieu dans un autre endroit. En jurisprudence civile et canonique, ce mot signifie, en général, la transmission d’un droit, ou d’un bien, d'une personne à une autre. Il a pris cependant, de bonne heure, un sens tout particulier. Ainsi, dans le droit civil, il désigne le transfert, par hérédité, des biens de la ligne paternelle à la ligne maternelle, ou vice versa, quand l'une de ces deux lignes est éteinte, ou a renoncé à la succession. Dans le droit ancien, en effet, en vertu de la règle paterna paternis, materna mater­ nis, les biens immeubles ne pouvaient par succession passer à une famille différente de celle dont ils prove­ naient. Les collatéraux maternels d'un défunt, par exemple, étaient incapables de recevoir en héritage ce qu'il avait eu lui-même de ses parents paternels, et vice versa. Le droit considérait cette translation comme un renversement de l’ordre régulier, et une violation de la justice. Le seul cas où il la permettait, était celui ou la branche dont il voulait par ce moyen maintenir les droits s'était éteinte, ou avait renoncé de plein gré à la succession. Sans avoir adopté dans toute sa rigueur la formule ancienne, paterna paternis, materna maternis, la plupart des droits modernes emploient dans un sens analogue le mot dévolution. Cf. Code civil français, a. 733, 750, 752 sq.; Rogron, Le code civil expliqué par ses motifs, par des exemples et par la jurispru­ dence, in-12, Paris, 1840, p. 438 sq., 453 sq. : Mourlon. Répétitions écrites sur le code civil, contenant l’exi ">■· des principes généraux, leurs motifs et la solution des questions théoriques, 1. Ill, tit. I, c. III. sect. I, 3 in-8», Paris, 1849, t. Il, p. 33 sq., 44 sq. ; Ricci. Corso teorico-pratico di diritto civile, 10 in-8», Turin, 1886. t. m, p. 11 ; Lomonaco, Istiluiioni di diritto civile italiano, 7 in-8», Naples, 1895, 1. III, part. II. n. 81, t. iv, p. 44; Laneyrie et Dubois, Code civil portugais, traduit et annoté, 1. III, tit. n, c. in-iv, in-8», Paris. 1896, p. 586 sq.; De la Grasserie, Code civil allemand, traduit et annoté avec introduction, 1. V, sect. I-1II, in-8», Paris, 1901, p. 407 sq. ; Servais et Mechelynck, Les codes et les lois spéciales les plus usuelles en vigueur en Belgique, avec notes, in-8», Bruxelles, 1907, p. 93 sq. Le droit de dévolution, étendu jusqu'à ses dernières limites, fait passer à l'État les biens de ceux qui meurent sans héritiers au delà d’un certain degré de parenté, variant avec les pays. Cf. Code civil français, a. 768; Code civil espagnol, a. 956; Code civil portu­ gais, a. 2006; Rogron, Le code civil expliqué, etc., p. 468 sq.; Mourlon, Répétitions écrites sur le code civil, 1. Ill, tit. i, c. IV, sect, n, p. 77; Prudhomme, Code civil italien, traduit, annoté et précédé d'une introduction, 1. Ill, tit. Il, sect, vi, in-8», Paris, 1896. p. 203. Dans certaines contrées, comme l’Alsace et les PaysBas, quand le défunt s'était marié plusieurs fois, si du premier mariage n'étaient issues que des filles, le droit de dévolution les reconnaissait légitimes héritières, de préférence aux fils nés du second lit. Ce fut en raison de ce droit de dévolution que Louis XIV, après la mort IV. - 22 675 DÉVOLUTION 676 de Philippe IV, roi d'Espagne, réclama les Pays-Bas eum prospicis, et ea quæ diximus implere differentem, espagnols. Il fondait ses prétentions sur les droits de omnis clerus ejus adhiberi debet, ut communi consilio sa femme Marie-Thérèse, fille et unique descendante de ipsi eligant. Epist. ad Anthemium subdiaconum, Philippe IV, par son premier mariage. Charles II, 1. XI, epist. lxxi, P. L., t. lxxvii, coi. 1241. Cette successeur de Philippe IV, n’était que fils du second prescription fut introduite dans le Corpus juris cano­ lit. De ce contlit résulta la guerre dite de dévolution nici, cf. Décret de Gratien, part. I, dist. LXXXIX, c. 2, (1667). Volumus. Le II» concile de Nicée, VII» œcuménique, En droit canonique, la dévolution est le transfert à tenu en 787, régla par son canon 11», que ce droit serait un autre du droit de conférer un bénéfice ecclésiastique, dévolu au métropolitain, quand l'évêque ne l’exercerait quand celui qui devait le conférer a négligé de le faire pas; et si le métropolitain se rendait coupable de la dans un certain espace de temps déterminé par les même négligence dans sa propre église, le patriarche de canons, ou l’a attribué à un sujet indigne et inhabile. Constantinople aurait â y pourvoir. Cf. Mansi, Concil., Le droit de conférer ce bénéfice passe alors, pour cette t. xm, col. 752. fois, au supérieur immédiat du collateur ordinaire, et, A partir du xn· siècle surtout, le droit de dévolution en cas de négligence de la part de ce second collateur, se précisa de plus en plus, dans tous ses détails. Le Ill· monte de degré en degré jusqu'au pape. Cf. Decretal., concile œcuménique de Latran, tenu sous Alexandre 111, I. 1, tit. vi, De electione, c. 41, Ne pro defectu; tit. x, en 1179, renouvela dans son canon 8·, la règle que les De supplenda negligentia prælatorum, c. 3, Licet; bénéfices ecclésiastiques ne devaient pas rester long­ 1. Ill, tit. vm, De concessione præbendæ, c. 2, Nulla; temps vacants, mais qu’ils devaient être conférés dans Reill'enstuel, Jus canonicum universum juxta quinque les six mois: quælibet officia non diu maneant in libros Decretalium, 1. 1, tit. x, § 2, n. 18 sq., 6 in-fol., suspenso, sed intra sex menses personis quæ digne Venise, 1730-1735, t. i, p. 218; Pichler, Jus canonicum administrare valeant, conferantur. Cf. Mansi, Concil·, secundum quinque Decretalium titulos, 1. I, tit. x, t. χχιι, coi. 222. 11 fit ensuite les prescriptions sui­ n. 2, 2 in-fol., Venise, 1750, t. i, p. 66; Schmalzgrueber, vantes : 1» Si c’est l’évêque qui est négligent dans la Jus ecclesiasticum universum, 1.1, tit. x, n. 1, 12in-4°, collation des bénéfices, son droit est dévolu au chapitre : Home, 1813-1845, t. i, p. 421; Hinschius, System des Si episcopus conferre distulerit, per capitulum ordi­ kath. Kirchenrechts, 3 in-8», Berlin, 1878, t. m, netur. 2° Si c’est le chapitre qui est coupable de cette р. 167 sq.; De Angelis, Praelectiones juris canonici ad faute dans la collation des bénéfices qui dépendent de methodum Decretalium, 4 in-8», Rome, 1887-1891,1. I, lui, son droit est dévolu à l’évêque : Quod si ad capitu­ tit. x. n. 4, t. t, p. 188; Wernz, Jus Decretalium, lum pertinuerit, et infra præscriptum terminum hoc 5 in-l", Rome, 1898-1907, part. 11, c. n, tit. xv, § 4, mon fecerit, episcopus... exequatur. 3°Si l’un et l’autre n. 321, t. n, p. 410; Ojelti, Synopsis rerum moralium sont coupables, le droit est dévolu au métropolitain : et juris pontificii, alphabelico ordine digesta, v» Si omnes forte neglexerint, metropolitans de Devolutio, 2 in-4», Prato, 1905, t. i, p. 512. ipsis secundum Deum absque illorum contradictione, II. Historique. — 11 importe pour le bien des âmes disponat. Mansi, loc. cit.; Decretal., 1. Ill, lit. vm, De et la gloire de Dieu que les bénéfices ecclésiastiques ne concessione præbendæ, c. 2, Nulla. Cf. tit. cit., c. 5, restent pas longtemps vacants, afin que les divers Quia; c. 10, Exparte; c. 13, Dilectus; c. 15. Postulastis. services auxquels le bénéficier doit pourvoir ne de­ En 1215, le IVe concile général de Latran, tenu sous meurent pas en souffrance. Les canons ont fixé le Innocent III, dans son canon 23e, édicta pour les prélatemps que la vacance ne doit pas dépasser, suivant les tures électives un règlement analogue, maisencore plus cas. Or, il arrivait souvent que les collateurs, chargés sévère, puisqu’il réduisit à trois mois les délais cano­ de nommer aux bénéfices, tardaient trop à le faire, niques. Si, dans les églises cathédrales et dans celles soit par négligence, soit par cupidité, afin d’en percevoir des réguliers, les élections n'étaient pas accomplies eux-mêmes les fruits, en tout ou en partie. C’est pour dans ce laps de temps, le pouvoir d’élire était dévolu au obvier à cet inconvénient si grave et stimuler le zèle supérieur immédiat, et le concile énonçait clairement des collateurs, que fut introduit peu à peu, dans la les raisons de ces prescriptions canoniques : Ne pro jurisprudence canonique, le droit de dévolution, attri­ defectu pastoris gregem dominicum lupus rapax buant au supérieur immédiat du collateur ordinaire invadat, autin facultatibus suis ecclesia viduata grave le droit de conférer le bénéfice que celui-ci avait négligé dispendium patiatur, volentes in hoc etiam occurrere de conférer dans les délais prescrits. periculis animarum... statuimus ut ultra tres menses Ce point de discipline ecclésiastique remonte à la cathedralis vel regularis ecclesia prælato non vacet ; plus haute antiquité. Il en est déjà fait mention au infra quos, justo impedimento cessante, si electio milieu du v» siècle. Le concile de Chalcédoine, IV· celebrata non fuerit, qui eligere debuerant, eligendi œcuménique, tenu en 451, statue dans son 25» canon potestate careant ea vice, ac ipsa eligendi potestas ad disciplinaire que les églises doivent être pourvues eum qui proximo præesse dignoscitur, devolvatur. Is dans les trois mois, ίντός τριών μηνών. Le canon vero ad quem devoluta fuerit potestas, Dominum 26» fait allusion aux peines encourues dans le cas habens præ oculis, non differat ultra tres menses... contraire. Cf. Mansi, Concil., t. vu, col. 368, 380, si canonicam voluerit effugere ultionem. Mansi. 391 sq., 400; Décret de Gratien, part. I, dist. LXXXIX, Concil., t. χχιι, coi. 1011; Decretal., 1. I, tit. vi, De с. 4, Quia; part. II, caus. XVI, q. vu, c. 21, Quoniam electione, c. 41, Ne pro defectu. in quibusdam; Justinien, Novell, cxxill, c. i. Boniface VIII, en 1298, étendit ce temps à quatre Un siècle et demi plus tard, le pape saint Grégoire mois pour les bénéfices inférieurs soumis au droit de le Grand revient sur cette question. Il rappelle d’abord patronage laïque, et à six mois quand le droit de la règle établie par le concile de Chalcédoine, et en patronage appartenait à une église ou à un monastère. vertu de laquelle les églises ne doivent pas rester Decretal., 1. Ill, tit. xix, De jure patronatus, c. 1, § 2. vacantes plus de trois mois. Epist., 1. VII, epist. xiv, Verum, in 6". xi.li, P. L., t. Lxxvn, col. 869, 901. Cf. Décret de Gratien, Afin d'assurer l'observation de ces prescriptions, le part. I, dist. L, c. Il, Postquam; dist. LXXV^ c. 2, concile général de Vienne (1311-1312) régla que l’évéque Quoniam. 11 parle ensuite, en propres termes, du droit serait considéré comme le supérieur immédiat des collateurs réguliers de son diocèse. Les chapitres des de dévolution, même pour les charges inférieures à l’épiscopat. Chaque évêque, dit-il, doit avoir un économe cathédrales et des collégiales qui, dans le but de se soustraire a l’autorité épiscopale, avaient voulu se dans son église, et s’il néglige de le nommer lui-même, soumettre immédiatement au saint-siège, ne furent ce droit est dévolu à son clergé, bi vero negligentem 677 DÉVOLUTION pas exemptés de cette loi. Ces décrets furent insérés dans le Corpus juris canonici. Cf. Clémentines, 1. 1, lit. v, De supplenda negligentia prælatoruni, c. 1, Quia regulares prælali. Ainsi le délai se renouvelait tour â tour à chaque degré de la hiérarchie auquel passait le droit de dévo­ lution. Chaque supérieur avait successivement six mois pour conférer le bénéfice. Il devait se conformer, en outre, aux conditions spéciales auxquelles était soumis le premier collateur, et les effets de sa négligence étaient les mêmes. Decretal., 1. I, tit. ti, De constitutionibus, c. 8, Cum accessissent. Cf. Fagnan, Commentaria in quinque libros Decretalium, 1. Ill, De concessione præbendæ, c. π, η. 21-40, 5 in-fol.. Venise, 1697, t. m, p. 187 sq. ; Schmalzgrueber, Jus ecclesiasticum univer­ sum, 1. I, tit. x, De supplenda negligentia praelato­ rum, § 1, n. 6, t. i, p. 429; Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de l’Église touchant les benefices et les bénéficiers, part. II, 1. I, c. li, Du droit de dévolution, 3 in-fol., Paris, 1725, t. il, p. 322 sq. Dans le cas où le bénéfice, conféré dans les délais prescrits par les canons, avait été donné à un sujet indigne, ou inhabile par le défaut des qualités requises dans le titulaire, le droit de conférer ce bénéfice était également dévolu au supérieur immédiat, ou directe­ ment au pape, s’il s’agissait d’évêchés. Decretal., 1. Ill, tit. vm, De concessione præbendæ, c. 2, Nulla; 1. I, lit. vi, De electione, c. 18, Quanquam, in 6°. Mais alors il fallait que l’indignité ou l’inhabileté du déten­ teur du bénéfice fût juridiquement démontrée, et qu’une sentence en ce sens intervînt de la part du juge.,Celui qui dénonçait à l’autorité compétente le fait d’indignité ou d'inhabileté du titulaire, et réclamait ensuite le bé­ néfice pour lui, devait être, à mérite égal, préféré à tout autre. Les papes avaient institué ce droit de préfé­ rence pour favoriser l’observation des règles canoniques et débarrasser l’Eglise de ministres indignes. L’action en dévolu devait être intentée dans les trois mois. Celui qui soutenait ce procès ne pouvait entrer en jouissance du bénéfice qu'aprés le prononcé de la sentence, et mention de la cause spéciale du dévolu devait être faite dans l'acte de provision. Cf. Thomas­ sin, Ancienne et nouvelle discipline de l’Eglise, part. II, 1. 1, c. li, n. 7-12, t. n, p. 323 sq. L'impétration et l'attribution d'un bénéfice ecclésias­ tique à de pareilles conditions s’appelait dévolu, ou dévolut (devolutum). On donnait le nom de dévolutaire à celui qui l'obtenait, et le nom de dévoluté à celui qui en était exclu. De là vinrent les expressions : plaider un dévolu; obtenir un dévolu; jeter son dévolu sur un bénéfice, c’est-à-dire le solliciter de cette façon; puis, on en vintà dire simplement jeter son dévolu sur quel­ que chose, pour signifier qu’on prétendait à sa posses­ sion, ou qu’on arrêtait ses vues, son choix, sur tel objet. Les dévolutaires n’étaient pas toujours supposés agir uniquement dans les intérêts de l’Église, mais aussi et souvent pour leurs propres intérêts. On les soupçonnait donc, bien des fois, d’ètre mus par l’ambition, l'avarice et la cupidité. Les canonistes gallicans étaient particu­ lièrement sévères à leur égard, disant qu’ils n’étaient dignes d'aucune considération, mais bien plutôt de réprobation et de mépris. Us n'hésitaient pas à leur donner des épithètes offensantes telles que celles-ci : écumeurs et ravisseurs de bénéfices; artisans de procès, etc. Impetrantes jure devoluto non favore digni sunt, sed regiis constitutionibus et juris communis disposi­ tione, odiosi judicantur. Sunt beneficiorum eruscatores... aucupes et captores alienorum beneficiorum, arripiendorum beneficiorum venantes, expiscatores rerum alienarum, fortunis alienis inhiantes. Louet, In regulis Cancellariæ, De annali possessione, n. 112, in-4·, Paris, 1656; Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de l’Église, loc. cit. DEVOTI 678 Le concile de Trente publia un décret très important pour suppléer à la négligence des chapitres des églises cathédrales, qui, dans les huit jours après la mort de l'évèque, n’auraient pas élu un vicaire capitulaire pour l’administration spirituelle du diocèse, et un économe, ou commissaire de la mense, pour l’administration des biens temporels. Il décida que, passé ce laps de huit jours, le droit d'élire le vicaire capitulaire et l’économe serait dévolu, ipso fado, au métropolitain. Dans le cas où il s’agirait de l’église métropolitaine elle-même, et que le chapitre fût négligent, le droit d’élire serait dévolu à l’évèque le plus ancien de la province, anti­ quior episcopus ex suffraganeis. Enfin, s’il s'agissait d’une église cathédrale exempte, le droit serait dévolu à l’évêque le plus rapproché. Sess. XXIV.c.xvi, Oereform. III. Discipline actuelle. — A notre époque, la plupart des degrés de la hiérarchie ecclésiastique, intermédiaires entre l’évêque et le souverain pontife, sont devenus des titres purement honorifiques, tels que ceux de patriarches, de primats, etc. Par suite, le droit de dévolution, quoiqu'il n’ait pas été formellement abrogé et subsiste encore en théorie, se réduit prati­ quement à peu de chose, si l’on excepte celui du métropolitain pour suppléer à la négligence des cha­ pitres des églises cathédrales dans l'élection du vicaire capitulaire, sede vacante. Dans les autres cas, si les collateurs ordinaires, prélats, évêques, etc., sont négli­ gents, le droit de conférer les bénéfices est dévolu directement au saint siège. Cf. Wernz, Jus Decretalium. part. II, c. il, tit. xv, § 4, n. 324, t. n, p. 442. Fagnan, Commentaria in quinque libros Decretalium, 1. ΓΠ. De concessione præbendæ, c. 11, η. 21-40, 5 in-fol., Venise. 1697, t. m, p. 187 sq.; Thomassin, Ancienne et nouvelle disci­ pline de l’Église touchant les bénéfices et les bénéficiers, part. 11,1. I, e. li, Du droit de dévolution, 3 in-fol., Paris, 1725. t. n, p. 322-325; Reiffenstuel, Jus canonicum universum juxta quinque libros Decretalium, I. I, tit. x, De supplenda negiigentia prælatoruni, § 1, n. 1-16; S 2, n. 17-27, 6 in-fol.. Venise, 1730-1735, 1.1, p. 246-248; Leurenius, Forum ecclesiasti ·.· -.·. quojus canonicum explanatur, part. II, q. dccxxxvh-dccx:.·· . 5 in-fol., Venise, 1729; Schmalzgrueber, Jus ecclesiastica>u uni­ versum, 1. I, tit. x, § 1, n. 1-6, 12 in-4·, Rome, 1843-1845, : t, p. 424-430; Pichler, Jus canonicum secundum quinque Decre­ talium titulos, 1.1, tit. x, η. 1 sq., 2 in-fol., Venise. 1750, t. :. p. 66sq.; Hinschius, System des hath. Kirchenrechts, 3 in-fc·!-. Berlin, 1878, t. m, p. 167-173; De Angelis, Praelectiones juris canonici ad methodum Decretalium, 1.1, tit. x, n 1-6, 4 in-8·. Rome, 1889-1891, t. 1, p. 185-192; Wernz, Jus Decretalium. part. II, c. It, tit. xv, § 4, n. 324-326,5 in-4·, Rome, 1898-1907, L ii, p. 440-444; Ojetti, Synopsis rerum moralium et juris pontificii, alphabetico ordine digesta, V Devolutio, 2 in-4·, Prato, 1a<5, 1.1, p. 542. T. Ortolan. naquit à Rome, le 11 juillet 1744. Entré dans l'état ecclésiastique, il se sentit, de bonne heure, porté spécialement vers l’étude de la jurispru­ dence. 11 y réussit à tel point que, docteur en l'un et l’autre droit, et avocat à la cour romaine, il fut, à peine âgé de vingt ans, nommé professeur de droit canonique à l’université de la Sapience. Pendant vingtcinq ans il occupa cette chaire quêtant d'autres avaient illustrée, et lui donna un nouvel éclat. Les succès de son enseignement lui acquirent une grande réputation, et le mirent en vue pour les plus hautes dignités de l’Église. Pie VI le créa évêque d’Agnani, à quarante-cinq ans (1789). Quinze ans après, Devoti, ayant résigné cette charge, fut attiré à la cour pontificale par Pie VII, qui lui donna le titre d’archevêque de Carthage in partibus, le fit secrétaire des brefs aux princes, camérier secret, consulteur des S.C. de l’immunité, de l’index et de plu­ sieurs autres (1804). Quand Pie VII se rendit à Paris pour le sacre de Napoléon Ier, il voulut que Devoti fût parmi les prélats qui devaient l'accompagner. Devoti mourut à Rome, le 18 septembre 1820, et fut inhumé dans l’église de Saint-Eustache. DEVOTI Jean 679 DEVOTI Le plus renommé et le plus répandu de ses ouvrages est celui qui a pour titre : Institutionum canonicarum libri quatuor, 4 in-8», Rome, 1785, très souvent réédité depuis avec de nombreuses additions de l'auteur, non seulement en Italie, mais en Espagne et en Allemagne: Rome, 1814; Bologne, 1818; Gand, 1816, 1822, 1830; Venise, 1827, 1834, 1836, 1838, 1852; Liège, 1860, etc. Ces Institutiones se distinguent par la limpidité du style, par la sûreté de la méthode et la clarté de l’expo­ sition, comme aussi par des notes historiques très appréciées. Devoti s’était proposé de combattre surtout les erreurs d'Eybel, qui, pendant la dernière moitié du xvni» siècle, avait fait tant de mal en Allemagne, par ses écrits en faveur du joséphisme, condamnés par l’index, le 6 décembre 1784. Cf. Schulte, Die Geschichle der Quellen und Literatur des canon. Hechts, Stuttgart, 1875-1880, t. in, p. 528 sq. ; Hurter, Nomen­ clator, t. tn, col. 680 sq. L’ouvrage de Devoti parui si décisif pour la défense des doctrines orthodoxes, que le roi d’Espagne ordonna, en 1817, qu’on ne se servirait désormais, à l’université royale d’Alcala, que de ses Institutiones pour l’enseignement du droit canonique, à l'exclusion de celles de Cavallari, dont on avait usé jusqu'alors, et qui venaient d’être mises à l’index avec toutes les œuvres de cet auteur, par le décret du 27 janvier 1817, parce qu’il y professait, entre autres erreurs, la supériorité du concile sur le pape. Cf. Hurter, Nomenclator, t. ni. col. 443. Vu leur mérite, les Institutiones de Devoli furent également adoptées par l’universitéde Louvain et par le séminaire Saint-Sulpice, de Paris. On a prétendu que les notes historiques si pleines d’érudition, insérées presque à toutes les pages des Institutiones, ne furent pas l’œuvre de Devoti, mais celle de l’un de ses plus illustres élèves, le jeune François-Xavier Castiglione, plus tard cardinal et pape sous le nom de Pie VIII. Cette opinion fut répandue dans le public par divers auteurs. Moroni, Dizionario di eruditione storico-ecclesiaslica, 109 in-8», Venise, 1840-1879, t. lui, p. 172 sq. Michaud s’est fait l’écho de ce bruit. Biographie universelle, v» Pie VIII, t. xxxm, p. 232. Mais un simple rapprochement de dates montre combien peu cette opinion est fondée. Ces notes, en effet, se trouvent déjà dans la 1re édition des Institu­ tiones, en 1785, et Devoti les revendique comme étant de lui : Reliquumest ut aliquid dicam de notis, quibus Institutiones has meas illustrandas curavi. Præfatio, p. vu. Professeur depuis une vingtaine d’années, en possession des fruits de nombreuses recherches, et dans le plein épanouissement de son talent, Devoti pouvait écrire ces notes remarquables; mais comment les supposer l’œuvre d’un jeune homme de vingt-quatre ans à peine, car Pie VIII était né en 1761 ? Comment admettre que, pour la partie la plus difficile de son ouvrage, le professeur si apprécié ait dû recourir à la collaboration d’un de ses élèves encore inconnu, se soit approprié son travail, et, sans aucune indication qui pût faire soupçonner le contraire, l’ait présenté au public, comme son œuvre à lui? Cette opinion est consi­ dérée comme une fable par les critiques plus mordernes, tels que Nilles, Act. theol. Œnip., t. i, p. 282; Wernz, Jus Decretalium, part. III, tit. xvt, Historia litteraria juris ecclesiastici a concilio Tridentino usque ad Leonem XIII, § 2, n. 319, 5 in-4», Rome, 1898-1907, t. i, p. 401. Les autres ouvrages de Devoti sont :l»De notissimis in jure legibus libri duo, dont la 6e édition fut publiée à Rome en 1830. Cette œuvre est aussi estimée pour la pureté du style que pour l’importance du sujet. 2» Juris canonici universi publici et privati libri quinque. Dans la pensée de son auteur, ce dernier ouvrage devait avoir de vastes proportions; mais l'âge et les infirmités l’empêchèrent de le terminer, quoiqu’il y DÉVOTION 68G eût travaillé pendant longtemps. Les trois premiers volumes seulement ont paru, et ils n’embrassent que les deux premiers livres des Décrétales, 3 in-4», Rome, 1803-1815, 1837. Michaud, Biographie universelle, t. X, p. 591 sq. ; t. xxxm, p. 232; Moroni. Dizionario di erudizione storico-ecclesiaslica, 109 in-8·, Venise, 1840-1879, t. LUI, p. 172 sq. ; Schulte. Die Geschichte der Quellen und Literatur des canon. Rechts, Stuttgart, 1875-1880, t. m, p. 528 sq. ; Hurter, Nomenclator, t. ni. col. 677; Wemz, Jus Decretalium, part. III, tit. xvi, § 2, n. 319, 5 in-4·, Rome, 1898-1907, t. 1, p. 401 sq.; Kirchenlezcikon, t. ni, col. 1650-1651. T. Ortolan. I. Nature. IL Relations avec la per­ fection. III. Moyens principaux d’acquérir, de conser­ ver et de développer la dévotion. I. Nature. — :. définition. — Au strict sens théo­ logique, c’est l'acte de la volonté se donnant avec fer­ veur au service divin. — 1» L'objet vers lequel se porte la dévotion est l’objet même de la vertu de religion, ou le culte divin intérieur et extérieur dans lequel est également compris le culte religieux rendu aux saints comme serviteurs et amis de Dieu. Appartiennent en­ core à cet objet toutes les pratiques extérieures du culte et leurs objets sensibles; car notre nature ne peut s’accommoder d’un culte purement spirituel et l’Église impose à tous ses fidèles quelque culte extérieur. Voir Culte en général, t. m, col. 2410-2411. 2» Par la dévotion la volonté se porte avec ferveur vers ie cult# divin. — 1. Cette ferveur consiste premiè­ rement et principalement dans la ferme détermination de la volonté de rester fidèlement dévoué au service de Dieu, même malgré la douloureuse et fréquente étreinte des désolations et épreuves spirituelles. Cette ferveur de la volonté, appelée aussi dévotion substan­ tielle, est tout à la fois le fondement assuré sur lequel repose toute la pratique de la dévotion et la cause de tout son mérite devant Dieu. Sans elle, la dévotion purement sensible n’a plus ni consistance ni utilité vraie. Avec elle, l’âme reste tranquillement inébranlable au service de Dieu malgré les lluctuations des impres­ sions sensibles. Même dans l’aride désolation des puri­ fications passives et en l'absence de toute consolation, comme cela arrive surtout aux âmes fortes que Dieu purifie d’une manière plus intense et plus rapide, la dévotion substantielle continue à mouvoir età soutenir l'âme dans ses pratiques habituelles. Ajoutons toutefois que cette dévotion, grâce à l'ardente charité qu'elle suppose, cause toujours à l'âme quelque joie ou délec­ tation spirituelle que ne peuvent empêcher les plus dures épreuves de la partie sensible. Schram, Theologia mystica, 2‘ édit., Paris, 1848, t. i, p. 146. — 2. A celte dévotion substantielle de la volonté peut se joindre fréquemment la dévotion accidentelle consistant dans une abondante joie spirituelle causée à l'intelligence et à la volonté par la considération ou contemplation de l’inlinie perfection ardemment aimée. S. Thomas, Sum.theol., Il* II», q. lxxxii, a. 4; q. clxxx, a. 7, ou même dans la délectation sensible qui souvent résulte de nos fortes affections ou émotions spirituelles. Ces effets sensibles de la joie spirituelle peuvent aller jus­ qu'aux larmes. Ibid., q. LXXXII, a. 4, ad 3“m. Par le contentement qu’elle répand dans l’âme et l’attrait qu elle donne pour les choses célestes, la dévotion accidentelle surtout affective est un puissant stimulant d'activité spirituelle et de vertu solide, à condition d’être constamment accompagnée d’une humble dé­ fiance de soi-même et de faire tendre efficacement à la vertu solide età la vraie perfection. 3» Cette ferveur de la dévotion suppose dans la vo­ lonté la charité, la religion et la piété, et dans l'intel­ ligence une foi suffisamment éclairée et agissante. — 1. C'est la charité envers Dieu qui est la source pre­ mière et principale d’où jaillit et où s'alimente sans DÉVOTION. — 681 DÉVOTION cesse l'amour du service divin, tandis que la vertu de religion dicte immédiatement à la volonté aimante les actes religieux auxquels elle doit se dévouer. S. Tho­ mas, Sum. theol., II» II", q. lxxxii, a. 2, ad 1““. La religion est encore aidée dans son rôle par le don complémentaire de piété, qui nous incline à rendre plus parfaitement à Dieu considéré comme notre père tous les devoirs qui lui sont dus. S. Thomas, Sum. theol., II» II», q. cxxt, a. 1. Ajoutant au motif général de la vertu de religion le motif plus puissant de la piété filiale, la piété augmente dans la volonté l’intensité de la charité qui rejaillit sur la ferveur de la dévotion. A cause de leur rôle prépondérant dans la genèse de la dévotion, la charité et la piété sont souvent identifiées avec elle. — 2. Les actes de la volonté que supposent la dévotion, la piété, la religion et la charité, doivent primitivement s’appuyer sur une foi suffisamment éclairée et agissante. Car c’est un principe très assuré que la foi doit diriger les actes de la volonté dans sa recherche de la lin surnaturelle et des moyens qui y conduisent, comme la raison doit conduire la volonté en tout ce qui est du domaine naturel. S. Thomas, Sum. theol., Π» II®, q. n, a. 3. Il est d’ailleurs très certain qu'il n’y a point de charité ou d’amour sans connaissance, bien que l’amour puisse être aussi aug­ menté par l’expérience ou connaissance pratique résul­ tant de l’intime jouissance de l’objet aimé. Voir t. il, col. 2235. C'est donc dénaturer la dévotion que de la représenter uniquement comme une exubérance d’un sentiment religieux plus ou moins instinctif. Concept familier à beaucoup de protestants pour qui d’ailleurs la foi elle-même n'est le plus souvent qu'un vague sen­ timent religieux. Observons d’ailleurs avec saint Tho­ mas, que la perfection de la connaissance ou de la science, loin de nuire à la dévotion, l'augmente plutôt dès lors qu’elle ne se complaît point en elle-même et qu elle reste humblement soumise à Dieu. Sum. theol., 11« II», q. lxxxii, a. 3, ad 3“". 4° La ferveur de la dévotion, au lieu d’être l’acte passager que nous venons d'analyser, peut être une disposition habituelle, constamment existante dans la pratique des actes du culte divin. Alimentée par une généreuse et constante charité et fortifiée par les dons du Saint-Esprit, particulièrement par le don de piété et par les dons d’intelligence, de science et de sagesse, cette disposition habituelle est encore puissamment aidée par une incessante pratique des mêmes devoirs généralement accomplis. Pour être parfaite, cette dé­ votion habituelle doit se porter non seulement aux actes religieux commandés par quelque précepte divin ou ecclésiastique, mais encore à ce qui est recommandé comme plus agréable à Dieu. Celte définition de la dévotion adoptée par saint François de Sales, Introduc­ tion à la vie dévoie, c. I, se rencontre fréquemment chez les théologiens ascétiques. 5» Enfin, dans un sens plus particulier, on donne le nom de dévotion ou dévotion particulière à toute pra­ tique habituelle d'actes religieux commandés ou non commandés, caractérisés par un objet spécial. Telles sont la dévotion au saint-sacrement ou au Cœur sacré de Jésus, la dévotion à la très sainte Vierge ou à son cœur très pur, aux saints anges ou à quelque autre saint. Suivant la sanction dont l’Église les honore, ces dévotions sont commandées ou recommandées dumoins dans leurs principales manifestations, ou simplement autorisées dans une mesure sagement restreinte. Pu­ bliques quand elles s’exercent au nom de l’Église et dans ses offices liturgiques, elles sont, dans l’hypothèse contraire, simplement privées. Quelle que soit leur forme, elles doivent être soumises à la direction de l’Église et être pratiquées suivant son esprit. Confor­ mément au décret du concile de Trente, De invocatione, veneratione el reliquiis sanctorum et sacris imagini­ 682 bus, sess. XXV, on doit s’abstenir de toutes les pra­ tiques cultuelles que l’Église réprouve, n’en réprouver aucune qu’elle autorise, et ne point devancer Je juge­ ment de l’Église sur celles qu’elle n'a point encore sanctionnées. L’Église a d’ailleurs toujours interdit aux fidèles toute dévotion publique ou particulière entachée d’erreur ou de superstition. Elle s’est toujours opposée à toute nouveauté, même apparente, qui n’oU'rait point de titre suffisant de justification. Si elle en approuve quelqu’une, c’est après mùr examen de sa pleine légi­ timité et moyennant certaines conditions déterminées. Toujours, d’ailleurs, elle a énergiquement défendu contre les hérétiques de tous les temps les pratiques légitimement appuyées sur le dogme traditionnel et sur l’usage constant des fidèles. Cette direction de l’Église doit être invariablement suivie. On doit aussi se conformer à l’esprit de l’Église suivant lequel les dévotions publiques ou particulières sont de simples moyens de réaliser plus efficacement et plus sûrement l'observation des commandements de Dieu et de l’Église, de tous les devoirs de la vie chrétienne et d’aider à la pratique de la vraie perfection. Loin de conférer au­ cune exemption ou dispense des devoirs chrétiens ou d’en diminuer l’importance, ces dévotions doivent plutôt aider à leur intégral accomplissement. En ob­ servant fidèlement sur ce point l’esprit de l’Église. on dissipera ou l’on préviendra les reproches les plus habituels adressés à la dévotion catholique. n. qualités principales. — Comme elles ressortent suffisamment de la définition précédente, nous nous contenterons de les résumer succinctement : I» La dévotion ayant sa source première dans la charité et devant finalement tendre à Dieu comme fin dernière, sera d’autant plus parfaite qu'elle sera plus exempte d’amour-propre et de recherche de soi-même et qu'elle s’attachera plus généreusement à suivre parfaitement la volonté de Dieu. — 1. Rechercher sa propre satis­ faction dans l’exercice de la dévotion, en tirer vani: ou en prendre occasion pour s’estimer au-dessus de ceux qui ne la pratiquent point, c’est profaner lesdons de Dieu et ruiner l’ordre providentiel. Pour nous contenir dans un humble désintéressement et neus apprendre à tout attendre de lui et à ne rechercher : ie lui, Dieu prend soin de nous laisser fréquemment expé­ rimenter notre propre infirmité. Par le détachement des consolations spirituelles ou sensibles et par la constante et généreuse conformité à la volonl· divine au milieu des plus dures épreuves, l’àme s’enracine fortement dans l'habitude de la plus pure charité et y puise toute sa perfection. — 2. Cependant la recherche ou la demande humble et résignée des divines faveurs est conforme au plan providentiel, quand on reste parfaitement soumis à la volonté de Dieu et que l’on se propose uniquement de progresser dans son amour par l’encouragement et la force qu'elles donnent â l'âme. Schram, op. cit., t. i, p. 147; Meynard, Traité de la vie intérieure, 3» édit., Paris, 1899, t. 1, p. 85 sq. D’ailleurs, la proposition opposée a été condamnée en Molinos par Innocent XI, le 20 novembre 1687 : Qui desiderat et amplectitur devotionem sensibilem non desiderat necquærit Deum sed seipsum; et male agit cum earn desiderat et eam habere conatur qui per viam internam incedit tam in locis sacris quant ii diebus solemnibus. Prop. 27, Denzinger, Enchiridion, IO edit., n. 1247. 2« Pour mieux atteindre son but final, pour se main­ tenir dans une exacte orthodoxie toujours rigoureuse­ ment exigée par l’Église et pour éviter de nombreux écueils, la dévotion doit constamment s’appuyer sur une foi suffisamment éclairée. Les pasteurs ecclésiastiques, les supérieurs religieux et les directeurs spirituels qui doivent procurer abondamment aux fidèles et surtout aux âmes plus parfaites, l'instruction nécessaire, doivent 683 DÉVOTION 68 ί saire de montrer dans la grâce divine la source pre­ la puiser avec soin dans la doctrine traditionnelle de mière d’où procède, avec tout bien surnaturel, toute l’Église et dans l’enseignement le plus autorisé des vraie dévotion. Nous avons seulement à indiquer les théologiens. Nous n’avons point à examiner ici si, de moyens qui produisent immédiatement en notre âme fait, dans l’histoire de la dévotion ou des dévotions, cette cette salutaire disposition. On peut avec saint Thomas, nécessaire qualité a toujours été pleinement réalisée dans tous les fidèles. Les lacunes qui pourraient être Sum. theol., II* II”, q. lxxxii, a. 3, les ramener tous à conslatées sur ce point ne pourraient être aucunement la méditation ou contemplation. Selon saint Thomas, attribuées à la direction de l’Église ou à l’enseignement cette méditation ou contemplation est toute considéra­ tion de la vérité divine, dont le but principal est théologique autorisé par elle. d’exciter et d’augmenter notre charité envers l’infinie II. Relations avec la perfection. — 1° La dévotion substantielle, provenant d’une charité fervente et cons­ perfection de Dieu. Op. cit., q. clxxx, a. 1. Qu’elle ait pour objet les effets de la puissance et de la miséricorde tante, suppose, surtout quand elle est habituel le, quelque divine dans les créatures ou qu’elle se porte immédia­ réalisation permanente de la perfection ou y conduit tement sur les perfections divines, la contemplation facilement. Car cette charité fortement établie dans l’âme et la disposant à faire constamment et prompte­ tend toujours â exciter en nous une ardente charité envers Dieu, charité d’où jaillit spontanément la ferveur ment ce que l'on sait être plus agréable à Dieu, c’est la de la dévotion. Op. cil., q. lxxxii, a. 3. Voir Contempla­ perfection elle-même. Voir t. I, col. 2038 sq. tion, t. ni, col. 1617. Mais pour produire en nous cet En même temps, la dévotion substantielle contribue effet habituel, la méditation ou contemplation doit être puissamment au développement de la perfection, par précédée et accompagnée de la pratique du recueille­ l’emploi constant et fructueux des plus puissants moyens ment intérieur et de la mortification ou modération de perfection, la mortification, la prière, la méditation et la contemplation. La dévotion substantielle, généreu­ constante des passions aptes à distraire et à tourmen­ ter l’âme. Op. cit., q. clxxx, a. 2. Elle doit encore sement maintenue dans les douloureuses épreuves des s’appuyer constamment sur la prière, source habituelle purifications passives, a une valeur et une efficacité de lumière pour lame, et sur les autres moyens provi­ particulièrement intenses pour la sanctification per­ dentiels de communication de la vérité divine, tels que sonnelle à cause des vertus héroïques qu’elle suppose l’enseignement d’autrui, les lectures pieuses, et les ou fait pratiquer. réflexions personnelles. Ibid., a. 3, ad 4“m. Enfin le 2» La dévotion accidentelle, considérée en elle-même, saint docteur exige que la contemplation tende incessam­ ne suppose point nécessairement l’acquisition de la ment non â la connaissance intellectuelle, si louable perfection. Dieu se plaît parfois à la dispenser libérale­ qu’elle soit, mais à la charité vraiment effective, avec ment aux débutants qui n’ont point encore dépassé la tous les sacrifices qu’elle exige de nous, q. clxxx, a. 1 voie purgative. Il veut ainsi les détacher des affections et 7, ad l"m. périssables et les attacher définitivement à son amour. Cet enseignement de saint Thomas résume fidèlement Il est non moins vrai que la dévotion accidentelle les moyens partiellement indiqués par les Pères et n’aide point toujours elfectivement à l’acquisition de la autres ascétiques antérieurs. S. Ambroise, De institu­ perfection. A l’âme imprudente qui s’y complaît ou s’y tione virginis, c. U, n. 10 sq., P. L., t. xvi, col. 308; affectionne excessivement et qui en prend occasion de S. Grégoire de Nysse, De instituto christiano, P. G., négliger la mortification et les vertus solides, elle peut t. xlvi, col. 304; Cassien, Collationes, collât. X,c. xiv, devenir une occasion de perdition. Mais quand elle procède d’une ardente charité et qu’elle est accompa­ P. L., t. xlix, col. 813; S. Jean Climaque, Scala para­ disi, gradus xxvm, P. G., t. lxxxviii, col. 1133 ; gnée d’une humble défiance de soi-même, d’une cons­ Hugues de Saint-Victor, Eruditionis didascalicæ, I. V, tante résignation â la volonté divine et de sérieux efforts c. ix, P. L., t. CLXXVt, col. 797; De modo orandi, c. i, vers les solides vertus, elle aide puissamment à la vraie col. 977 sq.; S. Bernard, De consideratione, 1.1, c. vu, perfection. Celte efficacité est particulièrement intense P. L., t. Ci.xxxii, col. 736 sq. dans les ineffables jouissances qui résultent de la con­ templation mystique et qui ont pour effet immédiat De tout ce qui précède l’on est en droit de conclure que les personnes particulièrement obligées par état à dans l’âme un très grand amour envers Dieu et envers la perfection et à des devoirs qui ne peuvent convena­ le prochain. Philippe de la Sainte-Trinité, Summa theologiæ mgsticæ, Paris, 1874, t. ni, p. 108 sq.; Meyblement s'accomplir sans la dévotion au moins substan­ nard, Traité de la vie intérieure, 3· édit., Paris, 1899, tielle, sont tenues à quelque pratique habituelle de la t. n, p. 113 sq. méditation ou contemplation des choses divines. Con­ clusion applicable non seulement aux personnes 3“ Les dévotions particulières, publiques ou privées, engagées dans l’état religieux, mais encore aux prêtres peuvent être d’excellents moyens auxiliaires de perfec­ séculiers particuliérement obligés à la perfection par tion, suivant leur nature et leur importance et suivant leurs fonctions sacerdotales et par leur ministère. l’esprit avec lequel on les pratique. C’est ce que réalisent Voir t. i, col. 2040. Enseignement d’ailleurs fortement principalement les dévotions dont le but immédiat exprimé par saint Grégoire le Grand, exigeant que le entièrement spirituel est intimement lié avec la charité pasteur des âmes soit præ cunctis contemplatione et les autres vertus chrétiennes. suspensus, Regulæ pastoralis liber, part. II, c. v. Bien différentes peuvent être parfois les dévotions P. L., t. lxxvii, col. 32, et que studiose quotidie sacri où l’on se propose surtout l’obtention de faveurs temporelles. Directement stériles au point de vue ascé­ eloquii præceptamediletur, ut in eo vim sollicitudinis tique pour les âmes trop oublieuses des dispositions et erga cælestem vitam provides circumspectionis spirituelles toujours nécessaires, ellespeuventcependant quam humanæ conversationis usus indesinenter de­ procurer de sérieux avantages, en soulageant de réelles struit, divinæ admonitionis verba restaurent; et qui ad vetustatem vitæ per societatem sæcularium duci­ misères, en maintenant quelque pratique de la prière et en facilitant l’accomplissement de quelques devoirs tur, ad amorem semper spiritalis patriæ compun­ religieux. Il appartient aux prêtres d’éclairer et de ctionis aspiratione renovetur, coi. 48. C’est aussi la diriger les fidèles de manière à assurer aux dévotions pensée de saint Bernard, De consideratione, I. I, c. vu; autorisées par l’Église leur plein effet spirituel et à en 1. II, c. iv, ix, xi-χιπ, P. L., t. clxxxii, col. 736 sq., écarter les défauts qui les discréditent parfois aux 745 sq. yeux des non-catholiques. S. Thomas, Sum. theol., 11‘ Π·, q. lxxxii; S. Jean de la III. Moyens principaux d’acquérir, de conserver [ Croix, La montée du Carmel, 1. 1Π, c. xxxv sq., Œuvres, et de développer la dévotion. — Il n’est point néces- I Paris, 1893, t. ni, p. 186 sq. ; Thomas de Vallgornera, Mystica DÉVOTION — DIACONESSES 685 theologia divi Thomæ, q. LV, disp. I, a. 14, Turin, 1891, t. n, p. 90 sq. ; S. François de Sales, Introduction ù la vie dévote, 1. I, c. i ; Jean de Jésus Marie (7 1015), Opera omnia, Florence, 1772, I. 11, p. 518 sq. ; Antoine du Saint-Esprit (f 1677), Dire­ ctorium mysticum, tr. Ill, disp. II, sect, xvi, n. 195 sq., Paris, 1904, p. 292 sq. ; I’hilippode la Sainte-Trinité. Summa theologiæ mysticse, Paris, 1874, I. 11, p. 256 sq. ; Schram. Theologia mystica, 2- édit., Paris, 1848,1, t, p. 138sq.; Meynard, Traité de la vie intérieure, 3' édit-, Paris, 1899, t. 1, p. 85 sq., 207 sq., 403 sq.. 530 sq. ; Frederick William Faber, Growth in holiness, 2' édit., Ixmdres, 1855, p. 396 sq. E. Dvblanchy. controversiste, né à la Neuville-au-Pont près de Sainte-Menehould (Marne), le 3avril 1643, entra dans la Compagnie de Jésus en 1660. Après avoir ensei­ gné la rhétorique et les mathématiques à l'université de Pont-à-Mousson et exercé un ministère fructueux à Sedan, un des centres principaux du calvinisme fran­ çais, il fut premier recteur du nouveau séminaire épis­ copal de Strasbourg (1682-1691); recteur, par deux fois, de l’université épiscopale de la même ville (1704-1708 et 1711-1712); il gouverna aussi plusieurs provinces de son ordre, la Champagne trois fois, la Gallo-Belgique et la France (Paris); il mourut à Strasbourg, le 12 sep­ tembre 1712. Il s’occupa beaucoup de la réunion des protestants, mais ne fut pas d'abord trop heureux dans son programme en quatre pages, contenants! articles: A rticuli fidei præcipui ad unionem utri usque Ecclesiæ, Romano-catholicæ et lutheranæ, qui fut publié à son insu et sans nom d’auteur, à Strasbourg, en latin et en allemand, 1685. Vivement attaqué par les docteurs lu­ thériens d’Allemagne, ce programme fut mis à l’index de Rome, sans doute comme ne sauvegardant pas la plénitude de l’enseignement catholique. En 1687, il donna La réunion des protestons de Strasbourg à l'Église Boni aine également nécessaire pour leur salut, et facile selon leurs principes, in-8». Ce volume, qui porte en tète, entre autres approbations, celle de Bos­ suet, très élogieuse, a été réédité à Strasbourg (1689) et à Paris (1701), augmenté des réponses de l’auteur aux écrits que deux ministres avaient publiés contre son ouvrage. Une traduction allemande, due au savant converti Ulrich Obrecht, préteur royal de Strasbourg, parut dans celte ville, in-8», 1688. Un autre travail consi­ dérable du P. Dez, La foy des chrétiens et des catho­ liques justifiée contre les déistes, les Juifs, les Mahomélaus, les sociniens et les autres hérétiques . ouvrage où l'on réduit la toy à ses véritables principes, et où l’on montre qu’elle est toujours conforme à la raison, ne fut édité qu’aprés la mort de l’auteur par le P. de Laubrussel, en 4 in-12, avec dédicace au roi, Paris, 1714. Le P. Dez publia sous le voile de l’anonymat deux opuscules pour la défense de Fénelon contre Bossuet en 1697 et 1698. Enfin on lui attribue la rédaction de quelques-uns des mémoires qui furent présentés à la S. C. du Saint-Office, en 1697 et 1698, en faveur de la pratique des missionnaires de la Compagnie de Jésus, concernant la tolérance des rites chinois. DEZ Jean, De Backer-Sommervogel, Bibliothèque de la C1· de Jésus, in­ fol., t. m, col. 30-34; Hurler, Nomenclator (1893), t. 11, col. 701702; Bossuet, Correspondance .lettresécritesde Rome par l’abbé Bossuet à son oncle; O. Berger-Levrault, Annales des profes­ seurs des académies et universités alsaciennes (1523-1871), Nancy, 1892, p. 54. DIABLE. J. Brucker. Voir Démon, coi. 321 sq. DIACONAT. Voir Diacres. DIACONESSES. — I. Origine. Π. Fonctions. III. Qualités requises. IV. Rang et situation canoniques. V. Extinction de l’ordre des diaconesses. VI. Diaco­ nesses protestantes. I. Origine. — 1« Origine de l’ordre. — Les diaco­ nesses étaient, dans les premiers siècles de l’Église, 686 des femmes, vierges ou veuves, officiellement char­ gées de certaines fonctions attenant au ministère ecclé­ siastique. Leur institution n’est pas, comme celle des diacres, rapportée dans les livres du Nouveau Tes­ tament. Il n’est pas douteux cependant qu’elle ne remonte â l’âge apostolique. Dès les débuts des com­ munautés chrétiennes, on dut sentir le besoin de créer, pour le service spirituel des femmes, surtout pour sauvegarder les règles de la décence dans les cérémonies du baptême, qui se conférait habituelle­ ment à des adultes et toujours par immersion, un office qui serait confié à des personnes du sexe féminin. Les textes ne manquent pas du reste, qui en attestent l’ancienneté. 1. Trois passages de saintPaul peuvents’y rapporter. a) Le premier, qui se lit Rom., xvi, 1, paraît absolu­ ment probant. L’apôtre y recommande aux Romains de « recevoir dans le Seigneur, comme il convient au^ saints, notre sœur Phœbé, diaconesse de l'Église de Cenctirées : Φοίδην την αδελφήν ήμών, ούσαν χα'ι διαχονον τή; έχχλησια; έν Κβνχρεαϊζ. » Il les engage à σ Tassis’er dans tous ses besoins, elle quia assisté bien des gens parmi lesquels Paul lui-même. » Malheureusement, il ne nous fournilaucune indication sur la nature de son ministère. Les deux autres passages appartiennent à la I" Epitre à Timothée. — 6) Au c. m, jt. 11, dans ce qu’il dit des qualités nécessaires aux diacres, l’auteur intercale cette proposition : « Que les femmes pareil­ lement soient dignes, n’ayant pas l’esprit de dénigre­ ment, sobres, fidèles en toutes choses. » Il est clair qu’il ne parle pas des femmes en général, mais d’uni catégorie spéciale, d'une élite parmi elles. A-t-il voulu désigner les épouses des diacres, comme le pense saint Thomas? C’est possible, mais non probable; car alors il eut sans doute rattaché ce verset aux précédents, en disant : Que leurs femmes. Aurait-il eu en vue les épouses des prêtres et des évêques, comme le veut Estius? Ceci se comprendrait à peine, puisqu'il n question dans le contexte ni des évêques ni des pré: : < Il est bien plus vraisemblable que la mention incid :.te deces femmes a été amenée par la similitude, par rapprochement naturel de leur office et de .ce des diacres. Aussi beaucoup d'interprètes cathc . .-.s concluent-ils, à la suite de saint Jean Chrysostome. Homil., xi, in 1 Tint., P. G., t. lxii. col. 5ô3. .. ' s’agit là des diaconesses. Cf. Estius. In omnes la .. epistolas comment., I Tim., Ht, 11. — c) Nous tvn. ntrons au c. v, ÿ. 9-11, de la même Épitre un tro-a·:.:■» passage qui mérite également attention, mais dont sens est plus douteux : « Qu’on n’inscrive comme veuve que celle qui n’a pas moins de soixante ans et qui. n’ayant eu qu’un mari, mérite bon témoignage sous le rapport des bonnes œuvres, qui a bien élevé ses enfant.-, exercé l’hospitalité, lavé les pieds des saints, secouru les affligés, accompli toutes sortes de bonnes œuvres. Mais écartes les jeunes veuves. » Selon certains commenta­ teurs, cette règle concernerait indistinctement tout s les veuves pauvres nourries aux frais de la commu­ nauté, ses pensionnaires habituelles. Le nom de .eure serait ici employé comme il l’est. Act., vi, 1, à propos de l'Église de Jérusalem. Estius. op. cit., in h. loc. Mais d’autres pensent, et avec plus de raison, ce semble, qu’il s’agit, dans notre texte, d'un collège de veuves spécialement consacrées à Dieu, telles qu'il en exista certainement un peu plus tard, et secondant plus ou moins le clergé dans certaines parlies de son ministère social. Autrement, s’expliquerait-on la sévérité des conditions posées par l'apôtre? 11 paraîtrait · exorbi­ tant, dit M. Bellamy, d’exiger à la fois un âge si avancé et une perfection si haute pour l’admissibilité à des distributions de secours matériels. » En revanche, ce sont des conditions toutes naturelles pour faire partie d’un corps officiel et choisi. Telle a été précisément. 687 DIACONESSES de tout temps, la situation des diaconesses. Voilà pourquoi plusieurs ont cru les reconnaître dans les veuves dont parle saint Paul. C’est en particulier l’avis deTertullien, Aduxorem, 1.I,c. vu,P. L., 1.1, col.1286, et de saint Êpiphane, Hær., LXXIX, 3-4, P. G., t. xlii, col. 744-745. Et, de fait, les documents postérieurs, la Didascalie des apôtres, par exemple, ni, 1, et passim, sous le nom de veuves désignent assez souvent les diaconesses. C'est au point qu’ils appliquent sans plus à celles-ci, comme prescription antique et apostolique, la règle de l'âge sexagénaire et que la Didascalie, ni, 8, leur attribue le pouvoir d’imposer les mains aux malades. Cf. Didascalia et Constitutiones apostolo­ rum, édit. Funk, Paderborn, 1906, t. i, p. 182,196. Ici pourtant il y aurait plutôt lieu d’admettre entre dia­ conesses et veuves une distinction, qui se rencontre, elle aussi, et plus fréquemment peut-être, dans les textes anciens : les Constitutions apostoliques, ni, 8, édit. Funk, t. i, p. 197, proclament que les veuves doi­ vent « obéir aux évêques, aux prêtres, aux diacres, et de plus aux diaconesses, ετι μήν και ταϊ; διάκονοι; ; » nous y lisons, vi, 17, Funk, t. I, p. 341 : « Qu’on prenne comme diaconesse une vierge pure, ou du moins une veuve fidèle, honorable, qui n’ait été mariée qu’une fois; » et tandis qu’elles assimilent, vm, 19, 20, Funk, t. i, p. 525, le grade des diaconesses aux ordres sacrés, en déterminant la manière dont « l'évêque, avec l’as­ sistance du presbyterium, des diacres et des diaconesses, leur imposera les mains, » elles déclarent, vm, 24, Funk, 1.1, p. 529, que « la veuve ne reçoit pas d’ordina­ tion ou d’imposition des mains : χήρα ou χειροτονείται. » 11 semble d’ailleurs que des personnes de soixante ans ou davantage auraient pu difficilement remplir toutes les fonctions que l’histoire des premiers siècles attribue aux diaconesses. Le Testament de Notre-Seigneur Jé­ sus-Christ distingue aussi les veuves des diaconesses. Il détermine les qualités qu’elles doivent avoir, le rite de leur bénédiction par l’évêque, leurs attributions, leurs fonctions qui consistent à louer Dieu le samedi et le dimanche et aux fêtes de Pâques, de l’Épiphanie et de la Pentecôte, de veiller sur les diaconesses, d'ins­ truire les femmes catéchumènes, de reprendre les chrétiennes, de visiter les malades et d’oindre les femmes durant l’administration du baptême, 1. I, 4043, édit. Rahmani, Mayence, 1899, p. 94-105. Pour les diaconesses, il n’indique aucun rite de bénédiction et ne leur reconnaît d’autre ministère que celui de porter l'eucharistie aux femmes malades, 1. II, 20, p. 142. Elles habitent dans une maison près de la porte de l’église, 1. I, 19, p. 26, et elles reçoivent la communion, après les enfants, avant les femmes laïques, tandis que les veuves communient après les diacres et avant les lecteurs, 1. I, 23, p. 46. Cf. p. 153-166. La Constitution ecclesiastique apostolique, qui parle des veuves, voir t. n, col. 1613, la Constitution ecclésiastique égyp­ tienne et les Canons d’ilippolyle ne connaissent pas les diaconesses. Pour ces raisons, nous inclinons à considérer le collège des veuves visées par saint Paul, non pas comme idintique, mais comme parallèle au collège des diaconesses, ayant servi, d'abord régulière­ ment, puis partiellement, â le recruter. Les veuves qui occupaient d'abord le premier rang, ont peu à peu cédé la place aux diaconesses et celles-ci ont finalement rempli les fonctions des premières. Cf. Van Steenkiste, Actus apostolorum illustrati, 4' édit., Bruges, 1882, appendice vi, De diaconissis. 2. Après saint Paul, le plus ancien témoin explicite de l'existence des diaconesses aux premiers temps du christianisme, se trouve être Pline le jeune, écrivant, vers l’an 111, à Trajan, Epist., i. X, epist. XCVII, qu’il a soumis â la torture deux chrétiennes honorées du titre de « ministres » ou diaconesses : Quo magis necessarium credidi ex duabus ancillis, quæ minislræ 688 dicebantur, quid esset veri et per tormenta quærere. 3. A ce témoignage, du commencement du n» siècle, on ne peut en ajouter un autre, qui lui serait postérieur d'une cinquantaine d’années. Il a été attribué au pape Soter (165-174) par le pseudo-Isidore. Celui-ci a supposé qu'à cette époque des femmes consacréesàDieus’étaient attribué le droit d’encenser autour de l'autel et de tou­ cher les vases sacrés, comme les vestales brûlaient de l’encens et tenaient le simpulum dans les sacrifices. Cf. Labbe, Concilia, t. i, col. 586; Martigny, Diction­ naire des antiquités chrétiennes, Paris, 1865, p. 205. L’interdiction attribuée à saint Soter a été conservée dans le Décret de Gratien, c. Sacratas, dist. XXIII, édit. Friedberg, Leipzig, 1879, t. i, col. 86 : « Soter pape à tous les évêques d’Italie. Il a été rapporté au siège apostolique que des femmes consacrées à Dieu, ou des religieuses, se permettaient, chez vous, de toucher les vases sacrés et les saintes palles et de faire des encen­ sements autour de l'autel. Qu’une telle pratique soit abusive et digne de répression, c’est ce qui n’est dou­ teux pour aucun homme sage. En conséquence, par application de l’autorité de ce saint-siège, nous voulons que toutes ces choses soient radicalement supprimées, et cela le plus tôt possible; et de peur que cette peste ne se répande davantage, nous ordonnons qu'elle soit au plus vite bannie de toutes les provinces. » D'ailleurs, les diaconesses, distinctes des veuves, n’apparaissent en Occident qu’au v· et au vi· siècle. 2° Origine du nom. — Si la fonction et l'ordre des diaconesses remontent à l’aurore du christianisme, il n’en est pas de même de leur nom propre et caracté­ ristique. La diaconesse s’est appelée d’abord, dans l’Êglise grecque, soit ή διάκονο;, comme chez saint Paul, soit γννη διάκονο;, soit même χήρα, et dans l’Êglise occidentale, diacona, vidua, virgo canonica. Cf. Duchesne, Origines du culte chrétien, Paris, 1889, p. 329. Ce n’est qu'au ιν· siècle, avec la traduction la­ tine de la Didascalie et avec les Constitutiones apo stolorum, que nous voyons apparaître le terme nouveau, en grec comme en latin, de diaconissa. Cf. Didascal., n, 26, Funk, t. t, p. 104; Const, apost., ni, 11; vi, 17; vm, 19, 28, 31, Funk, t. i, p. 201, 341, 524, 530, 532. Mais les Constitutions continuent à employer concur­ remment les désignations anciennes ή διάκονο;, π, 26, 58; ni, 8, 16, Funk, t. I, p. 103, 171, 197, 211, et γυνή διάκονο;, ni, 16, Funk, t. I, p. 209. Les diaconesses sont encore nommées πρεσδύτιδε;, seniores, dans un concile tenu à Laodicée vers 360, can. 11, et par saint Êpiphane, Hær., lxxix, n. 4, à cause évidemment de l'âge généralement requis pour la promotion à cette charge. Cf. Hefele, Histoire des conciles, trad. Le­ clercq, t. i, p. 1003-1005. 11. Fonctions. — Le rôle des diaconesses s’est déve­ loppé avec le temps ; on constate aussi des différences locales très notables. Nous tâchons de le résumer en nous tenant aux grandes lignes de son complet épa­ nouissement. 1° Dans les Églises latine et grecque. — Pour l’Êglise grecque, et aussi, bien que moins directement, pour l’Êglise latine, la période classique du diaconat féminin est principalement représentée par la Didascalie (ni· siècle) et les Constitutions apostoliques (lin du ive). En consultant ces sources, nous constatons que le mi­ nistère de la diaconesse était avant tout un office de charité et d’hospitalité, analogue à celui que les diacres remplissaient. Les diaconesses devaient : a) prendre soin des pauvres etdes malades de leur sexe et, au be­ soin, les visiter à domicile, Didascalie, ni, 8, 12, Funk, t. i, p. 196, 208; Const, apost., ni, 16, Funk, t. i, p. 209; S. Êpiphane, Hær., lxxix, n. 3; 6) exercer une sorte de direction et de surveillance à l’égard des « reuses ecclésiastiques », qui étaient tenues de leur obéir, Const, apost., m, 8, Funk, t. i, p. 199; et l’on 689 DIACONESSES 690 apost., ni, 5, 6, 9, Funk, t. i, p. 189-193, 199. L’attri­ peut croire, par analogie, que cette action directrice s’étendait aux vierges chrétiennes; c) servir d'intermé­ bution, faite par le pseudo-lsidore, d’une décrétale du diaires entre les femmes et les chefs de la communauté pape Soter pour interdire aux diaconesses de toucher et se trouver généralement présentes aux entretiens aux « palles » de l’autel et d’imposer l’encens, suppose qu'à son époque ces vierges consacrées avaient usurpé particuliers des premières avec l’évêque, les prêtres et les diacres, Const, apost., Il, '26, funk, t. 1, p. 105; ces fonctions. d) aider les personnes de leur sexe qui se préparaient 2° Dans les Églises syriennes. — Telles étaient les au baptême, en leur inculquant les éléments de la doc­ bornes fixées au ministère des diaconesses par la légis­ trine et en leur apprenant la manière de répondre aux lation canonique des Grecs et des Latins. Mais il faut interrogations du ministre du sacrement, IVe concile de ajouter que, dans les communautés monophysites ou nestoriennes d’Orient, elles furent considérablement Carthage, Labbe, Concilia, t. n, col. 1201 ; e) visiter soit les catéchumènes soit les chrétiennes, notamment élargies. dans les familles encore païennes et partout où les mi­ 1. Dans l’Église nestorienne. — Chez les nestoriens, nistres ordinaires ne pouvaient décemment ou pru­ les diaconesses suppléaient le diacre absent, pour demment pénétrer, pour rendre tant aux convalescentes présenter aux femmes communiant dans le temple le qu'aux infirmes tous les bons offices que les circons­ pain consacré et le calice. Elles faisaient la lecture des livres sacrés dans les assemblées des femmes, sans tances comportaient, Didascal., in, 12, Funk, t. i, doute en dehors du service religieux proprement dit. р. 208; Const, apost., tu, 16, Funk, t. t, p. 209; Enfin, elles avaient, au défaut des clercs, le soin des cf. S. Jérôme, Epist., Lit, ad Nepolianum, P. L., t. xxn, col. 532; f) se charger des visites et constatations lampes et même de l’autel. Elles conservaient du reste corporelles indispensables, suivant la discipline du le rôle sacramentel, si important et si nécessaire, que temps, en cas de procédure judiciaire contre des reli­ nous leur avons vu remplir chez les chrétiens d’Occigieuses accusées d’infidélité à leur vœu de chasteté, dent. C’est ce que constate, entre autres, un synode S. Epiphane, Hær., lxxix, 3; g) exercer une sorte de fonc­ réuni en 676, dans File de Dârin par le patriarche tion liturgique, en gardant la porte par laquelle les femmes Georges Ier, lorsqu’il porte un canon 11·, où nous lisons : entraient à l’église, ou au matroneum, et en veillant à « Que la diaconesse oigne de l’huile sainte les femmes l’ordre, au silence, â la distribution des places dans qui sont baptisées à l’âge adulte, et qu’elle accomplisse l'assemblée féminine, Const. apost., n, 58; VIH, 28, à leur égard la cérémonie du baptême dans les choses Funk, t. i, p. 171,530; Episl. ad Antiochenos, xn, dans exigées par la pudeur. » Cf. Synodicon orientale, ou les Opera de saint Ignace, G., t. v, col. 908; h) enfin, Recueil de synodes nestoriens, publié, traduit et an­ prêter leur concours à l'évêque dans l'administration noté par J.-B. Chabot, Paris, 1902, p. 486. du baptême des femmes. Ce ministère était de tous le 2. Dans l’Église nionophysite. — Au νι· siècle, sui­ plus important; c'est même le seul mentionné dans vant la législation de Sévère, patriarche d’Antioche, el beaucoup de textes anciens, bien qu’il ne soit pas le de Jean bar Cursus, évêque de Telia ou Constantine, premier en date. On conçoit quelle en était l'utilité les abbesses étaient diaconesses et pouvaient, en l’ab­ alors que le sacrement se donnait généralement à des sence des ministres ordinaires, pénétrer dans le sanc­ adultes et par immersion. Dans ce cas donc, le ministre tuaire et y faire la prière publique, donner l'eucharis­ ne faisait la première onction, celle du catéchuménat, tie à leurs religieuses, du moins en cas de nécessité, à que sur le front, et les diaconesses achevaient d'oindre condition toutefois que ce fût dans leurs propres mo­ le reste du corps. Elles aidaient ensuite les baptisées à nastères et qu’elles prissent les saintes espèces la o . entrer dans la piscine, puis elles les recevaient de la elles sont gardées sous forme de réserve, mais non pas même manière que les diacres faisaient pour les hommes, à l’autel pendant le sacrifice; car elles ne devaient pas et elles les présentaient, revêtues de la robe baptismale, approcher de l’autel ni toucher la table sacrée. pour être confirmées par l'évêque. Cf. Didascal., ni, 12, Jean de Telia défend aux diaconesses d'adminisirer Funk, t. i, p. 208, 210; Const, apost., ni, 16, Funk, la communion à un garçon de plus de cinq ans. Elles t. i, p. 209, 211; S. Epiphane, Expositio fidei, η. 21, présidaient l’assemblée des femmes et y lisaient les P. G., t. xlii, col. 824,825. Les diaconesses procédaient Écritures, même l’Évangile. Elles avaient aussi le droit, encore à la toilette funèbre des chrétiennes. J. Bona, si les prêtres et les diacres manquaient, d'offrir l’en­ Rerum liturgicarum, 1. I, c. xxv, note 10, in-fol., cens, mais sans réciter à voix haute la prière qui ac­ Turin, 1749, p. 358. compagne d’ordinaire l’encensement. Si elles étaient Nonobstant la multiplicité de leurs fonctions et la autorisées à pénétrer dans le sanctuaire, c’était pour similitude de nom qui les rapprochait des diacres, les nettoyer l’autel, préparer les lampes et prendre soin diaconesses restaient bien en dessous du rang de ceux- du mobilier liturgique. L’évêque pouvait leur permettre ci. Elles leur devaient respect et obéissance et ne de verser l’eau et le vin dans le calice, ainsi que cela pouvaient agir que suivant leurs indications. Au 1. VIII, se pratique dans la liturgie monophysite, tout au com­ с. xxvm, Funk, t. i, p. 531, des Constitutions aposto­ mencement de la messe; cependant elles ne partici­ liques nous lisons : « La diaconesse ne bénit pas et ne paient pas directement aux fonctions de l’autel, comme fait rien de ce que font les prêtres et les diacres; elle font les diacres, parce que, dit Jacques d'Édesse, elles garde seulement les portes et, quand les femmes sont sont diaconesses, non de l'autel, mais des femmes ma­ baptisées, elle assiste les prêtres, dans l'intérêt de la lades. Elles restaient chargées de l’onction de ces der­ décence. Le diacre excommunie le sous-diacre, le lec­ nières, aussi bien que de Fonction complète dans le teur, le chantre, la diaconesse, si, en l’absence du prêtre, baptême des femmes, toujours sous la surveillance du les circonstances le requièrent. Ni le sous-diacre, ni le prêtre. Enfin, ordonnées pour le service d’une église lecteur, ni le chantre, ni la diaconesse ne peuvent ex­ déterminée, elles ne devaient exercer leur office dans communier soit clercs soit laïques; car ils sont les ser­ aucune autre. Cf. Barhébrams, Nomocanon, c. vu, viteurs du diacre. » sect, vu, dans Mai, Scriptorum veterum nova collectio, Des tentatives d’envahissement se produisirent à di­ t. x, p. 50, 51; J.-Simon Assémani, Bibliotheca orien­ verses reprises. De là les décrets répressifs que men­ talis, t. n, dissertat, de monophysilis, t. ni b, p. 847tionne l'histoire. La prédication dans le lieu saint, la 856; Aloysius Assémani, Codex liturgicus, t. x, p. 124; controverse et l'administration proprement dite du Lamy, De Syrorum fide et disciplina in re euchari­ baptême, aussi bien que le service de l'autel, furent stica, Louvain, 1859, p. 87, 202; Nau, dans le Canoniste toujours expressément interdites aux diaconesses. Di­ contemporain, 1903, t. xxvi, p. 416-417. dascal., m, .5, 6, 9, Funk, t. i, p. 188-192, 198; Const. 111. Qualités requises. — On ne conférait pas la 691 DIACONESSES charge du diaconissal à toutes sortes de personnes in­ distinctement. Or, dans les conditions auxquelles elle en subordonne l’honneur, l’ancienne législation en appelle généralement â l’autorité de saint Paul. Elle suppose que c’est celte dignité que l’apôtre a en vue non seu­ lement I Tim., ni, 11, mais encore I Tim., v, 9-11. Effectivement, nous l'avons vu, le premier de cesdeux passages ne présente guère d’autre sens raisonnable; et, quant au second, sans doute il ne nomme pas ex­ pressément, lui non plus, les diaconesses, mais ou bien il les vise directement, l’appellation de veuve équi­ valant à celle de diaconesse, ou bien il s'applique au collège des veuves ou « anciennes », presbyteræ, qui exerçait à l’origine, dans la partie féminine de la com­ munauté chrétienne, une action parallèle à celle des « anciens », presbyteri, parmi les hommes. Les diaco­ nesses proprement dites se recrutaient vraisemblable­ ment' dans ce corps qu’elles ont finalement remplacé. Aussi voyons-nous :1« qu'elles étaient choisies (ζαταλεγέσβω, dit l’apôtre ; collocari, adlegi, dit Tertullien), par les chefs de l’Église ou par l’assemblée féminine, parmi les veuves qui n'avaient été mariées qu'une fois. C’était une condition semblable à celle qu’on exigeait pour les diacres et les prèlres. De là vient que souvent, dans les textes, les noms vidua et diaconissa, viduatus et diaconatus, apparaissent comme synonymes. Cf. Ter­ tullien, Ad uxorem, 1. I, c. vit, P. L., t. i, col. 1286; De virginibus velandis, c. tx, P. L., t. », col. 951. Que, plus tard, on ait admis aussi des vierges, c’est ce que nous atteste formellement, au v* siècle, saint Épiphane, Expositio fidei, 1. Ill, c. π, η. 11, P. G., t. XL», col. 8*25, lorsqu'il dit des diaconesses qu'elles « vivent dans la continence, soit veuves après un seul mariage, soit vierges perpétuelles. » Mais les deux catégories doivent avoir été reçues dans certaines églises bien plus tôt, le même nom de veuves désignant d’ailleurs indiffé­ remment l’une et l’autre, à cause du noyau primitif. Impossible, semble-t-il, d’interpréter autrement la salutation que saint Ignace adresse. Ad Smym., xm, Patres apostolici, édit. Funk, 1.1, p. 286, aux « vierges qui sont appelées veuves : Άσπάζομαι τας παρθένους τα; λεγομένας χήρας. » 2“ Au point de vue de l'âge, toujours en supposant une tradition apostolique, on exigeait la soixantaine accomplie. Ici encore donc on entendait suivre la recom­ mandation de saint Paul, I Tim., v, 11-13: « Quant aux jeunes veuves, écarte-les; car lorsque l’attrait des voluptés les a dégoûtées du Christ, elles veulent se remarier et se rendent coupables en manquant à leur premier engagement. De plus, dans l’oisiveté, elles s’ac­ coutument à aller de maison en maison; et non seule­ ment elles sont oisives, mais encore jaseuses, intri­ gantes, parlant de choses qui ne conviennent point. » Dans l’application de cet article, comme dans celle du précédent, des exceptions se produisirent assez vite, et en partie sans doute pour la même raison. Le minis­ tère assigné aux diaconesses pouvait, en effet, deman­ der une force et une agilité qui se rencontrent malai­ sément dans des veuves sexagénaires. Tertullien signale, De virginibus velandis, c. ix, P. L., t. », col. 951, par rapporta l’âge, un cas bien singulier. Il s’agit d’une jeune fille âgée de vingt ans à peine, qu'un évêque avait élevée à l’honneur du diaconat : Plane scio alicubi virginem in viduatu ab annis nondum viginti collo­ catam. Il est vrai que le bouillant Africain proteste avec véhémence contre une anomalie qu’il qualifie de mons­ trueuse, alléguant l’usage apostolique de « n’élire à ce siège » que des femmes « parvenues à la soixantaine, mères de famille, n'ayant été mariées qu’une fois. » Malgré des dérogations accidentelles, la limite d’âge primitive fut maintenue en principe jusqu’au v« siècle. A la suite du concile de Nicée, can. 74 de la version arabe, Labbe. Concilia, t. », col. 287, saint Basile jus­ 692 tifie encore l’entière application aux diaconesses du texte de saint Paul ; et Théodose, par un décret daté de Milan, en 390, confirme l’interprétation et les exigen­ ces canoniques : Nulla, nisi emensis sexaginla annis, cui votiva domi proles sit, secundum præceptum apostoli, ad diaconissarum consortium transferatur. Code théodosien, 1. XVI, tit. », 27. La disposition exi­ geant qu’elles fussent veuves et eussent des enfants, fut abrogée la même année. D’autre part, c’est vers cette époque, au témoignage de Sozomène, H. E., 1. VIII, c. tx, P. G., t. i.xv», col. 1540, qu’à Constan­ tinople le patriarche Nectaire ordonna it la célèbre Olym­ piade, qui n'avait pas encore atteint sa quarantième année. Bientôt on en vintâ permettre, par mesure géné­ rale, l'ordination à quarante ans. Le concile de Chalcé­ doine (451) le décida ainsi, can. 15, en prescrivant du reste de soumettre les candidates à un examen sérieux. Voir Hefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, t. », p.803sq.Ason tour,Justinien, Novelle,cxxi», 13, Corpus juris civ., édit. Weidmann, Berlin, 1895, 1.1», p. 604. fit entrer cette disposition dans la législation de l’empire, alors qu'il avait primitivement fixé l’âge de 50 ans, du moins s’il faut admettre comme authentique le texte de la Novelle, vi, 6, ibid., p. 43. Cf. Devoti, Inst, can., 1. II, tit. », p. 523. En 692, le concile in Trullo, can. 14, 40, lit sien le décret de Chalcédoine. La nouvelle discipline n’avait pas attendu ce moment pour s'implanter : on a retrouvé l’épitaphe d’une diaconesse du nom de Théo­ dore, morte en 539, à l'âge de -48 ans; une autre, nom­ mée Daciana, n’a vécu que 45 ans. Cf. Marligny, Dic­ tionnaire des antiquités chrétiennes, p. 206. 3’ très qualités et obligations — La législation ecclésiastique exigeait de ces femmes une vertu et leur imposait des règles de conduite en rapport avec les fonctions religieuses dont elles étaient honorées. D’après le canon 12 du prétendu 1V« concile de Carthage, elles étaient tenues de connaître parfaitement tout ce qui inté­ ressait l’accomplissement de leur ministère. Elles de­ vaient aussi avoir fait profession monastique, ainsi qu’il résulte de cette disposition du rituel grec qui leur pres­ crit de se présenter à l’ordination revêtues de l’habit religieux. En qualité de personnes consacrées à Dieu, elles n’administraient leurs propres revenus que sous le contrôle des chefs ecclésiastiques. D’après la loi théodosienne de 390, les diaconesses n’avaient que l'usufruit de leurs biens, ceux-ci appartenant â leurs héritiers naturels. Les donations et les legs testamen­ taires qu'elles auraient faits en faveur des pauvres ou des églises étaient nuis de plein droit. Sozomène, H.E., 1. VIII, c. ix, P. G., t. lxvii, col. 1539. Le mariage leur était interdit après la réception du diaconissat, et l’union qu’elles auraient alors prétendu contracter était réputée nulle, comme l’est aujourd’hui celle des hommes promus aux ordres sacrés. Concile de Chalcédoine, can. 15, Mansi, t. v», col. 364; S. Basile, Epist., clxxxvi», ad Amphilochium, can. 6, P. G., t. xxx», col. 673. On ne leur permettait la cohabitation sous le même toit qu'avec leurs proches parents. Le droit ecclésiastique disposait â leur endroit de peines ana­ logues à celles que pouvaient encourir les clercs, y compris la déposition canonique. Aux termes d’une constitution de Justinien, qui en appelait au supplice des vestales infidèles, la violation de leur vœu de conti­ nence devait être punie de mort; mais les canons de l’Église ne comminaient contre ce crime que la peine, moins rigoureuse humainement, de la destitution ou de l’excommunication. En vertu des mêmes lois civiles, la mort par le glaive était réservée au corrupteur d’une diaconesse, sans prescription de temps ni prmlège de noblesse, sans même l'intervention de l’autorité judi­ ciaire ; et le coupable n’était pas excusé par le consen­ tement, fùt-il démontré, de sa complice. Matthieu Blastares, Quæsl. matrim., P. G., t. exix, col. 1272, constate 693 DIACONESSES qu’au Xe siècle la législation civile relative au mariage des diaconesses était abandonnée et oubliée. Relativement aux diaconesses pour lesquelles des raisons de nécessité ou d’utilité avaient fait devancer l’âge canonique primitif, les Novelles établissent qu’elles seront tenues de résider dans des monastères de reli­ gieuses, au moins jusqu’à leur cinquantième année, afin qu’elles n’exercent leur ministère qu’à l’abri des regards des hommes et qu’elles ne soient point expo­ sées aux dangers d’une vie trop libre. Novelle, vt. 6, Corpus juris civilis, édit. Weidmann, Berlin, 1895, t. n. p. 43 sq.; Nomocanon, tit. ix, c. xxvni. IV. Rang et situation canoniques. — Les diacones­ ses étaient constituées dans leur grade propre par une imposition des mains ou ordination ; elles rece­ vaient de l’évêque la χειροτονία ou χειροθεσία. Baronius, Annales eccles., an. 34, et quelques autres l’ont nié; mais leur négation repose sur une méprise : ils ont entendu comme énonçant une coutume générale ou un principe le canon 19' du concile de Nicée, ou, d’après le contexte, il s’agit uniquement de quelques femmes ambitieuses, de la secte des paulianistes, qui préten­ daient aux droits d’un ministère dont elles n’avaient pas reçu le rite initiateur. Voir llefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, 1.1, p. 616-618. Tous les textes anciens sont formels. Le concile de Chalcédoine, par exemple, en son canon 45·, applique ici les deux termes consacrés de χειροτονία et χειροθεσία. Mais il nous suf­ fira deciter les Constitutions apostoliques, vin, 19, 20, Funk, t. i, p. 524, qui non seulement attestent le fait de l’ordination, mais en prescrivent la manière et la for­ mule : « Quant à la diaconesse, voici ce que moi, Barthé­ lemy, je dispose. Évêque, tu lui imposeras les mains avec l’assistance du presbyterium, des diacres et des diaco­ nesses, et tu diras : Dieu éternel, Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, créateur de l’homme et de la femme, vous qui avez rempli de votre esprit Marie, Débora, Anne et Holda, vous qui n’avez pas dédaigné de faire naître d’une femme votre Fils unique, vous qui dans le taber­ nacle de l’alliance et dans le temple avez établi des femmes gardiennes de vos saintes portes; jetez mainte­ nant un regard sur votre servante que voici, destinée au diaconat : donnez-lui l’Esprit-Saint, purifiez-la de toute souillure corporelle et spirituelle, afin qu’elle remplisse dignement l’office qui lui sera confié, pour votre gloire et à la louange de votre Christ, avec lequel honneur et adoration soient à vous et au Saint-Esprit dans tous les siècles. Amen. » Ce passage des Constitu­ tions est décisif. 11 l’est d’autant plus que le même recueil avait décrit en détail, vu, 4-18. Γ « ordination », χειροτονία, des évêques, des prêtres et des diacres, qu’il décrit de même, 21, 22. 1’ « ordination » des sousdiacres et des lecteurs, et qu’il ajoute expressément, 23-26, que ni les confesseurs, ni les vierges, ni les veuves, ni les exorcistes ne sont « ordonnés ». Les diaconesses entraient ainsi dans la hiérarchie ecclésiastique, et leur ordre, suivant saint Épiphane, Hœr., uxxix, 4; Expositio fidei, η. 21, P. G., t. xui, col. 745, 772, en terminait la chaîne. Elles étaient ins­ crites à la suile du clergé, au canon ou catalogue des clercs ou des personnes entretenues par l’Église, mais à un titre plus élevé que les personnes assistées. X' con­ cile de Tolède, can. 4, 5, dans Labbe, Concilia, t. vi, col. 462. Elles recevaient, en effet, avec les clercs, leur part des offrandes non consacrées, tandis que les veuves et les vierges, comme les pauvres de la communauté, n’avaient droit qu’à une part des dîmes. Les Consti­ tutions apostoliques, vin, 31, Funk, t. i, p. 532, sont très explicites : « Que les eulogies, restes des oblations mystiques, soient par les diacres distribuées au clergé suivant la volonté de l’évêque et des prêtres : à l’évêque lui-méine, quatre portions; au prétre, trois portions; au diacre, deux; aux sous-diacres, aux lecteurs, aux 694 chantres, aux diaconesses, une seule. » Par assimilation encore aux clercs inférieurs, les diaconesses étaient soumises aux évêques, aux prêtres et aux diacres, sans que les sous-diacres eussent sur elles aucune autorité. C’est parce que l’on comprenait les diaconesses dans la hiérarchie cléricale que le concile de Nicée, en sta­ tuant, par son canon 19e, sur la rebaptisation et la réordination des clercs ordonnés par les paulianistes, s’occupe aussi de leurs diaconesses, qui n’ont point reçu, dit-il, d’imposition des mains et doivent donc être considérées comme de simples laïques. Sous Jus­ tinien, Sainte-Sophie de Constantinople comptait 60 dia­ conesses dans son personnel ecclésiastique. L’immatriculation des diaconesses au canon du clergé leur valut d’être souvent appelées κανονικαί, bien que ce terme ait été appliqué également aux diverses sortes de réguliers et spécialement aux membres des confré­ ries de sépulture, à Byzance. Les monuments archéologiques témoignent, à leur manière, de la considération dont jouit jadis cet ordre dans l’Église, notamment pour sa coopération discrète à la fonction enseignante. Nous lisons sur d’anciennes pierres tumulaires cette formule, surprenante à pre­ mière vue : Vidua sedit..., elle a siégé, en qualité de veuve, vingt ans, trente ans, etc., absolument comme pour les évêques et les prêtres. Celte expression fait allusion au siège, cathedra, sur lequel les veuves ecclé­ siastiques s’asseyaient pour catéchiser et exhorter. La même pensée se retrouve dans ce texte de Tertullien, De virginibus velandis, vin : Ad quam sedem, præter annos sexaginta, non tantum univiræ, id est nuptæ aliquando, eliguntur, sed et maires. Nul doute que ce trait ne convienne tout particulièrement aux veuves promues à la dignité de diaconesses. On a mis au jour, en certains carrefours des catacombes, des sièges taillés dans le tuf et tout pareils aux chaires épiscopales, mais qui, à raison de leur position, ne peuvent être confondus avec elles. Au jugement des archéologues, il est probable qu’ils ont servi aux diaconesses, que plusieurs fresques de ces cimetières présentent assises sur des sièges semblables. Cavedoni, Hagguaglio cru. .delle art. crist., p. 9. Si considérées étaient les diaconesses qu’on vit. sur­ tout à Constantinople, des femmes de condition très distinguée embrasser ce ministère et y servir glorieu­ sement l’Église. La plus illustre fut Olympiade, au iv' siècle, qui, devenue veuve à dix-huit ans, refusa les propositions de l’empereur Théodose, fut l’amie de saint Jean Chrysostome, partagea ses travaux, répandant parmi les pauvres de son diocèse d’inépuisables lar­ gesses, essuyant le contre-coup de ses disgrâces et de ses persécutions et le consolant dans son exil; elle mourut en 410. A la même époque appartiennent Pro cula et Pentadia, estimées aussi de saint Chrysostome. qui leur adressa plusieurs lettres; Anastasie, qui fut en commerce épistolaire avec Sévère, patriarche d’Antioche; Macrine, sœur de saint Basile et de saint Grégoire de Nysse, dont tous exaltaient la beauté et qui préféra le service du Seigneur aux brillantes perspec­ tives qui s’ouvraient devant elle; enfin Lampadia, amie de Macrine. Citons encore Basilina, que Baronius ap­ pelle Regina, au vi' siècle. Il arrivait aussi que les femmes des personnages élevés aux hautes dignités ecclésiastiques, obligées qu’elles étaient par les canons à entrer dans les ordres ou du moins à ne se point remarier, devinssent diaconesses. Ainsi en advint-il de Théosébie, épouse de saint Grégoire de Nysse. Mais le rang des diaconesses ne fut jamais tel que leur ministère ne restât essentiellement distinct de celui des ministres d’institution divine. Nous avons constaté plus haut comment les Constitutions aposto­ liques leur interdisaient tout office propre aux prêtres ou aux diacres. Saint Épiphane dit également, User., G95 DIACONESSES ι.χχιχ. 3 : « Si les femmes étaient appelées, dans le Nouveau Testament, à exercer le sacerdoce ou à remplir un autre ministère canonique (η κανονικόν τι έργαζέσόαι), c’est à Marie, avant toute autre, que la fonction sacer­ dotale eût dû être confiée. Mais Dieu en a disposé dif­ féremment, en ne lui donnant même pas le pouvoir de baptiser. Quant à l’ordre des diaconesses, s’il existe dans l'Église, il n’y est cependant pas établi pour la fonction du sacerdoce ni aucun ministère de ce genre. Les diaconesses sont destinées à sauvegarder la décence qui s’impose à l’égard du sexe féminin, soit en prêtant leur concours dans l'administration du baptême, soit en examinant celles qui souffrent de quelque infirmité ou auraient été l’objet de quelque violence, soit en inter­ venant chaque fois qu’il y a lieu de découvrir le corps d’au­ tres femmes, afin que ces nudités ne soient pas exposées aux regards des hommes qui accomplissent les saintes cérémonies et qu’elles ne soient vues que des diaco­ nesses mêmes. » Déjà Tertullien avait dénoncé, Pre­ script., xli, P. L., t. il, col. 56, comme d'intolérables usurpations, les prétentions des femmes de certaines sectes : Ipsæ mulieres hæreticæ, quam procaces, quæ audeant docere, contendere, exorcismos agere, cura­ tiones repromittere, forsitan et tingere! Et faut-il rap­ peler que saint Paul, le premier témoin de l’existence et de l’utilité des diaconesses, Rom., xvi, 1, a aussi été le premier à interdire — et avec quelle énergie! — à toutes les femmes sans distinction de prendre la parole ou de prétendre enseigner dans les réunions publiques? Vers le même temps, probablement la même année où il recommandait aux Romains la diaconesse Phœbé, il écrivait aux Corinthiens, I Cor., xiv, 34, 35 : « Comme cela a lieu dans toutes les églises des saints, que les femmes se taisent dans les assemblées. Il ne leur ap­ partient pas de parler, mais qu’elles soient soumises... Il est malséant à une femme de parler dans une as­ semblée. » Un peu plustard.il répétait,! Tim., n, 11, 12. la consigne en ces termes : « Que la femme écoute l’instruction en silence, avec une entière soumission. Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de pren­ dre autorité sur l'homme ; mais elle doit se tenir dans le silence. » De même que le ministère des diaconesses n’avait rien de sacerdotal, de même leur ordination n’avait rien de sacramentel. Jamais, dans les textes, le rite de leur initiation n'est présenté ni comme divinement établi ni, à plus forte raison, comme possédant de ce chef une vertu sanctificatrice, une causalité instrumen­ tale pour produire la grâce et imprimer un caractère indélébile. L’Église, en restreignant de bonne heure et en finissant par supprimer l'ordre et l’office des diaconesses, a bien montré qu'elle les tenait pour une création ecclésiastique, essentiellement modifiable suivant les circonstances. Saint Thomas, résumant avec sa précision accoutumée la doctrine traditionnelle, explique, Sum. theol., Illæ Supplem., q. xxxtx, a. 1, pourquoi il ne peut être question ici ni de sacerdoce ni de sacrement : Quædani requiruntur in recipiente sacramentum quasi de necessitate sacramenti ; quæ si desint, non potest aliquis suscipere neque sacra­ mentum neque rem sacramenti ; quædani vero requi­ runtur non de necessitate sacramenti, sed de necessi­ tate præcepti... Dicendum ergo quod sexus virilis requiritur ad susceptionem ordinum, non solum se­ cundo modo, sed etiam primo. Unde etsi mulieri ex­ hibeantur omnia quæ in ordinibus fiunt, ordinem ta­ men non suscipit, quia, cum sacramentum sit signum, in iis quæ in sacramento aguntur requiritur non solum res, sed significatio rei... Cum igitur in sexu fæmineo non possit significari aliqua eminentia gra­ dus, quia mulier statum subjectionis habet, ideo non potest ordinis sacramentum suscipere. Cf. Chr. Pesch, Prælect. dogm., Fribourg-en-Brisgau, 1897, t. vu, 696 p. 264, 283; Pohle, Lehrbuch der Dogmatik, Paderborn, 1905, t. ni, p. 569; Devoti, Institutiones canonicæ, I. I, tit. ix. V. Extinction de l’ordbe des diaconesses. — Le diaconat des femmes, qui ne s’était pas développé en tous lieux de la même façon, n’eut pas non plus par­ tout une égale durée. 1° En Occident, il se maintint certainement comme institution régulière jusqu’au VIe siècle. A cette époque, les conditions du ministère ecclésiastique s’étaient mo­ difiées. Les baptêmes d’adultes étaient devenus relati­ vement rares, les diaconesses n’avaient plus guère l’oc­ casion d'exercer la principale de leurs fonctions litur­ giques. Des matrones ou de pieuses femmes, dépour­ vues de tout caractère officiel, suffisaient désormais à remplir les devoirs de charité et de bienséance pu­ bliques qui s’imposaient à l’égard des personnes de leur sexe. D'ailleurs, les vierges et les autres chré­ tiennes vouées à la vie religieuse se retiraient dans les monastères, dont les abbesses recevaient parfois, telle sainte Radegonde, l'ordination des diaconesses. Fortunat, Vita S. Radegundis, n. 12, P.L., t. lxxxviii, col. 502. En dehors de ces cas exceptionnels, le titre de diaconesse semble représenter alors, surtout dans les Gaules, une simple appellation honorifique, que les veuves, les dames pieuses et même les moniales s'attri­ buaient indépendamment d’une ordination quelconque. Plusieurs conciles de cette contrée décrétèrent l'aboli­ tion du diaconissat. Déjà le 1er concile d’Orange, en 441, s’était prononcé dans ce sens, en ajoutant que les diaconesses existantes devraient se soumettre à rece­ voir la bénédiction ordinaire, que l’on donnait au peuple : Diaconissæ omnimode non ordinandæ. Si quæ jam sunt, benedictioni quæ populo impenditur capita submittant. Can. 26, dans Labbe, Concilia, t. ni, col. 1451; Hefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq. Paris, 1908, t. n, p. 446-447. Celui d’Épaone (517) abroge entièrement a la consécration des veuves que l’on appelle diaconesses », ne leur laissant, si elles veulent renoncer au monde, que le privilège de la bénédiction pénitentielle : Viduarum consecrationem, quas diaconas vocitant, ab omni regione nostra penitus abroga­ mus, sola eis pænitentiæ benedictione, si converti voluerint, imponenda. Can. 21, dans Labbe, t. iv. coi. 1578. Enfin le concile d’Orléans (533) est on n·· peut plus formel : Ut nulli postmodum fæminæ diaconalis benedictio, pro conditionis hujus fragilitate, credatur. Can. 18, Labbe, t. iv, coi. 1782. Ce n’est pas à dire toutefois que ces mesures, prises pour des provinces ecclésiastiques déterminées, aient eu immédiatement un effet universel. Les diaconesses subsistèrent encore, sinon dans les Gaules, du moins dans le reste de l’Occident. Un concile de Worms, de la seconde moitié du ix· siècle (868), reproduit sim­ plement le 15' canon de Chalcédoine les concernant. Can. 73, Labbe, t. vin, col. 958. Le Liber pontificalis. édit. Duchesne, t. it, p. 6, mentionne des diaconesses dans le cortège qui accompagnait Léon III rentrant à Rome : Cum sanctimonialibus et diaconissis et nobi­ lissimis matronis seu universis fæminis. Alton de Verceil (934-950), dans une lettre au prêtre Ambroise, atteste à la fois la survivance et la décadence de l’in­ stitution des diaconesses. Epist., vm, P. L., t. cxxxr col. 114. Trois papes du xi· siècle garantissent à des évêques suburbicaires le droit d'en ordonner : Be­ noit VIII (1018), à l’évêque de Porto, Epist., xvn, P. L., t. cxxxix, col. 1621; cf. Ughelli, Italia sacra, t. t. p. 116; Jean XIX (1024-1033), à l’évêque de Sylva Can­ dida, P. L., t. cxxxit, col. 1056; S. Léon IX (1049). · l’évêque de Porto, P. L., t. cxtltl, col. 598. Certains missels de même date contiennent encore l'oraison Ad diaconissam faciendam : Exaudi Domine. F. E. Warren. The Læfric missal, in-8», Oxford, 1883, 697 DIACONESSES p. 216; Pontifical d'Egbert d'York, dans Martène, D antiquis Ecclesite ritibus, t. n, p 99. L’Ordo romanus IX, n. 3, édité par Mabillon, P. L., t. lxxviii, col. 1003, signale encore la bénédiction des diaconesses et le rite, distinct de la consécration des vierges et des veuves, est décrit dans YOrdo romanus, publié par Hittorp en tête de son traité De divinis officiis, Cologne, 1568. p. 144. Mais à partir de cette époque, ce n’est plus qu’a titre historique que les diaconesses sont mention­ nées par les écrivains occidentaux, par Hugues de SaintVictor, Pierre Lombard, saint Thomas notamment et les autres scolastiques. La rareté du baptême conféré alors aux adultes el la suppression du baptême par immersion dans l’Église latine ont amené insensible­ ment l’extinction de l’ordre des diaconesses, sans qu’il soit intervenu aucune décision de l’autorité ecclésias­ tique. 2° Dans les Eglises orientales, les phases delà dispa­ rition se succédèrent d'une façon analogue, bien qu’un peu plus lentement. Encore faut-il distinguer entre Grecs, Syriens occidentaux et nestoriens. 1. A Constantinople, les femmes qui continuaient, au xnt· siècle, à être élues au rang de diaconesses n’en remplissaient plus le ministère traditionnel ; non seulement elles n’approchaient pas de l’autel, mais elles ne recevaient plus l’ancienne consécration. Leur rôle se bornait à présider les assemblées féminines. Balsamon, sur le canon 15· du concile de Chalcédoine, P. G., t. cxxxvii, col. 442, et Responsa ad interroga­ tiones Marti, resp. 35, P. G., t. cxxxvm, col. 987. Dans plusieurs couvents, ce nom était devenu, comme en Occident, un simple titre honorifique, pris abusive­ ment par des moniales. Les eucologes grecs du même temps cessent de donner le rite de l’ordination diaconale des femmes, témoignant ainsi qu’elle était tombée en désuétude ou qu’elle n’existait plus qu’à titre d'ex­ ception. 2. Relativement aux Églises syriennes occidentales, nous rencontrons, dans les dernières années du xn· siè­ cle, un témoignage du patriarche jacobite Michel le Grand (t 1199), qui permet encore, mais seulement comme chose absolument exceptionnelle, d’ordonner de véritables diaconesses. « Les diaconesses, dit-il, ont cessé depuis longtemps, par cessation des baptêmes d’adultes et pour d’autres motifs. Toutefois le rite de leur ordination subsiste dans beaucoup delivres, et si, pour une raison urgente, un évêque veut en ordonner, qu’il le fasse, à la condition de choisir des femmes de bonne réputation et avancées en âge, selon le précepte des Pères et des apôtres. » Cf. Sim. Assémani, Biblio­ theca orientalis, t. π, Dissert, de nionophysitis. La législation canonique du siècle suivant leur maintenait les antiques prérogatives dont nous avons donné plus haut l’énumération. 3. Les nestoriens se sont montrés en ceci plus con­ servateurs que les autres communautés chrétiennes. Le Livre des Pères, traité des hiérarchies céleste et ecclésiastique, attribué à Siméon bar Sabbâé (f 341), mais œuvre probable de Çiinéon Schankelavaya, auteur nestorien du xn· siècle, consacre un chapitre aux dia­ conesses, dont il dit : « On les choisit parmi les femmes ayant renom de pureté et de crainte de Dieu et âgées de soixante ans et au-dessus. Leur ministère consiste à achever les cérémonies du baptême des femmes, en faisant les onctions. Tandis qu’elles plongent les bap­ tisées dans l’eau, le prêtre, soit par une ouverture, soit en se tenant le dos tourné, étend seulement la main, pour tracer, avec l’huile sainte, le signe de la croix sur les néophytes. L’immersion et l’onction totales in­ combent aux diaconesses. » Le rituel publié en 1559 par le métropolite nestorien Joseph donne encore l'or­ dination des diaconesses; il témoigne ainsi qu’â cette époque il en existait encore chez les chrétiens de Perse I 698 et de Chaldée. Mais depuis lors cet ordre, aussi bien que la vie conventuelle et les monastères de femmes, a complètement disparu du milieu des mêmes commu­ nautés. C’est uniquement à titre de souvenir que le pontifical nestorien conserve aujourd’hui la mention des diaconesses dans les prières de la consécration des évêques, là où le consécrateur appelle sur l'élu la grâce de « créer des prêtres, des diacres, des diaconesses, des sous-diacres et des lecteurs pour le service de l’Église. » 4. Les Maronites ont encore aujourd’hui un petit nombre de diaconesses. Suivant le synode tenu au Mont-Liban en 1736, il n’y en a plus que dans les mo­ nastères de femmes. Les abbesses de ces maisons sont ordonnées diaconesses et en remplissent les fonctions à l'égard des religieuses qui sont sous leur autorité. Elles ne distribuent pas cependant la communion, même en l’absence de prêtre ou de diacre. Les évêques peuvent encore, s’il en est besoin, ordonner des diaco­ nesses, pour remplir différentes fonctions à l’égard des personnes de leur sexe. Collectio Lacensis, t. n, col. 272. VI. Diaconesses protestantes. — Le nom de dia­ conesses a été repris et remis à l'ordre du jour par le protestantisme moderne, qui en a fait une application nouvelle. Il le donne à des femmes groupées sous forme d’associations charitables pour se dévouer au soin des malades, à la visite des pauvres, à l'enseignement po­ pulaire et à d’autres services de ce genre. On sait qu’une des premières conséquences de la » ré­ formation » du XVI· siècle pour les pays où elle s’est installée en maîtresse, avait été la suppression des ordres monastiques, la dispersion de leurs communautés, l’ac­ caparement de leurs couvents et de leurs biens par les princes séculiers. Mais avec les couvents étaient tom­ bées toutes les institutions de charitéet de bienfaisance, toutes les œuvres consacrées au soulagement des mi­ sères humaines, dont ils étaient les centres, auxquelles ils fournissaient et ouvriers et moyens matériels. Le besoin de quelque chose qui pût y suppléer se faisait vivement et universellement sentir; il était reconnu et publiquement avoué dans les milieux intéressés. Toute­ fois l’horreur du « monachisme » et la crainte de faire quoi que ce soit qui y ressemblât empêchèrent pen­ dant longtemps de rien essayer. Ce n'est que dans la première moitié du xix« siècle, â l’époque de ce mou­ vement que les historiens du protestantisme appellent « le réveil », qu’il se trouva enfin des hommes assez courageux pour vouloir sortir de la phase des regrets et des vœux stériles et passer à celle de l'action. La pensée en vint, dit-on, presque simultanément à trois pasteurs, dont chacun prépara son entreprise indépen­ damment des deux autres : c’était Th. Fliedner, de Kaiserswerth, près de Dusseldorf; Haerter, de Stras­ bourg, et Vermeil, de Paris. Mais c’est Fliedner qui doit être réputé historiquement le créateur des diaco­ nesses protestantes, parce que, le premier, en 1836, il mit son idée à exécution, ouvrant ainsi la voie où de nombreux émules allaient bientôt le suivre. Dans son intention, le nom même de diaconesses devait rattacher le nouvel organisme aux origines de l’Église, en évoquant le souvenir deces généreuseschréliennes, les Phœbé, les Priscille, les Perside, les Tryphème, les Tryphose, les Évodie, etc., que saint Paul mentionne avec éloge et qu’il appelle ses collaboratrices. Néanmoins, ainsi que plusieurs écrivains protestants l'ont justement el franchement remarqué, ce serait se tromper que de conclure de l’idenlilé du nom à l'identité des corps dénommés : entre les diaconesses apostoliques et leurs homonymes actuelles, que l’on considère soit la tâche, soit les engagements des unes et des autres, il n'y a qu'une vague et fort imparfaite ressemblance. Cf. Wichern, dans Herzog, Realencyclopàdie für G99 DIACONESSES protestantische Théologie, 2' édit., Leipzig, 1877, t. m, p. 581. Quoi qu’il en soit, depuis ses origines, l’institution des diaconesses, si elle a parfois rencontré de l’oppo­ sition, même parmi les coreligionnaires de Fliedner, a pourtant pris de grands développements. C’est en Allemagne que son essor a été le plus rapide et le plus puissant. D’après une statistique de 1881, il y avait alors en territoire allemand trente-deux fondations ou maisons distinctes de diaconesses, comprenant environ 3610 sœurs. Dans ce nombre, après la maison primor­ diale de Kaiserswerth, la plus remarquable est sans doute celle de Neuendettelsau, près d’Ansbach (Bavière), qui. par les écrits de son fondateur Lobe, a exercé et exerce une influence considérable sur l’esprit de toutes les autres. L’exemple de l’Allemagne a été suivi à l’étranger, quoique avec beaucoup moins d’entrain et d’ampleur; et, dans la plupart des cas, on s’est inspiré des idées et des règles adoptées en Allemagne. 11 y a actuellement des maisons de diaconesses en Russie, en Suède, en Norvège, en Danemark, en Angleterre, en Hollande, en Autriche-Hongrie, en Suisse. H en existe également aux Etats-Unis. La France possède, pour sa part, deux maisons mères à Paris; elle a aussi quelques établissements en province, par exemple à Nancy. Chaque maison répartit ses sujets dans différentes «stations», suivant les circonstances. En 1890,cinquantequatre ans après la première fondation, on comptait soixante-quinze maisons mères ou fondations indépen­ dantes et 8478 diaconesses, dont l’activité embrassait à peu près toutes les formes de la charité : hôpitaux, hospices, orphelinats, pensions, dispensaires, établisse­ ment d’aliénés, refuges, etc. Les créateurs et les organisateurs des diaconesses ont toujours, par conviction assurément, mais peut-être aussi en partie par un opportunisme nécessaire, c’està-dire par ménagement pour l’opinion publique de leurs milieux, proclamé hautement leur intention de se tenir bien à distance des institutions catholiques simi­ laires : c’est pour cela qu’ils déclarent exclure les vœux proprement dits de religion, surtout les vœux perpé­ tuels de pauvreté, d'obéissance et de chasteté; c’est pour cela au^si que plusieurs ont protesté contre tout dessein de restauration même partielle de la vie con­ templative. H semble que ces derniers aient craint un retour à ce que Calvin appelait élégamment « l’ordre oisif des nonnains. » Et pourtant, il faut bien le reconnaître : malgré les craintes, les protestations et les précautions, la plupart des établissements, parleur organisation extérieure du moins, par leurs moyens et leur forme de vie sociale, rappellent étrangement, quelques-uns à s’y méprendre, les ordres religieux dont s’honore le catholicisme. Le groupe des « Sœurs de la Miséricorde », qui, fondé en 1864, a étendu son action jusqu'à Honolulu, la capitale des lies Sandwich, fut. le 23 août 1871, de la part de l’évêque Stanley, l'objet d’une déclaration désobligeante, portant qu’il était « fort utile dans les écoles, mais dangereux par son organisation et trop semblable aux ordres romains. » En Angleterre et en Amérique, les diaconesses forment le plus souvent de véritables congrégations, qui sont complètement sous la dépendance de l’évéque. De là cette définition, formulée dans un manifeste épiscopal et rapportée par le Rev. J. S. Howson, Deaconesses, Londres, 1862 : « Une diaconesse est une femme qui a été mise à part par l’évêque pour le service de l’Église et revêtue par lui de ce titre. H pourra toujours la révoquer. » Abstraction faite de ce trait, particulier aux instituts de langue anglaise, et à s’en tenir aux grandes lignes, on peut ainsi esquisser la physionomie commune des maisons de diaconesses. Les postulantes, jeunes tilles ou veuves, qui n’y sont reçues généralement qu’après 70D dix-huit ans et avant quarante, doivent se soumettre à une épreuve de deux ans; pendant la première année, elles s’appellent sœurs d’essai, et pendant la seconde, novices ou sœurs adjointes. Vient ensuite la « consécra­ tion » (Einsegnung), à laquelle elles se préparent par une retraite de huit à quinze jours. Elle est entourée de différentes cérémonies religieuses, mais consiste essentiellement dans l’émission des « promesses des diaconesses » et la réception d’une bénédiction par imposition des mains du ministre ou de la supérieure. Aux promesses ainsi émises, dans la plupart des maisons on donne le nom de vœux, tandis qu’ailleurs on repousse celte appellation comme équivoque et dangereuse. Elles ont pour objet « l’obéissance, la bonne volonté ( Willigkeit) et la fidélité dans la fonction de diaco­ nesses. » A ces trois obligations certaines règles ajou­ tent celle de « franchise », entendant par là le devoir de ne point contracter de promesse de mariage sans en avoir averti au préalable l’inspecteur ou la supérieure de l’établissement. Par ces mêmes promesses, la diaco­ nesse s’engage simplement « pour aussi longtemps que le Seigneur la laissera dans cette vocation; » mais chacune doit, par devers soi, avoir l’intention sérieuse de persévérer indéliniment, de se dévouer toute sa vie. Les sœurs de chaque maison portent un costume uniforme, et elles font ensemble un certain nombre d’exercices pieux, qui constituent précisément leur vie religieuse commune : prières, méditations, lectures, assistance à l’office divin et à des conférences, partici­ pation à la cène, et, presque partout, « demi-heure quotidienne de recueillement » (slille halbe Stunde). La matière des lectures est très souvent fournie, sans parler de l’Écriture sainte, par les ouvrages spéciaux de Fliedner et de Lôhe. Celui-ci a puisé abondamment pour composer ses recueils et ses instructions, aux sources canoniques, rituelles, ascétiques et hagiogra­ phiques dont l’Église a conservé le patrimoine tradi­ tionnel. Celles qui le suivent se meuvent donc, sans s’en douter, sur un terrain catholique, elles vivent du fonds doctrinal et moral, toujours inépuisable, ducatho licisme. La congrégation des « Diaconesses du Mary­ land » a une règle qui prescrit même les six heures canoniques de la prière. En dehors des pratiques susdites, on recommande la confession et l'absolution publiques, voire la confession privée. Celle-ci, dit Schâfer, « est le pivot de toute conduite spirituelle; sans elle il n’est point de direction forte et efficace ». Bien que,' théoriquement, les sœurs doivent s'atta­ cher à leur vocation par pure reconnaissance pour Jésus-Christ, en souvenir des grâces reçues de lui; bien qu’elles ne doivent voir dans le célibat auquel elles sont astreintes qu’une nécessité résultant de leurs obligations d’état, et que le dogme protestant leur interdise de rêver d’œuvres méritoires ou d’une excel­ lence intrinsèque de la virginité, l’expérience prouve que beaucoup suivent l’indication concordante de la raison et de la révélation chrétienne, en s’encourageant dans leur tâche par l’espérance de la récompense céleste; elle établit aussi que beaucoup, parmi celles qui persévèrent, en viennent à envisager et à aimer la virginité comme une condition en soi plus noble que celle du mariage. J’ai dit : parmi celles qui persévèrent. La plupart, en effet, ne fournissent qu’un service temporaire. Les meilleurs amis, les promoteurs les plus intelligents de cette institution constatent le fait, en ledéploran* ete·: détaillant et recommandant les mesures, trop souven: inopérantes, par lesquelles on tente d’y remédier. Des 160 sœurs qui ont desservi l'hôpital Élisabeth, de Berlin. pendant une période de vingt-cinq ans, de 1837 à 1862. cent-vingt, soit exactement les trois quarts, n’ont pas persévéré. L’établissement de Béthanie, dans la même ville, a vu passer, durant une période égale (1847-1872 701 DIACONESSES 536 sœurs dont 337, c’est-à-dire plus de la moitié, ont quitté l’habit. De 1836 à 1881, 1 054 sœurs ont été reçues à la maison de Kaiserswerth ; de ce nombre, 110 sont mortes comme diaconesses, tandis que 460, soit encore la moitié du reste, «ont, dit Schâfer, contracté mariage, sont rentrées chez des parents qui avaient besoin de leurs soins ou se sont engagées dans d'autres car­ rières. » Le même auteur se plaint de la déliance â laquelle les diaconesses se heurtent fréquemment auprès des particuliers comme des autorités publiques, et du petit nombre de recrues qu’elles font là où elles devraientsurlouten trouver, parmi les filles des pasteurs. Malgré ses désidérata et ses imperfections, l’œuvre de Flicdner et de ses imitateurs a son mérite propre, que nous ne songeons pas à nier ou à dissimuler; elle répond à une sorte de nécessité sociale. Les diaconesses ont rendu et rendent des services très appréciables, et beaucoup remplissent leurs devoirs avec une conscience et un dévouement dignes de tous éloges. Leur création et leur activité multiple feraient incontestablement honneur au protestantisme, si elles n’existaient et ne se maintenaient en grande partie à l’encontre et aux dépens des principes mêmes du protestantisme. Des protestants, tels M. et M1”· Agénor de Gasparin, en France, le leur ont reproché et les ont combattues de ce chef. De fait, il ressort de ce que nous avons dit qu'elles s’organisent, se développent et se fortifient précisément dans la mesure ou elles s’éloignent des théories fondamentales de la réforme sur l'individua­ lisme religieux, sur la gratuité du salut, sur l’immo­ ralité des vœux et des engagements de la vie monastique, sur l'inutilité ou le danger tant de la vie contemplative que d’une foule de pratiques extérieures, cultuelles ou ascétiques. Par contre, si leurs organismes restent faibles et branlants, s'ils souffrent de la tiédeur et de l’inconstance des membres, si les défaillances et les défections individuelles y sont de tous les jours, si le succès enfin ne répond qu’imparfaitement aux vues généreuses des créateurs et des promoteurs, cela tient à des lacunes doctrinales et à des pauvretés morales que, seul, le retour à l'unité romaine pourrait combler, il n'est personne, parmi les protestants éclairés et im­ partiaux, qui, comparant les sœurs de charité catholiques aux diaconesses, ne proclame la supériorité des pre­ mières, sous le rapport de la vitalité interne comme de l'activité bienfaisante. Autant le fait est incontestable et incontesté, autant les raisons en sont manifestes. Les sœurs de charité s’engagent pour toute la vie, de tout leur cœur, sans réserve ni arrière-pensée ; aux diaco­ nesses leur ministère n’apparalt souvent que comme un poste d’attente, parfois comme un pis-aller provisoire. Contre les difficultés inséparables de leur tâche, contre les angoisses du doute, contre les dégoûts et découra­ gements éventuels, les premières trouvent un refuge et un appui sûrs dans l'enseignement séculaire de l'Eglise, concernant notamment la nécessité et le mérite des œuvres charitables, l’excellence de la virginité et des vœux de religion; cet appui et cet abri, les diaconesses les chercheraient vainement dans le sentimentalisme et les théories vagues, inconsistantes, du piétisme, du néo-luthéranisme ou même de l'anglicanisme; or, c’est à ces trois tendances générales que semblent se rattacher presque toutes leurs maisons. Comme soutien de la volonté pour tous les jours et pour tous les instants, comme aliment continuel d’un zèle et d’un dévouement qui ne doivent jamais se démentir, que pourrait-on comparer à ce que possède la sœur de charité dans ses constitutions et ses règles, éprouvées par l'expérience des siècles ; dans la méditation et les prières en commun et en particulier; dans des retraites périodiques; dans la direction de supérieures, qui vouées, comme elle, pour toujours à la vocation com­ mune, ont toute sa confiance; surtout dans la confession 702 sacramentelle, l’assistance à la sainte messe, la visite au saint-sacrement, la communion fréquente ou quoti­ dienne? On a vu au prix de quelles inconséquences et sous l'empire de quelles nécessités les fondateurs et organisateurs des diaconesses ont tenté d'imiter ces choses, de suppléer à ces ressources. Envisagés au point de vue de la logique et de la cohérence intrinsèque, tous leurs essais, tous leurs efforts se présentent encore moins comme des imitations que comme de malheu­ reuses contrefaçons. Il est trop clair qu’à leurs pres­ criptions et règlements il manque une solide base théologique, et elle manquera nécessairement jusqu'au jour ou, faisant un dernier pas, ils se décideraient à rendre leurs œuvres purement et simplement catho­ liques. En attendant, ce n’est pas seulement par leur constance, leur abnégation, leur aptitude et tous leurs mérites professionnels, c'est aussi par leur puissance de diffusion et de recrutement, que les sœurs de charité continueront à laisser loin, bien loin derrière elles leurs émules dissidentes. Sur ce dernier point, voici, empruntée à une source non suspecte, au Lexikon fur Théologie und Kirchenwesen, de Holtzmann et Zôpffel, Leipzig, 1882, une constatation digne de remarque : « Dans la Prusse, où les protestants sont en majorité, il y a plus de sœurs de charité catholiques qu’il n’y a de diaconesses dans toute l'Église protestante; le nombre des champs d’activité des premières en Prusse dépasse celui des établissements desservis par les diaconesses dans le monde entier. » A consulter, en dehors de plusieurs ouvrages cités au cours de cet article : 1· Sur tes diaconesses en général. Funk, Didascalia et Con­ stitutiones apostolorum, Paderborn, 1906, t. i; Th. Raynaud. De sobria alterius sexus frequentatione per sacros et reli­ giosos homines, c. VIII, Lyon, 1633; J. Morin, Commentarius de sacris Ecclesiæ ordinationibus, part. Ill, exercitatio X : De diaconissis, earum ordinatione et ministeriis, secundum Ecclesiæ græcæ et latinæ praæim, Paris, 1655, p. 182-192; Thomassin, Vetus et nova Ecclesiæ disciplina, Paris, 1688, c. xux-li, p. 803-814; J. Pien (Pinius), dans les Acta sancto­ rum, t. XLI, p. i-xxviu : De Ecclesiæ diaconissis; Bingham. Origines ecclesiastici, 1. II, c. xxn, Halle, 1751. t. t, p. 351 sq.; Goar, Rituale Cræcorum, Paris, 1647, p. 262-267: Hallier. De sacris electionibus, part. Il, sect, tv, c. n, n. 14-20. édit. Migne, col. 830 sq. ; Binterim, Dentivürdigkeiten der christ ,-katholischen Kirche, part. I. sect, n, c. I, § 6, Mayence, 1825, t I. p. 434-455; dom Parisot, Les diaconesses, dans la Revue les sciences ecclésiastiques (Lille) de 1899, 8· série, t. tx, p. 2S&304. 481-496; t. x, p. 193-209: Martigny, Dictionnaire des anti­ quités chrétiennes, Paris, 1865, art. Diaconesses, et Veures chrétiennes;Chr. Pesch, Prælectiones dogmaticæ, Fribourg-enBrisgau, 1897, t. vu, p. 264 sq. ; Petau, dans l'Appendix diss ; Tychique est appelé par deux fois, Eph., vi, 21; Col., IV, 7, « frère bien-aimé et fidèle ministre dans le Sei­ gneur »; Épaphras est dit également, Col., I, 7. un « fidèle ministre du Christ ». Par analogie, Rom., xm, 4, le pouvoir séculier, auquel nous devons obéissance, est proclamé « ministre de Dieu ». Cette acception est tellement usuelle que le même terme est appliqué par contraste, II Cor., xi, 15, au « ministre de Satan . Nous avons enfin un exemple de l’extension du nom à une femme, puisque l’apôtre, Rom., xvi, 1, recommande « Phœbé, diaconesse (ούσαν διάκονον) de l’Église de Cenchrées. » — c) Jusqu’ici le mot διάκονος a embrassé les différentes formes d'activité que les croyants exer­ cent en faveur de l’Évangile. En poursuivant son évo­ lution et en se précisant davantage, il finit par indi­ quer une classe déterminée de ministres à fonctions spéciales. Les diacres proprement dits vont apparaître, pour constituer un troisième degré hiérarchique, apres les évêques et les prêtres. A cette phase se rattachent Phil., i, 1, où Paul salue « les saints dans le Christ Jésus qui sont à Philippes, ainsi que les épiscopes et les diacres, » et I Tim., lit, 8-12, où nous trouvons énumérées les qualités des diacres, notamment qu’ils doivent être honnêtes, éloignés de la duplicité, des excès du vin, d'un gain sordide et mariés une seule fois. L’apôtre ne définit pas, d’une façon précise, le rôle des diacres. D’après l’ensemble des dunnées que nous fournissent les Épilres pastorales, ils forment, à côté et visiblement au-dessous des presbytres ou épis­ copes, une catégorie d’officiers inférieurs et chargés surtout des services matériels. Saint Paul n’exige pas expressément pour eux, comme pour les presbytresépiscopes, l’aptitude à enseigner. Cf. Lemonnyer, Epitrès de saint Paul, t. π, p. 139, 140. Les écrits de l’âge apostolique confirment ces indi­ cations en les complétant. La Didachè se borne, xv, 1,2, dans Funk, Patres apostolici, 1.1, p. 32, à nommer les diacres à côté des évêques et à énumérer les qualités requises dans les uns et les autres, en ajoutant qu'ils remplissent l’office des prophètes et des docteurs et qu'ils sont honorés comme eux. La I* Cor. nous ap­ prend, xlii, 4. dans Funk, t. 1, p. 152, que les apôtres « établirent leurs prémices comme évêques et diacres des futurs croyants. » Pour saint Ignace d’Antioche les diacres sont ordinairement une troisième classe d'offi­ ciers â côté des évêques et des presbytres. Écrivant aux Êphésiens, il souhaite, n. 1, Funk, t. i, p. 214. que le diacre Burrhus < demeure auprès de lui, pour l'honIV. - 23 707 DIACRES 708 neur des Éphésiens mêmes et de leur évêque. » Aux prêtre, des prêtres et des lévites » de la loi mosaïque, Magnésiens, u, Funk, t. i, p. 232, il parle de leur il a manifestement en vue les trois degrés de la hié­ évêque Damas, des presbytres Bassus et Apollonius et rarchie chrétienne. du diacre Zotion, son coopérateur; il mentionne en­ IL Origine des diacres. — Rien n’appuie l’opinion de Vitringa, De synagoga velere, p. 895, suivant la­ core les trois ordres, vi, 1; xm, 1, Funk, p. 234, 240. quelle le diacre correspondrait au hazzdn (υπηρέτης, il dit aux Tralliens, 11. 3. Funk, t. I, p. 244, que « les Luc., iv, 20), ou serviteur de la synagogue. Cf. Michiels, diacres, minisires des mystères de Jésus-Christ, doivent plaire à tout le monde, car ils ne sont pas les servi­ L'origine de l’épiscopat, Louvain, 1900, p. 117. Établi en exécution de la volonté du divin fondateur de teurs, les diacres, des aliments et du breuvage, mais l’Êglise, le diaconat date historiquement de l’aurore les ministres de I Eglise de Dieu, obligés dès lors à se même du christianisme. Selon l’opinion commune des garder des reproches comme du feu. » « Que tous, ajoute-t-il, lit, i, Funk, t. i, p. 244, respectent pareil­ exégètes, ce sont les circonstances de sa naissance que nous retrace le c. vi, 1-6, des Actes. lement les diacres, l’évêque et les presbytres : sans On sait que les premiers fidèles de Jérusalem avaient eux il n’est point d’Eglise; » et vu, 2, Funk, t. I,p.2i8, poussé la ferveur et la charité fraternelle jusqu’à il déclare que « quiconque fait quelque chose sans mettre leurs biens en commun. Il en résultait que l’évêque, le presbyterium et les diacres, n’est pas pur de conscience. » La suscription de la lettre aux Philadel- tous devaient recevoir du fond commun ce qui était indispensable à leur subsistance. Voir Communisme, phiens, Funk, t. I, p. 264, nomme les diacres à côté de t. m, col. 574 sq. La répartition quotidienne se faisait l’évêque et des presbylres; ibid., tv, Funk, t. I, p. 266, vraisemblablement par certaines personnes agissant au nous lisons : « Il n’y a qu’un autel, comme il n’y a qu’un nom et sous le contrôle des apôtres. Mais la commu­ évêque avec le presbyterium et les diacres; » vu, 1, nauté ne resta pas longtemps à l’abri des inconvénients Funk, t. I, p. 270, l’auteur « crie d’une grande voix.de humainement très explicables, voire malaisément iné­ la voix de Dieu : Attachez-vous à l’évêque, au presby­ terium et aux diacres; » x, I, 2, Funk, t. i, p. 272, il vitables avec un semblable régime. Le nombre des dis­ ciples augmentant, dit saint Luc, des plaintes s’éle­ recommande de choisir un diacre, pour le députer à Antioche, d’autres églises voisines y ayant envoyé soit vèrent du milieu des Hellénistes, c’est-à-dire de ces des évêques, soit des presbytres et des diacres. Aux Juifs qui, nés dans la Diaspora, mais fixés dans la ville Smyrniens il ordonne, vm, 1, Funk. t. i, p.282 :«Tous, sainte, continuaient à y parler entre eux le grec, leur langue maternelle. Les réclamations étaient dirigées obéissez à l’évêque, comme Jésus-Christ au Père, et au presbyterium, comme aux apôlres; quant aux diacres, contre « les Hébreux »; entendez les fidèles sortis des respectez-les comme le commandement de Dieu; » un rangs des Juifs palestiniens. Les veuves des Hellé­ peu plus loin, ibid., xn, 2. Funk, t. t, p. 286, il « salue, nistes étaient, disait-on, négligées ou moins bien trai­ avec l’évêque et le presbyterium, les diacres, ses coo­ tées que les autres dans la distribution habituelle des pérateurs dans le service de Dieu. ■> Sa lettre à Polyvivres. Il semble que les apôtres aient reconnu au carpe proteste, vi, 1, Funk, t. I, p. 292, qu’ « il est prêt moins quelque fondement à ces plaintes; voici,en effet, à donner sa vie pour ceux qui sont soumis à l’évêque, comment il y fut donné suite, Act., vi, 2-6 : « Alors les aux presbytres, aux diacres, v Douze, ayant réuni la multitude des disciples, leur Partout, du reste, dans les lettres d’Ignace, les diacres dirent : Il ne convient pas que nous laissions la parole sont présentés comme formant le degré inférieur de de Dieu pour servir aux tables. Choisissez donc parmi >a hiérarchie tripartite : non seulement ils sont con­ vous, frères, sept hommes d’un bon témoignage, rem­ stamment nommés les derniers, mais Ad Magnes., n, plis de l’Esprit-Saint et de sagesse, â qui nous puis­ Funk, t. i, p. 232, le diacre Zotion est loué d’être «sou­ sions confier cet office; et nous, nous continuerons â mis à l’évêque, comme à la grâce de Dieu, et au pres­ nous appliquer à la prière et au ministère de la parole. byterium, comme à la loi de Jésus-Christ. » Il est éga­ Cette proposition plut à toute l’assemblée et ils élurent lement clair, surtout par Ad Trail., ιιι, Ι, et AdSmyrn., Étienne, homme plein de foi et du Saint-Esprit, Phi­ vm, 1 (voir plus haut),que leur existence et leur auto­ lippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, rité reposent sur le fait de l’institution divine. prosélyte d’Antioche. Ils les présentèrent aux apôtres, Peu après la mort de saint Ignace, saint Polycarpe, qui, après avoir prié, leur imposèrent les mains. » dans sa lettre aux Philippiens, semble assigner le L’imposition des mains, qui fait ici son apparition dans même rôle et la même dignité aux diacres : v, 2, 3, l’histoire des origines chrétiennes, était un rite en Funk, t. I, p. 300, 302, il les distingue expressément usage depuis longtemps dans la religion d’Israël. On des presbytres, et il détaille les qualités qui leur sont imposait les mainsaux lévites,Num., νιιι,ΙΟ; χχνιι,ΐβ; nécessaires, en établissant, tout comme nous avons vu Moïse impose les mains à Josué, Deut., xxxiv, 9 : « Et Ignace le faire, Ad Trail., n, 3, un rapprochement Josué, fils de Navé, fut rempli de l’esprit d’intelligence; entre leur nom officiel de diacres, διάκονοι, et le sens car Moïse avait placé ses mains sur lui. » Celte céré­ primitif de ce nom : « Les diacres doivent être irré­ monie était dans l’ancienne loi et elle restera dans la prochables, en tant que diacres de Dieu et non des nouvelle un rite consécratoire, le symbole de la trans­ hommes, étrangers à la médisance et à la duplicité, mission d’une fonction religieuse, marquant aussi, gé­ désintéressés, modérée en tout, miséricordieux, soi­ néralement, que l’élu recevait la grâce spéciale néces­ gneux, marchant selon la vérité du Seigneur, qui s’est saire pour l’accomplir. C’est ainsi que Paul, II Tim., i, fait le serviteur (διάκονο;) de tous. » 6, et le presbyterium, I Tim., iv, 14, imposeront les Ainsi, dans l’usage ecclésiastique, le sens du terme mains à Timothée; c’est ainsi que Timothée, â son διάκονος s’était vite restreint et fixé aux limites que tour, devra imposer les mains, mais prudemment et son dérivé diacre devait garder au cours des siècles. seulement après mûr examen, I Tim., v, 22, à d’autres ministres. Cf. Rose, Les Actes des apôtres, p. 53; Bru­ La Vulgate n’emploie le mot diaconus que dans ce sens. Cf. Phil., i, 1 ; I Tim., m, 8, 42. C’est celui ders, Die Verfassung der Kirche, p. 356, 397. Les sept hommes dont saint Luc nous rapporte les que nous aurons désormais devant les yeux. Remar­ quons en passant que les anciens écrivains et les Pères, noms ne sont, ni ici ni en nul autre endroit du Nou­ pour désigner le ministre dont il s’agit, se servent veau Testament, qualifiés diacres; leurs fonctions seu­ assez souvent du nom de lévite, emprunté à ΓAncien lement sont caractérisées par les mots διακονία et Testament. Saint Clément leur avait ouvert la voie, διάκον:», ministerium, ministrare. Mais la tradition dans un passage célèbre de la /* Cor., XL, 5, Funk.t.l, I chrétienne a toujours vu dans ce passage le récit de ia p. 150, ou, tout en parlant directement du « grand- | création du diaconat proprement dit; et son témoi­ 709 DIACRES gnage, qui remonte jusqu’aux origines, est d’autant plus digne de foi qu’il est impossible de découvrir ailleurs, dans les écrits apostoliques, la trace de l'in­ stitution effective de ces diacres que les Épitres pasto­ rales mentionnent comme suffisamment connus déjà. Nous ne nous arrêtons pas à l’idée émise par Dollinger et reprise récemment par Funk, Lehrbuch der Kirchengeschichte, 4· édit., p. 42, d’après laquelle il s’agi­ rait ici d’une fonction générale, d’où seraient ensuite issus, par dédoublement, le presbytérat et le diaconat. C’est là une simple conjecture, que rien ne justifie et qui va à l’encontre de l'affirmation unanime des plus anciens monuments chrétiens. Nous savons d’ailleurs, par l’histoire des premiers siècles, que les diacres furent de bonne heure chargés du soin d’administrer les biens des églises. Pour ceux du c. vt des Actes, le service des tables, s’il fut l'occasion de leur création, n'en fut point le but intégral ; ceci paraîtra tout naturel à qui se rappellera qu’à l’époque primitive le service de la table était en connexion étroite avec l’agape et, par l'agape, avec l’eucharistie. 1 Cor..xi, 21. Cf. Funk, Die Agape, dans Kirchengeschichtliche Abhandlungen und Untersuchungen, Paderborn, 1907, t. ni, p. 1 sq. Mais i) y a plus : parmi les sept élus dont les noms figurent au J. 5, deux seulement. Étienne et Philippe, reparaissent dans les pages qui suivent; or, l’un et l’autre sont bien éloignés de se confiner dans un mi­ nistère purement matériel. Étienne, cet « homme plein de foi et de l’Esprit-Saint, rempli de grâce el de force, opère de grands prodiges parmi le peuple»; il dispute avec des membres de la synagogue, qui « se montrent incapables de résister à l’esprit parlant » par sa bouche; traîné et accusé devant le sanhédrin, il con­ fond accusateurs et juges par sa science divine et par sa fermeté, et. le premier de tous, il donne à la reli­ gion iu Christ le témoignage du sang. Act., vi, vu. Quant au diacre Philippe, d’après l’opinion commune des exégètes, contredite pourtant par quelques-uns, entre autres par Kellner, Jesus von Nazareth, Pader­ born, 1908; Anzeiger für die katholische Geistlichkeit, 15 août 1908, Francfort-sur-le-Main, c’est bien lui, et non l’apôtre Philippe qui va d’abord prêcher l’Évangile à Samarie, Act., vin, et qui y convertit, entre beaucoup d’autres, Simon le Magicien; de là il se rend, par l’ordre du ciel, sur la route de Jérusalem â Gaza, pour catéchiser et baptiser le ministre de Candace, reine d’Éthiopie. Plus tard, nous le retrouvons, Act., xxi,8-14, établi à Césarée,y remplissant le rôled’ « évan­ géliste », y exerçant l’hospitalité à l’égard de Paul et des autres ouvriers évangéliques. On peut conclure de ces deux exemples quelle dut être l’ampleur du rôle dont les premiers diacres se savaient investis. Mais ceux dont nous parlons sont-ils bien les pre­ miers? Si leur zèle pour la prédication au sein et au­ tour de l’Église naissante et leur puissante collabora­ tion à la multiplication de ses membres et à l’extension de ses limites les font regarder à juste titre comme les précurseurs de ceux qui fonctionnaient au temps des Épitres pastorales, n’ont-ils pas eux-mêmes d’autres précurseurs? La question a été posée de nos jours, et quelques-uns l’ont résolue affirmativement. Voici, briè­ vement, les principales raisons sur lesquelles ils se fondent. Cf. Michiels, op. cit., p. 110 sq. 1» Le codex Bezæ, qui date du vi‘ siècle, présente, pour le ver­ set 1, une leçon particulière : à la fin du texte clas­ sique il ajoute : έν τή διακονία τών Εβραίων. D'autre part, le palimpseste de Fleury (v’ou viesiècle) suppose un texte plus explicite, qui serait : ότι έν τή διακονία τή καβημηρινή αί γήραι τών 'Ελληνιστών ύιτό τών διακόνοιν τών ‘Εδραίων παρεθεωροΰντο. Les deux variantes laissent entendre qu’il y avait déjà des diacres, dont le minis­ tère était de distribuer les aumônes et surtout d’orga­ niser les repas des pauvres. Parmi les exégetes catho­ 710 liques, M. Belser, Beitrâge zur Erklârung der Apostelgesehichte, Fribourg-en-Brisgau, 1897. p. 29-33, s’est montré le défenseur convaincu et intelligent de ce texte occidental. Il avait été devancé par les protestants Blass, Acta apostolorum, Gœttingue, 1894; Acta apostolo­ rum secundum formam, quæ videtur, Romanam, Leipzig, 1896, et Hilgenfeld, Die Apostelgeschichte nach ihren Quellenschriflenuntersucht, dans la Zeit­ schrift fur wiss. Théologie, 1895; et il a été suivi par le P. Rose, La critique nouvelle et les Actes des apô­ tres, dans la Revue biblique, 1898. 2» On fait valoir en faveur de ce sentiment que les Douze n’eussent pu suffire au service des pauvres quand la communauté comprenait déjà 3000, puis 5000 membres, et qu’ils ont dû s'adjoindre sans larder des auxiliaires; ceux-ci, choisis parmi les Hébreux, auraient favorisé leurs pauvres au détriment des veuves des Hellénistes, d’où les plaintes de ce dernier groupe. Mais 3° il y a mieux, ajoute-t-on : bien comprise, la réflexion des apôtres consignée au ÿ. 2 : « Il ne convient pas que nous laissions la parole de Dieu pour servir aux tables, » suppose qu’ils n’ont pas été jusqu’ici chargés de la dis­ tribution des vivres. Ne rappelle-t-elle pas que leur fonction principale était la prédication, comme v, 42. l’a marqué expressément? Ceux qui éclairent notre verset 2 d’après iv, 35, et v, 2, ne saisissent peut-être pas le vrai sens de ces deux autres passages : si les frères qui avaient vendu leurs biens venaient en dé­ poser le prix aux pieds des apôtres, il ne s’ensuit pas que les apôtres eux-mëmes s’occupaient du service quotidien de la répartition des vivres. Le principe for­ mulé dans le verset 2 du c. vi semble poser une alter­ native: ou prêcher ou servir aux repas; tout le monde comprend que les Douze ne peuvent renoncer à leur ministère, qui est celui delà prédication. Enfin 4*. les sept diacres, énumérés par saint Luc, ont été choisis exclusivement dans le groupe helléniste, car ils portent tous des noms grecs. Nicolas, « prosélyte d’Antioche, est même Grec de race. Or il serait difficile de justifier cette manière de faire, s’ils eussent été les seuls, les Hébreux auraient été méconlents à leur tour, si leurs intérêts n’avaient été assurés par des diacres de leur langue. Il semblerait donc qu’on a adjoint aux diacr-s hébreux déjà existants des diacres hellénistes, prof ri s à donner satisfaction au parti des plaignants. Que si cette opinion est fondée, la variante du codex Bezæ et la leçon du palimpseste de Fleury présenteront un sens très naturel et cadrant bien avec toutes les vrai­ semblances historiques. III. Nombre des duchés. — On s’est demandé pour­ quoi le nombre sept, fixé par les apôtres dans leur pro­ position qui se lit Act., vi, 3. Ce nombre était sacré pour les Juifs, comme on peut le voir par Gen., xxi. 28; Exod., xxxvn. 23; Apoc., i, 4, 12,16. Il est permis de conjecturer que cette circonstance n’a pas été sans influer sur la détermination apostolique. Certains commentateurs ont supposé, mais sans fondement sé­ rieux, qu’il y aurait eu sept tables. Encore cette hypo­ thèse devrait-elle s'entendre de sept tables nouvelles ou destinées aux veuves du grou pe helléniste, si l'on admet la leçon du codex Cantabrigiensis. Quelle qu’ait été la pensée intime des apôtres en s’arrêtant au nombre sept, ce petit détail de leur con­ duite a eu une répercussion considérable dans le cours des siècles. En effet, né à Jérusalem, le diaconat passa rapidement au dehors; nous en avons la preuve dans les témoignages empruntés ci-dessus à l'Épitre aux Philippiens et aux Épitres pastorales de saint Paul, ainsi qu'aux écrits des premiers Pères apostoliques. Avant le milieu du n· siècle, les diacres existaient de fait dans toutes les communautés chrétiennes dont l'his­ toire nous est tant soit peu connue, et nul doute qu'ils ne se soient dès iors propagés au fur et à mesure de 711 DIACRES la propagation de l’Èvangile. Saint Ignace d’Antioche, outre qu'il les mentionne partout à côté de l’évèque et des prêtres, proclame qu’« il faut les vénérer comme un commandement de Dieu » et que « sans eux, il n’est point d’église » entièrement constituée. Voir plus haut, col. 707. Saint Justin atteste, Apol., i, 65 sq., P. G., t. vi, col. 426, 428, que, dans les réunions des fidèles, ce sont eux qui sont chargés de la distribution de l’eucharistie. On songea naturellement, dans les diffé­ rents lieux, à proportionner leur nombre à l’impor­ tance des communautés; mais presque partout, pour se conformer exactement à l’exemple des apôtres, on le porta à sept, sans qu’il fût permis d’aller au delà. Le Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 126, nous montre autour du pape Evariste (de 99 à 107 environ), un groupe de sept diacres. Saint Pierre aurait déjà, ibid., p. 118, ordonné sept diacres pour assister l’évèque à la messe. Nous savons par Eusèbe, H. E., vi, 43, P. G., t. xx, col. 621, que l’Église romaine en avait sept sous le pontificat de saint Corneille, en 251. Prudence, Peristeph., il, P. L., t. lx, col. 293, relève le même fait pour cette Eglise, du temps de saint Lau­ rent, et pour celle de Saragosse, ibid., v, col. 380, du temps de saint Vincent, c’est-à-dire sous Dioclétien. L’n concile tenu à Néocésarée vers 314, Mansi, Concil., t. il, col. 546, 548, défend, par son 15· canon, d'en or­ donner davantage, même dans les plus grandes villes, et il cite comme modèle obligatoire la communauté primitive de Jérusalem. Ilefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, Paris, 1907, t. I, p. 334. Le Testament de Notre-Seigneur, 1. I, 34, édit. Rahmani, Mayence, 1899, p. 82, ordonne qu'il y ait sept diacres dans chaque église. L'archidiacre, chargé du soin des étran­ gers, demeurait à l'hospice en habit blanc et l’orariuni sur l’épaule. Ibid. Cf. 1. I, 19, p. 26, où il est dit que cet hospice devait être proche de l’église. Saint Jé­ rôme signale, Epist., cxi.vi, ad Evangelum, P. L., t. xxn, col. 1194, le petit nombre des diacres comme une des raisons pour lesquelles ils étaient fort consi­ dérés. Pendant longtemps, on resta fidèle à l’ancienne règle. C’est du moins et surtout le cas pour Rome, où les sept diacres furent préposés aux sept régions ou diaconies établies par le pape Fabien, Liber pontif., t. i, p. 148. avec mission d’y pourvoir au soin des pauvres et des malades ; d’où le nom qui leur fut donné de diaconi regionarii. L’un d’eux, qui jouissait d’une certaine prééminence sur ses collègues, portait le titre d'archidiacre. Tous, parleurs relations nécessaires et constantes avec la personne du pape, acquirent à la longue une très grande influence, dans ses conseils comme aux yeux du public, et devinrent ainsi les car­ dinaux-diacres. Voir Cardinaux, t. n, col. 1717 sq. Mais même sous cette nouvelle dénomination, leur nombre septénaire fut d’abord maintenu. Ce n’est que plus tard et peu à peu qu'on voit apparaître à côté d’eux, dans les diverses églises de la ville, d’autres diacres, qualifiés de stationarii, qui n’avaient comme tels aucune région ou diaconie à administrer, mais dans les rangs desquels se recrutaient les regionarii. Mabillon nous apprend, Museum ilalicum, Paris, 1724, t. n, p. 18, que dès l’an 520 Rome comptait en tout une centaine de diacres. Il y en avait parmi eux dont l’office consistait à veiller sur les tombeaux ou confessions des martyrs dans les catacombes; on les appelait, pour cette raison, marlyrarii. Le Liber pontificalis les appelle aussi cubicula­ rii et custodes martyrum; il emploie le premier terme à propos de saint Léon le Grand, qui en attacha, dit-il, au tombeau desapôtres saint Pierre et saint Paul, édit. Duchesne, t. i, p. 239, et le second, dans un passage, relatif à saint Sylvestre, Duchesne, t. i, p. 771, où nous est attestée l’ancienneté de cette fonction comme propre aux diacres : Constituit ut si guis desideraret j 712 in Ecclesia militare aut proficere, ut esset lector an­ nos triginta, exorcista dies triginta, acolytus annos quinque, subdiaconus annos quinque, custos marty­ rum annos decem, diaconus annos septem, presbyter annos tres... et sic ad ordinem episcopatus ascendere. Cf. Martigny, Diet, des antiquités chrétiennes, v° Martyrarii. Quant aux cardinaux-diacres en particulier, ce n’est qu’au XIe siècle que leur nombre primitif fut doublé, en même temps que l’était celui des diaconies, par suite de la multitude toujours croissante des né­ cessités auxquelles il fallait subvenir; peu après, i) fut porté à dix-huit. Ce chiffre, d’après Mabillon, op. c.it., t. n, In ordinem Bom. comment., p. xxm, avait déjà été atteint, sinon dépassé, sous Honorius II (1124— 1130); mais Sixte-Quint, en 1586, le ramena à quatorze, et cette règle est encore observée de nos jours. D’autres Églises avaient devancé l’Eglise romaine pour l’augmentation du nombre des diacres. L'histoire rapporte qu’à Alexandrie, au iv« siècle, il s'en trouva neuf qui se rangèrent au parti d'Arius, et rien ne per­ met de penser qu’ils fussent seuls de leur ordre dans la cité. A Édesse, lors du concile de Chalcédoine (451), les documents en accusent trente-neuf. Mansi, Concil., t. vu, col. 255. A Constantinople, au VI· siècle, il n'y en avait pas moins d'une centaine, suivant une Novelle de Justinien, qui défend de dépasser ce chiffre. Malgré cette défense, nous apprenons par Photius, Nomocanon, tit. i, c. l, qu’au vu· siècle ils étaient cent cin­ quante; aussi le concile in Trullo (692), pour mettre la discipline contemporaine en règle avec la tradition et éluder le canon 15· de Néocésarée, imagina-t-il que les sept premiers diacres, exclusivement chargés du service des tables, n'avaient rien de commun avec les diacres attachés au service de l'autel. Le canon 15· de Néocésarée a été inséré dans le Corpus juris cano­ nici, dist. XCI1I, c. 12. Actuellement et depuis des siècles déjà, une réaction remarquable s’est produite : à peu près partout la classe des diacres a diminué en nombre comme en im­ portance, pour finir par disparaître presque complète­ ment. Aujourd'hui, si l’on excepte l'Eglise romaine, le diaconat n’est plus guère considéré que comme un ordre de transition, comme l’acheminement à la prê­ trise, devenue son complément ordinaire et en quelque sorte obligé. A Rome même, parmi les quatorze cardi­ naux-diacres, il en est peu qui n’aient reçu l’ordination sacerdotale ou épiscopale. IV. Attributions des diacres — 1· Il n’y en a que trois qui soient indiquées dans les livres canoniques du Nouveau Testament : le service des tables, Act., viy2; la prédication, Act., vu, 2-53; vin, 5; l’administration du baptême. Act., vm, 38. Mais l’Église les a tour à tour, selon les besoins et les circonstances du temps, singulièrement amplifiées, puis ramenées à des limites relativement étroites. 1. Anciennement, les fonctions du diacre furent in­ comparablement plus étendues et plus variées que de nos jours. Non seulement il lisait ou chantait, à la messe, du haut de l’ambon, et l’évangile et l'épltre, mais il recevait des mains des fidèles les offrandes, qu’il transmettait au célébrant, et il inscrivait sur les diptyques les noms des donateurs, qu’il proclamait ensuite. Il distribuait l'eucharistie, surtout quand elle se donnait avec le calice, ou il assistait le prêtre faisant cette distribution, et il portait la communion aux absents. Cf. S. Justin, Apol., i, 65-67, P. G., t. vi, col. 426-429; S. Innocent Ier, Epist. ad Decentium, n. 5, P. L., t. xx, col. 553; S. Jérôme, Epist., cxuvii, ad Sabium, n. 6, P. L., t. xxn, col. 1200; In Jer., xi, 15, 16, P. L., t. xxiv, col. 755; In Ezech., xvm, 5, G, P. L., t. xxv, col. 175; Testament de N. S., 1. I, 27; 1. 11. 10. 20 (des diacres agitaient le flabellum sur le calice consacré), p. 58,130, 141; Canons d’Hippolyte, 713 DIACRES 20,142,145, 216 ; Constitution ecclésiastique égyptienne, dans Achelis, op. cit., p. 46, 100, 101, 121. C'est à lui qu’était confiée la police du lieu saint : il en faisait ou­ vrir et fermer les portes, y assurait en tout temps l'ordre extérieur et l'observation des lois de la bienséance, re­ prenait, même publiquement, ceux qui y contrevenaient, annonçait et dirigeait les prières à faire en commun. Cf. Const, aposl., vm, 11, édit. Funk, t. i, p. 494; Tes­ tamentum D. N. J. C., 1. I, 23, 34-36, p. 36, 38, 44, 80-88; 1. II, 7, 19, p. 120,124, 138; Canons d’Hippolyte, 34, 36, dans Achelis, p. 64, 65; Constitution ecclésias­ tique égyptienne, ibid., p, 57, 58, 60. C’est lui qui, durant l’office liturgique, congédiait successivement les diverses catégories de personnes admises, suivant la dis­ cipline du temps, aux diverses parties du sacrifice. On sait que même les hérétiques et les infidèles étaient autorisés à assisterais lectures, à la psalmodie et aussi â l’instruction épiscopale, qui formaient la première partie de la messe des catéchumènes. Mais alors, ainsi que les Constitutions apostoliques, vin, 6, Funk, t. t, p. 478, nous l’apprennent, le diacre les renvoyait, et avec eux une certaine classe de pénitents, en prononçant d’un lieu élevé ces paroles : « Plus d’écoutant, plus d’infidèle : ne quis audientium, ne quis infidelium. » Eux sortis, il ordonnait aux catéchumènes de prier, et aussi aux fidèles de prier pour eux, loc. cit. : Orate, catechumeni ; et omnes fideles pro illis cum attentione orent, dicentes...; après quoi, il faisait sortir les caté­ chumènes eux-mêmes, ibid., p. 480 : Exite, catechu­ meni, in pace. Testamentum D. N. J. C., 1.1, 35, p. 82. Il donnait encore, toute la messe terminée, le signal de la sortie générale, en disant : In pace discedite, formule qui a été remplacée par notre Ile, missa est. C’était aux diacres qu'il incombait d'instruire ceux qui se préparaient au baptême et d’assister le ministre du sacrement, Canons d’Hippolyte, 61, 121, dans Achelis, р. 76, 96; Constitution ecclésiastique égyptienne, 46, ibid., p. 95, 96; Testament de Kdire-Seigneur, 1. II, 7,8, p, 120, 124, 126, 128; mais il ne leur arrivait de baptiser eux-mêmes que rarement et dans des conjonc­ tures extraordinaires. D’après le Testament de NotreSeigneur, 1. II, 10, p. 132, ils le faisaient en l'absence du prèlre, en cas de nécessité. Ils le pouvaient encore avec la permission de l’évêque. Tertullien, De baptismo, с. xvu, P. L., t. i, col. 1218; S. Jérôme, Dial. cont. luciferianos, n. 9, P. L., t. xxm, col. 165; S. Gélase, Epist., ix, ad episcopos Lucaniæ, n. 7, P. L., t. lix, col. 51. Us avaient parfois à intervenir dans l’admi­ nistration de la pénitence publique : quand un pécheur était en danger de mort, ils pouvaient, à défaut de prêtres, provoquer et recueillir ses aveux, puis pro­ noncer, sans absolution sacramentelle, sa réconciliation extérieure avec l’Église et lui donner ensuite la sainte eucharistie. Tel est le sens naturel de cette déclaration de saint Cyprien, Epist., xviii, n. 1, P. L., t. iv, col. 258 : Si presbyter repertus non fuerit et exitus urgere cœperit, apud diaconum quoque exomologesim facere delicti sui possint, ut manu ejus ad pænitentiam imposita veniant ad Deum cum pace. J. Mo­ rin, Comment, hislor. de disciplina in administratione sacramenti pænilentiæ, Paris, 1651, I. VIII, 23, a eu tort de croire qu'il s’agit là de confession sacra­ mentelle, puisque le mot exomologesis désigne sou­ vent un aveu extra-sacramentel d'humiliation volon­ taire et publique. L'usage autorisé par saint Cyprien subsistait au x» siècle; nous en avons pour garant Réginon, abbé de Prüm (i" 915), qui écrit, De eccle­ siasticis disciplinis, 1. I, c. 295, P. L., t. cx.xxn, col. 247 : Sicut sacrificium offerre non debent nisi episcopi et presbyteri, quibus claves regni cælestis traditæ sunt, sic nec pænitentium judicia alii usur­ pare debent. Si autem necessitas evenerit et presbyter non fuerit præsens, diaconus suscipiat pænitentem ad 71-4 sanctam communionem. La même coutume est encore attestée et approuvée par les conciles d'York (1195), de Londres (1200) et de Rouen (1231). Sa véritable portée ré­ sulte clairement de ces paroles d’Odon de Sully (·{■ 1208), évêque de Paris, Statuta diœc., P. L., t. ccxn.col. 68: Item prohibeturdistrictene diaconi ullo modo audiant confessiones nisi in arctissima necessitate; claves enim non habent nec possunt absolvere. L’erreur de quelques-uns, qui revendiquaient pour les diacres le pouvoir d’absoudre sacramentellement, fut formelle­ ment condamnée par un concile provincial de Poitiers, de 1280. dont voici la sentence, Mansi, Concil., t. xxtv, col. 383 : Abusum erroneum, qui in nostra diœcesi ex perniciosa ignorantia inolevit, eradicari volentes, in­ hibemus ne diaconi confessiones excipiant et ne in foro pienitenliali absolvant, cum certum et indubita­ tum sit ipsos absolvere non posse, cum claves non habeant, gute in solo sacerdotali ordine conferun­ tur. Cf. Schanz, Die Lehre von den heiligen Sacramenten, Fribourg-en-Brisgau, 1893. p. 608, 609; Pohle, Lehrbuch der Dogmatik, Paderborn, 1905, t. ni. p. 447, 448; Laurain, De I’intervention des laïques, des diacres et des abbesses dans l’administration de la pénitence, Paris, 1899. Voir Confession, t. in. col. 827 sq. Il est â peine besoin de relever ici une assertion étrange, d’après laquelle l’Église des premiers siècles aurait reconnu aux diacres, aussi bien qu’aux prêtres, le pouvoir de consacrer l’eucharistie. Elle avait ■'■'.e avancée et défendue par Basnage, dans son Hist ne de l'Église, I. XIV, c. tx, § 8; mais il ne s'est guère rencontré d’historiens ni de théologiens, même paru.: les coreligionnaires de l'auteur, pour lui faire écho. Aujourd’hui, cette thèse singulière est abandonnée de tous. Cf. Lichtenberger, Dictionnaire des sciences reli­ gieuses, art. Diacres. Elle répugnait trop manifestement aux faits et aux textes pour mériter un meilleur s r' Basnage se fondait principalement sur ces trois arguments : I. Saint Ambroise, De officiis ministro­ rum, J. I, c. xu, n. 204, P. L., t. xvt, col. 84. m· · dans la bouche de saint Laurent, diacre de Rome, ceparoles à l’adresse du pape et martyr, saint Siv'.e. a moment où celui-ci était conduit au supplice : Vous qui m’avez confié la consécration du sang de JésusChrist, me refusez-vous la faveur de répandre rr.on sang avec le vôtre? » — 2. Au témoignage de saint J· r ' les diacres auraient été privés du pouvoir de consacrer par le concile de Nicée; ce qui implique évidemment qu’ils l'exerçaient légitimement auparavant. — 3. La même conclusion se dégagerait des canons de deux synodes du commencement du tve siècle, du I·-" synode d’Arles et du I»r synode d’Ancyre, réunis l’un et l’autre vers l’an 313. Nous répondons brièvement que les documents les plus anciens et les plus authentiques établisse nt entre les prêtres et les diacres une différence essentielle, fondée notamment sur ce fait que ceux-là sont les ministres consécrateurs du mystère eucharistique, tandis que ceux-ci n’en sont que les dispensateurs. Saint Justin, dans sa l'e Apologie, publiée vers 150,est on ne peut plus catégorique. Il écrit, op. cit., n. 65, P. G., t. VI, col. 428:’Έπειτα προσφέρεται τώ προεστώτι των αδελφών άρτος, καί ποτήριον ΰδατος και κράματος· και ούτος, λαδών, αίνον και δόξαν τώ Πατρί τών όλων διά τοϋ ονόματος τοΰ Πού κα’ι τοϋ Ιΐνεύματος τού ά··.η άναπέμπει* και ευχαριστίαν ύπερ τοΰ κατηξιώσθαι τούτο παρ’ αύτοΰ επί πολύ ποιείται- ού συντελέσαντος τάς ευχάς καί την ευχαριστίαν, πας ό παρών λαός επευφημεί λέγ··-'·. Αμήν. Εύχαριστήσαντος δ’ε τοΰ προεστώτος, καί έπευφτμήσαντος παντός τοΰ λαού, οί καλούμενοι παρ’ τμϊ» διάκονοι διδόασιν έκάστω τών παρόντων μεταλαδεΐν άπό τοΰ εύχαριστηβέντος άρτου και οίνου και υδατος, και τοΐς ού παροΰσιν άποφε'ρουσι. On le voit, c’est au προεστό; 715 DIACRES seul, au président, évêque ou prêtre, de l’assemblée des fidèles qu’il appartient de réaliser l’eucharistie; et Justin lui oppose les diacres, chargés de distribuer le sacrement aux personnes présentes et de le porter à celles qui sont absentes. Cette idée est répétée quelques lignes plus loin, ibid., col. 429, en termes presque identiques : ...χα'ι ή διάδοσις καί ή μετάληψις άπό τών εύχαριστηΰέντων έχχστω γίνεται, ζαι τοίς ού παροϋσι διά τών διακόνων πέμπεται. Après cela, personne ne s’éton­ nera que le concile de Nicée (325) ait argué du pouvoir de consacrer propre aux prêtres comme d’un principe incontesté, pour faire ressortir la prééminence du sa­ cerdoce â l’égard du diaconat et pour inculquer aux diacres des dispositions et des allures plus humbles et plus respectueuses. Nous lisons, en effet, ce qui suit dans son canon 18°, Mansi, Concil., t. n, col. 675 : Pervenit ad sanctam synodum, quod in nonnullis locis et civitatibus diaconi dant presbyteris eucharistiam, quod nec canon neque consuetudo tradit, ut qui offe­ rendi potestatem non habent iis qui offerunt dent corpus Christi. Jam vero illud etiam cognitum est, quod jam quidam ex diaconis etiam ante episcopos eucharistiam attingunt. Hæcergo omnia auferantur, et diaconi intra suas mensuras permaneant : scientes quod sunt quidem episcopi ministri, presbyteris vero minores. Accipiant autem suo ordine eucharistiam post presbyteros, eis præbente episcopo vel presbytero. Sed nec in medio quidem presbyterorum liceat dia­ conis sedere. Id enim fit præter canonem et ordinem. Si quis autem non vult obedire post has constitu­ tiones, a diaconatu desistat. Hefele, Histoire des conciles, 1907, t. i, p. 610-611. Les Statuta Ecclesiæ an­ tiqua de saint Césaire d’Arles, voir t. n, col. 1806-1810, résumaient la pensée des Pères de Nicée, lorsqu’ils di­ saient, can. 4, Labbe, Concilia, t. n, col. 1437, que la consécration du diacre est ministérielle, et non sacerdo­ tale, ad ministerium,non ad sacerdotium, et lorsqu’ils ajoutaient, can. 37, ibid., col. 1440 : Diaconus Ha se presbyteri, ut episcopi ministrum noverit. Hefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, t. i, p. 611-614. Le Testament de Notre-Seigneur, 1. II, 10, p. 132, déclare aussi que le diacre ne doit pas donner l’eucha­ ristie aux prêtres; le diacre doit découvrir la patène ou pyxide, et le prêtre se communier, le diacre dis­ tribue la communion aux fidèles de sa propre main. D’après les Canons d’Hippolyle, 159, dans Achelis, p. 104, si un fidèle veut faire une oblation, à l’heure où le prêtre n’est pas à l’église, le diacre peut rem­ placer le prêtre en toutes choses, à la seule exception d’offrir le grand sacrifice et la prière. Can. 215, 216, p. 118, si un prêtre est malade, un diacre lui apporte les saints mystères, que le prêtre prend lui-même; le diacre distribue la communion au peuple fidèle, si l’évêque ou le prêtre le lui ordonne. Puisque telle a été, dès l’origine, la doctrine univer­ sellement et publiquement affirmée, il serait au moins surprenant, a priori, que des Pères ou des synodes particuliers l’aient ignorée ou contredite sans paraître même s’en douter. De fait, un simple coup d’œil sur les textes dont Basnage a cru pouvoir se prévaloir nous fait découvrir en tous un sens parfaitement conformed l’enseignemi-nl authentique de l’Église.1. Quant à saint Ambroise, il y a utilité à considérer dans leur contexte les paroles qu’on nous oppose. Voici donc, de façon plus complète, la touchante plainte du diacre Laurent, loc. cil., P. L., t. xvi, col. 84,85 : Quo progrederis sine filio, pater? quo, sacerdos sancte, sine diacono pro­ peras tuo? Nunquam sacrificium sine ministro offerre consueveras... Experire certe utrum idoneum mini­ strum elegeris. Cui commisisti dominici sanguinis consecrationem, cui consummandorum consortium sacramentorum, huic sanguinis tui consortium negas? Il résulte de là que saint Laurent attribuait en premier 716 lieu et directement au pontife l’oblation proprement dite du sacrifice et qu’il ne se reconnaissait à lui-même que le rôle accessoire de serviteur et d’auxiliaire. La même idée fondamentale se retrouve dans la réponse de saint Sixte : Mox venies, flere desiste, post triduum me sequeris. Sacerdotem et levilam hic medius nu­ merus decet. Sixte seul est prêtre, c’est-à-dire sacrifi­ cateur; Laurent n’est qu’un « lévite », appelé en cette qualité à prêter son concours au prêtre. Sixte est même sacerdos, c’est-à-dire, suivant le style de l’époque, évêque; il affirme la distance qui le sépare, comme tel, de son diacre; et lorsqu'il dit : Sacerdotem et le­ vilam hic medius numerus decet, il fait sans doute allusion au triple degré de la hiérarchie divine : épis­ copat, presbytérat et diaconat. On ne saurait donc, sans introduire une contradiction flagrante dans la de­ mande de saint Laurent, interpréter les mots sanguinis consecrationem comme impliquant, pour le diacre aussi, la faculté d’offrir, en qualité de ministre visible principal, le sacrifice eucharistique. L’expression est, en réalité, susceptible de deux autres acceptions : on peut croire qu’il s’agit d’une coopération matérielle à l’acte consécratoire, d’un simple concours ministériel et subordonné ; et cette hypothèse cadre fort bien avec l’ensemble du petit dialogue, avec l’opposition desdeux rôles qu’insinue toute la terminologie employée : sine ministro offerre, idoneum ministrum eligere, consor­ tium, sacerdotem et levilam. D’après les principes théologiques, tous les fidèles présents au saint sacri­ fice s’associent et prennent une part active a son obla­ tion; à plus forte raison, le diacre qui assiste le prêtre à l'autel, qui lui prépare, lui met en mains, élève et soutient avec lui la matière même du sacrifice. Mais il est permis également de voir dans le terme consecratio un exemple de l'abstrait pour le concret, de sorte que la locution complexe sanguinis consecratio soit l’équi­ valent de sanguis consecratus. N’est-ce pas ainsi que les juristes définissent un trésor pecuniæ depositio, pour pecunia deposita? N’est-ce pas aussi le cas dans le canon de la messe, là où le prêtre, mélangeant les saintes espèces, dit : Hæc commixtio et consecratio corporis et sanguinis Domini nostri Jesu Christi fiat accipientibus nobis in vitam æternam? Dans notre texte, 1’expression consummandorum consortium sa­ cramentorum, parallèle à la première et ajoutée en guise d’explication, parait en restreindre la portée à l'usage et à la distribution du sacrement déjà existant. Remarquons encore que, ceci admis, on comprend mieux pourquoi il est fait mention seulement du sang consacré, et non point du corps; nous savons, en effet, par l’histoire des premiers siècles, que les diacres in­ tervenaient surtout pour la communion sous l’espèce du vin : ils présentaient le calice aux fidèles, ils le fai­ saient passer de main en main et de bouche en bouche. Cf. Bona, Rerum Hturgicarum, I. Il, c. v, § 4. 2. La pensée de saint Jérôme concernant l’infériorité des diacres par rapport aux prêtres ne saurait être douteuse pour personne : il l’a exposée ex professo en maintes occasions. Il s’attache notamment à dévelop­ per cette vérité dans toute sa lettre à Evangel us. Epist., CXLVI, P. L., t. xxii, col. 1192-1195. Or, il est remar­ quable que lui aussi tire argument du pouvoir de con­ sacrer, qu’ilaccorde aux prêtres et refuse aux diacres. Toute sa thèse est pour ainsi dire résumée dans ces deux phrases du début : Audio quemdam in tantam erupisse vecordiam ut diaconos presbyteris, id est, episcopis anteferret. Nam cum apostolus perspicue doceat eosdem esse presbyteros, quos episcopos, quid patitur mensarum et viduarum minister, ut supra eos se tumidus efferat, ad quorum preces Christi cor­ pus sanguisque conficitur? Si donc il écrit que le con­ cile de Nicée a privé les diacres du pouvoir de consa­ crer, il n’y a là qu’une de ces tournures rapides et Ί\Ί DIACRES 71 des persécutions, celle des chrétiens enfermés dans concises, une de ces breviloquentiae énergiques dont il les cachots; ils avaient mission de les visiter, autant est coutumier : il dil que le concile les a privés d'une que possible, el, en tout cas, de leur faire tenir les prérogative, pour signifier que le concile a officielle­ ment déclaré la privation, l'absence de cette préroga­ choses indispensables à leur subsistance. Pour satis­ faire à ces obligations, ils en vinrent à centraliser entre tive. C’est sa manière à lui de condenser la signification leurs mains toutes les offrandes des fidèles, toutes les du canon 18·, rapporté ci-dessus; et cette manière ressources, tous les biens meubles et immeubles de la n’étonnera que ceux qui n'ont jamais lu attentivement une page de saint Jérôme. communauté. Ils les gardaient, les faisaient valoir et 3. Reste l'autorité des synodes d'Arles et d'Ancyre. les employaient au nom et sous la direction du chef du Quant au premier, observons simplement qu’il cons­ diocèse. L'histoire atteste les merveilles de charité et tate une erreur, une usurpation, qui, sur ce point de bienfaisance qui sortirent de cette organisation et comme relativement à la confession, tendait à s’im­ le soulagement qu’elle apporta, des siècles durant, aux planter dans certains milieux; mais qu'au lieu de s'y innombrables misères humaines. Les diacres aidaient montrer favorable, il la réprouve absolument. Le texte encore en d’autres manières à l'administration épisco­ de son 15' canon est assez clair et assez catégorique pale : chargés d’abord de la surveillance des fidèles pour se passer de commentaire, Mansi, Concil., t. Il, pendant l’office divin, ils exercèrent bientôt, même col, 473 : De diaconibus quos cognovimus multis hors du temple, une sorte d'inspection officielle, ren­ locis offerre, placuit minime fleri debere. Voir Hefele, seignant le pasteur sur l'état et sur les besoins de son Histoire des conciles, 1907, t. i, p. 291-292. Le 2“ canon troupeau, lui fournissant, dans beaucoup de cas. des d’Ancyre est,à première vue, plus embarrassant. Il con­ lumières précieuses, capables enfin de lui suggérer cerne les diacres qui, après avoir d'abord faibli dans la bien des mesures utiles au bien commun. Constitution persécution et brûlé de l’encens aux idoles, se sont en­ ecclesiastique égyptienne, 33, 56, dans Achelis, p. 64. suite relevés au point d'affronter et de supporter victo­ 117; Canons d'Ilippolyte, 34, 36, 37, 199, ibid., p. 64. rieusement les tourments. En voici la teneur, suivant 65, 117; Testament de Noire-Seigneur, 1. I, 30. .34, la traduction d’Isidore Mercator, Mansi, t. n, col. 529 : 37, p. 74, 90. Tout ceci nous explique que les Consti­ Diaconos similiter, qui immolaverunt, postea autem tutions apostoliques, n, 44, Funk, t. i, p. 139, aient pu iterum reluctati sunt, illum quidem [honorem] habere voir dans le diacre à la fois « l'œil, l'oreille, la bouche, oportet ; cessa re vero debent ab omni sacro ministerio, le cœur et l’âme de l’évéque : έστω ό διάκονο; το-j επισ­ ita ut nec panem nec calicem offerant, nec pronutiκόπου άκοή καί όφΟαΙμο; καί στόμα. χαρδία τε και ψυχή. » cient ; nisi forte aliqui episcoporum conscii sint labo­ Cf. Testament de Noire-Seigneur Jésus-Christ, 1. I. ris eorum, et humilitatis, et mansuetudinis, et volue­ 34, édit. Rabmani, p. 82. Auxiliaires de l’évéque en rint eis aliquid amplius tribuere vel adimere. Penes tant de façons, les diacres lui servaient en outre sou­ ipsos ergo de his erit potestas. Voir Hefele, op. cit., vent comme garde d’honneur, comme témoins perpé­ t. i, p. 303-304. Quand on rapproche ce texte de la doc­ tuels et garants de sa vie et de sa doctrine; ils v! u nt pour lui, ce que l'ancien droit appelait diaconi testimo­ trine primitive, clairement et publiquement attestée par saint Justin ; du décret contemporain et péremptoire niales, ce qu’on a nommé aussi des syncelles (συγ/:/du synode d'Arles; de l’affirmation solennelle, posté­ ).oi, compagnons de cellule). Ainsi, par la force des rieure seulement de quelques années, que nous ren­ choses, ils pénétrèrent dans son conseil, y prenant controns dans le concile de Nicée, on doit regarder place à côté du presbyterium, et plus mêlés que les comme absolument invraisemblable qu’il contienne une prêtres au maniement des affaires, ils les eurent vite note discordante, fût-elle locale et momentanée, par dépassés en influence extérieure. C'est souven ; rapport à l’objet qui nous occupe. Qu'on se rappelle eux que nous rencontrons les hommes de confiance d’ailleurs les deux manières déjà exposées d’offrir le des évêques et même des papes, qui leur comme item sacrifice eucharistique, et que l'une d’elles, sultordonvolontiers le soin des négociations les plus important— née et ministérielle, convient incontestablement aux ils sont envoyés comme apocrisiaires à la cour de diacres : celle-ci constitue tout naturellement, ce « mi­ Constantinople, ou députés, en qualité de représentants nistère » dont l’exercice restera interdit à ceux qui épiscopaux ou pontificaux, à des conciles soit particu­ « sont tombés, » même après leur conversion prouvée liers, soit œcuméniques, au sein desquels ils ol tien­ par une nouvelle lutte victorieuse. Cf. Hefele, op. cil., nent fréquemment voix délibérative. t. i, p. 611-614. Ajoutons, pour être complet, que cer­ Que ce contact permanent et cette sorte de f. or,i-is ejus, innomine Domini. Reprenant alors lechan: .n la récitation de la préface et tenant jusqu'au bout sa main droite étendue sur tousles ordinands, il sollicite de nouveau pour eux les grâces divines, par l’éloquente et pressante supplication dont le commencement a jà été indiqué : Emitte in eos, quæsumus... Cette prière finale, Domine sancte, constituait, dans la forme pure de la liturgie gallicane, toute l’ordination du diaconat. Le Missale Francorum, P. L., t. lxxii, col. 321. a ac­ cueilli plus tard les prières précédentes de la liturgie romaine. Dom Leclercq, dans Hefele, Histoire des conciles, Paris, 1908, t, il, p. 112, note. Nous avons suffisamment exposé plus haut ce qu’il faut penser de l’antiquité respective et, conséquemment, du rôle sacra­ mentel de ces deux invocations, qui accompagnent et commentent l’imposition des mains. Autrefois, la céré­ monie de l’ordination prenait fin ici. Dans le courant du moyen âge, on y a ajouté trois actes, qui en aug­ mentent l’expressive solennité sans modifier son es­ sence ; c’est l’imposition par l’évêque de l'étole et de la dalmatique et la présentation du livre des Évangiles. En accomplissant chacun de ces actes, l’ordinateur prononce une formule fqui en marque la significat, n. En plaçant l’étole sur l’épaule gauche de l'ordinand. i! dit : Accipe stolam candidam de manu Dei...; en don­ nant la dalmatique : Induat te Dominus indumento salutis, et vestimento lætiliæ, et dalmatica justxt'.æ 731 DIACRES DIACRINOMÈNES circumdet te semper; enfin, en présentant lé livre des Evangiles, que les nouveaux diacres doivent toucher : Accipite potestatem legendi Evangelium in Ecclesia Dei, tam pro vivis quam pro defundis, in nomine Domini. Deux oraisons, récitées par l’évêque, clôturent le cérémonial de l'ordination des diacres. A consulter, outre différents ouvrages cités dans le corps de notre article : 1· Sur l'ensemble de la question : Seidl, Der Diakonat in der katholischen Kirche, dessen hieratische Würde und geschichtliche Enlwicklung, Ratlsbonne. 1884; S. Thomas, Sum. theol., 111· Suppl., q. xxxiv sq., et les commentateurs de la Somme théologique, par exemple Billuart, De sacramento ordinis, édit. Lequette, t. vu, et Vasquez, In III"· partem, disp. CCXXXV sq. ; ensuite tous les grands traités théologiques ou canoniques sur les sacrements, notamment : Barbosa, Jus eccle­ siasticum universum, 1. I; Orouvenius, De re sacramenta­ ria contra perdelluos hæreticos, Venise, 173": Tournely, Prælectiones theologicæ de sacramentis, Paris, 1739; Muszka, De sacramentis N. L. dissertationum theologicarum libri VIII, Vienne, 1758; Oberndorfer, De sacramento ordinis. Freising, 1759; Merlin, Traité historique et dogmatique sur les paroles ou formes des sept sacrements de l’Eglise, Paris, 1744. réédité dans le Theologiæ cursus completus de Migne, t. xxt, et, parmi les modernes, Gasparri. Tractatus canonicus de sacra ordinatione, Paris, 1893; Scbanz, Die Lehre von den Sacramenten der katholischen Kirche. Fribourg-en-Brisgau, 1893; Oswald, Die dogmatische Lehre von den heiligen Sakramenten, 5·édit., Munster. 1894, t. It; Billot, De Ecclesiæ sacramen­ tis. Rome, 1895, t. n; ('.hr. Pesch, Prælectiones dogmalicæ, Fribourg-en-Brisgau. 1897, t. vu; Noldin, De sacramentis, Inspruck. 1901; Gihr, Die heiligen Sakramente der katholis­ chen Kirche, 2’ édit.. Fribourg-en-Brisgau, 1902, t. Il; Pohle, Lehrbuch der Dogmatik in sieben Bûchent, Paderborn, 1905, t. ut; S. Manv, Prælectiones de sacra ordinatione, Paris, 1905, p. 9-12, 14-16, 49-54, 439, 448-450, 460-461, 468-469, 473, 475, 476, 478, 480, 508-512. 2· Sur les données scripturaires : Seidl, Der Diakonat in der Apostelgeschichte und den paulinischen Briefeu, dans Der Katholik, 1883, t. I, p. 585 sq. ; t. II, p. 40 sq. ; Bellamy, art. Diacre, dans le Diction, de la Bible, de Vigoureux; Belser, Beitriige zur Erklarung der Apostelgeschichte, Fribourg-enBrisgau. 1897; A. Michiels, L'origine de l’épiscopat, Louvain, 1900, p. 110, 371,390: Bruders, Die Verfassung der Kirche von den ersten Jahrzehnten der apostolischen Wirksamkeit an bis zum Jahre 175 n. Chr., Mayence, 1904; Rose. Les Actes des apôtres, traduction et commentaire, 3· édit., Paris, 1905, p. 5056; Lemonnyer, Épitres de saint Paul, traduction et commen­ taire, Paris, 1905, t. u, p. 7, 139; Ermoni, Les premiers ouvriers de l'Évangile, Paris, 1905, t. u. 3· Sur les premières origines : Sancti Ignatii epistulæ, dans les Patres apostolici, édit. Funk, 2· édit., Tubingue, 1901, t. I ; Didascalia et Constitutiones apostolorum, édit. Funk, Paderborn, 1906, t. t; De Smedt, L'organisation des Églises chrétiennes jusqu'au milieu du iif siècle, dans le Compte rendu du congrès scientifique international, Paris, 1888, t. u; M>' Rahmani, Testamentum D. N. J. C., Mayence. 1899, p. 161162; H. Acheiis, Die Canones Hippolyti, dans Texte und Untersuchungen, Leipzig, 1891, t. VI, fasc. 4, p. 168-173. Ajou­ tez les ouvrages, déjà indiqués ci-dessus, de Bruders et d’Ermoni. 4· Sur le côté et le développement historiques : Hallier, De sacris electionibus et ordinationibus ex antiquo et novo jure, Paris, 1636, réédité dans le Theologiæ cursus completus de Migne, t. xxtv ; Petau. Theologica dogmata, diss. IV, 1. 11 ; J. Morin, De sacris Ecclesiæ ordinationibus, Paris, 1655; Aringhi. Borna subterranea novissima, Rome, 1651; 2· édit., Paris, 1659; Thomassin, Velus et nova Ecclesiæ disciplina, Paris, 1688; Ciampini, Vetera mouimenta, Rome, 1690-1699; Marténe, De antiquis Ecclesiæ ritibus, Rouen (le tv· vol. à Lyon), 1700-1706 ; Hahn, Die Lehre von den Sakramenten in ihrer geschichtlichen Entivicklung innerhalb der abendliindischen Kirche bis zum Konzil von Trient, Breslau, 1864; Laurain, De l’intervention des laïques, des diacres et des abbesses dans l'administration de la pénitence, Paris, 1899: Maltzew, Die Sakramente der orthodox-katholischen Kirche des Morgenlandes, Berlin, 1898; A. Leder, Die Diakonen der Bischôfe und Presbyter und ihre urchristlichen Vorlüu/er, Stuttgart, 1905 (traite principalement de l archi-diacre); Pourrai, La théologie sacramentaire, étude de théologie positive, 2· édit.. Paris, 1907. J. Forget· 732 DI ACRI NO MÈNES. Glaire, Dictionnaire des scien­ ces ecclésiastiques, t. t, p. 619, désigne sous ce nom « une sorte de sectaires qui, d'après l’opinion d’Eutychés, ne voulaient reconnaître aucun chef, parce qu’ils refu­ saient d’adhérer aux décisions de concile de Chalcé­ doine et de s’unir à ceux qui prononçaient des ana­ thèmes contre ce même concile. » Il cite comme réfé­ rences Prateolus et Baronius. Or Prateolus, De vitis, seclis, Cologne, 1581, p. 44-45, ne parle que des acé­ phales. Baronius, Annales, an. 433, n. 1, 21, rapporte d'abord l’opinion du diacre Liberatus, Breviarium, vin, tx ; édit. Garnier, Paris, 1675; P. L., t. lxviii, col. 984988, d'après laquelle le nom d’acéphales remonterait au milieu du Ve siècle et s’appliquerait pour la première fois à ceux qui, ne voulant pas tenir compte du pacte intervenu entre Jean d’Antioche et Cyrille d’Alexandrie, sous prétexte qu’on n’aurait pas dû faire la paix avec le patriarche d’Alexandrie sans avoir préalablement condamné les douze chapitres qu’il avait formulés con­ tre Nestorius, abandonnèrent à la fois le parti de Jean d’Anlioche et de Cyrille et restèrent sans chef pour célébrer leurs synaxes. Dans la suite, Annales, an. 482, n. 42; an. 492, n. 44, Baronius ne parle que des acé­ phales. Les diacrinomènes seraient donc à identifier avec les acéphales. Or, il n’en est rien. Les acéphales n'ont été que l’un des groupes nombreux formés parmi les diacrinomènes. Ceux-ci constituent plutôt l’ensemble des opposants du concile de Chalcédoine et des parti­ sans plus ou moins tranchés d’Eutychés et du mono­ physisme. C’est Léonce de Byzance qui nous renseigne à ce su­ jet, car il les connaissait bien et les a solidement ré­ futés, dans la première moitié du vi· siècle. Or, d’après Léonce de Byzance, De seclis, act. ιν, 7, P. G., t. lxxxvi, col. 1225, lorsque saint Léon eut approuvé la condamnation et la déposition d’Eutychés par Flavien, patriarche de Constantinople, les οιαζρινόμχνοι, le mot est de lui et est traduit par hæsitantes, les hésitants, doutèrent de la lettre du pape. Sur la réclamation d’Eutychés, l'empereur chargea Dioscore, patriarche d’Alexandrie, d’examiner la sentence portée par Flavien. Celle-ci fut rapportée etEutychès réintégré. Mais le concile de Chalcédoine, en 451, donna raison à Flavien, déjà décédé, frappa d’anathème Eutychés et condamna Dioscore à l’exil. A partir de ce moment et pour plus d’un demi-siècle. l’Église d'Alexandrie fut en pleine anarchie. Les mono­ physites y eurent des évêques et y formèrent plusieurs groupes, entre autres celui des acéphales, qui répu­ dièrent Pierre Monge parce qu'il avait accepté l'Hénolicon de Zenon. De seclis, act. v, 2, col. 1229. A Zénon succéda l'empereur Anastase (491-518), qui était diacrinomène, De sectis, act. v, 2, col. 1229, et qui favo­ risa de tout son pouvoir les eutychiens, aidé par Sé­ vère, patriarche d’Antioche, et parTimothée, patriarche d’Alexandrie. Mais à sa mort, Justin d’abord, puis Justinien (527-566) résolurent de faire rendre au con­ cile de Chalcédoine l'obéissance qui lui était due, pour supprimer toute division entre catholiques et monophy­ sites. Leur tentative ne fut pas couronnée de succès. Elle détermina au contraire de nouvelles discussions théologiques, de nouveaux groupements eutychiens, séparés les uns des autres, ou par de simples questions de personnes, ou par des points de doctrine secondaires. Et c’est surtout à Alexandrie, dans ce milieu surexcité, où s’étaient réfugiés Sévère d'Antioche et Julien d'Halicarnasse, que la résistance des diacrinomènes se fit sentir. Léonce de Byzance prit alors la plume pour réfuter ces sectaires. 11 expose les objections diverses qu'ils empruntaient soit à l’histoire. De sectis, act. vi, col. 1233-1237, soit à la philosophie, act. vu. col. 12401252, soit aux témoignages des Pères, act., vni-ix. 733 DIACRINOMENES DIDASCALIE DES APÔTRES col. 1252 sq., et les réfuta solidement. Bien qu’il les qualifie de diacrinoménes. c'est en somme le parti des eutycbiens ou monophysites qu’il a en vue, pris dans son ensemble, depuis la moitié du v· siècle jusqu’à son époque, sous le régne de Justinien, liés lors, le terme de diacrinoménes qu'il emploie ne désigne pas un groupe spécial d’hérétiques, mais simplement les partisans d’Eutychès et les adversaires du concile de Chalcédoine. Voir ËüTYCHlEKS. Léonce de Byzance, De sectis, P. G., t. lxxxvi. col. 1193-1268. 734 resse ici est intitulé : Λατίνων θρησκείας έλεγχοι 36 καί τις ό έκαστου λόγος, in-16, Amsterdam, 1748. Les έλεγχο· de Diainantèssonten mauvais vers iambiques trimètres. Malgré le titre, les 33 premiers seuls concernent les Latins, les 3 derniers sont consacrés aux Arméniens. En dehors des points dogmatiques controversés entre Latins et Grecs, l’auteur reprocheaux Latins les usages que leur reprochaient déjà les Byzantins ; il critique en outre les statues, le calendrier grégorien, la dévotion des jubilés, etc. G. BaREILI.E. C. Sathas, Ν·οιλληνιχή οιλολυγία, Athènes, 1868, p. 467; DIADOQUE DE PHOTIKÉ. Nous ne savons à peu | A. P. Kerameus, Άνίχδοτ« Γγγε«χ«, dans ΙΙκρνασβο;, 1880, i. iv, prés rien sur la vie de cet évêque de Photiké. ville de p. 2 3-217; M. Gédéon. Χ;·.·.:κ* τη; χ«τρι«ρχιχί;; 4xa3z,;x-;«;, Con­ la Vieille· Épire. Il signa la lettre adressée à l’empereur stantinople, 1883, p. 135. S. PÉTIUDÊS. Léon 1er au sujet de la mort de Proterius d’Alexandrie, DIANA Antonin, né à Palerme en 1585, mort à en 458, Mansi, Concil., t. vu, col. 619; ce qui nous Rome, le 20 juillet 1663. En 1630, il entra chez les donne la date approximative de son existence. De même on pense quexc'est de lui qu’il est question dans lépro­ thêalins, et acquit bientôt un grand renom de théolo­ gien moraliste. On le consultait de tous côtés. Il a été logue de 1’Historia persecutionis A f ricanæ provinciæ, examinateur des évêques sous trois papes. Ses résolu­ écrite par Victor de Vite en 486. On lui attribue la tions de cas de conscience ont été publiées sous le titre composition de cent Capita de perfectione spiritali, de Hesolutionum moralium pars prima et secunda, publiés seulement en traduction latine, P. G., t. lxv, in-fol.. Palerme, 1629; d’autres parties furent éditées col. 1167-1212, et dans le texte grec dans la Φιλοκα­ de 1636 à 1656. Elles eurent de nombreuses rééditions; λία, Athènes, 1893, t. 1, p. 139-164. Photius, Biblio­ celle du chartreux Alcolea a pour titre : P. Antoninus theca, cod. 201, donne déjà un excellent résumé de cet ouvrage et, dans la première moitié du vu· siè­ Diana... coord iiiatus, suas omnes resolutiones morales ejus ipsissimis verbis ad propria loca et materias cle, Thalassius cite une pensée du c. c, P. G., t. xc, col. 792, n. 10. laquelle sc retrouve, en effet, au c. c fideliter dispositae ac distributee, in-fol., Lyon, 1667; l'édition d’Anvers, 1656, par Antoine Cotonio, porte le des œuvres imprimées. P. G., t. lxv, col. 1212. On titre : Summa Dianæ. Très savant casuist··. Diana attribue de même à notre Diadoque un Sermo de penche vers le laxisme. Voir S. Liguori, Theol. mo­ ascensione D. N. Jesu Christi, qu'a édité Mai, Spicile­ ralis, I. VI, n. 257. On a fait divers abrégés de .-■·< gium romanum, t. iv, p. xcvm-cvi, et reproduit, P. G., solutions. Tomasi a donné : Tabula aurea opera t. lxv, col. 1141-1148. Par contre, l'auteur du Sermo omnium Antonini Dianæ, qua resolutionum plusquai i contra arianos, P. G., t. lxv, col. 1149-1166, qui dans sex millia ordinantur, in-fol., Rome, 1664. Ona encor­ les manuscrits s’appelle Marc Diadoque, a vécu au de Diana : De primatu sedis D. Petri disceptati · ■ < tv· siècle selon toutes les vraisemblances; il est donc à distinguer de l’évèque de Photiké. Celui-ci diffère en­ apologelicæ, in-4·, 1647; réimprimé par Rocaberti. B bliotheca maxima pontificia, t. iv. Ch. Morales re­ core d’un Diadoque, dont le codex Ambros. 0s sup. du cueilli de tous les ouvrages de Diana ce qui concerne χι«-χιι· siècle contient les scholies sur l'Échelle de l'autorité des papes : A. B. P. D. Antoninus Dtana saint Jean Climaque, auteur du vit· siècle. Panormitana, in-fol., Rome, 1697, avec une apologie Kirchenlexilton, t. vm. col. 683-684; Dictionary of Chris­ intitulée : Diana vindicatus. tian biography, etc., Londres, 1877, t. 1, p. 823. S. Vaii.HÉ. Michaud. Biographie universelle, t. xi, p. 4: A'ir.-i ;·_-ιλοη. t. m. col. 1692; Hurter, Nomenclator, S’édit.. Ii.s-r.i. DIAKROUSIS Anthime, hiéromoine. né dans l’Ile 1907, t. m. col. 1191-1193. de Céphalonie. On n'a pas de renseignements sur sa A. Ingold. vie. On sait seulement qu'il fréquenta dans sa jeunesse DICASTILLO (Jean de), théologien moraô-:··. n- â les cours du collège Flanginien (φλαγγινιανον φρον­ Naples de parents espagnols, le 28 décembre 158i, reçu τιστηρίου) de Venise, et qu’il embrassa la vie monasti­ au noviciat de la Compagnie de Jésus en 1600. profes­ que, en changeantson nom de baptême en celui d'Acace. seur de théologie scolastique pendant vingt-cinq ans a Il édita le Νέος Παράδεισος d’Agapios Landos, Ve­ Murcie, à Tolède, et d’exégèse biblique à Vienne, ou nise, 1664. Il a écrit : 1° ’Ακολουθία τού άγιου Νικολάου il remplit les fonctions de prédicateur de la cour, il τού Νέου όσιομάρτυρος τού έν βουνιοις άσκήσαντος, mourut à Ingolstadt le 6 mars 1653. On a de lui an Vienne, 1791; 2° Βι6λίον ώραιότατον περιέχον στίχους traité célèbre sur la justice et le droit : De justitia et πολιτιχοΰς κατά πολλά ψυχωφελείς εις τήν ΰπεραγίαν Θεοτόκον, εις τήν μακαρίαν Τριαδα, είς τον μάταιον κόσ­ jure ceterisque virtutibus cardinalibus, Anvers. 1641. Ses autres ouvrages méritent encore d’attirer l'atten­ μον, εις τήν δευτέραν παρουσίαν, καί ετερα διάφορα προς tion : Tractatus de incarnatione, 2 in-fol., Anvers, φυχικήν ωφέλειαν χρήζοντα, Venise, 1659. 1642; De sacramentis, 3 in-fol., Anvers, 1646 et 1652. Sathas, Νιοιλλη,ιχή ο·λολοτ·α, Athènes, 1868, ρ. 410; Id., TovaLe traité de la pénitence est à signaler entre tous au xvxfawvjuv», Ελλά,-, Athènes, 1869, p. 222-223; Zaviras, N<« point de vue de l’érudition et de la sûreté de la doctrine. ’Ελλά;, Athènes, 1872, p. 130; Zigeli, ΚιβαλληνιαχάAthè­ Tractatus duo de juramento, perjurio et adjuratione, nes. 1904, t. 1, p. 133-134. neenon de censuris et pœnis ecclesiasticis, Anvers. A. Palmieri. 1662. DIAMANTÉS Rhysios, professeur et polémiste grec. Né au village de Rhysion (Aretzou, dans le golfe AstaDe Backer-Sommervogel, Bibl. de la G1· de Jésus. L m. cène), d’où son surnom, il fit ses études à l'école patriar- I col. 49; Nicolas Antonio, Bibliotheca Hispana nova, L 1. cale du Phanar à Constantinople, y enseigna lui-même p. 683; Cassani, Glorias det segundo siglo, t. II, p. 424-429; Hurler, Nomenclator, 2' ëdit., t. in. col. 555. plusieurs années et en fut quelque temps le directeur. P. Bernard. Démissionnaire en 1704, il vécut trois ans en Crète et DIDACHÉ. Voir Apôtres (La doctrine des douze . à Chio, et en 1707 fut appelé par les habitants de Smyrne. t. i, col. 1680-1687. toujours comme directeur d'école. Il conserva longtemps cette fonction, puis se livra sans succès au commerce et ί t. DIDASCALIE DES APOTRES, c’est-à-dire mourut en 1747. Une de ses quatre filles fut la mère de l'enseignement catholique des douze apôtres et des l’illustre Corais. Le seul de ses ouvrages qui nous inté­ 735 DIDASCALIE DES APÔTRES saints disciples de notre Sauveur, document ecclésias­ tique du m· siècle de notre ère. L’écrit original, en langue grecque, est perdu. Il n’en subsiste qu'un rema­ niement dans les six premiers livres des Constitutions apostoliques et plusieurs versions. Nous avons déjà exposé ici, voir t. in, col. 1522-1523, comment la con­ naissance de la Didascalie a conduit, dès Renaudot, mais surtout au xix· siècle, à reconnaître la nature et l’origine des Constitutions apostoliques. Nous avons aussi indiqué les principales modifications que l’interpolaleur, auteur du dernier ouvrage, a fait subir â la Didascalie. Ibid., col. 1523-1524. Le présent article comprendra donc seulement : I. Versions. II. Sources. III. Enseignements. IV. Origine de la Didascalie. I. Versions. — On connaît deux anciennes versions : latine et syriaque, et deux versions plus récentes déjà interpolées : éthiopienne et arabe. 1° Version latine. — Des fragments de cette version, à peu près les deux cinquièmes de l’ouvrage, sont con­ servés dans un seul manuscrit palimpseste, à Vérone. L’écriture est du vi· siècle, mais la traduction a déjà été corrigée, et, surtout, elle cite la Bible d’après la Vetus Itala et non d’après la Vulgate. M. Hauler sup­ pose donc que cette traduction est du iv· siècle. Elle contient les parties qui correspondent aux Constitutions apostoliques, I, 1-2, 5-7.; 8-n, 2; 6-12; 14-15; 18-20; 20-22; 22-24; 25-28; 34-35; 57-59; ni, 6-8; 15-iv, 5; v, 7-8; vi, 7-12; 12-20; 22-23; 24-30, et à quelques canons coptes-arabes, canons 13-20. Voir t. n, col. 1613. Tous ces fragments latins ont été édités par M. E. Hau­ ler, Didascaliæ apostolorum fragmenta veronensia latina, in-8·, Leipzig, 1900. M. Hauler avait déjà publié quelques-uns de ces fragments dans les Comptes ren­ dus de l’Acade'mie des sciences de Vienne, t. cxxxiv, fasc. 3 (paru en 1896) sous le titre : Eine lat. palimpsest. Uebersetzung der Didascalia apostolorum. Enfin F.-X. Funk a réédité cette version latine en comblant ses lacunes, comme texte parallèle aux Constitutions apostoliques. Didascalia et Constitutiones apostolo­ rum, 2 in-8·, Paderborn, 1906. Le traducteur latin, sans souci du génie de la langue latine, a violenté, tourmenté sa phrase; on pourrait même citer un grand nombre, de mots qui ne sont qu’une pure transcription du grec, comme sofistia, parochia, prosforæ, orfanitas, plasma, paralipomenum. M. Viard, La Didascalie des apôtres, Langres, 1906, p. 14-15. On suppose souvent que l’auteur visait ainsi à rendre plus fidèlement son texte : nous croyons plutôt qu’il possédait mal la langue grecque, il suivait donc le texte de près, de crainte de contre sens s’il traduisait de manière un peu plus libre; il transcrivait les mots grecs qu’il ne savait comment traduire en latin. Par endroits même, il traduisait et transcrivait ensuite des mots qu’il comprenait peu : universa dis­ pensatio [quod dicit græcus æconomia]... inluminationem [ι/uod dicit græcus folisma], M. Viard, op. cit., p. 15. Comparons, par exemple, les premières lignes des traductions latine et syriaque aux Constitutions apostoliques. Constitutions Svriaque Latin APOSTOLIQUES (traduit mot à mot en grec) Φυτεία θεοϋ καί άμπελών άγιος τής εκκλησίας αύτοΰ καθολικής’ εκλεκ­ τοί οί πεπιστευκότες εις τήν απλανή τής θεοσεόείας αύ­ τοϋ, οί διά πίστεως αυτών κληρονο­ μούμενοι τήν αίώ- Dei plantatio vineæ catholica Ecclesia ejus et electi sunt, qui crediderunt in eam, quæ sine errore est vera religio, qui æternum regnum (ructuantur et per fldem regni ejus virtutem acceperunt Θεού φυτεία ή καθολική ’Εκκλη­ σία, καί άμπελών αύτοϋ εκλεκτός, οΐ πεπιστευκότες εις την απλανή Οεοσε6ειαν αύτοϋ, οΐ την αιώνιον καρπούμενοι διά πίστεως βασιλείαν αΰ- τοϋ, οί δύναμιν αύτοϋ εΐληφότες καί μετουσίαν τού αγίου Πνεύματος. 736 νιον αύτοϋ βασι­ et participationem λείαν, οί εΐληφότες sancti ejus Spiritus. δύναμιν καί μετου­ σίαν τοϋ άγιου αύτοϋ Πνεύματος ....ακούετε.... Tandis que le traducteur syrien est maître de son texte et ne craint pas d’intervertir les mots et d’ajouter ce qu’il croit nécessaire au sens; le traducteur latin se traîne dans les non-sens et les contresens : Plan­ tatio vineæ est censé rendre φυτεία καί άμπτελών, qui se trouve dans les Constitutions apostoliques, dans le syriaque et même dans une citation de saint Épiphane, Hær., xi.v, n. 5, P. G., t. I, col. 544, et qui appartient donc sans conteste à la Didascalie grecque; quæ sine errore est vera religio, semble un contre sens pour rendre τήν απλανή τής θεοσεοείας; fructuantur est un barbarisme imaginé par l’auteur qui ne savait comment rendre καρπούμενοι par un équivalent latin ; per fidem ejus est transposé et oblige à répéter regni ejus. Toutes ces fautes nous ont conduit à désigner saint Paulin de Noie comme l’auteur possible de cette tra­ duction latine. Actes du XI V* congrès international des orientalistes, Paris, 1906, t. I, p. 35-38. En l’an 408, saint Paulin adresse en effet à Rufin la traduction d’un ouvrage de saint Clément; il le remer­ cie de l’avoir dirigé vers les études grecques et réclame son aide pour poursuivre ces études : Nam quomodo profectum capere potero sermonis ignoti, si desit a quo ignorata condiscam ? Credo enim in translatione sancti Clementis, præter alias ingeniimei defectiones, hanc te potissimum imperitiæ mete penuriam consi­ derasse quod aliqua in quibus intelligere vel expri­ mere verba non potui, sensu potius apprehenso, vel, ut verius dicam, opinata transtulerim : quo magis egeo misericordia Dei, ut pleniorum mihi tui copiam tribuat, cito. P. G., 1.1, coi. 1192-1193. Ainsi, d’une part, saint Paulin a traduit, avant l’an 408, un ouvrage attribué à saint Clément; d’ailleurs, il a mal fait son travail, par endroits il n’a pas com­ pris, il n’a pas su rendre les mots, il a tâché de se borner au sens ; d’autre part, nous avons une traduc­ tion latine d’un ouvrage attribué à saint Clément (Di­ dascalie et Canons) faite par un auteur qui avait étudié la Vetus Itala (et non la Vulgate, composée par saint Jérôme vers l’an 400), mauvaise traduction d’ailleurs : son auteur, par endroits, n’a pas compris ni su rendre les mots grecs, il les a donc transcrits ou bien il les a traduits et ensuite transcrits; par endroits, il a voulu se borner à rendre le sens et est tombé comme on l’a vu dans de nombreux contresens. Nous pouvons donc, sinon avec certitude, du moins avec certaines probabi­ lités, identifier le traducteur latin de la Didascalie avec saint Paulin de Noie. Ajoutons qu’un manuscrit palimpseste de la biblio­ thèque Ambrosienne de Milan contient la traduction latine, faite par Rufin, des Recognitions attribuées à saint Clément et que ce manuscrit du VI· siècle semble être de la même main que le manuscrit de la Didas­ calie. Nous serions donc conduit aux résultats suivants : la version latine de la Didascalie a été faite par Paulin de Noie avant l'an 408, sur un texte grec fourni sans doute par Rufin. Saint Paulin a remis son travail à Rufin en lui demandant ses conseils et Rufin a sans doute laissé dans sa bibliothèque cet ouvrage si im­ parfait. Au vi* siècle, un scribe, pour former un « Clé­ ment » complet, a transcrit et les Recognitions traduites par Rufin et la Didascalie traduite par saint Paulin. Sur ces deux manuscrits démembrés, on a transcrit du vu· au vm· siècle les sentences d’Isidore et ils som conservés sous cette dernière forme, l'un à Milan et l’autre à Vérone. DIDASCALIE DES APOTRES 737 2’ Version syriaque. — Elle est conservée en entier dans d'assez nombreux manuscrits : 1. Paris, n. 62, ap­ pelé aussi ÿangermanensis, du vin' et IXe siècle, donné par le duc de Toscane à Renaudot et laissé par celui-ci à la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Gerinain-desPrés, édité par de Lagarde, sans nom d’auteur, en 1854, Didascalia apostolorum syriace, Leipzig. — 2. Le ma­ nuscrit du musée Borgia, maintenant au Vatican et coté Siro 148. D’après Mo' Rahmani, Testamentum Domini, nostri Jesu Christi, Mayence, 1899, p. xn, ce manuscrit, qui provient du séminaire de Scharfé, a été écrit en 1576. Il est de la même famille que le précédent; nous l’avons décrit, La Didascalie, Paris, 1902, p. 161-162, et M">' D. Gibson a reproduit ses principales variantes. — 3. Un manuscrit acheté en Mésopotamie par M. Rende! Harris, transcrit sur un ancien ms. daté de 1036, édité par Mra'D. Gibson, The Didascalia apostolorum in Syriac, Londres, 1903. Ce manuscrit est caractérisé surtout par un emprunt fait à l’Octateuque de Clément, p. 20-33, et par de nombreuses omissions. — 4. Vati­ canus, lat. 5403, fol. 1-72, écrit en 1596, qui porte une traduction latine interlinéaire, il est apparenté de très prés au manuscrit de Paris sur lequel il a sans doute été transcrit. Les autres manuscrits sont fragmentaires: 5. le manuscrit add. 2023 de Cambridge, écrit en 1591 ; ses variantes ont été relevées par M“' D. Gibson; 6. le manuscrit add. 12154 du British Museum, du vin* au tx' siècle, renferme une citation en dix lignes de la Didascalie, ses variantes ont été relevées par M"· D. Gibson; 7. un manuscrit de Séert (Kur­ distan), tronqué au commencement, renferme les quinze derniers chapitres de la Didascalie. Cf. A. Scher, Catalogue des manuscrits syriaques et arabes conser­ vés dans la bibliothèque épiscopale de Séert, Mossoul, 1905, p. 52. Enfin on rapporte quelquefois à la Didascalie, D. Gibson, p. v-vn; Si. Viard, p. 11, note 2: 1. un second manuscrit de Rende! Harris; 2. un Mala­ bar codex, Cam bridge Oo,l, identique à un Mossul codex (sans doute le manuscrit de Mossoul d’où Ms' Rahmani a tiré le Testamentum D. N. J.-C. et dont une copie se trouve au Vatican), mais, d’après les variantes appor­ tées par M"· D. Gibson, p. 213-219, et d’après le Cata­ logue des mss. syriaques de Cambridge, p. 1042, il nous semble que ces manuscrits ne renferment rien de la Didascalie, mais seulement le 1. III· de Clément qui porte un titre analogue et qui contient en fait l’Ægyptische Kirchenordnung. Voir t. n, col. 1616. La meilleure famille de manuscrits est, sans doute possible, la famille 1, 2, 4 (Paris, Musée Borgia, Va­ tican); le manuscrit 3 (Rendel Harris) ne contient qu’un texte remanié : interpolé au commencement à l’aide surtout de l’Octateuque et écourté â la fin. Nous avons peu de choses à ajouter sur l’importance de cette version : la seule complète et la plus fidèle, elle remonte au moins au vu· siècle; nous avons cité plus haut (en grec) ses premières lignes. Ce n’est pas â dire qu’elle ne renferme pas de fautes dues au tra­ ducteur ou aux transcripteurs. La version latine, et même les Constitutions apostoliques, permettent par endroits de la corriger. La version syriaque est divisée en 26 chapitres (27 dans le ms. Rendel Harris où le c. xxm est partagé en deux), mais cette division n’a aucune chance de re­ monter à l’original, puisqu’on n’en trouve pas trace dans la version latine. Voici les titres des chapitres et leur place : I. De la loi simple et naturelle (Const, apost., I, 1). it. (Ce cha­ pitre) ordonne à tout homme de ne plaire qu’à sa femme, de ne pas se parer et de ne pas être un scandale pour les femmes, de ne pas aimer l’oisiveté, de s’occuper des livres de vie, de fuir les livres du paganisme et les liens de la Deutérosis (loi juive), de ne pas se baigner avec les femmes el de ne pas se livrer à la méchanceté des courtisanes (Const, apot., I, 2, DICT. DE THEOL. CATHOU 738 P. G., t. i, col. 561, avant-dernière ligne, βαστάζιτι «uv). ni. Ins­ truction aux femmes pour qu’elles plaisent seulement à leurs maris et les honorent, qu elles s’acquittent avec diligence, sa­ gesse et zèle du travail de leurs maisons, qu elles ne se baignent pas avec les hommes, qu’elles ne s’ornent pas et ne soient pas une cause de scandale pour les hommes, qu’elles ne les recher­ chent pas, qu’elles soient pures et tranquilles, qu’elles ne que­ rellent pas leurs maris (Const, apost., 1, 8). iv. Quel doit être celui qui est choisi pour l’épiscopat et comment il doit se conduire (Const, apost., n, 1). v. Doctrine au sujet du jugement (Const, apost., il, 6, P. G., t. i, col. 605. tig. 31,8·, S<î). vi. Des pécheurs et de ceux qui font pénitence (Const, apost., n. 12). vu. Sur les évéques (Const, apost., It. 18, P. G., t. I, col. 629, lig. 5, »«'. τοίς gw«o»c»<»). vin. Avis aux évéques sur leur conduite (Const, apost., n, 24, P. G., t. 1, col. 660, lig. 5, μή οινόβλνγας). IX. Exhor­ tation au peuple afin qu’il honore l’évêque (Const, apost., H. 25, P. G., t. I, col. 661, lig. 38, ’Awvra τ«5τ«). X. Des faux frères (Const, apost., H, 37, P. G., t. 1, col. 689, lig. 10, Ιγ/ujiT ; ■ ■· xi. Exhortation aux évéques et aux diacres (Const, apost., 11, 43, P. G., t. I, col. 704, lig. 4. ai oûv). XI. Aux évêques, pour qu’ils soient pacifiques (Const, apost., il, 57). xm. Instruction au peuple, qu'il soit fidèle à se réunir dans l’église (Const, apost.. n, 59). xiv. Du temps (âge) de l’ordination des veuves (Const, apost., m, 1). xv. Comment les veuves doivent se conduire. Des fausses veuves. Des veuves pauvres. Que les veuves ne doivent rien faire sans l'ordre des évéques. Reproches aux veuves re­ belles. Qu’il ne convient pas de prier avec celui qui est séparé de l’Église. qu’il n’est pas permis à une femme de baptiser. Des jalousies des veuves menteuses entre elles. Réprimande aux veuves maudites (Const, apost., ni, 5). XVI. De l’ordination des diacres et des diaconesses (Const, apost-, ni, 15; P. G., t. i. col. 793, lig. 32, S>t toSto). xvn. De l'éducation des jeunes or­ phelins. Ceux qui reçoivent une aumône sans en avoir bes :n sont coupables (Const, apost., iv, 1). xvm. Que l’on ne d t pas recevoir l'aumône de ceux qui sont répréhensibles (Const, a) st., iv, 5). xix. Qu’il convient de prendre soin des martyrs affligés pour le nom du Messie (Const, apost., v, 1). xx. De la résurrec­ tion des morts. Confirmation de la résurrection d’après les livres des païens (sibylle) et par des exemples pris dans la nature (phénix). Qu’il ne faut pas refuser le martyre pour le Messie (Const, apost., v, 7). xxi. De la Pâque et de la résurrection du Messie notre Sauveur (Const, apost., V, 10). xxn. Qu’il convient d’apprendre des métiers aux enfants (Const, apost., iv. 1:. nous avons donc ici une transposition ). xxm. Des hérésies et des schismes (Const, apost., vi,l). xxiv. Sur la constituti - le l’Église. (Ce chapitre) apprend en plus que les apôtres se : nirentpour redresser les torts (Const, apost.. vi, 11·. xxv chapitre) nous apprend qne les apôtres retournèrent de :. .. eu aux églises (après le concile de Jérusalem) et les const ' ;· : r.t (Const, apost., vi, 13). xxvi. Des liens de la Deut·.-.':, juive). Sur celles qui observent les jours du flux n.ens·.-.-. Des femmes qui observcntle flux menstruel et se croient très durant sept jours (Const, apost., vi, 18, P. G., t. i, ce. ‘,€1. lig. 37, δι’ων). 3° Version arabe. — Presque tous les manuscrits arabes conservés remontent à une même source : a la compilation canonique faite au commencement xiv' siècle, par Abou Maqarah (Macaire), moine du monastère de Saint-Jean-le-Petit, au désert de Sc· t- . A celte compilation appartiennent en etfet les deux manuscrits arabes de Paris 251 (de l'an 1353), 252 .le ms. 243 de Paris semble un extrait des précédents!, un de Londres, deux d’Oxford, deux du Vatican et un de la bibliothèque Barbérini (de l’an 1350). Jusqu’à ces dernières années toutes les études avaient porté sur l’un ou l’autre des mss. de cette seule collection el les résultats ne pouvaient donc qu’être concordants. Il a existé cependant d’autres versions arabes de la Didas­ calie, comme en témoignent les analyses d'Aboul Ba­ rakat et de Vansleb; M. Baumstark vient encore d’en signaler une (en 1903). 1. La version arabe d'Abou Maqarah. — Elle est ca­ ractérisée par des interversions dans les 1. III et IV des Constitutions apostoliques. Nous l’avions étudiée sur le ms. 252 de Paris copié au Caire sur un manus­ crit de la bibliothèque patriarcale par les soins de Vansleb. Funk, Die apostolischen Konstitutionen, Rotlenbourg, 1901, p. 221-222, le croyait différent des autres, mais il leur est identique, comme on pouvait IV. — 24 739 DIDASCALIE DES APOTRES deviner, puisqu’il n’est lui aussi qu’une transcription de la collection d’Abou Maqarah. En voici une courte analyse : La Didascalie suit, dans la compilation, les canons coptes-arabes, une introduction de dix lignes a donc été ajoutée, au nom des apôtres, pour relier les canons à la Didascalie. Le texte de ces dix lignes se trouve dans T. P. Platt, The Ethiopie Didascalia, Londres, 4834. p. xnt, et la traduction allemande dans Funk, р. 217. Vient ensuite le commencement de la Didasca­ lie sous le titre : Commencement de la sainte Didas­ calie des apôtres, des prêtres et des docteurs à tous ceux des gentils qui ont cru en Notre-Seigneur JésusChrist. Puis : Que la grâce et la paix se multiplient sur vous de la part de Dieu, le Père tout-puissant, et de Notre-Setgneur Jésus-Christ pour l'instruction de toute l'Église. Celle-ci est une belle plantation de Dieu et celui qui croit en son culte divin infaillible, celui-là est pour lui une vigne élue. Ce sont ceux qui par le moyen de leur foi acquièrent le royaume éter­ nel et sa force, et qui reçoivent la participation du Saint-Esprit, etc. P. G., t. 1, col. 557. C’est en somme la traduction du texte des Constitutions apostoliques. En particulier, les petites additions des Constitutions apostoliques à la Didascalie syriaque (P. G., t. t, col. 500, lig. 30-38, φησί γάρ'πατέρες σου) se retrouvent dans la Didascalie arabe. — I. Que les riches doivent étudier et lire la sainte Écriture (Const, apost., I, 4, P. G., 1.1. col. 569, lig. 9, ’Λλ/.’εί καί). n. Que les femmes doivent obéir à leurs maris et marcher dans la pureté (Const, apost., i, 8). ni. Sur les évêques, les prêtres et les diacres (Const, apost., il, 1). iv. Que les évêques doivent accueillir avec bonne grâce les pénitents (Const, apost., n, 15). v. Que l’on ne doit rejeter personne avant que la preuve deses fautes n'ait été soigneusement faite (Const, apost., n,2l, P. G., 1.1, col. 640, lig. 42, i μεν έκέαλών). VI. Sur les laïques, qu'ils sont tenus de donner selon leurs moyens, des olfrandes à l’église (Const, apost., n, 25, P. G., t. i, col. 664, lig. 38, ’Ακούετε ταϋτα). vu. Suries diacres, qu'ils doivent, pour tous leurs pro­ jets, demander la permission de l’évéque et ne rien faire sans sa permission (Const, apost., il, 30, P. G., t. i, col. 677, lig. 9, καί ώσπερ), vin. Que l’évêque doit tout examiner avec justice et conformément à la vérité (Const, apost., il, 37, P. G., t. I, col. 689, lig. 4, ΓίνεσΟε ούν). ix. Que les chrétiens doivent toujours se pardonner les fautes, ne pas garder rancune du mal et ne pas le conserver dans leur cour (Const· apost., n, 53, P. G., t. i, col. 717, lig. 22, ίΟεν εί). x. Que les évêques doivent être pacifiques et miséricordieux, qu'ils doivent accueillir avec bonté les pénitents (Const, apost-, II, 54, P. G., t. I, col. 720, lig. 9, El δέ άλλοι;). xi. Que les chrétiens n’aillent pas dans les réunions des païens (Const, apost., Il, 62-63). La compilation de Maqarahpré­ sente, à partir d’ici, la plus grande confusion : Const, apost., m, 1-11 = c. xix-xxi de Maqarah; Const, apost., Il, 12b-·* et 15-20 = c. xxxiv; Const, apost., ni, 14-15 = с. xxn ; Const, apost., iv, 1-4 = c. xii-xui; Const, apost., iv, 5 = c. xxiv; Const, apost., iv. 6-10 = c. xiv-xv; Const, apost., iv, Il = c. xxv; Const, apost., iv, 12-13 = c. xvi ; Const, apost., iv, 14 = c. xxvi; Cont. apost., v, 1-6» = c. xxvn; Const., apost., v, 7 b-d = c. xvn; Const, apost., v, 8-9 = c. xxvni; Const, apost., v, 10 = c. xxix ; Const, apost., v, 11-12 = c. xxx; Const, apost., v, 13-16 - c. xvm ; Const, apost., v, 17-20 = c.Jxxxi; Const, apost., vi, 1-6 = c. xxxu ; Const, apost., vi, SO·-11 = c. xxxm. Les c. xxxv-xxxix de la Didascalie arabe ne se trouvent ni dans le syriaque ni dans les Constitutions apostoliques. Funk y reconnaissait des traits du 1. VIII des Constitutions ; en réalité, ces cha­ pitres ne constituent qu’une interpolation et sont em­ pruntés au Testamentum Domini nostri Jesu-Christi. Ils ont été traduits d’abord en allemand par Funk, 740 op. cil., p. 226-236, puis en latin par le même auteur, Didascalia et Constitutiones apostolorum, p. 120-136. 11 est donc facile de les comparer â l’édition de Mu·· Rahmani : c. xxxv = Test., i, 19, p. 23; c. xxxvi = Test., i, 20, p. 27; c. xxxvn = Test., i, 22», p. 33; c. xxxvm = Test., i, 22b et 23» fortement interpolé, p. 33; c. xxxix = Test., i, 28, p. 59. 2. Autres versions arabes. — Aboul-Barakat (+ 1363) nous apprend déjà qu'on a trouvé trois exemplaires de la Didascalie dans lesquels l'ordre des chapitres était dif­ férent. W. Riedel, Die Kirchenrechtsquellen des Pa­ triarchate Alexandrien, Leipzig, 1900, p. 28-32. Vansleb a aussi donné une analyse de la Didascalie arabe où l'ordre des chapitres diffère. Histoire de l'Église d’Alexandrie, Paris, 1677, p. 256-259. Cf. Funk, Die apostolichen Konstitutionen, p. 221-224. D’ailleurs, la Didascalie éthiopienne, qui a été traduite sur un texte arabe, n’a pas les interversions que nous avons cons­ tatées dans la version de Maqarah. On s’attendait donc à trouver une ou plusieurs versions nouvelles de la Di­ dascalie arabe. Enfin, M. Baumstark a signalé, Oriens Christianus, t. m (1903), p. 201-208, un manuscrit arabe de la Propagande (K, iv, 24), traduit sur le copte en 1295, qui ne présente pas les interversions de la compilation de Maqarah et qui semble être Je texte, sur lequel a été faite la version éthiopienne; le ms. corres­ pond aux Constitutions apostoliques, i-vn (hormis vu, 47-48), il est divisé en 44 chapitres dont les 34 premiers correspondent aux six premiers livres des Constitutions. Cf. Funk, Die arabische Didaskalia, dans Theol. Quartalschrift, Tubingue, 1904, p. 233. C’est ce ms. arabe, semble-t-il, qui a été signalé et utilisé par Msr Rahmani, Testamentum D. N. J.-C., Mayence, 1899, p. xn, xiv. 4» Version éthiopienne. — C'est une traduction d’un texte arabe. Il en reste de nombreux manuscrits. Les 22 premiers chapitres (sur 39) ont été édités et traduits en anglais par Thomas Pell Platt, Londres, 1834. Le ms. d'Abbadie, n. 79, est divisé en 46 chapitres. Après la courte introduction et les 11 premiers cha­ pitres qui sont, en substance, les mêmes que dans la compilation de Maqarah, l’éthiopien suit l'ordre des Constitutions apostoliques : xn. Des veuves (Const, apost., m. 11). xm. Que les femmes ne doivent pas baptiser (Const, apost., m, 9). xiv. Que les laïques ne doivent pas présumer de faire ce qui est réservé aux prêtres (Const, apost., m, 10). xv. Des veuves (Const, apost., m, 12, P. G., t. 1, col. 789, lig. 3, έπειδη). xvi. Qu’il n’est pas bien de faire du mal à son pro chain (Const, apost., m. 15, P. G., 1.1, col. 793, lig. 13τόν αυτόν τρόπον), xvn. Sur les orphelins (Const, apost.. iv, 1). xvm. Qu’il est ordonné à l’évêque d’avoir soin, des veuves et des orphelins (Const, apost., iv, 2-4), etc. Il est donc certain que tous les exemplaires des Didascalies arabe et éthiopienne découlent d’un texte grec (ou copte ou syriaque) interpolé comme le sont les six premiers livres des Constitutions apostoliques. Ils ont d'ailleurs des omissions et des additions propres On doit se demander dès lors si ces Didascalies cons­ tituent une étape intermédiaire entre la Didascalie syriaque et les Constitutions apostoliques, ou bien si ce ne sont que des extraits des six premiers livres des Constitutions. Funk tient pour la seconde hypothèse, voir t. m, col. 1525-1526, mais il se trompe lorsqu’il suppose que l’auteur de la Didascalie arabe cite l'.Egyptische Kirchenordnung et les canons de Clément. U ne fait en réalité que rattacher la Didascalie aux canons coptes-arabes qui précèdent et, en fait de Kirehenordnung, on ne trouve qu’un emprunt au Testamentum, analogue à l’emprunt que fait déjà à l’Octateuque le ms. syriaque de Rende! Harris. Voir col. 737. — Π semble donc plus probable que les Didascalies arabe et éthiopienne représentent des étapes intermédiaires 741 DIDASCALIE DES APOTRES entre la Didascalie syriaque et la compilation en huit livres des Constitutions apostoliques. Le texte arabe de Maqarah est très mauvais; ici, comme pour le Testamentum D. N. J.-C., « c’est une traduction servile, au style aussi peu châtié que pos­ sible, confus, obscur. Les phrases ne sont pas bien liées entre elles et sont souvent très incomplètes. Quant aux règles de la grammaire elles y sont méconnues presque à chaque ligne. » Cf. Revue de l’Orient chré­ tien, t. x (1905), p.423. Toute la suite de cet article sera donc fondée sur la version syriaque, telle que Paul de Lagarde l’a éditée. H. Sources. — On s’est demandé si la Didascalie était un ouvrage original ou un remaniement d'un ou­ vrage plus ancien. M. llolzhey supposait que la Didas­ calie était une interpolation de la Didachè, Compte rendu du IV* congrès scientifique international des catholiques, Fribourg, 1897, Sciences religieuses, p. 249278, mais la disproportion des deux ouvrages l’obli­ geait bientôt à imaginer deux autres Didascalies inter­ médiaires entre la Didachè et la Didascalie syriaque. Ce sont pures hypothèses. Cf. F. Nau, La Didascalie, Paris, 1902, p. 4-5, 164-165. .M. Harnack a écrit qu’un antinovatien avait introduit les passages relatifs à la pénitence, mais on s’accorde à reconnaître que la Didas­ calie n'a aucune tendance polémique. De même, l’ou­ vrage contient certainement des digressions, des ré­ pétitions, peut-être même d’apparentes contradictions, Achelis et Flemming, Die syrische Didas kalia, p. 262266, mais il a été écrit sans divisions, d’un style hoinilétique diffus et nullement précis, ses défauts ne peuvent donc nous étonner et nous sommes conduits à le regarder comme une production originale fidèlement représentée — hors les fautes des traducteurs et transcripteurs — par la version syriaque. La source principale est la Bible, qui fournit près du cinquième de l'ouvrage. L'Évangile de saint Jean et les Épitres de saint Paul ne sont pas cités explicite­ ment, mais sont visés ou imités en plusieurs endroits. Achelis et Flemming, op. cit., p. 320-323; M. Viard, op. cit., p. 21-22. La I" Èpitre de saint Pierre est citée, peut-être aussi l’Épitre de saint Jacques; l'Apo­ calypse semble connue. Achelis et Flemming, op. cit., p. 323. L’auteur cite les Septante (et non une version grecque faite sur l'hébreu); il groupe souvent à la suite plusieurs passages de même sens comme s’il uti­ lisait une concordance. Ses citations sont parfois assez négligées; il est le premier à citer la prière de Manassé, car c’est de la Didascalie que paraissent prove­ nir toutes les recensions connues de cette petite pièce. Cf. Revue de l’Orient chrétien, t. xm (1908), p. 134-141. En dehors de la Bible, l’auteur a pu encore utiliser la Didachè, les lettres de saint Ignace, un Évangile apocryphe (Évangile des Hébreux ou Évangile de Pierre), Achelis et Flemming, p. 324-330, les Acta Petri et Pauli sur Simon le Magicien, le livre de la Sibylle. L’histoire du phénix, p. 83-84, est peut-être empruntée â la ΙΓ· Épitre de saint Clément aux Corinthiens. P. G., t. i, col. 261-265. Enfin l’auteur a disposé d’une tra­ dition orale; il a pu croire qu’elle remontait jusqu'aux apôtres et il a donc pu, de bonne foi, leur attribuer son ouvrage, s'il croyait ne consigner que des tradi­ tions, des paroles et des usages apostoliques. 111. Enseignements. — La Didascalie nous renseigne sur la constitution d’une Église au IIIe siècle. Comme on l’a fait remarquer (Achelis et Flemming, p. 266-267), les autres Constitutions (apostolique, d’Hippolyte, égyptienne), sont laconiques, sous forme de canons, presque d'énigmes, tandis que la Didascalie, avec ampleur et redites, nous renseigne sur toutes les manifestations de la vie publique chrétienne au nie siècle. L'auteur parle de tout : de l'ancien et du nouveau; il fournit donc de nombreux matériaux â 742 l’historien. Nous utiliserons surtout ici le travail de M. Marcel Viard. Nous renvoyons à la pagination de Paul de Lagarde qui a été reproduite dans toutes les traductions. Ie L’évêque et ses fonctions. — Tout converge vers la personne de l'évêque, Achelis et Flemming, p. 269, il n'y a, en dehors de lui, que des serviteurs et des sujets. La constitution est donc monarchique, rigide. 1. La personne de l’évêque. — L’évéque doit étre un homme « d’au moins 50 ans, qui sera ainsi éloigné des passions de la jeunesse, des volontés du démon, de la calomnie et du blasphème que de faux frères por­ tent contre beaucoup. » Cependant, à défaut d'un su­ jet âgé, si la paroisse est petite, on pourra nommer un jeune frère qui montre, « dans la jeunesse, une mansuétude et une tranquille conduite digue de la vieillesse, » « si c'est possible, qu'il soit instruit et docteur, » p. 10. « Voici comme il faut que l’évéque soit : un homme qui a pris une femme, qui conduit bien sa maison. Que l’on s’enquière, lorsqu’il recevra l’imposition des mains pour prendre la charge de l’épiscopat : s’il est pur, si sa femme est fidèle et pure, si ses enfants ont grandi dans la crainte de Dieu, s'il les a réprimandés et instruits, si ses serviteurs le crai­ gnent et le respectent et si tous lui obéissent, > p. 11. On trouve aussi de longues énumérations des vertus morales qui lui sont nécessaires, « tout ce qui existe de beau chez les hommes se trouvera aussi dans l’évê­ que, » p. 12. 2. L’enseignement. — En sus du bon exemple, l’évéque doit dispenser au peuple « les paroles vivantes et vivifiantes du Dieu vivant qui peuvent délivrer et sauver du feu et conduire à la vie, » p. 60. C’est l’évêque qui doit nourrir les fidèles « de la parole comme du lait, » p. 39, et la dispenser à chacun selon son besoin. 3. La discipline sacramentelle. — On trouve sou­ vent mentionnés le baptême, l’eucharistie et la pénitence. Lorsqu’un païen déclare qu’il croit, on le re oit dans l'assemblée pour qu’il entende la parole, mais il ne prend pas part à la prière et doit sortir de i’-'Jise, on ne l’admet pas aux autres actes de la vie chrétienne avant qu'il ait reçu le signe (du baptême) et qu'il soit accompli, p. 44. L’évéque oint la tête de tous · ix qui doivent être baptisés : des hommes et ensuite d- s femmes — c’est sans doute l'onction avec l'huile d'exor­ cisme, Bahmani, Testamentum, p. 127-129 - puis ies baptisés descendent dans l'eau et sont oints de l'hu.Ie de l'onction, les hommes par les diacres ou les prêtres et les femmes par les diaconesses ou par une chré­ tienne. Cf. Bahmani, Testamentum, p. 129-131. Il n'e-t pas question de l’invocation du Saint-Esprit et de la troisième onction qui est la confirmation, Testamen­ tum, n, 9, p. 131, mais nous ne pouvons pas conclure qu’elle n’existait pas, car la Didascalie n'a pas de cha­ pitre ex professo sur le baptême; tout ce que nous ve­ nons d’exposer est tiré du chapitre sur les diaconesses et leurs devoirs, p. 70-71. Le baptême remet complètement les péchés, aussi doit-il être unique et suppléer aux vaines ablutions de l’ancienne loi; il ne peut être réitéré, il rend le chré­ tien fils de Dieu et lui confère le Saint-Esprit. L’eucharistie est un sacrifice, la matière en est le pain délicat fait dans le feu et sanctifié par les invoca­ tions, elle est offerte par l’évêque au nom de toute la communauté, elle ne peut être agréée du Seigneur lorsque les frères sont divisés entre eux, c'est la nour­ riture divine qui demeure éternellement, p. 119.39. 54, 59. C’est l’eucharistie sainte de Dieu, p. 39, sanctifiée par l’Esprit-Saint, p. 116, l’image du corps royal du Christ, p. 118; on doit l’offrir pour les morts, p. 119. On trouve d’ailleurs de nombreux détails matériels sur l’église, sa disposition, les places à attribuer aux fidèles; 743 DIDASCALIE DES APOTRES un diacre place les assistants, un autre diacre se tient prés de l'autel. L’office commence par la lecture des Livres saints, p. 118, qui inspire la prédication de l’évêque, on fait ensuite sortir les catéchumènes et les pécheurs avant la prière qui comprend sans doute la récitation de formules liturgiques et léchant des psaumes, p. 93; vient alors l’eucharistie, les deux diacres servent à l’autel, l’évêque prononce les invocations sanctifica­ trices, p. 57, 119; avant la distribution de l’eucharistie, le diacre demande si personne n’est en contlit avec son prochain. S’il en est, l’évêque les réconcilie, p. 54-55. Une collecte termine la cérémonie. L’évêque est le juge des pécheurs, tout ce qu’il lie sur la terre est lié dans le ciel, p. 15, 21. 11 ne faut pas encourager la délation, mais s’il se trouve un pécheur, il faut le réprimander devant l’assemblée réunie, p. 21; s'il promet de s’amender, on lui impose une pénitence, des jours de jeûne d’après son péché, deux semaines, ou trois, ou cinq, ou sept; durant tout ce temps il quitte l’office, avec les catéchumènes, après l'audition de la parole, p. 20; lorsque ses bonnes dispositions ont pro­ duit des fruits durables, l’évêque impose les mains au repentant, et le Saint-Esprit prend de nouveau posses­ sion de son âme. 4. L'évêque et les affaires temporelles. — L’évêque doit juger tout conflit entre les fidèles, qui ne doivent pas prendre les païens pour juges ni même pour té­ moins, p. 49-50; il gère les biens de l'église, tous les dons doivent venir entre ses mains, les diacres doivent le renseigner sur les vrais nécessiteux, les veuves, les orphelins, les pauvres, les infirmes. L’évêque dispense sans contrôle, il ne doit de comptes qu’à Dieu, p. 42. 2° La hiérarchie subalterne. — Elle comprend les presbytres, les diacres, les veuves et diaconesses et peut-être le lecteur et le sous-diacre. 1. Les presbytres. — L'évêque les choisit, p. 40; dans les assemblées liturgiques, ils sont assis autour du trône épiscopal, mais ils ne remplissent aucune fonction sa­ cerdotale, ils ne prêchent pas, ils n'administrent pas les sacrements. Ils semblent venir après les diacres, car le diacre est comparé au Messie, la diaconesse au Saint-Esprit, tandis que les presbytres ne sont comparés qu’aux apôtres, p. 36, et ne paraissent pas avoir un droit strict aux oblations, p. 37. 2. Les diacres. — Ils sont vraiment les « serviteurs » de l’évêque. Durant la sainte liturgie, ils surveillent l'entrée de l'église, maintiennent le bon ordre, servent à l'autel. Au baptême, ils oignent le corps des hommes catéchumènes. Chaque jour, ils visitent les malades, portent à l’évêque les offrandes des fidèles et remettent aux nécessiteux les aumônes de l’évêque. Le diacre est « l’oreille de l'évêque, sa bouche, son cœur et son âme, » ils sont « deux en une seule volonté, » p. 48. 3. Les veuves. — Au-dessus des veuves ordinaires qui ont droit à l’appui et au secours de la communauté par cela seul qu’elles ont perdu leur mari, on trouve dans la Didascalie une espèce d’ordre que nous appel­ lerons « les veuves religieuses ». Elles sont établies — nous dirions presque ordonnées — par l’évêque, elles ne doivent pas avoir moins de 50 ans, afin que leur âge ne les porte pas à prendre un nouveau mari ; elles pro­ mettent la continence, p. 62; elles prient pour les ma­ lades, pour les bienfaiteurs, pour toute l'Eglise; elles visitent les malades et leur imposent les mains, p. 66; elles vivent retirées dans leurs demeures et lissent des vêtements pour les pauvres, p. 66. Ce sont bien là, semble-t-il, les premières « religieuses »; mais la Di­ dascalie n'admet pas dans cet état les jeunes veuves que leur âge pourrait porter à vouloir prendre un se­ cond mari, à plus forte raison n'admet-elle pas, dans l’état religieux, les jeunes personnes qui n'ont pas été mariées, car elle fait une obligation aux parents de les marier, sous peine d'être responsables des fautes que 744 « leur jeunesse et la force de leur âge » leur ferait commettre, p. 96. 4. Les diaconesses. — Celles-ci sont toutes dévouées aux œuvres et ne semblent donc qu’un dédoublement fé­ minin du diaconat. Elles sont choisies par l’évêque, sont peu nombreuses, certaines communautés n'en ont pas, elles concourent au baptême des femmes et, après le baptême, elles les initient plus parfaitement aux dogmes de la foi et aux prescriptions de la morale chrétienne, p. 70-71; elles visitent les femmes malades, « leur fournissent ce qui leur est nécessaire et lavent les personnes faibles qui sortent de maladie, » p. 71. Elles sont pour le pasteur « des aides qui conduisent (son) peuple vers la vie. » 5. Lecteur et sous-diacre. — Il existait parfois un lecteur qui, pour les oblations, est assimilé aux pres­ bytres, p. 37. S’il n’y en a pas, l’évêque remplit cet of­ fice, p. 57-58. Le sous-diacre est mentionné en un seul endroit, p. 40 : l’évêque choisira dans le peuple les hommes dont il a besoin pour l’aider, il se choisira des presbytres « ainsi que des diacres et des sous-diacres autant qu’il en aura besoin pour le service de sa mai­ son. » Certains regardent les mots « et des sousdiacres » comme une interpolation, Achelis et Flemming, p. 265, mais ils figurent â la fois dans le latin et dans le syriaque; d’ailleurs, les diacres qui servaient l’évêque ont dû songer de bonne heure dans certaines commu­ nautés à choisir aussi des serviteurs. C’est ainsi qu’on trouve mention, p. 61, « des jeunes gens de l'église, » qui semblent être aussi les auxiliaires des diacres 3» Vie interne de la communauté. — 1. La société chrétienne. — Tous les chrétiens ne doivent former qu’un corps bien uni, centralisé entre les mains de l’évêque. Il ne faut donc pas de brandons de discorde entre les frères, une des obligations les plus impor­ tantes de l’évêque est de maintenir la paix et le bon accord. Les pécheurs doivent être rejetés. Il ne faut pas faire à autrui ce qu’on ne veut pas que les autres nous fassent, p. 2. Le but est de se conformer à la conduite et à la doctrine du Messie qui est le maître et le docteur des chrétiens, p. 79, 81 ; de comprendre les commandements de Dieu et de les garder, p. 2; de plaire à Dieu et de vivre pour Dieu, p. 1, 5. Comme sanction, les bons trouveront le repos éternel dans le royaume de notre Seigneur, tandis que si quelqu'un pèche et se perd, Satan s’implante en lui, p. 21, il se trouve privé de la vie, maudit devant Je Seigneur Dieu, p. 4, et condamné à la géhenne du feu. p. 14. Nombreuses sont les objurgations et les recom­ mandations que la Didascalie prodigue à tous, clercs et laïques, hommes et femmes, pour les rendre con­ formes à l’idéal évangélique de l’auteur. 2. La famille. — La chrétienne ne doit plaire qu'à son mari, elle doit le servir avec respect et soumission, l’homme ne doit plaire qu’à son épouse, car l'impor­ tant, dans le mariage, c’est de garder le lien conjugal dans toute son inviolabilité et non de recourir aux vaines purifications observées par les judaïsants. Les secondes noces sont licites, les troisièmes équivalent .·. la fornication, p. 62. Éviter la mollesse et employer la verge dans l'éducation des enfants, ils ne doivent pas fréquenter les enfants de leur âge, il faut leur apprendre un métier et les marier jeunes, sous peine d’être res­ ponsable de leurs désordres, p. 96. 3. Le martyre. — La communauté apparaît comme « l’Église de tranquillité et de repos », p. 26, cependant elle a connu l’âge des persécutions, elle doit se pré­ parer à les affronter de nouveau : «Aidez avec gram soin les fidèles qui sont arrêtés, emprisonnés et en­ chaînés par la force inique comme s’ils étaient crimi­ nels, afin de les arracher à la main des méchants. Si quelqu'un s'approche d'eux, est arrêté en même temps qu'eux et est traité iniquement à cause de son frère, 745 DIDASCALIE DES APOTRES bienheureux est-il d’être appelé chrétien et d’avoir con­ fessé le Seigneur... Recevez et aidez ceux qui sont persécutés pour la foi et qui fuient d'une ville à l’autre... Quand un chrétien est poursuivi, martyrisé et mis à mort pour la foi, il devient un homme de Dieu... S’il renie et dit qu’il n’est pas chrétien, on l’appellera pierre de scandale, il sera rejeté par les hommes et par Dieu, il n'aura pas de part avec les saints dans le royaume éternel, » p. 78-79. 4. La résurrection et la fin du monde. — « Accep­ tons (le martyre) avec joie, de toute notre âme, et croyons que le Seigneur Dieu nous ressuscitera dans une lumière de gloire, » p. 84. Non seulement « les pèches des frères qui quittent le monde par le martyre sont couverts, » p. 86, mais le Seigneur fera d’eux ses conseillers, il les revêtira d’une lumière éblouissante, p. 84-85. Tout le monde d’ailleurs ressuscitera, fidèles et impies, par le moyen de Notre-Seigneur, dont la résurrection est le gage de la nôtre, p. 81-83; « il nous ressuscitera tels que nous sommes, avec la figure que nous avons maintenant, mais dans la grande gloire de la vie éternelle, sans que rien nous manque, » p. 81, en quelque état que notre corps ait été réduit; les pré­ dictions de la Sibylle et l’histoire du phénix sont des témoignages de la résurrection que les païens euxmêmes ne peuvent récuser, p. 83-84. On ne connaît pas l'époque de l'arrivée nouvelle du Messie, on sait seulement que de grandes calamités en seront les avant-coureurs, p. 106. L’évêque, comme le guetteur de l'oracle d'Ézéchiel, doit réveiller sans cesse le sou­ venir du jugement, p. 13. 4» Vie externe de la communauté. — 1. Rapports avec les hérétiques el les schismatiques. — Chaque communauté appartient à l’Église catholique et uni­ verselle dont elle revendique le titre, p. I, 32, 36, avec qui elle est en communion de prière, p. 89-90, et dont elle se sent membre par l’unité de foi et d’amour, p. 47. On doit rejeter de l'Église ceux qui sont en révolte contre l'autorité (les schismatiques), p. 96; ils seront engloutis dans les flammes comme les compagnons de Coré, Dathan et Abiron, p. 97-98. « Quant aux hérésies n’acceptez même pas d’entendre leur nom... les héré­ tiques seront condamnés parce qu'ils résistent à Dieu, » p. 99. « Satan entra dans un certain Simon qui avait été magicien... il lui adjoignit Cléobius... Tous ne croyaient pas à la résurrection... Beaucoup enseignaient que personne ne devait prendre de femme et disaient que c'était sainteté pour un homme de nepas prendre de femme; d'autres enseignaient que personne ne de­ vait manger de chair; d'autres disaient que la chair de porc était seule défendue... D’autres enseignaient de manière différente, engendraient des disputes et trou­ blaient les Églises, » p. 100-101. On ne doit avoir com­ merce avec les hérétiques ni par la parole, ni par les prières, car ils sont les ennemis et les spoliateurs de l'Église. p. 105. 2. Rapports avec les Juifs et les judaïsants. — L’au­ teur expose très longuement l'abrogation de l’ancienne loi qui est remplacée par l'Évangile, l’inutilité des pra­ tiques juives qui étaient un joug et une punition, p. 99-100,107-120, la substitution du dimanche au sab­ bat. La question pascale occupe aussi une large place, ainsi que la chronologie de la semaine de la passion, p. 86-95. 3. Rapports avec les païens. — Il faut fuir leurs spec­ tacles, ne pas lire leurs livres, éviter même de parler avec eux, parce qu’ils tournent la doctrine chrétienne en raillerie. Cependant la plupart des fidèles sortent de la gentilité, il leur a suffi pour cela de renoncer à leurs vaines pratiques, de croire et de recevoir le bap­ tême. La volonté de Dieu est de réunir « tous les peuples et toutes les langues... pour remplir la salle a < manger, c’est-à-dire la sainte Église catholique, afin . 746 que tous soient joyeux et contents et louent Dieu qui les a appelés à la vie, » p. 55-56. IV. Origine. — 1° Destinées. — Saint Épiphane (348-403) nous apprend que les audiens regardaient la Didascalie comme une œuvre apostolique et il en fait plusieurs citations. P. G., t. xlii, col. 369. Or lesaudiens, qui avaient été très nombreux en Palestine, en Mésopo­ tamie et en Arabie, s’étaient vu enlever leurs monas­ tères et, de son temps, n’occupaient plus que deux bourgs. Ibid.,col. 373. Il s’ensuit que dès leur origine, au moins dès 325, les audiens regardaient déjà la Didascalie comme une œuvre apostolique, et la composition de cet ouvrage se trouve ainsi reportée, sans doute pos­ sible, au ni' siècle. Du tv· au v· siècle, avant la diffusion de la Vulgate, la Didascalie était traduite en latin. Nous avons émis l'hypothèse que Rufin, le plus grand traducteur de cette époque, avait pu rapporter de Palestine ou d’Egypte un exemplaire de cet ouvrage et le remettre à saint Paulin, qui lui adressait sa traduction en 408. Vers cette époque, la Didascalie était remaniée pour constituer le prototype des Didascalies arabes, puis les Constitutions apostoliques. Au vi· siècle, un scribe transcrivait en Italie le manuscrit des Recognitions et de la Didascalie et son travail est conservé à Milan et â Vérone. Du v· au vi· siècle, l'auteur arien de VOpus imperfectum in Matthæum utilise aussi la Didascalie. Cf. Funk, Didascalia et Constitutiones, t. n, p. 8-11. C'est sans doute au vil· siècle que la Didascalie a été traduite en syriaque, du moins on n'a pas de faits pour prouver qu’elle l’a été plus tôt. Le traducteur a pu être Jacques d’Édesse qui traduisait déjà l'Octateuque de Clément. La Didascalie, traduite par un jacobite au vu· siècle, n’est donc pas connue des auteurs syriens antérieurs et ne sert ensuite pendant longtemps qu'à l’Église jacobite. Il nous reste au moins deux manuscrits de la Didascalie qui remontent au vin· siècle ou au i.v si(Paris 62 et Londres add. Î2Î54). Au xm· siècle. LarHébræus s'appuyait sur ia Didascalie dans sa codi ■■ tion jacobite du droit canon. Cf. Nomocanon Gréa Bar Hebræi, édit. P. Bedjan, Paris, 1898, p. 26, 87, ?" 480; traduit dans Funk, Didascalia et Constituti >.· t. n. Bar-Hébræus l’a encore citée dans son I.g'.h; .-. D’ailleurs, en Egypte, une recension grecque interpo­ lée, l.I-VII, fut traduite en copte, bien que l’on ne con­ naisse pas encore d’exemplaire de cet intermédiaire copte, puis du copte en arabe et de l’arabe en éthiopien. La Didascalie arabe était analysée par Aboul Baraka: (t 1363), utilisée au xn· siècle par Ibn el Assal idans sa compilation canonique conservée en arabe et tra­ duite en éthiopien sous le titre de Fetha Nagast . au xm· par Michel de Damiette et enfin une recension particulière (I. I-Vl des Constitutions apostoliques, avec nombreuses interversions) était insérée au xiv' siècle dans la collection canonique d’Abou Maqarah. 2° Patrie et époque. — Il est naturel de localiser la Didascalie dans le pays où elle nous apparaît d’abord et où elle a eu le plus de succès, c’est-à-dire en Méso­ potamie, car Audo était d’Édesse et c’est en Mésopo­ tamie que furent faites la plupart des traductions du grec en syriaque. Il n’est pas étonnant que Aphraates et saint Éphrem n’en fassent pas mention, car ces deux auteurs comprenaient peu ou pas le grec et la Didascalie n’était sans doute pas traduite en syriaque, puisqu’on ne la trouve pas dans l’Église nestbrienne. Ce­ pendant les nombreuses polémiques contre les judaisants semblent indiquer un pays où l’élément juif de­ vait être encore puissant. On est ainsi amené a se rapprocher de la Syrie et de la Décapole, M. Viard, op. cit., p. 32; de la Cœlé-Syrie, Achelis et Flemming, op. cit., p. 364; d’Alep. Ibid., p. 366, note 1. 747 DIDASCALIE DES APOTRES Nous avons vu, par témoignage externe (sMnt Épiqhane), que la Didascalie remonte au ni' siècle; pour aller plus loin, on ne dispose plus que de la critique in­ terne, c’est dire que le champ est ouvert à toutes les hypothèses et à toutes les incertitudes. M. Harnack a placé la composition de la Didascalie dans la seconde moitié du ni' siècle, depuis il a préféré la première moitié; Funk, au contraire, a indiqué d’abord la pre­ mière moitié et depuis la seconde moitié; Kattenbusch a toujours tenu pour la lin du m® siècle, pendant que Zahn et d’autres semblent tenir pour la première moitié. Achelis et Flemming, op. cit., p. 370. M. Achelis lui-méme, après avoir opiné pour les dix premières années du ni· siècle, reconnaît que la question est in­ décise et penche plutôt pour la lin. Ibid., p. 370-377. M. Marcel Viard propose « quelques années après 258, » p. 35. 3° Auteur. — L’importance et les prérogatives qu’il attribue à l’épiscopat et l’expérience qu’il semble avoir du gouvernement des âmes le désignent comine un évêque catholique du ni· siècle. Achelis et Flemming, p. 378; Viard, p. 35. Il devait être excellent adminis­ trateur et pasteur dévoué, mais il n’était pas théolo­ gien, il n’en a pas les formules, son ouvrage n’a au­ cune tendance dogmatique, mais est tout entier moral et disciplinaire. Encore la discipline canonique ne s’y trouve-t-elle que sous forme homilélique, c'est-à-dire chargée de digressions, d’inutilités, de redites. « Sa pensée n’arrive pas à se manifester du premier coup, il sent toujours le besoin d’en reprendre l’exposé. Ce défaut se remarque principalement quand il se lance dans les théories générales; dans les recommandations pratiques, il est plus sobre et plus précis. » M. Viard, p. 37. 11 est peut-être d’origine juive, cela expliquerait sa connaissance des fêtes juives et de l'Ancien Testa­ ment qu’il utilise beaucoup plus que le Nouveau, Achelis et Flemming, p. 384; « il garde des sentiments de fraternelle compassion pour ses anciens coreli­ gionnaires, en termes touchants il implore pour eux les prières des chrétiens pendant les fêtes de Pâques (c. xxt), aucune amertume quand il enseigne la dé­ chéance du peuple élu (c. xxvi). » M. Viard, p. 37. Comme indice d’origine syrienne nous pouvons citer la comparaison de la diaconesse au Saint-Esprit, car dans cette langue « esprit » est féminin. Cf. Achelis et Flemming, p. 329. M. Achelis, p. 381-384, croit que l'auteur de la Di­ dascalie était médecin. En effet, il compare l'évêque à un médecin, p. 26; il compare longuement aussi la conduite à tenir envers les pécheurs aux diverses opé­ rations que I on peut être amené à faire sui· un membre malade, p. 45-46; il sait même que des hommes « nais­ sent avec des membres superflus, par exemple des doigts ou quelque chair de surcroît » que le praticien enlève, p. 47; ailleurs, p. 80, il donne de nombreux exemples de maladies. Cf. p. 106. Si l’on demande comment ce médecin, juif converti, d’ailleurs fort honnête homme et pasteur dévoué, a pu commettre un tel faux littéraire. M. Achelis etM. Viard, p. 36, répondent que bon nombre d'Églises croyaient à l’origine apostolique de toutes leurs traditions discipli­ naires, jusque dans leurs détails divergents; il s’ensuivait que les mettre par écrit n’était que faire œuvre de secré­ taire des apôtres et que l’on avait toujours le droit de signer l'ouvrage de leur nom. La question serait encore plus simple si l’auteur s’était borné à remanier et à in­ terpoler un écrit apostolique plus ancien. I. ÉDITIONS et TRADUCTIONS. — 1' Syriaque : Didascalia apostolorum synace, Leipzig, 1854, sans nom d'éditeur (Paul de Lagarde); The Didascalia apostolorum in Syriac, par Margaret Dunlop Gibson (Horæ semiticæ, n. 1), Londres et (Ambridge, 19Û3; F. Nau. La Didascalie, c'est-à-dire l’ensei­ gnement catholique des douze apôtres et des saints disciples DIDYME L’AVEUGLE 748 de Notre Sauveur, traduite du syriaque pour la première fois, Paris. 1902 (extrait du Canoniste contemporain, février 1901 à mai 1902) : The Didascalia apostolorum in English, trans­ lated from the Syriac, par M. Dunlop Gibson (Horæ semiticæ, n. 2), Londres et Cambridge, 1903; Die syrische Didaskalia, traduite et expliquée par Dans Achelis et Job. Flemming. Leip­ zig, 1904 (Texte und Untersuch. de Gebhardt et Hamack, t. xxv, fasc. 2). — 2· Latin : E. Hauler. Eine lat. palimpsest Uebersetzung der Didascalia apostolorum, dans les Comptes rendus de ΓAcadémie des sciences de Vienne, 1895, t. cxxxiv, fasc. 3,1895 (publié en 1896) ; E. Hauler. Didascaliæ apostolorum fragmenta Veronensia latina accedunt canonum qui dicuntur apostolorum et Ægyptiorum reliquiæ, fasciculus prior, Leip­ zig, 1900; F. X. Funk, Didascalia et Constitutiones apostolo­ rum, Paderborn, 1906 (texte de l'ancienne traduction latine complété à l'aide du syriaque; on trouve aussi t. i, p. in-xiv. et t. n, p. xxvm-xxxn. 120-136. une étude sur la Didascalie arabe avec la traduction latine de la préface et des chapitres propres à cette version qui proviennent du Testamentum). — 3· Arabe et éthiopien : Thomas Pell Platt, The Ethiopie Didascalia, Londres. 1834 (texte du commencement de l'arabe, texte et traduction anglaise des vingt-deux premiers chapitres de l'éthiopien); F. X. Funk, Die aposlolischen Konstitutionen, Rottenbourg sur le Necker, 1891, p. 207-236 (traduction alle­ mande du commencement et de quelques chapitres de l'éthiopien et de l'arabe). H. Ouvrages divers. — .1. C. Grabe, An essay upon two Arabie manuscripts in the Bodleian Library, and that an­ cient book called the Doctrine of the Apostles, Oxford, 1711; Londres, 1712; Vansleb. Histoire de l’Eglise d'Alexandrie, Paris, 1677 ; Ludolf, Commentarius ad suam historiam Æthiopicam, Francfort-sur-le-Main, 1691, ont analysé les Didascalies arabe et éthiopienne; J. W. Bickell, Gesch. des Kirchenrechts, 1843; Harnack, Altchristhche Literaturgeschichte, t. t, p. 517 ; Achelis, Realencyclopadie für prot. Théologie, 3· édit., 1.1, p. 735; W. Riedel, Die Kirchenrechtsquellen d'S Patriarchats Alexandrian, Leipzig, 1900; C. Holzhey, Die Abhüngigkeit der syrischen Didaskalia von der Didaché, dans Compte rendu du IV· congrès intern, des catholiques, Fribourg, 1897, Sciences religieuses, p. 249-278; et Theologisch-prakt. Monatschrift, 1901, p. 515-523: O. Bardenhewer, Les Pères de l’Eglise, trad, franc., Paris, 1898, t. I, p. 45-47; F.-X. Funk, La date de la Didascalie des apôtres, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, Louvain, t. n (1901), n. 4; Die arabische Didaskalia und die Konslit. der Apostel, dans Theol. Quarlalschrift, 1904, p. 233-248; Marcel Viard, La Di­ dascalie des apôtres, introduction critique, esquisse historique, thèse de doctorat en théologie présentée à la faculté catholique de Lyon, Langres, 1906. Voir l’indication des comptes rendus qui ont été donnés des traductions Nau, Gibson, Achelis-Flemming, dans Byzantinische Zeitschrift, t. xm (1904), p. 24G-247 , 610612; t. xiv (1905), p. 683. F. Nau. 2. DIDASCALIE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉ­ SUS-CHRIST. C’est le titre donné par le ms. grec Vatic. 2072 du xi· siècle â la « Constitution des saints apôtres », que nous avons analysée, t. in, col. 1536. Nous avons édité et traduit ce document, au plus tôt du v· siècle, peut être du vu· au vm'. dans la Revue de l’Orient chrétien, t. xn (1907), p. 225-254. F. Nau. DIDYME L’AVEUGLE. - I. Vie. IL Ouvrages. ΠΙ. Doctrine. i. Vie. — Didyme, sans mériter au pied de la lettre les éloges enthousiastes de ses contemporains, ne laisse pas d’être une des figures les plus curieuses, sinon les plus grandes, du tv' siècle. Né vers 313 â Alexandrie, dès l’âge de quatre ans, selon Palladius, Hist. Laus., c. iv, P. G., t. XXXIV, col. 1012, de cinq ans, selon saint Jérôme, Chronic, ad an. Abr. 2388, P. L., t. xxvii. col. 695, il perdit la vue. Nulle part, il n’a parlé luimême de sa cécité, encore que moralement il en ait beaucoup souffert, S. Jérôme. Epist., lxviii, ad Castrulium, P. L., t. xxn, col. 652 sq.; à peine y trouvet-on dans ses livres une seule et unique allusion, d’ail­ leurs très douteuse. In Prov., P. G., t. xxxix, col. 1624. La cécité du jeune Didyme décida probablement de l’orientation de sa vie et en assura certainement la tranquillité. La prière et l’étude furent dès lors les Ίί9 DIDYME L’AVEUGLE douces et puissantes consolatrices de Didyme; il se voua en particulier à l’étude avec une ardeur ingé­ nieuse et opiniâtre qui porta tous ses fruits. Rulin, H.E., H, 7, P.L., t. xxi, col. 516. A dire vrai, Rufin, op. cit., Socrate, H. E., iv, 25, P. G., t. txvn. col. 525, 528, et Théodoret, H. E., tv, 26, P. G., t. i.xxxn, col. 1189 sq., ont un peu surfait leur héros, en exagé­ rant la profondeur comme l’étendue de son savoir; Didyme n’est pas plus un mathématicien, un astro­ nome, un polyglotte de premier ordre, qu’il n’est un métaphysicien et un théologien de génie. Mais son érudition, pour n’égaler pas celle d’un Origène ou d’un Eusébe de Césarée, ne laisse pas néanmoins d’ètre vaste et variée, et d’attester, dans les débris qui en ont survécu, son culte passionné de la science. Sans avoir jamais quitté sa ville natale, et malgré son attachement à la foi de Nicée, Didyme dut à sa cruelle infirmité d’échapper aux persécutions des ariens, qui aussi bien s’imaginaient n’avoir rien à craindre pour leur cause d’un savant aveugle. Saint Athanase, qui connaissait Didyme, Palladius, op. cit., lui confia, on ne sait trop à quelle date précise, la direction de l’école catéchélique d’Alexandrie. Par conviction personnelle et par un pieux respect pour la mémoire de son plus illustre de­ vancier, peut-être aussi à l'instigation de quelques moines origénistes et, entre autres, d’Évagre le Pontique, Didyme fera revivre au Didascalée l’enseigne­ ment d’Origène, non toutefois sans expliquer dans un sens orthodoxe les expressions ambiguës du maître, ni sans modifier ici et là sa pensée. Après avoir rempli sa charge avec éclat et compté parmi ses élèves les Gré­ goire de Nazianze, les Jérôme, les Rufin, les Palladius, les Isidore de Péluse, etc., il semblera emporter avec lui la gloire de l’institution célèbre qu’il avait long­ temps honorée. L’opinion commune, assise notamment sur le De Trinit., n, 727; ni, 1, P. G., t. xxxtx, col. 595, 768, 784. tient que Didyme était marié et père de fa­ mille. M. J. Leipoldt, Didymus der Blinde von Alexan­ dria, Leipzig, 1905, p.6, 7, s’autorise, au contraire, des traditions du Didascalée, de l’austérité de la vie du docte aveugle, de ses relations familières avec les moines les plus renommés de toute l’Egypte, pour faire de Didyme un ascète. On a placé sa mort tantôt en 395, selon saint Jérôme, tantôt en 398 ou 399, selon Palladius. S’il est difficile d’apprécier le rôle de Didyme dans l’histoire et le progrès de la théologie catholique, on ne saurait du moins lui contester une part d’inlluence sur ses contemporains et sur les générations qui ont suivi. Didyme, en effet, ne mourut pas tout entier; la preuve en est dans les disgrâces encourues par sa mémoire du fait de l’origénisme. On le verra excom­ munié, plus d’un siècle et demi après sa mort, pour avoir soutenu les doctrines de la préexistence des âmes et de l'apocatastase. Au mois de mars ou d’avril 553, les évêques convoqués au V· concile général et déjà ras­ semblés à Constantinople avant l’ouverture du concile, 5 mai-2 juin 553, condamnèrent, avec Origène, les théo­ ries origénistes de Didyme l’Aveugle et d’Evagre le Pontique, mort vers 399. Les VI·, Vil· et Vlll’conciles œcu­ méniques anathémalisèrent de nouveau, en se référant tous par erreur au V· concile, Origène, Didyme et Évagre. Fr. Diekamp, Die Origenistischen Slreitigkeiten ini vijahrh. und das F» allgem. Konzil, Munster, 1899. II. Ouvrages. — Didyme a beaucoup écrit. Mais il ne témoigne d’aucune préoccupation littéraire; ilfait fi de la rhétorique, bien qu’il ne l’ignore pas. Son style, prolixe, est simple et clair. En revanche, on y relève quantité de négligences et de fautes de goût, l’abus des épithètes oiseuses et de pur ornement, l’abus des di­ gressions, etc. A de très rares exceptions près, par exemple, De Trin., i, 26; il, 1, P. G.,t. xxxtx, col.384, 452; In Job, col. 1125, 1128, point de coloris, point de 750 vie et de mouvement, nul souci de persuader et d’en­ traîner. La plupart des œuvres de Didyme ont péri ou disparu dans les querelles origénistes, ne laissant que leur seul titre ou de courts fragments. Dans les œuvres mêmes qui nous restent, les lacunes foisonnent. Les travaux de Didyme roulent, les uns sur le dogme, les autres sur l’exégèse. i. travaux dogmatiques. — 1° Le premier en date peut-être des écrits de Didyme, cet opuscule Contre Arius et Sabellius, Λόγο; κατά Άρειου και Σάβέλλιου, qui nous a été conservé sous le nom de saint Grégoire de Nysse, P. G., t. xt.v, col. 1281-1302, et qui remonte assurément bien au delà de 362, vient d’ètre rendu à son auteur, et,ce semble, d’une façon définitive. Holl, l’ber die Gregor von Nyssa zugeschriebene Schrift Adversus Arium et Sabellium, dans Briegers Zeitschrift fur Kirchengeschichte, 1904, t. xxv, n. 3, p. 380-398. 2° L’opuscule Sur le Saint-Esprit, Hep': τοϋ άγιου Πνεύματο; λόγο;, un des meilleurs écrits de l’antiquité chrétienne en pareille matière, ne nous est parvenu que dans la version latine qu’en a faite saint Jérôme, à la prière du pape saint Damase, entre 384 et 389. P. G., t. xxxtx, col. 1031-1086; P. L., t. xxm, col. 103-154. La perte du texte primitif est avant tout le fait des que­ relles origénistes, peut-être aussi, pour une part, de la supériorité littéraire de la version sur l’original. M. Schanz, Geschichte der rôm. Lilteralur, 1904. t. tv. p. -437. Mais ni Jacques Basnage, dans son édition des Lectiones antiquas de Canisius, Anvers, 1725, t. i, p. 202, ni M. Schermann, Die griechischen Que en des hl, Ambrosius in De Spiritu Sancto, Munich. 1902, p. 80, n’ont réussi à convaincre la traduction de saint Jérôme d’une infidélité substantielle. Tout con­ court à prouver que cette traduction, loin d’être une refonte du travail primitif, reproduit sans altération comme sans mélange d’idées étrangères la pensée de Didyme, et jusqu’aux inexactitudes de ses citations bi­ bliques. Stolz, dans Theologische Quartalschrift.fâOô. t. i.xxxvn, n. 3, p. 379-387. L’opuscule comprend 63 chapitres et se divise, indépendamment de I intro­ duction et de la conclusion morale, en deux parties : l’une, qui établit successivement la divinité du SaintEsprit,sa consubstantialité avec le Père et le Fils, i iden­ tité de l'opération des trois personnes divines a / ex: x l’autre, qui explique, à la façon et dans le ton 3,- i ho­ mélie, les passages scripturaires sur lesquels s appui· la foi au Saint-Esprit. 3· Les trois livres De la Trinité, ΙΙερ’ι τριάΐο; ■..·; · ;α τρία, P. G., t. xxxtx, col. 269-992, ont été retrouvés par J. A. Mingarelli dans un manuscrit très défectueux et mutilé du xi· siècle; ils ont été publiés en 1769 Bologne par les soins du même savant, avec une traduc­ tion latine. De ces trois livres le Ier traite principale­ ment de la personne du Fils, et le Π· de la personne du Saint-Esprit; le III·, après un résumé rapideen 55 syl­ logismes du dogme de la trinité, discute et résout les objections scripturaires les plus fortes des hérétiques du temps. C’est là le chef-d’œuvre de Didyme. Saint Jérôme, De viris, 109, P. L., t. xxm, col. 705, n’en fait pas mention, sans doute parce qu’en 392 il n’avait pas encore paru. J. Leipoldt, op. cit., p. 12. En tous cas, l’ouvrage est postérieur très probablement au con­ cile de Constantinople de 381, c’est-à-dire à la condam­ nation de Macédonius et de ses adhérents. On s'expli­ que ainsi l’ardeur inaccoutumée que déploie Didyme contre la nouvelle hérésie pneumatomaque, au point d’oublier presque les ariens et les eunomiens. Stolz. loc. cit., p. 400. 4» Il nous est resté dans le texte original un opus­ cule (18 chapitres) Contre les manichéens, Κατά aχαίων, P. G., t. xxxix, col. 1085-1110. Réfutation phi­ losophique du manichéisme,en même tempsqu’examen des textes sacrés dont les manichéens s’autorisaient. 751 DIDYME L’AVEUGLE Nombreux et puissants en Égypte, les manichéens ont toujours été le point de mire de Didyme, notamment dans ses travaux d'exégèse. On rencontre au début de notre opuscule une lacune, que les Parallèles sacrés de saint Jean Damascene, P. G., t. xcv, col. 1532, ont comblée en partie. 5» Il y a grande apparence que les deux livres pseudobasiliens (1. IV et V) Contre Eunomius, P. G., t. xxix, col. 671-774, sont l'œuvre de Didyme, et nous oilrent en définitive un résumédeses deux livres, mentionnés par saint Jérôme, De viris, 109, loc. cit., le-De dogma­ tibus et le Contra arianos. Funk, Compte rendu du IVe congrès scientifique international à Fribourg (Suisse), 1897, t. n, p. 217-248; Kirchengeschichtl. Abhandlungen und Unlersuchungen, Paderborn, 1899, t. n, p. 291-329; Theoloyische Quartalschrift, 1901, p. 113-116. M. J. Leipoldt, op. cit., p. 26-31, n’apercoit pourtant rien, ni dans le style ni dans les idées du pseudo-Basile, qui mette hors de conteste la paternité de Didyme. 6“ M. Stolz, loc. cit., p. 395-396, attribue à Didyme les sept dialogues De la Trinité, qui nous sont parve­ nus sous les noms de saint Athanase et de saint Maxime le Confesseur. P. G., t. xxvm, col. 1115-1338. M. Leitpoldt, op. cit., p. 24-26, n’y reconnaît pas le style ordi­ naire du célèbre aveugle. 7° On n’a pas encore retrouvé l’opuscule écrit par Didyme en 386 sur la mort des petits enfants, S. Jé­ rôme, Adversus Bufinum, ni, 28, P. L., t. xxnt, col. 478; le ΙΙρός φιλόσοφον, dont il ne nous reste qu’une seule phrase, P. G., t. xxxix, col. 1109; le Περί άσωμάτου, dont saint Jean Damascène nous a conservé un court fragment, P. G., t. xcv, col. 1532; t. xcvi, col. 524; le ΙΙερΙ ψυχής, sauf un fragment de découverte récente, J. Leipoldt, op. cit., p. 16; les opuscules Περί πρόνοιας καί κρίσεως; la célèbre apolo­ gie du Ιίερί αρχών d’Origène. S. Jérôme, op. cit., I, 6; 11,11,16, P. L., t. xxiii, col. 401-402, 434, 438-439, etc. il. travaux ü’bxégEse. — Didyme avait tout em­ brassé dans ses travaux d’exégèse, l’Ancien et le Nou­ veau Testament. De ces vastes travaux, où l’auteur de­ meurait fidèle, non sans quelques réserves, à la mé­ thode allégorique d’Origène, et partant se gardait en général de suivre le sillage de saint Athanase et des Cappadociens, nous ne possédons plus que des débris, dispersés pour la plupart dans les Chaînes. 1° Ancien Testament. — On doit à la Chaîne du moine Nicéphore, Leipzig, 1772-1773, quelques frag­ ments sur la Genèse, sur l’Exode, sur le II· livre des Rois, P. G., t. xxxix, col. 1111-1120. Mentionnons ici, en outre, une scolie latine, Gen., n, 27, publiée par dom Pitra, .Spicilegium Solesmense, t. i, p. 284. Un fragment sur le Ill· livre des Rois a été signalé dans un manuscrit de l’Escurial par Faulhaber, Die Katenenhandschriften der spanischen Bibliotheken, dans Bi­ blische Zeitschrift, 1903, t. i, p. 251. A la Chaîne de Nicétas, éditée par P. Junius (Young), Londres, 1637, on est redevable d'importants fragments sur Job, P. G., ibid., col. 1119-1154. Peut-être que le passage de Di­ dyme, inséré dans les Parallèles sacrés, P. G., t. xcv, col. 1256, est extrait de l’explication de Job. Voir aussi le Λόγος εις τον Ίωβ, P. G., t. xcvi, col. 141. La relique la plus considérable de l’exégèse de Didyme, un long fragment de l'explication du Psautier, a été retrouvée par le cardinal Mai, Rome, 1854, P. G., t. xxxix, col. 1155-1616, et a singulièrement grossi les trouvailles antérieures de B. Cordier, Expositio Patrum Græco­ rum in psalmos, Anvers, 1643, et de Mingarelli, Bo­ logne, 1784, P. G., ibid., col. 1617-1622. Cf. Faulhaber, loc. cit., p. 355. Le cardinal Mai a publié aussi des scolies sur les Proverbes, P. G., ibid., col. 1621-1646; entre les textes de Mai et ceux de Th. Peltanus, Catena Græcorum Patrum in Proverbia Salomonis, Anvers, 752 1614, l’accord n’est pas complet. La Chaîne de J. Meursius, Eusebii Polychronii, Pselli in Canticum canti­ corum expositiones græce, Leyde, 1617, p. 19, contient une scolie sur le Cantique des cantiques. Une vieille Chaîne, encore inédite, renferme des scolies sur l’Ecclésiaste. J. Leipoldt, op. cit., p. 20. Les Parallèles sacrés, P. G., t. xcv, col. 1093, 1196; t. xcvi, col. 525, nous ont conservé des fragments d'une explication de la deuxième partie d’Isaïe, mentionnée par saint Jérôme, De viris, 109, P. L., t. xxiii, col. 705; Prol. in Isaiam, ibid., t. xxiv, col. 21. Des deux amples commentaires écrits en 386 à la prière de saint Jérôme, De viris, 109, l’un en trois livres sur le prophète Osée, l’autre en cinq livres sur le prophète Zacharie, il ne subsiste plus rien, qu’un fragment du premier, recueilli dans les Parallèles sacrés, P. G., t. xcv, col. 138I ; t. xcvi, col. 520. Ghisleri, In Jeremiam prophetam commen­ tarii, Lyon, 1623, t. i, p. 39; t. n, p. 740, 753, a rangé parmi les textes des Pères grecs et latins trois courts fragments de Didyme sur Jérémie. Faulhaber, p. 107, en indique un quatrième inédit. On retrouve dans Faulhaber, Die Propheten-Catenen nach rümischen Ilandschriften, dans Biblische Studien, Fribourg-enBrisgau, 1899, t. iv, fasc. 2 et 3, p. 169,179, deux scolies sur Daniel. 2° Nouveau Testament. — L’explication de l’Évangile de saint Matthieu, le texte original des scolies sur la ΙΓ· Épitre aux Corinthiens dont saint Jérôme nous a conservé des fragments dans une version latine,P. L., t. xxn, col. 511, 968-970, le commentaire sur l’Épltre aux Galates, antérieur à l'an 387, la brève explication, commentarioli, de l’Épltre aux Éphésiens, ont éga­ lement péri. On rencontre des scolies sur l’Évangile de saint Jean dans les Parallèles sacrés, P. G., t. xcvi, col. 484, dans la Chaîne de B. Cordier, Catena Pa­ trum Græcorum in sanctum Joannem, Anvers, 1630, et dans celle de Cramer, Catenæ Græcorum Patrum in Novum Testamentum, Oxford, 1844, t. n, enfin dans la Bibliotheca nova de Mai, P. G., t. xxxix, col. 1645-1654. J. Chr. Wolf, Anecdota Græca, Ham­ bourg, 1724, t. tv, a donné, d’après une Chaîne, des fragments sur les Actes des apôtres, P. G., ibid., col. 1653-1678; on doit à Cramer, op. cit., t. m, une trentaine de fragments nouveaux. 11 s’en trouve encore dans Théophylacte. On lit en outre dans Cramer, op. cit., t. iv, p. 196 sq., un fragment sur l’Épltre aux Romains, et, t. vu, p. 131 sq., un autre fragment sur l’Épltre aux Hébreux. Le cardinal Mai a publié des fragments étendus de l'explication de la II· lettre aux Corinthiens, P. G., ibid., col. 1679-1732. Ce qu’il y a comme traduction de moins mutilé, c’est le commen­ taire des sept r.pitres catholiques, In Epistolas cano­ nicas enarratio. Il nous en reste la version latine d'Épiphane, l’ami de Cassiodore; Lucke, dans son édi­ tion critique du texte, y a joint quelques fragments grecs, P. G., ibid., col. 1749-1818. On est aussi rede­ vable à Cramer de quelques autres fragments grecs, op. cit., t. vm. Un fragment de Didyme sur la 7“ Petri est signalé dans deux manuscrits de l’Escurial par Faulhaber, dans Biblische Zeitschrift, t. i, p. 378. L’authenticité intégrale de la traduction latine a été na­ guère contestée par Klostermann, dans Texte und Untersuchungen, Leipzig, 1905, t. xxvm, fasc. 2. Cf. J. Lei­ poldt, op. cit., p. 22-23. III. Doctrine. — La théologie de Didyme n’est pas un monument, l’œuvre d’une pensée originale et puis­ sante; on dirait plutôt une mosaïque, dont les mor­ ceaux, de provenances diverses, attestent, avec l'érudi­ tion de l’auteur, le cours des idées et l’état des esprits au iv« siècle. Origéniste avant tout, Didyme n’est pourtant pas l’écho servile d’Origène, et, si marqué que soit l’airde famille entre les deux doctrines, on y constate plus 753 DIDYME L’AVEUGLE 754 d’une dissonance. La théodicée, l’angélologie, la psy- I dans ses pensées; mais, tout compte fait, l’orthodoxie de chologie, l’eschatologie de Didyme portent en particu­ sa doctrine, laquelle se ressent à la fois de saint Athalier l’empreinte du maître qui l’avait fasciné. La sim­ nase et de saint Basile, est hors de conteste, S. Jérôme, plicité de Dieu, ουσία απλή, P. G., t. xxxix, col. 1064, Adversus Rufinum, n, 16; m, 27, P. L., t. xxm, 1560, etc., avec ses corollaires naturels, immutabilité, col. 438, 477 ; ni les ariens, ni encore moins peut-être spiritualité parfaite, invisibilité, transcendance souve­ les macédoniens ne trouveront rien à glaner dans la raine, etc., fait le fond de la théodicée de Didyme, qui doctrine de Didyme. Les deux faces, pour ainsi parler, volontiers réduirait Dieu à n’ètre qu'une sorte de point du dogme trinitaire, l’unité numérique de la nature mathématique. La chaleur de la lutte contre la philo­ divine, De Trinit., l, 27 ; n, 1, 3, 7, etc., P. G-, t. xxxix, sophie aristotélicienne d’Aétius et d’Eunomius, l’en­ col. 405, -452, 476, 565, 581, etc., et la distinction des traîne à insister fortement sur l'incompréhensibilité trois personnes en Dieu, avec leur égalité parfaite. De de Dieu. L’homme ne peut se former ici-bas quelque Trinit., i, 16, 26. 27; m, 2, col. 332-336, 389, 396, 792, idée de Dieu que par voie d’analogie, col. 308, 1066. et leur absolue consubstantialité, De Trinit., i, 18, 20, L’Écriture elle-même ne nous en donne qu’une con­ col. 356, 369, y sont respectées et mises en relief. La naissance très imparfaite et disproportionnée à la na­ célèbre formule, μία ουσία, τρεις υποστάσεις, dans son ture divine, col. 505. Ce n'est qu’à la fin des temps que sens traditionnel, est probablement de Didyme; on la nous acquerrons une pleine connaissance de Dieu, rencontre du moins sous sa plume, avant qu'elle n'ait col. 1317. Comme Origène, Didyme admet la création reçu du concile d'Alexandrie, en 362, son brevet d'or­ ab æterno; Dieu, en effet, agit sans cesse, t. xt.v, thodoxie, et que les Basile et les Grégoire de Nazianze col. 1288; penser, pour lui, c’est agir, t. xxxix, col. 277. ne l’aient popularisée. Didyme est aussi le partisan dé­ Les anges sont sortis les premiers des mains de Dieu. terminé de Vhomoousion, qu’il applique soit à la Tri­ Bons ou mauvais, ils ne sont pas, au sens rigoureux du nité tout entière, soit â chacune des personnes divines mot, de purs esprits; ils ont tous, sinon un corps ter­ en particulier. De Trinit., I, 19, 27, 28, col. 368, 397, restre analogue à celui de l'homme, col. 481, 1773, du 409. Mais, en reconnaissant au sein de la Trinité l'unité moins un corps plus ou moins éthéré et subtil, selon du vouloir et, par suite, l'unité de l’action, μία ενέργεια, l’éminence de leur perfection ou la profondeur Didyme ne laisse pas de se montrer indécis et impré­ de leur chute, col. 1109. Pendant que les démons cis. Car, tantôt il entend cette μία ένέργεια dans toute la conspirent notre perte, col. 1157, 1171, les bons rigueur des termes, De Trinit., n, 7, 8, 15, col. 565, anges veillent sur nous et intercèdent pour nous; en 624, 717 ; tantôt il se réduit â dire que les trois per­ sorte que nous leur devons un culte, col. 1039, 1772, sonnes divines agissent toujours en commun, De Trinit., 1773. Mais, point d’anges qui soient les âmes des astres Il, 1, col. 452; tantôt il attribue à chacune des personnes et leur communiquent le mouvement avec la vie, divines son activité spéciale, De Spiritu Sancto, 27, col. 428. Tandis que Didyme rejette la fable de la mé­ col. 1058, et semble répartir entre elles l'ouvrage de la tempsycose, col. 1145, 1332, sans contredit il croit à la rédemption. De Trinit., m, 39, col. 980. Quant à la préexistence de l’âme humaine, col. 773, 777, 1755,etc. distinction du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Didyme, Il n’est pas sûr que Didyme soit trichotomiste. Car, après avoir semblé d'abord la regarder comme pure­ outre qu’en maints passages, col. 765, 1145, 1185, ment nominale ou peu s’en faut, De Trinit., I. 36. 1520, etc., il professe la dichotomie et n’aperçoit rien col. 440, revient sur ses pas et tient qu'elle repose sur dans l'homme qu’un corps et une âme, les textes nom­ un fondement réel. De Trinit., II, 6, col. 552. Entre les breux dans lesquels il reconnaît, â côté du corps et personnes divines tout est identique, sauf ce qui dé­ de l’âme, ψυχή, un autre élément constitutif, νοΰς, coule de leurs relations. C’est le propre du Père que n’impliquent pas nécessairement une troisième sub­ d’engendrer, que d’être père. C'est le propre caracière stance; pourquoi ne les pas entendre au contraire du Fils et du Saint-Esprit qu’ils procèdent l'un et d'une distinction modale, d'une distinction entre l’âme l’autre, celui-là du Père seul, celui-ci du Père et du et sa plus noble faculté, la raison? La pensée de la Fils, celui-là par voie de génération, γέννησες, cei n t i parousie ne semble pas avoir hanté l’esprit de Didyme; par voie de spiration, έκπόρευσις. De Trinit., I. 9. 15. il n’a parlé qu'une fois, col. 765, sous l’empire peut- 35; ni, 38, col. 277, 320, 437, 976. Deux actes éternels être d’une vive et passagère émotion, de la fin pro­ et continus, sans commencement et sans fin. Mais 1 in­ chaine du monde. Quant aux espérances fantaisistes du telligence complète de la différence de ces deux actes est absolument au-dessus de la portée de tous les es­ millénarisme, il les réprouve avec énergie, col. 1756· Nul doute qu’il n’enseigne la résurrection de la chair, prits créés. De Trinit., n, 1; ni, 38, col. 448, 9.6. col. 1309, et qu’en faisant ressortir les qualités nou­ Didyme, du reste, proclame très haut et sans ambages velles du corps ressuscité, col. 1704, 1818, il ne main­ la divinité du Saint-Esprit. tienne l’identité essentielle de ce corps avec notre La christologie de Didyme, bien qu’un examen su­ corps de la terre, col. 1309. perficiel y relève plus d’un emprunt au vocabulaire Saint Jérôme, Adversus Rufinum, i, 6; II, 11, 16, d’Arius, reflète en réalité la christologie de saint AthaP. L., t. xxm, col. 401-402, 434, 438-439, accuse Didyme nase et prépare celle de saint Cyrille d'Alexandrie. d’avoir soutenu \'apocatastase d'Origène. On s’en Tout s’y inspire de l’axiome des premiers siècles chré­ étonne d'abord un peu; car il n’est pas rare d'entendre tiens, τό απρόσληπτου αθεράπευτου, quod assumptum non est, neque sanatum est. A l’encontre d’Arius, Didyme parler de l’éternité des peines de l’enfer, P. G., t. xxxix, col. 669, 749, 1104. 11 faut remarquer toute­ Didyme, après Origène, reconnaît une âme humaine au fois que Didyme ne se sert pas toujours des mots Verbe incarné. De Trinit., m, 2, 21 ; In Ps., col. 797, d’éternel et d’éternité dans leur sens précis et rigou­ 900, 904, 1284,1465. A l’encontre d’Apollinaire le jeune, qu’il combat sans le nommer et toujours avec une reux, col. 516-517. Avouons d’ailleurs que sa théorie du courtoisie parfaite, en Jésus-Christ il reconnaît, indé­ caractère essentiellement médicinal des châtiments di­ vins, col. 673, 1088, 1108, 1176, 1261,1404, etc., et son pendamment de la ψυχή, le νοΰς humain, l’âme rai­ sonnable. In Ps., col. 1456, 1465. Il s’élève aussi contre autre théorie de l'efficacité souveraine de la rédemption, l’idée prêtée à l’évêque de Laodicée, que le corps de col. 404-405, 409, 1759, 1770, cadrent, à tout prendre, avec le système de la restauration universelle et sem­ Jésus-Christ est descendu du ciel, De Trinit., m, 8; In Epist. I Joa., col. 849, 1796; et il réfute par occa­ blent donner raison au réquisitoire de saint Jérôme. sion quelques hérétiques de son temps qui reléguaient En présence du dogme de la trinité, Didyme. esprit peu spéculatif, manque parfois de précision et de net­ ■ dans le soleil, jusqu'au temps de la parousie, le corps teté dans son langage comme de fixité et de cohésion I de Jésus ressuscité. In Ps., col. 1269. Nonobstant cer- 755 DIDYME L’AVEUGLE — DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) taines locutions impropres ou équivoques, on ne sau­ rait douter que Didyme n’enseigne, sans toutefois le formuler explicitement, le dogme des deux natures en Jésus-Christ, De Trinit., i, 9; ni, 1, 3, 816. 817 ; In Ps., col. 289, 817, 1233; et qu'il ne professe pareillement celui de l’unité de la personne de l’Homme-Dieu. De Trinit., i, 27, col. 397. Aussi se pla!t-il à saluer Marie du nom de Mère de Dieu, βεό-οκος, De Trinit., 1, 31; n, 4; m, 6, 41, col. 421, 481, 484, 848, 988; et à pro­ clamer sa virginité perpétuelle, αειπάρθενος. De Trinit., i, 27, col. 404. Tillemont, Mémoires, 1730, t. x, p. 135-152, 330: Fabricius Harless, Bibliotheca Græca, t. tx, p. 269 sq., dans P. G., t. xxxix, col. 131-140; J. A. Mingarelli, De Didymo commenta­ rius, ibid., col. 139-216: Epistola de opere antiqui theologi inedito, ibid., col. 993-1030: Th. Schermann, Die Gottheit des hl. Geistes, c. vn, p. 189-223; Harden hewer, Les Pères de l’Église, nouv. édit franç., Paris, 1905, t. n, p. 124-128; J. Leipoldt, Didymus der Blinde von Alexandria, Leipzig, 1905, dans Texte und Untersuchungen, t. xxix, fasc. 4; Stolz, Didymus, Ambrosius, Hieronymus, dans Theologische Quartalschrift, 1905, t. xxxvil, n. 3. P. Godet. François-Xavier, théologien catholi­ que allemand, né le 22août18l1 à Rangendingen dans le Hohenzollern-Hechingen, alla en 1831 étudier à Tu­ bingue, reçut la prêtrise en 1835à Fribourg-en-Brisgau et fut nommé répétiteur de théologie systématique et d’homilétique au séminaire de cette ville; il fut aussi chargé de la bibliothèque de la maison. En 1840, il de­ vint professeur de dogme au grand séminaire deSpeier et dès l’année suivante, en même temps professeur de philosophie au convict de cette ville. En 1843, le gou­ vernement prussien le nomma aux chaires de dogma­ tique et d’homilétique à l’université de Bonn; il y enseigna aussi la morale. De 1841 à 1843, il avait dirigé le Katholik de Mayence. De 1844 â 1846, il diri­ gea la Katholische Zeitschrift für Wissenschafl und Kunst, fondée pour contrebalancer la Zeitschrift für Théologie und Philosophie, et il y publia de nombreux articles contre Hermès et sa doctrine. En 1847, sa revue prit le titre : Katholische Vierleljahresschrift für IVissenschaft und Kunst. En 1844, il fut encore direc­ teur d’un séminaire. L’année suivante, il devint membre du Verein vont hl. Karl Borromâus, et â partir de 1871, il en fut le président. Dès 1853, tout en gardant sa chaire, il fut nommé doyen du chapitre de Cologne. Il combattit dès lors le günthérianisme. H fut exclu par le gouvernement de la liste des candidats comme persona minus grata, en 1856 pour l’évêché de Pader­ born et en 1864 pour celui de Trêves. En 1862, il devint prédicateur de l'université. Au moment de la tenue du concile du Vatican.il fut opposé d’abord à l'opportunité de la définition de l’infaillibilité pontificale, puis au dogme lui-même. En 1871, il abandonna sa chaire et devint curé de Veringendorf, dans le Hohenzollern ; il mourut dans sa paroisse, le 8 septembre 1876. Il a publié : 1» System der gôtllichen Thaten des Christentums, 2 vol., 1841, 1842; 2« édit., 1857; cet ouvrage lui valut le titre de doctor honoris causa de l'université de Munich; 2° Der hl. Karl Borromâus und die Kirehenverbesserung seiner Zeil, Cologne, 1846; 3° Lehrbuch der katholischen Dogmatik, Mayence, 1847; 5·édit., 1865; 4° DogmatischenErôrterungenmiteinem Gûntherianer, Mayence, 1853 ; 5° Bas Epislelbuch der katholischen Kirche theologisch erklürl, 3 vol., Mayence, 1863; 6° Laienkatechismus ûber Beligion, Offenbarung und Kirche, Mayence, 1865; 2e édit., 1868. DIERINGER 756 polémique sur l’ignorance invincible du droit naturel : De peccatis ignoranli/e, Cologne, 1681, le P. Diertins a laissé des commentaires sur les Exercices spirituels de saint Ignace, qui rendent encore des services de nos jours : Sensus Exercitiorum spiritualium S. P. Ignatii Loyola? explanatus, Ypres, 1691, plusieurs fois réim­ primé; Exercitia spiritualia sancti Palris nostri Ignatii cum sensu eorumdem explanato, avec un appendice sur la distribution des Exercices pour la retraite de huit jours, Anvers, 1693. Cette édition est du P. Papenbroeck. A l’édition de Rome, 1698, est joint un appendice qui a été souvent réimprimé à part sous ce titre fort connu : Praxis meditationum S. P. Ignatii Loyolie, Rome. 1698; Prague, 1721 : ou encore Exercitia spiritualia S. P. Ignatii Loyola·, Turin. 1826, 1838; Rome, 1835. Ce dernier ouvrage a été traduit par M. Abel Gaveau : Méditations sur les Exercices de saint Ignace, Paris, 1876 ; 2· édit., 1886. L’histoire de l’ascétique a été enri­ chie également par le P. Diertins d’un ouvrage de haute valeur : Historia Exercitiorum spiritualium S. P. Igna­ tii de Loyola, pars 1*, liber Rome, 1700. La 2‘ édi­ tion en sept livres est de 1733. La première édition a été rééditée par les soins du P. Watrigant, Lille, 1882. Le P. Diertins est mort à Rome, le 4 novembre 1700, après avoir rempli les plus hautes charges de son ordre. De Backer-Sommervogel, Bibl. de la C'· de Jésus, t. ni. col. 53-55; Dollinger, Geschichte der Moralstreitigkeiten, t. n, p. 125 sq. ; Hurter, Nomenclator, 2· édit., t. m, col. 555. P. Bernard. Jean, dominicain, né vers 1475 à Francfort-sur-le-Main, entra de bonne heure chez les dominicains de sa ville natale, fut licencié en théolo­ gie le 23 septembre 1514, et docteur, l’année suivante, à Mayence. De 1510 à 1520, il fut cinq fois prieur de son couvent, et plusieurs fois encore plus tard. En 1517, il fut envoyé comme régeni à Trêves, où il com­ mença, le 27 janvier 1518, ses leçons sur saint Thomas. En 1526, il était prieur du couvent de Coblentz. A la diète d’Augsbourg (1530), il fut employé à rédiger la Confutatio de la Confession d’Augsbourg. En sa qua­ lité d’inquisiteur, il fut mêlé â l'affaire de Reuchlin. De 1533 à 1537, il fut chanoine et professeur à Mayence. Il mourut en cette ville, le 4 septembre 1537. De 1522 à 1530, il a publié des écrits ascétiques et polémiques contre les protestants sur la messe, la pé­ nitence, les vœux, les cérémonies, etc. Nommons seu­ lement Fragstück an aile Christglâubigen, Cologne. 1530. En 1534, il publia une traduction allemande de h· Bible, faite sur la Vulgate, in-fol., Mayence. Elle a eu plus de 100 éditions. Panzer, Versuch einer kurzen Geschichte der rômisch-katholischen deutschen Bibelübersetzung, Nuremberg, 1781. p. 94 sq. ; Dictionnaire delà Bible de M. Vigouroux, t. i, col. 380-381. Il com­ posa aussi un des premiers catéchismes allemands, publié en 1537. Voir t. n, col. 1913. DIETENBERGER H. Wadever, Johannes Dietenberger, 1475-1537 : sein Leber und Wirlcen, in-4·, Fribourg-en-Brisgau, 1888; Kirchenlexi­ kon, t. ni, col. 1739-1741; Kirchliches Handlexikon, Mu­ nich, 1907, t. I, col. 1117-1118. Kirchenlexikon, t. ΠΙ, col. 1727-1731; Kirchliches Handlexikon, Munich, 1907,1.1, col. 1116. E. Mangenot. successivement : 1»la connais­ sance naturelle que nous pouvons avoir de Dieu ; 2« lepreuves de l’existence de Dieu; 3° la nature de Die d'après la sainte Écriture ; 4° d’après les Pères ; 5" d’apn·.· les scolastiques; 6» d’après les philosophes modernes. 7° d’après les définitions de l'Église. Sur l’activité de Dieu ad extra, voir Création, Conservation, Concours. Providence, et sur la vie divine ad intra, voir Trinité. E. Mangenot. Joseph, théologien flamand, né à Bruxelles, le 27 avril 1626. admis dans la Compagnie de Jésus le 18 septembre 1642. Outre un ouvrage de limitation du sujet. II. En quel sens il est théologique. ΙΠ. Origine historique des erreurs condamnées au con- DIERTINS DIEU. Nous étudierons I. DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE). — I. Dé­ η«5 757 /i:■ réfléchir sur les opérations de notre esprit est une pro­ priété essentielle de notre nature; 3° comme, d'aillearcréédans un tel état, l'homme serait exposé, ainsi qu : est aujourd'hui, au doute et à l'erreur, il devrait a·. : et par conséquent — c’est l’hypothèse — aurait moyen naturel (debitum, exigé) de résoudre les diffi­ cultés philosophiques que soulève le problème de possibilité de connaître Dieu parles lumières naturel.'· Ces difficultés peuvent se ramener à trois chefs, sui­ vant qu'elles sont prises : 1. de l’objet de notre con­ naissance; 2. de nos facultés de connaître: 3. d méthode à tenir pour parvenir à la vérité. L’ensemblde ces difficultés constitue ce qu'on appelle depuis Kant le problème critique, où tout se réduit en der­ nière analyse à l'examen des facultés de la connaissance. Cf. .1. F. Buddeus, Traité de l’athéisme et de la super­ stition, c. vi, Amsterdam, 1740, p. 218. D'où l'on con­ clut, par définition, que dans l’état de nature pure, l’homme aurait le moyen de résoudre le problème cri­ tique et que ce moyen serait rigoureusement naturel. Dans cet état, la possibilité de la connaissance natu­ relle de Dieu serait donc une question d’ordre exclu­ sivement philosophique. Mais nous ne vivons pas dans l’état de nature pure : la révélation proprement dite nous a été donnée. On peut se demander si le fait de la révélation a changé notre situation par rapport au problème critique qui nous occupe. Spéculativement, deux hypothèses sont possibles : 1° la révélation positive est muette sur le pouvoir de connaître Dieu par les forces naturelles dv notre esprit; 2° la révélation renferme des affirmations sur ce sujet. Les deux hypothèses sont possibles. Dieu étant le maître de la mesure de ses dons surnatur-fis. Si la première était vérifiée, en d'autres termes, si le dépôt de la révélation qui nous a été transmis ne con­ 759 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) tenait rien sur la possibilité naturelle de connaître Dieu, nous serions actuellement en face du problème critique exactement dans la situation de l'homme créé dans l’état de nature pure; ce problème serait philo­ sophique et la théologie n’aurait pas à s’en occuper directement. Si, au contraire, la seconde hypothèse était vérifiée, nous aurions pour la solution du problème critique des éléments nouveaux, des arguments pro­ prement théologiques. Le fait de la révélation de ces éléments, la mise en œuvre de ces arguments ne nous feraient évidemment rien perdre des moyens de solu­ tion de ce problème qui sont dus à notre nature : ajouter de nouvelles données ne serait pas supprimer celles que nous fournissent les lumières naturelles de notre raison;ce serait,au contraire, faciliter l’exercice de notre activité naturelle. Si donc Dieu avait bien voulu nous manifester sa pensée, et par conséquent la vérité, sur notre pouvoir naturel de le connaître, la critique philosophique ne serait pas éliminée; mais, à l’examen philosophique se juxtaposerait un examen théologique; à la certitude que peut produire la philosophie se su­ perposerait la certitude qui dérive de l’affirmation divine. Quiconque a saisi la portée de la seconde hypothèse que nous venons de faire, voit avec évidence que, dans cette hypothèse, il n’y aurait aucune pétition de prin­ cipe. aucun cercle vicieux, à traiter dogmatiquement ou théologiquement du problème de la possibilité de la connaissance naturelle de Dieu. Or, cette hypothèse est précisément celle que la foi catholique nous en­ seigne avoir été réalisée. Donc, sans nous attarder â dire ici comment les conceptions protestantes, jansé­ nistes, etc., sont embarrassées sur cette question de méthode, nous pouvons commencer notre exposé théo­ logique. La suite de ce travail justifiera d’ailleurs notre position. Cf. Franzelin, De Deo uno, Rome, 1883 ; Tractatus de divina traditione et Scriptura, Appen­ dix de habitudine rationis humanæ ad divinam /idem, suplmit c. in, Rome, 1875, p. 620. MlIJORJPJgE HI§TORjQÜE DES ERREURS CONDAMNÉES AU ÇQBQILE nr Vatican. — Ie C'est un fait depuis long­ temps remarquer et universellement admis que l’athéisme spéculatif, très rare au moyen âge, n’a cessé de devenir de plus en plus fréquent depuis le xvi» siè­ cle : on peut dire que le scepticisme et l'athéisme à l’état endémique datent de la Renaissance et de la Réforme. Bayle, si empressé â grossir le. nombre des athées anciens et modernes, cite, sans oser y contre­ dire absolument, ces paroles de Clavigny de SainteHonorine, Discernement et usage des livres suspects, p. 82 : « Je ne trouve pas d’athées chez nous avant le règne de François Ier, ni en Italie qu’aprés la prise de Constantinople. » Et, de fait, avant le xvi« siècle on trouve peu d’écrits pour ou contre cette forme parti­ culière de scepticisme qui consiste à nier ou à mettre en doute l’existence de Dieu, tout en ayant une notion correcte de la divinité. A partir du XVIe siècle, au con­ traire, le scepticisme universel ou le pyrrhonisme en religion et en morale pullule de toute part. Sur ce point, le témoignage des protestants s’accorde avec celui des catholiques. Le ministre Viret (γ 1571) nous apprend qu’il « y en a plusieurs qui confessent bien qu’ils croient qu’il y a quelque Dieu et quelque divi­ nité...; mais quant à Jésus-Christ... ils tiennent tout cela pour fables et rêveries... J'ai entendu qu'il y en a de cette bande qui s'appellent déistes, d'un mot tout nouveau, lequel ils veulent opposer à athéiste... Ces déistes se moquent de toute religion, nonobstant qu’ils s’accommodent quant à l'apparence extérieure de la religion de ceux avec lesquels il leur faut vivre, et auxquels ils veulent plaire, ou lesquels ils craignent. Et entre ceux-ci il y en a les uns qui ont quelque opi­ nion de 1’immortalité des âmes : les autres en jugent 760 comme les épicuriens, et pareillement de la providence de Dieu envers les hommes... L’horreur me redouble que plusieurs... sont infectés de cet exécrable athéisme. Par quoi nous sommes venus en un temps où il y a danger que nous n’ayons plus de peine à combattre avec tels monstres qu’avec les superstitieux et idolâtres (c’est-à-dire les papistes). Car, parmi les différends qui sont aujourd’hui en la matière de religion, plusieurs abusent grandement de la liberté qui leur est donnée de suivre des deux religions qui sont en différend, ou l'une ou l’autre. Car il y en a plusieurs qui se dispen­ sent de toutes les deux et qui vivent du tout sans au­ cune religion. » Viret, Instruction chrétienne, 1565, t. il, épitre dédicatoire, cité par Bayle, art. Viret. Le théologien espagnol Vasquez écrivait un peu plus tard: In ea vero (atheorum) sententia nostro sæculo mulli hæretici plane conquiescunt. Ut enim testantur Hedio,in epist. ad Philip. Melanchlhonem, et Lindanus, in suo Dubitantia, dum pravi homines hujus tempo­ ris maxima inconstantia ex catholicis fiunt lutherani, ex lutheranis zwingliani, et ex his calvinistæ atque singulas sectas experiuntur et profitentur, in profun­ dum malorum prolapsi Deum esse negant. InSum., I·, disp. XX, c. i. Le même théologien ajoutait, dans un passage qu'on ne lit que tronqué dans les vieilles édi­ tions de Lyon, « qu’on appelle ces athées politiques, parce qn'avec Machiavel il- ne voient plus dans la religion qu’un moyen de gouvernement, témoin Henri III de France, dont la lin devrait leur ouvrir les yeux. » Outre ces témoignages directs, la diffusion de l’athéisme au xvie siècle se prouverait encore parla multiplication des écrits contre les athées. Dans l'épitre dédicatoire que nous venons de citer, le ministre Viret avertissait le lecteur qu'il augmentait beaucoup la seconde édi­ tion de son ouvrage : a) « pour ce que l’esprit de Dieu nous propose souvent, és saintes Écritures, tout ce monde visible comme un grand livre de nature, et de vraie théologie naturelle; 6) à cause de l’athéisme.» La même pensée et la même préoccupation amenèrent le calviniste Pacard, ségusiain, à écrire sa Théologie naturelle ou recueil contenant plusieurs arguments contre les épicuriens et athéistes de notre temps, La Rochelle, 1579. Pacard dédie son travail à François de la Rochefoucault, prince de Marcillac.et lui fait cet aveu : « Au commencement de mon ministère j’ai eu à com­ battre plutôt contre telles gens (épicuriens et athées), que contre ceux qui nous sont adversaires au fait de la religion. Et Satan ne s'est point contenté de me pour­ suivre en ce commencement, mais m’a presque conti­ nuellement exercé en cette sorte de combat. » C’est la mode parmi les universitaires de crier à l’exagération quand ils lisent dans le P. Garasse ou dans le P. Mersenne certains chiffres sur le nombre des athées de leur temps; il était donc utile de produire les aveux du ministre réformé Pacard. 2° Après avoir constaté le fait de la diffusion de l’athéisme à partir du xvie siècle, il faut dire un mot des causes de ce fait. Évidemment, il faut ici se gar­ der des explications simplistes, unilatérales, et du so­ phisme : post hoc, ergo propter hoc, auquel les cher­ cheurs de filiations doctrinales semblent spécialement exposés. Sans doute, l’histoire ne manque pas de con­ tinuité, mais il y faut laisser une large place à la con­ tingence. Une chose est nécessaire : le rapport de con­ venance ou d'opposition des idées entre elles; le fait de l’association de ces mêmes idées en tel cerveau, â telle date, est chose contingente, qui dépend ellemême de beaucoup de contingences. Ces faits contin­ gents sont l’objet propre de l’histoire. Constatés, ils sont du plus haut intérêt pour le psychologue, dont ils élargissent le champ d'observation: ils sollicitent l’at­ tention du métaphysicien et du théologien spéculatif, dont ils fécondent les méditations sur des rapportsque, 761 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) sans eux, il n’eût peut-être pas aperçus ou qu'il eût négligés; la théologie positive fait de ces contingences une étude minutieuse,d'abord, parceque cetteétude est nécessaire à l’intelligence desdonnées traditionnelles, dont un théologien ne doit jamais s’écarter quand il expose les sources de la doctrine; ensuite, parce que cette étude est très utile à l’interprétation des docu­ ments ecclésiastiques, dont le contenu doctrinal, in­ variable depuis les temps apostoliques, prend de nou­ veaux sens adversatifs à mesure que paraissent de nou­ velles erreurs. Mais de la contingence même de ces faits résulte l’extrême difficulté, sinon l’impossibilité, de leur appliquer convenablement les régies de la méthode d’induction; et c’est ce que, dans leurs affir­ mations de filiations et de dépendances, semblent oublier beaucoup de nos contemporains, dont la spé­ cialité est d'exercer leur flair sur l'histoire des dogmes, sur la philosophie ou la théologie historiques, et plus généralement sur l’histoire plus ou moins comparée des religions. Dans toutes ces histoires à visées phi­ losophiques, le sophisme non causa pro causa est l’abiine perpétuellement cotoyé. Enfin, l’on accordera qu’il est bien hasardeux de prétendre déterminer exactement la genèse du théisme ou de l’athéisme dans un individu donné. Quis enim hominum scit quæ sunt hominis nisi spiritus hominis qui in ipso est? I Cor., π, 11. 3° Sous le bénéfice de ces réserves, nous pouvons nous dispenser de discuter beaucoup de prétendues causes de l’athéisme moderne souvent alléguées par des auteurs protestants, qu’il est inutile de nommer et qui ont soutenu longtemps, par exemple, que l’Eglise romaine est athée, parce que pélagienne; que les sco­ lastiques sont athées, parce que disciples d’Aristote et donc partisans du système de la matière et de la forme, des générations spontanées, etc.; que les jésuites sont athées, parce que leur politique est celle de Machiavel; que les cartésiens sont athées, parce qu’ils usent du doute méthodique, etc., etc. Nous pouvons de même négliger cette observation, que reprit, au xtx» siècle, l’abbé Gaume dans sa lutte contre les classiques païens : Italorum philologiæ majus quam veræ theo­ logize studium, poetarum Italorum ethnicismum. Le luthérien Reimann, qui, un siècle avant Gaume, assigne ces deux causes à l'athéisme des papistes ita­ liens, s’appuie sur l’autorité de Philippe de Mornay, De veritate religionis christianæ, c. xxvi, p. 567, de Gisbertus Voëtius, Paralip., t. I, p. 1146, et de Bayle, Dictionnaire, p.2926. Cf. Lotterus, De causis atheisnii, Leipzig, 1711. Nous n’avons pas davantage à nous arrê­ ter à une autre cause du progrès de l’irréligion, sou­ vent mise en avant depuis Voltaire, à savoir le progrès des lumières et des sciences Mise à la mode et exploi­ tée par les philosophes du xvm· siècle, cette prétendue cause et excuse de l’athéisme est devenue, chez Auguste Comte, la loi des trois états. Comme dans les deux cas précédents, nous sommes ici en face du sophisme non causa pro causa, et d’une induction incorrecte. Du fait de la liaison contingente de l’athéisme et de la culture littéraire ou scientifique dans quelques cerveaux, on passe à l’affirmation d’un rapport nécessaire, d’un fait universel. Or, il est histo­ riquement prouvé que les vrais initiateurs du merveil­ leux progrès des sciences modernes ne furent pas des athées; que, parmi nos contemporains, beaucoup de sa­ vants sont croyants et qu’il en est de dévots. On sait aussi que les principes directeurs de la science sont plus favorables au théisme qu’à l’athéisme ou même au déisme. Cf. le bon travail du protestant E. Naville, Laphysique moderne, 2°édit., Paris, 1890. Il est de même certain que la théologie scolastique a grandement aidé au développement de l'esprit scientifique moderne et en a préparé la naissance. Voir, à ce sujet, de bonnes 762 indications, remarquées autrefois par Renouvier, dans Fréd. Morin, Dictionnaire de philosophie et de théolo­ gie scolastique, 2 vol., Paris, 1856, dans la troisième Encyclopédie théologique de Migne, t. xxt, xxn. Enfin, qui croit encore aujourd'hui à la loi des trois états? 11 en va autrement, croyons-nous, d’une autre cause de la diffusion de l’athéisme dans les temps modernes, à laquelle nous avons fait allusion, le protestantisme. C’est ce qu’il est nécessaire d’expliquer, pour exposer clairement et dans son entier le côté théologique du problème de la connaissance naturelle de Dieu. Ces doctrines protestantes nous donneront la clef des er­ reurs jansénistes, traditionalistes et modernistes, et nous fourniront l’occasion d’indiquer le rôle du nomi­ nalisme et du pseudo-mysticisme dans le problème de l’athéisme et de l'agnosticisme. (IV, Le protestantisme. — 1» Un certain nombre de protestants allemands ont affecté de déclarer, après l’encyclique Pascendi, que leur protestantisme n’a rien à voir avec le modernisme. De même, beaucoup de catho­ liques ont été surpris, lorsqu’ils ont entendu la même encyclique rapprocher le modernisme du protestantisme, et les deux de l’athéisme. Le concile du Vatican, dans le préambule de la constitution Dei Filius, avait déjà souligné le fait de la coïncidence de l'apparition de la Réforme et de la diffusion de l’athéisme. Cf. Acta con­ cilii Vaticani, dans Collectio Lacensis, t. vu, col. 219. Il est à remarquer que le concile écarta une premiere rédaction oû la filiation des doctrines parut trop mar­ quée. Cf. ibid., col. 507, 1612 sq., 1628, 1618 sq., 70, 91, emend. 9, n. 4; puis col. 96, nouvelle rédaction. Notons ensuite avec soin que ce préambule historique ou, si l’on veut, ce morceau d’histoire des doctrines n’est pas de foi; la chose est évidente; et le rapporteur eut soin dele déclarer en plein concile : aim præambuluni... ad fidem, ad doctrinam minime pertineat. Acta, col. 91. Mais ce préambule reproduit la pensc-e commune des théologiens catholiques depuis le xvt» siè­ cle. Ainsi, par exemple les dissertations IX-XI du trai:ê De religione de Neubaer dans Theologia ΙΓίη-e! . ■·gensis, t. n, écrites dans la seconde moitié du xvm· siè­ cle, pourraient servir de commentaire au texte du concile et par suite à l’encyclique Pascendi qui ne : guère, sur ce point, que répéter le concile. Les deux faits suivants justifient la pensée commune des théologiens catholiques sur les rapports du protes­ tantisme et de l’athéisme, ou de l’agnosticism·. : 1“ Aux témoignages déjà cités du calviniste Viret et iu jésuite Vasquez, on pourrait joindre ceux d’autres écrivains s’accordant à considérer la liberté de penser et la fluctuation entre les différentes sectes issues du protestantisme, comme liées au développement du déisme et de l’athéisme. Les controversistes protestant et catholiques du xvt· siècle y reviennent fréquemment. Ainsi, pour Bacon de Verulam, la principale cause de l’athéisme est la multiplicité des religions, divisiones circa religionem. Sermones fideles, xvi, de atheismo, Londres, 1638, p. 184. L’érudit Spizelius, de la con­ fession d’Augsbourg, s’accordait encore mieux que Bacon avec Vasquez, qu’il cite à plusieurs reprises, De athéisme eradicando, Augsbourg, 1669; d’après lui. De atheismi radice, episl. ad Ilenr. Meibomiuni, p. 39, ce n’est pas précisément la diversité des religions, mais le mélange des religions, le changement de reli­ gion, qui est la cause principale du mal. Cujus regio, ejus religio ? — 2° On accordera que le protestantisme libéral, qui ne cherche déjà plus à éviter l’agnosticisme, penche vers l’athéisme. Or, de tous côtés, le protestan­ tisme libéral se vante de n’être que le développement complet des doctrines de Luther et de Calvin. On sait que les polémistes catholiques écrivirent de bonne heure contre ce qu'ils appelaient les « athéismes * de Luther et de Calvin. 763 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) Cette littérature fut abondante. Citons Claude deSainctes, plus tard évêque d’Évreux, Déclaration d’aucuns athéismes de ta doctrine de Calvin et de Bèze, contre les premiers fonde­ ments de la chrétienté, etc., Paris, 1568; Possevino, Atheismi Lutheri, Melanchthonis, Calvini, Bezæ, ubiquetariorum, anabaptistarum, picardorum. puritanorum, arianorum et aliorum nostri temporis hareticoritm, Vilna, 1586 ; Id., Biblio­ theca selecta, 1. VIII, Romo. 1593 ; Id., Judicium de Nine militis galli scriptis, etc., Lyon. 1593 : contre François de la Noue, Jean Bodin, Philippe du Plessis-Mornay, Machiavel, etc.; Feuardent, Theomachia culvinistica XVI libris profligata quibus mille et quadringenti hujus seclæ novissimæ errores diligenter excutiuntur el profligantur, 1604. On trouve des réminiscences de ces écrits polémiques dans Garasse, Somme théologique des vérités capitales, Paris, 1625, avert., p. 35; 1. I, et surtout 1. Π, contre l'agnosticisme (athéisme couvert) de Char­ ron; Mersenne, Quæstiones celeberrimæ in Genesim. In hoc volumine athei et deistse impugnantur. Paris, 1623, coi. 15676; Id., L’impiété des déistes, athées et libertins de ce temps combattue et renversée, Paris, 1624 : voir c. tx. x, le juge­ ment sur Charron, Cardan et Bruno; Théoph. Raynaud, Erotemata de bonis et malis libris, part. I, erot. 3 et 4, dans Opera, Lyon, 1665, t. xt, p. 211. Durant trois siècles, les protestants mirent sur le compte de « la rage des papistes » et sur « l’esprit de parti » les conséquences athées que les polémistes ca­ tholiques déduisaient des écrits des réformateurs. Ce n'était certes pas sans quelques fondements que luthé­ riens et réformés rejetaient l’épithète d’athéistes ; car si athée signifie « qui n’admet point de Dieu, » ni Luther ni Calvin n’étaient athées. Les auteurs catho­ liques dont nous parlons avaient donc tort d’employer, sans toujours le bien définir, un terme péjoratif très odieux. Mais de cette concession, que nous faisons très volontiers, à conclure que les controversistes catho­ liques étaient aveuglés par la rage papiste, il y a loin. Au contraire, ce qui se passe depuis cent ans dans le monde protestant démontre que nos théologiens voyaient juste. En effet,sous le nom d'athéismes de Luther, de Calvin, etc., que désignaient-ils? Qu’on les relise avec soin, sans s’arrêter à l’écorce des mots; ce terme d’athéisme désigne chez eux ce que nous nommons aujourd'hui naturalisme, rationalisme, panthéisme, agnosticisme. Or, il n'est pas rare que les mêmes textes de Luther et de Calvin qui servirent à de Sainctes, à Possevin, à Feuardent, etc., pour dénoncer au monde chrétien ce qu’ils appelaient en bloc «l'athéisme s, soient précisémentceux sur lesquels s'appuyaient, il y a quatre-vingts ans, Wegscheider et Bretschneider pour prouver l’iden­ tité du protestantisme et du rationalisme, ou ceux que mettent en avant de nos jours Harnack, Pfleiderer, Sabatier, Paulsen, etc., pour se persuader qu’ils sont encore protestants, tout en ayant depuis longtemps cessé d’être chrétiens ou même déistes. Nous pouvons donc conclure que, si l’anglican Bacon, le calviniste Viret, le luthérien Spizelius étaient d'accord avec le jésuite espagnol Vasquez pour reconnaître une coïnci­ dence de fait et quelque liaison entre l’hérésie protes­ tante et la diffusion de l’athéisme proprement dit, de nos jours les protestants libéraux pensent, comme de Sainctes, Possevin, Feuardent, Mersenne, Garasse et Raynaud,que la doctrine protestante contenait en germe toutes les thèses que nous voyons systématiquement développées autour de nous et dont l’aboutissement naturel n’est autre que l’athéisme pur et simple. Le cours de l’histoire n’a donc fait que confirmer ce que la perspicacité des théologiens catholiques avait deviné, cf. Duns Scot, In 1 VSent., q. in, prologi, quæst. later.2, Ex dictis; Vasquez, In Sum., 1·, disp. X, η. 8, 15; et le protestantisme libéral, en se rattachant aux doctrines des premiers réformés,justifie les assertions historiques du concile du Vatican. D’ailleurs, nous pouvons négli­ ger les réclamations de certains protestants libéraux allemands contre l’encyclique : l’encyclique, démas­ quant le modernisme, démasquait du même coup le 764 protestantisme libéral ; de là, chez certains protestants libéraux, la préoccupatipn de séparer leur cause de celle du modernisme. Mais l'altitude que le protestan­ tisme libéral dans son ensemble a prise à l’égard du modernisme, condamné par Rome, montre assez que la parenté des doctrines n’est pas imaginaire. 2» Ce serait pourtant manquer de toute justice et de toute mesure que de prétendre que les protestants sont tous et fatalement sur le chemin de l’athéisme ou de l’agnosticisme. 11 n’en est heureusement rien. Les excès de quelques-uns de ses premiers adeptes effrayèrent Luther, comme plus tard le socinianisme fil reculer le calvinisme. Aussi, dès ses débuts, le pro­ testantisme eut-il une théologie ou science de Dieu; les Loci communes de Mélanchthon sont célèbres; le calviniste Viret, nous l’avons dit, donnait des preuves philosophiques de l’existence de Dieu; la Théologie naturelle du huguenot Pacard a pour épigraphe Rom., 1, 20. La bibliographie des ouvrages protestants anciens du même genre est immense. Disons simplement que Lobstein a raison d’affirmer que « la Réforme n’en­ tama point la notion consacrée du Dieu personnel. » Études sur la doctrine chrétienne de Dieu, Paris et Lausanne, 1907, p. 160. Et, grâce à Dieu,ilseraitfacilede citer parmi les protestants contemporains beaucoup d'écrivains dont la pensée est correcte sur le sujet qui nous occupe. C’est une appréciation très fausse, pro­ pagée à dessein par les modernistes dans les pays néo-latins, que tout le monde protestant partage leurs idées sur l’impuissance de la raison à connaître Dieu ; il suffit de vivre en pays protestant pour savoir que c’est calomnie pure. D'ailleurs, à côté de la littérature du protestantisme libéral dont on fait tant de bruit, il y a, aussi bien en Allemagne et aux États-Unis qu’en Angleterre, en Suisse et même en France, tout un monde de penseurs protestants qui sont aussi éloignés que nous de Hume et de Comte, de Kant et de Ritschl, de Buchner et de Spinoza; il y a du reste longtemps que l'on a remarqué que « rien n’est moins voltairien qu’un huguenot » orthodoxe. Lorsque donc les théologiens catholiques rapprochent les doctrines de la Réforme de l’athéisme, leur pensée ne vise pas l’ensemble des doctrines; on veut simplement énoncer un fait : la coïncidence du développement de l’hérésie protestante et de l’athéisme; et on expliquecelte coïncidence d’une manière générale par la mentalité faite aux protestants par quelques-unes de leurs doctrines, d’une façon plus spéciale, par les liaisons logiques de ces doctrines avec certaines positions philosophiques, qui conduisent au fidéisme, à l’agnosticisme ou à l’athéisme. 3° Dans tout ce travail, qu’il s'agisse des protestants ou des modernistes, nous n’avons en vue, même lorsque nous donnons des noms propres, ni les croyances per­ sonnelles, ni la foi subjective des individus. Il n'est question que des idées et de leur liaison avecnotresujet. Dans l'histoire des sciences, on discute la valeur d’une hypothèse comme d’un objet qui n’a rien â voir avec la personnalité de son auteur. Les juristes et les mo­ ralistes rejettent tous les jours tel principe d’un au­ teur classique sans mettre en question sa moralité. Les théologiens font de même. Dans le cas particulier qui nous occupe, nous sommes d’autant plus à l'aise pour procéder ainsi scientifiquement que nous tenons, avec la doctrine commune des Pères et de l’École, que l’idée de Dieu est rarement absente chez l'homme normal; car la croyance en Dieu naît et s’impose spon­ tanément. Cf. Dictionnaire apologétique de la foi ca­ tholique, Paris, 1909, t. l, col. 10 sq. D’où il suit, par exemple, que si nous voyons M. Lobstein, qui est symbolo-fidéiste, protester qu’il admet un Dieu per­ sonnel, nous n’avons aucune raison de mettre en doute son affirmation, bien que nous soyons convaincu que les Études sur la doctrine chrétienne de Dieu 765 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) du même auteur ne justifient et ne légitiment pas cette ferme croyance. D’ailleurs, et d’une façon générale, un écrivain, protestant ou catholique, peut avoir et dé­ fendre une idée sans en voir toutes les conséquences logiques. Par exemple, tel principe d'Occam peut avoir l’athéisme spéculatif ou l’agnosticisme comme consé­ quence logique, sans qu'Occam ait admis ou entrevu ce lien, faute de pénétration ou d’examen. Et quand il s’agitdu cas particulier de l’idée de Dieu,rien n’estplus facile à expliquer qu’une telle inadvertance, parce que l’idée de Dieu est chez nous antérieure à la réflexion philosophique. Cette antériorité explique pourquoi tant de philosophes modernes, qui réfutent Descartes, se donnent l’équivalent de l’idée innée de Dieu, que leurs philosophies seraient incapables de leur fournir. Est-ce un mal de constater cette impuissance et de dire, par exemple, que dans le système d'Occam et dans la Grammar of assent de Newman, on se donne l’idée de Dieu? Cf. Fifteen sermons, xv, n. 41, où, pour éviter le sombre scepticisme qu’engendrent les théories modernes sur la connaissance, Newman fait entrer en ligne de compte, comme Victor Cousin, « l’existence et la providence de Dieu, d'un Dieu qui est à la fois miséricorde et vérité. » — 11 arrive sou­ vent qu’un auteur énonce un principe ou fasse une théorie inconciliables avec le dogme ou avec la théologie et qu’ailleurs, dans le même ouvrage, cet auteur atté­ nue ses dires; il arrive aussi que, soit par suite du progrès de sa pensée, soit comme résultat de polé­ miques, cet auteur modifie ses premières vues ou même les abandonne. Le critique des idées n’a pas â s’occuper de ces contingences, pourvu qu'il prenne bien le sens de l’auteur qu’il cile dans le passage précis auquel il renvoie. C’est au lecteur â ne pas généraliser et à se souvenir qu’une discussion sur le rapport des idées n’est pas le tableau littéraire de la mentalité d'un auteur ni l’histoire de sa pensée intime. 4° Si étonnant que le fait puisse paraître au scepti­ cisme et au rationalisme modernes, c’est sur un terrain proprement théologique que se posa le problème de la connaissance naturelle de Dieu, à l’époque de la Réforme. Laissons de côté la question des origines psychologiques des erreurs de Luther sur laquelle on discute encore, il reste que la doctrine de la justification est la base de tout le système protestant, et que celle-ci repose sur la doctrine luthérienne de la chute originelle. Voir .Justification, Péché originel. D'après Luther, la concupiscence, que n’avait point Adam, est chez nous insurmontable, car le libre arbitre a péri; et de même que les énergies de notre volonté pour le bien ont dis­ paru, notre raison naturelle a été obscurcie. Incapable d’aimer Dieu sans péché, l’homme, même justifié, n’a gardé la raison qu’en matière de boire et de manger, de chevaux et de mariages, d'objets terrestres. Impuis­ sant à toute vertu naturelle, virtutes paganorum splendida vitia, l’homme est aveugle pour les choses divines. Attaqué, Luther nia les droits delà philosophie et de la théologie spéculative, puis, il eut recours contre les sorbonistes à la théorie des deux vérités : verum vero contradicere potest. Enfin, contre les anabaptistes, qui prétendaient que l'exercice de la raison est la condi­ tion de la foi, il soutint que les lumières fumeuses de la raison ne sont que ténèbres puantes, wie ein Dreck in einer Laterne. Passons sur ces violences de langage et ces imprudences de pensée, bien qu’elles aient pré­ paré les esprits à ne point s'étonner de rencontrer partout des antinomies; de la conception luthérienne des suites de la chute originelle, il était logique de conclure à l'impossibilité de toute connaissance natu­ relle de Dieu, et la conclusion fut déduite. Calvin, tout en concédant la connaissance naturelle de « quelque Dieu », nia la possibilité de la connaissance naturelle du « vrai Dieu ». Flaccus Illyricus alla plus loin et 766 soutint que, si nous avons été faits à l’image de Dieu, ce miroir a été brisé. De cette image il nous reste, il est vrai, quelque chose, mais c'est seulement quoddam perversum et distortum lumen, quod verum Deum ejusque religionem damnet ut extremam stultitiam et falsos deos ut colendos monstret. Cicéron parle d’une certaine prolepsis de la divinité admise par Épicure. Cette anticipation est réelle, dit Illyricus; mais, au lieu du vrai Dieu, ce qu’elle nous représente, c’est le polythéisme anthropomorphique, quod dii sint plures et humanam formam habeant. On trouvera les textes de Calvin au premier livre de l'insti­ tution chrétienne, > qui est de connaître Dieu en titre et qualité de créateur et souverain gouverneur du monde, » Genève, 1562. Voir aussi 1. Il, c. il, « Que l’homme est maintenant dépouillé de franc arbitre et misérablement assujetti à tout mal. » Le P. Mersenne, Quæstiones celeberrimae in Genesim, Paris, 4623, col. 233 sq., donne toute l'argumentation de Flaccus Illy­ ricus. « Illyricus, observe Mersenne, ne nie pas ex professo et directement l'existence de Dieu, cependant par une conséquence — légitime ou non, peu importe ici — il est certain que plusieurs en partant de cet axiome que nous ne connaissons pas ce qu'est Dieu, arrivent à se persuader qu’il n'existe pas. H est don ■ nécessaire de discuter les arguments d Illyricus, qui sont au nombre de seize. · Cf. Bellarmin, Gontrov. de gratia et libero arbitrio, 1. IV, c. Il, Lyon, 4596, t. Ht, p. 529; J. de la Servière, La théologie de Bellarmin, Paris, 4908, p. 613; Kleutgen, De ipso Deo, Ratisbonne, 1884, n.445; Const. Germanus, lleform atorenbilder, Fribourg-en-Brisgau, 1883, p. 90; Lobstein, Études sur la doctrine chrétienne de Dieu, Paris, 4907, p. 111. D'autres protestants sont arrivés à se défier de la raison naturelle en matière religieuse par des voies plus courtes, par la doctrine de la « Bible seule ». Il existe en Ecosse une secte fondée au xvm· siècle par John Barclay et nommée « les béréans ». Elle a pris ce nom, parce qu’elle se pique d’imiter les habitants de Bérée, dont il est dit, Act., xvn, Il : Susceperunt ver bum cum omni aviditate, quotidie scrutantes Scrip­ turas, si ita se haberent. Certes, celte origine textuelle n’a rien de philosophique. Cependant, voyez les consé quences que l'on a déduites de ce texte scripturaire. En ce qui touche la connaissance de Dieu, les b· r ans professent « que la majorité des prétendus chr- tiens errent sur le seuil même de la révélation ; en admet­ tant une religion naturelle, des connaissances natu­ relles, etc., non fondées sur la révélation ou non dérivées d'elle par voie de tradition, ces prétendus chrétiens rendent impossible toute apologétique du christianisme : car l'incrédule, si on lui concède qu’il peut connaître Dieu par les forces naturelles de sa raison, prétendra que la parole de Dieu est inutile. D faut donc soutenir que sans la révélation nous n'au­ rions pas même l'idée de Dieu. » Cf. The denomina­ tional reason why... giving the origin... of the Christ­ ian sects, Londres, 1890, p. 226, n. 77 sq. Voilà donc toute une philosophie, toute une méthode d'apologé­ tique, fondée, non pas sur l’observation ou l'induction, mais sur un bout de texte mal compris. Il y a dans le monde plus de béréans que l’on ne pense. Concluons. Entendu au sens catholique, le dogme de la chute originelle ne nous prive que des dons surna­ turels d’Adam (indebitasimpliciter el secundum quid). Entendu au sens protestant, le même dogme constitue une déchéance, non pas seulement de l’état historique où vécut Adam, mais bien de nos facultés naturelles. Or, une de ces facultés est la raison, puissance natu­ relle qui, entre autres, a Dieu pour objet. Luther. Calvin, Flaccus Illyricus, etc., déclarent cette puissance inca­ pable d'atteindre cet objet. D’autres arrivent au même résultat en exagérant la nécessité de la révélation et par suite en mettant le fidéisme â la base de la religion. D’où cette conséquence : tout système philosophique qui tend à déprimer la raison, â en nier la valeur, â prouver qu'en matière religieuse nous sommes comme 767 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) les brutes, est un confirmatur de la thèse fondamen­ tale du protestantisme; le mouvement anti-intellectua­ liste actuel est foncièrement protestant. L’Église catho­ lique, au contraire, prend la défense de la raison. M. Ollé-Laprune a fort bien dit : « L'Église condamne tout fidéisme. Elle qui, sans la foi, ne serait pas, elle commence par rejeter, comme contraire à la pure essence de la foi, une doctrine qui réduirait tout à la foi. L’ordre de la foi n’est assuré que si l’ordre de la raison est maintenu. » Ce qu’on va chercher à Rome, Paris, 1895, p. 36. Ce n’est rien dire de trop; et le con­ cile du Vatican, en définissant que nous pouvons con­ naître Dieu par les lumières naturelles de notre raison, avait explicitement en vue de défendre les droits de la raison. « Il semble, disait Mor Simor, primat de Hon­ grie, un des rapporteurs du concile, dans une des pre­ mières séances de l’assemblée, que nous voyons se réa­ liser aujourd'hui ce qu’un grand philosophe d'Allema­ gne avait prédit il y a deux siècles, à savoir qu’un temps viendrait ou l’Eglise catholique aurait à défendre la raison humaine contre les incrédules et que l’athéisme serait la dernièredes hérésies. » Acta,col.92. Si, depuis quatre siècles, les philosophies négatives ■ont tant de succès, c’est surtout au protestantisme primitif qu’il faut en demander compte; Paulsen a raison : « Les conséquences que nous voyons étaient au fond des premières tendances du protestantisme. » Kant, der Philosoph des Protestantism us, p. 10. On trouvera des développements et des textes sur ce sujet dans Mohler. La symbolique, 3 vol., passim; Dollinger, La Réforme, passim, et t. i, p. 449-454; Denifle, Luther und Lutherthum, Mayence, 19O'i, 1.1, passim; Cristiani, Luther et le luthéranisme, Paris, 1908. L’anglican Litton, Introduction to dogmatic theology on the basis of the xx.r/.r articles of the Church of England, Londres, 1882, p. 211, parlant de Mohler lui reproche de ne pas s'ètre souvenu que par « l'image de Dieu · dans laquelle l’homme a été créé, les protestants entendent « la justice origi­ nelle · et non pas la simple capacité de la raison à la religion, qui a sans aucun doute reste dans l’homme tombé. » Que cette manière de voir ait été adoptée par beaucoup de protestants depuis que les déistes d'abord, les athées ensuite, ont fait argu­ ment de l'ancienne opinion que nous avons rapportée, la chose n’est pas douteuse. Mais d'autres protestants continuent encore à regarder comme fondamentale la théorie luthérienne de la chute. Lire sur ce sujet James Gibson de l’Église libre écossaise. Present truths in theology, Man's inability and Gods sovereignty in the « things of God, s I Cor., ii, 11, 2 vol., Glascow, 1863. Ce fanatique, qui pourtant connaissait le pro­ testantisme libéral, n'a pas l’air de se douter que, plus il prouve par maintes citations anciennes que la doctrine luthérienne de la chute originelle est le fondement du protestantisme, plus il ap­ paraît que le protestantisme libéral actuel est l'aboutissement logique de la Réforme. Il est vrai que les protestants libéraux n'admettent plus le dogme du péché originel, bien qu'il y en ait encore quelque trace dans la chute extratemporelle de Kant; mais ils conçoivent l'intelligence de l'homme, comme les anciens protestants s'étaient appliqués à la représenter en vue d'établir leur doctrine de la justification. \·Χε nominalisme. ,— Les objections les plus répan­ dues de nos jours contre la possibilité de la connais­ sance naturelle de Dieu ou bien sont dirigées contre les preuves qu’on donne de cette existence, ou bien contre la conclusion que l'on déduit de ces preuves. Les premières attaquent la valeur objective de nos idées et l’universalité ou la nécessité des premiers principes qui font le nerf des preuves classiques. Les secondes tendent à montrer que nous ne pouvons pas porter de jugements valables sur la nature intrinsèque de Dieu, d’où l'agnosticisme. On ramène ordinairement toutes ces objections à deux systèmes: l’empirisme, qui dérive toutes nos connaissances de la sensation, l’idéa­ lisme, qui en trouve l'origine dans la pensée même. Si l’on va au fond de ces difficultés, on reconnaît qu’elles ont un point commun, le nominalisme. Ce mot, souvent employé en différents sens, a besoin 768 d’être défini. On sait que l'activité de l’esprit intervient dans la formation de nos idées universelles et par suite dans celle des principes nécessaires qui servent de base à tous nos raisonnements. Cf. Suarez, Disput. metaphys., disp. VI. sect, n, n. 1. On sait aussi que le fondement objectif de nos idées universelles git aux diverses relations de similitude, de causalité, etc., que nous percevons. Suarez, op. cil., disp. VI, sect, v, n. 3, ad3um;cf. disp. XLVII, surtout sect, xi sq.; Minges, Sur le prétendu réalisme de Duns Scot, dans Beitrâge de Baeumker, Munster, 1908, t. vu. Le nominalisme prend occasion de ce rôle de l'activité de notre esprit dans la formation des idées générales et des principes universels et nécessaires, et dans la perception des rela­ tions de similitude, de causalité, etc., qui en sont le fondement objectif; et il consiste essentiellement — essentiellement, car de là on déduit les conclusions contre les substances, les causes, le noumène, etc. — à nier la réalité objective de ces relations pour les attri­ buer à l’activité du sujet : duo alba esse similia est me percipere duo alba. « Une relation, dit M. Bergson, après une foule d’autres, est une liaison établie par un esprit entre deux ou plusieurs termes. » L'évolution créatrice, Paris. 1907, p. 385. Biel, résumant son maître Occam, avait dit de même : Relationes important con­ ceptum. mentis quo intellectus formaliter refert rem unam ad aliam... Et l’observation est exacte, re­ marque Suarez. Mais Suarez avec le reste de l’École disait : Notre esprit découvre dans les choses,non seu­ lement la ressemblance d’essence et de propriétés, mais encore la connexion intrinsèque entre les essen­ ces et leurs propriétés, en vertu du principe de fina­ lité interne. Cf. Hahn, Philosophia naturalis, Fribourgen-Brisgau, th. xn, η. 86; Kaufmann, La cause finale et son importance, Paris, 1896. Biel, au contraire, pensait que les relations ne sont rien en dehors de l'esprit. Et ille conceptus, quo res cognoscuntur ab intellectu tales, dicitur relatio. In IV Sent., 1. I, dist. XXX, a. 3. Conséquemment, Duo alba esse similia est me percipere duo alba; ou bien : Simili­ tudo Socratis et Platonis in albedine nihil aliud est quam Socrates et Plato; ordo est partes ordinatæ, etc. Ibid., a. 3, Brescia, 1574, p. 278. M. Bergson, bien qu’il soit subjectiviste, tandis que Biel était objectiviste, ne va pas plus loin, lorsqu’au passage cité il ajoute : < Un rapport n’est rien en dehors d'un esprit qui rapporte. » Nous n’avons pas à dire ici comment autrefois l’école d'Occam, plus tard les nominalistes Arriaga, de Hurtado, de Benedictis et ceux qu’on nommait les Connotatores, enfin depuis Descartes une infinité d’écri­ vains, non scolastiques mais nominalistes, sont parve­ nus, quelquefois au prix de notoires contradictions avec leurs principes, soit à se donner soit à légitimer l'idée de Dieu et à éviter l’agnosticisme. Ce qui nous intéresse, ce sont les relations de la position nomi­ naliste avec la possibilité de la connaissance naturelle de Dieu. Cf. Dictionnaire apologétique, Paris. 1909. 1.1, col. 53. Or, il est aisé de comprendre qu’il suffit de se mettre dans l’hypothèse fondamentale d’Occam et de s’y tenir pour ruiner toute la théodicée. Celle-ci, en effet, soit pour prouver, soit pour penser Dieu, se sert des notions de cause, efficiente et finale, de substance, d’effets et de propriétés, etc. Un nominaliste a comme tout le monde ces notions; comme tout le monde, en vertu du principe de raison suffisante.il applique spon­ tanément à la cause, à la substance, finies, la notion de relation intrinsèque et déterminée aux effets et aux propriétés. Mais, à la réflexion, par esprit de système, il pose en fait que cette relation n'est pas objective, réelle, qu’ellè est le produit de la seule activité de son esprit : duo alba esse similia est me percipere duo alba ; ■■ un rapport n'est rien en dehors d’un esprit qui rapporte. » 769 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) 770 Ce principe admis, peu importe que le nominaliste soit recours à la croyance; Nicolas, à la foi : 11. Dixi quad objectiviste avec l'école d'Occam ou subjectiviste avec excepta certitudine fidei non erat alia certitudo nisi les modernes, peu importe qu’il cherche à légitimer certitudo primi principii vel quæ in primum princi­ son relativisme par l'association et par l'hérédité avec pium potest resolvi. Falsam et revocandam. Voir l’école anglaise, ou parles lois subjectives de la pensée Lappe, texte, p. 8,15. Quant à l'agnosticisme de Nicolas, avec Kant; quelques traits de l'histoire des doctrines on peut juger de son étendue par ces quelques propo­ vont nous montrer que, placé dans l’hypothèse de la sitions; 21. Quodquacumque re demonstrata nullus subjectivité des relations, on arrive vite à rejeter les scit evidenter quin excedat nobilitate omnes alias. preuves rationnelles de l'existence de Dieu ou à l’agnos­ Falsam, hæreticam et blasphemant. 22. Quod quacum­ ticisme, parce que, dans cette hypothèse, la copule que re demonstrata nullus scit evidenter quin ipsa sit des jugements universels et nécessaires n’a et ne peut Deus, si per Deum intelligamus ens nobilissimum. avoir d’autre sens que celui d'un rapport posé par l’es­ Falsam, hæreticam et blasphemant. 23. Quod aliquis prit. Cf. Brunschwicg, La modalité du jugement, nescit evidenter quod una res sit finis alterius. Fal­ p. 53sq. D’où il suit que notre science est, non des sam, hæreticam et blasphemant. Nous laissons de choses, mais de notre connaissance, scientia non est de côté d’autres conclusions étranges : Quod Deus et crea­ rebus, sed de terminis, cf. Denille, Chartularium uni­ tura non sunt aliquid, 32, formule occamiste déjà versitatis Parisiensis, Paris, 1891, t. n, p. 506; et, interdite en 1339, cf. Chartul., t. n, pièce 1042, p. 506; conséquemment, nous ne pouvons désigner le supraQuod Socrates et Plato, Deus et creatura nihil sunt. sensible que par des dénominations extrinsèques, tirées ou encore celle-ci : Propositiones : Deus est, Deus de nos étals subjectifs (agnosticisme croyant), à moins non est, penitus idem significant, licet alio modo, 3, condamnées comme fausses et scandaleuses, pour que l’on ne soutienne avec Hume, Comte et Huxley qu'il est absolument inconnaissable (agnosticime pur). nous arrêter à la négation du devoir de la religion 1» L’école d'Occam et la possibilité de la connais­ naturelle : 24. Nullus scit evidenter qualibet re ostensa, sance naturelle de Dieu. — Deux noms sont à retenir, quin sibi debeat impendere maximum honorem. celui de Pierre d'Ailly et celui de Nicolas d'AuFalsam, hæreticam et blasphemant. Ici Nicolas d’AuIrecourt. Les scolastiques depuis cinq siècles repro­ trecourt paraît dépasser Kant, mais, n’étant pas ratio­ chent tous à Pierre d’Ailly d’avoir enseigné que l’exis­ naliste, il recourt à la foi chrétienne. Essayons de comprendre comment du principe tence de Dieu ne peut pas se prouver. Le reproche est fondé. Occamiste, Pierre d'Ailly soutient que la d’Occam sur la non-objectivité des relations suivent croyance en Dieu que nous fondons sur les données les conclusions de Nicolas, et bornons-nous à ce qui naturelles de notre intelligence est non pas certaine, touche aux preuves de l'existence de Dieu a posteriori. De l'existence d’une chose, on ne peut pas conclure mais seulement probable. Λ’αηι ex nullis apparen­ avec une certitude absolue à l'existence d'une autre tibus naturaliter potest concludi Deum esse evidenter. Comme d’ailleurs il déclare sophistique l'argument chose : c'est en ces termes que Nicolas formule sa con­ de saint Anselme, il suit que, Dieu n'étant natu­ clusion contre l'emploi en philosophie du principe de causalité, p. 9. Car, dans une telle inférence, dit-il, le rellement connu ni par intuition ni par démonstration, la foi est le seul moyen de tenir son existence pour conséquent ne serait identique ni à l'antécédent ni a une partie de l'antécédent. Or, il n’y a certitude absolue certaine. Il en dit autant de l’unité de Dieu. Quæsl. in Sent., I. I, q. ni, a. 1 ; q. xt, a. 2; q. n, a. 1 ; Quod- que lorsqu'il y a identité entre le conséquent et l'an­ técédent ou une partie de l'antécédent, comme il ar­ lib. I, q. t, cité par Salembier, Petrus ab Alliaco, Lille, 1886, p. 209 sq. Cf. Bouchitté, Dictionnaire rive dans les démonstrations de la géométrie, p. 8. Donc ex una re non potest evidenter inferri alia, p. 16 des sciences philosophiques de Franck, Paris, 1875, Sous les apparences de cette pure chicane de logi _■ art. d'Ailly, p. 18. formelle se cachent, suivant la mode des xtv« et xv ’siè­ Nicolas d’Autrecourt, un contemporain d'Occam, dé­ duisit d’un seul coup les conséquences de l’occamisme cles, d'assez gros problèmes, repris par les modernes depuis Euler. en théodicée. La publication récente de ce qui reste de Nicolas d’Autrecourt, suivant l’esprit et la rnétho Je ses écrits nous permet de reconstituer en partie son système, sans divination. Retenant le principe de con­ de son temps, établit ses conclusions nominalistes ; tôt par déduction que par induction, et ne dit à peu tradiction, comme premier principe, Nicolas se posa la même question que se pose Kant, dans son essai sur près rien de l’induction qui lui servait de base. Il l'introduction en philosophie du concept des quantités prit pour point de départ la certitude spéciale des mathématiques. négatives. Cf. Kant, Opera, édit, de l’académie de La certitude spéciale des mathématiques, remarque Berlin, t. il, p. 202; trad, latine de Born, Leipzig, 1798, t. iv, p. 197. « Ma question, dit Kant, se pose sous saint Thomas, leur vient soit du grand rôle que joue l’activité de notre esprit dans la constitution de leur celte forme très simple : Pourquoi pensé-je, de ce que objet, quantité abstraite, continue ou discrète, soitlde quelque chose existe, qu'une autre chose existe? » ce qu'elles ne démontrent pas une chose par une autre, On avait les propositions condamnées de Nicolas d’Autrecourt, mais toujours par sa propre définition. In Boeth., de dans du Boulay et d'Argentré. Le P. Denille en a donné une Trinit., q. VI, in corp, et ad 2“m ; In metaphys., 1. II. à meilleure édition dans le t. π du Chartulariam universitatis la fin. En effet, dans les axiomes mathématiques, le Parisiensis, Paris, 1891, pièce 1124, p. 576 sq. Denille a sujet et l’attribut sont de même nature et appartiennent gardé pour la numérotation de ces propositions les chitlres de tous deux à la catégorie de la quantité; les raisonne­ du Boulay; nous ferons de mémo. Mais quelques-unes des pro­ positions, telles qu'ellesse lisent dans Denille, sont inintelligibles. ments mathématiques vont toujours, sinon du même Un meilleur texte en a été donné récemment par Joseph Lappe, au même, du moins à l’équivalent. Or, il suffit de se en même temps que les écrits de Nicolas qui ont survécu. mettre dans l'hypothèse occamiste de la subjectivité des Cf. Lappe, Nicolaus von Autrecourt, Munster, 1908, dans relations pour ramener tous les raisonnements au type Beitrage de Baeumker, t. vi. Une bonne étude précédé les textes du raisonnement mathématique, où seule l’identité des de celte édition à laquelle nous faisons nos renvois. rapports est considérée. Et Nicolas d’Autrecourt, bien avant Stuart Mill, vit très bien que. si l'on fait cette Nicolas d’Autrecourt part donc de la même question réduction, il ne peut y avoir d’inférence que du même que Kant et la résout comme lui par la négative : 5. Ex au même ou à l’équivalent. Euclide a démontré dans eo quod una res est, non potest evidenter evidentia son V« livre, définitions xn sq., qu'en géométrie le deducta ex primo principio inferri quod alia res rapport de l'antécédent au conséquent est nécessaire sit. Falsam et revocandam. Cf. prop. 12. Kant a DICT. DK THÉOL. CATHOL. IV. - 25 TH DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) dans tous les cas. ce qui est l’opposé de l’une des règles du syllogisme classique : ab opposito antecedentis non valet semper ad oppositum consequentis. Cf. Diction­ naire apologétique, Paris, 1909, t. i, col. 69. Nicolas d'Aiitrecourt, pour qu’il y eût certitude absolue, exigea qu'on s’en tint à la règle d'Euclide. « Il n’y a certitude absolue dans les inférences que lorsqu'il y a identité entre le conséquent et l’antécédent ou une partie de l’antécédent, comme il arrive dans les démonstrations de la géométrie, » p. 8. Donc, concluait-il, par le principe de causalité on ne peut pas inférer de l’exis­ tence d’une chose, l'existence d’une autre chose. Si l’on concède le principe, la conséquence de Nicolas est rigoureuse. En effet, la règle d'Euclide est valable : 1» parce que les mathématiques considèrent le quantum en dehors de tout rapport avec la sub­ stance, S. Thomas, Metaphys., 1. XI, lect. i; 2» et aussi en dehors de tout rapport ou de toute dépendance causale, S. Thomas, Sum. theol., 1«, q. xuv, a. I. ad 3,,m; 3° parce que les mathématiques ne s’occupent nullement de l’essence de la quantité, qui pour elles est une donnée, mais n’envisagent dans la quantité abstraite que la propriété de la mensurabilité, cf. Pto­ lemaeus, Philosophia mentis, Rome. 1702, p. 258; 4° et cette propriété n’a pas la même espèce d’objectivité que les relations simplement réelles de similitude, de causalité, etc., sur lesquelles repose la doctrine des universaux et des premiers principes de la physique (sens scolastique du mot) et de la métaphysique. En elfet, l’activité de l’esprit et son mode de connallre dans la durée successive jouent, dans la perception des relations qu’étudient les sciences mathématiques, un rôle qu’elles n’exercent pas dans la connaissance des relations de similitude, de causalité. Anima complet tempus, avait dit Aristote; saint Thomas le suit et répète plusieurs fois que, s’il n’existait pas d’âme, le temps n’existerait pas. In physic., 1. IV, lect. xvt sq., surtout lect. xxm ; In 1 V Sent., 1.1, dist. XIX, q. n,a. 1. Voir Bergomo, Tabula, v· Tempus, 7, 35; cf. dub. 1149. C’est parce que nous sommes nous-mêmes dans la durée successive que dans nos jugements est impliqué le temps : anima cointelligit ten,pus. S. Thomas, De verit., q. t, a. 5, à la (in ; voir Vasquez, In Sum., I·, disp. LXIV, c. v, Paris, 1905, p. 529. Mais, si telles sont les raisons, fondées sur la nature spéciale de « l’abstraction mathématique », pour lesquelles la règle d'Euclide est valable, il est clair que Nicolas d’Autrecourt, en « demandant » qu’on appliquât cette règle à tous les raisonnements, rendait impossible tout passage de l’effet à la cause, des propriétés à la sub­ stance, etc. D’un seul coup, toutes les preuves a posteriori de l’existence de Dieu étaient ruinées; l’agnosticisme avait le dernier mot; et cela, par le principe même du relativisme, indépendamment de toute hypothèse occasionnaliste ou phénoméniste; car ces hypothèses ne sont, chez Nicolas, que des conséquences et nullement des principes. 2° Répercussions du nominalisme de la dogmatique protestante sur la doctrine de la connaissance natu­ relle de Dieu. — La doctrine catholique enseigne la volonté salvifique universelle, la prédeslination gratuite, la grâce suffisante donnée à tous et la justice inhérente. Assurément ces vérités ne peuvent pas se démontrer parla seule raison philosophique, c’est-à-dire en vertu du principe de causalité efficiente et finale. Mais, ces vérités admises par la foi, la réalité du monde invi­ sible et de l’ordre surnaturel se présente à la réflexion comme de tout point conforme à la loi de causalité et de finalité. Au sommet, la bonne volonté de Dieu; au bas, notre libre activité; à l'intersection des deux plans, la grâce, don intérieur, créé, actuel ou habituel. La grâce est cette réalité objective, par laquelle le dispen­ 772 sateur du salut gratuit nous conduit efficacement, avec notre coopération active, à notre lin surnaturelle. Ainsi, dans la théologie catholique, rien ne peut nous amener à douter de la réalité du lien causal et téléologique par lequel nous sommes unis à Dieu, soit dans l’ordre naturel, soit dans l’ordre surnaturel. Nous avons l’unité de pensée. Sans doute, pour la pensée catholique, toutes les certitudes ne viennent pas de la foi ou n’en dépen­ dent pas. Mais on peut dire que le dogme catholique oriente nos spéculations philosophiques et scientifi­ ques dans le sens du sage réalisme du bon sens. Il en va tout autrement dans la dogmatique protestante. Inclinée par la doctrine luthérienne de la chute à se défier de la raison naturelle en matière religieuse, la philosophie protestante se voit imposer par la dogma­ tique de la Réforme une loi de développement dans le sens nominaliste. 11 serait facile de montrer que, dés le temps du concile de Trente, pour éluder la justice inhérente comme cause formelle de notre justification, l’efficacité des sacrements ex opere operato, ou la présence réelle et la transsubstantiation, les controversistes protestants s'appliquèrent â développer la philo­ sophie nominaliste d’Occam. Dès cette époque, on trouve chez, eux, pour attaquer ces dogmes, les argu­ ments et les hypothèses — sans en excepter l’associationisine — qu’ont exploités plus tard Bacon, Hobbes, Locke, Hume, etc., contre la connaissance des sub­ stances, des causes et des fins. Les doctrines zwingliennes et calvinistes sur la cène posaient les prin­ cipes de l’idéalisme moderne et du relativisme le plus radical. Lorsque Bèze, au colloque de Poissy, avouait la présence réelle, en ce sens que « la foi rend les choses promises présentes, » il disait exactement ce que soutient aujourd’hui l’évêque anglican Gore, lorsqu’il enseigne que « la foi commune de l’Église constitue la réalité spirituelle du sacrement — le corps du Christ — comme la raison constitue les objets du monde matériel. » The bodij of Christ, S' édit., Londres, 4904, p. 124-157. La terminologie de Gore diffère de celle de Bèze. mais la pensée est identique, comme il ressort de la critique de Bèze faite par le carme Beauxamis, Histoire des sectes tirées de l'armée sathanique, etc., Paris, 1570, p. 102 sq. La seule dif­ férence est que Gore, lorsqu’il soutient que « les choses n’ont pas d’existence en dehors des esprits qui les connaissent, que les relations sont l’œuvre de l’es­ prit et sont nécessaires pour faire les objets. » fait ap­ pel à des systèmes philosophiques, tandis que Bèze s’appuyait sur l’interprétation huguenote de Heb., xi. 1 : repræsentatio eorum quæ sperantur et demon­ stratio eorum quæ non videntur. Cf. Reding, Œcumenici concilii Tridentini veritas, Einsielden, 1684, t. Il, p. 264; Annales de philosophie chrétienne, t. ct.i, p. 357. Mais la prétendue métaphysique qu’allègue Gore n’est en réalité que le résultat d'une extension au monde extérieur de vues philqsophiques, systématisées d’abord pour un autre objet, c’est-à-dire pour la cène au sens zwinglien et calviniste. La résistance des pro­ testants au cartésianisme eut surtout pour cause la doc­ trine de l’idée innée de Dieu, qui ruinait le dogme lu­ thérien de l’impuissance de l’homme déchu. Locke employa contre cette idée innée le « vert et le sec », et De-cartes fut accusé d’athéisme par des gens qui pen­ saient prouver Dieu « par l’insuffisance des lumières naturelles pour le salut, » sans remarquer qu’ils s’en­ fermaient dans un cercle vicieux. Mais on ne tarda pas à remarquer que la philosophie cartésienne pouvait être utilisée, soit contre la justice inhérente, soit en faveur du subjectivisme qui est au fond des doctrines de la Réforme, et on se radoucit. Ce fut une fête, lorsque, du cartésianisme, Leibniz déduisit le subjec­ tivisme de la monade, et Malebranche les fondements de l’idéalisme : idéalistes en théologie dans les thèses 773 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) une sorte d'idée innée qu’il y a « quelque Dieu », el il de la justification, de l'efficace des sacrements et de la crut ainsi pouvoir damner les païens « sans excuses ». présence réelle, beaucoup de protestants pensèrent Qu'on admette les trois thèses calvinistes : 1» Dieu est faire un pas vers l’unité de pensée en acceptant avec l’auteur du mal ; 2» la volonté salvifique n’est pas uni­ Berkeley l'idéalisme en philosophie. De son côté, sans verselle; 3» certains hommes sont positivement réprou­ aller à ces extrêmes, Wolf imagina un petit principe vés, le système ne manquera pas de quelque cohé­ de psychologie pour exorciser le réalisme des papistes. rence; ces trois aspects d’une même affirmation relient, Il posa a priori que, si par les sens nous connaissons le monde matériel et ses modifications, l'âme a con­ en effet, les dires de Calvin. Mais l'hiatus reste entre Dieu et nous, dans l'ordre surnaturel, chez Calvin aussi science de toutes ses modifications. Comme les catho­ bien que chez Luther : car la téléologie très rigide de liques concèdent que nous n'avons pas conscience de la prédestination calviniste reste toute entière dans le la grâce du baptême, on voit de quelle utilité pouvait plan de l'éternité sans atteindre le sujet raisonnable. être cette magnifique extension du rôle de l'introspec­ Leibniz s’est appliqué à masquer ce défaut; pour tion en philosophie. Cf. Amort, Philosophia pollindonner de l'apparence aux doctrines théologiques qui gana, Augsbourg, 1730, de logica neotericorum, sect, étaient les siennes, il construisit le monde de ses mo­ vi, p. 578. Le principe de Wolf a d’ailleurs fait son nades sur le modèle du monde surnaturel protestant. chemin. Eucken, dans la préface d'une récente tra­ Pas de liberté proprement dite en Dieu, non plus que duction allemande des Pensées tie Pascal, écrit avec aplomb :« Il n'y a rien de certain que ce qui se mani­ dans le monde créé, mais seulement la spontanéité : d’où, la vocation au salut étant nécessaire, une notion feste de sa propre réalité dans le cœur; ce qui doit du surnaturel où la divergence avec la doctrine catho­ être prouvé est toujours contestable et ne peut être lique va « jusqu’à la contradiction », comme l’a fort qu’une amplification de ce qui nous est fourni par la bien entrevu M. Fonsegrive. Cf. Les idées religieuses réalité immédiate. » Eucken admet-il l'immanence de Leibniz, dans le Correspondant, 25 juin 1908, comme doctrine ou seulement comme méthode? Peu p. 1165. Le principe de causalité cède donc tout natu­ importe ici. Dans l’un et dans l’autre cas, il dépend de rellement la place au principe de raison suffisante; Wolf; et par là sa thèse est un postulat non évident, mais inventé et posé sans preuves pour étayer une aussi la monade fermée contient-elle toutes ses déter­ minations et « exprime tout l'univers en un cer in thèse de la théologie huguenote. Plus ou moins nomi­ sens ». Cf. Leibniz, Opera, édit. Gerhardt, t. n. Corres­ nalistes sur ces points particuliers, les penseurs pro­ testants, quand ils exposent les solides fondements pondance de Leibniz et d'Arnaud, p. 105-111 sq. .Mais l’harmonie préétablie ne sauve pas le principe bi-jioréalistes de la théologie naturelle, ont fort souvent l'air d’être mal â l'aise, et font l’elïet, tant ils sont hé­ gique, précisément parce qu’elle est une harmonie préé­ tablie, c’est-à-dire parce qu’elle est une causalité sans sitants et pleins de restrictions et de sourdines, de craindre de ruiner les ouvrages de défense nomina­ efficience réelle et, par suite, sans finalité digne de ce nom. listes de leur dogmatique. Cette gêne explique assez Wolf tente une autre solution du côté du concept de pourquoi, du xvi· siècle à nos jours, ils ont peu â peu finalité. Il se fait de la téléologie une idée telle que, en si grand nombre abandonné la plupart des preuves « si l’on acceplait, dit-il, la thèse de l’idéalisme absolu, traditionnelles de l'existence de Dieu, pour se réfugier l’argument de finalité subsisterait, puisqu'il resterait avec Butler et Paley dans l'unique argument de fina­ une succession d’états consfante. » Psychol. rati ·■ . lité ou de moralité. Par ailleurs, la doctrine, commune à tous les pro­ sect, tn, c. I, § 550. Cf. Faure, Enchiridion de fide, sj testants, de la justification par la foi sans grâce inhé­ et caritate S. Augustini, Naples, 1837, p. 13. Ceux ;·□: rente, cf. Adolphus, Compendium theologicum or ma­ ont lu el compris L'évolution créatrice de M. Bnual for students in theology, 5· édit., Cambridge, 1881, savent où cette métaphysique peut conduire, quelle p. 497, remarques sur le 11· des 39 articles, explique ait des attaches théologiques, il suffit pour s'en aperce­ la direction de leur philosophie constructive. voir de citer cette phrase nominaliste de Pierre d'Ailly Luther s’étant persuadé que la concupiscence est le Aliquis non dignus vita ælerna potest fieri o j. ,ι péché originel lui-même, puis constatant ce fait d’ex­ ea de potentia absoluta (les protestants supposer:· ré> périence que la concupiscence reste dans le baptisé, lisée celte abstraction) absque mutatione ah ; .a ι· conclut que la grâce de notre justification n’est pas ipso aut in quolibet alio facta, præter solam transi­ intérieure, mais extrinsèque. L'école d’Occam, tout en tionem tenjporis exislentis vel possibilis. In IV Seni., conservant la croyance de l'infusion dans le baptême 1. I, q. ix, a. 2, prop. 3*. d’un don intérieur, créé, distinct de Dieu, de l'âme et D’un autre côté, Hume nia la causalité efficiente. de ses actes, avait cru pouvoir expliquer certaines pro­ L’écossais Thomas Brown entreprit pour l’efficience ce priétés de la justification par des dénominations extrin­ que Wolf avait essayé pour la finalité; il écrivit une sèques. Cf. Biel, In IV Sent., 1. II, dist. XXVI, q. i, a.2, dissertation pour établir que l’empirisme sceptique de 3; dist. XXX, q. i, concl. 3*. Luther se vantait d'étre Hume « se concilie avec n’importe laquelle des vérités occamiste. En réalité, il dépassait beaucoup son maître, fondamentales delà religion et de la moralité. .· Exami­ quand il écrivait, au sens exclusif, contre l’Écriture et nation, nouvelle édition en 1806; refonte en 1818 sous la tradition : gratia significat favorem quo Deus nos le titre : An Inquiry into the relation of cause and complectitur. C’était nier toute justice inhérente, n’ad­ effect. mettre qu’une justice imputée : on faisait passer dans Rivé au nominalisme d’Occam par la thèse de la l’ordre des fails ce que les nominalistes avaient été ame­ justification extrinsèque, le protestantisme a été amené nés â dire, dans l’ordre des possibilités abstraites, par à s’enfermer dans la même doctrine en philosophie. suite de leur concept bâtard des relations réelles. Dans Cf. Decurtins, Déforme sociale chrétienne et ré­ l’ordre surnaturel, pour Luther, sur un plan éternel, la formisme catholique, dans l’Association catholique, grâce, acte de la volonté divine tout extérieur à nous; 15 août 1907, p. 165. Aussi a-t-il développé les deux systèmes philosophiques auxquels le nominalisme ri­ sur un autre plan, l’ordre historique et la pitoyable tragédie de la race déchue : pas d'intersection. Le lien goureusement appliqué aboutit, l’empirisme positiviste et l’idéalisme. causal est donc inexistant entre Dieu et nous dans l’ordre surnaturel. 3’ Le nominalisme empirique. — L’École, c’est une Calvin pensa combler le gouffre : d’un côté, il re­ chose assez connue, est empiriste, en ce sens, que 1. I, c. ni, S 18; I. II. c. xxtu, § 2,45. Il en est de même pour les essences des choses. Locke trouve « beaucoup plus raisonnable que c-'.ie qui soulient que nous pouvons les connaître. l'opit on de « ceux qui reconnaissent que toutes les chos - i. ■: irelles ont une constitution réelle, mais inconnm leurs parties insensibles, » I. Ill, c. ni, £ 17. Avec un nominalisme aussi rigoureux, comment Locke peut-il savoir que notre âme est immatérielle? Et s'il l'ignore, que vaut son argument en faveur de i’exisi· nce le Dieu? Or, il l'ignore, et il avoue cette « ignorance où nous sommes, concernant la nature de c<' e pensante qui est nous-mêmes, » 1. II, c. xxvii. ; 27. En ajoutant à la sensation la réllexion comme source de nos idées, Locke s’est donné l’âme; mais son nomi­ nalisme le prive du bénéfice de sa trouvaill·. Car il connaît si peu l’âme et si peu la matière, quoiqu'il ait des idées de la matière et de la pensée, qu'il écrit : « Peut-être ne serons-nous jamais capables de connaître si un être purement matériel pense ou non. par la raison que sans révélation il nous est impossible de découvrir si Dieu n'a point donné à quelques amas de matière disposés comme il le trouve à propos, la puis­ sance d’apercevoir et de penser, » I. III, c. tv, § 6. Mais s’il en estainsi, Locke n’a pas prouvé l’existence de Dieu. Mais, homme, il avait cette idée naturelle de Dieu et de son existence que, philosophe, il mettait en péril, sinon en doute. Il n'a pas réussi à l'expliquer mieux qu'il n'avait fait à la légitimer. Lec.xxntdul. Iil de l'Essa ; est consacré à cette explication. On y lit : Les idées simples que nous avons de Dieu sont composé. - d-s idées simples que nous recevons de la réflexion. · Ceci constitue, nous l'avons dit, un progrès sur li -s hujusmodi autem simile inveniri potest in pot-n cognoscilivis et in virtutibus operatives human ». di: saint Thomas. Cont. gent., 1. I, c. xxxt.Cf. Ulinguorfi. 7-79 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) Personality human and divine, Londres, 1903. « Après avoir formé, continue Locke, par la considération de ce que nous éprouvons en nous-mêmes, les idées d’existence et de durée, de connaissance, de puissance, de plaisir, de bonheuret de plusieurs autres qualités et puissances qu'il est plus avantageux d’avoir que de n’avoir pas, lorsque nous voulons former l’idée la plus convenable à l'Ëtre suprême, qu’il nous est possible d’imaginer, nous étendons chacune de ces idées par le moyen de celle que nous avons de l’infini, et joignant toutes ces idées ensemble nous formons notre idée complexe de Dieu,» § 33. Sans entrer dans la discussion détaillée du procédé, qui, quoi qu’en pensent les modernistes, est bien dide­ rent de celui del’École, puisque Locke est nominaliste, ne retenons que ce qui concerne l’idée d'infini. Cette idée est la pierre d'achoppement de tous les systèmes nominalistes ou ultra-réalistes. Malebranche s’y est heurté aussi bien que Spinoza, bien que par un autre biais; Locke s’y heurta après Hobbes, et de la même façon que M. Le Roy. Ce dernier prononce que le mot infini désigne seulement « ce double fait que, dans le progrès des représentations, on ne peut s’en tenir à aucun stade et que chaque stade, pleinement vécu, suscite aussitôt le suivant.» Dogme et critique, 2e édit., Paris, 1907, p. 280. D’après Locke, « lorsque nous nom­ mons ces attributs |de Dieu] infinis, nous n’avons aucune autre idée de cette inlinité, que celle qui porte l'esprit à faire quelque sorte de réflexion sur le nombre ou l’étendue des actes, ou des objets de la puissance, de la sagesse et de la bonté de Dieu, » 1. H, c. xvn, § 1. On a souvent reproché à Locke d’avoir ici confondu l'indéfini avec l'infini, et de n'avoir réfuté Hobbes, qui niait comme Malebranche toute idée de l’infini dans un être fini, que par une pure équivoque. En réalité, Locke avait l’idée de l’infini, puisqu’il avoue que « les attri­ buts de Dieu contiennent toute perfection possible. » Son erreur est de soutenir que nous n'en avons que la représentation symbolique qu'il décrit : « Telle est, dis-je, la manière dont nous les concevons, telles sont les idées que nous avons de leur infinité. » Que Hobbes dise que, « lorsque nous parlons de l'infini, nous ne signifions que notre impuissance; » que Locke explique que cette impuissance est du même ordre que celle d'atteindre le nombre infini par la multiplication interne d'une infinité de nom­ bres multipliés sans fin; pour un métaphysicien, c'est tout un; les deux empiristes nominalistes ne dé­ signent l'infini positifque par une dénomination extrin­ sèque fondée sur leurs actes internes et s’interdisent systématiquement tout jugement sur sa nature intrin­ sèque : l’essence de l’agnosticisme dogmatique est tout entière dans ce procédé. Du même point de vue méta­ physique, c’est de même tout un, quant au fond des choses, sous la diversité des modalités systématiques, de dire avec M. Le Roy : « Connaître Dieu, c’est pren­ dre conscience de ce qu'implique l’acte de vivre, » Hevue de métaphysique et de morale, 1907, p. 498. et de parler du Dieu, postulat de la conscience morale de Kant, du Dieu résumé de nos expériences intérieures de Ritschl et de Sabatier, de l'absolu qu'implique notre connaissance du relatif de Spencer, de l’immense être inconnu dont l’être personnel a le sentiment intime qu’il dépend de Schleiermacher, de l’objet de la foi morale et religieuse de sir Hamilton et de Mansel. Toutes ces formules, dont nous n’épuisons pas la liste, ont ce trait commun qu'elles désignent le vrai Dieu exclusivement par une dénomination extrinsèque, sans pouvoir arriver à rien affirmer de défini et de positif sur la nature intime de la substance diiine. C’est la position de Locke, qui très logiquement, puisque, d'après lui. même les substances finies nous sontinconnues, se refuse â dire catégoriquement que Dieu est une substance, 1 II, c. xin, § 17 sq. 780 C'est chez Locke un principe que notre « connais­ sance ne va point au delà de nos idées, » 1. IV, c. ni, § 1. Si l’on fait abstraction du sens subjectiviste que Locke donne au mot idée, ce principe est évident. Or, d'un autre côté, Locke n'a aucune idée des causes, des substances, de l'infinité divine ou plutôt la seule idée qu'il en ait est celle de l'activité qu’il déploie pour les penser, de la pression de la loi subjective qui les lui fait nécessairement concevoir. Mais cette idée subjective pour lui n’est pas représentative de la cause,de la substan­ ce, de l’infini en soi. dont par hypothèse ou par système il n'a pas connaissance. Cependant il se tient pour assuré de la réalité de ces divers objets, et donc « sa croyance dépasse ses idées. » Telle est la genèse philo­ sophique de cette formule souvent employée, d’abord par les cartésiens, alind est credere, aliud scire, cf. Lossada, op. cit., t. tv, p. 47; Jourdain, Histoire de l’université de Paris, Paris, 1862, p. 269; appendice, p. 144sq.; puis par les jansénistes, Denzinger, n. 1392; enfin par les agnostiques dogmatiques; et telle est aussi l'origine historique de la distinction des vérités notion­ nelles et des vérités réelles, reçue depuis Locke chez les idéalistes et chez les empiristes anglais et familière sous d'autres noms aux pseudo-mystiques. VoirNewman, An essay in aid of a grammar of assent, Londres, 1892, c. vm, § 1, p. 282, sur la ressemblance abstraite de Jean et Richard, ce qui explique la théorie de l’ap­ préhension des propositions, c. i. § 2, p. 9 sq. Cf. Bau­ din, La philosophie de la foi chez Newman, dans la Revue de philosophie, Paris, 1906, surtout, juin, p. 580; juillet, p. 27. En sens opposé, Toohey, An index to the grammar of assent, Londres, 1907; The grammar of assent and the old philosophy, dans The Irish theolo­ gical quarterly, octobre 1907; Newman and Moder­ nism, dans The Tablet, 4 janvier 1908. Convaincu que nous ne pouvons avoir aucune idée de l’infini, Malebranche recourt à la fois au fidéisme et à la vision en Dieu, Recherche de la vérité, part. I, I. III, c. tv; part. II, 1. III ; vers le même temps, Pascal pour la même raison recourt à la foi du cœur. Dans le pays de Hume, le nominalisme bien développé dans toutes ses conséquences jette Berkeley dans l'idéa­ lisme de Malebranche. En France, Rousseau décrie la raison, Emile, Paris, 1793, t. n, p. 356, et résout le problème religieux, comme tous les autres, par le sen­ timent, unique voie pour arriver à la vérité. En Alle­ magne, Jacobi, Kant, Schleiermacher se précipitent, l'un dans le sentiment obscur de Dieu, l’autre dans la conscience morale, le troisième dans le sentiment de dépendance, tous au fond dans le subjectivisme de la doctrine de la foi justifiante, qu'ils accommodent au scepticisme et au rationalisme de leur temps. L’histoire le prouve, comme la logique le prévoit. Le nominalisme rigidement exposé aboutit â l’athéisme et au nihilisme de Hume, ou tout au moins à l’agnosti­ cisme pur d'Auguste Comte, de Huxley et du « rationa­ lisme » anglais contemporain. Si l’on veut, tout en acceptant la position nominaliste, éviter cette abdica­ tion de la conscience, il ne reste plus qu’à mettre en système que « notre croyance dépasse nos idées, » que seule elle atteint le réel, et à construire des Glaubenslehren, qui justifient cette retraite. De là tant de livres d’apparence constructive, qui ne sont au fond que des apologies déguisées de la foi subjective, dont le protes­ tantisme avait semé l’idée. Locke lui-même, tout ratio­ naliste qu’il est, donne l'exemple de cette méthode. Comme beaucoup de nos contemporains, Locke s'est fait de la conception une idée toute cartésienne : en dehors de l’idée claire, il n’y a rien pour lui. Or il est obligé d’avouer que, dans son système, une substance immatérielle échappe à notre conception. C'est,en effet, un de ces objets que nous ne pouvons concevoir clai­ rement qu’à l’aide des relations réelles entre la causa 781 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) et son effet, la substance et ses propriétés, ou à l’aide de l’application objective du principede raison suffisante. La difficulté est grande pour Locke, puisqu'il croit à un immatériel. Il essaie donc, pour la résoudre, de prouver qu’à « bien approfondir les idées que nous avons de toute substance, nous ne 'connaissons pas mieux à fond la corporelle que l’incorporelle. » Essai, I. II. c. xxiii. Les choses sont donc parfaitement égales des deux côtés. A l’oreiller du doute substituons le charme des ténèbres en religion. Dans la philosophie nominaliste, l’analogie se réduit à une vague ressemblance, et le raisonnement par ana­ logie est de nulle valeur. Cf. Stuart Mill, System of logic, 1. Ill, c. xx; Hamilton, Lectures on metaphysics and logic, édit. Mansel, Édimbourg, I8G6, t. iv, p. 170. D'autres nominalistes, comme Kant, Prolégomènes,etc., S 57, et Whately, Elements of logic, 2' édit, p. 138, ré­ duisent toute analogie à une ressemblance de rapports. Voir Analogie. Cf. Hastings, Encyclopædia of reli­ gion and ethics, Edimbourg, 1908, art. Analogy. 'e>Le nominalisme idéaliste. — Nous employons ici le motidéalisme dans le sens qu’on lui donne le plus sou­ vent quand on l’oppose à empirisme, pour désigner les doctrines qui expliquent la genèse de nos concepts et des principes par la raison elle-même. Hume avait déduit les conséquences du nomina­ lisme jusqu'à détruire non seulement la connais­ sante des substances et des causes, mais bien les substances el les causes mêmes, sans en excepter la sub­ stance de son moi. La science devenait impossible. Kant parait s’étre proposé de sauver du naufrage la science, tout en restant fidèle à la thèse protestante de l’impos­ sibilité de connaître Dieu par la raison naturelle. Ce serait à la fois la ruine du déisme et du catholicisme, ces deux formes du naturalisme ou du pélagianisme pour les sectes piétistes. En gardant la croyance en Dieu donnée par la conscience morale, on préserverait l'es­ sentiel de la foi justifiante; el il n’y aurait qu’à res­ treindre l'objet de la foi à la simple croyance en Dieu, pour pouvoir rester protestant quand même, tout en admettant le rationalisme de Lessing. Résoudre d'un seul coup un problème aussi complexe était difficile ; mais les éléments de solution étaient dans l’atmosphère du monde protestant vers la fin du xvtll· siècle. Kant savait que la science tendait à devenir mathé­ matique ; sauver les mathématiques, c’était donc sau­ ver la science. Il savait aussi, car en dehors du carté­ sianisme c'était chose admise, que les mathématiques, comme saint Thomas le concède après Aristote, font abstraction des substances et des causes, et que l'acti­ vité du sujet pensant joue un rôle considérable dans la constitution de l’objet même des mathématiques, le quantum abstrait, continu ou discret. D’ailleurs, la considération de la subjectivité de nos idées était à la mode depuis Descartes, Locke, Spinoza, Leibniz, Berkeley, etc. Sans s’expliquer nettement sur l'objecti­ vité de l’espace et du temps — on discute encore sur sa pensée — Kant mit en relief le côté subjectif de notre connaissance de ces quantités, et sans trop de peine en fit des formes de notre sensibilité. Il fallait passer aux autres catégories. Kant s’empara de l'hypothèse nomi­ naliste de la subjectivité des relations de similitude, de cause, de substance, etc., et mit tout son art à persuader au lecteur cette hypothèse, en se servant adroitement de ce qu’il avait exposé sur les deux formes de la sen­ sibilité. Il parvint ainsi à parler des substances, des causes comme d'un x inconnu : ce que faisaient déjà Nicolas d'Autrecourt et Locke,comme nous l'avons vu. Le sophisme — par ce biais, il y en a moins dans Kant qu’on ne dit ordinairement — consistait à présenter, comme étant du même ordre, l'objectivité des relations de substance à propriété, de cause à effet, etc., et celle du quantum abstrait. De ce que, d'une part, le quan­ 782 tum abstrait, objet des sciences mathématiques, est hors des relations substantielles et causales, et de ce que, d’autre part, par les sciences nous atteignons le réel puisque nous agissons sur lui, on concluait que la connaissance des substances et des causes est hors de la science, hors de notre connaissance; cependant la connaissance mathématique subsistait. D’ailleurs, de ce que notre activité est nécessaire pour qu’il y ait temps, anima complet tempus, on concluait au droit d’ériger la représentation des relations causales, etc., en pure fonc­ tion de notre activité. Ces points acquis, nos concepts expriment le réel, mais symboliquement, comme en mathématiques x est le symbole de l’inconnue. On con­ naît la suite, antinomies, critique des preuves de l'exis­ tence de Dieu, etc., qui repose sur le principe de Ni­ colas d’Autrecourt. Après avoir accepté, dans la Critique de la raison pure, la distinction du connaître et du croire dont nous avons dit les origines nominalistes, Kant se donne l'idée de Dieu. Ainsi il peut croire en Dieu, qu'il désigne par une dénomination extrinsèque, fondée sur ses besoins subjectifs ; Dieu devient un postulat. Mais il se déclare incapable de porter au­ cun jugement valable sur la nature intrinsèque de celui que sa conscience lui présente — mais dans son hypothèse nominaliste ne peut pas lui représenter — comme juste et bon. Critique du jugement, § 86. De cet agnosticisme croyant, qu’il légitime par l'exemp' · des proportions en mathématiques, Prolégomènes. §57. 58, il déduit l'impossibilité de la révélation propre­ ment dite, et par suite de tout dogme; mais il est pro­ testant, et donne des formules de la Bible et de son Église une interprétation morale. La religion dan- e> limites, etc. Cf. Herzog, Realencyclopâdie, 3' -dit . art. Theismus, p. 592. 5« Critique. — I. Le nominalisme prouve-t-il la sub­ jectivité des relations de causalité, de raison suffisante, de similitude, etc., qui sont le fondement des univer­ saux et des premiers principes et par suite des preu res de l'existence de Dieu? 2. Prouve-t-il que nous n'avons aucune connaissance des substances et des causes soi, que nous ne pouvons que les désigner par des dénominations extrinsèques sans portersur leur nature intrinsèque des jugements valables, et que par su.te la connaissance de Dieu en soi nous est abso ument impossible ? A la première question, on répond que, sans excep­ tion, depuis Occam jusqu'à M. Bergson, les nomina­ listes se donnent la subjectivité des relations de cause à effet, de substance à propriétés, etc., mais ne d· mon­ trent pas cette hypothèse. M. Bergson, dans L ■ ■•■m créatrice, reproche avec raison à Kant de se donner les formes ou moules a priori et à Spencer de ne rendre compte de rien avec ses idées héréditaires. Pour se mettre hors de pair, M. Bergson recourt à une seconde hypothèse : le monisme plotinien lui sert à donner de l'apparence à l’hypothèse du subjectivisme. Mais la lo­ gique enseigne que la probabilité des conclusions dé­ croît à mesure que l'on introduit dans ses prémisses plus de vues systématiques, et que celte probabili;· devient nulle s[ l'une des hypothèses introduites est absurde. Nous pouvons donc conclure que les diverses philosophies nominalistes ne prouvent rien contre les principes et les conclusions classiques de la théologie naturelle. Ces principes reposent sur les faits suivants. Quand nous distinguons un homme qui raisonne d'un animal qui brait, nous connaissons nettement par le princpe de raison suffisante une propriété de la substance de l’un qui est exclusive de certaines propriétés connues de la substance de l’autre; de même, pour la cause et son rapport avec l'effet, dont notre activité consciente nous donne un cas typique. 1. On nous objecte les faits 783 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) d’illusions des sens, d'erreurs, etc.; nous acceptons les faits constatés, tout en nous défiant des interprétations que l'on en donne; mais nous nions la parité des cas. — 2. On nous montre que les sciences de classification, par exemple la botanique, n’atteignent guère que les dehors des choses ; et que les sciences physiques font souvent de même, par exemple quand elles définissent l’électricité, « la cause inconnue des phénomènes sui­ vants. » On répond avec saint Thomas que les sciences de classification ne définissent les êtres que par leurs accidents, comme lorsqu’on dit que l’homme est un bipède, et que souvent les sciences physiques ne dé­ finissent les causes que par leurs effets, parce que les différences essentielles des êtres nous échappent sou­ vent : essentiales differenliæ ex accidentibus nomi­ nantur, In IV Sent., 1. Ill, dist. XXVI, q. 1, a.I, ad3,l,n; sicut causa significatur per mum effectum, sicut bipes ponitur differentia hominis. De ente et essentia, c. vi, Venise, 1595, t. v, p. 28. Mais nous échappentelles toujours? Et ne savons-nous réellement rien de l'électricité, des champignons, etc? Les apparences ne nous appprennent-elles absolument rien des réalités? Cf. Hastings, Encyclopaedia of religion and ethics, Edimbourg, 1908, art. Agnosticism et Absolute; Ca­ tholic Encyclopædia, New-York, 1907, art. Agnosticism. Enfin, la méthode des sciences, telle que nous l'a léguée le χνιιι· siècle, qui ne se préoccupe ni des causes, ni des origines, est-elle toute la méthode ? Cf. Gwatkin, The Knowledge of God, Édimbourg, 1906, t. i, p. 11. — 3. On fait appel aux sciences mathématiques, aux intuitions spatiales et temporelles — Kant et Renouvier, La monadologie nouvelle, p. 102, 111, et passim — aux jugements synthétiques et analytiques, au symbolisme et à la conventionnalité des formules mathématiques, qui ne représentent le réel que par correspondance •.Spencer}. Nous avons indiqué ce qu'il faut concéder sur ce point. Mais ici encore on devrait pour conclure nous prouver la parité des cas ; et on oublie cette règle de logique. De ce que l’activité du sujet joue un grand rôle dans la constitution de l'objet des mathématiques; de ce que dans l’étude du quantum qui est leur objet nous faisons abstraction des relations substantielles, causales, etc., il ne suit pas que le rôle de notre esprit soit le même dans la perception des relations de simi­ litude, de causalité qui régissent le monde concret, ni que nous n’atteignons pas ces relations dans le monde des réalités qui nous environnent et agissent sur nous. — 4. Enfin, Kant, comme autrefois Nicolas d’Autrecourt, a la prétention de nous faire « passer par ses condi­ tions ». L'évidence des propositions de géométrie n'est pas celle des autres propositions; or, dans les propo­ sitions de géométrie, il ne s'agit que de rapports posés par l’esprit; donc nos jugements sur toutes les caté­ gories ne sont qu'un « lien logique », et penser, c’est quantifier, qualifier, etc.; toutes opérations qui ne nous apprennent rien de l’a: inconnu. Cette négation de la possibilité de toute métaphysique objective suivrait chez Kant comme chez Nicolas d’Autrecourt, s’il était nécessaire que toute évidence soit de l’ordre des évi­ dences mathématiques. Mais nous ne pouvons avoir d’évidences mathématiques qu’en faisan* abstraction de toutes les relations réelles connues de rocs, autres que les relations de la quantité; et cette abstraction n’est possible d'une manière réfléchie qu’autant que nous connaissons ces autres relations, qui ne sont pas des relations quantitatives. Mais s’il en est ainsi, il y a un cercle vicieux à passer du fait de la possibilité de l’abstraction mathématique à la négation d'une des conditions de ce fait. Sur ce point, il faut se séparerde ceux qui avec M. Sentroul, Jlevue néo-scolastique, Louvain, mai 1906. p. 185 sq., pensent qu’il « faut passer par les conditions » de Kant. Cf. Baille, Qu’est-ce que la science? Paris, 1907. 784 L’hypothèse de la subjectivité des relations, qui sont Je fondement objectif des universaux et des principes nécessaires et universels, n’est donc pas démontrée. Nous pouvons donc rester sans trouble fidèles au réa­ lisme du bon sens. En indiquant la trame générale des raisonnements par lesquels on montre que l'hypothèse nominaliste n'entame pas les preuves classiques de l’existence de Dieu, nous avons donné la réponse à la seconde question posée. Nous avons quelque connais­ sance des substances, des causes finies; très souvent, nous ne les désignons que par des dénominations ex­ trinsèques; mais nous pouvons aussi dans bien des cas porter des jugements valables sur leur nature intrin­ sèque. L’analogie ne se réduit donc pas toujours à une vague ressemblance, ni à une ressemblance de rapports, comme le veulent les nominalistes. Le raisonnement par analogie peut donc être valable; et nous pouvons penser par des concepts analogiques les êtres immaté­ riels, Dieu lui-même (analogie logique). L’agnosticisme dogmatique ou croyant avoue penser Dieu, puisqu'il croit à l’existence de (’Absolu ; mais il se refuse à recon­ naître que nos jugements sur Dieu ont une valeur de vérité : ab eo quod res est aut non est, oratio dicitur vera vel falsa. Quand nous disons que nous pouvons penser Dieu, nous allons plus loin : en affirmant de Dieu les attributs absolus, c’est de Dieu considéré en lui-même, abstraction faite des créatures et de notre modede penser, que nous parlons. Si l’on admet la va­ leur objective des relations de causalité, de similitude et de raison suffisante, l’explication philosophique de notre dogmatisme est facile.Tout se réduit â ce raison­ nement: qui finxit oculum, non considerat? Ps. XCIII, 9. Raisonnement spontané, qui s’explicite : l’effet procède de sa cause suivant un mode déterminé, par lequel il lui ressemble. Le principe de raison suffisante exige donc que la cause soit d’abord déterminée, avant que l’effet le soit ; car toute action est produite en vertu d’un prin­ cipe qui est dans la cause. S. Thomas, De potentia, q. vil, a. 6. Donc, si parmi les effets produits par Dieu se trouve celui que nous appelons science, il faut qu'il y ait en Dieu quelque chose qui réponde à la dé­ finition de la science. S. Thomas, In IV Sent., I. I, dist. XXXV, a. 1, ad 2“m. Sans doute, Dieu est infini, et nous n’obtenons de sa nature intrinsèque par ce procédé qu'une connaissance très inadéquate, très im­ parfaite. Mais notre connaissance reste vraie. Le même saint Thomas indique bien le résultat auquel on ar­ rive : « On parle du sourire des prés en fleurs; la sagesse incréée, si I on considère ce qu’elle est en Dieu — où elle est la substance divine — dilléreplus de la sagesse créée que la floraison des prés ne diffère du sourire de l’homme; mais quant à la raison objective pour laquelle on donne le nom de sagesse et à la sa­ gesse divine et à la sagesse créée, la ressemblance est plus grande qu'entre les fleurs des préset le sourire de l'homme, parce que cette raison objective est une par analogie (ontologique), se trouvant en Dieu comme dans le premier principe et dans la créature par voie de causalité. » In IV Sent., 1. I, disp. XXII, q. i, a. 2, ad 3““. C’est tout ce que la logique exige, quoi qu’en ait dit Duns Scot, partisan de l'univocité ontolo­ gique, pour que notre connaissance de Dieu soit telle que nous puissions procéder par déduction en théodi­ cée et en théologie. Et, puisque le nominalisme n’est qu'une hypothèse, nous gardons le droit de rester fidèle à l’intellectualisme objectiviste qui est celui de l’humanité et de l’Eglise. A côté des autres sciences, il est une science per ultimas causas, la métaphysique. Pour les discussions de détail avec les positivistes et les kantistes. voir Mac Cosh. The method of the divine government, 4’ édit., Édimbourg, 1855; The intuitions of the mind, ibid., 1.S60: M. Cosh montre bien que l'agnosticisme de Kant et de Hamilton vient de leur nominalisme, au sens où nous avons pris 785 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) ce mot ; Hodge, Systematic theology (protest, i. Londres. 1871, t. 1, p. 335-365 ; De Broglie, Le positivisme et la science expé­ rimentale, 2 in-8·, Paris, 1880; Ward, Essays on the philoso­ phy of theism, 2 vol., Londres. 1884; Gruber. Auguste Comte ; Le positivisme depuis Comte, 2 vol., Paris. 1893; Peseh. Insti­ tutiones logicales, Fribourg-en-Brisgau, 1889, t. II. p. 349-366, et n. 874, critique de Kant. Dehove. La critique kantienne des preuves de l’existence de Dieu, Lille, 1905, montre très bien que cette critique se ramène à nier la valeur de l’inférence : de ce que quelque chose existe, une autre existe: et cela en vertu de l’hypothèse subjectiviste non démontrée. Sentroul, L'objet de la métaphysique selon Kant et selon Aristote, a essayé une méthode qui a soulevé bien des discussions que l'on trouvera dans Godsdienst, Wetenschap, Letteren ,1906, p. 53-78 (Regout); Bevue néo-scolastique, mai 1906, p. 164-200 (Sentroul) ; Bevue de philosophie, juillet 1907 (Farges) ; novembre 1907, p. 446471 (Sentroul); Bevue pratique d'apologétique, 15 septembre 1908 (Piat). Pesch, Kant et la science moderne, trad. Lequien; Paris; Piat, L'idée ou critique du kantisme, Paris, 1907; Farges, La crise de la certitude, Paris, 1907 ; Laminne, Im philosophie de l’inconnaissable. Bruxelles, 1908; Gerard, The old riddle and the newest answer, Londres, 1904; Gruber, art. Positivismus, dans Kirchenlexicon, 2’ édit.. Friboiirg-enBrisgau. Chossat, art. Agnosticisme, dans le Dictionnaire apologétique, Paris, 1909, t. I, col. 1-75, expose et discute d'après saint Thomas l'agnosticisme de Maimonide et d’Avicenne et montre que nos problèmes modernes ne,sont pas tout & fait neufs. Pour la vulgarisation, llalleux, La philosophie condam­ née (positiviste et kantienne). Paris, 1908. Pour la bibliographie de I histoire du sujet, col. 798-799. VI. Lu pscido-mysthjs.mi·:. — La possibilité de la connaissance certaine de Dieu par la raison naturelle suppose qu'on admet la valeur des éléments intellec­ tuels dans la connaissance religieuse. Les pseudo­ mystiques l'ont souvent mise en question. 11 y a pour toutes les âmes menées par les voies mystiques un danger contre lequel tous les directeurs orthodoxes les prémunissent, celui d’attacher trop d’importance au sentiment, à la vie émotive dans la vie spirituelle; c’est de là que naît souvent la tentation qu'elles ont de préférer leurs lumières ou leurs Obscurités, en un mot la connaissance religieuse qui leur vient de leurs expériences intérieures, aux données de la foi. Poussée à la limite, l'exagération de la valeur religieuse du sentiment, de l'expérience intérieure, suffit à elle seule à faire déclarer impossible et non valable toute connaissance rationnelle de Dieu. Deux exemples nous suffiront pour le montrer. I. molinos BT JACQUES Β0ΕΠΜΕ. — Le pseudo-mystique libidineux Molinos, dont M. William James s’est constitué le chevalier, Varieties of religious experience, Londres, 1902, p. 130, était entiché de « foi obscure et universelle, » c’est-à-dire d’une certaine expérience mystique de l’Ètre illimité. Il écrit d’un trait : « Celui qui dans l’oraison se sert d’images, de figures, de représentations et de conceptions propres, n'adore pas Dieu en esprit et en vérité. Celui qui aime Dieu suivant que la raison argumente ou que l’esprit com­ prend, n’adore pas le vrai Dieu.» Denzinger, n.UDSdq. En d’autres termes, les représentations intellec­ tuelles, que nous pouvons avoir par le discours ou par les formules traditionnelles, en dehors de l’expé­ rience mystique de la « foi obscure et universelle », sont sans valeur objective. On voit que, sans se per­ dre dans le dédale des philosophies, Molinos aboutis­ sait â l’agnosticisme, relativement à l’ordre de conception, au notionnel. Donc, pour lui, sans expérience intérieure surnaturelle, pas de possibilité de connaître le vrai Dieu. Calatayud, Divus Thomas, etc., Valence, t. iv, p. 105 sq.; Bossuet, Mystici in tuto, part. I, a. 3, c. iv, édit. Lâchât, t. xix, p. 631 ; Instructions sur les états d’oraison, tr. 1, 1. H, n. 18, ibid., t. xvm, p. 416; Kleutgen, Théologie der Vorzeit, Munster. 1873, t. IV. n. 24. p. 50-70: Analecta juris pontificii, Rome. 1863, p. 1 99; cardinal Gennari, Del (also misticismo, Rome, 1907, p. 44 sq.; Victor Cousin, Du vrai, du beau et du 786 bien, v leçon; E. Naville, Les philosophies négatives, Paris, 1900, p. 185-222. Du mysticisme au panthéisme ou à la connaissance purement négative de Dieu des néoplatoniciens et du soufisme, il n’y a qu’un pas : et plus d’un mystique le franchit au moyen âge. Dans les deux cas, c'est encore l’impossibilité de toute connaissance rationnelle de Dieu. Le « Philosophe allemand », Jacques Boehme, et, après lui, les « enthousiastes » ou fanatiques tombèrent dans ces erreurs. Ils appelaient Dieu, considéré en lui-même et sans les créatures, un Rien, nihil. Comme les vues de Boehme se rattachent à celles de Fichte, de Hegel et de Schelling, par l'intermédiaire de Geulincx, de Spinoza, de Malebranche et de Berke­ ley, cf. l’hégélien Schwegler, Geschichte der Philoso­ phie, tiré à part de la Eeue Encyclopédie der H'issenschaften und Künsle, Stuttgart, 1848. p. 96. la doctrine de l'immanence n’est pas sans lien avec lui. D’autre part, les dévots actuels de l'inconnu ou de l'inconnaissable s’inspirent souvent de Boehme ou de ses ancêtres. Cf. Thamiry, De rationibus seminalibus et immanentia, Lille, 1905. Il est donc nécessaire de noter que, si certains mystiques orthodoxes ont autre­ fois employé l’expression de Boehme, ainsi que nous l’apprend M. Sertillanges, qui connaît mais ne nomme pas de « grands mystiques thomistes qui ont parlé avec une sorte d'épouvante religieuse du néant de Dieu, dans la Revue de philosophie, février 1906. p. 114, cette formule n’avait pas, sous leur plume, le même sens que chez Boehme. En ellet, les mystiques orthodoxes : 1° faisaient une différence entre Rien, nihil, et Néant, non ens. Cf. Denille, Chartularium universitatis Parisien - s, t. n, pièce 1042, p. 506. 2» Ils admettaient, à l'inverse des pseudo-mystiques comme maître Eckart, Denzin. r, n. 428, et Boehme, qu'on peut se faire une idée de Dieu, lorsqu’on le considère en lui-même et sans rap­ port aux créatures. 3’ Enfin, les mystiques ortho : 5 n'appliquaient à Dieu considéré en lui-même, à la plé­ nitude de 1’r.tre, l’épithète de nihil, que pour expri: ■ r sa grandeur par rapport à nos connaissances et nos lumières et l'absolue incompréhensibililé de la r : -e divine, qu’une forme de pensée, tirée des créatur -s ne peut pas adéquatement représenter et saisir. La , stion n’est pas ici de savoir si cette façon de s'exprn -r deces mystiques orthodoxes était heureuse. Tou·. I? monde aujourd’hui la trouvera choquante, fond- - ;r une distinction à peine intelligible entre nihil et ·. . ens, et de nature à induire en erreur : tous d fauts qu’on ne lui fait pas perdre, en l’isolant des contex es oubliés où elle se trouve. Mais, heureuse ou non. c· :te expression n’a pas, chez les mystiques orthodoxes, le sens purement négatif qu’elle a chez ceux qui, comme Boehme et les fanatiques, ne le sont pas. Chez les mystiques orthodoxes qui l’emploient, ce nihil ne signifie pas que Dieu est l’indéterminé, ni que la connaissance mystique est purement négative. Elle veut dire que la connaissance positive de la divi­ nité donne à l’âme la claire notion de l'incompr-hensibilité divine, en sorte que par là l'âme se forme de Dieu une idée très relevée, bien que confuse, et com­ prend qu’il y a pour elle une grande intelligence de la nature divine à saisir que nul être fini n'a le pouvoir de la comprendre, de la pénétrer adéquatement. Dans cet état, tous les termes de comparaison font d· faut â l’âme, elle écarte toutes les formes ordinaires dépensée comme impropres à traduire ce qu’elle conçoit : et, à bon droit.car elle conçoit précisément qu’aucune forme créée n’est adéquate à l’essence divine. Les lignes sui­ vantes de sainte Angèle de Foligno montrent que tel est le sens de nihil, dans la formule nihil videt. d ou est venue l’expression que Dieu est nihil : Et ideo ri­ det in tenebra, quia est majus bonum, quod nec p- tst: 787 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) 788 cogitari nec intelligi, et omne quod potest cogitari ger, n. 455; et nous « savons au vrai ce que nous vel intelligi non attingit ad illud... Et nihil videt disons de Dieu, » lorsque nous disons, par exemple, omnino anima quod narrari possit ore, nec etiam que Dieu est personnel. De potentia, q. vu, a. 2, concipi corde; et nihil videt et omnia videt. Cf. Acta ad 1“”; Cont. gentes, 1. I, c. xn ; Sum. theol., Ia, sanctorum, Anvers, 1643, t. i Januarii, p. 197, n. 72; q. m, a. 4, ad 2““; q. XIII, a. 8, ad 2ura; a. 12. On sait cf. n. 148, 207 ; S. Thomas, In 1VSent., I. I, dist. VIII, d’ailleurs que dans celte dernière question de la Somme q. i, a. 1. ad 5»“; De potentia, q. vu, a.5, ad I3um sq.; saint Thomas a réfuté ex professo la théorie de la Suarez. Disp, metaph., disp. XXX, sect. xn. η. 12. connaissance purement négative d’Avicenne et de On objecte que saint Thomas, après saint Jean Da­ Maimonide. Cf. les censures de l’inquisition, dans mascene, parle de « l’être indéterminé de Dieu »,Sum. Eymericus, Directorium inquisitorum, IIa, q. lviii, theol., 1«, q. xi, a. 4; q. XIII, a. il ; De potentia, q. vu, q. iv, Errores Avicenna;, prop. 13; Alchindi, prop. 5; a. 5; que par conséquent pour lui comme pour Plotin, Maimonidis, prop. 1-3, Rome, 1585. p. 254 sq., Saint Ill· Ennéade, 1. VIII. c. ix, et pour Spinoza, omnis Thomas ne favorise donc en aucune façon l’agnosti­ cisme des pseudo-mystiques. Mais il se rendait si bien determinatio est limitatio seu negatio; d'où il suit que tous les noms de Dieu sont purement négatifs. compte des dangers des voies mystiques qu’il écrivit1 un article de la Somme pour proposer de taire passer, Cf. de Munninck, Pradectiones de Deiexistentia, Lou­ vain, 1904, p. 96, 99; Sertillanges, dans La quinzaine, les contemplatifs par des maisons d’études. Sum. 1" juin 1905, p. 412 sq., et dans la Revue du clergé theol., Il· II», q. clxxxii, a. 5. français, l«r octobre 1905, p. 317. — Réponse. — La II. LE PSEUDO-MYSTICISME DES PROTESTANTS ET LA formule de saint.lean Damasceneeslclassique pour ex­ CONNAISSANCE NATURELLE DE DIEU. — On distingue primer la plénitude de l'être divin ; si nous appelonscette deux sortes d'agnosticisme, l’agnosticisme pur — agnos­ plénitude « indéterminée », ce n'est pas qu'elle n'est ticism of unbelief — qui est celui de Comte et de Hux­ pas saisissable en soi, c'est parce que nous savons que ley, pour lequel l’absolu est totalement inconnaissable; la simplicité de sa nature parfaite et certains de ses l’agnosticisme dogmatique ou croyant — agnosticism of modes d'opérer que nous connaissons, sont absolument belief — qui concède à l’agnosticisme pur qu’il n’y a incommunicables à tout être fini; de plus,ce terme né­ pas et ne peut pas y avoir de preuves rationnelles de gatif connote l'impossibilité où nous serons toujours l’existence de Dieu, mais qui fait profession de croire d’épuiser la richesse de la simplicité divine et l'impos­ en Dieu pour des raisons purement subjectives, sans sibilité d’une représentation adéquate de l’infinie per­ toutefois reconnaître aucune valeur objective aux di­ fection par des perfections créées. D’ailleurs, pour verses formes de pensée par lesquelles il pense Dieu ; tel saint Thomas, qui suit en ce point le pseudo-Denys, est l’agnosticisme de Kant, Hamilton, Mansel, Spencer I De potentia, q. vil, a. 2, ad 9“'“; Sum. theol., I» Hæ, et des modernistes. Ce que nous avons dit de la doc­ q. n, a. 5, ad 2“m, les déterminations dans les êtres trine luthérienne des suites de la chute originelle et finis ne sont pas des négations, mais bien des addi­ du nominalisme explique assez pourquoi beaucoup de tions. L’être infini, au contraire, est le seul à qui onto­ protestants abandonnent les preuves de l’existence de logiquement rien ne peut s’ajouter, parce que, tous Dieu, et comment ils arrivent à désigner Dieu, au­ les êtresfinis étant limités à une perfection déterminée. quel ils croient encore, seulement par des dénomina­ Dieu est au contraire en soi et par soi toute perfection, tions extrinsèques. Le fait delà persistance de quelque in se includit omnem modum perfectionis; c’est en croyance en Dieu, dans des conditions aussi défavo­ cela que consiste son infinité positive. De veritate, rables, s’explique aussi par la connaissance naturelle q. XXIX, a. 3, Cf. Denzinger, n. 1631. Dans ce sens, et spontanée de la divinité qu'ont tous les hommes et saint Thomas répète souvent que l’être divin est l’être par l’influence du milieu chrétien. Mais les construc­ sans addition, esse sine additione est esse divinum, tions systématiques que l’on voit se multiplier ne se parce qu’il est de son concept d’exister, et de ne rien comprennent pas, si l’on ne tient pas compte de l’élé­ pouvoir recevoir, vu qu’il est l'infinie perfection, Sum. ment pseudo-mystique qui gît au fond des doctrines 1 theol., 1·, q. in, a. 4, ad 1““; et il se sert souvent de de la Réforme sur la connaissance religieuse. cette considération pour rejeter le panthéisme de Plo­ 1° La foi ftduciale et le mysticisme. — On sait que tin et des Arabes, De potentia, q. vu, a. 2, ad 6“m,pour Lutheren appelait aux mystiques contre les théologiens. écarter du pseudo-Denys tout soupçon de panthéisme. Une de ses propositions censurées par la Sorbonne Cont. gentes, 1.1, c. xxvi. Dieu est donc, pour saint Tho­ portait : In sermonibus Joannis Tauleri lingua teutomas, distinct du monde, bien qu’immanent, c'est-à-dire nica conscriptis plus reperio theologiæ synceræ et so­ bien qu’omniprésent, ibid.; et il est absolument déter­ lida; quant in omnibus omnium universitatum scominé en soi. Celte dernière formule est fréquente chez lasticis dactoribus repertum aut reperiri possit in saint Thomas et il signale les inconvénients de penser omnibus suis sententiis. Cf. [Mélanchthon], Confutatio autrement. In IV Sent., 1. I. dist. XXIV, q. i, a. 1, determinationis doctorum parrhisiensium contra ad 3um; dist. VIII, q. iv, a. 1, ad lum; 1. II, dist. III, M.L., etc., Bâle, 1523, p. 241-252. On sait aussi que de q. t, a. 2; De potentia, q. i, a. 2, ad 7““; q. vu, a. 2, nos jours les protestants libéraux, qui en sont à la ad 6um; Cont. gentes, I. I, c. xxvi; Quodlibet., q. vu, croyance en Dieu « sans preuves »,et qui ne conçoivent a. 1, ad l““;a. 6. Cf. In IV Sent., 1. I, dist. XIX, q.i, Dieu qu’en fonction des états subjectifs de leur con­ a. 1, ad 1“”; Sum. theol., I·, q. xni, a. Il, ad 2““. science religieuse, se réclament des mystiques et du D’où il suit que nos jugements sur Dieu, sans avoir mysticisme de la doctrine protestante de la foi. Cet une valeur de définition, nos concepts appliqués à appel n’est pas sans fondement. Dieu laissant rem incomprehensam et excedentem Les mystiques parlent tous d'une connaissance ex­ nominis significationem (analogie ontologique), ibid., périmentale de Dieu. Theologia mystica, dit Gerson, a. 5, portent cependant sur l’essence divine considérée est experimentalis cognitio habita de Deo per con­ en soi, substantialiter. Ibid., a. 2. Et nous pouvons junctionem affectus spiritualis. Opera, s. L, 1488, t. in, parler de la perfection divine « absolument » et aussi De mystica theologia speculativa, consid. xxvn, n. 4, de l'être divin « au sens absolu ». Sum. theol., I», verso. Pour faire entendre le mot experimentalis, les q. xiii, a. Il, ad 3“m; In IV Sent., 1. 1, dist. XXII, mystiques, spécialement saint Bernard, parlent de sens q. t, a. 2, ad 2““. Au point de vue absolu, tout ce qu'on (spirîtüëTà dans notre âme, analogues à nos sens inté­ peut dire de Dieu n’est donc pas faux, ibid., ad 4»™; rieurs et extérieurs. Sermo de vita et quinque sensi­ et si tout cela n'est pas faux, les formules ne sont pas bus animæ, P. L., t. ci.xxxm, col. 567. « De même que indillérentes, De potentia, q. vil, a. 4, ad 8““; Denzin­ par les sens corporels nous avons l'expérience des objets 789 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) sensibles, de même par les sens spirituels nous pouvons avoir l’expérience des choses spirituelles. » Pierre d'Ailly, Speculum considerationis, part. 111, De spiri­ tualibus sensibus, c. ni. Ces sens, sous une action spé­ ciale du Saint-Esprit, qui n'est ni nécessaire au salut ni donnée à tous les fidèles, goûtent, aiment Dieu, présent dans l’àme ; et, remarque Gerson, comine il n'y a pas d’affection sans quelque connaissance expérimentale, on dit quedanscetélat l’àme connaît expérimentalement les choses divines. Sur ces points l’accord existe entre les mystiques orthodoxes. Le débat commence, lorsqu’on se demande : Dans la contemplation affective dont nous parlons, la con­ naissance intellectuelle précéde-t-elle l'amour ou le suit-elle ? Tous conviennent — il s’agit toujours des ôrflïodoxes — qu’ordinairement une connaissance intellectuelle, au moins confuse, de Dieu(j3récède)le mouvement affectif d’où résulte la connaissance dite expérimentale, suivant l'adage : nikilvoliluni nisi prae­ cognitum. Mais Gerson, quelques franciscains, Alva­ rez de Paz, Oviedo et quelques autres soutiennent, contre les thomistes, Suarez, Vazquez, Lossada et la plupart des auteurs, qu'il peut y avoir une contempla­ tion affective,(surnaturellejet en somme miraculeuse, sans connaissance" réfléchie ou même directe, antécé­ dente oucSncomitanleTTSans ce cas, la connaissange est donc su bséquenjg à l’état affectif. Gerson hn^méme a forTEieiUvu les dangers de l’opi­ nion qu’il soutient et en particulier celui de l'agnosti­ cisme : nec experimenlalis cognitio lit per solani abnegalionem, car la voie de négation doit inclure celle d’excellence et de causalité ; propterea damnatus est articulus parisiensis dicens quod non cognoscimus de Deo bac in vita nisi quod non est. Alphabetum lxxxvi, o, et passim ; De elucidatione scholastica mysticæ theologiæ, consid. xi. Cf. de Munnynck, Prælecliones de Dei existenlia, Louvain, 1904, p. 25-31. Celte erreur et d’autres écartées, il reste que quelques mystiques orthodoxes ont admis la possibilité et même le fait, non pas seulement d'une aperception, nouvelle au moins quant à ses modalités, par voie de réflexion, de souvenir ou de raisonnement, à la suite d’un état affec­ tif — ce que tout le monde accorde — mais bien d'une fonction de représentation issue d’une fonction du vouloir. Primum tangitur supremus apex affectus, secundum quem movetur in Deum, et ex isto contactu relinquitur in mente verissima cognitio intellectus; namque illud solum quod sentit, de divinis verissime apprehendit intellectus. Pseudo-Bonaventure, Opera, • dii. Vaticane, q. unie., t. vu, p. 729, I ite Sion lugent, à Ia lin des solutions. Si 1'on delinit la connaissance fidéiste, subjectiviste et relativiste, celle qui consiste en un sentiment sans aucun jugement préalable, nullo prævertenle men­ tis judicio peculiarem quemdam commovet sensum, dit l’encyclique Pascendi, § Hic tamen agnosticismus ; 2. qui tire son origine du sujet, sans que l’objet lui soit intellectuellement représenté avant qu'il réagisse sentimentalement; 3,' qui n'exprime son objet qu’en fonction de l’opération par lequel elle le constitue comme objet, la connaissance expérimentale de Dieu conséquente, dont Gerson admet la possibilité, est évidemment fidéiste, subjectiviste et relativiste. Aussi, Gerson, parlant d'elle, ne trouve aucun argument de raison pour montrer qu’elle n’est pas purement néga­ tive; il se tire de la difficulté en recourant à l'argu­ ment d’autorité, condemnatus est articulus parisiensis; et s’il se souvient à propos que les Pères et les théolo­ giens n’admettent pas qu’on isole <> les trois voies, » il ne montre pas comment dans l’hypothèse qu’il soutient on peut éviter cet isolement. De fait, dans cette hypo­ thèse, à moins qu'on ne recoure à la vision en Dieu, aux idées innées, ou à quelque théorie analogue â celle 790 de l'inclusion des choses dans les monades, on ne voit pas comment on pourrait parvenir à dépasser le stade où Dieu est désigné uniquement par des dénominations extrinsèques, et à porter des jugements déterminés sur la nature intrinsèque de Dieu. Voir Gerson. Opera, 14S8, outre les passages cités dans le texte. Mugni/lcat, tr. V, alphabetum txxxtv, n. 1. o: alphabe­ tum LXVt, consid. xn ; tr. VII, alphabetum lxxxvi. j; Alvarez, de Paz, De inquisitione pacis, t. IV, part. III, c. vm, Operu. Paris, 1876. t. vi, p. 299 sq.: Ovieifc, Integer cursus philoso­ phicus, t. il, De anima, cont. vm, p. ni. En sens contraire. Suarez, De religione, tr. IV, de oratione, 1. il. c. xm. Opera. édit. Vives, t. Xlv, p. 176; Disput. metaphys., disp. XXIII, sect, vu; Vasquez, In Sum. theol., I· II·, q. ix, a. 1, disp. XXXV; Lossada, Cursus philosophicus, Animastica, disp. Vil. c. iv. n. 74, Barcelone, 1883, t. l.x, p. 127; Gravina, Lapis lydius, I. II, c. xin, Naples, 1638, p. 160. C’est sur le modèle de la connaissance subséquente des mystiques que Luther calqua sa théorie de la foi fiduciale qu’il appelle expressément agnitio expert- I mentalis. Cf. Calvin, Institution chrétienne, 1. ÏTÎ. c?ïî714, Genève, 1562, p. 335. On sait que les ancienprotestants distinguaient la foi des histoires ou dedogmes et la foi justifiante. Cf. liarent, Expérience et foi, dans les Études, 20 octobre 1907 et avril 1908. La foi justifiante considérée précisément, c’est-à-dire comme distincte de la foi des dogmes, dont Luther n· l’avait pas complètement purgée commëlont lespro"lestanfs^libéraux, est une “ expérience intérieure. L’Évangile proposait la promesse générale de la ré­ mission des péchés; comment passer à la certitude de la justification personnelle ? Par le sentiment, répondit Luther, par l'expérience intérieure. Tamisée par le sentiment, la promesse générale se réalisait en certi­ tude du salut personnel. Cette certitude, on le voit, est nettement lidéiste, puisqu’elle ne se légitime pas par un motif qui puisse intellectuellement se formuler par un jugement qui la précède, mais seulement par le goût intérieur, par la certitude immédiate du conta ou de l’action divine, parle témoignage de l'Esprit, etc Voir Crédibilité, t. ut, col. 2299, et Fol Les théolo­ giens protestants ont lait subir à la doctrine prin.i:;·bien des retouches. Mais, pour tous ceux qui ne son pas de purs rationalistes, comme Wegscheider, la fo. justiliante est restée fidéiste. On y croit, comme les mystiques de Gerson aiment, sans raisons intellectuelles. La foi tiduciale est de même subjectiviste. En effet, l’objet précis de cette foi se réduit au contenu des états représentatifs issus de l’expérience. Les protestants ne s’accordent pas sur cet objet ni sur la genèse de ces états : les opinions vont de l'orthodoxie à l'inconnais­ sable, du mysticisme le plus outré au voisinageJu ra­ tionalisme. Mais tous s’accordent â dire que j’objeÇde cette foi est déterminé par l’expérience intérieure et qu’il se réduit à ce qui est expérimenté, senti, goûté. ■ Seule la connaissance expérimentale de cet objet est pour eux une véritable connaissance religieuse, de même que l’état de celui qui est justifié par la foi, e-t seul « religieux ». Cet exclusivisme suit, soit de la thèse fondamentale de l'impuissance de la raison na­ turelle de l’homme déchu en matière religieuse; soit de ce qu’avant la foi et même avec la foi, tout ce qui n’est pas la foi est péché, suivant le sens donné par le libre examen au texte de saint Paul : Omne aulem quod non est ex fide, peccatum est, Rom., xiv, 23: soi* enfin de ce qu’il n’y a de vraie connaissance religieuse que celle qui sert au salut et que sans la foi on ne saurait plaire à Dieu. Un passage de Kant indique bien leur pensée. Parlant de la croyance en Dieu. Kant ne veut pas que nous disions : « Il est moralement certain que Dieu existe, » mais seulement : < Je suis moralement certain. » tant il se défie de la certitude rationnelle, et tant il donne de prix à la connaissance 791 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) qui naît de la certitude qu'il appelle morale et définit: celle qui s’appuie sur des causes subjectives. Critique de la raison pure, Méthodologie transcendantale, c. Il, sect, in, trad. Born, t. I, p. 569. Tel est le sens pour eux de ces expressions : la religion est une vie; une impression précède les formules religieuses qui en fournissent une expression extérieure et formelle; Dieu est le résumé de nos expériences religieuses, etc. Si on veut les entendre dans le sens où ils les emploient — et qui est tout différent de celui qu’elles pourraient avoir sur des lèvres catholiques — il faut se souvenir que, de même que la connaissance subséquente à l'amour des mystiques, la foi justifiante est une con­ naissance qui, par définition, manque de fondement rationnel, objectivement adéquat soit à la représenta­ tion produite, soit à l'adhésion donnée; dont l’objet, comme tel, ne vient pas du dehors (extrinsécisme), mais est constitué exclusivement par l’action ou parla réaction du sujet; et où la vérité objective et la certi­ tude subjective ne se résolvent en aucun cas, soit à des raisons logiques, soit à l'autorité du témoignage divin garantissant la vérité de la pensée divine contenue dans la révélation générale. Fidéiste el subjectiviste, la foi fiduciale est nécessai­ rement relativiste. Car, puisque seule elle constitue l’objet religieux comme objet, elle l’exprime nécessai­ rement en fonction de l’opération par laquelle elle le saisit et s'en tient pour assurée. La conséquence est nécessaire, puisque, d’une part, la foi justifiante comme connaissance religieuse valable se distingue adéquatement de la foi des dogmes ou des histoires; puisque, d’autre part, l’éclosion dans l’âme de cette foi est indépendante de tout motif rationnel adéquat et reste un fait impénétrable â l’analyse. La « bonne nou­ velle » à laquelle doit répondre le « oui » de l’âme, pour être justifiée, se réduit, on le sait, â peu de chose pour la plupart des protestants. Or, quand on examine de près, dans les meetings de la rue, au temple, dans la conscience ouverte des néophytes aussi bien que dans les livres, cet acte de foi, on observe que rien n’y est affirmé de Dieu objectivement. L’idée de Dieu n'y intervient qu'indirecteinent, soit comme cause, soit comme terme d’un état actuel ou futur de la conscience subjective du croyant : on croit non quæ vera, mais seulement quæ promissa sunt. Ce fut la raison pour laquelle le concile de Trente, que le concile du Vati­ can n’a fait que développer sur ce point, inséra ces mots : credentes vera esse quæ divinitus revelata. Denzinger, n. 680. Les anciens protestants disaient que dans la foi fiduciale tout se passe comme dans la foi des miracles. Or le thaumaturge qui affirme avec certitude que dans un quart d’heure il opérera un pro­ dige, n’énonce directement et explicitement rien de la toute-puissance divine; ce qu’il affirme objectivement, c’est l’œuvre merveilleuse. De même, la foi fiduciale qui se tient pour assurée de la rémission actuelle des péchés ou de la réalité future et définitive du salut, n’affirme directement rien de la bienveillance divine considérée en elle-même. Dans la foi des miracles et dans la foi justifiante, l’idée de Dieu et de ses attributs n’est impliquée dans le phénomène subjectif de la cer­ titude que par manière de postulat. Sans doute, il est possible dans certaines conditions de désigner l’objet religieux, Dieu lui-méme, à l’aide d’états subjectifs. Cf. Dictionnaire apologétique, Paris, 1909, t. i, col. 13 sq. Mais, enfermé dans le subjectivisme, si l’on ne se donne pas par ailleurs l’idée de l’infini — et comment se la donner si, faisant abstraction de la ré­ vélation extérieure et tenant pour nulles les connais­ sances rationnelles, on ne tient pour vrai en matière religieuse que ce qui est vécu, donné par l’expérience intérieure — on n’arrivera jamais par des formules construites rigoureusement avec des états subjectifs 792 à exprimer rien d’intrinsèque à la nature divine. 2». Répercussion de la doctrine de la foi justifiante sur la doctrine de la connaissance naturelle de Dieu. — Nous avons vu que la doctrine luthérienne des suites du péché originel, le nominalisme de la dogmatique protestante poussaient la Réforme à se défier des moyens rationnels de connaître Dieu. La théorie de la foi jus­ tifiante, commune à tous les protestants, mais déve­ loppée surtout chez les sectes mystiques et piétistes, a puissamment contribué à les confirmer dans cette dé­ fiance. On se souvient que le pseudo-mysticisme de Molinos l’amena à nier la valeur de la connaissance intellectuelle de Dieu, et que Boehme réduit à rien notre connaissance de Dieu considéré en lui-même et indépendamment des créatures. Il s’est passé quelque chose de semblable dans le monde protestant, par suite du rôle prépondérant, exclusif, attribué à la foi justi­ fiante dans la constitution de nos idées véritablement religieuses, et par suite du relativisme du mode de re­ présentation de l'objet religieux impliqué dans ce pré­ tendu acte de foi. Cf. Le Bachelet, art. Apologétique, dans le Dictionnaire apologétique, Paris, 1969, t. t, col. 207. C’est sur le modèle des diverses théories pseudo­ mystiques de la foi fiduciale qu’ont été construits, de­ puis la fin du xvm· siècle, tous les systèmes protestants — doctrines de la foi et philosophies de la religion — qui. prenant pour base la distinction du connaître et du croire, ont nié que nous connaissions Dieu ration­ nellement et pourtant gardé la croyance en Dieu. A défaut d'une histoire, qui ne saurait trouver place ici, voici quelques faits, qui serviront d’indications. 1. Le flottement doctrinal du protestantisme permet­ tait de ramener toute la religion à l'idée de Dieu; en d’autres termes, les « essences du christianisme », puis « l’unité des religions sous la diversité des théologies », étaient dans la logique et partant dans la psychologie du système des articles fondamentaux. Le protestantisme manque de règle de foi objective; car ni la Bible, ni les formulaires ecclésiastiques, livrés aussi bien que les dé­ cisions du prince, à l’interprétation privée, ne sont des régies de foi extérieures. Intérieurement, chacun réduit le dogme à ce qu'il expérimente. De là, l'indifférentisme, le rationalisme, puis le latitudinarisme. Cf. Herzog. Realencyclopâdie, 3« édit., v» Adiaphora ; Wetzer et Welte, Kirchenlexikon, 2e édit., v» Adiaphora. 2. Même pour les protestants qui admettent encore la révélation positive, il est à remarquer que dans la foi fiduciale l’autorité du témoignage divin n’est pas le motif de l’assentiment et la base de la certitude. Denzinger, n. 1638. Car l’objet de cette foi renferme toujours quelque chose de personnel, qui n’a pas été révélé, qui n’est pas contenu dans la révélation exté­ rieure. Etant donné que dans le système est valablement religieux seulement ce qui est donné par et dans l'ex­ périence intérieure, on crut depuis Lessing pouvoir se passer de la révélation proprement dite, tout en restant protestant, le protestantisme étant réduit à l’idée de Dieu et à la connaissance par le sentiment moral et religieux. On en est venu à confondre tellement la foi et la connaissance naturelle de Dieu que certains pro­ testants, conscients de la dureté de la prédestination luthérienne et calviniste, admettent la justification des païens par la première idée de Dieu. Cf. Hastings, Dic­ tionary of the Bible, Edimbourg, 1899, t. It, art. Jus­ tification, p. 828; Denzinger, η. ΙΟίΟ. 3. La théorie de la foi justifiante fournissait un cas typique de connaissance religieuse tenue pour va­ lable sans connaissance intellectuelle antécédente, de croyance « sans raisons intellectuelles », comme dit M. Payot. Voir Croyance. Pour accorder le dogme lu­ thérien de l’impuissance de la raison en matière morale et religieuse et le privilège de vérité que l’on attribuait à l’expérience religieuse, on imagina d'abord que, s’il 793 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) 794 y a des preuves rationnelles de l’existence de Dieu, 4. Nous avons dit que le nominalisme rigoureux, elles ne sont point suffisantes. « Ce sont les preuves de s’il garde la croyance en Dieu, ne peut le désigner que sentiment » qui donnent la vraie persuasion; « ce sont par de pures périphrases, par des dénominations elles qui font le véritable fidèle, » disait déjà un des tra­ extrinsèques, sans arriver à porter sur Dieu en soi des ducteurs de la Vraie religion de Grotius, Amsterdam, jugements valables. Nous avons dit aussi que l’objet re­ 1728, p. xv. Et l’on retrouve cette même théorie fort ligieux, dans l'expérience intérieure sans connaissance nettement exposée dans Hastings, Encyclopaedia of antécédente de la foi liduciale, est nécessairement dé­ religion and ethics, Edimbourg, 1908, t. I, art. Apolo­ signé de la même manière. Dès qu’on eut réduit l'objet getics, p. 612, 622. L’auteur de l’article, M. Crafer, de la foi à la croyance en Dieu par l’expérience reli­ professeur à Cambridge, ne veut pas être agnostique et gieuse, il était donc naturel de ramener notre connais­ il admet les preuves de l’existence de Dieu ; « mais au­ sance de Dieu à ce qu'elle est dans l'hypothèse nomina­ cune d'elles ne va jusqu’à être une preuve positive. » liste, et de nier la portée ontologique de nos jugements « L’expérience personnelle du chrétien peut seule être sur la nature divine. Kant le fil. on le sait. Schleierla preuve finale. » « La preuve rationnelle s'achève dans inacher, bien que fort peu dogmatique, ne déduisit pas la région de l’Esprit (Spirit) par la faculté spirituelle lui-même nettement cette conclusion agnostique, du de la foi. » Pour la raison, le mot « infini » est purement moins en ce qui regarde Dieu en soi. Mais il se ren­ négatif; mais, pour la foi, il est entièrement réel et contra bientôt des esprits qui tentèrent l’aventure. Cela positif. La foi est un moyen ou organe de connaissance se fit, soit par réaction contre les prétentions outrées « distinct de nos autres moyens de connaissance, en de l’intellectualisme de Cousin et de la philosophie sorte qu'elle doit être ajoutée à nos sens et à notre rai­ spéculative de Hegel, et tel est le cas de sir Hamilton, son pour compléter notre être cognoscitif. » Car « l’es­ Discussions on philosophy and literature, 1852 ; Lec­ sentiel de la vraie religion estl’exercice de la foi (faith) ;t tures on metaphysics and logic, édit. Mansel et Veitch. or Dieu fait appel non à la raison, mais au coeur. Edimbourg, 1866, et aussi de Mansel, The limits of M. Crafer voit bien que ce fidéisme choquera; il ré­ religious Thought, 1859; soil dans un esprit plus pond que « la raison ne doit pas se moquer de la fa­ rationaliste, et tel est le cas de Parker et de Coque­ culté spirituelle de la foi, mais doit l’accepter comme rel qui, dès ces temps lointains, parlent, l’un, de la supérieure à elle. » Denzinger, n. 1639, 1643. « vérité mobile » et de « l'unité des religions, sous la On est allé bien plus loin. Jacobi recommanda le diversité des théologies, » Denzinger, 10· édit., n. 2058, salto mortale du fidéisme aveugle. Kant écrivit la Cri­ 2082, parce que l’expérience religieuse « ne nous ren­ tique de la raison pure pour ruiner les preuves ratioseigne pas plus sur son objet que ne le font nos sens nelles de l’existence de Dieu. Le premier en appelait sur la nature intime des choses, » Parker, op. cit., directement à l'expérience religieuse, à celle-la même p. 14 sq. ; l’autre, du principe « que la nature de Dieu que l’ensemble des protestants admet dans la justifica­ n’est connue que de lui, que Dieu n'est pas matière à tion. Le second déguisa savamment sa pensée, qui raisonnement. » Coquerel, op. cit., passim. Le moyen terme employé fut simplement l'adjonction de l'hypo­ pourtant n’échappa pas à ses contemporains, qui par­ lèrent de son mysticisme et dirent tout haut que le thèse nominaliste à l’interprétation de l’expérience religieuse sentimentale. On sait que le c. v, îlecov isystème n’était autre que la doctrine piétiste « de la foi qui opère par la charité. » C'est bien en effet ce que liation, des Premiers principes de Spencer est le ré­ veut dire Kant, lorsqu’il fait reposer la croyance sur sultat de cette manœuvre. L’agnosticisme empiriste a des causes subjectives, c’est-à-dire sur des raisons mo­ été l’issue de ces spéculations. rales. Son habileté fut de profiter du fait que le senti­ En Allemagne, on est arrivé au même résultat d_e ment de l’obligation morale n’est jamais absent de la l’agnosticisme, mais idéaliste, avec Albert conscience et qu’il est lié à l’idée de Dieu. Saenger, Celui-ci, pour bien marquer les origines protestnTÇs Kants Lehre rom Glauben, 1903. Cependant la doctrine de son système, l’a exposé dans un livre qui a pour de Kant parut trop rationaliste à Schleiermacher, qui titre, Die christliche Lehre der Rechtfertigw. j und - appliqua à rendre au sentiment, à l’expérience reli­ Versôhnung, édition modifiée de 1888. Il faut anal· -r l gieuse proprement dite, son importance. Pas de con­ cette doctrine, pareeque c’est de Ritschl quedép-n.i-r.·. naissance religieuse sans l'expérience de la foi : rien de Harnack, Sabatier, etc., et par suite ceux des modernistes plus conforme au luthéranisme primitif. Ce qui explique qui ne sont pas simplement spencêriens ou positivistes. l'énorme influence de Schleiermacher dans les milieux La théorie de la connaissance religieuse de Ritschl est protestants, c’est qu’en se réfugiant dans l’expérience fondée sur la théorie kantienne de la connaisse, intérieure on croyait trouver contre l'athéisme un asile bornée au seul phénomène, bien que Ritschl accepte 1 imprenable, une forteresse inattaquable : c’est aussi formule de Lotze : « Nous connaissons les choses dans les phénomènes. » Car il semble bien, malgré des flot­ qu’on se débarrassait par ce moyen du poids mort des dogmes, qu’avaient retenus les premiers protestants, tements, que « les choses » sont pour lui un produit de tout en n’ayant pas l’air de tomber dans Je pur rationa­ notre activité mentale, une image, résidu de plusieur perceptions sensibles; et sur ce point, le système con lisme d’un Wegscheider. Cf. T. Parker, Discourse of matters pertaining to religion,Ί8ί6; Morell, Philosophy fine à l’idéalisme phénoménisle. Quoi qu'il en soit, Ritschl distingue expressément une connaissance reli­ of religion, 1849; Ferrier, Institutes of metaphysic, Edimbourg, 1854. Le pasteur Coquerel écrivit Le chris­ gieuse et une connaissance théorique, « fonctions dis­ tinctes, qui, même appliquées au même objet, ne tianisme expérimental, Paris, 1847, «pour les esprits coïncident sur aucun point, mais divergent entièrement. · doués d'un juste instinct religieux, » dans le but « de L'esprit peut, en effet, se référer de deux façons à ses remplacer la foi objective puisée dans les dehors de la perceptions : ou, les regardant comme des données vérité par une foi subjective puisée dans l’homme considéré en lui-même, » p. xm. Pour cette foi sub­ objectives, il cherche à les organiser en un système collèrent de la nature, au moyen du lien causal, et jective, disait Coquerel, « se confier en Dieu, c’est se porte à leur sujet des jugements théoriques, scienti­ confier en soi-même. Par exemple, se confier en Dieu fiques, d'existence; ou il les considère comme agis­ comme en un être aimant et bon, c'est se confier en sant sur le sujet sensible et porte à leur sujet des l'idée que nous nous faisons de son amour et de sa bonté, » p. 23. Cf. Newman, encore protestant, Dis­ jugements de valeur (IVerlurteilel, caractérisés par ce cours sur le développement, 1843; trad. Saleilles, La fait qu'ils font abstraction de la nature objective et des relations des choses entre elles, et apprécient seule­ foi et la raison, Paris, 1905, passim et p. 235, n. 28; ment leur aptitude â satisfaire les besoins (esthétiques. p. 257, n. 41. 795 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) moraux, religieux) du sujet. Ainsi est établie la distinc­ tion entre la connaissance religieuse, exclusivement relative au sujet, intéressée, s'exprimant par des « juge­ ments de valeur indépendants » — et la connaissance théorique. Par exemple, l’homme religieux n'a pas à se prononcer sur ce jugement : Jésus est-il Dieu? — mais sur celui-ci : Jésus a-t-il pour moi, pour ma vie religieuse et morale, la valeur d’un Dieu? Et le second, pour Ritschl, ni n’implique le premier, ni n’en dé­ pend. La théorie de la religion est faite pour s’accor­ der avec celle théorie de la connaissance religieuse. La religion n’a pas pour objet les rapports de Dieu avec l’homme ou l’union de l’âme avec Dieu. Son but est de donner une solution au problème que voici : l'homme, jugeant qu’il est un être spirituel et personnel, voit qu’il est né pour dominer le monde; d’autre part, il se sent dépendant du monde, opprimé par lui. Il trouve une solution de ce problème pratique dans l’idée d’un pouvoir supérieur au monde, qui le gouverne pour les fins delà vie spirituelle. Cette idée de Dieu n’est ni une intuition, ni une inférence rationnelle, mais un postulalde l'homme qui en a besoin pourexercèr sa maîtrise personnelle et spirituelle sur le monde. Ce postulat s’exprime sous une forme symbolique, par exemple, Dieu est amour. Par là, on voit ce que signifie la célèbre phrase de Ritschl : « Dieu n'est qu'un simple nom qu’emploie le chrétien pour résumer ses impressions religieuses. » Mais toute intrusion du ju­ gement théorique en matière religieuse est nulle et sans valeur : exemples, dogmes de la Trinité, des deux na­ tures dans le Christ. Tout ce que nous pouvons dire est que Jésus est Dieu pour nous, a pour nous une valeur divine, parce qu’il nous révèle Dieu, c’est-à-dire parce qu’il nous manifeste une mailrise complète sur le monde matériel (rédemption, justification, vie éter­ nelle), un dévouement absolu au royaume de Dieu (communauté de personnes agissant d’après les lois de la vertu). Donc notre religion, notre christianisme, {Conclut Ritschl, sont indépendants de ce que nous pensons comme philosophes, de ce que nous tenons comme historiens. Sous la phraséologie moderne de Ritschl, on recon­ naît la vieille doctrine de la foi fiduciale, où tout en matière religieuse dépend de l’impression du sujet, ou l'objet religieux se définit en fonction des besoins, des états, des émotions du sujet, sans qu'aucune donnée intellectuelle intervienne. Le système a été développé et appliqué à la connaissance de Dieu. On croit à l’exis­ tence de Dieu « sans raisons intellectuelles »; ou bien, si l’on garde encore ces raisons, on déclare, comme Molinos, sans valeur la conclusion à laquelle on aboutit par le discours, sauf à déguiser le procédé par un appel à Kant ou à la philosophie positiviste. A la réllexion cependant, on concède, ou bien avec Kant que l’on croit à cause de nos besoins moraux, ou bien avec Bain que la croyance est un « développement de la volonté à la poursuite de fins immédiates » et qu’elle « dépend de nos tendances actives et émotionnelles. » Mental science, L IV, c. vm, 1" et 3» édit. Toutes explications, d’apparence scientifique, que donnait déjà d’un mot le traducteur ancien de Grotius, quand il affirmait que la preuve qui fait le vrai fidèle est la preuve de sentiment « par les besoins de la conscience ». D’ailleurs, que pour éviter en apparence le pur sentiment, on ait re­ cours à l'intuition immédiate, sans preuves, avec M. Mo­ nod, art. Foi, dans Lichtenberger, Encyclopédie des sciences religieuses, Paris, 1878, t. v, p. 1 ; qu’on fasse appel à une vue mystique et suprarationnelle, avec Bradley, Appearance and reality, 2' édit., 1902; au subconscient, avec William James ; à l’action de l’Esprit, avec Heard, The tripartite nature of man, 5' édit., Édimbourg, 1882; â un fait de conscience v impéné­ trable â l’analyse », avec Sabatier, Esquisse d'une phi­ 796 losophie religieuse, etc., Paris, 1898. p. vin; c’est tou­ jours à l’expérience intérieure, à l’exclusion de toute connaissance rationnelle, qu’on a recours. Le thème sur lequel on exécute toutes ces variations, n’est autre que la pseudo-mystique de la foi fiduciale des premiers protestants. Inutile d’ajouter que, ne reconnaissant aucune valeur aux preuves, à la connaissance intellectuelle en ma­ tière religieuse, on s’abstient, comme Locke ou comme Kant, de tout jugement sur la nature intrinsèque de Dieu. Dieu reste aussi inconnu dans le système d'Au­ guste Sabatier que dans celui de Spencer. Dans les deux cas, on le désigne par une dénomination extrin­ sèque et par de pures métaphores. Les métaphores va­ rient. mais le procédé est identique. Que Spencer dé­ crive le travail de la religion : « Construire sans fin des idées qui exigent l’effort le plus énergique de nos facultés, et découvrir perpétuellement que ces idées ne sont que de futiles imaginations et qu'il faut les abandonner, telle est la tâche, qui, plus que toute autre, nous fait comprendre la grandeur de ce que nous nous efforçons en vain de saisir, » Premiers prin­ cipes, § 31 ; ou que Sabatier nous apprenne que « la définition de l’objet adoré se tire du culte et du bienfait qu'on en attend », Les religions d’autorité et la reli­ gion de l’esprit, Paris, 1904, p. 529, 534; c’est philoso­ phiquement tout un. Nous n'avons dans les deux cas qu’une connaissance symbolique, et Dieu n’est désigné que par nos états subjectifs. On pourrait s’imaginer que cet agnosticisme croyant était totalement étranger aux anciens protestants. Les protestants libéraux ici encore ont raison; ils ont des ancêtres. La multiplicité des sectes, l’ambiguité voulue des formulaires ecclésiastiques, les variations perpé­ tuelles sur les dogmes particuliers, l’unité extérieure sauvegardée, sans unité de pensée, par le soin de vider les formules de tout sens ferme et précis qui s'imposât, firent naître de bonne heure l’idée de la relativité de nos connaissances sur Dieu. On s’attacha surtout à ce qui répondait à un intérêt moral, à ce qui procédait des besoins de l’âme. De tout le reste, on fit des sym­ boles. qui ne sont que des images subjectives, d'une vérité toute relative; on considéra ces symboles, créés par les besoins de notre esprit et correspondant aux lois psychologiques de notre être spirituel, comme des produits de la réflexion, sans portée objective et méta­ physique. Tel est le sens de l'apologétique d’aveugles adoptée par le Dr Harris ; pour défendre la religion naturelle, il s’appuie sur ce que nous sommes dans une ignorance complète de la nature de tout ce qui nous entoure : il en est de même pour Dieu. Quoi de surprenant? Cf. Burnet, Défense de la religion tant naturelle que révélée (fondation Boyle), La Haye, 1744, t. n, p. 34 sq. Vers la même époque, et donc bien avant Mansel, Limits, etc., et M. Tyrrell, Through Scylla and Charybdis, Londres, 1907, c. Revelation, l'arche­ vêque anglican de Dublin, King, Discourse of predes­ tination, 1709, réimprimé parWhately, dans sesBampton lectures, Appendix, p. 480, et l’évêque de Cork. Browne, Procedure, extent and limits of human under­ standing, 1728, soutinrent, dans des vues iréniques, â propos de la prédestination, que notre connaissance de Dieu est purement analogique au sens nominaliste, en sorte, que nous « n’avons aucune conception directe et propre des attributs divins, pas plus que de quelque autre chose de ce monde. » Cf. S. Thomas, Sum. theol., I·, q. xm, a. 3. Voir Berkeley, Alciphron, dial, tv, c. xxi, et, en sens contraire, Spinoza, Ethica, part. I, prop, xvn, scholion ; part. II. prop, xlv-xlvii ; Copieston. Enquiry into the doctrines of necessity and pre­ destination, 1821 ; Grinfield, Vindiciæ analogical, 1822; Buclianan, Analogy considered as a guide to truth, 2e édit., 1865. Le roi Jacques l", pour écarter tout 797 DIEU CONNAISSANCE NATURELLE DE) blâme de l’Église anglicane, parle de sa « religieuse modération dans la curiosité aux mystères. » et pense résoudre les controverses par une solution agnostique. Cf. Du Perron, Réplique à la réponse du sérénissime roi de la Grande-Bretagne, Paris, 1620, p. 858 sq. Voir Tyrrell, op. cit., p. 95,99; Denzinger, n. 1392. 1644; Le Boy, Dogme et critique, Paris. 1907. p. 32. Calvin, malgré son dogmatisme, pour résoudre les difficultés de la prédestination telle qu’il la conçoit, recourt à l'échappatoire de la « docte ignorance » pseudo-mystique et agnostique de Nicolas de Cusa. Institution chré­ tienne, 1. III, c. xxi, 3; c. xxm, 8. D'ailleurs, d’après Calvin, « l’intelligence de la foi consiste plus en certi­ tude qu’en appréhension. » Lobstein, Etude sur la doctrine chrétienne de Dieu, Lausanne, 1907, p.145sq. La position de Luther relativement à l’agnosticisme se manifeste par cette proposition ; Istis novissimis tre­ centis annis multa perperam determinata sunt, quale est essentiam divinam nec generari nec generare. Pour défendre cet article, condamné par la Sorbonne, Mélanchthon, après avoir parlé des stultas et nugato­ rias quæsliones et de lana caprina logomachias que, d'après lui, discutent les théologiens, cherche à légi­ timer l'agnosticisme de Luther par un texte de saint Augustin, souvent cité durant ces dernières années : Augustinus percutit vestram audaciam. Vis scire, inquit, naturam Dei? Hoc scito, quod nescias. Confu­ tatio, p. 71. Sans doute, ni Luther ni Mélanchthon n’auraient admis, avec M. Simmel. · que toutes les reli­ gions se valent théoriquement, puisque le contenu d'aucune n’est logiquement déterminable. » Simmel, De la religion au point de vue de la théorie de la connaissance, dans Bibliothèque du congrès inter­ national de philosophie de 1900, Paris, t. Il, p. 319. Mais s'ils auraient reculé devant les conclusions, M. Harnack n’a pas complètement tort de penser qu’ils posaient les prémisses. Critique. — 1° Il ne manque pas de protestants qui voient clairement que « c’est abuser du langage de rem­ plir ses pages des mots foi, vie spirituelle, quand on croità l’Écriture comme on croitâ Homère et à Platon. » MacCosh, The method of the divine government,i'édit., Edimbourg, 1855, p. 507. Il en est d’autres qui continuent â juger, avec le rationaliste Wegscheider, que « la raison doit guider et juger le sentiment. » Institutiones theologiæ, 1844, p. 53. D’autres pensent avec saint Paul, l’Église et le concile du Vatican, Denzinger, n. 1643, 1653, 1658, qu’il est deux ordres de vérités morales et religieuses, celui que la raison peut atteindre naturel­ lement et celui dont la connaissance suppose la révé­ lation, et ils regrettent que cette distinction soit mé­ connue par tant de réformés. Naville, Les philosophies négatives, Paris, p. 43-49. Il ne leur échappe pas que si on fait, de la foi, indûment confondue avec la con­ naissance naturelle de Dieu, un « pur sentiment, qui ne nous renseigne pas plus sur le caractère intime de son objet que ne font lessens, » toutes les religions se valent. Buchanan, Failli in God, Edimbourg, 1855, t. Il,p. 219. Enlin beaucoup combattent l’agnosticisme en général et l’espèce particulière du pragmatisme. Oui ou non, sa­ vons-nous que Dieu est rémunérateur? « Si l’on admet la réalité objective du jugement et du juge, il n’y a plus seulement croyance à un quid divin, il y a connaissance, affirmation sur les caractères intimes, sur la person­ nalité de Dieu. Si l'on n’admet pas cette réalité objec­ tive, que devient le texte de saint Paul, Heb., xi, 6? » Cazenove, Being and attributes ot God, Londres, 1886, p. 105. Le lecteur aura reconnu dans ces cinq observa­ tions, cinq arguments dont se sert l'encyclique Pascendi. 2’ Les protestants libéraux en appellent souvent aux mystiques; et sur le modèle de la connaissance subsé­ quente à l’état affectif qu’admet Gerson, ils ont cons­ truit ou calqué des théories sur l’origine de nos idées 798 religieuses et toute une épistémologie. Mais c’est pren­ dre pour accordée une hypothèse psychologique et oublier de prendre pour point de départ un fait cons­ taté. Ensuite, chez les mystiques orthodoxes qui la soutiennent, cette hypothèse est réservée à certains cas d'états mystiques; aucun auteur orthodoxe ne confond, avec ces états, la foi surnaturelle proprement dite, et encore moins la simple connaissance naturelle de Dieu par la raison. D’ailleurs, cette hypothèse est contre l'a­ dage : Ignoti nulla cupido, et contre le mot de saint Augustin : Invisa diligere possumus, incognita non valemus. Mot et adage qui expriment un fait d'expé­ rience, parfaitement indépendant de l’opinion qu'on se fait sur la question de la distinction réelle des facultés. Peut-on raisonnablement fonder toute la religion surune hypothèse aussi branlante que celle de Gerson ’ Est-ce là procéder scientifiquement? Enfin, quand l'hypothèse de Gerson serait confirmée par les faits et. par suite, pourrait servir au théologien dans la théorie de l'inspi­ ration ou de la révélation immédiate, c’est un saut de genere ad genus de transporter à notre foi qui est médiate et non œuvre d’amour mystique, ce que Ger­ son et ses adhérents disent d’un certain état de l’amour mystique. A fortiori, ce saut est-il, comme celui ■:· Jacobi, mortel, si on passe de l’amour mystique dont parle Gerson à la simple croyance à l'existence de Dieu. 11 serait illusoire d'essayer ici une bibliographie. Nous n- us bornons de parti pris aux indications suivantes, où l'on trouvera les renseignements qu’il nous est impossible de donner. Rein annus. Historia universalis atheismiet atheorum...apudJudtr s Christianos, muhamedanos, ordine chronologico descript-ι ■ suis initiis usque ad nostra tempora deducta, Hildesi 1725; Jean François Buddeus, Traité de l'athéisme et d· superstition avec des remarques historiques et philos Ai­ gues, trad. L. Philon, Amsterdam, 1740 J. Brucker, Hist >rû» critica philosophise... ad nostram usque ætatem deducta, 2· édit., 6 vol., Leipzig, 1767. Ces trois ouvrages de main pt es­ tante donneront l'histoire et la bibliographie de toutes le- an -;er.nes controverses sur notre sujet. Pour la lin du xvm - ■. le début duxix*, le même service sera rendu, à un ι ■ nt > plus rationaliste que protestant, par G. Bretschneider; .'j,.-:». .tische Entwickelung alter in der Dogmatik vorkom» -· - ■·.. Begriffe, nach den symbolischen Schriften der evangeluc· lutherischen und re/ormirlen Kirche, etc., 4· édit, Le:;· y. 1841 (ouvrage publié en 1805, mais tenu à jour); Wegscbeaier Institutiones theologias Christian# dogmaticae. 8* édit.. L* rzig. 1844. Depuis cette époque à nos jours, cette litt- rature -s-ciale est touffue plus que jamais. On trouvera des références suffisantes, pour l’Angleterre, dans le rationaliste (sens angii.s actuel), Benn, The history of english rationabsn. r century, 2 vol.. Londres, 1906; pour l'Allemagne, ■ mann (catholique), Die Persônlichkeit Got tes und cdernen Gegner, 1906. D’une manière générale, la bib r.e abondante.de Sabatier, Esquisse d'une philosophie de . . gion d’après la psychologie et l'histoire. Paris. 1896; ceüe le Morris Jastrow, The study of religion, Londres, 1901: ce! Lobstein, Études sur la doctrine chrétienne de Dieu. Lau­ sanne, 1907, indiqueront les travaux récents à consulter Une vie humaine ne suffirait pas à lire les ouvrages dont n. 1 venons de donner indirectement l'indication; nous avouons n'en avoir lu qu’une mince partie, en cherchant à choisir. Pour con­ trôler les vues que nos études nous avaient suggérées, nous av : avant de publier ces pages, confronté nos conclusi ns ave. ,-s ouvrages cités dans le texte et les suivants, qui nous ont, en somme, confirmé dans notre appréciation du nominalisme et du pseudo-mysticisme : Georges Lyon. La philosophie de Hold,es, Paris, 1893; L'idéalisme en Angleterre au .ivur siècle. Paris. 1888; Delbos, Le problème moral dans Spinoza et le spino­ zisme, Paris. 1893: Boutroux, Études d'histoire de la philoso­ phie. Paris, 1897 ; Mercier, Les origines de la psychologie con­ temporaine, Louvain, 1897 ; Edward Caird, The critical philo­ sophy of Immanuel Kant, 2 vol., 1889; Delbos, La philos -p c pratique de Kant, Paris, 1905; Xavier Léon, La philcs-.'t-Lie de Fichte, Paris. 1902; Lévy-Brühl, La philosophie deJaeAn. Paris, 1894 ; Maillet. La création et la providence devant la science moderne, Paris. 1897 ; Liard, La science positive et la mélai-hysique, Paris. 1813: Harnack. Dogmengeschichte. V ;n ■ Essence du christianisme, Seeberg, Die Théologie a*- Jorum- 799 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) nés Duns Scotus, Leipzig, 1900; Plleiderer, Geschichte der Religionsphilosophie, 3· édit., 1893; Baillie, The origin and signi­ ficance of Hegel's logic, 1901 ; J. Caird, An introduction to the philosophy of religion, 1880; J. Orr, The Ritschlian theology and the evangelical faith, 1897; Kattenbusch, Von Schleierma­ cher zu Ritscht, 2* édit., 1893; Ecke, Die theotogische Schute A. Ritschl’s, 1897: Rébelliau, Bossuet historien du protestan­ tisme, Paris, 1892. VIL Le jansénisme. — Baius et après lui Jansénius accepteront en partie les doctrines de Luther et de Calvin sur les suites de la chute originelle, et cherchèrent à les accréditer sous le grand nom de saint Augustin. Pour Baius, comme pour Calvin, dans l'état de nature déchue, les forces de la raison en ce qui concerne les vérités morales sont entièrement éteintes. Baius traite de pélagiens ceux qui « entendent des nations qui n’ont point la grâce de la foi » le texte de saint Paul : Gentes, quæ legem non habent. Rom., il, 14. Denzinger, n. 902. Voir Baies, t. n, col. 70-71. 1» Jansénius. — L'Augustinus, Rouen, 1643, reprit les vues de Baius. Au premier abord, i) semble que Jansénius se sépare de Baius; car il concède que les philosophes platoniciens ont pu connaître Dieu par les créatures, que tel est bien le sens de Rom., i, 20, et l'opinion définitive de saint Augustin. De statu natures puræ, 1. I, c. XIII, p. 304. 11 dit même expressément qu'ils l'ont connu, naturali rationis lumine, nulla reve­ latione, par le principe naturel de l'obligation absolue où nous sommes d’aimer Dieu par-dessus toutes choses. J bid., c. xv, p. 307. Mais : 1. cette connaissance était de nulle valeur au point de vue moral et religieux sans la grâce. Jansénius fait ici l'équivoque,déjà signalée chez les protestants, qui confond l'utile au salut éternel, le méritoire du salut éternel, avec l'honnête. Comme il n’admet pas que l’homme déchu puisse rien faire de naturellement honnête sans la grâce, comme d’ailleurs il est vrai que sans la grâce, dans l'état où de fait nous sommes, nous n'atteindrons pas la vie éternelle, il conclut que les païens ne pouvaient avoir aucune connaissance de Dieu valable moralement sans la grâce : comme si « mora­ lement honnête » et « méritoire de la vie éternelle » étaient équivalents. Le vice du système est facile à découvrir. Jansénius concède que les païens ont eu une connaissance naturelle de Dieu spéculativement valable, mais non une connaissance pratique, une connaissance avec laquelle ils aient eu le pouvoir de commencer leur vie morale et religieuse. A l’objection que saint Paul, Rom., 1, 20, déclare les païens inexcu­ sables de n'avoir pas honoré Dieu qu’ils connais­ saient, et que par conséquent ces païens n’avaient pas une connaissance simplement spéculative de Dieu, mais une connaissance moralement utile, les jansénistes ré­ pondaient par la plus immorale des doctrines : Deus impossibilia jubet. C’est ce que veut dire Jansénius quand, pour expliquer comment la connaissance de Dieu qu'il concèdeaux païens n’était que spéculative, il leur octroie pour honorer Dieu « l’impuissance morale » où aous sommes d’observer toute la loi : or, on sait que d’après Jansénius cette impuissance morale se ramenait à une véritable impuissance physique. Ibid.,c. xtv. p.306. 2. Cette connaissance purement spéculative de Dieu, que Jansénius concède â quelques païens manquait d’ailleurs de certitude, sans la grâce. Jansénius veut prouver que 1’ « état de nature pure » est impossible. Denzinger, n. 935. Entre autres arguments, il apporte celui-ci : Car le bonheur y serait impossible. Une des conditions du bonheur parfait, en effet, d'après saint Augustin et le sens commun, est qu’il soit assuré. Or, dit Jansénius, dans l'état de nature pure, « quand même on accorderait que l’homme pourrait connaître Dieu, auteur des choses naturelles, il ne pourrait pas arriver à la certitude. Car, bien que dans cet étal il pourrait 800 connaître les vérités rationnelles tenuiter, il n'aurait pas la certitude de son immortalité personnelle, non tamen quamdiu vel ipsemet qui cognoscit, puisque au­ cun philosophe n’y est parvenu. » Ibid., 1. II, c. vit, p. 337. En d’autres termes, la philosophie spiritualiste est impossible, sans la grâce. Cf. Denzinger, n. 1506, la proposition que dut signer Bonnetty. 3. Enfin, cette connaissance spéculative et incertaine de Dieu, que Jansénius concède à quelques païens et qu'il appelle naturelle, en réalité vient de la révélation par la grâce de l’amour. D’après M. Laberthonnière. la foi et l’amour se confondent. « Avoir la foi, la foi vive et com­ plète, c’est posséder Dieu. Mais nous ne pouvons possé­ der Dieu qu'en nous donnant à lui; et nous ne pouvons nous donner à lui que parce qu’il se donne à nous. La foi apparaît ainsi comme la rencontre de deux amours. » Essais de philosophie religieuse, 1903, p. 166; cf. p. 110. D’ailleurs, le don surnaturel de l’amour précède la foi et même la recherche de Dieu. « Lorsqu’en effet on en­ treprend de chercher Dieu, c’est que déjà d’une certaine façon on l’a trouvé, » p. 145. C’est, â peine démarqué, le fameux « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé. » Mystère de Jésus. Et ailleurs : « La foi, pour se réaliser, suppose la grâce, » p. 165 ; cf. p. 182. « Mais le désir [de posséder Dieu, d’être Dieu] n'est pas naturel, je veux dire que l’homme ne saurait l'avoir par lui-même, car on ne peut pas posséder Dieu malgré lui, comme on possède une chose. Et si l'homme désire posséder Dieu et être Dieu, c’est que déjà Dieu s'est donné à lui. Voilà comment dans la nature même peuvent se trouver et se trouvent des exigences au surnaturel, » p. 171. Ces exigences sont équivoques; oui ou non, la nature exiget-elle de posséder Dieu ? Rien n’est plus exigé dans un ètrequesesconstitutifs intrinsèques. M.Laberthonnière répond avec une précision qui ne lui est pas coutu­ mière : « Ce qui fait que l'homme est homme, c’est justement qu’il a le pouvoir de mettre Dieu dans sa vie en le prenant pour fin. » p. 78. Cette psychologie de la foi-amour n'est rien moins qu'originale. Jansénius avait dit au fond la même chose que M. Laberthonnière. Chez Jansénius aussi la mani­ festation de Dieu se fait par la grâce surnaturelle de l'amour (surnaturelle, au sens janséniste du mot). En effet, dans le passage où il semble accorder que l’homme peut connaître Dieu par les lumières natu­ relles de sa raison et sans révélation, l'évêque d’Ypres dit bien « que la lumière naturelle de la raison dicte que Dieu seul doit être aimé par-dessus toutes choses; » que cette vérité appartient « à la loi naturelle, » parce que sans un tel amour de Dieu aucun acte ne peut être même ethice bon; il ajoute même que, bien qu’in­ capable de remplir un tel précepte, l’homme « sans révélation, par la seule lumière naturelle, connaît cette obligation. » Mais la connaît-il par les seules forces de sa raison sans la grâce de l'amour? Non, le don sur­ naturel de l'amour est supposé. Les platoniciens, dit-il, ont fait consister la sagesse dans l’amour de Dieu; mais ces païens eux-mêmes ont attribué cet amour à la grâce. Cet amour doit, d'après eux, être inspire' de Dieu, il doit « être imprimé en nous par la forme de l’éternelle et immuable substance; » ceux en qui cet amour est ainsi inspiré, ceux-là, et non pas les autres, connaissent Dieu et leur fin. Liquido sequitur amorem Dei, quo naturalis ratio, sive Christianorum, sive gentilium, dictat eum vel ut bonum naluræ rationalis beatificum esse diligendum... nullo modo posse ex crealuræ viribus naturalibus proficisci. Ibid., 1. I, c. xm, p. 305; c. xv, p. 307. La volonté qu’avait Jansé­ nius de donner, par des bouts de textes, l’impression que saint Augustin pensait comine lui, explique le dé­ dale de ces raisonnements. Mais, la pensée de Jansé­ nius saisie, la ressemblance de l'Aupuslinus et du Dog­ matisme moral est ici frappante. 8bl DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) Dans les deux cas, la manifestation de Dieu dans l’homme se fait par l’amour, la foi-amour, don surna­ turel. Dans les deux cas, c’est la fin dernière de l'homme qui sert de moyen terme. Dans les deux cas, le don de l’amour est à la fois exigé (naturel) et gratuit non naturel). Dans les deux cas, l’état d’impuissance de l’homme joue le même rôle. Que les deux auteurs parlent d’un don de l’amour, nécessaire à la manifesta­ tion de Dieu, c’est évident. Chez Jansénius, la fin dont il est question est la vision intuitive, par laquelle seule on possède Dieu, on est divinisé : bonum beati/icum. Chez M. Laberthonnière, il s’agit de la même fin, car les expressions « posséder Dieu, être Dieu » ne s’em­ ploient pas en dehors de l’élévation à l’ordre surnatu­ rel; d’ailleurs, l’auteur exprime la nécessité de la grâce,ce qui n’aurait pas de sens s’il parlait d’une autre fin que de la vision face à face. Chez Jansénius, le don de l’amour est surnaturel, au sens janséniste, c’est-à-dire exigé par la nature intègre, gratuit pour la nature dé­ chue. Chez M. Laberthonnière, le même don est « exigé », puisque la fin pour laquelle il est nécessaire est strictement exigée; on nous dit, en effet, que le pouvoir de prendre Dieu pour fin est ce qui fait que l’homme est l'homme; mais rien n’est plus strictement exigé que ce qui résulte des constitutifs de l’individu ou de l’espèce. Ce don est en même temps « gratuit », puisqu’on nous avertit que « le désir » dont il est question « n’est pas naturel ». Enfin, dans les deux systèmes, l’impuissance de l’homme joue le même rôle : d’après Jansénius, l’amour ne peut pas sortir des forces de l’homme; d’après M. Laberthonnière, « le désir n’est pas naturel, je veux dire que l’homme ne saurait l’avoir par lui-même. » 11 y a bien quelques nuances, qui viennent de ce que Jansénius parle de deux états, celui d’Adam avant le péché, et celui de l'homme déchu, tandis que M. Laberthonnière ne parle que d’un seul, le nôtre. Mais, si l'on va au fond des choses, c’est la même conception du surnaturel exigé dans les deux cas. M. Laberthonnière a ses réponses, nous allons y venir après avoir conclu. Comme le désir de la vision intuitive suppose la révélation, qui,à cause de notre élévation à cette fin, est absolument nécessaire d'après le concile du Vatican, Denzinger, n. 1635, il suit que Jansénius, en vertu de son système dans lequel les dons surnaturels d’Adam sont exigés, et M. Laberthonniére, puisqu’il fait profession d’admettre le con­ cile du Vatican, sont d’accord et sur l’origine, par la révélation, de la connaissance de Dieu, ontologiquement et moralement valable, et sur l’impuissance physique de l'homme déchu à parvenir à cette connaissance par les seules lumières de sa raison naturelle. Cette im­ puissance est moins masquée dans l'Augustinus que dans le Dogmatisme moral, parce que Jansénius ne donne pas la grâce de la foi-amour à tout le monde et n’a pas de peine à damner ceux qui ne l'ont pas. M. Laberthonnière, que les athées embarrassent, met tout le tort sur eux : ils croiraient, s'ils se donnaient les dispositions morales requises pour croire; mais la grâce de l’amour est universellement donnée à tous. Cette dernière assertion fournit â M. Laberthonnière ses réponses. — 1» Le don de 1'amour n’est pas exigé, « car on ne peut pas posséder Dieu malgré lui. » Ce qui est exigé, c’est « le pouvoir, la fin », mais non pas l’acte, « le désir ». — Réponse. — 1. Si la fin est exigée, le moyen l’est également. 2. Dans cette question, quand on parle d’exigence, il s’agit toujours d'exigences hy­ pothétiques, et l’hypothèse a dépendu et dépend de Dieu seul, quant à sa vérification : rien donc ne se passe jamais» malgré» Dieu. 3.11 est vrai que les théologiens parlant, par exemple, de la conservation, du concours général, disent qu’ils sont exigés, débita, et ajoutent d’autre part que nous n’avons pas l'acte de vivre ou d’agir par nous-mêmes, parce que ni la conservation, D1CT. DE THÉOL. CATHOL. 802 ni le concours général ne sont en notre pouvoir. Mais quel est le théologien qui a jamais ditou pensé que si, par exemple, je vis demain, ma vie ne sera pas natu­ relle, sous le prétexte qu’il n’est pas en mon pouvoir de me la donner par moi-même? Or, c’est ainsi que parle M. Laberthonnière : « Le désir n’est pas naturel, je veux dire que l’homme ne saurait l’avoir par luimême. » — 2» On nous réplique encore et surtout : Mais il n’est question que du surnaturel exigeant et nulle­ ment du surnaturel exigé, comme chez Jansénius ou Baius. — Réponse. — 1. « Ce qui fait que l’homme est homme » est du surnaturel exigeant? C'est plus qu’é­ trange. 2. On conçoit un surnaturel exigeant ex hypothesi elevationis gratuites, mais on nous parle d'un surnaturel exigeant ex hypothesi elevationis debilsr Cf. Thamiry, Les deux aspects de l’immanence, Paris. 1908, c. ix, p. 250-294. 2» Quesnel. — Les jansénistes développèrent la doc­ trine de l’Augustinus. Charron, après Montaigne, s’était appliqué à montrer que par « les seules forces de la raison », l’homme ne peut pas connaître Dieu,et que, même quand on le connaissait par la foi, on res­ tait dans une « ignorance consciencieuse », à savoir dans l’agnosticisme. Cf. Garasse, Somme theologique, L II, sect, il, ni. L’abbé de Saint-Cyran prit la défense de Charron; il était d’ailleurs convaincu qu’il y a « quelque danger à prouver par des raisonnements la vérité d’un Dieu. » Les théologiens de la secte s’atta­ chèrent surtout à confondre la foi et la charité'. Vol. les propositions condamnées de Quesnel, Denzinger. n. 1266, 1267. Cette confusion élablie contrairement a-j concile de Trente, sess. VI, can. 28, Denzinger, n. 720, et à toute expérience psychologique, ils soutinrent : 1. que la foi est la première des grâces que l’homme reçoit et peut recevoir, Denzinger, n. 1242, 1241; 2.que la charité seule parle à Dieu et que Dieu n’entend qu’elle : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'a -Is trouvé. » On rencontre, il est vrai, cette formule chez certains mystiques, mais dans un tout autre sens. .'· ; quærere valet, dit saint Bernard, nisi qui prias ncrit. De diligendo Deo, c. vu, 22, P. L., t. clxxxii. col. 987. Cette phrase décrit ce qui se passe dans . me justifiée qui i>? goûte plus les douceurs de l’amout iivin et en souffre; cette angoisse qu’elle épre-u .·. e-t encore de l’amour ou vient de l’amour; l'âme ci.· r ■ Dieu et court vers lui comme le cerf altéré vers si des fontaines; si elle cherche, c’est que déjà elle a trouvé. De plus, chez certains mystiques, cette for­ mule s’entend d’une « possession de Dieu par dispo­ sition potentielle; ce qui ne favorise d’aucune f- on ni le jansénisme ni la philosophie ou la méthode d’im­ manence. Cf. Rousselot, Pour l’histoire du probi, me de l'amour au moyen âge, Munster. 1908. dans Retirage de Baeumker, t. vi, p. 85. 3. Quesnel parle d’une certaine connaissance naturelle de Dieu même pour les païens, Rom., i, 19, mais elle est mauvaise et pernicieuse, bien que venant de Dieu, Denzinger. n. 1256 ; car « sans la lumière de la foi, sans le Christ et sans la charité, que pouvons-nous être, sinon té­ nèbres, aberration et péché? » Denzinger, n. 1263. 4. Dernière conséquence, qui montre bien à quel rela­ tivisme peut conduire une exagération pseudo-mystique en théologie : Nec Deus est, nec religio, ubi non est charitas. Denzinger, n. 1273. Quesnel alléguait en faveur de cette proposition un verset de saint Jean : Qui non diligit, non novit Deum : quoniam D· us charitas est. 1 Joa., tv, 8. Le sens de ce passage est le suivant : Qui non diligit non novit Deum sicut op rtet et satis salubriter; ce qui signifie que personne ne sera sauvé sans la charité. Corneille de la Pierre ajoute : Esto speculative noscat Deum, practice ta­ men, id est experimentaliter, familiariter et sap. ie, non novit Deum ; sicut mellis saporem et dulcediIV. - 26 SOJ DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) nem nemo novit per experientiam et saporem, nisi qui illud gustat et sapit. Sicut enim sapor sapiendo, ita amor amando practice cognoscitur, gustatur et sapitur. Quesnel confond donc deux choses : la connais­ sance qui assure le salut, expérimentale, et la connais­ sance purement spéculative, de pure foi; et il donne tellement d’importance à la première qu’il conclut à la nullité de la seconde comme Molinos ou Ritschl. Sur les propositions de Quesnel, voir Greg. Kurtz, O. S. B., TheoLgia sophistica in compendio detecta, Bamberg, 1736; U examine 537 propositions condamnées: Calatayud. Divus Thomas, Valence, 1744. t. Il, et passim ; fauteur s’occupe beau­ coup des faits mystiques allégués alors comme aujourd'hui ; Jac. de la Fontaine, Constitutio Unigenitus theologice propugnata, 4 in-fol., Dillingen. 1720, où l'ordre des propositions est suivi ; les textes scripturaires et patristiques, cités par Quesnel et ses défenseurs, sont rapportés et discutés. 3° Pascal. — On trouve dans les Pensées de Pascal un grand nombre des conséquences ou des hypothèses de VAugustinus, bien que les cinq propositions n’y “oient pas. De même, on n'y trouve pas toutes les pro­ positions de Quesnel, mais les germes de tout ce qu’a condamné la bulle Unigenitus γ sont assez apparents. Je parle bien entendu, non pas des Pensées éditées en 16(59 et 1670 par les jansénistes où, spécialement sur le sujet qui nous occupe, furent faites des corrections importantes, cf. Pensées de Plaise Pascal, édition des grands écrivains. Paris, 1901, t. I, p. ct.xxvt, tit. xx; fragments 242, 243, t. tt, p. 175. et des omissions sa­ vamment calculées, cf. fragment 556, t. ni, p. 4,note 2, avec les renvois. Mais il est question des Pensées telles que nous les lisons aujourd’hui, telles que les admire M. Eucken, telles que les recommande M. Laberthonnière. Essais de philosophie religieuse, p. 193-224. 1. La doctrine de Pascal sur les suites du péché ori­ ginel est celle de Luther, de Calvin, de Baius, de Jan­ sénius; elle n’est pas la doctrine catholique. 2. La doctrine de la connaissance religieuse de· Pas­ cal, en tant qu’elle suppose que notre raison n’est na­ turellement que ténèbres et aveuglement, et en tant que sous le nom de foi du cœur elle propose au fond les vues de Jansénius et de Quesnel sur la foi-amour, a été condamnée parla bulle Unigenitus ; l’Eglise n’est donc pas responsable des défauts de l’apologétique qu’on en peut tirer. 3. Sur le point spécial qui nous occupe, à savoir de l'impuissance de l’homme à parvenir à la connaissance de l’existence de Dieu par les lumières naturelles de sa raison, sans l’aide de la révélation, Pascal est héré­ tique; il a été condamné avec les traditionalistes, comme nous le verrons bientôt, par le concile du Vati­ can. 11 écrit en effet : « Parlons maintenant selon les lumières naturelles. [11 vient de dire que par la foi nous connaissons l'existence de Dieu, mais non sa na­ ture.] S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhen­ sible... Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s’il est. » Pensées, t. n, p. 145, frag­ ment 233. C’est précisément ce que le dernier concile a condamné. Denzinger, n. 1634, 1653. Aussi, de même que Jules Simon avait raison de soutenir contre les traditionalistes français que leur Église les désavouait, quand ils prétendaient que lui, rationaliste, ne pouvait pas, indépendamment de la révélation, écrire une théodicée, et qu’il n’y a pas de « philosophie séparée », .Religion naturelle, 4· édit., Paris, 1857, p. tx sq.; de même, le protestant de Genève, E. Naville, et « l’évadé », M. Hébert, ont raison de ranger Pascal parmi les au­ teurs condamnés au concile du Vatican. E. Naville, Philosophies négatives, Paris, 1900, p. 53 sq.; Hébert, L'évolution de la foi catholique, Paris, 1905, p. 135. Aussi M. Decurtins n'a-t-il fait que tirer une consé­ quence de bon sens, lorsqu’il a écrit dans un article qui avait pour but de dégager du mouvement moder­ 804 niste « la réforme sociale chrétienne » : «t Nous ne comprenons pas comment, après le Vatican, on peut construire une apologie du christianisme sur Pascal.» Parlant des preuves classiques de l’existence de Dieu « par les ouvrages de la nature », l’édition de 1670 faisait dire à Pascal : « Je n’attaque pas la soli­ dité de ces preuves consacrées par I’Êcriture sainte. » En réalité, Pascal avait écrit : « C’est une chose admi­ rable que jamais auteur canonique ne s’est servi delà nature pour prouver Dieu. » Fragment 243, t. n, p. 177. « N’oublie-t-il pas, demande M. Naville, la déclaration du psalmiste, Ps. xix? N'oublie-t-il pas la parole si claire de saint Paul que les perfections de Dieu se voient comme â l’œil dans ses ouvrages, Rom., i, 20?» Pascal n’oublie rien ; mais son exégèse est celle de VAugustinus tout comme sa psychologie et sa morale. Cf. Pensées, t. n, p. 285, frag. 375; p. 21, frag. 294; t. t, p.ct.xit.« Je n'entreprendrai pas ici, dit-il, de prou ver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu, ou la trinité, ou l’immortalité de l’àme ni aucune des choses de cette nature; non seulement parce que je ne me sen­ tirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connaissance sans Jésus-Christ est inutile et stérile. » Fragment 556, t. ni, p.4. Port-Royal avait écarté ce passage compromettant, parce que trop voi­ sin de l'.lugKsfinws. En le présentant au public, Etienne Périer prit soin de gloser, afin de faire ou­ blier cette filiation; mais M“« Périer en fait le centre de VApologie, prononçant avec Quesnel que « hors Jésus-Christ, il n’y a que vices, que misère, que déses­ poir, et nous ne voyons qu’obscurité dans la nature de Dieu et dans la nôtre, » t. i, p. exetv, ccxliv. Qui avait tort ou raison de la préface d’Étienne Périer ou de Mme Périer? L'une et l'autre. Car Étienne Périer écrivait sa préface pour une édition où on lisait seule­ ment qu'on n’attaquait pas la solidité des preuves de l'existence de Dieu, mais que souvent ces preuves ne son pas assez proportionnées à la disposition d’esprit de ceux pour qui elles sont destinées. Mais M1»· Périer pouvait lire dans le manuscrit : « Ces personnes desti­ tuées de foi et de grâce, recherchant de toutes leurs lumières tout ce qu’elles voient dans la nature qui ies peut mener âcette connaissance [de Dieu), ne trouvent qu’obscurité et ténèbres. » Fragment 242, t. tt, p. 17o. Là est le mot de l’énigme. Car, pour Pascal, comme pour Jansénius, « il est certain que ceux qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n’est autre chose que l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent. » Ibid. Avec la grâce de la foi vive le cœur connaît bien des raisons. Et sans elle? Nec unus quidem tot sæculorum lapsu, répond Jansénius, in tanta historiarum vastitate reperiri potest, qui summum bonum, id est Deum verum, naturæ sagacitate sine Dei gratia invenerit et coluerit. Augustinus, De statu, etc., 1. Il, c. v, p. 335. Le cœur de ceux qui ont la grâce de la foi vive voit clairement toutes les raisons de croire ; la raison des autres ne voit rien, ou ce qu'elle voit est inutile. Sans doute le Crede, ut intelligas a un certain sens vrai, mais 1’ « abêtissez-vous » ne parait en avoiraucun. Le tort de Pascal est de ne pas distinguer entre la connaissance des mystères proprement dits, et celledes vérités rationnelles sur Dieu, Denzinger, n. 1634, 1643, entre les vérités que la foi nous propose et celles qui constituent les préambules de la foi, dont l’existence de Dieu fait partie. Ibid., n. 1638. Pour lui, l’homme cor­ rompu a, relativement à toutes ces vérités, la même impuissance physique, tant qu’il n’a pas la grâce; et, il n’y a pas plusieurs variétés de grâces : ou bien nous avons l'amour céleste et tout est sauf, ou bien nous sommes les esclaves de la cupidité et tout est perdu. Denzinger, n. 1385 sq. 805 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) .Aussi Pascal se proposait-il d écrire contre ceux qui tiennent que l’existence de Dieu est manifeste, que nous en avons une connaissance spontanée et natu­ relle. Fragment 242. Il ne s’agit pas ici de Descartes, pour lequel Pascal est d’ailleurs très dur, fragments 76 sq.; ni précisément de ceux qui comme Grotius commencent leur apologétique par les preuves en forme de l’exis­ tence de Dieu, fragments 243, 556; mais bien des théo­ logiens, qui prenaient pour base de leur apologétique le fait de la connaissance spontanée et certaine de Dieu, considérant, comme le fait encore un des meilleurs théologiens du xix' siècle, Scheeben, La dogmatique, trad. Bolet, t. n, n. 29, que dans l’espèce « les preuves scientifiquement développées, bien loin de donner â l’homme la première certitude de l’existence de Dieu, ne font qu’éclaircir ou consolider celle qui existe déjà. » Le P. Coton, dans un entretien laissé dans ses manus­ crits et publié plus tard (en 1683, d’après Sommervogel) par le P. Bon tau Id, Le théologien dans les conversations, •4· édit., Avignon, 1853, avait employé cette méthode. Interrogé par un athée sur les preuves de l’existence de Dieu, le théologien de Coton refuse d'abord de « par­ ler de la nécessité de l'Etre absolu, de la non-implicance en sa définition, de l'impossibilité des causes infinies en nombre, de tous les autres arguments in­ ventés par la logique artificielle des académies, » p. 40. Il y vient plus tard; mais il débute par une sorte de démonstration ad oculos : Voyez et regardez le soleil et les astres et vous sentirez naître la science de Dieu, avec un instinct qui vous portera à l'honorer. Cf. Illingworth, The divine immanence, Londres, 1904; au c. il, The religious influence of the material wo Id, p. 13-27, l’auteur a rassemblé de curieuses citations sur ce sujet. C’est à cette méthode des théologiens que s'en prend Pascal au fragment 242. Les rencontres verbales avec le texte de Coton sont d’ailleurs remarquables. Coton et Pascal discutent à peu près les mêmes diflicullésdes athées, bien qu’ils les résolvent très différem­ ment. « Leur argument principal, dit Eugène le théo­ logien de Coton, à propos des anciens docteurs, quand ils ont voulu convaincre les infidèles, a toujours été de leur montrer le firmament et les astres, et les autres parties de l’univers. Je vous les montre. Messieurs, et je vous dis : Regardez. Eugène s’étant arrêté après avoir prononcé ces deux paroles, Léonce |l’athée du dialogue] l’avertit de continuer et de rapporter les rai­ sons et les preuves que les anciens avaient formées làdessus. Quand j’ai dit : Regardez, repartit Eugène, j’ai dit tout ce que je dois dire; car la maxime de ces pre­ miers sages, et l’avis qu'ils m’ont donné, est que, ap­ porter des raisons à ceux qui, après avoir regardé le monde, ne savent pas encore qu'ils ont un Dieu, c'est apporter le flambeau pour montrer le soleil à ceux qui ne le voient pas en plein midi, » p. 18. C'est ruiner toute l’apologétique de Pascal, dont la base est que « depuis la corruption de notre nature, Dieu nous a laissés dans un aveuglement » dont nous ne pouvons sortir que par la foi chrétienne. Aussi Pascal écrit-il de ces hommes aveuglés qui n’ont pas la grâce de la foi vive : « Dire à ceux-là qu’ils n’ont qu’à voir la moindre des choses qui les environnent et qu’ils verront Dieu à découvert, et leur donner pour toute preuve de ce grand etimportant sujet le cours de la lune et des pla­ nètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c’est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles, «etc. Contre la comparaison du jour en plein midi, Pascal allègue le Deus absconditus de l’Ecriture et ajoute : « Ce n’est pas de cette lumière, qu'on parle comme le jour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi ou de l'eau à la mer. en trouveront. et ainsi il faut bien que l’évidence de Dieu ne soit :· >s telle dans la nature. » Fragment 242. Le fragment 244 806 jette quelque lumière sur ce dernier passage : « Ne dites-vous pas vous-même que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu? demande l’athée à Pascal. — Non. — Et votre religion ne le dit-elle pas? — Non [au con­ traire). Car encore que cela est vrai en un sens pour quelques âmes à qui Dieu donne cette lumière, néan­ moins cela est faux à l’égard de la plupart.» Ceux qui ont la foi vive voient, les autres sont aveuglés. Pascal se souvient-il de la phrase de Calvin sur les païens S’ils ont eu quelques éclairs de la vérité, c’était pour les mieux perdre? La doctrine catholique estque Dieu, après la chute, nous a laissé la raison, l’usage de la rai­ son, la puissance physique de le connaître, afin de nous sauver, si profitant de ses bienfaits nous ne manquons pas à notre devoir : facienti quod in se est, Deus non denegat gratiam, cela est vrai de fous. Enfin, que savons-nous de la nature intrinsèque de Dieu, même lorsque nous croyons en lui? Nominalis:· comme Locke, Pascal est agnostique comme lui. Il s'applique à montrer « qu’on peut bien connaître qu'il y a un Dieu sans savoir ce qu’il est. » Fragment 233. t. n, p. 143. Des éditeurs modernes rapprochent de cfragment plusieurs textes de Charron où il con­ clut à « l’ignorance consciencieuse ». Ces textes sont précisément ceux que le P. Garasse avait relevés et où il avait flairé « l’athéisme couvert »; ce sont donc les mêmes que Saint-Cyran, défenseur de Charron, avait jugés orthodoxes. Pascal et Saint-Cyran s’accor­ daient sur l’agnosticisme croyant : « Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison, parce que dans le système janséniste il n’y avait pas de foi sans amour. Fragment 278, t. Il, p. 201. avec la no:· très instructive. Cela est exact de la « foi parfaite ■ aussi les éditeurs de 1670 ajoutèrent-ils cette épith. au texte original ; mais cela est faux de la foi tout cour: Et, si on soutient cette erreur, le danger de mettre I · foi dans le sentiment et de réduire l’objet de la foi au fait brut de l’existence de Dieu est difficile a éviter. C pas franchi, si vraiment « c’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison », et si ce sentiment est la foi. il est ogique d’écrire : « Par la foi nous connaissons s i. exis­ tence; par la gloire nous connaîtrons sa nature. » t. n. p. 144. Le sentiment, en ellet, ne peut pas. en tant qu’opposé à la raison, nous renseigner sur l,> iniur? intrinsèque de Dieu. Mais la raison, d’après Pa.-c.,·. r.· connaît ni l’existence ni la nature de Dieu, parce n’a ni étendue ni bornes. » Ibid. Il reste donc que r. par la raison, ni par la foi, isolées, ou prises ens.-u.i . nous ne pouvons porter un jugement sur la nature in­ trinsèque de Dieu: ce qui est l’agnosticisme cr Jt : de^Spencer, de Kant, de Mansel et des modernistes. •,V.1IL)Le traditionalisme. — Le traditionalism- es: la irêctrinè d'aprês laqueïîe"une révélation primitive fut absolument nécessaire au genre humain, non seu­ lement pour acquérir la connaissance des vérités de l’ordre surnaturel, mais bien pour acquérir la con­ naissance des vérités suprasensibles, c’est-à-dire des vérités fondamentales de l'ordre métaphysique, mora et religieux; les vérités dont il s’agit sont spécialement l'existence de Dieu, la spiritualité et l’immortalité de l’àme et l’existence d’une loi morale strictement obli­ gatoire. Cette révélation nous esl parvenue par la tra­ dition, l’enseignement oral et social, d’une génération à l'autre : d'où le nom de traditionalisme. Cette doc­ trine admet donc dans l’homme une véritable impuis­ sance physique à parvenir soit à la connaissance, soit à la certitude de l'existence de Dieu, indépendamment de la révélation. Celle-ci devient donc absolument nécessaire. Nous avons déjà rencontré cette idée de la nécessi· absolue de la révélation chez les protestants et chez les jansénistes. Parmi les catholiques, ce fut une ques­ tion discutée dès le xvn· siècle de savoir t si le 807 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) pyrrhonisme ôtait plus favorable à la religion que le dogmatisme. » L’inlluence janséniste poussait à humi­ lier la raison, cette superbe. Malebranche se déclara pour le fidéisme, tant à cause de prétendues difficultés déduites de la théorie de la connaissance, qu'à cause de l'impossibilité pour l’homme d'avoir l’idée de l'infini; mais il ne recourut pas à la révélation; la vision en Dieu, d’où devait sortir ce qu’on a appelé 1'onlologisme, lui servit d’échappatoire. Nous n’avons pas ici à nous occuper de cette solution, parce qu'elle ue nie pas précisément le pouvoir pour l'homme de connaître Dieu par les lumières de sa raison, mais explique le fait d’une façon incorrecte et inconciliable avec le dogme de l’invisibilité divine. Huet, dans son traité De la faiblesse de l’esprit humain, paru après sa mort, fit de grandes concessions au pyrrhonisme. Il accordait bien que l'homme a quelque pouvoir de parvenir à la vérité, mais il lui refusait le pouvoir d'arriver à la pleine certitude par les seules forces de la raison. Mais la bonté divine nous a enlevé cette infirmité, en nous concédant le don inestimable de la foi, qui chasse tous les brouillards. L’ouvrage posthume de Huet fut désavoué parses amis' La question devait être reprise au xix· siècle. Durant le xvm· siècle, on débattit onguement la question de l’origine du langage. On se souvient que Fénelon, dans sa Lettreà l’Académie, s'inspire d’Horace: Sylvestres homines, et que le passage ne s'accorde guère avec la tradition biblique. L’Italien J.-B. Vico, tout en concédant qu’avant le déluge l'homme avait conservé la religion, la vie sociale et le langage, soutint que les fils de Noé furent tellement dispersés par la crainte des bêtes féroces que ceux qui échappèrent â leur voracité perdirent d’abord toute religion, puis le langage, enfin la vie sociale et l'usage de la raison; ils vécurent ainsi mille ans, au bout desquels, réveillés par la foudre, ils retrouvèrent quelque connaissance de la divinité, le langage, puis la vie sociale. De con­ stantia philologis, c. ix. Scientia nova, passim. On ne tarda pas à dire des « premiers » hommes, supposés barbares, ce que Vico avait imaginé pour les descen­ dants de Noé. Avec Rousseau, Discours sur l’origine de l'inégalité parmi les hommes, Œuvres, Paris, 1819, t. tv, p. 201-373, la question s'embarrassa dans celle de l’origine des sociétés. Comme les rationalistes et les déistes pour faire une nasarde à la Bible, les sensualistes et les matérialistes pour renforcer leurs systèmes, se ralliaient en grand nombre à cette idée de l'homme sauvage, sans langage; il arriva, ce qui n’est pas rare, que certains apologistes crurent bien faire de soutenir l’impossibilité pour l’homme d'inventer le langage. Après la Révolution, de Bonald fit entrer cette apologétique dans son système philosophique et social. Voir Bonald, t. n, col. 959; Bonald, Recherches philosophiques sur les premiers objets des sciences morales, 1818. La même année parut le premier volume de VEssai sur l'indifférence en matière de religion de Lamennais. Dans le n· volume, Lamennais reprenait les objections des pyrrhoniens et concluait : « H est de fait que sou­ vent les sens nous trompent, que le sentiment intérieur nous trompe, que la raison nous trompe et que nous n'avons en nous aucun moyen de reconnaître quand nous nous sommes trompés, aucune règle infaillible du vrai. C'en est assez, comme on l’a vu, pour ne pou­ voir rigoureusement affirmer quoi que ce soit, pas même notre propre existence. » Essai, 1820, t. n, c. xm, p. 29. Cependant la raison individuelle, à cette impuissance d'arriver au vrai et à la certitude, joint un invincible « besoin de croire ». Le consentement commun (l’ordre de foi) supplée à notre faiblesse, et « devient, dans l'institution de la nature, le point d'appui de nos connaissances, le titre qui nous en 808 assure la possession certaine, en un mot la véritable base de notre raison, » c. xtv, De l’existence de Dieu, p. 37. Le consentement commun ou l’autorité du genre humain renferme donc le plus haut degré de certi­ tude ou il nous soit donné de parvenir. Lamennais montre ensuite qu'il n'est aucune proposition sur laquelle l'accord du consentement commun soit aussi unanime que celle de l’existence de Dieu. « Cette immense idée n’est pas seulement en harmonie avec notre intelligence; elle est noire intelligence même, » p. 70. L’athéisme est donc l’extrême folie. Le c. xv traite des « Conséquences de l’existence de Dieu par rapporta l'origine et à la certitude de nos connaissances. » L'auteur y conclut : « Il existe donc nécessairement, pour toutes les intelligences, un ordre de vérités ou de connaissances primitivement révélées, c’est-à-dire reçues originairement de Dieu, comme les conditions de la vie ou plutôt comme la vie même; et ces vérités de foi sont le fonds immuable de tous les esprits et la raison de leur existence, » p. 81. Et un peu plus bas : « De même que la vérité est la vie, l'autorité, ou la raison générale manifestée par le témoignage ou par la parole (ce n'est pas nous qui soulignons ici) est le moyen nécessaire pour parvenir à la connaissance de la vérité, ou.à la vie de l'intelligence, » p. 81. Lamennais soutient ensuite que l’on ne saurait parler sans nommer Dieu, puisqu'on ne « saurait parler sans prononcer ou sans concevoir le mot est, » qui est le nom de Dieu. « Ainsi l'homme n’a pu exister comme être intelligent, n’a pu parler sans connaître Dieu, et ne l'a pu connaître que par la parole, » p. 82. Repre­ nant ici l'argumentation de Bonald, qu'il cite en note, Lamennais prétend que l’homme n’a pu inventer la parole, puisque cette invention suppose des idées préexistantes, et le besoin, et même le moyen de les communiquer. Donc il a fallu qu'il reçût à la fois les idées et les mots. » Enfin : « Ainsi la pensée, la parole ont été révélées simultanément » et, avec elles, Dieu, p. 83. Le traditionalisme de Bonald et de Lamennais excita de l'enthousiasme, spécialement dans les milieux ecclé­ siastiques et même chez les protestants. Le jansénisme n'était pas mort: ce qui rendait moins choquantes alorla confusion de l’ordre naturel et de l’ordre surnaturel, et la thèse fondamentale de l'impuissance de l’homme, tel qu'il est depuis la chute, en matière religieuse, doc­ trines jansénistes que le traditionalisme acceptait. Les ennemis de la foi, afin de saper par la base la révéla­ tion divine, s’efforçaient de montrer que la connaissance des vérités de la religion naturelle dérivent de la puis­ sance, de la spontanéité absolue et indépendante de l’es­ prit humain. De là, l'hypothèse des premiers hommes, sauvages, muets, se développant spontanément par le moyen de leur seule raison, découvrant le langage, fon­ dant la société civile, inventant un culte religieux, pas­ sant du fétichisme au polythéisme, s’élevant au mono­ théisme, puisa la religion chrétienne. Produitdu génie de l’homme, la religion était donc soumise au jugement et â la souveraineté de la raison humaine et devait par le seul moyen de cette raison se perfectionner conformé­ ment à la loi nécessaire du progrès continu. Cf. Laforêt, Les dogmes catholiques, Tournai, 1860, t. I, p. 458 sq. En face de tels adversaires, on crut aller à la racine du mal, en niant à la raison humaine toute force, toute spontanéité en matière religieuse et morale, ou même avec Lamennais en toute matière; on remplaça la raison par la révélation comme Kant l’avait remplacée sur le terrain moral et religieux par la raison pra­ tique, comme Schleiermacher la remplaçait par le sen­ timent. H y eut chez les traditionalistes un très grand nombre de nuances et on les divise en deux groupes. 1. Les traditionalistes rigides soutenaient : a) que 809 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) 810 l'institution sociale était le seul moyen par lequel lation primitive n’avait pas été absolument nécessaire. l'homme pouvait parvenir à la première idée des Rome donna un instant un laisser-passer, sous la si­ vérités suprasensibles; b) que l'unique motif efficace gnature du cardinal d'Andréa. Laforèt, op. cit. Mais sur lequel la raison pouvait s'appuyer en adhérant à un bref pontifical, puis divers documents, s’opposèrent ces vérités était immédiatement l'autorité sociale, à cette forme extrêmement adoucie du traditionalisme. inédiatement et en dernière analyse l'autorité de la Cf. Annuaire de l'université catholique de Louvain révélation divine. Ce rôle attribué à la foi seule dans pour l’année 1876, où ces pièces ont été publiées après l'acquisition d’une vraie certitude des principes de la la mort d’Ubaglis; elles ont été reproduites par Bouix, raison les a fait nommer fidéistes. Pour défendre cette dans la Revue des sciences ecclésiastiques, 1876, p.üilposition, Lamennais fit de la raison une puissance 552. Ces professeurs de Louvain avouaient bien que purement passive, la connaissance des vérités suprasen­ l'usage de la raison précède la foi, qu’all'aiblie par le sibles venant du seul enseignement extérieur. L'abbé péché originel, notre raison, excitée par l'enseignement Bautain, plus théologien que Lamennais, rattachait social, pouvait démontrer Dieu. Mais l’usage de la rai­ cette opinion aux doctrines de la grâce. Bans l'exposi­ son, tel qu'ils l'entendaient, supposait la connaissance tion et la défense de son système qu’il présenta à l’évêque de Dieu et des principes rationnels, issue de l'ensei­ de Strasbourg, 21 novembre 1837. il disait : « Soutenir gnement social, et l'enseignement social découlait de que l'homme peut, par les seuls arguments de la raison, la révélation primitive.Acta concilii Vaticani, col. 130. démontrer l'existence de Dieu et ses infinies perfec­ A supposer qu'à l'aide de quelque subtilité on pût tions, qu’est-ce autre chose que prétendre que l’homme encore dans ce système soutenir la non-nécessité peut par ses propres forces s'élever à Dieu et connaître absolue de la révélation primitive, il restait que cette Dieu sans Dieu? Est-ce que par là on n’attribuerait nécessité est absolue pour nous depuis la chute, et que pas à la raison humaine l’initium fidei, contrairement parmi les suites du péché originel il fallait admettre au concile d'Orange? Ne serait-ce pas aflirmer que une impuissance physique personnelle de connaître l'homme n’a pas besoin de la grâce pour croire en Dieu avec certitude indépendamment de toute révéla­ Dieu et que nous sommes les auteurs de notre foi?» tion. Cité dans les Acta concilii Vaticani, col. 520. Sur le traditionalisme on trouvera l’essentiel : 1· au point de 2. Les traditionalistes mitigés — on range ordinai­ vue philosophique, dans Rozaven, Examen d'un ouvrage inti­ rement dans cette catégorie Ventura, Bonnetty, et les tulé des doctrines philosophiques sur la certitude dans leurs professeurs de Louvain, L'baghs, Laforèt, etc., bien rapports avec les fondements de la théologie de l'abbé Gerl et. que certaines phrases de deux premiers semblent quel­ Avignon, 1831, 1833; Chastel, De la valeur de la raison hu­ quefois aller plus loin — faisaient plusieurs restric­ maine ou ce que peut la raison par elle seule, Paris, 185i Kleutgen, La philosophie scolastique, trad. Sierp, Paris, tx·* tions : a) 11 ne s'agissait plus de l'acquisition de toutes nos idées par la révélation, mais seulementdes vérités t. t, diss. III, p. 432-455. Les ontologistes comme Gioberti atta­ quèrent de leur côté le traditionalisme, jusqu'à ce que L'baglis morales et religieuses. 6) D’après Bonnetty et Ventura, joignit le système de Gioberti au sien. Les protestants ortho­ l'homme avait besoin du magistère social pour les doxes se félicitèrent de voir Home défendre les droits de la rai­ premières notions de Dieu, de l'âme, de la vie future son contre le scepticisme. Voir James Buchanan, Faith in God. et des principaux devoirs; après y avoir adhéré par un Edimbourg, 1856, t. il, Theory of certitude, of scepticism. p.316sq. D'autres affectèrent de croire au scepticisme de IL. se acte de foi purement humain, l’homme avait la force romaine en présentant le traditionalisme comme sa d-.ctrir.e suffisante pour se les démontrer par les procédés ra­ ptopre:La Plarette, De insanabili Ronianæ Ecclesir · ■; tionnels ordinaires, c) Les professeurs de Louvain cismo. — 2· Au point de vue théologique spécial des n; :· rts de pensaient éviter la nécessité absolue de la révélation, la connaissance de Dieu avec l'ordre surnaturel, voir G estants la confusion de l'ordre naturel et surnaturel, les doc­ von Schâzler, Natur und Uebernatur, Das Dogma ·. ■. ·. trines de Calvin, de Baius et de Jansénius sur les suites Grade und die theologische Frage der Gegenu irt. M .-r. ·· du péché originel — erreurs qu'ils voyaient à bon 1865. Kleutgen touche souvent à la même quest n. In- : ·.■ gie der Vorzeit, 5· édit., 5 vol.. Munster, 1872, spêeia■ droit impliquées dans le traditionalisme rigide — en commencement du t. il. — 3· Au point de vue hist r que. . de disant : « L'esprit humain est doué d'une force interne Régny, L’abbé Hautain, sa vie et ses œuvres, Paris. qui lui est propre; il est actif par lui-même et son Vacant. Études théologiques sur les constitutions du activité est continue; néanmoins, pour que l'homme du Vatican, Paris, 1895, t. 1, p. 120sq., 329 sq. ; Didiot, L. . doué de cet esprit parvienne au véritable usage de la surnaturelle subjective, 2· édit., Lille, 1894, n. 595 sç. raison, il a besoin d'un secours intellectuel extérieur. (Dp Le modernisme etj/en.çycu^ce — Le Les principes des vérités rationnelles, métaphysiques et morales, ont été mis dans l’esprit humain par le moTlernisme est une doctrine dont les ori.in-s r.:- créateur. Mais telle est la loi psychologique ou natu­ riques et la parenté philosophique et théologique s.-n: relle de notre esprit que l’homme a besoin d'un en­ des plus complexes. Cf. Parodi, Le pragmatisme, dut.s seignement intellectuel pour arriver à cet usage de la la Revue de métaphysique el de morale, Paris, janvier raison suffisant pour pouvoir acquérir une connaissance 1908, p. 101. Dans les pages précédentes nous avons in­ distincte de Dieu et des vérités morales. » Laforèt, diqué les doctrines philosophiques et pseudo-théolu.iDogmes catholiques, t. i, p. 467, dans un rapport â la ques dont dépend le modernisme. Les lecteurs par S. C. de l'index. Donc, d'après ces auteurs, pour que suite comprendront plus facilement ce qui est dit dans l'homme arrive à une connaissance claire et cerlaine, l’encyclique Pascendi de la connaissance religieuse en clara el certa, de l’existence de Dieu, il fallait un en­ généraleten particulier delà connaissance naturelle de Dieu. Il ne nous reste plus qu'à indiquer : i» la position seignement social. Cet enseignement n'était pas la cause de l'usage de la raison, mais seulement une de l'encyclique ; 2" ce qu’il faut répondre aux moder­ nistes qui prétendent que nous ne connaissons Dieu condition sans laquelle on ne pourrait pas arriver à cet usage. Une fois l’usage de la raison acquis sous l’influ­ que par la vie intérieure. ence de cet enseignement, l'homme pouvait démontrer 1« La connaissance rationnelle de Dieu et les mo­ beaucoup de vérités et en particulier l’existence de dernistes d'après l’encyclique. — Sans donner le détail Dieu. La nécessité de l'enseignement était absolue, pour des origines historiques du modernisme, l'encyclique en indique nettement la parenté philosophique ettii-otous les hommes dans l’état actuel, quales nunc nas­ cuntur. Cette dernière restriction avait pour but de logique. Les modernistes, dit-elle, partent de ce premier rejeter sur les suites du péché originel cette nécessité principe : « La raison humaine, enfermée rigoureuse­ ment dans le cercle des phénomènes, c'est-à-dire des absolue d'un enseignement extérieur, de façon à pou­ choses qui apparaissent et telles précisément qu'elles voir dire avec la théologie traditionnelle que la révé­ 8 il DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) apparaissent, n’a ni ia faculté ni le droit d’en franchir les limites; elle n’est donc pas capable de s’élever jus­ qu’à Dieu, non pas même pour en connaître par le moyen des créatures, même phénoménales, l’existence. D’où ils infèrent que Dieu nepeutpas être directement un objet de science. » Denzinger, 10' édit., n. 2072. On sait que, dans la terminologie moderne, « notre connaissance est bornéeaux phénomènes » a deux sens. Dans les sciences, telles qu’elles sont aujourd'hui cons­ tituées, un phénomène signifie « un fait à expliquer, un individu réellement connu à ramener à une loi ou à une cause inconnue. » C’est dans ce sens que les positi­ vistes entendent le mot, lorsque — faisant non plus de la science, mais de la mauvaise philosophie — ils énon­ cent avec Comte, Huxley, Spencer que notre connais­ sance est bornée aux phénomènes. En style kantien, c’est autre chose : « notre connaissance bornée aux phénomènes » signifie que le seul être qu’atteigne notre intelligence est l’être que nous présentent nos sens; cet être, qui s'interpose officieusement entre l’esprit qui connaît, et ce que l’esprit connaît de la réalité, est le phénomène. L’encyclique s’est servie pour énoncer le premier principe des modernistes, de termes tels qu'ils désignent à la fois le nominalisme empi­ riste sous tous ses formes et le nominalisme idéaliste de Kant et des philosophies qui dérivent de lui. On se souvient qu'avant l'encyclique les modernistes don­ naient pour prétextes à leurs innovations « les résul­ tats acquis de la critique kantienne et spencérienne » et la nécessité d’accepter le nominalisme. Depuis l’en­ cyclique ceux d’entre eux qui ont élevé la voix pour protester n’ont pas nié ou même ont, comme le Pro­ gramma dei modernisa, Rome, 1908, avoué que telle est bien leur manière de voir. Mais les modernistes, tout en acceptant les résultats acquis de la critique kantienne et spencérienne, pré­ tendaient dépasser Kant et Spencer, et rien ne les cho­ quait plus, à en juger par leurs protestations, que d’être confondus avec des kantistes. Le lecteur a vu qu'on peut arriver aux résultats de Kant et de Spencer, quant à l’impossibilité de connaître la nature intime des choses par des procédés qui ne sont pas spécifiquer.ient les leurs : Nicolas d’Autrecourt par exemple au XIV" siècle a parcouru toute la carrière agnostique à l'aide d'une seule hypothèse et d’un seul postulat. De même, si l'on restreint la question à la connaissance religieuse, Molinos niait la valeur de toute connaissance intellectuelle sur Dieu en dehors du sentiment, de l'expérience intérieure; Quesnel soutenait qu’il n'y a pas de Dieu pour qui n'a pas la foi-amour, la charité; Pascal, comme Hobbes, et à l'aide du même argument concluait que, même avec la foi, nous ne savons rien de la nature divine, mais seulement le fait brut de l’existence de Dieu, Pensées, édit. Brunschvicg, 1904, t. n, p. 1-43 sq.; cf. Stapfer, dans la Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1908, p. 383 sq. ; Boehme rédui­ sait à rien notre connaissance de Dieu considéré en soi et par suite pouvait, comme certains modernistes, affirmer de l’absolu, les contradictoires. Denzinger, n. 2102. Il ne répugne donc pas qu'un moderniste soit arrivé à ses conclusions indépendamment de Kant et de Spencer. Dans la réalité cependant, les textes montrent que, si M. Loisy emploie la terminologie et la philo­ sophie des idées héréditaires de Spencer, d’autres ont utilisé Comte, et d'autres Kant, soit par l’intermédiaire de Ritschl et de son école, soit directement. Cf. Léon XI11, Encyclique au clergé de France, 8 septembre 1899; Eucken, Thomas ton Aquino, ein Kanipf cieeier Welten, Berlin. 1901. L’encyclique Pascendi ne fait aucune recherche sur le détail de ces filiations philosophiques. Elle constate simplement : a) que les modernistes admettent la posiion des philosophes pour lesquels l’idée de Dieu, notre 812 connaissance intellectuelle (abstraite, spéculative, ra­ tionnelle, notionnelle) de Dieu est sans valeur objec­ tive, n'atteint ou ne représente pas le réel et n’a pas de portée ontologique. Denzinger, n. 2091. — b) Qu'ils expliquent l’origine de cette idée par l’immanence vitale, par un sentiment qui jaillit en nous sans juge­ ment intellectuel qui le précédé (fidéisme). Ibid., n. 2074. — c) Quecelte idée ne devient une connaissance ayant une portée ontologique, atteignant la réalité, que par la croyance. Ibid., n. 2081. — dl Que, même avec la croyance ou la foi, la connaissance que nous avons de Dieu reste toujours purement symbolique, ibid., n. 2108, soit à cause de son origine purement sub­ jective, ibid., n. 2079, soit à cause de l’élaboration que nous lui faisons nécessairement subir suivant nos besoins et nos états, ibid., n. 2080, soit à cause de l'universalité de la loi d’évolution. Ibid., n. 2080,2058. De la sorte aucune affirmation sur Dieu en soi n’est possible, d’où le manque de valeur métaphysique des formules. Jbid., n. 2080. 2026. Ce qui revient à dire que les modernistes admettent donc la distinction du connaître et du croire au sens de Hobbes, Locke, Pascal, Kant, Mansel, Spencer, Ritschl, etc. — e) Enfin, les modernistes font dépendre la croyance de « l’expé­ rience individuelle, » qu’ils expliquent par une «certaine intuition du cœur. » Le texte ajoute : « Ils se séparent ainsi des rationalistes, mais pour verser dans la doc­ trine des protestants et des pseudo-mystiques. » Ibid., n. 2081. En d'autres termes, les modernistes, après avoir admis la thèse du relativisme de Kant et de Spencer, les dépassent, tout en continuant avec eux à tenir pour-symbolique notre connaissance de l'absolu, par un appel à Schleiermacher, c’est-à-dire à la thèse protestante qui fait consister la foi en une expérience intérieure, ou par un appel à la doctrine des pseudo­ mystiques qui, avec Molinos par exemple, nient toute valeur à la connaissance intellectuelle indépendamment de l'expérience mystique. L’encyclique fait remarquer : a) Que la conclusion moderniste : « Dieu ne peut pas être directement objet de science »a déjà été condamnée par le concile du Vatican. » Voir col. 857. — b) Que la théorie pro­ testante de la croyance ou de la foi, qu’ils confondent à tort, à laquelle ils ont recours, a été rejetée comme héré­ tique par le même concile : sola interna cujusque ex­ perientia. Cf. de Broglie, Les relations entre la foi et la raison, Paris, p. 54; Denzinger, n. 2072. — c) Que dans leur recours à l’expérience, ils débutent par le fidéisme. Ibid., n. 2074. — d) Que de parti pris ils ne s’élèvent pas au-dessus du symbolisme, c'est-à-dire des théories d’après lesquelles nous ne pouvons désigner Dieu que par de pures dénominations extrinsèques. Ibid., n. 2079. — e) D'où il suit qu'ils s’enlèvent tout moyen de distinguer les religions fausses de la vraie, ibid., n. 2082, et de ne pas tomber dans le panthéisme, puis dans l’athéisme. Ibid., n. 2108 sq. On sait assez que l'agnosticisme dogmatique de Locke, de Kant, de Mansel, etc., n’a pas abouti à autre chose. — f) Enfin l’encyclique consacre un paragraphe au sentiment pro­ testant, ou pseudo-mystique, dont les modernistes ont tant abusé. Elle fait remarquer que, considérée philo­ sophiquement, leur psychologie est en défaut : « car qu’est-ce après tout que le sentiment sinon une réac­ tion de l’âme à l’action de l’objet proposé par l'intelli­ gence ou par les sens? » De plus, au point de vue moral, cette importance donnée au sentiment est dan­ gereuse ; de même, elle est caduque au point de vue apologétique, car le bon sens n’admettra jamais que l’émotion soit un moyen sûr de découvrir la vérité; elle est en outre ruineuse au point de vue religieux, car n’aboutissant à aucune affirmation ferme et précise sur la nature intrinsèque de Dieu, elle ne peut pas décider s’il existe un Dieu rémunérateur. Heb., xi, 6; 813 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) car le sentiment est incapable de résoudre objective­ ment cette question. I) est vrai qu’on cherche dans le système à suppléera cette insuffisance par l'expérience. Mais l’expérience n'est elle-même dans l'espèce qu’un sentiment à l'état fort, dont l’intensité peut bien en­ traîner une persuasion plus grande de la réalité de l’objet religieux, si déjà l’on a des éléments intellectuels objectifs de cette persuasion, mais ne peut pas suppléer ces éléments. Denzinger, n. 2106 sq. 2° La connaissance rationnelle de Dieu et la vie in­ térieure. — Avant l’encyclique, les modernistes ont souvent fait appel aux mystiques et aussi à la vie reli­ gieuse ordinaire des chrétiens pieux pour conclure au manque de portée ontologique des notions religieuses, en dehors de la « vie de foi » ou en dehors de la « vie de foi, qui opère par la charité ». Depuis l’encyclique, M. Tyrrell a prétendu que le pape avait décrété la mort de la piété dans l’Êglise. Il n’est pas douteux que les modernistes n’aient réussi à s’attirer les sympathies de plusieurs catholiques plus fervents qu’instruits par cette argumentation, qui ne tend à rien moins qu'à rendre ou impossible ou sans valeur toute connaissance natu­ relle de Dieu. Il faut donc exposer les faits, l’objection qu’on en tire, et donner une solution. 1. Les faits discutés. — Tout homme de quarante ans et qui pense, s’il est vraiment religieux et aussi capable d’un retour nettement réfléchi sur sa vie mo­ rale, fait un jour ou l’autre cette découverte, que Dieu est maintenant pour lui, habituellement ou à certaines heures, un Être bien différent de celui qu’il priait et adorait dans son enfance ou même à vingt ans. Prier, adorer, ces mots semblent n’avoir plus le même sens qu’ils avaient dans la famille, au collège ou au lycée, à la faculté. La définition abstraite qu’on en donnerait, est bien la même que celle du catéchisme de première communion ou du manuel de séminaire; mais combien plus profondes en sont dans l’âme les répercussions; combien modifié le sens perçu, vécu; combien trans­ formée, l’attitude intérieure que ce sens commande. Et du côté de l’objet : Dieu représenté sous des attributs moins distincts, plus uns, parce que plus dégagés des traces d'anthropomorphisme, que ceux qui avaient sou­ tenu les premiers pas vers le devoir; Dieu connu par des concepts moins abstraits, moins métaphysiques ou, plus exactement, moins théoriques, moins académiques et scolaires, que ceux qu’avaient élaborés les efforts juvéniles de la spéculation personnelle. Dieu, essen­ tiellement, au concret, distinctement, se présente sans effort et comme spontanément à l'àme, meilleur que notre bonté, plus vrai que notre vérité, plus grand que nos hommages; non seulement autre et dillérent de ses œuvres — cela il l’était dès le commencement — mais bien au-dessus d’elles, et cependant intimement présent au cœur, dissemblable à tout, et pourtant et surtout infiniment digne d’étre aimé. Cette impression d’une connaissance vraiment nou­ velle, autre, grandit encore, si le Seigneur invite l’âme à goûter combien il est doux, gustate et videte, plutôt par sentiment que par lumières : plie devotionis eru­ diamur affectu, dit la liturgie. Supposons le cas, disent les mystiques pour se faire entendre, où nous n'aurions jamais goûté de miel. On pourrait par le témoignage ou par des raisons démonstratives nous donner, sans que nous y touchions, quelque idée de sa douceur et de son parfum; et nous admettrions,soit par la foi au témoignage, soit par raison scientifique, que le miel est doux. La connaissance que nous avons de Dieu par la raison naturelle, et aussi mutatis mu­ tandis par la foi, est en quelque sorte semblable à celle que nous aurions de la douceur du miel, si nous ne l’avions jamais expérimentée. La connaissance que Dieu donne à l’âme à certaines heures de dévotion ressemble plutôt à la connaissance que nous aurions de la saveur 814 du miel, si nous venions â en goûter pour la première fois. A ces moments bénis, cette connaissance parait suivre l'expérience que nous faisons de l’ainour divin. Cet amour nous pénètre et, sans raisonnement, un regard amoureux de notre âme perçoit confusément la douceur des perfeci ions divines. Ce n'est pas Dieu tel qu'il est en lui-même et face à face, puisque nous sommes dans l’exil; mais ce n’est pas non plus autre chose que Dieu, qui fait l’objet de cette sorte d’intuition, que les mystiques nomment regard intérieur. Dès lors, pour l’âme, le crucifix de son prie-Dieu, le Dieu de ses méditations, ce Dieu toujours présent et qu'elle sent tout près d’elle, comme dans l’obscurité on sent un ami près de soi sans le voir ni l’entendre, parait autre qu'on ne le décrit dans les livres, autre qu'on ne le prouve par les philosophies : il est bien l’Être néces­ saire, l’Être suprême, l’Être des êtres, le Père des idées, le quo majus cogitari nequit; mais il parait dilhrer en bien, beaucoup plus que ressemblera ce qn’autrefois l’esprit saisissait, non sans peine, dans ces formules abstraites. De même, le rédempteur, auquel s’adn>le culte, et sur lequel s'appuie toute l’espérance de l'âme exilée, à qui va tout son amour, parait au regard intérieur, vraiment plus rédempteur que dans le sym­ bole : crucifixus sub Pontio Pilato, plus divin, dan- sa divine et miséricordieuse condescendance, que dans la formule conciliaire : consubstantialis. Cf. Acta san· ■ rum, Anvers, 1643, 1.1, p. 197, n. 70. Enfin, le myst- -e de Jésus parait plus réel que tous les syllogismes.tous les textes et toutes les conclusions de l'École sur ce même mystère. Il est réel comme une relation de per­ sonne à personne : ce qu'il n'est pas dans les livres. Oui, à mesure qu’on progresse dans la vie intérieure, l’objet religieux parait à l'àme plus réel : elle le » réa­ lise », disait Newman. En même temps, cet objet de­ vient pour elle plus certain. Sans raisonner sur la v, ri; des paroles divines, sur la fidélité des promesses, l’à n.··· prend conscience d’une certitude des réalités divin s et surnaturelles, qui paraît indépendante du m if d’autorité divine, et uniquement fondée sur l’expérier. qu’elle a de ces réalités. Quand toute l’Êcriture et les écrits des Pères seraient brûlés, ma foi resterait même, disait un grand saint, tant il était sûr de ceint à qui il s'était donné et dont il avait goûté les incom­ préhensibles perfections. Tels sont les faits, qu’indubilablement perçoit tr-souvent la conscience religieuse des pieux fi l· ies. S matiquement, la situation est la suivante : la descrip­ tion de Dieu traditionnelle, la définition des actes J . culte, également traditionnelle, ne paraissent plus, à . · pensée réfléchie, adéquates à leur objet; bientôt n ëme la pensée directe de Dieu à l'aide des concepts s’accom­ pagne de cet épiphénomène : « Cela n’est pas tout, Il n'est pas tout à fait cela, mais plus; » et pour r.-rl-r i langage de saint Augustin, l’âme « distingue Dieu de ce qui n’est pas lui » beaucoup plus par l’abandon, par l’aveu de son néant, par la confiance en lui que par un discours métaphysique.» L'Être suprême » n'épuis· plus le contenu de l’idée de Dieu. Ce contenu, qui au­ trefois paraissait à l’âme venir du dehors par le moyen compliqué des concepts abstraits de la formule catêchismale ou métaphysique, parait maintenant être réa­ lisé sans elfort par un mouvement qui vient du dedans. Quand, par la mémoire, le sujet compare la représen­ tation mentale, qui accompagne l'état affectif actuel, avec le contenu des anciennes, des juvéniles repré­ sentations religieuses, l'aperception actuelle déborde tellement le contenu primitif, le modifie et le transforme à ce point que la formule catéchismale, associée dans l’esprit avec les anciennes représentations, parait ne plus être qu’une sorte de schème vide, irréel, une s- rte de projection maladroite et déformante de l'objet reli­ gieux tel qu'il est maintenant perçu. Et si l’âme n-tlê- 81ΰ DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) chit sur ses expériences successives, sur la transfor­ mation de plus en plus complète pour elle de l’objet réel de son adoration et de son amour, elle constate un écart de plus en plus marqué entre cet objet, tel que le saisit sa pensée actuelle, et le même objet, tel qu'elle le saisissait autrefois à l'aide de la seule formule tradi­ tionnelle. Bref, l’objet des formules catéchismales et métaphysiques lui parait comme inanimé, indifférent au cœur, sans valeur d'action sur sa vie morale et re­ ligieuse; au contraire, l’objet de l’expérience intérieure affirmé, semble-t-il, par un autre organe que le cer­ veau, est bien vivant; bien que très imparfaitement connu — et l’âme a conscience de cette imperfection et de cette insuffisance — c’est Lui, moins inadéqua­ tement, le vrai Dieu, à qui l'âme s’abandonne et se fie, prête à tous les sacrifices : Dominus meus et Deus meus. Et la certitude de la foi en parait toute rajeunie; une certitude nouvelle, qui est d’essence différente que la certitude appuyée sur la pure autorité du témoignage divin extérieur, parait dans la conscience. 2. L’objection. — Certains modernistes se sont em­ parés de ces faits de conscience, pour vider de toute valeur ontologique la connaissance que nous pouvons avoir de Dieu par les concepts, par les formules reli­ gieuses, par l’abstraction. « Notre foi va plus loin que nos idées. » disait l’un; « vous le savez bien, si vrai­ ment vous avez la foi. » « C’est par la croyance que nous atteignons la réalité intérieure des choses que n'atteignent pas les sens, » disait l’autre, qui se Battait d’inaugurer l’objectivisme postkantien. « Dieu n’est pas une vérité abstraite, c’est une réalité qu’on perçoit, et dont on vit, par le sentiment, faculté immédiate du réel, » disait un troisième. « On ne démontre pas une réalité concrète, on la perçoit. Elle n’est pas objet d’analyse conceptuelle, mais d’intuition vécue... Dé­ duire Dieu équivaut à le nier. Prétendre vouloir le trouver ainsi revient à vouloir l’atteindre par une mé­ thode athée, » écrivait sans sourciller M. Le Roy, dans la Revue de métaphysique et de morale, 1907, p. 472, 474. Quelques-uns de ces écrivains, pour satisfaire aux nécessités du dogme, sauver la possibilité de la révéla­ tion extérieure et garder la notion chrétienne de la foi, assentiment de l'esprit à l'autorité du témoignage divin, gardaient quelque nexus objections entre nos idées religieuses et leur objet, cf. Wehrlé, dans la Revue biblique, juillet 1905, sans d’ailleurs toujours éviter, â cause de la distinction du connaître et du croire, de tomber dans « la foi du cœur hermésienne ». Acta concilii Vaticani, col. 527, 529 sq. Cf. Annales de philosophie chrétienne, octobre 1908, p. 1-79. Mais d'après la majorité, l’absolu, le fonds substantiel de l’être, la réalité sous-jacente aux formules,pour parler net. Dieu, perçu, senti, vécu, ne pouvait être exprimé qu'en formules de vie : sous les espèces et symboles de l'action, d’après M. Le Roy; par des images décolorées, résidu de notre expérience, d’après M. Loisy; par de pures métaphores, d'après M. Tyrrell. Cf. Programma dei modernisa, p. 95. Mais tous s’entendaient sur le point suivant : avant et sans la croyance ou la foi, im­ possibilité pour la raison de connaître Dieu, la réalité divine, objectivement; car. indépendamment de l’expé­ rience, la « notion » n'a pas de valeur et de sens rela­ tivement à la réalité. Outre les arguments communs à l'école nominaliste et qui se résument à nier que nous ayons aucune connaissance « par les causes », Pro­ gramma, loc. cit., on prouvait cette conclusion par l'appel aux mystiques, au grand chrétien Pascal, par des attaques contre les théologiens qui ont la supersti­ tion de formules mortes et vides, et par le développe­ ment vibrant des faits de la vie intérieure que nous avons rapportés, suivi du raisonnement suivant : La vie intérieure atteint la réalité spirituelle; donc, en 1 dehors de l’expérience intérieure, les formules n’ont ' 816 pas de portée ontologique, et par suile en dehors de « l’expérience actuelle du divin opérant en nous et en tout, » Programma, loc. cil., pas de connaissance de Dieu, et donc pas de connaissance rationnelle de Dieu. Ibid., p. 105. 3. Réponse. — Les théologiens connaissent et admet­ tent les faits religieux que j'ai essayé plus haut de dé­ crire brièvement. Dire que l'Eglise réprouve ces états d’àine, reviendrait de fait à dire qu’elle bannit de son sein la piété et la vie intérieure, qu’elle renie saint Bernard, saint Bonaventure, l’imitation, saint François de Sales, etc., et biffe environ les deux tiers des Patro­ logies de Migne. Le Credo commence par ces mots : Je crois en Dieu ; et nos catéchismes, à la question : Pour­ quoi dites-vous, je crois en Dieu et non pas seulement je crois qu’il y a un Dieu? répondent : Parce que non seulement je tiens pour certain que Dieu existe, mais encore je mets en lui toute ma confiance. Où est le théologien catholique qui a mis en question la valeur de cette réponse? Quelques protestants ont soutenu en Allemagne que la distinction célèbre Credere Deum, credere Deo, credere in Deum était spécifiquement bussite et luthérienne. Le P. Denille leur a montré que c’est ignorance pure. Le plus mince étudiant catho­ lique en théologie sait que celte formule se trouve dans le Maître des Sentences et par suite dans tous les théologiens scolastiques. On taisait de même au sub­ jectivisme de Luther, à sa doctrine de l'expérience in­ térieure, l’honneur de formules émues, qu'il emploie. Le même Denille a montré que Luther n'avait eu pour composer ces formules touchantes qu’à traduire le bré­ viaire et le missel de l'ordre des augustiniens, auquel il avait appartenu. Denille, Luther und Lutherthum, Mayence, 1904, t. 1. p. 416 sq. Non, l’Église catholique n'a jamais fait de la vie religieuse une affaire de gla­ ciale élégance académique et de froide correction con­ ceptuelle. On nous objecte la froideur de nos manuels de théo­ logie, et il n’est pas difficile de montrer qu’elle est grande. Disons que cette froideur est voulue, calculée, non certes pour bannir la vie affective de la religion, mais pour la rendre plus intense. Il n’est pas de pro­ fesseur de théologie qui ne pense et ne sente autrement de la Trinité, quand, en chaire, il raisonne pour ses élèves sur ce profond mystère, et quand il est à son prie-Dieu. Dans les deux cas, c’est de la même Trinité, considérée objectivement, qu’il s'occupe, de la même réalité mystérieuse, qu’il parle. Mais en chaire, il rai­ sonne; â son oratoire, il adore, il aime et il prie. Si, en classe, il sent l’émotion religieuse le gagner, le prendre à la gorge, il la refoule le plus souvent, pré­ férant laisser â ses auditeurs de rigoureuses et lumi­ neuses démonstrations plutôt que le souvenir de la vibration d'un instant. C’est que le professeur de théo­ logie sait parfaitement que, si son élève comprend bien la doctrine, le dogme, il y trouvera pour lui-même et pour les autres, l’heure de Dieu venue, une source in­ tarissable de chaudes lumières et de pieuses affections. Rien de glacial comme les Respondeo dicendum de saint Thomas; en apparence, rien de moins religieux que les « disputes » de Suarez. Faut-il les supprimer et les remplacer dans les cours de théologie par la lecture de l'imitation et le chant de quelque pieuse prose du moyen âge? Non, parce que, à qui sait regarder comment les choses se passent ici-bas, les pages incolores de saint Thomas et de Suarez sont des foyers de vie religieuse intense, d’une incomparable puissance. « Il vaut mieux, dit l'imitation, sentir la componction que d’en savoir la définition. » C’est exact, pour la conduite personnelle et le salut de chacun. Mais si nul ne savait définir la componction, qui en­ seignerait aux autres à la sentir, à la distinguer de ce qui n’est pas elle? D'ailleurs, c’est encore honorer Dieu 817 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) 818 que de se donner beaucoup de peine pour comprendre toutes les religions se valent, et qu'il n’y a pas pour de son mieux ce qu'ila bien voulu nous révëlerde luieux de moyen de montrer la vérité de l’une et la fausseté méine et de ses œuvres. J'ai signalé tout â l’heure des autres. Comment le feraient-ils, puisque, d’apres l’écart qui, par suite du développement de la vie reli­ eux, d’une part les principes abstraits n’ont pas de gieuse profonde, apparaît au lidele entre la formule portée ontologique en dehors de l’expérience intérieure, abstraite et le Dieu vivant de son cœur. Les pages et d'autre part tous les hommes ont une expérience glacées de saint Thomas et de Suarez n'auraient-elles religieuse qui atteint la réalité divine?On ne voit donc pas, d’aventure, pour butd'expliquer cet écart apparent, pas comment ils pourraient convenablement exclure d'en faire comprendre le sens, d’en mesurer la portée? de la vraie religion, par exemple les hallucinés de nos Jusqu’à preuve du contraire — et on ne me la fournira hôpitaux qui se croient le Père éternel, celui des pas — je pense que l’étude approfondie des grands Monod qui s'est dit le Messie, le fondateur de l'Agapethéologiens reste la meilleure apologétique contre les rnone, bref tousles fanatiques, derviches hurleurs,etc. modernistes, qui prennent occasion de cet écart appa­ Mais pour simplifier la présente discussion, laissons rent pour nier la portée ontologique des notions abs­ de côté ce point et convenons de ne parler pour le mo­ traites sur Dieu et en général des formules dogmati­ ment que de l’expérience religieuse des bons chré­ ques. Aller dans l’élude des mystères divins jusqu’au tiens. Le sens de l'antécédent étant ainsi bien déterminé, bout de l'analyse conceptuelle et logique, c’est le meil­ leur antidote contre la déliancedela pensée spéculative, et concédé, nous demandons par quelle « conséquence » que peut faire naître la réflexion sur les caractères de passe-t-on, de la proposition : la vie intérieure des bons la croyance vécue et vivante. Là où les modernistes, chrétiens atteint la réalité spirituelle, à celte autre pour n’avoir pas rompu l’os et atteint la subslantilique proposition : les formules religieuses, en dehors de l’expérience intérieure, n'ont pas de portée métaphy­ moelle du dogme objectif, concluent que « la formule est vide de sens et de valeur, qu'elle est irréelle, » le sique? Cette inférence est légitime, si l’on sous-entend dans l’antécédent le mot seule, en d'autres termes, si théologien voit intellectuellement que la parole divine, l'on donne un sens exclusif à la proposition : la vila langue de l'Eglise ont un sens tellement plein, une valeur ontologique tellement riche que les battements intérieure atteint la réalité spirituelle. Et c'est bien en de cœur, les enthousiasmes de la foi, les folies d'amour réalité ce que font les modernistes. En effet, l'appel aux mystiques et aux grands chré­ religieux de toutes les générations ne seront jamais adéquats à l'objet que cette parole sacrée et cette langue tiens, l’étalage des bénéfices de l’apologétique nouvel!-, officielle nous manifestent. Comprise autant que l'intel­ la description émue des expériences religieuses tendent ligence humaine peut la comprendre, la formule révé­ à suggérer au lecteur que seule l'expérience intérieurlée nous découvre l'objet de notre foi. bien au-dessus alteint l’être substantiel; quand le lecteur esta point, de ce que l'amour réuni des hommes et des anges pour­ on lui glisse la conclusion, et le tour est joué. Mais a rait nous faire soupçonner, s'il nous était donné de l’appel aux mystiques est un leurre : a. parce que i- pouvoir l'analyser. Ce qui est vrai des vérités révélées, mystiques supposent explicitement la foi, une j ·ai­ l'est, toute proportion gardée, des formules philoso­ de foi, par exemple, celle de la présence de Dieu phiques. Mais pour mettre dans un livre la métaphyc’est-à-dire une connaissance notionnelle au début e i.a DÉFINITION DU CqSCILE du Vatican?~—Xés passages du concile qui touchent directe­ ment à notre sujet sont les deux suivants : Eadem sancta mater Eccle­ sia tenet et docet Deum, re­ rum omnium principium et finem, naturali humanæ ratio­ nis lumine e rebus creatis certo cognosci posse ; invisibi­ lia enim ipsius, a creatura mundi, per ea quæ facta sunt, intellecta, conspiciuntur : at­ tamen placuisse ejus sapientiæ et bonitati, alia, eaque supematurali via, seipsum ac ælerna voluntatis suæ decreta humano generi revelare, di­ cente apostolo : Multifariam mulli-que modis olim Deus loquens patribus in prophe­ tis ; novissime, diebus istis locutus est nobis in Filio. La même sainte Église, notre mère, tient et enseigne que par la lumière naturelle de la raison humaine, Dieu, prin­ cipe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude au moyen des choses créées; car depuis la création du monde, ses invisibles perfec­ tions sont vues par l’intelli­ gence des hommes au moyen des êtres qu'il a faits; que néanmoins il a plu à la sagesse et à ta bonté de Dieu de se ré­ véler lui-même et les éternels décrets de sa volonté, par une autre voie et cela par une voie surnaturelle. C'est ce que dit l'apôtre . Apres avoir 825 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) Huic divins revelationi tri­ buendum quidem est, ut ea, quæ in rebus divinis hurnanæ rationi per se impervia non sunt, in præsenli quoque ge­ neris humani conditione ab omnibus expedite, firma certi­ tudine et nullo admixto errore cognosci possint. Non hac ta­ men de causa revelatio abso­ lute necessaria dicenda est, sed quia Deus ex infinita bo­ nitate sua ordinavit hominem ad finem supernaturalem, ad participanda scilicet bona di­ vina, quæ hurnanæ mentis intelligentiam omnino superant ; siquidem oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascendit, quæ præparavit Deus illis qui diligunt illum. Const. Dei Filius, c. n, De revelatione, Acta concilii Vaticani, coi. 250; Denzinger, n. 1634, 1635. parlé autrefois à nos pères à plusieurs reprises et de plu­ sieurs manières par les pro­ phètes : pour la dernière fois, Dieu nous a parlé de nos jours par son Fils. On doit, il est vrai, attribuer à cette divine révélation que les points, qui dans les choses divines ne sont pas par euxmêmes inaccessibles à la rai­ son humaine, puissent aussi dans la condition présente du genre humain être connus de tous, sans difficulté, avec une ferme certitude et à l'exclusion de toute erreur. Ce n’est pas pourtant pour cette cause que la révélation doit être déclarée absolument nécessaire, mais parce que Dieu, dans son in­ finie bonté, a ordonné l'homme à la fin surnaturelle, c’est-àdire à la participation de biens divins qui dépassent tout à fait l'intelligence de l’esprit humain ; car l'œil n'a point vu, ni l’oreille entendu, ni le cœur de l'homme conçu les choses que Dieu a préparées à ceux qui l'aiment. (Traduction de M. Vacant.) Après une série d’anathèmes où sont rejetés l'athé­ isme, le matérialisme, toutes les formes du panthéisme, etc., vient le canon suivant : Si quis dixerit Deum unum et verum, creatorem et Domi­ num nostrum, per ea quæ facta sunt, naturali rationis hurnanæ lumine certo cognosci non posse, anathema sit. .4 da, coi. 255; Denzinger, n. 1653. Si quelqu’un dit que le Dieu unique et véritable, notre créa­ teur et Seigneur, ne peut pas être connu avec certitude par la lumière naturelle de la rai­ son humaine, au moyen des êtres créés, qu'il soit ana­ thème. 1° Le concile a defini que l’homme a le pouvoir physique de s’élever à la connaissance de Dieu. — L’accent doit être mis sur le mot posse dans le canon cité. Il ne s'agit donc pas du fait. En d’autres termes, on n’a pas voulu définir que chacun des hommes tire en fait la première connaissance qu’il a de Dieu, de la manifestation naturelle de Dieu par les créatures, mais bien que la raison humaine possède en elle-même des ressources grâce auxquelles elle peut connaître Dieu par le moyen de cette manifestation. Acta, col. 127, 520, 79; emend. 51 et 98, col. 224, 228, 238. Établir ce pouvoir de la raison, c’était poser un principe qui excluait à lui seul toutes les erreurs que l’on voulait atteindre et spécialement le traditionalisme rigide. « Tel est notre but, disait le rapporteur de la commis­ sion de la foi; et ce principe est le suivant : in homi­ nis natura rationali potentiam esse Deum per res creatas certo cognoscendi. » Acta, coi. 79, 127, 130. Cette puissance n’est pas affirmée indistinctement de chacun des individus de l’espèce humaine, col. 236; mais on veut dire que l'homme qui a l'usage de la raison, col. 520, quelles que soient d'ailleurs les con­ ditions pour qu’il parvienne à cet état, col. 520, 79, 239, possède la force de remonter à son auteur, par le moyen des créatures à l’aide des lumières naturelles de sa raison, col. 79, 150, 236. Cette formule n’exclut pas directement tout traditionalisme mitigé, mais elle est formellement opposée aux erreurs de Luther, La­ mennais, etc. A remarquer les mots force, pouvoir, potentiam, vires. Lamennais n'avait pas nié toute puis­ sance de connaître Dieu, puisque d’après lui l'homme avait la puissance passive de recevoir la vérité. On déclara nettement dans le concile que le pouvoir qu’on 826 définissait, est un pouvoir physique, actif. Acta, col. 127, 236, 521. La solution donnée au concile de quelques difficul­ tés qui peuvent se présenter à l’esprit, fera mieux saisir la portée réelle de ce que nous venons d’exposer. On objectait : Mais les païens n’ont pas connu Dieu, principe et fin de toutes choses. On répondit : Nous ne définissons pas le fait, mais la puissance. Acta, col. 236. Un autre répliquait : Mais le sourd-muet, l’homme des bois ne connaissent pas Dieu, n’ont pas la faculté de le connaître. On répondit : Nous ne par­ lons pas de chaque individu, mais de la nature humaine. Ibid. On reprenait : Mais pas de religion, pas de mo­ rale, sans vie sociale. La réponse fut que l’on ne définissait rien sur les conditions du développement des facultés humaines, mais seulement l’existence en nous d’un moyen naturel d’atteindre les vérités mo­ rales et religieuses, col. 239. L’adversaire ajoutait que si, de fait, les païens ont connu Dieu, ils ne l'ont pas connu indépendamment de toute tradition. Le rappor­ teur, après avoir répété que l'on ne définissait rien sur les conditions de l’exercice des facultés de l'homme, refusa d’entrer dans la controverse de la question historique que l’on soulevait, parce que saint Paul, qui affirme que les païens ont connu Dieu, dérive cette connaissance non de la révélation primitive, mais bien du miroir des créatures, per ea quæ farta sunt, Rom., 1,20, col. 238. Enfin, un dernier amendementopposait— et nous avons souvent retrouvé cette objection chez les modernistes — que l’on ne pouvait pas parler dans le canon de la lumière naturelle de la raison, puisque, de fait, l'homme n'a jamais été dans l’état purement naturel : Adam était dans l’état de justice originelle, nous sommes déchus, mais relevés. La réponse fut que la difficulté ne portait pas, puisque le concile parlait seulement des principes de la raison, sans parler de l’exercice de la raison : nos solummodo loquimur de principiis rationis, quod Deus ex principiis rai: η , certo cognosci possit; quidquid sit de exerciti, ra­ tionis. S’il était question de l’exercice de la raison, évidemment le problème de la nécessité de la grâce se poserait et il faudrait entrer dans des questions d'écoles; maison ne parlait que des principes de la raison, l>r, nonobstant le fait de l’élévation de l’homme a Γ- tat surnaturel, l’expression lumière naturelle de la raison pour désigner notre faculté de connaître, en tant que distincte de la foi, avait un sens net admis par tous les théologiens et par tout le monde sans exception. Acta, col. 238; Denzinger, n. 1643 sq. 2° Le pouvoir physique de connaître Dieu par fa raison naturelle, défini par le concile, ne se réduit pas à une impossibilité morale, bien moins encore â une impossibilité absolue. — Il pourrait paraître au premier abord que le pouvoir physique de connaître Dieu, défini par le concile, doit s’entendre d'un pouvoir physique accompagné d’une impossibilité morale de jamais parvenir naturellement à cette connaissance. En d’autres termes, le pouvoir physique affirmé serait à peu près de la même espèce que le pouvoir physique impliqué dans la phrase suivante : Archimède et ses contemporains avaient le pouvoir physique de connaître notre télégraphie sans fil. Quelques modernistes ont prétendu se metlre d’accord avec le concile par cette interprétation, dont les sophismes jansénistes sur l’im­ puissance morale constituent tout le fond. Voici leur raisonnement. Après avoir défini la possibilité pour l’homme de connaître Dieu, le concile admet implici­ tement la nécessité morale de la révélation proprement dite. Acta, col. 135, 1672. D'ailleurs, qui dit néces­ sité morale d’un secours suppose et admet comme corrélatif une impossibilité morale. Acta, col. 521, n. H. Or, parmi les objets pour lesquels le concile admet que la révélation est moralement nécessaire, se 827 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) trouve l’existence de Dieu. Donc, concluent-ils, le concile, tout en définissant que l’homme a le pouvoir physique de connaître Dieu, a admis que ce pouvoir est environné de telles difficultés qu’en fait il ne s’exerce jamais : ce qui est, sinon la définition essen­ tielle, du moins la description caractéristique de l’im­ possibilité morale. D’où il suit que, si avec les jansé­ nistes on étudie bien le problème, on peut concéder que les individus sont dans l'impuissance morale absolue de connaître Dieu par la raison naturelle et que cette impuissance absolue provient d’une sorte d'impuissance physique. Acta, coi. 236. Rien de plus fallacieux que ce raisonnement, rien de plus contraire à la pensée certaine du concile que cette jonglerie de mots. En efi'et, même en supposant pour un instant que du fait d'impuissance morale on puisse jamais conclure à une impossibilité absolue ou même à une impuissance physique, encore faudrait-il, pour que l’inférence fût correcte, que la proposition ou est impliquée l’impuissance morale et celle ou est affirmé le pouvoir physique de connaître Dieu par la raison naturelle fussent de eodem et sub eodem respectu. Or, nousallons montrerque cette condition essentielle n’est pas vérifiée ; nous dirons ensuite d'une manière plus générale pourquoi le passage de l'impuissance morale à l'impuissance absolue ou physique est illégitime dans la question qui nous occupe. 1. L’objet pour lequel le concile admet un pouvoir phy­ sique de connaissance rationnelle est différent de l’objet pour lequel il admet la nécessité morale de la révélation. L’objet de connaissance assigné aux forces naturelles de la raison est Dieu et les principales obli­ gations morales et religieuses. Acta, col. 133. Au con­ traire, l’objet de connaissance pour lequel on déclare la révélation moralement nécessaire est beaucoup plus étendu, in rebus divinis. La différence des formules n’est due ni au hasard ni â un caprice de style. Λ un amendement qui proposait de remplacer les mots choses divines par ceux-ci : Dieu et la loi naturelle, Acta, col. 509, 122, emend. 19, on répondit que la for­ mule à sens moins restreint avait été intentionnellement choisie, col. 136, 239, 1652, 1672. Donc, même en né­ gligeant les raisons de ce choix, il est certain que, lorsque le concile enseigne cquivalemment que l’homme se trouve dans l’impuissance morale de connaître les choses divines, bien que dans cet objet l’existence de Dieu et les premiers principes de la morale et de la religion naturelle soient sûrement compris, cependant l’impuissance morale implicitement admise ne porte pas directement sur cet objet restreint, mais bien sur un ensemble de vérités plus étendu. On ne peut donc pas légitimement et de bonne foi conclure du texte voté par le concile qu'il admet dans l’homme une im­ puissance morale à connaître précisément Dieu et ses principaux devoirs. Cf. Granderath, p. 78, η. I. Dans le paragraphe où il est traité de la connaissance de Dieu, le concile parle du pouvoir de connaître; dans la phrase où est impliquée la nécessité morale de la révélation, il s'agit de la connaissance actuelle des choses divines. De plus, l'impuissance morale suppo­ sée par le texte conciliaire n’est implicitement affirmée que par rapport à une connaissance universellement répandue, prompte, sans mélange d’incertitude et d’er­ reurs. Acta, col. 135, 524, η. Il; voir Granderath, p. 78, n. 3; Franzelin, De Scriptura el traditione, 2* édit., p. 617. Si je constate l'impuissance où se trou­ vent nos paysans de suivre l’exposé des fondements des géométries non euclidiennes, si je reconnais qu’Archimède étaildans l’impuissance morale de découvrir la télégraphie sans fil, il ne suit nullement de ces impuis­ sances relatives que le pouvoir physique d’entendre Lobatchefsky ou de devancer MM. Branly et Marconi ait été refusé à l'humanité, ni même â nos paysans et 828 aux savants anciens. La raison en est que le pouvoir nu de poser un acte est dilférent du pouvoir prochain de le poser, ou encore que le pouvoir physique de connaître un objet n’est pas du tout le pouvoir de la connaissance actuelle de cet objet. Il y a loin de la coupe aux lèvres, c’est-à-dire qu’entre la faculté et son exercice s’intercale toute une série de circonstances, de conditions, de causes variables et variées, qui peu­ vent être favorables à l’activité de la faculté et à la perfection de son acte,qui peuvent aussi leur être nui­ sibles. Or, en théologie, quand on parle de l’impuis­ sance morale où se trouve un agent par rapport à une action, on veut dire que le pouvoir physique, faculté ou inclination naturelle à l'acte, subsistant intact, les circonstances, conditions et causes, extérieures à ce pouvoir, mais requises à son exercice, sont défavorables ou empêchent l’acte de se produire. Passer de l’impuis­ sance morale, comme les théologiens l’entendent, à l’absence du pouvoir physique serait donc une parfaite ignoratio elenchi. Le sophisme est différent d'espèce, mais reste un sophisme classé, si l’on passe de l’im­ puissance morale,concédée relativement à la connais­ sance actuelle, à une impuissance morale afiectant le pouvoir même de connaître. Les jansénistes, malgré toute leur subtilité, n’ont pas réussi à persuader le contraire aux théologiens dans la queslion analogue de la nécessité de la grâce pour l’observation prolon­ gée de toute la loi. Une troisième différence entre les deux passages que nous comparons est que, c'est de l’homme en géné­ ral, de la nature philosophique de l’homme, qu’on affirme le pouvoir physique de connaître rationnelle­ ment Dieu; c’est au contraire des individus qu’on ad­ met l'impuissance morale dont il s'agit. Le texte du concile suffit à lui seul à prouver cette différence : dans le canon le mot homme est absent ; on lit seulement ces mots : naturali rationis h umanæ lumine (supposition ab­ solue); la nécessité morale de la révélation est au con­ traire enseignée ut ab omnibus (supposition relative). La première rédaction du canon portait ces mots : ab homine. Un membre du concile en demanda la sup­ pression « de peur que le concile ne parut définir comme un dogme de foi qu’il ne saurait jamais se rencontrer d’adulte qui ignore Dieu invinciblement, » conséquence qui suivait du texte proposé, si l’on y pre­ nait les mots ab homine au sens de la supposition rela­ tive. L’observation parut exacte el l’amendement fut accepté. Acta, col. 126, emend. 49, 149. Voir Vacant, n. 273 sq. Enfin, dans le canon, il s’agit de la nature philoso­ phique de l’homme et non de l’homme dans l’état his­ torique; la nécessité morale de la révélation est affir­ mée au contraire, non pour l’homme en général, mais pour l’homme dans l'état où il se trouve de fait. Le rédacteur du projet de canon, Ms> Martin, s’était placé au point de vue historique, et il avait écrit : ab ho­ mine lapso cognosci posse. Acta, col. 1631, 131, 1672. La commission chargée d’étudier ce projet biffa le mot lapso qui ne se trouve pas dans le texte soumis aux délibérations du concile. Acta, col. 76, 1655. Dans le cours des discussions, plusieurs amendements furent proposés, qui tendaient de diverses manières à reprendre ce point de vue : ab homine in societate adulto, ab homine prouti nunc est. Acta, col. 1652,120, emend. 3, 4,5;col. 125, emend. 51, 52, 53; col.224,emend.51,52; col. 228, emend. 98. Un deces amendements demandait qu’on omit le mot naturali, parce que l’homme n’ayant jamais été dans un état purement naturel, on ne pou­ vait pas parler d’une connaissance de Dieu naturelle. Ces amendements ofiraient une issue au traditionalisme mitigé et extirpaient moins radicalement le traditiona­ lisme rigide. Car l’école de Louvain aurait pu dire que ce pouvoir de l’homme déchu n’aurait jamais été ce 829 DIEU CONNAISSANCE NATURELLE DE) qu’il est, sans la révélation faite à Adam; Lamennais ou ses héritiers auraient pu essayer de retrouver un acte de foi dans l’exercice de ce pouvoir; en tout cas, les uns et les autres n'auraient pas manque de dire que ce pouvoir n’était pas simplement naturel, puis­ qu'il n’aurait été défini que pour un état de l'humanité qui ne l’est pas. D’un autre côté, comme les expres­ sions prouti nunc est, ab homine lapso, etc., rappel­ lent non seulement la chute, mais aussi l’état antérieur, la rédemption et tout l’ordre de providence surnaturel où nous vivons, c'était s'exposer à voir remettre en question à propos du texte conciliaire la gratuité ab­ solue de notre élévation à l'ordre surnaturel, la possi­ bilité de l'état de nature pure ou. ce qui revient au même, la distinction réelle entre l’ordre naturel et l'ordre surnaturel; et il devenait ainsi nécessaire de s'engager à fond dés le début dans diverses questions délicates touchant le traité de la grâce, que le concile devait examiner plus lard et sur lesquelles il n'a pas eu le temps de statuer. Ces amendements qui tendaient à ne définir que pour· l’homme historique la possibilité naturelle de connaître Dieu furent tous rejetés sur la demande du rapporteur delà commission. Acta, col. 130 sq., 150,236, 238, 243. Celui-ci sous dilféreules formes répéta que, si l’on voulait porter le remède à la racine du mal, il fallait définir une proposition universelle, s’appliquant à l’homme en général, non pas seulementà des hommes existant dans un étal particulier, réel ou hypothétique : Agitur in genere de conditione naturæ humante, col. 150; et la raison de cette insistance se trouve for­ mulée en quelques mots : cum eaquæ inista doctrina docentur, generalim vera habenda sint, sive sumatur homo in. statu naturæ parue, sive in statu naturæ lapsæ, col. 131. Quant à l’argutie tirée de la grâce de l'ordre ou nous sommes, on répondit que la question de la grâce se posait relativement à l’exercice de la faculté, et que le concile ne disait rien de cet exer­ cice, se contentant d'affirmer que l'homme a les prin­ cipes naturels delà connaissance de Dieu, col. 238. Au contraire, dans le passage où le concile parle de la nécessité morale de la révélation, il s’agit de l'homme historique : in præsenli quoque generis hu­ mani conditione. Bien que les modernistes aient fait les plus grands efforts pour persuader au public, qui n'est pas théologien, que le mot naturel, dans l’expres­ sion « lumières naturelles de la raison », doit s’entendre au sens composé de l’état où nous sommes qui est surnaturel — ce qui ruine tous les fondements ration­ nels de la religion, puisque la valeur de la raison est niée ou grandement mise en suspicion — il est certain qu'en adoptant la formule du canon que nous étudions le concile tit aux rationalistes une grande concession, celle précisément que les traditionalistes leur déniaient. Rome, à diverses reprises dans le cours du siècle, avait condamné le rationalisme et aussi le semi-rationa­ lisme de quelques Allemands. Les traditionalistes fran­ çais et belges avaient affecté de prendre, ou peut-être simplement pris, ces condamnations pour une appro­ bation de leurs doctrines. Quand Rome exigea des rétrac­ tations de Bautain et de Bonnetty.les semi-rationalistes avaientà leur tour triomphé de l’autre côté du Rhin. La Religion naturelle de Jules Simon, ouvrage nettement rationaliste, fut mise à l'index. Les traditionalistes, à qui Jules Simon avait fait remarquer à bon droit, dans un Avertissement daté du 10 août 1856, 4’ édit., p. x, que l’Église catholique admet la valeur de la raison et qu’ils n’étaient dans l’Église que des « dissidents et des révoltés», se persuadèrent ou dirent que l’index était leur vengeur. La nécessité de mettre fin à cet im­ broglio, qui n'en était pas un pour les spécialistes, s’imposait, d'autant que le Syllabus, très clair pour les théologiens, l'était moins pour ceux qui ou n’avaient 830 aucune théologie ou avaient plus de zèle pseudo-apo­ logétique que de doctrine. Sur ce point, le concile donna raison au rationaliste Jules Simon : l’Église admet la valeur de la raison en matière morale et reli­ gieuse; mais en même temps il eut soin de tracer une ligne nette de démarcation entre la doctrine catholique, le rationalisme qui exagère les forces de la raison, et le traditionalisme qui, à la suite de Luther et de Jan­ sénius, les déprimait à l'excès. Tel est le but du para­ graphe qui nous occupe en ce moment. La théologie juive et arabe avait eu au xn· siècle sa crise de rationalisme. Cette crise fournit à saint Thomas l'occasion de poser les principes qui ont triomphé au concile du Vatican, après une étude de la question qui n'avait pas duré moins de six siècles. Le concile du Vatican se trouvait en face de trois solutions : a) Celle de ceux qui se défiaient de la raison naturelle pour des raisons soi-disant théologiques (doctrine de la chute, pseudo-mysticisme), ou philosophiques (scepticisme, no­ minalisme, impossibilité de découvrir le langage, etc. . et qui de la nécessité morale de la révélation concluaient à la nécessité absolue de la même révélation, b) Celle des rationalistes qui, niant le dogme de la chute dont les précédents exagéraient les suites, soutenaient que le pouvoir de connaître Dieu et de mener une vie reli­ gieuse et morale digne de ce nom est un des consti­ tutifs de l'esprit humain, et concluaient de là que la révélation positive, loin d’être nécessaire, soit relati­ vement, soit absolument, est inutile ou même nuisible, puisque naturellement et nécessairement l'homme a tout le pouvoir de connaître Dieu dont il est suscep­ tible. c) Celle des semi-rationalistes. Ces derniers ad­ mettaient le principe du rationalisme, que la religion tout entière n’est et ne peut être que le développement complet de l’esprit humain; mais ils se flattaient de rester dans l’orthodoxie en maintenant le dogme de L chute originelle. La conception baianiste du surna­ turel leur servait à réaliser ce prodige d’équilibre D’après Günther, comme d'après Baius et Jans-um.-. l’état de justice primitive était nécessaire et par con­ séquent naturel. Mais, par suite du péché originel, l'homme sans un secours d’en haut ne peut ; atteindre à son développement religieux normal 1j?s rationalistes, concluaient-ils, ont donc tort de r-·:· .toute grâce (révélation) de Dieu, puisque l'homn. chu et non relevé ne pourrait rien dans l’ordre r« igieux sans la rédemption.Cependant, le secour- re i us n'est point nécessairement pour l’homme déchu et relevé celui de la révélation proprement dite ou ma­ nifestation de vérités; car la raison humaine -st ca­ pable de comprendre toutes les vérités religieuses: ti­ son côté, la grâce n'a point pour rôle de cou-:.: ;er notre être dans un étal supérieur à l’état nature, et normal de l'humanité. Grâce et révélation ne servent qu’à nous rendre la facilité perdue de mener la vie re­ ligieuse et morale qui est de l’essence de notre natur raisonnable; et c’esten ce sens seulement qu'elles sont surnaturelles. De là à réduire tout le dogme à une phi­ losophie purement déiste ou même à un symbolisme moral et métaphysique, il n'y avait qu’un pas. Pour extirper d’un seul coup toutes ces erreurs, le concile proposa la doctrine traditionnelle sur la néces­ sité de la révélation, qui avait servi de base aux diverses condamnations renfermées dans le Syllabus, a) C'est à la révélation qu'il faut attribuer que, même dans l’ordre ou nous sommes, tous puissent sans difficulté, sans incer­ titude et sans erreur connaître les points qui, dans les choses divines, ne sont pas par eux-mêmes inaccessiblesà la raison humaine. Cette formule condamnait le rationa­ lisme en affirmant la nécessité morale de la révélation, pour l'homme tel qu’il est. Elle condamnait le semirationalisme qui, tout en accordant la nécessité morale d’un secours d'en haut, ne faisait pas consister ce secours 831 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) dans la révélation proprement dite : huic divinæ reve­ lationi tribuendum, dit le concile, et donc à la révé­ lation extérieure, et non pas précisément à la grâce, à la foi du cœur, à la foi-amour, etc. Le semi-rationalisme attribuait la nécessité morale de la révélation unique­ ment à la chute. In præsenti quoque generis humani conditione, répond le concile. En d'autres termes, il est vrai qu’historiquement l’impuissance morale où glt l’humanité est la suite du péché d'Adam ; mais la fai­ blesse qui affecte l’ensemble de notre race dans l'état actuel, est de telle nature que, bien que dépendant en fait du péché d’Adam, elle eût pu se rencontrer dans une autre hypothèse : c’est ce qu’exprime le mot quo­ que. Acta, col. 122, emend. 20-21, col. 136. Le semirationalisme niait la distinction entre les vérités reli­ gieuses accessibles à la raison et celles qui ne le sont pas, le concile avait soin de la maintenir. Enfin, la même formule condamnait le traditionalisme et tous les hétérodoxes qui dépriment outre mesure la raison : car la phrase même qui constatait la nécessité morale de la révélation, affirmait implicitement que nos facul­ tés naturelles nous sont restées après la chute, puisque certaines vérités religieuses ne nous sont pas d’ellesmêmes inaccessibles, même dans l'état où nous sommes. b) Le concile déclare ensuite que la révélation n’est pas, absolument parlant, nécessaire. On ne peut la dire absolument nécessaire, que si l'on envisage notre destinée actuelle qui est surnaturelle, puisque notre fin est la vision intuitive. Cf. S. Thomas, Sum. theol., I», q. i, a. 1; Visio intuitiva totius ordinis supernaturalis origo et radix (Suarez). Voir Appétit, Surnatu­ rel. Cette doctrine du concile était un dernier coup contre le rationalisme : la révélation est nécessaire, étant donnée la fin gratuite, mystérieuse et au-dessus de nos forces et des exigences de notre nature, que la bonté divine nous a librement assignée. Le semi-ratio­ nalisme, qui n’admettait la nécessité, soit morale, soit absolue, de la révélation que pour remédier â une im­ puissance accidentelle provenant de la chute origi­ nelle, était par là également de nouveau condamné. Le concile, en enseignant que la nécessité absolue de la révélation provient d'une impuissance radicale de l’homme dans 1’ordre surnaturel, indiquait en même temps contre les protestants pseudo-mystiques pourquoi l’expérience intérieure, sans révélation proprement dite, ne permet pas de retrouver tout le contenu vrai et réel du Credo et des formules ecclésiastiques ni d’en déter­ miner le sens. Le concile mettait ainsi fin à la confusion entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel introduite dans le monde chrétien à la suite du dogme luthérien de la chute. Le traditionalisme même le plus mitigé était atteint. Acta, col. 136, en même temps que le baianisme et le jansénisme recevaient la condamnation la plus radicale qu’ils aient jamais subie. Depuis trois cents ans, les théologiens s’étaient servis contre Baius et Jansénius, pour expliquer saint Paul et saint Augustin, de la distinction entre la nature philosophique et la nature historique de l’homme, entre le surnaturel absolu et le surnaturel relatif : le concile, en assignant la vision intuitive comme raison de la nécessité absolue de la révélation, faisait sienne la substance de cette doctrine. Acta, col. 5-17, n. 38. De là, en grande partie, les criailleries des modernistes contre les théologiens, fidèles à la pensée du concile du Vatican; de là aussi, l'inutilité des efforts d’érudition de certains moder­ nistes, pour déterrer, chez quelques théologiens tradi­ tionalistes ou anciens, des opinions moins opposées au baianisme et au jansénisme : la question est de savoir si ce que l'on a pu dire avant le concile du Va­ tican, peut correctement et loyalement se dire ou se soutenir après. c) Que, par exemple, il y ait eu des théologiens qui 832 de l’impuissance morale aient pensé pouvoir conclure à une impuissance absolue ou même physique, qu’im­ porte, puisque le concile du Vatican dit expressément que de la nécessité morale de la révélation on ne doit pas conclure à une nécessité absolue : non hac tamen de causa revelatio absolute necessaria dicenda est. C'est ce qui nous reste à expliquer, avec d’autant plus de soin que les modernistes, qui parlent tant du pro­ grès de la théologie, ont comme pris plaisir de réédi­ ter sur ce point les sophismes des jansénistes et les à-peu-près des traditionalistes. 2. Le concile enseigne implicitement que la révéla­ tion est moralement nécessaire pour que tous puissent arriver à la connaissance prompte, certaine et pure d’erreurs, des points qui dans les choses divines ne sont pas par eux-mêmes inaccessibles à la raison; comme la nécessité morale a pour corrélatif l’impuis­ sance morale, le concile admet donc dans l'homme une impuissance morale relativement aux vérités reli­ gieuses d’ordre naturel. Quelle est au juste cette im­ puissance? Si l’on prend la formule conciliaire indé­ pendamment des délibérations de l'assemblée, il semble au premier abord qu’elle peut rendre trois sens : a) chaque individu est impuissant et par suite l’ensem­ ble; b) quelques individus arriveront ou peuvent arri­ ver à la connaissance de toutes les vérités par ellesmêmes non inaccessibles à la raison, mais l'ensemble n’y parviendra pas, même avec l’aide de l’élite des intelligences; c) sans rien spécifier sur les individus, l'ensemble ne parviendra pas à cette connaissance sans le secours extérieur de la révélation. De ces trois sens logiquement possibles, quel est celui que de faille con­ cile a eu en vue? Deux hypothèses classiques sont ici à examiner. Duns Scot, saint Thomas d’après le Ferrariensis, Vasquez admettent que toutes les vérités d'ordre naturel ne sont pas accessibles à l'esprit humain; cette opinion était chère aux nominalistes qui, avec Grégoire de Ri­ mini, insistaient sur le vulnus ignorantiæ ; et peut-être Capreolus l’enseigne-t-il : multas esse de Deoveritates cognoscibiles, quas nullus intellectus potest naturaliter cognoscere. Dans cette hypothèse, la révélation des vérités morales et religieuses est moralement nécessaire, non pas seulement pour l’ensemble et par suite pour les indi­ vidus, mais pour chaque individu et par suite pour l’en­ semble; l'impuissance morale glt donc en chaque indi­ vidu, et, sans la révélation, personne ne sait tout ce qui de soi est naturellement connaissable sur Dieu. Vas­ quez à l’appui de cette opinion cite saint Thomas, Sum. theol., II’ H*, q. n, a. 4, dont l’argument pour démon­ trer la nécessité de la foi vaut, semble-t-il, pour chaque individu : ratio enim humana in divinis est mullum de/iciens; il tire aussi un argument, peu solide il est vrai, de Sap., ix, 15 : Corpus enim quod corrumpi­ tur aggravat animam. Cf. Vasquez, In /·“, disp. 1, c. II. Cajetan, sur le même texte de saint Thomas, intro­ duit une hypothèse tout opposée. D’après lui, tout le vrai spéculatif d'ordre naturel est accessible sinon à la foule, du moins à l'aristocratie intellectuelle, dont le rôle est de diriger les masses. In IP™ II*, q. n, a. 4. Cette opinion d’un intellectualisme ambitieux, d'après laquelle dans l’ordre naturel il y a du provisoirement inconnu, mais point d'inconnaissable, n'a jamais, semble-t-il, rencontré beaucoup de faveur chez les théo­ logiens et l’encyclique Pascendi se sert de la notion d'inconnaissable, Denzinger, 10e édit., n. 2109; et la raison en est que, même avec la foi, nous devons dire avec saint Pau) : ex parle cognoscimus. On peut cepen­ dant y rattacher l’opinion adoucie de omni vero co­ gnoscendo in complexu vel distributive, voir Suarez, J)e gratia actuali, I. 1, c. i, et n. 20; et aussi le système intellectualiste d’Eusèbe Amort, dont, pour sauver le péripatétisme, l’éclectisme allait jusqu’à sou- 833 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) tenir que le monde intellectuel est exactement sem­ blable au monde réel. Dans cette hypothèse de Cajetan, la nécessité de la révélation ne subsiste que pour la multitude, mais non pas pour tous et chacun des individus; pour lui, certains individus sont exempts de toute impuissance morale relativement à tout le vrai spéculatif d’ordre naturel. Un des théologiens du concile proposa une rédaction où le texte de la Sagesse, allégué par Vasquez, se trou­ vait introduit. Acta, col. 1652. La commission refusa d’entrer dans cette voie. Durant les délibérations du concile, des amendements assez favorables à l'hypo­ thèse de Cajetan furent proposés, Acta, col. 121, emend. 17, 18; mais ils furent rejetés. Acta, col. 135, 524, n. 10. Enfin, à la dernière discussion, un amen­ dement mit sur le tapis l’hypothèse même de Cajetan. Acta, col. 225, emend. 56. L’auteur de cet amendement demandait qu’on omit le passage que nous étudions, celui où la révélation est déclarée n’avoir pas été absolument nécessaire pour remédier à l'impuissance morale de l’homme quant aux vérités religieuses d’ordre naturel. Il résulterait du texte proposé par la commis sion, disait-il, que dans l'état de nature pure l'homme pourrait sans aucun secours spécial pleinement se suffire à lui-même : ce qui suit de l’hypothèse de Caje­ tan; or, faute de preuves théologiques, vous ne pouvez introduire rien de semblable dans un texte dogmatique; et le saint-siège n'a jamais eu recours à cet argument (dont s’était servi Zigliara contre Ventura, Œuvres phi­ losophiques, Lyon, 1880, t. i, p. 124, n. 97 ; p. 63, n. 55, et passim) dans le cours du siècle pour condamner ceux qui ont le tort de déprimer trop les forces de la raison. La commission du concile examina cet amen­ dement et le rejeta, quia id a quo in altera [emenda­ tione] abhorretur, in textu non exprimitur. Le texte, en effet, n’entratne en aucune façon que l’homme eût pu pleinement se suffire à lui-même dans l’état de na­ ture pure : des secours naturels autres que la révéla­ tion pourraient, en effet, remédier naturellement à l'impuissance morale de l’homme en matière religieuse. Voir Vacant, t. i, n. 335, p. 350. Bien plus, le rappor­ teur donna en séance plénière ia raison pour laquelle le texte proposé et accepté ne permet pas de déduire rien qui favorise les thèses du progrès indéfini, de la perfection et indépendance naturelles absolues, qui sont le rempart du rationalisme. Nous ne disons pas, fit-il observer, que toutes les vérités naturelles sont accessibles à la raison. Non dicimus quod omnes veri­ tates naturales sint humane rationi pervise. L’hypo­ thèse de Cajetan ne fut donc pas adoptée. Quant à celle de Scot et de Vasquez, elle resta en l'état : proinde hypothesis illa, utrum sint quædam veritates natu­ rales, quæ homini per se peniæ non sint, hæc hypo­ thesis, quæ est utique mera hypothesis, per doctri­ nam nostram non tangitur. Acia, col. 239. Mais par le fait seul que le concile s’abstenait de prendre parti, il suivait que, des trois sens logiquement possibles de la formule ut ab omnibus, le concile n’affirmait que le dernier. Voici donc le sens du concile. Prenant pour base certaine et définie qu’il y a dans les choses divines des vérités d’ordre naturel qui par elles-mêmes ne sont pas inaccessibles à la raison humaine, Acta, col. 238 le concile affirme, quant à ces vérités, la nécessité mo. raie de la révélation pour l'ensemble du genre humain mais sans impliquer nécessairement que certains indi­ vidus privilégiés échappent à cette nécessité et que tout le vrai spéculatif d’ordre naturel soit accessible comme le veut Cajetan, et sans décider que nul individu n'est exempt de cette nécessité comme le soutient Vas­ quez. On arrive donc par là à concevoir l’impuissance morale qui est corrélative à la nécessité morale de la révélation, comme affectant précisément l’ensemble | DICT. DE THÉOL. CATHOL. 834 de la race humaine. Au sens du concile, cette impuis­ sance morale, qui affecte précisément l’ensemble de notre espèce, signifie que, sans considérer les individus séparément, sans les distribuer en groupes favorisés ou non, l’ensemble des hommes se trouve, par rapport à l’exercice de la faculté que chacun d'eux a de connaître cerlaines vérités morales et religieuses, dans des con­ ditions telles qu'en fait cet ensemble ne les connaît pas, sans le secours de la révélation extérieure, comme il convient à l’homme et à Dieu, c’est-à-dire expedite, firma certitudine et nullo admixto errore. Reste à conclure. Nous voulions montrer pourquoi il serait illégitime de déduire du texte qui traite de l’impuissance morale où l'homme actuel se trouve par rapport aux vérités d’ordre naturel,l'impuissance abso­ lue et a fortiori l’impuissance physique. Le sophisme qui se glisserait dans cette inférence est évident, puisque nécessairement on passerait du sens collectif au sens distribué. 3» Le concile n’a pas défini que le pouvoir physique de connaître naturellement Dieu passe facilement ά l'acte, mais cette doctrine est au moins proxima fidei, et le texte du concile est favorable à cette interpréta­ tion. — Que le concile n’ait rien défini sur ce sujet, la chose est certaine et suit de la position qu'il prit : « Nous affirmons le pouvoir, les principes, sans rien dire de Vexercice de ce pouvoir. » I) n’est donc point défini que tout individu peut et doit acquérir une con­ naissance certaine du vrai Dieu par suite du dévelop­ pement normal de sa nature intellectuelle. Mais, qu’il en soit ainsi, la chose n’est pas douteuse, parce que, dans l’Écriture, la connaissance certaine du vrai Dieu est présentée comme facile, plus facile que la science du monde, videri, Sap., χιπ, 5, 9, conspiciuntur, Rom., i, 20, de telle sorte que l’homme est responsable devant Dieu de ne pas la posséder ou de la renier. I es Pères ont souvent affirmé que, même chez les païens, il y a une connaissance élémentaire de Dieu qui est spontanée, congénitale, d’où conclut saint Cyprien après Tertullien : Summa delicti est, nolle agnosce quem ignorare non possis. De idol, vanit., n. 9, P. L., t. tv, col. 577. Cf. Tertullien. Apolog., o. xvn, P. L , t. t, col. 376. Que le texte du conclie soit favorat e à la doctrine traditionnelle, cela suit du principe gé­ néral que les documents ecclésiastiques doiven: se prendre au sens de la doctrine scripturaire et pa'.r stique; dans le cas particulier, le concile fait ap; e: au passage de saint Paul, Rom., i, 20, où sûrement il est question d’un pouvoir physique de connaître I passe facilement à l’acte, Rom., 1, 19; enfin, le grand soin qu’a pris le concile de bien distinguer, con me nous l'avons expliqué, l’objet de la connaissance pour lequel il admet une impuissance morale dans Thon me. est un indice certain que s’il considérait comme di:"' : le la connaissance rapide, sûre et sans erreur de tout ce que nous pouvons connaître de Dieu par la manifes­ tation de ses perfections dans ses œuvres, il entendait que la simple connaissance de Dieu, qui suffit à com­ mencer la vie morale et religieuse, est à la portée de tous. Nous n'avons pas à discuter ici la question de la possibilité de l’athéisme, voir Athéisme, et Kilber. De Deo, c. i, dans Theologia Wirceburgensis; mais ce que nous venons d’exposer fera comprendre au lecteur pourquoi les théologiens : a) refusent de suivre les cartésiens, lorsqu'ils ne considèrent comme valable que la connaissance de Dieu qui explicitement saisit l'Absolu, l’inliniment parfait, etc.; b) ne se prêtent pas aux systèmes apologétiques qui, sous le prétexte de jouer un vilain tour aux historiens des religions com­ parées, nient ou mettent en question le consentement universel à l’existence de Dieu (cas de l'abbé Lesserteurl; c) rejettent aussi bien les théories d'après les­ quelles la raison naturelle ne pourrait aboutir qu'au IV. - 27. 835 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) panthéisme (Dr Kuhn), que celles qui posent en prin­ cipe qu’il y a des hommes déterminés à 1’erreur ou à la vérité, comme M. l'abbé Martin le prétend pour le philosophe de génie. « Pour lui [Kant, Spinoza, saint Augustin, Bossuet], la seule raison est sa raison propre, déjà déterminée à penser telle doctrine. » La démons­ tration philosophique, Paris, 1898, p. 213. Les théolo­ giens ont de bonnes raisons de cultiver une psychologie moins simpliste. 4° Le comité n’a pas défini que le pouvoir physique de connaître Dieu, par la raison au moyen des créa­ tures, est tellement personnel qu’il passe nécessaire­ ment à l'acte indépendamment du milieu social, ou que tout individu en possession de sa raison a par le fait le moyen de connaître Dieu sans l’aide d’aucune autorité extérieure ; mais celte doctrine est certaine, proxima fidei. — En d’autres termes, la thèse que le dernier critérium de l'évidence soit le consentement universel n’a pas été condamnée directement par le concile, pas plus que la théorie cartésienne qui fait dé­ pendre la valeur du témoignage de nos facultés de la véracité divine. Sans doute, si le concile avait dû ou pu procéder par voie d’investigation philosophique, il eut fallu discuter ces questions; mais les conciles dé­ cident directement par voie d’autorité scripturaire et traditionnelle. D'ailleurs, sur un point donné, les con­ ciles le plus souvent ne définissent pas toute la doc­ trine, mais seulement ce qui est indispensable pour écarter du peuple chrétien les erreurs régnantes; or il n'est pas toujours nécessaire pour atteindre ce but de trancher tous les problèmes philosophiques affé­ rents. C’est ainsi que le traditionalisme a été condamné en vertu d’un principe théologique. Il suivait des spé­ culations phil'osophiques du traditionalisme rigide que, sans la révélation transmise par la société, l'homme est incapaole de connaître Dieu, d’où la nécessité absolue de la révélation, et l’insuffisance de la raison naturelle. Ces conclusions étaient contre le dogme ré­ vélé : le concile les a rejetées directement. Un amendement fut proposé demandant l’insertion dans le texte de ces mots : citra quamlibet de Deo traditam doctrinam. Acta, col. 121, emend. 8. Si cet amendement eût été voté, le traditionalisme le plus mitigé eut été directement condamné et on eût déter­ miné que le pouvoir de la raison est strictement, adé­ quatement, personnel. Mais le concile, sur la demande de la commission et de son rapporteur, rejeta cet amendement. Acta, col. 130; cf. col. 150, emend. 52. Cependant le traditionalisme mitigé, qui posait l’ensei­ gnement social comme condition de la connaissance certaine de Dieu, se trouvait indirectement atteint, non point précisément à cause de son appel à l’enseigne­ ment social, à l'autorité extérieure — le concile ayant constamment refusé de s’occuper des conditions du développement et de l’exercice de la raison — mais en tant qu’il dérivait l'apport de l’enseignement social, en matière morale et religieuse, de la révélation surnatu­ relle : ce qui réintroduit la nécessité absolue de cette révélation, au moins pour arriver à une connaissance de Dieu certaine : certo cognoscere. Une hypothèse fera comprendre tout le sens de cette conséquence. Si quelqu’un disait : L'apport de la tra­ dition ne dérive pas précisément de la révélation pri­ mitive surnaturelle (indebita) faite à Adam, mats seule­ ment de la science religieuse infuse par accident (adulto debita) qu’il reçut, de l’avis de tous les théologiens, au moment de sa création, science qui n’était pas stricte­ ment surnaturelle mais seulement miraculeuse comme serait la connaissance que nous aurions, par exemple, d’une langue étrangère par des espèces soudainement in­ fuses; celte façon de défendre le traditionalisme mitigé serait, d'après Granderath, p. 37, note 3, à l’abri de la condamnation même indirecte du Vatican, parce que, 836 tout bien pesé, la nécessité absolue de la révélation surnaturelle n'en découlerait pas. On peut admettre et nous admettons la concession de Granderath ; mais il faut remarquer qu’elle ne sauve pas de l’erreur ceux qui nient le pouvoir personnel de connaître Dieu. En effet, quand on admet que la science religieuse, per accidens infusa, d'Adam était due à son état d’adulte et par suite non surnaturelle au sens strict, c’est qu’on considère comme due, et par conséquent comme naturelle, la connaissance cer­ taine de Dieu chez l’adulte. En d’autres termes, la théorie classique sur la science infuse d'Adam suppose et la notion du surnaturel et le pouvoir de connaître Dieu, que le concile du Vatican a solennellement sanc­ tionnés. On ne peut donc rien déduire de celte théorie contre le pouvoir physique personnel de connaître Dieu qu’admettent les théologiens, puisque la suppo­ sition d'un tel pouvoir personnel est à la base de toute la théorie classique sur laquelle on s’appuie. 11 est d’ailleurs aisé de se rendre compte des raisons pour lesquelles les théologiens, tout en concédant si l'on veut avec Corluy, Spicilegium, Gand, 1884, t. I, p. 94·, que l’on ne peut rien déduire de l’Écriture pour les cas singuliers de l’homme des bois, du sourd-muet, voir cependant Franzelin, De traditione, 2« édit., p. 609, enseignent que la thèse du pouvoir physique personnel est proxima fidei. Dans l'hypothèse des adversaires, il faudrait donner aux passages classiques, Sap., xm, 5; Rom., i, 20, le sens suivant : L’ignorance de Dieu est inexcusable, parce que la connaissance de Dieu a été donnée â tous les hommes par la science infuse natu­ relle d’Adam, grâce à laquelle tous les individus peuvent avec certitude découvrir Dieu dans les créatures. Mais est-il vraisemblable qu'un pareil sous-entendu, si' peu dans les idées communes de l'humanité, se trouve dans ces textes? Ne faut-il pas ranger une pareille exégèse parmi ces tours de passe-passe que l’envie de décou­ vrir ou de mettre une théorie philosophique dans l’Écriture fait inventer? D’ailleurs, la tradition a tou­ jours entendu ces textes d'un pouvoir personnel et exclu tout autre témoignage que celui des créatures. Cf. Heinrich, Dogmatische Théologie, Mayence, 1881, t. i, p. 135-199; Perrone, Prælect., De locis theol., part. Ill, sect, t, c. i, Louvain, t. tx, p. 383. Les modernistes ayant mis à la mode un certain mé­ pris pour les dires de l’École, pour les décrets doctri­ naux des Congrégations romaines et pour les condamna­ tions pontificales, il est ici opportun de rappeler que le concile du Vatican lui-même a, en quelque sorte, pris à son compte les décisions romaines sur le sujet qui nous occupe. On lit, en effet, à la fin de la constitution Dei Filius, cet avertissement : « Comme il ne suffit pas d’éviter l’hérésie, si l’on ne fuit aussi avec soin les erreurs qui en sont plus ou moins voisines, nous aver­ tissons tous les fidèles du devoir qu’ils ont d’observer aussi les constitutions et les décrets par lesquels le saint-siège a proscrit et prohibé les opinions de ce genre dont mention expresse n’est pas faite ici. » Den­ zinger, n. 1666; Acta, col. 131. Cf. Franzelin, De tradi­ tione, 2’ édit., 1875. p. 131 sq. Or. on sait que Lamen­ nais, Bautain, Bonnetty, Ubaghs, etc., ont été condam­ nés. Il est vrai que cette monition du concile ne change rien par elle-même aux notes théologiques que méritent les erreurs de ces auteurs; mais comment se dire fils soumis de l’Êglise, si l'on tient pratiquement pour non avenues les monitions d’un concile œcumé­ nique? Observons que dire avec presque tous les théo­ logiens qu’en fait la première connaissance que nous ayons de Dieu nous vient le plus souvent de l’éduca­ tion, c’est constater un fait facilement observable; dire qu’elle ne peut venir que de l'éducation, du langage, c’est construire toute une théorie. 5° Le pouvo ir physique de connaître Dieu qu’a défini 837 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) le concile, ne se borne pas au pouvoir de connaître le fait brut de l’existence de Dieu, sans atteindre au­ cune de ses déterminations intrinsèques. — En d'antres ternies, l’agnosticisme dogmatique est inconciliable avec le concile du Vatican. Cet agnosticisme consiste essen­ tiellement à soutenir : 1. contre l'agnosticisme pur, que nous croyons à l'existence de Dieu ; 2. contre le dogmatisme, que nous ne connaissons cependant en aucune façon la nature intrinsèque de Dieu auquel nous croyons; notre connaissance de Dieu se réduit donc au fait brut de l’existence. Dans ce système, le sujet Dieu n’est désigné que par de pures périphrases. Nous n’avons pas à expliquer ici pourquoi et comment cette forme d'agnosticisme, qui est celle des modernistes aussi bien que de Kant, Hamilton, Mansel et Spencer, dillère de l’athéisme. Voir Agnosticisme, t. i; Diction­ naire apologétique de la foi, 1909, t. I, et The Catho­ lic Encyclopaedia, New-York, 1907, t. t. Il nous suffit de montrer que le concile entend parler, non seulement de la connaissance de l'existence de Dieu, mais aussi d’une connaissance de l’essence divine, telle que nous puissions former des jugements de valeur objective sur sa nature intrinsèque, en particulier sur la per­ sonnalité et sur la providence divines. Si l'on pèse bien tous les termes du chapitre et du canon que nous étu­ dions, on y trouve joints au nom de Dieu, les mots a principe et fin de toutes choses, un, vrai, notre créateur et notre maître. » Dans le cours des discus­ sions du concile, divers amendements furent proposés demandant la suppression de toutes ces appositions. Acta, col. 224, 228, 229, 4629,1631, 1652, 1655. La prin­ cipale raison, apportée à l’appui de tous ces amende­ ments, était qu’en employant ces termes le concile avait l'air de trancher des questions controversées dans l’ÉcoIe, par exemple celle-ci : « La création proprement dite, ex nihilo, peut-elle être connue par la seule rai­ son naturelle? » Le rapporteur répondit qu’en em­ ployant ce terme, on ne faisait que suivre et adopter l’exemple et l’usage de l'Écriture. Sap., xm, 5. Or, tout le monde dans l’École convient que ce texte ne démontre pas à lui seul la création ex nihilo et ne décide pas qu’elle soit démontrable par la seule rai­ son; il en serait de même du texte conciliaire, si le concile adoptait la rédaction proposée. Acta, col. 79, 149,243. D’où il suit que la formule adoptée par le concile signifie que la raison naturelle peut connaître avec certitude le Dieu qui, dans l’Écriture, se dit unique et vrai, notre créateur et notre maître. En d’autres termes, il est défini que la raison peut connaître le Dieu, qui est créateur au sens large du mot, mais il n’est pas défini qu'on puisse par la seule raison, indépendamment de toute révélation, le connaître avec certitude, comme créateur, au sens strict, que tous les chrétiens entendent dans le symbole. Voir t. ni, col. 2192-2195. Les déclarations très nettes du rapporteur sur le mot créateur indiquent aussi comment il faut entendre ces mots : principe et fin de toutes choses, comme le fait très justement remarquer Granderath, p. 46. Si, en effet, on a laissé indécis le point de savoir si la raison, par elle seule, peut démontrer la création ex nihilo, on laisse nécessairement dans la même indécision le point de savoir si la même raison, non éclairée par la révé­ lation, peut connaître Dieu comme principe et fin de toutes choses; car si Dieu n’a pas créé ex nihilo, mais s'il a simplement produit et ordonné le monde, il n’est pas le principe et la fin de toutes choses au sens plein que rendent ces mots dans l’hypothèse de la création proprement dite. Il faut donc dire que le sens proposé comme la foi de l’Église par ces expressions : principe et fin de toutes choses, revient, comme pour les expres­ sions équivalentes du canon, à dire que par la seule raison nous pouvons connaître Dieu, principe et fin de toutes choses au sens large des mots, sans décider si 838 notre pouvoir physique naturel de connaître Dieu va, sans l’aide de la révélation,jusqu’à saisir avec certitude que non seulement il est notre principe et notre fin, mais encore qu’il est en fait et en droit l'unique éter­ nel principe de tout ce qui n'est pas lui. Acta, col. 236. Tout le monde conviendra que si le concile eut défini ce dernier point, l'agnosticisme dogmatique eût été par cette décision nettement rejeté. Mais bien que la définition du concile n’ait pas toute cette ampleur, ce qu’elle contient exclut sans aucun doute non seulement l’agnosticisme pur, qui nie que nous puissions connaî­ tre l’existence de Dieu, mais encore l’agnosticisme dogmatique qui nie que nous puissions jamais porter de jugement valable sur la nature intrinsèque de Dieu, spécialement sur la personnalité et sur la providence divines. En effet, connaître Dieu, notre principe et notre fin, notre créateur et notre maître, ne va pas sans quel­ ques jugements sur sa nature intrinsèque. Certains agnostiques concéderont avec Kant et même avec Spencer la présence dans notre esprit deces jugements, mais ils en contesteront la valeur objective. Or, il est certain que c’est précisément cette valeur objective que le con­ cile a eu en vue d'affirmer. En effet, comme nous l'avons rapporté, col. 824, les théories kantiste et positiviste sur la connaissance furent visées nommément par le concile, aussi bien que le traditionalisme, qui lui du moins, s’il était agnostique ou sceptique avant la foi. ne l'était pas avec elle. Un amendement fut d’ailleurs proposé qui demandait la condamnation expresse , ■_ ,j impressa sunt; multo minus excludimus imaginem quæ animæ immortali hominis impressa est1 Acta, coi. 132, 149. Est-il besoin de rappeler le soin avec lequel les Pères et les docteurs scolastiques ont suivi ces indications scripturaires? 11 vaut mieux signaler â l'attention du lecteur la magnifique cohérence de la doctrine scripturaire et traditionnelle, reproduite par le concile. Parlant de la création, le concile déclare, conformément à de nombreux témoignages scriptu­ raires, que Dieu a tout créé « à cause de sa bonté et de sa toute-puissante vertu, non en vue d’augmenter sa béatitude, ni pour acquérir sa perfection, mais pour la manifester par les biens qu’il accorde aux créatures. > Denzinger, n. 1632. Calvin lui-même avait retenu cette vérité, lorsqu’il parlait des magnifiques flambeaux allu­ més au temple du monde pour nous montrer Dieu; mais Calvin, par esprit de système, nous imaginait aveugles depuis la chute. La doctrine catholique est que, même après la chute, nous sommes restés des voyants : le livre du monde non seulement est ouvert à tous, mais nous pouvons en pénétrer le sens. Tous 843 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) 844 les biens que Dieu nous accorde, soit dans l’ordre na­ de théologie et les diverses philosophies suivant leurs turel, soit dans l’ordre surnaturel, portent l’empreinte doctrines variées, touchant la table rase, l’intellect de l'infinie perfection de leur auteur; et cette empreinte actif, l'origine des principes, les différentes concep­ est dans le plan divin ordonnée â notre esprit : non tions de la matière et de l’esprit et de leurs relations. On en conviendra facilement à l’égard des systèmes sine leslinionio seipsum reliquit. Act., χιν, 16. Car, quoi qu’il en soit de la question spéculative de la possi­ que le concile a eu en vue de proscrire. Il en est de bilité d'un monde créé sans créature intelligente, il est même à l'égard de ceux qu’il n’a pas condamnés. Le sur que le monde, tel qu'il est, est ordonné à nous signi­ mot raison dans le concile n’est employé ni au sens fier la gloire de son créateur : Cadi enarrant gloriam spécifiquement péripatéticien, ni au sens de saint Au­ Dei, Ps. xvin, 2; et que du signe nous avons le pou­ gustin, ni dans celui qui est spécifiquement de saint voir physique de passer à l’Être signifié. C'est ce qu’on Thomas. Ce n’est pas même le mot raison au sens des veut dire quand on parle de notre pouvoir de connaître scolastiques, en tant que ce sens est spécifiquement Dieu « médiatement «par la raison naturelle. Mais ces distinct, par exemple, du cartésianisme et du plato­ deux derniers mots demandent quelques explications nisme. Les modernistes italiens dans leur Programme qui compléteront cette étude de la définition du con­ parlent du sens thomiste du mot raison dans le concile. cile du Vatican. 11 faut dire pourquoi ils se trompent. 7° Comme moyen subjectif de la connaissance na­ a. Où dans le concile se serait trouvée une majorité pour voter le mot raison dans le sens scolastique pré­ turelle de Dieu le concile désigne la raison naturelle. — Notons d'abord que cette partie de la phrase n’a cis? D’où serait sortie cette majorité, puisque le car­ rien d’exclusif : on condamne ceux qui soutiendraient tésianisme, l’ontologisme, le traditionalisme s’ensei­ que la raison naturelle n’est pas un moyen de con­ gnèrent un peu partout, sans excepter Rome, durant les soixante années qui précédèrent le concile? Sans naître Dieu, mais on n’exclut pas les autres moyens de connaître Dieu, s’il en est, comme la révélation doute, la scolastique durant cette longue période n’était proprement dite, l'expérience mystique, ou même pas complètement morte; mais pour cent cartésiens simplement le témoignage humain des parents, etc. qui ont écrit durant les trois premiers quarts du Le but du concile n'est pas de donner l’énumération xix· siècle, on serait bien embarrassé de nommer dix scolastiques, au sens spécifique du mot. Le Programma de tous les moyens de parvenir à connaître Dieu, mais d’enseigner qu'un de ces moyens est la raison natu­ des modernistes italiens est donc victime d’une pro­ relle. Tous les modernistes qui excluent ce moyen jection du présent dans le passé, quand il parle de sont donc condamnés aussi bien que les traditiona­ concile thomiste, à propos du Vatican. Il y avait des listes, les kanlistes et les positivistes que le concile thomistes — encore un mot devenu équivoque depuis avait en vue. Par exemple, on ne saurait regarder quelques années — au Vatican, par exemple, des bancomme orthodoxes les anonymes italiens qui ont écrit néziens — quelques amendements, non acceptés, trahis­ le Programma dei modernisti, Rome, 1908, en réponse sent leur présence, leurs préoccupations et leur à l’encyclique Pascendi. Ils rejettent, en effet, la raison mentalité. Mais la masse des amendements fut dans un sens tout opposé; et ceux qui furent les ancêtres du nombre des moyens subjectifs que nous avons de connaître l’existence objective de Dieu, sous le prétexte des divers néo-thomismes actuels ne paraissent avoir que le concile était plein de thomistes infatués d’intel­ eu que fort peu d’influence dans l’assemblée. Les dis­ lectualisme, et qu’on peut modifier le sens des défini­ cours des rapporteurs sont aussi peu thomistes que tions ecclésiastiques, conformément à la loi de l’uni­ possible; ils renferment même plus d’une saillie qui verselle évolution. Op. cit., p. 105. Cf. Denzinger, dut plaire médiocrement aux thomistes présents, par n. 1665. exemple, l’éloge du fameux argument de saint Anselme, 1. D’une manière générale :a) le mot « raison », dans rejeté par saint Thomas, et, durant des siècles, par le concile du Vatican, n'est pas employé au sens vul­ toute l’école thomiste. Sans doute, Franzelin, qui gaire du terme; b) il n’est pas davantage employé au écrivit les travaux préparatoires de l’assemblée, était sens spécifiquement péripatéticien, platonicien, sco­ scolastique et thomiste. Il était scolastique dans toute lastique, cartésien, leibnizien, etc. ; cjmais il est em­ la force du terme; mais la rédaction qu’il avait pré­ ployé au sens philosophique, répandu au xix· siècle parée fut rejetée, parce que trop scolastique. Vacant, chez tous les théologiens et chez tous les philosophes, t. i, n. 16, p. 32. En un sens très réel, qui est celui sans en excepter ceux qui, kantistes, positivistes ou qu’avait dans l’esprit le nominaliste Arriaga lorsqu'il traditionalistes, niaient alors la valeur de la raison. — pensait diminue^ son adversaire Suarez en le qualifiant a) Sans aller aussi loin que les auteurs du Pro­ de thomiste, Franzelin était thomiste, comme Kleutgen, gramma, quelques écrivains français, sous le prétexte comme je le suis moi-même; mais les modernistes que les conciles ne font pas de philosophie, soutiennent italiens savent très bien que Franzelin n'était pas que le mot raison dans la définition conciliaire doit thomiste au sens où ils emploient ce mot, et que le a thomisme » qu’ils ont en vue n'a pas Franzelin ou être entendu au sens vulgaire. Le principe d’hermé­ Kleutgen pour patrons. neutique invoqué est inexact, cf. Ami du clergé, 5 mars 1908; mais nous n’avons pas à le discuter ci. b. Qu’on parcoure, je ne dis pas les travaux de polé­ Car le sens du mot raison dans notre texte est une mique et de littérature courante, mais les livres qui question de fait. Que ce mot ne soit pas employe par comptent et qui représentent la pensée du monde le concile au sens vulgaire, comme équivalent d’une théologique, parce qu'ils sont écrits par des hommes capacité quelconque de connaître et de juger, la chose qui dominent leur sujet; on verra combien ils sont est évidente; car le concile, distinguant la lumière de réservés pour avancer que tel ou tel auteur est con­ la raison de la lumière de la foi, caractérise la raison damné ou atteint par le concile du Vatican. Le « par la connaissance de la vérité intrinsèque des P. Gratry excluait tout syllogisme du procédé par choses; » or, on avouera que cette description dépasse equel nous connaissons Dieu; il le décrivait comme « le sens courant, étranger aux systèmes, qu’un homme « une opération de la raison, qui, regardant l’être fini, du peuple pourra voir » du mot raison. Le mot raison, monde ou âme, voit par contraste et par regrès, dans dans le langage vulgaire, entendu de tout le monde, y ce fini l’existence nécessaire de l’infini. » Connaissance compris les enfants qu’on dit avoir atteint l’âge de rai­ de Dieu, t. n, c. vm. Or je ne connais pas un théolo­ son, rend un sens plus large. Acta, col. 171. gien qui affirme que le P. Gratry soit condamné; tous b) Le même mot n’est pas employé par le concile disent, il est vrai, que le procédé est imaginaire et par dans le sens spécial que lui donnent les diverses écoles suite faux. Il est pourtant bien évident que si la doc- 845 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) trine scolastique de la raison avait été inclue dans ie texte du Vatican, le P. Gratry comme le procédé « métalogique » des günthériens seraient hérétiques. Pour d’autres auteurs, il est vrai, les théologiens discutent, par exemple pour Kuhn et aussi pour la Grammar of assent de Newman. Le fait de ces discussions montre à l’évidence que la doctrine scolastique de la raison n'est pas considérée par les théologiens comme néces­ sairement impliquée par la doctrine du concile. Si elle l’était, ni Kuhn, ni Newman ne feraient l’objet d’un doute, puisqu'il est certain que leurs théories de la connaissance ne sont pas celle de l’École. c) Que ie concile ait employé le mot raison dans le sens philosophique commun au xix» siècle à tous les théologiens et à tous les philosophes, sans en excep­ ter ceux qui, positivistes, kantistes ou traditionalistes, niaient alors la valeur de la raison humaine, les Actes de l’assemblée nous l’apprennent; l’histoire du concile et le texte voté nous le disent encore plus clairement. Dans un moment de vivacité, dont la sténographie nous a conservé la trace, le rapporteur, comme il arrive, dit, à ce sujet, toute sa pensée. Les amendements favorables au traditionalisme mitigé se multipliaient; le rappor­ teur se lassait de répéter qu'on parlait, non de l’exer­ cice, mais des principes de la raison. « Si, dans ce sens, ajouta-t-il, on ne peut pas employer l’expression de « lumière naturelle de l’homme », il faudrait biffer absolument tous les livres tant des théologiens scolas­ tiques que de tous les autres. » Acta, col. 238. Le rejet des amendements fut acquis. La position même des controverses que le concile avait en vue de terminer, amenait d'ailleurs l’assemblée à prendre le parti qu'elle prit en effet. Par raison, tous ceux que le concile visaient, entendaient précisément ce que les théologiens et les philosophes, qu’ils com­ battaient, signiliaient par le même mot, à savoir le pouvoir des idées ou concepts, des principes et des conclusions. C'est ce pouvoir dont les traditionalistes, les kantistes et les positivistes contestaient la valeur objective aux cartésiens, aux rationalistes comme Wegscheider et Jules Simon, enfin aux théologiens catholiques. Or, comme pour niera un adversaire sa position, il est nécessaire de s’entendre avec lui sur cette position, on peut dire que les ennemis de la raison entendaient ce mot comme ses défenseurs. Le concile, s’il eût pris le mot dans un sens différent, n’eût atteint ni les traditionalistes, ni les kantistes, ni les positi­ vistes; et dans les passages où il enseigne contre les rationalistes les limites de la raison et ses véritables rapports avec la révélation, il eût parlé une langue inintelligible. On objectera que le concile aurait pu définir sa terminologie et par là, sans parler la même langue que ceux qu’il condamnait, les atteindre. On en convient; mais il ne l’a pas fait, les Actes de l'assem­ blée en font foi, et si les passages où le mot raison s'y trouve employé dans le sens admis par les adversaires sont très nombreux, nous n’avons pu en découvrir au­ cun où le concile ait produit une définition spéciale de la raison. Bien plus, ce qui est dit de la raison dans le texte si longuement discuté de la constitution Dei Filius confirme ce que l’histoire nous apprend. La raison y est le pouvoir des idées ou concepts, puisqu’elle est le pouvoir de l’idée de Dieu, objet central du débat avec les traditionalistes. Denzinger, n. 1634. Elle est le pou­ voir des principes, puisqu’elle atteint le vrai, propter intrinsecam rerum veritatem perspectam, objet que la foi n’atteint pas de la même manière. Denzinger, n. 1638. Elle est le pouvoir d’inférer et de déduire des conclusions puisqu’elle peut, a) indépendamment de la foi, atteindre certaines vérités sur Dieu et conclure de sa dépendance au devoir de la foi, Denzinger, n. 1643, 1638; Acta, col. 50"; b) avec la foi. parvenir I 846 par ie discours, à l’aide du raisonnement par analogie et par téléologie, à une certaine intelligence des mys­ tères sans toutefois les épuiser, Denzinger, n. 1644; e) et enfin démontrer les fondements de la foi et cul­ tiver la sciencedes choses divines,ibid., n. 1658, 1646: tous actes qui ne vont pas sans le pouvoir de porter des jugements objectivement valables sur la nature intime des choses et de Dieu. Décidément, à défaut d’autre mérite, le Programma des modernistes italiens ne manque pas de clairvoyance, quand il reconnaît que l’idée de la raison, telle qu’elle est exprimée dans le concile, est incompatible avec les théories modernistes sur la connaissance philosophique, scientifique et reli­ gieuse. D'autre part, il nous parait évident que le texte du concile exprime de la raison un concept qui ne se réduit pas au sens commun. C’est que le concile, qui n’avait pas de l’objet de la foi et de la philosophie qu'il implique, la notion exténuée des écrivains français que nous réfutons, ne pouvait pas concevoir comme eux le rôle delà raison. Si maintenant l’on demande sur quel fondement scripturaire ou patristique le concile s'est appuyé pour parler de la raison dans le sens philosophique, bien que non systématique, que nous venons d’indiquer, la ré­ ponse est très simple. L’Écriture, soit dans des ma­ tières faciles à tous, soit dans des matières qui dépas­ sent l'intelligence commune et vulgaire, est pleine de quia, enim, ergo, etc. ; or ces particules n'ont pas de sens sans l’idée de la raison que nous avons décrite Au début du xvn'siècle, quelques controversistes fran­ çais imaginèrent d'acculer les protestants, qui pr.ten­ daient s'en tenir à la Bible seule, à l'absurde et au si lence, en leur refusant de raisonner d'aucune façon sur l’Écriture, sous le prétexte que l’Écriture ne donne nulle part les règles de la logique et « les formes de conséquence »; par conséquent, disaient-ils aux protes­ tants, en raisonnant même exclusivement avec detextes d’Écriture, vous allez contre votre premier principe sur la règle de foi, qui est la Bible seule. Cf. Chossat, Les jésuites el leurs œuvres à .4 ■ ; Avignon, 1896, p. 205. Cette chicane embarras-.. être le premier huguenot auquel onia fit,mais l'Lgitse n'approuva pas cette nouvelle apologétique, qu: se pla­ çait en dehors du bon sens et aussi en dehors de .· tradition. Les Pères ont raisonné beaucoup sur i’teu et sur les choses divines; ils ont employé ia raison pour pénétrer et pour exposer les « conséquences que nous propose l’Écriture, par exemple, la métaphysique des attribuis divins de la seconde partie d'Isaïe; ils ont de plus tenu pour valables les conclusions aussi bien que les principes de ces conséquences. La réllexion p ....·· sophique chrétienne n’a pas eu de peine à tirer de ces faits la notion de raison, telle qu’elle est exprimée dans le concile du Vatican. Et, comme le disait le rap­ porteur, si l’on ne veut pas admettre cette notion, il faut fermer tous les livres anciens et modernes. 2. Bien que le concile, quand il parle de notre pou­ voir de connaître Dieu naturellement, entende le ni : raison au sens philosophique indiqué, cependant il ne définit pas que ce pouvoir soit un pouvoir ^inference, soit médiate, soit immédiate. — Ce point demande a être étudié avec soin, afin d'éviter toute exagération dans les censures, afin aussi de diminuer les équivoques nombreuses auxquelles la position du concile, mai comprise, a donné lieu. Quelques-uns, en effet, rai­ sonnent ainsi : Dans les passages où il s'agit de la première connaissance de Dieu, le concile a entendu le mot raison dans un sens très lâche, puisqu'il n'a pas voulu définir que la raison puisse démontrer, ou même prouver, l'existence de Dieu, mais s’est borné à dire qu’elle peut connaître Dieu avec certitude. Donc le mot raison, au sens le plus vulgaire, suffit pour être d'accord avec le concile. Rappelons les faits, leurs raisons d étze 847 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) 848 et examinons les conséquences qu’on en a déduites. « jusqu’à un certain point, aliquatenus, connaitreavec a) Les faits. — Il est certain que les mots prouver et certitude et démontrer sont une seule et même chose.» même démontrer ont été proposés, que quelques amen­ Acta, col. 132. Enfin, le concile renvoya aux décisions dements en réclamèrent l'insertion. Acta, col. 1631, pontilicalesantérieures. Or, Bautain et Bonnetty avaient 1653 sq., 121. 11 est certain également que la commis­ du signer, entre autres, ces propositions : « Le raison­ sion du concile ne voulut pas proposer ces termes à la nement peut prouver avec certitude l'existence deDieu délibération, qu’en fait ils ne furent pas proposés et et l’infinité de ses perfections. — Quelque faible et qu'un amendement qui les introduisait fut rejeté. Acta, obscure que soit devenue la raison par le péché origi­ col. 76, 132. Quamvis aliquatenus certo cognoscere et nel, il lui reste assez de clarté et de force pour nous demonstrare sit unum idemque, tamen phrasim mi­ guider avec certitude à l’existence deDieu, » etc. Voir tiorem deputatio de fide sibi eligendam censuit et non Bautain, ou Denzinger, 10’ édit., n. 1622, 1627. Ratio­ istam duriorem, déclara le rapporteur. Il n’est donc nis usus fidem præcedit, et ad eam hominem ope re­ pas de foi définie : a. que le pouvoir physique que velationis et gratiæ conducit. Voir Bonnetty, et nous avons de connaître Dieu par les créatures implique Denzinger, n. 1507. Donc le concile, en ne spécifiant nécessairement une iijférence soit immédiate soit a for­ pas dans sa définition quel acte de la raison intervient tiori médiate; et sur ce point nous ne pouvons pas dans la connaissance naturelle de Dieu, n’a pas voulu arriver à comprendre comment le P. Buonpensiere peut faire une proposition exclusive de l’inférence et du écrire que la démonstrabilité de Dieu est un dogme de raisonnement. De même, en n’excluant pas nécessaire­ foi depuis la définition du Vatican. Commentaria in ment par le mot naturel toute espèce de secours sub­ partem, Rome, 1902, p. 110. n. 160, 163. — b. 11 jectif — voir plus loin col. 861 — son intention n’a n’est pas davantage défini que la certitude de l’exis­ pas été de faire entendre que ces secours sont néces­ tence de Dieu, à laquelle nous avons le pouvoir phy­ saires, soit pour le fait, soit pour la certitude de cette sique de parvenir par la raison naturelle, soit entière­ connaissance. ment et exclusivement fondée sur une inférence immé­ b) Raisons de la réserve du concile. — Il est facile diate ou médiate, même implicite. de se rendre compte pourquoi le concile s’est tenu sur Je ne trouve sur ces deux points aucun désaccord cette réserve, a. soit que l'on considère le but qu'il ferme chez les théologiens catholiques. C’est la raison poursuivait; b. soit qu’on tienne compte de l’état des pour laquelle ils conviennent par exemple que l’idée documents traditionnels; c. et de ce que nous enseigne innée des cartésiens, le passage du fini à l’infini du l’Écriture. P. Gratry, le procédé métalogique des günthériens,etc., a. Le concile, nous l'avons déjà dit plusieurs fois, et d’un autre côté la doctrine de l’illumination de saint ne voulait définir que ce qui suffisait à atteindre les Augustin, voir Augustin, t. i, col. 2336, celle de la pur­ erreurs à la mode. Acta, col. 84. Or, ces erreurs, bien gation, ibid., col. 2332, celle qui, avec Vasquez, re­ que pour des raisons très diverses, s’accordaient à nier quiert une grâce naturelle pour la première connaissance lejtûUwnr^^eLJa—vahmr de la raison. nsulîisâTriionc de Dieu, Vasquez, In /·“, disp. XCV1I, c. v, surtout d'affirmer que la raison est lë îîttfÿen subjectif de con­ n.33; cf. disp. I, n. 15; disp. XIX, n. 9, etc., ne sont naître Dieu, sans qu'il fut nécessaire de préciser davantage. pas condamnées par le concile. Scheeben, qui a fort bien exposé cette question, La dogmatique, t. Il, n.lib. Il est très facile de montrer dans l’Écriture et 20, n'en excepte pas même la théorie mystique du ca­ dans la tradition que la connaissance de Dieu peut pucin Juvenalis Ananiensis, Sol intelligentiæ, Paris, s’obtenir par voie de causalité et par conséquent par 1876, p. 343, d’après laquelle nous connaissons Dieu une inférence comme en font même les simples, sinon sans inférence même immédiateà travers le miroir inté­ par un syllogisme à la manière des doctes. Cf. S. Tho­ rieur de l’àme. mas,Sum. theol., I», q. xn, a. 12; q. xm, a. !0,ad5um; Mais il faut bien remarquer : a. qu'une doctrine peut Re veritate, q. x, a. 12, ad 1“m; In Boelh., de Trinit., n’être pas définie par un concile, et cependant apparte­ q. i, a. 3, ad 6um. Saint Thomas enseigne que la pre­ nir à la foi; la raison en est que, pour appartenir à la mière idée de Dieu nous vient par cette voie. Il n'est pas difficile de trouver chez les Pères nombre de pas­ foi, une doctrine n'a pas besoin d'avoir été définie, il suffit qu’elle soit contenue dans l'Écrilure ou dans la sages qui indiquent la même origine psychologique à tradition. Nous avons d’ailleurs déjà dit que les con­ la toute première idée de Dieu. Mais il ne serait pas ciles se bornent ordinairement à définir ce qui est stric­ facile de faire la preuve qu’il y a consentement des tement requis pour écarter les erreurs qu’ils ont en Pères pour attribuer yæclusiûeznent^ une inférence la vue, et telle fut l’intention explicite du dernier concile. première idée certaine de Dieu, que l’homme a ou Acta, col. 84. Ne peuvent s’en étonner ou s’en plaindre peut avoir. Saint Thomas sur ce point est très réservé; que ceux qui ont la mentalité de ce théologien angli­ car certains raisonnements de saint Augustin l’embar­ can, converti au catholicisme, qui dans son zèle de rassent, et bien qu'il les fasse de son mieux rentrer néophyte aurait voulu que chaque matin le Times lui dans son système, cf. par exemple, Cont. gent., 1. III, apportât une définition ex cathedra; mais telle n’est c. xi.vii, il écrit cependant avec beaucoup de prudence : pas la mentalité ordinaire des théologiens, encore Est quædam communis et confusa Dei cognitio, quæ moins celle des modernistes. — b. Une doctrine peut quasi omnibus hominibus adest, sive hoc sit quod n’être ni définie, ni explicitement contenue dans le Deum esse sit per se nolunt, sicut alia demonstratio­ dépôt de la foi, et cependant toucher â la foi ou être nis principia, ut quibusdam videtur (ut in Ilibro, c. X, théologiquement certaine. Il est vrai que le concile n’a dictum est), sive quod magis verum videtur — voilà ce que saint Thomas pense de sa propre opinion — pas défini que la raison pour connaître Dieu fasse une quia naturali ratione — par une inférence — in aliinférence, ni que toute la certitude que nous avons na­ qualem Dei cognitionem pervenire potest. Et aussitôt turellement de l’existence de Dieu soit fondée sur une saint Thomas, comme procédé de celte inférence, in­ inférence; mais abstrahentium non est mendacium, dique la considération de l'ordre du monde. Cont. gent., c’est-à-dire ne pas spécifier n’est pas nier. Dans le cas 1.111, c. xxxvm. Cf. Schmid, Die thomistische und scoparticulier, d’ailleurs, bien que le concile n’ait rien tistische Gewissheilslehre, Dillingen, 1859. Exposons défini sur ces deux points, l’histoire du concile nous montre qu'en ne spécifiant pas, l’assemblée n’avait pas l’état du problème. Qu’on lise la plume à la main les auteurs nombreux l’intention de nier. On y parla plus d’une fois officielle­ qui depuis trois ou quatre cents ans ont construit des ment des preuves de l'existence de Dieu; nous avons systèmes sur la première idée de Dieu, on remarquera entendu le rapporteur explicitement affirmer que 849 DIEU CONNAISSANCE NATURELLE DE) que les séries de textes qu’ils apportent sont toujours les mêmes. Thomassin a ramassé beaucoup de textes en faveur des idées innées. Vers la même époque, l'oratorien Martin se servait des mêmes textes en faveur de la thèse janséniste, à savoir que sans une grâce surna­ turelle nous ne sommes pas capables d une bonne pensée, même naturelle, et par conséquent pas de la pensée de Dieu. Cf.' de Rochemonteix, Le collige Henri IV de la Flèche, Le .Mans, 1889, t. tv, p. 231, 233, 235. Or qu’est-il arrivé? Au xtx' siècle, un ontologiste ardent, l’abbé Fabre, a réédité l’ouvrage de Martin, en y changeant seulement le titre de quelques chapitres, et il a fait de l’ouvrage une « démonstra­ tion » de l’ontologisme. Les mêmes textes se retrouvent chez le mystique capucin Juvénal, Sol intelligentiæ, 1686, et en partie chez Malebranche; le même abbé Fabre n’a pas manqué d’enrichir la littérature ontologiste d’une réédition enthousiaste de Juvénal. Bossuet appuyait sur une partie de ces mêmes textes l’argument des vérités éternelles, pendant que bon nombre de scolastiques en faisaient usage, comme leurs prédéces­ seurs, pour soutenir que l’idée de Dieu est per se nota et que l’argument de saint Anselme est patristique. De nos jours, Staudenmayer, Kuhn ont puisé aux mêmes sources et ont abouti à des vues plus ou moins nou­ velles. Voilà donc, pour les mêmes séries de textes, huit interprétations, et il faudrait y ajouter celle de saint Bonaventure, celle de saint Thomas, celle de Vasquez, etc. On sait enfin que les modernistes ap­ portent leur interprétation, à la suite des érudits alle­ mands qui travaillent à donner au protestantisme libé­ ral uneassiette traditionnelle. Ces faits sont indéniables. L’accord n’est pas encore complètement fait parmi les érudits sur la portée réelle de ces séries de textes, bien que, d’une manière générale, on s’accorde à les rattacher aux doctrines platoniciennes, solution que saint Thomas avait déjà entrevue à propos des Noms divins du pseudo-Denys. Déjà nos collaborateurs ont donné, dans les articles parus, le sens objectif de ces formules patristiques, et nous sommes sûr que ce que nous écrivons ici ne gênera aucun des rédacteurs des futurs articles et que tous continueront à traiter scientiliquement une question scienlilique. Voici, en effet, quelle est la position des théologiens sur ce su­ jet; elle explique pourquoi le concile s’est abstenu de rien spécifier sur la nature de l’acte de la raison par lequel nous connaissons Dieu par les lumières natu­ relles. Des longues séries de textes où les Pères parlent de la première idée naturelle de Dieu même chez les païens, les théologiens concluent à la certitude théolo­ gique de la thèse qui enseigne une connaissance natu­ relle, spontanée, de Dieu. Les Pères du Vatican con­ naissaient parfaitement cette doctrine solidement établie depuis le xvt· siècle contre les protestants. Ensuite, dans nos traités de théologie, nous prouvons que pour expliquer la genèse de cette idée spontanée de Dieu, on ne démontre pas le consentement des Pères soit pour l’innéisme, soit pour l’ontologisme, soit pour l’illumi­ nation, soit pour la purgation, soit pour l’argument des vérités éternelles, soit même pour celui qui porte le nom de saint Anselme, etc. Et, pour administrer cette preuve aux unilatéraux ou aux esprits systéma­ tiques en quête de parrains, il suffit de prendre les textes dans leur sens objectif, tel qu’on peut le déter­ miner par l’application rigoureuse de la méthode his­ torique. De cette enquête les théologiens concluent qu’aucune des interprétations de Martin, de Juvénal, etc., ne s’impose comme doctrine catholique. Ils font re­ marquer ensuite que les Pères n’ont pas parlé au sens exclusif, mais qu’ils ont admis et employé, à côté de certains procédés qui leur sont spéciaux, la voie ordi­ naire de causalité qui a des fondements précis dans 850 1’Écriture. Mais, de cette enquête, il ne résulte pas que nous ayons la clef de tous les passages des Péres discutés; et par suite, la preuve n’est pas faite que le consentement unanime des Pères ait exclusive­ ment considéré la première idée de Dieu comme pro­ venant d’une inférence. Et voilà pourquoi la commis­ sion du concile, qui n’était pas composée d’ignorants, refusa de préciser que notre première idée de Dieu — il s’agissait de celle-là contre les traditionalistes — est due à une inférence médiate ou même immédiate. Quand il s’agit de la première connaissance certaine de l’existence de Dieu, outre la difficulté générale inhé­ rente à cette sorte de questions — qui se souvient de l’heure où il eut, à un âge où il n’était pas capable de retour réfléchi et méthodique sur ses actes intérieurs, la première idée de cause, d’addition, de multiplication, et qui peut reconstituer la psychologie de cet instant ? — il est une autre difficulté qui vient de la singularité du cas de cette idée : a. L’idée de Dieu comme celle, par exemple, de la réalité objective du monde extérieur, est spontanée. On veut dire par là, non seulement qu’elle parait de bonne heure, mais qu elle jaillit de notre nature raisonnable un peu à la manière des pre­ miers principes de la raison; qu’elle trouve de l’écho dans les plus profonds replis de notre nature raisonna: e. morale et religieuse, puisqu’elle donne la réponse au besoin inné d’assigner une dernière cause à tout, puis­ qu’elle explique ou fait naître le sentiment de l’obli­ gation, puisqu’elle assigne un objet à la conscience de notre dépendance, à ce fond d’amour respectueux et de désir du bonheur qui sommeillent en nous. On veut dire enfin qu’elle est facile et s’harmonise avec les prin­ cipes de la raison, au point que, si elle implique un procédé logique, il est à peine perceptible. — b. A l’in­ verse de ce qui arrive pour la plupart de nos id es primitives, la genèse de l’idée de Dieu est susceptible de plusieurs explications, suivant qu’il s'agit de 1« con­ naissance confuse de Dieu, ou d’une connaissance ; lus développée. On a ou on n'a pas l’idée de cause, de 1 igné droite; sans doute, on peut faire et on fait des ; r .gr-s dans ces sortes de concepts, mais la notion pri reste identique, et l’explication réflexe et cons qu’on se donne de celle notion n’est que le d-u-iri­ ment de la perception primitive de l’activité eau- -1 :. quantum. Au contraire, l’idée de Dieu admet : ■ degrés dont le contenu est le même objet. : diversement connu; et on n’arrive pas à chacun : t-s degrés par le même procédé. On peut, en elle·. : - : de la connaissance de Dieu par pures déne :. extrinsèques : par exemple, la cause de fan : .·..vers; ou s’élever à une connaissance de st. n stin­ trinsèque : par exemple, la cause de droit d- U .; te qui est; et cette dernière connaissance sera : s moins parfaite, suivant qu’elle représentera 1 :-■■. pics ou moins nettement, personnel, libre, infini, pro·.. : n·.. bon, etc. Or, ces différentes connaissances de Dieu ne se justifient pas philosophiquement de la même façon. Les théologiens l’ont bien vu, qui admettent avec saint Thomas qu’il y a une connaissance de Dieu rudim ntaire, très facile à tous; et une autre qui demande les plus grands efforts de la pensée philosophique. Ci / t. gent., I. I, c. tv. Cf. Dictionnaire apologétique de la foi catholique, 1910, t. i, col. 11 sq., 59. — c. Enfin, comme le remarque très finement Scheeben, Lu ■ ■ gmatique, t. il, p. 20, n. 28, quel qu’il soit, le nioy n par lequel nous nous formons l’idée de Dieu est le même par lequel nous arrivons à la certitude de sa réalité objective, et nous ne pouvons pas admette-' : .■> l'idée que nous avons de Dieu soit vraie et l> gitim- · n soi, sans admettre l’existence de Dieu. » Scheei-en ex­ plique, à l'aide de celte double remarque, l'illuo ■ de ceux qui admettent la valeur de l'argument de saint Anselme, parce qu'en fait l’être absolu n'est possible 851 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) qu’autant qu’il existe réellement, et parce que nous ne pouvons pas concevoir Dieu comme cause première et nécessaire sans le supposer lui-même existant. Il suffit d'étendre cette observation â d’autres arguments moins célèbres, mais également historiques, et de la joindre aux deux singularités précédentes pour comprendre les explications variées des Pères sur la genèse de la première idée de Dieu. En effet, tous ne parlent point, et le même Père, par exemple saint Augustin, ne parle pas toujours de la même espèce de connaissance de Dieu : d’où le besoin chez les Pères comme chez les scolastiques, de proposer des arguments très différents. En second lieu, le fait que l'idée de Dieu trouve un écho profond dans notre conscience amena ces écrivains à donner souvent une grande importance au procédé par lequel, d’une ma­ nière réflexe, on peut remonter à Dieu en partant de la conscience morale et de la vie religieuse : toutes choses qui, elles aussi, font partie du per ea quæ facta sunt. Entrer dans cette voie était d’autant plus naturel que la grande facilité et la grande limpidité de la con­ naissance rendent peu perceptible le procédé psycho­ logique qui y intervient. Si l’on joint à ces observations, qu'il est, dans le cas singulier dont il s'agit, très facile de s’illusionner sur « la valeur de preuve » des argu­ ments d’allure scientifique, réflexe et consciente que l’on apporte; et si l’on ajoute, d’une part, que les Pères n'emploient pas de formules exclusives, comme font tant de modernes, d’autre part, que pour eux qui, ainsi que les théologiens, n’admettaient pas facilement l’absence de toute idée de Dieu dans lame, les preuves scientifiquement développées étaient beaucoup plus des moyens d’écarter les doutes ou de parvenir à une connaissance plus parfaite, que des recettes pour faire naître la première conviction de l'existence de Dieu; on se rendra compte de l’état de la littérature patristique, et de la réserve très prudemment scientifique de saint Thomas, du concile du Vatican et des théologiens qui les suivent. c. Une dernière raison de cette réserve est l’état des données scripturaires. L’Écriture propose, il est vrai, des arguments en faveur de l’existence de Dieu, mais sans dire partout que ces arguments nous en donnent la première idée. Or, si le débat contre les kantistes et les positivistes s’étend aussi à ces arguments, la con­ troverse avec les traditionalistes roulait surtout sur la première idée de Dieu. D’ailleurs, décider de la première idée à l’aide d’un texte révélé, c’était tran­ cher dans leurs racines profondes toutes les difficultés pseudo-théoiogiques sur les suites de la chute qu’avaient soulevées Luther, Calvin. Illyricus, etc., Jansénius, Pascal, Quesnel, etc., Hautain, etc.; c’était ruiner toutes les prétentions du pseudo-mysticisme contre la connaissance rationnelle en matière religieuse; c’était juger les doctrines, diverses en apparence, mais se réduisantau fond au nominalisme, que différents phi­ losophes employaient pour ruiner, soit la possibilité, soit la valeur, et de l'idée rationnelle de Dieu et des arguments classiques en faveur de son existence. Or, deux passages de l’Ecriture, Sap., xm ; Rom., i, 18 sq.; spécialement ce dernier, permettaient de décider dog­ matiquement les controverses pendantes; la tradition étaitd’ailleurs ferme sur le sens du texte de saint Paul. Saint Irénée et Tertullien s'en servent déjà contre l’agnosticisme des gnostiques. Cf. Irénée, Cont. hær., 1. IV. c. vt, P. G., t. vu, col. 989, 1061 ; Tertullien, Adv. llermogen., c. xliv sq., P. L., t. Il, col. 238. Dans l’ÉpItre aux Romains, saint Paul veut montrer que les jugements de Dieu sont justes, soit sur les Juifs, qui ont la révéla­ tion, soit sur les païens, qui ne l’ont pas. La conduite de Dieu â l’égard des païens est juste : « Car la con­ naissance de Dieu est à leur portée; Dieu, en effet, la leur a clairement proposée. Car, depuis la création du 852 monde, les attributs invisibles de sa nature, à savoir son éternelle puissance et sa divinité, sont vus claire­ ment dans la connaissance intellectuelle, νοούμενα, qui les perçoit à l’aide des choses qui ont été faites, et de la sorte ils sont inexcusables eux qui, ayant connu Dieu, n’ont pas voulu l’honorer. » Ce texte est décisif. Acta, col. 520. L'homme déchu — et par conséquent l'homme dont s'occupe la philosophie,qui n'en connaît pas d’autre — a le pouvoir de connaître Dieu avec certitude par la raison naturelle; avec certitude, parce que s’il y avait impossibilité d’exclure le doute, il n’y aurait pas obligation et responsabilité morale; par la raison, parce que ce mot désigne le pouvoir de former des concepts objectifs, et parce que si directement ou indirectement la connaissance de Dieu n’était pas ra­ tionnelle, les doutes sur sa valeur seraient légitimes, et l’homme athée ne serait pas sans excuse. Tout cela est impliqué et dans le texte de saint Paul et dans la formule du concile qui allègue ce texte. Cependant — et c’est ce que nous voulions faire remarquer — saint Paul n'entre pas dans le dernier détail quant à la nature du procédé psychologique et logique par lequel l'homme connaît Dieu au moyen des créatures. Le con­ cile. qui s’appuie spécialement sur ce texte, a voulu rester dans la même indétermination. c) Examen des conséquences déduites. — Tels sont les faits et leur raison d'être. Suil-il delà que toute théo­ rie de la connaissance religieuse s’accorde avec l'Écriture, la tradition et le texte du concile? Suit-il de là qu’on est en règle avec le concile, si, avec les modernistes, on soutient que la première idée objectivement valable de Dieu nous vient d’une expérience qui n’a rien de ration­ nel ; si l’on concède aux protestants libéraux que telle est la transcendance divine que la raison est impuis­ sante à s’en former une idée valable, pourvu qu’on ajoute que l'immanence divine est telle que l'homme prend conscience de l'action de Dieu sur lui? etc. Suitil de là enfin, comme plusieurs écrivains français le prétendent, qu'on est en règle avec le concile, si l’on se contente du simple bon sens vulgaire pour expliquer la première idée de Dieu? En répondant à ces questions, nous ferons connaître pourquoi les théologiens jugent qu’il n’en est pas ainsi. Pour n’avoir plus à y revenir, disons d’abord que les écrivains français qui insistent tant sur le simple bon sens sont en règle avec le concile, pourvu que le bon sens dont ils parlent soit bien un pouvoir de connaître objectivement valable, et pourvu qu’on ne donne pas à l’appel au bon sens un sens exclusif. Ils sont en règle avec le concile sur la première idée certaine de Dieu, parce que les théologiens qui admettent l'universalité de la connaissance de Dieu ne requièrent pas autre chose que le sens commun, le bon sens vulgaire, pour qu’on y arrive. Mais il ne faut pas que ce simple bon sens soit limité à un pouvoir de connaître qui ne peut pas arrivera une affirmation ferme et précise sur la nature intrinsèque de Dieu, par exemple, sur la personnalité divine; car le concile a défini le pouvoir de connaître Dieu de façon à commencer la vie inorale et religieuse, et cela se trouve dans le texte même de saint Paul. Il ne faut pas non plus que ce bon sens soit opposé en un sens exclusif à la raison discursive, par laquelle nous arrivons ou pouvons arriver, même sans la foi, à une connaissance plus développée de Dieu, à ce que le concile appelle à deux reprises au moins la « science» de Dieu. Denzinger, n. 1646,1658. Or, malheureusement, les écrivains dont nous parlons ont quelquefois oublié ces conditions d’un langage correct en ces matières. Ajoutons qu’on peut être en règle avec la définition conciliaire entendue rigoureusement, c’est-à-dire ne pas être hérétique, et cependant ne pas satisfaire à toutes les conditions d’orthodoxie; cela résulte assez de ce que nous avons rapporté de l’enseignement de 853 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) l’Écriture et des Pères sur les preuves rationnelles de l’existence de Dieu. Cf. Franzelin, De Deo uno, th. vt. Quant aux modernistes, ils ont été condamnés, en ce qui concerne le point spécial qui nous occupe ici : a. à cause de leurs formules exclusives; b. à cause de leurs conclusions agnostiques. a. formules exclusives des modernistes. — L’Écri­ ture, les Pères et le concile désignent comme le moyen objectif de connaître Dieu les créatures, e rebus crea­ tis, per ea quæ facta sunt, et cela comprend sans doute le monde ou miroir intérieur. S. Thomas, Cont. gentes, 1. I, c. xxxt : hujusmodi autem simile inveniri potest in potentiis cognoscitivis et in virtutibus operativis humanis, mais aussi le monde ou miroir extérieur. Qu’on le remarque, le concile n’a pas défini que c’est par une inférence que nous acquérons per ea quæ facta sunt la connaissance certaine de Dieu, mais il ne l'a pas nié — ce qui eut été contre l’Écriture et spé­ cialement contre Sap.,xttt — et en employant l’expres­ sion générale per ea quæ fada sunt, il n’a pas exclu le monde extérieur. Or, le modernisme exclut toute méthode qui tient compte de la manifestation de Dieu par le monde extérieur. En effet, d’après lui, la vraie philosophie est celle « où rien n’est communiqué du dehors, où tout croit du dedans. » D’où la bizarre conception de « la pensée, efficace de Dieu ». Cf. Jlevue de philosophie, novembre 1907, p. 482. Un moderniste dira : Mais s’il faut tenir compte du miroir extérieur et ne pas l’exclure, la théorie scolastique de la connais­ sance s’impose! On répond : En effet, il est bien diffi­ cile de ne pas admettre cette conséquence : plus la cri­ tique moderne, qui a laissé intacte la doctrine scolas­ tique, démolit de systèmes, plus cette conséquence s’impose ; et c’est la raison pour laquelle les théolo­ giens s’y rallient de plus en plus et c’est, croyons-nous, la raison pour laquelle le magistère insiste tant sur le retour à saint Thomas et à l’École. Cf. Léon XIII, En­ cyclique au clergé de France, 8 septembre 1899, dans les Etudes, octobre 1899, p. 12. Cependant, ici où il s'agit autant qu’il est possible de parler en rigueur, je con­ cède que celte conséquence n’est pas définie et qu’elle n'est impliquée dans le dogme qu’autant qu’on en dé­ montrera l'absolue nécessité : certo cognoscere et pro­ bare est aliquatenus idem, disait le rapporteur. L’Écriture et la tradition proposent, même pour les simples, des arguments en faveur de l’existence de Dieu, ce qui nécessairement implique la connaissance et la valeur des principes de la raison. Le modernisme rejette ces arguments, parce qu’il n’admet pas qu’on raisonne avant d’avoir fait la critique des premiers principes. « La méthode d’immanence consiste à prendre l'atti­ tude philosophique des disciples de Kant, c’est-à-dire à ne pas chercher à s’élancer hors de soi-même, comme d'un bond, appuyé surdes principes auxquels on donne d'emblée une valeur objective. » Fonsegrive, dans La Quinzaine, 1er janvier 1897. p. 124. Cette formule en­ traîne toute une série d’exclusions par ricochets. D’abord, tous les simples, c’est-à-dire 9999 individus sur 10000, sont exclus de la vraie et certaine connais­ sance de Dieu par voie d’inférence, par le seul fait qu'ils n’ont pas eu la chance d’être éduqués par l’uni­ versité de France depuis qu’elle est aux trois quarts positiviste ou kantiste. Cf. la statistique dans la Bevue pratique d'apologétique, 15 novembre 1908, p. 296. Ensuite, comme il est bien entendu pour le moder­ nisme que la critique démontre la non-valeur des premiers principes et dissipe l'illusion qui leur fait donner ou reconnaître par le bon sens une valeur objective, les arguments scripturaires et traditionnels dont le principe de causalité est la base sont exclus pour les doctes; car le principe de causalité < n’appar­ tient qu’à la législation interne de l’ordre phénomé­ nal, qu’il ne peut donc servir â dépasser. > Le Roy. 854 dans la Revue de métaphysique et de morale, mars 1907. p. 143. En sorte que, par exemple, saint Paul proposant un argument très simple en faveur de l’exis­ tence de Dieu aux habitants de Lystres, qui étaient incapables de critique, perdait son temps et manquait de méthode, et le même apôtre donnant à l’Aréopage des arguments plus relevés se trompait lui-même et décevait ses auditeurs. D’où il suit que les habitants de Lystres eurent tort de croire à l’existence de Dieu sur les raisons avancées par l’apôtre, puisqu’ils n’avaient pas fait la critique du principe de causalité d'après Kant et Spencer, et que les Aréopagites eurent raison de n’y pas croire et de s’en tenir au culte du « Dieu incompris », puisque saint Paul faisait devant eux < un usage transcendant du principe de causalité, » ce qui est un paralogisme. Enfin, le concile, tout en affirmant, avons-nous dit, la certitude rationnelle de l’existence de Dieu, ne spé­ cifie pas dans sa définition les conditions d’un tel acte; il se contente d’exclure toutes les doctrines d’après les­ quelles l'homme est incapable de s’élever à une con­ naissance rationnellement valable et certaine de l’exis­ tence de Dieu. D’où il suit que tous les procédés qui aboutissent à la certitude rationnelle de l'idée de Dieu se concilient avec la définition conciliaire. La position des modernistes consiste ici, comme on dit dans l’École, à nier l’hypothèse, negare suppositum, ce qui, comme le savent ceux qui connaissent les regies de la civilité des disputes scolastiques, est la maniéré la moins polie du monde de contredire un adversaire. Il faut bien noter cette nouvelle exclusion des mo­ dernistes, parce que c’est à la faveur de ce procéd·.· qu’ils cherchent à se couvrir de l’autorité des Per- et aussi des théologiens. Ils n’ont, en effet, pas de peine à trouver, dans les vieux textes, bien des argu­ mentations sur Dieu qui ont le même point de d· par: que les leurs, par exemple le célèbre Fecisti nos ad te de saint Augustin, ou la considération de la reli­ gion naturelle comme principe de vie répondant à la nature de l’homme, etc. Comme il est certain que ni l’Écriture, ni les Pères, ni l’École, ni le concile, ni l’ensemble des théologiens depuis le concil*·. ne:.: exclu ces argumentations — nous avons ·::: pour­ quoi — il parait au public qu’on ergote vraiment tro: contre les modernistes, puisque l’on regarde comme non orthodoxes, chez eux, des arguments qu’on ap­ prouve ou tout au moins qu’on ne condamne pas chez d’autres; et on sait que bien des apologistes, qui ne sont pas modernistes, ont emboîté le pas, en vue de satisfaire à ce qu’on appelle les exigences ou les be­ soins de la pensée moderne. D’où grand désappointe­ ment à l’apparition de l’encyclique Pascendi. Le gram: public et aussi les apologistes que j’ai en vue ont été victimes d’une équivoque. Ils n’ont pas remarqué que. lorsque les modernistes partent du Fecisti no» ad te, ou de ce fait d’expérience : la nature postule la rie, et concluent : donc l’objet nécessaire de cette vie, de ce désir, Dieu, existe, ces formules, tout en étant mot pour mot les mêmes que celles de beaucoup de Pères et de quelques scolastiques, rendent chez les moder­ nistes un tout autre sens que chez les auteurs ortho­ doxes. Chez les auteurs orthodoxes, ces sortes de raisonne­ ments n’ont rien d’exclusif, car ces auteurs n’excluent pas les autres raisonnements; et ils s’appliquent à montrer que des faits moraux, religieux, on peut dé­ duire sur l'existence de Dieu des conclusions ration­ nellement valables et certaines. Ils n’y réussissent pes toujours, il est vrai, d'où il suit qu’ils trouvent sou­ vent des contradicteurs parmi les théologiens ; mais comme leur procédé n’a rien d'exclusif et comme ils parlent dans l’hypothèse de la possibilité d'arriver à une certitude rationnelle de l’existence de Dieu, il est 855 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) conciliable avec le concile du Vatican. Bien plus, l’apologiste peut légitimement ad hominem y avoir recours, si la mentalité, c’est-à-dire les préjugés, de l'adversaire ou du néophyte le demandent. Chez les modernistes, au contraire, l’emploi de ces mêmes arguments ne va jamais sans deux arrièrepensées exclusivistes : il s’agit, bien entendu, des ar­ rière-pensées manifestées dans les textes. D’abord, ils ont toujours à l'esprit, en exposant ces sortes de preuves, ce principe que la réflexion détruit la force de tous les autres arguments, que seules « les consé­ quences déduites de prémisses confiées au travail de la vie résistent à la dissolution critique. » Ce qui veut dire que Pascal a bien fait d’affirmer l'inanité de la rai­ son; et que Kant et Hume, Comte et Spencer ont dé­ montré l’assumption de Pascal; et que, par suite, le même Pascal, Rousseau, Jacobi, Kant, Schleiermacher ont vu juste en recourant au cœur, au sentiment, à la conscience morale, à la piété, etc. Ensuite, ces argu­ ments eux-mêmes sont donnés par les modernistes de façon à exclure des débuts de notre vie morale et re­ ligieuse précisément cette certitude rationnelle que le concile du Vatican a voulu affirmer. Ce sont ces deux arrière-pensées que les théologiens qui suivent le con­ cile et la tradition ne peuvent pas accepter; car elles faus­ sent l’usage des arguments moraux, même les plus classi­ ques, chez les modernistes. Donnons quelques exemples. Bon nombre de théologiens admettent une interven­ tion des tendances naturelles dans la formation delà première idée de Dieu : c'est le testimonium animæ naturaliter christianæ de Tertullien; beaucoup d'au­ tres considèrent comme valables les démonstrations de l’existence de Dieu partant du fait de l’obligation mo­ rale, du désirdu bonheur; d'autres enfin parlent d'une certaine illumination de l’esprit ou des dispositions morales du sujet. Mais tous évitentou cherchent à évi­ ter le fidéisme, c’est-à-dire un assentiment subjective­ ment certain, non fondé et appuyé sur un jugement intellectuel antécédent et non susceptible de se légiti­ mer rationnellement; en d’autres termes, tous pré­ tendent sauver la certitude rationnelle. Par exemple, saint Thomas est un des auteurs qui parle le plus souvent d’un « instinct de nature », « d’un instinct divin », qui, d’après lui, joue un grand rôle dans l'acquisition rapide des premiers principes spéculatifs et surtout pratiques. Une deces premières vérités est, d’après lui, la connaissance de Dieu. .Mais voici comment il explique lui-même la spontanéité de cette connaissance : Ejus cognitio nobis innata dicitur esse in quantum per principia nobis innata dt facili percipere possumus Deum esse. Jn Boelh., de Trinit., q. I, a. 3, ad 6““; Sum. theol., I”, q. n, a. l,ad 1““; 1» 11«, q. i, a. 4; q. n, a. 8; q. i.xxxix, a. 6; Contra gentes, 1. Ill, c. xxxviii.il serait facile de multiplier ces cita­ tions; quiconque aura parcouru celles-ci conviendra que M. Mallet a raison de penser que plusieurs des « données » de la philosophie de l'action sont iden­ tiques à quelques-unes des données de la scolastique. Mallet, l.a philosophie de ΓAction, dans la Bevue de philosophie, septembre 1906, p. 239. Le même auteur expose que la philosophie del’/lclion s’occupe du cognitum exactione et volitione elicitum . Ibid.,p. 243. J’ai moi-même montré plus haut que cette sorte d’objet n’est pas inconnu des théologiens. Mais de nouveau, comme le fait très bien remarquer M. Baudin, « il y a deux manières de trouver Dieu dans les impératifs. La première consiste à entendre psychologiquement sa voix, par une expérience personnelle et une réalisation affective et imaginative... La seconde consiste à relier métaphysiquement les lois morales à l’intelligence et à la volonté divine, par une rationalisation, et c’est la méthode de saint Thomas. » La philosophie de la foi chez Newman, dans la Bevue de philosophie, octobre 856 1906, p. 377. Ajoutons que cette seconde méthode est celle de tous les théologiens, qui développent les ar­ guments dont il est ici question. De même, Vasquez qui donne une grande importance aux dispositions morales quand il s’agit de connaître Dieu, explique son point de vue ainsi : Licet in demonstrationibus necessarius non sit affectus voluntatis, et bona illius dispositio, ut apprehensis propositionibus statim ho­ mo... assensum præbeat iis rebus quæ notissimæ sunt, et nullo modo adpietatem pertinent;in iis tamen quæ ad pietatem spectant, quales·., sunt de unitate Dei, de illius scientia et providentia, etiamsi demons­ trationes intra propriam mensuram habeantur, ne­ cessarius est pius affectus... In iis ergo plurimum confert affectus bonus, non quidem ut, visa extre­ morum conformitate, assentiatur intellectus, sed ut illam propositionem tali modo apprehendat et formet, ut faciat apparere eam extremorum conformitatem. Inlim, disp. I, c. n, n. 15. Ailleurs le même théologien applique cette théorie à la démonstration de l'existence de Dieu elle-même. Ibid., disp. XIX, c. ni, n. 9. Donc, pour les théologiens qui emploient des arguments ana­ logues à ceux que développent les modernistes, l’assen­ timent s’appuie toujours en dernière analyse sur une évidence rationnelle. Saint Augustin est probablement de tous les Pères celui qui a le plus insisté sur le côté psychologique du problème que nous étudions : cependant il déclare nettement que nous ne pourrions pas croire si nous n’avions pas des âmes raisonnables. Credere non possemus, nisi rationales animas habere­ mus. Epist., cxx, n. 3, P. L., t. xxxm, col. 454. Et ailleurs : Estenim Deus, et vere summeque est; quod jam non solum indubitatum, quantum arbitror, fide retinemus, sed etiam certa, quamvis adhuc tenuissima, forma cognitionis attingimus. De libero arbitrio, 1. II, c. xv, n. 39, P. L., t. xxxn, coi. 1262. La certitude de la connaissance naturelle de Dieu est donc, d’après saint Augustin, rationnelle. Cf. Enchiridion, c. IV : llæc sunt defendenda ratione vel a sensibus corporis inchoata, vel ab intelligentia mentis inventa. P. L., t. xl, coi. 233. Non, répliquent les modernistes, les raisons morales de croire ne sauraient donner lieu à une certitude ra­ tionnelle, c’est-à-dire à une certitude fondée sur des principes objectifs nécessaires et universels. La critique kantienne et post-kantienne a définitivement ruiné tous ces prétendus principes. L’âme moderne ne les admet plus. D'ailleurs, « la foi est introduite par une impulsion émotive en présence de raisons qui ne sont pas absolument des preuves. » Cf. Saleilles, La foi et la raison, Paris, 1905, p. xxxvji. Les arguments en faveur de l’existence de Dieu, fondés sur des faits de conscience morale et religieuse, doivent donc être traités et développés comme des preuves d’expérience; et il ne peut en tout cela ètre question que d’une « expérience qui n’a rien de rationnel, mais qui est supérieure à toute expérience rationnelle. » Cf. encycl. Pascendi, § Atque hæc, Denzinger, 10· édit., n. 2081. Tel est le fond de l’exclusivisme des formules modernistes, dans le développement des arguments moraux et vécus de leur théodicée ou, plus exactement, de leur doctrine de la croyance. C'est donc le fidéisme mis à la base de notre vie morale et religieuse, le fidéisme que le concile du Vatican a repoussé du sein de l’Église, parce que contraire à la révélation. C’est ce que sans doute n’avaient pas assez démêlé les apologistes que l’ency­ clique Pascendi a surpris. Concluons : ce qui est condamné, ce n’est pas l’usage des arguments moraux ni l’étude de la psychologie de la vie religieuse; c’est simplement cet usage et cetle étude avec la mentalité exclusiviste des modernistes. Cf. Baille, L'idée de Dieu et l’âme contemporaine, extrait de la Bevue apologé­ tique de Bruxelles, 1908. 857 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) b. Conclusions agnostiques des modernistes. — Sans rien répéter de ce qui précède sur le sens du concile, nous pouvons affirmer que dans les passages que nous étudions, le concile par « raison naturelle » entend le pouvoir physique que nous avons d’atteindre et de distinguer le réel, suprasensible, matériel ou non, de façon à porter sur lui des jugements valables fondés sur la connaissance de lanature intrinsèque des choses. Cela suit de ce que le concile définit qu’on peut con­ naître Dieu « par les choses », et de ce qu’avec l’apôtre saint Paul il entend parler d’une connaissance de Dieu telle que, si nous ne l'honorons pas d'un culte religieux, après l’avoir connu par ce moyen nous som­ mes inexcusables. Il est vrai que la considération du « monde phénoménal » peut amènera la connaissance d'une première cause, d'un premier moteur. Stuart Mill admet cette conséquence; mais, positiviste, il conclut au matérialisme. Cf. Maillet, La création et la providence devant la science moderne, Paris, 1897, p. 107. Or, ce n’est que par la connaissance de la nature intrinsèque des choses que l’on exclura l’hypo­ thèse matérialiste ou panthéiste, Denzinger, n. 16481651; et, d'un autre côté, si l’on n’admet pas que la raison est capable de porter sur la nature intrinsèque des choses, et par conséquent de Dieu, des jugements objectivement valables, il est impossible de légitimer le devoir du culte. Cf. Dictionnaire apologétique de la foi, t. i, col. 7. Nous n’ajoutons donc rien au concile, en décrivant la raison comme nous venons de le faire. Sans doute, cette description en un sens ne dépasse pas le sens commun, si dépasser le sens commun c’est, comme les philosophies nouvelles l'entendent, le con­ tredire, en cessant d’étre avec lui objectiviste et dogma­ tique. Elle ne dépasse pas non plus le sens commun en ce sens que, moralement parlant, tout homme venu en ce monde est capable de faire les actes qu'elle implique. Mais elle le dépasse de beaucoup, si dépasser le sens commun, c’est distinguer par l'analyse ce qu'impliquent nos actes directs, ce qu’expriment les textes de la Sagesse, xm, et de saint Paul, Rom., i, qui interprétés par la tradition chrétienne ont servi de base à la décision conciliaire. Il est donc certain que le concile n’admet pas qu'on soit confiné dans l’agnosticisme, ni avant ni après la première adhésion de la raison à l’existence de Dieu, ni avant ni après le premier acte de foi proprement dite. Or les modernistes préfèrent, avant la croyance ou la foi, se rallier à l'opinion des positivistes ou des kantistes, sauf à essayer avec M. Brunetière d'utiliser l’inconnaissable de Spencer. Brunetière, Pour le centenaire d'Auguste Comte, dans la Revue des Deux .Mondes, 1er juin 1902, p. 691 sq· Cf. Revue de philosophie, février 1903, p. 237. Après ou dans la croyance et la foi, ils préfèrent se rallier à l’opinion des protestants libéraux. Pour eux, comme pour M. Ménégoz, la raison est impuissante en ma­ tière religieuse — et il s’agit bien de la raison des philosophes, telle que je viens de la décrire; nous n’atteignons Dieu que par la croyance, et nous expri­ mons cette croyance par des images (Tyrrell), des sym­ boles, des anthropomorphismes, des formules abstraites ayant elles-mêmes un caractère symbolique, car elles n’expriment directement que les lois de notre esprit, nos attitudes, les habitudes de conduite qui résultent de notre croyance à la vérité du concept de Dieu, de même que les formules mathématiques n’expriment que notre réaction aux intuitions du réel et aussi notre action, notre commodité qui nous guident dans notre choix de ces formules (Bergson, Le Roy), cf. Peirce, The reality of God, dans Hibbert Journal, octobre 1908, p. 108; bien plus, ces expressions sont contingentes, variables, soumises, comme tout le reste, aux lois de l’évolution (Loisy). Ménégoz, dans la Revue chrétienne, 1907, η. 1. I 858 Cf. Denzinger, 10« édit., n. 2074, 2079 sq., 2094, 2026, 2058. M. Le Roy ayant proposé son symbolisme mathé­ matique ou pragmatique, M. Sertillanges prononça que « la foi est un problème de vie, non un problème phi­ losophique ; » et que « fût-on relativiste en philosophie, si l'on maintient — et cela se peut — dans le système des relations une place pour les réalités dogmatiques, qu’importe que la réalité totale ait été définie tout d’a­ bord, philosophiquement, par la relation ou par autre chose?» Cf. Revue du clergé français, novembre 1905, p. 543; octobre, p. 317. M. Desbuts marcha sur les traces de M. Sertillanges et exténua l’analogie de pro­ portionalité de Cajetan, en « prolongeant », dit-il, la pensée de saint Thomas, p. 384, au point de pouvoir, dans des vues apologétiques, proposer sérieusement de renoncer « à connaître Dieu par et dans nos concepts. » Desbuts, La notion d'analogie, dans les Annales de philosophie chrétienne, janvier 1906, t. cli, p. 385. Depuis, le même écrivain a écrit sans embarras : « Se­ lon le saint docteur [saint Thomas], notre idée de Dieu est une idée analogue selon l’analogie de proportiona­ lité. Une telle idée n’exprirne pas une propriété abstraite commune à Dieu et aux créatures; elle n’est, en aucune façon, une représentation, même obscure, de la nature divine. » Ibid., juin 1908, p. 255. Voir sur la position réelle de l’ancienne école thomiste, Dictionnaire apo­ logétique de la foi, Paris, 1908, 1.1, col. 45. Toutes ces formules reconnaissent avec la scolastique et avec Kant que nous pouvons désigner Dieu par des périphrases tirées de nos états subjectifs, par des déno­ minations extrinsèques; mais elles nient avec le même Kant, non pas seulement contre la scolastique, mais bien contre la pensée de l’Êglise et de tous les fidèles. S. Thomas, Sum. theol., I*, q. xm, a. 2, que nous soyons capables de porter un jugement défini, ayant une valeur de connaissance objective précise, sur la nature intrin­ sèque de Dieu. Peu importe ici, où il s’agit de l'abou­ tissement, de savoir si toutes ces philosophies ont ou n'ont pas dépassé Kant, si elles ont ou n'ont pas re­ trouvé le réel ; peu importe de même les diverses allonges essayées; nous parlons du résultat. Or, qu'ils soient à la remorque de Spencer et de ses idées hérédi­ taires, comme M. Loisy; qu’ils tiennent que tous les termes de l’Écriture sur Dieu sont figurés, comme le juif Maimonide et M. Tyrrell; que leur symbolisme soit métaphysique, avec M. Desbuts, ou pragmatique, etc., avec M. Le Roy, etc.; tous s'accordent à nier que la raison humaine ait le pouvoir de se faire une idée rationnelle valable de l'absolu, de façon à pouvoir porter sur lanature intrinsèque de Dieu desjugen -nts définis; tous s’accordent avec M. Dunan à considerer le respect et l’estime de l’Êglise pour la raison comme une erreur ». Cf. Rifaux, Les conditions du retour au catholicisme. Enquête, réponse de M. Dunan, p. 205. Ceux-là seuls qui ne connaissaient ni le sens de la définition du Vatican, ni les prétentions du moder­ nisme, ont pu s'étonner de la condamnation de ce « rendez-vous de toutes les hérésies ». L'expression a froissé certains protestants libéraux, qu’elle démasquait — carces messieurs sont souvent gens d'église et vivent de revenus ou d’aumônes ecclésiastiques — et d'autres encore. Elle n’est pourtant que juste. Les hérésies or­ dinaires n’errent que sur quelques points; mais la théorie de la connaissance religieuse du modernisme exige qu’on erre à la fois sur tous les dogmes: bien plus, elle supprime aussi bien la foi que la raison, la révélation que la connaissance naturelle de Dieu, ce que ne faisaient ni le luthéranisme, ni le calvinisme ni le traditionalisme, etc. 8° Le moyen subjectif de connaître Dieu défini pa­ ie concile est la raison naturelle. — Nous croyons avoir suffisamment exposé quelles sont les doctrines sur la raison qui ne peuvent pas se concilier avec '.z 859 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) texte du concile, et quelles sont les conséquences de la doctrine révélée sur les théories de la raison. Il ne reste plus qu’à répondre à une dernière difficulté en exposant le seul mot du canon conciliaire que nous n’avons pas encore expliqué. Il s’agit dans notre texte de la raison naturelle. Ce mot, tout le monde en con­ vient, a été voté par le concile en vue d’exclure le tra­ ditionalisme. Cette hérésie admettait que l’homme, tel qu'il est, n’a pas les forces rationnelles suffisantes pour arriver à la connaissance certaine de Dieu; il lui fallait donc un secours, une aide, pour suppléer à son insuffi­ sance; cette aide était la révélation proprement dite, cette révélation qui est, d'après l'Écriture, strictement surnaturelle, c’est-à-dire indebita. En employant le mot naturel, le concile a eu explicitement en vue d’exclure ce secours surnaturel qui est la révélation; et nous avons déjà dit que le texte de saint Paul, qui parle des païens qui n'ont pas la révélation, a bien ce sens. 1. Questions. — Ici certains apologistes cherchent à greffer leurs théories sur le texte du concile. Voici comment. Le concile, disent-ils, n'a exclu par le mot naturali que cette espèce particulière de secours, qui est la révélation proprement dite. Mais, puisque les Pères ont admis, par exemple, les théories de l’illu­ mination et de la purgation, puisque certains théolo­ giens ont admis des secours surnaturels pour la pre­ mière connaissance de Dieu, on peut concevoir et admettre la nécessité de secours autres que la révéla­ tion proprement dite, sans lesquels la raison ne peut pas parvenir à la connaissance certaine de Dieu. Or, si l’on admet la nécessité, et par conséquent la réalité historique de tels secours —lesquels ne sont pas exclus par la définition conciliaire — le premier assentiment certain donné à l'existence de Dieu n'est plus néces­ sairement déterminé par le seul poids des preuves; il n'est donc plus simplement rationnel. D'où il suit que, sans contredire en rien le concile du Vatican, on peut très bien concéder que le pouvoir physique de con­ naître Dieu avec certitude ne git pas dans les principes intrinsèques et constitutifs de notre nature : sinon, il faudrait dire que le concile du Vatican a défini la pos­ sibilité de l’état de nature pure, ce que nul n’accor­ dera. On peut donc, tout en restant fidèle au concile, concéder aux philosophies modernes, qu'en réalité nous n'avons intrinsèquement en nous aucun principe na­ turel par lequel nous soyons capables d’atteindre et de distinguer l’absolu. Cette opération n’est possible que grâce à un secours de Dieu, à une action divine ; et de la sorte, sans admettre la doctrine de l’immanence, nous pouvons très bien, tout en restant catholiques, en admettre la méthode. Nous dirons donc que dans la connaissance religieuse, l’action divine supposée, tout croît du dedans; qu’il suffit de l'observation psycholo­ gique pour expliciter avec une infaillible sûreté le contenu de l’action divine, confié au travail de la vie; que la croyance en Dieu est une forme de l'étre moral, que par son action Dieu ramène à lui; que la connais­ sance intellectuelle de Dieu n’est que le reflet de la vie morale et religieuse; et, comme les théologiens, à bon droit, rejettent l’agnosticisme dogmatique et veulent porter sur Dieu en soi des jugements objectifs, nous ajouterons que ce reflet ne va pas sans un nexus obje­ ctivas avec la réalité. Sur ce dernier point, il est vrai, notre doctrine se séparera des philosophies issues de Kant. Mais notre apologétique nouvelle aura l’immense avantage de tenir compte de ce fait, signalé par M. Blonde), que « la pensée moderne, avec une sus­ ceptibilité jalouse, considère la notion d'immanence, comme la condition même de la philosophie. » Ces quelques lignes résument fidèlement, croyonsnous, la pensée un peu confuse qui, ces dix dernières années, a inspiré beaucoup d’articles, parus dans la 8G0 Revue du clergé français, dans les Annales de philo­ sophie chrétienne, dans The New York Review et ail­ leurs. Pour soutenir cette méthode d'apologétique, on a cherché chez les anciens théologiens diverses théories sur le surnaturel, absolu et relatif; on a travaillé à y enrégimenter les cardinaux Newman et Dechamps; on a discuté de l’état de nature pure: on a découvert « le point de départ de la recherche philosophique, » etc. Tous ceux qui ont pris part à la lette contre les posi­ tions classiques, ne s'en écartaient pas également; et bien que des modernistes avérés, c’est-à-dire des agnos­ tiques, se soient servis des vues émises en faveur de la méthode d’immanence ou du dogmatisme mo'ral, nous ne reviendrons pas sur l’agnosticisme; mais il reste, après tout ce que nous avons dit, à traiter à part du problème des rapports de la nature et de la grâce, dans la connaissance de Dieu. La question à laquelle il nous faut répondre est donc la suivante : Cette apologétique nouvelle, en tant qu’elle s’appuie sur la doctrine des auxilia, pour expliquer notre première idée valable et certaine de Dieu, est-elle conciliable avec le concile? Nous n’oublierons pas plus que dans ce qui précède, que les textes dogmatiques sont strictissimæ interpre­ tationis. Acta, col. 131. 2. Réponse. — a) Les théologiens divisent les secours divins, auxilia, en deux grandes catégories : les natu­ rels ou debita, et les surnaturels ou indebita. Les se­ cours naturels comprennent le concours général, sans lequel aucune créature ne peut agir; les secours spé­ ciaux, exigés pour un acte déterminé, par exemple, pour que l'intelligence passe à l’acte ou pour que la volonté soit excitée et rende l’intelligence attentive : c'est à cette classe que se rapportent, si on les déclare nécessaires, l’idée innée cartésienne, l'illumination, la purgation, les dispositions morales, l’exemple des autre», l’enseignement social, etc. Les secours surna­ turels sont destinés à élever les puissances à l’ordre divin, sans tomber sous le champ de la conscience, par exemple, la grâce infuse du baptême; ou bien, ils excitent nos puissances à l'acte, par exemple, les grâces actuelles qui éclairent et sollicitent la volonté. Ces derniers secours, relativement à l’objet qui nous occupe, sont de deux espèces : per modum mere sub­ jectivi, et per modum objectivi. On appelle secours objectif, tout ce qui se tient du côté de l’objet; et pu­ rement subjectif, ce qui influe sur l’acte sans consti­ tuer une présentation de l’objet el sans varier la nature ou la force perçue des motifs d'adhésion. En d’autres termes, est dit « secours objectif », ce qui se présente à l'esprit comme objectif ; « subjectif », ce qui influe sur l’acte sans constituer un objet. Par exemple, la révéla­ tion proprement dite est un secours objectif, parce qu’elle présente l’objet, et le motif d’adhésion : l'auto­ rité divine. Mais, si nous supposons qu’en même temps que Dieurévêle une proposition au prophète, il agit sur ses puissances pour les incliner à l'assentiment, cette action qui, par hypothèse, ne constitue pas l’objet pro­ posé à l’adhésion du prophète et ne varie pas la nature ou la force perçue du motif d’adhésion, qui, dans l’espèce, est l’autorité divine, est appelée secours pure­ ment subjectif. Ainsi, dans cette terminologie, l’hérésie traditionaliste consistait à soutenir que, sans un se­ cours objectif, la raison de l'homme ne peut pas à l’aide des créatures connaître Dieu avec certitude. De ces divers auxilia quels sont ceux que le concile a exclus, quels sont ceux où le champ reste ouvert aux opinions? — a. Le mot « naturel » du concile exclut la nécessité de tout secours per modum objectivi, c’est-àdire précisément l’erreur traditionaliste. Acta, col. 130. D’où il suit que si l’on requiert un secours de cette espèce, en soutenant que, sans lui, l’homme n'a pas le pouvoir physique de connaître Dieu avec certitude, on est condamné. On est condamné, soit parce qu’on pro- 861 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) fesse le fidéisme, soit parce qu’on confond le concours général avec les dons gratuits, et la raison avec la foi surnaturelle, soit parce qu’on exige la révélation comme absolument nécessaire, soit parce qu’on exclut la suffi­ sance de la présentation médiate de Dieu par les créa­ tures à la raison. Cf. encyclique Pascendi, passim. — b. Le concile est absolument muet sur tous les autres auxilia, soit naturels, soit surnaturels. Cela suit de la déclaration, faite plusieurs fois dans le concile, qu'on ne voulait pas parler de l’exercice de la raison, mais de ses forces, et qu’il fallait établir une proposition générale qui s’appliquât à tous les états, aussi bien à celui denature pure qu’à notre état actuel. Que tel soit le sens du concile, je ne vois aucun théologien qui le mette en doute. Par là, le concile et les théologiens laissent donc la porte grande ouverte aux hypothèses sur les divers secours qui peuvent in­ tervenir dans la connaissance spontanée de Dieu, et aussi à l’étude et à l'analyse psychologique de notre première adhésion certaine à l’existence de Dieu. On peut donc — je ne dis pas : on doit — si l’on a de solides raisons à en donner, faire l’hypothèse de divers secours nécessaires ou exigés, c’est-à-dire naturels, et aussi faire l’hypothèse de certains secours gratuits, préternaturels ou surnaturels, non exigés dans l’état ou nous sommes, mais donnés en fait, pour incliner notre nature à l’assentiment. Ces hypothèses faites, on peut s’en servir pour la description psychologique des faits, et ad hominem pour résoudre les difficultés de l’athée ou du sceptique à qui l’on s’adresse, s’il veut bien les admettre; on peut même, comme faisaient par exemple les cartésiens pour l’idée innée, essayer de construire sur ces hypothèses une doctrine générale. La plus stricte théologie, même après l’encyclique Pascendi, permet toutes ces études, dont, nous l’avons dit, les Pères et certains théologiens orthodoxes nous ont donné l’exemple. Nous disons que la théologie per­ met l’emploi de ces procédés; cela ne signifie pas du tout qu’elle en garantit la valeur. Il faut toujours s’en souvenir, les conclusions ne dépassent jamais la valeur des prémisses. Dans ces études psychologiques ou l’on fait intervenir diverses hypothèses de secours néces­ saires ou gratuits, les conclusions ne peuvent jamais avoir que la certitude, la probabilité ou la fausseté de la moins certaine, de la plus douteuse ou de la plus inexacte des prémisses employées. b) De ce que la théologie permet, sans toujours les garantir, la prise en considération des facteurs psycho­ logiques, religieux et moraux, qui, sans en excepter divers secours, naturels ou gratuits, peuvent influer sur la genèse de notre connaissance certaine de Dieu, il ne faudrait pas toutefois se hâter de conclure que toutes les hypothèses possibles sont conciliables avec le dogme défini et ses exigences. Il n’en est rien ; car la définition du concile exige que les hypothèses sur les secours accordés pour la première connaissance de Dieu ne fassent pas s’évanouir le caractère rationnel de cette connaissance et de la certitude qui l’accompagne: sinon, c’est l’erreur même que le concile a voulu proscrire, le fidéisme; que ces hypothèses soient telles qu’elles n’aient rien d’exclusif relativement aux procédés de la raison raisonnante, indiqués par l’Écriture et employés par la tradition et que le concile'n’a pas exclus, bien qu’il ne lésait pas définis, comme nous l’avons expliqué plus haut; que ces hypothèses soient telles qu’elles soient valables pour tout état de l'humanité, puisque le concile a expressément entendu définir l’existence « dans l’homme en général, » soit « dans l’état actuel, soit dans l’état de nature pure, » du pouvoir physique de connaître Dieu par les lumières naturelles. Acta, col. 131. Il faut enfin, pour rester dans l’orthodoxie, que ces hypothèses ne renouvellent pas les propositions condamnées par Innocent XI et par Pie VI. Denzinger, 862 n. 1040, 1381, 1385, 1386, 1527. Cf. Franzelin, De Deo uno, 3' édit., Rome, 1883, p. 69: Viva, Damnatarum thesium theologica trutina, Padoue, 1723, p. 238, sur la proposition 23' d’Innocent XI, en 1679; Faure, En­ chiridion, Naples, 1847, p. 19-28, sur les doctrines jansénistes. Ces quatre conditions d’orthodoxie expliquent bien la position de la théologie classique. On reproche beau­ coup aux théologiens de n’avoir pas envisagé le côté moral, subjectif, du problème de l'idée de Dieu, et on renvoie à l’article très sec de la Somme où saint Thomas propose ses cinq arguments. D’un autre côté, on se fait un plaisir de citer à l'appui de la méthode, dite psychologique et morale, des thèses de divers théolo­ giens. Voici la clef de l'imbroglio. Dans les traités de la grâce et des vertus infuses, les théologiens ont été amenés à considérer bien des hypothèses sur les auxilia naturels ou gratuits que Dieu nous donne; et ils les étudient. Quelques-uns y ont admis des secours sur­ naturels pour les débuts de noire vie morale et reli­ gieuse. C’est là qu’on les pille aujourd’hui, sans beau­ coup de critiqueet de discernement.Quand,au contraire, les mêmes théologiens donnent les preuves de l'exis­ tence de Dieu, ils font presque tous totalement abstrac­ tion de ces auxilia, c’est-à-dire des illuminations, des inclinations, en un mot des raisons d’adhérer sub.. ctives. Nous avons cité Vasquez, qui admet l’interventi. n d’une « grâce naturelle » pour la première connais­ sance de Dieu, mais qui là où il donne les preu. s de l’existence de Dieu réduit l’action de cetb- gr e « à faire saisir comme il faut les prémisses objectives, par exemple, de l'argument de saint Anselme, qu ;1 défend en même temps que celui de la contingence. La raison de cette conduite suit des quelques remar­ ques qui précèdent. Ces théologiens ont conscience de tout ce qu'ont d’hypothétique leurs doctrines sur ia nature el la distribution des divers auxilia : a c·.:d’un certain nombre de thèses certaines, il y a la ien des vues purement systématiques ou conjectura; s. que la logique interdit d’employer quand on a en -u une conclusion certaine. De plus, faire intervenir ia notion d’un secours divin quand, par hypothèse, on ne sait pas si Dieu existe, ne parait guère correct a beaucoup de logiciens. Ensuite, les théologiens partent toujours du principe que la connaissance de Dieu · -: rationnelle, possible dans tous les états de I’humani:et non exclusive des moyens de la raison raisonna: :· De là, leur effort d’objectivité, leur sécheresse dans la proposition des preuves de l’existence de Dieu. L ■ :< otion, l’appel au sentiment, etc., n'est pas leur atl - . leur lecteur, s'il a de l’àme et du doigté, saura : r -r et écrire comme il convient, et comme les circonstan s l’exigeront : c’est affaire, la doctrineacquise, d’éloqm-nce naturelle, de poésie, de piété, de zèle, etc., n s ce n’est pas de la science théologique. c) Les écrivains que nous avons ici en vue pro..· :· nt tout autrement que l’École. Nous avons d-jà par.· de leur exclusivisme : il n’y a que... est leur premier rr. quand ils parlent de leur système; tant pis pour ceux qui ne se payant pas de mots, de sentiments et d’hy pro­ thèses, demandent des raisons; c’est leur faute s'ils ne croient pas. Cf. encyclique Pascendi, § Atque hæc, Denzinger, 40 édit., n. 2081. Saint Paul, Rom.. 1. 20, il est vrai, et le livre de la Sagesse, xm, ont affirmsans donner de raisons; mais ces deux auteurs était :.: inspirés, et ni le moyen objectif, ni le moyen subjectif qu’ils assignent, n’est précisément celui de nos apolo­ gistes : l’un et l’autre, en effet, parlent du monde exté­ rieur et de cette raison par laquelle les païens en ont la science. Sienim tantum potuerunt scire ut pc--s:nt æstimare sæculum, quo modo hujus Dominum ner facilius invenerunt? Sap., χιπ, 9. Ces apologistes modernes prennent pour accordées 863 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) et considèrent comme certaines des hypothèses, qui ne sont que des vues systématiques — et ils sont étonnés que les théologiens, même ceux qui admettent ces hypo­ thèses, protestent contre le sophisme qu’il y a à les prendre comme bases d'une démonstration qui prétend aboutira la certitude rationnelle. A ces hypothèses, ils joignent des thèses qu'aucun théologien catholique ne concède. M. Nouvelle, en effet, répondant à Ms'Turinaz, raisonne ainsi : « Tout homme en fait est appelé â vivre surnaturellement, à devenir consors divinæ natures. Dés lors, je ne puis pas voir comment l’homme qui doit librement atteindre cette fin pourrait seulement s’orienter vers elle, si au moins implicitement il n'en sent pas le besoin et n’en éprouve pas le désir... Il faut donc bien admettre que, pour atteindre sa fin surnatu­ relle, qui est d’étre participant de la nalure divine, tout homme doit désirer posséder Dieu et être Dieu. » Réponse à Ms' Turinaz, dans les Annales de philoso­ phie chrétienne, décembre 1905, p. 271. Cf. Denzinger, n. 1387, perinde ac si non daretur dilectio humana licita. M. Laberthonnière, continuant la même contro­ verse, affirme que « le désir d’être Dieu, de posséder Dieu est bien certainement constitutif et caractéristique de l’humanité que nous sommes. » Ibid., p. 400. Cf. Denzinger, n. 1040, 1527, 1385. Pour M. Blondel, antérieurement aux grâces surnaturelles, « il y a une autre grâce, une vocation première, un état qui résulte de la perte du don initial. » Histoire el dogme, p. 68. Cf. Denzinger, n. 1381. De son côté, M. Desbuts pro­ posant Une utilisation de la doctrine thomiste du concours, écrit : « Sans doute le concours divin n’est pas toujours ordonné directement à l’ordre surnaturel. Quand il tombe dans une âme séparée de Dieu, il se moule, comme partout, sur la nature qui le reçoit, et il ne vise alors immédiatement que des actions natu­ relles. Et cependant, cette âme, appelée à un ordre surnature), créée pour lui, n’est pas à l’état de « nature pure » : elle possède, de par la bonté gratuite de Dieu, un vide qui demande à être comblé. Dieu... tôt ou tard, l’amènera à se poser l’inévitable question de sa vocation surnaturelle; il prépare lout en vue de ce moment gros de toute une éternité. Aussi le concours divin, même quand il est en soi naturel, n’est-il jamais ce qu’il serait chez une âme dont la destinée normale serait naturelle ; il conserve toujours, s’il est permis de risquer cette métaphore, une arrière-pensée surna­ turelle. Il est donc forcé que notre idée d’infini, issue de l’action divine en nous, ne puisse s'appliquer qu’au but dernier vers lequel nous conduit cette action, » c’està-dire à notre fin surnaturelle. Cf. Denzinger, n. 677, 1381, 1040, 1527. La question ici n’est pas de savoir si M. Desbuts fausse ou non la notion de la prémotion bannézienne, cf. Pègues, dans la Revue thomiste, juillet 1908. p. 316, ni si l’emprunt qu'il fait à une des écoles néo-thomistes de Rome, à savoir que albedo separata esset (simpliciter) infinita, est vrai ou faux, ad rem ou non. Nous ne nous arrêtons de même pas à remarquer que sans le concours, avec « arrière-pensée surnatu­ relle ». M. Desbuts avoue ne pas s'élever au-dessus de la connaissance de « l’idéal », p. 254. Desbuts, Utilisa­ tion de la doctrine thomiste, dans les Annales de phi­ losophie chrétienne, juin 1908, p. 259. De même, nous ne discutons pas la portée de l'écart que l’on remarque entre les doctrines classiques sur la grâce, sur notre élévation extrinsèque et intrinsèque au surnaturel, sur notre justification et les thèses de MM. Nouvelle, Laberthonnière et Blondel. Ces graves questions sont hors de notre sujet, qui est l'interprétation du concile, cf. Mor Turinaz, Lettre au R. P. Nouvelle, dans les Annales, t. eu, p. 387. Nous retenons seulement qu’aussi bien dans le « vide » de M. Desbuts que dans le « désir » de M. Laberthonnière, le secours, donné dans 1’ordre actuel pour nous amener à la première connaissance 864 certaine de Dieu est intrinsèquement surnaturel. Il le faut bien puisque, dans les deux cas. c'est par le « sur­ naturel exigeant » que nous arrivons à connaître véri­ tablement Dieu. Il est vrai, avons-nous dit, que quelques théologiens ont parlé de l’hypothèse de secours surnaturels con­ cédés de fait dans 1'ordre actuel pour nous amener à la connaissance certaine de l'existence de Dieu. Mais lorsque nos apologistes, en quête de justification pour la méthode d'immanence, ont recours aux vues de ces théologiens et disent que sans les dons surnaturels on ne peut pas connaître Dieu, la formule n’a pas chez eux le même sens que chez les théologiens orthodoxes. En effet, la phrase peut avoir deux sens : de fait, sans un secours surnaturel, l’homme n'arrive pas à la connaissance de Dieu; ou bien, en droit, sans un secours surnaturel, l'homme n'arrive pas à la vraie connaissance de Dieu. Le premier sens est conciliable avec le concile — et c’est celui des théologiens orthodoxes; le second ne l’est pas — et c’est celui de Luther, de Jansénius, etc. Expliquons-nous. Le premier sens est conciliable avec le concile, â savoir, de fait, sans un secours surnaturel, l’homme n’ar­ rive pas â la connaissance de Dieu dans l'ordre actuel de providence; en ce sens, il ne peut pas connaître Dieu sans l’aide d’une grâce. En effet, le concile n’a rien voulu décider sur les « conditions » de l’exercice du pouvoir qu’il définissait. Dire qu’un secours surnatu­ rel, différent de la révélation, est accordé pour que ce pouvoir passe à l’acte ne contredit donc pas le concile. Quand on ajoute : de fait, dans l’ordre actuel, l’homme ne peut pas connaître Dieu sans la grâce, on peut encore concilier la pensée avec le texte voté. En effet, le concile a défini que l'homme en général, c’està-dire l’homme qu’étudie la philosophie, est constitué de telle sorte que par sa raison naturelle il peut con­ naître Dieu avec certitude; ce qui entraîne un pouvoir intrinsèque à l’homme de connaître Dieu, et, de plus, si un secours est nécessaire pour que ce pouvoir passe à l’acte, que ce secours soit assuré, ne fasse jamais défaut, quel que soit l’ordre de providence envisagé. Cf. l’appli­ cation de ces principes au cas de l’idée de l’infini du Dr Kuhn, faite par le P. Granderath, p. 41. Les théolo­ giens orthodoxes anciens que l’on cite, concilieraient donc leur doctrine des secours surnaturels avec le concile, en disant : de fait, Dieu ne refuse à personne dans l’ordre où nous sommes cette grâce surnaturelle qui est la condition de la connaissance de Dieu; et, dans l’état de nature pure, ce secours serait remplacé par un autre, en dehors de toute révélation. Comme d'ailleurs, chez les anciens théologiens, le secours dont ils parlent n’est pas per modum objectivi, mais servait seulement à faire voir, saisir ou admettre les prémisses naturelles et la conclusion, dans leur hypothèse, c’était encore au sens propre qu’il était question d’un pouvoir rationnel intrinsèque à l’homme, et la certitude aussi bien que la connaissance restaient rationnelles. Enfin, la connaissance n’atteignait pas, sans la révélation, Dieu, comme auteur et fin de l’ordre surnaturel. Le second sens, à savoir, en droit, sans un secours surnaturel, l’homme n’arrive pas à la connaissance de Dieu ; en ce sens, il ne peut pas connaître Dieu sans secours surnaturel, est hérétique, parce que la formule ainsi entendue signifie, comme le voulaient Luther, Jansénius, etc., l’homme, en général, n'a pas le pouvoir physique de connaître Dieu. On nous demandera : Mais comment concilier cette conclusion avec l'aveu fait précédemment que le concile n’a rien défini sur les auxilia soit naturels, soit surnaturels, qui peuvent intervenir, hormis les secours objectifs qu’il a exclus? Rien n'est plus simple. Le concile admet que l'un des constitutifs intrinsèques de l’homme est la raison, pouvoir physique d'arriver à une connaissance et à une 865 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) certitude rationnelles de Dieu; qu’il y faille de l’aide, ni il ne l’affirme, ni il ne le nie; qu'on pense qu’actuellement, l’homme a de fait une aide non exigée, surnaturelle, c’est conciliable avec le concile, parce que cette hypothèse n’entraine pas nécessairement la négation ou la mise en question du pouvoir physique défini, ainsi que nous venons de l’expliquer; de même, qu’on dise que nécessairement un secours est exigé, debitum, par exemple, l’idée innée, l’illumination, la purgation, si le pouvoir physique en question pour l’acte et l’objet déterminés dont il s’agit, reste intact, on est encore en régie avec le concile. Mais, si l’on combine les deux hypothèses — ce qu’un théologien qui tient la notion du surnaturel qui résulte du concile ne fera jamais — et que l’on dise : dans l’ordre où nous sommes une aide, surnaturel le, gratuite, est, en droit, nécessaire, on dira une absurdité, que les théologiens qu’on allè­ gue n’ont pas dite; et, si quelqu’un l’a dite, il n’est pas à suivre, quel qu’il soit. Si on donne un sens à cette absurdité, on niera par là l’existence dans la nature humaine actuelle du pouvoir physique, actif, défini par le concile. Tel est le cas de .lansénius. Nous avons plus haut exposé comment, d'après lui, nous ne pouvons arriver à la connaissance de Dieu que par la foi-amour. Voici ce qu’il écrit sur le même sujet dans son com­ mentaire du livre de la Sagesse, xm, 5. A magnitudine enim speciei, id est, prxstantia pulchritudinis, cognoscibiliter poterit horum creator videri; per intellectus discursum quo ex creatures cognitione, ad Ileum se erigit. Unde grxce clarius est : analogice sive per proportionem poterit videri. Jusque là rien de plus orthodoxe, et les modernistes n’en concéderaient pas un mot. Mais voici : quod intellige, nisi mens variis gentilitiorum deorum erroribus ebria sit ac nimium depravata, ut docet August., tractatu 106 inJoannem. Tunc enim non nisi magnx gratiee adjutorio lumen verte divinitatis intuetur. Cursus Scriptures sacrte de Migne, t. xvn, coi. 531. Voilà bien le secours sur­ naturel, nécessaire à l'homme tombé d’après Jansénius, parce que cet homme n’a pas les forces suffisantes pour s’élever à Dieu. Or, le concile du Vatican enseigne que l’homme, en tout état, a ces forces. Et voilà comment précisément parce que le concile, sans entrer dans la question des différents états de l’humanité et dans celle des auxilia de ces états, a défini que dans « l’homme en général », Acta, col. 131, 150, se trouve le pouvoir physique, la force naturelle de connaître Dieu, Acta, col. 79, 127, 130, il résulte du texte voté, par une conséquence qui y est impliquée et que le concile connaissait, Acta, col. 131, 523, n. 10, 547, n. 38 sq., 1623, que toutes les doctrines de la chute qui nient ce pouvoir sont condamnées, et que toutes les hypothèses sur les auxilia qui mettent ce pouvoir en question ou le nient sont inconciliables avec la doc­ trine définie. C’est ainsi que d’un coup Luther, Calvin, Jansénius, Pascal. Quesnel, Bautain, les traditionalistes de Louvain sont frappés. Maintenant, des deux sens possibles de la formule que nous étudions, quel est celui que prennent les apologistes de l’immanence, les apologistes à qui déplai­ sent les procédés de l’École? Le premier sens ne ser­ virait de rien aux immanenlistes pour leur but, qui est d'arriver à pouvoir concéder aux kantistes et aux posi­ tivistes que nous n’avons aucun moyen rationnel d’at­ teindre l’absolu, sauf à chercher à le retrouver dans l’expérience religieuse par la voie d’une aide surnatu­ relle, du surnaturel exigeant. Ils choisissent donc le second sens, celui qu’a condamné l’Eglise. Luther. Cal­ vin, Flaccus Illyricus, etc., Jansénius etc.. Bautain, etc., ont soutenu que l’homme tombé n’a pas dans sa raison les forces pour arriver à la connaissance de :■.· savallèlement, et non sans liaison asec cette doctrine pstüdo-théologique., la philosophie nen»»!»»», e*pâBICT. DE THEOL. CATHOL 866 ciste ou idéaliste, est arrivée à une conclusion iden­ tique. Les nouveaux apologistes qui, sans adopter l’im­ manence comme doctrine, l’acceptent comme méthode exclusive, commencent par concéder cette impuissance de la raison en matière morale et religieuse, en s’ap­ puyant sur Pascal, sur les pseudo-mystiques, ou bien sur les prétendus « résultats acquis » de la critique kan­ tienne et positiviste; puis, ils se donnent — à quel titre logique et rationnel, on ne sait — ils se donnent donc, non sans soupçon de fidéisme, le surnaturel pro­ prement dit, dans le concours, ou dans le désir, etc., sans remarquer, semble-t-il, que la question dogma­ tique se pose : oui, ou non, avons-nous le pouvoir physique de parvenir à une certitude rationnelle de Dieu, qu'a défini le concile? Précisons notre pensée. L’encyclique Pascendi regrette que des catholiques se servent en apologétique de la méthode d’immanence. Denzinger, 10· édit., n. 2103. Il s'agit, dans ce pas­ sage, de l'apologétique de la religion catholique: et le document fait remarquer que ces apologistes ont eu tort de mettre en l'homme une « exigence » et non pas seulement une « convenance » au surnaturel. Il ne suit pas de ce passage que l'encyclique enseigne qu’on ne puisse pas démontrer Dieu en prenant pour point de départ notre nature morale et religieuse, con­ sidérée comme un fait. Lorsque donc, il y a quinze ans. M. Blondel partait des faits de conscience moraux et religieux et concluait à Dieu dans L'action, il était sur ce point précis — et en ne tenant pas compte ni de ses concessions très larges au kantisme, ni de ses pré­ tentions à tout retrouver dans sa conscience de philo­ sophe chrétien — moins loin de beaucoup de théolo­ giens qu’on ne pourrait le croire au premier abord. ■Mais depuis, sous le prétexte de chercher des appus théologiques, pour éviter le surnature) exigé, dont on avait d’abord parlé, on a introduit la considération des auxilia, et l’on a parlé du surnaturel anonyme · exigeant. Cf. Laberthonnière, Essais de philosojd ie religieuse, Paris, 1903, Appendices, p. 316 sq. L ency­ clique Pascendi décrit à merveille ce qui s’est passé. Denzinger, 10· édit., n. 2074, 2081. L’action di-.ine es: devenue la cause de la connaissance religieuse, et dans cette connaissance l’expérience a remplacé la raison, comme chez beaucoup de protestants et chez les pseudo­ mystiques. Que deviennent, si les choses se passent ainsi, la connaissance et la certitude rationnelles de l’existence de Dieu définies par le concile ? Il ne m'échappe pas que les apologistes, dont il est en ce moment question, font — quelques-uns du moins —- les plus grands efforts pour aller moins loin que les protestants et les pseudo-mystiques, et pour arr:er à une connaissance vraiment rationnelle de Dieu. Cf. Blondel, dans les Annales, t. cm, p. 236 sq. Nous tenons compte de ces efforts, tout en restant sc. ; tique sur la valeur du résultat; nous savons que M. Laierthonnière entend, par les procédés qu’il emploie, prou­ ver l’existence de Dieu, Essais, p. 78, note; de même nous savons que ces apologistes refusent d’aiouerque le surnaturel soit dans leur système < exigé ». Ibid., p. 315 sq. .Mais il nous semble que deux choses les ont déçus. La première est que, partant de l'hypothèse que l’assentiment certain donné à l’idée de Dieu n’est pas déterminé uniquement par le poids des preuves, et dans ce sens n’est pas purement rationnel, ils ont cru pouvoir négliger ce que cet assentiment a de rationnel — de là les concessions initiales au kantisme, au pseudo-mysticisme, etc. — au lieu de s’attacher, comme font les théologiens de l’École, à mettre en relief cet élément rationnel. Ensuite, s’étant donne des aitniia surnaturels, ils paraissent avoir pensé qu'on peut sans inconvénient et à bon droit transporter ce q -e les théologiens disent de la liberté de l’acte suraa· XV. - 28 8G7 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) turet de foi, au cas de l’adhésion certaine, que natu­ rellement nous sommes capables de donner ration­ nellement à l’existence de Dieu. Jansénius, on s’en souvient, avait eu la même conception; les païens qui ont connu Dieu, d’après lui, ont reçu la grâce surna­ turelle de l’amour; dans et par cet acte libre ils ont connu Dieu, dont ils ont pu rationnellement se légiti­ mer ensuite la connaissance par le discours. A cette conception on oppose Je raisonnement sui­ vant. qui n'est pas usé pour avoir servi contre les tra­ ditionalistes. Si vous prétendez que l'existence de Dieu ne peut pas être affirmée avec certitude sans un acte essentiellement libre (produit avec ou sans la prémo­ tion physique, avec tel ou tel secours surnaturel, etc., peu importe), vous devez concéder qu’antérieurement à cet assentiment libre personne n’a et ne peut avoir la connaissance certaine de Dieu — c’est bien de fait ce que les apologistes de l'immanence soutiennent, les mots « action, vie, orientation », etc., désignant un acte libre. D’où la singulière conséquence : dans votre système, avant d’avoir librement voulu tenir pour cer­ taine l’existence de Dieu, c’est-à-dire avant d’avoir pro­ duit l’acte libre dans et par lequel, ou bien à la suite duquel, on connaît Dieu, il est impossible à l’homme de se considérer rationnellement comme obligé en conscience de suivre la loi naturelle; car cette obliga­ tion ne va pas sans la connaissance certaine du légis­ lateur. Et qu’on ne dise pas : Mais, comme beaucoup de théologiens, nous admettons le fait initial de l'obligation. Car il y a disparité. En effet, les théolo­ giens qui admettent la valeur de la preuve de l’exis­ tence de Dieu par le fait de l’obligation, montrent que ce fait entraîne la connaissance cerlaine de Dieu — en cela vous faites comme eux ; mais ces mêmes théologiens ne donnent à la liberté aucune part dans la genèse du fait de conscience subjectif, qu’on appelle le sentiment de l'obligation. Or, dans votre système, si la liberté n'intervient pas dans la genèse du sentiment de l'obli­ gation, ce sentiment ne peut pas impliquer la connais­ sance certaine de Dieu, puisque, dans votre doctrine, l'existence certaine de Dieu ne peut être affirmée que par un acte libre. « Sous une forme ou sous une autre, écrit M. Blondel, Lettre sur les exigences, etc., p. 60, est fait nécessairement à l’homme un don surnaturel... et l'homme doit sentir en quelque manière l’obligation d'accepter ce don. » Et si la liberté intervient dans la genèse du sentiment de l’obligation, de la responsabi­ lité — ou du fait psychologique quelconque qui vous sert de base, car la nature spécifique de ce fait est ici indifférente, pourvu qu'il dépende de la liberté — si, dis-je, la liberté intervient dans le fait qui sert de base à votre argumentation pour prouver l’existence de Dieu : que devient chez vous la morale? Sera obligé, qui le voudra bien. Quant à trouver Dieu, l’Être non pas seulement subjectivement nécessaire, mais l’Élre objectivement nécessaire, en partant d’un tel fait, il n’y faut pas songer : debiliorem sequitur partem conclu­ sio. Tout au plus, déduirez-vous « la catégorie de l’idéal», esthétique, eudémonique, social, etc. Et la nature in­ trinsèque du concours ou du secours que vous mettez à la clef, ne changera rien à la portée du résultat. Il ne restera toujours qu’une vérité et qu’une certitude subjectives à la fin de tous vos raisonnements. Mais, s'il en est ainsi, que deviennent la connaissance et la certitude rationnelles définies par le concile? Il faut s'en souvenir; le mot certo fut très attaqué au concile. En amendement proposa de le supprimer, Acta,col. 224, a comme superflu pour les catholiques, puisque con­ naître et connaître avec certitude sont équivalents, et comme très utile aux rationalistes, » qui en profite­ raient sans doute pour s’en tenir à la religion naturelle de Wegscheider et de Jules Simon. Le concile, pour éviter un abus possible, ne voulut pas sacrifier la vérité; 868 il préféra maintenir les droits de la raison et vota le mot certo, dont cette discussion montre les consé­ quences et la portée. Une autre cause de l’illusion des mêmes apologistes est leur appréciation de la doctrine du concile relati­ vement à l’état de nature pure. Cf. Birot, dans les Annales de philosophie chrétienne, t. eu, p. 36; Fonsegrive, dans le Correspondant, juin 1908, p. 1166. Il est vrai, comme ils le disent, que le concile n’a pas défini la possibilité de l’état de nature pure. Mais il est absolument faux que les théologiens ne peuvent et ne doivent rien déduire du concile relativement à cette possibilité, il est absolument faux que, relativement au pouvoir spécial de connaître Dieu avec certitude par la raison naturelle, les controverses antérieures au concile soient restées en leur état. Acta, col. 1623 sq. Le lecteur aura remarqué dans nos citations que l’expression « état de nature pure » est revenue sou­ vent dans les discussions du concile. Cependant, le concile n’a rien décidé sur ce sujet directement; il s’en est tenu à ce qui se trouve dans l’Épitre aux Ro­ mains, entendue, non au sens luthérien, calviniste ou janséniste, mais au sens de la tradition catholique. Nous pourrions nous contenter ici de conclure : comme les théologiens prouvent très bien que l’Écriture ainsi entendue exige la déduction de la possibilité de l’état de nature pure, la question est vidée. Mais, sans entrer dans ce très vaste sujet, bornons-nous au point spécial qui nous occupe. Le concile a voulu défi­ nir qu’il y a, dans « l’homme en général », un pouvoir physique de connaître Dieu par les lumières de la raison naturelle; ce qui signifie que ce pouvoir est un des constitutifs intrinsèques de l’homme, quelque chose qui est de l’essence de l’homme ou qui en dé­ coule nécessairement, de telle sorte que, quoi qu’il en soit des conditions de l’exercice de ce pouvoir, ce pou­ voir existe par le fait qu’un individu humain est donné. Les anciens protestants et les jansénistes concédaient que dans l’idée de l’homme se trouve un tel pouvoir; mais ils ajoutaient que l’homme déchu l’a perdu et que l’homme relevé ne l’a que par la foi. Or, nous avons vu que saint Paul, parlant de l'homme déchu et relevé, c’est-à-dire de l’homme tel qu’il est de fait, de « l’homme historique », affirme qu’il ace pouvoir; et, aussi bien dans saint Paul que dans le livre de la Sagesse, le moyen objectif et le moyen subjectif assi­ gnés ne sont ni la révélation proprement dite, ni la foi, mais le témoignage des créatures et la raison. La conception protestante et janséniste des suites de la chute et de la rédemption se trouve donc, sur ce point spécial, condamnée. Cependant, bien que saint Paul parle de « l’homme historique », on peut légitimement et on doit affirmer le même pouvoir de « l'homme en général ». Qu’est-ce, en effet, que « l’homme en général »? Rien autre que les principes constitutifs de l’homme et tout ce qui en découle nécessairement, ce sans quoi on ne peut pas penser l’homme et cette expression connote en même temps qu’on fait abstraction des conditions particulières des individus de l’espèce humaine et qu’on doit cette notion à l’observation de l’espèce humaine, telle qu’elle nous est donnée dans l’expérience; en d’autres termes, la base de cette idée abstraite est, non un être de raison, mais l’homme historique. Mais, si l’homme en général n’est pas autre chose que cela, il se trouve que saint Paul, partant et parlant lui aussi de l’homme historique, ne disant rien des conditions particulières des individus, et affirmant d’une manière absolument universelle dans l’homme historique l’existence d'un pouvoir subjectif de connaître Dieu auquel correspond un moyen objectif, les créatures, énonce une proposition sur ’’animal rai­ sonnable, qui est l'homme en général, comn,t font tou» les jours les philosophes et aussi beaucoup de ce.·» 869 DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) qui ne le sont pas. Voilà ce qui se trouve dans saint Paul et dans le concile du Vatican. Et, je le répète, ce n’est pas la délinition de la possibilité de l'état de nature pure. Mais les théologiens peuvent et doivent déduire du texte du concile plusieurs conséquences relativement à cette possibilité. Laissons de côté ce qui touche à la concupiscence, à l'immortalité et au mal physique. On sait que, depuis longtemps, les théologiens déduisaient la possibilité de l'état de nature pure de la théorie classique du surnaturel et, en second lieu, de la pos­ sibilité pour l’homme actuel, sans révélation, d’avoir quelque vie morale et religieuse. L’argumentation protestante et janséniste contre la possibilité de cet état était au contraire principalement fondée sur une autre notion du surnaturel et sur l'impossibilité de toute vie morale et religieuse pour l’homme déchu, faute du pouvoir de connaître Dieu avec certitude. Le raisonne­ ment des théologiens orthodoxes était le suivant. L’homme tel qu'il nait aujourd’hui, outre les principes constitutifs et consécutifs de sa nature, a le péché ori­ ginel, la privation de la grâce sanctifiante et de la fin surnaturelle, la concupiscence, la mort et les misères de la vie : toutes suites, qui sont maintenant des peines du péché d’Adam ; enfin l’homme actuel a en naissant la simple « carence » ou absence des dons surnaturels ou préternaturels d’Adam. Or, Dieu n’a pas pu créer l’homme soit avec le péché originel, soit avec les peines du péché originel, mais très bien avec la simple « carence » ou l’absence des dons gratuits histori­ quement conférés à Adam. Mais l’homme ainsi créé serait précisément dans l'état de nature pure. Donc cet état est possible. Comment prouvait-on que Dieu pou­ vait créer l’homme avec la simple absence des dons conférés à Adam? Précisément, par la doctrine de la gratuité des dons surnaturels d'une part, et par la pos­ sibilité pour l'homme d’avoir, sans ces dons, quelque vie morale et religieuse, c’est-à-dire parce que l’homme avait dans sa nature intrinsèque le pouvoir de con­ naître Dieu avec certitude. D’où suivait la méthode scolastique, attaquée par Bonnetty comme conduisant au rationalisme, au naturalisme et au panthéisme, mais défendue par l’Église, Denzinger, n. 1508; d’après la­ quelle méthode, dans l’état actuel de l’humanité—qui est le même que celui de la nature pure, si on fait abstraction du péché originel et de ses suites qui sont maintenant des peines — sont possibles une philoso­ phie objectiviste, une morale, une théodicée et même une religion naturelles, insuffisantes, il est vrai, pour le salut dans l'ordre de providence surnaturelle où la bonté et la miséricorde divines a voulu nous placer, mais objectivement valables, moralement utiles et bonnes. Or, qu’a fait le concile du Vatican? Il a fait sienne la doctrine traditionnelle, celle de l’École par consé­ quent, touchant le surnaturel, Denzinger, n. 1635; il a défini le pouvoir physique de l’homme à connaître Dieu. Ibid., n. 1634. Par là, les ergotages protestants et jansénistes sur ces deux points sont jugés. Donc, bien que du concile on ne puisse pas déduire la possibilité de l'état de nature pure en bloc, parce que cette con­ clusion théologique et théologiquement certaine dépend aussi de plusieurs autres questions dont le concile n’a point parlé, cependant il est faux de dire que du con­ cile rien ne suive sur cette possibilité. Les plus grosses difficultés ont été résolues et ce n’est pas respecter la décision autorisée du concile que de les réchauffer. On parle et on écrit, comme si tout ce qu'ont imaginé sur ces questions les protestants, les jansénistes, et même des théologiens, d’ailleurs orthodoxes, était soutenable aujourd'hui. 11 faudrait pourtant se souvenir que, rela­ tivement à la notion du surnaturel et surtout relative­ ment à celle du pouvoir de connaître Dieu avec certi­ 870 tude par les lumières de la raison naturelle, l’état des controverses n’est plus le même qu'il y a quarante ou quatre cents ans. Quand donc on nous dit que le concile n'a pas défini la possibilité de l’état de nature pure, etque,par consé­ quent, le pouvoir physique de connaître Dieu avec cer­ titude ne git pas dans les principes intrinsèques et constitutifs de notre nature, l'on se trompe ; car bien que le concile n'ait pas décidé de toute la question de l'état de nature pure, il a tranché précisément le point que nous éludions. On nous oppose immédiatement les rares théologiens molinistes qui ont admis le fait de secours surnaturels donnés dans l’ordre de providence actuel pour arriver à la connaissance de Dieu; et l’on dit : puisque ceux-là ne sont pas condamnés, pourquoi le serions-nous? comme eux, nous ne parlons que de secours surnaturels, donnés en fait, et nous nous refu­ sons â les dire exigés, nécessaires. J’ai déjà répondu. Je me résume. Supposons qu’un de ces molinistes emploie toutes les formules de la méthode d’immanence : dans l’ordre ou nous sommes, la connaissance de Dieu est due à l’action d’une aide, qui est surnaturelle, et cela, précisément en tant que cette aide est surnatu­ relle; cette aide est donc dans l’ordre actuel né­ cessaire, indispensable; nous connaissons Dieu grâce au surnaturel exigeant. Sûrement le moliniste qui parlerait ainsi serait attaqué et par les siens et par les autres écoles — et avec raison. Mais, sur le point spé­ cial de l'accord avec le concile quant au pouvoir phy­ sique défini et quant à la distinction de 1'ordre surna­ turel (au sens du concile) et de l’ordre naturel, ce mo­ liniste hypothétique se disculperait par cette simple remarque. Je ne mets pas en péril le pouvoir physique de la raison, parce que j’admets que dans un autre ordre, sans aucune aide surnaturelle, le même homme pourrait connaître Dieu par sa raison. Quand donc je disque l'aide surnaturelle, précisément en tant quelle est surnaturelle, est maintenant indispensable, néces­ saire, d’une part, je ne mets pas en question le pouvoir physique de la raison, je ne parle que des conditions de l’exercice de ce pouvoir dont le concile n'a rien dit; d'autre part, je ne peux pas être acculé au surnaturel exigi'·, soit parce que je liens fermement â la possibilité de l’état de nature pure, où, par définition, il c . aurait point de surnaturel, soit parce que, quant à la manifes­ tation de l’existence de Dieu, dans mon système, elle ne dépend pas précisément de la surnatura. du secours. En effet, si j’admels dans cet ordre la néces­ sité (ex hypothesi) d'un secours qui est surnaturel, et si je dis que ce secours nous aide de fait à connaître Dieu précisément en tant qu’il est surnaturel, remar­ quez que j'admets que, dans l'état de nature pure, ce secours serait remplacé par un autre, non surnaturel, qui amènerait l’homme exactement à la même connais­ sance. La surnaturalité du secours n’est donc pas préci­ sément ce qui nous amène à connaître Dieu. Tout cela serait compliqué; mais enfin, pour un théologien, c'est intelligible. Un bannézien, qui se placerait dans la même hypothèse, emploierait pour répondre une terminolo­ gie différente, mais le fond de sa réponse et le procédé employé reviendraient au même. A Tissue, il est vrai, le bannézien aurait du pouvoir physique naturel affirmé un concept qui serait moins fort que celui du moliniste, à cause de la différence qui existe dans les deux écoles sur la conception des pouvoirs finis, des causes secondes; mais les deux écoles aboutiraient, dans l'hypotliese introduite, a un pouvoir physique naturel, constitutif, essentiel à l'homme dans tout état. Cf. Desjardins, De l'ordre surnaturel, dans la Reçue des sciences ecclé­ siastiques, 1872, t. xxv, p. 128. 348; Sahnanticenses, De vitiis et peccatu. disp. XX. dub. I, § 3, n. 23 sq. Ce point sauf, resterait a discuter sur le reste de l'hypothese. S7i DIEU (CONNAISSANCE NATURELLE DE) Que disent les auteurs dont nous discutons la posi­ tion ? Excluant la possibilité de la nature pure, ils ne peuvent pas expliquer, comme le moliniste et le bannézien hypothétiques dont je viens de parler, comment ils gardent le pouvoir physique rationnel défini par le concile. Concédant, d'une part, la thèse kantiste et positiviste de l’impuissance de la raison à connaître Dieu, et soutenant, d'autre part, que nous le connaissons à l'aide du surnaturel intrinsèque, ils font dépendre cette connaissance précisément de l’aide surnaturelle en tant que surnaturelle; et cette formule, dans leur hypothèse, met en question la réalité du pouvoir phy­ sique rationnel défini par le concile, puisque leurs concessions aux résultats acquis (?) du kantisme et du positivisme ne signifient pas autre chose que la négation, ou la non considération, de ce pouvoir. C’est donc chez eux la surnaturalité même du secours qui précisément manifeste l’existence de Dieu : cela, ils ne le nient pas, puisqu’ils parlent du consors divinæ naturæ et con­ cluent à la possession de Dieu, fin surnaturelle. D’où il suit que, chez eux, le surnaturel est exigé, et non pas seulement exigeant. Il est exigé, debitum, parce que l’homme sans obligation morale, sans fin, est inconce­ vable; mais la morale et la fin exigent la connaissance certaine de Dieu ; or tout le système est construit sur l’hypothèse que, dans l’ordre actuel, seule la sumatu­ ralité du secours manifeste Dieu. Le secours surnaturel est donc exigé dans l’ordre actuel, et par conséquent la révélation et tout le reste. Mais le concile a défini que tout l’ordre surnaturel est gratuit, n’est pas absolument nécessaire, même pour l'état actuel de l’humanité. Je ne vois donc pas comment, malgré l'affirmation des dits apologistes que leur système n’admet pas le surnaturel exigé et par suite n’entraîne aucune confusion de l'ordre naturel et de l’ordre surnaturel, ils évitent ces consé­ quences. Me défiant ici de ma mentalité moliniste, je me mets un instant dans l’hypothèse bannézienne, ou dans le scotisme, et je vois bien qu’il y faut juger comme dans l'hypothèse moliniste. Comme, d'autre part, les néo-thomistes ont réclamé contre la méthode d’immanence, et la repoussent presque tous; bien que je ne puisse pas juger de leurs raisons, parce qu’ils n'ont pas encore eu le temps ou le génie de produire sur l’ensemble de la théologie des travaux exhaustifs, analogues à ceux que nous ont laissés les scotistes, les bannéziens ou les molinistes; je pense que, même dans ces systèmes récents, malgré des hésitations constatées çà et là et des concessions malheureuses, on arriverait aux mêmes conclusions que celles des molinistes et des bannéziens. D’où je conclus que Mor Turinaz a eu raison de dire que les nouvelles méthodes sont inconci­ liables avec le Vatican; en tout cas, si elles sont conci­ liables, je ne le vois pas; et les réponses faites jusqu’à ce jour ne le montrent pas quant au point spécial dont il est ici exclusivement question, celui du pouvoir phy­ sique de connaître Dieu par les lumières naturelles de la raison. Sans rien connaître ni directement ni indi­ rectement des secrets des Congrégations romaines, je m’explique donc très bien la mise à l’index des Essais de M. Laberthonnière. Pour l'interprétation du concile sont à étudier d'abord les Acta concilii Vaticani, dans la Collectio Lacensis, t. vu. La partie officielle de cette publication s'étend jusqu'à la col. 500 du vo­ lume. C’est surtout là que nous avons puisé. Les références à ce qui suit cette colonne se rapportent aux travaux préparatoires des théologiens et aux études de la commission conciliaire. Ensuite sont à consulter : Granderath, Constitutiones dogma­ ticae sacrosancti acumen,concilii Vaticani, Fribourg-en-Brisgau, 1892, p. 32, 77, 97; Vacant, Études thcologiques sur les constitutions du concile du Vatican, 2 in-8·, Paris, 1895, 1.1, p. 282-365, et passim. Nous devons beaucoup à ces deux auteurs; et souvent nous navons fait qu'appliquer leurs principes à des problèmes qui n'étaient pas soulevés de leur temps parmi les catholiques Les théologiens qui ont écrit après le concile sont 872 également à consulter, surtout Franzelin, De Deo uno et De traditione, Appendix. Voir la bibliographie de la section suivante. XII. Justification et sources de la doctrine. — La méthode que nous avons suivie pour exposer le sens pré­ cis de la définition conciliaire, et qui a consisté à dé­ terminer ce sens à l’aide des arguments sur lesquels le concile s’est appuyé, nous dispense d’entrer ici dans de longues études scripturaires et patristiques. Tout ce que nous pouvions faire dans un sujet qui touche à tant de points, c’était d'orienter le lecteur à travers ce fouillis de faits et de doctrines, qui encombrent aujour­ d'hui, comme a dit M.Piat, les abords de l'idée de Dieu. Les détails trouveront place dans les différents articles de ce dictionnaire, spécialement en ce qui concerne la doctrine des Pères. Esquisser cette question nous a paru inutile ; car elle est elle-même, si on veut la traiter scientifiquement, très complexe. Mieux vaut ne rien dire sur un pareil sujet que de paraître écourté et de rester insuffisant. Nous préférons nous borner à quel­ ques références utiles. 1· Écriture. — Les commentaires de Corneille de la Pierre sur Sap., xm, et Rom., i, sont à lire ainsi que le commentaire de saint Thomas sur l’Épltre aux Romains. Pour le livre de la Sagesse, Lorin, Comment, i» Sapientiam, Lyon, 1607 ; dom Calmet ajoute à son commentaire du même livre une intéressante étude sur l'origine de l’idolâtrie ; C. L. Grimm, Das Buch der Weisheit, dans Kurzgefasstes exegetisches Handbuch zu den Apocryphen des A. T., Leipzig. 1860; C. Gutberlet, Das Buch der Weisheit übersetzt und erkllirt, Munster, 1874. Sur Rom., i, 19 sq., les meilleurs théologiens renvoient à Tolet, Commentarii et annotat, in Epist. B. Pauli ad Bomanos, Rome, 1602; Cornely, Epist. ad Rom., dans le Cursus Scripturæ sacræ, Paris, 1896; Wieser, Pauli Apostoli doctrina de justificatione, Trente, 1874; Prat, La théologie de saint Paul, Paris, 1908; Schaefer, Erklürung des Briefes an die Rimer, Munster, 1891 ; Quirmbach, Die Lehre des hl. Paulus von der natùrlichen Gotteserkenntniss und dem natürlichem Sittengesetz, Fribourg, dans Strassburg. theolog. Studien, t. vit. Parmi les travaux protestants citons Sanday, A critical and exeg. commentary on the Epistle to the Romans, 4· édit., Édimbourg. 1900, p. 43, et comparaison avec Sap., xm, p. 53 sq. ; Rogge, Die Anschauungen des Ap. Paulus von dem religios-sittlichen Character des Heidenthums, 1888; Klopper, Die durch natürliche Offenbarung vermittelte Gotteser­ kenntniss der Heiden bei Paulus, Rom., r, 18 sq., dans Zeit­ schrift filr wiss. Théologie, 1904, p. 169. Ceux qui ne pourront pas aborder ces commentaires et travaux trouveront l'essen­ tiel dans Corluy, Spicilegium, t. i, p. 75-96, et dans les premiè­ res thèses du De Deo uno de Franzelin. 2· Patristique. — Petau et Thomassin ont recueilli beaucoup de textes. A mesure que les discussions sont nées ou se sont renouvelées sur le sens des textes, les théologiens en ont repris l'étude ; le mouvement traditionaliste et l'ontologisme ont occa­ sionné de bons travaux. Consulter spécialement Heinrich, Dogmatische Théologie, 2’ édit., Mayence, 1883, qui est très riche au t. i et lit; Kleutgen, Théologie der Vorzeit. t. H; Stentrup, Prælect. dogmat. de Deo uno, Inspruck, 1879, explique surtout les textes cités par le D' Kuhn. L'Histoire de la philosophie do Stockl et aussi son Lehrbuch der Geschichte der Philoso­ phie, Mayence, 1875, indiquent nettement les positions dos Pères en face des erreurs sur la connaissance de Dieu. Il en faut dire autant de la Dogmengeschichte de Schwane, 2· édit., Fribourg, 1892, 1895, t. i, n; trad, franç., 2· édit., Paris, 1903, t. I, n. L'opuscule de Carl van Endort, Der Gottesbeweis in der yatristischen Zeit mit besond. Berüksicht. Augustins, Fribourg, 1869, est encore utile et souvent employé. Le De Deo uno de Franzelin et le t. n de la Dogmatique de Scheeben donneront uno vue synthétique des résultats acquis. Le t. i de l'excellent Lehrbuch der Dogmatik de Pohle, Paderborn, 1902, dont la traduction en français serait très utile, donne la bibliographie des principales monographies récentes à consulter. Conclusion. — Pour faciliter au lecteur une vue synthétique du sujet, indiquons la place que le dogme défini au concile du Vatican occupe dans la théologie catholique, et aussi quelle situalion il nous fait au point de vue philosophique. La doctrine que nous avons exposée occupe une place importante dans la théologie systématique catholique. Car 1° elle consacre la distine- 873 DIEU (SON EXISTENCE) tion des deux ordres de vérités religieuses et morales, celles auxquelles la raison et la conscience peuvent parvenir par leur fonctionnement naturel, et celles que nous ne connaissons que par la révélation, Denzinger, n. 1643; et l’on sait que, s’il s'agit des préliminaires de la foi, sans cette distinction aucune apologétique rationnelle n’est possible. 2» Si l'on n’admet pas la doctrine définie sur la cognoscibilité de Dieu, on est forcé, ou bien de nier la possibilité de l’état de nature pure, ou de dire que dans l’ordre présent la révéla­ tion est absolument nécessaire, ou de soutenir que le péché originel, non seulement — ce qui est de foi — nous a fait déchoir de l’état historique d’Adam, mais a corrompu dans leur fond nos puissances naturelles, les constitutifs de l’homme. Or, la première conséquence est contre tous les théologiens de l’École, qui enseignent, comme théologiquementcertaine, la possibilité de l’état de nature pure; il s’ensuit d’ailleurs cette absurdité que l'homme n’est pas nécessairement dirigé à Dieu comme à sa lin et qu'il est incapable, tel qu'il est, de loi et de religion naturelles. La seconde conséquence est contre le concile : non absolute necessaria dicenda est reve­ latio. Denzinger, η. 1635. Elle suit d’ailleurs de la première, car l'homme, sans destination à Dieu comme à sa lin, sans loi et sans religion naturelles, est une monstruosité que Dieu ne peut pas faire. Donc, la ré­ vélation devient nécessaire, exigée, débita, c’est-à-dire naturelle. L'adversaire a une échappatoire : Je ne sou­ tiens pas en thèse que la révélation est debita, mais seulement dans l’hypothèse de la chute. On lui répond en lui faisant remarquer qu’alors il admet la troisième conséquence, c’est-à-dire la ruine de nos constitutifs naturels par le péché d’Adam. En effet, si l'homme déchu est incapable de connaître Dieu, c’est que sa tendance nécessaire, naturelle, à Dieu comme lin, sa capacité de loi et de religion naturelles sont détruites; c’est que le péché originel a totalement corrompu les éléments de notre nature philosophique et éteint notre libre arbitre, ce qui a été condamné chez les premiers protestants par le concile de Trente. Cf. Piccirelli, De Deo uno et trino, Naples, 1902, n. 38, p. 42. Cet aperçu montre la cohérence de la doctrine théologique. Quant à la philosophie, nous avons vu que le concile n’a pas exclu l'argument de saint Anselme, c'est-à-dire tout le mode de philosopher qui se rattache ordinaire­ ment à Platon et aux Pères platonisanls. Ce fait seul réduit ànéantles accusations de « thomisme » outré et de « médiévalisme » absurde que le Programma des modernistes italiens et AL Tyrrell adressent à l'Église, dont ils n'écoutent plus la voix. Les faits sont les faits. En réalité, toutes les philosophies qui admettent que l’homme a le pouvoir de connaître les principes de causalité, efficiente et finale, et de raison suffisante, et que ces principes ont une valeur universelle, comme le principe de contradiction, admettent le minimum nécessaire pour que l’homme puisse par le moyen des créatures et par les lumières naturelles de sa raison s’élever à la connaissance certaine de Dieu. Ne peuvent donc avoir des difficultés contre le dogme que nous venons d'exposer, que les philosophies qui, ou bien d'une façon générale rejettent la valeur objective uni­ verselle de tous les principes de la raison, ou bien rejettent les principes de causalité et de raison suffi­ sante ou leur emploi hors de l'ordre phénoménal. D'où il suit que le dogme défini nous met philosophiquement en très bonne posture. La métaphysique scolastique, que le magistère ordinaire nous recommande, et qui se réduit en somme à la connaissance des substances, des causes, des relations objectives et des formes ab­ solues, peut d’ailleurs se construire à l'aide de ces seuls principes. Enseignons donc une philosophie sagement objectiviste, comme celle de l’École. Et si nous = · rtdes préoccupations apologétiques. sou«eocas boos — 874 l’encyclique vient de le rappeler à tous avec autorité — qu’en fin de compte notre néophyte doit aboutir à une dogmatique et par suite à une philosophie objectivistes. Sans doute, comme le fait remarquer saint Thomas, Sum. theol., I», q. i, a. 8, on ne peut discuter avec quelqu'un qu’en se mettant d'accord avec lui sur quelques principes, et par conséquent en se plaçant ad hominem à son point de vue. Mais il est certaines concessions qu’on ne peut pas faire, puisque les accorder, c’est s’enlever tout moyen de conclure. Dans ce cas, saint Thomas nous dit encore ce qu'il reste à faire et ce qui est utile : Si l'adversaire ne concède aucun des prin­ cipes nécessaires pour aboutir à la conclusion qu l'on a en vue, on ne peut pas discuter avec lui, si autem nihil concedit, non potest cum eo disputari. Les kantistes et les positivistes sont-ils donc à abandonner Non, car nous pouvons dans nos principes, et souvent dans les leurs, résoudre leurs difficultés et leur faire comprendre qu’elles ne sont que la duperie de leur imagination, le résultat d’un manque de méthode, le fruit d’un abus de la réflexion philosophique : y tes: tamen solvere rationes ipsius. C’est plus utile et moins dangereux que de construire de soi-disant nouveaux systèmes. M. Chossat. II. DIEU (SON EXISTENCE). — I. Démonstrabili: de l'existence de Dieu : 1° dans la connaissance spontan· e: 2» dans la connaissance réfléchie ou scientifique IL Exposé sommaire des preuves classiques. L Démonstrabilitède l'existence de Dieu. — Buonpensiere, Commentaria in l‘a partem Summæ tr.· \ogicæ, Rome, 1902, p. HO, et de San, Tractatus de Deo uno, Louvain, 1894, t. I, p. 65, n. 34, affirment démonstrabilité de l'existence de Dieu est une vérité de foi, définie par le concile du Vatican. Mais l’ensemi le des théologiens n'admet pas cette conclusion, qui - ;t d’ailleurs démentie par les actes du concile. Leconciir en effet, parlant du vrai Dieu, distinct du monde, per­ sonnel et provident, a seulement défini que l'existence de Dieu peut être connue avec certitude par les lumières naturelles de la raison; mais, bien qu'il ait assigné comme moyen objectif de connaître Dieu, léser ^attires per ea quæ facta sunt, et par conséquent admis en ce sens une connaissance médiate de Dieu, i: n'a : spécifié que l’idée de Dieu soit le résultat d un· infe­ rence médiate ou immédiate, ou que la certitude rationnelle de l’existence de Dieu dépende d'un syllo­ gisme. Voir col. 846. Cependant la doctrine commune de l’Eglise est que l’existence deDieu est démontrable Pour exposer avec clarté cette doctrine, distinguons i. connaissance spontanée, commune, de Dieu et la con­ naissance réfléchie ou scientifique. La première a p- ir caractères d’être très facile, de précéder la réflexion et, en ce sens, on l'appelle souvent immédiate; λ seconde est plus difficile, et ne s'obtient que par un recherche volontaire et méthodique : ce qui lui fait souvent donner le nom de médiate. Dans l’une et dans l’autre de ces connaissances, il y a bien des degrés, qu’il ne faut pas confondre, si l’on veut parler avec quelque précision. I. DE LA CONNAISSANCE SPONTANÉE DE DIEU. — L'étude de la connaissance spontanée de Dieu a de nos jours une grande importance; car beaucoup d’auteurs, tenant pour acquise la critique kantienne des preuves de l’existence de Dieu, ne s’occupent plus que de la con­ naissance naturelle de Dieu qu’implique l’universalité du fait religieux. Ces études sont commandées par des préoccupations très variées, les uns prétendant légiti­ mer le scepticisme religieux ou l’athéisme, d'autres roulant aboutir à l’unité des religions, etc., d'autres enfin cherchant de bonne foi un moyen de connaître Dieu sans inférence causale. Au milieu de ces débats, il est utile d'indiquer les positions de l'ÉcoIe et leurs 875 DIEU (SON EXISTENCE) fondements. Car il faut ici marcher entre deux écueils. Depuis que Descartes a mis à la mode les idées claires, un très grand nombre d’auteurs admettent que nous n’avons pas d’idée réelle de Dieu à moins qu’explicitement nous ne saisissions la note d’infinité. Cf. .fanet, Principes de métaphysique, Paris, 1897, t. Il, p. 86 ; Desbuts, Annales de philosophie chrétienne, juin 1908, p. 258. De là, les préjugés très répandus contre l’universalité de la connaissance de Dieu, contre ladémonstrabilité de cetle existence; de là aussi, les essais très nombreux de se passer des preuves rationnelles de l’existence de Dieu : le traditionalisme, l’intuitionisme, le sentimentalisme ont dû une grande partie de leurs succès à cette préoccupation. A l’opposé du cartésia­ nisme, nous rencontrons l’agnosticisme moderne. L’universalité du fait religieux s’est imposée aux esprits, et la critique de la connaissance a ruiné l’intellectualisme outré des idées claires cartésiennes : idea clara, dit la Philosophie de Lyon, ea est quæ objectum suum ita repræsenlat ut quid et quale sit bene intelligatur. Philosophia Lugdunensis, Lyon, 1807, t. i, p. 31. On s’est enfin aperçu que nous pou­ vons désigner Dieu pardes dénominations extrinsèques : ce dont convient toute l’École. Mais, sous 1’infiuence du nominalisme, empiriste ou idéaliste, on a avec Hobbes, Pascal, Locke, Kant et Spencer limité notre pouvoir de connaître Dieu à ce mode de connaissance. Il en est résulté la théorie de « l’unité des religions sous la diversité des théologies, » chère d’abord aux protestants libéraux, T. Parker, Discourse of matters pertaining to religion, 1816, p. 14, puis aux positi­ vistes et aux historiens des religions, Spencer, Principes de sociologie, 1876-1882; Frazer, Golden Bough, Londres, 1890; Salomon Reinach, Cultes, mythes el religions, Paris, 1906; Chantepiede la Saussaye, Manuel d'histoire des religions, trad. Hubert et Lévy, Paris, 1904; Morris Jastrow, The study of religion, Londres, 1901 ; enfin aux positivistes orthodoxes, comme F. Harrison, The philosophy of common sense, Londres, 1907; et aux modernistes. Cf. Tyrrell, Through Scylla and Cha­ rybdis, Londres, 1907, p. 272 sq. Voir Mackintosh. Chris­ tian theology and comparative religion, dans l’Expositor, septembre 1907; Toutain, Études de mythologie, Paris, 1909; G. Foucart, La méthode comparative dans l’histoire des religions, Paris, 1909. La vérité se trouve entre ces deux extrêmes. On peut avoir l'idée valable du vrai Dieu sans avoir l’idée claire de l’infini, que se donnent les cartésiens; la connaissance spontanée de Dieu va plus loin qu’une simple désignation de Dieu par de pures dénominations extrinsèques. Comme, depuis Descartes, beaucoup de termes dont nous avons ici besoin ont changé de sens, il est néces­ saire de rappeler la terminologie de l’École. On y oppose l’idée claire à l’idée obscure. On définit l'idée claire, celle qui distingue son objet de tout autre objet, l'idée obscure, celle qui ne le distingue pas ainsi. L’idée claire est ou bien confuse, ou bien distincte. L’idée claire est dite confuse, si l’objet y est distingué de tout autre par des dénominations extrinsèques, sans que l'esprit porte de jugement déterminé sur la nature intime de l’objet; cela peut se faire de deux façons, suivant que la nature intime de l’objet échappe totalement à l’esprit (pures dénominations extrinsèques), ou suivant que l’esprit atteint quelques notes ou propriétés caracté­ ristiques intrinsèques de l’objet, mais sans les dis­ tinguer expressément (connaissance implicite, interpré­ tative, virtuelle, etc.). Enfin l’idée claire est dite dis­ tincte, expresse, explicite, si elle atteint d’une façon nette la nature intrinsèque de l’objet. Plus on atteint, mieux on distingue les notes de l’objet, plus la connais­ sance est parfaite, bien que, s’il s’agit de Dieu, la connaissance la plus parfaite soit celle qui se rapproche davantage de la divine simplicité. Nous emploierons 876 cette terminologie classique, parce qu’elle est plus pré­ cise et beaucoup plus psychologique que le langage d’origine cartésienne. 1° Universalité de la connaissance spontanée de Dieu. — Les Pères ont beaucoup insisté sur la connaissance spontanée, naturelle, commune à tous les hommes, même aux païens. Cf. Terlullien, Adversus Marcionem, c. x, xiii, P. L., t. n, col. 257, 260; De testimonio animæ, 1.1, col. 609sq. ; Apologeticus, c. xvn, col. 375; voir Nourry, ibid., col. 804; S. Irénée, Cont. hær., 1. H, c. vi, P. G., t. vu, col. 724; S. Cyprien, De ido­ lorum vanitate, η. 9, P. L., t. iv, col. 577; Clément d’Alexandrie, Cohortatio ad gentes, c. VI-IX, P. G., t. vm, col. 174; Strom., V, c. xm sq., ibid., t. ix, col. 127 ; S. Augustin, In Joa., P. L., t. xxxv, col. 1910; S. Cyrille d’Alexandrie, Contra Julianum, 1. Il, P. G., t. lxxvi, col. 580; S. .Jérôme, Comment, in Epist. ad Gal., 1. I, c. i. 15, P. L., t. xxvt, col. 326; Comment, in Epist. ad Tit., c. I, 10, ibid., col. 570. On sait que l’auteur du De vocatione gentium met en relief cette connaissance spontanée de Dieu, comme premier moyen de salut donné par la bonté divine à tous les hommes. Saint François-Xavier eut recours à la même pensée lorsque, pour répondre aux .Japonais qui lui objectaient qu'un Dieu bon ne les eût pas laissés tant de siècles sans moyen de salut, il leur répondit qu'ils l’avaient toujours connu par la loi morale. Lettres de saint François-Xavier, trad. Pagès, Paris, 1855, t. n, p. 225, lettre de Cochin, 29 janvier 1552. Bossuet n’a donc fait que résumer l'enseignement traditionnel, lorsqu’il a parlé de l’étincelle du feu céleste qui brille dans nos âmes, du secret instinct qui élève nos yeux au ciel vers l'arbitre des choses humaines dans toutes les nécessités de la vie : « c’est une adoration que les païens même rendent, sans y penser, au vrai Dieu; c’est le christianisme de la nature ou, comme l'appelle Tertullien, le témoignage de l'âme naturellement chré­ tienne. » Premier sermon pour la Circoncision, édit. Lebarq, Lille, 1890, t. i, p. 251 sq. L’École, avant et après Bossuet, est restée fidèle à la tradition sur le fait de l’universalité de la connaissance de l’existence de Dieu, mais sans nier, comme les carté­ siens, toute possibilité de l’athéisme négatif, et sans prétendre que tous les hommes ont l'idée claire de l'in­ fini. Cf. Hontheim, Institutiones theodiceæ, Fribourgen-Brisgau, 1893, n. 615, Iiœdder, Theologia naturalis, ibid., 1895, η. 147; Kletitgen, Philosophie scolastique, n. 225-232, 432 sq., 929; Dublin review, 1869, t. il, Explicit and implicit thought, p. 421-442; 1871, t. I, Certitude in religious assent, p. 253-275, à propos de la Grammar of assent de Newman. 2° Connaissance spontanée et obscure de Dieu. — Tous les anciens scolastiques, disent les savants com­ mentateurs de saint Bonaventure, Quaraccbi, 1882,1.1, p. 156, tiennent que l’existence de Dieu nous est pet se nota, s’il s'agit d’une connaissance obscure : non sub ratione propria, sed communi, nempe entis, unius, veri, boni, beatitudinis, etc. Laissons de côté les nombreuses controverses verbales sur l’expression perse nota; elle signifie que la vérité delà proposition dont il s’agit apparaît évidente, dès qu’on en comprend les termes. Par exemple, le tout est plus grand que sa partie, est une proposition per se nota, parce que, les termes saisis, l’esprit perçoit nécessairement, sans réflexion ultérieure, et sans aucun discours, la vérité de la proposition. Cf. Jean de Saint-Thomas, Cursus theo­ logicus, In I,m, disp. III, q. ii, a. 1 ; Frassen, Scotus academicus, Rome, 1900, p. 108. Voici comment Alexandre de Halés explique la connaissance obscure de Dieu : Cognitio alicujus potest esse duobus modis, in ratione communi et in ratione propria. Potest igitur aliquid cognosci in ratione communi, et ta­ men ignorari sub ratione propria, sicut cum aliquis 877 DIEU SON EXISTENCE) cognoscit mei sub ratione communi, videlicet quod est corpus molle, rubeum, ignorat autem sub ra­ tione propria; et ideo cum videt fel esse corpus molle, rubeum, deceptus credit ipsum esse mei. Simi­ liter cognitio beatiludinis et appetitus ipsius nobis innatus est ratione communi, quod est status omnium bonorum aggregatione perfectus; tamen in ratione propria ab aliquibus ignoratur... Similiter dicendum quod idololatra; Deum in ratione communi non igno­ rant, quod est ens, principium... tamen sub ratione propria ignorant. Summa, part. I, q. m, m. n,ad 3“ra. Albert le Grand a repris la comparaison du miel et du fiel d’Alexandre. Summa, part. 1, tr. 111, q. xix, m. Il, édit. Virés, t. xxxt, p. 128. Saint Bonaventure enseigne expressément que l’idée de l’unité de Dieu est connue de tous comme les premiers principes d’une façon implicite. De mysterio Trinitatis, q. It, a. 1. Quaracchi, t. v, p. Cl ; cf. Itinerarium mentis in Deum, c. v, ibid., p. 309. Saint Thomas n’est pas moins affirma­ tif : nos facultés sont ordonnées à Dieu, et Je prin­ cipe est général : omnia cognoscentia cognoscunt im­ plicite Deum in quolibet cognito, De veritate, q. xxil, a. 2, ad 1"“; car rien n’est connaissable sinon par ressemblance avec la première vérité. On reconnaît l’influence du célèbre passage de saint Augustin sur la première vérité. De Trinitate, I. VIII, c. n sq., P. L., t. xi.n, col. 918. Voir Duns Scot, In IV Sent., 1. 1, dist. 111. q. in, n. 26; Lodigerius, Disput. theulog., Rome, 1698, t. J, p. 67. C’est surtout à propos de la volonté, de nos appétits naturels et de nos actes libres que les scolastiques ont parlé de cette connaissance obscure de Dieu, naturelle à tous. Saint Thomas y revient souvent. L'homme veut nécessairement sa béa­ titude. Sum. theol., 1«, q. lxxxii, a. 1 ; I» II», q. v, a. 8; q. x, a. I, 2; De malo, q. m, a. 3. Cf. Suarez, Disp, metaphys., disp. XIX, sect, vm, n. 8. Or, l’objet de cette béatitude, l'idéal du bonheur que nous nous for­ mons, n’est autre que Dieu obscurément conçu. Sum. theol., I», q. Il, a. 1, ad lu™ et 3“m ; Contra gentes, 1.1, c. xi, ad 4“™; 1. III, c. xxxvm; De veritate, q. xxn, a. 2; In IV Sent., 1. I, dist. III, q. l,a. 2. De nouveau, on reconnaît l’influence de saint Augustin, de Denys et des néoplatoniciens. Cf. Rousselot, Pour l’histoire du problème de l'amour au moyen âge, Munster. 1908, dans Beitrâge de Baeumker, t. vi, p. 32, et passim. Bien plus, Scot ne craint pas de dire : Cognos­ cendo quodeumque ens, ut hoc ens est, indistinctis­ sime concipitur Deus. In IV Sent., 1. 1, disp. Ill, q. n. n. 3. Henri de Gand, Summa, a. 24, a même prétendu que la première notion de l’étre que nous acquérons représente l’étre divin. Les ontologisfes ont. mais à tort, attribué cette opinion d'Henri de Gand à saint Bonaventure. Cf. Opera, Quaracchi, t. v, p. 313; t. i, p. 70, scholion in L I, dist. III, p. i, q. i. Ludovicus a Castroplanio, Seraphicus Bonaventura, Rome, 1874, p. 55-79. Voir S. Bonaventure, In IV Sent., 1. II, dist. III, p. n, a. 2, q. n, ad 2“™ sq.; dist. XXIII, a. 2, q. m, Mais on la retrouve peut-être chez Richard, cum intelligimus ens in communi, non descendendo ad ens creatum vel increatum, intelligimus Deum intelle­ ctione generalissima, In I F Sent., 1. I, dist. Ill, q. hi ; et sûrement chez les néoplatoniciens de la renaissance. Cf. Marsile Ficin, Theologiæ platonicæ, 1. XII, c. vu. Si nous ne tenons pas compte de cette opinion d’Henri de Gand que la critique de Scot avait ébranlée, In IV Sent., 1. I, dist. III, q. n, 111, et que Suarez a ruinée. Disp, metaphys., disp. II, sect, vi, n. 8; disp. XXVIII, sect, ni, n. 17, il reste que les anciens scolastiques avaient très bien vu que par l’exercice naturel, spontané et nécessaire de notre activité men­ tale. se forme à notre horizon intellectuel et volontaire queique idée de Dieu. En vertu des lois psycho -.ques de notre esprit, à l'issue de nos tendances les p-ius fon­ 878 cières, ou si l’on veut de nos besoins intellectuels et eudémoniques, surgit un idéal d'étre, d’unité, de vrai et de bien, qui n’est pas encore déterminémenl Dieu lui-même, mais qui nous oriente vers lui; cet idéal, d’après saint Thomas, s’inspirant de Boèce, De veri­ tate, q. x, a. 12, ad 3“'“, n’est autre chose qu’une simi­ litude de Dieu. Notre esprit la forme malgré lui et se refuse à la traiter de vaine, comme le montrent Les descr.ptions analogues du fait religieux sont aujour i fréquentes chez les écrivains qui s'occupent de r-.·.:- = comparées. Elles peuvent rendre trois sens fort . rents. Si l'on accorde quelque valeur objective aux représentations qu’impliquent les termes < pouvoir, intérêt, faveur » que l’on y rencontre, elles exprim-nt l’idée distincte de Dieu. Si l’on met l’accent -..r la causalité du pouvoir dont on parle et sur la v. ir morale des pratiques employées pour lui être agréai le, elles expriment l’idée confuse de Dieu, telle que les Pères l'ont reconnue même chez les païens. Mais plu­ sieurs des historiens des religions el M. Harrison les entendent dans un sens absolument relatif, de façon à laisser dans l'indétermination absolue l’objet religieux, désigné exclusivement par nos états subjectifs. En ce sens, ces formules expriment la connaissance obscure dont nous parlons. On sait assez que plus d'un écri­ vain. après avoir restreint notre connaissance de Dieu â ces éléments, classe l'objet religieux parmi les pro­ jections de notre personnalité dans le champ de l irr-el. Feuerbach. Dos Hesen des Chrutenthums, Opera. t. tu, p. 62; t. vtn, p. 302; que d'autres n’évitent 879 DIEU (SON EXISTENCE) 880 l’athéisine déclaré, comme Faust interrogé par Margue­ probablement inspira plus tard saint Anselme. De libero rite, Gœthe, Faust, Berlin, 1873, p. 137, que pour tom­ arbitrio, 1. II, c. vi, P. L., t. xxxn, coi. 1248. En ber dans un vague panthéisme, Loisy, Quelques lettres, second lieu, rien n’était plus fréquent dans la littéra­ 1908, p. 44; que d’autres reprennent la vieille thèse de ture de l’antiquité païenne, grecque et romaine, que l’âme du monde, William James, Principles, t. i, la désignation de Dieu sous les noms de principe des р. 370; Denzinger, 10* édit., n. 2109, sauf à nous pro­ choses, d’architecte de l’univers; les beaux développe­ poser aussi le polythéisme, Varieties of religious ments de l'argument de'l’ordre du inonde de Socrate, experience, Londres, 1902, p. 526; que d’autres s’en cf. Xénophon, Memorabilia, 1. I, c. iv, 4; 1. IV, c. in, tiennent à la religion de l'inconnaissable, Spencer, 3, de Platon, De legibus, 1. X, XII, et de Cicéron, sont Premiers principes, c. v; Principes de sociologie, d’où connus de tous. Les Pères y reviennent fréquemment, il suit que d’autres enfin ne voient aucune difficulté à plus souvent qu'à l’argument de contingence, quand il proposer aux agnostiques, comme planche de salut, s’agit de prouver aux païens qu’ils ont l’idée du vrai Dieu. Minucius Félix, Octavius, c. xvn sq., P. L., t. m, « l’émotion cosmique en face de l’énergie du système sidéral » ou la religion de l'IIumanité. Fortnightly col. 286; S. Théophile Ad Autolycum, 1. I, 5, P. G., Review, février 1885. La religion de l'IIumanité, pense t. vi, col. 1031 ; à rapprocher de Maimonide, Guide des M. Harrison, op. cit., faite d’un sentiment de gratitude égarés, trad. Munk, Paris, 1856,1.1, p. 157; S. Athanase, pour les services passés de l’organisme social et d’un Oratto contra gentes, n. 27, 43, P. G., t. xxv, col. 54, sentiment de bienveillant dévouement pour les services 86; S. Augustin, De civitate Dei, 1. XI, c. IV, 2, P. L., futurs du même organisme, remplit toutes les condi­ t. xli, col. 319; Confessiones, 1. XI, c. iv, t. xxxn, tions de la vraie religion. Ces conclusions et d’autres col. 811; S. Grégoire de Nazianze, Orat., xxvm, n. 6, du même genre montrent assez quels écueils n’évitent P. G., t. xxxvi, col. 32; S. Grégoire de Nysse, Oratio pas les écrivains qui concèdent que toute notre idée catechetica, P. G., t. xi.v, col. 11 ; S. Jean Damascène, naturelle de Dieu se réduit â celle d’un « idéal » et « à la De fide orthodoxa, 1. I, c. ni, P. G., t. xciv, col. 796. conscience que nous prenons de notre élan pour aller Le monde tout entier est une école où par les choses au delà. » Cf. Desbuts, loc. cit., p. 253 sq. Cette intui­ visibles Dieu nous montre les choses invisibles. Voir tion de l'idéal désigne Dieu, mais sub ratione communi, col. 842. S. Basile, In Hexaemeron, homil. i, n.6, P. G., non sub ratione propria, pour parler avec les anciens t. xxix, col. 15. Bien entendu, la considération de l’âme humaine, faite à l’image de Dieu, n’est pas exclue. scolastiques, en ce point fidèles rapporteurs de la pen­ sée des Pères S. Athanase, ibid., n. 30, col. 59 sq.; S. Basile, Homil. Attende, P. G., t. xxxi, col. 196; S. Augustin, De do­ Saint Augustin a écrit : Sicut ergo mentibus nostris impressa est notio beatitatis, ita etiam sapientia: no­ ctrina Christiana, 1. I, c. vm sq., P. L., t.xx^iv, col.22; De Trinitate, 1. VIII, c. v sq., t. xi.ii, col. 952; 1. IX, tionem habemus impressam. De libero arbitrio, 1. II, c. III-VI, ibid., col. 962; De Genesi ad litteram, 1. X, с. xm, P. L., t. xxxn, coi. 1254. Boèce a dit de même: Inserta est mentibus hominum veri bonique cupidi­ c. xxiv, t. xxxiv, col. 426; S. Thomas, Sum. theol., 1*, q. i.xxxvm, a. 1, ad 1“»>; q. lxxxiv, a. 7, ad 3“"; Con­ tas. De consolatione philosophise, 1. III. prosa il, ix-xl, tra gentes, I. I, c. m, n. 2; c. xxxi. Et cela inclut la P. L., t. I.X1H, coi. 724, 768. Ces tendances natives de présence et l’action de Dieu dans l’âme. Minucius Félix, notre esprit et de notre cœur posent bien le problème Octavius, c. xxxn, P. L., t. m, col. 341; S. Thomas, de l’au-delà et ne nous permettent pas de l’oublier Contra gentes, 1. I, c. xxvi, à la fin ; De veritate, q. x, complètement, de rester froids devant la solution, quand a. 9, contra, ad 7“m; a. 11, ad 11"“·; In Boeth. de Tri­ elle nous est proposée; elles sont à la racine de notre nitate, q. i, a. 1. inquiétude religieuse : Fecisti nos ad te, et irrequie­ Enfin, bien que l’antiquité classique ait eu des sys­ tum est cor nostrum donec requiescat in te. Et c’est tèmes de philosophie et de morale sans Dieu, la philo­ pourquoi on peut les prendre pour base d’une argu­ sophie populaire et la littérature des païens n'avaient mentation en faveur de l’existence de Dieu. Cf. Hettinger, pas séparé l’idée de Dieu de celle de la loi morale et reli­ Apologie du christianisme, t. I, c. ni, p. 162. Mais par gieuse. Les discours de Socrate dans sa prison sont pré­ elles-mêmes elles ne résolvent pas la question qu’elles soulèvent. Les raisonnements de saint Augustin lui- sents à tous les esprits; on sait aussi que les Érynnies poursuivaient le coupable, que les païens, même dans même, quand il y a recours, le montrent assez. Cf. Jean le bonheur, n’ignoraient point que l’impie n’a point la de Saint-Thomas, In 1“, q. Il, disp. Ill, a. 1, n. Il; paix. Job, xv, 21. Les Pères se servirent de ces faits indé­ d'Aguirre, Theologia sancti Anselmi, tr. I, disp. VI, niables pour convaincre les païens qu’ils avaient quelque sect, iv, η. 31, Rome, 1688, t. i, p. 142. connaissance d’un Dieu unique et provident ou rému­ 3° Connaissance spontanée et confuse de Dieu. — nérateur. C’est le sens de Tertullien, lorsqu’il raisonne La connaissance confuse est celle qui distingue son sur les exclamations, qui, en certaines circonstances, objet de tout autre par des dénominations extrinsèques, sans que l’esprit porte de jugement déterminé sur la na­ échappaient aux païens, au singulier: Deus videt omnia, et Deo commendo, et Deus inter nos judicabit. Unde ture intime de cet objet. C’est le mininum de connais­ hoc tibi non Christiana? De testimonio animæ, c. π, sance de Dieu que les théologiens requièrent pour que P. L., 1.1, coi. 612. Cf.S. Hilaire,De Trinitate, 1.1, 2-11, l’homme puisse commencer sa vie morale et religieuse. P. L., t. x, coi. 27. Les Pères entrèrent d’autant plus Omnes, natura duce, eo vehimur, deos esse, avait dit facilement dans cette voie que leurs expériences per­ Cicéron. De natura deorum, 1. I, c. i. Or les anciens sonnelles du monde et du cœur païens se trouvaient donnaient à leur Dieu principal le nom d'Optimus, confirmées par l’Ecriture. Celle-ci, en effet, suggère les Maximus. C’est donc que la divinité était conçue par eux, même dans le paganisme, comme une nature supé­ arguments dont ils se servaient. Voir col. 842,851. Elle ne laisse d’ailleurs aucun doute sur la culpabilité de ceux rieure. Cf. Cicéron, ibid., 1. II, c. vi. Les platoni­ qui errent sur Dieu, Rom., I, 20, ita ut sint inexcusa­ ciens désignaient volontiers Dieu par l’excellence et biles; Sap., xm, 8 : nec his debet ignosci. On n’est la bonté. Saint Augustin, qui connaissait le passage de tombé dans ces erreurs que par un juste châtiment de saint Luc, xvm, 19, remarque que pour tous le nom de Dieu qui, connu, n’a pas été honoré et remercié. Prin­ Dieu signifie en latin une nature supérieure : Omnes cipale crimen generis humani, dit Tertullien, summus latinæ linguæ socios, quum aures sonus iste tetigerit, sæculi reatus, tota causa judicii, idololatria. De ido­ movet ad cogitandum excellentissimam quamdam lolatria, P. L., t. i, coi. 663. Merito igitur omnis ani­ immortalemque naturam. De doctrina christ., 1. I, c. vi sq., P. L., t. xxxiv, coi. 21. Hunc plane fatebor I ma rea et testis est, in tantum et rea erroris in quan­ Deum, quo nihil superius esse constiterit, phrase qui | tum testis veritatis. Ibid., col. 618. Cf. S. Athanase, 881 DIEU SON EXISTENCE) Oratio contra gentes, n. il, 14, 35, P. G., t. xxv, col. 23, 30, 70. Comparer le n. 8, col. 15, avec saint Basile, Homilia in ps. xxxm, n. 3; in ps. xxxn, n. 3, P. G., t. xxix, col.357, 329; Homil. Attende, n. 7, ibid., t. xxxi, col. 214. Saint Grégoire de Nazianze, Orat., xxvm, c. xiv, P. G., t. xxxvi, col. 43; saint Augustin, De vera religione, c. xxxv, n. 67, P. L., t. xxxiv, col. 152; Lactance, De origine erroris, P. L., t. VI, col. 254, assignent la même origine au paganisme. Et cette observation donne la clef d’une grande partie de ce que les Pères ont écrit sur les dispositions morales nécessaires pour connaître Dieu. Cf. Dôllinger, Paga­ nisme et judaïsme, Bruxelles, 1858,1.1.1. Π, n. 1, p. 95; Hettinger, Apologie des Christenthums, Eribourg,1875, t. i, p. 30-51 ; trad. Felcourt et Jeannin, 3· édit., t. I, p. 29 ; Hontheim, op. cit., n. 615, a. 3. 4° Élaboration scolastique de la doctrine tradition­ nelle. — Les scolastiques ont remarqué de bonne heure que l’idée spontanée de Dieu ne s’exprime pas chez les Pères en une formule unique et fixe. Voici,distribuées en trois groupes, les différentes formules que l’on renconlre chez les Pères ou chez les théologiens. — 1. Na­ tura excellentissima, ens realissimum, ens entium, ens quo majus cogitari nequit, ens necessarium. L’idée d’être y est déterminée à signifier Dieu par un super­ latif, qui le distingue de tout ce qui n'est pas lui et le met à part. — 2. Principium omnium rerum, causa hujus mundi, supremus artifex, gubernator hujus mundi. Dieu est conçu comme la cause du monde et de l’ordre du monde. — 3. Auctor et vindex legis mo­ ralis, remunerator, summum bonum, ens imprteferibile, ens ab omnibus colendum, Dominus, etc. De même que, dans le second groupe, l’idée d’être est dé­ terminée à signifier Dieu par l'adjonction de la dépen­ dance physique des choses, dans le troisième la même idée signifie déterminément Dieu et lui seul grâce à la considération de notre dépendance morale elreligieuse, manifestée par les tendances spéciales à l’animal qui est l’homme; car personne ne prendra au sérieux ce que l’on a écrit « sur le sentiment religieux des chiens qui aboient à la lune. » Il est d'ailleurs facile de voir que toutes ces notions sont connexes et s'impliquent mutuellement les unes les autres. Ces trois groupes de formules et leurs équivalents désignent bien Dieu et lui seul, comme distinct de tous les autres êtres, puisqu’elles le caractérisent par une propriété qui lui convient et ne convient qu’à lui, prædicatum convertibile cum Deo. Cajetan, Commentarii in Summas, q. Il, a. 3. Cf. Dictionnaire apologétique de la foi, Paris, 1909,1.1, col. 13,59; Hontheim, op. cit., p. 10, n. 16; Boedder, op. cit., n. 6. Mais on peut les entendre en des sens fort différents. — 1. On peut les entendre au sens absolu, ou de droit. En ce sens, ens quo majus cogitari nequit, principium omnium, summum bonum désignent explicitement l’être infini, l’être le plus grand (superlatif absolu), la cause de droit de toutes choses, notre cause finale nécessaire. S. Thomas, In IV Sent., 1. I, dist. XVIII, q. i, a. 5. De telles notions de Dieu sont très relevées, difficiles à acquérir, mais elles sont de soi exclusives de toute erreur sur la nature divine : dès que l’esprit les a for­ mées, il juge avec la plus grande facilité que l’être à qui elles conviennent est unique, éternel, omniprésent, vivant, intelligent, libre et tout-puissant. En d’autres termes, toutes les conclusions de la plus sublime théo­ dicée y sont données. — 2. On peut les entendre au sens relatif ou de fait. Ainsi comprises elles signifient : Dieu est l’être qu’il nous est impossible de penser meilleur ou inexistant; Dieu est de fait le plus grand des êtres (superlatif relatif); Dieu est la cause de fait de cet univers; Dieu est de fait l'objet qui satisferait tout notre désir de bonheur ou, comme ditM. Tyrrell, < tous nos besoins spirituels, moraux et mystiques. > 882 ! Op. cit., p. 274. Nous n’avons pas à discuter ici le sens historique de saint Anselme, cf. Piccirelli, De Deo i disputationes metaphysics:, Paris, 1885, p. 511-544; I Adloch, dans le Philosophisches Jahrbuch, Fulda, 1895, 1896, 1897; Pesch, Prælectiones theologicæ, Fribourg, 1899, t. n, p. 19; Baeumker, H'itelo, dans Deitrâge, Munster, 1908, t. m, p. 304; ni la valeur de cet argument. Voir Anselme, t. i, col. 1350. Il nous suffit de noter que celui qui conçoit l’être qu’il nous , est impossible de penser meilleur ou inexistant conçoit : en réalité Dieu, quoi qu’il en soit de la question de sa­ voir si cette idée est spontanée et naturelle à tous ou i s’il est possible de passer de cette idée à un jugement existentiel certain. Il en est de même du superlatif relatif, le plus grand des êtres, et aussi de la formule, cause de fait et arbitre de fait du monde. De même. Dieu conçu en fonctions de nos tendances morales e: religieuses, est bien le vrai Dieu. S’il est vrai que no< ; tendances générales à l'unité, au vrai, au bien ne peuvent par elles-mêmes et sans réflexion et discours ultérieurs ne nous donner qu’une idée obscure de Dieu, comme nous l'avons dit, il est certain que noupouvons désigner Dieu distinct du monde par les idées ■ de législateur, d'objet du culte universel, etc. On sait que les sceptiques modernes ont essayé, à la suite deanciens athées, deos fecit timor, et de certains protes­ tants anciens comme Flaccus Illyricus, voir col. d’expliquer la genèse de l’idée de Dieu par diver> sentiments, par exemple la crainte en présence degrands phénomènes de la nature, la terreur de l'esprit des morts etdesfantômes vus en rêve, etc.VoirMariliier. art. Heligion, dans la Grande encyclopédie, p. 316. Notre intention n’est pas de nier que les phénomènes de la nature, ces apparitions, etc., puissent concourir a aider l'homme â former les concepts de pouvoir supé­ rieur, de puissance invisible, immatérielle, etc., qui entrent dans les concepts corrects que nous avons de Dieu. Cf. Sap., xiv, et la dissertation de dom Calrnet «sur l’origine de l'idolâtrie», jointe à son commentaire de.ce livre. Sans aller aussi loin que quelques ê voit pas que les Pères aient jamais prétendu que b masse des païens aient eu l’idée précise de Dieu qu I donnent nos catéchismes: Dieu est un esprit sou ver2- 883 DIEU (SON EXISTENCE) nement parfait, infini, éternel, omniprésent, créaleur et maître de toutes choses. Au contraire, c’est un lieu commun de l’apologétique patristique d’insister sur la grande supériorité de la notion révélée et chrétienne de Dieu. D’où l’École a conclu que les formules par lesquelles les Pères ont exprimé la connaissance spontanéequenous avons naturellement de Dieu ne doivent pas se prendre au sens absolu, mais bien au sens rela­ tif. Ce n’est que depuis Descartes qu’on a imaginé des sauvages, remplis de l’idée explicite d'infini. On ne veut pas insinuer par là que la philosophie païenne ne pouvait pas s’élever à la notion d’infini et l’appliquer à Dieu, mais seulement que rien n’est moins conforme à l’observation et à la tradition chrétienne que de pré­ tendre que l’infinité de Dieu est une idée spontanée, qui s’impose clairement à tout homme venant en ce monde dès le début de sa vie morale. D’un autre côté, les Pères supposent chez les païens plus et mieux que l’idée obscure de Dieu dont nous avons parlé. En effet, pour affirmer que les païens connaissaient Dieu, les Pères s’appuyaient non seule­ ment sur leur expérience personnelle du monde el du cœur païens, mais encore sur l’Écriture. Or on ne peut pas douter que saint Paul, Rom., t, u, et l’auteur de la Sagesse, xm, xtv, aient parlé d’une connaissance de Dieu qui le distinguât du reste des êtres : invisibilia conspiciuntur, creator horum videri. Il est vrai que saint Augustin a quelquefois pris pour point de départ dans son argumentation la connaissance obscure de Dieu; mais un don médiocre d'observation psycholo­ gique suffit pour se rendre compte que la masse de l’humanité n'a jamais été, n’est pas et ne sera jamais capable de découvrir spontanément les déductions que saint Augustin a appuyées sur celte base. D’ailleurs, saint Augustin dans ses démonstrations psychologiques, qu’il ne donnait pas non plus comme spontanées ou possibles sans quelque maïeutique, prétendait bien s’élever au-dessus de l'idée obscure de Dieu. La plu­ part des Pères, sans remonter comme saint Augustin jusqu'à la racine profonde de l’inquiétude religieuse de l’homme, se contentaient de partir du fait de l’idée de la divinité-distincte du monde. Qu’on lise par exemple le Discours contre les gentils de saint Athanase, on y remarque vite que le but de l'auteur est moins de prou­ ver l’existence de la divinité que de faire reconnaître et avouer le vrai Dieu. Le grand docteur était donc convaincu que l’idée de Dieu était tellement présente à la pensée des païens qu’il suffisait de la rapprocher des notions qu’ils se faisaient soit du double principe soit des dieux anthropomorphes, etc., pour les amener à reconnaître la contradiction entre leur pensée intime et la religion ou le culte qu'ils professaient. Saint Gré­ goire de Nysse nous a donné un bon résumé de la méthode apologétique des Pères. Si l'infidèle ne croit pas à l’existence de la divinité, on la lui prouvera par l’ordre du monde; s’il admet cette existence, mais erre sur la nature divine, on lui fera remarquer que, même dans sa pensée, les dieux sont excellents (superlatif relatif) : ού γάρ άν ετι βεότητός τις σχοίη ϋπόληψιν, ού ή τοΰ χείρονο; ούκ ά-πεστι προσηγορία. Et par ce moyen terme on lui fera avouer que la divinité n’est pas mul­ tipliée, qu’elle est intelligente, etc. Oratio catechetica, P. G., t. xi.v, col. 12. Mais cette méthode suppose évi­ demment plus qu’une idée obscure de Dieu au début; et, si celle-ci seulement est présente, l'emploi de l’ar­ gument de l’ordre du monde, en même temps qu’il prouve l’existence de la divinité, amène à la concevoir comme distincte de tous les autres êtres. Si la connaissance initiale, spontanée et universelle de Dieu n’est ni la connaissance développée et de soi exclusive des erreurs sur Dieu, ni seulement la connais­ sance obscure, il reste qu’elle est ou une connaissance distincte ou au moins une connaissance confuse. Or 884 elle n’est pas une connaissance distincte, c’est-à-dire une connaissance qui exprime d’une façon nette et explicite la nature intime de Dieu, Si, en eftet, les païens eussent eu la connaissance distincte de Dieu, ils n’eussent pas honoré les idoles; de plus, toute l’argu­ mentation des Pères eût été inutile, puisqu’elle n’a pas d’autre but que d’amener les païens à cette connais­ sance distincte. Il reste donc que la connaissance spontanée de Dieu est une connaissance confuse. Que la connaissance confuse exprimée par les trois groupes de formules précédemment rapportés soit une connaissance par dénominations extrinsèques, la chose est facile à prouver. Car, si Dieu n’avait rien créé, il serait en lui-même exactement ce qu'il est, puisqu’il est absolument immuable, éternel et indépendant. Dans cette hypothèse, il ne serait donc pas relativement le meilleur des êtres existants, la cause de fait de cet univers, la fin à laquelle de fait nous sommes ordon­ nés. D’où il suit que celui qui conçoit Dieu simplement et rigoureusement comme le meilleur de tous les êtres existants, comme la cause de fait du monde, comme l’étre dont la non-existence est pour nous inadmis­ sible et dont l’idée excite en nous certains états afl'ectifs d’ordre moral et religieux très spéciaux, 1. distingue bien Dieu des autres êtres, mais 2. ne conçoit direc­ tement et explicitement rien des constitutifs intrin­ sèques de la nature divine. Cette dernière conséquence est évidente, car la nature divine considérée en soi serait exactement ce qu’elle est dans une hypothèse où de fait rien de ce que cet homme affirme ne serait exact. C’est dans ce sens que Cajetan, parlant de la conclusion directe et explicite des cinq preuves de l'existence de Dieu proposées par saint Thomas, re­ marque que ces preuves ne prouvent pas Dieu, ut Deus est, mais seulement l'existence d'un être à qui con­ viennent certains prédicats, qui objectivement ne se trouvent réalisés qu’en Dieu : prædicala quædam in­ veniri in rerum natura, quæ secundum veritatem sunt propria Dei. In Sum., I», q. n, a. 3. Cette simple remarque suffit à résoudre les neuf dixièmes des diffi­ cultés proposées par et depuis Kant contre la déinonstrabilité de l’existence de Dieu. Cf. Tolet, In Rome, 1869, t. i, p. 69, n. 3: Jean de Saint-Thomas, In I·", q. n, disp. III, a. 2, n. 1; Gayraud, dans la Hevue de philosophie, juillet 1908. Cette doctrine n'est pas d’ailleurs particulière à Cajetan, comme le montre la thèse classique suivante, tirée de saint Anselme, Monologium, c. xtv, P. L., t. ci.vm, col. 162, et de saint Thomas, Sum. theol., I“, q. xm, a. 2, ", ad 1“” : At­ tributa contingenter relativa ad creaturas, formaliter considerata, nihil reale in Deo exprimunt ; quanquam materialiter et fundamentaliter considerata divinam ipsam substantiam designant. Cf. Urraburu, Institutiones philos., Valladolid, 1899, t. vu, p. 299; d'Aguirre, TheologiasanctiAnselmi, tr. III, disp.XXIII, sect, n, Rome, 1688, 1.1, p. 411. Cf. Tertullien, Adversus Hermogenem, c. m, P. L., t. n, coi. 179; S. Grégoire de Nazianze, Orat., xxvm, n.9, P. G., t. xxxvi, coi. 55. Or, celui qui conçoit Dieu rigoureusement en fonction, soit de la dépendance des créatures à leur auteur, soit de ses tendances morales et subjectives, n’atteint que les attributs relatifs de Dieu; il ne porte donc par là, si sa pensée ne va pas plus avant, aucun jugement déterminé sur la nature de Dieu considéré en soi, puisqu'il le désigne seulement par des dénominations extrinsèques tirées de ses œuvres. Ici un très grave problème se pose. Nous avons dit que la connaissance confuse se rencontre de deux façons : ou bien la nature intrinsèque de l’objet nous échappe totalement, et alors l’objet est désigné par de pures dénominations extrinsèques; ou bien la nature de l'objet, désigné par des dénominations extrinsèques, ne nous échappe pas totalement, mais l'esprit ne dis- 885 DIEL* SON EXISTENCE tingue pas explicitement les propriétés caractéristiques de l'objet. A laquelle de ces deux sortes de connais­ sance confuse faut-il rapporter la connaissance spon­ tanée de Dieu, commune à tous les hommes? On sait que beaucoup de nos contemporains opinent en faveur de la connaissance par pures dénominations extrinsèques : tous les agnosliques croyants ou dogma­ tiques en sont là. Cette manière de voir est loin d'être nouvelle. Plusieurs philosophes arabes et juifs, entre autres Avicenne et Maimonide, l’ont soutenue au moyen âge. Il est impossible de rapporter ici tous lesarguments, voir Dictionnaire apologétique, Paris, 1909.1.1, col. 3066; voici le fond de leur raisonnement. Les preuves ordinaires de l’existence de Dieu sont valables, mais, si elles prouvent le fait brut de l’existence de Dieu, elles ne nous apprennent rien de sa nature. Car tous les noms de Dieu expriment un rapport causal ; or, d'une part, un rapport causal ne nous renseigne pas nécessairement sur la nature de la cause, puisque par exemple on peut dire « c’est Zéid qui a charpenté cette porte, sans penser à la capacité artistique de Zéid ; » d’autre part, nous pensons toujours Dieu relativement: cum Deus dicitur primus, non intelligitur nisi relatio essenliæ ejus ad esse alterius; et ami dicitur potens, non intelligitur per hoc nisi quod esse, quod est rea­ liter necesse esse, est ad aliquid quod potest habere esse ab eo, Avicenne, VIII Melaphys.; cf. J. Bacon. In IV Sent., 1. 1, dist. II, q. i, a. I, Venise, 1527, fol. 22; mais il ne peut y avoir en Dieu aucun rapport réel, non pas même de similitude, entre Dieu et la créature. Maimonide, Guide des égarés, Paris, 1856, t. ι, p. 201, 203, 227. Donc toute notre connaissance de Dieu se réduit à de pures dénominations extrin­ sèques et nous ne saurions porter aucun jugement affirmatif sur Dieu considéré en soi. Kant est arrivé au même résultat. Poussant plus loin le nominalisme que ne l'avait fait Maimonide, il rejette les preuves classiques de l'existence de Dieu par voie de causalité et cherche à s’expliquer ou plutôt à se légitimer l’idée de Dieu par la loi morale. Voir col. 782. Là où Avi­ cenne et Maimonide désignaient Dieu parde pures dé­ nominations extrinsèques fondées sur la causalité, Kant recourt lui aussi à de semblables dénominations, mais fondées sur la moralité : Dieu devient le postulat de notre vie morale et la condition de notre bonheur. De­ puis Kant un grand nombre de philosophes sontentrés dans cette voie et ne conçoivent Dieu qu’en « fonction du retentissement de la réalité divine dans l’homme. » Le Roy, Dogme et critique, p. 134 ; Tyrrell, Through Scylla and Charybdis, Londres, 1907, p. 289. Encore ces derniers dépassent-ils ici les juifs et les arabes du moyen âge et Kanl. En effet, Maimonide n’écrivait que pour « les esprits cultivés, » Kant composait ses fameux Prolégomènes pour une métaphysique future : tous accordaient que la masse pense autrement que la phi­ losophie nominaliste. Depuis Spencer et Ritschl, beau­ coup d’historiens des religions, les protestants libéraux et les modernistes considèrent que la connaissance par pures dénominations extrinsèques est une loi de na­ ture, cf. Le Roy, loc. cit., p. 133; Tyrrell, op. cit., p. 345, et que spontanément l’humanité pense comme ils font. Chez Maimonide comme chez Kant, l'agnos­ ticisme n’est présenté que comme une attitude com­ mandée par la réflexion philosophique; pour les moder­ nistes, c’est l'étal initial. Notre connaissance spontanée de Dieu se réduirait donc à une désignation de l'objet religieux, soit par ses elfcts en général, soit par l'atti­ tude que l'idée de Dieu commande ou par Vefficacite' de cette idée ; et la nature intrinsèque dé l'objet désigné par ces pures dénominations nous échapperait tota­ lement. Priit-on concéder que notre idée spontanée de Dieu ne s'élève pas au-dessus d'une connaissance par pures 88G dénominations extrinsèques? Non, pour des raisons théologiques, et aussi pour des raisons philosophiques. Saint Paul déclare les païens inexcusables, parce que, ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas honoré et ne lui ont pas rendugrâces. Rom.,i, 20.11 ne s'agit pas seulement, comme l'a soutenu Calvin, delà connaissance de « quel­ que Dieu », ni comme l’a imaginé Flaccus Illyricus, de la connaissance « des faux dieux ». Voir col. 765 sq., 773sq. Car saint Paul parle du vrai Dieu. Les païens ont donc connu le vrai Dieu, et de telle façon que le devoir du culte et de l’action de grâces s’imposait. Mais pour qu’il y ait culte, il faut que l’homme tienne pour certain que l’objet de son culte lui est supérieur, et du moment que nous sommes des êtres intelligents et libres, cette supé­ riorité ne va pas sans quelque connaissance au moins implicite d’un Dieu personnel. Voir col. 837, 857 sq. ; Dictionnaire apologétique, 1.1, col. 7, 21 sq. Kant a vu juste lorsque, dans son système agnostique, il a conclu à l’impossibilité de toute relation intime entre Dieu et l'homme et rejeté la prière. Cf. Herzog, Uealencyclopâdie, art. Theismus, p. 592. Que devient en elfe: la prière, si Dieu n’est pas personnel, provident? Si I on objecte que les Athéniens honoraient» le Dieu inconnu ■, il faut remarquer qu’ils sacrifiaient à un être qu’ils pouvaient croire supérieur à ses adorateurs, ce que ne peuvent pas logiquement faire nos contradicteurs, et que saint Paul n’a pas considéré que les Ath· niens aient en cela suivi la nature. Ensuite, il es: certain que les Pères ont admis chez les païens une connaissance spontanée de Dieu telle que, suffisante pour commencer la vie morale et religieuse, elle était capable de progrès et renfermait implicitement diverses affirmations catégoriques sur la nature intrin­ sèque de la divinité. Toute l’argumentation des Peres contre les païens montre que telle était leur pen.-· ·-. Ils supposent, en effet, toujours que les païensont avec eux de la divinité un concept naturel commun. S. Thomas, Sum. theol., I·, q. xtn, a. 10. Cf. Vasquez, in loc.; Lossada, Summulæ, Barcelone, 1882. disp. VL c. v sq., p. 132, et noter le mot singularis, Denzinger, n. 1631 ; voir Acta concilii Vaticani, col. 99, emend 13; col. 106. Ils supposent ensuite que ce concepter', eiplicitable. Donc, dans la pensée des Pères, l'idée spon­ tanée de Dieu chez les païens ne se bornait pas à de pures dénominations extrinsèques. En ellet, - ■ ■ st réduite à de telles dénominations, d'une part, aucun concept commun sur Dieu n'eùt existé chez le- :. i s et chez les païens, puisque les païens n’eussent j m. us pensé Dieu que par ce que l'Ecole appelle terminux indifferens ad Deum verum aut fictum, ce que ne font pas les chrétiens; d’autre pari, l'idée spontanée de Dieu des païens n'eût jamais pu se développer en affirmations catégoriques. M. William James, un.fer­ vent des nouvelles doctrines, aboutit à penser que. si l’on prend rigoureusement pour base ies états reli­ gieux subjectifs dans la détermination de l'objet reli­ gieux, le polythéisme satisfait aussi bien que le monothésme aux données du problème. Varieties of religious experience, Londres, 1902, p. 526. En rigueur logique, cette conclusion est exacte ; et cette exactitude prouve invinciblement que les Pères qui montraient aux païens que le monothéisme seul répondait à leurs aspirations religieuses, à leur idée naturelle de la divinité, ne partageaient pas les préjugés nominalistes de M. W. James. D’où il faut conclure que d'après la tradition, par la connaissance religieuse naturelle et spontanée, l'homme ne distingue pas Dieu du reste des êtres par de pures dénominations extrinsèques. A ces raisons théologiques, ajoutons un argument purement philosophique. Le nominalisme, empiriste ou idéaliste, est le résultat d'une savante et difi'.ç.'e réflexion de l’esprit sur ses propres opérations. A zi fera-t-on croire que les démarches naturelles de l’esprit 887 DIEU (SON EXISTENCE) humain soient nominalistes? Autant voudrait soutenir que l'homme commence par douter de la réalité du monde extérieur, que les enfants qu’on vient de sevrer se livrent au doute méthodique, etc. Soit une abstrac­ tion dégagée de l’expérience, par exemple celle de la série des espèces botaniques; c’est déjà une grave faute de méthode de proposer cette abstraction comme une formule rationnelle, objective et nécessaire du déve­ loppement du monde végétal. Que faut-il penser de l’acribie logique de ceux qui transportent dans le monde des réalités humaines et donnent pour des faits univer­ sels, leurs attitudes intellectuelles les plus artiliciellement acquises, des vues abstraites qui n’ont d’autre fondement que des réflexions de l’esprit sur sa propre activité, après qu’on s’est mis par système et préjugé d'école dans l’hypothèse contre nature de la subjectivité des relations de cause à effet, de subslance à propriété? 5« Solution scolastique. — 1. L’idée obscure de Dieu n’est pas le résultat d’une inférence; 2. comme l’est l'idée spontanée, personnelle, mais confuse de Dieu; 3. la première certitude rationnelle et person­ nelle de l’existence de Dieu confusément conçu est le résultat d'une inférence; i. dont on admet généra­ lement trois procédés. Bien que l'idée de Dieu ne nous vienne pas de l’en­ seignement social comme le prétendaient les traditio­ nalistes; bien que « le Dieu de la religion ne soit pas posé par l'imagination collective spontanée, » comme l'a sans preuves affirmé M. Belot au troisième congrès international de philosophie, cf. Revue de métaphy­ sique et de morale, novembre 1908, p. 718; nous recon­ naissons que la plupart des hommes acquièrent en fait leurs premières idées religieuses par l'éducation aussi bien parmi les infidèles que parmi les chrétiens. De là vient l'extrême importance de la première éducation. Mais nous ne nous occupons pas ici de l’idée de Dieu acquise par cette voie de l’enseignement social ni des retards et des déformations que l'école neutre, la mo­ rale sans Dieu, ou l’enseignement polythéiste peuvent apporter à la connaissance spontanée de Dieu. Cf. Ilon­ theim, op. cit., n. 615, a. 3. Voici, en court, comment les scolastiques expliquent la genèse de cette connais­ sance. 1. L’idée obscure de Dieu n’est pas le résultat d'une inférence, c’est plutôt une simple appréhension, issue d une réllexion spontanée de l’esprit sur ses tendances fondamentales. C’est ce que signifie Jean de Saint-Tho­ mas, quand, par opposition à l’idée confuse de Dieu ac­ quise par inférence, il parle du concept quidditatif de l'être in communi. In Da, q. n, disp. Ill, a. 1, n. 10. Cela suit du moyen terme qu’emploie saint Thomas pour montrer l’universalité de l’idée obscure de Dieu : l'homme connaît d’abord Dieu in communi, ut scilicet appetat naturaliter se esse completum in bonitate. De veritate, q. xxn, a. 7. Ce qui est vrai de l’idée de bien, Test également de celle d’être, d’unité, de vérité, comme il est facile de s’en rendre compte. Cf. pour l’unité, S. Augustin, De libero arbitrio, I. II, c. vrn, P. L., t. xxxn, col. 1251 ; De vera religione, c. xxxii-xxxiv, t. xxxiv, col. 149; pour la vérité, De libero arbitrio, ibid., c. ix sq.; pour le bonheur, Confessiones, 1. X, c. xxi sq., t. xxxii, col. 792; De Trinitate, 1. VIII, c. vi sq., t. xi.ll, col. 953. On a dit plus haut, col. 855, que M. Mallet a raison de penser que les données fonda­ mentales de la philosophie àeVAction sont identiquesà quelques-unes des données de la scolastique; on a mon­ tré aussi, col. 820, que les scolastiques n'ont pas ignoré ce que M. Mallet appelle cognitum ex actione et volitione elicitum, sans pour cela tomber dans le sentimen­ talisme. Il leur suffisait d’avoir lu saint Augustin pouren être instruits; et saint Thomas en fait expressément la remarque à propos du passage des Confessions auquel nous venons de renvoyer le lecteur. Saint Augustin 888 dit-il, parle d’un triple mode de connaissance : Tertius modus est eorum quæ perlinent ad partem affecti­ vam, quorum ratio cognoscendi non est in intel­ lectu sed in affectu; et ideo non per sui præsentiam, quæ in affectu, sed per ejus notitiam vel rationem quæ est in intellectu, cognoscuntur, sicut per im­ mediatum principium, etc. De veritate, q. x, a. 9, contra, ad 1““, 3““'; a. 11, ad 6um. 2. L’idée spontanée, personnelle, mais confuse de Dieu est le résultat d’une inférence. — Nous n’avons pas à répéter ici ce que nous avons dit, d’une part, contre les nominalistes qui nient la possibilité d’une vraie connaissance de Dieu par inférence, col. 782, d'autre part, contre les pseudo-mystiques qui ne con­ naissent pas d’autre origine à notre idée valable de Dieu que le sentiment ou l’expérience intérieure, col. 797, 816. Ilontheim, op. cit., n. 72. Rappelons seulement que dans l’École l’innéisme cartésien est écarté, soit parce que contre l’expérience il se donne l’idée d'infini et la prête à tous, soit parce que le petit fait du sauvage athée par ignorance le contredit,, col. 8-40 sq. Les doctrines strictement intuitionistes sont écartées, parce que la vision naturelle immédiate de Dieu est impossible. Voir Ontologisme, et col. 839. On écarte également les théories diverses d'après lesquelles le concept spontané et premier d’être in communi nous représenterait Dieu sans inférence aucune, d’abord et surtout parce que Dieu n'est pas l'être en général, mais la plénitude de 1’ètre, S. Thomas, Contra gentes, 1. I, c. xxvi ; d’où il suit que l’être en général ne signifie pas déterminément Dieu, mais seulement in communi. Que si l’on prétend que la plénitude de l’être au concret est l’objet de notre première intuition, on répond que l’observation psychologique récuse cette assertion, de même que celle des panthéistes qui prétendent que la totalité de l’être, l’Absolu, est le contenu de notre concept abstrait d’être. De veritate, q. i, a. 1; q. x, a. 11, ad 10"m; Sum. theol., I», q. i.xxxvin, a. 3. Cf. Franzelin, De Deo uno, Rome, 1883, th. xxiv. En d’autres termes, l’idée de ia pléni­ tude concrète de l’être aussi bien que celle de la col­ lection totale des êtres sont des idées élaborées et non pas le concept primitif et spontané de l’être en géné­ ral. Voir col. 787. Ces exclusions faites, on conclut que l’idée confuse de Dieu s’acquiert par inférence et qu’elle est par conséquent ce que les logiciens appellent un concept discursif. Cf. Ilontheim, op. cit., n. 29, 39. Le rôle du discours, du syllogisme proprement dit, peut être très saillant. Supposons un homme instruit, mais ignorant Dieu, qui se pose la question philoso­ phique suivante : la série des causes subordonnées peut-elle être infinie? Si au bout de ses déductions, il conclut à la négative, la conclusion à laquelle il par­ vient lui fournit l’idée de la cause première. L’infé­ rence peut être d’un autre ordre. Qu’on reprenne les trois groupes de formules par lesquelles les théolo­ giens ont l’habitude d’exprimer l’idée confuse de Dieu : il s’agit, une fois qu’on a les idées simples d’être, de cause et de maitre, de passer à l’être de fait et rela­ tivement le plus grand, à la cause de fait du monde et de l’ordre du monde, à l'auteur et au vengeur de la loi morale, ou sous des termes plus abstraits au bien à qui tout doit être sacrifié et qui doit être préféré à tout le reste, etc. Or, rien n’est plus facile que le pas­ sage des idées simples d’étre, de cause, de maître, aux suivantes. Ajoutons que rien n’est plus spontané qu’une telle démarche de l’esprit. Et cette spontanéité s'ex­ plique fort bien par les tendances de notre raison spé­ culative et de notre raison pratique, vers l’unité, et par notre besoin de nous expliquer à nous-mêmes le monde, notre faculté de connaître et plus encore nos facultés, indigences et aspirations morales el religieuses. Telle est en peu de mots la genèse psychologique de 889 DIEU (SON EXISTENCE) notre première idée confuse de Dieu. Cf. Wieser, Die natürliche Gotleserkenntniss, dans Zeitschrift fur katholische Théologie, Inspruck, 1879, p. 725sq. 3. La première certitude de l'existence de Dieu dépend d’une inférence. — L’idée de Dieu sans la certitude de son existence ne servirait pas au but pour lequel Dieu nous a faits à son image; et il faut que nous ayons une certitude rationnelle de l'existence de Dieu; sinon, l’idée confuse dont nous venons d’expli­ quer avec l’École l'origine ne nous mettrait en présence que d’une simple hypothèse. Voyons donc les raisons qui ont amené presque toute l’Ecoleà soutenir que c’est par une inférence, par un raisonnement, que l'homme arrive naturellement à la première certitude de l'exis­ tence de Dieu. On pose le problème en ces termes : utrum Deum esse sit per se notum ? Cf. S. Thomas, Sum. theol., I·, q. n, a. 1 ; In IV Sent., 1. I, dist. HI, q. I, a. 2; Contra gentes, 1. I, c. x sq.; De veritate, q. x, a. 12. Le sens de la question est le suivant. On ne cherche pas d’où nous vient l’idée de Dieu : de même que si on dit que la proposition homo est rationalis est évi­ dente, on ne met pas en question qu’on a formé cette proposition par induction. Il n'est pas davantage ques­ tion de savoir si certaines propositions qui impliquent une hypothèse de la part de Dieu sont évidentes; car tout le monde concède comme évidentes : Si Deus conservat mundum, existit;si Deus existit, est colen­ dus, etc. Mais on demande si nous arrivons spontané­ ment à nous faire de Dieu une idée telle que la con­ nexion qui existe réellement entre l’objet représenté par cette idée et l’existence de cet objet nous devienne manifeste par le seul énoncé des termes, sans réflexion ultérieure et sans l’aide d’aucun raisonnement. Cf. d’Aguirre, Theologia sancti Anselmi, tr. I, disp. VI, Rome, 1688, t i, p. 133-152. Les termes natura excel­ lentissima, principium omnium rerum, auctor et vindex legis moralis, summum bonum, étant saisis par l’esprit, l'assentiment à l’existence de cette nature supérieure, de ce principe, etc., s’impose-t-il avec avec évidence à notre esprit? Deux opinions se sont partagé les théologiens. Albert le Grand, Liber de causis, c. vin sq., édit. Vivés, t. x, p. 377; Summa theol., I”, tr. III, q. xvn, t. xxxi, p. 116; tr. IV, q. xix, m. n, p. 127; Gilles de Rome, In IV Sent., 1. I, dist. Ill, q. n sq.; Thomas de Strasbourg, In IV Sent., 1. I, dist. III, q. i, a. 3, Venise, 1564, fol. 33 sq.; Denys le Chartreux, ibid., q. n, a. 3, Cologne, 1535, p. 101-104; Nicolasde Lyre, In postilla, Exod., v, 2, Biblia sacra cum glossa et postilla Lirani de Strabo, Anvers, 1634, t. i, col. 534; Testât, in Exod., v, 2, Opéra, Cologne, 1613, t. n, p. 53; Michel Palacios, In IV Sent., 1. I, prologi q. v, pour ne citer que des auteurs antérieurs à Descartes, ont soutenu qu'on peut arriver et qu’on arrive de fait à avoir de Dieu une idée telle que, sans aucun raison­ nement, la réalité de l'existence de Dieu apparaisse nettement à l’intelligence. Il y a parmi ces auteurs quelques divergences, parexemple Albert le Grand pense que l’exislence de Dieu reste démontrable, bien qu’évi­ dente, tandis que Gilles de Rome soutient le contraire parce que l’évident ne se prouve pas; quelques-uns accordentque seuls les hommes instruits arrivent à se former cette idée, les autres affirment qu'une telle idée est spontanée chez tous. Mais tous s’accordent à dire que, cette idée donnée dans l’esprit, l’intelligence porte aussitôt sur Dieu un jugement existentiel certain, sans réflexion, ni discours. Cette opinion a contre elle l'ensemble de l’École. D’abord saint Thomas et la longue série des thomistes, sauf cependant quelques néothomistes, qui ont érigé • en premiers principes de la philosophie chrétienne > l'hypothèse de la distinction réelle de i essence et de 890 l’existence, réfutée par saint Thomas chez Avicenne, et une thèse de l’épistémologie d'Averroès dont Cajetan s’est un jour servi. Scot et toute l’école scotiste partagent sur le fond l'opinion de saint Thomas, In IV Sent., 1. I, dist. Il, q. n, ainsi que l’école nomina­ liste d’Occam, cf. Biel, In 1V Sent., 1. I, dist. III, q. iv, Brescia, 1574, p. 110. Les jésuites Suarez, Dis­ putationes metaph., disp. XXX, sect, ni, n. 33-37; Valentia, In I‘m, q. n, disp. II, ρ. I, Lyon, 1603, t. i, col. 61; Molina, Comment, in Bm, q. n, a. 1, Venise, 1602, t. i, p. 33; Vasquez, In disp. XIX; les sorbonistes Ysambert, Disputationes in /«■>, q. n. disp. I, a. 1, Paris, 1643, t. i, p. 30; Gamache, Summa theologica, q. n, a. 1, Paris, 1627, p. 36; Grandin. De Deo, q. il, a. 1, Opera, Paris, 1710, t. I, p. 38, ne sont pas d’un autre avis. Ces auteurs s’accordent â ne point donner de note théologique » à la première opinion; saint Thomas avait donné l’exemple de cette abstention. Contra gentes, 1. Ill, c. xxxvin. Voir col. 848. Ils s’accordent aussi à rejeter cette même opinion comme < moins vraie, moins bonne, fausse; » et chose remarquable leur principal argument est qu'elle est contraire à l’expérience. Si l’existence de Dieu nous était connue à la façon des premiers principes, nul ne pourrait la mettre en doute ni la nier; or, l’expérience montre qu’il en est autrement. Donc, s’il est vrai que l’hypo­ thèse Dieu confusément conçu se présente naturelle­ ment à l’esprit, la vérité de cette hypothèse ne s’im­ pose pas à nous comme celle des axiomes. D'ailleurs, les arguments d’autorité qu’apportent les adversaires sont de nulle valeur. Ils s'appuient sur saint Augustin et Boèce; mais l’un et l’autre n’ont considère comme per se nota que la connaissance obscure de Dieu, m communi; tous deux pour passer de cette idée obscure de Dieu à l’idée confuse, puis distincte de Dieu, ont proposé des raisonnements variés et souvent compli­ qués, comme l’a fait plus tard saint Anselme; ni l'un ni l’autre n’ont cru à la spontanéité de ces raisonne­ ments, puisqu'ils requièrent pour passer de l’-id· - d i bonheur, etc., à celle du bonheur en Dieu une grande élévation d’âme, des dispositions morales qui - n; rares; n’est-ce pas saint Augustin qui s’écrie: O am ■ x pervicaces, daté mihi gui videat sine ulla ima.g ·.Hone visorum carnalium; date mihi g. i videat nis unius principium non esse nisi unum ■ ·. guo sit omne unum. De vera religione, c. xxx . P. L., t. xxxiv, col. 150. Quelques-uns des adversai- se retranchent derrière la distinction per se n : pientibus et soutiennent que du moins les hoir, instruits arrivent à saisir avec évidence la conn· ■ n entre l’idée de Dieu et l’existence. C'est une i .· dont rendent compte l’éducation, l'habitude et a .?- a culture philosophique. Quand Boèce dit que les - ·, s voient avec évidence que les êtres immatériels ne sont pas dans le lieu, cela ne signifie pas qu'il ne leur a fallu aucun raisonnement pour’se faire à cette ma­ nière de concevoir les choses, quasi non indiguerint prioribus aliquibus assensibus, quibus eas proposi­ tiones sibi persuaderent, sed dicuntur ipsis per se notæ, quia consuetudine quadam illis assentiri solent immediate sine præsenti discursu; memores nimi­ rum argumentorum saltem in confuso, quibus eas aliquando sibi persuaserunt. Valentia, loc. cit., ad 3°“; Suarez, loc. cit., n. 37 ; S. Thomas, Contra gentes, 1. I, c. xi, n. 1. Enfin si l’on étudie à la lumière de la métaphysique la façon dont en fait l’idée de Dieu se présente a la conscience psychologique, on conclut que sans infé­ rence nous ne pouvons pas avoir l'évidence naturelle de la réalité objective de Dieu. En effet, quand nous pensons a Dieu, bien que, considéré en soi. il soit absolu, nous ne pouvons pas penser à lui sans quelque 891 DIEU (SON EXISTENCE) relation à la créature, comme l’expérience le prouve. Significatum nominis Deus relate concipitur ad uni­ versum, vel per modum excedentis, vel per modum causée vel domini, etc. Nam, dit Vasquez, non possu­ mus audita voce Deus, ut ipsam reni intelligamus, non apprehendere aliquid aliud, cujus instar Deus ipse a nobis cognoscatur : quod nullus scholasticorum negare potest. In I™, disp. LV1II. n. 6. D’un autre côté, bien que nous puissions arriver à porter sur la nature divine considérée en soi des jugements valables, substantialiter dicuntur, cf. S. Thomas, Sum. theol., 1·, q. xttl. a. 2; S. Anselme, Monologium, c. xiv, et en particulier ce jugement que l'existence est du concept de l’essence de la divinité, cependant nous ne pouvons pas penser cette identité elle-même autrement que par deux concepts distincts. Il en est ici comme de la sim­ plicité divine; celle-ci, nous le savons, est la substance même de Dieu, cependant nous la concevons comme une propriété de cette substance. Vasquez, ibid., disp. XLI, n. 6. Donc, bien que nous concevions k’Absolu et l’Être nécessaire considéré en soi, n’en ayant pas la vision intellectuelle immédiate, nous ne pouvons pas en former un concept absolu et totale­ ment simple. £>i dicis : Deus est terminus absolutus, et volo quod sic accipiatur in nostra propositione, Deus est. Dicendum quod illa vox Deus... in quan­ tum subordinatur conceptui quem solum format viator non est absoluta, sed vel complexa vel connotatua. Biel, loc. cit., et q. n, a. 2. Concept connotatif, nam aliud a Deo concurrit in ratione objecti; concept complexe, parce qu’il est formé de plusieurs concepts abstraits simples, dont chacun en particulier s’applique à Dieu et à la créature. De là, conclut Vasquez, ibid., disp. XIX, n. 10 sq., l'impossibilité pour nous de jamais passer de l’idée de Dieu à l’affirmation de son existence objective sans inférence. Cf. Jean de SaintThomas, ramenant l'argument de saint Thomas à celui de Vasquez, In 1·’, q. n, disp. Ill, a. 1, n. 7, et d'Aguirre cherchant à sauver l’évidence immédiate de Dieu pour les sages. Theologia sancti Anselmi, t. i, tr. I, disp. VI, n. 21 sq. En elfet, ou bien, comme le remarque finement llaunold, Theologiæ spéculatives libri IV, Ingolstadt, 1670, I. I, cont. n, n. 27, on considère l’idée de Dieu pris en soi indépendamment de l’existence des créatures, comme l’a fait saint Anselme très probablement, et comme ont essayé de le faire plusieurs théologiens espagnols et allemands au xvne siècle, entre autres A. Perez, Derkennis, Spiznagl, qui partaient de l’idée ens carens omni defectu, ou de cette autre ens habens cumulum omnium perfectionum ; ou bien, on consi­ dère Dieu conçu sous un prédicat qui lui convient et ne convient qu’à lui, mais qui n’a pas la prétention d’exprimer la quiddité divine. Ibid., cont. I, n. i sq. Si l’on considère la nature divine en soi, par exemple comme existant de droit : Deum nempe esse ex se determinatum ut existât minimeque indifferentem ut non existât, on ne peut pas sans inférence passer à l'existence réelle de Dieu. Car pour penser cette exis­ tence de droit nous nous servons fatalement de notre concept d'existence, qui convient et à l’existence objec­ tive réelle et à l'existence pensée ou même simplement possible. De là vient que la liaison de Dieu considéré en soi et de l’existence n’est pas immédiatement évi­ dente pour nous; car la liaison du prédicat et du sujet ne peut pas nous être évidente, si la cohérence des concepts par lesquels nous pensons le sujet ne l'est pas. Scot, remarque Plate], Synopsis cursus theologici, xvn, n. 7, Douai, 1706, a fort bien dit : Quod dicitur de subjecto complexo non est magis notum quam notum sit partes subjecti inter se uniri. Or, la cohé­ rence des concepts par lesquels nous pensons Dieu considéré en soi n’est pas immédiatement évidente. 892 Donc, et sans entrer dans la question de l’analogie de l'être afin d'éviter tout cercle vicieux, cf. de Rhodes, Disput. theol., Lyon, 1661, t. i. De Deo, disp. I, q. i, sect, i, §2, ad 2“m, la liaison de Dieu considéré en soi et de l’existence ne peut se faire qu’à l’aide de quelque discours, conclut Vasquez, partisan de l'argument de saint Anselme; pour passer de l'idée d'ens quo majus cogitari nequii à celle d’existence réelle, il faut au moins une deductio ad absurdum. Le passage pour­ rait se faire correctement, si la possibilité de l’être existant était prouvée, pense avec beaucoup d'autres Esparza, Cursus theologicus, Lyon, 1685, t. I, I. I, q. i, a. 5, ad 2“™ : formule empruntée aux théologiens par Leibniz, mais avec une nuance qui dépend de sa con­ ception des possibles. Perez, Derkennis, etc., pensaient pouvoir légitimer le passage et trancher la question de possibilité par un appel à la finalité interne; si Dieu est le bien, il doit avoir réalisé son existence. Voir col. 820. Mais il reste cette grosse difficulté qui vient de la singularité du cas de Dieu et qu'a soulignée Chris­ tophe Gil, Commentationum theolog. de essentia atque unitate Dei libri duo, Lyon, 1610, I. I, tr. VIII, c. in, à savoir : lorsque la connexion du sujet et du prédicat, y compris celui d’existence, ne dépend pas de la nature du sujet lui-inéme, nous pouvons voir immé­ diatement cette connexion à l'aide d’un principe uni­ versel sans pénétrer la nature du sujet; car la conve­ nance du prédicat au sujet dépend dans ce cas d'autre chose que de la nature du sujet, et par suite on conçoit que cette convenance puisse être connue en vertu d’un principe commun à tous les êtres ou à certaines caté­ gories d'êtres. Mais lorsque la connexion du prédicat et du sujet n’a pas d’autre fondement que la nature intrinsèque du sujet, et tel est le cas pour l’existence divine, celui qui par hypothèse s’est interdit de consi­ dérer les créatures et le fait de leur existence, ne sau­ rait voir immédiatement que Dieu existe, s’il ne pé­ nétre pas la nature même de Dieu. De plus, dans la même hypothèse, aucune inférence ne peut aboutir à la réalité de l'existence divine; car cette existence n’ayant pas d’autre raison immédiate que Dieu luimême. rien ne peut la manifester à celui qui, d’une part, n'a pas la vision intuitive de Dieu et qui, d’autre part, s'est interdit la considération des œuvres divines. Donc saint Thomas a fort bien conclu : In rationibus in quibus demonstratur Deum esse, non oportet assu­ mi pro medio divinam essentiam seu quidditatem. Contra gentes, 1. I, c. XII, ad 1“">, 2"“>; De potentia, q. vu, a. 2, ad 1””. Aucune inférence non causale ne peut donc suffire à légitimer un jugement existentiel sur Dieu, concluent tous les adversaires de l'argument de saint Anselme. Cf. Kleutgen, Théologie der Vorzeit, t. v, n. 423; Philosophie scolastique, t. IV, n. 939. 11 est d'autant moins utile d'insister que de nos jours le débat ne porte guère sur la valeur de l’argument de saint Anselme, spécialement quand il est question de la connaissance spontanée de Dieu. Avertissons seule­ ment le lecteur qu’il ne faut pas confondre les discus­ sions sur l'argument de saint Anselme, avec cette autre question : L’existence de Dieu étant supposée connue par le moyen des créatures, ie métaphysicien peut-il arriver à se démontrer a priori, positive, sed logice l’existence divine? Cf. Suarez, Disp, metaphys., disp. XXIX, sect, m; Godoy, De Deo, tr. I, disp. III, p. Il, n. 31 ; Borrull, 7 ractatus duo de essentia, attributis et visione Dei, tr. I, disp. II, sect, iv sq., Lyon, 1664, p. 87-102. Si, abandonnant la voie de la preuve de l’existence de Dieu qui prend pour point de départ l’essence divine considérée en soi, on considère Dieu, non plus en soi, mais au sens relatif— et, comme le remarquait déjà saint Grégoire de Nazianze, Oral., xxvut,n.l2,P. G., t. xxxvi, col. 42, on n'arrive jamais ici-bas à se dégager 893 DIEU (SON EXISTENCE) complètement de ce point de vue — il est de nouveau aisé de voir que sans inférence on ne peut pas passer de l’idée des attributs relatifs et de l'existence objective mais idéale, qu'on leur donne comme â tous les objets de la pensée, à l’existence objective et réelle de Dieu. La raison en est que l'existence de Dieu n’a rien de rela­ tif, mais est totalement absolue. Mais, remarque saint Anselme, de relativis nulli dubium, quia nullum eorum substantiale est illi, de quo relative dicitur. Quare si quid de summa natura dicitur relative, non est ejus significativum substantiæ. Unde hoc ipsum, quod summa est omnium, sive major omnibus, quæ ab illa facta sunt, vel aliquid aliud, quod similiter relative dici potest, non ejus naturalem designat essentiam. Si enim nulla earum rerum unquam esset, quarum relatione summa et major dicitur ipsa; nec summa nec major intelligeretur ; nec tamen idcirco minus bona esset, aut essentialis suæ magnitudinis in aliquo detrimentum pateretur. Quod ex eo mani­ feste cognoscitur, quoniam ipsa, quidquid boni vel magni est, non est per aliud quam per se ipsam. Hi igitur summa natura sic potest inlelligi non summa, ut tamen nequaquam sit major aut minor quam cum intelligitur summa omnium; manifestum est quo­ niam summum non simpliciter significat summam illam essentiam, quæ omnino major aut melior est, quam quidquid non est, quod i/isa. Quod autem ratio docet de summo, non dissimiliter invenitur in simi­ liter relativis. Monologium, c. Xlv. Donc, Dieu conçu par les attributs relatifs, Dieu désigné par des dénomi­ nations extrinsèques, et d'une manière plus générale, pour parler comme les modernes, l’hypothèse Dieu, est ce sans quoi Dieu serait Dieu; l'existence réelle de Dieu est au contraire ■■ ce sans quoi Dieu ne serait pas Dieu et son culte am'anli. » Personne n'admet comme légitime le passage immédiat d'une hypothèse abstraite à l'affirmation catégorique de l'existence concrète, mettons par exemple de l’éther. A plus forte raison, ce passage doit-il être tenu pour incorrect, quand il s’agit de l'hypothèse Dieu, parce qu'il y faudrait passer de ce sans quoi Dieu serait Dieu à ce sans quoi Dieu ne serait pas Dieu. Si donc, en général, l’intelligence d’une hypothèse ne sert à rien pour donner la certi­ tude rationnelle d'un jugement d’existence sur l’objet hypothétique considéré, et s’il y faut une preuve; le cas singulier de l’hypothèse Dieu, ou l’objet hypothé­ tique n'est désigné que par des dénominations extrin­ sèques, loin de nous dispenser de la preuve, l'exige absolument. Soutenir que l’intelligence peut porter un jugement existentiel certain, sans autre appui que l'idée de l’hypothèse Dieu, reviendrait, en elfet, à dire qu’on peut avoir l’évidence de cette absurdité que ce sans quoi Dieu serait Dieu est identiquement ce sans quoi Dieu ne serait pas Dieu, Denzinger, n. 428, ou du moins que ce sans quoi Dieu serait Dieu nous mani­ feste immédiatement ce par quoi Dieu est Dieu. Il faut ici, sans prétendre exclure en détail toutes les hypothèses essayées, mentionner les principales; car actuellement une grande partie du débat sur l'idée religieuse se déroule sur ce terrain, comme l’ont fort bien vu MM. Moisant. Dieu, l'expérience en métaphy­ sique, Paris, 1907 ; Piat, Insu/fisance des théories de l’intuition, Paris, 1908 ; Michelet, Dieu et l’agnosticisme contemporain, Paris, 1909. Laissant de côté le sens, ou l'intuition sensible de Dieu, inventé ou plutôt réédité par Max Muller, Origines et développement de la religion, Paris, 1879, p. 32 sq., il nous reste, après les exclusions déjà faites, à éliminer ce que nous appelleronsles hypothèses métalogique, psychologique, morale, épistémologique et métaphysique. a) Hypotkèsemétalogique. — Gratryetles gûnthêriens ont fait l’assoinption de la connaissance abstraite immé­ diate de l'existence de Dieu. < L'âme regardant ; être fini, 894 monde ou âme, voit, parconlraste et par regrès, dans ce fini l'existence nécessaire de l’infini. » Gratry, Con­ naissance de Dieu, 1. II, c. vin, Paris, 1854, p. 100; Logique, t. Il, p. 42. — Critique. — a. Victor Cousin d'une part s’est donné l’intuition du fini, de l’infini et de leur rapport et a professé le panthéisme; Spencer voyant l’absolu dans le relatif ne dépasse pas l'agnos­ ticisme. Toute doctrine dont l'emploi est si dangereux demande à être précisée. — b. Gratry voyait juste, lors­ qu'il disait que c'est par le fini que nous nous élevons à l'infini; la chose n’est pas douteuse. Cf. Urraburu, Institutiones philosophical, Valladolid, 1891, t. n, η. 195. Mais la conscience nous révèle que penser au fini, ce n’est pas nécessairement penser à l’infini, et encore moins saisir l'infini existant de fait. Cf. Hontheim, op. cit., n. 101; Urraburu, op. cit., t. vu, p. 79; Kleutgen, Philosophie scolastique, t. tv, n. 926. Gratry pensait qu'il faut que la philosophie débute par la théodicée, parce que l’idée d’infini éclaire tout pour le chrétien. Connaissance de Dieu, Ie édit., 1854, t. i, p. 51, 71. Il est vrai, et saint Thomas en a fait la remarque, Contra gentes, 1. II, c. tv, que, la certitude de l'existence de Dieu acquise, l'âme chrétienne éclairée par la foi envisage le fini en fonction de l'infini; mais celte association est contingente et n’est pas une loi de l'esprit : quod aliter considerat de creaturis theo logus, aliter philosophus. Ce fait d'expérience quoti­ dienne détruit à lui seul la théorie de la connais, mce abstraite immédiate. Cf. ibid., c. n sq., sur l'iit. ir­ réelle de l'élude des créalures; voir l'application de ces principes dans saint Ignace, Exercitia spiritualia, Fundamentum, Contemplatio ad amorem. b) Hypothèse psychologique. — Au xvn· siècle, quel­ ques théologiens espagnols ont essayé le raisonnement suivant pour soutenir que la proposition Densest p ut être immédiatement évidente. Existenlia Dei, peut relucens in existenlia creaturæ, eodem judicio imme­ diate affirmatur, sicut audita voce Petri, nobis bene nola, immediate judicamus existere Petrum, ut con­ nexum cum voce quam audimus, et affirmamus existere. Celte opinion a été reprise et développ-'e par Julius Muller, Die chrislliche Lehre von der > i le. 3’ édit., Breslau, 1849, t. i, 1. I. c. u, et par John Tulloch, Theism, Edimbourg, 1855, p. 265. Dans cette théorie, l’idée de Dieu est le reflet lumineux.der .Atglen;, de notre propre personnalité; on le montre d'aoord par l’Écriture, der Mensch ist der Abglanz der Gottheil; puis par la représentation imaginative de · la grande barbe du Père éternel; » par le · tu ·. qui s'échappe naturellement de nos lèvres quand n. us implorons grâce ou secours; par le sentiment qu-dans les centres les plus profonds de notre vie, un Autre, tout près de chacun de nous, se trouve, in quo imus, movemur elsumus, hct., xvn, 27 sq. On n · la réalisation imaginative et affective qui sert de base au sens illatif de Newman. — Critique. — a. Si l'on voulait réfuter cette hypothèse par ses consé­ quences, il suffirait de remarquer que la plupart des théories athées modernes prennent pour accordé que le théisme n’a pas d’autre fondement que cette hypo­ thèse psychologique : les athées affectent de prendre au sérieux cette doctrine, puis n’ayant pas de peine à la démolir par l'hypothèse des projections subjectives, du double, etc., ils concluent à leurs philosophies négatives. — b. Mais voici la position de la théologie classique. Nous ne contestons nullement le fait psy­ chologique observé, à savoir que nous avons une repré­ sentation imaginative et aussi une représentation intel­ lectuelle de Dieu. On peut même concéder avec Haunold, Theologia speculativa, Ingolstad, 1670,1. I, c. I. cont. i, n. 3. que lorsque nous entendons la voix connue de Pierre, nous affirmons l'existence de Pierre ou sa pré­ sence sans inférence; l'association des idées paraît, en 895 νϊΕϋ (SON EXISTENCE) effet, pouvoir suffire, sans même que nous fassions cette simple réflexion, hæc vox est connexa cum existentia Petri. De la sorte nous pouvons concéder que, pour celui qui a l'habitude de la vie chrétienne, la réalisa­ tion imaginative ou intellectuelle de Dieu suffit pour que, sans inférence, il juge que Dieu existe. Mais il ne suit nullement de là que l’idée confuse de Dieu dont nous étudions la genèse soit ou puisse être naturelle­ ment telle qu'elle nous manifeste avec évidence l’exis­ tence réelle de son objet. Ne prêtons pas nos habitudes acquises à la nature. C’est pour l’avoir fait qu'on reste sans réponse devant ceux qui assignent pour tout fon­ dement aux religions « des émotions puissantes et vagues, unies par un lien fort lâche à des images con­ fuses et instables, qui prêtaient à l’objet religieux pour un instant une forme objective. » Marillier, art. Reli­ gion, dans la Grande encyclopédie, p. 347. c) Hypothèse morale. — On a essayé de suppléer à l’insuffisance évidente de l’hypothèse psychologique par l'adjonction de considérations morales. On attribue aujourd'hui, en France, à Kant l’honneur d’avoir intro­ duit en théodicée la morale pour expliquer la genèse de l’idée de Dieu. En réalité, Kant pensait que le ciel étoilé, l’ordre du monde, nous donne la première idée de Dieu, Critique de la raison pure, Dialectique transcendantale, 1. 11. c. Ill, sect, vi, et que la loi morale seule nous donne la certitude subjective de son exis­ tence. Cf. Caird, The critical philosophy of Kant, Glasgow. 1889. t. n, 1. II, c. v, p. 289; i. 111, c. v, p.507. Avant Kant, l'école écossaise avait beaucoup étudié les relations entre l’idée de Dieu et la morale; et c’est aux Sermons on human nature de Butler que le Royaume-Uni doit la vulgarisation de cet ordre d'études. Vulgarisation, car les moralistes protestants, les jansénistes et aussi les théologiens catholiques avaient beaucoup écrit sur ce sujet avant Butler. Voir Péché philosophique; Denzinger, η. 11561159. Les théologiens catholiques et avec eux Butler et plus récemment le théologien écossais Chalmers, Natural theology, Opera, Glasgow, 1836, t. i, p. 331, consi­ dèrent la conscience morale comme un pouvoir délégué, c'est-à-dire en langage augustinien comme une parti­ cipation de la loi éternelle, et en ce sens comme la voix de Dieu. Le fait des impératifs nous donne, en effet, le sentiment d’une autorité et nous suggèreainsi puissam­ ment et immédiatement la notion d’un législateur et d'un juge souverain : comme cette autorité ne s’est pas constituée d’elle-même en nous, par une inférence cau­ sale très rapide nous passons à l'affirmation d’un légis­ lateur, extérieur et supérieur à nous. Rien n’est plus classique. Maison a cherché à se passer de cette infé­ rence; dans cette vue on a conçu la conscience morale, non pas comme un pouvoir délégué, comme un guide intérieur, mais bien comme la perception d'un pouvoir directeur dans un autre que nous; et on a dit que le fait des impératifs est une intuition de la volonté divine et que l’autorité avec laquelle la conscience nous parle est l’expression directe, et par conséquent litté­ ralement, la voix de Dieu en nous. Cf. Tulloch, op. cit., p. 273. Newman s’est approprié cette doctrine, qui, se donnant l’audition d’une parole étrangère dans la con­ science morale, supprime toute inférence dans la con­ naissance spontanée de l’existence de Dieu. Cf. Baudin, La philosophie de la foi chez Newman, dans la Revue de philosophie, octobre 1906, p. 377. M. Le Roy se déclare prêt à accepter la preuve de l’existence de Dieu par les aspirations de l’âme, à la condition toute­ fois que l’on parvienne « à établir que les données dont elle part, je ne dis pas entraînent, mais constituent l’affirmation de Dieu, » c’est-à-dire à la condition que cette preuve ne soit plus une preuve, mais se réduise à une intuition. Le Roy, Comment se pose le problème de Dieu, dans la Revue demétaphysique et de morale, 89« mars 1907, p. 156. — Critique. — a. On a vu plus haut, col. 841, que Suarez admet que dans une révélation privée l’homme peut apprendre de Dieu lui-même l’existence de la divinité. Cf. Ulloa, Theologia scolastica, Augsbourg, 1719, t. I, disp. I, c. II. Mais nous nous occu­ pons ici de la connaissance naturelle, et donc sans révélation proprement dite; et personne ne soutiendra que l’expérience nous donne ce que requiert Suarez pour qu’une telle révélation soit rationnellement certaine. Saint Augustin, Confessiones, 1. VII, c. x, P. L., t. xxxii, col. 732, parlant de la révélation du nom de Dieu, écrit: Et clamasti de longinquo : Imo vero : Ego sum qui sum. El audivi sicut auditur in corde et non erat prorsus unde dubitarem; faciliusque dubitarem vivere me, quam non esse veritatem, quæ per ea quæ facta sunt, intellecta conspicitur. Donc saint Augustin, parvenu à la connaissance de Dieu par la voie de cau­ salité, superior quia ipse fecit me, et ego inferior, quia factus sum ab eo, compare à la parole et à l'audi­ tion intérieure l'action divine et sa répercussion en son âme : le cas n'est pas chimérique, cela s'appelle en scolastique apprehensio suasiva, vi cujus absque ulla alia suadente ac probante ratione certi omnino sumus. Mais le phénomène est rare; et le texte de saint Augustin n'attribue pas à cette audition la pre­ mière certitude de l’existence de Dieu, mais seulement une connaissance plus parfaite de la nature divine. D’ailleurs, les protestants qui ont si souvent cité les Confessions, 1. XI, c. ni, P. L., t. xxxii, col. 811, en faveur de l'inspiration privée, de la parole intérieure, n’ont pas remarqué qu’après s’être adressé à la vérité pour être instruit, saint Augustin nous en donne la réponse : Ecce sunt cælum et terra, clamant quad facta sint. — b. Enfin, l’âme chrétienne habituée à rece­ voir avec respect la parole révélée de l’Écriture et de l’enseignement de l'Église, habituée aussi, puisque le décalogue est révélé, à regarder comme exprimant la volonté divine révélée la voix de sa conscience, n'a pas de peine à ne plus considérer dans les impératifs le didamen, comme un fruit de son propre esprit; elle le conçoit comme la voix du législateur suprême. Mais peut-on soutenir que tout homme réalise spontanément la loi morale comme le font les chrétiens fervents et même comme l’éducation a formé nos athées modernes à le faire? Non, parce que les faits sont là, brutaux, indéniables. La conscience n’est jamais absente, mais elle s'impose chez les athées « comme le didamen de leur propre esprit et rien de plus. » C'est Newman luimême qui reconnaît le fait. Idea of a University, disc, vin, η. 5, 3” édit., Londres, 1873, p. 192. « La conscience n'est pas pour eux, dit-il, comme elle le devrait, la voix d’un législateur. » Mais, s’il dépend de nous de ne pas entendre l'affirmation de l’existence de Dieu dans le didamen, c’est donc que le fait de l’impé­ ratif n’est pas lié pour notre esprità l’existence de Dieu comme 2 et 2 sont pour lui liés à 4. d) Hypothèse épistémologique. — On sait que du cartésianisme on a déduit l'idéalisme, c’est-à-dire la doctrine d'après laquelle nos idées sont le fruit de notre propre activité, de notre raison; il est historiquement certain que de bonne heure les cartésiens, sans beau­ coup se préoccuper des arguments de Descartes, ont fait l’assomption d’une connaissance immédiate de Dieu. On commença avec Fénelon par parler de « la merveil­ leuse représentation de l’infini, qui tient de l'infini même et qui ne ressemble à rien de fini. >: De l'exis­ tence et des attributs de Dieu, c. il. Mais Fénelon, comme plus tard Louis Racine, La religion, c. i, de cette idée remontait à Dieu par la causalité. « Quelle main, quel pinceau, dans mon âme a tracé, d'un objet infini, l'image incomparable?,» Mais déjà Saguens, De perfectionibus divinis, Cologne, 1718, t. i, p. 363, soutenait que l’idée innée de Dieu précède la connais­ 897 DIEU sance ùe tous les premiers principes, parce que nous avons veram speciem divinitatis, unius, simplicis, immensæ, omnipotentis, etc. A côté du courant cartésien il faut signaler le cou­ rant mystique. Un capucin originaire de Milan. Vale­ rianus Magnus, mort en 1661, avait écrit un opuscule mystique De luce mentium et ejus imagine, où par quarante degrés il conduisait son lecteur à la plus haute contemplation. Un capucin tyrolien, Juvenalis Ananiensis, dans un ouvrage du même genre, Solis intelligenliæ, cui non succedit nox, lumen indeficiens ac inexlinguibile, illuminans omnem hominem venien­ tem in hunc mundum, seu immediatum Christi cru­ cifixi internum magisterium, Augsbonrg, 1686, réim­ primé en 1876, imagina d’appliquer à la connaissance spontanée de Dieu, une théorie familière à certains mystiques. Plusieurs des mystiques qui admettent la possibilité d’un acte surnaturel d’amour de Dieu sans connaissance antécédente ou concomitante, mais avec connaissance de Dieu subséquente, voir col. 789, expliquent que par cet amour mystique l’âme connaît Dieu, et sait que c'est Dieu qu'elle aime, parce qu’elle saisit intellectuellement la relation transcendantale du don infus de l'amour à Dieu son auteur. Gerson revient assez souventà cette explication Le P. Juvénal exploite cette veine en alléguant VItinerarium de saint Bona­ venture. Si je vois, dit-il, les traces d’un lièvre sur la neige, il faut une inférence pour passer des traces au lièvre, parce que le lièvre n’est en aucun sens contenu dans la neige. Si, au contraire, je vois le soleil ou la tète de César dans un miroir, je n’ai qu’à bien regarder, et je passe sans inférence de l’image à la réalité, parce que dans ce cas la réalité est d'une certaine façon dans le miroir. De même, deux procédés pour connaître Dieu; en tant que Dieu est cause efficiente et finale des choses, il faut un discours pour le connaître; mais Dieu est en tout per essentiam, præsentiam et poten­ tiam, et en particulier dans l’âme intelligente et dans les actes de sa raison, il suffit donc de se contempler soi-même pour connaître Dieu sans inférence. Cepen­ dant on ne tombe point par là dans l'erreur de la vision intuitive naturelle, parce qu’on ne connaît pas Dieu ut in se est, mais seulement in altero. En effet, Dieu est en nous ut principium et terminus, et donc comme terme d'une relation. Porro relativa sunt simul cognitione, non vero cognoscuntur per d scursum; qui intuetur relativum, et ejus terminum intuetur, quia non potest cognosci specificatum sine suo specificativo. Ubi tamen non necessario cognoscitur termi­ nus ut in se est, sed solum sub hoc solo extrinseco prædicato, quatenus est terminus illius actus. Op. cit., 1876, p. 344. Cf. Scheeben, La dogmatique, t. n, n. 17,19. L’alliance du mysticisme et du cartésianisme se fit par l’intermédiaire d'une théorie néoplatonicienne et averroîste adoptée au xvi» siècle par Cajetan. De cette alliance naquit ce qu’on a appelé la philosophie éclec­ tique au xviii» siècle. Les initiateurs de ce système s’étaient proposés d'éviter à la fois le cartésianisme et la vision en Dieu de Malebranche et de sauver ce qu’ils prenaient pour le péripatétisme. Cajetan assez tard, il l'avoue lui-même, avait emprunté aux averroïstes leur opinion que nos idées sont la similitude formelle des choses etqueles choses par les idées sont unies à notre âme par manière de cause formel le. In /»">, q.xu.a. 2,ad Bien que les thomistes bannéziens se servent volon­ tiers de cette opinion de Cajetan, moins pour expliquer la possibilité de la vision intuitive que pour donner à quelques textes de saint Thomas un sens conforme à leurs principes généraux sur l’activité des causes secondes, je n'en connais aucun parmi les anciens qui v ait eu recours pour expliquer notre connaissance de Dieu ici-bas. On fit cet essai au xvm» siècle. Eusèbe amort admet comme fondamentale l'opinion d'Averroès DICT. DE THEOL. CATH01. 898 SON EXISTENCE) et de Cajetan. Nos idées sont la représentation exacte des choses, et les choses connues font un avec notre esprit : similitudo inter mundum intellectualem et realem est perfectissima ; et ex intellectu et specie fit magis unum quant ex materia et forma; car, a dit Aristote, anima est quodam modo omnia. Donc, en contemplant nos idées, nous voyons le monde spirituel per species proprias ut sunt in seipsis. Amort est lier de son invention; elle sauve, pense-t-il, toutes les entités de la scolastique, formas, accidentia,relationes, modos, puisqu’elle nous donne des idées claires de tout, aussi bien de Dieu que de la chaleur, de la lumière et des ubications. Cependant par elle on ne tombe ni dans la doctrine de Descartes, de Locke, de Malebranche, de Leibniz ou de Wolf, puisqu’on rejette les idées innées et que l’on garde les entités réellement distinctes : à chaque idée, la sienne. Philosophia Pollingana, Augsbourg, 1730, p. 480-506. Cette philosophie eut beaucoup de succès, et plut aux mystiques qui n’y virent qu’une extension de la doctrine en vertu de laquelle ils se flattaient de connaître sans inférence l’existence de Dieu par la contemplation de la similitude formelle qu'ils pensaient en avoir dans leur âme rai­ sonnable ou dans quelques-uns de ses dons ou actes. On a beaucoup parlé ces derniers temps de l’action divine et de la motion de Dieu; poussant l'analyse de ce que nous avons vu chez Juvénal, que Dieu peut être immédiatement connu parce qu’il nous est intimement présent, les éclectiques en vinrentà expliquer l'origine de nos idées de Dieu et des premiers principes par l’action immédiate de Dieu. Quare quod ad rei fun­ dum, licet maximam idearum pariem acquisitam esse aut meditatione partam dicamus; mentis tamen efficaciam et motiones quasdam anima a Deo inditas, quibus anima ipsaad Dei et primorum principi··, ui cognitionem perveniat, tenemus. Utrum vero motiones illæ humanis mentibus ab illo inditæ, qui illumina: omnem hominem venientem in hunc mundum,apt ■ lentur a te ideæ necne, nihil moror. Philos i · a eclectica, 1770. Ars critica, part. 1. lect. m. annet, hist., n. 40. Cf. le platonicien Philippe Moeen ·■ is, Universales institutiones ad hominum perfecti, ><·, .. Venise, 1581. En d'autres termes, comme on peut 1- voir dans Para du Phanjas, Theorie des êtres intensi; cours complet de métaphysique, Paris. 1779. t. p. 516; Philosophie de la religion, dans les De· ■ strations évangéliques de Migne, t. ix. col. 41, 53. . .· philosophie éclectique, rejetant les idées inn—- la vision en Dieu, l'acquisition de nos idées par 1-x:-rience, concluait que Dieu « est l'unique caus- - ciente de toutes nos idées primordiales », que de ces idées celle de Dieu est la première, qu’elle nous mani­ feste immédiatement l'existence de Dieu, et que r. sommes sûrs de sa valeur par le « sentiment ir.’. n.e qui donne toujours une certitude infaillible de son objet, par le témoignage des idées claires et par le consentement général. » D'autres prirent une autre voie. J'ai sous les yeux un essai d'apologétique mystique par UdalricaGablinga. Imago Dei sive anima rationalis ad expressions,. rationis æternæ fada, Verceil, 1772, qui pourrait servir à prouver que l’histoire est quelquefois un re­ commencement. L'auteur s’adresse â l'éclectique et lui montre que son explication de l’origine des idées est inadéquate, bien qu'exacte en ce qu’elle affirme la con­ naissance de Dieu sans aucune inférence. Admettez, dit-il avec Amort, que notre âme cognoscendo fit omnia, p. 10, et que nos idées sont la similitude for­ melle des choses comme notre âme est l'image expresse de Dieu, p. 14 sq. Puisque nous avons l’idée de Dieu, regardons-la, comme nous ont appris â le faire les capucins Juvénal et Valerianus Magnus; comme celte idée ne peut venir que de Dieu qui nous illumine tous IV. - 29 8ï)ü DIEU (SON EXISTENCE) con-enuitur DeuPi Ter Optimum Maximum esse om:a nomini ratione utenti per se ac immediate ante omnem illationem, demonstrationem et argumenta­ tionem aliquo modo notum,el necessario ante omnem actum rationis sive perceptivum, sive judicativum aut illativum, ipsum Deum sub ratione Entis perfe­ ctissimi, seu Entis qua ens, velut aeternum, immuta­ bile et incircumscriptum motivum eidem menti na­ turaliter lucere, p. 65. Udalric fait ensuite valoir que sa doctrine a le grand avantage de mettre l’existence de bien hors de question, p. 66. et de dispenser de l’étude du problème des critères delà vérité, p. 108sq. Ce qui advint est connu du lecteur. Kant se trouva en présence d’apologistes qui avaient renoncé à l'usage du principe de causalité et même à celui de finalité, pour se réfugier dans la connaissance immédiate de l’existence de Dieu. Il ramena la question à cet unique point et n’eut pas de peine, dans sa critique de la preuve ontologique, à montrer qu’elle ne fournissait pas la connaissance immédiate dont on se flattait : ce qui ne peut pas faire de doute même pour les scolas­ tiques qui défendent cet argument. Alors la philosophie éclectique se disloqua. Jacobi et Schleiermacher res­ tèrent fidèles au sentiment in time, à l’expérience pseudo­ mystique, voir col. 793, tout en renonçant à l’idée claire de Dieu. Lamennais garda la connaissance immédiate de Dieu, mais la justifia par la révélation attestée par le consentement général : la connaissance immédiate est impossible, cependant l’humanité l'a, donc elle a été révélée. Voir col. 807. Gerdil, Gioberli, puis les ontologistes français et Rosmini pensèrent sauver la connaissance immédiate en recourant à la vision en Dieu de Malebranche et de Berkeley. Un thomiste mo­ derne signale les rapports que la philosophie spécula­ tive allemande eut avec l'hypothèse averroïste de Cajetan et d’Amort et avec certaine mystique. Quidquid est realitatis divinæ, etiam illud minimum (nostro modo concipiendi) quod est « repræsentari » est idenlicum cum toto esse divino, cum totali « Ipsum esse ». Et sic habemus ut profundissimum pronuntiatum thomisticæ philosophise aliquam assertionem, quam perverse extendens Hegel — une note avertit le lecteur que Fichte a devancé Hegel et Schelling dans cette voie — assumpsit ut primum sui systematis funda­ mentum ; quæque forte coincidit cum assertionibus quibusdam omnino mysteriosis mysticorum. De Munnynck, Praelectiones de existentia Dei, p. 13, 20. .lene contredirai pas le P. de Munnynck; la ressemblance des doctrines n’est pas niable, Hegel disant pour cette vie ce que Cajetan imagine pour l’autre; mais la filia­ tion directe ne me parait pas sûre, parce que, sans avoir â recourir à la grossière équivoque des formules anima fit omnia, exobiecto et intellectu fit ununi, entendues au sens averroïste, plotinien et pseudo-mystique, Hegel avait des ancêtres dans Boehmeet Spinoza. Voir col. 786. Mais c’est bien en partant de la même doctrine néo­ platonicienne de l’identité de la connaissance et de l’être que M. Bergson aboutit à l'espèce de monisme idéaliste qu’il professe; il avoue d'ailleurs cette filiation et cite à son tour le mot d’Aristote νοΰς τω πάντα γίνεσβαι, qu’il interprète dans le sens de Plotin. Évolu­ tion créatrice, Paris, 1907, p. 348, 229. C’est du mé­ lange de toutes ces données pseudo-épistémologiques et des plus larges concessions faites au nominalisme, positiviste ou idéaliste, que sont sorties les diverses théories courantes de l'origine des idées religieuses et en particulier la doctrine d'immanence. L’ency­ clique Pascendi fait remarquer que le protestan­ tisme libéral et le modernisme attribuent la con­ naissance religieuse à l’action divine et que dans cette connaissance qui, chez eux, ne dépasse pas l’agnostirisme, l’expérience et le sentiment ont remplacé la raison. Denzinger, 10· édit., n- 2074, 2081; voir 900 col. 865. Sans qu'il soit nécessaire d’insister, le lec­ teur à l’aide de ce que nous venons d'exposer pourra facilement juger à quelles préoccupations sont dues certaines doctrines épistémologiques à la mode chez certains néo-scolastiques et aussi d’où sont venues certaines concessions qui peut-être l’ont surpris. Critique. — H n’est rien en tout ceci dont les causes profondes et les conclusions n’aient été indiquées et discutées au cours de l'article sur la connaissance na­ turelle de Dieu, sauf cependant deux points dont il faut dire un mot. — a. La théorie de Cajetan, d'après laquelle nos idées sont la similitude formelle des choses, tandis que les choses nous sont d’abord unies par manière de causes formelles pour que l’intellection soit produite, est plus que douteuse. Ce n’est pas du tout, quoi qu’en puissent dire quelques néo-tho­ mistes, une vérité acquise en philosophie scolastique; le nombre des théologiens qui la rejettent et poui· celte vie et aussi pour l’autre est immense. CI'. Lossada, Cursus philosophicus, Barcelone, 1883, Animastica, disp. VI, c. il, n. 15, t. ix, p. 13. Ensuite confondre la doctrine de Cajetan et des thomistes qui l’ont ici véri­ tablement suivi, avec celle d’Amort, de certains mys­ tiques et néo-thornistes, de Hegel et de M. Bergson, qui tous prétendent en cette vie atteindre immédiatement l’absolu, est profondément injuste et inexact. Cajetan, en effet, maintient expressément que l’idée est produite par l’objet et que l'idée et l’intelligence concourent comme deux causes partielles à l’intellcction; à cela il ajoute, il est vrai, ce qu’il emprunte à Averroès et aux néo­ platoniciens, à savoir qu’avant de féconder l’esprit comme cause efficiente l’objet s'unit à lui natura prius comme cause formelle. Je n’admets en aucune façon la probabilité intrinsèque de cette hypothèse, cf. S. Tho­ mas, De veritate, q. x, a. 7; mais il faut reconnaître qu’en ce qui concerne le point qui nous occupe, la doc­ trine de Cajetan et de tous les thomistes qui lui sont fidèles est absolument correcte et conforme à l'enseigne­ ment commun de l'École. Ils admettent, en effet, que notre idée de Dieu ici-bas est acquise par inférence, grâce â notre activité sous l'action causale des éléments de notre expérience intérieure et extérieure ; cette idée, comme toutes les autres dans leur système, nous identifie à l’objet qu’elle représente â la manière des causes for­ melles; comme cependant, vu son origine, elle est adé­ quatement distincte de Dieu, le péril du panthéisme et du monisme est écarté; comme en vertu de la même origine elle ne représente aucunement Dieu per spe­ ciem propriam ex propriis, mais seulement per spe­ ciem propriam ex communibus, la connaissance sans inférence de l’existence de Dieu que se donnent Amort, les pseudo-mystiques et certains néo-thomistes est impos­ sible. puisque l’esprit n’est informé et fécondé que par une similitude déficiente. Cf. Thomas, De veritate, q. x, a. 12, ad 10um; De potentia, q. vu, a. 7, ad 6um; a. 9, ad 6“m; a. 2, ad l“m; Sum. theol., 1“, q. lxxxviii, a. 3, ad 3ura; q. Ill, a. 4, ad2““; Contra gentes, 1. I, c. xn; voir les commentaires de Cajetan et du Ferrariensissur ces deux derniers passages. Bref, les anciens thomistes qui ont accepté l’opinion de Cajetan, afin de pouvoir se passer de toute similitude formelle de Dieu en l’autre vie, étaient trop bons logiciens pour admettre en celle-ci ce qu’ils prétendaient démontrer impossible pour l’autre. — b. L’hypothèse du P. Juvénal survient ici. Ne peut-on pas concevoir une connaissance de Dieu comme terme et principe de nos états subjectifs, naturels et surtout surnaturels, sans inférence et pourtant sans vision intuitive? Les anciens théologiens ont longuement discuté ces sortes de possibilités, soit à propos des anges, soità propos d'Adam avant la chute, soit aussi à propos de quelques faits mystiques. Mais nous ne sommes ni des anges, ni des enfants d’Adam avant la chute, ni tous dans les voies mystiques. On 901 DIEU (SON EXISTENCE) fait aujourd’hui de la psychologie comparée avec les ani­ maux; les scolastiques en ont fait à leur manière à propos des anges et d'Adam; et l’étude de ce qu'ils en ont dit est utile pour connaître toute leur pensée sur notre propre psychologie. Mais, prendre pour des faits toutes leurs hypothèses en ces matières serait de la naïveté; transporter ces faits à notre cas serait un dé­ faut radical de méthode. Je sais bien .qu’on le commet souvent de nos jours pour rapprocher, croit-on, l’École de la pensée moderne; mais ce souci ne saurait autoriser la construction d’une apologétique sans solides fondements. De même pour les états mys­ tiques; ils sont dits mystiques, parce qu'ils sont en marge de la psychologie de tout le inonde. Quand même les choses se passeraient dans les états mystiques comme le prétend le P. Juvénal, quand il serait prouvé qu’il ne répugne pas que par l’intuition de notre âme, de nos dons surnaturels infus ou actuels, de nos actes et états affectifs religieux, on peut arriver à une con­ naissance abstraite mais immédiate de Dieu existant et présent, la solution du problème que nous étudions ne serait pas avancée d'une ligne. Tout cela ne nous don­ nerait pas la certitude rationnelle de l’existence de Dieu que nous cherchons; etqui dira que tout homme venu en ce monde a expérimenté ce que décrivent les mystiques? Que notre âme est faite à l’image de Dieu, nous n’y pensons pas toujours, et beaucoup n’y pensent jamais. Cf. S. Thomas, lie veritate, q. x, a. 11, ad 11"·». — c. On a répondu que l’on peut supposer un secours de Dieu tel que notre attention soit dirigée sur cette similitude, qu'il est possible que le secours de Dieu lui-même nous la manifeste. Le lecteur a déjà vu, col. 859 sq., combien ce recours à une action spéciale de Dieu, soit naturelle, soit surnaturelle, est délicat; ensuite, on arrive par cette voie à exclure le monde extérieur du nombre des moyens par lesquels nous pouvons naturellement connaître Dieu, col. 812, 853. Inutile d’insister. e) Hypothèse métaphysique. — Le lecteur sait que plusieurs de nos contemporains ont essayé de trouver une voie raccourcie pour parvenir à l’existence de Dieu au moyen de nos tendances naturelles. Accordant comme acquis les résultats de la critique kantienne et spencérienne, ils se sont demandés s’il ne serait pas possible de trouver Dieu sans passer par la causalité, efficiente ou finale. Comme ces auteurs faisaient des emprunts assez larges aux doctrines issues des quatre hypothèses précédentes, spécialement â la doctrine d’immanence, on a donné à leur méthode le nom de mé­ thode d'immanence. Le détail de la gamme des nuances entre ceux qui de près ou de loin se sont ralliés à cette méthode serait infini et ne saurait trouver place ici. Quelques théologiens espagnols et romains du xvn» siècle se sont posé exactement le même problème et cela, à l’encontre de nos apologistes actuels, en res­ tant dans les limites de la plus stricte orthodoxie. Ces auteurs, en effet, d’une part admettaient la valeur démonstrative des preuves classiques de l’existence de Dieu, d’autre part ils ne mêlaient â leur hypothèse aucun lapsus théologique. On trouve donc chez eux â l’état pur tout ce qui peut faire l’intérêt du problème traité par les philosophies de l’action, du dogmatisme moral, du pragmatisme. Si après avoir eu un moment de vogue, leurs conclusions ont été abandonnées par les th ologiens, il est inléressant d'en donner les rai­ sons. Ce sera faire la critique des philosophies de l’immanence ex visceribus rei; cette discussion four­ nira aussi l’occasion de dire pourquoi non seulement la méthode d’immanence, mais encore les quatre hypo­ thèses précédentes ne peuvent pas aboutir à nous don­ ner ce que nous chercnons. une certitude rationnelle de l’existence de Dieu. On a vu plus haut qu Antoine Perez a cherché eoaome 902 saint Anselme, en partant de l’idée de Dieu considéré en soi, â prouver son existence, et cela par la finalité in­ terne. Mirabilis theologi Antonii Perez... in 1»“ par­ tem tractatus quinque, opus posthumum, Rome, 1656, t. t, disp. 1, c. tv sq. Le même auteur avait aussi essayé de prouver Dieu considéré en soi directement par nos tendances ou comme on dit aujourd’hui par l'action et par nos jugementsde valeur. Cette voie avait été ouverte par Scot, dont l'esprit subtil s’était un jour amusé â « colorer », comme il dit, l’argument de saint Anselme. Per illud potest colorari ratio Anselmi de summo cogitabili. Intelligenda est descriptio ejus sic : Deus est quo, cogitato sine contradictione, majus cogitari non potest sine contradictione... Sequitur autem tale summe cogitabile esse in re, per quod describitur Deus. Quo ostenditur primo de esse quidditativo . quia in tali cogitabili summo summe quiescit intel­ lectus; ergo est in ipso ratio primi objecti intellectu», scilicet entis, et in summo. Ultra de esse existentiæ : summum cogitabile non est tantum intellectu ■ gî­ tante, quia tunc posset esse quia cogitabile ; et non posset esse, quia rationi ejus repugnat esse ab alio. Scot, De primo rerum omnium principio, c. iv. n.2i. édit. Vives, t. iv, p. 778. Voir In IV Sent., I. I. dist. 11, q. n, n. 32. Perez reprit le procédé indi­ qué par Scot : demander la concession d’une id de Dieu correspondant à nos tendances naturelles summo cogitabili summe quiescit intellectus, et de cette tendance conclure, par un appel implicite au principe de finalité interne, que la réalité correspon­ dant à cette idée existe; i) prétend même qui· c· manière d’argumenter est facile et populaire et, dapr- s lui, c’est â cet argument que se réduit le raisonnement fameux d'Aristote : non est bona multitudo princi/m : entia volunt bene gubernari ; uno ergo princip- . It. i η. 57 sq. D'après beaucoup de scolastiques l’argum· n: de saint Anselme vaudrait si la possibilité de Lessen divine était prouvée. Sylvester Maurus essaya de moi trer cette possibilité à l'aide du procédé de Scot et Perez. Quia centrum ad quod impetus et t’olunta, summo impetu feruntur ut in eo quiescant ... .. ,-·.· aliquid impossibile; il le montre parce que s. .·■ cen’r était impossible les graves n'y tendraient pa< £’ .· datur aliquod ens carens defectu in q q · ■tellectus contemplans el voluntas amans,eo qu·. > ■ ■·■ in ipso displiceat, ac per displicentiam stimulet a i quærendum melius. Quæstiones philosophicae, ■ physico-metaphysica, Rome, 1670, édit. Liberat· re. Paris, 1876, t. III, p. 349. On se lança dans ce- - r ·. « d’argumentations, qui n’ont pas encore con·; · ,. η: disparu de nos jours. Cf. Lepidi,cité par de Muinr.n i. op. cil., p. 19; Cuevas, allégué par L’rraburu. <·/.. t. vu, p. 63. Et l’on pensa prouver l’existence d· i . en déduisant directement de nos tendances nature · son éternité, sa nécessité, son infinité. Par exemple, nouspercevons le principe de contradiction comme per­ manent; mais il faut un vérificatif à toute proposition vraie; donc un éternel existe. Ou bien, la conscience morale nous donne l’idée d’un impræferibile, d’un être qui ne peut déplaire à nul homme sensé; mais seul un être nécessaire peut être impræferibile, ου quod mdit sapienti displicere potest. Cf. Semery. Triennium phi­ losophicum, Rome, 1688, t. ni, p.218. Ou encore, la con­ science morale nous donne l’idée d'un être tum honeste odibileaul fugibile ab aliquo ; sed omne habens defec­ tum aliquem vel imperfectionem est honeste odibile aut fugibile ab aliquo; donc l'objet que nous révèle la conscience morale est le comble de la perfection, donc infini; donc il existe. Esparza, Cursus theologicus, 1.1,q. il, a. 7, Lyon, 1685, t. i. Les vices de ces raison­ nements sont indiqués dans tous les manuels qui dis­ cutent â fond l’argument de saint Anselme, et sont faciles à découvrir. D’ailleurs, bien qu’on enseigna 903 DIEU (SON EXISTENCE) encore solennellement le contraire dans plusieurs lycées de France, ils n’ont jamais été les seuls arguments que l'École ait employés pour prouver l'existence de Dieu. Ceux-là même qui les proposent maintiennent les preuves a posteriori classiques. A côté de ce vernissage de l'argument de saint An­ selme, les théologiens que nous venons de citer, Esparza, Pallavicini, Sernery, Maurus, avaient un autre procédé qui leur était.davantage personnel et qui se distingue du précédent, bien que souvent ils les aient entremêlés, pour rendre la solution de leur argumen­ tation plus difficile. Ils connaissaient la thèse classique qu’en vertu de nos tendances les plus générales, Dieu nous est connu in communi : Deum esse in communi est per se nolum. Voici l’interprétation qu’ils en don­ nèrent. Nous désignons Dieu en soi et Dieu en fonc­ tion des créatures : prædicata absoluta et relativa, et ils reproduisaient les trois groupes de formules données plus haut, et qui peuvent s’entendre soit au sens absolu, soit au sens relatif. Or, ajoute Esparza, op. cit., 1. I, q. i, a. 3; q. », a. 4, 7, certum est esse per se notam respectu nostri exislentiam Dei sub multiplici con­ ceptu reipsa convertibili cum iis priedicatis qua: modo enumerata sunt, licet non sit per se nota convertibili­ tas cum iisdem. Voici comment on montre ce fait. Une tendance spontanée de notre esprit nous impose le principe de contradiction, et bien que ce principe soit disjonclif, il nous est absolument impossible de penser que rien n’existe. Qu’il est impossible que rien n’existe n’est pas seulement une vérité d'expérience, contingente; maisc’est une vérité nécessaire, immédia­ tement fournie par la conscience. Or, lorsque nous réfléchissons à ce fait subjectif que nous ne pouvons pas penser que rien n’existe, l’objet de notre pensée directe est en réalité Dieu, fondement des possibles, principe des existences, bien qu’à ce stade notre pen­ sée ne démêle pas encore que ces propriétés désignent Dieu et ne conviennent qu’à lui. Pallavicini, Assertio­ nes t/ieologicæ, 1, VIII, c. n, n. 5, Rome, 1652. Nous avons donc sans aucune inférence l’existence actuelle de la raison de la possibilité des choses et du principe de leui· existence. D'un autre côté, dit Esparza, cum omnes absque discursu necessario velint esse beati, atque assequi suum finem ultimum bonumque suum beatificum, quod fieri non potest absque praevio assensu ex sola terminorum apprehensione concepto, quod detur bonum beatificum et ultimus finis, sequi­ tur esse per se notum dari aliquem finem hominis et bonum beatificum respectu ejusdem. Donc de nouveau sans inférence nos tendances nous donnent un juge­ ment existentiel sur Dieu; car dans la réalité, c’est Dieu qui est notre béatitude. Cependant la conscience qui nous fournit immédia­ tement l’existence de Dieu per prædicatum identifica­ tum cum Deo et cum ipso convertibile, cujus hæc identitas et convertibilitas ignoratur a nobis, ne nous donne pas sans quelque discours la connaissance de cette identité et de cette convertibilité. Licet non sit per se notum dari Deum sub conceptu Dei, tamen est per se notum dari sub conceptu convertibili cum Deo, Haut hæcconvertibilitas non sit per senota sed debeat demonstrari. Nam est per se notum necesse esse ut quodlibet sit velnon sit;dari sufficientiam ad hoc ut sint omnia quæ sunt, etc.; sed hæc necessitas et hæc sufficientia identificanlur cum Deo, licet nobis non sit per se nota hæc identitas ideoque a multis nege­ tur. Dum igitur cognoscimus et affirmamus Deum sub conceptu veritatis necessariae, sub conceptu bealitudinis, etc., cognoscimus et Deum quasi per accidens, eo pacto quo videns venientem qui est Petrus sed non­ dum discernens illum esse Petrum, cognoscit Petrum per accidens. Maurus, Opus theologicum, Rome, 1683, 1.1, 1.1, q. xiv, n. 8, p. 39. Le lecteur remarquera que 904 Maurus dans cette dernière phrase interprète saint Ί bo­ rnas, Sum. lheol., I», q. n, a.l,adl““, dans le sens des précisions formelles de l’école d’Occam, tandis qu’il est certain que saint Thomas, tous le» thomistes, scotistes et suaréziens admettent les précisions objectives. Après avoir trouvé dans les données immédiates de leur conscience l’existence de Dieu en soi, per prædi­ catum identificatum cum Deo, restait à prendre une conscience distincte du donné de la spontanéité. L’ac­ tivité de notre intelligence nous impose le principe de contradiction et sa valeur objective; elle nous fournit aussi l’idée de la possibilité des choses, comme quodlibel esse vet non esse, et de l’impossibilité, comme simul esse et non esse. Donc, puisque ce principe est disjonctif, indépendamment de toute considération des choses existantes et des conditions de leur existence, par le seul principe de contradiction, nous connaissons la détermination absolue des choses à être ou à n’être pas, raison suflisante de la possibilité des possibles et de l'impossibilité des impossibles, racine dernière, si de fait quelque chose existe, de l'existence des unes et de la non-existence des autres. On se souvient que Leibniz avait lu Perez et les écrivains de son école et que l'on retrouve chez lui sur les êtres contingents des idées analogues à celles-ci; mais les théologiens rejet­ tent les vues de Leibniz parce qu’inconciliables avec la liberté absolue de la création. De même pour la volonté, poursuivaient les théologiens que nous étu­ dions. La conscience morale nous présente certains objets comme absolument inéligibles; mais cette idée ne va pas sans la notion corrélative d’un objet impræferibile; per cujus oppositionem malum morale est tale; quod nulli sapienti displicere potest, etc. Nous voilà donc sans aucune inférence causale, parla simple ana­ lyse des notions fournies par l'activité de nos facultés intellectuelles et morales, en possession des idées sui­ vantes : necessitas quam res habent ad alterutram partem contradictionis, possibilitas possibilium et impossibilitas impossibilium, sufficientia omnium quæ sunt vel esse possunt, primæ regulæ synderesis, ultimi finis quo a natura ducimur. Ces notions acquises, il serait facile de passer à l’af­ firmation de l’existence objective de l'objet qu'elles représentent :1° par le principe de causalité, efficiente ou finale, à la manière de l'École; 2° par le principe platonicien, qui n’est qu’une forme déguisée du prin­ cipe de finalité, d’après lequel l’ordre objectif corres­ pond à l’ordre subjectif de nos pensées; 3» par les pro­ cédés de vernissage de l’argument de saint Anselme rapportés plus haut. Mais on peut arriver au même résultat par une autre voie sans inférence causale d’aucune sorte. En effet, nous avons, d’une part, l’exis­ tence du fondement des possibles, du principe des exis­ tences, du bien béalifique; d'autre part, nous avons la notion de la détermination absolue des choses à être ou à n’être pas, de la raison suffisante des possibles, de la racine dernière de l’être, du bien dont le respect et l’estime s’imposent à la conscience morale, du but auquel la nature nous pousse impérieusement. Si nous pou­ vons montrer l’identité du premier objet et du second, le premier étant connu comme existant, le second sera donc connu comme existant. Or, le second indubita­ blement est Dieu connu comme Dieu. Donc. L'identité de ces deux objets ne fait aucun doute, dit Pallavicini, loc. cit., n. 7, si l'on fait une hypothèse, niée par beaucoup de théologiens avant Vasquez, par Vasquez et depuis par quelques rares auteurs, mais que l’on peut d’ailleurs démontrer. Supposita veriore sen­ tentia inferius probanda, quod enlitas Dei non sil aliquid intrinsece praescindens a possibilitate aliisque prædicatis necessariis creaturarum, Deum ex parte objecti identificari palet exempli gratia in conceptu necessitatis quam res habent ad alterutram pariem 905 DIEU SON EXISTENCE) contradictionis, item in conceptu eæistentiæ quam ha­ bent res in aliqua causa, in conceptu primæ regulæ synderesis, in conceptu ultimi finis quo ducimur a natura et similibus. Hi enim omnes conceptus objectivi reipsa idem sunt ac Deus, quæ tamen identitas non constat nobis nisi per discursum. Quel est enfin ce raisonnement? Le voici, ramené à ses termes généraux. Quand l’esprit saisit un des termes d’une connexion logique, physique ou méta­ physique comme connexe, il saisit nécessairement du même coup l’autre terme de la connexion. Or, si on rejette la doctrine de Vasguez sur l’être absolu de Dieu, in I·”, disp. CIV, Dieu est connexe avec ia déter­ mination absolue des choses à être ou à n’étre pas, avec la possibilité des possibles et l'impossibilité des impossibles, avec la raison suffisante des existences, avec la conscience morale et la tendance à la fin der­ nière. De plus, tous ces objets nous sont présentés par la conscience comme connexes avec quelque chose : en effet, toutes les notions dérivées de l’étude du prin­ cipe de contradiction sont vraies et nécessairement vraies, donc liées avec quelque chose d’objectif, puis­ qu’il faut un vérificatif à toute proposition vraie, comme le démontrent les thomistes qui soutiennent la présentialité éternelle des existants ; ou du moins comme le pensent saint Augustin et saint Thomas, De veritate, q. i, a. 5; quant aux notions fournies par la conscience morale, celle-ci nous les présente toujours en fonction d’un être supérieur, et donc comme connexes avec lui. D’oû il suit enfin qu’il est un moyen d’avoir la certitude rationnelle de l’existence de Dieu sans aucune infé­ rence par voie de causalité, soit efficiente, soit finale. Cf. Ulloa, Prodromus, disp. V, c. vm, Rome, 1711, p. 475. Critique. — Notre but n’étant pas de faire un cours de haute métaphysique, mais seulement de dire pour­ quoi cette méthode est insuffisante, nous nous borne­ rons à quatre observations, après avoir signalé au passage sur la genèse du principe de contradiction et sur la notion de vérité, Blondel, Principe élémentaire d'une logique de la vie morale, dans la Bibliothèque du congrès international de philosophie de 1900, t. il, p. 51; Royce, The problem of truth, dans la Revue de métaphysiqueel de morale, novembre 1908, p.936. Com­ parer avec saint Thomas, In IVSent., 1. 1, dist. XXXV, q. t, a. 1 ; Sum. theol., 1* II®, q. lxxii, a. 6; De quatuor oppositis; avec Scot, In metaphys., 1. VII, q. xm; In IV Sent., 1. Il, dist. 111. Minges explique les textes de Scot et montre leur accord avec Suarez, c’est-à-dire avec l’École, dans le fascicule l«r du t. vu des Beitrâge de Baeumker. Le même auteur a précédemment réduit à leur juste valeur les accusations de volontarisme outré portées contre Scot, au fascicule 4e du t. v de la même collection, intitulé : 1st Duns Scotus Indeterminist ? a. Les faits psychologiques qui servent de base à toute l’argumentation sont mal interprétés, comme le montre finement saint Thomas, De veritate, q. x, a. 12, ad 5um, 8"”. De ce que nous ne pouvons pas penser que rien n’existe, on conclut que l’objet de notre pensée est dans ce cas Dieu; mais cette formule peut ne signifier que ce fait de conscience : bien qu’il nous soit possible de penser que nous n’existons pas, il nous est impossible de porter un jugement ferme sur notre non-existence ; voilà en réalité ce que nous donne immédiatement la conscience psychologique, et dans ce cas l’objet réel de notre pensée est l’impossibilité psy­ chologique que nous expérimentons. On objecte que, hors de toute expérience, l’esprit juge nécessairement qu’il est impossible que rien n’existe. On répond : l’ob­ servation est exacte, si l’on pense en même temps que quelque chose existe maintenant, ou que quelque chose a existé avant, ou existera plus tard ; mais dans ce cas on 906 n’a qu’une nécessité hypothétique et non absolue; donc la conséquence ne suit pas, à moins que l’on ne passe par le principe de causalité. Si l’on fait totalement abstraction de toutes les existences, il ne reste qu’un principe purement formel auquel ne répond qu’une vérité purement logique, d’où rien ne suit dans l’ordre des réalités, quia de ente et non ente contingit verum dicere. Esparza n’observe pas mieux à propos du désir du bonheur. Nous voulons, dit-il, être heureux; cela suppose l’idée antécédente du bonheur et un jugement d’existence. Mais ou bien on nous parle de la tendance innée à Dieu dont il est question dans saint Thomas. Sum. theol., I», q. lx, a. 5; I» II”, q. cix, a. 3; II· II1, q. xxvi. a. 3; Mastrius, In IV Sent., I. Ill, disp. VI, q. xxv; Tolet, Comment, inllm, Rome, 1869,1.1, p.488: et celte tendance, qui n’est pas un acte mais un fait et la racine métaphysique de notre liberté, n’inclut aucune appréhension antécédente; et, pour en déduire quoi que ce soit, il faut recourir à la finalité interne. Voir le procédé dans Schiflini, Disputationes metaphysics specialis, Turin, 1888, t. n, th. ni, n. 395; Honlhein . op. cil., n.567, el à un autre point de vue dans Cathrein. Philosophia moralis, Fribourg, 1893, th. i, n. 10. 11 : bien on nous parle de l’appétit élicite, du désir ac:·.-. du bonheur, qui nait de l’appétit naturel quo quodlde: appetit naturaliter se esse completum in bonitate, comme parle saint Thomas, De veritate, q. xxn. a. 7. Celui-ci, en saine philosophie, suppose quelque connais­ sance de son objet : nihil volitum, nisi pnecognilum Mais Esparza devrait prouver que l’objet d’un te! ne peut pas être impossible, ou que la simple idée de 1 s possibilité du bonheur ne suffit pas à provoquer acte de ce genre. Or, ces exclusions ne sont possil les qu’à l’aide de la causalité efficiente ou finale. Et or-qu’elles sont faites, on n’a pas encore l’erisA>m bien béatifique, à moins de faire un nouvel appel i discours causal. Voir le procédé dans saint Th m Sum. theol., I· II®, q. I, a. 4; Contra gentes, 1. III. c n. 2 sq., bien différent de celui de Kant, cf Frins. De actibus humanis, Fribourg-en-Brisgau. 1897, t. p. 67-85; et pour se persuader qu’on n’a pas attendu Kant pour entrer en plein dans celle voie, lire Apologeticus fidei, part. JI, I. II, disp. I, c. m-·. in-fol., Paris, 1645, t. n, p. 99-118. b. Quand bien même on devrait au point de vue l’observation psychologique concéder à Esparza.c ■ il le veut, que nous percevons immédiatement l’exis­ tence du vrai et du bien, il ne suivrait pas du tout que ce soit là concevoir Dieu considéré en soi. per y rsedicatum intrinsecum Deo. Tous les anciens scolastiques concèdent une connaissance spontanée mais obscure de Dieu, sub ratione unius, veri, boni, beatuti tinis . mais cette connaissance obscure ne distingue pas I ieu disent-ils, du reste des êtres; elle ne le saisit donc pas en soi, per prædicatum identificatum, mais seu­ lement à l’aide d’un concept abstrait, præscindens a Deo et creatura, a Deo vero et ficto. A s’en tenir la. c’est donc une désignation de Dieu par dénominations extrinsèques, convenant de fait exclusivement à Dieu, mais dont la convenance exclusive à Dieu échappe à l’esprit, per prædicatum non identificatum cum Dec. convertibile, sed cujus hæc convertibilitas ignoratur a nobis. Esparza, au contraire, prétend que cette pre­ mière notion atteint Dieu en soi et que le seul progrès à faire est de le constater, per prædicatum identi, ra­ tum cum Deo et convertibile, sed cujus hæc identitas et convertibilitas ignoratur. Donc, d'après Esparza, une des données immédiates de la conscience est ie fondement de droit des possibles, la cause efficiente et finale de droit des êtres existants. Au stade où nous en sommes, l’homme ignore que ce donné est Dieu luimême; mais il est hors de doute que l’objet dont la conscience révèle l’existence esl en réalité Dieu, et bien 907 DIEU (SON EXISTENCE) considéré en soi. Car la doctrine de Vasquez est fausse. Il est vrai, dirons-nous, que la doctrine de Vasquez sur l’étre absolu de Dieu est communément abandonnée par les théologiens ; mais elle reste probable, et donc le procédé d’Esparza ne peut pas aboutir, comme il le prétend, à nous donner une certitude rationnelle de l’existence de Dieu : debiliorem sequitur conclusio partem. Si Ton répond qu’on peut prouver la fausseté de la thèse de Vasquez, ceux qui ont étudié la question du medium de la science des futurs conditionnels avoueront qu’on ne se débarrasse pas très facilement de la formule vasquézienne : si par impossible une mouche possible devenait impossible, rien ne serait changé en Dieu. Quoi qu’il en soit de cette question et de la question voisine du constitutif de la liberté de Dieu ad extra où Vasquez suit l'opinion des thomistes antérieurs à Godoy et à Jean de Saint-Thomas — Cajetan excepté, dont tous aujourd'hui rejettent l’opinion — il est certain que l’opinion dont a besoin Esparza ne se prouve qu'en faisant un large usage du principe de causalité et de raison suffisante. Voilà donc que, sans recourir à l'inférence causale, on ne parvient pas à échafauder le système dont l'originalité consiste à vouloir se passer de ce moyen. Et il faut ici remarquer que si ce dernier argument n'a pas beaucoup de force contre Esparza et son école, il est insurmontable contre les modernes qui ont renou­ velé leur tentative. Il n’a pas beaucoup de force contre Esparza; car celui-ci pourrait répondre non sans logique : Il y a dans l’Ecole seize essais de solution du difficile problème des relations de l'infini et du fini, que l’on a l'habitude de ramener â quatre types dans la question de la conciliation de l’immutabilité divine et des actes libres de Dieu ad extra. Nos actes spontanés se font indépendamment de la connaissance de ces spéculations, tout le monde en convient. Je les étudie donc tels que la conscience me les révèle, je suis amené à penser que l'une des seize solutions classiques est explicative des faits observés; et je conclus que, si cette hypothèse est admise, l’existence de Dieu considéré en soi est donnée par la conscience. Ensuite, pour résoudre les difficultés que l'on soulève, j’ai recours aux principes de causalité et de raison suf­ fisante; ce que j’ai le droit de faire, puisque je ne les mets nulle part en question et que je concède qu’avec leur emploi on prouve l’existence de Dieu et que je soutiens qu’on démontre celle des seize solutions que suit la conscience. Mais les philosophes modernes qui font quelque concession au kantisme ne peuvent pas éviter le cercle vicieux, comme faisaient les anciens théologiens dont nous parlons. Us concèdent, en effet, la valeur de «a critique kantienne, ou tout au moins, ils cherchent à persuader de l'existence de Dieu ceux qui admettenteelte valeur et qui, par suite, rejettent l’usage transcendantal du principe de causalité. Or, Kant dans la troisième et dans la quatrième antinomie prétend démontrer qu’aucune des seize solutions classiques dont nous venons de parler et qu'il ramène â deux n’est recevable : si donc l’on admet soi-même la valeur du kantisme, ou si l’on a la prétention d’argumenter contre un kanliste, on ne pourra pas supposer comme Esparza que nos actes spontanés se font suivant une de ces solutions, et si on le suppose il restera à démontrer que cette solution est valable. Or, on s’est enlevé le moyen de faire cette démonstration, soit avant la connais­ sance certaine de l’existence de Dieu, soit après, puis­ qu’on a renoncé à l’usage transcendantal du principe de causalité. M. Blondel conclura : cela montre que le kantisme est contre nature. C’est ce dont je conviens, sans accorder qu’il en suive que Dieu existe ou que l’existence de Dieu considéré en soi soit une donnée immédiate de ma conscience, comme le veut Esparza. C'est aussi ce dont ne conviendra pas le kantiste que 908 l'on veut persuader; pour peu qu’il ait pénétré le sens des deux dernières antinomies et ce que la méthode d'immanence lui demande d’accorder, il répondra : mais l'acte que vous supposez que je fais ou que vous m’invitez à faire implique précisément la solution dans un sens très déterminé des antinomies. Esparza, s’il eût connu Kant, n’eût pas nié le fait; et je pense que tous les théologiens seraient ici de son avis. Cf. sur les antinomies. Dictionnaire apologétique, t. I, col. 33, 36 sq. D’où l’on conclut à l’inefficacité spéciale de la méthode d'immanence contre les kantistes intelligents et convaincus. On a beaucoup exploité pour faire de la réclame à la méthode d’immanence la « colère » de certains universitaires et athées en présence de l'Action; c’est qu’élevés dans la mentalité cartésienne ces pro­ fesseurs concédaient sans examen critique que notre idée de Dieu est toujours per prædicatum identificcL·tum cum Deo; or, c’est précisément ce que nie Kant qui la réduit toute entière à de pures dénominations extrinsèques; M. Le Roy a vu plus juste quand, tout en se réclamant de la méthode d'immanence, il a conclu à l’agnosticisme sous le nom de pragmatisme. C’est, nous allons le voir, tout ce qu’on peut tirer de la mé­ thode, si l’on s’y obstine à se défier du principe de cau­ salité et de la finalité inlerne. c. Esparza et Pallavicini admettaient un discours pour légitimer dans leur système tous les passages d’idée à idée, d’objet à objet, et toutes les conversions de propositions dont ils avaient besoin. Ce discours reposait tout entier sur la thèse épistémologique sui­ vante : L’esprit qui connaît un des termes d’une con­ nexion comme connexe connaît du même coup l'autre terme de la connexion. Cette thèse, il faut le remar­ quer, fait le fond réel des quatre hypothè-es précé­ demment rejetées. Gratry fait l’assomption du fini et par contraste ou regrés, Günther disait par contra­ position, de l’infini : creatura connexa qua connexa. L’hypothèse psychologique imagine la personnalité et son prolongement ou son objectivation, c'est encore une connexion. L’hypothèse morale postule une lo­ cution intérieure et son origine : encore une chose finie expérimentée et son lien avec autre chose. Les diverses hypothèses épistémologiques font de même, en insistant soit sur les similitudes dans les choses ou dans les espèces et images intentionnelles, soit sur quelque autre donnée; il en faut dire autant de ceux qui ont essayé de résoudre tout le débat par la notion de vérité, à laquelle appelait d’ailleurs Esparza. Voir les textes cités par Esparza, sagement interprétés par Suarez, Disp, metaphys-, disp. VIII, sect, vu, n. 21. La petite école dont nous parlons, qui eut en Espagne, à Rome et en Allemagne ses jours de gloire, sans se hasarder dans des thèses discutables, posait simplement le problème en termes généraux, comme la logique l’exige quand on a la prétention d’arriver à une conclusion certaine. Quoi qu’il en soit de la question de savoir s’il y intervient deux idées ou une seule, il est incontestable et incontesté dans l’École que l’esprit qui perçoit un des termes d’une relation comme connexe, saisit l’autre terme de la relation. Tout irait donc bien si Esparza montrait, indépendamment de toute liaison ou dépen­ dance causale, que subjectivement nous percevons creaturam connexam cum Deo ut connexam. Mais l’expérience montre qu’il n’én est rien. Tous les êtres, en effet, sont connexes avec les décrets divins dont ils dépendent; or la conscience psychologique ne nous dit rien de ce rapport. C’est la raison pour laquelle Esparza choisit des cas où la conscience psychologique ou morale, surtout cette dernière, nous avertit d’un rapport, d'une dépendance, etc. Mais il suffit pour vé­ rifier le principe de la simultanéité de la connaissance des connexes que le terme non directement saisi soit 909 DIEU SON EXISTENCE) appréhendé abstracte, generice et in communi; il n’est pas du tout nécessaire, en vertu du principe gé­ néral invoqué, qu’il le soit determinate, privatim et in individuo. C’est, par exemple, ce qui se fait en physique quand on y définit l’électricité, la cause des phénomènes suivants. De veritate, q. x. a. 1, ad 6“m. Cela ne veut pas dire que nous ne savons rien de l’élec­ tricité, hors le fait brut de l’existence, et qu'elle soit une cause totalement inconnue. Elle est totalement in­ connue dans l’hy pothèse nominaliste qui refuse de re­ monter des effets aux causes par le principe de raison suffisante. Voir col. 784. Elle ne l’est pas, si I on rejette, comme il faut absolument la rejeter, la subjectivité des relations de cause à effet, de substance à propriété, etc. Aussi a-t-on cherché à déterminer, dans la question qui nous occupe, la nature de la connexion donnée par la conscience, afin de pouvoir atteindre Dieu considéré en soi. C’est de ce souci que procèdent les appels aux similitudes, aux espèces intentionnelles, à la nature de la vérité, à la thèse du vérificatif des jugements, etc., que nous avons rapportés ou omis. Le mouvement est bon. mais il ne peut pas aboutir. Sans avoir à discuter la valeur des différents moyens auxquels on a eu recours, sans même faire remarquer qu'étant systématiques ils empêcheraient d’arriver à une conclusion certaine, voici pourquoi ils sont vains. — a. Avant de savoir avec certitude que Dieu existe, nous ignorons absolument si les créatures lui sont sem­ blables ; quia quamvis finita sint quodammodo specu­ lum et imago Dei, hanc tamen rationem imaginis non deprehendes in ente finito donec cognoveris hoc esse illiuse effetum. Cf. Urraburu, op. cit., t. VII, p. 81. Que les créatures soient semblables à Dieu cela vient, en eilet, de ce qu’il est leur cause. Mais que Dieu soit la cause des effets considérés n’est pas immédiatement donné par la conscience avec certitude, ni par consé­ quent qu’une relation de similitude intervient : est per se notum veritatem esse, dit d’une façon absolument générale saint Thomas, non autem est per se notum nobis esse aliquod primum ens quod sit causa omnis entis, quousque hoc vel fides accipiat vel demonstratio probet. De veritate, q. x, a. 12, ad 3“m. On objectera : mais les principes généraux sur la similitude formelle des espèces, sur la théorie de la vérité, adæquatio rei et intellectus, etc. D’abord, tout cela n'est pas sûr; car beaucoup de théologiens nient la susdite similitude formelle ; et jamais dans l’École, avant ces dernières années, on n’a pressé le mot adæquatio comme on l'a fait récemment, du côté agnostique pour conclure que nous ne connaissons pas Dieu en soi, du côté catho­ lique pour réfuter l’agnosticisme tout en se donnant le plaisir de soutenir un sy stème préféré et ordinairement décoré du nom de saint Thomas. Suarez se contente de dire : Supponimus de ratione in tellectionis imo et cognitionis esse ut per quamdam assimilationem intra mentem intelligentis fiat. De angelis, 1. Il, c. ni, n. 7. Cf. Kleutgen, Philosophie scolastique, t. i, n. 23 sq. Mais, comme les constructeurs de systèmes ne se ren­ dront pas devant ces raisons de simple bon sens et de logique, voici la raison a priori de l’inutilité de leurs efforts; elle se tire de la nature très spéciale du cas particulier dont il s'agit. — b. Juxta hanc doctri­ nam, eo præcise quod agnoscatur fundamentum ut connexum cum Deo, cognoscitur Deus. Ergo, eo præ­ cise quod non cognoscatur Deus, non cognoscitur creatura ut connexa cum Deo. Ergo, solo Deo non intellecto, non intelligitur creatura ut connexa cum Deo. Ergo Deus est constitutivum essentiale creatur» ut connexa cum Deo. Sed hoc est falsum ; siquidem creatura ut connexa cum Deo tantummodo reduplicat connexionem cum Deo : quæ connexio adxquate distinguitur a Deo, utpote identificata adæquate cum meatura. 11 n’y a rien dans ce raisonnement qui ne 910 soit admis par les thomistes anciens, par les scotistes et par Suarez. Seuls ceux qu’on a appelés les Connotatores pourraient se plaindre qu’on y introduise l’ar­ gument forgé contre eux par Lugo, omne, quo solo non intellecto, non intelligitur aliud, aut est tola essentia aut est pars essentiæ illius alius. Mais cet argument est solide et fait toucher du doigt le danger de panthéisme. Si l’on en fait d’ailleurs abstraction, il reste que, lorsque nous pensons à Dieu ici-bas et à la dépendance, ressemblance..., connexion des créatures avec lui, ce qui nous sert pour nous élever à lui est toujours adéquatement distinct de l'objet de notre pen­ sée. Car si les créatures sont semblables à Dieu, Dieu ne leur est pas semblable. Et c’est la raison pour la­ quelle, toute révélation mise à part, nous ne saisissons avec certitude rien de Dieu considéré en soi, per prædicatum identificatum cum Deo, sans passer par le lien causal. L’école d’Esparza l’avait bien senti; aussi avait-elle enchevêtré son argumentation dans celle de -, Anselme, comme nous l’avons rapporté, ce qui signifie qu’elle se donnait directement l'idée d’infini et par suite l’existence intrinsèque de Dieu. Tout revient là . ou bien, on se donne l’idée de l'infini proprement dit. l’idée de 1’êlre dont l’essence se définit par l’existence actuelle, et alors on n’a pas besoin de passer par la causalité; ou bien, on constate, quoique la phrase · us necessarium est ens necessarium et par suite au--, celle-ci ens necessarium est ens necessario existons soi· -n t évidentes, que celte évidence n’entraine pas l'existence réelle de l’être nécessaire, soit parce qu'une proposi­ tion tautologique peut impliquer quelque contradic:;, n dans son sujet, soit parce que dans ces propositions l’être nécessaire n’est pris qu’au sens abstrait et nulle­ ment au sens d’un être positivement réel ; et le seul moyen de lever le doute sur la possibilité de pa-< r de l’abstrait au réel, est de passer par la causalité. Cf. d'Aguirre, Theologia sancti Anselmi, tr. I, disp. VI. sect. IV, n. 35 sq. C'est ce que dit saint Thomas : Pa­ tio illa procederet, si hoc esset nobis per se η .' · . quod deitas sit esse Dei, quod quidem nunc nobis n. est notum perse cum Deum per essentiam non ·. . :eamus, sed indigemus ad hoc tenendum vel demonstra­ tione vel fide. Ibid., ad 4um. d. Esparza ne semble avoir traité toute la question que d’une façon spéculative. Un de ses élèves, corn; sant une apologétique, pensa qu’il pouvait utilis-r la théorie pour la réfutation des athées et aussi pour l’explication au concret de notre permière connais­ sance de Dieu. Donc, Michel de Elizalde. Forma ■ ■. æ religionis quærendæ et inveniendæ, Naples, 1672. n. 85, écrit : Deus est primum notum, et universa e et transcendens omnium principiorum principle· . uni­ cum et sufficiens, et omnium probationum probatis, rationum ratio et conclusio ac omnium veritatum veritas et conclusio. Series tota veritatum ad pri­ mam veritatem resolvitur, quæ demum omnes veri­ tates cerificet et qua sublata cuncta, ut vocant, neutra, ambigua, nec falsa nec vera et injudicabilia. Tout cela pourrait se concéder de l'ordre ontologique des êtres, mais le mot notum du début et tout le discours qui précède nous force à le prendre de l'ordre même de nos connaissances. L'auteur se souvient cependant du fameux axiome d’Aristote que les principes ne doivent pas se démontrer; il répond lestement : Quid enim Aristoteles de Deo et de summis rebus docuit nisi errores? Longe divinius Paulus apostolus Athe­ nis disseruit : Quamvis non longe sit, etc. Act., xvn. Tam prope enim adest ut qui se et sua tantisper < ·.siderare velit, inveniat immediatissime sui a Deo originem et genus. I bi omitto alia. Au paragra. .e suivant, Elizalde nous apprend que par l'idée de tin dernière on arrive encore à connaître Dieu avec plus 911 DIEU (SON EXISTENCE) de clarté; mais il renvoie à un autre ouvrage ce déve­ loppement, quia hoc de Deo fine hominis unico mulla infert non recepta communiter. A défaut des vues morales d’Elizalde, nous avons aujourd’hui, sur le même sujet , une littérature assez abondante écrite du même point de vue. Remarquons d’abord que dans son « apologétique nouvelle » Elizalde introduisait deux éléments, la priorité de la connaissance de Dieu et l'appel à la pré­ sence intime de Dieu dans l’âme, dont le premier était positivement exclu et dont le second n’était pas employé par Esparza et Pallavicini. Saint Thomas avait déjà re­ marqué qu’une conception inexacte de l’omniprésence divine conduit au panthéisme, non intelligentes quod Deus non sic est in rebus quasi aliquid rei, sed sicut rei causa, quæ nullo modo sui effectui deest. Contra gentes, 1. I, c. xxvi, à la fin. Et ailleurs il avait expliqué que, bien que Dieu soit présent â notre intelligence, il ne lui est pas uni comme une forme intelligible, non est tamen ei conjuncta, ut forma intelligibilis, quant intelligcre possit quandiu lumine gloriæ non perfici­ tur. Car autre chose est l’union par essence, présence et puissance, autre chose l’union par manière de forme intelligible. De veritate, q. x, a. 11, ad 8um, 11»“. Nos habitus sont pour nous intelligibles et Dieu ne l’est pas immédiatement, bien qu’il soit plus présent à notre âme que nos habitus, quia habitus sunt proportionali ipsis objectis et aetibus et sunt proxima eorum prin­ cipia, quod de Deo dici non potest, ibid., a. 9, ad 7“” ; ce qui donne l’exégèse de Sum. theol., I*, q. xn, a. 2, et fait de saint Thomas un excellent moliniste au lieu d’en faire un averroïste comme le veut Cajetan. Elizalde se réfugie derrière le texte de saint Paul. Act., xvn, 28. Mais, fait très bien remarquer Vasquez, saint Paul ne parie pas directement dans ce passage de l’omnipré­ sence de Dieu, il exprime simplement que nous pou­ vons facilement connaître Dieu par ses œuvres, par l’action de sa providence en nous. In Iim, disp. XXVIII, c. iv, n. 17. Et cette interprétation, outre qu’elle en­ lève toute base à l’abus que Spinoza a fait de ce passage, a l’avantage d’être conforme aux données patristiques. Corneille de la Pierre, Comment, in Acta apostolo­ rum, loc. cit.; Verhoer, In Actus, dans le Cursus com­ pletus Scriptures de Migne, t. xxm, col. 1289; Beelen, Comment, in Acta apostolorum, Louvain, 1861, p. 435; Patrizzi, In Actus, Rome, 1867, pensent comme Vas­ quez; et Chase observe que si saint Paul cite un poète stoïcien, partisan » l’immanence panthéistique du Portique, il a grand soin de maintenir la transcen­ dance divine, cæli et terræ cum sit dominus. Chase, The credibility of the book / the Acts of the Apostles, Londres, 1902, p. 227. Sur la doctrine chrétienne de 1’immanence divine, consulter Scheeben, La dogma­ tique, t. π, n. 234, 240, 360. Dans ces conditions, il est facile de comprendre pourquoi un appel à l’imma­ nence divine, ou, pour parler correctement et sans équivoque, à l’omniprésence de Dieu, ne sert à rien pour expliquer la connaissance que nous avons de lui. Elizalde commet une autre faute. Il suppose que notre première connaissance certaine est celle de l’existence de Dieu. Pallavicini avait expressément re­ jeté cette opinion. Rejicimus sententiam Henrici asse­ rentis Deum esse id quod primo concipitur in cogni­ tione entis indeterminate. Et la raison qu’il apporlait est curieuse à noter, si l'on se souvient qu’il écrivait avant Spinoza, en 1652 : Nam primo falsum est quod assu­ mitur, essentiam Dei consistere in hoc quod sit ens el nihil aliud, hoc est nullam habens differentiam ex iis per quas limitatur esse creatum. Ex hoc enim seque­ retur Deum differre a creaturis per solam negationem se tenentem ex parte Dei, ac proinde sequeretur dif­ ferentias positivas creaturarum quatenus positivas 91-2 esse pura mala, et per illas (quæ tamen ut positivas procedunt a Deo) nullam dari similitudinem in crea­ turis cum Deo. Confirmatur, quia conceptus negationisnon est conceptus entis, adeoque non est conceptus boni, quod est proprietas entis; sed differentia Dei, prout differt a creaturis, est bona. Ergo. Op. cit., c. iv, n. 29 sq. Cf. S. Thomas, In IV Sent., 1. 1, dist. XXIV, q. i, a. 1, ad 3““; De veritate, q. x, a. 1, ad 5“”. Laissons donc de côté l’apologétique dangereuse et fidéiste d’Elizalde et voyons si la doctrine d’Esparza, de Pallavicini, etc., telle qu’ils l’ont exposée, est sus­ ceptible d’utilisation en apologétique. Deux de leurs conlemporains montrèrent clairement qu’elle ne l'est pas, à savoir Izquierdo, Pharus scientiarum, disp. II, q. m, η. 135 sq.; disp. X, q. i, n. 39, Lyon, 1659; Opus theologicum... de Deo uno, Rome, 1664, t. i, tr. I, disp. 1, q. vin, n. 155; t. Il, disp. XXIII, q. vi, n. 135; et Haunold, Theologia speculativa, Ingoldstadt, 1670, 1. I, tr. I, c. i, cont. i sq. En effet, disent-ils, l’athée, quand on lui fait remarquer qu’il ne peut pas penser que rien n'existe, et que l’idée du bonheur s’impose à lui, concédera l’observation; mais de cette nécessité il refusera de conclure â Dieu. Car quand on lui parle des vérificatifs objectifs nécessaires de ces sortes d’idées, il répondra qu’il convient de l’existence éternelle de quelque chose et que cela suffit â vérifier la nécessité du principe de contradiction; il pourra ajouter que les nécessités subjectives et objectives dont on lui parle ont leur raison suffisante dans la collection totale de tous les êtres qui se succèdent, que l’apparition à un instant donné aussi bien que la possibilité de chacun de ces êtres dépend de l’ensemble de la collection ; et ainsi on ne pourra jamais le forcer à s’élever au-dessus de l'idée d’une nature universelle; il restera matérialiste ou pan­ théiste tant que par un appel au principe de causalité on ne lui montrera pas que l’ensemble de la collection des êtres de l’univers dépend d’une cause supérieure. Deus ergo nonnisi per illationem ex creaturis experimentaliter cognitis certo cognosci potest .-telle est la conclusion fort sage de l’École. 4. Preuves qui de fait produisent la première cer­ titude rationnelle et personnelle de l'existence de Dieu. — Dans la détermination de ces preuves le pro­ blème à résoudre est le suivant. Tenir compte de l’influence de nos tendances générales et particulières qui nous inclinent à l'idée de Dieu et à l’admission de son existence; assigner cependant un moyen non purement subjectif, mais rationnellement valable, qui remplisse les conditions suivantes : qu'il soit facile, â la portée de tous; qu’il aboutisse à une connaissance qui distingue réellement Dieu de tous les autres êtres, de façon à ce que l’homme puisse commencer sa vie mo­ rale et religieuse, mais de manière aussi à ce que la possibilité de toute erreur sur Dieu ne soit pas exclue, tout en laissant la voie ouverte au progrès dans la connaissance religieuse. Ces conditions sont requises par la nature même du cas envisagé, et aussi pour rester en harmonie avec l’ensemble des données scriptu­ raires et patristiques. Voici les preuves que l’on pense y satisfaire. L'action de la providence divine dirige toutes nos tendances et puissances actives à leurs actes conformé­ ment aux vues du créateur. Præter operationem enim qua Deus naturas rerum instituit, singulis formas et virtutes proprias tribuens, quibus possent suas ope­ rationes exercere, operatur etiam in rebus opera providentiæ, omnium rerum virtutes propriis actibus diri­ gendo. S. Thomas, In Boethium de Trinitate, q. I, a. 1. Sans même faire avec Vasquez l’hypothèse d’une faveur spéciale de Dieu, In I1”, disp. XCI, c. xiv; disp. XCVII, c. v, n. 33; cf. col. 856, sans recourir à une grâce surnaturelle avec quelques thomistes, Sal- 913 DIEU (SON EXISTENCE) 914 maticenses. De vitiis, disp. XX, dub. t. n. 29 sq., saint de l’étude de la philosophie, a magnitudine enim Thomas par cette remarque qui implique la perma­ speciei et crealuræ cognoscibiliter poterit creator nence après la chute de toutes nos tendances naturelles horum videri, Sap., xni, 5, et l’élude des sciences et actives à la vérité et au bien, In IV Sent., 1. III, de la philosophie ne faisant qu’augmenter notre cul­ dist. XXIII, q. i, a. 4, ad 3um; Sum. theol., Il" II·, pabilité, si nous venons à ignorer Dieu : si enim tan­ q. x, a. 4, explique assez ce que manifeste l’intro­ tum potuerunt scire til æslimarent sæculum, quomodo spection, à savoir, comme dit Kleutgen, que « sans hujus Dominum non facilius invenerunt? Ibid., 9. beaucoup de réflexions, nous sommes excités et con­ C’est dans ce sens que les Pères entendent ce texte et traints, non seulement par une inclination spontanée aussi très souvent Rom., i, 20. Cf. S. Jean Chrysostome, du cœur, mais encore par une puissante nécessité de In Rom., homil. ni, n. 2, P. G., t. lx, col. 412; l’esprit â reconnaître l’existence d’un être suprême et S. Augustin, Serm., cxt.t, 2, P. L., t. xxxvtn, col. 776; absolu, cause et maître souverain de toutes choses. » In Joa., tr. II, n. 4, P. L., t. xxxv, col. 1390. Saint Kleutgen, Philosophie scolastique, t. tv, n. 929, p. 318. Grégoire expliquant Job, xxxvi, 25, omnes homines Telle est la raison profonde pour laquelle tout homme vident eum, écrit : Omnis homo eo ipso quo rationa­ arrive à se former d’abord l’idée obscure de Dieu en lis est conditus, debet ex ratione colligere eum qu > ■ vertu deses tendances les plus foncières, puis, comme condidit Deum esse. Quem nimirum jam videre est cette connaissance de Dieu in communi ne suffit pas, dominationem illius ratiocinando conspicere... qtie> vu qu’elle ne distingue pas Dieu du reste des êtres, videre est transcendentem omnia ejus essentia» ex l’idée confuse ou distincte de Dieu. De veritate, q. xxn, ratione colligere. Moral., 1. XXVII, c. v, n. 8, P. L., a. 7, a. 2. t. lxxvi, coi. 403. La connaissance de Dieu in speciali s’acquiert proba­ Tous les théologiens concèdent que la connaissance blement par la considération de l’ordre du monde, pense de Dieu acquise par les deux voies indiquées : saint Thomas. Cæli enarrant gloriam Dei. Ps. xvm, 2. pour que l’homme soit en état de commencer sa vie Non sine testimonio semetipsum reliquit, benefaciens morale et religieuse. Dieu y est, en effet, conçu cou.· .·· decxlo,dans pluvias, etc. Act., xv, 16; xvn, 26. Videntes existant, et comme cause et chef, ut principiur, enim homines res naturales secundum ordinem cer­ caput, ce qui entraîne au moins implicitement la per­ tum currere, cum ordinatio absque ordinatore non sit, sonnalité divine et, outre le souverain domaine d percipiunt, ut in pluribus, aliquem esse ordinatorem Dieu et notre dépendance, la volonté divine comme rerum quas videmus. Contra gentes, I. Ill, c. xxxvm. règle de notre conduite. Cf. Suarez, De bonitate et C’est l’argument de la montre et de l’horloger. Rai­ malitia, disp. I, sect. n. Il n'est donc pas nécessaire de sonnement facile, tout à fait rationnel, employé chaque recourir â l’obligation morale pour expliquer la possi­ jour dans la vie courante et aussi dans les sciences bilité de la connaissance de Dieu. Cependant on ne physiques, naturelles et morales. Le cas du fils de peut pas nier que les faits de conscience morale ne l'écossais Beattie, raconté par Paul Janet dans son nous servent grandement à prendre conscience de ■ excellent ouvrage : Les causes finales, Paris, 1876, 1. II, qu’est Dieu. Indépendamment de toute preuve c. I, p. 429, montre d’ailleurs que ce procédé est tout l’existence de Dieu par la conscience morale, il à fait dans la psychologie infantile. Et qu’on ne s’y certain, remarque judicieusement Mac Cosh, que i trompe pas, Képler ou Newton s'inclinant religieu­ conscience nous manifeste avec évidence que Dieu sement devant la sagesse ordonnatrice du cours des connu existant se complaît à la rectitude morale. N us astres ne faisaient pas d’autre raisonnement, au point sommes contraints de penser, dit-il. que celui qu a de vue purement logique, que le jeune fils du philo­ mis dans nos cœurs la conscience, aime la vertu qu e e sophe Beattie, concluant du fait que son nom se trou­ nous recommande, et déteste le crime dont ■·.'.· ne s vait formé par les pousses d'une plate-bande de cresson inspire la répulsion. Par l’analogie de Tintent .-. humaine, nous inférons un ordonnateur plus pu alénois à l’existence de quelqu’un qui en avait disposé que l'homme; par l'analogie de notre conscience -■·. les graines. Saint Thomas admet aussi que les païens arrivent à notre activité psychologique, nous inférons une cause personnelle dont nous dépendons ; par l an:. _ : nos la connaissance de Dieu par la causalité proprement idées morales, nous concluons que l’auteur de dite. Sum. theol., I’, q. xin,a. 10, ad 5“”; q. xn, a. 12. ne manque pas des qualités morales qui font de Quel est l’auteur des choses, est une question qui se pose spontanément à l'esprit, tout aussi bien que celle juste gouverneur du monde et le juge de nos i. The method of the divine government, 4' édit ude l'auteur de 1'ordre. Souvent même les deux n’en font qu’une. L’application naturelle du principe de bourg, 1855, p. 9. Suarez a d’un mot profond expliqué pourquoi etcomment nos idées morales nous mstr .i- n: causalité nous amène à répondre par l’affirmation sur la perfection divine. Toutes les créatures tend·: d’une cause supérieure au monde et à nous-mêmes, à Dieu, dit saint Thomas, mais les êtres raisonnables excedentem sua causata. S. Thomas, Quæstiones disp., y tendent autrement que les animaux et les êtres in De anima, a. 16. « Il y a quarante ans, disait lord Kelvin, en 1903, me promenant dans la campagne avec nimés; car seuls les êtres doués de raison sont capables Liebig, je lui demandais s’il croyait que l’herbe et les de réflexion sur cette tendance et par suite de tendre fleurs que nous voyions autour de nous poussaient à Dieu explicitemant connu, ce en quoi consiste leur sous l’action des seules forces chimiques. Il me répon­ perfection morale. De veritate, q. xxn, a. 2. Mais, ajoute Suarez pénétrant la pensée de saint Thoma-. dit : « Non, pas plus que je ne pourrais croire qu'un « livre de botanique qui les décrit peut être produit par Dieu n'est pas le bien de la pierre comme il est le bien de l’homme, parce que l'homme a par rapport à Dieu « ces seules forces. » Chaque acte de la libre activité d’autres aptitudes naturelles qne la matière inanim e. de l’homme est un miracle pour la science chimique et mathématique. » Cité dans le Spectator, 21 dé­ Deus aliter est bonum et finis hominis et aliter la ι i «, cembre 1907. Les éléments d’appréciation, le cortège quia in eo est alia capacitas quam sit in lapide. C'est d’idées associées, la conscience de l’inférence, la vue en deux mots fort simples et non métaphoriques ie fond métaphysique de la célèbre doctrine des raisons nette de la nécessité de la conséquence, peut-être aussi l’état émotif seraient tout autres que chez séminales que M. Thamiry a prise pour base dans sa lord Kelvin et Liebig dans un enfant qui arriverait par discussion de la doctrine et surtout de la méthode la causalité à la certitude de l’existence de Dieu: mais d'immanence. De rationibus seminalibus et imma­ le procédé logique serait identique et égal· nient va- I nentia, Lille, 4905. Voici la conséquence qui nous in­ labié, la valeur de nos actes directs ne 1 pvoi^nt pas téresse ici. Quod ergo Deus sit homini convert > 915 DIEU (SON EXISTENCE) significat in Deo perfectionem et connotât in homine capacitatem. Convenientia ergo nihil aliud esse potest quam denominatio orta ex hujusmodi rebus et eorum coexistentia seu connexione. Illud ergo objectum ho­ nestum est tale quale exigit dignitas seu capacitas naturæ humanæ secundum propriam inclinationem naturalem. Ibid., disp. II, sect, n, η. 17. C’est donc une perfection intrinsèque de Dieu d’ètre tel que seul il soit le bien qui peut satisfaire nos tendances foncières et aussi nos tendances moraleset religieuses. Celle per­ fection de Dieu ne nous est pas manifestée directement non plus que l’existence divine. Mais, pour parler avec saint Thomas qui a fait l’emprunt de cette terminologie à Boèce, l'idéal d’unité, de vérité, de bonté, de justice, de perfection morale qui jaillit de l’activité de nos puissances, n’estaulre chose qu’une certaine similitude de Dieu, un de scs effets plusexpressifsque d'autres de ce qu’il est en lui-même. Le lecteur sait pourquoi de cette similitude on ne peut pas sans inférence causale ou téléologique remonter avec certitudes l’existence de Dieu. Mais dés que nous sommes assurés de son exis­ tence par une autre voie, comme la preuve même qui nous amène à reconnaître celte existence nous le dé­ couvre supérieur à nous et à ses œuvres, nous ne pouvons avoir aucun doute sur son excellence. Cette excellence perçue par l’esprit, mise en face de notre misère, des besoins de notre intelligence et de notre cœur, nous amène par l'application spontanée du principe de fina­ lité interne à comprendre qu’il est objectivement et en soi notre idéal. Ce sont des jugements de nature, dont n’arrivent â se débarrasser ni les impies ni même les athées. Ils gardent, en effet, si bien cette idée que Dieu ne peut être que d’une souveraine élévation morale et ils sont si persuadés que tout le monde en juge ainsi, que leurs blasphèmes et leurs arguties tirées de l’exis­ tence du mal n’ont pas d’autre but que de chasser en eux ou dans les autres cette obsédante idée, qui malgré tout survit. Bien plus, une application spontanée du principe de causalité nous apprend très vite que Dieu est bien supérieur à tout notre idéal; car l’idée même que nous nous formons de la vérité, de la bonté, de l’excellence morale est, comme tout le reste, une des choses qu’il a faites. Sans doute, l’enfant qui arriverait par lui-même à la connaissance de l’existence de Dieu serait absolument incapable de démêler l’écheveau complexe des procédés logiques impliqués dans ses actes directs; il n’est d’ail­ leurs pas probable ni nécessaire que tous les actes in­ diqués dans cette analyse se produisent tout d’un coup. Mais on voit que l’analyse des scolastiques rend bien compte de la possibilité d’arriver à connaître rationnel­ lement Dieu de manière à commencer la vie morale et religieuse. Elle tient compte aussi de ce que les Pères ont si souvent répété sur le rôle des dispositions mo­ rales dans la connaissance religieuse. On a souvent dans les récentes controverses interprété les Pères comme s’ils faisaient dépendre la première idée de Dieu des dispositions morales. C’est une erreur. Les Pères sup­ posent Dieu spontanément connu; leur but est plus de dégager l’idée de Dieu de la gangue où elle gît dans l’àme de leurs contemporains infidèles, que de la faire naître. Unusquisque judicat secundum quod afficitur, dit Aristote. Cela est surtout vrai en matière morale, comme le remarque saint Thomas. Étant donc donné le grand rôle que jouent nos idées morales dans le développement de notre idée de Dieu, il n’est pas sur­ prenant que les Pères aient souvent attribué les erreurs des païens à leur mauvaise vie. Cela toutefois ne veut pas dire que les dispositions morales soient l’unique moyen d’arriver à connaître avec certitude l’existence de Dieu. Voir t. t, col. 2333, 2336. Cependant, bien qu’aucun argument par la moralité ne soit nécessaire pour expliquer la connaissance spon­ 916 tanée de Dieu et comprendre comment par un procédé très simple l’homme se trouve mis à même de tendre par son activité libre à sa fin dernière, les théologiens se sont demandé s'il n’était pas possible que l’homme arrive â connaître rationnellement Dieu par le seul fait de la conscience morale. Ils ne sont pas du même avis à ce sujet. Leur désaccord ne porte pas précisément sur la possibilité de remonter à Dieu d’une manière réfléchie par les faits moraux, mais sur l'ordre logique de cette démarche. Donc, beaucoup de théologiens pensent que par le texte, Rom., n, 14 sq., on peut prouver que d’après saint Paul les païens ont connu Dieu ; car, disent-ils, ils ont connu la loi et la loi comme les obligeant; mais une telle connaissance de la loi suppose la connaissance antérieure du législateur; donc ils avaient cette connaissance. Cf. Franzelin, De Deo uno, th. m, n. 3. Les autres théologiens, au contraire, soutiennent que le même texte permet de raisonner ainsi : les païens ont connu Dieu par le fait même du didamen; car le diclamen manifeste Dieu implicite­ ment et un raisonnement très facile permet de remon­ ter par lui à Dieu explicitement. Cf. Hontheim, op. cit., n. 38. Cette question a été grandement étudiée au xvir siècle à propos du péché philosophique. Voir ce mot. J’emprunte, en me bornant à notre sujet actuel, l’exposé de la question au P. Le Tellier, dans un opus­ cule anonyme, L'erreur du péché philosophique com­ battue par les jésuites, Liège, 1692, p. 234. On distingue deux idées différentes sous lesquelles Dieu peut être connu : celle de premier principe qui a fait toutes choses, et celle de juge des actions humaines, témoin et vengeur des péchés les plus secrets. Or, quoi qu’il en soit de celte vérité qu’il y a un créateur de l’univers; soit que des barbares la puissent ignorer longtemps invinciblement ou non; on s’occupe ici de celle-ci. qu'il y a un souverain juge qui défend le mal et qui doit le punir. On imagine donc un jeune sauvage qui, étant parvenu à l’âge de raison, est déjà assez éclairé pour savoir que le parricide ou l’inceste par exemple est un grand péché, mais qui faute d’esprit ou d'instruction, et d’ailleurs tout occupé du soin des nécessités de la vie au milieu des forêts, n’a encore fait aucune réflexion qu'il existe une divinité. On suppose d’ailleurs que, n’ayant jusque-là commis aucun crime, il se trouve sur le point d’en commettre un avec autant d’advertance et de liberté qu'il lui en faut pour être coupable d’un péché grave. Cela supposé, voici comment ce sauvage pensera alors à Dieu pour le moins confusément et implicitement. Comme il n’est pas encore endurci par une habitude criminelle, il ne saurait manquerdesentir à la vue du crime un reproche intérieur de sa con­ science et une secrète appréhension de quelque châti­ ment. Or ce reproche et cette appréhension qu’il ressent malgré lui, lors même qu'il n’a rien à craindre du côté des hommes, d’où lui peuvent-ils venir que d’un senti­ ment occulte, par lequel il entrevoit, pour ainsi dire, qu’il y a quelqu’un au-dessus de lui qui sait son crime, qui le défend et qui est en état de le punir? Sans doute que si l’on interrogeait alors ce barbare et que, rentrant en lui-même, il développât ce qui se passe dans son co>ur, il avouerait que c’est de là que procède le remords qui le détourne du mal avant qu'il le com­ mette et qui lui en fait sentir la peine après qu’il l’a commis. Le barbare ne commet donc point ce crime sans avoir quelque notion et quelque pensée d’un Dieu, au moins confuse et implicite, qui suffit pour exclure l'ignorance invincible et pour faire que le péché soit une vraie offense de Dieu. Et si le premier crime est un péché théologique, il est impossible que tous les suivants ne le soient aussi. Cf. Viva, Cursus theologicus, De Deo uno, part. I, q. i, a. I, n. 6. Les thomistes expliquent généralement d'une autre 917 DIEU (SON EXISTENCE) façon pourquoi tout péché est théologique. On sait que saint Thomas, contre l'opinion la plus commune des théologiens, parle d’un devoir strict pour l'homme par­ venant à l’àge de raison de se tourner ou convertir à Dieu, le souverain bien. Sum. theol., !· II'. q. lxxxix, a. 6. Nous n’avons pas à discuter ici cette opinion, ni les interprétations divergentes que l'on a essayé de donner au texte. Cf. Vasquez, In I‘a II*, disp. CXL1X ; d’Aguirre, Theologia sancti Anselmi, t. i,tr. I,disp. VI, sect. tv. n. 4044; Salmanticenses, De vitiis et peccatis, di.-p. XX, dub. I, n. 17, édit. Palmé, t. vm, p. 498. Il nous suffit de rappeler l’interprétation donnée par Cajetan.In 17«“ II*,q. x, a. 4; Medina, In 7·“ II*, q. lxxxix, a. 6, conci. 1; Jean de Saint-Thomas, In 7“”, q. n, disp. III, a. 4, n. 19, édit. Vivés, t. I, p. 537. Ces au­ teurs pensent que pour remplir cette prétendue obli­ gation il suffit de connaître l ieu in communi et con­ fuse; et que la conversion totale à Dieu que demande saint Thomas se fait suffisamment, si l’on adhère à Dieu en tant que Dieu est renfermé dans l’idée générale du bien conforme à la raison. Communior sententia, disent les carmes de Salamanque, tenet sufficere amorem Dei finis naturalis implicitum, contentum in ipso amore et electione boni honesti et in proposito vivendi secundum rectam rationem. Cf. Zumel, In II*, q. lxxi, a. 6, p. 174. Donc, pour reprendre la psychologie du jeune barbare de Le Tellier, l'inquié­ tude et l’avidité insatiable du cœur humain, qui le porte toujours à souhaiter plus qu’il ne possède, à aspirer à un état plus heureux, supposent en lui néces­ sairement quelque idée d’un bien souverain et capable de contenter tous ses désirs. Et il faut le noter, l’idée du souverain bien ne doit pas être ici disjointe, dans l’opinion des thomistes que nous rapportons, de celle d’un législateur souverain. « On ne doit point accorder, disent les carmes déjà cités, que personne puisse com­ mettre un péché sans connaître au moins implicite­ ment qu’il y a quelqu’un au-dessus de lui qui a droit de lui commander par la loi et qu'il est obligé de lui obéir; ce qui renferme une connaissance au moins virtuelle et implicite de Dieu en tant que législateur; de sorte qu’il sait ou peut savoir qu’en violant la loi il agit contre cet ètre supérieur et qu’il l’offense. » Tr. XIII, De peccatis, disp. VII, dub. n, n. 18. Nous n’avons pas à discuter les diverses et graves questions morales qui se présentent ici, soif dans l’hypothèse de Le Tellier, soit dans celles des thomistes cités. Cf. Lacroix, Theologia moralis, 1. V, q. vi,n.25; q. xn, n.49.Nous constatons seulement qu’ils admettent tous une connaissance implicite de Dieu contenue soit dans le diclamen de la conscience, soit dans le désir du souverain bien et dans la conscience de l’obligation. Peuton de cette connaissance implicite passera un jugement catégorique sur l’existence de Dieu? Oui, répondent beaucoup d’auteurs catholiques. Il est peu probable que dans la genèse de la connaissance spontanée de l’existence de Dieu les choses se passent comme le supposent ceux des thomistes qui suivent ici Cajetan. Si toutefois on l’admet, la connaissance certaine de l’existence de Dieu pourrait se déduire de l’état décrit, à l’aide du principe de causalité et de finalité, exacte­ ment comme dans le cas du barbare de Le Tellier. On trouvera le procédé développé avec des nuances dans Hontheim, Institutiones theodiceæ, Fribourg, 1893, n. 387-399; Schilïini, Disputationes metaphysics spe­ cialis, Turin, 1888, t. Il, p. 41. n. 397; de Broglie. La morale sans Dieu, Paris, 1886, p. 307; d'Hulst, Confé­ rences de Notre-Dame, Paris, 1892, p. 48 sq.; Sertillanges, Les sources de la croyance en Dieu. Paris. 1905. p. 243. Le fond du raisonnement revient â dire : L'impératif absolu du devoir est donné par la conscience ; hors l’hypothèse Dieu, il ne s'expH jue pas. n’a pas de raison ou cause suffisante;donc le vrai biea existe. Le 918 raisonnement, remarque Mo’ d'Hulst avec bon droit, est fort différent de celui de Kant dans la Critique de la raison pratique, parce qu'on ne s’est pas confiné comme lui dans le cercle infranchissable des concep­ tions subjectives. Voir, sur les défauts de l’argumenta­ tion de Kant. Naville, Les philosophies négatives, Paris, 1900, p. 159. Il résulte assez clairement, pensons-nous, de cet exposé que la solution scolastique du problème de la connaissance spontanée de Dieu satisfait bien à toutes les conditions que nous avons énumérées. Sans nier l’élan subjectif qui nous porte à l’affirmation de Dieu, elle assigne des moyens faciles, rationnels qui, le prin­ cipe de causalité intervenant toujours, distinguent Dieu de ses œuvres et le manifestent de telle sorte que le devoir du culte s’impose en même temps que le respect de la loi morale. Mais il faut préciser le contenu de cette connaissance. D’après les agnostiques croyants ou dogmatiques, quel que soit d’ailleurs le moyen qu’ils assignent à la genèse de l’idée de Dieu, toute notre connaissance de Dieu, et par conséquent notre connaissance spontanée de la divinité, se réduit au fait brut de l'existence,sans que nous puissions jamais parvenir à porter sur Dieu considéré en lui-même, sur sa nature intrinsèque. prædieatum identificatum, aucun jugement objective­ ment valable. Quelques-uns, comme Avicenne et Mai­ monide, admettent que l’existence de Dieu nous est connue par la causalité, et donnent des arguments péripatéticiens; mais, disent-ils, la causalité ne nous apprend rien de Dieu considéré en soi, hors le fait de son existence, pas plus que la phrase : « c’est Zéid qui a charpenté cette porte, » ne nous renseigne de soi sur la capacité artistique de Zéid. Beaucoup d'autres, sur parmi les modernes, conçoivent que nous désignons Dieu par de pures dénominations extrinsèques fondées sur nos états subjectifs et non sur la causali: . S nous écrivons à un ami dont la correspondant a-.ec nous est en retard : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? nous exprimons notre état subjectif d'attente par une pure dénomination extrinsèque; l’existence de cet état, c’est tout ce que peut, par notre lettre, connalt.··avec certitude notre correspondant, mais les modalités intrinsèques de notre désir de recevoir des nouvelles lu: échappent. Le langage lui-même est souvent construi: -_ de telles dénominations, comme saint Thomas en fais 1 remarque. In IV Sent., I. Ill, dist. XXVI. a. 1, ad 31Celui qui attend, dit-il, a coutume de regarder souver si l’objet de son désir intérieur arrive, et idea dis: .silio prædicla quietis cum motu appetitus expec'at dicitur. Nous ne nions pas que souvent nous.ne ra­ sions ainsi et désignions les existences de fai: s . depures dénominations extrinsèques. Saint Thomas 1concède explicitement à Maimonide. De iwn.i.· . q. : a. I. Mais pensons-nous toujours ainsi?et quand il - ag-? de Dieu, sommes-nous réduits â ce mode d·. pens— D'abord, bien que nous signifions le fait psychologique de l'attente par des dénominations extrinsèques, il est faux que nous n’en connaissions rien de plus : la conscience psychologique nous en dit bien davantage et tout autre chose. Quand donc nous écrivons : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? nous-même et notre correspondant saisissons intellectuellement autre chose qu'une pure dénomination extrinsèque. Hume, dont le nominalisme allait jusqu'à confondre l'être et la conscience, esse est percipi, ne sera jamais suivi par le bon sens. Kant va moins loin, mais il est induit en erreur par son nominalisme, quand il prétend qc nos états de conscience ne nous apprennent rien de leur sujet, sinon l'existence d’un x. C’est le même vice de raisonnement qui faisait dire â Maimonide que de l’effet nous ne pouvons pas remonter â rien de déter­ miné concernant la cause, et que par conséquent l’eus- 919 DIEU (SON EXISTENCE) tence de Dieu elle-même n’est exprimée par nous qu’en fonction de l'impossibilité subjective ou nous sommes de penser qu’il n’existe pas. Il est assez facile de montrer et à Maimonide et à Kant qu’il en est au­ trement. L'un et l’autre concèdent que nous concevons Dieu en relation avec le monde. « De même, dit Kant dans ses Prolégomènes, § 57, qu’une horloge, un vais­ seau, un régiment se rapportent à un horloger, à un ingénieur, à un colonel,de même le inonde sensible se rapporte à un inconnu. » Cf. Maimonide, Le guide des égarés, t. i, p. 247. Si la thèse de l’agnosticisme croyant est vraie, pourquoi Kant ne dit-il pas qu’une horloge se rapporte à un colonel, un vaisseau à un horloger, etc. ? C’est que le bon sens réclamerait; c’est qu’en remontant de la montre à l’horloger, de l’exis­ tence de l'une à l'existence de l’autre, par la causalité nous ne faisons pas totalement abstraction de la « capa­ cité artistique » de l’ouvrier. Quand donc, par l’emploi du principe de causalité, nous inférons de l’elfet l’exis­ tence de la cause, nous ne concevons pas dans la conclusion la cause par une pure dénomination extrin­ sèque tirée de l'effet. Ainsi en est-il dans la question de l’existence de Dieu. Les raisonnements spontanés que nous étudions mettent en relief le fait de l'exis­ tence et par là nous font atteindre ce qu’on appelle la nature physique de Dieu, quelque chose sans quoi Dieu ne serait pas Dieu, cf. Theologia Wirceburgensis, De Deo uno, n. 15: Secundum aliquod prædieatum essen­ tiale cognoscitur Dei essentia praesertim physica. Et en même temps les dénominations extrinsèques tirées de ses œuvres, par lesquelles nous concevons cette cause existante, nous donnent d’elle une notion qui ne pourrait pas s'appliquera quelque autre cause que ce soit, per praedicata convertibilia. Les vues des cartésiens sur le sens de la conclusion dans les preuves de l’existence de Dieu sont à l'extrême opposé de celles des agnostiques croyants. Le passage suivant du P. Gratry les résume fidèlement. « Il est clair que, comme le dit Descartes, ce procédé donne du même coup la démonstration de l’existence de Dieu et la connaissance de ses attributs. Car Dieu ne peut être démontré qu’autant qu'il est démontré comme doué de ses attributs essentiels, sans quoi on aurait démontré l’existence de quelque autre chose, non celle de Dieu. La démonstration de l’existence de Dieu nous donne tout en même temps. » De la connaissance de Dieu, Paris, 1854, t. il, p. 100. Mais, s’il en est ainsi, comment les païens ont-ils pu errer aussi grossièrement sur la nature de Dieu ; et pourtant, d’après saint Paul, ils ont assez connu Dieu pour être tenus de l’adorer, et pas· assez pour éviter toute erreur sur Dieu. Le P. Gratry est ici victime du préjugé de « l’idée claire », au sens cartésien. La doctrine traditionnelle est que tous, moralement parlant, non seulement ont le pou­ voir de produire, mais encore produisent l’acte de con­ naître Dieu; et pourtant cette même doctrine enseigne aussi que la révélation est moralement nécessaire pour que tous arrivent sans mélange d’erreur, nullo admixto errore, à connaître de Dieu, ce qui n’est pas de soi inac­ cessible à la raison. D'après les cartésiens, au contraire, Dieu prouvé, tout ce qu'on peut savoir de Dieu est connu, donné dans la conscience. On nous dit que si l’on ne démontre pas Dieu, comme doué de ses attri­ buts essentiels, on ne démontre pas l’existence de Dieu, mais celle de quelque autre chose. Nous accordons qu’il faut que la preuve atteigne quelque chose d’essentiel, d'intrinsèque à Dieu, sinon Dieu ne serait pas distin­ gué suffisamment du reste des êtres; et nous avons dit que ce que la preuve spontanée par la causalité atteint de la sorte est précisément et directement le fait de l’existence divine. Quis autem, vel qualis sit, vel si «nus tantum est ordinator naturæ, nondum statim ex hac communi consideratione habetur. 920 Contra gentes, 1. Ill, c. χχχνιιι. Et ailleurs le même docteur explique que la preuve nous apprend d’abord de Dieu an est, quod scilicet omnium est causa et par conséquent qu’il est distinct du monde; mais il reste à chercher ea quæ necesse est ei convenire secundum quod est prima omnium causa excedens omnia sua causata. Sum. theol., I», q. xn. a. 12. En d’autres termes, nous connaissons Dieu d’abord par ses attri­ buts relatifs, qui nous servent à le désigner comme existant à l’aide de dénominations extrinsèques; reste à le connaître au sens absolu, comme la cause de droit de tout ce qui n’est pas lui, comme l’existence néces­ saire et par suite comme l’infini, etc. On a vu que nous ne voulons pas des pures dénominations extrin­ sèques des agnostiques; c'est une hérésie. L'Ecole rejette aussi le cartésianisme en tant qu’engoué d’idées claires il nie la valeur de toute connaissance par dénomina­ tions extrinsèques. On objecte à la fois, dans des intentions différentes, du côté agnostique et du côté cartésien, que nous tom­ bons dans l’agnosticisme. La réponse est facile. Quand nous affirmons l’existence objective de Dieu, per prae­ dicatum identificatum, ce que n’arrivent pas logique­ ment à faire les agnostiques croyants, et que nous disons que cette existence est affirmée d’abord du sujet Dieu, désigné par des dénominations extrinsèques, per relativa, per prædieatum convertibile, nous avouons que dès le premier raisonnement par lequel l'esprit infère l’existence de Dieu, il ne porte pas de jugement déterminé sur la nature intrinsèque de la divinité. Mais il y a plus qu’une nuance entre ne pas distinguer des éléments objectifs du connu et ne pas les atteindre du tout. Nous reconnaissons avec saint Thomas qu’en vertu du premier raisonnement spontané, l’esprit ne distingue pas par exemple la personnalité divine ; cela ne veut nullement dire qu’il ne la perçoive pas impli­ citement. Ceux-là seuls peuvent confondre ces propo­ sitions, « Dieu n’est pas perçu d'une façon distincte comme personnel, infini; Dieu n’est pas personnel, infini, » qui ignorent ce qu'est la différence entre la connaissance penes implicitum et explicitant. Cf. S. Thomas, Sum. theol., 1·, q. xni, a. 2, 7, ad 1““. Autre chose est dé dire : la conclusion du pre­ mier raisonnement par lequel on arrive à la première connaissance certaine et personnelle de Dieu ne se présente pas sous la forme de ce jugement : Dieu est personnel, infini; autre chose est de dire, il n’est ni l’un ni l'autre. Quamvis Deus cogitari possit sine hoc quod bonitas ejus cogitetur, non tamen potest cogitari quod sit Deus et non sit bonus. D’un autre côté, dato quod ab aliquo non cognoscatur ut justus, non sequitur quod nullo modo cognoscatur. De veritate, q. x, a. 12, ad 9“m sq. Cf. De potentia, q. vn, a. 5, ad 8um. L'Église a depuis longtemps condamné comme hérétique la doctrine d’après laquelle nos jugements sur Dieu sont indifférents. Denzinger, n. 455. D’ail­ leurs, un examen attentif du contenu réel de cette conclusion : « un ordonnateur, une cause de l’univers, existe », découvre qu’obtenue par inférence causale et par le procédé même qui nous manifeste l’existence de son objet, l'idée du sujet de la phrase implique la personnalité, etc., soit â cause que l’esprit le saisit comme supérieur à nous, soit en vertu du principe de raison suffisante que l’esprit applique en même temps que celui de causalité, sans avoir une conscience nette du procédé qu’il emploie. D'ailleurs, rien de plus facile que de passer de l'implicite à l’explicite, de la connais­ sance confuse qui atteint mais ne distingue pas les notes intrinsèques de Dieu à une connaissance distincte. Nous pensons Dieu à ce slade par exemple comme cause : s’il est cause, il a le pouvoir de produire, est un raisonnement facile. Ensuite, dès que Dieu est connu exister sous le concept de cause de fait des 921 DIEU SON EXISTENCE) choses, de la nature de l’effet, il est facile aussi de remonter à celle de la cause, en vertu du principe que toute cause produit son effet par un principe qui est antérieur à l’effet et intrinsèque à la cause. Qui /inxil oculum, no» considerat? Ps. sent. 9. Voir col. 784. Cf. De veritate, q. tt, a. 3; In IV Sent., I. I, dist. XXXV.q. t, a. 2. Si donc la conclusion du premier raisonnement par lequel on arrives affirmer rationnel­ lement l’existence de Dieu n’est qu’un simple jugement existentiel, le sujet de ce jugement n’est pas conçu par de pures dénominations extrinsèques; et des inférences très simples permettent d’expliciter vite le contenu de la première idée de Dieu et de passer de la connais­ sance confuse à des jugements déterminés objective­ ment valables sur sa nature intrinsèque. Si l’homme fait son devoir, le progrès ne manquera pas de se réa­ liser et le secours de la providence ne fera pas défaut. Ainsi l'agnosticisme est écarté, mais de telle sorte que. d'une part, les dogmes de l’absolue incompréhen­ sibilité de Dieu et de l’invisibilité naturelle de Dieu et la doctrine patristique de l’impossibilité d’une connais­ sance quiddilalive de l’essence divine soient hors de toute atteinte, et que, d’autre part, l’imperfection de notre connaissance de Dieu reçoive une explication, qui rende intelligible le fait des erreurs sur Dieu chez les païens et la possibilité du progrès dans la connais­ sance naturelle de Dieu. Dieu est incompréhensible, naturellement invisible, de plus nous ne pouvons pas ici-bas connaître de Dieu quid est, ut est in se, ou pour parler avec les Pères nous savons de Dieu seulement quia est et non quid sit. La doctrine de l’École rend compte de toutes ces thèses. Car puisque, d’un côté, nous ne pensons Dieu qu’à l’aide de concepts tirés des créatures, et puisque, d’un autre côté, certains attributs de Dieu sont absolument incommunicables, il est évi­ dent que nous ne pouvons avoir ni la compréhension, ni la vision intuitive naturelle, ni une connaissance qui nous représente l’essence divine comme elle est en soi. Cf. S. .lean Damascène, De fide orthodoxa, 1. I, c. il, tv, P. G., t. xciv, col. 791, 800. Une représentation de cette dernière espèce serait quidditative et se définit : cognoscere de re omnia prædicata quidditativa usque ad differenfiam vel quasi differentiam ultimam, eam concipiendo proprio et positivo conceptu. L’impossibi­ lité d’une connaissance abstraite de ce genre relativement à l’essence divine suit immédiatement du fait que les œuvres de Dieu n’épuisent pas son pouvoir. Cf. S. Tho­ mas, Sum. theol., I», q. xn, a. 11 sq. Mais ces mêmes œuvres nous permettent d’avoir quelque connaissance de la quiddité divine : cognoscere quodeumque prædi­ catum essentiale, ce que Bossuet traduit « connaître les perfections sans lesquelles Dieu neserait pas Dieu. » Saint Thomas pour signifier la même doctrine dit que nous ponvonsconnaitre Dieu secundum substantiam, ou secundum quod in se est, Sum. theol., I’,q. xiii, a. 2; a. 8, ad 2um ; et Suarez précise : cognoscere de re quid sit concipiendo aliquod prædicatum quidditalivum ejus non tantum ut commune sed etiam ut proprium. Disp, metaph., disp. XXX, sect, xn, n. 9. Cf. S. Tho­ mas, De veritate, q. n, a. 1, ad 9"·“ sq. Mais, en vertu même du procédé par lequel cette connaissance est obtenue, elle est d’abord confuse et mêlée d’éléments imaginatifs. Elle est confuse, parce qu'elle présente d’abord Dieu comme aliquid supra omnia existons, quad est principium omnium el remotum ab om­ nibus, dit saint Thomas. Sum. theol., I*, q. xm. a. 8, ad 2um. Elle est mêlée d’éléments imaginatifs, car l’ex­ cellence divine n’est encore conçue que par sa supério­ rité sur nous, relative supremum, processus qui im­ plique la notion de personnalité comme l a fort bien mis en relief Illingworth, Personality human and divine, Londres. 1894. mais qui entraîne aussi des représentations anthropomorphiques, os,etaee parle 922 Bossuet, « des images grossières, indignes de la pure essence » divine. Œuvres oratoires, édit. Lebarq, t. v, p. 104. On a beaucoup abusé de ce fait psychologique pour essayer de montrer que nous n’avons le choix qu’entre l’agnosticisme à la façon de M. Le Roy et l’anthropomorphisme. Mais c’était oublier, d’abord que toute notre connaissance de Dieu n’est pas symbolique, ensuite que le procédé rationnel par lequel nous l’ob­ tenons nous permet de distinguer ce qui convient à Dieu et ce qui tient à l’imperfection du symbole, enfin comme le remarque saint Thomas : hoc quod in modo significandi (metaphorice) importetur aliqua imper­ fectio non facit prædicationem esse falsam vel impro­ priam, sed imperfectam. In IV Sent., 1. I, dist. X.XII. q. 1, a. 2, ad 4“”; De veritate, q. x, a. 7, ad 10"“. Suarez explique avec son habituelle exactitude et pro­ fondeur la même doctrine. Disp, metaph., disp. XXX. sect, xn, n. 12; De anima, 1. IV, c. iv, n. 4; c. v. Cf. Mayr, Philosophia peripatetica, part. IV, disp. IV. q. n, a. 4, Ingoldstadt, 1739, t. iv, p. 424. Ce que disent saint Thomas, Suarez et après eux Bossuet strouve d’ailleurs clairement dans saint Augustin, à pro­ pos de Josué, XXIV, 23. Quæstiones in Heptateucho >. . I. VI, c. xxix, P. L., t. xxxiv, col. 790. Cf. De Trinitate, 1. I, c. i, n. 1, t. xlii, col. 819-820. Si l’on a eu tort de conclure de la confusion dnotre première idée de Dieu à l’agnosticisme, et des­ images grossières qui l’accompagnent à l’anthropo­ morphisme; s’il est totalement faux qu’un païen et un chrétien parlant de Dieu ne s’entendent que par la fonction religieuse dont la représentation que le nom de Dieu désigne serait le symbole, de telle sorte qu’abstraction faite du contenu de cette représentalion le païen parlant de Jupiter et le chrétien du vrai Dieu n’attacheraient à la divinité aucun autre sens que celui de l’identité des rôles que Jupiter et Jahvé jouent par rapport à différentes dénominations religieuses, cf. Be­ lot, Note sur la triple origine de l’idée de Dieu, dans la Hevue de métaphysique et de morale, novembre 1908, p. 717, il reste vrai que l’imperfection de cette idée primitive de Dieu rend possibles les erreurs sur la nature divine et que la doctrine scolastique rené compte de cette possibilité. Saint Augustin. Z*- ·.e.-a religione, c. xxxvn, P. L., t. xxxtv, col. 152. ■:.. ·· rles diverses créatures que l’on a confondues a-.e·.créateur, l’âme, les puissances génitales, divers ani­ maux, les astres, le ciel, le monde conçu comme ■■ etc., et l’on sait assez que les païens avaient :: ·.,. : . les dieux anthropomorphes. Deux passagesdv saint Bo­ naventure donnent l’explication des faits , .»· disput. de mysterio Trinitatis, q. I, a. 1. ad 3--. : a. 1. Le païen, dit-il, ne conçoit pas Dieu comme .bien absolu (superlatif absolu), mais plutôt par ■ de comparaison (superlatif relatif), ut aliquid i .·-■■ quod homo non potest. Ce superlatif relatif désigné bien le vrai Dieu, et ainsi c’est bien le vrai Dieu que découvre au païen l’instinct naturel; mais, comme Ifait remarquer Lossada, Summulæ, Barcelone, 1882. p. 132, Dieu ainsi connu ne se présente pas à l’esprit avec la note précise d’unicité; les exclamations relevées par Tertullien montrent que sous la croûte des erreurs du polythéisme sommeillait l’idée de l’unité de Dieu, mais les païens peu instruits n’y prenaient pas garde et ne se rendaient pas compte de la contradiction de leurs propres idées sur la divinité. Aussi, dit saint Bo­ naventure, quia homines sunt opinati illud esse Deum quod superexcedit humanum posse aut humanum scire, el hoc viderunt posse dæmones, ideo credide­ runt eos esse deos. Ce que dit saint Bonaventure du rôle des démons ne peut être écarté, puisque saint Paul a écrit ; quæ immolant gentes, dæmoniis im­ molant, et non Deo. I Cor., x, 20. Le culte des dé­ mons, des morts, des forces de la nature, etc., s ex­ 923 DIEU (SON EXISTENCE) plique donc par la confusion de l'idée spontanée de Dieu et aussi par les dénominations extrinsèques à l'aide desquelles à ce stade Dieu se trouve désigné. Ce­ pendant le livre de la Sagesse et saint Paul nous ap­ prennent que l’erreur des païens était coupable. La doctrine classique rend compte de cette culpabilité, puisqu’elle explique comment ils ont un vrai pouvoir physique de connaître Dieu; bien plus, en ajoutant que ce pouvoir est personnel, qu’il passe facilement à l’acte, elle nous permet aussi, même dans l’affreux châtiment qu’est le paganisme ou l'athéisme spécula­ tif, d'admirer la suavité de la providence divine, qui a si bien ordonné toute chose à notre salut que l’idée de Dieu est toujours prête â jaillir de nouveau, surtout si l’homme ne néglige pas de suivre la voix de sa con­ science morale et ne corrompt pas violemment sa na­ ture. S. Thomas, Subi. theol., 11“ 11“’, q. x, a. 4. Observonsen Unissant que la solution scolastique du problème de la connaissance spontanée de Dieu, tout en mettant en relief la nécessité morale de la révélation, voir col. 824 sq., et la grande dillérence qui existe entre la connaissance spontanée de Dieu et celle qui nous vient de la révélation ou de la spéculation philosophique, cf. S. Thomas, Cont. gent., 1. I, c. tv; Sum. lheol., 11“ II”, q. n, a. 4, a le grand avantage d’assurer l'ho­ mogénéité de l’idée de Dieu à tous les stades de son développement naturel. Le lecteur remarquera, en effet, dans ce qui va suivre, que le même principe de causa­ lité, efficiente ou finale, par lequel l’homme peut d’après les Pères et les scolastiques arriver par luiméme à l'affirmation de l’existence de Dieu confusé­ ment conçu, commande toutes les démonstrations scientifiques de l'existence de Dieu dont les conclusions contiennent implicitement toute la théodicée. Dans tout cet exposé nous avons procédé en théolo­ gien. On nous permettra pourtant de mentionner ici que l’étude directe des faits, au grand émoi des histo­ riens athées et évolutionnistes des religions, confirme l’enseignement traditionnel. Malgré les indéniables difficultés de l'observation en pareille matière, malgré aussi la chance de mal interpréter les faits observés, il devient de jour en jour expérimentalement plus mani­ feste que la religion de tous les peuples contient quelque idée de la divinité, conçue comme un être re­ lativement supérieur : c’est la formule des scolastiques, c’est la pensée des Pères, et M. Lang l'a retrouvée. Cf. Christian Pesch, Der Gotlesbegrifl in den heidnischen Beligionen des Alterthums, der Neuzeit, 3 fascicules, Fribourg en-Brisgau, 1888; Lang, The making of religion, 2« édit., Londres, 1900; Schmidt, enquête poursuivie méthodiquement dans Anthropos; Mor Le Roy, La religion des primitifs, Paris, 1909, p. 170-198; Bugnicourt, art. Animisme; Condamin, art. Babylone et la Bible, VI, dans le Dictionnaire apologétique, Paris, 19u9. Neque enim erant ab initio. Sap., xiv, 13. Outre les ouvrages cités dans le corps de l'article, voir Petau, Theol. dogmata, 1.i. De Deo, I. I, c. i-iv; Thomassin, Dog­ mata theologica, t. 1, 1. 1; Stahl, Die natilrliche Gotteserkenntniss aus der Lehre der Vüter dargestellt, dans Der Katholik, 1861, t. 1, p. 9,129; Franzelin, De Deo uno, sect, i, n, surtout th. vi, x : Heinrich, Dogmatische Théologie, Mayence, 1883, t. in, p. 35-113. II. CONNAISSANCE RÉFLÉCHIE ET SCIENTIFIQUE DE L’existence de DIEU. — La connaissance réfléchie de l'existence de Dieu est celle où l’esprit prend nette­ ment conscience des procédés par lesquels cette exis­ tence est connue avec certitude. Cette conscience sup­ pose qu’on est en possession de l’idée de Dieu ou, comme dit saint Thomas, qu’on en connaît au moins la délinition nominale. Les théologiens appellent scienti/ique la connaissance de Dieu, soit en raison de la valeur des preuves qui l'appuient; soit en raison du 924 dispositif où ils les présentent. Ils ne veulent pas dire que c’est aux sciences, telles que les modernes les en­ tendent, qu'il revient de prouver l'existence de Dieu. Mais, pour eux, 1° l'existence de Dieu est une vérité scientilique en ce sens que, sans avoir l’évidence im­ médiate des premiers principes ou des données de l’expérience, elle a l'évidence médiate d’une conclusion correctement déduite. C’est là le sens large du mot scientilique, qu’on retrouve dans la vieille définition : Propositio scibilis scientia proprie dicta est propositio necessaria, dubitabilis, nata fieri evidens per propo­ sitiones necessarias evidenter per discursum syllogi­ sticum ad eam applicatas. 2° La théologie naturelle ou théodicée tient à présenter ses preuves de l’existence de Dieu dans un ordre naturel et scientifique, qui permet â la connaissance de progresser du connu â l’inconnu, et d'appuyer constamment les conséquences sur les principes : dispositif qui vaut à la théologie à la fois son unité d’exposition, la fermeté de ses con­ structions doctrinales, et qui donne à ses thèses l’as­ pect élégant et solide de théorèmes à la façon d'Euclide. Pour enlever ici toute équivoque, il ne s’agit donc point d’une démonstration mathématique. En effet, par démonstration mathématique, ou bien on entend un raisonnement qui va du même au même ou à l’équi­ valent, et nous avons déjà expliqué, col. 770, pourquoi le procédé mathématique ne démontre pas Dieu; ou bien on entend une preuve qui arrache l’assenti­ ment et produit la conviction dans n’importe quel esprit, comme le font par exemple les premiers théo­ rèmes d’Euclide. Jamais l’ancienne tradition ni les théologiens, en soutenant la démonstrabilité de Dieu, n’ont prétendu que toutes les preuves de l’existence de Dieu s’imposent à l’esprit de chacun avec cette force. Clément d’Alexandrie en donne déjà la raison. Il dis­ tingue la connaissance confuse de Dieu qui s'impose à tous, et la connaissance moins imparfaite qu’en ont eue les philosophes grecs, Strom., V, c. I, xiv, P. G. t. ix, col. '15, 196; de l’une et de l’autre de ces con. naissances il reconnaît qu'on les met en question, soit à cause de leurs conséquences morales, soit à cause de la difficulté intrinsèque du sujet. Ibid., c. xn, col. 121 sq. Le même auteur avertit aussi que Dieu n'est pasconnu επιστήμη τή αποδεικτική, ce qui signifie exac­ tement ce que les scolastiques expriment en écartant du problème actuel toute démonstration propter quid. Car Dieu n’a point de cause. 11 n’est donc question que d’une démonstration a posteriori, ex efteclibus. Toute démonstration, pour être légitime, suppose des prémisses vraies, ab eo quod res est aut non est oratio dicitur vera vel falsa, et dont la vérité est saisie par l’esprit. Mais la vérité des prémisses d'un raisonnement peut être intuitive et tellement manifeste qu’elle frappe tous les esprits; il en est ainsi de la vérité des propositions qui énoncent des faits d'expé­ rience commune ou des inductions spontanées sur ces faits; dans les cas où la vérité des prémisses apparaît ainsi à l’esprit, l’évidence des prémisses rejaillit sur la conclusion, qui est elle-même déclarée non seule­ ment certaine, mais évidente pour tous. Quand on dit que l’existence de Dieu est démontrable, on ne prétend pointqueles prémisses et la conclusion y soienl néces­ sairement et pour tous évidentes à ce degré. Cf. Suarez, De divina substantia, 1. 1, c. i, n. 20; d’Aguirre, Theologia sancti Anselmi, tr. Il, disp. XII, sect, i, n. Il, Rome, 1688, t. i, p. 251. Aussi Vasquez écrit-il, en transcrivant presque Bannez, Commentaria in ]·">, q. h, a. 3, Venise, 1587, col. 227, advertendum est talis naluræ esse eas demonstrationes ut in eis ea vis et evidentia requirenda non sit quæ in mathematicis reperilur, sed quam naturalis, aut metaphysica, vel moralis scientia exposcit : ad hæc enim tria capita 925 DI EL SON EXISTENCE) omnes, quas subinde adducemus, referuntur. In l‘m, disp. XX, c. in, η. 9. Ces nuances n’étonneront que ceux qui ne connaîtraient qu'une seule espèce d'évi­ dence, la fulgurante, et une seule espèce de certitude, celle qui exclut la possibilité de tout doute, même sophistique. Voir Croyance, t. ni, col. 2388. Ces équivoques dissipées, et c’est pour les éviter que dans notre langue nous parlons plutôt des preuves que des démonstrations de l’existence de Dieu, quand on dit que Dieu est démontrable, cela signifie que son existence se prouve par un syllogisme, pariens scien­ tiam. Cf. Frassen, Scotus academicus, 1. I, tr. I, a. 1, q. ill, Rome, 1900, 1.1, p. 116. On sait qu’Aristote définit la démonstration : syllogismus constans ex veris, pri­ mis et immediatis notionibus, causisque conclusionis. Analyt. post., 1. I, c. n. Cette définition convient spécialement à la démonstration désignée sous le nom de propter quid, dans laquelle les prémisses doivent contenir les causes de la conclusion dans l’ordre onto­ logique. Les logiciens expliquent comment la même définition s’applique à la preuve a posteriori, mutatis mutandis. Dans cette dernière, les prémisses ne sont plus les causes de la conclusion que dans l’ordre logique. Pra-missæ, dit Lossada, sint causa;conclusionis saltem in cognoscendo, licet non in essendo, ita scilicet ut objectum præmissarum, quamvis non sil causa vel radix objecti conclusionis, sil tamen titulo necessarise connexionis efficax motivum et ratio cur assenliamur conclusionis objecto. Cursus philosophicus, Logica, tr. VI. disp. Il, c. il, n. 6, Barcelone, 1883, t. m, p. 252. Quand donc on se demande dans l’École si Dieu est démontrable, le sens revient à ceci : l'esprit humain peut-il d’une façon réfléchie, artificiellement, être dé­ terminé à un jugement existentiel certain sur Dieu, par le moyen d’une connexion nécessaire saisie entre lui et ses œuvres? A la question ainsi posée, depuis le maître des Sen­ tences jusque vers le milieu du xvni· siècle, lous les théologiens, sauf Pierre d ’Ailly et Nicolas d’Aulrecourt, col. 769, ont répondu par l'affirmative et très catégori­ quement. Pierre Lombard, Sent., 1. 1, dist. III, appuyé sur Rom., i, 20, sur saint Ambroise et saint Augustin, avait montré comment par les créatures le créateur peut être connu, et indiqué brièvement les raisonne­ ments par lesquels nous arrivons à voir intellectuelle­ ment d’une façon réfléchie les perfections invisibles de Dieu. L’École entière l’a suivi. Ces dernières années on a cherché à mettre en doute l'accord des scolas­ tiques sur ce point ; le P. Fox, pauliste américain, a déterré un opuscule de Scot, d’authenticité d'ailleurs douteuse, pour insinuer, plutôt que pour conclure net tement, que Scot rejetait la doctrine commune, Scotus redivivus, dans The New York Bevieu', juin 1905, p. 35; d’autres ont mis en avant dans le même sens les noms de quelques nominalistes comme Ilolcott.etc. Mais quand on étudie les textes, on remarque vite que le mot démonstration a bien des sens, que durant la période engouée de logique formelle des xtv· et XVe siècles, on raffina beaucoup, surtout parmi les no­ minalistes, sur les différentes espèces de démonstra­ tion, et qu’en somme les rares auteurs qui énoncèrent la thèse que Dieu n’est pas démontrable, entendaient simplement qu’elle n’est pas du genre des preuves mathématiques, ni une démonstration potissima, ni une démonstration quia, ex effectu, mais seulement ex concomitanti, etc., toutes façons étranges pour nous de s’exprimer, mais qui reviennent exactement â dire qu’il ne s’agit pas d’une des démonstrations que nous avons nous-mêmes éliminées, en nous servant de termes plus facilement accessibles aux non-iniiiés. Cf. Biel, In IV Sent., 1. I, prologus, q. ii-vi. Brescia, 1574, p. 15-22. En ce qui concerne Scot. Tractatus decreditis, theor. xtv, xv, édit. Vires, t. v, p. 38. 5t. on 92b n’a pas remarqué qu’il ne s'agit nullement dans cet opuscule de la démonstrabilité de l’existence de Dieu, mais seulement delà démonstrabilité de certains attri­ buts de Dieu, vitius, sapiens, volens, unicus, ce qui est fort différent. Le P. Fox aurait pu noter aussi que Scot ne se demande pas simplement si l'unité et la personnalité divines peuvent se démontrer, mais qu'il examine si tels ou tels arguments les démontrent d'une manière rigoureuse; les arguments dont il entreprend l'examen critique sont du genre de ceux qui emploient ce qu’on appelle un medium physicum. Scot parait ne pas les accepter, comme plus lard Suarez les rejettera; de ce fait conclure que Scot n’a pas enseigné la thèse de la démonstrabilité de Dieu, ou même l’a mise un instant en doute, c’est raisonner à peu près comme si du fait que l'auteur de cet article tient pour inefficace la méthode d'immanence on concluait qu’il n'admet pas la démonstrabilité de l’existence de Dieu; la men­ talité de Scot dans son examen critique est la mén. · que celle de Suarez : plus un théologien est convaincu que Dieu est démontrable, plus il est sévère dan- es. :· men des preuves. Cf. Scot, In IV Sent., 1. I. dist li. q. ni, n. 6, à la (in. Il peut se tromper dans ses appré­ ciations, et peut proposer comme valable une démon­ stration défectueuse, ce que ses contemporains ou la postérité ne manqueront pas de remarquer; mais son effort même, quoique malheureux, est une preuve de 1 son adhésion à la thèse de la démonstrabilité. Ajoutons d’ailleurs que Scot est dans le reste deses ouvrages tres catégorique en faveur de la thèse traditionnelle, et que ; le prince des nominalistes Occam ne l’est pas moins, bien qu’il hésite sur la rigoureuse démonstrabilit- ne l’unité divine, comme plus tard Molina, partisan d.cl de la démonstrabilité de l’existence, sera moins affir­ matif sur la démonstrabilité de l'infinité. Mulina. ' ment, in I““, q. vu, a. 1, Venise, 1602, p. 60. ( ’ < cam, In IV Sent., 1. I, dist. Il, q. x, a. 1; Biel, ibid , p. 93. L'accord des scolastiques va plus loin. Ils donnée: une note théologique à l'opinion qui nie la démonstrabilité de l’existence de Dieu. Saint Thomas la qualifie d’erreur, Cont. gent., 1. I,c. xn; ailleurs. De ver :;:·. q. x, a. 12, il la déclare manifestement fausse, m- - . :;r enim hoc quod est Deum esse rationibus irr,·; ,·. libus etiam a philosophis probatum. Cf. > I V Sent., 1. I, dist. II, q. in, n. 7. Bannez. parlar.: ee l’opinion de Pierre d’Ailly, écrit : Hæc sent· n: . temeraria et ut quibusdam videtur errone nihilominus mihi distinguendum videtur. ■■ ■ quis neget naturaliter posse cognosci quant > . sa: est ad obligandum homines ad cultum Dei, nep-xr; Deum esse demonstrari posse est hæresis. si autem dicunt non demonstrari secundum art·’ ar,stotelicam, non est error in fide, sed in physi a au: metaphysica, et temerarium in fide. Quapropter sil nobis certa conclusio. Sententia sancti Th ■ a :.·. secunda sua conclusione (Demonstrabile est Deui, esse demonstratione quia, id est ex effecti! us ■ st certissima et oppositum ejus est temerarium. S’c< laslica commentaria in I·1", q. II, a. 2, Venise. 1587, p. 216. Molina est plus affirmatif encore que Bannez. il cite l’Écriture, Rom.. 1, 20; Sap., xm ; Ps. xvni. 2. et l’interprétation des Pères et il conclut : Ex his patet non solum temerarium, sed in fide minime tutum esse, ne amplius dicam, negare secundam conclusio­ nem propositam. Op. cit., q. n, a. 2, p. 35. Suarez dans sa métaphysique constate que les théologiens traitent d’erreur l’opinion de Pierre d’Ailly, D.sp-.t. metaphys., disp. XXX, sect. ιι,η. 6; dans son ouvrage théologique sur Dieu on lit : Dico valde consentane m fidei esse posse naturali discursu demonstrari Deum esse et hoc negare temerarium esse et errori proxi­ mum. Tractatus de divina substantia, i. I, c i n. 13; DIEU (SON EXISTENCE) c. vï,n. 7. Cf. Valentin, In I'm,disp. I, q. il, p.ii, a. 2 sq. Vasquez attaqua non pas, comme on l’a prétendu, la démonstrabilité de Dieu, mais la rigueur des censures que l'on donnait ordinairement à l'opinion de Pierre d'Ailly. In I‘m, disp. XX, c. ni, n. 8. 11 opinait que les textes scripturaires et patristiques n'exigeaient pas la possibilité d'une démonstration qui donnât la certi­ tude; car, disait-il, on prétend que la certitude est né­ cessaire pour expliquer comment ceux qui nient Dieu sont inexcusables; mais ad hoc ut non possent excusari, satis est si probabilissimam quamdam et prudentem notitiam habere potuissent. Quelques scotistes se rangèrent du côté de Vasquez; tels Smising, tr. I, disp. I, n. 60; Herincx, Sum. theol., part. I, disp. I, q. il, a. 3, Anvers, 1680, t. t, p. 22. Sylvius, In l‘m, q. Il, a. 2, concède à Vasquez que l’Écriture ne décide pas la question, mais se retranche derrière les Pères. Suarez montra la « frivolité » des raisons de Vasquez, parce que l’Écriture et les Pères insistent sur l’évi­ dence de la connaissance discursive de Dieu obtenue par le moyen des créatures, et aussi parce qu’il fallait bien pour l’état de nature pure en venir à une certitude rationnelle absolue et par conséquent â la possibilité d'une preuve évidente au moins pour quelques indivi­ dus; et donc aussi pour notre état. Op. cit., c. i, n.1522. Cf. S. Thomas, Sum. theol., 11“ II“, q. I, a. 5, ad 3di”. Le sorboniste Gamache se rallia à Suarez et soutint la démonstrabilité évidente jusqu’à la certitude comme une donnée de la tradition. In 1**>, q. n, c. n. Le grave Ysambert enchérit même sur Suarez contre Vasquez. Comme Valentia et Molina, de ce que ni l’Écriture ni les Pères ne parlent d’une très grande probabilité, mais bien d’une certitude de l’existence de Dieu produite en nous par le moyen des créatures, Ysambert conclut que la démonstrabilité de l’existence de Dieu par les œuvres divines parait être une doc­ trine révélée, videatur de fide. Disputationes in D‘", q. Il, disp. I, a. 3, Paris, 1613, p. 34. Nous nous trouvons donc en présence d’un accord moralement unanime de l’École durant plusieurs siè­ cles en faveur de la thèse de la démonstrabilité de l’existence de Dieu. Si les scolastiques, comme nous l’avons dit, n’ont pas censuré ceux qui soutenaient la proposition Deum esse est per se notum, ils ont con­ sidéré comme hérétiques, ou comme errants, ou comme téméraires, ceux qui excluaient toute preuve de l’exis­ tence de Dieu par le moyen des créatures. Vasquez et quelques autres ont mis en question la solidité de cette censure; mais leur opinion n’a pas ébranlé l’ensemble des maîtres, et il est inutile de la discuter, puisque le concile du Vatican a défini que nous pouvons connaî­ tre Dieu avec certitude et enseigné que la raison « démontre les fondements de la foi, » dont l’exis­ tence de Dieu est le principal. Denzinger, n. 1646. Cf. Heinrich, Dogmatische Théologie, Mayence, 1881, t. I, p. 134 sq. Et cet enseignement officiel exclut le moyen terme imaginé par Vasquez pour laver de toute cen­ sure Pierre d'Ailly, dont il ne partageait d’ailleurs pas l’opinion. D’ailleurs, cet accord des théologiens ne s’explique pas par des préjugés philosophiques, puisque des auteurs qui, par exemple, n’admettent aucun des arguments de saint Thomas en faveur de l'existence de Dieu, comme Aurioli ou Lherminier, affirment la dé­ monstrabilité aussi bien que l'ensemble des nominalistes et les autres écoles. Enfin tous en appelaient à l’Écriture et aux Pères sur ce point. Hujusmodi autem sententiæ falsitas ostenditur... tum etiam apostolica veritate asserente, Rom., i, 20, Invisibilia, etc., disait déjà saint Thomas. Cont. gent., 1. I, c. xn. Or, on sait que dans ces conditions l’accord des Écoles constitue un argument théologique valable. Cf. Franzelin, Tracta­ tus de divina traditione el Scriptura, th. xvn, Rome, 1875, p. 206. D’où l’on conclut qu’il est au moins témê- 928 faire de nier la démonsirabilité de l’existencede Dieu. Telle est la conclusion minimiste de Bannez, de Sua­ rez el à leur suite du P. Pesch, Prælecliones dogma­ ticae, t. n. n. 29. Kleutgen propose la conclusion en ces termes: Si quelqu’un reconnaît que Dieu peut être connu avec certitude par le moyen des créatures, comme l'a défini le concile du Vatican, et nie qu'on puisse démontrer strictement, c’est-à-dire jusqu’à l’évidence, l’existence de Dieu, son assertion, bien que non hérétique, est néanmoins peu sûre dans la foi. DeipsoDeo, Ratisbonne, 1881, n. 156. Si, laissant de côté l'argument tiré de l’autorité de l’École, on étudie la question en elle-même, on se trouve en face des faits suivants. D’après l’ensemble de l’Écriture et de la tradition, entre Dieu, les créatures et la position par notre esprit d’un jugement existen­ tiel certain sur Dieu, il y a une relation telle que la position de ce jugement découle de la connaissance des créatures. Voir col. 842. Tel est sans conteste le con­ tenu de la révélation. C’est équivalemment dire que Dieu est démontrable a posteriori, dira-t-on; et ainsi en jugent de fait les théologiens qui, avec Molina, Valentia, Ysambert, disent que la thèse que nous étu­ dions est de foi divine. Non, disent les autres, il y a une nuance. Car l’Écriture ne dit pas explicitement tout ce que signifie la thèse que Dieu est démontrable. Cette thèse, en effet, dit que la relation entre les créa­ tures et l’affirmation certaine de l’existence de Dieu est celle des prémisses à la conclusion; elle dit aussi qu’il intervient dans le procédé suivi par l’esprit la connexion entre un terme plus connu et un terme moins connu, que cette connexion non seulement est perçue par Pacte direct de l’esprit, mais que l’esprit a la conscience réfléchie du procédé qu’il emploie pour conclure. Or, toutes ces précisions ne sont pas dans les textes scripturaires explicitement. Mais, ajoutent-ils avec Suarez,elles s’ytrouventà l'état implicite, loc. cit., n. 13. L’Ecriture, en effet, nous propose de vrais argu­ ments en faveur de l’existence de Dieu et nous invite par là à faire intellectuellement les actes que fait tout homme qui suit une démonstration : si ergo demon­ stratur, demonstrabile est; et si ratione naturali sci­ tur Deum esse, etiam scimus nos hoc scire et demon­ strare. Ces conséquences sont si naturelles, et les ré­ flexions de l’espritqu’importe le terme démonstrabilité sont dans l'espèce si faciles, qu’on en conclut à la note de témérité dans la foi contre l'opinion de Nicolas d’Autrecourt et de Pierre d’Ailly. On ne voit pas, en effet, comment le contenu de la révélation reste intact, si l’on nie la démonstrabilité de Dieu au sensoû ce terme est pris dans l’Ecole. Voir col. 853 sq. La même conclusion se déduit de la formule définie parle concile du Vatican. Denzinger, n. 1653. Quelquesuns font cette déduction par le raisonnement suivant. Le concile définit que l’homme peut connaître l’exis­ tence de Dieu avec certitude par le moyen des créatures. Or, il n’y a pas de certitude si l’assentissement n’est pas fourni en vertu d’un motif qui exclut la possibilité du contraire, et si l'esprit ne connaît pas clairement que toute possibilité d'erreur est exclue. Mais seule une démonstration proprement dite peut déterminer un assentiment de ce genre. Donc. Cf. Stentrup, De Deo uno, Inspruck, 1879, th. iv, p. 76; Ilontheim, Institu­ tiones theodiceæ, n. 79; Frick, Logica, η. 210, 434, p. 133, 291. Ce raisonnement est fallacieux; d’abord, parce qu’il s'ensuivrait que jamais la connaissance spontanée de Dieu ne pourrait donner la certitude; ensuite, parce que dans la mineure on prend pour accordé que le concile en employant le mot certo a nécessairement fait sienne celle des diverses théories classiques sur la certitude et sur le critérium de la vérité que l’on adopte soi-même. Voir Croyance, t. ni, col. 2389 sq. 11 faut donc, si l’on veut déduire avec cer­ 929 DIEU SON EXISTENCE) titude du texte conciliaire la thèse de la d.-monstrabilité de Dieu, procéder autrement. Le concile a défini que par la raison naturelle au moyen des créatures on peut arriver à connaître Dieu avec certitude; mais, ou bien on reconnaît que noire connaissance spontanée de Dieu s’obtient par inférence causale, ou bien on ne le veut pas reconnaître. Or, dans les deux cas, pour satisfaire au concile, il faut admettre la thèse de la démonstrabilité. Dans le premier cas, la conséquence est évidente ; car dire que Dieu est démon­ trable quand on reconnaît d'ailleurs que c’est par une inférence causale qu’on obtient la certitude de son exis­ tence, ce n’est ajouter à ce que l’on concède déjà que la possibilité d’un retour réfléchi de la pensée sur son opération de façon à en constater la légitimité; et, remarque Kleutgen, op. cit., n. 157, bien que ce retour réfléchi de la pensée ne soit pas nécessaire avant l’acte de foi à celui qui a la certitude spontanée de l’existence de Dieu, ni même, avait dit saint Thomas, Sum. theol., II’ Ilæ, q. t, a. 5, ad 3““, à celui qui ne connaîtrait Dieu que par la foi humaine, on ne peut pas nier qu’il est souvent nécessaire soit avant soit même après l’acte de foi proprement dit. Si l’on opte pour l’hypothèse que notre première connaissance de Dieu n’est pas le résul­ tat d'une inférence causale, ou bien on en explique la genèse par l’argument de saint Anselme, ou bien on a recours à quelque élément subjectif indémontrable. Mais l'argument de saint Anselme ne donne pas la cer­ titude; et l’expérience aussi bien que l’histoire de la philosophie et de la théologie nous apprennent qu’il laisse la place à des doutes raisonnables sur la légiti­ mité de la conclusion qu’il prétend imposer à l'athée. A plus forte raison en faut-il dire autant de tous les systèmes qui font dépendre la certitude de la première connaissance de Dieu d’un élément subjectif indémontré et indémontrable et dont les titres ne peuvent pas s’ex­ pliciter à la raison. Cf. Pesch, op. cit., n. 25. Sur ce point la pensée du magistère ordinaire n’est ni douteuse ni équivoque. Le moyen âge condamna Ni­ colas d’Autrecourt. Voir col. 770. En 1835, Grégoire XVI reprochait à Hermès de ne pas rester fidèle à la doc­ trine catholique en ce qui concerne « les arguments par lesquels on a coutume d’établir et de confirmer l'existence de Dieu. » Denzinger, n. 1620. La même année, on demanda à Bautain de signer que « le rai­ sonnement peut prouver avec certitude l’existence de Dieu. » Voir Bautain. Cf. Denzinger, 10« édit., n. 1622. En 1843. la S. C. de l'index demanda diverses correc­ tions à L'baghs. En particulier Ubaghs ayant écrit : Probationes existenliæDei reduci ad quandam fidem, aut fundari in hac fide, qua non tam videmus quam credimus, seu persuasum nobis est, ideam hanc esse fidelem, id quod evidentia mere interna cernere non possumus, l’index observait : Quæ verba significare videntur potius credi quam demonstrari Dei existentiam ; quod quidem a vero omnino distat. Cf. les dé­ tails singuliers de l’aflaire dans Der Katholik, 1865, 1.1, p. 210; 1866, t. n, p. 491; toutes les pièces ont été publiées par l’Annuaire de l’université de Louvain pour 1876, et réimprimées par Bouix, dans la Revue des sciences ecclésiastiques, Amiens, 1876, p.552 sq. En 1846, Pie IX rappela dans une encyclique que la raison prouve les fondements de la foi, Denzinger, n. 1635; et en 1862, il revint sur ce sujet à propos des erreurs de 1 rohschammer, en faisant mention expresse de l'exis­ tence de Dieu. Denzinger, n. 1670. En 1855, Bonnetty eut à souscrire la même proposition qu’on avait proposée à Bautain. Denzinger, n. 1650. Les conciles provinciaux du xix« siècle se prononcèrent dans le même sens que le saint-siège. Voir, par exemple, le concile de Reims en 1853, Collectio Lacensis, Fribourg, 1873, t. tv, col. 188; le concile de Bordeaux en 1856. ibid., col. 691 ; voir aussi col. 843; le concile autrichien de DICT. DE THÉOL. CATHOL. 930 Vienne en 1858, ibid., t. v, col. 130; celui de Cologne en 1860, col. 271, 294. 300; celui de Kalocsa en 1862, ibid., col. 612; celui cEUtcedit en 1865, ibid., col. 746. On a vu plus haut, col(817 sql pourquoi le concile du Vatican n’a pas voulu enrproyer le mot demonstrare dans la définition dogmatique qu'il a proposée à la foi de l’Église; mais en se tenant sur la réserve, parce qu'il importait surtout de décider du pouvoir naturel que nous avons de parvenir à la première connais­ sance certaine de Dieu, le concile ne désavoua ni le saint-siège ni les conciles provinciaux que nous ve­ nons de citer. Certo cognoscere et demonstrare, dit le rapporteur, aliquatenus est unum idemque, et le concile eut soin de recommander à tous les fidèles de suivre les décisions du saint-siège. Voir col. 836. Depuis le concile, la direction du magistère n’a pas varié. On sait que Léon XIII a donné une vigoureuse impulsion au retour à la philosophie de l’Ecole, spécialement de saint Thomas. Or, dans une encyclique au clergé de France, 8 septembre 1899, il expliquait que son but en poussant à l’étude de la scolastique était surtout d'en­ rayer le nominalisme moderne, qui rend impossible la preuve des préambules de la foi. Acta Leonis Xlll, Borne, 1900, t. xix, p. 168. C'était redire après vingt ans ce que Klejtlgen avait, écrit dans l'encyclique .Eferni Pains, dont la rédaction lui avait été confiée : £i revera divinæ Sapienïîæeïôqiùis 'graviter reprehend : ur eorum hominum stultitia qui de his quæ videntur bona non potuerunt intelligere eum qui est, ncgue operibus attendentes, agnoverunt quis esset artifex. Igitur primo loco magnus hic et præclarus ex I mana ratione fructus capitur, quod illa Deum esse demonstret : a magnitudine enim speciei et creat ræ cognoscibili ter poterit creator horum videri. .4 ‘a Leonis Xlll. Rome, 1881, t. I, p. 268. Ceux donc qui parmi les catholiques pensent que la question d>- la démonstrabilité de Dieu est une question libre, font preuve d’une connaissance peu étendue de la littérature officielle de leur Église; il en faut dire autant d'un grand nombre d'autres qui prétendent être tout .·. Lit en règle avec l'orthodoxie, parce qu’ils admettent une inférence causale dans la genèse de notre pre- ■ ■■■ idée de Dieu, sauf à nier, pour excuser l’atliéism- spé­ culatif, toute démonstrabilité proprement dite de . stence divine. II. Exposé sommaire des preuves de lexis-de Dieu. — On peut étudier les preuves de . ■ — tence de Dieu à un triple point de vue, qu'il imp. de distinguer, bien que souvent il soit confond·. ■.· les auteurs qui traitent de ces questions : le p :e vue historique, le point de vue pratique ou οροί.. tique, le point de vue scientifique. 1° Point de vue historique. — Placé à ce point de vue, on ne cherche à convaincre personne de i \istence de Dieu ni même à faire la critique des preu.es qui ont été proposées dans le cours des âges. Le but poursuivi est de dresser un catalogue exact et complet des arguments mis en avant, d’en indiquer les nuan es. les filiations et d’en découvrir les relations avec les doctrines soit des auteurs qui les ont employés, soit de leur milieu. Ces recherches ne vont pas sans quelque danger de dilettantisme ou même de positivisme; ceux qui s’y livrent exclusivementet sans une forte éducation philosophique, finissent par opiner avec Renan « qu'il est plus important de savoir ce que l'esprit humain a pensé sur un problème, que d’avoir un avis sur ceproblème. » Averroès et l'averroisme, Paris, 1866. p. ix. Mais lorsque ces recherches sont bien conduites et sortent des généralités ou des synthèses subjectives qui encombrent encore les histoires de la philosophie mé­ diévale, elles sont d'un haut intérêt et d'une très grande utilité pour l'intelligence des anciens docteurs. Cari van Endert a laissé une bonne étude de ce genre pour IV. —30 931 DIEU (SON EXISTENCE) la période patristique, Der Gottesbeweis in der patristischen Zeit, Fribourg-en-Brisgau, 1869. Beaucoup de monographies sur différents Pères ou écrivains ecclé­ siastiques contribuent à cette enquête; elles ont été ou seront indiquées aux dill'érents articles de ce diction­ naire. L’attention des érudits juifs et chrétiens s’est en Allemagne beaucoup occupée des arguments donnés par les grands docteurs du moyen âge, spécialement par saint Thomas. On a surtout étudié l'origine de l'ar­ gument du premier moteur, tel qu’il se lit au Contra gentes, 1. I, c. xm. On trouvera le matériel des résul­ tats obtenus et des controverses pendantes dans Rolfes, Die Gottesbeweise beim Thomas von Aquin und Aristoteles, Cologne, 1898; Baeumker, Witelo, dans Beitrâge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, t. ni, p. 288-343; Weber, Der Gottesbeweis ans der Bewegung bei Thomas von Aquin, Fribourg, 1902; Grunwald. Geschichte der Gottesbeweise im Mittelalter bis zum Ausgang der Hochscholaslik, Munster, 1907, dans les Beitrâge, t. vi. Ces essais sont encore très imparfaits pour bien des raisons qu’il serait fort long d’exposer. Qu’il suffise en général de mentionner que la critique actuelle des sources de saint Thomas dépend beaucoup trop du préjugé mis à la mode par Renan, à savoir que saint Thomas fut surtout un adversaire d’Averroès et s’ins­ pira principalement d'Avicenne. Les emprunts à Avi­ cenne surtout par l'intermédiaire de Maimonide ne sont pas niables; il est certain, par exemple, que la ter­ minologie du troisième argument de saint Thomas dans la Somme, I“, q. il, a. 3, est d’Avicenne. Cf. Maimonide, Guide des égarés, trad. Munk, Paris, 1861, t. n, p. 19. Mais il n’est pas douteux que chez saint Thomas cet argumentaun sens tout dilférentde celui que lui don­ nait Avicenne, puisque saint Thomas a constamment rejeté avec Averroès la distinction réelle de l’essence et de l’existence qu'admettait Avicenne. Cf. S. Thomas, In metaph., 1. IV, lect. n, n. 3; 1. X, lect. ni, n. 8; De ente et essentia, c. iv, voir le commentaire de Cajetan, q. v, x. On n’a pas assez remarqué aussi qu’en théo­ dicée saint Thomas emprunte à Averroès ses arguments décisifs contre l'agnosticisme d’Avicenne et de Maimo­ nide et qu'en physique il modifie la théorie du mouve­ ment d’Avicenne. Malgré tous ces défauts, les travaux publiés ont remis en lumière un fait que l’on avait perdu de vue depuis Cajetan et depuis Suarez, à savoir que saint Thomas à la suite d’Albert le Grand, Summa theol., part. 1, tr. III, q. xvill, m. I, édit. Vivès, t. xxxi, p. 119, mais avec beaucoup plus de sens critique, s’est grandement inspiré des philosophes arabes et du juif Maimonide dans l’exposé qu’il nous a laissé des preuves de l’existence de Dieu. Il nous en avertit d'ailleurs luimême, Contra gentes, 1.1, c. xm, procedamus ad po­ nendum rationes quibus tam philosophi quant de­ clares catholici Deum esse probaverunt. Il faut donc distinguer dans saint Thomas deux sources : la tradition chrétienne qu’il reçoit du Maître des Sentences, et la tradition péripatéticienne qu’il reçoit des philosophes arabes et juifs. Ce qui provient de ces derniers nous intéresse seul ici,et on peut le ramener à deux points. D’abord, saint Thomas emprunte à la philosophie arabe l'argument du premier moteur tel qu’il le développe dans ie Contra gentes, loc. cit. L’idée foncière de cet argument est la suivante : le changement est un passage de la puissance à l’acte; c’est la définition du mouvement métaphysique et celle-ci n’est pas discutée; mais, pense saint Thomas, aucun pas­ sage de la puissance à l’acte ne se fait dans le monde de notre expérience sans qu'un mouvement de translation, motus localis, motus physicus, n’ait précédé. Ce que Maimonide exprime en ces termes : « Le mouvement de translation est antérieur à tous les mouvements et en est le premier selon la nature ; car même la nais­ 932 sance el la corruption sont précédées d’une transfor­ mation; et la transformation à son tour est précédée d’un rapprochement entre ce qui transforme et ce qui doit être transformé; enfin il n'y a ni croissance ni décroissement sans qu’il y ait d'abord naissance et cor­ ruption. » Loc. cit., p. 13. Si donc on constate un change­ ment, il y a eu mouvement local : Omne motum mo­ vetur ab alio; mais cela ne peut pas se continuer a l’infini. Donc. Voir le développement du raisonnement dans Maimonide, loc. cit., p. 29, et remarquer que saint Thomas emprunte au rabbin jusqu’à ses exemples : « cette pierre qui se meut, c’est le bâton qui l’a mise en mouvement; le bâton a été mû par la main, » etc. Le second emprunt de saint Thomas consiste à dire que la non-éternité du monde ne se démontre pas; proposition qui excita beaucoup de murmures, comme nous l’apprend saint Thomas lui-même dans son opus­ cule De æternitate mundi contra murmurantes, et l’on sait que parmi ceux-ci se trouvait saint Bonaven­ ture. Voir t. ni, col. 2174. De là saint Thomas concluait que les preuves de l'existence de Dieu doivent être in­ dépendantes de la question de la création proprement dite ou tout au moins du dogme de la création dans le temps. Celle position fut empruntée par lui à Mai­ monide. Cf. Worms, Die Lehre von der Anfanglosigkeit der Well, etc., dans les Beitrâge de Baeumker, t. in ; Raymond Martin, Pugio fidei, part. I, c. vi sq.; Guttmann, Moses ben Maimon, Leipzig, 1908, t. I, p. 189. Ces deux emprunts de saint Thomas à la spéculation orientale n’ont pas eu la même fortune dans les écoles. Bien qu’on trouve encore jusqu’au xvui· siècle cette question discutée par les auteurs, an existentia Dei possit demonstrari permisso progressu in infinitum, bien que ce problème ait encore une grande utilité pé­ dagogique, il semble que l’accord est fait pour le ré­ soudre dans le sens de saint Thomas. Cf. l'exposé de la question dans Sertillanges, La preuve de Dieu et l'éternité du monde, Paris, 1897; Les sources de la croyance en Dieu, Paris, 1905, p. 69 sq. ; Ilontheim, Institutiones theodiceæ, Fribourg-en-Brisgau, 1893, n. 198. Ce qui ne veut pas dire qu’on s’interdise le droit de chercher à montrer directement la répugnance du progrès à l’infini, soit qu’on admette les nombres infinis, soit qu’on les rejette. Quant à l’argument du premier moteur tel que saint Thomas l’a compris, il y a longtemps qu’il ne s’enseigne plus, même dans l'École thomiste. L’histoire en serait fort curieuse, mais longue; voici quelques points de repère sans discussion. Pour Scot comme pour saint Thomas, les corps ont un lieuet un appétit naturel pource lieu. Cf. Sum. theol., 1«, q. vu, a. 3. Ils l’atteignent ou y tendent par divers changements qui se font sous l’action des sphères célestes, celles-ci se communiquant de degré en degré le mouvement de la première sphère. Celle-la est mue par le premier moteur. Mais, observe Scot, dans ces conditions l’argument tiré de l’impossibilité du progrès à l'infini du mouvement local ne prouve pas l’existence de Dieu. En effet, 1. le principe quod movetur, abalic movetur, entendu dans ce sens qu’un mouvement local précède tout changement, n’est pas un principe universel et nécessaire ; car il admet bien des exceptions, spécialement dans les êtres libres et vivants. L’induc­ tion ne prouve ce principe que dans les limites sui­ vantes : quod movetur, ab alio etiam movetur, c’est-àdire rien dans notre expérience n'est la cause adéquate de son mouvement, cf. Suarez, Disp, metaphys., disp. XXII, sect, n, n. 23, 47 ; si on l’étend davantage, il est faux, quia aliquid potest esse in actu virtuali et in potentia formali. In IV Sent., 1. I, dist. Ill, q. vu, n. 28 sq. Ce qui peut se traduire familièrement: dans le monde, il n’y a pas que des toupies à fouet, mais aussi des toupies à ressort. — 2. D’ailleurs, si l’on admet l’hj- 933 DIEU SON EXISTENCE) pothèse des Arabes sur le mouvement de translation cause de tous les changements, l’argument ne conclut pas à Dieu, vu qu'il ne conclut qu’à un moteur qui n'est pas mû par un autre et non pas à un moteur abso­ lument immobile. Saint Thomas avait cru pouvoirpasser d'un tel moteur à Dieu en s'appuyant sur « l'assomption » d'Aristote, Physic., 1. VI, c. x, édit. Bekker, t. I, p. 240, que les êtres simples ne peuvent être mus que par ac­ cident; théorie qui suppose que tous les mouvements locaux sont des mouvements absolus, qu’il n’y a pas et ne peut pas y avoir de mouvements relatifs. Scot conti­ nue à penser, comme tout le monde jusqu'à Copernic, que de fait les mouvements de l’univers sont des mou­ vements absolus, bien qu'il entende ce mot dans un sens moins strict que ses contemporains; mais son génie lui a fait remarquer qu’il n’est pas du concept de mou­ vement de translation qu’il y ait application d'un quan­ tum sur un quantum ; il suftit, dit-il à propos des anges, de considérer l’espace parcouru; c’est, en effet, ce que nous faisons tous aujourd’hui en mécanique dans les problèmesde composition des mouvements. In IV Sent., I. Il, dist. II, q. ix. Donc, conclut-il, le premier moteur non mû par un autre, auquel aboutit l'argument em­ prunté par saint Thomas aux Arabes et à Maimonide, serait en réalité un moteur non immobile; il ne serait pas plus immobile que notreàine. lbid.,q. vu. —3. Dans ses Theoremata, Scot attaqua d’une autre façon encore la preuve de l’existence de Dieu par un moyen terme physique; mais dans ce passage l’argumentation du docteur subtil vise plus Albert le Grand que saint Thomas et déborde l’argument du premier moteur. Cf. Suarez, Disput. metaphys., disp. XXIX, sect, t, n. 18. Des trois observations de Scot, les scotistes dévelop­ pèrent surtout la première ; les nominalistes, à qui leur occasionalisme ne permettait pas de suivre en ce point Scot, développèrent les deux autres. Voir les arguments d’Aurioli dans Capreolus, Defensiones theo­ logies sancti Thomæ, 1. I, dist. Ill, q. I, Tours, 1900, t. I, p. 164. Cf. Occam, ibid. Les thomistes firent preuve pour défendre le texte et la pensée de saint Thomas d'une ingéniosité rare. Cf. Ferrariensis, Contra gentes, 1.1,c. xm. Mais la subtilité des scotistes triompha, aidée sans aucun doute par tout le mouvement scienti­ fique qui devait aboutir à Galilée et à l'application de la mathématique à l’étude des mouvements réels. Aussi, après avoir vivement lutté spécialement contre le scotiste Trombetta, qui avait dédié à Léon X son opuscule : De efficientia primi principii... quid senserint Ari­ stoteles et Commentator (Averroès) de efficientia primi principii quod est Deus et ejus infinitate inlensiva, Venise, 1513, Cajetan se résignait à avouer dans la compilation qu’il écrivait sur la Somme de saint Thomas « que l'argument du premier moteur ne con­ clut pas à un moteur plus immobile que n’est l'ùme humaine. » In Λ”, q. Il, a. 3. Suarez ne dit guère autre chose, vers 1598, lorsqu’il résuma tout le débat et conclut que les moyens termes physiques ne suffisent pas à prouver Dieu et son infinité. Disp, metaphys., disp. XXIX, sect, t; disp. XXX, sect. n. On pouvait croire la question vidée. Il n’en fut rien. Bannez prit la position suivante : Si nomine motus solum intelligatur motus physicus, bene dicit Cajetanus quod per illam rationem solum devenitur ad primum motorem im­ mobilem quidem per se, per accidens tamen potest esse mobilis. En d’autres termes, si on prend l'argu­ ment dans le sens où historiquement saint Thomas l’a emprunté aux Arabes, il ne conclut pas, et la critique de Scot est décisive. Mais Bannez ajoute de son cru : Sed non debet sic sumi, sed ut comprehendat etiam motus spirituales et metaphysicos, qualis est qutevis operatio, et etiam quævis applicatio potenliæ spiri­ tualis ad suum actum, et etiam motus metaphoricos, 934 qualis est molio finis. Et tunc ratio ista sic debet dis­ poni. Omne quod movetur quocumque motu, sive spi­ rituali, sive metaphysico, sive morali propter appeti­ tum alicujus finis superioris, ab alio movetur, et in istis motibus non datur processus in infinitum. Ergo deveniendum est ad unum motorem qui istis motibus est omnino immobilis, qualis est Deus. Scolaslicacom­ mentaria in q. n, a. 3, Venise, 1587, p. 230. Depuis Bannez, on n’est, pour son école, thomiste que si l'on admet l’argument du premier moteur en transférant au concours divin ce qui fut écrit de faction de la première sphère. Goudin prononce sans hésiter : Qui negant præmotionem negare soient hoc axioma, quod movetur, ab alio movetur, sicque expeditissimam scalam subruunt qua philosophi antiqui ad cognitio­ nem Dei ascendebant. Physica, part. I, disp. IU, q. vi, t. n, p. 389. De nos jours, le P. de Munnynck pense de même : « Si Suarez n'admet pas l’argument du pre­ mier moteur de saint Thomas, c'est que cet argument favorise trop la prémotion physique. » Prælecliones de Dei existentia, Louvain, 1904. p. 64. Les thomistes bannéziens font donc de l’argument du premier mo­ teur un argument métaphysique, ex ratione metayhysica, non ex medio physico. Il en est de même des différentes espèces de néo-thomistes, qui ne sont pas bannéziens; ils ont recours pour soutenir cet argu­ ment à diverses notions sur la limitation des êtres finis, sur la composition des êtres, sur l'acte et la puissance, etc., dont se servaient, il est vrai, les tho­ mistes anciens à l’époque où ils défendaient encore contre les scotistes la valeur de l'argument de saint Thomas pris au sens de l'antériorité du mouvement de translation, mais qui n’ont aucun rapport telles qu’elles sont entendues par les néo-thomistes avec l'ar­ gument ex medio physico. Cette intervention récente du néo-thomisme a fait de cette question le carrefour le plus systématique de toute la théologie, et on querelle aujourd'hui en pleine obscurité. Du moins les bannéziens anciens sont-ils toujours restés tid, i-- _ ; principe qu’on ne doit pas prouver les choses certaine s par des opinions controversées; c’est ainsi que Jean de Saint-Thomas refuse de se servirdela distinction r de l’essence et de l’existence pour prouver l'infinité dDieu, parceque, dit-il. ce n’est là qu'une opin-.n : ntroversée. In 7am, q. vit, disp. VII, a. l,n. 7, édit. Vi.ee. t. i, p. 696. De même, le P. Lepidi considere avec D. Soto comme une question secondaire dans le misme l’existence distincte de cette entité. Ci: Reinstadler, Elementa philosophise scalas: Fr bourg-en-Brisgau, 1907, t. i, p. 256. Les néo-thon, s'.es ont abandonné cette sage méthode et procedent ains. Saint Thomas a dit que l'argument du premier moteur est le plus manifeste; or, pour qu'il soit valai sa sens métaphysique où nous l’entendons, telles et telles hypothèses métaphysiques, telles entités, telles distinc­ tions réelles, etc., nous sont nécessaires; c'est donc que d’après saint Thomas ces hypothèses sont évidentes. D’où il suit que l'argument, que les néothomistes déclarent à leur tour le meilleur pour démontrer l'existence de Dieu, est finalement basé chez eux sur un appel à l'autorité du docteur angélique, interprété â contresens. Sans discuter la question de fond, nous constatons que les néo-thomistes, par le moyen de con­ sidérations métaphysiques qu’ils déclarent très pro­ fondes, fondamentales, abandonnent en réalité comme tout le reste de l’École l'argument physique du premier moteur, tel que saint Thomas le reçut des Arabes. Cf. llontheim, op. cit., n. 203. Si, pour les raisons et de la manière que nous venons d’indiquer, l'argument tiré du mouvement de transla­ tion a disparu de l’École depuis plusieurs siècles, il a survécu dans la scolastique protestante, chez quelques philosophes et aussi chez quelques apologistes de bonne 935 DIEU (SON EXISTENCE) volonté. De nos jours, nous assistons au mouvement de réaction suivant. Beaucoup de philosophes ayant réduit au sentiment tout le fondement de la croyance en Dieu, les positivistes se sont mis à attaquer la légitimité de la connaissance sentimentale; M. Ribot, par exemple, a écrit La logique des sentiments, en prenant pour accordé que la connaissance religieuse n’a pas d’autres origines que l’émotion, sauf à montrer dans tout son ouvrage qu'il n’y a là aucun moyen valable de connaître. Or. nous avons vu une levée de boucliers contre M. Kibot : on croit rendre grand service à la religion en défendant contre lui « la logique des sentiments, » et on ne se rend pas compte qu'une telle apologétique est de nature à confirmer les positivistes dans leur erreur et, comme dit l’encyclique Pascendi, que ja­ mais « le bon sens n’admettra que l’émotion soit un moyen sûr de découvrir la vérité. » Denzinger, 10· édit., n. 2106. Il s’est passé pour l’argument du mouvement local quelque chose de semblable. Hobbes, voir col. 776, Pascal, voir col. 805, et de nos jours Stuart Mill ont affecté de prendre cette preuve pour la seule valable; puis, ils ont montré ou affirmé qu’elle n’est pas con­ cluante; et depuis Hobbes jusqu’à nos jours, il s’est trouvé des théologiens protestants, des philosophes et des apologistes pour réfuter Hobbes d’abord, puis To­ land, lorsque celui-ci riposta que le mouvement, c'està-dire l’effort que fait un corps pour se transporter d’un lieu à un autre, est essentiel à toute matière. Cf. Samuel Parker, De Deo et providentia, Londres, 1678, disp. I, c. x.xvni; Abbadie, Traité de la vérité de la religion chrétienne, sect, i, c. iv, Rotterdam, 1684; Samuel Clarke, Démonstration de l'existence et des attributs de Dieu, dans la Défense de la religion de Burnet, La Haye, 1740, t. ni, p. 13, 33 sq. : Buddeus, Traité de l'athéisme, Amsterdam, 1740, p. 179. La polé­ mique contre Stuart Mill, même après l’hypothèse de la nébuleuse, a rajeuni le zèle de quelques écrivains d'ail­ leurs bien pensants, qu’il vaut mieux ne pas nommer et dont il suffit de dire ici qu’ils eussent bien fait de se demander si leurs prétendues démonstrations, tirées de la physique et des mathématiques, n’étaient pas de nature à fournir une excuse aux athées bien informés. Cf. par exemple Keyser, The message of modem ma­ thematics to theology, dans Hibbert Journal, janvier 1909. Saint Thomas faisait déjà de son temps la re­ marque que le fidéisme doit son origine à la faiblesse des raisons que l’on apporte quelquefois en faveur de l’existence de Dieu. Contra gentes, 1. 1, c. xn. 2“ Point de vue pratique ou apologétique. — Quand on se place à ce point de vue dans l’exposé des preuves de l’existence de Dieu, on a pour but ou bien d’amener quelqu'un à la croyance au vrai Dieu, ou bien de lui montrer que la croyance en Dieu qu’il professe est raisonnable, ou enfin de résoudre certaines difficultés qui se sont élevées dans l'esprit d’un croyant ou d’un homme qui a cru en Dieu mais a cessé d’y croire pour diverses raisons. Dans l’ordre de providence oû nous sommes placés, la méthode apologétique est en cette matière dominée par les faits suivants. 1. Tout homme est personnellement capable de par­ venir à la connaissance certaine de Dieu de façon à pouvoir commencer sa vie morale et religieuse. Voir col. 834. Nous avons dit par quel procédé lo­ gique il y aboutit. L’apologiste n’a donc rien de mieux à faire que de développer et de présenter d’une façon adaptée à l’intelligence de ses lecteurs pro­ bables l'argument tiré de l'ordre de l'univers, celui de causalité, enfin les arguments moraux dont nous avons parlé. Dans la pratique, c’est bien ce que donnent, en effet, les apologistes les plus autorisés, protestants aussi bien que catholiques. La littérature de ce genre, spécialement en ce qui concerne l’argument de l'ordre du monde, est immense depuis trois siècles. Il est à 936 remarquer que souvent les apologistes dont nous par­ lons n’excluent pas expressément dans leur manière de présenter leurs preuves le matérialisme ou le pan­ théisme; ils supposent que l’on admet par exemple l’existence et la spiritualité de l’àme, la distinction de Dieu et du monde et autres vérités de même espèce qui ne font communément aucun doute parmi les chrétiens. Ils ne donnent donc pas une démonstration rigoureusement complète. Par exemple, la célèbre preuve tirée de l'existence de notre pensée et de notre âme, indiquée par Hugues de Saint-Victor, De sacra­ mentis, 1. I, part. III, c. vu sq.; Eruditio didascalica, 1. VU, c. xvn, P. L., t. clxxvi, col. 219, 825. reprise par les cartésiens, cf. Fabri, Summa theologica, tr. I, c. I, η. 6, Lyon, 1669, et de nouveau remise en hon­ neur par Illingworth, Personality human and divine, 1894, et par l’abbé de Broglie, Preuves psychologiques de l'existence de Dieu, Paris, 1905, prend pour accor­ dées bien des choses que l’athée mettrait en question. Il est vrai que dans ses négations l’athée se mettrait en marge du sens commun. On peut donc, si l’on écrit pour des hommes qui ne sont pas décidés à faire ce mauvais pas, leur épargner les dédales d’une démons­ tration complète et argumenter ex concessis. 2. Cependant, la plupart des hommes, surtout dans nos sociétés chrétiennes, n’acquièrent pas par euxmêmes la première idée de Dieu, mais la reçoivent en fait de l'enseignement social. Voir col. 835. De là, au point de vue pratique, l’importance de l’argument tiré du consentement universel des peuples. Cf. S. Thomas, Sum. theol., 11“ II*, q. i, a. 5, ad 3ura. C’est donc avec raison que les apologistes lui donnent souvent la pre­ mière place dans leurs traités. Cf. Hettinger, Apologie du christianisme, t. i, p. 117; Crafer, Apologetics, dans 1’Encyclopaedia of religion and ethics de Has­ tings, Edimbourg, 1908, p. 613, 620; Sertillanges, Les sources de la croyance en Dieu, c. 1, Paris, 1905. Cette preuve morale est d'ailleurs solide; car, remarque Cicéron, De natura deorum, I. 1, c. xvn, « une opi­ nion qui a pour elle le témoignage positif de tout le genre humain ne peut pas ne pas être vraie. » Quand on se sert dans la question qui nous occupe de cet adage, il est à noter que l’on n’invoque pas le sens commun comme autorité. Car, remarque jus­ tement Mgr Mercier, « son témoignage commande des réserves. L'humanité n’a-t-elle pas cru unanimement à la solidité des cieux, au mouvement du soleil autour de la terre? » Critériologie générale, 5« édit., Louvain, 1906, p. 153. On ne considère pas davantage le consen­ tement universel comme le véhicule de la révélation, ou comme le résultat d’un instinct aveugle, ainsi que le faisaient Reid et les traditionalistes. On le prend comme signe d'une tendance de la nature intelligente à adhérer à certaines propositions, comme résultat de l’usage normal des facultés de connaître de l’espèce hu­ maine. Cf. Farges, La crise de la certitude, Paris, 1907, p. 216. Ainsi envisagé, le consentement universel ou le sens commun est un critère de vérité, mais fondé sur l’induction. Si, en effet, dans un cas déterminé, on peut faire voir que la rencontre de toutes les intelligences en une même affirmation n’est pas explicable par des causes accidentelles, il est permis de conclure qu'elle a pour cause une même perception chez toutes d'un même objet. Il est facile de se rendre compte que c’est bien de la sorte que procèdent les apologistes et les philo­ sophes qui développent l’argument du consentement universel. Cf. Tongiorgi, institutiones philosophias, 3· édit., Bruxelles, 1864, t. m, p.343-354; Palmieri, in­ stil.philos., Rome, 1876, t. m, p. 77-83; Hontheim, op. cit., n. 405-417; Boedder, Theologia naturalis, Fri­ bourg-en-Brisgau, 1895, p. 76-87.Quantau degré de cer­ titude que donne cet argument, les auteurs sont parta­ gés. Tous ceux qui n'admettent pas la valeur apodictique 937 DIEU (SON EXISTENCE) de la preuve de l’existence de Dieu par la finalité in­ terne, soutiennent ici que l'argument du consentement universel ne peut produire qu’une certitude morale ou même une très haute probabilité. Cf. par exemple Buonpensiere, In lam, Rome, 1902, p. 130 : Hoc argu­ mentum quia innititur consensui humani generis, qui consensus præbet solani certitudinem moralem, non habet nisi certitudinem moralem; Serlillanges, op. cit., p. 31, juge « qu’il est capable, si on l’examine à son vrai point de vue, d’emporter la conviction de l’homme prudent. » Sans partager la même défiance contre la réduction de cet argument à celui de la fina­ lité interne, d’autres auteurs ne font pas cette réduc­ tion; d'où il suit que pour eux cet argument ne donne également qu’une certitude morale; ainsi pensent Tongiorgi, Palmieri, llontheim et Doedder, loc. cit. Quelques philosophes vont plus loin avec Kleutgen, Philosophie scolastique, t. IV, n. 931·, et cherchent à montrer par le moyen du consentement universel que nous sommes en présence « d’une loi de notre esprit, en vertu de laquelle l’homme doit reconnaître la réalité de l’idée de Dieu. » Car, si la raison est une faculté de connaître, il faut aussi que ses pensées et ses juge­ ments, conformes aux lois qui la régissent, possèdent la vérité, buis, dit Reinstadler, quæ ratio naturali motu ut verum admittit, non potest esse error. Ele­ menta philosophise scholasticæ, 3' édit., Fribourg-enBrisgau, 1907, t. I, p. 202; t. il, p. 238. Le protestant Crafer fait dans le même sens, loc. cit., la remarque suivante : Sans doute, la croyance en Dieu est dans un individu donné un fait subjectif; mais quand on considère que ce fait se reproduitchez tousles individus de l’espèce et quels sont les caractères singuliers qui distinguent l’idée de Dieu de toute autre, le fait subjectif constitue un fait nouveau, objectif, dont en vertu du principe de raison suffisante et de finalité interne l’existence réelle de Dieu fournit seule l’explication. Cf, S. Thomas, Contra gentes, 1. II, c. xxxiv, n. 1. 3. Un dernier fait dont l’apologiste doit tenir compte est que l'athéisme spéculatif absolu est relativement rare, bien que les doutes ou même les défaillances dans la croyance en Dieu soient chose fréquente sur­ tout depuis que l’impiété jouit de la funeste liberté de répandre partout les sophismes dont elle s’autorise. La fermeté dans la foi est sûrement le meilleur conseil â donner, d’autant que pour le croyant qui prie et observe les préceptes bien des difficultés s’évanouissent, par exemple celle de l'existence du mal dans le monde. Cependant, au point de vue apologétique, on peut très utilement recourir à certains arguments, qui par euxmêmes ne prouvent pas l’existence de Dieu, mais qui d'une part font sentir à celui qui fait parade d’incré­ dulité que ses prétendues raisons de ne pas croire ne sont pas solides, et qui d'autre part suffisent pour écar­ ter les nuages de l'esprit du croyant que des doutes ébranlent ou inquiètent. L'emploi de tels moyens est parfaitement légitime; car il ne s'agit pas de produire la croyance, qui existe au fond de l'àrne, mais seule­ ment , d'où lui est venu le nom grec : . agrammaton. a) Prononciation de ce nom. — La lecture Jéi o-.ah, à laquelle nous sommes habitués, est généraletr. : nue pour inexacte. Les rabbins modernes l’ont a : cependant, et elle a été défendue par quelques rudits, entre autres par Michaelis, Supplementa au hebraica, 1792, t. I, p. 524, par Drach, De Than entre l’Église et la Synagogue, Paris, 1844, t. i. ; 472488, par J. H. Lévy, The TetrafŸfgrammaton. : r.s Jewish quarterly Review, octobre 1902. p. t' -. par Urquhart, Die Bûcher derBibel, Stuttgart. Ils.·,. · p. 24. Les rabbins y trouvaient l’expression simulum- e du présent, du passé et du futur. Voir Drach. p. ;.·.. t. I, p. 319-333. Cette lecture suppose une forme -· erbale monstrueuse; elle est donc inadmissible. On pr tend généralement qu’elle est d'origine moderne, et on l’attribue à Galatin, qui l’aurait mise en vogue vers 1520. Or, Galatin a déclaré qu’elle était connue et re­ çue de son temps. Arcana calholicæ veritatis, Pari-, 1516, p. 77. De fait, elle était employée au xn« siècle par tous les protestants el par plusieurs catholiques. Denys le Chartreux (1402-1471)rempruntait au xv« siè­ cle à Nicolas de Lyre et à Paul de Burgos, Enarrat,o, in Exod., a. 11, Opera, Montreuil, 1896. t. I. p. 521. 522. Porchetti, théologien du début du xiv« siècle, s’en était servi. Cf. Drusius, Tetragrammaton, dans Critici sacri, Amsterdam, 1698, t. i b, col. 351. Enfin Raymond Martin, que Galatin a copié, l'employait dans son P -.gio fidei (écrit vers 1270), part. Ill, dist. H, c. m, Paris, 1651, p. 448, 745. note. Quoi qu'il en soit de son origine, elle provient de l’union des voyelles du nom Adonei avec les consonnes nw’. Les massorêtes ont ajouté ces voyelles, avec ies 955 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) modifications rendues nécessaires par la différence des consonnes, pour suggérer la lecture Adonaï, « le Sei­ gneur », qui devait être substituée au nom ineffable de Dieu. C’est un qeri, « ce qui est à lire », perpétuel, remplaçant le kefib, « ce qui est écrit ». Par respect poursa transcendance, les Juifs ont restreint de plus en plus l’usage du nom divin par excellence et ont fini par le supprimer entièrement, préférant prononcer Adonaï ou se servir de oü, « le nom », qui le rempla­ çait. Déjà les Septante ont traduit le tétragramme par Κύριος, qui est devenu en latin Dominus et en français « le Seigneur ». Josèphe aussi, dans son récit de la révélation divine à l’Horeb, ne transcrit pas le nom divin révélé, parce que cette transcription estinterdite. Ant. jud., Il, xn, 4. Voir Drusius, Telragrammaton, 8-10, dans Critici sacri, Francfort-sur-le-Main, 1696, t. vi, col. 2153-2155; Drach, op. cil., t. i, p. 350365, 512-516. La véritable prononciation du nom ineffable n’est pas connue avec certitude. Les anciens écrivains pro­ fanes et ecclésiastiques en ont signalé différentes, qui peuvent se ramener à trois principales : Ίαβέ (à pro­ noncer Javé), Ίαώ ou Jao et ’là ou ’Ja. — a. Ίαβ'ε se trouve dans Clément d’Alexandrie, Strom., v. 6, P. G., t. ix, col. 60; Clemens Alexandrinus, Leipzig, 1906, t. π, p. 348, sous les formes Ίαούαι ou Ίχουε; dans saint Epiphane, Hær., XL, n. 5, P. G., t. xi.i, col. 685; dans Théodoret, In Exod., q. xv, P. G., t. lxxx, col. 244, qui le cite comme usité chez les Samaritains; et dans un manuscrit éthiopien de la Bodléienne, à la fin d’une énumération des noms divins. Cf. Driver, Recent theories on the Tetragramniaton, dans Studia biblica, Oxford, 1885, t. I, p. 20. — b. Ίαώ est repré­ senté par Diodore de Sicile, I, 94, et par Lydus, qui l’attribue à Varron et à Herennius (Philon de Byblos). De mensibus, édit. Wuensch,p. 111. Saint Irénée, Cont. hær., 1. 1, c. IV, n. 1, P. G., t. vu, col. 481, nomme l’éon Ίαώ des Valentiniens, que Tertullien déclare avoir été emprunté à l’Ecriture. Adversus valentinianos, c. xiv, P. L., t. n, col. 565. Origène connaît ce vocable divin, puisqu’il interprète le nom de Jérémie μετεωρισ­ μός Ίαώ. In Joa., tom. ι, η. 1,P. G., t. xiv, col. 105; Origenes, Leipzig, 1903, t. iv, p.53. Les Grœca fragmenta librinoniinum hebraicorum, attribués à Origène et soidisant traduits en latin par saint Jérôme, contiennent ce nom, à qui ils donnent le sens d’ « invisible », P. L., t. xxiii, col. 1189-1190, ainsi que Vürigenianum lexicon nominum hebraicorum. Ibid-, col. 1225-1226. Théodoret l’a emprunté à une interprétation des noms hébraïques, qui lui donnait le sens d’« être ». Quæst. in 1 Par., præf., P. G., t. lxxx, col. 605. Cf. Græc. affect, curatio, serm. il, De principio, P. G., t. lxxxiii, col. 840. Saint Jérôme le cite comme un des dix noms divins. Tractatus de ps. cxi.vt, dans Morin, Anecdota Maredsolana, Maredsous, 1897, t. m b, p. 293. A son avis, le nom ineffable, qui est le nom propre de Dieu, legi potest Jaho. Commentarioli in psalmos, Ps. vin, ibid., 1895, t. ma, p. 20-21. Le Breviarium in psalmos, faussement attribué à ce saint docteur, lui a emprunté cette affirmation. Ps. vm, P. L., t. xxvi, col. 838. La forme Ίαώ se rencontre enfin très souvent sur les pierres gravées, dites Abraxas. Voir Baudissin, Studien zur semitischen Religionsgeschichte, Leipzig, 1876,1.1, p. 185 sq.; Driver, loc. cit., p. 8. Cette forme est pro­ bablement la transcription du nom -,n>, qui entre en composition dans des noms théophores de la Bible et qui a été récemment lue sur les nouveaux papyrus d’Éléphantine. Voir Revue biblique, juillet 1908, p. 326. 328. — c. ’là est attesté par Origène, qui reproche aux ophites d’avoir emprunté leur Ίαώ au ’là des Hébreux. Cont. Celsum, 1. VI, c. xxxn, P. G., t. xi, col. 1345 (voir la note); Urigenes, Leipzig, 1899, t. n, p. 102 (où 956 on lit Ίαωια). Cet écrivain y faitencore une allusion é'· dente, lorsque, au début du ps. n, â propos de άλληλονία, il dit que partout ou on lit Ίαή (transcription pour ’là) dans le texte hébreu de [’Ancien Testament, les Grecs ont traduit Κύριος. Selecta in psalmos, l’s. II, P. G., t. xn, col. 1104. Saint Jérôme a noté que la cinquième version des Hexaples d'Origène avait traduit alleluia, laudate Ia, id est Dominum. Ia unum est de decem nominibus Dei. Commentarioli in psalmos, Ps. cxlvi, dans Morin, op. cit., t. m a, p. 99. Dans son Tractatus sur le même psaume, ibid., t. mô, p. 293, il signale, parmi les dix noms divins, celui de la, qu’il inter­ prète invisibilis. Il le retrouve dans alleluia, allelic la, et il rapporte que Théodotion, volens interpretationis edicere veritatem, ait αινείτε τόν Ία. Voir aussi Epist., xxvi, ad Marcellam, n. 3, P. L., t. xxn, col. 430. Saint Épiphane, Hær., XL, n. 5, P. G., t. xi.i, col. 685, met 'là au nombre des noms divins et il le traduit Κύριος. Théodoret dit que les Juifs nomment Dieu ’Aïà ou Ία. In Exod., q. xv, P. G., t. LXXX, col. 244. Sur les différentes formes du nom divin dans les papy­ rus magiques de l’Egypte, voir A. Deissmann, Griechis· che Transskriptionen des Tetragrammaton, dans Bibelsludien, Marbourg, 1895, p. 3-20. Les critiques modernes ont généralement reconnu que la leçon mn> de l'Ancien Testament et de la stèle de Mésa, lig. 18, devait se prononcer mn>, que l’on a transcrit en français Yahvé, ou Yahvéh. ou Jahweh, ou lahveh, ou lahvé. Quelques-uns ont conclu que telle était l’unique et authentique prononciation du nom ineffable et que les autres formes lao ou laou et la avaient été extraites des noms théophores de la Bible. Mais la forme w se trouvant employée régulièrement par la colonie juive établie à Elephantine avant la do­ mination des Perses, elle apparaît désormais comme une forme nouvelle du nom divin, et c’est d’elle que dérive la forme abrégée lah. Elle a coexisté avec mn>, sans qu’on puisse déterminer laquelle des deux a été primitive. Grammaticalement, elles peuvent être déri­ vées l’une de l'autre; elles pourraient cependant être distinctes, si nw est la forme indicative (imparfait kal) du verbe hébreu “>n ou araméen niti «c être » et si in> TT TT est la forme jussive du même verbe. b) Étymologie et sens. — Cette origine est généra­ lement admise aujourd’hui et on rejette communément la dérivation d’une racine arabe, signifiant « souffler » ou « tomber », imaginée pour faire de Jahvé un dieu de l’orage, qui verse la pluie ou lance la foudre. Dès lors, on ne discute plus que pour savoir si nirn est à la voix hiphil ou à la voix kal. Dans le premier cas, ce nom aurait le sens de « celui qui donne l’être », le créateur, ou celui qui faite arriver » les événements ou ses promesses, le Dieu provident et fidèle à sa parole. Mais la forme hiphil de ce verbe n’existe pas en hébreu, et il est hasardeux d’y recourir pour expliquer le nom divin. Il vaut mieux donc lui donner la forme indica­ tive avec le sens d’« être», que lui a toujours reconnu la tradition hébraïque. Cette étymologie admise, il reste à déterminer si ce nom désigne l’être historique ou l’être métaphysique, ce que Dieu est pour les autres ou ce qu’il est en lui-même. Les protestants sont en gé­ néral du premier sentiment. Les uns prennent le sens du futur : « Je serai ce que je serai, » ce que je dois être, votre protecteur, Exod., ni, 12, ou ce que je veux être, étant le maître absolu de ma propre conduite. Arnold, The divine name in Exodus, ni. 14, dans Journal of biblical literature, 1907, t. xxiv, p. 107165. Les autres traduisent par le présent. Selon eux, le verbe mn exprime l'être en mouvement, l’être qui deTT vient, et l’imparfait indique une action commencée, mais encore incomplète. Pour CElher, Théologie des 957 DIEU SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) 958 l’Exode, à tout le moins dans celui de Jochabed, mère &ten Testaments, Stuttgart, 1882, p. 112, Jahvé est de Moïse. Exod., vi, 20; Num., xxvi, 5, 9. "être divin qui entre en relations avec les hommes et On a résolu cette difficulté de différentes manières. spécialement avec Israel et qui se montre constamment Plusieurs commentateurs catholiques ont pensé que le dans son intervention historique celui qui est et celui nom divin, révélé â Moïse pour la première fois, a été qui est qui il est. Il lui reconnaît donc l'indépendance, employé dans la Genèse par prolepse ou anticipation, la constance absolue et la fidélité à ses promesses. et que le nom de Jochabed n’est pas primitif; la mère Cf. Baentsch, Exodus, Leviticus, Numeri, Gœltingue, 1903, p. 23. Pour Driver, loc. cit., p. 15; The book of de Moïse se nommait Elichabed; plus tard, quand le Genesis, p. 407-408, Jahvé est celui qui est, non seu­ nom de Jahvé a été usité, on a remplacé le nom divin El, qui était en composition, parcelui de Jahvé, comme lement celui qui existe simplement, mais celui qui celui de Hôéé'a a été changé par Moïse en celui de affirme son existence et qui, dînèrent en cela des faux Jhôéù'a. Num., xm, 8, 16. Cf. Franzelin, Tractatus de dieux, entre en relations personnelles avec ses adora­ Deo uno secundum naturam, 2» édit., Home, 1876, teurs. Mais le second sentiment, qui donne à Jahvé le p. 272. Le P. de Hummelauer pensait que le nom de sens de l'être en soi, est plus fondé. Le verbe mn ex­ Jahvé a été introduit dans la Genèse par des copistes, prime l’étre stable autant que l’être en mouvement, et longtemps après sa rédaction, et qu'il était entièrement l'imparfait hébreu s’emploie pour énoncer des maximes inconnu avant sa révélation à Moïse. Commentarius in générales, faisant ainsi abstraction du temps. Jahvé, du Genesim, Paris, 1895, p. 7-9. 11 a changé d'avis et il a reste, se nomme à Moïse : «Je suis», Exod., m, 14, et admis que les patriarches connaissaient le nom de il désigne ainsi ce qu’il est en lui-méme, l’être par ex­ Jahvé et sa signification, mais qu’ils ne savaient pas que cellence, comme nous allons le voir. Dieu lui-même l’avait adopté comme son nom propre. ( c) Signification de cette première révélation. — Commentarius in Exodum et Levilicum, Paris, 1897, A Moïse, qui lui demande son nom, Dieu répond : « Je p. 71, 73. M. Hoberg, Moses und der Pentateuch, dans suis celui qui suis. » Celte première réponse ressemble Biblische Studien, Fribourg-en-Urisgau, 1905. t. x. à certaines manières de parler qui, dans la bouche de fasc. i * 50-52, admet aussi la permutation des noms Dieu, Exod., iv, 13; xxxnt, 19, marquent l’indépen­ diviti» «ans les passages delà Genèse, où sont racontées dance suprême de celui qui parle, de telle sorte qu'on des révélations surnaturelles, permuta·:;? faite par pourrait la traduire : « Je suis qui je suis. » Mais Dieu, Moïse lui-même ou par les copistes postérieurs. Cf. loin de déclarer ainsi qu’il est innommable, indique Die Genesis, 2' édit., Fribourg-en-Brisgau, 1908. dans la phrase suivante qu’il a révélé son nom véri­ p. xxv-xxvn. Ce n’est qu’une hypothèse, qui ne se table, puisqu'il ajoute : « Tu diras aux fils d'Israël : vérifie pas partout, puisqu'il y a des récits de rév laJe suis m'a envoyé vers vous. » Je suis exprime donc tion surnaturelle dans lesquels le nom d'Élohim a été bien ce qu’est Dieu, qu’il est l'être. Se délinissant luiconservé. M. Hoberg n’y voit qu'une inconséquence même, Dieu devait dire : « Je suis celui qui est je suis. » d'application. La preuve de la substitution n'est pas Toutefois, cette formule à la première personne ne pou­ faite. vait reproduire le nom de Dieu dans l’usage des D'autres exégètes ont pensé que le nom de Jahvéétait hommes. En nommant Dieu, les hommes devaient ex­ connu des patriarches, mais que ceux-ci en ignoraient primer son être à la troisième personne. Aussi Dieu, la signification profonde, n’ayant pas compris que 1 être révélant enfin son nom, se nomme m~>. Ce verbe si­ est l’attribut caractéristique de Dieu. Le sens et la valeur gnifie : « 11 est », et pris comme substantif : « Celui du nom divin ont été révélés seulement, du temps ·ζ~ qui est ». Cette révélation montre donc que Dieu a en l’Exode, à Moïse et, par son intermédiaire, aux Israe­ lui seul sa raison d’être nommé et que l'idée d’être lites. Cf. Comely, Introductio specialis in historicos rend le mieux sa propre nature. Jahvé signifie 1'être V. T. libros, Paris, 1887, t. i, p. 108-111. Plus récem­ absolu, 1’être métaphysique, celui en qui l’essence et ment, on a fait remarquer que, dans ce récit, 1 anti­ l’existence se confondent, et il indique l’attribut de thèse n'est pas tant entre deux noms divins ;u entrel’aséité comme caractéristique de la nature divine. Il deux manifestations de la divinité. A l époqu- d-s pa­ est inutile d'objecter que cette notion métaphysique de triarches, Dieu s’était manifesté en qualité de Ê. Dieu était trop abstraite pour être comprise en ces parce qu’il comblait ses adorateurs de toute sort- : temps primitifs. Il n’est pas nécessaire d’affirmer que les biens, tandis qu’au temps de Moïse, il s est mam e< Israélites du xtv' siècle avant Jésus-Christ et que Moïse comme l'Être, le maître de tout ce qui est, de ia terre lui-méme comprenaient parfaitement la signification entière et de tous les peuples. Cela ne veut pas duc réelle du nom divin. 11 suffit que le nom révélé ait qu’il a révélé son nom ou en a expliqué le sens. Ce contenu ce sens, qui a été plus tard saisi et compris nom était connu, ainsi que sa signification; mais D;eu. dans la révélation faite à Moïse. Voir t. ni, col. 2046. par ses actes et sa conduite à l'égard d’Israël, en 2. Seconde révélation. Exod., vi, 2-8. — Après l’in­ manifesté la pleine signification. Tandis que par sa succès de Moïse auprès de Pharaon et les récrimina­ manière d'agir avec les patriarches, il se montrait tions des Israélites opprimés davantage à la suite de protecteur bienfaisant de leur famille, désormais il se cette démarche, Exod.. v, 1-21, Moïse se plaint à Dieu montrera à l’égard des Israélites le maître du monde, de la mission qu’il lui a confiée, 22, 23, et Dieu lui disposant des royaumes et des contrées, partageant la répond qu’il obligera le pharaon à laisser partir les terre comme bon lui semble, privant les Chananéens Israélites. Exod., vi, 1. Puis, il ajoute: « Je suis Jahvé. de leur territoire pour y introduire son peuple choisi. C. Robert, El-Shâddaî et Jéhovah, dans Le Muséun. Or. j’ai apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob en qua­ 1891, t. x, p. 372-374; La révélation du nom divin lité d”Ël-Saddai, mais sous mon nom de Jahvé, je ne me suis pas fait connaître à eux. » Exod., vi, 2, 3. De Jéhovah, dans la Revue biblique, 1894, t. ni, p. 170ce récit, que les critiques attribuent au code sacerdo­ 172. On a justifié cette distinction entre se manifester tal, il semble résulter que les patriarches, dont pour­ sous un attribut particulier et révéler ou expliquer le nom. par des formules analogues, usitées en Egypte. tant Jahvé était le Dieu, ne l’ont pas connu sous ce nom. F. Robiou. La révélation du nom divin Jéhovah à et on a conclu qu'à partirde Moïse, ce nom, révélé pour la première fois, a remplacé celui d"Ël-Saddaï, précé­ Moite, dans la Science catholique, 1888, p. 618-624. *· demment usité seul. Or. cette affirmation ne s’accorde dans la Bible elle-même. A. Delattre, Sur un emoOi pas avec l'emploi antérieur du nom de Jéhovah dans particulier des mots « nom » et · nommer > dans la la Genèse ni avec le fait que le nom nouveau entre en Bible, ibid., 1892, p. 673-687. Cf Van Kasteren. Jahvé composition dans des noms propres antérieurs à et Et-Schaddai, dnd., 1894, p. 296-315. Le P. Lagrange. 959 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) 960 les Israélites, I Reg., xv, 4-6, et les Réchabites, ruien d’abord sous le pseudonyme de Barns, La révélation descendaient, 1 Par., il, 55, restèrent fidèles adora­ uu nom divin « télragrammaton », dans la Revue biblique, 1893, t. n, p. 338-34I (auquel s’est rallié le teurs de Jahvé, IV Reg., x, 15, 16, en même temps qu'ils continuaient à mener la vie nomade de leurs P. de Hummelauer, Commentarius in Ejcodum et ancêtres. Jer., xxxv, 9, 10. D'autre part, si le conseil Leviticum, p. 71), puis sous son nom, El et Jahvé, de Jéthro a déterminé l’institution des juges en Israël, ibid., 1903, t. xn, p. 381-382, établit l’antithèse entre 'Èl-Saddai et Jahvé. Dieu s’était manifesté aux patriar­ Exod., xvm, 13-27, on peut penser que le prêtre de Madian avait fait connaître à son gendre le dieu qu’il ches sous le nom divin, 'El, commun à tous les sémites, adorait, le dieu du lieu qu'habitaient les Israélites et ft avec la qualité de Saddaï comme créateur du ciel et de la terre. Quand il se choisit un peuple, il se mani­ que par suite, selon les idées du temps, ils devaient eux-mêmes honorer. Budde, Die Religion des Volkes festa et se fit reconnaître officiellement, sous le nom Israel, Giessen, 1900, p. 15sq.; Baentsch, Exodus, Le­ propre et personnel de Jahvé, comme le Dieu particu­ lier des Israélites; et pour éviter le danger d’étre con­ viticus, Numeri, Gœttingue, 1903. p. 24-25; Altoriensidéré seulement comme le Dieu national de son talischer und israelitischer Monotheismus, Tubingue, peuple, il a adopté la dénomination absolue et univer­ 1906, p. 51-52, 67-77. C'était un dieu de la nature, le dieu de la tempête ou de l’orage, et, selon Baentsch, selle d’Être, qui convenait au Dieu absolu et universel. le dieu lunaire Sin. Sa puissance sur les éléments lui Cf. P. de Broglie, Questions bibliques, p. 307-308. permettait de réprimer vigoureusement les désordres. 2» Origine du nom. — Si le nom de Jahvé était connu Ses actes de répression du mal lui firent attribuer un avant la révélation qui en a été faite à Moïse, il y a lieu de se demander d’où il provient, s’il était l'apanage caractère moral et plus tard une sainteté incompatible des Israélites ou s’ils l’ont emprunté à un clan ou à avec les moindres déchéances. A. Réville, Jésus de Na­ un peuple étranger. On a multiplié les hypothèses zareth, Paris, 1897, t. i, p. 13-17. Pour R. Smend, d’emprunt et on a fait dériver le nom de Jahvé de Lehrbuch der alltestamentlichen Religionsgeschichte, 2e édit., Fribourg-en-Brisgau, 1899. p. 34-36, Jahvé, le différents peuples. Trois de ces hypothèses ont encore besoin d’être discutées. dieu du Sinaï, était déjà avant Moïse le dieu national 1. Origine égyptienne. — Moïse, ayant été élevé dans des Israélites, qui habitaient depuis longtemps avant la sagesse des Égyptiens, Act., vu, 22, il était naturel l’exode les environs du Sinaï et qui, en se formant en de penser qu’il avait apprisle nom de Jahvé en Egypte. nationalité parla réunion de différentes tribus, avaient adopté le culte du dieu de la contrée. M. Loisy, La Si on n’a pas trouvé dans le panthéon égyptien un nom semblable à celui deJahvé,on a rapproché la formule: religion d’Israël, Paris, 1901, p. 41-42, ne se prononce pas entre les deux sentiments. « Je suis celui qui suis » de celle qu’on lit dans le Livre des morts :Nuk pu nuk, « moi, c'est moi », que Mais ces systèmes manquent de fondement. Les Ciprononce l’âme, lorsqu’elle franchit divers passages néens n'habitaient pas au Sinaï. puisque Moïse y mena, difficiles dans son voyage d’outre-tombe à travers les de loin peut-être, paître les troupeaux de son beaudiverses régions des enfers. Mais cette formule signifie père et puisque celui-ci y vint ramener à son gendre seulement : « C'est bien moi » un tel, et n’a aucun Séphora et ses fils. Exod., xvm, 1-5. L’Horebest nommé rapport avec l’Être absolu. Le pharaon ne connaît pas la montagne de Dieu, avant la théophanie du buisson Jahvé, Exod., v, 2, et le culte, que Jahvé exige de ses ardent, Exod. ni, 1, ou bien par anticipation, ou bien adorateurs, aurait été une abomination pour les Égyp­ parce que peut-être il était couronné déjà par un sanc­ tiens, Exod., vm, 25-27, puisqu’il imposait le sacrifice tuaire et indiqué ainsi pour être le centre de réunions d'animaux que les Égyptiens adoraient. religieuses. Voir Revue biblique, 1901, p. 500-501. Cette 2. Origine qénite. — Selon plusieurs critiques, circonstance expliquerait seulement pourquoi Jahvé l’a Tiele, Stade et Budde, Jahvé était primitivement le dieu choisi pour théâtre de sa manifestation. Si Jéthro est le local de la montagne du Sinaï ou de l'Horeb. Il y ap­ même personnage que Hobab, il opposa un refus éner­ parut à Moïse dans le buisson ardent, Exod., m, 2sq.; gique aux propositions que lui fit Moïse de l’accompa­ Israël y vint lui offrir des sacrifices, 12; il s’y montra gner et de guider les Israélites au désert, afin de re­ à tout le peuple, Exod., xix, 2-4; il y donna la loi à tourner dans son pays et parmi les siens. Num., x, 30. Moïse, Exod., XX, 22 sq.; il y demeura tandis que Du reste, les Cinéens habitaient le pays de Chanaan, Moïse par son ordre introduisit son peuple dans la Gen., xv, 19, à côté des Amalécites et dans une région terre promise, Exod., xxxm, 1 sq.; il vint du Sinaï se­ rocheuse. Num., xxiv, 21, 22. Si une fraction de la courir ce peuple au pays de Chanaan, Deut., xxxm, 2; tribu s’unit aux Israélites et vécut au milieu d'eux,elle Jud., v, 5; Élie alla au Sinaï l’y chercher. I (III) Beg., avait plutôt reçu d'eux le culte de Jahvé, cf. 1 Par., iv, xix, 8 sq. Or, cette montagne est située au pays des 10, qu’elle ne le leur avait communiqué, car en Orient Madianites. Stade, Biblische Théologie des A. T., Tu- jamais un peuple fort n’a accepté la religion d'une bingue, 1905, t. i, p. 29. Moïse donna ce dieu comme peuplade plus faible. C'est donc une pure hypothèse dieu national aux tribus nomades Israélites qu'il avait d’imaginer que Jéthro a fait connaître Jahvé à Moïse. enlevées à la suzeraineté des Égyptiens et qu’il avait Le récit du sacrifice, offert par le prêtre de Madian, confédérées. Elles l'acceptèrent parce qu'elles étaient Exod., xvm, 11, 12, signifie que Jéthro s’associe au persuadées que ce dieu les avait aidées à secouer le culte Israélite. D’autre part, rien dans l'Exode ne prouve joug égyptien, comme plus tard il leur donna la vic­ que les Israélites avaient eu avant leur venue en toire sur les Amalécites et les Chananéens. Ibid., p.31. Egypte quelque attache avec le Sinaï. Quand Moïse Moïse, en effet, avait rencontré Jahvé en faisant paître demande au pharaon l’autorisation d’aller ollriràJahvé dans la région les troupeaux de son beau-père, le Maun sacrifice au désert, Exod., v, 3, il n’allègue pas une dianite Jéthro, Exod., ni, 1 ; ce prêtre offrit des sacri­ ancienne coutume, mais l’ordre de Dieu, Exod., m,12; fices à Jahvé en reconnaissance de la libération des pour l’offrir il fallait sortir de l’Égypte, parce qu'un Israélites, Exod., xvm, 11, 12, et Aaron et les anciens sacrifice d'animaux, honorés dans ce pays, eût irrité les du peuple participèrent à ce sacrifice : ce qui est un Égyptiens. Exod., vm, 26. Si Jahvé s’est révélé à lui indice qu’lsraël apprit de Jéthro à connaître Jahvé. dans le buisson, c’est soudain, par une manifestation Jéthro, nommé Hobab, servit de guide aux Israélites inattendue, sans liaison préalable avec le Sinaï. S’il dans les marches et campements au désert. Num., x, conduisit les Israélites au pied de cette montagne, 29-32. Or, Hobab était un qénile.ou cinéen, Jud., ιν,ΙΙ, Exod., m, 12, ce fut pour les délivrer de la servitude; et sa famille s’établit en Juda. Jud., i, 16. Cf. I Reg., et pour cette œuvre il a opéré des prodiges en Égypte xvi 10; xxx, 29. Elle fut toujours bien traitée par au nom de Jahvé. Dans la bénédiction de Moïse mou- 961 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) • rant, )a parole : « Jahvé est venu du Sinaï signifie seulement que Dieu a donné sa loi du haut du Sinaï au milieu des éclairs. Deut., xxxm, 2. Le psalmiste qui dira plus tard que Jahvé est venu du Sinaï au sanc­ tuaire de Jérusalem, Ps. i.xvn (lxviii), 18, rappelle seulement encore la protection divine accordée à son peuple depuis le départ du Sinaï, 8-11, et il dit plus loin que ce Dieu est porté sur les cieux, 14. Bref, ni Moïse ni les Israélites n’ont jamais su que leur Dieu était le dieu du Sinaï, et que leurs ancêtres avaient adopté un dieu local pour en faire leur dieu national. Cf. Dillmann, Handbuch der alttestamentlichen Théo­ logie, Leipzig, 1895, p. 103. 3. Origine assyro-babylonienne. — Les deux formes du nom divin, Jahou et Jahvé, ont été rencontrées dans les documents babyloniens du temps d’Hammourabi. Elles entrent en composition dans des noms théophores. Jahou, au début ou à la fin de ces noms, est toujours rendu en assyrien par ia-u. Ainsi le nom la-u-um-ilu répond à laou-el ou Joël. De même, dans les contrats, on a rencontré d’autres noms, tels que la-pi-ilu et Ia-'-pi-ilu,qui contiennent certainement la transcription de Jahvé, puisque le signe pi est ordinai­ rement prononcé wi, comme le prouve le code d’Ham­ mourabi. L’absence du déterminatif, qui indique la di­ vinité, n’est pas une raison de nier que le premier élément deces noms était divin. Cf. F. Delitzsch, Babel und Bibel, Leipzig, 1902, p. 47 ; Ed. Kônig, Bibel und Babel, Berlin, 1902, p. 37-45; Schrader, Die Keilinschriften und das Alte Testament, 3' édit., Berlin, 1903, p. 468. Toutefois, la lecture de ces deux noms n’est pas encore tout à fait sûre. Cf. S. Daiches, Kommt das Tetragrammaton Hi”> in den Keilinschriften vor? dans Zeitschrift für Assyriologie, novembre 1908, p. 125-136; J. Nikel, Der l'rsprung des alttestamentliehen Gottesglaubens, p. 32. Dans des noms analo­ gues, dont le premier élément est certainement un nom de dieu, tel que Aku-ilum (Aku est dieu), le déter­ minatif de la divinité manque. Or, tandis que le nom babylonien Jahou se présente grammaticalement comme un substantif en raison de la forme indéter­ minée uni, l’autre forme la-wi est verbale (forme qui se rencontre dans beaucoup d'autres noms), avec la préformante ta. Cela prouve qu’ils ne sont pas baby­ loniens, mais qu’ils appartiennent au groupe septen­ trional ou occidental des langues sémitiques (chananéenne, araméenne et arabe). Cf. P. Lagrange, Encore le nom de Jahvé, dans la Revue biblique, 1907, p.383386. On connaît aussi par les inscriptions assyriennes un roi de Hamath, qui est nommé tantôt laubi’di, tantôt Hu-ibi’di. 11 en résulte que Uu et lau sont synonymes et que lau est un dieu, car ce nom est précédé de l’idéo­ gramme divin. Mais ces inscriptions sont du vni'siècle, et le nom royal qu’elles produisent peut provenir de l'influence israélite en un royaume voisin. S'il en est ainsi, on doit légitimement conclure que le nom divin, sous ses deux formes Jahou et Jahvé, était connu déjà avant Moïse en Babylonie. On ne peut toutefois en conclure que le dieu ainsi nommé appar­ tenait au panthéon babylonien, comme Hoinmel l'a fait, en disant que le nom de dieu A-A devait se prononcer .4ï ou la, et qu’il désignait le dieu d'Éridou. Outre que l’identité de cette divinité n’a pas été prouvée, la forme Jaou, rapprochée de la-wi, ne peut plus être la forme nominative de la, et la supposition de Hommel j est sans fondement. Du reste, le nom hébreu n’a pu être emprunté aux Babyloniens, car les Hébreux ou ' les Araméens n’auraient jamais ajouté le n qui manque en Babylonie. Il manque plus probablement, parce que les Babyloniens ont négligé de le transcrire en écrivant , un nom étranger. Le nom de Jahvé et de Jahou était donc pour eux celui d'un dieu étranger, d'un dieu des Sémites occidentaux, chananéens ou araméens. nier. DE THEOL. CATHOL- 962 4. Origine chananéenne. — Max Müller, Asien und Europa, 1893, p.'162, 312, 313, et Winckler. Geschichte Israels, t. i, p. 36 sq., reconnaissent en Jahvé un dieu chananéen. Le premier fondait son sentiment sur la présence d une localité de Palestine, nommée Bai-ti-y’â, « maison de la »,dans une liste de Touthmès III.Nous avons prouvé plus haut que les Israélites connaissaient Jahvé avant leur entrée au pays de Chanaan, et il est tout à fait invraisemblable que Jahvé, s’il avait été pri­ mitivement un dieu des Chananéens, fût devenu, comme il l’est dans la Bible, l’adversaire des tribus chananéennes et de leurs idoles. La forme mn>, si elle dérive de iiin, ne peut venir des Chananéens, qui, dés le temps des lettres d’El-Amarna, se servaient, comme les Hébreux plus tard, de n>n. Les Phéniciens expri­ maient l'idée d’être par id. Enfin, ce nom ne se ren­ contre nulle part avec certitude dans les lettres d’ElAmarna, et la forme y'â, signalée par Max Müller,dans une transcription égyptienne, ne représente peut-être pas très bien le nom divin. Sellin fait état du nom de Jah, trouvé récemment à Jéricho gravé sur une cruche chananéenne. Die alttestamentliche Religion im Rahmen der anderen orientalischen, Leipzig, 1908, p. 61. Cf. J. Nikel, op. cit., p. 33. Bien que le nom de Jahvé ait eu une large diffusion dans le monde sémitique et peut-être en Palestine dès le xvt' siècle avant notre ère, il n’est pas d'origine chananéenne, et par sa forme il dérive plutôt de la langue araméenne. 5. Origine araméenne. — Elle résulte donc déjà de l’étymologie, venant de la racine araméenne m", et de la forme araméenne du nom divin. Elle est confirmée par l'usage de ce nom dans la famille de Nachor. Êliézer l’emploie chez Laban, lorsqu’il demande la main de Rébecca pour Isaac. Gen., χχιν, 31, 50,51. Laban, bien qu’idolâtre, prend Jahvé, le Dieu d'Abraham et de Nachor, comme juge de ses engagements avec Jacob, Gen., xxxi, 49, 53, et on a remarqué que l’au­ teur jéhoviste, à qui on attribue ces récits, a soin de ne pas mettre le nom divin sur les lèvres des hommes qui n’appartiennent pas à la race choisie. S’il est araméen d’origine, ce nom n'était donc pas une -'nigme pour la famille de Tharé. Mais si Jahvé était déjà connu de cette tribu, ne pourrait-on pas faire remonter le .t de cette connaissance jusqu’à Sem, dont Jahvé était le Dieu, Gen., ix, 26, jusqu’à Énos, au temps de qui ; r. commença à invoquer Jahvé parson nom? Gen.. r . ; Si la révélation de ce nom divin n'a pas eu lieu p< .r la première fois au Sinaï, elle aurait été fai:rieurement à l'humanité primitive et se serait con­ servée dans la descendance de Sem et d’Abra xr M. Dôller, Bibel und Babel, Paderborn, 1903, p. 11. pense cependant que les hommes ont pu à l’aide de; créatures connaître l’être en soi et lui donner le nom de Jahvé comme nom propre, et le P. Hetzenauer, Theo­ logia biblica, Fribourg-en-Brisgau, 1908, t. i, p. 376377, approuve ce sentiment. J. Drusius, Tetragrammaton, dans Critici sacri, Francf-r.sur-le-Main, 1696, t. vt, col. 2141-2180; J. Corluy. Spicilegii., dogmatico-biblicum, Gand, 1884, t. 1, p. 97-112; G. d'Eicii'.i a . Sur le nom et le caractère du Dieu d'Israël Jahveh, dan< ies Mélanges de critique biblique, Paris. 1886. p. 353-381 ; Barns (Lagrange), La révélation du nom divin « tétragrammalon ·, dans la Bevue biblique, 1893, t. n, p. 328-350; Robert, La ré­ vélation du nom divin Jéhovah, ibid., 1894, t. ni, p. 161-181 ; F. de Hummelauer, Commentarius in Exodum et Leviticum, Paris. 1897, p. 47-52, 70-74, 548; F. Prat. Jéhovah (nom), dans le Dictionnaire de la Bible de M. Vigoureux, L ni, col. 12201234; P. Lagrange, El et Jahvé, dans la Bevue biblique, 1903, p. 370-386; Driver, Becent theories on the Tetragrammaton, dans Studia biblica, Oxford. 1885. L t, p. 1 sq. ; The book of Genesis, Londres. 1904. p. 407-409; M. Hetzenauer, Theolo.;va biblica, Fribourg-en-Brisgau. 1908, t. 1, p. 374-382; Bealeneyclopadie. de Hanck. L vm. p. 5'2K»il ; Encyclopaedia biblica, de Cheyne, t. ΙΠ. col. 3330-3323. IV. 9G3 DIEU 'SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) 3“ Nature et attributs de Jahvé pour Moïse et les Israélites de son temps. — 1. D’après les livres du milieu (Exode, Lévitique, Nombres). — Si, avec les critiques rationalistes, on y distingue trois documents, pour le jéhoviste, voir Baentsch, Exodus, Leviticus, Numeri, p. xvni-xx, pour l’élohiste, ibid., p. xxxixxxit, et pour le code sacerdotal. Ibid., p. xliv-xlv. Cf. E. Mangenot, L’authenticité mosaïque du Penlateuque, Paris, 1907, p. 55-56, 83-85. 142-144. Mais en considérant ces trois livres comme 1’œuvre de Moïse, on y trouve une doctrine sur Dieu, qui a son point de départ dans la révélation du Sinaï et qui est d’accord avec elle. Jahvé. le Dieu des pères, s’étant manifesté à Moïse comme l’Être par excellence, l'Ètreensoi, a tous les attributs du vrai Dieu. Il est le Dieu unique, qui veut pour lui seul le culte de son peuple et qui interdit rigoureusement à ses adorateurs d'honorer d'autres dieux et de se faire aucune idole, d'aucune forme et l’aucune matière. Exod., xx, 3, 5, 23; xxnt, 13;xxxiv, 14, 17. Il ordonne de détruire les autels des dieux chananéens et défend de s’allier aux habitants idolâtres de la Terre promise, afin d’éviter la contagion de l'ido­ lâtrie. Exod., xxm, 24; xxxiv, 12-16. Il est un Dieu puissant et jaloux, Exod., xx, 5; xxxiv, 14; il ne tolère pas en Israël un autre Dieu que lui, comme l’époux qui ne veut pas qu’un autre ait part à l’amour de son épouse. Il punit l'iniquité des pères jusqu’à la troisième et la quatrième générations, mais sa miséricorde s’étend jusqu’à mille générations sur ceux qui l'aiment et qui observent ses préceptes. Exod., xx, 5, 6. Il hait l'impie. Exod., xxm, 7. Il a formé l’homme, et il a créé le sourd et le muet, l'aveugle et le clairvoyant. Exod., iv, 11. Il est le Dieu universel, et il agit en Égypte, sur les forces de la nature, pour montrer qu’il est le maître de la terre entière. Exod., ix, 29. 11 manifeste aussi sa souveraineté universelle en disposant des biens des Égyptiens, Exod., III, 21, 22, et du pays de Chanaan en faveur des Israélites et par fidélité aux promesses qu’il avit faites à leurs pères. Exod., ni, 8,17; vi, 8. Il règle le sort des tribus chananéennes. Exod., xxm, 27-33; xxxiv, 24. Il choisit spécialement Israël pour son peuple et il en fait son premier-né. Exod., iv, 22. Aussi s’interesse-t-il à son sort pénible en Égypte et le tire-t-il de la servitude, Exod., m, 7, 10,16, 17, en opérant des coups de puissance pour décider Pharaon à laisser sortir les Israélites, 19, 20; vi, 6; vu, 4, 5. Il intervient ainsi dans les événements de l’histoire, et par les prodiges qu’il accomplit, il se montre le maître des éléments, qu’il fait servir à ses desseins. Les plaies d’Égypte sont en même temps des représailles de sa vengeance sur les oppresseurs d’Israël et des marques de sa souveraineté. Exod., vu, 17; vm,22; ix, 14-16; xiv, 4,31. Il sera désor­ mais le Dieu d’Israël, Exod., vi, 7, qui sera son peuple. Exod., xix, 4-6. Jahvé n’est donc pas la divinité abstraite; c’est le Dieu vivant, qui s’occupe des hommes et règle les destinées d’Israël. C’est pourquoi il guidait ce peuple, Exod., xm, 21, 22; il combattait pour lui, xiv, 14. Aussi, après le passage de la mer Rouge, Moïse célèbre-t-il la toute-puissance, la sainteté et la bonté du Sauveur d’Israël. Exod., xv, 3-13. La providence spéciale de Dieu sur son peuple se manifeste durant tout le séjour de celui-ci au désert, malgré ses ingratitudes et ses révoltes réitérées. Dieu lui donne une législation religieuse, mo­ rale et sociale. Il lui promet de le protéger s’il est fidèle et de l’introduire dans la Terre promise, dont il fixe les limites. Exod., xxm, 20-33. Il fait un pacte solennel avec lui. Exod., xxiv, 7, 8. Israël obéira à tous les ordres de son Dieu. Après une première infidélité de ce peuple à tête dure, Exod., xxxn, 9; xxxm, 5, qui avait adoré le veau d’or, Dieu, qui est miséricordieux, patient et fidèle à sa parole, Exod., xxxiv, 7; Num., xiv, 18, renouvelle solennellement le pacte violé. Exod.. xxxiv, 10, 27. Les Israélites, plusieurs lois révoltés, sont 964 punis, surtout au désert de Pharan où, après une ré­ volte générale, Dieu prive de 1’entrée en Palestine toute la population, ayant 20 ans et au-dessus. Num., xiv, 28-35. Cette punition sévère succède à des pardons de séditions moins graves. Dieu était plus patient, Num., xiv, 18, que Moïse qui se plaignait amèrement à lui d’un peuple indocile, qui lui était à charge. Num., xi, 10-15. Quand les 40 années de pénitence dans le désert furent accomplies, Dieu fit des miracles pour aider son peuple à parvenir jusqu’aux frontières du pays de Chanaan et â occuper la partie orientale de la contrée, qu’il lui avait destinée. Il régla même les droits de la conquête et les limites du pays à conquérir. Num., xxxm, 10; xxxiv, 15. Ce Dieu invisible se manifestait, sous des formes sen­ sibles, à Moïse dans le buisson ardent; le lieu de sa manifestation était saint par le fait même, et Moïse se voilait la face pour ne pas voir le Seigneur. Exod., m, 2-6. Au Sinaï, il se montra au peuple dans la nuée, au milieu du tonnerre et des éclairs. Exod., xix, 9,16-18. Le peuple entendail sa voix, mais ne le voyait pas. Seule, une partie des anciens put d’abord le contempler, sous des formes extérieures. Exod., xxiv, 9, 10. Israël tout entier vit ensuite la gloire de son Dieu, qui apparut sur le Sinaï comme un feu brillant au milieu d’une nuée, 15-17. Dieu se manifestait au tabernacle de l’alliance dans une colonne de nuée, Exod., XL, 32-36; Num., xiv, 10, et il y parlait à Moïse bouche à bouche. Exod., xxxm, 9-11. La plupart des lois ont été portées par Dieu, parlant directement à Moïse. Cependant, Moïse lui-mème n’avait pas vu la face du Seigneur. Il demanda à Dieu de lui montrer sa gloire; mais Jahvé, tout en reconnaissant qu’il était clément et miséricordieux en­ vers qui il lui plait, déclara à son envoyé que personne ne pouvait voir sa face sans mourir, et il lui accorda seulement, dans l’anfractuosité du rocher, de le voir au passage par derrière, autant que le permettait l’écarte­ ment momentané de sa main qui le cachait. Exod., xxxm, 13-23. Ce fut pour Moïse un privilège unique de parler à Dieu bouche à bouche el publiquement ; les prophètes n’entendront Dieu que par énigmes et par ligures, en vision ou en songe. Num., XII, 6-8. Dieu parlait de nuit à Balaam. Num., χχιι, 8, 20. Dans ses relations avec les hommes, Dieu parfois agit à la ma­ nière des hommes et éprouve les mêmes sentiments qu’eux. Il fond sur Moïse et veut le tuer, Exod., iv, 24; il brise les roues des chars égyptiens, Exod., xiv, 25; il écrit de son doigt le décaloguesur des tables de pierre. Exod., xxxi, 18; xxxn, 16. Il s’irrite contre Moïse, Exod., iv, 14, et contre le peuple coupable et se laisse apaiser par l’intervention de Moïse. Exod., xxxn, 10-14; Num., xi, 1-3; xvi, 46-48; xxv, 3. Dieu s’irrite aussi contre Marie et Aaron. Num., xn, 9. Il fait des serments. Num., xi, 12; xiv, 17. Dieu règle la conduite des hommes et il impose aux Israélites des règles morales par la promulgation du décalogue. Exod., xx, 1-17. Dans le petit code de sain­ teté, il ordonne aux Israélites de ne pas imiter les Égyptiens et les Chananéens, mais d’observer les règles qu’il leur a tracées parce qu’il estleur Dieu. Lev., xvm, 1-5; xx, 26; xxn, 31-33. Il impose la sainteté extérieure, parce qu’il est saint lui-même. Lev., xix, 2. Ses lois morales sont suivies de sa signature : « Je suis Jahvé ; je suis Jahvé votre Dieu. » Lev., xvm, 6, 21, 30; xix, 3, 10, 12, 14, 16, 18, 25, 28, 30, 31, etc. Il sanctifie luimême ses adorateurs fidèles. Lev., xx, 8, et ses prêtres. Lev., xxi, 8, 15; xxn, 16. Il veille à l’observation des préceptes positifs et fait punir de mort un Israélite qui avait violé le repos sabbatique. Num., xv, 32-36. Au désert les Israélites sont bénis ou punis selon qu’ils ont été fidèles ou infidèles à ses prescriptions. Dieu n’étend pas seulement sa providence sur le peuple tout entier, il s'occupe de la conduite des individus. 11 punit Marie 965 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE' et Aaron, Num., xn, 1-15, Core, Kathan et Abiron, Num., xvi, 1-4, Moïse lui-même et Aaron. Num., xx, 12, 13. S’il endurcit le cœur de Pharaon, Exod., tx, 12; x, 1, 20; χι, 10; χιν, 8, c'est qu’on est en droit de lui attribuer un effet, qu'il a voulu directement. Exod., tv, 21 ; vu, 3; xtv, 4, 17, et qui s'est réalisé par le jeu des événements, dirigé par lui-même. Exod., vil, 13, 22; vm, 15, 19, 32 ; ix, 7, 35. 2. Dans le Deutéronome. — Moïse y insiste sur l'unité de Dieu, et il pose en principe, pour l'avenir, l'unité de sanctuaire. Deut., xn, 4-8. Voir col. 661-662. Conclusion. — Le véritable monothéisme : « 11 n’y a qu'un Dieu et il est mon Dieu, » qui est l'apanage propre et exclusif du peuple juif dans l’antiquité, n’est donc pas, comme beaucoup le prétendent aujourd’hui, la création des prophètes d’Israël. Il a été donné à ce peuple par Moïse, son fondateur, et le monothéisme de Moïse est absolu. Ce législateur n’a donc établi en Israël ni la monolâtrie nationale, comme si Jahvé n’avait été que le dieu unique et particulier de ce peuple, ni le jahvisme, culte du Dieu national. Il n’est pas resté à mi-chemin, ayant institué un monothéisme national et pratique, comme le pense M. Baentsch, Altorientalischer und israelitischer M onat/ieisnius, p. 77-94. Il a atteint le monothéisme théorique et parfait, en con­ damnant définitivement le polythéisme. Les Israélites, mèlé$ à des peuples idolâtres, ont bien pu demeurer fortement enclins à l'idolâtrie et avoir été infidèles à la foi monothéiste, du vivant même de Moïse et après sa mort; le monothéisme existait parmi eux, et Dieu avait accompli de grands miracles pour l’instituer définiti­ vement dans son peuple de choix, dépositaire de sa révélation. Les prophètes ramèneront leurs contempo­ rains â cette révélation première, qu’ils rappelleront; ils épureront et élèveront les idées populaires, en prêchant l’unité de Dieu, et en luttant contre l’idolâ­ trie, ils n’auront pas à inaugurer une doctrine qui avait retenti devant Israël des hauteurs du Sinaï. Cf. Kônig, Bibel und Babel, Berlin, 1902, p. 45-47. IV. DE MOÏSE AUX PROPHÈTES DU VIII· SIÈCLE. — Suivant la théorie dominante parmi les critiques ra­ tionalistes, c’est le jahvisme populaire qui caractérise la religion d'Israël, durant cette période. Ce peuple considère Jahvé comme son Dieu national, mais il re­ connaît comme de véritables dieux les dieux des autres nations et il les honore parfois à ce titre. Bref, la monolâtrie, établie par Moïse, aurait régné jusqu’au vm» siècle. Voyons si cette théorie répond aux faits, racontés dans la Bible. .1° Sons Josué. — Josué, choisi par Dieu pour suc­ céder à Moïse, Num., xxvn, 12-23 ; Deut., xxxi, 1-8, 14-23; xxxiv, 9, continue avec la protection divine la mission du législateur Israélite, en conquérant et en partageant entre les tribus la terre promise. Jos., I, 9. Jahvé, dont le siège n'est pas fixé au Sinaï, lui 1parle et le protège. Rahab, qui a appris les merveilles accomplies par lui en faveur d'Israël, sait qu'il est le Dieu du ciel el de la terre, et elle a confiance en un serment fait en son nom. Jos., Il, 8-14. Pour Josué, Jahvé vil au milieu de son peuple ; il est le Dieu de la terre entière et il accomplit des miracles pour les siens. Jos., ut, 5-10. Le monument de pierres, élevé â ('■algala après le passage miraculeux du Jourdain, devait rappeler â toute la postérité des Israélites et à tous les peuples de la terre la puissance de Jahvé et l'obligation de le révérer. Jos., iv, 19-25. La prise de Jéricho fut un nouvel indice que le Seigneur était avec Josué. Jos., vi, 27. Dieu punit une désobéis­ sance à ses ordres, Jos., vu, 10-13, et il livre Je roi de Hai aux mains de Josué. Jos.. vm, 1, 7, 18. Les Gabaoniles, ayant appris ce que Jahvé avait fait pour Israel en Égypte et sur la rive orientale du Jourdain, veulent s'allier avec les Israélites. Jos.. tx. 9. lu Ceux-ci ob­ 966 servent exactement un serment, prêté au nom de Jahvé, bien qu'il ait été obtenu par fraude. Jos., ix, 1820. Dieu livre à Josué les rois chananéens, Jos., x. 8. 19, 30, 32, et il livrera de même aux Israélites tous leurs ennemis, 25. Il combattait avec Israël, 42. Cf. xi, 8. Il avait endurci les coeurs de tous les Chananéens. pour que, ayant attaqué eux-mêmes les Israélites, ils ne méritent aucune merci et qu'ils périssent comme il le voulait. Jos., xi, 20. Il tint ainsi la parole qu'il avait donnée aux patriarches. Jos., xxt, 4L Les tribus, situées à l’est du Jourdain, devaient accomplir les pré­ ceptes divins, aimer le Seigneur leur Dieu et le servir de tout leur cœur et de toute leur âme. Jos., xxti, 5. En élevant un autel, ils ne voulaient pas transgresser les ordres de Jahvé, 10-34. Josué, avant de mourir, rassemble les tribus à Sichem, leur rappelle les actes et les promesses de Dieu et leur recommande d'éviter l'idolâtrie, d'aimer le Seigneur et de ne pas s'allier ,ux Chananéens par crainte de perversion. Jos., xxm. 1 16. Dieu expose aux Israélites réunis tout ce qu'il a fait pour leurs pères et pour eux. Puisqu'il a tiré Abraham de l’idolâtrie, ils doivent rejeter les dieux étrangers et le servir lui seul. Il leur donne à choisir entre lui et les dieux, et tous choisissent le service de Jahv Jos., xxiv, 2-18. Josué rappelle â la foule que Jahv. est un Dieu saint, puissant, jaloux, vengeur des crimes : spécialement de l'idolâtrie, mais bienfaiteur de ceux qui le servent. Il les prend tous â témoin de leur libre choix. Tous rejettent solennellement les d ; · . ·, étrangers et s'engagent à servir Jahvé seul et à ol.ésr ■ ses préceptes. Un monument fut dressé comme :■ m li­ gnage perpétuel de cet engagement public, 19-27. Donc, en Israël, il n'y avait pas place pour le culte des dieux étrangers et Jahvé était l’unique Dieu, à qui la na­ tion entière devait rendre des hommages. En principe et en droit, c’était le monothéisme absolu comme sous Moïse. 2" Sous les Juges. — En fait, la foi monothéiste subi: en Israël de nombreuses éclipses, et l'histoire de c tte époque se résume en une série d’infidélités â Jah-, et de retours au Dieu unique, qui avait permis le : i: ment des coupables. Israël servit son Dieu <: :r toute la vie de Josué et tant que vécurent les an : ns qui l’avaient connu et qui avaient vu les inerveil s ac­ complies par Dieu de son temps. Jud., u, 7. La ne .·. génération, qui n’avait pas été témoin de ces mer.e · abandonna Jahvé, se livra à l'idolâtrie et ser..: Baalim et les Aslaroth. Jud., Il, 16-13. La cause de infidélité était dans les alliances conclues, prohibitions de Dieu, par les Israélites avec les C - = néens idolâtres demeurés au milieu d'eux par la v divine. Jud., Il, 1-5. Dieu, irrité contre les coup s les livrait aux mains de leurs ennemis pour les p;: de leurs crimes. Dans l’affliction, les Israélites rnaissaient leurs forts et revenaient â leur Dieu. Celui-ci suscitait des juges, qui délivraient les tribus de l'op­ pression chananéenne et les maintenaient dans le cc?.du vrai Dieu. Après la mort des juges, les Israélites retombaient dans l’idolâtrie. Jud., Il, 10-19. Dans sa colère, Dieu maintint en Palestine des tribus chananéennes qui auraient dù être anéanties, et elles conti­ nuèrent à servir d’occasion d’idolâtrie aux fils d'Israël. Jud., il, 20-in, 6. Ces faits résument l'histoire d'Israi-l, telle que l'auteur du livre des Juges la présente. Cependant l'infidélité n'était ni générale ni absolue. Toutes les tribus n'apostasiaient pas en même temps et Jahvé avait toujours de fidèles adorateurs. La conta­ gion idolâtrique gagnait seulement quelques-unes d'entre elles, et bientôt même le malheur ramenait les coupables au cuite du vrai Dieu. Le but de l’écri­ vain a été de montrer par des exemples historiques que l'infidélité a Jahvé a toujours été punie, pour - n conclure que Jahvé est le seul Dieu d Israël et que son 967 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) culte constitue la religion véritable. Les faits racontés ne sont que des épisodes choisis. Ce livre ne nous donne donc que la philosophie religieuse de l’histoire d'Israël durant cette période. Ces récits détachés contiennent cependant, en outre, quelques traits qui caractérisent le Dieu d'Israël. L’unité de l’arche d’alliance, comme symbole de la pré­ sence de Jahvé parmi les Israélites, est un fait mono­ théiste et l'absence d'image dans l'arche, un indice delà prohibition de toute forme idolâtrique. La puissance de Dieu sur la nature est célébrée dans le cantique deDébora par allusion aux faits antérieurs de l’histoire d’Israël. Jud., v. 4, 5. On a conclu de ce passage que Jahvé habitait le Sinaï et qu’il en vint, en passant par Édoin, pour secourir Israël, sous la forme d’un orage. Mais, dans l’état actuel du texte, le Sinaï lui-même est une des montagnes qui tremblaient quand Jahvé se mit en marche. Quelques critiques pensent que la mention du Sinaï est une glose, empruntée au Ps. LXVti (lxviii), 9. P. Lagrange, Le livre îles Juges, Paris, 1903, p. 81-83, La victoire de Barac sur Sisara lui est attribuée. C’était, de sa part, une œuvre de justice et de bonté, 11. Par la volonté divine, les étoiles elles-mêmes, du haut du ciel, ont combattu contre Sisara, 20. Cela ne veut pas dire qu'elles aient participé au combat par un orage extraordinaire, mais simplement que la nature a pris part à la lutte. P. Lagrange, op. cil., p. 97-98. La cause de Jahvé y était engagée et le poète maudit ceux qui ne sont pas venus la défendre, en combattant pour lui et sous ses ordres, 23. Ibid., p. 100. Ce poète sou­ haite que tous les ennemis de Jahvé périssent comme Sisara. et que ceux qui aiment le Seigneur brillent comme le soleil à son lever, 31. La religion de Jahvé exigeait donc l’amour de Dieu. Dans l’histoire de Gédéon, Jahvé envoie aux Israélites un prophète pour leur reprocher de l'avoir oublié et leur rappeler qu'il a fait sortir leurs pères de l’Égypte, qu’il les a délivrés de tous leurs ennemis et qu’il est leur Dieu, vt, 8-10. Au souvenir de la même délivrance d’Egypte, Gédéon s’étonne que Jahvé n'intervienne pas pour sauver les siens de l'oppression madianite, vt, 31. L’ange lui annonce précisément le secours de Jahvé et lui conlie la mission de battre les Madianites, 14-16. 11 lui donne un signe, 17-21. Gédéon craint de mourir, parce qu’il a vu l’ange de Jahvé; Jahvé le rassure, 22, 23. Il ordonne à Gédéon de renverser l’autel de Uaal et de lui élever un autel à lui-même à la place. Gédéon exécute cet ordre de nuit. Les habitanls du lieu voulaient le faire mourir, mais son père déclare que Baal, s’il est Dieu, se défendra seul, 27-32. Pour montrer sa puis­ sance, Jahvé veut vaincre Madian avec 300 hommes, et il réduit l'armée de Gédéon à ce petit nombre, vu, 2-8. 11 leur livra le camp des Madianites, sans coup férir, 9-23. Les Israélites offrirent à Gédéon, leur sau­ veur, la royauté qu’il refusa, en disant : « C’est Jahvé qui est votre maître. » Jud., vm, 22, 23. Avec les an­ neaux d’or <{u’il préleva sur le butin, Gédéon fit un éphod, non pas sans doute une image de Jahvé, mais plutôt un instrument divinatoire, pour rendre des oracles au nom de Jahvé; après sa mort, cet objet de culte devint pour les Israélites une cause d'idolâtrie, 27, 28, cf. 33-35. Au début de l’histoire de Jephté, Dieu semble se lasser des rechutes continuelles des Israélites dans l'idolâtrie et les menacer d’une rupture définitive, en raison du progrès du mal. Le repentir réitéré et la conversion généreuse des fils d'Israël excitèrent la compassion divine sur leurs souffrances, x, 10-16. Les anciens de Galaad prirent Dieu â témoin de leur serinent, quand ils reconnurent Jephté pour chef, Xf, 10. Jephté déclare aux Ammonites que les Israélites ont occupé le pays des Amorrhéens par la volonté de Jahvé. Par suite, les Ammonites n'ont pas droit de 968 reprendre le pays conquis. Est-ce qu’ils ne possèdent pas légitimement les contrées que leur dieu Chamos a enlevées â leurs possesseurs ? xt, 15-24. Ce langage di­ plomatique n'est pas une profession de foi en la divi­ nité de Chamos. Si on ne peut pas dire que, pour Jephté, Chamos était une vaine idole qui ne pouvait rien posséder, on ne peut pas davantage prétendre que Jephté mettait ce dieu au même rang que Jahvé. Il raisonne selon les idées communes du temps et il part de principes admis par ses contradicteurs. Chacun a donc droit de profiter des victoires de son Dieu. Or, Jahvé n'a pas combattu pour les Ammonites, qui n’ont rien â réclamer du pays conquis sur les Moabites. En parlant des victoires obtenues par Chamos, Jephté ne veut pas limiter le pouvoir de Jahvé, puisqu'il n'est pas question des droits du plus fort. Les droits d’Israël à occuper le pays conquis sont indiscutables et les ad­ versaires doivent les respecter. C’est fout ce que dit Jephté, qui n’établit pas une comparaison entre Jahvé et Chamos. P. Lagrange, op. cit., p. 199-200. D’ailleurs, il considère Jahvé comme juge de la querelle, xi, 27. Le Dieu d’Israël est juge des peuples. Dans le cas particulier, il ne combattra pas seulement pour son peuple, il décidera entre les deux nations en conllit. Jephté ne parle plus de Chamos et n’en appelle pas à son arbitrage. Ibid., p. 203, 215. Aussi l’esprit de Jahvé fut-il sur Jephté, qui voue en sacrifice à son Dieu la première personne qui sortira de sa maison pour venir à sa rencontre après la victoire sur les Arnmoniles, xt, 29-31. Jahvé ayant livré les ennemis, 32, Jephté exécute son vœu sur la personne de sa fille unique, qui accepte d’etre la victime d’un vœu imprudent et brutal, 34-49. De ce fait on ne peut conclure que Jahvé n’a pas toute l’horreur du sang que l’on pourrait attendre d'un Dieu juste et bon. Ce serait accorder trop d'importance à un fait particulier. Jephté a voué à Jahvé une victime humaine et il semble qu'il en a laissé le choix â Dieu, arbitre des événements; il croyait donc que son Dieu agréait de telles victimes. Si, après la victoire, il im­ mole sa propre fille, du plein consentement de celle-ci, c'est que tous deux reconnaissaient l’obligation de tenir un vœu, même imprudent et cruel. Jephté est un aventurier; bien qu’il apparaisse comme un fidèle ser­ viteur de Jahvé, il a vécu à une époque troublée et avant que les idées morales, contenues dans le culte de Jahvé, aient reçu leur plein développement et aient exercé leur complète influence sur un peuple, encore grossier. P. Lagrange, op. cit., p. 215-217. Manué, père de Samson, offre un sacrifice â Jahvé, qui fait des miracles. Jud., xttt, 19. Il craint de mourir, parce qu’il a vu Dieu, mais sa femme le rassure, car si Jahvé avait eu l’intention de les faire mourir, il n’aurait pas agi â leur égard comme il venait de le faire, 22, 23. Jahvé veut le mariage de Samson avec une philis­ tine comme un moyen d'arriver à ses fins contre les Philistins, xiv, 4. Du reste, les actes de Samson sont pour la plupart attribués à une forte action de l’esprit de Jahvé sur lui, xiv, 6, 19; xv, 14. Jahvé opère un miracle pour étancher la soif de son héros et exaucer sa prière, xv, 18, 19. Jahvé, dont il était naziréen, xvi, 17, était considéré comme la cause immédiate de sa force, puisqu’il l’avait abandonné, dès que le rasoir avait coupé la chevelure du héros, 20. Afin de se venger des Philistins, Samson demande à Jahvé de lui accor­ der pour une fois encore les forces suffisantes pour ébranler les colonnes de l’édifice, où ils étaient réunis, et pour les écraser tous avec lui, 28 30. L’histoire de Michas, se fabriquant une idole en l’honneur de Jahvé, un temple, un éphod et des téraphims, instituant prêtre un de ses tils, puis prenant à son service un lévite de Bethléhem, xvn, 1-13, la con sultation des espions danites, xvill, 5, 6, le vol des objets idolâtriques du sanctuaire de Michas par les 969 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) Danites, 14-27, pour les honorer chez eux, 211-31. ces faits constituent un cas isolé, une institution humaine, contraire aux usages reçus. Le lévite consulte Dieu, il est vrai, sur la requête des explorateurs danites, mais on ne dit pas que Jahvé a répondu et a ainsi sanc­ tionné ce culte idolâtrique. Jahvé ne favorise pas l’en­ treprise de Michas, comme celui-ci l’avait espéré, xvn, 13, puisque les Danites emportent l’Élohim que Michas s'était fait, xvin, 24, 31. Le culte que les Da­ nites lui rendent n’est pas légitime, puisque, â cette époque, la vraie maison de Dieu était à Silo, 31. Que ressort-il de tout cela? Un particulier organise de son chef, mais sans scrupule, un culte idolâtrique. La tribu de Dan vole son idole et l'honore. La défense de faire des images de Jahvé n’avait pas prévalu partout, on ne peut conclure qu’elle n'existait pas, ni que la loi de l’unité de sanctuaire n’était pas portée, parce que les Danites la violaient. En un temps d’anarchie, où cha­ cun faisait ce qu’il voulait, xvn, 6; xvin, 31, les abus se multipliaient; mais les abus supposent la régie établie, et ces faits d’idolâtrie, la défense d’honorer Jahvé sous forme d'idole. Cf. P. Lagrange, op. cit., p. 293-295. Dans l’épisode de l’horrible crime des Bethléhémites, les autres Israélites consultent trois fois Jahvé â Béthel, xix, 18, 23, 26-28. Jahvé autorise la répres­ sion et livre les fils de Benjamin aux mains de leurs frères, 28, 35. A l’assemblée générale suivante à Bé­ thel, on constata l’absence de la tribu de Benjamin, xxi, 2-6. Le culte de Jahvé était donc universel, et les Benjaminites eux-mêmes, si peu moraux qu'ils étaient, adoraient Jahvé, l’unique Dieu d’Israël. Les Israélites respectent rigoureusement leur serment de ne pas donner leurs lilies aux Benjaminites, χχι, I, 5, 7, et ils recourent â de singuliers moyens pour ne pas y man­ quer, 8-14, 17-23. Noémi, émigrée au pays de Moab, déclare que Jahvé a eu pitié de son peuple, en lui donnant des aliments après la famine. Ruth, I, 6. Elle souhaite à ses brus que Dieu leur soit miséricordieux comme elles l’ont été pour elle et ses fils défunts, l, 8, 9. La main de Jahvé lui a causé ses malheurs, l, 13. Cf. 20, 21, où Jahvé est aussi nommé Saddaï. Tandis qu'Orpha re­ tourne en Moab â ses dieux, 15, Ruth reconnaît le Dieu de sa belle-mère, 16. Booz salue ses moissonneurs, en appelant sur eux les bénédictions de Jahvé, n, 4. 11 souhaite à Ruth que Jahvé, le Dieu d’Israël, vers qui elle est venue et sous les ailes de qui elle s’est réfugiée, lui accorde la pleine récompense de sa démarche, n, 12. Noémi bénit Jahvé de la faveur qu’il a accordée à ses défunts dans la personne de Ruth, faveur pareille à celle qu’il leur avait donnée de leur vivant, il, 20. Booz déclare à Ruth qu’elle est bénie par Jahvé el qu’elle en a obtenu une plus grande miséricorde, parce qu’elle n'a pas cherché d’autre mari, m, 10, 13. La foule appelle les bénédictions divines sur Ruth, iv, 11, 12. Jahvé donne à Ruth un fils, 13, et les femmes de Bethléhem en félicitent Noémi comme d’une béné­ diction divine, 14. On attribue aussi â Jahvé la stérilité d’Anne, I Sam., i, 6; cette femme demande elle-même au Seigneur les joies de la maternité, 11, et le grand-prêtre Héli désire que cette prière soit exaucée, 17. Dieu se souvint d’Anne, 19, 20, qui accomplit son vœu et consacra l'enfant au service du Seigneur, 26-28. Dans son can­ tique de reconnaissance, elle célébrait la sainteté de Dieu, son unité, sa puissance, sa science universelle, π, 2, 3. Jahvé donne la vie et la mort, la richesse et la pauvreté, l’humiliation et la gloire; il est le maître de la terre; il protège les siens et il fait périr les impies qui le craignent; il les frappe de sa foudre, il exerce son jugement sur la terre entière et il communique son autorité au roi d'Israël, 6-10. Uéli demande que 970 Dieu accorde à Anne d’autres enfants pour remplacer Samuel, 20, et Dieu rendit Anne mère de trois fils et de deux filles, 21. Selon le grand-prêtre, Dieu accorde plus facilement le pardon des péchés commis contre le prochain que des sacrilèges contre son culte, 25. Aussi punit-il sévèrement les crimes des fils d’Héli, 24-31; m, 13, 14. Le grand-prêtre se soumet à la sen­ tence de Jahvé, qui fait ce qui lui semble bon, ni, 18. Dieu communiquait ses volontés à Héli par un pro­ phète, n, 27-36, et directement à Samuel, ut, 1-15, qui était son prophète, 20, 21. Les anciens d’Israël attri­ buent à la volonté divine leur défaite par les Philistins, iv, 3. Ceux-ci ne regardent Jahvé, présent dans l’arche, que comme un puissant Élohim, qui a battu les Égyp­ tiens au désert, iv, 7,8, et dont le bras était fort contre eux et contre leur dieu Dagon, v, 7. Cf. 2-6, 9-12. Ils veulent l’apaiser et ils renvoient son arche en Israël, vi, 2-12, 16-18. Parce que Jahvé est saint, il a puni la faute des Bethsamites, VI, 20. L’idolâtrie s’était intro­ duite de nouveau parmi les Israélites. Samuel, voulant une conversion sincère, exige l'exclusion complète des Baals et des Asthartés et le culte unique de Jahvé. A ce compte, Jahvé délivrera son peuple de l’oppression des Philistins, vu, 3. 4. Jahvé était donc plus que le « Dieu personnel » de Samuel, comme l’a prétendu Renan. Histoire du peuple d’Israël, 6« édit., Paris, 1887, t. i, p. 386. La demande d’un roi, faite à Samuel, est consi­ dérée par Dieu comme un désir d’écarter son règne sur Israël et comme une nouvelle apostasie de son peuple, vin, 7, 8. Dieu y accède cependant, mais après avoir exposé les droits des rois futurs et déclaré que. quand Israël recourra â lui contre eux, il n’exaucera pas leurs prières, 10-18; cf. x, 18, 19. 3° Sous Saül, David et Salomon. — Bien que Dieu ait chargé Samuel d’élire le premier roi d'Isr 1 Sam., vin, 22, il indiqua lui-même Saül au voy ,n: ix, 15-17, qui attribue à Dieu le choix et fonction ■ fils de Cis, x, 1. L’esprit du Seigneur entra dans S et en fit un homme nouveau, 6, 9, 10. Après la ratifi­ cation du choix divin par le sort, 20,21, cet esprit mani­ festa qu’il animait le roi dès le premier acte de souve­ raineté qu’il eut à accomplir, xi, 6, et Jahvé lui donna la victoire sur les Ammonites, 13. Samuel, en . ti­ quant la judicature, en appelle au témoignage d- i . -u qu’il n’a pas opprimé le peuple ni reçu de cadeau, et le peuple s’en rapporte à ce témoignage, xn, 3-5. Il rappelle les bienfaits du Dieu de Moïse et d’Aaron la série des infidélités d’Israël, ses conversions successives sous les juges, les délivrances d’oppression que Dieu a accordées â leur repentir; il exhorte tout le peuple et son roi à la fidélité envers Jahvé, et les menace de la vengeance divine s’ils sont infidèles, 6-15. Il ajoute que, bien qu’ils aient eu tort de demander un roi. ils doivent éviter un plus grand mal, celui de s'éloigner de Dieu, qui a juré de faire d’eux son peuple, et de s’adresser aux idoles, qui sont vaines. La voie bonne et droite est de servir Jahvé de tout son cœur. De grands biens seront la récompense de ce service véri­ table, tandis que la ruine du peuple et du roi sera le châtiment de la persévérance dans le mal. 20-25. Une désobéissance de Saül aux ordres du Seigneur prive sa race du droit de la succession au trône. Dieu a déjà choisi un autre roi, xm, 13, 14. La victoire remportée sur les Philistins est l’œuvre de Dieu, xiv, 23, et le refus de protection divine est le châtiment de l’in­ fraction involontaire d'un vœu, 37-44. Dieu ordonne â Saül de faire périr tous les Amalécites, parce qu ils s’étaient opposés autrefois au passage d’Israël, xv, 1-3. Saül ayant épargné la vie au roi Agag, Dieu se plaignit de sa désobéissance, car l'obéissance lui est pins agréable que les sacrifices, et il lui enleva les droits à la royauté. Malgré le repentir de Saül, Dieu ne revint pas sur sa décision, car il n’est pas un homme pour se 971 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) repentir. 10-29. Cf. xxvm. 16-18. Samuel tua Agag de sa propre main devant .lahvé, xv, 33. Ce trait de cruauté a été reproché à Jahvé, pour qui la vie des Amalécites ne compte pas. Mais la ruine des Amalécites était un châtiment mérité, et la barbarie de l’époque se reflète dans l'expression des idées reli­ gieuses. Jahvé choisit David pour régner sur Israël â la place de Saül, xvi, 1-13, et l’esprit du Seigneur s’éloigna de Saül, tandis qu’un esprit mauvais, envoyé par le Seigneur, l’agitait. 14, 15, 23. Jahvé avait donc pouvoir sur les esprits mauvais, qui n'agissaient qu’avec son autorisation. Cf. xvni, 10; xix, 9. Pour David, Jahvé était le Dieu vivant, xvtt, 26, 36, et ce Dieu, qui l'avait tiré de la griffe du lion, saurait bien le délivrer de la main de Goliath, 37. Le jeune homme allait au-devant du Philistin incirconcis au nom du Dieu des armées, qui le lui livrera pour que la terre entière sache qu’il y a un Élohim en Israël et que les deux armées en présence apprennent que Jahvé ne sauve pas son peuple par le glaive et par l’épée; c’est de lui que dépend l’issue de la guerre et il livrera les Philistins aux mains des Israélites, 45-47. L’esprit de Jahvé agitait les soldats de Saül et le roi lui- même, qui se joignaient aux prophètes de Ramatha, xtx, 20-23. .Jonathas s’unit par serment à David, et ce pacte était garanti par Jahvé, xx. 8, 23, 42; Jonathas souhaite que Dieu détruise tous les ennemis de son allié, 15, 16. Jahvé, consulté par David, connaît et indique des faits qui se seraient réalisés, si David ne s'était échappe de Ceila par la fuite, XXIII, 2-13. David, qui venait d’épargner Saül dans la caverne, bien que Dieu lui ait livré ainsi son ennemi, en appelle au Seigneur comme juge et ven­ geur. xxiv, 5, 11, 13, 16. Saül, reconnaissant la justice de son adversaire, souhaite que Dieu le récompense de celte bonne action, 20, et demande un serment au nom de Jahvé pour assurer la vie sauve à ses descen­ dants, 22. Abigail attribue à la providence divine la venue pacifique de David, qu'elle avait elle-même mé­ nagée, xxv, 26, et elle fait des vœux pour que Jahvé garde David dans le faisceau des vivants et lui accorde ses bienfaits, 28-31. David, à son tour, bénit Jahvé, qui a mis Abigail sur son chemin et l'a ainsi empêché de verser le sang innocent, 32-34. Pour eux, Dieu dirige donc les événements par sa providence. Dieu fait mou­ rir Nabal, 38, et David voit encore dans cette mort l’action de Dieu, qui, après l’avoir empêché de mal faire, prend en main sa cause et le venge de l’opprobre reçu, 39. Dieu met de nouveau la vie de Saül au pou­ voir de David, xxvt. 8, qui épargne une seconde fois son adversaire, 9-11. Fort de son innocence, il déclare au roi que si c’est Dieu qui le pousse à le persécuter, il faut l’apaiser par un sacrifice, pour qu’il ne permette plus une mauvaise action. Si ce sont des méchants, qu’ils soient maudits par le Seigneur, eux qui obligent David à quitter la terre qui est l’héritage de Jahvé, et l’envoient en exil servir des dieux étrangers, comme si, chassé de son pays, il était forcé de rendre hommage aux dieux de la contrée de son exil, 18, 19. David en appelle plus tard encore à la justice de Jahvé et à sa fidélité, et il met en lui seul, et non en Saül, toute sa contiance, 23, 24. Samuel, évoqué par Saül, annonce au roi que Jahvé l’abandonnera, lui et ses fils, aux Philistins, xxvm, 19. L'oracle divin permet à David de poursuivre les Amalécites et lui annonce qu'il reprendra le butin qu'ils ont fait, xxx, 8. Un Égyptien demande à David un serment par Élohim,et David le fait, 15, parce que, pour lui, Jahvé seul est Dieu. Le succès de l’expédition est rapporté par lui à Jahvé, 23, car les Amalécites sont ses ennemis, 26. C’est après avoir consulté Jahvé que David se rend à Hébron. H Sam., n, 1. Il appelle la miséricorde divine sur les habitants de Jabès-Galaad, | 972 qui ont enseveli Saül, 6. Pour rallier i David les Israélites, attachés à Isboseth Abner leur rappelle que Jahvé a promis de sauver Israel de tous ses ennemis par le moyen de ce prince, m, 18. David se déclara, lui et son royaume, purs devant Jahvé du meurtre d’Abner, 28, et il appela la vengeance divine sur ceux qui l’avaient commis, 39. Les meurtriers d’Isboseth attri­ buent à Jahvé sa mort en vue de venger David de Saül, iv, 8, mais au nom de Jahvé, qui l’a délivré de toute épreuve, David punit de mort les meurtriers d’un innocent, 9-12. Tous les Israélites reconnurent l’élec­ tion divine de David, v, 2, et Jahvé, Je Dieu des armées, fit prospérer le nouveau roi, 10. David vit ainsi que Dieu confirmait son choix précédent, 12. L'oracle de Jahvé lui assura la victoire sur les Philistins, 19, et après le succès, David reconnut que le Seigneur sépa­ rait ses ennemis devant lui comme des eaux qui se séparent aisément, 20. Une autre fois, Jahvé indique au roi la tactique à suivre pour tourner les Philistins et les prendre par derrière, 23-25. Jahvé, qui avait frappé Oza, vi, 7, 8, bénit la maison d’Obédedom, où on avait déposé l’arche d’alliance, 11, 12. David ne craint pas de s'humilier devant le Dieu qui l'a choisi, et il estime être glorifié en s’abaissant devant lui, 21. 22. Quand Dieu lui eut fait répondre par Nathan qu’il ne lui bâtirait pas un temple, et que le trône serait assuré à sa postérité, vu, 4—17, David, dans son action de grâce, s’humilie encore devant Dieu ; il déclare que Jahvé n'a pas son semblable et qu’il n’y a pas de Dieu en dehors de lui et qu’il n’est aucun peuple, qui, comme Israël, ait reçu de Dieu de pareils bienfaits. Dieu l’a pris pour son peuple pour toujours et est de­ venu son Dieu, 22-24. David supplie ensuite le Seigneur de tenir ses promesses, pour que son nom en soit glorifié éternellement et qu'on dise : Le Seigneur des armées est le Dieu d’Israël, 25, 26. Les promesses de Dieu sont vraies ; que l'on commence dès lors à en voir l'accomplissement par les bénédictions répandues sur la maison de David ! 28, 29. De fait, Jahvé ramena David sain et sauf de toutes les guerres qu’il entreprit, vm, 14. Cependant, l’adultère de David déplut à Jahvé, xi, 27, qui envoya Nathan l’en reprendre, xu, 1. Par la bouche du prophète. Dieu rappelle au roi coupable les bienfaits reçus de lui, lui reproche son double crime, commis en sa présence et au mépris de sa défense et il lui annonce la punition publique d’une faute secrète, 7-12. A cause de son re­ pentir, Dieu ne lui appliqua pas la peine de mort, qu'il méritait; mais parce que le roi a provoqué par sa con­ duite les blasphèmes des ennemis de Dieu, le fils de l'adultère mourra, 13, 14. Les prières et les jeûnes du père ne désarmèrent pas le Seigneur, qui frappa l’en­ fant d’une maladie mortelle, 15-17. David avait espéré que Dieu, touché par ses jeûnes et ses larmes, lui accorderait la vie de l’enfant, 22. Jahvé aima Salomon, qui, pour cela, fut appelé Jedidiah, 24, 25. La femme de Thécué rappela à David que Dieu ne veut pas faire périr le coupable aussitôt après sa faute, mais qu'il cache ses desseins pour que le malheureux ne périsse pas, xiv, 14. David, fuyant au moment de la révolte d’Absalom, espère que Dieu accordera miséricorde et justice au fidèle Éthai, xv, 20; il attend de la faveur divine son retour à Jérusalem, 25, et il demande au Seigneur de rendre insensé le projet d'Achitophel, 31. Séméi reproche au roi en fuite de recevoir de Dieu la vengeance de sa conduite à l'égard de la maison de Saül, xvi, 8 : c’est Dieu qui a donné la dignité royale à Absalom révolté. David refuse de punir cette injure, parce que Dieu a commandé à Séméi dele maudire; il fallait donc laisser l'insulteur continuer ses attaques, pour que Dieu considère l'affliction du roi et lui rende le bien à la place de celte malédiction injustifiée, 1012. Chusaï feint de reconnaître Absalom comme l'élu 973 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) de Jahvé, 18. Dieu permit que l’utile conseil, donné par Achitophel à Absalom, Tut abandonné, alin de causer le malheur du révolté, xvn. 14. La victoire remportée, David bénit Dieu, qui avait mis lin à la révolte, xvm, 28. Chusaî pense aussi que Dieu a été juge entre le roi et les rebelles, 31. C’est un trait de mœurs cruelles que la demande des Gabaonites : ils veulent que David leur livre sept descen­ dante de Saül, leur persécuteur, pour les mettre en croix et ainsi apaiser la colère divine, qui avait envoyé une famine, parce que le crime de Saül n'avait pas été expié, xxi, 6. David les leur livra, et les Gabaonites les crucifièrent devant Jahvé, pour lui donner satisfaction, 9. Après cet acte de justice tardive, Dieu fut de nou­ veau favorable à la contrée, en faisant cesser la famine, 11. David, délivré par Dieu de tous ses ennemis, chanta un cantique d'action de grâces, qui est repro­ duit Il Sam., xxn, 2-xxm, 7, et qui n’est, sauf des variantes, que le psaume xvn (xvm). Jahvé est sa force, son rocher, sa forteresse, son bouclier, sa citadelle, son libérateur, puisqu'il l'a délivré de tous ses enne­ mis. Aussi il l’aime et il le prie, 2-4. Dans sa détresse, il a crié vers lui, et il décrit le secours obtenu sous l’image d'une théophanie. Au milieu des nues, des éclairs et des tonnerres, Dieu, porté par les chérubins et planant sur les ailes des vents, descend du ciel, qui est son palais, et met en déroute les ennemis de David, 5-19. 11 est intervenu sur terre, parce qu’il aimait son serviteur; il l'a traité favorablement, parce que David était juste, observateur exact de ses pré­ ceptes et que ses actions étaient pures, 20-25. Dieu se montre pieux envers l’homme pieux, intègre avec l’homme intègre, pur avec celui qui est pur, mais per­ vers, c'est-à-dire rendant le mal mérité, avec le pervers, 26-27. Les voies de Dieu sont parfaites, sa parole est épurée, 31. Qui est Dieu, sinon Jahvé? 32. 11 protège tous ceux qui se confient en lui; il a donné à David aide et protection, 33-46. Louange donc à Jahvé parmi les nations. Gloire à son nom ! 47-51. David a manifesté sa foi en Dieu dans d’autres psaumes, et elle est très élevée et très pure. Jahvé connaît la voie du juste. Ps. i, 6. Il est assis dans les cieux et il se rit des vains complots tramés par les nations contre lui et contre son Christ. Ps. il, 4. Il punira les révoltés, 5. Aussi les rois et les juges de la terre doivent-ils le servir avec crainte, 11. Protégé par son Dieu, le psalmistene craint pas ses ennemis. Ps. m, 8. Jahvé, son Dieu juste, a pitié de lui, exauce sa 2prière et lui donne pleine sécurité. Ps. iv, 2, 4, 9. Il ne prend pas plaisir au mal, et les méchante ne sau­ raient habiter avec lui, Ps. v, 5-7; il bénit le juste et l'entoure de sa bienveillance comme d’un bouclier, 13. Il châtie le coupable, contre lequel s’anime sa colère. Ps. vi, 2. Il est le juge des peuples et il sonde les reins et les cœurs; il rend justice selon le droit, parce qu'il est juste. Ps. vu, 9-12; ix, 5, 8-11, 17. Son nom est glorieux sur la terre, il a créé les cieux et il a fait de l'homme le roi de la création. Ps. vin, 2, 4-10. Les nations l'oublient; il les jugera. Ps. ix, 18, 20. Le méchant impuni et prospère prétend qu’il n’y a pas de Dieu; que Dieu ne se laisse pas mépriser. Ps. ix (x), 4, II. 13. Il est roi à jamais, 16. Il a son trône dans les cieux, mais ses yeux sont ouverts sur les hommes; il est juste et il aime la justice. Ps. x (xi), 4-7. Ses paroles sont pures et sans mensonge. Ps. xi (xn), 7. Il est bon, et on peut avoir confiance en lui. Ps. xn (xm), 6. L’insensé a dit dans son cœur : « Il n'y a pas de Dieu; » mais le Seigneur est avec les justes. Ps.xtn (χιν), 1, 5. Pour venir dans son tabernacle, il faut être juste. Ps. χιν (xv), 1-5. Pour David, Jahvé est le Sei­ gneur et son seul bien, alors que les étrangers multi­ plient les idoles, dont lepsalmiste refuse de prononcer le nom. Ps. xv (xvi),2-4. Il signale sa bonté, en sauvant 97-4 ceux qui se réfugient sous sa droite. Ps. xvi (xvn), 7. Il s’est révélé dans la création, et les cieux chantent sa gloire, Ps. xvm (xix), 2-7; sa loi est parfaite et sa reli­ gion sainte, 8-12. Des cieux où il demeure, il a exaucé et sauvé le roi de son peuple, qui a eu plus de confiance en lui que dans les chars et les chevaux de son armée. Ps. xix (xx), 7-10. Cf. Ps. xx (xxi), 2-8. Abandonné par nt n cultes chananéens, ou peut-être les cultes égyptiens, esprit menteur pour tromper Achab, 19-23. O■.:.··· as qu'il avait connus dans son exil. Jahvé condamna le suivit les mauvais exemples de son père et servit : i. culte de Béthel, xm, 1-10, 32. La faute de Jéroboam fut ce qui excita le courroux de Jahvé, 53, 54. Il c : - . ta punie par la chute de sa dynastie, 33, 34, chute prédite aussi Beelzebub, dieu d'Accaron. Élie vint lui l:r par Ahias, xiv, 7-11, 14-16, et réalisée sous Nadab, xv, n’y a donc plus de Dieu en Israël, que tu consul es le 29, 30. Les habitants de Juda tombèrent aussi dans Dieu d'Accaron? II (IV) Reg., I, 2-8. Il lui anno:, a une l’idolâtrie sous Roboam, xiv, 22-24, et sous Abia, xv,3. prompte mort en punition de sa faute, 16. Mais Asa détruisit les idoles, 11-14. Nadab, fils de Jé­ Dans le royaume de Juda, Josaphat imita son .· ce dernier, Achab, surpassa en malice ses prédécesseurs et adora, en même temps que Jahvé, Baal, dieu de l’œuve de Jahvé, qui est très haut et redoutable, qui est Sidon ; ce qui accrut la colère de Jahvé contre lui. 30, le roi de toute la terre. Ps. xlvi (xlvii . 2-10. Cf. 33. Il introduisit, en effet, en Israël, en face de Jahvé, II Par., xx, 20-22. Que les ennemis de Juda, coalisés un dieu étranger, censé puissant, et le nouveau culte pour l’attaquer, soient traités comme les anciens n'était pas institué uniquement pour Jézabel et les ennemis de leurs pères et qu'ils sachent que Jahvé seul Tyriens de la cour, Achabl’adoptait et sollicitait l'adhé­ est le Dieu très haut sur toute la terre ! Ps. lxxxii sion des Israélites. Élie lui reprocha de troubler Israël (lxxxiii). Dans le royaume d’Israël, Joram enleva bien les statues de Baal, mais il conserva les veaux d'or, que par l’introduction du culte de Baal, xvni, 18. Sur le Jéroboam avait fabriqués. Π (IV) Reg., lit, 2. Les mont Carmel, ce prophète, demeuré seul, proposa un défi aux 450 prophètes de Baal : on ne peut « clocher » trois rois d’Israël, de Juda et del’Idumée, coalisés contre entre deux dieux ; il faut choisir entre lahvé et Baal ; Mésa, roi de Moab, consultent Jahvé et lui demandent celui des deux qui allumera le feu du sacrifice sera s’il les a livrés à leur adversaire. Élisée renvoie Joram reconnu pour Dieu, 21-24. Élie repoussait donc le syn­ aux prophètes de son père et de sa mère et déclare crétisme d’Achab, qui unissait Jahvé et Baal. Après que si Jahvé ne les a pas livrés aux Moabites, c'est uniquement en considération de Josaphat, roi de Juda, les vaines prières des prophètes de Baal, 25-28. Élie 10-14. Jahvé avait sauvé la Syrie par l'intermédiaire invoqua Jahvé, le Dieu d’Abraham, d'Isaac et de Jacob, de Naaman, v, 1. La lèpre de celui-ci ne pouvait être le suppliant de montrer qu’il était le vrai Dieu, 36, 37. guérie que par Dieu, qui a le pouvoir de la vie et de la La prière exaucée obligea le peuple à reconnaître que mort, 7. Naaman pensait qu’Élisée le guérirait en inJahvé était Dieu, 38, 39. La victoire a donc été pour Jahvé. Élie, dont nous n’avons pas d’écrit, n'a pas laissé I voquant le nom de Jahvé, son Dieu, 11. Guéri après d'autre trace de sa théologie. Nous ne pouvons pas I s'être lavé dans le Jourdain, il professa ouvertement 979 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIGLE) qu'il n'y avait pas de Dieu sur toute la terre, en dehors d'Israël, 15, et qu'il n'offrirait plus désormais d’holo­ caustes aux dieux étrangers, sinon à Jahvé, 17, quoi­ qu’il pensât pouvoir assister avec son roi au culte de Remmon, sans que Jahvé en fut offensé, 18, 19. Le roi de Samarie attribuait à Jahvé la famine, survenue durant le siège de sa capitale par Benadad, roi de Syrie, vi, 33. Mais Jahvé annonça pour le lendemain l’abon­ dance des vivres, vu, 1, Benadad malade lit consulter Jahvé sur l’issue de sa maladie, vm, 8. Elisée apprit de Jahvé que le roi mourrait de mort violente, qu'llazaël lui succéderait et causerait beaucoup de maux à Israël, 10-13. Joram, fils de Josaphat, épousa une fille d'Achab et introduisit l'idolâtrie en Juda. Jahvé cependant ne vcâilut pas perdre Juda à cause de la promesse qu’il avait faite à David, 18. 19. Ochozias suivit les traces de Joram, son père, 29. Jéhu fut élu par Jahvé pour régner en Israël et frapper la maison infidèle d’Achab, IX, 3, 10. 12, 26, 36; x. 10, 17. Il abolit le culte de Baal en 6Israël, x, 18-28, mais il y maintint celui des veaux d'or à Béthel et â Dan, 29. Parce qu'il avait accompli les volontés de Jahvé contre la maison d’Achab. Dieu pro­ mit le trône à sa postérité jusqu’à la quatrième géné­ ration. 30, mais parce qu'il avait conservé les institu­ tions religieuses de Jéroboam, Dieu prit Israël en dégoût, 31, 32. Quand le grand-prêtre Joiada établit le jeune Joas roi de Juda, il lit un pacte entre Jahvé, le roi et le peuple pour faire reconnaître les droits exclu­ sifs de Jahvé sur le royaume, et le peuple renversa les autels et les images de Baal, xi, '17, 18. Joas ne dé­ truisit pas cependant les hauts-lieux, xn, 2. Après la mort de Joaida, il se livra à l’idolâtrie et tua le grandprëlre Zacharie qui lui reprochait sa conduite. Il Par., xxtv, 18-22. 11 en fut puni par Dieu, 24. En Israël, Joachaz, II (IV) Reg., xm, 2-6, Joas, il, furent idolâtres, et cependant Jahvé les exauça, quand ils recoururent à lui, 4, 5, 23, ne voulant pas encore ruiner entière­ ment Israël. En Juda, Amasias conserva les hautslieux, xtv, 3, 4, et se livra â l’idolâtrie. II Par., xxv, 14-16. En Israël, Jéroboam II suivit les voies de Jéro­ boam I", II (IV) Reg., xtv, 24; néanmoins, Jahvé ne fit pas encore périr Israël, 26, 27. Durant cette période, les faits le prouvent, Jahvé est demeuré le Jahvé de Moïse. Malgré de trop fréquentes apostasies de la masse de la nation, il était le Dieu unique, maître du monde, le Dieu tout-puissant et juste par excellence, bien que les idées qu’on se faisait parfois de sa justice aient été imparfaites et gâtées par le vieux principe de la vengeance rigoureuse, qu’on at­ tendait de lui et qu’on lui demandait. Il ne souffrait point de rival et punissait sévèrement les infidélités de son peuple. L’adoration d’autres dieux était une faute, â laquelle on se laissait entraîner trop souvent par l’imitation des cultes grossiers et sensuels des peuples voisins. Parfois, la masse du peuple a pu, dans ses pra­ tiques religieuses et sa vie morale, ne pas dépasser de beaucoup le niveau d'une monolâtrie, à moitié païenne. Le monothéisme était néanmoins connu. Jahvé n'a jamais manqué de fidèles adorateurs ni en Israël ni en Juda. Son nom entre en composition dans les noms de presque tous les rois de Juda â partir d’Abia. Les rois les plus impiesd'Israël lui vouent leurs enfants. Achab nomme son fils Ochozias, « Jahvé,me possède », et saillie Athalie, « Jahvé est ma force ». Jahvé est consi­ déré comme étant la cause de tous les phénomènes na­ turels et des principaux événements de l'histoire, comme une sorte d'agent universel et la providence spéciale d’Israël. Bien qu'il ait des droits â gouverner l’univers, il semble n’exister que pour Israël et n’exer­ cer que les fonctions d’un dieu national. Cependant, il s’occupe des peuples voisins d’Israël, il règle leur sort et il s’en sert comme ministres de sa colère contre 980 les siens. Son caractère de Dieu universel était reconnu, quoique ses relations avec les nations païennes n'aient pas encore été clairement définies. Son caractère moral est nettement dessiné, bien qu'il doive s'élargir et s’épurer dans la prédication des prophètes. C’est un Dieu juste et saint, aimant la justice et préférant l’obéis­ sance du cœur aux sacrifices offerts par des méchants. Il règne dans les cieux, d'où il veille sur la terre pour y faire sentir sa providence tutélaire sur les bons et sa justice vengeresse sur les impies et les méchants. Et ces caractères de Dieu résultent des seuls livres histo­ riques de la Bible. Par conséquent, nos conclusions seraient les mêmes, si on ne voulait pas tenir compte des Psaumes, que nous avons regardés comme l’œuvre de David, ni de la doctrine d’une partie des Proverbes, que nous avons attribuée à Salomon. Un nouveau nom est donné à Dieu durant cette période; c’est celui de Jahvé ou d’Élohim Sabaoth ou Dieu des armées. Quel que soitje sens que ce vocable prendra plus tard, il ressort des documents les plus anciens ou il est employé, qu’il désigne Jahvé, comme chef des armées d’Israël. Il a certainement ce sens dans plu­ sieurs textes du livre de Samuel. On le trouve sur les lèvres de Samuel, rapportant à Saül un oracle dans le­ quel Dieu ordonne de faire la guerre aux Amalécites. I Sam., xv, 2. Le jeune David court au devant de Go­ liath au nom du Dieu des armées, du Dieu des bataillons d'Israël. I Sam., xvn, 4, 5. A ce titre, Jahvé lit prospé­ rer David, devenu roi. en lui donnant la victoire sur ses ennemis. II Sam., v, 10. D’ailleurs, Jahvé, honoré â Silo où était l'arche, est souvent nommé le Dieu des armées. I Sam., i, 3, 11 ; tv, 4; Il Sam., vi, 2, 18. Or, l’arche était emportée dans les batailles comme sym­ bole de la présence de Jahvé à la tète des armées de son peuple. Jos., tv, 6-16 ; I Sam., iv, 3-11. Enfin, un ancien document élait intitulé : « Le livre des guerres de Jahvé. » Num., χχι, I i. Ce nom de chef des armées d'Israël convient à Jahvé à une époque de luttes et de combat. Cf. J. P. P. Valeton, dans le Manuel d’histoiredes religions, de Chantepie de la Saussaye, trad, franç., Paris, 1904, c. vm, § 48, p. 202-205; M. Lbhr, Vnlersuchungen zum Buch Amos, Giessen, 1901, p. 59-65; Stade, Biblische Théologie des A. T., t. i, p. 73-74; J. Touzard, Le livre d'Amos, Paris, 1909, t. lix-i.x. 5« D’après le livre de Job. — Par sa langue, ce livre appartient à l’âge d'or de la littérature hébraïque, qui s'étend de David à Isaïe. Sa composition peut donc être fixée entre Salomon et Ézéchias, quoique des cri­ tiques modernes la rapportent au temps qui a suivi le retour de la captivité. Comme la théodicée de ce poème est très développée, il importerait grandement de fixer exactement sa date pour marquer chronologiquement les progrès de l’idée de Dieu en Israël. Toutefois, l'im­ portance de cette question est diminuée par celte consi­ dération certaine que la doctrine du livre de Job, ex­ posée à propos du problème de la souffrance du juste etde l’innocent, n’a qu’un rapport éloigné avec celle qui précède et celle qui suit. Elle forme donc une étape distincte et presque complètement isolée des autres. Elle doit donc être étudiée à part et elle peut l’être même en dehors de son époque certaine, tant elle est spéciale. Chaque lecteur la replacera mentalement à la date précise qu’il assigne à ce livre. Un homme intègre, droit, craignant Dieu et éloigné du mal, passe de la plus grande prospérité à une ex­ trême misère. Dieu permit â Satan d’éprouver s’il craint Dieu, en le frappant dans ses biens et sa personne, sauf la vie. Soumis à la volonté du Seigneur, qui lui reprenait les biens qu’il lui avait donnés, le vertueux Job, loin de s’irriter contre Dieu, bénit son nom au milieu de ses afflictions malgré les reproches de sa femme, qui le poussait à maudire Dieu, auteur de ces maux. Il recevait de sa main le mal comme le bien, 981 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) i, 1-n, 10. Trois de ses amis vinrent le consoler; les plaintes de Job et leurs discours posent le problème de la souffrance, que Dieu cause lui-même aux hommes, m, 23. Éliphaz, Baldad et Soo.iar pensent que, par le moyen des maux temporels, le Seigneur punit les fautes commises par les hommes et concluent que Job est malheureux, parce qu'il a été coupable. Dés le début de son discours, Éliphaz, pour fortilier Job, l’invite à la crainle de Dieu et à la pureté de la vie, IV, 6. Jamais l'innocent n’a péri ni le juste n'a été exterminé; tou­ jours, au contraire, les méchants périssent au souffle de Dieu et sont consumés par le vent de sa colère, 7-9. Une vision nocturne a confirmé son expérience et lui a rappelé qn’aucun homme n’est juste devant Dieu, aucun mortel en face de son créateur ; Dieu découvre des fautes dans ses anges, à plus forte raison dans les hommes, 17-19. Job n’a donc qu'à se tourner vers Dieu, dont les actes sont insondables et les prodiges innom­ brables, qui rend le bonheur aux affligés et déjoue les projets des méchants, v, 8-16. C’est Dieu qui châtie, le tout-puissant qui corrige, mais il guérit la blessure qu'il a faite et il tire de tous les malheurs, 17-20. Job, qui sent vivement les flèches du tout-puissant le trans­ percer et voit les terreurs de Dieu rangées en bataille contre lui, vi, 4, demande à Dieu la mort, pourvu qu’il ait, en mourant, la consolation de n’avoir jamais trans­ gressé les commandements du Saint, 8-10. Le mal­ heureux eût-il abandonné la crainte du tout-puissant, a droit à la pitié de ses amis, 14. Mais, fort de son innocence, Job demande à Éliphaz quelles fautes il a commises, 2-1-30; puis, il se plaint amèrement à Dieu de ses souffrances, vu, 11-16. Pourquoi éprouve-t-il l'homme à ce point et sans lui laisser de répit? Si Job a péché, que peut-il faire pour être à l'abri des traits du gardien des hommes? 17-21. Baldad reproche à Job de telles plaintes, vin, 2. < Est-ce que Dieu fait fléchir le droit? Le tout-puissant renverse-t-il la justice? » 3. Le droit est ceci : Dien livre les pécheurs aux mains de leur iniquité. Si Job a recours à Dieu, s’il implore le tout-puissant, s’il est droit et pur, il sera protégé et béni par Dieu de nouveau, 4-7. Les maximes des anciens affirment que ceux qui oublient Dieu sèchent comme le jonc sans eau et que l'espérance des impies périt, tandis que Dieu ne rejette pas l'innocent, 8-22. Job reconnaît que l’homme ne peut être juste vis-à-vis de Dieu, que Dieu est sage en son cœur et que son bras a la puissance. 11 commande à toutes lescréatures qu’il a faites, et per­ sonne ne peut s’opposer à ses actes. Rien ne fléchit sa colère, rx, 2-13. Job, fût-il juste, necontesteraitdoncpas avec lui ; il implorerait plutôt la clémence de son juge, 14,15. Dieu est fort; personne n’a le droit de l’assigner enjugement; sesarrèts sont irréformables, 19,20. Aussi, parce qu’il est innocent, Job pose le problème :« Dieu ne fait-il pas périr également le juste et l’impie? » 21-24. Toutefois, parce que Dieu n’est pas un homme comme lui,et bien qu’il se croie lui-même innocent, 28-31, il ne veut pas entrer en discussion avec lui ni comparaître ensemble en justice; il n’y a pas d’arbitre entre eux. Que Dieu cesse seulement de le frapper, 32-31. De nou­ veau, il donne libre cours à ses plaintes amères et re­ proche à Dieu, son créateur, de punir à ce point ses iniquités, x, 1-22. Sophar veut confondre Job, XI, 2, 3. Celui-ci se pré­ tend irréprochable devant Dieu; si Dieu voulait révé­ ler les raisons de sa conduite envers Job, on verrait qu’il a été indulgent, 4-6. La perfection divine est in­ commensurable, sa puissance irrésistible et sa science universelle, 5-11. Si Job prie Dieu, s’il cesse de l’ofl'enser, il redeviendra prospère et heureux, 13-19. Raillé parses amis, qui se rient d’un juste et d’un innocent, Job invoque Dieu, et Dieu daigne l’écouter, xn, 4. Comme eux, il sait que le créateurde toutes choses a puissance 982 surtout, qu’il est fort, sage et prudent et qu’il fait tout ce qu’il veut, xn. 7-xm, 2. C’est avec Dieu et non avec eux, qui sont de mauvais avocats de Dieu et le dé­ fendent par des mensonges, qu’il veut plaider sa cause, 3- 22, et il lui demande hardiment pour quelles fautes il le punit. 23-28. Dieu poursuit-il donc ainsi l’homme fragile et mortel? xiv, 4-6. Au lieu de le faire mourir, Dieu le punit de ses péchés, 13-17. Éliphaz reproche alors à Job de détruire ainsi la crainte de Dieu et d'anéantir la piété, xv, 4. Il avoue donc son iniquité, 5. 6. A-t-il assisté aux conseils de Dieu? 8. Tient-il pour peu de chose les consolations de Dieu, qu’on lui apporte? 11. Il tourne sacolère contre Dieu, 13. Dieu ne se fie pas même à ses saints, et les cieux ne sont pas purs devant lui; combien moins l’homme, pervers et injuste, peut-il l'étre, lui qui fait le mal comme on boit de l’eau? 14-16. C’est à la fois un fait d’expérience et l'enseignement des sages, 17-19: le méchant qui a levé sa main contre Dieu, qui a bravé le tout-puissant, 25, est malheureux durant sa vie; sa prospérité est passagère, et Dieu le fera périr par le souille de sa bouche, 20-30. Job riposte que Dieu l’a livré au pervers et l’a jeté aux mains des méchants, xvi, il, quoiqu'il n’y ait pas d’iniquités dans ses mains et que sa prière soit pure, 17. Si ses amis l’accusent, il a au ciel un témoin, un défenseur dans les hauteurs : c’est Dieu qu’il implore, qu’il constitue son juge et sa caution, 19-21 ;xvn, 2-4. Baldad décrit le sort funeste du méchant, dont il est assuré, xvm, 5-21. en laissant entendre qu'il vise Job coupable. Celui-ci prend sur lui la responsabilité de sa faute, xix, 4, et déclare que Dieu l'opprime et l'enve­ loppe de son filet, 6-20. La main de Dieu l’a frappé, 21. Il a pourtant la certitude qu’il sera vengé, qu’il verra Dieu et que la justice de sa cause sera reconnue, 2329. Sophar réplique vivement, en décrivant à son tour la terrible destinée, que Dieu réserve au méchant, xx, 4- 29. Job a vu, au contraire, la prospérité des mé­ chants. La verge de Dieu ne les touche pas, xxi. 7-9. Ils refusent de reconnaître le tout-puissant et de le prier, 14-15, et Dieu ne leur donne pas un lot dans sa colère, 17. Il les punit, dit-on, dans leurs enfants; mais ce sont eux qu'il devrait châtier, 19-21. En prétendant que Dieu, le juge des êtres les plus élevés, donne tou­ jours le malheur aux méchants, veut-on lui faire une leçon de sagesse? 22. En fait, au jour du malheur, le méchant est épargné et il meurt heureux, 23-33. Pour la troisième fois, les amis de Job reprennent la discussion et lui reprochent directement ses fautes. Éliphaz déclare catégoriquement que, puisque la justice et l’intégrité de l’homme ne sont d'aucune utilité à Dieu, ce n'est pas à cause de sa piété que Dieu châtie Job, xxn, 2-4, et il énumère les fautes de son ami, 511. Dieu, qui habite les hauteurs du ciel, les voyait et les jugeait, 12-20. Que Job se réconcilie donc avec lui et l'apaise, et la prospérité lui reviendra, 21-30. Job voudrait rencontrer Dieu, arriver jusqu'à son trône pour plaider sa propre cause devant lui et être absous, XXIII, 3-7; mais il ne le trouve pas, 8, 9. Cependant Dieu connaît ses voies et sa fidélité, 10-12. Mais il est souverain et immuable en ses desseins, et il exécutera celui qu'il a d’éprouver Job, 13-17. Pourtant, puisque le tout-puissant connaît les temps, pourquoi ne fait-il pas voir son jour à ceux qui le servent? xxiv, 1. Les méchants oppriment les innocents, et Dieu ne prend pas garde à ces forfaits, 2-12. Les violents et les impies sont heureux jusqu’à la mort, 13-25. En réponse, Bal­ dad se contente de dire que Dieu est puissant et que l’homme ne peut pas être pur et juste devant lui, puisque la lune perd sa clarté et les étoiles ne sont pas pures à ses yeux, xxv, 2-6. Job proclame aussi hautement que son ami la puissance divine, qu’il décrit merveil­ leusement, xxvi, 5-14. 983 DIEU (SA NATURE D’APRES LA BIBLE) Dans un discours nouveau, Job, tout en constatant que le Dieu vivant lui refuse justice, que le tout-puis­ sant remplit son âme d’amertume, xxvn, 2, proclame son innocence, 3-7. Il n’a pas les sentiments de l’impie, quand Dieu l’afflige, 8-10. Le riche heureux jusqu’à la mort est puni dans sa postérité, qui ne jouit pas des biens amassés, 11-23. Dieu, qui voit tout et qui a tout créé, a enseigné la sagesse aux hommes, en leur disant qu’elle consiste dans la fuite du mal et la crainte du Seigneur, xxvm, 23-28. Puis, Job décrit les années de sa prospérité, les jours où Dieu veillait à sa garde, quand il le visitait familièrement et vivait avec lui, xxix, 5. Il leur oppose par contraste ses misères présentes, 2xxx, 1-31. Pourtant, en prévision de la récompense que le tout-puissant lui réservait de son ciel, xxxi, 2, lui qui connaît ses voies et a compté tous ses pas, 4, il a mené une vie irréprochable et il ne craint pas le juge­ ment de Dieu, 5-13. S'il était coupable, il ne saurait que répondre à son créateur, 14-34; parce qu’il n’a pas fait les crimes qu’il énumère, il ne craint pas de rendre compte à son juge, 35-37. Un jeune homme, auditeur muet des discours précé­ dents, intervient avec impétuosité. Il rejette la théorie des amis de Job, qui voient dans tous les malheurs un châtiment que Dieu inflige aux coupables, aussi bien que le sentiment de Job, qui trouve dans ses maux une sorte d’injustice de la part de Dieu, xxxn, 13, 14. Ce n’est pas l’âge qui donne la sagesse, mais le souffle du tout-puissant, 8, 9. Créature de Dieu comme Job, le jeune homme est son égal devant Dieu et peut lui faire la leçon, xxxm, 4-7. La haine que Job a supposée en Dieu qui frappe un innocent, n’existe pas, 8-11. Dieu est plus grand que l’homme, et il n'a de compte à rendre à personne, 12,13. Dieu parle aux hommes de diverses manières, par la douleur aussi bien que par les songes et les visions, 14-22. La douleur est un ange qui ramène à Dieu et fait reconnaître que la maladie et l’épreuve, même réitérées, sont profitables, 23-30. S’adressant en­ suite aux sages, Éliu demande catégoriquement si Job a eu raison de se proclamer innocent et de dire que Dieu lui refusait justice, xxxiv, 5,6. Il tient ces paroles pour blasphématoires; c’est une impiété de dire : « 11 ne sert de rien à l'homme de chercher la faveurde Dieu, » 9. Le tout-puissant est juste; Dieu ne commet pas 7l’iniquité ni ne viole pas la justice; il rend à l'homme selon ses œuvres, il rétribue chacun selon ses voies, 10-12. Il gouverne le monde et il veille sur lui pour le conserver; s’il ne pensait qu’à lui-même, s’il relirait son esprit et son souffle, toute chair expirerait et l’homme retournerait à la poussière, 13-15. Du reste, un ennemi de la justice ne peut avoir le pouvoir su­ prême; le juste, le puissant ne fait pas acception des personnes, il condamne les grands, qui sont mauvais, il ne regarde pas le riche plus que le pauvre, parce que tous sont l’ouvrage de ses mains. Ses yeux sont ou­ verts sur les voies de l’homme; il voit toutes les ini­ quités; il n’a pas besoin d’ouvrir d’enquête; il frappe les impies et les puissants injustes, les individus aussi bien que les peuples, 17-32. Job a donc parlé contre Dieu, 37. Il n’est pas juste de dire : « J’ai raison contre Dieu, » xxxv, 2. La méchanceté des hommes n'est pas plus nuisible à Dieu que leur justice ne lui est utile, 6, 7. Mais Dieu n’exauce pas les discours insensés et le tout-puissant n’écoute pas les reproches immérités, 1316. Le créateur est juste, en effet, xxxvt, 2, 3, car il est puissant et ne. dédaigne personne; il punit le méchant et il fait justice au juste malheureux, 5-7. Si les bons sont affligés, c’est pour les éloigner du mal; s’ils com­ prennent la leçon, ils sont heureux; sinon, ils péris­ sent comme les impies, qui ne crient pas vers Dieu quand il les frappe. Dieu sauve le malheureux, en l’in­ struisant par la souffrance, 8-15. Que Job craigne que Dieu, irrité contre lui, ne lui inflige un châtiment ir­ 984 rémédiable. 18. Dieu est sublime dans sa puissance; il est le maître; personne ne peut lui tracer sa voie et lui reprocher d'avoir mal fait. Ses œuvres sont admi­ rables; il est souverainement grand et éternel; il est tout-puissant sur la nature et sur les peuples, 22-33. Il commande à la foudre, il fait tomber la neige et la pluie, il commande à la nature pour que les hommes reconnaissent leur créateur, xx.xvn, 2-13. Il produit des merveilles dans la nature; sa majesté est redou­ table, sa toute-puissance sans bornes. Il est grand par la force, par le droit et par la justice; il n’a pas égard aux sages qui veulent lui en remontrer, 14-24. Dieu, du sein des nuées, répond à Job qui a obscurci sa providence, xxxvm, 1-3. Il l’interroge, et il trace un magnifique tableau de son œuvre créatrice, xxxvm, 4-xxxix, 30. Que peut répondre le censeur du tout-puissant? XL, 2. Job est réduit au silence, 3-5. Dieu n'est pas seulement tout-puissant, il est juste encore, 8, 9, lui, le créateur de l’hippopotame et du crocodile, 15-33. Si personne n'ose provoquer le crocodile, qui oserait résister à Dieu en face? Dieu ne doit rien à personne, et tout ce qui est sous le ciel lui appartient, XLi, 1, 2. Job confesse la toute-puissance de Dieu; per­ sonne ne peut obscurcir sa providence, et Job recon­ naît qu’il a eu tort de se plaindre de la providence divine, xlh, 1-6. Dieu blâme ensuite les trois amis du patriarche, parce qu’ils n’ont pas parlé de lui selon la vérité, 7. Il rétablit Job dans son premier état et lui rendit le double de ses biens, 10. V. DANS LA PRÉDICATION DES PROPHÈTES DU VIIIe AU VIe siècle. — D’après les critiques rationalistes, c’est au vm· siècle seulement que le monothéisme remplaça en Israël la monolâtrie nationale. Les prophètes de cette époque conçurent de Jahvé une idée bien supé­ rieure à celle qu'on en avait eue auparavant. Il fut, pour eux, non plus seulement le Dieu unique de leur nation, mais l'unique vrai Dieu, et un Dieu nettement spirituel et moral. Jahvé tout-puissant et saint punis­ sait Israël de ses nombreuses infidélités, en faisant marcher les nations contre lui, et ne voulait plus d'un culte purement extérieur, mais désirait d’être aimé et obéi par des adorateurs, amis de la justice et fidèles observateurs de la loi morale. Les dieux des autres peuples n'existaient pas et étaient des non-dieux. Les prophètes seraient donc les créateurs du monothéisme, du monothéisme pur et absolu. Voir Kuenen, cité par l’abbé de Broglie, Questions bibliques, 2· édit., Paris, 1904, p. 248. Personne ne nie que les prophètes de cette période n’aient été les ardents prédicateurs du monothéisme et les adversaires résolus de l’idolâtrie. Mais de l’exposé précédent, il résulte qu’ils n’ont pas été les créateurs de l’idée du Dieu unique et universel. Les Israélites, avant eux, avaient cette idée, bien que leur conduite pratique ait été souvent polythéiste. Si on veut que les prophètes aient été les créateurs du monothéisme, il faut considérer Moïse comme le premier d’entre eux. Les prophètes, d’ailleurs, ne donnent pas leur théologie comme une doctrine nouvelle; ils prêchent l'adoration du Dieu de leurs pères; loin de prétendre innover, ils ne veulent que conserver la religion antique. « Ils ne supposent jamais contestable pour un enfant d’Israël le principe qui réserve au seul Jahvé l’hommage de son peuple; ils parlent comme ayant pour eux. non l’évidence de la raison, dont il n'est pas question, mais le droit traditionnel; ils ne croient pas avoir à plaider leur propre cause, à défendre des opinions particu­ lières, ils admettent implicitement, et sans chercher de preuves, comme si le fait ne prêtait pas à discus­ sion, que toute pratique polythéiste vient d’une in­ fluence étrangère. De quel droit nous inscririons-nous en faux contre ce jugement, qui, pour n’ètre pas le résultat d'une étude archéologique, n'est pas davantage 985 DIEU (SA NATURE D’APRES LA BIBLE) xine conjecture de théologien et un subterfuge d'apolo­ giste, mais se fonde sur une situation historique et un fait traditionnel? Les prophètes n'ont pas la pré­ tention d’instituer une nouvelle religion. Leur exis­ tence, le succès relatif de leur prédication, l’attitude même de ceux dont ils condamnent les errements sont de pures énigmes, si on ne doit pas les considérer comme les représentants de la plus ancienne et de la meilleure tradition Israélite, et si les coutumes qu'ils combattent avaient été réellement sanctionnées parla pratique du jahvéisme primitif. Il fait beau parler de création pu­ rement morale et de Jahvé s’identifiant à la conscience des prophètes; la création morale dont il s’agit et la con­ science des prophètes n’ont pu s'appuyer sur le vide. Le passé les soutient, et la tradition les couvre de son prestige. » A. Loisy, La religion d'Israël, Paris, 1901, p. 50. Cf. P. de Broglie, Questions bibliques, p. 70-71, 277-282, 310-315, 317. « Il existe en Israël de faux pro­ phètes comme il y en a de véritables; les uns et les autres sont constamment en lutte, mais leurs discus­ sions portent toujours sur les événements qu’ils an­ noncent. ou sur les fausses divinités dont quelques-uns prétendent s’inspirer, jamais sur la nature du vrai Dieu ni sur la manière de le concevoir. » F. Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, & édit., Paris, 1896, t. iv, p. 492. Enfin, « si les prophètes n’avaient jamais fait appel qu’à leur inspiration personnelle, s’ils ne s'étaient rattachés à aucun principe reconnu autour d'eux, à aucune tradition autorisée par un long passé, leur rôle serait inconcevable et leur action impossible à expliquer. » A. Loisy, op. cit., p. 49-50. « En l'absence de toute loi religieuse monothéiste antérieure, com­ ment s’expliquer la doctrine des prophètes? Où l’ontils puisée? Étaient-ce donc des philosophes à la manière de Socrate et de Platon? Comment se sont-ils trouvés d'accord sur une même doctrine? Comment se fait-il que le berger Amos et le prince de sang royal, Isaïe, professent le culte du même Dieu? Se sont-ils trouvés d'accord par hasard sur la définition de l’Être suprême, ou l'un d’entre eux l'ayant découverte, les autres ontils eu la rare docilité de le prendre pour maître, et d'accepter sa doctrine sans la modifier? Comment ce maître serait-il demeuré inconnu? » P. de Broglie, op. cil., p. 71, cf. p. 310-311. Voir Kônig, Die Hauptprobleme der altisraelitischen Religionsgeschichte, Leip­ zig, 1884, p. 15-22; J. Robertson, Early religion of Israel, 5e édit., 1896, p. 51-73. Toutefois si les prophètes du vin· siècle ne sont pas les créateurs du monothéisme absolu, il faut recon­ naître que, sous l'inspiration divine, ils ont développé la notion du Dieu unique et universel, créateur de toutes choses et maître du monde, qu’ils ont mis en lu­ mière l'universalité de sa miséricorde et de son amour, qu'ils ont montré avec plus de clarté dans le Dieu d’Israël le Dieu de tous les peuples, et qu’ils ont insisté plus fort que jamais sur l’inutilité des sacrilices et du culte extérieur lorsqu’on ne pratique pas la justice. Ils ont donc prêché le monothéisme transcendant et moral, mais encore une fois ils ne l'ont pas créé de toutes pièces, et s'ils condamnent des pratiques religieuses, plus ou moins tolérées avant eux, il n’en résulte pas davantage qu’ils aient inventé le principe qui leur a fait rejeter ces usages. Ils ont seulement fait progresser en Israël l’esprit monothéiste, qui y régnait aupara­ vant. 11 nous reste donc à constater, dans l’œuvre de chaque prophète, le progrès qu’il a apporté, pour sa part, à l’idée du vrai Dieu. Le livre d’Amos, qui est reconnu par les critiques les plus avancés comme authentique dans sa majeure partie, est un document de tout premier ordre sur la doctrine théologique des prophètes dans la première moitié du VIIIe siècle. Or, le monothéisme le plus pur et le plus absolu s'y manifeste avec force et clarté, et le 986 prophète ne le propose pas comme une doctrine nou­ velle, inconnue du passé et qu'il prêcherait le premier, pas plus qu'il ne le formule en termes exprès, tant il le suppose connu théoriquement, sinon toujours dans la pratique. Une fois seulement, v, 26. il parle du culte des dieux étrangers, d'origine assyrienne, introduit déjà dans le royaume d'Israël, au moins chez quel­ ques particuliers. Cf. A. Van lloonacker, L» ■ ze petits prophètes, Paris,'1908, p. 252-254; J. Touzard. Le livre d’Amos, Paris, 1909, p. 55-58. Il avait fait aussi allusion aux pratiques idolâtriques, usitée? dans le royaume de Juda, n, 4. Pour désigner Jahv· il em­ ploie des appellations anciennes, celles d'Adona: et le Seigneur des armées; mais il parait bien - a celte dernière une signification nouvelle. A i r. s- . vu, 7, 8; ix, 1, 8, plus souvent avecJahvë. c sign, s us sa forme plurielle qui fait de ce nom, ainsi . e d’Élohim, un pluriel de majesté, Jahvé comm. . ■ re suprême et exprime avec force latoute-puissa: - ■ Quant au nom de Dieu des armées, dont Welih .us· ·.. Smend et Cornill ont attribué l'origine à Ai: - .. même, il ne désigne plus Jahvé comme le chef et e guide des armées d’Israël au combat. Dans le ...rd’Amos comme dans ceux des prophètes, ses succes­ seurs, il « évoque surtout l’idée des armées célestes, celle des astres dont les mouvements si régulièrement ordonnés suggéraient l'idée de troupes conduites par un chef habile et puissant, celles des esprits dont le séjour était placé dans les régions supérieures. Ainsi ce titre est-il une nouvelle expression de la majesté de Dieu, de cette autorité qui s’exerce dans les cieux aussi bien que sur la terre et les phénomènes qui s’y suc­ cèdent; c’est une nouvelle afiirrnation de la toutepuissance divine. » J. Touzard, op. cit., p. LX. Cf. Lohr. op. cit., p. 66. Du reste, Jahvé est, aux yeux d'Amos. le maître tout-puissant de la nature et l'auteur des phé­ nomènes cosmiques. Sans parler des doxologies. iv, 13; v, 8; ix, 5, 6, que certains critiques déclarent int· rpolées, il reste encore dans l’œuvre, reconnue par tous pour authentique, du prophète, des affirmations de la souveraineté de Jahvé sur la nature. En effet, Jj· . est l'auteur des astres, v, 8, des vents et des montagnes, v. 13. Il est le maître des éléments, et tous les fléaux de la nature sont des actes de sa volonté, iv. 7-11. Cf. vm. 8, 9; ix, 5, 6. Tandis que les polythéistes distinguent autant de dieux qu’il y a d'éléments à diriger, Ariæs attribue à Jahvé le gouvernement de tous. Ce ma; ne des cieux, de la terre, de la mer, poursuit en Uns lieux ceux que sa vengeance veut atteindre, ix. 2-4. Dieu de la nature entière, il est aussi le Dieu de : js les peuples et le Dieu de l’histoire. II a fait lenir 1rs Philistins de Caphtor et les Syriens de Qir comme es Israélites de l’Égypte, et les Ethiopiens sont pour lui autant que les Israélites coupables, ix, 7. De Sion. ou il habite, 1,2, il demande compte de leurs crimes aux Syriens de Damas, 3-5, aux Philistins de Gaza. 6-8. aux Tyriens, 9, 10, aux Iduméens, 11, 12, aux Ammonites. 13-15, aux Moabites, n, 1-3, aussi bien qu’aux Judéens. 4, 5, et aux Israélites, 6-16. Il reproche aux peuples voisins d’Israël d’avoir violé, surtout à la guerre, les lois d’humanité, communes à tous, et il les tient comp­ tables de son jugement. 11 a détruit les Amorrhéens. Il, 9. Il convoque les Philistins d’Asdod et les Egyptiens à assister au jugement d'Israël, ni, 9. Il suscitera contre les Israélites un peuple (les Assyriens) pour les opprimer, n, 13-16; vi, 14, et les emmener captifs au delà de Damas, v, 17. Jahvé est donc le Dieu de tous les peuples, et il l'est précisément par son carac­ tère moral, puisqu’il exerce ses droits sur les nations païennes, qui ont violé les lois fondamentales de ia conscience. C’est aussi la violation de ces mêmes lois qu’il reproche à son peuple de choix et qu’il punit sévèrement. Bien qu'il ait librement choisi Israel 987 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) 988 pour son peuple parmi toutes les tribus de la terre lors | était si étroite qu’elle est représentée comme un ma­ de la sortie d'Egypte, nt, 1, 2, il ne favorise pas ses riage entre Jahvé et Israël, considéré comme une unité. crimes; il en tirera plutôt une vengeance plus écla­ Par suite, les membres de la nation, épouse de Jahvé, tante. Malgré ses privilèges et à cause d'eux Israël sera sont les enfants de Dieu. Si la nation se livre à l'ido­ puni et considéré par Dieu comme tout autre peuple lâtrie, elle tombe dans la fornication et J'adultère, n, coupable, ix. 7. S'il condamne .Juda parce qu’il a rejeté 4-9; iv, 10,12-15; v, 3, 4, 7; vi, 10; ix, 1, etc. Il en est sa loi et n'a pas observé ses décrets, II, 4, il reproche ainsi â l'époque d'Osée, qui insiste fortement sur l’ido­ surtout à Israël ses injustices et ses mauvais procédés lâtrie de ses contemporains, I, 2, représentés par les à l'égard des pauvres, 6-8, reproche d'autant plus mé­ enfants de fornication, nés â Osée, 1, 2-9. Voir aussi rité qu’Israël avait été, de sa part, l'objet de marques iv, 12-14; v, 3-7; vi, 7,10; vm, 1, 4; ix, 1. Les Israélites de prédilection, 9-12. A différentes reprises, Jahvé ne sont plus le peuple de Jahvé, de celui qui est l'Ètre par condamne les violences des siens contre les faibles et les excellence, I, 9, et Israël n'est plus son époux, il, 4. petits, ni, 9,10: tv, 1 ; v,7, 10-12; vi, 12; vm, 4-7. Pour Jahvé le punira en barrant son chemin, pour lui faire écarter le châtiment divin, il faudrait haïr le mal et regretter son premier état et le ramener à son époux, faire le bien, et en particulier restaurer le droit à la 11,8, 9; ce peuple avait employé les biens reçus de Jahvé Porte dans les jugements, tv, 15. Au lieu de multiplier à honorer les Baals ; Jahvé lui enlèvera ses biens, 10-15; les fêtes et les sacrifices, il vaudrait mieux que le droit puis parlera à son cœur et lui rendra les biens enlevés, coule comme l'eau et la justice comme un torrent in­ 16,17. Comme ce sont les Baals qui l'ont fait prévariquer, tarissable, 21-24. Ce n’est pas toutefois que Dieu blâme il supprimera de sa bouche le nom même des Baals, et les nombreuses pratiques religieuses d’Israël, qui sont ne voudra plus que son épouse, revenue à lui, l'appelle, toutes accomplies en son honneur, il condamne seule­ comme par le passé, son baal ou son maître, mais ment qu’on les associe â l'injustice. Le culte qu'il aime qu'elle lui donne le nom plus tendre de son homme, est un culte moral; il censure le caractère purement 18, 19. Une alliance sera contractée par lui avec formaliste et extérieur, qu’on lui donne en Israël, tv, 4, Israël, de nouvelles fiançailles, qui seront éternelles, 5; v, 4-7,21-24. Il proteste contre les abus et contre les mais des fiançailles dans la justice et le droit, dans la pratiques immorales du culte, n, 7, 8. 11 détruira les bienveillance et l’amour. La fidélité d'Israël ainsi assu­ hauts-lieux d'Israël, vu, 9. Il n’attaque pas directement rée, Israël connaîtra Jahvé, qui lui sera propice et lui les veaux d'or, emblèmes de Jahvé, à moins qu’on n’y rendra la prospérité temporelle. A Pas-mon-Peuple voie une allusion dans le « péché de Samarie », et le Jahvé dira : « Tu es mon peuple, » et lui, dira à Jahvé: Dieu de Dan, vm, 14. Cf. Touzard, op. cit., p. lxix-lxxh. « Mon Dieu! » 20-25. Les Israélites seront alors appelés Israël n'a pas compris les châtiments que son Dieu lui « les enfants du Dieu vivant, » u, I. Jahvé avait conti­ avait infligés au cours de son histoire pour le retirer nué à aimer les Israélites, lors même qu’ils se tour­ du mal, tv, 6-11 ; vu, 1-6. S'il veut échapper à une pu­ naient vers d’autres dieux, ni, 1. S’ils cessent de for­ niquer, ils se convertiront et rechercheront Jahvé, leur nition plus grave, Israël doit chercher Jahvé, c’est-àdire le bien connaître, l’écouter et lui obéir, v, 4 ; pra­ Dieu, et tremblants de joie, ils s'empresseront vers tiquer le bien et fuir le mal, 14, 15; écouter les pro­ Jahvé, dont ils recevront ies bienfaits, 3-5. Jahvé, l’époux d’Israël, avait donc pour les enfants d’Israël les phètes et imiter les Naziréens, n, 11, 12. A un peuple enrichi, aux gens satisfaits, vt, 1, aux dames de Sa- sentiments d'un père. Il veut que ses enfants coupables le recherchent, se mettent en quête de lui et reviennent rnarie, tv, 1, Amos prêche, au nom de Jahvé, un idéal à lui, v, 15-vi, 3. Celte recherche consiste à le connaître de justice, et il les menace du jour de Jahvé, du Dieu tel qu’il est et à l'honorer comme il veut être honoré. juste et justicier, grand redresseur des torts de tous les C’est pourquoi il réprouve le culte idolàtrique et pu­ peuples, tv, 2; vi, 8; vin, 7. Les versets 5 et 6 du c. tx rement extérieur qu’on lui rend à Samarie aussi éner­ sont une élévation sur la grandeur et la puissance de giquement que les cultes chananéens infiltrés en Israël. Dieu, destinée à mettre en relief la force avec laquelle D préfère la piété, le culte intérieur, aux holocaustes il poursuivra l'œuvre du châtiment. Cf. B. Duhin, Die et aux sacrifices, vi, 6. Il répudie le veau de Samarie, Théologie der Prophetess, Bonn, 1875. p. 118-126; J.-J. vm, 5, qui a été fabriqué par un artisan et qui n'est P. Valeton, Amos und Hosea, trad, allemande, Giessen, point Dieu, 6. Il sera emporté en Assyrie, x, 5. 6. 1898, p. 101-115; J. Touzard, op. cil., p. lvi-lxxxi ; Éphraïm a multiplié les autels pour pêcher, vm. Cf. x, A. Van Hoonacker, op. cit., p. 193-195. 1. A cause de la malice de leurs œuvres, Jahvé chassera Osée ne considère guère Jahvé que dans ses rapports les Israélites de sa maison et ne continuera pas à les avec Israel. Ces rapports se ramènent à ceux-ci : Jahvé aimer; il les a pris en haine, vin, 15; il les a répudiés, est le Dieu d'Israël, et Israël est le peuple de Jahvé. Ils parce qu’ils ne l’ont pas écouté, 17. Leurs hauts-lieux datent de la sortie d'Égypte, II, 17; xn, 10; xm, 4. Israël seront détruits, xi, 8. Jahvé punit pour convertir et ra­ ne doit pas connaître d'autre dieu que celui qui a été mener les coupables à lui. Π ne veut pas perdre son sauveur et son pasteur dans le désert, xm, 4, 5, Éphraïm, il l’éprouve seulement, parce qu'il est Dieu par le ministère d'un prophète (Moïse), xn, 14. Depuis et non pas homme, parce qu'il est saint et n'agit pas l'Égypte, Jahvé a appelé Israël son fils, et il l’a aimé, par un mouvement de vengeance impitoyable ; il ne se quand il était enfant, xi, 1. Il trouva les Israélites comme des raisins dans le désert, comme des primeurs plaît pas à détruire, x, 9. Il fera périr seulement les Israélites impies avec leurs idoles de néant. A Gilgal, sur un figuier, IX, 10. C’est Osée qui, le premier des ces rebelles avaient offert des sacrifices, mais leurs au­ prophetes, parle ainsi de la paternité de Dieu à l’égard tels seront comme des tas de pierre sur les sillons des d Israël. Israël encore enfant, au lieu de répondre aux champs, xn, 11,12. Ils s’étaient fait un ouvrage en fonte appels réitérés de Jahvé, se détourna de lui et offrit de leur argent et des statues, simple travail d'artisans, des sacrifices aux Baals, à Baal-Peor, ix. 10. A ces ingratitudes Dieu répondit par les soins d'un amour qu’ils appelaient des dieux et à qui ils offraient des sa­ crifices. Des hommes adressaient des baisers à des persévérant; il apprit à Éphraïm à marcher; il le prit veaux! xm, 1, 2. L'expiation arrive à Samarie, parce sur ses bras, voulant le guérir; il cherchait â s’atta­ qu’elle s'est révoltée contre son Dieu. Qu’Israël, qui a cher les Israélites par des liens d'amour; il fut pour trébuché dans son iniquité, retourne donc à Jahvé ! eux comme une nourrice qui embrasse un enfant, se xiv, I, 2. Que les Israélites ne disent plus : « Notre penche vers lui et lui donne à manger, xi, 1-4. Ils Dieu, » à l’œuvre de leurs mains, 4. Qu’Éphraïin res­ ne reconnurent pas ces marques d’amour. 11 avait tauré n'ait plus rien de commun avec les idoles! 9. Que conclu avec eux une alliance qu'ils ont violée, en celui qui est sage comprenne ces choses, que celui qui péchant contre sa loi, vin, 1; cf. vi, 7. Celle alliance 989 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) est prudent les connaisse! Car elles sont droites les voies de Jahvé; les justes marcheront en elles, tandis que les méchants y trébucheront, 10. Osée fait enfin ressortir le caractère moral de Jahvé. Il reproche à ses contemporains leurs injusticesautant que leurs infidélités. Les princes de Juda sont devenus pareils à des déplaceurs de bornes; Éphraïm opprime le droit, v, 10, 11, et Jahvé l'en punira, 12-14. Il se retirera même de lui et retournera en son lieu, jus­ qu’à ce que les Israélites aient expié leur faute et qu’ils cherchent sa face. Quand ils auront été dans l’angoisse, ils se mettront en quête de Jahvé, ils retourneront à lui, et ils s'efforceront de le mieux connaître, de le connaître tel qu’il est réellement, v, 15; VI, 3, juste et aimant le droit. Jahvé désire la piété, et non le sacri­ fice, la connaissance de Dieu chez ses adorateurs plus que les holocaustes, vi, 6. Les Israélites avaient violé l'alliance, qui exigeait la pratique de la justice et de la piété. Galaad était devenue une ville de malfaiteurs, une ville dont les brigands faisaient la force, 7, 8. Les vices de Samarie sont la fausseté, le vol et le bri­ gandage; ils sont patents aux yeux de Jahvé, vu, 1, 2. Israël a répudié le bien; l’ennemi le poursuivra, vm,3. A cause de la malice de leurs œuvres, Jahvé chassera les Israélites de sa maison et ne continuera pas à les aimer, tx, 15. Que le châtiment leur serve à faire des semailles de justice et à se préparer des récoltes de piété; qu’ils cherchent Jahvé, qui viendra leur enseigner la justice, x, 12. Jahvé, qui habite Israël, y est entouré de men­ songe et de fraude. Juda est traître envers Dieu. Éphraïm fait le vent et poursuit l’ouragan; il multiplie la fausseté et la frivolité par ses alliances avec les peuples étrangers, xn, 1, 2. S’il veut revenir à son Dieu, qu’il observe la piété et le droit, qu’il mette toujours en Dieu son espérance, 7. Éphraïm est un marchand, dont la main tient une balance trompeuse et qui aime la fraude, 8. Que les Israélites convertis disent à Jahvé : « Pardonne toute iniquité et accueille ce qui est bon. » xtv, 8. Cf. B. Duhm, op. cit., p. 137141 ; J. P. P. Valeton, Amos und Hosea, p. 141-155; A. Van Hoonacker, Les douze petits prophètes, p. 4-6, et passim. Ùn psalmiste de l’école d’Asaph invite les Israélites à célébrer une fête, prescrite par Jahvé, après la sortie d’Egypte, et les exhorte à rejeter du milieu d’eux tout dieu étranger, puisque Jahvé est le Dieu qui les a fait monter d’Égypte. Ils ont été infidèles et Jahvé les a laissés à l’endurcissement de leur cœur. Si Israël l'écoutait et marchaitdans ses voies, Jahvé le protégerait contre ses oppresseurs et assurerait sa durée pour toujours. Ps. lxxx (lxxxi). Isaïe, pour sa doctrine sur Dieu, se rapproche plus d’Amos que d’Osée. Il donne au Seigneur deux noms principaux : le Saint d’Israël et Jahvé des armées. Par les armées dont il est le Dieu, il faut entendre les armées célestes, xxiv, 21, 23; xxxiv, 4, aussi bien que celles de la terre, xtll, 4; xxxi, 4. Les étoiles sont de lui, xiv, 13; les cieux et la terre doivent écouter sa voix, quand il parle, t, 1; xxxiv, 1. Il est le créateur de l’homme, xvn, 7. Dans sa colère, il exerce sa puis­ sance sur les éléments de la nature, dont il est le maître, xm. 10, 13. Il demeure au ciel, xxvi, 21; xxxiv, 5. Il y siège sur un trône, entouré des séraphins, qui forment sa cour et célèbrent sa sainteté, vi, 1-4. Sa royauté est encore affirmée, xxiv, 23. Dieu de toute la nature, il est aussi le Dieu de tous les peuples. Il jugera les nations, II, 4. Sa main est étendue sur toutes, xxiv, 26. Il règle le sort du roi de Syrie aussi bien que celui du roi d’Israël, vu, 1-9. 11 appelle l’Égypte et l'Assyrie, v, 26-29; vu, 18, et il s’en sert comme d'instrument pour châtier Juda, vu, 20. Quand l'instrument de sa colère a outrepassé sa mission, il le brise, x, 5-11, ou le frappe, 14-16; xxx, 27-33. Il 990 suscite et fortifie les ennemis d'Israël, vm, 7. 8. ix. 10, 11. Il excite les Mèdes, xm, 17; xxi. 2. Il commande aux Éthiopiens, xvni, 1-3. Mais il punit tous les peuples coupables : Babylone, xm, 19; xiv, 5, 22, et tous ses dieux, xxi, 9; les Philistins, xiv, 28-32; Moab, xv. xvi; Damas, xvn, 1-3; l’Égypte, xix, xx; Tyr, xxm. 115. Au bruit de son tonnerre, il met en fuite les peuples et disperse les nations, xxxm. 3; il part.:- la terre au cordeau, xxxiv, 17. Tous ses desseins s’accom­ plissent, xiv, 24; xxv, 1 ; xxxvu, 26. Il est le Di- u d’Israël, xxv, 9, et de David, xxxviii, 5. 1d’Israël, l, 24; xxxm, 5, et le roi de Jud:-. xxt..::. — Il est sublime et grand dans ses œuvres, x, 4-6. surtout dans ses jugements, v, 16 ; xxxv, 2, qui manifestent sa majesté et le font redouter, n, 10. 16. il pttr..· -: abaisse les orgueilleux, et il sera seul e voit et connaît tout, parce qu'il est le cré ' ar de i œt; et de l’oreille, xxix, 15, 16. Il a été un père pour Israël et a élevé des cl-, il n'a rien négligé pour sa vigne, v. !-’». en lui sa confiance, xxxvi, 7. Le général en chef roi d’Assyrie compare Jahvé aux dieux des a . s I nations, qui n’ont pas pu défendre leurs peuples contre les forces de son maître, 18-20; xxxvu, 10-13. Ce "e comparaison ne diminue pas la confiance d'ÉzéchiaS. parce que Jahvé, lui, est le Dieu vivant, xxxvu. 4. Il a pour trône les chérubins, il est le seul Dieu de ' t les royaumes de la terre, et il a créé le ciel et ia terre. 16. Il est le Dieu vivant, tandis que les dieux .'.-.-s nations, vaincues par les Assyriens, n'étaient pas des dieux, mais l'œuvre des mains de l’homme, du bois et de la pierre, 19. Jahvé délivrera ses serviteurs, pour que tous les royaumes de la terre apprennent qu'il est le seul Dieu, 20. Cependant, beaucoup de Judéens avaient abandonné le Seigneur et s'étaient livrés a l’idolâtrie, i, 29; xvn, 10, 11. Leurs bois sacrés seront détruits et leurs autels renversés, xxvii, 9; en se con­ vertissant, ils rejetteront leurs idoles d’or et d'argent, n, 20; xxx, 22, qu’ils avaient fabriquées de leurs mains, xxxi, 7. Ézéchias avait enlevé les hauts- leux et les autels idolàtriques; il était ainsi plus assuré "a secours divin, xxxvi, 7. Cf. Il (IV) Reg., xvni, 4-7. 22: II Par., xxxn, 12. Les habitants de Juda étaient des enfanta rebelles; ils étaient couverts de crimes, i, 2-4. 21-23; m, 8, ?, 12, 15; v, 7, 8, 20-23; ix, 1, 2. Non seulement Jahvé les en punit, I, 5-9, 24-26; mais il rejette encore leur culte purement extérieur, parce que leurs mains sont pleines de sang, 11-15. 11 demande la pure:-- des actes et des pensées, les œuvres de justice etde miséricorde. 16, 17, et à ce compte il accordera le pardon des pe : s et rendra ses bonnes grâces, 18-20. Cependant il endur­ cira les coupables, vi, 9, 10, et aveuglera son peuple, xxix, 10-12. Le Dieu de toute justice, xxx, 18; xxxm, 5, tirera vengeance des crimes, xm, 1 ; il préparera de loin ses vengeances, xxn. 11; xxxi, 2, et dévastera la terre, xxiv, 1; xxxvm, 21, 22. 11 donne l'esprit de justice à ceux qu'il veut sauver, xxxvm, 6. Les justes sauvés célébreront sa majesté, xxiv, 14. 11 est le refuge du faible, xxv, 4, et on peut mettre en lui sa confiance à jamais, xxvi, 4; cf. xn, 1, 2. Il n’est pas seulement juste; il est saint. Il se nomme le saint d’Israël, i, 4. etc., ou de Jacob, xxix, 23. II est trois fois saint, vi, 3. Les séraphins proclament sa sainteté, et les hommes doivent le tenir pour saint, le craindre et le redouter, vin, 13. Il est saint par la justice, v, 16. Les Juifs ont répudié la loi et méprisé le saint, v, 24. aussi est-il en colère contre son peuple, 25. Il veut des survivants saints, ni, 3, un germe saint, vi, 18. Il éta­ blira le règne de la justice, xxxn, 1-5. 16, et dans ia nouvelle Sion, il prendra le droit pour cordeau et la justice pour niveau, xxvm, 17. Aussi Isaïe veutil être pur pour parler au saint d'Israël, vi. 5-7. 991 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) Cette sainteté n'était pas une sainteté purement extérieure et légale, mais bien une sainteté morale, imposant des bonnes œuvres. Duhm, op. cil., p. 168178. Majesté et sainteté sont donc les deux principaux attributs de [lieu qu’Isaïe fait ressortir dans la pre­ mière partie de ses oracles. bans la seconde partie d'Isaïe, c’est encore la ma jesté de Jahvé qui parait dans sa toute-puissance créatrice et dans sa domination souveraine, plutôt que dans sa colère vengeresse contre les peuples. Jahvé est le créa­ teur de toutes choses, des cieux et de la terre, xi., 12, 21,22; XLtv, 24; xlv, 7, 12. Par sa force et sa puissance, il a créé les armées des cieux, XL, 26. Aussi les créa­ tures sont-elles invitées à chanter sa gloire, xi.tv, 23; χι.ιχ, 13. Le ciel est son trône, lxvi, 1,et cette demeure élevée est sainte et glorieuse, lvi, 15; i.xin, 15. Il n’a pas eu besoin de conseiller, XL, 13, 14. Toutes les nations sont néant devant lui, XL, 16, 17, ainsi que leurs princes, 23, 24. 11 juge les îles, xli, 1-3, 5; il a prédit et il suscitera Cyrus, xli, 2, 5; xi.v, J, 3, 9. Il n’y a pas d'autre Dieu que lui; il est le premier elle dernier, Dieu dès l’éternité; personne ne peut discuter avec lui. xlii, 5, 10, 11 ; xlv, 5, 6, 9, 10; xlviii, 12, 13; Li, 13. Il n’a pas son pareil ; lui seul connaît l’avenir; il est l’unique refuge, xlvi, 6, 7. 11 est le Dieu du monde entier, Ltv, 5. On ne peut le comparer aux idoles des nations, qui sont l’œuvre du fondeur, XL, 18-20; xli. 6, 7. Aussi leur lance-t-il un défi, xli, 21-24, à ces idoles, qui ne sont rien, que pur néant, 29. Cf. xi.tv, 9-20 ; xlvi, 6, 7. Ceux qui se confient en elles seront couverts de honte, xlii, 17. On n’a donc à les redouter en aucune manière. Dieu éternel est aussi immuable; il ne se fatigue ni ne s'épuise, xi., 28. Il est dès le commencement, et toujours le même, xli, 4. Il exécute tout ce qu'il a décrété, xlvi, 10, il. Ses pensées et ses voies ne sont pas comme celles des hommes, lv, 8, 9; sa parole s'accomplit, 11. Gloire donc à Jahvé seul, xlii, 8, et partout, 10-13. Jahvé est cependant tout spécialement le Dieu d’Israël, XL, 1, 2, 8, 9; il a élu Jacob, il l’a créé, il l’a formé, il est son roi, xli, 10; xliii, 1, 15; xliv, 1, 2, 21. Il était le père des 8Juifs, i.xiii, 16; lxiv, 7. Mais parce que Israël a été coupable, Dieu l'a puni, xlii, 21-25. Israël était sans vérité ni justice, xlviii, 1 ; il avait adoré les idoles, 5; il était devenu ainsi adultère et s’était prostitué, lvii, 13; lxv, 2, 3, 7, 11; lxvi, 3. Dieu lui a pardonné, 3après l’avoir puni, XLIII, 25. Il le ramènera de l’exil, xliii, 5-9, 16-21. Il se vengera sur Babylone, qui l’a fait captif, xlvii, 1-15. Sa gloire sera manifestée par le retour des Juifs dans leur pays, XL, 5. Il vient avec puissance; son bras lui soumet tout, 10. Toute chair le verra et saura qu’il esl seul Dieu, xi.ix, 26 ; lu, 10. 11 anéantira les ennemis d’Israël, xli, 11, 12, et le saint d'Israël sera le sauveur de son peuple, 14, qui devra mettre en lui toute sa confiance, 13-20. Dieu, qui l'a sauvé, xliii, 1-4, le protège désormais et l’aime, xlvi, 3-5. comme une mère aime ses enfants, lxvi, 13. Il l’a instruit pour le bien, xlviii, 17; il en fera un peuple saint, i.xil, 12. Il lui reproche ses crimes passés, i.ix, 1-8, 12-15. et il lui recommande d’observer le droit, lvi, I, qu’il aime, lxi, 8. Il fera germer en lui la justice, 11, et il accepte l’observation du jeûne et du sabbat, qui est jointe à l’équité, Lvm, 6, 7, 9, 10. Il protège les pauvres et les malheureux, xli, 17. Les nations se convertiront à lui et ['honoreront, xlv, 14, 25. 20Son serviteur leur exposera sa loi, Ll, 4; lu, 1, 3, 15; LX, 1-4. Le règne futur du Dieu unique et uni­ versel sera universel et s'étendra à la terre entière. Cf. Duhm, op. cit., p. 279-282. Michée, qui était contemporain d’Isaïe, a sur Dieu les mêmes idées. Il convoque tous les peuples, la terre entière, les montagnes et les collines à servir de témoins au jugement que Jahvé va porter contre son peuple, i. 992 2; vi, 1, 2. Du fond de son palais, qui est le ciel, Dieu descend sur les hauteurs de la terre, qui s’effondrent en sa présence, I, 3. Il vient juger Samarie et la con­ damner à cause de ses crimes : sa prostitution aux idoles, I, 7, ses injustices, ses pensées iniques et la violation du droit, u, 1, 2, surtout de la part de ses juges, m, 1-4, 7, 9-11. Ses idoles seront supprimées pour que les Israélites n’adorent plus l’œuvre de leurs mains, i, 7; v, 12. Les injustices et les mauvaises actions seront punies, vi, 10-13; vu, 2-4. Qu’on n’accuse pas Jahvéd’impatience; qu’on ne lui reproche pas de traiter ainsi son peuple. Ses paroles ne sont-elles pas bienveil­ lantes envers celui dont la conduite est droite? n, 7. Son peuple a été ingrat, VI, 3, 4. Ce que Jahvé demande d'Israël, ce ne sont pas les sacrifices multipliés et variés; seuls, ces actes de religion ne sont pas capables d’obtenir la faveur ou le pardon de Dieu. Ce qui est bon et ce que Jahvé demande, c’est d’accomplir le droit, d’aimer la bonté et d'ètre humble devant lui, vi, 6-8. Les juges iniques ont beau immoler des victimes et crier vers Jahvé, il ne les écoute pas; â cause de leur perversité, il cache loin d’eux sa face, ni, 3, 4. Il ne veut pas toutefois faire périr son peuple; il sera le pasteur des bons au milieu de la détresse, il,12; iv.6-8; vu, 14. La nation se reconstituera et sera en sécurité, car le pouvoir de Jahvé sera reconnu par toute la terre, v, 3. Tous les peuples viendront honorer Jahvé à Jéru­ salem, iv, 1-8. 11 faut donc espérer en Jahvé, le Dieu sauveur d'Israël, vu, 7-10. Les peuples admirent les prodiges qu’il accomplit en faveur d’Israël et tremblent de crainte devant lui, 16, 17. C’est pourquoi le pro­ phète termine son livre par cet éloge de Jahvé : « Quel Dieu est pareil à toi, enlevant l’iniquité et pardonnant la prévarication ! il ne s’obsline pas perpétuellement dans sa colère, car il aime, lui, la miséricorde. Il a pitié d'Israël, à qui il pardonne ses fautes, parce qu'il est fidèle à Jacob, propice à Abraham, selon ses antiques promesses, » 18-20. Cf. Duhm, op. cit., p. 183-188. Des poètes, probablement contemporains d’Ézéchias, ont exprimé la foi des Israélites pieux de leur temps, lisent une confiance absolue, au milieu des plus grands dangers, en la protection de Dieu, qui vient d’ailleurs de se manifester d’une manière éclatante (lors de l’in­ vasion des armées de Sennachérib). Dieu habite au milieu de Jérusalem. Il fait entendre sa voix et les na­ tions qui s’agitaient se fondent d'épouvante. Jahvé des armées est avec les siens; il a montré avec éclat qu’il est Dieu et qu’il domine sur les nations et sur la terre. Le Dieu de Jacob est en Israël une citadelle. Ps. xlv (xlvi), 2-12; cf. xlvii (xlviii), 2-9; xlv (xlvi), 1-11; lxxiv(lxxv); lxxv (lxxvi). Le Ps. xlix (l) est dans l’esprit des prophètes de cette époque. Jahvé convoque la terre et le ciel pour assister au jugement qu’il va porter sur son peuple, 1-6. Il ne lui reproche pas de lui refuser les sacrifices dont il n'a pas besoin, 7-14, mais plutôt de ne pas pratiquer des préceptes et de faire alliance avec les voleurs, les adultères et les frau­ deurs, 16-20. Dieu, qui préfère l’action de grâce aux sacrifices et qui sauve ceux dont les voies sont droites, reprend les coupables et les menace pour les convertir, 23. 21Un asaphite déclare que Dieu est bon pour ceux qui ont le cœur pur. Ps. lxxii (i.xxxm), 1. Il a cepen­ dant été ébranlé dans sa foi en la providence, en voyant l'insolente prospérité des méchants, 2-9, qui est un scandale pour le peuple fidèle, 10-15; mais il a consi­ déré que Dieu conduit les méchants à leur perte, 18. Aussi met-il en Dieu seul sa confiance. 23-28. Dieu, juge de la terre, rend son arrêt contre les juges infi­ dèles, qui prennent parti pour les méchants, et il leur ordonne de rendre justice aux faibles et aux orphelins, aux pauvres el aux malheureux. Ps. i.xxxi (lxxxii). Le Ps. xcin (xciv) est l’appel d’un opprimé à la justice et à la vengeance de Jahvé, !, 2. Les méchants triomphent 993 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) et prétendent que Jahvé ne regarde pas leurs oppres­ sions, 3-7. Mais Dieu, créateur des hommes, entend et voit leurs crimes, il connaît la vanité de leurs pensées, 8- 11. Jahvé fera que le jugement redevienne conforme à la justice, 15; il soutient les opprimés, 16-19, et il châtiera les mauvais juges, 20-23. Pour un psalmiste inconnu, Jahvé est roi, roi des peuples et de la terre, roi de Sion; son nom est grand et redoutable; c’est un roi puissant qui aime la justice. Ps. xcvm (xcix), 1-5. Il faut l’exalter, car il est saint le Dieu de Sion, 9. Gloire à Jahvé à cause de sa bonté et de sa fidélité ! Ps. CXlll (cxv), l.Les nations demandent où est le Dieu d’Israël,2. « Notre Dieu est dans le ciel; tout ce qu'il veut, il le fait, » 3. Les idoles d’argent et d’or, ouvrage de la main des hommes, sont muettes, aveugles et sourdes, immobiles et sans parole, 4-8. Jahvé est le secours et le bouclier d’Israël qui peut mettre en lui sa confiance, 9- 11, et il continuera ses bienfaits, 12-14. Il a fait les cieux et il a donné la terre aux hommes, 45, 16. Est-il vrai que v l'intervention de l’Assyrie dans les affaires des peuples palestiniens obligea les prophetes â regarder bien loin au delà des frontières d’Israël et à concevoir du monde eide l’humanité,par conséquent de Dieu,une idée plus large et plus profonde, «comme le pense M. Loisy? Λα religion d'Israël, p. 63. Cela ne veut pas dire, comme l’a prétendu Renan, Histoire du peuple d'Israël, Paris, 1889, t. H, p. 465, que « le Jahvé national n’avait qu'une manière de se sauver, c’était de devenir le Dieu universel. » Jahvé avait tou­ jours été le Dieu universel, tout en étant le Dieu spécial d'Israël. 11 continua de garder la primauté absolue qui lui appartenait auparavant. Mais l’horizon politique s'étendant, les rapports d’Israël avec les conquérants assyriens firent mieux comprendre le gouvernement providentiel de Jahvé sur les nations. Le Dieu toutpuissant et juste suscitait ce nouveau peuple, parce que tout ce qui se passe dans le monde arrive par sa volonté; il lui permettait d’opprimer Israël, parce que celui-ci n’avait pas été fidèle à son Dieu, lui avait pré­ féré des idoles, ne l'avait pas honoré comme il voulait l'étre et n’avait pas obéi à sa loi. L’unité divine ne résulta pas de ces conceptions. Si elle n'avait pas été admise auparavant en Israël, elle n’aurait pas été sug­ gérée par la nouvelle situation politique. Beaucoup d'autres peuples ont eu à souffrir des Assyriens et n’ont pas fait cependant un pas vers le monothéisme; ils sont demeurés fidèles à leurs dieux nationaux. Toute­ fois, les succès de l’empire assyrien voulus par Jahvé étaient une occasion de manifester plus nettement aux yeux de tous la providence divine, de mieux marquer son caractère moral et de donner une idée plus com­ plète des rapports de Jahvé avec son peuple et avec l'humanité. Les événements politiques de l’époque ont servi à développer l'idée de Dieu en Israël par la pré­ dication inorale des prophètes. Cette idée ne se trans­ forme pas, elle s’élève seulement et s’élargit. Sous le règne de Manassé, fils d’Ézéchias, l’idolâtrie reprit en Juda avec une nouvelle recrudescence. Ce roi impie restaura les hauts-lieux et releva les autels de Baal, que son père avait détruits. Il alla plus loin et dressa des autels idolâtriques dans le temple même de Jahvé à Jérusalem. II (IV) Reg., xxi, 2-9. En puni­ tion de ce crime, Jahvé fit annoncer par ses prophètes la ruine de Jérusalem, 10-15. Amon imita son père et abandonna Jahvé, le dieu des ancêtres, 20-22. Mais le pieux roi Josias marcha sur les traces de David,xxn, 2. Après la découverte du Deutéronome, il renouvela l’alliance avec Jahvé; et il extirpa l’idolâtrie du milieu de Jérusalem, xxm, 3-14, el il renversa l’autel de Béthel, 15-20. En véritable Israélite, il honora Jahvé de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, et observa fidèlement la loi que Moïse avait donnée au nom de Jahvé, 25. Néanmoins, Jahvé punit DICT. DE THEOL. CXTIIOL. 994 Juda à cause des crimes que Manassé lui avait fait commettre, 26. 27; xxiv, 3.4. D'ailleurs, la masse du peuple n’avait pas été convertie ; l'esprit idolâtrique fut seulement comprimé pendant quelques années et le vrai culte de Jahvé, consistant dans l’amour de la justice, ne fut pratiqué que par la minorité. La ven­ geance divine est prédite par les prophetes contempo­ rains de Josias, Sophonie et Jérémie. Au vu8 siècle, Sophonie, prophète de Juda. proci mie la justice terrible de Jahvé, qui frappera la terre ntiére, I, 2, 3, et d’abord Juda et les habitants de J· ru­ saient, du milieu desquels il fera disparaître - i·. rniers restes d'idolâtrie, en punissant ceux qui n .-· point cherché ni honoré Jahvé, 4-6, les chefs. ■; ont abusé de leurs richesses, 8-12. Le jour c · -: proche, 7; il sera terrible, 14-18. Pour y · ■ faudrait se conformer â la règle; pour iter ·:« ■ s de la colère divine, il faudrait chercher J prati­ quer sa loi, chercher la justice et l'hum: lit· . 1-3 Mais Jérusalem est rebelle à Jahvé, qu’elle n a p-s écouté; elle ne s’est pas laissé instruire: s· -'s sont mauvais, m, 1-4. Jahvé est juste au n ilieu il ne fait pas l’iniquité; tous les matins, il ■ = :-n jugement, 5; c'est pourquoi il exterminera les cou­ pables, pour se faire craindre par eux et les aim-n r · se laisser instruire, 6, 7. Son jugement s'étendra a tous les peuples contre qui il prononce des menaces, π, 4-10, 12-15. Il se fera craindre d'eux ; il fera périr tous leurs dieux, et tous les hommes l’adoreront. 11. Il rendra leur lèvre pure pour qu’ils invoquent son nom et le servent avec un zèle unanime, m, 9-10.Jéru­ salem elle-même, débarrassée de ses vantards arrogants, sera un peuple humble et modeste, qui mettra son espoir dans le nom de Jahvé. Ces survivants d'Israël ne commettront plus l’iniquité, ne proféreront pas le mensonge et leur langue ne sera plus trompeuse. 11-13. Que Sion se réjouisse! Jahvé sera son sauveur et son restaurateur, 14-20. Le jour de Jahvé, pour Sophonie, est donc le jour où Dieu assurera le triomphe de sa justice sur l'iniquité dans le monde entier, même en Juda. Celui-ci triomphera, mais après que les arr gin'.s auront été exterminés, et le reste sera constitué par les humbles. Ce prophète montre donc le carac:· -re n de Jahvé dans toute sa rigueur. Cf. Duhm. op. il., p. 222-228; Van Hoonacker, op. cit., p. 501-502. La prophétie de Nahum, contemporain de Sopi cnie est dirigée contre Ninive, n. 4-tll, 19, sans que la ru ne prédite de celte ville soit attribuée â Jahvé ou jusiiù-e par la conduite de cette ville â l’égard d’Israël. La ngeance divine n'est donc pas affirmée directement ’.' ·.« le psaume alphabétique du début, l,2-n, 3. caractvr.se Jahvé sous deux aspects. C’est un Dieu jaloux, promps à la colère et à la vengeance à l’égard de ses adver­ saires; il met en œuvre les éléments de la natur- et rien ne peut résister à son courroux, i, 2-6. Mais il est bon pour ceux qui espèrent en lui: il est leur refugau jour de la détresse. II connaît ceux qui ont recours à lui et il les protège contre leurs ennemis, 7,8. Israël coupable sera lui-même puni. Jahvé extirpera du mi­ lieu de lui les images sculptées et les idoles fondues. Son peuple sera détruit, mais pour être restauré, i, 13, n, 3. Cf. Duhm, op. cit., p. 218-219. Jérémie commença son ministère prophétique sous Josias, en même temps que Sophonie et Nahum. Dieu l’avait connu avant sa conception et l’avait sanctifié avant sa naissance en vue de la mission qu’il voulait lui confier, I, 5, et pour l’accomplissement de laquelle il le fortifie, 6-10. Il veillera à la réalisation de ses projets, 12. A l’égard de Juda, Jérémie est chargé de lui reprocher ses fautes, en particulier son idolâtrie. 16. et de lui en prédire le châtiment. Dieu soutiendra son prophète, qui sera seul à lutter contre tout son peuple. 19. Comme Osée, Jérémie considère les rapports de IV. - 32 995 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) Jahvé avec Israël comme un mariage, contracté par amour, n, 2. De même que leurs pères, les Judéensse sont adonnés à l'idolâtrie, 5, 8. Ils se sont conduits à l'égard de leur Dieu d’une façon plus indigne que les païens à l’égard des leurs. Si ceux-ci changeaient leurs dieux, qui ne sont rien, le peuple de Jahvé l’a échangé lui-même pour une idole, qui n'est rien, Tl. Les cieux doivent en être dans la stupéfaction, 12. Ils ont aban­ donné Jahvé pendant qu'il les guidait, 17, et ils ne le craignent plus, 19. Ils ont refusé de le servir et se sont prostitués aux idoles, 20, 23; ils ont dit au bois : « Tu es mon père, » et à la pierre : « Tu m’as engen­ dré, » 27. Mais les dieux, qu’ils se sont faits, ne les sauveront pas au jour de l’aftliction, 28. En oubliant Dieu, ils n’ont pas suivi la bonne voie et ont commis des injustices, 32-35. Cependant, ils peuvent espérer leur pardon; Jahvé reprendra son épouse adultère, in, I-5. Juda n’a pas compris l'exemple d’Israël et s’est livré comme lui à la fornication idolâtrique, 6-10. Mais Jahvé est saint; il ne se met pas en colère pour toujours; il pardonnera aux coupables, s’ils se convertissent, II- 25, s'ils appellent Dieu leur père, 19. La conversion consiste â marcher dans la vérité, le jugement et la justice et à circoncire le cœtlr, tv, 1-4. Jérusalem sera punie, 5-13; qu’elle se convertisse plutôt! 14-18. Sa corruption consiste dans l'absence de justice, v, 1-6.8, 25-28; tx, 2-9, 13, 14, et dans l'idolâtrie qui est une fornication, v, 7; tx, 14. Elle en sera punie par Jahvé, v, 19-24. Les peuples et la terre en seront les témoins, vt. 18, 19. Juda se confie dans le temple de Jérusalem, qui est la maison de Jahvé. Ceux qui ont pratiqué les œuvres de justice et qui n’ont pas suivi les dieux étrangers, peuvent avoir cet espoir, vu, 2-7. Mais les méchants, les violents et les idolâtres ont une espé­ rance trompeuse, 8-15. lai prière de Jérémie pour les coupables ne sera pas exaucée, 16; xi, 14; xn, 11. Jahvé a demandé à leurs pères, jnon de lui offrir des holocaustes, mais d'observer ses préceptes; ils ne lui ont pas obéi, ils ont fait le mal, n’ont pas écoulé les prophètes. Leurs descendants ont fait pire, n’ont pas entendu la voix de leur Dieu et ne se sont pas soumis à ses ordres. La.piélé a péri en eux, 21-25; Jahvé en tirera vengeance, 29-34. Parce qu’ils n’ont pas eu de repentir et se sont endurcis dans leurs crimes, vin, 12, ils seront punis, 13-17. Jahvé se complaît dans la 4miséricorde, la justice et le droit, ix, 24; xv, 19; xxt, 12; xxn, 3. Il frappera tous les incirconcis et avec eux les Israélites, dont le cœur est incirconcis, ix, 25, 26. Il n’y a pas d’espoir â avoir dans les idoles, qui sont faites de main d’homme et qui ne sont capables de rien faire ni en bien ni en mal, x, 1-5. Jahvé n'a pas son pareil; lui seul est grand et puissant; il est le roi des peuples; tous doivent le craindre. Les idoles d’or et d’argent ne sont rien. Jahvé seul est le vrai Dieu, le Dieu vivant et le roi éternel. Les dieux n'ont pas fait le ciel et la terre; qu'ils disparaissent de dessous le ciel et de dessus la terre! Celui qui a fait le ciel et la terre dans sa puissance, sa sagesse et sa pru­ dence, qui amasse les nuages, donne la pluie et fait gronder le tonnerre, est la part de Jacob, l'héritage d’Israël. Jahvé des armées est son nom, 6-16. Il avait fait avec Israël un pacte, xi, 2-8, qui n’a pas été ob­ servé, 9-10, 17; xxn, 9; Israël en sera puni et ne sera pas protégé par les dieux qu’il a choisis,12, 13. Jérémie se plaint de la prospérité des impies, xn, 1-3, et de celle des ennemis de Juda, 7-13; Jahvé frappera ceux-ci, 14-17. Juda et Jérusalem sont coupables, xm, 8-10,27 ; xvi, Tl, 12, 18, 20; xvn, 2, 3; xix, 4, 5, 13; xxv, 4-7. Leurs jeûnes et leurs prières jointes à l’iniquité sont inutiles, xiv, 12. Dieu scrute les cœurs et rend â cha­ cun selon ses mérites, xvn, 10; xx, 12. Les bons re­ viendront de la captivité, xxiv, 5-7. Jahvé recommande l'observation du sabbat, xvn, 19-27; l'obéissance â la 996 loi, xxvi, 4, 5; xxxv, 13; en particulier au décret sur l’esclave hébreu, xxxiv, 13-16. Il exige donc la pralique des œuvres extérieures autant que la justice et la cha­ rité fraternelle. Parce que Jahvé est juste. Lament., i, 18, sa colère a été justement provoquée contre Soin, Lament., n, 2, 3; ni, 42, 43; iv, 11, et il ajustement réalisé ses desseins de vengeance. Lament., n. 17. Ce­ pendant, il est miséricordieux, Lament., m. 22, et on peut espérer en lui, 25. Il a promis de restaurer Juda : il sera définitivement son Dieu, et Juda sera son peuple. Jer., xxx, 22; xxxn, 38. Il l’a aimé, xxxi, 3; il en a eu pitié, 20, et l'a remis dans la voie droite, 21. Il contrac­ tera avec lui une nouvelle alliance, et mettra sa loi dans son cœur; tous connaîtront Jahvé, 31-34. Ils n’auront tous qu’un seul cœur et ils suivront une seule voie, celle de la crainte de Jahvé, et le pacte nouveau sera éternel, xxxn, 39, 40. A l’alliance écrite, contractée avec tout un peuple, Dieu substituera une alliance im­ primée dans le Cü'ur de chacun. La solidarité collective d’Israël sera détruite, et chaque âme aura avec Dieu un lien direct et personnel. Parce que Jahvé est bon et miséricordieux, xxxm. 11, il se réserve en Juda un germe de justice, 15. Les Judéens, réfugiés en Egypte, se livrèrent à l’idolâtrie à l’exemple de leurs ancêtres; ils en seront punis, xliv, 3, 8, 15. 19, 23, 25. Jahvé, le Dieu d’Israël, est le créateur de toutes choses, xxvn, 5; xxxn, 17. Il est miséricordieux etsévère, très fort, grand et puissant; on ne peut le concevoir et il reste incompréhensible. Ses yeux sont ouverts sur tous les fils d’Adam, et il rend à chacun selon ses voies et selon les fruits de ses pensées, xxxn, 18, 19. Il est éternel et immuable. Lament., v,19. Il est le roi de tous les peuples. Jer., x, 7. Aussi présente-t-il le calice de sa fureur à toutes les nations ainsi qu'à Juda. xxv, 15-18, et envoie-t-il des chaînes aux peuples voisins d’Israël, xxvn, 2-11. C'est pourquoi Jérémie prononce en son nom une série d’oracles contre l’Égypte, XLVI, les Phi­ listins, XLVil, Moab, xi.vm, Ammon, l ldumée, Damas, Cédar et Asor, Élam, xi.ix, et contre Babylone, ι,, qui ne sera pas défendue par ses idoles contre la vengeance du créateur de toutes choses, 15-16. Cf. Duhrn, op. cit., p. 235-240. Habacuc, queM. Van Iloonacker, op. cit., p. ix, place sous le règne de Joakim, vers 605-600, est contempo­ rain de Jérémie. La providence de Jahvé s’exerce, pour lui, sur les peuples étrangers, puisque Jahvé suscite les Chaldéens contre Juda, i, 5, 6. Il permet à ces conquérants cupides de prendre dans leurs filets toutes les nations et il rend les hommes opprimés, pareils à des poissons, enlevés à l’hameçon et au filet, i, 14-17; il, 14, 15. Jahvé, qui est ainsi le roi de l’humanité, commande aux forces et aux éléments de la nature, quand il vient au secours de Juda, m, 2-16. Il habite au ciel dans son saint palais, et la terre entière doit se taire devant lui, n, 20. Les idoles de bois et de pierre n’agissent pas et n'ont pas un souffle de vie; ce sort des nullités muettes, fabriquées ou fondues par la main de l'ouvrier, 18, 19. Cependant Jahvé est spécialement le Dieu saint de Juda depuis les premiers temps de sa nation; il a établi ce peuple pour le droit et la justice; il ne le laissera donc pas périr entièrement, i, 12, mal­ gré ses fautes, car, en face de son oppresseur, Juda est comme le juste aux prises avec l'impie; il ne peut être abandonné, autrement le droit serait faussé, i, 2-4, 13; ni, 13. L’injuste vainqueur doit périr et le juste avoir la vie en raison de sa confiance en Dieu, n, 4. Les attributs de sainteté et de pureté de Jahvé exigent le triomphe du juste, l, 13. Jahvé répondit à cette con­ fiance du prophète que la punition de l'oppresseur est assurée et qu’elle arrivera ; si l’exécution en est retardée, il faut prendre patience et croire à sa promesse, qui ne faillira pas, n, 3, car Jahvé doit frapper le brigand, 997 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) 5. Cf. Dulitn, op. cit., p. 219-222; Van Hoonacker, op. cit., p. 459-460. Tandis que Juda agonisait et allait devenir la proie des Babyloniens, les Israélites, transportés depuis 721 en Assyrie, conservaient, en partie du moins, la foi monothéiste de leurs ancêtres. Tobie qui. dans sa jeu­ nesse, n’avait pas adoré les veaux d’or d'Israël et était demeuré fidèle à Jahvé, Tob., i, 4-8. n’abandonna pas la vraie voie au pays de sa captivité, 2. Il apprit à son fils à craindre Dieu et à s'abstenir de tout péché, 10. Parce qu'il se souvenait de Jahvé de tout son cœur, Jahvé lui lit trouver grâce aux yeux de Salmanasar, 13. Sous le règne de Sennacherib, Tobie continua ses bonnes œuvres, 19-21; n, 1-9, craignant Dieu plus que le roi. Il supporta patiemment comme Job l'épreuve de la cécité que Jahvé avait permise, et il attendait de Dieu la récompense de ses bonnes actions, II, 12-18. Objet de moquerie pour ses amis, ses parents, et même sa femme, il se confia en la justice de Jahvé, dont les voies sont miséricorde, vérité et droit, et demanda au Seigneur d’oublier ses fautes et celles de ses pères, m, 1-6. De son côté, Sara, fille de Raguel, recourait à Dieu dans les mêmes sentiments, espérant de sa bonté la fin de ses épreuves et bénissant son nom malgré tout, 1223. Dieu exauça les prières de ses deux bons serviteurs, 24. Tobie conseille à son fils la fuite du mal, la pra­ tique de la vertu et la fidélité constante â Jahvé, tv, 6-20. En cela consiste le vrai bien, 23. Raguel bénit le jeune Tobie et Sara au nom du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, vu, 15. Le jeune Tobie bénit aussi Jahvé, le Dieu de ses pères et le créateur de toutes choses, vm, 7, 8. Raguel désire que le Dieu d’Israël soit reconnu par toutes les nations comme le seul vrai Dieu sur toute la terre, 17-19. L'ange Raphaël appelle Jahvé le Dieu du ciel, qui a eu pour agréables les bonnes œuvres de Tobie, tout en éprouvant la vertu de ce juste, xit, 6-15. Le vieux Tobie célébra alors les louanges de Jahvé, sa grandeur, son règne éternel et sa providence universelle. Les Israélites, dispersés parmi les nations qui ignorent Dieu, doivent raconter ses merveilles et le proclamer comme le seul Dieu tout-puissant. Il les a châtiés à cause de leurs iniquités, il les sauvera par miséricorde. Il faut donc le bénir comme le Dieu des siècles; il a manifesté sa majesté contre un peuple pécheur. Les Israélites doivent se convertir, être justes et espérer ensuite en sa miséricorde, xm, 1-8. Jahvé rétablira Jérusalem, 11-23; xiv, 6-11. Les menaces divines contre Jérusalem et Juda commençaient à se réaliser. Sous Jéchonias, fils de Josias, les Chaldéens investirent Jérusalem et emme­ nèrent en captivité le roi et la majeure partie de la na­ tion. II (IV) Reg., xxiv, 10-16. Cinq ans après, Baruch, ancien secrétaire de Jérémie, lut aux Juifs captifs sa prophétie, Bar., i, 2-4, et ceux-ci amassèrent de l'argent pour faire offrir à Dieu des sacrifices au temple de Jérusalem, encore debout, pour demander le courage de supporter l'épreuve et la lumière pour réparer leurs fautes passées, 10-13. Ils reconnaissaient la justice de Jahvé leur Dieu, qui les avait justement chargés de confusion à cause de leur incrédulité et de leur ido­ lâtrie, 15-22; n, 1-10. Ils imploraient la miséricorde du Dieu d'Israël. 11-19, qui les avait par ses prophètes menacés de châtiment, s’ils ne se convertissaient, 20-30, et qui avait prédit que leur conversion ne s’opérerait qu’au pays de la captivité, 31-35. Reconnaissant leurs torts, ils recourent donc avec confiance au Dieu toutpuissant, éternel et miséricordieux d’Israël, III, 1-8. La prophétie de Baruch, dont la lecture a produit chez les captifs de tels sentiments, est une exhortation du pro­ phète au peuple. Israël se flétrit sur la terre étrangère, parce qu'il a abandonné la sagesse, qui n’existe ni chez les puissants ni chez les sages des nations, mais que Dieu a donnée à Jacob, son (ils, et à Israël, son bien- I 998 aimé, et qui se trouve dans la loi, le livre des préceptes de Dieu, ni, 9-lv, 4. Le peuple de Dieu n'est pas vendu aux nations pour sa perte, mais parce qu'il a provoqué la colère de son Dieu. Il a irrité ce Dieu éternel, en immolant des victimes aux démons, qui ne sont pas des dieux, et en oubliant Dieu qui l'a nourri, iv. 5-8. Jérusalem se plaint aux nations voisines et â ses tils eux-mêmes de leur désobéissance aux préceptes de Dieu, qui les en a justement punis, mais qui les ramènera dans son sein; le Saint les sauvera par mi­ séricorde, et Israël marchera avec soin désormais pour l'honneur de Dieu, IV, 9-v, 9. D'autre part. J-rêmie avait écrit aux Juifs captifs à Babylone, p .- les pré­ munir contre le péril d'idolâtrie. Ils voyaient autour d'eux des dieux d'or, d’argent, de pierre et de i. is. por­ tés en procession et se faisant craindre <1< - r ans. Loin de se laisser séduire par leur cul:··, qu nt au fond de leurs cœurs : « Il vous faut adorer s. u|. ô Jahvé, » vi, 3-5. Treize fois, le prophète répété > ne sont pas des dieux, ne les craignez pas. ne :es : : rez pas, » 14, 15, 22, 28, 39, 44, 46. 49, 51,55. '3. 64. 71. Cette vérité qu’il inculque si fortement, il l'etat lit par les raisonnements les plus simples. Ces id< les son: fabriquées et ornées de main d'homme. Elles ne peuvent se défendre contre la poussière, la fumée, l'incendie, les voleurs, la rouille et les vers. Elles ne peuvent marcher, ni se relever, lorsqu'elles sont tombées. Elles sont incapables de donner les richesses, de punir le mal, de constituer un roi, d’exiger qu'on exécute les vœux faits en leur honneur, d'accorder aux hommes aucun bien, pas même la pluie. Elles sont pareilles aux pierres de la montagne, d’où elles sont tirées. Le culte qu’on leur rend est immoral, puisqu'il comprend la prostitution des femmes. Ces dieux sont inférieurs à un roi, qui accorde des faveurs à ses sujets, au soleil, à la lune, aux astres, aux forces de la nature, qui sont utiles aux hommes, aux animaux domestiques qui peuvent fuir et rendre service à leur propriétaire. Les honneurs qu’on leur rend sont donc inutiles, et l'· om me juste, qui n’a pas d’idole, sera exempt des opprobres, dont ces dieux ne peuvent délivrer leurs adorateur*, vi, 7-72. La même année, un des captifs, emmenés avec Jéchonias, eut des visions à Tell-Abib, prés du fie ive Chobar, en Chaldée. Ezech., i, 2, 3. I-a gloire c- J_:. ·■? lui apparut sur un char mystérieux, i. 4-11. 1 traça sa mission, qui était d'annoncer aux Isra îles apostats les châtiments de leur apostasie et i r de se faire écouter de cette maison irritante. n. .4-7. m, 16-21. Mais ils ne voudront pas écoute; le , ropt · e pas plus que Dieu qui l'envoie, m. 4-9. Parce que Jeru­ salem a méprisé les jugements de Dieu et n .< pa> o: -· r. ■· ses préceptes, Dieu la jugera aux yeux des nati n* et dans son indignation la dépeuplera et la rendra de*-r:·*. Jahvé l’a dit, v, 5-17. Tout le pays sera desert a cause de l'idolâtrie qui y règne et ses habitants seront tués devant les autels. Les survivants se souviendront que Jahvé a infligé cette punition aux idolâtres fornicateurs, vi, 1-14. La fin de Juda approche. Jahvé irrité juge le royaume d'après ses voies et ses abominations, vu. 213; il ne fera plus miséricorde. Rien ne pourra le sau­ ver, ni l’or ni l’argent, dont ils ont fait les idoles, 19, 20. Le pays est rempli d'injustice et d'iniquité, 23. Dieu les jugera selon leurs voies, et ils sauront qu’il est Jahvé, 27. La gloire de Jahvé emporte en vision ie prophète â Jérusalem et lui fait voir les abominations idolàtriques qui s'y commettent jusque dans le temple. Leur gravité ne permet plus que Jahvé se laisse calmer parles prières, vm, 1-18. Tous périront, sauf ceux qui sont marqués du thaï·, ix, 3-6. A cause de ses iniquités, Jahvé abandonne le pays tout entier; il sera sans miséricorde,9, 10. La gloire de Jahvé sort du temple sur le char des chérubins, x, 18. Les princes coupables périront par le glaive 999 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) xi, 1-12. Les survivants se sanctifieront au pays de la cap­ tivité; ils retourneront en Israël et y seront fidèles à Dieu el à sa loi, 14-21. Cf. XII, 16. Toute prédiction de Jahvé se réalisera, xn, 25-28. Les fausses prophétesses, qui empêchent le peuple de se convertir, ne prophé­ tiseront plus le mensonge, xm, 22, 23. Aux vieillards impurs qui viennent le consulter, Jahvé fait répondre qu Israël, pour échapper au sort qui l'attend, devrait se convertir, car il punira tout Israélite idolâtre et injuste, xtv, 1-8,ainsi que tout prophète trompeur, 9-11. Les trois justes, Noé, Daniel et Job, s’ils étaient encore au milieu du peuple coupable, ne le délivreraient pas du châti­ ment qu’il mérite, 12-20. La ruine de Jérusalem est causée par les prévarications de ses habitants, xv, 8. Cette ville s’est honteusement prostituée aux idoles, qu'elle a honorées par des sacrifices humains et des turpitudes; elle sera sévèrement châtiée, car elle est plus coupable que Sodome et Samarie, xvi, 1-52. Jahvé cependant lui pardonnera et fera avec elle une nouvelle alliance, qui sera éternelle, 53-63. Mais la violation de l’ancienne alliance sera punie, xvn, 19-21. Tous les hommes appartiennent à Jahvé : les justes vivront, mais si leurs fils sont mauvais, ils périront, tandis que le fils innocent d'un père coupable ne sera pas puni. L'impie qui fera pénitence sera sauvé; le juste qui prévariquera sera châtié, xvm, 4-28. Ézéchiel considère donc chaque individu dans ses rapports avec Dieu autant que le peuple entier, et cet oracle est un des premiers, dont le caractère individualiste est des plus marqués. La voie de Jahvé est équitable; celle des Israélites est mauvaise. Qu’ils se convertissent, s’ils veulent vivre, car Jahvé ne veut pas la mort du mourant, 29-32. Après avoir rappelé les prévarications d’Israël en Égypte, au désert et dans la terre promise, xx, 4-29, Jahvé refuse de répondre aux anciens du peuple qui le consultent, parce qu'ils ont été idolâtres comme leurs pères, 30, 31. Il établira son règne sur eux dans sa fureur, en exterminant tous les impies, mais il ramènera les sur­ vivants à Jérusalem, malgré les crimes de leurs pères, pour y être honoré par eux, pour la gloire de son nom, 32-44. Le roi de Babylone est, dans les mains de Jahvé, un glaive tranchant, qui frappera bientôt Juda et Am­ mon, xxt, 1-32. Ézéchiel fait une nouvelle description des péchés de Jérusalem : l’idolâtrie et l’injustice, xxil, 1-31. Deux sœurs, la grande Oolla ou Samarie, la petite Ooliba ou Jérusalem, se sont livrées â la fornication en adorant les idoles de l’Assyrie, de l’Egypte et de la Chal­ dee. De même que la première a été livrée aux Assyriens, ses amants, la seconde sera livrée aux siens, les Chaldéens, xxm, 1-35. Les deux sœurs porteront ainsi la peine de leur idolâtrie, 32-49. Jérusalem sera brûlée à cause de ses violences et de ses impuretés, xxiv, 6-14. Mais Ézéchiel prophétise aussi contre les peuples étrangers: les Ammonites, les Moabites, les Iduméens et les Philistins, xxv, 1-17, contre les Tyriens, xxvi, 1-xxvm, 24, contre les Égyptiens et les Assyriens, xxix, 1-xxxii, 32. Tous ces peuples orgueilleux seront hu­ miliés et apprendront ainsi à connaître que Jahvé est Dieu, le seul Dieu, le Dieu de la terre entière. Quand Jahvé aura humilié ces peuples, il sanctifiera les restes d’Israël aux yeux de toutes les nations, et il les rétablira à Jérusalem, pour qu'ils sachent euxmêmes qu’il est leur Dieu, xxvm, 25, 26. En effet s'il fait périr l’impie qui persévère dans son impiété, il conserve la vie à l’impie qui se convertit, xxxm, 7-9. Or, il ne veut pas la mort de l’impie, mais sa conver­ sion. C'est un nouveau trait de la prédication indivi­ dualiste d’Ézéchiel. Aussi ce prophète doit dire à la maison d’Israël de se convertir et lui montrer l’équité des voies de Jahvé, 10-20. Quand Jérusalem eut été dé­ vastée par Nabuchodonosor, Jahvé fit annoncer aux ha­ bitants qui demeuraient dans les ruines de leur ville de ne pas se ilatter d'un vain espoir : leurs péchés les ont 1000 voués à la ruine, 23-29. Jahvé demande ensuite aux pas­ teurs coupables d’Israël compte du troupeau qui leur était confié et qui leur sera enlevé à cause de leurs crimes, xxxiv, 1-tO. Lui-même gouvernera désormais ses brebis dispersées; il les rassemblera et leur donnera pour chef un nouveau David. Il sera leur Dieu, fera avec eux un pacte de paix, les bénira, les protégera, et ne permettra plus qu’elles soient l'opprobre des nations. Ces brebis, ce sont des hommes, et lui est Jahvé leur Dieu, 11-31. Si l'Idumée doit être dévastée, parce que les Iduméens ont versé le sang des Israélites et voulu s’emparer de la terre d’Israël, xxxv, 1-15. les montagnes d’Israël, dévastées, seront repeuplées pour toujours, xxxvi, 1-15. Jahvé, qui a puni les crimes de leurs anciens habitants, purifiera les survivants de leurs impiétés et de leurs iniquités et les ramènera dans leur terre, 16-38. Ce sera une résurrection, et les ressuscités auront l’esprit deJahvé, xxxvn,l-14. Les survivants des deux royaumes d'Israël et de Juda, une fois purifiés, ne formeront qu’un seul peuple de Jahvé, qui marchera dans la pra­ tique de ses préceptes et qui sera le peuple saint de Jahvé au milieu de toutes les nations, 15-28. Les enne­ mis, qui attaqueront ce nouveau peuple de Dieu, seront exterminés par Jahvé, pour que toutes les nations sachent qu’il est le Saint d’Israël, xxxvm, 1-xxxix, 2. La maison d’Israël saura aussi que Jahvéest désormais et pour toujours son Dieu, et qu’elle est son peuple, purifié par la captivité et animé de l’esprit de Jahvé, 29. 22La 25’ année de la transmigration, Ézéchiel vit en vision la théocratie nouvelle, son temple, son culte, et le partage du pays, xl-xlvui. Et le nom de la cité nouvelle est : Jahvé est là. xi.vm, 35. Les deux princi­ paux caractères qu’Ézéchiel reconnaît à Jahvé, c’est la fidélité à l’alliance conclue par lui avec Israël, à ses promesses comme à ses menaces, et la sainteté, qui punit les crimes, pardonne au repentir et bénit chacun des fidèles observateurs de sa loi. Le caractère moral de Jahvé, si fortement accusé dans les oracles de ce pro­ phète, s’unit parfaitement à la pratique des rites, dont Ézéchiel a élaboré un plan nouveau pour l’époque de la restauration d'Israël. Cf. Duhm, op. cit., p. 252263. Un autre prophète de la captivité, Daniel, est, à la cour des rois de Babylone, l’interprète du Dieu d’Israël, dont il demeure le serviteur fidèle, Dan., 1, en refusant d’adorer les dieux de Nabuchodonosor et la statue du roi, m, 12, 14, 15. Dans les songes qu’il explique, dans les visions qu’il voit, il a l’occasion d'énoncer les attri­ buts divins, et il donne à Jahvé des noms variés, qui répondent bien aux mêmes attributs. Voir col. 73. C’est le Dieu des pères, sage et puissant, qui constitue les royaumeset les transfère, qui donneaux sages la science et la sagesse et qui révèle les secrets cachés, il, 20-23. Ce Dieu du ciel a révélé l’avenir en songe à Nabucho­ donosor, 28, 29; il lui a donné son royaume, la puis­ sance et la gloire, 37. Nabuchodonosor le reconnaît pour le Dieu des dieux, 47. Ce Dieu est assez puissant pour tirer Daniel el ses compagnons de la fournaise ardente, m, 17. Au nom de la justice et de la miséri­ corde de Jahvé, Azarias demande la protection divine pour que les Chaldéens apprennent que Jahvé est le seul Dieu, glorieux sur toute la terre, 26-45. Préservés des flammes, les trois jeunes Israélites glorifient et bénissent leur protecteur, 51-90. Nabuchodonosor dé­ clare que Jahvé est le seul Dieu qui puisse faire un pareil miracle, 95, 96. Il écrit à tous ses sujets que le Dieu très-haut lui a donné des signes merveilleux, qu’il veut faire connaître, 99, 100. Daniel, qui a l'esprit des dieux saints, iv, 5, 6, a interprété le songe de l’ar­ bre, envoyé au roi pour qu'il apprenne que le TrèsHaut donne les royaumes à qui il veut, 14, 22, 29. Guéri, Nabuchodonosor a rendu gloire au Très-Haut, dont toutes les œuvres sont vraies et dont les voies sont ■1001 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) justes, 31-34. Daniel le rappelle à Baltassar, son fils, v, 18-21. Ce roi a honoré des dieux, qui ne voient ni n'entendent ni ne sentent, et n'a pas glorifié le Dieu qui tient son souffle et ses voies dans sa main, mais s'est élevé contre lui, 22, 23. Ce Dieu lui fait dire que son régne est lini et que son royaume devient le partage des Mèdes et des Perses, 24-28. Malgré les ordres de Darius, Daniel priait son Dieu: il fut jeté dans la fosse aux lions, vi, 1016. Darius avait l’espoir que son Dieu, le Dieu vivant, le sauverait, 16, 20. Le Dieu de Daniel envoya un ange pour protéger son serviteur, 22. Darius promulgua par décret qu'il fallait, dans tout son empire, craindre le Dieu de Daniel, le Dieu vivant, éternel et tout-puissant, 25-27. Dans les visions, l'Ancien des jours, qui siège sur un trône, juge les rois de la terre, vu, 9-12, et donne au Fils de l’homme le pouvoir sur tous les peuples, 13, 14. Daniel prie Dieu pour son peuple. Dieu est, à ses yeux, grand, terrible, fidèle, miséricordieux pour ceux qui l'aiment et qui observent ses commandements, mais juste et sévère pour les Israélites coupables, ix, 4-14. Qu’il fasse miséricorde à Jérusalem et pardonne au repentir, 15-19! La prophé­ tie des semaines et celle des royaumes des Perses et des tirées montrent que Dieu connaît l’avenir, qu'il est le maître des peuples et qu’il règle le sort des empi­ res. A Babylone, Suzanne craignait Dieu et avait été élevée dans la loi de Moïse, xm, 2, 3. Accusée par les vieillards, elle mit sa confiance en .lahvé, 35, et elle de­ manda à ce Dieu éternel, qui connaît toutes choses avant même qu’elles ne soient faites, de protéger son innocence, 42, 43. .lahvé exauça sa prière et inspira Daniel. 44, 45, qui savait que Dieu ne laisse pas périr l'innocent et le juste, 53. Daniel n'adorait pas le dieu Bel, une idole faite de main d’homme, mais le Dieu vivant, qui a créé le ciel et la terre et a pouvoir sur toute chair, xtv, 3, 4. Le roi prétendait que Bel vivait, puisqu'il mangeait et buvait chaque jour. Daniel répon­ dit qu'il était de terre à l'intérieur et d’airain à l’exté­ rieur, 6, et il prouva par un habile stratagème que les prêtres enlevaient la nourriture qu’on préparait chaque jour pour l’idole et faisaient croire que le Dieu l’avait mangée, 7-21. Il fil périr aussi un dragon que les Baby­ loniens adoraient, pour montrer qu’il n’était pas un dieu vivant, mais que Jahvé seul était le Dieu vivant, 22-26. Il fut protégé par son Dieu dans la fosse aux lions; le roi loua la grandeur du Dieu de Daniel et le fit honorer par toute la terre, 39-42. Des psalmistes, probablement contemporains de la captivité, soupirent après le Dieu vivant, après son temple saint, dont ils sont éloignés. Ils espèrent en leur Dieu. L'abandon et l’oubli, dans lesquels Jahvé semble les laisser et que leurs persécuteurs leur re­ prochent, ne diminuent pas leur confiance en leur pro­ tecteur et leur sauveur. Ps. xli (xlh), 2-12. Le souve­ nir des bienfaits que Dieu a accordés à leurs pères par amour, ranime leur espérance de la victoire. Dieu ne sort plus à la tête des armées de Jacob; il disperse le peuple parmi les nations, bien que ce peuple n'ait pas oublié son Dieu, qu’il n’ait pas tendu ses mains vers un dieu étranger. Dieu, qui connaît les secrets des cœurs, ne l’aurait-il pas vu ? Qu'il se réveille donc et qu’il se lève pour secourir les siens! Ps. xi.m (xi.iv), 2- 27. A la vue des ruines de Jérusalem, Ps. t.xxm (LXXtv), 3- 9. aux souvenirs des anciens bienfaits de Dieu, 2, ΙΟ­ Ι 4. et de sa puissance créatrice, 15-17, un psalrniste demande à Dieu s’il a rejeté les Israélites pour tou­ jours, 1, et réclame protection, 18-23. Cf. Ps. lxxvi (i.xxvn), 8-21 ; lxxviii (i.xxix), 1-13; lxxx (lxxxi), 2-18. Quand la dynastie de David, à qui Jahvé avait promis la stabilité, a été renversée, Éthan rappelle à ce Dieu puissant et redoutable, au créateur du ciel et de la terre, sa fidélité à ses promesses à l’égard delà famille royale. Ps. Lxxxvnt (Lxxxtx). Un psalrniste anonyme célebre 1002 la bonté et la miséricorde éternelle du Seigneur; il appelle le secours divin pour son peuple coupable, Ps. CV (evi), 1-6, comme ses pères, 7-46, que Dieu a néanmoins secourus. Que Jahvé rassemble les Juifs du milieu des nations, pour qu'ils puissent célébrer son saint nom ! 47. VI. apres le retour de la captivité. — Le mono­ théisme spirituel, prêché par les prophètes du vin· et du vit· siècle, avait été tenu en échec par la majorité de la nation jusqu'à la destruction de Jérusalem par les Chaldéens. Il triompha définitivement sur la terre étrangère. Les véritables Israélites s’imprégnèrent pro­ fondément de son esprit pendant la captivité, et quand l’édit de Cyrus leur permit de retourner en Palestine et de relever les ruines de Jérusalem, en 588, une partie du groupe fidèle revint, et la nouvelle communau: d’Israël se réorganisa peu à peu selon l’esprit des pro­ phètes de la loi divine. Dès lors. Jahvé régna sans rival parmi son peuple, en attendant que par la venue du .Messie, son règne parmi les nations commença a se réaliser. 1» Sous la domination perse. — On ne peut voir sans doute dans le décret de Cyrus une profession de foi monothéiste en Jahvé, Dieu du ciel. Il Par., xxxvi. 23; I Esd., i, 2-4. Il faut y voir seulement l'expression des bons sentiments d'un conquérant accommodant et habile politique, qui parle avec respect de tous es dieux de ses nouveaux sujets et se donne comme -u adorateur. Il croyait avoir reçu d’eux des ordres et il autorise la continuation ou la reprise de leur culte. F. Vigouroux. La Bible et les découvertes modernes. 6e édit., Paris, 1896, t. iv, p. 405-419. Les premiers rapatriés relevèrent à Jérusalem l'autel du Dieu d'Is­ raël et recommencèrent l’olfrande des sacrificeI Esd., m, 2-6. Ils jetèrent les fondements du tempi en célébrant à grands cris la bonté et la miséricorde de Jahvé, 10-13. Les travaux interrompus par la jalousie des Samaritains, IV, 1-5, furent repris en la deuxieme année de Darius et achevés la sixième, iv, 24; v, 1-15. avec les encouragements des deux prophètes Aggée e: Zacharie. Au nom de Jahvé des armées, Aggée reproch- mi rapatriés de négliger la reconstruction du temp!-: mauvaises récoltes des années précédentes sont la jus:e punition que Dieu inllige pour cette négligence; Jah met son plaisir et sa gloire à cette résurrection, i. 1-1; Jahvé est avec les rapatriés en vertu de l'alliance con­ clue à la sortie d’Egypte, n, 5. Il a le pou .. :■ bou­ leverser le ciel, la terre et la tner pour glorifier le nouveau temple, plus petit que l'ancien. Tou argent et tout or lui appartiennent, 6-9, 21. 22. Parce qu'on a obéi à ses ordres, Jahvé répand ses bénédictions sur les champs, 16-19. Les huit premiers chapitres de Zacharie ont rapport aussi à la construction du temple, mais à un autre point de vueque les exhortations d'Aggée, L’achèvement de la maison de Dieu y est présenté comme devant amener la manifestation complète de la faveur divine envers la communauté rentrée en grâce, tandis que les pères avaient été punis pour leurs crimes. L'action de la providence divine se fera donc sentir bienfaisante à l’avenir, comme elle s’était exercée sévère et punissante dans le passé. Jahvé des armées était irrité contre les pères à cause de leurs voies et de leurs œuvres mauvaises, que leurs fils ne doivent pas suivre, 1, 2-5, 12, 14. Les pères n’ont pas écouté les prophètes qui leur prêchaient la pratique de la vérité, de la bonté et de la justice, et ils ont été punis par la captivité, vu, 8-14. Mais la nation s’est convertie, i. 6. cette conversion a fait cesser le courroux divin. 12. la communauté nouvelle recevra les bénédictions divin-, s La destruction de l’empire de Babylone, la délivrance du peuple captif, la reconstruction du temple, von :es par Dieu, ne sont que le commencement de plus grand. 1003 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) bienfait' t, 15-47; n, 4-17. La réhabilitation du grandprêtre est aussi un gage de prospérité future, ni, 1-10. Cf. vi, 9- . Le candélabre d'or à sept lampes entre deux oliviers représente la vigilance de Jahvé et les agents dont il se sert pour s’éclairer dans la formation de ses bons desseins pour la communauté, iv, 10-14. L'ancienne malédiction sort du pays, où il n'y aura plus désormais de voleur ni de parjure, v, 3, 4. Les jours de jeûne, institués pour expier les fautes passées, doivent être changés en joyeux jours de fête, vu, 1-7. Jahvé aime Sion d’une passion ardente, et il en fera une ville fidèle, une montagne sainte. Ses habitants seront son peuple, et il sera leur Dieu en vérité et en justice, vin, 1-8. Eux, qui avaient été une malédiction parmi les nations, seront une bénédiction, 9-16; mais ils devront pratiquer la sincérité et la justice,car Jahvé hait le faux serment, 16, 17. Les jeûnes sont changés pour eux en jours de joie, à la condition qu’ils aiment la vérité et la paix. 18, 19, et les nations viendront à Jérusalem pour gagner la faveur de Jahvé et pour chercher Jahvé des armées, 20-23. Cf. Duhm, op. cit., p. 314-318. Si, avec M. Van Hoonacker, op. cit., p. 649-662, on admet l’unité de composition de Zacharie, i-vm ; ix-xi + xtii, 7-9; xii-xut, 6 + xiv, on considérera les promesses messianiques de la seconde et de la troisième sections comme la continuation des bénédictions prédites dans la première à la nouvelle communauté. Les ennemis vaincus. IX, 1-7, Sion sera sous la protection de Jahvé à l’abri de toute invasion, et son roi messianique pro­ clamera la paix pour toutes les nations, 8-10, car Jahvé aura combattu pour son peuple, 11-16. Après avoir puni les mauvais pasteurs, Jahvé visitera son troupeau, le sauvera et le fortifiera, x, XI. Le créateur du ciel, de la terre et de l’homme annonce le triomphe de Jérusalem sur ses ennemis, sa restauration et la régéné­ ration spirituelle de ses futurs habitants, xn, 1-10; xiv, 1-5. il n’y aura plus en Jérusalem ni péché ni souillure, et Jahvé en enlèvera les idoles, XIII, 1, 2. Jahvé sera roi sur la terre entière, xiv, 9. Les nations viendront honorer Jahvé des armées à Jérusalem, 1619,et lui offrir des sacrifices, 20, 21. Cf. Duhm.op. cit., p. 145-149. Plusieurs psaumes semblent avoir été composés pour célébrer la reconstruction du temple. Le ps. xcv (xcvi) invite tous les peuples delà terreâchanter leslouanges de Jahvé, à bénir son nom, à célébrer sa gloire, car il est grand, digne de louange et redoutable plusquetous les dieux, qui ne sont que néant. Il a créé les cieux. Tous les peuples doivent le reconnaître pour roi et pour juge, un juge juste et fidèle à sa parole. Le ps.cxvn (cxvni) convient à la dédicace du second temple. Le peuple et les prêtres chantent la bonté et la miséri­ corde éternelle de Jahvé, 1-4. Jahvé a sauvé Israël, qui l'avait invoqué; il l’a secouru, après l’avoir rude­ ment châtié, 5-18. Les portes du nouveau temple sont les portes de la justice, par lesquelles les justes peuvent entrer. 19, 20. Jahvé est Dieu; il faut le louer, 27, 28. Lors de la destruction de Jérusalem par les Chaldéens, les Idmnéens se réjouirent de la chute de la capitale juive. Lament., iv, 21.22; Ezech., xxxv.5-15: Ps. cxxxvi (cxxxvn),7.C’est pourquoi Abdias.que Van Hoonacker, op. cit-, p. 285-297, reporte à l’époque qui suivit le retour de la captivité, annonce que Jahvé détruira en­ tièrement ce peuple, 1-16, tandis qu'il sauvera Sion et la rendra prospère, lui à qui appartient l'empire, 17-21. Et un peu plus tard, Malachie déclare que cette différence de sort vient de ce que Jahvé a aimé Jacob et haï Ésaü,1,2-4. De la vengeance infligée aux Iduméens, les Juifs concluront que Jahvé est grand au delà du territoire d’Israël, 5. Parce que Jahvé est père et maître, il demande aux prêtres prévaricateurs comment ils le craignent, alors qu'ils n'observent pas exactement 1004 les prescriptions du rituel, 6-10. Son nom est grand parmi les nations, 11, 14. Si les prêtres ne s’appliquent pas de cœur à leurs obligations, Jahvé les maudira et les châtiera, il, 1-4. En vertu du pacte conclu avec Lévi, le prêtre doit être franc, intègre et droit, 5-9. Jahvé est le père et le créateur de tous les Juifs, qui cependant sont perfides et profanent l'alliance, en épousant, eux. chose sacrée que Jahvé aime, les filles d'un dieu étranger, 10-12. Jahvé n’a pas pouragréablcs leurs offrandes, parce qu’ils divorcent pour des raisons injustes, 13-16. Ils lui sont à charge, parce qu'ils disent : Quiconque fait le mal est bon aux yeux de Jahvé, qui se complait en lui, ou bien : Où est le Dieu du droit? 17. Ils sont donc mauvais; mais le Messie renouvellera le sacerdoce et la nation, m, 1, 2; les lévites offriront â Jahvé des sacrifices en justicej.Iahvé jugera les adultères, les parjures et les oppresseurs, 3-5, car il n’a pas changé, tandis que les Juifs n’ont cessé de faire le mal, 6, 7. Pour revenir à lui, il ne faudra plus frauder dans le versement de la dîme, 7-12. C’est à tort que les Juifs se plaignent de lui, disant qu'ils l’ont servi en vain, qu’ils n’ont tiré aucun profit de l’observation de sa loi. Ils estiment heureux les arrogants, puisque ceux qui font mal sont dans la prospérité et qu'ils échappent au châtiment, bien qu'ils tentent Dieu, 13-15. Jahvé a entendu ces reproches et il y a fait attention. Aussi, au jour où il agira, ceux qui le craignent seront pour lui comme sa propriété, comme des fils pour qui il sera indulgent. On verra alors la différence qu’il fait entre le juste et le méchant, entre celui qui le sert et celui qui ne le sert pas, 16-18. Les méchants seront punis et les serviteurs de Jahvé récompensés, 19-21. Que ceux-ci pratiquent donc la loi de Moïse! 22. Jahvé veut que ses serviteurs accomplis­ sent non seulement les œuvres de la justice, mais aussi les préceptes de sa loi et les rites eux-mêmes. Cf. Duhm, op. cit., p. 318-320. A cette prédication de Malachie on rattache aujour­ d’hui la double mission de Néhémie, qui aurait précédé celle d’Esdras. L’idée que Néhémie a de Dieu est la même que celle de Malachie. Il prie le Dieu du ciel, le Dieu puissant, grand et terrible, qui est fidèle et misé­ ricordieux envers ceux qui l'aiment et qui observent ses commandements. Il confesse ses péchés et ceux de son peuple, et la justice de leur châtiment, prédit à Moïse, et il demande que Jahvé écoute sa prière et celle des Israélites qui craignent Dieu. Il Esd., i, 5-11. Dieu, qu’il avait prié, n, 4, lui rendit le roi des Perses favo­ rable, 8, et lui suggéra le dessein de relever les murs de Jérusalem, 12. 11 demandait le secours du Dieu du ciel pour cette œuvre, 20. Quand les Samaritains y font obstacle, Néhémie demande encore à Dieu le succès, iv, 4,5, 9, confiant en la puissance de ce Dieu terrible, 14. Dieu dissipa les projets des adversaires, 15. Les Juifs avaient raison d'espérer qu’il combattrait pour eux, 20. La crainte de Dieu ne peut se concilier avec la perception d’intérêt pour l’argent prêté, v, 9, et Dieu punira ceux qui la feront, 13. Par crainte de Dieu, Néhémie n'a pas prélevé les impôts auxquels sa charge lui donnait droit. 15, et il espère que Dieu se souviendra de ce sacrifice fait pour le bien du peuple et l’en bénira, 19, comme des ennuis que lui ont causés Tobie, Sanaballatet les prophètes qui le détournaientdeson œuvre, vi, 14. Dieu suggère à Néhémie l’idée de recenser les habitants de Jérusalem, vu, 5. Il donna â tous une grande joie le jour de la dédicace des murs de Jérusa­ lem, xn, 42. Si le récit de II Mach., i, 20-36, est histo­ rique, Néhémie, pour retrouver le feu sacré, invoqua Jahvé, le créateur, en rappelant tous ses attributs, 24. 25. Il avait réglé auparavant qu’on observerait les pres­ criptions divines, relatives aux mariages mixtes. Il Esd., x, 30. Quand il revint à Jérusalem, la 32' an­ née d’Artaxerxès, il constata que l’abus de ces mariages 1005 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) avail persévéré ainsi que d’autres, auxquels il mil bon ordre, xm, 4-31. Dieu les avail permis. 18, mais Néhémie espère que Dieu se souviendra de lui et qu'il le bénira de ce qu'il a supprimé de pareils abus, 14, 22, 29-31. Selon M. Van Hoonackcr, op. cit., p. 312-314, le livre de Jonas a été composé au milieu du x” siècle. Le même critique croit plus au caractère didactique et moral du récit qu'à la réalité d*es faits racontés, dont la mise en scène est destinée à inculquer plus forte­ ment les leçons morales. Or, dans la première partie, i. n, Jonas essaie de se soustraire à la mission que Jahvé lui avait confiée, mais il est ramené à la côte par un double miracle, I, 4; 11, 1, afin de montrer qu'un envoyé de Dieu prétendrait en vain s'affranchir de son mandat, malgré la volonté divine. Dieu exerce sur son prophète une autorité absolue et il a le pouvoir de se faire obéir. D'autre part, Jahvé a aussi autorité sur les nations païennes, puisqu'il envoie Jonas annoncer â Ni­ nive que la malice de cette ville est montée devant lui, I, 2. Les matelots païens, effrayés de la tempête en­ voyée par Jahvé, le Dieu du ciel qui a fait la terre et la mer, prient ce Dieu, qu'ils ne connaissaient pas, d'épargner des innocents et de ne punir que le coupa­ ble, i, 7-16. Jahvé, qui les exauce, écoute donc favo­ rablement les prières de tous les hommes, même des païens, qui, à ses œuvres, l’ont reconnu pour le vrai Dieu. Le miracle du poisson prouve la toute-puissance de Jahvé, qui disposait de moyens souverains pour ramener un prophète récalcitrant à l’exécution de sa mission. La prière de Jonas fut exaucée, et le prophète rejeté à la côte par le monstre marin. La providence di­ vine s’exerce même sur les coupables, pourvu qu'ils re­ courent à Dieu ; seuls, les serviteurs des idoles ne peuvent compter sur la faveur de ceux qu’ils invoquent. Il, 9, 10. Dans la seconde partie, Jahvé ordonne de nouveau àJonas de prêcher à Ninive la destruction de la ville coupable; mais les Ninivites croient en Dieu et font pénitence, et Dieu, voyant leur conversion et leurs actes de pénitence, changea de résolution et ne détrui­ sit pas leur ville, ni, 1-10. Le prophète en conçut du dépit et se plaignit à Jahvé de sa clémence et de sa longanimité. Dieu lui prouva par le miracle du ricin que ses plaintes étaient inspirées par un amour-propre égoïste, iv, 1-11. Dieu garde donc une indépendance absolue; sa miséricorde peut toujours octroyer le par­ don au repentir. Jonas s'irrite à tort des procédés bien­ veillants de la providence divine, qui, miséricordieuse autant que juste, s'étend à tous les hommes, païens et Juifs. Pour M. Van Hoonacker, op. cit., p. 145-154, l’oracle de Joël est d'un peu postérieur au livre de Jonas. A l'annonce de la proximité du jour de Jahvé, tout Israël doit jeûner et se réunira la maison restaurée de Jahvé, I, 14, 15, pour prier ce Dieu qui punit, 19. Ce jour de Jahvé n'est pas le jour de la ruine des ennemis d'Israël, comme dans les anciens prophètes, mais bien celui du jugement de Jahvé sur tous les peuples, il, 11. Pour s’y préparer, les Juifs doivent revenir à Jahvé de tout leur cœur, car il est propice et miséricordieux, plein de longanimité et très clément; il se repent du mal, dont il menace, et il revient sur les mesures ven­ geresses qu'il a prises, 12, 13. Aussi, peut-être qu'au lieu de la malédiction prédite contre Sion, laissera-til une bénédiction, 14. Donc, que l'on convoque à Sion une assemblée générale pour crier à Jahvé : Aie pitié de ton peuple; que ton héritage ne soit pas l’opprobre des nations qui le dominent, et qu'elles ne puissent dire : Où est leur Dieu? 15-17. Par amour, Jahvé épargna son peuple, écarta de lui les maux annoncés et répandit sur lui ses bienfaits matériels el spirituels, 18-26. Les Israélites sauront ainsi par les merveillesaccomplies pour eux, que Jahvé est leur Dieu, qu’il n'y 1000 en a pas d'autre que lui. 27. Le jour de Jahvé sera donc pour Israël un jour de bénédiction : Jahvé répandra son esprit sur tous, m, 1-2; quiconque invoquera le nom de Jahvé sera sauvé, 5; Juda et Jérusalem seront restaurés, iv, 1, et les nations qui les ont opprimés, seront jugées et punies, 2-16. Les Juifs sauront que Jahvé. leur Dieu, habite à Sion, sa sainte montagne. Jérusalem sera sainte et les étrangers n’y passeront plus, 17 ; les biens messianiques y couleront, 18, tandis que l'Égypte et l’Idumée seront châtiées. Juda et Jéru­ salem dureront toujours, et Jahvé demeurera à Sion. 19-21. Le nouveau peuple de Dieu ne périra pas. Cf Duhm, op. cit., p. 312. Sous Artaxerxès 11, en 398, Esdras ramène en Judée une nouvelle colonie d’émigrants. I Esd., vu. 1-26. Ce scribe, instruit dans la loi de Moïse, reçoit du roi. par la disposition de Jahvé, la mission de réorganis-.r au temple de Jérusalem le culte du Dieu du ciel. Il en bénit le Dieu des pères, qui lui a fait obtenir ■·■·· fa­ veur du roi des Perses. 27 , 28. Il ordonne un ·= pour obtenir la protection de Jahvé pendant le ■ 11 avait dit au roi que la main de Dieu protege ceux qui le cherchent dans la voie du bien, et qu- - ,reurtoute-puissante tombe sur ceux qui l’abandonn· vin, 21-23, 31. Les mariages mixtes étaient aux ••-.•x d'Esdras un grave manquement à la loi de Jahv-.C-tte iniquité du peuple s'ajoutait aux péchés des antvtres. Esdras en demande pardon au Dieu d’Israël, qui a in­ terdit de telles unions, ix, 6-15. Par une mesure radi­ cale, toutes les femmes étrangères furent renvoy. es, X, 1-14. Esdras fit lire le livre de la loi et célébrer ·. fête des Tabernacles. II Esd., vm, 1-18. Il fit renouve­ ler l'alliance avec Jahvé. Pour lui et pour ses con*emporains, Jahvé était le seul et unique Dieu, le créat. ur du ciel et de ses armées, des astres, de la terre et des mers, le vivificateur universel. Il a choisi Abraham; il a tiré Israël d'Égypte et lui a donné au Sinai sa loi. Ce Dieu propice, clément, miséricordieux, longa­ nime, n’a pas abandonné au désert les Israélit· - re­ belles; il les a introduits dans la terre promis? ··· a multiplié leur race. Ils l'ont irrité par l’abandon ■ : · - > loi; ils ont tué les prophètes qu’il leur envoyait. I a châtiés; ils sont revenus à lui dans le malheur du ciel il les a exaucés. Il ne les a jamais aband nn malgré leurs apostasies réitérées, parce qu il es’ ricordieux et clément. Il a été juste, depuis : il les a châtiés par Assur. Tous avaient d· : ·< -- - préceptes. Les voilà, eux, revenus sur la terre de leurs pères; que ses bénédictions se multiplient pour e .·. pour les rois, sous l’empire de qui il les a p! · - r. 6-37. Les conditions du nouveau pacte sont Γ : --·: ■ jtion fidèle de tous les préceptes de Jahvé, 29 33. Le peuple de Dieu est donc ainsi devenu la nation sacerdotale de Jahvé, qui est le Dieu du ciel ruunt que le Dieu d'Israël. Les prescriptions divines seront fidèlement observées: celles de la pureté, même xt. rieure, parce que Dieu est saint, celles du culte, pie Jahvé veut voir unies à la pratique de la justice et de la morale. Le monothéisme est garanti par la fidélité aux pratiques religieuses, imposées par le Dieu unique, qui mettaient Israël à l’abri des influences païennes par l’observance exacte des règlements sévères et mi­ nutieux. Depuis Nêhémie et Esdras, le règne de la loi fut absolu chez les Juifs. La pratique du culte y en­ tretint la religion vivante, sans détruire la piété indi­ viduelle sous l'influence desséchante du légalisme. La piété individuelle s’est exprimée, à cette époque, dans un certain nombre de Psaumes, qui, en des accents d'un nationalisme surprenant, traduisent la religion c _> cœur el achèvent de nous renseigner sur la foi mono­ théiste de leurs auteurs au Dieu vivant de l’trnivers. Ces hymnes, destinés peut-être dès leur composition a l’usage liturgique, chantent aussi le culte public de 1007 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) Jahvé au temple de Jérusalem et recommandent cha­ leureusement l'observation intégrale de la loi divine. Le ps. Lxxxt v (lxxxv) est une action de grâce à Jahvé, qui a ramené les captifs de Jacob, après avoir pardonné leurs péchés et fait cesser sa colère contre eux, 2-4, une demande de salut complet, 5-8, et une brillante description de la restauration dans la bonté et la vérité, la justice et la paix, 9-14. Le très haut et le tout-puis­ sant est un refuge contre tous les dangers; on peut se confier en lui. Ps. xc (xct), 1-16; cf. Ps. cxxv (cxxvi), 1-6. 11 faut louer Jahvé, le créateur et le modérateur de l'univers, Ps. xct (xcn). 2-7, l’éternel qui disperse tous les méchants, 8-10, le Dieu juste qui récompense les bons, 11-16. Jahvé est roi, un roi plein de majesté et de force, dont le trône est éternel et qui est luimême magnifique dans les hauteurs, Ps. xcu (xcm), 1-4; ses promesses sont immuables et sa maison sainte, 5. Il faut célébrer avec allégresse Jahvé, le rocher du salut. Ps. xctv (xcv), 1, 2. C’est un grand Dieu que Jahvé, un grand roi au-dessus de tous les dieux, 3. Il a créé la terre et la mer, qui lui appar­ tiennent, 4, 5. Jahvé est le créateur et le Dieu d'Israël, qui est son peuple et son troupeau, 6, 7, trop long­ temps inlidèle, 8-11; il ne faut pas imiter la rebellion des ancêtres. Jahvé est roi ; la justice et l’équité sont la base de son trône; il est le Seigneur de toute la terre, qui tremble devant lui. Les cieux proclament sa justice, et tous les peuples contemplent sa gloire. Les adorateurs d'idoles seront confondus; tous les dieux se prosternent devant Jahvé; il est le très haut et il leur est souverainement supérieur. Les fidèles qui haïssent le mal sont protégés par lui qui sème la lumière pour lejusteetla joie pour les cœurs droits. Ps. xcvt (xcvn), 1-11 ; cf. Ps. cxxxtv (cxxxv). Tous les habitants de la Palestine doivent servir Jahvé et reconnaître qu'il est Dieu. Il a fait d'Israël son peuple; les Israélites doivent le louer, car il est bon ; sa miséricorde et sa fidélité sont éternelles. Ps. xcix (c), 1-5. Le psalmiste prie Jahvé; il s’est épuisé à crier vers lui. Ps. ci (en), 1-12. Jahvé, qui est assis sur un trône éternel, aura pitié de Sion et lui fera grâce. Toutes les nations révé­ reront son nom, parce qu’il a rebâti Sion. Que le nou­ veau peuple célèbre Jahvé. qui a regardé de sa sainte hauteur, des cieux, sur terre pour écouter les gémis­ sements des captifs! 13-23. Il est éternel, lui, le créateur de la terre et des cieux. Ses créatures périront et changeront, il reste immuable, et ses années n’ont point de fin, 25-28. Béni soit Jahvé à cause de ses nom­ breux bienfaits! Ps. Cil (cm), 1-5. Il exerce la justice et fait droit â tousles opprimés, 6. Il est miséricordieux et compatissant, lent à la colère et riche en bonté. Sa colère n’a qu'un temps, et il ne punit jamais autant qu'on mérite de l’être. Sa bonté envers ceux qui le craignent est aussi grande que les cieux sont élevés audessus de la terre. Sa compassion est celle d'un père pour ses enfants. L’homme n’est qu’une fleur, qu’un souffle desséché ; la bonté de Dieu est éternelle ainsi que sa justice. Jahvé a établi son trône dans les cieux, et son empire s’étend sur toutes choses, 6-19. Cf. Ps. cxliv (cxlv), 1-21. Le ps. cm (ctv) est un hymne au créateur, infiniment grand, revêtu de majesté et de splendeur, 1, 2. La nature entière, qu'il a faite, est à son service. Il a tout créé, les cieux, la terre, les mers; il est l’auteur de tout ce que la terre produit pour les oiseaux, les animaux et les hommes. Il a fait la lune et le soleil, le jour et la nuit, 3-23. Ses œuvres sont nom­ breuses et faites toutes avec sagesse, 24-30. Gloire donc à Jahvé dans ses œuvres! 3I. Le ps. civ (cv) est une invitation â louer Jahvé et à faire connaître parmi les nations les bienfaits qu'il a accordés à Israël et qui sont décrits, 9-44. Le Dieu d’Israël se souvient éter­ nellement de son alliance, 8, et il en remplit fidèlement les conditions si Israël garde ses préceptes et observe ■ 1008 ses lois, 45. Les rachetés de Jahvé doivent dire : « Louez Jahvé, car il est bon et sa miséricorde est éternelle. » Ps. cvt (evil), 1-3. Le psalmiste décrit ensuite â l’aide de riches comparaisons ce que Jahvé a fait pour eux, en répétant plusieurs fois : « Qu'ils louent Jahvé pour sa bonté! » 8, 15, 21, 31. La conclusion est celle-ci : « Que le sage remarque cette conduite de Jahvé et qu’il comprenne les bontés de son Dieu! » 43. Cf. Ps. cxxxv (cxxxvt). cantique de louange dont le refrain est: « Car sa miséricorde est éternelle. » Un psalmiste chante lui-même parmi les nations la bonté et la fidé­ lité de Jahvé. Ps. cvn (cviii), 4, 5. Dieu est plus élevé que les cieux, et sa gloire brille sur toute la terre, 6, parce qu’il a secouru Israël contre ses oppresseurs, 12-14. Cf. Ps. exil (cxm), 1-9. Un autre psalmiste loue Dieu de tout son cœur, des grandes œuvres qu’il a faites pour Israël. Ps. ex (exi), 1, 2. Sa justice sub­ siste à jamais, 3; il est miséricordieux et compatissant, 4 ; ses œuvres sont vérité et justice ; ses commande­ ments sont immuables, portés selon la droiture et la vérité, 7, 8. Son nom est saint et redoutable, 9. La crainte de Jahvé est le commencement de la sagesse, et ceux qui observent sa loi sont véritablement intel­ ligents, 10. Cf. Ps. exiv et cxv (cxvi), cxvi (cxvn), CXLV (CXLVl)-CL. Une dernière série de ces cantiques recommande l’observance de la loi divine et en fait l’éloge. Le ps.cxi (cxn) proclame heureux l’homme qui craint Jahvé et qui met son plaisir â observer ses préceptes. Le long ps. cxviii (exix) célèbre à maintes reprises la beauté de la loi divine et son prix inestimable. Elle éloigne du mal et procure la sagesse. Le vrai fidèle doit la méditer sans cesse et la pratiquer le plus fidèlement qu'il pourra, parce qu'elle vient de Dieu et qu’il a promis miséricorde et pardon à ceux qui la gardent. Dieu est bon et bienfaisant, 68; il est le créateur de l'homme, 73; ses jugements sont justes, 75; sa fidélité est durable, comme la terre qu’il a créée, 90. Tout subsiste d’après ses lois, et tous les êtres obéissent à ses ordres, 91. Il est juste; ses jugements sont équitables, 137, 138,et sa justice est éternelle, 142. Ses miséricordes sont infi­ nies, 156. Les psaumes graduels ou cantiques des montées chantent la joie de venir à Jérusalem en pèle­ rinage. Jérusalem est sainte, parce qu'elle contient la maison de Jahvé, la maison où les lévites le servent. Le secours vient de Jahvé, qui a fait le ciel et la terre. Ps. exx (cxxi), 2; cxxin (cxxiv), 8; cxxxin (cxxxiv), 3. Jahvé siège dans les cieux. Ps. cxxtl (CXXIll), 1. Heu­ reux l'homme qui craint Jahvé et qui marche dans ses voies! Ps. cxxix (cxxvm), 1-6. Jahvé connaît toutes les pensées de l'homme qui ne peut lui échapper; sa science est donc inlinie comme son immensité. Ps. cxxxviii (cxxxix), 1-12. Il a créé l’homme dont il sait les destinées futures, 13-16. 2“ Sous la domination syrienne. — Quelques-uns de ces psaumes appartiennent probablement à la pé­ riode syrienne et nous représentent la croyance juive à une époque sur laquelle nous sommes peu rensei­ gnés. Nous n'avons pas de documents certains datés du m» siècle. Du il· siècle, nous avons les livres des Machabées et les écrits sapientiaux de l’Ecclésiaste. de ■’Ecclésiastique et de la Sagesse. Les livres des Machabées célèbrent l’héroïsme de la foi des Juifs fidèles. Quand Séleucus Philopator (187-175) envoya Héliodore piller le trésor du temple de Jérusalem sous le pontilicatd'Onias III, le peuple invoqua le Dieu tout-puissant, qui intervint visiblement pour chasser 1'usurpateur. Il Mach., ni,23-30. Cette intervention divine eut lieu en considération du grand-prétre,33. Héliodore,frappé par Dieu, fut invité à proclamer sa puissance; il offrit un sacrifice et publia partout les œuvres et la puissance du grand Dieu qui habile au ciel et qui est honoré à Jérusalem. 34-39. Sous le règne d’Antiochus Epiphane 1009 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) 1010 partout que Jahvé protège les Juifs, 35. Antiochus (175-164), des Juifs abandonnèrent la foi de leurs pères Épiphane, que Jahvé, Dieu d’Israël, avait frappé d'une et adoptèrent les mœurs grecques. I Mach., I. 12-16. Au plaie invisible, ix, 5. ne reconnut pas d'abord la puis­ retour de sa seconde campagne en Egypte, Antiochus sance de Dieu, s’exerçant sur lui, 8. Ne pouvant sou­ enleva du temple les vases sacrés. Dieu, irrité des tenir lui-même la puanteur qui s'exhalait de son corps, fautes de son peuple, ne punit pas cet usurpateur il avoua qu'il était justement puni et il eut recours à comme il avait puni Héliodore. Le lieu saint,qu’il avait la miséricorde divine, 12,13, promettant de rendre les choisi pourdemeure, fut abandonné à cause des crimes vases du temple et de proclamer la puissance de Dieu. de la nation et de la colère du tout-puissant. Il .Mach., 16, 17. Il reconnut le juste jugement de Dieu. 18. v, 16-20; I Mach., i, 23, 24, 38, 39. Le culte de Jahvé fut Vainqueur, Judas purifia le temple et rétablit le culte. aboli, I Mach.,1, 41. 46-52, et des temples furent élevés aux idoles, 50, 57-60. Il Mach., vi, 1-7.11 y eut des apos­ I Mach., tv, 42-58; II Mach., x, 1-3. Les Juifs, pro-’.-rn-s à terre, suppliaient Jahvé, demandant que de pareils tats, IMach.,i, 55,62, mais aussi beaucoup de fidèles et maux ne leur soient plus infligés à l'avenir tr­ de martyrs, 65, 66. Le vieil Éléazar préféra la mort à ieurs péchéssoient réprimés plus doucement II Mac:; . la désobéissance aux lois divines, II Mach., vt, 23. et les supplices des hommes au châtiment de Dieu, 26, x, 4. Sous Antiochus Eupator, Judas implora le -er: rs s'en remettant à la connaissance que Dieu avait de ses dispositions, 30. Les sept frères avaient les mêmes sen­ de Jahvé au début de son expédition contr16. Quand Timothée, chef de l’armée syrien: · timents, au témoignage de l’ainé, vu, 2, et ils atten­ daient de Dieu, qui sait la vérité, la consolation de mença la guerre, Judas et ses soldats supplia . -> de leur être favorable, 25, 26. Dès le début de leurs maux, 6. Le troisième et le quatrième espéraient taille, Jahvé leur donna un gage de succès. 28. pu.; du Dieu du ciel la résurrection de leurs corps, 11,14. intervint visiblement pour leur assurer la victoire com­ Le cinquième en appelait à la puissance de Dieu, qui plète, 29-31. L'armée bénit Jahvé des merveilles opér-vs vengera son peuple, 16,17, et le sixième avertit le tyran par lui pour Israël, 38. Lysias, ne reconnaisttu c’est Jahvé qui sauve Israël, iv, 9-11. Nicanor comptait pour leur nation; ils demandaient au maître toutes sur la victoire et ne pensait pas que le tout-puissant choses, qui n’a besoin de rien.de sauvegarder la mai­ son qu'il avait choisie, et le saint des saints de la pro­ tirerait vengeance de lui. II Mach., vin, 11. Les Juifs, téger contre toute souillure. I Mach.,vu.37,38; II Mach., qui ne croyaient pas â la justice de Dieu, prenaient la xiv, 34-36. Nicanor voulait attaquer Judas un jour de fuite. 13; d'autres vendaient leurs biens et demandaient â Jahvé de les délivrer de l’impie général, sinon à sabbat. LesJuifsqui l'accompagnaient lui représentèrent leur considération, du moins à cause de l'alliance faite que le Dieu vivant et puissant, qui est au ciel, ordonnait avec les ancêtres et parce qu’eux-mêmes avaient invo­ le repos en ce jour. II Mach., xv, 1-4. Il voulait s’empa­ qué son nom grand et saint, 14, 15. Judas se fie, non rer de Judas; celui-ci espérait toujours en Dieu el ra­ pas comme son adversaire dans la force de son armée, vivait l’espérance de ses soldats dans le tout-puissant, mais dans le tout-puissant qui, d'un seul acte de vo­ qui enverrait du ciel la victoire, 78. A la veille de la lonté, peut détruire l’univers, 18, et il se souvient des bataille, il demanda au Seigneur de renouveler la dé­ secours qu’il a donnés autrefois à Israël, spécialement faite miraculeuse de l’armée de Sennachérib. I Mach., contre Sennachérib, 19, 20. Sous l’étendard du secours vu, 41,42; 11 Mach., xiv, 21-24. Sa prière et celle de ses de Jahvé, 23, il fut aidé par le tout-puissant, 24, et son soldats furent exaucées; réconfortés par la présence de armée bénit Jahvé, qui avait commencé à répandre sur Dieu, ils eurent la victoire et en rendirent grâces au Israël sa miséricorde, 27, dont elle demande la conti­ tout-puissant, 26-29, 34. Les Juifs de Jérusalem, dans nuation, 29. Avant une autre bataille, Judas invoqua cette détresse, avaient écrit à leurs frères d’Égypte le sauveur d'Israël et lui rappelant la protection qu’il Après le triomphe, ils envoient une seconde lettre pour avait donnée aux armes de David et de Jonathas, il leur annoncer que Dieu a exaucé leurs prières, et ils souhaitent qu'en souvenir de son alliance avec les pa­ demanda la victoire pour les siennes. I Mach., iv, 30-33. triarches, ce Dieu les bénisse, les unisse et leur donne Nicanor, humilié par Dieu, Il Mach., vin, 35, publiait 1011 DIEU (SA NATURE D’APRES LA BIBLE.) le véritable esprit religieux. II Mach., t, 1-8. Une troi­ sième lettre rappelle le secours divin, accordé contre Antiochus et ses successeurs et bénit Dieu, qui les a délivrés de grands mans et leur a livré les impies, 11, 17. Elle se termine par un acte de confiance absolue en Dieu, leur sauveur, n, 17-19. Avant de mourir, Simon Machabée souhaite à ses frères le secours du ciel. I Mach., xvt, 3. Le livre de l'Ecclésiaste qui, par un simple procédé littéraire, fait parler Salomon, est rapporté par les cri­ tiques au π· siècle avant Jésus-Christ. L’auteur, un désabusé des choses humaines, a gardé inébranlable la foi au Dieu personnel de ses pères. Selon lui, Dieu a fait et fait encore toute chose belle en son temps, au temps qu’il a fixé; il a mis au cœur de l’homme la pen­ sée de l’éternité; mais sans que l’homme puisse com­ prendre parfaitement ce que Dieu a fait, ni, 11. Le bien-être de la vie est un don de Dieu; l’homme peut en jouir, 13; vm, 14; ix, 9. Tout ce que Dieu fait, il le fait constamment de même, pour qu'on le craigne, ut, 14, 15. Dieu jugera un jour le juste et le méchant, 17, et il remet son jugement à plus tard pour éprouver les hommes et leur faire comprendre leur valeur, 18. Le jugement de Dieu portera sur toutes les actions de l'homme, xi. 9. Dieu est au ciel, et la prière que l’homme lui adresse depuis la terre n'a pas besoin d’être multi­ pliée. v, 1,2. On doit remplir promptement les vœux qu'on lui a faits, 3, 4. Il ne faut pas parler ou agir de façon à irriter Dieu et à rendre nuis ses propres actes, mais craindre Dieu, 5, 6. Dieu donne à chacun la durée de sa vie, 17, et aux uns les richesses, 18, 19, sans leur permettre d’en jouir constamment, VI, 2. Il a fait le jour du bonheur et le jour du malheur, et personne ne pourra changer son œuvre ; il faut donc jouir du bien et se résigner au malheur, 13,14. Celui qui craint Dieu évite les excès, 18. Celui qui est agréable à Dieu échappe à la femme mauvaise, qui enlace le pécheur, 26. Dieu a fait l'homme droit, capable de faire le bien; mais "homme cherche beaucoup de subtilités pour dévier du droit chemin. 28. Le bonheur est pour ceux qui craignent Dieu et qui marchent dans la crainte en sa présence; il n’est pas pour le méchant, qui n'a pas la crainte de Dieu, vin. 12, 13. Les justes et les sages sont dans la main de Dieu et dépendent absolument de lui, ix, 1. C’est Dieu qui fait tout, et l’homme ne connaît pas ses desseins, xi, 5. Il faut se souvenir de son créateur dés la jeunesse et ne pas attendre, pour le faire, les jours mauvais, xn, 1. avant que l’esprit retourne à Dieu qui l’a donné, 7. Le résumé de tout le discours est celui-ci : « Crains Dieu et observe ses commandements; c’est là le tout de l'homme, car Dieu jugera toute action, bonne ou mauvaise, » 13,14. L’Ecclésiastique est du début et sa traduction grecque est de la fin du n· siècle. Le fils de Sirach déclare, dès le premier mot, que toute sagesse vient du Seigneur et qu’elle est éternelle, créée qu’elle a été avant toutes choses par le Seigneur, assis sur son trône, lui-même le seul sage, grandement redoutable. Il l’a libéralement communiquée à ceux qui l’aiment, l, 1-11, en particulier à Israël. Cf. xxiv, 3, 12. Cette sagesse consiste dans la crainte et l’amour du Seigneur, dont elle est le commen­ cement et la racine, la plénitude et la couronne, 13,14, 16, 18, 20. Ceux qui la servent, servent le Saint, iv, 14; tous les biens viennent d’elle, x. 19,21,23; xv, 1-6, xxm, 27; xxv. 11 ; xxxn, 14-16; xxxiv, 14-17 ; xi„ 26, 27. Il faut la pratiquer, en observant les commande­ ments, 26, 27 ; xix, 18. Malgré l’épreuve, il faut avoir confiance en Dieu et en sa miséricorde, n, 3-10, car le Seigneur est compatissant et miséricordieux; il remet les péchés et délivre de laflliction, 11. Ceux qui craignent le Seigneur doivent lui obéir et ne pas le redouter; car il a autant de miséricorde que de puis­ sance, 15-18. Le Seigneur veut que le père soit honoré 1012 1 par ses enfants, m. 2. 7, 15; il est maudit de Dieu celui qui irrite sa mère, 16. L’humble trouve grâce devant Dieu, dont la puissance est grande, 18. 19. Dieu, qui a fait le pauvre, exauce sa prière, iv, 6. Le Seigneur combattra pour celui qui combat jusqu’à la mort pour la vérité, 28. 11 punira celui qui satisfera sa convoitise.’ Le pécheur ne doit pas se rassurer sur la patience de Dieu; de lui viennent la pitié et la colère, et son cour­ roux tombe sur les pécheurs, v, 2-7. Dieu n’a pas pour agréables les sacrifices et les offrandes du pécheur, vu, 9; xxxiv, 19;maisceux de l’homme juste, xxxv, 3-11. Le culte est en l’honneur du Très-Haut, du tout-puissant, du grand roi, du miséricordieux, L, 14, 15, 17, 19. 11 faut craindre le Seigneur de toute son âme et aimer son créateur de toutes ses forces, honorer les prêtres et leur donner la part de la victime qui leur revient, vit, 29-31. Le succès d’un homme est dans la main du Seigneur, qui donne aux chefs l’autorité dont ils jouissent, x. 5, comme il la leur enlève et il règle le sort des nations, 14-16. L’orgueil est odieux à Dieu ; il éloigne de Dieu et il est puni par Dieu, 7,12, 13. Le sort des grands dépend de Dieu, dont les actions sont étonnantes, xi, 4-6. Les biens et les maux, la vie et la mort, la pauvreté et la richesse viennent du Seigneur, ses dons sont pour les justes, 14, 15. Il ne faut pas se scandaliser de la prospérité du pécheur, car Dieu peut facilement enrichir le pauvre, et sa bénédiction est la récompense de l’homme pieux, 19, 20. Il sera facile au Seigneur, au jour de la mort, de rendre à l’homme selon ses œuvres, 24. Il récompense le bien fait à l’homme pieux, xn, 2. Le Très-Haut hait le pécheur et il tirera vengeance des impies, 6. Le Seigneur n’a pas épargné le pécheur, il hait tout ce qui est criminel. Il a créé l’homme libre, 11-17. Sa sagesse est grande, il est fort et puissant, et il voit toutes choses; il connaît toutes les œuvres de l’homme, et il n’a donné à per­ sonne la permission de pécher, 18-20. Dans 1 histoire, il a puni les grands coupables, xvi, 6-10. Pas même un seul ne restera impuni, car du Seigneur viennent la miséricorde et la colère; puissant en pardon, il déchaîne aussi sa colère; autant est grande sa miséricorde, autant ses châtiments sont rigoureux; il jugera l’homme selon ses œuvres, 11-14; xxvi, 19. Il punit les fautes contre le prochain, xxvm. I ; l’auteur appelle le Seigneur « père et souverain maître de sa vie », xxxitt, 1, 4. Personne ne pourra échapper à son regard dans aucun lieu que ce soit, puisque le ciel, la mer et la terre sont ébranlés, quand il les visite, xvi, 15-21. Le fils de Sirach de­ mande à Dieu d’être préservé des péchés. Dieu a créé toutes choses, qui subsistent telles qu’il les a faites, dans le bel ordre que nous constatons, xvi, 22-28. Toutes les œuvres du Seigneur sont très bonnes, et tousses ordres s’accomplissent en leur temps, xxxix, 16-18, 25-35; xlii, 15-xliii, 33. Il a fait l’homme et il a assigné un terme à sa vie. Il l'a fait moral et religieux, lui a donné une loi et lui a interdit l’iniquité; il veille sur toutes ses voies, xvn, 1-13.15-19; xli, 3,4. Il assigne un chef à chaque peuple, mais Israël est sa portion chérie, 14. Le créateur de tout vit éternellement; seul, il est juste; l’homme ne comprendra jamais parfaite­ ment ni ses perfections ni ses œuvres, xvm, 1-5. Parce que l’homme ne vit pas longtemps, le Seigneur est patient à son égard; il est miséricordieux pour tous; il reprend, il corrige, il instruit, il ramène au bercail et il a pitié de tous, 8-13. Au dernier jour, au temps de la colère et de la vengeance, Dieu détournera son visage de celui qui n’aura pas exactement accompli ses vœux. I 21-23. Les yeux du Très-Haut sont mille fois plus brillants que le soleil. Dieu sait l’adultère secret, qu’il interdit, comme il connaissait l’univers avant de l’avoir créé, xxm, 18-20, 23. Il faut bénir le Seigneur, le i créateur et l’auteur de tout bien, xxxn, 13. L’on ne I peut se cacher à ses yeux, et son regard atteint de 1013 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA RIRLE) l’éternité à l’éternité, xxxix, 19. 20. Celui qui se confie au Seigneur ne souffrira aucun dommage. 23; le malheur ne lui surviendra pas, et s’il est éprouvé, Dieu le délivrera, xxxm, 1. Dieu est l’auteur de l’iné­ galité des conditions, 10-13; ses œuvres sont diverses et opposées l'une à l’autre, 15. Le Seigneur est un juge, qui ne fait pas acception des personnes; il écoute la prière de l’opprimé, de la veuve et de l’orphelin; il juge selon l’équité et rend justice. Il punira les oppres­ seurs, individus ou peuples, et prendra en main la cause d’Israël opprimé, xxxv, 11-19. Le fils de Sirach prie, pour la délivrance de son peuple, le souverain Seigneur, Dieu de l’univers, qui manifestera aux na­ tions sa puissance et sa grandeur, comme il a mani­ festé sa sainteté en punissant Israël coupable, et leur apprendra qu’il n’y a pas d’autre Dieu que lui, xxxvt, 1-5. Il fait appel à l’alliance, 8, pour que Dieu ait pitié de son peuple premier-né, 12. Que tous les habitants de la terre reconnaissent que Jahvé est le Dieu des siècles! 17. Il remercie le Seigneur, roi, son sauveur, qui l’a fait échapper lui-même à un péril mortel, li, 1-12. 3« Sous l’influence de la philosophie grecque. — Le fils de Sirach était un juif de Palestine, tout pénétré de l’esprit de sa race; l’auteur de la Sagesse est un juif alexandrin, qui a subi l’influence de l’hellénisme. Comme 1 Ecclésiaste il parle au nom de Salomon, mais sa langue est le grec vulgaire de l’époque. La sagesse qu’il recommande consiste dans la justice et la droi­ ture morale, conforme à la volonté de Dieu et à sa loi. Au contraire, les pensées perverses séparent de Dieu, et la sagesse ne s’associe pas à l’iniquité. L’esprit saint et sage de Dieu aime les hommes; néanmoins, il punit l’impie, dont Dieu sauve le cœur, car son esprit rem­ plit l’univers et lui qui contient tout entend tout ce qui se dit. Dieu punira donc tous les discours et toutes les pensées des impies, 1-10. Dieu n’a pas fait la mort, et il n’éprouve pas de joie de la perte des vivants, 13, 14; la justice est immortelle, 15; le péché et l’impiété font mourir, 13, 16. Les impies oppriment le juste, qui prétend posséder la science divine et se nomme fils de Dieu, se vantant d'avoir Dieu pour père et d’étre finalement heureux, n, 12-16. Si le juste est fils de Dieu, Dieu prendra sa défense et le délivrera des mains deses adversaires, 18. Mais si, selon les secrets desseins de Dieu, le juste est éprouvé ici-bas, Dieu le rémunérera plus tard, car il a créé l’homme pour l’immortalité, 22, 23. Il le récompensera, après l’avoir éprouvé, ni, 1-9. Les impies, qui se sont éloignés de Dieu, seront châtiés, 10. Le juste est agréable à Dieu, iv, 10,14, qui brisera les impies, 18-20. Les justesviventéternellement, et leur récompense est auprès du Seigneur, cf. vi, 18; le tout-puissant a souci d’eux et il les protégera contre les insensés, v, 15-23. Les rois doivent chercher la sagesse. La force leur a été donnée par le Seigneur et la puissance par le Très-Haut, qui examinera leurs actes et sondera leur pensée. Ministres de la royauté de Dieu, ils doivent pratiquer la loi et faire la volonté divine; sinon, ils seront jugés sévèrement, vi, 1-6. Le souverain de tous ne reculera devant personne, car il est le créateur des grands et des petits, et il prend soin des uns et des autres, 7. La sagesse, du reste, est d’origine et de nature divine; elle est le souflle de la puissance de Dieu, une pure émanation de la gloire du tout-puissant; elle est le res­ plendissement de la lumière éternelle, le miroir sans tache de l’activité de Dieu et l’image de sa bonté, vu, 25, 56. Aussi Dieu n’aime-t-il que celui qui habile avec la sagesse 28. Elle-même habite avec Dieu, de qui elle dérive, et le Seigneur de toutes choses l’aime, vm, 3. L’auteur la demande au Dieu de ses pères, au Dieu de miséricorde qui a fait l’univers par sa parole et qui, par sa sagesse, a établi l’homme pour régir le 4014 I monde dans la sainteté et la droiture et exercer l’empire sur les autres créatures dans la droiture de son cœur, tx, 1-3. Dieu, créateur de l’homme, x, 1, a puni les Sodomites coupables, 8; il a combattu pour les Israé­ lites, 20, en faisant périr les Égyptiens, comme un roi sévère et en éprouvant les survivants comme un père qui avertit, xi, 10; ceux-ci reconnurent dans la défaite la main du Seigneur, 13. Cette main toute-puissante, qui a fait le monde d’une matière informe, aurait pu frapper l’Egypte d’autres plaies, 17-19 ; mais Dieu a tout réglé avec mesure, nombre et poids, car la sou­ veraine puissance est toujoursà ses ordres, et personne ne peut résister à la force de son bras. Le monde est devant lui comme un atome, comme une goutte de ro­ sée; mais, parce qu’il est puissant, il a pitié de tous, el il ferme les yeux sur les péchés des hommes pour les amener à la pénitence. Π aime toutes les ci· atures, qu’il a faites par amour. Elles ne subsistent que parce qu'il le veut; il les conserve, parce qu’il les a appelées à l'existence, 20-25. Il ne châtie les coupables que par degré, il avertit et reprend les pécheurs, pour qu’ils renoncent à leur malice et croient en lui. xu 2. L’auteur cite en exemple la conduite de Dieu à l'égard des tribus chananéennes, 3-11. Si Dieu a été indu gent pour elles, ce n'est par crainte de personne, ar personne ne peut demander des comptes à Dieu. Il n’y a pas d’autre Dieu que lui, qui prend soin de toutes choses afin de montrer sa justice, règle sa conduite, et c'est parce qu’il est le Seigneur de : s qu’il use d’indulgence envers tous. Maître de sa force. I il juge avec douceur, car il aura toujours la puissance à sa disposition pour châtier quand il le voudra, 11-18. Cette conduite de Dieu a appris à son peuple que le juste doit être humain et que, s'il pèche, il aura le temps de se repentir, 19-22. Les Egyptiens, qui regardaient comme des dieux les plus vils animaux, ont été punis, et voyant dans les plaies qui les frappaient la main de Dieu, ils l'ont reconnu pour le Dieu véritable, 23-27. L'auteur du livre part de là pour prouver la folie de l’idolâtrie et la possibilité pour l’homme de connaître, par le spectacle du monde, le Dieu créateur, xm. 1-9. C’est la première fois que nous rencontrons dans la Bible une preuve rationnelle de l'existence de Dieu, il a fallu que les Juifs fussent en contact avjc les Grecs sceptiques pour sentir le besoin de démontrer D;eu par ses œuvres matérielles. Auparavant, le spectacie de la nature manifestait seulement aux yeux des purs Sémites les attributs divins, la puissance, la bon:· -a sagesse, la providence. L'écrivain sacré tourne aussi en ridicule les idoles et leurs adorateurs. Il ne procédé pas de la même manière qu’Isaïe et Jérémie ou : .-s psalmistes. Il disserte sur la manière dont on fabrique les idoles et sur l’inutilité du culte qu'on leur rend, j xm, 10-xiv, 21. C'est Dieu lui-même qui, par sa pro­ vidence (προνοία), gouverne l’idolâtre, qui a invoqué son dieu, xtv, 3-5. Il hait également l'impie et son im­ piété, 9. L’idolâtrie a été introduite dans le monde par la folie des hommes, pour honorer leurs morts, en déi­ fiant des hommes, 14-22. Ce ne fut pas assez d’errer sur la notion de Dieu, on rendit aux idoles un culte immoral et cruel, 22-29. Les idolâtres seront punis de cette double prévarication, 29-31. Dieu a agi autrement à l’égard des Israélites, lui qui est bon. fidèle et patient, qui gouverne tout avec miséricorde, xv, 1. Les Israélites, I même lorsqu'ils pèchent, savent qu'ils appartiennent à Dieu et reconnaissent sa puissance, car connaître Dieu est la justice parfaite, et reconnaître sa puissance est la racine de l’immortalité, 2,3. Ils ne se sont donc pas égarés comme les idolâtres, qui adorent les œuvres de leurs mains et affectionnent le mal, 4-6. L’ouvrier, qui fabrique une idole, méconnaît son créateur, Il ; l'amour du gain lui fait commettre ce crime, 12. Insensés et criminels sont aussi ceux qui tiennent pour des dieux, 1015 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) des idoles insensibles, façonnées de main d’homme, '14-17, ou rendent un culte aux animaux. 18, 19. Ces derniers sont les Égyptiens, punis par Dieu par des plaies provenant des animaux, xvi. 1-9, ou par des maux produits par les forces de la nature. 15-19. Les Israélites étaient seulement châtiés par les mêmes instruments pour les amener à résipiscence, 10-14, ou secourus au moyen des mêmes forces de la nature qui frappaient leurs ennemis, 20-23. Car la créature, sou­ mise â son créateur, déploie toute son énergie pour tourmenter les méchants et se relâche pour le bien des serviteurs de Dieu, 24. Cette doctrine est illustrée par trois exemples, ceux de la plaie des ténèbres, xvn, 1xviii. 4, de la mort des premiers-nés des Egyptiens, xvm. 5-25, et de la poursuite des Hébreux fugitifs, xix, 1-22. Cf. P. Heinisch. Die griechische Philosophie ini Duché der Weisheit, Munster, 1908, p. 47-51, 122126. Le monothéisme d’Israël, sans image de la divinité, a toujours été d’une supériorité marquée sur tous les poix théismes idolâtriqiies de l’antiquité. Malgré les progrès successifs que l’idée de Dieu a faits dans la révélation de l’Ancien Testament, elle est demeurée ce­ pendant toujours plus ou moins engainée dans deux idées caduques, celle du nationalisme qui faisait du Dieu unique, universel en droit, le Dieu spécial d’Is­ raël. et celle des bénédictions temporelles, par les­ quelles Jahvé s’était attaché un peuple sensuel, recher­ chant les biens de la terre. La révélation du Nouveau Testament fut nécessaire pour laisser tomber défini­ tivement ces deux conceptions inférieures, et présenter Dieu comme le Père de tous les hommes, comme le Père qui est au ciel, dont la bonté infinie n’a plus besoin, pour être reconnue de tous, des récompenses de la terre. On trouvera les éléments de celle théologie, prise au sens strict du mot. épars dans les ouvrages sur la religion juive et la théo­ logie biblique de ΓAncien Testament. !· Vatke, Religion des Allen Testaments, 1835,1.1 ; B. Bauer, Religion des Alton Testaments in der geschichtlichen Entwickelung ihrer Princlpien, 2 vol., 1838,1839: A. Kuenen, De godsdienst van Israel tot den ondergang van den joodschen staat, 2 parties, 1869, 1870 ; Tiele, Geschiedenis van don Godsdienst in de oudheid tot op Alexander den Groote, 1893, t. i, p 272-347; R. Smend, Lehrbuch der alttestamentlichen Religionsgeschichte.2' édit., Fribourg-en-Brisgau, 1899, p. 32-45, 96-127, 151-161, etc. ; J. P. P. Valeton, Les Israélites, dans le Manuel de l'histoire des religions de Chantepie de la Saussaye, trad, franç., Paris, 1904, p. 186-251 ; Λ. Loisy, La religion d’Is­ raël, Paris, 1961; Marti, Die Religion des Allen Testaments unter den Religionen des vorderen Orients, Tubingue, 1906; Hunnius, Natur und Charakter Jahwehs nach der vordeuteromischen Quellen der Bûcher Genesis-Konige, Strasbourg, 1902: P. Volz, Mose, ein Beilrag zur Unlersuchnny über die Ursprïmge der israelitischen Religion, Tubingue, 1907. Voir aussi Davidson, God in O. T., dans Dictionary of the Bible, de Hastings, t. il. p. 196-205. 2· H. Ewald, Die Lehre der Bibel von Gott, 4 vol., 18711876: Œhler, Théologie des Alien Testaments, 3' édit., Stutt­ gart, 1891; H. Schultz, AUtestamenlliche Théologie, 5’ édit., 2 in-8, Gœttingue, 1896; A. Kayser, Die Théologie des Allen Testaments in ihrer geschichtlichen Entwickelung, 2· édit., 1894: F. llitzig, Vorlesungen über biblische Théologie und messianische Weissagungen des Alien Testaments, Berlin, 1880: A. DHImann, Handbuch der alttestamentlichen Théolo­ gie, Leipzig, 1895; B. Stade, Biblische Théologie des Allen Testaments, Tubingue, 1905, t. I (seul paru), p. 72-121, 191-196, et passim; B. Baenlsch, Altorientulischer und israelitischer Monotheismus, Tubingue. 1906. Ces écrits sont composés plus ou moins d'après les principes rationalistes de l'évolutionnisme religieux. F. Vigouroux, /-« Bible et les découvertes modernes, 6'édit., Paris, 1896, t. iv, p. 423-496; M. Hetzenauer, Theolo­ gia biblica, Fribourg-en-Brisgau, 1908, t. i. p. 372-488 (traite des noms divins.de l'essence, des attributs, des personnes et de la cognoscibilité de Dieu) : F. Prat, art. Jéhovah, dans le Dic­ tionnaire. de la Bible de M. Vigouroux, t. ni, col. 1220-1241. Sur les prophètes, voir B. Duhm, Die Théologie der Prophe- 1010 ten als Grundlage fïir die innere Enliuicklungsgeschichte der israelitischen Religion, Bonn, 1875; H. Zschokke. Théolo­ gie der Propheten des Alien Testaments, Fribourg-en-Brisgau, 1877, p. 4-168 (suit l’ordre logique du traité De Deup, Kirkpalrik, The Doctrine o{ the Prophets. 1892 ; 3* édit., 1901. Sur les Psaumes, .1. Konig, Die Théologie der Psalmen, Fribourg-en-Brisgau, 1857; F. Delitzsch, Die Psalmen, 5’ édit., Leipzig, 1894, 1.1, p. 48 sq.; E. Philippe, Introduction au livre des Psaumes. Paris. 1892, p. 48-54. Sur la doctrine de Dieu chez les Juifs, en dehors de la Bible, voir E. Stapfer, Les idées religieuses en Palestine à Iépoque de Jésus-Christ, 2* édit., Paris, 1878, p. 27-37, et spécialement dans les Apocalypses juives, voir P. Lagrange. Le messianisme chez les Juifs, 1909, p. 52-53, et chez les rabbins, p. 146; pour Hénoch, voir F. Martin, Le livre d’Hénoch, Paris, 1906. p. XXxxii. Voir aussi Hackspill, dans la Revue biblique, 1900, t. ix, p. 569-577. [I. Dans le Nouveal· Testament. — i. d'apres ^EN­ SEIGNEMENT PERSONNEL· t>E JÉSUS-CHRIST. — 1° Dans les Évangiles synoptiques. — Le Fils de Dieu est des­ cendu du ciel pour apporter aux hommes une révéla­ tion nouvelle, plus parfaite que celle de l'ancienne alliance. Sur Dieu, son Père, sa révélation a consisté à faire ressortir sa paternité relativement à l'humanité entière. L'idée de paternité divine n'était pas étrangère aux religions sémitiques, voir J. Lagrange. Eludes sur les religions sémitiques, 2’ édit., Paris, 1905, p. I ΙΟ­ Ι 18, ni au monothéisme hébraïque. V. Rose, Éludes sur les Évangiles, 2e édit., Paris, 1902, p. 132-137 ; J. Lagrange, La paternité de Dieu dans l’Ancien Tes­ tament, dans la /ieviie biblique, 1908, p. 481-491. Mais jamais ni chez les Sémites en général ni même chez les Hébreux, il n’a suffi de dire « le Père » tout court pour désigner Dieu. Ce sentiment de tendresse, qui procède d'une connaissance si parfaite delà bonté infinie de Dieu a été apporté aux hommes par le « Fils de Dieu »,qui est venu leur révéler « son Père ». Si Jésus n'a pas créé le nom de Père céleste, il lui a donné une signification qu'il n'avait pas avant lui et on peut dire qu’il est le révélateur de la paternité de Dieu. Toutefois, ce Dieu père n'est pas un Dieu nouveau, distinct de celui des patriarches et des Juifs, que Jésus prêche. C’est le Dieu, créateur du monde, Marc., xm, 19, et de l'homme, Marc., x, 6; le Dieu qu'adoraient Abraham, Isaac et Jacob, le Dieu, non pas des morts, mais des vivants, puisque ces patriarches vivent, Matth., xxn, 32; Marc., xn, 26, 27; Luc., xx. 37, 38, et le Dieu d'Israël, l'unique Dieu, qu'il faut aimer de tout son cœur, Marc., xn, 29, 30; le seul, qu'on doit adorer et servir, Matth., IV, 10; Luc., IV, 8; le Dieu juste, qui rend justice, et sans tarder, à ceux qui l'im­ plorent jour et nuit, Luc., xvm, 7; qui seul est bon, Matth., xix, 17; Marc., x, 18; Luc., xvm, 19; qui étend sa providence sur la nature, l’herbe des champs, Matth., vi, 30; Luc., xvm, 28, sur les oiseaux, les pas­ sereaux, les corbeaux. Matth., vt, 26; x, 29, 32, 33; Luc., xn, 24. Mais ce Dieu de l'ancienne alliance, le Seigneur du ciel et de la terre, dont le ciel est le trône, Matth., v, 34, devient, sur les lèvres de Jésus, le Père, non seulement son père à lui dans un sens réel et non métaphorique, qui le fait être son fils suivant la naluie divine, Matth., vil, 21; xi, 25-27; xn, 50; xv, 13; xvi, 17, 27; xvm, 10, 19, 35, le père de ses disciples, leur père qui est aux cieux, Matth.. v, 16; vi. 1, 8: 9, 26; x, 20, leur unique père, xxm, 9, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les mauvais et pleuvoir sur les justes et les injustes. Mallh., v, 45, qui donne à cha­ cun le pain quotidien, vt, II, 31,32, qui voit dans le secret des cœurs, Matth., vi, 4, 6, 18, qui remet les péchés,14, 15; Marc., xi,25, qui accorde les biens qu'on lui demande, Matth., vu. 11; Luc., xi, 13, qui donne le royaume céleste à ceux qui font sa volonté, 21, qui chasse loin de lui les ouvriers d'iniquité, 23, et qui veut le salut de tous, xvm, 14. Les justes brilleront 1017 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) comme le soleil dans le royaume de ce Père, xm, 43. Cette paternité divine impose aux fils du royaume la pratique des bonnes œuvres, Matth., v, 16, l’amour fraternel des hommes, même des ennemis, v, 44, et la perfection morale, v, 48. M. Harnack a voulu ramener toute la prédication de Jésus à la paternité de Dieu et à la valeur infinie de l’âme humaine, qui en découle; c'est en cela que consiste, selon lui, non seulement l'essence du chris­ tianisme, mais la religion même. L’homme, fils de Dieu, doit avoir en son père des deux une confiance filiale, qui lui donne l’assurance que toutes ses prières seront exaucées. C’est en l’appelant « notre père », notre père commun, notre père à tous, qu'il faut le prier, et d’après le contenu de l'oraison dominicale, qui débute par ce nom de tendresse, « la paternité de Dieu...s'étend sur toute la vie,comme l’union intérieure avec la volonté de Dieu et le royaume de Dieu, et comme la certitude joyeuse de posséder les trésors éternels et d’être protégé contre tout mal. » L’essence du christianisme, trad, franc., Paris, 4902, p. 72. Donner à Dieu le nom de père, c’est faire un acte de foi à sa bonté infinie; lui demander le pain quotidien et la nourriture ordinaire, c'est croire à sa providence paternelle, â sa sollicitude pour chacun de ses enfants. On a pu discuter si la foi au Dieu miséricordieux était le noyau de l’Evangile et l’élément original de l’ensei­ gnement de Jésus. En conséquence de son opinion sur le royaume purement eschatologique, prêché par Jésus, M. Loisy a bien pu prouver contre M. llarnack que le royaume n’était pas exclusivement un bien intérieur, l’union actuelle de chaque âme avec le Dieu vivant, avec le Père céleste; il a eu tort de prétendre que « la paternité de Dieu, l’adhésion intérieure â sa volonté, la certitude d'être en possession de biens éternels et d'être protégé contre le mal n’excluent pas la concep­ tion eschatologique du royaume et n’ont même leur pleine signification que par rapport â cette idée ». L'Evangile et l’Église, 2’ édit., Bellevue, 1903, p. 51. Pour Jésus, le royaume de Dieu n'était ni purement intérieur, ni réservé à la fin des temps, et en simple préparation dans l’Évangile; il était déjà présent, actuel et extérieur, el Dieu, le père qui est au ciel, le père commun de tous les hommes, en était le roi. Il en résulte que la providence paternelle de Dieu à l'égard des hommes et la confiance filiale de ceux-ci en la bonté infinie du père céleste, si elles ne constituent pas, à elles seules, l’essence même du christianisme, appar­ tiennent cependant à cette essence et caractérisent spécifiquement la prédication de Jésus et le règne de Dieu sur terre. Cf. B. Weiss, Lehrbuch der Biblischen Théologie des Neuen Testaments, 6e édit., Stuttgart et Berlin, 1903, p. 69-72. Jésus.a apporté au monde la certitude que Dieu était vraiment père pour les hommes, et que les hommes pouvaient devenir réellement ses fils. Par conséquent, de même que, dans l'ordre de la nature, les mots père et fils signifient l'amour le plus fort et le plus intime avec réciprocité de devoirs et d'obligations, ainsi dans le royaume de Dieu que Jésus venait fonder sur terre, il devait exister entre Dieu et l'humanité des relations d’amour paternel et filial et les membres de ce royaume avaient la puissance de devenir fils de Dieu. V. Rose, op. cit., p. 138-148; P. Batill'ol, L’enseignement de Jésus, 2« édit., Paris, s. d. (1905), p. 83-105. Voir t. m, col. 2054. 2° Dans le quatrième Évangile. — Dans ses discours, que rapporte le quatrième Évangile, comme dans ceux des Synoptiques, Jésus rattache l’idée de paternité à celle de la divinité : Dieu est le Père par excellence, le Père de Jésus-Christ et le père des hommes. Si déjà dans les Synoptiques, Jésus se met à part de ses dis­ ciples dans ses rapports avec le Père, cette attitude est bien plus marquée encore dans le quatrième Évan- I 1018 gile. Dieu est le Père de Jésus à un titre spécial, qui fait de Jésus le Fils de Dieu par nature, de telle sorte que, dans sa bouche, « le père » et « mon père » sont des expressions synonymes. Voir, par exemple, xtv, 6, 9, 10-13, 16, 24, 26, 28, 31, et 2, 7, 20. Or, ce père de Jésus, c’est le Dieu des Juifs, vm, 54; le seul vrai Dit u, xvn, 3; le père et le Dieu de Jésus comme celui deses disciples, xx, 17. C’est un père saint, xvn, 11, un père juste, 25. Il est invisible, v, 38; vi, 46. 11 est le Père vivant, vi, 58, qui a la vie en lui, v, 26, et qui la donne, 21. Il est toujours en actes, 17. Un jour viendra, ou ce Père ne sera pas adoré ni sur le mont Gariziin ni à Jérusalem ; elle est même venue déjà, l'heure où les véritables adorateurs, ceux que le Père recherche, l’adoreront en esprit et en vérité. Dieu, en effet, e«t esprit, et il faut que ceux qui l'adorent l'adorent en esprit et en vérité, tv, 21, 23, 24. Le particularisme juif est donc détruit,et le culte spirituel que Dieu veut désormais n’est plus attaché aux sanctuaires de Garizim et de Jérusalem. Dieu, qui est esprit, est tou: urs agissant dans l’univers, v, 17. II est plus grand :ue tous, x, 29. Dans ses relations avec les hommes. -s: père; de même qu’il aime son Fils unique, v. 20. aime les hommes, et c’est parce qu’il a aimé le n ■ qu'il a donné son Fils unique,afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle, ut. 16. Cet amour pour les hommes est, de la part de Dieu, plus personnel et plus passionné que dans l'ancienne alliance, où Dieu n'envoyait que ses prophètes. Aussi, si les Juifs avaient Dieu pour père, ils aimeraient le Fils, vm, 42, comme s’ils connaissaient le Fils, ils con­ naîtraient le Père, 19, 27. Ceux qui aiment le Fils sont aimés par le Père, xtv, 21, 23: xvi, 27, qui accordera tout ce qu’on lui demandera au nom de son Fils, xv, 16. Dieu donc est père des hommes, et il a pour eux une bonté et un amour infinis. Cf. A. Loisy. Le qua­ trième Évangile, Paris, 1903. p. 98-99; Th. Calmes, L'Évangile selon saint Jean, Paris, 1904, p. 3. il. dans les actes des apotres. — Les premiers apôtres et disciples, quand ils parlaient de Dieu aux Juifs, leurs anciens coreligionnaires, l'appelai·::'. le Dieu d’Abraham, d Isaac et de Jacob, ni, 13; χχιι 1 ». le Dieu du peuple d'Israël, xm, 17, le Dieu de g re qui apparut à Abraham, vit, 2. Ils reconn u--· -nt cependant la paternité divine, que Jésus leur ·.: rappelée avant l’ascension, 1, 4,7, puisqu’ils no:: nt Dieu « le Père », 11,33; xxiv, 14-16. La communs u: te Jérusalem invoque publiquement le créateur . . et de la terre, tv, 24. Les apôtres n’avaient pas ; - n de prêcher l’unité de Dieu aux Juifs, qui étaii-n· le fervents monothéistes; mais saint Paul, dans sa : : cation orale, eut en trois circonstances, rapt -s dans les Actes, l’occasion de l’annoncer aux : · ■ - . A Lystres, devant une explosion inattendue de foi :lâtrique, il refusa avec Barnabé les honneurs di ns qu’après un miracle la foule voulait leur rendre, et il proclama ouvertement l’unité du Dieu vivant, créateur du ciel, de la terre.de la mer et de tout ce qu’ils con­ tiennent, providence bienfaisante, qui atteste son exis­ tence et sa bonté par ses bienfaits, quoiqu'il ait laissé les gentils suivre leurs voies. Act., xtv. 10-17. Voir P. Rose, Les Actes des apôtres, Paris, 1905, p. 140-141. A Athènes, ville adonnée à l’idolâtrie, xvn, 16. quel­ ques-uns croient qu’il prêche de nouveaux démons. 18: mais, sur l'Aréopage, à l’occasion d'un autel dédié au Dieu inconnu, il déclare que ce Dieu, inconnu des Athéniens, est le Dieu unique,créateur de toutes choses, souverain de l’univers; immatériel, puisqu’il n'habite pas dans les temples et ne ressemble d'aucune façon aux images sculptées; spirituel, puisqu'il n'a pas besoin de sacrifices; provident, qui règle les destinées de tous les peuples de la terre issus du premier couple qu il a créé, qui agit en chacun de nous, en qui nous vivons, 1019 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA BIBLE) nous sommes et nous nous mouvons; méconnu, mais prêt à pardonner ces temps d’ignorance, pourvu qu'on revienne de cette erreur; juge du monde selon la justice par Jésus, ressuscité des morts, 22-32. Voir P. Pose, op. cit., p. 177-182. A Ephèse enfin, sa prédication provoque une émeute, fomentée par l'orfèvre Démétrius. Dans toute l'Asie, Paul convainquait beaucoup de personnes qu'il n'y avait pas de dieux fabriqués de main d’homme. L’industrie des fabricants d'idoles tombait en discrédit. Le temple de la grande Diane d'Ephèse était compté pour rien et la majesté de la déesse réduite au néant. La ville est en révolution, et la foule, massée au théâtre, crie pendant deux heures : « La grande Diane des Ephésiens. » xtx. 23-29. Cette scène prouve à la fois et la vogue populaire de l'idolâ­ trie dans le monde païen auquel saint Paul portait l’Evangile et le caractère anti-idolâtrique de la prédi­ cation de l'apôtre du vrai Dieu. Cf. Rackham, The Acts of the Apostles, Londres, 1901, p. ι.χχ ; F. Prat, La théo­ logie de saint Paul, Paris, 1908, p. 86-92. Voir t, tu, col. 2054-2055. tir. dans LES épitees de saint paul. — Plus tard, l'apôtre rappela aux Thessaloniciens quelle avait été leur conversion : comment ils s'étaient détournés des idoles et comment ils avaient servi le Dieu véritable et vivant. 1 Thés., i, 9. Il leur avait prêché la vérité, non pour les flatter, mais pour plaire à Dieu, qui sonde les cœurs, il, 4, afin qu'ils marchent d'une ma­ nière digne de Dieu, qui les a appelés â son royaume glorieux, 12, et à la sainteté. Il Thés., n, 12. Ils mar­ cheront de façon à plaire à Dieu, en pratiquant les commandements, 1 Thés., tv, I, 2, en évitant en particu­ lier la fornication, pour ne pas satisfaire leurs passions comme les païens qui ignorent Dieu, 3-5, car Dieu ne les a pas appelés à l'impureté, mais à la sainteté, et leur a donné son Saint-Esprit, 7, 8. Ce Dieu est père, I, 1, notre père, tu, 11, 13; II Thés., 1,1,2, qui nous a aimés, II, 15, le Dieu de la paix et le Dieu sanctifica­ teur. 1 Thés., v, 23. il est fidèle; il fortifiera les Thes­ saloniciens et les détournera du mal. Il Thés., in, 3. Ce Dieu fidèle, 1 Cor., 1, 9, parce que le monde ne l’a pas connu par la sagesse, a voulu sauver les croyants par la folie de la prédication de la croix, 21, et selon sa tactique ordinaire, il a choisi dans l’Eglise de Co­ rinthe ce qui est insensé aux yeux du monde, ce qui est faible, ce qui est vil, ce qui ne compte pour rien, ce qui n’existe pas. pour confondre les sages et les puissants. Ainsi nulle chair ne pourra se glorifier de­ vant lui, 26-31; m. 19-21. 11 a prédestiné avant tousles siècles la vraie sagesse, qui est restée cachée dans les profondeurs de sa volonté. Elle a pour objet la béati­ tude que Dieu a préparée à ceux qui l'aiment, et il l’a révélée par son Esprit, il, 7-11. A propos des victimes immolées aux idoles, saint Paul déclare aux Corinthiens que l'idole n'est rien dans le monde; c’est une chimère, une entité de raison, un néant. Les chrétiens savent qu’il n'y a pas d'autre Dieu que le Dieu unique. On nomme beaucoup de dieux et de maîtres au ciel ou sur la terre; il n’y a qu'un seul Dieu, le Père, auteur de toutes choses, vm, 4-6. Les victimes, qu’immolent les païens, sont oll'ertes aux démons et non â Dieu, x, 19. 20. Les chrétiens peuvent manger de toutes les viandes, car la terre et tout ce qu’elle contient appartiennent au Seigneur. 25, 26. Toutes choses viennent du Seigneur, xi. 11; II Cor., v, 18, qui est le père des hommes, I Cor., i. 9; xv, 23; Il Cor., i, 2, père miséricordieux et consolateur, 3, 4, et le Dieu vivant, III, 3; vi, 16-18. Il a tiré la lumière des ténèbres, iv, 6, et il est le Dieu de paix et de cha­ rité, xm, 11. Saint Paul rappelle aux Galates qu'ils ignoraient Dieu et qu’ils servaient des dieux, qui de leur nature ne sont pas des dieux. Depuis leur conversion, ils connais­ 1020 sent Dieu ; bien plus, ils sont connus de Dieu. Peuventils donc retourner aux rudiments du monde auxquels ils étaient asservis autrefois, â leur connaissance élé­ mentaire de Dieu, maintenant que, dans la plénitude des temps. Dieu leur a envoyé son Fils pour faire d’eux ses fils d'adoption el l’Esprit de son Fils, qui dans leurs cœurs crie : Abba, Père? iv, 3-6. Us sont fils de Dieu par la foi en Jésus-Christ, ni, 26; Dieu les a adoptés, en les faisant participer à la filiation transcendante du Christ, et ils ont reçu l’Esprit du Christ, qui a créé en eux la mentalité véritable de fils et leur fait crier vers Dieu avec un sentiment filial, en lui disant : Père. Telle est, pour l’apôtre, la signification profonde de la paternité divine à l’égard des hommes délivrés de l’esclavage de la loi juive. 11 peut donc répéter que Dieu est père, i, 1, 3, 4. Ce père est le Dieu unique, m, 20, qui ne fait pas acception des personnes, n, 6, et qui ne se laisse pas tourner en dérision, vi, 7. La colère de Dieu se révèle du haut du ciel, où Dieu habite, par le châtiment infligé dès ce monde aux païens impies, qui dans leur méchanceté ont com­ primé et retenu la vérité qu’ils possédaient sur Dieu,, sur son existence et sa nature. En effet, depuis la création du monde, les perfections invisibles de Dieu> sa puissance éternelle et sa divinité, c’est-à-dire les autres attributs, intellectuellement perçues, étaient vues distinctement dans les œuvres de la création. Les païens qui, ayant ainsi connu Dieu, ne l'avaient pas glorifié comme Dieu, mais par une inintelligence cou­ pable avaient changé la gloire du Dieu incorruptible en des images d’hommes ou d'animaux, avaient tra­ vesti sa vérité en mensonge, étaient inexcusables, et Dieu, en punition de leur folie volontaire, les a livrés aux désirs de leurs cœurs, aux passions déshonorantes^ et les a remplis de toute sorte de malice et de vices. Hom., i, 18-32. Le jugement de Dieu contre ceux qui agissent ainsi est conforme â la vérité. II, 2, pour tous, pour le juif, 3, comme pour le gentil. Dieu a des tré­ sors de bonté, de patience et de longanimité, qu’on ne pent mépriser toujours; sa bénignité n'est que pour laisser aux coupables le temps de faire pénitence. Ceux qui en abusent, thésaurisent la colère pour le jour du juste jugement auquel Dieu rendra â chacun, juif ou païen, selon ses œuvres, sans acception des personnes, 411. L'infidélité des Juifs n’annule pas la fidélité de Dieu, qui est véridique, III, 3, 4. Bien que notre injus­ tice fasse valoir la justice de Dieu, Dieu, en déchaînant sa colère, n'est pas injuste, car, autrement, comment jugerait-il Je monde? 5,6. De ce que la véracité de Dieu ressort avec éclat, pour sa gloire, du mensonge de l’homme, il n’y a pas lieu de faire le mal pour que le bien arrive ; le pécheur sera néanmoins jugé et puni comme il le mérite, 7, 8. Tous les hommes, également coupables, sont justifiés par Dieu par la foi. 22-28, car Dieu n'est pas le Dieu des Juifs seulement, il l’estanssi et surtout des païens ; il n’y a qu’un seul Dieu qui jus­ tifie Juifs et païens par la foi, 29, 30. Un des eflets de la justification est de communiquer l’Esprit de Dieu, qui fait monter sur nos lèvres le nom de Père, pour attester que nous sommes réellement par adoption les fils de Dieu, vm, 14-16. Le Père lui-mérne concourt en toutau bien de ceux qui l'aiment et qu’il a prédestinés à être conformes â l’image de son Fils, afin que celui-ci soit le premier-né entre plusieurs frères, 28, 29. Dieu n'a pas été injuste â l’égard d’Israël, non converti au christianisme, car il accorde ses grâces quand il veut et comme il le veut; il fait miséricorde â qui il veut et il endurcit qui il veut, IX, 14-18. L’homme n’a pas le droit de demander â Dieu compte de ses actes et de ses desseins ; la créature n'a rien à reprocher au créa­ teur, pas plus que l’œuvre à l'artisan, qui fait à son gré des vases d’honneur et des vases d'ignominie, 1921. Dieu n’a pas rejeté son peuple, xi, 1, qui a été 1021 DIEU (SA NATURE D'APRÈS LA BIBLE brisé à cause de son incrédulité, 20. Dieu a donc été bon et sévère â la fois, sévère pour les .Juifs incrédules, bon envers ceux qui sont devenus chrétiens, 22. Plus tard, les Juifs seront l’objet de la miséricorde divine, 32. « O profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses desseins sont impéné­ trables, et insondables ses voies! Car qui a connu la pensée du Seigneur? Ou qui a été son conseiller?... C’est de lui et par lui et pour lui que sont toutes choses, » 33-36. Au début de l’Epitreaux Ëpbésiens, saint Paul bénit Dieu de tous les bienfaits spirituels que du haut du ciel il a dispensés aux hommes par Jésus-Christ, i, 3-14, et il prie le père glorieux dé faire comprendre et goûter aux Ephésiens ces grands biens, 15-23. Dieu, qui est riche en miséricorde, par l’amour extrême qu'il a pour les hommes, les a tirés du péché et leur a donné la vie surnaturelle en Jésus-Christ, n, 4-10. Il a tout créé pour manifester aux puissances célestes par le moyen de l’Eglise sa sagesse multiforme, ni, 9, 10. Aussi l’apôtre prie-t-il à genoux le Père de NotreSeigneur Jésus-Christ, de qui provient toute paternité au ciel et sur la terre, de fortifier les Ephésiens selon les richesses de sa gloire, 14, 15. Parmi les motifs de garder l’unité, il cite l’unité de Dieu, père de tous, qui est au-dessus de tous, par tous et en tous, iv, 6, ce père à qui il rend grâces sans cesse pour eux, v, 20. Enfin, il souhaite â ses lecteurs la paix, la charité et la foi, venant du Dieu père, VI, 24, comme au début la grâce et la paix, l, 1, 2. Ce même souhait est adressé aux Colossiens, i, 3, avec les mêmes actions de grâces, 12. L’apôtre prêche aux Colossiens le mystère du Christ ou de la rédemption par le Christ, secret dessein de Dieu, formé de toute éternité, dont la révélation a ma­ nifesté les richesses de la gloire divine, Col., i, 26,27, et il veut leur faire comprendre parfaitement ce mys­ tère de Dieu le père, qui recèle tous les trésors de sa sagesse et de sa science, II, 3. Les chrétiens doivent éviter les vices qui attirent la colère de Dieu sur les incrédules, m, 5, 6, et rendre grâces à Dieu le père par Jésus-Christ, 17. Dans la I" Épitre â Timothée, saint Paul affirme l’unité de Dieu, du Dieu â qui il donne le titre de sau­ veur de l’humanité, puisqu’il veut le salut de tous, il, 3-5. A ce seul Dieu, roi immortel et invisible des siècles, il avait rendu gloire et honneur à toujours, i, 17. Il est le seul Dieu vivant, m, 15; iv, 10; VI, 17 ; créateur de tous les aliments, dont toutes les créatures sont bonnes, iv, 3, 4, etqui amis abondamment toutes choses à notre usage, vi, 17. Dieu, qui a promis la vie éternelle, ne ment pas, Tit., i, 2: il est l’auteur du salut, 3; II, 10; par bénignité et amour pour les hommes, ni, 4. Ce grand Dieu viendra un jour dans la gloire, n, 13. Dieu a tout créé, Heb., ni, 4, et il s'est reposé le septième jour, iv, 4, 10. C’est par la foi que nous sa­ vons que les siècles ont été formés par la parole de Dieu, xi, 3. Du reste, on ne peut pas aller à Dieu et lui plaire sans croire à son existence et â sa providence, xi, 6. 11 est, en effet, l’architecte et le constructeur de la cité future, 10, 16, et il a eu en vue pour nous quelque chose de meilleur que les biens de la terre, promis sous l’ancienne alliance, 40; sa providence est donc surnaturelle autant que naturelle, VI, 7. Dieu n’est pas injuste et il n’oublie pas les œuvres faites pour lui et la charité qu’on lui a témoignée, 10. Dieu enfin est le Dieu vivant, ni, 12 ; ix, 11 ; x, 31 ; xn, 22, le père des esprits, qui corrige ses enfants spirituels comme un père de la terre, ses fils, xn, 4-11. Il est le juge de tous, xn, 23, et il jugera les fornicateurs et les adul­ t-res, xiu, 4. Il prend plaisir â la bienfaisance et à l'assistance mutuelle; ce sont les sacrifices qu'il agrée, 16. Voir t. m, col. 2055-2056. 1022 IV. DANS LES ÉPITRES CATHOLIQUES. l’uur saint Jacques, il est bien de croire qu'il y a un seul Dieu; les démons croient aussi et tremblent; mais la foi sans les œuvres est morte. Jac., n. 19, 20. La religion pure et sans tache devant Dieu le Père consiste â visiter les orphelins et les veuves dans leur aflliction, â se pré­ server des souillures du monde, I, 27. Dieu est à l’abri des tentations mauvaises et il ne fente lui-même per­ sonne, 13. Toute libéralité, tout don parfait descend du Père des lumières, en qui il n’y a ni changement d’éclat ni ombre d’obscurcissement, 17. Dieu a choisi les pauvres pour leur donner en héritage le royaume qu’il a promis â ceux qui l’aiment, n, 5. L’homme patient dans les épreuves recevra la couronne de vie, que Dieu a promise à ceux qui l’aiment, 1,12. Le Seigneur est père, tu. 9; il est miséricordieux et compatissant, v, 11; les cris des moissonneurs frustrés de leur salaire parviennent aux oreilles du Seigneur des armées, v, ». Celui qui veut être ami du monde est ennemi de Dieu. Dieu est un ami jaloux ; il donne une grâce supérieure aux humbles, mais il résiste aux orgueilleux, tv, 4. 6. Il est seul législateur et juge, 12. Il a mis fin aux maux de Job, parce qu’il est compatissant, v, 11. Pour saint Pierre, Dieu a créé le ciel et la terre. II Pet., m, 5. Il a tout prévu, 1 Pet., i, 2; il est puis­ sant,!, 5; v,8, 11 ; il est saint et il veut que les hommes soient saints comme lui, 1, 15, 16; il est père et il juge sans faire acception des personnes. 17. Il punira les coupables et récompensera les bons, m, 8-12; II Pet., u, 9. Il est vivant et permanent. I Pet., i. 3. Mille aus sont comme un jour devant lui, II Pet., tu, 8; aussi est-il patient et longanime; il diffère de punir les pécheurs pour leur laisser le temps de faire pénitence. I Pet., m, 20; H Pet., ni, 9. Pour saint Jude. Dieu punit les coupables, 5-7. Il peut conserver les chrétiens dans l'innocence. A lui seul la gloire, la majesté, la force et la puissance pour toujours, 24, 25. Dans ses Épitres, saint Jean a donné deux définitions de Dieu. Dieu est d'abord lumière, en qui il n’yapoin' de ténèbres. 1 Joa., i, 5. Non seulement il est l’-ire absolument pur, entièrement lumineux, que ne voile aucune obscurité et que ne limite aucune imperfect ·_ η. mais il estaussipour les hommes une source de lum.re. le principe de toute pureté, de toute sainteté et de toute vie, car les ténèbres, c'est le mal. Par suite, quiconque marche dans les ténèbres ou le péché n’est pas en société avec Dieu, puisqu’il se soustrait volontaire^.· n: â la lumière et ne cherche pas â agir conformément à la volonté de Dieu, 6. 7. D’autre part. Dieu est amo ir. IV, 8, 16, et son amour pour nous s’est manifesté sur­ tout en ce qu’il a envoyé dans le monde son Fils unique, afin qu'en lui nous eussions la vie. 9. 10.1 : u est donc père non seulement de Jésus-Christ, i, 3. 7; u,22-24, etc., mais aussi des hommes, il. 1. H;lIJoa.. I, 4. Son amour pour eux a consisté â faire deux ses enfants, I Joa.. ni. 1, qui ne pèchent pas. parce qu’ils sont nés de Dieu et que le germe divin demeure en eux, 9; v, 18, I9, qui accomplissent la justice et aiment leurs frères, pour que l'amour de Dieu demeure en eux, I, 10, 17; iv, 7, 8, 12, 20, 21, qui observent les commandements divins et croient en Jésus Christ, v, 1-5. Celui qui fait le bien est de Dieu, HI Joa., 11. et la triple concupiscence ne vient pas du Père, mais du monde. I Joa., n, 16. Enfin, Dieu est dès le commen­ cement. 1 Joa., n, 4. Il est au-dessus de nos cœurs et il connaît toutes choses, in, 20. Il est le vrai Dieu, que son Eils nous a fait connaître; aussi devons-nous nous garder des idoles, qui sont de fausses divinités, v, 21. v. dans l'apocalypse. — Dieu n’y est guère envisagé comme père; il est plutôt considéré dans ses attributs de majesté et de toute-puissance. Voir t. i, col. 14761477. Cependant, il sera le Dieu du vainqueur qui sera son fils, xxi, 7. Cf. B. Weiss. Lehrbuck der Biblischen 1023 DIEU (SA NATURE D’APRES LES PERES' Théologie, p. 550-551 ; E. Jacquier, Histoire des livres du Nouveau Testament, Paris, 1908, t. iv, p. 410-411. Les Théologies du Nouveau Testament contiennent peu de choses sur la théodicée. Leurs auteurs se bornent, à propos de l’enseignement de Jésus, à signaler que ie nom de « père » est le nom spécial de Dieu dans le Nouveau Testament, et ils négligent presque complètement de relever les autres traits qui caractérisent la nature de Dieu et ses perfections. 11 n’y a donc pas de bibliographie à citer. On peut voir, par exemple. J.Ti.xeront, Histoire des dogmes, Paras, 1905, t. t, p. 66-6", 78,83-84, 107,111; J. Bovon, Théologie du Nouveau Testament.2'édit., Lausanne el Paris, 1902, t. 1, p. 392-395, 495-497 ; Brassac, Ma­ nuel biblique, 12' édit., Paris, 1909, t. IV, p. 20, 549-550, 565569. 692. IV. DIEU. SA NATURE E. Mangenot. D’APRÈS LES PÈRES. — I. Le problème : se pose-t-il, et dans quel sens? IL Développement général de la doctrine patristique sur Dieu (théologie au sens restreint, théodicée). III. Notre connaissance de la nature divine : sa portée réelle et ses limites. IV. Les attributs divins considérés en eux-mêmes et dans leur rapport à la nature. V. L’apport philosophique dans ia théodicée des Pères. Z. LE PROBLÈME : SE POSE-T-IL, ET DAKSQltEL SENS? — 1» Le problème se pose-t-il? — La question serait oiseuse, si l’agnosticisme moderne, pur ou mitigé, théorique ou pratique, ne faisait au théologien un devoir de la prévenir. A quoi bon parler de nature, .quand il s'agit de Celui qui, pour les Pères comme pour le bon sens, est l'inconnaissable? Car n'est-ce pas ainsi que les Pères ont considéré Dieu? Du jour ou la double question se posa nette et formulée de savoir que Dieu existe, quod sit, ότι εστιν, et de dire ce qu'il est, quid sit, τις εστιν, tous ne déclarèrent-ils pas, d'un commun accord, leur ignorance, leur impuis­ sance à l’égard de la seconde question? Hausses Hamp­ ton Lectures pour l'année 1858, The Limits of reli­ gious thought, le Rév. IL Longueville Mansel, doyen de Saint-Paul de Londres, a développé cette thèse ; Notre connaissance de Dieu est relative, et non pas absolue ; termes équivoques, mais dont le sens, dans la pensée de l'auteur, est que nous n’atteignons rien d’absolu en Dieu, nous le connaissons seulement sous des aspects relatifs, fondés sur les liens qui existent -de fait entre lui et nous, par exemple, Dieu créateur. Dieu bon pour nous, Dieu sage dans le gouvernement de l’univers, etc. Pour confirmer cette doctrine, le Rév. Mansel étale ■ complaisamment, au début de son livre, 5’ édit., Lon­ dres. 1870, p. xx sq., une longue liste d'aulorités, où figurent en première ligne quatorze Pères de l’Eglise, y compris les plus grands.Autorités qui, nous dit-on, prouvent la thèse sous l'une des trois formes suivantes : 1° la nature absolue de Dieu nous est inconnue; 2° les notions que fournit la conscience humaine ne représentent pas la nature absolue de Dieu ; 3» la sainte Écriture nous révèle Dieu à l'aide de conceptions relatives, proportionnées à nos facultés. On entend saint Athanase dire que Dieu « est au-dessus de toute substance et de toute pensée humaine. » Contra gentes, c. Il, P. G., t. xxv, col. 5. Et saint Basile : « Qu’il existe, je le sais; ce qu’est son essence, je le tiens pour chose inaccessible à notre esprit, υπέρ διάνοιαν τίθεμαι, s Epist., ccxxxiv, n. 2, P. G., t. xxxn, col. 869. Et saint Jean Damascène, ce fidèle écho de la patristique grecque; « Que Dieu existe, la chose est manifeste; mais ce qu’il est dans son essence et sa nature, c’est chose absolument incompréhensible et inconnue, ακατάλη­ πτο» τούτο παντελώς και άγνωστον.» De fuie orlhod., 1.1, c. iv, P. G., t. xciv, col. 797. De même, chez les Latins, saint Augustin : « Dieu est inelfable; il nous est plus facile de dire ce qu’il n’est pas que ce qu’il est.» Enarr. in ps. i.xxxv, v. 8, P. L., t. xxxvn, col. 1090. Tel passage se rencontre dans de grands ouvrages de 4024 patrologie, qui semble au premier abord rendre le même son. On n'a pas manqué de le dire. Le Rév. J.R. Illingworth, dans la note 11, Positive and negative theology, de son ouvrage Personality Human and Di­ vine, Londres, 1903, p. 113, cite comme résumant l'ensei­ gnement patristique, celte longue phrase deThomassin, Dogmata theologica, t. i, De Deo, I. IV, c. vm, η. 1 : Jntexta implicalaque sunt inter se hæc omnia mysticæ Patrum theologia: capita : quod nil proprie de Deo intelligi aut dici possit; quod sciri possit quod sit, non quid sit; quod sciri possit quid non sit, non vero quid sit; quod affirmari de eo multa possint, imo omnia per modum causæ, quod omnium causa sit ; quod æquius sit eadem omnia de eo negare, quod causa sit longe præcellentissima, cujus vix tenuissi­ mam umbram assequuntur omnes ab ea promanantes naluræ; quod omnes negationes positionem ali­ quam implicent, non negantur enim de Deo quælibet perfectiones, nisi ex sensu el conscientia perfectionis cujusdam longe eminenlissimæ, cujus hæ sint extrema quædam et fugientia vestigia; et vicissim positiones omnes de Deo ad negationes tandem resolvi debeant, propterea quod nil proprie sciri aut affirmari de divina essentia potest; quod denique natura divina majore intervallo superet naturas intellectuales, quam islie corporeas. A cette énumération je serais tenté d’appliquer les paroles mêmes de son auteur : Intexta implicalaque sunt inter se hæc omnia; il y a là bien des choses mêlées, pour ne pas dire brouillées. Si nous ne pou­ vons rien dire de Dieu en termes propres, et s'il faut toujours finir par une négation, à quoi se réduira notre connaissance ? Heureusement, toute la doctrine des Pères n'est pas là; cette courte incise, quod affirmari de eo mulla possint, couvre toute une série de témoi­ gnages, où Dieu n’apparaitrait pas précisément sous la raison d’un être inconnaissable, ou si vaguement connu que nous savons seulement qu'il existe, mais sous celle de l'Étreparfaitement déterminé, dont noussavons beau­ coup d’autres choses que son existence. « Alors Dieu est inconnu ? s’objecte saint Jean Chrysostome. Nulle­ ment. Je sais qu’il existe, je sais qu’il est clément, bon, miséricordieux, provident, etc. » Exposit.in ps. cxi.ilt, n. 2, P. G., t. i.v, col. 459. Et ailleurs : « Je sais de lui beaucoup de choses; mais je ne sais pas le comment. Je sais que Dieu est partout, qu’il est tout entier par­ tout; comment, je ne le sais pas. Je sais qu'il n’a pas eu de commencement, qu’il est incréé, qu’il est éternel ; comment, je ne le sais pas. » Homil., i, de incompre­ hensibili Dei natura, η. 3, P. G., t. xi.vm, col. 704. L’incompréhensibilité, l’invisibilité de Dieu n’entraînent pas chez les Pères l’impossibilité d’une vraie connais­ sance, même déterminée : « Invisible en soi, mais non pas inconnu, ignotus autem nequaquam,» dit saint Irénée. Cont. hær., 1. I, c. vt, n. 1, P. G., t. vu, col. 724. « Inénarrable, mais non par là même inconnaissable : Cognoscibilis Deus est, cum sit inenarrabilis, » dit saint Enlgence. Contra arianos, n. 2, P. L., t. Lxv, col. 207. 2» Dans quel sens le problème se pose-t-il? — Il faut donc que le problème ait divers aspects, et il est essen­ tiel de les distinguer. Et d'abord, il y a nature et nature. Ceci résulte des multiples acceptions du mot; deux nous intéressent directement. « Nature se dit de ce qui constitue tout être en général, soit incréé, soit créé : la nature divine, la nature an gèlique, la nature humaine... Nature signifie encor, l'essence d’un être avec les attributs qui lui sent propres: lanalurede Dieu est d’être bon. » Dictionnaire de l’Académie française. Sous ces deux acceptions, la nature est manifestement entendue dans un sens restreint ou dans un sens large. Qu’on prenne ce dernier sens, et le problème qui nous occupe revient à ceci : Quelle idée les Pères se sont-ils faite, quelle notion ont-ils 1025 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) eue de Dieu, envisagé comme un être qui se manifeste à nous par tout ce qu'il est, ses propriétés ou attributs, ses mœurs, s'il est permis de parler ainsi, sa manière propre d'agir, en un mot par tout ce qui caractérise ou accompagne sa vie ad extra? Le problème est rela­ tivement simple, et les Pères n’hésiteront pas à l’abor­ der : ils proclameront l’Étre suprême, qui n’est pas ignoré, qui ne peut pas être ignoré. Substituez main­ tenant l’acception restreinte à l’acception large du mot nature, et le problème devient tout autre : Qu’est, dans ses plus intimes profondeurs, l’Étre divin ? Qu’est-ce qui non seulement le distingue pour nous des êtres créés, mais constitue ad intra sa réalité concrète, sa vie intime, conçue d’une façon pleine et propre, comme elle est en elle-même? Problème transcendant, en face duquel se multiplieront chez les Pères des expressions analogues à celles que nous avons déjà entendues et qui, prises absolument et hors de leur cadre, donnent en effet l’impression d’un Dieu inconnaissable. Mais, à supposer que la synthèse des deux séries de témoignages patristiques déboute de leurs prétentions les agnostiques purs, restera encore la question, sou­ levée par les partisans mitigés du système, de savoir si, par ces fortes affirmations d’une nature divine ineffable, incompréhensible, inconnaissable même, les Pères ont voulu dire qu’à notre connaissance de Dieu rien d’ab­ solu ne répondait, mais seulement quelque chose de relatif. Alors il faudra étudier de près les témoignages invoqués, en les regardant dans le contexte ou dans les circonstances historiques ou ils furent écrits; il faudra examiner, dans ceux qui l’ont inaugurée ou déve­ loppée, cette théologie positive et négative, en d'autres termes, cette double voie de connaissance, par affirma­ tion et par négation, pour voir ce à quoi l’une et l’autre tendent directement et ce qu’elles supposent dans la pensée des Pères. Λ cette condition seulement, nous comprendrons la portée de cette petite phrase, perdue dans la longue énumération de Thomassin : quod omnes negationes positionem aliquam implicent. II. Développement général de la doctrine patristique sur Dieu (théologie au sens restreint, théodicée). — 1° Trois facteurs principaux. — D’abord, la Sainte Ecriture, méditée par la pensée chrétienne. La doctrine sur Dieu se présentait aux Pères dans de tout autres conditions que la doctrine relative aux grands mystères de la foi, Trinité, Incarnation. Rédemption. L'Ancien Testament leur offrait cet ensemble de notions très relevées déjà, dont l’article précédent, col. 948 sq., a montré la genèse et l’évolution. La révélation évangélique avait encore perfectionné ce fonds, en épurant certaines notions ou en les développant. Quelle source, par exem­ ple, de nouveaux sentiments pour la piété chrétienne et d’aperçus nouveaux sur Dieu dans la révélation du Père qui est aux cieux, qui nous a donné son propre fils et, par sa médiation, a fait de nous ses enfants adoptifs! La pensée chrétienne ne pouvait manquer de s'exercer sur ces données primitives. Dans leurs com­ mentaires sur les saints Livres, en particulier, les Pères furent amenés à exploiter la richesse de textes plus fondamentaux, comme Exod., ni, 14 : Ego sum qui sum; Sap., xm, 5 : A magnitudine enim speciei et creaturæ cognoscibiliter poterit creator horum videri; Rom., i, 20 : Invisibilia enim ipsius, a creaturamundi, per ea quæ facta sunt, intellecta, conspiciuntur; Act., xvn, 27, 28 : Quamvis non longe sit ab unoquo­ que nostrum; in ipso enim vivimus, et movemur, et sumus. En second lieu, la controverse. A partir du iv« siècle, le débat porte surtout sur les dogmes trinitaireet christologique, mais il avait d’abord porté sur la notion même de Dieu, dans la lutte avec le judaïsme, le paga­ nisme et le dualisme. Si le point passe ensuite au second plan, la discussion est loin de cesser complètement. En dict. de theol. cathol. 1026 face d'incroyants qu’on voulait amener à la foinouvelle, il ne suffisait pas d’exposer la notion chrétienne deDieu et de l’opposer à toute notion contraire, spécialement à la notion païenne, fausse à tant d’égards et toujours incomplète ; il fallait légitimer ce qu’on prêchait. Souvent aussi, ce furent les adversaires qui prirent l’offensive; sur le terrain de la philosophie, ils criti­ quèrent la notion chrétienne de Dieu et soulevèrent, à cette occasion, de très graves problèmes. Les erreurs et les attaques étant multiples, multiples aussi furent les aspects de Dieu que les Pères durent étudier, venger ou mettre en relief. En troisième lieu, la philosophie, ou plutôt l’alliance de la foi et de la philosophie. Des Pères, convertis du paganisme, philosophes d'éducation et de tempérament, sentirent le besoin de garder de leur formation première ce quipouvait cadrer avec leur foi nouvelle, de proposer aux autres ou de s’exprimer à eux-mêmes ce qu'ils croyaient sous la forme et dans la langue qui leur étaient propres. On a remarqué au sujet de l’incarna­ tion du Verbe, et la remarque s’applique tout aussi bien aux grands problèmes de théodicée, que les philo­ sophes chrétiens passèrent naturellement du fait a son explication, aux théories sur la nature du Verbe. « C’était une époque de définition et de dialectique. » remarque un auteur qui. d’ailleurs, a beaucoup excédé dans l'application de ce principe aux faits. · Pour la masse des hommes instruits, il était aussi difficile de rencontrer un problème métaphysique sans le discuter, qu’il serait difficile, de nos jours, aux chimistes de ren­ contrer un produit naturel sans l’analyser. » E. Hatch, The influence of greek ideas and usages upon the Christian Church, Londres, 1890, p. 263. De tout ceci résulte, non pas un enseignement sys tématique sur la nature de Dieu, non pas une théodicée en forme, mais les matériaux essentiels de nos traités modernes De Deo uno. Pour un certain nombre de Pères, la synthèse des éléments épars dans leurs écrits a même été faite sous deux formes distinctes. Parfois, ce sont des monographies où l’on traite spécialement de la théodicée de tel Père, sa doctrine sur Dieu, Die Theodicee, Die Gotteslehre des... D’autres fois, ce sont des études générales sur la théologie d'un Père, mais comprenant un chapitre distinct sur Dieu. Dans les deux cas, on trouve habituellement l’inventaire détailh de ce que ce Père a dit sur Dieu, sa nature et ses attril uts. la manière de le connaître; presque toujours Dieu est considéré sous tous ses rapports: non seulement comme un, mais comme trine; non seulement en lui-même, mais dans son action au dehors, la création avec ses conséquences, la providence avec tous les problèmes qui s’y rattachent, origine et nature du mal. liberté de l’homme, etc. Tel de ces écrits qui porte le titre de Théodicée, par exemple desaintJustin oude Tertullien, traite en réalité de Dieu créateur et provident, ou même uniquement du problème du mal. L'étude présente sera nécessairement moins com­ préhensive; car des sujets qui viennent d’être signalés, plusieurs relèvent d'articles spéciaux, comme il a été dit col. 756, en particulier Création, Providence et Trinité. Il suffira de souligner, à l’occasion, le point d’attache entre les questions traitées et celles qui sont réservées. Même en restant dans le cadre restreint de notre travail, il serait impossible de reprendre en détail les inventaires faits pour chaque Père; ce serait, du reste, se condamner à des répétitions sans fin et sans fruit, puisque dès le début la foi chrétienne posséda sur Dieu l’ensemble des notions qu’elle trouvait formelleihent contenues dans les saints Livres. L'importance particulière qui s’attache de nos jours aux Pères du π* et du m· siècle, apologistes ou controversistes, con­ seille de présenter leur doctrine avec plus de dévelop­ pement. Pour les siècles suivants, il semble préférable IV. -33 1027 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) d’indiquer l’orientalion generale de la pensée patristique, dans ses courants principaux, et de n’insister que plus ou moins, suivant les circonstances, sur la doctrine et le rôle de tel ou tel Père. La matière peut se diviser en quatre périodes, caractérisées surtout par la progression des questions relatives à notre con­ naissance et à la nature de Dieu. 2» Première période : les Pères apostoliques. — Nulle spéculation, ni sur l'existence de Dieu, toujours sup­ posée, ni sur sa nature ou ses perfections. C’est la no­ tion biblique de Dieu, créateur et père de toutes choses, Didaché, i, 2; Barnab., xix, 2; 1 Cor.,xix, 2; Hermas, Vis., 1, m, 4, Patres apostolici, édit. Funk, Tubingue, 1901, p. 3, 91,125,423; Seigneur tout-puissant et sou­ verain dominateur, Did., x, 3; Barn., xxt, 5; I Cor., vm, 2; Polycarpi martyrium, xiv, 1 ; Hermas, Sim., V, vu, 4, p. 23, 97, 109, 331, 543; duquel nous tenons toutes choses, et qui n’a lui-même besoin de rien, 1 Cor., xxxviii, 4; lu, 1, p. 149, 167; Dieu unique et vivant, par opposition aux dieux faux et aux dieux morts. Did., vi, 3; 1 Cor., lviii, 2; II Cor., ni, 1; S. Ignace, Ad Magnes., vm, 2; Ad Philad., i, 2; Hermas, Vis., II, m, 2; Mand., i, 1, p. 17, 173, 187 , 237, 265, 429, 469. Invisible, mais qui s’est manifesté aux hommes parson lilsJésus. II Cor., xx, 5; S. Ignace, Ad Magnes., vm, 2, p. 211, 237. Dieu qui habite au plus haut des cieux,et qui n’en est pas moins présent partout, même au plus intime de notre être : Consideremus quam propre sit, et quod cogitationum nostrarum el collo­ quiorum, quæ habemus, nihil ipsum lateat. 1 Cor., xxi, 3, p. 129. Prescient, omniscient. 1 Cor., χχι, 9; 77 Cor., ix, 9; S. Ignace, Ad Eph., xv, 3; Hermas, Mand., IV, m, 4, p. 129, 195, 225, 479. Souveraine­ ment sage, saint, véridique. 7 Cor., xxxm, 3; xxxv, 3; Martyr. Polyc., xiv, 2, p. '141, 143, 331. Juge suprême, qui récompense les bons et punit les méchants, sans acception de personnes. Did., iv, 7; Barn., iv, 12, p. 13, 49. Notion de Dieu beaucoup plus élevée et plus complète que celle qui est attribuée aux premiers fidèles par E. Hatch, op.cit., p. 224. D’après les deux derniers textes cités, il nous les représente se figurant Dieu comme un cheik oriental dont le rôle est de payer et de juger ses subordonnés. Cette étroitesse de vue est d’autant plus étonnante, que, chez les Pères apostoliques, la notion chrétienne brille davantage : non seulement dans la croyance à Dieu le Père qui a envoyé son propre Fils sur la terre pour sauver les hommes, pour se manifes­ ter à eux et leur manifester la vérité, 77 Cor., xx, 5; S. Ignace, Ad Magnes., vm, 2, p. 211, 237, mais encore dans le relief donné à la fidélité, à la bonté, à la miséri­ corde, non moins qu’à la justice, à la sagesse et à la puis­ sancedivine : Fidelisin omnibus generationibus, justus in judiciis, admirabilis in fortitudine et magni/icientia, sapiens in condendo et prudens in creatis stabilien­ dis, bonus in iis quæ videntur, et fidelis ineos qui in te confidunt, benignus et misericors. I Cor., lx, 1, p. 179. D’un bout à l’autre du Pasteur d’Hermas, la miséri­ corde divine est prêchée, exaltée. De là un profond sentiment d’amour reconnaissant à l’égard du Père céleste qui nous a créés et qui a créé toutes choses pour sa gloire sans doute, mais pour l’homme aussi, Did., 1,2;x,3; Hennas, Aland., XII, ιν, 2. p. 3,23,515; de confiance filiale en ce Père « tout miséricordieux et bienfaisant, » 7 Cor., xxtii, 1; xxix, 1, p. 131, 137; de soumission constante aux ordres de sa providence : « Tout ce qui t’arrive, reçois-le comme un bien, sachant que rien n’arrive en dehors de Dieu. » Did., m, 10, p. 11. Non moins caractéristique, chez les premiers Pères, est la tendance à envisager les œuvres et les perfections divines sous un aspect moral et pratique, comme appe­ lant de notre part la reconnaissance effective, l'imitation. 102t. Dans la description de ceux qui marchent dans la voie de la mort, ce trait apparaît : « Ils n'ont pas pitié de l’indigent, ils ne se préoccupent pas de l’allligé, igno­ rants qu’ils sont de leur créateur, non cognoscentes creatorem suum. » Did., v, 2; Barn., xx, 2, p. 17, 95. La description de l’ordre et de l’harmonie merveilleuse qui se manifeste dans le monde, 7 Cor., xx, p. 127, tend à celte conclusion : « Prenons garde d’abuser de ses nombreux bienfaits pour notre propre condamna­ tion ; menons une vie digne de lui, faisons le bien et ce qui lui est agréable, en esprit d’union. » Ibid., xxi, 1, p. 129. L’omniscience a pareillement ses enseignements : « Puisqu’il voit tout et entend tout, craignons-le et gardons-nous des désirs impurs. » 7 Cor., xxvm, 1, p. 135. L’habitation de Dieu en nous évoque l’idée de temple spirituel, érigé au Seigneur. Bam., xvi, 8,10, p. 89. « Rien n’échappe au Seigneur, pas même nos secrets les plus intimes; rappelons-nous donc en toutes nos actions qu’il habite en nous. » S. Ignace, Ad Eph xv> S. Polycarpe, Ad Phil., iv, 3, p. 225, 301. En dehors de ces grands traits, quelques détails seu­ lement méritent d’être relevés. L’unité de Dieu, créa­ teur et rédempteur, constamment supposée, est de temps à autre fortement accentuée, Il Cor., xx. 5; S. Ignace, Ad Magnes., vm, 2, p. 211, 237 ; mieux encore dans le célèbre passage du Pasteur d’Hermas, où l’immensité divine est aussi exprimée : Primum omnium crede, unum esse Deum,qui omniacreavil el consummavit, et ex nihilo fecit omnia, ut sint, et omnia capit, solus autem incapabilis est, μόνο; is αχώρητος ών. Mand., I, 1, p. 468. La toute-puissance et la pleine indépendance de la volonté divine est affirmée : Nihil Deo impossibile prælerquam mentiri. Quando vult et quomodo vult, omnia faciet. I Cor., xxvii, 2, 5, p. 135. L’écrit anonyme et de date discutée qui porte le titre à'Epistula ad Diognetum, reste, pour la doctrine sur Dieu, dans le courant des idées familières aux Pères apostoliques. L’aspect polémique contre les faux dieux du paganisme se surajoute, mais là même l’auteur reste biblique; contre ces prétendus dieux de pierre, de métal, de bois, etc.,il reprendl’argumentation populaire ou de sens commun que les prophètes d’Israël et les auteurs des livres sapientiaux avaient utilisée. Plus caractéristique est l’attitude, agressive et tranchée, qu’il prend à l’égard des philosophes, restés sans la véritable notion de Dieu et coupables de l’avoir traves­ tie de tant de façons : Quis enim omnino hominum norat, qui tandem esset Deus, priusquam ipse vene­ rat? An vana et nugacia dicta philosophorum istorum approbas, qui fide perperam digni sunt habiti ? vm., I, 2, p. 405. auteurs catholiques : J. Sprinzl, Die Théologie der apostolischen V&ter, Vienne, 1880, p. 122 sq.: J. Nirschl. Die Théo­ logie des heiligen Ignatius, des A postelschülers und Bischofs von Antiochien.e. i, Mayence, 1880, p. 1 sq. — non catholiques : J. Donaldson. A critical History of Christian Literature and Doctrine from thedeathof the Apostles tothe Nicene Council, Londres, 1804 sq., t. I, The Apostolical Fathers, p. 122 sq.. 189 sq., 232, 281 sq. ; E. von der Goltz, Ignatius von Antiochien ali Christ und Theologe, part. I, c. i (Texte und Untersuchungen, publ. par O. von Gebhardt, etc., t. xn), Leipzig, 1895; A. Harnack, Lehrbuch der Dogmengeschichte, 3‘ édit., Fribourgen-Brisgau, 1894, 1.1, p. 170 sq. 3° Seconde période : les Pères apologistes et controversisles jusqu'au concile de Nicée (325). — Cette période diffère notablement de la précédente. La lutte s’engage avec l’ennemi, et de plusieurs côtés à la fois : d’abord avec les juifs et les païens, puis avec les hérétiques gnostiques. Avec les juifs, le débat sur la nature de Dieu fut secondaire; juifs et chrétiens s’accordaient sur la notion biblioue. Bientôt cependant deux pro- 1029 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) blêmes apparaissent : Comment concevoir Dieu, ou f comme un pur esprit, ou d'une façon plus ou moinsanthropomorphique? Comment concilier le dogme fonda­ I mental de l’unité divine avec la pluralité des personnes, affirmée par la foi chrétienne? Avec les païens, le point capital est l’unité de Dieu, dans son opposition for­ melle à tout polythéisme, mais la spiritualité divine, entendue dans un sens large ou dans un sens rigoureux, par exclusion d’un corps charnel ou d’un corps quelconque, intervient nécessairement encore dans la dis­ cussion. Avec les gnostiques, la question principale est aussi l'unité divine, contredite par l’ingérence de dieux subalternes ou par la distinction dualiste d'un Dieu suprême et d'un démiurge. La grande énigme de l'origine du mal est à l’ordre du jour; à côté ou par connexion, d’autres questions se posent, sur la connais­ sance de Dieu, sur la providence et sa conciliation avec le libre arbitre de la créature. La théodicée des Pères apologistes tourne autour de ces problèmes, mais en les dépassant; car les défenseurs de la doctrine catholique ne se contentent pas de réfuter les nolions fausses sur Dieu, ils opposent une notion positive. Ce faisant, s’ils n’oublient pas les Livres saints, surtout dans la controverse juive et gnostique, la plupart cependant se tiennent sur le terrain de la raison, de la philosophie. C’est là un caractère, non pas exclusif, ι mais dominant de la théodicée des Pères apologistes, prise dans son ensemble. 1. Apologistes grecs. — a) Aristide. — Dans l’Apologie qu’il présenta, vers l’an 140, à l’empereur Anto­ nin, apologie publiée par J. Rendel Harris, dans Texts and Studies, 2“ édit., Cambridge, 1893, 1.1, η. 1 et 4, et par E. Hennecke. dans Texte und Untersuchungen zur Geschichte der allchrisllichen Lileratur, Leipzig, 1893, t. tv, fasc. 3, le philosophe athénien débute par une véritable déclaration de principes sur Dieu. La consi­ dération de l’ordre et de la beauté du monde lui a fait conclure à l’existence d’un être supérieur, qui meut les créatures et qui, demeurant invisible, habite en elles. Personne ne peut comprendre parfaitement ce qu’il est, ποϊός έ'στιν. Souverain Seigneur, il a tout créé pour l’homme. Il est incréé, sans commencement ni lin, immuable, parfail, tout-puissant, tout sage. 11 n’a j pas de nom; il n’a ni ligure, ni membres, ni sexe. Les cieux ne le contiennent pas, mais lui-même contient le ciel et tout ce qui est visible ou invisible. Par lui subsiste tout ce qui subsiste, η. 1. Aristide passe en­ suite en revue et critique ce qu'ont pensé de Dieu les barbares, les Grecs, les Egyptiens, n. 2-12. Les juifs ont été bien mieux inspirés dans leur notion d’un Dieu unique, créateur de toutes choses, tout-puissant et seul digne d’adoration, n. 14. Mais la croyance chrétienne est supérieure, n. 15. b) Saint Justin marque une étape importante; il aborde la question en philosophe, platonicien d’édu­ cation et d’attrait mais chrétien de croyance et, comme tel, dépassant sciemment et volontairement la doctrine, : ou ce qu'il prenait pour la doctrine, de Platon. Dans ! sa I" Apologie, composée vers le milieu du il" siècle, il oppose au reproche d’athéisme, formulé contre les chrétiens, leur croyance « au Dieu très vrai, père de la justice, de la sagesse et autres vertus, sans mélange de quoi que ce soit de mauvais, » n. 6, P. G., t. vt, col. 335. Dieu, dont la gloire et la forme sont inénar­ rables, n. 9, co 340. 11 n’a pas besoin d'offrandes ma­ térielles, lui qui dans sa bonté, lit à l’origine surgir toutes choses d une matière informe pour les hommes n. 10, col. 340. (Sur l’expression έξ άμορφου ύλης, qui répond manifestement à Sap.. xi, 18, voir l’art. Créa­ tion, t. ni, col. 2050, 2060.) Père et souverain maître de toutes choses, suprême rémunérateur et vengeur, dont la science s'étend à tout, à l’avenir comme au présent et au passé, aux pensées comme aux actions, 1030 n. 12, col. 345. Seul vrai Dieu, ό όντως θεός, immuable, sempiternel, n. 13, col. 348; seul incréé,n. 14; cf. Dial. cum Tryph., 5, col. 348, 487; tout-puissant, impassible, n. 18, 25, col. 356, 366. Le problème du mal, sans être pleinement traité, est cependant abordé. Le mal moral est l'œuvre des hommes, qui ne viennent pas au monde les uns bons et les autres mauvais, mais doués du libre arbitre, don de Dieu leur permettant de mé­ riter ou de démériter ; les maux physiques sont dus en grande partie aux démons, ennemis des hommes, sur­ tout des bons, n. 28, 43. Cf. 11 Apol., n. 7, col. 371. 394, 455. Dans la II" Apologie, .Justin accentue l’affirmation de l’inellabilité divine. Le Père de toutes choses n’a pas de nom, parce qu’il est sans origine; l’imposition d :r. nom suppose, en effet, un plus ancien qui le donne, n. 6, col. 454. Aussi l’apologiste associe-t-il en Dieu les deux idées, θεόν τόν άγεννητον καί αρρ-τον, n. 12. col. 464. Les termes de Père, Dieu, créateur. Seigneur et maître, ne sont pas de vrais noms, mais des app-llations tirées des bienfaits et des œuvres de celui qu’cr. désigne ainsi. En particulier, le terme Dieu ne répond qu’à la conception, implantée dans l’esprit humain, d’une chose inénarrable, πρ ν,γμ ντο; δυσεςη του ·■·;·.?- . τή φύσει των ανθρώπων δόξα, col. 453. D’ailleurs. Dieu s’est rendu témoignage par son Verbe; car le Verbe divin s’est toujours communiqué aux hommes d* quelque façon, n. 8; il est toujours présent dans le monde, ό έν παντι <î>v, n. 10; mais la pleine communi­ cation n’a eu lieu qu'aux temps évangéliques, quand il s’est incarné, n. 13, col. 458 sq., 466. Le Dialogue avec le juif Tryphon présente cette particularité que, dans léprologue, n. 1-8, saint Ju-:in raconte un entretien qu'il eut avec un vieillard provi­ dentiellement rencontré, entretien qui décida de sa conversion au christianisme. Invité à dire ce qu’il pensait de Dieu, Justin le donna pour l’être qui rest-· toujours ce qu’il est, sans changer jamais, et qui même temps conféré anx autres l’existence, n.3. Il c non cadit quod injustum sit, vel quod indignum, η. 10, col. 991, ne 1034 signifie pas, comme le suppose Petau, op. cit., 1. V, c. vi, n. 2, que Dieu veut de fait tout ce qui est juste et digne de lui, en d’autres termes, tout ce qu'il peut faire; elle signifie seulement, comme l’a remarqué à bon droit Donaldson, op. cil., t. Ul, p. 145, que tout cela rentre dans l'orbite normal de sa volonté, qu'il le peut vouloir : quod Deus facere potest, id eum velle posse dicendum, n. 11, coi. 993, avec la note 72. Enfin le développement des idées amène Athénagore â parler de la lin dernière que Dieu s’est proposée en créant l'homme; c’est pour lui-même que Dieu l’a créé, pour manifester sa bonté et sa sagesse qui brille dans ses œuvres, propter seipsum et elucentem in omnibus ipsius operibus bonitatem et sapientiam. L’homme a précisément reçu l’intelligence et la raison pour pou­ voir reconnaître dans les créatures la puissance, la sa­ gesse, la bonté, la justice. l’universelle providence de Dieu, n. 12, 15, 18, col. 998, 1003, 1009. e) Saint Théophile, évêque d'Antioche vers 168-181, aborde plus directement que ses devanciers le problème de la connaissance de Dieu, dans ses trois livres .4 d Autolycum, P. G., t. VI, col. 1023 sq. Dans un esprit évident de raillerie, le païen dit au chrétien, 1. I, n. 2. col. 1025 : « Montrez-moi votre Dieu. » Et Théophile de répliquer: « Et vous, montrez-vous d’abord comme il faut; montrez-moi les yeux de votre âme, des yeux i voient; montrez-moi les oreilles de votre cœur, d· s oreilles qui entendent. >> Ce qui, dans le contexte, signifie que le pécheur n’est pas en état de voir Dieu. Mais le païen insiste, n. 3, col. 1028 : « Vous qui voyez, dites-moi quelle est sa forme. » L’autre répond . l-i forme de Dieu est ineffable, inénarrable, invisible aux yeux du corps. Sa gloire et sa grandeur dépassent toute conception; sa puissance, sa sagesse, sa bont·’·. >a munificence défient toute comparaison et toute expres­ sion. Si je l’appelle lumière, c’est son œuvre que je désigne; si je l’appelle parole, c’est son commande­ ment. » Et l’apologiste continue, ramenant â une œuvre ou à un attribut de Dieu les appellations d’intelligence, d’esprit, de sagesse, de force, de vertu, de providence, de règne, de Seigneur, de juge, de père et de feu. Ce dernier terme amène l'idée de Dieu juge et vengeur, qui se fâche contre ceux qui se conduisent mal, tandis qu'il est plein de bonté, de bénignité et de miséricorde à l’égard de ceux qui l’aiment et le craignent. est sans commencement, άναρχος, parce qu’il est incr ■ . ότι αγέννητος; il est immuable, comme il est immortel, καθότι αθάνατός. On l’appelle Dieu, parce que tout rpose sur lui comme sur un fondement solide. τεθεικέναι τα πάντα έπι τή εαυτοί ασφαλεία, et aussi, parce qu’il court, διά το θ'ίειυ, c'est-à-dire qu i. ·, ·. par­ tout pour donner le mouvement et l'activité. pour nour­ rir les êtres et leur fournir le nécessaire, pour tout gouverner et vérifier. Il est Seigneur, en vertu de sa domination souveraine; Père, parce qu'il est avant tout; démiurge et créateur, parce qu’il a formé et créé toutes choses; le Très-Haut, parce qu'il est audessus de tout; tout-puissant, παυτοκράτωρ, parce qu’il possède et contient toutes choses. » n.4, col. 1030. Théophile, on le voit, revient toujours à quelque at­ tribut ou à quelque opération de Dieu. Il ne décrit pas la forme même de celui qu’il a déclaré ineffable. C’est par la considération du monde que nous devons nous élever à sa connaissance, car « il a fait sortir toutes choses du néant, afin que ses œuvres lissent connaître et saisir sa grandeur. » Invisible en iui-méme, il se prouve par sa providence et son action, comme l’âme par le mouvement qu'elle communique au corps, comme le pilote par la marche assurée qu'il imprime au navire, comme les princes de la terre par leurs or­ donnances ou tout autre signe de leur puissance ou de leur sagesse. Aussi l’évêque d’Antioche développe-t-il. avec une complaisance marquée, l’argument tiré de 1035 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) 1036 l'harmonie qui régne dans toute la nature, n. 5-6, I moignage d’Origéne, Selecta in Gen., i. 26, P. G., t. xn, col. 1031 sq. En même temps, il écarte le scandale col. 93 : Méliton, dit-il, laissa des écrits ΙΙερ'ι τοϋ ένσώque pourraient causer l’incompréhensibilité et l’invisi­ I ματον είναι τόν θεόν, où il affirmait que Dieu est cor­ bilité divines. Si notre ceil ne peut soutenir l’éclat trop porel. Cf. Petau, 1. II, c. I, n. 4, avec la note apologé­ vifet la chaleur trop intense du soleil, comment pour­ tique de J.-B. Thomas, édit, de Bar-le-duc, 1874, t. I, rait-il fixer la gloire inénarrable de Dieu? La graine p. 163. En outre, Origène indique les fondements de grenade, cachée dans le fruit, ne peut pas voir ce que les partisans de cette opinion faisaient valoir. qui esta l’extérieur de l’écorce. Comparaison moins L’homme, corporel, a été fait à l'image de Dieu. La heureuse; prise trop à la lettre, elle nous ramènerait sainte Écriture nous représente constamment Dieu à la conception anthropomorphique d’un Dieu extérieur comme ayant des yeux, des oreilles, une bouche, des à la création. Ce n’est pas la pensée de l’apologiste; mains, des pieds, etc. Comment Abraham, Moïse et dans le IIe livre, n. 3, col. 1049. il affirme expressé­ autres saints auraient-ils pu le voir, s’il était sans ment l'ubiquité divine, en la distinguant de l'omni­ forme, μή μεμορφωμένος? Il semble donc manifeste science : Dei autem altissinii el omnipotentis et vere qu'à l’époque de Méliton, des chrétiens acceptaient la Dei, τοϋ όντως Οεοΰ, est non solum ubique esse, sed conception anthropromorphique de Dieu que saint etiam omnia inspicere. Mais cette présence ne doit Justin avait rencontrée chez des juifs de son temps et pas s’entendre d'une circonscription locale, Deus loco qu’il avait réprouvée. non circumsçribitur ; Dieu contient tous les êtres, à g) Saint Irénée, mort au début du m» siècle, n’est ce titre il serait plutôt lui-même le lieu de tous, τόπος pas apologiste, il est controversiste; mais parce qu'à των όλων. Aussi, quand l'auteur de la Genèse repré­ la théodicée gnostique il oppose la doctrine catholique, sente Dieu se promenant dans le paradis terrestre, il son œuvre n’est pas seulement polémique, elle est encore ne peut être question du père de toutes choses; ce et elle est éminemment positive. Certains considèrent passage et autres semblables s'appliquent au Verbe di­ même le grand évêque de Lyon comme le chef d'un vin, envoyé par le Père et agissant en son nom, n. 22, des trois courants théologiques qui se seraient dessinés col. 1088. Doctrine analogue à celle que nous avons à partir du m» siècle, le courant asiatique, avec sa déjà rencontrée chez saint Justin et qui offre à peu théologie des faits, par opposition au courant cartha­ prés les mêmes difficultés. ginois-romain, avec sa théologie de la loi, et au courant L'évèque d’Antioche confirme et complète son ensei­ alexandrin, avec sa théologie des problèmes, rattachés gnement dans la partie polémique du II» livre, n. 4sq., le premier à Tertullien, l'autre à Clément d’Alexandrie col. 1051. Il y prend à partie les philosophes anciens et à Origène. Quoi qu’il en soit de la valeur objective qui ont émis sur Dieu et le monde des erreurs diverses : de cette classification et de son application particulière les épicuriens et autres, qui ont nié l’existence d’un à la question présente, l’influence de saint Irénée fut l'tre suprême ou sa providence, substituant à Dieu la réelle, et elle est incontestée. La doctrine sur Dieu se conscience individuelle, τν,ν έκαστου συνείδησιν; les présente directement sous un aspect relatif, déterminé stoïciens, qui en ont fait làme du monde, diffuse à par les erreurs gnostiques qu’il combattit. L’unité travers les corps; les platoniciens, qui ont admis deux absolue du premier principe disparaissait dans l’hypo­ principes incréés et coéternels, Dieu et la matière. thèse d’une matière, mise en face de Dieu, l’éternelle Contre ces derniers l’apologiste insiste surtout sur les et dernière source du mal dans le monde; de même, propriétés opposées de ces deux principes. Dieu, comme dans l’hypothèse d’un double Dieu, le créateur ou le dé­ être incréé, est immuable : άγένν,τος ών, ζαί άναλλοιωτός miurge et le Dieu suprême, le Dieu de pure justice, έστιν. Si la matière était incréée,elle devrait donc être auteur de l’Ancien Testament, et le Dieu de bonté, auteur immuable aussi et égale à Dieu. Du reste, n’est-ce pas du Nouveau et révélé par Jésus-Christ. Aussi la grande en faisant sortir du néant tout ce qui lui plait, que thèse quise déroule à travers lesquatre dernierslivresdu Dieu manifeste sa puissance propre? Et Théophile Contra hæreses, a pour objet l’unité de Dieu, premier confirme par l’enseignement des prophètes celte doc­ principe dans l’ordre de la nature et dans l’ordre de trine et celle de la fin de l’homme, pour qui Dieu a la grâce; Dieu créateur et rédempteur, auteur de l’Ancréé le monde et qu’il a créé lui-même pour le con­ cien Testament et du Nouveau, à la fois juste et bon, naître, n. 10, col. 1063. La préoccupation, déjà signalée, qui a tiré du néant tout ce qui existe en dehors de de faire la part aux dispositions morales du sujet non lui, sans en excepter la matière : Sed unus solus Deus seulement dans l’œuvre de la conversion, mais même fabricator,... hic Paler, hic Deus, hic conditor, hic dans le développement des vérités qui ont Dieu pour factor, hic fabricator, qui fecit ea per semelipsum, objet, reparaît à la fin du livre, n. 38, col. 1119 : « Tout hoc est per verbum el per sapientiam, cælum et cela sera compris de celui qui cherche la divine sagesse terram el maria et omnia quæ in eis sunt; hic ju­ et qui se rend agréable aux yeux de Dieu par la foi, stus, hic bonus;... hic Deus Abraham et Deus Jsaac la justice et les bonnes œuvres. » el Deus Jacob, Deus vivorum, quem et lex annuntiat, /) .Méliton, évêque de Sardes, en Lydie, vers la fin du quem prophetae praeconant, quem Christus revelat, U» siècle, mérite d’être signalé pour le titre d’un ou­ quem apostoli tradunt, quem Ecclesia credit, II, xxx, vrage, qui n’a pas été conservé : Περί ενσωμάτου 6εοΰ. 9, coi. 822. Eusèbe, H. E., 1. IV, c. xxvt, P. G., t. xx, col. 392; Contre la théodicée et la cosmogonie gnostique saint S. Jérôme, De viris, c. xxiv, P. L., t. xxni, col. 643. Irénée se sert d’abord de la raison naturelle, ratio Itufin, dans sa version d’Eusèbe, Eusebius Werke, édit. mentibus infixa, qui nous porte à nous élever de la E. Schwartz et T. Mommsen, Leipzig, 1903, t. n a, considération de l’univers à son auteur, le Dieu unique p. 383, a traduit : De Deo corpore induto, et Valois, et souverain maître, II, vi, 1, col. 724. Les preuves sont P. G., t. xx, col. 392 : De incarnatione Dei. Le titre plutôt énoncées que développées; elles se tirent de la grec ne parait pas se rapporter à l’incarnation du Verbe, condition même du monde, de son caractère d’imper­ mais à cette question, qui nous apparaît pour la pre­ fection et de contingence, de l’ordre général qui s’y mière fois nettement formulée : Dieu est-il corporel? manifeste : Ipsa enim conditio ostendit eum, qui con­ Gennade suppose que Méliton, comme Tertullien, ad­ didit eam; el ipsa factura suggerit eum, qui fecit; mettait la corporalité de Dieu : Nihil... in Trinitate el mundus manifestat eum, qui se disposuit, II, tx, 1, credamus... corporeum, ut Melito el Tertullianus. De coi. 734. Source de tout autre être et de tout bien, il iccles. dogmat., c. tv, P. L., t. lviii, col. 982. Voir, est lui-même l’Etre transcendant et tout-puissant : poplus loin, les remarques qui seront faites au sujet de tentissimæ et omnipotentis eminentiae, 11, vi, l,col.724. Tertullien. Plus important et plus expressif est le téIl n’est pas composé, mais simple, sans diversité de 1037 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) membres, en tout semblable et égal à lui-même, II. xm, 3, col. 744. Sa providence est universelle, sa science s’étend à tout.au passé, au présenta l’avenir, II, xxvt,3. col. 801, etc. 11 contient toutes choses, sans être contenu par quoi que ce soit. H, xxx, 9, col. 822; cf. IV, ix, 2, et fragm. vi, col. 1031, 1231, ou l’ubiquité et l’immensité sont exprimées, immensus cum sit Deus, el mundi opifex, etc. Sans commencement ni lin, il est abso­ lument immuable, vere el semper idem et eodem modo se Aabens,ll,xxxtv,2,col.835. Il n’a besoin de rien, il se suffit pleinement. Ibid. En particulier, il n’a nul besoin, pour produire quelque chose, d’un secours étranger : proprium est enim hoc Dei supereminenliæ non in­ digere aliis ad conditionem eorum quæ fiunt, II, xxv, col. 715. Sa puissance lui suffit, ou sa volonté, ce qui est tout un : sua voluntate et virtute substantia usus, II, x, 2; et est substantia omnium voluntas e/us, II, xxx, 9, col. 735, 822; a condition toutefois qu’on y joigne la sagesse et la bonté, qui vont de pair en Dieu : virtus simul, et sapientia, et bonitas, IV, xxxvm. 3, col. 1107. En un mot, Dieu est souverainement parfait, perfectus in omnibus, IV, n, 2, col. 1002; et cela, parce qu’il est l'incréé, τέλειο; γάρο αγέννητο;, VI, xxxvm, 3, col. 1108. Bien de plus caractéristique, peut-être, dans la théo­ dicée de saint Irénée, que l’affirmation et l’application multiple de ce dernier principe; c'est en quelque sorte le pivot de son argumentation rationnelle contre les gnostiques. Schwane, op. cil., t. i, p. 123. Partant de l’idée de plénitude qu’ils reconnaissaient an Dieu su­ prême, il relève la contradiction manifeste où ces héré­ tiques tombaient en dédoublant le premier principe. Comment deux premiers principes pourraient-ils se distinguer l’un de l’autre, sans préjudice de leur sou­ veraine perfection? Pourquoi parler de plénitude, s’il se trouve en dehors du Dieu suprême quelque chose qu’il ne possède pas ou ne contient pas? Si Dieu, dans son action, est dépendant de quoi que ce soit, matière ou instrument, c'en est fait de la toute-puissance divine : solvetur omnipotentis appellatio, II, i, 2 etô, col. 710sq. I.e démiurge des gnostiques ne mérite donc pas le nom de Dieu, IV, n, 5, col. 978. C’est blasphémer contre Dieu, que de lui attribuer l’ignorance et de vraies passions, ou de le concevoir comme un animal composé, II, xvn, 6 et 7, col. 764. C’est ignorer ce qu'il est, que d’en faire un homme situé dans l’espace et susceptible de rela­ tions locales, IV, m, 1, col. 980. Aussi, bien qu’il ne recule pas devant les métaphores usitées, surtout quand elles sont bibliques Irénée, n’en est pas moins un adver­ saire décidé de l’anthropomorphisme : IVec enim sciunt quid sit Deus, ibid. ; Non sic Deus, quemadmodum homines..., Il, xm, 3, col. 744. Les conceptions de Dieu qu’il affectionne davantage, tout en les déclarant impar­ faites, se raménentaux idées d’esprit ou d’intelligence, voû; (rendu par sensus dans la traduction latine), de lumière, de vie, II, xm, 4 et 9, col. 744, 748. Le grand adversaire du gnosticisme ne se borne pas à une réfutation d’ordre rationnel; comme on l’a déjà dit, il invoque longuement la tradition catholique, appuyée sur les saintes Écritures. Son procédé général consiste à établir la concordance des deux Testaments d’après le témoignage de .lésus-Christ, des apôtres et des évangélistes. Grâce à cette nouvelle source de preuves, la doctrine sur Dieu ne s’affermit pas seu­ lement. elle s’enrichit et se perfectionne. Le dogme de la Trinité rendait le saint docteur plus fort sur cer­ tains points. Qu’avait-il besoin, pour réaliser ce qu’il avait résolu, d’instruments étrangers, anges ou éons, celui qui possède en lui-même ce qu’on pourrait appe­ ler ses propres mains, le Verbe et l’Esprit, en qui et par qui il a librement créé toutes choses? IV, xx, 1, col. 1032. Qu’avait-il besoin de créer l’homme, puisque non seulement avant la création d’Adam, mais avant toute création, le Père et le Verbe se glorifiaient mutuel­ 1038 lement? IV, xiv, 1, col. 1010. Paroles qui sont comme une réponse à cette objection : Antequam mundum faceret Deus,quid agebat ? d’abord énoncée, el laissée sans réponse : Dicimus quia ista responsio subjacet Deo, II, xxvm, 3, col. 807. Si Dieu a créé l’homme, ce n’est donc pas par nécessité, mais pour pouvoir dé­ verser sur quelqu'un sa bonté et pour manifester au dehors sa propre gloire, exceptorium bonitatis et or­ ganum clarificationis e/us, IV, xi, 2, col. 1002. Mais la bonté n’exclut pas la justice, elle l'exige dans un Dieu sage. Par le dédoublement qui sépare et oppose le Dieu bon et le Dieu juste, Marcion détruit l’idée du vrai Dieu : Marcion igitur ipse dividens Deum in duo, alterum quidem bonum, et alterum judicialem dicens, ex utrisque interimit deum, III, xxv, 3, coi. 968. Reste seulement que la bonté tient le pas et précède la jus­ tice. præsenle scilicet et præcedente bonitate. Ibid. Le libre arbitre est un don de l’amour, Deo sine invidia donante quod bonum est; c’est l’abus de ce don qui produit le mal et appelle la justice, IV, xxxvm, 3 et 4, col. 1107 sq. La notion de Dieu n’était pas seule engagée dans la controverse gnostique; sur la question principale s’en greffait une autre, intimement liée avec le problème de la connaissance de Dieu. Dans le système des héré­ tiques, le Dieu suprême apparaissait isolé dans de mys­ térieuses profondeurs, sans relation avec le monde visible dont il n’était pas le créateur. Pour les hommes, qui n’avaient pas été faits â son image, il devenait na­ turellement inconnaissable; et comme les gnostiques interprétaient les paroles de Notre-Seigneur : a Personnene connaît le Père si ce n’est le Fils, etc., » Matth., XI, 27, en ce sens que Jésus-Christ seul nous avait révélé le Dieu suprême, il s’ensuivait qu’auparavant le vrai Dieu était resté inconnu : ΕΊ interpretantur, quasi a nullo cognitus sit verus Deus ante Domini adventum, IV, VI, 1, coi. 987. Dès lors deux questions se posaient. D’abord, la question de fait ou d’applica­ tion particulière : le vrai Dieu était-il resté inconnu des générations qui ont précédé l’apparition du Verbe incarné? Pour sainl Irénée, le problème était résolu par le fait même qu’il avait établi l’unité absolue de Dieu, premier principe dans l’ordre de la nature et de la grâce : Dnus et idem Deus Pater et Verbum e,us semper assistens humano generi, variis quidem dis­ positionibus, et mulla onerans et salvansab initio eos qui salvantur,W.xxvm,'2, coi. 1062. Diverses économ es s’étaient succédé depuis le commencement du genre humain, mais toutes reliées entre elles par l’unité d’auteur et de fin. A cela s’ajoutait, dans la doctrin- de l’évèque de Lyon, l’unité du médiateur, le Verbe divin. Sous ce rapport, les théophanies de l’Ancien Testa­ ment, exclusivement attribuées au Fils, jouent dans sa théologie un rôle important; car elles se rattachent à sa large conception de la révélation divine, une dans son développement successif el son progrès continu à tra­ vers les économies patriarcale et mosaïque jusqu’à la plénitude des temps évangéliques. Cf. dom Massuet, Dissert., III, n. 57, col. 304; Schwane, op. cit.,t.i, p. 135. Non moins importante, non moins générale était la question de principe : Comment le Dieu suprême est-il connaissable? Là, deux séries de textes semblent se contredire, à première vue. D’un côté, ceux qui expri­ ment ou supposent la doctrine, déjà rapportée, de la manifestation de Dieu par ses œuvres : Mundus mani­ festai eum, qui se disposuit. De l’autre, ceux ou Dieu n’est dit connaissable que par l’entremise du Verbe : Neque enim Patrem cognoscere quis potest, nisi Verbo Dei, id est, nisi Filio revelante; ou, d’une façon plus générale, que par voie de révélation : Edocuit autem Dominus, quoniam Deum scire nemo potest, Deo docente, hoc est, sine Deo non cognosci Deum IV, vi. -1039 DIEU (SA NATURE D APRÈS LES PÈRES) 3 et 4, col. 987 sq. Trois remarques aideront à résoudre l’antinomie et fixeront la vraie pensée du controversiste. a. Saint Irénée considère la création comme une pre­ mière révélation, faite pai· le Verbe, de Dieu auteur de la nature : Etenim per ipsam conditionem revelat Verbum conditorem Deum, etc., iv, 6, 6, coi. 989. Que l’homme ne puisse connaître Dieu sans une révélation de ce genre, la chose est manifeste. Un Dieu non créaleur, ou non créateur de ce mcnde, serait pour nous exactement dans la condition du Dieu suprême, βυθός άγνωστος, des gnosliques. Mais cette révélation de Dieu par la nature se distingue, en fait et dans la doc­ trine de saint Irénée, des révélations spéciales qui appartiennent à l’ordre surnaturel et dont les pro­ phètes, les apôtres, les écrivains sacrés et surtout le Verbe incarné furent les organes, b. Dieu peut être connu comme premier principe dans l’ordre de la na­ ture. avec toutes les propriétés que ce titre entraîne et que la raison humaine est capable de déduire; mais ce n'est pas là connaître Dieu dans sa vie intime et tout ce qu’elle comporte, les pensées mêmes de Dieu, ses desseins, les personnes de la Trinité avec leurs rela­ tions mutuelles. Sous ce second rapport, il est vrai de dire que nous ne sommes pas en état de connaître vraiment Dieu sans que Dieu nous parle de lui-même, c. D'après saint Irénée, Dieu est invisible, incompré­ hensible, inénarrable secundum magnitudinem, mais il est connaissable et connu secundum dilectionem, II, xm, 4; IV, χχ,Ι sq.,col. 744, 4032 sq. Serait-ce que nous atteignons Dieu par l'amour, et non par l’intelli­ gence? Le sens est tout autre. Il ne s'agit pas de l’amour des hommes pour Dieu, mais de l’amour de Dieu pour les hommes, et d’un amour se traduisant au dehors par des actes. On peut considérer Dieu dans sa grandeur propre ou l’éminence de son être, la connaissance se­ cundum magnitudinem serait celle qui répondrait pleinement à cette grandeur, à cette éminence divine; elle dépasse la portée de toute intelligence créée .Invi­ sibilis quidem poterat (angelis) esse, propter eminen­ tiam, n, 6,1, coi. 724; qualis et quantus est, invisibi­ lis et incomprehensibilis est omnibus quæ ab eo facta sunt, IV, xx, 6, coi. 1037. Il en va différemment de la connaissance qui a pour privilège la dilection de Dieu à notre égard, c’est-à-dire les manifeslationsextérieures de son amour ou, comme il est dit ailleurs, de sa pro­ vidence : Ignotus autem nequaquam, propter provi­ dentiam, II, vi, 1; secundum autem dilectionem co­ gnoscitur semper per eum, per quem constituit omnia, IV, xx, 4, coi. 1034. Dans l’ordre de la grâce, nous connaissons de Dieu, de sa vie intime, de ses pensées, de ses desseins, ce qu’il lui a plu et ce qu’il lui plaît de nous en révéler. Dans l’ordre de la nature, nous pou­ vons nous élever des perfections créées à celles de Dieu, cause première de toutes choses, mais en ayant soin de ne pas affirmer de Dieu ces perfections telles qu’elles se trouvent dans les créatures. « Qu'on l'appelle intel­ ligence pouvant tout comprendre, fort bien, à condi­ tion qu’on n’entende pas une intelligence comme la nôtre; qu’on l’appelle lumière, soit, mais lumière nul­ lement semblable à la nôtre; et ainsi du reste, » II, xm, 4, col. 744. Passage qui contient en ébauche la doc­ trine de la connaissance de Dieu par voie d’affirmation, de négation et d'éminence, comme l’a justement re­ marqué Ziegler, p. 162. Λ) Clément d’Alexandrie, mort vers l’an 215 ou 216, marque une étape importante, comme coryphée d'une théologie, et plus spécialement d’une théodicée déjà étu­ diées dansceDictionnaire,art. Alexandrie (École chré­ tienne d’), t. i, col. 812 sq., et Clément d’Alexandrie, t. m, col. 137 sq. Il reste apologiste, mait il l’est à sa façon. Si l’Exhortation aux Grecs, Λόγος προτρεπτικός πρός "Ελληνας, rentre dans le cadre des apologies an­ térieures, les deux autres ouvrages, le Pédagogue et 1040 surtout les Stromales sont principalement une gnose ou large philosophie du christianisme. La théodicée de Clément renferme d’abord quelques points très clairs et qu’il suffira de rappeler brièvement. L’existence de Dieu est une vérité naturellement connais­ sable et qui s’impose à toute intelligence droite. Les textes sont nombreux, quelques-uns très expressifs, par exemple, Strom., IV, c. xm, P. G.,t. ix, col. 128 : εμφασις φυσική ; c. Xiv, col. 197 : πρόληψις, une seule et même anticipation ou notion instinctive de Dieu chez tous les peuples. Le contexte, col. 196, donne un sens assez général, qui se réduit à la faculté native et indépen­ dante de toute formation scientifique, ίμφύτως και άδιδάκτως, que nous possédons, de puiser dans les choses créées une certaine connaissance de Dieu. L’expression ά’εμφασις φυσική semble suffisamment expliquée par un autre passage où le docteur alexandrin affirme l'exis­ tence d’une connaissance naturelle de Dieu, φυσικήν έννοιαν, au sens où nous parlons de justice naturelle, καΟό καί την δικαιοσύνην φυσικήν είρήκαμεν. Strom., I, c. χιχ, col. 809. Quand il indique ou insinue le procédé suivi par l’esprit humain pour s’élever à la connais­ sance de Dieu, toujours quelque intermédiaire appa­ raît : la création envisagée dans son harmonie ou sa beauté générale, Protrept., c. t, P. G., t. vin, col. 57; Strom., V, c. i, xiv, t. ix, col. 16, 149, etc.; les êtres dont la création se compose, considérés dans leur vertu et leur activité, Strom.,1, c. xxvm, t. vm, col. 924; l'âme humaine, prise comme image ou dans ce qu’il y a de divin en elle, τοΰ έν ήμϊν θειου, Strom., I, c. χιχ, t. vm, col. 809; cf. Pied., 1. Ill, c. i, t. vm, col. 555 : Si quis enim seipsum noril, Deum cognoscet. Clément affirme, il est vrai, que Dieu est un objet de foi, et non de démonstration ni de science, Strom., II, c. v: πιστή, άλλ’οΰζ άπόδειζις ; IV, c. xxv : αναπόδεικτος ών, ούκ εστιν επιστημονικό:, t. vm, col. 957,1365. Mais, dans ces textes, il ne s’agit pas du simple fait de l’existence de Dieu, il s’agit, on le verra plus loin, de sa nature intime. D’ailleurs, le mot foi a lui-même, chez Clément, un sens variable et élastique. Sur toute cette question, voir Schwane, op. cit., t. i, p. 1-40 sq.; Kleutgen. La philosophie scolastique, trad. Sierp, diss. V, c. m, Paris, 1869, t. n, p. 315 sq. ; Cognât, Clément d'Alexan­ drie, p. 149 sq. L'unité de Dieu occupe encore une grande place dans l’apologie de Clément d'Alexandrie. Il la défend, en particulier, contre les erreurs dualistes de la gnose hé­ rétique. Comme saint Irénée, il montre l’unité de la Loi et de l’iLvangile. Voir t. ni, col. 161. Les deux attri­ buts divins que Marcion avait déclarés incompatibles, la bonté et la justice, font l'objet d’une étude spéciale dans le Pédagogue, c. vm. col. 326 sq., et surtout ix : Quod ejusdem sit potestatis et benefacere, el juste punire, col. 339 sq.; de même, la nature et la fin des peines inlligées par Dieu, Strom., IV, c. xxiv, col. 1361 sq.; leur caractère n’est pas purement vindi­ catif ou disciplinaire, mais encore et surtout médici­ nal. Dieu nous apparaît ainsi comme maître, éducateur et médecin des hommes qu’il a créés et qu’il veut sauver. La bonté reste toujours au premier plan ; non pas une bonté aveugle et s’exerçant nécessairement, à la façon du feu qui chauffe parce qu’il est le feu, mais une bonté consciente et voulue. Sur cette con­ ception et son caractère spécifiquement chrétien, voir E. de Faye, Clément d'Alexandrie, p. 225 sq. D’une façon plus générale, l’apologiste alexandrin défend l’unité divine contre le polythéisme païen et la philo­ sophie hellénique, en se servant habituellement des mêmes preuves que pour l’existence de Dieu. Dans les deux cas, il invoque l’idée de l’Être suprême qu’il re­ garde comme naturelle à toute intelligence droite et qu’on retrouve, de fait, dans l’enseignement des sages, ί portés comme d’instinct et même malgré eux à re­ 1041 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) 1042 connaître qu'il y a un Dieu unique, sans commence­ condition locale : πάντη δέ ών πάντοτε, καί μηδαμή ment ni fin, qui demeure au ciel au-dessus de nous et περιεχόμενος. voyant tout. » Protr., c. VI, t. vin, col. 173. A ces no­ Tout ce qui précède vaut de la connaissance de Dieu tions se rattache l’apologie de la providence divine, que la raison naturelle et la philosophie peuvent donner. présentée avec conviction et bien menée. Voir t. m, Nous arrivons par cette voie à un certain nombre de col. 157. notions ou d'attributs qui, dans leur ensemble, con­ Ces attributs en entraînent d’autres, intimement viennent à Dieu considéré dans ses relations avec les connexes : l’immutabilité, ών άει ô έστιν, Strom., V, créatures. Pouvons-nous monter plus haut, jusqu'à c. xiv, t. ix, col. 205, avec application spéciale à l’ab­ une pleine connaissance? La réponse est donnée dans sence de tout besoin et de toute passion, άνενδεές μέν deux chapitres du V· Stromate; doctrine doublement γάρ τ'ο Θειον καί απαθές, Strom., II, c. Xvm, t. vin, importante, et pour l’influence qu’elle a exercée dans col. 1020, et à la science, non seulement éternelle, mais la suite, et pour les vives attaques dont elle a été simple en son acte, μια προσβολή προσβλέπει, Strom., et estencorel’objet. Une première question se rapport·· VI, c. xvn, t. ix, col. 388; la toute-puissance avec le à la manière de parvenir ou, plus exactement, de ssouverain domaine, Κυρίω καίπαντοζράτορι ό’ντι,Strom., préparer à la contemplation de Dieu et des choses lic. xvn, t. vin, col. 801 ; l’absolue indépendance dans vines. Clément emprunte une analogie aux mysti - l'action, comme dans l'être, puisqu’en Dieu la volonté d’Êleusis. Avant les grands mystères, qui consist.uer t même est puissance effectrice,φιλώτώβούλεσθαι δημιουρ­ à contempler et à comprendre la nature et les · r γεί, Protr., c. iv, t. vm, col. 164; enfin l’ubiquité et dont elle se compose, il y avait d’abord les purifica­ l’immensité nettement formulées : πάντη γάρ t θεός έστιν, tions, auxquelles répond notre baptême, puis les p, : ·Strom., VI, c. ill, t. ix, col. 252; cf. VII, c. vu, col. 452; mystères, ou l’on recevait un premier enseignement a πάντηδέ ών πάντοτε, καί μηδαμή περιεχόμενος. Ibid., VII, titre de fondement et de préparation. Aces petits mys­ c. n, col. 408. Il est cependan tdifficilede déterminer exac­ tères répond la méthode que le docteur alexan tement ce que l'ubiquité comporte, dans la pensée de Clé­ décrit ainsi, c. xi, t. vm, col. 108 sq. : e C’est par ! .·: xment, à cause des textes relevés par Petau, op. cit., I. III, lyse que nous apprendrons à contempler. Par . c. vu, n. 5. Parlant des stoïciens, l’apologiste dit : « Ils nous arrivons jusqu'à l'intelligence première, ei ; raffirment que Dieu est répandu â travers toute la na­ tant des êtres qui lui sont soumis, dégageons les ■ ::·, ture, alors que, selon nous, il en est seulement l’auteur. » de leurs propriétés naturelles, puis retranchons-r-n Strom., V, c. xiv, t. ix, col. 129. En réalité, Clément les trois dimensions, profondeur, largeur et longueur. ne semble rejeter ici que l’immanence panthéiste, dont Reste un point ou, pour ainsi dire, une monade occu­ il a déjà été question. Mais ailleurs il oppose, sous le pant une certaine place : μονάς, ώς εΐπεϊν, Ίέτιν ιχουτα. rapport de la présence immédiate, l'essence et la puis­ Supprimons cette place elle-même, et nous aurons d..iis sance divine : « Par un prodige ineffable, Dieu est à la l’esprit la monade pure, νοείται μονός. Si donc, écar­ fois loin et tout près de nous... Loin quant à la sub­ tant des corps et des choses dites incorporelles tout stance, πόρρω μέν κατ’ ουσίαν; comment, en effet, le ce qui leur est propre, nous nous jetons dans les créé et l’incréé pourraient-ils être proches? Mais près grandeurs du Christ, et qu'ensuite, grâce à la saintet· . de nous par sa puissance, qui contient tout. Si clancu­ nous nous élevions jusqu’à son immensité, nous com­ lum quis fecerit, dit-il, et non videbo eum ? » Strom., prendrons tant bien que mal le Tout-Puissant, de ma­ II, c. n, t. vm, col. 936. Texte assurément difficile, nière toutefois à savoir ce qu'il n’est pas. et non ce surtout si on le rapproche de quelques autres où Dieu, qu’il est, ουχ ό έστιν, ό δέ μη έ’στι γνωρίσαντες- On ne Père ou Fils, semblerait regarder les choses comme peut évidemment pas prendre à la lettre, quand ii de loin, par exemple, Protr , c. vi, t. vin, col. 173: έν s’agit du Père de toutes choses, les expressions, usit-es τη ιδία καί οικεία περιωπή όντως όντα αεί, el Strom., VII, cependant dans la sainte Écriture, de figure, de mou­ c. II, t. VIII, col. 408 : Ούγαρ έξίσταταί ποτέ τής αϋτοΰ περι­ vement, d’état, de trône, de lieu, de main droite et de ωπής ό Υιός τού Θε,ΰ. Petau pense, loc. cit., c. IX, main gauche; ce qu’elles signifient on le verra ;·.·.· n. 12, que dans le principal passage, Strom., II, c. Il, tard. La cause première n’est pas dans le lieu; ■ e —t l'apologiste exclut seulement une présence panthéis- au-dessus de l’espace, du temps, du langage et : .i tique ou matérielle, en lui opposant une présence I pensée. » d’ordre transcendant, car on lit quelques lignes plus La transcendance divine est, on le voit, a la bas. loin, col. 937, que Dieu n’est nulle part comme con­ la méthode décrite par Clément. Sous ce rappor le tenant, ni comme contenu, ni par voie de circonscrip­ passage qui précède trouve son complément dan- e tion, ni par voie de division : ούτε περιέχων, ούτε περιε­ c. xn, col. 121 : « Traiter de Dieu est tout ce qu i! y « χόμενος, ή κατά ορισμόν τινα, ή κατά άποτομήν. D’autres de plus difficile. On n’atteint jamais aisément les prin­ critiques ajoutent l’explication qui se ht dans l'édition cipes des choses; que dire donc du premier principe, Aligne, col. 935, note 19 : Clément considère Dieu dans de tous le plus éloigné et d’où les autres êtres tirent l’ordre de notre connaissance ; extrêmement difficile à leur origine etleurpermanence? Et comment exprimer saisir ici-bas, il échappe sans cesse à nos recherches ce qui n’est ni genre, ni différence, ni espèce, ni indi­ et semble s’éloigner toujours de plus en plus, έξαναχω- vidu, ni nombre, ni accident, ou suppôt d’accident : ροΰν άει και πόρρω άριστάμενον τοϋ διώκοντας. Vient On ne saurait non plus l’appeler tout, car ce mot im­ alors le texte objecté, dont le sens est : Dans l’ordre plique l’idée de grandeur (extensive), et, de plus, Dieu intelligible, dont il s’agit, Dieu est loin de nous par est le père de n’importe quel tout, καί έ’στι των ό>·. son essence, qui nous échappe, mais il est près de nous πατήρ. On ne saurait parler de ses parties, l’L'n étant par sa puissance, manifeste en ses effets. Voir L. De indivisible. Il est infini, non pas précisément parceque San, S. J., Tractatus de Deo uno, Louvain, 1894, t. i, nous le concevons comme immense, mais parce qu i! p. 298. L’apologiste alexandrin ne ferait donc que re­ est en lui-même sans dimensions ni fin, ού κατά -■ prendre ici, sous une forme spéciale, une doctrine qui άδιεξήτετον νοούμενου, άλλα κατά τό άδιάστατον, κα. μη lui est familière. L’explication est probable sans lever έ/ον πέρας. Aussi n’a-t-il point de figure, et ne peut-il tout doute, et malgré l'ambiguïté qui s’attache aux deux être nommé. Si, cependant, nous l'appelons l'Un. ie textes contenant le terme de περιωπή, specula, car on Bon, l’intelligence, l’Étre même, αυτό τό ον, ou Père. ne peut rien conclure d’une façon ferme d’une expres­ Dieu, Créateur, Seigneur, ce ne sont pas là des t: ms sion métaphorique qui, dans le contexte, désigne propres, καν όνομάζωμεν αυτό ποτέ ού κυρίως, en aucun l’omniscience de Dieu, présenté d’ailleurs, an même de ces cas nous ne proférons son nom propre, mais, endroit, on l’a déjà vu, comme indépendant de toute à défaut d'un tel nom, nous nous servons de nobles 1043 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PERES) appellations, afin que la pensée, ayant ou se prendre, ne s’égare pas ailleurs. Nul de ces termes, pris à part, n’exprime Dieu; pris en bloc, ils indiquent la puis­ sance de l’Ëtre souverain. On dénomme les choses par leurs qualités ou parleurs rapports mutuels; ce qui ne peut se faire pour Dieu. Enfin il ne saurait être ques­ tion de science démonstrative, car cette science s'appuie sur des principes antérieurs, mieux connus et rien n’est antérieur à celui qui est incréé. Que reste-t-il, si ce n’est de connaître l’inconnu à l’aide de la grâce divine et par l’entremise du Verbe, qui est en Dieu? » Toute cette doctrine se réduit à trois points. On y trouve d'abord, appliqué à la connaissance de Dieu, un procédé d’analyse ou d’élimination. C'est ce qu’on appellera plus tard la théologie négative, ainsi dite en ce qu’elle procède par voie de négation et conclut en énonçant ce que Dieu n’est point. On trouve ensuite une affirmation vigoureuse de la transcendance divine; eu troisième lieu, une affirmation non moins vigou­ reuse de l’incompréhensibilitê et de l’ineffabilité di­ vines. Ces trois points ont donné lieu à des attaques nombreuses et, parfois, très graves. Clément a été ac­ cusé d’aboutir, comme les gnostiques que saint Irénée avait combattus, à un Dieu d’une telle transcendance, qu’il faudrait inscrire sur ses autels l’épitaphe athé­ nienne : Ignoto Deo! ou, du moins, de substituer à la notion chrétienne d’un Dieu vivant et personnel, celle d’un Dieu abstrait, inerte, impersonnel, à la manière néo-platonicienne. Sans aller aussi loin, Thomassin juge que Clément réduit à de pures négations notre connaissance de Dieu : Luculenter ante alias Clemens Alexandrinus solis negationibus affirmat nunc a nobis cognosci Deum posse, op. cit., I. IV, c. vn,n. 4; et. plus loin, c. x, n. 2, il le cite, avec d’autres Pères, sous cette rubrique : Nihil proprie dici de Deo posse. L’accusation, sous toutes ses formes, est exagérée et injuste. Elle repose d’abord sur un examen superficiel et sur une interprétation inexacte de la doctrine incri­ minée. A s'en tenir au texte même, on n’a pas le droit de s’arrêter, dans le c. xi, là ou s’arrêtent d'ordinaire les citations, telles que nous les avons reproduites (en les reproduisant, nous avions toutefois rectifié certaines traductions, trop libres, qui ont cours dans des études faites sur Clément d’Alexandrie ou sur Origène). Après avoir énoncé que, par la méthode d’analyse ou d’éli­ mination, nous arrivons à savoir ce que Dieu n’est pas, le philosophe alexandrin poursuit un développement qui se termine par le célèbre texte de saint Paul sur la vision de Dieu, I Cor., xm, 12 : Videmus nunc per speculum et in ænigmate, tunc autem facie ad fa­ ciem. A la vision intuitive, qui est le privilège des bien­ heureux au ciel, il oppose une conception positive de Dieu, possible en cette vie, si l’on s’élève, par voie d’éminence, έπαναόαίνων dits τα ύπερζείμενα αϋτώ, jusqu’à l'appréhension purement intellectuelle du bien suprême; mais comme cette connaissance ne s’acquiert pas par l'application immédiate de notre esprit à la vérité divine considérée en elle-même, nous ne faisons guère en cela que ce que Clément appelle το ζαταμαντεύεσΟαι τού Θεολ c’est-à-dire deviner ou conjecturer. Loc. cit., col. 112. La doctrine est platonicienne : κατά Πλάτωνα, lisons-nous à la fin de la phrase; mais il n’en ressort pas moins nettement que, dans la pensée du docteur alexandrin, il ne faut pas confondre la méthode d’ana­ lyse qui mène à la contemplation de Dieu et des choses divines avec cette contemplation elle-même. L’analyse précède; elle prépare l’intelligence en épurant nos conceptions de tout ce qu’elle renferme de matériel ou de complexe. Son rôle, en cela, est vraiment négatif; elle écarte de Dieu tout ce qui, de près ou de loin, dit quelque chose d’opposé non seulement à la pure spiri­ tualité, mais à l’absolue simplicité : Dieu n’est pas ceci. Dieu n’est pas cela, Dieu n’est pas ainsi, etc. Procédé 1044 qui suppose, comme acquise préalablement, une cer­ taine notion de Dieu, positive et suffisante pour expli­ quer et légitimer ces éliminations. Vient ensuite la contemplation, où l’âme essaie de concevoir Dieu tel qu’il est. Mais Dieu, dans sa nature intime, échappe à notre esprit, puisqu'ici-bas il n’y a pas de vision intui­ tive de l’essence divine et que rien de ce que nous connaissons ne peut nous donner une idée propre de l’être même de Dieu ; au bout de nos syllogismes Dieu ne se trouvera jamais directement que sous une notion impliquant une relation de cause à ell'et, comme la no­ tion d’être nécessaire, de cause première, de souverain maître, etc. Laissée à ses seules forces, l'intelligence humaine ne peut donc pénétrer le mystère divin; elle arrive seulement à comprendre vraiment un point, à savoir que Dieu reste pour elle incompréhensible. Cf. Strom., V, c. xi, t. IX, col. 292. La révélation chré­ tienne change cet état de choses, non pas complètement, car notre connaissance de Dieu n’est jamais ici-bas compréhensive, même au sens vulgaire du mot, Strom., V, c. t, col. 17; mais elle le change partiellement, dans les limites où le Verbe divin, fait homme, nous a parlé de son Père. C'est la conclusion même du second passage de Clément; conclusion souvent répétée, par exemple, Strom., I, c. xxvm, t. vin, col. 925; VII, c. i, t. tx, col. 404. Nous arrivons donc à un Dieu, non plei­ nement inconnu, mais incompréhensible ici-bas dans sa nature intime; inconnu par conséquent d'une connais­ sance propre et intuitive, et pourtant pressenti dans la contemplation, ou partiellement révélé par Jésus-Christ. Voir Hébert-Duperron, Essai sur la polémiqué, etc., de saint Clément d’Alexandrie, p. 203 sq. L'interprétation agnostique ou purement idéaliste des passages de Clément que nous venons de discuter ne repose pas seulement sur un examen superficiel et une interprétation inexacte; elle fausse encore la doctrine générale de ce Père sur la connaissance de Dieu. Elle la fausse en donnant un sens absolu à des négations qui n’ont, chez lui, qu’nne portée relative. Quand il nous dit que la méthode d’analyse ne nous apprend pas ce qu’est Dieu, mais ce qu’il n’est pas, il entend parler de Dieu considéré dans son être intime, ou de la nature de Dieu prise au sens restreint du mot; transposer cette affirmation, en l'appliquant à Dieu considéré d’une façon quelconque, ou à la nature prise au sens large du mot, et de là conclure que notre connaissance de Dieu est purement négative, c’est mettre l’apologiste alexandrin en contradiction flagrante avec lui-même, car l’ensemble de sa doctrine rend, on l’a déjà vu, un son totalement opposé. D’après lui, le mouvement ins­ tinctif de notre intelligence ne nous force pas seulement à croire en Dieu; il nous porte aussi à l’affirmer comme l’Etre suprême, premier et unique principe de toutes choses, incréé, éternel, souverainement sage et puissant, provident. Clément reconnaît cette connaissance de Dieu chez des philosophes païens; elle rentre dans le rôle providentiel qu’il attribue à la philosophie, de préparer les voies au christianisme. Voirt. ni, col. 1691. Une fois même, oubliant sa terminologie habituelle et la distinction fondamentale entre Γδτι et le ποιος έστι, il va même jusqu’à dire de l’un d'eux, Cléanthe, qu’il lui semble avoir fort bien enseigné ce qu’est Dieu, ô ποιος έστιν ô Θεός. Protr., c. vi, t. VIII, col. 180. Ce qui, dans le contexte, ne signifie sûrement pas que ce philosophe avait eu de l’Ëtre divin une connaissance compréhensive; mais cela prouve du moins qu’aux yeux de Clément, on peut connaître et affirmer de Dieu autre chose que la simple existence ou des formules négatives. En somme, nous trouvons dans ses écrits une quadruple connaissance de Dieu : la connaissance vulgaire et comme instinctive; la connaissance déjà supérieure que donne la philosophie; la connaissance de la foi chrétienne, parfaite relativement, c’est-à-dire 1045 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) IO4f- pour cette vie, Strom., VI, c. vm, l. ix, col. 292, on I ou la théologie négative aboutit, comme on le prétend, par opposition à la connaissance purement philoso­ à l'abstraction pure; l’objection n'est pas spéciale, elle phique, ibid., c. v, col. 260; enfin, au ciel, la connais­ vaut pour tous ceux des Pères de l’Église qui ont fait sance intuitive et, dans le môme sens, compréhensive. usage de ce procédé. Strom., V, c. 1, t. vin, col. 18. De ce que la dernière i) Origène, disciple de Clément et son successeur seule atteint Dieu tel qu’il est en lui-méme, il ne s’en­ dans la direction de l'école catéchétique d'Alexandrie, suit pas que les autres n’atteignent rien de ce qu’est nous présente une théodicée semblable, dans ses grandes Dieu ou de ce qui est en Dieu, sauf le fait de son exis­ lignes, à celle de son maître, éclaircie toutefois ou dé­ tence. veloppée sur plusieurs points, complétée aussi par des La doctrine de Clément sur les noms que nous aperçus nouveaux, les uns féconds, les au res moins donnons à Dieu n’infirme en rien ces conclusions; elle heureux et gros de conséquences. Les orages qui s’éle­ n'est, en substance, qu’une application de sa doctrine vèrent contre son enseignement, n'atteignirent pas di­ sur l’incompréhensibilité. Si nous n’atteignons pas rectement, il est vrai, sa doctrine sur Dieu; ce serai: Dieu dans son être intime, comment pourrions-nous toutefois porter un jugement trop flatteur que de din l’exprimer par un nom propre, c’est-à-dire par un nom avec Lumper, t. ix, p. 356 : Nihil occurrit in Origer.· qui l’exprime, et pleinement? Ne confondons pas dire circa Deum, divinasque perfectiones absolutas, quod quelque chose de Dieu, et dire Dieu lui-même ; διαφέ­ perfecte orthodoxum non sit. Cette doctrine se trouv ρει δέ τον Θεόν ε’ιπεΐν, η τά περί θεοΰ, Strom., VI, c. xvn, surtout dans ses deux principaux ouvrages : le II·: t. ix, col. 381; cf. c. xvm, col. 397, καν μή Θεόν, άλλα αρχών, ou De principiis (avant 231), premier essai que περί Θεοΰ λέγη. Dans l’impuissance où ils étaient de nous possédions d’une systématisation doctrinale ayan· nommer strictement l’ÊIre suprême, les philosophes pour base le symbole ecclésiastique, et les Τόμοι χατα se sont servis de périphrases ou circonlocutions, d'ail­ Κέλσου ou Libri (octo) contra Celsum, traité apologé­ leurs vraies, κατά περίφρασιν άληάή, pour exprimer ce tique, composé sous le règne de Philippe l’Arabe (246qu’ils ne pouvaient concevoir. Strom., V, c. xiv, t. ix, 249), en réponse à la longue diatribe contre le chris­ col. 197, voir la note 31; I, c. xix, t. vm, col. 808. Le tianisme que le philosophe païen Celse avait publier terme même de Dieu ne fait évidemment pas exception : vers l’an 178, sous le titre de Λόγος άληδής. Les aulr-· θε'ος δέ παρά την Οεσιν εί'ρηται καί τάξιν. Strom., 1, ouvrages fournissent un appareil confirmatif ou com­ C. χχιχ, t. vm, col. 929. Parmi ces appellations, il y en plémentaire; mais il n’est pas toujours possible de a de métaplioriques, άλληγορεισδαϊ δέ τινα έ* τούτων τών ' fixer d’une manière certaine la doctrine du grand ονομάτων όσιώτερον, Strom., V, c. XI, t. IX, col. 104; mais alexandrin, à cause des antinomies irréductibles qu toutes ne le sont pas pour cela. Rien dans les écrits de crée la divergence des textes ou même d’assertions Clément n’autorise à dire que les dénominations d’être, pleinement authentiques. d'intelligence, de bonté, de sagesse, etc., ne conviennent Comme Clément, Origène regarde l’existence de Die pas à Dieu proprement; nous y lisons, au contraire, comme une vérité intimement liée avec un ensemble pour ne prendre qu'un exemple, que Dieu seul est de notions communes au genre humain. En dehors des essentiellement sage, σοφόν φύσει. Strom., II, c. IX, saintes Lettres, deux sources de connaissance sont à notre t. vm, col. 980. Reste seulement que nous ne pouvons portée : la contemplation du monde visible et le sen­ pas nous faire ici-bas une idée propre de l’intelli­ timent naturel de l’ame, ex occasione visibilium crea­ gence, de la bonté, de la sagesse et autres perfections, turarum et ex his quæ humana mens naturaliter ser ­ telles qu’elles sont en Dieu; ce qui est tout dilférent. tit. Periarch., L I, c. m, n. 1, P. G., t. xi, col. 147 Sur la théologie ou interpretation symbolique,Strom., Pour la première source, reliée habituellement à la V, c. vm, t. ix, col. 73 ; VI, c. il, col. 212. Voir doctrine de saint Paul, Rom., i, 20, cf. Contra Cels . t. ni, col. 151, 165. 1. I, n. 23; 1. III, n. 47; L VI, n. 3; 1. VII, n. 37. 46. Que Clément ait accentué fortement la transcendance t. xi, col. 701, 981, 1291, 1473, 1489. Pour la seconde, divine, rien n'est plus vrai; outre les textes déjà cités, rattachée à l’idée de loi naturelle gravée dans les . -, beaucoup d’autres vont dans ce sens, en particulier ou de responsabilité morale en face du souverain juçe. Peed., 1.1, c. vm, l. vm, col. 336, où Dieu, considéré cf. Contra Cels., 1. I, n. 4; 1. VIII, n. 52. t. xi.coi.··' .. comme un, est mis au-dessus de l’unité elle-même : 1593; In Num., homil. x.n. 3, t. xn,col.649. Cette γ..>:·λ εν δέ ό Θεός, καί επέκεινα τού ενός, καί ύπέρ αύτήν μονάδα. naturelle est faussée par ceux qui la rapporte!.·, â n ,mMais dans quel esprit et dans quelle direction’D’abord, porte quoi plutôt qu’à Dieu, mais son contenu primitif par réaction contre l’anthropomorphisme considéré proteste contre l’identification de Dieu avec une matu-r,· sous ses formes diverses : celui des païens, qui conce­ corruptible. Contra Cels., 1. II, n. 40; l.lll.n. 40, t. xi. vaient leurs dieux à la manière des hommes, avec des col. 861, 972. Aussi, l’apologiste s'appuie-t-il sur ce ca­ besoins, des passions, des défauts semblables; celui des ractère de notion naturelle, pour reprocher aux philo­ gnostiques, qui arrivaient presque au même résultat; sophes païens, en particulier aux stoïciens, leurs erreurs celui des juifs et des chrétiens dont il a été parlé à sur Dieu : Neque enim potuerunt illi sibi naturalem propos de Méliton et qui prenaient à la lettre tout, ou Dei notionem animo informare, ut rei incorruptibilis, à peu prés tout ce que la sainte Ecriture dit de Dieu. simplicis, incompositæ,individuæ. Contra Cels., 1. IV, L’une des plus grandes préoccupations de l’apologiste n. 14, t. xi, coi. 1046. alexandrin est d’éliminer de sa conception de Dieu L’unité de Dieu est inséparable de sa notion. C’estlà, tout anthropomorphisme. Strom., Il, c. xvi, t. vm, pour Origène, une vérité rationnelle, Contra Cels., 1.1, col. 1012, tout le chapitre; VII, c. v, t. ix, col. 437. Il n. 23, t. xi, col. 701, mais tout d'abord une vérité de ne veut pas davantage d’qn Dieu composé, de quelque foi. Dans le résumé des points manifestement transmis façon que ce soit; aussi tient-il beaucoup à le mettre par la prédication évangélique, que contient la préface en dehors des predicaments aristotéliciens, genre, diffé­ du Periarchon, n. 4, t. xi, col. 117, l’unité divine parai; rence, espèce, accidents, etc. C’est dans le même esprit en première ligne: Primo, quod unus Deus est... < L'n qu'il l’élève au-dessus de l’unité; mais il n’éprouve seul Dieu, créateur èt ordonnateur de toutes choses, aucune difficulté à l’appeler l’Un, comme il l’appelle qui a tiré l’univers du néant, Dieu de tous les justes, le Bon, l’ÈIre. depuis l'origine du monde,... Dieu juste et bon, Père Sa pensée se meut dans des notions d’ordre transcen­ de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auteur de la Loi et des dental, comme celles d'intelligence, de bonté, de sa­ prophètes, de l’Évangile et des apôtres, Dieu de l’Ancien gesse, de lumière spirituelle. et du Nouveau Testament. » Dogme largement déve­ Nous examinerons plus loin si la méthode d'analyse loppé ensuite, contre les gnostiques, d’après les saintes 1047 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) Lettres. Origène insiste, comme Clément et en se ser­ vant des mêmes principes, sur la conciliation, néces­ saire et effective, de la bonté et de la justice en Dieu, c. v, De juste et bono, col. 203 sq. Réduit-il ces deux attributs â un seul? Beaucoup le pensent, à cause de ces mots: sicut unam eamdemque nequitiam maliliæ et injustitiæ dicimus,ita bonitatis acjustitiæ virtutem unam eamdemque teneamus. En tout cas, il n’aflirme pas seulement l’inséparabilité des deux notions : quia nec bonum sine justo, nec justum sine bono digni ta­ tem divinee potest indicare naturæ: il donne encore à la bonté, on le verra plus loin, une prépondérance in­ conciliable avec d'autres attributs, en particulier avec la liberté et avec la justice divine considérée dans toute sa plénitude (question des peines médicinales et tempo­ relles). Après l’imité divine, professée formellement par l’Église, la grande question pour Origène est celle qu’il indique dans la préface du Periarchon, n. 9, col. 120 : « Comment faut-il concevoir Dieu ? avec un corps et une certaine ligure, ou d’une autre manière? Quod utique in prædicatione nostra manifeste non designatur. » Ainsi l’enseignement ecclésiastique n'avait pas alors nettement tranché ce point; et d’autres passagesd’Ori­ gène confirment bien l’existence de la controverse : Selecta in Gen., i, 26, P. G., t. xn, col. 93; In Joa., torn, xm, n. 21, P. G., t. xv, col. 432 sq. Voir t. i, col. 813. La question est traitée ex professo au début du Ier livre du Periarchon, dans le i" chapitre, très carac­ téristique, qui porte sur Dieu, col. 121 sq. Le docteur alexandrin répond tout d’abord aux textes de la sainte Ecriture, dont se servaient les partisans de la corpora­ lité; tels, Deut., iv, 24: Deus noster ignis consumens est, ou Joa., iv, 24 : Deus spiritus est, le mot esprit s’entendant d’une matière éthérée et subtile. Ces appel­ lations et autres, comme : Deus lux est, I Joa., i, 5, ne peuvent évidemment pas se prendre à la lettre; ce sont des expressions métaphoriques. Doctrine reprise souvent par Origène, De oratione, n. 23, t. xi, col. 486; In Gen., homil. i, n. 13, t. xn,col. 155 sq.; In Matth., torn, xvn, n. 18, P. G., t. xm, col. 1532 sq., en parti­ culier, dans le traité contre Celse. Car la principale originalité du philosophe païen consistait à se servir de l’Écriture sainte pour accuser les chrétiens de se faire de la divinité une notioni grossière ou indigne; il alléguait, par exemple, les passages où les éçrivains sacrés représentent Dieu comme descendant vers les hommes, ou lui attribuaient des sentiments humains, le repentir, la colère, la vengeance. Contra Cels.,1. IV, n. 10, 13, 14, 71 ; 1. VI, n. 64, t. xi, col. 1040, 1041, 1043, 1140, 1395. Origène ne cesse de répondre : Lan­ gage figuré, dont Dieu s’est servi pour se faire com­ prendre par des images qui nous sont familières: hæc omnia figurate dicuntur, ut intelligibilis natura ex usitatis sensililibusque nominibus nobis innotescat. Ibid., 1. VI, η. 70, col. 1404. Sans doute, il est écrit, Gen., i, 27 : « Dieu lit l’homme « son image, » mais cela s’entend de l’âme, et non du corps. Contra Cels., 1. VI, n. 63; 1. VIII, n. 40, col. 1396. 1590; cf. Selecta in Gen., et In Gen., homil. t, loc. cit. La corporalité ferait de Dieu un être composé, dépendant des élé­ ments qui le composeraient, divisible, corruptible; autant de choses qui répugnent aux propriétés essen­ tielles de la divinité. Periarch., loc. cit., n. 6; Contra Cels., 1. I. n. 23, col. 701 ; De oratione, n. 23, t. xi, col. 487; In Joa., loc. cit. Λ la notion anthropomorphique d’un Dieu corporel, Origène oppose cette autre : « Dieu n’est donc ni un corps, ni dans un corps. Nature intellectuelle d’une simplicité parfaite, il exclut toute addition et toute di­ versité intrinsèque. Monade absolue et, pour ainsi dire, hénade (ex omni parle μονάς, et ut ita dicam ένάς), il ®st l’intelligence, source unique et cause de toute na­ 1048 ture intellectuelle, de toute intelligence. Rien de ce qui s’attache à l'idée de corps el de matière ne vaut pour son être ou ses opérations :ni présence locale, ni grandeur sensible, ni forme corporelle, ni couleur. » Periarch., loc. cit., n. 5. A ce texte s’en ajouteraient facilement beaucoup d’autres, où la transcendance divine est affirmée par rapport aux êtres intelligibles ou toute autre nature : τον επέκεινα τών νοητών Θεόν, Exhort, ad martyr., η. 47, t. XI, col. 629; ύπέρ έζεϊνα ουσίας πρεσοεία, καί δυνάμει. In Joa., tom. xm, η. 21, P. G., t. χιν, col. 432. Dieu incorporel est nécessairement invisible pour les yeux du corps; c’est le sens qu’Origéne donne à l’invi­ sibilité divine : Censemus quidem Deum, quia corporis expers est, invisibilem esse. Contra Cels., I. VI, n. 69, col. 1404; cf. ibid., 1. VII, n. 33,39, col.1403,1475, pour Ia distinction entre les yeux du corps et ceux de l’âme. Dans Periarch., loc. cit., n. 8. il distingue entre voir et connaître : voir et être vus se disent des corps, connaître et être,connues se disent des natures intellec­ tuelles. On ne peut pas voir Dieu ; on peut le connaître, mais d’une connaissance imparfaite ici-bas, car Dieu est incompréhensible : Dicimus secundum veritatem quidem Deum incomprehensibilem esse atque ineestimabilem. Une comparaison sert au docteur alexandrin à éclairer tout à la fois les deux aspects de notre con­ naissance. Il en est des créatures par rapport à la substance et â la nature de Dieu, comme des rayons du soleil par rapport à la nature de cet astre : les rayons ne nous suffisent pas pour connaître pleinement le soleil, mais ils nous permettent de nous faire quelque idée du foyer de lumière qu’il est. Ainsi l’âme humaine ne peut pas, par elle-même, contempler Dieu tel qu’il est, ipsum per seipsam Deum sicut est non potest in­ tueri, mais elle peut, de la beauté et de l’éclat des créa­ tures, s'élever au créateur, n. 5,6, col. 124; cf. 1.1, c. m, η. 1, col. 147 : possibile est aliquem intellectum capi. Pour arriver à cette connaissance imparfaite, il faut, suivant la loi de notre intelligence en cette vie, partir des sens et des choses sensibles, χρή άπό αισθήσεων άρξασΟαι καί τών αίσΟητούν, Contra Cels., 1. VII, n. 37, col. 1474; mais ce n’est là qu’un échelon pour monter plus haut et concevoir la nature des choses intelli­ gibles, ώστε οίονε'ι έπιβάϋρα χρήσΟαι αΰτοΐς πρός τήν ζατανδησιν τής τών νοητών φύσεως. Ibid., n. 45, col. 1490. Nous arrivons ainsi d’abord à ce que l’apôtre, Rom., i, 10, appelle les invisibilia Dei, c’est-à-dire les choses intelligibles; mais les chrétiens ne s’arrêtent pas là, ils s’élèvent jusqu’à l'éternelle vertu de Dieu, jusqu’à sa divinité. Ibid. Celse avait déjà forcé l’apologiste alexandrin à s’expliquer sur ce point : « Rien de ce que nous connaissons ne se trouve en Dieu, «avait-il dit, par opposition au langage anthropomorphique de la Bible. Origène n’avait pas admis une proposition aussi absolue : « Nous connaissons beaucoup de choses qui sont en lui, avait-il riposté ; telles, la vertu, la béatitude, la divinité. Mais si l’on entend « ce que nous connais­ sons « en ce sens plus relevé, que tout objet de notre connaissance reste au-dessous de Dieu, alors nous pou­ vons en convenir, rien de ce que nous connaissons ne se trouieen Dieu. « Contra Cels., 1. VI, n.62, col. 1394. Qu’on rapproche de cette réponse, el de toute la doc­ trine qui précède, tant d’affirmations superficielles, qui courent les livres, sur la théologie négative ou les abstractions du successeur de Clément! Un exemple suffira, emprunté à l’Essai sur la théodicée d’Origène, par J. Dartigue, p. 37 : « Le Dieu de Platon est celui de la dialectique, et le Dieu de la dialectique n’est que l’être indéterminé, insaisissable, que nous avons trouvé dans Origène et chez, tous les philosophes idéalistes, c’est-à-dire qu’il n’est rien. Qu’est-ce, en effet, qu’un être auquel nous ne pouvons prêter ni qua­ lités morales, ni attributs métaphysiques? » 1049 DIEU (SA NATURE D’APRES LES PÈRES) 1050 Origène ne décrit pas le travail de l’àme qui, s’étant est, mm idem que semper est veluli nomen, Qr élevée au-dessus du sensible, cherche à se représenter EST, quod in Exodo dicitur, aut si quid simile dici Dieu. Pour lui, comme pour son maître, c’est l’œuvre possit. Dans les trois autres, l'apologiste fait sur l'ori­ de la contemplation jointe à la-pureté de cœur. Contra gine de certains noms ou la vertu qui leur est inhérente, Cels., 1. VI, n. 69, col. 1403. Il ne parle pas, de luides considérations secondaires et dont l'examen ne même, de la méthode d'analyse; c’est son adversaire rentre pas dans notre sujet. Voir.l. Patrick. The apo­ qui l'introduit dans le débat, comme partie intégrante logy of Origenes in reply to Celsus, Edimbourg, 1892 du procédé trouvé par les sages pour se faire quelque p. 303 sq. idée de l’Être suprême et ineffable, et qui consiste dans La plupart des attributs divins ressortent suffisamment la synthèse, l’analyse ou l'analogie. Ibid., I. VII, n. 42, de ce qui précède. Dieu n’est d'aucun autre, et tout est col. 1482. Le philosophe alexandrin connaît la méthode, de lui. Contra Cels., 1. VI, n. 65, col. 1397. qu'il dit empruntée aux géomètres, άνάλογον τή παρά Souverainement indépendant, il se suffit pleinement το·; γεωμίτραις; il ne la rejette pas absolument, quoi- à lui-même : του μόνου άνενδεοΰς και αύτάρχους αΰτώ. qu'en dise J. Denis, De la philosophie d’Origène, p. 85, In Joa., tom. xm, η. 34, P. G., t. xtv, col. 460. Immuable, car son intention n’est pas d’attaquer ce que les Grecs impassible, éternel d’une éternité stricte et essentielle ont pu trouver de beau, ibid., n. 49, col. 1492; il avait qui bannit toute idée de commencement, de fin, de même accueilli avec admiration, quelques pages aupa­ succession, il jouit dans un éternel maintenant, de ravant, n. 42, col. 1481, le célèbre passage où Platon, son ineffable béatitude : Aliena porro est divina na­ dans le Tintée, 28 C, déclara combien il est difficile tura ab omni passionis et permutationis afleclu, in d'arriver jusqu'au grand architecte et père de cet uni­ illo semper beatitudinis apice immobilis et incon­ vers. Et de fait, c'était une notion de la divinité assez cussa perdurans. In Num., homil. xxm, n. 2, t. Xll, relevée déjà, que la notion présentée par Celse au cours col.748. (Dansl’homil. vi, in Ezech.,n. 6, t.xm, col. 715. de son ouvrage : Dieu incorporel, éternel et immuable, le Nonne quodammodo patitur est manifestement orasouverainement beau et bon, se suffisant pleinement à ' toire et métaphorique). C’est pour exprimer la trans­ lui-même, exempt de toute passion, juste et saint, d'une cendance de l'immuable vie de Dieu par rapport au puissance allant jusqu’à tout ce qui n’est pas indigne temps, et même par rapport à l'éternité conçue coiunr de lui ou contraire à la nature. Voir J. F. S. Muth, durée proprement dite, qu’Origène écrit : Supra omne Der Kampf des heidnischen Philosophen Celsus gegen tempus, et supra omnia sæcula, et supra omnem das Christenlum, Mayence, 1899, p. 29 sq. æternitalem inlelligenda sunt ea quæ de Patre et Mais qu’était-ce que cela en face des enseignements, Filio et Spiritu Sancto dicuntur. Periarch., 1. IV, autrement sublimes et divins, μεΐζόνα και Οειότερα, qui η. 28, col. 403. venaient de Dieu lui-même par ses organes, les pro­ Dieu, transcendant par rapport à la durée, l'est aussi phètes, les apôtres, et surtout le Verbe incarné, Celui par rapport à l’espace. Le docteur alexandrin réfute qui connaît le Père et le révèle comme il lui plaît? avec vigueur ceux qui, de son temps, lui attribuaient Ibid., n. 49, col. 1491 ; i. VI, n. 65, col. 1398. Et puis, une présence locale au ciel, των νομιζόντων αυτόν είναι quelle difficulté pour acquérir cette notion philoso­ τοπικώς έν ούρανοΐς. De oratione, η. 23, t. xi, col. 487. phique de Dieu, mêlée d'ailleurs, dans la réalité, de Il défend, contre les attaques de Celse, la conception tant de scories, qu'on peut se demander si une connais­ d’un Dieu élevé au-dessus des cieux, τον ύπερουράνιον sance pure de Dieu ne dépasse pas les forces de la θεόν. Contra Cels., 1. VI, η. 19, col. 1317. Mais, s'il nature humaine! Surtout, quelle erreur de prétendre n’est jamais dans le lieu, Dieu n’en est pas moins obtenir par là une vraie et pleine connaissance! Et présent partout; et c’est pour cela qu’il ne peut être c'est comme philosophe chrétien qu’Origène conclut : question pour lui ni d’aller là où il ne serait pas encore, « Nous autres, nous affirmons l'impuissance de la na­ ni de cesser d'être là où il était auparavant : AVm.e ture humaine à chercher et à trouver purement Dieu ubique est Deus? Nonne ipse dixit : Cælum et terram sans le secours de Celui qu’elle cherche; mais Dieu se repleo? ln Gen., homil. xn, n. 2, t. xn, col. 226. fait connaître à ceux qui font leur possible et recon­ « C’est en lui que nous vivons, que nous nous mounaissent le besoin qu'ils ont de lui; il se fait connaître, vonset que nous existons, » Act., xvn, 28; ou, comme il comme il le trouve bon, dans la mesure oii l’âme l’a dit lui-même, Jer., xxm, 23, « il est avec nous et humaine, prise encore dans ses liens terrestres, peut près de nous, δντος μεβ’ ημών καί πλησίον τ,-j-..v τυγ­ le connaître. Ibid., n. 42, col. 1482. χάνοντας. » Contra Cels., 1. IV, η. 5; 1. V. η. 12. t. χι. col. 1033, 1200. Dieu est donc, pour Origène. a la fois L’ineffabilité divine, conséquence logique de l’incomprêhensibilité, est affirmée et expliquée par Origène. transcendant et immanent. Immanent, non pas à la Pour lui, comme pour les Pères de son temps, le nom, manière stoïcienne, comme un esprit diffus à travers dans toute la force du terme, n’est pas une appellation le monde, ni comme un corps qui renfermerait d’autres quelconque, mais comme la définition d’un être consi­ corps, mais comme puissance divine qui contient tout déré dans sa nature intime, l'expression de ce qu'il est ce qui dépend d’elle. Contra. Cels., 1. VI, n. 71. proprement. Qu’en ce sens, nous ne puissions pas plus col. 1405; cf. Periarch., 1. II, c. 1, n. 3, col. 184. Or. nommer Dieu que nous ne pouvons le concevoir, Oripuissance divine et divinité vont de pair ici; elles gène le concède pleinement à Celse : Si intelligit verba sont jointes à l’endroit déjà cité du Contra Cels., 1. IV. aut resverbis significatas non esse, quæ Dei proprietates n. 5 : δΰναμ’.ς καί Οεότης Θεοϋ, et dans le Periarch., repræsentent, verum dicit. Mais le nom s’entend aussi 1. IV. n. 29, col. 404. l’immensité et l’ubiquité sont plus largement, de toute appellation qui sert à désigner affirmées du Verbe quant à sa divinité. un être par une note qui lui soit particulière; alors rien L'omniscience est intimement liée avec la notion de n’empêche de nommer Dieu, c’est-à-dire « d’indiquer providence. Si celle-ci s’étend à son tour, il s’ensuit quelques-unes de ses perfections, pour aider ceux qui que rien n’échappe à la connaissance de Dieu. Origène écoutent à s’en faire, dans la mesure du possible, relève fort bien la valeur morale de cette doctrine : quelque idée, ad quidpiam de illis cognoscendum. « Quoi de plus efficace pour engager les hommes Ibid., 1. VI, n.65, col. 1398. Pour les applications, voir bien vivre, que la persuasion d’avoir le Dieu suprême De oratione, n. 24; Exhort, ad martyr., n. 46; Contra pour témoin de ses paroles, de ses actions, de ses Cels., 1. I. n. 25: I. V. n. 45, t. xi, col. 494. 628, 707, pensées? » Contra Cels., 1. IV, n. 53. col. 1116. 11 1252. Dans le premier passage, Origène accentue le met en garde contre l’imagination, portée â faire con­ nom que Dieu lui-même s'est attribué, Exod., ni, 14 : corder l’acte du savoir divin avec l’existence continIn Deo vero, qui invariabilis immutabilisque semper 1 gente et temporaire de l’objet connu. Deus omnia no- 1051 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) ι-it antequam fiant, nec quidquam cum existil, idea primum innotescit ipsi quod existât, quasi non ante cognitum. De oratione, n.5, col.430. Mais c’est surtout sur la prévision de nos actes futurs et libres, qu’il est amené à donner des éclaircissements nouveaux. Celse s'appuyait sur la prédiction de certains faits, comme la chute de saint Pierre et la trahison de Judas, pour attaquer la doctrine du libre arbitre, capitale dans l’explication chrétienne du mal moral : C’est Dieu, raisonnait-il, qui a prédit ces faits; il était donc abso­ lument nécessaire qu’ils arrivassent d’une manière conforme à la prédiction. Contra Cels., I. II, n. 20, col. 836. La réponse est doublement intéressante : par ce qu’elle suppose, et en elle-même. Origène ne met pas en question la prescience divine ni son infaillibilité : Si Dieu a prédit, il sait ce qui arrivera et la chose arrivera. Ce n’était pas là un enseignement nouveau pour l’apologiste alexandrin; il l’avait déjà donné ailleurs. In Gen., Π, n. 7, P. G., t. vu, col. 66 : Nam ut mentiri Deus fallique non potest, ita quæ fieri æque ac non fieri possunt, eadem ipse futura nosse pariter, aut non futura potest. Il avait même, ibid., η. 6, col. 64, considéré la science divine dans une antériorité logique au décret créateur : « Comme rien n’arrive sans cause, Dieu, quand il résolut, au com­ mencement, de créer le monde, embrassa par la pen­ sée tout l’avenir en détail; il vit que si telle chose arrivait, telle autre aurait lieu, » et ainsi de suite. Ma:s alors, comment concevoir la liberté dans la créature? La réponse est, en substance : Le fait n’arri­ vera pas parce qu’il a été prédit, mais il a été prédit parce qu’il arrivera. Celui qui prédit n’est pas, pour autant, la cause de l’événement; prédit ou non, il serait arrivé; c’est l’événement qui donne lieu de le prédire à celui qui le connaît d’avance. Puis, repre­ nant la conséquence tirée par l’adversaire du fait de la prescience : Proinde omnino necessarium fuit, ut, quæ prædieta fuerant, acciderent, Origène distingue le terme omnino. Si Celse entend que la chose prédite par Dieu arrivera infailliblement, c’est juste; mais s’il prétend qu’elle arrivera nécessairement, il se trompe, la nécessité qui résulte de la prédiction n’étant que conséquente à l’exercice prévu du libre arbitre. C’est là, chez Origène, une doctrine ferme et souvent répétée : De oratione, n. 6, t. xt, col. 436; In Gen., loc. cit.; In Epist. ad Rom., I. VII, n. 8, t. xiv, col. 1126, etc. Elle ne passera pas inaperçue dans la controverse De auxiliis. La bonté, la puissance et la liberté divine ont, dans la théologie de notre docteur, une connexion étroite. Que le premier de ces attributs soit fortement accen­ tué, rien d’étonnant chez un alexandrin. Dieu est bon, uniquement bon, άπ'λώς άγαβός, immuablement bon, άπαραλλακτως αγαθός, essentiellement bon, ούοιωδιός αγαθός. Periarch., 1. I, c. Il, η. 13, col. 144; Contra Cels., 1. VI, η. 44, col. 1365. Bonté substantielle, il est la source de toute bonté participée, l’exemplaire et la cause première de tout bien. Periarch., 1.1, c. vi, n. 2; c. vin, n. 3; Contra Cels., 1. V, n. 24, col. 166, 178, 1217, Du reste, le bien et l’être s'identifient en Dieu : ό αγαθός τώ ôvrt ό αυτός έστιν. In Joa., tom. n, n. 7, P. G., t. xiv, col. 136. C’esLsa bonté qui domine et explique tout dans l’œuvre de la création et celle de la rédemption. Periarch., 1. II, c. ix, n. 6; 1. IV, n.35, col. 230, 409. Le mal proprement dit ne vient pas de lui, car c’est du non-être, ούκ ôv; il vient du libre arbitre de la créature, qui décline et déchoit. In Joa., loc. cit.; Contra Cels., 1. VI, n. 55, col. 1384. Doctrine longuement développée dans un ouvrage faussement attribué à Origène, Adamanlii dialogus de recta in Deum fide, sect, ni, P. G., t. xi, col. 1794 sq. Tout ceci est vrai et beau; mais, suivant jusqu’au 1052 i bout le courant platonicien, le philosophe alexandrin I conçoit la bonté divine comme une force naturel lemem expansive et nécessairement active : Dieu crée donc e se révéle de toute éternité. Il avait rencontré cette . objection : « Si le monde a commencé dans le temps, que faisait Dieu avant la création? Se représenter la ; nature de Dieu inerte et inactive, ou sa bonté ineffi­ cace, ou son souverain domaine sans sujets, ce serait joindre l’impiété à l'absurdité. » L’objection l’alteignait. car il enseignait, d’après la foi chrétienne, que le monde actuel avait été créé, et créé dans le temps quod mundus hic factus sil et ex certo tempore cœperit. Periarch., I. Ill, c. v, col. 325. Que répondil? Qu’avant ce monde visible, Dieu en avait créé d’autres, comme il en créera encore, quand celui-ci cessera. Ibid., n. 3, col. 327. C’était résoudre la diffi­ culté aux dépens de la liberté, de la pleine indépen­ dance de Dieu dans les opérations ad extra. Du mo­ ment où la foi nous apprend qu’il y a en Dieu deproductions immanentes, la génération du Verbe et la procession du Saint-Esprit, nous devons concéder le principe de l’activité naturelle et nécessaire de la na­ ture divine, mais parce que et en tant qu’il s'agit de 1 productions immanentes, tout ce qui est en Dieu par­ ticipant à la nécessité et à l’immutabilité absolue de l’Ètre divin. Origène renvoie à ce qu’il avait dit auparavant, 1. I, c. n, n. 10, col. I38sq. Il pari, suivant la juste remar­ que du P. F. Prat, Origène, p. 7'1, de l’idée de Dieu παντοκράτωρ, dominateur souverain, et non pas πα ν­ τοδύναμος, tout-puissant, équivalent du mot latin omnipotens. Il n’y a pas de père sans fils, ni de maître sans domaine ou sans serviteurs; de même, Dieu ne saurait être dit dominateur souverain, s’il n’avait pas de sujets sur qui s’exerçât sa domination. Pour qu’il soit παντοκράτωρ, il faut donc que les créatures exis­ tent. Impossible, d’ailleurs, de supposer que Dieu n’ait pas eu cette qualité dès le début; ce serait avouer qu'en l'acquérant plus tard, il aurait progressé et serait devenu meilleur : Et quomodo non videbitur absur­ dum, ut cum non haberet aliquid ex his Deus quæ cum habere dignum erat, postmodum per profectum quemdam in hoc venerit ut haberet ? Telle est l’argu­ mentation d’Origène. Un grand problème surgit assu­ rément du fait d’une création libre et non éternelle, le problème de la conciliation entre la liberté d’une part, et de l'autre l'immutabilité divine; il restera pen­ dant de longs siècles, et reste encore pour la raison humaine Vænigma sacrum. Mais ce n’est pas résoudre le problème d'une façon orthodoxe, que de supprimer l’un des termes, la liberté ou pleine indépendance de Dieu. Tertullien donnera bientôt le principe essentiel de la solution; elle consiste à distinguer entre les dénominations absolues, qui de leur nature sont éter­ nelles et nécessaires, et les dénominations relatives qui, se tirant d’un terme posé dans le temps, en dehors de Dieu, ne sont ni nécessaires ni éternelles. La distinction entre les notions de Dieu παντοκράτωρ et παντοδύναμος, et de plus, entre la puissance divine considérée en elle-même et dans son terme, me parais­ sent seules donner la clef d’un passage difficile du Periarchon, 1. II, c. ix, η. I. col. 225, très diversement rendu dans la traduction latine de Itufin et le texte grec de Justinien, admis par Huet, Origeniana, 1. Π, c. n, q. i, n. 2, P. G., t. xvn, col. 705. D’après ce der­ nier texte, le caractère limité de la création primitive s’explique par le caractère limité de la puissance divine: πεπερασμενην γάρ είναι ζαι τήν δύναμιν τοϋ Θεοϋ ζεκτέον. Si cette puissance était infinie, elle ne pourrait se comprendre elle-même, l'infini étant incompréhensible. Dieu a donc créé autant de créatures qu'il en pouvait comprendre et gouverner. Doctrine d’où sortirait cette grave conséquence : Dieu, limité dans sa puissance, 1053 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) 1054 l’est aussi dans son être, puisqu'il se connaît et se sagesse, de toute gloire, de toute perfection, absolu­ comprend pleinement, d’apresOrigéne. Periarch., 1. IV, ment et essentiellement parfait en lui-même et par lui n. 35, col. 409. Dans la traduction de Rufin, il s’agit, même, αυτό; δε’ έχντον τέλειο;, αυτό; καθ’εαυτόν τέλειο; ? non de la puissance divine considérée en elle-même, De creatis, η. 2, col. 336. D’où viendrait pour lui la mais dans son terme, les créatures. Dieu les a produites nécessité de créer le monde, même spirituel? Et s’il en nombre fini; autrement, il ne pourrait ni les conte­ ne change pas, quand il cesse de produire de nouveaux nir, ni les gouverner (idée du παντοζράτωρ), ce qui êtres, pourquoi changerait-il, quand il en produit ' est infini ne pouvant être contenu, ni circonscrit, quia lbid.,n. 3. Ce point écarté, nulle différence essentielle ubi /inis non est, nec comprehensio ulla, nec circum­ n’apparaît entre Origène et Méthode sur la question scriptio esse potest; cf. In Matt/ι., tom. xm, n. 1, P. G., qui nous occupe. Mêmes principes contre le dualisme t. xm, coi. 1092, où le raisonnement, trop concis, et le déterminisme gnostique : ce n’est pas dans une parait s’appliquera l'hypothèse d’une multitudeinfinie. matière coéternelle à Dieu, qu’il faut chercher le prin­ Dieu a donc créé au début autant de créatures qu’il cipe du mal; il vient de la défection du libre arbitre, jugea suffire, quantum su//icere posse prospexit; idée il a pour auteur la créature raisonnable. De libère qui revient, 1. IV, n. 35, col. 410. Dès lors, il n’est arbitrio, col. 261 sq.; De resurrect., n. 1, col. 265. nullement question d’une limitation intrinsèque ou Même ensemble d’attributs divins. Même propension a proprement dite de la puissance divine. se complaire dans les métaphores de lumière, ou de La seconde interprétation me paraît d'autant plus beauté incréée et incorporelle, qui n’a pas eu de com­ vraisemblable, que la toute-puissance divine, au sens mencement et ne peut subir d’éclipse; voir, par exem­ de παντοδύνααος, se trouve affirmée dans le traité contre ple, dans le Convivium decem virginum, orat, vi, c. I, Celse. Ce philosophe attribuait aux chrétiens cette col. 143. Même enseignement sur la possibilité de nous affirmation : Dieu peut tout, en y attachant manifes­ élever à la connaissance de Dieu, à l’aide du monde tement l’idée d’une puissance effrénée, laquelle, abso­ visible, et l’impossibilité d'atteindre clairement ici-1 ·.,, lument parlant, s’étendrait même à n’importe quoi : l’Étre suprême, τό "Ον. De Ubero arbitrio, col. 24 ί; Dieu, opposait-il, ne veut rien d’inconvenant ni de Convivium, oint. VIH, c. xi, col. Ι5ό. Si donc, comme contraire à la nature,!. Ill, n. 70, col. 1012. L’objection le dit Bonwetsch, p. 54, la notion de Dieu que nous éclaire la réponse, qui tend à rétablir la notion chré­ trouvons dans ce qui nous reste des écrits de saint tienne de la toute-puissance divine, mal comprise par Méthode, est a celle qui régnait dans la théodicée le païen : « Assurément, nous reconnaissons que Dieu grecque, » il faut en dire autant, à part les erreurpeut tout, c’est-à-dire tout ce qu’il peut sans détriment signalées, de la théodicée d’Origène. de sa divinité, de sa bonté et de sa sagesse. » Aussi l’apologiste ne se contente pas d’admettre que Dieu ne auteurs CATHOLIQUES. — Dom B. Maréchal, O. S. B., Concor­ dance des saints Pires de l’Église, grecs et latins, Paris 1739. voudra jamais rien d'injuste ou de mauvais, il affirme t. i et n: G. Lumper, O. S. B., Historia theologico-critica de qu'il ne le peut pas. Ibid.; et. I. V, n. 14, col. 1201. vita, scriptis atque doctrina sanctorum Patrum, aliorumque Suit-il de celte réponse qu’Origène limite la toute, scriptorum ecclesiasticorum trium primorum saeculorum. puissance ou que, d’après lui, les diverses propriétés I Augsbourg, 1783 sq.; .1. Schwane, Histoire des dogmes, t.i $ 13, de Dieu se limitent mutuellement, comme le veut ; 14, 16, 17, 21; J. Rivière, Saint Justin et les apologistes du Ritter, op. cit., t. v, p. 489, et beaucoup d’autres à sa I ir siècle, Paris, 1907; J. Springl, Die Théologie des hl. Justtns des Martyrers. Eine dogmengeschichtliclie Studie, n. 5, dans suite? Nullement. Nier de la puissance divine ce qui Theologisch-praktische Quartulschri/l, Linz 1884, t. xxxv:. serait une imperfection, ou ce qui répugnerait intrin­ p. 778 sq. ; A. Feder, S. .1., Justins des Martyrers Lehre t on sèquement. ce n’est pas limiter sa perfection, mais Jesus Christus. Fribourg-en-Brisgau, 1906, p. 86 sq.. 106 sq. ; l’affirmer et la sauvegarder : hæc enim potestas ejus J.-A. Schmit, Saint Irénée et lesgnostiques, n. 3, dans fa Rei divinitati contraria est, et illi omnipotenliæ quant ut catholique, Louvain, 1855, t. xm. p. 558 sq.; j. Cognât. CleDeus habet, 1. Ill, op. cit. Tenir compte, pour déter­ ment d’Alexandrie, sa doctrine et sa polémique. c. n et ni. miner l’objet vrai de la toute-puissance, de ce qu’exi­ Paris, 1859; V. Hébert-Duperron, Essai sur la polémique et la philosophie de saint Clément d’Alexandrie, V· part., c U. gent par ailleurs les autres attributs de Dieu, c’est tout Paris, 1855, p. 201 sq.; B. Huet, Origeniana, 1. II, c. Il, q. simplement dire que la puissance divine ne peut être P. G-, t. xvn, col. 705 sq, ; F. Prat, S. .L. Origène. Le thé. qu’une puissance digne de Dieu, aussi essentiellement et l'exégète, Paris, 1907. bon. sage, juste, que puissant : Dicimus etiam Deum auteurs non catholiques. — J. Donaldson, op. cit . Izr.-ir- = turpia non posse; alioqui Deus posset non esse Deus. 1866. t. n et m ; A. Harnack, Lehrbuch der Dogme· g· ·--. :■■■■ Nam si quid turpe Deus facit, Deus non est, 1. V, t. I, p. 485sq., 529 sq.,618 sq. ; C. Semisch, Justin der Marty·· Eine kirchen-und doymengeschichtliche Monographie. Bretn.23, coi. 1215. Origène avait parlé d’une façon moins lau, 1840-1842, t. 11, p. 247 sq.; J. C. E. Otto. De jus:·.:, m châtiée, quand il avait dit ailleurs : Quoniam in quan­ rts scriptis et doctrina, léna. 1841. p. 125 sq. ; C. We .-s . · tum ad potentiam quidem Dei,omnia possibiliasu.nl , Die Théologie des Martyrers Justinus, dans Jahi ’■■:■■· -sive justa, sive injusta. In Maith., comment, series, deulsche Théologie, Gotha. 1867, t. xn. p. 75 s q M v n. 95, t. xm, coi. 1746. C’est là une de ces antilogies Engelhardt, Das Christenthum Justins des Martyrers. Erlan­ qu’on rencontre dans les écrits d’Origène; sa théodicée, gen, 1878, p. 127 sq. ; P. Hans Windisch. Die Theodizee demalgré des taches, n’en reste pas moins brillante et christlichen Apologeten Justin, Leipzig, 1906; c. W. Steue.Die Gottes-und Logoslehre des Talion mit ihren Beruhru: destinée à exercer une profonde influence dans l’Église. gen in der griechischen Philosophie, léna. 1892; T. A. Claris?· ;) Saint Méthode d’OIympie, mort pour la foi vers 311, Commentatio ad quxstionem, a venerabili ordine theolog· peut nous servir de contrôle pour le jugement qui rum Lugduno-Batavorum a. 1818 propositam : De Athenagorr précède. Il fut l’un des principaux adversaires d’Ürivita et scriptis..., dans Annales Academiæ Lugduno-Batavr. gène, comme on le voit par les fragments de deux de 1818-1819, t. tv; P. Logolhetes, 'II 4.vyt« 'Al,.?— ses ouvrages, De resurrectione et De creatis, P. G., Leipzig, 1893; K. F. Bauer. Die Lehre des Athenagoras vm t. xvm, col. 265, 332. Or, dans une monographie sur Gottes Einheit und Dreieinigkeit, Bamberg, 1905; O. Gross Die Gotteslehre des Theophilus von Antiochia. Abhandlui la théologie de ce Père, N. Bonwetsch a signalé zum Jahresbericht des sliidtischen Bealgymnasiums l’étroite dépendance qui le relie, malgré tout, au grand Chemnitz /Hr Ostern 1896; A. Pommrich, Des Apologete· alexandrin. Rien dans ses attaques qui aille contre la Theophilus von Antiochia Gottes-und Logoslehre. Leipr. théodicée d’Origène, sauf ce qui concerne l’éternité et 1904; H. Ziegler, Irendus der Bischof von Lyon. Ein Beitm la nécessité de la création. Et là même, le saiut mar­ zur Entstehungsgeschichte der altkatholischen Hirer tyr se sert contre celui qu’il réfute de la notion de II· part., Berlin. 1871, p. 153 sq. : J. Kunze. Die Gotteslehre d·: Dieu qui leur est commune. Dieu n'est-il pas l’Étre Irenaus. Leipzig, 1891 : C. Bigg. The Christian Platonis:? Alexandria, uxford. 1886, lect. n el ill. Clément d'Alexandriequi n’a besoin de rien, le principe et la source de toute 1055 DIEU (SA NATURE D’APRES LES PERES) 1056 lect. iv-vi, Origène; S. Thomasius, Origenes. Ein Beytrag zur ' serait, de sa part, une conlradiction manifeste, puis­ Dugmengeschichle des drillen Jahrhunderts, Nuremberg, qu'il s’en sert couramment. Sous une forme oratoire, 183' : F. B, Gass, De Dei indole el attributis Origenes quid il veut donc seulement les déclarer inaptes à dénommer docuerit, Breslau, 1838; E. R. Redcpenning. Origenes. Ëine proprement l’Ètre suprême. S'il excepte le nom même Darstellung seines Lebens und seiner Lettre, Bonn. 1846, t. 1, de Dieu, ce n’est pas, semble-t-il. pour la signification р. 103 sq. (doctrine de Clément d'Alexandrie) : t. u. p. 277 sq. étymologique du mot, qu’il laisse inexpliquée, mais (doctrine d'Origène); P. Vischer. Commentatio de Origenis pour l'usage qui lui adonnéla valeur pratique d’un nom theologia et cosmologia, Halle, 1846; J. Dartigue, Essai sur la théodicée d’Origène, Genève, 1873 ; W. Fairweather, Origen propre ou du moins réservé. C’est dans le même esprit and Greek Patristic Theology, c. vi. Édimbourg, 1901; I que Minucius voit comme un hommage rendu à l’unité N. Bonwetsch, Die Théologie des Methodius von Olympus, ! divine dans ces exclamations spontanées : « Dieu! Dieu dans Abhandlungen der kiinigl. Gesellschaft der Wissenest grand, Dieu est vrai, si Dieu le veut. » Doctrine schaften zu Gollingen. Philologisch-historische h'lasse, nouv. qu'il s'efforce ensuite de confirmer par des témoignages série, Berlin, 1903. t. vit. n. 1. — Les ouvrages qui traitent de poètes et de philosophes; au fond de leurs concep­ directement des rapports entre la théodicée des Pères et la tions sur Dieu, on retrouve l’unité, c. xix, col. 292 sq. philosophie seront cités plus loin. 2. Apologistes latins. — La patristique occidentale est beaucoup moins riche que l’orientale pour toute cette période. Les noms marquants sont ceux de Minucius Félix et de Tertullien. En supposant l'antériorité du premier, je me conforme à l’opinion dominante des érudits : A. Ehrhard, Die altchristliche Litteratur und ihre Erforschung von 1884-1900, Fribourg-enBrisgau, 1900; Bardenhewer, Geschichte der altchristlichen Litteratur, Fribourg-en-Brisgau, 1902. t. 1, p. 312a) Minucius Félix. — L’élégant dialogue qui porte le titre d'Octavius, P. L., t. ni, col. 231 sq., et qu’on fait assez communément remonter aux débuts du règne de l’empereur Commode (180-192), nous intéresse doublement ; par l’attaque qu'il rapporte, et par la défense qu’il présente. L’adversaire, le païen Cécilius, commence par professer une sorte d’agnosticisme en ce qui concerne la connaissance de Dieu : absil ab exploratione divina humana mediocritas, etc., c. vi, col. 245; puis il s’en prend, entre autres choses, au Dieu des chrétiens, * ce Dieu qu’ils ne peuvent ni montrer aux autres ni voir eux-mémes; Dieu qui scruterait minutieusement les mœurs, les actions, les paroles et les pensées les plus intimes de tous, courant apparem­ ment de ci et de là, pour être présent partout; Dieu importun, remuant, imprudemment curieux, » c. x, col. 265. Dieu d’ailleurs impuissant ou inique, puisqu'il laisse souffrir, comme on le voit, la majeure et la meil­ leure partie de ses adeptes, c. xn, col. 271. Dans sa défense, Octavius reste constamment sur le terrain de son adversaire, celui de la philosophie et de la littérature profane. Il établit d’abord par l’argu­ ment, devenu classique, des causes finales, l’existence d’un Dieu, « Seigneur et père de l’univers, plus beau que les astres et tout ce que le monde contient, » с. xvn-χνιιι, col. 284 sq. L’unité divine, fondée sur des considérations d’ordre politique ou de bon sens, l’amène â compléter sa notion de l’Étre suprême : « Évidem­ ment. Dieu, le père de toutes choses, ne saurait avoir ni commencement ni fin, lui qui donne à tous les autres cires l’existence, et est delui-même éternel; lui qui, avant le monde, se tenait lieu de monde; lui dont la parole fait naître, la raison gouverne et la vertu soutient tout ce qui est. On ne peut le voir, il est trop brillant; ni le saisir, il est trop pur; ni l’apprécier, il est au-dessus de toutes nos conceptions; infini, immense, seul à connaître toute sa grandeur. Notre cœurà nous est trop étroit pour le comprendre; aussi c’est en le proclamant inestimable que nous l’estimons dignement... Ne lui cherchez pas de nom; il s’appelle Dieu. Il faut des noms quand, dans une multitude, on veut distinguer chaque individu par une appellation qui lui soit propre; Dieu est seul, le nom de Dieu suffit. Si je l’appelais père, on pourrait le croire charnel; si roi, on pourrait le supposer terrestre; si seigneur, on pourrait le juger mortel. Supprimez tout cet appa­ reil de noms, et vous verrez sa clarté, » c. xvin, col. 290 sq. Est-ce à dire que l’apologiste réprouve absolument ces appellations et autres semblables? Ce La réponse aux attaques de Cécilius complète la théo­ dicée de Minucius Félix. La première était tirée de l’invisibilité divine. « Le Dieu que nous honorons, ré­ pond Octavius, nous ne pouvons ni le montrer ni le voir; mais nous le croyons Dieu, parce que nous pou­ vons le connaître, quoiqu'il soit invisible. Dans ses œuvres, en effet, et dans le mouvement du monde nous découvrons sa vertu toujours présente. » Après avoir proposé diverses analogies, Octavius conclut : « Vous voudriez voir Dieu de vos yeux charnels, alors que votre âme même qui vous fait vivre et parler, vous ne sauriez la voir ni la toucher! » c. xxxn, col. 340. Le païen avait encore objecté que Dieu, fixé au ciel, ne pouvait se trouver auprès de tous les hommes ni connaître chacun en particulier : « Erreur, réplique l’apologiste. Com­ ment Dieu pourrait-il être loin de nous, puisqu’il remplit le ciel, la terre et tout ce qu’il peut connaître en dehors de ce monde? Non seulement il est partout auprès de nous, mais il nous est immanent : ubique non tantum nobis proximus, sed infusus est. Si le soleil, fixé au ciel, pénètre cependant en tous lieux et se mêle à tout, sans que jamais sa clarté en soitatteinte, à combien plus forte raison Dieu qui a fait et qui voit toutes choses, pour qui rien n’est secret, sera-t-il présent dans les ténèbres et jusque dans ces autres ténèbres que sont nos pensées! Non seulement nous agissons sous son regard, mais c’est avec lui, dirai-je presque, que nous vivons. » Ibid., col. 341. Enfin l’objection tirée des soulïrances des martyrs reçoit cette réponse : On n’a le droit de s’en prendre ni à la puissance de Dieu ni à sa providence. S’il laisse souffrir les siens, c’est à titre d’épreuve et pour les couronner ensuite, c. xxxvi, col. 351. «N’est-ce pas un beau spectacle, et digne de Dieu, de voir un chrétien aux prises avec la douleur, braver la mort et les bourreaux, rester maître de lui en face des rois et des princes, et triompher du juge même qui vient de prononcer la sentence? » c. xxxvn, col. 352. b) Tertullien n’est pas seulement apologiste, comme Minucius Félix; il est encore, comme saint Irénée, controversiste défendant la foi catholique contre les dé­ viations de l’hérésie. Sous les deux rapports, il présente des écrits qui intéressent la théodicée. Tel, en parti­ culier, dans l'œuvre de l'apologiste, l’Apologeticus adversus gentes pro Christianis (fin de 197), P. L., t. i, col. 257, l’opuscule De testimonio animæ (entre 197 et 200), ibid., col. 607, et les deux livres Ad natio­ nes (197) ; dans la controverse dogmatique, le Liber adversus Praxeam (après 213), P. L., t. il, col. 154, et surtout les deux ouvrages antidualistes. Adversus Hermogenem (entre 200 et 206). ibid., col. 195. et Adversus Marcionem (vers 207-208), ibid., col. 239. Les preuves dont l’apologiste africain se sert pour établir l'existence d’un Dieu créateur, sage, bon et juste, sont assez connues pour qu’il suffise de les men­ tionner ici. Voir A. d’Alès, c. n, § 1,p. 37 sq. Deux ap­ paraissent au premier plan : d’abord, la considération des œuvres de Dieu si nombreuses et si grandes, « qui nous entourent, qui nous soutiennent, qui nous charment, et même qui nous terrifient : ex operibus 1057 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) ipsius tot et talibus, quibus oontinemur, quibus sus­ tinemur, quibus oblectamur, etiam quibus exterre­ mur; puis, le témoignage de l’àme humaine, ex ani­ mée ipsius testimonio, témoignage dont Tertullien voit une expression dans ces exclamations qui sortent comme spontanément de toutes les lèvres : Dieu! grand Dieu! Dieu bon! plaise à Dieu! etc. Apolog., c. xvn, col. 376 sq. Sur cette dernière preuve, voir aussi De testimonio animæ, c. t, col. 616, et De anima, c. xi.i, P. L., t. n, col. 720; car Tertullien attache beaucoup d’importance à ces notions primitives de Tàme qui nous font aller comme d'instinct vers le Dieu grand, bon et juste. C'est à ces deux sources de connaissance naturelle, la raison s'appliquant à la considération du monde extérieur et la conscience parlant au dedans, que l'apologiste emprunte la notion de Dieu qu'il prend pour point de départ de son argu­ mentation; par exemple, notion d'un être suprême dont la nécessité s'impose même aux païens, pour l’explication de leurs divinités subalternes, démonstra­ tion ad hominem, mais propre à disposer les esprits à la conception du Dieu unique, Apolog., c. xi, col. 332; notion de l'être souverainement grand,summum mag­ num, éternel, incréé, etc., Adv. Marc., H, 3, col. 249, ou encore, notion du créateur. Dieu étant la cause pre­ mière de tous les êtres qui sont en dehors de lui, doit posséder par lui-même non seulement l'existence, mais toutes les perfections sans ombre d’imperfection : Imperfectum non potuit esse, quod perfecit omnia. Apolog., c. xi, col. 334 ; cf. Adv. Marc., t, 24, col. 274: perfectus in omnibus. La transcendance et l’incompréhensibilité divines suivent naturellement. Tertullien les énonce, en style paradoxal, dans un passage où diverses conceptions de saint Irénée at de Minucius Félix semblent combinées et ou résonnent quelques notes de la théologie néga­ tive : « Dieu est invisible, bien qu’on le voie [par l’esprit], invisibilis, etsi videatur; inaccessible, bien que notre intelligence nous le rende présent, incompre­ hensibilis, etsi per gratiam repraesentetur ; inconceva­ ble, bien que notre intelligence s’en fasse quelque idée, inaestimabilis, etsi humanis sensibus aestimetur /et c’est pour cela qu'il est vrai et si grand, ideo verus et tantus est... Ce qui nous fait apprécier Dieu, c’est précisé­ ment l’impuissance ou nous sommes de l’apprécier (dignement]. Ainsi sa grandeur a-t-elle pour effet d’en faire pour les hommes quelque chose de connu et d’inconnu â la fois. Ces ce qui rend inexcusables ceux qui refusent de le r ‘connaître, alors qu’ils ne peuvent l'ignorer. » Apolog. c. xvn, col. 375. L’unité de Dieu ressort des principes énoncés. Elle est spécialement affirmée dans le Liber adversus Praxeam, précisément à cause de l’obstacle apparent que présentait la trinité des personnes divines, défendue par Tertullien contre Praxéas et ses partisans. Au mot d’ordre de ces hérétiques : Monarchiam tenemus, il réplique : Nous aussi nous croyons en un seul Dieu, unicum quidem Deum credimus; mais sans préjudice de la distribution ou distinction des personnes : et nihilominus custodiatur œconomiæ sacramentum quæ unitatem in trinitatem disponit, c. n, coi. 156. Si l’unité demeure avec la trinité, c’est que dans cette distribution ou distinction des personnes, il n’y a mul­ tiplication ni de substance, ni de rang, ni de puissance: unius autem substantiae, et unius status, et unius potestatis, quia unus Deus. Ibid. En d’autres termes, le principal de la mulliplication trinitaire se trouve en dehors de ce qui constitue Dieu comme tel, c'est-àdire en dehors de la substance ou nature divine et de ses propriétés absolues. C’est surtout dans ses ouvrages antignostiques que Tertullien, comme saint Irénée, traite la question ca­ pitale de l’unité divine, mais d'une façon plus large | DICT. DE THEOL. CATHOL. 1058 que dans la controverse polythéiste, puisqu'ils’agitalors de l’unité de Dieu considéré non seulement comme principe premier et unique de toutes choses, mais en­ core comme législateur et rédempteur, comme auteur de l’Ancien el du Nouveau Testament. Le rhéteur afri­ cain se place d'abord sur le terrain de la raison. 11 trouve l'unité dans la notion même de Dieu, l'utre sou­ verainement grand : Non aliter Deus, nisi summum magnum; nec aliter summum magnum, nisi parem non habens: nec aliter parem non habens, nisi uni­ cus fuerit. Dieu est un, ou il n’est pas. Adv. Marc., I, 3, col. 250. Puis, dans de vigoureux chapitres, il poursuit l’antithèse, absurde en principe et fausse dans la réalité, que Marcion prétendait établir entre un Dieu de justice et un Dieu de bonté. Le vrai Dieu est à la fois bon et juste, aussi nécessairement juste que bon, les deux attributs devant s’allier en lui : quia bonitas nisi justitia regatur, ut justa sil, non erit bonitas, si injusta sit, c. xt, coi. 298. Et pour défendre Dieu tel que l’économie mosaïque le représente, Tertullien explique et justifie telles mesures qui, à première vue, pourraient sembler barbares ou capricieuses, c. xvmsq. Enfin, comme saint Irénée, mais plus en détail, il fait la concordance des deux Testaments, spécialement en ce qui concerne la vie du Christ, dont toute la trame n’est que la réalisation d’anciennes prophéties. Là. évidemment, l’Écriture peut et doit être invoquée. Tertullien dit même à ce propos que le chrétien apprend à connaître Dieu à l’école non des philosophes et d’Épicure, mais des prophètes et de .Jésus-Christ : Deum nos a prophetis eta Christo, non a philosophis nec ab Epicuro, erudimur, ιι. 16, col. 303. Idée ren­ forcée ailleurs : « Qui connaît Dieu sans le Christ et qui connaît le Christ sans l’Esprit-Saint ? » De anima, c. I, P.L., t. H, col. 647. Il s’agit alors d'une connais­ sance non quelconque, mais parfaite, ou du moins su­ périeure de Dieu. Ces passages et autres semblables laissent intacte la doctrine expresse du docteur afri­ cain sur la double source où l’homme puise sa con­ naissance de Dieu : Nos definimus Deum primo ■ tura cognoscendum, dehinc doctrina recognosce,·<ί : natura ex operibus, doctrina ex praedicatio, , s. Adv. Marc., I, 18, coi. 266. Cf. Apolog., c. x.;::. coi. 377 : Sed quo plenius et impressius tam :/su . [quam] dispositiones ejus et voluntates adir instrumentum adjecit litteraturae. Voir Stier, De specielie Gottesbegri/f Tertullians, p. 14. Le délicat problème du péché el du mal faisait part e intégrante de la controverse antignostique, soit que l’ad­ versaire fût Marcion qui dédoublait les dieux connu·:· les Testaments, soit qu'il fût Hermogene recourant à l’hypothèse d’une matière incréée, pour expliquer la présence du mal dans le monde. Ce n’est pas le lieu de développer cette question, bien que des auteurs ré­ cents, comme Schulze (voir bibliographie), n’entendent pas autre chose dans leurs études sur la théodicée de Tertullien. Quelques détails seulement vont droit au but du présent article. Marcion partait du fait histo­ rique de la chute primitive pour mener sa campagne contre le Dieu de l’Ancien Testament : « S’il était le Dieu bon, prescient de l'avenir et capable de prévenir le mal, comment aurait-il pu permettre que l’homme, son image, fût tenté par le diable et induit à la déso­ béissance quicausa sa mort?» Adv. Marc., n, 5,col.289. Tertullien commence par revendiquer énergiquement pour Dieu les attributs nommés par son adversaire : la bonté, dont témoignent assez les œuvres de Dieu, bonnes en elles-mêmes, qua bona; la puissance, dont témoignent également ces œuvres, si grandes, qua tanta; la prescience dont témoigne chacun des prophètes. quæ tantos habet testes, quantos fecit prophetas, ibid., col. 299 ; cf. Apolog., c. xx. col. 391 : Idoneum, opinor, testimonium divinitatis veritas divinationis.Slais Dieu IV. — 34 1059 DIEU (SA NATURÈ D’APRÈS LES PÈRES) voulut l’homme libre, maître et, par conséquent, res­ ponsable de ses actes; c’était le faire à son image. La permission du péché, défaillance du libre arbitre de la créature, était une conséquence de cette institution, en elle-même bonne et bienveillante. Ni la bonté, ni la prescience, ni la puissance divine ne sont en cause; c’est sur son fait, et non celui de l’homme qu'il faut juger Dieu. Adv. Marc., II, 6, col. 291 sq. Tertullien avait encore d’autres griefs contre le dua­ lisme matérialiste d’Hermogéne. Avant même d’aborder la thèse fondamentale de cet hérétique sur le caractère intrinsèquement mauvais de la matière, il montre l’in­ compatibilité qui existe entre l’hypothèse d’une matière incréée, et la vraie notion de Dieu; c’est méconnaître celui-ci que de nier son indépendance absolue et de communiquera la matière un attribut qui lui est propre, c. n sq., P. L., t. n, col. 198 sq. Un raisonnement pré­ senté par Hermogene et la réponse qu’il reçoit méritent une attention spéciale. Dieu, disait le gnostique, a tou­ jours été non seulement Dieu, mais Seigneur, Deum semper Deum etiam Dominum fuisse; comment se­ rait-il éternellement Seigneur, sans une matière qui lui soit coéternelle et sur laquelle il puisse, en consé­ quence, toujours exercer un domaine actuel? Tertullien répond : Les termes Dieu et Seigneur ne sont pas assi­ milables. Le premier convient à Dieu pris en lui-même et pour lui-même, par conséquent toujours : Dei no­ men dicimus semper fuisse apud semetipsum el in semelipso ; et cela, parce qu’il désigne la substance même de Dieu, ou la divinité : Deus substanti» ipsius nomen, id est divinitatis. (Contre la signification tirée du verbe Oâeiv, voir Ad nationes, II, 4, col. 590 sq.) Il en va tout autrement du mot Seigneur ; il ne désigne pas la substance, il se rapporte à la puissance divine, considérée non pas absolument, telle qu’elle fut tou­ jours en Dieu, mais relativement, dans son exercice, temporel et contingent : Dominus vero non substantiæ, sed potestatis substantiam semper fuisse cum suo nomine, quod est Deus, postea Dominus, accedentis scilicet rei mentio, c. m, coi. 199. Réponse perfectible, assurément, mais, telle quelle, remarquable et d’une grande portée, pour cetie distinction fondamentale entre les dénominations absolues et les dénominations relatives qu’elle contient en ternies équivalents. En outre, cette réponse permet d’interpréter bénignement la pensée de Tertullien dans deux passages où, s’aban­ donnant à une argumentation fougueuse contre Marcion, il semble ne pas vouloir en Dieu d’une nature el d’une bonté inactive. Adv. Marc., I, 12, 22, col. 259, 271. Cf. Petau, 1. III, c. n, n. G. De tout cet ensemble résulte une doctrine ferme et précise sur beaucoup de points. Il y a pourtant des exceptions; trois, en particulier, doivent être signalées. Les théophanies de l’Ancien Testament sont toutes rapportées à la seconde personne de la Trinité en des termes qui rappellent la doctrine de saint Justin sur la transcendance absolue de Dieu le Père, et même sur son existence extracosmique, à ne considérer que celte incise singulière : in quo omnis locus, non ipse in loco; qui universitatis extrema linea est. Adv. Praxeam, c. xvi, col. 175. Le correctif se trouve dans les passages où Tertullien affirme non seulement l’omniscience de Dieu, sub Deo omnium speculatore, Apolag., c. XLV, col. 500, mais encore son ubiquité : Deum ergo existimo ubique notum, ubique pressentent, ubique dominantem. Ad nationes, n, 8. coi. 595. L’ac­ centuation de la toute-puissance, identifiée avec la vo­ lonté divine : Dei enim posse, velle est, Adv. Prax., c. x, col. 166, garde quelque chose de vague, par trop de généralité, comme dans cette assertion : Deo nihil impossibile, nisi quod nonvult, De carne Christi,c. ni, t II, col. 756; ou quelque chose d’équivoque, par la hardiessedel’expression. comme dans cette autre phrase, 1060 dite de Dieu le Père, et que Petau, I. V, c. vi, n. 6, serait tenté de prendre pour une réponse ad hominem : Si voluit semetipsum sibi (ilium facere, potuit. Adv. Prax., ibid. Par ailleurs, Tertullien lient que tout est raisonnable en Dieu : sicut naturalia, ita rationalia esse debere in Deo omnia, Adv. Mare., i, 23, coi. 272; et il affirme expressément qu’en réalité Dieu n’a pas fait tout ce qu’il aurait pu faire : Non autem quia omnia potest facere, ideo utique credendum est illum fecisse, etiam quod non fecerit ; sed an fecerit, requi­ rendum. Adv. Prax., ibid. Les textes ambigus peuvent donc signifier simplement, comme on l'a déjà dit pour Athénagore, que Dieu peut faire tout ce qui rentre dans l’orbite normale de sa volonté. Beaucoup plus délicate est la question de la spiritua­ lité divine : Quis negabit Deum corpus esse, etsi Deus spiritus est? Spiritus enim corpus sui generis in sua ef/igie. Adv. Prax., c. vn, col. 162. Ainsi « Dieu est corps, bien qu’il soit esprit; car l’esprit, en sa propre forme, est un certain corps. » Assertion complexe et déconcertante, d’autant plus que des deux séries de textes relatifs au mot spiritus, qu’on trouve dans Ter­ tullien, les uns rangent les esprits dans la catégorie des corps, et les autres décrivent leur nature et leur opération en termes d’un matérialisme prononcé. Voir A. d’Alès, p. 61 sq. A la vérité, le docteur africain nous avertit de ne pas confondre Dieu et l’homme sous le rapport de la substance, des facultés, des sentiments, quoiqu’on les désigne sous le même nom dans la sainte Écriture. « Ainsi, nous entendons parler de la droite, des yeux, des pieds de Dieu, mais il ne s’en­ suit pas qu’on les compare aux organes qui, chez, nous, portent le même nom. Autant le corps de Dieu diffère du corps de l’homme, quanta erit diversitas divini corporis et humani, malgré la similitude du langage, autant les sentiments de Dieu diffèrent des sentiments de l’homme. » Adv. Marc., Il, 16, col. 303. Dieu n’a donc pas un corps comme le nôtre, ni des passions comme les nôtres. Il n’en reste pas moins que l’ex­ pression de corps divin est maintenue dans ce pas­ sage et que, plusieurs fois, Tertullien suppose mani­ festement l’existence en Dieu du sentiment de la colère et de la vengeance. Adv. Marc., I, 26; n, 16, col. 277, 304, etc.; cf. Petau, 1. III, c. il, n. 15. Ne faut-il voir dans le terme latin de corpus qu’un synonyme de sub­ stance, de réalité, d’après l’explication proposée par saint Augustin, De hæresibus, i.xxxvt, P. L., t. xui. col. 46 sq., et suivie par beaucoup d’autres, spéciale­ ment par J. Pamelius. Paradoxa Tertulliani, η. 15 et 16, et par dom Le Nourry, Dissert, in Apologeticum, c. vu, a. 3, P. L., t. i, col. 192, 811 sq.? Ou faut-il re­ connaître que Tertullien n’a pas réussi â se dégager pleinement d’une conception matérialiste de Dieu, dont l’existence à cette époque nous est garantie par divers indices, en particulier par les attaques d’Origène?Tout en faisant bénéficier Tertullien d’une interprétation bénigne. Petau finit cependant, 1. Il, c. I, n. 7, par ac­ corder que son langage laisse à désirer. Les plus ré­ cents travaux sur l’apologiste africain ont montré tout ce que la seconde hypothèse a de vraisemblable, soit qu’on explique le fait uniquement par une inlluence judéo-chrétienne, comme Stier, op. cil., p. 30 sq., soit qu’on tienne compte, en outre, comme A. d’Alès, p. 65, du fonds d’idées que Tertullien tenait de son éducation première, stoïcienne La conception de Dieu comme summum magnum a même été rattachée à ce courant d’idées par quelques écrivains, par exemple G. Rausch, p. 43, et G. Schelowsky, p. 64. Voir biblio­ graphie à la fin de l’article. c) Saint Hippolyte de Rome n’offre rien de notable sur la nature de Dieu, dans les œuvres qui portent son nom. P. G., t. x. col. 583 sq. L’unité divine, maintenue à la base de la Trinité, est fondée sur les saintes Écri­ 1061 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) tures : Unus Deus est, quem non aliunde, fratres, agnoscimus, quam ex sanetis Scripturis. Contra hæresim Noeli, n. 9, coi. 815. La toute-puissance est très fortement accentuée : Illud enim possibile, hoc vero possibile, non dicetur de Deo. Liber adv. Græcos, η. 2, col. 799. La volonté divine, souverainement effi­ cace, immenses virtutis, De theologia et incarnat., n. 1, col. 830, est présentée comme acte pur : Velle habet Deus, non autem non velle; l'alternative de ces deux termes : vouloir et ne pas vouloir, suppose un être mobile et qui procède par voie d’élection, hoc enim vertibilis est et eligentis. Fragm., n, col. 862. Les Philosophumena, composés après le pontificat de saint Callixte (ÿ 222), et communément attribués à saint Hippolyte, ajoutent quelques traits; car le dessein de montrer que les élucubrations des hérétiques dérivent de la sagesse antique, amène l’auteur de ce livre à par­ ler çà et là des conceptions erronées sur Dieu qu'il rencontre ou croit rencontrer chez les principaux phi­ losophes païens. Sa critique n’est pas toujours sans appel, par exemple quand il voit dans le Dieu-néant de Basilide un fruit de l'abstraction aristotélicienne, I. VII, n. 19, 21, P. G. t. xvt, col. 3302 sq. A ces erreurs il oppose, 1. X. n. 32, col. 3445, la notion d’un Dieu unique, créateur et maître de toutes choses, qui n’a eu rien de coéternel, sauf dans sa prescience et sa volonté. Il engendra son Verbe, d’abord à l'état de pensée inté­ rieure, puis comme une voix extérieure, quand il vou­ lut créer par son entremise. Comparer Contra hæresim Noeti, n. 10, P. G., t. x, col. 818. 1 a création, œuvre du Dieu bon, ne contient rien que d’honnête et de bon, bonus enim qui facit; l’homme, abusant de son libre arbitre, cause le mal, dont l’existence est accidentelle, quod ex accidenti perficitur, cum sil nihil, nisi facias. L’accentuation de la puissance et de la volonté divines atteint, dans ce passage, n. 33, col. 3449, des limites invraisemblables; l’auteur dit de Dieu faisant l’homme : Si Deum te voluisset facere, poterat ; habes Logi exemplum, supposition manifes­ tement incompatible avec la consubstantialité du Verbe et d’ailleurs absurde, s'il s'agit de la divinité au sens propre du mot. d) Saint Cyprien (j- 258) n’a pas sur Dieu d’ensei­ gnement spéculatif, sauf un passage du traité Quod idola non sint dii, c. vm et tx, P. G., t. iv, col.575 sq. L’unité divine y est fondée sur l’argument populaire, tiré du bon gouvernement du monde, mundi unus rector, et du témoignage spontané de l’àine humaine : iXani et vulgus Deum naturaliter confitetur, et mens et anima sui auctoris et principis admonetur. Com­ parer Epist.,i, ad Donatum,n. Il, coi. 221 : Postquam auctorem suum, cadum intuens, anima cognovit. Dieu est décrit comme invisible, insaisissable, inappré­ ciable, et cela dans des termes identiques à ceux que nous avons rencontrés chez Minucius Félix et chez Tertullien. Dieu est répandu partout : ubique totus diffusus est, ou, suivant l’édition Hartel, t. I, p. 26, ubique ipse diffusus est. Nulle explication ultérieure de l'ubiquité divine; le saint docteur y voit plutôt une vérité d’ordre pratique et moral, la présence et l’omni­ science allant de pair : Ut sciamus Deum ubique esse pressentent, audire omnes et videre, et majestatis suæ plenitudine in abdita quaeque et occulta penetrare. De orat, domin., n. 4. coi. 521. Cf. De lapsis, n. 27, coi. 488; De mortalitate, n. 17, coi. 594. L’idée de la providence suit naturellement; rien n’échappe à la vo­ lonté divine, pas plus qu'à sa science : nisi si hæc ignaro Deo gesta sunt. aut non permittente illo omnia ista evenerunt. De la sis, n.21, coi. 483. Cf.Ad Demetrianum, n. 5, coi. 548, D’autres attributs divins apparaissent, incidemment énoncés ou supposés. Tels, l’éternité et l’immutabilité : Apud eum quando incipit quod et semper fuit et esse ι I i ] I 1CG2 non desinit? De orat, domin., n 13, coi. 527; la toutepuissance : Nam Deo quis obsistit quominus quod velit faciat? ibid., η. 14, col. 528; notre absolue dépendance à l'égard de Dieu : Dei est, inquam, Dei est omne quod possumus. Inde vivimus, inde polle­ mus, inde sumpto et concepto vigore... Sit tantum timor innocentiez custos, ut, qui in mentes nostras indulgenliæ cœlestis allapsu clementer Dominus in­ fluxit, in animi oblectantis hospitio justa obtempera­ tione teneatur. Epist., t, n. 4, coi. 202. Voir dans ce passage l'écho d'une conception pan théistique(Rettberg), ou je ne sais quelle idée d’une union « magico-physique » avec Dieu (G. Morgenstern), c'est par trop arbi­ traire. Arbitraire également, de prétendre relier â une conception matérielle de la divinité les expressions an­ thropomorphiques dont Cyprien se sert couramment, par exemple, quand il parle du baiser du Seigneur, ou des prières qui arrivent aux oreilles de Dieu, ou des chrétiens qui combattent sous ses yeux. Pures manières de parler, populaires et imitées de la sainte Écriture. L’évèque de Carthage, apôtre avant tout, ne pouvait manquer de mettre en relief lesattributs divins d'ordre moral, la bonté, la miséricorde, la piété du Père qui est aux cieux; il le fait à propos de Matth., vu. 9 sq.. en des termes qui font de Dieu la bonté, la miséri­ corde, la piété même : Quanto magis unus ille et ■ erus paler bonus, misericors et pius, immo ipse bonitas et misericordia el pietas lætalur pænitentia filiorum suorum. Epist., x, ad Antonianum, n. 10, P. L.,t. m, coi. 789. La bonté, toutefois, n'exclut pas la justice : Deus, quantum patris pietate, indulgens semper et bonus esi, lanium judicis majestate metuendus est De lapsis, n. 35, t. iv, coi. 492. e) Novalien, prêtre romain, composa, vers le milieu du ni· siècle, avant de devenir schismatique, son livre De Trinitate, dont les dix premiers chapitres portent directement sur Dieu. P. L., t. ni, col. 885 sq. Pour le genre comme pour la doctrine, il rappelle Tertullien dont il s’est servi, mais en s'inspirant aussi d’autr-auteurs. Il part de la croyance catholique « en Dieu Père et Seigneur tout-puissant, c’est-à-dire cr-at.-ur parfait de toutes choses, » c. I, col. 886. Le créa:· r nous est représenté comme contenant tout, vei ·:.· incessamment sur son œuvre et allant partout, intern semper operi suo, et vadens per omnia; il meut to . vivifie tout, voit tout. Il est sans commencement ni t; n. immense, éternel, immortel, absolument indépen i .· c. n, col. 889; seul bon dans toute la force du tern toujours semblable à lui-mème, immuable (d’apres Exod., Ill, 14), souverainement grand, infini, et. comme tel, nécessairement unique : quoniam nec duo in/. ·. : : esse possunt, ut rerum dictat natura, c. iv. col. 893 Il est partout, et tout entier partout, totus ubique est. c. vt, col. 896. Invisible à nos yeux, il se manifeste à notre esprit par la grandeur, la puissance et la majesté de ses œuires. c. lit, col. 891. Mais notre connaissance ne va pas jus­ qu’à pénétrer Dieu dans son ètre intime, ni ses pro­ priétés et ses attributs dans toute leur étendue et leur nature : De hoc ergo, ac de iis quæ sunt ipsius et in eo sunt, ncc mens hominis quæ sint, quanta sint et qua­ lia sint, digne concipere potest. Et de même Dieu est ineffable; d’où cette phrase caractéristique, dont il serait facile d’exagérer le sens et la portée : Sentire enim illum taciti aliquatenus possumus; ut aut.· ipse est, sermone explicare non possumus. Ainsiquand il s’agit d’énoncer Dieu tel qu’il est, notre im­ puissance est absolue; Novatien en donne cette rais >n générale, rencontrée déjà chez Théophile d’Antioc: tous les termes qui sont à notre usage, par exemp!.ceux de lumière, de vertu, de majesté, expriment plutôt une créature, un effet de la puissance divine, que Dieu lui-mème. D’ailleurs, comment pourrions 1063 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) nous énoncer Dieu tel qu'il est, puisqu'il nous est im­ possible de le concevoir ainsi? Les noms dont nous nous servons expriment les choses suivant l’idée que nous nous en formons ; or, Dieu dépasse tout ce que nous pouvons connaître de plus sublime et de plus relevé : qui est sublimitate omni sublimior et altitudine omni altior, c. il, col. 890; c. vu, col. 897. Mais cette impuissance d'énoncer et de concevoir Dieu tel qu’il est en lui-même, n’exclut pas une connais­ sance moins parfaite : sentire illuni taciti aliquatenus possumus. Novation ne développe pas davantage sa pensée, mais il est facile de voir, par ce qu’il dit en­ suite, c. ni, col. 891, que cette connaissance inférieure répond à la manifestation que Dieu nous fait de ses propres perfections par la grandeur, la puissance et la majesté de ses œuvres. Rom., i, 20. En ce qui concerne la spiritualité divine, Novatien est en progrès sur Tertullien. Non seulement il ne se sert jamais du mot corps en parlant de Dieu, mais il le proclame simple, d'une simplicité qui exclut tout élément corporel : est enim simplex, et sine ulla cor­ porea concretione, c. v, col. 895. Le langage anthro­ pomorphique de la sainte Écriture doit s’entendre mé­ taphoriquement; les écrivains sacrés se sont mis à la portée du vulgaire, c. vt, col. 895 sq. Moins nette, ce­ pendant, est la doctrine de Novatien relativement à certains sentiments, comme la colère et l'indignation, parce qu'il n’explique pas en quel sens ces sentiments s'appliquent à Dieu, proprement ou métaphoriquement; il se tient plutôt sur le terrain négatif, en les écartant de Dieu tels qu’ils sont en nous, avec les imperfections qui viennent de notre nature corruptible : corrumpi enim per hæc homo potest, quia corrumpi potest; corrumpi per hæc Deus non potest, quia nec cor­ rumpipotest, c. v,col. 894. Cf. Petau, I. III,c. 11, n.15. f) Arnobe et Lactance, le maître et le disciple, ori­ ginaires d’Afrique et rhéteurs de profession, se présen­ tent au début du IVe siècle comme des convertis qui se font les apologistes de leurs nouvel les croyances; Arnobe, en Numidie, où il écrivit ses controverses Adversus gentes, P. L., t. v, col. 713 sq.; Lactance, à Nicomédie et à Trêves, ou il publia son œuvre maîtresse des Divinæ institutiones, P. L., t. VI, col. '11'1 sq., complétée peu après parle petit traité De ira Dei, P. L.,l. vu, col. 79sq. Vigoureux polémistes, mais philosophes éclectiqueset littérateurs avant tout, ce ne sont pas des docteurs de l’Église. Les erreurs doctrinales qu’on a signalées dans leurs écrits et qui sont réelles, n’engagent qu'euxmèmes; on doit cependant présumer que leurs con­ ceptions et leurs difficultés ne furent pas sans écho dans les milieux intellectuels ou ils se formèrent et vé­ curent, suivant la remarque appliquée au premier par E. F. Schulze, Das Uebel in der Welt nach der Lehre des Arnobius, léna, 1896, p. 42. Leur théodicée, consi­ dérée dans les points communs et les points divergents, peut servir d'épilogue naturel à la période patristique que nous venons d’étudier, en montrant ce qui était définitivement acquis et ce qui, resté obscur, insuffi­ samment élucidé ou non défini, s’agitait encore de leur temps. L'existence de Dieu et sa providence sont pour les deux apologistes une vérité naturelle, qui s’appuie sur le consentement du genre humain, la voix de la conscienceel le témoignage du monde extérieur. Adv. gent., 1. II. c. n. col. 814; Instit., 1. I, c. it; 1. II, c. l; 1. VI. c. vm, I. vi, col. 121, 255, 660. Dieu, qui échappe à tous nos sens, tombe sous les yeux de l’âme, grâce à ses œuvres si grandes, si merveilleuses : mentis oculis i nluendus, cum onera ejus præclara et m iranda videa­ mus. Instit., 1. VU, c. tx, t. vt, col. 764. A noter, chez Lactance, la preuve spéciale qu’il tire, en faveur de la providence, de l’admirable organisation du corps hu­ main, dans le livre De opificio Dei, P. L., t. vu, 1064 col. 9 sq. Voir Msr Freppel, Comniodien, Arnobe, Lac­ tance et autres fragments inédits, vi· leçon, Paris, 1893. Arnobe, de son côté, est peut-être l’écrivain ecclé­ siastique qui ait le plus fortement accentué le carac­ tère naturel et comme instinctif de notre connaissance de Dieu. Douter en cette matière, c’est, à ses yeux, un acte de folie furieuse, hocenim furiosæ restai insaniæ; car l'idée de Dieu s’attache à l’homme dès le premier instant de son existence et comme dès le sein de sa mère. Adv. gent., 1. 1, c. xxxi, xxxiii. col. 756. 757. Expressions qui sont cependant beaucoup plus du rhé­ teur que du philosophe;dans d'autres endroits, Arnobe parle en des termes qui supposent, comme intermé­ diaire, la considération des créatures et qui semblent exclure l’hypothèse d’une idée strictement innée. Voir, en particulier, les passages ou il évoque en faveur du vrai Dieu le témoignage d’un enfant, ou il réfute la théorie de la réminiscence platonicienne, où il pro­ pose et développe le cas d'un enfant qui croîtrait en dehors de toute éducation intellectuelle et morale. Ibid., 1. II, c. n, xix-xxi, col. 814 sq., 840 sq. Cf. Schwane, op. cit., t. i, p. 105. La notion qui répond à cette connaissance naturelle de Dieu est la notion vulgaire d’un premier principe et maître suprême, ou d’un témoin et juge souverain de nos actions. Adv. gent., 1. I, c. xxxm; 1. II, c. n, col. 757, 815. L’unité de Dieu, du vrai Dieu, n’est pas spécialement développée par Arnobe, mais constam­ ment supposée inséparable de cette notion. Lactance, au contraire, démontre longuement cette vérité, en se servant généralement des mêmes arguments que les apologistes plus anciens et en empruntant comme eux force témoignages non seulement aux prophètes, mais encore aux poètes et aux philosophes. Instil., c. lllvil, col. '122 sq. Il utilise aussi la preuve philoso­ phique qui se tire de l’absolue perfection dé Dieu : Deus autem, qui est æterna mens, ex omni utique parte perfectæ consummatæque virtutis est; d’où cette conclusion : Deus vero, si perfectus est, ut esse debet, non potest esse nisi unus, ut in eo sint omnia. Ibid., c. m, col. 123. L’unité divine étant si clairement admise, les expressions, familières aux deux rhéteurs africains, de Deus princeps, Deus primus ou Deus summus, ne peuvent avoir qu’un sens relatif, ad ho­ minem, par allusion aux croyances de leurs adver­ saires. Les difficultés que présente ici la théodicée d’Arnobe et qui viennent de passages relatifs â la pro­ duction de l’àme humaine et de certains êtres inférieurs ou à l’existence du mal en ce monde, Adv. gent., 1. II, c. xxxvi, xi.vii, i.iv, col. 866,888, 895sq., ne se rapportent pas directement à l’unité de Dieu, mais â l’universalité de son action créatrice et providentielle. Voir, sur le sujet, la dissertation de dom Le Nourry, c. vu, a. 4, 5; c. IX, a. 2, P. L., t. v, col. 458 sq., 480 sq. Dieu est ineffable et incompréhensible pour tout autre que lui-même. Instil., I. I, c. vm; cf. Epitome instit., c. m, col. 513, 1022. Doctrine extrêmement accentuée chez Arnobe. Par rapport à Dieu, le langage humain est incapable de rien dire ni de rien exprimer: de quo nihil dici et exprimi mortalium potis est si­ gnificatione verborum. Pour le comprendre, il faut faire trêve de paroles et, silencieusement, chercher à concevoir, semblable au voyageur qui tâtonne dans l'obscurité : qui ut inlelligaris, tacendum est, atque, ut per umbram te possit errans investigare suspicio, nihil est omnino mutiendum. Adv. gent., I. I.c.xxxi, coi. 756. Affirmations singulièrement absolues dans leur teneur littérale, mais dont un autre passage per­ met de déterminer la réelle portée : Tout ce que nous disons de Dieu, tout ce que nous en concevons, prend un sens humain qui le corrompt en quelque sorte et ne lui laisse jamais, par rapport à Dieu, la valeurd’une signification propre, in humanum transilit et corrum- 1065 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) 1066 Dans le même courant d’idées, Arnobe écarte de la pitur sensum, nec habet propriæ significationis no­ tam. Ibid., I. IU, c. xix, col. 962. Arnobe parle donc, divinité tousles mouvements de l’àme que les stoïciens de son temps désignaient sous le nom à'affectus, en comme ses devanciers, d’une idée qui représenterait ou particulier la colère et l’indignation,!. I, c. χνιιι,χχιιι : d’un nom qui exprimerait Dieu proprement, tel qu’il dii veri... neque irascuntur,neque indignantur;1. VII, est en lui-même. C'est dans le même esprit, pour nous donner une haute idée de l’éminence et de la transcen­ c. v : universos animorum affectus ignotos diis esse, dance divines, qu’il ajoute : Unus est hominis intelle­ consectaneum est credere, coi. 739, 743, 1224. Mais si ctus de Dei natura certissimus, si scias et sentias nihil Dieu est incorporel, n’a-t-il pas du moins une forme quelconque? La réponse de l’apologiste rappelle les de illo posse mortali oratione depromi. deux manières de parler que nous avons déjà rencon­ Du reste, les deux apologistes ne se contentent pas plus que leurs devanciers de cette simple énonciation : trées : Si veram vultis audire sententiam, aut nullam Deus habet formam, aut si informatus est aliqua, Dieu existe. S’ils ne définissent pas l'ineffable, ils tracent quelques-uns de ses traits essentiels. Arnobe le ea quæ sit, profecto nescimus, 1. III, c. xvn, coi. 961. Ainsi, Dieu n’a pas de forme; ou, s'il en a une, nous décrit comme la cause première, dont nous dépendons ignorons pleinement ce qu’elle peut être. totalement dans notre être, notre vie, nos opérations Lactance, comme Arnobe, affirme la spiritualité les plus intimes; comme le fondement de ce qui existe, infini lui-même, incréé, immortel, éternel, tout-puis­ divine, mais en mêlant à cette affirmation générale des vues particulières qui l’obscurcissent et ont fait sant, omniscient, souverainement sage et juste, source dire à Petau, 1. III, c. ii,n,16, que le disciple est resté, de toute bonté. Adr. gent., 1. I, c. xxxi; 1. Il, c. n, sur ce point, beaucoup au-dessous du maître. L’auteur xxxv, XLvt, col. 755, 814, 863 sq., 886. Lactance pro­ clame à diverses reprises les grands attributs de la des Institutions écarte bien de la divinité toute idée de propagation par voie de génération charnelle et, au divinité: incorruplibililé, impassibilité,éternité,toutemême titre, l’idée de substance corporelle que ce mode puissance qui n’a besoin pour agir ni d’instruments ni de matière préexistante, indépendance absolue, souve­ de propagation suppose, quod sine substantia corpo­ rali nullum potest esse, 1. I, c. vm, coi. 154. Il ne veut raine béatitude, bonté plénière d’où dérivent tous les pas d’offrandes corporelles pour celui qui est incorpo­ biens, et non pas les maux. Instit., 1. I, c. ni; 1. II, c. ix; 1. VI, c. vi, col. 127,300, 302, 453. rel ; non debere incorporali corporale munus offerri, 1. VI, c. xxv, coi. 278. Dieu est une intelligence divine L'indépendance absolue, appliquée à l’être divin, se et éternelle, exempte et libre de corps : divina et confond avec Vaséité, Γάγεννησία des Grecs. Arnobe la rend simplement par l’épithète d’ingenilus. Lactance aeterna mens a corpore soluta et libera, 1. VII, c. Ill, est plus expressif. 11 ne conçoit pas seulement cette coi. 741. Lactance se sert même de cette notion pour rendre croyable la survivance de l’âme humaine après propriété sous l’aspect négatif qu’expriment les termes la mort ; (juod si est Deus et incorporalis, et invisi­ αγέννητος ou αποίητος, quod origo illi non sit aliunde, quia non est aliunde generatus, carens origine, Instil., bilis, et ælernus, ergo non idcirco interire animam I. 1, c. vu; 1. II, c. ix,· I. IV, c. xxix, col. 152,302, credibile est, quia non videtur, postquam recessit a 540; il la conçoit encore sous l’aspect positif que corpore. Ibid., c. ix, coi. 765. disent les termes αυτοφυής, αύτογενής, ex seipso est; ce Langage qui bannirait tout doute raisonnable, si le qui est légitime en un certain sens. Seulement, par­ même auteur ne revendiquait pas pour Dieu, dans tant d'un principe qui s’applique aux êtres créés et d’autres endroits, des propriétés et des sentiments qui, sous l’inlluence de philosophes païens, comme le prisa la lettre, s'accorderaient difficilement avec l’idée prouvent ses citations, il arrive à la conception singu­ d’une spiritualité et d’une simplicité absolues. Il désap­ lière, renouvelée de nos jours, d’un Dieu qui se crée prouve nettement ceux qui ne voulaient pas attribuer lui-même : Veruni quia fieri non potest, quin id quod de figure à Dieu ni entendre parler à’a/feclions divines : sit, aliquando esse cœperit, consequens est, ut quando qui aut figuram negant habereullani Deum, aut nullo nihil ante illum fuit, ipse ante omnia et ex seipso sit affectu commoveri putant. De ira Dei, c. II, t. vti, procreatus. Ibid., 1. I, c. vu. Le sens de causalité effi­ coi. 821. Le premier point n'étant pas développé, omitto ciente que Lactance attribue aux dernières paroles, de figura Dei dicere, ibid., c. xvm, col. 134, on peut ressort nettement de ces autres, qu’il emprunte à se demander si Lactance prétendait prendre les mots Sénèque : Deus ipsese fecit. Plus loin, il dira deDieu, de forme et de figure au sens propre ou d’une façon qu’étant de lui-même, il est ce qu’il a voulu être : Ex plus vague et plus générale; mais il n'en est pas de se ipso est, ut in primo diximus libro, et ideo talis, même de l’autre point. qualem se esse voluit. Instil., I. II, c. tx, coi. 302. Sur Le traité De ira Dei n’est qu’une thèse tendant à les essais tentés pour justifier ces expressions, voir démontrer que la colère à l’égard des méchants n’existe J. Geret, Specimen examinis theologies Lactanlianæ, pas moins en Dieu que l’amour à l’égard des bons : Si p. 4 sq. Les grands docteurs de l’Église, saint Augustin Deus non irascitur impiis et injustis, nec pios utique en particulier, les rejetteront, pour la fausse notion justosque diligit, c. v, coi. 90. Le rhéteur africain sou­ tient cette thèse contre deux sortes d’adversaires : qu'elles supposent. d’abord, les épicuriens qui rêvaient d'un Dieu apa­ L incorporalité divine est expressément soutenue par thique, confiné dans sa propre quiétude, indifférent Arnobe. Dieu n’a pas de forme corporelle et n’est pas pour le bien comme pour le mal, inaccessible à l’amour circonscrit dans l’espace; il est dénué de tout ce qui comme à la colère à l'égard des créatures; aiunt enini s’attache à l’idée de corps ou de lieu, comme la quan­ quidam,necgratificari eum cuiquam,nec irasci; puis, tilé. la qualité, la position, le mouvement, la manière d'être (accidentelle) : quem nulla delineat forma cor­ ceux des stoïciens ou des platoniciens qui distinguaient entre la bonté ou l’amour bienfaisant, admis en Dieu, poralis, nulla determinat circumscriptio, qualitatis et la colère, exclue par eux : alii vero iram tollunt, expers, quantitatis, sine situ, motu et- habitu. Adv. gratiam relinquunt Deo, c. Il, col. 83. Pour réfut-r gent., I. I, c. xxxv, coi. 755 sq. Il raille ces dieux du ces adversaires, il suffisait de montrer, comme les apo­ paganisme, au sexe varié, qui se multipliaient par voie de génération charnelle; il rejette la conception juive logistes précédents l’avaient fait, que la perfection même de Dieu et la notion de la providence exigeaient en lui et saddueéenne qui, sans aller jusque-là, attribuait la bonté et, le péché existant, la justice vindicative. cependant à la divinité une forme corporelle. Ibid., Lactance va plus loin; il insiste sur le sentiment de 1. 111. c. vm, ix, xn, etc., col. 946 sq., 952 sq. Si Dieu la colère, conçue et définie comme mouvement de entend, s’il parle, s’il voit les choses présentes, ce n’est l’esprit qui s'élève contre le péché, pour le refréner : assurément pas à notre façon. Ibid., c. xvm, col. 961. 1067 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) trœ est motus animi ad coercenda peccata insurgentis, c. xvn, col. 131. En face du mal, Dieu ne peut pas ne point éprouver ce mouvement d’opposition et de réac­ tion; aussi la colère a-t-elle en lui sa raison d’être : non est enim fas eum, cum talia fieri videat, non moveri et insurgere ad ultionem sceleratorum, c. xvi, coi. 125. La thèse ainsi entendue va-t-elle seulement contre les philosophes anciens, ou n’atteint-elle pas aussi les chrétiens qui, comme Arnobe, ne voulaient pas en Dieu d’affections proprement dites? L’auteur du traité De Deo uno, dans la théologie de Wurzbourg, observe, n. 40, que Lactance distingue, au dernier endroit, entre affections et affections. Il y en a de vicieuses, vitiorum affectus, comme la passion déréglée (libido), la crainte, l’avarice, la tristesse, l’envie; et il y en a de vertueuses, qui sunt virtutis, comme la charité à l’égard des bons, la compassion à l’égard des affligés, et de même la colère à l'égard des méchants. Seules les affections du second genre conviennent à Dieu ; elles lui conviennent par analogie et considérées dans leur effet, quoad effe­ ctum et similitudinem, en ce sens que Dieu punit le pécheur pour l’amender, comme un père justement irrité punit son fils désobéissant; mais ce n’est pas à dire qu’elles lui conviennent proprement et considérées comme affection physique ou dans ce qu’elles ont de défectueux en nous, quoad affectum seu hujus natu­ ram aut imperfectionem et secundum proprietatem. Une distinction semblable parait suffisante à dom Le Nourry, dans sa dissertation sur Arnobe, c. vu. a. 3, P. L., t. v, col. 456 sq., pour éviter toute opposition réelle entre cet apologiste et son disciple. Petau se montre moins facile, 1. III, c. n, n. 14, et à bon droit. La distinction entre les affections vicieuses et les affec­ tions vertueuses est bien de Lactance, mais l’autre n’est pas dans son texte; on y lit plutôt le contraire, car, bien que cet auteur chrétien n'attribue pas à la colère divine tout ce qui se trouve dans la colère humaine, par exemple le caractère transitoire ou défectueux de l’affection, c. xxt, col. 139, il dit néanmoins de Dieu : eos autem (affectus), qui sunt virtutis, id est, ira in malos, caritas in bonos, miseratio in afflictos, quo­ niam divina potestate sunt digna, proprios et justos et veros habet, c. xvi, coi. 126. C’est précisément parce que Lactance n’a pas fait la distinction nécessaire, que sa doctrine est restée à tout le moins incomplète et équivoque : soit qu’il ait conçu personnellement la colère comme une affection d’ordre purement spirituel; soit qu’il n’ait pas eu de la spiri­ tualité ou de la simplicité divine une notion assez rigoureuse. Les écrivains modernes qui se sont occupés de la théodicée de Lactance, confirment généralement cette dernière hypothèse par une double observation. Le terme d'incorporeus ne signifie pas nécessairement, chez cet apologiste, ce que nous entendons par pur esprit, par exemple dans le De opificio Dei, c.xi, t. vu, col. 49 : spiritus, qui est incorporalis ac tenuis. Le mot spiritus, appliqué par Lactance aux démons et à l’âme humaine, se trouve accompagné d’épithètes qui en diminuent la force, comme dans Instil., 1. II, c. xv, col. 333 : spiritus tenues; 1. VII, c. xx, col. 800 : ani­ ma... quia spiritus est ipsa tenuitate incomprehensibifis; cf. c. xn, col. 771, 772. Une dernière question se présente, où la doctrine des deux rhéteurs mérite d’être rapprochée : celle de la présence de Dieu dans le monde. Au principal endroil où il parle de l’Être suprême, Adv. gent., 1. I, c. xxxi. col. 755, Arnobe l’appelle : locus rerum ac spatium, le lieu et l’espace universel, expression empruntée à la philosophie antique et dont Théophile d’Antioche s’était déjà servi. Mais comme cet apologiste énonce, au même endroit et dans les termes les plus absolus, la transcendance de Dieu par rapport au lieu et â l’esnace. 1068 il est impossible de prendre l'expression au sens propre ou matériel; on ne peut y voir que l’affirmation de l’immensité divine, contenant et débordant toutes choses. Pour lui, d’ailleurs, l'immensité ne va pas sans l’ubiquité; car c’est le propre du vraiDieu non seulement d'entendre tout ce qui se dit et de voir, de prévoir même les pensées les plus intimes, mais d'être toujours et tout entier par­ tout. Ibid., 1. VI, c. tv, col. 1170. Lactance n’affirme pas moins nettement la préroga­ tive en vertu de laquelle Dieu, souverain juge, voit toutes choses et en est le témoin : maximus et tequissimus judex, speculator ac testis omnium. Instil. ,1. VI,c. xvm, coi. 699. La présence métaphorique, dite de puissance et d’opération, est également manifeste; mais il n’en est pas de même de la présence au sens propre, la pré­ sence substantielle. Traitant du siège de lame humaine, il conclut que, dominant sur le corps, elle réside au sommet de la tête, comme Dieu au ciel, tanquam in cælo Deus. Remarquant ensuite que l’âme, bien qu'atta­ chée au corps, a la puissance de se représenter et de parcourir en un clin d'œil des espaces indéfinis et le ciel entier, il en tire cette réilexion : « Comment donc s’étonner que l’esprit divin puisse parcourir l'univers entier, et, présent partout, répandu partout, le régir et le gouverner? » De opificio Dei, c. XVI, t. vu, col. 65 sq. Comparaison qui, de soi, n’entraîne que la présence dite de science et de puissance. L’obscurité ne dispa­ raît pas pleinement dans les Institutions. Lactance y parle de Dieu, « dont l’esprit et la puissance, répandus partout, sont toujours présents, cu/us spiritus ac nu­ men ubique diffusum, abesse nunquam potest, » 1. II, c. n, coi. 259. Il montrée l’esprit de Dieu répandu par­ tout et contenant toutes choses, sans que Dieu lui-même soit mêlé aux éléments pesants et corruptibles; non tamen ita ut Deus ipse, qui est incorruptus, gravibus et corruptibilibus elementis misceatur, 1. VII, c. m, coi. 743. Ces textes sont, à la rigueur, susceptibles d’une in­ terprétation bénigne; car, de ce que l’apologiste dis­ tingue Dieu de son esprit ou sa vertu, il ne s’ensuit pas qu’il les oppose ou les divise objectivement. Dans le dernier texte, en particulier, i) est possible, suivant la juste remarque de Petau, 1. III, c. vu, n. 6, que Lactance ait voulu seulement rejeter une présence panthéistique, à la manière des stoïciens qui confon­ daient Dieu et le monde; conception qu’il avait rejetée au début du chapitre, col. 741. Quoi qu'il en soit, sur ce point comme sur plusieurs autres dont il a été précédemment question, il y avait lieu â progrès, pour la netteté, la fermeté et l’universalité delà doctrine. Auteurs catholiques. — Dom B. Maréchal, op. cit., t. I, II; G. Lumper, op. cit.,t. vi, vu. xi; J. Schwane, op. cit., t. i, S 20; dom N. Le Nourry, O. S. B., Dissert. in Marci Minulii Felicis librum qui Octavius inscribitur, c. ni-vi, P. L., t. ut, col. 409 sq.-.Dissertatioin Q. Septimi Florentis Tertulliani Apo­ logeticum, duos ad Nationes libros et unumad Scapulam, c.vn, P. L., t. t, col. 705 sq. ; Dissertatio de Cypriani libris ad Demetrianum, et de idolorum vanitate, c. tu. a. 2, P. L., t. IV, coi. 992 ; Dissertatio prævia in septem Arnobii disputationum adversus gentes libros, c. vu, P. L.. t. v, coi. 451 ; Prxfalio in Lactantium, n. 11 sq.; Censura in Lactantium ; Disserta­ tio de septem divinarum Institutionum libris, c. ni, a. 4, P. L.,t. v, coi. 451, 85 sq.,882; O. Grillenberger, Studien sur Philosophie der patristischen Zeil. L Der Octavius des M. Minucius Felix, keine heidnisch-philosophische Auffussung des Christeiitums, dans Jahrbuch fur Philosophie und spekulutive Théologie, 3‘ année. Paderborn, 1889, p. 104, 146, 260, passim; G. Boissier, La fin du paganisme, t. i, 1. III, c. il : L’« Octavius » de Minucius Félix, 3· édit., Paris, 1898, p. 276, 284; J. A. Canova, De septimo Tertulliano et S. Epiphanie, dissertationes dux, tin ologico-criticæ, in quibus anthropomorphismo neutrum laborasse demonstratur, et multa ad anlhropomorph Harum historiam pertinentia dilucidantur, Milan, 1763; A. d’Alès, La théologie de Tertullien, c. n, Paris, 1905; J. Turmel, Tertullien, 11· part., c. v; IV· part., c. I, Paris, 1905; A. d’Alès. La théologie de saint Hippolyte, Paris, 1069 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) 1906, p. 30, 102; M. Thurnbuber, O. S. B,, Die vorzüglichsten Glaubenslehren in den Schriften des Id. Bischofs und .Vértyrers Cyprianus von Carthago. Eine patristische Stadie (Programmode com's), Augsbourg, 1890; G. Lumper, Disserta­ tio de Novatiano, c. ni. a. 1. P. L., t. lit, col. 878 sq. Non catholiques. — A. Harnack, op. cit.. t. I, p. 529 sq.. 584 sq. ; R. Kühn, Der Octavius des Minucius Felix, eine heidnisch-philostiphische Auffassuug vom Christenthum, Leipzig, 1882, p. 25 sq., 56: .1. Stier, Dic Guttes-und Logostehre Tertul­ liani, Gœttingue, 1899: première partie en tiré à part, sous le titrn de Der specielle Gottesbegriff Tertulliane, ibid. ; E. F. Schulze, Elements einer Theodicee bei Terluilien. dans Zeitschrift fur wissenschaftliche Théologie, Leipzig, 1900, t. xuti, p. 62; F. W. Rettberg, Thascius Cœcilius Cyprianus, Bischof von Carthago, Gœttingue, 1831. p. 299 sq.; G. Morgenstern, Cy­ prian Bischof von Carthago, als Philosoph, c. ni, §1, Théo­ logie, léna, 1889, p. 5 sq. ; J. G. Geret, Specimen examinis theologiæ Lactantianæ in articulo de Deo absolute considerato, Filio el Spiritu Sancto, q. I. Wittemberg, 1723, p. 1-17 : D' Overlach, Die Théologie des Lactantius (programme), Schwerin, 1858. 4“ Troisième periode :les Pères postnicéens jusqu’au milieu du siècle. — C’est l'époque surnommée l'âge d'or de la patristique, où le christianisme n’ayant plus ou presque plus à lutter pour vivre, l’élucubration théologique succède au labeur apologétique, époque où paraissent tant d’illustres Pères, qui sont en même temps des docteurs attitrés de l’Église. Le débat avec le paganisme el le judaïsme ne cesse pas complètement, mais il devient secondaire. Secondaire aussi, la lutte avec le dualisme manichéen, qui continue longtemps encore le gnosticisme et prolonge la controverse sur l'unité du premier principe, voir Création, t. m, col. 2067 sq., et sur l’origine ou la nature du mal. ce qui est en dehors de l'étude présente. L’anthropomor­ phisme garde des partisans, mais dans des pays et des milieux restreints, notamment parmi les moines égyp­ tiens. La principale hérésie de cette période, l’arianisme, ne porte pas proprement et directement sur Dieu; la controverse eunomienne seule fait exception, et encore concerne-t-elle une question particulière, la connais­ sance et non la nature de Dieu. On peut dire qu’à l’époque où nous sommes parvenus, les lignes fonda­ mentales de la théodicée chrétienne sont fixées; les Pères marcheront désormais, pour l’ensemble de la doctrine, sur les traces de leurs devanciers. Beaucoup de points sont tellement acquis qu’ils four­ niront aux grands adversaires de l’arianisme, Athanase, Didyme, Basile, les Grégoires, les Cyrilles, Augustin, leur principal argument : La sainte Écriture attribue au Verbe, elle attribue au Saint-Esprit la vertu créa­ trice ou sanctificatrice, l’éternité, l’immutabilité, l’im­ mensité, l’omniscience, la toute-puissance, etc.; donc le Verbe, donc le Saint-Esprit est vraiment Dieu. Voir Th. de Régnon, S. J., Eludes de théologie posi­ tive sur la sainte Trinité, 3· série, étude XIV, Paris, 1878, p. 74. Par contre, telle propriété divine, unani­ mement affirmée, deviendra dans les mains d’Arius et de ses partisans l’arme de choix; ainsi l’épithète ά’άγέννητος (ou άγένητος), grâce à l'équivoque qui s’at­ tache au mot, suivant qu’on lui donne le sens d'innascible ou à’incréé. Maintenant à plaisir l’équivoque, les ariens diront : Le Fils n'est pas, comme le Père, αγέν­ νητος; donc il n’est pas Dieu, ou du moins il n’est pas Dieu au même titre que le Père. C’est par ce côté que l’arianisme, comme d’ailleurs toute forme de subordinatianisme, ramenait indirectement la controverse sur l’unité divine, en distinguant une divinité suprême et les divinités subalternes du Fils et du Saint-Esprit. Les Pères, qui rejetaient cette distinction, se trouvaient en face de la difficulté inhérente au fond même du mystère : S’il y a Trinité de personnes à la fois réellement dis­ tinctes, immanentes et consubstantielles, comment maintenir dans toute sa rigueur l’unité et la simplicité divines? Mais le débat ne portait pas sur la nature et les propriétés de Dieu, pris au sens propre et absolu. 107o Poursuivre dans le détail, sauf raison spéciale, ce qui se trouve disséminé dans les écrits des Pères postnicéens sur ces points définitivement acquis, serait chose inutile et dénuée d’intérêt; les considérations sur lesattributsdivins qui viendront plus loin suffiront amplement. I! importe, au contraire, d’insister sur les points restés moins clairs ou imparfaitement fixés dans les siècles précédents el qui vont plus directement au but de cette étude : Comment les Pères de la grande période ont-ils conçu Dieu? Comment et dans quelles limites pensaient-ils l'atteindre? Quelle idée avaient-ils de la transcendance et de l’immanence divines? Les Pères seront groupés par nationalités, en remontant, pour les Grecs, de l’Égypte vers l’Asie-Mineure. a) Pères alexandrins : saint Athanase (·(- 373), Didyme (t 395 ?), saint Cyrille (·[· 444). — La théo­ dicée de ces trois Pères a déjà été esquissée dans le Dictionnaire, t. i, col. 2168; t. n, col. 2502; t. iv, col. 753. Naturellement dépendante de celle de Clément et d’Origène, elle présente des traits généraux et com­ muns, qui se manifestent surtout dans une accentuation forte, mais pondérée, de plusieurs propriétés divines : simplicité absolue, mais jointe à une perfection infinie; transcendance souveraine, mais sans préjudice de l'im­ manence; incompréhensibilité stricte, mais supposant l’existence naturelle d’une connaissance vulgaire et laissant place â la possibilité d’une connaissance plus relevée; bonté communicative, mais s’exerçant libre­ ment, quand il s'agit d’opérations ad extra. Pour saint Athanase, Dieu n’est pas seulement im­ matériel et incorporel, αϋλο; και «σώματος, De decretis nicæn. syn., n. 10, P. G., t. xxv, col. 441 ; il est une substance simple, d'une simplicité absolue qui exclut toute qualité et toute composition proprement dite : irnl.r, γάρ έστιν ουσία, έν ή οΰκ ενι ποιότης, Epist. αά Afros episc., n. 8, t. xxvi, col. 1043; cf. De decret, nicæn syn., n. 22, t. xxv, col. 454, où l'idée d’accident est expressément rejetée, ώς έν τή ουσία το συμΰεΰηζδ; Didyme n’est pas moins expressif, par exemple, De Spiritu Sancio, n. 36, P. G., t. xxxtx,col. 1064 : sim­ plex, et incompositæ spiritualisque naluræ; cf. D. Epist. I Joa., tv, 12, où la conception d’un Dieu visible el corporel est rejetée. Ibid., col. 1798 sq. Par un r:, fi­ nement qui trouve son explication dans la voie d’émi­ nence, il donne même à Dieu l’épithète ύ’ΰπερασώματος. De Trinitate, 1. II, c. XX, ibid., col. 740. Cyrille, â son tour, ne se contente pas de défendre la spiritualité divine contre les attaques provoquées par le langage anthropomorphique de la Bible, Contra Julianum, I. V, P. G., t. lxxvi, col. 764 sq., et, plus complètement, dans son ouvrage, contesté, Adversus ant/iropomorphitas, lettre-préface et c. l, P. G., ibid., col. 1068, 1077; comme saint Athanase, il écarte encore de Dieu toute idée de composition ou d’accident : τί, δέ 6=îov άπλοΰν καί «σύνθετον ζομιδή...ζαί ούζ άννοοΐτο τι συμβε6ηκ’ος έπ’ αύτοϋ. De Trinitate, dial. I et II, P. G., t. lxxv, col. 673, 720. La simplicité absolue de l’essence divine n’est pas, pour les trois docteurs alexandrins, celle d’un être abs­ trait ; elle suppose, au contraire, que Dieu possède de lui-même, par essence, toutes les perfections qui lui conviennent, et c’est pour cela qu’on ne peut jamais le concevoir comme susceptible d’un complément quel­ conque. S. Cyrille, Thesaurus, ass. xxxi, t. txxv, col. 445. De là tant de passages où Dieu est décrit comme n’ayant besoin de rien, mais se suffisant , luiméme en sa plénitude, tout pariait, infini : μτϊε.ός αυτόν έπιδεή άλλ’ αυτάρκη και πλήρη έαυτοΰ, S. Atha­ nase, Orat, contra gent., n. 28, t. xxv, col. 56; π, r-, και τέλειος, Oral., ni, contra arian., n. 1, t. χχνι, col 324; αναοχος υπάρχεις καί απέθαντος; bonitas de se et in se subsistens, Didyme, De Trinitate, I. I. c. xv De Spiritu Sancio, n. 38, t. xxxix, col. 328. 1066 1071 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) Saint Cyrille, après avoir affirmé l'absolue simplicité de la nature divine, ajoute: πλουτεϊ δέαυτό τό παντελειον έφ* έαυτώ δεηδέν ούδενός. De Trinitate, dial, i, col. 673. C’est au Verbe comme parfaite image et fils unique du Père, et par conséquent comme Dieu, que saint Atha­ nase attribue toute une série d'épithètes, dont chacune indique une perfection possédée simplement et essen­ tiellement : αύτοσουία, αύτολόγος, αύτοδύναμις, αύτοφώς, αύτοαλήλιια, αύτοδικαιοσΰνή, αύτοαρετή, αύτοαγιασμός, αύτοζωή. Orat, contra gent., n. 46, 47, t. XXV, col. 93. La transcendance divine ressort manifestement de tout ce qui précède; et d'abord, la transcendance onto­ logique, c'est-à-dire d’une nature supérieure à tous les degrés de l'ètre créé : ό ύπερέκεινα πάσης ουσίας καί ανθρώπινης έπινοίας υπάρχων, ...επέκεινα πάσης γενητής οΰσ ας ύπαρχων, S. Athanase, Orat, contra gent., n. 2, 35, 40, t. xxv, col. 5, 69, 80; ύπέρ το αόρατον καί αφανέστατου καί ύπέρ πάντα νοΰν ύπαρχων, Didyme, De Trinitate, 1. Ill, c. XVI, t. xxxtx, col. 873; Θεός... υπερούσιος;... τοΐς τής φύσεως άρρήτοις πλεονεκτήμασιν ύπερανίσχων τα γενητά. S. Cyrille, In Joa., I, 3, t. LXXll, col. 85;vtii, 23, t. lxxiii, col. 805. Dieu, transcendant ontologiquement, l’est aussi logi­ quement; il reste en dehors de toutes les catégories de la pensée humaine; en particulier, il ne peut être question en lui ni de quantité, dimension ou grandeur, ni de qualité, ni de figure ou de forme. S. Athanase, Oral, contra genl., n. 22; De decret, nicæn. syn., n. 22, t. xxv, col. 44, 453, 456; Didyme, De Trinitate, 1. I, c. xvt; I. II, c. xx, t. xxxtx, col. 737, 740, etc.; S. Cyrille, InPs., xi, 3, t. lxix, col. 793; InJoa., i, 1, t. lxxiii, col. 48. La transcendance, telle que l’entendent les Pères alexandrins, n’exclut nullement l’immanence ou la présence de Dieu dans le monde; elle l’implique, au contraire. Car, si Dieu est créateur, il n’en n’est pas moins conservateur, coopérateur, illuminateur, et, à ce titre, toujours présent dans ses créatures, lui et son Verbe. Doctrine fortement affirmée par saint Athanase dans ses deux premiers ouvrages : ότοϋ Πατρός Λόγος, έπιβάς τοϊς πασι καί πανταχοΰ τάς έαυτοΰ δυνάμεις έφαπλώσας, etc., Orat, contra gent., n. 42, t. xxv, col. 84; πάντα δέ δια πάντων πεπλήρωκεν αύτός συνών τω έαυτοΰ πατρί. Orat. de incarnat. Verbi, n.8, ibid., col. 109; cf. n. 41, col. 170. Doctrine complétée, dans les écrits postérieurs, par l’accentuation de l’immensité; Dieu n’est jamais circonscrit dans l’espace ni fixé quelque part; présent partout par sa bonté et sa puissance, il reste néanmoins, par sa propre nature, en dehors de toutes choses, έ'ζω δέ τών πάντων πάλιν εστί κατά τήνΙδιαν φύσιν. De decret, nicæn. syn., n. 11, t. xxv, col. 441. Ces dernières paroles ne s’opposent pas à la présence substantielle, mais seulement à une présence locale ou restreinte, qui répugnerait à l’im­ mensité divine; c'est le seul sens qui réponde au con­ texte et aux divers passages où la même idée revient, par exemple Oral., in, contraarian., n. 22; Epist., ni, ad Serapion., n. 5, t. xxvi, col. 370, 631; Fragm. in Job, c. i, n. 7, t. xxvii, col. 1345. Celte interprétation est, du reste, confirmée par la doctrine des deux autres alexandrins, analogue pour le fond, mais plus claire dans l'expression. Ils affirment l'ubiquité divine sans aucune restriction et en l’appli­ quant à la divinité : Θεός έν ουρανώ τι ών και συνών ήμίν, αίτιος πασιν πάντων καλών... πληρούσα μέν τον κόσμον καί συνέχουσα κατά την θεότητα, Didyme, De Trinitate, 1. II, c. iv, vi, t. xxxix, col. 484, 509; κενόν δέ τής έαυτοΰ θεότητο: ουδέ αυτόν άφιησι τόν αδην. S. Cyrille, In Joa., i, 9, t. l.xxm, col. 129. La formule athanasienne έξω πάντων se retrouve même chez ce dernier Père, mais dans un contexte qui lève toute équivoque : πληροί γαρ τα πάντα καί διά πάντων έρχόμενον, έ'ξω τε πάντων καί έν πάσίν έστι. 1η 1072 Joa., xvn, 13, t. LXXiv, col. 525. Ainsi, Dieu est à la fois hors de toutes choses et en toutes choses; hors de toutes choses, en vertu de son immensité; en toutes choses, en vertu de son ubiquité. Qu’il s’agisse, dans ces passages, du Verbe ou du Saint-Esprit, peu importe; car les trois docteurs alexandrins professent l’unité rigoureuse de la nature divine et la communauté des opérations ad extra, ce qui écarte radicalement la conception pseudo-philosophique de Dieu le Père fixé au ciel, mais agissant au dehors par le \rerbe et par l’Esprit. L’incompréhensibilité de la nature divine, corollaire de sa transcendance, est contenue dans les paroles déjà citées de saint Athanase : ό ύπερέκεινα πάσης... ανθρώπινης έπινοίας ύπάρχων. Orat, contra gentes, n. 2. Nombreux sont les textes ou ce docteur déclare invi­ sible et incompréhensible l’essence de Celui qui est : τήν άόρατον αύτοϋ καί άκατάληπτον ούσίαν, De decret, nicæn. syn., n. 22, t. xxv, col. 453; άκατάληπτον τοΰ ό'ντος ούσίαν. De synodis, n. 35. t. xxvi, col. 753. Même doctrine chez Didyme. La contemplation des créatures ne fournit rien qui, par voie de similitude ou d’analo­ gie, nous permette de concevoir et d’exprimer, « la monade, l’incomparable nature ». De Trinitate, 1. II, c. v, t. xxxix, col. 504. D’où cette conclusion : « Que Dieu existe, c’est une vérité connue de tous; mais comprendre ce qu’il est, et de quelle façon il est, τί δέ, ή πώς ύπάρχει, ceci dépasse la capacité de l’intelligence créée. » Ibid., 1. II, c. v, col. 504. Saint Cyrille n'est pas moins expressif en une foule d’endroits, par exemple. In Joa., vm, 55, t. l.xxm, col. 928, où il montre com­ ment le fait de savoir que Dieu exisle n'emporte pas qu’on le connaisse dans sa propre nature; De Trinitate, dial, iv, t. lxxv, col. 872, où, distinguant également les deux questions, ότι έστι Θεός, et, τί δέ κατά φύσιν έστίν, il dit de la seconde qu'il est absurde de pré­ tendre la résoudre, la nature divine étant au-dessus de toute intelligence : Νοΰ γάρ έπέκεινα παντός ή Θεού φύσις. Dieu, l'Être subsistant et l’intelligence suprême, contemple tout et se connaît lui-même à sa manière, divinement; il en va bien autrement de nous, qui ne voyons Dieu que comme dans un miroir et par énigme. Thesaur., ass. xxxi, t. lxxv, col. 449. Dieu incompréhensible en son être intime, el Dieu inconnaissable, ne sont nullement, chez nos alexan­ drins, deux expressions synonymes ou corrélatives. Didyme, qui traite ex professo de la Trinité ou du Saint-Esprit, considère presque toujours, il est vrai, notre connaissance de la divinité sous un aspect néga­ tif, du point de vue de l'incompréhensibilité; néan­ moins, dans plusieurs des passages où il accentue le plus cette propriété, il suppose la possibilité d’une connaissance qui n’est ni adéquate ni par notion propre, mais qui, à l'aide de comparaisons et d'analogies, per­ met à l’intelligenee humaine d’avoir quelque idée de ce qui la dépasse : εί καν ούτω ποσώς εις νοΰν δει/Οείη το ύπέρ νοΰν. De Trinitate, 1. I, c. xv, t. xxxix, col. 308; cf. 1. II, c. v, col. 505 : μικρά τις, ώσεί σκιά όμοιώσεοις οίονείπως ; De Spiritu Sancio, n. 38, col. 1066, passage d’où il résulte qu'à tout le moins nous pou­ vons parler de Dieu et des choses divines par catachrèse, καταχρηστικός. C’est à bon droit que Schwane,op. cil., t. i, p. 28sq., trouve dans TOratio contra gentes, P. G., t. xxv, col. 3 sq., un exemple remarquable de la doctrine qui revendique pour l’homme, même déchu, la faculté de connaître Dieu comme créateur et Être absolu; néan­ moins, dans cet ouvrage apologétique, saint Athanase songe moins à prouver l’existence de Dieu en général, qu’à justifier la notion chrétienne du vrai Dieu, c’est-àdire d’un Dieu sage et bon, premier et unique principe du monde. Les considérations qu’il développe tendent à faire admettre cette notion aux païens et à leur 1073 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) montrer qu'en se laissant aller à toutes les extrava­ gances de l'idolâtrie ou du polythéisme, ils ont été coupables et responsables. Ils avaient, pour aller au seul vrai Dieu, προς τον όντως όντα Θεόν, η. 30, col. 60, deux voies : d'abord, leur âme raisonnable, faite à l’image de Dieu et du Verbe; puis, le monde visible, considéré comme révélation extérieure de Dieu. Voies toujours possibles, la seconde surtout, qui supplée pour ainsi dire à la première, quand l’àme, souillée ou troublée, n'est plus en état de discerner en elle-même l’image du Verbe divin, n. 34, col. 69. Ainsi Dieu, quoique insensible, n’a pas voulu rester pour nous un simple inconnu, παντελώς άγνωστον; par son Verbe, il a si bien disposé la création qu’il nous est possible de l'atteindre lui-même à l’aide de ses œuvres, έκ τών έργων, η. 35, col. 69. A plus forte raison, Dieu ne sera pas un inconnu, si à cette manifestation générale s’ajoute la révélation spéciale et d’ordre plus relevé qu'il nous a faite dans les saintes Écritures, et surtout dans la personne du Verbe incarné. Le résultat est assurément une vraie connaissance, toute limitée et obscure qu'elle soit : όλιγοστώς πως καί άμυδρώς. Orat., It, contra arian., n. 32, t. xxvi, col. 216. Saint Cyrille marche sur les traces de saint Athanase, en ce qui concerne la connaissance vulgaire et spon­ tanée. Voir t. ni, col. 2502. Il signale, en particulier, les deux grandes voies qui mènent à Dieu : notre âme et le monde extérieur, Contra Julian., 1. Ill, t. LXXVI, col. 654; cf. pour la première voie, In Is., xlii, 18, t. lxx. col. 873; pour la seconde, InJoa., i, 9, t. lxxiii, col. 128, où la connaissance naturelle de Dieu est uti­ lisée, comme donnée positive, abstraction faite de toute explication ultérieure. Les deux problèmes, de l’existence et de l’essence divines, sont également dis­ tingués. ln Joa., vm, 55, t. lxxiii, col. 928. Mais il ne sul'iit pas, ajoute Cyrille en ce même endroit, de savoir que Dieu existe; il faut encore avoir à son sujet des idées convenables et justes. Les saintes Écritures sont là pour nous renseigner. Ainsi, nous savons et nous croyons que Dieu est puissant, et non pas faible, qu’il est bon, et non pas mauvais, qu'il est juste, et non pas injuste, etc. Distinction implicite entre les déno­ minations positives et négatives, formulée expressé­ ment et développée dans un autre endroit. De Trini­ tate, dial, t, t. lxxv, col. 709. Nous pouvons, à l’aide de noms variés et multiples, expliquer les perfections de la nature divine et, de la sorte, acquérir de celle-ci une modeste connaissance, καν γοΟν εις μετρίαν την περί αύτής ήκομεν γνώσ-.ν. Nous nous servons pour cela de ce qu’elle est, ou de ce qu’elle n’est pas; de ce qu’elle est, quand, par exemple, nous appelons Dieu vie et lumière; de ce qu’elle n’est pas, quand nous le disons incorruptible et invisible. Une objection des eunomiens fournit au docteur alexandrin l'occasion de compléter cette doctrine. Pour prouver que nous pouvons et devons avoir de la na­ ture divine une connaissance compréhensive, ces héré­ tiques raisonnaient ainsi, Thesaurus, ass. xxxi, t. lxxv, col. 449 : Dieu se connaît tel qu’il est, et sait parfaite­ ment ce qu'il est par essence; si nous ne le connais­ sons pas nous-mêmes tel qu’il est, notre connaissance est fausse. Comme le terme d’àyévnroç intervenait dans le débat, saint Cyrille observe que, parmi les noms divins, il en est qui ne signifient pas ce que Dieu est par essence, mais seulement ce qu’il n’est pas, comme le terme d’immortel, ou ce qu’il est par rapport a un autre, comme le nom de père et mime, dans un certain sens, celui ά’άγένητος, col. 452. Il y a donc trois sortes de noms divins : les uns purement néga­ tifs, les autres purement relatifs, les autres positifs et absolus, signifiant ce que Dieu est essentiellement. D’après le contexte, c’est principalement à ces derniers que correspond une certaine connaissance de la nature 1074 divine. Dire de cette connaissance qu’elle est fausse, parce que nous n'atteignons pas Dieu comme il se connaît lui-même, c’est supposer ce postulat, manifes­ tement absurde, qu’une connaissance inférieure à une autre ne peut pas être une connaissance vraie, quoi­ que imparfaite, col. 449. Nous retrouverons plus loin celle question chez d’autres Pères, en particulier chez les Cappadociens. Dans ce qui précède, saint Cyrille suppose l’appoint des saintes Écritures. On peut se demander s’il croyait à la possibilité d’une pareille connaissance en dehors de la foi. Les éléments de la réponse se trouvent sur­ tout dans l’ouvrage Contre Julien. Le docteur alexan­ drin revendique pour la philosophie, considérée dans sa partie contemplative, la plus belle et la plus noble de toutes, la prérogative de nous faire saisir en quelque sorte, dans la mesure possible ici-bas, les choses di­ vines, τα περί θεού, 1. II, t. lxxvi, col. 564; expression qui, manifestement, n’exclut pas, mais comprend Dieu lui-même, Θεόν τε καί τα αυτού, 1. Ill, col. 637. Aussi, dans le Ier livre, Cyrille emprunte aux sages de l’anti­ quité des témoignages notables en faveur du vrai Dieu et de ses perfections essentielles. Mais en même temps il suppose que ces privilégiés n’ont pu s'élever à cet ensemble de vérités qu'à l’aide d'un secours spécial, accordé par Dieu à ceux-là seulement qui ont mené une vie détachée, pure et pieuse, col. 525, et que, de plus, ils ont subi l’influence des écrits de Moïse, connus de plusieurs d'entre eux, col. 556 : doctrine qui revient, en substance, à celle de Clément et d’Origène. Un dernier trait de famille entre la théodicée des pre­ miers Pères alexandrins et celle de leurs successeurs postnicéens, se retrouve, mais avec quelques diver­ gences, dans le relief donné à la bonté communicative. Pour saint Athanase, Dieu est assurément bon. il est excellent, par nature : αγαθός καί ύπέρκαλος τήν φύσιν. Orat, contra gent., n. 41, t. xxv, col. 81. C'est sa bonté qui l'a porté à créer, à former l’homme à son image et à lui témoigner un spécial amour. Le mai n’est point un être positif qui vienne de lui; son origine se trouve dans la défaillance de la liberté créée. Ibid.. n. 7, col. 16. Mais le grand champion de l'orthodoxie ne suit pas Origène dans sa conception de la Irrité divine comme force naturellement expansive et néces­ sairement active. En tout ce qui concerne Dieu consi­ déré dans son être intime, la liberté n’a évidemment pas de place. Qu’il existe et qu’il soit ce qu'il est. par exemple bon et miséricordieux, ce n’est pas en Dieu affaire de volonté, ούκ έκ βουλήσεως. Dieu n’existe pas non plus, et n’est pas ce qu’il est, par force et contre son gré, ανάγκη και μή βέλων. II existe et il est ce : i est, par nature, φύσει. Orat., m, contra arian., n. 62. 63, t. xxvi, col. 453, -456. Mais pour tout ce qu'il fait en dehors de lui, Dieu agit en toute liberté; possédant éternellement la puissance créatrice, il fait surgir les choses du néant quand il lui plaît, ότεήβέλησε. Orat., I, contra arian., n. 29, col. 72. Saint Cyrille ne parle pas autrement de la création; Dieu a produit le monde librement et dans le temps. Contra Julian., I. Il, t. lxxvi, col. 584. L’accentuation de la bonté divine est plus prononcée, dans le sens de la théologie alexandrine. Après avoir cité un passage de Porphyre, où ce philosophe néoplatonicien affirme que Dieu est incompréhensible et qu’aucun nom ne lui convient proprement, Cyrille continue en ces termes : « Que si, parmi les noms en usage, on ose lui en ap­ pliquer quelqu’un, c’est plutôt l’Un et le Bon qu’il faut l’appeler, μάλλον τήν τοϋ ενός προσηγορίαν καί τήν τάγαΟοϋ τακτέον έπ’ αύτοΰ. » Ibid., 1. I, col. 549. Et voici l’explication donnée : le premier nom exprime la sim­ plicité divine, en vertu de laquelle Dieu se suffit plei­ nement à lui-même; Je second indique que de lui dé­ coule tout ce qui est bon. Ainsi, nature souverainement 1075 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) simple, parfaite en elle-même et source de toute bonlé participée, telle serait la plus haute notion de Dieu. On peut toutefois se demander si l'apologiste parle sim­ plement en son nom, ou si, plutôt, il ne résumerait pas l’enseignement de Porphyre. Didyme s’accorde naturellement avec les autres alexandrins pour voir dans la création une œuvre de bonté, αγαθός γαρ ών ούτος, δημιουργέ·., De Trinitate, 1. II, c. vi, t. xxxix, coi. 516, et pour dénier au mal toute provenance divine ei toute réalité substantielle. Contra manichæos, c. n, xn, col. 1088, 1100. Admira­ teur fervent d’Origéne, Didyme est-il allé jusqu’à le suivre dans son erreur sur l'éternité de la création ? Voir t. tv, col. 750, 753. Cette doctrine semble bien contenue dans un traité qui nous a été conservé sous le nom de saint Grégoire de Nysse, et qu’un critique récent a revendiqué pour Didyme : le traité Adversus Arium et Sabellium, P. G., t. xlv, col. 1281 sq. Dieu, pour l’auteur de cet ouvrage, est toujours actif, άεί ενεργής, col. 1288. Expression dont on peut rapprocher cette autre de Didyme : αεικίνητος, nunquam otiosus, De Trinitate, I. II, c. VIII, t. xxxix, col. 612, et cette assertion, que pour Dieu, penser, c’est agir, ou ai νοή­ σεις ποιήσεις εισίν. Ibid., 1. I, c. vm, col. 277. En revanche, dans ce même ouvrage sur la Trinité, Didyme considère comme connexes ces trois prédicats : n’ètre pas soumis au temps, être éternel, être incréé : qui non est tempore obnoxius, ælernus est; qui autem ælernus est, increalus est, 1. I, c. xv, col. 310. Ailleurs, il affirme que la créature, n’ayant pas existé dès le début, a commencé d’être : ή κτίσιςτό είναι έχει, ούχ ούσα τήν αρχήν, I. Il, c. vi, col. 508. Ces passages rendent dou­ teuse, soit l'attribution faite à Didyme du traité Adver­ sus Arium et Sabellium, soit l’interprétation origéniste des expressions relevées ; car l’éternelle activité de Dieu peut s’entendre de ses opérations immanentes, et, même par rapport aux opérations extérieures, elle peut s'entendre d'une façon relative, dans l’hypothèse de la création, au sens ou Notre-Seigneur dit, Joa., v, 47 : Pater meus usque modo operatur. Voir aussi les annotations, dans Migné, col. 277, n. 38; col. 611, n. 67. b) Pères palestiniens : Eusèbe de Césarée (γ vers 339), saint Cyrille de Jérusalem (-|- 386), saint Épiphane (f 403). — Ces Pères ne forment pas, comme les alexandrins, un groupe homogène, qui appartienne à une école déterminée. Si Eusèbe, disciple de Pamphile, dépend fortement d’Origéne, saint Epiphane fut un ardent adversaire du grand alexandrin, et saint Cyrille, par sa formation comme par la tournure de son esprit, se rattache à l’école d’Antioche. Eusèbe de Césarée rentre dans la catégorie des Pères apologistes par sa Préparation et sa Démonstration évangélique, P. G., t. xxi, xxn. C’est surtout dans le premier ouvrage, travail de vaste compilation, qu’il est amené à parler de la divinité. Là se retrouvent les thè­ mes communs à ses devanciers : l’unité de Dieu, d’un Dieu bon, qui n'est pas l’auteur du mal, 1. IV, c. xix; 1. VI, c. vi, I. XI, c. x; I. XIII, c. n, col. 291, 425.879, 1065; la providence, avec la prescience qui ne nuit pas à la contingence de l’événement prévu ou prédit, 1. VI, c. xi; I. VII, c. x; 1. VIII, c. xtv, col. 492, 531, 651; la réfutation de l’erreur dualiste sur la matière incréée et cause du mal, 1. VII, c. xtx, xxn, col. 563, 570. Pour justifier leschrétiens d'avoir suivi la doctrine des Hébreux de préférence à celle des Grecs, Eusèbe démontre l’ex­ cellence de la première. Dans ce dessein, il signale la concordance entre la doctrine chrétienne ou mosaïque et celle des sages de l'antiquité, Platon surtout, sur Dieu considéré sous divers aspects : comme l’Étre même (Exod., in, 14), incréé, éternel, immuable par nature, 1. XI,c. tx sq., col. 867sq.;comme ineffable et incom­ préhensible,^ xn. col.879; comme seul et unique vrai Dieu,c.xni, col.879; comme souverainement et essentiel­ 4076 lement bon, c. xxi. col. 902; comme incorporel. l.XV, c. xvn, col. 1345. Par contraste, il relève chez les phi­ losophes leurs opinions discordantes et erronées sur la divinité, 1. XIV, c. xvi; I. XV, c. xv sq., col. 1237, 1342 sq. Comme l’auteur de la Préparation évangéli­ que procède habituellement par voie de citations et de rapprochements, sa théodicée présente, au point de vue de la terminologie, une saveur platonicienne, ou plutôt néoplatonicienne, assez prononcée. Au reste, rien de personnel, comme l’observe E. Preuschen, art. Eusebius von Câsarea, dans llealencyclopüdie fur protestantische Théologie und Kirche, 3» édit., Leipzig, 1898. t. v, p. 617. Comment Platon est-il parvenu â sa doctrine sur Dieu et les choses incorporelles? Intéressante est la réponse de l'évêque de Césarée, 1. XI, c. vin, col. 868. Il a recours, comme ses devanciers, à la théorie des emprunts faitsà Moïse et aux autres prophètes des Hé­ breux, mais d’une façon qui n’a rien d’absolu ni d’exclusif; car il propose, en outre, comme hypothèses plausibles, l'exercice naturel de la raison humaine ou quelque disposition providentielle : είτε και παρ’ εαυτού τή τών πραγμάτων έπιοαλών φύσει είτε όπωσοΟν ύπο Θεού κατα­ ξιωθείς τής γνώσεως. Hom., I, 20. D'une façon plus générale, il fait appel, contre les païens, à la notion commune et comme instinctive de Dieu qui se trouve en tout homme; elle leur aurait suffi, s’ils l’avaient écoutée, pour éviter tant de grossières erreurs sur la divinité, 1. II, c. vi, col. 140. Les autres ouvrages d’Eusèbe ajoutent peu de chose à ce qui précède. La preuve de l’existence de Dieu par l’ordre et la beauté du monde, Sap., xni, 5; Rom., 1, 20. apparaît, Comment. in Ps., xvm,2, et xen1,8-11, t. xxm, col. 186 sq., 1200. La transcendance divine, exprimée dans la Préparation évangélique en langage platonicien, n'est pas moins fortement accentuée dans la Démonstration, 1. IV, c. I, t. xxn, col. 252 : πάση; κρεϊττον προσηγορίας, άρρητον, ανέκφραστου, άπερινόητονς en même temps le grand principe de l’immanence divine est rappelé : Inillo enim vivimus et moremur el sumus. Act., xvn. 28. Mais parfois la transcendance est attribuée à Dieu le Père en des termes où le subordinatianisme d’Eusèbe paraîtse refléter; ainsi en est-il particulièrement dans l'un des écrits qu'il composa contre Marcel d'Ancyre, De ecclesiastica theologia, t. xxiv, col. 825 sq. Après avoir énoncé la foi de l’Eglise en un seul Dieu, Père tout-puissant, 1. I, c. vin, col. 837, il s’explique, c. xi, col. 844, de telle façon que le Père seul semble, rigoureusement parlant, l’unique vrai Dieu : εκείνος ύ μόνος άναρχος καί αγέννητος, ό τήν θεότητα ο’ικείαν κεκτημένος. Dans le passage le plus qua­ lificatif de la divinité qui se trouve en cet ouvrage Eusèbe emploie la série d’épithètes commençant par αύτο, que saint Athanase, on l'a vu, appliquait au Verbe, précisément pour affirmersa parfaite consubstantialité; mais, détail notable, c’est au Père seul, dont il s’agit dans le contexte, que l’évêque de Césarée attribue ces épithètes : δέον, εν τι θειον, άρρητον, αγαθόν, άπλοϋν, ασύνδετου, μονοειδές, τό επέκεινα τών δζων όμολογειν,αύτόθεον,αύτονοϋν, αύτολόγον, αύτοοοφίαν, αύτόφως, αύτοζωήν, αύτόκαλον, αύτοάγαθον όντα... τον δέ τούτου μονογενή Υιόν... καί αυτόν Θεόν, καί νοΰν, καί λόγον, και σοφίαν, etc., 1. II, c. χιν, col. 928. Ce passage, pris séparément, n’est pas décisif contre l’orthodoxie d’Eusèbe; voir, pour l’ensemble de la doctrine, dom B. de Montl’aucon, préface des Commentaires sur les Psaumes,c. vi. n. 2, P. G., t. xxm, col. 29. Il prouve du moins ceci : c’est dans les endroits où l’évêque de Césarée parle du Père, qu’il faut avant tout chercher sa pensée, entière et incontestable, sur la nature de Dieu, entendu au sens strict et absolu. Saint Cyrille de Jérusalem, docteur de l’Église et au­ teur de catéchèses adressées a des catéchumènes qui 1077 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) 1078 «levaient recevoir prochainement le baptême, P. G., toutes choses. Hirr., i.xvi, adversus manichæos, n. 14, t. ΧΧΧΠ, est. à ces deux titres, un témoin beaucoup plus t. xlii, col.49 sq. Souvent, dans le même ouvrage et dans important que l’énigmatique Eusèbe. Trois catéchèses l'Ancoratus, la transcendance, l’invisibilité, l’incomportent directement sur des articles du symbole rela­ préhensibilité divines sont exprimées énergiquement : tifs à Dieu : la Vl·, sur l’unité; la vm«, sur le souverain <> δέ Θεός άόρατος, ακατάληπτος, άπερινόητος. Aneor., domaine et l'universelle providence; la ix·, sur l'action n. 54, t. xi.iii, col. 113; cf. Hær., i.xix, n. 68; i.xx.n. 4, créatrice. Voir t. ni, col. 2545. On y trouve, sous la 8, t. xlii, coi. 316, 345, 352 sq. Les prophètes n’ont pas forme d’un enseignement populaire, l’affirmation de la vu Dieu pleinement, même des yeux do l'esprit; ils doctrine catholique sur Dieu et ses attributs, et la réfu­ l'ont vu comme il leur était possible et dans la mesure tation des erreurs opposées, idolâtrie, anthropomor­ ou Dieu a daigné se manifester. User., lxx, n. 7, t. xlii, phisme, dualisme. En outre, dans la ιν· catéchèse, plus col. 349; Ancor., n. 54, t. xr.ui, col. 112. Aussi, quand générale, sur les dogmes fondamentaux, le docteur pa­ il traite des anomêens qui prétendaient avoir de la lestinien met en première ligne la croyance en un seul nature divine une connaissance parfaite, aussi parfaite Dieu, non engendré, αγέννητος, sans principe, άναρχος, que Dieu lui-même, le saint docteur s'élève avec indi­ complètement immuable, éternel, â la foisjuste et bon, gnation contre le fol orgueil de ces hérétiques. Ilær., créateur unique des âmes et des corps, du ciel et de lxxvi, t. xlii, col. 634 sq. 11 leur oppose la transcen­ la terre, n. 4, col. 457. Immense, il est en tout et hoi’s dance et l’incompréhensibilité de cet Être incomparable, de tout; omniscient, tout-puissant, absolument parfait, τόν άσύγκριτον κκί άκαταληπτον, τόν κατά τό είδος μέν μή εν πίσι τέλειος, n. 5, col. -MïO. A ces propriétés s'ajoutent καταλαμβανόμενων, dont la foi seule peut donner à ses la simplicité, μονοειδή την ύπόστασιν, la sainteté et autres serviteurs quelque connaissance. Il va même jusqu’à perfections morales, la transcendance; και πάντων αγα­ I dire que, d’après les sainles Ecritures, notre vraie θότερος και πάντων μείζων, και πάντων σοφότερος. Cal., connaissance de Dieu se borne à savoir qu’il existe et vi, n. 7, col. 549. qu’il récompense ceux qui l’aiment, ibid., col. 636. Le Schwane, op. cit., t. n, p. 36, joint le témoignage de texte visé est de saint Paul, lleb., xi, 6, mais l'appli­ saint Cyrille de Jérusalem à celui de saint Athanase, cation qu'en fait l'hérésiologue dépasse manifestement pour montrer comment les Pères de cette période la pensée de l'apôtre; celui-ci ne parle pas de la possi­ croyaient au pouvoir inhérent â l'esprit humain de bilité ou de l'impossibilité d'une connaissance plus ou s’élever à la connaissance de Dieu. Assurément l'Êlre moins grande de la divinité, mais seulement de la néces­ suprême ne tombe pas sous les yeux du corps, puisqu’il sité, pour qui veut être justifié, de croire en Dieu et en est incorporel. Cat., ix, n. 1, col. 637. Dans sa nature sa qualité de souverain rémunérateur : Credere enim intime, il est même incompréhensible, άκατάληπτός oporlel accedentem ad Deum, quia est et inquirenti­ έστιν ή ύπόστασις ή θεία, Gal., VI, 5. col. 545; il l’est bus se remunerator sit. pour les anges au ciel, pour toute créature, car ils ne A l'hérésie LXX, De schismate audianorum, t xui, le connaissent pas comme il se connaît lui-même ou coi. 339 sq., se rattache un problème spécial. Saint comme le Fils et le Saint-Esprit connaissent le Pêre, Epiphane y raconte l'histoire d’un certain Audius, mais seulement dans la mesure où ils le peuvent, n. 6, natif de Mésopotamie, et de ses partisans qu'il donne ibid. Aussi notre langage reste bien au-dessous de ce pour schismatiques, d’ailleurs orthodoxes quant à la' qui conviendrait à Dieu. « Nous n’expliquons pas ce doctrine, « sauf un léger point où ils se montrent trop qu’il est, ού γάρ το τί έστι Θεός έξηγούμεΟα ; nous avouons opiniâtres. » Il s’agissait du texte de la Genèse, 1. 27 · franchement que nous n'avons pas de son être une El creavit Deus hominem ad imaginem suam. Audius exacte connaissance, car avouer son ignorance, en celte et ses partisans voulaient absolument que les paroles matière, c'est faire preuve d'une grande science, » n. 2, ad imaginem suam se rapportassent à l’homme con­ col. 540. D’ailleurs, que de choses en ce monde, notre sidéré dans son corps. La conséquence rigoureuse de âme en particulier, dont nous n’avons qu’une connais­ cette interprétation était la corporéité de Dieu. V ir sance incomplète! n. 4, 6, col. 544, 548. « C’est assez Antiiropomorphites et Audiens, 1.1. col. 1371. 2265. pour notre piété de savoir que nous avons un seul Dieu, Le fait que l'auteur du Panarion et de ÎAnacepi.aqui existe de toute éternité, toujours semblable â luilæosis, P. G., t. xlii, col. 869, se contentait de trader même, » etc., n. 7, col. 548. les audiens de schismatiques et qu’il critiquait succes­ Ce dernier passage, où saint Cyrille parcourt la série sivement les deux interprétations du texte mosa que. des attributs que nous avons déjà indiqués, montre celle qui rapporte au corps les paroles ad imago.ei . assez que pour lui, comme pour les autres Pères, Dieu Dei et celle qui les rapporte à l'homme, donna pro­ incompréhensible n'est pas Dieu inconnaissable. A cette bablement lieu à l’accusation d'anthropomorphisme objection : « Si la substance divine est incompréhen­ dont parlent, dans leurs Histoires ecclésiastiques, P.G., sible, pourquoi discourez-vous à son sujet? » il répond : t. i.xvn, Socrate, 1. VI, c. x, col. 693, et Sozomène, « Eh quoi! parce que je ne puis pas boire toute l’eau I. Vlll. c. xiv, col. 1552. du fleuve, me sera-t-il défendu d’en prendre â ma soif? L’accusation est aussi peu sérieuse que pour Origéne, De ce que mes yeux ne peuvent pas embrasser le soleil inculpé de la même erreur pour avoir écrit que de dans toute son amplitude, m’est-il impossible de le voir son temps l’affirmation de l'incorporéité divine n’était dans la mesure qui suftit âmes besoins?» Cat., vi, n. 5, pas manifestement contenue dans l'enseignement col. 545. Les œuvres de Dieu témoignent en faveur de ecclésiastique. Dans son ouvrage apologétique, In ses perfections. Sap., xm, 5. Plus l'homme s'élève dans S. Gregarii Nysseniset Origenis scriptael doctrinal ■. la contemplation des créatures, plus grand lui apparaît nova recensio, Rome, 1864, t. n, c. vm, p. 99 sq., Dieu et plus grande est la conception qu'il en a, μ-ίζννα L. Vincenzi n’a pas eu de peine à montrer ce que nous και περί Θεού λαμβάνει φαντασίαν. Cat,, IX, n. 2, col. 640. avons vu plus haut, col. 1047, à savoir que la pensée Saint Epiphane, hérésiologue, ne nous oll're pas, personnelle d Origêne sur la spiritualité divine ne peut comme saint Cyrille de Jérusalem; un enseignement pas faire le moindre doute. 11 en est de même pour didactique sur la divinité. Mais, à propos des hérésies 1 l’évéque cypriote. Quoi qu’il en soit de son indul­ qu’il étudie dans son Panarium, il a l’occasion d’affir­ gence, peut-être excessive, à l’égard des audiens, quoi mer et de défendre les grandes thèses des apologistes qu'il en soit de l’espèce de neutralité qu'il professa, sur le Dieu unique, auteur des deux Testaments, liter., dans le Panarion, loc. cit,, n. 4 sq., et dans l'Ancoxxiii, adversus salurniliânos, n. 5 sq., P. G., t. xi.i, ralus, n. 55, col. 113, en face de ce problème : Est-ce col. 304 sq.; Dieu bon et juste, User., xxxm, adversus dans son âme ou dans son corps que l’homme est ptolemailas, n. 10, col. 573; seul premier principe de 1 l’image de Dieu, saint Epiphane admet lui-même indu- 1079 DIEU (SA NATURE D’APRES LES PÈRES) bitablement l’incorporéité divine. A l’interprétation anthropomorphique il oppose précisément, n. 2, que la conséquence irait à un Dieu visible et corporel, όρατόν τε και σωματικόν. Il déclare, η. 3, qu’en ce point les audiens s’écartaient de la tradition de l’Église, έκτος καί αύτο'ι βαίνουσι της κατά την εκκλησιαστικήν ύπόβεσιν παραδόσεως. Pour lui, Dieu n’est contenu en rien, à la différence de l’àme contenue dans le corps; il est simple, άμέριστος, n. 4: esprit transcendant, πνεύμα υπέρ πνεύμα, n. 5; cf. Ilær., LXXVI, col. 568 : άεί άσώματος. Attribuer à Dieu des passions ou quel­ que chose de semblable, c’est une impiété et un sacri­ lège. Ibid., col. 577. Voir, sur ce sujet, la dissertation de J. A. Cantova. c) Pères syriaques : saint Aphraate (1" moitié du IVe siècle), saint Éphrem (j- 373). — De ces deux an­ tiques témoins de l’Église syriaque, le second seul a quelque importance. Le genre ascétique d'Aphraate dans ses Demonstrationes, homélies composées de 336 à 345, ne comportait pas de hautes spéculations sur la divinité. La croyance en un seul Dieu, créateur et maître de toutes choses, auteur de l’Ancien et du Nouveau Testament, Dem., t, n. 19; un court pas­ sage contre le dualisme de Marcion, de Valentin et de Manès, Dem., m, n. 9 : rien de plus dans les vingtdeux premières homélies. Patrol, syriaca, Paris, 4894, t. i. col. 43, 415. La vingt-troisième, traduite avec les autres en allemand, par G. Bert, Texte und Untersuchungen, t. ni, fasc. 3 et 4, contient, en outre, sous forme d’épithètes ou de dénominations, diverses pro­ priétés divines : l’aséité, exprimée par le terme ityâ d-nafsch, essence ou substance de lui-même; l’éter­ nité, l'infinité, la transcendance ontologique, l’incompréhensibilité et l’ineffabilité, la bonté, la sagesse, la toute-puissance. On trouvera dans l'article Aphraate, t. i, col. 1459 sq., le renvoi aux pages correspondantes du t. n de la Patrologie syriaque. Saint Éphrem présente une doctrine beaucoup plus développée, surtout dans ses discours dogmatico-polémiques. Les cinquante-six sermons Adversus hæreses, Opera omnia, Rome, 4732 sq., t. n, syriace et latine, p. 437. visent particulièrement le dualisme gnostique et manichéen; on y retrouve l’argumenlalion tirée par saint Irénée, par Tertullien et autres apologistes, de l'idée même de Dieu et de son absolue perfection : Si Deus unus non est, nec Deus est ; nec vero Deus, nec unus est, si nec summus, nec super omnia. Serm., m. n. 2, p. 443. Par opposition aux erreurs relatives au démiurge, supposé distinct du Dieu suprême, et à la matière, donnée comme principe du mal, le docteur syriaque revient souvent dans ses autres écrits sur la notion du Dieu unique, tout-puissant, quia tiré toutes choses du néant, librement et par pure bonté, pour notre avantage et non pour le sien, mais qui sait aussi, pour notre bien encore, nous châtier ou nous éprouver. Voir, par exemple, De /ide, serm. III, n. 4, dans Opera, t. m, syriac. lat., p. 495 sq.; Reprehensio sui ipsius, ibid., 1.1, græce et latine, p. 425sq.; Sermones roga­ tionum, i, 9; in, 4, dans Hymni et sermones, édit. J.-I5. Lamy, Malines, 4882 sq., t. ni, p. 20, 36; De defun­ ctis et S. 7 rinitate, n. 6, ibid., p. 242; De reprehensione, n. 12, ibid., t. iv, p. 299. Mais la source principale de la théodicée de saint Éphrem se trouve dans ses quatre-vingt-sept discours Adversus scrutatores, t. ni des Opera, syriace et latine, p. 1 sq. (J’emprunterai la division en numéros à l'édition publiée par D. A.-B. Caillau, Paris, 4832, t. m, p. 178sq.) Le saint diacre d’Édesse donne la plus haute idée de Dieu : nature suréminente, xi.vii, 2, p. 85; essence suprême, lv, 4, p. 103, qui existe de toute éter­ nité. sans autre principe qu’elle-même; xi.v, 2, p. 81 ; non que Dieu se soit fait (cf. Reprehensio sui ipsius. n. 11, loc. cit., p. 124 : nam si quis seipsum jaceret, 1080 I is esset priusquam fieret), mais parce qu’il a en lui-même sa propre raison d’être, substantia ex seexislens, xxvn, 1, p. 48; pur esprit, mens soluta, XL1V, 1, p. 79; abso­ lument simple, i.xxm, 1, p. 437; inaccessible â tout changement, xxxn, 4, p. 59; souverainement grand sous tous rapports, en sorte qu'on ne peut rien imaginer de plus parfait : usquequaque summus est, ut eo nihil per­ fectius excogitari possit, XLV, 4, p. 82. Dieu est éminemment transcendant. Il n’agit ni ne pense à notre manière. Sa science précède le temps et n’a pas plus de commencement que lui-même, xxvi, 1, p. 45. S’il remplit le monde entier de sa divinité, rien ne le renferme; d'où cette merveille, que partout il est proche, et partout il est éloigné : proximus ades ubique, abesque undique remotas, ιν, 4, p. 7. Éphrem aime à montrer ainsi ce qu'il y a de mystérieux en Dieu, non seulement pris en général, mais considéré en détail dans ses diverses perfections, XLV, 2, p. 81. Il est particu­ lièrement soucieux de prémunir ses auditeurs contre toute imagination anthropomorphique : « Penser qu'on peut comparer celte éternelle nature aux choses qu’elle a créées, c’est se tromper lourdement. Se l’imaginer composée, à l’image de notre faible corps, servi par des sens, c’est une horreur que les oreilles ne peuvent sup­ porter. » Si les prophètes nous représentent parfois Dieu sous des traits moins relevés, c’est là une manière de parler que le Saint-Esprit a voulue, pour nous instruire d’une façon conforme à notre nature et à notre condi­ tion, xxvi, 3, 4, p. 46. Dieu, transcendant, est naturellement invisible, iv, 3, 7, p. -48. Si, dans le sermon sur la pénitence qui commence par ces mots : Pænitentia fertilis est fru­ ctus, n. 13 sq., Opera, t. I, græce el latine, p. 170, saint Éphrem dit à celui qui mène une vie de charité : Vides Deum, el noli negare quin adspicias eum; Deus enim charitas est, tout le contexte montre qu’il s’agit d'une vision de foi, el que l’orateur assimile la vie de charité aux signes extérieurs qui manifestèrent Dieu aux prophètes et autres personnages bibliques : Per signa viderunt sancti : per ignis rubum, Moyses; per turbinem, Job ;per nubem, Jssaias;per lucem, Paulus; per vocem, omnis Israel; et nunc sancti per opera­ tiones, dum scilicet quasi per quædam media manu ducuntur. Dieu n'est pas seulement invisible pour l’homme ici-bas; il est, pour toute intelligence, incompréhen­ sible, xxvi, 2, p. 44. Doctrine commune à tous les Pères, mais qui revêt un tour particulier chez le docteur syriaque par la façon populaire et vivante dont il la développe. Si nous ne connaissons pas même notre âme, comment pourrons-nous prétendre à la connais­ sance de notre créateur? i, 2, p. 2; ht, 2, p. 5; xvn, 1, p. 32. Cf. Carmina Nisibena, publiés par G. Bickell, Leipzig, 4866, p. 79. Comment apprécier celui qui échappe à toutes nos mesures et à tous nos sens? Non illc subest mensuræ, nec staturæ momento : non per­ cipitur sensu, nec speciem modumve suscipit; non clauditur spatiis, nec propagatur, uti lux et flatus; ipsius essentia ratio est, xxx, 4, p. 53. Dans toutes ces pâles figures que sont les natures créées, comment reconnaître l'archétype, la nature incréée qui n’a rien de commun avec les autres? xxvn, 4, p. 243. Essayonsnous de nous la représenter, c’est comme un fleuve d’images sans nombre qui se déroule devant notre ima­ gination; mais en est-il une qui nous permette d’expri­ mer en nous l’image même de Dieu, cette image bénie ou convergent el se concentrent les archétypes de tout ce qu’il y a de plus beau? iv, 7, p. 7. Et saint Ephrem de conclure qu’il ne nous reste aucun moyen de connaître Celui qui est : Ad eum,qui est, cognoscendum nullus restat aditus, χχχνι,5,ρ.65. Ce serait l’agnosticisme, s’il ne s’était pas expliqué luiméme. La connaissance dont il parle ici, c’est celle 4081 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) 1082 à laquelle prétendaient les « scrutateurs » qu’il com­ avons, dans ces différents passages sur les noms divins, battait, connaissance parfaite de la divinité : insani considérés comme source partielle de notre connais­ siquidem divinitatis indagatores perfectam ejus noti­ sance de Dieu, un commencement notable de synthèse tiam sibi quoque pollicentur. Sermones tres de fide, théologique, où pourrait bien se refléter quelque écho 1, 1, p. 164. En dehors de cette orgueilleuse prétention, de saint Basile et d'autres docteurs qui vont suivre. la raison garde ses droits. Le docteur syriaque connaît d) Pères cappadociens : saint Basile (-j- 379); saint et admet la connaissance naturelle ou instinctive de Grégoire de Nazianze (j-389 ou 390); saint Grégoire Dieu; on le voit par la manière dont il cite,en l’accom­ de Nysse (7 vers 395). — L'importance spéciale de ces pagnant de quelques mots qui valent un commentaire, trois docteurs tient au rôle qu'ils ont joué dans la con­ le célèbre verset du psalmiste, xvm, 2 : cæli, ut scrip­ troverse anoméenne sur les noms divins et notre con­ turn est, enarrant gloriam Dei et firmamentum naissance de Dieu ici-bas. Ils se complètent mutuel­ ostendit opera sui creatoris, QUIN INDAGATIONE OPUS lement, car il y eut développement dans l’attaque sit. Hymni et sermones, édit. Lamy, t. IV, p. 148; I L'adversaire est Eunomius, évêque de Cyzique (j- 396), cf. Deprehensio sui ipsius, n. 11, Opera, t. i, græce et le coryphée des anoméens. Voir t. I, col. 1322 sq. latine, p. 123 : Domum vidi; et œconomum adesse Vers 360, il publia son ’Απολογητικός, P. G., t xxx. cognovi. Mundum intuitus sum ; et providentiam in­ col. 837 sq., pour défendre la thèse fondamentale de tellexi, etc. Même dans ses discours Adversus scruta­ l'arianisme sur la différence de nature ou d'essence tores, il indique, comme moyen de connaître Dieu, le entre le Père et le Fils. Il part de ces premiers mots livre de la nature, en le distinguant expressément du de son symbole : ΙΙιστεύομεν εις ένα Θεόν, πατέ-.α παντο­ livre écrit qu’est la Bible : Si naturam et Scripturam κράτορα, έξ ού τα πάντα, η. 5, col. 840. Mais à la pro­ consulerent, ab utraque utriusque Dominum edisce­ fession de Dieu un il rattache ensuite, en invoquant rent : hunc rebus sensui obviis natura docet, xxxv, 5, expressément la raison naturelle et la doctrine des p. 63 sq. ; cf. xi.vin, 2, p. 88 : naturam prœterea ha­ Pères, κατά τε φυσικήν έννοιαν καί κατά τήν τών Πατέειον bemus ducem ac magistram. διδασκαλίαν, ce déterminatif: μήτε παρ’ έαυτοϋ, υ · Comme d’autres Pères que nous avons rencontrés, παρ'ετέρου γενόμενος, qui n’a été fait ni par lui-même, saint Éphrem voit dans la création une première mani­ ni par aucun autre, n. 7, col. 841. C'est, par péri­ festation de Dieu le Père par son Fils : per suum Uni­ phrase, le terme fameux, αγέννητος, qu'il introduit, genitum se manifestavit, tum quando per ilium sine dans l'intention d’établir que celte notion exprime labore mirandum hoc ædificium molitus est, xxvt, 1, l’essence même de Dieu. Ce n’est pas une dénomina­ p. 44. Mais c’est surtout dans la sainte Écriture que tion purement verbale, comme celles qui répondent Dieu se révéle : hunc... apertis et explicatis verbis Scrip­ aux conceptions de l’esprit humain, κατ’έπίνοιαν ; anté­ tura renuntiat, xxxv, 5, p. 64. Nous avons, en parti­ rieurement à toutes nos conceptions et indépendam­ culier, les noms que Dieu s’est donnés lui-même; ils ment d’elles, Dieu est réellement ce qui est, ô έστι ■·. Ce nous enseignent ce qu’il est, quid et cujusmodi sit; n'est pas un nom privatif; l'idée de privation ne con­ vient pas à Dieu et présuppose, en outre, quelque ils nous font comprendre qu’il est pure intelligence, chose de positif. Ce terme ne peut pas se prendre en qu’il existe par lui-même, qu’il est principe et créateur Dieu, qui est simple et indivisible, pour une partie du monde, bon et bienfaisant par nature, juste vengeur déterminée ou différente de quelque autre. C'est donc des crimes; ils nous apprennent encore qu’il est Père, qu’il exprime l’essence même de Dieu, n. 8, col. 841 ?q. ayant la vertu de produire un Fils qui lui estsemblable. Eunomius oppose ensuile le Fils γεννητό; au 1 ■ :e Ces noms, toutefois, sont de deux sortes : Nomina Deus habet absoluta et propria, habet etiam accom­ αγέννητος, en prétendant que la simplicité, leterni:é, l’immutabilité, l'incorruptibilité et autres proprii : s modata ac minime fixa. Ainsi, noms absolus et de la nature incréée ne permettent pas d'entendre la propres, par opposition aux noms variables et adaptés génération du Fils autrement que d’une création ou ou appropriés. Par ces derniers le saint docteur en­ production proprement dite, n. 9 sq., col. 844 sq. i-s tend ceux qui conviennent à Dieu accidentellement, lors la cause de l’arianisme est gagnée. Si l'à :.. ■ a. ex incidente causa, nous dirions maintenant : par dé­ si le fait d'être innascible constitue l'essence mén u nomination extrinsèque, fondée sur un terme contin­ Père, comme Dieu, le Fils, qui n’est pas innascit ■. se gent; le terme variant, la dénomination varie égale­ distingue nécessairement du Père, qui l'est ; il ne : -ut ment. C’est en ce sens que Dieu nous est représenté pas être Dieu au même titre. La diversité de noms dans la sainte Écriture, tantôt comme réprouvant ce rend manifeste la diversité de nature, n. 12. c qu’il a fait, tantôt comme oubliant les actions des créa­ Conclusion que, plus loin, n. 20, col. 856, Euncm: is tures ou, au contraire, comme se les rappelant. Il en s’efforce de confirmer â l'aide des deux voies distinct- va tout autrement des noms qui conviennent à Dieu que nous avons pour juger des êtres, et qui consistent, proprement et d’une manière stable, comme ceux de l'une à considérer leurs essences, l’autre à examiner juste, de bon, de père; aussi sont-ils particulièrement leurs opérations. Ce n’est pas à dire que des mots diüéimportants et se recommandent-ils à notre respect: Vide rant quant au son matériel ne puissent pas signifier la ut religiose observes ejus nomina propria et rata, xliv, 2, p. 79. même chose, par exemple, quand on dit : VËtre et le Saint Éphrem revient une autre fois sur cette doc­ seul vrai Dieu, ώς τό 8v και μόνος αληθινό; Θεός, n. 17, col. 852. Inversement, des mots qui ont le même son trine, en affirmant plus énergiquement encore la peuvent ne pas signifier la même chose; tels, les mots valeur objective et absolue de certains noms divins : de lumière, de vie ou de puissance, appliqués au Père A Deo discimus quid sit Deus; suis ille nimirum no­ (lumière incréée, etc.) ou au Fils (lumière créée, etc.), minibus se manifestat ; ex his intelligimus illum esse sancte justum, vere bonum, atque ingenua naturæsuæ n. 19, col. 853. virtute summum... Et quia vere Pater est, dicimus Cette analyse de ce qui, dans l'apologie d’Eunomius. se rapporte plus directement à la nature et à la connais­ verum generasse Filium, ui, n. 1, p. 95. Ailleurs, il sance de Dieu, nous fait comprendre quelle était sa met en relief l’importance spéciale du nom Qui est, manifesté à Moïse, Exod., ni, 14; il y voit un nom qui thèse fondamentale et quelles en étaient les consé­ découle de l’essence divine, et que Dieu s'attribue en quences. La thèse était dans cette affirmation, que propre, sans souffrir de partage : quod vocabulum ab l’innascibilité ou l’aséité, τό άγέννητον είναι, constitue essentia fluit, et velut certum ac proprium nomen l'essence même de Dieu, et que, par conséquent, le n .ot suum; illud commune fieri nunquam sustinuit. Adv. αγέννητος est le vrai nom de Dieu, celui qui exprime htereses, liii, 5, Opera, t. n, syr. et lat., p. 555. Nous adéquatement son essence. Il s’ensuivait qu’er connais- 1083 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) sant ce nom, on connaissait pleinement l'essence divine ; et telle était bien, on l’a déjà vu, la prétention des anoméens. Socrate, II. E., 1. IV, c. vu, P. G., t. lxvii, col. 173. Relativement aux noms que nous donnons à Dieu, cette alternative s'imposait : ou ils ne peuvent le signifier vraiment que par synonymie avec Γαγέννητος, ou, fondés sur des conceptions de raison, ils ne sont que de pures dénominations subjectives ou verbales, sans portée objective. Par ce dernier côté, Eunomius préludait au nominalisme du moyen âge, suivant la remarque de Schwane, op. cil., t. n, p. 40. Mais rien, dans l’apologie de cet hérésiarque ni dans la réfutation de saint Basile et de saint Grégoire de Nysse, ne jus­ tifie l'affirmation du cardinal Franzelin, Tractatus de Deo uno, th. x, n. 1, Home, 1876, p. 129, réfutée d’ailleurs par le P. J. M. Piccirelli, DeDeo uno et trino, Naples, 1902, p. 335, à savoir que l’erreur d’Eunomius ait eu sa racine dernièrè dans une confusion de Dieu avec l’être abstrait et universel. Le contraire semble plutôt résulter du fait que cet hérétique admettait en Dieu les perfections positives qui se trouvent dans la sainte Écriture, comme celles de lumière, de vie, de puissance, etc., mais en les ramenant, on l’a vu, à sa propre conception, par l'adjonction de son épithète favorite : lumière ineréée, vie increée, puissance incréée. Saint Basile répondit, vers l’an 364 ou 365, à l’apo­ logie d’Eunomius par son triple Ανατρεπτικός τοΰ ’Απολογητικού του δυσσεβοϋς Εΰνομιου λόγος, Adversus Eunomii libri tres, P. G., t. xxix, coi. 497 sq. Dix ans plus tard, en 375, il écrivit à saint Amphiloque, évêque d Icone, plusieurs lettres, deux en particulier, qui sont comme un complément du précédent ouvrage. A son tour, Eunomius répliqua par une nouvelle apologie, ’Απολογία υπέρ απολογίας, publiée vraisemblablement peu de temps avant la mort de saint Basile (1er janvier 379). Elle n’est connue que par les fragments cités par saint Grégoire de Nysse dans la réfutation qu'il en lit immédiatement, Contra Eunomium libri duodecim, P. G., t. XLV, col. 243-1122; fragments rassemblés, pour la plupart, par C. H. G. Rettberg, Marcelliana, Gœt­ tingue, 1794, p. 125 sq. Ils sont d'ordre apologétique et ajoutent peu d’éléments nouveaux à la doctrine exposée ci-dessus; mais ils fournirent à l’évéque de Nysse l’occasion de venger et d’expliquer plus complètement, sur certains points, les enseignements de son frère vénéré. Enfin, vers la même époque, saint Grégoire de Nazianze prononçait à Constantinople, en 381, ses fameux Discours théologiques, dont le second traite de Dieu et se rapporte directement à la controverse anornéenne. La doctrine qui résulte de cet ensemble de do­ cuments peut se grouper autour de quatre points, successivement touchés par saint Basile, dans ί’Άνατρεπτιζός. a) Β’έπίνοια; conceptions et distinctions de raison en Dieu. — Eunomius avait opposé le nom dïnnascible aux dénominations ζατ’έπίνοΐαν, c’est-à-dire fondées sur les conceptions de 1’esprit humain. Il déniait à ces dénomi­ nations toute valeur objective; purement verbales, elles n’ont d’existence réelle que dans les sons proférés. Saint Basile se trouvait forcé d’élucider la question délicate des conceptions ou notions de raison. Adv. Eunom., 1.1, n.5 sq., col. 520 sq. Il demande d’abord à l’adversaire ce qu’il entend par cette opération de l'esprit qu’on appelle έπίνοια. Entendrait-il l'imagination créatrice de fictions sans réalité, tels que centaures ou chimères? Même alors l’affirmation d’Eunomius serait excessive; car ces fictions creuses, ces êtres de pure raison ne passent pas nécessairement avec les sons proférés, le souvenir en peut rester dans l’esprit. Du reste, ce n’est là qu'une acception imparfaite et inférieure de Γέπίνοια; dans le sens habituel et plus relevé du mot, elle s'en­ tend d’une opération de l’esprit qui s’exerce sur un objet 1084 réel, pour le considérer d'une façon plus pénétrante et plus précise, τήν λεπτότερα·/ καί άκριδεστέραν τού νοηΟέντος έπενίΐύμησιν, col. 524. Il arrive, en effet, qu’en face d'un objet qui nous apparaît d’abord simple dans sa réalité concrète, notre esprit perçoit ensuite des aspects multiples ; dans un corps, par exemple, la cou­ leur, la forme, la dureté, la grandeur, etc. De là les conceptions et les distinctions de raison, κατ’ έπίνοιαν, n. 6, col. 522 sq. C’est ainsi que, dans l'Évangile, Jésus-Christ s’est nommé lui-méme porte, voie, pain, vigne, pasteur et lumière : notions distinctes dans leur signification, distinetes aussi dans leur fondement par la diversité des opérations qu’elles supposent, et par le rapport multiple du Sauveur aux êtres qui ont joui de ses bienfaits, n. 7, col. 524 sq. Ces principes, saint Basile les applique aux noms divins; d’abord à Γαγέννητος, puis aux termes : incor­ ruptible, infini, immense, en montrant les différents aspects sous lesquels on conçoit alors la divinité. « Pourquoi donc nier qu'on puisse légitimement former de ces noms, et qu’ils ne répondent à quelque chose de réel en Dieu, και ομολογίαν είναι τού κατ' αλήθειαν τώ θεώ προσόντος? Ibid-, col. 525. Si l'on rejette ces conceptions et ces distinctions de raison, il faudra dire que toutes les dénominations attribuées à Dieu signi­ fient également sa substance; que l’idée d'immutabilité suggère immédiatement à l'esprit celle d'innascibililé, ou l’idée d'indivisibilité celle de puissance créatrice. Quoi de plus absurde qu’une telle confusion? Quoi de plus opposé au sens commun et à la doctrine révélée? n. 8. col. 528. La simplicité divine serait lésée, si par ces noms multiples on prétendait désigner diverses parties de Dieu; mais nous savons qu’à part lui, Dieu est tout entier vie, tout entier lumière, tout entier bonté. Il ne s'agit donc que d’exprimer les propriétés de la nature divine, d'ailleurs simple en elle-même. Autrement, tout ce que nous disons de Dieu d’une façon distincte, en l'annelant invisible, incorruptible, immuable, créateur, juste, etc., tout se retournerait contre sa simplicité, I. Il, n. 29, col. 646. Ailleurs, saint Basile insiste sur l’unité du sujet, τον αυτόν ένεδείςω, mais sans préjudice de la notion propre qui s’attache à chacun des noms divins, διά τής έζάστοις ένβεωρουμένης έμφάσεως. Epist., CLXXX1X. n. 5, t. xxxii, col. 689. Telle est aussi la doc­ trine de saint Grégoire de Nysse, abstraction faite de quelques arguments ad hominem, discutés par Petau. op. cit., 1. I, c. vit, n. 5 sq. L’unité et l’absolue sim­ plicité de la nature divine ne sont pas en question; mais cette nature, une et simple en elle-même, nous ne pouvons l’atteindre immédiatement, ni la concevoir ou l’exprimer par une seule notion. La multiplicité vient ainsi directement de notre mode de connaissance, mais elle trouve son fondement dans l’éminence et l’inell'abilité de l’objet. Contra Eunom., 1. XII, t. xlv, col. 1069, 1077, 1104 sq. La réplique de l’hérésiarque força l’éveque de Nysse à revenir sur d’autres points, en particulier sur le con­ cept de Γέπίνοια. Eunomius accordait qu'il peut y avoir autre chose que do simples sons dans les dénomina­ tions de raison, mais il limitait la portée de Γέπίνοια aux créations fantaisistes de l’esprit, capable de se figurer des colosses, des pigmées, des centaures. Ibid., col. 969. Grégoire, prenant acte de la concession, n’eut pas de peine à montrer ce qu’il y avait d’arbitraire et d’illégitime dans la restriction. Ε’έπίνοια n’est-elle pas. avant tout, cette noble et féconde faculté de l’esprit (faculté compréhensive ou interprétative, ή τής κατα­ ληπτικής διανοίας, ή τ?ς ερμηνευτικήςδυνάμεως, Col. 1104 . qui permet « de trouver ce qu’on ignore, en prenant pour point de départ d'une connaissance ultérieurce qui se rattache, par voie de connexion ou de conséquence, à la première notior. ffj.’on a d’une 1085 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) chose? o col. 970. Ainsi, remarquant que Dieu, cause première, ne peut venir d’un autre, nous formons un terme pour exprimer cette idée, et de celui qui n’a pas de cause au-dessus de lui, nous disons qu’il existe sans avoir de commencement ou sans être pro­ duit. άνάρχως είτουν άγεννήτως, col. 973. Il en va de même des autres noms divins; ils répondent à des conceptions multiples et variées, que nous formons pour acquérir la connaissance de celui que nous cherchons, πρός την ζατανόησιν τού ζητούμενου βηρεύοντες, col. 957. Si ces noms sont vides de sens ou n’ont qu’une seule et même signification, pourquoi les saintes Écri­ tures font-elles de ces énumérations où Dieu est appelé juge, juste,bon, longanime, vérace, miséricordieux, etc,? coi. 1069; cf. 1. 1. col. 396. L’Esprit-Saint n'a-t-il pas voulu que, par cette variété et cette multiplicité, les écrivains sacrés nous conduisissent à la connaissance de l’incorruptible nature? De professione Christiana, P. G., t. XLVt, col. 241. Ces témoignages, dont il serait facile d’augmenter le nombre, donnent le droit de récuser une assertion, émise par W. Meyer, Die Golteslehre des Gregor von Nyssa, p. 16, et d’après laquelle toutes nos dénomina­ tions relatives à Dieu ne pourraient être, pour le docteur cappadocien, que des réllexions subjectives de l'esprit humain, sans signification métaphysique. Le passage invoqué, Quod non sint très dii, P. G., t. xt.v, col. 121, loin de prouver cette assertion, établit le contraire. L’évêque de Nysse y soutient, â la vérité, qu’aucun de ces noms ne signifie la nature divine elle-même, mais il dit en même temps que ces noms, qu’ils soient d’institution humaine ou qu’ils nous soient fournis par la sainte Écriture, expriment quelqu’une des choses qu'on peut concevoir au sujet de la nature divine, των τι περί την Οείαν φύσιν νοουμένω ερμηνευτικόν είναι λέγομεν; qu’ils ont pour but de nous conduire â la connaissance de Dieu, et qu’à chacun d’eux s’attache une significa­ tion particulière et relative â ce qui concerne la nature divine, αλλά τι των περί αυτήν διατών λεγομένων γνωριζεσΟαι. En somme, qui ne reconnaîtrait dans cette doctrine de saint Basile et de son frère ce qui plus tard, dans le langage scolastique, s’appellera distinctio rationis rat ioci natte ou virlualis, cum fundamento in re? Et dans la prétention d’Eunomius à faire retomber sur l'essence divine elle-même la distinction formelle qui se trouve dans nos conceptions de raison, qui ne recon­ naîtrait l’erreur de Platon, signalée par saint Thomas, Sum. theol., Ia,q. LXXXIV, a. 1, que la forme du concept est la même que celle de l’objet connu? Cf. Petau, op. cit., 1. I, c. vn-ix. b) Les noms divins. — Eunomius n’admettait, comme vrai nom de Dieu, que Γάγέννητος. Saint Basile répond par une doctrine tout opposée. Adv. Eunom., 1. I, n. 10, t. xxix, col. 533. Aucun nom ne peut atteindre l'essence divine dans son fond intime ni l’exprimer pleinement; nous pouvons seulement, à l’aide de noms multiples et variés, parvenir au degré de connaissance qui nous est possible ici-bas. Parmi ces noms, il en est de positifs et de négatifs. Les premiers signifient ce qui est en Dieu : τα μέν των προσόντων τώ Θεώ δηλωτικά ; tels, ces noms et semblables : bon, juste, créateur, juge. Les autres signifient ce qui n’est pas en Dieu : τα '.l τό εναντίον,των μή προσόντων; tels, ces noms et semblables : incorruptible, immortel, invisible. C’est par l’alliance de ces deux sortes d'appellations que nous nous formons une certaine idée de Dieu : έκ δύο γάρ τούτων οίονει χαραζτήρ τις ήμιν έγγίνεται τοΰ Θεού. Mais il est évident que les noms négatifs sont impro­ pres, comme tels, à nous dire ce qu’est la nature divine. Il n’en va pas autrement du terme αγέννητος; il est du même genre que ces autres : incorruptible, immortel, invisible, li n’a pas rapport à la question : 1086 Qu'est Dieu, τι έστιν ? mais bi n plutôt à la question : Comment est-il, όπως έστίν ? Quand notre esprit exa­ mine si le Dieu suprême provient de quelque cause, il n'en peut concevoir aucune, et il exprime cette pro­ priété de la vie divine par le mot αγέννητος, incréé ou innascible, n. 15, col. 546. Eunomius soutenait bien que ce terme n’était pas privatif ou négatif, mais c’était abandonner la notion même d’innascibilité, pour lui substituer one nolion positive et antérieure, laquelle ne pouvait être que la notion d'être, impliquée dans Vaséité. Le débat ne faisait que se déplacer, et saint Basile se refusait à voir dans cette notion l'expression propre et adéquate de la nature divine. Il y reconnaissait seulement une dénomination que Dieu s’était attribuée en propre, Exod., m, 14, et qui convenait, en effet, à son essentielle éternité : οίζείαν έαυτω και πρέπουσαν τή εαυτού άϊδιότητι... προσηγορίαν, 1. Π, η. 48, col. 609. Encore moins le nom Θεός pouvait-il exprimer l’essence divine, au jugement de Basile; car il n'y voyaitqu’un nom d’opé­ ration, suivant cette double étymologie présumée : παρά το τεΟεικέναι τα πάντα, ή Οεάσβαι τα πάντα, parce qu’il a tout constitué, ou parce qu'il voit tout. Epist. vm, ad Ceesarienses, n. Il, t. xxxn, col. 266. La nécessité de répondre à l’objection contre la con­ substantialité du Père et du Fils, qu’Eunomius lirait de la diversité de leurs noms, αγέννητος et γεννητός, amène le champion de l’orthodoxie à compléter sa doctrine. Il montre d’abord que souvent les êtres tirent leurs noms de leurs propriétés individuelles, et non de leur essence, I. Il, n. 4, col. 578. Puis il énonce une distinction nouvelle, celle des noms absolus et des noms relatifs .· τα μέν άπολελυμένως ζα’ι καθ’ έαυτά προφερόμενα,... τα δέ πρός έτερα λεγόμενα, η. 9. col. 588. Ainsi, les noms : homme, cheval, bœuf, signifient les choses mêmes auxquelles on les applique; les noms : fils, esclave, ami, ne signifient qu’une relalion déter­ minée par le mot qui suit. En cet endroit, saint Basile ne fait usage de cette distinction que pour résoudre l'objection d’Eunomius. ’Αγέννητος etγεννητός sont des noms relatifs; ils ne signifient pas la substance divine considérée en elle-même, mais seulement le rapport d’origine qui existe entre les deux premières personnes de la Trinité, le Père et le Fils. La diversité de ces noms n’entraîne donc nullement la diversité de sub­ stance, si, par hypothèse, une seule et même substance se trouve dans le Père qui communique et dans le Fils qui reçoit. Cette distinction entre noms absolus et noms rela­ tifs, capitale dans la controverse trinitaire, avait une portée plus générale. Appliquée à Dieu, abstraction faite des trois personnes, c’était la distinction entre les dénominations absolues, qui conviennent à la nature divine considérée en elle-même, par suite essentielle­ ment, et les dénominations relatives, qui lui con­ viennent seulement par rapport à un terme distinct d’elle-même, par suite accidentellement. Le terme αγέννητο:, pris dans le sens d’incréé, était un terme absolu, mais négatif, et convenant au Fils aussi bien qu'au Père, dans l’hypothèse, catholique, d’une géné­ ration qui ne se fait pas par voie de création ou de production, mais de communication d’une seule et même substance. Cf. Grégoire de Nazianze, Orat., xxix, n. 10, t. xxxvi, col. 88; Grégoire de Nysse, Contra Eunom., 1. II, col. 512. La doctrine de saint Basile sur les noms divins se retrouve, sous une forme moins didactique, dans le second discours théologique de saint Grégoire de Na­ zianze. Orat., xxvm, t. xxxvi, col. 25 sq. L’orateur de la ville impériale utilise, sans la formuler, la double distinction entre les appellations positives et négatives, absolues et relatives. A propos des termes : incorpoie·. innascible, immuable, incorruptible, et autres semL.-, 1087 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) blés, qui se disent de Dieu ou de ce qui leconcerne, περί Θεού ή περί θεόν, il remarque que, puur exprimer la na­ ture de Dieu, ce n’est pas assez de dire ce qu'il n’est point. A qui demande : Combien font deux fois cinq, ce n'est pas répondre que de dire : Ni deux, ni trois, ni quatre, ni cinq, ni vingt, ni trente, etc., n. 9, col. 37. Il est d’autres noms, positifs ceux-là, comme : esprit, feu, lumière, charité, sagesse, justice, etc., n. 13, col. 41. D'autres encore, que saint Grégoire appelle ailleurs noms de puissance, τής εξουσίας, comme roi de gloire, seigneur des armées, etc. ; ou noms de providence, τής οικονομίας, comme Dieu du salut, des vengeances, d’Abraham, etc. Oral., xxx, n. 19, col. 128. Parmi les noms positifs, deux attirent particulière­ ment l’attention de l’évéque de Nazianze : ό μέν Ων και ό Θεός μάλλον πως τής ούσίας ονόματα. Orat., xxx, n. 18, col. 125. Ainsi, Être et Dieu sont, non pas préci­ sément des noms propres de l’essence divine, mais des noms plus aptes à la désigner; le premier surtout, à un double titre. Dieu s’est appelé lui-même Celui qui est, Exod., m, 14; par ailleurs, nous jugeons facilement celle appellation plus propre que les autres,κυριωτέραν. Le mot Θεός venant, à s’en tenir à l’avis des gens en­ tendus, de θίειν, courir, ou d'aîOsiv, brûler, convient â la divinité à cause de sa perpétuelle activité et de sa vertu purificatrice des vices; il rentre dans la catégorie des noms relatifs, τών πρός τι λεγομένων, comme celui de Seigneur; il n’exprime pas ce que nous cherchons, la nature qui existe par elle-même, r, τό είναι καθ’εαυτό, et d’une manière absolument indépendante. Mais l’être est vraiment propre à Dieu, l’être dans sa plénitude, τό δέ ον, ίδιον όντως Θεού, καί δλον, sans délimitation ni restriction d'aucune sorte. Ibid., col. 128; cf. Orat., XXXVIII, n. 7, col. 317 : οίόν τι πέλαγος ουσίας άπειρον καί αόριστον. Saint Grégoire de Nyssemarche plus strictement sur les traces de saint Basile. 11 reprend et défend sa doc­ trine sur les noms absolus et relatifs, positifs et néga­ tifs. Contra Eunom., 1. I, col. 426 sq.; 1. XII, col.953. Il ajoute, au second endroit, une considération qui a sa valeur. Entre les noms négatifs et les noms positifs,se rapportant à un même objet, il y a corrélation; on peut toujours ramener le nom négatif à un nom positif. Ainsi, nier que Dieu soit capable de méchanceté, c’est le dire bon; le proclamer immortel, c’est dire qu’il est toujours vivant: ταύτό γάρ έστιν... αθάνατον όμολογήσαι, καί άεί ζώντχ είπεϊν. Mais aucun nom n’est capable d’exprimer pleinement la nature divine : ούοεν όνομα περιληπτικόν τής θείας έξεύρηται φύσεως. Ibid,, col. 957; cf. Quod non sint tres dii, t. xlv, coi. 121. Dans ce dernier passage, l’évéque de Nysse constate que le mot Θεός est appliqué par certains à la divinité comme un nom propre, ώσπερ τι κύριον όνομα; opinion qui explique la façon réservée dont il parle plus loin, col. 133, quand il met de côté la question de savoir si ce nom se rapporte à la nature ou à l’activité divine : είτε πρός φύσιν, είτε πρός ένέργειαν βλέπειν τις λέγη. Pour lui, s’attachant à l'une des étymologies signalées par son frère : θείσθαι, voir ou inspecter, il prend le mot pour un nom d'opération, relatif à la science et à la pro­ vidence divine. Ibid., col. 121 sq. ; Contra Eunom., 1. XII, col. 1108. Ailleurs, cependant, il en parle comme d'un nom qui désigne la nature, όνομα ουσίας σημαν­ τικόν, mais dans un sens plus général, celui de nom essentiel, qui s’attache à la nature considérée en ellemême ou dans ses attributs et qui, par suite, convient indivisiblemenl aux trois personnes de la Trinité, έπεί μιας ουσίας εν όνομα τό Θεός έστι, par opposition aux noms propres ou notionnels, qui conviennent exclusi­ vement à chaque personne en particulier. De commu­ nibus notionibus, t. xlv, col. 176. Voir F. Diekamp, Die Gotleslehre des Id. Gregor ron Nyss". p. 198 sq.. S’ir cette opposition purement apparente, dont 1088 W. Meyer, op. cit., p. 22 sq., a prétendu profiter pour confirmer sa thèse superficielle sur « les deux âmes que Grégoire portait en sa poitrine, » une âme de chrétien croyant au Dieu vivant de l’Evangile et une âme de philosophe néoplatonicien rêvant un Dieu abstrait. S’il n’admet pas de nom propre au sens rigoureux et absolu du mot, l’évéque de Nysse reconnaît cependant, avec son homonyme de Nazianze et avec saint Basile, un nom spécialement caractéristique de la vraie divi­ nité, êv γνιόρισμχ τής αληθινής θεότητας; celui que Dieu s’est donné lui-même, Exod., m, 14: Έγώ είμι ό ών. Ce nom dit, pour Grégoire, existence essentielle et tout ce qui s’en suit, comme éternité, infinité, immutabilité. Contra Eunom., 1. VIII, col. 768 sq. C’est là ce que le saint docteur appelle être véritablement ou par na­ ture, ce qui est le propre de la divinité : ίδιαν θεότητας γνώρισμα, τό αληθώς είναι, ibid., 1. X, col. 840; ώς αληθώς τό ό’ν, ô τή αυτού φύσει τό είναι εχει. De vita Moysis, t. XLiv, coi. 333. A ia controverse sur les noms divins, qui vienld'étre rappelée, se rattache un problème qui mérite au moins d’étre signalé. Dans son explication de Γέπίνοια, saint Basile avait attribué â l'homme la faculté de connaître les êtres créés dans leur nature ou leurs propriétés, et de leur donner des noms. A l’encontre de cette doc­ trine, Eunomius formula une thèse reprise de nos jours par l'école traditionaliste : L'homme est incapable de donner aux êtres de vrais noms; c’est Dieu luimême qui, en créant chaque être, lui a donné son nom. Saint Grégoire de Nysse rapporte les arguments scripturaires, vraiment pauvres, dont Eunomius pré­ tendait s’autoriser, et la réfutation de l’adversaire l’amène à présenter de brillants développements sur l’origine humaine du langage. Contra Eunom.,1. XII, col. 976 sq.. 1044 sq. Voir F. Diekamp, op. cit., c. lit, 8 2, 5,6. Ce n’est pas le lieu de poursuivre celte ques­ tion, mais l'opinion d Eunomius sur l’origine divine des noms substantifs, ou même vraiment objectifs, nous force à conclure qu’il ne pouvait attribuer qu'à une révélation positive la connaissance du mot αγέννητος, pleinement expressif, selon lui, de la nature divine. c) L’incompréhensibilitédivine. — En prétendant pos­ séder le nom propre de Dieu, Eunomius s’attribuait une connaissance parfaite de la divinité. Saint Basile entreprend vivement l’hérésiarque sur ce terrain. Adv. Eunom., L I, n. 12, t. xxix, col. 539 sq. D’où lui vient une pareille connaissance? De la notion commune de Dieu, έκ τής κοινής έννοιας? Mais cette notion nous dit que Dieu existe, et non pas ce qu'il est : τό είναι τόν Θεόν, ού τό τί είναι. D'une révélation positive de l'Esprit? Qu’on la fasse connaître, qu’on dise où elle s’est faite. Rien de semblable chez les grands privilégiés de l'Esprit, David, Isaïe, saint Paul; tous ont parlé de l’essence divine comme d'un objet qui surpassait infiniment leurs lumières. Reste la sainte Écriture, qui ne nous renseigne pas davantage. Aux anciens patriarches, Abraham. Isaac et Jacob, Dieu n’a même pas révélé son nom. Exod.. vi, 3. Saint Basile omet ici de discuter le sens de la révélation faite â Moïse, Exod., ni, 14; ce témoignage n'avait pas été invoqué par Eunomius dans son apologie. Mais nous avons vu que l’évêque de Ci'sarée n’y trouvait pas la pleine manifestation de l’essence intime de Dieu. En réalité, Dieu est incompréhensible pour tout être créé. Ce qui, dans les auteurs sacrés, semble dépeindre la nature divine, doit manifestement s’entendre dans un sens allégorique ou tropologique; autrement, il faudrait souscrire aux rêveries judaïques ou revenir â l’erreur païenne d’un Dieu matériel, n. 14, col. 543. L’intelligence nous a été donnée, il est vrai, pour connaître Dieu, mais dans la mesure où l'infinie majesté peut être connue par le tout petitétre que nous sommes. 1089 1090 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES} Ce que nous pouvons faire, c’est de partir des créa­ tures pour connaître la puissance, la sagesse, la bonté du créateur. Mais le inonde ne dit pas plus la nature intime de son auteur, qu’une maison ne dit la nature intime de celui qui l’a fait construire : ού γάρ έζ της ο'ζίας τήν ούσίαν τοϋ οικοδόμου καταλαβειν δυνατόν, 1. II. π. 32, col. 648; cf. Epist., clxxxix, Eustathio, n. 8, t. xxxn, col. 695. Quelle folie, du reste, de prétendre à la parfaite connaissance de Dieu, quand nous con­ naissons si peu ce qui nous entoure, et quand nous nous connaissons si peu nous-mêmes! 1. I, n. 12, col. 540; 1. II, n. 6, col. 668. En somme, transcendance objective de la nature divine, imperfection et limi­ tation de notre intelligence, absence de révélation de la part de Dieu : tels sont, pour saint Basile, les grands fondements de l’ineffabilité et de l'incompréhensibilité divines. Saint Grégoire de Nazianze a consacré au même sujet la plus grande partie du second discours théolo­ gique. Oral., xxvm, t. xxxvt, col. 25 sq. Dieu n'est pas seulement difficile à comprendre et impossible à expri­ mer, comme l’a dit Platon ; s’il est impossible à expri­ mer, il est encore plus impossible à comprendre, quand il s’agit non du simple fait de son existence, mais de sa nature intime : λ.έγωδέ ούχδτι ίστιν, αλλ’ή τι; έστιν, η. 5, col. 31. Et l’orateur de multiplier les questions pour mettre l’esprit en face du mystère. Ferons-nous de Dieu un être corporel? Que d’absurdités s’ensuivent! Et s'il est incorporel, où est-il? Nulle part, ou partout? Et avant la création du monde, où était-il? Confessons plutôt qu’il est hors de notre portée, et que nous ne pouvons concevoir pleinement ce qu'il est, δλον όσον la: v, η. 11, col. 40. A cette raison, tirée de la transcendance divine, saint Grégoire en ajoute d'autres, dont la principale est d’ordre psychologique. Notre connaissance ici-bas est nécessairement dépendante de notre condition; notre esprit, uni au corps, ne peut connaître les choses intelligibles qu’à l'aide des choses sensibles. Jamais il ne pourra se faire une idée propre ou parfaite de l’Être souverainement simple et qu’aucune image ne peut représenter, n. 12-13, col. 41 sq. Voir, dans Orat., xxxvm, n. 7. col. 317, une allusion aux vains efforts de notre esprit qui, par association d'idées, cherche à se figurer la divinité. Un jour nous connaîtrons Dieu comme il nous connaît, mais en cette vie mortelle nous ne l’entrevoyons qu’à travers de faibles rayons. Si la sainte Ecriture semble dire de quelques saints per­ sonnages, de l'Ancien ou du Nouveau Testament, qu’ils ont connu Dieu, cela doit s'entendre d’une con­ naissance non parfaite en elle-même, mais supérieure à celle des autres hommes. Oral., xxvm, n. 17, col. 48 sq. Ils n'ont pas vu Dieu face à face, mais par derrière, Exod., xxxiii, 23, c’est-à-dire dans les créatures qui nous manifestent ses perfections, n. 3, col. 30. Quoi d’étonnant, puisque, dans l’ordre même de la nature, notre connaissance est si bornée! n. 22 sq., col. 56 sq. Saint Grégoire de Nysse ne fait, en général, que re­ prendre ou développer la doctrine de saint Basile sur l'incompréhensibilité divine. En dehors de l’argument d’autorité, fourni par des textes des saints Livres, comme Ps. lxxxviii, 7; cxliv, 3; cxlvi, 5; Eccle., v. 1 ; Bom.. xi, 33; I Cor., n, 9, Contra Eunom., 1. Ill, col. 601 sq.; I. XII, col. 941, 952; ln Eccle., homil. vu. t. xi.iv, col. 372, il fait appel, comme ses deux compa­ triotes, au caractère borné et à la condition de notre connaissance. Contra Eunom., 1. XII, col. 932 sq. On retrouve chez lui la preuve subsidiaire, tirée des mys­ tères qui sont en dehors de nous et en nous. Ibid., 1. X, col. 828; I. XII, col. 936, 945 sq. On retrouve aussi cette considération, que l'artiste ne nous donne pas dans son œuvre la connaissance de sa nature intime. Ibid., 1. I, col. 384. Grégoire oppose surtout DtCT· DK TIIÉOL. CATIIOL. aux anoméens la transcendance, ontologique et logique, de l’essence suréminente, τήςύπερεχούστ.ς ούσίας, I. Ill, col. 597; τή ύπερε,ο.ση πάντα νοϋν φύσει, I. VII. col. 756, et fonde en dernier lieu l'incompréhensibilité sur l’in­ finité, qui est la mesure de l’essence divine, τής à'z μέτρου ή απειρία, 1. XII, col. 933; τ<> δέ άόριστον περιληφΟήναι ού δύναται, I. Ill, col. 601. Aussi s’indigne-t-il contre ces dialecticiens arrogants qui prétendaient en quelque sorte forcer l’essence divine à coups de syllo­ gismes, ol τή ουσία τοϋ Θεοΰ δια τών συλλογισμόν έμβατεύοντες, 1. VI, col. 729, et qui croyaient étreindre dans la chétive mesure d’une seule notion l'ineffable nature, 1. XII, col. 952. Mais, platonicien d’éducation et de goût, admirateur d’Origène, l'évêque de Nysse n’aurait-il pas trop pressé la transcendance divine? On peut vouloir dire par là que Dieu, conçu comme Être suprême, comme natur·· suréminente, reste dans la catégorie de l’absolu et de l’abstrait, par opposition au Dieu vivant de la foi. Meyer, op. cit., p. 9 sq. En ce sens, l’objection n’est pas spéciale; elle retombe sur presque tous les Pères et sera discutée plus loin. Du reste, pour lui donner ici quelque apparence, il faut démembrer l’œuvre du saint docteur en deux séries de concepts qu’on déclare objectivement inconciliables, bien que l'auteur lésait unies dans sa foi naïve; il faut mettre dans sa poitrine les deux âmes dont il a été déjà question. Il faut ou­ blier, en outre, que dans leur conception de Dieu comme l’Être suprême, les trois grands Cappadociens étaient comme à l’antipode d’un Dieu abstrait, ou simple comme un point mathématique. A l’encontre d’Eunomius, qui réduisait la divinité à la seule notion d'innascibililé, ils attribuaient à l’Être suprême cette suréminence, cette plénitude de perfection, qui est le fondement même de la multiplicité de nos conceptions de raison et des noms divins. Saint Grégoire de Nysse. en particulier, a plus qu’aucun autre accentué l’infi­ nité divine prise au sens positif, c’est-à-dire sous le concept d’absolue perfection. Contra Eunom. 1. IX. col. 808; De bealiludinibus, orat. I, t. xi.iv, col. 1(97. L'être infini est, pour lui, aussi essentiellement virair. qu’il est essentiellement sage, puissant, etc. : αύτο.", . Contra Eunom., 1. VIII, col. 797; αύτοσοφία, αυτοί.ναμις. In Hexaem., t. XLIV, col. 72. L’objection peut cependant trouver là un nouveau point d’appui. Établir la transcendance sur l’infinit··. c’était proclamer l'incompréhensibilité absolue de Dieu en toute hypothèse, au ciel comme ici-bas. C’est vrai, si l’on entend le terme de compréhension dans le s-ns rigoureux où le prennent beaucoup de Pères, les Cap­ padociens entre autres, pour une connaissance de l’essence divine adéquate sous tous rapports, égale par conséquent à celle que possèdent les trois personnes delà Trinité. Mais cette affirmation de l'incomprt'liensibilité absolue de Dieu n'est pas plus fausse qu'elle n’est propre à saint Grégoire de Nysse. Voir l’étau, op. cil., 1. VII, c. in et v; Franzelin. De Deo uno, th. xix. La seule question qui puisse se poser avec quelque apparence de fondement, est celle-ci : Ce Père a-t-il porté la transcendance et l’incompréhensibilité jusqu’à dénier à la créature même béatifiée toute con­ naissance immédiate de l’essence divine? Mais cette question ne relève pas du présent article; il suffit de dire ici que les textes allégués n’établissent pas ce qu'on leur prêle. Les uns ne sont exclusifs que d’une connais­ sance strictement compréhensive de la divinité. Dans les autres, il s’agit non de vision béatilique, mais de vision mystique et d'extase, ne dépassant pas, en effet, la connaissance médiate. Bien de plus, en particulier, dans l'interprétation allégorique de la vie de Moïse par Grégoire, P. G., t. xliv, col. 297 sq., ni dans ses ho­ mélies sur le Cantique des cantiques, ibid., col. 755 sq.; curieuses études de théologie mystique, où les réminisIV. — 35 1091 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) cenees néoplatoniciennes ne manquent assurément pas, mais utilisées dans un sens et un esprit chrétien, et où Denys l’Aréopagite puisera bientôt une bonne partie des spéculations développées dans son fameux écrit Πεςί μυστικής θεολογίας. Voir Diekamp, op. cit., c. I, § 9 et 10. d) Notre connaissance de Dieu ici-bas. — Pour les Pères cappadociens, incomprehensible n’est pas syno­ nyme d'inconnaissable. Ce point ressort assez de tout ce qui précède; il mérite pourtant quelques dévelop­ pements, à cause des objections qui le lirent éclaircir. En 375, saint Amphiloque, évêque d’Icone, interrogea saint Basile au sujet de questions captieuses que les anoméens posaient aux orthodoxes ; quelle est, deman­ daient-ils, l'essence de celui que vous adorez? Si les catholiques se retranchaient dans l'incompréhensibilité divine, les sophistes concluaient : Vous adorez donc ce que vous ignorez. Et, si l'on essayait de récuser la con­ séquence, ils insistaient : C'est ignorer Dieu, que d'ignorer ce qu’il est. Le mot connaître, répond d’abord l’évéque de Césarée, est susceptible de sens multiples. Si nous ne connais­ sons pas l’essence de Dieu, nous connaissons sa ma­ jesté, sa puissance, sa bonté, sa justice, sa providence; tout cela rentre dans la notion courante de Dieu, τής περί Θεού έννοιας. Objecter que Dieu est simple el que, par conséquent, tout ce qu’on dit ou tout ce qu'on sait de lui atteint son essence, c’est un pur sophisme. Autre chose est l’essence considérée en elle-même, autre chose est l'essence considérée sous les multiples aspects que ses opérations nous permettent de connaître. Epist., ccxxxtv, n. 1, t. xxxit, col. 868 sq. Prétendre connaître à fond l’essence divine, c’est montrer qu'on l’ignore. Du reste, la foi nous prescrit, non pas de savoir ce que Dieu est, mais de croire qu’il existe et qu'il récompense ceux qui le cherchent, lleb., xi, 6. Nous adorons celui dont nous connaissons et croyons l'existence. Ibid., n. 2, 3, col. 869. Une nouvelle question, posée par l’évêque d’Icone, amène une dernière réponse : De la connaissance (de raison) ou de la foi, laquelle précède?Basile réplique : En considérant l’ensemble de nos connaissances, la foi vient en premier '.ieu ; la manière dont les enfants apprennent les lettres de l’alphabet en est une preuve. Mais dans la foi qui a Dieu pour objet, il faut d’abord savoir que Dieu existe; cette connaissance préalable, nous la tirons des créatures. Elles nous apprennent sa sagesse, sa puissance, sa bonté et ses autres perfections, invisibles en elles-mêmes. La foi vient après cette Connaissance, el l’adoration suit la foi. Epist., ccxxxv, n. 1, col. 872. Ainsi se trouvait résolue l'objection anoméenne : l’os adoratis quod nescitis. Que notre connaissance de Dieu ici bas soit impar­ faite, c’est l’enseignement de saint Paul, 1 Cor., xm, 9 : Nune quidem ex parte cognoscimus. Ibid., n. 3. S'en­ suit-il que cette connaissance soit fausse, ou qu’elle soit nulle? La connaissance d'un être, d'un homme, de Timothée, par exemple, pour être vraie, n'est pas néces­ sairement parfaite; nous pouvons le connaître sous un rapport, et l'ignorer sous un autre : -α:’ άλλο μέν o'-'a, κατ' άλλο δέ αγνοώ. Ibid., n. 2. De ce que notre œil n’embrasse pas toute l’étendue du ciel, dirons-nous que le ciel est invisible? Ne disons-nous pas, au contraire, qu’il est visible, pour ce que nous en voyons? Ainsi en va-t-il de Dieu : Ούτω σήκαί περί Θεού. Epist., ccxxxm, n. 2, col. 868. On aura remarqué qu’en toute celle controverse, saint Basile considère le monde sensible comme la source de notre connaissance naturelle de Dieu, atteint dans son existence et ses attributs essentiels. Mais cette ascension vers l'i'tre suprême par le monde extérieur n’exclut nas la connaissance que nous pouvons acqué­ rir de lui par le petit monde intérieur qui est noire 1092 âme, τήν διά τοΰ νού νόησιν. In Isaiam, ν, 11. ςχς, col. 376. Voir surtout l’homélie sur le texte : A Uende libi ipsi, n. 7, t. xxxt, col. 213 sq. : « Par l’âme incor­ porelle qui est en toi, comprends que Dieu est incor­ porel, qu’il n’est circonscril par aucun lieu, etc. » Saint Grégoire de Nazianze, s’adressant à la masse, insiste presque uniquement sur la voie du dehors . « Qu’il y ait un Dieu, cause suprême, créateur et con­ servateur de toutes choses, les yeux mêmes et la loi naturelle nous l’enseignent. » La loi naturelle désigne ici, d'après le contexte, la propension instinctive qui nous porte à nous élever des créatures sensibles â leur auteur par le raisonnement, συλλογιζ- μένος. Orat., xxvm, n.6, t. xxxvi.col. 3'2; cf. n. 16. col. 48, pour le développement de la preuve, tirée de l’ordre du monde ou des causes finales. En partant ainsi des créatures, qui, dans la terminologie du saint docteur, sont comme les entours de Dieu, έκ τών περί αυτόν, nous arrivons, non pas a la compréhension de l’essence divine, mais à une connaissance beaucoup plus modeste, qu’il com­ pare à un tout petit ruisseau, βραχεία τις απορροή, ou au pâle reflet d'une grande lumière, κα·. olov μεγάλου φωτός μικρόν απαύγασμα. Ibid., n. 17, col. 48. A l'aide du créateur nous nous formons comme une esquisse de ce qui est en Dieu, έκ τών περί αυτόν σζιαγραφοΰντες τα κατ’ αυτόν; de là une certaine image, obscure assuré­ ment, imparfaite et analogique, άμυδράν τινα καί ασθενή, καί ά’λλην άπ’ άλλου φαντασίαν συλλέγομεν. Oral., xxx, n. T7, col. 125; cf. xxxvm, n. 7, col. 317, avec la note 11 : ούκ έκ τών κατ’ αυτόν, άλλ’ έκ τών περί αυτό,. Ce n’en est pas moins un moyen terme entre les membres du dilemme qu’Eunomius ou l’un de ses partisans propo­ sait, en imoquant la simplicité divine et que l'évéque de Nazianze nous a rapporté : Ou incompréhensibilité totale, ou totale compréhension, καν τις οίήται τώ άπ-ής είναι φύσεως, ή άληπτον είναι, ή τελέως ληπτόν. Orat., xxxvm, ibid. A ne considérer que la manière dont nous parvenons à la connaissance de Dieu, l'évêque de Nysse forme contrasle avec celui de Nazianze. Dans ses écrits mys­ tiques, commentaires sur la vie de Moïse ou le Cantique descanliques, homélies sur les béatitudesévangéliques, traité sur la virginité, le frère de saint Basile s'attache avec une prédilection marquée, â la voie du dedans, celle qui part de l’âme humaine, considérée comme image de la divinité. 11 ne prend pas l’homme dans sa seule nature physique ou philosophique, mais tel qu’il est sorti des mains du créateur, Gen., I, 26 sq., avec tous les dons qui l’ornaient alors, par conséquent avec ce qu’on appelle sa nature historique ou théolo­ gique. La vertu du christianisme est de ramener l’homme à cet état primitif, de restaurer en lui, dans sa plénitude, l’image de Dieu. De professione Chri­ stiana, t. xlvi, col. 244. Ceci fait, l’âme voit dans sa propre beauté l’image de la nature divine : έν τώ ϊδίω κάλλει τής θείας φύσεως καΐίορά τήν εικόνα. De beatitudinibus, orat, vi, ibid., col. 1269. Tels sont les termes dont se sert Grégoire dans le passage le plus caracté­ ristique de tous, alors qu'il explique la béatitude delà pureté du cœur, Matth., v, 8 : lleuli mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt. Voici le tond de la pensée : L’àme-image se voit ellemême et. se voyant, elle voit, c’est-à-dire connaît son exemplaire, la divinité. Ce n’est pas une vision immé­ diate de Dieu ; F. Dickamp le démontre victorieuse­ ment, op. cil., p. 77 sq., contre divers auteurs, entre autres W. Meyer, op. cil., p. 32 sq. Quoi qu'il en soit de l'influence néoplatonicienne, indéniable en plu­ sieurs points, l'ensemble du passage enlève toutdoute. Quand le docteur cappadoeien explique sous quel aspect l’àme-image se voit, il n’indique pas autre chose que des vertus : pureté, absence de vice et de passion, éloignement complet du mal. La divinité est tout cela : 1093 DIEU (SA NATURE D APRÈS LES PÈRES; καθαρότης γάρ, απάθεια..· ή Οεότης έ-τίν. L’ime voyant ces vertus resplendir en elle, voit Dieu sous les mèmrs aspects; car la sainteté, la pureté, la simplicité sont comine des rayons lumineux de la nature divine, à l’aide desquels l’âme voit Dieu ; πάντα τά τσιαΰτα τα φωτοειδή τής θείας φύσεως απαυγάσματα, δι* ών δ Θεός όράται. Ibid., col. 1272. Cf. In Canl. cant., homil. Ill, t. XLiv, col. 824; homil. xv, col. 1093 sq.; De anima et resurrectione, t. xlvi, col. 89 sq. Mais comment l’âme se sait-elle image de la divinité? Saint Grégoire de Nysse ne s'explique pas plus sur ce point que saint Athanase et les autres Pères qui ont eu la même conception. Tous s’appuyant sur le texte fondamental de la Genèse, l, 26-27, il semble clair qu'ils supposent une vue ou connaissance de foi. Le procédé revient donc finalement à ceci : L'âme, ramenée par le christianisme à sa beauté primitive et se sachant image de Dieu, se contemple et dans ses propres per­ fections, connaît les perfections de son exemplaire, la nature divine. La connaissance de Dieu acquise de la sorte est d’ordre supérieur. Elle va directement, au moins chez l’évêque de Nysse, aux attributs divins d’ordre moral, alors que dans la voie du dehors, les perfections physiques, comme la puissance, la sagesse, la science, sont au premier plan. Cette connaissance est, en outre, propre aux chré­ tiens; Grégoire l’oppose expressément à la notion que les philosophes païens ont pu obtenir par la voie com­ mune. De beatiludinibus, loc. cit., col. 1269. Aussi, quand ce Père indique ex professo la méthode à suivre avec un athée, il s’en tient uniquement â la preuve tirée de l’ordre ou de la sagesse qui brille dans le monde visible. Oratio catecketica, præf., t. XLV, col. 12. Cette méthode a déjà été résumée plus haut, col. 883. On remarquera soigneusement les deux étapes : d’abord, preuve de l’existence de Dieu pour celui qui n’y croi­ rait pas encore; puis, exclusion du polythéisme par l’idée de perfection qui s’attache à la vraie notion de Dieu. Si W. Meyer s’était aperçu que, dans cette seconde étape, il n’est pas quesliun de prouver l’existence de Dieu, présupposée au contraire, il n’aurait pas songé à établir, op. cit., p. 17, note 4, un rapprochement falla­ cieux entre le procédé grégorien et la preuve anselmienne ou cartésienne de l’existence de Dieu par l’idée d’inlini. Le rapprochement est d’autant plus étonnant que, dans la même Oratio catechetica, c. xn, col. 44, le docteur cappadocien ne reconnaît comme valable, quand il s’agit d’établir l’existence de Dieu, que la preuve tirée de ses opérations : Και γάρ τοϋ δλως είναι Θεόν, οΰκ αν τις έτέραν άπόδειξιν εχοι, [-λή·<] διά τής τών ίνεογειών μαρτυρίας. Et si Thomassin avait pris l’esprit de ces passages et autres du même genre, si nombreux dans les écrits du saint docteur, il n'aurait pas. pour soutenir sa théorie d’une idée de Dieu stric­ tement innée, si mal interprété les deux ou trois textes qu'il invoque. De Deo, I. I, c. iv, n. 2; c. vin, n. 1. Voir Eranzelin, De Deo uno, Rome, 1883, p. 113; Diekamp, op. cit., c. I, § 4, 5, en particulier p. 60. Quand il s’agit, non plus de la manière dont nous nous élevons à Dieu, mais de la qualité même de la connaissance que nous acquérons ici-bas, l’évêque de Nys-e se retrouve en pleine communauté de vues avec son h 'iiionyme de Nazianze. Toutefois, ici encore. Gré­ goire le philosophe dépasse en aperçus Grégoire le théo­ logien. Nous n’obtenons de Dieu qu’une connaissance obscure et 1res petite, άμυδράν μεν και βραχυτατην, mais suffisante. Contra Eunom., 1. X 1, col. 953. Notre intel­ ligence s’ellorce en vain d’atleindre par ses raisonne­ ments la souveraine nature: elle n’arrive pas à la vision claire de l’invisible, mais Dieu n’est pas non plus si séparé, si inaccessible, qu’elle ne puisse s’en faire quel­ que ébauché : ούτε καθάπαξ άπεσχοινισμένη τής προσεγ­ γίσεων, ως μηδεμίαν δννασθαιτοΰ ζητουμένου λαοεϊν εικα­ 1094 σίαν. Ibid., col. 956. Le raisonnement nous fait d’abord comprendre quelque chose de l'objet de nos recherches : το μέν τι τοϋ ζρτουμένου διά τής τών λογισμών επαφής έστονάσατο. L’impuissance même où nous sommes de le connaître â fond, ajoute son enseignement, en nous fa.sant conclure que Dieu dépasse toute science : τό δέ, αυτό τώ μή δύνασθαι διϊδεΐν τρόπον τινά χατενόησεν, οίόν τι·.α γνώσιν έναργή τό ύπερ πάσαν γνώσιν τό ζητούμενου είναι ποιησαμενη. Ibid. Nous comprenons ce qui ne convient pas à la nature divine, mais nous ne savons pas tout ce qu’il conviendrait de lui attribuer. Nous n’arrivons pas à pénétrer ce qu’elle est, mais, par la connaissance de ce qui est en elle et de ce qui n’y est pas, nous en saisissons ce qui peut être atteint. Ainsi, double moyen de connaissance, la négation et l’affirma­ tion : έκ δέ τής άρνήσεως τών μή προσόντων καί έκ τής όμολογίας τών εΰσεβώς περί αύτοϋ νοουμένων. Ibid., col. 957. Mais sur quel fondement le docteur cappadocien s’appuie-t-il en dernier lieu, pour déterminer ce qu’il faut affirmer de Dieu? La révélation mise à part, ce fondement n’est rien autre que le rapport proportionnel de perfection qui existe enlre la cause et l'effet. Tout ce qui existe en ce monde dépend de la nature suprême et trouve en elle le principe de son existence; par ailleurs, la création met sous nos yeux des merveilles de beauté et de grandeur. De là viennent nos diverses conceptions sur Dieu. Nous suivons en cela le conseil de la Sagesse, άκολουθοΰντες τή συμβουλή τής Σόφιας. Ne nous dit-elle pas, Sap., xm, '5, qu’il faut partir de la grandeur et de la beauté des choses créées, pour con­ templer, par voie de proportion, l'auteur de toutes choses? Ibid., col. 1105. Par voie de proportion, άναλόγως; c’est là, pour la doctrine de saint Grégoire de Nysse. un dernier com­ plément. Notre connaissance de Dieu étant toujours au-dessous de la réalité, ce que nous affirmons de lui doit évidemment s’entendre dans un sens éminent. Cette conclusion, virtuellement contenue dans les pas­ sages qui viennent d’être résumés, est formel It ment énoncée ailleurs. « Quand il s’agit de la nature souve­ raine, toutce qu’on dit se trouve relevé par la grandeur de l’objet qu'on considère, παν τό περί αυτήν λεγόμενον συνεπαίρεται. Oratio catech., c. 1, col. 13. A Eunomius qui, dans une objection, comparait la génération du Verbe à celle des hommes, Grégoire répliqua : « Ne dis­ serte pas des choses d'en haut d’après celles d’en bas, μή έκ τών κάτω φυσιολόγε: τα άνω. » Contra Eunom., 1. IV, col. 625. Ainsi apparaissent tous les éléments de la triple voie que nous retrouverons bientôt dans Denys : voie d'affirmation, voie de négation, voie d'ém nence. Les résultats donnés par cetle méthode n'ont pas besoin d'ètra développés en ditais. La doctr ne des trois Cappadociens sur les porfoc-Jons divines est si courante et si claire, dans son ensemble, qu'il suffit de renvoyer aux études signalées dans la bibliographie, ou même aux Indices analytic! de Migne, au mot Deus : pour saint Basile, P. G., t. xxx, col. 1206; t. xxxn, col. 1416, 1455; pour saint Grégoire de Nazianze. l. xxxvi, col. 1288; pour saint Grégoire de Nysse, t. xlvi,coI. 1255. Voir aussi Schwane, op. cit., t. Il, c. I, § 4, p. 60 sq. e) Pères antiochiens : saint Jean Chrysostome (j- 407), Théodoret (f vers 458). — Les caractéristiques qu'on prête habituellement aux théologiens d’Antioche, com­ parés à ceux d'Alexandrie, voir Antioche (École théologique d’), t. il, col. 1436 sq., ontsurtout leurapplicahon dans l’exégèse et dans les questions christologiques sotêriologiques et anthropologiques. On en retrouve cependant quelque chose en théodicée, dans la tendance beaucoup plus pratique que spéculative des docteurs antiochiens. Il suffit, pour s’en rendre compte, de par­ courir la longue table des matières, placée à la fin des œuvres de saint Jean Chrysostome. au mot Deus, P. G. 1095 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) I. xliv, col. 215-225. On voit immédiatement quelle place prépondérante occupent les attributs divins qui nous concernent plus directement : la puissance qui a tout produit et qui continue son œuvre par l'action conser­ vatrice et coopératrice; la science qui nous atteint tou­ jours et partout; la providence qui régit tout, qui veut le châtiment et qui permet le mal; la bonté qui par­ donne et qui sauve, etc. Les homélies prononcées à Antioche, en 386, et qui ont pour titre : Il sol ακατάληπτου, De incomprehensibili, P. G., t. xlviii, col. 701 sq., ne font pas exception. Par leur genre, elles se rattachent beaucoup plus aux dis­ cours théologiques de saint Grégoire de Nazianze qu'aux traités polémiques, et en partie philosophiques, de saint Basile et de saint Grégoire de Nysse. Mais la doctrine est identique. Le grand orateur s’élève avec véhémence contre les spéculations arrogantes de ceux « qui se vantent d'avoir de Dieu une science complète et par­ faite, el qui par là même tombent dans un abîme d'ignorance. » Homil. i, n. 4, col. 704. C'est outrager Dieu que de scruter sa nature avec trop de curiosité. Homil. n, n. 3, col. 712. « Que Dieu soit innascible, αγέννητο;, la chose est manifeste; mais que ce soit là le nom propre de son essence, aucun prophète ne l’a dit; aucun apôtre, aucun évangéliste ne l’a insinué. Bien d’étonnant : comment auraient-ils pu nommer ce qu'ils ignoraient? » Homil. v, n. 4, col. 742. Dieu est incompréhensible dans sa nature. Cette vé­ rité, Jean Chrysostome ne se contente pas de l'énoncer en général; il la détaille, en l'appliquant aux divers attributs. « Je sais que Dieu est partout, qu’il est tout entier partout; mais j’ignore comment. Je sais qu’il n’a point commencé d’exister, qu’il n’a pas été engendré, qu’il est éternel; mais j’ignore comment. N >n esprit ne peut pas concevoir une substancequi n’a ,-;u l’étre ni d’elle-même, ni d'un autre. » Homil. I, n.3, col. 704; cf. Théodoret. Græcarum affectionum curatio, serm. Il, P. G., t. i.xxxm, col. 858. Un peu plus loin, à propos du texte de saint Paul, I Cor., xm, 12 : Aune cognosco ex parte, l'orateur n’insiste pas seulement sur la ques­ tion du comment, mais encore sur celle du combien. « L'apôtre ne veut pas dire qu’il connaît une partie de l'essence divine et en ignore une autre, car Dieu est simple; mais il sait que Dieu existe, et ignore ce qu'il est en son essence. H sait qu’il est sage, mais il ignore combien il l’est. Il n’ignore pas qu’il est grand, mais il ne sait pas combien il l’est : τ’ο δέ πόσον,... τούτο ούζ οΐόεν, » n. 5, col. 706 sq. Ailleurs, c’est la spiritua­ lité divine, considérée en elle-même et dans ses consé­ quences, qui nous est présentée comme une énigme pour l’humaine conception. In Epist.ad Colos., homil. v, n. 3, t. i.xii, col. 335. Les nombreux passages où saint Jean Chrysostome traite le sujet, n’ont pas tous la même portée. Souvent il s’agit de l’invisibilité ou de l’incompréhensibilité de Dieu par rapport aux hommes vivant sur la terre. Ainsi en est-il, quand il rappelle les trois exemples, d’un en­ fant, d’un miroir et d’une énigme, I Cor., xm, 11-12, dont saint Paul s’est servi pour caractériser la connais­ sance imparfaite, indirecte et obscure, qui est notre partage ici-bas. De incompreh., homil. i, n. 3, t. xlviii, col. 704. Ainsi en est-il, quand il parle des visions des prophètes, comme Is., VI,1; Dan., vu, 9; III Reg., xxn, 19; Amos, ιχ. 1 ; et conclut qu’ils n'ont pas vu l’essence divine; car Dieu est simple, sans parties ni figure, et ils ont tous vu des ligures, et des figures différentes. Homil. iv, 3, col. 730; cf. Théodoret, In Osee, xn, 10, t. lxxxi, col. 1620. Ainsi en est-il encore, quand il fait appel à la preuve subsidiaire, tirée des mystères qui nous entourent ou qui sont en nous, celui de notre âme en particulier. Homil. il, n. 7; v, n. 4, t. xlviii, col. 717, 741. D’autres fois, l'orateur d’Antioche affirme l’incom­ lüüli préhensibilité divine par rapport à tout être créé, les anges comme les hommes : καί τα:; ανωτέρω δυνάμεσιν ακατάληπτου. Homil. m, n. 1, col. 720. 11 invoque quelques textes de la sainte Ecriture, comme Is., vi, 2; Joa., 1, 18; Eph., m, 10; I Tim., vi, 16. Homil. ni, n. 3; iv, n. 2 sq., col. 722, 730 sq. Mais il fait aussi appel à la transcendance de la nature divine, comparée à toute intelligence inférieure : τόν ύπερβαίνοντα θνητή; διανοία; κατά ηψιν, τόν ανεξιχνίαστου άγγελο:;. Homil. Ill, n.'l, col. 720. Cf. Théodore!, In Canticum cant., ni, 4, t. lxxxi, col. 116, où, parlant de l’époux, considéré dans sa nature incréée, et des anges, pures créatures, il dit: το μηδέ τούτο:; αΰτου είναι καταληπτόν, κτιστοί; ούσι τον άκτιστον. Doctrine faci le â expliquer, dans son ensemble, si l'on tient compte des circonstances. Les homélies De incomprehensibili ont été prononcées contre les anoméens; l’orateur a généralement en vue la connais­ sance que ces hérétiques s'attribuaient follement, en disant : Je connais Dieu comme Dieu se connaît luimême. Homil. n, n.3, t. xlviii, col. 712. Résumant sa pensée, il la précise ainsi : Il n’est aucune intelligence créée qui ait de Dieu une compréhension parfaite, τήν ακριβή κατάληψιυ; ou encore : qui connaisse Dieu en toute perfection, μετά ακρίβεια; άπζση;. Homil. IV, n. 2, 3, col. 729, 731. La connaissance réservée au Fils, Matth., xi, 27, il l’entend d'une vision et d’une com­ préhension semblable à celle que le Père a du Fils : τήν ακριβή λέγει θεωρίαν τε και κατάληψιν, και τοσαύτηυ όσην ό Πατήρ έχει περί τοΰ ΙΙαιδό;. In Joa., homil. xv, n. 2, t. lix, col. 99. Voir Petau, op. cit., 1. Vil, c. ni, n. 5, 12, pour la force du mot ζατάληψι;; c. v, n. 2 sq., pour les textes objectés. Cette solution générale souffre difficulté pour quel­ ques passages, où les docteurs antiochiens, parlant des saints anges ou des bienheureux, distinguent entre la vision de l’essence divine elle-même et une vision dif­ férente, peu définie, appelée par Théodoret une vision de gloire, el qui consisterait dans une manifestation de Dieu proportionnée à la nature et â la faiblesse du sujet. Telle parait bien être la pensée de saint Jean Chrysos­ tome, quand il interprète contre les anoméens la vision d’Isaïe, vi, 1-2. Dieu apparaît assis sur un trône élevé, tandis que les séraphins voilent sa face de leurs ailes. Ils ne pouvaient supporter l’éclat jaillisant du trône divin. Encore « ne voyaient-ils pas la pleine lumière ni l'essence pure, ούδ’ αυτήν ακραιφνή τήν ουσίαν, mais jouissaient-ils seulement d’une vision de condescen­ dance. Condescendance il y a, quand Dieu, s’accom­ modant à lu faiblesse de ceux qui doivent le voir, se manifeste non pas tel qu’il est, μή ώ; εστιν, mais dans une mesure proportionnée à leur nature. » De incom­ preh., homil. ni, n. 3, t. xlviii, col. 722. Cf. In Joa., homil. xv, n. 1-2, t. lix, col. 98, où cette doctrine est appliquée, d’une façon générale, aux saints anges et aux bienheureux. Théodoret renchérit encore sur son maître. Se trouvant en face de ces paroles du Sauveur, relatives aux anges gardiens : Semper vident fade». Patris vestri, Matth., xvm, 10, il les fait ainsi commen­ ter par l’interlocuteur orthodoxe, Dialog., l, t. lxxxiii. col. 51 : « Ils ne voient pas l'essence divine, infinie, in­ compréhensible,... mais une certaine gloire ou splen­ deur proportionnée à leur nature, άλλα δόξαν τινά τη αυτών φύσει συμμετρουμένην. » Passages difficiles, qui supposent une interprétation particulière de plusieurs textes de la sainte Ecriture, mais dont la critique appar­ tient proprement à la question de la vision intuitive, considérée dans son existence et dans sa nature. Le rejet d’une connaissance compréhensive n'entraîne pas. pour l'homme vivant ici-bas, celui d’une connais­ sance moindre et portant toutefois sur autre chose que le simple fait de l’existence divine. Chrysostome con­ naissait l’objection anoméenne : « Alors vous ignorez Dieu? « Nullement, répond-il. « Je sais qu’il existe; je 1097 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) sais qu’il est clément, bon, miséricordieux, que sa providence s’étend à tout; je sais beaucoup d’autres choses contenues dans les Ecritures; mais je ne sais pas ce qu’est son essence, τ'οτί την ούσίαν. » Exposit. in ps. cxi.ill, n. 2, t. lv, col. 459; cf. In Joa., loc. cit., col. 99. Que dans ce simple aveu d'ignorance il y ait une plus haute idée de la divinité que dans la prétendue con­ naissance des adversaires, le saint docteur l’insinue par une comparaison pleine de finesse. Deux hommes dis­ cutent sur la grandeur du ciel : L’un dit que le regard de l’homme ne peut en embrasser l’étendue; l’autre prétend le mesurer de la main. « Quel est celui qui comprend mieux la grandeur du ciel, celui qui se vante d'en connaître la mesure, ou celui qui avoue son igno­ rance? » De incompreh., homil. v, n. 5, t. xlviii, col. 742 sq.; cf. Exposit. in ps. cxi.m, loc. cit., où l’at­ tention est attirée sur l'infinie grandeur de Dieu, τί> άπειρον έκεΐνο μέγεθος. Pour les docteurs d’Antioche, la source de la con­ naissance que nous pouvons avoir de Dieu ici-bas, se trouve, en dehors de la révélation, dans les créatures, comparées par saint Jean Chrysostome à un maître qui nous enseigne : κτίσις... διδάσκαλος τής θεογνωσίας. De diabolo, homil. n, n. 3, t. xlix, 261 ; In Epist. ad Horn., homil. ut, n. 2. t. lx, col. 412; De incompreh., homil. n, n. 4, t. xlviii, col. 713. Dans ce dernier passage, l’orateur, pour donner une haute idée de la puissance divine, ajoute à la considération de la gran­ deur des choses créées celle de la facilité avec laquelle Dieu les a tirées du néant. Comme apologiste, Théo­ doret reprend dans sa Thérapeutique, ou Græcarum allectionum curalio, t. i.xxxm. col. 783sq., les attaques de ses devanciers contre les erreurs païennes sur Dieu et la défense de l’unité divine, avec témoignages con­ firmatifs des poètes et des philosophes anciens. S'il relève la prérogative de la révélation prophétique dont la nation juive a bénéficié, il ne manque pas de rap­ peler que les autres peuples avaient reçu, dans l'in­ clination de la nature et le spectacle de l'univers, tout ce qui leur était nécessaire pour connaître et servir dignement le créateur. Serm. i. col. 824. Les dix dis­ cours Περί πρόνοιας, ibid., col. 555 sq., contiennent de riches développements sur l’ordre et la beauté du monde, d’où ressortent directement les attributs divins qui ont une connexion intime avec l’idée de providence. L'aboutissant n'est donc pas le simple fait de l'exis­ tence divine. « Si la grandeur et la beauté des créatures nous font, par voie de proportion, connaître le créa­ teur. plus nous contemplerons la beauté et la grandeur des choses créées, plus aussi nous avancerons dans la connaissance du créateur. » observe saint Jean Chrysos­ tome, In Genesim, i, n. 1.1. i.iv. col. 581. Etle disciple d'ajouter, qu’en vertu même du rapport de proportion supposé par l’auteur de la Sagesse, nous ne devons pas mettre le créateur sur le pied des créatures, mais le déclarer infiniment supérieur en grandeureten beauté. Græcarum affection. curatio, serm. ni, t. I.xxxm, col. 868. Ailleurs, il applique, dans les termes mêmes de saint Basile, la doctrine des noms divins; ils nous servent à louer la nature divine par ce qui est en elle, άπό τών προσόντων, et par ce qui n’y est pas, και από τών μή προσόντων. Ibid., serm. Il, col. 856. La simplicité et la spiritualité de Dieu, considérées en elles-mêmes et dans leurs conséquences, comme l'absence de figure et de forme proprement dite, de passions, de présence locale, sont souvent et vigoureu­ sement aflirmées par les théologiens d'Antioche. A pro­ pos du texte : faciamus hominem ad imaginem no­ stram, tien., i, 26, Chrysostome déclare absolument insensé celui qui ose attribuer des membres et des traits à l’être incorporel. In Genesim, homil. vm, n. 3, t. Lin, col. 71 ; cf. homil. xni, n. 2, col. 107 : άπλοϋν γάρ καί άσύνθετον και άσχηματιστον τό θειον; serm. Ill, 1098 col. 589 : o-àz εστι τ< Θειον ανθρωπόμορφο·?. De même Théodoret, Quæstiones in Genesim, xx, lii, t. lxxx, coi. 104, 156. Aussi quel soin pour signaler le caractère métapho­ rique des expressions bibliques qui pourraient voiler la simplicité ou la spiritualité divine aux yeux d’un lecteur ou d'un auditeur peu instruit! « Quand vous entendez parler de beauté, laissez de côté toute ima­ gination corporelle, pour ne songer qu’a une gloire immortelle et à une magnificence ineffable » Chrysos­ tome, Exposit. in ps. XLt, n. 3. t. lv, col. 160. S'agit-il de jalousie, de colère, de regret, de haine ? « Ne vous arrêtez pas à la bassesse de ces mots humains; allez au sens qui convient à la divinité. La jalousie en Dieu, c'est son amour; sa colère, ce n’est pas un mouvement de passion, mais l’exercice du juste châtiment. » Homil. de capto Eutropio, n. 7, t. χι.ι, col. 402. Isaïe représente-t-il Dieu assis sur un trône? « Dieu n’est pas assis, remarque l’orateur, c’est une position propre aux êtres corporels... Dieu n’est pas contenu dans un trône, la divinité ne peut être circonscrite. » De incompreh., homil. in, n. 3, t. xlviii, col. 722. C’est à propos deces sortes d’expressions que le saint docteur émet cette réflexion : Dans la sainte Écriture Dieu prend, par amour pour nous et dans notre intérêt, beaucoup d’at­ tributions qui, prises en soi, ne sont pas dignes de la majesté divine. » In Joa., homil. lxiv, n. 2, t. ux, col. 356. Cette insistance à prévenir et à éclairer les fidèles s’explique par la survivance, à cette époque, de l'erreur anthropomorphique dans la secte des audiens, comm·.· Théodoret lui-même nous l’apprend. Ecclesiastica his toria, 1. IV, c. IX, t. lxxxii, col. 1142; Hæreticarum fabularum compendium, 1. IV, c x, t. lxxxiii. col. 428. Avec Théodoret, nous sommes parvenus, pour l’Egli? grecque, au milieu du Ve siècle, époque où se termine l’âge d’or de la patrislique. Au groupe des Peres antiochiens pourrait se rattacher un apologiste, qui semble avoir écrit dans la première moitié du même si· cle, Macarius Magnés, donné pour évêque de Magnésie, dans l’Asie-Mioeure. Mais ΓΆποκρινικό; < II·..·. ■:·-.· de cet auteur, publié dans ce qu’il en reste parC. Blon­ del, Paris, 1876, ne donne pas lieu â une élude -l- ciale. Les deux passages où il est directement ques­ tion de Dieu, L IV, c. xx. xxvi, ne pr. senU-nt que · réponse à une objection relative â la iiionar, Lie Comment Dieu peut-il s'appeler monarque, s'il n\-vpas d’êtres semblables auxquels il puisse commander Il faut donc qu’il y ait d’autres dieux que lui. La réponse est facile. Dieu est monarque, etdans un - ns éminent, puisqu’il commande à des sujets qui tous lui do · ι. l’existence. Incréé, éternel, dominateur supreme, s .m il a droit par nature au nom de Dieu, παρά C... - , . κατά φύσιν, c. XXVI, p. 213. Si parfois d’autres reçoi­ vent la même appellation, 1 Cor., vm, 5, ce n’est pas pour leur nature ni dans toute la force du terme. /’) Pères latins, en dehors de l'Afrique : saint Hilaire de Poitiers (γ 366 ou 367), saint Ambroise (f 397), saint Jérôme (f 420). — Pour la période qui s’étend du concile de Nicée jusqu’au milieu du Ve siècle, l’Occident est loin d'offrir autant de noms que l'Orient. Ceux qui méritent d’étre signalés peuvent se réduire à deux groupes, distincts surtout par le genre des écrivains : les non-africains et les africains Les trois docteurs qui font partie du premier group, ont une doctrine commune dans l’ensemble et beau­ coup moins spéculative que celle des alexandrins o celle des cappadociens qui furent â la fois théologienet philosophes, comme sainl Basile et saint Grégoir· de Nysse. Du reste, point d’ouvrages qui se rapportent directement à la théodicée, mais seulement, en dehors de phrases disséminées, quelques passages plus carac­ 104)9 DIEU (SA NATURE D’APRES LES PERES) 1100 téristiques sur la cognoscibilité de Dieu, sa notion et ' éternel, sans commencement ni fin : quia idipsum sa transcendance. quod est,neque desinentis est aliquando, neque cœpli, La connaissance de Dieu est naturelle aux hommes. I i,5. Il est par lui-même, en lui-même, pour lui-même, Quis enim mundum contuens, s’écrie saint Hilaire, se suffisant pleinement à lui-même, immuable en ce Deum esse non sentiat? In ps. Lit, n. 2; lxv, n. 10, qu’il est, c’est-à-dire dans la plénitude de l’être, n, 6: P. L., t. ix, col. 326,428; cf. De Trinitate, xn, 53, t. x, xi, 47, col. 55, 431; plus complètement, Inps. il, n.13, col 467. Si l’homme a reçu la raison, qui lui permet t. ix, col. 269 : Ipse est, qui quod est, non aliunde de connaître les créatures, c'est pour qu’il s'élève des est; in sese est, secum est, a se [ou ad se] est, suus choses visibles à l’invisible majesté de Dieu. In sibi est, et ipse sibi omnia est, carens omni demuta­ ps. cxxxvu, n. 13, t. tx, col. 790. Saint Ambroise tione novitatis. Immuable dans sa pure raison d'Étre, évoque l'ensemble de la création : hic mundus divines Dieu est, au même titre, un et simple en tout ce qu’il majestatis insigne est. Hexaem., I. I, c. v, n. 17; De est : totum in eo quod eslunum est; ut quod spiritus fuga sæcidi, n. 10, t. xiv, col. 131, 574. Il insiste, en est, et lux et virtus el vita sit... Non humano modo outre, sur le témoignage que les êtres pris en particu­ ex compositis Deus est, ut in eo aliud sit quod ab eo lier rendent à la sagesse et à la providence divine. habetur, et aliud sit ipse qui habeat; sed lotum quod Hexaem., 1. VI, c. tv sq., col. 247 sq. Pensée qui se est, vita est, natura scilicet perfecta et absoluta et retrouve chez saint Jérôme. Epist., lx, ad Heliodo­ infinita, et non ex disparilius constituta, sed vivens rum, n. 12, t. xxit, col. 596. Aussi, d’après le docteur ipsa jier totum. De Trinitate, vu, 27; vin, 43, t. x, dalmate, ce n'est pas d’abord par la loi écrite, mais par coi. 223, 269. La notion d’Étre devient ainsi, pour le la loi naturelle que Dieu enseigna le néant des idoles docteur gaulois, une notion première à laquelle se et sa propre divinité; et la loi naturelle désigne ici, rattachent, immédiatement ou par voie de conséquence, d'après tout le contexte, l'inclination native de l’esprit toutes les propriétés essentielles de la divinité. Voir, humain à s’élever du monde sensible à son auteur. In pour le détail et le groupement des textes, A. Beck, Isaiani, xl, 21, t. xxiv, col. 408. La même idée revient Die Trinilâtslehre des hl. Hilarius, c. n. dans les passages où l'âme nous est dépeinte comme Saint Ambroise et saint Jérôme ne présentent pas possédant en germe la connaissance de Dieu. In Gai., une synthèse aussi pleine, mais ils attachent la même i, 15; In Tit., i, 10, t. xxvt, col. 326, 570; Commentaimportance au nom révélé à Moïse sur le mont Horeb. riolus in ps. xvm, 7 : Nullus quippe est, qui non En répondant : Ego sum qui sum, dit le premier de habeat semina intellectus Dei. Anecdota Maredsolana, ces docteurs, Dieu n’énonça pas une simpleappellation, publiés par dom G. Morin, Maredsous, 1895 sq., t. Ht a, il exprima une réalité, car rien n’est aussi propre à p. 29. Même dans les erreurs des païens Jérôme Dieu que d’étre toujours : rem expressit, non appella­ retrouve quelque chose de l’inclination naturelle; car tionem, dicens : Ego sum qui sum, quia nihil tam la païen se croit inférieur à l'objet de son culte, et, proprium Deo quam semper esse, In ps. xliii, n. 19, quand il veut prendre à témoin ou faire une invoca­ t. xiv, coi. 1100; hoc est verum nomen Dei, esse sem­ tion, il dit: Dieu voit, Dieu enlend! Traclalus in per. Epist., vm, n. 8, t. xvi, coi. 914. C’est en ce sens ps. XCV, 10, ibid., t. m b, p. 137. En nous attestant que, d’après une étymologie risquée, ούσα άεί, le doc­ l'existence de Dieu, les créatures nous le font connaî­ teur milanais affirme que le nom d’ouoia, essence, tre par voie de conséquence : a conditionibus condi­ convient à Dieu dans toute la force du terme. De fide, tor consequenter agnoscitur. Sap., xm, 5. De l'œuvre 1. Ill, c. xv, n. 127, t. xvi, col. 614. Cette essentielle nous concluons aux perfections de l’ouvrier. « L’art éternité s’applique â tout ce qu’est Dieu; d’où l'immu­ qui brille dans les œuvres de raison ne révèle-t-il pas tabilité absolue de l’Étre divin, mais immutabilité dans 1 intelligence invisible dont il est l'effet?» In Isaiani la plénitude même de la perfection : Solus enim sine tractatus duo, ibid., t. in c, p. 111. C’est par le processu Deus, quia in omni perfectione semper ælermême principe et en s'appuyant sur le même texte de nus est. Ibid., 1. IV, c. I, η. 10, col 619; cf. 1. I. c. n, la Sagesse, que saint Hilaire s’élève de la grandeur n. 14, col. 532 : cum in natura Dei plenitudo bonita­ et de la beauté des créatures à la grandeur et à la tis sit; De officiis, 1. Ill, c. it, η. 11, t. χνι, col. 48 : beauté suprême du créateur : Magnorum creator in Deus justus per omnia, sapiens super omnia, perfe­ maximis est, et pulcherrimorum conditor in pulcher­ ctus in omnibus. Par là, Dieu se distingue essentielle­ rimis est. De Trinitate, i, 7, t. x, col. 30. ment de toute créature, dont la bonté, comme toute La théologie des païens n’en est pas moins remplie perfection, n’est jamais que partielle : Deus universi­ d’obscurités el d’erreurs, ajoute l'évêque de Poitiers. tate bonus, homo ex parte. In Luc., 1. VIII, n. 65, Quelle lumière, en revanche, dans nos livres sacrés! t. xv, col. 1785. Dans ses Commentarioli, saint Jérôme considère le La foi seule a ce qu’il faut pour calmer l'esprit. In ps. LXl, 2, t. ix, col. 395 sq. Le passage où le saint nom de Dieu que les Juifs déclaraient ineffable, comme docteur raconte sa conversion. De Trinitate, i, 3 sq., un nom propre : quod proprie Dei vocabulum sonat; t. x, col. 27, est comme le commentaire pratique de quod proprie in Deo ponitur. In ps. vtll, 2; ctx, 1, cette vérité. L’examen des opinions multiples etdiverses Anecd. Mareds., t. ni a, p. 21, 80. Mais comment des anciens philosophes sur Dieu l’avait amené à ces Dieu a-t-il pu, Exod., m, 14, s’attribuer en propre conclusions : La divinité ne va pas sans la providence, l’être? N’est-ce pas là un nom commun de substance? elle ne comporte pas de sexe, elle ne peut être qu’éter­ La réponse n'est pas difficile. Tous les autres êtres ne sont que grâce à Dieu et dans les limites où ils ont nelle, une, simple, se suflisant à elle-même, toutereçu de lui l'existence; ils ne sont pas par nature. puissante, n. 4. Le texte de l’Exode, m, 14, ou Dieu se Mais Dieu, essentiellement éternel, a lui-même le donne pour nom : Ego sum qui sum, ou : Qui est, principe de son être, et ipse sui origo est, suæque jeta le penseur gaulois dans l’admiration par la pro­ causa substantial ; seul il est par nature, comme seul fondeur du sens contenu dans cette appellation el son il est bon par nature. AdEph., ni, 14, t.xxvi,col.488sq. aptitude â exprimer ce que nous pouvons concevoir de Aussi peut-on dire de la nature divine que seule elle plus propre â Dieu, l’être : non enim aliud proprium est vraiment : una est Dei et sola natura qua·, vere magis Deo, quam esse, inlelligitur, n. 5. Hilaire est. Les créatures, au contraire, semblent plutôt être entend ici, comme on le voit plus loin, xn, 24, col. 447, qu’elles ne sont; car il fut un temps ou elles n'exis­ l’être pur et simple, sans aucun mélange de non-être : taient poinl. et elles peuvent cesser d'exister. Epist.,xv, quia id quod. est, non potest intclligi. dicique non esse; ad Damasum, n. 4, t. xxti, col. 357. Assertion qui, esse enim et non esse contraria sunt. dans la pensée du saint docteur, ne tend pas à nier la Étant l’Étre par nature, Dieu est essentiellement 1101 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES, réalité objective des créatures, quand de fait elles existent, mais seulement à lui refuser la prérogative divine d’être par nature ou essentiellement. C'est dans le même sens qu’il dit ailleurs : Dieu seul est immor­ tel, car il n’existe pas, comme les autres, par grâce, mais par nature. Dialog, adversus pelagianos, 1. Il, n. 7, t. xxn, col. 542. Et comme il est par nature, par nature aussi Dieu est immuablement ce qu’il est et tout ce qu’il peut être : Dei solius naturam esse im­ mutabilem, de quo scribitur, Ps.ci, 28: Tu vero ipse es. Ad Gal., i, 8, t. XXVI. col. 320. Mais, si dans la notion d'être nous possédons enfin un nom propre, et même le vrai nom de Dieu, celui-ci restera-t-il encore ineffable, incompréhensible,impéné­ trable en sa nature? L’Occident va-t-il faire échec â ■'Orient, et marcher sur les brisées d’Eunomius? La supposition est inadmissible, non moins que fausse. Autre chose est le nom propre, entendu généralement d’une dénomination qui convient réellement à Dieu par nature et qui le distingue des créatures; autre chose est le nom propre, entendu dans le sens plus rigoureux de terme qui exprimerait en soi et qni manifesterait à l’esprit de l’auditeur, par une notion directe et adéquate, la nature intime de Dieu, tel qu’il est en lui-même. Les Pères latins affirment avec autant d'énergie que les Pères grecs, non seulement l’invisibilité matérielle, mais l’inell'abiliié et l’incompréhensibilité de l’essence divine. L’invisibilité matérielle est un pur corollaire de la spiritualité divine, souvent inculquée par nos trois docteurs, par opposition à l'erreur anthropomorphique. A propos de ces paroles de David : Deprecatus sum faciem tuam in toto corde meo. Ps. CXVI’.I, 58, saint Hilaire fait ce><3 remarque : Scit invisibilem esse car­ nalibus oculis gloriam Dei. In ps. cxvin, Iit. vili, n. 7, t. ix, coi. 555. Plus loin, il juge ainsi l’exégèse qui prétendait tirer du livre de la Genèse, i, 26, l’idée d’un Dieu corporel : Sed hæc infidelitatis delira­ menta sunt. In ps. cxxtx, n. 4, col. 720. Saint Ambroise n’est pas moins expressif : Æternus corpo­ ralibus non videtur aspectibus. In ps. cxvm, serm. xvm, n. 41, t. xv, col. 1467. Le monde, parce que cor-' porel, ne peut pas s’appeler proprement l’ombre de Dieu : cum incorporei Dei corporea adumbratio esse non possit. tlexaem., 1. I, c. v. n. 18, t. xiv, coi. 131. Sirnt Jérôme, comme saint Jean Chrysostome, ne se I lasse pas de tenir son lecteur en éveil contre les I expressions anthropomorphiques qu'il rencontre sur son chemin; voir, par exemple, In Isaiam, XLVI, 1 sq., t. XXIV. col. 451; In Ezech., vin, 3, t. xxv, col. 78; In ps. xcill, 8 sq., Anecd. Mareds., t. in b, p. 129; cf. t. ni c, p. 83; In ps. x, 5, ibid., t. ni c, p. 6. Dieu, pur esprit, n’est pas seulement invisible aux yeux du corps; il est incompréhensible. Dans le passage même ou il admire et scrute la profondeur des paroles : Ego sum qui sum, saint Hilaire conclut à une grandeur de Dieu telle qu’on ne peut la concevoir par la raison, mais seulement y croire : quantus et intelligi non palest, el. potest credi. De Trinitate, i, 8, t. x, col. 31. Quand il s’agit d’exprimer Dieu tel qu’il est et en tout ce qu’il est, notre langage est radica­ lement impuissant : Deum ut est, quanlusque est, noneloquelur. La science parfaite, ici, consiste à savoir que Dieu est inénarrable, bien qu’on ne puisse l’igno­ rer : perfecta scientia est, sic Deum scire, ut licet non ignorabilem, tamen inenarrabilem scias. Ibid., ii, 7, col. 57. Quelque beauté que nous lui prêtions, notre conception reste au-dessous de la réalité, sans que, cependant, Dieu échappe pleinement à notre con­ naissance : atque ila pulcherrimus Deus est confi­ tendus, ut neque intra sententiam sit intelligent!!, neque extra intelligentiam sentiendi. Ibid., i, 7, col. 30. 1 1102 Sans traiter ce point aussi fréquemment que l’évêqu : de Poitiers, saint Ambroise n’en parle pas moins, en passant, dans des termes aussi fermes. Dans la pré­ tention à pénétrer pleinement la nature divine, il ne voit que l infatuation d’une dialectique perverse et fal­ lacieuse : quomodo non infatuatur versutæ disputa­ tionis astutia? Ile.raem., 1. I, c. I, n. 9. t. xiv, col. 127. L’idée qu’il se fait de Dieu est tout autre : visu incom­ prehensibilis, fatu ininterpretabilis, sensu inaestima­ bilis, fide sequendus, religione venerandus. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut s’en tenir au silence ou à la négation, car le saint docteur achève ainsi la phrase : ut quidquid religiosius sentiri potest, quidquid prae­ stantius ad decorem, quidquid sublimius ad potesta­ tem, hoc Deo intelligas convenire. De fide, 1.1, c. xvi. n. 106, t. xvi, coi. 553. C’est dans le même esprit que saint Jérôme recom­ mande la modestie dans les spéculations et les discours sur Dieu; entre nos conceptions et sa nature il n’y a pas moins de distance qu’entre la terre et le ciel. In Eccle., v, 1, t. xxm, col. 1052. « Voulez-vous savoir la nature de Dieu? Voulez-vous savoir ce qu’est Dieu' Sachez que vous l’ignorez : hoc scito quod nescias. > Paroles que le Père explique comme nous avons vu saint Jean Chrysostome expliquer la comparai-on dont il se servait conlre les anoméens. « En sachant que vous l’ignorez, ne vous trouvez-vous pas plus instruits que les autres? Le païen voit une pierre, et la prend pour Dieu ; les philosophes voient le ciel, et le prennent pour Dieu ; d'autres voient le soleil, et le prennent pour Dieu. Comprenez donc combien vous l'emporl· -z. vous qui dites : Une pierre ne peut pas être Dieu, I · soleil ne peut pas être Dieu, etc. » In ps. xci, 6, Anecd. Mareds., t. ni c, p. 74. Le point de contact qui vient d’être signalé entre saint Jérôme et le grand orateur d’Antioche, n’e<-tpas. en cette question, un fait isolé. Plusieurs fois le doc­ teur dalmate parle de la vision d’Isaïe, vi, 1, et son interprétation rappelle de très près celle de saint Jean Chrysostome. Voir In Isaiam, i, 10; vi, 1, t. xxrv. col. 33, 92 sq.; et surtout, le petit commentaire sur la vision de ce prophète, que je résume d’après les Anecdola Maredsolana, t. me, p.107 sq. Les séraphins couvraient de leurs ailes la face de Dieu, ou plutôt la leur, pour faire comprendre au prophet · que nui mortel ne peut voir Dieu tel qu'il est, juxta id quod est Deus. La parole dite par saint Jean, i, I8 : Deum nemo vidit unquam, ne s'applique pas seulement aux hommes, mais à toute créature raisonnable. Elle nous apprend que tout ce qui est en dehors de Dieu ne peut pas le voir tel qu'il est, mais seulement dans la mesure où il daigne se manifester : non juxta id quod es t Deus. sed juxta id quod se creaturis suis dignanter osten­ dit. Saint Paul, à son tour, nous enseigne qu’il faut savoir, non pas ce qu’est Dieu et comment il est. quis et qualis sil, mais seulement qu’il existe, quod sil. Nous savons que Dieu existe, nous savons encore ce qu’il n’est pas; mais ce qu’il est et comment il l’est, nous ne le pouvons pas savoir. Par un effet de sa bonté et de sa clémence il s’est incline vers nous, pour nous permettre de savoir de lui quelque chose, et de le reconnaître dans ses bienfaits : ut aliqua de eo æstimare valeamus, esse eum sentiamus beneficiis. Mais quand il s’agit du comment de son être, qualis autem sit, la distance est trop grande entre Dieu et la créature pour que celle-ci puisse prétendre à le connaître. De ce passage il résulte manifestement que, d'après saint Jérôme, nul homme mortel ne peut voir Dieu tel qu'il est, et même qu’aucune créature ne peut le voir autrement que dans la mesure où lui-même daigne se manifester. Gomment Dieu se manifeste-t-il aux bien­ heureux habitants du ciel? C'est une autre question, il 11(13 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) suffit de remarquer ici que, sous ce rapport, le saint docteur met une différence essentielle entre les hommes vivant ici-bas et les saints anges : Homo igitur Dei faciem videre non potest; angeti autem etiam mini­ morum in Ecclesia, semper vident faciem Dei. In Isaiam, I, '10, t. xxiv, coi. 33. Cf. S. Augustin, Epist., Cxi.vm, n. 7 sq., P. L., t. xxxm. coi. 625. La théodicée de saint Jérôme, comme celle du doc­ teur gaulois et du docteur milanais, ne donne pas lieu, pour le reste, à des développements spéciaux. Dans une étude sur saint Ambroise, .1. E. l’runer carac­ térise la théologie de ce Père par le relief donné à l'amour : amour de Dieu qui explique et inspire toutes ses œuvres, création, rédemption,économie entière du salut; amour de l’homme pour Dieu, comme affection due en retour. Si juste que soit celte affirmation, on ne saurait la prendre dans un sens exclusif, car la bonté de Dieu brille aussi dans les écrits des deux autres Pères, en particulier dans ceux de saint Jérôme. C'est lui qui, dans ses petits commentaires sur le livre des Psaumes, lance au vol, à propos de ce texte : Et in operibus manuum tuarum exultabo, cette considéra­ tion simple, niais d'une si grande fécondité pour un cœur chrétien : Video paulatim per singulos dies in singula tempora mihi naturam operari et in meos cibos crescere. Video guomodo Deus in omnibus mild laborat, ut mihi nihil desit ; et propterea exuito in te, Domine. In ps. XCl, 5, Anecdota Maredsolana, t. ut b, p. 122. g) Pères africains : Marius Victorin (-j- vers 363); saint Augustin (·[· 430). — Comparés aux Pères latins qui précèdent, les Africains présentent une physiono­ mie 1res dislincte. Ils font à la spéculation une part beaucoup plus large; en outre, leur éducation philoso­ phique, néoplatonicienne, réagit fortement sur leur théodicée. Pour l'inlluence exercée comme pour l'au­ torité. nulle comparaison n'est possible entre le grand docteur qui s'appelle Augustin et Marius Victorin, ce rhéteur converti au soir de sa vie et qui se fit aussitôt le champion de la foi chrétienne contre le manichéisme et l’arianisme. Victoria n’en est pas moins un anneau entre les apologistes africains de la période anténicéenne et le brillant génie qui, chez les Latins, cou­ ronne l’àge d'or de la patrislique. 11 touche plusieurs problèmes que nous retrouverons chez l’évêque d'Hippone, comme chez Denys en Orient. La doctrine de Victoria sur Dieu contient d’abord des éléments traditionnels, sur lesquels il serait inu­ tile d insister; telle, par exemple, dans le livre Ad Justinum manichæum, J’. L., t. vin, col. 999-1010, la réfutation des deux principes de Manès par la contra­ diction que renferme l’hypothèse de deux êtres néces­ saires, tout-puissants, infinis, indépendants l’un de l’autr3 et même ennemis. L’opuscule De generatione divini Verbi, ibid., col. 1019-1036, et les quatre livres Adversus Arium, col. 1039-1138, méritent davantage d’etre signalés, non certes pour l’obscurité de l’auteur, qui lui a valu cette critique de saint Jérôme, De viris illust ibus, c. Ci, P. L., t. xxm, col. 701 : Scripsit adversus Arium libros more dialectico valde obscuros gui nisi ab eruditis non intelligiintur, mais pour cette particularité qu’on y entend un néoplatonicien se servant de sa philosophie pour expliquer et défendre les dogmes chrétiens. Certaines expressions, en appa­ rence contradictoires, que nous avons rencontrées chez quelques Pères platoniciens, se retrouvent ici ramas­ sées et portées en quelque sorte à l’état aigu. En ce qui concerne Dieu et la notion d'être, le oui et le non se succèdent. Dieu étant dit Sv et μή 6·/. De generat., n. 4, col. 1022. Par rapport aux choses créées, Dieu sera tout, unum omnia, ou, au contraire, rien, nul­ lum de omnibus. Adv. Arium, iv, 23. col. 1129. Les noms d’existence, de substance, d’intelligence, de vie, j 1 i I •1104 lui sont couramment appliqués; puis vient un alpha privatif, qui semble tout retirer : ανύπαρκτος, et ανού­ σιος, et ανονς, et αζων. Ibid. En revanche, Victorin oflre un grand avantage. Toutes ces expressions, il ne les emploie pas seulement en passant, comme d’autres Pères; il les discute et, ce faisant, en détermine la signification. On ne saurait comprendre la défense sans tenir compte de l'attaque. L'arien Candide, qui avait com­ posé un petit écrit De generatione divina, P. L., t. vm, col. 1013-1020, rejetait la génération du Verbe, comme incompatible avec l’immutabilité divine. Il insistait naturellement, comme les théologiens de sa secte, sur l'absolue simplicité de Dieu : aliud et aliud non reci­ pitur circa Deum, η. 2, col. 1014. Mais, détail carac­ téristique, il prétendait ruiner par la base le terme nicéen de consubstantiel, en niant que Dieu fût sub­ stance. L'argumentation était assez simple. Toute sub­ stance, disait-il, est l’œuvre de Dieu et, par conséquent, lui est postérieure; du reste, la substance est un sup­ pôt, subjectum quoddam, et ce qui est suppôt n’est pas simple. Dieu n'étant pas substance, rien ne peut lui être consubstantiel, n. 8, col. 1018. A cette attaque se rattachaient des développements abstraits et subtils sur les notions d’être, d’entité, d’existence, et autres semblables. Victorin fut donc amené à considérer Dieu sous les mêmes aspects. Il le fait souvent au cours de ses deux écrits, mais surtout dans le IVe livre contre Arias, où il donne en raccourci « un traité de Dieu et des choses divines, » n. 4, col. 1115 sq. Dieu est un esprit, c’est-à-dire une substance existante, vivante, intelli­ gente. Dans cet esprit d'une absolue simplicité, être, vivre et connaître s’identifient substantiellement. Mais Dieu est et vit autrement que nous. 11 est par lui-même, pour lui-même, en lui-même, sans le secours d'aucun autre principe : a se, sibi, per se, in se solo, simplex, purum, sine existendi principio, n. 5, col. 1116. Plus loin, n.27, col. 1132, Victorin exagère même la notion de l’aséité divine, en se servant, comme Lactance, voir col. 1065, de termes qui suggèrent l’idée de causalité efficiente; car, après avoir parlé de Dieu qui se con­ naît lui-même, il ajoute : Quod cum /it, se esse efficit. Cf. I, 3, col. 1041 : Causa principalis et sibi et aliis causa est. Il faut toutefois tenir compte du but que l’auteur poursuit dans son écrit. Il ne considère pas Dieu dans la seule unité de sa nature, mais aussi dans la trinité des personnes, qu’il rattache, plus ou moins heureusement, à ces trois actes : esse, vivere, intelligere. De ce point de vue, Dieu pris dans sa réalité concrète ne se conçoit définitivement constitué que dépendamment de l’opération par laquelle il se con­ naît (il faudrait ajouter : et s’aime). Mais l'expression : se esse efficit, semble aller plus loin. Dieu, et Dieu seul, étant par lui-même, il lui appar­ tient de communiquer l’être aux autres : principium exislenlium, substantiarum pater, qui ab eo quad ipse est, esse, cæteris præstat, n. 12, col. 1122. Cette considération amène l’apologiste à distinguer dans l’être, pris non comme substantif, ôv, mais comme verbe signifiant l’acte de l'existence, τό tiva:, une double acception : d’abord, celle d’être universel et suprême : unum, ut universale sit, et principaliter principale ; puis, celle d’être qui convient à tout ce qu'il y a de genres, d’espèces et choses semblables: alioque esse est cæteris, quod est omnium post vel generum vel specierum, atque hujusmodi exterorum, η. 19, co). 1127. A cette doctrine se rattache la double série d’expres­ sions, en apparence contradictoires, que nous avons rapportées. La dénomination d'être convient-elle à Dieu? Oui et non, répond en substance Victorin, suivant qu'on considere l'être dans l’une ou l'autre des •1105 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) deux acceptions distinguées. Dans la première, Dieu peut et doit s’appeler être, c’est-à-dire l’être même, ipsum esse, ipsum vivere, n. 19, col. 1127; l'être prin­ cipal, principale τό ov, I, 33, col. 1066; l'être suprême, supremum Sv, De generatione, n. 4, col. 1022; celui qui est vraiment, dans toute la force du terme, vere ών. Ibid., n. 2, col. 1021. Dans la seconde acception, la dénomination d'être ne convient pas à Dieu, puisque son être n’est pas déterminé, génériquement ou spéci­ fiquement, comme l’être de toute créature (l’étre prédicam entai) : non aut aliquid esse, aut aliquid vivere, nee ov. Adv. Arium, tv, 19, col. 1127. Dieu, en ce sens, est supérieur à l'être, comme puissance capable de le produire, supra id quod est, potentia ipsius τοϋ ό'ντος; il est, au même titre, antérieur à l’être, πρύον. De generatione, n. 2, 3, col. 1021. Mais quand on lui refuse ainsi la dénomination d’etre, ce n'est pas, on le voit, pour Je priver de tout ce qu’il est, mais pour signifier qu’il diffère, comme être suprême, de tous les autres : et juxta quod supremum est, μ.ή ov Deus dicitur, non per privationem universi ejus quod sit, sed ut aliud ov ipsum, quod est μή ov. Ibid., n. 4, coi. 1022; cf. n. 13, coi. 1027. Dieu, par rapport aux créatures, est-il tout ou n’estil rien? La réponse diffère encore suivant le point de vue où l'on se place. Dieu, comme premier principe, est tout virtuellement et d’une certaine façon : virtute scilicet el modo quodam, unde dictum a Paulo, I Cor., xv, 28 : Cl sit Deus omnia in omnibus, Adv. Arium, it, 3, col. 1091, omnium existenliarum causa est, el idea omnia. Ibid., iv, 18, col. 1126. Ln ce sens, et en ce sens seulement, tout est dans l’Un et l’Un est tout : in uno omnia, vel unum omnia; omnium enim principium, unde non omnia sed illo .modo omnia. Ibid., n. 22, coi. 1129. Mais si nous comparons d une façon absolue son être et celui des créatures, Dieu n’est ni un ni tout : necunum nec omnia. Ibid. II est au-dessus de tout, et par conséquent rien de tout ce qui existe en dehors de lui : super omnia, et idcirco nullum de omnibus, n. 24, col. 1130; De gene­ ratione, n. 13, col. 1027. (Expressions qui se retrouvent presque littéralement dans Plotin, Ennead., III, vm, 8; VI, vu, 32, édit. Creuzer et Moser. Paris, 1855, p. 187, 499.) On ne peut même pas dire proprement qu'il est seul de son espèce, puisqu’il est en dehors du genre et de l’espèce. II est l'Un. Adv. Arium, I, 49, col. 1078. Si Victorin suit là encore Plotin, en donnant la préé­ minence à la notion de l'L'vi sur celle de VÊtre, c'est sans doute parce qu’elle lui semble mieux séparer Dieu de tout le reste et ramener tout en lui à la simplicité. Mais il faut avouer que la description faite de l’Un en cet endroit tend à la limite de l'abstraction et justifie le jugement porté par saint Jérôme sur l’obscu­ rité du vieux rhéteur. Dieu est-il substance? Oui, répond Victorin à plu­ sieurs reprises et avec insistance. Adv. Arium, I,29 sq. ; II, 1 sq., etc. 11 n'envisage pas la substance dans le même sens que son adversaire, Candide l'arien, c’est-àdire comme suppôt des accidents, mais seulement comme « le sujet qui est quelque chose, ou qui n’est pas dans un autre : subjectum, quod est aliquid, quod est in alio non esse, » I, 30, col. 1062. Évidemment Dieu, sous le rapport de la substance, n’est pas moins transcendant qu'en tout le reste, ύπερούσιος; et c’est là, remarque Victorin, ce qui a donné lieu à quelques-uns de l'appeler ανούσιος, « non pas qu’il soit réellement sans substance, puisqu’il existe : non quod sit sine substantia, cum sit », n, 1, col. 1089. La négation n'a donc pas alors un sens absolu, mais un sens purement relatif et qui tend à mettre en relief la transcendance ou l’éminence de la substance divine, comparée aux autres. Cette explication, l'apologiste africain l’étend aux termes négatifs de même espèce, comme ανύπαρκτος, 1106 «νους, άζω>, en les commentant ainsi : sine existentia, sine substantia, sine intelligentia, sine vita dicitur, non quidem per στέρησιν, id est, non per privationem, sed i er supralalionem; omnia enim quæ voces nomi­ nant, post ipsum sunt, iv, 23, col. 1129; cf. 26, col. 1132. Dieu pris absolument et abstraction faite de toute relation au dehors, ne peut être qu’incompréhensible et inconnaissable. Tout ce qu’il est se trouve alors comme renfermé en lui et sans distinction : quia ista intus sunt el in se conversa sunt, omnia άγνωστα, αδιάκριτα, incognita et indiscreta sunt, IV, 20, coi. 1128. Dans son immensité, son infinité même, Dieu est indéter­ miné,non pas en lui ni pour lui, mais pour lesautres: omnimodis perfectus, interminatus, immensus, sed cæteris, sibi terminatus et mensus, iv, 24, coi. 113' infinitum, interminatum, sed aliis omnibus, non sibi. Ibid., 19, col. 1127. 11 faut qu’il y ait de sa part mani­ festation au dehors, pour qu'il se reflète et devienne connaissable en quelque image : cum autem foris ess. cæperit, tunc forma apparens imago Dei est, Deu per semet ostendens. Ibid., 20, col. 1128. Victor.■■ indique les deux grandes formes de cette manifestation extérieure de Dieu; d'abord, la création du monde, ideo mundum et opera sua divina constituit, ut eum p.·,· ista omnia cerneremus ; puis, l’incarnation du Verbe. post Salvatoris adventum, cum in Salvatore ipsun Deum vidimus, m, 6. coi. 1102 sq. Aussi le monde et la révélation sont-ils les principes de la connaissance que nous pouvons avoir ici-bas de la divinité. Les termes propres nous manquent, il est vrai, quand il s’agit de parler des choses divines; nous pouvons cependant nous servir, par adaptation, de ce qui est ici-bas, H, 3. col. 1091. (Le texte, tel qu’il se trouve dans l'édition Migne : non congrue demum... aptamus, ne me semble guère répondre à la suite des idées.) Toute cette doctrine, envisagée sous son aspect philo­ sophique, présente des rapports de parenté si manifestes avec celle des néoplatoniciens, en particulier de Plotin. que dans une élude sur Marius Victorin, dom il-.-iger a pu dire, p. 6: « Ces écrits ne renfermentau fond que ■ système néoplatonicien sous forme de théologie ci.:· tienne, in christlich-theologischem Gewande. ‘ Mais en même temps il n'est pas dillicile. quand on fait attent: à la fréquence descitalionsscripturaires.deseconvaincr que la foi de l'apologiste exerce une grande intluenc sur l’interprétation et l’application de ses concepti· rphilosophiques. C’est ce qui a fait dire â i ·.on. . propos de la notion d’être premier et d'intelligence suprême, op. cit., 1. III, c. n, n. 11 : Ex Latinis ·.: proferam Marium Victorinum Afrum,... ita in sf^cie platonico patrocinanlem systemati, ut a christianse theologiae castris secessisse videri possit, et mox tamen se et quæcumque dixerat christianæ catlv.to æque veritati reddentem el aptantem.Du reste, Victorin n'a rien d’un docteur de l’Église, et sa philosophie, en ce qu’elle a de systématique, n’intéresse pas la substance des dogmes chrétiens qu'il prétendait défendre. Sans avoir d'ouvrage spécial sur la question, saint Augustin présente, au cours de ses écrits, des éléments très variés, dont la synthèse forme une théodicée plus complète que celle de tous les Pères qui l’ont précédé. Pour juger de la richesse du fonds, il suffit de jeter un coup d’œil sur l'index generalis de l’édition bénédic­ tine, où le mot Deus occupe une place considérable. P. L., t. xlvi, col. 217-233. En ce qui concerne lesources et les lignes principales, la pensée de l'évêque d'Hippone a déjà été exposée à l'article Augustis Sa; : t. I, col. 2325, 2344. Il importe grandement de tenir compte du fait signalé au premier endroit, à savoir l'inlluence du néoplatonisme sur la doctrine d'Augustin en général, et d’une façon particulière sur sa théodicée. Ibid., col. 2328. Si celte doctrine n'est, dans l'ensemble. HOT DIEU (SA NATURE D’APRÈS LFS PÈRES) 1108 qu’une large el forte synthèse de données scripturaires ou bile, simul et seipsam inferiorem, et illum oportet traditionnelles, elle a en même temps des parties ori­ Deum suum esse fateatur. » lbid.,c.v, η. 14, col. 1248. ginales, et là se reilétent les conceptions personnelles Preuve doublement délicate. D’abord, pour la difficulté de l’écrivain, non pour transformer le dogme chrétien de déterminer sûrement ce qu’elle suppose, dans la en philosophie, mais pour le traduire ou l’expliquer. pensée de son auteur : ou une idée strictement innée, Quatre points rentrent plus directement dans la série ou une vue immédiate de Dieu so U s le rapport qui des idées qui, jusqu'ici, ont attiré notre attention. correspond à nos concepts, ou une simple inférence. a. Preuves de l'existence de Dieu. — Que Dieu existe, La question mériterait d’attirer notre albnlion. si elle c’est une vérité si claire pour saint Augustin qu’il traite n'avait pas déjà été traitée dans ce Dictionnaire, t. 1, l'athéisme de folie, heureusement rare : insania isla coi. 2334, 2336 (théorie de l'illumination divine des in­ paucorum est. Serm., lxx, c. n, t. xxxvm. col. 441. Les telligences), 2345. Cf. Schwane, op. cil., t. n, p. 90: preuves qu’il propose ex pro fesso ou insinue en passant, Kleutgen, La philosophie scolastique, trad. Sierp, Paris forment un sujet d’étude assez important pour avoir 1869, t. n, p. 409 sq. En outre, beaucoup se sont de­ donné lieu, soit à un chapitre distinct dans la plupart mandé si l'argument, tel qu'il est proposé par saint des travaux faits sur la théodicée ou la philosophie du Augustin, ne présentait pas une lacune, si ce Père ne saint docteur, soit à un développement privilégié dans concluait pas trop facilement du contenu de l’idée à l'histoire des preuves de l'existence de Dieu chez les l’existence réelle de l’objet conçu. Schwane, ibid.,p.Sô, Pères, ou même chez les scolastiques. C. van Endert.fler 90. Développée suffisamment, la preuve aboutit au Gottesbeweis in der palristischen Zeit mit besonderer terme que le saint docteur avait en vue : Dieu source Berâckstchligung Augustins, Fribourg, 1869; G. Grun­ immuable de la vérité et vérité même. wald. dans l’introduction de Geschichte der GottesbeUn dernier argument, qui rentre en partie dans le uieise im Mittelaller bis zum Ausgang der Hochschoprécédent, mérite d’ètre signalé; c’est l’argument psy­ laslik, Munster, 1907 (collection Beitrâge sur Ges­ chologico-moral, tiré de la conscience que nous avons chichte der Philosophie des Miltelalters, t. VI,fasc.3). d’une obligation, d’une loi morale qui s’impose à notre Dans la question présente, ces preuves nous inté­ I raison avec une autorité supérieure et qui témoigne, ressent moins en elles-mêmes que dans la mesure où à ce titre, de Dieu, comme premier principe de tout elles aboutissent à des aspects variés de la divinité. De bien, de toute moralité; car la loi éternelle, c’est la ce point de vue, plusieurs des preuves courantes qui se raison divine, c’est Dieu vérité suprême : Lex vero retrouvent chez Augustin, sont d’un intérêt secondaire; ælerna est ratio divina vel voluntas Dei ordinem na­ par exemple, celle qu’on tire du consentement du genre turalem conservari jubens, perturbari vetans... Et humain. In Joa., tr. CVI, n. 4, t. xxv, col. 1910. Telle lex tua veritas,et veritus tu. Contra faustum, I. XXII, encore la preuve téléologique, par l'ordre et la beauté c. xxvn, t. xlii, coi. 418: Confess.,I. IV, c. ix, t. xxxn, du monde, quelles que soient d’ailleurs la délicatesse coi. 699. et la maîtrise avec lesquelles le saint docteur la propose b. Notion de Dieu. — L'ensemble des preuves que en divers endroits, comme Serm., CXL1, n. 2, t. xxxvm, nous venons de rappeler conduisait Augustin à une col. 776; In ps. xi.t, n. 7, t. xxxvt, col. 468. La preuve notion 1res relevée de la divinité. Il y trouvait d'abord que fournit le monde considéré comme variable, par les éléments de cette grande trilogie dont la philoso­ exemple, Confess., 1. XI, c. tv, t. xxxn, col. 811 : Ecce phie platonicienne lui avait donné le principe el qui sunt cæluni el terra; clamant quod facta sint : mu­ reste à la base de sa propre synthèse : Dieu source de tantur enim atque variantur, est déjà plus impor­ tout être, comme premier principe des choses; source tante; car, sous la forme concrète ou saint Augustin la de toute vérité, comme lumière intellectuelle descréa­ présente en cet endroit, comme en beaucoup d'autres, tures raisonnables; source de toute moralité, comme c’est-à-dire en considérant l'être muable non pas seu­ bien suprême et lin dernière des mêmes créatures : lement en général, mais en particulier dans ses diverses ut in illo inveniatur et causa subsistendi, elratio intelréalisations concrètes, elle aboutit à Dieu comme être ligendi, el ordo vivendi;... ubi essel causa constitute; nécessaire et absolu, comme perfection souveraine et universitatis, et lux percipiendae veritatis, el fans essentielle, par opposition à tout ètre contingent, à bibendæ felicitatis. De civitate Dei, I. VIII, c. iv, x, toute perfection inférieure et participée : Tu ergo, Do­ n. 2, t. xli, col. 228, 235. A ces trois conceptions se mine, fecisti ea, qui pulcher es, pulchra sunt enim ; ramène toute une série de formules équivalentes ou qui bonus es, botta sunt enim; qui es, sunt enim. Nec réductibles, dont quelques-unes sont signalées par ita pulchra sunt, nec ita bona sunt, nec ita sunt, sicut divers auteurs, comme 11. Ritter, Histoire de la phi­ tu conditor eorum, cui comparata, nec pulchra sunt, losophie chrétienne, trad. J. Trullard, t. II. p. 244. et nec bona sunt, -ec sunt ; cf. De Trinitate, 1. VIII, c. 111, W. Timme, Augustins geistige Entwickelung, p. 193. n. 5. t. XLit, coi. 950 : Quapropter nulla essent muta­ L'aspect qu’elles expriment demeure relatif, puisque bilia bona, nisi esset incommutabile bonum,... ipsum Dieu est toujours considéré dans quelque rapport aux bonum cujus participatione bona sunt,... ac per hoc créatures. etiam summum bonum. Argument destiné à une grande En suivant l’orientation de sa pensée, Augustin pou­ fortune; repris plus tard par saint Anselme et par vait s’élever plus haut et atteindre Dieu sous un aspect Richard de Saint-Victor, il deviendra, chez saint Thomas absolu. Dans la conception de la divinité qu'il nous d’Aquin, l'argument des degrés. Sum. theol., I“, q. n. présente, quatre traits apparaissent particulièrement a. 3, quarta via. Cf. Kleutgen, Institutiones theologica:, en relief : la spiritualité, l'immortalité, la simplicité t. t, De ipso Deo, n. 169, avec la note; Hontheim, In­ absolue et. finalement, la raison d’être. Ces notions, stitutiones theodiceæ, Fribourg-en-Iirisgau, 1893, n. 235. les trois premières surtout, étaient de celles que le Non moins importante et plus originale est la preuve, saint docteur avait apprises à l’école des néoplatoni­ d'ordre ontologico-psychologique, développée longue­ ciens et dont il leur fut toujours reconnaissant. Voir ment dans le De libero arbitrio, I. II, c. iu-xv, t. xxxn, t. 1, col. 2328. 11 les félicite de s’être élevés au-dessus col. 1243 sq. Elle se tire des idées ou des principes des choses corporelles, au-dessus des êtres muables, éternels et immuables qui s’imposent à ce qu’il y a en âmes et purs esprits, pour arriver à celui qui, étant nous de plus élevé, la raison, et qui, par là même, d'une façon immuable, est vraiment, qui vere est, quia témoignent de Dieu. « La raison voit quelque chose incommutabililer est, et en qui tout, être, vie, con­ naissance. bonheur et toute autre perfection, s'identilie d'éternel et d’immuable, elle voit en même temps sa propre infériorité; force lui est de reconnaître son Dieu. dans nne inellable unité : qma non aliud illi est esse, Per seipsam cernit æternum aliquid el incommuta­ aliud vivere..., sed quod est illi vivere, mleUigere, 1109 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) beatum esse, hocestilli esse. De civitate Dei, 1. VIII, c. vi, t. xi.i, col. 231; cf. De Trinitate, I. VI, c. iv, t. xlii, col. 927 : Deo autem hoc est essequod est for­ tem esse, aut justum esse, aut sapientem esse, et si quid de illa simplici multiplicitate, vel multiplici simplicitate dixeris, quo substantia ejus significetur. On voit par ces textes comment les notions d’im­ mutabilité, de simplicité et d’élre se rejoignent dans la pensée du grand docteur. Dieu n’est absolument im­ muable et simple, loutes ses perfections ne s'idenlilient entre elles et avec l’étre divin, que précisément parce que Dieu est, par essence, l’étre même. Augustin ne définit pas autrement Dieu considéré tout à la fois dans l’unité de la nature et dans la trinité des personnes : Quod nihil aliud esse dicam, nisi idipsum esse. De moribus Ecclesiæ cathol., 1. I, c. XIV, n. 24, t. xxxu, col. 1321. Non pas l’être abstrait et indéterminé, mais l’être de tous le plus concret et le plus actuel, puisque tout ce qui possède l’étre à un degré quelconque, le lient de lui : Deus autem nec modum habere dicendus est, ne finis ejus dici putetur. Nec ideo tamen immo­ deratus est, a quo modus omnibus tribuitur rebus, ut aliquo modo esse possint... Si autem dicamus eum summum modum, forte aliquid dicimus;si tamen in eoquod dicimus summum modum,intelligamussum­ mum bonum. De natura boni,c. xxn, t. xlii, coi. 558. Cette conception de la divinité, Augustin la trouvait au terme de l’argument de contingence, tel que nous l'avons rappelé. En toute ligne de perfection Dieu lui apparaissait comme acte pur et infini, finalement comme l'Élre absolu, au-dessus duquel, en dehors duquel et sans lequel rien n’existe, supra quem nihil, extra quern nihil, sine quo nihil est, Soliloq., I. I, c. t, n. 4, t. xxxu, col. 871, mais qui est lui-même toute la raison de sa propre existence. Cette dernière notion n’emportait pas, pour Augustin, comme pour Lactance et Victorin, l'idée de causalité efficiente; il voit dans cette conception une grave erreur : Qui putat ejus esse potenliæ Deum, ut seipsum ipse genuerit, eo plus errat, quod non solum Deus ita non est, sed nec spiritualis nec corporalis creatura; nulla enim omnino res est, quæ seipsam gignat ut sit. De Tri­ nitate, I. I. c. ι, η. I. t. xlii, coi. 820. Mais l’évéque d’Hippone trouvait dans l’aséité divine tout ce qu’y trouvaient saint Hilaire et les autres docteurs : l’exis­ tence, l'éternité. l'immutabilité essentielle : Ilia æterna incommulabilisque natura, quod Deus est, habens in se ut sil, sicut Moysi dictum est, Ego sum qui sum, Exod., ili, 14; longe scilicet aliter quam ista quæ facta sunt : quoniam illud vere ac primitus est, quod eodem modo semper est, nec solum non commutatur, sed commutari omnino non potest. De Genesi ad liti., 1. V, c. xvi, t. xxxiv, coi. 333. En d'autres termes, Dieu est l'Être purement et pleinement, non moins qu'essentielleinent : Quidquid ibi est, nonnisi est. In ps. et, scrm. n, n. 10, t, xxxvn, col. 1311. Les propriétés fondamentales de l'être divin, à la fois simple, immuable et infini, se projettent naturelle­ ment sur tous les attributs. Si Dieu est bon, s’il est grand, s’il agit, gardons-nous de concevoir sa bonté à l’instar d’une qualité, sa grandeur comme attachée à la quantité, son action comme entraînant de sa part un changement quelconque : sine qualitate bonum, sine quantitate magnum, sine ulla sui mutatione muta­ bilia facientem. L'éternité, c’est la durée continue, sans succession, sans passé ni avenir, d’une immuable vie : sine tempore sempiternum. L’ubiquité, c’est la présence de tout Dieu dans le monde entier, mais sans site, ni extension ni circonscription : sine situ præsidenlem, sine habitu omnia continentem, sine loco ubique totum. De Trinitate, I. V, c. 1, n. 2, t. xlii. coi. 912. Présence d’ailleurs féconde, puisque les êtres créés ne lui doivent pas seulement le pouvoir de ' j I I ! I 1110 se développer et de tendre à leur perfection, mais leur conservation même : creans, et nutriens, et per­ ficiens, Confess., I. 1, c. ιν, t. xxxu. col. 662; ut, si conditis ab eo rebus operatio ejus subtrahatur, inter­ cidant. De Genesi ad Utt., 1. V, c. xx, η. 40, t. xxxiv, col. 335. Présence spécialement féconde dans les créa­ tures raisonnables, puisque Dieu est et agit en elles comme souverain bien de leur intelligence et de leur volonté : Hoc ergo bonum non longe positum est ab unoquoque nostrum; in illo enim vivimus, et more­ mur, et sumus. Act., xvn, 27, 28. De Trinitate, 1. VIII, c. in, n. 5, t. xlii, coi. 950. Doctrine importante, chez l’évêque d’Hippone, car elle touche de très près â l’une des principales caractéristiques de ce grand génie et de ce grand saint, dont la passion fut de chercher Dieu, vérité et bien suprême, voir, t. i, col. 2454, et de le chercher, non pas exclusivement, mais surtout par la voie du dedans, en son âme : habentes in intimo Deum.De musica, 1. VI, c. χιν,η. 48. t.xxxit,col. 1188. c. Invisibilité et incompréhensibililé divines. — Même en dehors des données que la révélation lui fournissait, rien qu’à suivre l'orientation de la pensé-e philosophique <[ui le menait à Dieu, acte pur. d'une simplicité absolue où tous les degrés de l'être se fon­ dent dans une unité supérieure, Augustin ne pouvait qu'affirmer aussi fortement que les autres Pères, fus­ sent-ils alexandrins ou cappadociens, l’invisibilité et l’incompréhensibilité de Dieu. Pour lui comme pour tous, l'invisibilité n’était qu’un corollaire de la spiri­ tualité et de la transcendance divine : Invisibilis est natura Deus. Epist., cxi.vil, c. vm, t. xxxm, col. 605. Dieu étant naturellement invisible, on ne peut le voir qu’autant qu’il se manifeste lui-même; il nous a promis de se faire voir tel qu’il est, 1 Joa., m, 2, mais comme récompense et au ciel seulement. Ici-bas il n'apparait que sous des formes d'emprunt ou symboliques qu’il choisit à son gré : Apparet ea specie quam voluntas elegerit, etiam latente natura. Ibid., c. vu, coi. 604. Comme on l’a dit, t. i, col. 2335, le saint docteur, qui avait paru d’abord accorder à Moïse et à saint Paul le privilège d'une vision transitoire, a dans la suite rejeté cette exception. L’incompréhensibilité divine est l'un des thèmes favoris de l’évèque d’Hippone. Il dit et redit cette pro­ priété sous toutes les foi’mes, comme on peut s'en rendre compte en jetant un coup d’œil sur les textes recueillis par la plupart des auteurs qui se sont occup-- de sa théodicée, en particulier L. Grandgeorge, Saint Augus­ tin et le néoplatonisme, Paris, 1896, p. 59 sq. Beaucoup de ces textes se comprennent facilement. De Deo loeuimur, quid mirum si non comprehendis'! Si compre­ hendis, non est Deus. Serni., cxvn, n. 5, I. xxxviii. col. 663. Comme le mot comprehendis s'entend ici d une connaissance parfaite, la cognoscibilité divine se trouve­ rait, dans l’hypothèse, épuisée par une connaissance finie, suivant le principe du saint docteur : Quidquid scientia comprehenditur, scientis comprehensione finitur. De civitate Dei, 1. XII, c. xvm, t. xli. col.368. L’n autre texte rend ce sens très simple : Quand il s'agit de Dieu, notre langage reste au-dessous de notre concep­ tion, et notre conception elle-même reste beaucoup plus encore au-dessous de la réalité : Verius enim cogi'alur Deus quam dicitur, et verius est quam cogitatur. De Trinitate, 1. VII, c. iv, n. 7. t. xlii, coi. 939.Non moins simple est le sens de ces autres paroles : Omnia dici possunt de Deo, et nihil digne dicitur de Deo, In Joa., tr. XIII, n. 5, t. xxxv, col. 1495; car nous pouvons affirmer de Dieu toutes les perfections dont nousavons connaissance, mais aucune de ces alfirmations n’exprime dignement ce qu’est Dieu. D’autres passages semblent aller plus loin, ceux-là surtout qui rendent le son de ce qu’on appelle la théo­ logie négative. Ainsi est-il dit de Dieu : Qui scitur me- 1111 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) lias nesciendo; ... cujus nulla scientia est in anima, nisi scire quomodo eum nesciat, be ordine, c. xvi, n. 44; c. xvm, n. 47, t. xxxn, coi. 1015, 1017. De même : Deus ineffabilis est; facilius dicimus quid non sit, quam quid sit... Hoc solum potui dicere, quid non sit, In ps. lxxxv, n. 12, t. xxxvit, coi. 1090, ou encore : Cui honorificum potius silentium, quam ulla vox humana competeret. Contra Adimantum, c. xi, t. xlii, coi. 142. Entendrons-nous ces expressions dans un sens exclusif de toute connaissance positive de Dieu, en dehors du simple fait de son existence? Ce serait contredire la doctrine expresse de saint Augustin en ce qui précède et en ce qui va suivre. Ce serait souvent contredire le contexte même, où la distinction apparaît entre une simple connaissance et la connaissance compréhensive: Attingere aliquantum mente Deum, magna beatitude est; com prehendere autem, omnino impossibile. Semi., cxvn, c. v, n. 7, t. xxxvm, coi. 665. La véritable interprétation se lire du sens que les Pères attribuaient, à la question : Quid, sit Deus, quand ils l'opposaient à cette autre: An sit,ou : Quid non sit. Nous avons vu trop souvent déjà pour qu’il soit néces­ saire d’insister, que le Quid sit s’entendait de l’essence ou de la nature divine considérée dans son fond intime ou dans sa pleine compréhension. En plusieurs endroits, saint Augustin parle manifestement d’une connaissance semblable à celle dont nous jouirons plus tard au ciel : Nondum potes pervenire ad quid sit, perveni ad quid non sit. In Joa., tr. XXIII, n. 9, t. xxxv, col. 1588. Sa doctrine, comme celle des autres Pères, revient à cette simple affirmation : Quand il s’agit de Dieu, en fait de connaissance parfaite, en fait de science proprement dite, nous n’en avons qu’une : celle qui consiste à sa­ voir ce qu’il n’est pas, ou qu’il est incompréhensible. En ce sens, le plus haut point de notre connaissance de Dieu ici-bas est la négation, mais la négation présup­ posant l’aflirmation et contenant elle-même virtuelle­ ment une certaine affirmation. Quelle que soit, en effet, la conception où nous soyons parvenus, nous devons dire : Dieu n’est pas cela, parce qu’il est infiniment mieux que cela; ou, dans les termes mêmes de saint Augustin : Nec ita pulchra sunt, nec ita bona sunt, nec ita sunt, sicut tu conditor eorum, cui comparata, nec pulchra sunt, nec bona sunt, nec sunt. Confess., 1. XI, c. iv, t. xxxn, coi. 811. La voie négative rejoint ici la voie d’éminence. C’est la remarque faite justement par un écrivain pro­ testant, G. Lœsche, dans une étude qui porte directe­ ment sur le néoplatonisme de saint Augustin, De Au­ gustino plotinizante in doctrina de Deo disserenda, léna. 1880, p. 35 : At ut fieri solet, quotiescumque via negationis de divino numine tractatur, simul jam certa quædam poni et nescio quo pacto viam nega­ tionis ad viam eminentias ducere, etiam Augustinum videmus Deo simplici, ineffabili, immutabili, sum­ mas notiones attribuere. Quanquam enim qualitates et attributa non statuenda sint, tamen non deneganda esse; Deum habere fundamentum vel tanquam robora omnium attributorum in se et revera tenere, quæ il­ lis respondeant. Il ne faut pas entendre autrement le silence dont parle l’évêque d’Hippone, silence non pas absolu, mais relatif, et qui se place, non pas au début, mais au terme de notre connaissance. Quand nous avons fait tous nos efforts pour concevoir Dieu et pour exprimer ce que nous en concevons, force nous est de reconnaître que nous sommes myopes en face de l’invisible et que nous balbutions en face de l’ineffable. Le silence est l’aveu éloquent de notre impuissance, et c’est un hommage rendu à la divinité : Qui autem... de Deo, quantum ho­ mini conceditur, digne cogitare cœperit, inveniet silentium ineffabili cordis voce laudandum. Serm., cxcxli, c. vu, t. xxxix, coi. 1498. 1112 Et ce n’est pas peu de chose, ajoute saint Augustin après saint .lean Chrysostome et saint Jérôme, de com­ prendre ce que Dieu n’est pas : Velhoc comprehen­ dite quid non sit ; multum profeceritis, si non aliud quam est, de Deo senseritis. In Joa., tr. XXIII, n. 9, t. xxxv, col. 1588. Allusion à toutes les fausses idées sur Dieu, dans le genre de celles qui sont ensuite énumé­ rées : Non est Deus corpus, non cælum, non luna, non sol, etc.; fausses idées que le chrétien saitrejeter, mais en vertu de la notion positive que la foi et la raison lui ont d’abord donnée. Qu’on lise, par exemple, De Tri­ nitate, .1. V, c. i, n. 2, t. xi.ll, col. 912, et l’on verra clairement que l’aptitude à juger ce que Dieun’estpas, suppose, chez le saint docteur, une notion déjà très re­ levée de la divinité : Quisquis Deum ita cogitat, etsi nondum potest omni modo invenire quid sit, pie ta­ men cavet, quantum potest, aliquid de eo sentire quod non sit. Ce n’était pas seulement l’hérésie anoméenne qui fai­ sait ainsi parler saint Augustin, mais tout autant, sinon plus encore, l’erreur vulgaire et plus vivante des païens et des anthropomorphites, du dehors ou du dedans, qui tous, sous une forme ou sous une autre, se façonnaient un Dieu à mesure humaine. C’était sa propre erreur d’autrefois, alors qu’il se figurait Dieu avec un corps, non comme le nôtre, mais plus subtil, quoique maté­ riel encore, corporeum tamen aliquid. Confess., 1. VII, c. t, t. xxxn, col. 733. Et, jusqu'au momentoù il enten­ dit la prédication de saint Ambroise, n’avait-il pas été persuadé que les catholiques prenaient à la lettre les expressions anthropomorphiques des saints Livres? Ibid., 1. V, c. xiv, n, 24; 1. VI, c. ni. n. 4, col. 718, 721. d. Dieu connaissable ; les noms divins. — Les fortes affirmations de l’évêque d’Hippone sur l’incompréhensibilité ne doivent pas faire oublier ce qu’il trouvaitau terme des preuves qui établissaient à ses yeux l’exis­ tence de Dieu, ni ce qu’il lisait dans les Écritures de celui qu’il invoque dans ses Confessions, 1. I, c. iv, t. xxxn, col. 662,en multipliant les superlati fs :Sunnne, optime, potentissime, omnipotentissime, misericor­ dissime et justissime, secretissime etpræsentissime, pulcherrime et fortissime. La doctrine du saint doc­ teur suries noms divins confirme à la fois et complète cette observation. Sans doute il n’eut pas à traiter la question des noms divins aussi directement, ni au même point de vue que les Pères cappadociens. Ceux-ci, en face de la thèse anoméenne, devaient mettre en relief la valeur objective et le bien-fondé des noms multiples dont nous nous servons en parlant de Dieu. Visant particulièrement les manichéens ou les anthro­ pomorphites de nuances diverses, le docteur africain est surtout préoccupé de sauvegarder la spiritualité et la simplicité divines. Aussi, le plus souvent, raméne-t-il à l’unité les perfections qui, dans notre conception et notre langage, apparaissent multiples. Il n’en a pas moins perfectionné sur deux points l’œuvre de ses de­ vanciers. Quand Eunomius objectaitqu’en vertu de la simplicité divine, tout nom s’appliquant à Dieu devait signifier sa substance, saint Basile et saint Grégoire de Nysse répondaient habituellement que, la nature divine étant incompréhensible et ineffable, les noms dont nous fai­ sons usage ne signifient pas précisément la substance même, mais plutôt ce qui, dans notre manière de con­ cevoir, s’attache à elle, τα περί αυτόν. Cette réponse laissait place à une explication ultérieure; car, enfin, si Dieu est absolument simple, tout nom désignant quelqu’une de ses propriétés doit se dire de lui sub­ stantiellement : Omnia ergo ibi substantialiter simpli­ cia, comme 1’accordait Marius Victorin à 1’arien Can­ dide. Adversus Arium, I. Ill, n. 1, P. L., t. vm, coi. 1098. Saint Augustin reprend ce thème. Les notions que nous avons de Dieu se rapportent ou à la divinité 1113 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) prise en elle-même, ou aux trois personnes considérées dans leurs rapports d’origine et d’opposition mutuelle. De là, en Dieu, deux catégories, el deux catégories seu­ lement : la substance et la relation. Tout ce qui n'est pas d’ordre relatif, convient à Dieu et se dit de lui sub­ stantiellement, De Trinitate, 1. V, c.vni, t. xlii, col. 917; 1. XV, c. v, n. 8, col. 1062 : Quidquid enim secundum qualitates illic dici videtur, secundum substantiam vel essentiam est intelligendum. Mais il ne suit pas de là, que les noms dont nous nous servons expriment la substance telle qu’elle est en Dieu, ni même que chacun d’eux exprime tout ce que nous connaissons ou pouvons connaître de la divinité. Il en est de la perfec­ tion divine comme de la lumière du soleil, dont les rayons se reflètent ici sous une couleur, là sous une autre : lliec animarum sunt, quas illa lux perfundit quodam modo, et pro suis qualitatibus af/icit; quo­ modo cum oritur corporibus lux ista visibilis. Serm., cccxli, c. vi, n. 8, t. xxxix, col. 1498. L’opposition mise en Dieu par le saint docteur entre l’absolu et le relatif, entre la nature et les personnes, n’exclut pas, par rapport à Dieu considéré dans l’unité de nature, la distinction, plusieurs fois déjà rencontrée, entre les dénominations absolues, comme celle d’étre, et les dénominations relatives, comme celle de créa­ teur et de Seigneur. Saint Augustin connaît la distinc­ tion; il s’en sert pour expliquer comment Dieu, à la création du monde, peut recevoir un titre qu’il n’avait pas auparavant, sans qu’il y ait changement de sa part, mais par le seul fait que la créature commence à exis­ ter : Quod ergo temporaliter dici incipit Deus quod antea non dicebatur, manifestum est relative dici; non tamen secundum accidens Dei quod ei aliquid acciderit, sed plane secundum accidens ejus ad quod dici aliquid Deus incipit relative. De Trinitate, 1. V, c. xvi, t. xlii, col. 924. Mais quelle est la portée des noms que nous donnons à Dieu? L'évéque d'Hippone a surtout considéré cette question dans ses rapports avec le langage des saintes Ecritures; et c’est le second point où sa doctrine gagne en précision sur celle de ses devanciers. Auparavant, les Pères se contentaient à peu près d'énuinérer, à l’occasion, un certain nombre de noms ou d'appella­ tions, sans dire s'ils les entendaient dans un sens propre ou métaphorique. On pouvait seulement, en recourant à d’autres passages, se rendre compte de la façon dont tel ou tel nom devait, dans la pensée d’un Père, convenir à Dieu. Nous avons pu le constater chez plusieurs pour quelques noms, pour celui d'être en particulier. Augustin se préoccupe davantage de ce qu’on pourrait appeler la critique du langage biblique et du nôtre en cette matière. Il me paraît d’autant plus important d'exposer toute sa pensée, qu’il est facile, en n’en donnant qu'un aspect, de présenter sa doctrine sous un jour peu favorable. C’est ce qu’a fait Thomassin, op. cit-, 1. IV, c. IX et xi, quand sous la rubrique : Midi de Deo proprie dici posse, et sous cette autre : indigna de Deo dici in Scripturis ut et quæ digna videantur, æque removeantur, il a groupé plusieurs textes qui tous, même pris brutalement, sont loin de rendre un son aussi absolu. L’évéque d’Hippone affirme, il est vrai, que, par rap­ port à Dieu, nous manquons de noms convenables : Quæris congruum nomen, non invenis. In Joa., tr. XIII, n. 5, t. xxxv, col. 1495. On l’appelle juste, par exemple, faute de trouver un meilleur terme dans le vocabulaire humain : Dico justum Deum, quia in verbis humanis nihil melius invenio. Serm., ccXLl.c. vn, n. 9, t. xxxix, col. 1498. Si, dans l’Ecriture, le SaintEsprit a voulu se servir de noms qui, pris dans leur sens littéral, sont manifestement indignes de la divine majesté, c'est pour nous avertir de ne pas considérer comme réellement dignes de Dieu ceux qui, en eux- 1114 mêmes, nous paraîtraient l’être. Contra Adimanlum. c. xi, t. xlii, col. 142. Ainsi, deux catégories de noms sont distinguées. Il y a, d’abord, ceux qui, à première vue, sont manifestement indignes de Dieu; tels les noms tirés des opérations ou affections corporelles, comme se reposer, marcher, dormir, s’éveiller; telles encore les descriptions anthropomorphiques, qui représentent Dieu pourvu de membres ou sous une forme sensible. Tout cela doit évidemment se prendre dans un sens métaphorique, spiritualité)· intelligendum. Epist., cxi.viiii,c. iv,n. 13, t. xxxm, col. 628; cf. De vera reli­ gione, 1. I, c. L, n. 99, t. xxxiv, col. 166. Viennent en­ suite beaucoup de noms empruntés aux créatures spi­ rituelles, dont l’Esprit-Saint s’est servi non pour signi­ fier ce qui en réalité ne répondait pas à l’expression, mais par nécessité de s’adapter au langage courant :et de spirituali creatura multa transtulit, quibus signi­ ficaret illud quod non ita esset, sed ita dici opus esset. De Trinitate, I. I, c. i, n. 2, t. xlii, col. 820. Dans cet endroit, deux exemples seulement sont donnés : Egi sum Deus zelans, Exod., xx, 5, et : Pænitet me homi­ nem fecisse, Gen., νι, 7; cf. Contra adversarium legis el prophetarum, 1. I, c. xx, n. 40, t. xlii, col. 627, où les exemples, plus nombreux, sont du même genre. Mais nous avons vu déjà que saint Augustin n'admettait pas sans réserve l’épithète de juste, et ailleurs il dis­ cute la propriété d’autres termes, celui de prescience, et même de science. De diversis quaestionibus ad Simplicianum, 1. II, q. n, n. 2, t. XL, col. 138 sq. Est-ce à dire que nous ne pouvons rien affirmer de Dieu que d’inconvenant et d’impropre? Si telle était la pensée du grand docteur, il serait difficile, on s’en rendra bientôt compte, de l’accorder avec lui-même. Mais telle n’est pas sa pensée. Et d’abord, quand il re­ marque que le Saint-Esprit fait donner à Dieu dans l’Écriture toute sorte de noms, même ceux qui, pris dans leur sens littéral, sont manifestement indigne- de la divine majesté, il ne veut nullement infirmer notre connaissance de Dieu ici bas; il affirme, au contraire, que le Saint-Esprit a suivi celle méthode pour faire en quelque sorte notre éducation et nous élever grad·. lement à la conception des choses divines : San ta Scriptura parvulis congruens, nullius ge„, ris ■ ■ verba vitavit, ec quibus quasi gradatim ai ·■·. na atque sublimia noster intellectus velut nutriti s irgeret. De Trinitate, loc. cit. ; cf. De diversis . · - .· -nibus, loc. cit., n. 3, col. '140 : nonnullam ad ■ gendailla sublimia praebent viam. En second lieu, l'évêque d'Hippone ne dit nui’· part que les noms transportés des créatures spirituel -s Dieu doivent tous et toujours s’entendre d’une façon métaphorique. Il suppose, au contraire, que les écri­ vains sacrés emploient parfois, bien que rarement, des noms qui conviennent à Dieu proprement : Quæ vero proprie de Deo dicuntur, quæque in nulla creatum inveniuntur, raro ponit Scriptura divina; sicut illud quod dictum est ad Moysen : Ego sum qui sum. De Trinitate, loc. cit.,col. 821. Le principal texte invoqué par Thomassin, loin de contredire ceci, le confirme plutôt. Après avoir affirmé que, pour Dieu, la grandeur s’identifie avec l’être, quia ipse sua est magnitude, le saint docteur poursuit : Ilœc et de bonitate, el de æterilate, et de omnipotentia Dei dictum sit, omnibusque omnino praedicamentis qua· de Deo possunt pronun­ tiari, quod ad se ipsum dicitur, non translate ac per similitudinem, sed proprie : si tamen de illo proprie aliquid dici ore hominis potest. De Trinitate, l.V, c. x, t. xlii, col. 918. Thomassin ne voit dans ce texte que Ia finale ; si tamen de illo proprie aliquid, entendue d'une négation absolue. Mais le mouvement général de la phrase montre assez clairement qu’il y a seu­ lement là une réserve. L'explication de cette réserve complétera la doctrine d’Augustin; elle donnera en 1115 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) même temps le principe nécessaire et suffisant pour résoudre l'antinomie qui semble s’itlacher a ses deux séries de textes, en apparence contradictoires. Quand le saint docteur, parlant même de noms qui expriment une perfection purement spirituelle, comme la justice et la bonté, dit qu’ils ne sont pas dignes de Dieu ou qu’ils ne lui conviennent pas proprement, cette assertion n’équivaut nullement à une pure néga­ tion. Si l'on examine attentivement le développement intégral de sa pensée, on voit que la négation porte, non pas sur la perfection prise en elle-même, mais seulement sur celle perfection telle qu’elle est réalisée dans les êtres créés ou telle que nous la concevons. Pourquoi l’épilhète de )uste appelle-t-elle une réserve, quand il s’agit de Dieu ? Parce qu’en Dieu la justice dépasse de beaucoup celle dont nous avons l’idée, celle des hommes : justum quidem Deum dicis, sed intellige aliquid ultra justitiam quam soles et de homine cogitare. Serm., cccxli, c. vu, t. xxxtx, col. 1493. Pourquoi, dans l’écrit Ad Simplicianum, discute-t-il les termes de prescience et de science ? Pour ce qui s’attache â ces deux mots de sens spécifi­ quement humain. Ce qui ne l’empêche pas de nous indiquer ensuite comment de notre idée de science nous pouvons nous élever, par voie d’épuration ou de négation et par voie d’éminence, jusqu’à une certaine notion de la science divine : Cum enim dempsero de humana scientia mutabilitatem et transitus quosdam a cogitatione in cogitationem,... et reliquero solani vivacitatem cerlæ atque inconcussae veritatis una atque æterna contemplatione cuncta lustrantis; imo non reliquero, non enim habet hoc humana scientia, sedpro viribus cogitavero ; insinuatur mihi utcumque scientia Dei. De diversis quæslionibus, loc. cit., n. 3, t. XL, coi. 140. Et ceci nous mène à une distinction connue déjà et suffisante pour résoudre l’antinomie apparente des deux séries de textes augustiniens sur la convenance et l’in­ convenance, sur la propriété et l’impropriété des noms divins. On peut entendre le nom propre d’une façon plus ou moins rigoureuse. Nom propre et seul vraiment digne de Dieu, celui qui exprimerait la perfection divine telle qu’elle est en elle-même; c’est l’acception rigou­ reuse, qui s’oppose au concept et au nom de simple analogie. Mais nom propre aussi, et convenable de notre part, celui qui exprime une perfection convenant réellement à Dieu dans ce qu’elle dit immédiatement; c’est l’acception moins rigoureuse, qui s’oppose au nom purement métaphorique. Nous n’avons pas, par rapport à Dieu.de noms propres dans le sens rigoureux du mot, mais nous en avons dans l’autre. Et dans la même proportion nous pouvons parler de Dieu d’une manière qui ne soit pas indigne de sa divine majesté : Deus multipliciter dicitur magnus, bonus, sapiens, beatus, verus, et quidquid aliud non indigne dici vi­ detur. De Trinitate, 1. VI, c. vil, n. 8, t. xlii, coi.829. Quels noms, épurés par la voie de négation et relevés par la voie d’éminence, garderont assez de leur signi­ fication native pour qu'on puisse dire qu’ils conviennent à Dieu proprement? Saint Augustin n’en a pas dressé la liste. Les principes qu'il a posés permettent seule­ ment de tirer quelques conclusions ou de faire quel­ ques applications. Sont manifestement de ce nombre, sous la réserve indiquée plus haut, les noms qui dé­ signent des perfections d'ordre transcendant, comme la sagesse, la vérité, la bonté : Bonum bona faciens, sicuti est proprie, sic et bonum est proprie. In ps. cxxxiv, n. 4, t. xxxvn, col. 1741. Sont exclus, au contraire, non seulement les noms tirés des choses corporelles ou d’affections spirituelles qui, dans leur idée même, renferment quelque imperfection, mais encore les noms qui ont un rapport intime avec les ca­ tégories aristotéliciennes. Ainsi le terme de substance 1116 n'est pas admis en Dieu dans son sens propre par le docteur africain, parce qu’il l’entend comme suppùtdes accidents, svb-stantia, tandis que le mot d’essence, Γοϋσία des Grecs, est admis : Deus si subsistit ut substantia proprie dici possit, inest ineo aliquid tanquam in subjecto, et non est simplex... ; unde mani­ festum est Deum abusive subsiantiam vocari, ut no­ mine. usitatiore intelligatur essentia, quod vere ac proprie dicitur, ita ut fortasse solum Deum dici opor­ teat essentiam. De Trinitate, 1. VII, c. v, t. xlii, coi. 9i2. Au même titre que le nom d’essence, mais avec prio­ rité logique dans notre conception, le nom d’être con­ vient proprement à Dieu : Sola est incommutabilis substantia vel essentia, qui Deus est, cui profecto ipsum esse, unde essentia nominata est, maxime ac verissime competit. De Trinitate, 1. V. c. n, t. xlii, coi. 912; cf. 1. I, c. I, n. 2, coi. 821, où VEgosum qui sum est donné comme exemple de nom scripturaire qui convient à Dieu proprement et exclusivement, quæ proprie de Deo dicuntur, quæque in nulla crea­ tura inveniuntur. Cela ne veut pas dire que le scepti­ cisme d’Augustin « avait dissous le monde phénomé­ nal », suivant l’expression d’A. Harnack, Précis de l’histoire des dogmes, trad. E. Choisy, Paris, 1893; cf. Lehrbuch der Dogmengeschichle, 3« édit., t. m, p. 102 sq. Quand, à la suite de beaucoup d’autres Pères, le docteurafricain dit que Dieu seul est vraiment, cette affirmation prend, dans le contexte et dans l’ensemble de sa doctrine, ce sens précis: les créatures, spirituelles ou corporelles, ne sont pas, comme Dieu, par nature ou par essence; elles n’existentque d’une façon contin­ gente et avec dépendance continuelle de l'inlluence divine qui les a produites et les conserve. Le sens est relatif et comparatif : Cum ergo sint et illa quæ fecit, venitur tamen ad illius comparationem ; et tanquam solus sit, dixit : Ego sum qui sum, et : Dices /iliis Israel, Qui est misit me ad vos... Ita enim ille est, ut in ejus comparatione ea quæ facta sunt, non sint. Illo non comparato, sunt, quoniam ab illo sunt; illi autem comparata, non sunt, quia verum esse, incom­ mutabile esse est, quod ille solus est. In ps. cxxxiv, n. 4, t. xxxvn, coi. 1741. En ce point, comme dans l’ensemble de sa théodicée, l’évêque d’Hippone n’est en dehors ni de la sainte Écriture, ni de la pensée que vécurent les Pères latins ses devanciers. Il est vrai, toutefois, qu’en ses écrits deux courants se rejoignent, sans se confondre : l’un doctrinal et traditionnel, l’autre philosophique. Sous ce second aspect, comme par la tournure de son esprit, spéculatif à la fois et mystique, saint Augustin se rap­ proche des docteurs orienlaux, des alexandrins surtout et des cappadociens. Il sut s’approprier et transmettre à l’Occident beaucoup d’idées fécondes que ces fortes intelligences avaient semées. Sa théodicée clôt digne­ ment et brillamment, chez les Latins, la grande période patristique. Auteurs cathol.jues. - Cyparissiota, Expositio materia­ ria eorum quæ de Deo a theologis dicuntur (recueil de textes patristiques), P. G., t. cm, col. 937 sq. ; J. Schwane, op. cit., t. n, part. I. c. I, § 2-7 ; J. Tixeront, Histoire des dogmes, t. n. De saint Athanase à saint Augustin, 2· édit., Paris, 1909, p. 24, 49.08. 302; E. Fialon, Saint Athanase, Paris, 1877, c. X, n. 4, p. 270 sq. ; L. Atzberger, Die Logoslehre des hl. Athanasius, Munich, 1880, part. I, c. II, p. 34 sq. ; F. Lauchert, Die Lehrc des hl. Athanasius des Grossen, Leipzig, 1895, part. I, c. i; F. Cavallora, Saint Athanase, Paris, 1908, passim, surtout р. 234 sq. ; J. L. Mingarelli, De Didymo commentarius, 1. II. с. n; Epistola ad Archintum præsulem, c. I, P. G., t. xxxix, col. 179, 1000; G. C. F. Lucke, Quæstiones ac vindiciæ Didymianæ, n. 4, ibid., col. 1738; B. de Montfaucon, Præliminaria in Eusebii Commentaria in Psalmos, c. vi, n. 2, P. G., t. xxm. col. 29 sq. ; G. Delacroix. Saint Cyrille de Jérusalem. Sa vie et ses œuvres, Paris. 1805, part. II, analyses des catécbe- 1117 DIEU (SA NATURE D'APRES LES PERES) ses iv, vi, vu, vin; J. Mader, De»· hl. Cyrillus, Bischof von Jerusalem in seinem Leben und seinen Schriften nach den Quellen dargestclll, Einsiedeln, 1891, § 19. p. 71 sq. ; J. A. Cantova, De Septimo Tertulliano et S. Epiphania, dissertationes duæ, thcotogico-criticæ, in quibus anthropotnorphismo neu­ trum taborasse demonstratur, Milan, 1763: E. Eiaton, Étude historique et littéraire sur suint Bastie, Paris, 1865, c. VIII, ; 2; Th. de Régnon. S. J., Éludes de théologie positive sur la sainte Trinité, 3· série, Paris, 1898, Étude XVI, c. Ill, Eunontitis et saint Basile; dora Clémence!, O. S. B.. S. Gregorii, Theologi opera, Præjatio generalis, part. HI, De Deo, P. G., t. xxxv, col. 93 sq. ; F. Diekamp, Die Gotteslehre des hl. Gre­ gor wn Nyssa. Ein Beilrag zur Dogmengeschichte der patristischen Zeit, part. I, Munster, 1896. A. Beck, Die Trinilàtslehre des M. Hilarius von Poitiers, Mayence, 1903, c. H, dans la collection Forschungen zur chrisllichen Liieratur-und Dogmengeschichte, t. ni. fasc. 2 et3 ; J. E. Primer, Die Théologie des ht. Ambrosius, dans JahreeBericht über das bischbfliche Lyceum zu Eichstatt für das Studienjahr 1861-1862, Eichstædt, 1862; J. Tunnel, Saint Jérôme, Paris, 1906, part. Ill, c. I, p. 156 sq.; A. Martin,Sancti Aurelii Augustini Hipponensis episcopi philosophia, nouv. édit., par J. Fabre, Paris, 1863, part. Il et 111 ; T. Gangauf, O. S. B., Des hl. Augustinus speculative Lehre von Gotl dem Dreieinigen, Augsbourg, 1866, part. 1; J. Martin, Saint Augus­ tin, Paris, 1901, 1. H. Auteurs son catholiques. — A. Harnack, Lehrbuch der Dogmengeschichte, 3‘ édit., Fribourg-en-Brisgau, 1894, t. n, I. 1, c. xtv, p. 115 sq.; H. Voigt, Die Lehre des Athanasius von A lexandrien, Brème, 1861, part. I, c. I, p. 17 sq. ; A. Robert­ son, Select Writings and Letters o/ Athanasius, Prolegome­ na, c. iv, s 3. p. lxxii, dans A Select Library of Nicene and Post-nicene Fathers of the Christian Church, 2· série, t. ιν, Oxford, 1892; K. Hoss, Studien über die Schriiten und die Théologie des Athanasius au/ Grund einer Echtheitsuntersuchung von Athanasi us Contra gentes und De incarnatione, Fribourg-en-Brisgau, 1899, part. 1. § 12: H. E. F. Guerike, De schola, quæ Alexandrite floruit, catechetica commentatio historica et theologica, Halte, 1824-1825, part. II, p. 333 (théodi­ cée de Didyme); J. J. van Vollenboven. Specimen theologicum de Cyrilli Hieiosolymilaui catechesibus, Amsterdam, 1837, part. II, c. n, p. 104 sq. ; J. T. Plitt, De Cyrilli Hierosolymi­ tani orationibus quæ exstant calechelicis, Heidelberg, 1855, part. H, s 8, p. 51 sq. : A. Haase, S. Ephræmi Syri theologia quantum ex libris poeticis cognosci potest explicatur, Halle, i860; C. Ullmann, Gregorius von Nazianz, der Theolog. Ein Beilrag zur Kirchen-und Dogmengeschichte des vierlen Jahrhunderts, 2· édit., Gotha. 1867, part. H, c. 1, § 1. p. 219 sq.; S o Hevns. Disputatio hislorico-lheologica de Gregorio Nysseno, Leyde, 1835. nart m, sect i, c. i; W. Meyer, Die Got­ teslehre des Gregor von Nyssa. Eine philosophische Sludie aus der Zeit der Patrislik. Halle. 1894 : T. Foerster, Chrysostomiis in seinem Verhallniss zur antiochenischen Schule. Ein Beitrag zur Dogmengeschichte, Gotha.1869, c. in.p.87sq.; A. Domer. Augustinus. Sei»» theologisches System und seine religionsphilosophische Anschauung dargeslellt, Berlin. 1873, p. 16 sq.: W. Timmo, Augustins geistige Entwicklung in den erslen .lahren nach seiner « Bekehrung s, 386-391, Berlin, 1908, c. xt, p. 171 sq. (dans la collection : Neue Studien zur Geschichte der Théologie und der Kirche, publ. par N. Bonwetsch et R. Seeberg). 5° Quatrième période : la basse patristique, du mi­ lieu du v« siècle jusqu’au vin·. — Dans l'ensemble, celte période est loin de présenter le même intérêt que les précédentes. Sauf de très rares exceptions, ce ne sont plus des mailres qu'on entend, mais des dis­ ciples qui répètent, à l’occasion, l’enseignement reçu. Les attaques cessant, ou à peu prés, sur le terrain de la théodicée, la littérature polémique n’est presque plus représentée. Quelques rares écrits contre le paga­ nisme ou le manichéisme s’échelonnent au cours de ces quatre siècles, comme les huit livres De guberna­ tione Dei, de Salvien, P. L., t. LUI, col. 25 sq.; le petit traité Contra paganos, de saint Maxime de Tu­ rin. P. L., t. i.vn, col. 781-79'»; la Disputatio de opificio mundi, de Zacharie, évêque de Mityléne, P. G., t. LXXXV,col. 1011 sq. ; le Dialogus contra manichæos, de saint Jean Damascene. P. G., t. xciv, col. 1505 sq. Mais tous ces controversistes ne font guère que répéter ou développer les arguments des Peres antipolythéistes 1413 et antidualistes. Si, d'une façon plus générale, nous cousidérons la proposition et l’explication de la théodi­ cée, l'Orient et l’Occident marchent désormais trop à l'écart, pour qu’il soit possible d’assigner aux Pères qui les représentent des caractéristiques communes. 1. La basse patristique en Orient. — Trois noms ré­ sument cette période ; l’un, au début, vers la lin du v« siècle ou le début du VF, le pseudo-Denys l'Aréopagite; l'autre, au milieu, saint Maxime le Confesseur (-j-662); l’autre, à la lin, saint Jean Damascène (-j-vers 750). Dans la question présente, les deux premiers ne font qu’un moralement; car, dans ses Scholia sur les œuvres de l’Aréopagite, saint Maxime n’est que disciple et commentateur. Il n’en va pas de même du docteur de Damas; il se distingue nettement des deux autres et doit être traité à part. a) Le pseudo-Denys l’Aréopagite. — L’énigmatique personnage dont les écrits nous sont parvenus sous le nom de Denys l’Aréopagite, présente une double par­ ticularité dont il faut tenir compte. Pour la première fois nous nous trouvons en lace d’une synthèse r ui porte directement sur la connaissance el la nature de Dieu, dans les traités De divinis nominibus el De mystica theologia, P. G., t. ni, col. 985, 997. L'autre particularité tient au caractère philosophique des écrits dionysiens. L’auteurest néoplatonicien,et spécialement dépendant de Proclus (411-485). Sur ce point, mi- en lumière par les récents travaux de J. Sliglmayr. S !.. et de II. Koch, voir Denys l’Aréopagite, col. 432 sq. A la seconde particularité se rattachent diverses accusations portées contre la théodicée de Denis; accusations graves, surtout sous la forme ou elles sont présentées par un certain nombre d'écrivains protes­ tants qui voient en lui moins un théologien chrétien qu’un philosophe païen. La plus commune est celle de scepticisme ou d'agnosticisme mystique. On s’en rendra compte par les phrases suivantes ; « Tout ellort pour connaître Dieu lui semble sans valeur... Toute pensée humaine n’est en vérité qu’une erreur, si on la compare avec la substance de l’aperception divine(De dit·. nom., vu, 1)... Dans la création du monde, Dieu ne s'est pas révélé, mais voilé, puisqu’il a jeté toutes ses créa: ires autour de lui, comme un voile qui nous le cache (Epist., IX, 2)... Ainsi voilà le faux Denys qui contre tit ouvertement toute doctrine prétendant nous cond ire à la connaissance de Dieu, soit par l'investig >tion im­ médiate de sa nature, soit par la contemplati, n de ses œuvres et de son efficace dans le monde. La nature sceptique de la pensée de Denys est hors de de j e. » H. Ritter, Histoire de la philosophie chrétienne, trad. J. Truilard. t. n, p. 475. Sans aller aussi loin.Scbwane voit dans l’Aréopagite un traditionaliste : « Il soutient l’impossibilité pour notre raison non seulement de comprendre, mais même de connaître Dieu. Comme les traditionalistes, il fait dériver de la révélation toutes nos connaissances sur Dieu. » Histoire des dogmes, trad. A. Degert, t. Il, p. 49, note 4. L'assertion est fondée sur le début du traité des Noms divins, i. 1, où il est affirmé qu'il ne faut rien dire, ni même rien penser de Dieu, que ce qui nous en a été manifesté d'en haut par les saints oracles. Une autre accusation, non moins grave, concerne la relation de Dieu au monde. Comme les néoplatonicien? alexandrins, Plotin et Proclus en particulier, Denys aurait eu sur la production des êtres une conception panthéiste ou émanatiste : dans un sens gnostique, dit Baumgarten-Crusius, De Dionysio Areopagita, léna 1823; dans un sens purement spirituel, dit J. G. V. En­ gelhardt, Die angeblichen Schriften des Areopagiten Dionysius, Salzbach, 1823, t. h, p. 335; dans le sens d’un panthéisme dynamique, dit 0. Siebert, Die Meta physik und Elhik des Pseudo-Dionysius, p. 32. Du moins, n’a-t-il pas eu la notion chrétienne d'une créa­ 1119 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) tion libre, dit .1. Niemeyer, Dionysii Areopagitæ doctrinæ /ihilosophicse et theologicæ, p. 31 sq. Parmi les catholiques, H. Weertz, Die Gotteslehre des PseudoDionysius, p. 28, a récemment concédé ce dernier point, mais en rejetant l’accusation de panthéisme. Ces circonstances indiquent suffisamment sur quels points il sera nécessaire d’insister dans notre résumé de la théodicée dionysrenne. a. Comment nous connaissons Dieu. — Que Denys ait affirmé la transcendance, l'inefiabilité, l’incompréhensibilitc divines, et cela dans des ternies qui ne le cèdent en rien aux plus fortes expressions que nous ayons rencontrées, mais qui les dépassent plutôt, c’est chose incontestable. Constamment il revient sur cette doctrine, sous une forme ou sous une autre, soit en l’énonçant expressément, soit en avertissant le lecteur de ne pas voir dans les noms les plus relevés qu’on donne à Dieu, l’expression de sa nature intime. Quelle que soit l'excellence du titre de Don,si hautement re­ levée d’abord, ce n’est pas, lit-on ensuite, que ce titre soit strictement un nom propre, οΰχ οίκεϊον κυρίως Θεώ, c’est seulement le plus vénérable de tous; en réalité, il n’est rien parmi les choses créées qui puisse dévoiler l’essence suréminente, et Dieu ne se nomme ni ne s’explique; sa majesté est absolument inaccessible. De divinisnominibus, iv, 1; xm, 3, col. 693, 989. Y aura-t-il place encore pour quelque connaissance de Dieu ici-bas. surtout pour une connaissance naturelie? Il n'es pas juste de demander la réponse aux seuls passages ou Denys parle de l’incompréhensibilité divine ou de l’ignorance mystique; il faut d’abord tenir compte de sa doctrine, quand il expose ex professo comment nous pouvons nous élever à Dieu. De div. nom., vu, 3, col. 869 sq. Le passage débute ainsi : « 11 faut rechercher maintenant comment nous connaissons Dieu, que ni l’entendement ni les sens n’atteignent et qui n'est rien de ce qui existe. » Aussitôt Denys met en présence les deux idées qui, chez lui, comme chez tant d’autres Pères, font contraste et posent le problème de l’inconnu et du connu divin : d’un côté, la transcen­ dance de cette nature qui dépasse toute raison et toute intelligence; de l’autre, la voie naturelle que nous offre la magnifique ordonnance de l’univers, où reluisent certaines images et ressemblances des idées divines, pour nous élever, dans la mesure de nos forces,jusqu’à ï'étre souverain, en niant tout de lui, en le plaçant audessus de tout, en le considérant comme la cause de tout, έν τή πάντων άφαιρέσει και υπεροχή, καί έν τή πάν­ των αιτία. C’est le fondement même de ce qu’on appelle la triple voie de connaissance : voie de négation, voie d’éminence ou de transcendance, voie de causalité ou d’affirmation. Après quelques lignes d’explication, Denys ajoute : Καί έστιν αύθις ή Οειοτάτη τοΰ Θεοΰ γνώσις, ή 8ι’ αγνω­ σίας γινωσζομένη, κατά τήν υπέρ νοΰν ένωσιν. « Et il y a encore la connaissance de toutes la plus divine, celle qu'on a de Dieu par voie d’ignorance, grâce à une union qui surpasse tout entendement. » C’est la con­ naissance d’ordre surnaturel et mystique dont il sera question plus loin. .Mais dès maintenant, cette conclu­ sion s’impose : Denys connaît et admet une connais­ sance naturelle de Dieu, qui part de la contemplation du monde et qui se développe par le triple procédé de causalité ou d'affirmation, dénégation et d’éminence. 11 parle ensuite d'une connaissance d’ordre surnaturel et mystique, qu’il proclame supérieure, mais sans in­ firmer aucunement la valeur du premier mode de connaissance. Et pour qu’on ne s'y trompe pas. il revient, avant de passer à un autre sujet, sur sa pre­ mière affirmation : Καίτοι καί έκ πάντων, οπερ έφην, χύτην γνωστέον... « Toutefois on peut, comme je l’ai dit, connaître par l'univers la sagesse divine; car c’est elle qui, selon l’Ecriture, a créé toutes choses, qui ', i i I j ; > i | ; 11QO a établi et qui maintient l'ordre universel, etc. » Denys fait ici allusion à plusieurs passages des livres sapientiaux, comme Prov., vm, 30; Sap., vm, 1; tx, I, 2, 9. Il fait, en outre, allusion au texte classique, Sap., xm, 5 (d'après la version des Septante), quand, à propos de la voie d'affirmation, il dit que nous pouvons tout appliquer proportionnellement à Dieu, auteur de toutes choses : κατά τήν πάντων αναλογίαν ών έστιν αίτιος. Ailleurs, ιν, 4, col. 700, il invoque expressément Rom., I, 20, et il s’y réfère également, Epist., tx, 2, col. 1108, c'est-à-dire à l’endroit même où Ritter a prétendu trouver l’idée d’une création du monde où Dieu ne se serait pas révélé, mais voilé : Και αυτή δέ του φαινομένου παντδς ή κοσμουργία των αοράτων τοΰ Θεοΰ προίέβληται, καβάπερ φησ’ι 11 αυλός τε και ό αληθής λόγος. Quin et ipsius quoque mundi aspecta­ bilis fabrica invisibilibus Dei obducta est, sicut Paulus et vera ratio testatur. Le seul fait que Denys invoque un passage où saint Paul affirme la manifestation du Dieu invisible par le monde visible, aurait dû préve­ nir toute méprise. Le mot grec προβέόληται a, du reste, pour régime των άοράτων τοΰ Θεοΰ ; le sens est donc que le monde a été mis ou jeté devant Dieu considéré comme invisible en lui-méme. El pourquoi ? Pour le cacher? Mais à quoi bon, et comment cacher ce qui est invisible? C'est, au contraire, en vue d'une certaine transparence : Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea quæ facta sunt, intellecta, conspiciun­ tur. Denys ne nous a-t-il pas montré déjà le monde comme reflétant, sous forme d'images et de ressemblances, les idées divines? Et ne nous parle-t-il pas de Dieu comme de celui qui est présent à tout, et que tout révèle : και τον πάσι πάροντα και έκ πάντων εύρισκόμενον? VII, 1, col. 865. La comparaison du voile est d’ailleurs juste, mais à condition qu’on sache l’interpréter. Il ne s’agit pas ici d'un voile formant écran et destiné à cacher, mais du simple voile, qui laisse transpirer quelque chose d’un objet, tout en nous le présentant comme enveloppé d’un certain mystère, suivant la pensée minence. L’usage est de procéder par affirmation d r.s la théologie démonstrative, et par négation dans la mys­ tique. Dediv. nomin., 1,5, col. 628; De myst. the- g., n, col. 1025. Mais il n’y a là rien d'absolu. Le tr: e procédé peut s’appliquer aux deux théologies. C est même en parlant de la connaissance naturelle c i va du monde visible à Dieu, que l’auteur des Noms divins a donné cette formule, déjà rappelée : έν τή πάντων άφαιρέσει, καί υπεροχή, και έν τη πάντων αίτια. Du reste, quand il s’agit de la divinité, les trois voies se compénètrent, grâce surtout à la voie d’éminence qui participe des deux autres et qui les relie. Ainsi Dieu est la cause de tout ce qui est, πάντων μέν τών οντων αίτιον (causalité ou affirmation), mais il n’est rien de ce qui est, αυτά δ’ε ούδέν (négation), tant son être l'em­ porte sur tout autre, ώς πάντων ΰπερουσίως έζηρημένον (éminence), i, 5, col. 593. C’est d'après les mêmes principes, ajoute Denys, que les théologiens déclarent Dieu sans nom, ανώνυμον, et pourtant lui appliquent tous les noms, καί έκ παντο: ονόματος. L’affirmation lui convient pour son universelle causalité, et la négation pour son éminence : ούτως ούν, τή πάντων αίτια, καί υπέρ πάντα ονση..., I, 6, 7, col. 596; cf. It, 8, col. 645. Par là se concilient tant de locutions en apparence contradictoires, dans le genre de celles que nous avons rencontrées chez Marius Victorin, col. 1104. Ritter et les autres critiques qui ont accusé Denys de scepti­ cisme ou d’agnosticisme auraient dû considérer que. dans le procédé de cet auteur, la négation et l’affirmaIV. — 36 1123 DIEU (SA NATURE I ’APRÈS LES PÈRES) tion n’ont pas, en principe (il y a, on le verra bientôt, des exceptions) de valeur absolue, mais seulement une valeur relative. La négation et l’affirmation peuvent porter sur les mêmes choses, sans contradiction réelle, parce qu’elles les atteignent sous des points de vue dif­ férents : l’affirmation au sens causal; la négation, soit au sens formel, soit au sens implicite d’éminence. Parlant de la cause première, Denys écrit, De myst. theolog., c. i, n. 2, col. 1000 : « II faut lui attribuer et affirmer d'elle tout ce qui s’affirme des autres êtres, puisqu’elle en est la cause, ou. plus proprement en­ core, le nier, puisqu’elle est infiniment supérieure; et il ne faut pas juger que la négation contredise ici l'affirmation, καί μή οΐεσΟαι τάς αποφάσεις άντικειμένας είναι ταΐς καταφάσεσιν, mais seulement que la cause suprême est au-dessus de tout, au-dessus de toute affirmation comme de toute négation. » Cf. ibid., c. v, col. 1048: ουδέ έστιν αύτή; καθόλου Οέσις, ούτε άφαίρεσις. Denys, on le voit, donne la préférence à la négation sur l’affirmation; il dit même ailleurs que, par rapport aux choses divines, les négations sont vraies et les affirmations mal séantes ou du moins disproportion­ nées, ανάρμοστοι. De cæl. hierarch., n, 3, col. 141. Grand sujet de scandale pour ses adversaires ! Pour­ tant il leur auraitété facile de s’éclairer et de se rassu­ rer en interrogeant Denys lui-même. Il leur aurait répondu ; « C’est l’usage en théologie de parler de Dieu par opposition, άντιπεπονβότως. en se servant de termes privatifs. Ainsi les Écritures appellent invisible son éblouissante lumière, ineffable et sans nom celui qui est digne de toute louange etde tout nom, insai­ sissable et échappant à toute recherche celui qui est présent à tout et que tout révèle. » De div. noniin., vu, l.col. 865. La négation est donc plus apparente que réelle; elle équivaut à une affirmation d’éminence. Proclamer Dieu ανούσιον, άζωον, άνουν, satis substance, sans vie, sans intelligence, c'est lui attribuer une sura­ bondance d'être, de vie, de sagesse, ουσίας ύπερόολή, ύπερέχουσα ζωή, ύπερέχουσα σοφία. Ibid., ιν, 3, col. 697. Ainsi entendu, le procédé négatif se compare au tra­ vail du ciseau, grâce auquel le statuaire tire de la ma­ tière brute une noble image; en faisant tomber les parties extérieures qui cachaient le dedans, il dégage la beauté latente. De myst. theolog., n, col. 1025. Par cette comparaison l’Aréopagite suppose manifestement qu’en face des symboles relatifs â Dieu, l’esprit écarte les formes extérieures, mais conçoit en même temps une notion de la divinité qui va toujours s'épurant et s’anoblissant, à mesure qu’on s’élève des symboles infé­ rieurs aux plus élevés, en les dépassant tous. Car la marche à suivre est différente, suivant qu’on étudie Dieu par la voie affirmative ou par la négative. Dans le premier cas, la marche est descendante, allant des plus sublimes affirmations aux plus humbles; dans le second, elle est ascendante, allant des négations les plus modérées aux plus fortes, ibid.; pour l’application, c. m (affirmations), c. iv et v (négations). C’est quand il est au sommet de l’échelle, que l’esprit devant aban­ donner tout symbole et l'activité intellectuelle qu’il exerçait jusqu'alors, arrive à l’ignorance mystique dont il a été question. Théorie que chacun est libre de discuter, sous la réserve toutefois de ne pas refuser à Dieu le pouvoir d'éclairer et de s’unir l'âme en dehors des voies nor­ males de la connaissance humaine. On peut trouver que le symbolisme et l'allégorisme y tiennent une place non seulement arbitraire, mais excessive en beaucoup de cas; par exemple, quand Denys les étend à des locutions qui n’ont rien de mystérieux, mais qui sont purement métaphoriques, comme tant d'expressions anthropomorphiques des saints Livres sur le sommeil ou le réveil de Dieu, sur ses opérations ou ses affec­ tions. Considérée dans sa substance, la méthode est de 1124 provenance alexandrine, mais antérieure à Procluset même à Plotin (ψ 270); Clément d’Alexandrie en parle déjà, sans la présenter comme une nouveauté. Riront., IV, c. iv : Res divinas per involucra tradere tum apud ethnicos tum sacros scriptores usu esse receptum ; c. ix ; Rationes afferuntur cur veritatem involucris syntbolicis obtegere visum fuerit; c. x : Apostolorum sententia de mysteriis /idei occultandis. P. G., t. ix, coi. 38. 88. 94. Voir aussi ce qui a été dit de la voie négative etde la théologie mystique, à propos du même Clément, col. 1043 sq., ou de saint Grégoire de Nysse, col. 1093. c. Le traité Περί θείων ονομάτων. — Nous nous re­ trouvons ici, pour le fond des choses, dans la voie com­ mune, celle des affirmations. Denys ne s’occupe pas de tous les noms divins, mais seulement de ceux qu'il appelle νοητά, intellectuels, par opposition aux αισθητά, sensibles, qu’il fait rentrerdans la théologie symbolique, ou encore à ceux dont la seule révélation peut nous instruire; car. dans la Théologie mystique, c. ni, col. 1032 sq., il dit avoir parlé en son livre des Insti­ tutions lh> ologiques, des principales affirmations qui conviennent à la divinité. 11 y aurait exposé «comment le Dieu bon a une nature unique et une triple person­ nalité; ce qu’est en lui la paternité et la filiation, ce que signifie la dénomination de divin Esprit, etc. » Le traité Des noms divins complète la doctrine dionysienne sur la connaissance que nous avons de Dieu ici-bas; car c’est « pour nous le faire connaître et pour le louer, que les écrivains sacrés ont formé les noms divins d’après les diverses communications ou émana­ tions, προόδους, de la bonté divine, » I, 4, col. 589. Il s’agit des communications ou émanations ad extra, et par le fait même de noms qui se rattachent à la nature divine et qui sont communs aux trois personnes de la Trinité, par opposition aux noms relatifs qui convien­ nent à chacune d'elles en particulier. Ibid., il, 1, 3, 5. col 637 sq. En outre, ces noms essentiels et communs. Denys ne les considère pas, si je puis ainsi parler, par le dedans, c’est-à-dire par rapport à la nature divine considérée en elle-même, mais directement par le dehors, c’est-à-dire par rapport à cette même nature considérée dans son action extérieure, créatrice et pro­ videntielle. Ibid., v, 2, col. 816. C’est sous cet aspect restreint que Denys propose et explique successivement un certain nombre de nom? qu’il trouve dans la sainte Ecriture, cf. i, 6, col. 596. d’abord, la bonté à laquelle il ramène les idées de lumière, de beauté et d’amour, c. iv; puis, l’étre, la vie. la sagesse, la puissance, la justice, le salut, la rédemp­ tion, c. v-vm. Là s’intercalent quelques dénomination:· symboliques : grandeur et petitesse, identité et diver­ sité, similitude et dissemblance, repos et mouvement, égalité, c. IX. Ensuite les noms ou litres recommencent Dominateur suprême et Ancien des jours ; paix; Sain; des saints, Roi des rois, Seigneur des seigneurs; Die des dieux, c. x-xii. Le livre se termine par un chapitre sur la perfection et l'unité divine. Chemin faisant, Denys sème des considérations très relevées,dont beau­ coup sont plutôt philosophiques que théologiques. Dieu apparaît donc directement, dans le traité des Noms divins, comme la source et la cause de tout bonté, de toute lumière, de toute beauté, de tout être, de toute vie, de toute sagesse, de toute unité, en un mot de toute perfection. Tout vient de lui par partici­ pation, πάντα αύτοϋ μετέχει, et d’abord par participation de l’existence qui, dans les créatures, est comme ! fondement de toutes les autres participations, καί πρ τών άλλων αύτοϋ μετοχών τό είναι προβέδληται, V, 5. col. 820. Cependant dans le plan des communications extérieures, Denys met expressément au premier ran. la bonté divine, comme embrassant la totalité de ces communications, suivant qu’elles s’étendent à ce qui est 1125 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) et à ce qui n'est pas, και εις τα ούκ όντα. Cf. S. Thomas, Sum. theol., I», q. v, a. 2, ad t“". Les autres noms ne les expriment qu'en partie, sous le rapport particu­ lier, qui correspond à chacun, d'existence, de vie, d’in­ telligence, v, 1, col. 816. La bonté, mue par l'amour, sort en quelque sorte d’elle-même, mais pour revenir au même point, en ramenant tout à elle ; c’est comme une perpétuelle circulation d'amour, ώσπερ τις άίδισς κύκλος, IV, 14, col. 712 sq. Métaphore qui rattache à la souveraine bonté la raison de premier principe et de lin dernière des choses. Denys ne se maintient pas toujours sur le terrain exclusif du rapport causal ; il le dépasse souvent, en­ traîné par la logique et la connexion des idées. Ainsi Dieu n’est pas seulement cause de toute unité; il est l'Un, mais d’une unité sur-essentielle, absolument transcendante : ώς μονάδα μέν και ένάδα, δια την απλό­ τητα και ένότητα τής υπερφυούς άμερίας, I, 4, col. 589; cf. Π, 11; xn, 2, 3, col. 619, 980. Dieu n’est pas seu­ lement cause de toute perfection participée; il est encore et de lui-même, parfait, αυτοτελές, parfait sous tous rapports et dans loute l'extension du terme, και δλον δι’ϋλου τελειότατου, parfait d'une perfection trans­ cendante, ύπερτελές, XIII, 1, col. 977. Dieu n’est pas seulement cause de tonie vie et de toute sagesse; il est encore la vraie et éternelle vie, la sagesse même, αϋτοσοφία, vit, 1, col. 865. Dieu n’est pas seulement cause de tout être ; mais l’être constitue la dénomination théologique de celui qui est substantiellement, την τού όντως όντος Οεολογικήν ούσιωνυμίαν, de celui qui est purement et sans limites, απλώς καί άπεριορίστως, v, 1, 4, col. 816 sq. Enfin, Dieu n’est pas seulement cause de loute bonté; il est encore, et il est surtout bon, la bonté même, ή αύτοαγαΟότης, à tel point que cette pro­ priété nous apparaît dans la sainte Écriture, Matth., xix, 17, comme la caractéristique même de la divinité, il, 1, col. 636. Et c’est parce qu’il est la bonté par essence, ώς ουσιώδες αγαθόν, qu'il lui appartient de répandre la bonté sur tous les êtres, iv, 1, col. 693. Suit-il de là que Dieu crée nécessairement ? C’est ce que nous allons examiner à propos du rapport de Dieu au monde. Notons seulement, avant de passer à ce sujet, l'usage que Denys fait constamment de la méthode d’éminence, en se servant, pour qualifier Dieu ou ses propriétés, de trois catégories de dénominations ou d’épithètes, par­ fois combinées, et commençant les unes par ύπέρ, comme ύπερούσιος, sur-essentiel, ύπερπλήρης, sur-plein; lesautrespar αύτό, comme αύτοαγαΟός, essentiellement bon, ή αύτουπεραγαθότης, l'essentielle sur-bonté; les autres par αρχή, comme άρχηγικωτέρος, sur-principal. Sur ces termes, si compliqués parfois qu’ils en devien­ nent littéralement intraduisibles, voir les iv·, vc et vnâ observations générales de Corder, P. G., t. m, col. 80 sq. d. Rapport de Dieu au monde. — Ce point ne rentre dans le présent article que dans la mesure où la doc­ trine des émanations de la bonté divine et celle de la participation des créatures à cette même bonté ont fait incriminer la théodicée dionysienne, comme ne sau­ vegardant pas l’essentielle distinction de Dieu et des créatures, ou du moins l’indépendance et la liberté divine dans la production du monde. Sur le premier chef d'accusation, la réponse est facile. Quoi qu'il en soit de la pensée personnelle de Plotin et de Proclus, les expressions d'émanation et de participation n’ont pas par elles-mêmes un sens panthéiste ; on les retrouve longtemps après chez des théologiens radicalement opposés à cette erreur, par exemple, chez le docteur angélique, Sum. theol., I“, a. xi.v, a. 1 : secundum emanationem totius entis universalis a primo principio. Il faut donc recher­ cher le sens que Denys attribuait à ces expressions. Ramenée à ces termes, la question se résout prompte­ 1126 ment, car l’Aréopagite distingue fort bien la communi­ cation de la nature simple et indivisible, qui a lieu dans la Trinité, et la participation analogue, qui seule convient aux êtres créés, et qu’il compare à la ressem­ blance produite par l’empreinte d'un sceau. De div. nomin., n, 5, col. 644. Voir Création, t. ni, col. 2075. En beaucoup de cas, les adversaires de Denys oublient la distinction élémentaire, mais capitale dans l'inter­ prétation de cet auteur, entre l'être pris au sens formel et l’être pris au sens causal. Ainsi en est-il, par exem­ ple, De cælesli hierarch., iv, 1, col. 177, où la parti­ cipation est fortement accentuée, et où l'être divin semble identifié avec celui des créatures : τό γάρ είναι πάντων έστιν ή υπέρ τό είναι βεότης. Il suffit de lire les deux phrases qui précèdent pour se convaincre que Denys parle de la divinité suressentielle comme ayant produit toutes choses et les faisant subsister, ή υπερού­ σιος όεαρχία τας τών όντων ουσίας ΰποστήσασα. Enfin l’immanence, en tout être, de Dieu présent ou agissant ne prouve pas plus chez Denys la conception d’un pan­ théisme dynamique, qu’elle ne prouve semblable con­ ception chez saint Paul, quand il dit: In ipso enim vivimus, et movemur, et sumus, Act., xvn, 28; ou : Deus, qui operatur omnia in omnibus, I Cor., xn, 6; ou encore : Ut sit Deus omnia in omnibus. I Cor., xv. 28. Sur l'action divine, d'après Denys et saint Maxime, voir Petaii, op. cil., I. V, c. xi. n. 2 sq. Reste l'autre question, relative â la liberté ou â la nécessité des communications divines ad extra. I.· problème se pose surtout à propos de la comparaison établie par l’auteur des Noms divins, iv, 1, col. 693. entre le soleil qui éclaire les corps non par raisonne­ ment ni par choix, mais parce qu'il est, et la bonté divine qui rayonne proportionnellement sur tous les êtres : Και γάρ ώσπερ ό καθ’ ημάς ήλιος, ού λογι’ίμεν-,ς ή προαιρούμενος, άλλ’ αύτώ τώ είναι φωτίζει πάντα... οΰτω δή καί τάγαθόν... πίσι τοΐς ούσιν άναλόγως έφίησι τας τής όλης άγαΟότητος ακτίνας. Est-ce â dire que le Bon répand la bonté, et par conséquent crée, comme le soleil luit, nécessairement? L’Aréopagite a-t-il suivi sur ce point Platon et Origène? Nous avons vu plus haut que la réponse affirmative a été donnée, même par des écrivains catholiques; el il serait difficile de nier que la présente comparaison, jointe à la doctrine géné­ rale de Denys sur la bonté divine, ne donue à cette opinion un fondement sérieux. Ce n’est pourtant pas l’interprétation des principaux commentateurs de l’Aréopagite : saint Maxime. Pachymère, Corder, t. m, col. 735, 748; saint Thomas. Opusc., VII, In librum B. Dionysii de divinis nominibus, c. i, lect. 1, Parme, 1864, t. xv, p. 296; Curtasse, Traité des noms divins, p. 66, note 2. Denys ne repre­ nant pas dans le second membre ces mots dits du soleil dans le premier : ού λογιζόμενος ή προαιρούμενος, la comparaison ne semble point intervenir pour montrer si Dieu se communique librement ou nécessairement, mais seulement pour expliquer l'idée qui précède : c’est à Dieu, bonté substantielle, qu’il appartient de répandre la bonté sur les êtres; comme il appartient au soleil d'illuminer, et cela par sa nature, non pas d’une façon accidentelle. Un peu plus loin, n. 10. col. 708, Denys nous montre l’amour inclinant la bonté à se communiquer : έκίνησε δέ αυτόν εις τό πρακτικεύεσόαι. La création ne semble donc pas dépendre de la bonté prise simplement en elle-même, mais mue en quelque sorte par l'amour. Or, rien dans le texte ne permet d'affirmer qu'il s’agisse d’un amour propre­ ment nécessaire. Concluons ce résumé de la doctrine de Denys pu. le jugement qu'en porte Bardenhewer, Les Pères de l'Eglise, trad. Godet, Paris, 1899. t. il, p. 129 : ■ Con­ verti au christianisme, il oppose au néoplatonisme un système théologique qui se plaît â reconnaître et 11*27 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) s’efforce de conserver les nombreux éléments de vérité contenus dans les théories de Plotin |et de Proclus]. Il parle la langue de l’école où se forma sa jeunesse. » On peut ajouter avec II. Koch, Pseudo-Dionysi us Areopa­ gita, p. 255, que l'auteur des écrits dionysiens a utilisé la philosophie néoplatonicienne dans une mesure où nul écrivain chrétien ne l’avait fait avant lui et ne l'a fait après. On peut appliquer spécialement à sa théodicée ce qui a été dit de son orthodoxie en géné­ ral et des difficultés que présente sa terminologie, dans l’article qui lui a été consacré, col. 433 sq. Du reste, l'étude du pseudo-Denys ne peut pas être considérée comme complète el définitive. Si ses dépendances ont été bien examinées du point de vue littéraire et phi­ losophique, il n'en est pas de même du point de vue doctrinal et théologique. En face des ressemblances, nombreuses el incontestables, que ses écrits ont avec ceux des néoplatoniciens non chrétiens, il serait bon de mettre les dissemblances, nombreuses aussi et non moins incontestables. b) Saint Jean Damascene (γ vers 750). — Si le der­ nier des Pères grecs se recommande spécialement à notre attention, ce n’est ni par l’éclat du génie ni par l’originalité des vues, mais par un double caractère qui le relie à la fois au passé et â l’avenir. Par rap­ port à l’âge scolastique qui suivra, il est précurseur parla combinaison, dans sa théodicée, d'éléments néo­ platoniciens et aristotéliciens, et généralement par l'usage qu’il lit de la philosophie, de la logique en particulier, comme instrument de la théologie. Par rapport aux siècles qui précèdent, il est écho, mais écho intelligent, qui ne répète pas tout ce qu’il a en­ tendu, mais procède avec discernement. La théodicée de saint Jean Damascene est tout entière dans le Ier livre de son Expositio fidei orthodoxie, P. G., t. xciv, col. 790-860. Les quatorze chapitres se rapportent tous, sauf les vi«, vu·' et vm·, â Dieu consi­ déré dans l'unité de sa nature. L’exposition, quoique didactique, est loin d'être parfaitement méthodique; les répétitions et les digressions sont nombreuses. L’ineflabilité et lincompréhensibilité divines sont comme posées en principe : άρρητον το θειον καί άκατάληπτον, c. I, col. 789. Il s’agit alors de Dieu consi­ déré dans sa nature, telle qu’elle est en elle-même, τί il έστι Θεού ουσία, ou dans le comment de ses per­ fections, de son ubiquité par exemple, ή πώς έστιν έν πάσιν, ou dans le comment des opérations qui relèvent de sa vie intime, comme la génération du Verbe, ή πώς έαυτόν κένωσα; ό μονογενής Υιός, C. 11, col. 793. Dieu incompréhensible est, au même titre, ineffable : το θειον ακατάληπτου ον, πάντως καί ανώνυμον εσται, c. xn, col. 8ί5. Nous ne sommes pourtant pas réduits à une igno­ rance absolue. Tout mortel sait naturellement, φυσικώς, que Dieu existe, et le monde rend témoignage à son auteur, c. I, col. 789. Plus loin, l'existence de Dieu est démontrée ex professo : άπόδειξις ότι έστί θεός, c. ill, col. 794 sq. Trois preuves sont proposées. La première repose sur la mutabilité des êtres et la contingence qui en résulte : τρεπνα τοίνυν όντα, πάντως και κτιστά. Il faut monter à un premier principe, incréé, immuable : εϊ δέ άκτιστα..., πάντως και άτρεπτα. La seconde preuve est fondée sur la conservation et le gouvernement du monde; elle conduit à Dieu provi­ dence : καί άεί προνοούμενος. Vient ensuite la preuve téléologique, tirée de l’ordre universel; elle aboutit à Dieu suprême artisan : ô τεχνίτης τούτων, καί λόγον ένΟεί; πάσι. La première preuve est d'une importance particu­ lière; car à la notion d’ètre nécessaire et immuable se rattachent, dans la pensée de son auteur, plusieurs autres propriétés fondamentales, comme la simplicité et l'infinité, qu’il ne se préoccupe amais d'établir sé­ 1128 parément. La spiritualité est une conséquence; c’est chose manil'es e, δήλον, étant données les proprié­ tés d’infinité, d’invisibilité, de simplicité, d’immu­ tabilité, d'immensité, qui conviennent à la nature incréée, c. iv, cul. 797. A la démonstration de l'exis­ tence divine, le saint docteur joint celle de l'unité : άπόδειξις ότι εί; έστι Θεό; καί ού πολλοί, C. v, col. 800sq. Il l’appuie sur l’absolue perfection de Dieu, κατά πάντα τέλειον, sur son immensité el sur le bon gouver­ nement de l’univers. Preuves tradilionnelles, qui se retrouvent dans le Dialogue contre les manichéens, t. xciv, col. 1505 sq. Mais, quand il s’agit de Dieu, la raison humaine n’est pas l'unique source de connaissance; il faut y joindre la révélation que Dieu a faite de lui-même, dans la mesure qui nous convenait, κατά τό εφικτόν ήμϊν, d'abord par la loi et les prophètes, puis par son Fils unique, notre Dieu et Sauveur, c. I, col. 789. C’est appuyé sur ces deux sources que le docteur de Damas détermine ce que nous connaissons et professons tou­ chant la divinité, c. li, col. 792. L’énumération faite en cet endroit comprend d’abord tous les attributs, négatifs ou positifs, absolus ou relatifs, qui appartien­ nent à l’enseignement traditionnel ; puis, la trinité des personnes consubstantielles el l’incarnation du Verbe avec ses conséquences christologiques et sotériologiques. Cette énumération est reprise, quoique sous un aspect dilférent, à la lin du livre, c. xiv, col. 860. Un chapitre spécial, le xm·, est consacré aux rap­ ports de Dieu à l’espace. Pour les corps, saint Jean Damascène adopte la notion aristotélicienne du lieu : πέρας τού περιίχοντος, καθ’ ô περιέχεται το περιεχόμενον, col. 349. Il ajoute, pour les substances incorporelles et intellectuelles, la notion du lieu spirituel, entendu d’un espace déterminé ou s’exerce leur action et se limite leur présence. Pour Dieu, pur esprit, il ne peut être question du lieu corporel. Il n’est pas davantage restreint à un lieu spirituel. Il est au-dessus de tout lieu, intimement présent à tous les êtres, sans mélange aucun, άμιγώς, et contenant tout sans être contenu lui-même, καί πάντα περιέχον, καί μηδεμιά καταλήψει περιεχόμενον, col. 852, 853. En d’autres termes, il est immanent par sa présence, et transcendant par sa na­ ture. Lui-mème est en quelque sorte son propre lieu, et quand l’on dit qu’il est dans le lieu, cela doit s’en­ tendre, dans un sens relatif, de l’endroit où son action s’exerce et se manifeste. Ibid., col. 852. La seule question de quelque importance qui se pose maintenant, est celle-ci : Jusqu’où va notre con­ naissance de Dieu ici-bas? Sur ce point, saint Jean Damascène reproduit substantiellement la doctrine de saint Grégoire de Nazianze, son auteur favori, en y joignant quelques considérations de provenance dionysienne. Ce qui se rapporte à Dieu n’est, pour notre langage, ni complètement exprimable, ni complète­ ment inexprimable; pour notre connaissance, ni complètement accessible, ni complètement inacces­ sible, c. n, col. 792. Notre savoir va plus loin que notre parler; pour beaucoup de choses relatives à la divinité, dont nous avons une connaissance à tout le moins obscure, l’expression propre et convenable nous manque et le langage humain s’impose. Parla s’expli­ quent toutes ces locutions anthropomorphiques qui apparaissent dans la sainte Écriture, c. xi, col. 841 sq. : περί τών σωματικώς επί Θεού λεγομένων. La distinction des noms affirmatifs et négatifs es: donnée, c. xn, col. 845 sq. Le saint docteur ratlacl les premiers au principe de causalité, ώς αιτίου τώ· πάντων κατηγορεϊται. Aussi rapporte-t-il au début du chapitre, en se référant expressément à Denys, toute une série de noms empruntés à la sainte Écriture e: convenant à Dieu au sens causal; comme de dire qu . est le principe et la source de toutes choses, l’être de- 1129 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) êtres, τών δντων ούσία, la vie des vivants, la raison des créatures raisonnables, etc. Les appellations néga­ tives sont rattachées au principe de la transcendance divine : δηλοΰντα το υπερούσιον. Elles n’ont donc pas, pour saint .Jean Damascéne, un sens privatif, mais un sens d’éminence, comme il l’ajoute expressément : ούχ ότι τίνος ήττουν έστίν, ή τίνος έστε'ρηται... άλλ’ δτι πάν­ των ύπεροχικώς των ό'ντων έζήρηται. Ce qui le prouve encore mieux peut-être, c’est qu’en ce même passage, il énumère comme heureuse combinaison des noms positifs et négatifs, les expressions suivantes, ou la négation n’apparait que sous forme d’éminence : ή ύπερούσιος ούσία, l’essence sur-essentielle; ή νπέρβεος βεότης, la divinité sur-divine; ύπεράρχιος αρχή, le principe sur-principe. De même, quand notre docteur affirme, c. v, col. 800, qu’en parlant de Dieu, on se sert plus proprement de formules négatives, οϊκειότερον δε μάλλον έκ τής απάντων άφαιρέσεως ποιείσΟαι τον λόγον, il ajoute aussi­ tôt cette explication, qui transforme la voie négative en voie d’éminence : Car Dieu n’est rien de ce qui existe, non point que réellement il ne soit pas, mais parce qu’il est au-dessus de tout, même de l’être (prédicamental) : ούχ ώς μή ών, άλλ’ ώς υπέρ πάντα τα όντα, καί ύπέρ αυτό το είναι ών. Enfin, il ne faut pas se figurer qu’aux noms divins répondent autant de différences substantielles, ce qui est incompatible avec la simplicité de Dieu. Ces noms ne signifient pas la nature prise directement en ellemême, mais ils lui conviennent de trois manières dif­ férentes, c. tx, col. 836sq. Les uns signifient ce qu’elle n’est pas; tels les noms d’innascible, d’incréé, d’in­ corruptible, etc. D’autres désignent un rapport de Dieu aux êtres, σχέσιν τινα πρός τι των άντιδιαστελλομένων ; tels les titres de Seigneur, de roi et semblables. Ceux de la dernière catégorie expriment soit une no­ tion qui s'attache à la nature divine, soit l’exercice de son activité : ή τι τών παρεπομένων τή φύσει, ή ένέργε-.αν. Ainsi, la notion de bonté, de justice, de sain­ teté, de sagesse, s’attache à la nature, sans la déclarer elle-même : παρέποντατή φύσει, ούκ αύτην δέ τήν ουσίαν δηλοΐ. Idée déjà énoncée auparavant, c. tv, col. 800 : ού τήν φύσιν, άλλα τα περί τήν φύσιν δηλοΐ. Deux noms sont mis particulièrement en relief : δ ών et Θεός. Saint Jean Damascene donne ce dernier pour un nom d’opération, d’après trois étymologies qu’il rapporte, sans les discuter : Οέειν, courir; αΐΟειν, brûler; Οεάσβαι, voir. Mais il proclame le nom d’filre, révélé à Moïse, Exod., m, 14, comme le plus propre de tous ceux qu’on applique à Dieu, κυριώτερον πάντων έπΐ Θεού λεγομένων όνόματων. Et cela dans le même sens et pour le même motif que saint Grégoire de Na­ zianze, voir col. 1089 : Dieu comprend l’étre en sa to­ talité, comme un océan immense et infini, οίόν τι πέλαγος ουσίας άπειρον χαϊ αόριστον. Le texte grec, dans l'édition de dom Lequien, reproduite par Migne, porte ensuite ces mots, col. 836 : *Û; δέ ό άγιος Διο­ νύσιός φησιν,’ ο άγαθός. Ού γάρ εστιν έπΐ Θεού είπείν, πρώτον το είναι, καί τότε το αγαθόν. Phrase qui tend à redonner au nom de Bon la prééminence sur celui d'Être. C’est là une annexe qui ne se trouve pas dans tous les manuscrits et qui semble bien surajoutée après coup; car. dans tout ce passage, le docteur de Damas suit manifestement saint Grégoire de Nazianze. Ce n’est pas à dire qu’il s’écarte de Denys, quand il s’agit d’exalter la bonté. Il en fait l’apanage essentiel de la nature divine : το γάρ άγαβόν σύνδρομον έχει τή ούσία. c. xm, col. 853. Avec l’Aréopagite, il voit dans la création comme un excès de la bonté divine, tendant â se faire participer au dehors : υπερβολή άγαΟότητος ί εύδόκησε γενέσβαι τινα τα εύεργεβησόμενα, και μεβέξοντα I τής αύτοϋ άγαίότητος, 1. Η. c. Il, col. 864. Mais sa ΐ pensée sur la liberté de l’acte créateur ne laisse pas 1 1130 prise au doute; d’abord, à cause de sa doctrine géné­ rale sur l’indépendance et la liberté divines, το αύτοκρατές καί αύτεξούσιον, 1. I, c. xiv, col. 860; puis, à cause de cette affirmation distincte, que la création relève en Dieu de la volonté, ή δέ κτίσις έπΐ Θεού βελήσεως έργον ουσ>, c. vm, col. 813, et qu'elle est due au bon plaisir divin, εύδόκησε γενέσβαι τινα τα εύεργεθκσόμενα, loc. cil. Voir encore d’autres considérations dans l’article Création, t. m, col. 2142. Ainsi trouvons-nous, au soir de la patristique grecque, une synthèse de théodicée qui forme le meilleur épi­ logue à tout ce qui précède. Il est à remarquer que. dans l’exposé qu’il donne de notre connaissance de Dieu, saint Jean Damascène se rattache surtout à la tradition antérieure au pseudo-Denys, et qu’il se main­ tient sur le terrain de la théologie, non pas symbolique et mystique, mais philosophique et démonstrative; car le c. xi, où le mot συμβολίζω; apparaît, ne traite en réalité que d’expressions métaphoriques, commi les yeux de Dieu, ses oreilles, sa bouche, ses mains, etc. Il y a là un point de contact de plus entre le dernier des Pères grecs et les docteurs scolastiques du moyen âge. 2. La basse patristique en Occident. — Cette pé­ riode ne comporte pas de longs développements. On n’y trouve ni un Denys qui l’inaugure, ni un Damascène qui la couronne, à moins qu’on ne veuille rap­ procher de ce dernier docteur saint Isidore de Siville qui, dans la Palrologie de Bardenhewer et de plusieurs autres, termine l’àge patristique dans l’Êglise latine. Les autres Pères ne donnent pas liei. à une étude spéciale; il suffira de demander aux principaux d’entre eux les grandes lignes de leur doc­ trine sur Dieu. a) Saint Léon le Grand (γ 461); Boèce (ÿ vers 526) ; saint Fulgence (-j- 533); Cassiodore (t vers 570 5781; saint Grégoire le Grand (7 604). — Tous ces Pires n’ont parlé de Dieu que d’une façon incidente; ei. quand ils le font, ils se contentent, à peu d'exceptions près, de répéter la doctrine de leurs devanciers, sur­ tout celle de saint Augustin. L’affirmation de la transcendance et de l’incompr hensibilité divines reste un thème commun. Saint Fu gence comprend l’une et l’autre dans cette court* phrase : Considerata creatoris creaturæque distinct incomprehensibilem monstrat atque inexplicabile· intellectui creaturæ magnitudinem creatoris. Epist xiv, n. 26, P. L., t. lxv, coi. 416. Saint Léon disant Nemo de Deo potest explicare quod est, Semi. lxxv, c. tu, P. L., t. Liv, col. -402, il ne faut évidem­ ment pas chercher une vraie définition de la divinité dans ces autres paroles : Deus omnipotens et denier. ■ cujus natura bonitas, etc., Semi., χχπ, c. 1, col. 19'. Cassiodore répétant, après tant d’autres, qu’on peudire ce que Dieu n’est pas, mais qu’on ne petit comprendre ce qu’il est, In ps. CXLI, 10; cxlv, 6 P. L., t. lxx, col. 1008, 1031, ce n’est assurément pas comme il nous en avertit lui-même, une définition substantielle qu’il propose, quand il écrit : Potest tamen, sicut quibusdam visum est, definiri talilei Deus : Deus est substantia incorporea, simplex et incommutabilis, In ps. ll, ", coi. 39, ou quand il dit Cujus vera definitio est, finem in sanctis laudibus non habere. In ps. cxuv, 3, coi. 1023. Boèce ne veut pas affirmer autre chose que la trans­ cendance de l'être divin, quand il met Dieu en dehors des prédicaments et dit, à ce propos, qu’en lui la sub­ stance n’est vraiment pas substance, ma:s dépasse r. ttnotion : substantia in illo non est vere substantia, sed ultra substantiam. De Trinitate, c. iv. P. L t. lxiv, col. 1252. Pure traduction, en latin philoso­ phique, de Γΰπερούσιος ούσία des Grecs. Et c’est dans le même sens que Boèce explique, ibid., c. ni, corn- 1131 DIEU SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) 1132 ment la notion (jrédicamentale du nombre n'a pas son sehumanæ menti manifestat,c. xxix,t.LXXV.col.707; application en Dieu, bien qu’il eût dit auparavant que ou encore, à un souffle léger: Quia in hac adhuevita la substance divine est une, mais d’une unité qui s'op­ positis contemplatoribus suis,nequaquam sedivinitas pose à toute multiplication et qui s’idenlilie avec sicut est insinuat, sed lippientibus mentis nostræ oculis claritatem suam tenuiter demonstrat, c.xxxvi, l'absolue simplicité : Hoc vere unum, in quo nullus n. 66, ibid., col. 715. Nous n’arrivons donc jamais à numerus, nullum in eo aliud præter quam id quod savoir ce qu’est Dieu, mais seulement ce qu'il n’est est, c. n, coi. 1250. pas, c. xxxiv, n. 62, col. 713. En parlant de lui, nous La cognoscibilité de Dieu n’est pas un thème moins ne faisons que balbutier : eum aliquatenus balbu­ commun, pour les Pères de cette période, que la trans­ tiendo resonamus, c. xxxvi, loc. cit. cendance et l'incompréhensibililé. La voie du dehors La question des noms divins reste stationnaire chez est toujours au premier plan : Unicuique fidelium ad les Pères latins de cette dernière période. Saint Ful­ colendum Deum ipsa rerum natura doctrina est, gence suppose clairement que certains noms con­ dum cælum et terra, mare et omnia quæ in eis sunt, viennent à Dieu proprement et dans un sens absolu, bonitatem et omnipotentiam sui protestantur aucto­ quand il écrit incidemment des personnes divines : ris, dit saint Léon. Serm., XLix. c. I, coi. 285. Con­ Inhis dumtaxat nominibus quibus ad se non translate, naissance si naturelle, si obvie, que nul ne peut ignorer sed proprie dicitur... Dicimus enim sive Patrem, sive Dieu impunément, ajoute saint Fulgence. Contra Filium,sive Spiritum Sanctum,esse Deum vivum,ma­ arianos, resp. 2, t. lxv, col. 207. Boèceargue de l’ordre gnum, sapientem, fortem, bonum. Epist., xiv, q. n, merveilleux et constant du monde en faveur d’un n. 16 fcis, t. lxv, coi. 406. A plus forte raison cela doit-il Dieu unique, souverain régulateur et conservateur : s’entendre de l’être, le même Père disant de Dieu : Qui Mundus hic ex tam diversis contrari'isque partibus sine initio est, quia summe est. De fide ad Petrum, in unam formam minime convenisset, nisi unus esset c. m, n. 25, col. 683. Cassiodore est formel sur ce qui tam diversa conjungeret, etc. De consolatione point : Esse enim ipsi proprie convenit, qui ut sit, philosophise, I. Ill, prosa xn, t. lxiii, coi. 778. nullius adjutorio continetur... Essentia individuæ Plus caractéristique est la preuve que le même au­ Trinitatis, quæ, ab eo quod est, esse veraciter et proteur tire, ibid., prosa x, col. 764 sq., de l’existence prie dicitur. In ps. lxxvi, 14; Lxxxtx, 2, t. lxx, d’étres imparfaits. L’imparfait n’est qu'une participa­ coi. 551, 645. Saint Grégoire ne veut pas dire autre tion diminuée du parfait : Omne enim quod imperfe­ chose, quand il appelle Dieu : Qui principaliter est, ctum esse dicitur, id imminutione perfecti imperfe­ et qu’il ajoute : Intueatur eum in cujus esseutiæ com­ ctum esse perhibetur. Il faut donc arriver finalement paratione esse nostrum non esse est, et dicat : Ipse â un Dieu souverainement grand, bien parfait et su­ enim solus est. Moral., 1. XVI, c. xxxvn, n. 45, prême : Quare ne in infinitum ratio prodeat, confi­ t. lxxv, coi. 1144. tendum est summum Deum, summi perfectique boni Un passage d’un auteur secondaire mérite d’être esse plenissimum. Prise dans tout son contexte, la relevé pour la classification qu’il énonce. Il est de Jupreuve n'est nullement a priori, comme le reconnaît nilius, Africain de naissance, qui vécut longtemps à la F. Nilzsch, dans son ouvrage, si peu sympathique à cour byzantine. Dans ses Instituta regularia divinæ Boèce, Das System des Boethius, p. 56; elle ne part legis (titre vrai de l’ouvrage), P. L., t. lxvih, il pose pas de l’idée innée que nous aurions d’un être parfait, cette question, 1. I, c. xn, col. 21 : Quot significationi­ mais des êtres réellement existants dont nous consta­ bus Scriptura de Deo loquitur? et répond : Quatuor. tons l’imperfection ou la linitude. Elle repose sur le Aut enim essentiam ejus significat, quam latine et même principe que l’argument des degrés, signalé à substantiam nuncupamus, ut est : Ego sum qui sum, propos de saint Augustin, voir col. 1107, et se retrouvera Exod., in, 14, aut personas..., aut operationem..., aut chez les scolastiques, en particulier chez saint Tho­ collationem ejus ad creaturas... Ainsi, les noms divins mas, Contra gentes, 1. II, c. xv, § Quod alicui conve­ ne signifient pas seulement les personnes de la sainte nit ex sua natura et non ex aliqua causa, minora­ Trinité, ou l’action de Dieu, ou ses rapports aux créa­ tum in eo et de/iciens esse non potest. Ajoutons qu’il tures; il en est, comme le nom révélé à Moïse, qui ne faut pas confondre cette preuve avec une autre qui signifient son essence. Mais Junilius n'entend pas se développe à travers tout le livre De consolatione l’essence dans le sens rigoureux du mot; on le voit philosophise, et qhi se rattache, elle aussi, à la notion par la queslion suivante. Après avoir énoncé, comme de Dieu souverain bien, mais considéré comme cause signifiant l’essence divine, huit noms usités dans l’Anfinale, dont la bonté attire, et non plus comme cause cien Testament, en particulier le nom d’être, il fait exemplaire et efliciente, dont les créatures, en ce demander au disciple : Quid de Deo hæc verba signifi­ qu’elles ont de bon, ne sont qu'une participation ana­ cant ? et répondre au maître : Non quid est, sed quia logue. C’est la preuve qui résulte de la tendance innée est; quid enim sit Deus, comprehendi non potest. des créatures vers Dieu. Preuve manifeste que sous le quia est, opposé au quid Saint Grégoire marche sur les traces de saint Augus­ est, les Pères comprenaient bien autre chose que le tin. A la voie du dehors, qu’il signale souvent, voir simple fait de l’exislence divine. l’index in libros Moralium et Bomilias,P. L., t. lxxvi, Il serait inutile d'insister sur les attributs de Dieu col. 1379, il joint la voie du dedans, ayant son point contenus depuis longtemps dans la doctrine courante de départ soit dans la conscience d’une loi morale qui de l’Église. Il suffit de dire que plusieurs, notamment s'impose, Moral., 1. XXVII, c. xxv, ibid., col. 427, soit l’éternité et l’immensité, sont affirmés ou décrits avec dans la connaissance que l’âme a d’elle-même : ut beaucoup de relief par Boèce, saint Fulgence, Cassio­ primum semetipsam, si valet, consideret, et tune dore et sainl Grégoire. VoirPetau, op. cit.,1. III,c.m, illam naturam, quæ super ipsam est, in quantum iv, vin, ix, passim. potuerit, investiget. In Ecech., homil. v, n. 8, ibid., b) La fin de la patristique latine : saint Isidore de col. 989 ; cf. Moral., 1. V, c. xxxiv, n. 62, t. i.xxv, I Séville (f 636). — Encyclopédiste comme on pouvait col. 713. Assez originale est la manière dont le grand l’être de son temps, le docteur espagnol traite de Dieu pape explique, dans son interprétation allégorique de en deux endroits: Elym., 1. VII, c. i, P. L., t.Lxxxn. •Job, iv, 12 sq., comment nous connaissons Dieu icicol. 259-264; Sent., 1. 1, c. 1-vi, t. lxxxiii, col.537-547. bas, même dans la contemplation. La façon dont Dieu Dans ce dernier livre, il établit successivement, en se révèle est comparée à un murmure discret : Susur­ autant de chapitres, les six points suivants : souveraine rat, buia etsi plene non intimat, quiddam tamen de grandeur et immutabilité de Dieu; son immensité etsa 1133 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) toute-puissance; son incompréhensibilité; sa cognoscibilité par ie moyen des créatures, quod ex créatures pulchritudine agnoscatur creator ; usage et raisons de rapporter à la divinité certaines passions humaines ou attentions corporelles; transcendance de Dieu par rap­ port au temps. Tous ces points sont développés briè­ vement et nettement, mais sans rien qui ne nous soit déjà connu. On peut relever celte affirmation du carac­ tère naturel de la connaissance de Dieu : Dixerunt antiqui, quod nihil tam hebes sit, quod non sensum habeat in Deum, c. iv, n. 4, coi. 544; ce fondement de la cognosci bili té de Dieu dans les créatures : Vestigia Dei sunt, quibus nunc Deus per speculum agnoscitur, c. v, n. 10, coi. 547; cette énumération, inspirée parla doctrine d’Augustin et de Grégoire, des étapes que l'âme suit dans son ascension vers le créateur : Ab in­ sensibilibus surgens ad sensibilia; a sensibilibus sur­ gens ad rationabilia; a rationabilibus surgens ad creatorem, c. iv, n. 3, col. 544. Dans le livre des Etymologies, saint Isidore traite, sous forme de vocabulaire où chaque mot est accom­ pagné d'une courte explication, de trois sortes de noms divins. D’abord, n. 1-17, des dix noms de Dieu chez les Hébreux, d’après saint Jérôme. A remarquer, n. 5, la singulière étymologie, donnée auparavant par Cassiodore, In ps. xxi, 1, t. t.xx, col. 453, du mot Dieu : Deus græce Θεό; dicitur, quasi δέος, id est, limor ; unde tractum est nomen Deus, quod eum colentibus sit timori. Voir déjà dans saint Ambroise, De fide, I. I, c. 1, n. 7, P. L., t. xvt, col. 531. A remarquer encore, n. 10, l’interprélalion, empruntée à saint Jé­ rôme, Epist., xv. n. 4, du nom ->nN : Eie, id est, qui est. Deus enim solus, quia ælernus est, hoc est, quia exordium non habet, essentiæ nomen vere tenet. Vient ensuite, n. 18-33, une série de dénominations substantielles, qui se rapportent aux attributs divins; toutes sont négatives, à l'exception de quelques-unes, comme : sapiens, summe bonus, perfectus, n. 27, 28, 31. Encore saint Isidore, à la suite de saint Grégoire, .Moral., 1. XXIX, c. I, t. lxxvi, col. 477, goûte-t-il peu le dernier terme : Deus autem, qui non est foetus, quomodo est perfectus? Sed hoc vocabulum de usu nostro sumpsit humana inopia. Pure question de mots, remarque Petau, op. cit., 1. VI, c. vu, n.3. Aux noms substantiels s’ajoutent enfin, n. 34-40, les appel­ lations ou expressions, tirées des membres humains et des choses corporelles; elles sont évidemment mé­ taphoriques : Earn et situs, et habitus, et locus, et tempus in Deum non proprie, sed per similitudinem translate dicuntur, n. 39. En somme, simple résumé, dans l’ensemble, de la théodicée traditionnelle.Comme saint Jean Damascène pour l’Orient, mais d’une façon plus humble, saint Isidore clôt ainsi pour l’Occident notre longue enquête patristique. Auteurs catholiques. — Cyparissiota, op. cit.; J. Schwane, op. cit., t. tl, part. 1, c. t, § 8: B. Corder. S. J., Observationes generales pro faciliori intelligentia S. Dionysii ; Isagoge ad mysticam theolvyam S. Dionysii Areopagitæ, P. G., t. Ht, col. 77 sq., 95 sq : P. .1. Copiasse, S. J., Traité des noms di­ vins, ou des perfections divines... avec des notes critiques, philosophiques, théologiques et dogmatiques, Lyon, 4739; F. Hipler. De theologia librorum qui sub Dionysii Arevpagitæ nomin" feruntur, fasc. 1-3 (Index tectionum in l.yceotlegio llosiano Hrunsbergensi, années Ί371, 1874-18/5, 1878); Mr Dorboy, Œuvres de saint Denys l'Aréopagite, nouv. édit., Paris, 1892, Introduction, p. xcilt sq. ; H. Koch, Pseudo-Dionysi us Areopagita in seinen Bezichungen zum Xeuplatonismus und Mysterienwesen. c. v /collection Forschungen zur christlichen l.itteratur und Dugmengeschichte, Mayence. 1900, t. t); H. Weertx. Die Gvtteslehre des Pseudo-Dionysius Areo­ pagita und Hire F.inwirkung auf Thomas von Aquin, c. Ht, Gott nls de<· G "te (fragment d'une étude complète, annoncée comme devant paraître prochainement), Cologne, 1908; J. Lançen, Joannes von Damoskus. Eine patristische Monographie, 1134 c. lit, Gotha, 1879, p. 63 sq. ; V. Ermoni, Saint Jean Damascène, c. tu, Paris, 1904; L. C. Bourquard, De A. M. Severino Boethio Christiano viro, philosopho ac theologo, c. vi, Angers, 1877, p. 118 sq. ; A. Hildebrand, Boethius und seine Stellung zur Christentum, c. 11, § 12. Batisbonne, 1885, p. 73 sq. ; P. Godet, art. BoÈctî, t. H, col. 918 sq. Auteurs non catholiques. — J. Niemeyer, Dionysii Areo­ pagitæ doctrinæ philosophicæ et theologica· exponuntur et inter se comparantur. Dissertatio historico-dogmatica. Halle, 1869; I. Kanaltis, Dionysius der Areopagita nach seineni Character als Philosoph dargestellt .Leipzig. 1881 ; O. Siebert, Die Metaphysikund Ethilc des Pseudo-Dtonysius Areopagita, téna, 1894, p. 19-56; F. Nitzscb, Das System des Boethius una die ihm zugeschriebenen theologischen Schriften, c. vm Berlin, 1860, p. 45 sq. III. Synthèse et conclusions. Notre connaissante DE LA NATURE DE D1EU, D’APRÈS LES PÈRES. — A S'en tenir à l’expesé qui précède, quelle est la portée réelle et quelles sont les limites de notre connais­ sance de Dieu ici-bas? Nous avons entendu les Pères répéter souventqu’il est plus facile de dire ce que Dieu n’est pas, que ce qu’il est. On peut en dire autant d’eux-mêmes dans la question présente; il est plus f icile de déterminer ce que, d’après eux, notre con­ naissance de Dieu n’est pas, que ce qu’elle est. Aussi commencerons-nous par le côté négatif du problème. 4° Limites de notre connaissance de Dieu. — La doctrine patristique se résume en trois assertions, contenues dans cette courte phrase de Novatien, De Trinitate, c. H, P. L., t. m, col. 889: De hoc ergo, ac de iis quæ sunt ipsius et in eo sunt, nec mens homi­ nis quæ sint, quanta sint et qualia sint, digne conci­ pere potest. 4. Dieu inconnu dans sa nature prise au sens strict, τίς έστιν, quis sit. — C’est l’affirmation que nous avons rencontrée constamment sous la plume des Pères, quand ils opposaient l’une à l'autre ces deux questions : Dieu est-il, et : Qu'est-il? Nombreuses et variées ont été les formes, mais toutes revenaient à celte pensée commune : Ici-bas, notre esprit n’atteint pas Dieu tel qu’il est en lui-mème. En d’autres termes, il n'atteint pas, d’une connaissance propre et pleine, la nature divine prise au sens strict, dans s plus intimes profondeurs, dans ce qui constitue ad intra ia réalité concrète de l’Etre suprême, sa vie immanente. Cette affirmation repose sur deux principes : celui de la transcendance, question de droit, et c· lui de . invi­ sibilité divine, question de fait. Dieu, considéré en lui-même, est au-dessus de tout ce que nous peu ions connaître direclement ou concevoir par notion propre. La doctrine patristique trouvait là un appui maniltste dans le livre de l’Êcclésiastique, xliv, 30 sq. : 7, se enim Omnipotens super omnia opera sua... Ecahate ilium quantum potestis; major est enini omni laude..., non enim comprehendetis... Et gins magni­ ficabit eum sicut est ab initio? Dieu peut, à la vérité, se manifester lui-mème tel qu’il est; mais une mani­ festation de ce genre n’est pas de ce momie, elle est seulement promise pour plus tard aux enfants adop­ tifs. Exod., xxxiii, 20; I Joa., m, 2. Notre connaissance actuelle de Dieu n’est pas seulement indirecte, per spéculum; elle est encore énigmatique, in ænigmale, et partielle, nunc cognosco ex parte. 1 Cor., xm, 42. 2. Dieu inconnu dans toute l’étendue de son être, de sa perfection, πόσος έστιν, quantus sit. — Autre manière d’exprimer la même pen.-ée. Nous l’avons rencontrée, en particulier, chez saint Jean Chrysostome, col. 4095, qui l’applique non seulement à letre divin, mais à toules les perfections de Dieu,.et plus spécia­ lement à sa science et à sa volonté, considérées dans leur rapport au gouvernement du monde, à l'ordre providentiel. Elle se rattache plus directement a .'in­ finité positive de Dieu, que nous ne saurions enserrer dans notre conception créée; autrement, Dieu serait 1135 DIEU (SA NATURE D’APRES LES PERES) fini, suivant la remarque de saint Augustin, col. 1110. Par là s’expliquent des textes comme celui où saint Basile fait consister la connaissance de l’essence divine en ce que nous voyons l’impossibilité de la comprendre. Epist., ccxxxiv, n. 2, P. G., t. lxxxii, col. 869. Détachée de ses antécédents et entendue d’une façon absolue, l’assertion rend aisément un son faux, ou du moins équivoque, mais elle est claire dans le contexte. A prendre la connaissance de l’essence divine dans le sens où la prenait Eunomius, combattu ici par l’évéque de Césarée, c’est-à-dire pour une con­ naissance parfaite, il est vrai de dire que nous ne sa­ vons réellement de cette essence qu’une seule chose, son incompréhensibilité. Sur ce terrain, la connais­ sance vraie, par opposition à la prétendue science de Dieu que les anoméens s’attribuaient, consiste préci­ sément à reconnaître qu’on ne peut comprendre l’essence divine. 3. Dieu inconnu dans le comment de ses perfec­ tions, πώς έστιν, quomodo sit. — Conclusion formulée encore par saint Jean Chrysostome, co). 1095, mais commune à d’autres Pères, par exemple, saint Éphrem, col. 1080, et saint Grégoire de Nazianze, col. 1091. Elle n'est qu’un corollaire de la précédente. Dieu est infini en tout ce qu'il est. 11 est donc aussi impossible d’avoir de chacune de ses perfections une idée propre et compréhensive, qu’il est impossible d'avoir de son essence ou de son être en général une semblable idée. Quand les Pères considèrent cet aspect de l’incom­ préhensibilité divine, ils ont souvent en vue les mys­ tères de la vie intime de Dieu, comme la génération du Verbe et la procession du Saint-Esprit. Et c’est gé­ néralement à ce propos qu’on rencontre des phrases semblables à celle-ci, qui est de saint Hilaire : Et non potest Deus nisi per Deum intelligi, De Trini­ tate, 1. V, c. xx, P. L., t. x, col. 142, ou à cette autre, qui est de saint Ambroise : Λ’οη Deus alienis asser­ tionibus, sed suis æstiniandus est vocibus. Circons­ tance qui corrobore la doctrine générale des Pères sur notre impuissance à connaître Dieu tel qu’il est; car il est évident par ces exemples et par ces applications, qu’ils ne songent pas à une notion de Dieu relative ou abstraite, comme plus tard les théologiens scolastiques dans la question de l'essence métaphysique, mais qu’ils ont en vue l’essence physique dans sa pure, con­ crète et vivante réalité. 2“ Portée réelle de notre connaissance. — Les con­ clusions deviennent plus importantes, à cause des contradictions signalées au début de cet article, col. 1023. Aussi est-il nécessaire de procéder par de­ grés, en parlant des points communs pour s’élever à ceux qui ont été ou sont encore illégitimement con­ testés. 1. Dieu connu dans le fait de son existence, ότι εστιν, quia est. — Assertion unanime, quelle que soit la diversité des preuves dont les Pères se sont servis. Elle a plus d’importance que ne lui en attribuent les semi-agnostiques, combattus au cours de ce travail; car elle contient déjà en germe les conclusions qui vont suivre. Dieu, en effet, ne se présente jamais chez les Pères sous la notion abstraite d’existence, mais comme un être concret dont ils ont quelque idée. C’est, du reste, le cas pour tout le monde, selon la juste observation de Suarez, Disputationes metaphy­ sical, disp. XXIV, sect. Π, n. 41 : A'os non possumus demonstrare Deum esse, nisi demonstrando aliquo modo, quid sit; cf. sect, in, η. 2: Prius aliquo modo de/initur quæstio an est, quam quid est, quamquam in Deo non possunt omnino sejungi hæ quæstiones. Dans cette proposition : Dieu existe, l’existence est affirmée du sujet, qui est Dieu; il faut nécessairement qu’à ce sujet s’attache quelque idée:Dieu, c’est-à-dire ceci ou cela. 1136 Quelle idée les Pères avaient-ils à l'esprit, quand ils disaient : Dieu existe, la première manière de s’en rendre compte, en dehors d'une déclaration explicite, consiste à examiner, dans leurs termes ou aboutissants, les preuves utilisées. Ainsi, au terme de celles qui se tirent de la beauté, de la grandeur, de la puissance, de l'ordre qui brillent dans le monde, nous avons trouvé chez les Pères ce qui se trouve aussi dans les saints Livres, l’idée de Dieu, suprême artisan, doué d'une sagesse, d’une beauté, d une grandeur, d’une puissance transcendantes : artifex,... dominator eorum speciosior,... fortior est illis,... creator horum, Sap., xm, 3sq.; sempiterna quoque ejus virtus et divinitas, Rom., i, 20. Au terme de l’argument que fournit la conscience d’une obligation supérieure, nous liant sous le rapport du bien et du mal, Rom., il, 14 sq., nous avons trouvé l'idée de Dieu auteur et vengeur de l’ordre moral. Au terme de la preuve résultant des bienfaits divins, généraux ou particuliers, qui atteignent les peuples ou les individus, Act., xtv, 16; xvn, 28, nous avons trouvé la notion de Dieu, cause première de tout ce que nous sommes et de tout ce que nous faisons, conservateur et proviseur universel, provi­ dence en un mot. Et c’est pour cela que la notion de Dieu providence, et spécialement présent en nous comme témoin et comme coopérateur, accompagne si naturellement, chez les Pères, celle de son existence. Au terme de l’argument qui part de la contingence des créatures, nous avons trouvé celui qui est dans toute la force du terme, Sap., xm, 1 : Et de his quæ viden­ tur bona, non potuerunt intelligere eum qui est, τον όντα. Avec ceux des Pères qui, comme saint Augustin, col. 1107. ont appliqué cette notion de contingence aux divers degrés d’étre, vie, sagesse, bonté morale, nous sommes arrivés à celui qui est la vie même, la sagesse même, le souverain bien. La synthèse de toutes les preuves patristiques de l’existence de Dieu, telle qu'elle a été faite, par exemple, dans l'ouvrage déjà cité de C. van Endert, Der Gollesbeweis in der palristischen Zeit, donne donc une première notion de Dieu, qui va beaucoup au delà du simple fait de son existence et qui, en réa­ lité, contient déjà en germe tout ce que la raison humaine, laissée à scs forces, peut connaître de la divinité. 2. Dieu connu dans ses attributs relatifs. — Asser­ tion très simple et inséparable, logiquement et histo­ riquement parlant, de la précédente. Dans la notion de Dieu qu'entraîne nécessairement l’affirmation de son existence, quelque simple et rudimentaire qu’on la suppose, pourvu qu’elle porte vraiment sur Dieu, il faut reconnaître, comme un minimum indispensable, la connaissance de quelque rapport existant entre Dieu, que nous affirmons, et les créatures, d’où nous partons pour faire cette affirmation. Rapport d’une dépendance essentielle, sous tel aspect qui correspond à tel genre de preuves. D’où les titres de créateur, de premier principe, de maître suprême, de souverain juge, de tout-puissant et autres qui nous ont apparu d’abord chez les Pères de l’âge apostolique, col. 1027, et qui sont aussi plus manifestement en relief dans la sainte Écriture : artifex, dominator, creator, domi­ nus, Sap., xm, 1,3, 5, 9; Sempiterna quoque ejus virtus, et divinitas, Rom., I, 20; cum judicabit Deus occulta hominum, Rom., n, 16; ad Deum vivum, qui fecit cælum et terram, ...benefaciens de cælo, Aci., xiv, 14, 16; hic cæli et terree cum sit Dominus, Act., xvn, 24. Et ce sont également les titres qui apparaissent dans les symboles primitifs : Credo in Deum Patrem omnipotentem erratorem cæli et tirræ. DenzingerBannwart, Enchiridion symbolorum, Fribourg-enBrisgau, 1908, n. 2, 6 sq. 3. Dieu connu dans ses attributs absolus et négatifs. 1137 DIEU (SA NATURE D'APRÈS LES PÈRES) — En suivant l’exposé de la doctrine patristique sur Dieu, le lecteur a pu remarquer que les Pères se servent de la négation de deux façons, faciles à confondre, mais pourtant distinctes. La première se rapporte à la théologie négative, c’est-à-dire au procédé logique qui consiste à s’élever dans la connaissance de Dieu en niant de lui ce que les créatures sont ou ce qu'elles possèdent. Nous avons vu le développement de cette méthode en partant de Clément d’Alexandrie, col. 1043, pour aboutir à saint Jean Damascène, col. 1129, avec saint Grégoire de Nysse, col. 1094, saint Augustin, col.1111, et le pseudo-Denys, col. 1122,comme princi­ paux intermédiaires. Nous n'avons pourtant pas trouvé ce procédé chez tous les Pères, ni même chez le plus grand nombre. Il en va diversement de l’usage, commun à tous, d’appliquer à Dieu des noms ou des épithètes au sens négatif, soit explicitement, comme incréé, immortel, incorruptible, immuable, inlini, soit implicitement, comme un, simple, éternel. Ces noms ne désignent pas Dieu par rapport aux créatures, bien que souvent ils emportent, par contraste, une comparaison entre Dieu et les créatures, surtout quand ils sont accompa­ gnés d’une particule exclusive, comme dans cette locution biblique, si fréquemment reprise ou imitée par les Pères : Qui solus habet immortalitatem. Him., vt, 16. Directement, ces noms se disent de Dieu pris en lui-même, et par là ils sont absolus, mais en exprimant ce qu’il n’est pas, et par là ils sont négatifs. Quelle est la portée de ces noms pour notre connais­ sance de la divinité? Dans l'interprétation agnostique ou semi-agnostique, elle est nulle, ou du moins sans valeur absolue, puisqu'en eux-mêmes ces noms ne disent rien de positif et que, par ailleurs, on nie toute valeur absolue à la notion positive qu’ils peuvent sup­ poser. Que celte interprétation soit manifestement con­ traire à la véritable pensée des Pères, toute l'étude qui précède le démontre. De l'attribution faite à Dieu d’appellations négatives, comme de l’emploi de la méthode négative, les Pères ne concluent jamais que nous ne savons rien de la divinité; nous la connaissons mieux, disent-ils au contraire, et nous en parlons d’une façon plus digne que ceux qui prétendent savoir et exprimer parfaitement ce quelle est. Qu’on se rappelle, par exemple, les déclarations de saint Jean Chrysostome, col. 1097. de saint Jérôme, col. 1102, desaint Augustin, col. 1112. La raison, insinuée dans les textes cités, est facile à concevoir. Toutes ces dénominations néga­ tives écartent en réalité des imperfections, contin­ gence, commencement d’existence, composition, cor­ ruptibilité, mutabilité, finitude ou limitation de toute sorte. Nous ne pouvons affirmer de Dieu le contraire qu’en vertu d’une notion positive et antérieure, qui contienne déjà, au moins en germe, les perfections qui s’opposent à toutes ces imperfections de délail. En d’autres termes, la négation présuppose ici, et présup­ pose essentiellement l’affirmation ; elle l'implique même comme son fondement. Nous ne pouvons affir­ mer de Dieu qu’il est incréé, que sous la condition de savoir préalablement qu’il possède en lui-même la raison de son existence, et de sa nécessaire existence. Et ainsi du reste. Si les Pères affirment que non seu­ lement nous n’avons pas, en fait, une notion compré­ hensive de la nature divine, mais que cette nature est, en droit, incompréhensible, c’est en vertu d’un fondement d’ordre absolu, qui n'est autre que l’émi­ nence ou l'infinité positive de l’Êlre divin. Nous avons vu, col. 1111, comment le principe se vérifie dans saint Augustin d'après G. Loesche. Même application est faite à Origène par C. Bigg, The Chris­ tian Platonisls of .lleawdrfri. Oxford, 1886, p. 156 sq. : < Notre connaissance de la divinité aboutit de tontes parts à l’incompréhensible, mais elle a sa racine dans 1138 quelque chose de positif, but it is rooted tn the posi­ tive. Avant de pouvoir connaître ce que Dieu n’est pas, nous devons connaître ce qu'il est. » C’est pour cela, et c’est dans ce sens, que saint Grégoire de Nysse nous a enseigné, col. 1089, qu’il est toujours possible de ramener un nom négatif à un positif, parce qu’il y a corrélation entre les noms négatifs et les positifs se rapportant à un même objet. Cette considération explique encore, comment l’usage, dans la sainte Écriture, des appellations et des épithètes négatives, devient pournous un principe fécond de connaissance; car c’est affirmerimplicitement en Dieu les perfections qui s'opposent aux imperfections niées de lui explicite­ ment. Cela ne veut pas dire qu'en toute connaissance de Dieu, même celle que saint Basile, col. 1090, appelait la notion commune, nous trouverons expressément ces perfections, mais elles sont contenues virtuellement dans l'idée de Dieu que nous donnent les preuves de son existence, sans parler de la connaissance acquise par la révélation. C’est un procédé fréquent chez les Pères, que de s’appuyer précisément sur une notion première et positive de Dieu, pour revendiquer contre les païens des attributsd’ordre négatif. Voici un exem­ ple, emprunté à Tertullien, Adv. Marcion., I, 3, P. L., t. Il, col. 249 : Deum autem ut scias unum esse debere, quiere quid sit Deus, et non aliter invenies. Quan­ tum humana conditio de Deo definire potest, id defi­ nio quod et omnium conscientia agnoscet : Deum, summum esse magnum in aeternitate constitutum, innatum, etc. Voir Died (son existence), col. 883. 4. Dieu connu dans ses attributs absolus et positifs. — Cette conclusion est de toutes la plus importante, puisqu'elle est diamétralement opposée à la thèse semiagnostique d’une connaissance qui atteindrait Dieu sous un aspect purement relatif. Voir col. 1023. Nous pouvons d’abord la considérer comme un corollaire des précédentes assertions. Dieu nous est connu dans le fait de son existence, de son existence non contin­ gente, mais nécessaire, essentielle. Comment soutenir, sans une contradition manifeste, que nous le connais­ sons sous un aspect purement relatif? L’existence peut, à la vérité, se dire de Dieu dans un sens relatit de causalité; ainsi en est-il, par exemple, quand Denys : saint Jean Damascène l’appellent l'être de notre être, col. 1125,1128. Mais les Pères, sans en excepter les deux qui viennent d’être nommés, dépassent ce sens relatif, guidés qu’ils sont par Sap., xm, 1 : eum, qui est, et surtout par Exod., m, 14 : Ego sum qui sum. Trop nombreux ont été, pour qu'il soit nécessaire de les rappeler, les témoignages où les Pères ont affirmé sans ambages que l'être convient à Dieu, ou vraiment, ou proprement, ou même exclusivement; et cela précisé­ ment parce qu'étant la cause nécessaire des êtres, il est lui-même, mais essentiellement, purement, totalement. Tout se résume dans cette formule, énoncée par saint Grégoire de Nazianze, Orat., vi, n. 12, P. G., t. xxxv. col. 737 : A celui-là revient la plénitude de l'être, de qui toutes choses tiennent l’être, ô>ov εν αύτώ ..vô Etvat, παρ ’ ού καί τοϊς άζ,λοις ; ou dans cette autre, qui est d’Origène, In librum Regum, homil. i, n. 11, P. G., t. xn, col. 1008: Tu solus es, cui quod, es, a nullo datum est. Dieu nous est connu dans ses attributs relatifs et dans les noms d'opération qui correspondent à ces attributs : la création, la conservation, le concours et tous les actes qui se rattachent au gouvernement du monde et â la providence. Or ces attributs et ces noms, pris non plus dans leur rapport au terme ou exercice extérieur, mais dans leur fondement intrinsèque, sortent du relatif et rentrent dans l'absolu. Aussi les Peres les comprenneni-ils souvent dans des énumérations de noms qu’ils donnent comme signifiant la substance 1139 DIEU (SA NATURE D’APRES LES PERES) divine; par exemple, saint Athanase, De synodis, n.'dô, P. G., t. xxvi, col. 753 : άκούοντες τό, Ιίατήρ καί τό Θεός καί τό ΙΙαντοκράτωρ, ούχ έτερόν τι, άλ’ζ.’ αυτήν την του ον-ος ουσίαν σημαινομένην νοονμεν. De même, quand les Pères répondent à l'objection tirée d’une création contingente et temporelle contre l’immutabilité et l’éternitédivines, ils distinguent entre le terme de l’acti­ vité créatrice, qui est en dehors de Dieu, et la puissance elle-même, qui est en Dieu ou plutôt Dieu lui-même : Tertullien, col. 1059; Augustin, col. 1113; Cyrille ’Alexandrie, Ί hesaurus, ass. xxxt, P. G., t. t.xxv, ol. 417. Clément d’Alexandrie observe que Dieu était Dieu et qu’il était bon, avant d’être créateur : πριν γάρ κτίστην γενέσΟαι, Θεός ήν, αγαθός ην. Pæd., 1. 1, c. IX, P. G., t. vm, col. 356. C’est donc qu’il conçoit Dieu comme bon eu soi, avant de le concevoir comme bon, pour nous, par la création. Défait, pour cePerecomme pour les alexandrins en général, Dieu est en lui-même le Bon. Que signifie la doctrine de la participation, si fortement mise en relief par les plus illustres Pères, si ce n’est que Dieu, bon par essence, la bonté même, communique à tous les êtres qu'il produit quelque chose de sa bonté : ipsum bonum, cujus participatione bona sunt, suivant la formule de saint Augustin, col. 1107? Il s’agit manifestement de la bonté ontolo­ gique, immanente, absolue. Dieu nous est connu dans ses attributs négatifs, et ce sont des attributs absolus; car Dieu n'est pas incréé, immortel, immuable, infini, par simple rapport aux créatures, mais en lui-même et par sa nature. Aussi avons-nous vu les Pères indiquer ces attributs comme se rapportant directement à l’essence divine, pour signifier ce qu’elle n’est pas. .Mais nous avons vu éga­ lement que plusieurs d’entre eux se sont parfaitement rendu compte que les attributs négatifs supposent un fondement positif. Dieu n’est incréé que parce qu’il existe essentiellement; Dieu n’est éternel que parce qu’il vit essentiellement; et ainsi du reste. La cognoscibilité de Dieu dans ses attributs absolus et positifs est donc véritablement un corollaire des précédentes assertions. C'est, en outre, l’un des prin­ cipaux résultats directs de notre enquête. LesPères ne se contentent pas de reconnaître les titres d’ordre rela­ tif qui résultent du fait que le monde dépend essen­ tiellement de Dieu dans son existence et sa conserva­ tion. Ces titres d’ordre relatif sont, à la vérité, ceux qui, logiquement, nous apparaissent en premier lieu, et ils nous apparaissent aussi en premier lieu histori­ quement parlant, qu’il s’agisse de la révélation, Gen.,l, 1, ou de la théodicée patristique dans l’âge apostolique, col. 1027 sq., ou de la prédication ecclésiastique dans les symboles, suivant ce qui a déjà été dit. Mais il est impossible de réduire à de si minces proportions la théodicée patristique, même en y joignant, comme complément, l’emploi des épithètes et formules néga­ tives. Il ne suffit pas, il est vrai, pour s’élever plus haut, du seul principe de causalité, car Dieu est cause de tout degré d’être produit, que ce degré d’être se trouve en lui formellement ou non. 11 ne suffit pas non plus que tel nom soit appliqué à Dieu dans les saintes Écri­ tures, car, suivant la remarque de saint Augustin, col. 1114, elles appliquent a Dieu des noms manifeste­ ment métaphoriques. Mais certains noms ne s’en pré­ sentent pas moins, dans des conditions privilégiées, comme ceux d’être, Exod., m, 14, de bon, Matth., xix, 17, de sage, Rom., xvt, 27, quand il s’agit de Dieu en général; ou comme ceux de Père et de libs, quand il s’agit du mystère de la sainte Trinité. Appuyés sur cette circonstance et sur la considération du genre de perfection signifiée, les Pères ont reconnu des noms convenant à Dieu proprement, dans le sens où propre­ ment s'oppose à métaphoriquement. Voir en particu­ 1140 lier, Clément, col. 1045 ; Cyrille d’Alexandrie, col. 1073; Éphrem, col. 1081 ; les troisCappadociens, col. 1087sq.; Hilaire, Ambioise et Jérôme, col. 1099 sq.; Augustin, col. 1115sq. ; Pseudo-Denys, col. 1124; Junilius.coi.1132; Isidore, col. 1133; Jean Damascène, col. 1129. Deux controverses montrent clairement que la ques­ tion était réellement posée dans l'esprit des Pères. La première est celle que saint Grégoire de Nyssea signa­ lée, col. 1089, au sujet de la signification du mot Dieu; les uns le rapportaient à l'activité divine, les autres à la nature prise en elle-même. Quoi qu’il en soit de la valeur objective des étymologies que nous avons ren­ contrées, ou plutôt malgré leur insuffisance, voir C. Pesch, De Deo uno, n. 106, le débat prouve que les Pères avaient la notion de noms atteignant plus intimementla nature divine que les noms relatifs ou d’opé­ ration. Plus concluante encore est la controverse portant sur le point précis de savoir si tels ou tels noms doivent s’entendre de Dieu proprement ou métaphori­ quement, par exemple, les noms d'esprit, coi. 1047, de substance, col. 1105,1116, et même d’essence, ουσία, comme on le voit par le commentaire de saint Maxime sur le traité des Noms divins, c. v, n. 1, P. G., t. iv, col. 308. Car il reste que les Pères, sauf de rares exceptions, ont considéré comme convenant â Dieu vraiment ou proprement un certain nombre de noms, en particulier ceux d’étre, de bonté, de vie, de vérité, de sagesse, de justice. Quelques-uns vont même, on l’a vu, jusqu’à donner, soit l’être, soit la bonté, comme note caractéristique de la divinité. Leur doctrine reste incomplète sur un point, déjà signalé à propos de saint Augustin, col. 1113; ils n’énoncent pas de principe net qui permette de poser une ligne de dém arcation rigoureuse entre les noms ou les perfections convenant à Dieu au sens propre, et ceux ou celles qui ne peuvent lui être attribués qu’au sens figuré. La solution est en germe dans cette idée qui, sous une forme ou sous une autre, revient fréquemment ; Il faut affirmer de Dieu ce qui est bon, ce qui est parfait Les théologiens scolastiques diront le dernier mot en énonçant et en éclaircissant la no­ tion de perfection simple et de perfection mixte. Voir S. Thomas, Sum. theol., Ia, q. xm, a. 3, ad lum; Scheeben, Dogmatique, t. u, n.51 sq. 5. Dieu connu dans sa nature prise au sens large; les textes objectés. — Si Dieu nous est connu dans ses attributs absolus et positifs, il suit que, dans la mesure même de cette connaissance, il nous est également connu dans sa nature prise au sens large; car la na­ ture ainsi prise s’entend, comme nous l’avons vu col. 1024, de « l’essence d’un être avec les attributs qui lui sont propres. » Nous n’avons pas, de ce chef, une notion de Dieu intime ou adéquate (cognitio per se propria), mais seulement une notion partielle et ana­ logique, suffisante pour savoir quelque chose de ce qu’est Dieu et pour le mettre à part de tout-autre être (cognitio per accidens propria). C’est à cette distinc­ tion entre l’essence prise au sens rigoureux ou prise au sens large, et aux deux autres distinctions connexes, entre la notion strictement propre et la notion analo­ gique, entre le nom qui contient proprement, c’est-àdire formellement, et le nom propre au sens absolu du mot, c’est-à-dire celui qui exprime l'essence et toute l’essence, comme elle est en elle-même, qu’il faut demander l'interprétation de la vingtaine de té­ moignages patristiques invoqués par le Rév. Mansel, suivant ce qui aété dit au début de cet article, col. 1023. Tous ces textes, sauf un ou deux, ont paru dans notre étude, mais placés dans leur cadre, historique ou litté­ raire, et interprétés d’après le contexte immédiat ou la doctrine générale des auteurs. On peut les ramener à trois groupes. Les Pères disent, sous des formes multiples, que 1141 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRE Dieu dépasse notre conception : Minucius Félix, col. 1055; Arnobe, col. 106-4; saint Athanase, col. 1072; saint Basile, col. 1088; saint Jean Chrysostome, col. 1095. — Rien de plus vrai, si l'on entend ces Pères dans le sens où ils parlent, c’est-à-dire en excluant une connaissance de Dieu soit totalement compréhensive, soit même intuitive ou par notion propre. Cette ré­ ponse vaut également pour les passages où les Pères, par exemple saint Jean Chrysostome. col. 1095, etsaint Athanase, Oral., il, contra arianos, n. 32, 36, P. G., t. xxvi, col. 216. 224, recommandent de ne pas scruter le comment des perfections ou des opérations divines. Elle vaut d’autant mieux pour ce dernier docteur, qu’en ces endroits il traite des personnes divines, et particulièrement de la génération du Verbe. Les Pères distinguent les deux questions de l’exis­ tence et de l’essence, en concluant que nous ne savons pas ce qu’est Dieu, mais seulement qu’il est et ce qu’il n’est pas : saint Basile, col. 1090; saint Grégoire de Nysse, col. 1091; saint Augustin, col. 1110; saint Jean Damascène, col. 1127. — Rien de plus vrai encore, si l'on reste dans la pensée des Pères. Nous avons dû faire remarquer souvent qu’en opposant les deux questions, ils prenaient strictement le mot d’essence, ou les termes τίς έστιν, quis sit. Aussi tout ce qui n’est pas conception ou expression de la nature divine telle qu’elle est en elle-mêrne, rentre, poureux, dans l’autre membre, ότι εστιν, quia est. Et ceci explique que dans les passages mômes où ils réduisent notre connaissance an quia est, les Pères font souvent des énumérations d’attributs et de noms qui dépassent de beaucoup le simple fait de l’existence; par exemple, saint Jean Chrysostome, col. 1095. et Junilius, col. 1132. Les Pères déclarent qu’il nous est impossible d’ex­ primer la nature divine comme elle est en réalité; nous ne pouvons le faire que dans la mesure impar­ faite où il nous est donné de la concevoir. Aussi pro­ clament-ils notre incapacité à nommer Dieu propre­ ment, ou même convenablement:Clément d’Alexandrie, col. 1042; Origène, col. 1049; saint Athanase, loc. cit·.; les deux Cyrille, col, 1073,1077; saint Jérôme, col. 1102; saint Augustin, col. 1113. — La réponse générale se tire aisément des distinctions rappelées à la page pré­ cédente. En se reportant aux endroits cités, où la doctrine de ces Pères a été exposée, le lecteur trouvera l'application de ces distinctions générales aux cas particuliers. On peut, du reste, reconnaître que, sur le point précis de la propriété, par rapport à Dieu, des noms en général, ou de tels ou tels noms en particulier, tous les Pères n’ont pas parlé avec la netteté désirable. Un témoignage d’Arnobe, cité par le Rév. Mansel, peut servir d’exemple : Quis enim Deum dixerit fortem, constantem, frugi, sapientem? quis probum? quis sobrium ? Adv. gentes, i. 'H, c. tx, P. L., t. v, coi. 962. Le rhéteur africain mêle ici des prédicats de nature très diverse. Il n’aurait pasdù oublier si facilement la parole de saint Paul, Rom., xvi, 27 : Soli sapienti Deo. Eusèbe de Césarée rendait beaucoup mieux la concep­ tion courante, quand après avoir rattaché à l’idée même de Dieu les notions qui vont suivre, il ajoutait, De ecclesiasl. theologia, 1.1, c. xx, n. 30, P. G.,t.xxiv, col. 893 sq. : « Qui donc pourrait nier qu’il y ait en Dieu sagesse, puissance, vie, lumière, vérité, justice, raison, et tout ce qu’il y a de beau et de bon, καί παν ii τι καλόν καί ,γαΟον? » Parlant de nos notions sur la divinité « qui, toutes défectueuses et indirectes qu'elles soient, n’en sont pas moins positives et représentent réellement les perfections positives et immanentes qui caractérisent la substance de Dieu, sa nature et sa manière d’être, » Scheeben n’a pas craint de conclure, op. cit., n. 45: » Cette doctrine estau moins voisine de la foi, car elle 1142 est nécessairement impliquée dans îcs termes non équivoques par lesquels l’Écriture sainte et l’Église attribuent à Dieu plusieurs prédicats positifs. C’est en tout cas la doctrine la plus commune des Péres(contre les gnostiques) et des théologiens, quoique plusieurs expressions des Pères semblent y contredire et que les nominalistes la repoussent formellement. » 11 me parait d’autant plus nécessaire de souscrire à cette appréciation, que, pourêtre conséquent avec lui-même, un semi-agnostique doit refuser toute valeur propre et absolue aux notions les plus fondamentales dans le mystère de la sainte Trinité. Et c’est là non seulement enlever tout sens objectif à la révélation du mystère, mais contredire ouvertement la doctrine des Pères qui ont combattu l’arianisme; car tout le débat portait au fond sur ces questions : Le Père est-il Père, et le Fils est-il Fils, proprement ou métaphoriquement? La 1 génération du Verbe doit-elle s’entendre proprement I ou métaphoriquement? . ' ! ■ Petau, op. cit., 1. I,c. v, vi; 1. VII. c. T, ni, tv; Thomassin, op. cil.. 1. IV, c. vi-xt (sous tes réserves précédemment énon­ cées); Kleutgen, Die Théologie der Vorzeit. 2· édit.. Munster, 1867, t. I, p. 211 sq. : La philosophie scolastique exposée et défendue, trad. Sierp, Paris, 1868, t. I. n. 189-196, p. 372 sq. On trouvera une synthèse plus méthodique dans les traités récents De Deo uno, ceux du moins qui ne sont pas purement scolastiques; en particulier, J. Scheeben, La dogmatique, trad. P. Bélet, Paris, 1880, t. n, § 62 sq. ; Franzelin, Tractatus de Deo uno secundum naturam, Rome, 1876 (3· édit., 1883). th. χ-χιιι ; F. A. Stentrup, S. J., Praelectiones dogmatics de Deo uno, Inspruck, 1879; J. B. Heinrich. Dogmalische Théo­ logie, Mayence, 1883, c. IV, § 156-158, t. in; C. Pesch, S. !.. Prælectiones dogmatics, t. n, De Deo uno secundum natu­ ram, 3· édit., Fribourg-en-Brisgau, 1906, prop, xiv-xvi. IV. Les attributs divins considérés en eüx- MÈMES ET DANS LEUR RAPPORT A LA NATURE. — On j 1 ' · ; i pourrait construire toute une théodicée, et particulié­ rement toute une doctrine des attributs divins, en groupant et en systématisant ce qui se trouve chez les Pères à l’état de matériaux épars. C’est ce qu’ont fait divers auteurs dans les monographies que nous avons citées, et, sur un plan moins restreint, Petau et Tho­ massin. Mais ce travail dépasse les limites du présent article; en outre, il n’est possible qu’à la condition de faire rentrer dans des cadres techniques une doctrine qui, chez les Pères, se présente d'une façon beaucoup plus large et plus simple. Nous nous contemerord’énoncer les conclusions générales qui ressortent de notre étude, en y joignant quelques mots sur un pro­ blème important auquel donne lieu la doctrine patristique sur les attributs divins : Le Dieu des Pères est-il un Dieu abstrait et impersonnel? 1« Classification des attributs divins chez les Pères. — Nous n’avons rencontré rien de complet nidedidactique, mais seulement trois divisions générales, qui sont passées dans la théodicée traditionnelle. Les Pères les ont appliquées, soit aux attributs eux-mêmes, soit aux noms qui servent à les exprimer. La première est la distinction entre attributs absolus et attributs rela­ tifs, insinuée par Tertullien, col. 1059, appliquée ensuite et précisée par beaucoup d’autres, comme les Cappadociens, col. 1088 sq., saint Éphrem, col. 1081, saint Augustin, col. 1113, saint Cyrille d’Alexandrie, col. 1073, Junilius, col. 1132, saint Jean Damascène. col. 1128. Dans la question qui nous occupe, cette dis­ tinction s’applique directement à Dieu considéré dans l'unité de sa nature et son action extérieure, mais nous avons constaté incidemment qu’elle s'appliquaussi aux mystères de la sainte Trinité et de l’incarna­ tion, par exemple, quand saint Grégoire de Nysse. col. 1089, saint Augustin, col. 1113, et autres Pères opposent les attributs communs et essentiels aux pro­ priétés ou notions d'ordre relatif. La seconde division est celle des attributs négatifs 1143 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) 1144 el des attributs positifs, mise surtout en relief dans la cette conception, il leur aurait été faeile de s’en servir controverseanoméenne sur les noms divins, col,1087sq., j contre les anoméens; car ils auraient pu leur répondre : et devenue ensuite d’un usage courant. Voir saint L’άγεννησία ou l’aséilé, même entendue dans un sens positif, n’exprime pas l’essence physique de Dieu, elle Cyrille d’Alexandrie, col. 1073, Junilius, col. 1132, saint exprime tout au plus l'essence métaphysique, comme Isidore, col.1133, saint Jean Damascène, col. 1128. Dans notion fondamentale qui distingue Dieu de tout être la pratique, les Pères énumèrent souvent pêle-mêle et créé et d'où germent en quelque sorte ses autres per­ sans ordre fixe les attributs négatifs et les attributs fections. S’ils ne l’ont pas fait, c’est qu’en réalité le positifs; ce dont il est facile de se rendre compte en problème n’existait pas pour eux. comparant, par exemple, les énumérations faites par Ils n’en ont pas moins fourni un précieux appoint à saint Cyrille de Jérusalem, col. 1077, par saint Isidore, col.1133,et par saint.lean Damascène, col. 1129. D'ail­ ceux qui, dans la suite, ont cherché dans la raison d'être non participé ou dans l'aséité positive l’essence méta­ leurs, ces énumérations sont la plupart du temps physique de Dieu. Nombreux ont été, au cours de cet abrégées, surtout en ce qui concerne les attributs article, les témoignages ou les Pères ont affirmé que positifs, représentés par quelques noms avec adjonc­ Dieu est par essence l’Etre même. Voir, en outre, tion d’une formule générale implicite, comme dans Petau, op. cil., 1. I, c. vi; Thoinassin, op. cit., 1. III, l’exemple emprunté plus haut, col. 1141, à Eusêbe de Césarée : καί πδν ô τι καλΛν καί αγαθόν, ou encore, c. m. Nombreux également sont les textes où les suivant une formule de saint Grégoire de Nysse, Oratio Pères rattachent à la notion ΰαγέννητος, ingenitus, les attributs divins les plus fondamentaux. Tel, par catechetica, c. xx, P. G., t.XLV, col. 56 : καί παν ô τι exemple, Novation, disciple en cela de Tertullien : προς τ<> κρεΐττον ή διάνοια φέρει. Quippe cum originem non habeat, consequenter La troisième division répond à ce que les Pères ont nec exitum sentiat... Ob hanc ergo causam semper appelé, d’un côté, noms de nature ou d’essence, de immensus,... semper œlernus,... ideo immortalis... Et l’autre, noms de puissance, de providence ou, plus qui est, semper ipse est; et qualis est, semper talis communément, d’opération : saint Grégoire de Nazianze est... Ideo et unus pronuntiatus est, dum parem non et saint Grégoire de Nysse, col. 1089; Junilius, col. 1132; habet; Deus enim, quidquid esse potest Deus est, sum­ saint Jean Damascène,col. 1129. Cette dislinction équi­ mum sitnecesseesl. De Trinitate, c.n, iv, P. L.,t. in, vaut à la nomenclalure plus moderne d'attributs passifs ou statiques, quiescentia, et d’attributs actifs ou dyna­ coi. 889, 893. Ainsi l’immortalité, l’éternité, l’immen­ miques, operative·. Pour les Pères, elle n'est qu’une sité, l’immutabilité, l'infinité, l'unité se groupent-elles subdivision des attributs positifs. Prise dans son sous la notion première d’Etre incréé. On a vu, col. 1100, application aux attributs ou noms d’opération, elle comment saint Hilaire trouve également dans la notion présente une grande analogie avec le second membre d’Etre une donnée fondamentale â laquelle se rattachent, delà première division, comprenant les attributs rela­ immédiatement ou par voie de conséquence, toutes les tifs; mais, comme on l'a déjà vu, 1’opération divine propriétés essentielles de la divinité. De même, pour dit plus que la simple dénomination de créateur, de saint Augustin, col.l 109, c'est la notion d’Etre, absolu, pur seigneur et autres du même genre. et simple, qui couronne et comprend toutes les autres. Sans être aussi nombreux ni aussi compréhensifs, les 2° Distinction de la nature et des attributs. — La témoignages ne font pas défaut chez les Pères grecs. doctrine patristique est restée sur ce point ce qu’elle nous est apparue chez les docteurs cappadociens. Les Saint Irénée, col. 1037, conçoit d'abord Dieu comme attributs sont considérés, non comme l’essence ellel’Etre incréé, puis comme éternel, immuable, se suffi­ même, mais comme des notions ou propriétés qui sant pleinement à lui-même, absolument indépendant, s’attachent à elle, qui l’accompagnent, et en résultent: tout-parfait. Souvent à la notion d’Etre propre à Dieu, τα περί Θεόν ou Θεοΰ; τα περί αυτόν, τα κατ’ αυτόν; c’est-à-dire à la notion d’Etre qui existe essentiellement τα επόμενα αΰτοϋ ; τα περί την ούσιαν, ou τήν φύσιν, et et de lui-même, diverses perfections sont ramenées, autres expressions analogues ou équivalentes. Chez en particulier l'infinité prise dans un sens positif et les Latins, Novation a rendu la même idée dans le dans toute son extension : saint Grégoire de Nazianze, texte cité col. 1062, en parlant de ce qui est de Dieu et col. 1089; saint Jean Damascène, col. 1129. en Dieu : de iis quæ sunt ipsius et in eo sunt. Cette En reliant de la sorte les attributs divins au nom ré­ doctrine suppose qu’il y a, soit entre l'essence et les vélé à Moïse sur le mont Iloreb, les Pères imitent et attributs, soit entre les différents attributs, une distinc­ même invoquent expressément la sainte Écriture, où tion de raison, κατ’ έπίνοιαν, mais avec un fondement Dieu, revendiquant ses attributs essentiels, se plait â objectif tel que les noms répondant à ces diverses no­ interposer ce nom sacré : Ego Dominus (Jahvé), pri­ tions ne soient ni synonymes, ni pures dénominations mus et novissimus ego sum, Is., xli, 4; Ego enim Doverbales. Ce fondement est, pour les Pères, l’éminence minus (Jahvé), et non mutor. Mal., m, 6. Mais il n’y de l’Etre divin qui, dans son infinie actualité ou, a dans tous ces témoignages que des matériaux, et non comme dit saint Augustin, col. 1109, dans sa « simple pas une thèse. Il est impossible de trop presser les multiplicité ou sa multiple simplicité, » équivaut à passages où les Pères disent du nom ineffable qu’il des réalités distinctes chez les créatures. Aux anoméens signifie l'essence divine ; car, ailleurs, ils s'expriment objectant que la nature divine, parfaite en elle-même, de la même façon en parlant d’autres noms. Si l’on n’estpas susceptible d'accidents. ούδέντήΟεία συμόέβηχεν voulait prendre les termes à la lettre, il faudrait con­ ούσίζ, τελεία γαρ έξ έαυτής, saint Cyrille d’Alexandrie clure que dans la phrase déjà citée, col. 1130 : Deus répondait : C'est très juste, mais nous n’en constatons omnipotens et clemens, cujus natura bonitas, saint pas moins la nécessité de concevoir ces notions à la Léon a favorisé ceux qui font de la bonté l’essence de manière d'accidents, quoiqu'ils ne soient point tels en Dieu; que dans cette autre phrase également citée, réalité, Thesaurus.ass. xxxi, P. G.,t. i.xxv, col. 415 sq. col. 1130 : Cujus vera definitio est, finem in sanctis Les Pères ne vont pas plus loin dans leurs spécula­ laudibus non habere, Cassiodore a énoncé l’opinion de tions sur la nature de cette dislinction. Encore moins ceux qui se déclarent pour l’infinité; ou qu'en écrivant, faut il leur demander la solution du problème, agité Adversus scrutatores, serm. xxx, n. 1, Opera, syr. et plus lard dans l'Ecole, relativement à l’essence méta­ lat., t. ni, p. 53 : Ipsius essentia ratio est, saint Éphrem physique de Dieu, c'est-â-dire â une notion première 1 a été le précurseur de ceux qui mettent l’essence mé­ qui toutà la fois caractérise pour nous la nature divine taphysique dans l’intelleclualité. Autant d’assertions et soit comme le point de départ logique de toutes les auxquelles ces Pères n’ont pas dû songer. autres notions. Si les Pères avaient eu dans l’esprit 3° Le Dieu des Pères est-il un Dieu abstrait ouim- 1145 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) personnel? — Nous avons eu l’occasion de signaler l'attaque en exposant la doctrine de plusieurs Pères, en particulier celle de saint Justin, col. 1031, de Clé­ ment d’Alexandrie, col. 1013, d’Origéne, col. 1048, de saint Grégoire de Nysse, col. 1090, du pseudo-Denys, col. 1126. Eile se présente sous deux formes princi­ pales. En ce qui concerne les apologistes, l'accusation d’aboutir à un Dieu impersonnel se rattache à quelques expressions, de saveur platonicienne ou stoïcienne, sur la présence et l’immanence divines, ou encore à la conception d’un Dieu extra-cosmique, signalée col. 1031 sq. Il n’y a pas lieu de s’arrêter aux quelques expres­ sions, les unes insignifiantes, les autres simplement équivoques, dont se sont servis trois ou quatre apolo­ gistes en traitant de l’immanence ou de la présence divine. Tatien, Oratio adversus græcos, n. 5, P. G., t. vi, col. 813, appelle Dieu του παντός ή ύπόστασις; mais ce qui suit montre assez qu’il prend le mot ύπόστασις dans le sens causal de fondement, hypostasis sive sustentatio, comme porte la traduction latine. Dans la démonstration rationnelle de l’unité divine par Athénagore, Legatio, n.8, P. G., t. vi, col. 905, on re­ lève surtout ces expressions : πάντα γάρ ΰπύ τούτου πεπλήρωται, ou ζατέχεται. omnia enim ab isto implen­ tur, ou tenentur; mais ces expressions ont leur fon­ dement dans la Bible, Sap., i, 7, et, par ailleurs, l’apologiste affirme formellement, comme croyance des chrétiens, l’essentielle distinction de Dieu et de la ma­ tière, n. 4, col. 897, en reprochant aux païens de n'avoir pas su discerner la plupart du temps ce qu'est la seconde et ce qu’est le premier : τί μεν ύλη, τί δέ Θεός, η. 15, col. 920. Aussi Clarisse a-t-il conclu dans son élude, De Athenagora vita et scriptis, p. 87 : Nulla igitur auctoritate nonnulli eum pantheisms insimula­ runt, etsi non negandum est eum interdum impru­ dentius ita scribere, quasi aliquid materiale in Deo obtineat. Théophile d’Antioche appelle Dieu le lieu de toutes choses, τόπος των όλων, Ad Autolycum, I. II, η. 3, P. G., t. vi, col. 1019; expression reprise par Arnobe sous cette forme : locus rerum ac spatium, commeon l’a vu col. 1067. Elle est fausse, si avec Staudenmaier, art. Dieu, dans le Dictionnaire encyclopé­ dique de la théologie catholique, parWetzeret Welte, trad. Goschler, Paris, 1858 sq., t. vi, p. 313, on la prend matériellement, comme si les deux apologistes faisaient de Dieu l'espace universel, à la manière des stoïciens et autres philosophes païens; mais, d’après le contexte, ils n'ont en vue que l’immanence et l’im­ mensité divines, qui embrassent toutes choses. Cf. Pe­ tau, op. cit., 1. III, c. ix, n. 9 sq.; dom Le Nourry, Dissert, in Arnobium, P. L., t. v, col. -455. La même explication vaut de l’infusus est de Minucius Félix, col. 1056. Elle a sa raison d’être dans ce fait que d’autres apologistes, par exemple, Lactance, col. 1068, reprennent des expressions semblables, mais accom­ pagnées d'une glose qui en précise la signification. On ne doit pas attacher plus d'importance â la diffi­ culté qui se rattache à la conception d’un Dieu extra­ cosmique, attribuée, on l’a vu, a quelques anciens Pères, comme saint Justin, Athénagore, Théophile d’Antioche, col. 1031, 1033, 1035. A supposer que tous ces Pères, ou du moins quelques-uns, n’eussent pas dépassé cette conception, ce qui me parait probable, mais non pas certain, quelle serait la conséquence logique? La négation de la présence immédiate et substantielle de Dieu le Père dans le monde. 11 n’en résulterait rien contre la distinction substantielle de Dieu et du monde, clairement professée par les apolo­ gistes, ni contre la parfaite intégrité et la pleine indé­ pendance dont Dieu jouit en lui-même; ce qui suffit pour sauvegarder la notion de personnalité, dans l'ac­ ception plus large ou cette notion peut s’affirmer de la 1146 nature divine, quand on fait abstraction de la sainte Trinité. Mais il ne faut pas oublier qu’un chrétien, philo­ sophe ou théologien, ne cherche jamais la personnalité, entendue strictement, ailleurs que dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit. A propos de la lutte contre le gnos­ ticisme, Schwane émet ces considérations, op. cit., t. n, p. 126 : « Si saint Irénée n’avait pu opposer à cette hérésie que le monothéisme juif, il se serait trouvé, à certains égards, dans une position désavantageuse, car il ne lui eût pas été possible de prouver l’existence d'une vie divine hors de ce monde et d'échapper com­ plètement au danger de considérer ce monde visible comme un élément de la vie divine, c’est-à-dire de tomber dans le panthéisme, ou du moins de penser que Dieu, avant la création, était une monade inerte; ce qui rendrait la création aussi inexplicable que la révélation. Or, le dogme chrétien de la Trinité tran­ chait le nœud de la façon la plus heureuse. 11 dépei­ gnait la vie divine avant la création, au sein de la Tri­ nité de personnes consubstantielles, d’une manière beaucoup plus parfaite, aux yeux mêmes de la raison spéculative, que la théorie gnostique qui fait émaner de Dieu des éons innombrables, et il résout beaucoup mieux l’énigme de la création du monde, comme révé­ lation de Dieu dans le temps. » Ces considérations valent, quant à la substance, pour les Pères apologistes, car ils envisagent toujours Dieu le Père, d'une façon concrète, tel qu'il nous est présenté dans la sainte Écri­ ture et les symboles primitifs : Credo in Deum Patrem omnipotentem. Est-il nécessaire d'ajouter qu’il serait illusoire, sinon ridicule, d’apprécier ce que les anciens Peres pen­ saient sur ce sujet d’après la notion kantiste ou hégé­ lienne de la personnalité, ou même d'après la notion aristotélicienne que les scolastiques ont empruntée a Boèce, De persona et duabus naturis, c. ill, P. L., t. lxiv, col. 1343 : Persona estnaluræ rationalis indivi­ dua substantia? Les Pères se sont contentés de la no­ tion vulgaire et d’ordre psychologique, qui associe l’idée du moi à celle d'un être complet, vivant, raison­ nable, libre. Connexe est l'affirmation de la pleine suffisance que Dieu trouve en lui-même et de l in pendance absolue qui en résulte. Fortement mise en relief par saint Irénée, comme le remarque à bon droit A. Dufourcq, Saint Irénée, Paris, 1905, p. 216. cet;, considération est déjà bien esquissée dans Justin. Athénagoreet Théophile, col. 1029, 1033, 1035. On c..: donc souscrire sans hésiter aux conclusions des ■ crivains qui ont étudié de plus près les apologistes, sans se laisser guider par des préjugés philosophiques, et maintenir que leurs écrits nous présentent vraiment un Dieu concret et personnel. Une attaque plus générale et plus importante se rat­ tache à la doctrine des Pères sur l'absolue simplicité de Dieu, rapprochée surtout de leurs vues sur la trans­ cendance divine et sur la théologie négative. En vertu de celte dernière méthode, il faut tout nier de Dieu. Suivant une formule platonicienne que nous avons d’abord rencontrée dans saint.lustin et qui s’est trans­ mise d’âge en âge, il est au-dessus de toute essence, έπ'έκεινα πάσης ουσίας. Clément renchérit encore en le mettant au-dessus de l’unité et même de la monade, col. 1045. Non seulement Dieu est mis au-dessus de toute essence; on nie qu’il soit essence ou substance, on le proclame ανούσιος. A plus forte raison doit-on écarter de lui toute affection, toute qualité. On arrive à un être indéterminé, indéfini, αόριστον, άπειρον, en d’autres termes, à un être abstrait, métaphysique; quitte à revenir, par la foi, au Dieu vivant de l'Evan­ gile. Il faut que cette altaqueait fait à une certaine époque grande impression, pour que, dans son article Dieu, 1147 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) op. cit., p. 311, Staudenmaier ait cru devoir écrire ce qui suit: «Si les attributs divins sont des déterminations de l’Ètre divin, n’est évidemment pas chrétienne l’opi­ nion suivant laquelle l’Ètre divin est sans qualités. Ceux qui, parmi les catholiques, ont soutenu cette opinion, ont prétendu en même temps que Dieu n’a pas de substance. » Renvoi, en note, à Clément d'Alexandrie, â saint Basile, à saint Athanase et à saint Augustin. Mais ces Pères sont loin de se trouver seuls en cause, si grand est le nombre de ceux qui ont dit de Dieu qu’il est sans qualités. Là pourrait s’appliquer la remarque de Thomassin, op. cil., 1. Ill, c. », n. 9 : Chrysostomus quoque et ente el mente superiorem esse Deum affirmat, tametsi a plalonicis placitis abhorrere se contestatur. Heureusement, Staudenmaier a corrigé ce qu’il y avait d’excessif dans ses premières paroles, en ajou­ tant : « Mais l’opinion de ces théologiens, vue de près, veut dire que Dieu n’est pas une substance comme les substances terrestres [et même comme les substances créées], qui sont accompagnées d’accidents ou qui sont le résultat d’une composition. » Ceci est plus juste; il ne faut pas se payer de mots, mais il faut savoir deman­ der aux Pères ce qu’ils entendent par les expressions dont ils se servent. Quand ils écartent de Dieu loute qualité, ils ne comprennent pas sous ce mot les attri­ buts divins pris en eux-mêmes, tels qu’ils se trouvent dans la nature incréée et éminemment simple, mais seulement toute modalité accidentelle qui, en Dieu comme dans les créatures, s’ajouterait à la substance pour la déterminer ou la perfectionner. Ils parlent, en un mot, de qualités prédicamen laies, et les excluent au même titre qu’ils excluent, quand il s'agit de Dieu, toutes les catégories péripatéticiennes : genre, espèce, quantité, qualité, lieu, etc. Les exemples abondent dans l’exposé patristique qui a précédé. L’épithète ανούσιος et les autres analogues créeraient une réelle difficulté, si elles équivalaient â une néga­ tion absolue d’être subsistant; mais nous avons vu souvent que les Pères entendent ces termes de forme privative dans un sens purement relatif: cequi explique qu’on puisse les trouver chez un seul et même auteur en deux séries de textes, dont l’une est affirmative et l’autre négative. Comparé aux essences ou substances créées que nous connaissons directement, Dieu ne peut entrer en ligne de compte; comme cause univer­ selle, il reste dans un ordre à part. Par rapport à la substance, il ne participe pas, comme dit Origène, mais il fait participer lesautres : άλλ’ούδ’ουσίας μετέχει ό Θεός· μετέχεται γάρ μάλλον η μετέχει. Contra Celsum, L VI, n.64, P. G., t. xi, coi. 1396. Dans un sens par­ ticulier, qui est celui de plusieurs Pères, non de tous, Dieu n'est pas proprement substance, parce qu’il n’est pas suppôt d’accidents. Il est sur-essentiel, suprasubstantiel, mais il n'en est, de l’avis de tous, que plus parfaitement être, subsistant en lui-même et par luimême. Et c'est précisément dans ce dernier sens que plusieurs ne craignent pas de l’appeler substance; par exemple, Viclorin, col. 1103, et saint Épiphane, Hær., i.xix, n. 70, P. G., t. xlii, col. 317, où il identifie d’abord les termes de subslance'et d’essence, καί ύπόστασις και ουσία ταυτόν έστι τώ λόγω, puis applique à Dieu le nom ά’ούσία, d’après Exod., m, 14. La théologie négative, sainement interprétée et comme les Pères l’ont comprise, ne tend nullement à reléguer Dieu dans le domaine de l’abstraction pure. La mé­ thode d'analyse ou d’élimination conduit à ce résul­ tat, quand elle s’exerce sur un être concret, en le dé­ pouillant des propriétés qui en font précisément un être concret, par exemple, quand elle dépouille un individu déterminé, Pierre ou Paul, de toutes ses qua­ litas, même individuantes, pour ne laisser subsister dans l’esprit que la raison abstraite d’homme, de sub­ j I j j I , 1158 stance,d'être indéterminé. Ce n'est pas le cas. L’analyse, dans le procédé des Pères, ne s’exerce pas sur Dieu, considéré comme être concret, pour le dépouiller de propriétés qu’il aurait et qui contribueraient à son individuation; elle s’exerce sur une perfection créée dont Dieu est la cause première, ou tout au plus sur une notion de Dieu plus ou moins anthropomorphique que nous aurions d’abord. Nous écartons les imperfections, les limitations, comme ne pouvant pas être en Dieu. Ce qui reste, quand la voie d’éminence a rem­ placé et complété la voie purement négative, ce n’est pas une raison d’être abstrait; c’est, au contraire, la raison d’être absolu, αύτό τό ôv, subsistant en luimême et par lui-même. Rien n'est plus opposé à l’être abstrait, indéfini, indéterminé des logiciens, que la plénitude d’être attribuée à Dieu par les Pères, orientaux ou occiden­ taux, platoniciens ou antiplatoniciens, soit quand ils interprètent le nom révélé à Moïse sur le mont Horeb, et les exemples se sont accumulés au cours de cette étude, soit quand ils appliquent intégralement le triple procédé d’affirmation, de négation et d’éminence. La méthode négative fait tomber la détermination spéci­ fique ou générique de l’être; elle sépare Dieu de tout ce qui est créé, participé. Mais la méthode affirmative maintient en lui, cause suprême et universelle, tout ce qu’il y a de vraie et pure perfection dans les êtres, et tout d’abord la vie dans ses manifestations les plus hautes et les plus nobles. La voie d’éminence ne sup­ prime pas cette perfection; elle la surélève seulement, pour en faire une perfection subsistante, αύτοζωη. αύτοσοφια, αύτοαγαθότης, etc., et pour la porter au degré qui convient à Dieu, c’est-à-dire à l'infini, mais à l’infini positif, έν πάσι τέλειος, comme dit saint Cyrille de Jérusalem. . L’àôptaTov et Γάπειρον n’ont nullement ici ia signification d’indéterminé, d’indéfini, mais bien leur signi­ fication franche d’illimité, d’infini dans la ligne de perfection dont il s'agit dans les différents cas, et finalement dans la ligne de l’être non déterminé spé­ cifiquement ou génériquement, mais transcendant par rapport à toute détermination de cette nature. Quelques Pères parlent, il est vrai, d’indétermination de l’Ètre divin; mais il s’agit alors de l’Etre divin considéré non pas en lui-même, mais par rapport à noire connais­ sance. Ils veulent dire qu’indépendammenl de toute manifestation positive, l’Ètre divin, qoe nous n'at­ teignons pas directement, reste pour nous indéterminé. Voiries textes très significatifs de Victorin, col. 1106, et des réflexions analogues, â propos dt Philon, dans M. Louis, Doctrines religieuses des philosophes grecs, Paris, 1909, c. vi, p. 256 sq. Pour la systématisation de la doctrine pa,ristique sur les attributs divins, on peut consulter tes mémos ouvrages que dans la question précédente, en particulier Petau, op. cit., I. H sq., et Thomassin, op cit., 1. II sq. Plusieurs des monographies indiquées, col. 1054.1068.1146. 1133, contiennent aussi la même systématisation pour les Pères dont elles traitent. Les auteurs de ces monographies, surtout les auteurs catholiques, se préoc­ cupent souvent de l'accusation, portée contre les Pères platoni­ ciens, d'aboutir à un Dieu philosophique, impersonnel ou abstrait. Voir, entre autres, pour saint Justin. J. Sprinzl. op. cit., p. 779; A. Feder, op. cit., p. 110: pour Clément d'Alexandrie. J. Cognât, op. cit., p. 169; pour Origène. J. Denis, De la philo­ sophie d'Oritiène, Paris. 1884, p. 87 sq ; pour saint Grégoire de Nazianze, F. Diekamp, op. cit., c. iv, § 2, où il soutient que Grégoire n’entend point la transcendance divine dans le sens néoplatonicien. V. L’apport philosophique dans la théodicée des Pères. — Deux questions se rattachent à ce dernier point : l’une de fait, sur l’usage que les Pères ont fait île la philosophie dans leur théodicée; 1’autre de droit, sur la légitimité de cet usage. 1» Question de fait. — Qu’il y ait dans la doctrine 1149 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES PÈRES) des Pères sur Dieu des éléments philosophiques, rien de plus évident. Au début de notre enquête, col. 1025, nous avons assigné au développement général de la théo­ dicée palristique trois facteurs principaux : la sainte Écriture, la controverse et la philosophie, c'est à-dire l'alliance de la foi et de la philosophie. L'importance du troisième facteur résulte suffisamment de l’exposé qui a suivi. Aussi les historiens de la philosophie chrétienne, soit en général, soit dans les temps palristiques, ont-ils coutume d'examiner,de ce point de vue, la doctrine des principaux Pères sur Dieu. Qu'il y ait, dans la théodicée des Pères, apport phi­ losophique au sens plus déterminé d'une influence exercée sur eux par les philosophes du dehors, les platoniciens surtout et les néoplatoniciens, le fail n’est pas moins certain. Des recherches d’ordre positif ou technique ont clairement mis en relief les dépen­ dances littéraires et philosophiques des Pères de l’Église. Tels, notamment pour saint Méthode et saint Ba>ile, les travaux de A. Jahn; pour le pseudo-Denys l’Aréopagite, les travaux du même auteur, et surtout les études déjà signalées, col. Tl 18, de J. Stiglmayr et de H. Koch; pour saint Augustin, les études également signalées, col. 1110, 1111. de L. Grandgeorge et de G. Loesche. Du reste, la thèse des dépendances philo­ sophiques de certains Pères est loin d’être nouvelle. Avant l’apparition du livre tapageur et outré de Nicolas Souverain, Le platonisme dévoilé ou essai touchant le Verbe platonicien, Cologne, 1700, Pefau. dans son Opus de theologicis dogmatibus, et Thomassin, dans ses Dogmata theologica, dont les premiers volumes parurent en 1614 et en 1680, avaient rapproché, sur un certain nombre de points, la théodicée des Pères et celle des philosophes platoniciens ou néoplatoniciens. Thomassin avait même souvent mis la chose tout à fait en relief dans des chapitres distincts. La question d'application relève d’études spéciales. Malheureusement, les inexactitudes et les exagérations de toute sorte ne sont pas rares dans les travaux fails par des protestants de nuance rationaliste, sans une véritable impartialité, parfois sans une connaissance suffisante de la littérature générale soit patristique, soit même biblique. On donnera, par exemple, comme spécifiquement platoniciens tels aperçus sur Dieu que les Pères trouvaient dans les livres sapientiaux de l’Ancien Teslament, admis et cités par eux. On verra dans une concordance de termes purement matérielle des dépendances manifestes, sans songei· que la foi chrétienne de l'auteur donne souvent à tout l’ensemble une orientation nouvelle. D’ailleurs, en théodicée comme dans leur philosophie en général, les Pères sont éclectiques; s’ils empruntent, ils savent aussi reje­ ter, et en le disant. Les louanges qu’ils donnent à Platon et aux autres anciens n’emportent pas une approbalion intégrale de leur doctrine ni même de tout le délai! des passages cités, suivant la juste re­ marque de Thomassin, op. cit., 1. III, c. i, n. 12. 2« Question de droit. — Elle se rattache au pro­ blème général du philosophisme des Pères; problème soulevé au début du xvni» siècle par Nicolas Souve­ rain, op. cit. Dans sa première phase, la controverse porta presque exclusivement sur la doctrine trinitaire, et plus spécialement sur celle du Verbe. Ni Souverain dans son attaque, ni Ballus dans sa Défense des saints Pères accusez de platonisme, Paris, 1711, ne s’oc­ cupent de la notion de Dieu considéré dans l’unité de sa nature. Plus tard seulement, le débat s'élargit et s’étendit à ce point comme à beaucoup d’autres. Par ce côté, la question du philosophisme dans la théodi­ cée des Pères appartient, comme partie du tout, au problème général, et par conséquent à l’article qui, dans ce Dictionnaire, sera consacré au Platonisme des Pères. On peut même dire que le problème par­ I ' I | ! 1150 tiel ne peut pas se traiter pleinemenl en dehors du pro­ blème général, ni surtout en dehors de la doctrine des Pères sur la Trinité et sur le rapport au monde soit de Dieu comme tel, soit du Verbe en particulier. Pour ne prendre qu'un exemple, le jugement à porter défiuitivement sur la conception d’un Dieu extra-cosmique, attribuée aux premiers apologistes, dépend en grande partie de cette autre controverse : Ont-ils vu dans le Verbe un intermédiaire physique entre Dieu le Père et le monde? Disons seulement quelques mots d’une question qui s’impose : Les emprunts réels, faits par les docteurs de l’Eglise aux anciens philosophes, ont-ils eu pour effet de pervertir la notion chrétienne de Dieu? Il est facile à un théologien protestant de répondre oui, mais en prenant pour base de son appréciation l'idée confessionnelle ou même purement subjective qu’il lui plaît d'admettre. Un théologien catholique demande qu’on distingue entre la notion dogmatique et l’expli­ cation ou exposition philosophique, comme on a cou­ tume de le faire à propos de la doctrine des Pères anténicéens sur la sainte Trinité. Schwane, op. cit., t. n, p. 90. Il s’en faut de beaucoup que toutes les spé­ culations patristiques, rapportées au cours de cet article, soiententrées dans ce qu’on peut légitimement donner pour la notion dogmatique de Dieu. A la prendre dans sa dernière détermination, telle qu’elle a été formulée par le concile du Vatican, dans la constitution De fide catholica, c. i, cette notion se borne à une description de Dieu qui comprend ses attributs fondamentaux et sa distinction réelle etessentielle d’avec le monde ; Sancta catholica apostolica romans Ecclesia credit et confitetur unum esseDeuni verum et vivum, creatorem ac Dominum cæli et terræ, omnipotentem, ætemuni, immensum, incom­ prehensibilem, intellectu ac voluntate omnique perfectione infinitum, qui cum sit una singularis, sim­ plest! omnino et incommutabilis substantia spiritua­ lis, praedicandus est re etessenlia a mundo distinctu-, in se et ex se beatissimus, el super omnia quæ præte ipsum sunt et concipi possunt, ine/fabihler excelsu.· Le concile affirme ensuite, c. il, et d’après la doclrir de saint Paul, Rom., t, 20, le pouvoir dont l'hon.mjouit de parvenir par la lumière naturelle de sa raison et à l’aide des choses créées, e rebus creatis, à unconnaissance certaine de Dieu, principe et fin de tou'.-choses. Rien de formel, dans les documents ecclési as­ tiques, sur le triple procédé d’affirmation, de négation et d’éminence, ni sur la voie mystique des alexan­ drins et de leurs disciples. Si de la notion dogmatique de Dieu nous passons a la notion proprement philosophique, beaucoup plus étendue, il faut dire que la seconde n'est pas, sauf quelques écarts réels d’ordre individuel, une corrup­ tion de la notion chrétienne. Elle en est une traduction ou une explication répondant à des formes variables de la conception humaine, et légitimes dans la mesure où diverses écoles philosophiques ont gardé un fondcommun de principes rationnels ou mieux saisi tels et tels aspects de vérités accessibles à notre raison. Danson ouvrage sur La fin du paganisme, t. I, 1. III, c. n. §3, G. Boissier a remarqué, à propos de l'Octavius de Minucius Félix, que, parmi les apologistes du christia­ nisme, il y avait deux écoles : les uns insistaient de préférence sur les côtés nouveaux de la doctrine; les autres voulaient à toute force la rattacher au passé. Et ceux-ci « recueillaient avec soin tout ce qui, chez lephilosophes, ressemblait aux dogmes de l’Église, pen­ sant que c’était un coup de maître de réfuter les païens par eux-mêmes. » Sur le terrain philosophique, il y avait, en réalité, plus que cela. Formés à une école, les Pères ne sentaient nullement le besoin d'abandonner leurs vues sur Dieu et le monde, quand elles ca- 1151 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LES SCOLASTIQUES) 1152 ciraient avec leur foi, encore moins quand elles la I 2· Monographies précédemment indiquées, où il est question incidemment de la philosophie des Pères. Période anténicéenne, servaient plutôt. Pourquoi n’auraient-ils pas profité de col. 1051, 1068 : J. Sprinzl et A. Feder, pour saint Justin; tous ces nobles aperçus sur la divinité qu’ils avaient J. Cognât et V. Hébert-Duperron, pour Clément d'Alexandrie; trouvés chez les platoniciens, qu’ils y vissent des em­ O. Griiinberger, pour Minucius Félix. — Période postnicéenne, prunts faits primitivement à la révélation ou le fruit col. 1116 sq. : E. Fialon, pour saint Athanase et pour saint Basile ; de la raison humaine? Du reste, beaucoup d’entre eux F. Dickamp, poursaint Grégoire do Nysse; E. Portalié et J. Mar­ recevaient Platon déjà interprété. Tels les alexandrins, tin, pour saint Augustin. — Basse patristique, col. 1133-1134 : H. Koch et H. Weertz, pour Denys le pseudo-Aréopagite ; L. qui le voyaient beaucoup par les yeux de Philon; ce C. Bourquard et A. Hildebrand, pour Boèce. qui était un avantage, Philon ayant eu à son service la 3* Études spéciales. — J. M. Pfattisch, O. S. B., Platos révélation mosaïque, et en même temps, il faut en Einfluss aufdie Théologie Justins, dans Der Katholik, Mayence, convenir, un danger, étant donnés d’une part, l'hellé­ 1909,4· série, t. χχχιχ,ρ. 401-419; J. Denis, Delà philosophie nisme de ce philosophe, et, de l’autre, l’estime extraor­ d’Origène, Paris. 1884, c. in, p. 69sq.; Paganinus Gaudentius, dinaire qu’ont eue de lui plusieurs Pères. De dogmatum Origenis cum philosophia Platonis comparaMais n'arrive-t-on pas. par cette voie, au dualisme I Hone, Florence, 1639, c. v, vt, xxn. xxiv. Auteurs protestants. — 1’ Ouvrages généraux. — H. Rit­ que W. Meyer.col. 1088. 1090. a prélendu trouver dans ter, Gcschichte der chrisllichen Philosophie, t. v et vi de sa la théodicée de saint Grégoire de Nysse? E. de Faye, Geschichte der Philosophie, Hambourg, 1841; trad, franç. par Clement d’Alexandrie, p. 229 sq., distingue comme J. Trullard, Paris, 1843-1844; H. Ritter. Die christliche Philo­ deux faces dans la conception de Dieu qu’il attribue à sophie nach ihrem Begriff, ihren ausseren Verhüllnissen ce Père, l'une métaphysique et marquée à l’effigie de und in Hirer Geschichte bis au) die neuesten Zeiten, GœtPlaton, l’autre religieuse et chrétienne : « Désormais, tingue, 1858. t. 1,1. II; E. Hatch, The influence of Greek Ideas conclut-il, le Dieu de la théologie chrétienne gardera and Usages upon the Christian Church, Londres. 1890, lect. vii-tx; H. M. Gwatkin, The knowledge of God and its histo­ ce double caractère. D'une part, il semblera se perdre rical development, Édimbourg, 1906, t. n. lect. xv ; A. Har­ dans l’abstraction impersonnelle; d'autre part, il nack, Lehrbuch der Dogmengeschichte, aux endroits cités demeurera une personne vivante. » Ne sont-ce pas là coi. 1054, 1069, 1117: J. Kostlin, art. Gott, dans Realencyclodeux conceptions qui se heurtent? pddie für protestanlische Théologie und Kirche.3' édit., t. vi. Qu’elles paraissent telles à ceux qui établissent une p. 786 sq. sorte d’opposition et de divorce entre la philosophie et 2· Monographies déjà signalées. — Période anténicéenne. le dogme, entre la raison et la foi, et qui ne trouvent col. 1054, 1068 : C. Semiscb, J. C. E. Otto, G. Weizsàcker. M. von Engelhardt, pour sain' Justin; C. W. Steuer, pour de solution que dans les principes séparatistes de Kant, Tatien; P. Logothetcs. pour Athénagore; A. Pommrich et de Hegel, de Ritschl ou de Schleiermacher, c'est chose O. Gross, pour Théophile d'Antioche; J. Kunzc, pour saint Iréfacile à concevoir. Que les deux conceptions se heur­ née; H. E. F. Guerike, pour les catéchètes alexandrins; C. Bigg, tent, si la notion philosophique n’aboutit réellement pour les « platonistes chrétiens u d'Alexandrie: E. K. Redepenchez les Pères qu’à un Dieu inerte, abstrait, imperson­ ning et P. Fischer, pourOrigène: R. Kiihn. pour Minucius Félix; nel, ce serait difficile de le nier. .Mais nous avons J. Stier, pour Tertullien. — Période postnicéenne, col. 1177 : montré précédemment qu’il n’en est rien. En fait, les W. Meyer, pour saint Grégoire de Nys-e: A. Dorner, pour saint Augustin. — Basse patristique, col. 1134 : J. Niemeyer, deux conceptions ne se heurtent pas, parce qu'elles se J. Kanakis, O. Siebert, pourlo pseudo-Denys; F. Nitzsch, pour meuvent dans un plan différent et que, de plus, l’une Boèce. complète l’autre. Par la conception que les protestants 3· Études spéciales. — E. de Faye, De l’influence du Tintée de rationalistes ou semi-rationalistes invoquent exclusive­ Platon sur la théodicée de Justin Martyr, p. 169 187, dans ment, du Dieu vivant de l’Evangile, tel qu’ils l’enten­ Études de critique et d’histoire, 2· série, Paris, 1896 (Biblio­ dent, du Dieu immanent ou sensible au cœur, etc., thèque de l’École des Hautes Études. Sciences religieuses qu’atteint-on en fin de compte? Dieu considéré dans ses t. vu); L. Richter, Philosophisches in der Gottes-und Logof lehre des Apologelen Athenagoras aus Athen, Meissen, 1905; relations aux créatures, et par conséquent dans ses A. F. Daehne, De Γ,ώση Clementis Alexandrini et de vestigiis attributs relatifs; à moins qu’on ne rêve, hypothèse neoplatonicæ philosophix in ea obviis commentatio historica non chimérique, d’un Dieu tellement immanent à theologica, Leipzig, 1831, sect, tn, p. 77 sq.; C Merk, Clemens l’homme, qu'il ne s'en distingue plus nettement ou Alexandrinus in seiner Abliângiglceit von der griechischen plus du tout. Abstraction faite du panthéisme, et quelle Philosophie, Leipzig, 1879; E. de Faye, Clément d’Alexandrie. que soit du reste la valeur et l’efficacité morale de la Etude sur les rapports du christianisme et de la philosophie notion relative de Dieu qui vient d’être énoncée, si grecque au tr siècle, Paris. 1898 ; H. J. Bestmann, Orignes und Plotinos, dans Zeitschrift fur Icirchliche Wissenschafl und l’on s’en tient là, on ne dépasse pas en pratique ce kirchliches Leben, Leipzig, 1883, t. iv, p. 169-187; A. Jahn, que le semi-agnosticisme affirme en théorie, S. Methodii opera et S. Methodius Platonizans, Halle, 1865; El pourtant la sainte Écriture elle-même nous invite G. Rauch, Der Einfluss der stdischen Philosophie auf die à nous élever des créatures à Celui qui est, qui est de Lehrbildung Tertullians, Halle, 189Π; G. Schelowsky, Der Apo­ toute éternité, toujours le même, sans jamais changer. loget Tertullianus in seinem Verhdltnis zu der griechischElle nous invite à considérer que le monde est devant rômischen Philosophie, Leipzig, 1901 ; G. Morgenstern. Cyprian, lui comme un rien, et que lui-même, avant que le Bischof von Carthago, als Philosoph, léna, 1889; A. Jahn, Basilius Magnus plotinizans, comme supplément à l’édition de monde ne fut, il était, heureux et parfait dans sa Plotin par Creuzer, et à celle do saint Basile par Gai nier, Berne, pleine indépendance. Or, bien que la foi suffise pour 1838; G. Loesche, De Augustino plotinizante in doctrina de dépasser en Dieu le relatif et atteindre l’absolu, il n'en Deo disserenda, Icna, 1880; L. Grandgc-rge, Saint Augustin est pas moins vrai, et c’est là ce qui explique les Pères, et le néo-platonisme, Paris, 1896 (Bibliothèque de l'École des que sur ce terrain la raison est pour la foi un auxiliaire Hautes Études, Sciences religieuses, t. vin); A. Jahn, Diony­ précieux et normal. Si la notion chrétienne de Dieu siaca. Sprachlichr und Sachliche Platonische Blüthenlese aus nous fait surtout comprendre et goûter ces paroles de Dionysius, dem sog. Areopagiten, zur Anbahnung der philologischen Behandlung dieses Autors, Altona et Leipzig, saint Augustin, col. 1110 : habentes in intimo Deum, 1889. la notion philosophique nous aide puissamment à X. Le Bachelet. réaliser ces autres paroles du grand docteur, De vera religione, c. xxxtx, n. 72, P. L., t. xxxiv, col. 154 : V. DIEU. SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES. Transcende et le ipsum. — I. Méthode des études scolastiques sur la nature de Dieu. II. Doctrine des attributs ou noms divins au Auteurs catholiques. — 1· Ouvrages généraux. — J. N. xn» siècle. III. Apport péripatéticien et néoplatonicien Huber, Die Philosophie der Kirchenvdler, Munich, 1859; dans la théodicée au xm» siècle. IV. Influence de la A. Stôckl, Geschichte der christbchen Philosophie zur Zeit philosophie religieuse des Arabes. der Kirchenvâter, Mayence, 1891 : .1. Schwane, Histoire des On a exposé aux articles Attributs et Aséite ce qm dogmes, 1.1 el u, passim, aux endroits cités col. 1U54,1068,1116. 4153 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) 11-54 dans le sujet que nous avons à traiter est essentiel au i on peut le voir par exemple dans les Prolegomena du point de vue doctrinal. Les études développées consa- l Tractatus de Deo uno de Franzelin. crées aux principaux scolastiques et divers articles plus Depuis que Victor Cousin, suivi par Ilauréau et aussi, spéculatifs ont indiqué déjà ce qu'offre de spécial le dans une trop large mesure bien que dans un esprit détail de la théodicée de ces auteurs et des diverses différent, par M. de Wulf, a réduit ce qu’on appelle le écoles,et,conformément au plan de ce dictionnaire, ce problème scolastique à la discussion d’uno prélérilion travail se poursuivra. Il ne nous reste donc qu’à pré­ de Porphyre sur les universaux, on a beaucoup écrit senter ici, ce qui ne peut pas trouver place ailleurs, un sur la scolastique, mais sans prendre connaissance ou aperçu historique de la formation de la doctrine sur sans tenir compte de la série continue des travaux dont Dieu dans la scolastique. Dans ce but, nons ferons l’in­ nous venons de faire mention. On y eût trouvé précisé­ ventaire des données, procédés et conclusions de la ment la discussion du programme d’études tracé par théodicée au xn« siècle. Puis nous chercherons à expli­ saint Anselme en tête du Monologium. — l. L’objet prin­ quer comment se lit au XIIIe siècle l'introduction de la cipal delà scolastique est la nature divine, de meditanda doctrine de l’acte et de la puissance qui est la note divinitatis essentia et quibusdam aliis huic medita­ caractéristique de la théodicée scolastique. De la sorte tioni cohærentibus. Sur ce point il n’existe chez les nous espérons d’une part donner une réponse aux scolastiques aucune divergence. Après saint Thomas, attaques courantes contre la scolastique, d’autre part quienseigne, comineDuns Scot, que l’objet principal de dégager les idées maîtresses de la théodicée de l’École, la théologie est l’essence divine considérée absolument, et, par le moyen de l'histoire, montrer quel est le sens on a opiné avec Gilles de Rome, Durand de Sainldes controverses qu’on y agite et quelle en est la mé­ Pourçain, que cet objet est l'essence divine considérée thode. Commençons par quelques notions générales relativement, glorificator, etc., ou uniquement dans le sur ce dernier sujet qui est des plus complexes. Christ; mais, de toute façon, l’objet principal de la 1. Méthode des études scolastiques sur la nature scolastique a toujours été la nature divine. Cf. Vasquez, de Dieu. — Relativement à la nature de Dieu, on peut In disp. X, De subjecto theologiæ. S’en faire une caractériser le mouvement théologique des xi» et autre idée, c’est aller contre les textes et les faits, c'est xn» siècles, période des origines prochaines de la sco­ s’en interdire à jamais l’intelligence. Il est d'ailleurs lastique, par trois noms : saint Bernard, saint Anselme aisé de saisir pourquoi il ne pouvait pas en être autre­ et Pierre Lombard. Cf. Grabmann, Die Geschichte der ment. La scolastique est l’étude de la foi; mais l’objet scholastischen Methode, Fribourg-en-Brisgau, 1909,1.1; principal de la foi n’est autre que Dieu lui-même, sui­ Robert, Les Écoles et l’enseignement de la théologie vant une phrase de saint Augustin devenue classique : pendant la première moitié du Jtn» siècle, Paris, 1909. Fides in Ecclesia brevissime traditur, in qua com­ I» Saint Bernard. — Saint Bernard, que pour cette mendantur æterna quæ intelligi a carnalibus nondum raison l’on appelle souvent le dernier des Pères, repré­ possunt; et temporalia, præterila et futura, quæ pro sente spécialement l’élément traditionnel. Ce qu’il nous salute hominum gessit et gestura est ætemitas divinæ a laissé sur la nature divine est la synthèse, filtrée à providentiæ. Credamus ergo in Patrem et Filium et travers une àme aussi religieuse qu’élevée, de ce Spiritum Sanctum : hæc æterna sunt et incommuta­ qu’extrayaient à son époque de l’Écriture, des Pères et bilia, id est, unus Deus, unius substanliæ Trinitas des textes canoniques, les glossateurs de la Bible, les æterna, Deus ex quo omnia, per quem omnia, in faiseurs de « chaînes », les compilateurs de décrétales quo omnia. De agone Christiano, c. χιπ, P. L.. t. xt. et aussi les « sententiaires ». Ces derniers, en se livrant coi. 299. — 2. Saint Anselme indique ensuite la méthode au travail de recueillir les « pensées » des Pères, [ à suivre : l’emploi de la preuve rationnelle, sans app-, essayaient de les ordonner d’une façon méthodique, en I direct à l’autorité de la parole divine, quatenus aucto­ vue de l’enseignement religieux. Ils ne tardèrent pas à [ ritate Scripturas penitus nihil in ea persuadere' remarquer que, d'accord quant au fond des vérités en- I Cf. De fide Trinitatis, c. iv, ibid., col. 272. Subsidiai­ seignées sur Dieu par l’Église, les Pères ne l’étaient : rement, les objections soulevées par la raison seron: pas toujours sur les preuves et les explications qu’ils résolues par le même procédé. — 3. Cependant tout en en donnaient. Mais, dans ce désaccord même, un pro­ faisant œuvre de philosophe, saint Anselme n'oublie cédé leur restait commun : l’emploi d’arguments ra­ pas que le philosophe, même lorsqu’il conclut d'après les seules lumières de sa raison, a soin, s’il est pruden:. tionnels sur la nature divine. de contrôler ses principes et ses conclusions à l'aide 2° Saint Anselme. — Saint Anselme dégagea ce point de la philosophia perennis, et, s’il est catholique, à commun et par là fonda la scolastique, comme vient de l’aide de l’enseignement de l’Église : nihil potui inve­ le rappeler Pie X. Encyclique Communium rerum. nire me in ea dixisse, quod non catholicorum Patrum, C’est avec une pleine conscience de la nouveauté qu’il introduisait, que saint Anselme écrivit ses deux traités et maxime beati Augustini scriptis coAæreat.D’ailleurs, sur Dieu, le Monologium, et le Proslogion. P. L., Anselme n'ignore pas et ne néglige pas la distinction t. clviii, col. 143. 223. Il suflit pour s’en convaincre entre les mystères proprement dits, que la raison par d'en lire les premières lignes, et spécialement la courte elle-même ne saurait découvrir, et les vérités sur Dieu préface du Monologium, que l’auteur supplie les co­ que nous pouvons connaître par la raison. De fide Tri­ nitatis, c. n, P. L., t. clviii, col. 263. Et si ce fut sur­ pistes de ne jamais omettre en reproduisant le corps tout au nom des données de la révélation que saint de l’ouvrage. Cette préface a durant des siècles fourni Bernard combattit Abélard et Gilbert de la Porrée, c’est â tous les commentateurs du Maître des Sentences le thème qu’ils développent, au prologue du I»r livre, sur en vertu des mêmes données qu'Anselme traita d’hérélique la dialectique de Roscelin. Jbid., col. 265. l’objet et sur la méthode de la théologie ; la pensée de saint Anselme fait le fond des passages où saint Thomas 3“ Pierre Lombard. — L’innovation de saint Anselme rencontra des résistances. Mais elle eut de sages parti­ traite proprio marte du même sujet, Contra gentes, sans, spécialement dans l’école de Saint-Victor. Moins L I, c. ι-ix ; Sum. theol., I», q. i ; au xvn» siècle, le mystique qu’on ne l’a prétendu, l’école de Saint-Victor cardinal d’Aguirre consacrait plus de deux cents pages s’appliqua à perfectionner le programme tracé à grands in-folio à discuter les questions soulevées par cette page traits par saint Anselme. Cf. Mignon, Les origines de de saint Anselme, Theologia sancti Anselmi, Rome, la scolastique et Hugues de Saint-Victor, Paris, 1895. 1688, t. t, p. 35-246: et, de nos jours encore, c’est, 1.1, c. m. Sous la double influence de saint Anselme et directement ou indirectement, du même passage de de la curiosité philosophique qui se faisait alors sentir, l’archevêque de Cantorbéry que s’inspirent les meilleurs l’attention des « sententiaires » se porta spécialement th 'ologiens au début de leurs traités sur Dieu, comme DICT. DE THÉOL. CATHOL. IV. -37 1155 DI EL (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES sur la partie rationnelle des écrits des Pères. L’abou­ tissement de cet immense travail fut le Livre des Sen­ tences de Pierre Lombard, P. L., t. cxci ; édition cri­ tique, dans le Ier volume des Opera de saint Bonaven­ ture, Quaracchi, 1882. Le recueil de Pierre Lombard fit vite oublier les travaux du môme genre qui l’avaient précédé; il devint bientôt le texte classique des cours et traités de théologie; il fut les Sentences, tout court. Le succès du Maître des Sentences fut dù en grande partie à sa méthode ; en tout cas, celte méthode est la méthode scolastique dans son premier épanouissement. Le Monologium et le Proslogion sont surtout œuvre de philosophe; le livre des Sentences est plutôt l’œuvre d'un théologien. — 1. SaintAnselme se livre à la spécu­ lation sur la nature divine, et constate que ses principes et conclusions sont conformes à l’enseignement tradi­ tionnel; Pierre Lombard procède d'abord par voie d'autorité scripturaire et patristique; et, chez lui, l'ar­ gumentation philosophique est ordinairement fournie directement par les textes mêmes qu’il recueille. On saisira la différence, qui est plus qu’une nuance, en comparant par exemple la Somme philosophique de saint Thomas contre les gentils et sa Somme théologique. Dans le Contra gentes, saint Thomas n'amène qu’à la lin de ses chapitres les textes scripturaires ou patristiques que, dans la Somme théologique, il place avant la spéculation philosophique, en tète du res­ pondeo dicendum au sed contra, qui résume et rap­ pelle d'un mot l'argument théologiquement décisif. La reconnaissance de l'importance de la tradition chrétienne, même en pure spéculation philosophique sur Dieu, qui caractérise l’œuvre de Pierre Lombard, orienta le travail des théologiens dans une direction négligée par saint Anselme. — 2. Celui-ci avait abordé la solution des difficultés que peut élever la raison contre les conclusions traditionnelles sur Dieu; et en ce point les scolastiques le suivirent. Mais il n'avait pas donné la solution des problèmes que soulèvent les divergences des Pères; ce fut un travail qu'allectionna lexn· siècle; et quoi qu'en aient dit le P. Denille et M. Picavet, Abélard et Alexandre de Halés créateurs de la méthode scolastique, dans la Bibliothèque de /'École des Hautes Éludes, Sciences religieuses, t. vu, et après eux M. de Wulf, Histoire de la philo­ sophie t médiévale, Louvain, 1900, p. 201, l'œuvre d'Abélard, et en particulier le Sic et non, ne furent qu’un épisode dans ce travail de classification et de conciliation des textes, dont les canonistes avaient les premiers donné l’exemple. Il y eut, en ell'et, des « sententiaires » avant le Sic et non, de même qu’il y eut des « sommistes » avant Vlntroductio ad theologiam. Cf. Baltus, Dieu d'après Hugues de Saint- Victor, dans la Bevue bénédictine, 1898, p. 109. D’ailleurs, la question de dates qui cependant a bien ici quelque poids mise à part, comment qualifier « d’initiateur de la méthode scolastique » celui que le premier siècle de la scolastique admira, mais condamna; celui que la scolastique posté­ rieure ignora si bien, que de nos jours encore on discute sur la vraie portée de ses écrits? Le P. Denille a mis à la mode ce qu'il appelle une école d'Abélard, voir t. t, col. 49; il semble bien que ce soit à tort; car le Sic et non n’était qu’un recueil de textes en apparence dis­ cordants. mais sans critique, sans que l’auteur donnât son opinion personnelle, comme font toujours les scolastiques; et d’un autre côté, dans Vlntroductio ad theologiam, où Abélard est personnel, il Test, comme ne le sont jamais les scolastiques, je veux dire sans égard pour la subordination de la pensée humaine à la révélation, de la spéculation au donné traditionnel. Cf. Daniels, Quellenbeitrâge und Untersuchungen zur Geschichte der Gottesbeweise im XIII Jahrhundert, Munster, 1909, p. 116. au t. vin des Beitrâge. Si Ton tient absolument à compter parmi les initiateurs de la 1156 scolastique un écrivain dont l’orthodoxie ne fut pas toujours intacte, qu'on nomme Gilbert de la Porrée, puis­ qu’il est certain que ses commentaires sur Boèce furent souvent cités, largement utilisés, et que son traité De sex principiis fut longtemps classique. Albert le Grand le commenta; saintThomas lui tilde larges emprunts; on l’éditait encore avec les œuvres d'Aristote au XV!· siècle. On ne peut pas en dire autant d’Abélard. Tout ce qu’on peut reconnaître d’influence au Sic el non, c’est d’avoir fait sentir à tous la nécessité du travail d’interprétation des textes patristiques, auxquels se livraient les sententiaires, et d'avoir ainsi préparé le bon accueil que l'on ne tarda guère à faire à l'œuvre de Pierre Lombaid. Sans doute les Sentences, au point de vue de l'inter­ prétation objective des Pères et de leur philosophie, nous paraissent aujourd'hui bien imparfaites ; car les recherches entreprises sur ce sujet par les théologiens depuis la lin du xvr siècle nous ont rendu difficiles et exigeants. Mais il ne faut pas oublier que, sans la per­ sistence de l’inlluence de Pierre Lombard, ni Melchior Cano n’eût pu railler, comme il a fait, ceux qui en théologie trancheraient tout par un syllogisme tiré d’Aristote sans recourir aux sources chrétiennes ; ni l’école des jésuites espagnols, Vasquez et Suarez, n’eût pu donner une si large place à la discussion de la pensée historique des Pères, et faire naître ainsi les travaux de Petau et de ses émules. Il ne fautpas oublier non plus que la préoccupation de concilier les Pères entre eux, imposée à tous les scolastiques du moyen âge par le texte même de l’auteur qu’ils commentaient, donna à leurs spéculations une base plus large, les préserva du dogmatisme philosophique intransigeant où incline l'usage constant de la méthode dialectique, et mit en éveil, tint en haleine leur curiosité métaphy­ sique. Sans doute, quelques-uns abusèrent de la liberté grande d’opiner qui naissait de la situation ; mais la providence semble s'être servie de cette liberté même pour prévenir la formation dans l’Église d’une tradition philosophique unilatérale, dont l’étroitesse eût pu un jour devenir un embarras. Ces résultats sont assez importants pour consoler de l’ennui que l’on éprouve à voir les anciens scolastiques, même les plus grands, se méprendre, dans la solution des difficultés patrisliques qu’ils se posent, sur le sens des textes et sur les divergences ou nuances des diverses philosophies, faute d’avoir comme nous une édition complète et critique d’Aristote, de Plotin ou de Proclus. faute surtout d'avoir sous la main l’équivalentdes patrologies de Migne. Heu­ reusement, les intuitions du génie d’une part, celles du sens catholique de l'autre, suppléèrent le plus souven à ce que laissait à désirer l’érudition ; et, quoi qu’en puisse dire M. Picavet, il en résulta qu’avec des for­ mules néoplatoniciennes les scolastiques exprimèrent des vérités chrétiennes. Une dernière conséquence delà méthode strictement théologique de Pierre Lombard fut la distribution des matières de son l«r livre. — 3. Saint Anselme dans son Monologium avait distingué la connaissance naturelle que nous avons de Dieu par la raison,et celle que nous avons par la foi; et, conformément à la logique des choses, il avait commencé son ouvrage par la première, et l’avait achevé par la seconde; c’est l’ordre que suivit plus tard saint Thomas dans la Somme théologique, et c’est Tordre communément suivi dans l’École depuis le milieu du xvi® siècle, c’est-à-dire depuis le moment où la Somme de saint Thomas a prévalu sur l’œuvre de Pierre Lombard, comme texte de cours. Pierre Lombard, se plaçant plus rigoureusement que saint Anselme au point de vue théologique, débute au con­ traire par le dogme fondamental de la Trinité : Hoc itaque vera ac pia fide tenendum est quod Trinitas sit unus et solus verus Deus, ut ait Augustinus. L. I. dist. 11. c. i. Et ce n'est qu’à propos de l'étude ration­ 1157 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) nelle de la Trinité qu’il introduit, à mesure qu'il en a besoin, l’enseignement patristique sur ce que nous connaissons de Dieu par la seule raison. Il résulte de ce plan un enchevêtrement des questions proprement théologiques et des problèmes purement philosophiques, qui rend très difficile, sinon impossible, l’intelligence des commentateurs des Sentences, à ceux qui n’ont pas fait de très fortes études théologiques. En second lieu, chez Pierre Lombard et chez ses commentateurs, les problèmes philosophiques sur la nature divine ont eux-mémes leur distribution commandée, soit par le dogme défini ou révélé, soit par la doctrine commune de l’Eglise, soit par les données patristiques alors connues, et par le sens où ces données étaient enten­ dues. On saisira la portée de cette remarque, si l’on compare par exemple l’ouvrage théologique De Deo uno de Franzelin avec la théodicée scolastique du P. Hontheim. Ces deux catégories de traités ont au fond le même objet, la nature divine en tant que con­ naissable par la raison; ils diffèrent cependant, non seulement par l’ordre des matières, ce qui est de pre­ mière importance lorsqu’on suit, comme ils font, une méthode déductive, mais encore par le choix des ques­ tions traitées, par l’importance accordée aux diverses conclusions, et souvent par la nature même des argu­ ments employés. On sait que VHistoirede la scolasti­ que d'Ilauréau fut d'abord un mémoire composé pour un concours proposé par une de nos académies. Or, l’Académie avait demandé un travail où l’on fit abstrac­ tion de la théologie des scolastiques. Cette condition, contraire à la nature des choses, est, plus peut-être que l'influence de Victor Cousin et du nominalisme subjectiviste de M. llauréau, la vraie raison de l’insuf­ fisance notoire du mémoire couronné et de V Histoire qui en est sortie. 11. Doctrine des attributs ou noms divins aux xi'et xiie siècles. — Nous disons attributs ou noms divins, pour bien marquer que nous ne prenons pas ici le mot attributs dans le sens précis qu’il a reçu dans la scolastique postérieure. « Attribut » signifie donc ici tous les termes, substantifs ou adjectifs, que nous employons, avec l’Écriture ou la tradition, pour dési­ gner les perfections divines. Bien que saint Thomas parle souvent autrement, c’est le sens qu’il a en vue, lorsqu'il traite des noms divins. Sum. theol.,1*, q. xm. Dans cette acception, la doctrine des attributs com­ prend en réalité tout ce que nous pouvons connaître ici-bas de la nature divine, soit par la raison, soit par la révélation. 1° Déduction des attributs. — Les procédés par lesquels nous arrivons à connaître les perfections divines par la raison naturelle, se réduisent à trois, comme le remarquait déjà, au début du xive siècle, le dominicain Hervé de Nédellec. Ou bien nous partons de l’infinité divine, du fait que Dieu est la plénitude de l’être, supposé connu soit par la révélation, Ego sum qui sum, soit par l’idée naturelle de Dieu, ens quo majus cogitari nequit, soit par démonstration, et nous déduisons la pluralité des attributs; ou bien nous pro­ cédons par voie de causalité, et cela de deux manières : Uno modo sic : quia Deus est agens primum et nobi­ lissimum, ideo est agens per intellectum et volunta­ tem, et sic sunt ibi duo attributa, scilicet intellectus et voluntas; et ulterius quia est perfectus per intel­ lectum, ibi est sapientia et scientia ; et quia voluntas ejus habet bonum non extra se, ideo ibi est bonitas; et sic de aliis. Alio modo hoc ostenditur ex causalitate sic : Quidquid perfectionis est simpliciter in effectu, oportet præesse in causa ; sed in creaturis in­ veniuntur plura quæ dicunt simpliciter perfectionem, puta esse bonum,justum, inlelligentem,et sicde aliis; ergo oportet talia ponere in Deo, qui est causa omnis creaturæ. Hervæus Britto, In IV Sent., 1. I, dist. II, 1158 q. i, Paris, 1647. p. 24. Or, l’emploi du premier pro­ cédé fait le fond du Proslogium et du Monologium de saint Anselme, avec cette différence que, dans le pre­ mier de ces ouvrages, l’auteur part de l’idée de l’infini qu’il suppose naturelle et spontanée, tandis que dans le second il commence par prouver que Dieu est la plénitude de l’être, en prenant pour base l’idée du sou­ verain bien. Voir col. 877,915. D’un autre côté, dans la première partie du Monologium, non seulement saint Anselme se sert du double procédé par voie de causa­ lité, mais il en fait la théorie, c. xv, P. L., t. clviii, col. 162; et, sur ce sujet, on ne l’a pas dépassé. Tout au plus faut-il reconnaître qu’Hugues de Saint-Victor ajouta à la doctrine d’Anselme une précision impor­ tante, en insistant sur cette remarque, quod rationem creatura recte considerata adjuvat ad cognoscendum Deum. De sacramentis, 1. I,part. III, c. xiv; Eruditio didascalica, 1. VII, c. xv, P. L., t. ci.xxvi, coi. 221, 823. Pierre Lombard, sans considérations spéculatives, se contente de reproduire d’après les Pères la même doctrine, Sent., 1. I, dist. III, c. i; cf. dist. XL11I, contre Abélard. Si l’on fait abstraction des controverses postérieures sur la démonstrabilité par la raison de tel ou tel attribut, par exemple l’unicité, la toute-puissance, l’infinité, surla valeur probante de tel ou tel argument emprunté plus tard au péripatétisme ou au néoplatonisme, on peut dire que la déduction des attributs, telle que l’ensemble des théologiens la pratique encore aujourd’hui, n’a fait, pour le fond des choses, aucun progrès depuis le xne siècle; tout au plus l’agencement pédagogique de nos traités est-il meilleur, bien qu’à ce point de vue le Ier livre de l’Ars fidei d’Alain de Lille soit déjà très re­ marquable. La déduction des attributs tient une large place dans les textes du xn· siècle qui nous sont parvenus. En faire honneur à Platon, à Aristote ou au néoplatonisme, c’est oublier que le xne siècle ne connaissait directement de Platon que le l imée, qu’il ne put lire qu’assez lard la Logique complète d’Aristote, et que l’influence, d’abord latente, puis plus sensible, du néoplatonisme ne pou­ vait avoir, au point de vue qui nous occupe, que d’assez fâcheux résultats. C’est à l’enseignement de la tradi­ tion chrétienne — les textes auxquels nous allons renvoyer le disent clairement — que le XIIe siècle em­ prunta la doctrine de la déduction des attributs. Dans l’impossibilité de passer ici en revue tous les attributs divins, nous nous bornerons à ceux dont la connais­ sance nette est impliquée par les diverses décisions que prit l’autorité ecclésiastique contre les erreurs qui se produisirent durant cette période; en d’autres termes, nous nous bornerons à ceux qui furent l’objet des ques­ tions et des solutions agitées dans l’École, avant l’in­ troduction du péripatétisme arabe dans le monde latin. 1. Substantiality de Dieu. — Sur la substantialité de Dieu, voir Yves de Chartres, Decretum, part. I. c. n, P. L., t. cxi.i, col. 60; S. Anselme, Monologium, c. xxvi sq., P. L., t. clviii, col. 179; Gilbert de la Porrée, De prædicatione trium personarum, P. L., t. lxiv, col. 1304; De Trinitate, ibid., col. 1252, 1270. Une question connexe est celle qui concerne l’emploi du mot essence en parlant de Dieu. La doctrine de saint Augustin est rapportée par Pierre Lombard. LI. dist. VIII, c. i. Sicu' ab eo quod est sapere dicta est sapientia, ita ab e< quod est esse dicta est essentia. Et, par être on entend la plénitude de l’être, comme il apparaît par le contexte : Et quis magis est quant ille qui in Exodi tertio dixit famulo suo Moysi : Ego sum qui sum. 2. Unité de Dieu. — Évidemment on enseignait l’unité divine en même temps que le dogme trinitaire. Mais quand il s'agissait d’expliquer la terminologie patris­ tique en cette matière, on était embarrassé. On mui- -1159 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) tiplie les distinctions, cf. S. Bernard, De considera­ tione, 1. V, c. vm, P. L., t. clxxxii, col. 799; Hugues de Saint-Victor, Eruditio didascalica, 1. VII, c. xix, P. L., t. CI.XXVI, col. 826; Alain de Lille, Begulæ theo­ logicas, reg. n, P. L., t. ccx, col. 624; Distinctiones theo­ logicae, v» Unum, ibid., col. 987. Mais la terminologie reste confuse, parce que l’on n'a pas une connaissance précise des sens spéciaux donnés à ce mot par les Pères platonisants. Cf. Scheeben, La dogmatique, §83, t. il, p. 193. La confusion ne fit que croître, lorsque l’on reçut comme œuvre de Boéce, P. L., t. i.xm, col. 1075, le De unitate, que Dominique Gundisalvi avait com­ pilé d’après le néoplatonicien Avicebron. Cf. Correns, Die dem. Boethius fâlschlich zugeschriebene Abhandlung des Dominicus Gundisalvi de unitate, dans le t. i des Beitrâge de Bæumker, Munster, 4891 ; voir au t. m et vde la même collection les études de Witmann sur Avicebron. On peut même dire que cette confusion fut en partie la cause des obscurités dont s’enveloppa alors la question des universaux. Cependant, sous les embarras du langage, on retrouve sur l’unité divine, non pas seulement le dogme de l’Église — ce qui n’est pas ici en question — mais toutes les données tradition­ nelles. Sur l’unicité de Dieu, voir S. Anselme, Monolo­ gium, c. ni, iv, ibid., col. 147; Hugues de Saint-Victor, De sacramentis, 1.1, part. III, c. XII, col. 220; Eruditio didascalica, 1. VII, c. xix, col. 826; Pierre Lombard, Sent., I. I, dist. II, et à propos de l’unité du premier principe des choses, 1. Il, dist. 1. On sait que l’unité de singularité de Dieu se trouve énoncée dans le concile du Vatican, Denzinger, n. 1631. Pour défendre le texte proposé et accepté, un des rap­ porteurs cita Pierre de Cluny, Collectio lacensis, t. vu, col. 106; il eût pu facilement citer aussi saint Anselme. Le texte de Pierre Lombard, 1. I, dist. Il, c. xxm-xxvi, ou l’accord de l’unité de singularité de Dieu avec la trinitédes personnes est étudié, donna aux scolastiques des âges postérieurs l’occasion de discuter les problèmes suivants : an detur natura subsistens seu absoluta substantia communis tribus personis ; an detur perso­ nalitas realiter absoluta et communis. Ces problèmes trouveront mieux leur place au mot Trinité. Il suffit ici d’indiquer que le xne siècle les rattachait à notre sujet par une question de logique, comme on le voit dans Pierre de Poitiers, Sententiarum libri V, I. I, c. χχχιιι : An hæc propositio sit singularis, Deus est? Sous cette forme la controverse a duré longtemps, les thomistes soutenant que le nom de Dieu, si l’on fait abstraction des personnes, est un nom commun. Cf. Lossada, Institu­ tiones dialecticas, disp. VI, c. v, Barcelone, 1882, p. 127. Nous n’avons pas ici l’espace pour discuter la valeur spéculative de cette opinion; il suffit de retenir que le concile du Vatican a indiqué la singularité divine parmi les moyens termes à employer rationnellement pour éviter ou réfuter le panthéisme. Denzinger, n. 1631, 1650. Les mêmes passages du Lombard ont donné lieu à une autre question. H pense, 1. I, dist. XXIV, que les termes numéraux, unus, duo, tria, ne se disent pas de Dieu au sens propre, mais seulement dans un sens négatif. Mais l’opinion commune de l’École s’est pro­ noncée contre lui, grâce à l'argumentation de saint Thomas, In IV Sent., 1. I, dist. XXIV, q. i, a. 3; Sum. theol., I“, q. xxx, a. 3; De potentia, q. ix, a. 7; voiriesscholiesde l’édition deQuaracchi de saint Bona­ venture, t. i, p. 422, 426. L’accord de l’École nous est manifesté par la liste d’articles qui, au moins à partir du xv“ siècle, se trouve dans tous les manuscrits ou éditions de Pierre Lombard, et qui est intitulée : arti­ culi in quibus Magister non tenetur communiter ab omnibus. La formule est respectueuse, mais en réalité l’université de Paris défendait d’enseigner ces articles, dont trois seulement concernent la nature divine. Le 1er est ainsi libellé : Quod nomina numeralia dicta de 1160 Deo dicuntur solum relative, dist. XXIV, c. Et si dili­ genter; vel hæc nomina numeralia trinus et trinitas non dicunt positionem sed privationem tantum. P.L., t. CXCII, coi. 962. Une autre proposition connexe avec celle-ci concerne le semblable et Végal dont le sens, serait également privatif. Cf. S. Bonaventure, In IV Sent., 1. I, dist. XXXI, a. 1, q. i. Le 3’article concerne la toute-puissance, et nous le retrouverons plus loin. 3. Simplicité divine. — Sur l’unité de simplicité ou, comme on parle ordinairement, sur la simplicité divine, les textes principaux se trouvent dans S. Anselme, Monologium, c. xvi sq., col. 164; Proslogion, c. xxn, col. 238; S. Bernard, De consideratione, 1. V, c. vu, col. 797; Sermones in Cantica, serm. i.xxx, P. L., t.CLXXXin, col. 1169; Richard de Saint-Victor, De Trini­ tate, l. I, c. xill sq., P. L., t. cxcvi, col. 897 sq. ; enfin et surtout dans Pierre Lombard, 1.1, dist. VIII,c. ιιι,ού la doctrine est prouvée d’abord par l’autorité des saints Augustin et Hilaire, puis par voie d’exclusion : il n'y a en Dieu composition ni de sujet et d'accident, ni de matière et de forme, ni de parties intégrales, ni de per­ fections etde l’être qui les possède; d’où il suit que les catégories de la dialectique ne conviennent pas à Dieu. Cf. Alain de Lille, zlrs fidei, I. 1, vm; Theologicæ regulæ, reg. vm, P. L., t. ccx, col. 600,627, et la 8erègle de Boèce exposée par Gilbert de la Porrée, In librum quomodo substantiae bonæ sint. P. L., t. lxiv, col. 1321. 4. Immutabilité. — L’immutabilité divine est en­ seignée par saint Anselme comme corollaire de l’éter­ nité, de l’omniprésence et de la simplicité. Monolo­ gium, c. xxv, col. 178; voir Cur Deus homo, 1. II, c. xvn, ibid., col. 419. Hugues de Saint-Victor, comme saint Bernard, In Cantica, serm. lxxx, n. 5, P. L., t. CLXXxni, col. 1169, déduit cetattributde la simplicité; et, conformément à son principe de procéder par induc­ tion en partant des choses finies, il se sert de l’immu­ tabilité comme de moyen terme, pour exclure toute mutation temporelle et spatiale en Dieu, c’est-à-dire pour prouver l’éternité et l'immensité divine. De sacra­ mentis, J. I, part. III, c. xm; Eruditio didascalica, 1. VII, c. xix, ibid., col. 220, 827. Cet ordre est celui que suit saint Thomas dans la Somme théologique, où l’immensité et l’éternité sont déduites de l'immutabilité, cf. Jean de Saint-Thomas, In /am, disp. Ill, a. 2, η. 1 ; mais Hugues ne prend point pour base première, comme saint Thomas, l’immobilité du premier moteur. Procédant surtout par voie d’autorité, Pierre Lombard traite de l’immutabilité avant de parler de la simplicité, 1. I, dist. VIII, c. n. 5. Spiritualité de Dieu. — La spiritualité se dit de Dieu en plusieurs sens, tous vrais, mais inégalement compréhensifs. Esprit est pris quelquefois pour le sim­ ple équivalent d’incorporel, incorporel s’entendant au sens purement négatif. Cf. S. Thomas, De potentia, q. IX, a. 7, ad 2llm. En ce sens, les formules, Dieu est esprit, Dieu n’est pas un corps, excluent l’anthropomor­ phisme et le grossier monisme matérialiste, mais ne nous renseignent pas sur la nature intrinsèque de Dieu d’une façon positive, parce que, dit saint Thomas, loc. cit., le procédé d’éminence ou de causalité n'in­ tervient pas. Je n’ai pas souvenir d’avoir rencontré cette acception au cours du xne siècle. Si l’on oppose esprit à matière, spirituel à corporel, non plus seule­ ment avec l’appréhension que la division est logique­ ment adéquate, mais avec la vue intellectuelle du con­ tenu positif des deux membres de la division, les formules, Dieu est esprit, Dieu n’est pas un corps, prennent un sens positif qui implique l’essentielle supériorité de l’esprit sur la matière. C’est dans ce sens que prend le terme esprit, saint Anselme. Monolo­ gium, c. xxvil, col. 180: Quoniam non noscitur dignior essentia quam spiritus aut corpus, et ex his dignior est spiritus quam corpus : utique eadem [essentia seu 1161 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) substantia divina] asserenda est esse spiritus, et non corpus. Le contenu positif de la notion de spiritualité et la supériorité de l'esprit sur la matière peuvent s’expliciter de plusieurs manières. D'abord, au point de vue physique, à l’aide des notions d’indivisibilité, d’extension ou de diffusion virtuelles, d'indépendance des relations locales ou temporelles. On trouve des traces de cette façon de concevoir la spiritualité, dans saint Anselme, loc. cit.; cf. ibid., c. xxm, col. 176; dans saint Bernard, De consideratione, I. V, c. vt, P. L.A. ci.xxxii, col.796; dans Hugues de Saint-Victor, Eruditio didascalica, I. Vil, c. xtx, ibid., col. 828, et dans Alain de Lille, parlant après le Trismégiste de la sphère intelligible dont le centre est partout et la cir­ conférence nulle part. Theologicæ requise, vu, P. L., t. ccx, col. 627. Cf. Baumgartner, Die Philosophie des Alanus de Insulis, Munster, 1896, p. 118, 128, au t. m des Heitrâge de Bæumker. Cette conception n’a rien de surprenant chez des penseurs aussi nourris de saint Augustin. On peut aussi s’expliciter la notion de spiritualité, au point de vue psychologique, par les opérations de la vie intelligente et volontaire, par la conscience psychologique : propriétés et fonctions qui ne conviennent pas à la matière et ne dépendent pas d’elle. En ce sens « esprit » signifie être intelligent et conscient de soi; « pur esprit » signifie être intelligent et conscient, absolument dégagé des imperfections de la matière. Nous dirons plus loin comment un argu­ ment, emprunté par saint Thomas à Avicenne, de l’aveu de Capréolus, amena dès le xiv· siècle les scolastiques à se demander si l’indivisibilité physique est la raison formelle de l’intellectivité. Sans traiter cette question abstruse, dont la Hiérarchie céleste du pseudo-Denys suggérait pourtant l’idée, le xn· siècle se contenta de prendre pour matériellement équiva­ lentes les deux conceptions, et prouva l'intellectualité divine soit par l’argument général de l’ordre du monde, soit par la considération du miroir intérieur. Cf. Hugues de Saint-Victor, De sacramentis, 1.1, part. III, c. Vf sq., col. 219; Eruditio didascalica, 1. VII, c. xvi sq., col.823 ; De cælesli hierarchia, 1. III, P. L., t. clxxv, col. 977. Voir aussi Pierre Lombard, 1. I, dist. XXXV, XLV. 6. Omniprésence. — Pour achever l’énumération des problèmes sur les attributs qu’étudia spécialement le xn' siècle, il faut dire un mot de l’omniprésence et de la toute-puissance. Honorius d’Autun, à la question Ubi habitat Deus? répond dans son Elucidariuni, 3, P. L., t. CLXXII, col. 1111 : Quamvis ubique potentia­ lité)·, tamen in intellectuali cælo substantialiter, et le ciel intellectuel est le troisième, où la sainte Trinité est vue face à face; on dit qu’il est partout parce que dans le même moment où il dispose tout en Orient, il dispose tout en Occident, ce que ne peut pas faire par exemple un ange. D'après une lettre de Gauthier de Morlagne à Thierry de Chartres, ce dernier répétait souvent que Dieu n’est point substantiellement partout, mais seulement par sa puissance. Cf. d’Achery, Spici­ legium, Paris, 1723, t. m, p. 522. Depuis Bayle, la tradition de ranger certains scolastiques parmi les pan­ théistes est de mise; M. Hauréau, Histoire de la phi­ losophie scolastique, Paris, 1872, t. I, p. 312, puis M. Clerval, Les écoles de Chartres au moyen âge du V' au XVF siècle, Paris, 1895. ont fait de Thierry un panthéiste, soit parce qu’il dit que Dieu est la forme de l’être des choses, soit parce qu’il aurait écrit : omne quod est, in Deo est, quia unum est. Hauréau, Notices et extraits, Paris, 1890, t. i, p. 63. Mais M. Bæumker a remarqué que la lecture de M. Hauréau est fautive; il faut lire simplement, omne quod est, ideo est, quia unum est, phrase qui n’étonnera aucun lecteur de Boèce ou d’Alain de Lille. Archiv fiir Geschichte der Philosophie, Berlin, t. X, p. 138. Quant à la formule, divinitas singulis rebus forma essendi est, elle est ; 1162 composée d'un mot de Boèce qui appelle Dieu forma. et d’un mot de Denys qui dit que Dieu est l’esse om­ nium. Sans avoir recours aux considérations par les­ quelles M. Bæumker pense laver du soupçon de pan­ théisme le pseudo mystique Eckart — voir la discussion approfondie du sujet a propos de Wiclilf dans Thomas Waldensis, Doctrinale antiquitatum fidei catholicae, Venise, 1757, t. I, 1. I, a. 1 — cetle formule s’explique fort bien par la phraséologie du xn· siècle. Après Boèce, Gilbert de la Porrée el Alain de Lille appellent Dieu forma, dans le sens de cause, cf. Baumgartner. Alanus de Insulis, p. 126; et Thierry de Chartres n’entend pas le mot autrement, puisqu’il ajoute, après avoir parlé de la production de la lumière et de la chaleur par les corps chauds et lumineux : ita sin­ gula: res esse suum ex divinitate sortiuntur ; d’où il conclut à bon droit que tout ce qui existe n’est que parce que Dieu, l’unité supérieure, en qui se trouve toute perfection, existe. Rien de plus augustinien et de plus orthodoxe. Cf. S. Augustin, De moribus manichæorum, c. vt, n. 8, P. L., t. xxxn, col. 1348: De vera religione, c. xxxn, xxxiv, n. 63, P. L., t. xxxiv, col. 150. M. Hauréau pense que la présence substan­ tielle de Dieu partout, communément enseignée par l’École, est la doctrine même de Proclus et de Spinoza ; mais, s’il en est ainsi, comment reprocher le pan­ théisme à Thierry de Chartres, qui, dans le passage même que l’on allègue, rejette la doctrine de l'ubi­ quité essentielle? Thierry, en effet, garde le mot. Deus totus et essentialiter ubique esse vere perhibetur; mais l’explication qu'il en donne nie la doctrine com­ munément admise, puisqu’il explique l’ubiquité divine par la seule opération de Dieu, et réduit la présence par essence â ce qu’on appelle en scolastique la pré­ sence par puissance, comme le lui reproche justement Gauthier de Morlagne. En réalité, loin d’être pan­ théistes, c’est pour mettre en relief la transcendance de Dieu, qu'Honorius d’Autun et Thierry ont mis en question ou nié ce que l’on appelle souvent au­ jourd’hui, non sans équivoque, l’immanence divine. Mais l’enseignement traditionnel sur l'omniprésence divine, exprimé par Hildebert du Mans dans une pri· re rythmée du genre de celles que l’on attribue commu­ nément à saint Thomas. Carmina, ι.χχι, P. L., t. Clxxi. col. 1411, fut appuyé de ses raisons dogmatiques par Gauthier de Montagne, loc. cit., mis en lumière et 1 -n distingué du panthéisme par Hugues de Saint-V: tor Eruditio didascalica, 1. VII, c. xix.col. 828; De < .·■- -mentis, 1. I, part. Ill, c. xvn, col. 223; Allegoria m Novum Testamentum, 1. V, P. L., t. clxxv, col. 857; et soutenu par Pierre Lombard, 1. I, dist. XXXVII. Cf. Anselme,-Oe/ide Trinitatis, c. iv, P. L., t. ci.vm. col. 273; Richard de Saint-Victor, De Trinitate, I. II. c. xxiii, P. L., t. cxcvi, col. 913; pour la critique des textes allégués par le Lombard, voir S. Bonaventure, édit. Quaracchi, t. I, p. 632, 648. La doctrine du Maître des Sentences passa dans la scolastique, cf. S. Thomas. Sum. theol., 1“, q. vm, a. 3, et S. Bonaventure, In IV Sent., 1.1, dist. XXXVII, p. I, a. 3, q. n,et le Scholion de Quaracchi. Ce ne fut que plus tard qu’on discuta entre thomistes et scotistes de la valeur de l’inférence ex influxu immediato omnipotentiae ad ejus immensi­ tatem el indistantiam a rebus, puis de la question connexe de la présence divine dans les espaces imagi­ naires. 7. Toute-puissance. — Le dogme de la liberté de Dieu dans les œuvres ail extra est des plus importants, non seulement pour la théologie de l’ordre surnaturel où nous sommes et qui dépend, soit pour l'incarnation et la rédemption, soit pour la prédestinalion, du mi­ séricordieux bon vouloir de Dieu, mais aussi pour la théologie naturelle, rien ne mettant plus en relief la transcendance absolue de Dieu, que la pleine indépen­ 1163 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) dance de l’acte créateur et de la divine providence. Aussi ces difficiles problèmes furent-ils grandement agités au xn· siècle, qui écrivit beaucoup sur la pre­ science et la prédestination. Cf. Mignon, Les origines de la scolastique, t. I, c. VI, p. 231. Ce fut à leur occa­ sion qu’Abélard, en dehors de toute tradition, comme il l’avoue lui-même, P. L., t. CLXXVtn, col. 1098, inventa la fameuse formule de son optimisme : cum ici tantum Deus facere possit quod eum facere convenit, nec eum quidquam facere convenit, quod facere prætermiltat, profecto id solum eum facere posse arbitror, quod quandoque facit. Introductio ad theologiam, 1. 111, c. v, ibid., col. 1093; Theolog. Christiana, 1. V, coi. 1324. L'histoire des doctrines nous a appris que cette formule était grosse d’erreurs multiples, qui ont été développées d'abord par maître Eckart, Denzinger, n. 428; puis par WiclilT, Trialogus, 1. I, c. xi, cf. Waldensis, op. cil., 1. I, c. x; par Leibniz, Essais de théo­ dicée, part. I, n. 8, et passim, édit. Gerhardt, t. vi> р. 107 ; De rerum originatione radicali, t. vin, p. 304, cf. Legrand, De incarnat., diss. V, dans le '1 heologiæ cursus completus de Aligne, t. ix, col. 528; enfin, par Hermès et Günther, cf. Kleutgen, Théologie der Vor­ zeit, Munster, 1867, t. i, n. 290, 327, 208, 228. 278; Philosophie scolastique, n. 129, 510. Le concile du Va­ tican a défini contre toutes ces erreurs la liberté ab­ solue de la création. Denzinger, n. 1632. Le xn· siècle ne démêlait sûrement pas, comme nous pouvons le faire par suite des développements donnés plus tard à la pensée d’Abélard, toutes les conséquences de l’opti­ misme. Mais il eut pleine conscience de la fausseté de la nouvelle doctrine. On trouvera à l’article Optimisme les arguments théologiques ou rationnels par lesquels les écoles catholiques établissent aujourd’hui la thèse contraire. La substance de ces arguments théologiques se trouve déjà dans Guillaume de Saint-Thierry, Dis­ putatio adversus Abælardum, c. vi sq., P. L., t. ci.xxx, col. 266, et dans saint Bernard, Epist., cxc, с. vsq., P. L., t. clxxxii, col. 1062; cf. col. 1049. L'au­ teur inconnu de la Disput. adv. Abælardum, P. L., t. CLXXX, col. 318, argumente plus philosophiquement, ainsi que Robert Pulleyn, Sent., 1. 1, c. xvi, P. L., t. clxxxvi, col. 709; cf. col. 1020. Mais Hugues de Saint-Victor approfondit davantage ce problème philo­ sophique. De sacramentis, 1. I, part. II, c. xxn, P. L., t. ci.xxvi, col. 214; cf. Summa sent., ibid., col. 68; Erudit, didasc., 1. VII, c. it, ibid., col. 839. On remarquera qu’aucun de ces auteurs ne rapproche Terreur d’Abélard sur la toute-puissance, de son hé­ résie sur le Saint-Esprit, âme du monde, non plus que de sa théorie de l’amour. Ces rapprochements, que la suile de l’histoire de l’optimisme a suggérés à quelques écrivains récents, ne paraissent pas avoir été dans la pensée du xn· siècle. Voir d’ailleurs t. I, col. 46. Pierre Lombard ici encore synthétisa le résultat de la contro­ verse, 1. I, dist. XL1I-XL1V. Mais il accepta une expo­ sition nominaliste de la formule, Deus potest quidquid potuit, que l’École rejeta unanimement, comme on peut le voir dans saint Bonaventure, In I V Sent., 1. I, dist. XLIV, a. 2, q. I. Sur le texte de ce passage du Lombard, comme aussi sur la distinction XXX, la scolastique postérieure greffa bon nombre de questions, entre autres celles-ci : an omnipotentia sit attributum ratione distinctum a voluntate et essentia Dei; an ab omnipotentia sit implicantia el non implicantia creaturarum ; an omnipotentia referatur ordine transcendentali ad creaturas possibiles. Bien que sur ces sujets on puisse trouver dans un sens ou dans l’autre des bouts de phrases dans les auteurs du xn· siècle, surtout si Ton procède par voie de déductions et de con­ séquences, il faut reconnaître que bien des précisions, qui nous sont aujourd’hui familières, ne Tétaient à per­ sonne à l'époque de Pierre Lombard. Et il en est de même 1164 dans un grand nombre d'autres cas. 11 ne faut pas demander au premier siècle de la scolastique de solu­ tions explicites à tous les problèmes que sept siècles de rigoureuse analyse ont soulevés. 2° Portée ontologique des attributs. — 1. De tout temps, comme le remarque saint Thomas, Sum. theol., I“, q. xm, a. 2, la pensée des fidèles, en donnant â Dieu certains noms, el en refusant de lui en appliquer cer­ tains autres, a été de porter des jugements de valeur objective, non seulement sur l’existence, mais encore sur la nature intrinsèque de la divinité. On ne peut pas expliquer autrement pourquoi l’Écriture et la tra­ dition nient de Dieu, par exemple, la corporéité. et affirment de lui, par exemple, la sagesse. Bien plus, de tout temps, l’Église a eu la conscience réfléchie, non seulement de la valeur ontologique des attributs, mais encore des conditions de notre connaissance de Dieu : Deus est invisibilis,- Invisibilia ipsius per ea quæ facta sunt intellecta conspiciuntur, et des limites de cette connaissance : Deus est incomprehensibilis, ineffabilis. Eranzelin a fort bien mis en relief la per­ pétuité de la tradition sur tous ces points, dans les deux premières sections de son Tractatus de Deo uno ; et, en particulier, il a fort bien montré, th. vi, que, d'après la tradition chrétienne, nous ne saisissons la perfection divine que par le moyen de la connaissance que nous avons des perfections créées, et donc seule­ ment, par des concepts non immédiats mais dérivés, en terme d’École, par analogie logique. Sur tous ces points, la tradition était bien vivante durant la période que nous étudions. Aucun doute ne saurait s’élever à propos de Pierre Lombard, tant il est catégorique, 1. I, dist. Ill, et tant il insiste sur notre connaissance de Dieu par « similitude et par vestige ». Quant à saint Anselme, bien qu’il admette et l’argu­ ment qui porte son nom, et la théorie augustinienne de l’illumination, il se souvient toujours que la lumière divine est inaccessible, et que nous en concevons la beauté seulement par de pâles reflets épars sur les créatures. Habes enim hæc, Domine Deus, in te, luo ineffabili modo, qui ea dedisti rebus a te creatis suo sensibili modo. Proslogion, c. χιν, xvn, col. 236. 11 connaît d’ailleurs la doctrine des idées représentatives, conservée, durant le haut moyen âge,parles commen­ taires alors connus du De interpretatione d’Aristote et surtout par l’usage qu’en avait fait saint Augustin dans l’explication du mystère de la génération du Verbe. Monologium, c. xxxm, col. 188. On trouve la même doctrine chez Hugues de Saint-Victor, De sacra­ mentis,}. 1, part. III, P. L., t. ci.xxvn, col. 217; Erud. didasc., 1. VII, c. i, ibid., col. 813. 2. La partie critique donne la même impression que la partie didactique de ces écrits. On connaît les écrits du pseudo-Denys, où le symbolisme de notre connais­ sance de Dieu est mis si fortement en relief, et la su­ périorité de la voie de négation si vivement affirmée, depulsiones [negationes] veræ, intentiones [affirma­ tiones] incompactæ. Cælestis hierarchia, c. il, P. L., t. cxxii, col. 4041. Telle est, commente Hugues de Saint-Victor, la transcendance de l’invisible et incom­ préhensible essence, qu’on l’exprime mieux en disant ce que Dieu n'est pas, qu’en disant ce qu’il est, Expositio in Hier, cælest. S. Dionysii, 1. Ill, P. L., t. clxxv. col.974. Mais, remarque le même auteur, il n'en reste pas moins que certains noms divins sont des termes figurés, et que d’autres, bien qu'ils restent absolument inexhaustifs, sont pris au sens propre. Car, si quelqu'un disait que Dieu est un corps, tout le monde y verrait une erreur, tandis que tout le monde tient pour vrai qu'il est un esprit. Nunc ergo usque manent flguræ, et ex ipsis quædam longe sunt, et apparent quod sunt similitudo tantum : quædam veropropriæ sunt, etar piuntur quasi pro veritate, cum sunt tantum signa 1165 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES; •I [<·6 veritatis et non veritas — d’après le contexte, la vision depuis, la distinction réelle de l une el de l’autre. Mais, intuitive seule nous donnera la vérité telle qu'elle est remarque-t-il dans le même passage, les théologiens en soi. Ibid., col. 977 sq. Cf. Thomas, Sum. theol., Ia, conçoivent les choses tout autrement. Quand on dit en q. xn, a. 2. théologie qu’un corps est. qu’un homme est, ou qu'un Cette question de la vérité, ici incidemment intro­ homme est bon, l'être se dit par une dénomination ex­ duite, lut nettement posée par Pierre Lombard, 1. I, trinsèque, fondée sur l’être et l'action du premier prin­ dist. VIII, c. i, De veritate et proprietate divime essen- cipe; de même pour la bonté, col. 1330. Car. d'une tiæ. Et ce passage servit plus tard de moyen terme aux manière générale, les théologiens ne disent pas que, scolastiques qui essayèrent de concilier le péripaté­ par la corporéité, un corps existe, ou par l’humanité tisme. soit avec l’argument de saint Anselme, soit avec un homme; ils disent seulement que, par la corporéité. la théorie de l’illumination, comme on peut le voir, par par l’humanité, un corps, un homme sont dans la caté­ exemple, dans saint Bonaventure : Utrum divinum gorie des réalités objectives, sunt aliquid ; quant à leur esse sit adeo verum, quod non possit cogitari non esse. existence, elle n’est que par l’être et l’opération dt In IV Sent., 1. I, dist. VIII, p. I, a. 1, q. II. Cette premier principe et c’est en ce sens que Boèce appelle notion transcendentale — au sens scolastique — de la celui-ci la forme, et Denys, l’être de tout. Ergo cum vérité ne parait pas cependant avoir beaucoup préoc­ dicitur, diversum est esse, et id quod est, secundum cupé le xn0 siècle. 11 en fut autrement des trois autres theologicos quidem intelligilur, esse, id quod est prin­ trancendantaux, ens, unum et bonum. D'après Aristote, cipium; id quod est vero, illud quod est ex principio ens, unum, verum et bonum convertuntur. Alnis cer­ C’est à l’aide de cette conception qualifiée de théolo­ tains textes de Boèce et de Denys l’Aréopagite ne pa­ gique, c’est-à-dire de traditionnelle, que Gilbert fait le raissaient pas s’accorder avec ce principe. 11 nous faut départ de l'infini et du fini, de l’être par essence et de faire ici connaître ce qu’en écrivirent Gilbert de la l’être par participation, de la bonté première et des Porrée et Alain de Lille, soit parce que ce fut à cette bontés dérivées, au sens augustinien des termes. Exis­ occasion qu’ils traitèrent du sujet qui nous occupe, tence et bonté se disent donc des créatures par déno­ soit à cause de l’inlluence de leurs écrits sur la scolas­ mination extrinsèque, avec connotation de la causalité tique plus récente. Ce sont d’ailleurs les plus graves divine. problèmes qui s’agitent sous ces abstractions. Une autre maxime de Boèce le met en présence du a) Gilbert de la Porrée. — Un opuscule de Boèce, problème de l’unité : omne simplex esse suum, el id Quomodo substantial bonæsint, P. L., t. LXtv,col. 1314, quod est,unum habet. Il se souvient ici qu’il ne faut plus souvent désigné par les scolastiques sous le titre pas distinguer dans les attributs divins le quod est et De hebdomadibus, donne à Gilbert l’occasion de se le quo est, l'abstrait et le concret; aussi renonce-t-il à poser la question du bien et de l’être. Il prend pour justifier l’adage par des exemples naturels ou mathé­ point de départ la formule célèbre diversum est esse, matiques : Hoc in solis theologicis exemplari potest; et id quod est. Il est généralement admis que, par nam omnia naturalia, non modo creata, sed etiam celte formule, les néoplatoniciens païens enseignaient concreta sunt. Cette composition de lout ce qui n est la distinction réelle de l’essence et de l’existence, dis­ pas Dieu consiste en deux choses : d'abord, dans tout tinction qui leur servait à concevoir Dieu comme l’être ce qui est fini, 1’abstrait et le concret différent réelle­ indéterminé. 11 est grandement controversé de savoir ment; c’est, dit-il, le sens philosophique de cette autre si l’éclectique Boèce, qui reproduit cette formule, l’en­ maxime de Boèce : omni composito, aliud est esse, tend au même sens que les néoplatoniciens à qui il aliud ipsum est, col. 1321; ensuite, tout être lini est l’emprunte; où il faut bien noter, qu’on peut admettre composé au sens théologique. En effet, tout ce qui la thèse de la distinction réelle avec Plotin, et ne pas n’existe point par soi, c’est-à-dire en vertu de son le suivre dans les conséquences qu’il en déduit. Nous essence, mais par une cause, n’est point dans l'ordre pensons qu'on peut soutenir avec quelque probabilité des réalités précisément par son existencejet ainsi tou: que Boèce pense sur cette distinction réelle comme les être contingent est compost'·, concretum atque coni/ néoplatoniciens, cf. ibid., col. 1250; et qu’on peut par tum, quoniam aliud est quod est, aliud quo est, coi. 1321. conséquent y traduire esse par Sein,existence; idquod Dieu, au contraire, est absolument simple, et c’est de est, par Wesen, essence, comme faitM. Baeumker, Die lui seul qu’on peut dire que son existence et sa réalité Impossibilia des Siger von Brabant, Munster, 1898, objective sont absolument identiques, esse suum, et id p. 124, t. n des Beilrüge. Bien qu’une grande partie du quod est, unum habet. Car, vu la nécessité absolue de moyen âge ait interprété autrement le fameux Liber de son être, il est précisément ce qu'il est par le fait causis, on peut tenir pour certain que l’auteur enten­ même de son existence, ipse vero eodem quo est. ali­ dait ici les choses comme Plotin et Proclus. Mais il est quid est; et est vere in eo quod est, et vere id qmid également sur que, malgré son réalisme outré sur est, col. 1320. d’autres points, Gilbert a rejeté cette distinction réelle, Mais nous ne pouvons pas exprimer, comme elle est et donné un tout autre sens à la formule de Boèce. en soi, cette simplicité : quoniam non habemus illi Il avait, en elïet, quelque peine à accorder cette for­ cognatos quibus de ipso loquamur sermones, a natu­ mule, au sens ou l’entendaient,comme il nous l’apprend, ralibus ad ipsum verba transumimus, dicente·· : In tous les théologiens de son temps, avec sa propre phi­ Deo est essentia qua ipse est, et potentia qua potens losophie. D’après lui, c’est un premier principe de est, et sapientia qua sapiens est, et hujusmodi ; non philosop.iie que l’humanité n'est pas l'homme, qu’elle tamen cogitamus ab essentia, qua illum esse praedi­ n'est que la forme par laquelle Socrate ou Platon est camus, potentiam aut sapientiam ejus, quibus quasi homme : formule où il faut remarquer que le mot esse aliquid dicimus eum, de quo omnino nec scimus, forme n’est pas pris au sens péripatéticien de la sco­ nec scire possumus quid sit, in illa ratione esse lastique postérieure, car Gilbert n’a pas lu la Physique diversam. El tanta in illo est, sub hac horum nomi­ ou l’Animastique d’Aristote. Donc pour lui, philosophi­ num diversitate, non dico rerum unio, sed rei sin­ quement. la formule : diversum est esse, et id quod gularis. et simplicis, et individuas unitas, ut de eo est, signifie : diversum est esse, id est subsistentia vere dicatur : non modo Deus est, Deus est potens, qua: est in subsistente, et id quodest, id est subsistens Deus est sapiens, rerum etiam Deus est ipsa poten­ in quo est subsistentia, ut corporalitas et corpus, hu­ tia, Deus est ipsa sapientia et hujusmodi. Rien n’est manitas el homo, col. 1318. Il est évident que s’il eût plus classique, mais Gilbert ajoute : Si quis de eo appliqué ces vues à l’essence et à l’existence des choses | quod vere est simplex, dicat : est, el item dical : est finies, il eût enseigné, comme beaucoup d’autres j aliquid, nullus intelligere debet quod secunda t,ra- 1167 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) tione prædicaverit de ipso aliquid proprietate aliqua diversum ab eo, quod prædicaverat in prima. Sans doute, la phrase a un sens orthodoxe; car on lit dans saint Bernard : Si bonum, si magnum, si beatum, si sapientem, vel quidquid tale de Deo dixeris; in hoc verbo instauratur, quod est, BST, Nempe hoc est ei esse, quod hæc omnia esse. Si et centum talia addas, non recessisli ab esse. Si ea dixeris, nihil addidisti; sinon dixeris, nihil minuisti, De consideratione, 1. V, c.vi,n. 13, P. L., t. clxxxii.coI. 795sq.; de même saint Anselme écrit : Quemadmodum itaque unum est quidquid essentialiter de summa substantia dicitur, ita ipsa uno modo, una consideratione est, quidquid est essentialiter, Monologium, c. xvn, P. L., t. CLVII, coi. 166; et ailleurs : imo tu es ipsa unitas, nullo intellectu divisibilis. Proslogion, c. xvm, ibid., col. 237. Cf. Hurtado de Mendoza, Universa philoso­ phia, Lyon, 1624, Metaph., disp. VI, sect, iv, n. 125; Oviedo, Cursus philosophicus, Lyon, 1640, Metaphys., cont. IV, p. vm, n. 16; d'Aguirre, Theologia S. Anselmi, t. i, disp. XXXI, sect. tv. Mais, si l’on peut à bon droit voir dans les textes de ces docteurs la néga­ tion des précisions objectives, on n’y trouve pas, comme chez Gilbert, l’insinuation de la négation de tout fondement prochain à la distinction que nous faisons des attributs; à lire, en effet, Gilbert, on sent qu’il n’a pas élucidé la fameuse question de eodem et : diverso, qui est au fond du problème des universaux. Que répondrait-il, en effet, si on lui objectait qu’à ce compte tous les noms divins sont synonymes? Nous l’ignorons. Mais il est certain que, devant l’infini, la plénitude de l’être, est, Gilbert ne recourait pas à l’agnosti­ cisme. Nec ait, remarque-t-il sur un mot de Boéce à propos de la Trinité, non inlelligi potuit, sed vix intelligi potuit. Quibus verbis ostendit neque dictio­ nem hanc a nostræ locutionis usu omnino abhorrere, neque rem omnino ab humanæ intelligentiæ sensu remotam ; sed ex aliqua rationis proportione tran­ sumptum sermonem, rem ipsam, sicut est, minime posse explicare. De Trinitate, P. L., t. t.xtv, coi. 1293; cf. coi. 1283, 1306. Nous ne disons pas autre chose aujourd’hui : tirée des créatures, notre connaissance de la nature de Dieu garde toujours quelque chose de métaphorique, cf. Vasquez, In l‘m, disp. LVII, n. 6, puisqu’elle n’est pas immédiate; elle est donc très imparfaite, inadéquate, mais vraie. Gilbert, dans son commentaire des Semaines de Boéce, ne parvient donc à concilier sa philosophie avec le dogme de la simplicité divine, qu’en renonçant à appliquer à Dieu son réalisme outré, ou, pour parler sans équivoques, son principe de la composition réelle du quod est et du quo est. L’accord entre la vérité philosophique et la vérité dogmatique s’obtient uni­ quement par le recours à des dénominations extrin­ sèques pour expliquer l’être et la bonté des créatures. C’est, d’après lui, le sens de la formule patristique de l’être et de la bonté participés des choses, col. 1330. Cf. S. Thomas, De veritate, q. xxi, a. 4; voir t. il, col. 835. Dans ses principes réalistes, Gilbert dit expressément ne voir pas d’autre moyen d’éviter le panthéisme que cette concession au nominalisme, I col. 1326. b) Alainde Lille. — Alain essaya une voie meilleure de conciliation entre la philosophie et l’enseignement traditionnel. Alain, qui ignora le néoplatonisme comme tout son siècle et le suivant, est déjà mieux renseigné que Gilbert sur le véritable sens des formules des écrivains platonisants, grâce au De unitate de Gundisalvi qu’il attribue à Boéce, grâce aussi au fameux Liber de rausis. Il prend pour point de départ com­ mun de sa théologie, de sa philosophie et de son inter­ j prétation de Boéce ou de Denys, l’unité de la monade. I 1168 Theologicæ regulæ, reg. i, P. L., t. CCX, col. 623. Dieu est la seule véritable monade, id est, solus Deus vere exista, id est, simpliciter et immutabiliter ens; cætera autem non sunt, quia nunquam in eodem statu persistunt. Beg. n, col. 624. D’où suit le prin­ cipe de la parfaite simplicité divine : Deus est cui quodlibet quod est, est esse omne quod est. Cf. S. Au­ gustin, De Trinitate, 1. VU, c. i; 1. XV, c. v, P. L., t. xlii, col. 933, 1062. D’où suit, car Alain est très déduc­ tif, omne simplex esse suum, et id quod est, unum habet. Reg. xi, col. 628. Dans le fini — l’existence et la bonté mises à part, comme on l’a vu, par le moyen de dénominations extrinsèques — le réalisme outré de Gilbert imagine partout des compositions, et par suite des distinctions réelles : aliud quod est, aliud quo est, l’humanité et un homme sont deux entités. Alain retient la formule consacrée, mais l’entend dans le sens du réalisme modéré de Jean de Salisbury qui triomphera au xm® siècle. D’après lui, l'être et ses propriétés sont toujours dans les êtres contingents distincts de quelque manière, et c’est la raison pour laquelle nous séparons dans nos propositions le sujet de l’attribut; car, â défaut de composition réelle, il y a toujours quelque contingence dans l’être créé. Il en résulte donc, puisque toute composition doit être écartée de Dieu, et puisque toute proposition sur Dieu est absolument nécessaire, de puro esse vel de ne­ cessario, que nous ne pouvons former sur Dieu aucune proposition ayant le même degré d'exactitude que celles que nous énonçons des créatures, reg. xti, col. 629, non pas même une proposition existentielle, omne simplex proprie est, et improprie dicitur esse. Reg. xx, col. 630. C’est, pense-t-il, ce qu’a voulu dire Denys : affirmationes de Deo incompactæ, negationes vero veræ. Tunc affirmatio composita sive compacta dicitur, cum compositionem significat quam signifi­ care videtur. Vt cum dico : Petrus est justus, hæc affirmatio significare videtur compositio justi lite ad Petrum et significat quidem. Incompacla vero dici­ tur affirmatio, cum non significat compositionem quam significare videtur; ut cum dicitur: Deus justus; non enim ibi significatur compositiojustitiæad Deum : non enim componitur vel inhæret, et potius signifi­ catur esse justitia quam justus. Reg. xix, coi. 630. Cf. Ars fidei, I. I, xvi, xx, ibid., col. 601 sq. Ces pas­ sages sont très remarquables. L’explication, moitié grammaticale, moitié psychologique, qu’ils renferment, est comme une première ébauche de la distinction entre la chose signifiée et notre mode de la signifier, dont nous nous servons tous depuis le xm· siècle. Cf. Corderius, Prolegomena in Dionysium, P. G., t. tu. col. 83; S. Bonaventure, hi IV Sent., 1. I, dist. XXII, a. 1, q. in; S. Thomas, ibid., q. I, a. 2; De potentia, q. vu, a. 5, ad 2U“; Sum. theol., I», q. XIII, a. 12; pour ce dernier, voir le reste des références dans Pierre de Bergame, Tabula, v» Incompactæ, ou dans d’Alès, Dici, apologet., t. 1, col. 61. Mais Alain n’applique point ces vues aux deux pré­ dicats d’existence et de bonté; pour lui, comme pour Gilbert, l’être et la bonté, dont il connaît la converti­ bilité, se disent des créatures seulement par dénomination extrinsèque, reg. lxvhi, col. 654, tandis que l’unité en est un prédicat intrinsèque, bien qu’avec dépendance causale de la première monade. Reg. n. col. 624. Le péripatétisme de la scolastique postérieure nous a tellement habitués â la formule, ens, unum, verum et bonum convertuntur, que nous avons de la peine à comprendre l’hésitation des penseurs du xn·siècle. Si Alain eût dit de l'existence et de la bonté ce qu’il pense de l’unité de singularité, il eût donné sur ces questions la solution du réalisme modéré de saint Thomas et de Suarez; il s’en tint sur ce point. comme Gilbert, par respect pour des textes dont il n’en- 4169 THEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES tendait pas le sens historique, à une solution nomi­ naliste. 11 en fut de même sur la distinction des attributs, où Alain reproduit littéralement Gilbert: tous deux disent : quand nous affirmons la puissance du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, il n’y a aucune distinction à faire entre puissance et puissance; il en est de même entre les divers attributs. Gilbert, loc.cit., col. 1320; Alain, reg. xi, col. 628. La raison en est, dit Alain, que tout ce qui est en Dieu est Dieu ; donc la diversité des noms divins n'a pas d’autre fondement que la variété de ceux qui parlent de Dieu et des œuvres divines : non refer­ tur ad pluralitatem significatorum, sed significantium et effectuum ; unius enim et eiusdem causæ effectus sunt diversi diversis nominibus significati, cum dicitur Deus est fortis, pius, prudens. Reg.ix, coi. 628. Nous retrou­ verons ces formules, communes au xn» siècle, et en­ core fréquentes au début du xm· siècle, chez les nomi­ nalistes du xiv· siècle, même après que saint Thomas aura montré que les notions diverses que nous nous formons de Dieu ont leur fondement prochain dans la réalité divine. In IV Sent., 1. I, dist. II, q. i, a. 3; De potentia, q. vu, a. 6; De veritate, q. n, a. 1. Mais conclure que le xn· siècle et en particulier Alain tom­ baient dans le relativisme ou dans l’agnosticisme, serait précipité. Car après avoir divisé les noms divins, d’abord suivant les catégories d’Aristote, reg. vm, col. 628, puis suivant l’usage des grammairiens de son temps, reg. xxi, col 631, Alain dit expressément que les termes des trois premiers prédicaments signifient la divine essence : de ipso prædicant divinam usiam, ul cum dicitur : Deus est Deus, substantia, spiritus, pius, misericors, fortis, magnus, immensus ; et il remarque que les noms qui se disent de Dieu par voie de causalité signifient la divine substance : ea autem nomina quæ de Deo dicuntur per causam, dicuntur per substantiam. Cette dernière formule d’origine patristique, cf. Jean de Chypre, Expositio materiaria, decas x, c. i ; decas iv, c. ix, P. G., t. clii, col. 959, 799, bien que mal comprise plus tard par Cajetan qui lui’fait signifier une subtilité purement systématique, est restée classique pour exprimer que les attributs divins ont une portée métaphysique, que par eux nous concevons la nature intrinsèque de Dieu. Cf. S. Bona­ venture, InlV Sent., 1.1, dist. XXII, a. 1, q. iv ; S. Tho­ mas, Sum. theol., I», q. xnt, a. 2. Voir Vasquez, in Z““, disp. LV1I, n. 27. Ici encore les positions théologiques d'Alain sont bien meilleures que les explications phi­ losophiques qu’il essaie d’en donner; et ces positions n'expriment pas autre chose que l’enseignement tradi­ tionnel sur notre mode de connaître la nature divine. 3. Même persistance de cet enseignement dans les écrits polémiques de la même période. Bornons-nous au cas d’Abélard. Scot Erigène avait, en se couvrant des formules du pseudo-Denys, enseigné 1 agnosticisme croyant le plus radical : notre connaissance de Dieu se réduisait pour lui à savoir qu’il est quid. Cf. Stôckl, Lehrbuch der Geschichte der Philosophie, Mayence, 1875, p. 369-382; Kirchenlexikon, 2e édit, art. Scotus Erigena; P. L., t.cxxn, col. 439. Sans aller aussi loin, Abélard prit pour base de sa doctrine sur Dieu le sym­ bolisme que Scot avait étayé sur le pseudo-Denys. hitrod. ad theolog., I. II, sect, x, P. L., t. cxxvm, col. 1064. C’est de ce fondement, et non pas d’un pré­ tendu conceptualisme, comme l'a voulu Victor Cousin, qu’il déduisit ses erreurs sur la Trinité, ibid., sect, xm, col. 1068, sur la liberté et la toute-puissance divines, 1. Ill,sect, v, col. 1096. Denzinger, n. 310, 323. 316sq.Comme plusieurs denos contemporains, Abélard se flatta de passer entre Charybde et Scylla, ibid., col. 378, c’est-à-dire de résoudre toutes les difficultés, en grefi'ant le rationalisme sur un symbolisme agnos­ tique. D’après lui, la connaissance de foi, n’étant que 1170 symbolique, ne nous renseigne pas sur la nature intrin­ sèque de Dieu. Donc les termes Père, Fils et Esprit, n'expriment rien d’intérieur à Dieu; ce ne sont que des dénominations fondées sur ses effets, et des termes impropres. Cf. Guillaume de Saint-Thierry, Disp. adv. Abel., c. n, P. L., t. clxxx, col. 233 sq. il faut donc les interpréler philosophiquement, comme des termes qui signifient autre chose que ce qu’ils ont l’air de dire. Id., De erroribus Guillelmi de Conchis, ibid., col. 338. D'où une prétendue explication ration­ nelle de la Trinité, qui permet à Abélard de retrouver ce dogme mystérieux chez les philosophes. Ibid., col. 333. Les polémistes lui répondirent sans hésiter que sa conception de la foi était incorrecte : la foi est essentiellement un acte intellectuel, par lequel nous portons, grâce au témoignage divin, des jugements objectivement valables sur la nature divine elle-même. Cf. S. Bernard, Contra quædam capitula errorum Abælardi, c. iv; De consideratione, 1. V, c. m, P. L., t. ci.xxxii, col. 1061, 790; Guillaume de Saint-Thierry, ibid., col. 249, 253. D’un autre côté, ils s’élevèrent contre la prétention de donner une explication soidisant exhaustive des mystères divins, parce que Dieu reste invisible, incompréhensible et par suite ineffable, aussi bien pour la foi que pour la simple raison natu­ relle. Cf. S. Bernard, Epist., cxc, c. vu. n. 18, ibid., col. 1067; Gauthier de Mortagne, Epist. ad P. Abælardum, dans le Spicilegium d’Achery, t. ni, p. 524. Voir Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclé­ siastiques, Paris 1909, t. i, col. 85. 4. Mieux encore que les textes allégués, la vigueur avec laquelle l'autorité ecclésiastique poursuivit et con­ damna les diverses erreurs sur la nature de Dieu qui se produisirent â cette époque, montre la vitalité de la tradition dont nous parlons. Le panthéisme d’Amaury de Bêne et le monisme matérialiste de David de Dînant, voir t. i, col. 938, et plus haut col. 159. furent sévèrement réprimés; on proscrivit le dualisme mani­ chéen des albigeois, Denzinger, n. 355, et on en iinpo-ί le rejet aux vaudois, ibid., n. 367; on condamna à di­ verses reprises l’agnosticisme de Scot Êrigène, cf. A’irchenlexikon, 2· édit., v· Scotus Erigena; le syml-olisine d'Abélard ne fut pas épargné, Denzinger, n. 31 osq.; et la dialectique nominaliste de Roscelin et de lai,bJoachim appliquée à la Trinité fut traitée d'hér .. : aussi bien que certaines conclusions sur la nature divine du réalisme outré de Gilbert de la Porrée. Denzinger, n. 329, 358. Or, toutes ces décisions impli­ quent chez, la hiérarchie une vue nette de la portée ontologique des attributs et des conditions ou limites de notre connaissance de la nature divine ; bien pins, elles supposentla connaissance réfléchie, de la sul slantialité, de l’unicité, de la simplicité, de l’immutabilité, de la spiritualité de Dieu; elles supposent en outre au moins un essai de solution des difficultés que présente au premier abord l’accord des divers attributs, soit entre eux, soit avec la simplicité de l’essence divine.Si donc l’Église enseignante se prononça catégoriquement contre les erreurs que nous avons mentionnées, c’est que sur tous ces points elle connaissait la tradition chrétienne et lui restait fidèle. 3° Rapport des attributs et de l’essence. — Les Pères nous ont laissé diverses classifications des attributs ou noms divins. Elles étaient connues du xn· siècle, cf. Pierre Lombard, Sent., 1. 1, dist. XXII ; elles furent même un des principaux véhicules par lesquels se transmit la doctrine patristique sur la nature de Dieu. Mais ce ne fut pas de ce côté que se dirigea surtout la pensée des théologiens durant cette période; le problème trinitaire sollicita davantage leur attention. La raison en fut les diverses erreurs sur la Trinité que firent naître les difficultés du problème des universaux, très imparfaitement résolu au xn· siècle. Cf. de Wulf, 1171 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) 1172 Le problème des universaux dans son évolution histo­ I employées dans le même sens par le concile du Vati­ can. Denzinger, n. 1631, 1651. D'autres, par exemple rique du ix’ au xitl· siècle, Berlin, 1890; Buonaiuti, Roscelin, dans Rivisla storico-critica delle sciente Gonet, De Deo, disp. II, a. 1, traitent du même objet en le désignant De natura et quidditate Dei. La seule teologiche, mars 1908; Dehove, Qui præcipui fuerint labente XII sæculo ante introductam Arabum philo­ controverse sur ce sujet dont j’ai noté des traces, se trouve mentionnée dans ce passage de Gonet; un carme, sophiam temperati realism! antecessores, Lille, 1908. Pierre Corneio, suivi par quelques thomistes, avait, L'histoire de ces controverses est hors de notre sujet, dans la période de floraison des distinctions virtuelles, voir Trinité; il nous suffit d'en noter deux résultats qui essayé de distinguer en Dieu enlre l’essence et la nature, servirent de base à la scolastique postérieure, dans ses recherches prolongées sur les rapports des attributs l’essence étant d’après lui constituée par l’aséilé, et la nature par l’intellection ; mais Corneio fut solidement entre eux et avec l’essence divine. I. On lit dans le IVe concile de Latran que les trois réfuté, dans les principes thomistes, par Godoy, De personnes divines sont une seule et même chose ou Deo, disp. IV, sect. Il, dont Gonet résume l'argumen­ tation, loc. cit. L’accord des théologiens a eu sa réper­ réalité objective, une seule essence, substanceou nature, cussion dans nos langues modernes et même dans la absolument simple, una quædam summa res, una terminologie philosophique communément admise. Les essentia, substantia seu natura, simplex omnino. Allemands, il est vrai, emploient de préférence le mot Pierre Lombard, à l’exemple des sententiaires, ses essence; mais les Italiens et les Français disent plus prédécesseurs ou ses contemporains, avait emprunté à la tradition, spécialement à saint Augustin, l'usage volontiers nature. d’appliquer à Dieu oes termes d’essence, de substance, b) Une fois en possession du dogme défini au con­ ou nature, Sent., 1. I, dist. II et V; et pour exprimer le cile de Latran, les scolastiques se posèrent bientôt la dogme trinitaire il s’élait servi de cette formule : le Père, question qu’il suggérait : en quoi consiste précisément le Fils et le Saint-Esprit sont une même essence, substance la réalité simple, commune aux trois personnes di­ ou nature, c’est-à-dire, nonobstant la distinction des vines? Quand on se pose ce problème en théologie, il personnes divines, une seule réalité objective, une seule ne s’agit point de pénétrer l'étre divin, objectivement chose ; d'où il suit qu'il ne faut pas dire qu'en Dieu l’es­ et indépendamment de notre manière de le concevoir, sence a engendré l’essence, mais seulement que le Père natura Dei physice spectata ; car, en ce sens, la nature a engendré le Fils : cum enim una et summa quædam de Dieu est toute la réalité, qui est Dieu,Iota realitas, res sit divina essentia, si divina essentia essen­ quæ Deus est, comme s’exprime Muniessa, Disputa­ tiam genuit, eadem res se ipsam genuit, quod omnino tiones scholasticæ de essentia et attributis Dei, Bar­ esse non potest. Cf. Richard de Saint-Victor, De Tri­ celone, 1687, disp. V, n. 3, et comprend par définition nitate, 1. VI, c. xxn, P. L., t. exevi, col. 986. L’abbé toutes les perfections divines, aussi bien celles qui sont .loachiin ayant prétendu que Pierre Lombard enseignait relatives ad intra, que celles qui sont absolues. Or les par là une quaternité à la place de la Trinité, le concile premières sont inaccessibles à la raison laissée à ellede Latran le condamna et lit la profession de foi sui­ même, et par suite de l’invisibilité divine nous ne vante : Credimus et confitemur cum Petro Lombardo connaissons les secondes que d’une façon médiate. quod una quædam summa res est, quæ veraciter est D’où il suit que nous n’avons aucun moyen direct de Pater et Filius et Spiritus Sanctus: tres simul pertraiter de la nature physique de Dieu au sens défini, sonæ et sigillatim quælibet earumdem ; et ideo in Deo et si, depuis Duns Scot, on en parle en théologie, à solummodo Trinitas est, non quaternitas, quia quæpropos de la vision intuitive, ce n’est qu’à l’aide d’un libel illarum trium personarum est illa res, videlicet détour, en se plaçant au point de vue de l’esprit qui substantia, essentia seu natura divina... ut distinctiones voit Dieu face à face. sint in personis et unitas in natura. Denzinger, n. 358. Il suit, au contraire, de la connaissance de la Tri­ Cette profession de foi commande la terminologie nité par la révélation, que nous avons quelque notion scolastique dans le sujet qui nous occupe, et elle a de ce qu’on appelle en théologie natura Dei theologice servi de point de départ aux travaux qui ont abouti à spectata, qui n’est autre chose que la summa res, una la formule du concile du Vatican. Denzinger, n. 1631. essentia, substantia seu natura dont parle le concile a) Il est avéré que soit dans le langage courant, soit de Latran, et qui. supposée la distinction de l’absolu et dans la phraséologie patristique, soit dans les diverses du relatif en Dieu, se définit : id quod est in Deo se­ philosophies, les mots essence, nature, substance, ne cundum rem absolutum, ut distinguitur ab eo quod sont pas absolument équivalents; et il est également est secundum rem relativum. Si,en ellet, nous n’avions avéré qu’en parlant de Dieu les Pères n’ont pas tous aucune idée de cette perfection qui constitue la divi­ employé ces termes de la même façon, soit parce qu'ils nité en tant que commune au Père, au Fils et au Saintse conformaient à l'usage de leur temps et de leur pays, Esprit, la Trinité ne serait en aucune façon accessible soit parce qu’ils tenaient compte de la dialectique du à notre pensée. Logiquement, la foi à la Trinité pré­ système philosophique qui avait leurs préférences, soit suppose quelque connaissance de la réalité, commune enfin parce qu’ils'voulaient éviter d’employer certaines aux trois personnes divines. Cf. Duns Scot, In 1 V Sent., formules dont les hérétiques abusaient. Ces faits étaient 1. I, prologi, q. I, η. 15 sq.; Jérôme de Monlefortino. assez connus dés le xn· siècle, et l’École ne lésa jamais Scoli summa theologica, Rome, 1900, t. i, q. xn, a. 13. perdus de vue. Cependant l’autorité du concile de Qu’est-ce que cette réalité? Latran a fait que les théologiens scolastiques emploient On chercherait en vain une réponse précise à cette indifféremment les trois termes, essence, nature, sub­ question dans le concile de Latran; nous verrons plus stance, pour signifier la réalité objective, incompréhen­ loin comment, s’inspirant des vues de Suarez, le con­ sible et ineffable, qui est commune aux trois personnes cile du Vatican y a répondu; sans doute on trouverait divines, sans être cependant ni multipliée ni multisans peine les éléments de la solution dans les écri­ pliable. Cf. S. Bonaventure, In IVSent., I, I, dist. XXIII, vains du xn· siècle, comme aussi chez les auteurs qui a. 1, q. m. Sur ce point de terminologie, l’accord des écrivirent durant les trois premiers quarts du théologiens n’est pas douteux. Il se manifeste assez par xm· siècle; mais ce fut Duns Scot qui le premier se exemple par le titre que Suarez a donné à son grand posa nettement la question que suggérait le concile de traité sur Dieu, De divina substantia ejusque attributis, Latran. Bel exemple de la façon dont le dogme pro et par les innombrables traités De divina essentia gresse dans l’Église ; les controverses trinitaires du dont nous aurons l'occasion de citer quelques échan­ xn· siècle préparèrent, grâce aux travaux de la scolas­ tillons. Essence, substance, les deux expressions sont tique, la formule de Latran, una res, etc.; celle-ci posa 1173 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) une nouvelle question à la foi cherchant l’intelligence, et servit de base certaine aux spéculations philoso­ phiques des siècles suivants. Peu à peu le problème s’éclaircit, et le dernier concile consigna dans son texte les résultats de l'enquête, après que par les tra­ vaux des Petau, des Thotnassin.il fut bien constaté que la doctrine de l’École était, quant à la chose signifiée, de tout point conforme à l’enseignement des Pères Les recherches sur la mature théologique de Dieu ne tardèrent pas à faire naître dans le courant du xiv” siècle une question analogue sur la nature méta­ physique de Dieu. Voir le sens du problème, t. 1, ■col. 2228. A cette question le xn· siècle, non plus que le xm·, ne donna pas de réponse formelle; et c’est ce qui explique pourquoi toutes les opinions qui se sont produites à partir du xv· sont parvenues à se trouver des parrains dans les siècles précédents. Mais, ici en­ core, le xn· siècle posa un principe qui servit de base aux études ultérieures, et ce fut à propos de Gilbert de la Porrée. 2. Ce n'est pas le lieu d’entrer ici dans le détail des discussions sur l'ensemble des erreurs de Gilbert. Un point seul touche à notre sujet, et ce qui nous intéresse, c’est surtout la doctrine qu’on y opposa. Denzinger, n. 329. Saint Bernard reproche à Gilbert. Sermones in Cantica, serm. lxxx, n. 6 sq.,P. L., t.Cl.xxxill, col. 1169, ■d'avoir, en glosant sur Boèce, Utrum Pater et Filius ■et Spiritus Sanctus de divinitate substantialiter præ■dicentur, P. L., t. lxiv, col. 1307, écrit : Similiter diximus veritatem, quæ eorumdem essentia est, nec aha quam divinitas, de illis et divisim et colleclim praedicari. Nam et divisim Pater est veritas, id est verus est: item Filius veritas, id est verus est; item Spiritus Sanctus veritas est, id est verus est : et colleclini, Paler et Filius et Spiritus Sanctus non sunt tres veritates, sed sunt una singulariter el simpler veritas, id est unus verus. Gilbert de la Porrée admet­ tait donc une distinction réelle entre la divinité et les relations constitutives des trois personnes divines, et par suite une quaternité comme le remarque saint Bernard, De consideratione, 1. V, c. vu, P. L., t. clxxxii, col. 797. Cf. Frassen, Scotus academicus, 1. 1, disp. II, a. 2, q. i sq., Rome, 1900, t. i, p. 187, 198. Le même auteur nous apprend que la racine de la conclusion erronée de Gilbert se trouvait dans le com­ mentaire du De Trinitate de Boèce, c. in, ibid., col. 1251, où on lit : Cum dicitur Deus Pater, Deus Filius, Deus Spiritus Sanctus, repetitio de eodem magis quam enumeratio diversi videtur; et ού Gilbert glose : sed in his tam ejus quod est, quam ejus quo ■est, repetitio facta est, coi. 1278. quod est étant pris pour subsistens, c’est-à-dire pour les personnes, et quo est pour subsistentia, c’est-à-dire pour la divinité, col. 1279. Nous avons dit que Gilbert avait évité d'appliquer aux attributs divins sa doctrine de la dis­ tinction réelle du quod est et du quo est, de l’abstrait et du concret. Là où Abélard disait : il est impossible que la même chose soit la justice et la miséricorde, et recourait au symbolisme pour concilier l’antinomie, Gilbert admettait l’objectivité et l’identité des deux attributs; bien plus, il admettait l’identité des attri­ buts avec la divinité, cum enim dicitur, est homo justus, non dicitur esse justus toto quo ipse est, sed divise justitia sola dicitur esse justus... id est. aliud est id quod est homo, et aliud id quo est justus. Cum vero dicitur, Deus est justus, toto eo quo ipse est dicitur esse justus... Nam Deus, idem ipsum est quod ■est justum, id est, eodem quo est justus, est Detis, ■coi. 1285. Mais se croyant sûr du principe de son réa­ lisme outré, diversum est id quod est, et id quo est, ■id est subsistens et subsistentia, il se croyait en droit, puisque la distinction réelle des personnes est cer­ taine, de l’appliquer à la divinité dont il admettait la 1174 parfaite simplicité, naturam, et aux relations consti­ tutives des personnes, personam; d’où, la quaternite que lui reprochait justement saint Bernard, et la dis­ tinction réelle entre la personne et la nature en Dieu, que proscrivit Eugène 111 ; d’où aussi, par voie de con­ séquence, que Dieu au concret, persona habens deita­ tem, n'est pas la divinité, Deus non est divinitas quæ Deus est, sed qua est, et, par suite, Pater est verus, non veritas. C'est par cette dernière conséquence que saint Ber­ nard combattit les principes de Gilbert; et, par suite, ce furent ces dernières formules que le concile de Reims (1148) rejeta. L’argumentation de saint Bernard est restée classique. Ces hérétiques, dit-il, prétendent que Dieu est par la divinité, mais que Dieu n’est pas la divinité. Mais cette divinité, ou est Dieu, ou est quelque chose qui n'est pas Dieu,ou n’est rien. Gilbert ne concède pas qu’elle n'est rien, ni qu’elle est Dieu. Reste donc qu'elle est quelque chose qui n'est pas Dieu. Mais ce quelque chose ou est plus petit que Dieu ou plus grand, ou égal. Il ne peut pas être plus petit, puisque d'après vous c’est par cela que Dieu est Dieu. Il ne saurait être plus grand, car Dieu est au-dessus de tout; ni égal, car alors il y aurait deux dieux. Le même rai­ sonnement vaut pour tous les attributs. Donc soutenir qu’il y a en Dieu quelque chose par quoi il est Dieu et qui n’est pas Dieu, détruit la simplicité divine, telle que l’ont enseignée les Pères lorsqu’ils ont préfer·· l'emploi des noms abstraits à celui des noms concrei-: rectius congruenliusque dicitur : Deus est magnitu· quant : Deus est magnus, lu Cantica, ibid., η. 6. col. 1169 sq. Cf. S. Augustin, De Trinitate, 1. V, c. X, n. Il, P. L., t. xlii, col. 918. Le concile de Reims sanc­ tionna la conclusion de saint Bernard; et cette décision domina par la suite toutes les discussions sur les rap­ ports des altributset de l’essence métaphysique de Dieu. III. Apport péripatéticien et néoplatonicien dans la théodicée au xm· siècle. — Quand on passe de h littérature philosophique que nous a laissée l’école spi­ ritualiste française à notre littérature philosophie e actuelle, il semble qu’on passe d'un monde à un .··;■■ -. tant la terminologie, les problèmes discutés et i-?s procédés d'argumentation ont varié. On éprouve m e impression analogue lorsqu'on passe subitement : écrivains du xn· siècle aux scolastiques du xm*. <-s variations s’expliquent, la première, par l’invasion ou kantisme et du positivisme anglais ; la seconde ρ.·τ l’introduction dans le monde latin de la philosop^ .■ d'Aristote et de certains éléments néoplatoniciens par ; moyen des penseurs arabes et juifs. Voir Aristotélis» Averroïsme, t. I, col. 1278, 2628. Sur ce dernier I désaccord n’est pas possible ; mais on est loin de s'en­ tendre quand il s’agit d'en mesurer l'importance et d'en apprécier la portée pour le développement de la théodicée chrétienne. t. APPRÉCIATIONS DE DIVERS HÉTÉRODOXES. — On a vu. col. 761, que d’après beaucoup de protestants an­ ciens, l’Ecole était athée, parce que péripatéticienne. On n'énonce guère aujourd’hui ce grief avec cette cru­ dité; mais nombreux sont les écrits où, soit pour l’en blâmer, soit pour l’en féliciter, la scolastique est re­ présentée comme ayant modifié l'idée chrétienne et tra­ ditionnelle de Dieu. Voici les principales raisons que l’on met en avant pour justifier cette conclusion, et les conséquences que l’on en déduit. — 1» On procède d’une manière générale et l’on dit ; Les document pontificaux recommandent aux catholiques l'étude de la scolastique et le retour à saint Thomas; or la sco­ lastique du xm· siècle doit beaucoup à Aristote et au néoplatonisme du pseudo-Denys et des Arabes, et il est par ailleurs certain que les doctrines péripatéticiennes et néonlatoniciennes sur Dieu ne sont pas chrétiennes : donc l’Église catholique non seulement admet le fait 1175 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) d’une variation de ses doctrines sur Dieu au xiii'siècle, ruais elle prétend aujourd’hui imposer cette innovation médiévale., et pour l'imposer ne varietur, die a recours à « une méthode de compression », dont les premiers fondements sont la négation de toutprogrésen théologie depuis le XIII· siècle et le rejet de tout le passé de l’ÉÏglise platonisante. Cf. Weber, Histoire de la phi­ losophie européenne, 6’ édit, française, Strasbourg, p. 229; Picavet, Esquisse d’une histoire générale et comparée des philosophies médiévales, Paris, 1905; le premier de ces ouvrages insiste surtout sur les em­ prunts faits au péripatétisme, le second sur l’influence du néoplatonisme. Voir Bevue d'histoire et de littéra­ ture religieuses, Paris, 1899, t. iv, p. 376. — 2° On entre ensuite dans le détail des doctrines. D’abord, à propos des théories de la connaissance, on met en relief le fait que saint Thomas s’est inspiré plus que ses con­ temporains de la théorie empiriste de la connaissance intellectuelle d’Aristote, développée par les philosophes arabes dont plusieurs étaient des médecins adonnés aux recherches expérimentales; puis on oppose cette doctrine à d’autres théories sur l'origine de nos idées et spécialement de la connaissance religieuse, conci­ liables, semble-t-il, avec certaines vues modernes; et l’on conclut au parti pris de médiévalisme aveugle et de péripatétisme outrancier dans l’Eglise catholique. Cf. Eucken, Thomas von Aquino, ein Kampf zweier Welten, Berlin, 1901. — 3»On prend ensuite le problème par le côté métaphysique; et l’on dit qu’en introduisant dans la théodicée chrétienne les notions d'acte et de puissance, comme les philosophes musulmans l’avaient fait dans la théodicée du Coran, les scolastiques ont mis en péril ou dans l'ombre le dogme de la Trinité ou de la vie intime de Dieu, qu’ils ont remplacé le Dieu vivant de la Bible par une abstraction, et ont aban­ donné la notion traditionnelle des rapports de Dieu et du monde; comme l'acte pur d’Aristote répugne à la création et â la providence, les scolastiques n’ont réussi à sauver en apparence ces dogmes qu’en sacrifiant la divine immanence à une chimérique transcendance. Cf. Delitzsch, Die Golteslehre des Thomas von Aquino, Leipzig, 1870. — 4° On dit encore, au même point de vue métaphysique, mais en sens contraire : L’hypo­ thèse de la distinction réelle de l’essence et de l’exis­ tence dans le fini est fondamentale dans la doctrine de Plotin, cf. Schindele, Aseilat Goltes, Essentia und Existentia im Neuplatonismus, dans le Philosophisches Jahrbuch, 1909, dans celles d’Avicenne, de Spi­ noza et des philosophies qui dépendent de leurs spécu­ lations. Cf. Drews, Plotin und der Vntergang der antiken Weltanschauung, léna. 1907; Freundenthal, Spinoza und die Scholastik, Berlin, 1887, p. 95; Spi­ noza, sein Leben undseine Lehre, Stuttgart, 1904, p.118. Il est vrai qu’une grande partie de l’Ecole, nommément Suarez, a toujours nié et nie cette distinction réelle, et que Spinoza a dirigé ses Cogitata melaphysica contre la métaphysique de Suarez, parce qu'il voyaitavec raison qu’il ne pouvait établir les principes de son panthéisme agnostique qu'autant qu'il aurait détruit la doctrine du théologien espagnol sur les rapports de l'essence et de l'existence, et sur les êtres et distinctions de raison. Cf. Couchoud, Benoit de Spinoza, Paris, 1902; Rivaud, Les notions d'essence el d’existence dans la philoso­ phie de Spinoza, Paris, 1906. Mais le reste de l’École a admis cette distinction réelle et s’en est servi pour modifier le sens de la théorie péripatéticienne de l’acte et de la puissance. Donc, la tendance de l’École a tou­ jours été favorable à l'immanence divine au sens mo­ derne du mot, et, malgré son intellectualisme et sa philosophie statique, à la notion de l’Élre divin comme l'être indéterminé, en devenir, et par suite indéter­ minable. — 5» C'est au milieu de ces appréciations contradictoires ou divergentes qu'ont pris position les 1176· modernistes. Schell déduisit du prétendu plotinisme de l’École et des Pères le Deus causa sui. Voir, sur les origines de cette idée que l'on trouve déjà chez Raymond de Sébonde, Janet, La métaphysique en Europe, dans la Bevue des Deux SI ondes, 15 avril 1877, p. 827. D’autres cherchèrent une solution dans l'agnos­ ticisme croyant. De même, disaient-ils, que les Pères ont pensé Dieu à l'aide des catégories alexandrines, de même les scolastiques ont fait à l’aide des catégories d’Aristote. Ces variations prouvent que les énoncés sur Dieu, même lorsqu'ils se trouvent dans les conciles qui ont nécessairement adopté le langage et les idées de leur temps, sont sans portée métaphysique et n’ont qu'une valeur de symboles. Cf. Tyrrell, Through Scylla and Charybdis, Londres, 1967, p. 338. Ces appréciations montrent bien quels sont les points à élucider dans le sujet qui nous occupe; les conclu­ sions que l’on en déduit disent aussi quelle est l’im­ portance de la question. Évidemment, le jeu d’opposer ces dires les uns aux autres ne résoudrait pas le pro­ blème; il faut aborder l’étude des faits. Avant d’y venir, il nous parait utile de présenter quelques observations générales. II. OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR LES APPRÉCIA­ TIONS ET conclusions PRÉCÉDENTES. — 1° Les adver­ saires de la scolastique savent qu’en matière de dogmes le concile du Vatican admet un développement, mais seu­ lement eodem sensti eademque sententia. Denzinger, n. 1647. Ils pensent donc nous mettre en contradiction avec nous-mêmes en plaçant en relief les différences quel’on remarque entre la théodicée du xn· siècle et celle du xin«, les emprunts faits par le xm· siècle à la phi­ losophie d’Aristote et à celle des Arabes, puis en. rapprochant ces faits des documents pontificaux qui recommandent aux catholiques l’étude spéciale de saint Thomas. Laissons de côté pour le moment la question de fait, et notons que, pour arriver à leurs déductions les historiens de la philosophie dont nous parlons donnent aux documents pontilicaux auxquels ils se réfèrent un sens qu’ils n’ont pas. — 1. Ces documents,en eflet, ne nous présentent pas la scolastique du xm· siècle el la. doctrine de saint Thomas comme une interprétation nouvelle et absolument inédite du fond des croyances chrétiennes sur Dieu à l’aide d’une philosophie plus relevée; ils se contentent d’y remarquer une meilleure exposition des données traditionnelles; et ce progrès, qui ne touche en rien à la substance des doctrinesrévélées, s’il est dû à l’introduction du péripatétisme, n'a point consisté dans la reproduction servile des idées du Stagyrite. Dans le document le plus précis qu’il ait produit sur ce sujet, Léon XIII parle d’Aris­ tote comme du « païen à qui beaucoup d’erreurs ont échappé » et dont saint Thomas « a rendu chrétienne la doctrine. » Lettre Gravissime nos, dans les Acta Leonis XIII, Rome, 1893, t. xn, p. 372. Et Pie X, écrivant à l’Académie romaine de saint Thomas, le 23 janvier 1904, pour confirmer les directions de son prédécesseur, expose que Léon XIII a remis en hon­ neur la doctrine de saint Thomas, parce qu’il « avait forgé des armes merveilleusement adaptées à la dé­ fense de la vérité et â la réfutation des erreurs, même de notre temps : car ces principes de sagesse que les Pères et les docteurs de l’Église, destinés au bien de tous les temps, nous avaient transmis, personne mieux que saint Thomas, qui les avait puisés dans leurs ouvrages, ne les a disposés selon l’ordre qui leur con­ vient; personne ne les a mis en plus belle lumière. Traduction de la Bevue thomiste, juillet 1909. p. 483. La récente encyclique du même pape sur saint Anselme se place au même point de vue de la continuilé du développement des doctrines traditionnelles. Le lecteur qui a étudié ce que nous avons rapporté du xn· siècle 1177 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) n’aura point de peine â se rallier à ce qu’affirme Pie X, surtout s’il se souvient que, sauf trois phrases, l’École a toujours suivi le 1" livre des Sentences de Pierre Lombard. Qu’on ait ajouté de nouveaux moyens termes, •qu’on ait discuté de nouvelles questions, qu'on ait poussé plus loin l’analyse conceptuelle et cherché une plus grande rigueur logique, une meilleure ordon­ nance des conclusions et de leurs preuves, cela ne signifie pas qu’on ait abandonné la pensée du siècle précédent ou qu’on l’ait contredite. — 2. On fausse également les documents pontificaux en leur prêtant la pensée que tout progrès a cessé depuis saint Thomas. Dans sa lettre Gravissime nos adressée aux jésuites, Léon XIII leur recommande, tout en étudiant saint Thomas comme leur fondateur le leur a prescrit, de ne pas négliger l’étude de leurs grands théologiens, notamment de Suarez désigné par une périphrase non équivoque; et la raison que le pape donne du soin qu’il faut apporter à cette étude est précisément tirée des contributions que les théologiens de l’ordre ont produites dans le sens du développement et du pro­ grès de la théologie. Loc. cil., p. 374. — 3. Autres exa­ gérations sur la portée de l’approbation spéciale don­ née par l’Église â la doctrine de saint Thomas. Les objections qu’on nous oppose supposent que nous sommes obligés de la tenir dans toutes ses particulari­ tés pour infaillible et vraie; mais les documents ponti­ ficaux, même ceux qui précisent le plus, recommandent simplement la théologie scolastique de saint Thomas, tanguant solidiorem, securiorem et magis approba­ tam, ibid., p. 371, et la philosophie d’Aristole, tanquant lheologiæ magis utilem, p. 373. Ces formules sont empruntées à la lettre adressée à l’institut des jésuites; et elles ne sont que le résumé de ce qu’ensei­ gnent communément les théologiens lorsqu’ils traitent de la portée de l’approbation donnée par l’Église à cer­ tains écrivains. On trouvera cet enseignement dans le mémoire écrit par Pierre d’Ailly à propos des prétentions de .lean de Monteson ; cette pièce dont le P. Deniile n’a rapporté que quelques lignes dans le Chartularium, se trouve en entier à la fin de beaucoup d’éditions anciennes des Sentences. Ceux qui se défieraient de Pierre d’Ailly trouveront les mêmes explications dans un thomiste très sûr, Jean de Saint-Thomas, Tractatus de appro­ batione et auctoritate doclrinæ angelicæ D. Ί homæ, reproduit au t. I de son Cursus theologicus, Paris, 1883. p. 288-387; ou encore dans Schüzler, Introdu­ ctio in sacram theologiam dogmaticam, Ratisbonne, 4882, qui suit et résume Jean de Saint-Thomas. D’où il suit, puisque tel est le contenu des documents officiels et leur interprétation classique, qu’on n’avance rien qui puisse nous inquiéter, quand on exhume pour s’en faire un argument certains passages dithyram­ biques de quelques scolastiques en l’honneur d’Aris­ tote, en particulier celui-ci : Artsioteles, prodigium grandeque miraculum in tota natura, cui pene vide­ tur infusum quidquid naturaliter est capax huma­ num genus. P. L., t. xxx, coi. 402. Ce texte attribué à saint Jérôme est apocryphe; et l’autorité ecclésiastique n’a jamais fait sienne la pensée qu’il exprime. La théo­ logie catholique n’a donc pas à défendre les hyperboles de quelques-uns de nos théologiens, anciens ou mo­ dernes ; et il ne parait pas équitable de noter ces exa­ gérations et de conclure : ab uno disce omnes. 2° Au point de vue historique nos adversaires man­ quent d’acribie dans leur critique, et ils oublient un principe élémentaire d’exégèse, à savoir que la même vérité peut s'énoncer de bien des façons et en fonction de plusieurs systèmes. Leur procédé consiste à noter des ressemblances ou rencontres verbales entre les écrits traditionnels et ceux des stoïciens, des néoplatoniciens, etc.; puis, à conclure l’identité ou la dépendance des idées. Pre­ 1178 nons un exemple dans la doctrine de La participation qui joue un assez grand rôle dans la théodicée, comme nous le verrons. Volontiers ils expliquent l’idée de déi­ fication par la grâce, fréquente chez les Pères grecs, par celle d'apothéose, commune chez les païens. Si on lit dans //» Petri, i, 4, consortes divinæ naturæ, on se souvient que le mot se trouve chez le stoïcien Sé­ nèque et aussi dans la phraséologie par laquelle les néoplatoniciens énonçaient leur doctrine delà partici­ pation; et I on conclut, avec M. Harnack, que la doc­ trine de la justification par un don surnaturel, intérieur, créé, dilférent de nos actes et de notre âme, est un emprunt soit au stoïcisme soit au platonisme. Pour un esprit médiocrementdélié et assez souplepour suivre la complexité d’une pensée étrangère â la sienne, le so­ phisme est assez apparent. L’idée de Dieu que se for­ maient les Pères était-elle identique à celle que s’en formaient les païens lorsqu’ils parlaient d'apothéose L’induction qu'on nous présente le suppose nécessaire­ ment; mais comment prouver la correction historique de l’hypothèse? De même, dans le cas de Sénèque. Suppo­ sons que la IIe Épître de saint Pierre soit tombée sous les yeux de Sénèque ou plus tard de quelque néoplato­ nicien. Voilà, auraient pu dire nos philosophes, en y li­ sant ces mots consortes divinæ naturæ, un écrivain qui pense comme nous, qui admet la participation de la nature divine au sens précis ou nous l'entendons, c’est-à-dire comme conséquence de la doctrine de l'âme du monde ou de l'émanation. Qui oserait soute­ nir qu’en parlant ainsi ces philosophes se fussent montrés bien au courant des choses chrétiennes? Com­ ment se fait-il que M. Harnack ne voie pas que pour un chrétien dont les deux premiers dogmes sont l'unitde Dieu et la création ex nihilo, la formule consortes divinæ naturæ n’a pas, n'a jamais eu, ne peut pas logiquement avoir le même sens où l'entendaient stoï­ ciens et néoplatoniciens? Je ne dis pas les nuances, mais dans l’espèce l’opposition des doctrines est i-lle que la méprise était impossible pour un ancien, et que l’espoir de la faire commettre par un lecteur mo­ derne ne s’explique guère. Tout le monde admet qu’on peut exprimer les rela­ tions des nombres de diverses façons, et de fai: i . a en mathématique divers systèmes. Il en est île m· mutatis mutandis, des vérités suprasensii -s. 1 ,ei avant que la diffusion de l’idée d'évolution n'eût .r r. au problème du développement du dogme et de ■ théologie l'acuité avec laquelle il se présente le i . s jours, les théologiens avaient à s’occuper d·.· cet:question pour répondre aux cartésiens et aux protes­ tants demandant comment le concile de Vienne a·..·:: pu définir que l'âme est la forme du corps, et c-b.i : Trente que a grâce est la cause formelle de a cation. La réponse classique est la suivante. Lorsque les formules dogmatiques contiennent des termes phi­ losophiques, on ne doit point, à moins de preuve cer­ taine d’une intention contraire du concile, les prendre dans le sens technique d’une école déterminée, par exemple thomiste, scotiste, nominaliste, bannézienne. moliniste, cartésienne, néothomiste, etc. H faut les entendre simplement dans le sens où ces écoles con­ viennent. ou convenaient, à l’époque de la rédaction du document étudié, sens qui est historiquement détermi­ nable. De cette règle très sage, qui découle de la manière même dont les documents conciliaires sont discutés e votés, il suit que les termes philosophiques des énoncés dogmatiques ont un autre sens que le sens vulgaire qui est à la portée de tous, vulgaris; qu’ils ont un sens technique, connue des gens qui s’occupaient des ques­ tions à l'époque de la rédaction du texte, et qui était alors le sens vulgatus des termes employés; que l'em­ ploi de ces termes n’entraine pas nécessairement l’adoption de la portée systématique que leur donne, 1179 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES ou leur donnait, telle ou telle école de philosophie. Sans doute, il n’est pas toujours facile de parvenir à déter­ miner d'une façon absolue avec une pleine certitude la compréhension de ce sens technique et non spéci­ fiquement systématique; de là, beaucoup de contro­ verses, et, chez le théologien prudent, beaucoup de retenue; mais ce travail est possible, si l’on ajoute à la lumière de l'histoire celle que donne l'emploi de la méthode scolastique pour l’analyse des idées; on a d'ailleurs un puissant moyen de contrôle dans l’opi­ nion de l’Eglise antérieurement à la rédaction de la pièce étudiée, et dans l'opinion subséquente des théologiens, considérés non pas commejuges de la foi, mais comme témoins de la pensée de l’Eglise. En effet, la grande loi de continuité dans le sens traditionnel domine ce qu’on appelle aujourd’hui le développement ou la vie de la théologie et du dogme. Et l’on conçoit assez com­ ment une même vérité peut s’énoncer d'abord en termes vulgaires, puis se formuler en termes philosophiques, enfin se transposer en termes de diverses philosophies, à la condition de prendre ces termes non au sens di­ vergent et opposé que leur donnent les différents phi­ losophes suivant les principes qui caractérisent leurs synthèses, mais dans l'acception o'ù ces philosophes les prendraient nécessairement s'ils avaient à les discuter entre eux. D’où la théologie classique a déduit ses ré­ ponses aux cartésiens et aux protestants sur l’âme, forme du corps, et sur la grâce inhérente, cause for­ melle de la justification; à savoir, les conciles de Vienne et de Trente n'ont fait qu’énoncer en style pé­ ripatéticien des vérités professées par l’Êglise antérieure dans une autre terminologie. Seul un esprit prévenu ou peu habitué à la spéculation peut mettre en ques­ tion la légitimité de cette solution; et il est aisé de voir que, toute proportion gardée, on a le droit de l’appliquer aux spéculations du moyen âge. Les auteurs dont il s'agit étaient des théologiens, des hommes de tradition; leur livre de texte était le recueil des pen­ sées des Pères de Pierre Lombard : ce sont là des faits dont il y a lieu de tenir compte pour apprécier le sens qu'ils attachaient aux formules péripatéticiennes ou néoplatoniciennes dont ils se servaient. 3" Ces deux simples remarques nous permettent, sans aller pour le moment plus au fond des problèmes his­ toriques soulevés, d'indiquer les déficits de l'argumen­ tation de nos adversaires. 1. Ils s’appliquent â nous montrer qu'avant le xm· siècle,et au xm· siècle chez les auteurs qui repré­ sentent le courant augustinien, eurent cours diverses théories de la connaissance religieuse que l’on peut rattacher au platonisme; et ils opposent ces théories à l’épistémologie péripatéticienne de saint Thomas, recommandée aujourd'hui par l’Êglise. Laissons de côté celte observation que la vraie position de l’Êglise surce sujet n’est pas indiquée par les adversaires, voir col. 839, et qu'ils se gardent d'avouer pourquoi l'autorité ecclé­ siastique encourage le retour au système scolastique de la connaissance. Voir col. 853, 930. Mais notons qu’on atténue singulièrement les différences d’une part, pendant que d'autre part on dissimule les ressem­ blances. Pour persuader au lecteur que les théories platoniciennes ou platonisantes seraient conciliables avec des vues plus modernes, on oublie de dire que les Pères et les quelques scolastiques dont il s’agit n'ont admis ces théories que dans le sens objectiviste; d'où il suit qu’au sens où ces écrivains les entendaient et les acceptaient, ces théories étaient totalement in­ conciliables avec le subjectivisme qu’on veut faire prévaloir. Par ailleurs, les Pères platonisants et les scolastiques qui les ont suivis, n’ont jamais mis en question la valeur de nqtre connaissance de Dieu par la causalité; la doctrine des idées représentatives dont saint Aueustin s’est servi pour expliquer la Trinité 1180 leur est familière; elle se retrouve d’ailleurs chez saint Anselme aussi bien que chez saint Bonaventure. L'épis­ témologie péripatéticienne de saint Thomas ne fut donc pas une révolution; et l’usage qu’il en fit pour expliquer notre connaissance religieuse, ne fut une nouveauté que dans un sens très relatif. On avait durant des siècles donné les preuves classiques de l’existence de Dieu sans faire cette réflexion que l’étude d’Aris­ tote suggéra à saint Bonaventure : ces preuves suppo­ sent l'impossibilité de la régression à l’infini : suppo­ nitur status, sicut in tota philosophia supponitur status in causis. In IV Sent., 1. 1. dist. Ill, dub. I, circa litteram. On concédera que cette réflexion ne changea rien aux preuves que l'on donnait précédem­ ment. Ainsi en est-il de la remarque que fit saint Thomas, en lisant les philosophes arabes, à savoir que l’épistémologie d’Aristote pouvait servir à rendre compte du mode par lequel nous connaissons Dieu per ea quæ facta sunl. 2. Nous n’avons pas l’intention de nier qu'il y ait une façon de concevoir Dieu comme acte pur. qui renferme beaucoup d’erreurs et soit la négation de la notion chrétienne de Dieu ; ce n’est pas le lieu d'examiner dans quelles limites cette conception fut celle d'Aris­ tote; mais il est certain que, proposée par divers héré­ tiques, cette façon d'entendre l'acte pur fut rejetée par les Pères; on peut même dire que la sévérité de beau­ coup de Pères à l’endroit d’Aristote vient de l’introduc­ tion par Plotin dans le platonisme de la théorie de l’acte et de la puissance, et des conséquences agnos­ tiques ou intuitionnistes que l'on en déduisait. Mais ce que l’on devrait démontrer pour conclure à la cor­ ruption de l’idée chrétienne de Dieu par les scolasti­ ques, c’est qu'ils ont entendu dans ce sens païen la doctrine de l'acte pur. La thèse que l'on soutient contre nous n’est aucunement prouvée tant qu’on n’a pas mené la démonstration jusque-là; et les identités ver­ bales ne sauraient suppléer a ce déficit. 3. De même, pour les conséquences de la théorie néoplatonicienne de la distinction réelle de l’essence et de l'existence dans les êtres finis ou contingents. Plusieurs scolastiques l’ont admise. D’abord, ils ne sont pas toute l’École et par conséquent leur fait n’en­ gage pas à fond le magistère. Ensuite, ont-ils entendu cette distinction au sens qu’elle a dans la doctrine de l'émanation? Ont-ils admis les conséquences agnosti­ ques ou panthéistes que Plotin et Avicenne en ont déduites bien avant Spinoza, Hegel et nos philosophes de l'inconscient? Tranchons la question par l’histoire. Le premier scolastique dont un historien, dans l’état actuel de nos connaissances, puisse dire sans contro­ verse qu'il ait admis cetle distinction est Gilles de Rome, quelques années après la mort de saint Thomas. Or, Gilles prend po”“ point de départ de son hypo­ thèse d’une part le fait et la possibilité de la Trinité, In IV Sent., 1. I, dist. V, Venise, 1492, d’autre part la possibilité et la démonstrabilité de la création. De ente et essentia, Cordoue, 1701, comme fait encore de nos jours le P. del Prado. Cf. Congrès des catholiques ά Fribourg, 1897. La situation est donc historiquement la suivante. De la distinction réelle de l’essence et de l'existence les néoplatoniciens concluaient à l’être abstrait et contre la personnalité divine, et ils aboutis­ saient à l’émanatisme et à l’agnosticisme croyant Gilles de Rome, au contraire, part de la Trinité des personnes et de la création proprement dite pour abou­ tir à cette distinction réelle. Dans ces conditions, à qui fera-t-on croire â l’identité parfaite des deux doc­ trines, l'une aboutissant à l'être vide, l’autre partant de la plénitude de l’être. 11 se peut, et fi ns ceux qui rejettent cette distinction réelle le pensent, que Gilles se trompe; ses premiers adversaires, l'un collègue, l'autre témoin de l’enseignement de saint Thomas, ■1181 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) Henri de Gand et Godefroy de Fontaines, lui firent remarquer que son hypothèse, outre qu’elle n’était ni traditionnelle ni prouvée, mais simplement imaginée et assumée, favorisait plutôt qu'elle ne renversait les erreurs, qu’elle avait pour but de combattre; et on sait que de nos jours les adversaires de la même distinction tiennent tout uniment en latin le même langage aux théologiens qui en sont partisans. Cf. Piccirelli, Dis­ quisitio metaphysica, theologica,critica de distinctione actuatam inter essentiam exislentiamque, Naples, 1906. Mais autre chose est de penser que Gilles et ses adhérents se trompent et d’argumenter pour le leur montrer, parce que l’on est convaincu que si la dé­ monstration est décisive, 1'adversaire abandonnera ses positions; autre chose de n'envisager pour les appré­ cier que la matérialité de leurs formules, et d’insinuer qu’ils sont tombés de fait dans l’erreur. Leur langage néoplatonicien doit être jugé comme saint Thomas juge quelque part celui des Arabes ex causis dicendi, c’est-à-dire d’après leur contexte et en tenant compte de l’hypothèse et du point de vue où ils se placent. Nous avons le regret de constater que c’est ce que né­ gligent absolument de faire ceux qui abusent du succès qu’a trouvé dans l’École Gilles de Rome, pour la repré­ senter comme la préparatrice des plus grossières erreurs modernes. 4. Si, à la suite des écrivains hétérodoxes, les moder­ nistes n’eussent point exagéré les variations apportées à la science de Dieu par le cours des âges, s’ils n’eus­ sent point perdu de vue ce fait que les théologiens de l’École furent avant tout des hommes de tradition, et ce principe que les mêmes vérités abstraites peuvent se formuler en fonction de diverses philosophies, ils n'eussent point abouti à l’agnosticisme; car ils eussent compris comment sous la variété des formules s'est produite la continuité de la croyance à un même objet. Leur échec n’est pas une raison de négliger l’étude du problème du développement du dogme et de la théologie, que la diffusion de l'idée d’évolution a rendu si aigu. Mais c’est un motif de plus pour les catholiques de poursuivre ces études avec soin et méthode, en se servant pour aller au fond des questions dans leurs travaux historiques, de l’admirable instrument de précision qu'est la scolastique. C’est la conclusion de Pie X, dans l’encyclique Pascendi, § Hoc ita posito : major profecto quam antehac positivai theologiæ ratio est habenda. Léon XIII avait déjà donné une direction semblable au clergé de France, 8 septembre 1899. C’est la pensée dont est né ce dictionnaire. m. sxposiriON DBS faits. — Le fait que le texte clas­ sique pour l’enseignement de la science de Dieu au xni» siècle était le Ier livre des Sentences de Pierre Lom­ bard nous dispense de répéter désormais la série des thèses dont nous avons parlé à propos des siècles pré­ cédents. En ce qui concerne le xnt» siècle, nous n’avons donc en vue qu’une chose, chercher à faire comprendre comment s’est faite l’introduction du péri­ patétisme dans la théodicée chrétienne; du même coup, le lecteur verra en quoi consiste l’innovation qui se produisit. Avant d’entrer dans les détails, disons un mot des circonstances qui favorisèrent cette prétendue révolution. 1“ Pourquoi et comment les théologiens furent ame­ nés à l’emploi du péripatétisme en théodicée ? — Les œuvres d'Aristote parvinrent au monde latin d’abord, semble-t-il, accompagnées des longs commentaires des philosophes arabes, puis par voie de traduction directe sur le texte grec. L’éclat de la civilisation arabe ne fut sans doute pas pour rien dans l’attention qu'elles exci­ tèrent; mais la haute estime dans laquelle le xn» siècle tenait la partie des œuvres du Stagyrite qu’il connais­ sait, à savoir la logique, contribua probablement beau­ coup à pousser à l’étude de sa psychologie et de sa 1182 métaphysique. Mais ces circonstances à elles seules ne suffisent pas à expliquer le rapide succès qu'elles obtin­ rent. Deux causes y aidèrent, à savoir l’état des con­ naissances philosophiques, et le secours qu'on y trouva pour résoudre les difficultés rationnelles ou historiques dont on avait à s’occuper. 1. Difficultés à résoudre. — Le lecteur se souvient de l'embarras où avaient jeté le xn» siècle certaines formules néoplatoniciennes de Boèce et de Denys, sur l’être, sur l'unité et sur la bonté. Ces trois questions de première importance dans l’étude de la nature divine, préoccupèrent plus vivement encore lexiti'siècle qu’elles n’avaient fait le précédent. Car, â l’extérieur, les Arabes soulevaient de grosses difficultés à propos des notions d’être et d'unité, et ils concluaient à l'émanatisme, puis quelquefois avec Avicenne et Maimonide à l'agnosticisme, enfin et toujours contrôla Trinité soit qu’ils admissent soit qu'ils niassent toute distinction entre les attributs divins. Au dedans, quelques panthé­ istes avaient abusé des solutions données par l'âge précédent â propos de l’être et surtout de l’unité, tt en avaient faitsentirl’insuffisance; enfin le manichéisme renaissant mettait en question les explications jusquelà données sur la notion de bonté. Ces problèmes diffi­ ciles s'imposaient donc aux théologiens du xm» siècle. On sait que, dans ces conjonctures, le premier mouve­ ment de l’Église ne fut pas favorable à Aristote, à qui les livres et les hommes qui le représentaient faisaient tort par leurs erreurs, qui n’étaient autres que celles dont nous venons de parler. Mais quand on commença à distinguer Aristote deses commentateurs; quand sur­ tout on eût eu le temps de s’apercevoir que les livres d’Aristote ne contenaient pas expressément les hérésies mentionnées, qu’au contraire ils avaient fourni aux musulmans et aux juifs le moyen de prouver l’exis­ tence de Dieu par la causalité et de s’élever à la con­ naissance des principaux attributs de Dieu; quand enfin on eût remarqué qu'au milieu des discussions des phi­ losophes arabes entre eux on pouvait, précisément · l’aide des principes d’Aristote, les réfuter les uns par les autres, et par exemple renverser l’agnosticisme d’Avicenne par la théorie de la distinction de rai-un d’Averroès, sauf à réfuter ensuite l'unité de l’intellect défendue par Averroès, à l’aide de la doctrine péripa­ téticienne de l’àme forme du corps enseignée par Avi­ cenne, les appréciations se modifièrent. D’adversair Aristote devint un utile alliéau pointdevue rationnel. 11 parut bientôt qu’il pouvait rendre un autre genre de service au point de vue de l’intelligence des textes traditionnels. On n’a pas ici en vue seulement Futilitéévidente des définitions précises qu’Aristote donnai; d’un grand nombre de termes qui se trouvent dans les écrits des Pères et aussi dans les documents eccle­ siastiques; ni même le profit qu'on pouvait tirer de l’emploi de sa méthode rigoureuse. Personne ne peut mettre en doute que cette utilité et ce profit n’aient été considérables; il suffit pour s’en rendre compte de comparer au point de vue de la précision de l’exposi­ tion, et au point de vue du nombre des contresens ou des méprises dans l’exégèse des textes anciens, une page du xm» siècle avec une page du xn». Ce qu’on a en vue plus spécialement, c’est qu’il parut au xm» siè­ cle qu’Aristote pouvait servirà interpréter dans le sens des doctrines communes dans l’Église bien des formule de Boèce et surtout de Denys, et spécialement cellesde ces formules sur l’être, sur l’unité, sur la bonté qui avaient tant occupé la lin du xn» siècle. Pour préciser, parlons de Denys, qui pour le moyen âge était l’Aréopagite, et par conséquent une autorité de premier ordre Denys soutenait que la bonté, et non pas l'être, est nom substantiel de Dieu. Car, disait-il, l'être ne se dit pas de Dieu au sens absolu, mais seulement relative­ ment, au sens causal, en tant que Dieu est le principe 1183 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) 1184 de l’être. De divinis nominibus, c. ni, v. Or il parais­ i ordinairement Platon du platonisme ou des platoni­ ciens quand on traite des idées subsistantes, parce sait que faire une telle concession, c'était ouvrir la qu’on est renseigné par le texte d’Aristote; mais on porte à toutes les erreurs des Arabes sur la nature oublie souvent cette chicane. Et, si en physique l’auto­ divine et avouer que l’émanatisme el l’agnosticisme rité de Denys incline saint Thomas vers ce qu’il prend sont la vérité. On tenait pour sûr par tradition que Denys pour le péripatétisme, la même autorité, jointe à n’avait rien pu dire qui favorisât de telles erreurs, mais comment l'interpréter? Aristote, qu’on lisait tou­ l’exemple de saint Augustin, lui fait nettement donner la préférence à la théologie de Platon. Il s'agit bien jours un peu à travers les Arabes, parut en fournir le entendu du platonisme chrétien, qui, avec saint Augus­ moyen. On sait que le péripatétisme des Arabes était tin, non seulement transporte dans les idées divines fortement imprégné de néoplatonisme; bien plus, on les idées subsistanlesdu Phédon, maisencore maintient retrouve dans leur théodicée plusieurs des formules la création libre et temporelle ex nihilo, et aboutit chères à Denys et qui viennent de Plotin ou de Pro­ clus. Ce fut donc par l'Aristote des Arabes qu’on com­ ainsi à une théorie chrétienne de la participation. Cf. S. Thomas, De divinis nominibus, prolog. ; Opusc., XV, mença je ne dis pas â comprendre dans son sens his­ De angelis, c. xi. Voir Denys le Chartreux, In IV Sent , torique, mais à deviner en gros Denys. De là à essayer 1. 1, dist. 111, q. tv, xn, ibid., p. 234, 276; Mandonnet, une fusion entre le platonisme et le péripatétisme, il n'y avait qu'un pas. L’état des connaissances en histoire Siger de Brabant, p. LV1I. de la philosophie donna l’audace d’essayer de le faire. Quant au néoplatonisme, il était inconnu; ou pour 2. Péripatétisme et platonisme dans la pensée du parler plus exactement, on ignorait Plotin, et ce qui XIII· siècle. — Pour nous qui sommes habitués, grâce pour nous est le néoplatonisme ou le plolinisme était aux travaux qui se sont produits peu à peu du xm» siècle rangé en bloc parmi les erreurs des Arabes. Pour nous, à nos jours,à distinguer avec soin Aristote et Platon, qui pouvons rapprocher Denys, de Proclus et de Plotin, Aristote et ses commentateurs; pour nous qui avons lu la tentation d’en faire un panthéiste et un agnostique les Ennéades, l'idée de joindre le péripatétisme et le est si forte que beaucoup d’auteurs cèdent à la sug­ platonisme serait peu naturelle. Mais il faut se souve­ gestion; c’est ainsi que M. Rousselot rapproche un nir de l’état des bibliothèques et de la critique au passage de Denys des textes ou Abélard met en ques­ xm· siècle, pour comprendre cet âge; cet état explique tion la liberté de la création. Pour l'histoire du pro­ comment il a pu concevoir, comme il a fait, soit le plato blème de l'amour aumoyen âge, Munster, 1908, p. 63. nisme soit le péripatétisme. Cf. Koch, Pseudo-Dionysius Areopagita in seinen Beziehungen zum Neoplatonismus und Mysterienue· On sait que le livre De causis est un extrait de l'Institutio theologica de Proclus, éditée par Didot, sen, Mayence, 1900. Au xm· siècle, la perspective Paris, 1855, avec les Ennéades, parce qu’elle est un était toute différente. Denys l’Aéropagite avait été mis à profit par saint Augustin; et les œuvres de résumé du système de Plotin. Or Albert le Grand croyait fermement que le livre De causis est un extrait l’Aréopagite s’interprétaient par celles de l’évéque d'Aristote, et il l'interprétait, au prix de quels efforts, d’Hippone, ou réciproquement. On ne soupçonnait donc pas la possibilité de retrouver dans les tVoins divins dans ce sens; car il ignorait l’œuvre et même l'existence ou dans la Céleste hiérarchie ce que l’on considérait de Plotin. De causis, 1. II, tr. I, c. I. Saint Thomas est déjà mieux renseigné, parce qu'il connaît V Institutio comme les erreurs spéciales des philosophes mahométheologica; il sait que celle-ci est l’œuvre d’un certain tans ou juifs. Proclus, disciple de Platon; il ne lui échappe pas que L’imbroglio dont nous venons de donner quelque le livre De causis n’est qu'un abrégé de Proclus. Ce­ idée ne doit jamais être perdu de vue, quand on étudie pendant il conclut : Proclus était platonicien, mais 1 au­ le xm· siècle avec la seule inlention d’en saisir la teur du De causis était péripatéticicn. Cf. Denys le Char­ pensée et de chercher le sens que les problèmes que les treux, [η 11'Seni., 1.1, dist. VIII, q. v, Opéra, Tournai, ; théologiens y agitèrent avaient pour eux. Pour les 1902, t. χιχ. p. 390. D'où il apparaît que pour saint comprendre, il faut se mettre dans leur situation et Thomas le péripatétisme n’était pas précisément la faire siennes leurs préoccupa lions. C’estceque négligent doctrine que nous désignons sous ce nom. On s’explique de faire ceux qui présentent l’introduction du péripa­ ces malentendus si l'on se souvient du contenu des tétisme dans la théodicée comme une révolution, une œuvres d'Aristote au xm· siècle. 11 s'y trouvait plusieurs rupture avec le passé. Il y eut une innovation dont les apocryphes, fortement teintés de christianisme, de stoï­ contemporains se rendirent compte, puisqu'il y eut des cisme et surtout de néoplatonisme ; on y voyait entre oppositions; mais ceux-là mêmes qui l’accomplirent autres la Theologia secundum Ægyplios, encore éditée pensaient faire œuvre de tradition en y consacrant les au xvn» à la lin de l'édition d’Aristote de Duval, efforts de leur esprit, bien plus ils croyaient aussi sous le litre : Aristotelis libri XIVde secretiore parte faire œuvre d’histoire. divines sapientiæ secundum Ægyplios, gui illius Ainsi s’expliquent, pour nous borner à trois exemples metaphysica vere continent, cum platonicis magna ex qui tiennent au sujet,' comment saint Thomas qui parle convenientia, Paris, 1639, t. IV, p. 601. Trouvant croyait retrouver la physique d'Aristote dans Denys, dans c. s apocryphes la terminologie et plusieurs des y introduisit l’hylémorphisme qu’il tenait des Arabes, idées du livre De causis, saint Thomas inférait que mais en le corrigeant par ce que saint Augustin dit de l’auteur de ce livre était péripatéticien. Il l’interprétait la matière dans ses Confessions ; ou encore, comment conformément à cette conclusion ; et on peut dire que après s'être expliqué la connaissance religieuse chez pour le xm· siècle le De causis servit à montrer aux Denys par l’épistémologie d’Aristote, saint Thomas Arabes qu’Aristote, c’est-à-dire la raison naturelle, consacra deux questions De veritate, q. x, xi, à inter­ avait admis la création. préter saint Augustin dans le même sens : enfin com­ Même imbroglio pour la physique d’Aristote. Saint ment le même docteur angélique n’hésita pas à écrire Thomas juge que le pseudo-Denys qui, dit-il, en théo­ un jour que conclure au premier moteur immobile logie suit Platon, a généralement les opinions d’Aris­ avec Aristote, c’est conclure au premier être qui se tote en physique. In IV Sent., 1. 11, dist. XIV, q. 1, a. 2. meut lui-même d’après Platon. Nihil enim differt Ici encore, saint Thomas conçoit la physique d’Aris­ devenire ad aliquod primum, quod movet se secun­ tote autrement que nos histoires de la philosophie. dum. Platonem, et devenire ad aliquod primum, quod Le platonisme n’est pas autre chose que la doctrine sit prorsus immobile secundum Aristotelem. Contra des Pères que nous appelons platonisants; c’est surtout gentes, 1. I, c. xm. La raison en est que dans l’argu­ la doctrine de saint Augustin. Sans doute, on distingue t ment du premier moteur, tel que saint Thomas pense 4185 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) qu’Aristote l'a compris, on passe, dans la régression des causes mouvantes et mues, par les sphères, et que celles-ci chez Aristote comme chez Platon sont mues par des substances séparées, c’est-à-dire par les anges. Opusc., XV, De angelis seu substantiis separatis, c. ill ; Opusc., X, Besponsio de articulis xlii, a. 1 sq. 11 n’est donc pas surprenant que le premier moteur d’Aristote soit intelligent et voulant comme le premier bien du Phédon. Le premier moteur d'Aristote est ainsi acte pur, c’est-à-dire perfection sans potentialité. In IV Sent., I. 1, dist. VIII, q. ni, a. 1. Et de la sorte, dit-il, Aristote, Platon, saint Augustin enseignent la même doctrine. Ibid., ad 2U01. Cf. Denys le Chartreux, In IV Sent., I. I, dist. II, q. n. p. 174. D’ailleurs, d’après saint Thomas, Platon a admis la providence divine; et bien qu'il n’ait qu’une confiance jimitée aux philosophes et ne confonde pas le dogme et la philosophie, cf. Opusc., X, Besponsio de artic. xlii, prolog. ; Mandonnet, Siger de Brabant el l'averroisme latin au xttp siècle, Fribourg, 1899, p. ci.xxxm, il se sert de leur autorité contre les Arabes qui nient ce dogme. Enfin, en ce qui concerne les rapports de Dieu et du monde, il semble qu’au xm· siècle seul Henri de Gand ait entrevu que la doctrine d’Aristote metlait en péril la dépendance causale du monde à l’égard de Dieu. Au xvc siècle, Denys le Chartreux rapporte ce jugement d'Henri de Gand et s'indigne d’un tel soupçon sur l’autorité d’Averroès, qui, dit-il, de tous les commenta­ teurs grecs et arabes, est celui qui a le mieux compris Aristote. De divinis nominibus, c. I, a. 7, Opera, t. xtv, p. 25. Ailleurs, le chartreux en appelle contre Henri à l’autorité de l’École. Et in/iis Scolus rationa­ biliter contradicit Henrico, imo solemnissimi doctores, Boetius, Hugo, Alexander, Thomas, Albertus et cæleri frequenter præallegati frequenter dicunt et probant contrarium atque declarant quod Aristotelis intentio fuit, universa quæ sunt citra Deum, ab ipso principiative fluxisse. In IV Sent., 1. 1, dist. VIII, q. iv, p. 385. On peut discuter sur la valeur historique des conci­ liations, des identifications Jt des appréciations de saint Thomas : l’École ne les a pas toutes adoptées ni retenues, et nous avons dit plus haut, col. 932, qu’elle a rejeté l'argument du premier moteur tel que saint Thomas l’a compris d’après les Arabes. On peut trou­ ver aussi que de tels procédés rendent très difficile l’exégèse de saint Thomas, ce dont nous ne disconvien­ drons pas, ayant depuis longtemps remarqué que la plupart des grandes controverses classiques sur le sens de saint Thomas viennent de ce qu’une partie des théo­ logiens s’applique à l’entendre historiquement en le replaçant dans son milieu, tandis que l’autre partie néglige de prendre cette précaution. Mais quoi qu’il en soitde la vraie pensée d’Aristote et de la difficulté que nous pouvons trouver à saisir la vraie pensée de saint Thomas, on conviendra que rien n’est plus chrétien et, quant à la substance de la doctrine, que rien n’est plus traditionnel que le Dieu péripatéticien qu’il nous pré­ sente. 2» Eléments péripaléliciens introduits en théodicée. — Nous n’avons ici aucune prétention à être complet et nous éviterons de parti pris tout ce qui pourrait ressembler à un catalogue ou à une revue des catégo­ ries d’Aristote. A qui aurait besoin d'un tel répertoire, le premier manuel venu donnera satisfaction, pourvu qu’il connaisse la métaphysique d’Aristote. Ce que nous voulons indiquer, c’est comment au xni* siècle on em­ ploya Aristote pour résoudre les difficultés en face desquelles on se trouvait. Nous prenons pour point de départ la doctrine que Denys, représentant ici le plato­ nisme dans la pensée du xm* siècle, avait enseignée sur le nom propre de Dieu. A cette question se rattache­ ront toutes les autres, qu’il suffira de noter au passage. DICT. DE THÉOL. CAlllOL. 1186 Le XIIIe siècle savait que l'enseignement commun des Pères est que le nom de Dieu révélé à Moïse, qui est, non seulement exprime la substance divine, mais que c’est le nom qui convient le mieux à Dieu, parce qu il signifie l’être absolu, la plénitude de l’être, et indique l’aséité comme la caractéristique de la nature divine. Cf. col. 957. Mais Denys s’inspirant de Proclus, Insti­ tutio theologica, prop, vm, xm, édit. Didot, p. lui, lv, soutenait que la bonté, el non pas l’être, est le nom propre de Dieu. Car l’être ne se dit pas de Dieu au sens absolu, mais seulement relativement, au sens causal, en tant que Dieu est le principe de l'être. De divinis nominibus, c. iv, v, p. 103, 213, 362, 375 du t. xvi de Denys le Chartreux, Opera, Tournai. 1902. où l'on trouvera avec la traduction de Marsile Ficin les deux principales traductions de Denys en usage au moyen âge. Cette vue de Denys, dont l’explication historique n’a commencé à ètre bien connue qu’au xvi* siècle, cf. Jean Pic de la Mirandole, De ente et uno, 1. I, c. iv ; 1. II, réponse aux secondes objections; Apologia par Jean François, neveu du précédent, Venise, 1519, cette vue de Denys paraissait confirmée par la 4e propo­ sition du livre De causis, tenu pour péripatéticien : prima rerum creatarum est esse. D’où l'on inférait : ergo secundum peripateticos esse non prædicatur de Deo, qui est ens increatum. L’accord de l’Académie et du Portique était imposant. Par ailleurs, refuser à Dieu le nom d’être, c'était se séparer de la tradition chré­ tienne et scripturaire; enfin concéder que le nom de Dieu ne se ditqu’au sens causal, c’était avec les Arabes concéder que nous ne concevons Dieu que par opposi­ tion au inonde, que nous l’ignorons en lui-même, et mettre en question la libre création et la distinction de Dieu et du monde. Aucune de ces conséquences ne pouvait échapper à un scolastique qui avait lu les Arabes ou seulement le Guide des égarés de Maimonide; ceux qui les ont lus en conviendront; d’ailleurs, elles se trouvent fréquemment indiquées dans les difficultés que se posent les écrivains de cette époque et du siècle suivant, et ils n’ont pas eu ici à inventer les arguments qu’ils s’opposent, comme on est trop porté à l’imaginer. Il fallait donc une réponse. D’abord, les théologiens notèrent que Denys, comme toute la tradition, concédait que le nom qui est con­ vient à Dieu et appelait Dieu l’être. Restait â exp er en quel sens orthodoxe il avait bien pu dire que 1 · tre n’est pas le nom propre de Dieu, et surtout que l'être ne se dit de Dieu qu’au sens relatif. Notons que sur ce point ni l’autorité de Denys, ni celledu livre De ce ; ne l’emportèrent contre l’enseignement traditionn- Comme Alexandre de Halès, Summa, Venise. 1576. part. I, q. xlix, m. iv, a. 2; saint Bonaventure, In IV Sent., 1. I, dist. XXII, a. l,q. ni; dist. 11, dub.iv. ■ :·. Quaracchi, t. i, p. 60; dist. XXII, a. 1, q. m ; Itinera­ rium, c. v, t. v, p. 308; Albert le Grand, In IV Sent.. 1. I, dist. II, a. 14; dist. XXII, a. 1; saint Thomas en­ seigne expressément que le nom qui est, qui signifie la plénitude de l'être, De spiritualibus creaturis, q. I, a. 1, est le nom propre de Dieu, et qu’il exprime la substance divine, absolument, sans relation avec les créatures, bien que de fait nous ne connaissions pas Dieu indépendamment des créatures. Sum. theol., 1·. q. xm, a. 11; In IV Sent., 1. I, dist. VIII, q. 1, a. 3; Contra gentes, 1.1, c. xxn, xxvm, xxxvn sq. Mais quant à la manière d’expliquer dans quelles conditions et par quels procédés psychologiques nous connaissons D:eu absolument, deux écoles se formèrent au xme siècle celle qu’on a dénommée le courant augustinien ou l augustinisme après l’avoir appelée l’école fransiscaine, celle qu’on qualifie du nom de péripatéticienne. Un sait que tout l'effort de Kant dans sa critique de la théodicée a porté contre la connaissance de l'infini : l’argument ontologique ne vaut rien; les autres arguIV. -38 1187 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) ments s’y ramènent pour le passage à l’infini, à la plé­ nitude de l'être. La même question s’agita, bien que sous un aspect different, au xm0 siècle. Tous les théo­ logiens de cette époque se posent en effet cette difficulté, Jn IV Sent., 1.1, dist. II : Deus est infinitus ; creatura finita; ergo Deus non potest naturaliter cognosci. La diversité des réponses est la caractéristique des deux écoles dont nous venons de parler; de là suit une interprétation fort différente aussi du pseudoDenys et du livre De causis. 1. L’augustinisme, l’infini et Denys. — IL Picavet, dans son Esquisse d'une histoire des philosophies mé­ diévales, Paris, 1905, a beaucoup insisté sur l’inlluence du néoplatonisme dans la scolastique. M. Heitz vient d’écrire une thèse, Essai historique sur les rapports entre la philosophie et la foi de Bérenger de Tours à saint Thomas d’Aquin, Paris, 1909, pourdégager saint Thomas de toute compromission néoplatonicienne. .Mais, pour sauver saint Thomas, M. Heitz jette par-des­ sus bord une bonne partie de la philosophie médiévale. Voici son raisonnement. La théologie des xi‘ et xi:e siècles a dépendu de saint Augustin et par lui du néoplatonisme, en particulier de la théorie de l'illumi­ nation extatique ou directe formulée par Plotin; au xm· siècle, l'école augustinienne et spécialement saint Bonaventure continua cette tradition; saint Thomas, au contraire, fut un parfait disciple d'Aristote et parla, en niant que la science et la foi puissent avoir le même objet,résolut le problème des rapports delà philosophie et de la foi. La réalité des faits nous paraît beaucoup plus com­ plexe que ne la voit M. Heitz, cf. Hourcade, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique, Toulouse, juillet 1909, p. 301-310; et le système de défense adopté peut offrir quelques inconvénients, cf. Laberthonnière, dans les Annales de philosophie chrétienne, septem­ bre 1909, p. 599-620. Il nous parait queM. Heitz répète une confusion regrettable en ne marquant pas assez la différence qui existe entre la théorie de l’illumination de saint Augustin et la connaissance extatique du mo­ nisme panthéistique de Plotin. D’après Plotin, l’aspi­ ration au bien engendre la pensée, et comme l’Un est le bien, il en résulte qu’il ne connaît ni lui-mème ni le reste. Ennéades, Ve, 1. VI, 6; voir t. n, col. 830. D’après saint Augustin, au contraire, l’illumination est une participation créée de l'inlellection divine, et elle n’aboutit pas à la contemplation directe du premier être. Cf. 1.1, col. 2335 sq. ; de San, De Deo uno, Louvain, 189i, p. 37. De plus, il ne paraît pas exact que la théo­ logie des xi' et xil' siècles ait autant dépendu de la théorie de l’illumination que le prétend M. Heitz. Les rapports entre cette hypothèse et l’argument de saint Anselme sont discutables; et, quand on les démontre­ rait réels,la conclusion de l'auteur ne suivrait pasjcar le P. Daniels vient d’établir que l’argument de saint Anselme eut peu de répercussion sur le xn« siècle et que ce n’est qu’au xm· siècle qu’on en constate l’intluence. Daniels, Quellenbeitrâge zur Geschichte der Gottesbeweise im XIII Jahrhunderl, Munster, 1909, dans le t. vin des Beitrâge de Bæumker. Par ailleurs, on trouve, il est vrai, chez les mystiques du xii' siècle des passages qui rappellent l’illumination de saint Au­ gustin et qu’on peut en rapprocher. Par exemple,saint Bernard écrit : Nemo quærere valet, nisi qui prius invenerit, De diligendo Deo,c. vu, 22, P. L., t.CLXXXii, col. 987; voir plus haut col. 802; il affirme â plusieurs reprises que l’on ne connaît bien Dieu que si on l’aime parfaitement, Sermones in Cantica, serm. vm, 9, P. L., t. clxxxiii, col. 814; il avoue même, et nous nous sommes inspiré de lui, col. 819 sq., que la ré­ flexion sur nos actes d’amour nous instruit de l’incom­ préhensible perfection divine : si l’acte d’amour est si doux, que penser de son objet? De consideratione 1188 1. V, c. xm, P. L., t. CLXXXH, col. 806. Ces textes peu­ vent, si l'on y tient, se rapporter à l’illumination sub­ jective, bien que cette interprétation ne soit pas néces­ saire. Mais saint Bernard admet que les païens ont connu Dieu par ses œuvres, et sans l’aimer, In Can­ tica, serm. vm, 5, col. 812; d’autre part, rien n’indique qu’il ait admis pour les états mystiques un amour avec connaissance seulement subséquente, voir plus haut, col. 789, 818; et il est certain qu’antérieureinent à la connaissance par goût, mais non intuitive, de ce qu’il appelle la profondeur et la largeur de Dieu, il enseigne une connaissance objectivement valable de la nature divine à l’aide des données sensibles. De consideratione, 1. V, c. n, col. 789. Donc, quand même on concéderait que la mystique de saint Bernard suppose la doctrine de l’illumination, il resterait acquis qu’il admettait une autre manière de connaître Dieu. En outre, il est équi­ voque de mettre en principe que le xii' siècle n’a rien de commun avec Aristote; car il en étudiait la logique, la partie la plus solide de son œuvre; et par elle, il connaissait à l’aide des commentateurs de cette logique ce qu’il y a d’éternellement vrai dans sa doctrine mé­ taphysique des substances, des causes et des relations; nous avons déjà dit qu’il en connaissait aussi la doc­ trine des idées représentatives et admettait que notre connaissance religieuse nous vient du spectacle du monde. Enfin M. Heitz insiste sur ce fait que le XII’ siècle prétendit démontrer et pénétrer les mys­ tères : ce dont s’abstint saint Thomas. On sait qu’il serait aisé de trouver dans saint Thomas parlant des mystères autant et plus d'oportet et denecesseest qu’on en pourrait recueillir dans tout le xn' siècle réuni; mais laissons cette querelle et ne discutons pas sur la fragilité du lien qu’on établit entre l’illumination sub­ jective et la recherche de l’intelligence dans la foi. Nous avons vu que très ferme sur la valeur ontologique des attributs, le xn' siècle fut très réservé sur l’explication de cette valeur. On peut même dire que, sur ce point, il ne fit que répéter l’enseignement traditionnel qui affirmait la portée métaphysique de notre connaissance religieuse, et qu’il ne réussit pas à se donner de cet enseignement une justification philosophique pleine­ ment satisfaisante; et cela, faute d’avoir compris que la doctrine des relations est le nœud du problème des universaux. Il resterait donc à établir en quel sens pré­ tendaient pénétrer les mystères ces théologiens qui ne dépassaient pas la théorie des connotations. Il en va de même du courant augustinien au xm' siè­ cle. Alexandre de Halés ne dépassa guère cette même doctrine des connotations dans l’explication des attri­ buts, ce qui plus tard permit à Occam et à Grégoire de Rimini de se réclamer de lui; et certes ni Occam ni Grégoire ne prétendaient expliquer les mystères. Quant à saint Bonaventure, il fut beaucoup plus péripatéticien qu’Alexandre; M. Hourcade a dit de lui avec raison qu’il fut «autant péripatéticien qu’augustinien, » loc. cit.. p. 309; et sur le point spécial de notre connaissance de Dieu par les créatures, il ne parle pas autrement que saint Thomas. Voir les textes allégués, col. 877. Il nous parait donc plus conforme â l’histoire d’opposer moins violemment l’augustinisme du xm® siècle au péripaté­ tisme de la même période. Ce que le xni' siècle s’ef­ força de réaliser, et on a vu comment il était amené à l’essayer, ce fut la conciliation du péripatétisme, tel qu’il se présentait à lui, avec les éléments platoniciens qui se trouvaient chez les Pères alors connus. Tous collaborèrent à ce grand œuvre, mais avec un inégal succès. Les auteurs chez qui le péripatétisme est plutôt juxtaposé avec le platonisme que fondu avec lui, sont dénommés augustiniens; pour la raison contraire, saint Thomas fut de son vivant considéré plutôt comme un disciple d’Aristote que de saint Augustin. Cf. Ehrle, Der Auguslinismus und der Aristotelisnius in der 1189 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) Scholastik gegen Ende des XIII Jahrhunderls, dans Arehiv für Litteratur und Kirchengeschichtedes Mittelalters, t. v, p. 603; John Peckham über den Kampf des A ugustinismus und Aristotelismus, dans Zeit­ schrift für katholische Théologie, Inspruck, 1889, t. xm, p. 172; voir surtout, parce qu’il a précisé l’objet des questions débattues au xiu” siècle entre les deux écoles, Grabmann, Diephilosophischeund theologische Erkenntnislehre des Kardinals Matthâus von Aquasparla, Vienne, 1906. On dit souvent que le principal grief soulevé de son vivant contre saint Thomas par l'augustinisme fut son acceptation de la théorie de la connaissance d’Aristote. En ces termes sommaires, le fait n’est pas exact. Le xm» siècle dans son ensemble accepta aussi bien que saint Thomas l’épistémologie qu’on trouve au ΙΠ" livre De anima d’Aristote; tous alors admettaient la possi­ bilité pour notre intelligence d’abstraire des données de l’expérience sensible les idées universelles d’ètre, d'unité, etc., objectivement valables et de valeur uni­ verselle ; l’accord existait de même sur l'explication péripatéticienne de la connaissance des êtres immaté­ riels, par abstraction. Cf. Suarez, De anima, 1. IV, c. iv sq.; Boedder, Psychologia rationalis, Fribourgen-Brisgau, 1894, n. 131 sq., 202. Voir col. 775. Que notre connaissance des substances immatérielles et par suite de Dieu dépende de notre connaissance sen­ sible, intellectus noster ex creaturis in Dei cognitionem manudicitur, Sum. theol., I“, q. xxxix, a. 8, cela cadrait trop bien avec l’enseignement biblique et tradi­ tionnel pour faire difficulté. Saint Paul avait écrit : αόρατα... τοϊς ποιήμ,ασι... χαΟοράται ; comment se défier de l’épistémologie d’Aristote, puisqu’on lisait au De mundo, c. vi, que tout le monde tenait alors pour authentique, à propos de la nature divine : αόρατος οΰσα τοϊς έργοις αύτοις όράται, édit. Duval, t. I, p. 863. D'autre part, Denys enseignait que la connaissance des anges est pour nous un moyen de connaître Dieu. Or, il expliquait la connaissance que nous avons des intelligences séparées précisément comme Aristote. Mais quand il s’agissait d’expliquer notre connais­ sance de l’infini, ou bien la connaissance que nous avons des mystères, et surtout la connaissance de Dieu dans les états mystiques, le courant augustinien se séparait de saint Thomas. On lui reprochait de rejeter l'illumination de saint Augustin, In IV Sent., 1. I, dist. III, q, i, a. 1, ad 3“™; et aussi l’idée de l'infini de saint Anselme, voir col. 889; de fausser la pensée de saint Augustin, en l’interprétant dans le sens d’Aristote, De veritate, q. x, xi; et d’une façon générale de prétendre que toute notre connaissance du divin dépend des don­ nées de l’expérience sensible. Car, disait-on, de divinis, praesertim de supernaturalibus his quæ sola fide te­ nentur, habemus cognitionem, non ex creaturis naturalive ratione, sed ex divinis Scripturis el revelatione supematurali. Cf. Denys le Chartreux, hi IV Sent., 1. I, dist. Ill, q. xn; dist. XXXI, q. II, t. xx, p. 323. En un mot, on attaquait chez saint Thomas la formule qui revient si souvent sous sa plume : tantum se exten­ dere potest nostra cognitio, quantum manuduci potest per sensibilia. Sum. theol., I», q. XII, a. 12 sq. Le péri­ patétisme des augustiniens n’allait pas jusqu’à cette formule exclusiviste. Comment par le moyen des créatures nous pouvons saisir l'infini au sens absolu, l’augustinisme à propre­ ment parler ne l’expliquait pas; mais il avait trois manières de se tirer de difficulté. Ou bien il recourait à la théorie de l’illumination, entendue en ce sens que notre intelligence n’est autre chose qu’une participa­ tion lumineuse de la divine clarté; ou bien il recourait à l’idée naturelle de l’infini mise en avant par saint Anselme au siècle précédent; ou bien il combinait les deux explications, comme fait saint Bonaventure. 1190 In IV Sent., 1. 1, dist. VIH, p. i, a. 1, q. n. Les textes récemment publiés par le P. Daniels montrent que ces deux dernières solutions étaient les plus fréquentes. Soit pour essayer de se rendre compte de l’illumination, soit pour expliquer certains faits mystiques, l’augusti­ nisme soutenait que nous pouvons avoir une connais­ sance directe de la substance immatérielle de notre âme. On prouvait cette thèse, qui avec diverses modificationsa été reprise au xvni" siècle, voir col. 897 sq.. par saint Augustin. De Trinitate, 1. X, c. vm; 1. XIV. c. v, P. L., t. xlii, col. 975, 1041. Et l’on pensait ainsi pouvoir dire que nous voyons Dieu, non pas intuitive­ ment certes, mais en notre âme : doctrine que saint Tho­ mas rejetait en ce qui nous concerne et ne concédait que pour Adam avant la chute et en un certain sens pour l’ange. De veritate, q. xm, a. 2. La même hypothèse servaità l’explication des faits mystiques. On empruntait à Denys qui parle d’Hierothea patiens la division de la contemplation en active et passive. Dans la contempla­ tion active, l’augustinisme acceptait la doctrine d’Aris­ tote; on y pense à Dieu par des espèces intelligibles, qui naissent de celles qui se forment dans l'imagination par l’expérience des créatures qui ont quelque rapport avec Dieu. Lorsque l’âme connaît ainsi Dieu, elle ne conçoit de lui rien de matériel; car bien que dans ce mode de connaissance il y ait toujours quelque chose de matériel et une association de fantômes corporels, l’âme éloigne et écarte de Dieu tout le corporel et le matériel ; c’est en quoi, disait-on, consiste la voie de négation de saint Denys. Sur ce point saint Thomas ne différait pas de l’augustinisme. Mais le désaccord nais­ sait à propos de la contemplation qu'on appelle passive. L’augustinisme s’autorisait d’un texte de Denys, De mystica theologia, c. I, p. 477, où il est dit que l’exta­ tique, sans avoir la vision intuitive, connaît Dieu sans voiles, incircumvelale ; on apportait aussi un texte de Boèce : in divinis inlellectualiter versari opor­ tebit, neque deduci ad imaginationes, sed potius ip­ sam inspicere formam. De Trinitate, c. n, P. L.. t. LXiv, col. 1250. On concluait de ces textes que, danla contemplation passive, Dieu avec le concours de nos facultés intellectuelles produit des espèces qui le re­ présentent, sans être tirées des sens, sans l'entremi.-de l’imagination, bien plus sans même que l'imagina­ tion entre en exercice. L’augustinisme, pour rendrr compte de la possibilité d’une telle psychologie, recou­ rait à l’hypothèse de l’introspection directe de l'âm de ses actes, de ses dons et lumières naturelles ou infuses; on pensait par là expliquer comment l’esprit pouvait avoir de Dieu des espèces purement intellec­ tuelles et s’en servir sans regarder les fantômes ou espèces dérivées de l’imagination. Ici on se séparait de la formule péripatéticienne de saint Thomas ; tantum se extendere potest nostra cognitio, quantum manuduci potest per sensibilia. Celui-ci, malgré quel­ ques hésitations de langage, cf. Rousselot, L'intellec­ tualisme de saint Thomas, Paris, 1908, p. 207, n’ad­ mettait pas en dehors du cas de prophétie l’infusion d’espèces purement intellectuelles, mais soutenait que dans la connaissance de foi et dans la connaissance mystique l’imagination joue toujours son rôleet entre toujours en exercice. Cf. Sum. theol-, I", q. xn, a. 13. Voir Boudon, Le règne de Dieu, 1. IV, c. ni, Avignon. 1845, p. 453. Le fond de l’argumentation de saint Thomas s’appuie sur ce que pour penser à Dieu nous employons nécessairement l’idée d’être; or nous avons celle-ci par l’expérience sensible avec l’aide de l’activité de notre imagination et de notre intelligence; il fait aussi remarquer que son explication est plus conforme à ladoctrine de l’unitédu composé humain. Sum. theol . I», q. i.xxxiv. a. 5 sq. Suarez et son école suivent saint Thomas. Disp, metaphys., disp. XXX, sect. xu. Voir col. 822. 1191 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) Ces modes de la connaissance de l'infini supposés, l’école augustinienne interprétait généralement comme .1 suit les textes embarrassants de Denys sur l’être et sur la bonté. C’est en se plaçant au point de vue chré­ tien de la communication de la vie divino ad intra que Denys pense que la bonté est le premier nom de Dieu ; et à ce point de vue la bonté, sui diftusiva, est la raison de la pluralité des personnes et précède l’action causale de Dieu au dehors. « Mais si, comme le fait ’’Ancien Testament, qui au livre de l’Exode ignore la Trinité, l’on envisage seulement ce que la raison natu­ relle peut connaître de Dieu, on doit dire que l’être précède la causalité et par conséquent la bonté; et ainsi l'être est le nom propre de Dieu. » Cf. Denys le Char­ treux, InlV Sent., 1. I, dist. VIII, q. n, obj. 5, p. 367. Nous convenons qu'une telle exégèse manque d’ob­ jectivité, mais on devra reconnaître que, de même que l’épistémologie de ces auteurs manifeste l’intention d’éviter l’agnosticisme, ainsi l’échappatoire qu’ils inven­ tent pour expliquer Denys, révèle chez eux la préoccution dominante de rester fidèles aux notions tradi­ tionnelles d’un Dieu vivant et personnel. Les mêmes préoccupations commandent l’interpréta­ tion que les augustiniens donnaient de la proposition du De causis, prima rerum creatarum est esse, qui paraissait favoriser l’opinion que l’être ne se dit pas de Dieu. Reprenant la pensée du xn» siècle sur la dépen­ dance causale de l'être, on disait : la première des choses créées est l’être par participation, c’est-à-dire être causé convient à tout être qui n’est pas Dieu; en ce sens on peut concéder que l’être ne se dit pas de Dieu. Celte glose donnée, on se séparait des nominalistes du xn· siècle qui avaient expliqué l’être et la bonté des créatures par une dénomination extrinsèque, car on voyait que d’après saint Augustin les créatures ont une bonté intrinsèque, inhærens, formalis, puisqu’elles sent toutes in specie, modo et ordine; on savait aussi qu'Aristote avait réfuté les formes séparées des platoni­ ciens et montré qu’ens, unum et bonum sont des pré­ dicats intrinsèques. D’autre part, on se souvenait que saint Augustin avait montré la convertibilité de l’être et du bien, et concilié par ce moyen avec le qui est de l’Ecriture le « bien » des platoniciens; on voyait aussi qu’Aristote avait établi la convertibilité de ens, unum, verum et bonum. D’où l’on concluait que l’être trans­ cendantal se dit de Dieu, au rebours de l’être par parti­ cipation. Transcendentia vero, ut ens et convertibilia secum, propter elongationem suam a determinatio­ nibus et materialibus proprietatibus ac limitationibus, dicunt aclualilatem et perfectionem; sicque conve­ niunt Deo imperfectione seclusa quæ in creaturis eis annexa est. On voit que le péripatétisme sert ici à rejoindre saint Augustin, à côté et au-dessus de Denys. Denys, à la suite de Plotin, cf. Picavet, op. cit.,p. 115, avait insisté beaucoup sur la présence substantielle de Dieu dans tous les êtres; cet enseignement, bien que moins net chez quelques Pères très anciens, était d’ail­ leurs commun de son temps. Mais il avait formulé cette doctrine d’une façon qui prêtait à l’équivoque : Deus est esse existentibus, esse omnium est superesse deitatis. Les théologiens qui suivaient le courant augustinien se souvinrent ici encore de l'interprétation donnée par le xn» siècle; puisque Denys disait que l’être ne se dit de Dieu qu’au sens causal et admettait l’exemplarité divine, ils conclurent qu’il fallait l'interpréter dans le sens de la causalité et de l’exemplarité. Deus dicitur forma, ut essentia quæ habet esse in omnimoda actualitate et completione, dit saint Bonaventure, In IF Sent., 1. II, dist. XII, a. 1, q. n, i. II, p. 294. Et ailleurs : Dieu est dit forme comme cause exemplaire; et quand on dit qu’il est en soi une forme, cela signifie qu’il est sans aucune potentialité, c’est-à-dire acte pur. Ibid., 1. I, 1192 dist. XIX, p. it, a. I, q. m. ad 2““. Si Denys dit qu’il est l’être de tous les êtres, cela doit s’entendre de même au sens causal, puisque telle est la terminologie de Denys. Cf. Walric, cité par Denys le Chartreux, ibid., p. 365. Ici l’exégèse, qui est la même que celle du xil'siècle, n’est nullement arbitraire. Et tout danger de panthéisme est écarté. Il ressort de cette esquisse, que,"tout en restant fidèle aux principes et aux conclusions fondamentales de la théodicée traditionnelle, l’augustinisme ne par­ vint pas à montrer l’homogénéité et la continuité de notre connaissance naturelle et initiale de Dieu par les créatures, et do la connaissance plus parfaite que nous pouvons avoir de l’infini, soit par la raison, soit par la révélation, soit par la vie intérieure : aussi bien au point de vue de la liaison métaphysique qu’à celui de l’analyse psychologique, un hiatus restait sans expli­ cation entre ces divers degrés ou modes de notre connaissance religieuse. Bien que cette école, aflranchie comme on l'a vu du nominalisme du xn« siècle, poussa très loin l’analyse de l’idée platonicienn de participation, comme nous le dirons à propos des rap­ ports de Dieu et du monde chez Averroès, elle avait conscience de son impuissance à relier cette doctrine avec une doctrine générale métaphysique ou psycholo­ gique, qui put servir de base à une explication logique de notre connaissance de l’infini. C’est, croyons-nous, plus au sentiment de cette impuissance qu’à l’embarras ou à l’autorité des textes,-qu’il faut attribuer le recours aux diverses hypothèses sur notre· connaissance de l’infini dont nous avons parlé. L’échec de cette école explique aussi pourquoi les interprétations des formules platoniciennes de Boéce, Denys, etc., restent chez elle à l’état inorganique. Le génie de saint Thomas tenta de satisfaire à ces déficits. 2. Le péripatétisme de saint Thomas et Denys. — Les deux principaux représentants du péripatétisme, en tant qu’on l’oppose à l’augustinisme au cours du xm* siècle, sont Albert le Grand et saint Thomas. Nous ne dirons rien ici en particulier d’Albert le Grand, parce que l’on convient aujourd’hui que chez lui le pé­ ripatétisme est étrangement mêlé à d’autres courants philosophiques, et que son éclectisme n’est point par­ venu à opérer la fusion harmonieuse des divers élé­ ments de sa pensée. Il en est autrement pour saint Thomas. En face du péripatétisme son attitude est des plus nettes : il cherche une voie de conciliation, mais telle que, tout en donnant à sa théologie une physio­ nomie péripatéticienne très accusée, il ne perde pas de vue la loi du développement de la pensée chrétienne : quod ubique, quod semper. Cette préoccupation se trahit d’abord dans l’interpré­ tation de la formule, faite d’un mot de Boéce et d’un mot de Denys : Densest esse formale omnium. 11 l’en­ tend au sens causal, comme le xii» siècle; et sur ce point il est d'accord pour rejeter le panthéisme avec l’école augustinienne. Contra gentes, 1, I, c. xxvi; In IV Sent., 1. I, dist. VIII, q. i, a. 2. Le livre De cau­ sis lui fournit d’ailleurs, pense-t-il, le moyen d’accor­ der ici Aristote avec Denys etavec la doctrine orthodoxe et traditionnelle de la transcendance et de l’omnipré­ sence substantielle de Dieu, puisqu’on y lit, prop. 2 : Causa prima regit omnes res, præterquam commis­ ceatur cum eis. Quant aux difficultés qui naissaient de la manière dont Denys parlait de la bonté et de l’être divins, saint Thomas les résout d’une part à l’aide de l’étiologie, de l’autre à l’aide de l’épistémologie d’Aristote. Cette solu­ tion demanded être exposée dans toute sa complexicar c’est par son moyen que saint Thomas crut avoir trouvé un principe de conciliation entre le platonisme et le péripatétisme: il s’agissait de ramener la doctrine platonicienne de la participation à celle de l'acte et de 1193 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) la puissance; puis cette réduction faite de rendre compte de notre connaissance de l’absolu. a) Le platonisme combiné avec l’étiologie d'Aris­ tote. — La traduction de Denys portait : boni Dei no­ minatio, totas causæ omnium processiones manife­ stans, et ad existentia et ad non existentia extenditur; ens vero ad existentia tantum. Voirt. n. col. 831. Saint Thomas remarque avec raison que l’interprétation don­ née par saint Bonaventure, d’après laquelle Denys parle­ rait des communications divines ad intra, n’est pas con­ forme au contexte ; il essaie donc une autre voie. Denys, observe-t-il avec un vieux commentateur, a traité des noms divins non pas au sens absolu, mais seulement au point de vue de la manifestation des perfections divines par les créatures, et par conséquent au point de vue de la causalité. Sum. theol., Ia, q. v, a. 2, ad 1““. Mais le commentateur allégué, ne comprenant pas ce que les « non-existants » pouvaient signifier dans la phrase, avait esquivé le problème à l’aide d’une éty­ mologie de fantaisie et d’un texte scripturaire : bonum vient de boare, boo, boas, quia omnia bonum ad se vocant, et sic boant naturaliter appetendo bonum; d'autre part, il est écrit de Dieu, Rom., iv, 17, vocat ea quæ sunt, tanquam ea quæ non sunt; Denys a donc eu raison de dire que Dieu est le bien parce que sa causalité s'étend aux non-existants comme aux existants. Saint Thomas rejette cette solution. In 1 4’ Sent., 1. I, dist. VIII, q. I, a. 3, ad 2um. La théorie de la cause matérielle d’Aristote et un mot de Platon le mettent sur la voie d'une nouvelle exégèse. 11 connaît le Timée et il sait que Platon y appelle la matière non ens; sans s’arrêter à l’interprétation idéa­ liste de ce passage, il le prend au sens objectiviste ; et comme il sait par Aristote qu’il y avait une différence entre la théorie de la matière des deux philosophes, il fait consister l’erreur des platoniciens en ce qu'ils ne distinguaient pas la matière et la στέρησις ou privation. Mais, comme il est convaincu que Denys, malgré sa phraséologie néoplatonicienne, suivait Aristote en phy­ sique, il conclut que les non-existants signifient dans le texte de l’Aréopagite la matière en tant qu’opposée à la forme. Sum. theol., Ia, q. v, a. 2, ad l“m; Contra gentes, I. III. c. xx, n. 4; In librum de causis, lect. iv. Cette façon platonicienne de parler ne lui parait pas étrange. Saint Augustin n’a-t-il pas dit d’une part : priusquam istam informem materiam informares, non erat ali­ quid; non tamen omnino nihil, Confessiones, 1. XII, c. m, P. L., t. xxxn, coi. 827; d’autre part : si dici posset, nihil aliquid, est et non est, hoc eam dicerem, Ibid., c. vi, coi. 828. C’est la pensée même d’Aristote; car d’après celui-ci, materia prima aliquo modo est, quia est ens in potentia; d’où la possibilité de la création de la matière. Contra gentes, 1. II, c. xvi, n. 11 ; Sum. theol., Ia, q. xlvi, a. 1, ad lum sq. II dit cependant par ailleurs que la substance complète, le composé seul, « est », à proprement parler, et qu’il est par la forme : materia dicitur quod habet esse ex eo quod sibi adve­ nit, quia de se esse incompletum, imo nullum esse habet, utdicit Commentator in II De anima ; unde sim­ pliciter loquendo formadat esse maleriæ.Opusc., XXXI, De principiis naturæ, Venise, 1595, t. xvn, p. 367. On peut donc dire dans le système péripatéticien, avec Averroès, le grand adversaire de la distinction réelle de l’essence et de l’existence, que la matière est un non-être, au sens où l’être se dit de la substance com­ plète qui est le terme de la génération; et, dans le même système, il faut dire qu’elle est un être, au sens où l'on dit que l’être est l'actualité des choses, hors de leurs causes. Sum. theol., la, q. v, a. 1. Cette façon de concevoir les choses s’accorde très bien avec le sens donné à Boèce par le xir siècle, puisque la matière est quo est et non pas quod est : materia non potest pro­ prie dici quod est, cum non sit nisi in potentia; sed 1194 quod est, est id quod subsistit in esse. De spiritualibus creaturis, a. 1, ad 8um. C’est donc conformément à Aristote, à saint Augustin, à Boèce, à Averroès, pense saint Thomas, que Denys a parlé de la matière comme d’un non-être, lorsqu'il a dit que le bien est la cause de l'être et du non-être, du quod est et du quo est; et que l’être n’est que la cause de l’être, du quod est. Donc, conclut saint Thomas, étant donné que Denys dans ces passages se place exclusivement au point de vue de la manifestation de la perfection divine par ses œuvres, il a raison de dire qu’en ce sens l'être se dit de Dieu au sens relatif, que le bien est dans le même sens le premier nom de Dieu, et d’en donner comme raison que le bien s’étend à l’être et au non-être, tandis que l’être n'a d’iniluence que sur l’être. Sum. theol., 1«, q. v, a. 2, ad 1““ sq. Voir dans le sens de cette exposition historique de la pensée de saint Thomas, Lossada, Cur­ sus philosophicus, Physica, tr. I, disp. II, c. iv, n. 30 sq., Barcelone, 1883, t. iv, p. 169; voir, dans le sens de l’interprétation systématique du même docteur à l'aide de quantité de distinctions et d’entités,Petrus a Bergomo, Tabula aurea, dub. 114, 461, 562,567, etc. En effet — nous continuons sans discussion notre rôle de rapporteur — l’être, en tant que cause, implique la cause exemplaire. De veritate, q. xxi, a. 2, ad 2aai. Mais il n’y a en Dieu au sens strict d’autres idées que celles des formes ou du composé. Ibid., q. m, a. 5; Sum. theol., Ia, q. xn, a. 4, ad 2an’; q. XV, a. 3, ad3am. Donc, au sens où parle Denys, il est vrai de dire, ens se extendit ad existentia tantum. D’un autre côté, puisque la matière en tant qu’opposée à la forme n’est pas pour Denys comme pour les platoniciens une pure privation, il faut conclure que la matière est un bien par participation; et donc, Denysa raison d’écrire dans sa terminologie : bonum se extendit ad exisletvtia et non existentia. On sait que pour M. Bergson « le non-être plato­ nicien, la matière aristotélicienne » sont identiques. Cf. Évolution créatrice, Paris, 1907, p. 342. C’est d’après lui « un zéro métaphysique qui, accolé à l’idée [c’est-à-dire à la forme] comme le zéro mathématique à l’unité, la multiplie dans l’espace et dans le temps. Nous n'avons pas à discuter ici la pensée historique de Plotin ou d’Aristote; nous n’entreprendrons pas davantage de légitimer l’exégèse de saint Thomas; ce qui seul nous intéresse, c’est sa conception de l’aristo­ télisme et l’usage qu’il en a fait pour l’interprétation des néoplatoniciens ; et il sera facile de voir que la pensée de saint Thomas est sans affinité aucune avec le plotinisme de M. Bergson. Celui-ci identifie le nonêtre platonicien et la matière péripatéticienne. Saint Thomas oppose au contraire les deux systèmes; pour lui, les platoniciens errent parce qu’ils ont fait consis­ ter la matière en une pure privation; Aristote au con­ traire, tout en retenant la privation comme un des principes du composé, ne fait pas consister la matière dans une pure privation; elle est d'après le Stagyrite un être en puissance. Elle est un être, puisqu'elle a une cause efficiente, unicuique competit habere cau­ sam agentem secundum quod habet esse, Sum. theol., Ia, q. xliv, a. 1, ad 3am; et il faut ici se souvenir que, d’après saint Thomas, Aristote a admis la création ex nihilo, bien plus la création de la matière en tant qu’opposée à la forme, oportet quod etiam illud quod se habet ex parte potentiæ, sit creatum, Ibid., a. 2. ad 3“". Elle est un être en puissance, puisque, bien qu’elle soit un être au sens où ce mot s’emploie pour désigner l’actualité des choses, elle ne l’est pas au sens où l’être se dit soit des formes séparées soit de la sub­ stance complète, mais est ordonnée à le devenir p.r l’accession de la forme; ce que l’on peut exprimer en disant qu'elle est un être réel, auquel est joint cet être de raison qu’est la privation. De veritate, q. xxi, a. 2, 1195 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) ad 7um. Or, si elle est un être en puissance, elle est en soi un bien; et Algazel s’est trompé en mettant celte conclusion en doute. Ibid., ad 3um; Sum. theol., Ia, q. v, a. 3, ad 3“m. Elle est un bien. D'abord, en vertu du principe de la convertibilité de l’être et du bien, in tantum est aliquid bonum in quantum est ens : esse enim est actualilas omnis rei, Sum. theol., 1“, q. v, a. 1; ensuite, parce qu’elle est un être en puissance, omne subjectum in quantum est in potentia respectu cuiusque perfectionis, etiam materia prima, ex hoc ipso quod est in potentia, habet boni rationem. De pius, elle est en soi un bien, c’est-à-dire par dénomi­ nation intrinsèque. En effet, bien que la matière soit comme tout le reste un être par participation, c’est par sa nature même qu’elle est un être en puissance; c’est donc par dénomination intrinsèque qu’elle est un bien : materia prima potentiam habet per se ipsam ; et cum potentia pertineat ad rationem boni, sequitur quod bonum conveniat ei per seipsam. De malo, q.t, a. 2. La même conclusion suit du fait que la matière « est », au sens où l’être signifie l’actualité des choses; unumquodque secundum suam essentiam habet esse; in quantum autem habet esse, habet aliquod bo­ num; or rien n’est plus intrinsèque que 1’essence, ]a matière est donc intrinsèquement un bien. Contra gentes, 1. Ill, c. vit, n. 2. Et ces principes paraissent tellement certains à saint Thomas qu’il en fait la base de sa réfutation du manichéisme : quod malum non est aliqua natura. Telle est la notion de la matière que saint Thomas pense trouver chez Aristote et qu’il fait sienne après avoir constaté qu’elle est non seulement conciliable avec le dogme chrétien, mais encore incom­ patible avec les erreurs fondamentales de son temps. Or, saint Thomas se flatte de retrouver cette notion chez Denys. Celui-ci appelle, il est vrai, la matière un nonétre; mais non pas au sens d’une pure privation; pour lui, elle n'est un non-être qu’en raison de la privation qui lui est adjointe. Sum. theol., I“, q. v, a. 3, ad 3““. Ne dit-il pas, en effet, expressément : ipsum non ens desiderat bonum ? In IV Sent., 1. 1, dist. VIII, q. i, a. 3, ad 2““. D’où il faut nécessairement conclure que d’après Denys la matière, en tant qu’opposée à la forme, est un bien, participé il est vrai, mais intrinsèque, en vertu du principe : nihil appetit nisi simile sibi. Sum. theol., I», q. v, a. 2, ad lum. De la sorte, puisque le non-être de Denys n’est autre que l’être en puis­ sance d’Aristote et est comme lui un bien par dénomi­ nation intrinsèque, l’Aréopagite a eu raison d’écrire que la bonté divine prise au sens causal s’étend au non-être comme à l’être. Cf. Suarez, Disp, metaph., disp. X, sect, m, η. 24. Enfin, du même point de vue de la manifestation causale de la perfection divine où il s’est placé, Denys dit avec raison que le bien précède l’être. Saint Tho­ mas joint ici à la considération de la cause matérielle d'Aristote celle de la téléologie péripatéticienne; et, comme l’a fort bien dit Weertz, Die Gotteslehre des Pseudo-Dionysius Areopagita und ihre Einwirkung auf Thomas von Aquin, Cologne, 1908, p. 15, nous sommes ici en face d’une des pensées les plus ingé­ nieuses du docteur angélique. On sait la grande place que tient dans l’œuvre de Denys la doctrine platonicienne de la circulation : issus de Dieu, tous les êtres retournent à lui, tous, y compris le non-être, désirent Dieu. Cf. Rousselot, Pour l’histoire du problème de l’amour au moyen âge, Munster, 1908, p. 33. Alexandre de Halès avait remarqué que, dans les contextes de Denys, l’idée du bien dont toute l’appétition est liée à celle de but, de fin ; et il avait noté d’un mot : rursus bonum dicit conditionem finis, quia, ut ait Boetius, omnia bonum exoptant. Summa, Venise, 1576, part. I, q. xi.ix, m. iv, a. 2. Saint Thomas s’em­ para de cette remarque et la mit en valeur. D’après ‘ 1196 Aristote, le bien est le désirable : ratio boni in hoc consistit quod aliquid sit appetibile, Sum. theol.. I1, q. v, a. 1, et il est aussi le but ou la fin. Ibid., a. 4. Cf. Suarez, Disp, metaph., disp. XXIII, sect, v, n. 2. Or on peut déduire de Denys que c’est le propre du bien de se répandre : bonum est di/fusivum sui; mais, puisque la création est libre, cette formule ne peut pas s'entendre au sens de la causalité efficiente; elle n’est donc vraie que de la causalité finale. De veritate, q. xxi, a. 1, ad 4“™; Sum. theol., la, q. v, a. 4, ad 2'"“; In IV Sent., 1. I, dist. XXXIV, q. n, ad 4“m. En ce sens, le bien est cause : bonum est perfectivum et con­ servativum. De veritate, q. xxi, a. 1; Sum. theol., i“, q. xvi, a. 1. On peut donc concilier Aristote et Denys qui se complètent. En effet, le bien est le but auquel on tend; or chaque chose tend à sa perfection; mais la perfection est ce que la cause efficiente a en vue; donc tendre à sa perfection, c’est aller au but de la cause première; d’où Dieu est le but de chaque chose,et par conséquent le désirable d’Aristote : omnia, appetendo proprias perfectiones, appetunt ipsum Deum,inquan­ tum perfectiones omnium rerum sunt quædam simi­ litudines divini esse. C’est ce qu’on signifie quand on dit que Dieu est le bien, au sens relatif. Sum. theol., I*, q. vi, a. 1, ad 2“m. La raison en est fournie par Denys, à savoir la causalité divine. Parce que Dieu opère par manière de cause finale, les choses tendent à lui. Cf. Suarez, Disp, metaphys., disp. XXIII, sect, iv, n. 4, 8. D’où il faut conclure que, toujours au sens relatif, Dieu est le souverain bien. Car, puisque la causalité de la fin ou de la diffusion divine qui ne se produit pas mediante aliqua virtute superaddita, s’étend atout, Contra gentes, 1. 1, c. lxxv, 5; De veri­ tate, q. XXI, a. 1, ad 4"m, en ce sens il est le bien de tout : sic enim bonum Deo attribuitur in quantum omnes perfectiones desiderata: effluunt ab eo sicut a causa. Sum. theol., I“, q. vi, a. 2. Voir col. 914. Denys a donc eu raison de penser que Dieu, considéré comme le bien, précède l’être, puisque la cause finale est la première des causes. Sum. theol., 1", q. v, a. 2, ad 1““. Il suffit d’un instant de réflexion pour voir que toute cette exégèse de saint Thomas implique dans sa pensée une conception du monde dont la base est composée des deux principes suivants : les choses et leurs parties constitutives sont ce qu’elles sont par elles-mêmes et non per tertium quid; les êtres naturels tendent à leur fin par un principe qui leur est intrinsèque et non pas seulement en vertu d’une impression accidentelle reçue du dehors, ce qui nous permet de connaître la nature des êtres par leurs opérations. Le lecteur qui nous a suivi prévoit les répercussions de cette exégèse et de cette conception du monde sur la théodicée de saint Thomas. On a vu que, malgré des tâtonnements, le xn· siècle avait, avec Alain de Lille, résolu correctement, je veux dire dans le sens du réa­ lisme modéré, le problème de l’unité : l’unité des choses, bien que dérivée de la première monade, leur est intrinsèque. En soi, les choses sont unes; ce qu’on appelle leur composition réelle, ou vient de leur contin­ gence, ou se confond avec elle; et par conséquent l’unité de simplicité n’est en Dieu autre chose que l’aséité ou en découle immédiatement. Au contraire, le xn» siècle avait en ce qui touche le problème de l'être et de la bonté des créatures penché vers une solution nominaliste. Dieu estil’être par essence; tout le reste n’a l’être et*!.i bonté que par participation, en ce sens que l’être et la bonté ne se disent des choses que par dénomination extrinsèque avec connotation de la causalité divine. De cette conception, que Gilbert qualifiait de théologique, suivaient spontanément l’explication des attributs divins par la connotation des œuvres divines, et la réduction à la seule contingence de la distinction du fini e! de l’infini. Deus a,mat ut charitas, dit saint Bernard, novit 1197 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES^ 1198 ut veritas, sedet ut æquitas, dominatur ut majestas, j que celui de son temps, saint Thomas concilie saint Au­ regit ut principium, tuetur ut salus, operatur ut gustin, Boèce et le péripatéticien qui a fait le De causis. virtus, revelat ut lux, assistit ut pietas. Quæ omnia I Ibid., a. 5. Ces trois auteurs dans leur doctrine de la faciunt et angeli, facimus et nos : sed longe inferiori participation, conviennent que Dieu seul est le bien par modo, non utique bono quod sumus, sed quod parti­ essence, quoiqu’ils s’appuient sur des fondements en cipamus. De consideratione, 1. V, c. v, P. L., t. ci.xxxii. apparence divergents. Mais ce passage est de ceux qui col. 795. ne peuvent pas se résumer; il faut les étudier en leur Saint Thomas se garda bien de mettre en question ce entier. Notons seulement ce point : si, dit saint Tho­ qu’avait de profondément vrai cette conception tradi­ mas, on fait l’hypothèse que le fini est bon indépen­ tionnelle de l’unité, de l’être et de la bonté par parti­ damment de son existence actuelle, ou que l’existence cipation, et corrélativement de l’un, de l’être et du bien actuelle est du concept d’une créature, cette créature par essence. Quant à l’unité, il adopta simplement la resterait encore bonne et existante seulement par par­ doctrine de ses devanciers, qui lui parut se concilier ticipation. parce que d’une part elle ne serait pas sa avec un passage fameux d'Averroès; mais il eut soin bonté, mais l’aurait, parce que d’autre part elle n’au­ de noter que l’unité qui est un concept négatif, ne dé­ rait son existence que par dépendance : nonnisi præpend pas de la réalisation des essences, et ne se dis­ supposito ordine ad creatorem. Cf. In IV Sent., I. III, tingue pas de l’essence, de la même façon que l’exis­ dist. XI, q. i, a. 1, ad 7«”. tence et la bonté, qui sont choses positives. Sum. theol., C’est sur le terrain de ce réalisme très modéré qui I“, q. vi, a. 3. Essentia rei est una per seipsam, non fut plus tard celui de Suarez, que saint Thomas fait propter esse suum. De veritate, q. xxi, a. 5, ad 7“m sq. définitivement la conciliation du platonisme et du Cf. Suarez, Disp, metaphys., disp. IV, sect, m, n. 4sq. péripatétisme. Il faut citer. De facili accipere pos­ Mais nous aurons à revenir sur ce sujet. En ce qui con­ sumus in quo conveniant el in quo differant posi­ cerne l’être et la bonté, il se sépara au contraire en partie tiones Aristotelis et Platonis circa immateriales sub­ de la théorie du xii» siècle. Il en retint cet élément qu’il stantias. Primo quidem conveniunt in modo exisdéclare communément admis de son temps : on ne peut tendi istarum. Posuit enim Plato inferiores omnes pas concevoir philosophiquement d’une façon adéquate substantias immateriales esse unum et bonum per l’être et la bonté du fini, si l’on ne fait intervenir la no­ participationem primi, quod est secundum se unum tion d une relation de dépendance causale du fini par et bonum. Omne autem participans aliquid, accipit rapport â l’infini, Sum. theol., Ie, q. xliv, a. 1, ad lum, id quod participat ab eo a quo participat; et quantum relation qui pour l’être est celle de l’effet à sa cause ad hoc id a quo participat est causa ipsius, sicut aer efficiente, et pour la bonté celte de l'effet à sa cause habet lumen participatum a sole, qui est causa illu­ finale d'après Boèce et Denys, à sa cause exemplaire minationis ipsius. Cf. De potentia, q. m, a. 3, ad 6um; d’après saint Augustin. Cf. De veritate, q. xxi, passim, In IV Sent., 1. I, dist. I, q. i, a 1, ad G“m; De veritate, et surtout, a. I, ad 1"·"; a. 4, et ad 4““; Sum. theol., q. xxi. a. 4, ad 2um. Sic igitur secundum Platonem Ie, q. VI, a. 3.11 est vrai que l'être peut être conçu d’une summus Deus causa est omnibus immaterialibus sub­ façon absolue, et cela vient, d’après saint Thomas, de stantiis, quod unaqueeque earum et unum sit et bonum ce que psychologiquement l’idée d’étre est la première sit. Et hoc etiam Aristoteles posuit, quia, ut dicit, nede nos idées. Sum. theol., Ie, q. v, a. 2, contra; De cesse est ut. id quod est maximum ens et maxime i e­ veritate, q. i, a. 1; q. xxi, a. 2, ad 5»m; a. 4, ad 4“™. runt, sil causa essendi et veritatis omnibus aliis. Voir C’est, pense saint Thomas, ce qu’énonce la fameuse pro­ col. 946. Secundo autem conveniunt quantum adconposition du livre De causis : prima rerum creatarum ditionem naturel ipsarum, quia uterque posuit omnes est esse, formule qui met en relief la priorité de raison hujusmodi substantias penitus esse a materia immu­ de l’étre sur le bien, de l’absolu sur te relatif. Mais on nes, non autem eas esse immunes a compositione po­ ne conçoit bien l’être fini comme distinct de l’infini que tential et actus: nam omne participans ens oportet esse si l’on pense à la contingence de l’un et à la pleine suf­ compositum potentia et actu. Id enim quod recipitur fisance de l’autre. Ibid., ad 7““ sq. A plus forte raison, ut participatum, oportet esse actum ipsius substantia en est-il ainsi de la discrimination du bien fini. Gilbert participantis ; et sic cum omnes substantiel prteter su­ de la Porrée a parfaitement raison de dire qu’au point premam, quæ est per se unum et per se bonum, sint de vue du théologien, qui est celui du fidèle, Contra participantes secundum Platonem, necesse est quod gentes, 1. II, c. iv, les créatures ne sont bonnes que par omnes sint composite ex potentia et actu. Cf. Sum. participation. Car si l’on fait abstraction du rapport de theol., Ie, q. ni, a. 7; De potentia, q. m, a. 5. Quod leur essence à Dieu leur fin, elles ne valent rien, de etiam necesse est dicere secundum sententiam Aris­ même que si l’on fait abstraction de leur dépendance totelis. Ponit enim quod ratio veri et boni attribui­ de la cause première, elles n’existent pas. Si, en effet, tur actui; unde illud quod est primum verum et leur unité est indépendante de leur existence actuelle primum bonum, oportet esse actum purum. Quæet par conséquent de toute participation par voie de cumque vero ab hoc deficiunt, oportet aliquam causalité efficiente ou finale, il n’en est pas ainsi de leur permistionem potentiae habere. Opusc.; XV, De sub­ être et de leur bonté. Mais Gilbert et ceux qui l’ont suivi stantiis separatis, c. IU. Ce rapprochement n’est intel­ se sont trompés lorsqu'ils ont inféré de cette concep­ ligible et conciliable avec ce qui précède qu’autant que tion théologique que l’être et la bonté ne se disent du l’on admet que la différence essentielle du fini et de fini que par dénomination extrinsèque avec connotation l’infini est la contingence de l’un, l'aséilé de l’autre, de l’action divine. Car, on l’a vu, tel n’est pas le sens en d’autres termes que non seulement l’existence,mais de Denys, parlant du non-être; tel n’est pas non plus la possibilité même du fini, supposent l’infini; d’où i. le sens de Boèce dans le De hebdomadibus, sur la suit que tout être fini est composé de quod est et de bonté : s’il dit que les créatures ne sont bonnes que quo est, comme parle Boèce, par le fait même qu’il par participation, son intention n’est pas de nier leur dépend d’une cause. Le quod est elle quo est peuvent bonté intrinsèque, inhærens, mais de mettre en relief ne différer que suivant notre manière de concevoir, que le rapport à Dieu comme cause finale est insépa­ comme il arrive dans l’ange. El ipsa quiddilas erilhoc rable de leur existence. D’ailleurs, Aristote a réfuté le quod est suum esse, el quo est. Et quia omne quod réalisme des platoniciens et établi que ens, unum, habet aliquid non a se, est possibile respectu illius verum et bonum sont des attributs intrinsèques des hujusmodi quiddilatis ; cum [angeli] habeant esse ab choses. De veritate, q. xxi, a. 4. alio, erunt possibiles respectu illius esse, et respectu Sur ces bases d’un réalisme modéré, qui n’est autre ejus a quo habent, in quo nulla eadem potentia : et ita 4199 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) in tali quidditate invenitur potentia et actus, de quo est et quod est. Opusc., LIV, De quo est et quod est. Tel est, historiquement, le procédé par où, dans la doctrine de saint Thomas, on fusionne la doctrine pa­ tristique de l'étre par essence et de l'être par partici­ pation avec la théorie péripatéticienne de l’acte et de la puissance. D’après l'Ecole que depuis le xv· siècle on est convenu d'appeler thomiste, ce qui a fait perdre â saint Thomas le beau titre de doctor communis qu’il portait au xiv» siècle, la soudure se fait à l’aide de l’in­ troduction d’une distinction réelle entre l’essence et l’existence du fini, ce qui établit entre le quod est et le quo est la même relation qu’entre la forme et la ma­ tière, conçue d’ailleurs comme en soi non-existante. Mais, d’après saint Thomas, le point de soudure n’est autre que ce que l’on a appelé depuis la puissance ob­ jective du fini. Sum. theol., 1», q. xlvi, a. 1, ad 1““; De potentia, q. v, a. 3. De ce mode de conciliation, dont saint Thomas parait avoir dû l’idée à Averroès, il résulte immédiatement, comme l’a fort bien mis en lumière Suarez, Disp, metaphys., disp. XXVIII, sect, t, que les premières divisions de l’être: infinitum et finitum, ens a se et ab alio,ens necessarium et ens contingens, ens per essentiam et ens per participationem, ens increatum et ens creatum, purum actum et ens potentiate, sont équivalentes. Cette équivalence établie, il est évi­ dent que, malgré ses formules péripatéticiennes, la scolastique postérieure à saint Thomas ne diffère pas pour le fond des choses de la théodicée des siècles pré­ cédents et s’y ramène facilement. Ce point acquis, il ne reste plus qu’à exposer comment saint Thomas par­ vint à expliquer la connaissance de l’infini, tout en restant fidèle à la théorie péripatéticienne de la connaissance. 6) L'épistémologie d'Aristote combinée avec le pla­ tonisme pour rendre compte de la notion d'infini. -Vu le rôle accordé à l’étiologie d’Aristote par saint Thomas, on pourrait croire que d’après lui nous ne concevons pas Dieu au sens absolu, mais seulement au sens relatif. Rien n'est plus éloigné de la pensée de saint Thomas. 11 dit en effet expressément :hoc nomen bonum est principale nomem Dei, in quantum est causa, c’est ainsi, nous l’avons vu, que l’entend Denys, mais il ajoute, non tamen simpliciter; nam esse abso­ lute præintelligitur causæ. Sum. theol., Ia, q. xm, a. 11, ad 2““; In IV Sent., 1. I, dist. XXII, q. i, a. 2, ad 2aa>. Voir Denys le Chartreux, In IV Sent., 1. I, dist. VIII, q. u. vers la fin. Cf. Lossada, Cursus philo­ sophicus, Physica, tr. II, disp. Ill, Barcelone, 1883, t. v, p. 224. Quand, en effet, nous disons que Dieu est le souverain bien, cela peut avoir un sens relatif; il est, en elfet, ce qui satisferait tout notre désir du bonheur, ou comme parle M. Tyrrell, « nos besoins spirituels, moraux et mystiques », Through Scylla and Charyb­ dis, Londres, 1907, p. 274, in quantum, dit saint Thomas, omnes perfectiones desiderata: profluunt ab eo. Sum. theol., I», q. vi, a. 2. Mais le sens relatif suppose et implique l’absolu, parce que pour être cause il faut d’abord être. De plus, Dieu ne saurait “tre de fait la cause finale de toute chose, sans en être la cause finale de droit. Ibid.; In IV Sent., 1. I, dist. XVIII, q. i, a. 5; Sum. theol., Ia, q. xliv, a. 4. Or, être de droit la cause finale de tout et en même temps être la cause efficiente en fait et en droit de tout entraîne en Dieu la pleine suffisance de l’être, et explique comment, malgré la transcendance divine, nous arrivons par le moyen des créatures à la con­ naissance de la divine perfection. Sum. theol., Ia, q. tv, a. 3. Voir col. 915, 939-941. Mais cette perfection est-elle l’infini positif, la plénitude de l’être, et com­ ment par la voie de causalité concevons-nous l’infini dans les principes de l’épistémologie péripatéticienne? Ce fut Denys qui fournit à saint Thomas la solution. 1200 Voici comment. D’abord, saint Thomas ramène â l’unité les preuves traditionnelles de l’existence de Dieu rapportées par Pierre Lombard, et les trois voies d’affirmation ou de causalité, de négation et d’éminence dont parle Denys au c. vu, De divinis nominibus. Les quatre preuves de Pierre Lombard, 1. I, dist. Ill, sont identiques, dit saint Thomas, aux trois voies de Denys. In IV Sent., 1. 1, dist. III, divisio primæ partis textus; Sum. theol., Ia, q. xn, a. 12; De anima, a. 16. Et ratio hujus est quia esse creatures est ab altero, unde secundum hoc ducimur ad causam, a qua esi. En d’autres termes, les preuves de l'existence de Dieu se ramènent toutes à l’argument de causalité. Voir col. 943. Ce principe supposé, l'accord de Denys avec la tradition résumée par Pierre Lombard et avec Aristote est facile à découvrir. En effet, la voie d'affir­ mation telle que l'entend Denys est identique à la pre­ mière preuve par la causalité du Lombard. Mais les choses nous manifestent qu’elles ont une cause surtout par leur imperfection et par leur mutabilité, c’est-àdire par leur contingence et par leur limitation, car la mutabilité est une conséquence de la limitation ou de l’imperfection, vu que l'être absolument parfait ne saurait rien acquérir ni désirer. Voir col. 944 sq. Or, nier de Dieu la contingence, c’est-à-dire l’insuffi­ sance à l’existence ou à l’action, et par suite l'imper­ fection. c’est la voie de négation de Denys; et la seconde preuve du Lombard implique ce procédé. Enfin, nier de l’être divin toute limitation, c’est la voie d’éminence de Denys; et les deux derniers arguments du Lombard ne sont que l’application du procédé. On voit que l’étiologie d’Aristote sert à ramener Denys à la doctrine commune de la connaissance de Dieu exclusivement a posteriori. En second lieu, saint Thomas a recours à Aristote pour résoudre certaines formules patristiques qui l’embarrassent. Écrites pour nier la connaissance com­ préhensive ou directe de Dieu que certains hérétiques s’étaient attribuée, ces formules paraissaient favoriser l’agnosticisme et mettre en question la portée ontolo­ gique de notre connaissance de la nature intrinsèque de Dieu. Saint Jean Damascène avait écrit que la substance de Dieu nous est inconnue. De potentia, q. vu, a. 2, ad la“; De veritate, q. n, a. 2, ad 9“™. Denys avait dit que la parfaite connaissance de Dieu est de savoir qu’on l’ignore. De potentia, q. vu, a. 5. ad 14um. C'est, interprète saint Thomas se souvenant d’une thèse de la logique d'Aristote enseignant que la vérité formelle n’est que dans le jugement, c’est que nous n’atteignons pas l’être divin, sans le secours d’une proposition, et par conséquent d’une façon mé­ diate. Sum. theol., Ia, q. m, a. 4, ad 2ual; Contra gentes, 1. I, c. xn : voir sur ces deux passages les commentaires de Cajetan et de Ferrariensis, contre Duns Scot. D’oi'i il suit que saint Jean Damascène a fort bien dit que nous n’atteignons pas la substance divine en elle-même. Entré dans cette voie, saint Tho­ mas trouve dans la nature même de l’acte psycholo­ gique par lequel nous nous formons l'idée de Dieu, la raison de l’imperfection de cette connaissance. Nous devons distinguer dans notre connaissance de Dieu la chose signifiée et notre mode de la signifier. Nous ne devons pas transporter en Dieu le modus significandi, d’abord, parce que la similitude de Dieu que nous fournissent les choseslinies est déficiente, voir col. 900; Tolet, In I‘m. q. xm, a. 1. Rome, 1869. t. i, p. 181 ; ensuite et surtout parce que concevant Dieu à l'aide d’un jugement, nous ne pouvons pas atteindre ce qu'il y a d’incommunicable dans sa nature. Nos jugements, en effet, entraînent la catégorie du temps : intellectu componendo et dividendo cointelligit tempus, ut dici­ tur in Illo De anima. Et la raison en est que notre substance est dans la durée, en ce sens qu’elle n'a pas 1201 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) 1202 en elle-même sa raison d’élre adéquate, qu’elle est rationale, plus ils sont riches en compréhension : la contingente, c’est-à-dire ab alio. De veritate, q. I, j rationalité ajoute à la vie, et celle-ci comprend les de­ a. 5; Perihermeneias, 1. I, c. xiv; In IV Sent., 1. I, grés supérieurs et l’être. L’être, au contraire, qui trône dist. XXXVIII, q. I, a. 5. Cf. Vasquez, In I™, au sommet de l’échelle est ce qu’il y a de plus indéter­ disp. LXIV, Paris, 1905, t. i, p. 527-530, notes. C’est au miné. Maisquand il s’agit de l’être qui est par soi, ipsum contraire l’incommunicable propriété de la nature esse per se subsistens, tout se passe autrement. La rai­ divine de se suffire pleinement et dans tous les sens son en est qu’être au sens de l’existence actuelle est de à elle-même, ipsum esse per se subsistens. De cette la notion même de la nature divine; et si la limitation transcendance résulte pour la créature l’impossibilité provient dans l’être participé précisément de sa con­ d’atteindre naturellement la nature divine telle qu’elle tingence, par la raison inverse celui qui est par luiest en soi, Sum. lheol., I·, q. xm, a. 4; et, si celle-ci même épuise la notion d’être, et il est de sa définition qu'on ne puisse rien lui ajouter. Sum. theol., 1°, q. ni. se manifeste, l’impossibilité de la pénétrer comme elle se connaît elle-même. Cf. G. de Rhodes, Disputationes a. 4. Déjà saint Bernard avait indiqué ce procédé theol. scholasticæ, t. i, disp. II, sect, i; Franzelin, De Sermones in Cantica, serm. lxxxi, P. L., t. cr.xxxm. Deo uno, th. xviii. Mais prendre conscience de cette col. 1172. On le retrouve chez Suarez, De divina sub­ impossibilité radicale, c’est s’élever à la notion la plus stantia, 1. I, c. ni, et chez Franzelin, De Deo uno. parfaite que nous puissions avoir de Dieu. Cf. d’Alès, th. xx, 3° édit., p. 259. Diction, apologétique, t. i, col. 57. Denys a donc bien IV. Influence de la philosophie religieuse des Arabes. — Si l’on s’en tenait à ce qui précède, il sem­ dil, en s’inspirant d’un mot de Platon, que connaître blerait qne la scolastique du xni° siècle n’est guère Dieu, c’est savoir qu’on l’ignore. De causis, lect. vt. redevable aux Arabes, que ceux-ci ne lui ont rendu Cependant le péril d’agnosticisme est écarté. Car, d’autre service que de lui passer Aristote, et qu’ayant puisque le principe de causalité est à la base de toutes feuilleté celui-ci les scolastiques n’eurent pour dépasser les démarches de notre esprit pour connaître Dieu, le leurs devanciers qu’à en utiliser quelques principes, procédé déductif en vertu du principe de raison suffi­ qui leur permirent de revenir à la grande tradition sante aboutira nécessairement à des affirmations caté­ goriques sur la nature intrinsèque de la divinité. Voir patristique mieux comprise. Cette impression serait contraire aux faits, dont il faut maintenant donner col. 784,918. connaissance. Sans cette étude on ne comprendra Reste enfin la question de l’infini. Bien que la théo­ jamais deux faits : celui du rapide et durable succès dicée de saint Thomas ne soit pas, comme celle de d’Aristote, si tôt après sa condamnation; celui du saint Anselme par exemple, une théodicée de l’infini, grand nombre de problèmes nouveaux, dont quelquesparce que chez lui la déduction des attributs se fait uns sont aujourd’hui encore des actualités, dont surtout par voie de causalité, il connaît la tradition sur s’occupa le xm° siècle, et sur lesquels disputèrent les ce point et veut lui rester fidèle. Il sait si bien que la siècles suivants. Ajoutons qu’à notre avis l'intelligence théodicée des anciens a pour point de départ ou pour exacte d’une bonne partie des docteurs du xnie siècle, centre l’idée de la plénitude de l'être, qu’il concède aux spécialement de saint Thomas, dépend de la connais­ agnostiques. Avicenne et Maimonide, que, s’ils gardaient sauve l’idée de l’être absolument parfait, leur théodicée sance de la littérature arabe qui fut l'une des sources serait identique à celle des chrétiens. In IV Sent., 1.1, ou ils puisèrent. dist. II, q. i, a. 3; dist. VIII, q. i, a. 1, contra; Sum. Le Coran est nettement monothéiste; ce qu'il dit de theol., Ia, q. xin, a. Tl. Dieu, et Dieu seul, est et peut Dieu, le dogme de la Trinité mis à part, se rapproche être absolument infini : quia ejus essentia non limi­ beaucoup de ce qu’on lit dans l’Écriture et de ce tatur ad aliquam determinatam perfectionem, sed in qu’enseigne la tradition chrétienne; ajoutons que la foi musulmane est très dogmatique. Bien que rien ne se includit omnem modum perfectionis, ad quem ratio entitatis se extendere potest. De veritate, q. xxtx, 1 soit moins philosophique et moins mystique que la religion de l'islam, cf. Carra de Vaux, La religion de a. 3; De potentia, q. vn, a. 5. Il s’agit ici, il est bon de le remarquer, de l’infinité positive de Dieu, au sens de l’islam, Paris, 1909, le mysticisme et une certaine la plénitude de l'être, et non pas de ce qu’on appelait philosophie apparurent cependant de bonne heure dans alors l’attribut négatif spécial de l’infinité, dont il est le monde musulman. directement question dans la Sum. theol., Ia, q. vu. V> Le soufisme. — L’origine du mysticisme musulman C’est Denys qui fournit à saint Thomas le moyen de ou soufisme est des plus discutées. Ce qui le caractérise, rattacher cette notion à son épistémologie péripatéti­ c’est le rôle qu’il accorde à l’extase. Après avoir passé par diverses phases préparatoires, ie soufi parvient â cienne. Cf. Sum. theol., Ia II·0, q. n, a. 5, ad 5“”>; I», q. xm, a. Il ; q. iv, a. 2, ad 3um ; De veritate, q. x, l’illumination directe, à l’union avec Dieu, dont en a. 1, ad 5om; De potentia, q. vn, a. 2, ad 9“”. Cf. Zim­ cet état il prétend contempler intérieurement la vraie mermann, Ohne Grenzen und Enden, Fribourg, 1908. nature. A la lumière de la connaissance véritable Dans les objets de notre expérience, c’est de l'insuffi­ ainsi acquise, le soufi continue à penser que l’islam sance à l’existence ou contingence que provient la est la meilleure religion, mais il ne reconnaît au Coran différence entre l’essence et l’existence actuelle, et et aux traditions musulmanes qu’une valeur toute aussi la série des prédicats qui sont communs à ces ob­ relative; les formules du livre n’instruisent pas sur la jets et ne les distinguent pas, tels que produisîmes, anvérité divine, elles ne servent qu’à guider l’esprit vers nihi labiés ; il en résulte par suite qu’aucun être de cette la réalité. Cette réalité est que Dieu seul existe; tous catégorie ne saurait être infini, ou épuiser la notion les êtres, sans en être réellement distincts, sont une d’être : la conséquence est nécessaire puisqu’aucun émanation de lui et retournent à lui; cette émanation d’eux n’épuise même la notion restreinte d’être créable. est éternelle et nécessaire. Dieu, en tant que distingué Tous sont donc finis, limités, et par suite définissables. des êtres, est tantôt l’être abstrail, tantôt la plénitude Bien plus, impossible de les caractériser par la notion de l’être, mais toujours avec une tendance panthéiste. d'être; car si par être on entend l’existence actuelle, A ces traits on reconnaît le plotinisme. Cf. Salmon, art. Soufisme, dans la Grande encyclopédie; Carra de cette existence n’est pas comprise dans leur notion; si par être on entend leur réalité, ce terme ne les distin­ Vaux, Gazait, c. vu sq., Paris, 1902. Nous ne voulons pas examiner ici la question des gue pas, car il est de tous le plus abstrait et le moins prégnant. En effet, dans les êtres contingents en vertu rapports de la cabale et du soufisme; nous ne discu­ même de ce qui vient d'être dit, plus les termes sont terons pas davantage le problème des rapports de la cabale avec la philosophie péripatético-plotinienne ba« dans l’échelle de Porphyre, ens, substantia vivens, 1203 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) d’Avicebron. Voir Cabale; cf. Myer, Quabbalah, The philosophy of Ibn Gebirol, the Quabbalah and the Zohar, Philadelphie, 1888; Wittmann, Die Slellung Avencebrol's ini Entwicklungsgang der arabischen Philosophie, Munster, 1905, t. v des Beilrâge de Bæumker. Il nous suffit de noter que la philosophie religieuse juive suivit au moyen âge les vicissitudes de celle des Arabes. Nous pouvons donc, pour ne pas être trop long, parler des Juifs en même temps que des Arabes. Les scolastiques les ont d’ailleurs utilisés et réfutés de la même façon. On sait que le De ente et essentia de saint Thomas est rédigé contre Avicebron, cf. Wittmann, Die Stellung des hl. Thomas von Aquin zu Avencebrol, Munster, 1900, au t. m des Beilrâge; et nous verrons plus loin qu’il réfuta Mai­ monide en même temps qu’Avicenne. 2° Spéculation arabe. — Dans le Guide des égarés, part. I, c. lxxi, trad. Munk, t. I, p. 340, Maimonide raconte ainsi comment se fit l’introduction de la spécu­ lation philosophique dans le monde musulman. «Lorsque l’Église chrétienne eut reçu dans son sein les Grecs et les Syriens, parmi lesquels les opinions des philosophes étaient répandues, les savants grecs et syriens virent qu'il y avait dans la religion des assertions avec lesquelles les opinions philosophiques étaient en manifeste contradiction. Ces savants commencèrent alors à établir des propositions, profitables pour leurs croyances,età renverser les opinions des philosophesqui ruinaient les bases de leur religion. Lorsque les secta­ teurs de l'islamisme eurent paru et qu’on leur transmit les écrits des philosophes, on leur transmit aussi ces réfutations, qui avaient été écrites contre les livres des philosophes. Et ils s’en emparérentdansl'opiniond'avoir fait une importante trouvaille. » Maimonide ajoute que les docteurs musulmans pour mieux réfuter les erreurs des philosophes s’écartèrent beaucoup plus des doctrines des philosophes que n’avaient fait auparavant les chrétiens grecs et syriens, nestoriens ou jacobites, et qu'en particulier ils adoptèrent la doctrine des atomes et du vide au lieu de l’hylémorphisme d’Aristote. Dans l’histoire de la spéculation chez les Arabes on distingue ordinairement les Motékallim et les philo­ sophes. Les Motékallim au sens général du terme sont les scolastiques du Coran; les traductions latines dont se servaient nos scolastiques rendaient ce mot par laquantes, ou comme dit quelquefois saint Thomas, conformément à la traduction d’Averroès dont il se servait, loquentes in lege Maurorum. Il en était d’héré­ tiques au point de vue des croyances et des traditions musulmanes : les Molazélites, cf. Carra de Vaux, A vicenne, c. tt, Paris, 1900, et d’autres plus attachés à l’orthodoxie coranique, auxquels on réserve quelquefois le nom de Motékallim, par opposition aux Motazélites, ou dissi­ dents. Mais tous s’accordaient à se défier d’Aristote et du néoplatonisme. Aussi quand on oppose le mot Moté­ kallim à celui de philosophes, il désigne tous ceux qui ne suivent pas le péripatétisme; et alors le terme philo­ sophe signifie les continuateurs de la tradition grecque reçue des chrétiens de Syrie, en d’autres termes les partisans du péripatétisme néoplatonicien. Ibid., c. tv. Nous suivrons cette terminologie, classique parmi les arabisants. Les philosophes ne se distinguaient pas des Motékal­ lim seulement par l’admission de la physique d’Aris­ tote, mais aussi et surtout par leur position â l’égard de la révélation du Coran, et, en ce qui concerne les Juifs, de la Bible. D’après eux, « la philosophie grecque était vraie au même degré que la révélation; il existait a priori un accord entre la philosophie et le dogme. Mais en réalité la philosophie grecque contenait une masse d’idées passablement complexes et divergentes, et il n’est pas toujours aisé de voir du premier coup comment ces théories pouvaient s’adapter à la théolo­ 1204 gie de l’islam. » Carra de Vaux, Avicenne, p. 80. Le principe général de solution admis par les philosophes était que le Coran a un sens exotérique à l'usage du vulgaire, et un sens ésotérique. Sur ce principe, les philosophes étaient d’accord avec les soufis, auxquels l’extase apprenaitce qu'il fallait considérer comme vrai au sens littéral dans le Coran, et ce qui devait s’enten­ dre au sens figuré. Et, du fait que les Motékallim admet­ taient généralement que certains termes anthropomor­ phiques du Coran sont figurés et ne doivent pas être pris à la lettre, les philosophes concluaient au droit général de l’interprétation ésotérique. Cf. Averroès, Accord de la religion et de la philosophie, trad. Gau­ thier, Alger, 1905, p. 26 sq. Quant au moyen de légiti­ mer cette interprétation, il était double. Les uns, et Avicenne est de ce nombre, recouraient aux doctrines de l’extase et du soufisme; pour eux, non seulement le Coran, mais la philosophie même d’Aristote avaient un sens exotérique ou en apparence littéral, et un sens ésotérique réservé aux initiés et compris seulement par le moyen de la vision de l’essence divine et de l’union avec elle. Les autres philosophes, et Averroès est leur principal représentant, reconnaissaient aux conclusions de la raison une valeur absolue. En cas de conflit entre la philosophie et la lettre du Coran, ils soutenaient qu’on avait toujours le droit de « recourir â l'interprétation, c’est-à-dire de faire passer la signifi­ cation de la lettre du sens propre au sens figuré. » Op. cit., p. 26. Par exemple, si la philosophie démontrait l’éternité et la non-création du monde, il fallait « inter­ préter » les formules de Mahomet, qui ont l'air de dire le contraire. Toutefois, il y avait d’après Averroès une limite à ce droit : « car l’interprétation ne va pas jus­ qu’à la négation de l'existence. » Ibid., p. 39. Ainsi celui qui nierait l’existence des biens et des maux de la vie future, et interpréterait ce qu’en dit le Coran en ce sens que « ce dogme n’a d’autre but que de préser­ ver les hommes les uns des autres dans leurs corps et dans leurs biens, qu’il n’est qu'un artifice, et qu’il n’y a d'autre fin pour l’homme que sa seule existence sen­ sible, » ibid., p. 37, celui-là serait un infidèle, parce que son interprétation pragmatiste irait jusqu’à la né­ gation de l’existence des biens et des maux futurs. Bien qu’Averroès admît lui aussi, non pas pour le derviche tourneur, mais pour le sage philosophe, une certaine connaissance immédiate de Dieu en cette vie, il ne fai­ sait en somme voir au sage directement que ce que le raisonnement démontrait de Dieu et du monde ; en sorte que pour lui la philosophie n'avait pas, comme pour Avicenne, un sens ésotérique. Il se contentait « d’interpréter » dans le Coran, sans aller jusqu’à la négation de l'existence, tout ce qui n’était pas con­ forme à ses conclusions philosophiques, et par consé­ quent reconnaissait à la philosophie une va leur absolue, et au Coran une valeur seulement relative si on le pre­ nait au sens littéral ou exotérique. Avicenne allait beaucoup plus loin. Pour lui, la philosophie n'avait elle aussi qu’une valeur relative; seule l’extase donnait la vérité. En réalité tout son effort fut de construire une philosophie à double entrée, de telle sorte qu’elle coïn­ cidât avec les doctrines soulistes. Entre ces deux modes de conciliation de la parole révélée avec la philosophie flottaient divers auteurs. Le plus connu des scolastiques fut le juif Maimonide, pour qui tout ce que la Bible nous dit de Dieu se réduit à un vaste système de sym­ boles, utiles au vulgaire pour s’approcher de la vérité, mais inutiles au philosophe. En théodicée, sauf sur le point de la création, l'effort de Maimonide fut au fond de justifier Avicenne contre Averroès : pour celui qui est initié, qui sait ce qu’a vu Moïse quand il a vu la face de Dieu, ou qui a lui-même été élevé à la vision, tout ce que la philosophie démontre de Dieu n’a qu’un sens symbolique, relatif ou même purement négatif. Si l’on 1205 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) 1206 voulait faire quelque comparaison avec des noms con­ les vues d'Aristote et attaquaient la création ex nihilo nus pour préciser ce qui vient d'être rapporté, on pour­ et post nihilum, comme on l'a dit t. m, col. 2083. Quant rait rapprocher Averroès d'Hermès et de Günther. I aux preuves de l'existence et des attributs de Dieu, ils Avicenne et Maimonide de certains pseudo-mystiques les empruntaient surtout à Aristote et les ramenaient comme maître Eckart ou de certains protestants libé­ par suite à la causalité, non sans y mêler quelquefois raux comme Ritschl. C’est de cette position singulière des vues néoplatoniciennes; car pour eux, comme pour de la philosophie musulmane par rapport à l'ortho­ nos scolastiques à qui ils la passèrent, la Theologia doxie et à la valeur de la raison que naquit l’averAristotelis, qui n’est qu'un extrait des livres IV â VI des roïsme latin au xnt· siècle et la théorie des deux vérités : Ennéades, était un ouvrage authentique. Cf. Dieterici, verum (philosophicum) vero (theologico) contradicere Die sogenannte Théologie des Aristoteles, Leipzig, 1882. potest. Ce premier coup d’œil sur la spéculation arabe De la sorte, les scolastiques trouvèrent dans les philo­ montre assez quelle masse de problèmes jeta dans le sophes arabes avec des arguments péripatéticiens très monde latin d'un seul coup l'introduction de la philo­ élaborés surtout en ce qui concerne les attributs négatifs sophie orientale. Entrons dans le détail. et métaphysiques de Dieu, la critique des procédés 3» Théodicée des Motékallim. — Maimonide nous a moins solides des partisans de l’atomisme. Il ne parait laissé, et les scolastiques du xnt" siècle connaissaient pas douteux que la partie critique aussi bien que la par lui, les douze propositions fondamentales des Moté­ partie constructive de la philosophie arabe ait gran­ kallim. Op. cit.,t. i,c. l.xxm. Il nous rapporte aussi com­ dement incliné le XIIIe siècle vers Aristote. Enfoui cas, ment en théodicée ils s'appliquaient à défendre contre nous avons déjà dit. col. 931, qu'en ce qui touche les les philosophes, d'abord, la création et la nouveauté ou preuves de l’existence de Dieu les scolastiques durent non-éternité du monde; ensuite et subséquemment, beaucoup aux Arabes, spécialement au point de vue l'existence de Dieu; puis, l'unité divine, entendue plutôt dialectique. On retrouve,en effet, leurs argumentations, ausensde la simplicité que de l’unicité, enfin l’incorpomême les plus subtiles, chez Alfarabi, Avicebron, Avi­ ralité ou spiritualité de Dieu. Ibid., c. lxxiv sq. D’accord cenne, Ibn Tofaïl, Averroès el Maimonide. Il en est de sur ces points, sauf quelques rares exceptions en ce même en ce qui concerne la démonstration des attri­ qui concerne la démonstrabilité de l’existence et de buts. On peut, il est vrai, sur ce dernier point considérer l'unité de Dieu, les Motékallim étaient divisés au sujet comme insignifiant l’apport de nouveaux moyens termes des nomsou attributs divins. Dès le milieu du VIIIe siècle dû aux Arabes, puisque les moyens termes nouveaux une secte dissidente, les Motazéiites, nia les attributs, qui leur ont été empruntés au XIIIe siècle, ou n’ont pas sous le faux prétexte que la pluralité des attributs est survécu à la critique de la scolastique postérieure, ou incompatible avec l'unité absolue de la nature divine. sont restés en controverse. Mais il en va autrement C’était, on le voit, se faire de la simplicité de Dieu une quant à la précision des formules, à la rigueur et à notion telle que la Trinité des chréliens devenait un la profondeur d’analyse des démonstrations. Ici, le trithéisme; mais c’était aussi transforineren expressions xni” siècle paraît très original, si on le compare au figurées, en métaphores et en symboles, tous les noms xne; comparé à la philosophie arabe, il ne produit pas qu’avec l’Écriture et les chrétiens le Coran donne à la même impression de nouveauté. Dieu. Opposés aux Motazéiites, les Motékallim concé­ On a vu que l’antiquité chrétienne avait distingué les daient qu’il ne faut pas prendre à la lettre les anthro­ noms figurés de Dieu et ceux qui se disent au sens pomorphismes de l’Ecriture; mais ils soutenaient qu’il propre : ceux-ci avaient été divisés en attributs re­ faut admettre en Dieu des attributs éternels et essentiels, latifs et absolus, et ces derniers en attributs positifs à savoir la vie, la science, la puissance et la volonté, et négatifs. Ces distinctions et cette classification ne nous dirions la personnalité. Ces attributs étaient éter­ s’étaient point oubliées, nous en avons retrouvé la tra­ nels, parce qu'indépendants de la création; ils étaient dition au XIIe siècle. Mais il faut avouer qu’elles sont essentiels, parce que non distincts de l’essence divine. loin d’avoir chez Pierre Lombard el chez ses contem­ Certains Motazéiites se rapprochèrent de cette manière porains la netteté et le relief qu'elles ont chez les sco­ orthodoxe de penser, à l'aide des formules suivantes : lastiques du xm» siècle. De plus, nous avons vu que si Dieu est vivant par son essence; il sait par son essence. au xn’siècle l'accord existait sur la valeur ontologique Au X” siècle, se forma la secte des Acharites, directement des noms divins, la justification de cette doctrine au point de vue philosophique laissait beaucoup à désirer. opposée à celle des Motazéiites; ils professaient sans De même au xn» siècle la parfaite simplicité divine détour les attributs divins, mais ils les prétendaient avait été définie contre Gilbert de la Porrée, mais la distincts de l’essence. C’est de cette secte que parle question des rapports du fini et de l'infini, de l'être saint Thomas, lorsqu'il rapporte que quelques-uns ont potentiel à l’étre absolu avait été mal résolue; et si prétendu que les noms divins ne signifient pas la sub­ saint Bernard avait posé les principes exacts en ce stance divine, sed intentiones quasdam additas essen­ qui touche en Dieu aux rapports des attributs et de l'es­ tiales, De potentia, q. vu. a. 6, ou encore, a liqua sence, ce problème n’avait pas été développé. Les Arabes dispositio addita essentiic ejus. De veritate, q. II, a. 2. ont rendu ici à l’Église un service auquel on ne s’atten­ Bien que très réservés dans l’usage d'interpréter le dait pas. Ayant reçu leur péripatétisme néoplatonicien Coran, les Acharites, à l'in verse des Hanbalites, prenaient de mains chrétiennes, ils transmirent à l’Occident chré­ au sens figuré les formules comme celle-ci : Dieu tien, sinon de nouveaux témoins delà tradition palrisdescendit. Cf. Averroès. .Accord de la religion et de la tique, du moins le moyen de mieux comprendre les philosophie, trad. Gauthier, Alger, I905, p. 48, 27; témoins de cette tradition qui étaient alors connus. Les Maimonide, trad. Munk, t. I, p. ISO, 207 sq.; Duncan philosophes dans leur polémique contre les Motékallim B. Macdonald. Development of muslin theology, Lon­ au sujet des attributs, de leur distinction ou de leur dres, 1903; Kaufmann, Geschichte der .4ttributenlehre identité avec l’essence divine, avaient beaucoup étudié in der jüdischen Religionsphilosophie, Gotha, 1877. les classifications anciennes que nous avons rapportées; 4° Théodicée des philosophes. — Les philosophes ils en avaient fait grand usage pour résoudre le pro­ étaient d’accord avec les Motékallim sur la démonstra­ blème de la simplicité divine mieux que ne faisaient bilité de l’existence et des attributs de Dieu; mais ils leurs adversaires; dans ce but ils avaient employé la soumettaient à une critique très line les arguments qu’y psychologie et aussi la métaphysique d'Aristote. Pour employaient les Motékallim ainsi que les preuves qu'ils dépasser sur tous ces points le xn» siècle, le xm" n'eut apportaient de la création et de la non-éternité du qu’à profiter des analyses faites dans le monde musul­ monde. Cf. Müller, Philosophie und Théologie des man, de Bagdad à Cordoue, durant trois siècles. Il fut Averroes, 1875, p. 23. Sur ce dernier point ils adoptaient 1207 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) Tautanl plus enclin à le faire que la plupart des philo­ sophes arabes, suivant la Theologia Aristotelis, préten­ daient aboutir à cette formule : Dieu est l’étre dont 'essence et l’existence sont identiques. Sans doute un certain nombre de philosophes arabes, comme Avice!>ron, Alfarabi et Avempace. entendaient cette formule au sens néoplatonicien de l'être abstrait, ne distinguant pas, comme le fit Avicenne, l'être logique, indéterminé parce que pris sub conditione negationis determina­ tionum, et l’existence pure, indéterminée parce qu’envi­ sagée sub conditione non affirmationis determinatio­ num. Cf. S. Thomas. Contra gentes, 1. I, c. xxvi; voir col. 787. Mais plusieurs d'entre eux expliquaient la même formule de la plénitude de l’être, par exemple Avicenne et Maimonide. Cf. Avicenne cité par El-Farani dans le commentaire d'Alfarabi, trad. Horten, Munster, 1906, p. 376: Maimonide, Guide des égarés, 1.1, c. lxiii. II est vrai que ceux-ci donnaient souvent à la formule un sens panthéiste ou agnostique; mais,en l'épurantde ces erreurs, elle avait l’avantage de relier ce qu’on consi­ dérait comme une doctrine péripatéticienne, au qui est scripturaire et â la tradition patristique. Cf. S. Thomas, In IV Sent., I. I, dist. II, q. i, a. 2; Sum. theol., 1«, q. m, a. 4, adl"m; q. xm, a. il. Enfin, nous verrons que c’est à Averroès que saint Thomas dut, dans la ques­ tion de la synonymie des noms divins, de retrouver la réponse donnée autrefois à Eunomius par les Pères cappadociens. De potentia, q. vu, a. 6. 5“ Élimination des erreurs des Arabes par voie de tradition et d’autorité. — S’ils utilisèrent la philoso­ phie arabe, les scolastiques ne furent pas de simples copistes ou des plagiaires. Un choix était à faire. Que ce choix fût des plus difliciles à opérer, et que le xm· siècle ait eu le sentiment de cette difficulté, les faits le disent assez : c'est ainsi que s'expliquent les condamnations d'Aristote au début du siècle, le rappel à l'esprit et aux formules de la tradition par Gré­ goire IX en 1228, Denzinger, n. 379, les querelles entre augustiniens et péripatéticiens, enfin la condamnation de 10 propositions en 1241 par Guillaume de Paris, et de 219 propositions en 1277 par son successeur Étienne Tempier. Cf. Denille, Chartularium universitatis Parisiensis, Paris, 1889, t. i, p. 170, 487, 544. Dans ce travail d’absorption de la philosophie hétérodoxe, ce qui sauva le xm· siècle, ce fut d’abord et surtout son respect des conclusions traditionnelles. A la lumière des doctrines de l'Église, peu à peu un travail se fit qui consista à distinguer ce qui dans les Arabes n’était pas conciliable avec le dogme, et les doctrines que l'on ne pouvait pas accepter sans mettre en danger la foi chrétienne. Cette élimination faite dans leur esprit, et les controverses qu'ils eurent entre eux les aidèrent à la préciser, les docteurs chrétiens virent ce qu’ils pouvaient accepter des analyses souvent subtiles, quelquefois profondes des grands penseurs arabes; ils reconnurent que ces nouvelles données pouvaient quel­ quefois servir à résoudre certaines difficultés ration­ nelles; que d’autres, dont les germes se trouvaient dans la tradition chrétienne, ne demandaient qu’à être développées pour qu'il en résultât une meilleure intel­ ligence du dogme. Nous allons essayer de faire com­ prendre comment ce travail s'opéra. Mais pour préciser disons d'abord quelles furent les thèses de la théodicée arabe que le xm· siècle rejeta, comme contraires à l’enseignement traditionnel de l’Église. On a édité vers la lin du xvi' siècle sous le nom de Gilles de Home un Catalogus errorum philosopho­ rum; cet ouvrage a été en partie réédité par Hauréau | dans ses Notices et extraits et par le P. Mandonnet dans Siger de Brabant et l’averroïsme latin au XIIIe siècle, Fribourg, 1899, p. 5. Il semble que ce ca­ talogue ait inspiré Eymeric, le rédacteur du Directo­ rium inquisitorum. Home, 1585, p. 253. où l’on trouve 1208 les erreurs d'abord de plusieurs philosophes, puis d'Aristote, d'Averroès, d’Avicenne, d'Algazel, d’Alkindi et de Rabbi Moyses, c’est-à-dire de Maimonide. Lais­ sons de côté les erreurs concernant la création ex nihilo et post nihilum, la science, la liberté et la pro­ vidence divines, ainsi que le panthéisme. Voici les propositions notées touchant la portée ontologique des attributs. Erreurs d’Alkindi, prop. 5 : Attributa divina Deo competunt abusive; asserens inconvenienter dici Deum creatorem, primum principium, domi­ num dominorum ; sic quod perfectiones in divinis nihil dicunt positive, sed tantum per remotionem. Erreurs d’Avicenne, prop. 13 : Sanctitas, bonitas et alise Dei perfectiones non dicunt in Deo aliquid posi­ tive, sed tantum per remotionem : quod est contra fidem, quæ habet quod tales perfectiones verius et perfectius sunt in Deo quam in creaturis. Erreurs de Maimonide, prop. 1 : Negavit in divinis esse Trinita­ tem, et quamcumque multitudinem re vel ratione prop. 2 : Asseruit attributa in divinis ut sapientiam, bonitatem et similia non esse in Deo vere el realiler, sed tantum æquivoce et vocaliter, allegans pro se illud Prophetas : Cui me similem fecisti ? Dicit namque quod, quum dicitur Deus sapiens, bonus et similia, intelligitur per causalitatem : quia scilicet Deus dicitur bonus, quia causal bonitatem; et potens, quia causai potentiam; et sic de aliis. Bien entendu, le manuel des inquisiteurs n’oublie pas de mentionner que ces philosophes nient la Trinité; c’est la première erreur reprochée à Averroès. La liste des propositions condamnées en 1277 complète ces données. On y lit, prop. 36 : Quod Deum in hac mortali vita possumus cognoscere per essentiam. C’est une opinion de Themistius, d’Alexandre, d’Avempace, d'Avicenne et d'Averroès, De anima, 1. Ill, com. 36, Venise, 1550, t. v, fol. 177-180. Cf. Jean Baconthorp, Princeps averroistarum, In IV Sent., 1. I, prologus, q. i; 1. IV, dist. L, q. i, a. 2, Venise, 1527: Jean de Jandun, De anima, 1. III, q. xxxvi, Venise, 1561, col. 428 sq. La proposition 211 se rapporte au même objet. Denille la cite en cette teneur : Quod intellectus noster per sua naturalia potest pertingere ad cognitionem primæ causæ. Hoc male sonal, et est error, si intelligalur de cognitione immediata. Les anciennes éditions des Sentences écrivent : ad cognoscendam essentiam pri­ mæ causæ... de cognitione mediata. Mais Baconthorp écrit : ad cognoscendam essentiam primæ causæ, et rapproche cette condamnation de Denzinger, n. 402sq. Raymond Lulle cite comme Baconthorp, cf. Otto Keicher, Raymundus Lullus, Munster, 1909, Declara­ tio Raymundi per modum dialogi edita, p. 216. Π faut donc abandonner la lecture du P. Denille, qui lais­ serait croire contre toute vérité historique qu'au xm· siècle le dogme de la eonnaissance naturelle de Dieu sonnait mal. A l’encontre de ces propositions d'un intellectualisme ambitieux, on en trouve deux qui sont nettement agnostiques : 215. Quod de Deo non potest cognosci nisi quia est, sive ipsum esse. 216. Quod Deum esse ens per se positive, non est intelligibile, sed privative est ens per se. Cette dernière proposition est de Siger de Brabant, qui la déduit non pas d’Averroès, mais d’un des fondements du système d’Avicenne. Cf. Siger, Impossibilia, i, édit. Baeumker, Munster, 1898, p. 7, 5. L’avant-dernière est d’Avicebron, Fons vitæ, v, 24, édit. Bæumker, Munster, 1895, p. 391. Elle résume d’ailleurs la doc­ trine agnostique des philosophes arabes, à l'excep­ tion d’Averroès. Notons en achevant cette énumération qu’elle montre à elle seule combien est peu conforme aux faits l’opinion, généralement accréditée depuis que Renan l'a mise à la mode, Averroès et l’averroïsme, Paris, 1866. d’après laquelle les propositions condam­ nées en 1277 étaient toutes spécifiquement des thèses 1209 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) •d’Averroès. Ce qu’on appelle l’averroisme latin au xiiie siècle était un système fort éclectique; et même, quant au point fondamental de la doctrine d'Averroès, à savoir l’unité de l’intellect, saint Thomas nous apprend que les averroïstes latins de son temps ne l’en­ tendaient pas au sens même d’Averroès : ce qui permet au saint docteur de leur montrer qu'au fond ils n’ont pour eux aucune autorité. Opusc., XVI, De unitate intellectus, Venise, 1595, p. 181. Cf. Menendez. Palayo, Distoi-ia de los hétérodoxes espaùoles, Madrid, 1880, t. i, p. 375 sq. Telles sont les principales conclusions de la théodi­ cée traditionnelle, que contredisait la théodicée des philosophes arabes. Ceux-ci s’accordaient à proclamer l’absurdité delà Trinité; tous, sauf Maimonide, reje­ taient la création ex nihilo et post nihilum; tous niaient le dogme de l’invisibilité divine ; tous, sauf Averroès, professaient l’agnosticisme; et cela, chose étrange, tout en prouvant par la causalité l’existence et les attributs de Dieu, tout en professant même fréquemment que Dieu est la plénitude de l’être. D’ailleurs ces thèses, qui nous paraissent à bon droit disparates et contra­ dictoires, se présentaient liées en systèmes subtils, mais dont la logique ne manquait pas de cohérence. Une analyse des principaux de ces systèmes, connus des scolastiques, va nous servir de moyen pour préciser les emprunts du moyen âge à la pensée orientale. 6° Avicenne. — Puisque la philosophie d’Avicenne a un double sens, ésotérique el exotérique, et que le sens ésotérique en est donné par l’intuition mystique, il est plus court pour comprendre cette philosophie de dire d’abord ce que voyait l’extatique d’Avicenne; cela nous donnera la clef des formules péripatéticiennes et néoplatoniciennes qu’il emploie et aussi de plus d’une question ou objection saugrenues que l’on trouve chez les scolastiques du xuie siècle et chez leurs succes­ seurs. Pour exposer la partie soufiste de l’avicennisme, nous pouvons nous servir d’Ibn-Tofaïl, Davy ben Yaqdhdn, Le veillant fils du Vigilant, trad. Gauthier, Alger, 1900. 1. Mystique. — Ce roman est l’histoire d’un homme élevé dans une île solitaire par une bête sauvage ; le héros, ancêtre de tous nos Robinsons, trouve par luimême peu à peu les premiers principes, puis la philo­ sophie et la théodicée d’Avicenne, considéré par l’auteur comme un exact interprète d’Aristote. Mais une fois en possession de la doctrine de l’existence et des attributs de Dieu, p. 14-76, le héros comprend que la perfection consiste à ressembler à Dieu. Sachant donc que les corps célestes ont éternellement l’intuition actuelle de l'être nécessaire, il cherche à les imiter; pour cela il fixe sa pensée sur l’être nécessaire et se livre à un vio­ lent mouvement de rotation (derviches tourneurs); en accélérant ce mouvement il avait l’intuition de cet être, p. 87. Ilavy fait un pas de plus. Il réfléchit que dans ses spéculations théoriques il a distingué les attributs divins en négatifs et positifs; les premiers ayant pour caractère qu’ils excluent de Dieu la corporéité et ses suites, les seconds de n’introduire dans l’essence divine aucune multiplicité. Il cherche donc à éliminer de sa connaissance de Dieu la corporéité plus qu’il n’a fait jusqu’à cette heure, /our cela il renonce aux mouve­ ments circulaires, s'assied dans sa caverne paupières closes, concentrant ses pensées sur l’Être nécessaire sans lui associer rien d’autre, p. 90. Il arrive bientôt à l’intuition de l’Un, véritable et nécessaire, mais liée avec la conscience de son essence propre, c’est-à-dire de sa personnalité. De nouveaux efforts réussirent à faire disparaître de sa pensée le monde sensible, les substances séparées de la matière etsa propre essence : tout cela s’évanouit et il ne resta que l’Unique, le Véritable, l’Être permanent. « A la réflexion, il pensa qu’il n'avait pas d’essence qui le distinguât de l'essence 1210 du Véritable; que ce qu’il avait auparavant considéré comme son essence, distincte de l’essence du Véritable, n’était rien véritablement, et que rien n’existait sinon l’essence du Véritable; qu'il en élait d’elle comme de la lumière du soleil qui tombe sur les corps opaques et qu’on voit apparaître en eux : bien qu’on l’attribue au corps, dans lequel elle apparaît, ce n’est autre chose en réalité que la lumière du soleil, » p. 92. Il se confirma dans cette pensée par la considération de la simplicité divine; car en Dieu la connaissance qu’il a de son essence est son essence même; d’où il résultait pour lui nécessairement que posséder la connaissance de l’Essence est posséder l’Essence. Et en vertu de ce raisonnement il s’identifiait avec Dieu et avec toutes les essences qui connaissent Dieu intuitivement, puisqu’elles sont toutes identiquement Dieu, p. 94. Mais Dieu l’éclaira et il comprit qu’il s’était mé­ pris. « Les explications deviennent ici très malai­ sées. » Car si on parle comme il vient de le faire des essences au pluriel, cela donne à penser qu’il y a entre elles une pluralité — ce qui est faux, puisque la plura­ lité, le beaucoup et le peu, l’unité et la pluralité, la réunion et la séparation sont des attributs des corps et si on en parle sous la forme du singulier, cela donne à penser qu’elles ne sont qu’un, ce qui leur répugne également. L’auteur s’objecte à lui-même le principe de contradiction : « c’est un décret de la raison qu'une chose est une ou multiple. » 11 la résout en disant que la difficulté ne vient que « de la faculté logique qui passe en revue les choses individuelles pour en dégager l’idée générale ; » mais le soufi suit un procédé supé­ rieur, et on ne peut pas lui reprocher de se contredire lorsqu’il parle de ce dont il a eu la vision, puisque, sur le monde divin, « on ne peut proférer aucun des termes auxquels nos oreilles sont accoutumées sans y supposer quelque chose de contraire à la réalité, » p. 95. Dans la suite on aura donc recours à l’allégorie. Π vit que la sphère suprême, au delà de laquelle il n’y a point de corps, possède une essence exempte de ma­ tière, qui n’est pas l’essence de l’Un, du Véritable, qui n'est pas non plus la sphère elle-même, ni quelque chose de différent de l’un et de l’autre, mais qui est comme l’image du soleil reflétée dans un miroir poli : cette image n’est pas le soleil, ni le miroir, ni quelque chose de différent de l’un et de l’autre. » L’essence de la seconde sphère est « comme l’image du soleil reflétée dans un miroir qui reçoit par réflexion l’image, réflétée par un premier miroir tourné vers le soleil, » p. 96. Et ainsi de suite pour toutes les sphères, ou intelli­ gences séparées, jusqu’au monde de la génération et de la corruption, constitué par tout ce que contient la sphère de la lune. Ce monde possède une essence exempte de matière, qui n’est aucune des essences déjà perçues ni quelque chose d’autre; cette essence connaît l’Un, et parait multiple bien qu’il n’y ait en elle aucune multiplicité ; elle est « comme l’image du soleil qui se reflète dans une eau tremblante, en repro­ duisant l’image renvoyée par le miroir qui reçoit le dernier la réflexion d’après l’ordre déjà indiqué, » p. 98. Puis il vit qu’il possédait lui-même une essence séparée. S'il se pouvait que l’essence du monde sublunaire « fût divisée en parties, on pourrait dire que cette essence en est une partie; et n’était que cette essence a été produite après un temps où elle n’était point, on pourrait dire qu’elle se confond avec celle du monde sublunaire; enfin, si elle n’était devenue propre à son corps dès le moment où elle a été produite, on pourrait dire qu'elle n'a pas été produite. » Cependant les essences séparées qui sont unies aux sphères, et les essences unies aux corps corruptibles, comme c’est le cas des animaux raisonnables, ne dépendent pas des corps, comme dans l’exemple des lumières et des images du soleil. « Elles n’ont de lieu et de dépendance 1211 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) que par rapport à l’Essence de l'Un, du Véritable, de l’Étre nécessaire, qui est la première d’entre elles, leur principe et leur cause, qui les fait exister, leur donne la durée, leur communique la permanence et la perpé­ tuité, » p. 100. Elles n’ont pas besoin des corps, mais les corps ont besoin d’elles : « si elles n’existaient point, les corps n'existeraient point, car elles en sont les principes. » De même si par impossible l’un disparais­ sait, toutcesserait d’étre. « Et bien que le monde sen­ sible vienne à la suite du monde divin, semblable à son ombre, tandis que le monde divin peut se passer de lui et lui est étranger, néanmoins on ne peut en supposer la non-existence : car il est une suite du monde divin et sa corruption implique le changement, mais ne comporte pas la non-existence totale, » p. 101. C’est sur cette négation de l’impossibilité de l’annihi­ lation que s’arrête la partie du roman qui nous inté­ resse ici. 2. Philosophie. — Ibn Tofaïl nous avertit lui-même que si l’on s’en tient au sens exotérique de la philoso­ phie d’Avicenne, on ne peut pas parvenir â l’intuition de l’Un; mais qu’il en est autrement, si l’on en prend le sens ésotérique, celui de la Philosophie orientale, p. 10. Cf. les Traités mystiques d’Avicenne édités par Mehren, Leyde, 1889. De fait, à qui connaît la philo­ sophie d’Avicenne les intuitions du Veillant sont assez claires. Pour les comprendre, il suffit de penser aux conclusions suivantes du philosophe. — a) Nous con­ naissons Dieu par la causalité, et par cette voie nous concluons qu’il est l’être premier et nécessaire : mais quand on dit qu'il est premier, on n’entend pas autre chose qu’une relation de son être à l’existence d’autre chose; et quand on le dit puissant, on signifie que l’être, qui objectivemen· est l'être nécessaire, est en relation avec ce qui peut recevoir de lui l’existence (le possible). Nous ne pouvons donc rien affirmer de la nature intrinsèque de Dieu, en dehors de la parfaite simplicité ou unité. Cf. J. Bacco, In IV Sent., I. I, dist. 11, q. I, a. t, et le VIII· livre de la métaphysique d’Avicenne. — 6) D’ailleurs, tout vient de l’Un, non par création libre et temporelle, mais par production nécessaire; en sorte que tout ce qui est existant est nécessaire, et tout ce qui n’est pas existant est impos­ sible. Cf. S. Thomas, De potentia, q. ni, a. 17, ad 4»m. — c) Tout ce qui est produit, bien que l’Un causant nécessairement ne puisse produire immédiatement que l'un, est nécessairement multiple ou réellement com­ posé. Ici Avicenne combine la doctrine d’Avicebron suivant laquelle tout produit est composé de matière et de forme, d’essence et d’existence, avec celle d’Alfarabi qui, admettant les deux compositions réellesd’Avicebron, explique que la matière est produite par la connais­ sance que le premier effet prend de lui-même ou de sa potentialité. Cf. Avicenne, Metaph., 1. IX, c. iv; Averroès, Destructio destructionum philosophise Algazelis, disp. Ill, Venise, 1550, t. ix, fol. 29. L’essence et l’existence du produit sont, dit Avicenne, deux réalités objectives réellement distinctes. Car le nécessaire se définissant : ce qui n’a pas de cause, et le produit se définissant : ce qui a une cause, le produit n'est pas nécessaire; et donc par définition l’existence lui sur­ vient, intentio, dispositio addita, accidens : expressions qui n’empêchent pas l’existence d’étre une réalité substan­ tielle, actus substantialis, quand il s'agit de substances produites. Esse accidit omni enti, prælerquam in necesse esse. Avicenne, Metaphysica, 1. V. Cf. Delias Hebræus Cretensis, Aculissimæ quæstiones, édité à la suite de .landun, De anima, Venise, 1560, Questio de esse, essentia et uno, col. 637. Nous dirons bientôt comment, d’après Alfarabi et Avicenne, du premier composé d’essence et d’existence résulte la matière. Notons seulement ici que la première essence produite, qui est une intelligence séparée, n’est pas une. Car, 1212 dans le système, l’unité est comme l’existence une réalité objective qui survient à l’essence du produit, substan­ tiellement ou accidentellement, entant que cette essence est unie par manière de cause formelle à la matière corruptible et étendue. Or tel n’est pas le cas pour la première intelligence séparée, qui meut la première sphère. En soi, elle n’est donc ni une ni multiple. — d) C’est de ces hypothèses, à l’aide desquelles Avicenne pense donner une preuve absolument générale de l’hylémorphisme, cf. Munk, Guide, t. il, p. 20, et concilier son plotinisrne avec la doctrine péripatéticienne de l’acte et de la puissance, qu’il déduit l’impossibilité de la trinité des personnes en Dieu. Tous les Arabes qui niaient les attributs avaient contre la Trinité un argu­ ment commun, à savoir qu’elle est impensable et néces­ sairement irréelle, vu l'absolue simplicité de Dieu. Outre cet argument valable a fortiori dans l’agnosti­ cisme d’Avicenne, celui-ci en donnait un autre que nous rapporte saint Thomas, qui se garde bien de concéder la doctrine de l’unité d’Avicenne, mais admet que tout être est un ou multiple. De potentia, q. Il, a. 1, ad 11““·. Quando res aliqua aliquid habet tantum ab altero, ei secundum se considerate; attribuitur oppositum ejus; sicut aer qui non habet lumen nisi ab alio secundum se consideratus est tenebrosus. Et per hunc modum, omnes creaturæ quæ habent ab alio esse, veritatem et necessitatem, sunt non entes, falsæ et impossibiles. Sed nihil tale potest esse in divinis. Ergo non potest ibi esse aliquis, qui lanium habet esse ab alio. — e) Avicenne explique dans sa Métaphysique, 1. IX. c. iv sq., comment de la première essence produite sort la matière et toutes les autres essences. Saint Thomas le résume fidèlement. Primum ens in quan­ tum inlelligit seipsum producit unum tantum causa­ tum, quod est intelligenlia prima. Dieu n’est conscient qu’autant qu’il produit en dehors de lui : de Plotin à Hegel. Avicenne est un trait d’union comme le Zohar. Intelligentiam primam necesse erat a prima deficere: utpote polenlialitas incepit admisceri actui, in quan­ tum esse recipiens ab alio non est suum esse, sed quodam modo potentia ad illud. Ce quodam modo res­ trictif est non d’Avicenne, mais de saint Thomas, cf. q. vu. a. 2, ad 9llm. Et sic in quantum inlelligit primum ens, procedit ab ea alia intelligentia, ea inferior; in quan­ tum vero intelligit potentiam suam, procedit ab ea corpus cæli, quod movet ; in quantum vero intelligit actum suum, procedit ab ea anima cæli primi. Et sic consequenter multiplicantur per multa media res di­ verses. De potentia, q. m, a. 16. Pour compléter cet exposé, ajoutons que d’après Avicenne, contrairement à Aristote, dans le monde de la corruption et de la génération aussi bien que dans le monde céleste, les formes étaient produites par la dernière intelligence séparée, qui préside à la sphère de la lune, en sorte que ces formes n’étaient pas tirées de la matière, eductæ epotentia materiæ, celle-ci étant une pure potentialité. De potentia, q. ni, a. 8; q. v, a. 1, ad 5““. Avec ces données le sens ésotérique du système appa­ raît nettement, et nous pouvons comprendre comment il prétendait conduire à la connaissance paressene" de l’Un, véritable et nécessaire, et aussi à l’union, à la fusion, à l’absorption dans l’Un. Saint Thomas l’explique. In IV Sent., 1. IV, dist. XLIX, q. n, a. 1. Etant donné que la première intelligence voit Dieu intuitivement en se contemplant elle-même et en prenant connais­ sance de son essence, que par cette vision elle produit la seconde intelligence, et ainsi de suite jusqu’à nous, il suit que la lumière de notre intelligence n’est que la participation de la connaissance intuitive qu’a de Dieu la dernière intelligence séparée, cause de notre intelligence comme de toutes les formes qui sont dans la matière, sans en avoir été tirées: c’est ce qu’indique l'allégorie des miroirs rétléchissants d’après laquelle 1213 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) notre âme n'est qu’une similitude intentionnelle de Dieu transmise de degrés en degrés jusqu’à nous. Par là s’ex­ plique comment grâce à l’entrainement mystique cette similitude peut nous devenir connue, et nous révéler ainsi l’essence divine comme la voit la première intel­ ligence, c’est-à-dire comme elle est en elle-même. La doctrine de l’existence et de l’unité explique aussi l’union et l’absorption en Dieu. Telle était du moins la préten­ tion d’Avicenne et la base de sa méthode de concilia­ tion d’Aristote, du Coran et du soufisme. Saint Thomas i constamment réfuté cette doctrine de l’intuition souliste. Sum. theol., I“, q. xn, a. 2; In IV Sent., loc. cit.; De veritate, q. vin, a. 1 ; Contra gentes, 1. Ill, c. xlix. D’où il suit que l’interprétation de ces passages de saint Thomas proposée par le dominicain François Victoria contre Cajetan, et adoptée par Vasquez, In Im, disp. XXXIX, est conforme à leur sens historique. 7» Algazel. — On trouvera l’exposé de la théodicée d’Algazel dans Carra de Vaux, Gazali, c. iv, Paris, 1902, et dans Miguel Asin Palacios, Estudios filosofico-theologicos, i, Algazel, Dogmatica, moral,ascetica, Saragosse, 1901. Disons seulement avec Duncan B. Macdonald, Development of muslim theology, jurisprudence and constitutional theory, Londres, 1903, p. 237, que la position religieuse d’Algazel est « essentiellement la même que celle de Manse), » que sa théorie de la reli­ gion révélée et de sa valeur « est à peu prés celle de Rilschl, » et qu’on retrouve les mêmes doctrines chez Maimonide dont nous aurons à parler plus loin. Ce qui nous intéresse tout spécialement ici, ce sont les problèmes philosophiques qu’il a soulevés, et par con­ séquent posés devant les scolastiques, dans sonTéhâfut, ou comme on disait au moyen âge, dans sa Destruction, des philosophes, expression que l’on pourrait traduire parcelle de banqueroute de la philosophie. Motékallim de la secte des Acharites, Algazel se propose de montrer en employant la méthode des philosophes, que la phi­ losophie ne démontre ni les conclusions où elle s’écarte de l’orthodoxie musulmane et de la doctrine des Acharites, ni celles où elle y est conforme. а) Les philosophes ne prouvent pas l’éternité du monde; car pour résoudre leurs arguments il suffit d’une part de leur faire remarquer qu’avant le temps réel il n’y avait qu’un temps imaginaire, cf. C. de Vaux, op. cit., p. 67; S. Thomas, Sum. theol., Iü, q.xi.vt,a.l, ad 6“m; et d’autre part qu’en admettant l’éternité du monde, ils sont acculés au nombre infini qui est impossible. Carra de Vaux, ibid., p. 69; Maimonide, Guide, part. I, c. lxxiii, 11, t. i, p. 414; S. Thomas, ibid., a. 2, ad 7"m; q. vu, a. 4. D’ailleurs, pense Algazel, comme plus tard saint Thomas, le prétendu problème du multiple sortant de l’Un se résout très bien par l’admission d’un premier agent intelligent et libre. Carra de Vaux, ibid., p. 65; De potentia, q. m, a. 16. б) Les philosophes ne sont pas plus heureux dans leurs preuves de l’existence de Dieu. Ils ont recours au principe de causalité efficiente; mais, pense Algazel, bien avant Hume, la causalité se réduit à une pure succes­ sion; car Dieu seul agit dans le monde. Carra de Vaux, p. 79; De potentia, q. ni, a. 7. Donc, puisque les philo­ sophes admettent la régression à l’infini d’une série de causes dans un monde éternel, ils n’ont aucun moyen de conclure à l’Ètre nécessaire, distinct du monde. Ibid., p. 68. On a vu la solution scolastique de ce problème, col. 942, indépendante de la question de la création et de l’éternité du monde, à la condition qu’on ne concède pas au nominalisme son hypothèse. c) Les philosophes se retranchent dans la nécessité d’une détermination entre les possibles, et pensent ainsi prouver Dieu par la contingence. Pour Algazel, comme pour les Motékallim au rapport de Maimonide et d’Averroes, le possible se confond avec le pensé; il ne suppose aucune réalité en dehors de l’esprit qui le pense, et pour 1214 juger qu’une chose est possible, admissible, il n’y a pas lieu de tenir compte de la nature des choses. Carra de Vaux, p. 63; Maimonide, Guide, part. I, c. lxxiii, 10,1.i. p. 401 ; De potentia, q. i, a. 4. En partant de cette définition on peut démontrer Dieu, d’après Algazel. Cf.Maimonide,ibid.,c. LXXIV, 5 sq., t. 1, p.426.Mais les philosophes, qui entendent autrement le mot possible, ne peuvent pas aboutir. En efiet, les uns définissent le possible l’être en puissance, et assignent la matière comme fondement de la possibilité : mais ceux-là sup­ posent ce qu’ils n’ont pas démontré, l’éternité et l’aséité de la matière. D’autres, c’est d’Avicenne qu’il s’agit, ne peuvent pas assigner la matière comme fondement de la possibilité, puisque d’après eux la matière n’est qu’une pure puissance qui n’existe que par la forme et d’où les formes ne sont paséduites mais simplement introduites. Ils définissent donc le possible : ce qui a une cause, id quod habet causam. Mais, réplique Algazel avant Taine, cf. col. 944, de la sorte le possible se confond avec le produit ou le réel; comme d’autre part Avicenne admet la nécessité absolue de la production des choses, pour lui, le possible se confond avec le nécessaire, d’où il suit que ce qui n’existe pas est impossible, et que tout ce qui existe est nécessaire. Dans ces conditions, comment Avicenne prouvera-t-il la mineure de sa prétendue preuve par la contingence : mundus est universaliter possibilis ? De fait, comme le remarque Averroès, Avi­ cenne ne pouvait pas prétendre à la fois que l’argument de contingence tel que le donnaient les Motékallim ne concluait pas, et que le sien était valable. Car par le fait qu’il cessait de considérer la dépendance causale comme une propriété du possible, et introduisait cette dépendance dans la définition même de lelre en puis­ sance, il acceptait la doctrine nominaliste des Motékal­ lim concernant les possibles, et s’enlevait tout moten d’assigner une raison de la contingence et par suite de la nécessité d’une cause. Cf. Averroès, op. cit., disp. IV, fol. 32; de Boer, Die Widersprüche der Philosophie nach Al-gazàli und ihr Ausgleich durch Ibn Itosd, Strasbourg, 1894, p. 42. d) Algazel suit Avicenne jusqu’au bout de son argu­ mentation en faveur de l’existence de Dieu. Avicenne complétait son argument de contingence par un argu­ ment spécial que voici en substance. Définissons l’être nécessaire celui qui n’a pas de cause, celui par consé­ quent dont l’existence n’a pas de cause, mais dont l’essence est d’exister : c’est le nécessaire en lui-même. necessarium per se, per se subsistens, le nécessaire absolu. Tout ce qui n’est pas ainsi nécessaire est pos­ sible, c’est-à-dire a une cause, id quod habet causam; l’existence du possible a donc une cause, vu qu’elle n’est pas donnée avec l’essence. Le possible existant ou est une de ces choses qui naît et périt, possible esse et non esse, un possible absolu — et l’argument de contingence nous a montré que ce possible exige un être nécessaire comme cause; ou bien le possible exis­ tant est une de ces choses qui ne naissent et ne périssent pas, et qui par conséquent sont nécessaires, non en elles-mêmes, mais par leur cause, necessarius,, per aliud; de ce nombre sont les sphères célestes. Bien qu’elles soient nécessaires, puisqu’il répugne qu’elles ne soient pas ou qu’elles soient autrement, elles restent cependant possibles; car, comme elles sont composées réellement d’acte et de puissance, c’està-dire d’essence et d’existence, de matière et deforme, il en résulte que leur nature considérée en elle-même reste possible ad esse el non esse; d’où la possibilité de leur annihilation. Cum esse sit præter essentias cujuslibet rei creatæ, ipsa natura rei creatæ per se considerata possibilis est ad esse; necessitatem reno essendi non habet nisi ab alio. De potentia, q. v. a. 3. Ces définitions supposées on conclut que parmi ces êtres nécessaires il y en a nécessairement un qui estla Lzl5 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) cause des autres et qui par conséquent est le premier, non habens primum; on ajoute qu’il ne peut y en avoir qu’un seul, et que son essence est d’exister, d’où suit sa parfaite simplicité. Il y a un premier, cause des autres : car s’il y a plusieurs corps chauds, il faut qu'il y ait du feu quelque par*. De potentia, q. m,a.5. H n’y a qu’un premier : car s’il y en avait deux, il y aurait entre eux nécessairement ressemblance et diffé­ rence et par conséquent composition ; mais point de composé sans cause. Donc l'un serait la cause de l'autre. Averroès, Destructio, disp. V, fol. 33. Il est simple et son essence est l'existence, car, suivant la remarque d’Alexandre d'Aphrodise, toutes les fois qu'on a un composé, l’hydromel, et que l'un de ses éléments se trouve isolé, l’eau, l’autre élément, le miel, doit aussi se trouver isolément. Cf. Maimonide, op. cit., t. n, p. 38; Contra gentes, 1. I, c. xm, Secunda via. Or tous les êtres nécessaires per causam, sont composés d'essence et d’existence; leurs essences sont disparates et par conséquent isolées; l’existence doit donc l'être, d’cù il suit que l’être nécessaire en lui-même est une existence sans essence. Devant ces définitions arbitraires et les conséquences vertigineuses qu’on en déduisait, Algazel usa jusqu’à satiété de toutes les ressources de la dialectique. De cent façons, il pose et repose le problème des possibles â un adversaire qu'il sait n’avoir pas de réponse à cette question embarrassante. Comment vos nécessaires per aliud sont-ils à la fois nécessaires et possibles? comment se distinguent-ils des possibilia esse et non esse, puisqu’ils sont eux-mêmes possibilia esse et non esse, c’est-à-dire annihilables? Et comment les possibles se distinguent-ils des impossibles, negatum absolu­ tum ? De quel droit m’interdisez-vous de faire sur les impossibles le même raisonnement que vous faites sur les nécessaires per aliud : chimæra est ipsa, aut ex se aut ex causa? Cette disjonction que vous employez pour tous les possibles, absolus et nécessaires par autre chose, je puis fort bien l’appliquer au nécessaire absolu : il est nécessaire absolu, ou par lui-même, ou par une cause. Ce discours, prétendent les philosophes, n’a pas de sens, puisque par définition l'être nécessaire n’a pas de cause; mais il en va de même· de l’emploi qu'en fait Avicenne à propos des possibles, étant donné la manière dont il les conçoit-. Avicenne ne conclut donc pas légitimement qu’il y a un premier, cause des autres nécessaires. 11 ne conclut pas mieux que ce pre­ mier soit unique et simple. Car puisqu’il admet la dis­ tinction réelle de l’essence et de l’existence, il* pose nécessairement une pluralité dans le Premier, et par suite toutes ses attaques contre la pluralité réelle des attributs défendue par les Acharites sont vaines. Cf. Averroès, op. cil., disp. Ill, fol. 25; disp. VI, fol. 36 sq. Bien que très incomplète,cette analyse delà Destruc­ tion d'Algazel suffit à montrer d'où vinrent à l’esprit des scolastiques duxin» siècle beaucoup des problèmes nouveaux qu'ils agitèrent. Plusieurs des questions soulevées par Algazel ont eu dans les scolastiques une longue répercussion. On a vu, col. 931, 946, que saint Thomas a fait divers emprunts à Avicenne, mais en modifiant les positions de celui-ci. La critique d’Avi­ cenne par Algazel, que saint Thomas connaissait, sinon directement par le texte même d'Algazel, au moins par celui d’Averroès, indique à quelles préoccupations furent dues ces modifications. Avant d’en préciser davantage les origines prochaines, insérons ici un erratum. A la col. 946, ligne 41, un membre de phrase a été par mégarde omis, qui rend le texte ou inexact ou inintelligible; entre le mot « absolu» et « saint Thomas », il faut insérer ce membre de phrase: le nécessaire par autre chose est à la lois nécessaire et possibile in esse et non esse. 1216 8° Averroès. — Saint Thomas fut un adversaire decl’ré d’Averroès, spécialement en ce qui concerne l’,..iité de l’âme humaine, l’éternité du monde, la visi­ bilité de Dieu et la sainte Trinité. En traitant du pre­ mier sujet, il a même qualifié Averroès de corrupteur de la philosophie péripatéticienne. On cite souvent cette phrase pour en conclure que le péripatétisme de saint Thomas n’a rien de commun avec celui d’Aver­ roès; mais on ne remarque pas que dans le même ouvrage, pour réfuter les averroïstes latins qui défen­ daient la répugnance de la multiplication des intellects, saint Thomas emprunte à Averroès son interprétation d’Aristote ; on oublie aussi de noter que saint Thomas explique lui-même en quel sens d'après lui Averroès a corrompu le péripatétisme : c’est parce qu’il a rapporté de travers l’opinion de Thémistius et de Théophraste, que saint Thomas considère comme de bons péripatéticiens. Cf. Opusc., XVI, De unitate intellectus, Venise, 1595, t. xvn, p. 181, 185, 187. Sans aller jus­ qu’à parler avec Miquel Asin y Palacios d’un averroïsme théologique de saint Thomas, El Averroismo teologico de Santo Tomâs de Aquino, dans Homenage a D. Franc. Cordera, Saragosse, 1904, p. 303 sq., nous essaierons de mettre le lecteur à même de se former une opinion. Cf. Genito, La Summa contra gentes y el Pugio fidei, Vergara, 1905, réfutation de M. Asin, 1. Critique d’Algazel et d’Avicenne. — Averroès écrivit sa Destructio destructionum philosophise pour réfuter Algazel et défendre la philosophie. Opera, Venise, 1550, t. ix. D’après lui, Avicenne et Algazel tiennent en commun trois principes faux, a) Ils admet­ tent tous deux que les possibles n’ont de réalité que dans l’esprit; la vérité est que la détermination des pos­ sibles est en Dieu et aussi, la matière supposée, dans Ja matière d'où les formes sont éduites. Averroès hésite a prononcer si cette détermination est en Dieu substan­ tielle ou accidentelle; mais il est catégorique sur le recours à Dieu comme fondement dernier des possibles. Inutile de noter que sur ce point, où il était d'accord avec saint Augustin, les scolastiques suivirent Averroès Disp. Ill, fol. 25. — b) Ni l’un ni l’autre n’ont distingué comme il convient le possible, à l’état de possibilité, et le possible réalisé, qui vérifie nos jugements, possibile verum, qu’il définit, possibile positum, distinctum contra non habens causam. Disp. IV, fol. 32. Cf. S. Tho­ mas, Quodlibeta, IX, q. n, a. 3. L’un et l’autre ont vu justement que l’homme est homme, soit qu’il existe soit qu’il n’existe pas; mais comme ils tenaient que les possibles n’ont de réalité que dans l’esprit, ils n’ont pas su distinguer le possible en tant qu’essence déter­ minée et le possible en tant que réalité constatée. in actu, verum; ils ont par suite refusé de donner le nom d’etre, ens, au possible pur, ne concevant pas qu’il est un être en puissance, logique ou objective; et cette première erreur les a amenés à une seconde : ils ont également refusé de donner le nom d’être au possible hors de ses causes, in actu, parce qu’ils ont imaginé rem cum est in actu diversam a se ipsa quando fuit in potentia. Averroès, Metaphys., 1. VIII, corn. 16, fol. 406. Cf. Albert le Grand, Poslprædicamenta, c. ix, cité par Capréolùs. In IV Sent., 1. I, dist. VIII, q. t, a. 1, et par Cajetan, De ente et essentia, édit. Vivès d’Albert, I. i, p. 289; S. Thomas, In IV Sent., I. 1, dist. XXXIII, q. i, a. 1, ad l»m; De ente et essentia, c. i; De potentia, q. v, a. 9, ad 16»; q. vu, a. 2, ad 9um. — c) Ils ont été d’autant plus facile­ ment amenés à refuser le nom d'être, ens, esse, à la réalité produite ou hors de ses causes en tant que vérificative du jugement existentiel par opposition à la même réalité comme vérificative du jugement de possibilité, qu’ils partaient d’un faux principe : Omne habens intellectionem additam determinat aliquia extra animam in actu, toute notion distincte exige 1217 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) dans le réel une réalité distincte. El est error, pro­ nonce Averroès. Disp. III, fol. 25; Metaphys., 1. IV, coin. 3; 1. X, com. 8, fol. 32, 121 ; résumé par saint Tho­ mas, Metaph., 1. IV, lect. n ; 1. X, lect. lit. Cf. Benoit l’ereyra, De communibus rerum omnium principiis, 1. VI, c. xv, Paris, 1579, p. 381. De là est venue la multipli­ cation des entités distinctes : matière et forme dans les intelligences qui meuvent les sphères, essence et exis­ tence dans tout ce qui a une cause. Ce réalisme outré est «Iù aussi, pense Averroès, à un contre-sens commis par Avicenne par suite de l'équivoque du mot arabe maoudjoud, trouvé, par lequel les traducteurs ont exprimé le tô ov d’Aristote. Cf. Maimonide, op. cit., t. I, p. 231. C’est aussi, dit avec plus de profondeur Averroès, qu’Avicenne et Algazel n’ont pas réfléchi sur la nature des relations, qui ne sont pas toutes des réalités distinctes, mais qui s’identifient avec leur fon­ dement, materia est potentia quia est ad aliquid, sed hæc potentia est ipsa substantia materiæ. De substan­ tia orbis. Parlant d’Avicebron, qui admet comme Avi­ cenne l’universalité de l’hylémorphisme et par suite met de la matière dans les intelligences qui meuvent les sphères, saint Thomas se souvient d’Averroès : supponit Avicebron quod quæcumque distinguuntur secundum intellectum, sint etiam in rebus distincta. Sum. theol.. I“, q. L, a. 2. Opusc., XV, De substantiis separatis, c. v. Fréquemment ailleurs il se rallie â la doctrine des relations d'Averroès, qui est d’Aris­ tote. Cf. De potentia, q. vn, a. 9; In IV Sen!., 1. I, dist. XXVI, q. n, a. 1; a. 2, ad 4““; Metaph., I. V, text. 20, lect. xvn; Averroès, Metaphys., XII, com. 19, t. vin, fol. 144. Qu’on admette la fausseté de ces trois principes, dit çâ et là Averroès, l’argumentation d’Algazel contre Avicenne s’écroule en entier. C’est ce qu’il s’applique à montrer d'un bout à l'autre de sa Destruction. Ces sortes de discussions dialectiques se refusant à l'ana­ lyse, nous ne pouvons pas le suivre dans le détail touffu de sa démonstration. Mais, si le lecteur qui nous a suivi jusqu'ici reprend les diverses parties de notre exposé d’Algazel, il trouvera facilement par luimême les principales distinctions qu'introduit Aver­ roès. D’ailleurs les solutions de saint Thomas, dans la plupart des passages auxquels nous avons renvoyé et renverrons, sont celles du commentateur, du moins au sens où le saint docteur l’entend. 2. Théodicée d'Averroès. — Averroès ne se contente pas de critiquer Algazel et Avicenne. Pour défendre la philosophie, il s'applique à montrer qu’elle peut construire; il construit donc et souvent en se servant des matériaux d'Avicenne. a) Existence de Dieu. — Avicenne a eu tort d’intro­ duire dans sa preuve du premier moteur certaines vues inexactes sur le mouvement. Corrigeons ces vues. L'ar­ gument est valable. On a vu, col. 931, que saint Tho­ mas a tenu compte de la critique d’Averroès et modifié la doctrine du mouvement d’Avicenne. Cf. Contra gen­ tes, I. 1, c. xm ; Metaphys., 1. XII, lect. ix. L’argument par la causalité ne vaut rien s’il n’y a pas de vraie causalité ici-bas, c’est-à-dire si Dieu ou la dernière in­ telligence font tout sans que les causes secondes agis­ sent. Mais Averroès soutient qu’il y a des causes se­ condes agissantes contre l’occasionalisme de beaucoup d'Arabes. Saint Thomas naturellement partage cet avis. Les averroïstes nominalistes des xiv« el xv» siècles ont pensé qu’Averroès n'étend pas le principe de causalité efficiente, mais seulement celui de causalité finale, à la première intelligence ou même à toutes les intelli­ gences éternelles. Cf. Jean Bacontborp, In IV Sent., I. II. q. i, a. 2, à propos de la création ex nihilo; .landun, De substantia orbis, q. χιν, fol. 69. Ces auteurs ne paraissent pas avoir remarqué qu’il y a beaucoup d'argumentations ad hominem dans Aver- i DICT. DE THEOL. CATHOL. 1218 roès; ils ont donné un sens catégorique à bien des formules qu’il emploie à l’effet de montrer que ses adversaires ne démontrent pas leur thèse. Bien que la pensée d’Averroès comme celle de tous les émanalistes reste souvent obscure, il est certain que dans sa Des­ truction il met en principe général que la cause pre­ mière a pour caractéristique d’avoir son existence in se ou ex se, tandis que la cause seconde, esse ejus est relative ad causam primam. Disp. Ill, fol. 28. Et il applique ce principe aux êtres simples, qui pour lui sont des formes per se subsistentes, cf. Sum. theol., I“, q. vil, a. 2; car en elles, et entre elles, il y a priorité et postériorité, c’est-à-dire dépendance causale, disp. V, fol. 33; ce qu’il énonce ailleurs : intellectus comprehendit in se causatum et causam. Disp. Ill, fol. 25. En tout cas, il est certain que saint Thomas a entendu en ce sens Averroès, ce qui lui a permis de croire qu’il admettait la création ou tout au moins qu’on pouvait la déduire de ses arguments. Même procédé pour l’argument de contingence. La définition du pos­ sible par Avicenne, id quod habet causam, met en péril cet argument. Définissons le possible, l'être en puis­ sance, et le réel, l’être en acte; et l’argument vaudra. Disp. IV, fol. 32 cf. Sum. theol., I" q. n, a. 3, tertia via; q. xlvi, a. 1, ad 1“»·; Contra gentes, 1. II, c. xv.5. Les formules sont chez saint Thomas comme chez Aver­ roès les mêmes que celles d’Avicenne, mais le sens est différent, puisque ni l'un ni l’autre n'admettent les hypothèses de celui-ci. Cf. Bæumker, Il itelo, Munster. 1908, p. 338. L'argument des degrés est dû à l'ingénio­ sité d’Avicenne, disp. V, fol. 33, pense Averroès et avec lui saint Thomas. De, utentia, q. ni, a. 5. Averroès sou­ tient la valeur de cet argument contre Algazel, mais en lui faisant subir une mise au point considérable. Son principe est que tout ce qui est composé a une cause, compositum est causatum. Ibid. Ce qu’il montre de plusieurs façons adoptées par saint Thomas. Sum. theol., I», q. m, a. 7; Contra gentes, 1. I, c. xvin ; De potentia, q. vit, a. 1. Or la composition des êtres est manifeste. Donc, puisque la régression à l’infini répugne, il y a un être non causé, c'est-à-dire nécessaire. Les êtres sont composés. Averroès le montre à l’aide des exemples que l’on a déjà vus chez saint Thomas, col. 945. b) Vnilé et simplicité de Dieu. — Les attributs néga­ tifs d’unité et de simplicité tenaient une grande place dans la spéculation arabe. Algazel avait soutenu que les philosophes ne démontraient ni l’un ni l'autre. Averroès répond que l'argument des degrés tel qu’il l’a retouché prouve l’unité. Car si l’on fait l'hypothèse de deux êtres nécessaires, comme la nécessité est une propriété intrinsèque de leur nature par hypothèse, il y aura entre eux ressemblance et dillérence; et donc composition; et donc ou l’un sera la cause de l’autre, ou ils seront causés tous deux. L’unité se prouve aussi par la simplicité de l’être nécessaire. Sermo est an sit necessarium in esse ex natura sibi propria ex eo quod est unum numero, aut ex natura communi ; ut dicimus an Socrates sit homo ex eo quod est Socrates, aut ex natura communi ei et Platoni. Si autem esset homo ex eo quod est Socrates, non reperirelur humanitas alteri; si vero esset ex parte natures communis, tunc esset compositus ex duabus naturis, universali et parti­ culari. Compositum autem esi causatum ; et necessa­ rium in esse non habet causam ; ergo est unum. Ibid. Ces deux arguments sont les deux premiers qu'apporte saint Thomas en faveur de l’unité deDieu, Sum. theol., I», q. xi, a. 3; le troisième est plutôt d’Aristote. Comme on a prouvé directement l’existence et l’uni· cité de l’être nécessaire par le moyen terme de la compo­ sition, qui implique puissance et acte, antériorité et postériorité, et ainsi exige une cause, la simplicité absolue de l’être nécessaire est directement prouvée ftr IV. - 39 1219 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) 1220 même temps que son existence et son unicité. En a. 1 ; dist. XIX, q. n, a. i, ad lu“.Et il défend la thèse vertu du principe de raison suffisante, l'absolue perfec­ suivante : quod prima causa est quidditas simpliciter, tion de l’être nécessaire est également prouvée par le et omnia alia habent quidditatem ea mediante. même procédé. On doit avouer que cette méthode est Disp. VI, dub. vi. Cf. â la fin du volume les notes de élégante;saintThomas l'a admise. Sum. theol.,1", q. ut, Zimara, fol. 49. a. 7; De potentia, q. vu, a. 1; a. 5; Contra gentes, 1.1, L'admission d’une quiddité en Dieu se concilie avec c. xvm. Et c’est ce qui explique pourquoi dans ses I sa simplicité, si l’on peut prouver que son essence est différents ouvrages, il ne suit pas toujours le même son individualité, ou en termes plus généraux que ordre dans la déduction des attributs. Dieu est son essence. Or il en est ainsi. Car partout où Le premier est simple; tout le reste est composé. il y a une composition quelconque, il y a entre les com­ Ce sont deux axiomes de la philosophie arabe. Pour posants, relation d’acte et de puissance : in omni défendre le premier, Avicenne avait conçu Dieu comme composito oportet esse potentiam et actum. CL Contra une pure existence, sans essence; pour expliquer le gentes, 1. I, c. xvm; Sum. theol., I», q. ni, a. 7. Mais second, il avait mis partout des compositions réelles de l’être nécessaire est acte pur et n’a aucune potentialité, matière et de forme ou d'essence et d’existence. Averroès puisque son existence sans dépendance causale est ne pouvait suivre Avicenne dans aucun de ces points. toutes les perfections ; aucune composition ne se trouve Rejetant la distinction réelle de l’essence et de l’exis­ donc en lui; donc son essence est son individualité. tence dans les êtres finis, il ne pouvait pas y recourir pour Contra gentes, 1. I, c. xxt; Sum. theol., I“, q. ni.a. 3. résoudre le problème de la simplicité divine, et la fa­ Cette propriété est particulière à Dieu. Nulla forma meuse question des attributs séparés. D’un autre côté, liberata est a potentia, nisi prima forma. Car toutes en physique, Averroès tenait que le ciel n'a pas de les autres réalités tiennent de lui leur existence et matière, est simple; et, en métaphysique, il suivait Aris­ aussi leur essence. Mais l’essence des contingents ne tote qui admet des intelligences simples: determinave­ va jamais sans potentialité; celle-ci leur vient de la runt antiqui quod sunt simplicia. Sur ce dernier point matière, s’ils sont matériels; s’ils ne le sont pas, leur saint Thomas, on le sait, est de l’avis d’Averroès : les essence inclut toujours une négation ou privation de anges sont des êtres simples. De ente et essentia, c. v; perfection ultérieure, même quand ils sont parfaits Contra gentes, 1. II. c. LH. Ce qui donna à Averroès dans leur espèce; elle est donc accompagnée d’une l’occasion d'approfondir ces problèmes, fut l’attaque puissance logique : nam intelligentia Saturni in d’Algazel contre Avicenne. ' quantum ens, einon repugnat major perfectio ; nam Partisan de la distinction réelle de l’essence et de ' si cæcitas conveniret talpæ in quantum animal, l'existence dans les êtres finis, partisan aussi de la nullum animal videret. Cf. Aristote, Metapfiys., 1. V, doctrine des attributs réellement séparés en Dieu, text. 27; Duns Scot, In IV Sent., I. I, dist. VIII, q. n, Algazel argumentait ainsi : a) ce n’est pas résoudre la 2. Se basant d’une part sur cette potentialité logique, question des attributs et de l'essence que de l’esquiver de l’autre sur une distinction qu’il fait entre la quidcomme Avicenne, en disant que Dieu est tellement dité et l’essence probablement à cause d’une mauvaise simple qu’il n’a pas d’essence, ft) Mais, si l’on admet, leçon d’Aristote. Averroès conclut même qu’en Dieu seul comme il le faut, une essence en Dieu, son essence la quiddité et l’essence sont identiques. Cette conclu­ fera composition réelle avec son individualité, en vertu sion est contraire à Aristote, Metaphys., L VII, corn. 51. du même raisonnement par lequel on parle de la com­ in abstractis quidditas et essentia est idem, ou comme position de Socrate. D'où de deux choses l’une : ou ia lisait saint Thomas, quod quid erat esse et unum­ doctrine des attributs séparés de l’essence est valable, quodque in quibusdam idem est, ut in primis ou les philosophes ne prouvent pas la simplicité divine. substantiis. Loc. cit., lect. xt. Cf. Suarez, Disp, me­ c) De plus si Dieu a une essence, son existence lui taph., disp. XXXIV, sect, m, n. 48. Elle était égale­ sera jointe; or, d'après les philosophes, tout ce qui est ment contraire à Avicenne qui soutient avec Aristote : composé, même s'il est éternel,est causé; l’être néces­ quidditas simplicis est ipsummet simplex. Saint Tho­ saire a donc une cause, ce qui est contraire à la défini­ mas trouva la doctrine péripatéticienne plus conforme tion qu’ils en donnent. Ils répondront qu’il n’a pas de aux phrases classiques de Boèce sur les êtres simples, cause, et que son existence est par elle-même liée à son et il la suivit. essence; donc nous avons le droit d’en dire autant des A l’objection d’Algazel que l’essence et l’individua­ attributs séparés; réellement distincts, ils n’ont pas de lité. l’essence et l’existence feront donc d’après les cause. Disp. V, fol. 34; disp. VI. fol.37. Cette argumen­ philosophes composition en Dieu, Averroès répond tation posait d une façon aiguë le problème difficile de constamment que c’est le travers commun d’Avicenne la simplicité divine. Averroès s'y engagea, et en même et d’Algazel d’imaginer une réalité distincte pour chaque temps il eut soin d’expliquer comment la doctrine de notion, d’où il suit que l’un pour défendre la simpli­ la parfaite simplicité du premier se conciliait avec cité divine nie en Dieu l’essence, et que l’autre nie l'existence des intelligences simples d’Aristote. la simplicité en distinguant réellement les attributs. D’abord il abandonne Avicenne sur la question de la Metaphys., 1. IV, fol. 32. Ils oublient que notre esprit négation de l'essence en Dieu. Cet homme a admis la a la propriété de diviser ce qui est un, intellectus na­ distinction réelle de l'un et de l’existence, parce qu’il tus est dividere adunata in esse in ea ex quibus com­ n’a jamais pu comprendre la distinction secundum in­ ponuntur, quamvis non dividuntur in actu, ibid., tentionem : non est dil]erentia apud istum hominem 1. XII, com. 39, fol. 151, et que de là résulte notre mter significationes quæ significant eamdeni natu­ connaissance par voie de jugement. Nous posons un ram modis diversis absque eo quod significent inten­ sujet et un prédicat, mais à ce mode de notre activité tiones additas illi, et inter significationes quæ signi­ mentale, dispositio, ne correspond pas nécessairement ficant in eadem essentia dispositiones additas illi, une composition dans la réalité : nullus modus erit scilicet diversas ab ea in actu. Metaph., L IV, fol. 32. quo prædicalum distinguatur a subjecto et dispositio Transportant cette manière de penser à Dieu, il n’a extra intellectum, scilicet in essentia rei. Que nous donc pu résoudre le problème de la simplicité qu’en concevions l’essence divine comme distincte de son niant l'essence. D’une certaine façon, puisque en Dieu individualité ou de son existence, cela ne prouve donc tout est un, nier l’essence peut n’ètre qu’une question aucunement une composition en elle. Nous avons ren­ oe mots; mais il faut dire que Dieu a une essence ou contré cette solution psychologique, analogue à celle ; il crut aussi qu’Aristote et Averroès admettaient tence, il ne conçoit la nécessité de la cause que pour la création ex nihilo et n’erraient sur ce sujet qu’au produire l’existence, entité distincte de l’essence du point de vue de son éternité, Averroès joignantà cette possible hors de ses causes, possibile verum. Mais la erreur celle de son absolue nécessité. Il interpréta cause est nécessaire pour le passage de la puissance à donc le passage suivant d'Averroès : Omnis forma con­ l’acte; c’est là le premier principe : de la puissance, tinetur actu in primo motore et potentia in prima sans moteur en acte, rien ne peut sortir. Or la compo­ materia, Metaphys., 1. XII, com. 18, en rattachant la sition, même à supposer les parties données et exi­ première partie de la phrase à la doctrine des idées de geant mutuellement leur réunion, est un passage de la saint Augustin, et la seconde à l’hylémorphistne. puissance à l’acte; c'est la réalisation d’un possible. Il Cf. S. Bonaventure, Itinerarium, c. v, n. 3. Mais si on y faut donc une cause. Compositio non est sicut esse. parlait de la possibilité adéquate des choses y compris Nam compositio est sicut moveri, scilicet attributum la matière, saint Thomas répondait comme Jean le possibile, additum substantiæ rerum recipientium chrétien cité par Averroès, loc. cit. : Omnis possibilitas compositionem. Esse vero est denominatio quæ est est in agente, d’où suivait la possibilité de la création ipsa substantia. Et qui aliter dicit errat. Saint Tho­ et des miracles. Cf. Niphus, op. cit., fol. ôisq.,61, 70. mas fut de cet avis, et on peut voir le bon parti qu’il a Cette façon d’entendre Aristote et Averroès permit à tiré de ce passage. Contra gentes, 1. II, c. xxn. saint Thomas de prouver le fait de la création ex nihilo Il résultait immédiatement chez Averroès de l’emploi en retournant l’argument des degrés, De potentia, de l’argument des degrés que Dieu n’est pas dans un q. m, a. 5; et ainsi le même moyen terme prouvait genre, mais transcendant â tous les genres. Bien qu'on d'un côté l’existence, l’unité, la simplicité et l’infinité puisse ranger Dieu dans un genre logique, Depotentia, positive de Dieu, de l’autre la création. Or il n’est pas q. vu, a. 4, ad 7um; a. 7, ad lum, on ne saurait le faire douteux que dans tout ce travail de synthèse saint entrer dans une classification des êtres réels par genres Thomas ne se soit inspiré de Maimonide. Celui-ci a et par espèces. Cette classification suppose en effet une été la source commune ou ont puisé Raymond Martin, certaine communauté d’essence avec quelque différence l’auteur du Pugio fidei, part. I, c. v, Leipzig, 1687, ou possibilité de différence ; en d'autres termes, il n’y a р. 207 sq., et saint Thomas. Car, bien que disciple genres et espèces qu’autant qu'il y a composition et d’Avicenne, Maimonide avait profité de la critique par conséquent acte et puissance. Or, quand il s’agit d’Averroès pour retoucher le système de son maître en des êtres immatériels, la communauté est déjà moins plusieurs points. En particulier, il nous apprend luidéterminée que dans les êtres qui ont pour fond com­ même, Guide des égarés, Paris, 1856, t. i, p. 413, 428. mun la matière; aussi la classification en genres et en que la preuve de la création puisée dans la nature de espèces des intelligences pures, que saint Thomas consi­ l’être, entis in quantum ens, qu’il donne, part. II, dère avec Averroès comme chacune spécifiquement dis­ с. xix, t. n, p. 147, dépend de certaines vues des tincte, ne doit pas être trop pressée, Sum. theol., I·, Motékallim et d’Averroès, 1.1, p. 431, opposées â celles q. i., a. 2, ad lum; car elle ne varie que du plus au d’Avicenne. Or ces vues sont précisément celles qui moins dans la potentialité de leur nature incorruptible. sont à la base de l’argument des degrés, tel que saint Quodlibeta, IX, q. iv, a. 1, ad 3u,n. Mais quand il s’agit Thomas le trouvait chez Averroès et chez Aristote. En de Dieu, cette classification ne s’applique en aucune d'autres termes, pour prouver la création, Maimonide façon, puisque par le procédé même qu’on a suivi pour abandonne les principes d’Avicenne et donne à l’argu­ démontrer l’existence de Dieu, on a éliminé de lui toute ■ ment des degrés le sens que lui donne Averroès. Saint composition et possibilité de composition. Disp. V, ! Thomas n’eut donc pasà découvrir la preuve qu’il tire fol. 33. Le seul rapport qui puisse être donné entre ■ de cet argument en faveur de la création; Maimonide Dieu et le reste des êtres est un rapport de différencia- i lui avait tracé la voie. Cf. Guttmann, Moses ben Maition, causal, secundum prius et posterius. Disp. Ill, I mon, sein Leben, seine Werke und sein Einfluss, fol. 25. Saint Thomas admit cette doctrine conforme ! Leipzig, 1908, t. i ; Worms, Die Lehre von der Anfangd’ailleurs à Aristote et aux formules patristiques. losigkeit der IleZf bei den miltelalterlichen arabisSum. theol., I’, q. ni, a. 5. chenPhilosophen, Munster,1900, au t. ni des Beitrâge; La multiplicité des emprunts faits par saint Thomas Grünfeld, Die Lehre vont gôtllichen Willen bei den à Averroès en ce qui touche à la démonstration des l jüdischen Religions philosophen des Mittelalters von attributs négatifs de Dieu explique pourquoi il répète ' Saadja bis Maimûni, Munster, 1909, au t. vu des Bei­ souvent que les philosophes ont fort bien connu ceux- , trâge de Bæumker. ci, et conclut que notre connaissance de Dieu est d'abord | Le second service que Maimonide rendit aux scolas­ négative. Sum. theol., I·, q. xn, a. 12. Les erreurs tiques du xm' siècle fut de préciser la distinction des Arabes et des Juifs sur les attributs positifs et spé­ classique des attributs figurés et des attributs négatifs, cialement l'agnosticisme qu'ils professaient presque relatifs et absolus, et cela à propos des noms donnés à tous, étaient d'ailleurs bien faits pour Jeconfirmerdans Dieu par l’Écriture. Le but de Maimonide était de don­ cette manière d’apprécier les forces de la raison. Là ner une solution générale de toutes les difficultés que encore, nous allons le voir, Averroès luifutd’un grand peut présenter à ce sujet la Bible. Instruit des subti­ secours. lités du Talmud et peut-être du Zohar, il en profita pour 9» Maimonide. — Le juif Maimonide rendit aux examiner et classer au point de vue de la logique péri­ scolastiques en théodicée trois services. C’est à lui que patéticienne les noms divins, c’est-à-dire tout ce que la saint Thomas emprunta la position qu'il prit relative­ Bible énonce de Dieu, etil les répartit entre les quatre ment à la question de l'éternité de la création. Les classes indiquées. D’ailleurs, le procédé même par raisons des philosophes en faveur de l’éternité de la lequel Maimonide cherchait à établir la solution géné­ création ne sont pas démonstratives; mais d'un autre I rale qu’il proposait, à savoir l’agnosticisme croyant, côté la raison naturelle ne démontre pas l’absurdité le forçait de faire une critique rigoureuse de ces 1225 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) diverses classes d’attributs. Pour ce travail i. s’aida de ce que les soulistes et surtout les philosophos arabes avaient écrit sur ce sujet. En ie lisant, les scolastiques se trouvèrent donc en présence d’un travail très éla­ boré sur la distinction et la classification des attributs divins; et on ne peut pas mettre en doute 1’inlluence de Maimonide quand on constate avec quelle précision nouvelle le xm· siècle disserte sur les noms divins. C’est surtout chez saint Thomas que celte influence se fait sentir. CE Kaufmann, Die Attribulenlehre in der jüdischen Religionsphilosophie, Gotha, 1877. D’ailleurs, Franzelin. De Deo uno, th. x, et Pohle, Lehrbuch der Dogmatik, 1. I, c. Π, Paderborn, 1902, t. i, p. 29-36, montrent bien l’accord parfait de saint Thomas et de la tradition patristique. Le troisième service que rendit Maimonide aux sco­ lastiques fut de les mettre en présence du problème de l'agnosticisme, et par là il leur donna l’occasion d’éta­ blir plus solidement que n’avait fait le xn· siècle la théorie philosophique de la valeur ontologique des divers attributs de Dieu. L'agnosticisme était le mal endémique du péripatétisme néoplatonicien de la phi­ losophie arabe. Chez Avicenne, il dérivait surtout de ce que nous ne connaissons Dieu qu’en fonction de la créature; chez Avicebron, il se fondait surtout sur ce que Dieu n’a pas d’essence, mais est l’existence pure. Algazel avait attaqué ces vues dans sa Destruction, mais pour soutenir lui-mémel'agnosticisme paruneautre voie dans sa métaphysique : Si est cujus simile non est in te illudnullo modo puteris intelligere. Et hæc est ejus es­ sentia, cum ipse est ens absque eo quod respondeat ad quid est, Metaphys., c. m, cité par Richard de Middle­ ton. In IV Sent.,l. 1, dist. 111, q. in, a. 2, Venise, 1507, fol. 15. Averroès prit une position nettement opposée à l’agnosticisme. Voici le texte du passage principal de sa métaphysique sur ce sujet : Et cum intellectus est units, et cum actio ejus est vita, illud igitur quod intelligens est, quia intelligit se non quia intelligit aliud, illud est vivum, quod habet vitam in /ine no­ bilitatis; et ideo vita et scientia proprie dicuntur de eo. Est igitur unus, Deus, sapiens. Suit le passage contre la Trinité et contre les attributs réellement distincts rapporté plus haut, et on poursuit : El sic est intelligendum quum dicimus ipsum esse ununi et habentem vitam, scilicet idem in subjecto el duo secundum modum ; non quia significant idem om ni­ bus modis, sicut significant nomina synonyma. Un peu plus bas, la distinction des attributs entre eux et avec l’essence est énoncée : unum in esse, duo in con­ sideratione; ou encore, unum in prædicatione, et duo in intentione ; ou bien in potentia duo, quando in­ tellectus diviserit unum ab altero. Intellectus enim natus est dividere adunata in esse, etc. Metaphys., 1. XII, com. 39, fol. 451. Saint Thomas renvoie fré­ quemment à ce passage, et aussi au corn. 19 du même livre, fol. 144, où on lit : sunt eadem secundum proportionalitatem, non secundum definitionem. Cf. Jandun, In XII libros metaphysicæ, Venise, 1560, sur ce passage, fol. 650; S. Thomas, In IV Sent., 1. I, pro­ logus, q. t, a. 2, ad 2“m; De potentia, q. vu, a. 7; De veritate, q. lî, a. 14. On le voit, Averroès avait retrouvé la solution donnée au problème de la valeur des attri­ buts absolus et de leur relation à l’essence, donnée par les Pères cappadociens contre les anoméens. Malgré les démonstrations d'Averroès, Maimonide soutint l’agnosticisme et le présenta comme l’aboutis­ sant du péripatétisme. Nous avons exposé tout le détail de son argumentation et de la réfutation qu’en donna saint Thomas, dans d’Alès, Dictionnaire apologétique de la foi, t. i, col. 28-56; et nous nous sommes servi plus haut, col. 784, 918, du fond de la réponse de saint Thomas. Nous n’y reviendrons pas. Voici seule­ ment quelques indications historiques sur le procédé I I ; I ■ i ; ‘ 1226 de Maimonide et la marche de la discussion de sain. Thomas. Les attributs négatifs d'éternité et d’immen­ sité ne nous renseignent pas sur la nature intrinsèque de Dieu, puisqu’ils ne font qu’exclure de lui les rela­ tions spatiales et temporelles; mais tous les noms que nous donnons à Dieu se réduisent en dernière analyse à des négations du même genre. Ces noms en effet se divisent en termes anthropomorphiques ou figurés, en termes relatifs, et en termes essentiels ou en appa­ rence absolus. Or les termes figurés, Dieu descendit, marcha, etc., se réduisent à des symboles d’action; il en est de même des noms relatifs évidemment; et aussi des noms essentiels : vivant, puissant, sachant et vou­ lant; car puisque nous ne connaissons Dieu qu’en fonction du monde, dire qu’il vif, cela signifie que son œuvre est semblable à celle d’un vivant. Tous les noms de Dieu sont donc des dénominations extrinsè­ ques, tirées de ses œuvres ; ils n’ont qu’un sens causal; Dieu est sage, cela signifie que la sagesse est son œuvre. Et il est impossible de remonter de notre sagesse à l’attribut intrinsèque de sagesse en Dieu; car il faudrait qu’il y eût une relation réelle entre la nature divine et son œuvre, au moins une relation de similitude sur laquelle se fonderait une connaissance analogique; mais cela est impossible, car Isaïe a dit : Cui similem me fecistis. Quoi qu’en dise Averroès, tous les noms divins sont donc de pures homonymies. æquivoce; et notre connaissance de Dieu est purement négative. Dire que Dieu est sage, c’est exprimer que ses œuvres ne ressemblent pas à l'effet d’un agent ignorant; mais cela ne nous renseigne pas plus sur sa vraie nature, que de dire au sens purement négatif qu’il n’a pas de corps ou qu’il est hors des relations spatiales et temporelles. Il en va de même de l’existence que nous lui attribuons; que Dieu existe, cela signifie simplement pour le philosophe que les preuves de son existence sont telles qu’il nous est impossible de penser qu’il n’existe pas. Reprenant ici les vues d’Avi­ cebron et d’Avicenne, Maimonide va plus loin encore. L’existence même que nous affirmons de Dieu, c’est l’être considéré en lui-même comme faisant abstrac­ tion de tout ce qui peut servir à le déterminer, comme la quiddité, la qualité; c'est l’existence pure; car Dieu n’a pas d’essence. On peut lire dans la Somme théologique, I», q. xm, et dans le De potentia, q. vu, la solide réfutation de toute cette série de sophismes. Saint Thomas y emploie à la fois la pensée chrétienne et les données patristiques, et son argumentation dépend aussi d’Aristote par l’intermédiaire d’Averroès, au jugement duquel il en appelle à plusieurs reprises. Les fondements sur lesquels s’appuie Maimonide sont branlants. S’il con­ çoit l’existence pure comme il fait, c’est qu’il imagine quod ei quod dico esse aliquid addatur quod sit eo formalius, ipsum determinans. De potentia, q. vn, a. 2, ad 9um. De même, il a tort d’assimiler toutes les relations aux relations spatiales et temporelles, a. 10; car il faut considérer les relations causales, qui peuvent ne pas être mutuelles. Sum. theol., I», q. iv, a. 4 et 2, ad 3um; a. 3. Ces deux bases établies, l’infinie perfection de Dieu se démontre et nous avons dans le principe de raison suffisante un moyen de remonter a posteriori aux attributs intrinsèques de Dieu ; et la connaissance analogique reste valable, q. xm, a. 5. Nous connaissons donc, bien que très imparfaitement, l’absolu, a. 11. ad 2"m sq.; In IV Sent., 1. I, dist. XXII, q. t, a. 2. Mais cette solution nous amène à l’étude d'un problème général dont l’exposé donnera tout le sens de l'inno­ vation opérée en théodicée par l’admission du péripa­ tétisme. 10° L'être transcendant et son rapport au monde : l’infinité divine démontrée, étudiée et exprimée ï l’aide de la doctrine péripatéticienne de l’acte et. de a 1227 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) 1228 puissance. — Bien que nous soyons capables de conce­ et ce reproche est le plus vulgarisé, parce qu’il parle voir l'infini au sens absolu, indépendamment de tout davantage à l’imagination et demande pour être saisi rapport avec le monde, nous nous servons cependant moins d’acuité intellectuelle — ils supposent que la toujours pour le concevoir des idées acquises pai· notre théodicée de l’École repose tout entière sur l’hypothèse expérience des choses sensibles. I! résulte de cette hylémorphique. La suite de notre étude sur Averroès condition de notre connaissance de Dieu que nos vues nous amène à résoudre et les difficultés des uns et les sur le monde ne sont pas sans retentissement sur hésitations des autres. Car bien que saint Thomas eût notre conception même de Dieu. Ce qui est vrai en pu concevoir à lui seul l’usage qu’on pouvait faire delà général, l’est bien davantage quand il s’agit de théodi­ doctrine de l’acte et de la puissance pour penser l’infini cée savante, d’une connaissance réfléchie et systéma­ et systématiser la théodicée, il semble historiquement tisée. De plus, si l’exposition d’une théologie fondée qu’il n’eut pas à faire cet effort, mais n’eut qu’à remar­ surtout sur les données de la révélation comme celle quer chez Averroès le principe et son application. En de Pierre Lombard, ou procédant principalement par tout cas, s’il eut de lui-méme l’intuition du principe de voie de déduction en prenant l’idée d’infini pour point sa synthèse, qui est la notion d’acte et de puissance métaphysiques, il reconnut cette notion chez le penseur de départ, est à peu près indépendante des vues spécu­ arabe qu’il cite quelquefois et utilise très souvent litté­ latives de ces auteurs sur le monde, ou ne suppose que ralement sans le nommer. la philosophie du sens commun, il ne saurait en être Nous avons donné aux difficultés des hétérodoxes une ainsi pour une théodicée systématisée, tout entière construite a posteriori, comme l’est spécialement celle première réponse par les principes; ce que nousallons de saint Thomas. Pour saisir ce qu’a de caractéristique exposer constituera une réponse parles faits, qui con­ firmera la première. Nous dirons : l.Comment Averroès une telle théodicée, il faut connaître très â fond la conçut le rapport du monde à Dieu et par suite l'infini; conception du monde qui lui sert de base et à qui elle emprunte le principe de systématisation méthodique 2. Comment celte théodicée et cette conception du monde coïncidaient avec la doctrine patrislique de la par quoi elle relie ses thèses entre elles. Et comme la participation ; 3.Comment l’école franciscaine indépen­ théodicée scolastique ne voulut pas être et ne fut pas une excroissance spéculative, indépendante de la tradi­ damment d’Averroès avait retrouvé le sens philoso­ phique de cette doctrine traditionnelle qui avait em­ tion, il faut, si I on veut tenir compte de tous les élé­ ments complexes dont elle est composée, dégager barrassé le xn· siècle; 4. Comment l’école dominicaine s'accorda avec l'école franciscaine quant à l’intelligence comment la conception péripatéticienne du monde qui fut la sienne et sur laquelle elle s’appuya se rattachait de la participation, et mit à prolit Averroès pour l’ex­ posé logique et l’emploi systématique de cette doctrine; â celle de la spéculation palristique. C’est pourquoi, au risque de paraître à quelques lecteurs nous occuper 5. Enfin nous dirons un mot de la systématisation de saint Thomas et l’on verra qu’elle n’eut rien d’exclusif moins de Dieu que de la qualité du péripatétisme ou du platonisme des grands scolastiques duxiti· siècle, nous et ne fut pas un esclavage, puisque le saint docteur se servit contre Averroès lui-même de ce qu’il lui em­ avons plus haut consacré plusieurs pages à dire com­ ment saint Thomas combina — sans doute en les modi­ pruntait. Du même coup nous aurons montré comment se fit en fait l’introduction de l'acte et de la puissance fiant l’un el l’autre— le péripatétisme et le platonisme, et fut amené à juger leur théodicée équivalente. Nous en théodicée et quelle en est la portée. avons fait cette exposition, sans tenir compte de l’in­ 1. Doctrine de la participation chez Averroès. — fluence de la philosophie arabe, non seulement pour L’histoire n’a pas à reconstruit- la théorie d’Averroès des raisons de commodité dans notre composition, mais sur les rapports de Dieu et du monde, ni le lien qu’il aussi pour bien marquer la continuité des préoccupa­ établit entre cette théorie qu’il qualifie de péripatéti­ tions que certains textes patristiques donnaient aux cienne et sa théodicée. Les attaques d’Algazel contre scolastiques, et surtout parce qu’il semble bien que le les philosophes et le soin qu’il prend de s’écarter génie de saint Thomas ait été capable de trouver à lui d’Avicenne l’amènent à s’en expliquer nettement à seul la synthèse de la théodicée de Platon et d’Aristote maintes reprises dans sa Destruction. On n’a que qu’il nous a laissée, par le seul rapprochement du 1’embarras du choix. Algazel reprochant entre autres réalisme modéré d’Aristote et du platonisme de saint choses à Avicenne d’avoir été amené à l’agnosticisme Augustin. Boèce et Denys posaient le problème : le par sa conception de l’argument des degrés, d’où il lecteur a vu comment saint Thomas le résolut par ’ suivait que Dieu n’a pas d’essence, Averroès répond l’étiologie et l’épistémologie d’Aristote. C’est par là. par un peu d’histoire. Les anciens philosophes arabes, avons-nous dit, que saint Thomas conclut que la doc­ dit-il, sont partis de l’hypothèse que l’existence est une trine de la participation de Platon, c’est-à-dire de saint réalité ajoutée à l’essence et faisant composition phy­ Augustin, est équivalenteà la doctrine de l’acte etde la sique avec elle; Avicenne, trompé par le mot arabe puissance d’Aristote; ce qui lui permit de penser que le maoudjoud par lequel les traducteurs d’Aristote ont premier moteur immobile d’Aristote est l’équivalent du rendu τό ον, Maimonide, t. i, p. 231, note de Munk, a Dieu mobile de Platon. Sans doute, plus d’un lecteur même fait de cette réalité une sorte d’accident; et ilsont aura trouvé le saut un peu brusque, et la liaison arti­ raisonné ainsi : tout composé d’essence et d’existence, ficielle. C’est de celle impression et de l’appréciation c’est-à-dire d’acte et de puissance distincts, est causé; très inexacte qui en résulte que naissent au fond les mais le premier n’a point de cause; donc il n’a point critiques des hétérodoxes contre la scolastique. Ils re­ d’essence. Tel est, en effet, le procédé d’Avicenne. marquent avec raison que le principe métaphysique d'Avicebron, et plus lard de Maimonide, qui aboutit général de systématisation de la théodicée chez saint chez eux à la formule : scimus de Deo solum quia est. Thomas est la doctrine de l’acte et de la puissance : ou Mais les philosophes arabes plus récents, disciples bien ils en concluent à une rupture avec la tradition, d’Aristote, ont compris que τό ον, maoudjoud, ens, non seulement quant à la dialectique de la science de signifie la réalité, la substance ou l’essence hors de ses Dieu, mais aussi, puisque notre idée de Dieu est liée causes, et ils ont par suite donné à l’argument la avec notre idée philosophique du monde, quant au forme suivante : tout être est composé ou simple et contenu même de l'idée de la nature divine; ou bien, tout composé a une cause; donc, puisque la régression notant qu’on peut avec la doctrine de l'acte et de la à l’infini répugne, il y a un premier ètre, cu/us esse puissance entendue d'une certaine façon aboutir à sit sua quiddilas. C'est l’argument des degrés tel que diverses erreurs, ils les attribuent sinon formellement, le défend Averroès, et il en dit historiquement : sed au moins quant à leurs germes, à l’École; ou enfin — moderni sapienlum saracenorum speculati sunt in 1229 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) 1230 natura entis in quantum ens; et duxit eos investiga­ conception exacte de l’être produit sans la notion d'un tio ad ens simplex modo supra dicto. On reconnaît la moteur métaphysique : intellectus in eo comprehendit formule de saint Thomas : ulterius aliqui erexerunt compositionem in causato et causa. se ad considerandum ens in quantum ens et conside­ Partant de cette conception du monde, et il est à raverunt causam rerum non solum secundum quod remarquer qu’Averroès prend pour base une composi­ sunt hæc, vel talia, sed secundum quod sunt entia, tion qui se trouve nécessairement dans tout être con­ Sum. theol., I», q. XLIV, a. 2; ailleurs, ii s’appuie sur tingent, le penseur arabe s’élève à Dieu. De la sorte, saint Augustin pour prêter de pareilles vues à Platon le Premier est plus simple que tout le reste; car quand et à Aristote. De potentia, q. ni, a. 5. Averroès ajoute on pense à lui, on ne pense en aucune façon à la que son péripatétisme va plus loin : Sed via demon­ cause : non intelligitur de eo causa et causatum strativa apud nos in hoc proposito est quod entia quæ omnino. Le sens, en effet, de l’expression être néces­ sunt possibilia in eorum subjectis egrediuntur de po­ saire est de nier qu’il ait une cause : necessarium in tentia ad actum; quare illud quod extrahit ea in esse non est quid additum ipsi esse extra animam ; actum est agens in actu necessario; oportet ergo sed est quid enti necessario in esse et non additum necessario quod id quod dat eis esse continuum sit substanliæ ejus; et quasi reducitur ad ablationem necessarium in seipso. Destructio, disp. VIII, dub. I. causæ, scilicet quod esse ejus sil causatum ab alio; et Cf. A. Niphus, In librum destructio destructionum quasi id quod tribuit alii auferatur ab eo. Disp. Ill, Averrois commentarii, Lyon, 1542, fol. 241, 244. fol. 25. Cette conception de Ilieu est sûrement très Pour saisir la portée entière de ce dernier passage belle. Car, après que l’on a remarqué que la distinction et y voir ce qui s’y trouve, c’est-à-dire autre chose de l’essence et de l’existence en Dieu est une pure qn’un appel à l’argument du premier moteur physique distinction de raison, on y invite l'esprità une première dont Averroès fait emploi très fréquemment ailleurs, négation non ab alio, tende non habet quidditatem il faut se souvenir que, d’après lui, l’argument des et esse, sed ejus quidditas est esse, et le dernier degrés qu’attaque Algazel est absolument indépendant membre en suggère une seconde : et le passage con­ de toute distinction réelle. Pour prendre ses exemples, tinu de la puissance à l’acte sous l'action divine qui quand on y met en fait que tout ce qui se trouve dans est toute l’existence du contingent ne se trouve aucu­ Socrate, sans être explicitement mentionné dans la nement en lui. Ce qui exclut de lui toute potentialité. délinition de l'homme; ou que dans une qualité don­ H est donc l’acte pur et par conséquent toutes les per­ née, par exemple la chaleur, tout ce qui est susceptible fections sont en lui, In XIV Metaphys., 1. V, corn. 21, de plus et de moins a une cause, il est évident qu’il ne Venise, 1552, t. vm, fol. 62; cf. De potentia, q. vu. s'agit pas d’une distinction réelle entre les degrés de a. 5, à la fin; bien plus quelques-unes se disent du lui chaleur et l'essence de la chaleur, entre tous les prédi­ au sens propre : et ideo vita et scientia proprie cats particuliers de Socrate et l'essence abstraite de dicuntur de eo, et sans qu'il y ait en lui composition. l’homme. Le point de départ de l’argument est la Ibid., I. XII. corn. 39, fol. 139; cf. S. Thomas, ibid , constatation d’une composition métaphysique et d'une a. 6. Enfin, quoique les averroïstes postérieurs aient distinction de raison secundum intentionem, dit Aver­ mis ce point en doute, Dieu est l’infini, la plénitude roès, nous dirions en style moins vieux : cum fun­ de l’être : c’est du moins ainsi que saint Thomas en­ damento in re. Cette composition qu'Averroès nomme tend Averroès; car, après avoir rapporté sa réfutation accidentelle, cf. S. Thomas, (juodlibeta, II, q. il, a. 1; d’Algazel, il conclut : Hanc autem sublimem verita­ VII,q. m, a. 2; XII, q. x, a. 1, se trouve réalisée entre tem Moyses a Domino edoctus est. Contra gentes, l’essence et l’existence des choses produites, même 1. I, c. xxn. dans les substances simples comme sont les intelli­ Si de cette hauteur on redescend vers la créature, gences séparées. Omnis intelligentia est composita ex même la plus sublime est composée, et est moins materia præter primam ; omnes alite sunt ex parti­ simple que Dieu essentiellement. Determinaverunt cipante et participato, id est ex essentia et esse, et in antiqui de hac specie entium et dixerunt quod sunt eis est comparatio potentiæ passivæ ad actum forma­ simplicia. Sed dicunt de eis quod causa in eis est lem, recipientis ad receptum, materiæ ad formam et magis simplex causato, et ideo tenent quod primum e contva. Cf. Niphus, «p. cit., fol. 243, 2-45; S. Thomas, est simplicius eis; primum enim non intelligitur de Contra gentes, 1. Il, c. i.tv; Sum. theol., I», q. iv, eo causa et causatum omnino; id· vero quod est post a. 4, ad 3«”·. Mais il ne faut pas entendre ces formules primum, intelligit de eo intellectus compositionem. au sens purement statique : compositio est sicut mo­ Disp. III, fol. 25. Ailleurs, il exprime la même idée : veri, scilicet attributum possibile additum substanliæ unde habent quidditatem et esse, id est recipiunt. rerum recipientium compositionem; esse vero est Cf. Contra gentes, I. II, c. lu, avec les notes de Gode­ denominatio quæ est ipsamet substantia. Disp. VI, froy de Eontaines qui se trouvent là dans les * dilions fol. 37. On connaît la définition péripatéticienne du Migne et Vivès et dont ce que nous venons de citer mouvement : actus entis possibilis, in quantum possi­ d’Averroès rendra claire la terminologie et le sens: bile. S. Thomas, In Physic., 1. Ill, lect. it, à la fin. Quodlib., VII, q. Ill, a. 2. On comprendra mieux main­ L’idée de rapprocher le mouvement, la course, de tenant le sens profond du mol déjà cité : compositio l’existence date d'Aristote. S. Thomas, In Metaphxjs., est sicut moveri. La composition de l’essence et de 1. IX, lect. m ; In IV Sent., 1.1, dist. XIX, q. n, a. 2. l’existence, c'est le passage du possible à l'être sous La comparaison indique, comme celle de la matière et l’action divine; ce passage continu de la puissance à de la forme, une potentialité continue, mais elle y l’acte résulte de la potentialité foncière de notre nature ajoute la connotation de l’influx de la cause du mou­ contingente, impuissante à se donner et à se conserver vement. (juodlibeta, IX, q. iv, a. 1. Ce qui revient à l’existence; la réalité de notre substance, c’est cette dire que d’après Averroès l'existence du lini n'est pas potentialité, mais en acte; notre existence, c'est l'acte intelligible sans l’influx causal de la cause première. de cette potentialité, acte qui n’est intelligible qu’en De potentia, q. m, a. 5, ad l“m. L’existence des êtres tenant compte de l'action divine du premier moteur produits, c’est l’être en puissance, ce que saint Tho­ métaphysique. mas appelle avec lui possibilis, In IV Sent., L I, 2. Rapprochement de cette doctrine avec la doctrine dist. VIII, q. v, a. 2; De potentia, q. v, a. 3, devenant chrétienne de la participation. — On trouverait faci­ être en acte sous l’influence continue de la première lement des vues sur les rapports de Dieu et du monde cause. Et cette doctrine détermine le sens de l’appel | analogues à celles de cette partie du système d'Averroès au premier moteur que nous avons rapporté. Pas de dans les mystiques chrétiens anciens et modernes. 1231 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) ('.'est ainsi par exemple que réunissant dans leur pensée l'acte créateur par lequel Dieu donne l'être, l’action conservatrice par laquelle il le maintient, l’omnipré­ sence de Dieu qu’impliquent la création et la conser­ vation, ils arrivent à se considérer comme perdus en Dieu ou plutôt comme des participations finies delà plénitude de l’Être divin, sortant de lui comme des rayons s’échappent du foyer lumineux, n’étant que par lui qui seul subsiste en soi, et n’ayant d’autre raison d’être que de refléter tels quels les divines splendeurs. Cf. S. Ignace, Exercitia spiritualia, contemplatio ad amorem, 4. Mais, ce qui est plus important ici, cette manière d’énoncer la transcendance de l’être divin par voie d'opposition avec la vanité, la fragilité, la mutabilité, la dépendance radicale et foncière des essences finies hors de leurs causes est insinuée par l’Écriture; et de très bonne heure les Pères ont suivi cette voie. Dieu est, qui est, les créatures ne sont rien ou comme rien devant lui. Ps. xxxvm, 8; Sap., xi, 23; Is., XL, 17; Rom., vi, 17. Voir Dieu o’aprés les Pères, spéciale­ ment saint Hilaire, saint Ambroise, saint Jérôme, auteurs familiers au moyen âge. Il ne parait pas douteux que la faveur que la théodicée de Platon a trouvée chez beaucoup de Pères, ne vienne en partie du fait qu’elle mettait en relief la dépendance des créatures par rap­ port â l’être divin dans le sens même de l’Écriture ou dans un sens qu’on pouvait y ramener. Voir Plato­ nisme des Pères. La théorie platonicienne de la parti­ cipation avait en outre l’avantage de tracer une dé­ marcation nette entre le créé et l’incréé : démarcation dont la controverse arienne fit sentir le besoin et l’im­ portance. Par exemple, Dieu est appelé lumière dans l’Écriture et en lui ne sont point de ténèbres. 1 .loa., i, ü. Mais il est dit du Verbe et du Christ qu’il est lumière et qu’il illumine les ténèbres. Joa., I, 9; m, 19; vin, 12. Donc il est Dieu et consubstantiel au Père, lumen de lumine. La conséquence est rigoureuse. Voir Trinité. Or la doctrine de la participation rendait très facile de montrer cette conséquence, puisque le par­ ticipant, l’essence hors de ses causes y reste toujours potentielle, insuffisante â être et à rester ce qu’elle est. Ainsi s’explique le fréquent usage que font les Pères de cette théorie platonicienne contre les ariens et les pneumatomaques. Les néoplatoniciens, tout en tombant dans de graves erreurs sur Dieu, avaient été amenés par leur doctrine même de l'émanation à développer la dépendance causale du multiple par rapport à l’Un. On a vu, loc. cit., comment Marius Victorin, saint Au­ gustin, le pseudo-Denys employèrent la terminologie néoplatonicienne tout en lui donnant un sens chrétien. La participation chez les néoplatoniciens aboutissait à l’agnosticisme, ou à l'intuitionisme, quelquefois au phénoménisme et aussi au panthéisme, â un panthéisme dynamique. La tradition chrétienne se préserva de ces erreurs grâce surtout au dogme fondamental de la création. Voir t. i, col. 2329; cf. Denzinger, n. 428, 453 sq. Mais les Pères qui furent influencés par le néoplatonisme s’approprièrent ce qu’il y avait de pro­ fondément philosophique dans la théorie de l’insuffi­ sance continue des essences finies hors de leurs causes à l’existence dont l’émanatisme avait abusé. L’image du soleil et des rayons, du fleuve et de sa source, fréquente chez les mystiques chrétiens et qui se retrouve chez Plotin, est familière à saint Augustin et sa théorie de l’illumination et du concours s'y rattachent, comme on l'a dit, t. i, col. 2328. Par exemple, Dieu ne produit pas l’œuvre de notre justification intérieure, ut, si abcesserit, maneat in abcedente, quod fecerit ; sed potius sicut aer pressente lumine non factus est lucidus, sed fit; quia si factus esset, non autem fieret, etiam absente lumine lucidus maneret. De Genesi ad litte­ ram, I. VIH, c. xn, P. L., t. xxxm, coi. 383. 1232 Cf. S. Thomas, Sum. theol., la, q. civ, a. 4 ; De poten­ tia, q. ni, a. 3. ad 6,lin ; De veritate, q. xxt, a. 4, ad 2“m. Partisan de ce qu’on appelle l'argument des degrés, le mot est de l’évéque d'Hippone avant d’être d’Aver­ roès, saint Augustin conçoit l’immobilité divine dans le sens même où Averroès entend les négations incluses dans l’idée d’acte pur. De Trinitate, 1. V, c. iv; I. VIII, c. m, P.L., t. xlii, col. 913, 949. Il écrit dans ses Con­ fessions, 1. VII, c. xi, P. L., t. xxxii, col. 742 : El in­ spexi cætera infra le, et vidi nec omnino esse, nec omnino non esse : esse quidem quoniam abs te sunt; non esse autem, quoniam id quod es non sunt. Id enimvere est, quod incommutabiliter manel. On trouve une autre expression célèbre des mêmes pensées dans un livre qui a beaucoup intlué sur le moyen âge : les Morales de saint Grégoire. Dieu seul existe à proprement parler, Ipse solus est, car tout le reste n’existe qu’avec dépendance : cuncta quippe ex nihilo facta sunt eorumque essentia rursum ad nihilum tenderet, nisi eam auctor omnium regiminis manu teneret. Moral., I. XVI, c. xxxvm, P. E., t. lxxv, coi. 1145. Cf. S. Thomas, In IV Sent., 1. I, dist. I, q. iv, a. 1, ad 6um; dist. V, q. II, a. 2; 1. HI, dist. XI, q. I, a. 1, ad 2um ; Corderius, Commentaria in librum Job, édil. Crampon, Paris, 1866, p. 492. La liturgie a d’ailleurs adopté cette manière d’exprimer à la fois la transcendance absolue et l’omniprésencedivine :ilerum, Deus, tenax vigor. Immotus in te permanens, lisonsnous à l’hymne de none. On peut considérer le De hebdomadibus de Boèce comme un essai de transcrip­ tion en style philosophique de ces conceptions. Au jugement d’Albert le Grand, car la doctrine de la par­ ticipation était alors l’objet des études de tous, les Noms divins de Denys sont dus aux mêmes préoccupa­ tions. Albert, Summa, part. Il, tr. I, q. m, m. ni, a. 2, édit. Vives, t. xxxn, p. 36. Le péripatétisme néoplatonicien des philosophes arabes en utilisant la doctrine de la participation tomba dans de graves erreurs. Averroès lui-même n'en fut pas complètement exempt. Cependant, sur le point précis qui nous occupe, nous devons reconnaître que sa doctrine coïncide avec celle des Pères que nous venons de citer : c’est la même conception de l’étre contingent et par corrélation la même conception de la nature de l’infini. La seule différence est qu’élevé dans un milieu où la philosophie n’avait pas d’autre langue que celle d’Aristote et profitant de trois siècles de travaux et aussi d’échecs tentés ou subis par les hommes de sa race pour adapter le péripatétisme à la conception de la vérité religieuse, Averroès parle, rai­ sonne et précise en disciple du Stagyrite; tandis que les Péres ou emploient la langue de Platon et des néo­ platoniciens ou se servent de la phraséologie oratoire, teintée de réminiscences bibliques, de leur temps. Le lecteur que ce rapprochement étonnerait n’a qu’à se souvenir que notre appréciation futcelle de saint Tho­ mas et que Suarez, dont les conclusions sont celles d’Averroès, Disp, metaphys., disp. XXXI, sect, vi, n. 23; sect, xm, n. 9; sect, χιν, n. 2, se réclame aussi bien d’Averroès que d’Aristote pour les établir. Disp, cit., sect, vi, n. l. Cf. Th. Raynaud, Theologia natura­ lis, dist. I. q. i, Opera, Lyon, 1665, t. v, p. 21. 3. Doctrine de la participation dans l’école francis­ caine. — Les formules néoplatoniciennes de Denys et surtout celles de Boèce et du pseudo-Boèce avaient, on s’en souvient, embarrassé le xu· siècle. A prendre les choses de très haut, on peut dire que Gilbert de la Porrée et Alain de Lille, en concluant que l’être et la bonté des créatures ne sont que des dénominations extrinsèques avec connotation de leur dépendance cau­ sale, n’avaient pas en vue autre chose que de traduire à leur tour, en style de la logique de leur temps, la doctrine de la participation qu’ils trouvaient chez les 1233 DIEU (SA NATURE SELON LES SCOLASTIQUES) Pères et ne savaient comment faire entrer dans les cadres de Porphyre. Quand on se souvient que saint Anselme avait donné l'argument des degrés, Monologium, c. i-iv, P. L., t. clviii, col. 145, en s'appuyant sur une analyse correcte des diverses distinctions de raison; que Richard de Saint-Victor l’avait suivi. De Trinitate, 1. II, c. xvx sq., P. L., t. cxcvi, col. 910, et qu'il avait énoncé le grand principe du moteur méta­ physique : omnis compositio compositore eget et sine beneficio compositoris esse non valet, ibid., 1. V, c. iv, col. 951; qu’Alain de Lille avait adopté le même prin­ cipe comme une des premières données de la raison, De articulis, 1. I, 3, 12, P. L., t. ccx, col. 599 sq., et résolu correctement dans le sens du réalisme modéré le problème de l’unité, on est absolument surpris que Gilbert et Alain aient donné une solution nominaliste au problème de l’existence, du quod est et du quo est de Boéce, et n’aient pas vu que d'après les Pères l’existence et la bonté sont des propriétés intrinsèques des choses. De veritate, q. xxi, a. 4, ad 3“m. Alexandre de Halés et saint Bonaventure, indépen­ damment d’Averroès, semble-t-il, parvinrent à conce­ voir mieux la doctrine de la participation. Ils se deman­ dèrent : Quelle est la cause de la composition des choses, et en particulier quelle est la plus générale des compositions : celle du quod est et du quo est, de l’es­ sence et de l’existence, qui se trouve même dans les anges? Leur réponse est identique ; On ne peut conce­ voir adéquatement l’existence des choses sans penser à leur dépendance de la cause qui crée et conserve. Sur ce point ils restent fidèles à la tradition du siècle précédent, qui avait ici retenu la doctrine patristique de la participation. Cf. S. Thomas, In IV Sent., 1. 1, prologus, q. I, a. 2, ad 2““. Quant â la dénomination intrinsèque d’existence, qu’ils rangent au pluriel parmi les principes constitutifs du créé, ils l’identitient avec l’essence du contingent. Pour faire entrer la composi­ tion du quod est et du quo est dans les cadres des défi­ nitions ordinaires du composé, il faut les élargir, dit Alexandre. Propter hoc addendum est ut compositum etiam dicatur non tantum uno praedictorum modo­ rum, sed cujus esse est dependens ab alio. Summa, part. II, q. xn, m. n, a. 3. Venise, 1579, t. n, fol. 19. Mais cette existence intrinsèque au créé, inhérente et formelle, n’est pas distincte de l’essence : non alia res quæ participat sicut essentia, alia quæ participatur, sed quia una eademque res est real itas modo partici­ pato et per vim alterius sicut per vim agentis; hæc enim realitas de se non est nisi sub modo possibili : quod autem sit vel possit vocari actus, hoc habet per vini agentis. Metaphys., 1. VII, text. 22. Texte souvent cité où l’on remarquera que, bien qu’il voie que la so­ lution est à chercher du côté de la nature des possibles et de la potentialité continue des essences hors de leurs causes, Alexandre ne se rend pas nettement compte delà raison pour laquelle l’existence est conçue comme l’acte du possible réalisé. Même conception de la participation, bien que déjà plus approfondie, chez, saint Bonaventure. Bien qu’il explique ordinairement le quod est et le quo est de Boéce de la matière et de la forme, qu’il admet, spiri­ tuelles il estvrai, même dans l'ange, il applique cepen­ dant cette formule à l’essence et à l’existence, à l’être actuel distingué de l’être essentiel qui est composé de matière et de forme. In IV Sent., 1. II, dist. III, part. I, a. 1, q. r. Cette composition implique une rela­ tion de dépendance causale : in quantum est compo­ situs in quantum habet ad ipsum [principium] depen­ dentiam. Cette relation de dépendance n’est pas la substance même du créé, mais autre chose, aliud; l'existence est le fait que le créé reçoit continuelle­ ment sa réalité de Dieu. Ibid., 1. I, dist. VIII, part. II, a. 1, q. n. Cf. S. Thomas, De veritate, q. xxi, a. 4; 1234 a. 1, ad 9““. La composition de l’essence et de l'exis­ tence s’explique par ce fait que la substance produite est un possible en acte dont la réalisation dépend de l’action divine, la conservation n’étant que la création continuée : l’être créé est donc dit per posterius au sens causal par rapporta l’être divin. Ibid., dist. VU, a. 1, q. iv. Seeberg remarquant ces pensées chez Duns Scot lui fait l’honneur de les avoir introduites dans la scolastique ; c’est un anachronisme. De cette conception de la potentialité constante de l’être contingent Alexandre et Bonaventure s’élèvent â la conception de la nature divine. 11 faut distinguer dans leur théodicée deux sortes de conclusions, celles qu'ils infèrent de la conception du monde que nous venons d’exposer, et celles qu’ils empruntent directe­ ment à l’enseignement traditionnel. Parlons des pre­ mières. Assez rapproché d’Alain de Lille qui avait conçu Dieu comme la première monade, Alexandre donne de cette monade la notion suivante obtenue par voie d’opposition à la notion de l’être créé qu’il avait adoptée. Cause de toute composition et en particulier de celle de l’essence et de l’existence. Dieu est essen­ tiellement un, c’est-à-dire simple; cette unité le dis­ tingue de tout ce qui n’est pas lui; par elle, il est le type et la cause de toute perfection finie; et comme cause absolue, il est nécessairement pour les soutenir dans l’être aussi substantiellement présent dans tous les objets que la nature commune aux êtres particuliers se trouve dans leur substance concrète. Summa, part. I, q. xtv, m. vi, a. 4. Cf. Scheeben, La dogma­ tique, t. n, n. 309; S. Thomas, Sum. theol., I», q. xi. a. 4. Saint Bonaventure part du même point de vue et suit un procédé analogue pour former par voie d'oppo­ sition la notion de l’être absolu. C’est en ce sens qu'il entend le mot de saint Hilaire cité par Pierre Lom­ bard, 1. I, dist. VIII, c. I, esse non est accidens Deo. Accidens dicit quid natum in alio esse, ab alio exire et ab illo recedere. Accidens enim dicitur quod ines' subjecto et ab illo trahit ortum et propterea potest adesse et abesse. In his tribus proprietatibus commu­ nicat esse creatum, licet non eodem modo omnino. Nam esse nostrum pendet ab alio sustinente, oritur ab alio efficiente, creatura etiam nata est suum esse perdere; ideo esse ejus est quasi accidens ;nou tamen vere accidens quia, cum a Deo pendeat, non pendet sicut a subjecto. E contrario est in Deo; et ideo Hila­ rius dicit quod esse non est accidens Deo; et hoc pro­ pter contrarias proprietates ; quia accidens natum est alii inesse, propter hoc dicit : subsistens veritas;quia natum est ab alio exire, propter hoc dicit ; manens causa; quia natum est etiam ab alio recedere, contra hoc dicit : naturalis generis proprietas quæ non di­ mittit esse. In IV Sent., 1. I, dist. VIII, part. I, dub. vm, édit. Quaracchi, t. I, p. 164. Il y a bien là quelque gaucherie dans l’usage des concepts péripatéticiens; l’idée reste nette : l’existence dans les créa­ tures n’est qu'un accident logique, qui ne fait avec l’essence qu’une composition métaphysique avec con­ notation de l’influx causal de Dieu; en Dieu, au con­ traire, où aucune dépendance causale n’intervient, l’existence est l’essence même, sans composition ni possibilité de mutation. Cf. Denys le Chartreux, In 1V’ Sent., 1. I, dist. VIH, q. VII, Opera, Tournai, 1902. t. xix, p. 402; les notes de l’édition citée de saint Bona­ venture, t. i, p. 169; t. n, p. 18; S. Thomas, Quodlibeta, II, q. H, a. 2 sq. Chez saint Bonaventure, la sta­ bilité de l'être divin et la perpétuelle potentialité la théorie des causes occasionnelles; le doigt divin ne cesse de mouvoir simultanément les aiguilles de tous les cadrans, sans se reposer sur le jeu, monté une fois pour toutes, de ressorts internes ; Malebranche dés lors est dans le vrai. Parle seul fait qu’il précise cette distinction, de la Forge contribue au développement de la théorie, et organise le dilemme qui sollicitera le choix de Leibniz et de Malebranche. Mais son mérite d’originalité s’accroît, de ce qu’il essaie de résoudre lui-même l’alternative qu’il a formulée. Les deux ré­ ponses : harmonie préétablie, causes occasionnelles, ont, l’une et l’autre, une part de vérité et une pan d’erreur. Du point de vue du créateur, le premier sys­ tème s’impose. Les décrets divins, en effet, sont éter­ nels et immuables. Du point de vue des créatures, la seconde thèse devient vraie. L’action divine, antérieure et supérieure au temps, si on la considère en son principe et en elle-même, se manifeste successivement, au fur et à mesure du développement des phénomènes, si on la considère dans son terme. Elle précède ei accompagne la causalité occasionnelle des créatures. Elle est éternelle et actuelle. J. Prost, op. cit., p. 118127. Geulinx (1624-1669) est le psychologue et le mystique de l’occasionnalisme. Plus attentif aux phénomènes de la conscience qu’aux mouvements de la matière, c’est eu lui-même qu’il découvre, avec la faiblesse de l’esprit humain et l’impuissance de la volonté, la dépendance absolue des êtres créés à l’égard de la cause première et unique. Cette même observation psychologique IV. - IC 1251 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA PHILOSOPHIE MODERNE) qui révélera plus tard à un Maine de Biran, avec le sens de l’effort, la notion vive de la causalité, atteste à Geulinx la passivité de toute créature. Psychologique par sa méthode el son origine, la théodicée de Geulinx est mystique par ses tendances et ses conclusions. Mysticité équivoque, comme la résignation stoïcienne, comme l'humilité janséniste, comme l’inertie quiétiste: trois sentiments qui s’amalgament dans la théodicée pratique de Geulinx. Malebranche (1638-1715) réagit contre le volonta­ risme de la théodicée cartésienne et, contrairement encore â Descartes, il rapproche, jusqu’à les confondre, philosophie et théologie, spéculation métaphysique et contemplation mystique. On voit comment il est et comment il n’est pas rationaliste. Rien de moins laïque et rien de plus intellectualiste que sa philoso­ phie en général, que sa notion de Dieu en particulier. Dieu se présente d’abord à l’esprit de Malebranche comme la Raison universelle. Connaître et transmettre aux autres sa pensée, avoir et exprimer des idées claires, c’est percevoir des vérités générales à la lu­ mière d’une raison commune. Raison supérieure â l’homme, pour qui sa propre substancedemeure obscure et qui a le sentiment, mais non l’idée, de son âme. Raison identique à l’Ètre, puisque penser c’est, du même coup, affirmer l’un et l’autre. Raison infinie, puisque notre intelligence, à sa lumière, voit tout objet s’étendre sans limites, l’idée étant, par définition, générale. Ces attributs, et d’autres encore, surtout la simplicité parfaite et l’absolue perfection, pourraient s'accorder avec ladéfinition cartésienne de Dieu. Entre­ tiens métaphysiques, i. 8; n. 4 et 10; vin, 8; Médita­ tions chrétiennes, tv. 11. Cf. Jolv, Malebranche, Paris, 1901, p. 57-63. L’opposition apparaît entre la théodicée do Descartes et celle de Malebranche, quand il s’agit de repré­ senter en concepts humains les rapports de l’intelli­ gence et du vouloir au sein de la divinité, ou encore la relation des vérités éternelles avec Dieu. Ces vérités, d'après Malebranche, sont l’objet nécessaire de la connaissance divine et la règle de sa providence. Il a même dit : objet indépendant. Le mot scandalise Fénelon, qui reproche à Malebranche de subordonner la volonté de Dieu à un ordre suprême et éternel. Non, Malebranchen’oublie pas qu’il n’a reconnu dans l’uni­ vers que la causalité divine. S’il soustrait l’ordre des possibles et des vérités au pouvoir de la liberté, füt-ce la liberté suprême, il l’identifie avec la sagesse même de Dieu, qui ne dépend ainsi d’aucun objet extérieur. Plus exactement il écrira,dans les Entretiens d’unphilosophe chrétien et d'un philosophe chinois, que cet ordre est identique et coéternel à l’essence divine, Dieu étant l’exemplaire de toutes choses. Ici Malebranche n'est plus onlologiste. il reproduit sommairement les explications traditionnelles. Son intellectualisme ne l’entraîne pas jusqu’à oublier que Dieu soit, au sens rigoureux du mot, incompré­ hensible. La théorie de la vision en Dieu dérive néces­ sairement du principe général de l’occasionnalisme, et elle doit s’interpréter, d’après l’esprit du système, comme une affirmation de la dépendance humaine plutôtque comme une prétention à un savoir supérieur. Nous voyons tout en Dieu, parce que, si d’autres objets déterminaient immédiatement notre connaissance, ces objets exerceraient une causalité véritable qui n’appartientqua Dieu. Telle est la pensée de Malebranche. Il ne prétend pas que nous voyons Dieu tel qu’d est. Nous le connaissons en tant qu’il représente les idées utiles à notre vie. Cependant Dortous de Mairan force Malebranche à sortir de sa réserve. Il le presse par un argument irré­ sistible. Il l’accuse de combattre illogiquement Spi­ noza, ayant lui-même posé le principe du panthéisme. 1252 N’a-t-il pas dit que nous voyons tout en Dieu, et n’est-il pas vrai que nous voyons l’étendue? Dès lors, voilàl’étendue transformée en attribut de Dieu. Spinoza n’a pas dit autre chose. Malebranche riposte en exé­ crant à nouveau la doctrine panthéiste, et en distin­ guant trois choses que confond l’auteur de l’Ethique: l’immensité divine, l’étendue intelligible, l’étendue sen­ sible. Il faut mettre hors du débat le premier terme, puisque, sans contestation possible, il est identique à la substance de Dieu partout et tout entière présente, et puisque, d’autre part, Malebranche n’a pas entendu affirmer que nous comprenions l’immensité de Dieu. Tout le débat se ramène à la distinction des deux der­ niers termes. Malebranche accuse cette distinction, et par tendance occasionnalisle autant que par nécessité polémique, il se jette du côté de l’idéalisme plutôt que de se compromettre dans la société des panthéistes. 11 sépare, en effet, l’étendue intelligible, seul objet de l’intelligence, de l’étendue sensible, terme correspon­ dant à la sensation, par une telle rupture qu’il déclare la seconde indifférente et même incertaine pour le philosophe. Oui, rapportée à Dieu, l’étendue matérielle ferait de lui le principe immanent delà nature, au lieu de l’Ètre transcendant qu’adore la philosophie tradi­ tionnelle. Mais Malebranche songe si peu à cette éten­ due matérielle, quand il parle de l’étendue conçue par l’esprit, qu’il ignore même, comme philosophe, si la matière existe. Seule, la foi l'en assure. Quant à l’éten­ due intelligible, on peut, sans danger de panthéisme, l’attribuer à Dieu. Malebranche la définit «la substance de Dieu en tant que représentative des corps etparlicipable par eux. » Entretiens métaphysiques, vin; Médi­ tations chrétiennes, tx, 10. L’intellectualisme de Malebranche se manifeste en­ core dans l’argument par lequel il prouve la création. Il suppose démontrée on connue intuitivement l’exis­ tence d'une Volonté et d’une Intelligence souveraines, et il raisonne ainsi : Dieu ne peut organiser et mou­ voir la matière sans la connaître; or, il ne peut la connaître sans lui donner l’être et savoir par consé­ quent ce qui la constitue. Ainsi ce n’est pas la créa­ tion qui prouve l’existence d’un Être infini. C’est de la notion de cause souveraine que nous déduisons celle de créateur. Malebranche affirme plus énergiquement que claire­ ment la thèse occasionnaliste. Il ne voit pas d’explica­ tion du mouvement des corps et des esprits en dehors d’une action directe et exclusive de Dieu. L’âine et toutes les créatures ne sont unies immédiatement qu’à l’Ètre infini, et de lui seul elles dépendent; à tel point que le philosophe n’est pas sùr d’avoir un corps. Rien de plus explicite. Mais nous n’osons pas ajouter : rien de plus logique. Les assertions que nous venons de rappeler se concilient mal avec certaines autres, par exemple, avec cette proposition : « Dieu agit par les créatures, parce qu’il a voulu leur communiquer sa puissance. » Entretiens métaphysiques, vm, 11-14; x, 9; Traité de la nature et de la grâce, p. 350. Malebranche explique plus heureusement comment Dieu, en rapportant tout à sa gloire, n’agit pas par égoïsme. Pour l’Ètre infiniment parfait, chercher un autre bien que lui-même, ce serait une déchéance, si ce n’était une impossibilité. Entretiens métaphysiques, tx, 3; Réponse à la 3» lettre de M. Arnauld, p. 297. En quoi donc consiste la gloire divine? Dans le bonheur des créatures. Soit. Mais dans ce bonheur cherché par les voies les plus simples et procuré par des lois générales. La beauté de l’ensemble (et par beauté Malebranche entend quelque chose d’analogue à ce que les mathématiciens appellent l’élégance d’une démonstration ou d’une solution) doit l’emporter sur les intérêts individuels. Nous avons examiné jusqu’ici, dans la notion de 1253 DIEU .(SA NATURE D’APRÈSi LA PHILOSOPHIE MODERNE) Dieu que propose Malebranche, le caractère intellec­ tualiste. Il convient de signaler maintenant un autre caractère, que, faute d'un meilleur terme, nous appel­ lerons mystique. Dans la théodicée de Descartes, le Dieu de la raison semble juxtaposé, sinon étranger, au Dieu de la révélation. Dans la théodicée de Malebranche, les deux notions se relient si intimement, que la tran­ sition est insensible et la distinction supprimée. Le Verbe unit la philosophie avec la théologie, comme il rapproche Dieu et le monde. Sans nier l’enseignement chrétien : que l'œuvre de Jésus-Christ fut de racheter le monde, il pense que la rédemption n’épuise pas le sens et les trésors de l'incarnation. Celle-ci répond encore à d'autres lins, que pressent le philosophe. Au monde si peu consistant, en ell'et, comment donner de la solidité? Comment élever jusqu’à Dieu des êtres si distants de lui? Comment aider le néant à lui rendre gloire? Dieu s'incarne; il s’incarne, c’est-à-dire qu’il unit à sa personne divine, non pas un ange, mais un homme. Dès lors, esprit et matière, les deux éléments de la création sont transfigurés. Le monde n’eût-il pas eu besoin d’être purifié, il convenait encore à la majesté du créateur qu i! fût divinisé. Malebranche réclame le droit de parler, comme philosophe, du Dieu incarné. Toutes les questions théologiques se relient. Une fois la soudure faite, ou plutôt, une fois la continuité natu­ relle rétablie, entre la métaphysique et le dogme, le philosophe voit toute la doctrine révélée passer devant ses yeux. Il ne pourra plus se récuser et invoquer son incompétence. Malebranche, quelque embarras qu’il éprouve parfois, accepte cette conséquence de son prin­ cipe sur les rapports de la raison et de la foi. Ainsi convient-il qu’il lui faut définir, non seulement le mi­ racle, mais la grâce. Il le fait, conformément à sa théorie sur les lois générales de la providence. Uaffirme que l’ordre de la nature et l'ordre de la grâce sont soumis à la même divine méthode. Si les miracles font brèche aux lois naturelles que nous connaissons, ils s'opèrent néanmoins en vertu de lois générales, que nous ignorons. Joly, op. cil.,p. 163, 179, 195. Pascal (1623-1662) prend a l’égard du Dieu de la phi­ losophie une attitude qui ne correspond ni â celle de Descaries, ni à celle de Malebranche. Il ne juxtapose pas la notion naturelle de Dieu et la notion révélée, comme le premier. Il ne les confond pas non plus, comme le second. Il sacrifie la première au profit de la seconde. Sans doute, on peut, « selon les lumières na­ turelles, oeten vertu des régies d'un sage pari,estimer prudent de croire en Dieu. Mais de là à être persuadé que Dieu existe, il y a une distance que Pascal luimème se plaît à signaler. Pensées, édit. Havet, Paris, 1880, a. 10, η. 1. « Nous connaissons l’existence de l'infini, s mais « parce qu’il a étendue comme nous. » Un tel infini, qui semble identique à l’espace, et qui, comme l’espace, est un être tout idéal, dont ïe fondement seul est réel, mais matériel ; un infini si improprement nommé, et qu’il faudrait plutôt appeler indéfini, ne représente pas la divinité. « Nous ne connaissons ni l'existence ni la nature de Dieu, parce qu’il n’a ni éten­ due ni bornes. » « Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu’il est, ni s’il est. » Ibid. En dépit du ps. xvm, du c. xxxvm du livre de Job, du c. i de l’Épltre aux Romains. 20, Pascal écrit : « C’est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s’est servi de la nature pour prouver Dieu, » a. 10, n. 3. A quoi sert-il, du reste, de connaître Dieu par rai­ sonnement? Ce genre de persuasion a le double défaut d’être «inutile au salut », a. 8, η. 1,et d’être précaire. « Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légilimement per­ suadés. » Ibid. « Les preuves métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impli­ 1254 quées, qu'elles frappent peu; et quand cela servirait a quelques-uns, ce ne serait que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration, mais une heure après ils craignent de s’ètre trompés, » a. 10, n. 2. « Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus-Christ, et qui s’arrê­ tent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse,ou ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu el de le servir sans médiateur : et par là ils tombent, ou dans l’athéisme, ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également, » a. 22, η. I. Cf. le mot Dieu, dans le Vocabulaire publié par la Société /rançaise de philosophie, Bulletin, août 1904, et en parti­ culier, la lettre de M. Maurice Blondel sur la formule : « Dieu d’Abraham. Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. » Voir également SullyPrudhomme, La vraie religion selon Pascal, Paris, 1905, part. I, 1. I, c. iv; part. III, c. Il ; part. IV. c. n. Voir col. 803-806. Spinoza (1632-1677). On peut énumérer les divers éléments qui entrent dans la notion spinozisle de Dieu, mais on ne saurait les grouper tous dans une définition synthétique. Cette impossibilité vient de plusieurs causes. D’abord, multiplicité des influences subies. Spinoza s’inspire, à des degrés divers, du néopla­ tonisme, de la scolastique, du judaïsme, du panthéisme de la Renaissance, des idées cartésiennes. Secondement, diversité des points de vue et des points de départ. Spinoza s’attaque au problème philosophique, comme on procède au percement d’un tunnel ou à la construc­ tion d’une voie souterraine, c’est-à-dire par tronçons. La méthode spinozisle consiste à amorcer en plusieurs endroits le travail de perforation. Par malheur, ces difl'érents initia philosophandi, prolongés idéalement, ne se rencontrent pas toujours, soit que les directions divergent, soit que les plans se superposent. Ainsi la notion métaphysique, la notion psychologique et la no­ tion scienlilique de la divinité ne s’accordent pas. Le Dieu-substance, le Dieu-pensée el le Dieu-nature repré­ sentent trois concepts opposés, plutôt que trois aspects conciliables, de l’Étre infini. Troisièmement, le vocabulairede Spinoza esléq invoque. Empruntant au dogme ju­ déo-chrétien les termes de foi, révélation, pioplu'tie.et à la théodicée personnaliste les termes de volonté, pen­ sée, amour, création, i) donne aux uns et aux autres une signification nouvelle. Il transpose le langage de la religion surnaturelle en un ton naturaliste, et le langage du personnalisme en un mode impersonnel. Quatrième source d’obscurité : Spinoza admet parfois une dualité d’enseignement : ésotérisme pour les initiés, exotérisme pour la foule à qui l’obéissance tient lieu de raison. Enfin, ce qui accroît la difficulté, c’est que Spinoza, loin de laisser entendre que sa doctrine est discontinue et flottante, s'efforce de lui donner les apparences d’un enchaînement rectiligne Le premier trait qui caractérise la définition spino­ zisle de Dieu, c’est donc qu’elle est ambiguë et dispa­ rate. L’ellort du commentateur et de l’historien con­ siste tout d’abord à établir ce fait et à en préciser les causes. Il remarquera ensuite que cette vague pensù de Dieu pénètre toute la philosophie de Spinoza. De même que d’autres ramèneront toute métaphysique â une philosophie des sciences ou à une psychologie. Spinoza l'identifie à la théodicée même. Pour lui, la philosophie entière se réduit à la définition de Dieu. Dieu n’est pas la troisième partie d’un cours de méta­ physique où l’on étudie d’abord l’âme et la matii-re. après avoir, sans aucun souci de religion, étudi· !-> règles de la logique et les lois de la psychologie. Di? : est tout le programme. Dieu n’est ni identique, ni transcendant, mais im­ manent à l'univers,· c’est-à-dire qu’il s’en distingue, comme la substance des accidents, comme le pnnc.pe 1253 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA PHILOSOPHIE MODERNE) de la conséquence, comme la loi suprême des lois dé­ rivées, comme l’être du phénomène, comme le tout de la partie, comme la réalité permanente de ses formes transitoires. Ces divers couples de termes ne forment pas des rapports identiques. Mais l’historien ne peut se dispenser de les énumérer, sous peine de simplifier outre mesure et de dénaturer cette doctrine spinoziste où se rencontrent l’idéalisme et le réalisme, le monisme scientifique et le panthéisme substantialiste : autant de sens différents, que présente, dans l’œuvre de Spinoza, la doctrine de l'immanence. Dieu se relie graduellement à l’univers. Le monde ne se compose pas de deux termes : le créateur et les êtres créés, mais de séries complexes où I on ne par­ vient pas à saisir la transition du divin au fini. De multiples intermédiaires composent, entre le principe delà nature et ses manifestations les plus superficielles, des enchaînements réels et métaphysiques, non moins que logiques. Par une suite de dégradations, Dieu se communique jusqu'aux êtres particuliers. D'une part, il est d’abord pensée, puis intelligence absolument in­ finie, intelligence actuellement infinie, idées singu­ lières, idées en essence, idées existant dans la durée temporelle : ainsi se déroule la série spirituelle. D'au­ tre part, il s’idenlifieà l'étendue, ils’appelle /acieslotius universi, il forme les modes individuels de l’étendue,il constitue l'essence des corps, il leur donne l’existence : ainsi se déploie la série matérielle. La principale diffé­ rence entre la genèse spinoziste du monde, et les théories néoplatoniciennes ou gnostiques, d’après les­ quelles la divinité se déverse aussi de degrés en degrés, c'est que, d’après Spinoza, la matière et l’esprit se développent parallèlement; la source de l’être ne forme pas une cascade unique, où les diverses catégories représenteraient autant de vasques superposées en ligne droite; l’intelligence ne sert pas de degré inter­ médiaire entre Dieu et la matière; celle-ci n’est pas une déchéance de la pensée; la pensée et l’étendue jaillis­ sent de la divinité au même niveau; elles sont aussi immédiatement l’une que l’autre des attributs divins. A elles deux,dureste, elles n’épuisent pas la richesse de la substance unique. Nous pouvons seulement affirmer qu'elles la rnanifestentsous les deuxaspects accessibles au regard humain. En lui-même, Dieu est inconnaissable. Spinoza n’em­ ploie pas le mot, mais il professe la chose. Son Dieu impersonnel et inconscient défie toute conception dé­ terminée. Peut-on se faire une idée de cet Être suprême auquel les attributs de l’âme humaine ne s’appliquent que dans un sens équivoque? Nous ignorons s’il con­ vient de le représenter tout d’abord par les notions d'être, d’indépendance, d’infinité, de tendance, de force ou de pensée. Au point de vue pratique, l’éternité et la nécessité sont les deux attributs de Dieu les plus intéressants. L’homme qui par la réllexion revient au principe éter­ nel dont il émane, entre dans l’immortalité; de même que celui qui comprend et accepte l'ordre nécessaire du monde, s’identifie à Dieu par un amour intellectuel. Ainsi la connaissance de l’éternelle Nécessité procure le salut et le repos. Dans un article de Μ. V. Brochard, publié par la Revue de métaphysique et de morale, mars 1908, p. 129-163, on trouvera les textes et les arguments qui pourraient amener â conclure, en dépit de l’opinion traditionnelle, que Spinoza admit un Dieu personnel. Cf. P.-L. Couchoud, Spinoza, Paris, 1903, p. 69, 116, 257-264, 301-303. Bayle (1617-1706) a dispersé dans ses ouvrages les éléments d'une théodicée, théodicée critique, du reste, et non dogmatique. Qu’on se représente une suite d'articles de saint Thomas, dont serait retranchée la partie positive, et qui se réduiraient ainsi au videtur 125G quod non; mieux encore que l’on songe à la partie négative de la théodicée kantiste : telle est, â peu près, la philosophie religieuse de Bayle. Elle consiste en des objections : objections contre la vérité, objections contre l'erreur. Car l'erreur elle-même, quand elle prend des allures doctrinales et surtout théolo­ giques, provoque son animosité. Ainsi le voyons-nous combattre le panthéisme de Spinoza, de même qu’il attaque les notions de perfection divine, de premier moteur, de finalité, de création, de providence. En prenant si vivement à partie le monisme, Bayle avait-il l’arrière-pensée de désarmer d'avance les re­ présentants de l’orthodoxie, et de sanctifier par un tel usage la dialectique qu’il retournerait bientôt contre eux? M. Delvolve le pense. Mais il remarque aussi que Bayle se préoccupait surtout de punir Spinoza d’avoir employé le vocabulaire théologique. Du reste, en dehors des considérations de polémique, Bayle repoussait le monisme. Celte théorie de la substance universelle ne lui parait ni démontrée, ni même plausible. L'appa­ rente géométrie de l’Éthique ne lui en impose pas. Dès la 5· proposition il arrête net la suite des théorèmes. Tout le système repose sur cette affirmation, que Spi­ noza formule avec la plus grande assurance : In re­ rum natura non possunt dari plures substanliæ ejus­ dem natures seu attributi. Or, observe Bayle, voilà « un petit sophisme, qu’il n’y a pas d’écolier qui s'y laisserait prendre. » Ne suffit-il pas, en effet, pour en montrer l’inanité, de rappeler la distinction élémentaire entre idem numero et idem specie? Plusieurs sub­ stances identiques ne sauraient exister : d’accord; mais il est superllu d'énoncer cette tautologie. Voulez-vous dire davantage? Prétendez-vous affirmer que la notion de plusieurs substances, non pas identiques, mais sem­ blables, est contradictoire? A vous de le prouver. Mais ne cherchez pas la preuve dans l’Ethique. Elle ne s'y trouve point. Théorie non démontrée, le monisme est, de plus, une théorie indémontrable. Il est faux que l’étendue manifeste une substance unique (n’esl-elle pas composée de parties distinctes?) — faux que la ma­ tière représente l’être immuable de Dieu (n’est-elle pas le théâtre de tous les changements, corruptions, géné­ rations?) — faux que la pensée et la volonté expriment une même substance (autrement il faudrait dire, con­ sidérant la multiplicité et la diversité soit des idées soit desvolitions,qu’en même temps Dieu connaît et ignore, veut et ne veut pas). Bayle approuve l’objection plus habituellement formulée contre le spinozisme, et qui consiste à signaler l’opposition entre substance pensante et substance étendue. Mais il lui plaît d’embarrasser l'adversaire par des arguments auxquels il ne s’atten­ dait pas. Ce n’est plus de la comparaison entre l’éten­ due et la pensée, mais de l’analyse directe des deux termes considérés en eux-mêmes, qu’il déduit la plu­ ralité des substances dans l’univers. Si tous les êtres ne représentaient que les modes multiples d’une même réalité substantielle, on pourrait encore parler de la divinité. L’unité, en effet, n’est-elle pas un de ses attributs? Mais cette identité foncière de tous les êtres est illusoire. Qu’avec tout vestige de l’unité divine, disparaisse donc de la philosophie le nom même de Dieu. Ce n’est point au monothéisme que Bayle veut conduire Spinoza. Sans doute, il le chasse de ses po­ sitions panthéistes, mais pour le pousser dans le na­ turalisme athée. 11 s’en prend au Dieu parfait de la théologie ortho­ doxe, non moins qu'au Dieu-Tout du panthéisme. 11 demande de quel autre attribut divin, ou de quelle réalité créée on pourrait légitimement conclure à la souveraine perfection de Dieu. Invoquera-t-on son in­ dépendance ou sa nécessité? Mais les philosophes païens admettaient la nécessité d’une matière éternelle et incréée; pourtant, ils étaient si éloignés de luialtri- 1257 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA PHILOSOPHIE MODERNE) buer la perfection qu’ils la considéraient comme un élément chaotique par lui-même. Peut-on. du moins, concevoir et admettre Dieu, à titre de premier moteur? Contre cette thèse de la théodicée classique, Bayle élève deux objections.D’abord, la thèse n'est admissible que si,avec lesoccasionnalistes, on supprime toute activité créée. En elTet, du moment qu'on attribue aux mobiles un principe interne de déplacement, etaux objets créés une causalité véritable, il est inutile d’invoquer le secours d’En-Haut et d'ins­ tituer une sorte de doublure divine, qui vienne sup­ pléer ou aider dans leur rôle les personnages naturels. En second lieu, l'existence d’un premier moteur n'im­ plique pas l’existence de Dieu, ce premier moteur pouvant être, suivant l'interprétation de Zabarella, périssable comme le principe vital des végétaux ou comme l'âme des bêtes. Au nom des idées péripatéticiennes de forme, de facultés actives, de cause interne, Bayle déclare inutile la notion d'un Dieu qui dirigerait tous les êtres vers des fins de lui connues. Nous retrouvons le prétendu dilemme où il voulait emprisonner et étouffer la théo­ rie du premier moteur : ou un monde inerte, ou un monde animé de forces immanentes qui se suffisent à elles-mêmes. Bayle s'insurge contre l’idée d’une activité réelle mais dépendante, telle que la conçoivent les philosophes qui. sans être occasionnalistes, admettent une cause première. La raison humaine ne saurait établir le principe de la doctrine créationiste : à savoir que rien d'imparfait, comme est l’univers, ne peut exister par soi-même. Libre à vous de prétendre que l’esprit humain est assez fort pour s’élever à ce principe, et que seule une im­ piété volontaire peut l’en détourner; mais «vous serez obligé de le prouver. » Laissée à ses propres ressources, la raison voit plutôt des objections contre la doctrine traditionnelle. Elle se trouve arrêtée par une antinomie, ne pouvant concevoir la création ni comme éternelle, ni comme temporelle. Et nous découvrons ici une nouvelle preuve de l’intention qui animait Bayle dans sa critique du panthéisme. Il conclut, en ellet, son examen du créationisme, par ces lignes : « Le passage de l'Un, de l'infini, de l’Éternel, au multiple, au fini, au successif, n’est pas mieux expliqué dans le système chrétien que dans le spinoziste : ni l’un ni l'autre n’a pu faire avancer d’un pas la métaphysique du vieux Parménide. » Delvolve, Bayle, Paris, 1906, p. 279. Bayle attaque, contre de multiples défenseurs, et, en particulier, contre Jurieu, Jaquelot, Leibniz, la doc­ trine chrétienne de la providence. Dans sa discussion du problème du mal, il n’admet ni leur méthode qui ne part pas de l’expérience, ni leurs conclusions qui affirment la coexistence d’un Dieu infiniment sage, bon et puissant, avec le mal physique et moral. Il proteste avec vivacité contre l’inconséquence des apologistes, qui invoquenUa raison pour établir l’existence de Dieu, et qui la récusent, comme incompétente en de telles matières, dès qu’elle formule d’invincibles objections. Il pose le dilemme que reprendra Stuart Mill. Ou bien nous argumentons en concepts humains, et nous con­ naissons la valeur des attributs que nous décernons à Dieu : alors, il faut avouer que l'existence du mal est inconciliable avec la toute-puissance d’un Être infini­ ment bon. Ou bien, sous prétexte que l’Ètre suprême n’a pas de comptes à nous rendre et que ses plans ne ressemblent pas aux nôtres, nous lui attribuons, sous les mots de bonté, de sagesse, de puissance, des quali­ tés dont nous n’avons aucune idée : alors, il est plus loyal de dire que Dieu est pour nous, non pas seule­ ment un étranger, mais un inconnu ; et, renonçant à juger l’univers d’après un idéal humain, nous ne de­ vons ni de l’ordre tirer un argument en faveur de ’.'intelligence divine, ni du désordre tirer une objection 1258 contre la bonté ou la puissance de Dieu. Si le principe de l’univers échappe à nos critiques, parce qu’elles procèdent d'esprits bornés, il ne donne pas plus de prise à nos louanges, car nos louanges aussi s’inspirent de considérations humaines. Λ l’adresse des théologiens, Bayle exprime le dilemme sous une forme un peu différente. Vous admettez, leur dit-il, comme règle suprême de vos jugements, ou bien la raison, ou bien la révélation. Dans le premier cas, vous êtes tenus de discuter le problème du mal suivant les lois et les idées de la moralité humaine, et vous ne pouvez, sans contradiction, vous retrancher derrière des principes d’action supérieurs et incompréhen­ sibles. Dans le second cas, vous supposez les juge­ ments de la raison humaine réformables, et dès lors vous vous interdisez de faire fond sur eux pour con­ clure avec certitude à l’existence d’une cause néces­ saire et d’une intelligence ordonnatrice. La doctrine positive de Bayle se ramène â une sorte d’animisme naturaliste et de providence immauente. Il accepte et confirme la théorie de Fontenelle, d’après laquelle les passions mauvaises produiraient le bien général, comme de la tourbe jaillit la llamme. Delvolve, op. cit., p. 103. Leibniz (1616-1716) a surtout étudié, dans sa théodi­ cée, la valeur a priori de l'idée de Dieu, la transcen­ dance de l’Ètre infini, sa personnalité, sa causalité,son acte créateur, sa providence. Telles sont les six ques­ tions au sujet desquelles nous allons rappeler ia doc­ trine de Leibniz. D’abord, la notion de Dieu est possible. Voilà ce qui assure l’efficacité de l'argument de saint Anselme et de Descartes. Si l’Ètre parlait et nécessaire ne représente pas un objet contradictoire el fictif, il existe réelle­ ment, car l'existence fait partie de ses attributs. Com­ ment Leibniz prouve-t-il la possibilité d'une telle notion? 11 déclare, en premier lieu, que c’est aux adver­ saires d’en prouver l'impossibilité, les idées que nous appréhendons jouissant du droit de premier occupant, et devant être admises comme possibles, jusqu’à preuve du contraire. Ensuite, qu’adviendrail-i), si l’on déclarait illusoire ou incertaine la notion d’Ètre nécessaire et parfait ? Aucune réalité ne pourrait exister, les êtres contingents et finis supposant l'action d’une cause qui se suffit à elle-même. Donc, si nous concevons un instant Dieu comme impossible, au même instant tout s’évanouit. Il faut déclarer que la notion de Dieu est cohérente et logique. On reprendra plus tard la dis­ cussion de l’argument de saint Anselme complété par Leibniz, et l'on poursuivra l’attaque en distinguant la possibilité positive et la possibilité négative. Mais, en la critiquant, on reconnaîtra la modification originale apportée par Leibniz au célèbre argument. Voir t. i, col. 1354-1355. Dieu est distinct de l’univers : telle est la seconde thèse que nous signalons dans la théodicée leibnizienne Voulant simplement caractériser l’attitude de Leibniz à l’égard du panthéisme, il nous suffira de rappeler qu’il discute principalement la théorie de l’Esprit uni­ versel, tandis que Bayle, par exemple, combat surtout la théorie de la substance unique. Ce Dieu, distinct du monde, ne nous reste pas étran­ ger. Leibniz n'est pas de ces philosophes qui. sous prétexte que la divinité nous est infiniment supé­ rieure, lui refusent tout attribut précis dont nous puissions trouver l'analogue dans la nature humaine « Les perfections de Dieu sont celles de nos ân es. mais il les possède sans bornes; il est un océan, dent nous n'avons reçu que des gouttes. 11 y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, quelque bonté; mais elles sont tout entières en Dieu. L'ordre, les proportions, l’harmonie nous enchantent, la pein­ ture et U musique en sont des échantillons. Dieu est 1259 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA PHILOSOPHIE MODERNE) 1260 divine, les uns sont positifs et ne conviennent aucu­ ioul ordre, il garde toujours la justesse des propor­ nement à Dieu : ainsi la colère et la volonté, la souf­ tions. il lait l'harmonie universelle : toute la beauté est un épanchement de ses rayons. >: (Euvres, édit. : france et l’intelligence, qui supposent également un être borné; les autres sont négatifs : par exemple, l'im­ Janet, t. H, p. 3, 4. La divinité, d’après Leibniz, n’est pas seulement distincte du monde; elle est personnelle J mortalité, et seraient peut-être plus dignes du sujet auquel on les applique. Mais, en somme, positifs ou et consciente. négatifs, les attributs divins ne sont que des titres ho­ Pour expliquer la causalité divine, il propose un norifiques, dont la seule utilité est de nous inspirer le système intermédiaire entre les doctrines tradition­ respect, l’obéissance, la vénération : toutes dispositions nelles sur le concours divin et l’occasionnalisme. qu’il est avantageux à la société de cultiver dans les D’accord avec les premières, il reconnaît dans les individus. Voir col. 776-777. créatures une activité propre. D’accord avec la seconde Locke (1632-1704) conçoit la divinité surtout comme théorie, il reconnaît en Dieu seul le principe de leur le principe de l’obligation et le fondement dernier des concordance. Les causes secondes n’agissent pas les lois. Étant donné le ton ironique dont il parle, sans la unes sur les autres. Mais, dés l’origine, le créateur a nier toutefois, de la substance, ce a je ne sais quoi », disposé toutes choses, de façon qu’agissant chacune comparable à l’éléphant sur lequel les Indous s’imagi­ suivant leur spontanéité propre,' elles parussent exer­ naient que reposait la terre, on se demande ce que cer et subir de mutuelles inlluences. Tel est le système deviendra la substance divine dans la théodicée, et s'il de l’harmonie préétablie. ne va pas inaugurer la théorie renouviériste du Dieu Le créateur, dont nous venons de prononcer le nom, relatif. Non; il admet que l’Être de Dieu est substan­ qu’est-il pour Leibniz? Si l'on pouvait distinguer deux tiel, et que la notion de substance, si indéterminée temps dans l'action créatrice, telle que la décrit la qu'elle soit, s’impose à titre de conception spontanée, théodicée leibnizienne, on estimerait que le premier comme les idées mathématiques et morales. Voir prophétise la philosophie de Hegel et que le second rappelle Spinoza. Tout d’abord, en elfet, c’est la lutte col. 777-780. des divers modes possibles, qui sollicitent à l’envi les Newton (1642-1727) se représente Dieu comme l'au­ préférences divines, et le triomphe final de celui qui teur de l’harmonie universelle, et comme un Être d’une représente le plus grand bien. Or, ce conflit d’êtres étendue immense. Telles sont les deux idées caractéris­ idéaux qui explique l'origine de l'univers, ébauche le tiques de sa théodicée. De la première, nous ne dirons réalisme dialectique de Hegel. D’autre part, la produc­ rien de plus sinon que, mal interprétée, elle donna naissance à ce finalisme exagéré du xvni® siècle qui tion des monades dont le choix s’est imposé à la vo­ lonté divine, équivaut, d’après Leibniz, à un rayonne­ devait provoquer une réaction mécaniste. Au sujet de ment, à une émanation, à une fulguration. L’activité la seconde idée, nous rappellerons que l’étendue, pour divine s'épanche sans interruption dans les monades. Newton, n’est pas un attribut exclusif de la matière, à Doctrine équivoque, que M. Hollding a pu rapprocher moins qu’elle ne se joigne à la solidité, et que l’étendue du spinozisme. corporelle ou l’espace absolu est, tout à la fois, le siège L’ellort principal de la théodicée leibnizienne s’ap­ de la divinité et le «sensorium immense et uniforme » plique au problème du mal. Il importe de caractériser par où il perçoit les choses et leurs états. ici la méthode et les conclusions. La méthode est hési­ Toland (1670-1722) semble avoir le premier employé tante. A prioriste par tendance naturelle, Leibniz se le terme panthéisme, pour désigner cette doctrine, laisse entrainer par Bayle sur le terrain de l’expérience ; qu’il admettait du reste, et d’après laquelle il existe et tour à tour, il affirme que l’existence du mal doit bien dans le monde une force divine, force créatrice se concilier avec la providence, et que, de fait, nous et ordonnatrice, mais non pas un Être substantielle­ constatons la raison d'être du mal dans le monde. ment distinct et personnel. Les conclusions reproduisent les variations de la mé­ Berkeley (1684-1753) peut-il maintenir le concept d’un thode. On peut dire, il est vrai, que la multiplicité des Dieu créateur dans un monde qui n’est qu’un ensemble points de vue concourt à l’élaboration d’une théorie de sensations et d’idées? Nous joignons les deux mots, plus compréhensive. Les principaux articles de l’opti­ pour comprendre l’ensemble de la doctrine de Berkeley, misme leibnizien sont les suivants: le monde actuel est qui d'abord sensualiste, se transforma en idéaliste pro­ bien, car il est le meilleur possible. Voltaire traduira : prement dit. Donc nous demandons ce que devient le le moins mauvais. Nous ne connaissons qne de mi­ concept de création dans un tel univers, et s’il ne faut nimes fragments du plan divin : quoi d'étonnant, dès pas cesser d’appeler Dieu créateurdela matière. Berkeley lors, à ce que nous y trouvions des imperfections? proteste contre un tel doute. De même qu’il prétend L’imperfection, du reste, est inhérente à tout être fini. assurer la réalité du monde sensible, en le rattachant â Nous continuerions à croire à la probité d'un homme l’esprit; il pense accroître la dignité du créateur et res­ que sembleraient dénoncer de multiples témoignages, serrer notre union avec lui, en le déclarant l’auteur immé­ si nous avions eu l’occasion auparavant de reconnaître diat de nos sensations et de l’ordre suivant lequel elles en lui une haute valeur morale. Que dire de Dieu, se succèdent ou réapparaissent. Ainsi explique-t-il l'at­ l’Être infiniment parfait? Contre sa bonté, sa justice et tribut relatif de créateur. sa prudence, nulle accumulation de preuves ne saurait En lui-méme, absolument parlant, qu’est-ce que prévaloir. Quelle que soit l’évidence contraire, affir­ Dieu? Une volonté ou une pensée active. Berkeley ne mons que son œuvre représente le meilleur des distingue pas les deux termes; et pour les appliquer à Dieu, il considère simplement notre esprit qui, en tant mondes. 3° Philosophes anglais du xvn· et du xvni· siècle. que distinct des idées subies, est volition et activité. La — Bacon ( 1560-1626) accorde peu d’importance et peu volonté humaine élevée à l’infini : telle est l’essence d’étendue à la théologie naturelle, utile seulement pour divine. La théodicée de Berkeley part de l’idéalisme, démontrer la nécessité d’un Être suprême. L’étude des pour aboutir au volontarisme. Ce système est né des causes secondes retient d’abord l’esprit; puis elle le re­ préoccupations théologiques de l’auteur. Cet évêque, dis­ ciple de Locke, a pensé faciliter la démonstration de lance et le dirige vers la cause première. l’existence de Dieu en simplifiant le point de départ, et Hobbes (1588-1679) estime que la raison naturelle ne en partant des « idées » qui ne peuvent avoir que Dieu peut ni démontrer l’existence, ni établir la nature, de Dieu. Comment prouver rationnellement que le monde pour cause. a eu un commencement et qu'il a dê être créé? Quant Hume(1711-1776) ne nie pas explicitement l’existence de Dieu, mais il combat l'anthropomorphisme et ce qui aux attributs qui nous servent à déterminer la nature 1261 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA PHILOSOPHIE MODERNE) lui ressemble vec une telle insistance, qu'il semble défendre la cause de l’agnosticisme. 4° Les déistes français du xvnf siècle. — Voltaire (1694-1778) professe un déisme plus polémique que doc­ trinal. Il veut combattre la religion révélée par la reli­ gion naturelle. Mais il réduit cette dernière au culte, ou plus exactement- à la simple reconnaissance, d’un Être suprême, auquel il conlie le soin d’intimider les malfaiteurs, qu’il regarde comme l’ordonnateur du monde, mais dont il déclare la nature entièrement inaccessible à l’intelligence humaine. Il s’indigne qu’on parle de la gloire de Dieu, ou qu'on s’imagine con­ naître sa bonté ou sa justice. Autant d’illusions anthromorphiques. Le Dieu de Voltaire n’est point non plus le créateur ou la providence du monde. Ce dernier attribut, en particulier, est contredit par l’existence du mal. Le problème du mal, qui provoque les blasphèmes de Voltaire, perd pourtant beaucoup d’importance dans sa philosophie, puisqu’il se restreint au mal physique, le mal moral, c’est-à-dire le péché, l’offense de Dieu, étant un concept illusoire. Nous avons longuement étudié le déisme de Voltaire dans La psychologie de l’incroyant, 1. 1, c. il, Paris, 1908. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) introduit en théo­ dicée la méthode sentimentale. Ce n’est pas parce qu’il 3 d'abord constaté l’ordre du monde, qu’il admet une intelligence suprême. Il croit à la bonté de l'univers, parce qu’il se persuade que Dieu existe, et il éprouve cette persuasion parce qu'il sent en lui-même le besoin de la divinité. Vivez toujours de façon à désirer que Dieu existe, dit-il aux douteurs, et vous admettrez sans peine celte divine existence. Le sentimentalisme est le trait le plus important de la théodicée de Rousseau: senti­ mentalisme méthodique,du reste, etnon doctrinal. Nous voulons signaler par là que, s’il déclare le sentiment principe de connaissance religieuse, il ne l’érige pas en objet d’adoration. Son subjectivisme ne va pas jusque-là. Par une série de transitions, en particulier par l’intermédiaire de Sclileiermacher. le sentimen­ talisme sera poussé jusqu’à cette extrémité. Feuerbach dira que Dieu n’est pas autre chose que l'apothéose de l’homme, et que nos propres sentiments en font la seule réalité. Rousseau croit en un Dieu distinct de l’homme et de l’univers. Mais son sentier entalisme pré­ pare la voie au symbolisme. Ne déclare-t-il pas, en effet, que le sentiment est autonome à l’égard de la connaisance, et qu il ne peut trouver de représentations qui le satisfassent? Savons-nous quelque chose de la nature divine? Rousseau considère la cause première du mouvement comme une volonté personnelle. Il nie, d'ailleurs, les attributs de créateur et de tout-puissant. Voir col. 236237. 5» Le sentimentalisme en Allemagne. — Jacobi (1740-1814) professe une théodicée, sinon contradictoire, du moins peu cohérente. La méthode en est sentimen­ tale et subjective, la doctrine, à peu près conforme à l’enseignement traditionnel, c’est-à-dire d’ordre univer­ sel et objectif. Lessing (1729-1781) serait nettement panthéiste, s’il fallait interpréter littéralement la conversation fameuse qu’il tint à Jacobi. Λ la grande surprise de ce dernier, en effet, il lui déclara qu’il appréciait fort le Prométhée de Goethe, que lui-même ne pouvait plus s’accom­ moder des concepts orthodoxes de la divinité, et que, s’il devait choisir un chef de file il n’en prendrait pas d’autre que Spinoza. Comment faut-il entendre cette profession de foi. philosophique ? 11 semble bien que Lessing se soit détaché de la théodicée traditionnelle. D’une part, il ne conçoit plus qu'un Dieu transcendant ne soit pas étranger an monde. Distinct de l’univers et sépare Ίο l’univers sont pour lui expressions synonymes. L’Être inlini, d’ailleurs, n’absorbe-t-il pas toute réalité? 1262 D’autre part, il estime, à bon droit, que Dieu n’es: pa­ nne sorte d’homme agrandi : d'où il conclut qui! n peut pas être pensé par analogie avec la personnalité humaine, au bonheur immuable d'un Dieu personnel, jouissant de sa propre perfection, il attachait une idée telle « d’ennui inlini, qu'il en était douloureusement effrayé. » Hôffding, op. cil., t. n, p. 25. Lessing n’est pourtant pas un simple disciple de Spi­ noza. D'abord, suivant la remarque de Mendelssohn, il est possible que, dans le célèbre dialogue, il ait voulu donner une leçon de gymnastique intellectuelle à son ami tropamolli par le sentimentalisme. Surtout, l’idée de mouvement et d’évolution, chère à Lessing, ne cor­ respond guère à ia rigidité géométrique du monisme spinoziste. M. Hôffding conclut que Lessing, comme Goethe et Herder, adhérait à la doctrine de l’Un et Tout. Moses Mendelssohn (1729-1786) représente cette caté­ gorie de philosophes qui furent amenés, par leurs re­ cherches sur le sentiment esthétique, à considérer le sentiment en général comme une manifestation auto­ nome, sinon primordiale, de la vie psychique, et à maintenir son originalité contre Spinoza, Leibniz, Wolf, qui le ramenaient à des idées confuses. Cette protestation devait avoir son principal contre-coup en théodicée. Pour Mendelssohn, Dieu représente le prin­ cipe de finalité et d'harmonie. H est aussi l'Ëtre inlini, dont la seule notion implique et prouve l’existence. II. Depuis Kant. — 1" Le criticisme. — Kant (17241804). On résume parfois ainsi la théodicée kantiste : la Critique de la raison pratique rétablit sur une l>ase morale les notions religieuses, dont la Critique de la raison pure anéantit les fondements physiques, lo­ giques et métaphysiques. Kant nous proposerait donc d’admettre, à litre de croyances nécessaires, les mêmes vérités qu’on professait naguère, à titre de connaissances assurées. Cette interprétation trop simple dénature la pensée de Kant. Nous verrons successivernenl comment il apprécie la notion de Dieu du point de vue de la raison spéculative, comment il l'explique et la justifie paria raison pratique.enlin comment il essaie de réunir les conclusions apparemment opposées de ces deux analyses parallèles. Pour la raison spéculative, Dieu n’est pas un être ou un objet, mais d’abord un idéal, en ce sens qu’il repré­ sente l’unité suprême et stimule ainsi la tendance synthétique de l’esprit, puis une idée. A cette idée un objet répond-il ou peut-il répondre? Nous l’ignorons. Voilà pourquoi nous concevons Dieu, suivant la ter­ minologie kantienne, mais nous ne le pensons pas. Nous le concevons, parce que cette idée de la raison pure, comme toute autre forme de l’intelligence, ne dépend pas de ^expérience et existe en l’absence même de tout objet expérimental. Nous ne pensons pas Dieu, parce qu’il n'est pas présenté à l'esprit dans une in­ tuition spatiale et temporelle, et qu’il reste dès lors à l’état de notion indéterminée. Pour la raison pratique, l'existence et la nature de Dieu sont des postulats nécessaires. Telle est la suite des connexions, non pas logiques, mais morales, qui entraînent cette conclusion : Notre conscience nous atteste l'obligation où nous sommes de faire le bien et d’éviter le mal. De là ne déduisons pas immédiatement que Dieu existe, à titre de principe d’obligation: ce serait méconnaître l’esprit du moralisme kantien. Ce n’est pas Dieu, mais notre raison autonome, qui nous impose Fimpératif catégorique. Donc, du fait de l'obli­ gation à l’existence de Dieu et à la détermination de ses attributs ne cherchons pas une liaison directe. L’enchaînement est plus complexe, et le voici: Di. postulé, non pour établir le lien entre la volonté et .·? devoir, mais pour assurer la coïncidence future entre le devoir et le bonheur. N’étant pas la cause du monde, nous ne pouvons procurer nous-mêmes cette réalisa­ 1263 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA PHILOSOPHIE MODERNE) tion du souverain bien relatif; et, ne pouvant faire taire en nous ce désir d’une harmonie délinitive entre la vertu et le bonheur, qui n’est pas un caprice d’égoïsme, mais le vœu même de la justice, nous exi­ geons qu'un Être existe, capable de faire triompher ta cause de la moralité. Mais à quelles conditions Dieu peut-il donner à la conscience humaine cette satisfac­ tion? Enumérer ces conditions, c’est analyser les attributs mêmes de la divinité. Il est évident que, pour assurer la victoire du bien, la cause suprême du monde doit ètre intelligence et volonté. Non pas, une intelligence finie, ni une volonté limitée. S’il n'était pas omniscient, Dieu ne connaîtrait pas la conduite et les intentions secrétes de tous les hommes. S’il n’était pas tout-puissant, il ne saurait donner à leurs actes les conséquences appropriées. 11 est encore pré­ sent partout, éternel. Ne semble-t-il pas que, par cette porte ouverte de la raison pratique, toute la théodicée traditionnelle va rentrer dans la philosophie? Kant lui-méme doute du résultat; ou plutôt, dans le conflit entre l'agnosticisme spéculatif et la religion pratique, c'est au premier terme qu’il donne la supé­ riorité. Il répète que les postulatsde la morale:1e déisme et le spiritualisme, ne nous renseignent pas sur la nature propre de leurs objets. Ces objets existent. Nous admettons nécessairement que l’idée de Dieu, fournie par la raison spéculative, répond à quelque chose de réel. La connaissance théorique est donc étendue par les données de la conscience morale, dans ce sens que nous postulons qu’elle ait un objet. Mais elle ne saurait employer ces données pratiques à l’étude spéculative de l’àme ou de Dieu. Nous ignorons la nature de Dieu. Kant met au défi ceux qui contestent cette assertion, d’assigner dans nos idées relatives à Dieu, un seul élément positif, après qu’on en a éliminé la part d’anthropomorphisme. Seule, la psychologie pourrait nous aider à concevoir les attributs divins. Or, la psychologie est irrémédiablement humaine. Nous n’appréhendons, par nos analyses, qu’une intelligence discursive et une volonté dépendante. Purifiées de leurs tares psychologiques, les notions que nous avons de Dieu se réduisent à des mots, à moins qu’on y voie des expressions symboliques de postulats moraux. Anthropomorphisme, psittacisme, symbolisme : contre l’un ou l’autre de ces écueils vient échouer la raison théorique qui s’aventure à spéculersur la nature de Dieu. M. Hôfl'ding, op. cit., t. n, p. 102, s’étonne que la théo­ dicée kantienne, réduite à la manifestation de besoins et de sentiments subjectifs, n’aboutisse pas à son terme logique: l’individualisme, et se donne comme ab­ solue et universelle. Voir col. 781-782. 2» Le développement du sentimentalisme. — Schleiermacher (1768-1834) précise le sentimentalisme religieux, il l’étend, le conclut, le systématise. Il le précise, en indiquant quel est, d’après lui, le sentiment dont le coefficient religieux est le plus élevé. Contrairement à la théorie que soutiendra Feuer­ bach, Schleiermacher trouve l’origine de la croyance en Dieu dans le sentiment prirnitif et indéterminé de la (TCpendâncéyiT étend la méthode sentimentale, en dé­ clarant que toutes les assertions religieuses doivent dériver individuellement.d’une expérience intime, et non se relier entre elles par une déduction logique. Il pousse le sentimentalisme vers son terme naturel : le symbolisme, en montrant que la théodicée sentimen­ tale n'ex'primê que des besoins du cœur et des dipositiqns subjectives. Il systématise la religion nouvelle, et il en tndïque la formule génératrice, quand il prétend pouvoir légitimement employer les expressions de la théodic e traditionnelle, en substituant à leur signifi­ cation rationnelle et objective une valeur toute sub­ jectiva et seniimpntaîei Ce mode d'herméneutique rappelle l'évhémérisme êt annonce le modernisme. 1264 Feuerbach (1804-1872) poursuit l’œuvre de Schleier­ macher. Sa théodicée, qu’il expose dans La religion et surtout dans L'essence du christianisme, peut se répartir en deux groupes de thèses : les thèses néga­ tives et les thèses positives. Feuerbach combat le théisme par quatre arguments principaux, ou, du moins, qui semblent tels : 1° S’il est ridicule d'attribuer à une Eau primitive l’origine de toutes les eaux, ou à une Montagne suprême la production de toutes les montagnes; il ne l’est pas moins d’expliquer tous les êtres par un Ètre premier. — 2° Création et conservation sont inséparables. Dans la doctrine créationiste, il faudrait donc dire, avec Luther, que ce n’est pas le pain qui nous nourrit, mais la vertu de Dieu. Or, il est évident que nous devons notre conservation aux propriétés des êtres naturels. — 3’ Feuerbach invoque les formes enfantines que revêtit parfois, surtout au xvn· et au xvm· siècle, l’argument des causes finales, pour en conclure à i’inanité de la conception théiste. — 4° Aux théistes il re­ proche encore d’adorer un Ètre bon, au lieu de s’en tenir au culte de la bonté elle-même. Il raisonne comme si nous admettions en Dieu une substance distincte des accidents, et comme si l’attribut divin de la bonté ne nous renseignait en rien sur la nature divine. De là, pensait-il, le danger du fanatisme. Si nous ignorons que l’amour et la bonté constituent la divinité même, nous sommes exposés à pratiquer une religion barbare. Feuerbach n’est pas plus agnostique que théiste, et il considère l’agnosticisme comme un athéisme honteux. Pourquoi parler d’un Être dont nous n’avons aucune idée? Pourquoi attribuer au sujet la consistance et la réalité, quand on estime que ses propriétés sont de purs anthropomorphismes, de simples reflets de notre imagination, de notre pensée et de notre cœur? Ni théiste, ni agnostique, Feuerbach refuse encore de se laisser appeler athée, rejetant cette épi­ thète aux philosophes qui méconnaissent la sublimité de ’.a justice, de la sagesse, de la bonté et des autres perfections réalisées ou rêvées par l’homme. Telles sont les thèses négatives de Feuerbach. Les thèses positives de sa théodicée peuvent se ramener à deux, que nous appellerons : le senti­ mentalisme doctrinal et l’humanisme. .1. J. Rousseau professait nettement le sentimentalisme méthodique, c’est-à-dire qu’il regardait le sentiment comme le moyen de connaître Dieu, mais non comme le terme de notre connaissance, comme l'objet de notre culte, comme Dieu lui-même. Telle était aussi la position de Jacobi. Schleiermacher prépare l’apothéose du senti­ ment. Feuerbach la proclame, c’est-à-dire qu’avec plus d’insistance encore que son prédécesseur, il déclare que Dieu est le nom propre de nos aspirations, et qu'ainsi, loin d’être notre créateur, il est notre œuvre, non pas ens rationis, mais ens affectus. Il passe du sentimentalisme méthodique au sentimentalisme doc­ trinal par le raisonnement suivant : Nous ne saurions comprendre la divinité par le sentiment, si le senti­ ment n’était pas de nature divine. « Dieu ne peut être connu que par Dieu. L’être divin conçu par le sentiment n’est, en réalité, que le sentiment enchanté et ravi de sa propre nature, ivre de joie et de bonheur eu luiméme. » L'essence du christianisme, trad. Roy. p. 32. L’humanisme de Feuerbach se subdivise lui-méme en plusieurs affirmations : 1° La théologie se ramène à la psychologie. Sans doute, l’homme primitif adore la nature, mais c’est qu’il lui attribue ses propres dis­ positions. Le naturisme s’explique par l’animisme, et se rapporte ainsi à l’humanisme. — 2° C’est le cœur, plus que la raison, non toutefois à l’exclusion de cette faculté, qui donne naissance aux idées de la théodicée. L’humanisme de Feuerbach se précise donc en senti­ mentalisme. — 3° Il est possible de le déterminer da- 1265 DIEU (SA NATURE D’APRES LA PHILOSOPHIE MODERNE) vantage encore. Des sentiments qui nous suggèrent la notion de Dieu, ce n’est pas celui de notre dépendance, ainsi que le pensait Schleiermacher, qui est le plus important. C’est notre grandeur, plus que notre peti­ tesse, qui nous inspire l’adoration. La théodicée ré­ pond à un mouvement d’expansion et non d'humilité. — 4° Il reste à expliquer alors pourquoi l’àme reli­ gieuse s’abîme dans son néant; car on ne peut nier que le sentiment de l’humilité lasse partie essentielle de la religion. Deux causes concourent à cette illusion. D'abord, l’individu s’identilie à tort avec l’espèce, et considérant les limites de sa personnalité, il conclut à l’irrémédiable infirmité de la nature humaine. Plus importante encore est la seconde cause d’illusion. Les rêves de justice, de beauté, de dévouement, de ten­ dresse qui devraient l’exalter, sinon l’enorgueillir,s’il prenait garde qu’ils témoignent de la noblesse de ses facultés, lui deviennent un sujet de confusion et un objet d’adoration, du moment qu’il les incarne en un être transcendant et qu’il s’en dépouille inconsciem­ ment à son profit. Il ne remarque pas qu’il admire son œuvre et que le Dieu qu’il adore n’est pas autre que lui-même. Dieu est le miroir de l’àme. Dites-moi quel est votre Dieu, et je vous dirai qui vous êtes. — 5° Un procédé grammatical permet de transposer la théodicée illusoire en la vérité psychologique. Il suffit d’inter­ vertir dans les assertions théologiques la place du sujet et de l’attribut. Le théologien, l’homme religieux disent : Dieu est bon, aimant, miséricordieux. Le phi­ losophe traduit : La bonté, l’amour, la miséricorde sont divines, c’est-à-dire sublimes. Le théiste proclame : Dieu est la fin de l’homme. Le philosophe interprète : Le but, l’idéal que l’homme poursuit, est son Dieu. — 6" La substitution de la philosophie à la religion con­ siste dans le passage de l’inconscient au conscient. Tant que l’homme ne s’aperçoit pas qu’il projette de­ vant lui son rêve intérieur, il prend son image pour un Être distinct de lui et supérieur à lui : il est reli­ gieux. Quand il comprend qu’énumérer les attributs de Dieu, c’est faire l’inventaire de ses propres trésors, il est philosophe. —v. 3» Monisme et idéalisme. — (jjjchta (1762-1814), accusé d’athéisme, alors qu’il était professeur à léna, renonçait finalement à sa chaire (1799), mais protestait contre l’accusation dont il était l’objet. Dans son article sur Fichte, de la Grande encyclopédie, M. Xavier Léon prétend que tout le système du philosophe est pénétré de l’idée de Dieu. Peut-être serait-il plus exact de dire que Fichte a gardé le mot Dieu. Car la définition qu’il en donne trouble et contredit les notions usuelles. Suivant l’ouphémisine de M. Hoflding, op. cil., t. il, p. 145, v il est caractéristique de sa personnalité que la volonté précède la pensée. » Il veut agir, il veut dire quelque chose; mais ses intentions philosophiques se traduisent imparfaitement sous forme d’idées. Naïve­ ment il érige cette disposition personnelle en loi su­ prême de l’esprit et de l’univers. Les forts, ceux qui sont agissants et non passifs, ne reçoivent pas la vérité, ils la créent. La liberté précède la raison. On pourrait dire que le principe du monde est la liberté. Telle est la première notion de Dieu dans la philosophie de Fichte. Mais la liberté ne se réalise qu’à travers l’intelligence, c’est-à-dire en devenant in­ telligible. Dieu est donc la Raison suprême. Comme, d’autre part, la réalisation de la liberté ne se produit pas instantanément, comme elle se poursuit indéfini­ ment, le progrès devient la loi de la morale et la caté­ gorie de la religion. Sans expliquer en quoi consiste cet affranchissement de l’humanité qu’il propose comme objet à nos efforts; sans déterminer s’il s’agit de la libération du vice, de l’émancipation à l’égard de l’erreur, ou de l’allègement des soullrances, Fichte proclame que l’individu doit se préoccuper, non de 1266 combattre ses propres défauts, mais de pourvoir à l’éducation delà société. L’Universel devient la majesté suprême à laquelle tout homme doit subordonner et, s’il le faut, sacrifier tous ses intérêts. Dieu, pourraiton dire ici, c’est l’Universel. Si de ces incertitudes et de ces obscurités nous con­ cluons à l’athéisme de Fichte, celui-ci proteste, et, pre­ nant l’offensive, accuse d’idolâtrie ceux qui pré­ tendent avoirune idée de Dieu. Hôlfding, ibid.,p. 149. Idolâtres surtout ceux qui adorent un Dieu souverain dispensateur de la justice. « Que cet être tout-puissant soit un os, une plume d’oiseau, ou qu’il soit le créa­ teur tout-puissant, partout présent, omniscient, du ciel et de la terre, si de lui on attend le bonheur, c’est un faux dieu. » Xavier Léon, La morale de Fichte, dans la Revue de métaphysique et de morale, janvier 1902. p. 55. Cf. Weber, Histoire de la philosophie euro­ péenne. n. 488-495: X. Léon, Fichte, Paris, 1902. iSchellinglfl775-1854). Pour Schelling, la philosophie n esl pas un tout dont la théodicée ne serait qu’une partie. La philosophie est, en effet, la science même de l’absolu. Le fait que la pensée de Schelling a varié est incontestable. Il est également admis par tous les auteurs qui ont étudié sa doctrine, que sa notion de Dieu a évolué dans la direction du monothéisme. Mais le nombre et le caractère des étapes parcourues ne sont pas fixés d’un commun accord. Les uns distinguent, d’après Schelling lui-même, deux phases dans son œuvre; les autres pensent qu’elle se répartit en trois ou quatre moments principaux. Weber dans son Histoire de la philosophie euro­ péenne, Hoflding dans son Histoire de la philosophie moderne, M. Delbosdans sa thèse De posteriori Schellingii philosophia quatenus hegelianæ doclrinæ ad­ versatur, distinguent avec Schelling lui-même, et en employant les deux expressions dont il s’est servi le premier, la philosophie négative qui correspond à une théodicée rationaliste et panthéiste, et la philosophie positive qui s’inspire et se rapproche du monothéisme. Voici, d’après Weber, les idées qui se dégagent de la première théodicée de Schelling. Le principe de l’Univers n’est pas le moi, comme l’a dit Fichte. Vai­ nement ce philosophe a-t-il invoqué un moi imper-onnel, supérieur au moi conscient et empirique. Deux motifs pressent Schelling de combattre cette notion de .la divinité. D’abord, ce moi inconscient qui produirait le non-moi, c'est-à-dire le monde, ne peut s'appeler moi ; car s’il n’est pas conscient, il n’est pas un sujet. Ensuite, s’il est vrai que nous ne concevons pas le monde sans le moi, l’objet sans la pensée, la réciproque est vraie aussi. On peut donc tout aussi bien dire que le monde conditionne et produit la pensée. La vérité est que les deux termes dérivent également et parallè­ lement d’un principe supérieur, où le sujet et l’objet ne sont pas encore opposés, et qui, ne comportant au­ cune relation ou dépendance, peut s’appeler l’absolu. A ce premier stade de son évolution spéculative, Schel­ ling définit ainsi la divinité. M. Weber observe que l’absolu de Schelling, « principe neutre, indifference et identité des contraires », rappelle la substance unique de Spinoza. Cependant la méthode de Schelling va l’amener à déterminer la nature de cet absolu. S’il réagit contre la méthodeconstructivedeFichte.et refuse d’attribuer l’origine du monde à l’action créatrice de la pensée ou du moi, il ne s’en tient pas non plus à l’empirisme. S’il nie que le moi produise le non moi, il conteste aussi énergiquement que la perception sen­ sible soit identique à la pensée. L’idée et l’objet, la pensée et le monde, ont pour source commune l’absolu. L'expérience sert de point de départ à la philosophie. Mais la méthode est essentiellement spéculative et dé­ ductive. Parce que le monde et la pensée ont une même origine, on peut dire que la nature est la raison 1267 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA PHILOSOPHIE MODERNE) 1268 existante, et l’esprit la raison pensante. Quant à Le second, du reste, ébauche et annonce la philosophie l’absolu, il est la Raison impersonnelle, la Raison de la religion. même. Iloflding précise l’origine de la philosophie positive, L'opposition est la loi de la matière et de l'esprit. qu’il appelle, d’un terme technique et admis dans Partout l’analyse découvre des phénomènes de polari­ l'histoire de la philosophie, mais regrettable car il est sation, une oscillation entre deux extrêmes, la lutte de équivoque, le théisme philosophique. Dans une lettre deux principes tout â la fois contraires et corrélatifs. du début de l'année 1806, Schelling avoue qu'il s'est Cette loi inéluctable limite notre connaissance de la moins occupé de la vie que de la nature, et que désor­ divinité. Incapables de parvenir à une parfaite intuition mais il fera meilleure place â l'étude de la religion. Un qui nous identifierait avec l'absolu, nous ne concevons de ses disciples, Eschenmayer. l’avait pressé d’expliquer Dieu que comme l’objet de notre pensée. Ainsi « le moi l’origine de cette matière et de cette pensée dont l’op­ demeure d’un côté, et Dieu de l’autre. » Histoire de la position et la polarisation étaient peut-être la loi, mais philosophie européenne, Paris, 1905, p. 496-502. Au non la cause. Il demandait comment de l’absolu déri­ vait la multiplicité des êtres, et à cette question il sein de la divinité, nulle opposition, nulle distinction. donnait lui-même la réponse : par la création. Un phi­ Ainsi Dieu est l'absolu, la raison, l’Être inliniment losophe, en etlet, ne peut se contenter d'une métaphore, simple. Par ces attributs, la théodicée de Schelling se et se borner â dire que l’absolu se réfléchit dans le rapprocherait de la théodicée classique. Mais on ne monde de la matière et de l’esprit. Schelling ne semble voit pas comment le Dieu de Schelling se distingue du pas voir l’objet exact de l’interrogation ; et au lieu d’ex­ monde; et l'on voit, au contraire, comment l’auteur lui pliquer comment le monde existe, il cherche â faire refuse tout caractère de personnalité. comprendre comment le monde est soumis à la diver­ Weber attribue surtout à l’influence de Boehme le sité et à la loi d'opposition. Tout le problème se ramène changement qui va marquer la seconde phase, la phi­ pour lui à ces termes : d'où vient, non pas le monde, losophie positive. Il estime que le monisme reste le mais la discorde qui existe dans le monde. C'est un fond de la doctrine. D’ailleurs, on nous propose une autre problème, mais ce nouveau problème, il faut tout autre notion de la divinité. Avant d’étre intelligence l’avouer, est franchement établi par Schelling, qui en et volonté consciente, avant d’être Dieu en un mot, le montre toute la portée, et l’appelle de son vrai nom : le premier principe obéit à une aveugle volonté d’étre. problème du mal. Peut-être même aurait-on le droit de Comme toute chose, Dieu évolue. Seulement le déve­ loppement divin est éternel, et les moments qu’il tra- I lui reprocher d’avoir dépassé et les données et les incer­ titudes réelles de la question. Ici apparaît l’influence verse et qui constituent les hypostases ou personnes de Boehme, de Boehme auquel Saint-Martin en France de la Trinité, coïncident et s’identifient. La distinction des trois personnes n’est réelle que pour la conscience et tranz Baader en Allemagne donnaient un regain de humaine. Ce n’est plus l’intuition, mais l’inspiration, célébrité, a son tour, Schelling admet dans la divinité qui nous révèle la divinité. Art, religion, révélation l’opposition primordiale d’un fonds obscur et irration­ se confondent et dominent également le savoir philo­ nel et d’un vouloir éclairé. Cette opposition explique sophique. « La philosophie conçoit Dieu; l’art, c’est et la personnalité divine et la production du monde et Dieu. » Weber, op. cit., p. 502. l’existence du mal. Si elle ne rencontrait pas d’obsta­ Ilôffding complète en deux points l’analyse de la cles en elle-même, comme elle ne se heurte â aucune philosophie négative et de la théodicée qui lui corres­ barrière extérieure, la nature divine ne saurait com­ pond. Il insiste sur le caractère naturaliste que pré­ porter l’existence personnelle. Personnalité, en effet, sente alors la pensée de Schelling. Celui-ci, après avoir suppose lutte plus ou moins douloureuse. L’évolution déclaré que la matière serait inintelligible, si elle ne du monde représente l’exode de la divinité qui, par contenait des forces spirituelles, si elle ne renfermait l’opposition universelle, tend vers une harmonie finale. le germe de la pensée, écarte aussitôt l’interprétation Pour que le mal n’exislàt pas, il faudrait supprimer le monothéiste et finaliste de l’univers. « Expliquer la monde, il faudrait que Dieu lui-même ne fût pas. El finalité de la nature par l’intervention d’un entende­ cependant, rappelle justement Ilôffding, l’évolution du ment divin, ce n’est pas philosopher, mais faire de monde est éternelle et instantanée en Dieu. Là le conflit pieuses méditations. » Ilôffding, op. cit., t. n, p. 465. ne précède pas la paix. La vie divine consiste en un Comme l’esprit, mais à un moindre degré, la matière mouvement circulaire et inétendu. Ibid., p. 170. 173. est représentation et dualité. Il faut expliquer la na­ Dans sa thèse latine, M. Victor Delbos explique ture en termes de pensée, si l’on veut admettre que la cette appellation de philosophie positive par laquelle nature produise la pensée. Ne recourons pas à un prin­ Schelling lui-même désignait sa seconde théorie de cipe transcendant pour rendre compte de l’évolution l’Absolu. Positive en quoi? En ce que c’est une doc­ universelle. Il suffit que nous ne soyons pas mécanis­ trine de l’existence et de la réalité; tandis que la doc­ tes. N’invoquons pas un ordonnateur suprême. Il suf­ trine de la Raison impersonnelle n’atteignait, dans fit de reconnaître dans les phénomènes naturels une une certaine mesure, que les essences des choses elles finalité immanente et de concevoir la matière comme conditions de leur existence, mais non leur existence de « l’esprit qui sommeille v. Ibid., p. 166. Cependant elle-même. La philosophie religieuse de Schelling est Schelling ne veut pas donner de l’univers une interpré­ encore positive en ce qu’elle subordonne le détermi­ tation scientifique, mais un commentaire symbolique. nisme de l’idée aux contingences de l’action, et pro­ Quand il parle de l'esprit qui sommeille dans la ma­ clame, au nom de l’expérience, la puissance de la tière et qui progressivement s’éveille à la conscience, liberté à l’égard de la raison. Au lieu d’assujettir le il ne prétend pas indiquer les phases réelles d’une évo­ développement réel de l’humanité à un ordre préala­ lution génétique, mais les degrés logiques d’une hié­ blement supposé de concepts, la seconde philosophie de rarchie idéale. Il dédaigne même, comme une spécu­ Schelling l’étudie dans l'histoire. Elle comprend dans lation toute superficielle, l’étude des phénomènes leur vérité relalive et progressive les diverses formes, objectifs et de leur enchaînement observable. La con­ mythologiques et théologiqnes, de la pensée religieuse. struction spéculative qui, dans l’hypothèse de l’identité Elle s’oriente vers une théodicée positive et monothéiste. foncière de toutes choses, représente le type universel M. Delbos rappelle l’influence de Schelling sur deux de la réalité, nous aide seule à pénétrer dans l’essence groupes de philosophies : les philosophies religieuses de la matière et de l’esprit. Ibid., p. 167-169. Hôffding de la liberté comme celle de Secrétan. et les philosophies met en évidence ces deux traits de la philosophie pre­ pessimistes de la volonté aveugle, comme celles de mière de Schelling : le naturalisme et le symbolisme. Schopenhauer et de Hartmann. 1269 DIEU (SA NATURE D’APRÈS LA PHILOSOPHIE MODERNE) Hartmann distinguait trois phases dans la pensée de Schelling: l'idéalisme transcendental, la philosophie de la nature et la philosophie positive. L'idéalisme trans­ cendental considère le sujet-objet, l'absolu, du point de vue du sujet. La philosophie de la nature l’envisage du point de vue de l'objet et s’affranchit déjà du rationa­ lisme pur. La philosophie positive proclame la supré­ matie definitive, ou du moins l'influence primordiale, de l’élément obscur, volontaire et irrationnel. Au nom de la philosophie positive, Hartmann se réclame de Schelling. La philosophie de l’inconscient, t. n. p. 207, 208. Sur les quatre doctrines de la pensée de Schelling, voir Ruyssen, Grande encyclopédie, art. Schelling. Hegel (1770-1851). 11 est étrange que certains dis­ ciples de Hegel aient cru pouvoir interpréter sa théodicêe comme une théodicée personnaliste. Les expres­ sions les plus orthodoxes qu’il emploie doivent être transposées dans la tonalité générale du système et interprétées d’après les principes communs de l’hégélianisme. Or, deux principes dominent toute la philosophie de Hegel : 1» la réalité est identique, et non simplement semblable ou correspondante, à l’idée qu’on s’en forme; 2» les doctrines les plus opposées sont également vraies et se concilient dans une identité qui consiste, non pas en une essence immuable, mais en un développement continu. Du reste, les deux principes, celui de l’idéa­ lisme et celui de l’évolutionnisme logique, s’entraînent mutuellement. On ne peut admettre que l’être et l’idée se confondent, sans accorder aussi que toute idée est vraie, et que la suite des systèmes représente le mou­ vement même de la réalité. Ainsi l'idéalisme, contrai­ rement aux déductions de l’école d’Élée, introduit l’évo­ lutionnisme dans la philosophie. D’autre part, sous peine d'aboutir à une méthode tout empirique et â une mosaïque doctrinale, le philosophe ne peut accueillir les doctrines les plus disparates que s’il les considère comme des phases diverses et nécessaires d’un même devenir. Ainsi l’éclectisme hégélien, différent en cela de l’éclectisme timide et arbitraire de Cousin, suppose l’identité de l’être et de la pensée, c’est-à-dire l’idéa­ lisme. Telle est la double clé de la théodicée hégélienne. La réalité divine est identique à la notion que l’humanité s’en est faite; et, si l’on objecte que celte notion a varié singulièrement depuis les confuses rêveries de l’Orient, jusqu’aux imaginations anthropomorphiques de la Grèce, jusqu’au dogme chrétien du Dieu fait homme, sans parler du fétichisme des peuples sauvages; si l’on demande comment Dieu peut correspondre et s’identifier à des notions qui se contredisent entre elles; Hegel riposte que précisément la réalité de Dieu se dé­ veloppe par ces vicissitudes de la pensée religieuse, et que la plus exacte des théodicées est celle qui n’en exclut aucune. Les mois de création, d'absolu, d’infini, de révélation, de rédemption, et autres qui appartiennent soit à la théodicée, soit à la théologie, se retrouvent dans la Philosophie de la religion. Mais il faut savoir les tra­ duire. Par exemple, la vérité du dogme de la création consiste en ce que l’infini n’existe pas indépendam­ ment du fini, et que le fini, précisément parce qu’il a une limite, se rattache à tout 1 ensemble, se rapporte à l’infini et fait corps avec lui. Dieu a créé le monde : cette proposition signifie que le tout et les parties s'im­ pliquent mutuellement. Ni l’ensemble de l’univers ne se conçoit sans les détails, ni les détails hors de l’en­ semble. On voit, par cet abus de la transposition et cet emploi arbitraire des formules traditionnelles, que Hegel est un des ancêtres du modernisme. Un des meilleurs ouvrages et le plus court sur l’ensemble de la philosophie de Hegel est le livre, déjà an- . I1 : ' I 1 I Ii 1270 cien, de M. A. Ott. Hegel el la philosophie allemand·. Paris, 1844. 4’ Réalisme et volontarisme. — Herbart (1776-1841 . Deux traits principaux caractérisent la théodicée de Herbart. Elle est une réaction : 1. contre l’idéalisme : 2. contre le panthéisme. 1. Réaction contre l’idéalisme. — Méthode et doc­ trine, la théodicée de Herbart est réaliste, comme le reste de sa philosophie. il emploie la méthode expérimentale, et définit la métaphysique : l’art d'interpréter correctement l'expérience, établissant ainsi ou confirmant le principe d'une philosophie qui se divisera en plusieurs doctrines con­ traires, mais qui peut s’appeler, d’un nom commun, la philosophie positive. Il est vrai que, si l'on excepte sa théodicée, la méthode de Herbart se rapproche parfois de l'analyse conceptuelle et de la spéculation a priori. Bien interpréter l’expérience, c’est, pour lui, purifier de toute contradiction logique les notions fournies par les intuitions. Le progrès de la pensée philosophique ne consisterait donc pas à dépasser les concepts pour tendre à l'intuition, ainsi que le comprend une école française récente, mais à élever les données intuitives à la valeur des idées. Ainsi l'élaboration logique reprend quelque supériorité sur l’observation du réel. Dans la théodicée de Herbart les rôles sont renversés. Sans doute, il reconnaît bien ici encore la place de la déduction, et il signale que l'esprit peut descendre de la connaissance de Dieu à la connaissance du monde. Mais il donne la part principale à la voie inductive et ascendante. Schriften zur Melaphysik, Leipzig, 1851. t. Il, p. 527, 613. Contre les théoriciens qui ne voient dans le monde que matière à spéculations mathémati­ ques ou naturalistes, il soutient la valeur et la légiti­ mité d'un esthétisme religieux. Ibid., p. 617. Dans une phrase qui rappelle l’admiration de Kant pour ·■ le ciel étoilé » et « la loi morale », Herbart proclame qu les étoiles du firmament et la struclure du corps ne sont pas des fictions de rêveurs. Le premier terme con­ fond notre ignorance, elle second force le physiologiste à parler, malgré lui, un langage finaliste. Ibid., p. 618. Herbart revendique la place de la théologie, et la fix. dans la hiérarchie des connaissances, entre la raison métaphysique et la raison pratique. Ibid., p. 615. Celle-ci est l’arbitre et la règle de toute spéculation religieuse. Lessystèines les plus ingénieux sont disqua­ lifiés du seul fait qu’ils ne satisfont pas les besoins reli­ gieux de l'homme. L’analogie nous conduit de la con­ naissance de notre nature à la connaissance de Dieu, ou plutôt elle nous achemine vers ce terme transcen­ dant. Elle nous en montre la direction, mais elle ne le met pas à notre portée. Des philosophes s’évertuènt à nous démontrer la faiblesse de notre intelligence. A quoi bon ? Tout le monde en est persuadé. Mais nul n’arrêtera l’élan de l’àme vers Dieu. Ibid., p. 618. Nous ne comprenons pas, nous ne voyons pas, soit; mais nous devons croire. C’est d'un philosophe de rendre hommage à la valeur de la croyance religieuse. Ibid.. p. 619. La théodicée doit correspondre aux aspirations natu­ relles de l’àme.